Les ailes collées

de_BAERE_les_ailes_collees

  RL_Hiver_2022

En deux mots
En ce jour de mai 2003 Paul épouse Ana. Parmi les invités, il y a Joseph qui partage avec Paul un secret vieux de vingt ans. Alors collégiens, les deux garçons ont vécu un drame qui a laissé des traces indélébiles.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’histoire que tous voulaient oublier

Sophie de Baere revient avec un roman fort, l’histoire d’un amour contrarié, de victimes de harcèlement scolaire et d’une histoire que tous voulaient oublier mais qui finit par tout emporter. Même vingt ans plus tard.

En ouverture de ce beau roman, nous sommes conviés au mariage de Paul Daumas avec Ana. Cette union, célébrée le 17 mai 2003, ne s’accompagne toutefois pas des traditionnelles certitudes, mais bien davantage d’interrogations. Pour comprendre cet état d’esprit, il faut remonter le temps.
Jusqu’en 1983.
À cette époque Paul et sa sœur Cécile tuaient leur ennui devant les séries télévisées. Ils rêvaient leur vie future plus qu’ils ne vivaient.
«Il ne fallait surtout pas se plaindre. Les Daumas étaient beaux, ils possédaient une belle maison à tourelle, une belle situation, une belle vie, et la beauté, on n’a pas le droit de l’endommager, encore moins de la salir. (…) On doit avoir l’air heureux quand on est beau et riche.»
Mais la réalité est toute autre. Durant cet été, celui de ses 14 ans, à la suite d’une dispute entre sa mère et sa tante, il apprend qu’il est né à la suite d’une étreinte très alcoolisée à l’arrière d’une voiture et sa mère, après avoir constaté que son ventre s’arrondissait, a dû épouser le responsable de la chose. Effacée la belle histoire d’amour entre Blanche et Charles. Fort heureusement, c’est aussi l’été où Paul fait la connaissance de Joseph. Un nouvel ami bien plus libre, bien plus décomplexé, avec lequel il va essayer d’oublier le naufrage familial. Car désormais son père néglige et trompe sa mère, qui va se réfugier dans l’alcool jusqu’au coma éthylique. «Peu à peu, cette femme que Charles culpabilisait de négliger depuis tant de temps lui était apparue telle qu’elle était devenue. Mère dépassée, épouse ternie. Une longue plainte silencieuse et insoutenable, Et maintenant qu’il avait décidé de n’aimer quelle et de la sauver d’un alcoolisme dont il était la cause, il n’y parvenait pas.
C’était trop tard.»
Pour Paul, le drame va se nouer un soir de fête. Il est invité, tout comme Joseph, a une soirée dans la propriété d’une copine de classe. Il va boire un peu trop, mais se souvient parfaitement de la fièvre ressentie, du désir qui monte, de l’envie de laisser communier son corps à ses pulsions. Il se souvient aussi de ce terrible moment où il a été surpris, où ses amis ont compris ce qui se tramait. Et de la violence du harcèlement qui a suivi. «La jeunesse peut être une guerre silencieuse, un champ de bataille où des enfants d’à peine quinze ans sont capables de tuer à bout portant leurs camarades. Et cela, sous les yeux des adultes qui sont censés les protéger.»
Sophie de Baere va alors nous raconter ce qui s’est passé durant les vingt années qui ont suivi. En retraçant les parcours respectifs de Joseph et de Paul, elle nous livre les éléments manquants d’une histoire que tous voulaient oublier, mais qui a laissé des traces indélébiles. On peut y lire un plaidoyer contre le harcèlement scolaire et un appel à davantage de tolérance et d’ouverture d’esprit. On peut aussi se dire que cet ancrage en 1983 peut laisser penser que les mœurs ont – bien – évolué depuis, mais je n’en suis pas sûr. Pour ma part, j’y vois d’abord un roman d’amour. Celui d’une passion incandescente qui vous marque à tout jamais et qui, vingt ans plus tard, reste toujours aussi vivace, malgré les barrages, malgré les obstacles. Un amour fou, comme dans Les corps conjugaux, le précédent roman de l’auteure, désormais disponible en poche. Un amour capable de laisser s’ouvrir Les ailes collées.

Playlist

Lilac Wine dans le version de Nina Simone

puis dans la version de Jeff Buckley

et la reprise de

Here comes the sun de Nina Simone.

Summertime Blues de Cochran.

Les ailes collées
Sophie de Baere
Éditions JC Lattès
Roman
384 p., 20,90 €
EAN 9782709669535
Paru le 2/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une commune située au bord de la Manche. On y passe aussi des vacances à Nantes, dans l’Aveyron et le Jura en camp scout. Enfin, on y évoque un séjour à Rennes et une maison en construction à Cesson-Sévigné en Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Sa poésie à Paul, c’était Joseph. Et Joseph n’était plus là.»
Suis-je passé à côté de ma vie ? C’est la question qui éclabousse Paul lorsque, le jour de son mariage, il retrouve Joseph, un ami perdu de vue depuis vingt ans.
Et c’est l’été 1983 qui ressurgit soudain. Celui des débuts flamboyants et des premiers renoncements. Avant que la violence des autres fonde sur lui et bouleverse à jamais son existence et celle des siens.
Roman incandescent sur la complexité et la force des liens filiaux et amoureux, Les ailes collées explore, avec une sensibilité rare, ce qui aurait pu être et ce qui pourrait renaître.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Page des libraires (Antonin Barial-Camu Librairie Écriture à Chabeuil)
Blog Valmyvoyou lit
Blog Aude bouquine
Blog Sonia boulimique des livres
Blog La bibliothèque de Juju

Les premières pages du livre
« Prologue
17 mai 2003
La salle du restaurant se met à chanter, le bois de la table bat sous ses doigts. Ana aussi fredonne. Un air de cet été-là. Elle est si belle, si frêle. Les yeux de Paul s’attardent sur la mousseline qui colle à sa peau, sur les taches de sueur qui plissent légèrement le tissu de sa robe blanche et soulignent cette rondeur du ventre qui s’échappe. Depuis quelques minutes, la pluie a cessé sa course molle et le ciel s’éclaircit.
Ana est devenue sa femme.
Ana Daumas, épouse de Paul Daumas.
C’est joli.
Ça sonne.
La chanson s’achève. Les convives se rassoient face à la meringue italienne accompagnée de ses choux pistache et citron vert. Ana et Paul n’ont pas souhaité de pièce montée, ils voulaient un mariage simple.
Depuis la cérémonie à la mairie, il y a bien eu un bref discours de sa sœur Cécile, une chanson écrite par les deux témoins et un poème lu en tremblant par Blanche. Mais rien de plus. Un clapotement. Ils sont seulement douze. Leurs meilleurs amis, sa mère, ses beaux-parents, Cécile, son mari et leurs deux filles.
Paul regarde la mère. Ce matin, son visage hâve est passé entre les mains d’une esthéticienne. Les fards agrandissent son regard, colorent les petits os saillants de ses joues et lui donnent un air vivant, presque gai. Le maquillage comme une manière de voiler la vérité, de s’en défaire. Pourtant, quand Blanche est venue le féliciter tout à l’heure, sa voix, elle, avait l’âpreté d’un chagrin trop longtemps remâché. Paul croit qu’elle ne pouvait pas s’en empêcher. Penser au père, à son absence. Au refus que Paul, son propre fils, a eu de lui. En ce jour le plus beau de sa vie.

Un serveur élégant et discret débarrasse les assiettes à dessert et propose des cafés. Ana prend la main de son mari.
Son mari. La chair de poule sur ces deux mots.
Il lui sourit.
Les yeux d’Ana sont une promesse et Paul se cogne à la forme de leur désir, les embrasse, baise ensuite ses minuscules phalanges une à une. Il a envie d’elle, voudrait avaler le temps.
La pluie cogne à nouveau contre les baies vitrées. Paul n’aime pas ces étés orageux, il n’aime pas leur côté imprévisible et changeant. Cependant, au même instant, c’est bien une surprise que lui annonce sa femme.
— Chut. Ferme les yeux, Paul. Je te réserve quelque chose d’inattendu. À 3, tu pourras les rouvrir. 1, 2, 3.

Devant lui, un groupe d’une vingtaine de personnes. Des amis. Ceux de la salle de danse, de l’institut de formation des maîtres. Quelques enseignants de l’école dans laquelle il travaille. Les anciens voisins de Rennes chez qui Ana et lui passaient au moins une soirée par semaine à boire des Cosmopolitan. Sylvain, son vieux copain de fac de lettres. Il y a aussi Éléonore, la seule personne de son entourage, à part la mère, qui partage sa passion pour la danse de salon.
Ils viennent tous le serrer contre leur torse, lui dire un mot gentil, tapoter son crâne avec affection. René, son vieux professeur de piano, est même venu jusqu’ici. Ana jubile. Paul comprend qu’il y a longtemps qu’elle prépare son cadeau.
Et soudain, un peu en retrait, il reconnaît Pierre-Henri, son camarade d’école primaire puis de collège, perdu de vue depuis des lustres. Lui reviennent en mémoire son pas lourd, ses dents serrées dans des bagues, ses pulls jacquard en laine qui gratte. Une autre histoire, un recoin du temps. Oubliés. Au fond des os.

Et à côté de lui, il est là. Joseph. Joseph Kahn.
Paul écoute le chant surgissant du passé. Quelque chose d’indéfinissable l’atteint et écrase la lueur du moment. Il pense à ces jours vécus ensemble, ces jours uniques parce qu’ils ne reviendraient plus.

HERE COMES THE SUN
1983 – 1984

On est en 1983. Et pour être plus précis, l’été 83.
En ce mois de juillet, la température pouvait atteindre les 30 degrés. Une chaleur ardente, éreintante. Il est peut-être 22 ou 23 heures et Paul se revoit avec une netteté surprenante : allongé sur son lit, enfermé dans ses quatorze ans et crevant d’ennui. Des jours à rallonge, sans que rien ne survienne. Comme si l’existence n’avait rien prévu pour lui ou alors quelque chose qui le dépassait.
Heureusement, Olivia Newton-John et John Travolta étaient coincés dans une cassette qu’il se passait en boucle. Et puis il savait qu’un jour, il réussirait à danser comme Danny Zuko. Ça le faisait tenir.
2 juillet 1983
Le week-end commençait.
Parées de leur vernis estival, les lumières du petit matin tremblaient sous le grand chêne. Les voisins avaient sorti la tondeuse à gazon, le robot autonettoyant de la piscine et les glaces Miko. On distinguait aussi les cris agacés des mouettes dans les pointes luisantes qui fendaient les nuages.
Comme à son habitude, le père avait délaissé la mère, les couronnes et les bridges dentaires pour son fusil et sa camionnette blanche aux essieux crottés. C’était la période du tir anticipé et Charles Daumas faisait partie des quelques privilégiés détenteurs d’un permis de chasse consenti par le préfet. Sangliers et chevreuils rempliraient bientôt le coffre de son utilitaire puis l’un des deux congélateurs du sous-sol.
Chaque dimanche de la saison, Charles aimait retrouver cette camaraderie virile, l’air qui s’engouffre dans le corps, l’animal à sa merci. Il aimait enfoncer ses bottes de caoutchouc dans l’aurore rose, sentir son humidité goutter dans les cheveux. Odeur d’humus et de boue, muscles tendus et fiers, il rentrait dans les bois et leurs sauvages profondeurs comme on pénètre dans une église, à 11 heures tapantes, pour rencontrer le Tout-Puissant. La forêt est une prière qui sauve, disait-il.

Paul se rappelle que Charles l’y avait emmené une fois. C’était un matin de la fin octobre 1981. Père et fils y étaient allés avec une patrouille de chasseurs. Juste avant de partir, le père avait fait promettre à Paul de rester silencieux. La chasse exige calme et concentration et puis, si ses amis toléraient sa venue, Paul ne devait pas se faire remarquer. Quand Charles avait dit ça, le garçon avait saisi la honte du père. Depuis qu’il sait parler, Paul est bègue. Et même si les choses s’étaient arrangées avec les années d’orthophonie, il lui arrivait encore de buter sur des mots.
Genoux fouettés par les branches et les hautes herbes, corps en avant, les hommes et l’enfant avaient marché un long moment dans les replis forestiers de ce bord de nationale. On approchait de la Toussaint et il faisait froid. On voyait encore la lune. Sa lueur sèche et blafarde s’écoulait sur les bois et Paul avait le sentiment d’être là par effraction. Leurs dos courbés par les carabines, leurs grosses mains plaquées à leurs cuisses, les chasseurs avançaient en silence. À chaque fois que les coudes de Paul frôlaient les feuilles des arbres d’un peu trop près, le père se retournait et lui lançait un regard dur.
Au cours d’une de leurs haltes, Charles avait quand même autorisé Paul à porter son Beretta en bandoulière. Un court instant, le fils avait décelé une once de fierté dans les yeux du père, une sensation qu’il avait tenté de garder en bouche le plus longtemps possible. Pour la première fois sans doute, il se trouvait sur son parcours. Sur la même ligne, le même front, la même lutte. Enfin, il le rejoignait dans son monde.

Il était à peine 6 heures quand ils arrivèrent à l’endroit prévu. Le vent s’était levé et il tordait le cœur du garçon. De la fumée blanche sortait de ses narines, l’air gelé coupait la chair de ses joues. Paul ne voulait pas être ici mais il ne pouvait pas, une fois de plus, décevoir Charles.
Et puis tout à coup, le signal fut lancé et les yeux des uns et des autres se mirent à scruter, dépister, débusquer. Le père et Michel Varauch, le maire dont Charles était le premier adjoint, menaient la traque. Observateurs fiévreux, ils semblaient faire corps avec la forêt, s’infiltrant en elle, remontant la piste noire et mouillée, fondus en un seul et même objectif.
C’était un mauvais moment pour qu’un picotement s’insinue dans la trachée. C’était un mauvais moment et pourtant Paul fut pris d’une longue quinte impossible à retenir. Cette fois, Charles lui adressa un signe de tête qui ressemblait à une morsure. Paul comprit qu’il regrettait.
Le père ne l’emmènerait plus avec lui.
Quelques minutes après, une biche fut tirée et son cri de mourante jaillit dans l’air sombre. Une clameur que Paul n’oublierait jamais, presque une voix. Et tandis qu’ils s’approchaient du corps rouge et dolent de la bête, cette phrase que monsieur le maire lui asséna en souriant :
— Ton père, c’est un tueur-né.
9 juillet 1983
Saleté de fusibles.
Le disjoncteur avait sauté dans la nuit. La mère râlait.
Le compteur n’était plus aux normes, on était samedi et l’électricien demeurait injoignable. Le père était parti pour deux jours en congrès. Invitation annuelle d’un gros fabricant de prothèses dentaires. La télévision ne fonctionnait pas et ça, très précisément ça, Blanche Daumas était incapable de le supporter. C’était au-dessus de ses forces.
Ma sorcière bien aimée, L’âge heureux, Belle et Sébastien, Janique Aimée. Il y avait de longues années déjà, depuis l’enfance peut-être, que la mère ne pouvait plus se passer de leurs personnages, de cet amour sans angles qui les unissait. Elle en savourait la forme ronde, lisse, enveloppante. Une douceur de dragée qui donnait souvent à Paul l’envie de pleurer et qui, il le voyait bien, rougissait aussi les yeux de Blanche.
Mais ce que Cécile et Paul préféraient par-dessus tout, c’était une série américaine qui passait depuis un an sur la première chaîne. Pour l’amour du risque. Ils n’en manquaient pas un épisode. Chacun à leur manière, le frère et la sœur admiraient le couple formé à l’écran par les personnages principaux, des détectives richissimes qui parvenaient à déjouer les plus folles intrigues. Février, leur petit chien gris au long poil soyeux, faisait particulièrement rêver Cécile et à la moindre occasion, la petite sœur suppliait Blanche de lui en offrir un semblable. Paul, lui, était touché par la relation entre les époux, par ce que tour à tour, l’un pouvait susciter d’émerveillement chez l’autre. Il aimait leur prévenance, leur proximité, leurs facéties complices. Il aimait l’idée d’un amour comme celui-là.
Lui aussi, un jour, lorsqu’il serait plus grand, il tomberait amoureux d’une fille comme l’héroïne, Jennifer Hart. Il la choierait, lui offrirait des montagnes de fleurs et de bijoux, lui écrirait des lettres et des poèmes, l’emmènerait dans les restaurants chics où les serveurs ôtent les manteaux des dames avec déférence et délicatesse. Il lui préparerait des petits-déjeuners au lit sur un plateau d’argent. Croissants chauds, orange pressée, café italien avec de la mousse. Et même, il ferait tournoyer sa robe à volants sur la piste de danse d’un immense bateau de croisière. Sa Jennifer serait aussi jolie que Blanche. Mais, lui, il ne la laisserait pas s’étioler comme le faisait Charles avec sa femme, il ne froisserait pas les mots doux du début, il les garderait en vie. La fille qu’il choisirait serait son unique joyau. Il se l’était promis. Il était prêt, il n’attendait plus qu’elle.
Une torpeur sans joie. Il n’y avait pas d’autres mots pour décrire ce début d’été.
Chaque matin, le pied à peine posé sur le parquet, Paul se demandait ce qu’il allait bien pouvoir faire de tout ce jour qui restait. Il n’y avait personne pour réveiller les murs de granit et les fenêtres en berceau de la maison bourgeoise, personne pour ne serait-ce que les entrouvrir, pour brasser un peu d’air et de salive.
Quand il y songe aujourd’hui, Paul dirait que les moments passés ici se résumaient à quelques objets et lieux marquants. Des chaussures qu’on tenait à la main avant de rentrer, des patins glissés sous les chaussons, des portes qu’on se retenait de claquer, un mystérieux bureau toujours fermé à clef, une cuisine qui sentait encore le neuf et abritait des repas silencieux. En vérité, au sein du foyer, il n’existait au mieux que des bruits de pas dans les couloirs, parfois aussi quelques chuchotements. Avec Cécile, à la fenêtre. Leurs regards d’enfants se perdant vers la rue et l’impeccable jardin.
La plupart du temps confinés dans leurs chambres, il arrivait même que, des journées entières, Cécile, Paul et la mère stagnent sur leurs lits. Fixant par la fenêtre le ciel sableux qui rétrécissait doucement. Ou, l’instant d’après, suivant les couleurs mouvantes d’un écran de télé placé sur un meuble haut, comme ceux qu’on colle encore aujourd’hui aux murs des chambres d’hôtel ou d’hôpital.
Des jours et des jours à se dire que rien ne doit déborder.
Des jours et des jours où tout déborde.
Mais il ne fallait surtout pas se plaindre. Les Daumas étaient beaux, ils possédaient une belle maison à tourelle, une belle situation, une belle vie, et la beauté, on n’a pas le droit de l’endommager, encore moins de la salir. Blanche ne l’aurait pas permis. Ses parents l’avaient élevée dans l’idée que beauté et douleur ne pouvaient pas cohabiter alors elle en avait pris son parti. Ses enfants aussi. On doit avoir l’air heureux quand on est beau et riche.
Rien à faire. L’électricien tardait à arriver. Seul avec Cécile, Paul prenait son déjeuner. L’eau du thé se consumait lentement dans une casserole oubliée sur le gaz. La mère, trop préoccupée par cette histoire de panne, avait renoncé à faire à manger et Paul regardait surnager ses corn-flakes en transpirant. Il faisait de plus en plus chaud. On n’était pourtant que début juillet. Pour faire passer les épreuves du BEPC aux troisièmes, le collège avait fermé ses portes depuis quinze jours et renvoyé les élèves chez eux.
Mais pour Blanche, tout ça, c’était du grand n’importe quoi. Un diplôme qui ne valait plus rien, des adolescents contraints à l’oisiveté dès la mi-juin :
— Ça donnera rien de bon. Ah oui, Paul, crois-moi, on s’en mordra les doigts !
Du matin au soir, les mêmes rengaines maternelles roulaient les unes sur les autres. Du remplissage, sans texture ni racine. Des particules d’air qui palpitent.
Toujours un mot aimable pour les voisins, un vocabulaire choisi, le ton patiné, quand elle sortait, Blanche Daumas ressemblait à une bourgeoise de film américain – le genre qui sait dresser une table et tenir des conversations avec des gens importants. Une femme que l’on croise chez le fleuriste et que l’on trouve agréable mais avec qui il semble difficile de rentrer en intimité. Souriante et avenante, mais impénétrable.
Robe droite bleu marine ou beige repassée pli à pli, blazer à épaulettes, chignon serré, ballerines plates aux couleurs assorties : elle n’avait que la trentaine mais s’habillait déjà comme une dame. Et même en ce mois de juillet, tandis que le thermomètre avoisinait les 30 degrés, Blanche continuait de porter collants fins et chemisier à manches longues. Elle n’aurait surtout pas voulu avoir l’air d’une femme légère. Sous le tissu qui couvrait la peau nue et fragile, Paul se demandait parfois si la mère ne cherchait pas à devenir étanche.
En réalité, Blanche était un paradoxe. Elle se prétendait libertaire mais interdisait à ses enfants de toucher à tout, de parler à table, de choisir leurs vêtements. Elle se pensait indépendante mais passait sa vie à obéir aux ordres de son mari et à attendre qu’il lui fasse l’aumône d’un peu de son temps.
Charles le lui avait pourtant promis au début. Un petit hôtel à Montmartre, une gondole à Venise, une valse à Vienne. Ensemble, ils voyageraient. Ils iraient au restaurant, dans les meilleures boutiques des grandes villes, ils prendraient du bon temps. Une vie dorée à l’or fin. Mais Charles ne fermait le cabinet qu’à la nuit tombante et quatorze ans après leur mariage, Blanche n’avait encore jamais quitté la région.
Malgré tout, elle ne semblait pas lui en tenir rigueur. Le soir, lors du dîner que Charles, rentré trop tard, prenait généralement seul dans le salon – il avait l’habitude de dire, d’un air supérieurement moderne, qu’il faisait ses repas « à l’américaine » –, elle se positionnait toujours derrière lui. Et alors, il fallait la voir… Le corps immobile et les yeux en alerte, figée de manière à pouvoir remplir son verre de vin ou à lui débarrasser son assiette au meilleur moment. Une bonniche de luxe. C’est ainsi que la tante Françoise l’appellerait le jour de la dispute.
En ce temps-là, Paul ignorait si ses parents s’aimaient encore ou s’ils s’étaient jamais aimés, mais ce qu’il savait déjà, c’est que Blanche Daumas ne vivait que pour son mari. Lorsque Charles Daumas se retournait, il pouvait être sûr que sa femme se trouvait toujours dans son sillage. Chaque fois que son époux jouait de la trompette dans la fanfare municipale, chaque fois qu’il prononçait un discours officiel devant les quelques notables de la commune, elle se tenait là, juste derrière, rougissant de fierté et d’admiration. Une chaleur inexplicable dans le regard.
Paul la revoit encore, les soirs de la semaine, dès la première seconde où la porte du garage se mettait à coulisser. Se cherchant une posture, les mains dansant dans ses cheveux tout juste gorgés de Shalimar, le corps aspiré par le désir de lui plaire. Flamboyante. »

Extraits
« Mais il ne fallait surtout pas se plaindre. Les Daumas étaient beaux, ils possédaient une belle maison à tourelle, une belle situation, une belle vie, et la beauté, on n’a pas le droit de l’endommager, encore moins de la salir. Blanche ne l’aurait pas permis. Ses parents l’avaient élevée dans l’idée que beauté et douleur ne pouvaient pas cohabiter alors elle en avait pris son parti. Ses enfants aussi. On doit avoir l’air heureux quand on est beau et riche. » p. 26

« Peu à peu, cette femme que Charles culpabilisait de négliger depuis tant de temps lui était apparue telle qu’elle était devenue. Mère dépassée, épouse ternie. Une longue plainte silencieuse et insoutenable, Et maintenant qu’il avait décidé de n’aimer quelle et de la sauver d’un alcoolisme dont il était la cause, il n’y parvenait pas.
C’était trop tard. » p. 83

« La jeunesse peut être une guerre silencieuse, un champ de bataille où des enfants d’à peine quinze ans sont capables de tuer à bout portant leurs camarades. Et cela, sous les yeux des adultes qui sont censés les protéger. » p. 154

À propos de l’auteur
de_BAERE_Sophie_DRSophie de Baere © Photo DR

Sophie de Baere est diplômée en lettres et en philosophie. Après avoir habité à Reims puis à Sydney, elle s’est installée comme enseignante près de Nice. Elle est également auteure, compositrice et interprète de chansons françaises. Elle a publié en 2018 son premier roman, La Dérobée puis Les Corps conjugaux en 2020 et Les Ailes collées en 2022. (Source: Éditions Hachette)

Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags
#lesailescollees #SophiedeBaere #editionsjclattes #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #avislecture #passionlecture #critiquelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #bookstagram #book #Bookobsessed #bookshelf #booklover #Bookaddict #instabooks #ilovebooks #babelio #goodbook #Jeliscommejeveux

Les Silences d’Ogliano

PIACENTINI_les_silences_dolagnio

  RL_Hiver_2022

En deux mots
Quand le baron Delezio retrouve sa Villa Rose pour y séjourner avec sa suite, comme tous les étés, le village assiste aux obsèques d’un enfant du pays, retrouvé mort aux pieds de sa mule. Le recueillement sera de courte durée, car tout ce monde se réjouit d’assister à la fête célébrée en l’honneur de son fils Raffaele. Fête durant laquelle un nouveau cadavre sera découvert, quelques heures avant l’enlèvement du héros de la fête.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les lourds secrets de famille

Après plusieurs romans noirs, Elena Piacentini se lance en littérature blanche. Et c’est une belle réussite! Les Silences d’Ogliano est un roman d’apprentissage puissant comme une tragédie antique.

Commençons par planter le décor, essentiel dans cette tragédie. Nous sommes dans le bourg d’Ogliano. Entouré des montagnes de l’Argentu, il laisse aux habitants l’impression que leur place ne peut être que modeste face à une nature aussi puissante. On n’en voudra pas à Libero Solimane, le narrateur, de vouloir fuir cet endroit. Pourtant il aurait quelques raisons de rester. Pour sa mère Argentina, qui a toujours refusé de lui confier l’identité de son père, mais surtout pour Tessa, dont il est follement amoureux. La belle jeune femme est l’épouse du baron Delezio, propriétaire du plus grand domaine de la commune. Il l’a épousée après la mort de sa première épouse, se moquant de leur différence d’âge de plus de 20 ans.
Comme tous les étés, le baron s’installe avec famille et domestiques. Mais cette fois, il ne trouve pas l’habituel comité d’accueil, car le village enterre l’un des siens, Bartolomeo Lenzani. Retrouvé le crâne fracassé au pied de sa mule, personne ne le regrettera, lui qui terrorisait sa famille et laissait voir sa noirceur à tous. Si Libero et sa mère n’assistent pas aux obsèques, c’est que ce sont des mécréants. Armé de ses jumelles, le jeune homme observe toutefois la cérémonie et remarque les cinq hommes étrangers venus accompagner le défunt jusqu’à sa dernière demeure. Et faire grandir la rumeur…
C’est à ce moment qu’un cri venu du domaine Delezio mobilise toute son attention. Une guêpe a piqué Tessa et l’on s’affaire autour de celle qu’il convoite. L’occasion de l’approcher va arriver très vite, car le fils de famille vient de réussir son bac et son père entend fêter l’événement en invitant tout le village.
La fête en l’honneur de Raffaele ne va pourtant pas se passer comme prévu. D’abord parce que Libero n’aura guère l’occasion d’approcher Tessa, mais surtout parce que l’on découvre le corps sans vie d’Herminia «la folle» et qu’il faut abréger les festivités. Le lendemain, le héros de la fête est enlevé dans le but de réclamer une rançon. Libero, qui a suivi les traces des ravisseurs pour secourir son ami, va être pris à son tour et le rejoindre au fond de la grotte dans la montagne où il est retenu. Le sort le plus funeste attend les deux compagnons d’infortune, car dans ce genre d’opérations, il ne faut pas laisser de traces.
Si on sent la patte de l’auteure de polars, on retrouve aussi la puissance de la tragédie dans ce roman qui, pour remplacer le chœur antique, nous livre les voix des morts et des acteurs qui viennent s’insérer entre les chapitres. Tous portent de lourds secrets, ont des confessions à faire pour soulager leur âme. Si Raffaele ne se sépare jamais de son exemplaire de l’Antigone de Sophocle, c’est parce qu’il sait combien ces pages contiennent de vérités. De celle qui construisent une vie, déterminent un destin. On passe alors du suspense au drame, puis au roman d’apprentissage. Quand une suite d’événements forts forge un destin.

Les Silences d’Ogliano
Elena Piacentini
Éditions Actes Sud
Premier roman
208 p., 19,50 €
EAN 9782330161255
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé dans le village imaginaire d’Ogliano, quelque part dans le sud.

Quand?
L’action n’est pas précisément située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
La fête bat son plein à la Villa rose pour la célébration de fin d’études de Raffaele, héritier de la riche famille des Delezio. Tout le village est réuni pour l’occasion : le baron Delezio bien sûr; sa femme, la jeune et divine Tessa, vers laquelle tous les regards sont tournés; César, ancien carabinier devenu bijoutier, qui est comme un père pour le jeune Libero; et bien d’autres. Pourtant les festivités sont interrompues par un drame. Au petit matin, les événements s’enchaînent. Ils conduisent Libero sur les hauteurs de l’Argentu au péril de sa vie.
Situé au cœur d’un Sud imaginaire, aux lourds secrets transmis de génération en génération, Les Silences d’Ogliano est un roman d’aventures autour de l’accession à l’âge adulte et des bouleversements que ce passage induit. Un roman sur l’injustice d’être né dans un clan plutôt qu’un autre – de faire partie d’une classe, d’une lignée plutôt qu’une autre – et sur la volonté de changer le monde. L’ensemble forme une fresque humaine, une mosaïque de personnages qui se sont tus trop longtemps sous l’omerta de leur famille et de leurs origines. Placée sous le haut patronage de l’Antigone de Sophocle, voici donc l’histoire d’Ogliano et de toutes celles et ceux qui en composent les murs, les hauts plateaux, les cimetières, les grottes, la grandeur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté

Les premières pages du livre
« L’été, quand vient la nuit sur le village d’Ogliano, les voix des absents sont comme des accrocs au bruissement du vivant. Sur la terrasse, les fleurs fanées de la vigne vierge tombent dans un tambourinement obsédant. Le jappement sec des geckos en chasse dans le halo de la lanterne fait écho aux ricanements des grenouilles qui fusent du lavoir. Plus bas, vers le verger de César, le chant d’une chevêche d’Athéna ressemble au miaulement d’un chaton apeuré. Ces cris plaintifs, presque poignants, sont ceux d’une tueuse. À cette heure tardive, elle a pour habitude de faire une halte sur le vieux poirier. Je repère sa silhouette compacte qui rappelle un poing fermé. La voilà qui s’élance dans un vol onduleux. Elle prend de l’altitude, se hisse par les sentiers d’air qui naissent des inspirations et des expirations du massif de l’Argentu. À Ogliano, les montagnes occultent la quasi-totalité du ciel.
Les montagnes sont le ciel.
Je pourrais y marcher les yeux fermés. Moi, Libero Solimane, fils d’Argentina Solimane et d’elle seule, petit-fils d’Argentu Solimane dernier des chevriers, je suis né là-haut.
Là-haut, le nom des Solimane s’éteindra avec moi.
La chevêche a plongé après le premier col. Je l’imagine raser les frondaisons des chênes, marauder dans les anciens pâturages, puis fondre dans la fraîcheur des ravines et remonter le vent par le flanc nord du pic du Moine. De là, un courant ascensionnel la portera sans effort jusqu’au plateau des Fées, où les petits animaux s’enfonceront dans l’herbe grasse à son passage. L’un d’entre eux ne la sentira pas venir.
Les lois propres à l’Argentu sont immuables. Toutes ne sont pas inéluctables. Mais ceux qui sont morts ne le savent pas.
Une fois rassasiée, sans doute ira-t-elle se désaltérer à la source de la Fiumara. Peut-être s’ébrouera-t-elle quelques instants dans l’eau pure avant d’emprunter les gorges et de redescendre vers le village où l’espère sa couvée. D’ici une heure tout au plus, elle ressurgira plein ouest pour rejoindre le palazzo, où elle a élu domicile.

Mon esprit quitte les cimes. Mes yeux balayent l’obscurité proche, reconstituent le paysage à partir des indices semés sur les faîtages par le rayonnement de la lune. En contrebas du moulin que j’ai restauré, la petite maison de ma mère. À cinq cents m謬tres vers l’ouest, le clocher qui tient dans son giron l’essentiel du bourg. Un kilomètre plus loin encore, dominant une colline façonnée de terrasses, la masse imposante de la demeure du baron. Son toit s’est affaissé, ses persiennes à jalousies pendent à demi dégondées, les murs de la petite chapelle, gonflés d’humidité, menacent de s’effondrer. Ses jardins sont hantés d’arbustes moribonds. Les fontaines ont tari et les bassins sont colonisés par les ronces. Sa décrépitude actuelle est à la mesure de sa splendeur orgueilleuse d’antan. Quand le Palazzo Delezio rouvrait ses portes en accueillant une cohorte d’invités, c’était le signal. Alors l’été commençait vraiment. La Villa rose, c’est ainsi que je l’appelais autrefois.
Les quatre voitures de la suite du baron traversèrent Ogliano sans rencontrer l’habituel comité de bienvenue. À l’exception d’une armée de chats efflanqués rendus apathiques par la chaleur suffocante de la mi-juillet, les rues étaient désertes. Pas âme qui vive sur les murets. Personne aux balcons des fenêtres. Cette année-là, le retour des Delezio sur leurs terres ancestrales fut éclipsé par la mort de Bartolomeo Lenzani. À l’heure où le cortège fit son entrée, villageois et parents venus des quatre coins de la province étaient massés dans l’église. Les derniers arrivés, faute de place, palabraient sous les platanes. Seuls manquaient à l’appel Herminia la Folle et le vieil Ettore, grabataire. Sans oublier ma mère, qui, dans la matinée, avait apporté une marmite de soupe à la sœur du défunt, et moi qui l’avais accompagnée en traînant les pieds. En mécréants notoires, nous étions exemptés d’office.

Bartolomeo Lenzani, dit le Long en raison de son allure d’échalas, était dangereux et sournois. Officiellement leveur de liège, braconnier et voleur de bétail à l’occasion, porte-flingue à condition d’y mettre le prix, c’est ce qu’il se murmurait à demi-mot de son vivant. “Maintenant les langues vont se d鬬lier”, prophétisa ma mère en m’apprenant la nouvelle. Je m’étais réjoui en silence. Déplaisant d’aspect, avec une bouche semblable à une cicatrice qui s’ouvrait sur des dents gâtées et des yeux torves qui ne vous regardaient pas en face, Lenzani le Long était pour moi Lenzani la Brute. Laid, il l’était surtout en dedans. Personne ici ne se serait risqué à passer derrière une de ses mules à moins de trois mètres. Les flancs déchirés par l’éperon et la cravache, l’échine frissonnante, les pauvres bêtes n’étaient que terreur et rage mêlées. Ses chiens s’aplatissaient en pleurant au moindre geste brusque. S’ils avaient pu, ils se seraient enfoncés sous terre. Deux ans en arrière, aux abords d’une chênaie où Lenzani avait établi son campement provisoire, j’en avais trouvé trois enchaînés à des arbres. Les deux premiers s’étaient étranglés en s’affaissant sous leur propre poids. Le dernier, borgne, galeux, maigre comme un Christ, poussait des râles d’agonie en tentant de se maintenir debout sur ses jambes flageolantes. En le prenant dans mes bras, j’avais craint que ses os ne se disloquent. Par miracle, il avait survécu. Depuis lors, il marchait dans mon ombre, sa pupille d’or attachée à mes pas, le museau prêt à se nicher dans ma paume. Quand il nous arrivait de croiser son ancien maître, Lazare se pressait plus étroitement contre ma jambe en émettant une modulation grave, un mezzo-voce entre douleur et haine, audible de moi seul. Si Lenzani avait reconnu son bien, il n’en avait rien laissé paraître. Pour une raison inexpliquée, même enfant, alors que je n’étais pas de taille à l’affronter et trop lent pour le fuir, il n’avait jamais levé la main sur moi ni manqué de respect à ma mère. Je nous pensais insignifiants à ses yeux.

Avec ce décès aussi soudain qu’inespéré, l’été s’annonçait sous les meilleurs auspices. J’étais tapi dans les fougères d’une terrasse en friche, un point d’observation idéal, invisible et proche, à portée de voix immédiate du cimetière et de la Villa rose. Lazare, sa grosse tête fauve posée sur mes genoux, remuait timidement la queue, sa manière à lui de participer à la fête. Car si les obsèques de Lenzani avaient réuni une assemblée si dense, qu’on ne s’y trompe pas : tout Ogliano le détestait. En premier lieu, sa sœur Fiorella, qui nous avait accueillis le matin même avec cette phrase sibylline : “Les souffrances doivent avoir une fin ici-bas.” La petite femme sèche comme une trique parlait en connaissance de cause. Depuis son veuvage, elle était tombée sous le joug de son frère resté vieux garçon. Corvéable à toute heure du jour et de la nuit dès lors qu’il posait son barda à Ogliano, entre deux périodes de travail qui le conduisaient par monts et par vaux pour y manigancer seul le diable sait quoi. J’ai entendu les sanglots de Fiorella filtrer derrière les volets clos de sa chambre. J’ai vu les zébrures sur ses jambes. Lenzani la traitait à l’égal de ses animaux. Mais la source la plus vive de ses tourments tenait à ce qu’il lui avait arraché la prunelle de ses yeux, son fils unique et adoré : Gianni. Un jour, Lenzani avait fait valoir que le travail ne manquait pas et qu’il avait besoin de bras. Sans plus de cérémonie, il avait ordonné à Fiorella de préparer deux paquetages pour le lendemain. Gianni avait quatorze ans. Six mois plus tard, le garçon fluet et rieur qui avait été mon ami sur les bancs de l’école primaire n’existait plus. Ce qu’il s’était passé, ce qu’il avait vécu, il n’en pipait mot.
Au cours des quatre années suivantes, à peine échangeâmes-nous quelques paroles. Des questions et des réponses de convenance qui nous avaient laissés, lui et moi, en surface des choses, à mille lieues de ce que je voulais lui demander vraiment, de ce que ses yeux qui n’arrivaient plus à me fixer trahissaient ou tentaient de me dire. J’avais poursuivi ma scolarité au lycée tandis qu’il était propulsé dans un univers fruste aux côtés d’un mentor violent et nous nous étions peu à peu éloignés l’un de l’autre. Le seul pont qui nous reliait encore était notre projet commun de quitter Ogliano. Lui, pour se soustraire à l’emprise de son oncle. Moi, pour fuir un microcosme où je n’étais le fils de personne puisque ma mère s’obstinait à serrer les dents sur l’identité de mon géniteur. D’avoir grandi l’un et l’autre sans père nous avait rapprochés, nous étions frères d’infortune. Un frère que je n’avais pas revu depuis l’hiver.

