Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

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En deux mots
Devant les yeux incrédules de son épouse Serenata, Remington annonce qu’il a l’intention de courir un marathon. Comme le sexagénaire n’est pas vraiment un sportif, elle s’imagine que cette lubie va lui passer. Mais non seulement il persiste, mais va vouloir en faire encore davantage.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La course à la performance

Dans un roman joyeusement ironique, Lionel Shriver raconte comment un sexagénaire se lance le défi de finir un marathon alors qu’il n’est guère sportif. Face aux yeux effarés de son épouse, il va s’entêter sur le chemin de la performance extrême.

C’est un peu le monde à l’envers au sein du couple que forment Serenata et Remington. Elle a longtemps été la sportive avant que, la soixantaine passée et des problèmes récurrents au genou ne l’obligent à fortement restreindre ses entrainements. Lui n’a jamais vraiment pratiqué d’activité physique intensive et à même accumulé un peu d’embonpoint au fil des ans. Aussi l’annonce par Remington qu’il envisageait de participer à un marathon laisse sa femme pantoise. D’autant que toute l’attention de Remington va désormais se porter sur cet objectif. Il va s’équiper de pied en cap, s’acheter une montre connectée. Mieux, après une sortie face à des bourrasques de vent qui lui ont laissé un souvenir particulièrement désagréable, il va s’équiper d’un tapis roulant avec grand écran. Des dépenses qui exaspèrent Serenata qui doit tenter d’équilibrer les comptes avec des contrats de « voix off » pour des jeux vidéo. Elle voit arriver la date du marathon avec appréhension, mais aussi avec l’espoir qu’une fois ce but atteint, un semblant de normalité reviendra s’installer dans leur quotidien. Car si depuis leur rencontre ils avaient appris à se chamailler avec une douce ironie, maintenant les accrochages étaient plus sévères.
Pour les sexagénaires qui se retrouvent ensemble à l’heure de la retraite, la cohabitation s’avérait difficile et les tensions croissantes, alors même qu’ils n’avaient plus à se préoccuper de leurs enfants Valeria et Deacon. La première semblait avoir trouvé son équilibre en se tournant vers Dieu, le second avait « peu en commun avec l’un ou l’autre de ses parents. Oh, il tenait de son père son charme dégingandé, mais n’avait pas son caractère contemplatif ni son sang-froid. Et Serenata ne se reconnaissait pas non plus dans le garçon. (…) De manière générale, sur le plan génétique, le fait que ces deux personnes soient le fruit de parents avec lesquels ils paraissent n’avoir aucun lien était déconcertant et Serenata n’aurait jamais imaginé que ce type de familles existait avant de se réveiller, ébahie, dans l’une d’elles. » Alors quand Valeria et ses préceptes religieux s’invite à la maison pour encourager son père, la tension croît encore. À Saratoga Springs, où se court le marathon, Remington atteindra son but. Certes à un train de sénateur – plus de 7h – mais requinqué par cet exploit. Grâce à Bambi Buffer, qui l’a accompagné et encouragé pour ses derniers kilomètres, il va se sentir fort, ruinant les espoirs de son épouse. Désormais, en compagnie de celle qui va devenir sa coach et des membres du club local, il entend s’inscrire pour un triathlon extrême (4,2 km de natation, 180 km à vélo et 42,5 km à pied)!
Au pays de la performance et de l’american dream, tous les défis sont permis. Et ce n’est rien de dire que Remington va s’accrocher au sien!
Si Lionel Shriver réussit si bien à raconter l’Amérique d’aujourd’hui, c’est qu’elle choisit un angle de vue original. Ici, c’est cette passion de la pratique sportive, souvent poussée à l’extrême, mais qui est surtout révélatrice du rapport au corps dans un pays où l’obésité fait des ravages. Le tout servi par une écriture vive, pleine d’humour et de comparaisons choc, d’ironie joyeusement cinglante et de petits dialogues qui sonnent si cruellement justes.

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes
Lionel Shriver
Éditions Belfond
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Catherine Gibert
384 p., 22 €
EAN 9782714494375
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, tout au long d’un parcours qui commence à Santa Ana, Californie, puis à Jacksonville, Floride, à West Chester, Pennsylvanie, à Omaha, Nebraska, à Roanoke, Virginie, à Monument, Colorado, à Cincinnati, Ohio, à New Brunswick, New Jersey, à New York, Albany, Hudson et Saratoga Springs où se court le marathon. On y passe aussi des vacances à Cape Hatteras.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec une plume plus incisive que jamais et un humour ravageur, Lionel Shriver livre un roman explosif sur un couple de sexagénaires en crise, dressant au passage un portrait mordant de nos sociétés obsédées par la santé et le culte du corps. Une bombe de provocation qui prouve, s’il le fallait encore, que Lionel Shriver est une des plus fines observatrices de notre temps
Un beau matin, au petit-déjeuner, Remington fait une annonce tonitruante à son épouse Renata : cette année, il courra un marathon. Tiens donc ? Ce sexagénaire certes encore fringant mais pour qui l’exercice s’est longtemps résumé à faire les quelques pas qui le séparaient de sa voiture mettrait à profit sa retraite anticipée pour se mettre enfin au sport ? Belle ambition ! D’autant plus ironique que dans le couple, le plus sportif des deux a toujours été Renata jusqu’à ce que des problèmes de genoux ne l’obligent à la sédentarité.
Qu’à cela ne tienne, c’est certainement juste une passade.
Sauf que contre toute attente, Remington s’accroche. Mieux, Remington y prend goût. Les week-ends sont désormais consacrés à l’entraînement, sous la houlette de Bambi, la très sexy et très autoritaire coach. Et quand Remington commence à envisager très sérieusement de participer à un Iron Man, Renata réalise que son mari, jadis débonnaire et volontiers empoté, a laissé place à un être arrogant et impitoyable. Face à cette fuite en avant sportive, leur couple résistera-t-il ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
En attendant Nadeau (Steven Sampson)
La Presse (Mathieu Perreault – entretien avec l’auteur)
L’Express (grand entretien avec Thomas Mahler)
France Bleu (#Toutenpapier Frédérique Le Teurnier)
Ouest-France (Jean-Marc Pinson)
Le journal de Montréal (Karine Vilder)
Blog Kanou Book
Blog Pamolico
Mathurin.com

Les premières pages du livre
« 1
— J’AI L’INTENTION de courir un marathon.
Dans une mauvaise sitcom, elle aurait recraché son café sur la table du petit déjeuner. Mais Serenata était quelqu’un de posé, alors, entre deux gorgées, elle glissa un « Quoi ? » sur un ton acerbe mais poli.
— Tu m’as très bien entendu.
Dos à la cuisinière, Remington l’examina avec une assurance déconcertante.
— Je vise celui de Saratoga Springs en avril.
Elle avait l’impression, ce qui lui était rarement arrivé au cours de son mariage, de devoir mesurer ses paroles.
— Tu es sérieux ? Tu ne me fais pas marcher ?
— Est-ce dans mes habitudes de te faire des blagues ? Je ne sais pas comment prendre ton incrédulité, sinon comme une insulte.
— C’est peut-être parce que je ne t’ai jamais vu courir, même d’ici au salon.
— Pourquoi je courrais jusqu’au salon ?
Le recours au mode littéral n’était pas une première. Se chamailler en pinaillant, c’était leur mode de fonctionnement. C’était un jeu.
— En trente-deux ans, pas une fois je ne t’ai vu faire le tour du pâté de maisons au petit trot. Et maintenant tu m’annonces le plus sérieusement du monde que tu as l’intention de courir un marathon. Tu devais te douter que je serais un peu surprise.
— Alors, vas-y. Sois surprise.
— Tu n’as pas peur… – Serenata marchait encore sur des œufs. Et puis, au diable la prudence ! – … que ce soit d’une effroyable banalité ?
— Absolument pas, répondit-il sur un ton affable. C’est à toi que la banalité fait peur. Par ailleurs, si je renonçais à courir un marathon au motif qu’une foule de gens rêvent d’en faire autant, ma décision n’en serait pas moins dictée par la multitude.
— De quoi s’agit-il exactement ? D’une chose à faire dans ta bucket list ? Tu as écouté tes vieux disques des Beatles et tu as soudain eu la révélation que « When I’m Sixty-Four » s’adressait à toi ? Une bucket list, a-t-elle répété en reculant sa chaise. Où j’ai été pêcher ça ?
Le fait d’utiliser une expression à la mode était l’illustration même de ce manque d’originalité, de ce comportement moutonnier qui la mettait en rage. (Et ce n’était vraiment pas rendre justice aux moutons. Comment ces pauvres bêtes étaient-elles devenues la métaphore du conformisme ?) D’accord, il n’y avait pas de mal à adopter une nouvelle expression. Ce qui était horripilant, c’était cette façon dont tout le monde évoquait soudain sa bucket list, ses cent choses à faire avant de passer l’arme à gauche, sur un ton à la fois léger et entendu, pour bien montrer que l’usage de cette expression lui était parfaitement familier.
Serenata amorça un mouvement pour se lever de sa chaise, les nouvelles d’Albany qu’elle était en train de lire sur sa tablette ayant maintenant perdu de leur intérêt. Ils n’avaient emménagé à Hudson que depuis quatre mois et elle se demandait combien de temps encore elle lirait le Times Union en ligne afin de « conserver un lien avec leur ancienne ville », comme elle disait.
Elle-même n’avait que soixante ans, même si sa génération était la première à ajouter un « que » à ce sinistre cap. Comme elle était restée une demi-heure dans la même position et que ses genoux s’étaient ankylosés, allonger la jambe droite se révéla délicat. Une fois le genou grippé, elle devait le détendre très lentement. Par ailleurs, elle ignorait à quel moment l’un ou l’autre genou ferait quelque chose d’étrange et de surprenant – émettre un soudain klonk, annonciateur d’un léger glissement hors de l’articulation, suivi d’un retour au point de départ avec un autre klonk. C’était le genre de pensées que ressassaient les gens de son âge et leur principal sujet de conversation. Serenata regrettait de ne pouvoir présenter des excuses rétroactives à ses grands-parents défunts dont les lamentations d’ordre médical lui avaient tant pesé lorsqu’elle était enfant. Sous-estimant l’individualisme impitoyable de leurs proches, les personnes âgées racontaient leurs bobos par le menu, persuadées que ceux qui les aimaient se sentiraient forcément concernés par leurs douleurs. Mais nul ne s’était soucié des souffrances de ses grands-parents et aujourd’hui, personne ne s’intéresserait à celles de leur petite-fille jadis si insensible. Justice immanente.
La phase suivante – se mettre debout – fut couronnée de succès. Oh, comment en quelques années un exploit minable pouvait passer pour un triomphe ! Se rappeler le mot « blender ». Boire une gorgée d’eau sans casser le verre.
— Tu ne t’es pas dit que le moment était mal choisi pour m’annoncer cette nouvelle ? demanda-t-elle en branchant le chargeur de sa tablette.
S’occuper les mains ; la batterie affichait encore 64 %.
— Quel est le problème ?
— Moi, je ne peux plus le faire, maintenant. J’ai arrêté de courir en juillet.
— Je savais que tu ramènerais ça à toi. C’est pour ça que j’ai eu peur de t’en parler. Tu veux vraiment que je me refuse quelque chose sous prétexte que cela te rend nostalgique ?
— Nostalgique ! J’en éprouverais de la nostalgie ?
— De l’amertume, plutôt, corrigea Remington. Mais même si je restais ligoté à une chaise jusqu’à la fin des temps, tes genoux ne s’en porteraient pas mieux.
— Tout cela est très rationnel.
— J’entends ta remarque comme une critique.
— Si je te suis, ce serait « irrationnel » de prendre en compte les sentiments de ta femme ?
— Oui, dans la mesure où me sacrifier ne soulagera pas ta peine.
— Tu y réfléchis depuis un moment, non ?
— Quelques semaines.
— Et cet engouement soudain pour l’activité physique a-t-il un quelconque rapport avec ce qui s’est passé au SDT ?
— Uniquement dans le sens où ce qui s’est passé au SDT m’a donné un peu plus de temps libre.
Cette allusion, pourtant minime, crispa Remington. Il se mordilla l’intérieur de la joue, un tic, et le ton de sa voix devint à la fois glacial et acide, avec une pointe d’amertume, comme un cocktail.
Serenata ne supportait pas les femmes qui s’activaient furieusement dans la cuisine quand elles étaient bouleversées, et pourtant elle dut se canaliser d’une façon absurde pour ne pas aller vider le lave-vaisselle.
— Si tu cherches à t’occuper, n’oublie pas pourquoi nous nous sommes installés ici. Tu n’es pas allé voir ton père depuis un bout de temps, et chez lui tout est à réparer.
— Il n’est pas question que je passe le restant de mes jours allongé sous l’évier de mon père. C’est tout ce que tu as trouvé pour me dissuader de courir un marathon ? Franchement !
— Je veux que tu fasses ce dont tu as envie, c’est évident.
— Pas si évident que ça.
L’attraction du lave-vaisselle était irrésistible. Serenata se serait giflée.
— Tu as couru pendant si longtemps…
— Quarante-sept ans, coupa-t-elle d’un ton sec. Et pas seulement couru.
— Alors… tu pourrais peut-être me donner des conseils, proposa-t-il sur un ton hésitant – il n’en avait pas la moindre envie.
— N’oublie pas de faire tes lacets. C’est tout.
— Écoute… Je sais bien que tu adorais ça. Je suis navré que tu aies dû abandonner.
Serenata se redressa et posa le bol qu’elle avait à la main.
— Je n’adorais pas courir. Voilà un tuyau pour toi : personne n’aime courir. Les gens font semblant, mais ils mentent. La seule satisfaction, c’est d’avoir couru. Sur le moment, c’est ennuyeux et pénible, dans le sens où il faut fournir un effort et non parce que c’est difficile de savoir le faire. C’est répétitif. N’espère pas y trouver la révélation de quoi que ce soit. Je suis probablement ravie d’avoir eu une excuse pour abandonner. Et c’est sans doute ça que je ne peux pas me pardonner. Mais j’ai au moins la joie de ne plus faire partie de la masse des abrutis qui soufflent de concert en pensant tous être tellement différents.
— Des abrutis comme moi.
— Des abrutis comme toi.
— Tu ne peux pas m’en vouloir de faire ce que tu as fait pendant, je te cite, quarante-sept ans.
— Tu crois ça ? lâcha-t-elle avec un sourire pincé avant de se diriger vers l’escalier. Je vais me gêner.

Remington Alabaster était un homme mince au port altier qui donnait l’impression d’avoir gardé la ligne sans avoir jamais rien fait pour. Il avait des membres naturellement proportionnés, des chevilles fines, des mollets galbés, des genoux bien dessinés et des cuisses de marbre qui, après un petit coup de rasoir, auraient été sublimes sur une femme. Ses pieds étaient de toute beauté – également minces, une cambrure marquée et des orteils allongés. Chaque fois que Serenata lui massait le cou-de-pied, elle appréciait de n’y trouver aucune trace d’humidité. Les pectoraux glabres de Remington étaient délicieusement discrets et si d’aventure ils devaient augmenter grâce à des développés-couchés intensifs, elle considérerait la transformation comme une perte. Certes, depuis quelques années, il avait pris un tout petit peu de ventre, ce dont elle évitait de parler. Elle aurait parié que cela relevait d’un accord tacite, classique dans un couple : à moins qu’il n’aborde le sujet, ce type de changement physique ne regardait que lui. Raison pour laquelle, même si elle avait été tentée de le faire, elle ne lui avait pas demandé de but en blanc ce matin-là si la contrariété d’avoir pris du poids, pas plus de deux kilos, était à l’origine de cette affaire de marathon.
Hormis ce petit bourrelet inoffensif, Remington vieillissait bien. Il avait toujours eu un visage expressif. Le masque d’impassibilité qu’il avait porté au cours des toutes dernières années de sa vie professionnelle était une protection, un artifice dont une certaine Lucinda Okonkwo était entièrement responsable. À soixante ans, son teint était devenu légèrement grisâtre : c’est cette homogénéisation de la carnation qui rend le visage des Blancs plus vague, plus plat et d’une certaine façon moins vivant à mesure qu’ils avancent en âge, comme des rideaux dont l’imprimé jadis éclatant aurait passé au soleil. Et pourtant, en imagination, elle substituait systématiquement les traits mieux définis de son visage plus jeune à ceux d’aujourd’hui, plus vénérables, plus flous ; elle lui redessinait les yeux, lui colorait les joues comme si elle le maquillait mentalement.
Elle était capable de le voir. De le voir à différents âges d’un simple coup d’œil. Elle pouvait même, bien malgré elle, deviner dans ce visage encore énergique le frêle vieillard qu’il deviendrait. Appréhender cet homme dans sa totalité, ce qu’il était, avait été et serait, était son travail. Il s’agissait d’un travail important, d’autant plus important à mesure qu’il vieillissait, car les autres le verraient bientôt comme un vieux croûton parmi d’autres. Or il n’en était pas un. À l’âge de vingt-sept ans, elle était tombée amoureuse d’un bel ingénieur en génie civil et celui-ci était toujours là. C’était un sujet d’étonnement : les autres vieillissaient de jour en jour, constataient par eux-mêmes ces mystérieuses transformations qui n’étaient pas toutes de leur fait et savaient bien qu’ils avaient jadis été jeunes. Et pourtant, les jeunes comme les vieux voyaient ceux qui les entouraient comme des constantes immuables, à l’image des panneaux de signalisation dans un parking. Quand on avait cinquante ans, cet âge résumait ce qu’on était, ce qu’on avait été et ce qu’on serait toujours. Faire délibérément appel à son imagination était peut-être trop fatigant.
Poser un regard indulgent sur son mari faisait également partie de ses attributions. Le voir et, à la fois, ne pas le voir. Plisser les yeux pour flouter une éruption cutanée inopportune, lisser la surface – une surface Alabaster. Décréter une amnistie générale pour tout grain de beauté informe, toute marque d’érosion. Être la seule personne au monde à ne pas considérer le renflement sous sa mâchoire comme une faiblesse de caractère. La seule personne à ne pas le juger pitoyable à cause de ses tempes dégarnies. En échange, Remington lui pardonnait ses rugosités aux coudes et la ride profonde qui se creusait à la base de son nez chaque fois qu’elle dormait trop longtemps sur le côté droit – une encoche qui pouvait persister jusqu’au milieu de l’après-midi et s’incrusterait bientôt définitivement. De son côté, Remington, en admettant qu’il ait remarqué, ce qui était forcément le cas, que sa femme n’affichait plus la forme physique du jour de leur mariage, ne considérait pas que c’était un tort, voire quelque chose de moralement condamnable, et il ne lui en voulait pas de le décevoir. Cela faisait aussi partie du contrat. C’était un bon arrangement.
Cependant, Remington n’avait pas besoin de puiser dans les colossales réserves de mansuétude de sa femme pour se faire pardonner de ne pas avoir été protégé par un film plastique, comme une carte d’identité. Il portait sacrément beau pour soixante-quatre ans. Comment il était parvenu à rester aussi mince, aussi vigoureux, aussi harmonieusement proportionné sans faire d’exercice notable demeurait un mystère. Certes, il marchait pour aller d’un endroit à un autre et ne rechignait pas à prendre l’escalier quand un ascenseur était en panne. Mais il ne s’était jamais astreint à aucun de ces programmes de « sept minutes pour améliorer votre forme », sans parler de s’inscrire à un club de gym. Et il avait un bon coup de fourchette.
Avec davantage d’exercice, il allait améliorer sa circulation, renforcer son élasticité vasculaire et prévenir le déclin cognitif. Elle aurait dû se féliciter de cette page qui se tournait. Se réjouir de la perspective de le bourrer de barres protéinées et de noter fièrement dans un carnet accroché dans l’entrée le nombre de kilomètres toujours croissant qu’il parcourait.
Elle aurait pu lui apporter son soutien massif si seulement il lui avait présenté sa décision avec la contrition appropriée : « Je me rends compte que je n’atteindrai jamais les distances que tu couvrais. Pourtant, je me demande si ce ne serait pas bon pour mon cœur de courir 3 petits kilomètres, disons, deux ou trois fois par semaine. » Mais non. Il fallait qu’il coure un marathon ! Elle passa donc le reste de la journée à éviter son mari en faisant semblant d’être une professionnelle rigoureuse. Elle ne redescendit se faire du thé qu’après l’avoir entendu sortir. Ce n’était pas gentil, pas « rationnel », mais ce genre d’attitude lui ressemblait bien et le moment choisi par Remington était cruel.
Elle aussi avait probablement commencé à courir en imitant quelqu’un d’autre – même si, à l’époque, elle n’avait pas eu cette impression. Tous deux sédentaires, ses parents étaient en surpoids et, bien sûr, avec le temps, cela s’était aggravé. Pour eux, faire de l’exercice se résumait à pousser une tondeuse mécanique, qui fut remplacée le plus vite possible par une tondeuse à moteur. Rien de mal à cela. Dans les années 1960, les Américains de son enfance adoraient les appareils ménagers. Un signe de modernité. Il était de bon ton de n’utiliser que le minimum d’huile de coude.
Analyste marketing chez Johnson & Johnson, son père était muté tous les deux ou trois ans. Serenata était née à Santa Ana, Californie, mais n’avait pas eu le temps de connaître la ville avant que la famille ne déménage à Jacksonville, Floride – puis de là à West Chester, Pennsylvanie ; Omaha, Nebraska ; Roanoke, Virginie ; Monument, Colorado ; Cincinnati, Ohio et, enfin, à New Brunswick, New Jersey, où se trouvait le siège de l’entreprise. Par conséquent, elle n’avait aucun sentiment d’appartenance régionale et faisait partie de ces rares individus dont le seul identifiant géographique était le bon gros pays lui-même. Elle était « une Américaine » sans qualificatif ni précision – car se dire « grecque-américaine » alors qu’elle n’avait jamais mangé la moindre moussaka étant petite lui paraissait pathétique.
Gamine, elle avait été ballottée d’une école à l’autre, et cela l’avait empêchée de s’attacher. Elle n’avait assimilé la notion d’amitié qu’à l’âge adulte – et encore, difficilement –, avec une tendance à perdre ses amis par pure étourderie, comme des gants qu’on laisse tomber dans la rue. Pour Serenata, l’amitié était une discipline. Elle se suffisait à elle-même et se demandait parfois si ne pas souffrir de la solitude était un défaut.
Sa mère avait réagi aux incessantes transplantations en adhérant à de multiples Églises et groupes de bénévoles sitôt la famille installée dans une nouvelle ville, comme une pieuvre sous amphétamines. À cause des continuelles réunions liées à ses engagements, sa fille unique avait été livrée à elle-même, ce qui convenait parfaitement à Serenata. Une fois en âge de préparer elle-même ses sandwichs au beurre de cacahuètes, Serenata avait consacré ce temps libre sans surveillance à développer sa force et son endurance.
Elle s’allongeait, mains posées à plat sur la pelouse, et comptait le nombre de secondes – une fois mille, deux fois mille – qu’elle était capable de tenir, jambes tendues à trente centimètres au-dessus du sol (quelques petites secondes décourageantes mais ce n’était qu’un début). Elle s’accrochait à la branche basse d’un arbre et tentait de hisser le menton au-dessus bien avant d’apprendre que l’exercice s’appelait une traction. Elle avait inventé son propre programme d’entraînement. Pour réaliser ce qu’elle avait appelé une « jambe cassée », elle faisait le tour du jardin en sautant sur un pied, l’autre jambe tendue devant elle comme pour un pas de l’oie et recommençait dans l’autre sens en sautant en arrière. Exécuter un « roulé-boulé » consistait à s’allonger sur le sol, les genoux ramenés sur la poitrine, et à basculer en arrière en tendant les jambes derrière la tête ; plus tard, elle avait ajouté un « relevé de jambes au sol » à la fin de l’exercice. Adulte, elle se rappellerait avec une incrédulité teintée de tristesse que, lorsqu’elle enchaînait ses inventions en vue de ses Jeux olympiques de jardin, il ne lui était jamais venu à l’esprit d’inviter les enfants du voisinage à y participer.
Beaucoup de ses contorsions étaient stupides, mais, répétées un certain nombre de fois, elles ne l’en fatiguaient pas moins. Ce qui n’était pas pour lui déplaire, même si ces exercices farfelus – dont elle tenait secrètement le registre d’une écriture dansante dans un carnet à la couverture neutre caché sous son matelas – n’étaient pas franchement amusants. Il était possible – et c’était intéressant de s’en rendre compte – qu’elle n’ait pas eu particulièrement envie de les faire et qu’elle les ait faits quand même.
Au cours de sa scolarité, on avait attendu peu de chose des filles en matière d’éducation physique, et cette faible exigence avait constitué une des rares constantes entre Jacksonville, West Chester, Omaha, Roanoke, Monument, Cincinnati et New Brunswick. À l’école primaire, la demi-heure de récréation favorisait le kickball – et si on était assez malin pour se lever avant que ses coéquipiers perdent le tour de batte, on avait peut-être une chance de courir les 10 mètres jusqu’à la première base. La balle au prisonnier était encore plus absurde : faire des sauts ridiculement petits à droite et à gauche. Au collège, vingt minutes sur les quarante-cinq des cours de gymnastique réglementaires étaient consacrées à se mettre en tenue puis à se rhabiller. Le professeur demandait à l’ensemble des filles de faire dix sauts bras et jambes écartés, cinq burpees, et de courir sur place trente secondes. Ces exercices de musculation étaient des ersatz, et très injustement, en quatrième, on avait soumis ces mêmes filles à une évaluation de leur condition physique. Ce jour-là, Serenata avait dépassé aisément la barre des cent relevés de buste au test des abdos. Le professeur était intervenu et, paniqué, l’avait sommée d’arrêter. Bien sûr, au cours des décennies suivantes, elle avait continué à faire des abdos par séries de cinq cents. Abdos dont l’efficacité était toute relative, musculairement parlant, mais elle avait un faible pour les classiques.
Mais Serenata Terpsichore – nom qui rimait avec alligator, même si au fil des années elle s’était immunisée contre les enseignants qui mettaient l’accent sur la première syllabe de son nom et prononçaient la dernière comme s’il s’agissait d’une tâche épuisante – n’avait pas l’intention d’embrasser une carrière de sportive professionnelle. Elle n’avait aucune envie de jouer dans une équipe de volley nationale. Ni de devenir danseuse classique. Elle ne se voyait pas participer à des compétitions d’haltérophilie ni obtenir le sponsoring d’Adidas. Elle n’avait jamais battu un quelconque record et ne s’y était jamais essayée. Pour elle, un record signifiait mettre ses propres exploits en rapport avec ceux d’autres gens. Or, elle avait beau s’être infligé volontairement des exercices frénétiques quotidiens depuis l’enfance, cela ne regardait personne. Les pompes relevaient du domaine de l’intime.
Elle ne s’était jamais identifiée à un sport en particulier. Elle courait, elle faisait du vélo, elle nageait, mais elle n’était ni coureuse, ni nageuse, ni cycliste. C’étaient des moyens de locomotion élémentaires, voilà tout. Elle n’avait pas non plus l’esprit d’équipe, comme on dit. Son parcours de course à pied idéal était désert. Elle aimait le calme d’une piscine sans nageurs. Depuis cinquante-deux ans qu’elle utilisait principalement son vélo pour se déplacer, la vue d’un autre cycliste la privait de sa solitude et la mettait de mauvaise humeur.
Dans la mesure où Serenata se serait épanouie sur une île déserte en compagnie de poissons, il était étonnant qu’elle ait été si souvent récupérée par la « multitude », pour citer Remington. Tôt ou tard, la moindre excentricité, la moindre manie ou idée fixe un peu curieuse finissait par être reprise par tout le monde.
À seize ans, sur un coup de tête, elle s’était rendue dans un obscur salon du centre de Cincinnati et s’était fait tatouer un minuscule motif sur la peau fine de l’intérieur de son poignet droit. Elle avait attrapé le motif au vol, littéralement : un bourdon. Pas débordé, le tatoueur avait pris son temps. Il avait su restituer à la perfection les ailes diaphanes, les antennes fureteuses, les fines pattes prêtes à atterrir. Le motif n’avait aucun rapport avec elle. Quand on se forge une personnalité à partir de rien, on prend ce qu’on a sous la main ; chacun d’entre nous est une œuvre d’art fruit du hasard. Et puis la décision arbitraire s’était vite transformée en marque distinctive. Le bourdon était devenu son emblème, gribouillé à l’infini sur la couverture entoilée de ses classeurs à trois anneaux.
Dans les années 1970, le tatouage était l’apanage quasi exclusif des dockers, des marins, des détenus et des bandes de motards. Pour les enfants rebelles de la classe moyenne, ce qu’on n’appelait pas encore un « tattoo » était une souillure. Cet hiver-là, elle avait dissimulé le bourdon aux yeux de ses parents sous des manches longues. Au printemps, elle avait porté sa montre au bras droit, le cadran à l’intérieur du poignet. Elle vivait dans la peur constante d’être découverte, même si le secret conférait au tatouage des superpouvoirs. Avec le recul, il aurait été plus noble de déclarer publiquement la « mutilation » et d’en assumer les conséquences, mais c’était le point de vue d’une femme adulte. Les jeunes, pour qui le temps passait avec une telle obstination que chaque instant leur apparaissait comme un sursis sans fin, attachaient beaucoup d’importance au fait de temporiser.
Naturellement, un matin, elle avait eu une panne d’oreiller. Venue réveiller la marmotte, sa mère avait découvert le poignet nu dépassant des draps. Elle avait fondu en larmes quand l’adolescente avait avoué que le dessin n’avait pas été réalisé au feutre.
Le motif de ces larmes : Serenata devait bien être la seule élève de son lycée à oser le tatouage. Aujourd’hui ? Plus d’un tiers des dix-huit – trente-cinq ans en avaient au moins un et la superficie de peau américaine débordant de Hobbits, de barbelés, de codes-barres, d’yeux, de tigres, de motifs ethniques, de scorpions, de crânes ou de superhéros était de la taille de la Pennsylvanie. L’intrépide incursion de Serenata dans les bas-fonds allait devenir une chose banale.
À vingt ans passés, agacée de voir les mèches de son épaisse chevelure noire se prendre dans les barrettes classiques, Serenata s’était mise à fabriquer des boudins de tissu coloré à travers lesquels elle faisait passer un gros élastique. Une fois les extrémités de l’élastique attachées, les boudins étaient cousus de sorte qu’ils forment un cercle. Ces nouvelles attaches lui dégageaient le visage sans tirer sur les cheveux, tout en ajoutant une touche élégante à sa coiffure. Certaines jeunes filles de son âge avaient trouvé l’objet excentrique mais plus d’une collègue lui avait demandé où s’en procurer. Ensuite, dans les années 1990, la plupart des Américaines en avaient eu au moins vingt-cinq dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle s’était alors fait couper les cheveux au niveau des oreilles et avait jeté ses « chouchous », comme on les appelait, à la poubelle.
Ce devait être aux alentours de 1980 également qu’elle s’était forcée à tenter une énième fois de se faire des amis en invitant à dîner quelques collègues du service client de chez Lord & Taylor. Au cours des deux années précédentes, elle s’était essayée à la cuisine japonaise. Cet engouement était tout ce qui lui restait d’une relation sans avenir avec un garçon qui l’avait emmenée dans un minuscule établissement où se restauraient ses compatriotes expatriés. Elle avait adoré la texture, la fraîcheur, la subtilité. Plus tard, chez elle, elle avait fait des essais avec du vinaigre de riz, du wasabi en poudre et un couteau bien aiguisé. Impatiente de faire partager ses découvertes, elle avait disposé une ribambelle de plats devant ses invitées, persuadée que ce serait « canon », pour reprendre une expression qui ne serait en vogue que bien des années plus tard.
Elles avaient été horrifiées. Aucune fille n’avait supporté l’idée du poisson cru.
De nos jours, il n’était pas rare de trouver trois sushi-bars différents dans la même rue d’une ville moyenne de l’Iowa. Les étudiants à lunettes avaient une préférence pour l’anguille fraîche ou en saumure. Certes, Serenata ne pouvait s’attribuer le mérite des traditions centenaires d’un illustre archipel d’Asie. Il n’empêche, ce qui était jadis une particularité était devenu le goût dominant.
La montre qui dissimulait son péché d’autodégradation ? L’objet avait joué à merveille son rôle car il avait appartenu au père de Serenata. Depuis lors, elle n’avait porté que des montres d’homme, surdimensionnées. Vinrent les années 2010, et là, quelle surprise : dans tout le pays, une femme sur deux s’était mise à porter une grosse montre de style masculin. Ses livres préférés faisaient peu de bruit à leur sortie, voire aucun – La Maison au bout du monde ou Là-bas –, mais étaient systématiquement adaptés au cinéma et, soudain, ces fétiches personnels appartenaient à tout le monde. Elle venait à peine de faire revivre l’art quasi oublié du quilt, assemblant des carrés de velours élimé ou de vieilles serviettes de toilette, un œil sur Breaking Bad, dont personne ne connaissait encore l’existence, qu’un essaim d’abeilles matelasseuses traversait tout le pays, répandant une tendance nationale. Si Serenata Terpsichore découvrait un groupe obscur qui se produisait uniquement dans les clubs miteux et les fêtes de mariage, c’était la garantie pour ces mêmes inconnus de figurer dans les meilleures ventes l’année suivante. Et s’il prenait l’envie à Serenata de porter des bottes douillettes en peau de mouton, réservées jusqu’ici à de petits groupes de surfeurs australiens et californiens, l’idéal pour supporter l’hiver à Albany, vous pouviez être sûr qu’Oprah Winfrey ferait sous peu la même découverte.
Ce genre de déconvenues était sans doute arrivé à d’autres. Il existait tant de choses à porter, à aimer, à faire. Et les gens étaient nombreux. Si bien que, tôt ou tard, ce que vous revendiquiez comme personnel était adopté par plusieurs millions de vos plus proches amis. Après quoi, soit vous renonciez à ce que vous aimiez, soit vous vous soumettiez, groggy, à l’avènement du conformisme servile. Serenata avait en grande partie opté pour la deuxième solution. Il n’empêche que, chaque fois que cela se produisait, elle avait l’impression d’être un terrain occupé, comme si une horde d’inconnus campaient sur sa pelouse.
Avec constance et de plus en plus vite au cours des vingt dernières années, le conformisme avait envahi l’activité physique sous toutes ses formes. Elle l’entendait presque, ce grondement à l’intérieur de son crâne, semblable à la cavalcade migratoire de gnous fonçant dans sa direction, la poussière s’accrochant à ses narines, le martèlement de leurs sabots tambourinant depuis l’horizon. Cette fois, les masses ne se contentaient plus d’imiter ses goûts musicaux et littéraires dans l’intimité de leurs foyers. Cette fois, on les repérait en agrégats, en foules piétinant les creux et les bosses des parcs publics, barbotant de concert dans les quatre couloirs de la piscine de son quartier, vociférant avec les fanatiques, pédalant tête baissée en nuées de cyclistes, chacun voulant à tout prix dépasser le vélo qui le précédait, pour mieux s’arrêter au prochain feu rouge – où la meute s’ébrouait, chacun de ses membres prêt à sauter sur son coreligionnaire telle une hyène chargeant une proie. Cette fois, l’incursion dans son territoire n’était pas métaphorique mais pouvait se mesurer en mètres carrés. Son cher mari avait rejoint le gros du troupeau des clones décérébrés.

