Quand meurent les éblouissements

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En deux mots
Sur les conseils de sa mère Chiara participe à un casting et se voit sélectionnée pour un film. À quinze ans, sa voie est toute tracée, elle sera actrice. Une profession très aléatoire qui, des années plus tard, laisse un bilan plutôt mitigé. Saura-t-elle rebondir?

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Elle voulait devenir quelqu’un»

Poursuivant en parallèle sa carrière d’autrice et de comédienne, Anne-Frédérique Rochat a choisi pour son nouveau roman de raconter le parcours d’une actrice qui découvre le monde du cinéma à quinze ans. Avant de la retrouver des années plus tard, à l’heure du bilan.

Le grand jour est arrivé. Chiara s’est préparée avec sa mère pour être parfaite lors de l’audition organisée pour trouver l’actrice qui jouera le premier rôle du nouveau film de Baldewski, un réalisateur désormais très en vue. Et après quelques sueurs froides, elle décroche le rôle. Maggy peut offrir le champagne à ses filles, elle qui voit Chiara réaliser son rêve et se dit que ce premier succès pourra peut-être sortir Line de son obsession, elle qui qui se prend pour Mylène Farmer et ne vit que pour son idole.
Mais pour l’adolescente, ce premier rôle est aussi l’occasion de constater combien ses copines de classe la jalousent désormais. Car elle n’était pas seule à participer au casting et se retrouve bien malgré elle dans la position de celle qui les a privées de leur rêve. Pour Claire, qui sera elle aussi évincée, c’est la fin d’un rêve. Insupportable. Quelques jours plus tard, elle mettra fin à ses jours.
Une fin tragique qui coïncide avec la distance que vont prendre ses amies et que Chiara va particulièrement ressentir lors d’une fête d’anniversaire chez Raphaëlle. Son malaise grandissant s’atténuera à peine lorsqu’elle testera avec François, le grand frère de Raphaëlle, ce que cela fait de se donner un baiser. Avant le tournage, elle avait envie de savoir ce qui l’attendait. Les semaines et les mois qui vont suivre seront marquées par un travail intense, des tournages réguliers et un fossé qui va s’élargir toujours davantage avec sa «vie d’avant», celles de l’enfance et des copines. «Elle devait y croire, sinon qui le ferait pour elle? Elle travaillerait dur pour ça, accepterait de courir les castings, de vivre chichement, elle donnerait TOUT, toute sa vie, son temps, son énergie, ses espoirs, oui, elle se consacrerait entièrement à son art. Rien d’autre n’aurait d’importance. Elle voulait devenir quelqu’un.»
Dans la seconde partie du roman Chiara Mastrini, «dont le nom ressemblait trop à une autre actrice», est désormais Aude Carmin. L’actrice partage sa vie avec un acteur bankable Tom Barlier chez qui elle a élu domicile. S’il est régulièrement à l’affiche de grosses productions, elle ne décroche plus guère de contrats. Et ses rôles se limitent à des œuvres confidentielles. Une période difficile dont elle ne voit pas l’issue et qu’elle essaie de noyer dans l’alcool. «Par moments, elle avait l’impression de vivre à côté de sa vie ou au bord d’une immense piscine dans laquelle elle voyait les autres plonger, tandis qu’elle restait en retrait à les observer.»
À moins que Tom ne puisse parvenir à convaincre un réalisateur de la faire tourner avec lui. Après tout, c’est peut-être une bonne idée de les réunir sur un film…
Comme dans Longues nuits et petits jours, son précédent roman qui racontait comment Edwige tentait de surmonter une difficile rupture en partant s’isoler dans un chalet de montagne, Chiara va chercher comment s’en sortir. C’est le registre dans lequel excelle Anne-Frédérique Rochat. Avec ces détails, ces annotations toujours très justes qui disent le désarroi et la souffrance, on voit Chiara se débattre, à la fois tenter de se délester d’un passé traumatisant et espérer le retrouver, quand tout était encore possible, quand les rêves berçaient la vie de sa mère Maggy et de sa sœur Line. Roman de la désillusion et de la fragilité, Quand meurent les éblouissements est aussi le roman de la maturité d’une romancière dont Luce Wilquin, sa première éditrice qui vient de disparaître, avait senti dès 2012 tout le potentiel.

Quand meurent les éblouissements
Anne-Frédérique Rochat
Éditions Slatkine
Roman
256 p., 21,90 €
EAN 9782832111352
Paru le 19/08/2022

Où?
Le roman n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
A l’âge de 15 ans, avec les encouragements de sa mère, Chiara passe un casting et décroche un rôle important au cinéma. Dès lors, un monde nouveau s’ouvre à elle. Un monde envoûtant qui répare certaines blessures, mais en ravive d’autres. Comment parvenir à un équilibre quand on a soif de reconnaissance et qu’on place son bien-être dans le regard d’autrui? Sur les conseils de son agent, Chiara Mastrini deviendra Aure Carmin afin d’éviter la confusion avec une autre actrice au nom trop similaire. Cela suffira-t-il à la rendre irremplaçable? Ce roman questionne la place que l’on prend et celle que l’on mérite. Ainsi que toutes les difficultés qu’engendre un succès. Surtout lorsque celui-ci est fragile…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Ballade au fil de l’eau

