Le cœur arrière

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En deux mots
Quand Victor s’inscrit au club d’athlétisme, il est loin de se douter combien cette décision va marquer sa vie. Repéré pour ses qualités de triple-sauteur, il va rapidement progresser et intégrer une «usine à talents». Mais la graine de champion parviendra-t-elle à éclore ?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un saut, deux sauts, trois sauts

Dans son nouveau roman Arnaud Dudek explore le monde du sport de haut-niveau en suivant Victor, jeune espoir du triple saut. L’occasion de rappeler que dans ce milieu aussi, s’il y a beaucoup d’appelés, il y a peu d’élus.

Il s’appelle Victor et vit avec son père ouvrier dans un pavillon triste d’un petit village. Sa mère n’est plus là, alors ils ont le temps d’installer leur petite routine, comme cette promenade jusqu’à la boulangerie. C’est en revenant par le parc qu’ils croisent un sportif d’une souplesse incroyable. L’image va marquer le garçon, de même qu’une retransmission télévisée.
Il décide son père à l’inscrire au club d’athlétisme du chef-lieu de département, à 15 kilomètres de chez eux. «Pour lancer, pour courir, mais aussi, mais surtout, pour sauter, c’est hyper méga bien, le saut en longueur.» Très vite, son entraîneur va se rendre compte des qualités exceptionnelles du nouveau venu, mais surtout qu’il n’a pas les moyens de polir ce diamant brut. Alors, il va demander à son ami Cousu de le prendre sous son aile. Avec ses bons résultats scolaires, Victor va pouvoir prendre la direction du lycée et de son internat, même si cela va provoquer une rupture avec son père. Cette fois les choses sérieuses commencent.
Car son entraîneur est un meneur d’hommes: «Médiocre coureur de fond, il a compris très tôt qu’il serait meilleur de l’autre côté: coach, détecteur de talents. 1,65 m, épaules étroites, regard bleu, il apparaît aussi effrayant qu’un écureuil. Mais il a une autorité naturelle. Un charisme exceptionnel. Il pose deux doigts sur son menton, prononce une phrase, un conseil, un avertissement, un ordre: on baisse les yeux, on rentre le ventre, on obéit sans poser de questions. Un type capable de mener un troupeau d’éléphants à travers la forêt vierge sans jamais élever la voix.» Cousu va faire du bon travail et faire progresser Victor dans l’une des plus exigeantes discipline de l’athlétisme, le triple saut. Ses triples bonds vont alors aller jusqu’à éveiller l’intérêt de la Team eleven, une structure privée qui se veut usine à champions et entend rentabiliser ses investissements, même si l’athlétisme reste un parent pauvre du sport, à l’exception des vedettes du 100m.
«Les concours se suivent et ne se ressemblent jamais. Les résultats de Victor sont en dents de scie, tout comme son moral.»
La troisième partie du roman, le troisième saut, est à coup sûr la plus réussie. Parce que c’est celle des choix essentiels, de l’amour qui s’oppose à la performance, de la pression du retour sur investissement, de la peur qui empêche de rester lucide. Après les trois sauts, il y a un moment de suspension qui précède la réception. La suspension durant laquelle tout est encore possible et qui peut transformer une vie. En racontant l’histoire de Victor, Arnaud Dudek montre non seulement qu’il a parfaitement compris l’intransigeance du sport de haut-niveau, que dans ce monde les élus émergent au cœur d’un troupeau de rêves brisés, d’espoirs déçus, de drames intimes qui, pour certains, seront impossibles à surmonter. Comme Icare qui se rapproche trop près du soleil et finit par chuter.

Le cœur arrière
Arnaud Dudek
Éditions Les Avrils
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782383110088
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le Nord.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ça l’a surpris tout gosse, ce virage du hasard ; rien ne le prédestinait à devenir champion. Repéré à douze ans pour son talent au triple saut, Victor quitte sa petite ville, son père ouvrier, leur duo-bulle. L’aventure commence: entraînements extrêmes, premières médailles, demain devenir pro, pourquoi pas les JO ? Victor court, saute, vole. Une année après l’autre, un sacrifice après l’autre. Car dans cette arène, s’élever vers l’idéal peut aussi prendre au piège.

L’intention de l’auteur
«J’aime les sports de l’ombre. Mon idole absolue est Jonathan Edwards, recordman du monde du triple saut depuis vingt-six ans. Il a révolutionné cette discipline très technique et très exigeante. Je n’ai pas écrit ma biographie rêvée d’Edwards, un peu comme Echenoz avec Emil Zatopek, mais ce roman. Je voulais radiographier cette passion du triple à travers le parcours d’un jeune garçon touché par la foudre (ou la grâce, comme on veut) et qui va s’entraîner comme un acharné – la façon dont cette passion peut tout à la fois équilibrer et mettre plus bas que terre. Ce que Victor vit dans les centres de formation – l’émerveillement, la vie qui s’ouvre, mais aussi les désillusions, les pas de côté –, est d’autant plus compliqué qu’il est encore malléable. À son âge, on n’a pas de carapace, tout est violent.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Playlist Society (Benjamin Fogel)
Untitled Magazine (Lucie Jubin)
Actualitté (Lolita Francoeur)
Blog Lily lit
Blog Joëlle Books
Blog La page qui marque

Les premières pages du livre
« Un père et son fils paraissent rue des Tourterelles, en provenance de la rue de la Cendrée. C’est un joli dimanche matin avec soleil brillant et vent frais, qui mériterait un vin blanc gras en bouche, un plaid en tartan et une chaise en résine tressée – mais un dimanche matin creux comme un bambou au bout du compte, parce qu’il n’y a ni plaid, ni vin, ni chaise à l’horizon. Le père et le fils viennent d’acheter, à la boulangerie située en face de la mercerie qui a fait faillite deux ans plus tôt et arbore un panneau À louer rouge, deux baguettes pâles et un chausson aux pommes. Même allure, même silhouette, même douceur dans le regard, même paire d’yeux verts aux longs cils. Regardez-les reboutonner leur manteau. Regardez-les ajuster écharpe et tour de cou. Regardez-les reprendre leur marche rapide. C’est le père qui porte les baguettes ; cheveux grisonnants aux tempes, visage émacié, une bonne vingtaine d’années d’excès en tous genres – vitesse, alcool et tristesse principalement. Le fils s’appelle Victor ; c’est lui qui s’occupe du chausson aux pommes. S’il ressemble beaucoup à son père, il a tout de même pris la fossette au menton d’une mère qui n’est plus dans les parages depuis un moment.

