L’Américaine

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En deux mots:
Ruth quitte la République dominicaine pour New York où elle va se former au journalisme. La jeune fille va se frotter à un Nouveau Monde, faire de nouvelles connaissances et… tomber enceinte. C’est désormais avec un fils qu’elle cherche sa place dans ses années 60 où tout va très vite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sur la route… avec Ruth

Après «Les Déracinés», Catherine Bardon nous offre le second tome de sa saga. Dans «L’Américaine» elle explore les années 60 en suivant Ruth, partie à New York pour étudier le journalisme. Passionnant!

Quel plaisir de retrouver les personnages des Déracinés et le plume alerte de Catherine Bardon. Pour ceux qui seraient passés à côté de ce beau roman, signalons qu’il est disponible en poche et retrace la saga d’une famille viennoise à partir des années trente. La belle histoire d’amour entre Wilhelm et Almah va résister à la fureur de la guerre, mais au prix de grands sacrifices et d’un exil en République dominicaine où le couple et leurs enfants vont essayer de se construire une nouvelle vie. Tout l’intérêt du roman, outre ce pan méconnu de l’histoire de la Seconde guerre mondiale, est de mêler intimement la grande Histoire avec les destins des personnages au fil des ans, comme avait si bien pu le faire Régine Deforges avec La bicyclette bleue.
Je souhaite du reste à Catherine Bardon le même succès et j’imagine fort bien les prochains tomes qui nous conduiront jusqu’aux années 2000…
Mais n’anticipons pas et revenons-en à «L’Américaine». Nous sommes en septembre 1961, au moment où Ruth, la fille d’Almah choisit de quitter son île pour rejoindre sa tante, son oncle et son cousin Nathan à Brooklyn. Elle entend mettre ses pas dans ceux de son père disparu et devenir journaliste. Pour cela, elle a étudiera à l’Université de Columbia tout en effectuant un stage au Times.
Sur le paquebot qui va le mener jusqu’à la grande pomme, elle rencontre Arturo, un jeune homme qui rêve d’une carrière de musicien et avec lequel elle va se lier d’amitié.
Si Ruth est accueillie avec grand plaisir à New York, elle ne peut éviter de ressentir le mal du pays. Sa mère et son frère qui font face aux soubresauts politiques dans un état qui essaie de se débarrasser d’une dictature et, après une brève parenthèse de pouvoir plus démocratique, va finir par retrouver ses anciens démons avec l’aide des … États-Unis qui ne vont pas hésiter à intervenir militairement.
Bien décidé à prouver à tous qu’elle a fait le bon choix, Ruth va s’accrocher et avec l’aide d’Arturo, de Debbie, sa copine d’université et l’affection de son cousin Nathan, découvrir un pays qui se transforme lui aussi à grande vitesse. Après l’épisode de la baie des cochons, on voit la Guerre froide prendre un tour plus radical et en parallèle, la contre-culture se développer. On voit la beatlemania et les drogues débarquer. On voit émerger Martin Luther King et John F. Kennedy avant qu’ils ne finissent tous deux abattus. C’est dans ce contexte que Ruth va faire la connaissance de Chris, un beau jeune homme qui rêve de Prix Pulitzer,de se rendre sur les points chauds de la planète pour témoigner de cette histoire en mouvement. Une énergie qui séduit Ruth, même si elle se rend compte qu’elle ne viendra qu’en seconde position dans la liste des passions de celui qui se rêve en nouveau Capa.
Un tragique accident de voiture va mettre une fin abrupte à cet amour, quelques semaines après qu’un médecin ait confirmé à Ruth qu’elle était enceinte.
Un choc terrible qui va pousser la jeune fille à fuir. Car elle reste une déracinée, toujours à la recherche de ses racines. Ne pouvant se résoudre à rentrer en République dominicaine, elle choisit un Kibboutz en Israël.
Y trouvera-t-elle la paix intérieure? Je vous laisse le découvrir tout en soulignant le côté addictif de l’écriture de Catherine Bardon, ce que les américains nomment un page turner et que j’appellerai pour ma part un bonheur de lecture!

L’Américaine
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
465 p., 20,90 €
EAN 9782365694445
Paru le 07/03/2019

Où?
Le roman se déroule en République dominicaine, aux Etats-Unis ainsi qu’au Mexique et en Israël.

Quand?
L’action se situe 1961 à 1966.

Ce qu’en dit l’éditeur
Septembre 1961. Depuis le pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York, l’université, un stage au Times. Une nouvelle vie… Elle n’en doute pas, bientôt elle sera journaliste comme l’était son père, Wilhelm.
Ruth devient très vite une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l’amitié et des amours. Des bouleversements du temps aussi : l’assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre culture, l’opposition de la jeunesse à la guerre du Viêt Nam…
Mais Ruth, qui a laissé derrière elle les siens dans un pays gangrené par la dictature où la guerre civile fait rage, s’interroge et se cherche. Qui est- elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d’adoption ? Où va-t-elle construire sa vie, elle dont les parents ont dû tout fuir et réinventer leur existence ? Trouvera-t-elle la réponse en Israël où vit Svenja, sa marraine ?
Entrelaçant petite et grande histoire, explorant la question de l’exil et de la quête des racines, Catherine Bardon nous livre une radiographie des États-Unis des années 1960, en poursuivant la formidable fresque romanesque inaugurée avec Les Déracinés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Le Jardin de Natiora
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Partagelecture (Lalyre)


Bande-annonce de «L’Américaine» de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous pleurez, mademoiselle
Septembre 1961
Je partais. C’était ce que je voulais et c’était un déchirement. J’étais là, seule, sur le pont d’un paquebot en partance. Sonnée par la mort idiote de mon père, j’avais pris la décision d’abandonner mes études, de quitter ma famille et de me lancer dans l’inconnu.
La sirène retentit. Deux remorqueurs éloignèrent imperceptiblement le bateau du quai. Nous avancions lentement dans l’embouchure du río Ozama. J’agrippai du regard la silhouette d’Almah, petit point évanescent dans la foule massée sur le môle hérissé de hangars et de grues. Je me rendais compte que je lui en avais voulu d’avoir dû prendre son parti contre mon père au moment de leur séparation. Elle n’était pas loin d’être une mère parfaite, et je lui en voulais pour ça aussi. Une partie de ma révolte venait de là.
Une partie seulement.
La trahison de mon père avait fait voler en éclats ma quiétude et remis en cause mes certitudes.
Je cherchai en vain des mots à mettre sur mes émotions. Ils étaient tous sans nuances et bien loin de pouvoir exprimer ce mélange perturbant d’exaltation et d’arrachement poignant que je ressentais au moment de quitter l’île de mon enfance.
« On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes1. Ça y est, tu prends ton envol, ma chérie. » Les dernières paroles de ma mère résonnaient dans ma tête, tandis qu’appuyée au bastingage, à la poupe du steamer de la Santo Domingo Line, je regardais le rivage de mon pays s’estomper lentement dans le rougeoiement du soleil couchant. Sous les tropiques, le soleil se couche ainsi, dans une débauche de couleurs flamboyantes qui me fascine à chaque fois. Mais ce soir-là, j’avais bien d’autres émotions à digérer. Il s’était passé tant de choses ces derniers mois. Ma vie s’emballait comme un cheval fou que rien ne semblait pouvoir arrêter.
Mon père, mon héros, nous avait abandonnés. Il était mort dans un accident si stupide que c’en était risible. Je me demandais s’il n’y avait pas un dieu quelque part qui se moquait de nous et j’en voulais à la terre entière. La shiv’ah, que j’avais tant redoutée, avait eu cela de salutaire qu’elle avait effacé les fausses notes entre nous. En une semaine de deuil, nous avions fait table rase des désaccords du passé.
J’avais laissé tomber mes études d’infirmière et à vingt et un ans je n’avais aucune certitude quant à mon avenir. Mon frère était tombé amoureux. Il en pinçait sérieusement pour Ana Maria. La preuve, je n’avais eu droit à aucune de ces confidences dont il était coutumier quand il entamait un nouveau flirt. Sa discrétion était alarmante, pire qu’un aveu. C’était évident, il était mordu. Je m’étais préparée au jour où une femme me volerait Frizzie, je m’étais promis de ne pas être jalouse et c’était raté. Quant à ma mère, elle contenait son chagrin et faisait bonne figure. Mais je ne lui donnais pas six mois pour déserter. Ce serait trop dur pour elle de rester à Sosúa où tout lui rappelait mon père. Almah allait repartir en Israël rejoindre Svenja, ma marraine et sa complice de toujours, j’en aurais mis ma main au feu.
Autant dire que mon univers explosait. Mon magnifique équilibre s’écroulait. À cause d’une vache ! Un stupide bovin qui batifolait sur une piste poussiéreuse par une nuit sans lune.
Je regardais disparaître le pays de mon enfance, cette île tropicale où les morsures de l’histoire m’avaient fait naître. Mon pays malade, gangrené, chahuté par les luttes intestines pour la succession du tyran assassiné. La répression avait frappé jusque dans notre Éden bucolique, où nous nous croyions à l’abri des métastases de la dictature. Sosúa avait été bombardée deux ans plus tôt. Et en août dernier, un de nos docteurs et un ingénieur avaient été assassinés par l’arrière-garde de Trujillo dans une rue du Batey. Tirés à bout portant, en plein jour, comme des lapins. Un double règlement de comptes politique qui avait glacé d’horreur toute notre communauté. Nous ignorions qu’ils appartenaient à un réseau de résistance. Une chape de plomb s’était abattue sur le village, un couvre-feu avait été imposé, plus personne n’osait sortir la nuit. Markus prédisait que le pire était à venir et que nous allions devoir affronter des heures bien sombres. Maman avait précipité mon départ. Elle préférait me savoir à l’abri à New York, le temps que les choses se tassent.
La côte dominicaine s’estompait peu à peu dans la nuit tombante. Le sillage d’écume, comme un fil ténu tendu vers la terre, s’évaporait à mesure que nous gagnions la haute mer. Bercée par le lancinant ronronnement des moteurs et les oscillations du navire, je pensais avec angoisse à l’inconnu qui m’attendait. Tout ce qui était moi, tout ce qui m’avait faite s’effaçait, pour laisser la place à une nouvelle vie. Qui restait à inventer.
— Vous pleurez mademoiselle?
Perdue dans mes pensées, je n’avais pas senti que des larmes ruisselaient sur mes joues. Ni que quelqu’un se tenait à mes côtés. J’étais prise en flagrant délit de sensiblerie. Je foudroyai du regard l’importun avant de me raviser. Il avait vingt ans tout au plus, un grand corps dégingandé poussé trop vite. Un air gentil et sincèrement préoccupé se lisait sur son visage poupin encadré de boucles brunes. S’il pensait que son costume et ses grosses lunettes en écaille lui donnaient un air viril et mature, il se trompait. Je pouvais être rassurée sur un point, je n’étais pas la victime d’un coureur de jupons. Ou alors très maladroit et vraiment pas sûr de lui. Je secouai la tête en essuyant mes joues d’un revers de la main et lui lançai un sourire crâne.
— Ce n’est rien! Juste l’émotion du départ!
Il approuva en hochant la tête avec conviction.
— Moi aussi, je suis bouleversé de quitter mon pays. C’est un endroit magnifique, vous savez!
Comme si je ne le savais pas ! Son pays était aussi le mien. Même si je n’avais pas l’air d’être ce que j’étais : une Dominicaine. À cause de mes cheveux blonds et de mes yeux clairs qui trahissaient mes origines européennes. Je décidai de lui clouer le bec et lui lançai avec mon meilleur accent du Cibao, histoire de mettre les choses au point :
— Claro, nuestro país es mágico!
Il répondit, la voix étonnée et l’air désarçonné :
— Vous êtes dominicaine? Ça alors, à vous voir on ne dirait pas!
Je me retins de répliquer vertement qu’il devait apprendre à se défier des apparences et à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de s’exprimer. Je lui répondis par un haussement d’épaules désabusé comme s’il s’agissait d’une évidence, puis je tournai le dos à mon jeune compatriote, pour couper court à toute tentative de conversation.
— Je vous ai dérangée, je suis désolé, veuillez m’excuser, bredouilla-t-il confus.
Au moins, il était bien élevé. « Vous pleurez mademoiselle » m’abandonna à ma mélancolie et partit offrir sa sollicitude à un autre passager. Je me replongeai dans ma rêverie tandis que la nuit enveloppait le paquebot d’une tiède caresse. Le ciel scintillait de milliers de points lumineux. Levant le nez, je cherchai mes amies les étoiles, les trois points brillants de la ceinture d’Orion, l’étoile de Ruthie et les étoiles jumelles de mes parents. »

Extrait
« Avant de partir, j’avais fait un pèlerinage d’adieux aux lieux chéris de mon enfance. Sur la plage, j’avais pataugé jusqu’aux pilotillos et je m’étais hissée sur le haut d’une pile; le menton sur les genoux remontés contre ma poitrine, j’avais contemplé le coucher du soleil, savourant cet éternel spectacle chaque jour renouvelé, en sachant d’avance à quel point cela allait me manquer. Derrière la poste, j’avais tourné autour du grand tamarinier qu’enfants nous escaladions comme des singes. Dans le parc, avec la complicité de la nuit, j’avais caressé le tronc du vieux flamboyant aux fleurs rouges où le cœur avec nos quatre initiales, FLSR, gravé avec la pointe d’un canif, résistait aux assauts des années. Il était grand temps de tourner la page. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle est l’auteure de guides de voyage et d’un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. En 2018, elle a signé son premier roman, Les Déracinés, paru aux Escales. (Source : Éditions Les Escales)

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Tête de tambour

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En deux mots:
Manuel souffre, coincé entre un père exigeant et une mère qui le couve. Son mal-être est dû à la schizophrène qui le ronge de l’intérieur. On va suivre l’adolescent, puis le jeune homme d’un centre psychiatrique à l’autre, et d’une escapade à l’autre, sans cesse rattrapé par ses démons.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mister Manuel et Monster Schiz

Avec «Tête de tambour» Sol Elias nous propose un premier roman aussi original que dérangeant, en se mettant dans la peau de Manuel, jeune homme souffrant de schizophrénie.

