La punition

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En deux mots:
Durant presque deux ans le narrateur a été contraint à un «service militaire» dans un camp qui ressemble davantage à une prison insalubre qu’à un centre de formation. Pou retracer cet épisode, Tahar Ben Jelloun aura mis plus de cinquante ans.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Avoir vingt ans dans l’Atlas

Tahar Ben Jelloun raconte comment sa vie s’est arrêtée un jour de 1966. Emprisonné dans un «camp militaire», il devra subir pendant dix-neuf mois vexations et humiliations.

Quand on a vingt ans, la vie devant soi, un premier amour et des envies plein la tête, on imagine combien un emprisonnement totalement arbitraire peut entraîner comme traumatisme. Il aura fallu un demi-siècle à Tahar Ben Jelloun pour «digérer» l’épisode qu’il retrace dans La punition et pour oser l’écrire.
Nous sommes en 1965. L’auteur, qui est aussi le narrateur, est étudiant. Avec quelques amis, il participe à des réunions pour parler des Droits de l’homme et défile pour davantage de liberté. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le groupe est infiltré par la police politique, que son nom est alors enregistré comme fauteur de trouble.
Un an plus tard un homme se présente chez lui, muni d’une convocation pour un «service militaire». Il doit se rendre dans un camp situé à El Hajeb dans les contreforts du Moyen Atlas. Outre des locaux proches de l’insalubrité et une cuisine qui ne mérite pas ce nom, il doit aussi subir les humeurs de sous-officiers bien décidés à les mater. Pour quelqu’un qui n’a rien à se reprocher, ces conditions de vie sont proprement insupportables. « Ici, pas de pensées, pas d’idées, que des ordres de plus en plus stupides avec un brin de cruauté au passage. »
Le courrier est censuré, les cheveux sont rasés, les humiliations quotidiennes.
Pour «s’évader», on peut lire et écrire. Avec un morceau de crayon et quelques feuilles de papier, l’auteur s’essaie à la poésie. Ce qui peut s’apparenter à une transgression suprême, car « poètes et philosophes sont ici indésirables, impensables, exclus. Nous sommes réduits à nos plus bas instincts, notre part bestiale, animale, inconsciente. Ils ont tout fait pour nous vider de ce qui nous engage à réfléchir, à penser. Je me bats la nuit contre moi-même pour ne pas devenir comme mes trois voisins de chambre qui agissent en militaires automates. Ils acceptent tout sans broncher. On dirait que leur cerveau a été déposé dans la consigne d’une gare perdue. »
Tout est alors bon pour ne pas sombrer, comme par exemple cet Ulysse qui traîne là. « Je lis la quatrième de couverture: c’est une histoire qui se passe durant une journée à Dublin, le 16 juin 1904. Leopold Bloom et Dedalus se promènent dans la ville… Je me demande quel est le rapport avec L’Odyssée. Je plonge le soir même dans le pavé. Je me sens perdu, en même temps heureux d’avoir un ami, un nouveau compagnon. Je ne comprends pas la finalité du roman, mais je le lis lentement comme s’il avait été écrit pour un amoureux de littérature privé de sa liberté. Quand je repense aujourd’hui à ce livre, je me souviens des émotions de la lecture volée, clandestine, et de la jouissance qu’elle me procure. Je me moquais pas mal de comprendre ou non ce que je lisais. »
Des maigres informations qui parviennent de l’extérieur la rumeur d’un conflit avec l’Algérie semble se concrétiser lorsque l’on vient leur annoncer leur transfert dans une autre caserne pour les préparer à défendre leur pays. En montant dans les camions bâchés, la peur de servir de chair à canon étreint la petite troupe. Mais elle va petit à petit s’avérer infondée. Au conflit avec l’algérie va suivre une tentative de coup d’État contre le roi et une extrême nervosité du côté des officiers qui va entraîner… la libération des «têtes brûlées».
Au-delà de ce terrifiant récit, on comprend entre les lignes comment est née la vocation de Tahar Ben Jelloun, comment la seule décision raisonnable pour lui était dès lors de quitter le pays. On se rend malheureusement aussi compte que depuis ce demi-siècle les choses n’ont sans doute guère changé dans ce royaume. Liberté, j’écris ton nom…

La punition
Tahar Ben Jelloun
Éditions Gallimard
Récit
160 p., 16 €
EAN : 9782070178513
Paru le 16 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule au Maroc, notamment à Rabat, Fès, Meknès, El Hajeb, Taza, Abermoumou, Larache, Rmilat.