2
MÊME SI SON GENOU DROIT la réprimandait chaque fois qu’elle faisait porter son poids dessus, Serenata se refusait à monter une marche après l’autre comme un enfant de deux ans. Le lendemain après-midi, après avoir descendu l’escalier en boitillant pour aller se faire un thé, elle avait découvert Remington au salon. Bien qu’elle ne se soit toujours pas habituée à le trouver là en semaine, il était injuste d’en vouloir à son mari. C’était aussi sa maison. Ce n’était ni son fait ni sa faute, pour être précis, s’il avait pris une retraite anticipée.
Son accoutrement était quand même on ne peut plus agaçant : legging, short vert satiné laissant dépasser un caleçon mauve criard et haut vert brillant avec grilles d’aération mauves – la tenue complète, l’étiquette du prix se balançant sur sa nuque. Une montre de sport neuve brillait à son poignet. Sur un homme plus jeune, le bandana rouge noué autour du front aurait pu passer pour élégant mais sur Remington, à soixante-quatre ans, on aurait dit un accessoire de cinéma pour que les spectateurs puissent décrypter le sens de la scène au premier coup d’œil : ce type est cinglé. Au cas où le bandana n’aurait pas suffi, ajoutons les chaussures de running tendance, de couleur orange, avec toujours plus de finitions mauves.
Au moment où elle entrait dans la pièce, il se baissa et saisit sa cheville des deux mains. Il l’attendait.
Elle le regarda donc. Après avoir tenu sa cheville un instant, il se releva bras tendus au-dessus de la tête et répéta le mouvement avec l’autre cheville. Le voyant chanceler en équilibre sur un pied, un genou ramené sur la poitrine, elle partit préparer son Earl Grey. À son retour, il était appuyé des deux mains contre un mur pour allonger les muscles du mollet. Tout l’enchaînement fleurait bon Internet.
— Mon chéri, dit-elle, il est prouvé que s’étirer est une bonne chose, mais uniquement après avoir couru. Le seul avantage de le faire avant est de remettre à plus tard la partie déplaisante.
— Tu ne vas pas me louper, c’est ça ?
— C’est possible, répondit-elle d’un ton léger avant de remonter à l’étage.
La porte d’entrée claqua. Elle sortit sur la terrasse et se pencha par-dessus la rambarde pour l’épier. Après avoir tripoté sa nouvelle montre compliquée, l’intrépide Remington se lança dans son premier jogging – passant péniblement le portail avant de s’engager sur Union Street. Elle aurait pu le doubler au petit trot.
C’était mesquin de sa part mais elle vérifia l’heure à sa montre. Douze minutes plus tard, la porte claquait de nouveau. La douche de Remington durerait plus longtemps. Est-ce ainsi qu’elle traverserait cette épreuve ? Avec condescendance ? On n’était qu’en octobre. L’hiver allait être long.
— Tu as bien couru ? se força-t-elle à lui demander au cours du dîner, par ailleurs fort silencieux.
— Ça m’a revigoré, déclara-t-il. Je commence à comprendre pourquoi tu t’y es tenue pendant ces quarante-sept ans.
Mouais. Attends qu’il fasse froid, qu’il y ait du grésil et qu’un vent mauvais te souffle dans la figure. Attends que tes intestins commencent leur boulot, qu’il te reste 7 kilomètres à faire et que tu sois obligé de continuer, ramassé sur toi-même, le ventre contracté, en priant pour arriver avant qu’une explosion se produise dans ton short vert satiné. Tu verras comment tu seras revigoré.
— Et tu es allé jusqu’où ?
— J’ai fait demi-tour à Highway Nine.
Huit cents mètres depuis leur porte d’entrée. Il n’en débordait pas moins de fierté. Elle le regarda, fascinée. Il était impossible de lui faire honte.
Et pourquoi aurait-elle voulu lui faire honte ? Ce qui maintenant la mettait en rage dans cette décision de son mari de courir un marathon, décision stupide et moutonnière prise sur un coup de tête, c’était la rapidité avec laquelle ce petit désir de lui faire honte l’avait envahie après sa prouesse : courir – si on pouvait appeler cela courir (vous voyez, encore ce mépris polluant) – 1,6 malheureux kilomètre. Elle n’était pas une harpie agressive, elle ne l’avait jamais été en trente-deux ans de vie commune. Au contraire, les personnes comme elle, indépendantes et sur la défensive, une fois que les barrières infranchissables qu’elles érigeaient systématiquement entre elles et le reste du monde avaient été ébranlées, arrivaient à s’impliquer sans compter. La plupart des gens trouvaient Serenata froide et cela lui convenait parfaitement ; être perçue comme une femme qui garde ses distances lui permettait précisément de le faire. Mais elle n’avait jamais été distante avec Remington Alabaster et ce, dès le milieu de leur premier rendez-vous. Le fait de rester dans son coin ne signifiait pas pour autant qu’on n’avait pas besoin de compagnie, comme tout être humain. C’était juste qu’on avait tendance à mettre tous ses œufs dans le même panier. Remington était son panier. Elle ne pouvait pas se permettre d’en vouloir au panier – d’avoir envie de faire honte au panier ou d’espérer que le panier échoue quand le panier jetait son dévolu sur ce qui était devenu un marqueur social plutôt banal.
Elle lui était redevable du fait d’avoir transformé ce qui aurait pu être une solitude aride en quelque chose de rond, de plein et de riche. Elle avait vraiment apprécié d’être sa seule confidente quand la situation au SDT avait dégénéré – il était trop dangereux pour lui de parler à un collègue. L’indignation partagée avait créé une camaraderie qui lui manquait. Pendant toute la débâcle, il n’avait pas douté un seul instant qu’elle soit résolument de son côté. Ils avaient eu des divergences, en particulier à propos de leurs enfants qui, tous deux, étaient devenus pour le moins étranges. Il n’en demeurait pas moins que l’unité de mesure d’un mariage était militaire : un bon mariage, c’était une alliance.
En outre, quand ils s’étaient rencontrés, elle tâtonnait. Elle lui devait sa carrière.
Enfant, après des vacances à Cape Hatteras, elle avait décrété que sa seule ambition était de devenir gardienne de phare – propulsée à l’extrémité d’une pointe, perchée au-dessus d’une étendue qui pouvait vous faire vous sentir toute petite ou très grande selon l’humeur, avec les pleins pouvoirs sur un fanal géant. Elle aurait vécu dans une petite pièce circulaire décorée de bois flotté ; réchauffé des boîtes de soupe sur un réchaud ; lu (ne pas oublier qu’elle n’avait que huit ans) Fifi Brindacier à la lumière d’une ampoule nue se balançant au plafond et regardé (même remarque) des rediffusions de Jinny de mes rêves sur un poste miniature en noir et blanc comme celui de leur hôtel sur la barrière des Outer Banks. Plus tard, au cours de sa période « cheval », courante chez les filles, elle s’était imaginée en garde forestier faisant, seule, le tour d’immenses forêts domaniales à dos de cheval. Plus tard encore, inspirée par une offre d’emploi insolite parue dans un journal, elle était devenue obsédée par l’idée de s’occuper d’un domaine sur une île tropicale, propriété d’un homme très riche, qui ne viendrait qu’une fois par an en jet privé, accompagné d’un aréopage de célébrités. Le reste du temps, elle aurait le domaine pour elle seule – avec salle à manger pouvant accueillir cent personnes, salle de bal éclairée par des lustres, ménagerie privée, parcours de golf et plusieurs courts de tennis, tout cela sans l’ennui d’avoir à faire fortune et donc de monter auparavant une de ces affaires barbantes. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’un accès illimité à un parcours de golf et à des courts de tennis avait peu d’intérêt sans un partenaire.
Adolescente, ses jeux d’enfant au fond du jardin ayant cédé la place à un programme d’entraînement physique secret mais exigeant, Serenata avait rêvé d’emplois susceptibles de trouver une application pratique à l’effort physique. Elle s’imaginait seule femme sur un chantier de construction, martelant de gros clous, trimballant de grandes plaques de Placoplatre et maniant un marteau-piqueur – époustouflant ses collègues masculins, qui se seraient d’abord moqués de la morveuse avant d’être amenés à la respecter et à défendre son honneur dans les bars. À moins qu’elle ne soit devenue le meilleur atout d’une équipe de déménageurs (qui se seraient d’abord moqués d’elle, avant d’être amenés à la respecter et à défendre son honneur dans les bars…). Elle avait aussi envisagé une carrière d’élagueuse. Hélas, les emplois nécessitant de la force physique étaient apparemment sous-qualifiés et sous-payés, et ses parents, issus de la classe moyenne, avaient jugés ridicules ces fantasmes herculéens.
Pendant des années, l’enfant unique avait amusé ses parents en jouant des pièces radiophoniques de son cru. Elle enregistrait tous les rôles sur une radiocassette portable en ponctuant ses œuvres d’effets sonores – claquements de porte, grincements de parquet, froissements de papier pour simuler le bruit du feu. En même temps, les rêves de profession solitaire dont elle se berçait enfant semblaient révéler une profonde connaissance de soi. En conséquence, la profession qui paraissait le plus appropriée était celle d’auteur.
Oh, ses parents avaient considéré cette ambition tout aussi irréaliste que celle de devenir ouvrier du bâtiment. Ils espéraient simplement que Serenata se marie. Cela dit, au moins, un penchant littéraire plaidait en faveur d’études supérieures, ce qui aurait pour résultat d’améliorer la qualité de ses prétendants et leur aptitude à gagner de l’argent. C’est ainsi que, avec leur bénédiction, elle était entrée à Hunter, située à un jet de pierre de New Brunswick, et en était sortie, comme la plupart des diplômés en lettres et sciences sociales et humaines, chômeuse en puissance.
À vingt ans, Serenata n’avait pas de but dans la vie et tirait le diable par la queue. N’ayant pas les moyens d’avoir son propre appartement, elle avait dû (horreur) partager son logement avec d’autres jeunes filles de son âge qui n’avaient pas de but dans la vie et tiraient le diable par la queue. Aucun des boulots ingrats qu’elle trouvait n’exigeait un diplôme universitaire. Elle s’efforçait de trouver du temps pour son « œuvre », même si elle ne le formulait jamais de manière aussi prétentieuse. Chose terriblement gênante, chaque fois qu’elle rencontrait une de ses semblables à New York, toutes se présentaient comme des auteures et s’efforçaient également de trouver du temps pour leur « œuvre ».
C’est en assurant la permanence téléphonique du service client de Lord & Taylor que le vent avait tourné. Un jeune homme avait appelé pour savoir comment échanger une cravate hideuse qui lui avait été offerte. Il avait décrit l’article de mauvais goût avec tout un tas de détails cocasses. Il lui avait demandé la marche à suivre pour un client qui avait un reçu et pour celui qui n’en avait pas, alors qu’il appartenait certainement à l’une ou l’autre de ces deux catégories. Il était lentement apparu à l’employée qu’elle était qu’il faisait durer la conversation. Il avait fini par la supplier de répéter après lui la phrase : « Attention à la fermeture des portes. »
— Pardon ?
— Dites-le, c’est tout. Faites-moi plaisir. « Attention à la fermeture des portes. »
Comme ce qu’il lui demandait de répéter n’était tout de même pas : « Puis-je vous sucer la bite ? », elle s’était exécutée.
— Parfait, avait-il dit.
— Je ne vois pas comment on pourrait mal le dire.
— La plupart des gens le diraient mal, lui avait-il opposé avant de lui expliquer qu’il était fonctionnaire au Service des transports de la ville de New York.
Il était chargé de mettre la main sur une nouvelle voix qui enregistrerait les informations à destination des usagers des transports publics et l’avait implorée de passer l’audition. Elle s’était montrée méfiante, bien sûr. Par prudence, elle avait vérifié l’adresse du Service des transports dans l’annuaire et avait constaté qu’elle correspondait à celle qu’il lui avait donnée.
Au bout du compte, il avait été décidé en haut lieu que les New-Yorkais n’étaient pas tout à fait prêts à se soumettre à l’autorité d’une voix de femme, et Serenata n’avait pas obtenu le poste. Comme le lui avait raconté Remington par la suite, après avoir réécouté son audition, un des membres de l’équipe avait déclaré qu’un passager écoutant cette voix sensuelle n’entendrait pas le message et qu’il envisagerait surtout de se faire le haut-parleur.
Cependant, avant que la décision décevante soit prise, elle avait accepté de dîner avec lui – mais seulement après sa deuxième invitation. Elle s’était vue contrainte de décliner la première, lancée spontanément à la suite de son audition, au motif que le trajet à vélo entre son appartement situé dans l’East Village et les bureaux du SDT situés Downtown Manhattan était trop court pour « compter », or il n’était pas question d’aller dîner sans avoir fait de sport auparavant. Ils avaient convenu de se retrouver au Café Fiorello sur Broadway, un restaurant italien haut de gamme que les New-Yorkais de longue date abandonnaient généralement aux touristes. Malgré la magnificence du lieu, elle avait tenu, comme toujours, à venir à vélo.
De loin, depuis l’entrée du restaurant, Remington avait semble-t-il observé la transformation de sa Cendrillon au pied d’un panneau de stationnement alterné. En équilibre précaire sur un pied, elle s’était débarrassée d’une basket usée et avait descendu une jambe de son jean – en veillant à ce que sa jupe qui retombait en voletant continue de la couvrir de façon convenable. Il faisait encore froid en mars et son collant ivoire lui servait en outre d’isolant. Puis, d’une sacoche, elle avait retiré une paire de talons hauts vertigineux en cuir verni rouge et, se tenant à la selle de son vélo pour ne pas tomber du haut de l’escarpin, elle avait répété le même strip-tease avec l’autre jambe avant de fourrer son jean dans la sacoche. Ensuite, elle avait lissé sa jupe et s’était remis du rouge à lèvres en vitesse, la balade à vélo lui ayant procuré le coup de blush nécessaire. Elle avait retiré son casque, secoué son épaisse chevelure noire, puis avait attaché celle-ci à l’aide d’un gadget en tissu fait maison qui ne s’appelait pas encore un chouchou. Remington avait alors regagné l’intérieur du restaurant, lui permettant ainsi de laisser au vestiaire son blouson crasseux et ses sacoches, qui, jaune vif lors de l’achat, étaient désormais de la couleur lugubre et vomitive d’une olive pourrie.
Devant un plat de pâtes au homard, Remington avait réagi à ses aspirations d’auteure avec une neutralité qui devait dissimuler un certain agacement. Après tout, elle aussi se trouvait agaçante.
— C’est peut-être une solution de facilité, je le crains. Tous les gens que je croise ici veulent être auteur.
— Si c’est vraiment ce que tu veux, peu importe que ce soit devenu commun.
— Mais je me demande si c’est vraiment ce que je veux. Je reconnais que j’adore être seule. Mais je n’ai pas une folle envie de me dévoiler. Je tiens à ce que les autres ne se mêlent pas de mes affaires. Je préfère garder mes secrets. Chaque fois que je m’essaie à la fiction, j’invente des personnages qui n’ont rien à voir avec moi.
— Ah ! Alors tu as peut-être un avenir en littérature.
— Non, parce qu’il y a un autre problème. Tu ne vas pas aimer.
— Là, tu m’intrigues, avait-il dit en se penchant en arrière, abandonnant sa fourchette dans son assiette.
— Aux infos, on ne parle que de gens qui meurent de faim ou dans un tremblement de terre. Or je suis en train de me rendre compte que je me fiche de leur sort.
— Les catastrophes naturelles ont souvent lieu dans des pays lointains. Les victimes sont abstraites. Il est peut-être plus facile de s’intéresser à des gens qui vivent plus près de chez nous.
— Les gens qui souffrent ne sont pas abstraits. À la télévision, ils sont bien réels. Quant à ceux qui vivent plus près de chez nous, je m’en fiche aussi.
Remington avait ri.
— C’est une opinion dont on pourrait dire qu’elle est originale, ou révoltante.
— J’opte pour révoltante.
— Tu te fiches des autres, moi y compris ?
— C’est une exception, peut-être, avait-elle répondu prudemment. J’en fais quelques-unes. Mais je suis d’un naturel oublieux. Drôle de qualificatif pour une auteure. Par ailleurs, je ne suis pas certaine d’avoir une voix qui se démarque.
— Au contraire, tu as une voix à part. Je pourrais t’écouter réciter le bottin.
Elle avait ajouté une petite note rauque au timbre suave de sa voix.
— Vraiment ?
Remington lui avouerait plus tard qu’il avait eu une érection en l’entendant prononcer ce mot.
Ils étaient passés à autre chose. Pour être polie, elle lui avait demandé comment il avait atterri au SDT. Contre toute attente, Remington avait répondu avec passion.
— On pourrait penser que les transports ne sont qu’une histoire de mécanique, alors qu’il s’agit d’émotions. Aucun autre aspect de la vie urbaine ne suscite de sentiments aussi forts. Dans certaines rues, si on supprime une voie de circulation pour la transformer en piste cyclable, cela peut soulever une émeute. Il suffit d’un feu piéton mal réglé qui dure deux bonnes minutes pour qu’on entende les automobilistes tambouriner sur leur volant, toutes vitres fermées. Le bus qui met une heure à arriver quand la température est négative… Le métro coincé indéfiniment sous le tunnel de l’East River sans qu’aucune explication soit fournie… Une rampe d’accès à une autoroute conçue de manière aberrante parce qu’un virage empêche de voir les voitures arriver… Une signalisation pas très claire qui vous expédie sur l’autoroute à péage du New Jersey pendant 32 kilomètres sans possibilité de sortir alors qu’on voulait prendre la direction du nord et qu’on est déjà en retard. Tu te contrefiches peut-être des gens, mais des transports ? Tout le monde se sent concerné par les transports.
— C’est possible. Je prends mon vélo pour un cheval. Mon cheval adoré.
Il lui avait avoué qu’il l’avait regardée se changer sur le trottoir.
— Et si on devait aller quelque part ensemble ?
— Je te retrouverais à vélo.
— Même si je te proposais de venir te chercher ?
— Je refuserais. Poliment.
— Je m’interroge sur ce « poliment » dans la mesure où ton refus serait buté et impoli.
— Insister pour que je modifie une habitude de toujours serait également impoli.
Comme la plupart des gens rigides, Serenata se moquait de savoir si son intransigeance était une qualité séduisante. Les gens résolument obstinés ne faisaient jamais de concession. Il fallait se conformer à leur programme.

Sous la pression désarmante de l’ingénieur en génie civil, Serenata avait, en effet, passé une audition dans une agence de publicité en quête d’une voix off et avait été embauchée sur-le-champ. D’autres opportunités du même ordre en nombre suffisant lui avaient permis de démissionner de chez Lord & Taylor. Elle s’était forgé une réputation. Avec le temps, ses activités avaient englobé les livres audio et, aujourd’hui, les publicités et les jeux vidéo constituaient l’essentiel de son travail. Si ses semblables lui importaient peu, elle accordait une importance capitale à l’excellence et était toujours ravie de découvrir de nouveaux timbres ou de prolonger sa tessiture dans les aigus comme dans les graves pour interpréter un enfant grincheux ou un vieillard acariâtre. C’était un des plaisirs procurés par la voix humaine que celle-ci ne se limite pas aux notes d’une gamme musicale et Serenata savourait le nombre infini des tonalités permettant d’exprimer la déception.
Parce qu’elle avait beaucoup déménagé enfant, elle avait une diction curieusement dénuée de particularisme et fluide, ce qui était utile. À ses oreilles, les diverses prononciations des mots « main », « rose », « monde » étaient toutes correctes et toutes arbitraires. Elle pouvait facilement prendre n’importe quel accent parce qu’elle ne tenait pas particulièrement au sien – et même un enquêteur en linguistique avisé n’aurait pu déterminer l’origine de son argot.
— Je suis de nulle part, avait-elle expliqué à Remington. Il arrive que, en entendant mal mon prénom, les gens l’écrivent « Sarah Nada », Sarah Rien.
Mais, bizarrement, les premiers temps de leur relation avaient été chastes. La réserve naturelle de Serenata avait incité de précédents soupirants à essayer de franchir les remparts – avec des conséquences fatales. Il se peut que Remington ait donc répliqué astucieusement à sa retenue en se montrant réservé en retour, mais elle s’était mise à avoir peur qu’il ne la trouve pas attirante, voyant qu’il ne lui faisait pas d’avances.
— Je sais que c’est ma voix qui t’a fait craquer, avait-elle fini par lui dire. Mais lorsqu’elle a été incarnée, l’entendre en 3D t’a coupé dans ton élan ?
— Tes frontières sont sous bonne garde, avait-il répondu. J’attendais d’obtenir mon visa.
Alors elle l’avait embrassé – elle lui avait pris la main et l’avait posée fermement à l’intérieur de sa cuisse avec le formalisme requis pour tamponner un passeport. Tant d’années après, la question était : puisque Remington avait d’abord respecté de façon fascinante son sens aigu du territoire, pourquoi l’envahissait-il aujourd’hui à l’âge de soixante-quatre ans ?

— J’ai fini la salle de bains du premier, annonça la jeune fille en tirant d’un coup sec sur le poignet de ses gants en caoutchouc pour les retirer, ce qui avait l’inconvénient de les retourner complètement.
Serenata indiqua d’un signe de tête la paire de gants humides et malodorants posés sur l’îlot de la cuisine.
— Tu as recommencé.
— Oh, merde !
— Je ne te paie pas pour que tu remettes chaque doigt dans le bon sens, fit-elle remarquer, mais sur un ton humoristique.
— D’accord, disons que j’ai fini ma journée.
Après un coup d’œil à sa montre, Tomasina March – surnommée Tommy – s’attela à la tâche ardue qui consistait à pousser l’index retourné du premier gant et à le faire avancer centimètre par centimètre dans le tunnel jaune caoutchouteux et collant.
Contrairement à ses parents qui en avaient toujours eu une, avant d’emménager à Hudson, Serenata rejetait l’idée d’une femme de ménage. Oh, elle n’avait pas de problème de conscience par rapport à cette question. Simplement, elle ne voulait pas d’étrangers – d’autres gens – chez elle. Mais, à soixante ans, elle était sur la pente descendante au sens propre du terme. Du sommet, elle pouvait embrasser le déclin qui l’attendait. Soit elle décidait de consacrer une part non négligeable de cette période étonnamment courte et potentiellement précipitée de déchéance à frotter le savon aggloméré autour de la bonde de la douche, soit elle payait quelqu’un pour le faire à sa place. C’était tout vu.
Par ailleurs, même si, d’ordinaire, la proximité d’une énième forcenée de l’exercice physique l’aurait rebutée, quand elle avait vu sa nouvelle voisine de dix-neuf ans faire des séries de cent sauts bras et jambes écartés dans son jardin jonché de meubles en mille morceaux, cela avait rappelé à Serenata les « jambes cassées » et autres « roulés-boulés » de son enfance. Ravie de se faire de l’argent de poche (Serenata lui donnait 10 dollars de l’heure – si effroyable que ce soit, c’était bien payé pour le nord de l’État de New York), Tommy était une grande perche aux membres longs, un peu gauche, mince mais sans formes. Elle avait des cheveux blonds ternes et fins, et un visage ouvert et candide. La principale qualité de ce visage était d’évoquer de manière brutale le sentiment affreux d’avoir toute une vie imbécile qui vous attendait, une vie qu’on n’avait pas demandée, pour commencer, et dont on ne savait que faire. À l’âge de Tommy, la plupart des jeunes avec un tant soit peu de jugeote étaient traversés par l’impression nauséeuse que, au moment où ils auraient finalement réussi à bidouiller un plan, il serait trop tard, puisque à dix-neuf ans ils auraient déjà dû mettre la machine en marche. Pour une raison qui restait mystérieuse, les gens étaient nostalgiques de leur jeunesse. La nostalgie était pure amnésie.
— Mais où est Remington ? demanda Tommy.
— Si incroyable que cela puisse te paraître, il est sorti courir. Ce qui signifie que nous avons six bonnes minutes pour parler de lui derrière son dos.
— Je ne savais pas qu’il courait.
— Il ne courait pas. Ça date de quinze jours. Il s’est mis dans l’idée de tenter un marathon.
— Tant mieux pour lui.
— Comment ça ?
— Eh bien, répondit Tommy, concentrée sur le gant – elle n’avait toujours pas réussi à remettre l’index à l’endroit –, tout le monde a envie de courir un marathon. Où est le mal ?
— C’est le fait que tout le monde en ait envie. Je sais qu’il est désœuvré mais il aurait pu choisir quelque chose de plus original.
— Il n’y a pas tant de choses que ça à faire. Quelle que soit l’idée qu’on a, quelqu’un l’a déjà eue. Être original est une cause perdue.
— Je suis méchante, dit Serenata, qui ne pensait pas à Remington – mais, bien sûr, c’était aussi envers lui qu’elle l’était. Ces gants, je ferais mieux de t’en acheter une nouvelle paire. Mais tu t’en sortirais plus vite si tu arrêtais de faire les cent pas.
Tout en continuant d’arpenter la cuisine de long en large, Tommy finit par retourner l’index avec succès.
— Je ne peux pas. Je n’en suis qu’à douze mille et il est déjà seize heures.
— Douze mille quoi ?
— Douze mille pas, expliqua-t-elle en montrant le bracelet en plastique à son poignet gauche. J’ai une montre Fitbit. C’est une fausse, mais c’est pareil. Le problème, c’est que, pour une raison obscure, si je m’arrête, ce truc ne comptabilisera pas mes trente premiers pas. Sur le mode d’emploi, il est écrit : « Il suffit que vous vous arrêtiez pour serrer la main à quelqu’un », comme si on serrait trente fois la main de quelqu’un. Ces modes d’emploi sont rédigés par des Chinois qui ne connaissent rien aux coutumes américaines. Je ne veux pas dire du mal des Chinois, ajouta-t-elle, inquiète. C’est comme ça qu’on les appelle ? Les Chinois ? On dirait une insulte. Bref, trente pas plus trente pas plus trente pas – ça finit par faire beaucoup.
— En quoi c’est important ? Tu me donnes le tournis avec tes allers et retours.
— On poste nos pas sur Internet tous les jours. La plupart des gens en accumulent, disons, vingt mille ou plus, et cette connasse de Marley Wilson qui était en terminale avec moi en fait régulièrement trente mille.
— Ce qui fait combien de kilomètres ?
— Un peu moins de 24, déclara Tommy.
— Si elle se les tape vraiment, ça peut lui prendre cinq heures par jour. Elle a une autre activité ?
— Ce n’est pas le problème.
— Pourquoi le nombre de pas des autres t’intéresse-t-il à ce point ?
— Tu ne piges pas. Et pourtant, tu devrais. Ça t’embête que Remington ait commencé à courir principalement parce que toi, tu as arrêté.
— Je n’ai pas dit que ça m’embêtait.
— Mais c’est évident. Il est en train de te battre. Même s’il ne court que six minutes, il te bat.
— Je continue à faire de l’exercice, d’une façon différente.
— Pas pour longtemps. La semaine dernière, tu râlais parce qu’il n’existe aucun mouvement d’aérobic qui ne sollicite pas les genoux. Et quand les tiens sont trop gonflés, tu ne peux même pas nager.
C’était ridicule d’être blessée alors que Tommy ne faisait que répéter ce qu’elle avait dit elle-même.
— Si ça peut te consoler, ajouta Tommy en agitant triomphalement un gant entièrement à l’endroit, la plupart des gens qui font les marathons arrêtent de courir juste après. C’est comme les candidats du Big Loser qui redeviennent gros à la fin de l’émission. Ils cochent la case sur leur bucket list et ils passent à autre chose.
— Tu savais que cette expression n’a pas plus de dix ans ? J’ai vérifié. C’est un scénariste qui a fait la liste des choses qu’il voulait faire avant de mourir. Et il l’a appelée comme ça. Une liste sur laquelle il avait mis en premier : « Faire produire un de mes scénarios. » Il a écrit un film sur cette fameuse liste. Il a dû réussir car l’expression est devenue virale.
— Il y a dix ans, j’avais neuf ans. En ce qui me concerne, je l’ai toujours employée.
— L’expression « devenir viral » est devenue virale il y a quelques années à peine – je me demande s’il existe un mot pour ça : quelque chose qui est ce qu’il décrit.
— Tu attaches plus d’importance que moi aux mots.
— C’est ce qui s’appelle être instruite. Tu devrais essayer un de ces jours.
— Pourquoi ? Je te l’ai dit, moi aussi, je veux devenir interprète de voix off. Je lis déjà plutôt bien. Il faut juste que j’améliore le « ton », comme tu dis.
Cette étrange amitié qui faisait fi de la différence d’âge avait pris son envol après que Tommy avait découvert que Serenata Terpsichore avait enregistré le livre audio d’un de ses romans jeunesse préférés. Tommy n’avait encore jamais rencontré une personne dont le nom apparaissait sur une page Amazon. Cela avait transformé Serenata en superstar.
— Ce qui m’agace à propos de ces expressions subitement ubiquitaires…
Tommy n’allait pas demander la signification de « ubiquitaires ».
— … c’est-à-dire celles que soudain tout le monde emploie, ajouta Serenata, c’est seulement que ces gens qui balancent une expression à la mode à tout bout de champ sont persuadés d’être hyper branchés et pleins d’imagination. Or on ne peut pas être branché et plein d’imagination. On peut être ringard et sans imagination ou bien branché et conformiste.
— Pour quelqu’un qui s’en fiche, tu parles beaucoup de ce que les autres pensent et de ce qu’ils font.
— C’est parce que les autres m’étouffent.
— Je t’étouffe ? demanda timidement Tommy en s’arrêtant pour de bon.
Serenata se leva – c’était une mauvaise journée côté genou – et prit la jeune fille par les épaules.
— Sûrement pas ! C’est toi et moi contre le monde entier. Maintenant que tu t’es interrompue, tes trente premiers pas sont perdus. Alors, buvons un thé.
Tommy se glissa sur une chaise avec gratitude.
— Tu savais qu’en restant assise un quart d’heure, tout ton corps change ? Ton cœur et le reste.
— Oui, je l’ai lu quelque part. Mais je ne peux plus rester debout douze heures par jour. Ça me fait mal.
— Tu sais, je ne voulais pas te mettre dans l’embarras tout à l’heure en parlant de running. Parce que, de toute façon, pour une vieille, tu es encore méchamment sexy.
— Merci – enfin, je crois. Fraise-mangue, ça te va ? demanda Serenata en allumant le gaz sous la bouilloire. Même si je suis encore à peu près bien foutue, ça ne durera pas. Mon secret, c’était de faire de l’exercice. Un secret qui s’est ébruité, on dirait.
— Pas tant que ça. La plupart des gens ont une mine épouvantable. Regarde ma mère.
— Tu m’as dit qu’elle avait du diabète, dit Serenata qui, avec un très mauvais sens du timing, sortit une assiette de cookies aux amandes. Fiche-lui un peu la paix.
Tommy March n’était pas mal-aimée mais sous-aimée, ce qui était pire – de la même manière qu’un jeûne express avait une influence revigorante quand un régime interminable vous rendait irritable et faible. Le père de la jeune fille avait fui depuis longtemps et sa mère sortait rarement de la maison. Elles bénéficiaient sans doute des aides sociales. Donc, même dans cette ville où l’immobilier était en berne – à 200 000 dollars, cette grande baraque à bardeaux marron était une affaire, trois salles de bains, trois terrasses et six chambres, dont deux n’avaient pas encore d’attribution –, la mère de Tommy était locataire. Elle n’avait pas encouragé sa fille à aller à l’université. Ce qui était dommage car Tommy avait beaucoup de volonté, même si son envie de développement personnel manquait d’ancrage. Elle passait d’une toquade à l’autre comme une bille de flipper sans avoir vraiment conscience de la puissance des forces sociales qui la frappaient. Quand elle s’était autoproclamée végane (avant de se rendre compte après deux semaines de ce régime qu’elle ne pouvait pas se passer de pizzas), elle était persuadée que l’idée lui était venue comme par magie.
Typique de l’époque, le sucre mettait Tommy dans tous ses états. Comme si elle était indépendante d’elle-même, et à la façon de la langue d’un lézard sur une fourmi, la main de Tommy se précipita sur un cookie et le posa sur ses genoux.
— Et sinon, tu continues à faire ta vieille grincheuse anti-réseaux sociaux ?
— Je préfère me concentrer sur la vraie vie.
— Les réseaux sociaux, c’est la vraie vie. Bien plus vraie que celle-ci. C’est seulement parce que tu t’en tiens éloignée que tu ne le sais pas.
— Je préfère me servir de toi comme espionne. J’ai fait la même chose avec Remington pendant des années. Il fréquentait le monde du travail et me racontait ensuite. Quant à ce qu’il y a trouvé… Il me semble que la prudence impose d’y être recouvert d’une bonne couche d’isolant…
— Bon, je crois qu’il vaut mieux que tu saches… Selon les plates-formes pour les jeunes…
Tommy avait cessé de regarder Serenata dans les yeux.
— Eh bien, les Blancs qui lisent les livres audio ne devraient pas prendre des accents. Surtout ceux des personnes de couleur.
— Personnes de couleur ! répéta Serenata. Remington a toujours trouvé désopilant d’imaginer qu’un jour, au boulot, il dise « personnes colorées » à la place. Il aurait été viré. Bon, il a été viré quand même. C’est bien la peine de faire toutes ces courbettes quand on n’est pas marquis.
— Écoute, ce n’est pas moi qui fixe les règles.
— Bien sûr que si. D’après Remington, c’est parce que tout le monde obéit à ces diktats sortis d’on ne sait où que cela les renforce. Il dit aussi que les règles sciemment ignorées deviennent « juste des suggestions ».
— Tu ne m’écoutes pas ! Le problème, c’est que ton nom est apparu. Et pas en bien.
— Rappelle-moi ce qui ne va pas avec le fait de prendre un accent ? J’ai du mal à suivre.
— C’est… problématique.
— Ce qui veut dire ?
— Ce qui veut tout dire. C’est le grand méchant mot pour désigner tout ce qui est super mauvais. Maintenant tout le monde dit que les Blancs qui font semblant de parler comme les populations marginalisées font de la parodie et aussi que c’est de l’appropriation culturelle.
— Ça me déprime profondément de t’entendre parler de « parodie » et autres « appropriation culturelle » ou je ne sais quoi quand tu ne connais pas le mot « ubiquitaire ».
— Maintenant, je le connais. Ça veut dire « tout le monde le fait ».
— Non. « Omniprésent », « partout ». Donc, pourquoi mon nom apparaît-il ?
— Tu veux la vérité ? À cause des accents que tu prends dans les livres audio. Je crois que c’est parce que tu les fais super bien. Tu as une réputation. Alors quand les gens cherchent un exemple, c’est à toi qu’ils pensent.
— Si j’ai bien compris, dit Serenata, à partir de maintenant, je suis censée faire parler un dealer de coke de Crown Heights comme s’il était professeur de littérature médiévale à Oxford. « Yo, mec, c’te meuf vaut moins qu’une pute. »
Elle avait prononcé la phrase sur un ton snob d’aristocrate anglais et Tommy rit.
— S’il te plaît, n’en parle pas à Remington, implora Serenata. Jure-le-moi. Je ne plaisante pas. Il paniquerait.
— Qu’est-ce qu’il ne faut pas dire à Remington ? demanda Remington lui-même alors qu’il refermait derrière lui la porte de la cuisine donnant sur l’extérieur.
On était en novembre et il avait fait l’erreur classique de trop se couvrir alors que le danger quand on courait par des températures basses était d’attraper un chaud et froid. Il avait transpiré abondamment sous les multiples couches de ses vêtements d’hiver et il était écarlate. Son teint rougeaud était aussi illuminé par un éclat d’une nature plus intérieure. Oh, elle espérait n’être jamais rentrée d’un bon vieux running des familles avec un tel air dégoulinant d’autosatisfaction.

3
— POUR TOI, j’ai fait une prise de sang, j’ai couru sur un tapis de course, on m’a couvert d’électrodes… Mais j’ai eu le feu vert, annonça Remington à peine entré.
L’idée du check-up ne venait pas de lui, il s’y était plié pour faire plaisir à Serenata.
— Le docteur Eden a repéré une petite anomalie cardiaque mais il m’a assuré que c’était courant et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.
— Quelle anomalie ?
Il aurait sans doute préféré ne rien avoir à dire de négatif, mais, heureusement pour Serenata, son mari était un maniaque de la vérité.
— Je ne me rappelle pas le nom.
Il avait choisi de ne pas s’en souvenir pour éviter qu’elle n’aille chercher sur Google de quoi se mettre la rate au court-bouillon.
— Ce qui compte, c’est que je sois en pleine forme. Eden ne voit pas ce qui m’empêcherait de courir un marathon, à condition que j’augmente la distance progressivement et que je me tienne au programme.
— Quel programme ?
— Le programme que je suis sur Internet, répondit Remington avec trop d’empressement.
— Tu ne pouvais pas trouver tout seul comment courir un peu plus longtemps chaque semaine ? objecta Serenata tandis qu’il lui tournait le dos pour retourner à la voiture.
— Ce n’est pas si simple, dit-il en sortant deux gros sacs lourds de la banquette arrière. Il faut se fixer des objectifs, courir plus longtemps et moins longtemps entre deux. Varier l’allure. C’est une science. Tu n’as jamais couru de marathon…
— Alors maintenant tu me fais la leçon.
— Je ne comprends pas ce mépris que tu as pour tout projet qui ne serait pas le tien, soupira-t-il en déposant bruyamment les sacs au pied de la table de la salle à manger. Pourquoi serait-ce forcément un signe de faiblesse que de consulter la somme considérable d’informations qui existent sur le sujet ? Ton hostilité déclarée au reste de l’espèce humaine, voilà un signe de faiblesse. Elle te place dans une position défavorable sur le plan de l’évolution. Tâche d’être modeste et tu apprendras des erreurs des autres.
— C’est quoi, ça ?
— Des haltères. Il faut que je travaille ma sangle abdominale.
Serenata lutta contre un haut-le-cœur mental.
— Tu ne peux pas dire « torse » ? Et je te signale que j’en ai, des haltères. Tu aurais pu me les emprunter.
— Depuis le début je ne te sens pas vraiment portée sur le partage. Je préfère avoir mes propres affaires. Je pensais utiliser une des chambres inoccupées pour en faire ma salle de sport.
— Tu veux dire que tu vas réquisitionner une chambre, a-t-elle dit.
— N’en as-tu pas réquisitionné une pour tes propres cabrioles ?
— Tu as aussi ton bureau. Même si je ne sais pas bien à quoi il sert.
— Ne me dis pas que tu es en train de m’asticoter parce que je suis au chômage. Rassure-moi, tu ne pensais pas ce que tu viens de dire.
— Non. Enfin quoique, mais ce n’était pas gentil. Je déteste ce mot, « cabrioles ». Je cherchais quelque chose de blessant. Pardon.
— De plus blessant. Je retire « cabrioles ». Exercices. Appelons-les comme tu veux.
— Vas-y, prends une des chambres d’amis. La maison est grande et ce n’est pas comme si nous étions les puissances européennes procédant au découpage du Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale.
Elle prit le visage de Remington entre ses mains et l’embrassa sur le front, pour sceller leur trêve. Il était plus de 18 heures et, au pays de Serenata, le dîner devait se mériter.
Elle monta se changer, enfila un short crasseux et un T-shirt en piteux état tout en se demandant s’il ne fallait pas se faire du souci concernant cette « anomalie cardiaque ». Le secret professionnel auquel sont tenus les médecins faisait qu’on n’arrivait pas à avoir de véritables informations. Même si elle était certaine que son mari ne mentirait pas sur le fameux « feu vert », il était par ailleurs tellement obnubilé par le marathon de Saratoga qu’il aurait pu minimiser une anomalie inquiétante. »

Extrait
« Valeria et Deacon n’avaient rien en commun et, enfants, ils n’étaient pas proches. Bouleversant la dynamique classique portée par le rang de naissance, leur fille avait longtemps eu peur de son petit frère. Gamine, chaque fois qu’elle le submergeait de cadeaux, sa générosité apparaissait comme un geste d’apaisement. Plus singulier encore, Deacon avait, semble-t-il, peu en commun avec l’un ou l’autre de ses parents. Oh, il tenait de son père son charme dégingandé, mais n’avait pas son caractère contemplatif ni son sang-froid. Et Serenata ne se reconnaissait pas non plus dans le garçon. Là où elle était solitaire, Deacon était secret, et cela faisait une grosse différence. Là où s’entourer d’une foule de gens ne l’intéressait pas, Deacon semblait souhaiter que l’humanité tout entière tombe malade, ce qui faisait une différence encore plus grosse. De manière générale, sur le plan génétique, le fait que ces deux personnes soient le fruit de parents avec lesquels ils paraissent n’avoir aucun lien était déconcertant et Serenata n’aurait jamais imaginé que ce type de familles existait avant de se réveiller, ébahie, dans l’une d’elles. » p. 81

À propos de l’auteur
SHRIVER_lionel_ ©Eva_VermandelLionel Shriver © Photo Eva Vermandel

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu’on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; Pocket, 2021 ), lauréat de l’Orange Prize en 2005, La Double Vie d’Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J’ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J’ai Lu, 2016), Les Mandible, une famille : 2029-2047 (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019) et Propriétés privées (Belfond, 2020 ; Pocket, 2021), Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes est son huitième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé. (Source: Éditions Belfond)

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Les narcisses blancs

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  RL-automne-2021  Logo_second_roman

En deux mots
Déçue par sa vie et sa relation, Gaëlle décide de partir sur les routes avec son seul sac à dos. Sur le chemin de Saint-Jacques, elle va faire une rencontre déterminante avec Jeanne, une vieille dame. En l’accompagnant quelques temps, elle va retrouver un nouveau souffle que sa compagne rendra son dernier.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une rencontre sur les chemins de Saint-Jacques

Pour son second roman, Sylvie Wojcik a choisi les chemins de Saint-Jacques pour retracer la rencontre entre Gaëlle, une jeune fille qui a décidé de prendre la route et Jeanne, une vieille dame sur la fin de sa vie. Revigorant autant que bouleversant !