Au hasard des lectures, il arrive de croiser fortuitement un même thème, alors même que ce dernier n’est que peu traité dans la littérature contemporaine. Après On n’efface pas les souvenirs de Sophie Renouard dans lequel une famille est victime d’une schizophrène, voici une manière bien différente, mais tout aussi intéressante, d’aborder ce grave «trouble dissociatif de l’identité».
Quand s’ouvre ce roman, Manuel est en pleine crise d’adolescence. Il doit affronter son père qui ne comprend pas qu’il passe son temps à ne rien faire, même pas à aider sa mère aux tâches ménagères et qui passe son temps à le houspiller plus ou moins sévèrement, suivant ses humeurs. Mais il affronte aussi sa mère qui a choisi à l’inverse, de couver son petit. Cette Maman, surnommée Bonnie Cyclamen, «parce qu’elle avait le cœur si bon et que ses paupières ressemblaient au cyclamen qu’on avait dans le salon» va tout autant subir les foudres de son fils, bien décidé à leur faire payer le prix pour l’avoir mis au monde: «Je serais la croix à porter sur leurs épaules d’hommes pour toute une vie d’homme. Ils ne m’avaient pas tué quand ils avaient vu mon visage cyanosé de bébé tenu pour mort à la sortie du ventre de la mère, ni petit quand on pensait que j’avais une tumeur au cerveau tant j’avais la tête grosse de migraines, ni adolescent quand j’avais l’impression qu’un autre respirait dans mes hanches, ni plus tard, quand les doctes docteurs avaient décrété en chœur que j’avais « des troubles relevant indubitablement de la psychiatrie ».»
C’est à un long chemin de croix que nous convie Sol Elias. Un parcours d’autant plus impressionnant qu’il nous est raconté par Manuel lui-même, luttant contre ses démons et les laissant l’emporter, se révoltant contre le verdict des médecins – «La schizophrénie vous a coupé en deux, comme la hache du bûcheron le tronc du chêne» – et leur donnant raison lorsqu’il exploite sans vergogne ses parents, leur soutirant leurs économies.
Passant d’un centre psychiatrique à l’autre et d’une sortie à l’autre, de moments d’exaltation vite rattrapés par de nouvelles crises, il va comprendre qu’il ne peut rien contre ce mal qui le ronge: «La schizophrénie avait gagné la partie sur la vie. Elle avait tout raflé: le rêve, la création, l’amour, l’amitié.»
En lieu et place, il aura gagné la violence, la rancœur, la douleur et la souffrance. Entraîné dans cette spirale infernale, le lecteur partage cette impuissance, ce malaise, que ni les virées avec son copain, ni même la rencontre avec Anahé, une mauricienne qui a émigré avec sa mère et son enfant, ne pourront contrecarrer.
Le post-it qu’il colle au-dessus de son bureau: «On se suicide pour échapper à la pression de la vie, pour se soustraire aux exigences minuscules et aux parades familiales de l’existence» montre sa résignation. «Il ne lui reste qu’à devenir encore plus fou qu’il ne l’est déjà, qu’à se mortifier, se scarifier pour dire sa haine de lui-même et à se retourner contre ceux qui l’enchaînent et le regardent impuissants – les médecins, les parents, les autres patients. (…) Alors il devient Monster Schiz. »
Passera-t-il à l’acte, effrayé par celui qu’il est en train de devenir? Je vous laisse le découvrir et réfléchir sur le traitement que l’on réserve à ces malades.

Tête de tambour
Sol Elias
Éditions Rivages
Roman
200 p., 18 €
EAN 9782743646004
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Sud, d’Aix-en-Provence à Marseille, à La Ciotat, à Grasse et Apt, mais aussi à Montpellier et en Suisse, à Genève.

Quand?
L’action se situe de 1976 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’avais jeté le charbon ardent de la discorde dans la plaine de leur affliction, la plaine tapissée d’un maquis dru et sec qui prenait feu comme de la paille. Bientôt ce serait le désastre…»
Dans ce récit bouleversant, l’auteur nous plonge dans les affres de la psychose et explore la complexité des relations filiales et le poids de l’hérédité. Un premier roman coup de poing qui s’empare d’un sujet sensible et peu abordé en littérature, la schizophrénie, pour redonner leur humanité à ceux que l’on en prive.

68 premières fois
Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

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Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Sciences & Avenir (Olivier Lascar)
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Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalande)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Anaël
Hiver 1972
«Ah! La vida buena! Monsieur veut qu’on lui apporte tout sur un plateau d’argent, il veut continuer à lisser ses moustaches devant la glace pendant que maman fait la popote, lave les belles liquettes et que papa se lève tous les matins, aux aurores, pour faire bouillir la marmite… » Le père, en bras de chemise, éructait en récurant une casserole dans l’évier, le visage rougeaud, pas à cause du petit verre de rosé qu’il avait bu ce midi, comme tous les midis, mais à cause de la colère qui montait. «On en a marre, tu comprends, on en a marre!» Il respirait fort. Le temps était à l’orage, on attendait la détonation.
Je ne répondais pas. J’avais décidé que je ne participerais pas aux divagations paternelles. Je regardais fixement mon assiette encore rouge du fond de ragoût à la tomate qu’avait préparé Bonnie, roulant entre mon pouce et mon index – en guise de contestation – les terminaisons de ma moustache.
Et zi et zi et zi. La paille de fer frottait le fond du fait-tout, le père insistait dans les coins. C’était un maniaque, il voulait que ça soit impeccable, que ça brille. Il repassait plusieurs fois aux mêmes endroits.
Personne ne parlait.
Et zi et zi et zi crissait dans le silence d’après-repas.
On n’entendait plus que ça: le râle du fer sur la fonte et les soupirs du père. Cela faisait déjà dix minutes qu’il avait entrepris de m’«expliquer la vie», et que j’encaissais sans répondre. «Toute façon t’as rien dans le pantalon», cette petite frappe de Djinn, mon soi-disant «pote», devait avoir raison… Bonnie ne disait rien, contenant sous ses ailes de papillon – ses paupières très fines – son énervement. Le crissement du grattoir commençait à me monter à la tête comme un vertige. Je m’étais mis à compter dans ma tête, très vite, de un à trente, à l’endroit et à l’envers, pour conjurer l’angoisse que je sentais venir. Bonnie faisait des allers et retours entre la table et l’évier. Elle avait commencé à débarrasser, posant les assiettes sales sur le plan de travail, à côté du père. Je lui avais fait un geste indiquant que je ne voulais pas qu’elle touche à la mienne, puis j’avais montré la panière du doigt, pour qu’elle me donne un morceau de pain, comme si je m’apprêtais à saucer le fond de ragoût. Elle avait plissé les yeux en me souriant. Une façon d’établir un peu de complicité entre nous au milieu du zi et zi et zi.
«Et voilà, propre comme un sou neuf.» Le père avait posé la casserole sur le rebord de l’égouttoir et la regardait avec fierté. Il reprit aussitôt, de plus belle: «Hein… Monsieur passe ses journées à la maison, enfermé dans sa chambre, à se tourner les pouces ou à se regarder dans la glace. Quand on lui demande d’aider à la vaisselle ou au ménage, il répond que ses mains ne sont pas celles d’un tâcheron! Ah ça, pour avoir de belles mains, tu en as des belles, t’inquiète pas, jusqu’aux ongles, qu’on dirait que tu t’es fait une manucure!» Le père ouvrit le robinet d’un coup sec et se lava les avant-bras. C’est sûr qu’on ne pouvait pas en dire autant des siennes – grosses mains aux doigts courts et larges, calleuses dans les paumes et sur les tranches. Il attrapa le torchon, le passa vigoureusement entre ses phalanges, puis le reposa.
Lentement, il se tourna vers moi: «Eh mon p’tit gars, tu m’écoutes quand je te parle?» Il avait la voix dure. J’en étais à vingt-neuf, vingt-huit, vingt-sept.
J’avais peur d’oublier un chiffre dans la liste. J’avais toujours le regard rivé sur l’assiette, la sauce formait des circonvolutions étranges, j’y voyais comme un visage avec des yeux énormes. Je sentis soudain un souffle sur ma nuque. C’était le père qui se tenait debout derrière moi. Il venait de poser la main sur mon épaule pour me secouer: «Oh? Tu m’écoutes quand je te parle» Pas de réaction. Je continuais à fixer mon plat. Je sentais les larmes se presser au bord de mes cils.
«Écoute, Michel, ça suffit maintenant. Fous-lui la paix!» C’était Bonnie. Maman dite Bonnie, Bonnie Cyclamen, parce qu’elle avait le cœur si bon et que ses paupières ressemblaient au cyclamen qu’on avait dans le salon. Ses yeux avaient la forme de deux pétales et cette même couleur étrange, d’un bleu tirant sur le mauve.
«Il est fatigué, le pauvre. Il a besoin de se reposer, qu’est-ce que ça change si c’est moi ou si c’est lui qui débarrasse la table?
– Ça change qu’avec une attitude de mère poule comme ça, monsieur n’en fout pas une ramée et qu’en plus il se fait servir!
– Pourquoi? Tu crois que tous les autres ils se font pas servir? Et sa sœur, elle se fait pas servir? Pourquoi tu es dur comme la pierre avec lui? Pourquoi tu t’acharnes?»
Le père gonfla ses bajoues et poussa un soupir d’énervement.
«Tu vois, Dolores, je pensais quand on a eu ce fils qu’on en ferait un homme. Plus de vingt ans après, qu’est-ce que je constate? Qu’on en a fait un bon à rien qui se fait entretenir!
– Michel! Tu perds la boule ou quoi? Qu’est-ce que c’est un bon à quelque chose? Hein? Tu peux m’expliquer? Por la sangre de Dios! Chez nous, c’est chez lui. Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? Qu’on le mette à la porte?
– Que tu arrêtes de le couver comme si c’était encore un gosse!»
Il avait hurlé.
Bonnie servit le café qu’elle venait de préparer, prit une tasse et s’approcha du père. Elle regarda durement sa main posée sur mon épaule et fit un geste de la tête: «Lâche-le.» Le père me tenait fermement l’épaule. Elle répéta: «Lâche-le.» Je continuais à compter, cette fois-ci en sautant les chiffres impairs: douze, quatorze, seize… De plus en plus vite. »

Extraits
« Je leur faisais payer le prix pour m’avoir impunément mis au monde. Je serais la croix à porter sur leurs épaules d’hommes pour toute une vie d’homme. Ils ne m’avaient pas tué quand ils avaient vu mon visage cyanosé de bébé tenu pour mort à la sortie du ventre de la mère, ni petit quand on pensait que j’avais une tumeur au cerveau tant j’avais la tête grosse de migraines, ni adolescent quand j’avais l’impression qu’un autre respirait dans mes hanches, ni plus tard, quand les doctes docteurs avaient décrété en chœur que j’avais «des troubles relevant indubitablement de la psychiatrie»… Ils avaient tout fait, payant les meilleurs médecins, m’achetant les meilleures viandes, pour que je vive cette vie d’âme morte, d’halluciné. Le feu du charbon rougi pouvait bien tout dévorer jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien: justice serait rendue. » p. 18

« Le schizophrène n’a pas de projets d’avenir. Il ne peut pas. Pas d’avenir. Il n’a que le présent dégueulasse qui lui colle aux basques, pareil à un coureur qui voudrait faire un cent mètres avec deux boulets au pied – les calmants. Il ne sortira jamais de ses starting-blocks. C’est impossible. Il ne lui reste qu’à devenir encore plus fou qu’il ne l’est déjà, qu’à se mortifier, se scarifier pour dire sa haine de lui-même et à se retourner contre ceux qui l’enchaînent et le regardent impuissants – les médecins, les parents, les autres patients. Alors il devient un oiseau rapace au bec acéré prêt à déchirer toutes les carcasses environnantes, privant de joie et de vie les autres. Alors il devient Monster Schiz. » p. 67

« On se suicide pour échapper à la pression de la vie, pour se soustraire aux exigences minuscules et aux parades familiales de l’existence.
Parce que ça fout sacrément la pression, la vie.
Il avait écrit ça en gros sur un Post-it orange au-dessus du bureau à petits papiers et des packs de soda entassés, collé sur la grande glace dans laquelle il se regardait tous les matins. Il en était à six bouteilles de Coca par jour, quatre paquets de Gauloises, cinq plaques de chocolat… Les années passant, de jeune et fringant, il était devenu ce corps méconnaissable et avachi de quadragénaire grossi par la bouffe anarchique de boulimique schizo addict. Il était devenu un ventre d’obèse surtout. Il se voyait encadré par deux pattes folles et une tête fêlée. Son jogging gris cédait sur les coutures. Il le cachait maintenant avec un peignoir éponge blanc XXL qui avait noirci sur les manches et à certains endroits. Un peignoir de clochard. Il s’appelait à présent dans ses notes Bibendum. » p. 133

À propos de l’auteur
Sol Elias est romancière. Elle a publié son premier roman «Tête de tambour» en 2019. (Source : Éditions Payot et Rivages)

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Nino dans la nuit

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En deux mots:
Nino essaie de s’en sortir, mais accumule les galères. En dernier recours, il va essayer de s’engager dans la légion. À nouveau rejeté, il va noyer son mal-être dans l’alcool et la drogue, histoire d’oublier les petits boulots qui ne rapportent rien et les petits trafics guère plus rémunérateurs. Reste sa copine Lale, son coin de ciel bleu.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Voyage au bout de la nuit

Capucine et Simon Johannin figurent parmi les révélations de cette rentrée 2019. Ensemble, ils ont écrit ce roman qui nous entraîne sur les pas d’un couple de jeunes vivant à la marge, essayant de sortir des galères qui font leur quotidien.

L’histoire de Nino est à ranger parmi les révélations de cette rentrée littéraire de 2019, à la fois par l’originalité de la langue et par sa conception, écrit en duo par Capucine et Simon Johannin Tous deux ayant déjà fait leurs armes en littérature auparavant. Mais avant de parler de ce jeune duo prometteur, revenons au scénario de ce roman qui commence très fort.
Nous sommes dans un centre de recrutement de la légion. Nino vient tenter l’aventure, même s’il n’a pas précisément le profil du candidat idéal. On apprendra plus tard qu’il s’agit pour lui de fuir une nouvelle galère, après avoir refait le portrait d’un homme qui entendait profiter de l’état semi-comateux d’une jeune fille pour la violer. Mais malgré sa docilité et son souci de ne pas se faire spécialement remarquer, il va finir par se trouver à nouveau dans la rue et dans la dèche.
« je fais le tour de l’appartement pour voir s’il reste des trucs que je pourrais vendre. J’ai les outils trouvés avant de partir au fort de la Légion, une perceuse, une disqueuse et des tournevis. Je vais garder les tournevis et je vais vendre le reste, ça fera quelques billets. Mais je vais pas tenir longtemps avec ce genre de magouille. Il faut que je trouve un travail, un truc valable avec un salaire, des heures, quelque chose de normal.»
De galère en galère, on le retrouve parmi ces anonymes à la quête d’un moyen de subsistance et qui se font exploiter pour dix euros de l’heure à la condition qu’ils ferment leur gueule: «Je transite sans encombre dans la masse de tous ceux qui sont debout avant l’heure de leur corps, et ça se lit sur les visages. J’ai autour de moi la preuve que le meilleur moyen d’attraper une sale gueule c’est de se lever tous les jours trop tôt pour aller bosser. Ça craint. Plus personne se tient droit…»
Son coin de ciel bleu s’appelle Lale. Arrivée de Turquie chez son oncle en France, à l’instigation de sa mère, la jeune fille a pris la fuite après avoir été battue par ce dernier et trouver refuge chez Nino. Deux solitudes, deux «misérables» qui essaient tant bien que mal de conjurer le sort.
«Je sais que tu m’aimes. Ce que je sais pas c’est vers quoi on va tous les deux. Comment ça va se passer, avec quoi on va vivre. Toi non plus t’en sais rien, mais pour l’instant c’est la nuit, alors on le fait. Parce que ça fait longtemps, parce que baiser nous permet de pas trop penser au reste, parce qu’ici on est que nous la peau dans la peau.»
Entre petits arrangements et gros ennuis, entre trafics illicites et alcools forts, ils tentent de sortir la tête de l’eau. Ou de s’enfoncer dans les paradis artificiels. Des barres de shit, on passe à la poudre, du joyeux délire à la nuit la plus noire. Au pays de la défonce, il n’y a guère de lendemains qui chantent.
«Je tremble comme un putain de camé et tout en moi me dit plus jamais ça mais je sais déjà que c’est pas vrai, qu’un jour ou l’autre je vais me jeter sur le délicieux croche-patte qui me fera retomber au pays des gogoles.»
Cependant les auteurs ouvrent la porte vers une solution. Nino est invité à participer à un casting, à gagner en un jour davantage que durant toute une année… «C’est fini de patauger dans la boue pour lever les perdrix, quelqu’un a un jour vu que ma tête à moi qui sort d’un costume chic pouvait servir à vendre sur toute la planète ledit costume. Je suis passé de la chasse dans la brume au concours de belles bêtes, et putain c’est tant mieux.» Mais on le sait, une hirondelle ne fait pas le printemps.
Nés en 1991 et 1993, Capucine et Simon Johannin ont trouvé la langue qui sied à leur personnages. Ils rendent à merveille les ambiances et le vécu de cette jeunesse qui reste à la marge malgré des efforts monstrueux, de cette vie qui joue les montagnes russes. Beau dans la violence, saisissant dans la souffrance, étouffant dans la noirceur.