Quand?
L’action se situe en 1965, puis les mois et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
La punition raconte le calvaire, celui de dix-neuf mois de détention, sous le règne de Hassan II, de quatre-vingt-quatorze étudiants punis pour avoir manifesté pacifiquement dans les rues des grandes villes du Maroc en mars 1965. Sous couvert de service militaire, ces jeunes gens se retrouvèrent quelques mois plus tard enfermés dans des casernes et prisonniers de gradés dévoués au général Oufkir qui leur firent subir vexations, humiliations, mauvais traitements, manœuvres militaires dangereuses sous les prétextes les plus absurdes. Jusqu’à ce que la préparation d’un coup d’État (celui de Skhirat le 10 juillet 1971) ne précipite leur libération sans explication.
Le narrateur de La punition est l’un d’eux. Il raconte au plus près ce que furent ces longs mois qui marquèrent à jamais ses vingt ans, nourrirent sa conscience et le firent secrètement naître écrivain.

Les critiques
Babelio
Gallimard (entretien avec l’auteur)
L’Express (David Foenkinos)
Revue des deux mondes (Auriane de Viry)
Public Sénat (émission Des livres et vous… présentée par Adèle Van Reeth)
La République des livres 
Publikart (Bénédicte de Loriol)
La Vie éco (Fadwa Misk – entretien avec l’auteur)
Le 360.ma (Bouthaina Azami)
Page des libraires (Eva Halgand, Librairie Fontaine Victor Hugo, Paris)


L’invité de Patrick Simonin © Production TV5MONDE

Les premières pages du livre
« En route pour El Hajeb
Le 16 juillet 1966 est un de ces matins que ma mère a mis de côté dans un coin de sa mémoire pour, comme elle dit, en rendre compte à son fossoyeur. Un matin sombre avec un ciel blanc et sans pitié.
De ce jour-là, les mots se sont absentés. Seuls restent des regards vides et des yeux qui se baissent. Des mains sales arrachent à une mère un fils qui n’a pas encore vingt ans. Des ordres fusent, des insultes du genre «on va l’éduquer ce fils de pute». Le moteur de la jeep militaire crache une fumée insupportable. Ma mère voit tout en noir et résiste pour ne pas tomber par
terre. C’est l’époque où des jeunes gens disparaissent, où l’on vit dans la peur, où l’on parle à voix basse en soupçonnant les murs de retenir les phrases prononcées contre le régime, contre le roi et ses hommes de main – des militaires prêts à tout et des policiers en civil dont la brutalité se cache derrière des formules creuses. Avant de repartir, l’un des deux soldats dit à mon père: «Demain ton rejeton doit se présenter au camp d’El Hajeb, ordre du général. Voici le billet de train, en troisième classe. Il a intérêt à ne pas se débiner.»
La jeep lâche un ultime paquet de fumée et s’en va en faisant crisser ses pneus. Je savais que j’étais sur la liste. Ils étaient passés hier chez Moncef qui m’avait prévenu que nous étions punis. Apparemment quelqu’un l’avait informé, peut-être son père qui avait un cousin à l’État-Major. Sur une vieille carte du Maroc je cherche El Hajeb. Mon père me dit : «C’est à côté de Meknès, c’est un village où il n’y a que des militaires.»
Le lendemain matin, je suis dans le train avec mon frère aîné. Il a tenu à m’accompagner jusque là-bas. Nous n’avons aucune information. Juste une convocation
sèche.
Mon crime ? Avoir participé le 23 mars 1965 à une manifestation étudiante pacifique qui a été réprimée dans le sang. J’étais avec un ami lorsque soudain devant nous des éléments de la brigade des «Chabakonis» (Ça va cogner), comme on les surnomme, se sont mis à frapper de toutes leurs forces les manifestants, sans aucune raison. Pris de panique, nous nous sommes mis à courir longtemps avant de trouver finalement refuge dans une mosquée. En chemin, j’ai vu des corps gisant par terre dans leur sang. Plus tard j’ai vu des mères courir vers des hôpitaux à la recherche de leur enfant. J’ai vu la panique, la haine. J’ai vu surtout le visage d’une monarchie ayant donné un blanc-seing à des militaires pour rétablir l’ordre par tous les
moyens. Ce jour-là, le divorce entre le peuple et son armée était définitivement consommé. On murmurait dans la ville que le général Oufkir en personne avait tiré sur la foule depuis un hélicoptère à Rabat et à Casablanca.
Le soir même, l’Union nationale des étudiants du Maroc (Unem) a tenu une réunion clandestine dans les cuisines du restaurant de la cité universitaire où j’ai eu la naïveté de me rendre. La réunion n’était même pas terminée qu’on entendit le bruit des jeeps certainement
alertées par un traître. Les responsables de l’Union suspectaient depuis longtemps que quelqu’un renseignait la police. Un type petit, sec, laid et très intelligent, en particulier, mais dont ils n’arrivaient pas à prouver la collaboration avec l’ennemi. Les policiers
sont entrés, ont embarqué les plus âgés et ont relevé les noms de tous les autres. Je m’étais cru sorti d’affaire… »