D’ordinaire, ils rentrent chez eux par le quartier des Cimes, la rue des Perdrix, la rue Anatole-France et l’allée des Mûriers, hop, numéro 15, clé, serrure. Aujourd’hui, le père choisit d’innover :

– Viens, dit-il au fils, on prend à droite.

La droite, c’est le parc de l’Arbre-Sec ; cela allonge un peu, cinq bonnes minutes, mais le chemin est nettement plus agréable. L’annonce de l’entorse à leurs habitudes laisse Victor indifférent. Même pas un mouvement d’épaules. Cette décision, anodine de prime abord, se révélera pourtant décisive avec le temps.

À côté du saule pleureur centenaire que l’on croit surgi d’un conte de fées et que, chaque année, la mairie menace d’abattre avant de faire machine arrière parce que la population s’émeut, s’offusque ou pétitionne, il y a un sac. De sport. Orange. Orné d’une virgule noire. Bandoulière réglable, anse rembourrée, contenance 50 litres. Son propriétaire trottine quelques pas derrière, dans le carré de sable fin réservé aux sportifs, longs cheveux blonds, bandana, lunettes noires, combinaison rouge, jaune et bleu à larges emmanchures. D’un mouvement fluide, le jeune athlète s’étire, s’approche du sac, prend une serviette, s’éponge le visage, sort une gourde, boit une longue gorgée de ce qui pourrait être une boisson énergétique qui améliore la capacité musculaire et l’endurance pendant l’effort. Il replie sa serviette avec soin, la range dans le sac, y glisse avec le même soin sa gourde et ses lunettes noires.

Puis il se plie en deux.

Littéralement.

Cette souplesse, cette facilité, ce regard : il ne s’agit pas d’un sportif du dimanche, se dit Victor. Cet homme égaré près du saule pleureur, c’est autre chose. Père et fils s’arrêtent pour le regarder courir, talons-fesses, talons-fesses, talons, faire dix fois le tour du grand carré de sable qui abrite habituellement des parties de football de septième division ou des concours de pétanque plus propices aux palabres qu’aux records, fesses-talons, fesses.

La durée d’entraînement joue-t-elle sur la performance ? se demande Victor en le suivant du regard. Dans seulement 1 % des cas, a conclu une étude que Victor n’a jamais lue, évidemment, puisque c’est encore un enfant, les chercheurs ont souligné qu’au plus haut niveau, outre les différences physiologiques influencées par les gènes, la personnalité, la confiance et l’expérience font la différence. Expérience, confiance, personnalité : l’athlète blond n’en manque pas, aucun doute là-dessus. Il doit multiplier les meetings, les exhibitions, les compétitions, il doit gagner sa vie en courant, en sautant, en lançant. Un champion. Un vrai.

Mon salaire ne suffit sûrement pas à payer ses chaussures fluorescentes, songe le père. Il doit avoir pas mal de médailles dans ses tiroirs, suppose le fils. Oublié le pain mou et le chausson aux pommes ; une lumière s’est glissée dans leur ombre, et tous deux s’en nourrissent.

Tiens, le jeune homme accélère, des foulées souples, élastiques. Son buste se bombe, sa course prend encore plus d’amplitude, ses genoux montent. Son pied droit griffe soudain le sol, et voici qu’il rejoint l’air, oui, voilà qu’il vole durant quelques fractions de seconde – avant de redresser son train d’atterrissage, puis de se réceptionner dans le bac à sable presque trop petit pour lui.

– Étrange, murmure le père en haussant les épaules.

Les sourcils de Victor, douze ans, 1,60 m et 43 kilos, se transforment quant à eux en accents circonflexes.

Plus tard, le père fait griller des steaks hachés dans une vieille poêle, met la table pour deux en veillant à aligner parfaitement couteaux et fourchettes, hop, une feuille de Sopalin en guise de serviette, c’est parfait, on se croirait dans un restaurant bistronomique. Victor, lui, se dit que cela doit être extraordinaire de courir, puis de s’élever ainsi. On doit se prendre pour le fils du vent.

2
Une lumière dorée tombe sur le plan d’eau de Tartagine, un bassin artificiel situé à l’extrême sud de la commune, en lisière de départementale. Sur un coin d’herbe grillée, trois gamins poussent des billes avec le pouce et l’index. Deux enfants dodus à la peau mate, bruyants et agités. Et puis un garçon longiligne, concentré, qui retient l’attention par son regard fiévreux de compétiteur. Victor ne cherche pas à gagner, ce n’est pas ce qui importe, il veut tout simplement faire mieux que la fois précédente, dans un défi continu avec lui-même.

Les billes les lassent ; ils décident de partir à l’aventure. Au milieu des arbres, entre un sac poubelle éventré – os de poulets, pots de yaourt, couches – et un pneu de mobylette, les garçons découvrent un vieux fauteuil rouge carmin : l’écrin parfait d’une partie d’Action ou Vérité, allez. Tour à tour, ils prennent place sur le trône. Tour à tour, ils choisissent : vérité ou action ?

Les frères Rojas préfèrent parler. L’aîné confesse ainsi son béguin pour la belle Allysson, et jure sur la tête de sa grand-mère tétraplégique qu’il l’a déjà embrassée – mais sans la langue, hein, avec c’est dégueulasse, et puis elle a des bagues, ce serait trop dangereux.

– Un bout de langue coincé là-dedans, beurk…

Le plus jeune avoue qu’il a déjà lu une revue porno chez son copain Lazare, cité des Nénuphars, une revue du père de Lazare, le vigile du Super U, ce pervers dont l’œil frise dès qu’une jolie femme pousse son Caddie devant lui, bref, dans la revue il y avait des choses vraiment bizarres, comme une bande de sauvages enragés autour d’une fille, qui se tenaient l’engin en souriant.