Nino dans la nuit
Capucine et Simon Johannin
Éditions Allia
Roman
288 p., 14 €
EAN 9791030410112
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et région parisienne. On y évoque aussi Tours.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai la tête, les yeux et la bouche qui crament, j’ai avalé des braises qui me font des trous partout. Des trous dans le sol quand j’avance, des trous dans les phrases que je veux dire à des gens qui ont des trous dans le visage quand je les regarde. »
Dès les premières pages, le hurlement du sergent résonne pour longtemps dans vos oreilles : “Tout le monde en rang, à l’ordinaire. Mâchez bien sinon vous allez nous cimenter les chiottes, et c’est pas moi qui irai les déboucher, compris ?”
Le sergent ? Oui, le sergent, celui qui recrute les futurs légionnaires. Nino, dix-neuf ans, figure parmi les volontaires, groupe d’hommes venus des quatre coins du monde afin de recevoir, coûte que coûte, une solde, pour pouvoir s’en sortir. La Légion, c’est l’apprentissage d’un code d’honneur autant que celui d’une langue. Hélas, Nino ne passera pas l’épreuve puisqu’il échouera brillamment au test de dépistage. De retour, Nino enchaîne les petits boulots. Une vie de débrouille criblée par les flashs de fêtes étourdissantes, par les personnages qui surgissent et les histoires qu’ils racontent.
Après L’Été des charognes, premier roman fulgurant et remarqué, la langue est vive, les dialogues mordants : Nino dans la nuit bouillonne, cingle une histoire à cent à l’heure et dessine, à travers le destin chaotique de son héros, le portrait d’une génération qui tente de trouver sa place là où il n’y en a plus.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Nathalie Crom)
L’Express (Estelle Lenartowicz)
Diacritik (Johann Faerber)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Paradis? Nino Paradis? Bordel c’est qui ta mère, Amélie Poulain? Qu’est-ce que tu viens chercher ici Nino, tu veux en finir avec ton nom?
Le mec lève pas la tête de mon passeport et comme je dis rien, il recommence.
– Qu’est-ce que tu viens faire ici?
– Je veux servir mon pays, je veux être utile en cas d’attentat.
– Si on veut être utile et jouer au boy-scout, on entre dans la police. Si t’es ici, c’est soit que tu crèves la dalle, soit que t’en as marre de ta vie, soit que tu te planques mais autant que tu le saches tout de suite, ça sert à rien. C’est pas parce qu’on donne personne aux autorités civiles qu’on règle pas les problèmes nous-mêmes. Et toi, t’as une tronche à problèmes. De toute façon, on va éplucher ton passé jusqu’à trouver lequel de tes dix doigts tu t’es rentré en premier dans le cul. T’as déjà eu des problèmes avec la justice Nino ? T’es pédé ?
– Non, j’ai jamais fait de prison.
– sergent, tu dis sergent quand tu t’adresses à moi.
– J’ai jamais fait de prison sergent.
– Et alors, t’as dealé ? T’as vendu de la came ?
– Non sergent.
– Alors, t’as fait quoi ?
– Je me suis bagarré, c’est tout.
– C’est déjà ça. On va t’appeler Paul Dubois maintenant, tu seras canadien, né à Montréal le quatorze février mille neuf cent quatre-vingt-seize. Tu poses tout, le téléphone et le reste, sur la table à côté du bureau. Maintenant tire-toi d’ici, et fais-moi entrer le Chinois qui attend son tour derrière toi.
Ma parole ce mec a des oursins greffés à la place des couilles, c’est pas un drôle.
Je me lève, je récupère le sac qu’il a vidé et j’y remets mes trois slips, mes six chaussettes, mes trois tee-shirts, mes claquettes en plastique à trois bandes, ma serviette et ma trousse de toilette avant de sortir en disant au suivant d’aller se faire engueuler à ma place.
J’ai les épaules mouillées à cause de la pluie, j’ai pris la flotte en venant ici, ça fait chier.
– C’est toi qui viens de sortir du bureau ? Viens sous la barre. Tu fais sept tractions en partant bras tendus et tu vas t’asseoir avec les autres.
J’abandonne mon sac sous le préau, je cours vers la barre, j’en fais dix histoire de montrer que ça va et je retourne m’asseoir là où il pleut pas, à côté du bureau, en attendant que tout le monde y soit passé.
C’est le premier tri, ceux qui tirent pas assez fort sur leurs bras se font dégager tout de suite, ils ont fait tout ce chemin pour rater des tractions et puis se casser, ils sont trois à se faire sortir comme ça. Évidemment c’est l’armée en pire ici, si on peut pas soulever son corps, il vaut mieux pas tenter.
– allez, au vestiaire ! et ici on fait tout en courant !
C’est le sergent qui gueule, alors on court jusqu’à la salle blanche et vide de l’autre côté du préau, là où un légionnaire nous attend et nous allume aussi vite que l’autre.
– dessabillez-vous, enlevez tout, les chaussettes les slips, tout le monde les poils! plous vite que ça c’est pas oune putan d’assile pour les réfugiés ici !
Pendant qu’on vire toutes les sapes qu’on a sur nous, la trentaine de volontaires qu’on doit être, il nous fait passer des ensembles de sport bleus, tous pareils.
– si trop grand ou trop petit vous changez avec les voissins. vous prenez aussi les slips neufs là. Ici c’est fini les chosses de civils avec la quéquette qui balade gauche droite, compris?
– complis.
– compris caporal-chef, les trois traits ici sur le p oitrone c’est caporal-chef, compris?
– complis capulrol-cheuf !
On a tous pris le pli rapidement, crier compris quand on nous demande compris, même si en réalité c’est la seule chose qu’ils ont capté la plupart, parce qu’on est pas nombreux à parler français. Ceux qui comprennent pas regardent ceux qui comprennent et font comme eux.
Ceux qui oublient de crier quand il faut vont sans doute pas rester longtemps, parce que, pour l’instant, on attend pas grand-chose d’autre de nous que de gueuler en chœur après ceux qui nous gueulent dessus. En même temps on s’y attendait un peu en venant ici, enfin moi.
Une fois tous habillés, le légionnaire caporal-chef nous emmène au pas de course au centre de la cour où le sergent nous attend. On s’installe droits sous la pluie, en colonnes approximatives, en suivant les ordres que le sergent nous gueule. »

Extraits
« Je me sens plus énervé que malheureux et j’évite la picole en solo. Fini tout ça, je bois de l’alcool que quand c’est bon, sauf si c’est gratuit. Je salue le vieux devant la supérette, et après lui avoir rendu son sourire qu’on pourrait revendre à la ferraille pour un billet bleu, je remonte chez moi veiller sur lui depuis ma fenêtre en mangeant ma dose d’hormones de chez le boucher.
Une fois les os du poulet nettoyés complètement je fais le tour de l’appartement pour voir s’il reste des trucs que je pourrais vendre.
J’ai les outils trouvés avant de partir au fort de la Légion, une perceuse, une disqueuse et des tournevis. Je vais garder les tournevis et je vais vendre le reste, ça fera quelques billets. Mais je vais pas tenir longtemps avec ce genre de magouille. Il faut que je trouve un travail, un truc valable avec un salaire, des heures, quelque chose de normal. Et toi est-ce que tu feras pareil, est-ce que ça va être ça notre traversée à deux, est-ce qu’on devra s’y plier et devenir ce vide qui partout s’étend derrière les vitres ?
Je tue les jours qui me séparent de toi comme ça, avec pas grand-chose, des murs froids, des draps pas très propres dans lesquels je me branle assez souvent et des feuilles longues roulées en cône avec le moins de tabac possible.
J’aime pas trop le tabac, sauf en buvant. Et ça fait longtemps que j’ai pas bu. C’est pas plus mal vu où ça m’a conduit la dernière fois. »

« Mes yeux ont la couleur de la lumière des toilettes de gares, un bleu trop sombre pour qu’on se voie bien dedans et qu’on y trouve les veines.
J’ai de beaux cernes, j’ai fait ça bien. Ça me vieillirait presque un peu si j’avais au moins quelques poils sur les joues. Mais rien. Aucune trace de virilité d’une oreille à l’autre.
Ça tient à rien, la virilité à mon âge. Une boîte dans la gueule, un grand cri de singe et des choses cassées. »

« Je transite sans encombre dans la masse de tous ceux qui sont debout avant l’heure de leur corps, et ça se lit sur les visages. J’ai autour de moi la preuve que le meilleur moyen d’attraper une sale gueule c’est de se lever tous les jours trop tôt pour aller bosser. Ça craint. Plus personne se tient droit, tout le monde a sa nuque qui fait un angle étrange pour avoir le visage oublié dans le téléphone. Les seuls qui sont pas comme ça ont la tête en arrière ou contre la vitre, la bouche ouverte et les yeux fermés, à chercher encore un peu de limbes pour se sentir couler dedans avant de faire ce qu’ils ont à faire. Quand je me gratte l’oreille avec, mon petit doigt me dit qu’ils en crèvent pas d’envie. Je veux pas savoir ce qu’en pense mon majeur qui se lève en l’air pour un rien.
Je me console comme je peux en me disant qu’au moins je suis pas assez riche pour tomber là-dedans, l’Internet permanent, la fausse vie et les pubs ciblées de capote parce qu’à ce qu’il paraît maintenant les téléphones nous écoutent baiser. »

« – Mathilda, il t’a donné combien aujourd’hui le patron ?
– Comme les autres jours quand c’est long comme ça, soixante euros. Pour dix heures, là c’est pas facile.
Je stoppe net. Mathilda me regarde avec les sourcils en l’air sous le foulard qu’elle s’est noué sur la tête à cause de la vieille bruine qui se mouche sur nous. Ce sac à merde lui vole quinze balles sur la journée. Il est arrivé là où il en est en entubant tout ce qu’il a pu entuber, toute sa putain de vie. Ce type est une chiure, il carotte une daronne parce qu’elle a jamais rien fait d’autre que de trimer pour pas grand-chose. Il la joue cas par cas, et le cas Roumaine, pour lui y a pas photo. Si t’as besoin, t’iras chercher bonheur de toute façon.
– Le patron te vole des heures.
– Comment ça il vole des heures ? Ça veut dire quoi ?
– Il te paye pas l’installation et le rangement alors qu’il me les paye, il te vole deux heures sur la journée. Moi j’ai soixante-quinze euros là, tiens regarde.
Je lui tends mon enveloppe, elle compte les billets, doucement. Je vois la catastrophe arriver sur son visage depuis les replis de son âme. Soixante euros, c’est pas beaucoup.
Quinze euros en moins ça devient énorme. Je suis navré qu’elle se soit fait baiser, je sais plus vraiment quoi dire. Elle se raidit d’un coup, elle vient de prendre cinq ans devant moi. »

« j’entends un truc du côté de la chambre, un bruit bizarre, je me dis si ça se trouve elle est pas bien, on sait jamais faudrait pas qu’elle s’étouffe ou je sais pas quoi, alors je vais voir. Je pousse la porte de sa chambre et là mec c’était presque trop tard. Le fils de pute de tout à l’heure avec sa tronche de brosse à chiotte coiffée à l’huile de coco, il était en train de la déshabiller. Ce connard était pas sorti, il l’a guettée toute la soirée parce qu’elle était dans les vapes et il s’est dit qu’il pourrait se la taper quand tout le monde serait dehors. Élo complètement à l’ouest, a juste vaguement bougé les bras pour qu’il se casse, plus capable de rien, et moi je saute sur le gars. Il était pas net non plus, alors il s’est cassé la gueule et je l’ai traîné par la veste en lui foutant des coups dans la tête, puis une fois sur le palier je l’ai balancé dans les escaliers, mais tu vois comment c’est chez elle, elle est au premier donc de pas très haut. Je suis descendu aussi, je l’ai tiré dans la rue, je lui ai frappé la gueule et puis je l’ai cogné contre le sol en l’attrapant par ses boucles. Et les autres à côté qui gueulaient mais t’es malade Nino mais qu’est-ce qui t’arrive arrête blablabla. Et puis je me relève, et là je vois leurs têtes à tous complètement horrifiées et moi aussi je suis pas bien, raide de coke et puis le trip avalé avant en prévision du trajet qui monte d’un coup. Je comprends que je suis le seul à être au courant, que tout ça c’est juste gratuit pour eux alors j’ai complètement flippé. J’ai cru qu’il était mort parce qu’il avait son pote qui arrêtait pas de dire ça et puis je suis parti en courant. »

« J’ai tellement serré des mâchoires que je peux pas ouvrir la bouche sans avoir mal. Je tremble comme un putain de camé et tout en moi me dit plus jamais ça mais je sais déjà que c’est pas vrai, qu’un jour ou l’autre je vais me jeter sur le délicieux croche-patte qui me fera retomber au pays des gogoles. Je me lave les mains, j’ouvre le tiroir à pharmacie pour m’enfiler un Doliprane que je vais essayer de pas vomir, puis je porte ce qui me reste de couilles pour me regarder en face, m’arranger et revenir avec une tête qui ressemble à peu près à la mienne.
On dirait que j’ai laissé ma bouche dans un aspirateur pendant deux jours, et ça c’est quoi, dans mon cou et derrière l’oreille. C’est du putain de rouge à lèvres, marqué au sceau des couillons, c’est ma trace de pas joli et bravo ducon.
Brûlé au fer des lèvres d’une de qui j’ai plus rien sauf ça, un mauvais sortilège d’une sorcière du bois des briques.
Et personne à haïr sauf moi dans l’histoire, je rage et frotte du pq avec de l’alcool, de l’angoisse et des miettes de fierté et j’enlève tout ça en pensant que ça me nettoiera aussi un peu dedans, mais dedans tout est crade et à part le digérer lentement, plus rien à faire pour me sauver de mes conneries. »

À propos des auteurs
Capucine Johannin est née en 1991 dans la banlieue Sud de Paris. Après l’obtention du bac à dix-sept ans, elle quitte seule la France pour l’Irlande, puis part travailler dans un motel du bush australien, où les grands espaces appellent les premières images. Affranchie de tout cadre, elle axe sa pratique sur les choses qui lui sont chères, les êtres qui partagent son intimité. Capucine et Simon Johannin effectuent leurs recherches plastique et littéraire en croisant leurs regards, mais le travail commun s’engage sérieusement autour de L’Été des charognes, puisqu’une série de photographies est à l’origine du geste d’écriture. Depuis, l’enchevêtrement des deux univers s’exerce dans la pratique de l’un et de l’autre.
Né à Mazamet dans le Tarn en 1993, Simon Johannin a grandi dans l’Hérault où ses parents apiculteurs tenaient une exploitation. Il quitte le domicile parental à 17 ans et s’installe à Montpellier pour suivre des études de cinéma à l’Université, qu’il déserte rapidement. Il travaille ensuite en intérim, puis comme vendeur de jouets, avant d’intégrer l’atelier d’espace urbain de l’école de La Cambre à Bruxelles de 2013 à 2016. L’Été des charognes, son premier roman, paraît en janvier 2017. (Source : Éditions Allia)

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Manifesto

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En deux mots:
Léonor part à la Pitié-Salpêtrière pour y veiller son père Félix. Elle sait qu’il vit ses dernières heures. Tandis que l’esprit du défunt vagabonde en compagnie d’Hemingway, sa fille lui confie ce qu’elle lui doit, ses mots d’amour…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Aficionado, appassionato… Manifesto

Une nouvelle petite merveille signée Léonor de Récondo. Après le magnifique Point Cardinal, voici un témoignage très émouvant sur les dernières heures passées avec son père Félix.