Site Wikipédia de l’auteur

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La punition
Tahar Ben Jelloun
Gallimard
Durant presque deux ans le narrateur a été contraint à un «service militaire» dans un camp qui ressemble davantage à une prison insalubre qu’à un centre de formation. Pou retracer cet épisode, Tahar Ben Jelloun aura mis plus de cinquante ans. En savoir plus…

L’échange

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L’échange
Eugenia Almeida
Métailié
Roman
Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry
256 p., 18 €
EAN : 9791022601412
Paru en août 2016
Prix Transfuge du meilleur roman hispanique – 2016

Où?
Le roman se déroule en Argentine, dans une ville qui n’est pas nommée.

Quand?
L’action se situe après 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la sortie d’un bar, une jeune femme menace un inconnu puis retourne son revolver contre elle-même et se suicide, ça ne regarde pas la police. “Tout au plus un épisode confus. Sans danger pour les tiers.”
Mais Guyot, le journaliste, s’obstine. Il veut comprendre. Il consulte des archives. Il lit les cahiers de la victime. Il cherche. Il ne voit pas les signaux d’alarme.
Parfois, il vaut mieux laisser tomber. L’importance du passé est surestimée. Si les gens restaient tranquilles, tout irait mieux.
Les voix se multiplient. Beaucoup de coups de fil. Entre les mots, du silence. Des menaces avérées. Des crimes. L’atmosphère est opaque, l’air raréfié.
La mécanique de la violence est encore bien huilée ; les anciens maîtres du pouvoir policier des années 80 ont du mal à prendre leur retraite et veulent aussi parler de leurs sentiments.
Dans une prose concise et d’une densité extraordinaire, l’auteur de L’Autobus écrit un roman politique et métaphysique très noir, et montre les remous des âmes perverses et les alliances troubles des pouvoirs institués. Magnifique et glaçant.

« Un roman qui surprend par son intensité et la perfection de sa composition. Ce qui se raconte est aussi brutal, complexe et incommensurable que la vie. » Betina Gonzalez, Clarín
« Vertige narratif admirable et poésie à hautes doses. » Hernán Carbonel, Revista Acción