Les premières pages du livre
« – Mets ta plus belle robe, lui avait dit sa mère.
Chiara avait hésité un moment. Quelle était sa plus belle robe ? Elle en avait essayé plusieurs, s’était observée dans le miroir avec attention, avant d’opter pour la bleu marine. Mais, lorsqu’elle était redescendue à la salle à manger, Maggy avait déclaré froidement que ça n’allait pas du tout, du tout, que cette robe était trop austère, qu’elle pensait plutôt à la verte avec les boutons en nacre.
– Tu es sûre ? avait demandé Chiara.
– Certaine. Fais-moi confiance.
Elle était remontée dans sa chambre et s’était changée. La verte faisait ressortir sa poitrine et dévoilait ses cuisses, ce qui l’embarrassait. Elle avait du mal à s’habituer aux regards de plus en plus insistants qui glissaient le long de son corps.
– Tu es prête ? cria sa mère depuis le bas de l’escalier.
Chiara voulut répondre que oui, mais ce qui sortit de sa bouche ressembla plus à une sorte de râle rauque. Une angoisse la saisit. S’était-elle enrouée en allant dans le jardin après le petit-déjeuner ? Doucement et avec inquiétude, elle commença à réciter le début de son texte, le texte qu’elle allait devoir recracher (au pis), interpréter (au mieux) l’après-midi même devant le réalisateur qui organisait l’audition. C’est toi qui as fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Mes yeux, mes cheveux, mes choix, mes peurs, mes pleurs, c’est à toi que je les dois. Personne d’autre. Par chance, les répliques jaillirent de sa bouche avec une clarté et une fluidité qui l’émerveillèrent. Sa voix était là, elle ne l’avait pas perdue, et ses cordes vocales vibraient avec sincérité et émotion sous l’impulsion des mots que sa mémoire faisait affluer sans effort. Elle avait beaucoup travaillé pour en arriver là. Elles avaient beaucoup travaillé, sa mère et elle, pour atteindre cette dextérité, cette liberté du verbe et de la pensée. Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine, tu te rappelles…
– Qu’est-ce que tu fabriques ? On va être en retard, si tu continues de lambiner !
Maggy était dans l’encadrement de la porte, plus maquillée qu’à l’accoutumée. Elle avait quitté l’éternel training dans lequel elle faisait toutes ses activités. Conduire, jardiner, cuisiner, bricoler, laver, nettoyer, éduquer, écouter, aller en courses, dessiner et coudre ses poupées. Ah ! ses poupées ! Il y en avait partout, de la cave au grenier, des poupées, des poupées, des poupées. La mère de Chiara avait pour passion de donner vie à de vieux bouts de draps ou de tissus en les remplissant d’ouate, en y cousant des cheveux en laine, des yeux en boutons et en les habillant de petits vêtements confectionnés spécialement pour eux. Maggy avait même un site internet où elle essayait de les vendre, mais, hélas, ses poupées qui avaient l’air de sortir d’une autre époque n’intéressaient pas grand monde et continuaient d’envahir toute la maison. Les voisins chuchotaient en ricanant que le mari était parti quelques années auparavant à cause de l’invasion, dans son foyer, des poupées. Depuis, M. Mastrini payait à son ex-femme une pension généreuse qui lui permettait de se consacrer entièrement à l’éducation des filles et à la création de ses fameux poupons de chiffon. En dehors de cette somme d’argent qui tombait chaque mois sur le compte en banque de la mère, le père ne donnait plus grand-chose. Une nouvelle femme et des jumelles, nées de cette union, accaparaient toute son attention.
– Cette robe est parfaite, mais redonne-toi un coup de brosse, et puis mets une pince, qu’on voie tes yeux. C’est très important, les yeux, au cinéma. Oh ! je vais t’appliquer du mascara volumateur sur les cils, ça t’ouvrira le regard !
– Maman, je peux le faire.
– Non, je m’en occupe, il faut absolument éviter les paquets.
Dans le miroir de la salle de bains, Chiara eut du mal à se reconnaître : en plus des cils, sa mère avait coloré ses lèvres, ses paupières et ses joues avec insistance.
– Ce n’est pas un peu trop voyant ? demanda-t-elle.
– Mais non, c’est exactement ce qu’il faut ! Allez, on devrait déjà être parties ! Coiffe-toi et rejoins-moi dans la voiture, je t’attends devant la maison !
Ses cheveux ne se laissèrent pas dompter facilement, elle les avait lavés et il y avait toujours une bosse inesthétique sur le devant. Elle s’agaça un moment, avant d’accepter cette imperfection capillaire contre laquelle elle n’avait plus le temps de lutter. Lorsqu’elle descendit l’escalier – en se tenant à la rambarde pour ne pas trébucher avec ses chaussures à talon qu’elle portait rarement, préférant les baskets –, elle imagina des flashs, une foule criant son nom, réclamant un regard, un sourire. Peut-être bien que ça lui plairait de faire du cinéma, de devenir célèbre et d’être admirée, aimée par des gens qu’elle ne connaissait pas. C’était sa mère qui avait vu l’annonce dans le journal, quelques lignes qui disaient qu’on cherchait une jeune fille de quinze ans pour jouer un rôle important dans un long-métrage qui se tournerait dans la région l’automne suivant. Elle n’avait jamais joué la comédie, mais lorsque Maggy lui avait proposé de se présenter à l’audition, au casting, elle avait accepté sans hésitation. « Oh ! tu sais, moi, ça aurait été mon rêve, de faire du cinéma, lui avait-elle dit, mais je suis tombée enceinte de toi si rapidement, j’ai épousé ton père et il a fallu vite, vite trouver du travail. À l’époque, il ne gagnait pas ce qu’il gagne aujourd’hui. » Oui, c’était son rêve à elle aussi, maintenant ça lui apparaissait comme une évidence, c’était ce qu’elle souhaitait faire de sa vie : du cinéma. Dire des répliques qui ne lui appartenaient pas et tenter, à travers elles, de faire passer des sentiments pour émouvoir les gens.
– Dépêche-toi, c’est pas possible d’être aussi lente, c’est la chance de ta vie, ce casting (Maggy prononçait toujours ce mot avec une espèce de mauvais accent américain qui disait son rêve et sa méconnaissance de ce monde-là), tu t’en rends compte ?
Chiara acquiesça, entra dans la voiture, attacha sa ceinture de sécurité et plaça ses mains à plat sur sa robe verte. Elles étaient moites, elle les essuya discrètement sur le tissu.
Dehors, il faisait froid, et ce qu’elle portait sous son manteau d’hiver était une simple robe d’été. Elle essayait de se réchauffer en sautillant sur le trottoir.
– Tu sais, mon cœur, dans le cinéma c’est souvent comme ça, on joue qu’on a très chaud alors qu’en réalité il fait très froid, il faut savoir tricher, déclara sa mère en sortant de son sac le papier sur lequel elle avait noté l’adresse. On a rendez-vous au numéro 35, ce doit être là-bas, juste après la boulangerie.
Elles s’approchèrent de l’immeuble. C’était une vieille bâtisse qui aurait mérité un rafraîchissement. Chiara avait imaginé quelque chose de plus clinquant.
– Tu es sûre ?
– Oui, oui, c’est là! s’exclama Maggy.
Et elle poussa une lourde porte qui grinça. Mère et fille montèrent un escalier en marbre ébréché, il n’y avait pas d’ascenseur dans cette construction de 1900.
– C’est à quel étage ? demanda Chiara, craignant d’arriver transpirante à son audition.
Elle préférait le mot « audition » au mot « casting », sans savoir pourquoi.
– Au deuxième.
Elles continuèrent de grimper, au même rythme, avec solennité.
Dans un long couloir aux murs défraîchis, meublé de chaises en bois branlantes, des dizaines de jeunes filles attendaient – maquillées pour la plupart –, accompagnées ou non, que quelqu’un vienne les chercher.
– Tu crois qu’elles sont toutes ici pour le film? murmura Chiara à l’oreille de sa mère, oreille à l’intérieur de laquelle elle se serait volontiers réfugiée si elle avait été suffisamment petite, pour retrouver la chaleur rassurante qui l’avait enveloppée durant sa période in utero.
– J’imagine.
– Je ne savais pas qu’il y avait autant de filles de mon âge qui rêvaient de faire du cinéma.