Avec cet émouvant hommage à son père, Léonor de Récondo démontre avec maestria qu’elle est l’une de nos plus belles plumes. C’est-à-dire qu’elle réussit à faire une œuvre littéraire d’un drame intime, qu’elle parvient à transcender la mort de son père pour en faire une ode à la liberté. Un Manifesto tout entier contenu dans cette phrase «Pour mourir libre, il faut vivre libre.»
Après Amours et Point Cardinal, voici donc le récit des derniers jours de Félix, cloué sur son lit dans une chambre l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Un univers froid et sans âme, un environnement dont Léonor et sa mère vont tenter de faire abstraction pour accompagner les derniers jours de cet homme.
Félix a quant à lui déjà fait disparaître les murs de l’hôpital. Il est au bord de la mer assis sur un banc aux côtés d’Ernest Hemingway. Ce n’est «pas seulement le lieu du souvenir, mais aussi celui d’une espérance, d’une vie passée fringante et riche».
On l’aura compris, l’esprit de Félix vagabonde, s’engage sur les routes des souvenirs, celui d’une enfance en Espagne, de la guerre contre Franco, de l’exil.
Et qui mieux qu’Hemingway, cet autre amoureux de l’Espagne, pour évoquer ces années, ces paysages, ces combats et la douleur de l’exil. Sans oublier les morts, à la fois si lointains et si proches, les morts qu’il va rejoindre… «Mais je n’y crois pas. On meurt, c’est tout, et on agrandit l’âme de ceux qui nous aiment. On la dilate. La mienne va bientôt exploser.»
Pour Cécile et Léonor l’inconcevable, l’inacceptable, mais la tout aussi inévitable fin s’inscrit dans une autre chronologie, à la fois insoutenable dans l’attente et trop rapide pour tout dire : «Je ne veux rien oublier, je veux que ça s’inscrive. Dans quelques heures, je ne te verrai plus, c’est maintenant que se fait le souvenir. Et pourtant, je sais que je vais oublier, comme j’ai oublié les mains et le rire de Frédéric, et ce n’est pas faute d’amour. Je voudrais retenir vos voix à tous, en faire une polyphonie. Y ajouter la mienne le moment venu.»
Une procession qui n’oublie ni les grands-parents, ni le frère, ni Dominique retrouvée morte dans un squat à Montreuil.
Au chagrin, à la peine qui tétanise, j’imagine ce besoin de trouver une issue, de «faire le deuil». Et j’imagine tout autant la romancière essayer de poser sur le papier un début d’histoire, d’y revenir, de pleurer de rage, de tout jeter puis de recommencer. Puis d’arriver à ce moment de grâce, de communion avec Félix le sculpteur. Où ce qu’il dit de son art peut aussi se dire de celui de sa fille «mon paysage intérieur est surpeuplé, foule dense, désespérée souvent. On m’a demandé d’où venaient mes personnages, s’il y avait une image originelle qui viendrait hanter toutes les autres. Je ne le crois pas. Il y a des émotions passées qui, lorsqu’on les retrouve en pensée, nous bouleversent chaque fois.»
Bouleversant, ce roman l’est à coup sûr. Il impose Léonor de Récondo comme l’une de nos plus élégantes stylistes.

Manifesto
Léonor de Récondo
Sabine Wespieser éditeur
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782848053141
Paru le 10/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris avec des réminiscences de l’exil de l’Espagne vers la Côte basque. On y cite Irun, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye, Dax, Mont-de-Marsan ainsi que les Cévennes ou encore Nîmes. On y évoque aussi Montreuil.

Quand?
L’action se situe de nos jours. On y évoque des souvenirs remontant jusqu’à 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pour mourir libre, il faut vivre libre.» La vie et la mort s’entrelacent au cœur de ce «Manifesto» pour un père bientôt disparu. Proche de son dernier souffle, le corps de Félix repose sur son lit d’hôpital. À son chevet, sa fille Léonor se souvient de leur pas de deux artistique – les traits dessinés par Félix, peintre et sculpteur, venaient épouser les notes de la jeune apprentie violoniste, au milieu de l’atelier. L’art, la beauté et la quête de lumière pour conjurer les fantômes d’une enfance tôt interrompue.
Pendant cette longue veille, l’esprit de Félix s’est échappé vers l’Espagne de ses toutes premières années, avant la guerre civile, avant l’exil. Il y a rejoint l’ombre d’Ernest Hemingway. Aujourd’hui que la différence d’âge est abolie, les deux vieux se racontent les femmes, la guerre, l’œuvre accomplie, leurs destinées devenues si parallèles par le malheur enduré et la mort omniprésente.
Les deux narrations, celle de Léonor et celle de Félix, transfigurent cette nuit de chagrin en un somptueux éloge de l’amour, de la joie partagée et de la force créatrice comme ultime refuge à la violence du monde.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
RFI
Blog Domi C Lire
Blog Sur la route de Jostein


Léonor de Récondo présente son nouveau roman Manifesto © Production Librairie Mollat

Incipit (Les premières pages du livre)
J’ai commencé l’écriture de ce texte depuis plusieurs mois déjà, quand je fais un rêve. Je suis dans une pièce entourée d’une multitude de petits bouts de papier. Cécile, ma mère, est assise sur un canapé, elle m’observe. Je dois écrire la quatrième de couverture de ce livre. Je suis angoissée, j’essaie de mettre en ordre les petits bouts de papier, ce qu’il s’est passé dans les années 1980, puis 1990, et cette nuit-là. La nuit du 24 au 25 mars 2015 où Cécile et moi avons accompagné Félix, mon père, vers la mort.
Je suis perdue, Cécile est calme. Elle me dit :
– C’est simple, Léonor. Quelle est la phrase qui viendrait tout définir?
Je la regarde, je ne sais pas. Sans lui répondre, je continue de fouiller frénétiquement les papiers.
Elle poursuit :
– La phrase importante de ce manifeste, de ton Manifesto?
Je m’arrête à nouveau. Je réfléchis et réponds :
– Pour mourir libre, il faut vivre libre.
Et je me réveille en sursaut avec ce mot «Manifesto».
Cécile, en plus d’être l’un des personnages principaux de ce texte, m’offrait un titre et la possibilité de poursuivre l’écriture de cette ultime conversation entre Félix et Ernest Hemingway.

«Je te vois assis sur le banc en marbre, le ciel sous les pieds. Tu regardes la vallée. Je m’approche lentement, la montée m’a fatigué. Tu as le dos courbé. Ça fait combien de temps qu’on ne s’est pas vus, Ernesto? Des décennies, dans les années cinquante sûrement, j’avais vingt ans, et toi, trente de plus.
Aujourd’hui, je savais que je te trouverais là. Il faut qu’on se raconte, toi, moi, les autres. Sinon, on se taira et on regardera le paysage longtemps, à s’en remplir les yeux. On se dira : tu te souviens ? Et on se souviendra de tout, Ernesto, très précisément de chaque détail.
Peut-être qu’on posera des mots dessus. Il paraît que ça allège. On deviendra, alors, si légers qu’il n’y aura plus de banc, plus rien, juste le ciel et tous les détails qu’on y trouvera. On se regardera et on rira des rides, des cheveux blancs, des dents qui manquent. On s’observera du coin de l’œil, la pupille vive comme au premier jour, et on pensera aux femmes qu’on a aimées, à leurs corps, à leurs seins chauds et fragiles dans nos paumes, à leurs ventres tendus, à nos bouches
sur leurs lèvres. On y pensera comme si c’était hier, et nos mains nues se souviendront. Je te vois de dos, Ernesto, je m’approche lentement.
Je vois la forêt et le bois, je sens la chaleur de l’été. On lancera les phrases à la montagne. Tu me parleras de ton suicide et des toros. Je te parlerai de mes enfants morts, et puis j’ouvrirai la boîte que j’ai avec moi et je te montrerai le violon. Il n’y aura personne pour le faire sonner, mais ça n’a plus d’importance. J’ai tellement imaginé, rêvé ce son, qu’en ouvrant l’étui tu l’entendras un peu, et moi, je l’entendrai parfaitement.
La musique se faufile dans le fil du bois, attend, se cache, puis s’endort. Léonor viendra la réveiller un jour. Mais aujourd’hui, ce qui compte, c’est qu’on se retrouve, toi et moi.
Tu me parleras de Madrid et du Florida, de Martha, comme elle était chic toujours, même dans la poussière des bombardements, même sur le front, même devant la mort au coin de la rue. Et puis tu me décriras encore et encore ses jambes, si longues. Je hocherai la tête. Je ne l’ai jamais rencontrée. On va revivre tout ça ensemble avec nos doutes et nos silences. Personne n’est là pour nous entendre, pour se moquer du lyrisme des deux petits vieux. On ne radote pas. Non, on se dit tout ça avec notre corps, une bonne dernière fois. Une dernière fois aussi longue qu’une éternité. Et on se tapera sur l’épaule.
Ernesto, tu es en vie.»
«Toi aussi Félix.»

Extrait
« Je ne veux rien oublier, je veux que ça s’inscrive. Dans quelques heures, je ne te verrai plus, c’est maintenant que se fait le souvenir. Et pourtant, je sais que je vais oublier, comme j’ai oublié les mains et le rire de Frédéric, et ce n’est pas faute d’amour. Je voudrais retenir vos voix à tous, en faire une polyphonie. Y ajouter la mienne le moment venu. »

À propos de l’auteur
Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. Elle fonde alors le quatuor à cordes Arezzo et, grâce au soutien de l’association ProQuartet, se perfectionne auprès des plus grands maîtres du genre (Quatuor Amadeus, Quatuor Alban Berg). Sa curiosité la pousse ensuite à s’intéresser au baroque. Elle étudie pendant trois ans ce nouveau répertoire auprès de Sigiswald Kuijken au Conservatoire de Bruxelles. Depuis, elle a travaillé avec les plus prestigieux ensembles baroques (Les Talens Lyriques, Le Concert d’Astrée, Les Musiciens du Louvre, Le Concert Spirituel). De 2005 à 2009, elle fait partie des musiciens permanents des Folies Françoises, un ensemble avec lequel elle explore, entre autres, le répertoire du quatuor à cordes classique. En février 2009, elle dirige l’opéra de Purcell Didon et Enée mis en scène par Jean-Paul Scarpitta à l’Opéra national de Montpellier. Cette production fait l’objet d’une tournée. En avril 2010, et en collaboration avec la chanteuse Emily Loizeau, elle crée un spectacle mêlant musique baroque et musique actuelle.
Léonor de Récondo a été premier violon sous la direction de Vincent Dumestre (Le Poème Harmonique), Patrick Cohën-Akenine (Les Folies Françoises), Enrico Gatti, Ryo Terakado, Sigiswald Kuijken. Elle est lauréate du concours international de musique baroque Van Wassenaer (Hollande) en 2004.
Elle fonde en 2005 avec Cyril Auvity (ténor) L’Yriade, un ensemble de musique de chambre baroque qui se spécialise dans le répertoire oublié des cantates. Un premier disque de l’ensemble paraît chez Zig-Zag Territoires autour du mythe d’Orphée (plusieurs fois récompensé par la presse), un deuxième de cantates de Giovanni Bononcini en juillet 2010 chez Ramée.
Léonor de Récondo a enregistré une quinzaine de disques (Deutsche Grammophon, Virgin, K617, Alpha, Zig-Zag Territoires) et a participé à plusieurs DVD (Musica Lucida). En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait.
Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur: en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Point cardinal, paru en août 2017 a été finaliste du prix Fnac, élu prix du Roman des étudiants France Culture/Télérama, et 5e au palmarès Livres Hebdo des libraires. Manifesto, paru en janvier 2019, renouera avec la veine autobiographique de Rêves oubliés.

Page Wikipédia de l’auteur 

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Grace l’intrépide

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En deux mots:
Grace est l’une des prostituées du Bois de Vincennes. Au fil de ce premier roman-enquête, le lecteur va découvrir son parcours depuis son Nigéria natal jusqu’au «Dark road» parisien. Une confession choc, un témoignage éclairant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Du Nigéria au Bois de Vincennes

En imaginant le témoignage de Grace Amarachi Uzoma, prostituée nigériane, Karine Miermont nous livre le résultat de trois années d’enquête. Une confession-choc, un livre bouleversant.

Comment une jeune fille de Benin City au Nigéria se retrouve prostituée à des milliers de kilomètres de là, dans une camionnette du Bois de Vincennes? C’est ce parcours, cette histoire qu’a voulu raconter Karine Miermont dans un premier roman-choc qui va nous ouvrir les yeux sur une réalité que nous tous tentons d’occulter.
Ce remarquable travail, fruit de cinq années d’enquête, commence par une rencontre lors d’un salon du livre. Gabrielle croise Karine Miermont. Au fil de la conversation, elle lui raconte ce qu’elle fait, comment et pourquoi elle a choisi d’aider les prostituées. Elle effectue des maraudes dans cette rue que les flics appellent le Dark road, où se concentre une bonne partie de la prostitution parisienne. Elle lui parle de ces femmes exploitées à quelques mètres de chez nous et, elle en est persuadée, dont on pourrait régler le problème avec une ferme volonté politique. Karine veut en savoir davantage et accepte d’accompagner Gabrielle. Au fil des semaines, elle parvient à se faire accepter par quelques filles et à recueillir les confidences de Grace Amarachi Uzoma, l’«héroïne» de ce roman.
Faisant alors alterner le récit et le témoignage, elle va nous dévoiler l’histoire, les réseaux, les trafics à travers le parcours de cette Nigériane.
Dans son pays les familles pauvres ont quasi intégré le fait de vendre un enfant pour pouvoir survivre, mais aussi pour pouvoir vivre plus à l’aise. « Très tôt ton corps ne t’appartient plus. Ta famille et les autres décident pour toi. »
Avec le soutien des églises, qui ont établi tout un rituel – une messe de purification, la scarification à la bouillie noire, et l’instauration d’une règle du silence – et la bienveillance des autorités – qui savent aussi tirer profit de ce trafic – les familles confient leur enfant à des réseaux mafieux très bien organisés.
Si elle échappe à la mort dans son long périple qui va la mener de Benin City à Paris, elle n’échappera ni à la violence, ni à la peur. Via la Lybie, carrefour de ce trafic d’êtres humains où on vend les humains aux enchères, où ils sont traités comme des marchandises et l’Italie, où d’autres passeurs prennent la relève – il faut bien traiter avec les mafias locales – elle arrive à Paris où une Mama est chargée de lui enseigner les rudiments de français, mais surtout de la surveiller et lui rappeler le montant de la dette contractée qu’il lui faudra désormais rembourser, passe après passe.
Pour elle, l’enfer continue. «Tous les jours sont pareils, sept jours sur sept, il n’y a pas d’arrêt pas de vacances pas de pause voulue, il n’y a que des pauses nécessaires: parce qu’on change d’endroit, on n’est plus au Bois, on se retrouve à Barbès, à Château d’Eau, boulevard de Strasbourg; parce qu’on est malade; parce qu’on est enceinte et qu’il faut arrêter la grossesse. Un jour de Grace, de Joy, de Happy. Un jour et une nuit, tous les jours et toutes les nuits. » Grace est concentrée sur l’argent qu’il faut ramener, prend note de cette terrible comptabilité.
La solidarité entre filles est minime. C’est pourquoi Gabrielle joue un rôle essentiel dans l’histoire de Grace. «Gabrielle est devenue une amie, ma seule amie ici, quelqu’un qui t’aide, qui t’écoute, te soutient. Tous ces gens incroyables. les travailleurs sociaux, les bénévoles, les flics, les avocats, toutes les associations, Ies organisations! Vous vous rendez pas compte, les Français! C’est pas dans notre culture de nous occuper autant de la vie de chacun.»
Tout bascule pourtant le jour où Gabrielle est agressée. C’est le tragique déclic pour Grace qui choisit de témoigner, qui entend sortir de cette spirale infernale.
Son dossier est alors confié à une avocate que l’on appellera Agathe. Cette dernière étudie l’histoire de la traite des humains, obtient des informations sur cet esclavagisme organisé cette fois par les africains. Et réussit à remonter les filières. On y voit la loi bafouée sans scrupule, on y voit les familles vendre un enfant pour «mieux» vivre, on y voit Boko Haram participer à ce trafic après s’être servi et contrôler 10% des recettes. On découvre qu’après la drogue et avant les armes, les êtres humains sont la seconde ressource de ces trafiquants.
Karine Miermont, qui porte cette histoire depuis des années, a réussi son pari. En refermant ce livre, notre regard sur la prostitution aura changé. On ne pourra plus affirmer qu’on ne savait pas.