Les cloches sonnèrent le glas. Je chaussai mes jumelles, bien décidé à ne pas rater une miette du dernier acte de la comédie. J’eus un choc en voyant Gianni franchir le portail de l’église. Sa poitrine s’était élargie, ses bras avaient doublé de volume et, dans sa main trapue, la poignée du cercueil paraissait une fine gourmette. Alors que les autres porteurs suaient et trébuchaient sur les pavés inégaux, lui semblait insensible à l’effort, comme s’il avait trimballé une valise de vêtements. Ses traits exprimaient une concentration neutre et j’aurais donné cher pour connaître ses émotions et ses pensées. Je regrettai de ne pas avoir eu l’occasion de le voir et de lui parler lors de notre visite du matin. Dans un réflexe malsain, je me représentai le mort bringuebalant dans sa boîte. Gianni l’avait-il vu avant que la bière ne soit scellée ? Contrairement à la tradition, la dépouille n’avait pas été exposée. Et pour cause… Le corps de Lenzani avait été découvert à une dizaine de kilomètres du village, en état de putréfaction, crâne enfoncé et mandibule arrachée. Sa monture broutait des chardons à ses pieds, pas incommodée pour un sou par la puanteur de charogne. L’homme qui avait donné l’alerte ne cessait de jurer par tous les saints que la mule souriait. À l’attitude joyeuse de Lazare, j’étais disposé à lui accorder foi.
Le cortège convergea vers la fosse et une brise me porta des effluves d’eau de Cologne et de sueur. Je remarquai cinq étrangers se tenant un peu en retrait. Les villageois s’appliquaient à les éviter du regard, ce qui, paradoxalement, les mettait au centre de l’attention. En particulier le plus grand d’entre eux qui se déplaçait avec un flegme viril, laissant une impression de puissance propre aux chefs de meute. Impossible de fixer son visage plus d’une seconde. Il se trouvait sans cesse l’un de ses sbires pour le masquer à ma vue. Sur les mines des autres participants, en revanche, on pouvait lire, à des niveaux d’intensité divers, l’impatience et l’ennui. L’ardeur du soleil ne faiblissait pas et le prêtre jouait les prolongations. Royaume des cieux, paix du Seigneur et autres promesses lénifiantes de vie éternelle se succédaient ad nauseam. Des bribes me parvenaient par intermittence dont l’une me fit grincer des dents : “L’œuvre de l’homme n’est pas détruite par la mort.” Rapportés au défunt, ces mots sonnaient comme une malédiction. Enfin, d’un mouvement sec du menton, Fiorella donna le signal et la caisse, au soulagement de tous, rejoignit sa sépulture. Gianni s’accroupit pour saisir une pleine poignée de terre et ses biceps se contractèrent. Le prêtre sursauta au claquement brutal de l’impact sur le bois. L’assistance se secoua de sa torpeur dans un bourdonnement d’exclamations étouffées. Le sourire de mon ami lorsqu’il se redressa me heurta de plein fouet. Je repensai à la mule. À l’instant où, libérant le pre¬¬mier cadavre de chien, j’avais souhaité la mort de Lenzani. Et je me demandai jusqu’à quel point Gianni l’avait lui aussi désirée. Lazare se mit à grogner, poil hérissé et babines retroussées, des signes auxquels j’aurais dû prêter plus d’importance. Mais mon esprit était déjà focalisé ailleurs, du côté de la Villa rose, d’où venait de fuser un cri perçant. Cette voix vrillée par la peur, je l’aurais reconnue au milieu d’une foule hurlante.
Sur la terrasse principale, les malles et les valises avaient été abandonnées. Une servante trottinait avec son plateau d’argent surmonté d’une carafe et d’un verre à pied. Une deuxième tendait un linge au baron, lequel était agenouillé. »

Extrait
« – Antigone était posé en évidence sur le bureau. J’ai pensé qu’il y avait glissé un mot, une explication… Mais non. Je ne sais même pas d’où sort ce bouquin, Libero, il n’était pas au programme…
Ne pas savoir, je le concevais mieux que quiconque constituait une torture. L’idée que Gabriele ait choisi un moyen aussi radical d’échapper à sa charge d’ainé m’effleura l’esprit, mais je la gardai pour moi.
– J’ai cherché des pages cornées, des passages soulignés.… Rien. Alors je l’ai lu. Je ne connaissais pas le texte. En découvrant qu’Antigone s’était pendue, j’ai réalisé que le livre était le message et que ce message s’adressait à notre père. J’ai abordé le sujet avec lui, mais il n’a pas voulu m’écouter. Nous n’évoquons jamais Gabriele à la maison. C’est comme s’il n’avait pas existé. Je ne sais pas pourquoi mon frère est mort, Libero, mais j’ai trouvé dans cette pièce assez de questions pour remplir toute une vie. Les personnages de Sophocle m’ont interrogé, c’est… comme s’ils m’avaient tendu un miroir.
La voix pleine de Raffaele s’éleva, résonna dans la grotte et me frappa au cœur.
– “Pour moi, celui qui dirige l’État et ne s’attaque pas aux résolutions les meilleures […] est le pire des hommes.” Les meilleures, pour qui, Libero? Pour tous? Et qui décide de ce qui est le meilleur?
Je secouai la tête, désenchanté. » p. 128

À propos de l’auteur
PIACENTINI_Elena_Laurent_Mayeux

Elena Piacentini © Photo Laurent Mayeux

Auteur et scénariste, Elena Piacentini est née à Bastia et vit à Lille, comme les héros de ses romans. Leoni, le commandant de police à la section homicide de la PJ, qu’elle a créé en 2008, a été finaliste des sélections du prix des lecteurs Quai du polar/20 minutes et du grand prix de littérature policière pour l’une de ses aventures (Des forêts et des âmes, Au-delà du raisonnable, 2014 ; Pocket, 2017). Inspiré d’un fait divers, Comme de longs échos met en selle une nouvelle héroïne: Mathilde Sénéchal à la DIPJ de Lille. Il a été couronné dès sa sortie par le prix Transfuge du meilleur polar français. Les Silences d’Ogliano est son premier roman en littérature blanche. (Source: lisez.com / Éditions Actes Sud)

Page Wikipédia de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lessilencesdogliano #ElenaPiacentini #ActesSud #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

La toute petite reine

LEDIG_la_toute_petite-reine  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Capucine a oublié sa valise en gare de Strasbourg et va être humiliée par le responsable des opérations de sécurisation du site. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’Adrien, le maître-chien qui assiste à la scène, partage ses tourments et n’a qu’une envie : la retrouver.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Capucine va faire son miel

Agnès Ledig nous revient avec un nouveau roman, sombre et lumineux. Autour de la rencontre de deux âmes en peine, une orpheline et un ex-militaire essayant de soigner son traumatisme, elle va insuffler un chant d’amour et d’espoir.

Un psychiatre reçoit une jeune fille en consultation. Capucine a dû accepter ce rendez-vous pour être autorisée à quitter les urgences où elle avait été admise suite à un incident qui a mis ses nerfs à très rude épreuve. Elle avait oublié sa valise sur le quai de la gare de Strasbourg et a été accueillie par l’équipe d’intervention et de déminage lorsqu’elle s’est rendue compte de sa bévue.
Quand elle s’est effondrée en larmes, c’est Bloom, le chien d’Adrien, qui est venu la consoler. Le maître-chien a lui aussi été sensible à la détresse de la jeune fille, mais n’a pas osé venir intervenir personnellement pour la consoler.
Le psy reconnaît rapidement la fille de son ami et confrère Jean-Baptiste Claudel, un grand chirurgien décédé onze ans plus tôt dans un terrible accident de la route avec Rachel, sa compagne. Capucine et sa jeune sœur Adélie se sont retrouvées orphelines.
Leur oncle aurait alors pu être présent pour ses nièces, mais à l’époque il devait tenter de ne pas sombrer lui-même dans l’alcool qu’il consommait sans modération.
Adélie a choisi l’appartement de Strasbourg pour essayer de changer d’air, tandis que Capucine est restée dans la grande maison familiale d’Obernai. C’est autour de cette ville de la plaine d’Alsace qu’elle essaie de chasser ses idées noires en accumulant les kilomètres de course à pied.
En se rendant à son tour chez Diane, la psychiatre qui le suit depuis trois ans et son retour du Mali pour un syndrome post-traumatique, Adrien va recroiser Capucine. Car Diane partage son cabinet avec son mari Denis qui suit la jeune fille. Après la confession d’Adrien, Diane ira même jusqu’à proposer à son mari de bousculer l’agenda des séances afin d’organiser une rencontre fortuite entre leurs deux patients respectifs.
Il faudra encore quelques séances pour déboucher sur un premier vrai rendez-vous entre ces deux êtres en voie de reconstruction qui ont eu l’intuition qu’ils pourraient s’entraider, eux qui partagent déjà un deuil douloureux. Et puis, pour Capucine, c’est l’occasion de meubler le vide laissé par Adélie, partie avec son ami défendre la planète du côté de la Savoie. Une décision que sa sœur a de la peine à accepter, d’autant que sa cadette venait de réussir sa première année de médecine et avait un avenir tout tracé sur les pas de son père.
Tandis qu’Adrien essaie en savoir davantage sur le curieux comportement de son chef lors de l’intervention en gare de Strasbourg – il n’a pas jugé nécessaire de faire un rapport malgré le dispositif mis en place – et son rapport avec la famille Claudel, Capucine sent le besoin de s’éloigner des fantômes du passé.
Comme dans son précédent roman, Se le dire enfin, Agnès Ledig choisit de nouer son intrigue autour d’une rencontre inattendue, tout en suggérant que, bien plus que le hasard, les âmes meurtries développent une sensibilité particulière qui les poussent l’une vers l’autre. Sans se connaître, elles se reconnaissent. De sa plume toujours aussi limpide, elle nous livre au fil des pages, les biographies des personnages, leurs drames intimes et leurs espoirs, leur parcours sur la voie de la résilience aidés en cela par les valeurs transmises par les disparus. En passant, elle délivre aussi un plaidoyer pour les psys, qu’il ne faut pas hésiter à consulter et qui peuvent vraiment éclairer la voie vers une compréhension des traumatismes et partant, vers leur apaisement.
Mais ce qui donne tout son sel et son intérêt au roman, c’est la formidable énergie qu’il transmet au lecteur en soulignant combien le malheur et la peine, les épreuves aussi douloureuses soient-elles ne sont pas une fatalité. De livre en livre, Agnès Ledig creuse son sillon et touche ses lecteurs au cœur.

Pour les habitants de Mulhouse et de la région, je vous propose de retrouver Agnès Ledig le 3 novembre à 18h à la librairie Bisey.

La toute petite reine
Agnès Ledig
Éditions Flammarion
Roman
380 p., 21,90 €
EAN 9782081488359
Paru le 20/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Alsace, à Strasbourg, Ottrott, Obernai et le Mont Saint-Odile. On y évoque aussi la Savoie et un endroit isolé des Vosges ainsi que le Mali.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Adrien, maître-chien, est appelé pour un colis suspect en gare de Strasbourg. Bloom, son chien hypersensible, va sentir le premier que les larmes de Capucine, venue récupérer sa valise oubliée, cachent en réalité une bombe prête à exploser dans son cœur. Hasard ou coup de pouce du destin, ils se retrouvent quelques jours plus tard dans la salle d’attente d’un couple de psychiatres. Dès lors, Adrien n’a de cesse de découvrir l’histoire que porte cette jeune femme. Dénouant les fils de leur existence, cette rencontre pourrait bien prendre une tournure inattendue et leur permettre de faire la paix avec leur passé afin d’imaginer à nouveau l’avenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV Info
Femme actuelle (Podcast – secrets d’écriture)
Actualitté (Nicolas Gary)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
Deux prénoms sur une boîte aux lettres
Je suis trop vieux pour servir encore à quelque chose.
On a même voulu me mettre en maison de retraite.
Jamais, vous m’entendez? Jamais !
Je veux mourir ici. Si possible sur ce banc, à l’entrée de la forêt.
De là, quand je regarde la maison en contrebas, je pense à Madeleine.
Ma seule utilité de vieux, c’est de me souvenir.
Qu’ils aillent au diable, ceux qui veulent me faire perdre la boule dans leur institution. Moi, j’ai encore toute ma tête, et tant que j’ai toute ma tête avec Madeleine dedans, elle vit encore un peu.
Ce qui me rend fou, c’est de voir cette bâtisse tomber en ruine, alors qu’on aurait pu en faire un nid d’amour. Madeleine et Jean Petitgenêt. Ça aurait bien rendu sur la boîte aux lettres.
Si seulement je pouvais garder que les belles choses du passé.
Si seulement on pouvait le refaire, ce passé. Je serais pas assis seul sur ces deux planches de bois, comme un idiot, à espérer que cette vieille ferme reprenne vie pour honorer celle de Madeleine.
C’est peut-être la seule chose qui me tient debout.
Savoir qui le fera.

Chapitre 2
Papillon de nuit
— C’est la mienne ! Attendez, C’EST LA MIENNE !
Le dispositif est déjà déployé, les barrières installées, mon chien dans les starting-blocks pour aller renifler le colis suspect. Sous l’immense préau qui couvre les neuf quais de la gare de Strasbourg, sa voix résonne comme dans une cathédrale.
En me retournant, je découvre une jeune femme à bout de souffle. Elle porte des baskets sur des collants noirs, une robe et un trench-coat qui vole derrière elle, le sac à main collé à sa taille pour ne pas être gênée dans sa course. Elle n’a laissé aucune chance au militaire qui a tenté de s’interposer en haut des escalators à l’entrée du quai et qui trottine derrière elle sans aucune conviction. Un autre, plus proche de la zone ultrasécurisée, l’empêche d’avancer.
— S’il vous plaît, c’est ma valise ! supplie-t elle.
Les agents de la police ferroviaire s’approchent, alertés par les cris, en faisant signe de la laisser passer.
Elle n’a le temps ni de reprendre son souffle ni de s’excuser. Simonet, le chef de la sûreté ferroviaire, fond sur elle comme un rapace sur sa proie, prêt à lacérer la chair, de sa méchanceté crochue. Je ne l’ai jamais connu bienveillant ni compréhensif en intervention. Au point de me demander s’il était semblable dans le privé, s’il avait une femme, des enfants, s’il pouvait faire preuve de tendresse. J’en doute.
— Vous vous rendez compte du temps que vous nous faites perdre ? Comme si on n’avait que ça à faire ! Putain ! Vous auriez mérité qu’on la fasse exploser.
— Je suis désol…
— Taisez-vous ! Pièce d’identité !
Il aboie.
Je me mets à la place de cette jeune femme. J’imagine son ventre noué. Elle ne s’attendait pas à être ainsi reçue. Se faire gronder comme une petite fille alors qu’elle se sent déjà bien assez coupable. Je vois la honte au bord de ses yeux. Soudain, la colère jaillit.
— Vous n’avez pas à me parler ainsi, même si j’ai fait une erreur !
— Une erreur ? Je vous parle comme je veux, vous n’allez pas la ramener en plus ! Vos papiers !
Elle fouille dans son sac à main en essayant de contenir sa rage, souffle entre ses lèvres qu’elle connaît ses droits. Elle lui demande quel est son nom. Il ne répond pas, n’a pas baissé son regard noir. Simonet ne supporte pas ces gens qui ne s’inclinent pas devant lui. Qui osent s’opposer. Surtout quand ils ont tort. Même quand ils ont raison. Il déteste qu’on lui tienne tête. Je le connais. La situation va dégénérer.
Je m’approche, pour tenter de faire retomber la pression.
— Calme-toi, Yvon. Je crois qu’elle est désolée, non ?
— Rien à foutre des excuses. Tu as vu le dispositif déployé, pour une connasse étourdie ?
— Yvon !
— On devrait leur faire payer cher leur négligence !
Elle lui tend sa carte d’identité sans un mot, concentrée sur ses jambes qui ne voudront plus la porter bien longtemps. Je les connais ces moments où la rage laisse place au vide, où plus rien ne tient, où le pan de montagne s’effondre.
Elle se laisse tomber sur un banc du quai numéro 3, à quelques mètres de nous, prend sa tête entre ses mains et fond en larmes, emportée par les sanglots, comme on s’abandonne à l’avalanche quand il est vain de résister.
Je peine à contenir Bloom, plus agité qu’à l’accoutumée ; très bon dans son travail de recherche en explosifs, il a toujours été perturbé par les conflits humains. Et plus encore par les larmes.
— Merde ! Putain ! marmonne mon collègue de la SUGE, en semblant hésiter, les yeux rivés sur le document d’identité. C’est bon, rends-lui sa valise, lance-t il à un collègue, et laisse-la partir, on lève le dispositif.
Puis il s’éloigne d’un pas rapide, sans un mot, vers l’escalier qui mène aux couloirs souterrains. Il ne part pas, il s’éclipse, il se sauve. Sa colère le suit comme les effluves d’un mauvais parfum, mécontente d’avoir été remballée à la hâte.
La valise est rendue à la jeune femme par un gradé qui vient tout juste de sortir de l’adolescence et ne sait pas quoi dire en lui tendant sa carte d’identité. Elle ne relève pas la tête, pleure toujours. Il pose avec précaution le petit rectangle plastifié sur le bagage comme si celui-ci allait quand même exploser et repart, penaud.
Je n’arrive pas à faire de même.
Une intuition étrange. Pourquoi une telle escalade, pourquoi Yvon s’est-il enfui ? En temps normal, il aurait pris un malin plaisir à jouer avec la souris, à lui asséner des coups de bec, à la voir souffrir. Il est de ceux qui se délectent des blessures des autres, qui s’en abreuvent pour affirmer leur puissance. Et pourquoi cette jeune femme pleure-t-elle ainsi pour une situation finalement anodine ? Je ne peux pas tourner les talons comme si de rien n’était. Quelle froideur faut il dans le cœur pour rester indifférent à des larmes ?
Bloom s’est assis et regarde en direction du banc en couinant.
Je le détache. Fais comme tu sens !
Il se dirige sans attendre vers elle, hésite, va et vient, dessine des infinis sur le sol, puis se décide enfin et enfouit son museau sous ses mains de femme, pour atteindre son visage. Elle résiste. Il s’assoit alors et pose la tête sur sa cuisse en geignant toujours, de ce petit cri aigu qui semble venir du fond de ses entrailles.
Au bout de quelques minutes, elle fouille dans son sac et en ressort un grand mouchoir blanc, sèche ses larmes et caresse l’animal en essayant de lui sourire.
— J’espère que vous n’avez pas peur des chiens.
— Heureusement…
— Bloom est vif mais gentil.
— Il a l’air.
— Ça va aller ?
— Oui. Je crois. Merci.
Elle évite mon regard, encore honteuse de la situation. J’aimerais lui demander son nom, au moins son prénom, garder une trace d’elle, quelque chose de concret. Ne pas la laisser replonger dans l’anonymat de ce grand océan d’humains dont elle s’est extraite le temps de me croiser.
Ou alors lui donner le mien. Je m’appelle Adrien et j’ai envie de vous protéger.
Je l’observe se lever, se redonner une contenance en ajustant sa robe, m’adresser un sourire auquel je ne crois pas un instant, et partir en titubant, saoule de vide et de peine, sa valise derrière elle.
Je m’assois à sa place et je caresse mon binôme en le félicitant, tant pour son flair que pour son humanité. La mienne n’a pas osé.

Cette fille m’a fendu le cœur. Ce cœur qui me fatigue de se briser à tout bout de champ, à tout bout de sanglots de gens que je ne connais même pas.
Pour une fois, Bloom me donne quand même raison. À se demander si une bombe ne se cachait pas au fond d’elle, prête à exploser.
Je regarde les passagers sur le quai numéro 1, statiques, mouvants, petits, grands, en baskets ou en escarpins, le téléphone en main ou le regard dans le vide. Où vont ils ? Une réunion décisive ? Un rendez-vous amoureux ? Visiter un membre de leur famille gravement malade ? Combien de bombes au fond d’eux ?
La mienne a explosé il y a quelques années. Je n’en finis pas de déblayer les débris.
J’aurais dû prendre un chien spécialisé dans la fouille des décombres. J’aurais gagné du temps.

J’ai envie de revoir cette fille sans en comprendre la raison. En l’observant essuyer ses larmes sur mon chien, j’ai vu en une fraction de seconde défiler un avenir possible. Comme cet instant juste avant la mort, où tout le passé se déroule en accéléré. Avec elle, c’était vers le futur. C’est idiot. Je ne la connais pas. Et je ne la recroiserai probablement jamais.
J’ai pourtant réussi à devenir presque insensible aux horreurs de ce monde, le Mali m’y a bien aidé. Pas là, pas avec elle. Je me sentais au bord de sa détresse comme en haut d’une falaise, l’appel du vide, le besoin de m’y jeter pour l’en sortir. Diane me dirait que ma nature reprend le dessus. Protéger, protéger, protéger.
Je garde surtout en mémoire la puissance qui se dégageait de cette petite silhouette prostrée sur un banc. Une force inaltérable qui m’attirait comme un papillon de nuit.
Un appel d’urgence me sauve de mes pensées inutiles. Un colis suspect à l’aéroport.
La vie continue, se fichant bien des sanglots et des papillons de nuit.

Chapitre 3
Son rôle
Adélie ne m’appelle pas souvent. Quand elle s’y résout, la raison est généralement importante, – m’appeler au secours ou me proposer un nouveau geste écocitoyen. Elle est capable de faire sonner mon téléphone juste pour me demander si j’ai mis un autocollant STOP-Pub sur ma boîte aux lettres et ne pas raccrocher avant que je promette d’y consentir.
Je m’isole dans un coin de l’atelier en faisant signe à mon collègue que je dois décrocher. Quand j’étais sur les chaînes de fabrication, je ne pouvais pas m’interrompre ainsi. Maintenant que je suis chef d’équipe, j’ai un peu plus de liberté, même si je n’en abuse pas. Malgré le bruit des machines, dès les premiers mots de ma nièce, je sais qu’il est arrivé quelque chose.
— Où est elle ?
— Encore aux urgences, ils refont le point demain. Elle devrait pouvoir sortir. Le médecin de garde m’a parlé d’un de ses collègues compétents pour le suivi.
— Le suivi de quoi ?
— De ses états d’âme.
— Que s’est -il passé ?
— Je sais pas, Tonton. J’en sais rien.

Partagée entre la colère contre sa sœur et l’inquiétude malgré tout, Adélie me raconte les faits.
— Je l’avais invitée à notre soirée étudiante de rentrée, elle s’est mise à boire. Beaucoup trop. Tu sais bien qu’elle n’a pas l’habitude. Je suis arrivée juste à temps pour l’empêcher de se faire monter dessus par des mecs aussi bourrés qu’elle. Et là, elle s’est écroulée en pleurant toutes les larmes de son corps. Et puis elle a fait un malaise, alors on a appelé les secours.
Je n’arrive pas à imaginer que Capucine ait pu se comporter ainsi. Elle qui s’est toujours montrée raisonnable, sérieuse, sage. Trop sage.
— Il s’était passé quelque chose qui a pu expliquer sa conduite ?
— …
— Adélie ?
— Un peu plus tôt dans la journée, je lui avais annoncé que j’arrêtais médecine. Elle descendait du train et en a oublié sa valise. Quand elle est retournée à la gare, un dispositif de colis suspect avait déjà été déployé et elle s’est fait remettre en place par les flics. Beaucoup d’émotions en une journée.
— Tu arrêtes médecine alors que tu as validé ta première année avec brio ?
— …
— Adélie ? Tu es sûre de ce que tu fais ?
— Oui !
— Je comprends qu’elle ait pu être chamboulée.
— C’est ma vie !
— Tu sais bien que cela concerne aussi la sienne ! Je peux aller la voir ?
— Il vaut mieux attendre qu’elle soit rentrée à la maison. Je te dirai.

L’une s’écroule quand l’autre renonce à sa réussite. Je raccroche le cœur serré. Capucine et Adélie comptent plus que tout à mes yeux. Je me suis souvent demandé si leur existence serait un jour sereine. Ce n’est pas gagné.
Tant de hauts, tant de bas, et moi, témoin muet de leurs combats. Il y en a eu, des crises, durant toutes ces années. Des petites, des grandes, qui durent une heure ou des années. L’adolescence d’Adélie n’a pas été de tout repos. Capucine a tout pris sur elle, pour tenir. Aujourd’hui, elle ploie comme un jeune arbre de printemps qui a dû affronter l’hiver. D’énormes flocons qui tombent trop tôt sur des branches encore fragiles.
Je me sens impuissant. La petite n’a pas sollicité mon avis pour prendre sa décision, la grande défaille sans que j’aie rien vu venir. Et elle voudra s’en sortir seule, comme elle l’a toujours fait. Boule de courage et de détermination, virant à l’acharnement sourd et aveugle face aux mises en garde des autres pour ne pas perdre la face, se montrer à la hauteur. Peut-être devrais-tu…, tu ne crois pas que…, as-tu essayé de…, fais attention à… Rien n’y a fait. Elle s’est entêtée au détriment d’elle-même.
J’irai quand même la voir, parler un peu, faire rouler la voiture de Jean-Baptiste à laquelle elle ne veut toujours pas toucher, préparer certains arbustes pour la période hivernale, entretenir son jardin. Si elle en connaît toutes les fleurs, les bichonne, les soigne, elle me laisse m’occuper du petit potager que je leur ai installé il y a dix ans. Elle affirme que je suis le seul à être capable d’obtenir des légumes qui ressemblent à des légumes. J’avoue, j’ai un certain talent en ce domaine, hérité de mon grand-père qui passait ses journées dans son coin de terre. Il m’a tout appris. J’y trouve une occasion de passer du temps avec elle, même en silence. Quand nous jardinons ensemble, nous communiquons par fleurs interposées. Observer les tournesols le long de la clôture, et se dire qu’ils ont raison de choisir la lumière. Laisser se ressemer les plants de bourrache d’année en année et accepter qu’ils s’installent plutôt au gré du vent que de notre volonté. Ne pas arracher les jeunes pousses d’achillée millefeuille et avoir la patience d’attendre les fleurs pour en saisir les vertus.

Voilà mon rôle. Être là quand mes nièces en ont besoin, m’effacer le reste du temps. C’est ce que mon frère aurait souhaité.
Je ne pouvais pas faire plus.
J’aurais tant voulu pourtant.

Chapitre 4
Se réveiller du chaos
Elle ouvre les yeux, réveillée par une douleur vive sur le dos de la main. Sortant de sa torpeur, elle distingue progressivement les détails de ce qui l’entoure. Un lit métallique, une porte et des murs blancs, une télévision accrochée au mur, une table, une chaise. Des bruits sourds émanent du couloir où l’activité bat son plein, et accentue le contraste avec le silence de sa chambre. L’hôpital. Où chaque chambre raconte une histoire différente et où les infirmières sont un fil conducteur entre chacune. L’histoire de Capucine n’est pas glorieuse. Pas très heureuse non plus. Comme tous les patients ici. On n’atterrit pas aux urgences de gaîté de cœur. Cependant, elle n’a jamais cédé à la facilité de se prélasser dans un statut de victime. Ç’aurait été tentant, parfois, pour se reposer, souffler un peu, faire la planche dans le courant. Mais Capucine est une battante, une solide, un bon petit soldat qui ne se plaint pas. Et puis, auprès de qui ? Elle aimerait arracher le tuyau en plastique qui entre sous sa peau et la martyrise, se lever et partir. Elle n’en fait rien, anesthésiée par le produit qui y coule.
Le contour de ses souvenirs s’affine également. Elle aurait préféré tout oublier.
Oublier l’annonce de sa petite sœur qui lui a déchiré le cœur comme on arrache un pan entier d’une vieille tapisserie et qu’on découvre le mur gris.
Oublier ce sale type sur le quai de la gare qui l’a incendiée en public, la réduisant au rôle de pauvre fille étourdie qui saoule tout le monde. Ce qu’elle n’est pas. Ce qu’elle n’a jamais été. Elle, fiable et intègre. Elle, chez qui rien ne dépasse. Capucine n’a pas pu se défendre. Personne n’a voulu lui offrir la possibilité d’une excuse. Alors qu’elle en avait une.
Oublier cette volonté ridicule de noyer ses pensées dans l’alcool pour échapper à la réalité, et prendre ainsi le risque de se ridiculiser une deuxième fois dans la même journée.
Oublier les gestes déplacés de ces jeunes hommes aussi ivres qu’elle. Cette main dans sa culotte, ce doigt qui cherche une faille et son humidité. Les autres mains sur ses seins, dans sa nuque. Ces bouches qui la goûtent. Ces rires idiots qu’elle a partagés avec eux, comme si une autre fille avait pris place dans son corps, la reléguant dans un petit coin sombre en la sommant de se taire et de laisser la joyeuse, la délurée, la désinhibée faire la fête.
Oublier la colère de sa sœur en la découvrant ainsi dans un coin de la salle, et dont les cris ont transpercé la musique pourtant trop forte.
Oublier le réveil en sanglots dans le fourgon des pompiers et ce regard apitoyé de l’un d’eux.
Oublier cette étrange existence dont elle se réveille violemment et qui ne débouche sur rien. Rien de constructif, rien de concret.
Du vide. Juste du vide. Qu’elle a essayé de remplir d’alcool l’espace d’un soir désespéré.
Du vide, en ce moment comblé par une perfusion d’un tranquillisant dans son flacon qui se recroqueville sur lui-même. Au moment où le médecin entre dans sa chambre, elle aimerait se recroqueviller et disparaître comme cette petite poche en plastique translucide.
Il est patient et bienveillant. Il en faut de la patience et de la bienveillance pour être le psychiatre de garde.
Il lui demande comment elle va, fait semblant de lui prendre le pouls en posant sa main sur son poignet. Une main chaude qui apporte à Capucine un réconfort simple, elle qui a terriblement froid dans ce lit aseptisé, vêtue d’une chemise impersonnelle et d’une lourde armure de peine.
— Vous allez pouvoir sortir. Je vous ai obtenu un rendez-vous rapide, dans deux semaines, chez le Dr Diderot. Je le connais personnellement, c’est un bon médecin. Votre sœur va venir vous chercher, elle m’a dit au téléphone qu’elle vous rapporterait des habits. Les vôtres ne sont pas très frais. Je vais demander à l’infirmière de venir vous dépiquer. Je vous conseille de prendre le traitement que je vous ai prescrit au moins jusqu’à la consultation et vous aviserez de la suite avec mon collègue. Vous avez des questions ?
— C’est grave ce qui m’est arrivé ?
— Pour la forme, la situation aurait pu l’être beaucoup plus si votre sœur n’avait pas été là. Vous vous en sortez bien. Pour le fond, je ne sais pas. Vous ferez le point avec le Dr Diderot. Mon collègue vous donnera des outils. Bon courage pour la suite, mademoiselle. Je crois en vous.
Il se dirige vers la porte, pose sa main sur la clenche, hésite, puis revient vers Capucine.
— Je crois que quelques vannes ont lâché du barrage abîmé. Il vous reste à réaménager les berges pour couler des jours un peu plus paisibles à l’avenir. C’est à votre portée.

Chapitre 5
Rachel ne répond pas
Onze ans plus tôt.
Je somnole, sur le siège arrière, bercé par les mouvements de la voiture. J’ai un peu bu ce soir. Rachel conduit. Elle discute avec Catherine qui est venue passer quelques jours à la maison. La soirée était agréable, nous avons passé un joli moment. Je viens de mettre un message à Capucine pour lui dire que nous serons bientôt là. Adélie doit dormir depuis longtemps.
J’entends le cri de Rachel juste avant d’être ébloui par deux énormes phares qui surgissent de nulle part. Le choc est d’une rare violence.

Le klaxon de la voiture me réveille. J’avais perdu connaissance. Je n’ai pas vraiment mal, ou alors, je subis une telle douleur que mon cerveau m’a anesthésié. Je ne peux pas bouger. Catherine gémit à l’avant. J’essaie d’appeler Rachel. Un son fluet sort de ma bouche. Je tente un effort surhumain pour me faire entendre.
Rachel ne répond pas.
Les airbags sont maculés de rouge. La voiture est déformée. Le klaxon est assourdissant. J’ai un goût de métal dans la bouche. Toutes les vitres sont encore en place, brisées en mille morceaux. Je distingue l’éclairage dans la rue, et soudain une ombre. Un visage collé à la vitre. J’aimerais lui demander de me sortir de là, de secourir Rachel, je n’en ai pas la force. À travers un morceau de verre, j’aperçois son regard qui me fixe quelques instants. Il est froid, impassible. Puis l’ombre disparaît. Il n’a pas essayé d’ouvrir la porte. Il est sûrement parti chercher de l’aide.
Rachel ne répond pas.

Chapitre 6
Le désert de chair
C’est une maison individuelle dans un quartier calme de Strasbourg. Le petit parc qui l’entoure est assez arboré pour l’avoir préservée de la chaleur cet été. Quelques feuilles éparses commencent à jaunir et les premiers colchiques vont apparaître dans la pelouse. Comme l’an dernier. Je commence à connaître le rythme des saisons du cabinet médical, à force de le fréquenter. Il occupe le rez-de-chaussée, l’étage étant habité par la propriétaire des lieux. Un jour, en sortant de consultation, je l’avais aidée à démarrer sa tondeuse qui lui faisait des misères. Elle m’avait remercié la semaine suivante en m’offrant une balle rebondissante pour mon chien.
Bloom m’accompagne souvent. Je sais que Diane apprécie que je l’emmène. Couché sous un siège de la salle d’attente, la tête entre les pattes, toujours sur le qui-vive, il ne bouge que les yeux pour suivre le déplacement d’un autre patient qui vient de se lever.
C’est un chien angoissé mais efficace. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous nous sommes instantanément entendus. Les formateurs de Gramat n’avaient jamais vu une telle osmose. Il avait ses casseroles, moi les miennes, on les a mises en commun. On a fait de la bonne cuisine. Diane me demande toujours des nouvelles du chien avant de s’inquiéter de mon sort. Elle sait qu’en l’évoquant lui, je parle forcément un peu de moi.
— Vous m’avez annoncé lors de notre précédent rendez-vous que Bloom serait mis en retraite l’année prochaine. Vous aurez une nouvelle recrue ?
— Je n’imagine pas continuer avec un autre chien. Continuer tout court, je ne sais pas.
— Votre vocation a du plomb dans l’aile ?
— Vous pensez que c’en était une ?
— À vous de me le dire…

Ce que j’aime chez elle, c’est qu’elle creuse au bon endroit au bon moment. La question juste. La question que vous ne voulez pas entendre parce que vous cherchez à fuir la réponse. Surtout si elle fait mal. Elle appuie là. Comme Obélix sur le foie d’Abraracourcix dans Le Bouclier arverne. Appuyer sur la douleur pour la dissiper. Diane remplit pleinement ses fonctions. Trois ans de thérapie, on a fait du chemin. Elle m’a déjà proposé d’arrêter, et je ne suis pas prêt. Je fais encore des cauchemars. Elle m’a appris à les accepter. Pourtant, je n’imagine pas l’idée de lâcher sa bouée. Pas tant que je feins d’être cet homme solide dans un uniforme que je n’aurais peut-être jamais dû enfiler.
Je sais qu’elle n’enchaînera avec aucun autre sujet tant que je ne lui aurai pas répondu, alors je cherche. Je me souviens avoir annoncé mon désir d’engagement à ma mère le jour de mes seize ans. Par sécurité, j’ai passé mon bac, même si ma voie était déjà déterminée. Évidemment, Diane ne s’intéresse pas à la date de cette décision mais à la raison.
— Parce que je voulais faire comme mon père pour qu’il soit fier de moi ? Ou que je ne supportais pas l’injustice et que l’image qu’il me donnait, petit, était celle d’un homme dur mais juste ? Ou alors l’uniforme et les cheveux ras me rassuraient ? Pour attirer les filles ?
— Selon vous ?
— Un savant mélange de motivations inconscientes ?
— Quand vous avez signé en bas, vous vous êtes dit quoi ?
— Qu’on m’admirerait comme j’admirais mon père. Que je devais me sacrifier pour autrui comme il s’était sacrifié.
— Vous regrettez ?
— Non.
— Pourquoi n’imaginez-vous pas poursuivre ?
— Mes angoisses me fatiguent. La malveillance de certains m’épuise. Parfois, j’aimerais être un chien.
— Dans votre prochaine vie peut-être, en y pensant très fort dans le grand tunnel de la réincarnation, qui sait ! En attendant, vous êtes un homme jeune.
— Au pied du mur.
Elle me précise qu’aucun mur n’est infranchissable à qui sait poser ses mains et ses pieds au bon endroit pour l’escalader. Puis elle ajoute qu’on prend plus facilement appui sur les aspérités.
Ses mots résonnent en moi. Me vient soudain l’envie de lui parler de la valise oubliée.

— J’ai fait une étrange rencontre hier…
— Ah ?
— Probablement sans lendemain…
— Ah !
— Elle était belle tout en étant tragique…
— La rencontre ou la personne ?
— Les deux. J’essaie de l’oublier et je n’y arrive pas.
— Alors ne l’oubliez pas.
Nous parlons de la fille du quai numéro 3 pendant une bonne demi-heure. Cette impression de la connaître, mon intense envie de la secourir, mon désarroi de la laisser partir, la sensation de puissance qu’elle dégageait, la colère face à cette situation injuste, comme un écho à ma propre colère. La réaction troublante de Bloom.
— Les chiens détiennent beaucoup de réponses que nous, humains, ne voulons pas admettre. Faites-lui confiance.
Elle me connaît bien maintenant. Certains pourraient dire que nous avons fait le tour de la thérapie, et pourtant je m’accroche encore à ses petites phrases qui m’obligent à m’interroger, à ses conseils simples et pertinents.
Bloom a ses habitudes ici. Il est assis à côté de son fauteuil, les yeux fermés, la tête à hauteur de sa main, et se laisse caresser par cette femme élégante, dynamique et drôle. Je le regarde en me disant que j’aurais bien besoin de ce genre de caresse. Pas là, pas avec elle, évidemment. Seulement des moments de tendresse simple, des cadeaux de douceur, de la considération. Mon existence est un désert charnel. Par ma faute ; quand on ne supporte plus de perdre, il est plus simple de ne pas s’attacher. J’ai pourtant soif.
— Peut-être la reverrez-vous ? Strasbourg est une petite ville.
— Je ne sais même pas si elle habite ici. Elle n’était peut-être qu’en transit à la gare, entre deux trains, deux destinations. Elle peut habiter partout en France, ou même à l’étranger.
— Voire sur la Lune, avec un peu de malchance… Ne vous inquiétez pas, la vie œuvre avec justesse. Je crois qu’elle vous a déjà sauvé une fois, non ?