C’est sans doute le jour où Gaëlle a volé ses voisins, qu’elle n’aimait pas, qu’a germé dans son esprit l’idée de partir, de quitter Ludo dont la compagnie ne lui apportait plus rien, de prendre la route et de tout laisser derrière elle. Mais il lui faudra quelques mois pour se décider. Peut-être que l’itinéraire trouvé dans un magazine l’aura décidée.
La voilà sur les routes avec son seul sac à dos et un peu d’argent. Des abris de fortune, une main secourable et les quelques randonneurs qu’elle croise ne vont guère la marquer, jusqu’à ce jour où ses pas croisent ceux de Jeanne. Sans vraiment pouvoir se l’expliquer, elle va s’attacher à cette vieille dame à la santé chancelante. Quand leurs chemins se séparent, Gaëlle ayant choisi de suivre la route de Saint-Jacques de Compostelle tandis que Jeanne voulait explorer l’Aubrac, cette absence lui pèse plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Aussi est-ce avec joie qu’elle constate que Jeanne a fini par la retrouver et l’invite à passer quelques jours dans le buron qu’André, un ami, leur met à disposition. C’est dans ces paysages d’Aubrac déjà célébrés par Vanessa Bamberger avec Alto Braco que va se jouer l’ultime épisode de ce court mais bouleversant roman. Dans cette maisonnette au toit de lauze, vestige d’un temps où les bergers venaient y fabriquer leur fromage et s’abriter de la burle, ce redoutable vent d’ouest, les deux femmes vont partager des confidences, jouer au scrabble. Gaëlle y recueillera aussi les peines de cœur de son hôte, rongé par le regret d’avoir laissé filer la belle irlandaise qui s’en était retournée au pays sans qu’il ait le courage de la suivre. C’est surtout le moment de comprendre que le souffle court et la toux rauque de Jeanne ne sont pas dus à un refroidissement ou à la fatigue. La vieille dame s’offre un dernier tour de piste.
Avec beaucoup de sensibilité, Sylvie Wojcik met en scène cette rencontre improbable et tisse les fils aussi invisibles que forts qui vont relier ces deux esprits libres. Un scénario proche de Tout le bleu du ciel de Mélissa Da Costa, situé pour sa part dans les Pyrénées et qui retraçait la rencontre toute autant bouleversante entre Émile, atteint d’une forme précoce de la maladie d’Alzheimer et de Joanne, jeune fille qui cherchait aussi à se construire. Fort en émotions et écrit dans un style très imagé, on imagine très bien Les Narcisses blancs sur grand écran, quand l’émotion est sublimée par une nature aussi rude que belle.

Les narcisses blancs
Sylvie Wojcik
Éditions Arléa
Roman
108 p., 16 €
EAN 9782363082701
Paru le 2/09/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Aubrac, du côté de Saint-Chély et sur un bout des chemins de Saint-Jacques de Compostelle.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jeanne et Gaëlle se rencontrent par hasard, un soir d’orage et de tempête, dans un gîte d’étape sur les sentiers de Compostelle. Spontanément, elles prennent la route ensemble. Très vite, elles quitteront ce chemin de randonnée bien tracé pour un autre chemin, au cœur de l’Aubrac, de ses pâturages et de ses champs de narcisses. Ce chemin dans un milieu à la fois dur et enchanteur les ramènera chacune à son histoire, son passé, sa raison de vivre. Elles ne sont pas là pour les mêmes raisons, mais au bout de leur quête, c’est pourtant le même besoin de lumière et de paix qui les fait avancer. Tout semble les opposer, une différence d’âge, d’éducation, de milieu social, mais, de ces différences, naîtront une grande proximité, une force qui les nourrira l’une et l’autre.
Roman sur le dépassement de soi, sur la puissance des rencontres et sur le grandiose d’une nature sublimée, Les Narcisses blancs nous embarque avec grâce au cœur de cette région magnifique et sauvage qu’est l’Aubrac.

Les critiques
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Actualitté
RCF
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
« Depuis qu’elle avait trouvé ce magazine un soir d’errance dans le dernier tram, Gaëlle élaborait son plan. Elle quitterait Ludo, leur squat de la ruelle aux pinsons et leurs rêves qui s’épuisaient sur un bout de trottoir, pour suivre le tracé rouge de la carte, de point en point. Des noms qui ne lui disaient rien mais qu’elle récitait tout bas comme un poème prenant peu à peu corps avec elle.
Elle gardait précieusement sur elle quelques billets de banque qu’elle s’était juré de ne pas partager.
De quoi acheter un aller simple en seconde classe et un peu plus encore. C’était l’argent volé l’hiver dernier à la petite vieille de la maison d’en face, sans remords parce qu’elle la trouvait laide, parce qu’elle la trouvait vieille et parce que les vieux, de toute façon, elle ne les aimait pas.
À l’aube d’un matin d’avril, dans la villa abandonnée, Gaëlle ouvrit son duvet et enjamba les corps endormis à même le sol. Dehors, le nez au vent, les cheveux ramenés en boule sous sa casquette, elle zigzaguait dans les herbes folles le
long de la voie ferrée. Elle avait accroché, sur le rabat de son sac à dos, une coquille trouvée dans une poubelle et lavée dans l’eau du canal. Sur le quai, l’autorail de six heures, emmitouflé dans la brume, attendait. Depuis une bonne semaine, Gaëlle marchait sur les routes, les pistes ou les sentiers. Elle avait dans sa poche les pages du magazine pliées en quatre mais elle ne les sortait jamais. Elle suivait les panneaux, les gens, les éclats de voix ou les traces de pas laissées dans la terre grasse les jours de pluie. Elle s’arrêtait le soir, quand ses jambes refusaient de la porter. Elle dormait dans les fossés, les abribus, les granges ou les salles paroissiales.
Elle s’était même payé le luxe d’un gîte d’étape. Elle en avait apprécié le confort mais elle s’était vite sentie mal à l’aise dans ce dortoir qu’elle avait dû partager avec Paul, Baptiste, Cécile et Emmanuelle. Elle n’en avait que faire de leurs prénoms mais ils avaient voulu à tout prix se lier avec elle. Ils faisaient semblant de ne pas être gênés par son accoutrement et l’odeur aigre de sa veste en jean jamais lavée, et ils laissaient traîner leurs effets personnels en toute confiance. Ils lui avaient offert des dattes et des abricots secs pour l’étape du lendemain, de la pommade et des pansements pour soigner ses ampoules. Pourtant elle ne songeait qu’à voler leur argent et leurs vêtements de marque. Le lendemain matin, elle était partie tôt pour ne pas céder à la tentation, prendre de l’avance sur le sentier, les éviter, ne plus jamais les rencontrer.
Gaëlle ne savait pas exactement pourquoi elle avait quitté la ruelle aux pinsons. Elle avait senti qu’il fallait partir, que c’était le moment, comme quand elle s’était mise en route avec Ludo.
Ils avaient marché, tous les deux avec le chat Gribouille dans la capuche de Gaëlle. Ils voulaient être libres, sillonner le pays et même plusieurs pays, rencontrer des gens, faire une halte là où l’air leur serait plus respirable qu’ailleurs et repartir, un jour. Mais une fois dans l’impasse de la ruelle aux pinsons, leur mouvement s’était arrêté et le jour d’un nouveau départ n’était jamais venu. Parce que la flamme de l’aventure s’était affaiblie. La source de leur envie s’était tarie et l’insouciance choisie avait fait place à la passivité et à la dépendance. Ce chemin ne pouvait pas être le bon.
Seule, Gaëlle marchera jusqu’à ce qu’un endroit la retienne ou l’adopte, comme elle voulait le faire avec Ludo. Elle traversera champs, villes et forêts et un jour, dans une clairière, ou sous la fenêtre ouverte d’une cuisine à midi, qui sait, elle s’arrêtera peut-être pour de bon, saisie au gré du vent par un parfum de vie nouveau ou étonnamment familier. »

Extrait
« Le soir quand Jeanne est couchée, Gaëlle retrouve André sur le tertre face aux étoiles. Elle ne dit rien ou presque et il commence à raconter sa vie. André est un homme d’ici. Il y est né, y a grandi, y a vu mourir ses parents, et il espère y finir ses jours. D’ailleurs, il a déjà demandé qu’on disperse ses cendres ici même. C’est important pour lui. Gaëlle l’écoute en envoyant des bouffées de fumée aux astres de la nuit.
— C’est beau ce que vous faites, lui dit-il face à la pleine lune. Vous, les marcheurs, les pèlerins. Moi je suis un enraciné, je ne suis jamais parti d’ici, je n’en ai jamais eu le courage. Pourtant… » p. 47

À propos de l’auteur
WOJCIK_sylvie_©DRSylvie Wojcik © Photo DR

Sylvie Wojcik est née en Bourgogne en 1968. Après des études de langues, allemand et anglais, à l’université de Lyon, puis à Paris, elle vit aujourd’hui à Strasbourg, où elle est traductrice dans les domaines scientifiques et juridiques. Elle écrit depuis plusieurs années des journaux, textes courts, contes et nouvelles, et a publié en 2020 un premier roman Le Chemin de Santa Lucia (éditions Vibration). (Source: Éditions Arléa)

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Mahmoud ou la montée des eaux

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En deux mots
Mahmoud Elmachi revient sur les lieux de son enfance, un village syrien aujourd’hui englouti après la création du barrage de Tabqa. Engloutis aussi, ses projets et ses rêves qu’il tente de retrouver en plongeant. Sous l’eau, la guerre disparaît et les souvenirs reviennent, sa famille, son épouse Sarah et un monde paisible.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le chant d’adieu du vieux sage

Dans son nouveau roman, Antoine Wauters s’est glissé dans la peau d’un vieux Syrien qui voit son pays mourir. Une oraison poétique autant que funèbre qui vous prend aux tripes.

C’est magnifique. C’est du moins la première impression que l’on peut avoir au bord de ce lac, oasis au bord du désert dans un pays de culture et de tradition millénaires. C’est là que vient se ressourcer Mahmoud Elmachi, usé par les années de guerre et de peur, par la solitude aussi. Il vit dans un cabanon au bord du lac al-Assad, l’étendue d’eau que forme le barrage de Tabqa au bord de l’Euphrate. De là, avec masque et tuba, il plonge régulièrement vers ce village englouti où il a grandi et où se trouvait l’école où il a fait ses débuts comme enseignant.
Il plonge à la chasse aux souvenirs, mais aussi aux rêves engloutis, à commencer par celui d’Hafez El-Assad qui a ordonné la construction de l’ouvrage, promettant ainsi la prospérité aux habitants expropriés. En lieu et place du lait et du miel promis, c’est plutôt la désolation. Quand Bassel, le successeur désigné du Président meurt, c’est Bachar qui quitte Londres, rentre en Syrie et, s’il n’a pas d’intérêt particulier pour la politique, va se métamorphoser: «Les monstres naissent dans la nuit. Il range ses habits de médecin, se forme à l’Académie militaire de Homs et éclipse peu à peu, bye-bye, le jeune homme timide de Hyde Park.
Maintenant, il regarde les gens dans les yeux quand il leur parle. Au fond des yeux. Et se tient droit comme le fil d’une épée. C’est un capitaine, un gradé. Il nous a pris nos vies, Sarah. Il est toujours trop tard quand on ouvre les yeux. Penchés au-dessus de nous, les monstres tiennent de longs ciseaux glacés et les pointent en notre direction. Tchak! Voilà comment ils font. Ils nous prennent nos rêves et les coupent en menus morceaux.»
Entre Daech, l’armée de résistance et les forces gouvernementales, sans oublier la coalition internationale, c’est désormais une pluie de bombes qui s’abat autour du lac où rodent des soldats aux abois. On comprend que Mahmoud préfère se réfugier dans ses souvenirs, écouter la voix de sa femme disparue, de ses enfants qu’il n’a pas revu depuis qu’ils ont rejoint l’armée rebelle et chercher, au fond du lac un peu de calme et de sérénité.
Son chant d’amour résonne d’autant plus fort que le contraste entre la violence et la douleur avec la poésie qu’il défend du tréfonds de son âme est fort.
C’est aussi la raison pour laquelle Antoine Wauters a construit ce somptueux roman en vers libres, arme redoutable contre la barbarie. Comme pendant les années où il était enfermé et que son esprit vagabondait, se nourrissant de la poésie de son épouse, le vieil homme a compris que le temps et les mots forment une armure de grâce et de dignité, même si elle vous tue, elle vous aura aidé à vivre.

Mahmoud ou la montée des eaux
Antoine Wauters
Éditions Verdier
Roman
144 p., 15,20 €
EAN 9782378561123
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en Syrie, principalement au bord du barrage de Tabqa.

Quand?
L’action se déroule durant les cinquante dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Syrie.
Un vieil homme rame à bord d’une barque, seul au milieu d’une immense étendue d’eau. En dessous de lui, sa maison d’enfance, engloutie par le lac el-Assad, né de la construction du barrage de Tabqa, en 1973.
Fermant les yeux sur la guerre qui gronde, muni d’un masque et d’un tuba, il plonge – et c’est sa vie entière qu’il revoit, ses enfants au temps où ils n’étaient pas encore partis se battre, Sarah, sa femme folle amoureuse de poésie, la prison, son premier amour, sa soif de liberté.

Les critiques
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Lecteurs.com
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Kima Mori (Yassi Nasseri)
Diacritik (Johan Faerber)
Le carnet et les instants (Alain Delaunois)
Blog L’Or des livres


Antoine Wauters lit un extrait de son roman Mahmoud ou la montée des eaux © Production Verdier

Les premières pages du livre
« Les couloirs verts et or de ma lampe torche

Au début, les premières secondes, je touche toujours mon cœur pour vérifier qu’il bat.
Car j’ai le sentiment de mourir.
J’ajuste mon masque, me tenant à la proue.
Je fais des battements de jambes.
Le vent souffle fort.
Il parle.
Je l’écoute parler.
Au loin, les champs de pastèques,
le toit de la vieille école et des fleurs de safran.
L’eau est froide malgré le soleil,
et le courant chaque jour plus fort.
Bientôt, tout cela disparaîtra.
Crois-tu que les caméras du monde entier se déplaceront pour en rendre compte ?
Crois-tu que ce sera suffisamment télégénique pour eux, Sarah ?
Qu’importe.
Agrippé à la proue, je vois mon cabanon, une vache qui paît en dessous des arbres, le ciel immense.
Tout est loin.
De plus en plus loin.
J’enfile mon tuba. Je fixe ma lampe frontale afin qu’elle ne bouge pas.
Et je palme lentement pour maintenir mon corps d’aplomb.
Je prends ensuite une grande, profonde respiration, et tout ce que je connais mais que je fuis, tout ce que je ne supporte plus mais qui subsiste, tout ce qui nous tombe dessus sans qu’on l’ait jamais demandé, je le quitte.
Une sensation exquise.
La meilleure.
Bientôt, je coule, je disparais mais je n’ai plus peur car mon cœur s’est habitué.
L’eau me porte, pleine de déchets. Je les ignore.
Des algues mortes.
Je les ignore.
Je ne veux rien voir de la nuit.
Tout est jaune et vert trouble à ces grandes profondeurs. L’eau de plus en plus froide.
Pure.
Si j’éteignais ma lampe, il ferait noir,
et en dehors des bulles d’air que je relâche parcimonieusement et du plancton tout contre moi, il n’y aurait rien.
Je palme encore.
À cet endroit de la descente, je pense à toi dans notre lit, immobile sans doute, ou sous le prunier,
en train de lire les poètes russes que tu aimes tellement.
Maïakovski.
Akhmatova.
Ton cœur est un buisson de lumière chaque fois que tu lis les poètes russes.
Et moi je n’arrive plus à te dire que je t’aime. Nous avons connu Beyrouth et Damas, Paris où mes poèmes nous ont menés l’été 87.
Nous avons joui l’un de l’autre de nombreuses fois, vécu ensemble sans le moindre tarissement, connu la peur, la faim, l’isolement, et à l’instant où je te parle, je suis brisé, Sarah, séparé de ma propre vie.
Je n’y arrive plus, voilà.
Quand on a perdu un enfant, ou plusieurs enfants, ou un frère, ou n’importe qui comptant follement pour nous, alors on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans le cœur. On ne peut plus avoir qu’un ridicule morceau de joie. Un fétu minuscule. Et on se sent comme moi depuis tout ce temps : séparé.
Détruit.
Je continue de palmer, souple, toujours plus souple, pour ne pas blesser l’eau.
Ne la blesse pas, vieil Elmachi.
Tout en bas, le minaret de la grande mosquée. Je tourne autour.
C’est si beau !
Des poissons.
D’autres algues, gonflées comme la chevelure des morts.
Les couloirs verts et or de ma lampe torche.
Et, plus haut, comme une aile d’insecte dans le vent,
ma petite barque qui se dandine, ma petite tartelette de bois.
Sans oublier le soleil, qui, même ici, continue de me traquer.
Mon grain de beauté me fait mal, mais je ne suis plus dans la lassitude des choses, ici.
Je suis bien.
Ce n’est pas une distance physique. C’est du temps.
Je rejoins ce qui s’est perdu.
Je rejoins le temps perdu.
À la terrasse du café Farah, cherchant une table libre, je ne trouve que des bancs de poissons.
Ils me fixent un instant, avant de s’éclipser.
Je remonte vers la barque.
Je sauve un papillon.
Tout est là.
Je respire.
Certains jours, il m’arrive de ne pas avoir la force de plonger.
Le vent des regrets souffle trop fort et, assis dos aux combats en repensant à mes années de prison, je comprends mes enfants qui ont pris les armes et sont partis se battre.
Un instant, moi aussi je veux lutter.
Je le veux.
J’en rougis.
Puis je comprends qu’il n’y a plus d’ennemis.
Nous sommes seuls.
Seuls comme dans cette cellule où ils venaient percer mes ongles et pisser sur moi.
Percer mes ongles, pisser sur moi.
Trois ans.
Je ne te l’ai jamais dit comme ça, pardon.
De l’été 87, date de notre retour de Paris, jusqu’à l’automne 90.
Nous avions déjà nos deux fils et notre chère Nazifé.
Tous les jours, ils me faisaient écrire des choses prorégime.
De stupides choses prorégime.
« J’aime notre Président. Sa valeur n’a pas d’égale à mes yeux.
Je n’ai jamais vu un Président aussi sage que le Président el-Assad.
Je n’ai jamais vu un leader comme lui de toute ma vie.
Je n’ai jamais vu quelqu’un comme lui.
Il est le père du peuple.
Il aide les pauvres.
Il est contre l’injustice, contre la corruption, un Arabe authentique.
Chaque fois qu’il y a un problème qui nous menace, il est le seul à porter la nation sur ses épaules, etc. » Je redescends sous l’eau.
Voir ce que ma mémoire n’a pas retenu.
Les arbres.
Les arbres subsistent au fond du lac. Mais il est impossible de les reconnaître. Certains ont conservé leurs bourgeons, de pauvres petits grelots mauves comme des doigts de pieds d’enfants.
Lorsque je braque ma lampe et tends la main en leur direction, »

Extrait
« 1994, oui. Bachar rentre au pays et il devient un autre.
Les monstres naissent dans la nuit. Il range ses habits de médecin, se forme à l’Académie militaire de Homs et éclipse peu à peu, bye-bye, le jeune homme timide de Hyde Park.
Maintenant, il regarde les gens dans les yeux quand il leur parle. Au fond des yeux. Et se tient droit comme le fil d’une épée.
C’est un capitaine, un gradé.
Il nous a pris nos vies, Sarah.
Il est toujours trop tard quand on ouvre les yeux. Penchés au-dessus de nous, les monstres tiennent de longs ciseaux glacés et les pointent en notre direction. Tchak! Voilà comment ils font.
Ils nous prennent nos rêves et les coupent en menus morceaux.
Son père n’était pas différent. Avec son cher service de renseignements, le fameux Mukhabarat, lui aussi passa nos rêves par les armes. » p. 20-21

À propos de l’auteur
WAUTERS_antoine_©Lorraine_WautersAntoine Wauters © Photo DR – Lorraine Wauters

Antoine Wauters est né à Liège en 1981. Il a publié aux éditions Verdier Pense aux pierres sous tes pas, Moi, Marthe et les autres, Nos mères et Mahmoud ou la montée des eaux. (Source: Éditions Verdier)

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Revenir à toi

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  RL-automne-2021

En deux mots
La nouvelle qu’elle attendait depuis trente ans surprend Magdalena: on a retrouvé sa mère dans un village de Lot-et-Garonne. La comédienne part toutes affaires cessantes à sa rencontre. Au choc des retrouvailles va succéder une quête des origines et la réappropriation de sa propre histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Redire maman après trente ans de silence

Si Léonor de Récondo a changé d’éditeur, elle a conservé sa plume étincelante pour raconter dans Revenir à toi les retrouvailles d’une fille avec sa mère trente ans après leur douloureuse séparation.

Le hasard a voulu que le message parvienne à Magdalena moment où elle sortait de chez sa dermatologue. Adèle, son agente, lui annonce tout de go que l’on a retrouvé sa mère. La nouvelle qu’elle attendait depuis trente ans la sidère. Et ce n’est que quelques minutes plus tard qu’elle à la présence d’esprit de demander à quel endroit elle a été localisée. Le SMS qui suit, toujours aussi factuel indique: «Maison éclusière à Calonges sur le canal latéral, Lot-et-Garonne».
Magdalena dispose de quelques jours avant de retrouver les planches et les lectures préparatoires de l’Antigone de Sophocle qu’elle prépare pour le Festival d’Avignon. La comédienne ne se pose guère de question et prend la direction du Sud-Ouest. En train jusqu’à Bordeaux, puis en voiture jusqu’à destination. Un voyage qui lui offre une première occasion de rassembler ses esprits, de faire défiler les bribes les plus vivaces de son histoire. Comme ce jour où, à quatorze ans, on lui a annoncé que sa mère était partie se reposer «chez des professionnels» et qu’on ne pouvait pas la contacter. Autour de la table la grand-mère Marcelle, le grand-père Michel et Isidore, le père se murent dans un silence d’autant plus difficile à accepter pour Magdalena qu’elle est dans sa période de sa vie où elle aurait tant besoin d’Apollonia, maintenant que son corps se transforme, que les regards des hommes se font plus insistants, que la jeune fille devient femme.
Alors lui reviennent en mémoire sa beauté, sa mélancolie et le parfum de la poudre de sa mère. Et l’absence. La douleur de l’absence qu’elle tentera de conjurer avec le théâtre et cette Antigone, dans la version d’Anouilh, qui lui permettra de se rapprocher de l’absente. «Durant cette année de troisième, sous le regard tendre de monsieur Berthelot, Magdalena sauvait sa peau. En créant son propre monde, elle s’élaborait en glaise, se façonnait en pied, armatures dedans. Bien droite.
Quand elle entra sur scène pour la première et unique représentation — le préau transformé en salle de spectacle, fenêtres tendues de noir, chaises prêtes à accueillir le public, loges installées dans les toilettes pour filles, gloussements et transpirations — le sol s’échappa, aspiration du vide, elle exécuta alors sa danse sur le fil.»
Cette vocation lui conduira jusqu’à la renommée, un César, et une vie sans problèmes, au moins au niveau matériel.
Mais c’est une toute autre femme qui arrive à Calonges. Anxieuse et désemparée. car la petite maison au bord du canal a les volets clos et personne ne lui répond. Elle décide alors de s’installer en face, s’achète une tente, un duvet, des chaussures et quelques vêtements dans un magasin de sport et attend patiemment un signe de vie. Jordan, le vendeur, est intrigué par cette cliente très particulière et, s’il ne le reconnaît pas, est fasciné par sa grâce et sa beauté. Après son travail, il ira la retrouver…
Quand Apollonia finit par apparaître, le roman prend une nouvelle dimension. Ce n’est plus seulement la fille qui a rendez-vous avec son passé, mais aussi sa mère. Un épisode traumatique né d’un autre épisode traumatique. Mais les mots pour le dire ont depuis bien longtemps été avalés par la douleur. Avec délicatesse et sensibilité, Léonor de Récondo fait alors appel aux autres moyens de communiquer, notamment au toucher et à l’odorat. La plume sensuelle de la romancière qui est, rappelons-le aussi, violoniste de grand talent fait ici merveille, à tel point qu’il nous est possible de lire entre les lignes, de sentir et ressentir les émotions de Magdalena dans son parcours. Fort et prenant.

Revenir à toi
Léonor de Récondo
Éditions Grasset
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782246826828
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Calonges dans le Lot-et-Garonne. On y évoque aussi Paris, Marmande, Cadillac ainsi que Le Chambon-sur-Lignon et Lódź.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’elle reçoit un message lui annonçant qu’on a retrouvé sa mère, disparue trente ans plus tôt, Magdalena n’hésite pas. Elle prend la route pour le Sud-Ouest, vers la maison éclusière dont on lui a donné l’adresse, en bordure de canal.
Comédienne réputée, elle a vécu toutes ces années sans rien savoir d’Apollonia. Magdalena a incarné des personnages afin de ne pas sombrer, de survivre à l’absence. Dès lors que les retrouvailles avec sa mère approchent, elle est à nu, dépouillée, ouverte à tous les possibles.
Revenir à toi, c’est son voyage vers Apollonia. Un voyage intérieur aussi, vers son enfance, son père, ses grands-parents, ses amours. Un voyage charnel, parenthèse furtive et tendre avec un jeune homme de la région. Lentement se dévoile un secret ancien et douloureux, une omission tacitement transmise.
Revenir à toi, c’est aussi un hommage à Antigone et aux grands mythes littéraires qui nous façonnent. Magdalena a donné vie à des personnages, elle est devenue leur porte-voix. Devant Apollonia, si lointaine et si fragile, sa voix intérieure se fait enfin entendre, inquiète mais déterminée à percer l’énigme de son existence.
En l’espace de quelques jours, dans cette maison délaissée, Magdalena suit un magnifique chemin de réconciliation avec l’autre et avec elle-même. Vie rêvée et vie vécue ne font désormais qu’une.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Page des libraires (Victoire Vidal Librairie La Manufacture à Romans-sur-Isère)
Blog Les papiers de Calliope (Stéphanie Loré)


Léonor de Récondo présente Revenir à toi © Production Éditions Grasset

Les premières pages du livre
« Magdalena est allongée sur le lit recouvert d’une feuille de papier jetable, elle observe le médecin, et remarque son front trop lisse, les ridules autour des lèvres comblées, gonflées, publicité pour les injections qu’elle propose.
Et Magdalena dit, sans l’avoir prémédité, j’ai ce grain de beauté dans le cou. Ça me dérange pour me coiffer, j’ai peur que le peigne ne l’arrache, et pour les perruques aussi, le maquillage, il faut toujours que je pense à le protéger.
La dermatologue regarde, touche de son doigt froid. Son index analyse matière et densité. Elle s’excuse justement du froid et ajoute, ce n’est rien, je vais vous l’enlever tout de suite.
Elle imbibe un coton de lotion anesthésiante, le pose quelques instants sur le grain de beauté, et d’un coup de scalpel tranche net le bout de peau brunâtre. Un peu de sang, c’est fini.
La dermatologue, contente d’elle, sourit.
C’est allé vite pour Magdalena, elle n’a rien senti. Elle demande, fini quoi ?
Le grain de beauté.
Et le médecin lui colle un pansement à la place.

Dans la rue, Magdalena se demande pourquoi elle a accepté que cette femme qu’elle ne connaît pas lui coupe ce petit bout de peau.
Son téléphone sonne.
Sur l’écran apparaît la photo d’Adèle, son agent.
Oui ?
La voix lui dit quelque chose qu’elle ne comprend pas.
Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, Adèle ?
Et Adèle répète plus lentement : Magda, on a retrouvé ta mère.
Magdalena raccroche, range le téléphone.
Cet appel n’a pas existé. Rien à entendre, rien à comprendre, mais il provoque une fissure dans ses pensées. Fissure aussi fine que l’incision dans son cou. Elle la sent, elle a peur du flot de souvenirs qui pourrait surgir. Un suintement qui finirait par tout emporter. Emporté, le château construit depuis l’enfance. Goutte après goutte, l’édifice s’effondrerait sur lui-même, noyant sa volonté farouche, arrachant les tuteurs et laissant les mortiers dissous.
La houle est profonde.
Combien d’années pour s’interroger sur l’absence, s’y soumettre, s’y conformer, raison faite ? Elle ne veut pas compter. Compter, c’est commencer de donner chair aux souvenirs, c’est croire que ce coup de fil a eu lieu.
Un grain de beauté en moins, elle en était là, juste là, pas plus loin.
Son portable vibre encore et encore dans son sac. La fissure s’étend dans son cerveau.
Elle s’empare du téléphone. Cinq appels en absence. Adèle.
Personne ne peut lui parler de sa mère. Personne n’en a le droit parce que nul n’a su lui expliquer. Et si des réponses existaient bel et bien, ce serait trop tard.
Trente ans.
Pourquoi faire semblant ? Magdalena a compté chaque jour, des petits bâtons les uns à côté des autres dans sa tête, une foule en désordre.
Elle envoie un SMS à Adèle : Où ça ?
Maison éclusière à Calonges sur le canal latéral, Lot-et-Garonne.
Un pas devant l’autre sur le trottoir parisien, Magdalena est en route, à pied, en train, en bateau, s’il le faut.
Elle prend le métro vers la gare Montparnasse, achète un billet à un guichet automatique. Le prochain train pour Bordeaux part dans trente minutes. Elle a retiré 500 euros. Les dix billets de cinquante sont rangés dans son portefeuille.
Deux heures de train, ensuite, elle ne sait pas. Elle sait simplement que c’est par là, dans ce coin de France. Ça la rassure d’avoir du liquide sur elle, ça la protège.
De quoi ? De qui ?
Elle chasse ces questions, pense qu’elle n’a prévenu personne de son départ. Adèle s’en doutera.
Sa prochaine répétition est dans cinq jours. Ce voyage n’aura pas existé. Au retour, sa vie recommencera avec la lecture préparatoire de la pièce programmée à Avignon cet été. Antigone de Sophocle. Elle est Antigone. Elle l’a lu, relu, par cœur, rabâché. Mais là, elle ne se souvient de rien, sinon d’une réplique qui tourne en boucle dans sa tête comme un disque rayé.

Je péris sans avoir usé ma part de vie.

Elle ne va pourtant pas périr, elle est bien en vie avec sa revue en main dans la boutique de la gare. Elle la pose. Elle vient de se rendre compte qu’elle a 500 euros en poche, mais pas un habit de rechange, juste un jeans, un chemisier en soie, une veste en tweed. À ses pieds : des escarpins. Ce matin, elle a hésité à mettre des baskets, et puis elle a choisi ces talons pour se donner de l’assurance devant la dermatologue. Il faudra s’acheter d’autres chaussures.
Le tableau d’affichage indique la voie 4.
En arrivant sur le quai, elle s’aperçoit que sa voiture est la plus éloignée. Elle presse le pas, ne veut pas rater ce train-là. Trente ans. Trente ans et une course sur la voie 4.

Assise, place isolée en première classe, elle transpire, enlève sa veste. Son chemisier colle à son dos. Elle le secoue, souffle entre la soie et sa peau.
Elle se détend, s’installe confortablement. Pendant les heures de voyage, personne ne pourra ni la joindre ni la rejoindre. Elle sera en suspens, entre deux territoires.
Elle observe son reflet dans la vitre. Elle s’examine comme elle le ferait d’un visage étranger, comme la dermatologue plus tôt. Elle touche le pansement qui ne s’est pas encore décollé.
Apollonia, est-ce que je te ressemble ?
Apollonia, le prénom de sa mère.
Elle continue de se regarder, passe la main dans ses cheveux pour peigner les boucles brunes qui se sont emmêlées. Boucles noires de jais, peau diaphane blanche, on lui a toujours dit ta peau de lait, pommettes hautes, nez droit, long, bouche charnue, lèvre supérieure saillante, et ses yeux vert très pâle qui changent suivant les mouvements des nuages, la densité du ciel, la pluie, l’orage, les embardées de bleu. Sa beauté. On lui dit toujours, Magda, ta beauté.
Quoi, ma beauté ?
Et souvent l’interlocuteur n’ajoute rien, ou bien la compare à des actrices américaines des années 50, beautés sophistiquées, beautés amples, seins-fesses-jambes. Ces comparaisons laissent Magdalena indifférente. Elle ne voit rien d’elle dans ces femmes-là. Magdalena ne voit rien d’elle en général.

Elle se souvient d’une boîte carrée recouverte d’une peau brune de serpent, ses jointures dorées, le bruit sec de la fermeture, la poudre libre et rose clair maintenue sous un fin grillage. Recouvrant ce maillage en fer, il y a une houppette en tissu à la texture fragile et moelleuse, tachée en son centre par l’imprégnation répétée de poudre. Cette poudre posée sur la joue de sa mère.
Le poudrier s’ouvre et se referme dans un pli de la mémoire de Magdalena.
Et ça lui revient d’un coup. À ce moment précis, ça lui explose au visage, ça crève ses sens, ça donne un coup d’arrêt au fil de ses pensées. Comme le souffle d’une explosion : le parfum de la poudre de sa mère.
Les larmes surgissent.
Elle s’affaisse un instant sur son siège, puis se redresse. Ce n’est que le début du voyage. Elle n’observe plus son reflet sur la vitre, son regard n’accroche aucun arbre, aucune maison qui longe la voie ferrée. Magdalena se souvient.
Elle se souvient du jour où son père, Isidore, lui avait dit : maman est partie.
Une phrase simple, sujet verbe participe passé. Une phrase tout à fait intelligible. Magdalena la comprenait, mais la trouvait trop courte. Il lui manquait au moins un complément de lieu, ainsi que plusieurs paragraphes d’explications. Une maman ne part pas comme ça. Le ton de son père était à la fois désinvolte et ferme. Il esquivait, il n’y avait ni pharmacie, ni boulangerie, ni même une autre ville. Il y avait un espace long et indéterminé pour une durée distendue.
Maman est partie.
Elle se souvient d’avoir hoché la tête en signe de compréhension et de soumission. D’impuissance aussi. Que pouvait-elle faire avec ses petits bras, ses petites jambes, son petit corps de rien du tout ? Du haut de ses quatorze ans, Magdalena avait la conscience de n’être rien. Les années précédentes l’en avaient convaincue, ballottée par les humeurs des adultes, leurs mouvements imprévisibles, le regard confus de sa mère à force de médicaments, vides les jours derniers.

La neige. Le regard d’Apollonia s’était perdu dans la neige. La neige et le froid lorsque, enfant, elle s’était recroquevillée dedans, les habits trempés. Dans la mémoire d’Apollonia, un millier de trous, dans son cerveau aussi. Des trous d’air pour que l’histoire file, pour faire la place belle à l’oubli. Un grand blanc. La peur. Cette neige-là ne fondait pas. Dans son petit lit chez ses parents au village, ça lui revenait, les pieds gelés sous l’édredon, les pieds gelés par le froid, la neige et la peur. Ça revenait dans ses godasses sans crier gare, ça mouillait ses chaussettes ou bien ça se cachait au fond de ses poches alors qu’on était en plein été. Le rythme des apparitions de la neige était incontrôlable et la prenait toujours au dépourvu. Ses souvenirs faisaient ce qu’ils voulaient. Parfois, ils disparaissaient, parfois ils l’étouffaient.

Maman est partie.
Magdalena pensait qu’elle avait dû se dissoudre. Et à force de se dissoudre, il n’était rien resté, juste un petit tas de poussière que grand-mère Marcelle allait aussitôt balayer. D’un geste souverain, Marcelle ferait place nette avec son balai en paille, aux épis maintenus par des filins bleu et rouge.
Ils avaient déménagé peu de temps auparavant dans la maison des grands-parents. Un pavillon de plain-pied en rase campagne. Tout est à plat, s’était dit Magdalena. Tout est tout à fait plat.
Marcelle&Michel, les parents d’Isidore, les avaient accueillis quand Apollonia avait commencé de passer la plupart de ses journées allongée. Isidore n’y arrivait plus. Ça faisait deux mois. Il ne dit pas le mot dépression. Il dit à ses parents, je ne sais pas, je ne la reconnais plus. À Magdalena, il ne dit rien.
Quand Apollonia avait cessé de sortir du lit, il avait appelé le médecin à l’aide. Pendant la consultation, Apollonia s’était laissé faire.
Les ronces envahissaient les ruines, le soleil se levait et se couchait comme bon lui semblait. L’hiver s’installait et la neige se propageait.
Tout haut, elle avait dit au médecin, le blanc, vous comprenez, le blanc, on ne peut pas lutter.
Et Isidore avait pris peur.
Il avait déclaré à sa mère qu’il ne pouvait pas tout faire, travailler, s’occuper de Magdalena et d’Apollonia.
Grand-mère Marcelle avait d’abord rechigné, puis accepté. Elle avait sermonné son fils, je te l’avais bien dit, ça fait des années que je sais que ça va finir comme ça… je l’ai connue bien avant toi, Apollonia. Quand je l’ai vue arriver comme nouvelle institutrice à l’école, quelque chose clochait. Elle était toujours trop exaltée ou trop fragile, ça ne tournait pas rond dans sa tête… Tu te souviens comme je t’ai prévenu ? Non, pas seulement sur votre différence d’âge, je t’avais dit, regarde comme elle se précipite tout le temps, le corps en avant. Tu te souviens ? Tu ne m’as pas écoutée, tu n’en as fait qu’à ta tête, et vous en êtes là aujourd’hui…
Elle pouvait parler des heures sans s’arrêter, sans respirer, grand-mère Marcelle, jamais à court d’arguments. Ça vous coupait le souffle.