Grace l’intrépide
Karine Miermont
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782072796487
Paru le 10 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, notamment du côté du Bois de Vincennes et à Asnières, mais on y suit aussi le parcours de Grace depuis le Nigéria, à Benin City, en passant par Sebha, Agadez, Tripoli, Castel Volturno, Padoue.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Mystérieuse cette femme éclairée, cheveux, visage, cou, poitrine habillée d’un haut très décolleté ou seulement d’un soutien-gorge, suspendue dans l’image, légèrement surélevée car posée dans l’espace de l’habitacle de chaque camion. Succession de lucioles sur la Dark Road qu’ils n’ont pas appelée Route Sombre allez savoir pourquoi, et alors qu’elle a un nom officiel cette Route de la Pyramide, succession de bustes de femmes, une Égypte dans le Bois tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien.»

Ce premier roman, construit autour d’une enquête, est le fruit de cinq années de recherches. C’est le roman de Grace, prostituée nigériane du bois de Vincennes. Sa route d’exil à travers l’Afrique et la Méditerranée, l’enfer de son quotidien, l’organisation du proxénétisme, des filles entre elles, la violence, la peine, et pourtant la joie…
Le parcours et la voix de cette jeune femme lumineuse, si courageuse, sont de ceux qui marquent définitivement nos consciences de citoyens et d’humains.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog de Fabien Ribery

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Une reine.
L’histoire pourrait commencer comme ça.
Cette femme longue, déliée, une liane.
Grace l’intrépide
Chausse ses sandales, marche dans la ville, marche dans le Bois,
Grace, quelques milliers de mètres entre toi et moi,
Porte Dorée le jour, bois de Vincennes la nuit,
Il avait fallu s’approcher d’elle.

Les flics les connaissent, toutes ces filles intrépides comme Grace. Ils connaissent leurs endroits, ils connaissent leurs chemins, leurs horaires. Les hommes les connaissent. Ils savent les lieux les plus tranquilles, là où elles sont nombreuses, abritées dans des camionnettes alignées les unes derrière les autres dans une rue sans éclairage du bois de Vincennes, cette rue que les flics appellent la Dark Road. Chaque jour les filles rejoignent la file des camions régulièrement déplacés pour ne pas être enlevés par la fourrière, régulièrement garés dans la même rue en prenant soin de laisser un espace libre entre chaque véhicule, la place pour une ou deux voitures qui pourront stationner le temps d’une passe ou d’une nuit. L’avant de chaque camionnette est éclairé par une lanterne pour dire il y a quelqu’un, pour dire je travaille ou plutôt nous travaillons car le plus souvent elles sont deux ou trois par camion, une à l’avant dans l’habitacle vitré, une à l’arrière dans la chambre simulée, une dehors et qui marche. L’avant du camion c’est la vitrine, une vitrine lumineuse, un décor de cinéma. La lumière floue diffusée par la lampe-tempête accrochée au rétroviseur crée le mystère et la beauté. Mystérieuse cette femme éclairée par le halo de la combustion de la mèche imprégnée de pétrole, femme aux cheveux sans attaches ou tressés, ondulés ou très lisses, vaporeux ou plaqués, mystérieuse cette femme que l’on devine, que l’on ne voit pas tout à fait tout en ne voyant qu’elle au milieu de l’obscurité. Elle éclairée, cheveux, visage, cou, poitrine couverte d’un haut très décolleté ou seulement d’un soutien-gorge, filles éclairées qui surgissent de la nuit, suspendues dans l’image, légèrement surélevées car posées dans l’espace de l’habitacle de chaque camion, succession de lucioles sur la Dark Road qu’ils n’ont pas appelée Route Sombre allez savoir pourquoi, et alors qu’elle a un nom officiel cette route de la Pyramide, cortège de bustes de femmes, une Égypte dans le Bois tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien.
Belles, dignes, ces femmes. Triste beauté, redoutable, subie, mais une beauté.
Celles qui marchent, les marcheuses comme les décrivent justement les flics de la Brigade de répression du proxénétisme, ont leurs trajets, le long des véhicules, un peu plus loin vers le carrefour, tout près aussi, juste derrière l’enfilade des camions et des voitures, à la lisière du bois qui devient chambre quand celle du camion est déjà occupée, ou quand la fille n’a pas loué sa place.
Ce n’est pas ce que préfère Grace, marcher là, marcher les jambes nues, les bras nus, presque nue tout entière sauf l’hiver, exposée aux voitures qui vont et viennent, passent, frôlent, s’arrêtent, peau et chair à la merci des carrosseries et des hommes, à la merci d’un timbré qui pourrait déquiller l’une ou l’autre, jouer aux quilles avec les filles puis détaler comme ce dingue il y a trois ans.
Grace n’y pense pas trop, juste l’image lui vient de temps en temps, comme lui reviennent les images de la cérémonie au Nigeria il y a deux ans. Pourtant c’est dans le Bois que Grace se sent le plus en sécurité pour travailler, elle dit : « Moi je veux pas aller chez les gens, je sais pas ce qui peut se passer, Ô ! »
Elle s’appelle Grace, prononcez greïsse. Le Nigeria est une ancienne colonie et l’anglais est devenu la langue officielle, une langue commune pratique permettant à des centaines d’ethnies de se comprendre à peu près, et de former peut-être un seul pays. Au bois de Vincennes elles sont presque toutes nigérianes, et toutes portent un prénom anglais, Tracy, Favor, Peace, Rose, Joy, Beauty, Mercy, Margaret, Gift, Kate, Queen, Happy, Sharon, Destiny, Princess, Grace. »

Extraits
« Finalement, je renonçai à comprendre l’ensemble de la situation, comme quelqu’un qui tenterait de saisir le tout, la totalité d’un réel cruel, comme quelqu’un qui réfléchirait à des solutions pour éradiquer le problème. Non, c’était trop vaste et les intérêts trop nombreux, la traite de ces femmes nigérianes n’était qu’une facette d’un phénomène encore plus étendu, car dans beaucoup d’endroits les corps les plus vulnérables étaient utilisés comme des produits ou des objets que l’on vend avec le maximum de plus-value, le maximum de marge, corps vendus pour le sexe, pour les organes aussi. Corps vendus comme des machines que l’on fait fonctionner pour travailler, baiser, soigner. L’exploitation des corps semblait en expansion partout ; en 2015 l’Organisation internationale du travail estimait à 21 millions les victimes du travail forcé, dont 5 millions pour la prostitution. »

« Un jour de Grace c’est un jour comme un autre, tous les jours sont pareils, sept jours sur sept, il n’y a pas d’arrêt pas de vacances pas de pause voulue, il n’y a que des pauses nécessaires: parce qu’on change d’endroit, on n’est plus au Bois, on se retrouve à Barbès, à Château d’Eau, boulevard de Strasbourg; parce qu’on est malade; parce qu’on est enceinte et qu’il faut arrêter la grossesse.
Un jour de Grace, de Joy, de Happy. Un jour et une nuit, tous les jours et toutes les nuits. »

« Gabrielle est devenue une amie, ma seule amie ici, quelqu’un qui t’aide, qui t’écoute, te soutient. Tous ces gens incroyables. les travailleurs sociaux, les bénévoles, les flics, les avocats, toutes les associations, Ies organisations! Vous vous rendez pas compte, les Français! C’est pas dans notre culture de nous occuper autant de la vie de chacun. On n’en revient pas, nous, on les prenait un peu pour des fous la police, la justice, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, c’est incroyable tout ça pour nous, KWÂ! Je leur ai dit: ce que vous avez fait, personne ne l’aurait fait pour moi au Nigeria! J’ai mis du temps à comprendre comment ça fonctionnait la France, ô! Maintenant je sais à peu près. J’ai obtenu l’asile, un permis de séjour longue durée. Ce qui me fait rire ici, c’est qu’il y a des gens qui se comportent comme si la France était une dictature, ou un État désordonné et bien pourri comme le Nigéria… »

À propos de l’auteur
Karine Miermont est née à Romans-sur-Isère, le 2 janvier 1965. Elle a grandi près de Perpignan et l’Espagne, puis étudié à Toulouse puis à Paris.
Longtemps productrice pour la télévision au sein de la société Gédéon, elle a travaillé avec des auteurs, des réalisateurs, des graphistes, des musiciens, sur le contenu et la mise en forme de programmes, magazines ou documentaires, et de chaînes de télévision. Elle a ensuite créé sa propre structure de production, View, puis est devenue free-lance pour se consacrer à la direction artistique pour la télévision et l’internet. Elle a notamment orchestré le changement de la Cinquième en France 5. Elle a écrit une série documentaire sur l’approche des arts visuels par les enfants, Allons voir, en a réalisé le premier épisode pour France 5 et le Centre Pompidou. Puis elle a quitté l’audiovisuel pour écrire et s’occuper d’une forêt dans les Vosges.
Elle vit à Paris. Après le récit L’année du chat, Grace l’intrépide est son premier roman. (Source : Éditions du Seuil)

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Tu t’appelais Maria Schneider

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En deux mots:
Maria Schneider était une actrice prometteuse. Son premier rôle dans Le dernier tango à Paris de Bertolucci aux côtés de Marlon Brando devait marquer le début d’une grande carrière. Il fut au contraire un drame absolu, le début d’une spirale mortifère.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le tango funèbre

En racontant la vie de sa cousine, l’actrice Maria Schneider qui avait défrayé la chronique lors de la sortie du Dernier tango à Paris, Vanessa Schneider fait le récit d’une époque autant que celui d’un drame personnel.

« Avec sa bouille d’éternelle femme-enfant et son caractère de petit chat sauvage, elle a conquis le monde avec la fulgurance d’une météorite enflammée qui pulvérisa tout sur son passage! Passage éclatant mais éphémère où, offrant son corps de velours à un Marlon Brando au faîte de sa gloire, elle choque, scandalisa par son impudeur, mais marqua à jamais par son insolence une époque qu’elle a désormais personnifiée. Sous ces dehors, ces images, se cachait un petit cœur perdu, une gamine à la dérive, sans port d’attache, propulsée au plus haut sans y être préparée, redescendant forcément sans parachute et livrée à tous les excès pour combler les vides d’une gloire qui l’abandonnait. » Ces mots de Brigitte Bardot, prononcés par Alain Delon en février 2011 aux funérailles de Maria Schneider, disent à la fois l’épreuve vécue par Maria et la proximité, la communion de pensée avec Brigitte.
La couverture médiatique dont a bénéficié sa cousine Vanessa Schneider à l’occasion de la sortie de ce bouleversant récit démontre peut-être que la journaliste du Monde a su tisser un grand réseau, mais bien davantage que le sujet a frappé les esprits et qu’il demeure d’une actualité brûlante à l’heure de #metoo.
Commençons donc par esquisser la biographie de Maria. Née en 1952 de Marie-Christine Schneider, une mannequin roumaine, et de l’acteur Daniel Gélin – qui ne la reconnaîtra pas, son enfance n’est pas à proprement un long fleuve tranquille, bien au contraire. Aussi bien du côté de la mère que du père, l’instabilité et le déraisonnable forment le menu quotidien. Maria est ballotée jusqu’à son adolescence. « Tu as quinze ans. L’âge où ta mère a eu son premier enfant, l’âge où notre grand-mère a été mariée de force. L’âge où dans notre famille, les femmes entrent brutalement dans l’âge adulte, l’âge où les mères ne supportent plus leur fille. La tienne t’a mise à la porte. Papa et Maman te proposent de venir vivre chez eux dans leur deux-pièces du 7ème arrondissement de Paris. Il y a eu cette terrible dispute chez toi, personne n’a cherché à en savoir plus. On murmure que ta mère a surpris ton beau-père dans ton lit. »
C’est à cette époque qu’elle prend son courage à deux mains et va sonner au domicile de son père. Culpabilité ou fibre familiale? Toujours est-il que Daniel Gélin offre à Maria de l’accompagner sur les tournages, lui trouve quelques rôles.
C’est alors le début d’une ascension fulgurante. Jusqu’à ce fameux film, Le Dernier tango à Paris. Vanessa Schneider y revient en détail, explique comment Bertolucci et Brando ont abusé de sa cousine et comment ce qui devait être le tremplin vers la guerre sera le premier pas vers la déchéance: « Tu sors du tournage broyée. Tu as compris que cette prise te marquera à jamais, comme un tatouage raté que l’on passe ensuite sa vie à essayer de cacher. Peu importe que la sodomie ait été simulée, tu te sens violée, salie. Tu ne sais pas encore que tu aurais pu empêcher cette séquence non écrite de figurer au montage du film. Tu aurais pu faire appel à un avocat, attaquer le producteur, contraindre Bertolucci à la couper. Tu es jeune, tu es seule, tu es mal conseillée. Tu ne connais rien au monde du cinéma, à ses règles, à ses lois. La victime parfaite. »
L’actrice tente de trouver dans la drogue le moyen d’échapper au choc. Une addiction qui finira par l’emporter…
Le choix de privilégier les scènes fortes, les souvenirs marquants à une narration chronologique donnent à ce livre une force qui ne laissera personne indifférent. Des confidences entre cousines aux souvenirs de tournage, des relations familiales complexes à la maladie, de l’attitude de Brando à celle de Bertolucci et de la maladie aux relations fortes, Bardot, Nan Goldin ou encore Patti Smith, on se laisse entraîner dans cette infernale spirale. Et l’on n’oubliera pas cette Maria que Patti Smith a mis en musique
At the edge of the world
Where you were no one
Yet you were the girl
The only one
At the edge of the world
In the desert heat
One shivering star

Tu t’appelais Maria Schneider
Vanessa Schneider
Éditions Grasset
Roman
256 p., 19 €
EAN : 9782246861089
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Strasbourg. On y évoque aussi des voyages à Londres, au Maroc, à Rome, à Los Angeles

Quand?
L’action se situe des années soixante-dix à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Tu étais libre et sauvage. D’une beauté à couper le souffle. Tu n’étais plus une enfant, pas encore une adulte quand tu enflammas la pellicule du Dernier Tango à Paris, un huis clos de sexe et de violence avec Marlon Brando.
Tu étais ma cousine. J’étais une petite fille et tu étais célèbre. Tu avais eu plusieurs vies déjà et de premières fêlures. Tu avais quitté ta mère à quinze ans pour venir vivre chez mes parents. Ce Tango marquait le début d’une grande carrière, voulais-tu croire. Il fut le linceul de tes rêves. Tu n’étais préparée à rien, ni à la gloire, ni au scandale. Tu as continué à tourner, mais la douleur s’est installée.
Cette histoire, nous nous étions dit que nous l’écririons ensemble. Tu es partie et je m’y suis attelée seule, avec mes souvenirs, mes songes et les traces que tu as laissées derrière toi. Ce livre parle beaucoup de toi et un peu de moi. De cinéma, de politique, des années soixante-dix, de notre famille de fous, de drogue et de suicide, de fêtes et de rires éclatants aussi. Il nous embarque à Londres, à Paris, en Californie, à New York et au Brésil. On y croise les nôtres et ceux qui ont compté, Alain Delon, Brigitte Bardot, Patti Smith, Marlon Brandon, Nan Goldin…
Ce livre est pour toi, Maria. Je ne sais pas si c’est le récit que tu aurais souhaité, mais c’est le roman que j’ai voulu écrire ».