Chapitre 7
Rocher de larmes
La sonnette retentit dans le vide et la porte est fermée.
Je me suis toujours refusé à entrer dans la maison de mes nièces, même si je détiens un double des clés. Ce n’est pas chez moi. Et puis, je me sens toujours en décalage, moi, modeste ouvrier, face à tant de luxe. Cette villa immense m’effraie comme une ogresse qui voudrait dévorer mon âme et me voler ma simplicité, alors je garde mes distances. Quand les filles sont là, elle perd de sa puissance, de sa superbe, de son autorité. Elle redevient quatre murs et un toit. Avec un autocollant STOP-pub sur la boîte aux lettres.
Pourtant, la voiture est là. Capucine est rentrée de l’hôpital il y a quelques jours déjà, je l’ai laissée reprendre ses esprits et un peu de contenance avant de lui rendre visite, elle qui n’aime pas montrer ses faiblesses. Même à moi. Elle doit courir. Son oxygène depuis onze ans. Sa thérapie à elle. Courir à perdre haleine pour ne pas perdre pied. La rage qu’elle a trouvée dans cet effort intense lui a rendu ses ailes. Celles qui ont brûlé dans l’accident.
Son corps, bien en chair durant toute son enfance, est devenu sec en quelques mois seulement. Presque trop. Je me suis inquiété pour elle. Pour elles. Je m’en suis voulu aussi. À en crier certains soirs. À l’époque de l’accident, j’étais le seul à pouvoir prétendre les recueillir et les élever, je n’ai pas été à la hauteur. Un homme célibataire, un boulot précaire, l’alcool. Tous les feux auraient clignoté en rouge aux yeux de la société et de la justice. Je n’ai même pas essayé. Alors j’ai veillé. À distance mais j’ai veillé. Elles ne savent pas le nombre de soirs où j’ai pris mon vélo pour faire la route depuis le village voisin, où j’ai craché mes poumons en grimpant cette saleté de côte pour arriver jusque chez elles, scruter les alentours et être sûr que personne ne rôdait. Le nombre de fois où je suis passé discrètement sur le trottoir longeant l’école à l’heure de la récréation pour vérifier que personne n’embêtait Adélie dans la cour.

Je me suis assis sur le banc de la terrasse. À l’ombre de la glycine qui commence à perdre ses feuilles. Le raisin qui grimpe le long du mur de la remise termine de mûrir. Une variété ancienne. Je leur avais offert ce pied à la naissance d’Adélie. Ils ont grandi ensemble.
Le bruit de la ville remonte, étouffé par la distance qui nous sépare du centre qui fourmille.
Le Mont National surplombe Obernai et offre une vue magnifique sur la plaine d’Alsace et les premiers contreforts vosgiens. Les filles sont nées à la maternité en contrebas, ont passé toute leur enfance ici, école primaire, collège, lycée. Je me souviens de ces moments où Capucine avait honte de venir du « quartier des riches », celui qui domine le reste de la ville. Stigmatisée par certains élèves, enviée par d’autres. Attendue au tournant par quelques profs – les enfants de parents aisés sont forcément bons élèves. Je ressentais avec beaucoup de peine ce fossé qui se creusait en elle. D’un côté l’injustice qu’elle ne supportait pas concernant ma situation précaire, de l’autre l’admiration pour son père, sa réussite. Et le besoin qu’il soit fier d’elle en retour. Un besoin au-delà du raisonnable.
D’ici, on aperçoit le toit de ma maison. Dire que j’aurais pu avoir une belle villa comme mon frère. Broyée par le système scolaire, mon intelligence n’est jamais entrée dans aucune de ses cases. Je m’en suis rendu compte trop tard.
Mais qu’aurais-je fait d’une grande maison comme celle-là ? Je ne suis pas fait pour vivre avec quelqu’un.
Cette grande maison, Capucine y vit seule aujourd’hui. Adélie a préféré occuper le petit appartement de Strasbourg que leur père utilisait parfois quand le programme opératoire se prolongeait tard dans la soirée. Elle voulait aussi prendre son indépendance à l’égard de sa sœur, parfois trop exigeante, trop perfectionniste.

J’aperçois Capucine sur le sentier tout en bas. Elle court vite. Elle a pourtant encore tous les escaliers du coteau à monter. Sa silhouette fluette vole au-dessus du sol et la pente ne l’effraie pas.

Dans quelques minutes, elle sera là, peut-être surprise de me voir, peut-être pas. Je ne saurai pas quoi dire. Elle me demandera comment je vais, alors que c’est elle qui est en petit tas compact. Toujours à penser aux autres avant elle-même, comme son père. Il était doué dans son domaine, efficace, empathique avec les parents, la vie de leur enfant entre ses mains. Il a dû penser à ses filles juste avant de mourir, se dire qu’il ne les reverrait pas, le cœur broyé par la peur quant à leur avenir. Et moi, j’aurais tellement voulu le rassurer.
— Ah, tu es là ? Je suis touchée que tu sois venu. Comment tu vas ?
Les autres avant elle.
— Tu as beaucoup couru ? je demande, alors que je connais la réponse.
— Un peu plus de deux heures, répond-elle, à peine essoufflée.
— L’effort t’a fait du bien ?
— Je crois. Je vais me changer. Sers-toi un jus de fruits, il y en a au frais.

Capucine a toujours été prévenante avec moi, y compris quand je suis sorti de l’enfer de la dépendance. Elle a joué le jeu, compris les enjeux, les risques, le danger dans la moindre goutte. Elle m’a accompagné, m’a pris dans ses bras quand je tremblais du manque, a répondu au téléphone à toute heure quand j’avais besoin d’une bouée pour ne pas replonger. Elle m’a porté pour ce combat alors qu’elle était en équilibre sur un fil tendu au-dessus du vide.
Nous sommes assis côte à côte sous la tonnelle, nos verres posés sur la petite table ronde en métal anthracite.
— C’est la décision d’Adélie qui t’a mise dans cet état ?
— Elle t’en a parlé ?
— Quand elle m’a annoncé que tu étais aux urgences, oui.
— Tu en penses quoi ?
— Rien.
— Rien ?
— C’est sa vie, elle est majeure. À peine, mais majeure quand même. Tu veux faire quoi ? La forcer à poursuivre ?
— La raisonner, lui faire comprendre que c’est une folie…
Ma nièce a prononcé cette phrase sur un ton étonnamment calme, occupée dans le même temps à observer une abeille qui évolue sur le dos de sa main. Elles sont encore nombreuses dans son jardin. Il faut dire que les fleurs y poussent en abondance, échelonnées du printemps à l’automne. Elle n’a pas la main verte, elle a la main fleurie. Peut-être grâce à son prénom. Les chrysanthèmes sont déjà présents en bordure de la terrasse, ainsi que la bruyère dans la rocaille en contrebas. Elle a planté des rosiers de différentes variétés un peu partout autour de la villa et en prend soin avec beaucoup d’attention. Les premiers crocus sont apparus au bout de la pelouse, côtoyant les primevères violettes et jaunes. Elle doit avoir la maison la plus fleurie du quartier de sorte que les dernières abeilles encore présentes se réfugient chez elle. Celle qui se promenait sur sa main vient de s’envoler.
— J’essayerai de lui parler. Il faut que tu prennes soin de toi, Capucine.
— Tu ne crois pas qu’elle a encore besoin que je m’occupe d’elle ?
— Non, je ne crois pas. Elle est autonome. Maintenant c’est ton tour.
— Et celui d’Oscar aussi. Je l’ai trop négligé ces derniers temps.
— Et d’Oscar si tu veux. Je sais que quand tu t’occupes de lui, tu t’occupes de toi.

Nous avons bu un jus d’orange tandis que le soleil disparaissait derrière la montagne. Elle regardait au loin, et je savais qu’en scrutant l’horizon, elle regardait l’effondrement au fond d’elle. Puis elle s’est levée en chassant d’un geste rapide la larme qui s’aventurait sur sa joue. « Excuse-moi, je vais me doucher, tu claques la porte en sortant ? »
Le rocher qui ne veut pas montrer que l’eau suinte de partout à travers les fissures.
Je suis parti.

Chapitre 8
Une douche salée
Elle aime l’odeur de l’effort sur sa peau collante et salée. Cette odeur un peu âcre qui témoigne de la puissance de son corps. De l’étendue de sa détermination. Tout comme elle aime ensuite le parfum sucré du savon et cette sensation d’être propre et nouvelle. Minuscule renaissance après la bataille.
Elle s’est mise sur la pointe des pieds pour atteindre le carreau et voir son oncle partir sans se retourner. Il a compris avec le temps qu’elle n’était pas du genre à faire des coucous par la fenêtre, contrairement à sa sœur. Autant couper net, ne pas s’éterniser dans la séparation, déjà bien assez pénible pour en rajouter. Elle le regarde quand même s’éloigner jusqu’au bout de la rue. Elle a été dure de lui demander ainsi de s’en aller. Il ne s’en formalisera pas. Il sait qu’elle préfère la solitude quand l’humeur vacille.
Elle glisse son corps nu sous la douche brûlante, et regarde apparaître la buée sur la paroi vitrée. Les projections de mousse y dégoulinent comme si elles faisaient la course. Même ces bulles de savon ont une vie sociale. Alors que toi, toi, tu passes la tienne à courir seule.
Elle s’éternise. Tant pis pour la planète. Adélie n’a pas besoin de le savoir. Capucine culpabilise quand même, malgré le plaisir. Alors elle tourne la mollette dans le sens opposé pour activer la pluie fine. Une autre façon d’offrir son corps à la caresse de l’eau. Plus douce.
Elle se demande quelle place elle a laissé à la douceur jusque-là.
La douceur de vivre ? Certainement pas. Il fallait être présente, sérieuse, appliquée.
La douceur de l’amour ? Pas de place non plus.
La douceur de sa sœur ? Voilà bien longtemps – depuis l’adolescence – qu’Adélie n’a plus envie d’être prise dans les bras.
La douceur de courir ? Le dépassement de soi est dur, rugueux, agressif.
La douceur d’Oscar, la seule avec laquelle elle s’octroie une rencontre régulière.

Elle pense à ce rendez-vous chez le psychiatre prévu la semaine suivante, condition à sa sortie des urgences. Cette réticence à s’y rendre. Pour raconter quoi ? Elle s’est débrouillée jusque-là. Ce n’est pas un psy qui va changer le cours des événements. Encore moins faire revenir ses parents.
Elle préférerait courir encore.
Encore, encore, encore.
Courir plutôt que se confier.

Chapitre 9
Si seulement
Parfois, je suis trop gentil. Édouard, mon meilleur ami1, me l’a souvent dit depuis le lycée. Il sait de quoi il parle. Lorsque mon collègue m’a téléphoné il y a quinze jours à propos d’un rendez-vous en urgence pour une jeune femme qui avait décompensé, qu’il m’a donné son nom, j’ai eu besoin de vérifier ce que je craignais. Je n’ai pas pu dire non et je l’ai rajoutée avant ma première consultation du jour. J’ai dû me réveiller aux aurores. Je ne prends plus de rendez-vous en fin de journée, Diane n’aime pas manger tard le soir. Depuis qu’elle a instauré son jeûne intermittent, nous mangeons à l’heure où certains sont à peine en retard pour le goûter. Je me suis adapté, il paraît que cette pratique est bonne pour sa santé, mais parfois, le planning coince un peu. Je lui ai déjà proposé de commencer sans moi. Ce qu’elle déteste. Nos dîners sont sacrés pour elle. Je crois qu’elle attend ce moment d’échange entre nous après sa journée de consultations.
Diane s’est levée en même temps que moi quand mon réveil a sonné et est partie déambuler dans le parc de l’orangerie, voir les dernières cigognes avant qu’elles ne migrent vers les pays chauds pour y passer l’hiver. »

À propos de l’auteur
LEDIG_Agnes_©Franck_DelhommeAgnès Ledig © Photo Franck Delhomme

Agnès Ledig a d’abord exercé le métier de sage-femme, avant de se consacrer à l’écriture. Elle publie Marie d’en haut (Les Nouveaux Auteurs, 2011), Coup de cœur des lectrices Femme actuelle, avant de rejoindre les éditions Albin Michel avec Juste avant le bonheur (2013), qui remporte le prix Maison de la Presse, puis Pars avec lui (2014), On regrettera plus tard (2016), De tes nouvelles (2017) Dans le murmure des feuilles qui dansent (2018), Se le dire enfin (2020) et La toute petite reine (2021).
Elle écrit également des albums jeunesse illustrés par Frédéric Pillot. On leur doit Le petit arbre qui voulait devenir un nuage (Albin Michel Jeunesse, 2017) et Le Cimetière des mots doux (Albin Michel Jeunesse, 2019). En 2020, ce duo lance une nouvelle série chez Flammarion Jeunesse, collection « Père Castor », Mazette est très sensible et Mazette aime jouer. Depuis 2018, Agnès est « ambassadonneuse » de l’Établissement français du sang (EFS) afin de promouvoir le don de sang auprès du grand public. (Source: lisez.com)

Page Wikipédia de l’auteur
Compte instagram de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#latoutepetitereine #AgnesLedig #editionsflammarion #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #coupdecoeur #VendrediLecture #RentréeLittéraireaout2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Le Courage des rêveuses

MERVILLE_le-courage_des_reveuses

  RL-automne-2021

En deux mots
C’est un rêve, mais de ceux qui marquent, de ceux qu’il ne faut pas oublier. Une femme prisonnière dans un camp, une épidémie qui fait des ravages et un besoin impérieux de savoir ce qui se trame vraiment et de regagner une liberté entravée. La résistance s’organise.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Du rêve au cauchemar

Dans le rêve dans lequel nous embarque Jacqueline Merville, une femme s’évade d’un camp en jouant avec la mort. Une fuite qui est aussi une exploration de notre besoin d’identité et de liberté face aux périls.

Certains rêves sont d’une telle force que, en vous réveillant, vous doutez d’avoir rêvé. Il arrive même quelquefois que vous ressentiez les sensations physiques qui vous atteignent dans votre phase onirique.
Et puis, il y a ces rêves qui vous marquent très fort, cauchemars que l’on voudrait oublier ou félicité que l’on aimerait tant avoir vraiment vécue ou poursuivre dans la «vraie vie».
Pour la narratrice de ce court roman, il s’agit d’abord de noter son rêve de peur qu’il ne disparaisse dans les limbes de sa mémoire, car elle éprouve le besoin de l’analyser.
Son voyage commence précisément à 12h 05 et s’achèvera à 20h et 32 secondes. Durant ce laps de temps, elle aura «vécu» une douloureuse expérience, tout en espérant qu’elle ne soit pas prémonitoire.
Elle se voit marcher, essayant d’atteindre un rivage après avoir fui un camp où étaient retenus des femmes et des hommes, soi-disant pour qu’ils soient préservés d’un dangereux virus. «Dans le camp tellement de rumeurs circulaient. L’assaut aurait eu lieu partout. Une attaque sur les rivages et dans les plaines, les vallées, à cause d’un enflement gigantesque des océans, mers, lacs, fleuves, du moindre espace d’eau. Ensuite serait venue la contamination, c’est uniquement cela qui intéressait les médecins du camp.»
Son but est de rejoindre Annie, Helena, Salima, Yoko, Myriam et Lol, un groupe de femmes qui ont choisi de ne pas avaler ce discours, d’entrer en résistance. L’un des stratagèmes pour s’échapper consiste à faire le mort. Après un solide et très long entraînement à de longues apnées simulant le décès, elle parviendra à ses fins: «Je n’ai plus respiré dès que nous avons eu l’ordre de dormir. L’écran de surveillance allait indiquer Décès. Peu après un infirmier est venu, a effleuré mon visage, a éteint l’écran de surveillance, je ne vivais plus pour le camp. Dans un camion on a posé délicatement mon corps à côté d’autres contaminés décédés.»
Reste maintenant à trouver une issue, en s’appuyant sur les expériences fortes du passé qui, par bribes, refait surface. Ce sont surtout des drames, des événements forts qui semblent avoir marqué sa mémoire. D’autres camps, ceux d’extermination de la Shoah, d’autres catastrophes naturelles comme un tsunami, d’autres épidémies, comme celle du Covid apparaissent alors avec plus ou moins de netteté.
En choisissant de faire de ce combat à l’issue très incertaine la clé d’un songe Jacqueline Merville choisit une manière douce de nous rappeler combien la liberté est un bien précieux, que jamais elle ne saurait être une évidence et qu’elle mérite tous les combats, à tout instant.

Le courage des rêveuses
Jacqueline Merville
Éditions des femmes
Roman
80 p., 10 €
EAN 9782721009067
Paru le 14/10/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Au sein d’un paysage lunaire et désertique, une femme s’échappe d’un camp où elle a été enfermée à la suite de l’explosion d’un Site qui l’a violemment contaminée. Elle y a subi des expérimentations scientifiques et s’est fait passer pour morte afin de s’évader. La narratrice à l’identité sibylline marche en quête de liberté et de remémoration. Au fil de son cheminement, les souvenirs refont surface par bribes nébuleuses.
Le texte est empreint d’événements tels que l’enfer de la Shoah ou encore le Tsunami qu’elle a relaté avec une grande justesse dans son ouvrage The Black Sunday, 26 décembre 2004 (des femmes-Antoinette Fouque, 2005). Sans être mentionnée, l’évocation de la pandémie du Covid-19 révèle l’humanisme profond et singulier de l’autrice. La rêveuse finit par se réveiller, mais le songe est d’une actualité percutante.
«J’ignore ce qu’est devenu le monde dont je me souviens. De ma mémoire je me méfie aussi. Est-ce bien la mienne ? Suis-je vraiment celle que je pense être à cause d’images, de détails, de sensations, revenus si soudainement dans le camp ? Est-ce une guérison ou encore une manifestation de la contamination ? Suis-je encore sous surveillance ? Il faudrait que je puisse parler avec celles et ceux qui n’ont pas eu la tête lessivée. Alors je saurais que le monde dont je me souviens est réellement le monde où j’ai vécu. Ma seule certitude est que je marche, je marche, je marche mais où?» J. M.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)

Les premières pages du livre
Les rideaux en mousseline bougent. Les parfums de sève venant de la pinède se mélangent à celui du café. Annie est en short, elle pose les tasses sur la table de la terrasse. Le bruit des cuillères me réconforte.
— Tu n’as pas cessé de bouger cette nuit! dit-elle lorsque je la rejoins.
— Est-ce que certains rêves sont des visions prémonitoires? ai-je demandé.
— Certains rêves, oui…
— Le pouvoir des mots existe et travaille à changer ce qu’on pense inéluctable, toi qui es journaliste tu le dis souvent. Je vais écrire ce rêve.
— Je travaille avec le réel, pas avec des rêves!
— Tu reviens quand?
— Dès demain, et avec quelques amies. Il est temps que tu les rencontres.
J’ai fait la vaisselle, puis nous avons coupé les fleurs fanées du jardin. Comme un orage est annoncé, Annie rentre les coussins et hamacs dans le garage avant de partir. Sa voiture est entrée dans la pinède, j’écoute le bruit du moteur jusqu’à ce qu’il disparaisse.
Comme d’habitude les cheminées de la Centrale lâchent des nuages de vapeur ronds qui deviennent de hauts cylindres dans le ciel. L’océan a un doux ressac.
Ce voyage nocturne voudra-t-il m’habiter à nouveau pour que je puisse le noter avant qu’il ne s’efface comme le font les rêves? Celui-ci allait d’un lieu à l’autre, d’une mémoire à l’autre. Si je l’écris tout prendra sens et même plus. Je ne peux pas laisser mourir cette femme courageuse qui a visité mon sommeil.
Il est bientôt midi. J’ouvre mon cahier.

12 heures et 05 minutes
Où est le rivage? À l’est? Je n’ai vu que trois femmes assises à l’abri d’un monticule de rochers, elles avaient tendu un bras dans cette direction puis étaient retournées dans un sommeil étranger à tout ce que je connais du sommeil.
Je marche. Je dois atteindre le rivage.
Avant de marcher j’étais dans un camp de l’autre côté de ce que nous appelions les plantations. Contaminé était le mot en usage là-bas.
Dans le camp tellement de rumeurs circulaient. L’assaut aurait eu lieu partout. Une attaque sur les rivages et dans les plaines, les vallées, à cause d’un enflement gigantesque des océans, mers, lacs, fleuves, du moindre espace d’eau.
Ensuite serait venue la contamination, c’est uniquement cela qui intéressait les médecins du camp. Le Site était en nous. Mais quoi était en nous ?
Le Site aussi a dû finir en morceaux comme les bâtiments, pylônes, ponts, les trains. Son explosion, je ne l’ai pas vue, pas entendue. L’invasion des eaux si, Annie et ses amies étaient avec moi.
Selon la Mathématicienne, qui avait son lit près de la fenêtre qui donnait sur le mur le plus haut du camp, une place dont personne ne voulait, nous étions depuis cinq années dans ce campement.
Cinq ans léthargiques.
Un coma d’une nature nouvelle puisque j’étais consciente, mais vide.
Une tête pas même dodelinante, une tête traversée de courants d’air, tête comateuse sur un corps pas comateux.
Maintenant je pense avoir retrouvé mon nom et la vie de ma mémoire.
Peut-être ai-je retrouvé une mémoire qui n’est pas la mienne ou une mémoire partielle, tronquée qui me fait m’étonner de ces étendues vides. Le chaos des constructions, cet enchevêtrement, ont disparu. La pluie a dû disparaître aussi. De la terre craquelée, blanche, à perte de vue. Et ce vent, un souffle monocorde, sans rafale.
Je marche avec vigueur parce que je veux les rejoindre. Annie et ses compagnes ne peuvent être que près du rivage où nous étions lorsque la catastrophe a eu lieu. Ensemble, assises dans un jardin avec des fauteuils en rotin et trois hamacs colorés au bout d’un chemin traversant une pinède. Annie, Helena, Salima, Yoko, Myriam et Lol étaient arrivées en courant sur ce chemin quelques semaines auparavant à la fin d’un après-midi du début de l’automne.
Annie les avait conduites chez moi, juste pour une pause, se nourrir, dormir un peu. Elles étaient restées parce que je voulais qu’elles vivent. Ma maison, la leur, la nôtre, avais-je dit sans hésiter.
Des rideaux en mousseline, des meubles des années 1950, une terrasse dallée de grandes pierres claires. Des lauriers roses, des plantes dont je n’avais jamais su le nom. Les arbres, si, je connaissais, cyprès, pins parasol, saule, eucalyptus.
Myriam savait les plantes, graines, pistil, nervures, racines, elle avait la main verte, mais aucun papier. Ses yeux, souvent un voile douloureux y passait. Elle me caressait alors le visage en disant «C’est quand je retourne là-bas». Elle était arrivée en nageant, plus à l’ouest. Elles l’avaient cachée, et cela bien avant qu’elles ne déboulent dans la pinède.
Salima, grande et silencieuse, une chevelure noire, écrivait dans des carnets qu’elle rangeait dans son sac à dos. Aucun ne traînait sur les tables. Son sac était son
placard. Quand nous ne parvenions pas à dormir, elle nous lisait l’un des carnets, une couverture mauve, celui écrit avant l’époque de Ladette. Je n’en comprenais que la musique, elle écrivait ses poèmes en allemand. Une musique de l’âme, quelque chose de mystique.
Elle était la plus téméraire. La foi est sans doute une force.
Parfois je me disais, secrètement, que notre résistance était vaine car les gens vivaient Ladette comme une fatalité ou une entité invisible.

Extraits
« Lia pensait qu’elle voyait le futur, un futur bienveillant, mais aussi l’irréparable, plein de nœuds noirs attirant d’autres catastrophes.
Étions-nous toutes et tous déments ?
Les médecins ne nous tuaient pas, ils entretenaient notre survie, nous étions le secret du Site.
Je me suis évadée dès que j’ai retrouvé mon nom et la vie de la mémoire qui va avec ce nom. Comme Lia, je voulais vivre donc m’évader donc qu’on me pense morte.
Avec Lia nous nous entraînions à de longues apnées simulant la mort.
Je n’ai plus respiré dès que nous avons eu l’ordre de dormir. L’écran de surveillance allait indiquer Décès. Peu après un infirmier est venu, a effleuré mon visage, a éteint l’écran de surveillance, je ne vivais plus pour le camp.
Dans un camion on a posé délicatement mon corps à côté d’autres contaminés décédés. Ils ne sentaient pas le cadavre, mais une odeur sucrée. Des cadavres sans rigidité mais froids. Les scientifiques utilisaient les dépouilles pour d’autres recherches disait le Charpentier. Morts ou vivants, nous avions en nous la clef, mais de quoi? » p. 22

« Des femmes arrivent par centaines avec des ballons mauves et jaunes qu’elles tiennent par un fil. Samira reçoit un projectile dans la mâchoire. Je crie, les femmes crient.
Elles tendent leurs bras nus face aux boucliers. Les ballons montent le long des immeubles. Ils prennent une autre couleur, un jaune solaire, presque doré. Plusieurs d’entre elles ont le torse nu avec des lettres tracées sur la peau. Les hommes casqués les cognent, elles tombent. Des femmes très grandes vêtues de combinaisons noires sont arrivées et comme des boxeuses frappent les hommes casqués, piétinent leurs boucliers. La mâchoire de Samira pend, d’autres femmes ont les yeux abîmés. Les femmes boxeuses luttent mais elles n’ont pas d’arme, pas même un petit couteau comme avait eu la Tosca pour venir à bout du tyran de Rome. » p. 53

À propos de l’auteur
MERVILLE_Jacqueline_©DRJacqueline Merville © Photo DR

Jacqueline Merville est écrivaine et peintre. Elle a publié dix livres (fiction, poésie) aux éditions des femmes-Antoinette Fouque. Elle a également publié d’autres recueils de poésie, notamment à La Main courante, et dirige depuis 2002 une collection de livres d’artistes, «Le Vent refuse». Depuis 1992, Jacqueline Merville partage son temps entre le Sud de la France et l’Asie. (Source: Éditions Des Femmes)

Site internet de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur
Page Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lecouragedesreveuses #JacquelineMerville #editionsdesfemmes #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #VendrediLecture #reve #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Rien ne t’appartient

08_2_A_bat_BLA_Appanah_Rien_CV.indd  RL-automne-2021  coup_de_coeur
Prix des Libraires de Nancy – Le Point 2021

En deux mots
Emmanuel, le mari de Tara vient de mourir. Un deuil qui est l’occasion de retracer son parcours dans ce pays lointain, lorsqu’elle s’appelait Vijaya, lorsqu’elle rêvait à une carrière de danseuse et qui connaîtra sévices et brimades dans le pensionnat qui l’accueillera après la mort de ses parents, opposants politiques. Jusqu’au jour où un tsunami vient tout balayer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fille gâchée

C’est à un nouveau tsunami émotionnel que nous convie Nathacha Appanah avec Rien ne t’appartient. Un court roman, un superbe portrait de femme et des drames en cascade.

Emmanuel est mort. Le mari de Tara la laisse seule et désemparée. Quand Eli, son beau-fils, vient lui rendre visite, il découvre «la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé.» Même si ce deuil n’est pas le seul auquel elle a dû faire face, même si cette épreuve n’est pas la pire qu’elle ait endurée, elle n’y arrive plus. Car toucher un objet, ranger quelque chose, c’est retrouver des traces de leur histoire, de son histoire. Une histoire terrible, insupportable.
En fait, Tara est une survivante, comme on va le découvrir au fil des pages. Tout avait pourtant si bien commencé dans ce pays qui n’est jamais nommé – sans doute le Sri Lanka – et qui ressemble à un paradis sur terre.
Ses parents, un père professeur engagé en politique et une mère aimante, l’ont baptisée Vijaya (Victoire) et entendent lui construire un bel avenir. En grandissant, elle se passionne pour le bharatanatyan, la danse traditionnelle, elle adore les senteurs de la cuisine d’Aya qui, comme le jardin qui l’entoure éveille ses sens. Au milieu de ce bonheur et de cette soif de connaissances, l’armée va débarquer et tuer ses parents ainsi qu’Aya. L’orpheline est alors conduite dans un refuge qui a tout d’une prison. «Ici rien ne t’appartient» lui explique-t-on avant de lui enlever jusqu’à son nom. Désormais elle s’appellera Avril puisqu’elle est né durant ce mois et sa vie de «fille gâchée» s’apparentera à de l’esclavage.
Jusqu’à ce jour où une catastrophe majeure, un tsunami, déferle sur le pays. Un drame qui paradoxalement sera sa planche de salut. C’est dans le chaos généralisé qu’elle va pouvoir se construire un avenir.
Nathacha Appanah, comme dans ses précédents romans, Le ciel par-dessus le toit, Tropique de la violence ou encore En attendant demain se refuse à sombrer dans le désespoir. Une petite lumière, une rencontre, un chemin qui se dessine permettent de surmonter la douleur. Avec ce monologue puissant elle secoue la noirceur, elle transcende la douleur. De sa magnifique écriture pleine de sensualité, la mauricienne prouve combien les mots sont des alliés importants, que grâce à eux, il est toujours possible de construire, de reconstruire. Et de faire tomber les masques. Je fais de Rien ne t’appartient l’un de mes favoris pour les Prix littéraires de l’automne.

Rien ne t’appartient
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16,90 €
EAN 9782072952227
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans un pays jamais nommé, mais qui ressemble au Sri Lanka.

Quand?
L’action se déroule tout au long de la vie de Vijaya, Avril, Tara jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue.»
Il n’y a pas que le chagrin et la solitude qui viennent tourmenter Tara depuis la mort de son mari. En elle, quelque chose se lève et gronde comme une vague. C’est la résurgence d’une histoire qu’elle croyait étouffée, c’est la réapparition de celle qu’elle avait été, avant. Une fille avec un autre prénom, qui aimait rire et danser, qui croyait en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les démons de son pays.
À travers le destin de Tara, Nathacha Appanah nous offre une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
France TV Info (Laurence Houot)
lelitteraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)
Libération (Claire Devarrieux)
La lettre du libraire
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Blog Sur la route de Jostein
Blog L’Or des livres
Blog Mélie et les livres
Page Wikipédia du roman