Ce que j’en pense
***
« Une gamine s’est suicidée. Voilà ce qui s’est passé. C’est triste. Plus triste que la pluie. Tu as eu la malchance de la voir. C’est tout. » La version officielle d’un fait divers que l’on situera dans une ville argentine ne laisse guère planer le doute sur cette mort devant témoins. Après avoir parlé avec un homme, puis l’avoir mis en joue, une jeune femme a subitement retourné l’arme contre elle.
Appelé sur les lieux, le journaliste Guyot va toutefois trouver cette affaire un peu bizarre, notamment parce que les autorités ainsi que son rédacteur en chef décident très vite qu’il ne s’est rien passé. La consigne est claire : « Ne fais pas de vagues, Guyot. Su tu deviens gênant et qu’on te chope en train de poser des questions, ça va mal tourner pour toi. »
Il n’en fallait bien entendu pas davantage pour exciter la curiosité de notre homme. Au début de son enquête, il ne cherche qu’à comprendre l’enchaînement des faits. Qui était cette Julia Montenegro ? Pourquoi n’a-t-elle pas tué l’homme qu’elle avait au bout de la gâchette ? Quelle raison supérieure a conduit les autorités à étouffer l’affaire ? Au fil des chapitres, on va voir le puzzle se mettre en place. Témoignages, bribes d’informations, coupures de presse, visite au domicile de la défunte vont permettre à Guyot de retracer la vie de Julia. Dans sa quête, il va être secondé par Vera, une psychanalyste à la retraire. Ensemble, ils vont dresser le profil d’un personnage peu recommandable qui voudrait retrouver sa virginité en confiant sa biographie à la jeune femme. Sauf que cette dernière n’entend pas non plus servir de porte-plume sans essayer de creuser un peu dans la vie de son commanditaire, « ajouter des détails à se rappeler, des idées à explorer.»
Erreur funeste ! Alors qu’« il serait très simple de résoudre le problème en pensant que Julia n’était qu’une femme chargée d’écrire des autobiographies» le journaliste s’entête et provoque de nouveaux drames. Après un chien, ce sont des interlocuteurs de Guyot qui sont retrouvés morts. C’est alors que la peur s’installe. C’est alors que l’on comprend que la dictature a laissé derrière elle quelques habitudes nauséabondes, que le «système» fonctionne toujours et que certaines vérités ne sont pas bonnes à dire, quand bien même elles émanent des bourreaux eux-mêmes.
Au fil des chapitres qui se succèdent avec leur lot de révélations, le dossier devient de plus en plus lourd, l’image de plus en plus nette et le combat de plus en plus inégal. De la police à la justice, la corruption continue à gangréner le pays et à étouffer ceux qui voudraient y mettre un terme.
Bien plus qu’un récit historique ou un essai politique, c’est une entreprise de salubrité publique racontée comme un polar que nous livre Eugenia Almeida. Pour que les loups ne finissent pas par envahir le pays, pour que les personnes de bonne volonté puissent échapper à la peste qui n’a pas été éradiquée.

Autres critiques
Babelio 
La Croix (Laurence Péan)
En attendant Nadeau (Albert Bensoussan)
Psychologies (Christilla Pellé-Douël )
La Cause littéraire (Claire Mazaleyrat)
Blog Collibris (Emilie Bonnet – avec interview de l’auteur)
Blog Charybde 27 
Blog Voyage au fil des pages
Blog Léa touch Book 
Blog Le coin de la Limule 

Extrait
« – Tu écris un seul mot là-dessus et une heure après tu es mort, pigé ?
Guyot a entendu ce genre d’avertissement des milliers de fois. Il a toujours pensé que, dans la bouche de Jury, ils ne signifiaient pas la même chose. Mais il y a un doute, une petite marge d’ombre qui lui fait penser que oui, bien sûr que oui, Jury veut dire exactement ce qu’il dit.
– Tu t’imagines que j’ai envie d’écrire un papier là-dessus?
– Je sais pas. Tu fais un boulot de merde.
– Peut-être, mais meilleur que le tien.
Ils se regardent. Leurs yeux se fuient. Quelque chose les a distraits. Quelqu’un est en train de pleurer. » (p. 25)

A propos de l’auteur
Eugenia Almeida est née en 1972 à Córdoba, en Argentine, où elle enseigne la littérature et publie des textes dans de nombreuses revues. L’Autobus, son premier roman, a reçu le prix Dos Orillas de Gijón, La Pièce du fond était finaliste du prix Rómulo Gallegos. Elle écrit également de la poésie. (Source : Éditions Métailié)

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Celui-là est mon frère

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Celui-là est mon frère
Marie Barthelet
Éditions Buchet-Chastel
Roman
176 p., 14 €
EAN : 9782283029749
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule dans un endroit d’Orient, proche d’un désert, qui n’est pas nommé.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps. Disons que les armes mentionnées font plutôt référence à l’arsenal utilisé de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« En te voyant, j’ai pensé que tu étais revenu pour moi, puis que tu avais vieilli. Je me trompais. Déjà tu souhaitais repartir. Et ce n’était pas tant que tu avais vieilli, tu étais transformé – défiguré, allais-je dire, par la brûlure d’une foi neuve. J’ai aussi cru que je délirais. Mais ton nom susurré par tous ceux qui étaient présents a craquelé le silence. J’ai compris que je n’étais pas le seul à te voir. Que c’était vrai. Que c’était toi. »
Un jeune chef d’état reçoit la visite de son frère tant aimé, disparu dix ans plus tôt. La brève joie des retrouvailles cède très vite la place à l’amertume et à l’indignation : celui qui est revenu a changé. Il est désormais l’Ennemi. À cause de lui, le pays va s’embourber dans une crise sans précédent.
Celui-là est mon frère, premier roman de Marie Barthelet, est un véritable conte qui déroule, avec sensibilité, le récit envoûtant d’une affection mortelle.