Et toutes lui ressemblaient, alors comment faire la différence ? Comment se faire repérer (c’était un mot de Maggy, depuis qu’elle l’avait inscrite à l’audition, elle n’arrêtait pas de lui répéter que l’important était qu’elle se fasse repérer. Ce mot engendrait chez Chiara de drôles d’angoisses et donnait lieu à des rêves curieux où une sorte de laser rouge parcourait la ville à sa recherche). Son téléphone portable sonna, deux notes aiguës annonçant l’arrivée d’un message. Elle ouvrit la poche intérieure de son sac, sortit l’appareil et passa un doigt fébrile sur l’écran. Merde, comme on dit, pour ton casting, je t’aime grande sœur.
– C’est Lise, pour l’audition.
– Le casting, rectifia sa mère. Ah ! c’est bien, j’avais peur qu’elle oublie, elle a un gros test de math en fin de matinée.
Chiara renvoya un gentil message à sa sœur pour son test, puis mit son téléphone sous silence et le rangea.
Plus d’une heure s’écoula au milieu des odeurs de parfum mêlées à celles de transpiration, une transpiration âcre produite par la peur. Le front habituellement lisse des jeunes filles était marqué du sceau de l’inquiétude, ce qui les vieillissait de quelques années. Chiara sentait ses joues brûler. À croire qu’un feu consumait ses pommettes. Je dois être affreuse, toutes les autres filles doivent se rassurer en me regardant, songeant avec fierté qu’elles ont l’air mille fois plus fraîches et décontractées que moi.
– Il faut que j’aille au petit coin, dit-elle à voix basse.
– Profites-en pour te repoudrer, ordonna sa mère.
Ce qui donna à Chiara le désir de partir en courant et de se retrouver dans le parc d’à côté pour écouter les oiseaux, juste les oiseaux, parce qu’après tout qu’est-ce qu’elle en avait à fiche de faire du cinéma ? Oui, elle était rouge, écarlate même probablement, plus écarlate que personne ne l’avait jamais été, et alors ? Elle était assez grande pour s’en rendre compte, n’avait pas besoin des remarques aigrelettes de sa «mater». Elle se leva et partit à la recherche des toilettes.
Assise sur la cuvette, elle fixait le carrelage blanc. Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine… À force d’être tournées en boucle, mâchées, les phrases perdaient de leur sens, et Chiara se demandait s’il était possible qu’elles se dissolvent dans le néant qu’elles engendraient. Fichue gamine. Fichue gamine. Fichue gamine. Comment se souvenir des mots s’ils ne voulaient plus rien dire? Les sons tournaient dans sa tête; elle essayait d’en retenir la musique. C’était une chanson qu’elle connaissait sur le bout des doigts, une chanson qui lui reviendrait le moment venu, malgré le trac, malgré la pression qu’elle sentait peser sur ses épaules aux rondeurs encore enfantines. Elle devait se faire confiance, tout irait bien, tout ne pouvait que bien aller. Alors pourquoi son cœur cognait-il si fort dans sa poitrine? Pourquoi cette envie de pleurer et de s’enfuir pour aller se cacher dans un endroit où personne ne pourrait la regarder, la scruter, la juger? Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine, tu te rappelles? Dans la scène qu’elle avait reçue et travaillée, il était noté qu’après cette réplique le garçon, ou plutôt l’homme, car son partenaire serait un homme adulte – avec une voix très basse et de la barbe probablement – eh bien, cet homme était censé l’embrasser «fougueusement». Serait-il présent à l’audition? Allait-elle devoir se laisser étreindre avec passion ? Elle frémit. Personne ne l’avait jamais embrassée et elle n’avait jamais embrassé personne. Elle ne souhaitait pas que son premier baiser se passe au cinéma, avec un homme barbu de surcroît.
À un moment donné, il fallait bien sortir des toilettes. Elle tira la chasse d’eau, arrangea sa robe, vérifia qu’elle ne s’était pas tachée par inadvertance et se lava les mains. En se regardant dans le miroir, encore une fois, elle eut du mal à se reconnaître. Était-ce Lina qui s’emparait d’elle?
Lorsqu’elle revint dans le long couloir où sa mère l’attendait, elle fut surprise de découvrir qu’il ne restait plus que quelques filles. Combien de temps était-elle restée sur la cuvette des toilettes à tourner en boucle son texte?
– Qu’est-ce que tu fabriques, bon sang, tu es tombée dans le trou? s’excita Maggy. Ça va bientôt être à nous, une dame est venue demander nos coordonnées. Si tu es prise, ils te téléphonent, sinon la réponse viendra par courrier. Après la jeune fille en bleu, là-bas, c’est à toi! Tu t’es repoudrée?
– J’ai oublié.
– Repoudre-toi.
Elle s’assit sur la chaise en bois branlante et chercha dans son sac le poudrier que sa mère lui avait donné. Elle l’ouvrit, il y avait un petit miroir à l’intérieur. Délicatement, elle tapota son visage avec la houppette. C’était agréable, comme une protection qu’elle se créait, un masque qui mettrait une sorte de filtre entre elle et les autres.
La jeune fille en bleu fut appelée, elle était spécialement jolie, avec une taille très fine et de beaux seins. Chiara pensa que c’était la poisse de passer après elle. La porte du fond se referma et le long couloir s’obscurcit. Elles n’étaient plus que cinq, cinq jeunes filles pleines de rêves et d’espoir à attendre d’être choisies.
– Ça va bientôt être à toi, lui dit sa mère, tu es prête?
Prête? Était-elle prête? Non, elle ne l’était pas. Et si sa mémoire la lâchait, s’embrouillait? Elle fit défiler le texte dans son esprit, très rapidement, pour se rassurer, quand soudain : le blanc, le trou noir, le néant. Que devait-elle dire à ce moment-là? Elle ne s’en souvenait pas. Il y avait ce satané baiser après fichue gamine, ce baiser qu’elle espérait ne pas devoir recevoir ni donner, mais que disait-elle après cette action ? Sa bouche s’assécha, ses mains collaient à sa robe, son cœur tambourinait et ses jambes flageolaient.
– Tu as l’air terrorisé, détends-toi.
– Maman, je ne suis pas prête, je n’y arriverai pas, bégaya-t-elle dans un souffle.
– Allons, chérie, ressaisis-toi. On n’a pas fait tout ce travail pour rien, tu vas y arriver, bien sûr, et tu vas gagner.
Cela sonna comme un ordre qui, au lieu de paralyser Chiara, la boosta. Elle devait les éblouir, elle n’avait pas d’autre choix. La peur était un sentiment qu’elle ne pouvait pas s’autoriser. Il suffisait de la balayer sur le bas-côté, de la renier, elle n’existait pas, n’avait jamais existé. La suite du texte lui revint en mémoire. Tu ne m’embrasserais pas comme ça si tu ne m’aimais pas, tu m’aimes encore, tu m’aimes, je suis à toi, tu es à moi, rien ni personne ne pourra changer ça. Tu m’as marquée au fer rouge, c’est trop tard, ne me laisse pas… Eddy, je suis à toi. Aime-moi… Touche-moi… Caresse-moi…
L’idée de devoir interpréter ces mots devant des inconnus la gênait, cependant sa mère lui avait dit que ce n’était pas elle, Chiara, qui parlait, mais Lina. Chiara n’avait pas à être embarrassée des paroles ou du comportement de Lina, elle n’en était pas responsable, sinon comment les acteurs pourraient-ils jouer des fous, des meurtriers? Elle laissa donc Chiara au vestiaire et décida qu’il était temps de devenir Lina. Une impression de puissance et de force s’empara d’elle. Je ne risque rien, songea-t-elle, je ne suis plus moi, je suis elle.
– Merci, on vous tiendra au courant.
La jeune fille en bleu hocha la tête et avança dans le couloir l’air victorieux, ses talons résonnèrent entre les murs défraîchis de la vieille bâtisse.
– C’est elle, je suis sûre que c’est elle qui va être choisie.
– Mais non, répondit Maggy du tac au tac, elle a peut-être de gros seins, mais une très vilaine peau sous sa couche de fond de teint.
C’était vrai, Chiara ne l’avait pas remarqué, fascinée par l’assurance de cette candidate. Le regard de sa mère pouvait être cruel et sans concession. Quel jugement aurait-elle porté sur son physique si elle n’avait pas été sa fille?
– Mastrini !
Maggy et Chiara se levèrent, traversèrent le couloir et se retrouvèrent devant la femme qui les avait hélées.
– Seulement la demoiselle, nous vous demanderons d’attendre ici.
– Mais je suis sa mère, c’est moi qui l’ai inscrite au casting !
– Pas de parent, c’est la règle.
– Oui, mais ma fille et moi, c’est différent, nous sommes…
– Maman, s’il te plaît…
– Bon, bon, j’attends ici, bougonna-t-elle. Ce n’est pas une raison pour ne pas donner le meilleur de toi-même.
Et la porte se referma. »