Nathacha Appanah présente Rien ne t’appartient © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Tara
Le garçon est ici. Il est assis au bord du fauteuil, le dos plat, le corps penché vers l’avant comme s’il s’apprêtait à se lever. Son visage est tourné vers moi et, pendant quelques instants, il y a des ombres qui glissent sur ses traits taillés au couteau, je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient. Je ne dis rien, je ne bouge pas, je ferme les yeux mais mon ventre vibre doucement et la peau dans le creux de ma gorge se met à battre. C’est cette peur sournoise que le garçon provoque chaque fois qu’il apparaît, c’est son silence, c’est sa figure de pierre, c’est sa manière de me regarder, c’est sa capacité à me faire vaciller, perdre pied, c’est parce qu’avant même de le voir j’ai deviné sa présence.
Quand il est là, l’air se modifie, c’est un changement de climat aussi brusque que silencieux, il se trouble et se charge d’une odeur ferreuse et par vagues, ça souffle sur ma nuque, le long de mes bras, sur mon front, mes joues, mon visage. Je transpire, ma bouche s’assèche. Je pourrais me recroqueviller dans un coin, bras serrés autour des genoux, tête rentrée, et attendre que ça passe mais j’ai cette étrange impression d’avoir vécu cent fois ce moment-là. Je ne sais pas quand, je ne sais pas où, pourtant je reconnais cette brise humide sur ma peau, cette odeur métallique, ce sentiment d’avoir glissé hors du temps et pourtant cent fois l’issue m’a échappé. Il me vient alors une impatience comme lorsque je cherche désespérément un mot exact ou le nom de quelqu’un, c’est sur ma langue, c’est à portée de main, au bout de mes doigts, c’est si proche. Alors, malgré la peur qui vient et mon esprit qui flanche, j’abandonne ce que je suis en train de faire et je me mets à le chercher.
Il ne faut pas croire que le garçon se cache ou se dérobe, non, il semble simplement avoir trouvé un endroit où il attend que je le découvre. Une fois, il était au fond de la salle de cinéma, debout, et la lumière de la sortie de secours lui faisait un halo rouge sur la tête. Une autre fois, il était assis sur un banc dans le jardin public et, si ce n’était son visage tourné vers moi, on aurait pu croire qu’il venait là regarder les passants, les canards et la manière dont les branches des arbres se penchent au-dessus de l’eau mais jamais ne la touchent. Il y a une semaine, je l’ai vu qui se tenait sous la pluie, de l’autre côté de la rue. Sa peau avait un aspect ciré, et même transie de peur, j’avais eu le désir troublant d’embrasser sa bouche brillante et mouillée.
Aujourd’hui, quand je rouvre les yeux, il est toujours là, dans ce fauteuil où je m’installe pour lire le soir. C’est la première fois qu’il vient chez moi, je ne me demande pas comment il a fait, s’il a profité d’une porte mal verrouillée, s’il est passé par le balcon, ce n’est pas important, je sais qu’il est tel un animal souple, à se glisser ici, à ramper là, à apparaître sans bruit et à disparaître à sa guise. S’il lui venait l’envie de s’appuyer sur le dossier du fauteuil, de tendre le bras gauche, il pourrait effleurer les tranches de la rangée de livres et prendre dans sa paume le galet noir en forme d’œuf, si lisse et parfait qu’il paraît artificiel. Je l’ai ramassé il y a des années sur la plage de…
La plage de…
Je ne me souviens pas du nom. Ça commence par un « s », je la vois, cette longue bande de sable où les lendemains de tempête, la mer dépose des morceaux de bois flotté. J’essaie de me concentrer, j’imagine la rue principale qui mène à cette plage, la partie haute qui est pavée, les commerces endormis l’hiver et ouverts jusqu’à minuit l’été. Dans ma tête, je fais des allers-retours dans cette rue, j’essaie de tromper ma mémoire, de lui faire croire que je veux me souvenir d’autre chose, c’est ainsi que les choses fonctionnent. Il faut savoir se gruger soi-même. Tant de détails me reviennent avec netteté, la frise d’un magasin de chaussures, l’odeur sucrée des crêpes, la fumée bleue du poulet qui grille sur une plaque improvisée, la poisse des doigts qui tiennent le cornet de glace, le grondement des vagues la nuit, le sel qui paillette le duvet des bras et le bombé des joues, mais pas le nom de cette plage. Quand le garçon est là, il y a un mur entre certains mots et moi, entre certains événements et moi, je tente désespérément de les atteindre mais c’est comme s’ils n’existaient plus. Quand le garçon est là, je deviens une femme qui balbutie, qui cherche, qui tâtonne, qui bégaie, ma langue est lourde, j’émets des sons tel un petit enfant, sa, se, si.
Le tremblement qui avait commencé dans mon ventre se répand en moi. Je me couvre le visage de mes mains, les ramène en poings serrés sur ma bouche et soudain je pense à Eli qui doit arriver dans moins d’une heure. J’oublie le galet, la plage, je regarde à nouveau le garçon qui n’a pas bougé d’un iota.
Il porte un pantalon de toile et une chemise à manches courtes avec une poche à l’avant. Au revers de cette poche, il y a l’agrafe argentée d’un stylo. Ses habits sont trop larges pour lui, empesés, d’un autre temps, comme s’il les avait empruntés à son grand-père. Aux pieds, il a des chaussures vernies qu’il porte sans chaussettes, tel un dandy, mais qui sont, elles aussi, trop grandes. De là où je me tiens, il m’apparaît maigre et sec, peut-être est-ce l’effet de ses vêtements amples. Son visage est celui d’un jeune homme – ses traits sont bien dessinés, fermement ancrés, ses sourcils épais, ses cheveux noirs et abondants mais plus je l’observe, plus j’ai le sentiment qu’il est ancien, qu’il vient de très loin, qu’il a traversé le temps, les époques, les mémoires.
Sa bouche bouge légèrement, peut-être qu’il mâchonne l’intérieur de ses joues, je connais quelqu’un qui fait ça, comment s’appelle-t-il déjà ? On a travaillé dans le même bureau pendant quelques mois, il avait un long cou et aimait jouer au solitaire à l’heure du déjeuner… Son prénom commence par un « d ». Da, de, di.
Le garçon continue de me regarder d’une manière intense qui n’est ni hostile ni amicale. Je me demande s’il lit dans mes pensées, s’il m’entend lutter pour retrouver le nom de cette fichue plage, de ce type au long cou, si ça l’amuse d’être dans ma tête, si c’est une satisfaction pour lui de me voir ainsi, tremblante et confuse. Je cherche une réponse sur son visage, dans la manière dont il est assis, dans son immobilité, dans son attente. Est-ce possible que plus je le regarde, plus il me semble familier, comme s’il se fondait peu à peu dans le décor de ce salon, comme s’il prenait les couleurs du crépuscule. Est-ce possible que ce ne soit pas de lui que j’ai peur mais de ce qui va surgir, tout à l’heure, ce soir, cette nuit ?
Quelque chose le long de ma colonne se réveille quand le garçon est là, de minuscules décharges électriques qui vont et viennent sur mon dos, et ça aussi, j’ai l’impression que c’est ancien, que j’ai déjà éprouvé cela. Mon esprit se comporte d’étrange manière, il m’échappe, puis me revient. Je voudrais lui demander ce qu’il fait là, ce qu’il me veut, pourquoi il me poursuit comme ça, pourquoi il ne dit rien, comment il apparaît et disparaît, je voudrais lui dire de partir. Je voudrais aussi lui demander son nom.
Je regarde dehors, vers le balcon et les plantes éreintées par trois semaines de pluie. Cette nuit, il fera beau, a dit l’animateur à la radio avant de se reprendre. Cette nuit, il ne pleuvra pas. Sur la place que j’aperçois, les arbres sont rabougris. En vérité, tout est comme ça après trois semaines de pluie incessante, battante, bruyante parfois. Même les gens ont pris un aspect chétif, craintif, le dos courbé dans l’expectative d’une saucée. Tout glisse, écrasé ou balayé. Rien ne reste. Seule l’eau est vive, elle bouillonne dans les caniveaux, elle enfle, elle inonde, elle dévale, elle remonte d’on ne sait où, des nappes phréatiques, du centre même de la terre, devenue source jaillissante plutôt que noyau en fusion.
Le gris perle du soir a débordé du dehors et s’infiltre ici. Il y a tant de choses à faire avant qu’Eli n’arrive : me doucher, me changer, me préparer à sa venue. Il m’a dit au téléphone ce matin, Je dois te parler, est-ce que je peux passer ce soir ?
Je sais que c’est important. Eli est le genre à dire ce qu’il a à dire au téléphone, c’est son objet préféré, cette chose qu’il peut décrocher et raccrocher à loisir, qu’il utilise comme bouclier ou comme excuse, un appel remplace une visite, des mots distraits en lieu et place d’un moment ensemble. Je passe le seuil du salon, j’appuie sur l’interrupteur, le gris se carapate et j’ai le souffle coupé par l’état de la pièce. Il y a des tasses et des assiettes sales sur la table basse, des sacs en plastique qui traînent, des vêtements et des couvertures sur le canapé. Par terre, des livres, des magazines, des papiers, une plante renversée, de la boue. Dans ma tête ça enfle et ça se recroqueville. Toutes mes pensées prennent l’eau, deviennent inutiles et imbibées, et puis, non, elles refont surface, elles sont encore là. Quand je vois ce salon, mon esprit se tend et j’ai honte. Cela me ressemble si peu, j’aime que chaque chose soit à sa place. J’aime chaque objet de cette maison, jamais je ne les laisserais à l’abandon ainsi, on dirait une pièce squattée. J’imagine clairement le choc que ça ferait à Eli s’il voyait ça. Je me demande quand tout a commencé, est-ce le jour où le ciel s’est ouvert sur nos têtes, est-ce le jour où j’ai vu le garçon pour la première fois, est-ce le jour où Emmanuel est mort ?
J’imagine Eli ici, la bouche ouverte, les mains sur les hanches, une habitude dont il n’arrive pas à se défaire. À quoi pensera-t-il ? Certainement à Emmanuel, son père, cet homme merveilleux qui m’a épousée il y a plus de quinze ans et qui est mort il y a trois mois ? À cet événement qui m’a rendue veuve, qui l’a rendu orphelin mais qui ne nous a rien donné à nous deux. On aurait pu croire que la disparition de cet homme si bon nous aurait liés comme jamais de son vivant nous l’avons été. L’amour, le respect, l’admiration que nous avions pour Emmanuel, ces sentiments sans objet soudain, auraient pu se rejoindre, se transformer en une affection par ricochet, un lien qui ne se nomme pas exactement mais qui vit en sa mémoire, en son souvenir. Pourtant, non. Eli est resté loin, débarrassé de tout devoir filial, libéré de moi enfin et, devant ce salon sens dessus dessous, me vient cette pensée insupportable que, ce soir, il me verra comme un fardeau que son père lui aura laissé.
Je regarde l’heure, 18 h 07, j’oublie le garçon dans le fauteuil, je soupèse la situation comme si je m’attaquais à un problème de mathématiques. Je respire un grand coup, si je ne me presse pas, si je réfléchis calmement, je le résoudrai. Autrefois, quelqu’un m’avait expliqué comment aborder les mathématiques, c’était dans une alcôve, ça sentait l’eau de Cologne… C’est un souvenir à facettes qui remonte, il clignote, il bouge, c’est flou, je ne veux pas de lui, pas maintenant. Il me faut rester concentrée. J’ai une petite heure, non, disons quarante minutes, avant qu’Eli ne vienne et je sais comment agir : sacs-poubelle, lave-vaisselle, chiffon, aspirateur, serpillière, air frais. Je sens mon cerveau travailler, gagner en force et en souplesse. Je fais un pas vers la fenêtre et mon reflet me renvoie une femme à la tenue négligée mais je me détourne vite – je m’occuperai de cela plus tard. 18 h 10. Je dis haut et fort, Tu ne peux pas rester ici. Je m’adresse au garçon sans le regarder directement. Ce soir, je parle aussi aux murs, aux livres, aux choses inanimées dans ce salon, à ces souvenirs qui m’entraînent loin d’ici et à cette partie de moi-même qui se lève. Quelque chose bouge au coin de mon œil, est-ce lui, est-ce qu’il va se mettre debout, est-ce qu’il va me parler, est-ce qu’il va me toucher, pourvu qu’il ne me touche pas, je vais m’effondrer si sa peau vient effleurer la mienne. Je le regarde dans les yeux et ça gonfle dans ma tête, la pensée d’Eli glisse et m’échappe. J’essaie de m’accrocher à Emmanuel, lui seul pouvait me maintenir debout, me garder intacte et préservée de ma vie d’avant, mais il n’existe plus
Cette couverture roulée sur le canapé qui rappelle un chat endormi ces assiettes où il y a encore des restes de nourriture les tasses les verres les papiers les magazines les vêtements par terre – ça me fait l’effet de pièces de puzzle mal assorties. Je les vois en gris telle une vieille photo, je ne les comprends pas, à quoi bon s’y intéresser, ça ne me concerne pas. Je me tourne vers le garçon assis dans le fauteuil. Il y a des livres et des magazines autour de lui mais je sais qu’il n’a pas marché dessus ou d’un coup de chaussures vernies, écartés de son chemin. Il est assis pieds serrés genoux serrés, les avant-bras sur les accoudoirs. Je l’imagine arriver ici tel un danseur de ballet, virevoltant dans le seul bruissement de ses vêtements amples, évitant les livres les magazines les piles de papiers, posant d’abord un bras sur l’accoudoir du fauteuil, le corps soulevé et tenu par ce seul bras, puis, dans un mouvement fluide, effectuer un arc de cercle avec les jambes et descendre doucement dans le fauteuil. Quand ses fesses se posent, il exécute quelques ciseaux avec les jambes puis les ramène vers lui serrées collées et enfin il laisse ses pieds toucher délicatement le sol. Je souris au garçon danseur parce que moi aussi j’aime danser.
Les bras pliés devant ma poitrine, paumes apparentes, index et pouce de chaque main se rejoignant pour former un œil en amande, les autres doigts tendus, les pieds et genoux ouverts. Tât, je tends un bras vers la droite en frappant le pied droit. Taï, je tends l’autre bras vers la gauche en frappant le pied gauche. Taam, je ramène les deux bras. Dîth, bras droit devant. Taï, bras gauche devant. Taam, les paumes à nouveau devant mes seins. Encore un peu plus vite. tât taï taam dîth taï taam. J’ai déjà dansé sur ces syllabes je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient mais devant le garçon, elles sortent de ma bouche, c’est du miel. tât taï taam dîth taï taam. J’ai le souvenir d’une pression ferme sur ma tête pour que je continue à danser bas, que je garde les jambes pliées, ouvertes en losange. D’un doigt seulement on redresse mes coudes pour que mes bras restent à hauteur de mes épaules, d’un autre on relève mon menton. tât taï taam dîth taï taam.
Il y a quelque chose de moins raide dans la posture du garçon peut-être ai-je déjà dansé pour lui, peut-être est-ce ce qu’il attend de moi ? La cadence s’accélère, j’ai chaud, je voudrais me déshabiller et danser nue avec seulement des grelots à mes chevilles mais je ne les ai pas. Où sont-ils ? Je dois les avoir aux pieds quand je danse ! Je me baisse je rampe sur le tapis je soulève les magazines ils doivent être sous le canapé mais je ne peux y glisser que ma main il faut soulever ce meuble il est si lourd à quoi ça sert d’être une adulte quand on n’est pas fichu de soulever quoi que ce soit. Mon visage est plaqué sur l’assise. Il y a une odeur familière ici que je renifle profondément ça me rappelle quelque chose ça me rappelle quelqu’un qui était là, qui aimait être là, quelqu’un que j’ai essayé de soulever aussi et d’un coup d’un seul je me souviens, Emmanuel
Mon esprit se tend à nouveau. Je devrais commencer par débarrasser le canapé, arranger les coussins, jeter un plaid dessus, ce sera la première chose qu’Eli remarquera, lui qui est si sentimental, qui aime croire que les objets acquièrent une aura mystérieuse, humaine presque parfois, par la manière dont ils arrivent en notre possession, par la force des années ou parce qu’un événement particulier leur est lié. Il est attaché aux choses, une feuille séchée, un caillou, un vieux jouet, un livre jauni, un tee-shirt décoloré, un collier en bois cassé qui appartenait à sa mère, ce canapé. C’est sur ce canapé que son père est mort, il y a trois mois, et capturé dans les fibres des coussins, il y a encore, je le sens, son parfum. Ce n’est pas véritablement son parfum quand il était vivant mais quelque chose qui reste de lui, qui me serre le cœur, qui me ramène à son absence et à tout ce qui s’écroule depuis sa mort. Ces notes de vétiver, une touche de citron mais aussi un relent poudré, un peu rance.
C’est moi qui l’ai trouvé sur ce canapé. Il avait pris l’habitude de venir lire dans le salon. Il se réveillait avant l’aube cette dernière année, il disait qu’il avait de moins en moins besoin de sommeil avec l’âge alors que moi, c’était l’inverse. J’ai toujours eu l’impression qu’en fermant les yeux la nuit je menais une autre vie, je devenais une autre et que jamais mon corps et mon esprit ne se reposaient. Je pouvais dormir jusqu’en milieu de matinée et encore, jamais je ne me sentais reposée.
J’enfouis ma tête entre les coussins, mon esprit est serré tel un poing autour d’une image, celle de son dos large et rond et ses genoux pliés m’offrant à voir la plante de ses pieds. Ce matin-là, j’ai fait du café, j’ai grillé du pain, j’ai vidé le lave-vaisselle, il était déjà 11 heures et je me disais qu’il allait se réveiller avec l’odeur du café et des toasts, le bruit des couverts qu’on pose sur la table. Il n’avait pas bougé et je me suis approchée de lui. Je voudrais me concentrer sur cette minute où je le regarde dormir, oui je suis persuadée qu’il dort, je dis son nom doucement, je pose ma main sur sa hanche, puis je la fais remonter jusqu’aux épaules et jusque dans ses cheveux que je caresse, c’est un duvet si doux, et je me souviens encore de cette sensation sous mes doigts, mon esprit qui est alerte et tendu me le rappelle, me le fait sentir à nouveau. Je chuchote, Emmanuel. Il ne bouge pas. Je touche son front et je me rends compte qu’il est si froid ce front-là et c’est à ce moment que je me mets à le secouer, à hurler son nom et d’autres choses encore. C’est à ce moment que j’ai essayé de le soulever, j’avais dans la tête l’image d’êtres humains qui portent d’autres êtres humains, qui courent, qui tentent de se sauver ou de sauver celui ou celle qu’ils portent, ils font ça comme si ce n’était rien et je pensais que j’étais assez forte pour le porter, le descendre dans les escaliers, sortir dans la rue et demander de l’aide. Mais je n’ai réussi qu’à le faire tomber, à le tirer sur quelques mètres. Ma tête dans les coussins, ma tête à essayer de garder son odeur, ma tête à essayer de ne pas flancher, ma tête qui voudrait que cette minute, avant que ma main ne touche son front froid, cette minute-là s’étire, enfle et devienne une bulle dans laquelle je mènerai le reste de ma vie. Juste cette belle et innocente minute. »

Extraits
« Je ferme les yeux, j’imagine ce qu’Eli voit: la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé. Si je pouvais invoquer un peu de courage, je lui dirais que je suis encore celle qui aime profondément son père, celle dont il aime les sandwichs, celle qui l’appelle à l’aube le jour de son anniversaire, celle qui n’a jamais voulu remplacer sa mère, celle qui reste éveillée quand il voyage en avion, celle qui a tenté de porter son père à bout de bras, celle qui comprend combien est grande et pesante l’absence d’Emmanuel.
Mes bras n’ont aucune force, aucune utilité, je me fais l’effet d’un animal malade qui essaie de se mettre debout. Eli s’approche alors. Sa main droite enserre mon poignet, il passe un bras derrière moi, sa main gauche vient entourer mon coude gauche et il me relève. Je le regarde et certaines choses étant immuables, je sais que nous pensons tous les deux à la personne qui n’est plus. Eli me soutient fermement, il est si grand qu’il peut certainement voir le dessus de ma tête, je me laisse aller sur lui, je respire l’odeur de la cigarette sur son tee-shirt. Sans rien dire, il se penche et m’aide à remettre ma jupe. Avait-il un jour imaginé prendre soin de son père, se voyait-il faire les courses, venir le week-end pour du menu bricolage, l’emmener à des rendez-vous, ce genre de choses sans relent, sans drame, sans détresse? » p. 32-33

« Quand enfin Rada se tourne vers moi, c’est une vie virevoltante qui commence.
Elle revêt un sari de danse, sort des claves, des clochettes et sur le côté ouest de la véranda, nous commençons le cours par une séance de yoga pour s’échauffer et étirer nos muscles. Puis nous enchaînons avec les adavus, les différentes postures des jambes, des pieds, des bras, des mains, du cou. tât taï taam dîth taï taam. C’est la partie la plus ardue et la plus fastidieuse parce que Rada ne lâche jamais rien. Les adavus sont les lettres de l’alphabet, répète-t-elle, comment tu pourrais lire sans les apprendre toutes, comment tu pourrais danser la bharatanatyam sans maîtriser les adavus? Comment tu pourrais monter sur scène un jour ? Elle appuie sur mes épaules pour que mes genoux restent fléchis, elle remonte mes coudes quand ceux-ci s’affaissent et d’un doigt elle tapote mon menton pour que je le relève, afin que ma nuque soit longue, ma posture élégante. Sous sa voix répétant les syllabes, sous les claquements des claves, j’enchaîne les postures tant qu’elle le demande. » p. 65

« Pendant longtemps, je suis persuadée que la vie est ainsi, découpée en plusieurs bouchées, divisée en plusieurs gorgées. Les bougainvilliers et les hibiscus, les iris d’eau, l’écho de ma voix dans le puits, les fleurs de frangipaniers, le rire de mes parents, la lune qui ensorcelle ma mère, les bananiers et les palmiers, le coassement des grenouilles et le chant des oiseaux, les fourmis en file indienne, les devoirs et les leçons à n’en plus finir, les crêpes fines d’Aya que j’engloutis alors qu’elles sont encore brûlantes, les noix de coco qui tombent lourdement au sol, le nid d’abeilles à l’arrière de la maison, les nuages noirs qui naissent toujours au-dessus du bois et la pluie que j’attends parce que j’aime entendre les premières gouttes sur le toit, la voix de mon père qui ne vacille pas à la radio, les claves de Rada, tât taï taam dîth taï taam. Pendant longtemps je crois que ceux que j’aime et ce qui m’entoure sont éternels. » p. 70-71

« Quand il est là, le garçon me porte là où il n’y a ni violence ni coffre ni bûcher ni peur. Je ne sais pas nommer ce que nous faisons, l’amour le sexe la fièvre l’union le cœur la nourriture l’eau être avoir nos corps étalés comme une mappemonde du doigt de la bouche explorer, mais tandis que nous faisons un et tout cela mon esprit s’apaise et j’imagine des lumières se rallumer çà et là pour tracer un chemin. Tandis que nous faisons un et tout cela je suis vivante et je ne pense plus à retourner chez moi. Je veux être ici et maintenant.
Il m’arrive de danser pour lui sous le grésillement de l’ampoule. tât taï taam dîth taï taam. Je suis le dieu et son élue, je suis à la fois toutes les adoratrices et les rejetées, je suis la forêt et le désert, la fleur qui éclôt et la nuit qui dure. » p. 96

« Pour l’instant, ce rien ne t’appartient ici ne concerne que mon sac et ce qu’il contient. Je ne sais pas encore que ces mots englobent la robe que je porte, ma peau, mon corps, mes pensées, ma sueur, mon passé, mon présent, mon avenir, mes rêves et mon nom. » p. 108

À propos de l’auteur
APPANAH_Nathacha_©Francesca_MantovaniNathacha Appanah © Photo Francesca Mantovani

Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.
Son second roman, Blue Bay Palace, est contemporain: elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste. Suivront La Noce d’Anna (2005), Le dernier frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016) et Le ciel par-dessus le toit
(2019).
Ce qui relie tous ces récits, ce sont des personnages volontaires, têtus, impliqués dans la vie comme s’il s’agissait toujours de la survie. Les récits de Nathacha Appanah sont simples comme des destinées, et leurs héros ne renoncent jamais à consumer leur malheur jusqu’au bout. L’écriture, comme chez d’autres écrivains mauriciens de sa génération, est sobre, sans recours aux exotismes, une belle écriture française d’aujourd’hui. Quant aux sujets, ils évoquent certes l’Inde, Maurice, ou la femme: mais on ne saurait confondre Nathacha Appanah avec une virago des promotions identitaires. (Source: Lehman college)

Page Wikipédia de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#riennetappartient #NathachaAppanah #editionsgallimard #hcdahlem #roman #coupdecoeur #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #RentréeLittéraireaout2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Tes ombres sur les talons

ZALBERG_tes_ombres_sur_les_talons.jpg

En deux mots
L’avenir de Melissa semble tout tracé. Après de brillantes études, une carrière toute aussi brillante l’attend. Mais ses débuts professionnels sont décevants et elle se laisse entraîner vers une mauvaise pente. Après un drame, elle décide de fuir la France et cherche une nouvelle voie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Tous les voyages de Melissa

Dans ce court roman, Carole Zalberg raconte les errances d’une jeune femme d’aujourd’hui, entraînée vers une mauvaise pente avant de fuir. Ses voyages sont aussi et d’abord une quête intérieure.

Melissa est une fille sans histoire, ou presque. Une fille que Simone de Beauvoir appellerait une «fille rangée». Brillante élève ayant grandi dans un milieu modeste, elle suit le parcours conseillé, les classes préparatoires puis les grandes écoles. Même si elle se sent peu à l’aise au sein de «l’élite», elle fera des études plus qu’honorables et, après un job d’été dans un grand magasin se retrouvera au sein d’une rédaction. Si ses propositions sont pertinentes, elle perdra pied lorsqu’on lui demandera une enquête de terrain. Elle rejoindra alors une maison d’édition où, une fois de plus, elle faillira au moment de concrétiser ses idées. Elle est à nouveau remerciée et retourne vivre chez ses parents. Qui lui font comprendre qu’il ne lui ont pas payé de longues études pour qu’elle finisse affalée sur un canapé à regarder des séries en boucle.
Après quelques petits boulots, Melissa se retrouve au sein d’une start-up qui «vend au kilo du like et du commentaire positif». C’est là qu’elle fait la connaissance de Clémence qui va l’entraîner au sein de son groupe secret. Dirigé par Marc et Vadim, il se compose d’une vingtaine de personnes qui réfléchissent sur la marche du monde et échangent des idées qui déplaisent à Melissa, même si n’est pas insensible aux compliments appuyés auxquels elle a droit. Si bien qu’elle va finir pas se laisser séduire. «Toute proposition du maître est une caresse clandestine, ses demandes, un jeu amoureux à l’insu de tous. C’est en tout cas ce que Melissa veut croire et c’est ainsi qu’un soir d’hiver, elle forme avec d’autres un mur de haine où Mehdi et sa mère viendront s’écraser.» C’est avec cet épisode traumatisant, qui ouvre le roman, que Melissa s’envole pour les États-Unis.
Du côté de New York, puis de la Floride, elle peut essayer d’oublier son malaise. Elle a «de brèves poussées de honte en songeant à ses égarements récents et à leurs conséquences, mais entrevoit chez nombre de ceux qui ont pris la route et s’attardent en ce lieu des zones secrètes, de sombres semblables aux siennes, que tacitement, on choisit de ne pas révéler.» Melissa, que l’on appelle désormais Melie ne se transforme pas uniquement psychologiquement, mais aussi physiquement. Elle se fait couper les cheveux, s’adonne à de longues séances de natation.
Et décide de retrouver son autonomie, même si elle passe par des boulots précaires et des hébergements de fortune. C’est en se frottant à la «vraie vie» qu’elle se construit. C’est aussi en prenant la route, même si elle ne sait pas trop où tout cela la mènera. Car elle n’est encore qu’un brouillon d’elle-même.
Les kilomètres avalés, les expériences accumulées et les rencontres qu’elle va faire vont la forger.
Carole Zalberg, avec une économie de mots, dit parfaitement ce cheminement intérieur. S’adressant tour à tour à Melissa à la seconde personne – histoire de la secouer un peu – avant de revenir à une narration plus classique à la troisième personne, elle construit ce roman qui montre plus qu’il ne démontre. Qui interpelle avant d’apaiser. Jusqu’à l’harmonie du paysage intérieur avec celui qui l’accueille dans son nouveau chez soi.


Extrait des Chants de l’Apocalypse – Du sombre au clair, poème figurant dans le roman de Carole Zalberg, musique de Clément Walker-Viry

Tes ombres sur les talons
Carole Zalberg
Éditions Grasset
Roman
144 p., 16 €
EAN 9782246826712
Paru le 10/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris puis aux États-Unis, à New York et en Floride du côté des Keys, avant de partir jusqu’en Alaska, en passant par Pittsburgh, puis à revenir en France et finir en Corse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jeune fille au parcours scolaire sans faute, Melissa paraît s’intégrer au mieux dans la vie professionnelle… sans réellement trouver sa place. Fragilisée par un manque d’assurance sociale, elle perd le fil, se lie avec une autre jeune femme, désorientée comme elle, qui l’entraîne à de mystérieuses réunions. Dans ce groupe aux visées douteuses, animé par un gourou manipulateur, Melissa se soumet à un cadre rassurant et s’engage corps et âme dans un mouvement politique qui se révèle brutal et dangereux. Se croyant enfin protégée, enfin utile, enfin aimée, elle ne voit rien, ne veut pas comprendre. Jusqu’au jour où, associée aux funestes projets du groupe, elle se trouve mêlée à la mort d’un enfant. Tout bascule. Au lendemain du drame, Melissa entame une danse avec sa conscience, qui la mènera d’un engagement toujours plus extrême vers un effondrement et une réinvention de soi, de New York à la Corse en passant par Key West et l’Alaska où se nouent des rencontres déterminantes.
À travers la trajectoire individuelle de Melissa, Carole Zalberg aborde de son regard aigu et subtil la question de la radicalisation, des rêves déçus, de ces dons que la société ne sait pas toujours exploiter, décourage souvent et, pire, pervertit.
«Histoire d’une conscience», tel pourrait être le titre de ce roman dérangeant, bouleversant et lumineux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Ernest mag
Toute la culture (Romy Trajman)
Le blog de Dalie Farah
La Cause littéraire (Pierrette Epsztein)
Blog Les livres de Joëlle
Blog T Livres T Arts
Blog Sur la route de Jostein
Pamolico


Rencontre avec Carole Zalberg animée par Pierre Mazet © Production Escales du livre – Bordeaux

Les premières pages du livre
« J’avais longtemps eu une foi aveugle en mon avenir. C’était même au-delà de la foi. J’avais grandi dans une application telle que la question du but à atteindre ne se posait pas. Concentrée depuis toujours sur la route, je ne pouvais, je m’en rends compte, qu’avoir la conviction pour ainsi dire organique, en parfait petit cheval de course, qu’une récompense m’attendait à l’arrivée. Et jusqu’à l’obtention du diplôme censé m’assurer une place de choix dans le grand ordonnancement du monde, tout avait contribué à me donner raison.
Je n’étais pourtant pas née dans l’opulence, ni au sein d’une de ces familles qui font du moindre repas, de la sortie la plus banale des moments de foisonnement, l’occasion d’un apprentissage gourmand et ludique. Chez les Carpentier, on ne prenait les repas ensemble que le dimanche, lors d’un déjeuner au menu saisonnier : rosbif-purée d’octobre à mai, quiche-salade de juin à septembre.
Ma mère, cantinière, racontait alors les frasques des petits affamés, s’inquiétait de la bonne cuisson de la viande, prise chez le boucher aussi longtemps qu’il y en avait eu un dans le quartier. Un comme on n’en faisait plus, se plaignait-elle inexorablement, qui connaissait chaque client par son nom et devançait la plupart du temps leur commande. L’être humain est fait d’habitudes et ceux qui l’ont compris savent en tirer parti. Quoi de plus agréable, en effet, que de pénétrer dans une boutique en sachant qu’on y sera reconnu et servi sans même avoir à formuler la moindre demande ? À la fermeture de « sa » boucherie, ma mère avait dû se résoudre à acheter le rôti dominical au supermarché. Chaque dimanche, elle regrettait à voix haute la saveur de celui que lui préparait « son » cher petit commerçant si serviable et accueillant.
Mon père suivait sa propre partition. Chauffeur de bus, il se désolait de l’incivilité croissante des passagers, avait été effaré, je m’en souviens, par l’invasion des portables presque du jour au lendemain, et souffrait de ce nouveau type de pollution sonore : un seul pan de conversations intimes mais s’entremêlant sans pudeur dans un espace brinquebalant, souvent surchauffé, où chacun transportait son histoire. Ce déballage plus ou moins volontaire ajouté aux pensées, aux contrariétés, aux drames et aux joies produisait une cacophonie usant doucement les nerfs de mon père prématurément vieilli. À cinquante ans, il en paraîtrait vingt de plus.
Les discussions, dimanche après dimanche, dans la salle à manger exiguë et fanée (comme le sont les êtres sur qui les regards ne se posent plus assez souvent), n’en étaient pas mais des monologues inachevés, qui se croisaient sans se répondre, proférés pour soi et contre le silence embarrassant tant il révélait l’ennui ou plus exactement la fadeur régnant entre nous. Au moins, on n’allumait pas la télé avant le café.
Toute mon enfance et au-delà, jusqu’à mon départ pour la capitale où j’avais été précipitée dans une autre réalité, je n’avais rien trouvé à redire à ces rapports sans enthousiasme mais somme toute assez doux, non dépourvus d’une forme mineure, modeste et convenue, d’amour. Une sorte de minimum qui avait suffi à m’accompagner ces années-là et que je n’avais aucune raison de remettre en cause. Cela donnait une forme mineure, elle aussi, de bonheur.
Je cueillais la joie partout où je le pouvais : quand mon père m’autorisait à laver la voiture avec lui, quitte à finir trempée jusqu’aux os. Dis rien, Mounette, ça a jamais tué personne, un peu d’eau, lançait-il en rentrant ensuite dans la maison. Ma mère, attendrie par mon petit visage hilare et dégoulinant, ravalait ses reproches, nous intimait tout de même, voyous que nous étions, d’au moins ne pas salir les tapis. Elle forçait le ronchonnement et tout était pardonné. Le scénario se répétait quand, bandits récidivistes, nous revenions, couverts de boue mais des champignons plein notre sac, d’une balade en forêt.
Ou encore de la pêche aux couteaux, à marée basse. Il s’agissait alors, si l’on voulait éviter les foudres de Mounette, de ne pas mettre du sable plein le camping-car. Le simple fait de sortir même aussi timidement des rails et de prendre ainsi le risque pourtant peu inquiétant d’être « enguirlandé » ensemble me donnait le sentiment d’une complicité délicieuse. D’autant plus délicieuse que ce risque était aussi une occasion, rare, de susciter, chez ma mère, une manifestation bourrue, récalcitrante, de tendresse. Mounette avait l’affection taiseuse, aurait eu l’impression, si elle avait mis des mots sur l’attachement profond, presque animal, je le mesure aujourd’hui, qu’elle éprouvait pour moi, de se déshabiller devant des inconnus. Restaient les recommandations à la prudence, les consignes face au froid (tu vas attraper la mort Melissa, si tu sors comme ça), à la pluie (K-Way ceignant souvent ma taille, même quand aucun nuage n’était visible), à la nuit (ne va pas traînailler en rentrant, y a de la saloperie qui rôde), et bien sûr les engueulades, ces déclarations qu’à l’époque, je ne voyais évidemment pas ainsi. Sans me l’être jamais formulé, j’avais toutefois toujours considéré les réprimandes de ma mère comme une marque suffisante d’affection ou disons d’intérêt. Dans les films que nous regardions ensemble le samedi soir – je ne découvrirais, et avec quelle passion, le cinéma, le plaisir de partager les émotions avec des inconnus face au grand écran, qu’en venant m’installer à Paris –, dans les livres que je dévorais au point d’agacer et mon père (tu ne vas pas réussir à te lever demain) et ma mère (tu vas t’abîmer les yeux), je voyais bien que certains parents pouvaient être plus expansifs que les miens. Mais j’avais mis cela sur le compte de la nécessaire emphase de la fiction jusqu’à ce que je sois invitée chez eux, bien plus tard, par des amis étudiants. La première fois que j’avais vu une mère serrer dans ses bras son fils de vingt ans en lui disant qu’il était formidable, j’avais trouvé la scène quasi pornographique. Par la suite, je m’étais habituée à ces démonstrations, mais je continuais d’en éprouver un léger malaise et n’en déduisais pas, après coup, qu’on ne m’avait pas assez ou mal aimée. Mon enfance était un bloc posé au coin de ma mémoire, un terreau rude, minéral qui ne se questionnait pas, qui avait tenu son rôle puisque j’avais poussé droit.
Ainsi, mes bons résultats scolaires n’étaient ni fêtés ni source apparente de fierté. On considérait comme une chance que je ne sois pas obligée de quitter l’école pour gagner ma vie, contrairement à mes parents. Eux avaient dû travailler très jeunes, mon père parce que mon grand-père, mineur, n’avait plus jamais été embauché où que ce soit après la fermeture de la mine au fond de laquelle il était descendu jour après jour depuis l’adolescence. Ma mère parce qu’elle était l’aînée de six enfants et que sa contribution, aussitôt qu’elle avait été « en âge », aux maigres revenus du foyer allait de soi. Continuer l’école était un privilège. Point. Pas question d’avoir des difficultés ou de se plaindre. Là encore, j’avais tellement intégré cet état de fait que rien en moi ne regimbait. Je n’étais pas brillante, je ne crois pas. Juste assez appliquée pour réussir même dans les matières qu’à priori je n’aimais pas ou ne maîtrisais pas d’emblée, comme la chimie, qui m’impressionnait, ou les langues, pour lesquelles je n’avais pas d’oreille (sans doute par manque d’occasions d’en entendre et plus encore d’en pratiquer).
Sans le vouloir, sans y avoir mis une volonté de fer, j’avais eu une scolarité exemplaire et ce fut tout naturellement qu’au moment de décider d’une orientation, on m’avait conseillé de viser les grandes écoles et donc de tenter les concours. Conseil que j’avais suivi non par conviction d’être meilleure que d’autres mais parce que je n’avais alors ni rêves secrets ni projets ambitieux. Je me revois, petite âme embarquée sans remous, comblée tant qu’elle file et reste à flot. De fil en aiguille, ou plutôt de fleuves du tout-venant en ruisseau pour moi exotique, déconcertant et magnifique, j’avais intégré, après l’incontournable prépa, l’un de ces hauts lieux où incubent les futures élites.
Le premier jour, j’avais été envahie, presque plus encore physiquement que moralement, par un sentiment d’imposture qui m’était jusqu’alors inconnu. J’apprendrais plus tard que nous étions nombreux à l’éprouver en arrivant entre ces murs prestigieux, où l’intelligence s’affichait partout, vous agrippait au détour d’un couloir et d’une bribe de conversation saisie, irradiait des noms dont les salles étaient baptisées.
En plus de me sentir brusquement limitée, pas assez ou « mal » cultivée (je m’imaginais que contrairement à moi, tous les étudiants étaient « tombés dedans » dès l’enfance et il faut dire que tous s’évertuaient à faire croire à une érudition entretenue dès le berceau), je me trouvais d’apparence pataude, épaisse et musclée par les trajets à vélo alors que je me serais damnée pour l’évanescence. Pas plus qu’au sujet de mon avenir ou de l’amour de mes parents, je ne m’étais interrogée sur mon allure avant mon déplacement hors du cadre familier. Je ne me regardais que pour me vérifier : mes cheveux lisses pris d’un geste, ancien, dans l’élastique porté bas sur la nuque, peau et dents propres, stick à lèvres purement utilitaire, appliqué loin du miroir. Chemise blanche et jean noir hiver comme été, depuis qu’à l’adolescence j’étais passée de la maigreur à une densité de sportive. Je m’étais étoffée, disait-on autour de moi. Il avait fallu que je me retrouve entourée de silhouettes longilignes ou petites mais si menues qu’on aurait pu, qu’on désirait les soulever en enserrant leur taille, il avait fallu que je sois jetée dans ce bain-là, de sirènes, de petits poissons vifs et brillants, pour que je perçoive mes propres contours plus grossiers. On aurait pu penser que j’en aurais pris conscience après avoir volontairement perdu ma virginité – le soir de mes seize ans, en même temps que deux autres amies qui, comme moi, considéraient qu’on en avait assez parlé et souhaitaient savoir une bonne fois pour toutes ce que ça faisait. Nous avions vu, avec de gentils garçons dûment protégés, dans la cave aménagée du pavillon de mes parents, où j’étais libre de faire tout le bruit que je voulais sans les déranger. Pas de quoi fouetter un chat. Affaire classée sans euphorie ni drame. Mais c’était seulement maintenant que mon corps, allié de toujours, fiable et résistant sans être source de réels plaisirs (la cave n’avait pas été une réussite, de ce point de vue) autres que sportifs ou solitaires, devenait soudain mon traître. Dans les couloirs de l’école renommée, dans les rues et même dans le métro, que je prenais avec réticence les jours de neige ou de trop grosse pluie, je me vivais désormais fille-sandwich, mon physique si peu délié plus bavard que des panneaux annonçant que je n’étais pas de ce lieu, de cette classe, de ce milieu où l’on avait le pas léger et dansant, où l’on savait se parer sans parader – moi, en robe ou sur des talons, je me sentais déguisée, faisais déguisée, du coup, c’est certain –, où on avait l’art de se farder sans que cela se devine ou alors volontairement, par jeu.
J’avais lu les livres et engrangé tout le savoir nécessaire à mon intégration sans me douter que ce serait par le corps qu’au début en tout cas, je me noierais. Même au pays des intellectuels, on est regardé avant d’être écouté.
Face à mon ordinateur, je reprenais brièvement confiance, battais le rappel de mes connaissances et de mon infaillible volonté avant de replonger, souffle court et cœur à vif, dans des eaux que je finirais malgré tout par dompter. D’instinct, j’avais peu à peu trouvé la solution: je me dématérialisais. J’écrivais, filmais, dessinais, enregistrais ma vie transplantée, me déchargeais du poids des jours dans un blog bientôt très fréquenté, et me réinventais dans la foulée. Il y avait de la fermeté et de l’insolence dans mon trait. Je rattrapais, derrière mon écran, vingt ans de docilité et me révélais plus flamboyante que je ne l’avais jamais été. À la fin de ma première année, j’avais entraîné dans mon sillage une petite cour émoustillée par ma relative audace. Un assemblage hétéroclite de gentils faiblards se rebellant, certes modérément, par procuration. Dans le miroir déformant de leurs regards serviles et flatteurs, de leur flagornerie sur les réseaux, je me pris à rêver qu’il y avait pour moi aussi, finalement, dans cet avenir que je n’avais jusqu’alors pas pris la peine d’imaginer, un destin d’envergure. »

Extrait
« Elle met cependant des mois avant d’accepter d’agir en intervenant sur les réseaux ou en prenant part à des manifestations. Ainsi, se ment-elle, son intégrité est sauve. Dans le même temps, Marc poursuit sa conquête. La première fois qu’il la touche — un simple effleurement — après avoir tant parlé de la toucher et comment, entretenant entre eux une tension toxique et délicieuse, Melissa est littéralement foudroyée. Son corps, se dit-elle, n’était pas un corps avant cette invention. Cette masse dense et résistante qui jusqu’alors l’embarrassait est un gisement providentiel. La promesse savamment repoussée d’étreintes formidables. L’obsession se diffuse, endort la pensée, fait office d’univers. Toute proposition du maître est une caresse clandestine, ses demandes, un jeu amoureux à l’insu de tous. C’est en tout cas ce que Melissa veut croire et c’est ainsi qu’un soir d’hiver, elle forme avec d’autres un mur de haine où Mehdi et sa mère viendront s’écraser. » p. 44-45

Carole Zalberg est l’auteur de neuf romans dont Feu pour feu (Actes Sud, 2014), Prix Littérature-Monde ; Je dansais (Grasset, 2017), prix Simenon ; et Où vivre (Grasset, 2018). (Source: Éditions Grasset)

À propos de l’auteur
Carole Zalberg © Photo DR – Librairie Mollat

Site internet de l’auteur (pas actualisé)
Page Wikipédia de l’auteur
Page Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com
Focus Littérature



100 chroniques de livre
Challenge NetGalley France 2019
Challenge NetGalley France 2018
Badge Critiques à la Une
NetGalley Challenge 2016
Badge Lecteur professionnel

Tags
#tesombressurlestalons #CaroleZalberg #editionsgrasset #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #NetGalleyFrance #rentréedhiver #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Gloria Vynil

PAGNARD-gloria_vynil  RL_hiver_2021

En deux mots:
Gloria Vynil vit chez sa tante Ghenya à Berne, où elle entreprend un nouveau projet. Photographe et vidéaste, elle veut retenir sur la pellicule le Museum d’histoire naturelle qui va être transformé. Un travail qui va lui permettre de rencontrer l’amour et, peut-être, lui permettre d’oublier un douloureux passé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le lourd secret de Gloria Vynil

Dans son nouveau roman, Rose-Marie Pagnard retrouve Gloria Vynil, l’un de ses personnages. Cette photographe et vidéaste commence un nouveau projet, alors que les ombres du passé se lèvent sur elle. Tragique et beau.