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Les Echos (Thierry Gandillot)
Culturebox (Anne Brigaudeau)
Slate (Thomas Messias)
Actualitté (Dounia Tengour)
Pleine Vie (Stéphanie Gatignol)
Blog Agathe the book
Blog Les livres de Joëlle


À l’occasion du Livre sur la Place à Nancy, Vanessa Schneider présente Tu t’appelais Maria Schneider © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« « J’ai eu une belle vie. » Tu as glissé cette phrase comme un doigt fatigué se promène sur une panne de velours avec un sourire doux et le regard envolé vers des souvenirs heureux. C’était quelques jours avant la mort. Tu ne l’as pas dit pour nous faire plaisir, ce n’était pas ton genre, ni pour t’en convaincre toi-même, tu semblais profondément le penser. Ces mots, je ne les ai pas compris tout de suite. Ils ont d’abord résonné comme une fausse note bruyamment imposée dans une partition tenue. J’avais depuis si longtemps pris l’habitude de te plaindre, de m’inquiéter pour toi, de m’assombrir sur tes malheurs qui étaient aussi les nôtres. Tu y croyais, pourtant. « J’ai eu une belle vie. » Et c’était si bon que tu voies les choses ainsi.

Tu avais cinquante-huit ans lorsque tu nous as quittés. On explique communément que ce n’est pas un âge pour mourir. Cet âge, pour être honnête, nous n’aurions jamais cru que tu l’atteindrais un jour. Tu fais partie de ces personnalités dont on se dit, lorsqu’on apprend leur décès, qu’on les pensait disparues depuis des années tant elles semblent appartenir à un passé lointain. En ce début février 2011, la presse te rappelle à la mémoire de ceux qui t’ont oubliée. Sur les sites Internet, dans les pages des journaux, tu reviens, le temps de quelques heures, d’une poignée de jours, sur le devant de la scène. Les différents articles retracent la même histoire, tissage plus ou moins grossier de formules rebattues et de clichés épais : « L’enfant perdue du cinéma », « le destin tragique », « l’actrice sulfureuse ». On y parle de ta carrière brisée, du Dernier Tango à Paris, de sexe, de drogue, de la dureté du monde du cinéma, des ravages des années 70. Personne n’a écrit que tu étais partie en buvant du champagne, ta boisson favorite, la mienne aussi, celle qui fait oublier les meurtrissures de l’enfance et qui nimbe de joie les fêlures intimes des âmes trop sensibles. Tu t’en es allée au milieu des bulles et des éclats de rire, de visages aimants et de sourires pétillants. Debout, la tête haute, légèrement enivrée. Avec panache.

Alain Delon s’est placé au premier rang. J’ignore depuis quand il ne t’avait vue, mais il s’est assis, crinière blanche et sourcils plus froncés que jamais, sur les bancs de la famille. Tu avais souhaité que l’on te dise au revoir à l’église Saint-Roch, celle des artistes et des vedettes, située au cœur de Paris, cette ville que tu avais essayé de quitter tant de fois pour toujours y revenir. Tu avais indiqué avec précision les musiques que tu souhaitais pour la cérémonie, du Bach essentiellement, et les gens que tu voulais voir invités. Avec le temps, nous t’avions découverte croyante. Tu avais retrouvé les gestes de la religion de ton enfance. Tu disposais régulièrement des cierges dans les églises et tu faisais des vœux. Tu parlais de cela au milieu d’autres considérations sur l’astrologie et l’influence des planètes sur les caractères. L’imbrication de ces superstitions disparates ne semblait te poser aucun problème.
Ce jour-là à Saint-Roch, dont le clocher ruisselle d’une pluie drue, je me retrouve derrière Alain Delon. Il a insisté pour prononcer le premier hommage, lire la lettre que Brigitte Bardot a écrite pour toi et qu’elle n’a pas eu la force de venir dire elle-même. Sa voix grave s’est mise au service des mots de Bardot, comme s’ils s’étaient accordés pour te dire la même chose, tes deux parrains de cinéma. Il y a beaucoup de monde sous la voûte de pierres froides. Les derniers de notre famille décimée, tes amis, si nombreux, un ancien ministre de la Culture ou peut-être deux, des inconnus venus te dire adieu, les Gélin, tes demi-frères et sœurs que nous retrouverons plus tard au Père-Lachaise pour ta crémation, des visages que nous ne connaissons que par les magazines. Certains sur lesquels nous peinons à remettre un nom, d’anciennes gloires des années 70, des survivantes comme tu l’as été : Dominique Sanda, Christine Boisson, qui a joué Emmanuelle. Ils sont nombreux à se souvenir de toi, beaucoup à t’avoir admirée, davantage sans doute que tu ne l’avais imaginé. Ta mère, elle, n’est pas là. Elle n’a pas pris le vol Nice-Paris. Elle a fait dire qu’elle était trop fatiguée. »

Extraits
« À Saint-Roch, les mots de Brigitte Bardot résonnent par la voix grave d’Alain Delon. Ils sont touchants et maladroits. « Avec sa bouille d’éternelle femme-enfant et son caractère de petit chat sauvage, elle a conquis le monde avec la fulgurance d’une météorite enflammée qui pulvérisa tout sur son passage ! Passage éclatant mais éphémère où, offrant son corps de velours à un Marlon Brando au faîte de sa gloire, elle choque, scandalisa par son impudeur, mais marqua à jamais par son insolence une époque qu’elle a désormais personnifiée. Sous ces dehors, ces images, se cachait un petit cœur perdu, une gamine à la dérive, sans port d’attache, propulsée au plus haut sans y être préparée, redescendant forcément sans parachute et livrée à tous les excès pour combler les vides d’une gloire qui l’abandonnait. »
C’est chez elle que tu as vécu après chez les parents. Brigitte Bardot et toi étiez programmées pour vous rencontrer. Elle avait connu ta mère enceinte. »

« Tu sors du tournage broyée. Tu as compris que cette prise te marquera à jamais, comme un tatouage raté que l’on passe ensuite sa vie à essayer de cacher. Peu importe que la sodomie ait été simulée, tu te sens violée, salie. Tu ne sais pas encore que tu aurais pu empêcher cette séquence non écrite de figurer au montage du film. Tu aurais pu faire appel à un avocat, attaquer le producteur, contraindre Bertolucci à la couper. Tu es jeune, tu es seule, tu es mal conseillée. Tu ne connais rien au monde du cinéma, à ses règles, à ses lois. La victime parfaite. »

« Le Dernier Tango à Paris sort le 15 décembre 1972. I] ne passe pas la censure et se retrouve classé « interdit aux moins de 18 ans », un visa qui déchaîne la curiosité. Il devient immédiatement objet de scandale. Une plainte est déposée en Italie. Un débat enflamme la péninsule. Les catholiques se mobilisent, la gauche s’offusque de voir la liberté d’expression bafouée. Le Tango devient le symbole d‘une bataille qui le dépasse, une querelle ancestrale entre les tenants d’un certain ordre moral et les défenseurs du droit à la création, entre pisse-froid et empêcheurs de tourner en rond. La justice italienne condamne Bertolucci, Brando et Schneider à deux mois de prison avec sursis. Les copies du film sont détruites. Le réalisateur triomphe, son film déchaîne les passions, on en discute dans les bars et les restaurants, à la table des artistes comme à celle des élus, on s’écharpe à son sujet. Le Tango devient politique, il dessine à lui seul la carte du monde. »

« La sortie du Tango est une explosion dont l’onde dc choc te pulvérise en quelques semaines. Tu à vingt ans, tu n‘es préparée à rien de ce qui t’attend, la violence des attaques, les insultes dans la rue, les crachats, le piédestal sur lequel t‘installent tes admirateurs, les portes grande: ouvertes, les sollicitations des metteurs en scène que tout le monde s’arrache. Il y a soudain trop de tout dans ta tête: trop de désir, trop d’agressivité, trop de reproches et de tentations, trop de caresses, et de coups. Avec le désespoir des noyés, tu te raccroches à une phrase-excuse pour expliquer les excès dans lesquels tu bascule: « Il vaut mieux être belle et rebelle que moche et remoche. » Tu la répètes en souriant, comme si tu n’y croyais qu’à moulé. Tu n’es pas dupe de ces mots dits pour donner un sens aux tourments qui t’assaillent. Puisque la presse te présente en égérie sulfureuse, tu joues le rôle qu‘on t’assigne. Tu vas loin, encore plus loin. Tu échappes à toi-même, tu es en dehors, au-delà de toi-même. »

« Sur la plus ancienne photo de toi en ma possession, tu portes les cheveux à la garçonne. Ma mère a pris le cliché. Tu poses avec mon père, ton oncle, qui n’a que quelques années de plus que toi et qui paraît si jeune. Vous êtes dans une forêt, papa est adossé à un arbre, tu guettes l’objectif avec le regard d’un faon apeuré. Tu dois avoir douze ans. Papa huit de plus. Vous ressemblez à deux enfants tristes sur ce tirage en noir et blanc. Ta mère a brutalement décidé de couper ta chevelure. Peut-être devenais-tu trop belle à son goût, elle ne pouvait le supporter. Elle ne t’avait pas encore demandé de partir, tu n’étais pas encore venue habiter chez mes parents. Ta silhouette est celle d’une petite fille, ton port de tête annonce l’adolescente que tu seras bientôt. Tu sembles ne pas savoir qui tu es. Tu n’as pas de papa. Ta maman t’aime mal, tu as la mine inquiète des enfants qui pressentent que le chemin de la vie sera pavé de pierres coupantes. »

« Tu as quinze ans. L’âge où ta mère a eu son premier enfant, l’âge où notre grand-mère a été mariée de force. L’âge où dans notre famille, les femmes entrent brutalement dans l’âge adulte, l’âge où les mères ne supportent plus leur fille. La tienne t’a mise à la porte. Papa et Maman te proposent de venir vivre chez eux dans leur deux-pièces du 7ème arrondissement de Paris. Il y a eu cette terrible dispute chez toi, personne n’a cherché à en savoir plus. On murmure que ta mère a surpris ton beau-père dans ton lit. »

« Au fil des années, le dossier s’épaissit, par intermittence, au gré de ta carrière d’actrice. Je constate avec déception que les nouvelles collectionnées évoquent de moins en moins tes films et de plus en plus souvent les soubresauts de ton existence. Les critiques et les portraits sont remplacés par le récit de tes frasques, fixées à gros traits dans les titres à scandale. À mesure que je grandis, il n’y a plus grand-chose à glisser dans la pochette rouge. Tu ne tournes plus, ou si peu. Tu figures parfois dans des longs-métrages produits sans le sou, dont certains ne sortent pas en France. Les premiers rôles ne sont plus pour toi. Tu n’intéresses plus les journalistes. Comme tant d’autres de ta génération, tu as rejoint la cohorte des vedettes déchues, flétries par les abus, rejetées par une époque où les rebelles n’ont plus de place. Tu n’es plus la célébrité de mon enfance, celle que l’on reconnaît dans la rue et que l’on regarde en frissonnant de terreur, d’excitation et d’envie. Tu restes ma cousine pour laquelle je cultive une fascination à la fois tendre et morbide. Un bijou de famille cassé et précieux, gardé au fond d’un tiroir secret.
Il n’y a plus rien à écrire sur Maria puisque Maria n’existe plus pour le monde. Je conserve néanmoins la pochette rouge, mausolée de ta gloire. Je l’emporte partout, lisant et relisant des bribes de ta vie. Pas celle que nous connaissons nous et dont nous parlons somme toute assez peu, l’histoire que la presse a choisi de raconter, mêlant vérités, approximations, fantaisies et mensonges, celle d’une jeune fille ravagée par une apparition publique explosive. Une vie de souffrances et de lutte harassante contre une enfance trop lourde à traîner. Un parcours qui fait écho à celui des femmes de notre famille, une trajectoire que j’aurais pu suivre, que nous aurions pu suivre, nous, les autres cousines, si tu ne t’étais pas, d’une certaine manière, sans le savoir ni le vouloir, sacrifiée pour nous. »

À propos de l’auteur
Vanessa Schneider est auteure et grand reporter au journal Le Monde. Elle écrit sur la vie des autres. De temps en temps, elle raconte un peu la sienne. On lui doit ainsi La mère de ma mère et Tâche de ne pas devenir folle. Tu t’appelais Maria Schneider est son huitième livre. (Source : Éditions Grasset)

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Leurs enfants après eux

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En deux mots:
De 1992 à 1998 une bande de jeunes tout juste sortis de l’adolescence vont tenter de prendre leur place dans la société. Anthony, Clem, Steph, Hacine et les autres ne veulent pas finir comme leurs parents, ne veulent pas crever dans leur vallée lorraine que l’industrie a désertée.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Prix Blù Jean-Marc Roberts – 2018
La Feuille d’or de la ville de Nancy, prix des Médias France Bleu-France 3-L’Est Républicain 2018

Ma chronique:

Lorraine, cœur d’acier… rouillé

Après Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu revient avec un magnifique roman qui, à travers les portraits d’une bande de jeunes dans une Lorraine désindustrialisée, raconte la France des années 90. Fort, juste, dramatiquement vrai.

Balzac, Hugo, ou encore… Karine Tuil. Il y a dans le second roman de Nicolas Mathieu la faconde de l’auteur de La Comédie humaine, la dimension sociale et politique de l’auteur des Misérables et l’art de dépeindre une époque de la romancière de L’Insouciance. Autant dire que je place Leurs enfants après eux dans le carré la plus précieux de ma bibliothèque, celui des livres «indispensables» dont j’imagine qu’ils pourraient devenir des classiques.
Le roman s’ouvre au bord d’une plage, durant l’été 1992. Anthony s’y prélasse avec quelques copains, essayant de tuer le temps. Au sortir de l’adolescence, son horizon n’est guère enthousiasmant. Dans une Lorraine qui a beau comporter de nombreuses localités se terminant par «ange», c’est plutôt le diable qui semble avoir pris le contrôle du territoire. Après la fin du charbon, c’est la fin de la sidérurgie. La désindustrialisation a déjà fait des ravages. Le chômage a frappé les enfants du baby-boom et s’est étendu comme un cancer aux stigmates visibles dans tout le paysage. Comment s’imaginer un avenir au milieu de friches industrielles, d’usines désaffectées, de commerces ayant définitivement tiré leur rideau de fer? « Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu; il ne restait plus qu’à faire du bruit. » Le bruit des motos pétaradantes ou celui de groupes tels que Nirvana ou Queen vont du reste accompagner le lecteur tout au long du roman. L’YZ que son père garde au fond de son garage va servir à Anthony à rejoindre la fête donnée dans une villa à quelques kilomètres de chez lui. Avec son cousin, il va essayer de trouver dans l’alcool, la drogue et le sexe de quoi agrémenter son spleen. Sauf qu’au petit matin, le bilan est loin d’être grandiose. Outre une altercation avec Hacine qui tentait de s’incruster dans cette fête, et une bonne gueule de bois, il constate que la moto a été volée.
Il retourne chez lui la peur au ventre, car il n’a pas demandé l’autorisation à son père et sait combien ce dernier tenait à cette moto, même s’il ne s’en servait plus guère. Hélène, sa mère, redoute tout autant la réaction de son mari et décide de se rendre chez le père de Hacine pour récupérer l’YZ, sans succès. Car cette dernière est en train de brûler au milieu de curieux ébahis.
Si l’on peut parler ici d’acte fondateur, c’est parce que cet événement cristallise toutes les rancœurs, toutes les peurs, tous les drames à venir.
Hacine se fait proprement défoncer par son père, l’immigré forcément accusé de tous les maux. Patrick s’en prend à sa femme Hélène et à Anthony, provoquant l’éclatement de la famille. La vengeance va entraîner la déchéance…
Nicolas Mathieu a découpé son roman en quatre périodes, quatre étés de 1992 à 1998 qui nous permettent, outre le passage de l’adolescence à l’âge adulte d’Anthony, de Hacine, de Clem, de Steph et des autres, de suivre l’actualité politique et l’actualité sportive. De la montée du front national à la Coupe du monde de football, l’auteur montre comment ces événements accompagnent le quotidien et marquent les esprits jusqu’à bousculer quelques existences. Car les drames et les réussites servent aussi de révélateur. À l’aune de cette époque floue et instable, entre la chute du mur de Berlin et celle des Twin Towers, la seule issue raisonnable semble devoir être la fuite.
Disons encore quelques mots du style de Nicolas Mathieu. Il a parfaitement su retrouver le ton, les expressions et le ressenti de ses personnages – il est de la même génération – avec cette dose de violence et de fatalisme qui leur colle à la peau et qui vont faire voler en éclats leurs rêves. Retrouvant l’ambiance de son roman noir, Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu nous livre un constat aussi lucide que douloureux. Et qui résonne d’autant plus fort en moi, car je fais partie de ces Lorrains qui ont choisi de s’exiler sous des cieux plus cléments.