– C’était un truc de malade, les gars.

Victor, lui, enchaîne les actions, top dix tractions, top le poirier contre le chêne.

– Tu sais faire des pompes sur un bras ?

Oui, il sait faire. Il ne transpire même pas, s’émerveille l’aîné des Rojas.
– Tu pourrais pas choisir vérité de temps en temps ? ajoute-t-il aussitôt pour faire rougir Victor. On voudrait savoir si t’as déjà roulé des pelles.

Victor rougit.

– Vous êtes vraiment cons, souffle-t-il.

Il y a de nombreux moments de cette couleur dans l’enfance de Victor, des instants bleu pâle, vert pâle, des scènes tout à la fois vides et pleines, avec ses deux copains, des moments qui finissent par devenir transparents vers 19 heures, quand tout est dit, tout est fait ; Victor a tout gagné, tout est plié, les billes, le foot et le reste, alors c’est l’heure de prendre la douche, l’heure de mettre la table en soupirant, on se sépare d’une poignée de main molle, salut les gars, puis Victor retrouve le silence de la maison et de son père. C’est l’été malgré tout, la lumière dorée souhaite une bonne nuit aux moustiques et aux troènes, le sommeil chasse l’ennui, on rêve des montagnes que l’on veut gravir, des chemins qui feront quitter une commune de cinq mille huit cent cinquante-six habitants qui se compose de trois hameaux distincts, a été pillée par l’armée française de Louis XIV, s’est développée grâce à l’activité de l’industrie charbonnière, compte deux lignes de bus, et affiche un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne du pays. Qu’ils rêvent, Victor, les Rojas et les autres, parce qu’il n’y a rien de mieux à faire par ici. Rêver, ce n’est déjà pas si mal. »

À propos de l’auteur
DUDEK_Arnaud_© Chloé_Vollmer-Lo

Arnaud Dudek © Photo Chloé Vollmer-Lo

Arnaud Dudek, né en 1979 à Nancy, vit et travaille à Paris. Il a participé à plusieurs revues, dont Les Refusés et Décapage. Son premier roman Rester sage (2012) a fait partie de la sélection finale du Goncourt du premier roman. Puis ont paru Une plage au pôle Nord (2015), Les Vérités provisoires (2017) et Tant bien que mal (2018), publiés par Alma Éditeur. Chez Anne Carrière, il est l’auteur de Laisser des traces (2019) et On fait parfois des vagues (2020) dans lesquels il explore avec un tact rare les thèmes de la filiation, de la résilience. Chez Actes Sud Junior, il a publié Gustave en avril (2022). À son meilleur avec Le Cœur arrière, il livre un roman de formation poignant en même temps qu’une réflexion fine sur la pression subie par les sportifs de haut niveau.

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Nostalgie d’un autre monde

MOSHFEGH_nostalgie_dun_autre_monde  RL2020

En deux mots:
En quatorze nouvelles, Ottessa Moshfegh dresse un portrait peu reluisant de l’Amérique d’aujourd’hui. Des vies «ordinaires» qu’accompagnent la drogue et l’alcool et qui dressent un portrait en creux du rêve américain, désormais bien difficile à envisager.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Qu’est devenue l’Amérique de Trump?

Après avoir fait une entrée remarquée l’an passé avec Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh revient avec un recueil de nouvelles qui dresse le portrait d’une Amérique qui s’effondre un peu plus tous les jours.

En quatorze nouvelles, Ottessa Moshfegh raconte l’Amérique sous l’ère Trump et ne laisse guère le choix aux lecteurs à quelques jours de l’élection présidentielle. S’il était possible de changer ce pays, alors personne n’hésiterait, surtout pas ces personnages qui sont tous confrontés à de sérieux problèmes, vivent à la marge ou prennent un gros coup sur le tête. Ils sont pris dans un système qui les broie, témoins impuissants d’une société qui va à vau-l’eau. Ainsi la prof de math qui, dans «Élévation», la nouvelle qui ouvre ce recueil, s’en remet à la drogue et à l’alcool pour cacher son désespoir face à des jeunes qui n’ont pas envie d’apprendre. Prise entre une hiérarchie qui juge au résultat et des élèves qui s’imaginent sans avenir, elle va ériger ses propres règles et se retrouver au bord de l’abîme.
Dans «Monsieur Wu», on fait la connaissance d’un homme qui cherche le meilleur moyen d’aborder la femme qui travaille dans la salle de jeux d’arcade où il passe ses journées et sur laquelle il projette tous ses fantasmes. Quand il n’est pas chez une prostituée.
«Malibu» raconte la liaison entre un jeune homme acnéique et peu sûr de lui et une jeune indienne. Couple bancal et qui se retrouve pour tenter de conjurer leur sort.
«Les branques» en est en quelque sorte la suite, racontant comment une jeune femme se met en couple avec un jeune homme qu’elle déteste. Alors qu’il passe un casting pour une publicité – il veut percer dans le cinéma –, elle annonce aux nouveaux locataires qui s’installent qu’elle va le quitter.
Dans «Une route sombre et sinueuse» un homme dont la femme va accoucher s’offre un dernier moment de liberté dans un petit chalet de montagne. Il va y croiser l’amie de son frère et, après lui avoir fait croire qu’il était homosexuel, va se rapprocher d’elle.
Pour fêter l’anniversaire d’un pensionnaire de l’asile où il travaille, un homme va conduire les deux déficients mentaux dans le Friendly’s qui a remplacé le Hooters, qui n’est «Pas un endroit pour les gens bien».
Dans ces petites villes où il ne se passe jamais rien, comme à «Alna», les mêmes maux gangrènent la société. Dans ce coin qui «regorge de meth et d’héroïne», le narrateur rencontre Clark, la «seule personne qui eut vaguement l’air éduquée». Elle va lui proposer de garder sa maison en son absence.
«Une femme honnête» retrace la rencontre d’un homme d’âge mur et sa jeune voisine, tandis que le «Le garçon de la plage» – la nouvelle que je préfère – met en scène un couple de New Yorkais rentrant de vacances dans un endroit exotique. Après un dîner bien arrosé avec des amis, ils rentrent chez eux. Durant la nuit, Marcia meurt. Son mari décide alors de retourner dans ce «paradis sur terre» pour y jeter les cendres de son épouse. Une nouvelle qui aurait aussi pu s’intituler comme le recueil.
Dans ces portraits où l’échec semble le lot commun, où toutes les aspirations se heurtent à une réalité économique aux perspectives très sombres, on ne peut toutefois s’empêcher de penser qu’il suffirait d’un rien pour que le ciel s’éclaircisse. En choisissant la nouvelle, Ottessa Moshfegh choisit en effet de nous livrer des bouts d’histoires. En choisissant le noir, elle n’oublie pas l’humour et pointe les absurdités d’un monde bizarre, ajoutant ici une pointe de fantastique comme dans «Un monde meilleur» où une jeune fille s’imagine venir d’un autre monde et doit tuer quelqu’un pour y retourner et servant le tout avec une plume incisive à souhait.