C’est sur la mort du père Vynil que s’ouvre ce beau roman. Une mort tragique et un épisode traumatique pour la fille qui voit douze chiens se jeter sur la victime d’un dépeçage en règle. «À travers l’éblouissant soleil elle voit une fourche avec un chien pendu au manche, elle voit des couleurs laides et papa couvert d’un manteau de chiens et de petits cochons. Ça ruisselle entre ses jambes et sur son visage, la voix de maman lui ferme les yeux, on préfère que, dit quelqu’un, oui, il vaudrait mieux que cette enfant oublie un tel massacre.»
Les années ont passé depuis le drame. Les enfants de la famille Vynil ont désormais quitté la ferme, à l’exception du plus jeune. «Till, le numéro un, avait été cuisinier sur un yacht et raconteur d’histoires (à l’exemple d’un personnage de Karen Blixen ou de Peter Hoeg), officiellement il s’était noyé (mais Gloria était persuadée qu’il vivait); Auguste, le numéro deux, s’était construit un studio dans l’ancienne grange de la ferme familiale et il écrivait des romans; Geoffrey, le numéro trois, avait été le chouchou fragile de sa maman avant de devenir tatoueur ambulant; Brunot, le numéro quatre, un dyslexique incurable, dirigeait une petite équipe d’employés de l’accueil à la Bibliothèque nationale de France et le bruit courait que les visiteurs sans expérience d’aucune bibliothèque se seraient perdus sans les explications vraiment merveilleuses de clarté de Brunot Vynil; enfin Rouque, le numéro cinq, s’occupait de la ferme et venait de faire un emprunt bancaire risqué pour l’installation d’un système de traite automatique.»
Quant à Gloria, elle vivait à Berne chez sa tante Ghenya qui «suivait les activités de sa nièce et fille adoptive, photographe et vidéaste, qu’elle voyait comme un être d’un modèle nouveau et inévitable issu non pas de sa bibliothèque mais du présent.»
Ceux qui suivent l’œuvre de Rose-Marie Pagnard retrouveront ici l’un des personnages de J’aime ce qui vacille, roman paru en 2013 et qui, à la manière du Georges Perec de La vie mode d’emploi, détaillait les habitants d’un immeuble confrontés à la mort et au deuil. Gloria Vynil était alors une proche de Sofia, la défunte toxico.
On la retrouve donc au moment où, quittant le Kunstlabor, un atelier d’artistes, elle s’attaque à un nouveau projet: photographier le Museum d’histoire naturelle avant sa démolition. Elle ne peut alors se douter qu’elle va rencontrer là l’amour sous les traits d’un peintre, Arthur Ambühl-Sittenhoffen, qui poursuit un projet similaire. Avant le déménagement des collections et la destruction des bâtiments, il veut conserver sur ses toiles la mémoire du musée et s’est lancé le pari fou de poser sur ses toiles toute l’histoire du lieu. Rafi, le gardien du musée, le soutient dans sa folle démarche, tout comme il protège Vynil. En éloignant un homme qui s’approchait de sa demeure muni d’un couteau, il ignore toutefois qu’il s’agit de Geoffrey, mandaté par ses frères. Ces derniers avaient conclu un pacte pour venger leur père, persuadés que Vynil avait provoqué le grave accident dont il avait été victime. Mais où est la vérité? Quelle est la vraie version des faits?
De sa plume fine et sensible Rose-Marie Pagnard joue avec ce traumatisme fondateur et entraine le lecteur dans une quête aux multiples facettes. Alors que Gloria se rapproche d’Arthur, prépare la fête qui marquera la fin du Museum durant laquelle seront exposées leurs œuvres, de nouvelles versions apparaissent, de nouvelles questions surgissent. À l’image de ce musée qui disparait, mais que l’on espère voir renaître, Gloria va tenter de se construire un avenir.

Signalons à tous les Genevois et à ceux qui se trouveraient au bout du Lac Léman le 6 mai prochain que Rose-Marie Pagnard sera l’invitée de la Société de lecture de 12h 30 à 14h.

Gloria Vynil
Rose-Marie Pagnard
Éditions Zoé
Roman
208 p., 18 €
EAN 9782889278343
Paru le 4/02/2021

Où?
Le roman est situé en Suisse, principalement dans le Jura et à Berne. On y évoque également un voyage à Paris.

Quand?
Si l’action n’est pas définie précisément dans le temps, on peut la situer Vers 2014.

Ce qu’en dit l’éditeur
Porter en soi une amnésie comme une petite bombe meurtrière, avoir cinq frères dont un disparu, vivre chez une tante folle de romans : telle est la situation de Gloria, jeune photographe, quand elle tombe amoureuse d’Arthur, peintre hyperréaliste, et d’un Museum d’histoire naturelle abandonné. Dans une course contre le temps, Gloria et Arthur cherchent alors, chacun au moyen de son art, à capter ce qui peut l’être encore de ce monument avant sa démolition. Un défi à l’oubli, que partagent des personnages lumineux, tel le vieux taxidermiste qui confond les cheveux de Gloria et les queues de ses petits singes. Avec le sens du merveilleux et le vertige du premier amour, Gloria traverse comme en marchant sur l’eau cet été particulier.
Rose-Marie Pagnard jongle avec une profonde intelligence entre tragique et drôlerie pour nous parler de notre besoin d’amour.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Aux arts etc. (Sandrine Charlot Zinsli)


Rose-Marie Pagnard présente son roman Gloria Vynil © Production éditions Zoé

Les premières pages du livre
« Dans leur cage plantée à la lisière de la forêt, les grands chiens noirs menaient leur tapage matinal. Sur le seuil de la cuisine apparut, bien avant l’heure habituelle, une petite fille flottant dans une chemise de nuit bleue à motifs de voiliers blancs. C’était par pur désir de promener ces voiliers dans la cour de la ferme, comme sur la mer, que l’enfant était sortie seule de la maison. Il faut dire que la chemise venait de son frère Till, le navigateur, et que tout ce qu’elle se figurait qu’il faisait, elle devait le faire aussi. Elle avait l’air de boire la lumière, la clarté, les sons délicats de l’étable, ces choses exquises du réveil.
Les chiens s’étaient mis à pleurer, des larmes giclaient autour de leur cage coiffée d’éclairs bondissants, aide-nous, console-nous, criaient-ils. Et le soleil jouait sans se soucier de rien. Je pourrais leur apporter un morceau de rôti ou une assiette de lait, pensa l’enfant, ou les laisser filer dans la forêt.
Ses pieds nus l’emportent jusqu’aux odeurs puissantes, qui demandent en lettres rouges de ne pas ouvrir, de ne pas ouvrir ! Mais voilà la porte disloquée comme par magie. L’enfant la tire contre elle en reculant et les chiens – les douze molosses à revendre, dit maman –, les chiens volent droit sur l’étable où papa nettoie en sifflotant l’enclos des truies et des porcelets. L’enfant crie non, non ! allez dans la forêt, les chiens ! allez chasser et manger dans la forêt ! À travers l’éblouissant soleil elle voit une fourche avec un chien pendu au manche, elle voit des couleurs laides et papa couvert d’un manteau de chiens et de petits cochons. Ça ruisselle entre ses jambes et sur son visage, la voix de maman lui ferme les yeux, on préfère que, dit quelqu’un, oui, il vaudrait mieux que cette enfant oublie un tel massacre.

SPLENDEURS
Gloria survolait les débris de verre, les trous, les pavés arrachés, Gloria débordante de vie, avec son projet pétillant comme du champagne dans la fraîcheur du matin.
La rue aux arcades se réveillait au soleil, après une bataille nocturne, la casse vous sautait aux yeux, mais vous n’étiez pas obligé pour autant de vous gâcher la joie, après tout on était maintenant au matin, la journée promettait d’être sans limites, juin avait commencé.
Gloria était très belle, pour autant qu’on aime un nez franchement là, avec une très légère courbure à la racine et des yeux, une bouche, une silhouette qui demandaient que la vie soit une aventure. Ses jambes nues frissonnaient comme quand elle se glissait dans son lit et que l’envahissait la sensation d’une déclaration d’amour à son propre corps. Son lit, dans l’appartement qu’elle partageait depuis vingt ans avec sa tante Ghenya, au centre de la capitale. Une ville de cinq cent mille habitants, avec des arcades et des fontaines un million de fois photographiées, avec un fleuve, des ponts, des kilomètres de bâtiments administratifs, deux fours crématoires, des salles de fitness sur-occupées, des centaines de milliers de chiens bien nourris, des musées, un camp d’immigrés logés dans des conteneurs, des parcs toujours verts.
Gloria ne sait pas que sa tante Ghenya reste nuit et jour penchée sur elle pour la protéger avec ses armes de vieil ange, qui feraient un peu rire s’il ne s’agissait pas de moyens nobles, ayant fait leurs preuves : amour, intelligence, parole, ruse féminine inspirée. Donc vieil ange des plus respectables.
Gloria ignore aussi les intentions criminelles de ses frères, quatre vivants, un disparu. Gloria va et vient, mène sa vie, tandis qu’au loin et quelquefois tout près, Geoffrey ou un autre frère la guette pour lui rafraîchir la mémoire.
Ce matin Gloria marchait en réfléchissant à son projet. La rue était déjà bondée de piétons lancés vers leur travail.
L’air accablé de certaines personnes laissait supposer autre chose que le travail, un saut dans l’ancienne fosse aux ours, ou dans le fleuve, par exemple. Gloria pour sa part croyait sincèrement être née pour être heureuse. Tu es née pour être heureuse, lui avait assuré son frère Till, celui qui un beau jour avait disparu (était officiellement mort). De sorte qu’elle s’était, en vingt-six ans de vie, accommodée de presque tout. Même secouée, mise en miettes, la petite phrase résistait, peut-être parce qu’elle était si simple. Même les quatre semaines passées à ne rien faire dans l’appartement de Kunstlabor (un groupe de filles et de garçons tous engagés dans des activités artistiques) ne l’avaient pas affectée : finalement quelque chose avait surgi, ce projet qui lui faisait emprunter la rue aux arcades.
Les pavés arrachés formaient des tas aux angles coupants, prêts à tordre des chevilles, des rythmes, des habitudes. Par des trous profonds d’un demi-mètre on pouvait lancer au monde souterrain : viens donc voir ce qui ne fonctionne pas dans cette ville ! Tant de choses ne fonctionnaient pas, mais étaient-elles plus nombreuses que celles qui fonctionnaient en dépit de tout, les cloches des églises, les trams, les machines à café ? Les cheveux de Gloria oscillaient d’un côté et de l’autre, comme s’ils approuvaient et voulaient encore lui rappeler que dans ce monde souterrain pouvaient aussi disparaître des monuments splendides dont de mystérieuses affaires exigeaient illico la disparition. Mais je le sais, pensait Gloria, je le sais que des vétustés splendides sont menacées ! Elle aimait ces mots, vétustés splendides, splendeurs.
Oui, depuis hier soir, depuis qu’elle s’était amourachée d’un nouveau thème de création : des photos, peut-être une vidéo si la situation s’y prêtait, sur l’étape finale de la destruction du Museum d’histoire naturelle.
Là-dessus elle avait dormi un peu ; rêvé du Museum abandonné ; avait à six heures du matin sans bruit ouvert la porte de l’appartement dans lequel les petits princes de Kunstlabor dormaient encore ; s’était penchée vers le couloir de sortie quand une main l’avait retenue : fais un petit effort pour moi, Gloria, tu dois le faire ! Elle avait protesté, pâli, menacé de crier, vu pleurer un ami, elle était tout d’un coup faible, avait eu pitié de cet homme – un marteau-piqueur sexuel avec des larmes de crocodile et un nom ridicule. Oublie, oublie ! Elle s’y était obligée tout de suite après.
Mieux valait se concentrer sur l’instant présent, sauter par-dessus les débris, ne bousculer personne, penser à son projet mais aussi à ses travaux les plus récents, ces palissades de chantiers qu’elle avait photographiées, les tags jaune citron, turquoise, vert sale, les contours noirs des formes qu’elle avait introduits dans les circonvolutions d’un cerveau géant. Elle avait aussi photographié les petites fenêtres découpées dans ces palissades, les gens qui s’y tenaient des heures durant pour tuer le temps, ou pour encourager silencieusement les ouvriers, ou, qui sait, pour se figurer un homme et une femme enlacés dans un ascenseur diabolique comme dans une nouvelle de Buzzati.
Quant à ce qui s’était passé cette nuit dans cette rue précisément, elle ne le savait pas. Mais bien sûr l’évènement sur les écrans portables avait déjà paradé, bougé, changé, dans un sens, dans un autre, ici se mêlaient une langue et un dialecte, ici valsaient un accent et un autre, sälü, schpiu mit, on pourrait, ceci n’est pas, tu y étais, oui, non, flics, schpiu doch mit, fais avec, sälü. Et alors ? dit Gloria d’un air indifférent. Ses cheveux pendaient d’un côté, elle les ramena fermement sur la nuque.
Qu’est-ce que c’est ? Elle se pencha, saisit délicatement entre des pavés un anneau de métal aussi propre et scintillant que s’il venait de tomber du doigt d’un passant. Elle le mit dans une poche de sa jupe après avoir vérifié qu’il ne portait aucune inscription. Un réflexe, comme quand elle ouvrait un livre dans la bibliothèque de Ghenya avec l’espoir d’y trouver un bout de papier, une révélation sur ce qui s’était passé l’été de sa sixième année. Un été comme dévoré par des mites, et si attirant. Noir, comme un prisme de verre trop éclatant. Une amnésie, pour dire vrai. Alors que tout va bien, que le soleil est une splendeur, que son projet est une splendeur, un baiser à la vie !
Mais tu es amnésique, tes parents sont morts, tes cinq frères sont aussi éloignés de toi que des exoplanètes, oui ? Oui.
Till, le numéro un, avait été cuisinier sur un yacht et raconteur d’histoires (à l’exemple d’un personnage de Karen Blixen ou de Peter Hoeg), officiellement il s’était noyé (mais Gloria était persuadée qu’il vivait) ;
Auguste, le numéro deux, s’était construit un studio dans l’ancienne grange de la ferme familiale et il écrivait des romans ;
Geoffrey, le numéro trois, avait été le chouchou fragile de sa maman avant de devenir tatoueur ambulant ;
Brunot, le numéro quatre, un dyslexique incurable, dirigeait une petite équipe d’employés de l’accueil à la Bibliothèque nationale de France et le bruit courait que les visiteurs sans expérience d’aucune bibliothèque se seraient perdus sans les explications vraiment merveilleuses de clarté de Brunot Vynil ;
enfin Rouque, le numéro cinq, s’occupait de la ferme et venait de faire un emprunt bancaire risqué pour l’installation d’un système de traite automatique.
Ces hommes partageaient l’art d’éviter Gloria, ils lisaient son nom dans un journal, sur un flyer, ça leur suffisait.
De son côté Gloria, à la pensée d’une rencontre avec un de ses frères, tombait dans une paresse insurmontable, de sorte que la séparation allait pour s’éterniser. Gloria pouvait bien trouver amusant de dire mes frères sont de sacrés fumeurs ou mes frères sont des individualistes, la lumière de sa vie, si chaque vie est censée avoir besoin d’une lumière, venait du souvenir de Till, venait de tante Ghenya, venait un peu de sa mère.
(Ghenya et Gloria vivaient ensemble depuis vingt ans et elles s’appelaient tout naturellement chère, chérie, ma joie. Ghenya suivait les activités de sa nièce et fille adoptive Gloria, photographe et vidéaste, qu’elle voyait comme un être d’un modèle nouveau et inévitable, issu non pas de sa bibliothèque mais du présent. Pour Gloria elle croisait les doigts, pour elle-même elle tournait les pages d’un livre, pensait à la danse, aux soixante mètres carrés de son appartement qu’elle avait transformés en studio pour Gloria, un studio côté jardin – son jardinet : des fougères, des herbes aromatiques, des feuilles et des feuilles, un tilleul plus vieux qu’elle.)
Gloria dans la rue hurlait va-t’en, l’amnésie ! va-t’en, je ne veux pas de toi ce matin ! Mais l’amnésie, même quand elle concerne un temps très court et qu’elle pourrait tenir comme un peu de gelée trouble dans le creux de la main, l’amnésie vous angoisse, n’importe quand, n’importe où. Sait-on ce qu’elle cache, sait-on si l’on n’est pas un monstre, un sèche-cheveux lancé dans le bain de papa, un coup de pied dans la grosse pierre au bord de la falaise, le saura-t-on jamais ? Je crois qu’il vaut mieux ne pas savoir. Qu’il y a dans la vie des choses qu’on ne doit pas chercher à savoir.
Elle se força à observer un véhicule de la voirie arrêté au milieu de la chaussée, les uniformes jaune fluorescent des ouvriers occupés à pousser sur les côtés les pavés et autres débris. À Hong Kong, elle se souvenait de l’avoir lu, le président Xi Jinping avait fait verser de la colle sur les pavés des places de rassemblement, une idée vraiment géniale. Mais il se pourrait que la colle soit toxique ; sous le soleil ou sous la lune elle fond, s’évapore et tue les présidents, les manifestants, les oiseaux, les bébés dans leur poussette, les Gloria pleines d’énergie et de plans pour sauver un vieux Museum !
Elle repartit de sa démarche dansante, la tête tout à coup pleine de cet éblouissement qui s’était produit la veille dans la pièce commune de Kunstlabor au moment où elle jetait un œil sur la télévision, plus précisément sur l’image d’un canot s’enfonçant dans la mer avec son chargement d’êtres humains. Les visages, les yeux surtout, les positions tortueuses des membres, la lumière colorée avec les reflets du plastique et de l’eau, immobiles une fraction de seconde durant comme une photographie ou une peinture parfaites… Bien sûr on avait souvent parlé de ce drame entre amis, dans la petite communauté de Kunstlabor étaient nées des vocations, des philanthropies personnelles, des actions collectives. Mais hier soir, Gloria s’était détournée de l’image, s’était sauvée les mains sur les oreilles. Je ne peux plus regarder, regarder mourir est indécent, je suis saturée de tristesse, j’aimerais que cette scène réelle se transforme en une peinture très ancienne que je pourrais regarder avec distance, tout comme je regarde, dans les musées et dans les livres, des batailles, des enfers bordéliques, des déluges, des saints, des fous, des paysages, des morts, des visages mélancoliques et d’une beauté surnaturelle, des ruines et des ciels explosifs – réalité et imagination. Métamorphose. Art.
Ce même soir en regagnant sa chambre, Gloria avait découvert, collée sur la porte, une affiche du Museum d’histoire naturelle. Cette affiche reproduisait une peinture hyperréaliste de la Grande Galerie de zoologie plongée dans une atmosphère d’un bleu livide comme si son auteur annonçait théâtralement la mort de cette partie du Museum. Tout le monde savait que le Museum entier (construit cent cinquante ans auparavant sur le modèle du Museum d’Histoire naturelle de Paris) était condamné à sombrer corps et biens dans le néant pour être remplacé par un Musée de l’Évolution quelque part au bord d’une autoroute.
Mais sur l’affiche, la Grande Galerie à elle seule exprimait le plus pittoresque et irrésistible appel au secours, avec sa pyramide d’estrades chargées d’animaux exotiques, sa coupole d’où glissaient par les vitraux des flots de peinture céleste. Gloria s’était vue tomber de ce ciel avec son appareil photo et toute la vie devant elle, à faire la connaissance des bêtes empaillées, à les capturer à sa façon. »

À propos de l’auteur
PAGNARD_Rose-Marie_©Yvonne_BoehlerRose-Marie Pagnard © Photo Yvonne Böhler

Rose-Marie Pagnard vit dans le Jura suisse. Son écriture précise et virtuose est au service d’un monde réel qui pourtant glisse sans cesse vers l‘étrange et l’onirique. Plus malicieuse que celle de Marie Ndiaye, elle cousine pourtant avec elle par son étrangeté et sa précision. Ses grands thèmes, l’amour avant tout, la folie, la création. Ses romans racontent la vie ordinaire, rendue étrange et invérifiable par l’irruption de hasards catastrophiques ou féeriques, par la mise à néant de certitudes sur la folie, sur le don de l’imagination. Claude Stadelmann a réalisé en 2015 un magnifique documentaire sur son œuvre et celle de son mari, le plasticien et scénographe René Myrha, le film s’appelle Des ailes et des ombres.
Rose-Marie Pagnard a notamment écrit les romans suivants: La Période Fernandez,1988, Actes Sud (à propos de Borgès). Prix Dentan. Dans la forêt la mort s’amuse, 1999, Actes Sud. Prix Schiller. Janice Winter, 2003, aux éditions du Rocher. Points Seuil, 2003, Le Conservatoire d’amour, 2008, éditions du Rocher, Le Motif du rameau, Zoé, 2010, J’aime ce qui vacille, 2013, Prix suisse de littérature et Jours merveilleux au bord de l’ombre, 2016. (Source: Éditions Zoé)

Page internet de l’auteur sur le site Culturactif
Page Wikipédia de l’auteur 
Page Facebook de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#GloriaVynil #RoseMariePagnard #editionszoe #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

La beauté du ciel

BIASINI_la-beaute_du_ciel  RL_2021

En deux mots:
Après la profanation de la tombe de sa mère et dans l’attente de mettre au monde un enfant, Sarah Biasini prend la plume et raconte sa vie sans celle que tous s’accordent à appeler Romy Schneider. Au-delà de la douleur de l’absence, elle nous offre une belle photo de famille.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Profanation, procréation, promesse

Sarah Biasini a choisi d’écrire à sa fille pour lui raconter cette grand-mère qu’elle ne connaîtra jamais, pour lui parler de sa famille, et pour mettre fin à quelques rumeurs persistantes.

«Ce qui m’intéressait, c’était de raconter comment une famille se débrouille avec ses morts, comment on en parle à l’intérieur d’une famille. Quand je suis devenue mère, et c’est aussi valable pour les pères, on se pose la question de savoir quel enfant on a été, et comment on va assurer la stabilité et la sensibilité de son enfant. C’était le point de départ du livre». C’est ainsi que Sarah Biasini a expliqué dans l’émission «C à vous» les raisons qui l’ont poussée à écrire La Beauté du ciel. Une entreprise très difficile car, «quand la mort empêche de connaître quelqu’un, on ne cherche pas pour autant ce qu’on ignore. On le laisse en blanc. On tourne autour du sujet, de ce que l’on sait. Si peu soit-il.»
Sarah avait quatre ans quand sa mère est morte. La fillette va grandir auprès de son père, mais aussi et surtout auprès de ses grands-parents paternels. Sans oublier une nourrice à laquelle elle rend un bel hommage. Une famille qui va lui permettre de se construire malgré l’absence d’une mère qu’elle ne peut appeler autrement que «maman». S’il n’est pas occulté, le sujet n’est pas au centre de sa vie.
Et ce n’est qu’en 2017, alors qu’elle est devenue une femme et que sa carrière de comédienne est bien lancée, qu’elle a trouvé l’homme de sa vie, que deux événements vont la pousser aux confidences.
C’est à ce moment que la gendarmerie lui annonce que la tombe de Romy Schneider a été profanée. En se rendant au cimetière de Boissy-sans-Avoir, Sarah va en quelque sorte enterrer sa mère, elle qui n’avait pas assisté pas aux obsèques. À ce choc va suivre une bonne nouvelle, l’annonce de sa grossesse. Deux événements qu’elle va lier en se décidant à écrire.
Les amateurs de spiritisme trouverons déterminante la rencontre, lors d’une tournée à Marseille, où elle jouait une pièce de théâtre, avec une dame censée parler aux morts et qui entreprendra de déchiffrer tous ces signes qui se présentent à elle. «Je marche constamment sur ce fil qui nous lie, tendu mais incassable. La vie que tu m’as donnée, qui me reste. Une vie interrompue il y a trente-huit ans. Une autre qui commence aujourd’hui.» Et c’est à cette vie qu’elle va s’adresser pour lui expliquer dans quelle famille elle va grandir et qui est cette grand-mère qu’elle ne connaîtra jamais, mais dont elle va beaucoup entendre parler, notamment de personnes qui ne l’ont pas connue, mais qui voudront partager leur vérité. Et même si la plupart auront des intentions louables, ils fausseront l’image – la vraie – de cette femme exceptionnelle partie trop vite. Aux témoignages de son entourage, Sarah a voulu ajouter ceux des personnes qui ont fait un bout de chemin avec l’actrice. Elle a parlé à Michel Piccoli, Claude Sautet, Alain Delon, Philippe Noiret. Mais pas pour parler de cinéma. Pour parler de la femme et du souvenir, de la mort et du vide et des moyens de le combler.
Avec pudeur mais aussi avec force Sarah Biasini affiche ses convictions. Comme quand elle affirme haut et fort que rien ne permet d’affirmer que sa mère s’est suicidée. Ou quand elle explique combien elle déteste le film censé raconter sa mère en la filmant lors de Trois jours à Quiberon. Il est vrai que ce portrait d’une femme triste et dépressive fausse complètement l’image d’une mère à la beauté du ciel. Cette même beauté du ciel transmise à sa fille. Car comme lui explique son mari, désormais Sarah ne sera plus la fille de sa mère, mais la mère de sa fille. Pour ma part, c’est cet héritage, cette image que je conserve en refermant le livre.

La beauté du ciel
Sarah Biasini
Éditions Stock
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782234090132
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Boissy-sans-Avoir dans les Yvelines, Calvi et la Corse, Marseille et Ramatuelle, un voyage en Bavière, un autre dans l’Eure, en passant par Porcheville. Parmi les autres villes mentionnées, on notera encore Toulouse, Sarlat ou Quiberon.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Un matin de mai, le téléphone sonne, je réponds, « Bonjour, gendarmerie de Mantes-la-Jolie, la tombe de votre mère a été profanée dans la nuit. » »
Une femme écrit à sa fille qui vient de naître. Elle lui parle de ses joies, ses peines, ses angoisses, et surtout d’une absence, celle de sa propre mère, Romy Schneider. Car cette mère n’est pas n’importe quelle femme. Il s’agit d’une grande star de cinéma, inoubliable pour tous ceux qui croisent le chemin de sa fille.
Dans un récit fulgurant, hanté par le manque, Sarah Biasini se livre et explore son rapport à sa mère, à la mort, à l’amour. Un texte poétique, rythmé comme le ressac, où reviennent sans cesse ces questions : comment grandir quand on a perdu sa mère à quatre ans? Comment vivre lorsqu’on est habitée par la mort et qu’elle a emporté tant de proches? Comment faire le deuil d’une mère que le monde entier idolâtre? Comment devenir à son tour mère?
La réponse, l’auteure la porte en elle-même, dans son héritage familial, dans l’amour qu’elle voue à ses proches, à ses amis, à ces figures féminines qui l’ont élevée comment autant d’autres mères. Le livre de la vie, envers et contre tout.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Paris-Match (Karelle Fitoussi)
Télé-Loisirs (Claire Picard)
Les Échos (Pierre de Gasquet)
Blog Agathe The Book 

L’actrice Sarah Biasini évoque sa mère Romy Schneider dans « La beauté du ciel », un livre aussi pudique qu’émouvant à paraître le 6 janvier 2021 aux éditions Stock. Elle se souvient notamment de ce jour terrible où il lui faut l’enterrer une seconde fois. © Femme Actuelle

Les premières pages du livre
« Dans trois semaines, tu seras née.
Le médecin a dit: date de conception 20 mai 2017, naissance 20 février 2018. Il a fait ses calculs sur la base des miens, sans oublier la marge d’erreur.
Donc, j’attends.
Ces neuf mois touchent à leur fin, et je touche moi-même, pour quelques fois encore, ce ventre rond.
Il me semble prêt à exploser tant ma peau s’étire sous l’effet des premières contractions, dites « d’entraînement », sans douleur. Tu peux arriver cette nuit, demain, comme dans dix, dans quinze ou dans vingt jours.
En attendant, je t’écris.

Il y a toujours un point de départ à l’histoire que l’on veut raconter. Un événement qui déclenche d’autres événements, petits et grands. Les voici dans l’ordre dans lequel ils me sont apparus pour certains, réapparus pour d’autres.
Le téléphone sonne, dimanche 1er mai 2017, aux environs de 10 heures. Gilles est parti au cinéma des Halles, pour la première séance de la journée, je ne me rappelle plus du film. J’ai hésité puis, finalement, ne l’ai pas accompagné.
Le téléphone continue de sonner, je ne décroche pas, je ne connais pas le numéro qui m’appelle ce matin-là. Un message est laissé mais je finis ce que je suis en train de faire, je ne sais plus quoi, la vaisselle sans doute.
Si, je le sais très bien, il n’y a pas de peut-être, je suis dans la cuisine, il fait beau d’ailleurs, je me souviens des rayons de soleil qui traversent largement l’appartement.
J’écoute enfin la boîte vocale.
« Bonjour, gendarmerie de Mantes-la-Jolie, chef d’escadron D. M., ne vous inquiétez pas (une précaution de ce genre), mais la tombe de votre mère a été profanée dans la nuit. » La fin du message est floue dans ma mémoire. Probablement l’usuel « vous pouvez me joindre à tel numéro », etc.
Je rappelle et tombe directement sur cette capitaine, elle m’a donné son numéro de portable personnel, c’est un jour férié, elle n’est pas censée travailler.
Sa voix, douce et perchée, contraste avec les faits qu’elle m’expose.
Ils s’y sont pris à coups de pied de biche pour desceller la pierre tombale du socle. Puis, les individus en question (j’imagine forcément deux personnes au moins, vu la taille de la pierre) l’ont fait glisser pour laisser une ouverture en biais d’une vingtaine de centimètres. La capitaine me rassure très vite : le cercueil n’a pas été atteint, puisqu’une dalle de béton, placée sous la pierre tombale, le protège. Ils n’ont pas été au-delà de cette dalle, recouverte d’eau, paraît-il, de toute l’humidité accumulée depuis trente-cinq ans. Je lui demande : « Qui a prévenu la gendarmerie ? » Un cycliste du dimanche qui passait par là (étrange de faire une halte dans un cimetière, bon). Toujours au téléphone, je continue de poser des questions : « Dans quel état la tombe a-t-elle été trouvée ? Est-ce qu’il y a beaucoup de dégâts, la pierre a-t-elle été fendue ? » Elle me rassure, non, il n’y a pas eu trop de casse, à part des pots de fleurs déplacés et un ou deux vases tombés au sol. Elle a pris une photo quand elle est arrivée sur les lieux, elle propose de me l’envoyer, j’accepte. Je vois la pierre descellée, l’espace entrouvert, le trou d’un noir vertigineux. Un espace insuffisant pour attraper quelque chose ou tomber dedans, comme s’ils n’avaient pas fini ce qu’ils étaient en train de faire, qu’ils s’étaient arrêtés en cours de route, déçus, repentants ou surpris par un bruit suspect.
Je finis par lui demander ce que je suis censée faire maintenant. Elle m’explique que la police scientifique intervient pour tenter de relever des empreintes et que le marbrier est là pour ressouder la pierre tombale à son socle.
« Est-ce que je dois venir ? »
« Si vous le souhaitez, bien sûr »
Le temps d’une seconde, j’envisage de rester chez moi, de ne pas bouger, de maintenir ce lieu éloigné de mes préoccupations, à distance. Je me reprends aussitôt, regrettant d’avoir hésité. Je lui dis au téléphone de m’attendre, je serai sur place dans deux heures. Elle patientera évidemment. Elle me demande d’être prudente sur la route, je pleure depuis le début de notre conversation.
Assise, accoudée à la table de la cuisine, je pense : encore un événement sordide. Qui peut vouloir faire une chose pareille ?
Je ne sais pas pourquoi je pleure autant. C’est presque trop, j’ai du mal à me calmer. Elle est déjà morte de toute façon. Ça ne peut pas être pire. Mais il faudrait quand même la laisser tranquille une bonne fois pour toutes. Même dans la mort, on vient l’abîmer. « Reposer en paix » ne pourrait pas être plus à propos.
J’essaie de joindre Gilles mais son téléphone ne vibre même pas, il l’a éteint puisqu’il est toujours au cinéma. Je laisse un message : « Rappelle-moi quand tu sors. » J’appelle ensuite mes grands-parents paternels pour les prévenir et emprunter leur voiture. Je suis déjà chez eux quand Gilles me rappelle et me demande de l’attendre, il insiste pour m’accompagner au cimetière. Ce n’est pas ma première envie mais je cède, poussée par le soulagement qu’expriment Monique et Bernard à l’idée que je n’y aille pas seule. Je voudrais partir sur-le-champ. Le soleil est toujours là.
Gilles conduit mais, après une pause dans une station-service pour demander notre chemin, je passe mes nerfs en prenant le volant.
Nous roulons. Il ne se passe pas grand-chose dans mon esprit à part une sidération qui gèle toute pensée. Je me concentre sur la route. Silence dans la voiture. Nous arrivons dans ce petit village perdu des Yvelines. Boissy-sans-Avoir.
Sans-Être non plus. Quel triste nom.
Je peine à retrouver le cimetière, j’y suis allée en tout et pour tout trois fois dans ma vie. Je n’ai nul besoin de ce genre de lieu pour penser aux morts. Pour me guider, je lève la tête et cherche le clocher de l’église. Je passe devant les grilles du cimetière, je vois un attroupement, c’est là. Je fais demi-tour et cherche une place. Je tente un pauvre créneau mais je commence à trembler. Mes bras et mes jambes me lâchent, ne remplissent plus leur fonction. « Descends, je vais garer la voiture », me dit Gilles.
Je sors, le groupe devant le cimetière m’a vue arriver (on ne peut pas dire que la circulation est dense dans le village), ils me reconnaissent. Je vois leurs visages puis leurs corps se tourner vers moi pour m’accueillir. Je m’avance, lentement, j’attends que Gilles me suive. Il voulait m’attendre dans la voiture, j’ai refusé. Il garde néanmoins la bonne distance, celle du Ne te préoccupe pas de moi, fais ce que tu as à faire, je suis là si tu as besoin de moi.
La capitaine, en civil, enceinte, cela me revient maintenant (de son deuxième, elle me le dira plus tard), est assistée d’un policier, lui en uniforme.
Le marbrier est là aussi. L’entreprise de ce tailleur de pierre est familiale, il a repris, avec son frère jumeau, l’activité de leur père à qui l’on avait fait appel en 1982, au décès de ma mère.
Nous sommes, ces jumeaux et moi, la génération suivante, nous reprenons le flambeau. Le maire du village est là aussi, le même qu’il y a trente-cinq ans.
Nous sommes toujours devant la grille du cimetière, Gilles un peu en retrait, derrière moi, respectueux. Je n’arrête pas de tripoter l’anse de mon sac de ma main gauche. Je m’en fais la remarque sur l’instant. Je canalise mon émotion dans cette main qui s’agite, qui a besoin de serrer quelque chose, de se contracter pour se distraire du chagrin.
J’ai la gorge étranglée, heureusement je n’ai rien à dire, je les écoute m’exposer à nouveau les faits. Je me concentre sur la douceur de chacun de ces regards sur moi, gonflés d’empathie et de compassion. Je dois rester digne et contenir le tremblement de mon menton. Il y a quelques minutes, j’ai réussi à sortir de la voiture, je suis maintenant debout, je m’attache au sol qui me porte.
Ils parlent longuement. Nous restons longtemps devant ces grilles, loin du lieu du crime, de l’effraction, pour se préserver, me préserver.
Ils retardent le moment de m’emmener devant la tombe.
Enfin, nous passons la grille. Tout le monde baisse la tête, moi avec eux.
Une centaine de tombes, petit village, petit cimetière. Le bruit des graviers sous nos pas. Qu’est-ce que je fais là ?
À cette heure-ci, j’aurais rejoint Gilles à la sortie du cinéma, nous devrions être en train de déjeuner tranquillement, en terrasse, rue Montorgueil par exemple.
Je lève le regard quelques secondes pour visualiser l’emplacement de la tombe. Cet endroit qui pique les yeux. Que je ne veux pas voir.
Ils ont tout remis en ordre pour mon arrivée, tout a repris sa place, comme au jour de l’enterrement (j’imagine, je n’y étais pas). Je remarque le passage de la police scientifique, il reste des traces de leur produit vert fluorescent sur les côtés de la pierre tombale et sur les vases. J’ai l’impression d’être dans une mauvaise série policière. Les marbriers ont rescellé la pierre. Les fleurs, en bouquets ou en pots, sont indemnes.
La tombe est intacte, tout le monde a fait son travail, maintenant je dois faire le mien. Mon chéquier est dans la poche arrière gauche de mon jean. Je suis prête à payer, à régler mes comptes avec le passé, comme on dit si bien. Je fais mon devoir de fille. Je m’occupe de ma mère, je range sa mort à l’endroit où l’on a dû la laisser.
Je regarde la tombe sans la regarder. Elle me rappelle qu’elle a été vivante mais qu’elle ne l’est plus. Les deux états s’opposent et l’un met l’autre en exergue. Elle était vivante mais elle est morte mais elle était vivante mais elle est morte mais elle était…
Je ne veux pas penser que c’est ma mère, la moitié de qui j’étais à la naissance, une partie de mon histoire, qui est là, sous la terre.
Il y a mon frère aussi là-dessous. Enterrés ensemble.
Les minutes passent. Je pose des questions aux jumeaux marbriers, j’échange encore avec D. M. Je sors mon chéquier, je serre les mains, je remercie avec sincérité. Je dis au revoir, ils me rappelleront.
Ça pique toujours les yeux. Je ne veux pas m’attarder sur les noms gravés dans la pierre. Ça ne m’intéresse pas. La mort ne m’intéresse pas. Je la connais, elle m’est familière. Une partie de mon sang est froide aussi. Avec eux. Je suis un robot.
Je parle d’eux comme d’étrangers. Des êtres éloignés, maintenus à distance.
Je n’ai plus rien à faire dans ce cimetière. Dans un moment de folie, je pourrais m’allonger sur la tombe et caresser la pierre comme si j’avais les cheveux de ma mère entre mes mains. Je ne le ferai pas, je sais me tenir. Je veux repartir vite. Gilles, adossé à un muret, m’attend. Cette fois, c’est lui qui conduira. Je suis trop sonnée et fatiguée de m’être retenue. Il est là.
Au téléphone, D. M. m’a prévenue que des journalistes ont déjà téléphoné à la mairie de Boissy.
Au cimetière, un hélicoptère nous a survolés avec insistance, me semble-t-il, et j’ai eu le réflexe de penser que nous étions observés. Je demande comment ces journalistes ont été prévenus. C’est le cycliste du dimanche qui a cru l’idée bonne. Finalement, pas de retentissement, juste une annonce AFP et quelques radios qui en parlent.
Aujourd’hui, Gilles lit ces pages. Il m’explique que je me trompe, une chaîne d’information en continu l’annonce ce jour-là. Nombre de nos amis ont appelé ce soir de 1er mai pour prendre de mes nouvelles. Pourquoi ne m’en rappelais-je plus ? Parce que ce n’est pas, ou trop, important ?

Je ne peux pas parler d’une mère comme les autres. Irait-on profaner la tombe de n’importe qui ? Ma mère est célèbre. J’aimerais dire que sa notoriété est accessoire mais je mentirais. Je ne vais pas commencer à mentir et encore moins à toi à qui je raconte cette histoire, ma fille de deux ans et demi.

Je n’aime pas dire son nom. Celui auquel elle répondait quand d’autres l’appelaient. Je suis sa fille, on n’appelle pas ses parents par leur nom. On dit ma mère, ou on dit mon père. Un jour, je devais avoir six, sept ans, j’ai appelé mon père par son prénom, comme ça, pour rigoler, jouer à l’adulte. « Daniel ! » (je le trouve beau ce prénom). Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi il s’était énervé, pourquoi ça avait l’air de le gêner. Pour sa fille, il ne voulait qu’une seule identité, celle du père.
Si j’écrivais ici le nom de ma mère, j’aurais l’impression de parler de quelqu’un d’autre, d’une étrangère. Son nom d’actrice, de travail, ne lui appartient presque plus et j’ai l’impression qu’à moi, il n’a jamais appartenu. Son nom de jeune fille, toutes les biographies l’ont déjà écrit. Ce n’est pas grave, c’est comme ça, elle était déjà célèbre bien avant que je naisse. L’appeler « ma mère », il n’y a rien de plus beau. Personne à part moi ne peut le faire. Je ne vais pas m’en priver.