Leurs enfants après eux
Nicolas Mathieu
Éditions Actes Sud
Roman
432 p., 21,80 €
EAN : 9782330108717
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Grand-Est, dans des villes de Lorraine que l’auteur recompose, entre Metz et le Luxembourg. On y évoque aussi des voyages en voiture jusqu’à Tétouan au Maroc avec des étapes à Orléans, Poitiers, Tours, Gibraltar, Ceuta où via Villeurbanne, Marseille, Tanger.

Quand?
L’action se situe de 1992 à 1998, avec quelques retours en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.
Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

« AU DÉPART, ON POURRAIT TENTER CETTE HYPOTHÈSE : un roman, ça s’écrit toujours à la croisée des blessures. Ici, j’en verrais trois, disons les miennes.
D’abord, l’adolescence. J’ai été cet enfant qui finit, qui rêve de sortir avec la plus belle fille du bahut, et veut sa part du gâteau. Et puis la plus belle fille ne veut rien savoir, le monde reste insaisissable, le temps passe et c’est encore le pire. Il y aura des étés, des flirts, les poils qui poussent, la voix qui mue. Ce sera le plus beau de la vie, et le plus cruel aussi. Dans une histoire, j’essaierai de mettre des mots là-dessus, la cicatrice à partir de quoi tout commence.
L’autre plaie, ce serait celle du social et des distances. Quand j’étais petit, on m’a raconté un mensonge, que le monde s’offrait à moi tel quel, équitable, transparent, quand on veut on peut. Mais un jour, peut-être grâce aux livres, le voile s’est déchiré et j’ai commencé à comprendre. Cette leçon des écarts, des legs et des signes distinctifs, cette vérité des places et des hiérarchies, ce sera mon carburant.
Enfin, il y a ce départ. Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai plus jamais vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire. » N. M.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Michel Abescat)
Culturebox (Anne Brigaudeau)
Blog Encore du Noir 
Blog Quatre sans quatre (Accompagné de la playlist du livre)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Mes p’tits lus 
Blog Blablablamia


Nicolas Mathieu parle de son roman Leurs enfants après eux © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui.
À l’aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instants, ce velours se froissait au passage d’une carpe ou d’un brochet. Le garçon renifla. L’air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. Il faisait une chaleur à crever, mais ça n’expliquait pas tout.
Anthony venait d’avoir quatorze ans. Au goûter, il s’enfilait toute une baguette avec des Vache qui Rit. La nuit, il lui arrivait parfois d’écrire des chansons, ses écouteurs sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. À la rentrée, ce serait la troisième.
Le cousin, lui, ne s’en faisait pas. Étendu sur sa serviette, la belle achetée au marché de Calvi, l’année où ils étaient partis en colo, il somnolait à demi. Même allongé, il faisait grand. Tout le monde lui donnait facile vingt-deux ou vingt-trois ans. Le cousin jouait d’ailleurs de cette présomption pour aller dans des endroits où il n’aurait pas dû se trouver. Des bars, des boîtes, des filles.
Anthony tira une clope du paquet glissé dans son short et demanda son avis au cousin, si des fois lui aussi ne trouvait pas qu’on s’emmerdait comme pas permis.
Le cousin ne broncha pas. Sous sa peau, on pouvait suivre le dessin précis des muscles. Par instants, une mouche venait se poser au pli que faisait son aisselle. Sa peau frémissait alors comme celle d’un cheval incommodé par un taon. Anthony aurait bien voulu être comme ça, fin, le buste compartimenté. Chaque soir, il faisait des pompes et des abdos dans sa piaule. Mais ce n’était pas son genre. Il demeurait carré, massif, un steak. Une fois, au bahut, un pion l’avait emmerdé pour une histoire de ballon de foot crevé. Anthony lui avait donné rendez-vous à la sortie. Le pion n’était jamais venu. En plus, les Ray-Ban du cousin étaient des vraies.
Anthony alluma une clope et soupira. Le cousin avait bien ce qu’il voulait. Anthony le tannait depuis des jours pour aller faire un tour du côté de la plage des culs-nus, qu’on avait d’ailleurs baptisée ainsi par excès d’optimisme, parce qu’on n’y voyait guère que des filles topless, et encore. Quoi qu’il en soit, Anthony était complètement obnubilé.
– Allez, on y va.
– Non, grogna le cousin.
– Allez. S’te plaît.
– Pas maintenant. T’as qu’à te baigner.
¬– T’as raison…
Anthony se mit à fixer la flotte de son drôle de regard penché. Une sorte de paresse tenait sa paupière droite mi-close, faussant son visage, lui donnant un air continuellement maussade. Un de ces trucs qui n’allaient pas. Comme cette chaleur où il se trouvait pris, et ce corps étriqué, mal fichu, cette pointure 43 et tous ces boutons qui lui poussaient sur la figure. Se baigner… Il en avait de bonnes, le cousin. Anthony cracha entre ses dents.
Un an plus tôt, le fils Colin s’était noyé. Un 14 juillet, c’était facile de se rappeler. Cette nuit-là, les gens du coin étaient venus en nombre sur les bords du lac et dans les bois pour assister au feu d’artifice. On avait fait des feux de camp, des barbecues. Comme toujours, une bagarre avait éclaté un peu après minuit. Les permissionnaires de la caserne s’en étaient pris aux Arabes de la ZUP, et puis les grosses têtes de Hennicourt s’en étaient mêlées. Finalement, des habitués du camping, plutôt des jeunes, mais aussi quelques pères de famille, des Belges avec une panse et des coups de soleil, s’y étaient mis à leur tour. Le lendemain. on avait retrouvé des papiers gras, du sang sur des bouts de bois, des bouteilles cassées et même un Optimist du club nautique c0incé dans un arbre; c’était pas banal. En revanche, on n’avait pas retrouvé le fils Colin.
Pourtant, ce dernier avait bien passé la soirée au bord du lac. On en était sûr parce qu’il était venu avec ses potes, qui avaient tous témoigné par la suite. Des mômes sans rien de particulier, qui s’appelaient Arnaud, Alexandre ou Sébastien, tout juste bacheliers et même pas le permis. Ils étaient venus là pour assister à la baston traditionnelle, sans intention d’en découdre personnellement. Sauf qu’à un moment, ils avaient été pris dans la mêlée. La suite baignait dans le flou. Plusieurs témoins avaient bien aperçu un garçon qui semblait blessé. On parlait d’un t-shirt plein de sang, et aussi d’une plaie à la gorge, comme une bouche ouverte sur des profondeurs liquides et noires. Dans la confusion, personne n’avait pris sur soi de lui porter secours. Au matin, le lit du fils Colin était vide.
Les jours suivants, le préfet avait organisé une battue dans les bois environnants. tandis que des plongeurs draguaient le lac. Pendant des heures, les badauds avaient observé les allées et venues du Zodiac orange. Les plongeurs basculaient en arrière dans un plouf lointain et puis il fallait attendre, dans un silence de mort.
On disait que la mère Colin était à l’hôpital, sous tranquillisants. On disait aussi qu’elle s’était pendue. Ou qu’on l’avait vue errer dans la rue en chemise de nuit. Le père Colin travaillait à la police municipale. Comme il était chasseur et que tout le monde pensait naturellement que les Arabes avaient fait le coup, on espérait plus ou moins un règlement de compte. Le père, c’était ce type trapu qui restait dans le bateau des pompiers, son crâne dégarni sous un soleil de plomb. Depuis la rive, les gens l’observaient, son immobilité, ce calme insupportable et son crâne qui mûrissait lentement. Pour tout le monde, cette patience avait quelque chose de révoltant. On aurait voulu qu’il fasse quelque chose, qu’il bouge au moins, mette une casquette.
Ce qui avait beaucoup perturbé la population par la suite, ç’avait été ce portrait publié dans le journal. Sur la photo, le fils Colin avait une bonne tête sans grâce, pâle, qui allait bien à une victime, pour tout dire. Ses cheveux frisaient sur les côtés, les yeux étaient marron et il portait un t-shirt rouge. L’article disait qu’il avait décroché son bac avec une mention très bien. Quand on connaissait sa famille, c’était tout de même une prouesse.
Comme quoi, avait fait le père d’Anthony.
Finalement, le corps était resté introuvable et le père Colin avait repris le chemin du boulot sans faire de vagues. Sa femme ne s’était pas pendue ni rien. Elle s’était contenté de prendre des cachets.
En tout cas, Anthony n’avait aucune envie d’aller nager là-dedans. Son mégot émit un petit sifflement en touchant la surface du lac. Il leva les yeux vers le ciel et, ébloui, fronça les sourcils. Ses paupières, l’espace d’un instant, s’équilibrèrent. Le soleil pointait haut, il devait être 15 heures. La clope lui avait laissé un goût désagréable sur la langue. Décidément, le temps ne passait pas. En même temps, la rentrée arrivait à toute vitesse.
– Putain…
– Le cousin se redressa.
– Tu saoules.
– On s’emmerde, sérieux. Tous les jours à rien foutre.
– Bon allez…
Le cousin passa sa serviette sur ses épaules, enfourcha son VTT, il partait.
– Allez, magne-toi. On y va.
– Où ça?
– Magne-toi je te dis.
Anthony fourra sa serviette dans son vieux sac à dos Chevignon, récupéra sa montre dans une basket et se rhabilla en vitesse. Il venait à peine de redresser son BMX que le cousin disparaissait sur le chemin qui faisait le tour du lac.
– Attends-moi, putain!
Depuis l’enfance, Anthony lui collait aux basques. Quand elles étaient plus jeunes, leurs mères aussi avaient été cul et chemise. Les filles Mougel, comme on disait. Longtemps, elles avaient écumé les bals du canton avant de se caser parce que le grand amour. Hélène, la mère d’Anthony, avait choisi un fils Casati. Irène était plus mal tombée encore. Quoi qu’il en soit, les filles Mougel, leurs mecs, les cousins, la belle-famille, c’était le même monde. Il suffisait pour s’en rendre compte de voir le fonctionnement, dans les mariages, aux enterrements, à Noël. »

Extraits
« Dans chaque ville que portait ce monde désindustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêves écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana. Ils se laissaient pousser les cheveux et ils tâchaient de transformer leur vague à l’âme en colère, leur déprime en décibels. Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu; il ne restait plus qu’à faire du bruit. Anthony suivait le rythme avec sa tête. Ils étaient trente comme lui. Il y eut un frisson vers la fin et puis ce fut tout. Chacun pouvait rentrer chez soi. »

« Quand elle avait dix-sept ans, c’était déjà la même histoire. Avec sa frangine, elles aimaient bien danser. Elles se tapaient des mecs, séchaient les cours. Elles s’achetaient des soutifs pointus. Elles écoutaient Âge tendre à la radio. Dans le quartier déjà, on disait les salopes, parce qu’elles refusaient la règle du compte-gouttes, celle qui fixe les étapes, la bonne mesure. Hélène avait le plus beau cul d’Heillange. C’est un pouvoir qui vous échoit par hasard et ne se refuse pas. Les garçons ont alors des yeux de veau, ils deviennent sots, prodigues, vous pouvez les choisir, les échelonner, aller de l’un à l’autre. Vous régnez sur leurs désirs imbéciles et dans cette France de la DS et de Sylvie Vartan, où les filles étaient cantonnées aux fiches cuisine et aux rôles de midinette, c’était presque déjà la révolution.
Le plus beau cul d’Heillange. »

À propos de l’auteur
Nicolas Mathieu est né à Épinal en 1978. Après des études d’histoire et de cinéma, il s’installe à Paris où il exerce toutes sortes d’activités instructives et presque toujours mal payées. En 2014, il publie chez Actes Sud Aux animaux la guerre, adapté pour la télévision par Alain Tasma. Aujourd’hui, il vit à Nancy et partage son temps entre l’écriture et le salariat. (Source : Éditions Actes Sud)

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Sergent papa

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En deux mots:
Mathieu va fêter ses cinquante ans alors que sa carrière de comédien bat de l’aile et que son cœur flanche. À l’inverse son fils Antoine est le nouveau prodige de la scène rock. Deux trajectoires opposées mais une admiration réciproque qui n’a jamais été exprimée. Est-il trop tard pour essayer?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Avec leur cœur de rockeur

Pour ses débuts dans le roman Marc Citti confronte un père et son fils unis par la musique, mais désunis par la vie. Vont-ils réussir à se rapprocher alors que leurs parcours personnels prennent des routes opposées ?