Alors, on s’était serrés dans le pavillon. Magdalena avait abandonné sa chambre à regret, vue sur le jardin pas très grand, mais jardin quand même, son petit bureau, sa chaise en osier, son lit surmonté d’une étagère où elle rangeait soigneusement ses livres par ordre de préférence.
Elle et Diego, son ours en peluche, s’étaient installés sur le canapé-lit du salon des grands-parents. Plus de chambre, mais la compagnie constante du poste de télévision à tube cathodique, parallélépipède sombre, bruyant, chapeauté de son antenne. Images en noir et blanc rarement nettes. Journaux regardés religieusement le soir, en famille, provoquant des commentaires et des ricanements brefs. Le nouveau territoire de Magdalena, ce canapé-lit déplié pour elle la nuit, tel un radeau pris dans la tourmente. »

Extraits
« C’est Antigone qui l’a sauvée, pas celle de Sophocle, non, celle d’Anouilh. Le premier personnage à l’avoir percutée de plein fouet. Antigone est devenue son amie, son autre. Celle espérée qui comprend tout, prend tout, ne se sépare jamais, n’abandonne pas, n’y pense même pas. Celle qui l’avait traversée tout entière d’un bout à l’autre, à bras-le-corps s’était emparée de son esprit, de sa mémoire, de sa bouche, des phrases qui en sortaient, celle qui façonnait ses gestes. Elles étaient ensemble. Magdalena n’était plus seule.
Magdalena entrait en vie comme d’autres en guerre, son armée intérieure déployée en ordre de bataille. Sur scène de même, étendard au vent, mots engloutis, rabâchés, malaxés, pris et appris, joués et déjoués.
Chaque réplique d’Antigone, quand elle avait débuté l’atelier théâtre en classe de troisième, était taillée pour elles deux. Mêmes corps, mêmes langues.
Le professeur lui avait pourtant dit, elle est trop maigre pour toi, Antigone. Le prologue le spécifie, la petite maigre qui est assise là-bas. Tu es trop belle, Magdalena, pour être Antigone. Tu dois être Ismène.
Elle s’était dressée devant monsieur Berthelot. Vous en savez quoi de la beauté, monsieur? La petite maigre, elle est ici, lui avait-elle dit en pointant son propre cœur. Elle est ici, et c’est moi. Je le sais.
Avant de tourner les talons. p. 32-33

Des années qu’il ne croyait plus à la possibilité d’un amour. Il se sentait fort tout à coup. Avec Apollonia, toujours quelque chose lui échappait, pourtant il l’avait aimée comme un fou, réussissant même à l’imposer à sa mère.
Il se souvenait si bien de ce bal sur la Grand-Place le 14 juillet 1965. Il avait 16 ans, elle 26. Apollonia ne l’avait pas reconnu. Tu es le fils de Marcelle, ma collègue? Incroyable! Elle n’en revenait pas. Et ils avaient discuté, dansé un peu, aucun danger, aucune équivoque. Elle voyait seulement la jeunesse de son corps fin et tendu, alors que lui s’était aussitôt enflammé.
Elle vivait dans une chambre en haut de l’école primaire où elle enseignait, et il avait commencé de lui écrire. Une lettre par jour, qu’il déposait dans sa boîte à dix-neuf heures précises. Isidore y détaillait comme l’amour explosait dans son cœur depuis ce soir-là. Il insistait, regarde, je ne suis plus un enfant, regarde comme je t’aime. Il lui révélait son éblouissement, et comme ce sentiment offrait une profondeur soudaine à sa vie. Pendant un an, il avait glissé des missives sans jamais recevoir de réponse, souffrant en silence. L’indifférence d’Apollonia lui crevait le cœur. p. 38

« Durant cette année de troisième, sous le regard tendre de monsieur Berthelot, Magdalena sauvait sa peau. En créant son propre monde, elle s’élaborait en glaise, se façonnait en pied, armatures dedans. Bien droite.
Quand elle entra sur scène pour la première et unique représentation — le préau transformé en salle de spectacle, fenêtres tendues de noir, chaises prêtes à accueillir le public, loges installées dans les toilettes pour filles, gloussements et transpirations — le sol s’échappa, aspiration du vide, elle exécuta alors sa danse sur le fil. Adolescente funambule et bouleversante, la robe qu’elle serrait dans son poing, le texte qui tournait en boucle dans sa bouche, ses mains moites, sa gorge sèche, sa respiration altérée, ses poumons réduits de moitié. » p. 62

Elle se dirige à tâtons vers la fenêtre pour faire entrer le jour. Elle trébuche sur des objets. Elle ouvre les battants, donne un coup d’épaule dans les volets en bois, les gonds grincent. La lumière.
Magdalena se retourne. Apollonia allongée regarde le plafond. Tout autour, il y a des livres, beaucoup de livres entassés contre les murs, des journaux, des revues déchirées, des boîtes de médicaments partout, une tasse sur la table de nuit, des habits jetés sur un fauteuil, un chat couché à ses pieds. On dirait une gisante. Une gisante vivante, une gisante de chair. Et soudain, les jambes de Magdalena se dérobent, elle s’accroupit sous la fenêtre pour ne pas tomber. p. 97-98

C’est au milieu de la cuisine qu’il l’embrasse. Entre les croquettes pour chat, la table où s’empile la vaisselle et le néon au-dessus de l’évier.
C’est là, dans le foutoir de ma vie.
Magdalena voit à la suavité de son regard qu’il s’apprête à la prendre dans ses bras.
À cet instant, Magdalena fracassée, en mille morceaux dedans, bribes de Sophocle, lambeaux d’Antigone et de roses, laisse le geste se faire.
Main qui saisit sa tasse et la pose, regard qui s’est suspendu au sien, un bras qui se déploie pour entourer sa taille, l’autre qui, avec la même ampleur, vient l’étreindre, l’approcher jusqu’à ce que poitrine contre torse soit, et que leurs lèvres dans ce mouvement, à l’unisson, se touchent. Les lèvres sont goulues, dans ce baiser à la fois inattendu et tendre, avec ce qu’il fait naître d’espoirs, de répit, d’abandons, ce que ces mots comportent d’ambivalence et d’épreuves, de brides abattues, puis perdues. Joie d’explorer un nouveau monde, celui de l’autre, ce qu’il promet d’irrésolu et de grâce, lorsque les peurs se recroquevillent au cœur de ce baiser, le premier. Magdalena dedans fracassée, mille morceaux à terre, le foutoir, Magdalena nuque relâchée et yeux clos, livre sa bouche entière.
Lui est à l’affût des secondes. Il a senti, contre son avant-bras, la taille ployer, le basculement de la colonne vertébrale, une cambrure se creuser, puis à l’approche des hanches, le pubis s’incruster à sa cuisse, et les seins simultanément se poser. Alors les digues lâchent, sa timidité valse aux orties. Il est devancé par son geste.
Quand les seins touchent son torse, quand il devine les côtes de Magdalena qui se soulèvent pour respirer, corps vivant contre le sien, il réalise qu’il embrasse. La rencontre des deux souffles agit comme une déflagration. Explosion du désir chez lui, perte de tous repères géographiques, temporels, rien sauf elle dans ses bras, et l’envie folle, par folle Jordan entend impérieuse et ardente, de parcourir ce territoire nouveau, encore inconnu quelques jours auparavant, dont l’existence lui échappait, et qui maintenant le dévore tout entier — pensée obnubilée et obligée par cette femme. À sentir la palpitation de la poitrine contrainte sous les habits qui la recouvrent, son imagination se déploie en vertiges. Vertige de sombrer dans ce corps inexploré, de caresser sa peau, il a déjà pris ses fesses à pleines mains – la connaître avec sa paume. p. 116-117-118

À propos de l’auteur
de_RECONDO_leonor_©JF_PagaLéonor de Récondo © Photo JF Paga

Léonor de Récondo est née en 1976 dans une famille d’artistes. Violoniste, elle a enregistré de nombreux disques et s’est produite en France et à l’étranger. Écrivaine, elle est l’autrice de huit romans dont Amours (Sabine Wespieser, 2015), Grand Prix RTL-Lire et Prix des Libraires, Point cardinal (Sabine Wespieser, 2017) Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, Manifesto ou encore La Leçon de ténèbres (Stock, 2020), prix Ève Delacroix de l’Académie française. (Source: Éditions Grasset)

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La Mer Noire dans les Grands Lacs

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En deux mots
Née en Roumanie d’un père congolais retourné au pays et d’une mère professeur d’université, la narratrice va partir à la recherche de son histoire, essayer de retrouver son père, de comprendre le mutisme de sa mère et de s’émanciper d’un pays qui la traite en paria.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Mon fils, écoute bien tout ce que je vais te dire»

Dans un premier roman bouleversant, Annie Lulu retrace la quête de Nili Makasi, de la Roumanie où elle est née, en passant par Paris où elle a étudié, jusqu’au Congo où elle est partie retrouver son père.

« Je m’appelle Nili Makasi, ce n’est pas un nom commun pour une Roumaine. Je suis née à Iaşi, dans la région moldave au nord-est de la Roumanie. J’ai eu une mère, ou plutôt ma mère a longtemps eu honte de moi, et je n’ai pas connu mon père, un étudiant congolais reparti après la révolution en 1990. À l’époque de ma naissance, c’était encore la dictature, le grand Conducător faisait venir des tas d’étudiants dans le pays, des Africains, des Égyptiens, des Syriens, ils venaient apprendre le communisme pour retourner ensuite essayer d’en faire quelque chose de potable chez eux, devenir l’avant-garde éclairée du prolétariat international, les cerveaux de l’égalité mondiale.» En nous présentant la narratrice de son roman riche en émotions, Annie Lulu pose le décor d’une quête qui va la conduire à Paris puis au Congo, à la recherche de ce père qui l’a abandonnée.
Se retrouvant seule avec une fille métisse, sa mère va alors déverser toute sa frustration sur sa fille: «J’aurais dû te noyer quand t’es née, j’aurais dû t’écraser avec une brique.» À sa charge, on dira qu’elle sait la difficulté à exister dans ce contexte de dictature et de misère sociale et que sa rigidité, sa sévérité avait pour but d’offrir à Nili les moyens de s’en sortir. Ce qui, au moins jusqu’à l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, en 2007, était loin d’être gagné.
Mais ces dix-huit années durant laquelle sa mère a eu honte d’elle ont forgé son caractère. Elle entend désormais tracer sa voie pour ne pas étouffer. Le salut viendra avec une bourse d’études d’une université parisienne, même si là encore il va lui falloir se débrouiller avec très peu de moyens. Mais petit à petit, elle se construit un réseau et découvre la solidarité des exilés. Une solidarité dont elle va avoir besoin le jour où elle entend quelqu’un parler de Makasi, le nom de son père. Peut-être y-a-t-il moyen de le retrouver ? Peut-être qu’un Congolais peut chercher dans un annuaire? Peut-être que quelqu’un a entendu parler de lui? Après une longue attente, le miracle se produit. Nili va économiser pour s’acheter un billet d’avion pour Kinshasa.
Sans dévoiler la suite du livre, j’ajoute que le livre est construit comme une longue lettre écrite aujourd’hui au fils que Nili va mettre au monde. Qu’au moment de vivre la même expérience que sa grand-mère et sa mère, elle entend lui faire le plus beau des cadeaux, la vérité. «Tu sauras tout de ce que je suis dans les moindres détails de mes renfoncements sombres et de mes secrets. On ne peut pas faire autrement quand on aime un enfant qui va grandir dans l’immensité vertigineuse de l’absence, et toi, mon fils, tu es là, tu sens déjà ce carambolage continu qu’est ma vie. Alors je ne te cacherai pas derrière des vêtements trop grands et je ne t’empêcherai pas d’entendre la vomissure humaine, je te préparerai. À être fort.»
Cette confession qui est tout à la fois un cri de rage et une déclaration d’amour, une plongée dans un passé douloureux et un chant d’espoir, est portée par une plume nourrie de plusieurs cultures qui s’entrechoquent et s’enrichissent. Une plume étincelante qui marque une remarquable entrée en littérature.

Signalons qu’en fin de volume, on trouvera une traduction succincte des termes et expressions non traduits ainsi que quelques précisions au sujet de figures historiques et culturelles dont il est fait mention.

La Mer Noire dans les Grands Lacs
Annie Lulu
Éditions Julliard
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782260054627
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman se déroule autour de trois pôles, d’abord en Roumanie, principalement à Iasi et Bucarest puis à Paris et en région parisienne et enfin au Congo, à Kinshasa et Bukavu.

Quand?
L’action se déroule des années 1990 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Née en Roumanie, dans une société raciste et meurtrie par la dictature, Nili n’a jamais connu son père, un étudiant congolais disparu après sa naissance. Surmontant au fil des ans sa honte d’être une enfant métisse, Nili décide de fuir à Paris où elle entend, un jour, dans la rue, le nom de son père: Makasi. Ce sera le point de départ d’un long voyage vers Kinshasa, à la recherche de ses racines africaines. Elle y rencontrera l’amour, le combat politique, la guerre civile et la mort. Et en gardera un fils, auquel s’adresse cette vibrante histoire d’exil intérieur, de déracinement et de résurrection.
Écrit d’une plume flamboyante, à la fois poétique, intense, épique et musicale, au carrefour des traditions balkaniques et africaines, ce premier roman sur la quête des origines bouleverse par sa profondeur et sa beauté.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Claire Devarrieux)
We Culte (Serge Bressan)
France Culture (L’invitée culture)
Lettres capitales (entretien réalisé par Dan Burcea)
Chroniques littéraires africaines (Sonia Le Moigne-Euzenot)
Podcast Fréquence protestante (Francoscopie – Boniface Mongo Mboussa)
RFI (Rendez-vous culture – Sarah Tisseyre)
RFI (Vous m’en direz des Nouvelles – Jean-François Cadet)
Radio RCF (Christophe Henning)
Esto magazine (Dominique de Poucques)
Le bien Public (Stéphane Bugat)
Le blog de Gilles Pudlowski
Le Dauphiné (Stéphane Bugat)
Métro.be (Oriane Renette – entretien avec Annie Lulu)
Deci Delà Le blog de Frédéric L’Helgoualch
Blog Baz’Art
Blog motspourmots (Nicole Grundlinger)
Blog Le domaine de Squirelito


Vanessa Springora et Annie Lulu présentent La Mer Noire dans les Grands Lacs © Production Julliard

Les premières pages du livre
« J’aurais dû te noyer quand t’es née, j’aurais dû t’écraser avec une brique. Cette phrase entendue enfant me revient sans cesse en tête. C’est ainsi qu’a commencé cette histoire de parias, parce que, d’une façon ou d’une autre, elles nous ont détruites, nos mères. Elles nous ont donné tout ce qui les consume, la haine qu’elles nourrissent pour leur propre désir, elles nous ont refourgué le paquet en nous disant : Démerde-toi. Mais moi, avec toi, mon fils, je ne pourrai pas, je ne pourrai pas faire autre chose que te faire grandir, sans te mentir, sans t’effacer.
Par où ta nuit commence, c’est comme te tremper dans un bain de senteurs, avec la mer en dedans, retenant le varech et le mouton des vagues, et tout ce que tu pourras imaginer de beau après le cri époumoné pour te sortir du monde. C’est comme sortir du monde en cavalcade, en chaleur, te rejoindre toi-même dans les yeux plissés d’un visage qui domine l’aube et ton corps chaque fois que tu fermes les yeux, chaque fois que t’emporte la houle de tamarins et de jaques qui te fait respirer, poser tes cuisses sur l’aine et ton front sur des lèvres qui ne te quitteront plus, les poumons humides et la voix moite, aussi longtemps que le remous qui t’a appelé dure, soupire et recommence. Avant que je te raconte, c’est ce que tu dois savoir, qu’on t’a appelé deux fois, qu’on t’a étreint en suffoquant la sueur, avec ton père, dans des noyades désarmantes, dans la splendeur de ce pays, on t’a appelé deux fois pour que tu viennes mûrir le mangoustan charnu découvert sous nos ventres, le roulis liquide d’un arbre à fruits d’espérance. Tu t’es retrouvé là, à émerger au tempo de l’ardeur où vibrait le cahotement de cette histoire de peaux, qui nous a ballottés, et qu’on appelle l’amour. Ce n’étaient que deux nuits dans le chant des insectes et d’un ventilateur, dans une maison de bois entre de vieux bâtiments, à l’est du cœur du monde, à l’est de tout espace, à l’abri dans l’étendue de cet amour immense depuis lequel ton père t’a décillé de toutes ses fibres et de tout son rythme joyeux, pour que tu voies, toi aussi tôt ou tard, combien c’est bon d’aimer. Alors moi, je te parle entre les côtes, depuis ce bord de lac calme, depuis l’odeur qui s’y est accrochée et toi, mon fils, écoute bien tout ce que je vais te dire, je ne pourrai pas répéter, ce sera dur de dire deux fois cette histoire jusqu’au glissement lent de ton père dans le plein de ma nuit.
D’abord, je t’aime. Tu es un peu la barque amarrée à un bout de terre ferme qu’on s’est fabriquée par besoin ton père et moi, par convocation du désir en nous, pour vivre et conjurer des tas de défaites, dont une vraiment sanglante qu’on n’avait pas prévue et qui m’a fait atterrir ici, à Bukavu. Je t’aime et tu viens au monde par la beauté. C’est quoi au juste, je vais te dire, la beauté, c’est une lignée bizarre de l’univers qui grandit dans quelque chose d’impair. Et ça a tellement maturé en moi, cette idée du chiffre impair, que je ne peux m’empêcher aujourd’hui de penser ma place d’avant, quand tu n’existais pas encore, il y a quelques mois à peine, avant que je débarque ici, au Congo. Ma place d’avant, comme celle d’un élément hydrophobe flottant à la surface d’une eau remplie d’air. Un tas de gras glissant, non préhensible, et qui pue. Voilà ce que j’étais. Une fille qui n’arrivait pas à devenir une femme, élevée en Europe et venue ici chercher son père pour lui faire payer la lâcheté indiscutable de m’avoir abandonnée à l’autre bout du monde en se fichant pas mal de ce que j’allais devenir. Il fallait que je le retrouve. Et je l’ai retrouvé. Au terminus de cette poursuite, tu t’es jeté dans l’imprévu de ma vie et aujourd’hui, mon fils, c’est ici que tout commence. Ce lac Kivu au bord duquel nous sommes assis ensemble, sur le ponton de l’étroite maison d’où je te parle, il en arrache pas mal à tous ceux que je connais, des étincelles iridescentes et douces, des écailles de poisson grises qui colonisent les joues et qu’on appelle des larmes. La lumière de cette fin d’après-midi d’automne fait reluire leur sédiment de bénédictions. De mes mains à mon ventre, de mon ventre à ce lit pluvial, il y a des cordes de limon, des générations de coquillages placentaires. Et toi, mon fils, je te demande de vivre. De ne pas avoir peur. Je te demande de tenir bon dans notre ventre. Alors maintenant, écoute bien, avant que tu naisses, que tu débarques dans le sillage de soufre que tous nos disparus ont laissé derrière eux, laisse-moi te raconter, comment j’ai cherché mon père, et comment on s’est retrouvés ici, toi et moi.
La fille roumaine de mon père congolais
Je m’appelle Nili Makasi, ce n’est pas un nom commun pour une Roumaine. Je suis née à Iaşi, dans la région moldave au nord-est de la Roumanie. J’ai eu une mère, ou plutôt ma mère a longtemps eu honte de moi, et je n’ai pas connu mon père, un étudiant congolais reparti après la révolution en 1990. À l’époque de ma naissance, c’était encore la dictature, le grand Conducător faisait venir des tas d’étudiants dans le pays, des Africains, des Égyptiens, des Syriens, ils venaient apprendre le communisme pour retourner ensuite essayer d’en faire quelque chose de potable chez eux, devenir l’avant-garde éclairée du prolétariat international, les cerveaux de l’égalité mondiale. Enfin l’idée pour le Conducător c’était surtout de copiner avec tous les autres grands chefs paranos qui pouvaient l’aider à renflouer ses caisses vides, et il en a trouvé un qu’il aimait particulièrement, un maréchal assassin à la tête du Congo, ce pays qu’on appelait Zaïre dans le temps, ils étaient copains, comme cul et chemise, voilà pourquoi il y avait plein de jeunes Congolais en tribulation périlleuse en Roumanie dans ces années-là, et il y en avait plein au campus des étudiants étrangers de la faculté des sciences de Iaşi, la ville où j’ai vu le jour. C’est là-bas, pendant une petite fête un soir de mars 1989, que ma mère, inscrite en première année à la faculté des lettres, a rencontré mon père, Exaucé Makasi Motembe. Je n’ai pas su grand-chose de lui jusqu’à ce que l’Afrique naisse en moi et que je vienne ici, au Congo. À l’est du cœur du monde. Ma mère m’a dit une fois que mon père était le garçon le plus beau et le plus intelligent de tous les étudiants en mathématiques d’alors, un idéaliste promis à une grande carrière dans son pays, un panafricain qui voulait fonder les États-Unis d’Afrique, et puis elle m’a dit que bon, en fait, il n’était pas si beau, juste un rêveur en calamiteuse désespérance, mais qu’il était brillant, que c’était le plus important, et quand elle m’a jeté ça à la figure, je n’ai rien compris du tout, je n’avais aucune idée de ce qu’était l’Afrique, sinon que ce maudit continent était la cause inévitable du ressentiment que m’insufflait chaque matin le miroir fendu de la salle de bains.
Avant que tu existes en moi, comment pouvais-je m’aimer ? Il faut comprendre. Quand tu as grandi dans un pays qui a aboli l’esclavage des Roms – c’est-à-dire des Tsiganes – sur son propre sol il y a à peine cent soixante ans, où la majorité des gens, élevés sous la dictature, n’a jamais vu un étranger de sa vie, et que ton père était un étudiant privilégié, doté d’une bourse du gouvernement, venu de très loin, qu’il mangeait au restaurant tous les jours au moment où les autochtones vivaient aux tickets de rationnement et n’avaient jamais connu la saveur d’une orange, on te fait souvent savoir qu’on t’en veut. D’être différente, pour parler sans colère. Tu peux te détester assez vite. C’est difficile à t’expliquer ici et maintenant, mais aux yeux des petits-enfants de la Garde de fer, les petits-enfants des membres de ce parti fasciste bien de chez moi, les héritiers des déporteurs, des pourvoyeurs de mort lente à tous ceux qui en 1941 n’étaient pas décrétés aryens, dans la ville où je suis née, je n’étais qu’une moitié de primate, ou bien un être surnaturel pour les plus niais d’entre eux, pas une personne normale en tout cas. C’est ça mon pays.
Pour justifier au monde et surtout à elle-même pourquoi je n’ai pas échoué à l’orphelinat, comme c’était l’usage d’y envoyer les enfants mulâtres, ma mère n’a cessé de répéter que depuis le jour de ma naissance, elle savait que je serais une enfant exceptionnelle, avec une destinée exceptionnelle, ce genre de conneries. Il faut l’entendre avec un bon accent moldave. Bref. Tout ça pour te dire, je n’avais pas trente-six manières d’y réagir, à la haine, et malgré mes efforts pour endiguer ma supériorité, j’ai dû finir par l’attraper. La diarrhée métisse. Le complexe de supériorité de l’alien. Cet être à l’intelligence transcendante venu d’un autre monde, destiné à sauver l’humanité, mais qui se retrouve affreusement limité dans un corps semi-leucoderme, transpirant et velu. Cette maladie infantile m’a frappée assez jeune pour que je m’y habitue facilement. En revanche m’en débarrasser c’était une autre histoire, pourquoi l’aurais-je fait tant que j’étais piégée à l’intérieur des frontières de ma région natale ? Comme je devenais un objet de curiosité locale, en grandissant j’ai pris tout le monde de haut, j’ai préféré faire la fière en public, poser une paire de lunettes de soleil sur mes narines et enfiler mes boules Quies pour avoir la paix. Mais là-bas, ça n’a rien à voir, tu sais. Ici, le seul endroit qui compte désormais, tu devras chasser cette tare de l’arrogance, te débarrasser vite fait du syndrome des maîtres de demi-teinte. Je te préviens, qu’on peut devenir monstrueux, par paresse, par amour-propre, avec cette histoire de peau plus ou moins claire qu’une autre.
Exaucé Makasi Motembe, mon père, pendant longtemps j’ai cru à tort qu’il avait simplement trouvé ma mère belle – comment résister à cet élancement de muscles fins de bonne famille sous la tête bien garnie d’une blondeur garçonne à couper le souffle – et que ce soir-là, à la fête étudiante de Mărtişor, la fête du printemps, sur le campus universitaire de Iaşi, ma mère devait être bourrée à la ţuică, et qu’ils s’étaient trompés, qu’ils s’étaient déshabillés par erreur, quelques minutes, et que mon père avait aussitôt filé rejoindre la lutte finale pour l’indépendance du continent africain sans même se douter que j’existerais un jour. Et toi, tu dois penser que j’étais trop dure avec lui, puisque cette histoire s’est passée tout autrement, mais tu verras aussi, ce que c’est que grandir sans son père. Alors imagine, personne ne te dit pourquoi il n’est pas là ni pourquoi tu lui ressembles tant, sans même que tu saches à quoi il ressemble au juste, personne ne te raconte qui il était vraiment ni comment l’amour a traversé sa moelle de part en part jusqu’à mourir étranglé par le remords de ne t’avoir pas connu. Je pensais, simplement, que mon père était un salaud, un abandonneur pathologique que le climat des Carpates n’avait pas réussi à séduire assez pour lui donner des couilles et de la persévérance. Je me suis trompée, mon fils, nous le savons tous les deux, je me suis trompée. Maintenant que j’ai les lettres que mon père m’a écrites des années durant. J’ai ces lettres, dans l’écrin de ma conscience et si souvent ouvertes, entre les mains, ici à la maison, nous le savons toi et moi, que ton grand-père, eh bien, il était différent.
Si j’avais su lire entre les lignes de ce que disait ma mère, elle qui n’avait pas la moindre idée de l’éclat de comète fulgurante qu’il lui avait été permis de rencontrer sous la forme du corps d’Exaucé Makasi Motembe, je n’aurais pas eu besoin d’attendre l’âge de vingt-cinq ans et d’atterrir ici au Congo pour connaître mon géniteur. Mon père était son nom, makasi, la force. La vertu faite chair à l’échelle d’une vie courte commencée dans la fuite, quand son propre père avait dû s’échapper de Bukavu en décembre 1960, après avoir survécu à l’exécution sommaire de tous les partisans de l’indépendance dans cette ville du nord-est du Congo où nous nous trouvons maintenant. Exaucé Makasi Motembe était encore un fœtus dans le ventre de sa mère, comme toi tu l’es aujourd’hui dans le mien. Mon père était le corps vivant du futur possible de ce pays d’argile rouge aux galeries infinies dans lequel je me suis mise à creuser pour le retrouver et lui casser la gueule. J’étais ignorante de son sort funeste, scellé il y a vingt ans déjà, un soir de pénurie d’avant-guerre dans une rue de Kinshasa.
Il n’y a pas un jour où je ne lui en aie voulu à m’en briser les os, à mon père, pas un jour de mon enfance dans ce vieux coin pourri de l’Europe où je ne lui en aie voulu d’être absent, de ne m’avoir jamais téléphoné, de se contenter d’être une espèce de plaie poisseuse enduite sur ma peau à la naissance et qui me valait de supporter les railleries interminables de tous les abrutis que j’avais pour camarades d’école et, plus tard, d’encaisser les regards lubriques d’ados acnéiques et vulgaires persuadés qu’ils deviendraient de petites stars locales s’ils arrivaient à m’attraper dans un coin en faisant en sorte que tout le voisinage le sache. Tu sais, je l’ai tellement haï, mon père. Je lui parlais dans mon sommeil, je lui parlais dans la salle de bains en prenant ma douche, je l’insultais assise sur les toilettes, en marchant dans la rue, en zappant interminablement les programmes télé. Je lui parlais toute ma douleur de n’être nulle part à ma place à cause de sa lubie d’avoir tiré un coup un soir avant de se faire la malle.
Les absents, tu vois, mon chéri, on n’y peut pas grand-chose. Tu l’apprendras plus tard, ce n’est pas souvent qu’ils choisissent de partir. Il ne faut pas en avoir après eux. Quand j’ai fini par réaliser combien disparaître n’est pas toujours un choix, en venant ici au Congo, c’était trop tard : la haine avait déjà fait son œuvre dans mes entrailles. Même si je ne me détestais plus comme avant, je n’ai pas pu m’empêcher, jusqu’aujourd’hui, alors que je te caresse de mes mains pour construire un mur de tendresse entre la haine et toi, pour interdire à la haine de traverser le cordon nourricier par lequel je te transmets désormais la force d’Exaucé Makasi Motembe, je n’ai pas pu m’empêcher de me sentir coupable et de me haïr moi-même de l’avoir haï lui. La haine, mon fils, c’est une malédiction. En elle, des millions de continuateurs silencieux se mutinent un jour contre celui ou celle qui l’a laissée entrer une seule fois dans son cœur, puis le tuent.
Exaucé Makasi Motembe, ton grand-père, c’était un révolutionnaire. Il n’aurait jamais abandonné sa famille dans l’impétuosité d’un lendemain en chute libre. Quand il a rencontré ma mère à cette fête du 1er mars, il a vu en elle ce que moi je n’ai jamais pu voir, il a vu la vie vivante emprisonnée dans une fille radieuse. Moi, tu sais, si j’avais été là avant ma conception pour assister à la rencontre entre mes parents, je l’aurais trouvée beaucoup trop belle pour qu’on ne s’en méfie pas, ma future mère, j’aurais glissé à l’oreille de mon père : Choisis-en une autre. Mais voilà, mon père voyait toujours le meilleur chez tout le monde, je l’ai senti en le lisant. Il essayait sans cesse de faire surgir l’intelligence humaine là où manifestement personne n’aurait songé qu’elle puisse se planquer, histoire de laisser une chance aux autres d’être plus qu’eux-mêmes. Il a laissé une chance à ma mère d’être plus qu’une jolie blonde intello, ouverte au monde, mais au fond bien plus raciste que les pauvres hères ignares des montagnes de son pays de timbrés. Mon père lui a écrit, dans une lettre de janvier 1992 :
… Elena mea, quand je t’ai vue la première fois j’ai cru que tu serais assez forte pour m’accepter dans ta vie et faire face aux préjugés d’arrière-garde et aux injures des réactionnaires… aujourd’hui je te demande d’avoir la même force et de ne pas céder à la pression de ton entourage ni à la facilité. Ne me coupe pas de ma petite Makasi, laisse-moi lui téléphoner. Une fille doit savoir que son père est là pour elle…

Elena Abramovici
Tu vois, mon fils, ça peut arriver à tout le monde de se tromper. Même si mon père n’était pas tout le monde, il s’est bien trompé à propos de ma mère. Alors qu’il écrivait, depuis sa maison de Kinshasa, des lettres qui ne me sont jamais parvenues bien que la plupart d’entre elles m’aient été destinées, des lettres que ma mère m’a cachées toute ma vie et a même renvoyées au Congo pour que je ne les lise pas, alors que mon père écrivait depuis sa maison, il n’avait pas la moindre idée de qui était ma mère, celle qu’il appelait Elena mea, mon Elena, et encore moins de ce qu’était ma vie avec elle à ce moment-là. J’ai souvent pensé, après avoir lu les lettres de mon père, que ma mère avait dû l’embobiner en lui parlant de la révolution marxiste-léniniste, ou l’amadouer en lui faisant miroiter un retour avec lui au Congo pour mettre en œuvre le programme du socialisme mondial, tout ça par curiosité exotique, pour passer une nuit avec un homme pas comme chez elle. Lui mentir, quoi. Comment expliquer autrement qu’il se soit laissé aussi facilement piéger entre les gracieux abducteurs de cette femme si différente de celle qu’il croyait connaître ? Peut-être la rencontreras-tu un jour, ma mère, je ne crois pas que tu la connaîtras, mais c’est tout de même possible au fond, et tu penseras que je suis sévère avec elle, que j’exagère tout et que la femme que je te raconte, ce n’est pas vraiment comme ça qu’elle est. Tu me traiteras de menteuse, me diras que je suis mal placée pour la juger et tu prendras sa défense. Eh bien, tu sais, je me hais toujours d’avoir injustement haï mon père, mais bizarrement je n’ai plus aucune colère contre celle qu’il a choisie pour me porter dans ce monde. Je ne peux pas lui en vouloir, à ma mère, ce n’est pas de sa faute si mon père s’est trompé. À une femme qui a si peu la mémoire de ce que c’est que souffrir, on ne peut pas demander d’être vraiment intelligente, encore moins d’être courageuse, et puis d’où lui viendrait-elle au juste, l’intelligence, et puis pour quoi faire ?

Ma mère, Elena Abramovici, elle a eu honte de moi toute ma vie, ou plutôt elle a eu honte de moi jusqu’à ce qu’avoir une fille comme moi devienne à la mode dans la capitale, après l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, en 2007, j’avais bientôt dix-huit ans, si on fait le compte, elle a eu honte de moi toute mon enfance. Petite, lorsque je sortais au magasin avec ma mère, elle m’habillait avec deux couches de vêtements, me glissait du coton dans chaque oreille, Il ne faut pas parler aux gens, Il y a beaucoup de bruit dehors, ça va te faire peur mamicoutsa, elle enfonçait ses deux doigts dans mes pavillons et on sortait faire les courses comme pour aller à la guerre. Je n’ai pas eu besoin d’imaginer ce qu’elle ne voulait pas que j’entende, combien de fois l’ai-je entendu en grandissant. Les Roumaines ont la langue bien pendue : Oh, tu as vu, regarde, une mulâtresse. Le mot métis, même s’il n’est pas plus délicat, ils connaissent pas là-bas, en roumain on dit mulatra, encore aujourd’hui. Ou alors : Maman, regarde le singe ! Lui, je n’arrive toujours pas à l’oublier, ce petit connard au supermarché, j’avais cinq ans, il me montrait du doigt et me mimait en macaque se grattant les aisselles, avec sa gueule de futur soldat teuton bien fasciste. Je me rappelle encore le visage de cet enfant démoniaque, son spectre venait toujours martyriser mes cauchemars, à l’âge de huit ou neuf ans. Le visage d’un blondinet cruel aux dents pleines de tartre, répugnant, noble descendant d’une lignée de Daces alcooliques. Et puis, plus tard, vers dix ans, ma mère ne me ouatait plus les oreilles, elle me donnait une paire de boules Quies que je gardais soigneusement dans ma poche, mais il m’arrivait de l’oublier. Une fois, à douze ans, au coin de la rue, un homme à moustache dans la quarantaine m’a demandé : Tu baises ? et puis plusieurs fois après cela, parce que mes seins se formaient et que ça devait se voir un peu en été, j’ai entendu : T’es une mulâtresse, tu prends moins cher ? C’est combien ? Après l’âge de dix ans, alors que je pouvais désormais rester seule à la maison pendant que ma mère faisait les courses, nous sommes allées exceptionnellement toutes les deux dans un magasin de chaussures pour mon anniversaire. Le rictus indélébile d’une femme à une autre dans le rayon voisin s’est gravé dans ma cervelle : T’as vu la fille ? Regarde sa mère, mais je l’ai vue à la télé elle, en fait c’est une pute qui va avec des Noirs !
C’est une pute qui va avec des Noirs. Je ne veux pas t’expliquer davantage pourquoi j’ai grandi avec des bouchons de mousse dans les oreilles, c’est bien trop violent pour un enfant, ni te décrire la manière dont ma mère ne réagissait jamais et s’évertuait à la hardiesse d’ignorer les pires obscénités qu’elle, qui n’avait pas les oreilles bouchées, entendait très distinctement. Elle levait la pointe du nez en détournant les yeux de ses agresseurs, surtout des agresseuses, des femmes aigries et mal baisées, jalouses, parce que ma mère était superbe, une nymphe extraordinairement belle, d’une beauté si rare qu’une fois un type d’une agence de mannequinat l’a même accostée au marché, un Américain chasseur de trésors esthétiques à travers l’étendue intarissable de jambes fuselées des Balkans, il l’a harcelée en lui tendant sa carte jusqu’à ce qu’il me voie et fasse la moue, plutôt à cause du fait que ma mère avait une gosse et non tellement à cause de ma tête dont il se contrefichait sûrement. Mais qu’est-ce qu’elle avait à les ignorer comme ça, toutes ces insultes, ma mère ? Elle ne pouvait pas se défendre une bonne fois pour toutes ? Les envoyer promener, leur dire : Hé, connard, c’est ma fille, tu fermes ta gueule de raciste ou je t’en colle une ! Non, ma mère n’aurait jamais fait ça. Laisser flâner son irritation en dehors des murs de son appartement. On pouvait lire sur son visage qu’elle essayait d’assumer son erreur le plus dignement possible. C’est d’ailleurs probablement pour cela qu’on se faisait autant insulter, ce n’était pas normal, ça devait être écrit sur son visage à ma mère : Injuriez-moi, je suis une pute allée avec un Noir et qui traîne son boulet la tête haute, c’est vraiment l’impression que ça donnait aux gens je crois, quand nous marchions dans la rue côte à côte, l’impression d’une bagnarde affublée d’un poids.
Je ne me rappelle pas un jour où, enfant, ma mère m’ait emmenée faire une balade dehors, juste pour nous promener, pour être toutes les deux, alors j’ai vite appris à digérer cette haine viscérale macérée dans la saleté des autres. Cette haine, je l’ai vue, enfant, dans les yeux d’Elena – très vite je ne l’ai plus appelée maman mais par son prénom –, derrière sa comédie placide, chaque fois qu’elle me planquait sous des couches de vêtements, l’hiver, ou qu’elle marchait légèrement décalée de moi, sa béance amère, la preuve.
J’ai grandi, je suis devenue belle et j’ai eu mes règles. Le jour de mes douze ans. Nous étions toutes les deux dans l’étroite salle de bains en train de nous brosser les dents avec du bicarbonate alimentaire et de l’huile. Je n’avais pas encore mis mon pyjama. Une large trace, que je ne voyais pas, perçait à travers ma culotte usée. Elena m’a giflée, m’a prise dans ses bras, elle a passé un pacte avec moi, et depuis, toutes les deux, on développe notre cerveau pour qu’il remplace notre sexe.
À la faculté des lettres de l’université de Bucarest, Elena Abramovici, c’est une célébrité, avant même d’être professeure. Sa beauté physique hors du commun, avec sa longue silhouette blonde à cheveux très courts, ce mètre quatre-vingts de relief harmonieux et ses cours atypiques mêlant toujours le cinéma et la littérature lui valent d’intervenir régulièrement dans les émissions culturelles à la télévision nationale, où elle s’amuse à jouer au sosie de Jean Seberg dans À bout de souffle quand on la filme de profil. Elle babille avec brio et délicatesse au sujet de grands poètes nationaux comme Mihai Eminescu, ou surtout des fiertés littéraires de la Roumanie du XXe siècle, Emil Cioran, Mircea Eliade, tous ces bêtas pro-nazis fascinés dans leur jeunesse par le Troisième Reich. Tu sais, mon chéri, ces types, ils n’avaient rien contre la déportation des grands-parents d’Elena et de leur famille, au contraire, mais enfin, ces antisémites-là sont devenus des monuments nationaux, et Elena en est devenue une spécialiste. Son amphithéâtre est toujours bondé et ses collègues femmes la détestent. Des tas d’étudiants m’approchent dans l’espoir d’obtenir d’elle une faveur, ou de figurer dans le public des émissions télé auxquelles elle est conviée, je ne leur réponds jamais. Elena m’a obligée à suivre son séminaire de littérature chaque année depuis mon admission à la faculté des lettres. J’aurais voulu lui faire comprendre, comment t’expliquer, que j’aurais préféré être couturière, dentelière ou brodeuse, mais je n’ai rien pu lui dire, à cause du pacte tacite entre elle et moi, de l’importance du cerveau quand on est une femme gâtée par le malheur d’être bien faite, l’affliction d’être un peu trop souvent désirée. Ma mère m’a contrainte à faire des études, pour me racheter d’avoir fait irruption dans sa vie, aussi par peur que je finisse sur le trottoir. Elle a dû fermement réfléchir à ce qu’elle allait faire de moi et penser que la moins mauvaise solution était encore que je lui ressemble le plus possible.
Je voudrais te dire qui est Elena Abramovici, ma mère, mais je ne peux pas vraiment. Je ne suis capable de la décrire que comme je la vois. Elena ne m’a presque jamais parlé de son enfance, de sa famille, de ses rêves, ni des beaux souvenirs que, j’imagine, les autres mères partagent avec leurs filles. Moi, tu sais, je ne ferai rien comme elle. Déjà, pour commencer: je vais avoir un fils. Et je t’aimerai davantage qu’un jour sur deux. Je baignerai dans toi. Tu sauras tout de ce que je suis dans les moindres détails de mes renfoncements sombres et de mes secrets. On ne peut pas faire autrement quand on aime un enfant qui va grandir dans l’immensité vertigineuse de l’absence, et toi, mon fils, tu es là, tu sens déjà ce carambolage continu qu’est ma vie. Alors je ne te cacherai pas derrière des vêtements trop grands et je ne t’empêcherai pas d’entendre la vomissure humaine, je te préparerai. À être fort. Lorsque des idiots me demanderont où est ton père, je leur dirai d’aller se faire foutre et que ça ne les regarde pas. Ton père, je vais te parler de lui, mais plus tard, après t’avoir tout raconté. Je te dirai ce qu’il s’est réellement passé. Mais tu sais, mon fils, même dans l’échancrure de monde crasseux où plonge ta petite vie, tu ne manqueras de rien dont un enfant privé d’une moitié de lui-même pourrait manquer, tu auras l’autre moitié pleine, débordante, je déborderai pour toi.
La vie si secrète d’Elena avant qu’elle accouche de moi, elle l’a enveloppée dans un linceul de deuil interdit à la voix, mais aussi interdit aux pleurs, ma mère ne s’est jamais plainte en ma présence d’avoir quitté ses parents à Iaşi pour s’installer à Bucarest quand je suis née et de ne plus jamais leur avoir adressé la parole. C’est tout ce que je sais. J’ignore si elle a des frères et sœurs, ou bien de vrais amis. On a vécu seules dans son tempérament de huis clos et elle ne faisait confiance à personne pour me garder, sauf peut-être à une vieille voisine maigrichonne aux os de sucre qu’elle appelait sa tante, mais qui ne l’était pas le moins du monde et dont j’ai très peu de souvenirs, si ce n’est l’odeur de ciorbă délicieuse qu’elle me préparait le midi quand Elena suivait ses cours à l’université et que je devais attendre qu’elle rentre me récupérer.
Elena n’a jamais eu personne dans sa vie, en tout cas à ce que je sache, je ne l’ai jamais vue avec un homme, sourire ou bien se donner la main, ni même parler à une distance physique inférieure à un mètre, et jamais un homme n’est venu chez nous, ne serait-ce que pour un repas. Sauf l’ancien directeur de l’université. Il appréciait beaucoup ma mère, ce qui devait faire jaser la plupart des femmes qui la connaissaient, bien que le directeur de l’université soit venu, il me semble, uniquement quand j’étais présente, après l’école, et toujours pour un café, sans aucun écart de gestes, Altă cafea, domnule Florescu ? »