Extrait
« Elle devait y croire, sinon qui le ferait pour elle? Elle travaillerait dur pour ça, accepterait de courir les castings, de vivre chichement, elle donnerait TOUT, toute sa vie, son temps, son énergie, ses espoirs, oui, elle se consacrerait entièrement à son art. Rien d’autre n’aurait d’importance. Elle voulait devenir quelqu’un. Et si elle n’y arrivait pas? Son reflet ricana.
— Chiara, tout va bien? demanda Raphaëlle de derrière la porte.
— Oui, oui, je te rejoins tout de suite. » p. 108

À propos de l’auteur
ROCHAT_Anne-Frederique_©Amelie_blancAnne-Frédérique Rochat © Photo Amélie Blanc

Anne-Frédérique Rochat, née en 1977, a grandi à Clarens près de Montreux. Diplômée du Conservatoire d’Art dramatique de Lausanne en 2000, elle est l’auteure de nombreuses pièces de théâtre et de neuf romans: Accident de personne (2012), Le Sous-bois (2013), A l’abri des regards (2014), Le Chant du canari (2015), L’Autre Edgar (2016),  La ferme (vue de nuit) (2017), Miradie (2018), Longues Nuits et Petits Jours (2021) et Quand meurent les éblouissements (2022).

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GPS

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En deux mots
Pour qu’elle puisse trouver le lieu de sa fête de fiançailles Sandrine donne sa position GPS à son amie. Alors quand celle-ci disparaît, elle peut continuer à la localiser. Mais ce point rouge marque-t-il vraiment la position de son amie?

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Faites demi-tour avec prudence»

En voulant suivre à la trace son amie disparue, une jeune femme va finir par se perdre. Elle disposait pourtant d’un outil de localisation. Avec GPS Lucie Rico nous propose de réfléchir au poids de la technologie dans nos vies.

Que ceux à qui cette mésaventure n’est jamais arrivée lui jettent la première pierre: on note notre destination dans l’application GPS et on se retrouve dans un endroit tout différent. Dans le meilleur des cas, on se rend compte à temps de son erreur et on corrige cette erreur. Quelquefois, on jure aussi qu’on ne nous y reprendra plus, avant de recommencer. Pour Ariane – un prénom bien choisi – c’est le fil qui lui permettra de surmonter sa déprime et sortir de chez elle pour se rendre aux fiançailles de son amie Sandrine. Elle lui offre de la géolocaliser, devenant le point rouge à suivre sur la carte. Au chômage, elle se cloîtrait jusque-là chez elle, anxieuse à l’idée de sortir, d’affronter ce monde qui lui voulait tant de mal.
Mais cette fois, pas de problème, elle arrive à destination et peut faire la fête. Mais c’est au petit matin que les choses vont prendre une tournure dramatique: Sandrine a disparu.
Face aux craintes qui s’expriment, à commencer par celles du fiancé, Ariane choisit de ne rien dire de sa carte maîtresse, la géolocalisation, et entend mener sa propre enquête. Après tout, avant de perdre son emploi, elle était journaliste spécialisée dans les faits divers. Elle va donc suivre le point rouge qui va la mener au Lac du Der, un endroit qu’elle connaît bien et où elle s’était déjà rendue avec Sandrine. Mais au lieu de retrouver son amie, elle apprend que la police a retrouvé un cadavre calciné et méconnaissable tout à proximité.
En attendant le résultat des analyses, elle se persuade que son amie est encore en vie, même si elle ne répond plus, car le point rouge continue à se signaler sur son écran. Alors, il ne faut surtout pas perdre ce point rouge qui est une trace de vie. Alors, il ne faut plus lâcher ce téléphone, car même si la police finit par confirmer le décès, Ariane sait bien qu’il n’en rien puisque ce point rouge continue à se déplacer.
Avec ce conte qui passe d’une joyeuse comédie à une sombre tragédie, Lucie Rico nous offre une intéressante réflexion sur nos addictions aux outils numériques, mais sans manichéisme. Après tout, c’est bien grâce à son smartphone qu’elle peut partager des souvenirs d’enfance avec son amie, entretenir l’illusion qu’elle se promène encore dans les endroits où elle a partagé de bons moments.
Comme dans son premier roman, Le chant du poulet sous vide, on est ici aux marges du fantastique, pour ne pas dire de la folie. Une odyssée glaçante.