Nostalgie d’un autre monde
Ottessa Moshfegh
Éditions Fayard
Nouvelles
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude
324 p., 21,50 €
EAN 9782213706238
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans plusieurs endroits aux États-Unis, de la Côte Est à la Côte Ouest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ottessa Moshfegh s’est affirmée depuis quelques années comme l’une des voix les plus singulières et fracassantes de la littérature contemporaine. Dans son recueil de nouvelles, Nostalgie d’un autre monde, elle révèle un talent rare dans l’élaboration d’histoires complexes, dans le choix et la mise en scène de situations étranges, drôles et dérangeantes qui disent notre époque, dans la peinture lucide et implacable de marginaux empreints d’une profonde humanité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Virginie Bloch-Lainé)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Page des libraires (Valérie Ohanian de la Librairie Masséna à Nice)
Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalende)
Blog Danactu-Resistance 


Entretien avec Ottessa Moshfegh à l’occasion de la sortie de Nostalgie d’un autre monde. © Production éditions Vintage

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Élévation
Ma salle de classe était au rez-de-chaussée, à côté de l’appartement des bonnes sœurs. Le matin, j’allais vomir dans leurs toilettes. Une des bonnes sœurs saupoudrait toujours la cuvette de talc, l’autre bouchait le lavabo et le remplissait d’eau. Je ne les comprenais pas. L’une était vieille, et l’autre, jeune. La jeune me parlait de temps en temps, elle me demandait ce que je comptais faire pendant le long week-end, si j’allais voir ma famille à Noël, et cætera. La plus vieille, dès qu’elle me voyait approcher, regardait ailleurs et serrait son habit dans ses poings.
Ma salle de classe était autrefois la bibliothèque de l’école, une vieille bibliothèque en désordre, avec des livres et des revues absolument partout, un radiateur qui sifflait et de grandes fenêtres embuées qui donnaient sur la 6e Rue. À l’avant de la salle, à côté du tableau noir, j’avais réuni deux tables d’écolier pour en faire mon bureau. Tout au fond, je gardais un sac de couchage en duvet dans un carton, caché sous de vieux journaux. Entre les cours, je sortais le sac de couchage, je fermais la porte à clé et je faisais la sieste jusqu’à ce que sonne la cloche. En général, j’étais encore ivre de la veille. Parfois, je buvais un verre en déjeunant au restaurant indien du coin de la rue, histoire de tenir le coup – de la bière de froment au goût prononcé dans une petite bouteille marron. Il y avait bien le McSorley’s non loin de là, mais je n’aimais pas la nostalgie qui se dégageait de cet endroit. Ce bar me faisait lever les yeux au ciel. J’allais rarement à la cantine de l’école. Chaque fois, le directeur, M. Kishka, m’arrêtait et, avec un grand sourire, me disait : « Ah, voilà la végétarienne. » Je ne sais pas pourquoi il me considérait comme une végétarienne. À la cantine, je prenais des bâtonnets de fromage préconditionnés, des nuggets de poulet et des petits pains gras.
J’avais une élève, Angelika, qui venait déjeuner avec moi dans ma salle de classe.
« Mademoiselle Mooney, m’appelait-elle. J’ai un problème avec ma mère, en ce moment. »
Je n’avais que deux copines, dont elle. Nous n’arrêtions pas de discuter. Un jour, je lui ai expliqué que se faire éjaculer dedans ne fait pas grossir.
« Faux, Mademoiselle Mooney. Ça fait grossir le ventre. C’est pour ça que les filles deviennent si grosses du ventre. C’est des salopes. »
Elle allait voir son petit ami en prison tous les week-ends. Chaque lundi, j’avais droit à un nouveau topo sur les avocats de son fiancé, sur le fait qu’elle était amoureuse de lui, et ainsi de suite. Elle arborait toujours la même expression. On aurait dit qu’elle connaissait déjà toutes les réponses à ses questions.
J’avais un autre élève qui me rendait folle. Popliasti. C’était un élève de seconde, maigre, blond, sujet à l’acné, avec un fort accent. « Mademoiselle Mooney, me disait-il, debout devant sa table. Laissez-moi vous aider sur ce problème. » Il me prenait la craie des mains et dessinait au tableau une bite et des couilles. Cette bite et ces couilles étaient devenues une sorte d’emblème de la classe. Elles figuraient sur tous les devoirs des élèves, sur leurs copies d’examen, elles étaient gravées sur toutes les tables. Je n’y voyais pas d’objection. Ça me faisait rire. Pourtant, avec Popliasti et ses interruptions permanentes, il m’est arrivé de perdre mon sang-froid.
« Je ne peux rien vous apprendre si vous vous comportez comme des animaux ! criais-je.
– On ne peut pas apprendre si vous hurlez comme une folle, avec vos cheveux en bataille », répondait Popliasti en courant tout autour de la salle et en faisant valser les livres sur les rebords de fenêtres. Je me serais bien passée de lui.
Mes élèves de terminale, eux, étaient tous très respectueux. J’avais pour mission de les préparer aux examens d’entrée dans les universités. Ils venaient me voir avec des questions pertinentes concernant les maths et le vocabulaire, auxquelles j’avais du mal à répondre. Il m’est arrivé quelquefois, en cours de calcul, de m’avouer vaincue et de passer toute l’heure à pérorer sur ma vie.
« La plupart des gens ont essayé la sodomie, leur disais-je. N’ayez pas l’air si surpris. »
Et : « Mon petit ami et moi, on n’utilise pas de préservatifs. C’est comme ça que ça se passe quand vous faites confiance à quelqu’un. »
Quelque chose, dans cette ancienne bibliothèque, maintenait le directeur Kishka à distance. Il savait, je crois, que s’il y mettait un jour les pieds, il se verrait obligé de tout nettoyer et de se débarrasser de moi. La plupart des livres étaient des volumes dépareillés d’encyclopédies obsolètes, des bibles ukrainiennes, des Alice Roy. J’ai même trouvé des revues pour adolescentes sous une vieille carte de l’Union soviétique repliée dans un tiroir attribué à SŒUR KOSZINSKA. Une des rares choses valables était une vieille encyclopédie des vers de terre, un volume sans couverture, épais comme le poing, fait d’un papier fragile, déchiré aux coins. J’ai essayé de la lire entre deux cours, n’arrivant pas à dormir. Je l’ai prise dans le sac de couchage avec moi, j’ai forcé la reliure et j’ai laissé mes yeux glisser sur les petits caractères moisis. Chaque entrée était plus invraisemblable que la précédente. Il existait des vers ronds, des vers en fer à cheval, des vers à deux têtes, des vers avec des dents taillées comme des diamants, des vers aussi gros que des chats domestiques, des vers qui chantaient comme des criquets ou pouvaient se changer en petits cailloux ou en lis, ou savaient ouvrir leurs mâchoires pour faire place à un bébé humain. Mais quelles conneries est-ce qu’on refourgue aujourd’hui aux enfants ? ai-je pensé. J’ai dormi, je me suis réveillée, j’ai donné mon cours d’algèbre et je suis retournée dans mon sac de couchage. J’ai remonté la fermeture Éclair jusqu’au-dessus de ma tête. Je me suis enfouie tout au fond et j’ai appuyé sur mes yeux pour les fermer. Ma tête cognait et j’avais l’impression d’avoir des serviettes en papier mouillées dans la bouche. Quand la sonnerie a retenti, je suis ressortie et j’ai trouvé Angelika avec son déjeuner dans un sac en papier. Elle m’a dit : « Mademoiselle Mooney, j’ai quelque chose dans l’œil et c’est pour ça que je pleure.
– D’accord. Ferme la porte. »
Le sol était en lino, avec des carreaux noirs et jaune pisse. Les murs étaient luisants, craquelés et jaune pisse.