Ce que j’en pense
***
Depuis Montesquieu et Voltaire la tradition du conte philosophique oriental avait disparu de nos lettres. Grâce à la plume de Marie Barthelet qui signe ici un premier roman aussi court que savoureux, ce tort est réparé. Il met aux prises deux frères, les fils du souverain d’un État oriental dont on comprend vite qu’il est régi d’une main de fer depuis des générations par cette famille régnante.
Après avoir donné naissance à un héritier, le souverain – comprenant que son épouse ne pourrait plus enfanter – a décidé d’adopter un second fils afin qu’il ne grandisse pas seul. Choix judicieux puisque les deux frères vont tout partager jusqu’au jour où «l’adopté» s’enfuit, provoquant le désarroi de la famille et de son frère : «En partant tu m’amputais de toi. Il y avait la vie d’avant et d’après ce départ. La vie avec et sans toi. Un âge d’or, une ère de plomb.»
On imagine la joie au moment de l’annonce du retour, après dix ans d’exil, de ce fils prodigue. Sauf que, à l’image des combats de serpents, les retrouvailles vont vite se transformer en confrontation. «J’ai songé : le «nous» d’hier, c’était toi et moi ; aujourd’hui, c’est toi et eux seuls. Eux. La triste minorité de mon pays.»
L’oiseau de mauvais augure qui promet le soulèvement du peuple opprimé – de cette triste minorité – déstabilise le pouvoir. Bien vite, ses menaces vont se traduire dans les faits. Une «vague pourpre» empoisonne le fleuve et le réseau d’eau causant de nombreux décès dans la population, notamment parmi les plus démunis. La lèpre fait également des ravages. Un peu comme les sept plaies d’Egypte.
Les vieilles recettes ne semblent plus fonctionner. Les promesses, les visites aux malades pour les assurer du soutien du gouvernement ne font que retarder la révolte qui grande. Mais les beaux discours finissent par sonner creux :«L’Histoire s’écrit mal à cause de littérateurs comme toi qui ne savent pas la grammaire des hommes.»
Le Palais finit par être envahi et l’heure des règlements de compte sanglants a sonné. «Tu peux museler les médias, assommer les consciences à coups de bêtes slogans et de publicités mensongères, comme les empereurs d’autrefois gaber les panses de pain, organiser des fêtes et des courses à l’hippodrome, en bref jeter de la poudre aux yeux, tu le peux bien sûr, tu peux tout. Mais voici la vérité : tu es l’assassin de ton peuple.»
L’acte final de cette tragédie entre en résonnance avec bien des événements et nous propose une réflexion sur l’aveuglement du pouvoir, sur la justesse des causes défendues, sur la frontière tenue qui existe entre l’ordre et la liberté, entre un asservissement qui assure une certaine stabilité et une liberté, d’autres diront un chaos, qui ouvre la voie à bien des excès.
Marie Barthelet, en ne donnant ni références historiques, ni géographiques, ni même religieuses, livre au lecteur toutes les nuances du possible. S’agit-il d’une cause juste ou d’un combat d’intégristes ? Chacun se fera son opinion…

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Blog Les livres de Joëlle 
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Autres critiques
Babelio 
Blog Bouquivore 

Extrait
« Ta mémoire à toi, tes registres personnels, nous n’y avions pas pensé. Tu es devenu instable, refusais de manger, de dormir, de parler d’autre chose que du pouls de cet homme s’affolant sous ta poigne, de sa salive dégoulinant sur tes phalanges. Mille fois par jour tu te lavais les mains. Tu regardais au-dessus de mon épaule, dans le vide. Tu répétais: « Non et non, il ne faut pas, il ne faut pas…
Un matin, tu es parti. Personne ne t’a vu quitter le palais. Tu n’as rien dit, rien emporté, pas même ton chien, pas même moi. Dieu sait que tu m’emmenais toujours avec toi, dans toutes tes errances. Tu es parti pour ne jamais revenir.
Jamais. » (p. 32-33)

A propos de l’auteur
Marie Barthelet a 27 ans. Elle est animatrice du patrimoine et responsable du musée de la Charité-sur-Loire. Celui-là est mon frère est son premier roman. (Source : Éditions Buchet-Chastel)

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