GPS
Lucie Rico
Éditions P.O.L
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782818055960
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement autour du Lac du Der.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ariane est une jeune femme en difficulté sociale et personnelle. Elle préfère rester cloîtrée chez elle, jusqu’au jour où Sandrine, sa meilleure amie, l’invite à ses fiançailles. Pour l’aider à se repérer et lui permettre d’arriver à bon port, Sandrine partage sa localisation avec elle sur son téléphone. Guidée par le point rouge qui représente Sandrine dans l’espace du GPS, Ariane se rend donc aux fiançailles. Mais le lendemain, Sandrine a disparu. Elle ne répond plus au téléphone. Aucune trace d’elle. Sauf ce point GPS, qui continue d’avancer. Et qu’Ariane ne va plus quitter des yeux. Le GPS lui procure un sentiment de proximité avec Sandrine. Comme si elles partageaient un secret. Jusqu’à la découverte d’un cadavre calciné au bord d’un lac où le point GPS de Sandrine s’est rendu. S’agit-il de son cadavre ? Mais le point bouge encore. Qui est derrière le point alors ? Ariane enquête mais toutes les pistes sont des impasses. Plus troublant encore : le point sur le GPS persiste à conduire Ariane sur les lieux de leur amitié. Pour en avoir le cœur net, elle laisse un message vocal à Sandrine pour lui donner rendez-vous dans un lieu qu’elle seule peut connaître. Lorsque le GPS indique que Sandrine se rend dans ce lieu, Ariane est persuadée de s’être jusque-là trompée. Sandrine n’est pas morte ! Le point est bien son amie. Mais elle commence à confondre le monde réel et le support numérique. La police révèle alors que Sandrine est bien morte, Ariane désactive la localisation partagée. Elle tente de reprendre le cours de sa vie et d’oublier le GPS. Mais une nouvelle notification l’interrompt : Sandrine souhaite à nouveau partager sa localisation avec elle. Pour un ultime rendez-vous.
Écrit comme un thriller, ce roman, sur l’amitié et la mort, sur les fragilités sociales et psychiques, traverse les illusions du deuil à l’aune de nos addictions numériques.

Les critiques
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DIACRITIK (Guillaume Augias)
Blog les livres de Joëlle
Blog littéraire de Rémanence des mots
Le blog de Gilles Pudlowski
Blog Surbooké

Les premières pages du livre
« C’est comme si Sandrine t’avait tendu un piège. Un piège malsain : Tu es attendue à 19 h pour mes fiançailles, Zone Belle-Fenestre. Arrive bien à l’heure.
Tu as tapé sur ton GPS : « Zone Belle-Fenestre », puis « Lieu pour se fiancer Zone Belle-Fenestre ». Il a répondu deux fois : adresse inconnue.

Il suffit qu’un numéro manque, et l’adresse devient incompétente. Une mauvaise adresse peut mener quelqu’un comme toi à sa perte. Les exemples sont légion. Une erreur dans le nom du destinataire fait qu’une amende ne parvient pas à bon port et devient une dette à vie. Une étourderie, et les urgences arrivent trop tard pour réanimer un père, laissant deux enfants orphelins avec ce regret éternel : si seulement le digicode n’avait pas changé.
Ou encore : un tueur à gages mal informé se trompe d’étage, entre chez toi et non chez ton voisin pour t’abattre d’une balle en pleine tête.

Bien sûr, rien de tout cela ne t’est arrivé. Mais parfois, tu imagines tellement fort que tu ne sais plus différencier la réalité de tes fictions. Tu te laisses envoûter. Tu divagues dans ta tête. Tu divagues dans l’espace. T’orienter est un vrai casse-tête. Depuis ton chômage, cette tendance s’est accentuée, mais elle n’est pas nouvelle. Tu es née à l’envers, dévoilant d’abord tes fesses au monde, en dépit de l’ordre établi et de la bienséance. La plupart des enfants se retournent dans le ventre de leur mère pour arriver dans le bon sens. Pas toi ; ta tête n’a pas trouvé l’issue.
Les trois dernières fois que tu es sortie de chez toi, tu t’es effondrée sur le trottoir. Tu n’arrivais pas à respirer dehors. Tu avais demandé à Antoine si les incendies de la région avaient pu abîmer l’air à ce point. Il avait paru sceptique. Ça pouvait jouer, la pollution aussi, mais ça n’expliquait pas tout. Il avait à nouveau parlé de la nécessité d’aller voir un psychologue, ou, au moins, un allergologue.

Tu as beau chercher, le nom de Zone Belle-Fenestre ne t’évoque rien. La Zone Belle-Fenestre est pourtant proche de chez toi, et tu es une enfant du pays. Tu n’as jamais quitté la région, si ce n’est pour de courtes vacances, ce qui en trente-trois ans t’aurait laissé le temps d’en arpenter chaque paysage. Mais les paysages ne t’intéressent pas. La ville non plus. Toutes les villes se ressemblent, affirmes-tu. Deux personnes équipées de la fibre et abonnées à Netflix ont plus en commun que deux personnes habitant Clermont-Ferrand. Tu aimes parfois te dire : j’appartiens à la ville où vit Sandrine, et j’aime Sandrine comme ma ville, sans la comprendre ni la penser.
Internet t’informe que la Zone Belle-Fenestre est un parc paysagé arboré, de 17 hectares, un écrin parfait pour composer votre événement. Parmi les huit demeures de caractère reconstruites sur les ruines d’anciens châteaux, quatre sont privatisables et idéales pour organiser mariages, anniversaires, cocktails, garden parties…

Tu n’as aucune idée de la taille d’un hectare. Le mot t’inquiète, comme tous les mots commençant par un h muet. Un hectare doit être immense pour ne pas pouvoir se compter en mètres ou en kilomètres.
Un hectare, un hectolitre. Dix-sept hectares, dix-sept hectolitres. Le corps d’un adulte contient zéro virgule zéro cinq hectolitres de sang, ce qui paraît ridicule. Tu ne sais pas pourquoi tu as retenu ça.
Te vient pourtant cette inquiétude, l’image du sang, alors que le GPS cherche encore. Tu imagines tout de suite le pire, en détail :
Tu te vois arriver à l’hectare 1, la nuit est épaisse, le parc sombre, les lampadaires cassés et les huit demeures de caractère se ressemblent comme des cailloux.
Ton téléphone n’a plus de batterie.
À un embranchement tu dois choisir une direction : droite, gauche, milieu ?
Tu prends le chemin du centre. Il te mène à une impasse lugubre. Tu erres.
À l’hectare 2, un homme surgi de nulle part empoigne tes cheveux.
Tu rampes, blessée, jusqu’à l’hectare 3, ne te relèves pas. Tu rends ton dernier souffle dans un endroit stupide, près d’une mare aux nénuphars décorative, tandis que pas loin, dans un endroit que tu n’auras jamais trouvé, Sandrine embrasse son futur époux au milieu d’invités dotés d’un meilleur sens de l’orientation que toi.

Si Antoine avait accepté de t’accompagner, il aurait pu te guider. Tu aurais marché dans la Zone Belle-Fenestre les yeux fermés, ta main dans la sienne. Il n’aurait pas laissé l’extérieur t’étouffer. Il t’avait juste dit : « Je te rejoindrai plus tard ». À sa manière de baisser le regard et de tourner étrangement les yeux dans leur orbite, tu avais compris que ce n’était pas sûr. Il te rejoindrait si sa fête à lui ne lui plaisait pas, s’il lui restait encore de l’énergie, ou si tu le suppliais de t’escorter.

Tu appelles Sandrine, et lui dis que tu ne viendras pas. Que tu avais oublié qu’on était vendredi. Que pour toi, depuis le chômage, la semaine et le week-end ne sont qu’un flux, que tu as un ganglion et puis que ta robe est tachée.
Elle te laisse parler.
La dernière fois que Sandrine est venue chez toi, elle a ouvert la fenêtre et a dit : « Ça sent le renfermé ici. » Elle avait raison. Cette odeur est la tienne ; tu n’es pas vraiment différente de ton odeur.
Au téléphone, Sandrine te répond simplement : « Tu viendras. » Un témoin a obligation de présence, c’est dans la définition du mot. Tu as cherché cette définition le jour où elle t’a fait sa demande. Ce jour où Sandrine est passée chez toi. Elle sortait du travail, elle avait enlevé ses talons bien qu’elle déteste ses pieds. Elle disait souvent : « Mais ce n’est pas grave, la plupart des jolies filles ont des pieds très laids, je l’ai lu quelque part. » Enlever ses chaussures chez toi était une preuve d’amitié. C’est là qu’elle t’avait dit : « Ça sent le renfermé ici. » Elle avait ouvert une fenêtre, celle du salon. Les voisins d’en face s’engueulaient, Sandrine était restée longtemps à les observer sans parler. Tu n’avais rien dit pour ne pas paraître trop chômeuse, mais ça te démangeait de rapporter les épisodes précédents de leur vie à Sandrine. Les voisins semblaient avoir agencé leur appartement entier pour que leur intérieur soit orienté vers ta fenêtre – une vraie salle de spectacle, mais une salle municipale, avec des meubles bas de gamme, détonants et mal montés.
Tu étais assise sur le canapé, l’œil rivé à celui de Sandrine qui épiait avec une attention infinie la dispute conjugale qui s’envenimait. Alors que la voisine éclatait en longs sanglots au milieu de sa cuisine en kit, Sandrine avait été saisie d’un violent soubresaut. Elle s’était penchée à la fenêtre, son corps courbé à la perpendiculaire. La position était anormale, un prélude annonçant un hurlement, ou un saut dans le vide. Ses poings s’étaient serrés, serrés autour du garde-fou, puis elle avait relâché la pression. Elle s’était retournée vers toi comme si de rien n’était, pour te demander : « Tu ne voudras pas être mon témoin ? Je vais me marier. »
La forme négative de la question n’était pas très appropriée. Cette annonce non plus. Tu avais rentré le ventre, Sandrine avait haussé les épaules : « C’est toi qui es dans ma vie depuis le plus longtemps. Et tu es journaliste. Tu assureras. » Elle n’avait pas parlé de ton chômage. Ni de votre lien d’amitié. Tu n’avais pas dit que tu n’écrivais que des faits divers ni que tu détestais John. Vous aviez eu un fou rire complice. Tu avais accepté.