J’avais un petit ami qui était encore à l’université. Il portait les mêmes vêtements tous les jours : un pantalon Dickies bleu et une chemise très fine, genre chemise de cow-boy, avec des boutons pression opalescents. On pouvait voir ses poils de torse et ses tétons à travers. Je ne disais rien. Il avait un beau visage, mais de grosses chevilles et un cou mou, fripé. « Il y a des tas de filles à la fac qui veulent sortir avec moi », disait-il souvent. Il faisait des études pour devenir photographe, ce que je ne prenais pas du tout au sérieux. Je me disais qu’il travaillerait dans un bureau après son diplôme, qu’il serait bien content d’avoir un vrai boulot, qu’il serait heureux et fier d’être employé, un compte en banque à son nom, un costume dans son placard, etc., etc. Il était gentil. Un jour, sa mère est venue de Caroline du Sud pour nous rendre visite. Il m’a présentée comme étant sa « copine qui habite downtown ». La mère était épouvantable. Une grande blonde aux seins refaits.
« Qu’est-ce que tu mets sur ton visage le soir ? » : voilà ce qu’elle m’a demandé pendant que le petit ami était aux toilettes.
J’avais trente ans. J’avais un ex-mari. Je touchais une pension alimentaire et je bénéficiais d’une assurance-santé correcte grâce à l’archevêché de New York. Mes parents, installés dans le nord de l’État, m’envoyaient des colis remplis de timbres-poste et de thé décaféiné. Je téléphonais à mon ex-mari quand j’étais ivre et je me plaignais de mon travail, de mon appartement, du petit ami, de mes élèves, de tout ce qui me passait par la tête. Lui s’était remarié, à Chicago. Il était dans le juridique. Je n’ai jamais compris quel était son travail, et il ne me l’a jamais expliqué.
Le petit ami venait et repartait les week-ends. Ensemble, on buvait du vin et du whisky, ces choses romantiques qui me plaisaient. Il tolérait. Il fermait les yeux, je crois. Mais, dès qu’il s’agissait de la cigarette, il était aussi bête que les autres.
« Comment est-ce que tu peux fumer autant ? disait-il. Ta bouche sent le bacon.
– Ha ha », répondais-je de mon côté du lit. Je me cachais sous les draps. La moitié de mes vêtements, de mes livres, de mon courrier non lu, de mes tasses, de mes cendriers – la moitié de ma vie était coincée entre le matelas et le mur.
« Raconte-moi ta semaine, demandais-je au petit ami.
– Eh bien, lundi, je me suis réveillé à 11 h 30. »
Il pouvait continuer comme ça toute la journée. Il était originaire de Chattanooga. Il avait une belle voix, douce, un timbre agréable, comme une vieille radio. Je me levais, je remplissais un mug de vin et je m’asseyais sur le lit.
« La queue à l’épicerie était normale », déclarait-il.
Plus tard : « Mais je n’aime pas Lacan. Quand les gens sont incohérents à ce point, ça veut dire qu’ils sont arrogants.
– Paresseux. Oui. »
Quand il avait fini de parler, on pouvait sortir dîner. Ou boire des verres. Tout ce que j’avais à faire, c’était m’asseoir et lui dire quoi commander. Il s’occupait de moi comme ça. Il fourrait rarement son nez dans ma vie privée. Quand il le faisait, je me transformais en femme émotive.
« Pourquoi est-ce que tu ne lâches pas ton travail ? demandait-il. Tu peux te le permettre.
– Parce que j’adore ces jeunes. »
Mes yeux se mouillaient de larmes. « Ce sont des êtres tellement merveilleux. Je les adore. » J’étais ivre.
J’achetais toujours ma bière à la bodega au coin de la 10e Rue Est et de la Première Avenue. Les Égyptiens qui tenaient le magasin étaient tous très beaux et généreux. Ils m’offraient des bonbons gratis – des Twizzlers en paquets individuels, des Pop Rocks. Ils les déposaient dans le sac avec un petit clin d’œil. Tous les après-midi, en rentrant de l’école, j’achetais deux ou trois bouteilles et un paquet de cigarettes et je me mettais au lit. Sur mon petit poste en noir et blanc, je regardais Mariés, deux enfants, puis le talk-show de Sally Jessy Raphael, je buvais, je fumais et je roupillais. À la nuit tombée, je ressortais acheter d’autres bouteilles et, à l’occasion, de quoi manger. Vers 22 heures, je passais à la vodka et je faisais semblant de m’élever avec un livre ou de la musique, comme si Dieu me tenait à l’œil.
« Ici tout va bien, m’imaginais-je dire. Je m’élève, comme toujours. »
Ou alors j’allais parfois dans un bar de l’Avenue A. Je commandais des boissons que je n’aimais pas, histoire de les boire plus lentement. Je demandais du gin et du tonic, ou du gin et du soda, ou un gin-martini, ou de la Guinness. Dès le début, j’avais dit à la barmaid – une vieille dame polonaise : « Je n’aime pas parler pendant que je bois, du coup il se peut que je ne vous parle pas.
– D’accord, avait-elle répondu. Pas de problème. »
Elle était très respectueuse.