Extraits
« Alors, déjà bien avancée que j’étais dans ma croissance de fables truquées et de fictions d’équateur, à ma mère une deuxième fois dans ma vie j’ai demandé où était mon père. Elena, tu sais où il est, mon père ? Est-ce qu’il est toujours au Congo? Elle travaillait à son bureau, entre ses piles cache-vie de livres et de copies. Elle l’a renversé d’un grand coup de muscles secs avec tous ses tiroirs. Elle a jeté sur moi les livres tombés au sol, a saisi les volumes les plus gros de la bibliothèque attenante, un à un, a visé juste, deux fois au milieu du visage, puis m’a coincée dans le fond de la pièce et m’a frappée avec, j’avais déjà dix-neuf ans. Tiens! Tu veux ton père? Il est là ton père, c’est ça ton père! Puis ma mère s’est fatiguée et s’est assise par terre et elle est restée là prostrée dans sa chanson à cycles denses pendant plusieurs minutes. Une espèce de chanson à sanglots bizarres où son regard absent ne me disait jamais rien. Pour subitement venir attraper chaque angle rigide de ma figure où elle a enfoncé très fort ses mains, et formuler en longueur une seule chose tranchante contre mon nez saignant : J’aurais jamais dû laisser cette pourriture te reconnaître, j’aurais dû te dire qu’il était mort et tu ne m’aurais pas foutu ma vie en l’air avec tes questions de merde. Me reconnaître. Ce jour-là, mon fils, j’ai compris ce que signifie avoir un nom, une constellation de roches mal trouées, semées dans la tête d’un enfant toujours prêt à en faire un corail de visages et d’idées d’ailleurs possibles. » p. 45

« Mon fils, il y a l’amour que j’ai pour toi, les coques nacrées déployées dans mes yeux quand je t’imagine grandir dans ce pays sous mon sein, et l’amour que je n’ai plus du tout et que toi tu vas connaître, à l’extérieur de mon ventre, comme celui que Michelle vendait aux hommes de Bucarest pour payer sa petite location. Ce genre d’amour-là. Une blessure qu’on ne peut pas dire et qu’on ne peut pas taire non plus, parce qu’elle vient de la trahison, de l’humiliation, de la sensation de ne pas être une personne, ou de l’impossibilité au fond de son cœur de savoir vraiment la valeur incommensurable de ce qu’est être une personne. Des femmes vont t’aimer, vont te vouloir, te désirer dans leur nuit, puis te mentir, t’humilier, t’injurier en public, être elles-mêmes, ou tout simplement te faire vraiment confiance et te chérir, et peut-être que tu ne le supporteras pas. S’il te plaît, fais attention. N’impose jamais à personne ce que j’ai connu avec cet homme. Perdre son sourire, c’est perdre le seul trésor qu’il nous reste quand on n’a rien à offrir à tous ses enfants futurs. » p. 96

À propos de l’auteur

LULU_Annie_©DRAnnie Lulu © Francesco Gattoni DR

Annie Lulu est née à Iasi, en Roumanie, d’un père congolais et d’une mère roumaine. Arrivée très jeune en France, elle étudie la philosophie, puis se consacre pleinement à l’écriture. La Mer Noire dans les Grands Lacs est son premier roman. (Source: Éditions Julliard)

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Un enterrement et quatre saisons

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En deux mots
Quand son mari et grand amour meurt, Nathalie Prince se voit confrontée à une peine incommensurable mêlée aux contingences liées aux obsèques. Alors toutes les tracasseries administratives deviennent des monuments d’absurdité. Alors la vie d’après ne tient que par et pour leurs quatre enfants.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Il est mort, l’été, l’amour et le soleil»

Dans un récit bouleversant, Nathalie Prince raconte le décès de Christophe, son mari, son amour, son co-auteur. Aux obsèques vont succéder quatre saisons d’absurdités administratives, de vie de famille chamboulée, de tentative de reconstruction…

La vie réserve quelquefois de très mauvaises surprises. Prenez le couple Prince. Nathalie et Christophe se sont rencontrés sur les bancs de la faculté, se sont aimés et ne se sont plus quittés. Mieux, ils ont conjugué leur talent pour nous offrir des livres aussi différents que formidables. C’est sous le pseudonyme de Boris Dokmak que j’ai fait leur connaissance, sans imaginer que derrière Les Amazoniques, ce polar paru en 2015 qui mêlait aventure et trafics en forêt amazonienne se cachait un prof de philosophie.
Un petit mot de Nathalie dans Nietzsche au Paraguay a levé le mystère quatre ans plus tard. «Vous avez aimé Boris Dokmak. Vous le reconnaîtrez. Vous comprendrez assez vite que ce roman me pèse et me porte, et j’espère que vous aurez envie de vous y plonger…» Signé cette fois Christophe et Nathalie Prince, ce formidable roman racontait comment, en faisant des recherches sur la vie et l’œuvre de Friedrich Nietzsche, ils ont découvert que la sœur du philosophe allemand avait fait partie d’un groupe de colons bien décidés à créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Une histoire folle et très prenante. Un enterrement et quatre saisons vient subitement nous révéler que cette complicité ne verra pas naître de nouveau livre. Signé Nathalie Prince, il raconte la mort de Christophe, emporté par la maladie. Une issue qui devenait inéluctable, mais qui laisse derrière elle une épouse et quatre enfants désemparés. Avec beaucoup de pudeur, Nathalie raconte les derniers instants et les obsèques, ces moments cruels mêlés d’incongruité, ces préparatifs conçus dans un état second et ces mains tendues qui sont censées soulager mais ne font souvent que donner un écrin au chagrin. Elle dit aussi son amour absolu, tellement fort qu’il a besoin de vivre encore, de ne pas être pris sous une étouffante chape de plomb. «Tout tourne autour de la maladie, de la mort, de la douleur et de la tristesse de la vieillesse. Je ne veux plus les entendre. Je n’ai pas envie de rire, bien sûr, mais j’ai envie de parler d’autre chose, qu’on me serre fort et avec tendresse. Qu’on ne me propose pas de faire quelque chose pour moi. Qu’on fasse quelque chose pour moi. Qu’on pense à moi.»
Commence alors le premier jour du reste de sa vie, les saisons qui suivent cet hiver. Quand il faut jongler entre les difficultés des enfants, qui eux aussi ont du mal à gérer ce drame, et les courriers incompréhensibles des administrations, entre les profs dépassés et les services municipaux, entre le notaire et ses évaluations – ne ratez pas l’épisode du canon du siècle passé! – entre le tribunal et ses injonctions surréalistes et une réunion au sommet en mairie pour l’aménagement de la tombe du défunt. Des absurdités ponctuées aussi de moments de grâce comme la séance de course à pied où la rencontre avec sa fille le jour de la fête des pères.
Comme dans Avant que j’oublie, ce petit bijou signé Anne Pauly, on aura exploré ce curieux moment autour du deuil, ses surprises et ses moments forts, ses incompréhensions et ses aspects kafkaïens entre colère et compassion. Remercions Nathalie Prince pour ce livre qui aidera sans doute aussi tous ceux qui sont frappés par le deuil à relever la tête.

Un enterrement et quatre saisons
Nathalie Prince
Éditions Flammarion
Récit
272 p., 20 €
EAN 9782080236470
Paru le 3/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement au Mans et dans les environs.

Quand?
L’action se déroule de 2017 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand on a tout construit ensemble, quand tout vous a liés, quand on a cherché à ce point la joie et l’exclusivité amoureuse, comment continuer après la disparition de l’homme de sa vie? Sur quatre saisons, le deuil s’apprivoise à travers les petites et les grandes ironies de la vie. Ce sont ces infimes détails qui nous poussent à aller de l’avant.
Avec un ton mordant et un humour noir, Nathalie Prince nous fait rire de ce qu’elle traverse et partage sans ménagement le regard qu’elle pose sur les êtres et les choses. Pour le meilleur et pour le pire.
Drôle et bouleversant, Un enterrement et quatre saisons brosse le portrait d’un amour fou.

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Les premières pages du livre
« 30 décembre 2017,
premier jour du reste de ma vie

Derrière la porte
Il est 5 heures. La nuit est absolument noire. De l’encre. Du goudron. Un noir mat. Je ne me rappelle plus si dehors il pleut. Ou s’il y a du vent. Ou s’il fait froid. Oui, sûrement, il fait froid. Il ne peut pas en être autrement. Un froid glacial même. Un froid de début d’hiver.
La chambre est à peine éclairée. Ce n’est pas le clair de lune qui nous éclaire. Non. Ce n’est pas ça. Je me rappelle. C’est la lumière du couloir qui passe, un peu, sous la porte, et la veilleuse, qui fait un petit bruit détestable. Un bruit d’insecte mécanique. Un bruit de misère, aussi, un peu.
Alors je te vois et je te regarde.
Tu es tellement beau. Je ne me lasse pas de te toucher, de t’embrasser, de passer ma main sur ta tête. Tu es là, et je me remplis de toi.
Je me dis que quelqu’un pourrait rentrer, là, à tout instant, nous surprendre dans ces baisers, dans ces caresses. Dans mes chuchotements. Mais ce ne serait pas vraiment grave, n’est-ce pas ? On est comme ces amoureux qui se frottent sur les bancs publics, tout près, si près. Ces amoureux qui exhibent leur amour. Oui, après tout, cela ne serait pas grave du tout.
Je te chuchote que je t’aime et que je suis là, pour toujours. Je te chuchote que je voudrais que cet instant dure, se prolonge, s’éternise. Je voudrais toujours sentir ta peau sous mes doigts. J’entends le bruit des larmes sur l’oreiller. Un petit ploc mat et creux, un petit bruit de rien du tout, qui finit presque par disparaître, parce que, sur le tissu mouillé, les larmes s’écrasent en silence. Mais la petite tache d’eau salée s’agrandit.
On est comme dans une de ces nouvelles que je te lisais, le soir. On est dans une histoire d’amour fantastique de Gautier, de Poe ou de Rodenbach. Oui, voilà, je suis dans une de ces histoires. Ça ne peut pas être mon histoire. Je te regarde et je te lis. Je suis passée dans un conte cruel. Je lis Villiers de L’Isle-Adam. Je suis mise en abyme.
Je te récite le début de la nouvelle de Gautier, La Morte amoureuse : « Vous me demandez, frère, si j’ai aimé ; oui. Oui, j’ai aimé comme personne au monde n’a aimé, d’un amour insensé et furieux, si violent que je suis étonné qu’il n’ait pas fait éclater mon cœur. » C’est ce que dit le moine, Romuald, à l’un de ses frères en religion. Il lui parle pour lui dire de ne pas succomber à l’amour d’une femme, pour le mettre en garde. Mais il n’est pas crédible. Ses paroles se déversent sans pause, d’une traite, sans s’arrêter. En face de lui, l’autre n’a pas le temps d’en placer une. On ne l’entend pas. Et toi, d’ailleurs, tu ne dis rien non plus. Tu écoutes. Plein de silence.
Alors je reprends mon histoire. Tôt ou tard, Romuald devait dire son histoire. Comme je dois raconter la mienne. Il devait la faire sortir de lui. Parce que l’amour le brûle toujours. C’est un récit de la brûlure amoureuse. Il n’a plus Clarimonde, alors il la raconte. Un requiem, un chant d’amour. La seule chose qui lui reste, c’est la parole. Il faut ressusciter Clarimonde, lui offrir un tombeau. Un tombeau de mots. Qui dit que l’amour est plus fort que la mort, et qu’il finira par la vaincre.
Alors oui, c’est ce que je te raconte, là, maintenant, dans cette chambre blanche où manquent, sur les murs, des miroirs et des tableaux. Je lève les yeux. Je regarde la pièce autour de moi, à la lueur de la veilleuse qui clignote. J’ai un crochet dans le ventre. Tu le sais, ça ? Un putain de crochet qui ne me lâche pas. Un nid de douleur.
À quel moment dans ma tête je me dis que j’ai encore de la chance d’être avec toi ? Là, maintenant. Mais que tout va s’éteindre ! Pas les néons du couloir. Non, ceux-là, ils ne s’arrêteront jamais. Ils seront là pour d’autres couples qui se séparent, d’autres histoires qui s’arrêtent, d’autres ruptures indicibles. Non, ce qui va s’éteindre, ce sont ces moments de toi, ces caresses, cette douceur, ce temps suspendu. Je me serre contre toi. Tu deviens de plus en plus froid sous mes doigts. Je voudrais te réchauffer, mais en vrai, ça ne sert à rien. Tu ne bouges pas. Je voudrais enlever la nuit dans tes cheveux. Mais elle s’accroche. Alors je m’allonge sur ce petit lit qui fait un bruit métallique. Sur ces draps jaunes. Oh ce jaune ! Il me renvoie à ces sept années où je suis venue dans d’autres chambres, toutes pareilles, et toujours avec les mêmes draps jaunes. Et pourtant, enveloppée dans la laideur de cette chambre sans soleil, à côté de toi, je crois que je suis bien. Oui, quelqu’un pourrait entrer. Mais on s’en fout un peu, là, non ?

Alors j’ai eu une envie. Folle. Déplacée. Mais qui m’a submergée. Une envie de toi, de garder en moi cette image, pour qu’elle ne disparaisse pas de moi. Je n’ai pas assez confiance en moi. Je t’aime, cela est sûr, mais je sais que cette image va finir par disparaître. Vois-tu, quand je serai vieille. Mon corps va t’oublier. Ma mémoire va te trahir. Mais je ne la laisserai pas t’oublier. Je veux pouvoir te regarder sans relâche et quand je veux. Je fais ce que je veux. Je le fais parce que je le veux.
Alors, après avoir couvert ton visage de baisers et de larmes, après avoir bu ma honte, j’ai allumé la lumière de la chambre, une lumière inhumaine et barbare. Des néons d’hôpital. J’ai sorti mon portable de ma poche et j’ai fixé ta dernière image pour mon éternité. Pas de retouches. Toi à jamais suspendu dans le temps.
Je suis un monstre.
Je ne serai plus jamais la même.
Son herbe à soi : la concession
Il y a quelques années, mon neveu a offert à Anselme, mon fils aîné, un cadeau « original et personnalisé », un petit bout de terrain des Highlands écossais qui lui permettait en sa qualité de propriétaire de devenir Lord1. Un petit bout de terre de rien du tout : 0,093 m2 exactement, et la possibilité de savoir que l’on a son herbe à soi, son petit coin d’ailleurs, son utopie. Eh bien pour moi aussi, c’est fait, je l’ai, mon petit coin de terre. Pas très grand. Juste un mètre sur deux. Avec une terre bien noire dans un espace arboré, plutôt calme et tranquille. J’ai pris une concession « cinquantenaire », comme moi, qui vais sur mes cinquante ans, histoire de faire la paire. On verra où j’en suis dans cinquante années. Là, pour moi, c’est carrément de la science-fiction. Et puis, les quatre enfants en hériteront, en indivision, quand l’heure sera venue. Un mètre sur deux, c’est beaucoup plus qu’un pied carré à Glencoe Wood et puis l’avantage, pour moi, c’est que c’est tout droit, à moins d’un kilomètre de la maison. Pratique pour aller se balader… Ce lieu a reprogrammé mon centre de gravité. Le centre de gravité, appelé G, est le point d’application de la résultante des forces de pesanteur. Mon corps est dépendant de ce point. Il m’attire et m’enferme, bouleversant mes repères et mon équilibre. La loi de l’aimantation.
Et c’est quoi cet espace, au juste ? De la terre à peu près meuble… Je dis à peu près parce qu’on n’y ferait pas pousser des carottes ni même des radis. Il faudrait une terre plus sableuse, plus fine. Mais c’est quand même une terre correcte, qu’on peut émietter avec la main, sans trop de glaise ni de silex. Et autour de la terre, des petits graviers. Des petits graviers tout gris et tout moches, tout proches aussi, d’un autre petit rectangle de terre tout pareil au mien, mais qui, lui, déborde de fleurs coupées, de fleurs colorées, de fleurs qui embaument et avec des rubans partout et de toutes les couleurs, comme on mettrait sur une voiture pour aller à un mariage. Et puis après les fleurs, les petits cailloux, encore, et puis les fleurs, et plus tu remontes la petite allée, tout doucement, plus tu t’aperçois que les lots de terre d’un mètre sur deux font place à des plaques noires ou anthracite, bien propres, et qu’il y a de moins en moins de fleurs et de moins en moins de couleurs, et que les rubans disparaissent. Et puis, encore plus loin, il y a de la mousse sur les petits coins de terre, et des orties qu’il faudrait arracher, avec des vases qui ont fini par se détacher de leur socle, et qui n’attendent plus de fleurs. Et puis il y a ces mots qui vont par groupes de trois, toujours impairs : « À notre papa », « À notre ami », « À notre fils », des mots qui pleurent, emmurés dans le silence et dans le gris. Des mots par-ci et des mots par-là, des mots immobiles et inconsolables, posés là pour l’éternité. Enfin, du moins pour quelque cinquante ans ! Parce que quand il s’agit de sa mort, on a du mal à envisager plus loin que le bout des cinquante ans de la concession qu’on a signée. On signerait n’importe quoi à ce moment-là. Pour avoir ce petit lopin de terre qui nous appartient comme rien dans notre vie ne nous a appartenu. Ce petit monde de deux mètres carrés avec lequel on fera corps, un jour.
Mon amour, ce terrain est à nous. Tu as gravi les plus hautes montagnes et tu es arrivé au sommet. Et tu y es resté. Tu n’es pas redescendu dans la vallée, avec les vaches bariolées et les mouches bourdonnantes. Tu as fui l’universel reportage du monde et tu m’as bien plantée là. C’est vrai, je n’ai pas eu le courage de faire la balade avec toi, mais je viendrai te rejoindre aussi souvent que possible, demain dès l’aube ou peu s’en faut, parce que les grandes grilles du cimetière ne s’ouvrent pas si tôt !
Et un jour, je resterai avec toi.
Le lendemain ou le surlendemain,
je ne sais plus, ça va très vite
Chanter sous la pluie
J’arrive devant la petite église, sous une pluie battante. De l’eau qui coule du ciel, sans relâche. Un ciel triste, sans nuages. Un ciel qui est à l’unisson de mon cœur. Cent kilos mon cœur. J’arrive plus à le porter. Mais qu’est-ce que je fous ici ? Qu’est-ce que je viens faire dans le presbytère de l’église ? Pour aller voir un parfait inconnu… Mais qu’est-ce que tu m’obliges à faire ? J’espère au moins que ça te fait rigoler. Un truc qu’on va pas pouvoir partager… Quel délire ! Ça se bagarre dans ma tête : je dois le faire ? Pas le choix. Tu peux le faire. Tu le feras. Tiens, ça doit sûrement être lui. Pourquoi ils sont deux ?
— Bonjour, je suis Nathalie Prince.
— Oui, oui, bonjour, toutes nos condoléances, Nathalie. Nous sommes là pour vous aider, pour vous accompagner dans ce moment particulièrement difficile. Moi, c’est Michel et cette femme merveilleuse que vous voyez, c’est Murielle. Elle partage ma vie depuis cinquante ans. Je ne sais pas ce que je ferais sans elle. J’espère partir avant elle car, sans elle, je ne serais plus rien. Murielle sera là aussi pour vous. Nous aimons aider les gens et leur apporter le soutien nécessaire dans une telle épreuve.
Tu n’as rien trouvé de mieux que de me raconter ton mariage ? Je te rappelle que je viens parce que j’ai perdu mon mari. Que je suis veuve…
— Bien, merci. Et alors, concrètement, comment les choses vont-elles se passer ?
— Venez. Au bout du couloir. Installons-nous sur cette petite table. Allez-y, entrez. Nathalie, vous êtes dans la souffrance et nous allons vous tenir la main dans ce chemin de douleur. Venez, asseyez-vous.
La petite table ronde du presbytère est habillée d’une toile cirée aux couleurs d’automne, plutôt hideuse. Un peu collante. Avec un minuscule bouquet de fleurs en plastique. Waouh que c’est laid ! Une espèce de glycine décolorée attire le regard dans un coin triste de la pièce, la pièce la plus triste du monde, aux murs jaunâtres, avec ce couple dont la voix chante et m’implore de lui confier ma douleur. J’ai dû me tromper de porte… C’est ça, hein ? Évidemment, c’en est trop pour moi. Comment leur dire quoi que ce soit ? Je ne les connais pas. Ils se tiennent la main… Oh là là ! Ils me prennent tous les deux la main. En me souriant. En se souriant. Mais qu’est-ce que j’ai fait pour me retrouver dans une situation pareille ? Toute seule ? Comment sortir de là ? Ça te ferait bien marrer si t’étais là… Et j’aimerais bien prendre de la distance. Et prendre ta main, à toi. Nathalie, tu es forte. Il faut que tu le fasses. Tu le feras. Mais non, j’y arrive pas…
Michel se remet à parler, sans me lâcher la main. Je ne sais plus où me mettre…
— Pouvez-vous nous dire qui était Christophe ?
Mais pourquoi je leur dirais quoi que ce soit sur toi ?
J’essaie. Je respire. Je croise les bras pour me donner une contenance. Je vais forcément dire quelque chose. Quelque chose va sortir de moi… Mais quoi ? Je sens que ça vient.
— Mais en fait, pourquoi vous voulez le savoir ?
Pas vraiment la réponse qu’ils attendaient… Mais pourquoi je reste sur la défensive ? Pourquoi je les agresse ? Je suis sûre que si tu me vois, tu te marres… Calme le jeu. Redeviens sociable, Nathalie. Sans eux, personne pour faire la cérémonie. Tu voulais pas de curé. Tu dois faire avec ces deux-là. On refait pas les équipes. Allez, Nathalie, tente autre chose. Dis-leur ce qu’ils veulent entendre… Tu dois quand même en être capable ?
— Il était professeur de philosophie. Un excellent père, un mari fidèle, un…
Encore une pause. Je réfléchis. Le couple se regarde, espérant peut-être que je vais lâcher du lest, leur faire des confidences, me mettre à fondre en larmes et leur reprendre la main… Je me ressaisis.
— Si vous voulez mieux le connaître, c’est pour parler de lui, n’est-ce pas ?
— Oui, nous savons d’expérience que vous ne pourrez pas parler de Christophe le jour de la cérémonie. C’est beaucoup trop difficile. Je ferai moi-même le discours d’hommage au défunt. Je suis compétent en la matière. Nous avons fait des dizaines d’enterrements… Je parlerai pour vous, et je dirai qui était Christophe, ce qu’il a fait.
Silence.
Jamais de la vie il ne dira un mot. Il n’articulera pas une syllabe. Il n’ouvrira même pas la bouche. C’est mon mari.
— Écoutez… C’est moi qui le connaissais le mieux. J’étais son épouse. Je le connais depuis que j’ai dix-sept ans, et on ne s’est jamais quittés. Ça fait trente ans. C’est donc à moi de faire ce discours.
— Ce sera très dur. D’expérience, nous savons que vous n’y arriverez pas…
— J’y arriverai.
Je me crispe.
— Bon, de toute façon, vous nous donnerez au moins quelques éléments par écrit afin que je puisse me substituer à vous si vous craquez.
Craquer ? Ça veut dire quoi ? Comme une noix qu’on place dans un casse-noix et qu’on écrase ? Mais moi, je ne suis pas une noix ! Alors, je ne craque pas…
Silence, encore.
— D’accord, faisons comme cela, mais je sais que personne ne parlera à ma place… Et sûrement pas vous, pardonnez-moi, c’est un peu blessant. Pas vous qui ne le connaissiez pas…
Une pause. Qui me paraît durer deux heures. Les deux se regardent, étonnés que je ne leur lâche pas le morceau, que je reste droite sur ma chaise. Pas de larmes. Plus de larmes… Étonnés que je ne m’effondre pas…
Je reprends, pour casser ce silence et ces échanges de regards surréalistes :
— Combien de temps puis-je parler ? Un quart d’heure ?
Le couple se met à rire, carrément, avec un air entendu, le petit regard en travers, oblique, qui sépare. C’est comme si je leur avais dit que l’enterrement allait se dérouler sur la Lune…
— Non, non ! On vous arrête tout de suite ! Au bout de cinq minutes, les gens n’écouteront plus. Cinq minutes, vous avez cinq minutes. C’est déjà beaucoup trop. Les enfants pourront dire un mot aussi, s’ils le veulent. Y aurait-il quelqu’un d’autre qui voudrait parler ?
— Je ne sais pas. Je vous dirai. Je demanderai aux enfants…
— Bon, c’était le premier point. Il va falloir prévoir aussi les musiques. Une musique pour le début de la cérémonie et une musique pour la fin. Vous prévoyez deux CD. Bon, évidemment, du classique, pas de la variété…
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Deux CD. Je vais y penser.
— Et il va falloir choisir les psaumes.
— Pourquoi faut-il des psaumes ? Je ne connais pas de psaumes.
— Tout est prévu, rassurez-vous, Nathalie. Nous vous présentons aujourd’hui une liste de chants et vous allez choisir. Cela rythmera la cérémonie…
— … mais je ne les connais pas !
— Vous avez tous les textes dans ce recueil, sauf deux parce que d’habitude on fait les enterrements à Saint-Aubin et là on va le faire à Saint-Amand, vu que Saint-Aubin est en travaux. Vous devez choisir parmi les textes que l’on propose dans l’église de Saint-Amand.
— OK. Mais ce sont des chansons, n’est-ce pas ? Comment ça va se passer ?
— Ma femme chantera les psaumes. A cappella, hein, Murielle ? Elle a une voix divine. Si vous n’arrivez pas à choisir, on va vous aider. On est là pour vous aider, Nathalie. Par exemple, le premier psaume, ça fait…
… Et Murielle, sans l’ombre d’une hésitation, entonne l’air d’une voix d’ange, et me dit les paroles et la musique pour que je puisse choisir à mon aise. Elle entonne TOUS les psaumes, avec le sourire, la voix parfois un peu fragile, mais sans hésitation… Elle ne s’arrête pas, et chante en annonçant le numéro du psaume… Et le troisième, ça fait ça… Elle chante dans cette petite salle triste à mourir, assise et les yeux en l’air, les coudes collés à la toile cirée et son mari posant sur elle des yeux débordants d’amour… Avec un petit air de sainte Thérèse. Et le septième, que j’aime beaucoup, voilà, ça fait ça… Et moi, éberluée, j’attends que tout cela s’achève.
Après un moment d’éternité, j’arrive à leur dire un truc sensé :
— Merci, oui vraiment vous avez une très belle voix. C’est agréable.
Lui m’interrompt :
— Ma femme a fait du chant pendant quarante ans et elle a accompagné plus de quatre-vingts enterrements, lance-t-il avec amour.
— Ah oui ? Bien… Alors le second chant me paraît plus accessible, plus simple. Si on pouvait couper le couplet sur la résurrection, ce serait parfait. Je ne veux pas colorer cet enterrement avec des croyances auxquelles je ne crois pas. Murielle, pensez-vous pouvoir couper ce couplet ?
— Oui, on ne me l’a jamais demandé. Je vais le récrire sans le couplet. C’est possible.
— Bon très bien. Ça ira très bien. Merci.
Michel reprend la parole, affamé et avide de toute cette organisation. Mais qu’est-ce qu’il peut bien trouver à faire ça ?
— Il va falloir encore choisir un évangile parmi ceux que je vous propose. Murielle lira l’Évangile et j’en ferai une glose. Vous me direz demain au plus tard quel texte je dois gloser.
— ?
— Parce que j’aurai un travail de préparation important à faire…
Là, c’est Murielle qui l’interrompt :
— Mon mari est autodidacte et écrivain. Il écrit des romans. Il a beaucoup de talent.
Je tente de balayer l’Évangile d’un revers de main…
— En fait, nous pourrions écarter ça aussi. Je ne tiens pas vraiment à ce genre de cérémonie ni à cet aspect religieux… et mon mari non plus, d’ailleurs, si je peux dire…
— Non, non, c’est très important. Vous choisissez un texte et, moi, je devrai l’expliquer en public.
Je jette un œil aux textes.
— Il y a de très longs textes et d’autres très courts, dis-je, prise au dépourvu.
— C’est pour cela que vous devez me prévenir au plus tôt… Il y a des évangiles que je connais mal. Je ne les ai pas encore tous expliqués…
— Ah oui, bien sûr. Celui-ci fait moins de dix lignes. Il me paraît mieux que les autres pour cette raison…
— Oui, en plus je le connais !
— Eh bien alors ce sera parfait…
Des blancs, des silences, des regards complices entre les deux époux viennent ponctuer cette scène bizarre à la Henry James. Haletant, l’homme enchaîne les questions.
— Et pour la mise en scène ? Vous voulez des bougies ? On fait le rituel de la croix ? Le lancer de fleurs sur le cercueil ?
— J’avoue ne pas savoir. Le moins possible. Il faut que ce soit quelque chose de très simple… Les bougies, oui. On va poser des bougies sur le cercueil. Cette cérémonie, je l’organise pour les enfants. On aurait pu aussi bien se retrouver tous au cimetière. Mais je sens que les enfants doivent avoir ce poids dans le cœur, ce souvenir, ces images, pour qu’ils puissent avancer. Je veux bien qu’ils viennent poser des bougies sur le cercueil. Je discuterai de cela avec eux. Ce sera bien.
— Nous avons presque tout vu. Murielle, tu as bien noté tes psaumes. Moi, j’ai mon évangile. Vous penserez aux musiques. Pas n’importe quoi bien sûr !
Non, mais est-ce que j’ai une tête à leur proposer n’importe quoi ?
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Je vous remettrai tout cela demain.
— Vous avez encore, si vous le souhaitez, la possibilité de lire un poème, en fin de cérémonie, ou un texte de votre choix.
— Je choisis ce que je veux ?
— Oui, oui. Un texte qui pourrait apparaître comme un hommage à Christophe.
Là, ça se bouscule dans ma tête. Le temps défile. Une fulgurance. Le poème, j’ai tout de suite pensé à celui d’Éluard, sans titre, que j’ai expliqué devant toi, quand j’avais dix-sept ans, dans notre prépa lettres. Éluard me rend dingue parce qu’avec rien, il fait tout. C’était le début de notre prépa à Enghien-les-Bains, la prépa la plus cool de la région parisienne, et je devais faire un commentaire composé du poème :
Je fête l’essentiel je fête ta présence
Rien n’est passé la vie a des feuilles nouvelles
Les plus jeunes ruisseaux sortent dans l’herbe fraîche

Et comme nous aimons la chaleur il fait chaud
Les fruits abusent du soleil les couleurs brûlent
Puis l’automne courtise ardemment l’hiver vierge

L’homme ne mûrit pas il vieillit ses enfants
Ont le temps de vieillir avant qu’il ne soit mort
Et les enfants de ses enfants il les fait rire

Toi première et dernière tu n’as pas vieilli
Et pour illuminer mon amour et ma vie
Tu conserves ton cœur de belle femme nue.
Mais on ne doit jamais analyser ce que l’on aime. J’étais jeune. Très jeune. Dix-sept ans… Éluard, je l’adorais déjà. J’étais partie sur une explication à la fois torride et cosmique du poème. Partie très loin du texte, mais sans lâcher le texte. Mon commentaire était précis, mais détonnant. Et la classe avait été surprise… C’est quoi, ce délire ? Monsieur Lartichaux, notre professeur, enguirlandé de son écharpe rouge qui ne le quittait jamais, avait souligné qu’une telle interprétation, aussi personnelle, avait ses limites, et toi, tu rigolais dans la classe, avec ton copain Guillaume. Mais je n’avais pas dit mon dernier mot. J’avais défendu ma lecture, repris les éléments rigoureux de mon analyse et tenu tête autant qu’il était possible. Avec courage. Et apparemment sans réussite.
Deux choses alors s’étaient passées : toi, tu m’avais vue et cela m’avait plu. »

À propos de l’auteur

YL_LE MANS - NATHALIE PRINCE

Nathalie Prince © Photo Yvon Loué

Professeur à l’université du Mans, Nathalie Prince a publié plusieurs essais sur la littérature et, avec son mari Christophe Prince, un roman, Nietzsche au Paraguay (Flammarion, 2019). (Source: Éditions Flammarion)

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Si les dieux incendiaient le monde

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Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2021

En deux mots
Voilà quinze ans que Jean n’a pas revue sa fille Albane, partie en claquant la porte. Alors lorsqu’il apprend qu’elle revient en Europe pour donner un concert à Barcelone, il laisse ses douleurs de côté et part pour la catalogne, bientôt suivi par sa seconde fille Clélia. Au moment où le rideau se lève, la tension est à son comble.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ma fille, ma bataille

Avec son premier roman, Emmanuelle Dourson signe une entrée remarquée en littérature. Autour d’une famille déchirée, elle nous propose un drame en six temps construit de façon très originale.

Jean vit désormais dans son lit, perclus de douleurs. En attendant les visites de sa fille Clélia, qui vient quelquefois avec sa propre fille cadette, Jeanne. Ses autres enfants, Katia, Petra et Alice, ont renoncé à ces visites chez le grand-père. Albane ne viendra pas non plus. La seconde fille de Jean ne lui donne plus signe de vie que par carte postale. Une carte qu’elle lui adresse tous les ans depuis un autre continent où elle a choisi de s’installer. Il en a désormais quinze. Alors il essaie de revivre des moments heureux passés en famille, comme les vacances à Lisbonne, s’imagine à Saint-Pétersbourg ou encore à Madrid.
Tout à l’heure, il demandera à Maria, son aide-domestique, de lui ramener le dernier disque d’Albane, mais surtout de le conduire à l’aéroport de Bruxelles pour prendre la direction de l’Espagne. Malgré ses douleurs, il sent que c’est une chance qu’il ne faut pas laisser passer. Il a en effet appris qu’Albane, concertiste réputée, va donner un récital à Barcelone pour marquer son retour en Europe.
Clélia n’apprendra qu’incidemment cette escapade, frustrée de n’avoir pas été prévenue par ce père dont elle s’occupe pourtant bien, malgré un agenda chargé. Entre son amant parisien ou ses voyages en Éthiopie, où elle qui s’est engagée pour la reforestation du pays. Car Yvan, le père de ses enfants, ne lui suffit plus. Elle l’avait pourtant «volé» à Albane, provoquant une onde de choc dont les échos vibrent encore dans l’air. Aussi est-ce avec un sentiment mêlé et une forte curiosité qu’elle part elle aussi pour la capitale catalane.
C’est Mona, la femme décédée de Jean, qui est la narratrice de ce premier roman et qui ordonnance l’ordre d’entrée en scène des personnages. Une belle idée d’Emmanuelle Dourson qui, comme sur une scène de théâtre, place tour à tour les acteurs sous la lumière. C’est maintenant au tour d’Yvan d’être analysé par Mona. S’il a l’air serein, il lui faut bien admettre que sa situation n’est pas très envieuse. À la confrontation, il préfère la fuite, il préfère son concentrer sur son art, la photographie. C’est ainsi qu’il entend imprimer sa vision du monde.
Voici ensuite Katia, la fille aînée de Clélia et d’Yvan, qui a envie de grandir vite, de porter les belles robes de sa mère et de s’émanciper, de laisser derrière elle sa famille déchirée, sa grand-mère décédée.
Puis, du côté de Barcelone, c’est à Albane d’entrer en scène pour un concert mémorable. Mais nous n’en dirons rien, de peur de vous gâcher le plaisir de lire ce formidable moment, tout en tension, tout en vibration.
Avec ce premier roman, Emmanuelle Dourson signe une entrée remarquée en littérature et rend hommage au poète suisse Philippe Jaccottet en lui empruntant le titre de son livre, tiré de son recueil Fragments soulevés par le vent: «En cette nuit, en cet instant de cette nuit, je crois que même si les dieux incendiaient le monde, il en resterait toujours une braise pour refleurir en rose dans l’inconnu.»

Si les dieux incendiaient le monde
Emmanuelle Dourson
Éditions Grasset
Premier roman
256 p., 20 €
EAN 9782246823643
Paru le 13/01/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement à Bruxelles. On y voyage aussi par les souvenirs qui évoquent Saint-Pétersbourg, Madrid, ou encore Lisbonne. Il est aussi beaucoup question d’une rencontre à Barcelone et de séjours en Éthiopie et à New York.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une famille déchirée que le destin va rassembler lors d’une extraordinaire soirée.
Il y a Jean, le père; Clélia, sa fille aînée; Albane, la cadette que personne n’a revue depuis que sa sœur lui a volé l’homme qu’elle aimait, quinze ans plus tôt; Yvan, que Clélia a épousé depuis. Et Katia, leur fille, qui de cette tante disparue sait ceci: elle vit à New York, est devenue une célèbre pianiste, son souvenir hante encore ses parents. Leurs vies basculent le jour où Jean apprend qu’Albane doit donner un concert à Barcelone et décide de s’y rendre. Chacun, à sa manière, devra y assister.
Magistral, ce premier roman est une prouesse littéraire, une épopée où d’une voix, celle de l’énigmatique narratrice, le destin d’une famille est retracé avant d’être à nouveau chamboulé. Y gronde la rumeur de notre monde incendié, appelé lui aussi à se retrouver pour survivre.