Au téléphone Sandrine a dit : « Ne t’inquiète pas, je vais t’accompagner. »
Elle a raccroché.
Tu étais rassurée sur ton importance : Sandrine allait sécher les préparatifs de ses propres fiançailles pour venir te chercher. Tu as sorti une bouteille de muscat puis t’es assise sur ton canapé, les bras croisés en attendant son arrivée. C’est dans cette posture que tu passes le plus clair de ton temps. Si tu tapais dans Google Images « Attente et désœuvrement », tu retrouverais ta position fétiche représentée dans toutes sortes de situations.

Le téléphone a vibré. Un lien Google Maps – que tu appelles toujours GPS par abus de langage, comme si toutes les cartes, toutes les représentations du monde et les technologies étaient les mêmes, de simples outils pour te conduire à bon port – s’est affiché: Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous. »

À propos de l’auteur
RICO_Lucie_©Helene_BambergerLucie Rico © Photo Hélène Bamberger

Lucie Rico est née en 1988 à Perpignan. Elle vit entre Aubervilliers (où elle écrit des films), Perpignan (où elle écrit des livres) et Clermont-Ferrand (où elle enseigne la création littéraire). Le chant du poulet sous vide, son premier roman, a reçu le Prix du roman d’écologie et le Prix du Cheval Blanc 2021. GPS est son deuxième roman.

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Nostalgie d’un autre monde

MOSHFEGH_nostalgie_dun_autre_monde  RL2020

En deux mots:
En quatorze nouvelles, Ottessa Moshfegh dresse un portrait peu reluisant de l’Amérique d’aujourd’hui. Des vies «ordinaires» qu’accompagnent la drogue et l’alcool et qui dressent un portrait en creux du rêve américain, désormais bien difficile à envisager.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Qu’est devenue l’Amérique de Trump?

Après avoir fait une entrée remarquée l’an passé avec Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh revient avec un recueil de nouvelles qui dresse le portrait d’une Amérique qui s’effondre un peu plus tous les jours.

En quatorze nouvelles, Ottessa Moshfegh raconte l’Amérique sous l’ère Trump et ne laisse guère le choix aux lecteurs à quelques jours de l’élection présidentielle. S’il était possible de changer ce pays, alors personne n’hésiterait, surtout pas ces personnages qui sont tous confrontés à de sérieux problèmes, vivent à la marge ou prennent un gros coup sur le tête. Ils sont pris dans un système qui les broie, témoins impuissants d’une société qui va à vau-l’eau. Ainsi la prof de math qui, dans «Élévation», la nouvelle qui ouvre ce recueil, s’en remet à la drogue et à l’alcool pour cacher son désespoir face à des jeunes qui n’ont pas envie d’apprendre. Prise entre une hiérarchie qui juge au résultat et des élèves qui s’imaginent sans avenir, elle va ériger ses propres règles et se retrouver au bord de l’abîme.
Dans «Monsieur Wu», on fait la connaissance d’un homme qui cherche le meilleur moyen d’aborder la femme qui travaille dans la salle de jeux d’arcade où il passe ses journées et sur laquelle il projette tous ses fantasmes. Quand il n’est pas chez une prostituée.
«Malibu» raconte la liaison entre un jeune homme acnéique et peu sûr de lui et une jeune indienne. Couple bancal et qui se retrouve pour tenter de conjurer leur sort.
«Les branques» en est en quelque sorte la suite, racontant comment une jeune femme se met en couple avec un jeune homme qu’elle déteste. Alors qu’il passe un casting pour une publicité – il veut percer dans le cinéma –, elle annonce aux nouveaux locataires qui s’installent qu’elle va le quitter.
Dans «Une route sombre et sinueuse» un homme dont la femme va accoucher s’offre un dernier moment de liberté dans un petit chalet de montagne. Il va y croiser l’amie de son frère et, après lui avoir fait croire qu’il était homosexuel, va se rapprocher d’elle.
Pour fêter l’anniversaire d’un pensionnaire de l’asile où il travaille, un homme va conduire les deux déficients mentaux dans le Friendly’s qui a remplacé le Hooters, qui n’est «Pas un endroit pour les gens bien».
Dans ces petites villes où il ne se passe jamais rien, comme à «Alna», les mêmes maux gangrènent la société. Dans ce coin qui «regorge de meth et d’héroïne», le narrateur rencontre Clark, la «seule personne qui eut vaguement l’air éduquée». Elle va lui proposer de garder sa maison en son absence.
«Une femme honnête» retrace la rencontre d’un homme d’âge mur et sa jeune voisine, tandis que le «Le garçon de la plage» – la nouvelle que je préfère – met en scène un couple de New Yorkais rentrant de vacances dans un endroit exotique. Après un dîner bien arrosé avec des amis, ils rentrent chez eux. Durant la nuit, Marcia meurt. Son mari décide alors de retourner dans ce «paradis sur terre» pour y jeter les cendres de son épouse. Une nouvelle qui aurait aussi pu s’intituler comme le recueil.
Dans ces portraits où l’échec semble le lot commun, où toutes les aspirations se heurtent à une réalité économique aux perspectives très sombres, on ne peut toutefois s’empêcher de penser qu’il suffirait d’un rien pour que le ciel s’éclaircisse. En choisissant la nouvelle, Ottessa Moshfegh choisit en effet de nous livrer des bouts d’histoires. En choisissant le noir, elle n’oublie pas l’humour et pointe les absurdités d’un monde bizarre, ajoutant ici une pointe de fantastique comme dans «Un monde meilleur» où une jeune fille s’imagine venir d’un autre monde et doit tuer quelqu’un pour y retourner et servant le tout avec une plume incisive à souhait.

Nostalgie d’un autre monde
Ottessa Moshfegh
Éditions Fayard
Nouvelles
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude
324 p., 21,50 €
EAN 9782213706238
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans plusieurs endroits aux États-Unis, de la Côte Est à la Côte Ouest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ottessa Moshfegh s’est affirmée depuis quelques années comme l’une des voix les plus singulières et fracassantes de la littérature contemporaine. Dans son recueil de nouvelles, Nostalgie d’un autre monde, elle révèle un talent rare dans l’élaboration d’histoires complexes, dans le choix et la mise en scène de situations étranges, drôles et dérangeantes qui disent notre époque, dans la peinture lucide et implacable de marginaux empreints d’une profonde humanité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Virginie Bloch-Lainé)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Page des libraires (Valérie Ohanian de la Librairie Masséna à Nice)
Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalende)
Blog Danactu-Resistance 


Entretien avec Ottessa Moshfegh à l’occasion de la sortie de Nostalgie d’un autre monde. © Production éditions Vintage