Chaque année, les jeunes devaient passer un grand examen qui permettait à l’État de constater précisément à quel point j’étais mauvaise dans mon travail. Les examens étaient conçus pour faire échouer. Même moi, je ne pouvais pas les réussir.
L’autre prof de maths était une petite Philippine qui, je le savais, gagnait moins que moi pour le même boulot et vivait dans un deux-pièces de Spanish Harlem, seule avec trois enfants. Elle avait je ne sais plus quelle maladie respiratoire, un gros grain de beauté sur le nez, et elle portait ses chemisiers boutonnés jusqu’au menton, avec des rubans et des broches ridicules, ainsi que d’extravagants colliers de perles en plastique. C’était une catholique très pieuse. Les jeunes se moquaient d’elle à ce sujet. Ils l’appelaient la « petite dame chinoise ». Elle était bien meilleure prof de maths que moi, mais elle avait un avantage. Elle prenait tous les élèves forts en maths, tous les gamins qui, en Ukraine, avaient appris leurs tables de multiplication, leurs décimales et leurs exposants – les ficelles du métier – à coups de trique. Dès que quelqu’un parlait de l’Ukraine, j’imaginais soit une forêt sombre et désolée pleine de loups noirs hurlant, soit un bar minable, en bord d’autoroute, plein de prostituées épuisées.
Mes élèves étaient tous nuls en maths. Je me retrouvais avec les débiles. Popliasti, le pire de tous, savait à peine additionner deux et deux. Jamais de la vie mes élèves n’auraient pu réussir ce grand examen. Le jour de l’épreuve, la Philippine et moi nous sommes regardées, genre : On se fout de la gueule de qui ? J’ai distribué les épreuves, j’ai demandé aux élèves de briser les sceaux, je leur ai montré comment bien remplir les bulles avec les bons crayons, et je leur ai dit : « Faites de votre mieux. » Puis j’ai rapporté les copies chez moi et j’ai changé toutes leurs réponses. Tout plutôt que de perdre mon poste à cause de ces débiles.
« Exceptionnel ! » s’est écrié M. Kishka quand les résultats sont tombés. Il m’a adressé un clin d’œil, a levé les deux pouces en l’air, s’est signé et a lentement refermé la porte derrière lui.
Chaque année c’était la même chose.
J’avais une autre amie, Jessica Hornstein, une petite juive moche que j’avais rencontrée à l’université. Ses parents étaient cousins issus de germain. Elle vivait avec eux à Long Island et prenait le Long Island Rail Road jusqu’au centre-ville, certains soirs, pour sortir avec moi. Elle arrivait en jean et en baskets, ouvrait son sac à dos et en sortait de la cocaïne, ainsi qu’une tenue digne de la prostituée la plus cheap de Las Vegas. Elle obtenait sa cocaïne auprès d’un lycéen, à Bethpage. La drogue était épouvantable. Certainement coupée avec du détergent en poudre. Jessica portait aussi des perruques de toutes les formes et couleurs : un carré bleu fluo, une longue chevelure blonde à la Barbarella, une permanente rousse, une noir de jais, à la japonaise. Elle avait un visage incolore, les yeux exorbités. Quand je sortais avec elle, j’avais toujours l’impression d’être Cléopâtre à côté d’Opie1. « Aller en boîte » : elle n’avait que cette idée en tête, mais je détestais ça. Passer toute la nuit sous une ampoule de couleur, devant des cocktails à vingt dollars, à me faire draguer par des ingénieurs indiens gringalets, sans danser, avec un tampon ineffaçable sur la main. Je me sentais vandalisée.
Mais Jessica Hornstein savait comment « chauffer ». La plupart des soirs, elle repartait au bras d’un cadre moyen sinistre, pour lui « en mettre plein la vue » chez lui, dans son appartement de Murray Hill ou je ne sais quel autre endroit. Quelquefois, j’acceptais les avances d’un des Indiens, je montais à bord d’un taxi banalisé qui nous emmenait dans le Queens, je passais en revue son armoire à pharmacie, je me faisais un peu lécher et je rentrais en métro à 6 heures du matin, juste à temps pour me doucher, appeler mon ex-mari et arriver à l’école avant la deuxième sonnerie. Mais le plus souvent, je quittais la boîte de bonne heure et je m’installais devant ma vieille barmaid polonaise – au diable Jessica Hornstein. Je trempais un doigt dans ma bière et j’effaçais mon mascara. Je regardais les autres femmes du bar. Le maquillage donnait aux filles un air si désespéré, selon moi. Les gens étaient tellement malhonnêtes avec leurs vêtements et leur personnalité. Et puis je me disais : Qu’est-ce que ça peut foutre ? Ils font ce qu’ils veulent. C’est pour moi que je devrais m’inquiéter. Il m’arrivait de crier devant mes élèves. Je levais les bras au ciel. Je posais la tête sur mon bureau. Je leur demandais de l’aide. Mais à quoi devais-je m’attendre ? Ils se retournaient pour bavarder, mettaient leurs écouteurs, sortaient leurs livres, leurs chips, regardaient par la fenêtre, faisaient tout, sauf essayer de me consoler.