Les critiques
Babelio
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RTBF (Sous couverture  Thierry Bellefroid)
Le Carnet et les instants (Nausicaa Dewez)
Karoo (Francesca Anghel)
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Les premières pages du livre
« Jean, vendredi 11 mai
Mais pourquoi fallait-il que le merle noir chante plus tôt que les autres ? Qu’il choisisse la lucarne de sa chambre pour perchoir ? À quatre heures du matin, Jean avait ouvert les yeux, expulsé du sommeil par le chant de l’oiseau – un instrument de torture pour l’homme épuisé. Il s’était tourné sur le côté pour sonder les traces. Les traces de la veille. La visite de Clélia, seule, pressée. Ses cheveux roux qui finissaient toujours par se dénouer. Le cliquetis de ses deux bracelets d’argent – l’un très fin, l’autre lourd et épais, beaucoup trop large pour son poignet délicat – et le timbre de sa voix lorsqu’elle avait agité les tentures et déclaré que ça sentait mauvais. Elle, ondoyante. Lui, rebut nauséabond. Elle avait ouvert les fenêtres. Rassemblé les livres qui traînaient sur la table du salon. Elle avait demandé où était Nabokov – c’était si insolite, le salon de Jean sans un volume de Nabokov abandonné sur la table basse ou le canapé. Jean avait répondu que désormais Nabokov restait dans son lit, avec lui. Il avait regardé Clélia s’affairer dans l’appartement. Jusqu’à ce qu’elle s’assoie près de lui. Qu’elle pose ses lèvres fraîches sur sa joue. Comme pour dire Excuse-moi papa, je voulais commencer par là et puis j’ai oublié.

Quand le merle avait chanté, Jean avait tendu une main vers la peau de son visage. Il s’était attendu à ce qu’elle soit douce et lisse comme celle de Clélia. Le grain rugueux de l’épiderme l’avait surpris. Il avait suivi du doigt les sillons. Se pouvait-il que, déjà… ? La couverture de Nabokov brillait dans l’obscurité. Ça l’avait rassuré. Il avait rouvert le livre et retrouvé la page sur laquelle il s’était endormi – une page du Mot. Le narrateur y décrivait un ange dont le pied était parcouru d’un réseau de veinules et d’un grain de beauté pâle.

Les tempes d’Albane aussi étaient parcourues de veinules bleues. Jean avait tenté de se représenter le visage de sa cadette, d’en faire resurgir chaque détail, depuis le grand épi du front jusqu’au sillon des veines sur la tempe droite en passant par les yeux très grands, très noirs. L’image avait flotté un moment. Il s’était demandé s’il reconnaîtrait sa fille aujourd’hui et son cœur s’était emballé ; il avait compté les années, ça ferait bientôt quinze ans qu’elle était partie, ne laissant comme trace de son existence qu’une carte postale chaque année – quinze cartes rangées dans une boîte à cigares posée sur son bureau, entre un microscope et une encyclopédie entomologique. Quinze cartes de vœux envoyées des quatre coins du monde. Comme si la vie d’Albane s’était résumée à un conte de Noël.

Il avait lâché le livre et l’image s’était dissoute. La nuit tremblait derrière la vitre. L’espace entre les rideaux laissait deviner la dérive de nuages floconneux qu’argentait la lune. Par les fentes du châssis, le vent sifflait et déposait sur la tête de Jean un coulis froid. Allongé sur le dos, il était resté immobile, à l’affût des sensations changeantes, tour à tour douces et cuisantes, qui sinuaient dans son corps. Quand elles étaient douces elles réveillaient une ardeur enfouie, comme une eau sourde remonterait en plein désert ; quand elles drainaient la douleur, c’était la peur qui suintait, attisée par le courant d’air nocturne et le souvenir du visage hâve, des yeux immenses de sa fille.

Albane, on l’avait interviewée la veille sur les ondes, il avait entendu sa voix. C’était une bourrasque, cette voix qui revenait du passé et surgissait à l’improviste sans s’annoncer. Il se souvenait de ses accents d’adoration lorsqu’elle était enfant, puis de son timbre rauque le jour où elle avait dit, bien plus tard, Quand vous serez morts, j’irai danser sur vos tombes. Il se demandait à quel moment la fêlure était apparue et l’anxiété oubliée revenait, glacée, une camisole d’inquiétude le figeait sur son lit. Albane était grande pourtant, désormais elle se débrouillait sûrement mieux que lui.

Le journaliste l’avait interrogée sur lui, sur moi, sur Clélia, il avait fouillé dans nos vies, quelques minutes seulement mais avec acharnement, pour satisfaire les auditeurs, qu’ils sachent comment on réussit, quel milieu et quel concours de circonstances engendrent le génie ou la chance ou les deux, comme si le travail et la ténacité n’y étaient pour rien – les recalés veulent croire qu’une fée se penche sur certains berceaux plutôt que sur d’autres. Jean s’était demandé si, avant de répondre, Albane avait jeté à l’homme le trait assassin de ses yeux noirs, comme avant, lorsque son regard disait à Jean Retire ta question, ta question est un mirage, je l’effacerai, je ne veux rien entendre et tu ne peux rien savoir. Elle gardait les yeux levés vers lui, elle le défiait jusqu’à ce qu’il se détourne puis elle s’en allait et lui, rageur, la laissait s’éloigner en serrant les poings.

À la radio, son débit n’était pas fluide, elle hésitait et trébuchait sur certains mots. C’était du direct, elle n’avait qu’une chance. Comme sur scène. Avait-elle pensé à lui en répondant au journaliste ? Combien d’heures avait-elle dormi la veille ? Il y avait dans sa prosodie des traces de fatigue, une absence d’élan. Elle avait dit qu’elle ne se souvenait de rien, que son enfance était un trou béant d’où émergeaient une carte du monde, des mouettes, deux ou trois morceaux de musique et des radis en forme de souris.

Il ignorait où elle était allée chercher les radis. Mais la musique, les mouettes et la carte du monde, il savait, et ce n’était pas rien. La carte du monde, c’était de lui, il l’avait aimantée au radiateur du jardin d’hiver lorsque Albane avait six ans. Quand Clélia et Albane rentraient de l’école, elles venaient s’accroupir près du radiateur, sous la verrière où défilaient les nuages, et tandis que l’une piochait dans une liste un nom de ville ou de pays, l’autre tentait de retrouver son emplacement sur la carte. Chaque continent avait sa couleur ; Clélia et Albane voyageaient entre le bleu pétrole des Amériques et le vieux rose de l’Asie en passant par le jaune paille de l’Afrique ; elles se tenaient la main et enjambaient les océans, insouciantes du niveau des mers et de l’évolution aléatoire de leurs courants. Assis dans une bergère où il préparait ses cours en luttant contre le sommeil, Jean suivait de loin leur jeu, il se laissait distraire par leurs rires et par la voix claire d’Albane qui épelait maladroitement les mots, les écorchait avant de leur restituer leur forme exacte. Après les cris et les heurts de la cour de récréation, les deux sœurs se réfugiaient dans cette complicité – Jean avait envie de s’y glisser mais il était trop grand, les parois fragiles de leur univers se dissolvaient à son approche, alors il restait en retrait et laissait le chapelet de couleurs et de noms entortiller son ruban sonore autour de lui. Que restait-il aujourd’hui de ce présent qui semblait devoir durer toujours ? Pas même le nom de la ville où résidait Albane – on savait seulement qu’elle s’était établie de l’autre côté de l’Atlantique.

Parfois un nom résonnait différemment, une ville affleurait du babillage d’Albane et sortait Jean de sa torpeur, il entendait Saint-Pétersbourg et il imaginait le quadrillage des avenues larges et rectilignes qui canalisait la lame argentée de la Neva, il rêvait aux majestés de pierre coiffées de dômes dorés et de clochers à bulbe brillant dans l’atmosphère glacée, il se voyait descendre d’un train qui aurait traversé toute l’Europe et se serait arrêté devant le musée de l’Ermitage où il poserait le pied, enfin reposé.

Ou bien il entendait Madrid et la silhouette ramassée du Prado émergeait des vapeurs de la cité. Il montait les volées d’escalier de l’entrée, s’avançait sous les verrières oblongues de la galerie centrale où des hommes et des femmes saisis dans un moment fugitif de leur existence, en des temps lointains, le regardaient passer. Il sentait sur lui leur regard, cruel, curieux, lisse ou indifférent. Veule ou suffisant. Il jouissait de ce moment mais il restait digne, il traversait la galerie sans sourciller, il ne voulait rien admirer avant d’avoir posé les yeux sur La Maja nue. Tout au fond il tournait à droite et gravissait une nouvelle volée de marches, découvrait une pièce aux couleurs sombres, il devait s’habituer à la pénombre, ses pupilles se dilataient et la toile s’offrait enfin, elle était sans doute plus petite qu’il ne l’avait imaginé, mais grande pourtant, c’était comme la rencontre d’une amante lointaine longtemps désirée, l’apogée d’une liaison chaste. Le jour et le flot de visiteurs passaient derrière lui, il se tenait debout sans fléchir dans la salle obscure et laissait les reflets et les courbes le pénétrer.

Puis il allait voir Le Songe de Jacob, ce fuyard épuisé qui s’entendait promettre en rêve une descendance innombrable. Jean voyait une échelle se perdre dans les nuées ; il glissait ses pieds nus dans les sandales du rêveur, son corps dans le vêtement de toile fruste et, saisi par le sommeil comme par une coulée de pierres du Vésuve, il s’endormait à sa place sur la terre battue. Le ciel étendait sur lui son ombre mais son visage restait offert à la lumière, il dormait à demi redressé sur un coude, une joue appuyée sur sa main gauche. Son autre main était posée sur la terre comme sur la hanche d’une femme. Dans son sommeil il sentait sa fermeté et ça le rassurait, ce socle où il pouvait s’abandonner sans craindre de disparaître. La disparition arriverait plus tard. Jean savourait le contraste entre la terre nue et dure, et sa chair qui suivait la courbe molle de l’abandon aux songes, il restait longtemps là, à goûter la quiétude de Jacob, il ne voyait pas les anges ou si peu, leurs ailes vaporeuses pâlissaient dans la clarté.

Ensuite un autre visiteur s’arrêtait devant la toile, alors il s’en allait.

Quand Albane avait six ans, il avait entendu Madrid et Saint-Pétersbourg et il avait eu envie de partir. À présent il voulait retrouver celle qui disait ces noms de villes. Albane. Il était resté avec l’image d’une jeune femme aux allures de garçon manqué, jeans troués et veste en cuir, yeux fardés, cheveux emmêlés et frange revêche – comment faisait-elle pour se produire sur scène dans cet accoutrement ? Elle avait parlé au journaliste de ses morceaux préférés, ceux qu’il écoutait autrefois, il ne savait pas, ça l’avait touché cette enfant revenue du néant, par le poste de radio elle avait surgi avec fracas, métamorphosée. De la foudre de l’adolescence il ne semblait lui rester que la voix éraillée, peut-être aussi l’intensité dans le regard, comment savoir ?

Maintenant, l’immobilité et la chaleur des draps, l’humidité poisseuse qui montait de sa chair l’agaçaient. Drainée par l’afflux de sang, la douleur arrivait par saccades dans sa jambe droite. Il avait rejeté la couverture et regardé le membre blessé – il formait dans sa conscience une tache aigre et violacée qui allait déteindre sur sa journée. Il avait peur. Il ne voulait pas vivre dans un corps flasque où la volonté se brise. On lui avait dit d’être patient, que dans quelques mois il pourrait recommencer à marcher. On n’avait pas parlé de la douleur – c’était une affaire personnelle qui ne regardait que lui. Un mal qui se concentrait en un point unique, comme si quelque chose s’était déchiré à cet endroit pour qu’il fléchisse, qu’il se sente vieux et fragile, qu’il se heurte à ses limites. Il avait envie de gémir, ça le soulagerait mais on lui avait appris, enfant, que ça ne se faisait pas, alors il ravalait la plainte qui montait. On était samedi, Clélia allait arriver, il en était sûr. Elle serait accompagnée de Jeanne, sa fille cadette – celle qui devait crier pour que ses sœurs l’écoutent. Les autres filles de Clélia, Katia, Petra et Alice, ne venaient plus jamais mais Jeanne, elle, adorait venir chez Jean. Lui au moins l’écoutait.

Clélia embrasserait Jean en retenant d’une main ses cheveux, et pendant que Jeanne explorerait les trésors entassés dans le grenier du duplex, elle le guiderait jusqu’au salon où elle s’assoirait avec lui. Elle se servirait un thé et replierait ses jambes sous elle sur le canapé en cuir. Elle tiendrait sa tasse à deux mains et commencerait par se taire, elle avait toujours besoin d’une pause entre deux tourbillons – dans ces moments il pouvait lire sur son visage une sorte de recueillement tragique, Dieu sait à quoi elle songeait, au but ultime vers lequel elle courait ou à la prochaine robe qu’elle allait acheter. Puis elle lui poserait des questions. Il tenterait de réprimer son vieux réflexe mais n’y parviendrait pas, il répandrait son savoir par petits morceaux, des morceaux brillants qu’elle attraperait au vol dans son avidité à tout comprendre. Il serait apprécié et honoré, comme autrefois au centre de l’amphithéâtre, à cette place où il se sentait vivant. Il ne parlerait pas de sa jambe, il dissimulerait son désarroi et son envie d’être pris dans les bras, de sentir la chaleur de deux paumes sur son front. Les mains lisses et blanches de Clélia ne se tendraient pas vers lui pour le réconforter. Il finirait par se taire, puis son regard glisserait sur la machine à coudre posée sur la petite table en acajou dans un coin du salon. Il dirait à Clélia Tu devrais apprendre à coudre, ça t’éviterait d’acheter autant de vêtements. Jeanne surgirait en brandissant deux maillots de bain délavés trouvés au fond d’un coffre. Des affaires à moi dont il n’avait pas eu le cœur de se débarrasser.

Il fit un effort pour se redresser et s’asseoir contre le ciel de lit.

Derrière les tentures la lumière avait changé. Le soleil découpait des trouées claires sur le drapé du tissu, un rai oblique se faufilait parfois dans la pièce et se posait sur la couverture écarlate. La chambre se dilatait. Des nervures sinuaient dans le merisier de la commode, le bronze des poignées sortait de l’ombre. Le fauteuil à bascule semblait prêt à se balancer. En se redressant, Jean avait dispersé la poussière suspendue au-dessus du parquet. Il observait le déplacement des particules, elles sortaient et entraient dans la lumière, dessinaient dans chaque rayon un voile mobile. Derrière elles, l’unique tableau de la pièce – un Smargiassi, du nom de ce paysagiste napolitain qu’il aimait tant – lui jetait l’affront de sa beauté. À l’avant-plan, le bonnet d’un pêcheur brillait d’un éclat carmin et la finesse du trait qui gonflait son pantalon blanc le parait de la légèreté d’un soir d’été – un soir, il en était sûr, il s’agissait d’un soir et non d’un matin comme le prétendait Yvan, le mari de Clélia –, un soir où la canicule et le labeur desserrent leur étau pour laisser place à un sentiment de quiétude. Le personnage sur la toile lui tournait le dos, le visage penché sur un lac luisant comme une bonace. De minuscules promeneurs flânaient le long du rivage opposé. À l’horizon, une citadelle sortait d’une brume de chaleur et s’étirait vers le ciel.

Jean pensait à Lisbonne. Il se rappelait l’interminable nuit qu’il y avait passée avec moi, les yeux ouverts, enfoncé dans des draps amidonnés, tandis qu’au pied des fenêtres des éboueurs ivres traînaient des poubelles à roulettes sur les pavés inégaux du quartier. L’obscurité voilait le contour des choses et nos formes allongées côte à côte dans le petit studio que nous avions loué. Nos filles, Clélia et Albane, dormaient tranquillement. Moi aussi. Jean ne voyait rien mais il entendait nos respirations – un souffle régulier qui attestait de notre profond sommeil. Il avait eu ce soir-là le sentiment de commencer la traversée d’un long tunnel. Il avait voulu rentrer chez nous après avoir ardemment désiré la Ville Blanche, son âme et ses bruits. Au réveil, le cœur retourné comme un gant.

Le matin, nous avions erré dans les venelles ombragées de l’Alfama pour trouver une table où déjeuner. Jean s’était informé des moyens de transport dans la ville pendant que Clélia et Albane dévoraient des pastéis de nata. Puis nous étions sortis du bar et avions poursuivi notre chemin sans trop savoir où nous allions. Nous avions longé une ruelle obscure, gravi des escaliers, et soudain il y avait eu un déferlement de lumière et quelque chose d’imperceptible avait ourlé les paupières de Jean, quelque chose d’humide et de doux, comme s’il avait trouvé une issue, comme si la beauté s’était rétractée pendant la nuit pour revenir là avec plus d’éclat, rien que pour lui. Rien que pour nous. Lisbonne s’étageait autour de nous dans un frémissement. Derrière les toits scintillants, le Tage s’écoulait. Sur la vaste place suspendue au-dessus de l’eau, Clélia et Albane couraient derrière les mouettes, l’or de la ville giclait sur elles, il jaillissait de toutes parts, du ciel et du fleuve, des murs blancs, des pavés minuscules et lisses, du visage méditerranéen des passants. Bientôt le front pâle de Clélia se couvrirait de taches de rousseur. La peau d’Albane se cuivrerait légèrement et elle porterait plus haut son air de jubilation sur le visage. Clélia. Albane. »

Extrait
« Après Barcelone, elle rentrerait chez elle. Elle aurait un cinquième enfant avec Baptiste — ou avec Yvan, c’était pareil —, cet enfant-là, elle s’en occuperait parfaitement, elle en était capable, ne m’en déplaise, et tout changerait avec lui. Ensemble ils sauveraient le monde, oui, ils y arriveraient. Elle sentait déjà ses seins gonfler et le lait couler et avec lui monter une bouffée de compassion pour l’humanité entière. C’était ainsi qu’elle sauverait la planète, avant les arbres en Éthiopie, en aimant l’enfant qui n’existait pas encore. Elle et l’enfant hissant au sommet de la terre, au-dessus des crues du Nil bleu, plus loin que la terreur et l’envie, leur amour indestructible. » p. 80

À propos de l’auteur
DOURSON_Emmanuelle_©Laure_GeertsEmmanuelle Dourson © Photo Laure Geerts

Née en 1976 à Bruxelles, Emmanuelle Dourson a fait des études de lettres. Si les dieux incendiaient le monde est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

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Rompre les digues

PIROTTE-rompre_les-digues  RL_hiver_2021

En deux mots
Renaud, quinquagénaire aussi riche que dépressif, promène sa mélancolie le long de la côte belge, accompagnée de son ami d’enfance et de quelques femmes qui l’empêchent de sombrer. Jusqu’au jour où il engage Teodora, une émigrée salvadorienne, dont les mystères vont le fasciner.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague»

C’est du côté d’Ostende qu’Emmanuelle Pirotte nous entraine avec son nouveau roman, superbe de mélancolie de d’humanité. Avec à la clef la rencontre d’un quinquagénaire dépressif avec une émigrée salvadorienne.

Pour son cinquième roman, Emmanuelle Pirotte a choisi de mettre en scène une famille de haute-bourgeoisie belge, ou ce qu’il en reste. Renaud en est le symbole à la fois le plus fort et le plus faible. Le plus fort parce qu’il rassemble tous les traits caractéristiques de sa lignée et le plus faible parce qu’après une tentative de suicide avortée dans sa jeunesse, ce quinquagénaire promène son mal de vivre en étendard.
Autour de lui, le personnel de maison vaque à ses occupations, à commencer par Staline. C’est ainsi qu’il avait surnommé Angèle, à son service depuis plus de quarante ans, et qu’il avait conservé malgré toutes les brimades qu’elle lui avait fait subir jeune, Jacqueline la cuisinière et son mari Henri, l’homme à tout faire. Mais c’est Teodora Paz, née à San Salvador le 20 novembre 1995, qui va jouer un rôle majeur dans cette histoire. Pour l’heure, elle s’occupe de trois enfants d’une famille belge installée à Marbella. Mais nous y reviendrons. Le premier cercle, autour de Renaud, se compose de François, le fils de la cuisinière, qui est l’ami de Renaud depuis ses six ans et qui partage avec lui son spleen, lui qui s’est jamais remis de la perte de son épouse, suite à un cancer. Licencié, il a vivoté grâce à des petits boulots avant de se retrouver au chômage et n’a plus vraiment envie de retrouver du travail. Clarisse, en revanche, est plus lumineuse. C’est auprès de cette tante, installée en Angleterre, qu’il trouve refuge depuis qu’il est adolescent.
Complétons enfin le tableau avec Sonia, la prostituée moldave qu’il «loue» régulièrement, Brigitte qui milite dans l’humanitaire et Tarik, le dealer dont il vient de faire la connaissance et lui procure de la coke et du crack.
Alors que Renaud est en Angleterre, il apprend le décès d’Angèle et regagne la Belgique. C’est à peu près au même moment que la famille qui emploie Teodora décide de rentrer dans son plat pays. Quelques jours plus tard, à l’instigation de François, Renaud décide de prendre Teodora à son service. La Salvadorienne, dont on découvre petit à petit le trouble passé, et le bourgeois dépressif vont alors entrer dans une curieuse danse qui va les transformer tous deux.
Emmanuelle Pirotte réussit un roman d’une grande richesse, qui colle parfaitement à cette ambiance si bien rendue par Brel
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
En suivant Renaud et sa mélancolie, ses pensées morbides, la romancière parvient tout à la fois à nous le rendre attachant, malgré ses côtés insupportables. Il en va du reste de même de ses autres personnages, avec leur failles et leur humanité, lovés dans une écriture dont chacun des mots résonne, tout à tour sarcastique ou drôle, poétique ou crue. Une écriture aussi dense qu’addictive, une petite musique qui nous suit longtemps…

Rompre les digues
Emmanuelle Pirotte
Éditions Philippe Rey
Roman
272 p., 20 €
EAN 9782848768663
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement du côté d’Ostende, mais aussi à Bruxelles, Bruges, Gand. L’Angleterre et notamment St Margaret-at-Cliffe près de Douvres, l’île de Man et de Jersey, Canterbury et Birmingham sont également mentionnés ainsi que les lieux de villégiature comme Courchevel, Saint-Tropez, le lac de Côme, Marbella. On y évoque aussi San Salvador et la région napolitaine.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur les rives de la mer du Nord, Renaud coule des jours malheureux dans sa maison de maître, malgré l’attention de ses amis, presque aussi perdus que lui: François, vieux chômeur lunaire, et Brigitte, investie auprès des migrants. Ni les rencontres régulières et souvent dangereuses avec Tarik, son dealer, ni les voyages sporadiques en Angleterre chez l’excentrique tante Clarisse ne viennent guérir son dégoût de l’existence. À la mort de sa vieille gouvernante, Renaud recrute Teodora, jeune Salvadorienne taciturne, sans connaître son violent passé… Dans la grande demeure remplie d’œuvres d’art et de courants d’air, entre ces deux écorchés s’installe alors un étrange climat de méfiance et d’attraction.
Avec un humour mêlé de tendresse, Emmanuelle Pirotte brosse un portrait vitriolé de notre Occident épuisé. Mais elle esquisse également la possibilité d’une rédemption. D’Ostende à Douvres, en passant par l’Espagne et l’Amérique latine, nous marchons dans les pas de personnages intenses et fragiles qui se heurtent à leurs démons, à la violence et à la beauté du monde. Renaud et Teodora sortiront ils de leur profonde nuit pour atteindre l’aube d’une vie nouvelle ?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le carnet et les instants (Thierry Detienne)

Les premières pages du livre
« Les premiers accords martèlent l’intérieur de sa tête. Renaud est à peine réveillé que cette satanée musique vient aussitôt lui vriller les tempes, à moins qu’elle n’eût été déjà là avant son réveil, ta tam, da ba da ba da ba da, ta ta ta ta ta ta, tam tam, à vous rendre fou, d’éblouissement, d’agacement, c’est syncopé et fluide, raide et souple, ça exprime tout et ça n’exprime rien, ça vous dit combien vous êtes un crétin et, nonobstant ce fait, quelle fine intelligence, quelle profonde sensibilité est la vôtre, à vous, vous l’Élu qui avez le privilège de connaître cette musique, de l’aimer, de la jouer, même mal, mais qu’importe. Ça vous piège, vous inonde du sentiment que peut-être vous n’êtes pas irrévocablement perdu. Dieu ne vous aurait pas abandonné, ta ta tam ? Même si vous pensez avec Cioran que Dieu doit tout à Bach, et non l’inverse, cette musique qui ébranle votre âme et votre carcasse tout entière vous rend perplexe, creuse fugitivement le sillon du doute.
Tam tam, da ba da ba da ta ta, ta ta, ça vous poursuit, mais non, c’est vous qui vous tuez à courir après ce flux d’accords qui semble ne jamais devoir s’arrêter, vous laissant toujours orphelin et cependant tout plein de lui. C’est implacable presque martial mais cela déborde de désinvolture arrogante, c’est désincarné, et ça met vos sens en pagaille. Et puis il y a aussi quand même, si, si, si, il faut être honnête, il y a sans conteste ce truc très boche, très carré, une forme de parfait ordonnancement germanique, eine perfekte Bestellung, rien qui dépasse, les notes à leur juste place, se dévidant au pas de l’oie.
Il a eu le malheur de dire ça récemment à un dîner de cons, et tout le monde a bien ri. Il a aussitôt protesté de son absolue sincérité ; ça a jeté un grand froid. Une des bonnes femmes est d’origine allemande, lui a bavé son voisin de table au creux de l’oreille, et Renaud a répondu que c’était précisément la raison de sa remarque, puis il s’est levé solennellement, s’est excusé auprès de la Teutonne, a porté un toast au génie allemand, à Bach et à ce cher Nietzsche. Cela n’a pas vraiment détendu l’atmosphère et on lui a fait comprendre qu’il valait mieux regagner son chez-lui. Il avait refusé un taxi, était reparti à pied par les rues détrempées, transi et titubant, se maudissant d’avoir accepté l’invitation de ces parvenus qui avaient fait fortune dans le nettoyage industriel.
Il entend des pas dans l’escalier. C’est Staline qui arrive avec son plateau d’argent où trône la cafetière fumante en vieux Sèvres, ainsi que la tasse et la soucoupe assorties. Staline et son groin hypocrite, son tablier blanc immaculé, son haleine de fleurs pourries et ses gestes d’une servilité congénitale. Il avait donné ce surnom à la domestique quand il avait sept ans, juste après qu’elle l’avait enfermé pendant trois heures seul dans la cave, plongé dans une obscurité totale. C’était la punition qu’elle infligeait à Renaud pour avoir laissé entrer un chaton abandonné dans la cuisine. Malgré la peine et l’amertume, frémissant d’effroi dans le sous-sol glacial, son cœur blessé d’enfant instruit avait quand même préféré Staline à Hitler. Il aurait pu choisir Franco, car Angèle et le tyran étaient de la même race de bouffeurs de paëlla, de joueurs de castagnettes et de sacrificateurs de taureaux. Mais Franco ne lui semblait pas assez cruel pour soutenir la comparaison avec la bonne.
Hiiiiiiiii ! Combien de fois lui a-t-il demandé de graisser les gonds de la porte de sa chambre ? Voici que pénètre dans la pièce le plateau étincelant, surmonté par la formidable paire de seins inutiles. La gouvernante était entrée au service de la famille à vingt ans. Elle n’avait pas eu d’enfants, et guère plus d’amants ; sa bigoterie ne le lui aurait pas permis. Et il était peu probable que le désir se soit jamais frayé un chemin dans cet être qui n’avait d’humain que le nom. Ces appendices féminins monstrueux faisaient dès lors figure d’imposteurs. Avant l’épisode du chat, Renaud avait voulu croire à leur sincérité ; quand Angèle le débarbouillait après le goûter, qu’elle approchait de son torse sa petite tête pour lui enfiler son bonnet, Renaud avait espéré que ce contact moelleux disait d’Angèle quelque chose qu’elle ne montrait pas, mais qui était certainement caché derrière ce vaste poitrail. Une bonté, une douceur qui ne demandaient qu’à s’exprimer, et dont les deux monticules tremblants étaient des témoins silencieux et fiables.
Angèle pose le plateau sur le bureau, verse le café dans la tasse qu’elle vient placer avec onction sur la table de nuit. Elle évite le regard de Renaud, autant que lui le sien, puis va ouvrir les tentures d’un mouvement brusque qui fait crisser les anneaux de cuivre contre la tringle, et ce bruit chasse définitivement le capriccio de Bach de l’esprit de Renaud. Cela lui procure une espèce de soulagement, car lorsqu’il s’éveille avec un air dans la tête, il y a de fortes chances que celui-ci l’accompagne toute la journée et finisse par s’imposer comme une torture. La domestique sort, redescend l’escalier. Renaud dispose des oreillers derrière son dos, boit une gorgée de café et allume une cigarette. Dehors, la rue est silencieuse. Les vacances de Noël terminées, les touristes rendent la ville à sa mélancolie et à cette sorte de torpeur qui la tient en hiver, la berce de brume et de pluie fine, la saoule de rafales gorgées d’embruns.
Faut-il vraiment se lever, encore une fois, encore cette fois ? Se lever et se laver, ou peut-être pas ? Choisir des habits, sortir de la chambre et se rendre dans les autres pièces, affronter la lumière, les odeurs, et Staline, et Jacqueline la cuisinière et Henri, son mari, l’homme à tout faire ? Si seulement… Si seulement Henri avait ce pouvoir : tout faire. Faire disparaître la nausée chaque matin et chaque soir, la lassitude et la tristesse qui s’accrochent à vous comme ces voix inconnues au téléphone, qui tentent de vous vendre une caisse de vin ou une consultation chez une voyante, ces voix souvent féminines à l’accent étranger, teintées de désespoir, de bêtise, de résignation, qui vous appellent depuis le bout du monde et que vous rembarrez comme vous ne chasseriez pas un chien errant. Elles vous tiennent au corps, ces voix, une fois qu’elles ont résonné à vos oreilles, et vous hantent comme l’envie d’en finir. S’il te plaît, Henri, fais disparaître le souvenir de ces voix, le mal de vivre, le bruit des anneaux sur la tringle, la figure ignoble de Staline.
« Mais pourquoi la gardez-vous ? » avait osé demander le brave homme, ainsi qu’une kyrielle de gens depuis des années. Renaud ne prenait pas la peine de leur répondre. Il n’avait pas le courage d’exposer des mobiles qu’il avait déjà tant de mal à s’avouer à lui-même.
La vérité était aussi sale et vilaine qu’Angèle, que Renaud, que ce monstre à deux têtes qu’ils formaient depuis plus de quarante ans. Renaud gardait Angèle comme on conserve une vieille blessure en l’empêchant de cicatriser, comme l’enfant qui arrache la croûte de son genou chaque fois qu’elle vient de se former, prend plaisir à observer le sang couler de nouveau, à sentir la douleur irradier. Renaud se plaignait de son fardeau auprès de Henri et de Jacqueline, de François son ami d’enfance, de Sonia sa pute attitrée. Et cela lui faisait du bien d’obtenir leur compassion, avant de s’en retourner vers sa vieille croûte.
Privé d’Angèle, Renaud perdrait une part essentielle de lui-même, la plus moche assurément, la plus méchante, la plus fragile et la plus indigne. Mais pour être parfaitement méprisable, cette part ne lui appartenait pas moins de plein droit, et il n’était pas question qu’il s’en débarrasse. Angèle d’ailleurs ne le permettrait pas. Ils étaient tous deux acteurs de cette association de névrosés furieux. Angèle excellait dans l’art de manipuler Renaud. Elle était une blessure redoutable, qui saignait quand il fallait, cicatrisait juste assez longtemps pour qu’un répit soit accordé, une trêve qui leur permettait de reprendre des forces, afin de continuer la lutte.
Depuis quelques années, sa haine pour Angèle était devenue sa plus puissante raison de rester en vie. Il avait bien du mal à se souvenir d’un temps où il n’en était pas ainsi. Renaud avait pourtant remisé l’Espagnole dans une lointaine soupente de son esprit durant ses études en Grande-Bretagne. De l’âge de treize ans à la fin de son cursus universitaire, il n’avait entrevu Angèle que quelques jours par an et n’y pensait guère. Elle n’accompagnait pas la famille à Courchevel l’hiver, à Saint-Tropez l’été ou au lac de Côme. Sa place était en Belgique, à Bruxelles où vivaient les parents de Renaud. Elle était tolérée dans la laide villa du Zoute qu’ils occupaient le week-end quand ils n’avaient rien de mieux à faire. Ainsi en avait décidé la mère de Renaud. Ils étaient servis dans leurs autres propriétés par des domestiques à demeure, des gens du cru ; c’était tellement plus authentique.
À l’âge de cinquante-deux ans, la mère de Renaud avait eu une embolie cérébrale alors qu’elle achetait un sac en python bleu canard dans une boutique du Zoute. La vendeuse emballait l’objet, quand sa cliente s’effondra bien raide sur le comptoir, yeux démesurément ouverts et fixes, « comme si on l’avait débranchée », selon les termes de la commerçante. La mère vécut encore deux ans, privée de la parole et de l’usage de ses jambes, de celui de ses sphincters et sans doute aussi d’une part non négligeable de sa raison. Les médecins n’étaient pas formels sur ce dernier point cependant. Mais son sempiternel sourire égaré et la manière dont elle tenait serré contre elle, jour et nuit, le sac en python, comme Gollum son « précieux », ne laissaient guère de doute sur sa santé mentale. Elle se mettait souvent à chantonner en regardant dans le vide, et cela ne venait pas atténuer le sentiment que cette femme était définitivement hors du coup.
Elle attendait la mort – il serait plus juste de dire qu’on attendait la mort pour elle – au home des Petites Abeilles, une maison d’accueil de la banlieue de Bruxelles, où végétaient une tripotée de malades mentaux et de vieux fous impotents. Renaud se félicitait de vivre en Angleterre, afin d’avoir le moins possible l’occasion de contempler le spectacle de sa mère démente. Elle ne semblait pas le reconnaître, son comportement n’était pas le moins du monde altéré par la présence de Renaud, pas plus que par celle de son époux, d’Angèle ou de quiconque. Il y avait bien un infirmier qui, chaque fois qu’il s’adressait à elle ou la manipulait, obtenait un regard un peu moins vacant, un sourire plus sensé. Renaud l’avait même vue une fois poser sa main décharnée sur le bras de l’auxiliaire de soin. Il avait chassé d’un ricanement la pathétique image de son esprit. Mais elle était souvent revenue le hanter dans un rêve qu’il se méprisait de faire : c’était sur son bras à lui que sa mère posait sa main prématurément vieillie, c’était à lui qu’elle adressait son sourire niais. C’était lui-même qui lui répondait aussi niaisement, le regard embué.
On l’avait enterrée un jour d’avril venteux, avec son sac.
Ce départ ne laissa aucun vide dans la vie de Renaud. Il lui semblait que sa mère l’avait désertée depuis toujours ; elle avait pondu un fils, avant de l’abandonner aux soins de quelques nounous quand il était bébé, puis d’Angèle, pour se consacrer à ses voyages, ses amies de l’atelier de développement personnel, son yoga, ses vernissages et ses séances de shopping. C’était une femme idiote et creuse, et la simple réalité de son passage sur terre questionnait douloureusement le sens de la vie humaine.
Le père était une figure encore plus consternante et fantomatique ; ses rares moments de présence généraient une atmosphère de tension insoutenable. L’homme ne vivait que par l’intermédiaire du téléphone, du fax qui turbinait à plein régime dans un grésillement poussif, de divers journaux qui l’informaient des fluctuations de la bourse, et dont il tournait les pages avec une sorte d’agacement méditatif. Rien ni personne n’avait le pouvoir de susciter son intérêt autant que ces trois choses. L’avènement de la téléphonie mobile sonna le glas du dernier vestige de savoir-vivre dont il teintait encore parfois ses rapports avec ses semblables. Il fut un des premiers adorateurs de la petite boîte magique, et il comprit bien avant nombre de ses contemporains l’étendue des avantages liés au caractère portable de l’objet, qui ne le quittait sous aucun prétexte. Le père de Renaud était un avant-gardiste de la connexion, une saisissante préfiguration de l’homme du XXIe siècle.
Lorsque enfin il échappait à l’emprise de sa panoplie du parfait homme d’affaires, c’était tout auréolé de gravité stupide. Il donnait l’impression qu’il venait d’empêcher une explosion atomique ou de trouver un vaccin contre le cancer. Il se frottait les yeux et posait son regard loin, prenait des mines compassées et soupirait, afin que l’on se pénètre de l’importance de sa mission, de son labeur acharné destiné à offrir cette vie de luxe et d’oisiveté à ceux dont il avait la charge. En réalité, il avait hérité d’une grosse fortune qui prospérait grâce à une équipe de financiers et d’avocats redoutables. On ne lui demandait pas grand-chose, seulement une signature de temps à autre. Il était quasi inutile au bon fonctionnement de ses affaires, comme son père avant lui, comme Renaud s’il lui survivait.
Dans le hall, Staline s’escrimait à dépoussiérer le lustre en cristal de Venise. Perchée sur la dernière marche d’un escabeau, elle retenait son souffle en faisant délicatement glisser son plumeau sur les tubulures nacrées et les corolles charnues couleur de corail. Les pampilles tintèrent faiblement sous la caresse. L’image du corps de Sonia s’imposa. Depuis combien de temps Renaud ne lui avait-il pas rendu visite ? Il alla se réfugier dans la cuisine où Jacqueline l’accueillit par un large sourire. Ça sentait bon le cumin et les pruneaux. Renaud souleva le couvercle de la marmite sur la cuisinière : c’était un tajine d’agneau, selon la recette que Jacqueline tenait de sa belle-fille originaire du Maroc. Une fort brave fille, cette Leila, qui venait prendre soin de la maison un mois par an, quand Staline s’en retournait dans sa fournaise andalouse. Était-ce bien l’Andalousie qui avait vu naître le cerbère ? Ou bien la région de Valence ?
Par la fenêtre, Renaud observe Henri qui ratisse les feuilles et ramasse les branches tombées lors de la dernière tempête. Il les jette dans un grand brasier au milieu du jardin. Renaud enfile un vieux Barbour qui pend à la patère de l’office, chausse des bottes et sort pour le rejoindre. L’air tout chargé de gouttelettes en suspension sent le bois brûlé, l’humus, les effluves des innombrables sapins qui décorent la ville. Henri lui adresse un petit salut de la tête. Ils contemplent les flammes en silence. Puis Henri ramasse les outils de jardinage, pose une main chaude sur l’épaule de Renaud, marmonne quelque chose et rentre. Jacqueline va endosser son manteau d’un autre âge, glisser son bras sous celui de son mari et ils rentreront chez eux tranquillement. Elle s’inquiétera de ne pas avoir vu Renaud manger, espérera qu’il fera honneur à son plat à un autre moment de la journée ou de la nuit. Le vieux la rassurera en lui disant que Renaud ne se laissera pas mourir de faim. Mais ils croiseront tous deux les doigts au fond de leurs poches en faisant un vœu, car ils ne peuvent ni l’un ni l’autre affirmer que cela n’arrivera pas.
Renaud a passé l’âge du suicide en bonne et due forme. La pendaison, la noyade, le saut d’un pont ou sous un train ne sont plus pour lui. Il avait tenté de s’empoisonner avec les barbituriques de sa mère à l’âge de dix-huit ans, avait pris soin de s’enrouler la tête dans un sac en plastique, s’était endormi dans la maison vide. Mais sa mère était rentrée plus tôt que prévu et l’avait sauvé. L’imbécile. Quitter la vie de son plein gré de manière aussi radicale avant d’avoir vingt ans est un acte sublimement romanesque. Après, cela devient pathétique. À quarante-huit ans, on peut juste envisager de s’en aller lentement à petites doses d’alcool, de tabac, de cocaïne et d’amphétamines, de nuits sans sommeil. Comme ça, l’air de rien, l’air de succomber un peu malgré soi, de subir. Sans panache. Voilà ce qui lui reste. On ne peut pas l’accuser de chômer pour arriver à ses fins. Mais même maltraitée, sa santé reste excellente. Son corps résiste.
Il quitte Henri et va remplir un grand verre de whisky qu’il descend en deux coups, se sert une petite assiette de tajine qu’il mange debout en errant d’une pièce à l’autre. Il n’est pas capable d’avaler plus de cinq bouchées. Les activités d’Angèle ont cessé, ou bien la bonne est anormalement silencieuse… Non, elle est sortie, sans doute pour remplacer le grand bouquet de fleurs qui orne la console du hall. Elle a la vilaine manie de choisir des glaïeuls ces temps derniers, bien que Renaud les déteste. Après avoir fumé deux cigarettes, il se rend dans le cabinet de curiosités.
C’est la seule pièce de la maison interdite à Staline. Renaud époussette lui-même le cabinet à secrets hollandais, la carapace de tortue, les coquillages et les malles anciennes, la vaisselle d’argent, les camées antiques et les pierres précieuses, les vanités, les os de monstres de la préhistoire, les bocaux où surnagent des sirènes, créatures hideuses nées de cerveaux grillés sous les tropiques, fabriquées à partir d’une tête et d’un torse de singe cousus à une queue de serpent ou de poisson, toutes ces choses qu’il a accumulées au fil des années en écumant les antiquaires. Il n’ouvre pas les volets intérieurs, allume les deux cierges pascals aux coins de la pièce, et s’approche du catafalque de verre où dort la pièce qu’il considère comme la plus précieuse de sa collection.
Dans la faible clarté frémissante, la chevelure semble onduler comme une eau sombre sur le velours grenat. Il soulève le couvercle transparent et plonge la main dans les mèches d’un noir de jais, qui n’ont rien perdu de leur douceur. Renaud avait acheté l’objet à une vente publique quatre ans plus tôt. Il faisait partie de l’inventaire d’un château du Brabant flamand depuis le XVIIe siècle. On ne connaissait rien de son origine, ni pourquoi il s’était retrouvé là. La chevelure est son secret, son trésor, son « précieux » à lui, ce qu’il aimerait emporter dans la tombe, ou plutôt dans le four. Il repense à sa mère et à son sac en python qui l’accompagne dans le grand voyage d’outre-tombe, tel le cheval de Childéric. Chacun ses lubies ou ses croyances, deux choses qui n’en forment souvent qu’une.
Cette relique macabre le reliait paradoxalement à la vie. La chevelure était un mystère merveilleux et impénétrable qui l’apaisait, lui donnait le sentiment d’être en communion avec le monde, avec ses semblables, envers et contre tout, le dégoût, la fatigue, Staline, le fantôme de sa mère, les smileys et les likes, les touristes chinois, l’extinction des panthères et la fonte des glaces.

