Jour bleu

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En deux mots
Une jeune femme attend son amoureux à la Gare de Lyon. Elle l’attend depuis des mois, espère qu’il n’a pas oublié leur rendez-vous. Installée au Train bleu, elle regarde passer les gens, se plonge dans ses souvenirs d’enfance, s’imagine un avenir.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Je t’attendrai à la gare

Dans un premier roman qui fait la part belle à l’introspection, Aurélia Ringard imagine les heures qui séparent une jeune femme de l’arrivée de son amoureux à la Gare de Lyon. Une attente riche de souvenirs et d’espoirs.

«C’est le grand jour. Le jour sans filet. L’ultime partie. J’ai le sentiment de la jouer serré, mais pour rien au monde je ne voudrais être ailleurs. Je me dis même que je pourrais rester ici toute ma vie. Je ne suis qu’une ombre en transit, pourtant. J’aime les gares, j’aime les trains et je viens te voir. Je glisse à fleur du temps, des choses, des autres et de moi-même, et je laisse l’imagination faire sa part. Je fais semblant de narguer les heures, mais je me sens parfois désarçonnée. Une douleur tenue. J’ai la trouille, quoi. J’étouffe si je fais semblant. Cela fait trois mois que nous nous sommes rencontrés. Cela fait trois mois que nous ne nous sommes pas vus. Trois mois, c’est mille ans, trois mois, c’est jamais.» Pour la narratrice, qui attend l’homme qu’elle aime à la Gare de Lyon, le temps a soudain pris une densité très particulière.
Elle a d’abord observé les voyageurs, essayé d’imaginer leur quotidien, un travail qui les stresse, l’impatience qui les gagne, un groupe d’étudiants partant en vacances. Face à cette ruche qui bourdonne, à ce concentré de vies qui ne font que passer, elle choisit de se poser, de prendre son temps. Elle commande un café au Train bleu et sort son carnet de notes, se remémore sa rencontre avec celui qu’elle attend, le photographe qui «traque les dernières terres vierges». Comme lui, elle aime la liberté absolue, celle qu’il parvient si bien à rendre dans ses clichés: «ses photos tout en nuances de couleurs parlent de l’ennui et de l’ailleurs, de vivre maintenant et de fuir l’ordinaire, de tout ce qui n’a pas de sens et qui peut mener au chaos.»
Les trains et les voyageurs lui rappellent son enfance, après le divorce de ses parents, quand il fallait se rendre à la gare pour rejoindre son père pour le week-end, quand les adieux étaient déchirants, quand le voyage était mêlé d’appréhension. Oui, il lui aura fallu du temps pour apprivoiser ses peurs, aidée en cela par une boulimie de lectures. Car comme le lui écrira quelques années plus tard Christian Bobin «Lire, c’est toujours venir en aide à quelqu’un. Soi-même, les autres ou tous ces fantômes qui nous sont chers et sans lesquels notre vie paraîtrait moins réelle.»
Lire, mais aussi écrire, se rapprocher de sa vérité. «Je gratte mes souvenirs comme on écorche la roche lors de fouilles archéologiques. Tout me revient dans une accélération impossible à maîtriser. À quel âge cesse-t-on de s’interroger sur le sens de sa venue au monde? Je voudrais en sortir quelque chose qui ressemble à quelque chose. Comme on distille un parfum, en recueillir le meilleur.»
Une mission qu’Aurélia Ringard accomplit avec beaucoup de sensibilité pour nous offrir un premier roman où la quête existentielle se teinte de nostalgie, ou l’espoir fou se heurte à la peur d’un rendez-vous manqué. Et si la vie est un rêve, alors pourquoi s’empêcherait-on de rêver?

Jour bleu
Aurélia Ringard
Éditions Frison-Roche Belles-lettres
Premier roman
164 p., 17 €
EAN 9782492536106
Paru le 1/06/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Lyon, Lille, Lamballe, Rennes et la Bretagne, un reportage photo en Haute-Tarentaise, des vacances au Pays de Galles, en Sardaigne, à Tolède, en Guadeloupe, à Sallanches et à Saint-Pierre-Quiberon ainsi qu’à Irun et Hourtin.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une femme a rendez-vous avec un homme en gare de Lyon. Du moins, c’est ce qu’elle croit. Cela fait trois mois qu’ils se sont rencontrés. Trois mois au cours desquels ils ne se sont pas vus. Elle a décidé de venir très en avance, de prendre ce temps de l’attente, assise au café. Le hall de la gare revêt l’allure d’une salle de spectacle, d’une pièce de théâtre où chaque personnage qu’elle croise la renvoie à ses propres souvenirs, aux moments clefs de la trajectoire qui l’a menée jusqu’ici et qui a façonné le décor de sa vie. Dans ce premier roman, Aurélia Ringard décrit avec minutie une poignée d’heures de la vie d’une femme, dans un huis clos magistral, époustouflant de maîtrise et de mélancolie.

Les critiques
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Le blog du petit carré jaune
Blog bellepagesite

Les premières pages du livre
« 1
Tu m’as donné rendez -vous dans une gare. Tu ne pouvais pas savoir. C’est pourtant simple, c’est toute ma vie. Dans ma vie, il y a des gares et des trains. Des trains tout le temps. Des trains à attraper, des trains à l’heure, des trains bondés, des trains de nuit, des trains bloqués, des trains en retard.. Depuis toujours, c’est comme ça, je cours sur les quais, le souffle coupé. Parfois on a le temps de s’embrasser avant la sonnerie, parfois pas. Les adieux s’étouffent dans les cols des manteaux. On rassemble les morceaux de nous-même que l’on voudrait laisser à quelqu’un d’autre que soi. C’est l’heure de partir. Derrière la vitre, on articule des mots que l’on dit surtout avec les yeux. On ne se lâche pas. On se retrouvera. On garde nos sourires, nos émotions, la politesse et nos souvenirs. Tout ce que l’on crève d’envie de se dire. La vie ne suffira pas, je crois.

2
Mois de septembre. Début du jour. Les allées et venues dans le hall de la gare de Lyon s’amplifient. Ce n’est pas qu’une impression : autour d’elle, du monde, de plus en plus, des valises, des mallettes, des manteaux à la main, le bruit saccadé des talons frappant les sol, des départs et des destinations. Sur la grande horloge, l’aiguille du temps brille et progresse, imperturbable. Les numéros des quais s’affichent, les sonneries retentissent et une foule matinale et compacte se met en branle. Le mouvement semble continu et prend de la vitesse. Les ombres se bousculent. Peu importe où ils vont, ces hommes et ses femmes sont déjà ailleurs.
Cette fois, elle est venue ici pour partir. La voilà qui piétine au milieu de cette agitation mystérieuse et sans limites. Ses pas sont rapides, en avant en arrière, comme les mouvements d’une danse, les yeux grand ouverts, mi-conquérante mi-fugitive. Les courants d’air fond voler ses cheveux blonds, et elle ne cherche pas à les remettre en ordre, elle les laisse se placer; à quoi bon faire semblant, maintenant? Elle ressemble à un animal docile dont la sauvagerie reste en sommeil. Son souffle, une respiration haletante. A l’intérieur, son cœur se serre. Ca bat. A croire que pour la première fois depuis longtemps, son sang circule de nouveau. Ca bat dans ses tempes, ses poignets, sa poitrine, dans le fond de sa gorge, elle n’est plus que cela, des pulsations. C’est cela. Une histoire d’attente et de pulsations. D’attente et de tâtonnements maladroits. Elle a l’allure de celles qui se mettent en chemin, qui arrivent au front. D’un coup d’œil, elle quadrille le lieu. Elle guette les horaires d’arrivée sur les écrans sans parvenir pour autant à contrer l’excitation qui monte ; elle ne peut encore ni le voir ni le toucher. Elle n’a pas réfléchi à ce qui se passerait au moment précis où il descendrait du train. Le premier regard, le premier pas, le premier mot. Ce mot magique entre elle et lui, elle ne le connaît pas. Elle doit aimer cela. Ne pas savoir.

Elle s’est contentée de courir jusqu’ici, d’arriver en avance, très en avance même, dans un mouvement superbe d’abandon et d’entêtement fertiles, bras ouverts à la récolte. Elle n’entend pas le vent souffler au-dehors, ni la pluie fine glisser sur le toit. Elle ne se souvient pas de l’orage de cette nuit. Elle ouvre les boutons de sa veste pour faire respirer sa peau, alléger la boule au fond de son ventre, cette petite douleur lancinante que l’on ressent devant le vide, ce vide qui ne lui évoque rien de rassurant. Il lui suffirait d’une seconde pour faire volte-face mais elle refuse d’être totalement effrayée par le risque qui se tient droit devant elle et la toise à quelques heures à peine de leur supposé rendez-vous. Elle préférerait que cette sensation glisse au travers des plis de sa jupe, s’égare dans le tourbillon incessant du lieu, que ses frissons et ses doutes deviennent invisibles. Bientôt, ils ne seront plus qu’une rumeur. Ce n’est pas rien de déposer les armes.
Une musique s’élève parmi les ombres. Entre les cris des mômes, les supplications des derniers mendiants et les coups de sifflet des agents de service, ces premières notes retiennent son attention. Elle tend l’oreille. Dans le hall, un voyageur s’est mis à jouer du piano d’une façon généreuse, une mélodie fragile, étrange et un peu dramatique qui ressemble aux derniers instants vierges avant que tout ne s’emballe et ne devienne inévitable.
Elle fait un pas en arrière. Un sentiment inconnu l’étreint. D’autres yeux se posent sur les siens. Elle n’est pas dupe. Elle essaie de maintenir ses idées claires. C’est un coup à se perdre, sinon. Elle n’a pas toujours brillé par sa cohérence mais, il y a trois mois, elle a passé un pacte avec elle-même, sans jamais dévoiler à personne ses intentions précises. Elle est parfaitement consciente de ce qu’elle s’inflige. Le toit en ferraille avec ses arcades métalliques semble lui hurler dessus. Ça grouille. Les traits des passants se métamorphosent. Ils ressemblent à une armée d’insectes vivant les uns sur les autres. Ils ont beau se laver le matin, se frotter partout, puis se
mettre tous les parfums du monde, ça sent la gare, faudra qu’elle s’y fasse, un mélange de Chanel et de crasse.

Brusquement ça tangue, comme si quelqu’un l’avait prise par les poignets pour la faire tourner. Voilà, ça commence, plus rien n’existe. Que l’impossible surgisse : elle s’y accordera. Elle n’est pas vraiment taillée pour la monotonie. »

Extraits
« Lui est photographe. Il traque les dernières terres vierges. Il aime le vide, l’authenticité et les hauteurs Les espaces de liberté absolue. Ses photos tout en nuances de couleurs parlent de l’ennui et de l’ailleurs, de vivre maintenant et de fuir l’ordinaire, de tout ce qui n’a pas de sens et qui peut mener au chaos. Elle avançait dans la galerie parmi d’autres curieux, composants du décor dont les voix se superposaient à une musique en sourdine. Elle tenait un verre de Nero d’Avola à la main. » p. 21

« Dehors, un ciel bleu et blanc s’installe entre deux averses et les bruits incessants de la ville se font entendre. Au moindre rayon de soleil, la lumière s’engouffre à travers les vitres et illumine l’espace. On ne mange pas si mal dans ce café, je mâche à pleines dents les dernières bouchées de mon dessert. J’ai un caractère obstiné quand il s’agit de vouloir comprendre le monde. Je n’ai pas tous les outils, mais je cherche. Je cherche les liens logiques. Je voudrais cerner d’un peu plus près la vérité qui se cache au fond des cœurs. Je prends des notes, je ne me demande plus d’où viennent ces lignes qui s’écrivent; on pourrait penser que j’entends des voix. Je gratte mes souvenirs comme on écorche la roche lors de fouilles archéologiques. Tout me revient dans une accélération impossible à maîtriser. À quel âge cesse-t-on de s’interroger sur le sens de sa venue au monde ? Je voudrais en sortir quelque chose qui ressemble à quelque chose. Comme on distille un parfum, en recueillir le meilleur. » p. 104

« C’est le grand jour. Le jour sans filet. L’ultime partie. J’ai le sentiment de la jouer serré, mais pour rien au monde je ne voudrais être ailleurs. Je me dis même que je pourrais rester ici toute ma vie. Je ne suis qu’une ombre en transit, pourtant. J’aime les gares, j’aime les trains et je viens te voir. Je glisse à fleur du temps, des choses, des autres et de moi-même, et je laisse l’imagination faire sa part. Je fais semblant de narguer les heures, mais je me sens parfois désarçonnée. Une douleur tenue. J’ai la trouille, quoi. J’étouffe si je fais semblant. Cela fait trois mois que nous nous sommes rencontrés. Cela fait trois mois que nous ne nous sommes pas vus. Trois mois, c’est mille ans, trois mois, c’est jamais. » p. 124

« Un jour, j’ai écrit à Christian Bobin et lui ai raconté cette anecdote. Il m’a répondu une longue lettre à l’encre noire sur papier blanc. À la fin de ce précieux courrier, cette phrase figurait: «Lire, c’est toujours venir en aide à quelqu’un. Soi-même, les autres ou tous ces fantômes qui nous sont chers et sans lesquels notre vie paraîtrait moins réelle.» » p. 135

À propos de l’auteur
RINGARD_aurelia_DRAurélia Ringard © Photo DR – Ouest-France

Née en Bretagne, à Guingamp, Aurélia Ringard a d’abord vécu à Washington, aux États-Unis, et à Paris avant de s’installer à Nantes. Diplômée en pharmacie, elle se consacre aujourd’hui à sa passion pour les mots et la littérature. Elle anime des ateliers d’écriture et participe à l’organisation d’événements pour la promotion de la lecture. Suite à sa participation à un concours organisé par l’école d’écriture Les Mots, ce texte reçoit le coup de cœur du jury. Jour bleu est son premier roman. (Source: Éditions Frison-Roche Belles-lettres)

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L’Amérique entre nous

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En deux mots
De New York à Boston en faisant tout le tour des États-Unis, Aude Seigne nous propose un road-trip durant lequel elle s’intéresse à la culture cinématographique et s’interroge sur l’amour qu’elle éprouve conjointement pour deux hommes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Road-trip amoureux en Amérique

C’est dans un nouveau voyage que nous entraîne Aude Seigne dans ce roman qui s’interroge aussi sur la possibilité d’un amour pour deux hommes en même temps. Le cœur ne serait-il pas un chasseur solitaire?

Quand la narratrice débarque à New York avec Emeric, son compagnon, le couple est déjà riche d’une belle expérience, la traversée de l’Atlantique en paquebot, étape préparatoire à leur grande traversée des Etats-Unis. Journaliste dans un magazine suisse de cinéma, le Star, elle a obtenu un congé sans solde de trois mois mais aussi un mandat pour rassembler du matériel qui servira à une numéro spécial sur le cinéma américain. Ainsi, tout en suivant Emeric, photographe animalier, elle profite du voyage pour rencontrer acteurs et réalisateurs, visiter des lieux emblématiques, réécrire l’histoire du septième art.
Mais dès les premiers pas dans la Grande pomme, elle se heurte à une réalité nourrie par la fiction. La ville qu’elle parcourt est-elle celle que son imaginaire a construit à partir des films et des séries ou bien faut-il tenter de se débarrasser de ces images pour découvrir le «vrai» New York? Une interrogation qui va servir en quelque sorte de fil rouge tout au long des étapes du voyage, des Appalaches à la Californie, en passant par les grands parcs nationaux, Chicago et le Nouveau-Mexique. Chaque étape, y compris les motels où l’on s’arrête pour une nuit ou encore le match de baseball auquel on ne comprend rien des règles, confronte fiction et réalité, images fantasmées et réalité intrinsèque.
La belle idée d’Aude Seigne consiste à doubler ce questionnement d’une seconde quête, introspective. Comme ces paysages, elle cherche constamment à savoir qui elle est vraiment, qu’elle image elle donne aux autres. Depuis la rencontre avec Emeric jusqu’à celle avec Henry, depuis leur premier voyage jusqu’à cette escapade américaine. Jusqu’où elle peut être elle-même. Car il y a Emeric, qu’elle aime depuis sept ans, mais il y a aussi Henry, le collègue qui la comprend si bien et dont le femme attend un enfant. Henry qui, avant Emeric, aura appris qu’elle avait choisi de ne pas garder l’enfant qu’elle portait, Henry qui la comprend si bien, même sans parler. Alors peut-être fait-il dire à Emeric ce qu’il en est vraiment, qu’elle les aime tous les deux, qu’elle n’a pas envie de choisir. Mais un tel aveu ne va-t-il pas faire voler en éclats leur relation? Et comment réagirait-elle s’il décidait de s’octroyer la même liberté?
Si, au fil du récit, le voyage intérieur prend davantage de place que la découverte, il ne cesse d’être rattrapé par la réalité. Comme l’écrivait Umberto Eco en parlant du roman «les références au monde réel s’y mêlent si bien. Cela donne alors lieu à certains phénomènes bien connus. Le premier consiste à projeter le monde fictionnel sur le réalité, autrement dit à croire en l’existence réelle de personnages et d’événements fictifs». Aude Seigne en apporte ici une belle illustration, y ajoutant même une dimension supplémentaire en ajoutant une longue playlist qui accompagnera la lecture d’un fond sonore qui est aussi un guide musical.

La Playlist du livre (merci à Julie Vasa !)

L’Amérique entre nous
Aude Seigne
Éditions Zoé
Roman
240 p., 17 €
EAN 9782889279814
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est principalement situé aux États-Unis. Il nous emmène de Boston à Boston en effectuant un tour complet du pays.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pendant trois mois, un couple parcourt les États-Unis en voiture. Ciels, villes, animaux, tout les émerveille. Ils en profitent pour vérifier les clichés européens sur l’Amérique. Elle interviewe les stars et tente de distinguer le vrai de la fiction; lui photographie les geais bleus et les loups. Elle assiste à un mauvais match de baseball, ils traversent des incendies. La narratrice a pourtant un objectif plus important: elle aime deux hommes à la fois mais ne cesse de retarder le moment d’en parler à son compagnon.
Dans ce roman sur l’Amérique et l’amour libre, la narratrice procède à une enquête passionnée. Un va-et-vient vertigineux entre exaltation et blessures, doutes et ténacité, qu’accompagne une playlist accordée à la tonalité de chaque partie.

Les critiques
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Livrescapades
Blog L’Apostrophée (Julie Vasa)


Aude Seigne présente son nouveau roman, L’Amérique entre nous © Production éditions Zoé

Les premières pages du livre
« 1
L’Amérique ressemble d’abord à une ligne. Une discontinuité de points jaunes dans l’obscurité. Je songe à ces petites tourelles lumineuses qui indiquent les ondes sonores sur les appareils électroniques et qu’on appelle sonagrammes. L’Amérique est un sonagramme qui approche, dressé sur une première langue de terre noire qui déchire l’horizon. Je me penche vers Emeric. Ses boucles blondes agitées par le vent tiède chatouillent mes paupières et ma tempe. Je crie pour que ma voix couvre le vrombissement des machines : « On arrive en Amérique. » Il me corrige en souriant : «Aux États-Unis.»
Des centaines de réveils ont sonné simultanément, vers 4 h du matin, dans la succession de petites cabines voguant sur les eaux sombres. Quand nous sommes sortis sur le pont, l’air s’était modifié. Il n’était plus piquant et rageur comme pendant la traversée, mais tiède et sucré, chargé d’un bruissement presque tropical. J’ai eu tellement de peine à me lever que je me suis demandé si quelque chose n’allait pas. J’ai touché mon ventre, bombé et douloureux depuis quelques mois. Mais ça n’était pas pire qu’un autre jour.
Depuis le pont 12, à 50 mètres au-dessus de l’océan, nous regardons défiler le sonagramme – Long Island – que nous remontons à vitesse de tortue. Quarante minutes s’écoulent pour atteindre le pont Verrazano-Narrows, petite guirlande dorée qui marque l’entrée de la baie, puis trois heures encore pour s’amarrer au quai de Brooklyn. Dans la même durée, un avion aurait traversé la moitié de l’Atlantique, et le pont, le paquebot luminescent, la ville naissante, ne seraient qu’un feu d’artifice éphémère pour les yeux volatils.
À côté de nous, un quinquagénaire croit reconnaître la statue de la Liberté, s’exclame «There she is» en pointant du doigt. Il comprend sa méprise à mesure que le paysage grandit, désigne une autre trace lumineuse dans l’aube – «Oh no, there she is» – répète l’erreur et le geste, une vingtaine de fois. Je m’amuse de sa confusion, ignorant que moi aussi je chercherai bientôt un sens dans cet amas de pixels, perdue entre la verticalité et l’horizontalité complémentaires. Accoudé au bastingage, Emeric est quasiment immobile, sa silhouette de géant sourit d’un air serein. Il est beau. Je le lui dis et le photographie. Nous sommes euphoriques et fatigués.
Le ciel crépite, devient bordeaux puis mauve, dépêche des palettes de couleurs que je croyais impossibles sans Photoshop. Une craquelure fait surface. La baie de New York se déploie devant nous, l’arceau du pont en délimite l’accès comme un portique sacré. Hier, un officier en second a annoncé que la manœuvre serait délicate, puisqu’il n’y a que trois mètres entre le sommet des cheminées du paquebot et le tablier du pont. Je ne peux m’empêcher de serrer les dents, d’imaginer le fracas de carbone et d’acier, le bruit de la catastrophe.
Mais Hollywood est à l’autre bout de cette nouvelle terre et rien ne se produit. Le bateau glisse souplement sous le pont, un passage, une invitation. À cet instant, un camion klaxonne à tout va. Le mastodonte lumineux voguant à quelques mètres sous ses roues doit lui sembler étrange et magnifique. Son salut sonne comme un Welcome in America.

2
L’énormité du navire ne nous apparaît qu’au moment de le quitter. Les clients des suites ont la priorité, ainsi que ceux qui ont payé un supplément pour débarquer au plus vite. Il faut compter une journée de manœuvres pour évider notre petite ville flottante, déposer à terre ses 2 700 passagers, membres d’équipage, voitures, colis, instruments de musique et marchandises réfrigérées dans leurs contenants spécifiques. Pendant toutes ces heures, nous patientons dans notre chambre, sortons nus sur le balcon ouvert sur Manhattan. On pourrait peut-être nous voir, aux jumelles, depuis les gratte-ciels sud, mais comme on nous verrait de l’autre côté de l’univers, avec un décalage temporel qui annulerait l’impudeur. Une vedette aux initiales de la NYPD file devant la statue de la Liberté que nous avons finalement dépassée. L’île et le pays qu’elle amorce paraissent si proches que nous pourrions les toucher. Au premier plan, les canots de sauvetage en suspension devant les gratte-ciels semblent désormais de trop.
Nous profitons de l’attente pour utiliser le wifi gratuit du bureau d’immigration, qui rayonne jusque dans notre chambre après une semaine de déconnexion. Je cherche l’adresse de notre logement dans l’est de Brooklyn, le réseau me propose un trajet d’une heure à pied que nous décidons de suivre. Pendant que mes pouces s’activent, je laisse les notifications s’empiler en haut de l’écran. Parmi les noms familiers, je lis celui de Henry. Je survole son message pour y revenir plus tard, pour ne pas être trop imprégnée de la joie qu’il me procure.
Nous débarquons dans un hall sans fenêtre, où des caméras noires pendues à des tiges nous observent. Je m’attends à un interrogatoire serré, mais tout va vite, donner ses empreintes, bredouiller plus qu’on acquiesce, le bruit mat du tampon dans le passeport. La sortie du hangar est un tunnel qui débouche sur une lumière aveuglante, Emeric et moi le franchissons presque en courant, extatiques. Puis nous sommes dehors. Le soleil blanc de New York en juillet inonde le bitume. Nous contournons les taxis entassés sur le quai, nous éloignons à pied dans la chaleur vrombissante. L’aura de luxe suranné du paquebot se dissout rapidement derrière nous.
Nous marchons en direction de l’est, soulagés de suivre des lignes, un quadrillage qui contredit l’immensité marine. Mais le sac pèse, des mauvaises herbes poussent entre les dalles blanchies des docks. La zone industrielle que nous traversons est vide, sale, les regards que nous y croisons titubent. Il ne faut pas marcher beaucoup pour comprendre que nous sommes entrés dans New York par la banlieue, que nous sommes très loin de Downtown Manhattan, des brassées de dollars numériques de Wall Street, du clinquant de Broadway. Il me vient que je ne connais aucune ville qui exporte autant d’images d’elle-même, alors que nous sommes ici depuis trente minutes et que l’image me semble déjà incomplète. Nous nous faisons dépasser par les taxis qui emportent les voyageurs du paquebot, d’un confort à l’autre.
Nous perdons et retrouvons notre chemin à plusieurs reprises, sortons discrètement nos téléphones pour consulter la carte. Les rues ont beau être parallèles, elles débouchent sur des terrains vagues, là où devraient se tenir des parcs, des infrastructures sportives. Ou alors notre progression est barrée par une soudaine autoroute, qu’une petite passerelle de métal rouillé surmonte. Au bout de 45 minutes, il commence à pleuvoir, nous sommes rincés d’une averse d’été épaisse, gluante. Puis le soleil au zénith dissipe tout malentendu, brûle à nouveau les trottoirs en assassin.
Le propriétaire de l’appartement nous a fourni le code de la première porte, qu’il a recommandé de bien fermer derrière soi en s’assurant de ne pas avoir été suivis. Nous nous exécutons, restons bloqués derrière la seconde porte, à laquelle personne ne répond. Nous patientons la journée avec des allers-retours au café, à l’épicerie, au parc, où un groupe d’hommes assis sur des marches nous hèle : «Hey, white people, what are you doing here ?» En guise de réponse, nous leur sourions. Ils ont raison, nous n’avons pas la moindre idée de ce que nous faisons ici.
Lorsque le propriétaire arrive, il parle de la sécurité, surtout le soir. La station de métro n’est qu’à une centaine de mètres, et ce que je comprends, c’est qu’il faudra atteindre cette station comme un refuge. Nous mesurons le poids de l’expression « sortir de sa zone de confort», la vedette de la police new-yorkaise semble ne jamais avoir existé maintenant que nous consultons le site gouvernemental qui répertorie les crimes récents. Dans notre rue, deux meurtres cette semaine. Le quartier est classé en orange foncé, la dernière couleur avant le rouge qui recense les plus hauts taux de criminalité.
Il reste encore plusieurs heures de lumière, mais, allongés sur ce lit qui était l’objectif de la journée, nous nous décourageons. Je répète que c’est normal, qu’on se demande toujours un peu ce qu’on fait là, les premiers jours, les premières heures d’un voyage. Nous évoquons Séoul, où nous avions erré dans l’aube printanière à la recherche de caractères latins, n’avions trouvé qu’un night-club encore ouvert qui nous avait servi des chips. Pour éviter de parler du présent, nous enchaînons sur Ljubljana, la petite chambre blanche près du canal paisible où nous faisions souvent l’amour. Entre nous, le sexe est presque un rituel d’emménagement. Nos corps épuisés par un vol ou un train de nuit se déposent sur le lit avec l’intention de faire une sieste, mais le sommeil lourd dans les draps frais nous rapproche. En voyage, nos corps sont plus présents, leurs désirs plus impérieux, comme si nous nous observions mieux hors de notre milieu naturel.
Mais cette fois aucun de nous ne touche l’autre. En évoquant Ljubljana, Emeric dit qu’on ne compare pas une capitale de 200 000 habitants avec New York, et le débat s’envenime, est-ce que c’est 200 000 ou 300 000, et qu’est-ce que ça change, si on ne se sent pas en sécurité ici ? Emeric s’installe dans un coin de la chambre avec son ordinateur pour retoucher des photos, je reste muette sur le lit à regarder le plafond. Le ciel orageux est un bâillon qui nous étouffe, à moins que ce ne soit la déception. Je sais qu’il faut aimer New York, tout le monde me l’a dit. Ou alors la détester pour de bonnes raisons. Le sol tangue encore sous mes pas. J’ai le mal de terre. Emeric fait une brève recherche. Combien ça coûte, un vol New York – Ljubljana ? Je dis qu’il ne faut rien décider quand on est fatigué.

3
Six mois plus tôt, dans le bureau de ma cheffe. Elle porte un blazer fluo trop grand pour elle, cadeau d’une soirée de réseautage la semaine passée. Elle m’invite à m’asseoir, m’adresse un bref sourire qui compense ses gestes secs. Pendant qu’elle s’éloigne pour refermer la porte dans mon dos, j’observe les dernières couvertures du magazine affichées contre le mur. STAR janvier, STAR février, qui s’apprête à sortir en kiosque. Je regarde la place qu’il reste sur le crépi. J’espère ne pas être ici pour voir les éditions de juillet à octobre s’y déployer. J’espère que Daisy me convoque pour me donner une réponse au sujet de mon congé sabbatique, ces trois mois que je lui ai demandés pour réaliser mon rêve de road-trip américain.
Daisy claque la porte et se rassied en faisant le vide devant elle. …

Extrait
« Je l’attends souvent au même café, à la même table, nous nous enlaçons pour nous saluer. Il me parle de sa famille, de sa femme, des autres filles qu’il a aimées, il parle des voyages qu’il aimerait faire et des choses qu’il ne fait pas, juste pour les préserver. Il dit qu’il n’a pas toujours été fidèle, sans préciser davantage, il parle des relations qui n’entrent pas dans les cases, des amitiés folles et des tentatives d’amour – il prononce aussi le mot polyamour. Je prends ses paroles pour des aveux, une reconnaissance claire de ce que nous pourrions être. Ses mots, sa simple présence physique, m’apaisent.
Il parle de nous comme d’une évidence. Il dit que le temps passe trop vite quand nous sommes ensemble, que nous sommes à moitié pareils et à moitié différents, et que c’est l’équilibre parfait pour faire un couple. J’ai envie de lui dire qu’il provoque, qu’il feint l’innocence, qu’il tente de me séduire avec des banalités, mais tous les clichés semblent justes quand c’est lui qui les prononce. Il dit qu’il y a toutes sortes de manières d’aimer quelqu’un, et que le couple n’en est qu’une.
Il dit qu’on se permet souvent avec lui une sorte de rudesse parce qu’il a l’air fort, mais que ça n’est pas toujours le cas. Je l’écoute avec une attention infinie, tant je veux comprendre qui il est, être un réceptacle pour tout ce qu’il ne peut pas être. Même les défauts et les complexes que je pressens me touchent, je me vois en prendre soin, naviguer chaque jour autour de ses impossibilités. Parfois j’ai l’impression qu’il se découvre en me parlant et j’aime ça – le regarder se construire. Parfois mes yeux s’égarent sur son visage, je me demande à quoi ressemblent ses taches de rousseur quand on s’y attarde, le disque fragmenté de son iris quand on s’y noie. Je me demande comment ce serait, si j’avais le droit, d’être tout près de lui. »

À propos de l’auteur
SEIGNE_Aude_Yvonne_BoehlerAude Seigne © Photo Yvonne Böhler

Aude Seigne est née en 1985 à Genève. À 15 ans, un camp itinérant en Grèce lui révèle ce qui sera sa passion et son objet d’écriture privilégié pendant les dix années qui suivront: le voyage. En parallèle de ses études gymnasiales, elle commence donc à voyager pendant l’été: Grèce, Australie, Canada, La Réunion. Le lycée terminé, elle découvre le temps d’une année sabbatique l’Europe du Nord, de l’Est, et le Burkina Faso. Elle effectue ensuite un bachelor puis un master en lettres – littérature françaises et civilisations mésopotamiennes – de l’Université de Genève qu’elle a préparé lors d’un séjour à Damas en 2008, voyage qu’elle décide de raconter sous la forme de chroniques poétiques. Parues en 2011 aux éditions Paulette, ces Chroniques de l’Occident nomade seront récompensées par le Prix Nicolas Bouvier au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, et sélectionnées pour le Roman des Romands 2011. La même année, le livre est réédité aux éditions Zoé. Elle continue d’écrire et de voyager autant que possible: Italie, Inde, Turquie. Tous ces voyages, ainsi que la rêverie sur le quotidien, font l’objet de carnets de notes, de poèmes et de brefs récits. En 2015 paraît Les Neiges de Damas, suivi en 2017, d’Une toile large comme le monde. Parallèlement, Aude Seigne travaille, avec Bruno Pellegrino et Daniel Vuataz, à la série littéraire Stand-by, dont les deux saisons sont publiées respectivement en 2018 et 2019. En 2022, elle publiera avec ses deux compères un roman intitulé Terre-des-Fins (Source: Éditions Zoé)

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Les fêlures

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En deux mots
Garance découvre sa sœur Roxane et son conjoint Martin inanimés dans leur lit après une tentative de suicide. Les secours parviendront à la sauver et constateront le décès de Martin. Pour Odile, sa belle-mère, Roxane est coupable. Et si la police conclut à un non-lieu après l’autopsie, le poison du doute s’est instillé et n’a pas fini de faire des dégâts.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le temps des soupçons

Barbara Abel revient avec un nouveau roman, aussi formidable que les précédents. Après une double tentative de suicide, il décrit les dégâts que va provoquer le doute qui ronge les protagonistes, tous sûrs de détenir la vérité.

Quand Garance reçoit l’appel à l’aide de sa sœur, il est déjà trop tard. Elle découvre Roxane aux côtés de Martin, inanimés dans leur lit. Malgré le choc, elle trouve le moyen d’appeler les secours avant de s’effondrer. A-t-elle vraiment compris l’ambulancier quand il a affirmé sentir un pouls?
Finalement Roxane sera sauvée et la double tentative de suicide par injection de morphine prend une tout autre dimension, car désormais c’est aux questions de la police qu’il va falloir répondre. Car avant même le résultat de l’autopsie la mère de Martin porte plainte pour homicide, persuadée que son fils n’avait aucune intention de mettre fin à ses jours.
En fait, autant les deux familles que la police se voient confrontées à des questions auxquelles il est bien difficile de répondre, d’autant que Roxane, qui pourrait éclaircir certains points, reste prostrée et muette. Alors Blache et Cherel, le duo chargé de l’enquête, se concentrent sur la famille et l’entourage, cherchent la raison de cette double tentative de suicide ou le mobile de cet homicide déguisé. Une hypothèse qui révolte Garance, elle qui croyait si bien connaître sa sœur avec laquelle elle a traversé bien des épreuves. Après le départ de leur père, elles se sont retrouvées face à une mère tyrannique, alcoolique et diabétique qui mourra après s’être injecté une trop forte dose d’insuline. Suicide, accident, homicide? On découvrira plus tard ce qu’il en est réellement.
«Roxane avait quatorze ans à l’époque, et ça ne se passait pas bien entre elles deux. Elles se disputaient à longueur de temps, se reprochaient tout et n’importe quoi, c’était insupportable. Mais quand maman est morte, c’est Roxane qui en a été le plus touchée. D’autant que c’est elle qui l’a découverte, sans vie, sur son lit.»
Pour Martin Jouanneaux, c’est un peu la même histoire, mais davantage policée. Lui a perdu son père, grand chef d’entreprise, emporté par la maladie. Son épouse a alors pris les rênes avec l’ambition de voir son aîné lui succéder. Mais à la suite d’une erreur qui verra un gros contrat leur échapper, elle décide de l’évincer au profit de Martin. S’il entend faire de son mieux, il constate toutefois qu’il n’est pas à l’aise avec le milieu des affaires et préférerait son consacrer à l’écriture.
Roxane, qui voulait être danseuse et a dû renoncer à ce rêve après une mauvaise chute dans laquelle sa mère l’a entraînée après une énième dispute a choisi de poursuivre des études de médecine. La jeune fille sait toutefois qu’il s’agit d’un choix par défaut. Les deux amoureux se persuadent alors que leur bonheur passe par une nouvelle vie.
Le scénario imaginé par Barbara Abel nous permet de suivre en parallèle la rencontre et l’histoire du couple Martin et Roxane, la cohabitation entre Garance et sa sœur après sa sortie de l’hôpital, les séances chez la psychologue qui suit les deux filles et la vie d’Odile. Passant d’une temporalité à l’autre, on comprend très bien comment la psychologie des personnages s’est construite et comment le poison du soupçon s’est instillé petit à petit jusqu’à causer des dégâts irrémédiables. Une fois encore, Barbara Abel réussit à nous embarquer dans cette sombre histoire où tout le monde est coupable, même si leurs intentions sont louables, où l’on découvre comment l’amour peut être toxique et comment un petit grain de sable peut remettre en cause bien des certitudes. Comme dans Je sais pas ou Je t’aime les personnages sont admirablement bien campés et, dès les pemières pages – très fortes – on se laisse happer. Comme le bon vin, Barbara Abel se bonifie avec le temps !

Les fêlures
Barbara Abel
Éditions Plon
Roman
422 p., 20 €
EAN 9782259307628
Paru le 31/03/2022

Où?
Le roman n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Qui est le véritable meurtrier d’un être qui se suicide ?
Lui, sans doute.
Et puis tous les autres, aussi.
Quand Roxane ouvre les yeux, elle sait que les choses ne se sont pas passées comme prévu.
Martin et elle formaient un couple fusionnel. Et puis, un matin, on les a retrouvés dans leur lit, suicidés. Si Roxane s’est réveillée, Martin, lui, n’a pas eu sa chance… ou sa malchance. Comment expliquer la folie de leur geste ? Comment justifier la terrible décision qu’ils ont prise ?
Roxane va devoir s’expliquer devant ses proches, ceux de Martin, et bientôt devant la police, car ce suicide en partie raté ne serait-il pas en réalité un meurtre parfait ? Que savons-nous réellement de ce qui se passe au sein d’un couple ? Au sein d’une famille ? Que savons-nous des fêlures de chacun ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
EmOtionS blog littéraire (Yvan Fauth)
RTBF (Sous couverture)
Blog Aude bouquine
Blog L’œil de Luciole

Les premières pages du livre
Chapitre 1
Certains réveils sont plus pénibles que d’autres.
Au moment où Roxane ouvre les yeux, malgré le chaos qui règne dans sa tête, elle comprend que les choses ne se sont pas passées comme prévu.
Les souvenirs peinent à refaire surface, ils se désordonnent à mesure qu’ils apparaissent, comme on joue à cache-cache dans l’obscurité. Ce sont des formes confuses, des ébauches d’impressions, ils se dérobent à peine décelés, ils s’échappent sitôt saisis. Sa conscience en profite pour occuper le terrain : sans perdre de temps, elle découvre des crocs redoutables qu’elle plante sans pitié dans sa raison. C’est fulgurant, la jeune femme essuie un premier assaut, dont la violence la laisse pantelante. Elle tente de rassembler ses idées, d’organiser la bouillie qui lui sert de mémoire, de dompter la souffrance qui, déjà, lui ronge l’âme. Peine perdue. Elle n’a pas encore retrouvé son calme qu’elle doit affronter une meute de spectres grimaçants, dont elle devine qu’ils ne lui accorderont aucun répit.
À la douleur de l’esprit succède celle du corps. Comme pour se mettre au diapason, c’est la tête qui endure le premier supplice. Elle explose sous la charge d’une pression féroce, brutale, qui arrache à Roxane une plainte rauque. Elle tousse, et chaque quinte lui écorche les voies respiratoires. Elle tente de se redresser pour atténuer le mal, le mouvement réveille son estomac qui se tord instantanément et propulse dans tout l’abdomen de virulentes pointes aiguës, lesquelles la forcent à se recoucher.
— Ne bouge pas, ma petite souris. Je suis là. Tout va bien.
Cette voix, Roxane l’identifie à la seconde : c’est celle de Garance, sa sœur. Celle-ci se penche sur elle, sa respiration lui effleure le front. Cela apaise Roxane durant quelques secondes, juste avant que ses démons repartent à l’assaut. Elle veut parler, savoir ce qui se passe, où elle se trouve, pourquoi, comment ?
— N’essaie pas de parler, on a dû t’intuber.
En croisant le regard de Garance, Roxane lit l’angoisse tapie au fond des yeux de sa sœur, la peur rétrospective dont elle est l’otage, une charge émotionnelle difficile à dompter. Elle devine enfin la pointe de reproche que Garance ne parvient pas à dissimuler tout à fait. Des images commencent alors à émerger, se révélant à son esprit par petites touches, une silhouette d’abord, dont elle discerne les contours, et, avec elle, le souvenir éprouvant des derniers instants, juste avant que la morphine se rue dans son organisme et prenne d’assaut une à une ses fonctions vitales.
Martin.
Roxane sonde aussitôt la pièce dans laquelle elle se trouve, à sa recherche.
— Tu veux quelque chose ? lui demande Garance avec douceur.
La peur de savoir lui tord le cœur, mais, très vite, l’ignorance l’effraie plus encore.
Posant sur sa sœur un regard inquisiteur, entre terreur et détermination, Roxane attend.
Il faut quelques instants à Garance pour déceler ce que cherche sa cadette. Alors, elle s’assombrit et la considère avec gravité. Le temps s’arrête. Les secondes s’étirent dans l’immobilité du silence, les deux femmes se contemplent, l’une en demande, à l’affût du moindre indice, l’autre en retrait, épouvantée par la réponse qu’elle doit formuler. Alors, prenant le parti de contourner l’impossible épreuve, Garance se contente de secouer lentement la tête.
Non.
Ce qui se passe ensuite restera gravé dans la mémoire de Garance. Les traits de Roxane se figent un court instant, voilés d’une obscurité minérale, presque tombale, avant de se décomposer en une grimace déchirante. Terrassée, la jeune femme se recroqueville, on dirait qu’elle se dessèche, se vide, se décolore, soudain diaphane, transparente, presque un fantôme. Elle s’abîme dans un interminable sanglot qui met une éternité à émerger, à expulser le hoquet de peine, celui qui donnera le coup de feu du départ, la permission d’exprimer sans retenue son chagrin et sa douleur.
Garance se tient pétrifiée à côté d’elle. Elle assiste, impuissante, à la déliquescence de Roxane, à sa déchéance, à sa mise à mort. Et lorsque sa sœur plonge dans les flots de sa détresse, lorsqu’elle donne libre cours à ses larmes, lorsque les plaintes emplissent l’espace, déchirées et déchirantes, Garance la prend enfin dans ses bras et la serre contre elle.
Les deux jeunes femmes pleurent longuement, agrippées l’une à l’autre.
— Pourquoi ? demande Garance.
Roxane frémit. Elle s’extirpe de l’étreinte et reste figée. D’une immobilité parfaite, elle tente pourtant de contenir le tumulte qui malmène ses pensées, son cœur, ses muscles, ses tripes.
Pourquoi ?
Comment répondre à cette question ?
Comment raconter, comment expliquer ?
Comment traduire en mots la folie de ce geste ? Roxane tressaille en songeant que son premier juge est là, devant elle, Garance, son âme sœur, et que rien, à ses yeux, ne justifiera la dérive de leurs illusions.
Elle tente d’endiguer les souvenirs qui l’assaillent et ne peut réprimer un frisson d’angoisse. À mesure que la situation se dévoile, à mesure que se révèlent à sa conscience celles et ceux qui lui demanderont des comptes, elle voit se creuser sous ses pas un abîme sans fond dans lequel la tentation est grande de se laisser sombrer. Disparaître, s’évanouir, se désagréger. S’ajoute un sentiment de solitude terrifiant, un étau qui lui enserre la poitrine au point d’entraver sa respiration. Enfin, il y a cette voix qui ricane sous son crâne, la persécute et l’accuse, vomissant une déferlante de reproches, tu croyais quoi, pauvre idiote ? Les mots ricochent dans sa conscience, elle voudrait les chasser, mais comment ? La voix poursuit sa diatribe, implacable. Tu pensais vraiment que ce serait aussi facile, que tu allais t’en sortir comme ça ? Roxane secoue la tête, non, promis, elle ne pensait rien, elle mesure son arrogance, elle comprend son erreur. Elle demande pardon, pitié, elle sait maintenant que tout cela était vain, qu’ils avaient tort, bercés d’illusions.
Elle sait surtout qu’elle ne maîtrise rien et qu’elle doit affronter son destin. Seule.

Jamais démenti
La première fois que Garance et Roxane se sont vues, les choses ont mal commencé. En même temps, tout allait mal à cette époque, pourquoi aurait-ce été différent ?
Pour commencer, il était prévu qu’elles se rencontrent dans la matinée, c’est en tout cas ce qu’on avait dit à Garance. Au lieu de ça, Roxane était arrivée en fin d’après-midi. Garance avait passé la journée le nez à la fenêtre, les nerfs à fleur de peau. Elle avait tenté de négocier avec son impatience, consciente malgré ses quatre ans que cette journée serait déterminante et que, rien, jamais, ne serait plus comme avant.
Elle ne s’était pas trompée.
Lorsque Roxane est arrivée – enfin ! –, Garance était dans un tel état de tension qu’elle a mis plusieurs minutes avant de venir l’accueillir. Elle avait tourné en rond dans sa chambre, ravalant sa rancœur et cherchant au fond d’elle-même un reste de cette fébrilité qui l’animait ce matin encore. Les bruits du salon lui parvenaient par bribes étouffées, la voix de Judith, sa mère, impatiente et agacée, celle de Jean, son père, déjà à cran. Elle se demandait pourquoi ces deux-là prenaient encore la peine de se parler, le moindre mot entre eux dégénérait invariablement, quelle que soit l’heure de la journée, quel que soit le sujet abordé, tournant à l’aigre dans le meilleur des cas, virant au pugilat dans le pire.
Seule dans sa chambre, Garance percevait la tension, une nervosité ambiante qu’elle connaissait par cœur, elle pouvait en prévoir chaque étape. En entendant ses parents se chamailler dès le retour de sa mère, avant même qu’elle n’ait pris le temps de se poser, sans même s’inquiéter d’elle, Garance avait éprouvé une amertume chargée de dépit.
Qu’allait penser Roxane ?
Elle s’était donc résolue à rejoindre le salon, sans grand espoir d’apaiser la dispute qui se cristallisait sous les mots accablants et les paroles blessantes.
Quand elle était apparue, sa mère l’avait gratifiée d’un simple « Ah, tu es là, toi ? » avant de reporter son attention sur son mari à qui elle reprochait l’état de l’appartement, tu as vu le bordel, franchement, tu ne pouvais pas faire un effort, au moins pour mon retour ? Jean s’était retranché derrière son emploi du temps surchargé, tu crois que j’ai eu le temps, sans oublier qu’il a fallu s’occuper de Garance, lui préparer ses repas, la conduire à l’école et aller la rechercher, putain, tu n’es pas là depuis dix minutes que tu fais déjà chier !
Roxane s’était mise à pleurer.
Blotti dans son couffin, le nouveau-né s’agitait dans l’indifférence générale.
La querelle des parents prenait de l’ampleur, mais leurs mots se noyaient dans les pleurs du bébé. Garance s’était avancée, en apnée, navrée pour cet enfant, ça n’a pas l’air terrible comme ça, mais tu verras, il y a parfois de bons moments.
À mesure qu’elle se rapprochait de Roxane, la cacophonie familiale s’était estompée dans les battements de son cœur. Elle avait dû grimper sur la chaise, car le couffin était posé sur la table et elle ne distinguait rien de ce qu’il y avait à l’intérieur. Le temps avait alors endigué sa course, comme s’il lui donnait la possibilité de faire marche arrière, de retourner dans sa chambre comme si de rien n’était, après tout elle n’avait rien demandé à personne…
Bien sûr, Garance n’avait pas hésité.
Elle s’était penchée au-dessus du couffin et avait découvert sa petite sœur.
Le coup de foudre avait été immédiat.
Et réciproque.
Était-ce cette présence au-dessus d’elle, cette odeur d’enfance, cette douceur sucrée, ce regard à la fois étonné et déjà fasciné, cette menotte qui s’était approchée et avait effleuré sa joue ?
Au contact de la fillette, Roxane s’était tue, aux aguets.
Les yeux froncés, encore fermés au monde qui l’entourait, le teint laiteux, la peau plissée et duveteuse, elle s’était aussitôt apaisée tandis que Garance lui murmurait de jolis sons, une berceuse improvisée dans les replis de ses espoirs.
C’est ainsi que les deux sœurs avaient fait connaissance. Roxane ne se rappelle pas, bien sûr, mais Garance lui a tant de fois raconté cette première rencontre qu’elle a la sensation de se souvenir de chaque seconde.
Vingt ans plus tard, cet amour ne s’est jamais démenti.

Chapitre 2
Garance sort de la chambre et se presse vers les ascenseurs. Elle a besoin d’air, elle a envie de fumer, elle doit passer un coup de fil, prévenir son père que Roxane est réveillée.
Tandis que les portes se referment sur elle, Garance découvre son reflet dans le miroir. Ses traits sont creusés, son teint est gris, elle semble à peine plus vaillante que Roxane. Elle prend une grande inspiration et se pince les joues pour en raviver les couleurs. Le résultat est décevant mais elle s’en contentera.
Dehors, elle tire une cigarette de son paquet, l’allume et aspire longuement la fumée qu’elle garde quelques secondes dans ses poumons. Elle attend de l’avoir recrachée pour s’emparer de son smartphone. Quatre appels en absence, tous de son père, dont deux avec message qu’elle n’écoute pas. À la place, elle compose directement son numéro.
La discussion est éprouvante. Il lui reproche d’emblée tout un tas de choses, de ne pas l’avoir prévenu plus tôt, et d’ailleurs de ne pas répondre au téléphone, de ne rien savoir de plus, de ne pas avoir vu le médecin. Il tourne en rond depuis des heures, il devient fou, vouloir mourir à vingt ans, ça n’a pas de sens ! Garance lui fait remarquer qu’elle est dans le même état que lui, qu’elle se pose les mêmes questions, ce n’est pas la peine de passer ses nerfs sur elle. Jean soupire, il s’excuse, oui, désolé, il est à cran. Garance se justifie comme d’habitude, et, comme d’habitude, son père ne l’écoute pas. Il l’informe qu’il n’a pas pu annuler la répétition de cet après-midi, mais qu’il a trouvé un vol dans la soirée et qu’il sera là demain matin, au plus tard à 10 heures. La discussion s’achève, tendue, Garance raccroche, et soudain la fatigue s’abat sur elle, une fatigue extrême qui la laisse sans force, le cœur vide. Elle devrait rentrer chez elle, se reposer quelques heures, mais la hantise d’être seule sans personne pour détourner ses pensées la décourage. Elle sait que cet instant viendra, forcément, et que les événements éprouvants des dernières vingt-quatre heures la hanteront jusqu’au petit matin. Comme pour confirmer ses craintes, le souvenir de la chambre de Roxane et Martin envahit son esprit, ce moment étrange où elle pressent le drame, l’obscurité à cette heure matinale, les deux silhouettes couchées dans le lit, le silence malgré ses appels et ses questions, il y a quelqu’un, Roxane, Martin, vous êtes là ?
Et puis…
Et puis l’horreur, le cauchemar, glaçant, indescriptible. Elle les voit tous les deux, ils sont là, allongés sur le lit, immobiles et muets. Elle s’approche, ne comprend pas pourquoi ils ne l’entendent pas, pourquoi ils ne bougent pas. Elle se penche sur eux, elle tend la main pour réveiller sa sœur, Roxane, c’est moi, c’est Garance. Elle allume la lampe de chevet…
Alors seulement elle découvre son visage figé, son regard déjà absent, ses lèvres trop pâles, son teint cireux. Garance se glace, son cœur dégringole dans son estomac. Elle pousse un cri d’épouvante, se jette sur sa sœur, l’appelle, la secoue, la supplie. Elle panique, se tourne vers Martin pour lui demander son aide… L’effroi lui agrippe les tripes, il est plus livide encore. Elle se précipite hors de la chambre, court jusqu’au salon où elle a laissé son sac, y plonge la main, y fouille avec frénésie à la recherche de son téléphone. Elle appelle les secours dans un état second, bafouille de pauvres mots dépourvus de sens. Elle invective la voix à l’autre bout du fil, l’implore de venir tout de suite, d’être déjà là, ne comprend rien à ce qu’on lui demande. L’adresse ? Elle hurle le nom de la rue, le numéro de l’immeuble, hystérique, doit recommencer, la voix ne saisit pas le numéro, trente et un, merde, c’est pas compliqué !
L’attente débute, longue, lente, interminable. On lui a assuré que les secours étaient en route, mais Garance ne voit rien, n’entend rien. Le silence s’abat sur elle avec une violence qui la laisse étourdie. Elle se morfond, hébétée, puis regagne la chambre, se précipite vers le lit, empoigne sa sœur par les épaules, la redresse de force tout en la stimulant, tiens bon, Roxane, l’ambulance va arriver, je t’en supplie, tiens le coup ! Elle parvient à la stabiliser et la retient dans un semblant de posture assise. Roxane ressemble à une poupée à taille humaine, repliée sur elle-même, dont la tête tombe lourdement sur la poitrine. Ses longs cheveux blonds lui mangent la figure. Garance ne distingue pas ses traits. Elle la presse contre elle et la frictionne, c’est idiot, elle ne sait pas pourquoi, il semble que c’est ce qu’elle doit faire, conserver la chaleur du corps, solliciter chaque parcelle de sa peau, chaque cellule, chaque nerf. Elle voudrait sentir sa sœur bouger, percevoir une résistance dans ses muscles, une énergie, un mouvement… Mais dès qu’elle lâche la jeune femme, celle-ci manque de s’affaisser d’un côté ou de l’autre. Garance la retient avec plus de détermination encore, à tel point qu’elle ne sait plus très bien qui maintient qui à la verticale, laquelle empêche l’autre de tomber.
Alors qu’elle sombre dans l’intensité de l’étreinte, tout entière absorbée par cette communion rédemptrice, son attention est attirée par une enveloppe posée sur la table de nuit, juste à côté de Roxane. Une alerte hurle dans son cerveau. Elle reconnaît tout de suite l’écriture de sa sœur. « Garance ». Elle tourne instinctivement la tête vers la table de nuit du côté de Martin… Une enveloppe y est également posée.
Quelque chose se brise en elle, comme un verre éclatant sur le sol, fracassé en mille morceaux. Elle sait, elle a compris. Les mots que renferment ces enveloppes seront difficiles à lire, impossibles à accepter. Ils engendreront des interrogations, des remises en question, des jours noirs et des nuits blanches. Elle tend malgré tout la main vers la lettre de Roxane, c’est plus fort qu’elle, la saisit et la ramène vers elle.
« Pourquoi ? », murmure-t-elle en enfouissant son visage dans le cou de la jeune femme.
Elle presse sa sœur contre elle, et ce corps glacé la brûle, la consume, lui ronge le cœur et l’âme. Elle se sent aspirée vers des fonds dérobés, des rivages parallèles auxquels seuls ceux qui souffrent accostent, et dont certains ne reviennent jamais. Déchirée par une insupportable douleur, elle lâche prise, se dit tant pis, à quoi bon, s’enfonce peu à peu…
Dehors, le lointain écho de l’ambulance la ramène brutalement dans la chambre.
Garance sursaute et prend une grande bouffée d’air. Elle repose Roxane à l’horizontale et se précipite dans l’entrée. Elle sort de l’appartement, dévale les deux étages qui la séparent du hall de l’immeuble et déboule sur le trottoir, hors d’haleine, échevelée, au bord de l’hystérie. Les gyrophares des véhicules tournoient dans la nuit, donnant à la rue des allures de scène de tragédie. Les secouristes n’ont pas le temps de descendre de l’ambulance qu’elle les apostrophe déjà puis les guide jusqu’à la chambre.
Ensuite, l’éternité s’installe. Des gens envahissent les lieux, parmi lesquels des policiers. On lui demande de rester à l’écart pour ne pas entraver le bon déroulement des opérations. Au sinistre silence du trépas succède le tourbillon des urgentistes. Garance se retranche dans la cuisine, perdue, éperdue, impuissante. Elle entend des bruits de machine, des sons, des mots, sans parvenir à en retirer une information concrète. Elle trépigne, tourne en rond, se sent de trop, pas à sa place, elle devrait être auprès de sa sœur, Roxane a besoin d’elle, elle le devine, elle le sait. Alors elle avance dans le couloir en direction de la chambre, c’est plus fort qu’elle, elle se dévisse le cou pour voir, pour savoir… La cohue générale se mêle au chaos de son esprit, les gens s’agitent autour du lit, certains lancent des ordres, d’autres y répondent.
Un homme annonce que c’est fini.
Les boyaux de Garance se soulèvent, elle expulse un cri de détresse et bondit vers le lit. Un infirmier la retient de justesse et l’empêche d’avancer, tente de la contenir, de la raisonner. Garance n’entend rien, elle se débat, rugit, elle veut voir sa sœur, le répète sans cesse dans une litanie sourde. L’infirmier l’entrave, cherche à attirer son attention sur autre chose, sur lui, sur ses mots, laissez-nous la sauver, madame, nous faisons le maximum, nous…
« On a un pouls ! »
La phrase a jailli dans un cri au-delà du tumulte. Chacun se tend une demi-seconde avant de replonger dans la fièvre du sauvetage. On ne lâche rien. Garance se fige, en apnée, tous les sens aux aguets. L’infirmier sollicite son regard, lui promet qu’ils vont la sauver, mais que, pour ça, il faut les laisser faire. OK ? Vous avez compris ? Vous entendez ce que je dis ? Madame ?
Garance sursaute. Elle braque les yeux sur lui, tout étonnée de le trouver là, si près. Elle le dévisage tandis que les mots parviennent à sa conscience. Alors seulement elle hoche la tête, elle comprend, oui, bien sûr…
Ensuite tout se mélange dans son esprit. Elle sait juste que les choses sont allées très vite, ils ont chargé Roxane sur une civière avant de filer vers l’entrée, les escaliers, la rue, l’ambulance. Elle leur a emboîté le pas, cavalant à côté de sa sœur, la sommant de ne pas lâcher, lui défendant de mourir, tu entends, je te l’interdis !
— Tiens bon, ma petite souris ! a-t-elle hurlé dans un sanglot déchiré.
Au moment où elle a voulu sortir de l’immeuble, un policier l’a alpaguée, lui demandant de le suivre pour répondre à des questions. Garance l’a regardé comme s’il était fou, sans comprendre ce qu’on lui voulait, elle s’est défendue, impérieuse, laissez-moi passer, je dois rester avec ma sœur… Il a insisté, mais elle s’est dégagée.
— Si vous voulez me poser des questions, rejoignez-moi à l’hôpital !
Puis elle a suivi le mouvement sans ralentir sa course, sans quitter Roxane des yeux, s’accrochant à la certitude que, tant qu’elle sera près d’elle, sa sœur aura une chance de s’en sortir.
Parce qu’elle n’osera jamais mourir devant elle.

Chapitre 3
De retour dans l’ascenseur, Garance se ressaisit. Roxane est à présent hors de danger, c’est tout ce qui compte. Le reste est dérisoire, elle peut tout affronter, faire face à toutes les vérités, même les plus éprouvantes. Elle espère recevoir les résultats des analyses sanguines, avoir un début de réponse et, sinon comprendre, du moins en apprendre plus sur la façon dont les choses se sont déroulées. La seringue trouvée à côté des corps et envoyée au laboratoire de la police scientifique pour examen va bientôt révéler ses secrets.
En débouchant dans le couloir du quatrième étage, la jeune femme ralentit le pas. À hauteur de la chambre de sa sœur, deux hommes discutent avec le docteur Moreau, qui s’occupe de Roxane depuis son admission. Elle se hâte de les rejoindre et, tandis qu’elle approche, reconnaît le policier qui voulait l’interroger sur les lieux du drame.
Garance étouffe un juron : elle l’avait oublié, celui-là. Elle a lu la lettre laissée par sa sœur, sans parvenir à associer les mots qui y figurent ni à en dégager tous les détails qu’elle recèle. Les larmes, l’émotion et la douleur l’ont empêchée de mettre du sens dans tout ça. Elle sait juste que les deux jeunes gens ont cherché à mettre fin à leurs jours pour des raisons qui lui échappent encore. Roxane parle de décision réfléchie, de choix commun, elle supplie sa sœur de ne pas lui en vouloir, s’excuse mille fois du chagrin qu’elle va lui causer. Elle la charge de toute une série de messages pour les uns et les autres, leur père et quelques-uns de ses amis. Elle lui dit adieu et s’excuse encore. Elle lui dit qu’elle l’aime.
Garance ignore tout du contenu de la lettre de Martin. Elle la présume pareille à celle de Roxane, avec quelques nuances concernant les messages personnels adressés à ses proches. Elle frissonne en songeant que, si sa sœur a pu être sauvée, Martin n’a pas eu cette chance. Ou cette malchance, c’est selon. La réaction de Roxane à son réveil l’a bouleversée, son désespoir était palpable, celui de n’être pas partie avec son compagnon. Sans doute aussi celui de devoir maintenant affronter la vie sans lui. Leur geste demeure inexpliqué, Garance a beau chercher une raison, elle ne comprend pas ce qui les a poussés à une telle extrémité. Elle n’ose imaginer la détresse de la famille de Martin, tout en éprouvant le soulagement infini de ne pas être à leur place.
Ses sentiments à leur égard sont complexes : sans vraiment se connaître, le courant n’est jamais passé entre eux. En vérité, tout les oppose, à commencer par leur milieu social, dont la différence, du côté de la famille de Martin Jouanneaux du moins, semble poser un problème : ils sont riches, terriblement protecteurs de leurs privilèges que – ils en sont persuadés – le monde entier leur envie, et nourrissent une méfiance maladive envers Roxane, convaincus qu’elle n’aime Martin que pour sa fortune et sa position sociale. La mère surtout, Odile Jouanneaux, a toujours marqué le fossé qui les sépare, acceptant avec difficulté que son fils cadet s’amourache d’une fille d’artistes, des bohèmes, des saltimbanques. Les rares occasions au cours desquelles les deux familles se sont réunies ont été empreintes d’une froide courtoisie, à peine plus cordiale qu’un repas d’affaires. Et d’affaires, il était chaque fois question, Odile Jouanneaux ne manquant jamais de rappeler tous les avantages de Martin, dont Roxane n’était pas la dernière à profiter : un appartement dans le centre historique, que Martin occupait et dans lequel Roxane s’était installée quelques mois auparavant, une villa en Espagne, une autre en Provence, un confort matériel indéniable, une sécurité pour l’avenir. Si elle a commencé par s’opposer à cette union, elle a dû peu à peu accepter la présence de Roxane au sein de la famille. D’après celle-ci, les rapports s’étaient améliorés avec le temps, il lui arrivait même parfois de partager une certaine complicité avec la mère de Martin. Après tout, cela faisait maintenant un peu plus d’un an que les deux tourtereaux étaient ensemble.
Garance arrive au niveau de la porte de la chambre de Roxane. Le docteur Moreau l’aperçoit et lui sourit avec complaisance. Il s’adresse alors aux enquêteurs :
— Justement, voici Mlle Leprince, la sœur de Roxane Leprince.
Les deux policiers se tournent vers elle, et l’un d’eux l’aborde aussitôt en lui tendant la main :
— Capitaine Cherel, en charge de l’enquête sur le décès de Martin Jouanneaux. Nous nous sommes vus sur les lieux du drame. Et voici le lieutenant Blache.
Garance les salue d’un bref signe de tête. Elle veut demander au médecin s’il a reçu les résultats des analyses, mais le capitaine ne lui en laisse pas le temps.
— Nous avons des questions à vous poser, l’informe-t-il sur un ton qui, à présent, ne souffre pas la discussion. Si vous voulez bien nous suivre…
Garance masque son trouble et suit les deux policiers jusque dans une chambre inoccupée.
Maintenant seule avec eux, elle tente de se ressaisir. Leur présence l’oppresse. Elle se sent mal à l’aise, comme fautive par défaut. Elle est toujours sous le choc de sa macabre découverte, pas encore remise de la terrible perspective d’avoir pu perdre sa sœur, bouleversée par ce qui les attend, Roxane et elle.
— Nous avons besoin d’établir la chronologie des faits, commence le capitaine Cherel avec pragmatisme.
— Je ne sais pas grand-chose, remarque Garance.
— C’est vous qui avez découvert les corps ? demande-t-il sans plus de détours.
Garance opine du menton en fermant brièvement les yeux.
— Pouvez-vous nous dire tout ce qui s’est passé depuis le moment où vous êtes entrée dans l’appartement ?
Garance tente de mettre de l’ordre dans ses idées avant d’entamer un récit qui suit la progression des événements tels qu’elle les a encore à l’esprit. Le capitaine Cherel l’écoute avec attention pendant que le lieutenant Blache prend des notes.
— Avez-vous une idée de la raison qui les a poussés à vouloir se donner la mort ?
— Non, se contente-t-elle de répondre.
Les deux enquêteurs attendent une suite qui ne vient pas.
— Votre sœur a-t-elle des antécédents suicidaires, un suivi psychiatrique ?
— Non ! Pas du tout !
— A-t-elle un état général dépressif ?
— Non, répète Garance en secouant la tête.
— Et Martin Jouanneaux ?
— Je le connais moins, mais il ne m’a pas semblé…
— Vous n’avez rien remarqué d’inhabituel dans le comportement de votre sœur ces derniers temps ? insiste Blache.
— Rien de significatif…
Une fois de plus, elle choisit de ne pas s’étendre. Cherel décide alors d’aborder le sujet sous un autre angle.
— Que faisiez-vous au domicile de votre sœur si tôt le matin ?
Garance soupire.
— Roxane m’a envoyé un message en me demandant de venir le plus vite possible. Il était 7 h 30, j’ai tout de suite compris que quelque chose n’allait pas.
— Elle vous a dit pourquoi ?
— Non, dit-elle d’une voix tendue. Juste de la rejoindre rapidement. J’ai essayé de l’appeler, mais elle n’a pas décroché. Je lui ai alors renvoyé un texto pour savoir si tout allait bien… Rien.
— Vous étiez inquiète ?
— Bien sûr que j’étais inquiète ! Quand on vous envoie un message à 7 h 30 en vous demandant de venir de toute urgence, c’est inquiétant, non ? Et puis, c’est ma sœur. Dès qu’elle appelle, j’accours. C’est comme ça depuis qu’elle est toute petite.
— OK, concède Cherel. Mais, hormis l’heure matinale et vos codes relationnels, aviez-vous des raisons d’être inquiète ?
Cette fois, Garance met un peu plus de temps pour répondre. Lorsqu’elle se décide enfin, sa voix n’est plus qu’un filet à peine audible.
— Pas à proprement parler. J’avais l’impression que Roxane allait bien. C’est juste que…
Elle s’interrompt, cherche ses mots, hésite…
— Oui ? la presse Cherel.
— Nous nous sommes moins vues ces derniers temps. Ma sœur et moi sommes très proches, nous ne restons jamais très longtemps sans nous voir ou sans nous appeler. Mais, dernièrement, Roxane était moins disponible.
— Depuis quand ? demande le lieutenant Blache.
— Quatre ou cinq mois, environ.
— Il y avait une raison à ça ?
Garance secoue la tête.
— Pas précisément. La vie. Elle est en première année de médecine, ça lui prenait pas mal de temps. Je n’ai pas fait attention, j’étais moi-même surchargée de boulot. On a eu du mal à trouver des moments pour se voir.
Ses yeux se remplissent de larmes, qu’elle peine à refouler.
— J’aurais dû être plus vigilante, ajoute-t-elle dans un sanglot contenu.
Le lieutenant Blache enchaîne aussitôt :
— Comment êtes-vous entrée dans l’appartement ?
— J’ai un double des clefs, répond Garance en se ressaisissant.
Les deux enquêteurs se consultent d’un bref coup d’œil qui n’échappe pas à la jeune femme.
— Nous avons chacune un double des clefs de l’autre, se justifie-t-elle. J’ai sonné à l’interphone mais personne n’a répondu. Du coup, je me suis permis d’entrer.
Cherel hoche la tête, songeur.
— Quels étaient les rapports entre votre sœur et son compagnon ?
Garance laisse de nouveau échapper un profond soupir gonflé de détresse.
— Ils étaient très amoureux l’un de l’autre. Vraiment. Peut-être même un peu trop…
— C’est-à-dire ? demande Blache.
Garance se mordille l’intérieur des joues avant de répondre.
— Roxane et Martin, c’était le couple fusionnel par excellence. Le genre qui ne laisse pas beaucoup de place aux autres. Quand on fait partie de l’entourage proche, c’est parfois difficile à gérer.
— Depuis combien de temps se connaissent-ils ?
— Un peu plus d’un an.
Elle réfléchit avant d’ajouter :
— Je n’arrête pas de me demander si je ne suis pas passée à côté de quelque chose. C’est vrai que je trouvais que Martin prenait beaucoup de place dans la vie de Roxane. Parfois trop, à mon goût. En même temps, elle était heureuse comme elle ne l’a jamais été.
Elle marque une courte pause avant de continuer :
— Bien sûr, il pouvait y avoir des tensions entre eux, comme dans tous les couples. Mais, chaque fois, c’était pour des raisons secondaires, un malentendu, un manque de dialogue, une incompréhension. Ça ne durait jamais. Ils étaient incapables de rester fâchés très longtemps.
Elle réprime un frisson.
— Je ne sais pas comment elle va faire pour vivre sans lui…
Cherel l’observe avec attention avant de passer à la question suivante.
— Savez-vous s’ils fréquentaient une secte ou des groupes religieux ?
— Ça m’étonnerait ! Ce n’est pas du tout le genre de Roxane, et je vois mal Martin dans ce genre de délire…
— Leur connaissez-vous des ennemis, des gens qui leur veulent du mal ?
La question surprend Garance. Elle dévisage le capitaine, pas certaine de comprendre.
— Pourquoi quelqu’un leur voudrait-il du mal ? C’est… C’est une tentative de suicide, non ?
— Ça reste à démontrer…, se contente de répondre Cherel.
Un silence s’installe durant lequel Garance prend la mesure de cette affirmation.
— Alors ? insiste le policier. Des ennemis ?
— Non, répond aussitôt Garance, déconcertée. Pas que je sache, en tout cas.
— Votre sœur est étudiante en médecine, c’est bien ça ? enchaîne Blache.
Garance acquiesce d’un hochement de tête.
— On a retrouvé un flacon de morphine à côté de la seringue. On ne sait pas encore si c’est en effet le produit qu’elle contenait, on attend les résultats du labo, mais est-il possible que votre sœur ait pu se procurer de la morphine par le biais de la faculté ?
Garance fronce les sourcils.
— Aucune idée. Roxane est en première année, je ne pense pas qu’elle ait déjà des stages ou ce genre de chose. Les cours sont plutôt théoriques à ce stade. Donc a priori, non.
— Et M. Jouanneaux ? poursuit le capitaine Cherel. Quel était son secteur d’activité ?
— La finance. Destiné à diriger la société familiale. Une voie en or, un chemin tout tracé.
L’ironie de son ton n’échappe pas aux enquêteurs.
— OK. Une dernière chose : pouvez-vous nous montrer le message de votre sœur, celui qu’elle vous a envoyé ce matin en vous demandant de venir de toute urgence ?
Garance masque son trouble en hochant vigoureusement la tête.
— Oui, bien sûr…, répond-elle en fouillant dans sa poche.
Elle en sort son smartphone et recherche la conversation entre sa sœur et elle, qu’elle tend ensuite aux policiers. Cherel s’en saisit et parcourt l’échange avec attention.
— Ce sera tout pour l’instant, merci, lui dit-il en lui rendant l’appareil. Nous vous prions de rester à notre disposition dans les jours qui viennent et de ne pas quitter le territoire.
Cette injonction glace le sang de Garance malgré elle.
— Je n’ai pas l’intention de quitter le territoire, capitaine, rétorque-t-elle froidement. Ma sœur a besoin de moi ici.
Puis, considérant les policiers avec une attention plus soutenue :
— Vous… Vous ne croyez pas à la thèse du suicide ?
— Disons que nous n’excluons aucun scénario et que, jusqu’à preuve du contraire, tout le monde est suspect, se contente-t-il de répondre en la scrutant avec insistance.
Le regard que lui lance Cherel jette Garance dans un profond désarroi. Elle se sent mise sur la sellette, comme s’il l’accusait d’être plus impliquée dans cette affaire que ce qu’elle prétend.
— Vous… Vous pensez que les choses ne se sont pas passées comme je vous l’ai dit ? balbutie-t-elle, incrédule.
— Nous n’excluons aucun scénario, répète-t-il sans la quitter des yeux.
Un souffle d’amour
Des cris dans le noir.
Si Garance devait décrire l’enfer en quelques mots, ce serait cela : des cris dans le noir.
Elle a huit ans, elle vient de perdre une dent. Bien que la petite souris ne soit jamais passée pour elle, elle l’a mise sous son oreiller. Non pas qu’elle croie à son existence, elle n’y a jamais cru, pas plus qu’au Père Noël ou aux cloches de Pâques. Ses parents n’ont pas entretenu ces croyances enfantines qu’ils qualifient de mensonges inutiles. Non, ce qu’elle espère, ce qu’elle attend, c’est que l’un d’eux vienne échanger sa dent contre une pièce d’un euro. Qu’il pénètre à pas de loup dans sa chambre, le souffle retenu, à l’affût du moindre mouvement. Qu’il glisse sa main sous l’oreiller pour subtiliser la dent et la remplacer par le sou. Qu’il prenne mille précautions pour ne pas la réveiller. Et peut-être même que, pendant quelques instants, il la regarde dormir et veille sur son sommeil.
La chose est mal engagée. Dans la cuisine, ni son père ni sa mère ne se préparent à troquer la dent par un sou, trop occupés à se reprocher jusqu’à leur présence dans la même pièce. La voix de sa mère ressemble à des clameurs aiguës au rythme chaotique, un insupportable déluge de notes stridentes. Par-dessus, son père expectore des paroles de mépris et d’agacement. La fillette ne perçoit pas les syllabes exactes des maux qu’ils échangent, mais, à l’évidence, le combat est âpre et les guerriers ne se font pas de quartier. Dans l’obscurité de sa chambre, ces mots assassins, ces cris de douleur, ces attaques, ces ripostes, ces dégoûts prennent l’ampleur d’un conflit sanglant.
Garance veut bien renoncer aux contes de fées pour peu qu’on ne la plonge pas dans l’horreur des faits divers.
Allongée dans son lit, les yeux grands ouverts, elle suit l’évolution des assauts. Sa mère paraît s’épuiser à brailler sans discontinuer, lançant ses flèches à l’aveugle, sans ordre ni méthode, un cri, une injure, un crachat. Son père est plus organisé, il économise ses forces, profère des propos meurtriers avec une certaine réflexion, alterne insultes et menaces, semble faire mouche si l’on en croit les hurlements d’animal blessé que pousse sa mère.
Garance ferme les yeux et se recroqueville. L’écho des explosions d’obus résonne dans son cœur et, avec lui, le regret de n’être pas plus importante que la guerre qui fait rage dans la cuisine. À l’évidence, aucun des belligérants ne pense à elle, à sa dent, à la pièce. Les attaques redoublent de part et d’autre, les offensives succèdent aux assauts, on se heurte, on se blesse, on se déchire. Garance le sait, l’un des deux va bientôt réclamer la fin des hostilités. En général, c’est sa mère, même s’il est déjà arrivé que son père dépose les armes.
Pas cette fois.
Comme à son habitude, Judith finit par agiter le drapeau blanc : elle éclate en sanglots, et Garance l’imagine se voûter, secouée de pleurs convulsifs, le visage caché dans ses mains. La fillette n’éprouve que du mépris pour cette façon de capituler, sans fierté, sans panache, dévoiler sa faiblesse pour demander pitié, pire, l’exposer, l’afficher comme un infirme exhibe son moignon pour inspirer la compassion des passants et leur soutirer une pièce. Cette pièce, justement, qu’elle ferait mieux de venir glisser sous l’oreiller de sa fille avant de passer quelques instants à la regarder dormir.
Maintenant son père a l’air d’un con avec son sourire victorieux qui déjà se fige, s’étiole et s’efface. La suite n’est pas plus originale, il y a ce silence qui succède au vacarme, quelques minutes suspendues dans le souffle d’une reddition, la trêve annoncée, juste avant que les gémissements de sa mère s’élèvent dans les airs, bientôt scandés par les halètements de son père. Les murmures lascifs prennent de l’ampleur, deviennent éclats de plaisir, ils s’entraînent l’un l’autre dans l’expression de leur volupté, cris et grognements se mêlent dans une mélopée qui remplace le fracas des attaques et des offenses.
Garance se bouche les oreilles. L’armistice la révulse plus encore que la guerre.
C’est foutu pour la petite souris et sa pièce.
Une boule d’amertume se forme dans sa gorge, elle les hait, s’ils savaient, elle se promet de ne jamais oublier chacun de leurs manquements, chacune de leurs trahisons, de leurs absences, de leurs négligences. Elle les accumule dans sa mémoire, toutes leurs incuries, elle les range, elle les trie, elle les ressasse. Ils paieront un jour, elle s’en fait le serment. Ils le regretteront. Ils lui demanderont pardon, pour tout ce qu’ils ont dit ou fait, pour tout ce qu’ils ont raté ou méprisé. Ils essaieront de se disculper en invoquant le manque de temps, le manque d’argent, elle ne leur accordera aucune circonstance atténuante. Ils expieront. Ils souffriront autant qu’elle souffre en ce moment.
À présent, les sanglots de Garance se mêlent aux soupirs de sa mère. La fillette tente de les réprimer, mais c’est plus fort qu’elle, ils se pressent dans sa gorge, forcent le barrage de sa colère et déboulent en vrac sur ses joues. Ses hoquets de chagrin l’étouffent tandis qu’ils nourrissent sa rancœur de mille vengeances qu’elle assouvira un jour, elle le promet, à elle, à Dieu, au diable.
Un mouvement la fait se figer dans le noir et suspend ses larmes un bref instant. Bientôt, un petit corps grimpe sur son lit, une menotte fouille l’obscurité à la recherche de son visage, le trouve, le caresse avec cette maladresse propre aux enfants, si douce, une gaucherie veloutée, une délicatesse malhabile.
— Pleure pas, Garou, murmure Roxane en bécotant les joues mouillées de sa sœur.
— Je ne pleure pas, sanglote Garance dans un déluge de larmes.
La fillette se pelotonne contre le corps recroquevillé de son aînée, elle l’enlace de ses bras trop courts, elle l’étreint d’un amour cristallin, puisant en elle la force d’une adoration absolue, sans réserve ni condition. Garance feint le détachement, une indifférence dont Roxane ne fait aucun cas. Au contraire, elle s’abandonne à sa tâche, celle de tarir les sanglots de sa sœur, la consoler, la rassurer. Elle fait comme celle-ci lui a appris, elle absorbe sa douleur, elle la pétrit et l’émiette, elle la réchauffe, elle la fond.
Garance se laisse peu à peu aller.
Bientôt, la férocité de son tourment s’apaise. Le feu qui consume son cœur et sa gorge d’une rancœur incandescente s’éteint lentement sous le baume des câlins enfantins. Elle ouvre alors les yeux et dévisage sa sœur avec tendresse.
— Ma petite souris, murmure-t-elle dans un souffle d’amour.

Chapitre 4
Odile Jouanneaux ramène contre elle les pans de son gilet, comme on appose une compresse sur un corps mutilé. Elle frissonne pourtant, consciente du caractère dérisoire de ces gestes que l’on accomplit sans y penser, des garde-fous auxquels on s’accroche pour ne pas réveiller la souffrance tapie dans un coin de l’âme.
Faire semblant. De vivre, de bouger, de respirer. Feindre l’impact, simuler l’agonie. En vérité, elle ne ressent rien. Elle est au-delà de ça. À l’annonce de la mort de Martin, son esprit a mis en place un système de défense dont la perfection n’a d’égal que l’efficience. Il a plongé ses émotions dans le coma, il a paralysé toute velléité de riposte nerveuse, il a assommé sa conscience. Elle sait que le monde vient de s’écrouler autour d’elle, mais ce n’est pour l’instant qu’une simple constatation.
Depuis tout à l’heure, elle tourne en rond dans une salle d’attente de l’hôpital, sans comprendre ce qu’elle fait là. On lui a dit que, quelque part dans le bâtiment, le légiste procédait à l’autopsie de son fils et qu’il ne servait à rien de rester. Les informations demeurent abstraites, elle saisit les phrases dans leur ensemble sans parvenir à les rattacher à une réalité tangible.
— Vous serez prévenue dès que le rapport sera rédigé, l’a avertie un infirmier. Rentrez chez vous.
Pourtant, elle n’a pas bougé. Depuis combien de temps est-elle là ? Elle n’en a aucune idée. Rentrer chez elle lui paraît absurde, elle se contente donc de faire les cent pas, les bras croisés sur son gilet, mimant comme elle peut l’attitude d’une mère qui vient de perdre son enfant.
Un bruit de pas la fait sursauter, des chaussures qui claquent sur le linoléum du couloir, qui se pressent et scandent une hâte teintée de détresse. En tournant la tête, Odile découvre, dans l’encadrement de la porte, la silhouette d’Adrien, son fils aîné, qui la rejoint, hagard.
— Maman !
Il fond sur elle puis la serre contre lui avant de s’effondrer, on ne sait pas très bien s’il vient pour soutenir ou être soutenu, sans doute l’ignore-t-il lui-même. Odile ouvre les bras et accueille l’étreinte, à la fois protectrice et absente. Il n’en faut pas plus à Adrien pour éclater en sanglots et prendre à son compte toute la souffrance de la terrible nouvelle. La douleur est intense, il vibre de mille blessures, il ondoie sous des volutes de détresse, il incarne le chagrin qui fait défaut à Odile.
— Dis-moi que ce n’est pas vrai, hoquette-t-il dans un pauvre gargouillis à peine audible.
Odile reste là, dans ses bras, incapable de la moindre parole. Elle observe son tourment avec envie, pourquoi ne parvient-elle pas à pleurer, elle aussi, à gémir, à faire sortir d’elle l’ampleur de la douleur qui devrait normalement la submerger ? Elle maudit ce besoin maladif de toujours tout contrôler, ce cœur dont on lui a si souvent reproché la sécheresse.
— On sait ce qui s’est passé ? s’enquiert ensuite Adrien en mettant fin à l’étreinte.
— Martin et Roxane se sont injecté un produit dans les veines, répond-elle gravement. La police a parlé de suicide, je n’ai pas tout compris. Le légiste est en train de faire l’autopsie de Martin. On en saura plus après.
Le silence qui suit les plonge tous les deux dans une hébétude maladroite. Aucun mot pour combler le vide que Martin leur impose. Les gestes, les regards, les soupirs, les sanglots sont les seuls moyens de communication qui demeurent.
— On fait quoi, maintenant ? demande Adrien au bout d’un long moment.
— On attend.
C’est la seule réponse qui vient à l’esprit d’Odile. Parce que, en effet, c’est ce qu’elle fait : elle attend. Que l’émotion la gagne enfin, que son esprit démantèle les barricades qui protègent sa raison. D’être assiégée par le tsunami qui menace de submerger depuis trop longtemps sa sensibilité, de le laisser enfin s’abattre sur elle.
— On attend quoi ? insiste Adrien.
Odile a envie de lui dire qu’ils attendent Martin, mais elle sait que cette réponse n’est pas la bonne, qu’elle déclencherait l’inquiétude et les commentaires de son fils.
— On attend qu’ils aient terminé l’autopsie.
Ces mots lui arrachent la langue, mais elle n’en montre rien. Elle gère son attitude seconde après seconde. Tant que les questions sont simples, elle y répond avec une patience sincère, soulagée de ne pas être confrontée à des demandes plus complexes. Elle fuit le jugement de son fils, persuadée que celui-ci s’étonne déjà de son manque de réaction, prêt à dégainer les remarques et les critiques. Elle est tentée de vérifier si, comme elle le suppose, Adrien est en train de l’observer…
Leurs yeux se croisent, et dans ceux d’Adrien se reflète le ballet des questions qu’il souhaite encore poser sans oser les formuler.
— Tu es là depuis longtemps ? s’enquiert-il enfin.
— Aucune idée.
— Tu… Tu veux quelque chose, maman ? Un verre d’eau, un café ?
— Non merci.
— OK, murmure-t-il comme si c’était la réponse qu’il espérait.
Odile se dit que c’est bon, tout est sous contrôle, ils vont s’asseoir tous les deux sur un siège et attendre, ça lui laissera un peu de répit, l’occasion de se concentrer sur cette saloperie d’émotion qui la nargue de son absence.
— Et Roxane ? demande soudain Adrien, comme s’il se souvenait d’un détail, ce genre de vétilles qui, en vérité, changent tout.
— Elle est en réanimation.
— Elle… Elle n’est pas morte ?
— Non, ils sont parvenus à la sauver.
Les yeux d’Adrien s’arrondissent, il dévisage sa mère, incrédule. Odile soutient son regard et tente de mettre dans le sien un peu de la douleur qu’elle voit poindre dans celui de son fils. Elle observe les remous qui y fluctuent, entre incompréhension, refus et révolte, toutes les questions qu’il se pose, toutes les réflexions qui s’affrontent.
— Ils se sont suicidés comment, tu m’as dit ? lui demande-t-il encore.
— Injection.
— De quoi ?
— Je ne sais pas.
— Donc c’est Roxane qui l’a faite ?
— Qui a fait quoi ?
— L’injection.
Odile s’apprête à répondre, mais elle s’aperçoit qu’elle n’en sait rien. Est-ce Roxane qui a fait la piqûre mortelle ? Elle hausse les épaules en signe d’ignorance.
— Oui, je suppose, se contente-t-elle de dire.
Adrien ferme les yeux. Même les paupières closes, il parvient à exprimer tous les combats que charrient ses pensées.
Lorsqu’il les rouvre, c’est une blessure à vif que traduit son regard.
— Martin a laissé une lettre ?
— Oui, répond Odile.
— Qu’est-ce qu’il dit ?
— Des choses absurdes, incompréhensibles.
— Écrite de sa main ?
— Oui, écrite de sa main !
— Elle est où, cette lettre ?
— Chez les flics.
Adrien fronce les sourcils.
— C’est la procédure, explique-t-elle.
Cette fois, le jeune homme acquiesce, mais sans conviction.
— Tu penses à quoi ? demande Odile.
— Je me demande juste pourquoi…, commence Adrien d’une voix asphyxiée.
— Pourquoi quoi ?
Le jeune homme secoue la tête, égaré.
— Pourquoi il est mort et pas elle.

Chapitre 5
La nuit est blanche, interminable. Garance s’est finalement résignée à rentrer chez elle, et ce qu’elle craignait s’est confirmé, seule face à ses questions, à ses doutes, à ses peurs : une litanie incessante dans la tête, des images, des souvenirs. La sensation d’un immense gâchis qu’elle n’a pas vu venir. La rengaine grinçante d’une culpabilité dont elle n’arrive pas à se défaire, elle s’en veut, c’est certain…
Très vite, pourtant, un autre sentiment force le barrage de ses émotions.
Elle en veut à Roxane.
Pire, elle nourrit envers elle une rancœur inédite. Ça bouillonne dans son crâne, des reproches fusent de toutes parts et s’y agglutinent, ils macèrent, se gorgent de ressentiments, se transforment en une colère sourde alimentée par une incompréhension profonde, encombrante et tyrannique.
Garance se sent trahie. Roxane lui a jeté en pleine face la preuve d’un insupportable rejet. Le séisme de ce désaveu l’ébranle au point de la faire douter des liens qui les unissent. N’a-t-elle pas toujours été là pour sa sœur ? Depuis leur plus tendre enfance, ne sont-elles pas l’une pour l’autre le pilier central de leur existence ?
Hier soir, Roxane s’est enfermée dans un mutisme désespérant, elle n’a rien pu en tirer. Garance est finalement restée un long moment à ses côtés, sans rien dire.
Alors que l’heure des visites touchait à sa fin, une femme est entrée dans la chambre et a demandé à s’entretenir avec elle, l’invitant d’un signe de tête à la suivre hors de la pièce. Une fois dans le couloir, elle s’est présentée comme psychologue, ou psychiatre, ou neuropsymachin, Garance ne sait plus très bien. Elle lui a proposé une entrevue afin de mettre en place un soutien pour Roxane et ses proches.
— Une évaluation psychologique, familiale et sociale va être rapidement réalisée pour aider votre sœur à surmonter cette épreuve et éviter tout risque de récidive.
Le cœur de Garance a manqué un battement.
— Récidive ?
— Il faut prendre très au sérieux toute tentative de suicide et, au vu des premiers éléments dont je dispose, celle de Roxane n’est pas anodine.
— Quand va-t-elle pouvoir sortir ?
— Pas tout de suite. À moins de signer une décharge, nous ne conseillons pas un retour au quotidien trop rapidement.
Submergée par le présent, Garance n’avait pas envisagé l’après, cette vie qui poursuit sa course envers et contre tout. Elle a dégluti tandis que la psychologue continuait de l’informer :
— Nous préconisons une prise en charge hospitalière durant la semaine qui suit la période de soins aux urgences, puis un séjour en hôpital psychiatrique, a enchaîné la psychologue. Mais nous devons parler de tout cela et mettre en place le mode d’assistance qui conviendra le mieux à Roxane.
— Oui, bien sûr, a acquiescé Garance d’une voix blanche.
— Je suis ici tous les matins de la semaine, à l’exception du mercredi, l’a-t-elle informée en lui tendant sa carte. Mon bureau se trouve à cet étage, à gauche en sortant des ascenseurs. Demain, 10 heures, ça vous va ?
Garance a saisi la carte en hochant la tête avant de lire le nom sur le carton : Annelise Chamborny. Celle-ci lui a souri en guise de salut, elle s’est apprêtée à prendre congé, mais Garance l’a retenue :
— Roxane n’a pas dit un mot… Je ne parviens pas à établir le contact avec elle.
— C’est normal, l’a rassurée Annelise Chamborny. C’est trop tôt. Roxane présente tous les symptômes d’un trouble de stress post-traumatique. J’ignore encore s’il est antérieur à la TS, et donc peut-être son déclencheur, ou bien s’il en découle directement…
— La TS ?
— La tentative de suicide. Il faut comprendre que, quoi qu’il se soit passé, Roxane a voulu quitter ce monde. Parler est une reprise de contact avec ce monde. Se taire, c’est une manière pour elle de refuser ce contact. Il se peut qu’elle garde le silence pendant quelques jours encore.
— Mais elle reparlera ?
— Très probablement.
La psychologue a de nouveau adressé un chaleureux sourire à Garance, qui l’a remerciée avant de rejoindre Roxane et son regard vide, ses lèvres closes, son corps immobile. Elle a encore tenté de la solliciter, sans trop y croire elle-même, déjà épuisée par tout ce mutisme, cette mort latente, tapie dans un coin en attendant son heure.
Découragée, elle s’est enfin décidée à rentrer chez elle.
À présent seule au creux de cette nuit sans fin, Garance se sent dépassée. Elle sait que le chemin sera long et qu’elle devra s’armer de patience, refréner cette envie de secouer sa sœur pour lui ordonner de vivre.
Pour lui demander des comptes, aussi.
Sa rancœur la trouble, son impuissance la rend folle.
Elle passe une partie de la nuit à tourner en rond, incapable de mettre de l’ordre dans ses pensées, encore moins de trouver le sommeil. Elle triture le passé dans tous les sens pour comprendre, débusquer ce qu’elle n’a pas vu, identifier ce qui lui a échappé.
Pour ne rien arranger, une autre rancœur vient ajouter sa pénombre au tableau. Elle lui pèse sur le cœur et dans le ventre, elle s’impose là, au beau milieu de ses entrailles, elle erre dans son corps et dans sa tête, omniprésente. Pourtant minuscule, elle prend toute la place. Elle tyrannise ses humeurs, elle dévore son énergie, elle l’épuise et lui donne la nausée.
Garance est enceinte.
L’affaire n’a rien de joyeux, le cœur qui bat dans son utérus n’est pas le bienvenu. C’est une erreur de parcours, une péripétie dont elle doit s’occuper et, justement, le temps commence à presser. Si ses calculs sont bons, sa grossesse date de trois semaines, elle devrait pouvoir s’en tirer avec une pilule à avaler et une journée au fond de son lit. Elle aimerait éviter l’hôpital, le curetage, l’intervention invasive. Elle avait pris rendez-vous chez le gynécologue, elle aurait dû y aller cet après-midi…
Garance remballe son dépit et se raisonne, ce n’est que partie remise. Elle téléphonera demain matin et s’excusera, elle expliquera, on comprendra. Elle devrait pouvoir obtenir un autre rendez-vous dans la foulée, le jour même ou le lendemain, elle l’espère. D’ici la fin du mois, tout sera réglé, affaire classée. Le géniteur n’est qu’un amant de passage, un corps en transit dont elle ne se rappelle rien, ni le prénom ni le visage. Elle ne veut d’ailleurs rien garder de lui et certainement pas le souvenir encombrant d’une étreinte urgente, un désir fulgurant qu’on assouvit comme un besoin pressant.
Garance se connaît, elle n’attend rien, les lendemains sont faits pour oublier.
Quand son corps veut se rassasier, quand son bas-ventre s’enflamme d’une ardeur impérieuse, elle s’habille de court et sort en quête du feu qui comblera sa fièvre. Pas de réseaux sociaux ni d’applications de rencontres, Garance ne trouve ses partenaires sexuels que dans le vivier de la vie réelle, la meilleure façon pour elle de ne laisser aucune trace, ni nom ni profil. La plupart du temps, elle ne donne même pas son prénom. Le déroulé est toujours le même, ou presque. Elle exhibe sa solitude dans un bar, épaule dénudée et pose lascive. Elle commande une boisson, c’est la seule qu’elle paiera. Elle n’aura pas le temps de l’achever qu’un homme l’accostera, elle jouera l’indifférence avant de se laisser séduire, soi-disant envoûtée par le charme ravageur d’un pilier de comptoir. Quelques verres plus tard, elle se fera sauter dans les toilettes, vite, fort, la jupe relevée et le dos au mur.
Garance ne s’attache à rien ni à personne. Jamais. C’est une loi, une règle à laquelle elle ne déroge sous aucun prétexte. Elle se fout de ces rencontres expédiées, de ce dont elles l’accusent, de ce qu’elles induisent : elles lui assurent un célibat auquel elle tient comme à la prunelle de ses yeux. Ces soirs-là, la jeune femme assume sa dégaine de salope, elle revendique ses désirs et le choix de les assouvir. Et si les hommes qui la pénètrent la prennent pour un objet, elle en pense autant à leur sujet. En vrai, c’est elle qui mène les ébats, elle se fait prendre si elle veut et comme elle veut. À la fin de l’étreinte, pas de temps perdu pour conclure et partir. Pas de risque non plus de subir les dérives d’un sentimental, d’un macho ou d’un psychopathe. Pas d’amour, pas de haine, pas de problème. On n’échange plus rien, ni baiser ni numéro de téléphone.
Elle s’offre sans se donner. Ça la rassure.
Ainsi délestée de toute inquiétude, Garance prend son pied comme personne. Elle s’éclate, elle savoure, elle exulte. Elle jouit. Elle ne pense qu’à son propre plaisir, dont elle explore les faces, dont elle exalte les sensations. La situation l’excite autant que l’acte, parce que l’une donne à l’autre toute l’ampleur qu’il recèle. C’est simple, c’est léger, c’est sans conséquence.
Enfin, normalement.
Le cadeau indésirable laissé par sa dernière étreinte est une sortie de route.
Garance se retient au montant de son lit. Le plus urgent reste cet embryon qui grandit en elle, qu’elle doit chasser comme un nuisible que l’on extermine.
Au creux de cette nuit sans fin, elle mesure l’ironie des circonstances : elle aurait dû donner la mort à un être qui ne demandait qu’à vivre, elle en a sauvé un autre qui voulait mourir.

Chapitre 6
Au petit matin, à bout de forces, Garance décide de jeter l’éponge et de laisser le passé où il est. Elle n’en tirera rien. Du moins pas tant que sa sœur refusera de parler.
Une fois le passé remisé dans les tiroirs de sa conscience, c’est l’avenir qui vient la narguer de ses angoisses tentaculaires.
La psychologue l’a évoqué sans détour : que se passera-t-il lorsque Roxane sortira de l’hôpital ?
Il n’est pas question de retourner dans l’appartement de Martin, les Jouanneaux ne le permettront pas. Très vite, Garance se rend à l’évidence : elle va devoir héberger sa cadette. Elle s’y résout, sans aucune hésitation, elle l’accueillera, la recueillera, la soignera, la nourrira. Elle lui imposera de vivre, envers et contre elle-même. Mais cette expectative la remplit d’angoisse.
Diététicienne fraîchement diplômée, Garance vient de s’installer à son compte et reçoit désormais ses patients chez elle. À gauche dans l’entrée de son appartement, une petite salle d’attente donne accès à un cabinet dans lequel elle consulte. Plus loin, un salon et une cuisine constituent un espace ouvert, sans isolation sonore. On y entend tout ce qui se dit dans son bureau et vice versa, ce qui, en temps normal, ne gêne personne puisqu’elle est seule à y habiter.
À l’autre bout du logement, sa chambre est l’unique pièce qui offre un peu d’intimité – si on fait abstraction de la salle de bains –, mais dont la superficie est plutôt réduite. Garance n’imagine pas demander à Roxane de s’y cantonner chaque fois qu’elle reçoit un patient. Elle a beau retourner le problème dans sa tête, elle voit mal comment faire pour concilier ses impératifs familiaux et ses obligations professionnelles.
À cela s’ajoute l’arrivée imminente de leur père. La jeune femme est déjà épuisée à la seule pensée de devoir gérer ses réactions intempestives. Sous des dehors enjoués et débonnaires, Jean Leprince possède un tempérament immature dépourvu de filtre : diplomatie, tact et bienséance sont des concepts qu’il méprise et qualifie d’artificiels et d’hypocrites. Il dit ce qu’il pense comme il le pense au moment où il le pense, qu’importe la façon dont ses propos sont reçus. Il ne se préoccupe ni de l’impact ni des conséquences de ses actes, encore moins de ses mots. Quand ils sont ensemble, Garance est sans cesse sur ses gardes. Avec lui, tout est possible et, bien souvent, les rôles sont inversés : il est l’insupportable adolescent, elle est l’adulte responsable. Cette fois pourtant, la jeune femme n’est pas certaine d’avoir la patience de maintenir leurs échanges dans les limites de l’amabilité.
Alors que les soucis succèdent aux angoisses, à bout de forces, Garance finit par sombrer dans un sommeil agité aux premières lueurs de l’aube. S’il ne lui apporte pas le repos nécessaire, il lui permet toutefois de ne plus penser à rien durant quelques heures.
Malgré tout, à son réveil, les événements de la veille fondent sur elle et la tourmentent avec plus de force encore.
C’est donc physiquement et moralement épuisée que la jeune femme regagne l’hôpital à 9 h 30. Elle aimerait parler avec sa sœur, lui extirper quelques mots, un début d’explication, l’attendre au détour d’une émotion, dissimulée derrière sa conscience, l’atteindre en tout cas, avant que leur père assiège la pièce et accapare toute l’attention. C’est pourquoi, lorsqu’elle pousse la porte de la chambre de Roxane et qu’elle le découvre là, au chevet de sa fille, Garance doit puiser dans ses ressources de résignation pour ne pas montrer son agacement.
— Et voilà la grande ! s’exclame Jean Leprince à son entrée. Salut, ma belle !
Il se lève et vient à sa rencontre. Derrière lui, Roxane regarde dans le vide, une sorte d’apathie qui serre le cœur de Garance. Sa sœur est toujours hors d’atteinte.
Jean se penche sur elle pour l’embrasser, détournant son attention. Garance lui rend son baiser. »

Extrait
« Roxane avait quatorze ans à l’époque, et ça ne se passait pas bien entre elles deux. Elles se disputaient à longueur de temps, se reprochaient tout et n’importe quoi, c’était insupportable. Mais quand maman est morte, c’est Roxane qui en a été le plus touchée. D’autant que c’est elle qui l’a découverte, sans vie, sur son lit. Elle était rongée par la culpabilité. » p. 79

À propos de l’auteur
ABEL_Barbara_DRBarbara Abel © Photo DR

Née en 1969, Barbara Abel vit à Bruxelles, où elle se consacre à l’écriture. Pour son premier roman, L’Instinct maternel (Le Masque, 2002), elle a reçu le prix du Roman policier du festival de Cognac. Aujourd’hui, ses livres sont adaptés à la télévision, au cinéma, et traduits dans plusieurs langues. Le film Duelles adapté de son roman Derrière la haine est tourné aux États-Unis avec Jessica Chastain et Anne Hathaway dans les rôles principaux. Son précédent thriller, Et les vivants autour, a été un véritable succès. Les fêlures est son quatorzième roman. (Source: polarlens.fr)

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Maisons vides

NAVARRO_maisons_vides RL_Hiver_2022

En deux mots
Un moment d’inattention et Daniel, trois ans, est enlevé dans le parc où sa mère l’avait emmené jouer. Un drame qui n’est pour la narratrice qu’une violence de plus dans une vie difficile. Elle va toutefois essayer de s’en sortir sans sa famille et sans les hommes qui la négligent, mais avec un « nouveau » garçon, croisé dans un parc.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’enfant perdu et l’enfant trouvé

Ce roman puissant, signé de la mexicaine Brenda Navarro, qui retrace le parcours d’une femme dont l’enfant de trois ans a disparu. Une chronique de la violence ordinaire, mais aussi un cri de rage.

Premier ouvrage à paraître dans une collection qui entend nous faire découvrir les voix d’Amérique latine, ce roman qui commence très fort: «Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils. La dernière fois que je l’ai vu, il se trouvait entre la balançoire et le toboggan du parc où je l’emmenais les après-midis. Je ne me souviens de rien d’autre.» On imagine le traumatisme, le sentiment de culpabilité et la dépression qui peuvent accompagner cette mère indigne qui n’a pas su surveiller ce fils qui désormais la hante. «C’est quoi un disparu? C’est un fantôme qui nous poursuit comme s’il faisait partie de notre corps.»
Les jours passent et aucun signe de vie ne vient la rassurer. Pas davantage que son entourage, à commencer par Fran, le père de Daniel et l’oncle de Nagore, qui désormais partage leur vie. «La sœur est morte, assassinée par son mari, voilà pourquoi Fran nous a imposé la garde de Nagore. Je suis devenue la mère d’une fille de six ans, alors que Daniel était déjà dans mon ventre.» Vladimir, son amant, n’est pas non plus apte à la libérer de son obsession. Après tout, il n’est guère différent des autres hommes qui ont traversé sa vie. Rafael, le premier, buvait et était violent.
Cette violence que l’on peut considérer comme le fil rouge de ce roman. Violence conjugale d’abord avec les coups qui pleuvent jusqu’à donner la mort. Comme dans cette scène où Nagore assiste ainsi à l’assassinat de sa mère par son mari. Violence sociale ensuite quand sur un chantier une bétonnière se casse et enterre vivant deux ouvriers, dont le frère de la narratrice. Les patrons, pour se dédouaner, affirmeront qu’il ne s’est pas présenté au travail. Violence et vengeance enfin, quand elle croise un joli garçon blond qui joue dans un bac à sable: «Je me suis encore rapprochée. Comme si je voulais le sentir. J’ai ouvert le parapluie rouge et, je ne sais pas comment, ni avec quelle force ou dans quel élan de folie, j’ai attrapé Leonel. Je me suis dirigée en courant vers l’avenue, où je suis montée dans le premier taxi que j’ai croisé et je suis partie avec l’enfant qui s’est mis à pleurer. Je me retournais constamment, mais le taxi a continué sa route. C’est comme ça que tout a commencé.»
Engrenage infernal, basculement vers la folie…
Brenda Navarro utilise des phrases courtes, un style percutant qui épouse parfaitement son propos. C’est dur, parfois cru, et c’est un miroir de cette société laissée pour compte qui ne peut répondre à la violence que par la violence.

Maisons vides
Brenda Navarro
Éditions Mémoire d’encrier
Premier roman
Traduit de l’espagnol par Sarah Laberge-Mustad
184 p., 17 €
EAN 9782897127978
Paru le 3/03/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, à Utrera et Barcelone puis au Mexique, principalement dans un quartier ouvrier de Mexico.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Portraits et destins de femmes que tout sépare, dans le Mexique contemporain.
Violences faites aux femmes et féminicides.
Voc/zes : une nouvelle collection dédiée aux voix de l’Amérique Latine.
Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils.
Un enfant disparu. Deux femmes. Celle qui l’a perdu et celle qui l’a volé.
Au lendemain de l’enlèvement de l’enfant, sa mère est désemparée. Elle est hantée par sa propre ambivalence: voulait-elle être mère? Dans un quartier ouvrier de Mexico, la femme qui a enlevé Daniel voit sa vie bouleversée par cet enfant dont elle a tant rêvé.

Les critiques

Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils. La dernière fois que je l’ai vu, il se trouvait entre la balançoire et le toboggan du parc où je l’emmenais les après-midis. Je ne me souviens de rien d’autre. Ou plutôt si, je me souviens d’avoir été triste parce que Vladimir m’a annoncé qu’il partait, parce qu’il ne voulait pas tout brader. Tout brader, comme quand on vend quelque chose de précieux pour deux pesos. Ça, c’était moi quand j’ai perdu mon fils, celle qui de temps en temps, après quelques semaines, se débarrassait d’un amant furtif lui ayant offert en cadeau, parce qu’il avait besoin d’alléger son pas, des plaisirs sexuels à rabais. L’acheteuse arnaquée. L’arnaqueuse de mère. Celle qui n’a rien vu.

Je n’ai pas vu grand-chose. Qu’ai-je vu ? Je cherche parmi la chaîne de souvenirs visuels le plus petit fil conducteur qui me mènerait, ne serait-ce qu’une seconde, à comprendre à quel moment. À quel moment ? Lequel ? Je n’ai plus revu Daniel. À quel moment, à quel instant, entre quels petits cris étouffés d’un corps de trois ans est-il parti ? Qu’est-il arrivé ? Je n’ai pas vu grand-chose. Et bien que j’aie marché entre les gens en répétant son nom, je n’entendais plus rien. Des voitures sont-elles passées ? Y avait-il plus de monde ? Qui ? Je n’ai plus revu mon fils de trois ans.
Nagore sortait de l’école à deux heures de l’après-midi, mais je ne suis pas allée la chercher. Je ne lui ai jamais demandé comment elle était rentrée à la maison ce jour-là. En fait, nous ne nous sommes jamais demandé si l’un de nous était rentré ce jour-là, ou si nous étions tous partis dans les quatorze kilos de mon fils sans jamais revenir. Et jusqu’à aujourd’hui, aucune image mentale ne me donne la réponse.
Après, l’attente : moi, affalée sur une chaise crasseuse du bureau du ministère public, là où Fran m’a récupérée plus tard. Nous avons attendu les deux, et même si nous avons fini pour nous lever et que notre vie à continué, notre esprit est toujours là, à attendre des nouvelles de notre fils.

J’ai souvent souhaité qu’ils soient morts. Je me voyais dans le miroir de la salle de bain et je m’imaginais me regardant pleurer leur mort. Mais je ne pleurais pas, je retenais mes larmes et mon visage redevenait neutre, au cas où je n’aurais pas été assez convaincante la première fois. Alors je me replaçais devant le miroir et je demandais : qu’est-ce qui est mort ? Comment, qu’est-ce qui est mort ? Qui est mort ? Les deux en même temps ? Ils étaient ensemble ? Ils sont morts, morts, ou c’est une histoire inventée pour me faire pleurer ? Qui es-tu toi, toi qui m’annonces qu’ils sont morts ? Qui, lequel des deux ? Et moi, j’étais ma seule réponse face au miroir, à répéter : qui est mort ? Que quelqu’un soit mort, s’il vous plaît, pour ne plus sentir ce vide. Et face à cet écho silencieux, je me disais les deux : Daniel et Vladimir. Je les ai perdus les deux en même temps, et les deux, sans moi, sont toujours en vie quelque part dans ce monde.
On peut tout imaginer, sauf se réveiller un matin avec le poids d’un disparu sur les épaules. C’est quoi un disparu ?
C’est un fantôme qui nous poursuit comme s’il faisait partie de notre corps.
Même si je ne voulais pas être une de ces femmes que les gens regardent dans la rue avec pitié, je suis souvent retournée au parc, presque tous les jours, pour être exacte. Je m’asseyais sur le même banc et repassais tous mes mouvements en mémoire : le téléphone dans la main, les cheveux dans le visage, deux ou trois moustiques qui me pourchassaient pour me piquer. Daniel, avec un, deux, trois pas et son rire bête. Deux, trois, quatre pas. J’ai baissé les yeux. Deux, trois, quatre, cinq pas. Là. J’ai levé les yeux vers lui. Je le vois et je retourne à mon téléphone. Deux, trois, cinq, sept. Aucun. Il tombe. Il se relève. Moi, avec Vladimir dans l’estomac. Deux, trois, cinq, sept, huit, neuf pas. Et moi, tous les jours, derrière chaque pas : deux, trois, quatre… Et ce n’est que lorsque Nagore me dévisageait avec honte parce que je me trouvais encore là, entre la balançoire et le toboggan, à empêcher les enfants de jouer, que je comprenais tout : j’étais devenue une de ces femmes que les gens regardent dans la rue avec peur et pitié.
D’autres fois, je le cherchais en silence, assise sur le banc, et Nagore, à côté de moi, croisait ses jambes et restait muette, comme si sa voix était coupable de quelque chose, comme si elle savait d’avance que je la détestais. Nagore était le miroir de ma laideur.
Pourquoi ce n’est pas toi qui as disparu ? lui ai-je demandé cette fois où elle m’a appelée de la douche pour me demander de lui donner la serviette qu’elle avait laissée sur l’étagère de la salle de bain. Elle m’a regardée de ses yeux bleus, stupéfaite que j’aie osé le lui dire en plein visage. Je l’ai presque aussitôt prise dans mes bras et je l’ai embrassée plusieurs fois. J’ai touché ses cheveux mouillés qui dégoulinaient sur mon visage et sur mes bras, je l’ai enveloppée dans sa serviette, je l’ai serrée contre mon corps et nous nous sommes mises à pleurer. Pourquoi ce n’est pas elle qui a disparu ? Pourquoi a-t-elle été sacrifiée et n’a offert aucune récompense en échange ?

Ça aurait dû être moi, m’a-t-elle dit plus tard, un jour où j’étais allée la déposer à l’école. Je l’ai regardée s’éloigner entourée de ses camarades de classe et j’ai souhaité ne plus jamais la revoir. Oui, ça aurait dû être elle, mais ça ne l’a pas été. Pendant toute son enfance, tous les jours, elle est revenue à la maison.
On ne ressent pas toujours cette même tristesse. Je ne me réveillais pas chaque fois avec la gastrite comme état d’âme, mais il suffisait qu’il arrive quoi que ce soit pour qu’instinctivement j’avale ma salive et prenne conscience que je devais respirer pour faire face à la vie. Respirer n’est pas un geste mécanique, c’est un acte de stabilité ; quand il n’y a plus de joie, respirer maintient l’équilibre. Vivre se fait tout seul, mais respirer s’apprend. Je me forçais alors à faire les choses pas à pas : lave-toi. Brosse-toi les cheveux. Mange. Lave-toi, brosse-toi les cheveux, mange. Souris. Non, ne pas sourire. Ne souris pas. Respire, respire, respire. Ne pleure pas, ne crie pas, tu fais quoi ? Tu fais quoi ? Respire. Respire, respire. Peut-être que demain tu seras capable de te lever du fauteuil. Mais demain est toujours un autre jour, et pourtant, moi, je revivais constamment le même jour, je n’ai jamais trouvé le fauteuil duquel j’aurais finalement été capable de me lever.

Parfois, Fran me téléphonait pour me rappeler que nous avions aussi une fille. Non, Nagore n’était pas ma fille. Non. Mais nous prenons soin d’elle, nous lui offrons un toit, me disait-il. Nagore n’est pas ma fille. Nagore n’est pas ma fille. (Respire. Prépare le repas, ils doivent manger.) Daniel est mon seul enfant. Quand je préparais à manger, il jouait par terre avec ses petits soldats, et je lui donnais des carottes avec du citron et du sel. (Il avait cent quarante-cinq soldats, tous verts, tous en plastique.) Je lui demandais à quoi il jouait et il me répondait de ses syllabes incompréhensibles qu’il jouait aux soldats, et ensemble nous écoutions la marche qui les menait au combat. (L’huile est trop chaude, les pâtes brûlent. Il n’y a plus d’eau dans le mixeur.) Nagore n’est pas ma fille. Daniel ne joue plus avec ses soldats. Vive la guerre ! Alors souvent, l’école de Nagore m’appelait pour me dire qu’elle m’attendait et qu’ils devaient fermer. Je m’excuse, je répondais, mais j’avais le c’est parce que Nagore n’est pas ma fille sur le bout de la langue et je raccrochais, offensée qu’on puisse me réclamer cette maternité que je n’avais pas demandée. Et dans un sanglot réprimé, mais dont les sursauts m’étouffaient, j’implorais d’être Daniel et de disparaître avec lui, mais en réalité je perdais la notion du temps et Fran me retéléphonait pour me rappeler de m’occuper de Nagore, parce qu’elle était aussi ma fille.
Vladimir est revenu une fois, une seule fois. Peut-être par pitié, par obligation, par curiosité morbide. Il m’a demandé ce que je voulais faire. Je l’ai embrassé. Il s’est occupé de moi pendant un après-midi, comme si j’avais une quelconque importance à ses yeux. Il me touchait avec hésitation, comme s’il avait peur, ou avec la délicatesse de celui qui se demande s’il peut toucher la vitre fraîchement lavée. Je l’ai emmené dans la chambre de Daniel et nous avons fait l’amour. Je voulais lui dire, frappe-moi, frappe-moi et fais-moi crier. Mais Vladimir me demandait seulement si j’allais bien et si j’avais besoin de quelque chose. Si je me sentais bien. Si je voulais arrêter.
J’ai besoin que tu me frappes, j’ai besoin que tu me donnes ce que je mérite pour avoir perdu Daniel, frappe-moi, frappe-moi, frappe-moi. Je ne lui ai rien dit. Alors plus tard, par culpabilité, il m’a sorti la demande non faite que nous aurions dû nous marier. Qu’il… Non, rien. Qu’il ne m’aurait pas fait un enfant, lui ai-je répondu face à sa gêne, à sa peur de dire quelque chose qui le compromettrait. Qu’il ne m’aurait amenée à aucun parc avec notre fils. Non. Aucun fils. Qu’il m’aurait donné une vie sans souffrance maternelle. Oui, c’est peut-être ça, a-t-il répondu à mon insinuation, et puis, léger comme il l’était, il est reparti et m’a de nouveau laissée seule.
Ce jour-là, Fran est arrivé et a couché Nagore, et moi je voulais qu’il s’approche de moi et découvre que mon vagin sentait le sexe. Et qu’il me frappe. Mais Fran n’a rien remarqué. Cela faisait longtemps que nous ne nous touchions plus, même pas un frôlement.
Les soirs avant de dormir, Fran jouait de la guitare pour Nagore. Je le détestais, je ne lui pardonnais pas qu’il ose avoir une vie. Il allait travailler, il payait les factures, il jouait au bon gars. Mais, quel genre de bonté peut-il y avoir chez un homme qui ne souffre pas tous les jours d’avoir perdu son fils ?
Nagore venait me donner un bisou pour me dire bonne nuit tous les soirs quand l’horloge marquait dix heures dix, et moi je me cachais sous l’oreiller et je lui donnais une petite tape dans le dos. Quel genre de bonté peut-il y avoir chez une personne qui exige de l’amour en en donnant ? Aucune.
Nagore a perdu son accent espagnol à peine arrivée à Mexico. Elle m’imitait. Elle était une espèce d’insecte qui hibernait puis sortait et déployait ses ailes pendant que nous la regardions voler. Ses couleurs ont jailli, comme si seul le cocon tissé des mains de ses parents l’avait préparée à la vie. Elle sortait de l’enfance, surmontait sa tristesse. Je lui ai coupé les ailes après la disparition de Daniel. Je n’allais pas laisser quoi que ce soit briller plus que lui et son souvenir. Nous serions la photo de famille qui, bien que jetée par terre, poussée par le triste battement des ailes d’un insecte, reste intacte et ne se brise pas.
Fran était l’oncle de Nagore. Sa sœur lui avait donné le jour à Barcelone. Fran et sa sœur venaient d’Utrera. Les deux se sont éparpillés de par le monde avant de s’arrêter pour fonder une famille.
La sœur est morte, assassinée par son mari, voilà pourquoi Fran nous a imposé la garde de Nagore. Je suis devenue la mère d’une fille de six ans, alors que Daniel était déjà dans mon ventre. Mais je ne suis pas devenue mère, là était le problème. Le problème est que je suis restée en vie très longtemps. »

Extraits
« Leonel est allé dans le bac à sable. Je me suis rapprochée. Quelques gouttes de pluie ont commencé à tomber.
Leonel est alors retourné près de la bascule et sa mère lui a dit de faire attention, ou un truc du genre. Je me suis encore rapprochée. Comme si je voulais le sentir. J’ai ouvert le parapluie rouge et, je ne sais pas comment, ni avec quelle force ou dans quel élan de folie, j’ai attrapé Leonel. Je me suis dirigée en courant vers l’avenue, où je suis montée dans le premier taxi que j’ai croisé et je suis partie avec l’enfant qui s’est mis à pleurer. Je me retournais constamment, mais le taxi a continué sa route. C’est comme ça que tout a commencé. » p. 120

« Pourquoi pleurons-nous à la naissance? Parce que nous n’aurions jamais dû arriver dans ce monde. » p. 125

À propos de l’auteur
NAVARRO_Brenda_©Idalia_RíosBrenda Navarro © Photo Idalia Ríos

Diplômée de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), Brenda Navarro est sociologue et économiste féministe. Elle détient également une maîtrise en études de genre, des femmes et de la citoyenneté de l’Université de Barcelone. Elle a tour à tour été rédactrice, scénariste, journaliste et éditrice. Elle a travaillé pour plusieurs ONG des droits humains et a fondé #EnjambreLiterario, un projet éditorial voué à la publication d’ouvrages écrits par des femmes. Maisons vides, son premier roman, a été traduit dans une dizaine de langues, et a remporté le prix Tigre Juan en Espagne ainsi que le prix Pen Translation pour sa version anglaise. (Source: Éditions Mémoire d’encrier)

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Pas ce soir

CORDONNIER_pas_ce_soir RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

En deux mots
Marié depuis 23 ans à Isabelle, le narrateur ne voit pas la détresse de son épouse, déprimée après le départ de ses enfants et l’arrivée de la ménopause. Ils ne font plus guère l’amour, elle décide de s’installer dans la chambre de sa fille. Peut-il la reconquérir?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Chronique de la misère sexuelle

Avec cette capacité à humer l’air du temps, Amélie Cordonnier aborde la question de la lassitude sexuelle au sein du couple en se mettant dans la peau de l’homme délaissé. Un roman qui dérange, mais qui sonne très juste.

Amélie Cordonnier a cette faculté de nous proposer des romans qui éclairent les évolutions de notre société. Après les violences conjugales dans Trancher, elle avait posé quelques questions essentielles sur la filiation, l’amour maternel, la transmission et le racisme dans Un loup quelque part où un bébé avait la peau qui noircissait jour après jour. Avec Pas ce soir, elle s’attaque à la question des relations sexuelles au sein du couple. Et pour pimenter la chose, prend la place de l’homme.
Difficile de dire comment et même quand cela a commencé. Peut-être que la fameuse usure du couple aura eu raison de leur amour? Même si au sein du couple qu’il forme depuis 23 ans avec Isabelle rien ne semble avoir changé, c’est un cataclysme qui s’est abattu sur le narrateur. Après avoir constaté que la fréquence de leurs rapports sexuels diminuait petit à petit, Isa vient de lui asséner le coup de grâce. Elle a décidé de s’installer dans la chambre de leur fille Roxane, partie à Boston. Elle a beau répéter que ce sera mieux ainsi, qu’elle ne subira plus ses ronflements, il comprend que leur relation vient de prendre un tour funeste. À 50 ans passés, son désir est pourtant toujours là, sa femme toujours aussi belle. Alors, il tente de la reconquérir, multiplie les attentions, mais sans succès. Pour l’anniversaire de leur rencontre, il va proposer un week-end à Étretat, là où ils s’étaient déjà donné rendez-vous des décennies auparavant. À sa grande surprise, Isa le félicite pour cette initiative. Il est vrai qu’on a déjà fait rejaillir le feu d’un volcan qu’on croyait éteint. Mais à vouloir en faire un peu trop. Isa est malade et s’effondre dans le lit de leur chambre d’hôtel à Honfleur.
De retour de cette escapade qui se voulait amoureuse, le constat est amer. Voilà déjà plus de huit mois qu’ils n’ont pas fait l’amour. Et quand Isa entreprend de réaménager la chambre de leur fille, le drame est consommé. «C’est comme si en retirant le tapis, la table de nuit, ses livres et tous ses habits, Isabelle avait fait sauter une digue, comme si plus rien ne retenait sa souffrance longtemps diluée dans la nonchalance de la routine et qu’elle s’écoulait maintenant dans un torrent déchaîné. La douleur irradie en lui, se propage à une vitesse fulgurante dans tout son corps. Ce qui le crible à ce moment-là, ce n’est ni la désolation ni le manque, mais le sentiment abyssal de la perte. (…) Il prend tout à coup conscience qu’une partie de lui a disparu en même temps que tous les gestes qu’Isabelle ne fait plus. En s’éteignant, le sexe a tué bien plus de choses entre eux qu’il ne l’avait imaginé, et sûrement bien plus encore qu’il n’accepte de l’admettre. Son histoire avec Isa hoquette, leur vie à deux crève sans bruit. Et cette agonie l’anéantit.»
En déroulant la chronique de la misère sexuelle au sein du couple, Amélie Cordonnier réussit un double exploit. D’abord celui de se mettre à la place de ce quinquagénaire en mal d’amour sans que jamais la crédibilité ne soit prise en défaut et ensuite parce que, bien mieux qu’une étude sociologique, elle explore la frustration et tous les succédanés inventés pour tenter d’y remédier, le porno, les sextoys, les sites de rencontre.
Une écriture d’une belle inventivité est mise au service de cette histoire d’aujourd’hui qui mêle les slogans d’une société de consommation qui impose ses diktats jusque dans l’intime, des paroles de chansons et quelques punchlines bien senties. Quand on a que l’amour à s’offrir en partage…

Pas ce soir
Amélie Cordonnier
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782080256416
Paru le 12/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un homme et une femme. Chacun de leur côté. Un homme qui ne dort pas et une femme qui s’assomme. Un homme sur sa tablette et une femme dans son bouquin. Un homme qui désire et une femme qui soupire. Un homme qui se désole, une femme qui s’enferme, les heures qui s’étirent. Et plus rien. Rien de rien.» Huit mois, deux semaines et quatre jours qu’il n’a pas fait l’amour avec Isa. Et ce soir, elle lui annonce qu’elle s’installe dans la chambre de Roxane, leur fille cadette qui vient de quitter la maison. Pourquoi le désir s’est-il fait la malle? Comment a-t-il pu s’éteindre après de si belles années? Le départ des enfants a-t-il été fatal? Est-ce que tout doit s’arrêter à cinquante ans? Lui refuse de s’y résoudre puisqu’Isa semble l’aimer encore. Amélie Cordonnier ausculte l’histoire d’un couple à travers le regard d’un homme blessé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Marianne (Jean-Paul Brighelli)

Les premières pages du livre
« Désolée, ne m’en veux pas, mais je dormirai tellement mieux là-bas. Elle a dit là-bas pour désigner la chambre de Roxane, et leur quatre pièces a beau mesurer moins de quatre-vingts mètres carrés, il lui a semblé que c’était loin. Très loin. Très très loin. Le bout du monde. Et peut-être aussi la fin d’un monde. Ah, bah d’accord. Ils en sont donc arrivés là… Des mois qu’ils se couchent en décalé, des mois qu’il la trouve systématiquement endormie quand il la rejoint. Des semaines qu’il se demandait comment elle faisait pour trouver si vite le sommeil avant de tomber sur la boîte de Donormyl. C’était déjà pathétique. La triste petite misère de la conjugalité. Mais alors là… Là, c’est encore autre chose. Un sale palier franchi. Un échelon supplémentaire gravi sur l’échelle de la désespérance. Lui qui adore la montagne se représente parfaitement la mauvaise pente, bien raide, sur laquelle ils se trouvent désormais. Et il a beau n’avoir jamais eu le vertige de sa vie, son obliquité l’effraie. Allongé, les yeux ouverts dans le noir, il a l’impression que des milliers de kilomètres les séparent. Qu’il l’a perdue. Que quelque chose entre eux s’est brisé. Net. Qu’il ne saura pas recoller. Si encore elle était partie à un stage de yoga au fin fond de la France, quand bien même il s’imaginerait, comme chaque fois qu’elle s’en va, les participants qui lui tournent autour, les tas de gars qui la félicitent chaleureusement pour sa souplesse et son lâcher-prise, lui sourient pendant le dîner, l’invitent à boire une dernière tisane et plus si affinités. Il préférerait la savoir à Lille ou Marseille, il préférerait se faire des films, se figurer les enfoirés qui la draguent et la raccompagnent jusqu’à sa chambre. Tous les scénarios pourris vaudraient mieux que celui-là. Eux deux sous le même toit, séparés par trois murs et un couloir. Il ne s’y attendait tellement pas. Mais pourquoi décider ça, comme ça, ce soir, après ce dîner chez les Berthon ? C’était pourtant ce qu’on appelle une bonne soirée. Le genre de soirée entre copains qui vous flingue la semaine à peine commencée. Dont il faut au moins deux jours pour se remettre. Ils ont beaucoup parlé, sacrément ri, énormément picolé et finalement terminé bien trop tard pour un mardi. Petits plats dans les grands, champagne et deux bouteilles de vin à quatre. Isa a eu mal au cœur à peine montée dans le taxi. A-t elle pris sa décision pendant qu’elle respirait tant bien que mal par la fenêtre ouverte sur la nuit froide de novembre ou est-ce en se démaquillant qu’elle a eu l’idée de dormir à côté ? C’est idiot, cela ne change rien au problème, mais il ne peut s’empêcher de se poser la question. Et la question tourne, tourne en boucle dans sa tête. Jamais la chambre ne lui a semblé aussi grande. C’est à croire que la solitude pousse les cloisons. Perdu, déchu. Détrôné dans ce king size. Le roi n’est à la hauteur de rien, ce soir. Il faudrait s’en moquer, réussir à ne pas dramatiser. Isa dort dans la chambre de Roxane. Point barre. Isa dort à côté parce qu’elle est fatiguée, qu’elle a besoin de récupérer. Pas de quoi en faire toute une histoire. Et puis ça va, il a compris qu’il ronflait comme un cochon. L’image d’un porc fangeux lui vient, qu’il chasse aussitôt. Celle de la locomotive l’agresse moins. Il ne voulait pas y croire, mais sait à quel point ses vrombissements sont affreux depuis ce dimanche midi où il s’était assoupi après le déjeuner. C’était il y a quelques mois, début juin, juste avant que Roxane ne parte pour les États-Unis. Les filles s’étaient amusées à le filmer pendant sa sieste et lui avaient fait écouter leur enregistrement à son réveil. Mortifié ! Il ne savait plus où se mettre. Ce soir la colère chasse la honte, qui gonfle et monte, monte en lui comme une sale bête.

Huit mois.

Huit mois deux semaines et quatre jours.

Huit mois deux semaines et quatre jours qu’il n’a pas touché Isa.

Quand le réveil sonne, il lui faut de longues minutes avant de réussir à se lever. Il émerge laborieusement. Mal à la tête. Et tête dans le cul, à moins que cela ne soit l’inverse. Besoin d’un Doliprane et d’un café. Assise au bar de la cuisine, Isabelle termine sa tartine. Grand sourire au-dessus de sa tasse de thé. Chemisier blanc, minijupe noire sur collants opaques. Elle a l’air d’une jeune fille. En fleur, malgré la corolle de cernes qui assombrit ses yeux. Bien dormi. Ce n’est pas une question, mais une information, qu’elle délivre sur un ton réjoui. Dormi comme un bébé même, prétend-elle en dépit du teint blême qui la contredit. Il remarque qu’elle prend des pincettes. Assez grosses, les pincettes. Il sent bien qu’elle surjoue, qu’il y a quelque chose d’un peu forcé dans cette gaîté matinale. Que c’est sa façon à elle de ménager sa susceptibilité, de s’excuser d’avoir déserté le lit conjugal. Il lui en est reconnaissant. Se félicite qu’elle fasse comme si de rien n’était. Comme si entre eux tout était normal. Il se promet de ne pas boire ce soir, histoire de ne pas ronfler. De toute façon, ces derniers temps il picole trop. Impossible de se souvenir à quand remonte sa dernière journée sans alcool. La bouteille qu’il débouche en rentrant du bureau y passe chaque fois ou presque. Une petite détox ne lui fera pas de mal.
Sa bonne résolution se dilue à mesure que s’écoule la journée. À midi il n’en reste plus que quelques gouttes qui finissent par s’évaporer. À 19 h 30, il commande une Tsing Tao bien méritée au Jap’ chez qui il passe en sortant du métro et la sirote en détaillant longuement le menu qu’il connaît pourtant par cœur. Il se décide finalement pour un SP5, ajoute des sushis, prend aussi des makis et des california rolls dont raffole Isa. Puis il s’arrête à la pharmacie juste en bas de chez eux. Déjà occupée avec une cliente, Charlotte s’interrompt gentiment, carte Vitale à la main, pour lui préciser qu’Olivier vient de partir. Aujourd’hui il a son fils. Ah oui, c’est vrai, on est mercredi. Contrarié. Il hésite puis, très vite, se décide : il repassera demain. Aucune envie de parler de ses problèmes à n’importe qui. En rentrant, il découvre sur la table de la cuisine le mot qu’a dû griffonner Isabelle ce matin avant de filer. Ne m’attends pas ce soir, je dîne avec Béné. Il avait complètement zappé. Il vit avec une éclipse. C’est à croire qu’elle fait tout pour passer le moins de soirées possible en sa compagnie. Il n’est plus pour elle qu’un intermittent. S’il avait su, il ne se serait pas tant dépêché, aurait accepté la proposition d’Éric et bu un verre avec lui en sortant du bureau. Tant pis. Il range les california rolls au frigo, se prépare un plateau et s’installe dans le salon. Les fenêtres donnent sur les voisins. C’est l’heure de la famille réunie autour de la table, l’heure de la télé allumée, des couples blottis dans le canapé, des gratouilles et des baisers. L’heure de tout ce à quoi il n’a plus le droit. Il finit par troquer son portable contre sa tablette. Tout le monde dit le plus grand bien de Marriage Story, alors allons-y. Adam Driver et Scarlett Johansson ne baisent plus, eux non plus, et s’écharpent à merveille. C’est vrai qu’ils sont bouleversants dans le rôle de ces parents en plein divorce, prêts à tout pour récupérer la garde de leur gosse. Il ne voit pas le temps passer. Cliquetis de clés. Déjà ? Bonsoir. Ah, tiens, te voilà ! Il met sur pause pour accueillir Isa et force son sourire. C’est un rictus de joker assorti d’un salut glacial et d’un Bonne soirée ? qui pue le dépit, mais ne refroidit pas Isa. Elle a visiblement envie de discuter. Ça va, t’as dîné ? Moi, je suis épuisée. Tu m’étonnes, ma vieille, après deux sorties d’affilée. Il se mord la langue juste à temps pour ne pas l’agresser et prétexte qu’il lui reste juste quatorze minutes de film pour esquiver leur conversation. Pas de souci, Isa retire son manteau, s’assoit face à lui pour se déchausser et annonce qu’elle va se démaquiller. Ce n’est que lorsqu’il éteint sa tablette, à la fin du générique, qu’il réalise qu’elle n’a pas retraversé le salon. Il la trouve endormie dans le lit de Roxane et comprend que, cette nuit encore, il la passera sans elle.
La peau rouge à force de s’embrasser, les bleus sur les genoux, les coudes brûlés par les va-et-vient frénétiques sur la moquette, les fringues disséminées dans l’appart, le soutien-gorge qu’on cherche partout avant de finir par le retrouver coincé dans l’interstice du canapé, au moins ils auront connu ça. Ensemble. Affaire classée. Mémoire bien rangée mais gros regrets. Et putain de nostalgie. C’est pas croyable comme ça peut faire mal, les souvenirs. Et comme ça jaillit sans prévenir. Impossible de se concentrer sur ce dossier. Il peine à avancer, s’agace chaque fois qu’un collègue l’interrompt, n’a toujours pas bouclé l’appel d’offres qu’il doit rendre après-demain. Une vraie cata. C’est bête à admettre, mais la perspective de passer une nouvelle nuit sans Isa l’angoisse et l’englue. Au point où il en est, autant rentrer. À 18 h 45, il plie, éteint son ordi, s’engouffre dans le métro. Puisque jamais deux sans trois, Isabelle va sûrement lui refaire le coup ce soir. Mais si jamais elle décidait de faire mentir le proverbe et de revenir dormir avec lui… Les Filles du Calvaire le convainquent d’envoyer un SMS à Olivier pour le prévenir qu’il va passer. Est-ce qu’il peut l’attendre avant de fermer ? La réponse s’affiche sans tarder : Bien sûr ! Le rideau de fer est déjà baissé à moitié. Fais gaffe à pas te cogner, le prévient son pote agenouillé devant le présentoir des brosses à dents. Un tube de Fluocaril ? blague-t il. Non, ce n’est pas ça le problème. Alors dis-moi, qu’est-ce qui t’amène ? Et de lui raconter ses ronflements qui dérangent sa femme. T’imagines la honte ? Mais non, la honte de rien du tout. T’es pas le seul, qu’est-ce que tu crois. Sept Français sur dix sont dans ta situation. Des chercheurs ont mesuré que les plus gros ronfleurs atteignent cent décibels, ce qui représente tout de même le bruit d’une moto… Alors tu vois, t’es vraiment pas le cas le plus désespéré. OK, donc on fait quoi ? Il y a l’opération, mais pour l’ablation du voile du palais, ce soir ça risque d’être un peu juste. Non, sans rire. Pour commencer se moucher avant le coucher et se laver le nez avec un spray à l’eau de mer. Ensuite plusieurs options. Il lui aurait bien conseillé de la lavande ou de la menthe poivrée mais puisque les huiles essentielles c’est pas son truc, autant qu’il prenne une boîte de bandelettes nasales. Non, mais fais pas cette tête ! Elles sont transparentes et flexibles. Le principe ? Très simple. Les bandes écartent délicatement les ailes du nez afin d’améliorer le flux de l’air ainsi que le confort respiratoire et elles favorisent une respiration nasale plutôt que buccale, beaucoup moins bruyante. À 15,50 euros la boîte de vingt-quatre, t’as rien à perdre. Et t’es presque tranquille pour un mois. Allez OK, adjugé ! Et vendu. Il sort de la pharmacie avec son sachet. Gêné… Presque autant que la première fois où il a acheté des capotes au supermarché. Rouge aux joues et profil bas, les yeux fixés sur le tapis roulant, il avait tout fait pour cacher son érubescence et éviter le regard de la caissière. Il s’en souvient comme si c’était hier, ce qui ne le rajeunit pas.
Il y a vingt ans, Isa se serait damnée plutôt que de louper leur sacro-saint ciné du jeudi soir. Elle avait toujours un plan B, C et même D au cas où la baby-sitter les plantait. Fini tout ça. Disparu un peu avant les bonnes vieilles soirées télé, Magnum et Häagen-Dazs, vautrés ensemble sur le canapé. Aujourd’hui, quand Isabelle n’est pas plongée dans un des bouquins qu’elle rapporte chaque soir de la librairie, elle est scotchée sur son portable. Inatteignable. C’est à devenir dingue. Qu’elle lui manque alors qu’elle est là, devant lui, ça le rend fou. Jamais elle n’a été si lointaine à son gré. Ce soir, elle n’a strictement rien mangé. Nourritures digitales. C’est économique, tu me diras. Il la regarde, absorbée, engloutie dans les abîmes d’Instagram. Le signal émet faiblement depuis les profondeurs où elle navigue, mais le son passe encore à peu près puisqu’elle lui répond. Avec un léger décalage toutefois et sans lever les yeux. Elle scrolle, scrolle, comme disent les filles qui n’en ratent pas une pour le provoquer et se moquent de lui quand il fait la guerre aux mots anglais. Si on lui offrait la possibilité de se réincarner, là, tout de suite, maintenant, il choisirait en écran. Oui, sans hésiter. En écran tactile. Au moins, elle le toucherait. Du bout des doigts. Peut-être même seulement de l’index, mais ce serait déjà ça. Ça lui suffirait. Il s’en contenterait tout à fait. C’est à en crever, tous ces gestes qu’Isa ne fait plus. La main dans la rue, même ça, ça a disparu. Alors tu penses, s’il avait su, il n’aurait pas fait rire les potes en leur exposant ses pauvres théories sur les ravages du sexe à la papa et l’amour pantouflard avec ou sans charentaises. Ce n’était pas la peine de se la péter, de préférer les grosses chaussettes aux chaussons et les cachemires aux pyjamas pilou. Isa et lui ont feinté, mais foiré. Entre eux, tout s’est érodé. Pas seulement le désir. La curiosité, la conversation aussi, et ça c’est le pire. Y a qu’à voir : qu’est-ce qu’ils se sont dit pendant ce semblant de dîner ? Qu’ils étaient claqués, que la journée avait été pluvieuse, compliquée, trop de cartons à déballer et de clients impolis pour elle, trop de réunions à rallonge et le métro blindé pour lui. Des fadaises. Des foutaises. La rengaine ! C’est fou comme on se croit toujours plus fort que tout le monde. Faudrait leur dire, aux filles, de faire gaffe, de vraiment se méfier, que l’amour finit par se pépériser et qu’on n’y peut rien, pauvres prisonniers de draps communs. Non, vaut mieux pas. Autant le garder pour soi. La petite baise hebdomadaire, vite fait pas toujours bien fait, une fois les enfants couchés, le dîner débarrassé et l’éponge passée sur le plan de travail, juste avant d’attraper la télécommande, il n’aurait pas cru que ça leur tomberait si vite sur la gueule. Ça l’a longtemps déprimé. Mais maintenant il le sait, c’est mieux que rien.

Il ne pense qu’à ça. Ça veut dire quoi ? Que tout le porte à frémir. Que tout le porte au désir. Qu’il a toujours les idées mal placées. Placées au même endroit en tout cas. Ça veut dire qu’au premier confinement, quand Isa revenait des courses en disant Il y a la queue partout, il devait se faire violence pour ne pas répondre Il y en a aussi une chez toi, tu sais ? Ça veut dire que s’il croise une jupe à vélo, il la laisse passer, histoire de reluquer ses jambes et d’avoir une chance d’apercevoir sa culotte. Ça veut dire qu’il suffit qu’une cliente lui serre la main pour qu’il se figure la sienne sur ses seins. Ça veut dire que s’il monte dans un taxi et que c’est une femme qui conduit, il fantasme tout ce qu’il pourrait lui faire sur la banquette arrière. Ça veut dire qu’en ce moment même, malgré les manteaux, les doudounes, les écharpes et les bonnets, malgré les cols roulés et autres pulls dissuasifs, malgré toutes les pelures empilées, il ne peut s’empêcher de déshabiller mentalement toutes les femmes qu’il mate dans le métro, de les imaginer à poil, de se représenter la forme de leurs seins et de parier sur la couleur de leur chatte. Ça veut dire qu’il bande depuis que cette brune s’est collée contre lui, bien obligée, wagon bondé. Charmante, tatouée et percée, reproduction parfaite de Lisbeth Salander. Elle a sûrement aussi un piercing sur les tétons. Et sans doute même sur le clitoris. Délice. Il s’imagine en titiller la bille de sa langue, de droite à gauche, de gauche à droite, la glisser entre ses dents et mordiller les lèvres de son sexe un peu trop vivement. La voit se pâmer, sur le point de jouir, l’entend gémir, s’enivre déjà de ses soupirs. Quand tout à coup, à mieux observer son visage, il découvre une gamine planquée sous le maquillage. Quel âge ? Quinze ? Seize ? Pas majeure en tout cas. Oublie ! Obsédé sexuel peut-être, maso, malade même, mais pas Matzneff. Ah, par chance, elle réussit à se décaler. Voilà facilement dix minutes qu’ils sont bloqués. La ligne 13 ne fonctionnera donc jamais. Encore plus bondée depuis que le tribunal de Clichy est terminé. Il finit par trouver une place assise à Gaîté, et à Plaisance, ça ne loupe pas, la machine à souvenirs s’enclenche. Temps retrouvé. D’un coup il revoit Isa pour la première fois. Toute menue. Pardessus beige, ceinture dénouée, foulard orange autour du cou. Peu maquillée. La moue irrésistible de sa bouche, le grain de beauté à droite de son nez. Son air mutin. Le claquement de ses talons quand elle monte dans le wagon. Les longues jambes qu’elle croise en s’asseyant sans le calculer, sans s’apercevoir un seul instant qu’il ne cesse de la dévisager depuis son siège. Ses yeux de biche baissés sur le bouquin qu’elle sort de sa besace. Sa concentration à elle et ses contorsions insensées à lui pour tenter d’apercevoir le titre du roman qui la lui vole, déjà. Couverture blanche bordée de bleu. Éditions de Minuit. Une apostrophe et un mot. Qu’il finit par déchiffrer. L’Amant. Il la fixe tout le temps que dure son court trajet. La voit se lever, sidéré. Il faudrait s’approcher d’elle, trouver un prétexte, n’importe lequel, quelque chose à lui dire pour la retenir, attirer son attention. Mais non. Crétin collé au strapontin. Happé par la fiction. Les portes se referment. Une détresse à peine ressentie se produit tout à coup, une fatigue, la lumière sur le quai, qui se ternit mais à peine. Une surdité très légère aussi, un brouillard, partout. Le voici condamné à la laisser s’éloigner, à la regarder marcher vers la sortie. Fugitive beauté. Ne la verra t il plus que dans l’éternité ? Non, pas perdue, pas possible. Le tunnel ne l’a pas encore engloutie qu’il se promet de la retrouver. À peine rentré chez lui, il s’y met. Un papier, un crayon. Et le plus dur à trouver : l’inspiration. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, dix feuilles peut-être atterrissent en boule dans la corbeille. Peu importe. Il balbutie par écrit. Calme son impatience. Se hâte lentement, sans perdre courage. Hésite, se lance, rature, recommence. Non, ne pas avouer qu’il a jalousé cet Amant durant tout le trajet, trop direct. Lui confier qu’il aurait voulu être une ligne pour danser sous ses yeux ? Top mielleux. Il se gratte la tête, mordille son capuchon. Grosse concentration, yeux au plafond. Écrit, barre, recommence encore. Encore. Et encore. Ça va venir. Ça vient. Doucement mais sûrement. Il n’est plus très loin, il le sent. Et puis oui, ça y est, il tient sa formulation. « Jeudi 20 novembre, 8 h 20, métro Plaisance. Ce n’est pas le bac, mais c’est tout comme. Ni limousine noire, ni chapeau d’homme. Juste vous, plongée dans votre livre, et moi, intimidé, de vous, déjà ivre. Fuite à Varenne. Vous reverrai-je ? » S’il peut aujourd’hui encore réciter mot pour mot, sans se tromper, le message qu’il a glissé dans une enveloppe libellée à l’adresse de Libé, service des petites annonces, Transports amoureux, c’est parce qu’Isa l’a toujours gardé et qu’ils l’ont encadré puis accroché dans le couloir dès l’emménagement dans leur premier appartement. Il avait bien sûr noté au verso son numéro. Téléphone fixe. Pas encore l’époque du 06. Et le miracle s’était produit : Isa l’avait appelé. Oh, pas tout de suite, pas le matin de la parution de l’annonce dans Libération. Mais quand même assez vite, dans l’après-midi. Elle avait un peu hésité, le lui avait confié dans le bistro où ils s’étaient retrouvés peu après son appel. Il n’en revenait pas. Dès que la sonnerie avait retenti, il l’avait senti. Qui d’autre si ce n’est elle ? Sa voix dans le combiné. Assez assurée. Il ne sait pas, pas encore, qu’elle n’en mène pas large. Heureusement, elle ne peut pas voir qu’il tremble comme une feuille. Morte de trouille et de trac. Pas de simagrée. D’emblée tout est très simple entre eux. Il n’en croit pas ses yeux. Ni ses oreilles. Elle dit qu’elle lit Libé, souvent même les petites annonces en premier. Elle dit qu’elle l’avait repéré aussi. Et qu’elle avoue ça le scie. Il l’écoute, incapable d’articuler quoi que ce soit. Tout juste un oui quand elle lui propose de la retrouver au Rostand. À 18 h 30. S’il est libre, bien sûr. Bien sûr ! Sûr de rien en fait. Fait comme si. Comme si même pas peur, comme s’il allait de soi de s’installer en terrasse face au Luxembourg avec la femme qui, la veille, lisait en face de vous. Ne pas s’enfuir, ne pas s’en faire. Se laisser porter par la conversation qui se fait on ne sait comment, avec un naturel déconcertant. En crever de la séduire. Mais tout s’interdire. Mordre l’envie de l’embrasser. Déjà ? Non, mais calme-toi. La folie de rester sage. Lui sourire. Et silencieusement dire merci au métro Plaisance. La ligne 13 lui a-t elle vraiment porté chance ? Vingt ans plus tard il se pose la question. Elle est drôlement difficile. Pourtant à l’époque, cette fille qui aimait Marguerite Duras et devant qui il était tout chose, pas question de la laisser passer. Mais pas pressé. Il avait pris tout son temps. Ne l’avait pas brusquée. Et d’ailleurs cela avait fait la différence, il l’avait compris, bien plus tard, au détour d’une confidence. Des garçons qui vous sautent dessus, ça court les rues. Alors que lui ne la brusque pas, qu’il passe la chercher à la librairie, lui parle de poésie, qu’il ait étudié les lettres avant de bifurquer vers le graphisme, qu’il aime Baudelaire autant que Rimbaud, marche des heures avec elle sans rien tenter, qu’il lui fasse la conversation entre deux clients et la raccompagne chez elle sans chercher à monter, ça lui avait plu. Il ne s’était rien passé pendant des semaines. Deux mois même. Puis tout, d’un coup. Premier baiser, première nuit, lit une place partagé, plus quittés. Et si c’était à refaire ? Eh ben, il recommencerait. Il ne changerait rien. Rien de rien. Même annonce dans Libération, et tant pis pour le chagrin, la frustration et le dépit. C’est peut-être con, mais c’est comme ça.
Il a bien compris qu’Isabelle n’en peut plus. D’ailleurs elle ne s’en cache pas. Elle se félicite d’avoir dit à la librairie de trouver quelqu’un pour la remplacer le samedi parce qu’elle est crevée. Quand elle dit ça, en soufflant sur sa tasse de thé, d’un coup il repense au jeu du Mille Bornes qu’adoraient les filles, voit le pneu explosé et leur bagnole kaput au bord de la route, le capot défoncé. C’est rare qu’Isa se plaigne. Ça n’arrive même jamais. Pas le genre de fille à geindre. Donc si elle se lamente, c’est qu’elle est au bout du rouleau. Tout au bout. Et ça l’effraie. Il n’a pas toutes les cartes en main, pas de botte ni de roue de secours, mais il est là. Pour elle. Et elle peut compter sur lui. C’est ce qu’il veut lui dire en caressant son bras, mais elle le retire vivement. Alors il joint paroles et promesses à ce pauvre geste avorté, s’engage à la décharger au maximum ce week-end. Elle n’a qu’à préparer la liste de courses, il ira à Carrefour tout à l’heure. Et au marché demain matin, comme ça elle pourra faire la grasse mat’. Il se jure aussi de faire des efforts pour arrêter de ne penser qu’à ça. Mais ça, évidemment, il ne lui dit pas, il le garde pour lui. De toute façon ce n’est pas gagné. Rien n’est fait pour l’aider. Il tombe dessus partout. Nez à nez. Nez à fesses, nez à reins, nez à seins. Dans la rue, sur le cul des bus, au bistro, au bureau, sous terre, dans les parkings, le métro, au ciné. Et même sans sortir de chez lui, sur le Web, à la télé, la radio, dans les journaux. Jamais jusqu’alors il ne s’était rendu compte que le sexe avait envahi la ville. Il aura fallu qu’il s’éloigne du sexe, ou plutôt que le sexe s’éloigne de lui, pour qu’il apprenne à le voir, et qu’il le voie partout. Il aura fallu qu’il disparaisse de sa vie pour qu’il s’aperçoive de son omniprésence, découvre à quel point il sature l’espace. Fessiers au galbe parfait, décolletés plongeants, poitrines opulentes, petits seins de Bakélite qui s’agitent dans de minirobes dévoilant d’interminables gambettes, strings, shortys et autres tangas qui font la fête et la leçon en voici en voilà, exhortant, c’est selon, d’attiser les ardeurs, feindre l’indifférence ou énerver la concurrence. Ces corps de femmes parfaitement épilées, sans un pet de gras, trop bien gaulées pour être honnêtes, affichées en quatre par trois, tout le monde les voit. Tout le monde peut les reluquer : les minus de la maternelle, les gamins rigolards du primaire, les collégiens prépubères, les célibataires, les bons pères, les pépés et tous les frustrés du monde entier dont il fait partie. Il trouve que tout ça manque cruellement de décence, que ce gavage frise l’outrage. Rabat-joie ? Peut-être. Et alors ? Le sexe l’écœure soudain, qui s’incruste dans toutes les bouches, s’immisce dans les conversations familiales, amicales et même professionnelles. Il a longtemps été le premier à rire aux histoires salaces des copains. Mais ce soir, il n’y arrive pas. La faute à Isa qui ne lui a pas adressé la parole de la journée, a passé tout le samedi enfermée dans la chambre de Roxane quand elle n’était pas prostrée en pyjama dans le fauteuil du salon. C’est comme si sa fatigue avait déteint sur lui. Rincé depuis le début de la soirée. Il ne se sent pas de taille face à la bande. Les potes, eux, sont particulièrement en forme. Et en verve. Le troquet ne va pas tarder à fermer, mais Seb s’en fout. Il vient de commander une dernière bouteille pour la route qu’il ne fera pas puisqu’il habite à deux pas. Voilà facilement trois quarts d’heure qu’il décrit les prouesses de son nouveau plan cul. Même Philippe, toujours avide de détails, finit par se lasser et lancer une blague de sa spécialité. Enfin, ce n’est pas tout à fait la sienne, il l’a entendue dans le taxi, sur Rire et chansons, juste avant d’arriver. Vous connaissez le MMS, les gars ? Les trois autres piaffent, s’interrogent, déjà hilares avant même que Philippe n’ait commencé. Quoi, les M&M’s ? Lui s’attend au pire. Fixe son assiette où traîne un morceau de gras. Non, le MMS ! Sourire jusqu’aux oreilles, oreilles tout ouïe. Dans un couple, le sexe c’est toujours MMS. Au tout début, c’est Matin Midi et Soir, puis Mardi Mercredi Samedi, ensuite Mars Mai Septembre, et enfin Mes Meilleurs Souvenirs. Des applaudissements saluent cette chute. Philippe se lève, époussette sa veste et fait mine de s’incliner pour recevoir les compliments de ses compères éméchés. Nico se refait l’histoire en se marrant à gorge déployée et Seb n’en finit pas de se bidonner. Mais Olivier, comme lui, se tait. Il le remarque tandis que fusent les commentaires graveleux. Non, mais ça ne va pas, Dieu nous préserve de tout ça ! Une fois par semaine, déjà c’est quand même pas une aubaine. Et lui de calculer silencieusement, et les chiffres de s’afficher très lentement dans son esprit aviné : 1 mois = 4 semaines, donc 9 mois font 4 × 9 = 36 semaines. Et les nombres de tournoyer dans sa tête et sa tête de tourner dans un tournis généralisé. Et lui de s’entêter à recalculer le nombre de rapports sexuels qu’il a ratés, à raison d’un coït tous les sept jours, oui c’est bien ça : 36. Très loin, ses meilleurs souvenirs. La vexation le vrille soudain et une tristesse inavouée mais infinie s’abat sur lui, le terrasse comme un haut-le-cœur. Désemparé, il enfile son manteau, salue les copains, Désolé, je vais y aller. Seb râle, fait son vexé en lui tendant son verre : T’as même pas fini ton vin ! Alors il s’exécute, boit tout d’un trait et s’en va, mi-fugue mi-raison, sans se retourner. Sans réaliser qu’il laisse tomber son cœur en sortant. Dans le froid, sur le boulevard. Bouleversé.

Un bail que ce n’est pas le moment, qu’Isabelle a mal à la tête ou pas la tête à ça. Un bail qu’elle porte en collier la pancarte Prière de ne pas déranger. Des lustres de libido à zéro et puis Waterloo, un couple en déroute. Un gâchis immense. Inimaginable. Et minable. C’est le mot gâchis maintenant qui se répète et cogne de plus en plus fort dans sa tête, à mesure que se consume sa cigarette. Pas envie de rentrer. Encore envie du froid et de la nuit. Toute la nuit du monde s’engouffre dans son esprit. Il a beau fixer obstinément le trottoir, impossible d’empêcher ses yeux de venir s’accrocher à la façade en pierre de leur immeuble et de se suspendre au balcon de la deuxième fenêtre du troisième étage où dort Isa. Elle n’en peut vraiment plus de lui pour s’infliger ça, à cinquante balais, le pauvre petit lit une place de Roxane, les posters de midinette, le miroir en forme de cœur et le papier peint turquoise qui après toutes ces années a fini par se décoller par endroits. Il la dégoûte à ce point ? Est-ce que tout ça n’est pas du cinéma ? Un homme et une femme. Chacun de leur côté. Un homme qui ne dort pas et une femme qui s’assomme. Un homme sur sa tablette et une femme dans son bouquin. Un homme qui désire et une femme qui soupire. Un homme qui se désole, une femme qui s’enferme, les heures qui s’étirent et leur amour qui s’étiole. Et une fois de plus rien. Rien de rien. Rien n’endimanche ce week-end qui n’en finit pas. Rien ne rompt leur pauvre échappée en solitaire. Elle a bon dos, cette fatigue qui prend toute la place dans leur vie. Il veut bien croire qu’Isabelle est crevée. Mais il pense surtout qu’elle se fait chier comme un rat avec lui. Et la longue queue traînante du rongeur qu’il voit galoper dans l’appartement, la moustache aux aguets, avec son museau rose et pointu l’écœure, lui donne envie de gerber. Tout ce temps passé, perdu, à vivoter en espérant que la dernière fois qu’il l’a tenue nue dans ses bras ne soit pas la toute dernière… Il n’a jamais imaginé, pas même une seconde, qu’il ne ferait plus l’amour avec Isa. Parce que c’est tout bonnement impensable. Comment aurait il pu se figurer que plus jamais il ne la toucherait ? Si encore elle l’avait prévenu… Comme les filles qu’ils allaient voir au parc, dix minutes avant de partir, histoire qu’elles puissent se préparer psychologiquement : On va bientôt rentrer ! Ou bien quand elles regardaient un dessin animé : Dans cinq minutes, on éteint. Mais Isa n’a pas sonné le glas de leurs ébats. Ni tocsin ni carton. Aucune annonce et zéro lettre avec ou sans accusé de réception. Il ne saurait dire comment cela s’est fait. Comment ils se sont éloignés. C’est comme si la distance s’était immiscée entre eux à leur insu. Imperceptiblement. Dans un lent, très lent, un interminable travelling. Difficile de déceler un glissement lorsqu’il se fait si progressivement. Quand la fréquence de leurs rapports sexuels s’est ralentie, il ne s’est pas alarmé. Il a d’abord mis ça sur le compte de l’épuisement, du stress, de l’anxiété. Et puis il est arrivé plusieurs fois que son désir s’étiole. À la naissance des filles par exemple, il n’a pas compté combien de temps ça a duré, mais il y a eu plusieurs mois sans sexe. C’était frustrant, bien sûr, mais pas si désolant. Leur nouveau rôle de parent les accaparait l’un et l’autre. Il avait su se montrer patient et Isabelle compensait. À l’époque elle l’embrassait sans compter et lorsqu’il n’en pouvait plus, elle se déshabillait devant lui et acceptait qu’il se masturbe en matant ses seins, son ventre, son sexe. Et même s’il ne la touchait pas, c’était lui faire l’amour quand même. Ses yeux sur sa queue valaient toutes les caresses. Souvent il la massait et ses mains à lui sur sa peau à elle leur faisaient du bien à tous les deux. Les sens d’Isabelle se désengourdissaient peu à peu, puis l’envie finissait par revenir. Alors quoi, il ne la touchera plus, plus jamais ? Non, impossible. Cette idée lui est insupportable. »

Extrait
« C’est comme si en retirant le tapis, la table de nuit, ses livres et tous ses habits, Isabelle avait fait sauter une digue, comme si plus rien ne retenait sa souffrance longtemps diluée dans la nonchalance de la routine et qu’elle s’écoulait maintenant dans un torrent déchaîné. La douleur irradie en lui, se propage à une vitesse fulgurante dans tout son corps. Ce qui le crible à ce moment-là, ce n’est ni la désolation ni le manque, mais le sentiment abyssal de la perte. Une perte abominable, dont il n’est pas sûr de pouvoir se remettre. Ni même de le vouloir. Peut-être qu’elle finira par avoir sa peau et alors il mourra, comme ça. La bouche bêtement ouverte et la main sur la poitrine. Tranquille enfin. Il prend tout à coup conscience qu’une partie de lui a disparu en même temps que tous les gestes qu’Isabelle ne fait plus. En s’éteignant, le sexe a tué bien plus de choses entre eux qu’il ne l’avait imaginé, et sûrement bien plus encore qu’il n’accepte de l’admettre. Son histoire avec Isa hoquette, leur vie à deux crève sans bruit. Et cette agonie l’anéantit. » p. 99-100

À propos de l’auteur
CORDONNIER_Amelie_©Astrid_di_CrollalanzaAmélie Cordonnier © Photo Astrid di Crollalanza

Amélie Cordonnier est journaliste littéraire et l’autrice de Trancher et d’Un loup quelque part (Flammarion, 2018 et 2020), traduits dans plusieurs langues. Pas ce soir est son troisième roman. (Source: Éditions Flammarion)

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Vers le soleil

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En deux mots
Comédien désargenté, Sacha se voit proposer un rôle inhabituel, jouer le rôle d’un oncle pour une petite fille malade. En quelques années, il va prouver son talent, mais surtout s’attacher à sa «nièce». Lorsqu’ils sont en vacances en Toscane, il apprend que sa mère fait partie des disparues de la catastrophe de Gênes…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Tu es le soleil de ma vie»

Julien Sandrel nous revient avec un quatrième roman en quatre ans. «Vers le soleil» est tout aussi réussi que les précédents et démontre avec beaucoup d’émotions à la clé qu’on choisit sa famille!

Depuis le succès de son premier roman La chambre des merveilles, paru en 2018, Julien Sandrel nous offre tous les ans un nouveau livre. Avec La vie qui m’attendait et Les étincelles, il a à chaque fois exploré un univers différent, mais il a aussi à chaque fois trouvé le scénario bluffant, la situation qui entraine le lecteur à partager de fortes émotions en suivant des personnages qu’il n’a plus envie de lâcher.
Disons-le d’emblée, Vers le soleil ne déroge pas à la règle. Toujours fort générateur d’émotions, il ajoute même cette fois une tension digne du meilleur des polars.
Cela commence par une rencontre à la terrasse d’un café parisien. Sacha, le narrateur, aimerait oublier ses petits boulots et percer enfin comme comédien. Mais pour l’instant, il fait surtout de la figuration, comme dans ce Malade imaginaire où il a un petit rôle. Très vite, il n’écoute plus ses partenaires, car il est subjugué par une femme attablée un peu plus loin. Et si sa tentative d’approche est plutôt maladroite, il parvient tout de même à laisser son numéro de téléphone à Tess, la belle inconnue.
Contre toute attente, elle va le rappeler pour… lui proposer un rôle. Les médecins lui ont conseillé d’entourer sa fille malade de figures paternelles, elle qui est née prématurément et sans père. D’abord incrédule, Sacha va accepter et s’inventer un rôle de tonton. Et cette fois, il a un premier rôle qu’il remplit à merveille.
Au fil des ans, il est de plus en plus présent et va finir par accepter de partir avec sa nièce en vacances en Toscane. Tess les rejoindra après une visite à Gênes chez son amie Francesca. Nous sommes le 14 août 2018 et Francesca vit avec son fils au pied du Pont Morandi.
Alors que Sacha passe un bon moment avec sa nièce au parc aquatique, une longue portion du pont s’effondre, écrasant la maison de Francesca, qui parviendra à fuir. Les autres occupants sont portés disparus et ne répondent plus au téléphone.
Sacha ne veut pas affoler Sienna et décide de ne rien lui dire. Mais ce dilemme n’est rien à côté de ce que lui apprend Francesca sur Tess. Victime de violences conjugales, elle a fui son pays et changé d’identité, Sophie Moore devenant Tess Moreau, après que Tom, son compagnon, ait été arrêté avant qu’il ne mette ses menaces de mort à exécution.
«Sacha, tu sais que je suis une incorrigible optimiste, alors ce que Je pense intimement, c’est que Tess ne mourra pas. Mais je suis aussi une pragmatique. J’ai appris à envisager le pire. Sacha, si Tess mourait, non seulement tu n’aurais aucun droit sur Sienna, mais la police remonterait la piste Sophie Moore, tôt ou tard. Les parents de Tess découvriraient l’existence de Sienna, et deviendraient ses tuteurs officiels. À moins que…
Mon Dieu. J’ai compris ce qu’elle s’apprête à dire. Je formule moi-même la suite, d’une voix blanche.
— À moins que Tom ne comprenne que Sienna est sa fille, et n’en demande la garde.»
En prenant la route pour Capalbio et le Jardin des Tarots de Niki de Saint-Phalle avec Sienna, on imagine tout à la fois le flot d’émotions et la difficulté à continuer à faire comme si de rien n’était. D’autant que l’étau se resserre. Comme le lui apprend sa logeuse, Sienna est désormais recherchée par la police. Alors qu’à Gênes, il n’y a aucun signe de vie des victimes, Sacha doit prendre la fuite. Parviendra-t-on à sauver Livio et Tess? Sacha réussira-t-il à échapper à la police? Quand faudra-t-il dire la vérité à Sienna? Comment la parenté de Sophie Moore va-t-elle réagir? Tels sont désormais les enjeux de ce roman que Julien Sandrel mène tambour battant, comme à son habitude.
Entre les mots d’enfant et les combats des adultes, entre l’envie d’un cocon protecteur pour la petite fille et les drames qui ont frappé sa mère, le romancier choisit d’aller, envers et contre tout, Vers le soleil.

Vers le soleil
Julien Sandrel
Éditions Calmann-Lévy
Roman
268 p., 18,50 €
EAN 9782702166376
Paru le 24/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, en Grande-Bretagne, notamment à Durham, Cambridge et Douvres, puis en Espagne, à Madrid. Le circuit des vacances passe par l’Auvergne et Saint-Nectaire, puis par la Provence et Marseille, Aix-en-Provence, Sanary, Hyères et Saint-Raphaël avant de gagner l’Italie, à Gênes, à San Casciano, Capalbio, Grosetto, Sienne, Venise, puis sur la route allant vers la Slovénie.

Quand?
L’action se déroule principalement en août 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
IL N’EST RIEN POUR ELLE, MAIS ELLE N’A PLUS QUE LUI…UN BIJOU D’ÉMOTION
14 août 2018. Tess part vers la Toscane, où elle doit rejoindre pour les vacances sa fille Sienna et l’oncle de celle-ci, Sacha. Mais alors qu’elle fait étape chez sa meilleure amie à Gênes, un effroyable grondement ébranle la maison, et tout s’écroule au-dessus d’elle. Une longue portion du pont de Gênes vient de s’effondrer, enfouissant toute la zone. Tess est portée disparue.
Lorsque Sacha apprend la catastrophe, c’est tout leur univers commun qui vole en éclats. Tous leurs mensonges aussi. Car Sacha n’est pas vraiment l’oncle de cette petite fille de neuf ans : il est un acteur, engagé pour jouer ce rôle particulier quelques jours par mois, depuis trois ans. Un rôle qu’il n’a même plus l’impression
de jouer tant il s’est attaché à Sienna et à sa mère. Alors que de dangereux secrets refont surface, Sacha sait qu’il n’a que quelques heures pour décider ce qu’il veut faire si Tess ne sort pas vivante des décombres : perdre pour toujours cette enfant avec laquelle il n’a aucun lien légal… ou écouter son cœur et s’enfuir avec elle pour de bon ?
En attendant, il décide de cacher la vérité à la petite fille, et de la protéger coûte que coûte.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Carobookine
Blog J’adore la lecture

Les premières pages du livre
« Le pont de Gênes, également appelé pont Morandi, est un édifice à haubans mis en service en 1967, afin de permettre à l’autoroute A10 – dite « autoroute des fleurs » – de franchir le val Polcevera, entre les quartiers de Sampierdarena et Cornigliano.
Le 14 août 2018 à 11 h 36, une longue portion du pont de Gênes s’est effondrée.
Le bilan définitif de la catastrophe, établi cinq jours plus tard, fait état de quarante-trois morts et seize blessés.

SACHA
Trois ans auparavant
Je m’appelle Sacha.
J’ai trente ans, j’habite à Paris, je suis comédien, et c’est en référence à Guitry que ma mère m’a nommé ainsi. Voilà pour ma biographie légèrement enjolivée, la version curriculum vitae.
Dans la vraie vie, j’habite une chambre de bonne Porte de La Chapelle, mon prénom résulte de l’adoration de feu ma génitrice pour Sacha Distel, j’essaie d’être acteur mais finis le plus souvent figurant.
Alors puisqu’il faut bien manger et que je ne suis pas allé très loin dans les études, j’exerce tout un tas d’activités : dès lors qu’on ne me demande pas de tuer quelqu’un, je suis assez peu regardant. J’ai été, en vrac, et dans le désordre : baby-sitter, jardinier, guide touristique improvisé pour touristes chinois, serveur, livreur, distributeur de prospectus, promeneur de chiens, participant à des sondages rémunérés (jusqu’à ce que les instituts s’en aperçoivent), homme de ménage, téléconseiller. On m’a même déjà payé pour faire la queue à la place de quelqu’un – oui, ça existe vraiment. Je pourrais essayer de me stabiliser, prendre un job et le garder, mais cela signifierait la fin de mes rêves de théâtre, et je ne suis pas prêt à y renoncer.
Je n’ai jamais connu mon père, et ma mère est morte quand j’avais quatorze ans. D’une overdose, dans la chambre d’hôtel d’un comédien un peu connu qu’elle aimait trop, au point de laisser son fils unique dîner seul, se coucher seul, se débrouiller seul. Je crois qu’on peut dire que je suis un vieux routier de la solitude. J’ai appris dans la douleur à quel point se lier à quelqu’un pouvait rendre malheureux, alors je ne m’attache pas. Je ne me sens bien que dans l’éphémère.
C’est sans doute pour cela que je voue une passion aux représentations fugaces de présents fantasmés : le théâtre bien sûr, mais aussi les haïkus, ces courts poèmes japonais qui visent à dire et célébrer l’évanescence des choses. On est parfois surpris quand je récite un haïku, ça ne colle pas avec ce que je dégage, apparemment : avec mon mètre quatre-vingt-cinq et mon allure sportive, on s’attend plutôt à m’entendre parler de boxe ou de football – les gens sont pétris de préjugés.
*
Lorsque je l’aperçois pour la première fois, je suis dans un café, au cœur du Xe arrondissement de Paris. Elle est en grande conversation avec une amie, à quelques mètres de moi. Sa grâce, son port de tête de danseuse, sa peau diaphane, ses grands yeux clairs mélancoliques, tout en elle aimante mon regard.
Je sors d’une représentation du Malade imaginaire, dans lequel je tiens le rôle ô combien gratifiant d’un apothicaire muet, je suis avec un groupe de collègues comédiens, mais je ne les écoute que distraitement, car j’observe cette inconnue du coin de l’œil. Quand son amie l’embrasse et quitte le bar, elle reste seule, quelques instants. J’hésite. Je n’aborde jamais une femme de cette façon. Éphémère n’est pas synonyme d’inconséquent, et je n’aime pas l’idée que l’on puisse me prendre pour un dragueur. Mais je ne peux pas faire autrement. Quelque chose en elle m’attire irrésistiblement. Si je n’y vais pas, je le regretterai.
Je prends une grande inspiration, et mon courage à deux mains. Un frisson parcourt mon corps, lorsque je m’élance vers elle. Je l’aborde, lui propose un verre, qu’elle refuse poliment. Je propose une verveine, elle refuse en souriant. Je propose de l’épouser, elle refuse en éclatant de rire. Sa beauté est encore plus évidente, à cette distance réduite. Elle me fixe étrangement, je prends ses œillades pour des encouragements… jusqu’au moment où elle m’assène « vous avez du noir, là », en désignant une coulure le long de ma joue droite. Et merde, j’avais oublié que j’étais encore maquillé. Je saisis l’occasion pour entamer une vraie conversation, elle continue de sourire, mais soudain son visage se crispe. Elle me lance un « je dois y aller, désolée… », rassemble ses affaires, dépose de la monnaie sur la table, se dirige vers la sortie. Comme si un mécanisme d’autodéfense venait de se mettre en branle, lui intimant l’ordre de fuir, sur-le-champ.
Je ne peux pas la laisser partir comme ça. J’attrape une serviette en papier, y note mon numéro de téléphone et improvise un pseudo-haïku :
Sacha – avec ou sans mascara
J’anime vos soirées, vos bar-mitsva,
votre vie.
(Rayer les mentions inutiles.)
Je cours dans la rue, lui tends la missive. Elle me regarde comme si j’étais un extraterrestre. Elle rit de nouveau, se saisit du bout de papier, puis s’éloigne.
À cet instant, je pense sincèrement ne jamais la revoir.
Pourtant, quelques semaines plus tard, je reçois un coup de fil inattendu. Elle me propose un rendez-vous, et ajoute un mystérieux : « Ce que j’ai à vous demander n’est pas banal. »
Que peut donc avoir à me dire cette belle inconnue ? Ayant une imagination fertile, je me prends à envisager différents scénarios – la plupart sexuels, il faut bien l’avouer… Ma curiosité est en tout cas aiguisée.
Il est prévu que nous nous retrouvions dans le même café, au bord du canal Saint-Martin. La fébrilité avant un rendez-vous amoureux n’est pas l’apanage des femmes, contrairement à ce que nous ont inculqué des siècles d’histoires de princesses-qui-mettent-des-plombes-à-se-pomponner et de princes-séduisants-sans-effort-ni-artifice. J’essaie différentes tenues… mais je décide d’opter pour la sobriété : jean brut et T-shirt blanc fluide. Je conserve une barbe de trois jours – qui me donne un air plus adulte –, et je coiffe-décoiffe ma chevelure noire aux boucles difficilement domptables.
En sortant du métro République, je prépare mes répliques – chassez l’acteur, il revient au galop. J’hésite à tenter la carte de l’humour, et puis je me dis que ça a plutôt fonctionné lors de notre première rencontre, alors pourquoi pas ? Juste avant d’entrer dans le bar, j’extrais de mon sac à dos de survie professionnelle de quoi ajouter une petite touche personnelle à mon look. Je sais bien qu’en me déguisant, je gagne en assurance : je me sens plus sûr de moi dans un costume de comédien.
J’ouvre la porte, et l’aperçois tout de suite. Aussi lumineuse que dans mon souvenir. Et elle… il lui est impossible de me rater.
— J’ai pensé que sans la coulure noire sur le visage vous risquiez de ne pas me reconnaître. Bonjour, mademoiselle. Je ne sais même pas comment vous vous appelez.
Elle observe en souriant ma joue barbouillée, ma presque révérence. Elle est surprise, amusée, c’est visible. Mais elle bride ses réactions. Elle se lève pour m’accueillir, et me tend la main. Mode formel, donc. J’ai tout à coup un peu honte de ce maquillage noir qui me barre le visage. Je me rends compte que, loin de briser la glace, cette approche clownesque a peut-être créé une distance entre nous. Quel con.
— Je m’appelle Tess. Vous, c’est Sacha, c’est bien ça ?
J’acquiesce pour la forme, tout en sortant un mouchoir et un démaquillant.
— Tess, vous avez un léger accent…
— Je suis anglaise, mais je vis en France depuis longtemps.
Elle parle un français parfait. Le seul indice de son origine étrangère, c’est sa manière de prononcer, quasiment à l’identique, les sons « en » et « on ».
Elle continue, imperturbable.
— Sacha, je vais aller droit au but. Vous m’avez dit être comédien, et vous avez mentionné le nom du théâtre dans lequel vous jouiez le soir de notre rencontre. J’ai fait une recherche sur vous sur le web… et comment dire ? J’ai remarqué que votre carrière d’acteur comporte… quelques périodes creuses. Ne le prenez pas mal… mais je me suis dit que vous cherchiez peut-être un complément de revenu.
— Je ne le prends pas mal, mais comme entrée en matière vous avouerez qu’on a connu plus sympathique qu’une analyse critique de CV…
— Pardon, je ne voulais pas… Pardon, vraiment.
Elle baisse les yeux. Semble désolée. Sincèrement. Maladroite, désolée, désuète aussi dans sa façon de se tenir, dans ses gestes, dans ses mots. Un certain charme nineties, accentué par cette pince de collégienne qui orne sa chevelure dorée. Elle m’attire, sans que je puisse vraiment me l’expliquer.
Je lui souris, l’encourage à poursuivre, tout en finissant de me démaquiller.
— Sacha, j’ai un travail à vous proposer. Rémunéré, bien sûr.
Elle plante ses yeux dans les miens. J’y décèle une ombre, troublante, singulière, qui s’estompe vite. C’est étrange, cette sensation, alors même que son regard est très bleu. L’espace d’un instant, j’ai cette image de romance bas de gamme qui me traverse : ses yeux sont pareils à des lacs. Ça a l’air idiot dit comme ça, mais ils en ont la couleur et la profondeur, à la fois translucide et opaque, attirante et inquiétante. Elle prend une grande inspiration, puis se lance.
— Sacha, j’aimerais que vous soyez le père de ma fille.
Je la regarde avec des yeux ronds. Et un sourire mi-amusé, mi-lubrique. Elle se rend compte de l’absurdité des mots qu’elle vient de prononcer, et éclate de rire.
— Je suis maladroite, ça n’est pas ce que je voulais dire !
Elle continue de glousser quelques secondes. Lorsqu’elle rit, des petites rides apparaissent au coin de ses yeux, allongeant son regard. Quel âge a-t-elle ? Je dirais vingt-sept, vingt-huit ans, soit deux ou trois ans de moins que moi. Elle s’éclaircit la voix, boit une gorgée d’eau, se reprend.
— J’ai une fille de six ans. Elle s’appelle Sienna. C’est une enfant… particulière. Elle traverse une passe difficile. Je travaille beaucoup, elle est souvent seule, j’ai essayé de l’inscrire à des activités, au centre de loisirs, mais elle n’y est pas heureuse. La psychologue scolaire m’a conseillé de l’entourer d’autres adultes, d’autres figures d’autorité. Or, je suis assez solitaire…
Je ne comprends pas bien en quoi cela me concerne, mais elle n’a pas fini.
— J’ai vu un reportage, il y a quelques jours. À propos d’un comédien, au Japon, qui endosse des rôles… dans la vraie vie. Une sorte d’acteur pour clients privés, qui, selon la demande, peut jouer un meilleur ami, un mari, un proche éploré lors de funérailles. Le reportage suivait des clients de cet homme, qui expliquaient à quel point son intervention les aidait à combler des failles, dans leur vie. Son entreprise a beaucoup de succès, apparemment. Mais je n’ai pas trouvé d’équivalent en France.
Elle marque une pause. Dirige ses yeux azur vers les miens. Je crois avoir compris ce qu’elle me demande. Pure folie.
— Sacha, je voudrais donner à ma fille une image de son père, ainsi qu’une présence masculine à laquelle elle puisse se raccrocher. J’aimerais vous proposer de jouer ce rôle auprès d’elle. Vous pourriez prétendre être un proche du père de Sienna, quelqu’un qui l’aurait bien connu dans sa jeunesse, et qui ne l’aurait plus revu depuis. Vous seriez libre d’inventer la vie rêvée de ce père, et de la lui raconter. Il s’agirait de quelques après-midi par mois, pas plus.
Et merde, sous ses apparences de normalité, cette femme est une cinglée. OK, j’aime les filles originales, mais celle-ci est un cran au-dessus. On est bien loin du rendez-vous galant que j’espérais.
— Vous plaisantez, je suppose ? Et le père de votre fille, où est-il ?
La question est cruciale. Sensible aussi, étant donné la fébrilité que je décode soudain, à travers les mouvements de ses mains.
— C’était un homme d’un soir. J’étais jeune, j’avais trop bu. Je ne connais même pas son nom. Je ne sais rien de lui, je ne l’ai jamais revu, n’ai jamais cherché à le revoir. J’élève ma fille seule, depuis toujours.
Je réfléchis quelques instants. Elle reste calme, silencieuse. Crispée, aussi.
— Pardon Tess, mais vous n’avez pas de famille ? Pas d’amis ? Ou bien vous ne pourriez pas simplement lui dire la vérité, à votre fille ? Qu’elle ne connaîtra jamais son père, mais qu’il faut avancer quand même ? Moi je n’ai jamais connu le mien, et ma mère est morte quand j’avais quatorze ans. Eh bien j’avance, malgré tout. Pas très vite, pas très loin, mais je fais de mon mieux.
— Je n’ai personne sur qui compter, au quotidien. Vous trouvez peut-être cela pathétique, mais c’est comme ça. Et je suis désolée pour vos parents.
— Vous ne pouviez pas savoir.
J’observe son visage, son regard. Cherchant à y déceler ses motivations profondes. Elle ne me dit pas tout, c’est évident. Une image me traverse. Ma mère, ses hommes d’un soir, sa solitude, ses espoirs déçus. Je secoue la tête, ma mère n’a rien à faire là. Et puis cette fille n’a pas l’air d’une droguée.
Je devrais prendre mes jambes à mon cou, me tirer vite et loin. Mais, je ne sais pas pourquoi, je reste scotché à ma chaise. À poursuivre cette discussion surréaliste. Peut-être parce que la douleur que je pressens derrière la demande de cette inconnue m’émeut plus que je ne veux bien me l’avouer. Il y a en elle des cicatrices auxquelles je ne peux rester insensible. Comme un écho de ma propre histoire. Je suis bien placé pour savoir que l’on a parfois besoin d’un peu d’aide pour pouvoir regarder l’avenir en face. Cette jeune femme a un sacré culot, un sacré courage de venir me demander ça. De quoi protège-t-elle sa fille ? Que cherche-t-elle exactement, par cette demande désespérée ?
— Sacha, je vois bien ce que vous pensez. Vous me croyez folle, et vous avez sûrement un peu raison. Nous n’avons pas parlé argent, mais je peux vous proposer cinq cents euros par mois. Pour une après-midi par semaine.
Ah oui, quand même. Pour moi qui jongle entre mes allocations d’intermittent et mes petits boulots, c’est loin d’être négligeable.
— Si je fais deux après-midi par semaine, vous montez à mille balles ?
— N’exagérez pas.
Elle sourit. Moi aussi.
— Tess, vous ne me connaissez pas. Qu’est-ce qui vous fait penser que je serai à la hauteur de ce que vous espérez ? Que je ne suis pas un criminel sans foi ni loi, ou un pédophile ?
— Disons que c’est une intuition, un alignement de planètes. Le reportage japonais est arrivé peu après notre rencontre. Et j’avais gardé votre petit mot, puisqu’on n’est jamais à l’abri d’une organisation de bar-mitsva intempestive…
Elle accompagne cette dernière phrase d’un demi-sourire, et baisse les yeux.
— Bien évidemment, je serai présente à vos côtés lors des premiers rendez-vous. J’aime ma fille plus que tout. Je ne prendrais jamais aucun risque.
Nourrissant plus d’ambition de séduction de cette jeune femme que de rêves de parentalité, je dois avouer que l’argument « je serai présente à vos côtés » fait mouche. Et puis je ne peux pas me permettre de cracher sur une telle somme. Au fond, que me propose-t-elle ? Cinq cents euros mensuels pour me transformer en conteur, et passer une après-midi par semaine avec elle et sa fille. On a connu pire.
Je dois être un peu dingue moi aussi, car ce job incongru m’excite beaucoup. Je ne sais pas dans quoi je m’embarque, mais j’ai envie d’accepter.
— Sacha ? Qu’en pensez-vous ?
J’en pense que j’ai déjà plein d’idées concernant la vie rêvée de ce père…
— Si – et je dis bien si – j’étais d’accord, ce serait à une condition : rester entièrement libre. Pouvoir mettre fin à ces séances quand bon me semble. Ne vous inquiétez pas, si cela devait arriver, je ne partirais pas comme un voleur, sans explication ni au revoir auprès de votre fille.
— Votre demande me semble légitime, et plutôt saine à vrai dire. Vous verrez, Sienna est une petite fille merveilleuse. Et je ne dis pas ça parce que c’est ma fille. Vous vous en rendrez vite compte.
Elle se lève, me tend la main. Je prends sa paume dans la mienne, et la garde un peu plus longtemps que nécessaire. Je crois déceler une légère rougeur sur son visage. Sur le mien aussi – et je sais qu’elle n’est pas seulement due au démaquillant.
Un dernier silence. Une dernière hésitation, de part et d’autre.
— Alors à bientôt, Sacha ?
— À bientôt, Tess. »

Extrait
« Sacha, tu sais que je suis une incorrigible optimiste, alors ce que Je pense intimement, c’est que Tess ne mourra pas. Mais je suis aussi une pragmatique. J’ai appris à envisager le pire. Sacha, si Tess mourait, non seulement tu n’aurais aucun droit sur Sienna, mais la police remonterait la piste Sophie Moore, tôt ou tard. Les parents de Tess découvriraient l’existence de Sienna, et deviendraient ses tuteurs officiels. À moins que…
Mon Dieu. J’ai compris ce qu’elle s’apprête à dire. Je formule moi-même la suite, d’une voix blanche.
— À moins que Tom ne comprenne que Sienna est sa fille, et n’en demande la garde. » p. 94

À propos de l’auteur
SANDREL_Julien_©p_LourmandJulien Sandrel © Photo P. Lourmand

Julien Sandrel a 39 ans. La Chambre des Merveilles (Prix Méditerranée des lycéens 2019, Prix 2019 des lecteurs U), son premier roman, a connu un succès phénoménal en librairie. Vendu dans vingt-six pays, il est en cours d’adaptation au cinéma. Suivront La vie qui m’attendait (2019), Les étincelles (2020) et Vers le soleil (2021), (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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Isola

VARENNE_isola  RL_hiver_2021

En deux mots
Isola se cherche. À mi-vie, elle continue à fuir… À fuir l’homme qu’elle a aimé, à fuir une mère qui l’a oubliée. Mais ne cherche-t-elle pas d’abord à fuir une jeunesse qui l’a traumatisée?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Toutes les vies d’Isola

Dans Isola, un court roman, Joëlle Varenne dresse le portrait d’une femme qui choisit de fuir pour conjurer ses peurs. Jusqu’au jour où elle décide enfin d’affronter ses démons.

C’est la fin de l’été à Zadar. La fin des vacances et la fin d’un amour. Pour la narratrice de ce beau et bref roman, il faut laisser partir cet homme aux longues mains que la maladie a empêché de pouvoir jouer du piano, des «mains condamnées qui semblaient caresser des touches d’ivoire sur la jetée.» Encore quelques heures à l’attendre, à faire les cent pas le long de la jetée. Le retrouver pour mieux s’en séparer.
«C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras.»
Fuir, mais pourquoi? Fuir pour ne pas penser à cette mère dont la vie s’étiole? Fuir ces hommes voraces qui s’attaquent à sa liberté? Depuis qu’elle est montée dans le taxi vers l’aéroport et tout au long de son voyage, elle se pose mille questions et fouille son passé. Les images de ces hommes qui rôdent autour de la fille qu’elle était la hantent. Des images et des gestes de prédateurs. Une expérience déstabilisante. «Comme une lave dévalant la pente noire d’une île, ces caillots de sang disparus dans les eaux anthracite de son enfance.»
Au chevet de Maman, elle se dit que maintenant il lui faut prendre sa vie en mains. Qu’elle restera désormais. Que cette promesse vaut autant pour sa mère que pour elle. Mais les habitudes ont la vie dure. Et la fuite est si facile…
C’est finalement sur une île – mais pouvait-il en être autrement quand on s’appelle Isola – qu’elle va trouver la force d’affronter son passé pour se construire un avenir.
Joëlle Varenne construit son roman à la manière d’un peintre pointilliste, par petites touches de couleurs qui, en s’éloignant de la toile, finissent par donner une image saisissante, attirante, étonnante. À la poésie de son écriture, on ajoutera une sensualité que la photo de Monica Vitti choisie pour la couverture reflète bien. Et l’ambiance de L’avventura n’est pas trop éloignée de ce récit non plus. L’amour qui se cherche, la passion et la déception, la fuite et le doute.

Isola
Joëlle Varenne
Médiapop Éditions
Roman
72 p., 10 €
EAN 9782491436223
Paru le 19/02/2021

Où?
Le roman est situé en France et dans différents pays qui ne sont pas précisément nommés, si ce n’est la ville de Zadar en Croatie. L’Italie y est aussi évoquée.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Isola avance avec une sensation d’ivresse, de vertige, et par moments s’approche du vide, des quelques centimètres pouvant lui arracher la vie. Elle reste là, assise. Elle se sent si peu de chose, si reconnaissante aussi. Elle pense à sa joie, l’impossibilité de partager cette joie. »
Solitaire d’île en île, Isola croise le fantôme de sa mère, un marin qui lit dans les rêves, une Pénélope derrière son comptoir. Cela se passe ailleurs, mais sait-on vraiment qui est l’étranger?
Faire de soi-même sa propre île, telle est la quête d’Isola. Une fuite éperdue qui semble ne jamais s’arrêter. À moins que la vie ne la rattrape.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Hublots, le blog de Philippe Annocque
Podcast Aligre fm (entretien avec Joëlle Varenne)

Les premières pages du livre
« Pâle septembre
C’est la fin de l’été, samedi soir. Étranger, étrangère partie sur un coup de tête, coup de cœur pour une ville à la résonance familière. Zadar, une incantation, un prolongement dans la nuit noire. Lointaine et mystérieuse.
So far…
La mer est couleur anthracite, changeante. Des silhouettes sont assises sur des marches, immobiles, face à la mer. Je marche le long du quai, j’entends les vagues amplifiées, des harmonies curieuses, liquides provenant de la terre. Dans l’obscurité naissante, j’aperçois d’étroites cavités parcourant le sol de la jetée. Le son s’en échappe, une mélodie orchestrée par le vent et les vagues.
Au chant de l’orgue marin, je me souviens.
Avant de te quitter, je devais t’annoncer mon absence.
Je ne savais comment te le dire, je redoutais ta réaction.
Un bateau passe avant de disparaître, emportant une foule vêtue de noir. Désormais, je suis seule sur le quai. Je m’éloigne quand tu avances dans ma direction. Je te regarde, mais tu continues et me dépasses.
Je t’appelle. Tu tournes rapidement la tête vers moi et me regardes. Nous restons interdits. À distance. Quelque chose se scelle. Nous ne trouvons rien à nous dire, trop. Nous nous ressemblons. Nos yeux se ressemblent. Une tristesse particulière, une fêlure familière. Nous marchons côte à côte le long du quai, nous enfonçant dans les ruelles de cette ville, ses contrastes, ses ruines à ciel ouvert côtoyant les terrains vagues. Un joyeux bordel de bois, carrosserie, jouets détruits. Des impacts de balles sont encore visibles sur les murs. Au détour d’une rue, un groupe d’hommes chante à une terrasse. Les yeux mi-clos au milieu des volutes de fumée. Nous prenons place à une table, face à face. Seule la litanie des hommes se confond avec nos regards.
Tu me parles de la maladie qui a condamné ton rêve de devenir pianiste. Comment tu l’as vécue. Fini par l’accepter. Cela fait trois mois que tu es parti, tu rentres chez toi, remontant la route de la soie à contresens. J’aime ta réserve, le soin que tu mets à répondre à mes questions. Tes yeux d’une profondeur rare, secrète, mais ce qui me trouble davantage, ce sont tes mains. Longues, aux gestes mesurés, ces mains condamnées qui semblaient caresser des touches d’ivoire sur la jetée.
Ce qui me manquait n’était pas le sexe,
mais des bras dans lesquels je pourrais m’abandonner.
Je me sentais vide et voulais que ces bras
emplissent ce vide pour oublier.
Tu me regardes intensément puis te détournes. Je me penche au-dessus de la table. Tu lèves les yeux vers moi. Je pose ma main sur le dos de la tienne, tu ne la retires
pas. Je ne veux pas m’en détacher mais quelque chose en moi cède. Tu te lèves, te rassois, donnes le nom de ton hôtel, d’une île que tu projettes de voir le lendemain et quittes la table. Je te regarde t’éloigner, ce n’est pas possible. Tu vas te retourner, je crois, mais tu ne le fais pas. Les yeux rivés sur la ruelle, je te vois disparaître.
*
Dimanche matin, les églises regorgent de fidèles. Je suis sortie de l’office. Mes épaules nues. Mes jambes nues. J’achète un voile à une mendiante. La nonne, montant la garde à l’entrée, me laisse finalement passer pour alimenter sa caisse. Ce n’est pas un office, mais un enterrement. On me regarde, assise là, au dernier rang. Les vieilles dames et les enfants regardent la fille cachée, illégitime, la femme de l’ombre qui a rendu l’âme. Vite, vite, vite. Je pars sur tes traces.
J’attends le bateau qui te ramène de l’île évoquée hier. C’est encore un lointain point dans la nuit, le temps de me dire, peut-être, c’est une connerie, pensant à ce que
tu vas dire, toi, l’homme aux doigts caressant les touches d’ivoire, quand tu me verras faire les cent pas en robe à pois, longeant sans cesse le quai comme les remparts de la ville, la nuit dernière et tout ce qu’ils vont dire les gens tandis que le bateau approche, je m’arrête. Vite, vite, vite, change de cadence, la distance rétrécit, le temps.
Un camion va percuter le suicidaire sur la voie, il ne s’est pas
égaré là, par hasard, il ne recule pas…
La cale s’ouvre. On jette une corde. Un équipier la rattrape, l’enroule sur une digue. Des silhouettes attendent le signal, comme moi, fébrile, en alerte tandis qu’un manœuvre hurle, se déchaîne. Le haut-parleur braille, les voyageurs marchent vers moi, me dépassent, se retrouvent, s’éloignent. Je cherche l’homme aux mains caressant les touches d’ivoire, j’envie les retardataires, l’enfant qui dort dans les bras de son père, je fixe la bouche géante, le vide.
Je me rue à ton hôtel. Je soliloque à propos d’un Anglais rencontré la veille à celle qui m’ouvre la porte quand tu apparais en haut des marches. Tu as reconnu ma voix,
aussi troublé que moi de te voir. Maintenant, je suis là. Je ne voudrais plus l’être. Mieux vaut s’abstenir de dire que je t’attendais sur le quai. Comment était l’île, je demande comme si de rien n’était. Tu n’y es pas allé. Comme moi, tu n’as pas trouvé le sommeil, tu as marché jusqu’à une plage. Ta peau est craquelée de trop de soleil. Nous arrivons là où nous nous sommes rencontrés la veille et quitte à tout perdre, je te dis t’avoir cherché et ma déception de ne pas t’avoir vu sur ce quai. Ce n’est
pas seulement ton rêve de pianiste que tu fuis. C’est la première fois que tu regardes une autre femme. Un besoin de toucher, de sentir, quand, dans une autre ville, une femme t’attend pour devenir mère. Tu l’aimes mais tu ne peux envisager de devenir Père.
*
Nous marchons sur un sentier traversant la forêt. Quelque chose dit que nous devons aller au bout, faire le tour de ce lac. La pluie fait ressortir les parfums de la terre humide, des arbres, des fruits écrasés à leurs pieds, faute d’être cueillis. La pluie s’intensifie, je cours vers le lac. J’entre dans le cercle, mes mains glissent, transcendent la terre. Tu me regardes du rivage, je me retourne et te fais signe de me rejoindre. Nos souffles se mêlent à perdre haleine.
De l’autre côté du lac, un sentier tombe à pic vers la mer. Des îles inhabitées se dessinent. Le ciel de porcelaine s’est fissuré et pleure sur des châteaux de pierre abandonnés sur la plage. Je pose la tête sur ton épaule, mon amant. Si un piano était sur ce rivage, je te demanderais de jouer. Tu hésiterais. Peu importe la technique, dirais-je. Après quelques notes mal assurées, tu plongerais tes doigts
sur les touches d’ivoire. Un Nocturne de Chopin. Cela s’accorderait avec la pluie. Cette pluie d’avant novembre. Cette incertitude du retour, de perte sans objet. Des rivières se déversent sur les vitres du bateau. Nous sommes ballottés l’un contre l’autre. Nous ne parlons pas du bus de nuit à prendre ni du lac. Nous devons nous séparer au port, courir récupérer nos affaires à nos hôtels et nous rejoindre à la gare routière. Tu tardes. J’hésite à monter dans le bus qui s’apprête à partir quand je t’aperçois. Je te vois soudain comme un poids, quelqu’un que je traîne derrière moi, traînerai toujours derrière moi. Pourtant, je t’attends et m’endors sur ton épaule, mon amant.
*
Au lever du jour dans une autre ville, un théâtre antique ouvre ses portes. Nous sommes seuls à l’intérieur, éclaboussés par la lumière entrant par les arches. Le ciel s’éclaircit. Nous goûtons à la ville, une ville ancienne qui s’éveille, un jour, encore. Une femme chante à sa fenêtre, un peigne à la main. Je regarde les façades, l’ocre devenant sable. L’homme avec qui je voyage et m’oublie des heures en plein jour dans une chambre à rideaux fermés.
C’est mon dernier jour de vacances. Une journée particulièrement chaude, ensoleillée. Nous marchons vers une plage. Tu me regardes partir au large, assis sur un rocher. Je disparais sans me retourner, sans te faire signe comme autrefois au lac avant de revenir m’étendre à tes côtés. Tu me regardes. Tu me regardes comme un homme regarde une femme quand je semble ne plus te voir, ne plus savoir. Une image remonte à la surface. Une île surgie de la mer, vue des hauteurs. Je me sens comme l’image d’une carte postale écornée. Sans origine, sans savoir par où commencer. Cette carte est toujours vierge dans mon sac. Écrire à son destinataire. J’en suis incapable.
*
Le soir, mon téléphone sonne. Je connais ce numéro mais ne réponds pas. Un signal retentit pour annoncer un message. Des musiciens chantent dans la rue comme le soir de notre rencontre. C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras.
*
À l’aube, je suis réveillée par la sonnerie de mon téléphone. Je l’attrape sur la table de nuit et déchiffre un numéro. Inconnu. Oui, c’est bien moi. Je sors de la chambre et m’assois sur les marches de l’escalier. Je vais venir. Je ne suis pas là mais je vais venir. La conversation s’arrête. Je reviens dans la chambre, me recouche. Quelques secondes passent. Je ne suis pas sûre d’avoir compris. Je ressors dans le couloir et rappelle. Oui, on m’a bien appelée à l’instant pour venir au plus vite. Je vais venir.
Je raccroche. Dans la chambre, tu dors. Je sors. Je traverse une place déserte. L’avion ne décolle qu’à dix heures, si je pouvais avancer l’horaire. Étranger, étrangère, partie sur un coup de tête, coup de cœur pour une ville à la
résonance familière. Je repense à la carte postale dans mon sac et t’écris. Je pars.
Je commande un taxi à la réception de l’hôtel, j’informe de mon départ, seule, et règle la note. J’entre dans la chambre, tu n’y es pas. J’entends le robinet couler dans la salle de bains. Je me précipite pour ramasser mes affaires, tant pis si j’en oublie, je les abandonne, vite, vite, vite avant que tu ne sortes, que je ne sois forcée de t’expliquer, te raconter ce que je ne t’ai pas raconté, m’effondrer, je ne me suis pas encore effondrée, j’en ai peur et redoute que ce soit devant toi. Je laisse la carte postale sur le lit défait, dévale l’escalier, pourquoi le taxi n’est pas là? La peur que
tu descendes, me voies, me demandes pourquoi. Le taxi arrive, jure la réceptionniste, mais je cours déjà vers la sortie et m’écroule sur la banquette arrière du premier qui passe. Le conducteur ne dit rien du trajet. Encore une de ces filles qui part avec la bonne idée de tomber amoureuse d’un type qui ne l’aime pas. S’il savait…
*
Les comptoirs d’enregistrement sont encore fermés. Mon avion, pas annoncé. Il faut tuer le temps. Je reste prostrée. Le hall se remplit peu à peu. Des larmes silencieuses coulent sur mes joues. Je fuis les curieux, les enfants me montrant du doigt. Ce temps dont je dispose trop, pas assez. Mon téléphone sonne. Cette fois-ci, je décroche. Je n’ai pas pu répondre la veille, je n’ai pas vu ton appel, ma batterie m’a lâchée… Je mens, je sais que je mens. Je devance ta parole, d’éventuels reproches.
Avant de te quitter, je devais t’annoncer mon absence.
Je ne savais pas comment te le dire, je redoutais ta réaction.
Je vide mes poches, passe une porte, j’hésite à acheter des cigarettes, du chocolat, n’importe quoi. Touche le fond d’un café infect quand on appelle les passagers du vol M733. Vérification du passeport, je passe un sas, un couloir, m’assois près d’un hublot, ferme les yeux, vitesse, mon cœur se soulève. Je m’éloigne. Je repense à l’île, vue des hauteurs. Raz-de-marée dans les airs. Je me noie. Quelqu’un me tend un verre de vin. Une femme dans la quarantaine, très grande, très belle, assise à ma gauche, m’invite à trinquer avec elle. Sans un mot, elle vide son verre. Je fais de même, la remercie de ne rien me demander et de retourner à son magazine. Je regarde le tapis de nuages, étrangement calme.
*
Sur terre, ça s’agite. Je reste immobile, à contretemps, j’observe, séparée par une vitre. Impuissante. Je demande les urgences. La provinciale derrière son guichet n’en sait rien, jamais on ne lui a demandé ça. Mon cerveau est éteint. Je fais en sorte qu’il soit éteint. Ne comprends rien comme un automate allant d’un point à un autre. Me voilà sur le parking d’une gare sans souvenirs du trajet, d’avoir acheté un ticket de bus. Pas de taxi mais deux hommes chargeant le coffre d’un utilitaire que je prends en otage. Ils vont se débarrasser d’affaires chez Emmaüs avant d’aller donner un concert. J’embarque au milieu des chaises pliantes et assiettes dépareillées, la seule chose qui compte est d’avancer et à peine montée, je m’effondre. Ils m’offrent une banane, un sachet de biscuits en miettes, merci, je ne peux rien avaler. Désolés, ils ne peuvent m’emmener vers ma destination finale, il faut faire les balances pour le jazz, ce soir. D’autant plus gênée quand ils me demandent ce qu’il s’est passé. Je ne sais rien. Je les aide à décharger leur bordel en me demandant ce que je fous sur ce parking, maintenant. Heureusement, cela ne dure pas et ils me déposent sur le bord d’une nationale déserte. Les champs de colza m’agressent. Un camion s’arrête. Je fais semblant de ne pas voir les photos de filles nues dans la cabine, les cigarettes offertes et les compliments, j’ai l’air épuisée, dit le routier. Je décline l’invitation à m’étendre sur la couchette à l’arrière et lui demande de s’arrêter avant que ça déraille. Me revoilà sur la nationale. Un vieux beau s’arrête, gentil vieux beau dont je profite en le suppliant de m’emmener jusqu’au bout. Il fait un détour et me regarde avec tant de tendresse que j’en suis presque à l’aise. Il me dépose devant l’entrée du bâtiment. Tout est en travaux. Je ne suis jamais venue ici. La poussière vole, m’accable, je cours vers le hall, passe un couloir, un deuxième, demande où tu es. Salle de déchoquage. Jamais entendu ça.
*
Quand je t’aperçois derrière la fenêtre, je repense à toutes les fois où, avant de partir, j’ai jeté un œil à une autre fenêtre pour te voir, si c’était la dernière fois. Je passe entre une rangée de lits vides, de rideaux blancs. Je m’avance vers toi, je crois te reconnaître, tes mains cherchent, se débattent. Je m’arrête devant ton lit et je dis Maman. Au son de ma voix, tu tournes rapidement la tête vers moi et me regardes, tu attrapes ma main au bord du lit, la saisis, l’agrippes. Tu me souris. Ce sourire, je ne l’ai pas vu depuis si longtemps, je le reconnais. Mais tes yeux, je ne les reconnais pas. Une lueur étrange que je n’ai jamais vue chez toi, chez personne.
Un voile.
Tu t’accroches à moi comme si tu allais te noyer. Vite, vite, vite, tu te débats, je perds ton regard. Ta main, elle, garde toujours le contact. Elle m’enserre.
J’ai mal.
Je te parle. En vain. Je ne comprends pas ce que tu dis, ni ce que je dis. Je parle, demande pourquoi vite, vite, vite? Une suite d’actions logiques, mais tout est incohérent. Je caresse ton visage, toujours cette lueur dans tes yeux. Cette vitre. Je cherche à te retrouver derrière, retrouver le sourire. Trop souvent, je suis partie. Maintenant, je suis là, je ne partirai plus, je me le promets, te le promets.
Je suis là, reviens.
Mais tu ne reviens pas. »

Extraits
« Le soir, mon téléphone sonne. Je connais ce numéro mais ne réponds pas. Un signal retentit pour annoncer un message. Des musiciens chantent dans la rue comme le soir de notre rencontre. C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras. » p. 17

« Isola avance avec une sensation d’ivresse, de vertige, et par moments s’approche du vide, des quelques centimètres pouvant lui arracher la vie. Elle reste là, assise. Elle se sent si peu de chose, si reconnaissante aussi. Elle pense à sa joie, l’impossibilité de partager cette joie. »

«Comme une lave dévalant la pente noire d’une île, ces caillots de sang disparus dans les eaux anthracite de son enfance.»

À propos de l’auteur
VARENNE_joelle_©DRJoëlle Varenne © Photo DR

Née en 1982, Joëlle Varenne a étudié le cinéma et le théâtre. Après la réalisation de courts-métrages et l’assistanat mise en scène, elle se consacre à l’écriture. Elle a publié un premier roman en 2019, Fårö, une nuit avec Ingmar Bergman (Balland), récit d’une rencontre avec le cinéaste. (Source: Médiapop Éditions)

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La face cachée de Lily

DORNER_la_face-cachee_de_lily  RL2020

En deux mots:
Le boucher complimente sa cliente pour le baiser passionné qu’elle a échangé avec son mari et dont il a été le témoin. Sauf que cette femme, ce n’était pas elle. Et voilà comment le doute s’installe et comment une vie sans histoires va basculer. L’heure de la révolte a sonné!

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Ma chronique:

Quand s’instille le poison du doute

Avec humour et un sens de la formule qui fait mouche Françoise Dorner raconte comment la vie d’une jeune femme va basculer après une remarque de son boucher. Désormais l’épouse modèle va tomber le masque. Jubilatoire!

C’est l’histoire d’un jeune couple de fleuristes dont la vie semble se dérouler paisiblement. Rien de bien spectaculaire dans leur relation, mais l’amour semble avoir cimenté le couple. Bref, tout va bien jusqu’à cette confidence de son boucher et le dialogue qui s’en suit, bel exemple du style enlevé de Françoise Dorner qui va faire mouche durant tout le roman :
« – Alors, dites donc, on se bécote le soir sous les portes cochères, comme des ados? J’aimerais bien que ma femme m’enlace comme ça après dix ans de mariage.
Je l’ai regardé, étonnée, n’ayant aucun souvenir de porte cochère.
– Avec la jupe fendue et le string, a-t-il précisé à voix basse. Il a de la chance, votre mari.
Il a pris mon silence pour de la pudeur, et il n’a pas insisté. J’ai tout de même réussi à demander un boudin blanc truffé, en plus du noir qu’il était en train de m’emballer. Je pensais qu’il s’abstiendrait de revenir à la charge, vu la réaction mortifiée que je ne parvenais pas à dissimuler sous mes efforts de diversion charcutière. Mais il n’a pu s’empêcher d’ajouter, en me rendant ma carte bancaire:
– Si vous pouviez en toucher un mot à ma femme…
– Pardon?
– Je lui en ai offert un pour Noël, et elle ne l’a jamais mis, elle dit que c’est vulgaire. Je pense que ça la ferait changer d’avis, venant d’une personne aussi classe que vous qui n’a pas peur de se contenter du string minimum…
Devant mon air ahuri, il a précisé en rougissant :
– Désolé, c’était de l’humour.
J’ai hoché la tête. Jamais je n’ai porté de string. Jamais mon mari ne m’en a offert. Et je suis toujours en pantalon.
– Hé ! Vous oubliez vos boudins!
En me les tendant, il m’a fait un clin d’œil assorti d’une moue rassurante, genre « ça restera entre nous »».
Comme elle s’est installée dans sa routine de couple, elle décide toutefois de ne rien dire à Arthur. Mais désormais le doute s’est installé. Chaque regard un peu appuyé pour une jolie femme devient suspect, chaque livraison chez une cliente qui se prolonge un peu fait naître la soupçon. Et tandis qu’Arthur fait comme si de rien n’était, elle s’étiole. Mais quand il lui annonce qu’elle pourra se reposer un peu parce qu’il a engagé une jeune stagiaire, elle décide de se jouer avec les armes de séduction massive. Mais ni le string, ni la jupe fendue n’ont l’air d’émouvoir plus que cela un mari distrait.
«Le couple, c’était donc cela. Soudain, tout s’arrête. Et, malgré des tentatives inutiles de séduction, on se retrouve dans l’incompréhension, et on cherche vainement à quel moment on n’a pas fait ce qu’il fallait, et on se sent coupable. Coupable de ne pas avoir été à la hauteur pour tenir sur la durée, coupable de n’avoir pas ressenti l’imperceptible usure qui fait passer de l’habitude à l’indifférence. Coupable d’avoir cru que l’homme à qui on avait dit «Oui» était sur la même longueur d’onde: à l’abri de toutes les tentations, loin du paraître et du mensonge, bien au chaud dans la confiance, la connivence, la sérénité.»
Alors pourquoi ne pas faire comme Arthur, essayer de trouver un amant. Il n’y a d’ailleurs pas besoin de chercher très loin, ce voisin croisé dans l’ascenseur pourrait fort bien faire l’affaire. D’autant qu’il a l’air d’apprécier sa présence.
Mais Françoise Dorner est bien trop habile pour se contenter d’une comédie de boulevard. La romancière accélère, à l’imager de la voiture qui a failli envoyer notre héroïne à la mort. Elle s’en sortira avec quelques hématomes, un petit coup du lapin et une double entorse genou-cheville. Et l’envie de ne plus s’en laisser compter. La voilà partie sur le terrain de chasse de son mari. Pourquoi ne pas goûter à l’attrait de l’inédit et lui voler Angélique? Et voilà comment une comédie légère bascule vers une introspection plus douloureuse. Suis-je celle que les autres ont envie de voir ou n’ai-je joué toute ma vie un rôle de composition? La face cachée de Lily mérite vraiment le détour!

La face cachée de Lily
Françoise Dorner
Éditions Albin Michel
Roman
160 p., 14,90 €
EAN 9782226453600
Paru le 2/11/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région, notamment à Asnières.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Tout allait bien avec mon mari, jusqu’au jour où le boucher m’a complimentée pour ce qu’il avait surpris la veille : notre baiser passionné sous une porte cochère, avec ma jupe fendue. Sauf que je n’avais aucun souvenir de porte cochère, et que je suis toujours en pantalon.
Ma vie de couple a basculé, ce jeudi-là, tandis que je nous achetais du boudin. Mais cette femme qui n’était pas moi allait me permettre de découvrir enfin qui je suis. D’explorer, avec une jubilation croissante, la face cachée de la gentille fille indolore qu’avaient fabriquée ma mère, mon conjoint, les convenances et les blessures d’enfance… »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu (Le livre coup de cœur de Valérie Rollmann)

Les premières pages du livre
En tant que fleuristes, c’est rarement le dimanche que nous faisons l’amour. Comme dit mon mari, le plaisir du lundi, c’est sacré. Sauf que, depuis trois semaines, il semble avoir changé d’avis.
Pourtant, le jour de notre mariage, l’adjoint au maire avait fait un si beau lapsus: «Pour le meilleur et pour le rire.» Cela présageait un avenir radieux, en nous évitant le pire. Mais lorsque le pire est arrivé, je n’ai pas ri du tout. Pour moi, le pire représentait la maladie, la mort, mais j’étais loin d’imaginer que cela concernait aussi le cul.
*
Comment réagir en apprenant que son mari a une liaison? Faire un éclat ou faire comme si?
J’ai tenté d’analyser la situation en dépit des sanglots qui m’arrachaient le cœur. À part l’amour et le quotidien qui nous unit, du lit au magasin, il n’y a jamais rien eu entre nous. Je veux dire: ni ombre, ni conflit, ni jalousie, ni lassitude – enfin, je croyais. Je n’ai jamais fait attention à un autre homme depuis que je lui ai dit oui, et de son côté je n’avais jamais surpris de regard mal placé en direction d’une cliente. C’est vrai que de nouvelles fesses, petites ou grosses, qui frétillent ou prennent des poses, ça peut créer de la tentation, un besoin de dépaysement. Mais de là à passer à l’action… Dans le quartier, en plus.
Je suis une femme trompée ou pas? me demandais-je dans la glace.
Mon reflet ne me répondait rien. Être ou ne pas être, dans mon cas, c’était plutôt dire ou ne pas dire. Affronter des journées entières le déni, le mensonge par omission, ou l’attente de l’aveu assorti de ces mots qui soi-disant vous remettent d’aplomb («Je n’aime que toi»), tout ça me paraissait insurmontable. Pourtant je suis restée coite. Mais mon imagination ne se taisait pas. En regardant Arthur, je le voyais très nettement, debout contre le mur, ululer pendant qu’une inconnue lui faisait une fellation. Et ça, ce n’était pas très agréable. Ce qui m’a le plus étonnée, cela dit, c’est qu’il continuait à me faire l’amour en gémissant toujours de la même manière. Mais était-ce à moi qu’il faisait l’amour? Incapable de lui poser la question, je sentais «l’autre» en surimpression, et j’éprouvais des sensations nouvelles qui n’étaient pas toutes déplaisantes – c’est ce que je vivais le moins bien.
Pourquoi n’ai-je rien dit? Parce que dans la vie, les seules choses que j’aime, c’est entendre le bruit de sa clé pénétrer dans la serrure de notre appartement, écouter sa voix me dire «C’est moi, mon amour», et sentir ses lèvres m’embrasser comme si c’était la première fois. Avec souvent un petit bouquet du jour, quelques roses prêtes à se faner: les invendues de la boutique. Même si je dois me contenter des laissées-pour-compte, cela fait plaisir. Je pense que j’ai un mari parfait, malgré son écart de conduite.
Je l’ai appris tout à fait par hasard en allant chez le boucher. Ce jour-là, seul derrière son étal, il m’avait accueillie avec un sourire complice:
– Alors, dites donc, on se bécote le soir sous les portes cochères, comme des ados? J’aimerais bien que ma femme m’enlace comme ça après dix ans de mariage.
Je l’ai regardé, étonnée, n’ayant aucun souvenir de porte cochère.
– Avec la jupe fendue et le string, a-t-il précisé à voix basse. Il a de la chance, votre mari.
Il a pris mon silence pour de la pudeur, et il n’a pas insisté. J’ai tout de même réussi à demander un boudin blanc truffé, en plus du noir qu’il était en train de m’emballer. Je pensais qu’il s’abstiendrait de revenir à la charge, vu la réaction mortifiée que je ne parvenais pas à dissimuler sous mes efforts de diversion charcutière. Mais il n’a pu s’empêcher d’ajouter, en me rendant ma carte bancaire:
– Si vous pouviez en toucher un mot à ma femme…
– Pardon?
– Je lui en ai offert un pour Noël, et elle ne l’a jamais mis, elle dit que c’est vulgaire. Je pense que ça la ferait changer d’avis, venant d’une personne aussi classe que vous qui n’a pas peur de se contenter du string minimum…
Devant mon air ahuri, il a précisé en rougissant :
– Désolé, c’était de l’humour.
J’ai hoché la tête. Jamais je n’ai porté de string. Jamais mon mari ne m’en a offert. Et je suis toujours en pantalon.
– Hé ! Vous oubliez vos boudins!
En me les tendant, il m’a fait un clin d’œil assorti d’une moue rassurante, genre «ça restera entre nous».
*
J’ai préparé le dîner, comme d’habitude, mais le cœur n’y était pas. Je me suis même remis du rose à joues avant qu’il rentre. Il m’a serrée dans ses bras, m’a dit tu as bonne mine mon amour, a pris une douche et nous sommes passés à table.
– C’est bon, ce mélange de boudins avec des pommes cuites. Tu as rajouté quelque chose, il me semble.
– Oui, du sucre roux au dernier moment.
– Ça doit être ça, ce côté caramélisé, presque chinois. Vraiment délicieux. Tu innoves, mon amour, c’est bien.
– J’essaie. Parfois on se lasse de manger toujours la même chose.
– Moi, je ne me lasse jamais.
J’ai hoché la tête avec un petit sourire, mais, en le regardant, je ne voyais que l’image d’une porte cochère où il enlaçait une femme. Et ce n’était pas moi.
Il m’a fait l’amour dans la foulée avec une énergie particulière, peut-être à cause des boudins caramélisés, et, pour la première fois, j’ai fait semblant de jouir. Juste pour qu’il ne soit pas inquiet ou soupçonneux. Pourquoi ai-je réagi ainsi ? À sept ans, j’avais assisté, malgré moi, à une scène horrible où ma mère criait sur mon père qui l’avait trompée, d’après une voisine. Il a juste pris son manteau gris et sa belle écharpe bleue que je lui avais offerte pour la fête des Pères en cassant ma tirelire, et il est parti. Tout simplement, sans un mot. On ne l’a jamais revu. Alors je me suis dit : « Quand on est grand, il ne faut pas crier, sinon tout le monde s’en va. » C’est resté gravé dans ma tête. Pour le meilleur et pour le pire.
*
Longtemps, je l’ai écouté ronfler. C’était inhabituel, mais il ne fallait pas non plus mettre ça sur le compte de sa liaison. En était-ce une, d’abord ? Ou juste un baiser sous une porte cochère qui n’avait débouché sur rien, à part l’enthousiasme avec lequel il m’avait complimentée pour mes boudins, histoire de se remettre en règle avec sa conscience.
Je me suis réveillée en sursaut, à trois heures du matin. Je venais de rêver de mes fesses que je contemplais dans la glace, mises en valeur par un string minimaliste autour duquel se promenaient des mains qui n’étaient pas celles de mon mari.
J’avais tellement honte que je suis allée prendre une douche. Ça ne l’a pas réveillé. J’ai bu un verre d’eau, et je me suis recouchée contre lui en me disant que, tout de même, ce n’était pas à moi de culpabiliser.

Extraits
« Le couple, c’était donc cela. Soudain, tout s’arrête. Et, malgré des tentatives inutiles de séduction, on se retrouve dans l’incompréhension, et on cherche vainement à quel moment on n’a pas fait ce qu’il fallait, et on se sent coupable. Coupable de ne pas avoir été à la hauteur pour tenir sur la durée, coupable de n’avoir pas ressenti l’imperceptible usure qui fait passer de l’habitude à l’indifférence. Coupable d’avoir cru que l’homme à qui on avait dit «Oui» était sur la même longueur d’onde: à l’abri de toutes les tentations, loin du paraître et du mensonge, bien au chaud dans la confiance, la connivence, la sérénité. » p. 41

« Venez, on va faire quelques pas au bord de la Seine, il fait beau, ça vous fera du bien. Vous êtes si pâle.
J’ai hoché la tête, nous avons traversé le quai de Grenelle et nous avons rejoint l’allée des Cygnes, juste en dessous de la statue de la Liberté. Je commençais à me détendre. Se promener à deux, sans but, ce qui m’arrive rarement avec mon mari, était très agréable, j’en avais presque oublié la Mucha pendant quelques minutes. Et même ce coup de vent impromptu qui a soulevé ma jupe m’a fait rire, quand je l’ai rabaissée de justesse.
Vincent s’est retourné vers moi :
– Vous avez l’air d’aller mieux.
– Oui. Merci de votre patience.
Avec le temps, on finit par obtenir ce qu’on attend.
– Encore faut-il savoir ce qu’on veut.
Il n’a pas répondu. On a fait le tour de la petite île, au rythme des pipis de Charly, et on est revenus devant le centre commercial de Beaugrenelle, en échangeant des platitudes sur les pistes cyclables désertes qui augmentaient la pollution en multipliant les embouteillages. Au moment de se quitter, il s’est approché de mon visage, et, machinalement, je l’ai repoussé :
– Non, pas sur le front, s’il vous plaît. » p. 47

À propos de l’auteur
DORNER_francoise_©Denis-FelixFrançoise Dorner © Photo Denis Félix

Françoise Dorner, prix Goncourt du premier roman, prix Roger-Nimier, prix du Théâtre de l’Académie française, nous offre le portrait irrésistible et poignant d’une jeune femme étouffée qui, à la faveur d’une trahison, reprend le contrôle sur sa vie, son couple et ses désirs. (Source: Éditions Albin Michel)

Page Wikipédia de l’auteur

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Le sourire du scorpion

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  RL2020

En deux mots:
Une expédition familiale en rafting tourne au drame. Tom et Mily perdent leur père après un chavirage. Après la choc leur mère se console dans les bras de Goran, un ami qui était aussi du voyage. Un beau-père dont le comportement va de plus en plus déplaire aux adolescents.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’étranger, la chute et la peste

Avec Le sourire du scorpion Patrice Gain fait d’une sortie en rafting un drame aux conséquences brutales. Aucun des rescapés ne sortira indemne de ce récit de plus en plus noir.

Ils sont six, embarqués sur un raft pour une excursion de quelques jours sur une rivière au fond d’un canyon. L’été est doux, le plaisir au rendez-vous. Tom, le narrateur est un jeune garçon accompagné de sa sœur jumelle Luna, de ses parents Mily et Alex, sans oublier Dobby, un chien trouvé mal en point au bord de la route. Le groupe est conduit par Goran, le guide qui a sympathisé avec Alex. Après le bain dans une eau revigorante et une partie de pêche à la truite, la nuit vient leur permettre de regagner quelques forces. Voilà enfin de vraies vacances pour cette famille errante – les parents sont saisonniers – qui n’a pas de domicile fixe.
Le second jour sur la rivière, l’ambiance change. Le courant se fait plus fort, le raft manque de chavirer. La peur s’installe, surtout chez Mily que les affirmations de son mari ne parviennent pas à rassurer. En bonne mère de famille, elle a l’intuition que leur virée peut tourner au drame. Après quelques chavirages sur une rivière de plus en plus déchaînée, le groupe parvient à se réfugier dans une grotte. Mais le lendemain, le raft a disparu.
Fort heureusement, après quelques heures de recherche Tom réussit à mettre la main sur l’embarcation prise dans des branches. L’expédition se poursuit jusqu’à un nouveau chavirage, fatal. Mily, Luna et Tom réapparaissent et se mettent à la recherche des hommes. Quand ils retrouvent Goran, il est bien obligé de reconnaître qu’Alex a disparu, qu’il n’a rien pu faire pour le sauver.
Les recherches entreprises resteront vaines. Commence alors une nouvelle histoire, celle de la vie sans Alex. Alors que Mily s’enfonce dans une terrible déprime Luna veut savoir ce qui s’est réellement passé avant de tourner la page, de partir étudier et faire de l’escalade. Sans sa sœur jumelle Tom est désemparé et assiste impuissant à la mainmise de Goran sur le foyer.
Un an après, il épouse sa mère lors d’une cérémonie très discrète. Les relations vont pourtant très vite se dégrader, d’autant que les nuages noirs s’accumulent au-dessus de Goran le Serbe.
Patrice Gain a construit son roman comme un château de cartes. Les étages qui mènent au sommet sont de plus en plus fragiles, le risque que tout s’écroule de plus en plus grand. Parviendra-t-il à poser les ses deux derniers atouts avant que le drame ne se noue? C’est tout l’enjeu d’un scénario à la tension croissante, au fur et à mesure que le doute s’instille dans les esprits. C’est diaboliquement efficace, c’est émotionnellement prenant, c’est joliment réussi!

Le sourire du scorpion
Patrice Gain
Éditions Le Mot et le Reste
Roman
208 p., 19 €
EAN 9782361391799
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, mais on y évoque aussi l’ex-yougoslave, de la Serbie au Monténégro, en passant par la Bosnie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est décidé, Tom, sa sœur jumelle Luna et leurs parents descendront le canyon de la Tara en raft. Une belle étape de plus dans leur vie nomade. Pourtant, malgré les paysages monténégrins époustouflants, la complicité familiale et la présence rassurante de Goran, leur guide serbe, la tension envahit peu à peu le canyon et le drame frappe, sans appel. Du haut de ses quinze ans, Tom prend de plein fouet la violence du deuil et de la solitude. Dans l’errance qu’engendre le délitement de sa famille, il découvre la grande douleur, celle qui fissure les barrières et brise toute lucidité, ouvrant les portes à ceux qui savent s’engouffrer dans la détresse des autres. Mais, en dépit du chaos qui lui tient lieu de vie, Tom ne peut s’empêcher de retracer les événements et le doute s’immisce : ne sont-ils pas les victimes d’une Histoire bien plus grande que la leur ?

Les critiques
Babelio
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Libération (Alexandra Schwartzbrod)
La grande parade (Guillaume Chérel)
Blog Quatre sans quatre
Blog Tasha’s Books 
Blog Tu vas t’abimer les yeux 
Blog Fondu au noir 
Blog Garoupe 
Blog La Viduité 
Blog Nyctalopes 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« On était au début de l’été et la chaleur était assommante. Le raft reposait paisiblement sur un banc de galets plats et bien ronds. Les combinaisons néoprène et les gilets de sauvetage cuisaient au soleil sur ses boudins rouges. Goran avait choisi de s’arrêter dans cette anse après seulement deux petites heures de navigation. Après tout, c’étaient les vacances et personne n’avait rien trouvé à redire, d’autant que les jours précédents avaient été éprouvants. Trois jours passés dans notre maison sur essieux, surchauffée, animée par un moteur poussif qui peinait à prendre de la vitesse. Par les fenêtres béantes entrait un air sec et poussiéreux qui avait l’odeur âcre du goudron fondu. L’herbe était jaune et les ruisseaux que l’on croisait croupissaient dans le fond de leur lit. Les paysages tout entiers avaient soif. L’ombre de la nuit ne nous apportait aucun répit.
La rivière qui coulait entre les parois vertigineuses du canyon étincelait d’une myriade d’éclats qui venaient se ficher droit dans la rétine. Des parois d’une centaine de mètres, peut-être bien le double. Quelques pins audacieux jouaient les funambules sur le fil des crêtes. D’autres, plus intrépides encore, tentaient l’aventure d’une vie suspendue dans le vide, agrippés par une racine chevillée dans une fissure ou une encoignure propice. Les rives étaient recouvertes d’une abondante végétation et de bois mort. Luna et moi sommes allés nous baigner. L’eau était glacée, ou bien était-ce au choc thermique que nous devions cette sensation, mais cela nous importait peu. Nous nous laissions glisser sur un toboggan naturel avant que le courant nous emporte. Retenant mon souffle, je plongeais pour suivre le lit de la rivière et observer le canyon à travers le filtre mouvant d’une cinquantaine de centimètres d’eau. Il me semblait alors plus profond, plus impressionnant, plus envoûtant encore. En quelques brasses nous reprenions pied sur la courte plage et remontions jusqu’au toboggan. Après une dizaine d’allers-retours, nous nous sommes installés en plein soleil, sur de grandes dalles bien lisses, pas si simples à escalader. Nos lèvres étaient bleues et la caresse des brises chaudes devenait délicieuse. Sur la face opposée au courant, des bergeronnettes chassaient sous le nez de truites, de gourmands plécoptères. Ça n’a pas échappé à Luna qui s’est empressée de monter les cannes à pêche. Nos parents étaient allés s’allonger dans l’ombre d’un bosquet d’aulnes tandis que Goran bricolait je ne sais quoi. Maman était rayonnante dans son maillot de bain dépareillé, une culotte vichy noir et blanc et un haut jaune orangé. Elle avait dénoué ses cheveux blonds qui tombaient sur ses épaules très blanches. Des cheveux qui frisaient naturellement. Maman avait l’élégance des femmes qui ne la cultive pas. Quelque temps plus tard, Goran est venu nous rejoindre.
Nous avons pêché au toc jusqu’à ce que le soleil abandonne les gorges. On a fureté autour des rochers en laissant dériver nos nymphes dans le courant pour dénicher les plus belles truites. On a prospecté la rive, la canne dans une main, le fil dans l’autre. Le temps avait filé à la vitesse des flots. L’ombre a d’abord voilé les falaises qui nous faisaient face avant de gagner le fond du canyon. Ses eaux cristallines se sont immédiatement muées en une onde sombre aux teintes gris vert. Il faisait encore bon, mais un léger vent s’était levé. Il glissait sur la surface de la rivière en remontant son cours. Nous nous étions sérieusement éloignés du camp. Nous avons plié nos lignes et fait demi-tour. Maman lisait, le dos appuyé contre le raft. Elle avait enfilé un pantalon de toile et un T-shirt. J’ai soulevé nos cinq truites à bout de bras et lancé un joyeux « Regarde ce qu’on ramène pour le dîner ! » Elle s’est levée en marquant sa page avec l’index.
— Elles sont magnifiques, mais si on continue à ce rythme, entre la sieste et la pêche, on ne sortira pas d’ici avant la fin du mois !
— On est là pour prendre du bon temps, pas vrai les enfants ?
Notre père avait émergé des taillis avec une brassée de bois mort.
— Aidez-moi à décharger les affaires, on va monter le camp sous les arbres.
Nous avions quatre jours de nourriture enfermée dans des sacs étanches, plus les tentes et le matériel indispensable pour le genre d’expédition dans laquelle nous étions engagés. Nous avons ensuite tiré le raft haut sur la berge, puis Luna et moi avons allumé un feu. Nous sommes jumeaux. De faux jumeaux puisqu’elle me dépassait facile d’une tête. Son dynamisme était communicatif et à cette époque, nous avions à peine quinze ans, rien ne pouvait nous séparer. Goran est allé vider les truites à la rivière et notre mère a préparé des nouilles chinoises. Elle était un peu tendue. Je crois bien qu’avec la nuit tombée, elle visualisait mieux ce dans quoi Goran et notre père nous avaient embarqués. Descendre un canyon pas loin d’être aussi profond que le Grand Canyon. Dévaler quatre jours durant le torrent qui coule au fond, 1300 mètres sous les plateaux calcaires. Presque de la spéléologie. Une rivière en sursis, puisqu’un projet de barrage prévoyait de faire des gorges une retenue d’eau. Voilà comment notre père et Goran nous avaient présenté les choses l’hiver dernier et l’idée nous avait enthousiasmés, Luna et moi. Sur le parking des saisonniers, Goran était notre voisin. Il logeait dans une caravane. Tout le monde l’appelait « le Yougo », à cause de son accent rocailleux. Je crois me souvenir qu’il travaillait dans un bar de nuit, en tout cas il n’émergeait jamais de son antre avant midi. Il avait ajouté qu’en juillet le débit de la rivière serait idéal pour réaliser la descente. Goran avait déjà fait ce genre de chose, diriger une embarcation dans des eaux blanches. Nous l’avions donc retrouvé dans un hameau au nom imprononçable, flanqué d’une dizaine de maisons en pierre et la journée avait été consacrée à préparer notre expédition, mais pas seulement. Nous étions en 2006 et le Monténégro avait déclaré son indépendance quelques semaines plus tôt. Goran avait souhaité fêter ça et je me souviens parfaitement de la soirée qui avait précédé notre départ. Des gars arrivaient de je ne sais où avec des tas de trucs à boire et à manger qu’ils déposaient sur une table disposée sous un érable. La plupart portaient un treillis militaire et c’était assez déconcertant, je ne saurais pas dire pourquoi, on croisait souvent dans les campagnes des fermiers ou des chasseurs affublés ainsi. Un animal que je ne pouvais identifier tournait sur une broche. Un type était occupé à alimenter les braises qui lui cuivraient les flancs. Goran nous avait présenté des cousins, des amis. Deux gars s’étaient installés près de la fontaine et avaient joué une musique entraînante aux accents un rien tziganes. Elle couvrait les conversations et c’était aussi bien ainsi parce qu’on ne pouvait en suivre aucune. Il y eut des chants, des danses et une altercation entre les amis de Goran pour une stupide histoire de scorpion que l’un d’entre eux s’était fait tatouer dans le cou. Plus tard dans la nuit, sur les tables encombrées par les reliefs du repas, les convives ont continué à boire, à chanter. Des coups de feu avaient été tirés en l’air. Maman, Luna et moi étions allés nous coucher, effrayés par le bruit des armes.
Sur la route qui nous avait conduits à l’embarquement, nous avions pu apercevoir les eaux turquoise de la Tara coulant au milieu d’une végétation luxuriante. Le coin était montagneux et sauvage. Sous la chaleur réverbérée par des roches blanches, elle nous était apparue fascinante et attirante. Goran avait demandé à un de ses amis de descendre le camion une centaine de kilomètres en aval et de garder notre chien. Le gars avait un visage émacié et torturé. Une infirmité pénible à regarder, sauf pour Luna qui disait que la beauté et la laideur étaient comme le ying et le yang. Que les deux finissaient par se rejoindre et ne faire qu’un. Fallait toujours qu’elle sorte des trucs à contre-courant de ce que pense le commun des mortels. Je ne sais pas où elle allait chercher des théories pareilles ! Goran nous avait dit que son ami avait un fils albinos, excellent joueur de banjo, qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Il s’était mis à imiter le cri du cochon et notre père et lui avaient ri sans que nous comprenions bien pourquoi. Maman nous avait parlé d’un film assez ancien tiré d’un roman américain : une histoire de descente de rivière en canoë qui avait viré au cauchemar. On espérait juste, Luna et moi, que le gars serait gentil avec Dobby. Il n’était pas possible de l’emmener.
Dobby était une femelle rottweiler. Un soir d’automne où nous traînions du côté des bennes à ordures d’un parking pour routiers, près d’une autoroute, nous l’avions trouvée dans l’un des bacs, muselée et liée avec du fil de fer barbelé. Elle attendait une mort qui tardait à venir en gémissant. C’était moche à entendre et à voir. Nous l’avions ramenée au camion, et avant que nos parents reviennent de la douche, Luna avait découpé tout le barbelé avec une tenaille. Elle avait les mains en sang. Jamais je n’aurais pu faire une chose pareille, je veux dire sortir les picots acérés de ses chairs comme on retire l’hameçon de la gorge d’un poisson. Le plus souvent je devais détourner mon regard. Après cette intervention, Dobby n’était plus qu’une plaie sanguinolente. Elle fixait Luna avec des yeux tristes et fiévreux. En relevant ses cheveux et en essuyant les larmes qui embuaient sa vision, Luna s’était également poissé le visage, si bien que lorsque maman était rentrée, elle avait poussé un cri d’effroi. Elle s’était bien remise de ses blessures, Dobby. C’était une chienne aimante et protectrice.
Nous avons mangé en écoutant le murmure de la rivière. Le vent soulevait des escarbilles qui tournoyaient dans l’air chaud comme une nuée de lucioles. Elles s’élevaient entre les murs noirs des gorges et filaient droit vers les étoiles. Goran a préparé des pics en bois et nous avons fait griller les truites au-dessus des braises. Notre père a sorti des canettes de bière et maman s’est détendue. La conversation était animée. Il était question de canicule, d’hivers de moins en moins enneigés et pendant ce temps, les truites grésillaient doucement. Leur peau craquait par endroits et laissait apparaître une chair légèrement rosée.
Goran nous a ensuite raconté des fables dans lesquelles il se mettait en scène en faisant rire tout le monde, puis il a terminé par une histoire de noyés qui quittaient le canyon les nuits de pleine lune pour partir en chasse contre ceux qui voulaient y construire un barrage. Elle nous a fait dresser les cheveux sur la tête et Luna a adoré ça. « Profitez comme il se doit de cette descente et des instants uniques qu’elle ne va pas manquer de nous offrir. » C’est ce que notre père nous a lancé à la fin du repas avec une solennité qui a semblé agacer notre mère.
Je suis allé laver la vaisselle à la rivière. Je ne me suis pas attardé. Avec l’obscurité, les gorges pesaient sur moi. En revenant, nos parents s’étaient déjà réfugiés dans leur tente. Luna et moi avons traîné autour du feu sans trop savoir quoi nous dire pendant que Goran installait son hamac entre deux hêtres: une sorte de cocon équipé d’une moustiquaire.
Avant de nous coucher, j’ai jeté un dernier coup d’œil sur la rivière. Elle avait disparu dans l’obscurité conjuguée du canyon et des bois. »

Extrait
« Je l’ai regardé entrer dans l’eau jusqu’aux genoux avec sidération. Il était torse nu et sacrément bien bâti. Goran était un peu plus vieux que nos parents, en tout cas c’est l’idée que je m’en étais fait. Il devait avoir une quarantaine d’années, peut-être bien quatre ou cinq de plus. Il s’est aspergé et frotté avec vigueur. Je n’étais pas le seul à suivre tous ses mouvements. Sur la rive en face, un rapace observait la scène avec incrédulité. Un épervier qui attendait que la brume se lève pour se mettre en chasse et débusquer quelques passereaux.
Je suis remonté au campement avant que Goran ne m’invite à le rejoindre. Je n’avais aucunement l’intention de jouer à Rambo. »

À propos de l’auteur
Patrice Gain est né à Nantes en 1961 et habite un chalet dans la vallée du Giffre, en Haute-Savoie. Professionnel de la montagne, ingénieur en environnement, les territoires d’altitudes et les grands espaces l’attirent depuis toujours. (Source: Éditions Le Mot et le Reste)

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Le chien de Schrödinger

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Après avoir perdu son épouse dans un accident, le narrateur subit un nouveau drame, son fils a un cancer du pancréas. Pour lui remonter le moral, il lui promet de trouver un éditeur pour le roman qu’il a écrit. Mais les lettres de refus s’accumulent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tout mensonge est-il bon à dire ?

Et dire que ce premier roman, paru en 2018, aurait pu être condamné à l’oubli! Ç’aurait été dommage, tant l’histoire de ce père confronté au cancer de son fils est prenante et émouvante.

On pourrait résumer ce court roman en disant que Jean, le narrateur, n’a pas eu de chance. En épousant Lucille, il savait que sa femme était sensible et fragile. «Pas triste, non, mais mélancolique. Oui, j’aime bien ce mot. Mélancolique. Les médecins ne l’ont pas dit pareil. «Une maladie». Ça portait un nom dont je n’ai pas voulu me souvenir. Un souci dans la tête, quelque chose d’invisible en fin de compte.» Et quelques mois après avoir mis au monde leur fils Pierre, un accident de voiture lui coûte la vie. Un décès qui va hanter Jean, qui se rattache alors à l’éducation de son fils, aménageant ses horaires de chauffeur de taxi pour être plus près de lui. Les vacances qu’ils passent ensemble à faire de la plongée les rapprochent indéniablement. Rêvant d’un avenir heureux pour sa progéniture, il lui laisse choisir sa vocation. Pierre délaisse ses cours de biologie à l’université pour un club de théâtre et pour écrire. Il imagine déjà son œuvre publiée.
C’est alors que survient un nouveau drame. Après des examens consécutifs à une fatigue inhabituelle, les médecins constatent que les résultats des analyses ne sont pas bons: «C’est une tumeur. Il est trop tôt pour en dire l’état d’avancement, mais il faut vite régir.» Le cancer du pancréas, l’un de ceux qu’il est difficile de guérir, gagne du terrain jour après jour.
Pour lui remonter le moral, Jean le laisse espérer une réponse positive à l’envoi de son manuscrit. «J’étais si fatigué d’être ce type, cette moitié d’homme, ravagé de peur et de chagrin. Et puis cette culpabilité, un truc qui n’en finissait plus . Il fallait bien que ça s’arrête. J’avais menti, d’accord; mais ce n’était pas ma faute. On me forçait. Pierre, ses yeux, sa souffrance placardée partout.»
Dès lors Martin Dumont va réussir un vrai tour de force, donner à ce roman si chargé en émotion une dimension métaphysique. Interroger le mal et le bien, le mensonge et la vérité. Dans les choix que l’on fait qu’est ce qui est raisonnable et qu’est ce qui est juste? En mettant ainsi en lumière l’énigmatique titre de son roman. Le paradoxe de Schrödinger est une expérience scientifique – qui n’a jamais été tentée – et dans laquelle, comme nous l’explique Wikipédia «un chat est enfermé dans une boîte avec un dispositif qui tue l’animal dès qu’il détecte la désintégration d’un atome d’un corps radioactif». Cette expérience est censée démontrer que tant que la boîte n’est pas ouverte le chat peut être à la fois mort et vivant et par extrapolation qu’il en est de même de la physique quantique. À chacun alors de tout reconsidérer, selon le point de vue dans lequel on se place. Pour Philippe, la vie qu’il imagine est sans doute plus facile à vivre que celle qui le fait tant souffrir. Et pour le lecteur?

Le chien de Schrödinger
Martin Dumont
Éditions Delcourt Littérature
Premier roman
144 p., 15 €
EAN 9782413006985
Paru le 11/04/2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement au centre hospitalier d’une grande ville, mais on y évoque aussi des sorties en mer et une maison sur la côte, sans doute au large de la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les fils grandissent en s’éloignant des pères; c’est dans l’ordre des choses.» Le monde de Jean, c’est Pierre, le fils qu’il a élevé seul. Depuis presque vingt ans, il maraude chaque nuit à bord de son taxi, pour ne pas perdre une miette de son fils. Il lui a aussi transmis son goût pour la plongée, ces moments magiques où ensemble ils descendent se fondre dans les nuances du monde, où la pression disparaît et le cœur s’efface. Mais depuis quelque temps, Pierre est fatigué. Trop fatigué. Il a beau passer son temps à le regarder, Jean n’a pas vu les signes avant-coureurs de la maladie. Alors de l’imagination, il va lui en falloir pour être à la hauteur, et inventer la vie que son fils n’aura pas le temps de vivre. Quand la vérité s’embrouille, il faut parfois choisir sa réalité. Un premier roman pudique et poignant, le roman de l’amour fou d’un père pour son fils.

Sélection anniversaire des «68 premières fois»: le choix de Gabrielle Tuloup:

TULOUP_Gabrielle_©DR
Née en 1985, Gabrielle Tuloup a grandi entre Paris et Saint-Malo. Championne de France de slam en 2010, elle est professeure agrégée de lettres et enseigne en Seine-Saint-Denis. En 2018, elle est lauréate du Festival du premier roman de Chambéry pour La nuit introuvable. Elle confirme son talent en 2020 avec Sauf que c’étaient des enfants. (Photo: DR)

«Le Chien de Schrödinger est un roman qui fait danser les possibles derrière les portes.
Un roman qui interroge notre notion univoque de la vérité et pose cette question inconfortable: «y a-t-il de beaux mensonges?» J’insiste: pas de mensonges légitimes ou utiles, de beaux mensonges, de ceux qui colorent une réalité trop insupportable.
Ce que j’ai admiré dans le livre de Martin Dumont, c’est que l’histoire ne perd jamais la délicatesse et la pudeur comme ligne de vie, même au plus profond des abîmes de l’inacceptable. On y suit les personnages, en apnée, en espérant, à l’image des plongeurs, savoir faire ralentir son cœur qui bat un peu trop vite à la surface du monde.
Crayon à papier à la main, combien de phrases ai-je soulignées, combien d’accolades ou de petites croix dans la marge? C’est toujours juste, sans concession. Juste dans la révolte, juste dans la douceur, juste dans le passage de l’une à l’autre.»

Les critiques des «68 premières fois»
Blog DOMI C LIRE 
Blog Les livres de Joëlle
Blog Lire & Vous 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Actualitté (Clémence Holstein)
Page des libraires (Marie Michaud, Librairie Gibert Joseph, Poitiers)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)


Une petite curiosité en fond sonore, le titre «Schrodinger’s Cat» de Tears for Fears.

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il y a quelqu’un derrière le mur.
Je ne crois pas que je dormais. Je somnolais, peut-être. Je suis allongé sur le dos, je n’ai pas ouvert les yeux.
Le parquet grince, on s’approche lentement de la chambre. Je ne suis pas sûr. Peut-être que je rêve encore.
Les pas s’éloignent vers la cuisine. Les secondes s’égrènent et je ne perçois plus le moindre son.
Et si ce n’était pas Pierre?
C’est possible, après tout ; il pourrait s’agir d’un cambrioleur. Un type habile et bien entraîné – je n’ai pas relevé de bruit particulier. Il aura crocheté la serrure puis ouvert doucement.
C’est facile de vérifier. Je me lève et je vais voir. Je peux même me contenter d’appeler: Pierre répondra s’il m’entend. Le voleur, lui, prendra plutôt la fuite. Dans les deux cas, je dissipe le doute.
Pour savoir, il me suffit d’agir.
Alors pourquoi est-ce que je reste là?
C’est étrange, cette impression ; j’ai le sentiment que je gâcherais tout. Parce qu’il y a un équilibre. Au fond, c’est presque un jeu : derrière le mur, il y a quelqu’un qui marche. Ce n’est pas Pierre, ce n’est pas un cambrioleur ; c’est comme s’ils se superposaient. Oui, c’est ça. Tant que je ne m’en assure pas, c’est un peu des deux.
J’ai fini par me redresser. Mes réflexions me semblaient stupides. Peut-être que l’idée d’un cambrioleur avait fini par m’inquiéter, je ne sais pas. Disons simplement que j’avais envie de voir mon fils.
Je suis sorti du lit et j’ai regardé l’heure. Je n’avais presque pas dormi. J’ai soupiré en pensant que je le payerai en fin de nuit.
En sortant de la chambre, j’ai aperçu Pierre. Il s’installait sur le balcon. Il avait posé des gâteaux et un verre de lait sur la petite table en fer.
Pierre a vingt ans, il ne manque jamais un seul goûter. Quand je lui fais remarquer, il hausse les épaules en souriant.
Je me suis servi un café dans la cuisine – je déteste le lait. Les biscuits, j’ai toujours aimé ça, mais lui mange des trucs trop sucrés pour moi. Le temps de le rejoindre, il avait déjà fini la moitié du paquet.
« Salut papa. »
Il m’a souri, un gâteau entre les dents, puis il m’a demandé comment s’était passée ma journée.
Le matin, j’avais chargé plusieurs clients à l’aéroport. Direction le centre-ville. La plupart n’avaient pas lâché leur téléphone ; les autres avaient dormi, tête appuyée contre la vitre. Je ne suis plus surpris de les entendre ronfler à peine installés sur la banquette. En début d’après-midi, j’étais rentré et je m’étais couché.
Ce n’était pas intéressant, alors j’ai simplement répondu «bien» et je lui ai retourné la question.
Pierre est étudiant, en troisième année de biologie. Il m’a détaillé son emploi du temps. Après le déjeuner, il est allé au club théâtre. Je dis «club», c’est pour marquer la distinction. Pierre ne va jamais voir de spectacles, il préfère jouer. C’est comme ça depuis qu’il est petit.
Il y a passé l’après-midi. Je ne comprends pas pourquoi il n’a jamais cours. Quelquefois, je demande des explications mais il se braque. Il dit que je ne suis jamais allé à l’université. « Tu ne peux pas comprendre. »
Sa troupe prépare une nouvelle représentation. « Une œuvre originale », il précise. Il en est l’auteur.
Pierre aime beaucoup écrire. Je ne sais plus de quand ça date. Plus jeune, il remplissait des carnets entiers.
Il me parle de la pièce et je hoche la tête parce qu’il m’a déjà raconté dix fois l’intrigue. Il a les yeux qui brillent quand il récite les scènes. La révolte, l’amitié, la peur et la justice. L’amour aussi. Il y a de tout dans son machin.
«Tu vois, papa? Tu devrais la lire!»
Je n’ai aucune excuse. Il m’a imprimé le texte le mois dernier. J’ai promis et, depuis, il est posé sur ma table de nuit.
Il me décrit les répétitions. Il joue de ses mains, s’accompagne de mouvements exagérés. Il rit un peu mais son visage se durcit lorsqu’il évoque les premiers rôles – un couple, si j’ai bien compris.
«Il est pas au niveau, le type.»
La fille, par contre ; un talent monstre. Il la voit déjà au cinéma. Je la devine jolie : cheveux longs, sourire d’ange, bonne élève. Mon Pierrot tombe toujours amoureux des premières de sa classe.
Je le pensais lancé sur elle, mais voilà qu’il repique sur le comédien. Cette fois, c’est plus virulent. Mauvaise diction, jeu caricatural. La grosse tête avec ça.
«Il se prend pour une star!»
Un sourire m’échappe. Pierre rougit. Il dit «Ouais, bon d’accord. Je suis jaloux», et il se met à rire.
Après ça, il débarrasse. Ses joues paraissent un peu creusées. C’est comme s’il était fatigué tout à coup, légèrement fébrile. Je demande et il dit que non, que tout va bien. «C’est presque le week-end. C’est normal d’être un peu crevé.» Je n’insiste pas.
On est jeudi, alors il sort. Je n’ai même pas demandé. C’est la même chose toutes les semaines, j’ai l’habitude.
Je prendrai le service à vingt-deux heures. En attendant, il y a James Bond à la télé. Un de ceux avec Roger Moore. La courgette humaine. Pierre rigole quand je dis ça.
J’ai fait réchauffer deux morceaux de quiche mais lui n’en prendra pas. Il mangera un sandwich en route. Il m’embrasse et enfile sa veste. « Je rentrerai tard, peut-être après toi. » Je ne dois pas m’inquiéter.
Quand il claque la porte, je me fige quelques secondes. Dans la cuisine, la quiche me toise à travers la porte vitrée du four. Tant pis. Je mangerai les deux parts. »

Extraits
« Je n’ai pas vu le moment où elle a basculé. Avec le recul, je me dis que j’aurais pu faire quelque chose. Au début, en tout cas, quand elle a commencé à m’échapper. Mais j’avais trop de boulot. Le môme, même à deux ans, il prenait encore une place terrible. D’ailleurs ce n’était pas aussi distinct. Je veux dire : elle avait toujours été comme ça. Fragile, trop sensible. Pas triste, non, mais mélancolique. Oui, j’aime bien ce mot. Mélancolique.
Les médecins ne l’ont pas dit pareil. « Une maladie ». Ça portait un nom dont je n’ai pas voulu me souvenir. Un souci dans la tête, quelque chose d’invisible en fin de compte. C’est frustrant parce qu’on a du mal à se l’imaginer.
Ce penchant pour le malheur, bien sûr que je l’avais senti. Ça lui venait toujours par phase, de longues périodes à soupirer. Je suis quand même tombé amoureux d’elle, parce qu’on ne contrôle pas tout. Peut-être que ça me plaisait de pouvoir l’aider. »

« J’ai marché jusqu’à la plage. À vrai dire, c’était plutôt une crique, un bazar de sable: des roches plantées un peu partout. L’écume fouettait l’ensemble avec acharnement. J’ai écouté les vagues se fracasser. Je les voyais à peine. Une nuit sans lune était tombée, du pétrole sur l’horizon. J’ai inspiré l’odeur de la marée. J’ai compris à quel point ça me manquait, cette histoire d’embruns. J’ai pensé qu’un jour j’y reviendrai à toute cette flotte. »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1988, Martin Dumont a longtemps vécu en Bretagne, où il est tombé amoureux de la mer. Un décor au cœur de son premier roman, Le Chien de Schrödinger, et une passion dont il a fait sa profession: il est aujourd’hui architecte naval. (Source : Éditions Delcourt Littérature)

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