Alors, oui, il y avait parfois de bons moments. Un jour, je suis allée au parc et j’ai regardé un écureuil grimper à un arbre. Un nuage avançait dans le ciel. Je me suis assise sur un bout d’herbe jaune et sèche et j’ai laissé le soleil me chauffer le dos. Il se peut même que j’aie essayé de faire des mots croisés. Une fois, j’ai trouvé un billet de vingt dollars dans un vieux jean. J’ai bu un verre d’eau. Ce devait être l’été. Les jours devenaient intolérablement longs. L’école s’est terminée. Le petit ami a eu son diplôme et est reparti dans le Tennessee. J’ai acheté un climatiseur et j’ai payé un jeune afin qu’il me le transporte au bout de la rue et en haut de l’escalier, chez moi. Puis mon ex-mari m’a laissé un message sur mon répondeur : « Je vais être de passage en ville, disait-il. On peut déjeuner, ou dîner. On peut boire des verres. La semaine prochaine. Juste comme ça, disait-il. Pour discuter. »
Juste comme ça. C’est ce qu’on allait voir. J’ai arrêté de boire pendant quelques jours, j’ai fait un peu de gym sur le sol de mon appartement. J’ai emprunté un aspirateur à mon voisin, un homosexuel d’une cinquantaine d’années avec de grandes fossettes grêlées par l’acné, qui m’a jaugée comme un chien inquiet. Je suis allée à Broadway à pied et j’ai dépensé une partie de mon argent dans de nouveaux habits, des talons hauts, des culottes de soie. Je me suis fait maquiller et j’ai acheté tous les produits qu’on me conseillait. Je me suis fait couper les cheveux. Je me suis fait faire les ongles. Je me suis invitée à déjeuner. J’ai mangé de la salade pour la première fois depuis des années. Je suis allée au cinéma. J’ai téléphoné à ma mère. « Je ne me suis jamais sentie aussi bien, lui ai-je dit. Je passe un très bel été. De très belles vacances d’été. » J’ai rangé mon appartement. J’ai rempli un vase de fleurs éclatantes. Dès que j’avais quelque chose de bien en tête, je le faisais. J’étais pleine d’espoir. J’ai racheté des draps et des serviettes. J’ai mis de la musique. « Bailar », me disais-je toute seule. Tu vois, je parle en espagnol. Mon esprit est en train de se poser, pensais-je. Tout va bien se passer.
Et puis le grand jour est arrivé. Je suis allée retrouver mon ex-mari dans un bistro branché de MacDougal Street, où les serveuses portaient de jolies robes avec des cols brodés en dentelle. Je me suis pointée en avance, je me suis assise au bar et j’ai observé les serveuses qui se déplaçaient habilement avec leurs plateaux ronds et noirs couverts de cocktails colorés, de petites assiettes de pain et de bols d’olives. Un sommelier courtaud allait et venait à la manière d’un chef d’orchestre. Les cacahuètes du bar étaient parfumées à la sauge. J’ai allumé une cigarette et j’ai regardé la pendule. J’étais très en avance. J’ai commandé un verre. Un whisky-soda. « Bordel », ai-je dit. J’ai commandé un autre verre, un simple whisky cette fois. J’ai allumé une autre cigarette. Une fille s’est assise à mes côtés. On a commencé à discuter. Elle aussi attendait. « Ah, les hommes, a-t-elle dit. Ils aiment nous torturer.
– Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez. »
Et j’ai fait demi-tour sur mon tabouret.
Puis, à 20 heures, mon ex-mari est arrivé. Il a parlé au maître d’hôtel, a hoché la tête dans ma direction, a suivi une serveuse jusqu’à une table près de la fenêtre et m’a fait signe de le rejoindre. J’ai pris mon verre.
« Merci d’être venue », a-t-il dit en ôtant sa veste.
J’ai allumé une cigarette et j’ai ouvert la carte des vins. Mon ex s’est éclairci la gorge, mais n’a rien dit pendant un long moment. Puis il s’est lancé dans ses éternelles rengaines à propos du restaurant : il avait découvert ce chef dans je ne sais quelle revue, la nourriture à bord de l’avion était immonde, l’hôtel, qu’est-ce que la ville avait changé, le menu était intéressant, la météo ici, la météo là, et ainsi de suite. « Tu as l’air fatiguée. Commande ce que tu veux », m’a-t-il dit, comme si j’étais sa nièce ou une sorte de baby-sitter.
« C’est ce que je compte faire, merci. »
Une serveuse s’est approchée et nous a décrit les plats du jour. Mon ex l’a charmée. Il était toujours plus gentil avec les serveuses qu’avec moi. « Oh, merci. Merci infiniment. Vous êtes épatante. Ouah. Ouah, ouah, ouah. Merci, merci, merci. »
J’ai décidé de commander, puis de faire semblant d’aller aux toilettes pour déguerpir. J’ai enlevé mes grosses boucles d’oreilles et je les ai rangées dans mon sac à main. J’ai décroisé les jambes. Je l’ai regardé. Il n’a pas souri, n’a rien fait. Il est resté assis là, les coudes sur la table. Le petit ami me manquait. Il était si facile à vivre. Il était très respectueux.
« Et comment va Vivian ?
– Elle va bien, a-t-il répondu. Elle a eu une promotion, elle travaille beaucoup. Ça va. Elle te salue.
– Je n’en doute pas. Salue-la de ma part, aussi.
– Je lui dirai.
– Merci.
– De rien. »
La serveuse est revenue avec un autre verre et a pris notre commande. J’ai commandé une bouteille de vin. Je me suis dit : je vais rester pour le vin. L’effet du whisky commençait à s’estomper. La serveuse est repartie. Mon ex est allé aux toilettes pour hommes et, en revenant, m’a demandé d’arrêter de lui téléphoner.
« Non, je crois que je vais continuer de te téléphoner.
– Je te paierai.
– Combien ? »
Il m’a dit combien.
« D’accord, ai-je répondu. Marché conclu. »
Nos plats sont arrivés. Nous avons mangé en silence. À un moment donné, je ne parvenais plus à manger. Je me suis levée. Je n’ai rien dit. Je suis rentrée chez moi. J’ai fait un aller-retour à la bodega. Ma banque a appelé. J’ai écrit une lettre à l’école catholique ukrainienne.