Ce matin, 5 janvier, Teodora s’éveille en sursaut à 5 heures 22 minutes. Ce sont les hurlements de Louis qui l’arrachent brusquement au sommeil. Louis, le fils de la famille belge pour laquelle elle travaille depuis maintenant huit mois. Malgré les demandes répétées, les menaces de le priver de dessert ou de tablette – inutiles puisqu’elles ne peuvent pas être mises à exécution –, l’enfant de quatre ans refuse de se lever et de rejoindre Teodora dans sa chambre sans faire de bruit. Louis ressent un plaisir manifeste à observer les traits tirés de la jeune femme, les larmes de fatigue qui inondent ses yeux, alors qu’elle pose le biberon de lait sur la grande table basse en palissandre devant la télévision.
Mme Vervoort l’avait engagée en mai de l’année précédente pour s’occuper de ses trois enfants, Louis, le démon hurleur beau comme un dieu, Émeline, une pimbêche taiseuse de sept ans et Astrid, douze ans, laide, malheureuse et atteinte d’une sorte d’affection appelée « haut potentiel », qui impliquait, selon les termes de Madame, une intelligence supérieure, une sensibilité merveilleuse et un caractère de cochon.
Teodora n’était en Espagne que depuis trois mois et travaillait comme aide à domicile chez des personnes âgées lorsque la voisine de l’une d’entre elles lui avait parlé de Belges qui vivaient à Marbella, et cherchaient une bonne d’enfants. Bien qu’elle préférât torcher les vieux que les gosses, Teodora avait téléphoné pour prendre rendez-vous, camouflé sa cicatrice sur la pommette avec du fond de teint, enfilé sa robe bleu marine à col blanc, parfaitement démodée, qui lui donnait un air sage et atténuait la dureté de ses traits taillés à la serpe. Elle avait pris le bus jusque Marbella, puis marché vers l’ouest et le quartier de Nueva Andaloucía, en psalmodiant le nom belge aux sonorités étranges, tout plein de consonnes, avec ce o double qu’il fallait sans doute allonger mais pas trop. Vervoort. Ou bien fallait-il prononcer Vervourt ? Le nom lui donnait envie de rire. Peu de chose donnait envie de rire à Teodora Paz.
Madame l’avait reçue dans l’immense salon « avec vue sur la vallée du golf », comme elle le déclara d’un air las, « et la montagne » dont elle chercha en vain le nom en agitant la main avec agacement. Elle l’avait fait asseoir dans un canapé si profond qu’elle eut l’impression qu’il allait l’engloutir. Les yeux clairs et froids de Madame, artistement maquillés pour paraître dépourvus d’artifices, avaient glissé sur Teodora comme si elle était un meuble ou un vêtement, puis leur propriétaire avait déplacé son corps maigre vers ce qui devait être une cuisine, et l’y avait laissé pendant un temps qui parut à Teodora anormalement long. La femme allait-elle revenir avec quelque chose à boire ? La vue de carte postale, figée dans le bleu et le vert cru, avec ses toits de tuiles agressivement neuves, ses jardins parfaitement entretenus, où personne ne se promenait, où aucun enfant ne jouait, ses piscines vides qui semblaient n’exister que pour être prises en photo, inspirait à Teodora une tristesse qu’elle ne s’expliquait pas. Sans doute aurait-elle dû se réjouir, mais de quoi ? Avait-elle traversé l’enfer pour cette vue, ce divan où elle sombrait lentement, ce vase intentionnellement tordu d’une affreuse couleur jaune, pour ces photos démesurées d’œufs durs dans des coquetiers, d’un gorille fluorescent fumant le cigare, et pour cette femelle blonde et mal nourrie qui réapparaissait enfin les mains vides ?
Teodora fut prise du désir de se lever du divan-tombeau et de s’enfuir, de s’en retourner vers son minable salaire, ses vieux délaissés, avec leurs escarres et leurs odeurs de pisse, leurs sourires édentés et leurs cerveaux qui battaient la campagne. Mais elle resta. La liberté était le seul véritable luxe, et elle n’en jouirait jamais.
Il est à présent 6 h 10. Tout est parfaitement silencieux, car Louis porte un casque pour regarder son dessin animé. Teodora se tient debout devant la baie vitrée et la vue, toujours aussi immobile et dépourvue de vie. Depuis huit mois, elle n’a été autorisée à sortir que trois fois seule. Elle en a profité pour aller se baigner dans la mer. Les enfants Vervoort n’aiment pas la mer, c’est salé et ça pique la peau, et puis il y a le sable, et le vent qui plaque le sable sur le corps humide, et l’eau un peu trop froide, et les nuages qui cachent le soleil. Toutes ces choses auxquelles on ne peut pas ordonner de disparaître d’un mot ou d’une pression sur un bouton. Ils préfèrent la piscine de la résidence. Teodora n’y entre jamais. Elle ne fait que surveiller les ébats, une fesse sur le bord d’un transat, car Madame ne supporte pas de l’y voir allongée. C’est une position qui ne permet pas une attention optimale, dit-elle. Optima est un mot qu’elle prononce souvent. À tout propos. Madame vit en Espagne depuis cinq ans, mais son espagnol laisse sérieusement à désirer. Qui s’en soucie ? Son vocabulaire est bien assez étendu pour lui permettre de se faire obéir.
Maria, la Colombienne qui fait le ménage, a commencé à récurer la cuisine. Teodora la rejoint et se fait un café, lui en propose un. La jeune femme accepte, dépose un instant ses loques et prend le temps de siroter le liquide fumant en fermant les yeux. Maria a tenté de créer une intimité avec Teodora. Toutes ces pauvres Latinas au service des Blancs se rapprochent comme des rats pris au piège, comme les esclaves d’autrefois dans les plantations. Teodora n’a que faire de cette chaîne d’amitié fondée sur la souffrance, le déracinement, le simple fait d’être une femme née dans un pays pauvre où l’on parle espagnol. Elle a vite coupé court aux questions de Maria, qui ne sait rien d’elle, pas plus que le Señor et la Señora, que Louis et Émeline, qu’Astrid, que le facteur, la boulangère, le décorateur, qui n’en ont rien à faire et ne lui demandent rien. Elle offre une opacité si parfaite au petit monde qui l’entoure qu’elle finit par se donner l’impression de tromper sa propre mémoire, de n’avoir aucun lien avec cette femme qui s’appelait elle aussi Teodora Paz, née à San Salvador le 20 novembre 1995.

Ce sont des glaïeuls. Des glaïeuls orange. Leurs hautes silhouettes austères et sans grâce s’élèvent devant le miroir en bois doré, comme autant de dames patronnesses faisant tapisserie dans une salle de bal. Renaud envoie le vase se fracasser sur le sol en marbre. Une porcelaine de Meissen d’une laideur sans nom qui valait une fortune. Staline accourt, se prend la tête dans les mains et implore le Christ. Renaud lève les bras dans un geste d’impuissance surjouée, enfile un manteau et sort. Cet acte vandale lui a donné l’élan qui lui manquait pour parvenir à s’extraire de la maison. Une fois dehors, il marche au hasard avant de s’apercevoir qu’il a envie de voir François. Il prend la direction de Mariakerke, où son ami occupe un studio meublé. « C’est moi », dit Renaud dans l’interphone. François traîne en pyjama et pantoufles dans son vingt mètres carrés. Il propose à Renaud quelque chose à boire, ouvre le frigo, contemple indéfiniment les planches sales où moisissent une branche de céleri et un bloc de fromage à pâte dure, d’une couleur verdâtre. François gratte son crâne dégarni, referme le frigo, offre à Renaud un sourire désolé.
– Ça va pas fort, hein ? lui demande Renaud en s’affalant sur le canapé-lit encore ouvert.
– Ce sont mes dents, répond François.
– Il y avait des temps et des temps, qu’je n’m’étais plus servi de mes dents, chantonne Renaud.
– Salaud, va ! gémit François.
– Mais combien de fois ai-je proposé de te payer des couronnes ?
– Non, non et non, merde ! Je vais faire tout arracher et mettre un dentier. Et basta.
Renaud prend le livre sur le tabouret servant de table de chevet, l’ouvre, le ferme, le repose, se lève, va à la fenêtre qui donne sur une de ces impasses venteuses entre deux rangées d’immeubles évoquant les banlieues d’une ville d’ex-Union soviétique. Une petite femme sans âge aux jambes comme des poteaux promène péniblement son chien.
– Allez viens, on va manger un truc chez Georges, lâche Renaud.
François se frotte la mâchoire en grimaçant.
– Ben tu prendras les croquettes de crevettes, c’est facile à mâcher ça, non ? Et puis tu n’as qu’à boire un milk-shake après.
– Je préfère les gaufres, soupire François.
– Pas de bras, pas de chocolat, répond Renaud. Allez magne-toi !
François s’habille d’un jean et d’un pull en acrylique qui ne sent plus la rose, endosse un pardessus gris et s’enveloppe d’une écharpe tricotée main qui semble avoir appartenu à un vieux Juif caché dans une cave entre 1942 et 1944, et les voilà dehors à affronter le vent du large. François donne une tape fraternelle sur l’épaule de Renaud et lui sourit, et c’est comme un poignard qui s’enfoncerait jusqu’à la garde dans sa poitrine, ce sourire d’une innocence, d’une candeur désarmante ; il fait resurgir la jeunesse perdue, le temps où François avait encore des dents, des cheveux, où la vie se donnait comme une jeune fille amoureuse.
Le salon de thé était bondé, comme souvent. Mais pas de tête connue, une aubaine. Ostende était une trop petite ville, on ne pouvait pas s’y perdre, s’y dissoudre. Il y avait toujours, au détour d’une ruelle, un fâcheux qui vous guettait et vous tombait dessus comme la grippe. Renaud pensait depuis quelques mois à partir. Mais pour aller où ? Et pour combien de temps avant qu’il ne se lasse ? La seule perspective de déménager ce que contenait sa maison lui donnait le vertige. S’il quittait Ostende, il vendrait tout et s’en irait nu comme Adam vers son nouveau destin, dépouillé de ses vieilleries, de ce brol qui, loin de nourrir son âme comme il l’avait si longtemps pensé, l’emprisonnait au contraire, la retenait rivée à la matière, à la terre et aux hommes, au lieu de l’élever vers l’immatériel, le néant auquel elle aspirait.
Malgré ses chicots douloureux, François engloutissait à la vitesse de l’éclair les quatre croquettes de crevettes maison. Renaud buvait du café en se contentant de regarder manger son ami, ce qui lui avait toujours procuré un très vif plaisir. « Je mange par procuration », disait-il. François semblait néanmoins ne plus s’être nourri depuis longtemps. Cette vie à la Zola avait assez duré.
Cela faisait quatre ans que François avait été licencié par une compagnie d’assurances sous prétexte de restructuration. La vérité était qu’il avait perdu son épouse à la suite d’un cancer du sein et ne s’en était jamais remis. Ses employeurs n’avaient fait preuve ni de compassion ni de patience et avaient cédé son poste à une femme jeune et féroce. Depuis François avait travaillé par intermittence, comme vendeur de chaussures, puis comme gérant d’un McDo. Cela faisait deux ans qu’il était au chômage, en passe d’être viré de là aussi.
François avait cinq ans et Renaud six quand la mère de François était entrée au service de la famille de Renaud comme cuisinière ; elle emmenait son fils avec elle le samedi et le mercredi après-midi. Un attachement passionné naquit immédiatement entre les deux garçons. François était invité en vacances, jusqu’au Japon où il suivit la famille pendant un mois, l’été de ses seize ans. La mère de Renaud enrageait que son fils ne sollicite pas plutôt la compagnie d’un de ses camarades britanniques, le petit Percy ou l’odieux Sackville dont les familles existaient depuis la nuit des temps et qui ne manquaient jamais d’inviter son fils à leurs grandes chasses d’automne en Écosse. Il y avait aussi de rares parvenus qui auraient fait l’affaire, l’un ou l’autre Américain. Elle n’était même pas contre un Saoudien, à la rigueur un Chinois. Mais Renaud s’était entiché du minable François avec ses pantalons trop courts, sa politesse exacerbée de pauvre et son expression rêveuse qui la mettait à la torture. En traînant François à ses basques, sans aucun doute Renaud n’avait-il d’autre but que celui de contrarier sa mère. Elle considérait l’amitié comme un concept abstrait qui ne faisait pas partie de ses préoccupations. On avait des relations, c’était déjà suffisamment compliqué.
François sirote à la paille son milk-shake au chocolat. L’endroit s’est brusquement vidé de ses vieillards amateurs de gaufres et de ses enfants brailleurs. Dehors, les guirlandes lumineuses clignotent tristement, comme les bijoux de pacotille d’une belle femme sur le retour. Les jours qui succèdent aux fêtes de fin d’année sont d’un lugubre qu’aucune autre période n’égale. On devrait contraindre les gens à hiberner pour de bon dès le 1er janvier. Restez au lit, braves gens, copulez un peu puis assommez-vous avec quelques puissants somnifères, ou unissez-vous à vos écrans adorés, qu’ils vous subjuguent une bonne fois pour toutes, vous pénètrent le cerveau jusqu’à l’orgasme ultime, débarrassez les rues et les campagnes, vous ne manquerez pas au monde, bien au contraire, dès que vous l’aurez quitté il retrouvera beauté et silence, et la neige qui fera sa somptueuse entrée le lavera des traces de votre présence.
Quand Renaud était enfant, ce fantasme de Grand Sommeil d’hiver possédait la féerie d’un conte. Il imaginait des familles entières serrées confortablement au creux d’un unique grand lit lové dans une alcôve, sous les couettes en patchwork. Lui aussi participait à ce rituel. Il se voyait chez sa tante Clarisse, la sœur de son père. Elle habitait une petite maison victorienne à St Margaret-at-Cliffe, près de Douvres. En rêve, il y emmenait François et Véronique, une fille de sa classe dont il était amoureux, et ils se calfeutraient dans la chambre aménagée dans le grenier où trônait un immense lit à colonnes. De la lucarne on voyait la Manche, qui chaque année grignotait la craie de la falaise sur laquelle la maison était bâtie. Ils s’endormaient au rythme de la grande respiration marine.
Un serveur passe de table en table avec une loque dégageant une puissante odeur d’eau de Javel. Il frotte frénétiquement le Formica, pour bien faire comprendre qu’on ferme boutique.
– Tu as des nouvelles de Brigitte ? lâche Renaud pour dire quelque chose.
Brigitte, la fantasque Brigitte, qui vit entourée d’éclopés de tous les coins les plus sinistres d’Afrique dans une joyeuse bohème, enveloppée par la musique des djembés et les vapeurs de chicha. Ah, Brigitte…
– Plus depuis un mois, répond François. Aux dernières nouvelles, sa fille ne veut plus la voir parce qu’elle préfère entretenir ses migrants plutôt que de lui payer des études à l’étranger.
– Ah oui, le syndrome du piège à ménopausées célibataires… La chair est faible, les migrants bien membrés et pas trop regardants sur la fraîcheur.
– Arrête !
– Mais je ne juge personne. Je ne fais que constater. Elle est encore pas mal d’ailleurs, Brigitte, elle vaut bien un passage en Angleterre.
– Et sa fille, elle ne mérite pas un diplôme, une chouette vie d’étudiante ?
– Mais elle n’a qu’à l’obtenir ici, son diplôme ! C’est quoi ce snobisme qui consiste à faire des études ailleurs ?
– Tu peux parler, monsieur double master de l’université d’Édimbourg…
Renaud demande à quoi ces diplômes en histoire et en philosophie lui ont jamais servi. Il aurait bien mieux fait d’apprendre à installer du chauffage. Et de toute façon, ce n’était pas à François ni à lui-même de décider de la manière dont Brigitte devait investir son modeste capital. Était-il plus juste que sa fille Juliette suive sans passion des cours dans une université moyenne du Middlesex ou d’Arizona et obtienne laborieusement un master insipide en gestion d’entreprise, ou bien qu’un jeune Mamadou fraîchement craché par l’enfer du Sud-Soudan et miraculeusement épargné par la mer ait la possibilité de se faire exploiter quinze heures par jour sur un chantier de l’East End et de vivre dans un taudis de Willesden Junction ? Qui pouvait honnêtement répondre à cette question ? Personne n’était en mesure d’affirmer que Juliette valoriserait mieux son expérience sans éclat que Mamadou sa propre tragédie. Il était même probable que Mamadou, fort de la solidarité inconditionnelle de Brigitte et de sa confiance, surprenne tout le monde en bravant les multiples obstacles que lui opposerait la vie à Londres pour faire fructifier un potentiel supérieur, alors que Juliette, qui partageait la torpeur intellectuelle et émotionnelle des 95 % de la population occidentale, se contenterait d’élever deux enfants et de n’exercer aucune activité qui rentabilise l’investissement éventuellement consenti par sa mère.
– Mais Juliette est sa fille… ose François.
– Est-ce un motif suffisant pour lui accorder son aide plutôt qu’à Mamadou ? Tu sais, les femmes comme Brigitte, qui oublient famille, boulot, amis, qui prennent des risques pour sauver ces va-nu-pieds, ces renégats dont personne en réalité ne veut vraiment, eh bien ces femmes nous confrontent à un problème de société fascinant. Ces femmes sont les laissées-pour-compte de nos communautés occidentales. Ces deux groupes de déshérités se trouvent et s’entraident, et, boum ! cela pourrait bien devenir une fameuse force vive avec laquelle il faudrait que composent les gouvernements, une espèce de couple de nouveaux Gilets jaunes, mais sexy, glamour, mixte et plein d’allant car mû par la force la plus sauvage, la plus indomptable : le désir, l’exultation de la chair. La MILF et le Migrant. L’avenir du monde.
– Sauf que les femmes de l’âge de Brigitte ne peuvent plus procréer.
– Mais qui te parle de procréer ! On s’en fout, de la procréation. Au contraire, le couple idéal sera un couple stérile. Quel besoin de continuer à peupler la terre de Mamadou et de Juliette ? Les Mamadou nous reviendront éternellement par la mer et les Juliette… les Juliette continueront d’étudier la gestion et le commerce en pure perte, et à s’ennuyer ferme jusqu’à la mort. Non, leur slogan, à la MILF et au Migrant, serait celui de Sempé, « Soyons moins ! »
François aspire le dernier nuage de mousse au fond de son verre, l’air pensif. Renaud remarque pour la première fois des clignements d’yeux intempestifs chez son ami. Le début des tics, le début de la fin. Lui-même en a peut-être, comment savoir ? Dans sa grande bienveillance, François ne lui en ferait jamais la remarque. Voilà que l’envie de frites monte en lui comme une urgence. Mais il se souvient qu’on ne sert pas de frites chez Georges. À cause de l’odeur. Des croquettes, des crêpes, des beignets, des gaufres, oui, mais pas de frites !
La marche dans la brume froide jusque Mariakerke semble demander à François un gros effort. Son nez coule, il avance courbé et crispé, finit par s’envelopper la tête de son écharpe. « Allez, ma vieille mouquère ! On n’est pas encore mort, si ? » lance Renaud en lui donnant une tape dans le dos. Ils arrivent chez Kenny, la petite baraque à frites de la place du Marché. Renaud emporte son cornet fumant et sa sauce andalouse chez François et mange à demi allongé sur le canapé-lit en bataille. François a allumé la télévision. Une Citroën Saxo flambe dans la rue d’une triste ville de province française. Un attroupement de gens emmitouflés l’observe avec des mines bovines. Un journaliste s’approche d’un jeune pour l’interviewer. François zappe. Assis sur un canapé, un homme tripote les seins d’une femme qui n’en a pas envie. Joséphine Ange Gardien apparaît comme par enchantement derrière la baie vitrée, observe le couple avec une mine de bouledogue qui aurait une notion de la justice. Seule la femme la voit. Elle se frotte les yeux et l’homme la laisse tranquille. François éteint la télévision. Il s’assied à côté de Renaud, lui prend une frite qu’il trempe dans la sauce avant de la manger, s’appuie sur un oreiller contre la tête de lit et s’empare du roman sur le tabouret. Une odyssée américaine de Jim Harrison, qui se traîne sur sa table de nuit depuis des semaines, tout comme le narrateur, en proie au grand vide laissé par la sensation de la vie qui fuit.
Quand François sort de son livre quelque dix minutes plus tard, Renaud s’est endormi, la main posée sur le cornet de frites ouvert, dont la sauce s’est répandue sur les draps. François prend doucement le sachet, éponge l’andalouse avec un essuie-tout, ôte à Renaud ses chaussures, puis le recouvre de la couette. François se déshabille et enfile un miteux pyjama rayé, s’étend aux côtés de son ami. »

Extraits
« La vérité était qu’il avait perdu son épouse à la suite d’un cancer du sein et ne s’en était jamais remis. Ses employeurs n’avaient fait preuve ni de compassion ni de patience et avaient cédé son poste à une femme jeune et féroce, Depuis François avait travaillé par intermittence, comme vendeur de chaussures, puis comme gérant d’un McDo. Cela faisait deux ans qu’il était au chômage, en passe d’être viré de là aussi.
François avait cinq ans et Renaud six quand la mère de François était entrée au service de la famille de Renaud comme cuisinière ; elle emmenait son fils avec elle le samedi et le mercredi après-midi. Un attachement passionné naquit immédiatement entre les deux garçons. » p. 30

« François avait l’étrange sentiment que rien ne pouvait lui arriver si elle était avec lui. Son mystère le rendait serein. Contrairement à Renaud, encore plus agité que d’ordinaire depuis qu’elle était chez lui. Il semblait accablé par l’attitude de la jeune femme, François sentait combien elle usait ses nerfs déjà fragiles, et il lui arrivait de s’en vouloir d’avoir imposé à son ami de la prendre à son service. » p. 129

À propos de l’auteur

PIROTTE_Emmanuelle_©Philippe_Matsas
Emmanuelle Pirotte ©Philippe MATSA/Leextra/Éditions Philippe Rey 

Emmanuelle Pirotte vit en Belgique. Historienne puis scénariste, elle publie son premier roman, Today we live, en 2015. Traduit en quinze langues, il sera lauréat du prix Historia et du prix Edmée-de-La-Rochefoucauld. Par la suite paraîtront De profundis (2016), Loup et les hommes (2018) et D’innombrables soleils (2019). (Source: Éditions Philippe Rey)

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Avant elle

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Après le décès de son père, sa fille trouve les carnets qu’il a rédigé sa vie durant et découvrir qui est vraiment cet homme qui a fui l’Argentine. De révélations en coups de théâtre, elle va se voir confrontée à des questions vertigineuses…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les sept carnets d’Ernesto

Rarement premier roman n’aura été d’une telle maîtrise et d’une telle force. En retrouvant les carnets de son père décédé, la narratrice va découvrir l’histoire de sa famille. Avant elle est un livre-choc et la révélation d’une formidable romancière!

C’est l’alcool, dès le matin, qui aide Carmen à tenir le coup. Aussi est-ce l’esprit un peu brumeux qu’elle assiste à un suicide. Un homme se lançant sous les roues du métro. Tout de même choquée, elle prévient l’école où elle enseigne qu’elle ne viendra pas. De retour chez elle un coup de fil lui apprend que son père décédé louait un espace dans un garde-meuble. Elle va y trouver un bureau et une petite clé. Après quelques recherches elle va finir par débusquer une cache renfermant sept carnets et extraits de journaux. Peut-être va-t-elle enfin pouvoir faire toute la lumière sur le passé de son père, toujours resté évasif sur sa famille et ses années passées en Argentine avant l’exil. Aussi n’est-ce pas sans une certaine fébrilité qu’elle ouvre le premier carnet.
L’histoire qu’elle va lire est dramatique et la plonge dans les années noires, durant la décennie 1936-1946. Le grand-père règne en maître sur sa famille et ses principes éducatifs sont simples. Il a tous les droits sur son épouse et ses enfants, y compris de les frapper quand il le juge opportun. Aussi quand le tyran décide de quitter le domicile pour vivre avec sa maîtresse, c’est d’abord un grand soulagement. Mais il sera de courte durée. Car un homme a compris qu’il pourrait profiter de la situation. Il viole la grand-mère avant de l’abattre.
Dès lors, la seule issue pour son fils consiste à fuir le plus loin possible. Il monte dans un bus pour Buenos-Aires où il finira par trouver refuge dans un pensionnat. Là, il trouve en Marcos, enfant abandonné parce que laid et muet, un ami. Ensemble, il vont grandir et donner un bel exemple de résilience. «Je suis l’antithèse de ton courage. Je bois. Trente-six ans et l’alcool pour ami imaginaire. Il me permet d’avancer et de me déresponsabiliser quand j’échoue ou manque à mes devoirs. Comment as-tu fait, papa, pour ne jamais abandonner? Dis-moi, donne-moi les clés.»
Ces clés sont, on l’aura compris, disséminées dans les carnets. Page après page et année après année, c’est un bien autre portrait qui se révèle à sa fille qui l’a connu taiseux, bien décidé à ne rien révéler de son passé douloureux.
Johanna Krawczyk, en confrontant les épreuves de la fille et du père, en passant par exemple de 1943 à 1991, donne davantage de profondeur au récit. Nous sommes face à une psychogénéalogie fascinante. Un père bien décidé à se battre et une fille qui sombre…
«Le vendredi 20 décembre 1991, entre 12 heures 30 et 12 heures 40, j’ai glissé de l’autre côté de ma vie, de sa légèreté et de sa joie. Ma mère est morte et je n’ai plus fait partie du monde normal. J’avais onze ans et marcher dans la rue, regarder les oiseaux piailler sur les branches, aller au collège, toutes ces activités du quotidien à priori simples étaient devenues irréelles».
On se dit alors que le destin de la narratrice a basculé. On a tort. Les chocs vont s’enchaîner au fur et à mesure de la lecture. Marcos a accompagné son ami au sein de l’armée et ensemble ils s’exaltent pour Peron et ses réformes, pour Evita et son charisme. Sauf qu’ils ne quittent pas leurs fonctions quand la junte militaire prend le pouvoir. Les horreurs vont alors devenir leur lot quotidien.
«Je suis au milieu du vide sur un câble qui ne va pas tarder à se rompre. Je ferme le carnet; peut-être qu’il y a des secrets qui doivent le rester, peut-être que toutes les vérités ne sont pas bonnes à connaître? Le mensonge protège là où la vérité foudroie, pourquoi faudrait-il toujours que la vérité triomphe?»
À ces questions vertigineuses, la romancière répond par des révélations, des exactions insoutenables, des crimes de sang-froid. Jusqu’à l’épilogue de ce roman dur et puissant, le lecteur va lui aussi être happé par la violence des faits, par l’image implacable qui se dessine. Que faire quand la vérité est trop lourde à porter? Espérer un ultime rebondissement?
Johanna Krawczyk. Retenez bien ce nom, car je prends le pari que nous en entendrons encore souvent parler!

Avant elle
Johanna Krawczyk
Éditions Héloïse d’Ormesson
Premier roman
160 p., 16 €
EAN 9782350877372
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman est situé en Argentine, principalement à Buenos-Aires et en France, à Paris. On y évoque aussi la Normandie et plus particulièrement Étretat.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1936.

Ce qu’en dit l’éditeur
Carmen est enseignante, spécialiste de l’Amérique latine. Une évidence pour cette fille de réfugiés argentins confrontée au silence de son père, mort en emportant avec lui le fragile équilibre qu’elle s’était construit. Et la laissant seule avec ses fantômes.
Un matin, Carmen est contactée par une entreprise de garde-meubles. Elle apprend que son père y louait un box. Sur place, un bureau et une petite clé. Intriguée, elle se met à fouiller et découvre des photographies, des lettres, des coupures de presse. Et sept carnets, des journaux intimes.
Faut-il préférer la vérité à l’amour quand elle risque de tout faire voler en éclats ? Que faire de la violence en héritage ? Avec une plume incisive, Johanna Krawczyk livre un premier roman foudroyant qui explore les mécanismes du mensonge et les traumatismes de la chair.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCJ (Sandrine Sebbane)
Blog positive rage 

Les premières pages du livre
« Chaque matin je me lève avec l’impression de ne pas être moi, de ne pas être à la bonne place, dans la bonne vie, de n’être qu’un gribouillage sans allure, sans rêve et sans joie, alors je bois un peu, dès 7 heures 30, l’heure à laquelle mon réveil sonne cinq jours sur sept, je bois un peu pour passer le temps, entre deux cours et discussions, et je recommence, jour et nuit, le même traitement, je bois et après je vole, dans la rue, le métro, les escaliers, partout je vole et je regarde les autres, je me détache, une particule abandonnée, dissidente, super puissante, c’est comme ça, des années que je me dis c’est comme ça, tu ne sais vivre qu’en suspension, il faut t’y faire.

PARIS, NOVEMBRE 2016
Je me prépare en quinze minutes malgré l’alcool de la veille qui œuvre encore à me donner la nausée. Enseignante appliquée, je me dépêche pour ne pas arriver en retard et courir désespérée après le temps perdu.
À 8 heures, le pas fébrile, j’effectue mon premier changement à Châtelet et me poste sur le quai de la ligne 7 en direction de Villejuif. Je patiente, embrumée, j’entends le métro arriver. Je tourne la tête et j’en découvre un neuf où il y aura la climatisation et où je n’aurai pas trop chaud, un métro qui sera bondé sans me donner le vertige. Un homme s’approche de moi par la droite, jeune, bien habillé, cravate bleue et chemise blanche sous un costume gris. Il avance comme tout le monde le long des flèches jaunes pour attendre que le métro soit à quai. Derrière, ça grouille. Lui, il ne fait plus comme tout le monde, il ne s’arrête pas, il sort du lot et marche jusqu’au rebord du quai, jusque sur les rails, sous le métro qui le fauche dans un crissement de freins.

Les voyageurs s’enfuient horrifiés.
Je vois les visages pétris d’effroi,
L’accident voyageur, en vrai, en chair, en sang. Mon cœur s’accélère, mon souffle se coupe, je dois sortir.

Dans la ville assourdissante, j’appelle le secrétaire de l’IHEAL pour prévenir que je ne viendrai pas. Je regarde les piétons et je trace, une funambule au milieu des travaux, avant d’entrer dans ce bar, le premier que je croise, un PMU en fin de vie sans odeur de clope. Une double vodka, merci, une autre, merci, une autre! J’enchaîne les verres, mon sac rempli de copies sur le dos. L’obsidienne dans mon ventre s’emballe, alors je bois cul sec et je pense à toi papa, mon roc mon géant, et mort pourtant. Accident vasculaire cérébral irréversible, il y a un an et sept mois. La rengaine du chagrin sans date de départ. Une autre, merci!
Au bout de quelques minutes et shots, l’obsidienne cesse de s’agiter. Je paie, pars, titube. À l’air libre, je lève le nez et je déchire le jour, je réalise de belles figures avec mes jambes. Je me sens pousser des ailes, mais je tombe. Je me relève, pas mal, et j’aperçois un immeuble de briques rouges. Je suis Spider-Woman, je vais grimper tout en haut, je verrai Paris, je sauverai les suicidaires!
Un trio de mésanges traverse le ciel. Si Raphaël me surprenait, il aurait honte. Je détruis notre mariage, une briseuse de promesses! Je prends un vélo, hop la barre, je tombe, je remonte, tourne la manivelle, il n’y en a pas, je pédale.
Je suis une girafe ivre.
Une girafe ivre qui pédale dans Paris.

J’arrive devant une grande grille métallique bleue. Ma porte. Au cinquième étage, mon cocon, je m’allonge enfin et mon téléphone sonne.
Numéro inconnu. J’hésite, puis je décroche. Une voix féminine évoque un garde-meuble, des impayés… Ernesto Gómez.
Un rire nerveux s’étouffe dans ma gorge. Elle réitère.
C’est mon père… il est mort.
Je tire les rideaux tant le soleil m’éblouit et j’entends :
« Récupérez ses affaires ou tout sera détruit. »
Je ne sais plus où je suis, je sombre.
Il fait noir, nuit peut-être, et je me sens courbaturée. Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est. Raphaël n’est pas encore rentré avec Suzanne. Je m’étire, me tourne sur le côté, la couette sous l’oreille, prête à me rendormir dans la position du fœtus quand le flash me saisit : l’appel.
J’attrape mon portable, le numéro inconnu est là, les informations me reviennent.
Tu avais un garde-meuble, papa ?
Je me redresse dans un sursaut et regarde ma montre. 18 heures. Si je pars maintenant, j’ai encore une chance de récupérer tes affaires.
Le garde-meuble Presto-Secure, près de la station Gallieni, est un immense bâtiment sans fenêtre qui s’enfonce dans le sol et me donne le tournis. La femme que j’ai eue au téléphone, mon âge sûrement, la trentaine un peu passée, jolie et très maquillée, m’annonce que tu louais ce box depuis cinq ans. Elle me présente ses condoléances, me tend une facture, une clé, et m’indique le troisième sous-sol.
Voyant que je ne bouge pas, que je reste muette, elle agite son bras dans les airs : « L’ascenseur, c’est là-bas ! »
Je pivote. Mon corps me porte tandis que ma tête pense en solo, pourquoi ne m’avoir jamais parlé de cet endroit, pourquoi n’avoir jamais parlé de rien ? Tu te souviens, toutes ces fois où je t’ai demandé de me raconter et où tu as refusé ? Un soir au coin du feu, toi paisible dans ton fauteuil et moi fascinée par l’homme que tu étais. Un après-midi en balade le long de la mer, étourdis par le vent. Le jour de mes trente ans. Le jour où je suis allée te chercher au commissariat parce que tu avais insulté des policiers. Combien de fois j’ai voulu percer le mystère, briser les remparts que tu avais construits, faire mienne ta folie; comment as-tu fait?
Torturé, battu, humilié, comment as-tu fait pour continuer de vivre, rire, croire? De m’aimer, travailler, effectuer les petits gestes du quotidien, ces tout petits riens qui font la vie?
Tu es parti sans un mot, et
Je suis devenue orpheline,
Tes cartons chez moi,
Ton corps au cimetière,
Ton fantôme à mes côtés!
L’ascenseur me rappelle à l’ordre. J’entre, et face à moi, un homme d’une quarantaine d’années, perfecto et jeans troué. On se scrute sans un mot. Il penche sa tête vers la droite, style cow-boy, et sort au niveau moins deux.
Je regarde le panneau de contrôle, encore un étage et ce sera mon tour.
Les portes de l’ascenseur se referment dans mon dos. Mon pas est lourd, des picotements de peur s’invitent le long de mes doigts et de mes orteils. Je suis le couloir et arrive devant le box, noyé au milieu d’une dizaine d’autres identiques. L’obsidienne dans mon ventre s’active, cisèle et hache. Je lève la porte coulissante, partagée entre l’inquiétude et l’espoir. J’allume, et j’entre.
Le box est vide. Presque.
Au milieu, trônant en solitaire, un bureau, avec une lampe de chevet et une chaise. Dessus, il n’y a rien, pas même un stylo. Tu aurais détesté avoir cet immense secrétaire moderne en bois massif à la maison. Pourquoi un aussi gros meuble pour si peu de rangements? Je t’entends comme si tu étais à côté de moi, et je vois la mine désolée de maman, n’ayant aucune autre issue que de ramener l’objet du litige au fournisseur en le priant aimablement de la rembourser. Sur deux énormes pieds couleur pin, deux petits tiroirs encadrent le tiroir central, large mais peu profond. Je les fouille, ils sont vides. À l’intérieur, il n’y a rien: ni papier ni objet, ni clou ni vis. Je repasse la main une dernière fois, j’ai dû rater un indice. Je cherche, encore, jusqu’à ce que, tout au fond du tiroir de droite, mes doigts effleurent une petite clé.
Devant Presto-Secure, après trois quarts d’attente, la camionnette de Lucas fait son entrée. Depuis longtemps, les situations complexes, c’est lui. Ce grand brun à la mine aussi pâle que l’hiver me regarde sans poser de questions, attendant les consignes, ami fidèle même après des mois de silence.
Ce soir, sa main compatissante tapote mon épaule. Je le conduis au moins trois. Dans le box, j’étale deux rails blancs sur le bureau. Je pose mon nez, lui le sien, et on porte. Je manque de l’embrasser, le toise, me ravise. Je suis incorrigible : trouble de la personnalité borderline. TPB, la formule du psychiatre.
Après un rendez-vous pris sur les conseils de Raphaël, je me suis retrouvée avec ce tatouage imposé. Méthodique, j’ai lu tout un tas d’articles, état limite, hyperémotivité envahissante, sentiment chronique de vide, comportement puéril ou égoïste, difficulté à gérer la colère, tendances suicidaires, problème d’identité, alcoolo-dépendance, trouble de l’appétit, automutilation. Une liste labyrinthique pour un bilan simple : je suis une cocotte-minute sur le point d’exploser, un élastique qui se tend de plus en plus jusqu’à céder et se retrouver éjecté contre un mur.
Un élastique qui se tend.
Un putain d’élastique à 0,50 centime d’euros.
Borderline.