Tout le monde peut dire le nom de ma mère. Tout le monde la connaît ou a entendu parler d’elle. Surtout ceux qui ont entre quarante et quatre-vingts ans aujourd’hui. Les moins de vingt ans, ça ne leur dit rien, sauf s’ils ont grandi en regardant les Sissi à la télévision, pendant les vacances de Noël, s’ils ont des parents cinéphiles, amoureux des films de Claude Sautet.
Ma mère est inoubliable. Pour son travail d’actrice, pour les hommes qu’elle a aimés, pour la mort tragique de son premier enfant, son fils David, mon demi-frère, mon frère un point c’est tout. À peine un an avant sa mort à elle.
Personne ne veut oublier ma mère, à part moi. Tout le monde veut y penser, sauf moi. Personne ne pleurera autant que moi si je me mets à y penser.

On me parle d’elle en disant son nom au lieu de dire « ta mère », « votre mère ». Comme si je n’étais pas là, devant eux. Je ne comprends pas ce qu’ils disent. Je ne les écoute déjà plus. De qui parlent-ils ? Son nom ne m’intéresse pas, il n’y a que ma mère qui m’intéresse.
Combien de fois ai-je répondu « non » quand, dans la rue, des gens que je ne connaissais pas me demandaient si j’étais sa fille. Je voulais la paix. Éviter les questions, la gêne, les regards appuyés, disproportionnés, trop proches. Je ne sais pas gérer ces situations. À l’impudeur des inconnus, j’oppose une froideur. Je stoppe net, non ce n’est pas moi. Que répondre à leurs « Je l’aimais tellement ». Je n’arrive pas à partager leur amour pour elle, leur manque d’elle. Mon amour et mon vide me semblent mille fois supérieurs. Je ne suis pas la bonne interlocutrice pour eux. J’en suis désolée.
Parfois je réponds « oui ». Je suis de meilleure humeur, j’entends une douceur, un respect plus grand. Je sens que, même si je parle, le silence suivra.
Tout est toujours affaire de rencontres. Et de distance.
Je reviens à cette journée du 1er mai.

Qui profane les tombes ? Les antisémites ? Les chasseurs de trésors ? Les admirateurs fous ? La chef d’escadron me fait comprendre que les responsables seront difficiles à identifier. Ils vont interroger des habitants au café du village mais elle n’y croit guère. Elle a raison. Mystère. Le reste de ma famille classe rapidement cet événement sans suite, produit d’un ou plusieurs déséquilibrés. Ils ont raison aussi, c’est un épiphénomène, comparé à ce que nous avons vécu. Le pire est déjà derrière nous.

Je suis préoccupée par autre chose. Je ne sais pas si je veux pleurer ou me réjouir de cette journée. Ou les deux à la fois. De retour à la maison, je me demande ce que je vais bien pouvoir faire de cet événement. Une partie de moi comprend très bien la part de hasard là-dedans. Une autre essaie de lui donner un sens. Toujours hébétée, je répète à Gilles : « Qu’est-ce que ça me raconte tout ça ? Qu’est-ce que ce truc veut dire ? Pourquoi c’est arrivé ? Je dois en faire quelque chose. Tout ceci est prétexte à… quoi ? C’est quoi ce truc de dingue ?! »
J’ai besoin d’y réfléchir avec quelqu’un d’autre, qui me connaît depuis plus longtemps, qui elle aussi connaît la mort et a le sang-froid nécessaire pour gérer l’émotion de l’amie, tendre l’oreille. Caroline a entendu la nouvelle de la profanation à la radio, elle m’a suivie une partie de la journée par téléphone.
Avec elle, ce même soir, je pose à haute voix mes questions et nous convenons que tout cela doit me servir à faire mon deuil, un peu plus.
Que veut dire cette expression opaque et ridicule, puisqu’impossible ? D’après mon Petit Robert 2008, deuil vient du latin dolus, douleur. Dolere, souffrir. Faut-il comprendre : Faire sa douleur ? Aller au bout d’elle ? Jusqu’à ce qu’elle se transforme en autre chose ? En quoi ? En quelque chose de supportable ?
« Le travail du deuil est le processus psychique par lequel une personne parvient à se détacher de la personne disparue, à donner du sens à cette perte. » Vient ensuite une citation de Noëlle Châtelet : « Le travail de deuil… Une succession d’actes : désenfouir, déterrer, pour revoir, une dernière fois, contempler le passé, le parcours accompli d’une vie. »
Tiens donc. En théorie, oui, dans la pratique, c’est autre chose.
Pour l’instant, il me semble incroyable de vivre une chose pareille. Je réenterre ma mère, je paie pour son enterrement, et tout cela se déroule, cette fois, dans la plus stricte intimité. Comparé au ramdam de l’époque, ce ne sont pas mes nouveaux amis policiers, élu et marbriers qui jouent les intrus. Au contraire, ils m’accompagnent, ils me tiennent la main. Ce n’est pas donné à tout le monde. Merci, messieurs les profanateurs, ce fut une petite cérémonie pour moi toute seule. Puisque, à l’époque et à raison, je n’y étais pas, à l’enterrement officiel, en même temps que tout le monde. Le reste du monde. On n’y emmène pas les enfants. Un cimetière n’est pas un square pour culottes courtes, il n’y a ni balançoire, ni bac à sable, ni toboggan. Quelle chienlit.
Les jours qui suivent, mon corps vibre, je suis encore estomaquée.
Je n’ai vu personne de la semaine, à l’exception d’une visite à mes grands-parents.
Je n’en parle plus mais je voudrais revivre cette journée. Qui ne ressemble à aucune autre vécue. Ma mère et moi ensemble, comme il y a si longtemps.
Je me revois, dans le bus 32 qui passe devant l’église Saint-Augustin. Je sens chez moi une température élevée, pas de fièvre mais une chaleur qui se diffuse dans le corps.
Je suis dans mes pompes et à côté, je ne sais plus où je suis. Quelque chose se trame là-dessous. Mon centre de gravité en prend un coup. Je suis traversée, par quoi, par qui ?
Septembre 2008

Je suis à Marseille pour jouer Personne ne voit la vidéo, une pièce de Martin Crimp à laquelle je ne comprends rien. Un ami réalisateur m’attend à la sortie du théâtre. Il est accompagné d’une femme que je ne connais pas. Naturellement, et parce que je suis bien élevée, je lui pose des questions, je m’intéresse à elle :
« Que faites-vous dans la vie ? »
Elle : « Je parle aux morts. »
Je le donne en mille, il fallait que ça tombe sur moi. Elle bredouille quand même qu’elle n’a pas l’habitude de le dire comme ça, d’emblée, mais que sans doute, avec moi, elle se sent à l’aise.
Bah voyons…
Si je me rappelle bien, elle m’explique que ce n’est que très récemment qu’elle en a fait son activité principale. Dans les jours qui suivent – je reste très peu de temps à Marseille, elle y habite –, nous convenons d’un rendez-vous. La curiosité l’emporte souvent sur le scepticisme, l’incrédulité. Je ne crois en rien mais je veux y croire quand même. La petite fille qui veut parler à sa mère n’est jamais très loin.
J’arrive chez elle quelques jours plus tard, nous nous retrouvons accoudées au bar de sa cuisine ouverte sur le salon, perchées sur de hauts tabourets.
Avant de commencer, je ne sais plus autour de quelle boisson, elle m’explique comment et dans quelles circonstances elle s’est rendu compte de sa « capacité ». Elle l’a toujours su mais n’en a rien dit. N’en a rien fait. De ces gens qu’elle seule voyait et entendait. Dans les jeunes années de sa fille, elle vivait dans un appartement déjà « habité ».
Une nuit, elle avait dû batailler avec une « présence » pour protéger son enfant.
Elle avait réussi à chasser l’esprit malveillant puis avait fini par déménager. »

Extraits
« Quand la mort empêche de connaître quelqu’un, on ne cherche pas pour autant ce qu’on ignore. On le laisse en blanc. On tourne autour du sujet, de ce que l’on sait. Si peu soit-il. » p. 67

« Je marche constamment sur ce fil qui nous lie, tendu mais incassable. La vie que tu m’as donnée, qui me reste. Une vie interrompue il y a trente-huit ans. Une autre qui commence aujourd’hui. Au milieu, je suis là. » p. 125

À propos de l’auteur

BIASINI_Sarah_©Dominique_jacovides

Sarah Biasini © Photo Dominique Jacovides

Sarah Biasini est née le 21 juillet 1977 à Gassin dans le Var. Enfant du sérail, elle est la fille de l’actrice Romy Schneider et de Daniel Biasini, et la petite-fille de l’actrice allemande Magda Schneider. Son enfance est marquée par le décès précoce de sa mère alors qu’elle est à peine âgée de 5 ans, en mai 1982. La petite fille est élevée par son père et ses grands-parents paternels à Saint-Germain-en-Laye, loin de l’agitation médiatique.
Son bac en poche, elle s’inscrit en fac et entame un cursus en histoire de l’art. Mais, rattrapée par sa fibre artistique, elle s’exile aux États-Unis après l’obtention de sa maîtrise d’histoire de l’art. A Los Angeles, elle suit les cours d’art dramatique de l’institut Lee Strasberg et s’inscrit comme auditrice libre à l’Actors Studio. De retour en France, elle parfait sa formation auprès d’Eva Saint-Paul et de Raymond Acquaviva. En 2004, elle passe le casting d’un téléfilm en costume et la réalisatrice Charlotte Brandström lui offre son premier rôle. A l’écran elle incarne l’héroïne Julie, chevalier de Maupin, et donne la réplique à Pierre Arditi. La série la révèle au grand public et conforte la jeune femme dans son choix de devenir comédienne. L’année suivante, elle fait ses débuts au cinéma dans Mon petit doigt m’a dit… de Pascal Thomas.
Parallèlement, l’actrice fait ses débuts sur les planches en 2005, à l’affiche de la pièce Pieds nus dans le parc de Neil Simon avec Olivier Sitruk. Dès lors, elle enchaîne les pièces, et les tournées et prend goût à la scène; Personne ne voit la vidéo (2007), Qu’est-ce qu’on attend? (2009), Lettre d’une inconnue (2011) ou encore Zéro s’est endormi? (2012). Elle revient avec parcimonie sur le petit écran (Le général du roi, Couleur locale) et au cinéma (Associés contre le crime). Depuis 2014, elle enchaîne les rôles au théâtre; Ring (2015), Je vous écoute (2016) et Un fil à la patte (2017).
Côté vie privée, Sarah Biasini partage la vie du metteur en scène Gil Lefeuvre. Le couple a une fille née en 2018. (Source: gala.fr)

Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#labeauteduciel #SarahBiasini #editionsstock #hcdahlem #recit #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #MardiConseil #RomySchneider #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour

MARLY_mademoiselle_coco_et_leau_de_lamour

  RL_2021

En deux mots:
Quand Coco Chanel perd son amant dans un accident de la route, elle va sortir de sa dépression en se lançant dans la création d’un parfum. Avec l’aide du parfumeur Ernest Beaux, elle va chercher un mélange inédit, propre à marquer les esprits. Mais la route du N° 5 est encore longue…

2021 marque les 50 ans du décès de Coco Chanel (10 janvier) et le centenaire du parfum N°5

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ce parfum dont une goutte vous habille

La vie de Gabrielle Chanel est un grand roman dont Michelle Marly a choisi de nous livrer l’un des épisodes les plus forts, celui qui a conduit à la création du mythique Parfum N°5. Une réussite née d’un drame intime.

On imagine la frustration de l’historienne qui découvre que les informations sur la naissance du mythique Chanel N°5 ne sont que parcellaires, que peu de documents sont encore disponibles et que même la chronologie n’est pas établie. Sans doute a-t-on voulu garder le secret sur l’origine et l’élaboration de l’un des plus grands parfums au monde.
Mais on imagine tout autant la romancière construisant, à partir de ce travail de recherche qui restera pour toujours inabouti, un récit où le drame côtoie le sublime, ou la chance vient se mêler au hasard des rencontres, où la volonté farouche d’une femme qui se donnera corps et âme à sa passion finira par l’emporter. C’est la voie qu’a choisi avec bonheur Michelle Marly, pseudonyme derrière lequel se cacherait une éditrice allemande.
Nous sommes au sortir de la Première Guerre mondiale. Après avoir été modiste et ouvert plusieurs boutiques de chapeaux, Gabrielle vient de s’installer rue Cambon, qui est resté l’adresse du siège de la maison de haute couture. La fille de marchands ambulants, dont la mère est décédée très jeune et que son père a placé dans l’orphelinat d’Aubazine en Corrèze, est fermement décidée à réussir. Encouragée par son nouvel amant, Boy Capel, elle fait des projets d’expansion. Mais le 22 décembre 1919, un accident de la route entraîne le décès du bel anglais.
La perte de Boy va plonger Coco dans une profonde dépression. Sa vie n’a alors plus de goût ni de saveur. Elle va finir par suivre son amie Misia, l’ensorceleuse qui lui répète sans cesse qu’il «faut maintenir l’élan, sinon la vie n’a plus de sens». Sur la riviera, elle croise l’aristocratie russe en exil, va de dîner en soirée au casino. C’est là qu’elle fait la rencontre du grand-duc Dimitri Pavlovitch, qui va devenir son nouvel amant. Ce dernier, à qui elle a fait part de son projet de lancer un parfum, lui présente alors Ernest Beaux qui est en charge des parfums de la cour impériale de Russie. Après la Révolution de 1917, les exilés créent La Société française des parfums Rallet dont Ernest est le directeur technique. Avec Gabrielle Chanel, il va pouvoir suivre une voie nouvelle, oublier les parfums floraux qui avaient jusque-là la faveur de la clientèle pour tenter des assemblages plus complexes, rehaussés par les aldéhydes. Parmi les compositions qu’il développe se trouve les numéros 1 à 5. C’est ce dernier qu’elle va choisir, même si les composants sont hors de prix. «Laissons-lui le numéro qu’il porte et ce numéro 5 lui portera bonheur » prophétise alors Mlle Chanel qui entend réserver ce parfum à ses clientes les plus fidèles. Pour elles, elle choisit aussi de casser les codes, en dessinant un flacon aux formes simples et épurées, loin des créations sophistiquées de l’époque. Là encore, la rupture sera payante. Car bientôt, on va s’arracher ce jus incomparable et bien vite, il va falloir penser à une production industrielle. Le N°5 va alors devenir le parfum le plus vendu au monde. Mais ce n’est pas le propos de ce récit qui suit bien davantage une femme exceptionnelle avec ses fêlures et ses drames intimes, ses intuitions et ses relations. N’oublions pas que la France découvrait alors Pablo Picasso, Serge Diaghilev, Igor Stravinsky ou encore Georges Auric. Des artistes que Coco va côtoyer et soutenir et qui vont l’inspirer, donnant au roman encore davantage de densité. Une belle réussite au moment où commence l’année durant laquelle on fête les 100 ans du N°5!

COTILLARD-chanel_n5

Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour
Michelle Marly
Fleuve Éditions
Roman
Traduit de l’allemand par Dominique Autrand
400 p., 20,90 €
EAN : 9782265144170
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi dans le sud de la France, de Grasse à Monaco.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’histoire du plus célèbre des parfums
Hiver 1919-1920: Après la perte brutale et tragique du grand amour de sa vie, Gabrielle Chanel, appelée Coco, traverse une terrible crise existentielle. Ni son entourage ni son travail ne réussissent à la sortir d’une tristesse profonde. Jusqu’au jour où elle se rappelle leur dernier projet commun : créer sa propre eau de toilette.
Bien que Coco ne connaisse rien au métier des grands parfumeurs, elle va se lancer corps et âme dans cette folle aventure afin de rendre un hommage éternel à l’homme perdu. Sa persévérance va lui permettre de repousser ses limites, et l’aider peu à peu à revenir parmi les vivants. Tout en donnant naissance à une des plus grandes et des plus belles créations de la parfumerie, le N°5…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Les paroles s’envolent 
Blog Sonia boulimique des livres 
Blog Onirik

Les premiers chapitres du livre
« Un, deux, trois, quatre, cinq… Un, deux, trois, quatre, cinq…
Ses lèvres bougeaient, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle comptait en silence les petites pierres du pavement. Un sol inégal et usé, piétiné depuis près de mille ans. Des cailloux de rivière y dessinaient des motifs géométriques ou des symboles religieux.
Cinq étoiles ici, cinq fleurs là-bas, un peu plus loin un pentagone. Partout ce chiffre cinq, et ce n’était pas le fruit du hasard. Elle avait appris que pour les religieux de l’ordre cistercien, le cinq avait une valeur symbolique : il représentait l’incarnation parfaite. Le nombre de pétales d’une rose est souvent un multiple de cinq, la pomme et la poire sont structurées selon cinq axes de symétrie. L’homme possède cinq sens et les prières évoquent les cinq plaies du Christ. Les religieuses ne lui avaient pas enseigné que le cinq était aussi le chiffre de l’amour et de Vénus, la somme indivisible du chiffre masculin trois et du chiffre féminin deux. Cette information, du plus haut intérêt pour une fille de quatorze ans, elle l’avait trouvée dans un livre qu’elle lisait en cachette au grenier.
La bibliothèque du monastère recelait des trésors très surprenants, souvent scandaleux, et pas destinés à tomber sous les yeux d’une gamine, comme les sermons rédigés au Moyen Âge par Bernard de Clairvaux. Il y rappelait à ses moines le rôle des substances aromatiques dans la prière et les ablutions rituelles. Le fondateur de l’ordre cistercien conseillait même à ses coreligionnaires en quête de plus de spiritualité et d’intériorité de s’imaginer les seins odorants de la Vierge Marie qu’ils célébraient dans leurs cantiques. La présence d’encens et de jasmin, de lavande et de roses sur l’autel était censée intensifier la contemplation par le biais de l’odorat.
Pour les enfants orphelins, telle la petite fille solitaire qu’elle était, les arômes extraits des plantes poussant dans le jardin du monastère demeuraient un rêve lointain, comme de se blottir contre les seins généreux d’une mère aimante. Les pensionnaires étaient régulièrement récurés au savon de Marseille dans un grand baquet d’eau afin d’être débarrassés de la saleté des travaux des champs ou de la cuisine. Il fallait juste que l’odeur de propre remplace celle de la sueur, de la peur et de la fatigue ; il n’était pas question de sentir bon. Les draps blancs et rêches qu’elle devait laver, repriser si nécessaire, plier et ranger en piles bien régulières dans la lingerie étaient traités avec plus de délicatesse que la peau des orphelins.
Un, deux, trois, quatre, cinq…
Compter l’aidait à passer le temps tandis qu’avec les autres filles alignées sur un rang elle attendait que le prêtre l’entende en confession.
Après avoir patienté interminablement comme des soldats au garde-à-vous dans la cour d’une caserne, elles entraient tour à tour dans le confessionnal. Elle supposait que si les religieuses exigeaient cette posture raide et ce silence qu’aucun enfant ne pouvait supporter très longtemps, c’était pour que les petites finissent par trouver quelque chose à avouer. Aucune d’elles n’avait généralement commis de péché depuis la confession précédente, le dimanche d’avant. Sur ce rocher venteux où l’abbaye d’Aubazine avait été édifiée au XIIe siècle, les occasions de pécher étaient rares.
Elle vivait depuis deux ans dans ce monastère isolé de Corrèze, assez loin de la route de Paris pour que les enfants n’aient pas l’idée de s’enfuir. Plus de sept cents jours s’étaient écoulés depuis que sa mère était morte et que son père l’avait fait asseoir dans une voiture à cheval pour la déposer chez les religieuses cisterciennes. Sans façon. Comme un vulgaire paquet. Après ça, il avait disparu à jamais, et pour l’âme fragile de la petite, ce fut le début de l’horreur. Dès cet instant, elle n’avait plus eu qu’un seul désir : être assez grande pour avoir le droit de quitter le monastère et mener une vie indépendante. Peut-être l’aiguille serait-elle la clé de la liberté. Une fille opiniâtre et qui savait coudre pouvait espérer aller à Paris et entrer dans une grande maison de couture. Elle l’avait entendu dire, mais au fond elle ne savait pas ce que ça signifiait vraiment.
Pourtant, ça la faisait rêver. Maison de couture : ces trois mots faisaient résonner un souvenir en elle. De belles étoffes, le froufrou de la soie peut-être, des volants parfumés, de la fine dentelle. Non pas que sa mère ait été une dame : elle était blanchisseuse et son père marchand ambulant. Il n’avait jamais vendu d’articles aussi raffinés, mais chaque fois qu’elle pensait à de belles choses, elle les associait toujours à maman. Comme elle lui manquait ! La tête lui tournait parfois, tant elle aurait aimé retrouver ce sentiment de sécurité qu’elle avait toujours ressenti auprès de sa mère.
Mais à présent, elle était livrée à elle-même, exposée à une vie rude, à une discipline de fer, aux châtiments, avec de temps en temps l’absolution divine. Tout ce qu’elle désirait, c’était un peu d’affection. Était-ce un péché qu’elle aurait dû confesser ? Ce secret pèserait-il trop lourd sur sa conscience pour que son âme trouve un jour la paix? Peut-être, se disait-elle, méditant en silence. Ou peut-être pas. Non, elle n’avouerait pas à son confesseur que l’amour était son seul but dans la vie. Pas aujourd’hui, en tout cas. Et la prochaine fois non plus, sans doute.
Elle comptait en silence les petits cailloux du pavement tandis qu’elle marchait vers l’abbatiale d’Aubazine :
Un, deux, trois, quatre, cinq…

Les phares jaunes perçaient le brouillard qui montait de la Seine et enveloppait comme une fine toile de lin blanc les frênes, les aulnes et les hêtres de la rive qui bordaient la route. On croirait un suaire, songea tout à coup Étienne Balsan.
Une image s’imposa à son esprit : celle d’un mort exposé, les membres brisés, la peau brûlée, recouvert d’un linge. Aux pieds du défunt une branche de buis, sur sa poitrine un crucifix. À côté de sa tête, une coupelle d’eau bénite pour faire oublier l’odeur de la mort. La lueur des bougies projetait des ombres fantomatiques sur le cadavre apprêté par les religieuses de façon qu’il ne choque pas trop la vue.
Étienne essaya malgré lui d’imaginer à quoi pouvait bien ressembler le beau visage défiguré de son ami. Il le connaissait presque aussi bien que le sien.
Il ne doit pas rester grand-chose des traits réguliers, des lèvres finement ourlées, ni du nez droit, se dit-il en réponse à sa propre question. Quand une automobile dévale un talus sans freiner, heurte une paroi rocheuse et prend feu, il n’y a presque rien à récupérer. Il aurait certainement fallu le talent d’un habile technicien pour restituer sa beauté au malheureux défunt.
Il sentit un filet d’eau sur sa joue. Pleuvait-il à l’intérieur de la voiture ? Il voulut actionner les essuie-glaces, mais son geste fut si fébrile que la voiture fit un écart. Il freina trop fort, de la boue gicla contre la vitre latérale. Le caoutchouc des essuie-glaces grinçait sur le pare-brise. Il ne pleuvait pas. C’étaient ses larmes. Une vague de lassitude et de chagrin s’abattit sur lui, menaçant de le submerger. S’il ne voulait pas finir comme son ami, il avait intérêt à se concentrer sur sa conduite.
La voiture s’était mise en travers de la chaussée. Étienne s’obligea à respirer calmement, arrêta les essuie-glaces, se cramponna des deux mains au volant. Le moteur hurla quand il appuya sur l’accélérateur, les roues tournèrent dans le vide. Après quelques à-coups, la voiture se remit en piste. Son cœur retrouva son rythme normal. Après minuit, il ne venait heureusement aucun véhicule en sens inverse.
Il se força à garder les yeux braqués sur la route. Pourvu qu’aucun animal sauvage ne traverse. Il n’avait pas envie d’écraser un renard, la chasse à courre correspondait davantage à ses goûts. Son ami était pareil, l’amour des chevaux les unissait. Arthur Capel, l’éternel adolescent qui n’avait jamais pu se débarrasser de son surnom d’enfant, « Boy », était – ou plutôt avait été – un fantastique joueur de polo. Boy était un bon vivant, à la fois intellectuel et charmeur, gentleman jusqu’au bout des ongles, un diplomate britannique promu au rang de capitaine pendant la guerre, un type que chacun se plaisait à appeler son camarade. Étienne pouvait s’estimer heureux d’être l’un de ses plus anciens et de ses meilleurs amis. Enfin, d’avoir été…
Une larme roula de nouveau sur sa joue tannée par le soleil, mais Étienne ne lâcha pas le volant pour l’essuyer. S’il voulait arriver entier à Saint-Cucufa, il ne devait plus se laisser distraire par ses pensées. Ce voyage était le dernier service qu’il pouvait rendre à son ami disparu. Il devait apporter la terrible nouvelle à Coco avant qu’elle ne l’apprenne le lendemain par les journaux ou par le coup de téléphone de quelque commère. Ce n’était vraiment pas une mission plaisante, mais il l’accomplirait avec tout son cœur.
Coco était – avait été – le grand amour de Boy. Cela ne faisait aucun doute. Pour personne, et surtout pas pour Étienne. C’est lui qui les avait présentés, un été, dans sa propriété. Boy était venu à Royallieu à cause des chevaux, et il était reparti avec Coco. Pourtant, elle était l’amie d’Étienne. Enfin, pas à proprement parler son amie, à l’époque. C’était une fille qui chantait des chansons équivoques sur la scène d’un beuglant de Moulins, une ville de garnison, et qui passait ses journées à repriser les pantalons des officiers avec lesquels elle batifolait la nuit. Douce, un peu garçonne, ravissante, heureuse de vivre, vulnérable et en même temps incroyablement vaillante et énergique. Le contraire exact de la grande dame* à qui tant de jeunes femmes de la Belle Époque rêvaient de ressembler.
Étienne s’était amusé avec elle et l’avait accueillie quand il l’avait trouvée à l’improviste devant sa porte, mais il n’avait rien changé à ses habitudes. Au début, il ne voulait même pas l’avoir à ses côtés, mais elle, têtue, était restée. Un an, deux ans… Il n’arrivait pas à se rappeler combien de temps elle avait vécu près de lui sans qu’il la considère comme sa compagne. En fait, c’était Boy qui lui avait le premier ouvert les yeux sur la beauté intérieure et la force de Coco. Mais trop tard. Il avait donc cédé son amante, qui n’était même pas sa maîtresse attitrée, ainsi qu’on le faisait dans son milieu à l’époque de la Grande Guerre. Mais il était devenu l’ami de Coco. Et il le resterait au-delà de la mort de Boy. Il s’en fit le serment.
*
Il fallait qu’elle arrête de se torturer.
Gabrielle se tournait et se retournait dans son lit depuis des heures. Elle sombrait de temps à autre dans un sommeil faussement profond dont elle se réveillait en sursaut, hagarde, et encore prisonnière d’un rêve dont elle ne gardait aucun souvenir. Alors elle tâtait la place à côté d’elle dans le lit pour sentir le corps familier, si rassurant. Mais l’oreiller était froid, le drap lisse, et Gabrielle parfaitement lucide à présent.
Bien sûr. Boy n’était pas là. La veille – ou était-ce l’avant-veille ? – il était parti pour Cannes, louer une maison dans laquelle ils passeraient les fêtes ensemble. Son cadeau de Noël, en quelque sorte. Elle aimait la Côte d’Azur, et il était infiniment important pour elle qu’il passe Noël en sa compagnie plutôt qu’avec sa femme et sa petite fille. Il avait même parlé de divorcer. Dès qu’il aurait trouvé une villa qui convienne, elle le rejoindrait. Mais il n’avait pas encore appelé, pas même envoyé un télégramme pour lui faire savoir qu’il était bien arrivé.
Se pouvait-il qu’il ait changé d’avis ?
Depuis qu’il s’était marié, un an et demi plus tôt, le doute rongeait Gabrielle. Au début, elle avait été anéantie de le voir lui préférer une femme qui incarnait tout ce qu’elle n’était pas : une grande blonde, aussi pâle que blasée, riche, appartenant à l’aristocratie anglaise, et qui couronnerait l’ascension de Boy en le faisant pénétrer dans la haute société britannique. N’était-il pas déjà arrivé assez haut sans avoir besoin d’une telle alliance ? Être le fils d’un bourgeois, courtier maritime à Brighton, lui avait déjà valu de devenir conseiller du président Clemenceau et de participer à la Conférence de la paix à Paris en 1919. Alors, à quoi bon se marier avec une fille de baron ?
Et surtout, Gabrielle et lui vivaient ensemble depuis dix ans. Elle espérait bien qu’il l’épouserait un jour. Peut-être n’était-elle pas un bon parti ? Elle préférait certes jeter un voile pudique sur ses origines modestes, mais elle avait réussi à la force du poignet à acquérir une certaine célébrité. Elle était devenue Coco Chanel, une créatrice de mode en vue, et même une femme riche.
Elle avait commencé comme modiste, grâce à un prêt de son vieil ami Étienne Balsan, et ses chapeaux aussi sobres qu’élégants avaient bientôt retenu l’attention des Parisiennes. Pas de plumes ni de décorations volumineuses et surchargées ; les dames avaient apprécié, après tout ce temps où elles avaient dû porter de véritables échafaudages sur la tête.
Les marinières amples dont elle avait eu l’idée à Deauville firent bientôt fureur. Gabrielle bannit le corset et tailla des pantalons pour femmes. Puis vinrent les années de pénurie de la Grande Guerre et elle se risqua, avec un pragmatisme certain, à créer des vêtements sobres et fonctionnels dans des jerseys de soie bon marché. Ses pyjamas confortables permettaient aux femmes d’aller se réfugier dans les caves les nuits de bombardements allemands sans rien perdre de leur élégance. Les dames distinguées s’arrachaient littéralement ses créations. Presque toutes les femmes de qualité, et même les aristocrates, venaient la trouver pour être habillées par Coco Chanel.
Pourquoi Boy avait-il besoin d’un contrat de mariage avec une représentante de ces hautes sphères ? Gabrielle s’était élevée par ses propres moyens et s’était fait un nom. Comment pouvait-il sacrifier l’amour qu’elle lui vouait pour une carrière dont il avait depuis longtemps atteint le sommet ? Gabrielle ne comprenait pas, ne comprendrait jamais. Et ce tourment la rongeait comme une maladie.
Mais il lui était revenu. Ce qui liait Boy et Gabrielle était plus fort que l’anneau d’or qu’il avait échangé avec Diana Wyndham, fille de Lord Ribblesdale. Gabrielle avait d’abord hésité, bien sûr, puis elle était retombée dans ses bras. Mieux valait accepter ce nouveau rôle que renoncer à lui tout à fait. Quelle bonne raison de refuser un tel arrangement ? Aucune. Et pourtant. Tout se passait bien, mais le doute continuait en elle son travail de sape.
De fait, Boy vivait séparé de sa femme, il était la plupart du temps à Paris, mais il fallait bien qu’il se montre de temps en temps au côté de son épouse. Gabrielle le laissait partir parce qu’elle était sûre qu’il reviendrait. Son amour pour lui était plus fort que tout. Un amour qui tenait depuis dix ans, en dépit de tous les orages, et qui durerait toujours. S’il y avait une chose au monde qui soit éternelle, c’était ce lien entre eux. Gabrielle en était convaincue. Pourtant, les pensées les plus sombres l’assaillaient parfois et l’arrachaient à son éden sans crier gare. Comme cette nuit-là.
Elle se retourna encore, repoussa le drap avec ses pieds, frissonna, remonta la couverture jusqu’à son menton.
Pourquoi Boy ne lui avait-il donné aucune nouvelle depuis son départ ? La magie de Noël lui rappelait-elle qu’il avait une fillette de neuf mois ? Sa famille lui occupait-elle l’esprit au point qu’il en oubliait son amante reléguée dans sa maison de campagne près de Paris ? Était-il parti sur la Côte d’Azur afin de trouver une maison pour Gabrielle et pour lui, ou afin de se réconcilier avec sa femme à Cannes ? Il avait pourtant bien parlé de divorce. Gabrielle fut saisie de panique. Impossible de se rendormir.
Mais elle ne se leva pas, n’alluma pas la petite lampe sur sa table de nuit, ne chercha pas le secours d’une lecture distrayante. Elle s’abandonna à ses démons, trop lasse pour lutter. Au bout d’un moment, l’épuisement eut raison d’elle et elle s’enfonça dans un sommeil agité…
Un crissement la réveilla : le bruit caractéristique des pneus sur le gravier. Une automobile venait de freiner et de s’arrêter devant le perron. Dans le silence de la nuit, le moindre bruit pénétrait dans la chambre malgré les fenêtres fermées. Puis les chiens se mirent à japper.
Dans son demi-sommeil, Gabrielle pensa : Boy !
Il est revenu me chercher, se dit-elle, le cœur battant. Seul Boy pouvait avoir ce genre de folie. Elle l’aimait tant. Peu importait qu’ils passent Noël dans le Midi ou dans cette villa isolée de Saint-Cucufa. La Milanaise, imprégnée en été du parfum des lilas et des roses, était un peu sinistre en hiver. C’est pourquoi ils avaient envisagé ce séjour sur la Côte d’Azur. Mais aucun lieu ne pouvait être vraiment triste du moment qu’ils y étaient ensemble. Pourquoi ne l’avait-elle pas compris plus tôt ?
On frappa à la porte.
— Mademoiselle Chanel ?
C’était la voix de Joseph Leclerc, son domestique. Et non celle tant espérée de son amant.
D’un coup, elle fut tout à fait réveillée.
*
Non seulement Étienne Balsan considérait Boy Capel comme un autre lui-même, mais il connaissait Coco aussi intimement que l’avait connue son ami. Quand elle pénétra dans le salon où Joseph l’avait prié de l’attendre, il fut frappé de voir à quel point elle avait peu changé depuis leur première rencontre, treize ans plus tôt. À trente-six ans, elle était restée une femme-enfant. On aurait presque dit un jeune garçon : petite et menue, poitrine plate et hanches étroites, cheveux d’un noir de jais coupés court et aussi ébouriffés qu’après une nuit d’amour. S’il n’avait pas eu au fond de lui le souvenir de ce petit corps brûlant dans son pyjama de soie blanche, il l’aurait prise pour un être androgyne dépourvu de tout érotisme.
Une seconde plus tard, il fut saisi d’effroi. Il regarda ses yeux – et vit la mort.
Elle avait toujours su cacher ses sentiments derrière une indifférence de façade, mais ses yeux sombres révélaient dans certains cas le fond de son âme. Ce qu’ils exprimaient à présent, c’était la douleur et le désespoir. Mais aucune larme n’y brillait.
Elle se taisait. Debout devant lui, muette et tout de blanc vêtue, la tête haute : Marie-Antoinette face à la guillotine. C’était horrible. Si elle avait pleuré, Étienne aurait su quoi faire. Il l’aurait prise dans ses bras. Mais sa souffrance muette, ses yeux secs lui fendaient le cœur.
— Je suis désolé de te déranger en pleine nuit, commença-t-il.
Il s’éclaircit la voix et poursuivit d’un ton mal assuré.
— J’ai pensé que je devais à Boy de t’informer… Lord Rosslyn a téléphoné de Cannes…
Il reprit son souffle. Comment lui dire ? C’était tellement difficile.
— Boy a eu un terrible accident. Sa voiture a quitté la route. C’était lui qui conduisait, son chauffeur était sur le siège passager. Mansfield a été grièvement blessé… Pour Boy les secours sont arrivés trop tard.
C’était dit. Mais elle ne réagissait pas.
Étienne comprit avec un peu de retard que le domestique devait déjà avoir informé Coco de la mauvaise nouvelle. Évidemment. Joseph avait bien été obligé d’expliquer pourquoi il avait laissé entrer un ami en pleine nuit et tiré Mademoiselle de son lit. Mais pourquoi se taisait-elle ainsi ?
Pour rompre le silence, Étienne reprit :
— La police enquête… Pour l’instant, on ignore ce qui s’est passé exactement. En tout cas, personne encore n’est au courant à Paris. Tout ce qu’on sait, c’est que l’accident s’est produit quelque part sur la Côte d’Azur. Les freins de la voiture ont lâché, semble-t-il…
— Mademoiselle a compris, monsieur, l’interrompit Joseph.
Étienne acquiesça, le ventre noué. Jamais il ne s’était senti aussi mal à l’aise. Il voyait cette femme sangloter sans verser une larme. Chaque fibre de son corps disait son désarroi, son désespoir. Il voyait littéralement le malheur prendre possession d’elle. Mais elle ne pleurait toujours pas.
Elle fit demi-tour sans un mot et quitta la pièce. La porte se referma derrière elle. Étienne resta planté, les bras ballants.
— Puis-je offrir quelque chose à monsieur ? demanda Joseph. Vous voudriez peut-être un café ?
— Je préférerais un cognac. Double, s’il vous plaît.
La boisson fut généreusement servie. Étienne refermait les doigts autour du verre ventru pour se réchauffer et réchauffer l’alcool quand la porte du salon s’ouvrit à nouveau.
Coco. Vêtue cette fois d’une robe de voyage lui arrivant aux chevilles, son manteau sur le bras, à la main un sac dans lequel elle devait avoir fourré à la hâte quelques objets de première nécessité. Elle en serrait si fort la poignée que les articulations de ses doigts étaient blanches. C’était le seul indice qui trahissait sa tension. Son visage était toujours le même masque impassible, ses yeux vides.
— On peut partir, déclara-t-elle d’une voix ferme.
Étienne secoua la tête, interloqué.
Elle lui rendit son regard, mais ne dit rien.
Désarçonné, il acquiesça comme s’il savait où elle voulait aller. Il n’avait pourtant pas la moindre idée de ce qu’elle avait en tête. Il avala une grande gorgée de cognac, avec l’espoir que l’alcool coulant dans sa gorge aurait un effet apaisant. En vain. Il vit que sa main qui tenait le verre tremblait.
— Tu veux dire… toi et moi ? demanda-t-il, toujours aussi perplexe.
N’aurait-il pas mieux valu qu’elle s’adresse à son chauffeur, où qu’elle veuille aller ?
— On part sur la Côte d’Azur.
À nouveau cette détermination, dans sa voix, qui cadrait mal avec sa silhouette fantomatique.
— Je veux le voir. Et je veux qu’on y aille tout de suite, Étienne.
— Quoi ?
Il faillit s’étouffer, avala une nouvelle rasade de cognac.
— Mais c’est dangereux. La nuit, le brouillard sur la route…
— Le jour va bientôt se lever. Ne perdons pas de temps. C’est un long trajet.
Elle fit demi-tour et se dirigea vers la porte.
Il échangea un regard désemparé avec Joseph. Pourquoi ne demandait-elle pas à son chauffeur de prendre les dispositions nécessaires pour un départ de bon matin ? Et lui, que devait-il faire ? Le devoir d’amitié allait-il jusqu’à encourager Coco dans sa folie ? Mais non, elle n’est pas folle, s’avoua-t-il tristement.
Il capitula et la suivit dans la nuit sans autre commentaire.
La joyeuse atmosphère de Noël qui accueillit Gabrielle à Cannes lui parut douloureusement bruyante, agressive. Des cafés et des restaurants lui parvenaient des échos de chants de Noël en anglais et des airs de jazz endiablés. Il fallait plaire aux nombreux touristes britanniques et américains, qui devaient se sentir ici comme chez eux.
L’air était doux, il n’y avait presque pas de vent et le ciel étoilé au-dessus de la baie ressemblait à un voile de tulle bleu marine brodé de paillettes transparentes. La Croisette était le lieu de toutes les élégances, les somptueuses automobiles déversaient devant les hôtels de luxe de riches messieurs-dames en tenue de soirée. C’était le 24 décembre : les bouchons de champagne sautaient, des branches de houx et de gui ornaient les tables, on avait sorti pour l’occasion la porcelaine fine, le cristal et l’argent. On s’affairait dans les cuisines, les écaillers ouvraient les huîtres, les bûches de Noël attendaient au frais d’être servies au dessert.
À la seule idée de manger, Gabrielle eut la nausée. Elle était en route depuis près de vingt heures, mais ce long voyage n’avait rien changé à sa douleur. Elle se sentait toujours aussi abattue, hébétée, désespérée.
Quand Joseph avait frappé à sa porte, l’angoisse avait été immédiate. Boy n’aurait pas réveillé le domestique, il serait entré avec sa clé et l’aurait rejointe sans l’aide de personne. Quelque chose de grave s’était passé. Elle l’avait deviné, mais avait d’abord essayé d’étouffer cette intuition. Boy était un héros, il ne pouvait rien arriver à un homme comme lui. C’est alors que le bon, le brave Joseph lui avait assené le coup terrible, le plus doucement possible, avec ménagement et compassion. Bien sûr. Son domestique savait garder son sang-froid en toute occasion, mais la nouvelle qu’apportait M. Balsan l’avait ébranlé lui aussi. Tout venait de basculer d’un coup. Gabrielle avait la sensation presque physique que sa vie volait en éclats.
Le premier moment de lucidité fut suivi d’un espoir fou : il devait s’agir d’une erreur. Pendant de longues et absurdes minutes, Gabrielle s’était cramponnée à cette idée. Hélas, Étienne n’aurait pas fait la route de Royallieu à Saint-Cucufa en pleine nuit sur un malentendu. Et Joseph ne serait pas venu toquer à sa porte par caprice. Non, Boy n’était plus. Et d’un seul coup, elle n’eut plus qu’un désir : le voir. Peut-être pour se convaincre qu’il était bien mort. Peut-être aussi pour vérifier qu’il n’avait pas souffert. Elle voulait veiller auprès de son cercueil. Il était son homme, même s’il n’était pas son mari. Il était ce qu’elle avait de plus précieux dans la vie, non : il était sa vie même.
Sans Boy, plus rien n’avait de sens.
Elle ne voulait rien avaler, et quand Étienne s’arrêta en route pour manger quelque chose, elle but à contrecœur le café qu’il lui apporta et n’accepta rien d’autre. Elle ne descendit même pas de la voiture, restant prostrée sur le siège en cuir sans desserrer les dents. Son ami ne méritait pas ce silence, elle le savait. Mais elle avait l’impression qu’elle ne pourrait plus prononcer désormais que les mots indispensables, comme si Boy, en partant, lui avait ôté la parole. Pour toujours.
Étienne n’engagea pas l’auto dans l’allée sinueuse qui montait vers l’entrée principale de l’hôtel Carlton, il s’arrêta en bas. Le moteur s’éteignit. Le silence s’abattit dans la voiture malgré la rumeur assourdie des festivités qui pénétrait à travers les vitres fermées. Étienne prit une longue inspiration avant de se tourner vers elle.
— J’espère que nous allons trouver Bertha. Elle loge ici, d’après ce que je sais. C’est sa sœur qui saura le mieux ce qui est arrivé à Boy et où son corps a été déposé.
— Oui, dit Gabrielle.
Et ce fut tout. Elle releva le large col de son manteau pour dissimuler son visage blême. Étienne lui toucha le bras dans un geste presque paternel.
— Il faut absolument que tu dormes un peu. Il reste sûrement deux chambres libres, et…
Dormir ! Quelle proposition inepte. Comme si elle allait accepter que sa vie continue comme avant. Comment pourrait-elle dormir sans avoir revu Boy ?
— Non. (Elle secoua vigoureusement la tête.) Non. S’il te plaît. Toi, repose-toi. Tu l’as bien mérité. Prends une chambre. Je t’attendrai ici.
Silence.
Gabrielle vit que son ami luttait pour ne pas exploser. Les muscles de sa mâchoire se contractaient, comme si, en serrant les dents, il essayait de juguler la colère qui montait en lui. Il lui en voulait. Bien sûr qu’il était fatigué après cette longue route. Deux nuits de suite sans sommeil, c’était trop, même pour un noceur tel qu’Étienne Balsan. Et elle ne faisait rien pour l’aider. Mais il se contint.
— Je reviens très vite, promit-il enfin.
Il hésita encore quelques secondes puis descendit de voiture.
Il monta l’allée d’un pas souple. Il était grand pour un Français, il dépassait même Boy d’une demi-tête. Ce physique de basketteur avait beaucoup impressionné Gabrielle au début. Il seyait à merveille à ce fringant officier de cavalerie, joueur de polo et éleveur de chevaux. Un homme qui avait de l’allure. Le meilleur ami qu’elle aurait jamais.
Tout en regardant Étienne s’éloigner, elle fouilla machinalement dans son sac en quête de son étui à cigarettes. C’était un réflexe. Elle fumait sans arrêt, elle avait commencé à une époque où c’était encore très mal vu pour une dame. La nicotine la calmait. Tenir une cigarette ou un fume-cigarette en ivoire entre ses doigts lui donnait une étrange assurance. Braver les conventions et choquer les apôtres de la morale l’amusaient, au début. Désormais la cigarette faisait partie de son image. Et personne ne s’offusquait plus de voir des femmes porter la culotte de cheval ou fumer. Coco Chanel avait fait souffler un vent nouveau.
Elle eut tôt fait de trouver son briquet dans son sac. Elle l’actionna et une petite flamme bleue vacillante perça l’obscurité de la voiture.
Une main frottant une allumette surgit tout à coup du fond de sa mémoire, une petite lumière jaune qui jaillissait dans le crépuscule bleu-gris d’un soir d’été à la campagne. Il faisait déjà presque nuit sur la terrasse, pourtant Gabrielle distinguait parfaitement, à la lueur de la flamme, la main étroite et soignée aux ongles polis…