« Cher Monsieur le directeur Kishka. Merci de m’avoir laissée enseigner dans votre école. Veuillez jeter le sac de couchage dans le carton qui se trouve au fond de ma salle de classe. Je dois démissionner pour raisons personnelles. Sachez que j’ai régulièrement truqué les examens. Merci encore. Merci, merci, merci. »
Il y avait une église attenante à l’arrière de l’école – une cathédrale avec de grandes et belles mosaïques pleines de gens levant un doigt comme pour dire : Silence. Je pensais entrer là-dedans et confier ma lettre de démission à un des prêtres. Et aussi, je voulais un peu de tendresse, je crois. J’ai imaginé le prêtre posant sa main sur ma tête et me disant quelque chose comme « ma chère », ou « ma douce », ou « petite ». Je ne sais pas ce que je croyais. « Ma puce. »
Cela faisait plusieurs jours que je carburais à la mauvaise cocaïne et à l’alcool. J’avais ramené quelques hommes chez moi, je leur avais montré toutes mes affaires, j’avais étiré des collants couleur chair et proposé qu’on se pende mutuellement. Aucun n’a tenu plus de quelques heures. La lettre au directeur Kishka était posée sur ma table de chevet. Le moment était venu. Avant de quitter l’appartement, je me suis regardée dans le miroir de la salle de bains. Je me suis dit que j’avais l’air plutôt normale. Ce n’était pas possible. Je me suis fourré le reste de la came dans le nez. Je me suis vissé une casquette de baseball sur la tête. J’ai remis une couche de baume à lèvres.
Sur le chemin de l’église, je me suis arrêtée au McDonald’s pour acheter un Coca light. Ça faisait des semaines que je n’avais pas vu de monde. Il y avait des familles entières assises là, imperturbables, en train de boire à la paille et de ruminer leurs frites comme des chevaux fourbus leur foin. Un sans-abri, homme ou femme, je n’aurais su dire, fouillait dans la poubelle à côté de l’entrée. Au moins je n’étais pas totalement seule, me suis-je dit. Il faisait extrêmement chaud dehors. J’avais très envie de mon Coca light. Mais les files d’attente étaient absurdes. La plupart des gens étaient en groupes éparpillés et levaient les yeux vers les menus, le regard absent, tout en se touchant le menton, pointant du doigt, hochant la tête.
« Vous faites la queue ? » leur demandais-je sans cesse. Personne ne me répondait.
Finalement, je me suis approchée d’un jeune Noir à visière derrière le comptoir. J’ai commandé mon Coca light.
« Quelle taille ? » m’a-t-il demandé.
Il a sorti quatre gobelets, du plus petit au plus grand. Le plus grand mesurait environ trente centimètres.
« Je vais prendre celui-là. »
J’avais l’impression de vivre une occasion unique. Je ne saurais l’expliquer. Je me suis immédiatement sentie investie d’un immense pouvoir. J’ai enfoncé ma paille et j’ai aspiré. C’était bon. Je n’avais jamais rien goûté de meilleur. J’ai pensé en commander un autre, une fois que j’aurais terminé celui-là. Mais ce serait abuser, me suis-je dit. Mieux vaut laisser celui-là connaître son jour de gloire. OK. Un seul à la fois. Un Coca light à la fois. Maintenant, on file voir le prêtre.
La dernière fois que j’étais entrée dans cette église, c’était pour je ne sais quelle fête catholique. Je m’étais assise au fond et j’avais fait de mon mieux pour m’agenouiller, me signer, remuer les lèvres au son des prières en latin, et ainsi de suite. Je n’avais absolument rien compris, mais ça ne m’avait pas laissée indifférente. Il faisait froid. Mes tétons étaient au garde-à-vous, mes mains étaient gonflées, mon dos me faisait mal. Je devais puer l’alcool. J’avais regardé les élèves en uniforme faire la queue au moment de l’eucharistie. Ceux qui se mettaient à genoux devant l’autel le faisaient avec une telle intensité, une telle candeur, que j’en avais eu le cœur fendu. L’essentiel de la liturgie était en ukrainien. J’avais vu Popliasti jouer avec la barre rembourrée sur laquelle on s’agenouillait ; il la soulevait, puis la laissait violemment retomber. Il y avait des vitraux magnifiques, beaucoup d’or.
Mais, quand je suis arrivée ce jour-là avec ma lettre, l’église était fermée. Je me suis assise sur les marches en pierre humides et j’ai terminé mon Coca light. Un clochard, torse nu, a passé par là.
« Priez pour la pluie, a-t-il dit.
– D’accord. »
Je suis allée chez McSorley’s et j’ai avalé un bol entier d’oignons au vinaigre. J’ai déchiré la lettre. Le soleil brillait.

À propos de l’auteur
MOSHFEGH_Ottessa_©Jake-BelcherOttessa Moshfegh © Photo Jake Belcher

Ottessa Moshfegh est une écrivaine américaine, auteure de Mon année de repos et de détente (Fayard, 2019), best-seller du New York Times ; Eileen (Fayard, 2016), récompensé par le prix PEN/Hemingway, finaliste du Man Booker Prize et du National Book Critics Circle Award ; McGlue, lauréat du Fence Modern Prize et du Believer Book Award ; et de Nostalgie d’un autre monde, distingué parmi les livres de l’année par la New York Times Book Review. Ses nouvelles ont été publiées notamment dans The New Yorker, Granta et The Paris Review. (Source : Éditions Fayard)

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