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Élévation
Ma salle de classe était au rez-de-chaussée, à côté de l’appartement des bonnes sœurs. Le matin, j’allais vomir dans leurs toilettes. Une des bonnes sœurs saupoudrait toujours la cuvette de talc, l’autre bouchait le lavabo et le remplissait d’eau. Je ne les comprenais pas. L’une était vieille, et l’autre, jeune. La jeune me parlait de temps en temps, elle me demandait ce que je comptais faire pendant le long week-end, si j’allais voir ma famille à Noël, et cætera. La plus vieille, dès qu’elle me voyait approcher, regardait ailleurs et serrait son habit dans ses poings.
Ma salle de classe était autrefois la bibliothèque de l’école, une vieille bibliothèque en désordre, avec des livres et des revues absolument partout, un radiateur qui sifflait et de grandes fenêtres embuées qui donnaient sur la 6e Rue. À l’avant de la salle, à côté du tableau noir, j’avais réuni deux tables d’écolier pour en faire mon bureau. Tout au fond, je gardais un sac de couchage en duvet dans un carton, caché sous de vieux journaux. Entre les cours, je sortais le sac de couchage, je fermais la porte à clé et je faisais la sieste jusqu’à ce que sonne la cloche. En général, j’étais encore ivre de la veille. Parfois, je buvais un verre en déjeunant au restaurant indien du coin de la rue, histoire de tenir le coup – de la bière de froment au goût prononcé dans une petite bouteille marron. Il y avait bien le McSorley’s non loin de là, mais je n’aimais pas la nostalgie qui se dégageait de cet endroit. Ce bar me faisait lever les yeux au ciel. J’allais rarement à la cantine de l’école. Chaque fois, le directeur, M. Kishka, m’arrêtait et, avec un grand sourire, me disait : « Ah, voilà la végétarienne. » Je ne sais pas pourquoi il me considérait comme une végétarienne. À la cantine, je prenais des bâtonnets de fromage préconditionnés, des nuggets de poulet et des petits pains gras.
J’avais une élève, Angelika, qui venait déjeuner avec moi dans ma salle de classe.
« Mademoiselle Mooney, m’appelait-elle. J’ai un problème avec ma mère, en ce moment. »
Je n’avais que deux copines, dont elle. Nous n’arrêtions pas de discuter. Un jour, je lui ai expliqué que se faire éjaculer dedans ne fait pas grossir.
« Faux, Mademoiselle Mooney. Ça fait grossir le ventre. C’est pour ça que les filles deviennent si grosses du ventre. C’est des salopes. »
Elle allait voir son petit ami en prison tous les week-ends. Chaque lundi, j’avais droit à un nouveau topo sur les avocats de son fiancé, sur le fait qu’elle était amoureuse de lui, et ainsi de suite. Elle arborait toujours la même expression. On aurait dit qu’elle connaissait déjà toutes les réponses à ses questions.
J’avais un autre élève qui me rendait folle. Popliasti. C’était un élève de seconde, maigre, blond, sujet à l’acné, avec un fort accent. « Mademoiselle Mooney, me disait-il, debout devant sa table. Laissez-moi vous aider sur ce problème. » Il me prenait la craie des mains et dessinait au tableau une bite et des couilles. Cette bite et ces couilles étaient devenues une sorte d’emblème de la classe. Elles figuraient sur tous les devoirs des élèves, sur leurs copies d’examen, elles étaient gravées sur toutes les tables. Je n’y voyais pas d’objection. Ça me faisait rire. Pourtant, avec Popliasti et ses interruptions permanentes, il m’est arrivé de perdre mon sang-froid.
« Je ne peux rien vous apprendre si vous vous comportez comme des animaux ! criais-je.
– On ne peut pas apprendre si vous hurlez comme une folle, avec vos cheveux en bataille », répondait Popliasti en courant tout autour de la salle et en faisant valser les livres sur les rebords de fenêtres. Je me serais bien passée de lui.
Mes élèves de terminale, eux, étaient tous très respectueux. J’avais pour mission de les préparer aux examens d’entrée dans les universités. Ils venaient me voir avec des questions pertinentes concernant les maths et le vocabulaire, auxquelles j’avais du mal à répondre. Il m’est arrivé quelquefois, en cours de calcul, de m’avouer vaincue et de passer toute l’heure à pérorer sur ma vie.
« La plupart des gens ont essayé la sodomie, leur disais-je. N’ayez pas l’air si surpris. »
Et : « Mon petit ami et moi, on n’utilise pas de préservatifs. C’est comme ça que ça se passe quand vous faites confiance à quelqu’un. »
Quelque chose, dans cette ancienne bibliothèque, maintenait le directeur Kishka à distance. Il savait, je crois, que s’il y mettait un jour les pieds, il se verrait obligé de tout nettoyer et de se débarrasser de moi. La plupart des livres étaient des volumes dépareillés d’encyclopédies obsolètes, des bibles ukrainiennes, des Alice Roy. J’ai même trouvé des revues pour adolescentes sous une vieille carte de l’Union soviétique repliée dans un tiroir attribué à SŒUR KOSZINSKA. Une des rares choses valables était une vieille encyclopédie des vers de terre, un volume sans couverture, épais comme le poing, fait d’un papier fragile, déchiré aux coins. J’ai essayé de la lire entre deux cours, n’arrivant pas à dormir. Je l’ai prise dans le sac de couchage avec moi, j’ai forcé la reliure et j’ai laissé mes yeux glisser sur les petits caractères moisis. Chaque entrée était plus invraisemblable que la précédente. Il existait des vers ronds, des vers en fer à cheval, des vers à deux têtes, des vers avec des dents taillées comme des diamants, des vers aussi gros que des chats domestiques, des vers qui chantaient comme des criquets ou pouvaient se changer en petits cailloux ou en lis, ou savaient ouvrir leurs mâchoires pour faire place à un bébé humain. Mais quelles conneries est-ce qu’on refourgue aujourd’hui aux enfants ? ai-je pensé. J’ai dormi, je me suis réveillée, j’ai donné mon cours d’algèbre et je suis retournée dans mon sac de couchage. J’ai remonté la fermeture Éclair jusqu’au-dessus de ma tête. Je me suis enfouie tout au fond et j’ai appuyé sur mes yeux pour les fermer. Ma tête cognait et j’avais l’impression d’avoir des serviettes en papier mouillées dans la bouche. Quand la sonnerie a retenti, je suis ressortie et j’ai trouvé Angelika avec son déjeuner dans un sac en papier. Elle m’a dit : « Mademoiselle Mooney, j’ai quelque chose dans l’œil et c’est pour ça que je pleure.
– D’accord. Ferme la porte. »
Le sol était en lino, avec des carreaux noirs et jaune pisse. Les murs étaient luisants, craquelés et jaune pisse.

J’avais un petit ami qui était encore à l’université. Il portait les mêmes vêtements tous les jours : un pantalon Dickies bleu et une chemise très fine, genre chemise de cow-boy, avec des boutons pression opalescents. On pouvait voir ses poils de torse et ses tétons à travers. Je ne disais rien. Il avait un beau visage, mais de grosses chevilles et un cou mou, fripé. « Il y a des tas de filles à la fac qui veulent sortir avec moi », disait-il souvent. Il faisait des études pour devenir photographe, ce que je ne prenais pas du tout au sérieux. Je me disais qu’il travaillerait dans un bureau après son diplôme, qu’il serait bien content d’avoir un vrai boulot, qu’il serait heureux et fier d’être employé, un compte en banque à son nom, un costume dans son placard, etc., etc. Il était gentil. Un jour, sa mère est venue de Caroline du Sud pour nous rendre visite. Il m’a présentée comme étant sa « copine qui habite downtown ». La mère était épouvantable. Une grande blonde aux seins refaits.
« Qu’est-ce que tu mets sur ton visage le soir ? » : voilà ce qu’elle m’a demandé pendant que le petit ami était aux toilettes.
J’avais trente ans. J’avais un ex-mari. Je touchais une pension alimentaire et je bénéficiais d’une assurance-santé correcte grâce à l’archevêché de New York. Mes parents, installés dans le nord de l’État, m’envoyaient des colis remplis de timbres-poste et de thé décaféiné. Je téléphonais à mon ex-mari quand j’étais ivre et je me plaignais de mon travail, de mon appartement, du petit ami, de mes élèves, de tout ce qui me passait par la tête. Lui s’était remarié, à Chicago. Il était dans le juridique. Je n’ai jamais compris quel était son travail, et il ne me l’a jamais expliqué.
Le petit ami venait et repartait les week-ends. Ensemble, on buvait du vin et du whisky, ces choses romantiques qui me plaisaient. Il tolérait. Il fermait les yeux, je crois. Mais, dès qu’il s’agissait de la cigarette, il était aussi bête que les autres.
« Comment est-ce que tu peux fumer autant ? disait-il. Ta bouche sent le bacon.
– Ha ha », répondais-je de mon côté du lit. Je me cachais sous les draps. La moitié de mes vêtements, de mes livres, de mon courrier non lu, de mes tasses, de mes cendriers – la moitié de ma vie était coincée entre le matelas et le mur.
« Raconte-moi ta semaine, demandais-je au petit ami.
– Eh bien, lundi, je me suis réveillé à 11 h 30. »
Il pouvait continuer comme ça toute la journée. Il était originaire de Chattanooga. Il avait une belle voix, douce, un timbre agréable, comme une vieille radio. Je me levais, je remplissais un mug de vin et je m’asseyais sur le lit.
« La queue à l’épicerie était normale », déclarait-il.
Plus tard : « Mais je n’aime pas Lacan. Quand les gens sont incohérents à ce point, ça veut dire qu’ils sont arrogants.
– Paresseux. Oui. »
Quand il avait fini de parler, on pouvait sortir dîner. Ou boire des verres. Tout ce que j’avais à faire, c’était m’asseoir et lui dire quoi commander. Il s’occupait de moi comme ça. Il fourrait rarement son nez dans ma vie privée. Quand il le faisait, je me transformais en femme émotive.
« Pourquoi est-ce que tu ne lâches pas ton travail ? demandait-il. Tu peux te le permettre.
– Parce que j’adore ces jeunes. »
Mes yeux se mouillaient de larmes. « Ce sont des êtres tellement merveilleux. Je les adore. » J’étais ivre.
J’achetais toujours ma bière à la bodega au coin de la 10e Rue Est et de la Première Avenue. Les Égyptiens qui tenaient le magasin étaient tous très beaux et généreux. Ils m’offraient des bonbons gratis – des Twizzlers en paquets individuels, des Pop Rocks. Ils les déposaient dans le sac avec un petit clin d’œil. Tous les après-midi, en rentrant de l’école, j’achetais deux ou trois bouteilles et un paquet de cigarettes et je me mettais au lit. Sur mon petit poste en noir et blanc, je regardais Mariés, deux enfants, puis le talk-show de Sally Jessy Raphael, je buvais, je fumais et je roupillais. À la nuit tombée, je ressortais acheter d’autres bouteilles et, à l’occasion, de quoi manger. Vers 22 heures, je passais à la vodka et je faisais semblant de m’élever avec un livre ou de la musique, comme si Dieu me tenait à l’œil.
« Ici tout va bien, m’imaginais-je dire. Je m’élève, comme toujours. »
Ou alors j’allais parfois dans un bar de l’Avenue A. Je commandais des boissons que je n’aimais pas, histoire de les boire plus lentement. Je demandais du gin et du tonic, ou du gin et du soda, ou un gin-martini, ou de la Guinness. Dès le début, j’avais dit à la barmaid – une vieille dame polonaise : « Je n’aime pas parler pendant que je bois, du coup il se peut que je ne vous parle pas.
– D’accord, avait-elle répondu. Pas de problème. »
Elle était très respectueuse.