— Une femme comme vous ne devrait jamais avoir à allumer sa cigarette elle-même, disait avec un léger accent une voix masculine un peu rauque. On aurait dit que celui qui parlait avait avalé un bouchon.
Elle n’avait pas relevé, se contentant d’inhaler sa première bouffée sans commentaire. Le regard fixé sur les doigts de l’inconnu, qui à présent secouait l’allumette, elle avait constaté :
— Vous avez des mains de musicien.
Chaque mot était accompagné d’un minuscule rond de fumée blanche.
— Je joue un peu de piano.
Sans voir son visage, elle savait qu’il souriait.
— Mais je suis bien meilleur au polo.
— C’est pour ça que vous êtes ici ?
Sa main avait décrit un large cercle qui englobait la totalité du château de Royallieu, les écuries avec les pur-sang d’Étienne et le terrain d’entraînement à la lisière du parc.
Il avait secoué la tête.
— Je crois que le destin m’a amené ici pour que je vous rencontre, mademoiselle Chanel.
— Vraiment ?
Elle avait eu un rire arrogant, sans la moindre trace de coquetterie. Elle n’avait nullement l’intention de flirter avec cet inconnu.
— Puisque vous connaissez mon nom, j’aimerais assez savoir à qui j’ai affaire.
— Arthur Capel. Mes amis m’appellent Boy.

— Coco ?
Elle sursauta.
Il fallut un moment à Gabrielle pour reprendre pied dans la réalité. Le souvenir de ce soir d’été à Royallieu l’avait submergée. Comme si Boy était là, à côté d’elle, elle venait de revivre chaque seconde de leur première rencontre. Quelle douleur de devoir constater qu’elle se trouvait dans la voiture d’Étienne et non pas sur la terrasse de sa maison ; que ce n’était pas le commencement de sa vie avec Boy, mais la fin.
Sans rien dire, elle baissa la vitre et jeta son mégot sur la chaussée.
— J’ai parlé avec Bertha, elle est inconsolable…
Il s’interrompit, fit une courte pause.
— Bien sûr qu’elle est inconsolable.
Un souffle de vent tiède pénétra dans la voiture, apportant le murmure des vagues. Une voix de baryton anglais entonna Jingle Bells :
Dashing through the snow
In a one-horse open sleigh…
La mélodie était approximative, mais la ferveur incontestable. Gabrielle remonta la vitre.
— Où est-ce que je peux le voir ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
Étienne soupira.
— Tu… Nous… Je…, balbutia-t-il avant de renoncer.
Il s’essuya les yeux.
— Excuse-moi, Coco. Nous avons l’un et l’autre besoin de nous allonger quelques heures. Au moins jusqu’au lever du soleil. Bertha nous invite dans sa suite.
— Où est Boy ? demanda-t-elle, obstinée.
D’abord il ne répondit pas, puis les mots jaillirent tout seuls, véhéments, comme s’il s’en prenait à un interlocuteur invisible.
— Le cercueil est déjà fermé, ils l’ont chargé sur un bateau. La cérémonie a été célébrée ce matin à la cathédrale de Fréjus avec tous les honneurs militaires. Mme Capel était pressée. Elle a fait en sorte que toute la communauté anglaise de la Côte d’Azur soit là, mais aucun de ses amis français n’a été convié.
L’indignation l’avait fait sortir de ses gonds ; il frappa du poing sur le volant, mais se reprit aussitôt. Comme s’il ne comprenait pas lui-même comment une telle chose avait pu se produire, il murmura :
— Je suis désolé, Coco, nous sommes arrivés trop tard.
Diana a voulu m’empêcher d’assister à la cérémonie, pensa-t-elle. Vivant, Boy était à moi ; mort, elle me l’a repris.
Elle se mit à trembler, comme saisie de violents frissons. Et de fait elle frissonnait. Un vertige la prit. Sa vue se brouilla, derrière le pare-brise tout se fondit en une masse obscure. Son sang battait contre ses tempes douloureuses, elle avait envie de vomir, ses oreilles bourdonnaient. Elle voulut s’appuyer contre le tableau de bord, ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Comme si tous ses sens la lâchaient d’un coup. Seules les larmes salvatrices tardaient à venir.
Étienne saisit sa main glacée.
— Abuser de tes forces ne ramènera pas Boy. Je t’en supplie, Coco, allons nous allonger et dormir un peu. Si tu ne veux pas t’installer chez Bertha, je vais te prendre une chambre…
Le cerveau de Gabrielle fonctionnait toujours.
— Est-ce que Bertha sait où l’accident a eu lieu ? articula-t-elle d’une voix à peine audible.
— Oui. Elle m’a dit que c’était sur la nationale 7, entre Saint-Raphaël et Cannes, quelque part du côté de Fréjus, non loin d’un village qui s’appelle Puget-sur-Argens.
— Je voudrais y aller.
— Demain, promit-il d’une voix brisée. Je t’y emmène dès qu’il fait jour. Mais d’ici là, sois gentille et viens te reposer avec moi.
Elle capitula. Que pouvait-elle faire ? Elle n’allait tout de même pas passer les prochaines heures à attendre Étienne dans la voiture garée en plein Cannes. La police risquait de surgir à un moment ou à un autre et toute la ville en ferait des gorges chaudes : Coco Chanel passant la nuit dans une voiture au lieu de prendre une chambre d’hôtel ! Elle brûlait de se rendre sur les lieux de l’accident, mais ne pouvait pas exiger d’Étienne qu’il reprenne le volant cette nuit. C’était trop dangereux. Et puis, il la traitait avec tant d’égards, c’était plus qu’un ami, presque un frère. Il méritait qu’elle se montre un peu raisonnable et lui accorde quelques heures de sommeil. Elle-même était incapable de se reposer, mais c’était son affaire.
Ses jambes faillirent ne pas lui obéir, puis Gabrielle réussit enfin à sortir de la voiture. Ses muscles étaient ankylosés par la longue station assise, ses os douloureux. Au premier pas elle se tordit le pied, mais Étienne lui prit le bras et elle retrouva l’équilibre.
Étienne expliqua au portier que Lady Michelham attendait Mademoiselle, et il prit une chambre pour lui au même étage.
Ils traversèrent le hall de marbre en direction des ascenseurs, suivis des regards méfiants des autres clients surpris par cette apparition fantomatique sans tenue de soirée ni bagage. Gabrielle marchait sans voir personne.
Que lui importaient les vivants ? Toutes ses pensées étaient tournées vers un mort. Elle ne dit rien quand le groom les accompagna jusqu’à la suite de Bertha. Elle avançait telle une somnambule dans le long couloir de l’hôtel, ses talons s’enfonçaient dans l’épaisse moquette qui étouffait le bruit de leurs pas.
Contrairement à Coco, la sœur de Boy était en larmes. Elle embrassa les joues sèches de Gabrielle, laissant sur sa peau un voile humide.
— C’est horrible, sanglotait Bertha. J’aurais préféré qu’on se revoie dans d’autres circonstances.
— Oui, répondit Gabrielle, peu loquace.
— Il faut que tu te reposes, ma chère. J’ai fait préparer le lit, à côté…
— Non, l’interrompit Gabrielle. Je n’ai pas besoin d’un lit.
Son regard fit le tour du salon aux élégants meubles Louis XVI et s’arrêta sur une banquette devant la fenêtre.
— Je vais m’installer là, si tu veux bien.
Déconcertée, Bertha tourna les yeux vers la porte de la seconde chambre à coucher. Ses cils mouillés de larmes papillonnèrent.
— Comment veux-tu dormir là-dessus ? Un lit sera bien plus confortable.
Gabrielle secoua la tête et se dirigea sans plus d’explications vers la banquette rembourrée. Elle s’assit avec raideur, reconnaissante à Étienne de s’être retiré dans ses propres appartements. Elle aurait eu plus de mal à résister à sa voix persuasive qu’aux vaines injonctions de Bertha.
Elle ne se déshabilla pas, refusa la chemise de nuit en soie et la robe de chambre, de même que la couverture légère que Bertha avait fait apporter. Telle qu’elle était, elle s’installa à la place qu’elle s’était choisie, le regard tourné vers la fenêtre.
De là, elle voyait le ciel. C’était le meilleur endroit pour une veillée funèbre. Puisqu’on lui avait interdit de voir une dernière fois le visage de son amant, peut-être réussirait-elle au moins à apercevoir l’âme de Boy montant au paradis.
*
Le soleil levant baignait d’une lueur rouge les bancs de nuages crevassés. Dans la pâle clarté de l’aube, les pins maritimes se détachaient sur le ciel comme des passepoils noirs sur une robe bleu clair. À gauche de la route qui montait en décrivant une courbe serrée puis redescendait en serpentant, la mer scintillait au loin comme un tapis de platine.
Le chauffeur que Bertha Michelham avait mis à leur disposition conduisait lentement sur la route dangereuse. Il était d’autant plus concentré qu’il pensait comme ses passagers à l’accident qui les avait amenés à Cannes. Bertha avait proposé à Gabrielle et Étienne de les faire conduire sur les lieux du drame dans sa propre voiture. Une solution prudente et qui épargnait à Étienne une recherche pénible : son domestique connaissait déjà l’endroit.
Malgré toutes ses précautions, le chauffeur ne put empêcher la voiture de faire une embardée lorsqu’il évita de justesse un lièvre surgi brusquement d’un buisson de genévriers au moment où il doublait une charrette tirée par un cheval.
Gabrielle, qui était prostrée au fond de la banquette, fut précipitée contre l’épaule d’Étienne. Elle retint son souffle malgré elle, se demandant l’espace de quelques secondes si sa dernière heure était arrivée. Un second accident, si peu de temps après le premier, sur cette même route entre Cannes et Saint-Raphaël… Un grand amour s’achevant dans ce décor entre mer et montagne. Ce serait sans doute la meilleure solution. Suivre Boy.
— Ce n’est rien, tout va bien, dit Étienne en lui caressant doucement le bras.
La voiture avait repris sa course silencieuse à travers le paysage désert.
Gabrielle regarda par la vitre. Non, se dit-elle soudain, mourir n’est pas la meilleure solution. La plus simple, peut-être, mais pas celle que Boy aurait voulue. Même si elle ignorait comment elle pourrait continuer à vivre sans lui. Sans cet homme qui lui avait offert la vraie vie. Sa vie de Coco Chanel. Boy avait été pour elle non seulement un amant, mais un père, un frère, un ami. Il faudrait qu’elle trouve une raison de ne pas le rejoindre dans la mort.
— Mademoiselle, monsieur, nous y sommes.
Le chauffeur freina, arrêta la voiture sur le bas-côté, puis il descendit pour leur ouvrir la portière.
Gabrielle eut l’impression de se dédoubler. Elle se vit, une femme dans les trente-cinq ans en train de retenir à deux mains son chapeau que le vent de l’Estérel menaçait de faire s’envoler. Une femme à la tenue de voyage toute chiffonnée et qui avançait d’un pas hésitant et gauche.
Elle découvrit les restes d’une automobile carbonisée qu’on avait remontés au bord de la route. Au-delà du fossé, des rochers escarpés aux arêtes vives. Des branches cassées d’eucalyptus et des bruyères aplaties indiquaient l’endroit où la voiture s’était écrasée.
Gabrielle était seule. Les deux hommes qui l’accompagnaient se tenaient en retrait, pleins de tact, tandis qu’elle regardait cette femme – qui était-elle ? – s’approcher de la carcasse noirâtre, de cet amas de tôle cabossée, de bois, de cuir et de caoutchouc, qui avait été un jour un cabriolet luxueux. C’était aussi irréel qu’une séquence de film.
C’est seulement lorsqu’elle fut tout près de l’épave que la vérité s’imposa à elle. Une soudaine puanteur lui monta aux narines. La voiture dégageait encore une forte odeur d’essence, de soufre et de caoutchouc brûlé, et curieusement ce fut cette perception olfactive, plus que le spectacle offert à ses yeux, qui lui fit prendre conscience de l’horrible réalité de l’accident. Inimaginable jusqu’à cet instant.
Les flambées de lumière, les taches de soleil alternant avec des ombres toujours plus longues et plus noires éblouissent l’homme au volant. Le vent humide et frais qui lui souffle au visage laisse sur sa peau un picotement irritant et se mêle à son souffle chaud qui embue ses lunettes. Pourtant il fonce à toute allure comme si la route était droite, l’éclairage idéal et la visibilité parfaite. C’est un homme qui aime la vitesse, qui ne fait rien lentement, ne prend pas le temps de réfléchir. Le vrombissement du moteur enchante ses oreilles comme une musique, tantôt scherzo, tantôt rondo. Crissement des disques des freins. Frottement de l’acier contre l’acier, chuintement des pneus sur le goudron. Et soudain la voiture décolle, s’élève dans les airs, fauchant au passage arbres et buissons, elle heurte de plein fouet une arête rocheuse et explose en une énorme boule de feu.

Gabrielle tendit une main hésitante, toucha les restes cabossés de la Rolls-Royce, s’attendant à une sensation de brûlure. Mais le métal était aussi froid que le corps de Boy dans son cercueil.
Alors elle s’effondra. Les larmes qui depuis l’arrivée d’Étienne à La Milanaise refusaient de couler lui montèrent aux yeux. Comme si toutes les vannes s’ouvraient en elle, libérant d’un coup son corps, son âme, son cœur, Gabrielle se mit à pleurer amèrement.
Marie Sophie Godebska, ex-épouse Natanson, ex-épouse Edwards, était toujours à quarante-sept ans une femme très belle et d’une élégance époustouflante. L’éducation artistique reçue dans la maison de sa grand-mère à Bruxelles, le déménagement de la gamine à Paris avec son père polonais, ainsi que le contact précoce avec les plus grands artistes de la Belle Époque avaient formé son goût. Son sens du beau associé à sa grande intelligence faisait de « Misia », ainsi qu’on l’appelait, une créature d’exception. La fortune de son deuxième mari et sa liaison avec le célèbre peintre espagnol José Sert avaient permis à la muse de s’élever au rang de reine de la haute société parisienne et de mécène. Mais c’étaient surtout sa gentillesse et sa soif de liberté qui avaient fait d’elle, deux ans après leur première rencontre, l’amie la plus intime de Gabrielle Coco Chanel.
Tandis que son chauffeur la conduisait à Saint-Cucufa en ce triste après-midi d’hiver, Misia était consciente qu’elle n’allait pas seulement présenter ses condoléances. Elle se sentait investie d’une mission : sauver une vie. Tout ce qu’elle avait entendu dire sur les dispositions d’esprit de son amie endeuillée l’inquiétait. Bien sûr qu’il faudrait du temps à Coco pour s’adapter à une nouvelle vie sans Boy. Mais ce n’était pas une raison pour la laisser devenir l’ombre d’elle-même.
Son état était assez alarmant, semblait-il, pour que Joseph ait décidé d’appeler Misia à la rescousse. Si Coco avait organisé des messes noires ou s’était mise à la nécromancie, Misia n’aurait pas été aussi bouleversée qu’en apprenant que Mademoiselle perdait la raison. Fallait-il que le domestique soit désespéré pour oser employer des mots pareils ! Personne d’autre qu’Étienne Balsan n’était au courant de la situation. Depuis son retour de la Côte d’Azur, Gabrielle n’avait vu personne, sa maison de couture était restée fermée pendant les fêtes.
Misia, qui se faisait beaucoup de souci, voulait voir de ses yeux ce qui se passait à La Milanaise. Et tandis que la voiture s’engageait dans l’allée, elle pria pour qu’il ne soit pas trop tard, pour qu’elle arrive à temps et sache protéger Coco de ses propres démons.
Joseph ouvrit la porte avec un soulagement visible. Le concert d’aboiements et de gémissements qui se déclencha derrière lui n’empêcha pas Misia de l’entendre murmurer :
— C’est heureux que vous soyez là, madame.
Il eut un geste d’excuse puis éleva la voix pour gronder les chiens :
— Allons ! Couchés !
Les deux bergers allemands se calmèrent aussitôt et battirent en retraite vers leurs couvertures à l’arrière de la villa. Seuls les deux petits terriers, un cadeau de Boy à la maîtresse de maison, continuèrent à japper et à tourner autour des jambes de la visiteuse avec une curiosité empressée.
— Comment va Mlle Chanel ? demanda Misia sans quitter des yeux Pita et Popee.
Joseph l’aida à ôter son manteau de fourrure.
— Mademoiselle me semble avoir complètement perdu la tête. Quand elle est rentrée du Midi, elle a voulu faire repeindre les murs de sa chambre en noir. Vous vous rendez compte, madame ? En noir. Carrément. (Il secoua la tête.) Elle vivait dans ses appartements comme dans un caveau. Elle s’enfermait, il n’y avait pas moyen de lui faire avaler quoi que ce soit. C’était terrible.
— Elle vivait ?
Pourquoi Joseph parlait-il à l’imparfait ? Misia oublia d’un coup la contrariété que venait de lui causer un des petits terriers : d’un coup de patte malencontreux, il avait fait un accroc dans son bas de soie.
— Que voulez-vous dire ? Que lui est-il arrivé ?
— Elle est descendue tout à l’heure pour me demander de faire venir le peintre. Maintenant, elle veut une chambre rose. Elle dit qu’elle n’y remettra plus les pieds tant qu’on ne l’aura pas repeinte. Mais je me demande si le rose est un bon choix étant donné l’humeur de Mademoiselle, et si…
— Où est-elle ? l’interrompit Misia.
— Dans le salon, madame.
Joseph se pencha et prit les petits chiens tout frétillants, un sous chaque bras.
— Si vous voulez bien me suivre.
Misia jeta un coup d’œil furtif à sa fine cheville qui dépassait tout juste de sa robe. Le petit accroc dans son bas était devenu une échelle. Quelle poisse. Mais ça n’avait naturellement aucune importance en comparaison du malheur qui régnait de l’autre côté de la porte du salon. Joseph l’ouvrit avec une certaine solennité.
Misia eut l’impression de pénétrer dans une glacière. Malgré le feu qui brûlait dans la cheminée – Joseph ou sa femme, Marie, qui prenait grand soin de Coco, venait d’y ajouter une bûche –, l’atmosphère de la pièce lui donna aussitôt le frisson.
Coco était assise, ou plutôt affalée, dans un fauteuil, les yeux perdus dans le lointain. Inexpressifs. Sans vie. Quand Misia entra, elle battit deux ou trois fois des paupières, mais ne la regarda pas. Son visage était aussi blanc que la soie du pyjama qu’elle portait encore, bien que la journée fût déjà très avancée. Elle avait toujours été mince, mais cette fois Misia la trouva vraiment maigre. Sans doute n’avait-elle rien mangé depuis des jours.
— Ma chérie, je suis terriblement triste.
Misia se pencha pour poser un instant sa joue contre celle de Coco et envoyer un baiser dans le vide.
— Je suis désolée, ajouta-t-elle en se redressant et en cherchant des yeux un endroit où s’asseoir.
Elle opta finalement pour le sofa et prit garde de rabattre sa jambe sous elle de manière à dissimuler l’échelle dans son bas. Mais Coco se fichait pas mal de ce genre de détail.
— Je te remercie d’être venue, dit-elle d’une voix éteinte.
Elle avait toujours les yeux vides.
— Veux-tu que Joseph t’apporte quelque chose ? Du café ? Un verre de vin ?
Sur une desserte à portée de sa main était posée une tasse à laquelle elle n’avait visiblement pas touché, le thé devait être froid.
— Je ne veux rien tant que tu ne prendras pas quelque chose toi aussi.
Coco hocha la tête en silence.
— C’est très dur. Je sais. Mais, ma chérie…
Misia chercha les bons mots.
— Il faut te ressaisir. Nous nous faisons tous énormément de souci pour toi.
Elle ne précisa pas qui englobait ce « nous ».
Coco hocha de nouveau la tête, mais cette fois elle parla.
— La cérémonie a été célébrée ce matin à l’église de la place Victor-Hugo.
Elle regardait toujours droit devant elle, peu soucieuse de voir Misia ; c’était sans doute l’image de Boy qu’elle avait devant les yeux.
— Étienne dit que l’enterrement a lieu au cimetière Montmartre…
— Je sais, dit Misia tout bas.
Avant son départ pour Saint-Cucufa, elle avait appris par une amie que la veuve de Boy n’avait pas assisté à la messe. Diana devait s’attendre à ce que Coco vienne, mais Gabrielle non plus n’y était pas.
Comme si elle avait lu dans ses pensées, Coco poursuivit :
— Je n’ai pas voulu y aller parce que j’aurais été reléguée à l’arrière. Elle aurait triomphé et il n’était pas question pour moi de lui accorder ça… Crois-tu que j’ai eu tort, Misia ?
Enfin, elle leva les yeux vers son amie.
Misia sentit son cœur se serrer en voyant toute la douleur et le désespoir qui s’y reflétaient.
— Bien sûr que non, assura-t-elle.
Elle se déplaça vers le bord du sofa pour caresser doucement la main de Gabrielle.
— Tu as toujours fait ce que tu as estimé devoir faire, à chaque instant et en toute situation, et il s’est toujours révélé que c’était la bonne décision. Ce sera le cas cette fois encore. Ton intuition est une de tes grandes forces. Je t’admire pour ça.
— Boy comptait plus que tout pour moi. On ne faisait qu’un, on se comprenait sans parler.
— Je sais, répéta Misia dans un souffle.
Les deux amies avaient rencontré le grand amour de leur vie à peu près en même temps. Lorsque Coco et Boy étaient tombés amoureux, Misia ne les connaissait encore ni l’un ni l’autre, mais elle-même venait de succomber au charme de José Sert. Cela remontait à dix ou onze ans. José était pour elle ce que Boy avait été pour Coco, et l’idée de perdre son amant du jour au lendemain et pour toujours lui paraissait si épouvantable que non seulement elle comprenait le tourment de Coco, mais elle le partageait, elle souffrait avec elle.
Elle observa son amie, qui semblait devenir plus petite et plus frêle à chaque seconde. Son état physique était préoccupant, mais Coco semblait loin d’avoir perdu la raison. Malgré son étrange lubie de faire repeindre sa chambre dans des couleurs improbables, elle n’était pas folle du tout. Et si son corps lâchait ? Combien de femmes sont mortes à cause d’un cœur brisé ? se demanda Misia. Pendant la Grande Guerre, les soldats étaient tombés en masse, mais la plupart de leurs femmes avaient tenu bon. Notre devoir est de survivre, se dit-elle. C’est notre amour qui permet aux morts de rester vivants dans nos mémoires.
— Boy était formidable, dit-elle. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’est pourquoi il aimerait que tu reprennes les choses là où vous les avez arrêtées tous les deux. Que tu continues, par amour pour lui.
— Mais comment pourrais-je faire quoi que ce soit sans lui ? s’insurgea Coco, tout le désespoir du monde dans la voix. Sans lui, je ne suis rien !
— Tu es toujours tout ce que Boy a aimé.
Coco regarda Misia d’un air surpris, comme si l’idée ne l’avait jamais effleurée que Boy puisse d’une certaine manière survivre en elle, grâce à elle.
Contente d’avoir réussi à percer au moins pour quelques instants le mur de chagrin que lui opposait son amie, Misia se hâta de poursuivre :
— Tu as emménagé récemment au 31, rue Cambon, cinq étages Chanel, et l’installation n’est même pas terminée. Boy m’a raconté qu’avec cette nouvelle adresse, tu t’es inscrite pour la première fois au registre du commerce et des sociétés en tant que couturier* et non plus modiste. Il était très fier de toi. Tu ne peux pas abandonner parce que le chagrin te paralyse…
Elle s’interrompit, pressa la main de Coco :
— Il vient de t’arriver une chose terrible, c’est vrai. Mais ne considères-tu pas comme un devoir de réaliser ce que vous aviez projeté ensemble ? Tu dois le faire seule, oui. Mais tu dois le faire. Va de l’avant, Coco !
Elle ménagea une pause, attendant l’assentiment de Coco, mais son amie ne disait rien, ne bougeait pas un cil. Alors elle se fit plus pressante :
— Je ne te laisserai pas seule, tu le sais. Si tu as besoin de moi, je serai là. Je te le promets.
Le regard de Coco sembla flotter comme si elle cherchait une réponse quelque part au loin. Son corps parut vouloir se redresser, sans qu’elle y parvienne vraiment.
— Quelle est la dernière chose dont vous avez parlé ? demanda Misia.
Elle pria le ciel de lui inspirer les mots qui tireraient Coco de sa léthargie. Elle ajouta, au petit bonheur :
— Je veux dire, quels projets professionnels aviez-vous ?
— Je ne sais plus. Je ne me souviens plus en détail de ce dont nous avons parlé, Misia. Il y avait tant de…
Coco se creusait désespérément la tête, mais rien ne venait. Une larme subreptice coula de ses yeux et elle essuya sa joue comme on chasse un insecte importun. Soudain, son visage s’anima un peu.
— Il était question d’un parfum. Oui, c’est ça, nous parlions d’une eau de toilette.
Misia adressa à Dieu des remerciements muets.
La voix de Coco était étrangement monocorde, comme si elle s’écoutait parler, surprise que sa mémoire se remette à fonctionner tout à coup.
— Il y avait un article dans le journal sur ce meurtrier qu’on a réussi à arrêter parce qu’un témoin, une femme, l’avait reconnu à son parfum. L’homme utilisait Mouchoir de Monsieur de Jacques Guerlain, et Boy et moi avons parlé du caractère unique de ce parfum-là. Nous nous sommes demandé si je ne devrais pas proposer à mes clientes une Eau de Chanel. Pas en boutique, mais comme cadeau de Noël. Une édition limitée, une centaine de flacons…
Sa voix se brisa.
Misia comprit qu’il n’y aurait plus jamais pour Coco de fêtes ni de Noël qui ne lui rappellent aussitôt la mort de Boy. Craignant que son amie ne sombre à nouveau dans son chagrin, elle s’empressa de rompre le silence.
— Mais oui, dit-elle avec un enthousiasme un peu forcé, un parfum est un cadeau apprécié en toute occasion. C’est une idée magnifique. Regarde François Coty : il a gagné une fortune grâce à Chypre parce que les soldats américains en envoyaient des milliers de flacons chez eux. Ils en ont même emporté dans leurs bagages en rentrant au pays, comme souvenir de la France. Une Eau de Chanel, tes clientes vont adorer…
— M. Coty est parfumeur. Il possède une usine. Je ne suis qu’une petite couturière.
— Ne sois pas sotte, ma chérie.
Déjà la fougueuse Misia se prenait au jeu. Elle lâcha la main de Coco :
— Paul Poiret aussi n’est qu’un créateur de mode…
— Oui, mais le plus grand…
— La prétendue supériorité de Poiret ne t’a pas fait revoir tes ambitions à la baisse, que je sache, et ça doit continuer. Il faudrait que tu trouves un parfum dont la note soit aussi identifiable que ton style de vêtements. Pas un de ces parfums lourds où la rose domine. Parfum de Rosine de Poiret n’est au fond qu’une déclinaison olfactive de ses créations. Et qui commence à dater. Si tu as réussi, Coco, c’est parce que…
— Parce que j’avais Boy à mes côtés.
Misia soupira intérieurement.
— Oui, bien sûr. Aussi. Mais excuse-moi de te dire que ce n’est pas lui qui a conçu tes vêtements. Ce sont tes idées qui sont modernes. Ton succès vient de là. Et si tu prends en compte la particularité de ton style pour choisir les arômes de ton eau de toilette, elle sera comme un monument à la mémoire de Boy.
Misia s’arrêta, hors d’haleine, noua ses doigts sur ses genoux et attendit la réaction de Coco.
— Tu as raison. Un monument à sa mémoire, j’y ai songé aussi. Je vais le faire construire. En pierre. Sur les lieux de l’accident. Je voudrais qu’il y ait un endroit quelque part où son souvenir soit conservé.
Misia sentit le découragement la gagner.
— Pense à l’avenir, Coco ! Je t’en conjure. Cesse de regarder en arrière. Fais-le pour Boy. Pour moi. Tu n’as pas le droit de renoncer.
Coco sembla d’abord faire la sourde oreille. Mais au bout d’un long silence, elle murmura :
— Je ne dis pas qu’une Eau de Chanel ne serait pas une bonne idée. D’ailleurs, la proposition venait de lui – comment pourrais-je douter de son excellence ?… Mais ce n’est pas dans mes cordes, Misia. Je sais dessiner des chapeaux, tailler des robes, mais je ne connais rien au travail d’un parfumeur. C’est un métier. Je n’y arriverai jamais toute seule. Et je ne connais personne qui puisse m’épauler dans ce domaine. Il faudrait que ce soit quelqu’un à qui je puisse faire confiance. Boy m’aurait soutenue. Mais Boy n’est plus là pour me guider, pour chercher, tâtonner et découvrir avec moi ce que doit être mon parfum.
Misia n’était pas persuadée que l’amateur d’art et de littérature qu’avait été Arthur Capel aurait été le mieux placé pour aider Coco à se mouvoir dans l’univers complexe d’un laboratoire de chimie. Mais elle garda ses réflexions pour elle et décida de prendre les choses en main.
— Yvonne Coty est une bonne amie à moi. Tu la connais aussi, n’est-ce pas ? Elle t’achète des robes, si je ne me trompe ? Bref, je pourrais lui demander de parler à son mari. François Coty sera sûrement d’accord pour t’aider. Il ne refuse jamais rien à une femme, et personne ne saurait mieux t’initier aux secrets des parfums que le plus grand fabricant de cosmétiques au monde.
— Quand nous avons parlé de créer une Eau de Chanel, Boy a pensé lui aussi à François Coty, murmura Coco.
— Eh bien, tu vois. Il avait raison.
Coco posa sur Misia ses grands yeux insondables.
— Pourquoi un homme aussi occupé que M. Coty trouverait-il du temps à me consacrer ? Et puis on dit que c’est un tyran.
— Un tyran plutôt charmant ! (Misia sourit.) Même un François Coty a ses faiblesses, sais-tu ? Yvonne m’a raconté qu’il adorait se faire mousser. On croirait le grand-duc dans La Chartreuse de Parme. Plus la personne en face de lui est célèbre, plus il est content de montrer ce qu’il sait faire. Et non seulement tu es une femme célèbre, mais tu t’apprêtes à réaliser les dernières volontés de ton amant. … »

À propos de l’auteur
MARLY_Michelle_©Sally_LazicMichelle Marly © Photo Sally Lazic

Michelle Marly a longtemps vécu à Paris et habite aujourd’hui entre Berlin et Munich. Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour est un immense succès en Allemagne avec plus de 300 000 exemplaires vendus. (Source: Fleuve Éditions)

Site internet de l’auteur (en allemand et anglais)
Page Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#mademoisellecocoetleaudelamour #MichelleMarly #fleuveeditions #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #VendrediLecture #NetGalleyFrance #CocoChanel #chanelnumero5 #parfum #litteraturecontemporaine #rentreelitteraire #litteratureallemande #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Les yeux de Milos

GRAINVILLE_les_yeux_de_milos  RL_2021

En deux mots:
À Antibes, Milos met ses pas dans ceux de Pablo Picasso et Nicolas de Staël, dont les toiles sont réunies au musée de la ville. Et même s’il choisit de faire des études de paléontologie, sa vie et ses amours seront marqués par les deux peintres.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«L’ Œil, c’est l’imagination»

Avec la même écriture sensuelle que dans Falaise des fous, Patrick Grainville a suivi la trace de Picasso et Nicolas de Staël. Deux peintres qui vont bouleverser le jeune Milos du côté d’Antibes.