Le bureau est chargé. Lucas claque les portes arrière de la camionnette et on part à l’assaut des bouchons parisiens, l’heure de pointe, la nuit, l’enfer de la surpollution. Je ferme les yeux. J’ai besoin de chasser le vide et d’écouter ce qui vrombit là, tout près de moi.
Raphaël est hors de lui. Il ne dit rien pour ne pas me froisser et voir ma colère déferler brutalement sur lui, mais je sens qu’il n’en peut plus d’encaisser. Il ne me demande pas pourquoi j’ai ramené ce bureau, moi qui porte ta mort comme une croix, papa. Héritière de tes silences, je m’enfonce dans le chaos. Il ne me demande pas non plus qui est cet homme qui m’accompagne et qu’il n’a jamais rencontré. Il préfère détourner les yeux, ne pas se confronter, jouer les bons pères et me parler de Suzanne, de sa journée qui a été bonne, de sa danse sur les genoux et du fait qu’elle est restée debout appuyée contre la table au moins trente minutes. Vingt mois et debout pendant trente minutes, c’est mignon, n’est-ce pas ? Son cœur de père se réjouit, s’émeut des petites avancées de sa fille qui, à hauteur d’enfant, sont des progrès de géant. Je lui souris, mon cœur de mère reste froid mais je lui souris, bien fort pour que tout le monde le voie. Je caresse même la tête de Suzanne. Je partage mécaniquement sa joie, je relègue les non-dits pour plus tard.
Je suis un mur, construit au fil du temps, pierre après pierre, patiemment, une Antigone suppliciée. Le jour par la vie, la nuit par les rêves. Le psychiatre m’a conseillé de les écrire pour les mettre à distance et explorer mon inconscient. Je ne suis pas sûre que cette habitude me permette d’abattre le mur qui me sépare de moi-même: plus le temps passe, plus il s’épaissit.

Les pleurs de Suzanne me tirent du sommeil et chassent les cauchemars. J’ai envie de vomir mais j’enclenche la routine. Le mouvement crée l’énergie, je me le répète comme un mantra, le mouvement crée l’énergie.
Je me lève, sors Suzanne de son lit à barreaux et l’emmène au salon pour son biberon du matin. Je sens son petit corps se blottir contre moi. Enfant, je pouvais passer des journées entières dans les bras de ma mère. Maman douceur, c’est le surnom que je lui avais donné. Je lui répétais inlassablement, le matin, le midi, le soir. Je tournais frénétiquement autour d’elle, me transformais en fou rire, et maman, pour me calmer, m’installait sur ses genoux, glissait son bras droit autour de ma taille et passait la main dans mes cheveux sans jamais se fatiguer. Elle chantonnait, et moi, la tête sous son menton, je fermais les yeux et respirais son parfum. Réfugiée entre ses deux seins, enfoncée dans le bonheur de son amour insubmersible, je n’imaginais pas qu’il me serait si dur de reproduire son modèle. Je serre mes bras autour de Suzanne. J’essaie, mais la chaleur ne transite pas, mes sentiments sont bloqués dans un sas verrouillé. Ce n’est pas si facile d’aimer son enfant. Personne n’ose le dire, mais ce n’est pas si facile. Je ne veux pas craquer, pas déjà, j’appuie mon dos contre les coussins, place le biberon dans sa bouche et détourne le regard. Je contemple le bureau face à moi, posé à la va-vite au milieu du salon. Tout me revient d’une traite: l’alcool, un peu, beaucoup si j’en crois les cadavres de bouteilles, mon coup de pied violent dans le bureau, mes pleurs, et la petite clé.
La petite clé sans trou.
Alors, je l’aperçois. Une rainure verticale sur le côté du pied gauche du bureau. Je pose délicatement Suzanne sur le canapé. Je touche, force, et retire un grand rectangle de bois. Un faux fond, une porte de dix centimètres sur vingt. Je l’ouvre et découvre une boîte en métal bleue, parfaitement calée, parfaitement coincée. Je réussis à l’extirper, après maintes contorsions et doigts coincés. Elle est vieille, usée, et ressemble à une de ces boîtes à outils vintage avec une attache clip centrale et une poignée amovible sur le dessus.
Elle est lourde.
Tu m’as laissé un trésor, papa?

Une heure plus tard, Raphaël et Suzanne sont partis. Je suis seule et je m’empare de ta boîte. À l’intérieur, des pages et des pages de documents administratifs en espagnol, des photographies, des lettres, des journaux.
Enfin, après tout ce temps.
Il y a aussi des carnets, format A5, rigides et disparates, vert, rose, bordeaux, bleu-gris, avec une reliure en tissu sur le côté. Je m’imprègne de leur odeur, je les examine, avant de découvrir en bas à gauche, d’une fine écriture noire, un chiffre. Les carnets sont numérotés de un à sept. Je me jette sur le carnet numéro un et, sur la page de garde, d’une écriture d’enfant maladroite et appliquée, je lis: Cuaderno de Ernesto. En dessous, des dates: «1936-1946».
Je prends les autres carnets et constate que chacun d’eux embrasse une décennie, jusqu’à la fin, avril 2015, quelques jours avant ta mort. Je tourne la première page du premier carnet, et tout est en français. Mon cœur s’enflamme, les mots me brûlent les yeux.

Depuis l’au-delà, tu as décidé de me parler.

Je referme aussitôt la boîte, partagée entre l’excitation et la crainte. Tout ce que j’ai toujours voulu savoir est peut-être là, dans ces sept carnets, des objets divins, ta part secrète, les raisons de ta pudeur et de ton exigence, de ta souffrance et de tes silences. Je caresse les tranches et je t’imagine en Argentine, ta vie avec tes parents, tes chagrins d’enfant, tes amours d’adolescent. Je pense à la dictature aussi, à elle comme tu l’appelais, à tes quarante-neuf ans en 1977, l’année de ton enlèvement, à la torture et à l’humiliation par des plus jeunes que toi, des semblables, aux séquelles indélébiles et vivantes, gravées à jamais dans la chair et l’esprit.
Un jour où ton taux d’alcoolémie avait battu des records, tu m’avais raconté un bout de ton histoire. Tu avais été enlevé un matin en pleine rue. Tu étais entré déposer ton vélo dans un magasin spécialisé pour un problème de chambre à air, et une fois dehors, trois hommes avaient surgi, jeunes, habillés en civil, ils t’avaient passé une cagoule sur la tête, roué de coups et fait entrer de force dans une voiture en riant bien fort pour t’offrir un avant-goût de ce qui allait suivre.
Le début de ta deuxième vie était lancé. Un jeté de dés irréversible.
Je n’ai jamais rien su d’autre.
Tu ne m’as rien dit de plus.

Je suis perdue dans mes songes et l’écho feutré d’une chanson, Porque Te Vas, traverse le mur mitoyen pour venir m’entourer. Raphaël déteste cette proximité sonore des appartements parisiens. Moi, elle m’apaise. Todas las promesas de mi amor se irán contigo / Me olvidarás. J’aime entendre les gens vivre autour de moi, me laisser bercer par leur rythme, Porque te vas, Porque te vas, et oublier que je suis encore là.

J’ai tellement espéré ce trésor! Pourtant, je ne peux que fixer les sept carnets sans réussir à en tourner les pages, à en lire ne serait-ce qu’un passage. Assise par terre, je les touche et les renifle. Je colle même mon oreille contre chacun d’eux. Dans mon dos, j’entends le vent et la pluie s’abattre contre la vitre. Je me sens minuscule, une touche d’aquarelle dans l’océan. Je repense aux tisanes sans fin que l’on prenait papa, dans ta cuisine, à nos longs regards tendres déshabillés de toute parole, et à ce jour où, sans crier gare, j’ai perdu les eaux. Tu avais appelé Raphaël, complètement paniqué. L’accouchement de maman s’était tellement mal passé que tu appréhendais le mien comme si tu revivais le sien. Tu répétais en boucle, Ah lala, ma fille, désemparé, Ah lala, ma fille, avant de passer le flambeau à Raphaël et d’attendre, pétrifié, dans le couloir des urgences de la maternité.
Je vais chercher la photographie de maman et toi posée sur le bar pour prolonger le souvenir. Mais un frisson électrique me traverse de la tête aux pieds. Je marche jusqu’à la salle de bains, puis la chambre, avise la planche qui me fait office de bureau. Accrochée au mur, ma to do list me nargue, mon séminaire sur l’État en Amérique latine, mon HDR et le portrait de toi que j’ai promis d’écrire pour te rendre hommage. Je retourne au salon en pensant tout haut.
Le portrait, le portrait, le portrait !
Je suis invitée dans la prochaine émission de Jeanne, mon amie qui travaille à France Culture, pour une émission spéciale consacrée aux survivants. Tu aurais été touché de cette reconnaissance enfin venue, n’est-ce pas ? Je dois livrer mon texte dans deux jours et je ne pensais pas qu’il me serait aussi difficile de parler de toi. À chaque fois le phénomène se répète, j’allume l’ordinateur et les souvenirs me prennent à la gorge, du lierre foisonnant, comme cette fois où tu as sermonné sèchement un camarade de classe en pleine rue parce qu’il avait osé me siffler. J’avais eu honte, en rentrant à la maison, terriblement honte. Au dîner, face à mon silence, tu avais tenté de t’expliquer, Les catastrophes n’arrivent jamais d’un coup. Elles sont fourbes et se faufilent à petits pas.

« Ernesto Gómez, né en Argentine en 1928, exilé en France en 1979 : un destin brisé. »

Qu’en dis-tu, papa ?
Une bourrasque ouvre brutalement la fenêtre. Je suffoque, mon obsidienne se réveille, j’essaie de desserrer mon foulard invisible, en vain, je bois une grande lampée de vodka, et je franchis le seuil de l’appartement.

Canal Saint-Martin. Il est midi et la vie s’est emparée des berges. Une mère prend la main de son fils qui court trop vite après les pigeons, un couple d’adolescents rentre du collège, la symphonie citadine bat son plein, et tu m’apparais, encore, assis en terrasse d’un café. »

Extraits
« Je me jette sur le carnet numéro un et, sur la page de garde, d’une écriture d’enfant maladroite et appliquée, je lis: Cuaderno de Ernesto. En dessous, des dates: «1936-1946».
Je prends les autres carnets et constate que chacun d’eux embrasse une décennie, jusqu’à la fin, avril 2015, quelques jours avant ta mort. Je tourne la première page du premier carnet, et tout est en français. Mon cœur s’enflamme, les mots me brûlent les yeux.

Depuis l’au-delà, tu as décidé de me parler.

Je referme aussitôt la boîte, partagée entre l’excitation et la crainte. Tout ce que j’ai toujours voulu savoir est peut-être là, dans ces sept carnets, des objets divins, ta part secrète, les raisons de ta pudeur et de ton exigence, de ta souffrance et de tes silences. Je caresse les tranches et je t’imagine en Argentine, ta vie avec tes parents, tes chagrins d’enfant, tes amours d’adolescent. Je pense à la dictature aussi, à elle comme tu l’appelais, à tes quarante-neuf ans en 1977, l’année de ton enlèvement, à la torture et à l’humiliation par des plus jeunes que toi, des semblables, aux séquelles indélébiles et vivantes, gravées à jamais dans la chair et l’esprit.
Un jour où ton taux d’alcoolémie avait battu des records, tu m’avais raconté un bout de ton histoire. Tu avais été enlevé un matin en pleine rue. Tu étais entré déposer ton vélo dans un magasin spécialisé pour un problème de chambre à air, et une fois dehors, trois hommes avaient surgi, jeunes, habillés en civil, ils t’avaient passé une cagoule sur la tête, roué de coups et fait entrer de force dans une voiture en riant bien fort pour t’offrir un avant-goût de ce qui allait suivre.
Le début de ta deuxième vie était lancé. Un jeté de dés irréversible.
Je n’ai jamais rien su d’autre.
Tu ne m’as rien dit de plus. » p. 24-25

« Le vendredi 20 décembre 1991, entre 12 heures 30 et 12 heures 40, j’ai glissé de l’autre côté de ma vie, de sa légèreté et de sa joie. Ma mère est morte et je n’ai plus fait partie du monde normal. J’avais onze ans et marcher dans la rue, regarder les oiseaux piailler sur les branches, aller au collège, toutes ces activités du quotidien à priori simples étaient devenues irréelles ». p. 74-75

« Je suis au milieu du vide sur un câble qui ne va pas tarder à se rompre. Je ferme le carnet; peut-être qu’il y a des secrets qui doivent le rester, peut-être que toutes les vérités ne sont pas bonnes à connaître? Le mensonge protège là où la vérité foudroie, pourquoi faudrait-il toujours que la vérité triomphe? Je bois, fais les cent pas, passe l’aspirateur avec acharnement. Je mets de la musique. Très fort. Du hard rock. Je danse à en perdre la tête, m’agite, fais monter les battements de mon cœur, je veux oublier, m’égarer, m’envoler; j’évacue la détresse, et tombe.
Il est trop tard pour ne pas aller plus loin. » p. 101

À propos de l’auteur
KRAWCZYK_Johanna_©DRJohanna Krawczyk © Photo DR

Johanna Krawczyk est née en 1984. Elle est scénariste. Avant elle est son premier roman. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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La faucille d’or

PALOU_la_faucille_dor

Sélection Prix Renaudot 2020
Sélection prix Le Temps retrouvé 2020

En deux mots:
Envoyé en Bretagne par son rédacteur, David Bourricot va essayer de noyer son spleen dans une enquête qui va tout à la fois réveiller ses souvenirs d’enfance et le mettre sur la piste d’un trafic, aidé en cela par quelques personnages hauts en couleur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’enquête qui devient une quête

Le troisième roman d’Anthony Palou, La faucille d’or, met en scène un journaliste revenant dans son Finistère natal pour enquêter sur un marin-pêcheur disparu. Un voyage qui est aussi l’occasion d’un bilan.

Pour le journaliste David Bourricot, les ficelles du métier sont déjà bien usées. Le vieux baroudeur de l’information est bien désabusé et n’accepte que du bout des lèvres la proposition de son rédacteur en chef de partir en Bretagne pour enquêter sur la disparition, somme toute banale, d’un marin en pleine mer.
Arrivé dans sa région natale, ses premières impressions n’ont pas vraiment de quoi l’enthousiasmer: «Hôtel du Port. De la chambre de tribord. Temps gris et frais. Très frais. Vue sur la mer peu agitée. Petites vagues. Moutons nombreux. L’ennui des dimanches, toutes mes vacances d’enfant au Cap Coz. Pourquoi faut-il que je revienne là où mon entrepreneur de père ma vacciné contre les méfaits de la mer? Là où ne sachant trop quoi faire, je me prenais pour Marco Polo, pour Magellan, Tabarly.» Il faut dire qu’il trimballe avec lui un lourd passé. En décembre 1994 sa femme avait perdu leur fille Cécile en accouchant et jusqu’à la naissance de leur fils César, elle ne s’était jamais vraiment remise de ce drame. «Elle resterait toujours froide, froide et frigide. Une pierre tombale.»
Mais est-ce l’air du large qui lui vivifie les neurones? Toujours est-il qu’il retrouve peu à peu l’envie d’en savoir davantage sur ce fait divers, aussi titillé par l’immense défi qu’il lui faut relever: tenter de faire parler des taiseux qui n’aiment pas trop voir débarquer les «fouille-merde», fussent-ils enfants du pays.
Mais il va finir par trouver son fil d’Ariane en la personne de Clarisse, la veuve du défunt, qui va lui lâcher quelques confidences sur l’oreiller. Il va alors pourra remonter à la source et mettre à jour la seconde activité – lucrative – de certains marins-pêcheurs. Il apprend que leurs bateaux sont mis à disposition des trafiquants de drogue pour acheminer discrètement la marchandise.
Un peintre nain, Henri-Jean de la Varende, va aussi le prendre sous son aile sans pour autant qu’il puisse définir s’il le guide ou le perd dans sa quête. La patronne du bistrot, qui recueille toutes les histoires et ragots, lui sera plus précieuse.
Anthony Palou, en mêlant les souvenirs d’enfance à l’enquête journalistique, va réussir à donner à son roman une couleur très particulière, plus poétique au fil des pages, à l’image du reflet d’un croissant de lune sur la mer qui a inspiré Victor Hugo pour son poème Booz endormi et qui donne son titre au livre:
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.
Sous des faux airs de polar finistérien, ce roman cache un drame qui va chercher au plus profond les ressorts d’une existence sans pour autant oublier l’humour. Autrement dit, une belle réussite!

La faucille d’or
Anthony Palou
Éditions du Rocher
Roman
152 p., 16 €
EAN 9782268104201
Paru le 2/09/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, sur les Côtes du Finistère, en particulier à Penmarc’h ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
En reportage dans le Finistère, cette « fin de la terre » de son enfance, un journaliste quelque peu désabusé, s’intéresse à la disparition en mer d’un marin-pêcheur. Une manière d’oublier sa femme et son fils, qui lui manquent. Préférant la flânerie à l’enquête, David Bourricot peine à chasser ses fantômes et boucler son papier, malgré les liens noués avec des figures du pays : la patronne du bistrot où il a ses habitudes, un peintre nain, double de Toulouse-Lautrec, ou encore Clarisse, la jolie veuve du marin-pêcheur. Retrouvera-t-il, grâce à eux, le goût de la vie?
Roman envoûtant, porté par des personnages fantasques et poétiques, La Faucille d’or allie humour et mélancolie, dans une atmosphère qui évoque à la fois l’univers onirique de Fellini et les ombres chères à Modiano.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Revue des Deux-Mondes (Pierre Cormary)
L’Officiel (Jean-François Guggenheim)
Le Courrier + (Philippe Lacoche)
Le Télégramme (Jean Bothorel)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
1 Un drôle de Noël
Ce soir-là, David Bourricot quitta son deux-pièces de la rue Bougainville, traversa l’avenue de la Motte-Piquet et battit la semelle rue Clerc tout illuminée. Elle grouillait de retardataires ainsi qu’il sied la veille de Noël. Tous ces gens lui semblaient vieux et rabougris, spectres ployant sous le poids de leurs achats, huîtres creuses ou plates, chapons, dindes et foie gras, boudins blancs, noirs, violets et bûches. Il devait être dix-neuf heures trente lorsqu’il s’arrêta à la boucherie. Il hésita entre une bonne tranche de gigot et ce bout de cuissot de sanglier. Va pour le cuissot. Puis il fit un crochet chez l’admirable pharmacienne. David avait toujours préféré aux actrices et aux chanteuses la boulangère, la poissonnière ou la fleuriste, n’importe quelle présence anonyme, n’importe quel fond d’œil, à la seule condition qu’il puisse apprécier une présence dans l’iris. À la pharmacienne rêvée, il demanda une boîte de Maalox goût citron sans sucre, du Vogalib et du citrate de bétaïne. Le réveillon s’annonçait sous les meilleurs auspices.
Trois semaines que David traînait ces aigreurs d’estomac. Son organe digestif était sans doute dans un sale état. Il avait pourtant arrêté l’ail, les oignons et les jus d’orange sanguine. Il n’avait pas arrêté le vin blanc. Un de ses amis médecin mettait ces remontées acides sur le dos du stress, il lui avait dit aussi qu’il devait arrêter de fumer, qu’il devait se sentir coupable de quelque chose. Ces relents le rendaient parfois irascible et ce n’étaient pas ces fêtes de fin d’année qui allaient arranger ses affaires. Bourricot flirtait avec les quarante-cinq ans et il avait le funeste pressentiment qu’il allait débarrasser le plancher d’ici peu. Son temps lui semblait sérieusement compté.
Nous étions donc le 24 décembre et il allait dîner. Seul. Il n’était pas spécialement déprimé, il était tout simplement là. Là, là, là. Comme déposé sur terre à ne plus rien faire. Puis, traînant ses godasses, il rentra chez lui, s’offrit un gin tonic devant BFMTV et, peu avant minuit, réchauffa au four son cuissot. Une vraie carne. Tellement pas mastiquable qu’il eût bien aimé qu’un chien surgisse de dessous de la table, histoire de faire un heureux. C’était la première fois qu’il se retrouvait face à lui-même lors d’un réveillon de Noël. Sa femme avait pris, ce matin, le train pour La Rochelle avec leur fils si chahuteur, César. Comme on dit dans les émissions de téléréalité, il y avait de « l’eau dans le gaz » entre David et Marie-Hélène. Les ports sont assez commodes pour ceux ou celles qui veulent prendre le large. Mais ils partent rarement. Contrairement aux bagnards qui n’avaient pas, à l’époque, trop le choix. « Après tout, pensait David, Marie-Hélène ne me quittera jamais. » Toujours, elle resterait à quai. Pour lui ? À cette heure-ci, ils auraient dû, tous les trois, papa, maman et ce si cher fiston, en être à la bûche, peut-être à la distribution des cadeaux. Sur le sofa, David posa à côté de lui le présent que César lui avait si gentiment offert, une petite boîte dans laquelle il y avait deux coquillages peints et ce mot, tout tremblotant, ce mot gribouillé : Je t’aime, papa. Alors, David se souvint de ce poème en prose de Coventry Patmore, Les Joujoux, et il se le récita d’une manière un peu bancale : Mon petit garçon dont les yeux ont un regard pensif et qui dans ses mouvements et ses paroles aux manières tranquilles d’une grande personne, ayant désobéi pour la septième fois à ma loi, je le battis et le renvoyai durement sans l’embrasser, sa mère qui était patiente étant morte. Puis, craignant que son chagrin ne l’empêchât de dormir, j’allai le voir dans son lit, où je le trouvai profondément assoupi avec les paupières battues et les cils encore humides de son dernier sanglot. Et je l’embrassai, à la place de ses larmes laissant les miennes. Car sur une table tirée près de sa tête il avait rangé à portée de sa main une boîte de jetons et un galet à veines rouges, un morceau de verre arrondi trouvé sur la plage, une bouteille avec des campanules et deux sous français, disposés bien soigneusement, pour consoler son triste cœur ! Et cette nuit-là quand je fis à Dieu ma prière je pleurai et je lui dis : « Ah, quand à la fin nous serons là couchés et le souffle suspendu, ne vous causant plus de fâcherie dans la mort, et que vous vous souviendrez de quels joujoux nous avons fait nos joies, et combien faiblement nous avons pris votre grand commandement de bonté. »
Et il versa quelques larmes, lui qui n’en avait franchement pas versé beaucoup. David n’avait pas le cœur sec, contrairement à son gosier. À l’enterrement de sa mère – quatre ans déjà ? –, il n’avait eu bizarrement aucune émotion et toute la famille l’avait regardé d’un œil torve. Pas un signe d’émotion. Aucune vague, aucune ride sur son visage. Devant le cercueil de cette femme si aimée, l’esprit de David s’était envolé, il pensait à autre chose, pas à ces roses tristement blanches déposées ici et là, pas à la crémation, à venir, non, il pensait aux oiseaux, il pensait à ce merle moqueur qui chaque matin le réveillait comme sa mère le réveillait, le caressait d’un si doux baiser alors qu’il devait prendre le chemin de l’école.
Notre ami David s’était, adolescent, pincé d’ornithologie, mais il n’avait pas vraiment de violon d’Ingres. Il s’était vu pigeon voyageur à Venise, il s’était plané mouette à Ouessant, il s’était niché cigogne sur une flèche de cathédrale alsacienne, enfin il s’était rêvé bouvreuil pivoine du côté de la forêt de Fontainebleau à l’heure où le soleil se tait, à l’heure où la demi-lune, toujours royale et fière, montre sa nouvelle coiffure, sa raie de côté. Il avait appris dans un manuel que le bouvreuil pivoine, si on lui siffle une mélodie alors qu’il est encore dans son nid, la retiendra, oubliant les leçons, le concerto de ses parents.
Le couple Bourricot ne se caressait plus beaucoup depuis deux ans. David s’y était habitué. Se consolait de peu de chose. Sa mère aussi avait cessé de l’embrasser lorsqu’il avait commencé ses poussées de psoriasis qui le taquinèrent dès l’âge de cinq ans, atroces démangeaisons qui lui dévoraient les mains et l’arrière-train. Lorsqu’à douze ans, il fit des crises d’épilepsie, c’était le bouquet. Bave, œil révulsé, corps contracté, muscles à la limite de la rupture, hôpital à répétition. Maman était là, ordonnant aux infirmières des linges humides sur son front, des serviettes entre les dents afin qu’il ne se morde plus la langue.
Il reçut un appel de son père, atteint d’Alzheimer, qui lui souhaita de bonnes Pâques. Un visionnaire. Il lui dit, très gai, qu’il avait vu maman ce matin, mais maman était décédée de la maladie de Waldenström depuis presque quatre ans. Morte à l’aube d’un 22 novembre, lorsque le jour espérait encore un rayon inconnu, après une nuit où la lune ressemblait à un sourire de clown que l’on nomme joliment croissant. Dès lors, David avait pris conscience que les vivants, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas encore partis, ne faisaient que traverser le monde des morts. Son pauvre papa.
Puis il reconnut le 06 de son frère Paul, avocat pénaliste, qui lui déclara, ce sacré farceur : « Eh, David ! Pas encore derrière les barreaux ? » Et ce coup de fil de son rédacteur en chef, Romain Beaurevoir, qui savait que son vieux et cher Bourricot, ce journaliste admirable, était le genre de type à qui il faut sévèrement botter le train, que l’on a plaisir à taquiner :
— Eh, mon vieux David, ça te dirait de passer quelques jours au fin fond de la Bretagne ? J’ai un petit reportage pour toi…
— Un reportage sur les galettes au blé noir complètes, sur les algues vertes, les artichauts ou les choux-fleurs ?
— Mieux, mon vieux Milou, un trafic de cocaïne sur des chalutiers. Tu te débrouilles pour enquêter sur l’affaire Pierre Kermadec. Ça cache quelque chose. C’était il y a six mois. Le type a dû être jeté à l’eau : un règlement de comptes, sans doute. Les flics n’ont rien trouvé mais, dans le milieu, il y a pas mal de consommation de coke ou d’héroïne. Écoute-moi, la Bourrique, je viens de lire un article, l’article d’un addicto- logue dans un magazine plutôt sérieux, un truc réservé aux toubibs dans lequel on apprend que la dépendance à la dope a toujours existé chez les marins-pêcheurs. Au siècle dernier, ils étaient accros à l’alcool et au tabac, souvent les deux. Aujourd’hui, ils sont passés du pastis aux opiacés.
— Et alors ?
— Et alors, mon vieux Milou, c’est un super sujet, un sujet qui peut te remettre d’aplomb. Tu sais, lorsque je te parle, j’ai l’impression que tu as consommé des substances psychoactives.
— Si j’avais consommé ce genre de produits, j’aurais grimpé aux rideaux de ton appartement et j’aurais violé ta femme.
— Eh bien, nous y sommes, mon vieux Milou. Tu commences à comprendre. Les marins-pêcheurs seraient tellement chargés qu’ils abuseraient de…
— C’est une plaisanterie, cette enquête.
— Tu sais, David, n’aie pas peur, la terre est plate. Même lorsque tu as trop bu, le trottoir va plutôt plus droit que toi…
—Très drôle. Sauf que ce matin, j’ai vu une vieille glisser sévèrement sur une plaque de verglas…
— Mon cadeau de Noël est le suivant. Tu pars demain pour Quimper. Ensuite tu loues une bagnole et tu glisses direction Penmarc’h et Le Guilvinec.
— J’veux bien, mais j’ai rendez-vous avec mon psychiatre le 4 janvier.
— Réfléchis un peu, Bourricot, qui paye ton psychiatre ? C’est toi ou c’est moi ? Je te signale que sans moi, plus de tickets-restaurants, plus de psychiatre, plus rien… Moi, ce que je veux, c’est que tu retrouves une certaine dignité. Tu sais, tout le monde t’aime bien au journal et se désole de ta déconfiture, de ta paresse. T’as eu ton heure de gloire lorsque tu as publié ton enquête sur les magouilles de ce producteur de cinéma, tu te souviens ? On te voyait partout sur les plateaux télé.
— Ah, je ne m’en souviens pas. J’ai dû passer dans des émissions merdiques, mais lesquelles ? Bon, je vais réfléchir. Ta proposition est tentante, mais j’ai…
— Tu as quoi ? Tu prends le train demain et tu fais pas chier. Je me souviens que tu m’en parlais de la Bretagne, que tu y avais passé toutes tes vacances, t’allais y voir ta maman. La première fois que tu as mis les pieds dans mon bureau, tu m’avais dit – à l’époque, tes yeux n’étaient pas encore trop embués –, tu m’avais dit… Qu’importe, d’ailleurs.
Et il poursuivit ainsi :
— Écoute-moi bien, Bourricot, soit tu te remues, tu revêts ton caban Armor Lux, soit je te vire. Kenavo !
Et c’est ainsi que trois jours plus tard, David Bourricot partit, valise à roulettes à la main, tac-tac-tac, sur le parvis de la gare Montparnasse où un SDF lui demanda une cigarette. Bon prince, il lui en fit don, mais lorsque le clodo lui demanda du feu, il rechigna un peu :
— Et puis quoi encore ?
— Trois euros, pour un kebab !
David s’exécuta. Il n’était plus à ça près. Quoique. Il descendit, après huit heures de voyage – une vache s’étant suicidée sur la voie entre Vannes et Lorient et pire, une grève du mini-bar à la voiture 14, horreur, malheur ! –, il descendit non pas à Quimper mais, quel idiot !, à Quimperlé où il loua une voiture chez Avis. Cette 206 Peugeot lui semblait assez facile à dompter quand bien même elle n’avait pas de boîte automatique.
— La route pour Penmarc’h, s’iou plaît ? demanda-t-il au loueur.
Le journaliste n’avait jamais eu un grand sens de l’orientation. Dans les années 1970, début juillet, la famille Bourricot enfournait dans la R16 TS cirés Cotten, bottes Aigle, épuisettes et hop, elle filait droit sur l’A6 vers l’ouest. Vers Le Mans, le tout petit David piquait un somme après avoir épuisé son recueil de mots croisés, son petit livre, version courte illustrée de Tom Sawyer ou de Huckleberry Finn. Sa mère, alors, lui calait sa tête dodelinante dans le creux d’un merveilleux et duveteux oreiller bleu pâle et il s’endormait, se réveillant, émerveillé, à la pointe du Cap Coz.
Il déambulait devant le comptoir Avis lorsque l’employé lui dit :
— Monsieur ? Monsieur ? Vous vous sentez bien ?
— Oui, oui, ça va… Excusez-moi. Je rêvais, je me revoyais déjà…
— Écoutez, monsieur, pour aller à Penmarc’h, prendre la sortie Quimper-centre, glisser sur la rocade, traverser la zone de l’hippodrome, longer la gare puis la rivière Odet, compter ses ponts et passerelles, unan, daou, tri, pevar, pemp, c’hwec’h. Laisser sur votre gauche le mont Frugy feuillu où les jours de tempête s’arc-boutent les marronniers et les hêtres, tourner à droite juste après le jardin de l’Évêché pour décrocher sur le vieux centre. Vous voilà face à la cathédrale du haut de laquelle, entre ses deux flèches, vous contemple Gradlon sur son cheval de granit, roi de la ville d’Ys engloutie en des siècles médiévaux par le diable. Ensuite, prendre la direction Pont-l’Abbé. Là vous entrez dans l’étrange, dans le curieux, vous êtes dans le pays bigouden. Vous savez, ce pays où les femmes ont des flèches de cathédrale en guise de bitos.
« Cultivé, ce loueur de bagnoles », pensa David qui se sentit en terre conquise. Il nota, inspiré, sur son cahier, avant d’enclencher la première :
L’hiver dure ici plus longtemps. Quimper s’éteint dès six heures du soir. Les rues, les places, les avenues se vident. La ville se noie dans le silence. Quimper est une impasse, un cul-de-sac. L’Odet couleur de thé quand il rencontre le Steïr à l’angle de la rue René-Madec et de la rue du Parc. C’est à Quimper, ville confluente, que la Bretagne se concentre. Entre mer et campagne, le soleil se transforme en pluie en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Les rues, tout à l’heure pleines de lumière, luisent maintenant sous l’averse. Les pavés de la place Saint-Corentin brillent comme les yeux bleu de mer de cette jeune Bigoudène au teint pâle qui traverse la place, regarde la statue en bronze – blanchie par le guano des mouettes et des cormorans – de René Théophile Laënnec, illustre Quimpérois inventeur du stéthoscope. Ici, les printemps et les étés passent et se ressemblent. D’une année à l’autre, ces deux saisons changent de tons, de couleurs, d’odeurs. Quant à l’automne, Quimper aurait pu s’appeler ainsi. On ne croise plus, rue Kéréon, du Chapeau rouge ou Saint-François, des femmes portant la coiffe en broderie Venise. Il faut attendre le Festival de Cornouailles pour que la ville prenne le sang de sa tradition ; autant dire que tout ici semble bien fini.
Il était dix-sept heures et ce n’était pas la joie. Bourricot, arpentant le quartier Saint-Corentin, choisit une crêperie dans la vieille ville. Place au Beurre, il commanda une andouille œuf-miroir qu’il attendit vingt minutes. Cela dit, s’il eût été critique gastronomique, il aurait bien remis à la crêpière trois coiffes. Après cinq bolées de cidre brut fouesnantais, David paya l’addition. En sortant de La Belle complète, il agita ses guiboles, reprit ses esprits, pensa au poète américain Ezra Pound qui croyait que l’on pouvait comprendre l’histoire de son pays en arrachant « les pattes des annales » de sa famille, cette mygale. La compréhension de la Bretagne allait-elle se gagner par la crêpe blé noir et la crêpe froment, la complète et la beurre citron ?
Puis, il prit sa Peugeot, garée place Toul-al-Laër. La pédale de frein lui semblait un peu molle. Après avoir fait paisiblement trente, trente-cinq kilomètres, David se gara juste devant une auberge, La Toupie. Il s’était échoué à Kérity Penmarc’h. Devant lui, la marée basse sentait bon le varech. Les mouettes rieuses étaient au rendez-vous, toutes là, attendant le lendemain, le retour de la pêche. Lorsqu’il claqua la portière, heureux d’être arrivé à bon port, il entendit leurs cris, sorte de présage. Alors qu’il s’apprêtait à franchir le pas de porte de La Toupie, son téléphone vibra : Romain.
— Bien arrivé ? Tu vois, vieille pine, j’ai toujours voulu ton confort. Tu vas prendre l’air du large, te refaire une petite santé. Tu étais tout confiné, et d’ailleurs, tout le monde me le disait, tu avais le teint pas frais ces derniers temps… Je te cherche un nouveau début.
— Je te remercie. Effectivement, ça secoue sec dans ce bled. Il y a un vent à décorner un cocu. J’ai eu du mal à fermer la portière de ma voiture. Ne quitte pas… — On se rappelle plus tard, je ne capte plus…
David caressa ses poches. Ses Dunhill blue ? Sans doute restées dans la boîte à gants. Oui. Il n’avait pas l’air bien frais, les traits tirés, les calots vaseux, le teint brumeux. Et c’est ainsi, assis derrière son volant, qu’il pensa au Cap Coz, à cet hôtel de la Pointe, à cette chambre 10, cette chambre qui lui donnait, enfant, l’impression d’être ailleurs. Une vue sur la mer, une autre sur l’anse de Penfoulic, dunes de vase traversées par la rivière Pen-al-Len, une terrasse avec ses tables blanches, ses balancelles, une vue bouleversante sur la baie de Concarneau : paysage enveloppé dans le brouillard. Il se souvint de ces mots de Nietzsche dans Humain, trop humain : « Nous ne revoyons jamais ces choses que l’âme en deuil. » Quelque chose clochait en lui, mais il ne voulait pas soigner cette chose-là, il voulait persévérer dans son être, voguer sur des vaguelettes. Il se sentait loin des hommes. Se tenir à distance. Dix centimètres, c’est bien, cent mètres, c’est mieux, cent kilomètres, là c’est le pied, se disait-il souvent.
Il revoyait cette ria, ouverture fermée qui le rassurait, pauvre Bourricot, lui qui tout petit avait si peur de l’océan. Et sa mère qui lui avait bien dit : « Mon chéri, tu veux la chambre sur la mer ou la chambre sur la baie ? » David n’avait pas hésité, il avait choisi direct la chambre 10 avec vue sur la ria, celle qu’il avait appelée la cellule des anges. Là, dès le matin, dès six heures, la marée lui revenait au nez et il observait les ostréiculteurs, sentait coques, palourdes, pétoncles… Il chaussait alors ses bottes et son père lui disait : « David, c’est marée basse, nous allons pêcher des couteaux ou peut-être des pousse-pieds, selon la volonté de Dieu… » Armés d’un tournevis et d’une cuiller, ils allaient alors entre les rochers et les flaques pour dénicher par grappes ces derniers.
David se souvenait aussi de la voix métallique de son père, entrepreneur en bâtiment. Ce matin-là, il pleuvinait. Pas beaucoup de couteaux dans le panier. Il devait être treize heures ou treize heures quinze, qu’importe, lorsque le père de David s’effondra dans le goémon. Il pensa qu’il était mort. On le plaça dans un Ehpad. Tout bien pesé, ce n’est pas la mort qui est curieuse, c’est cette longue et fatigante marche vers elle. Elle a ce son, celui du craquement assez vaseux lorsque, enfant, nos pieds nus foulaient le goémon. Cette salade à l’odeur si désagréable qui, inlassablement, lui revenait au nez. Elle est comme cette algue sèche qui expire lorsqu’elle claque sous vos doigts et gicle son jus de mer sous vos espadrilles. La mort n’est pas grand-chose, elle ne demande qu’à être là. Entre David et l’au-delà, il n’y avait qu’une semelle en corde de chanvre tressée.
La chambre 10, longtemps, fut sa carte postale.

Extrait
« Hôtel du Port. De la chambre de tribord. Temps gris et frais. Très frais. Vue sur la mer peu agitée. Petites vagues. Moutons nombreux. L’ennui des dimanches, toutes mes vacances d’enfant au Cap Coz. Pourquoi faut-il que je revienne là où mon entrepreneur de père ma vacciné contre les méfaits de la mer? Là où ne sachant trop quoi faire, je me prenais pour Marco Polo, pour Magellan, Tabarly. »

À propos de l’auteur
PALOU_Anthony_©-Ginies_SIPAAnthony Palou © Photo Ginies SIPA

Anthony Palou est chroniqueur au Figaro. Auteur de Camille (Prix Décembre 2000) et de Fruits et légumes paru en 2010 (Prix Des Deux Magots, Prix Bretagne, Prix La Montagne Terre de France). La Faucille d’or est son troisième roman. (Source: Éditions du Rocher)

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