Chaque année, les jeunes devaient passer un grand examen qui permettait à l’État de constater précisément à quel point j’étais mauvaise dans mon travail. Les examens étaient conçus pour faire échouer. Même moi, je ne pouvais pas les réussir.
L’autre prof de maths était une petite Philippine qui, je le savais, gagnait moins que moi pour le même boulot et vivait dans un deux-pièces de Spanish Harlem, seule avec trois enfants. Elle avait je ne sais plus quelle maladie respiratoire, un gros grain de beauté sur le nez, et elle portait ses chemisiers boutonnés jusqu’au menton, avec des rubans et des broches ridicules, ainsi que d’extravagants colliers de perles en plastique. C’était une catholique très pieuse. Les jeunes se moquaient d’elle à ce sujet. Ils l’appelaient la « petite dame chinoise ». Elle était bien meilleure prof de maths que moi, mais elle avait un avantage. Elle prenait tous les élèves forts en maths, tous les gamins qui, en Ukraine, avaient appris leurs tables de multiplication, leurs décimales et leurs exposants – les ficelles du métier – à coups de trique. Dès que quelqu’un parlait de l’Ukraine, j’imaginais soit une forêt sombre et désolée pleine de loups noirs hurlant, soit un bar minable, en bord d’autoroute, plein de prostituées épuisées.
Mes élèves étaient tous nuls en maths. Je me retrouvais avec les débiles. Popliasti, le pire de tous, savait à peine additionner deux et deux. Jamais de la vie mes élèves n’auraient pu réussir ce grand examen. Le jour de l’épreuve, la Philippine et moi nous sommes regardées, genre : On se fout de la gueule de qui ? J’ai distribué les épreuves, j’ai demandé aux élèves de briser les sceaux, je leur ai montré comment bien remplir les bulles avec les bons crayons, et je leur ai dit : « Faites de votre mieux. » Puis j’ai rapporté les copies chez moi et j’ai changé toutes leurs réponses. Tout plutôt que de perdre mon poste à cause de ces débiles.
« Exceptionnel ! » s’est écrié M. Kishka quand les résultats sont tombés. Il m’a adressé un clin d’œil, a levé les deux pouces en l’air, s’est signé et a lentement refermé la porte derrière lui.
Chaque année c’était la même chose.
J’avais une autre amie, Jessica Hornstein, une petite juive moche que j’avais rencontrée à l’université. Ses parents étaient cousins issus de germain. Elle vivait avec eux à Long Island et prenait le Long Island Rail Road jusqu’au centre-ville, certains soirs, pour sortir avec moi. Elle arrivait en jean et en baskets, ouvrait son sac à dos et en sortait de la cocaïne, ainsi qu’une tenue digne de la prostituée la plus cheap de Las Vegas. Elle obtenait sa cocaïne auprès d’un lycéen, à Bethpage. La drogue était épouvantable. Certainement coupée avec du détergent en poudre. Jessica portait aussi des perruques de toutes les formes et couleurs : un carré bleu fluo, une longue chevelure blonde à la Barbarella, une permanente rousse, une noir de jais, à la japonaise. Elle avait un visage incolore, les yeux exorbités. Quand je sortais avec elle, j’avais toujours l’impression d’être Cléopâtre à côté d’Opie1. « Aller en boîte » : elle n’avait que cette idée en tête, mais je détestais ça. Passer toute la nuit sous une ampoule de couleur, devant des cocktails à vingt dollars, à me faire draguer par des ingénieurs indiens gringalets, sans danser, avec un tampon ineffaçable sur la main. Je me sentais vandalisée.
Mais Jessica Hornstein savait comment « chauffer ». La plupart des soirs, elle repartait au bras d’un cadre moyen sinistre, pour lui « en mettre plein la vue » chez lui, dans son appartement de Murray Hill ou je ne sais quel autre endroit. Quelquefois, j’acceptais les avances d’un des Indiens, je montais à bord d’un taxi banalisé qui nous emmenait dans le Queens, je passais en revue son armoire à pharmacie, je me faisais un peu lécher et je rentrais en métro à 6 heures du matin, juste à temps pour me doucher, appeler mon ex-mari et arriver à l’école avant la deuxième sonnerie. Mais le plus souvent, je quittais la boîte de bonne heure et je m’installais devant ma vieille barmaid polonaise – au diable Jessica Hornstein. Je trempais un doigt dans ma bière et j’effaçais mon mascara. Je regardais les autres femmes du bar. Le maquillage donnait aux filles un air si désespéré, selon moi. Les gens étaient tellement malhonnêtes avec leurs vêtements et leur personnalité. Et puis je me disais : Qu’est-ce que ça peut foutre ? Ils font ce qu’ils veulent. C’est pour moi que je devrais m’inquiéter. Il m’arrivait de crier devant mes élèves. Je levais les bras au ciel. Je posais la tête sur mon bureau. Je leur demandais de l’aide. Mais à quoi devais-je m’attendre ? Ils se retournaient pour bavarder, mettaient leurs écouteurs, sortaient leurs livres, leurs chips, regardaient par la fenêtre, faisaient tout, sauf essayer de me consoler.
Alors, oui, il y avait parfois de bons moments. Un jour, je suis allée au parc et j’ai regardé un écureuil grimper à un arbre. Un nuage avançait dans le ciel. Je me suis assise sur un bout d’herbe jaune et sèche et j’ai laissé le soleil me chauffer le dos. Il se peut même que j’aie essayé de faire des mots croisés. Une fois, j’ai trouvé un billet de vingt dollars dans un vieux jean. J’ai bu un verre d’eau. Ce devait être l’été. Les jours devenaient intolérablement longs. L’école s’est terminée. Le petit ami a eu son diplôme et est reparti dans le Tennessee. J’ai acheté un climatiseur et j’ai payé un jeune afin qu’il me le transporte au bout de la rue et en haut de l’escalier, chez moi. Puis mon ex-mari m’a laissé un message sur mon répondeur : « Je vais être de passage en ville, disait-il. On peut déjeuner, ou dîner. On peut boire des verres. La semaine prochaine. Juste comme ça, disait-il. Pour discuter. »
Juste comme ça. C’est ce qu’on allait voir. J’ai arrêté de boire pendant quelques jours, j’ai fait un peu de gym sur le sol de mon appartement. J’ai emprunté un aspirateur à mon voisin, un homosexuel d’une cinquantaine d’années avec de grandes fossettes grêlées par l’acné, qui m’a jaugée comme un chien inquiet. Je suis allée à Broadway à pied et j’ai dépensé une partie de mon argent dans de nouveaux habits, des talons hauts, des culottes de soie. Je me suis fait maquiller et j’ai acheté tous les produits qu’on me conseillait. Je me suis fait couper les cheveux. Je me suis fait faire les ongles. Je me suis invitée à déjeuner. J’ai mangé de la salade pour la première fois depuis des années. Je suis allée au cinéma. J’ai téléphoné à ma mère. « Je ne me suis jamais sentie aussi bien, lui ai-je dit. Je passe un très bel été. De très belles vacances d’été. » J’ai rangé mon appartement. J’ai rempli un vase de fleurs éclatantes. Dès que j’avais quelque chose de bien en tête, je le faisais. J’étais pleine d’espoir. J’ai racheté des draps et des serviettes. J’ai mis de la musique. « Bailar », me disais-je toute seule. Tu vois, je parle en espagnol. Mon esprit est en train de se poser, pensais-je. Tout va bien se passer.
Et puis le grand jour est arrivé. Je suis allée retrouver mon ex-mari dans un bistro branché de MacDougal Street, où les serveuses portaient de jolies robes avec des cols brodés en dentelle. Je me suis pointée en avance, je me suis assise au bar et j’ai observé les serveuses qui se déplaçaient habilement avec leurs plateaux ronds et noirs couverts de cocktails colorés, de petites assiettes de pain et de bols d’olives. Un sommelier courtaud allait et venait à la manière d’un chef d’orchestre. Les cacahuètes du bar étaient parfumées à la sauge. J’ai allumé une cigarette et j’ai regardé la pendule. J’étais très en avance. J’ai commandé un verre. Un whisky-soda. « Bordel », ai-je dit. J’ai commandé un autre verre, un simple whisky cette fois. J’ai allumé une autre cigarette. Une fille s’est assise à mes côtés. On a commencé à discuter. Elle aussi attendait. « Ah, les hommes, a-t-elle dit. Ils aiment nous torturer.
– Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez. »
Et j’ai fait demi-tour sur mon tabouret.
Puis, à 20 heures, mon ex-mari est arrivé. Il a parlé au maître d’hôtel, a hoché la tête dans ma direction, a suivi une serveuse jusqu’à une table près de la fenêtre et m’a fait signe de le rejoindre. J’ai pris mon verre.
« Merci d’être venue », a-t-il dit en ôtant sa veste.
J’ai allumé une cigarette et j’ai ouvert la carte des vins. Mon ex s’est éclairci la gorge, mais n’a rien dit pendant un long moment. Puis il s’est lancé dans ses éternelles rengaines à propos du restaurant : il avait découvert ce chef dans je ne sais quelle revue, la nourriture à bord de l’avion était immonde, l’hôtel, qu’est-ce que la ville avait changé, le menu était intéressant, la météo ici, la météo là, et ainsi de suite. « Tu as l’air fatiguée. Commande ce que tu veux », m’a-t-il dit, comme si j’étais sa nièce ou une sorte de baby-sitter.
« C’est ce que je compte faire, merci. »
Une serveuse s’est approchée et nous a décrit les plats du jour. Mon ex l’a charmée. Il était toujours plus gentil avec les serveuses qu’avec moi. « Oh, merci. Merci infiniment. Vous êtes épatante. Ouah. Ouah, ouah, ouah. Merci, merci, merci. »
J’ai décidé de commander, puis de faire semblant d’aller aux toilettes pour déguerpir. J’ai enlevé mes grosses boucles d’oreilles et je les ai rangées dans mon sac à main. J’ai décroisé les jambes. Je l’ai regardé. Il n’a pas souri, n’a rien fait. Il est resté assis là, les coudes sur la table. Le petit ami me manquait. Il était si facile à vivre. Il était très respectueux.
« Et comment va Vivian ?
– Elle va bien, a-t-il répondu. Elle a eu une promotion, elle travaille beaucoup. Ça va. Elle te salue.
– Je n’en doute pas. Salue-la de ma part, aussi.
– Je lui dirai.
– Merci.
– De rien. »
La serveuse est revenue avec un autre verre et a pris notre commande. J’ai commandé une bouteille de vin. Je me suis dit : je vais rester pour le vin. L’effet du whisky commençait à s’estomper. La serveuse est repartie. Mon ex est allé aux toilettes pour hommes et, en revenant, m’a demandé d’arrêter de lui téléphoner.
« Non, je crois que je vais continuer de te téléphoner.
– Je te paierai.
– Combien ? »
Il m’a dit combien.
« D’accord, ai-je répondu. Marché conclu. »
Nos plats sont arrivés. Nous avons mangé en silence. À un moment donné, je ne parvenais plus à manger. Je me suis levée. Je n’ai rien dit. Je suis rentrée chez moi. J’ai fait un aller-retour à la bodega. Ma banque a appelé. J’ai écrit une lettre à l’école catholique ukrainienne.
« Cher Monsieur le directeur Kishka. Merci de m’avoir laissée enseigner dans votre école. Veuillez jeter le sac de couchage dans le carton qui se trouve au fond de ma salle de classe. Je dois démissionner pour raisons personnelles. Sachez que j’ai régulièrement truqué les examens. Merci encore. Merci, merci, merci. »
Il y avait une église attenante à l’arrière de l’école – une cathédrale avec de grandes et belles mosaïques pleines de gens levant un doigt comme pour dire : Silence. Je pensais entrer là-dedans et confier ma lettre de démission à un des prêtres. Et aussi, je voulais un peu de tendresse, je crois. J’ai imaginé le prêtre posant sa main sur ma tête et me disant quelque chose comme « ma chère », ou « ma douce », ou « petite ». Je ne sais pas ce que je croyais. « Ma puce. »
Cela faisait plusieurs jours que je carburais à la mauvaise cocaïne et à l’alcool. J’avais ramené quelques hommes chez moi, je leur avais montré toutes mes affaires, j’avais étiré des collants couleur chair et proposé qu’on se pende mutuellement. Aucun n’a tenu plus de quelques heures. La lettre au directeur Kishka était posée sur ma table de chevet. Le moment était venu. Avant de quitter l’appartement, je me suis regardée dans le miroir de la salle de bains. Je me suis dit que j’avais l’air plutôt normale. Ce n’était pas possible. Je me suis fourré le reste de la came dans le nez. Je me suis vissé une casquette de baseball sur la tête. J’ai remis une couche de baume à lèvres.
Sur le chemin de l’église, je me suis arrêtée au McDonald’s pour acheter un Coca light. Ça faisait des semaines que je n’avais pas vu de monde. Il y avait des familles entières assises là, imperturbables, en train de boire à la paille et de ruminer leurs frites comme des chevaux fourbus leur foin. Un sans-abri, homme ou femme, je n’aurais su dire, fouillait dans la poubelle à côté de l’entrée. Au moins je n’étais pas totalement seule, me suis-je dit. Il faisait extrêmement chaud dehors. J’avais très envie de mon Coca light. Mais les files d’attente étaient absurdes. La plupart des gens étaient en groupes éparpillés et levaient les yeux vers les menus, le regard absent, tout en se touchant le menton, pointant du doigt, hochant la tête.
« Vous faites la queue ? » leur demandais-je sans cesse. Personne ne me répondait.
Finalement, je me suis approchée d’un jeune Noir à visière derrière le comptoir. J’ai commandé mon Coca light.
« Quelle taille ? » m’a-t-il demandé.
Il a sorti quatre gobelets, du plus petit au plus grand. Le plus grand mesurait environ trente centimètres.
« Je vais prendre celui-là. »
J’avais l’impression de vivre une occasion unique. Je ne saurais l’expliquer. Je me suis immédiatement sentie investie d’un immense pouvoir. J’ai enfoncé ma paille et j’ai aspiré. C’était bon. Je n’avais jamais rien goûté de meilleur. J’ai pensé en commander un autre, une fois que j’aurais terminé celui-là. Mais ce serait abuser, me suis-je dit. Mieux vaut laisser celui-là connaître son jour de gloire. OK. Un seul à la fois. Un Coca light à la fois. Maintenant, on file voir le prêtre.
La dernière fois que j’étais entrée dans cette église, c’était pour je ne sais quelle fête catholique. Je m’étais assise au fond et j’avais fait de mon mieux pour m’agenouiller, me signer, remuer les lèvres au son des prières en latin, et ainsi de suite. Je n’avais absolument rien compris, mais ça ne m’avait pas laissée indifférente. Il faisait froid. Mes tétons étaient au garde-à-vous, mes mains étaient gonflées, mon dos me faisait mal. Je devais puer l’alcool. J’avais regardé les élèves en uniforme faire la queue au moment de l’eucharistie. Ceux qui se mettaient à genoux devant l’autel le faisaient avec une telle intensité, une telle candeur, que j’en avais eu le cœur fendu. L’essentiel de la liturgie était en ukrainien. J’avais vu Popliasti jouer avec la barre rembourrée sur laquelle on s’agenouillait ; il la soulevait, puis la laissait violemment retomber. Il y avait des vitraux magnifiques, beaucoup d’or.
Mais, quand je suis arrivée ce jour-là avec ma lettre, l’église était fermée. Je me suis assise sur les marches en pierre humides et j’ai terminé mon Coca light. Un clochard, torse nu, a passé par là.
« Priez pour la pluie, a-t-il dit.
– D’accord. »
Je suis allée chez McSorley’s et j’ai avalé un bol entier d’oignons au vinaigre. J’ai déchiré la lettre. Le soleil brillait.

À propos de l’auteur
MOSHFEGH_Ottessa_©Jake-BelcherOttessa Moshfegh © Photo Jake Belcher

Ottessa Moshfegh est une écrivaine américaine, auteure de Mon année de repos et de détente (Fayard, 2019), best-seller du New York Times ; Eileen (Fayard, 2016), récompensé par le prix PEN/Hemingway, finaliste du Man Booker Prize et du National Book Critics Circle Award ; McGlue, lauréat du Fence Modern Prize et du Believer Book Award ; et de Nostalgie d’un autre monde, distingué parmi les livres de l’année par la New York Times Book Review. Ses nouvelles ont été publiées notamment dans The New Yorker, Granta et The Paris Review. (Source : Éditions Fayard)

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