Il n’y a pas à chercher très loin pour trouver la genèse de ce roman flamboyant. À l’été 2016, Patrick Grainville publie une nouvelle dans le magazine 1 d’Éric Fottorino intitulée «Balcon du bleu absolu», elle met en scène Picasso et Nicolas de Staël à travers deux de leurs œuvres exposées au Musée d’Antibes: La joie de vivre et Le Concert. Un lieu et des œuvres que nous allons retrouver dans Les yeux de Milos, ce roman qui fait suite à Falaise des fous qui nous faisait découvrir Monet, Courbet, Boudin du côté d’Étretat.
Cette fois, c’est le soleil du sud et la Méditerranée qui servent de décor à un roman toujours aussi riche de beauté, de sensualité, de passion. Et qui dit passion, dit souvent tragédie.
Quand Milos naît, son entourage découvre avec fascination son regard étonnant, ses yeux d’un bleu à nul autre pareil. Des yeux qui vont envoûter la petite Zoé, première amoureuse du garçon, lui aussi prêt à partager avec elle ses premiers émois. Mais un jour se produit l’impensable. Zoé jette du sable sur les yeux de Milos, un geste fou qui mettra fin à leur relation. Ce n’est que bien plus tard qu’il en comprendra la signification: «Le bleu lumineux, le bleu perdu, le bleu qu’elle avait attaqué, parce qu’il était d’une excessive, insupportable pureté, qu’elle le désirait et que la seule façon pour elle de s’en saisir, alors, avait été de tenter de le détruire, de le tuer, de l’enfouir sous le sable de la plage. Deux yeux crevés sur lesquels des enfants viendraient dresser un château de sable que le bleu de la mer emporterait, ravissant dans son reflux les yeux éteints.» Frustré, Milos doit cacher son regard derrière des lunettes des soleil, change d’école et part avec ses parents à la découverte d’Antibes, le château-musée Picasso sur la corniche et à côté le dernier atelier de Nicolas de Staël d’où il s’était jeté pour se suicider. «Alors Picasso et de Staël établirent dans son imaginaire une figure double, antagoniste et presque sacrée, inhérente à Antibes où il était né, au génie de la cité dont il ne savait s’il était bienfaisant ou secrètement maléfique. C’était une sorte d’envoûtement des possibles.»
Avec Marine, sa nouvelle conquête, il va tenter d’en tenter d’en savoir davantage sur les deux peintres. Mais c’est Samantha, l’amie de sa mère, qui va lui permettre de mieux connaître Picasso, sa «grande affaire». Pour les besoins d’un livre, elle rassemble en effet anecdotes et documentation, fascinée par l’artiste autant que par l’homme et ses multiples conquêtes. Une fascination qui va rapprocher Milos et Samantha au point de coucher ensemble, même si pour Milos il ne saurait être question d’infidélité, mais plutôt d’un marché passé avec son amante, le plaisir contre son savoir.
Visitant des grottes avec Marine, il va trouver sa vocation et son futur métier: la paléontologie. Pour de ses études, il va suivre les pas de l’Abbé Breuil, le «pape de la préhistoire», et partir pour Paris où il ne va pas tarder à trouver un nouvel amour avec Vivie. Même s’il ne peut oublier Marine à Antibes. «La belle Vivie l’a arraché à sa solitude, au sentiment de l’exil. C’était une surprise du désir. Mais Vivie n’est plus la même. Ce qui l’a séduit, en elle, est son autonomie, son chic, son toupet devant la vie. Sa manière de mener son affaire avec agilité, de compartimenter deux amours, de masquer son délit de volupté. Milos l’a d’abord admirée. Puis la loi du plaisir s’est imposée. Mais voilà qu’il se sent indisponible pour une autre dimension. Ses yeux l’ont piégé une fois de plus.» Dès lors, le parallèle entre sa vie amoureuse mouvementée et celle de Picasso saute aux yeux, si je puis dire.
Patrick Grainville a fort habilement construit son roman autour des passions. Celles qui font prendre des risques et celles qui donnent des chefs d’œuvre, celles qui conduisent à un bonheur intense, mais peuvent aussi vous plonger dans un abîme de souffrance. Une mise en perspective qui, mieux qu’une biographie, nous livre les clés permettant de mieux comprendre la vie et l’œuvre de Picasso et de Nicolas de Staël, parce qu’il est enrichi du regard du romancier qui sait qu’«un récit privé du pouvoir de l’imagination ne peut scruter la profondeur et le diversité du réel. L’œil, c’est l’imagination.»

Quelques œuvres dont il est fait mention dans le roman:
PICASSO_la_joie_de_vivreLa joie de vivre
PICASSO_peche_de_nuit_a_antibesPêche de nuit à Antibes (Picasso)
STAEL_Nicolas_de_le-Concert1Le Concert (Nicolas de Staël)

Les Yeux de Milos
Patrick Grainville
Éditions du Seuil
Roman
352 p., 21 €
EAN 9782021468663
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Antibes et dans le Sud de la France jusqu’à Nice et Monaco. Les lieux de fouilles archéologiques de l’abbé Breuil comme Font-de-Gaume et les Combarelles y sont aussi évoqués, tout comme les lieux de résidence et de villégiature de Picasso, de Le Boisgeloup, le hameau de Gisors en passant par Mougins, Ménerbes ou Paris. On y voyage aussi en Crète, sur l’île de Milos, à Londres, en Namibie et à Bali, du côté de Yogyakarta.

Quand?
L’action se déroule des années 1950 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Milos vit sa jeunesse, ses études de paléontologie et ses amours à Antibes, sous l’emprise de deux peintres mythiques, Pablo Picasso et Nicolas de Staël, réunis au musée Picasso, dans le château érigé face à la Méditerranée.
Picasso a connu à Antibes des moments paradisiaques avec la jeune Françoise Gilot, alors que Nicolas de Staël se suicidera en sautant de la terrasse de son atelier, à deux pas du musée. Ces deux destins opposés – la tragédie précoce d’un côté, la longévité triomphante de l’autre – obsèdent Milos. Le jeune homme possède un regard envoûtant, d’un bleu mystérieux, quasi surnaturel, le contraire du regard fulgurant et dominateur de Picasso. Les yeux de Milos vont lui valoir l’amour des femmes et leur haine.
Le nouveau roman de Patrick Grainville est l’aventure d’un regard, de ses dévoilements hallucinants, de ses masques, de ses aveuglements. C’est le destin d’un jeune paléontologue passionné par la question de l’origine de l’homme. Milos, l’amant ambivalent, poursuit sa quête du bonheur à Antibes, à Paris, en Namibie, toujours dans le miroir fastueux et fatal de Pablo Picasso et de Nicolas de Staël.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Blog Vagabondage autour de soi

Les premières pages du livre
« Quand il naquit, Milos, comme tous les bébés du monde, était aveugle. Ses yeux semblaient encore englués dans l’océan du placenta maternel. Un paradis si profond qu’il ne nécessitait aucun regard, aucune curiosité, aucune question. Myriam, sa mère, déclarait pourtant avec aplomb qu’il la regardait. Loïc, le père, la corrigeait avec tendresse en lui expliquant que son fils ne la voyait pas mais tournait sa tête vers elle, vers son odeur. Cette histoire d’odeur, Myriam la connaissait mais elle lui semblait trop exclusivement animale. Et elle avait la conviction intime que son fils la regardait par miracle.
Pendant ses premières années, Milos posséda des yeux de couleur indéfinie, un peu bleutés comme ceux de sa mère. Mais vers les 10 ans une mutation s’opéra, et les iris du garçon devinrent plus bleus. En une année, ils changèrent profondément, le bleu s’épura, s’intensifia, si clair, si lumineux, qu’il happait l’attention, attirait sur Milos l’émerveillement. Celui-ci fut rapidement gêné par son regard extraordinaire. Le bleu de la beauté absolue et de la folie. Il était désormais l’objet d’une sidération si répétitive qu’elle faisait de lui une sorte de phénomène, oui, de monstre. Milos était précoce, déjà la préadolescence sourdait en lui, et il aurait tant aimé qu’on ne voie pas ces métamorphoses. Il désirait rester caché mais ses yeux le désignaient, l’exhibaient jusqu’à la honte. Myriam tentait de minimiser ce drame qu’elle attribuait à la timidité du jeune âge. Loïc en riait. Mais une scène bientôt expulsa violemment Milos de l’enfance et le précipita dans le cataclysme de la cruauté.

Il s’agissait d’une gamine d’Antibes, où la famille habitait. Elle avait coutume de jouer avec Milos. Elle était sa petite amoureuse. Milos était subjugué par ses impulsions, ses caprices et ses audaces. Mais il la redoutait un peu. Zoé adorait bander les yeux de ses camarades dans une sorte de colin-maillard de son cru. Milos se prêtait à cette volonté avec un mélange d’inquiétude et d’apaisement quand il sentait son regard sombrer dans la nuit et que la petite fille tournoyait autour de lui, le touchait, esquissait des gestes malicieux. Il avait un peu peur mais il était excité par cette présence d’un fantôme tourbillonnant, exigeant. Il entendait Zoé pousser ses rires de petite sorcière inventive. Il attendait.
Un jour, elle réunit autour de son ami les autres enfants qui partageaient le rite. Soudain, elle arracha avec violence le masque de Milos et, dans une attitude de voyeurisme si exaspéré qu’il s’en souviendrait toute sa vie, elle le regarda comme elle ne l’avait jamais fait, avec une expression de folie écarquillée, de frénésie. Tout son corps était tendu en avant, galvanisé, tandis qu’elle le sondait, le fouillait, le dévorait des yeux avec une boulimie hystérique. Une mimique vicieuse remplissait ses prunelles qu’elle dardait sur Milos comme sur une bête indicible. Ils étaient sur la plage, éloignés des adultes. Tout à coup, Zoé se pencha, saisit une poignée de sable crissant et la jeta au visage de Milos, en plein dans les yeux.
Loïc et Myriam rencontrèrent les parents de Zoé. Ces derniers réprouvèrent le geste de leur fille mais en minimisèrent la portée. Elle était si jeune ! Un mot malheureux échappa à Myriam, qui suggéra que Zoé était un peu perverse. Aussitôt les parents firent front devant ce qualificatif qu’ils trouvaient tout à fait inapproprié. On se quitta sur ce malentendu. Quelques jours après Zoé passa devant la maison de Milos en espérant qu’il l’apercevrait. En effet, il cueillait des fleurs dans le jardin avec sa mère et vit son amie. Zoé ralentit le pas et les regarda. Myriam entraîna son fils à l’intérieur de la maison. Il n’était pas question de se réconcilier avec cette fillette dangereuse qui risquait un jour de recommencer. Milos se retrouva derrière une baie vitrée par où il voyait la petite fille qui l’attendait. Il se sentit prisonnier de sa mère mais gardait un vif ressentiment envers Zoé. Toutefois l’attente têtue de cette dernière, sa perplexité, son expression d’incrédulité le troublaient, le tourmentaient. Il aurait voulu savoir s’expliquer avec elle. Mais il se sentait impuissant, incapable de trancher entre son amie et sa mère. Il resta ainsi embusqué derrière sa fenêtre tandis que la petite fille le scrutait, l’œil sombre, à travers la grille du jardin. Milos fut longtemps hanté par ce regard fixe et ténébreux qui semblait condamner sa lâcheté. Alors que c’était Zoé la coupable.

L’enfant commença de souffrir des yeux. Ce fut une série de symptômes inflammatoires qu’on attribua d’abord aux grains de sable. Myriam lui administrait en vain des gouttes de collyre, qu’il fallut arrêter car elles devenaient elles aussi irritantes à la longue. Finalement, Milos fut équipé de lunettes fumées qui dissimulaient l’éclat surnaturel de ses iris. Elles le protégeaient aussi d’une lumière dont il ne supportait plus l’agression. C’était le soleil qui lui faisait mal, lui faisait peur. Le soleil sur les vagues éblouissantes de la Méditerranée immense. Il refusa d’aller à la plage. Sa mère pourtant essayait de l’emmener avec elle pour éviter une rupture radicale avec le monde extérieur. Mais derrière ses lunettes la mer était terne, comme émoussée, le ciel blanchi. C’était un monde aveuglé, désamorcé de son charme, de sa violence crue.
L’école se mua pour le garçon en supplice. Car il y croisait Zoé, qui gardait avec lui une distance stricte. Comme si une ligne invisible lui interdisait d’approcher – c’était sans doute un ordre de la famille et des maîtres. Cependant souvent, de loin, elle continuait de le scruter du même regard d’incompréhension noire telle une malédiction. Les autres enfants révélaient une pareille suspicion avec la lame de leurs yeux glissée par en dessous. On le changea d’école. Il fut placé dans le privé.
Milos devint un excellent élève. Un après-midi d’hiver, il neigea. Les flocons étaient rares à Antibes et les enfants en profitèrent pour jouer tout leur saoul dans la cour de récréation, improviser de longues glissades. Milos dérapa sur une plaque de neige verglacée et tomba. Sa chute décrocha les lunettes de ses yeux. Il était à genoux, plongé en plein désarroi. La fille qui partageait le jeu surprit l’émouvant, le merveilleux regard piégé comme en flagrant délit de rayonnement. Milos mesura l’impact du bleu précieux sur le visage de sa camarade. Une expression un peu ivre, un peu hagarde, l’envahissait. Elle semblait faire face à une apparition, au surgissement d’un animal, d’un joyau fabuleux. Mais elle se ressaisit vite et lui adressa un sourire d’une angélique douceur en lui tendant d’un air désarmé les lunettes tombées dans la neige. Elle s’appelait Marine et elle devint sa petite amoureuse.

Quelques années plus tard, Milos comprit que sa mère ne l’avait pas appelé ainsi par hasard. Elle ne l’avait pas prénommé Milos en raison de la consonance tchèque. Il devait reconstituer les faits au fil du temps. Sa mère se souvenait d’un séjour qu’elle avait accompli à la fin de son adolescence dans les Cyclades, en Crète et sur l’île de Milos. Ce fut un été absolu, dans le bleu extrême. Une joie dans une réverbération blanche dont elle ne savait plus si elle venait de l’éclat des maisons ou des plages éblouissantes. Il apprit bien plus tard, par des confidences et des fuites, qu’elle avait rencontré un homme fascinant sur une plage, en Crète. Mais peut-être avait-il magnifié cet amour sauvage et légendaire. Une sorte de rapt, comme celui d’Europe enlevée par Jupiter métamorphosé en taureau. Myriam avait cueilli des fleurs qu’elle avait offertes à l’inconnu qui lui souriait. Il l’avait caressée, portée dans ses bras, emmenée nager dans la mer. Ils étaient revenus sur le rivage, dans un bois de saules, au bord d’une source, elle s’était donnée et il l’avait prise sans la blesser. Puis ils avaient séjourné une semaine à Milos. Ainsi avait-elle échappé à la tragédie de la douleur initiatique. La Crète et Milos restaient dans sa mémoire un lieu sublime. Plus tard, ayant eu l’enfant avec Loïc, elle aurait presque songé à l’appeler Minos, à cause de la Crète dont ce dernier fut le roi et, surtout, parce qu’il était né d’Europe ravie par Jupiter transformé en taureau blanc. Mais la consonance infernale du nom l’en dissuada. Elle le transforma en Milos, du nom de cette île où son premier amant l’avait emmenée pour poursuivre leurs vacances amoureuses.
Jamais elle n’avait raconté à Loïc l’extase de la première fois. Car il était jaloux. Mais surtout il était impossible à Myriam de trouver les mots pour dire cette félicité étourdissante de ses 17 ans. Elle aurait eu l’impression de la corrompre, d’en perdre l’image. Même si, au fond, il ne s’agissait plus d’une représentation précise et concrète mais d’un souvenir un peu halluciné, d’une pureté où elle s’abîmait. La première fois que Milos crut saisir cette histoire d’île originelle, ce fut en surprenant une conversation intime entre sa mère et une amie.
Il entendit aussi Myriam évoquer le Minotaure, qu’elle reliait à Picasso, dont le château-musée était sis sur la corniche d’Antibes. Milos trouvait ce nom de peintre à la fois comique et mystérieux. Myriam l’admirait avec passion. Une autre fois, avec ses parents, ils passèrent le long de la même promenade qui dominait les murailles de la ville. Et, à côté du musée Picasso, ils regardèrent le dernier atelier de Nicolas de Staël, cette terrasse d’où il s’était jeté pour se tuer. Ils lui expliquèrent la chose avec le maximum de tact. Mais leurs mots ne parvinrent pas à réduire l’impact du fait brut. Alors Picasso et de Staël établirent dans son imaginaire une figure double, antagoniste et presque sacrée, inhérente à Antibes où il était né, au génie de la cité dont il ne savait s’il était bienfaisant ou secrètement maléfique. C’était une sorte d’envoûtement des possibles.
Marine, adolescente, adorait se baigner sur la plage de la Garoupe, à laquelle ils se rendaient à vélo. Ils savaient que c’était la plage préférée de Picasso, qui y venait avec Olga, au temps de leur amour intact. Le bleu de la masse océanique dansait sous le feu du soleil. Marine tenait la main de Milos et l’entraînait dans cette espèce de pèlerinage vers l’absolu. Il ne portait plus ses habituelles lunettes mais un masque de plongée à la transparence teintée qui continuait de dérober ses prunelles. Il enviait les autres qui jouissaient d’un contact direct avec l’espace illuminé, l’affrontaient avec une allégresse tranchante, une sorte de défi. Marine était peut-être tentée de l’inviter à abandonner le masque, Milos devinait parfois une intention s’esquisser dans son regard qui inclinait dans ce sens. Mais elle n’osait pas. Alors elle plongeait dans la mousse de l’écume, se trémoussait, bandait les muscles de ses reins, de son dos, nageait. Et Milos l’imitait, mais il lui semblait qu’il n’adhérait pas complètement à l’action. Il devait mimer sa joie avant de la ressentir et il ne l’éprouvait pas avec la plénitude que Marine manifestait.
Vers le soir, après avoir paressé sur le sable, quand la plage se vidait, ils rejoignaient une zone de rochers escarpés. Marine embrassait les lèvres de Milos en lui ôtant doucement ses lunettes. Chaque fois, pendant ce baiser, elle fermait les yeux pour rassurer Milos ou peut-être pour s’éviter à elle-même d’être confrontée à cette folie de regard pur, à son bleu tabou. Lui la contemplait, saisi par la beauté de son visage totalement offert, harmonieux, lissé comme dans la prière, en proie à la sainteté de l’amour.

Milos fit des cauchemars et fut atteint de crises de somnambulisme. Ses parents durent convenir que la crise n’était pas passée. Ils se résignèrent à le conduire chez une psychologue. La psy expliqua à Myriam et à Loïc que sa technique consistait par différents exercices à renforcer le moi de Milos. En effet, Milos devait apprendre à la regarder, petit à petit, en quittant ses lunettes. Sans dérober les yeux ni fuir. Il devait prendre le dessus, quitte à être agressif.
Milos ne l’était guère. Il sentait que la psy le poussait hors de ses gonds. Mais il ne cédait pas à cette injonction qui lui semblait factice. La psy disait aux parents qu’il y avait de la violence dans leur fils de 16 ans mais qu’elle ne sortait pas. Quand Milos parvenait à fixer de son regard la thérapeute, il percevait cette espèce d’expression qu’elle adoptait où elle essayait de voiler, d’effacer, la curiosité ressentie devant la beauté des yeux de son patient. Il notait ce qu’il y avait de forcé dans son attitude, son naturel un peu fabriqué.
Milos ne parlait jamais à Marine de la psy. Ils se déshabillaient et ils se caressaient. Ils n’allaient pas au-delà.

La pinède s’étendait devant eux, striée de troncs, ailée de branches longues et noires. L’air en était tout parfumé. Le T-shirt de Marine moulait sa poitrine en sueur. La serviette de bain lui fouettait les cuisses avec douceur. Il y eut un raidillon très escarpé qui tira sur leurs mollets. Du sommet d’une série de dunes, ils virent la mer gicler dans la vaste lumière. Bloc de bleu sans vapeur taillé dans le soleil. Marine se déshabilla complètement et courut vers l’eau sans regarder Milos. Il fut jaloux de sa liberté mais sa blessure était contrebalancée par le jeu leste et musclé des fesses de Marine qui aiguisaient son désir. Il se dévêtit, posa ses lunettes et sa serviette sur une écorce sèche et rejoignit son amie à toute vitesse. Elle avait traversé la vague d’un plongeon frontal et réapparaissait de l’autre côté dans une zone presque calme où l’on pouvait nager. Milos, moins aguerri, ne savait piquer droit dans le renflement houleux. Marine, rieuse, surgit dans un bouillonnement, lui passant le bras autour du cou. Ils nagèrent longtemps, tous deux, se saisissant, s’embrassant, se lâchant, tournoyant l’un autour de l’autre. Marine avec une rapidité de sirène disparut tout à coup. Milos sentit le corps fluide le long de ses jambes. Il les écarta pour laisser passer la fusée de muscles. Il oscilla sous la poussée. Elle émergea, ses cheveux gluants lui faisaient un casque garçonnier. Elle dévora les lèvres de son ami en le regardant de façon éperdue.
Ils quittèrent le rivage, s’allongèrent au soleil en se caressant. Puis, main dans la main, ils gagnèrent les dunes, prirent leurs serviettes et dévalèrent vers la forêt. Ils trouvèrent une niche fraîche, ombreuse, que la brise balayait, répandant tous les sucs, les ferments des aiguilles et de la résine des pins. Marine avait étendu sa serviette et pressait Milos contre sa poitrine et son ventre avec une passion tendre, une intensité qui transfiguraient son visage. Elle fermait les yeux avec langueur. Milos se fourra dans l’écartement des cuisses, s’aidant de la main, s’agitant, s’essoufflant soudain, cœur battant. Il sentit la résistance, insista, aveuglé, dans une espèce de ruade résolue. Et cela céda, entra. Il éprouva alors un sentiment de liberté, de soulagement ivre, exécuta plusieurs mouvements avides, insista. Mais Marine se crispa. Ses yeux s’ouvrirent et Milos fut frappé par le regard indicible de son amie. Il s’affaissa de côté, poignardé par ce regard écarquillé qui le scrutait, l’interrogeait, le cherchait, semblait ne plus le reconnaître. Une stupeur avait envahi les yeux de Marine qui se ressaisit aussitôt, affectant un petit sourire pauvre et tendre.
Le sang coulait le long de sa cuisse. Elle l’essuyait avec sa serviette qu’elle comprimait contre son sexe. Milos était terrorisé. La forêt et la plage qu’ils avaient choisie étaient éloignées de tout. Ils entreprirent la traversée du retour sur un sentier qui n’en finissait pas, accablés par la chaleur, sans la moindre goutte à boire. Marine gardait la serviette coincée entre ses cuisses, ce qui brisait sa marche d’animal blessé, vacillant. Milos pleurait. Il leur semblait errer, condamnés par une malédiction qui les broyait. Milos avait honte et se sentait coupable. Marine bégayait que ce n’était pas de sa faute, que ce n’était pas grave, que c’était normal. La forêt brûlait autour d’eux ses parfums violents. Puis, quand ils rejoignirent la route, une stridence les submergea, la frénésie de toutes les cigales criblant l’espace de leur volume sonore, conjurées pour les harceler.
Les parents de Marine étaient absents. Ils filèrent dans la maison vide jusqu’à la chambre. Marine tamponna encore un peu et enleva la serviette, Milos vit la partie spongieuse tachée de sang. L’effroi s’engouffra dans sa poitrine, il était stupéfié de remords. Marine, étendue sur le lit, semblait dolente. Des cyclistes passèrent dans la rue en poussant des exclamations et des rires. Ils se taisaient. Ils entendaient le bruissement des insectes. L’été les enveloppait de son paroxysme indifférent. La maison était comme morte. Marine murmura que c’était fini et Milos entendit la phrase comme la rupture irréparable de leur amour tué par le bleu cruel de la mer, par la forêt toute-puissante, et par sa faute qui lui fouillait les entrailles.

Ils restèrent deux semaines sans pouvoir se voir ni se parler. Sans répondre à ceux qui s’en étonnaient avec discrétion. La mère de Milos tenta de l’aider mais il se braqua avec une telle brutalité qu’elle battit en retraite. Le papa de Marine l’adorait. Il l’avait vue pleurer. Il entra dans sa chambre, s’assit à côté d’elle, lui prit la main en gardant le silence. Elle s’appuya gentiment contre son épaule mais ne réussit pas à dire ce qui la faisait souffrir.

Quand la psy l’invita à s’installer dans le fauteuil de leur face-à-face, il sentit monter en lui un flot de haine. Il n’aimait pas la tête, l’expression, l’attitude qu’elle adoptait, où il y avait quelque chose de professionnel, de mécanique, de distrait, qu’elle masquait par la relative douceur de sa voix. Elle recommença les exercices stéréotypés, sûre de sa pratique, de sa science du comportement, du conditionnement. Il devait la regarder dans les yeux sans vaciller en l’écoutant parler ou en lui parlant. Elle tentait de lisser, de normaliser la situation, comme si de rien n’était. Milos rentrerait ainsi dans le rang, les yeux découverts, les yeux nus, affrontés à la violence du monde. Il subirait de nouvelles agressions, verbales ou physiques. Sa beauté lui rallierait les cœurs mais lui vaudrait le ressentiment, la calomnie, le rejet, la rage. Il rejoindrait la cohorte de tous les êtres composant avec l’amour et le fiel.
Alors il ne baissa pas les yeux mais les détourna, saisi de dégoût.
Elle lui commanda avec une tranquille assurance de la regarder. Dans une brutale volte-face, il lui lança :
– Vous me faites chier !
Il vit la surprise, le sursaut, dans les yeux de la thérapeute. Ce mélange d’hostilité et de jouissance secrète. Était-ce cela justement qu’elle avait voulu obtenir, cette révolte, ce passage à l’acte, ce réflexe de domination ? Ou bien était-elle quand même prise à revers dans le train-train des séances qui auraient dû progresser par degrés mais sans esclandre ?
Elle lui apparaissait comme une petite femme frisottée, rouge à lèvres vif, assez coquette, assez bien conservée, la cinquantaine dépassée. Têtue, infatuée de sa méthode, autoritaire, cérébrale. Une tête de vieille petite fille qui réglait il ne savait quels comptes, elle aussi, avec son enfance, quel passif crapoteux, intime, résolu par un tour de force de la volonté. Ancrée, verrouillée.
Elle laissa passer un moment, puis déclara :
– Je sais que c’est difficile.
Malgré l’espèce de douceur artificielle de sa voix, elle persistait, elle réclamait son regard, son visage, sa peau, qu’elle voulait soumettre à la loi. En ce bas monde, on ne se défile pas. Elle le lui avait fait comprendre plusieurs fois.
– Je ne vous aime pas.
Il avait sorti cela froidement.
Elle émit le petit rire professionnel, institutionnel. Des colères comme la sienne, elle en avait connu, favorisé sans doute.
– La question n’est pas de m’aimer ou pas. C’est quoi la question ?
– Vous m’énervez, vous m’horripilez ! Quand je vous regarde, je vois tous vos défauts. Vos vêtements à la mode, votre maquillage soigneux mais vain ! Tous vos petits airs…
– Oui…
Elle lui avait fait souvent le coup de ce « Oui… » tactique, un peu amorti, censé ouvrir le jeu, l’inciter discrètement à continuer, à vider son sac, avant de reprendre, il le savait, le dressage rectiligne, les exercices comportementaux catalogués par ses maîtres.
– Je ne vous supporte plus. Tous vos petits airs.
Elle tentait de garder le même visage impassible et neutre, mais attentif, ouvert à tout. Cependant il voyait ce reflet de nervosité, de froideur refoulée. Il sentait que son regard bleu fixé sur elle l’envahissait, la décontenançait. Et pourtant, c’était bien ce qu’elle avait cherché, qu’il exhale sa colère. Il se sentait dénué de tout fard, lui, il se sentait pur, il lâchait son regard, il le déployait comme un océan vierge, jailli de l’intérieur, il l’épanouissait, il en inondait l’adversaire submergée mais qui résistait avec une secrète hauteur.
– Ne cédez pas quand même à un sentiment de toute-puissance. Tout cela est bien, très bien ! Mais ne basculez pas dans l’autre sens, un nouvel excès… C’est cela que nous devrions travailler désormais. Cet équilibre.
– Je ne veux plus travailler quoi que ce soit, je ne peux plus, je n’ai plus confiance en vous. Au vrai, je n’ai jamais eu confiance.
– Mais vous savez, vous pouvez toujours changer de thérapeute…
– Je veux me tirer.
Milos se leva sans y avoir été invité, contrairement à ce qui avait toujours été la règle entre eux. Elle murmurait : « Bon… », « Bien… », esquissait la mimique ou le geste qui suspendait la séance et lui, maîtrisé, ficelé, obéissant comme un caniche, se levait, se sentait escamoté, chassé, non sans être sommé de payer.
Elle se leva à son tour. Il lui tourna le dos et se dirigea vers la porte. D’une voix calme et haute, elle lui lança :
– Il me semble que vous avez oublié quelque chose.
– Non, je ne paie pas. Je ne paie plus ! C’est fini.
– Vous savez bien que ce sont vos parents, alors, qui vont payer. Ce sont eux qui paient de toute façon, et c’est normal…
– Vous irez leur mendier vos sous !
– Mon dû, répondit-elle avec la même sobriété imperturbable, insupportable.
Elle se tut. Attendit. Il n’était pas encore parti.
– Vous savez, je suis obligée de vous le dire, ce n’est pas encore fini…
– Mon travail ?
– Oui…
– C’est un échec, fondamentalement, ça ne marche pas, cela n’a jamais marché !
– Peut-être faudra-t-il accepter de regarder la réalité en face. Vous ne partez pas au bon moment…
Elle était debout, droite devant lui, petite, en jupe plissée, bas noirs, son visage légèrement meurtri, ridé, poudré… les yeux fatigués. Voulait-elle son bien ou la vérification de ses théories ?
– Je pars. Je m’en vais. Avec mes yeux, sans mes yeux…
Il voulait la mettre en échec. Qu’elle retourne à son bureau sans son fric et qu’elle médite. Il savait qu’elle trouverait l’argument infaillible pour s’en laver les mains. Ce serait de sa faute, à cause de ses symptômes qu’il refusait d’abandonner. Elle aurait toujours le dernier mot. Une professionnelle appuyée sur la religion de ses confrères, leur enceinte inexpugnable.
– Si vous le préférez, vous pouvez tenter une psychanalyse. Ce sera plus long, mais…
– Non ! Je sais, la psychanalyse, vous détestez ! J’ai entendu un débat à la télé entre une psychanalyste et un comportementaliste. C’est la guerre, un dialogue de sourds, la haine. Chacun défend son fief, sa boutique…
– Moi, je ne vous dis pas ça.
– Mais votre ton l’a sous-entendu. Je m’en vais.
– Vous allez où ? demanda-t-elle avec douceur.
Quelque chose avait lâché soudain, elle avait posé sa question avec une espèce de sincérité naturelle, perplexe. Il répondit :
– Je vais voir…

Milos était parti sans payer. Dans la rue, il se sentit un extraordinaire sentiment de liberté. Il alla chez Marine. Elle revenait du lycée. Il l’entraîna dans la chambre. Ils se caressèrent longuement. Il ne tenta pas de la pénétrer. Ils se donnèrent avec leurs lèvres, leurs mains, tout leur corps, un plaisir inespéré. Ensuite, ils allèrent se promener le long de la mer. Sa respiration bleue était à la hauteur de leur bonheur.

Il avait trouvé le masque dans la chambre de sa mère, sur l’étagère d’une armoire. Elle s’en était servie lors d’un récent voyage en avion. L’idée s’était imposée d’un coup, à la fois nécessaire, troublante : l’utiliser avec Marine. Pourtant, leur dernière étreinte s’était passée normalement même s’ils n’étaient pas allés jusqu’au bout. Pris dans l’engrenage de leur désir, ils avaient échangé des regards spontanés. Sans peur. Mais la scène de la première fois ne s’était pas effacée pour autant. Elle surgissait soudain dans le cerveau de Milos, impromptue, souvent à contre-courant de la situation qu’il vivait. C’était en général dans des moments de paix relative ou des flambées de joie. Alors l’image se plaquait dans son esprit. Le regard incrédule de Marine, comme si elle découvrait un inconnu, un étranger, un intrus.
Ils se retrouvèrent encore dans la maison muette pendant l’absence des parents de la jeune fille. Il sortit le masque de sa poche et le jeta sur le lit, sans se décontenancer, avec un aplomb qui ne lui ressemblait pas. Elle feignit de ne pas s’étonner. Leurs baisers commencèrent. Il portait toujours ses lunettes fumées. Il les enleva doucement et se saisit du masque abandonné sur le lit. Il l’ajusta sur les yeux de Marine comme s’il s’était agi d’un jeu. Il la déshabilla complètement et se dénuda à son tour. Il l’embrassait avec frénésie, lui suçait les seins, l’intérieur des cuisses. Mais c’était surtout sa bouche qui exaspérait son désir, la bouche exquise du visage passionné dont le masque noir rehaussait la beauté d’une aura mystérieuse. Sa bouche visible, soulignée, offerte. Le contour ourlé, sinueux, des lèvres entre lesquelles le bout de la langue apparaissait, l’attendait. Il ôta ses lunettes. Et l’empoigna, la serra dans un élan glouton. La dévorant des yeux, la palpant, lui massant le pubis et la fente jusqu’à ce qu’elle soupire, respire plus fort, le cherche, l’attire, se noue à lui. Alors il put la pénétrer avec douceur, un peu, d’abord, puis plus avant, en l’écoutant, en suspendant son souffle. Et cela jusqu’au fond de son beau ventre lisse. Ils firent l’amour pour de bon, il la retourna. Son œil fixait le coin aminci du masque qui relançait sa convoitise. Il voyait la commissure de ses lèvres plissées dans un sourire de volupté.
Ils se séparèrent enfin. Il avait remis ses lunettes. Elle quitta le masque. Elle semblait heureuse. Ils allèrent se promener dans le jardin dont elle effleurait les ramures au passage de sa longue main fine. Parfois, elle crispait avec volupté les doigts autour d’une grappe de feuilles vertes dont elle jouissait de la texture soyeuse. Et c’était comme s’il l’avait vue faire le même geste en continuant de porter le masque dans le jardin ébloui de lumière.

Les jours suivants l’image du masque avait occulté celle des yeux cruellement surpris de Marine. Ils poursuivirent le jeu quand l’occasion se présentait, que la maison était déserte. Par la fenêtre ouverte le ciel entrait dans la pièce parfumée. Un soir torride, ce fut un coléoptère géant dont ils ignoraient le nom et dont ils admirèrent un peu effrayés la carapace compliquée. Mais un après-midi il sentit le léger dépit de la jeune fille, une imperceptible réticence à se revêtir encore de l’oripeau dont il ne se lassait pas. Il écarta l’accessoire, garda ses lunettes. Elle les lui enleva avec un joli sourire au détour de leurs baisers. Il fut frappé par une sorte d’anesthésie, de décalage, et ne put reprendre le fil de l’étreinte. Il perdit son désir. Elle le caressa comme si rien ne s’était passé.
Les parents de Milos accueillirent deux amies à déjeuner. Jeanne et Samantha. Cette dernière était celle à qui sa mère avait raconté l’aventure de son premier amour dans les Cyclades. »

Extraits
« Alors l’amour de Vivie change de face, Plus intense, plus fervent, Comme si, désormais, un lien presque sacré l’attachait à lui, À son secret, Elle veut le voir plus souvent. Elle désire le voir tout le temps, Elle, si souple, si concrète, si positive, perd toute logique. Émotive, elle s’emballe, elle s’affole. La passion la bouleverse, réveille quels secrets enfouis ? Car il ne la connaît pas. Il ignore tout de son passé. En dehors du type entrevu, du compagnon manifeste. Ils ont fui les confidences.
Personne n’est à l’abri du rapt. Europe cède à la houle qui l’emporte. Sur l’île de Minos. Pour un taureau immaculé. Un Minotaure transfiguré, Pasiphaé… Myriam, sa mère. Toutes ces histoires ne cessent de nous prendre, de nous tuer, de nous sauver.
L’angoisse tenaille Milos de ne pas être à la hauteur de cet amour fou. Une impossibilité le ronge. La belle Vivie l’a arraché à sa solitude, au sentiment de l’exil. C’était une surprise du désir. Mais Vivie n’est plus la même. Ce qui l’a séduit, en elle, est son autonomie, son chic, son toupet devant la vie. Sa manière de mener son affaire avec agilité, de compartimenter deux amours, de masquer son délit de volupté. Milos l’a d’abord admirée. Puis la loi du plaisir s’est imposée. Mais voilà qu’il se sent indisponible pour une autre dimension. Ses yeux l’ont piégé une fois de plus. Mais en sens inverse des circonstances originelles : cette poignée de sable de Zoé qui avait voulu rompre le charme, le dévoyer, le meurtrir.
Submergé, il désire moins. Cette tendresse effrénée lui fait peur, rallume des échos de Marine, en les dénaturant. Comme si la passion de Vivie était une imposture, un aveuglement. La jolie fille libre et lucide, tombée dans l’esclavage d’un mythe. Aliénée par une image. » p.165

« Cette vision de Zoé l’habita toute la journée et le soir, dans son lit. Les réminiscences de leurs petits jeux sensuels, des privautés autoritaires de la fillette. Et la scène féroce, cette volée de grains perçants, ardents, criblant les yeux, tuant la vue, l’amour. Elle l’avait reconnu malgré ses lunettes noires. Elle savait ce qu’elles masquaient, toute leur histoire primordiale. Ce qu’il ignorait est qu’elle s’était retournée vers lui, espérant un nouveau regard, qu’il ôte le masque et lui rende l’impression surnaturelle de l’enfance. Le bleu lumineux, le bleu perdu, le bleu qu’elle avait attaqué, parce qu’il était d’une excessive, insupportable pureté, qu’elle le désirait et que la seule façon pour elle de s’en saisir, alors, avait été de tenter de le détruire, de le tuer, de l’enfouir sous le sable de la plage. Deux yeux crevés sur lesquels des enfants viendraient dresser un château de sable que le bleu de la mer emporterait, ravissant dans son reflux les yeux éteints. »
p. 170

« Un récit privé du pouvoir de l’imagination ne peut scruter la profondeur et le diversité du réel. L’œil, c’est l’imagination.» p. 303

À propos de l’auteur

DOC140925B

Patrick Grainville est né en 1947 à Villers. En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants. Le 8 mars 2018, il est élu à l’Académie française, au fauteuil d’Alain Decaux (9e fauteuil). (Source: Éditions du Seuil)

Page Wikipédia de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesyeuxdemilos #PatrickGrainville #editionsduseuil #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #Picasso #NicolasdeStael #Antibes #MardiConseil #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict