À son image

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En deux mots:
Flânant sur le port de Calvi, Antonia reconnaît Dragan, qu’elle a connu alors qu’elle couvrait la Guerre des Balkans. Ils vont converser jusqu’au petit matin, avant que la photographe ne prenne la route et ne meure dans un accident de voiture. Ses funérailles nous offrent l’occasion de découvrir sa vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La photographe et la mort

Jérôme Ferrari, à travers le portrait d’une photographe corse, nous livre une passionnante réflexion sur le poids des images qui fixent le temps, sur la fascination de la guerre et sur la mort.

Au mois d’août les touristes flânent sur le port de Calvi. Antonia déambule au milieu de ses gens. Elle est photographe, chargée de réaliser les clichés des mariages. Du moins, c’est son métier en 2003, au moment où commence ce beau roman et où s’achève sa vie. Antonia va en effet être victime d’un accident de la route quelques heures plus tard, sans doute à cause d’une maladresse due à la fatigue. Elle a en effet pris la route au petit matin, aprèd avoir conversé de longues heures avec Dragan, qu’elle avait rencontré à Belgrade en 1991, au moment de la Guerre des Balkans et qui, lui aussi, se promenait à Calvi, ayant choisi la légion étrangère pour fuir son pays.
Si Jérôme Ferrari a choisi ce drame en ouverture de son roman, c’est pour avoir «fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps: ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. » »
Nous voici invités aux funérailles d’Antonia, célébrées par son oncle et parrain à qui la famille a un peu forcé la main. Car le prêtre est affligé, lui qui a offert à sa filleule son premier appareil photo à 14 ans, décidant ainsi de la vocation de l’adolescente. Dans cette Corse aux traditions et aux mœurs fortement ancrées, elle découvre dans ses clichés un moyen d’évasion mais aussi une part de pouvoir. En figeant une réalité, elle va écrire à sa manière les événements, montrer les réunions de famille puis – en étant embauchée par un quotidien régional – illustrer la rubrique locale et les faits divers et notamment ceux liés au FNLC. À travers son regard, les faits de gloire des séparatistes deviennent ridicules. « Elle photographiait de mauvais acteurs récitant le texte incroyablement pompeux d’une pièce ratée que ni la violence ni les années de prison ne pouvaient rendre plus authentique et, dans cette pièce, Antonia jouait elle aussi, comme les autres, peut-être encore plus mal que les autres. Chaque fois qu’elle appuyait sur le déclencheur, elle validait cettc mise en scène qui n’avait rien à voir avec la réalité mais n’existait que dans l’attente de sa transformation en images. Tout cela ne lui semblait guère honorable. D’ailleurs, à bien y réfléchir, l’écrasante majorité des photographes n’exerçaient pas un métier honorable, ils donnaient de l’importance à des sujets futiles, pire encore, ils fabriquaient de la futilité, et s’ils avaient de surcroît des prétentions artistiques, c’était encore bien pire… »
Une farce qui va pourtant entraîner à son tour des drames. Encore la mort et encore le déchirement quand Pascal B. – son homme – est arrêté puis emprisonné ou quand les nationalistes vont se combattre entre factions rivales.
Quand arrive la Guerre des Balkans, Antonia décide d’aller couvrir ce conflit sans pour autant avoir de mandat. Peut-être pour voir à quoi ressemble une «vraie guerre», peut-être pour fuir la Corse, mais en tout cas par inconscience. Car ce qu’elle voit est terrible, accablant.
Ses photos vont compléter celles réalisées par les photographes des guerres antérieures, celle de Gaston Chérau qui couvrit la guerre italo-turque entre 1911 et 1912 en Libye, celles de Rista Marjanović ou encore celles de Ron Haviv qui sont autant de témoignages de la barbarie. À moins qu’il ne s’agisse de propagande, d’un parti pris. Mais ce qui est sûr, c’est que cette expérience aura changé à jamais la vie d’Antonia.
Comme dans Les vies multiples d’Amory Clay de William Boyd, le photojournalisme est au cœur de ce roman parce qu’il fixe ainsi le temps, donne une éternité aux événements, mais surtout pose parce qu’il pose la question, à l’heure des médias de masse et des réseaux sociaux, de la manière dont il rend compte du réel ou le déforme. Avec son écriture limpide, Jérôme Ferrari confirme son talent qui lui a valu le Prix Goncourt 2012.

À son image
Jérôme Ferrari
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782330109448
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Corse, à Calvi et dans la région d’Ajaccio et Bastelica mais aussi à Nice et Lyon ainsi qu’en Ex-Yougoslavie, à Belgrade, Osijek et Vukovar.

Quand?
L’action se situe des années 80, à l’époque de la guerre des Balkans jusqu’en 2003.

Ce qu’en dit l’éditeur
Par une soirée d’août, Antonia, flânant sur le port de Calvi après un samedi passé à immortaliser les festivités d’un mariage sous l’objectif de son appareil photo, croise un groupe de légionnaires parmi lesquels elle reconnaît Dragan, jadis rencontré pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Après des heures d’ardente conversation, la jeune femme, bien qu’épuisée, décide de rejoindre le sud de l’île, où elle réside. Une embardée précipite sa voiture dans un ravin : elle est tuée sur le coup.
L’office funèbre de la défunte sera célébré par un prêtre qui n’est autre que son oncle et parrain, lequel, pour faire rempart à son infinie tristesse, s’est promis de s’en tenir strictement aux règles édictées par la liturgie. Mais, dans la fournaise de la petite église, les images déferlent de toutes les mémoires, reconstituant la trajectoire de l’adolescente qui s’est rêvée en photographe, de la jeune fille qui, au milieu des années 1980, s’est jetée dans les bras d’un trop séduisant militant nationaliste avant de se résoudre à travailler pour un quotidien local où le “reportage photographique” ne semblait obéir à d’autres fins que celles de perpétuer une collectivité insulaire mise à mal par les luttes sanglantes entre clans nationalistes.
C’est lasse de cette vie qu’Antonia, succombant à la tentation de s’inventer une vocation, décide, en 1991, de partir pour l’ex-Yougoslavie, attirée, comme tant d’autres avant elle, dans le champ magnétique de la guerre, cet irreprésentable.
De l’échec de l’individu à l’examen douloureux des apories de toute représentation, Jérôme Ferrari explore, avec ce roman bouleversant d’humanité, les liens ambigus qu’entretiennent l’image, la photographie, le réel et la mort.

« DANS LES ANNÉES 1990, j’ai découvert la photo de Ron Haviv sur laquelle un paramilitaire des tigres d’Arkan prend son élan pour frapper les cadavres de trois civils qu’il vient d’abattre, quelque part en Bosnie. Il porte des lunettes de soleil à monture blanche et, entre les doigts de sa main gauche, il tient une cigarette dans un geste d’une absolue désinvolture. Ce garçon était manifestement mon contemporain, il était à peine plus âgé que moi et notre évidente proximité avait quelque chose d’intolérable. La guerre sortait des livres d’histoire.
C’est alors, je crois, que j’ai pour la première fois fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps : ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. »
Parce que la mort est passée, le roman s’ouvre sur celle d’Antonia et passe par toutes les étapes de la messe de ses funérailles. Au cours d’une vie consacrée aux photographies, les plus insoutenables et les plus futiles, des portraits de famille, des conférences de presse clandestines, des attentats, des mariages, la guerre en Yougoslavie, elle s’est constamment sentie renvoyée de l’insignifiance à l’obscénité.
Le roman est donc l’histoire de son échec. Le prêtre qui célèbre la messe est l’oncle d’Antonia. C’est aussi lui qui l’a portée sur les fonts baptismaux et qui lui a offert, pour son quatorzième anniversaire, son premier appareil photo. J’imagine qu’il ne se le pardonne pas. » J. F.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Clémence Holstein)
Télérama (Marine Landrot)
La Croix (Sabine Audrerie)
Le Devoir (Christian Desmeules)
Blog L’Or des livres


Jérôme Ferrari présente À son image © Production Actes Sud Éditions

Les premières pages du livre
« La dernière fois qu’elle l’avait vu, dix ans plus tôt, il rentrait chez lui et elle l’accompagnait. Depuis que le car de Belgrade les avait déposés à la gare routière,
Il n’avait pas dit un mot. Et puis il s’était arrêté, toujours en silence, pour s’accouder à la balustrade d’un pont sur le Danube dont les bombardements de l’Otan de 1999 ne laisseraient bientôt subsister que les piliers. Antonia se tenait en retrait, l’appareil photo à la main, et elle le regardait. Il portait un treillis déchiré sur lequel il avait cousu ses galons de sergent et, sous l’insigne de la JNA dissoute, un écusson serbe à l’aigle bicéphale flanqué des quatre sigma lunaires. À ses pieds était posé un grand sac militaire ne contenant rien d’autre qu’une édition hongroise du Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész, le premier volume d’une traduction serbo-croate des œuvres complètes de Bukowski et quelques cassettes, de R.E.M. et Nirvana, dont il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’il les avait écoutées. Il se tenait la tête dans les mains.
Il ne regardait pas les eaux noires du fleuve, le ciel chargé de pluie. En passant près de lui, un groupe de très jeunes gens qui s’avançait sur le pont avait ralenti et éclaté d’un rire incompréhensible en le toisant ostensiblement. Antonia avait pris la photo, la dernière du reportage qu’elle lui avait consacré et qui ne serait jamais publié. Il avait d’abord semblé ne pas réagir. Et puis il avait relevé la tête et Antonia avait vu qu’il pleurait. Il avait ramassé son sac et, alors qu’elle s’apprêtait à le suivre, il l’avait arrêtée d’un signe de la main et elle était restée sur le pont à le regarder s’éloigner jusqu’à ce qu’il eût disparu et qu’il fût trop tard pour d’autres adieux.
Ce vendredi soir d’août 2003, sur le port de Calvi, elle le reconnut immédiatement. Dragan marchait dans sa direction, au milieu de la foule des touristes, avec un autre sous-officier de la Légion étrangère et son uniforme était maintenant impeccable. Elle s’arrêta. Quand il croisa son regard, il lui sourit et vint l’embrasser avec une chaleur qui ne pouvait être feinte. Elle était si troublée qu’elle ne réalisa pas tout de suite qu’il s’adressait à elle en français. Il désigna l’appareil qu’elle portait en bandoulière. Il y a des choses intéressantes à photographier ici?
Elle se mit à rire. Non. Vraiment rien d’intéressant. Elle prenait des photos de mariage, maintenant, et c’était la raison de sa présence à Calvi. Des photos d’alliances. De familles émues. De couples, évidemment, beaucoup de couples, devant des massifs de fleurs, des voitures de luxe ou des couchers de soleil sur la Méditerranée. Toujours les mêmes choses à la fois curieusement grotesques, répétitives et éphémères. Elle gagnait bien sa vie mais ce n’était certainement pas intéressant. Elle se tut. Elle craignit qu’il ne pût mesurer la profondeur de son amertume. Elle lui demanda s’il voulait prendre un verre.
Il était d’astreinte. Il devait rentrer au camp Raffalli. Mais il serait heureux de passer la soirée du lendemain avec elle. Antonia avait prévu de retourner chez elle, dans le Sud, dès la fin du mariage.
Elle avait promis à ses parents de dîner avec eux. Il haussa les épaules. Ne pouvait-elle rester un jour de plus? Elle le regarda. Bien sûr que si, elle pouvait.
Elle appela sa mère pour lui annoncer qu’un imprévu la forçait à prolonger de vingt-quatre heures son séjour en Balagne. Elle ne pourrait pas dîner au village samedi soir, comme elle l’avait promis, mais elle serait là sans faute le lendemain. Bien qu’Antonia s’efforçât de présenter ce contretemps sous un jour aussi peu dramatique que possible, elle n’en déclencha pas moins presque immédiatement un réquisitoire éploré dans lequel lui étaient reprochés sa désinvolture, son ingratitude et son égoïsme. Antonia ne commit pas l’erreur de se mettre en colère. Elle assura sa mère de la perfection de son amour filial, lui dit qu’elle se réjouissait de la voir dimanche et la réduisit au silence en lui raccrochant plus ou moins au nez. Après quoi elle éteignit son portable et alla se coucher. »

Extraits
« La mort prématurée constitue toujours, et d’autant plus qu’elle est soudaine, un scandale aux redoutables pouvoirs de séduction. Depuis l’autel, il voit se presser derrière les bancs de l’église les gens du village et des inconnus, il voit des cousins plus ou moins éloignés, ses frères et, au premier rang, tout près du cercueil, sa sœur et son beau-frère, et Marc-Aurèle qui pleure sans aucune retenue. Il aurait pu refuser de célébrer la messe, se tenir debout à leurs côtés. S’il avait fait ce choix, peut-être serait‑il lui aussi en train de pleurer. Mais Antonia n’a que faire de larmes supplémentaires. Il n’en doute plus: c’est ici, au bas de l’autel, que se trouve sa place, c’est ici qu’il est le plus proche de sa filleule défunte, plus proche qu’il ne l’a été depuis bien longtemps. »

« Je vous ai parlé des larmes du Christ, trop longuement et maladroitement, et je vous en demande encore pardon. Pourquoi pleure-t-il? Parce qu’il se tient dans le déchirement. Nous nous tenons nous aussi, avec lui, dans ce déchirement. Nous devons nous y tenir: là, entre l’espoir et le deuil, tout à la fois accablés par le deuil et débordant d’espoir. Ainsi, nous croyons qu’Antonia est auprès du Seigneur, mais nous la pleurons quand même. »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir enseigné en Algérie puis en Corse, vit actuellement à Paris. Il a reçu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. (Source : Éditions Actes Sud)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Smith & Wesson

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En deux mots:
Au bord des chutes du Niagara Tom et Jerry s’occupent un peu comme ils peuvent, l’un de météorologie, l’autre des suicidaires. Mais le jour où Rachel, la journaliste du San Francisco Chronicle, arrive avec son projet fou, nos deux hommes vont retrouver une nouvelle jeunesse.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tom & Jerry au Niagara

Tom Smith et Jerry Wesson n’ont rien à voir avec la bande dessinée, pas plus qu’avec des fabricants d’armes. Et c’est tant mieux, car la fantaisie d’Alessandro Baricco vous enchantera!

Encore un régal signé de la plume élégante et facétieuse d’Alessandro Baricco. L’auteur de Soie, de Trois fois dès l’aube et de La jeune épouse choisit cette fois la forme du dialogue pour nous retracer l’histoire de Tom Smith et Jerry Wesson. L’œuvre est trop riche en digressions pour parler d’une vraie pièce, on parlera plutôt d’une «fantaisie», terme qui peut du reste s’appliquer autant au fond qu’à la forme de ce livre court et pétillant de malice.
Les deux personnages principaux s’appellent Tom et Jerry, mais c’est un hasard. Tout comme leurs patronymes respectifs, Smith et Wesson, qui n’ont rien à voir avec des fabricants d’armes à feu. Le premier est un inventeur qui s’intéresse à la météorologie et aux statistiques, l’autre s’amuse à repêcher les candidats au suicide – plutôt morts que vifs – qui se jettent du haut des chutes du Niagara.
C’est du reste dans ce décor grandiose que nos deux hommes se rencontrent par une belle journée de 1902. Leurs occupations respectives leur laissent largement le temps de dialoguer, de parler de la pluie et du beau temps, mais aussi de Mme Higgins, l’admirable hôtelière qui ne loue pas seulement des chambres, mais aussi ses charmes.
Mais l’entremetteuse va perdre de son intérêt le jour où apparaît la belle Rachel, journaliste au San Francisco Chronicle et à la recherche d’un scoop capable de relancer ses affaires moribondes. Comme survivre à une chute dans les chutes.
Pour réussir ce pari, il faudra associer le savoir de nos deux compères et le sens de la communication de Rachel. Smith conçoit un tonneau rembourré tandis que Wesson jongle avec les éléments, calcule l’itinéraire. Ce qui ne garantit pas forcément la réussite de l’opération et la survie de l’intrépide voyageuse.
Aussi, quand le grand jour arrive, c’est un mélange de peur et d’exaltation qui prévaut. Le ballet au bord de l’abîme est une merveille de drame, de comédie, de fantaisie burlesque et de jeu morbide. Autant dire une fête d’émotions contradictoires parfaitement orchestrée pour régaler un lecteur qui se délecte du spectacle proposé.
Car nous sommes vraiment au spectacle, un peu comme si ces dialogues avaient bien davantage à voir avec une pièce de théâtre qu’avec un roman.
Ajoutez-y la belle inventivité de l’auteur et vous aurez tous les ingrédients d’une aventure hors du commun avec, comme ce fut le cas pour Diogène, un tonneau comme accessoire principal de la légende.
Tom, Jerry et Rachel forment un trio que vous n’êtes pas prêts d’oublier!

Smith & Wesson
Alessandro Baricco
Éditions Gallimard
Roman
traduit de l’italien par Lise Caillat
160 p., 16 €
EAN : 9782070179039
Paru le 17 mai 2018

Où?
Le roman se déroule entre Canada et Etats-Unis, sur les bords et au milieu des chutes du Niagara.

Quand?
L’action se situe au début du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Maintenant je résume: on attendait un tas de choses de la vie, on n’a rien fait de bien, on glisse peu à peu vers le néant, et ce dans un trou paumé où une splendide cascade nous rappelle tous les jours que la misère est une invention humaine et la grandeur le cours naturel du monde.»
Année 1902, Tom Smith et Jerry Wesson se rencontrent au pied des chutes du Niagara. L’un passe son temps à rédiger des statistiques météorologiques; l’autre à repêcher les corps engloutis par les rapides. Rencontre exceptionnelle, comme celle que les deux types font avec Rachel Green, jeune journaliste prête à tout pour dénicher le scoop du siècle, même à embarquer Smith et Wesson dans son projet loufoque: plonger dans les chutes du Niagara et s’en sortir vivante. Tout le monde en rêve, personne ne l’a jamais fait. Il ne reste alors qu’à se glisser dans un tonneau, défier les lois de la physique et sauter. Nous avons tous besoin d’une histoire mémorable, d’un exploit hors norme pour réaliser quelque chose qui nous soit vraiment propre.

Les critiques
Babelio
Libération (Claire Devarrieux)
BibliObs (Didier Jacob)
Blog Sur la route de Jostein

Les premières pages du livre
PREMIER MOUVEMENT
Allegro

Non loin des chutes du Niagara.
Intérieur d’une cabane de fortune, bordélique mais digne.
Un homme est couché sur son lit. Il ne dort pas nécessairement.
Il est là, tranquille.
On frappe à la porte.

WESSON
[L’homme sur son lit] Qui est-ce ?
SMITH
[Derrière la porte] Mme Higgins, là-haut à l’hôtel, m’a parlé de vous. Elle m’a dit que je pouvais venir vous voir.
WESSON
Mme Higgins est une putain !
Pause
WESSON
Vous m’avez entendu ?
SMITH
[Toujours derrière la porte] Oui, je vous ai entendu. À vrai dire, je n’ai pas d’avis sur la question. Je peux entrer?
WESSON
Poussez, c’est ouvert.
Smith entre, il découvre l’homme sur son lit.
SMITH
Excusez-moi, je ne savais pas que vous dormiez…
WESSON
Je ne dors pas, je suis alité. Tous les quatre mois je reste au lit cinq jours, pour remettre mes organes en place, la position horizontale aide à rétablir l’équilibre interne, je reste au lit et mange de la purée de fèves. Je me lève juste pour pisser, mais rarement. Et pour réchauffer ma purée de fèves.

SMITH
Remarquable.
WESSON
Vous devriez essayer.
SMITH
N’est-ce pas un tantinet ennuyeux.

WESSON
L’ennui fait partie de la cure.
SMITH
Bien sûr. Ça vous dérange si je prends une chaise?
WESSON
Faites, faites.

SMITH
[Il prend une chaise et s’installe à côté du lit.] C’est Mme Higgins qui m’a parlé de vous.
WESSON
Très belle femme, vous avez remarqué.
SMITH
Splendide, oui.
WESSON
Elle n’a pas de mari, pas d’enfants, c’est louche. Alors d’aucuns se demandent avec qui elle couche, ou dans quel but, vous vous l’êtes demandé ?

SMITH
Je n’en ai pas souvenir, non.
WESSON
Avec ses clients !

SMITH
Bien sûr.
WESSON
Une putain, mais entendons-nous bien. Elle le fait par passion, elle ne se fait pas payer, il n’y a pas un dollar qui circule, c’est juste par passion. Une femme admirable. Vous logez à l’hôtel?

SMITH
J’y suis resté trois semaines.
WESSON
Rien passé ?
SMITH
Dans quel sens ?
WESSON
Avec Mme Higgins.
SMITH
Non, rien.
WESSON
Elle est assez exigeante.
SMITH
J’imagine.

WESSON
Elle a une préférence pour les avocats. Vous êtes avocat?
SMITH
Moi? Je suis météorologue.

WESSON
Mais encore?
SMITH
J’ai ma propre méthode pour prévoir le temps, je l’ai brevetée, ça fonctionne pas mal. J’utilise la statistique, vous connaissez?
WESSON
Donnez-moi un exemple.
SMITH
Prenons Chicago. Et prenons un jour de l’année. Disons le jour de Noël. Bon. Je sais quel temps il a fait le 25 décembre à Chicago ces soixante-dix-sept dernières années.
WESSON
Mais qui est assez con pour s’intéresser au temps qu’il a fait à Noël il y a dix ans?
SMITH
Moi. »

À propos de l’auteur
Alessandro Baricco est un écrivain, musicologue et homme de théâtre italien.
Après des études de philosophie et de musique, Alessandro Baricco s’oriente vers le monde des médias en devenant tout d’abord rédacteur dans une agence de publicité, puis journaliste et critique pour des magazines italiens.
En 1991, il publie, à 33 ans, son premier roman Châteaux de la colère, pour lequel il obtient, en France, le Prix Médicis étranger en 1995. Il a également écrit un ouvrage sur l’art de la fugue chez Gioacchino Rossini et un essai, L’Âme de Hegel et les Vaches du Wisconsin où il fustige l’anti-modernité de la musique atonale.
En 1993, il obtient le prix Viareggio pour son roman Océan mer. En 1994, avec quelques amis, il fonde et dirige à Turin une école de narration, la Scuola Holden – ainsi nommée en hommage à un personnage de J. D. Salinger – une école sur les techniques de la narration.
Passionné et diplômé en musique, Alessandro Baricco invente un style qui mélange la littérature, la déconstruction narrative et une présence musicale qui rythme le texte comme une partition.
Désireux de mêler ses textes à la musique pour les enrichir (puisqu’il les construit dans cet esprit), il demande au groupe musical français Air de composer une musique pour City (2001).
Il a également présenté des émissions à la télévision italienne (RAI) sur l’art lyrique et la littérature. Il est un des collaborateurs du journal La Repubblica où il a publié en 2006 un feuilleton, intitulé Les Barbares.
En 2008, il écrit et réalise son premier film, Lezione 21. En février 2014, il révèle qu’il aurait décliné une proposition de devenir ministre de la Culture. Alessandro Baricco vit actuellement à Rome avec sa femme et ses deux fils. (Source : Babelio)

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L’été en poche (40)

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Les passants de Lisbonne

En 2 mots
Ce roman raconte la rencontre improbable entre Hélène et Mathieu à Lisbonne est aussi l’histoire de deux séparations, de deux drames. Parviendront-ils à échapper à cette spirale infernale ? C’est tout l’enjeu du livre…

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Yves Viollier (La Vie)
« Hélène et Mathieu se disent la souffrance physique à vivre le manque de l’autre, le temps qui passe et ne guérit rien. Ils échangent leurs regards d’abandonnés, de reclus dans la litanie des souvenirs. Et c’est bouleversant. Leur dialogue a la saveur mélancolique de la saudade portugaise. Parlant d’eux, ils parlent de tous les deuils. Et peu à peu, à être ensemble, le feu qu’ils croyaient mort renaît. C’est beau. C’est juste. L’espoir s’est assis entre eux. »

Vidéo


Présentation du livre par l’auteur. © Production Editions Julliard

À la mesure de l’univers

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En deux mots
Ce roman atteint à l’universel en retraçant plus d’un demi-siècle de l’histoire islandaise à travers le portrait d’un homme de retour au pays après un exil au Danemark, de sa famille et de ses amis. Porté par une écriture poétique, il nous livre quelques magnifiques leçons de vie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

À la mesure de l’univers
Jón Kalman Stefánsson
Éditions Gallimard
Roman
Traduit de l’islandais par Éric Boury
448 p., 22,50 €
ISBN: 9782070179312
Paru en avril 2017

Où?
Le roman se déroule en Islande, principalement à Keflavík, mais également à Reykjavik et tout au long de villages aux noms imprononçables. Un séjour à Copenhague est aussi évoqué.

Quand?
L’action se situe d’une part de nos jours avec des retours en arrière dans les années quatre-vingt et dans les années soixante avec l’évocation d’épisodes précédents, notamment durant la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Et maintenant, il est trop tard, répond Ari, pétri de remords. Anna esquisse un sourire, elle lui caresse à nouveau la main et lui dit, quelle sottise, il n’est jamais trop tard tant qu’on est en vie. Aussi longtemps que quelqu’un est vivant.»
À la mesure de l’univers est la suite du roman D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Ari rentre en Islande après avoir reçu une lettre de son père lui annonçant son décès imminent. Le jour se lève sur Keflavík, l’endroit le plus noir de l’île, à l’extrémité d’une lande à la végétation éparse et battue par les vents. Ici, la neige recouvre tout mais, partout, les souvenirs affleurent. Ari retrouve des connaissances qu’il n’a pas vues depuis des années. Ses conversations et ses rencontres le conduisent à s’interroger et finalement à accepter son passé : les deuils, les lâchetés, les trahisons, afin de retrouver celui qu’il était, et qui s’était perdu «au milieu du chemin de la vie».
Comme dans la première partie de son diptyque, Jón Kalman Stefánsson entremêle les époques, les histoires individuelles et les lieux : le Norðfjörður, dans les fjords de l’Est, où évoluent Margrét et Oddur, les amants magnifiques, et Keflavík, ce village de pêcheurs interdits d’océan, très marqué par la présence de la base militaire américaine. Dans une langue à la fois simple et lyrique, nourrie de poésie et de chansons de variétés, agissant comme autant de madeleines de Proust, l’auteur nous parle de mort, d’amour, de lâcheté et de courage. Mais ce récit délivre aussi un message d’espoir : même si le temps affadit les plus beaux moments, ces derniers restent vivants au cœur de l’homme, car le langage a le pouvoir de les rendre éternels. L’amour est le ciment et la douleur du monde.

Ce que j’en pense
« Nous sommes à Keflavík. Cette ville excentrée et surprenante, ses quelques milliers d’habitants, son port vide, son chômage, ses concessionnaires automobiles, ses camionnettes à hamburgers, et cette terre si plate que, depuis le ciel, on dirait une mer étoilée. Par les matins calmes, le soleil nous offre son éruption muette. Le feu naît, loin derrière les montagnes, il est cette force grandiose surgie de l’abîme, capable de soulever le ciel, de tout transformer, et de faire reculer le noir de la nuit. Puis l’astre du jour se lève. C’est d’abord cet embrasement qui efface les étoiles bienveillantes, il surgit et s’élève, majestueux, au-dessus de la péninsule de Reykjanesskagi. Lentement, il se lève, et nous sommes vivants. » Dès le prologue, le lecteur est pris par la langue de Jón Kalman Stefánsson tout comme par la nécessité vitale exprimée par l’auteur de situer géographiquement son œuvre. Car, comme c’était le cas pour D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, dont ce roman est en quelque sorte la suite, le personnage principal du livre est cette terre d’Islande, son histoire, sa géographie et ses légendes.
Nous avons rendez-vous dans le vieux quartier de Keflavík où habite Jakob, un pêcheur qui vit ses derniers instants. C’est son fils Ari qui va dérouler l’histoire familiale. Une histoire à la hauteur de la géographie, rude, passionnée, entière. Une histoire qui commence par un amour aussi fort que violent. Quand Jakob rencontre sa future épouse, il l’aime « si ardemment que c’était parfois une douleur, il avait eu avec elle trois enfants, un triple avenir, un triple bonheur.»
Réciproquement, sa mère « est tellement fougueuse qu’elle a mordu Jakob à l’épaule de retour de campagne de pêche au hareng ». Car l’île vivait alors sa grande mutation, celle qui bouscule une économie principalement basée sur la pêche vers ce qu’il est convenu d’appeler la modernité. De l’après-guerre, on passe aux années soixante: « Presley est en train de devenir plus grand que lui-même, les Soviétiques lancent des satellites les uns après les autres, ils les envoient renifler l’atmosphère. Laïka, une chienne errante âgée de trois ans, est à bord d’une des fusées. Elle grogne et aboie, effrayée par les étoiles, puis meurt, solitaire, si loin de la vie, au service de la science. » Les étudiants cherchent une nouvelle voie, déchirés entre l’appel de la mer et l’envie de s’ouvrir à des nouveaux horizons. Les histoires d’amour naissent, les couples se font puis se défont. Même si elles passent quelquefois comme une étoile filante, les femmes jouent un rôle essentiel, contrairement à ce que l’on peut penser des «virils» islandais. La vie suit son cours entre bonheurs et malheurs, car « la vie n’a sans doute pas de bonheur en quantité suffisante pour tout le monde », entre drames et aspirations à une meilleure situation.
« Et c’est ainsi, ainsi que va la vie, ainsi que vont les systèmes solaires au-dessus de l’Islande en ces années 1981 et 1982. Le monde avance avec son cortège d’événements, deux cents personnes, hommes, femmes et enfants, égorgés de nuit au Guatemala, l’armée polonaise continue de s’inquiéter, M. Brejnev, l’homme le plus puissant d’Union soviétique, commence à se fâcher, et Ronald Reagan, le président des États-Unis, a le quotient intellectuel d’un toutou et les capacités émotionnelles d’un revolver. »
Jón Kalman Stefánsson sait mieux que personne mettre en musique la chronique des jours qui passent. En détaillant le futile, en s’attardant à une chanson, à une actualité, à un fait divers. Ce faisant, il nous révèle son secret tout en nous livrant une philosophie de vie qui vaut autant pour les nations que pour les individus : « celui qui ne connaît pas passé, ou qui refuse de l’assumer, se perd immanquablement dans le futur. Celui qui veut avancer doit parfois d’abord consentir à retourner en arrière. »
À se plonger par exemple dans les vieilles légendes et dans les recueils de poésie, extraordinaires compagnons de route. Les magnifiques lignes qui suivent devraient suffire à vous persuader de découvrir cette superbe ballade islandaise… « Les poèmes sont bien utiles, ils peuvent vous servir de couverture quand le froid enserre le monde, ils peuvent être des grottes à l’écart du temps, des grottes dont les parois sont ornées d’étranges symboles, mais ils sont une piètre consolation quand vos os sont éreintés, quand la vie vous a éconduit ou quand, le soir, votre tasse de café est la seule chose qui vous réchauffe les mains. »

Autres critiques
Babelio
En attendant Nadeau (Maurice Mourier)
Blog La lectrice (Cécile Pellerin)
Le Temps (Mireille Descombes)
Blog D’une berge à l’autre 
Blog Estampilles 
https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=6ef229a2-2869-4d50-9932-1c687e4cf626
France culture, émission « La grande table » par Olivia Gesbert – Lettres d’Islande.

Les premières pages du livre

Extrait
« Mais le ciel d’hiver au-dessus du village est parfois d’une grande beauté, tout parsemé d’étoiles et d‘aurores boréales, et les matins de printemps sont parfois si paisibles qu‘on entend les poissons ouvrir et fermer la bouche au fond de l‘océan qui s’étend à perte de vue… L‘herbe de Sandgerdi est parfois comparée à des couteaux émeraude sortis du sable noir, elle croît un peu partout, égayant le paysage. Certains habitants du village possèdent quelques moutons qu‘ils gardent comme un souvenir de la campagne dont ils sont originaires, et quand les animaux paissent tranquillement à l‘extérieur, les belles journées d’été, on tend vers une sorte d’harmonie. Il souffle pourtant souvent de grosses tempêtes, le village est ouvert à tous les vents, et rien ne les arrête. Les bourrasques forcissent, les maisons vibrent, le ciel tremble, les bateaux se cognent à la jetée, un chat est emporté vers la mer ou bien vers la lande en fonction de la direction du vent qui arrache l‘herbe et l‘emporte avec lui. Quand la tempête retombe, l’herbe a disparu, tout est noir autour de Sandgerdi et la lumière du jour si pâle qu‘on dirait que la nuit jamais ne prendra fin. » (p. 78)

À propos de l’auteur
Après ses études au collège, qu’il termine en 1982, Jón Kalman Stefánsson travaille dans les secteurs de la pêche et de la maçonnerie. De 1986 jusqu’en 1991, ils suit des études de littérature à l’université sans les terminer. Il donne ensuite des cours dans différentes écoles et rédige des articles pour un journal, à Copenhague. Il rentre en Islande et, jusqu’en 2000, s’occupe de la Bibliothèque municipale de Mosfellsbaer. Depuis, il se consacre à l’écriture de contes et de romans. (Source : Babelio.com)

Site Wikipédia de l’auteur 

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L’odeur de la forêt

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En deux mots
Une historienne découvre la correspondance et les photos d’un poilu. C’est le début d’une enquête où les morts vont déstabiliser les vivants. Roman multiple magnifique, plein de bruit et de fureur, qui traverse le temps et nous touche au cœur.

Ma note
etoileetoileetoileetoileetoile (coup de cœur, livre indispensable)

L’odeur de la forêt
Hélène Gestern
Éditions Arléa
Roman
700 p., 27 €
EAN : 9782363081179
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule en France principalement en trois endroits, à Paris, à Jaligny dans l’Allier et à Lisbonne. La partie historique se déroule sur le front de Lorraine, notamment dans la Meuse.

Quand?
L’action se situe d’une part durant la première guerre mondiale et d’autre part de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un hasard professionnel met entre les mains d’Elisabeth Bathori, une historienne de la photographie, les lettres et l’album d’Alban de Willecot. Ce lieutenant, mort au front en 1917, a été l’ami d’un des plus grands poètes de son temps, Anatole Massis, et a entretenu avec lui une abondante correspondance. D’abord aiguillonnée par l’espoir de retrouver les réponses de Massis, Élisabeth, qui reprend le travail après de longs mois de deuil, se prend peu à peu d’affection pour Willecot, que la guerre a arraché à ses études d’astronomie et qui vit jour après jour la violence des combats. Elle se lance à la recherche de Diane, la jeune femme dont le lieutenant était éperdument amoureux, et scrute chacune des photographies qu’il a prises au front, devinant que derrière ces visages souriants et ces régiments bien alignés se cache une autre tragédie, dont les descendants croiseront à leur tour la grande Histoire durant la Seconde guerre mondiale.
L’Odeur de la forêt est une traversée de la perte, à la recherche des histoires de disparus, avalés par la guerre, le temps, le silence. Mais il célèbre aussi la force inattendue de l’amour et de la mémoire, lorsqu’il s’agit d’éclairer le devenir de leurs traces : celles qui éclairent, mais aussi dévorent les vivants.
L’Odeur de la forêt est le quatrième roman d’Hélène Gestern. Si l’on y retrouve ses thèmes de prédilection, la mémoire, l’énigme, le pouvoir de la photographie, c’est de loin le plus ample. C’est à un véritable voyage qu’elle nous convie et on embarque avec elle dans ce texte prolifique, multiple, surprenant dans ses rebondissements, avec toujours ce sentiment d’être au plus près de l’émotion. Texte multiple donc, d’abord par ce qu’il donne à voir : l’horreur physique et psychologique de la guerre des tranchées, la période trouble et héroïque de l’occupation, et le présent de la narratrice. Multiple aussi par les formes d’écriture choisies : journal, correspondance, narration directe.

Ce que j’en pense
Roman riche, dense, grave, multiple et étincelant. Roman-gigogne qui entremêle les histoires et nous offre un chassé-croisé à plus d’un siècle de distance entre ces hommes partis la fleur au fusil défendre leur patrie en 1914 et qui vont se retrouver confrontés à l’une des pires boucheries de l’Histoire et une historienne de la photographie, Elisabeth Bathori, qui en enquêtant sur cette période va découvrir des secrets de famille, mais aussi se découvrir elle-même. Quand les morts réparent les vivants.
Tout commence par la rencontre de l’historienne avec une vieille dame, Alix de Chalendar, qui confie lui confie « l’album d’un poilu, qui avait envoyé pendant deux ans et demi des cartes postales et des photographies qu’il avait lui-même prises de sa vie dans les tranchées. Il avait écrit, aussi, presque chaque semaine, à sa sœur et à celui qui semblait être son meilleur ami, Anatole Massis, un éminent poète post-symboliste. » Très vite, Elisabeth se rend compte de la valeur inestimable de ce fonds et commence un travail d’archivage, de déchiffrage et de documentation sur cette période et sur ces personnes qui vont finir par l’obséder.
Car au travail de l’historienne va bien vite s’ajouter la volonté de remercier la vieille dame qui, avant de mourir, lui a non seulement confié ses documents, mais aussi les clés de sa maison dans l’Allier. Un endroit qu’elle va tenter d’apprivoiser et où de nouvelles découvertes l’attendent.
Hélène Gestern, en choisissant de passer d’une époque à une autre, de raconter la vie de ces hommes dans les tranchées, celle de cette femme qui enquête sur eux, fait éclater son roman en quatre histoires, toutes aussi passionnantes les unes que les autres.
Il y d’abord cette plongée dans la réalité de la « Grande guerre » et sur la barbarie, les injustices et les souffrances que le récit national a tenté d’occulter. Au fur et à mesure, on va découvrir un drame humain, une machine à briser les hommes. « Les correspondances, les ouvrages d’historiens empruntés à la bibliothèque de l’Institut me dévoilent un autre visage de la Grande Guerre, dont je n’avais jamais pris la peine de questionner la réalité quotidienne, celle qui se cachait derrière les images stéréotypées de régiments et de tranchées. Et ce visage est barbare : non seulement parce qu’il est marqué du sceau de l’orgueil militaire, poussé à son paroxysme d’aveuglement, mais surtout parce qu’il signe de manière définitive l’entrée du siècle dans le marché industriel de la mort. »
Il y a ensuite le roman de l’historienne, fascinante plongée dans le travail d’enquêtrice. On y voit comment, pièce après pièce, en rassemblant les témoignages, en faisant des recoupements, en déchiffrant un journal intime, le travail de documentaliste vous happe littéralement au point de « vivre » aux côtés de ceux qui prennent chair au fur et à mesure de cette enquête.
Et nous voilà confrontés à une nouvelle réalité, celle de cette famille qui, par le travail de cette femme, se voit confrontée aux fantômes du passé. Qui soudain ne sait plus si elle veut vraiment savoir ce qui s’est passé, qui craint elle aussi de voir la légende familiale voler en éclats.
Enfin, il y a l’histoire personnelle d’Elisabeth, dont l’auteur nous livre là encore, petit à petit, la part d’ombre. Elle essaie de se remettre de la disparition de son mari en se plongeant dans le travail, n’hésitant pas à prendre l’avion pour Lisbonne où un nouveau témoin, Diane Ducreux, peut l’éclairer sur certains points encore obscurs. « J’aurais voulu pouvoir expliquer à mon hôtesse que cette quête à laquelle je me raccrochais était ma seule arme pour comprendre le sentiment d’être suspendue dans le vide. C’est lui que j’avais espéré fuir en quittant Paris, mais il était toujours là, inscrit en moi ; il devait suinter de partout, de mon corps, de mes gestes, de ma voix. C’était le prix de ce deuil sans deuil ». C’est sans doute aussi en raison de cet état d’esprit qu’elle rencontre une oreille attentive à ses requêtes, qu’on lui confie ce que l’on sait. Que quelquefois même, on va au-delà. Et voilà déjà que s’esquisse une nouvelle histoire, celle de Tamara Zilberg, la grand-mère de Diane que l’on n’a jamais retrouvée. Elisabeth ne pourra dès lors, la laisser sur le côté.
Pas plus d’ailleurs que Samuel, le frère de Diane, un autre cœur meurtri. De façon presque impromptue, dans la ville du Fado, elle va se retrouver cheminant dans le vieille ville à ses côtés puis finissant dans son lit. Mais l’addition de deux souffrances peut-il suffire à construire un nouveau couple, notamment quand la distance vient compliquer l’histoire d’amour naissante ? Durant des semaines, ils vont se chercher, s’écrire, se retrouver quelquefois. « Le revoir aurait dû être bouleversant, après une si longue absence, mais j’avais trouvé ces retrouvailles difficiles : un sentiment de flottement, l’impression dérangeante de ne pas le reconnaître tout à fait. Je n’ai rien ressenti au moment de le prendre dans mes bras et j’ai repensé à une phrase que j’avais lue un jour dans un récit, une phrase absurde et terrible : « Je vous ai tellement attendu que je vous attends encore. » Durant ces semaines où il s’est mis en retrait Samuel m’avait, d’une manière subtile, écartée de lui. »
Si ce roman est si passionnant, c’est que l’auteur travaille comme un maître du thriller, semant ça et là des indices, n’hésitant pas à nous offrir des rebondissements inattendus, émettant des hypothèses qui ne vont pas forcément s’avérer exactes, jouant avec le lecteur qui… en redemande ! C’est tout simplement l’un des plus beaux romans que j’ai lu depuis longtemps. Il serait dommage de passer à côté !

Autres critiques
Babelio
Le Monde (Eric Loret)
Revue Études (Nathalie Sarthou-Lajus)
Blog Echappées 
Blog Encres vagabondes
Blog Je me Livres 
Blog Ideozmag 

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RCF Radio (émission «Au bonheur de lire»)


Présentation du livre par l’auteur – Production Librairie Mollat

Extrait
« Je m’en veux de t’accabler de mes récits de guerre, mais tu es le seul à qui je puisse les confier. Hier, trois Boches assiégés sont sortis de leur tranchée, les mains levées, en criant « Kamerad ». Ça n’a pas empêché Picot, l’instituteur, de les fusiller sur le champ. Pourtant, qu’avaient-ils de si différent de nous, ces pauvres hères ? Nous avions moisi dans la même terre, été tourmentés par les mêmes poux, les mêmes cauchemars. Ils s’étaient battus aussi dur que nous avant de rendre les armes. Et, eux aussi, ils ont laissé au pays des femmes et des enfants qui demain les pleureront. Tout cela pour deux cents mètres de terre, qui changeront de main encore dix ou vingt fois avant la fin du carnage ? »

A propos de l’auteur
Hélène Gestern a quarante-cinq ans. Elle vit et travaille à Nancy. Elle est l’auteur de Eux sur la photo (2011), La Part du feu (2013) et Portrait d’après blessure (2014), tous publiés chez Arléa. Eux sur la photo, son premier roman, s’est vendu à plus de 50000 exemplaires. Le livre a été traduit dans plusieurs langues dont l’anglais et l’italien. (Source : Éditions Arléa)

Site Internet de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur 
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Chaleur

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En deux mots
Igor et Niko se retrouvent en Finlande pour les championnats du monde de sauna. Au-delà de ce combat dérisoire, voilà le roman de l’ambition et de l’orgueil qui peut conduire à la pire des tragédies. À 130° C, c’est vraiment chaud !

Ma note
etoileetoileetoile(beaucoup aimé)

Chaleur
Joseph Incardona
Éditions Finitude
Roman noir
160 p., 15,50 €
EAN : 9782363390769
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule à Heinola en Finlande. C’est à cet endroit que se rendent les protagonistes de quinze pays, notamment depuis Pskov, le trajet par l’Estonie, le golfe de Finlande entre Tallinn et Helsinki, ainsi que depuis Bruxelles.

Quand?
L’action se situe en 2016 (même si la dernière édition de cette compétition a eu lieu en 2010).

Ce qu’en dit l’éditeur
La Finlande : ses forêts, ses lacs, ses blondes sculpturales… et son Championnat du Monde de Sauna.
Chaque année, des concurrents viennent de l’Europe entière pour s’enfermer dans des cabines chauffées à 110°. Le dernier qui sort a gagné.
Les plus acclamés sont Niko et Igor : le multiple vainqueur et son perpétuel challenger, la star du porno finlandais et l’ancien militaire russe. Opposition de style, de caractère, mais la même volonté de vaincre. D’autant que pour l’un comme pour l’autre, ce championnat sera le dernier. Alors il faut se dépasser. Aller jusqu’au bout.
Aussi dérisoire que soit l’enjeu, au-delà de toute raison, la rivalité peut parfois pousser l’homme à la grandeur. À la fois pathétiques et sublimes, Niko et Igor illustrent avec éclat le désir d’absolu de la nature humaine.

Ce que j’en pense

Roman très original, Chaleur est court mais bon, à l’image d’une séance de sauna. Sauf que cette fois, il ne s’agit de perdre quelques toxines nu dans une cabine en bois, mais de suivre les 102 candidats venus à Heinola, une petite ville de Finlande qui accueille les championnats du monde de la discipline. Car dans ce pays, comme le souligne l’auteur «la nature a vite fait d’ennuyer l’homme. (…) Conséquence: ça picole dur. Mais surtout : l’homme recherche l’homme. L’homme est le territoire – davantage que sa faune, sa flore ou sa géographie. Par conséquent : une certaine naïveté couplée à un ennui latent motivent une série d’activités se déroulant dans le pays durant la période estivale. »
Et de lister ces compétitions improbables et qui pourtant existent bel et bien, telles que le championnat du monde de porter d’épouse, le championnat du monde de football en marécage, le championnat du monde de mangeurs de piment (type Naga Morich, Inde), le championnat du monde de cueillette de baies ou encore – berceau de Nokia oblige – le championnat du monde de lancer de téléphone portable.
Ce qui peut paraître ridicule ou anecdotique n’est cependant en rien une partie de plaisir, notamment pour Niko, star locale et champion du monde en 2013, 2014 et 2015 et pour Igor, son challenger russe bien décidé cette fois à battre son principal adversaire. En vrais champions, ils se sont préparés et ne peuvent que mépriser la centaine d’amateurs qui se sont inscrits. Niko les hait même, considérant «l’amateurisme de ses adversaires comme étant le problème majeur de notre époque. Tout le monde veut son moment de gloire, et pour sacrifier à la vanité n’hésite pas à brûler les étapes.»
On oubliera par conséquent assez vite ces faire-valoir pour nous concentrer sur les deux figures de proue de ce roman de l’extrême : Igor Azarov, 1,59m pour 58 kilos, ancien sous-marinier et NikoTanner, 1,89m pour 110 kilos, acteur de films pornographiques. Autant dire que les profils des deux hommes sont à l’exact opposé, nonobstant le fait qu’ils sont tous les deux prêts à aller jusqu’au bout de ce qui va devenir un duel, après que les choses sérieuses ont commencé.
Désormais la chaleur monte de 110° à 130° Celsius. Le drame de l’ambition et de l’orgueil atteint son paroxysme. « Souffrant, c’est comme ça qu’on veut l’homme. Jésus sur la croix. La nécessaire rédemption comme une montagne de verre brisé à escalader pieds nus. La seule chose qui vaille la peine. Le plus cadeau que Dieu ait transmis à l’homme : la souffrance. Amen. »
Aux premières loges, témoin privilégiée de ce combat, Alexandra Azarov, la fille d’Igor. Elle va assister impuissante à la mise à mort : «Les extrêmes sont si proches qu’ils vont bientôt se toucher».
Joseph Incardona est plus proche de la tragédie antique que du roman noir. Il parvient à emporter son lecteur dans cette histoire qui ne serait que dérisoire si la mort ne venait mettre un terme final à ce jeu. «Demain, la terre quittera son orbite mais rien ne changera vraiment dans l’équilibre de l’univers.»

Autres critiques
Babelio
RTL (C’est à lire – Bernard Poirette)
Le Temps (Eleonore Sulser)
L’Express (Delphine Peras)
France Culture (Les Emois – François Angelier)
Obskuremag.net 
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog de Julien Sansonnens
Blog Nyctalopes 

Les vingt premières pages 

Extrait
« Igor pensait surprendre son rival en arrivant au dernier moment, mais Niko l’a déjoué encore une fois. Une façon d’afficher sa supériorité.
Niko Tanner est la star locale. Trois fois Champion du monde de sauna en 2013, 2014 et 2015.
Qui était vice-champion du monde lors des trois dernières éditions ?
Personne ne s’en souvient. En tout cas pas la réceptionniste de l’hôtel ni les filles aux piercings qui l’auraient reconnu, sinon.
Igor se déshabille, enfile son jogging de la marine avec l’étoile rouge cousue sur la poitrine. La couleur bleue est délavée à force de lavages, mais le coton épais et rêche a été fabriqué pour durer. Il chausse ses baskets, un modèle récent et américain, là faut pas déconner. »

A propos de l’auteur
Joseph Incardona est un écrivain Suisse, d’origine italienne. Il vit à Genève où il tente d’arrêter de fumer. Il aime les romans noirs, Harry Crews et les pâtes. Il a 47 ans et il est membre de l’équipe de foot italienne des écrivains. (Source : Éditions Finitude)

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L’échange

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L’échange
Eugenia Almeida
Métailié
Roman
Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry
256 p., 18 €
EAN : 9791022601412
Paru en août 2016
Prix Transfuge du meilleur roman hispanique – 2016

Où?
Le roman se déroule en Argentine, dans une ville qui n’est pas nommée.

Quand?
L’action se situe après 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la sortie d’un bar, une jeune femme menace un inconnu puis retourne son revolver contre elle-même et se suicide, ça ne regarde pas la police. “Tout au plus un épisode confus. Sans danger pour les tiers.”
Mais Guyot, le journaliste, s’obstine. Il veut comprendre. Il consulte des archives. Il lit les cahiers de la victime. Il cherche. Il ne voit pas les signaux d’alarme.
Parfois, il vaut mieux laisser tomber. L’importance du passé est surestimée. Si les gens restaient tranquilles, tout irait mieux.
Les voix se multiplient. Beaucoup de coups de fil. Entre les mots, du silence. Des menaces avérées. Des crimes. L’atmosphère est opaque, l’air raréfié.
La mécanique de la violence est encore bien huilée ; les anciens maîtres du pouvoir policier des années 80 ont du mal à prendre leur retraite et veulent aussi parler de leurs sentiments.
Dans une prose concise et d’une densité extraordinaire, l’auteur de L’Autobus écrit un roman politique et métaphysique très noir, et montre les remous des âmes perverses et les alliances troubles des pouvoirs institués. Magnifique et glaçant.

« Un roman qui surprend par son intensité et la perfection de sa composition. Ce qui se raconte est aussi brutal, complexe et incommensurable que la vie. » Betina Gonzalez, Clarín
« Vertige narratif admirable et poésie à hautes doses. » Hernán Carbonel, Revista Acción

Ce que j’en pense
***
« Une gamine s’est suicidée. Voilà ce qui s’est passé. C’est triste. Plus triste que la pluie. Tu as eu la malchance de la voir. C’est tout. » La version officielle d’un fait divers que l’on situera dans une ville argentine ne laisse guère planer le doute sur cette mort devant témoins. Après avoir parlé avec un homme, puis l’avoir mis en joue, une jeune femme a subitement retourné l’arme contre elle.
Appelé sur les lieux, le journaliste Guyot va toutefois trouver cette affaire un peu bizarre, notamment parce que les autorités ainsi que son rédacteur en chef décident très vite qu’il ne s’est rien passé. La consigne est claire : « Ne fais pas de vagues, Guyot. Su tu deviens gênant et qu’on te chope en train de poser des questions, ça va mal tourner pour toi. »
Il n’en fallait bien entendu pas davantage pour exciter la curiosité de notre homme. Au début de son enquête, il ne cherche qu’à comprendre l’enchaînement des faits. Qui était cette Julia Montenegro ? Pourquoi n’a-t-elle pas tué l’homme qu’elle avait au bout de la gâchette ? Quelle raison supérieure a conduit les autorités à étouffer l’affaire ? Au fil des chapitres, on va voir le puzzle se mettre en place. Témoignages, bribes d’informations, coupures de presse, visite au domicile de la défunte vont permettre à Guyot de retracer la vie de Julia. Dans sa quête, il va être secondé par Vera, une psychanalyste à la retraire. Ensemble, ils vont dresser le profil d’un personnage peu recommandable qui voudrait retrouver sa virginité en confiant sa biographie à la jeune femme. Sauf que cette dernière n’entend pas non plus servir de porte-plume sans essayer de creuser un peu dans la vie de son commanditaire, « ajouter des détails à se rappeler, des idées à explorer.»
Erreur funeste ! Alors qu’« il serait très simple de résoudre le problème en pensant que Julia n’était qu’une femme chargée d’écrire des autobiographies» le journaliste s’entête et provoque de nouveaux drames. Après un chien, ce sont des interlocuteurs de Guyot qui sont retrouvés morts. C’est alors que la peur s’installe. C’est alors que l’on comprend que la dictature a laissé derrière elle quelques habitudes nauséabondes, que le «système» fonctionne toujours et que certaines vérités ne sont pas bonnes à dire, quand bien même elles émanent des bourreaux eux-mêmes.
Au fil des chapitres qui se succèdent avec leur lot de révélations, le dossier devient de plus en plus lourd, l’image de plus en plus nette et le combat de plus en plus inégal. De la police à la justice, la corruption continue à gangréner le pays et à étouffer ceux qui voudraient y mettre un terme.
Bien plus qu’un récit historique ou un essai politique, c’est une entreprise de salubrité publique racontée comme un polar que nous livre Eugenia Almeida. Pour que les loups ne finissent pas par envahir le pays, pour que les personnes de bonne volonté puissent échapper à la peste qui n’a pas été éradiquée.

Autres critiques
Babelio 
La Croix (Laurence Péan)
En attendant Nadeau (Albert Bensoussan)
Psychologies (Christilla Pellé-Douël )
La Cause littéraire (Claire Mazaleyrat)
Blog Collibris (Emilie Bonnet – avec interview de l’auteur)
Blog Charybde 27 
Blog Voyage au fil des pages
Blog Léa touch Book 
Blog Le coin de la Limule 

Extrait
« – Tu écris un seul mot là-dessus et une heure après tu es mort, pigé ?
Guyot a entendu ce genre d’avertissement des milliers de fois. Il a toujours pensé que, dans la bouche de Jury, ils ne signifiaient pas la même chose. Mais il y a un doute, une petite marge d’ombre qui lui fait penser que oui, bien sûr que oui, Jury veut dire exactement ce qu’il dit.
– Tu t’imagines que j’ai envie d’écrire un papier là-dessus?
– Je sais pas. Tu fais un boulot de merde.
– Peut-être, mais meilleur que le tien.
Ils se regardent. Leurs yeux se fuient. Quelque chose les a distraits. Quelqu’un est en train de pleurer. » (p. 25)

A propos de l’auteur
Eugenia Almeida est née en 1972 à Córdoba, en Argentine, où elle enseigne la littérature et publie des textes dans de nombreuses revues. L’Autobus, son premier roman, a reçu le prix Dos Orillas de Gijón, La Pièce du fond était finaliste du prix Rómulo Gallegos. Elle écrit également de la poésie. (Source : Éditions Métailié)

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Les mains lâchées

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Les mains lâchées
Anaïs Llobet
Plon
Roman
152 p., 16 €
ISBN: 9782259249683
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule principalement aux Philippines, à Manille et sur l’île de Tacloban.

Quand?
L’action se situe en 2013 et durant les mois qui ont suivi.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une vague monstrueuse, soulevée par un typhon meurtrier, dévaste les Philippines en quelques minutes et ravage sa myriade d’îles.
Sur l’une d’elles, Madel reprend connaissance, seule au milieu du chaos. Jan, l’homme qu’elle aime, a disparu. Et elle a lâché la main de l’enfant qu’il lui avait confié.
Au prix d’une difficile anesthésie des sentiments, la jeune journaliste se plonge dans son travail, en équilibre entre information et voyeurisme, quand tous les médias du monde se tournent vers les Philippines.
Recueillir la parole survivante, nouer des liens avec les rescapés, c’est conjurer la mort. Mais un typhon de cette violence ne laisse jamais en paix ceux qu’il a épargnés.

Ce que j’en pense
***
Certains livres retiennent votre attention tout simplement par le thème qu’ils abordent. C’est le cas de ce premier roman qui raconte le typhon Yolanda qui a frappé les Philippines en 2013 et ses conséquences. S’il m’a autant touché, c’est parce que la fameuse loi journalistique du nombre de morts en fonction de la distance de l’événement n’a pas cours pour moi. En effet, une amie était sur place pour un reportage touristique à ce moment et a partagé l’expérience d’Anaïs Llobet. Tout au long du livre, j’ai retrouvé beaucoup de son témoignage – oui, elle s’en est également sortie – mais surtout cette formidable tension que de tels événements engendrent et combien ils finissent par modifier la perception que l’on pouvait alors avoir de la vie, de la façon dont on gère son quotidien.
Car c’est bien là le vrai sujet de ce livre, au-delà de l’émotion, des images fortes et du bilan très lourd : sept mille personnes tuées, des milliers de blessés, des dizaines de milliers d’habitants ayant tout perdu et un avenir des plus incertains.
Anaïs Llobet a aujourd’hui la distance nécessaire pour éviter les pièges du sensationnalisme ou plus exactement pour nous plonger dans le dilemme de Madel, la journaliste de télévision touchée jusqu’au cœur par ce drame avec, entre autres, la perte de son mari et d’un enfant qu’on lui avait confié, et d’autre part les demandes de sa chaîne de filmer l’horreur, de faire pleurer dans les chaumières.
Car toutes les télévisions n’ont pas cette «chance» d’avoir un reporter d’images sur place et de pouvoir montrer Yolanda, «le typhon le plus puissant ayant jamais touché terre», d’offrir des témoignages de première main, de plonger au cœur du drame. «Pas d’eau, rien à manger, mais du wifi : bienvenue à l’ère moderne des catastrophes.»
À Tacloban, où les vagues successives ont quasiment tout rasé, Madel va se plonger dans le travail comme dans une thérapie. Elle essaie de faire passer sa douleur au second rang, elle tente de partager son malheur avec les autres victimes pour se persuader qu’elle n’est pas la plus malheureuse. Sans oublier l’enquête sur les mesures de prévention, sur la mauvaise évaluation, sur la désorganisation des secours, sur l’administration des morts, sur l’efficacité des secours et le travail de déblaiement et de reconstruction. Sur le temps qui passe et qui est censé refermer les plaies.
Voilà la grande force du roman : il dépasse le cadre du reportage pour décortiquer les états d’âme, pour nous expliquer combien il est difficile de ne pas sombrer dans le voyeurisme et, à l’opposé, combien les fantômes de Tacloban continuent de hanter les nuits de Madel.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog A l’ombre du noyer 
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Bricabook

Autres critiques
Babelio 
Blog L’Albatros (Nicolas Houguet)

Extrait
«Yolanda joue avec la maison comme un chat avec une souris et, un instant, je pense que ça y est, nous nous sommes envolés, nous tournons dans l’oeil du typhon. Le toit craque de partout. D’un coup, les vitres explosent, une noix de coco roule au pied du lit. Lally hurle, pousse la tête de Rodjun sous la couette, pour le protéger des éclats de verre qui volent dans la pièce, comme des oiseaux devenus fous. Un bourdonnement inconnu secoue la maison.
— Madel ! L’eau ! hurle Lally en me montrant le sol. Le bourdonnement continue. Puis, comme si un immense géant assenait une claque à la maison, les murs vacillent. Une vague déferle dans la chambre. Le lit est projeté contre le mur, Lally chute, Rodjun attrape ma main, je sombre.. »

A propos de l’auteur
Anaïs LLobet, journaliste à l’AFP Moscou, était correspondante pour plusieurs médias aux Philippines lorsque le typhon Haiyan a ravagé le pays. Elle a été lauréate du concours organisé par le Haut-Commissariat aux Nations Unies pour les réfugiés.
Les Mains lâchées est son premier roman. (Source : Éditions Plon / Livres Hebdo)

Compte Twitter de l’auteur 

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Treize

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Treize
Aurore Bègue
Éditions Rue Fromentin
Roman
250 p., 16 €
ISBN: 9782919547487
Paru en avril 2016

Où?
Le roman se déroule principalement sur les bords de la Côte d’Azur.

Quand?
L’action se situe dans les années 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alice, treize ans, part en vacances en famille sur la côte méditerranéenne.
Durant cet été, elle observe sa sœur aînée, Marie et son comportement face aux hommes. Les trois ans qui les séparent lui semblent être désormais un fossé infranchissable.
Elle porte aussi un regard lucide sur sa mère fragile psychologiquement et son père qui surjoue la normalité pour rassurer ses filles.
A treize ans, on est parfois plus réaliste que les autres. Alice sent avant tout le monde le drame qui se noue pendant ces vacances et va bouleverser toute son existence.
Un premier roman à l’atmosphère tendue et envoûtante. Un texte poignant et juste sur la collision entre les attentes de l’adolescence et les lâchetés du monde adulte.

Ce que j’en pense
****
Une famille part en vacances. Il y a là le père, «optimiste acharné» et amoureux de la vie, la mère, fragile, souvent triste ou en colère, Marie la fille aînée et Alice, treize ans, la narratrice. Ce qui ressemble de prime abord à une chronique familiale durant laquelle les petites – ou plus grandes – névroses de chacun vont pouvoir se dévoiler, va se transformer au fil des pages en un drame bouleversant.
Pour ses débuts en littérature Aurore Bègue fait preuve d’un vrai sens du suspense. Si elle distille ici et là quelques indices, elle mène ce récit avec beaucoup de maestria jusqu’au dénouement.
Le choix de confier la narration à Alice est tout aussi pertinent. La fille arrive à cette période de l’adolescence où son corps se transforme, où elle devient femme sans bien comprendre ce que cela implique, ou elle va tenter de grandir en calquant un peu son mode de vie sur celui de sa sœur.
Bien entendu, l’amour occupe une grande place dans ce scénario. Si les copains de Marie vont un peu s’intéresser à elle et réciproquement, elle va avoir les yeux de Chimène pour Paul, l’ami de la famille.
«Que l’on m’explique Tout ça, que m’arrivait-il au juste ? L’amour, la mort, le sexe, tous ces mystères sur lesquels je n’avais aucune prise, oui, j’avais ce désir impérieux de savoir pourquoi nous étions là, pourquoi nous allions mourir un jour, et quel sens avait cette scène-là, nous tous, notre famille et Paul autour de la table en teck de la terrasse, un jour brûlant du mois de juillet 1992.»

Ce beau et tragique roman d’initiation va marquer Alice et sa famille autant que le lecteur. Entre les cris de la mère, la vanité de la sœur, les absences du père et les pulsions de l’ami Paul, la jeune fille va prendre place dans la galerie des héroïnes tragiques. De celles dont le destin hantent le lecteur bien longtemps après avoir refermé le livre.

68 premières fois
Blog Les livres de Joëlle
Blog Le chat qui lit (Nathalie Cez)
Blog Les battements de mon cœur (Albertine Proust)
Blog Les lectures de Martine
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Blablabla Mia

Autres critiques
Babelio 
Blog Les mots de la fin 
Blog Meelly lit 

Extrait
« Nous étions, ma sœur et moi, pressées que ces vacances arrivent enfin. Mais Marie paraissait encore plus impatiente et enthousiaste à cette idée, comme si elles allaient lui apporter quelque chose d’inédit, de nouveau et d’excitant, là où je ne voyais qu’un été parmi les autres, rempli de baignades, de glaces à l’eau, et de longs dîners avec nos parents et leurs amis parfois ivres.
Ce printemps-là, donc, assise en tailleur sur mon lit, Marie adorait me parler des histoires d’amour naissantes qu’elle avait vécues et vivrait, en vernissant ses ongles qu’elle transformait en de petits coquillages rosés ou dorés. Elle ressemblait à une caricature de grande sœur, un cliché, si jolie mais si agaçante, celle qui en sait toujours plus que vous, celle qui est toujours un petit peu plus que vous, ou bien vous, mais en mieux.
Elle tenait ses mains et ses doigts précautionneusement écartés devant elle pour ne pas abîmer le vernis couleur rose bonbon qu’elle venait d’y poser et elle souriait de cette nouvelle manière si mystérieuse de grande sœur, la tête légèrement penchée sur la droite.»

A propos de l’auteur
Aurore Bègue a 37 ans et vit à Paris. Treize est son premier roman. (Source : Éditions Rue Fromentin)

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Les passants de Lisbonne

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Les passants de Lisbonne
Philippe Besson
Julliard
Roman
198 p., 18 €
EAN : 9782260029205
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement à Lisbonne, avec l’évocation de San Francisco et de Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« On ne renonce jamais vraiment, on a besoin de croire que tout n’est pas perdu, on se rattache à un fil, même le plus ténu, même le plus fragile. On se répète que l’autre va finir par revenir. On l’attend. On se déteste d’attendre mais c’est moins pénible que l’abandon, que la résignation totale. Voilà : on attend quelqu’un qui ne reviendra probablement pas. »
Hélène a vu en direct à la télévision les images d’un tremblement de terre dévastateur dans une ville lointaine ; son mari séjournait là-bas, à ce moment précis.
Mathieu, quant à lui, a trouvé un jour dans un appartement vide une lettre de rupture.
Ces deux-là, qui ne se connaissent pas, vont se rencontrer par hasard à Lisbonne. Et se parler.
Une seule question les taraude : comment affronter la disparition de l’être aimé? Et le manque?
Au fil de leurs déambulations dans cette ville mélancolique, dont la fameuse saudade imprègne chacune des ruelles tortueuses, ne cherchent-ils pas à panser leurs blessures et à s’intéresser, de nouveau, aux vivants ?

Ce que j’en pense
****
Roman d’une rencontre improbable, le nouvel opus de Philippe Besson est d’abord l’histoire de deux séparations, l’une due à la mort de l’être aimé, l’autre à une rupture amoureuse. Le troisième personnage de ce roman intimiste étant la ville de Lisbonne, celle du Fado et celle de Pessoa.
Dans le hall de son hôtel, Mathieu est intrigué par cette femme qui semble passer des heures assise là, sans autre occupation que de vouloir tuer le temps. Ce qui la pousse vers elle n’est pas sa beauté, mais bien plutôt «sa pâleur de cadavre, les cernes autour des yeux, et cette langueur dans tout son être».
Peut-être qu’un jour la science mettra un nom sur ce phénomène étrange qui met en présence deux personnes à l’état d’esprit semblable, sur cette chimie qui attire l’un vers l’autre alors qu’ils ne se connaissent pas, que leurs univers sont à l’opposé l’un de l’autre. Quelques paroles sont échangées. Deux drames sont énoncés.
Hélène ne se remet pas de la perte brutale de son mari Vincent, disparu quelques semaines auparavant, victime d’un tremblement de terre à San Francisco. Mathieu revient dans la ville de son ami Diego Oliveira, qui l’a quitté en lui laissant une simple lettre d’adieu.
Très vite, une sorte de complicité s’installe entre eux, marquée par le besoin de dire sa souffrance : « Non, au contraire, je suis prête à parler de ça avec vous. Je veux dire : avec un parfait étranger, ce sera différent. Il me semble pour la première fois que je pourrai tout dire. Voilà : tout dire. Et faire que les mots soient justes.»
Au cours de leurs rencontres successives, on en apprend davantage sur leurs vies brisées, sur leur passé heureux, sur leur histoire personnelle.
Philippe Besson reste dans la retenue, l’ellipse et l’économie de moyens, mais il trouve le ton juste et l’anecdote éclairante, comme cette phrase, la dernière que le mari a prononcée en sortant d’une réunion avec des clients pour téléphoner à son épouse, en ajoutant « après, il sera trop tard». Hélène racontera la chose à Vincent : «Je me suis souvenue que les derniers mots de mon mari avaient été : après, il sera trop tard.
Ce dernier, en apprenant que Vincent était architecte, et qu’il a construit des immeubles à San Francisco ne pourra s’empêcher «de penser à l’ironie de la situation: être bâtisseur et finir enseveli sous les décombres.»
En cheminant dans les rues de la capitale portugaise, en dînant au restaurant, au bord du Tage et dans les rues tortueuses empruntées par le tramway, on comprend qu’ils ne sont pas là pour faire du tourisme, mais pour essayer d’oublier, d’évacuer leur histoire. Aussi bien pour elle que pour lui.
« Elle sait cette affliction et ce désenchantement des hommes quand ils ont été quittés. Elle a toujours attiré les êtres blessés, a appris à repérer leur vague à l’âme. Cela lui fera du bien d’entendre une histoire d’amour, même si elle est terminée.
« Il n’a que cette solidarité misérable à lui offrir, décontenancé par la somme des coups du sort qu’elle a reçus. »
En orfèvre, l’auteur taille son diamant noir, en dévoile tour à tout toutes les facettes :
« Comment on arrive à ne plus penser, chaque jour, chaque heure, à celui qui n’est plus là ? Comment on résiste à ces détails insignifiants, une musique, un endroit, un parfum, un geste, qui renvoient instantanément à celui qui n’est plus là ? Comment on se débrouille, avec le ventre qui se tord, le sommeil qui se dérobe ? On a beau s’occuper l’esprit, se lancer dans des aventures neuves, ou même se concentrer sur des occupations ordinaires, toujours ça revient, comme un rhumatisme, une maladie de vieillard. […] Et, de toute façon, dans la solitude, dans la pénombre, ça attaque de nouveau, ça reprend son lent travail de corrosion. »
Hélène et Mathieu parviendront-ils à échapper à cette spirale infernale ? C’est tout l’enjeu du livre. C’est aussi ce que je vous laisse découvrir…

Autres critiques
Babelio
La Vie (Yves Viollier)
Marie France (Sylvie Metzelard)
France Info (Le livre du jour – Philippe Vallet)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Bricabook
Blog La XXVème heure
Blog Parfums de livres

Les 24 premières pages

Extrait
« Elle a toujours aimé les ports, elle en ignore la raison, ça ne vient même pas de son enfance, elle est née à Paris, a grandi loin de la mer. Mais voilà, les bateaux qui s’en vont, ceux qui reviennent, les sirènes des ferries, le glissement des voiliers, la majesté des paquebots, même les chalutiers qui vomissent leur marchandise, toute cette agitation lui plaît. Lui, il comprend ce goût, il le partage. Il a toujours cherché à savoir où partaient les cargos, vers quels continents. Il a rêvé d’Afrique, de Brésil. Il s’intéresse aussi aux marins, aux hommes dans l’effort, à leur rudesse, troublé par ce qu’ils dégagent. Et plus que tout, il est fasciné de constater à quel point, ici en particulier, le sel corrode tout, s’attaque à la pierre.
« Il faut dire que c’est toujours extraordinaire, une ville posée au bord de l’océan… Vous ne trouvez pas ? — Si. Sauf qu’elle n’est pas à l’abri des cataclysmes. »
Avec cette phrase, elle éloigne, comme d’un revers de main, les images douces et rassurantes des bords de mer, des langues de sable, des mouettes immobilisées dans le ciel par le vent. Elle convoque celles des catastrophes, des vagues en furie, de la mer assassine qui emporte tout sur son passage. Elle dit les morts par milliers, sur des côtes paisibles quelques instants auparavant et soudain submergées par la furie des eaux. Elle dit les dégâts causés par le déchaînement des éléments et cela jette un froid dans leur conversation. Il se croit tenu de ponctuer sa remarque.
« Je vois à quoi vous faites allusion. C’est terrible, bien sûr, ce qui s’est passé à San Francisco, il y a quelques mois, le tremblement de terre, le raz de marée.
— Terrible, oui. Mon mari est mort là-bas.. » » (p. 23-24)

A propos de l’auteur
Depuis Son frère, paru en 2001 et adapté par le réalisateur Patrice Chéreau, Philippe Besson a publié, entre autres, En l’absence des hommes, L’Arrière-saison, Une bonne raison de se tuer, La Maison atlantique et Vivre vite, et est devenu un des auteurs incontournables de sa génération. S’affirmant aussi comme un scénariste original et très personnel, il a signé le scénario de Mourir d’aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise Rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine de Josée Dayan interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling. Un homme accidentel sera prochainement adapté au cinéma. Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris à l’automne 2014 et publiée parallèlement chez Julliard puis reprise à l’automne 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse. (Source : Éditions Julliard)

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