Si ce premier roman est centré sur les rapports père-fils, il est aussi un hommage au rock et à la musique qui, au-delà de toutes les vicissitudes aura rassemblé Mathieu et Antoine Scarifi. Les courts chapitres de Sergent papa ont pour titre celui de chansons des Beatles, de Joe Cocker ou encore de David Bowie. S’ils ont imprégné la mémoire du fils, c’est parce que le père, à chaque fois qu’il s’en allait, laisser trainer les vinyles qui ont fait l’éducation musicale de son rejeton et constitué la base de sa carrière de rockeur. Et puis, même si leurs relations se sont beaucoup espacées, ils se livraient à un petit jeu, s’exprimant par SMS en utilisant les titres des morceaux de leurs idoles communes. « Cela pouvait donner par exemple ceci, lorsqu’Antoine se trouvait à un endroit où il s’ennuyait ferme :
Antoine : Help ! Should I stay or should I go ?
Papa : Hell ain’t a bad place to be…
Antoine : Wish you were here….
Papa : I’ll be back!
Antoine : Time waits for no one… »
Et comme le temps n’attend personne, le roman s’ouvre alors qu’Antoine est sur scène avec son groupe «Les Extradés». Il fait la fierté de son père, admiratif de celui que les médias décrivent comme le «nouveau prodige de la scène rock indé, fascinant par son projet musical postmodeme et ambitieux.» Un père qui aimerait bien renouer des liens distendus au fil du temps et qui culpabilise de n’avoir pas été davantage présent, lui qui «avait quitté la maison lorsqu’il était encore enfant, mettant un terme à la brève passion qui l’avait fait épouser Florence quelques années plus tôt.»
Voilà Antoine est en pleine ascencion et Mathieu en plein doute. Il n’est plus vraiment un comédien demandé et adulé et ne doit qu’à ses relations, à la belle Marie Bellecour qui ne l’a pas oublié, de pouvoir remonter sur les planches. Un projet contrarié par une attaque cardiaque qui aurait pu l’emporter si Irina, sa femme de ménage, n’avait eu un réflexe salvateur. « Vous êtes passé à ça, monsieur Scarifi, lui avait déclaré le professeur, il va falloir changer votre manière de vivre. Ce qui fut fait: Mathieu s’efforça de se conformer aux injonctions des médecins et, dès sa sortie de l’hôpital tenta d’adopter une existence monacale. Le plus douloureux, on s’en doute, fut de se priver de son paquet de Camel journalier. »
Du coup, c’est une sorte d’urgence qui pousse le père vers le fils, mais aussi à l’inverse le fils vers le père. Une invitation à une série de concerts à Casablanca servira de catalyseur pour l’un comme pour l’autre.
Avec beaucoup de finesse, Marc Citti va suivre le cheminement de l’un et de l’autre, leurs relations réciproques et leurs désirs, mais aussi leurs addictions. La drogue et l’homosexualité, l’alcool et l’impuissance pour l’autre. Au fil des pages, on va voir la distance entre les deux hommes s’atténuer jusqu’à cette magnifique lettre. Mais n’en disons pas davantage, sinon que l’expérience de l’auteur et notamment son travail aux côtés de Patrice Chéreau vient ici fort à propos donner de l’épaisseur et de la crédibilité aux protagonistes. Et comme j’ai commencé avec la musique, je terminerais sur le même registre en imaginant Antoine changer le mot maman par papa en interprétant cette chanson de Julien Clerc
Avec mon cœur de rockeur
J’ai jamais su dire je t’aime
Oui mais maman (papa) j’ t’aimais quand même
Comme personne ne t’as jamais aimé

Sergent papa
Marc Citti
Éditions Calmann-Lévy
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782702163597
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des tournées en province, notamment à Tourcoing et Brest ainsi que le Maroc, à Casablanca, Tanger et les montagnes du Rif et Londres.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Si encore je t’avais abandonné pour parcourir le monde ou pour plonger dans l’ivresse d’une trépidante vie d’artiste, peut-être aurais-tu pu me fantasmer en père aventurier absorbé par des voyages extraordinaires, mais non, j’ai toujours été là, à quelques encablures de ta chambre d’enfant, et pourtant si éloigné.
Comédien à la carrière essoufflée, Mathieu tente de renouer avec son fils Antoine, musicien prodigieux. Au rythme des tâtonnements de ce père absent se découvrent la tendresse prudente et la violence sourde des sentiments.

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Les premières pages du livre
« A DAY IN THE LIFE
C’est l’instant qu’Antoine préfère, lorsque la sueur commence à perler sur ses tempes et que la chaleur colonise tout son corps, jusqu’au bout des doigts de sa main gauche qui travaillent le manche de la White Falcon. Au moment de plaquer le premier accord, il s’est permis une furtive suspension, le temps d’embrasser d’un coup d’œil panoramique la pénombre de la salle bondée du Casino de Paris. Il sait que le public est là pour Alabama Shakes, mais aussi qu’il y a peu de risques pour que son groupe se fasse jeter comme la semaine dernière, quand ils ont assuré la première partie de Razorchild au Zénith de Reims, dans un énorme malentendu que seul le rock’n’roll peut provoquer. L’assistance est composée de quadragénaires curieux de découvrir les nouvelles pépites débusquées par l’équipe du festival des Inrockuptibles. Il n’est pas exclu que certains d’entre eux soient snobs et poseurs, mais le risque de débordements n’est pas à craindre. Le groupe qui a joué avant eux, un trio de punkettes new-yorkaises composé de deux ukulélés électrifiés et d’une DJ, a reçu un accueil favorable et Antoine ne voit pas pourquoi il n’en serait pas de même pour eux. Au pire l’auditoire leur opposera-t-il indifférence polie ou départ discret vers la buvette, avait-il songé pour dissiper son trac en attendant de monter sur scène.
Ethan attaque l’intro de batterie de Lexington Boogie en moulinant souplement sur ses toms, bientôt rejoint par la basse hypnotique de Kamel. La salle chaloupe comme un gigantesque banc de poissons nocturnes. Lorsque la ligne rythmique de ses partenaires aura suffisamment pénétré la moelle épinière de la foule, Antoine créera la surprise en y adjoignant un riff rageur et atypique sur lequel il posera sa voix si particulière, toute en glissandos périlleux et en inflexions narquoises, qui avait fait écrire au type des Inrocks, quelques semaines plus tôt : « Cet énergumène est le rejeton naturel de Little Richard et de Catherine Ringer autant que le cousin hexagonal de Jack White » (s’ensuivait toute une série de considérations convoquant les nœuds borroméens lacaniens et la grammaire saussurienne dont il ressortait, sauf erreur, que Les Extradés distillaient un putain de groove).
Alors qu’il est agenouillé pour régler son pédalier, l’œil d’Antoine est attiré vers la coulisse. Brittany Howard, l’imposante chanteuse d’Alabama Shakes, l’observe en souriant. Au moment où leurs regards se croisent, elle lève le pouce et lui décoche un clin d’œil enthousiaste. Cette marque de complicité, émanant de la plus fantastique voix soul du moment, le comble plus que ne le feraient toutes les ovations du monde.
À la fin de Lexington Boogie, leur set, d’une durée non négociable de quarante minutes, s’achèvera. Il n’y aura pas de rappel, les règles draconiennes édictées par les organisateurs ne le permettent pas. Kamel, Ethan et Antoine lèveront alors le poing vers le ciel et emprunteront le couloir des loges. Ils se reposeront quelques instants, se congratuleront peut-être, puis on cognera à la porte.
Kamel, une serviette autour du cou, torse nu, ira ouvrir, découvrant une vingtaine de personnes turbulentes qui feront résonner la pièce d’exclamations chaleureuses. Ethan, comme à son habitude, se montrera ironique et classieux, et Antoine, par la porte restée entrebâillée, apercevra la silhouette de son père sanglée dans un manteau autrefois élégant.
Mathieu se grattera alors la nuque, dansera d’un pied sur l’autre en lui souriant pauvrement. Antoine lui fera signe d’entrer. »

Extraits
« Tout en souriant aux plaisanteries qu’Ethan distille à l’assemblée hilare, Antoine se déhanche sur sa chaise pour tenter d’apercevoir Mathieu. Depuis combien de temps n’a-t-il pas parlé avec son père ? Il a toujours entretenu des rapports complexes avec lui. Mathieu avait quitté la maison lorsqu’il était encore enfant, mettant un terme à la brève passion qui l’avait fait épouser Florence quelques années plus tôt. Antoine, fruit de ce péché de jeunesse, ne lui était redevable que d’une chose, mais elle se posait là : lorsque son père était parti, il avait laissé une platine disque, une guitare acoustique Gibson de série et sa collection de vinyles forte de plus de mille exemplaires, en insistant pour que le tout soit installé dans la chambre du petit. »

« Antoine Scarifi, guitariste et chanteur du groupe Les Extradés, ce fils d’un acteur à la carrière discrète et d’une psychomotricienne, À vrai dire, même si nos camarades des pages Culture nous avaient prévenus avec gourmandise que nous nous apprêtions à rencontrer celui qui, à vingt-trois ans, incarne l’espoir de renouveau du rock hexagonal, on ne savait pas trop à quoi s’attendre lorsque rendez-vous avait été pris dans l’arrière-salle de ce salon de thé de la rue Quincampoix. D’emblée, le ton est donné: l’interview se déroulera dans une absolue courtoisie et une disponibilité de tous les instants. Antoine Scarifi arbore une tenue élégante et curieusement anachronique pour un garçon de sa génération: veste de velours chocolat, col roulé… »

« Voici donc Marie Bellecour rendue aux affaires de l’amour, convoquée à nouveau par le charme ambigu du désordre des sentiments, redoublé en l’espèce par le fait qu’il s’incarne à travers les traits d’un invétéré Casanova de vingt-deux ans son cadet. Elle plie ses affaires de sport, les range dans son sac, sort du vestiaire et se dirige vers la sortie en réempruntant le chemin de la salle de musculation. Le gros type s’accorde une pause en la regardant s’éloigner. Dehors, le carillon de l’église Saint-Eustache sonne 18 heures. Ethan sera chez elle à 20 h 30. Elle n’en peut déjà plus de l’attendre. »

À propos de l’auteur
Né en 1966, Marc Citti est acteur, dramaturge, auteur, compositeur et interprète. Il a notamment travaillé sous la direction de Patrice Chéreau et Jacques Audiard. Il est l’auteur de Les Enfants de Chéreau (Actes Sud, 2015).
Sergent Papa est son premier roman. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Les enfants de ma mère

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En deux mots:
Après son divorce Françoise va devoir trouver les moyens de ses ambitions, vivre libre tout en offrant à ses enfants les meilleures chances de réussite. En suivant Françoise, Nathalie et Laurent des années 80 à nos jours, on retrouve cette France qui voulait changer la vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Françoise, Nathalie, Laurent … et les autres

Dans son second roman, Jérôme Chantreau a choisi de nous replonger dans la France des années 80 à travers la vie d’une mère divorcée et ses deux enfants. Superbe fresque, entre émancipation et renoncements.

Jérôme Chantreau a fait une entrée remarquée en littérature avec Avant que naisse la forêt, un roman que l’on pourrait qualifier d’écologique, même si déjà la relation entre un fils et sa mère défunte structurait le récit.
Son nouvel opus nous raconte aussi la relation d’une mère – bien vivante cette fois – avec ses enfants. Tout commence pour un épisode décisif dans la vie des protagonistes, celui où Françoise décide de rompre avec son mari. Une scène qui donne d’emblée le ton de ce roman qui, à travers les biographies des protagonistes, va relater les mutations de la société française et notamment l’émancipation des femmes: « Elle avait commandé une sole. Elle ne pourrait jamais plus manger de sole. Elle se demandait pourquoi il mentait, alors qu’il était là, de toute évidence, pour annoncer la vérité. Elle avait mal pour lui. Elle lui aurait bien mis les mots dans la bouche. Mais il arrive un moment où les femmes comprennent qu’il faut cesser d’infantiliser les hommes. Ce moment-là, c’est souvent le jour de la rupture. Françoise aurait pu, malgré tout, l’aider encore une fois, tant était puissant en elle le sentiment maternel. Prendre sur soi la douleur des autres. L’encaisser, pour qu’ils restent heureux et légers. Être encore une fois la femme, la mère, inépuisable et inconditionnelle. Elle sentit monter en elle une force inconnue. Et cette impression nouvelle provoqua une poussée d’endorphine qui répandit dans tout son corps quelque chose qui ressemblait à du bonheur. C’était du bonheur. Elle faillit relancer la conversation, parce qu’à elle, les mots venaient tout seuls: Tu es un homme qui s’en va, un homme qui renverse tout en partant, se cogne contre les meubles, oublie ses affaires, revient penaud, ressort bêtement. Um homme, comme tous les hommes, qui rate sa sortie. »
Aux côtés de ses enfants Nathalie et de Laurent, Françoise va désormais devoir tenir le coup, trouver un emploi. En écho aux affiches de François Mitterrand qui vient de remporter l’élection présidenteille, elle entend profiter de sa liberté retrouvée pour changer la vie.
Très vite, les amants vont défiler sous le regard quasi indifférent des ados qui ont chacun leur territoire dans l’appartement du 26, rue de Naples et entendent bien profiter aussi de ce vent nouveau.
Et tandis que Françoise trouve un emploi de graphiste, Laurent se lance dans la musique. Avec quelques amis, ils investissent la cave pour en faire une salle de répétitions. Quant à Nathalie, elle joue les anges gardiens en ramenant Édurne à la maison. Spontanément, Françoise décide de loger la jeune punkette dans la chambre de bonne. « Laurent avait assisté à cette scène sans pouvoir prononcer une parole. Il comprenait seulement qu’une fille, qui ressemblait à la chanteuse sur la pochette de Kids in America, débarquait, la veille de Noël, et que tout le monde trouvait cela normal. Il aurait pu lui en vouloir de le déloger de la chambre de bonne, mais la curiosité de la voir habiter sous le même toit et d’autres sentiments qu’il ne s’expliquait pas encore faisaient qu’il n’éprouvait aucune jalousie. »
De cette cohabitation, somme toute assez éphémère, la famille conservera un souvenir marquant et voudra s’imprégner de ce caractère rebelle…
Viendra alors le moment pour chacun de vouloir tracer sa route. Françoise va organiser des dîners où se retrouvera une faune assez disparate d’amis et d’artistes et va concrétiser une envie restée longtemps enfouie: peindre.
Laurent prend la route, se désintéresse de ses études et, tout en testant les paradis artificiels, va essayer de percer dans la musique avec son ami Victor. Mais pour l’heure, tout ce qu’il récolte, c’est le renvoi de son collège.
Nathalie, de son côté, avait choisi sa voie. « Son tempérament la poussa à entrer directement dans le monde du travail, à la radio plus exactement, où, dès ses débuts, elle réussit au-delà de toute attente. »
Si j’ai beaucoup aimé suivre les différents protagonistes, c’est parce que Jérôme Chantreau pose sur eux un regard d’une acuité exceptionnelle. Au fil des pages, on a l’impression de tellement bien connaître chacun d’eux qu’on s’imagine pouvoir les reconnaître si on les croisait dans la rue. Gageons du reste que vous n’aurez aucune peine à trouver une Françoise dans vos relations, une femme des années Mitterrand qui s’imaginait se débarasser de ses chaînes pour vivre autrement ou encore un artiste maudit que la drogue n’a pas réussi à élever. Sans oublier la jeune fille qui, à l’inverse de sa mère, entend profiter du système, aussi impafait soit-il.
Superbe roman et gros coup de cœur!

Les enfants de ma mère
Jérôme Chantreau
Éditions Les escales
Roman
480 p., 19,90 €
EAN : 9782365693134
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris. Mais on y évoque aussi Orgosolo, un village en plein cœur de la Barbagia en Sardaigne et Baïgorry, un village près de la vallée des Aldudes, à côté de Saint-Jean-Pied-de-Port au Pays Basque et Bayonne et des voyages à Liverpool, le Mexique, l’Egypte du Caire à Assouan et à Laval.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À travers le portrait d’une femme en quête d’elle-même et la musique d’une adolescence tourmentée, Jérôme Chantreau nous invite à passer la porte du 26, rue de Naples et réenchante Paris.
Changer la vie.
Trois mots pour s’inventer un destin. Trois mots que Françoise, fraîchement divorcée, a décidé de faire siens, elle qui, pour la première fois, a voté à gauche le 10 mai 1981.
Au 26, rue de Naples, un appartement ouvert aux quatre vents, Françoise tente de changer la vie – sa vie. Elle métamorphosera surtout celle de ses enfants en les plongeant dans un tourbillon aussi fantasque que brutal. Tandis que son fils Laurent crée un groupe de rock dans les caves parisiennes, Françoise recueille chez elle des gamins du quartier, fracassés par la drogue, les mauvais coups et l’exil. Mais à trop s’occuper des enfants des autres, ne risque-t-elle pas d’en oublier les siens ? Laurent est là, qui se tient au bord de l’abîme, hypnotisé par Victor – le plus beau, le plus brillant de la bande.
Dans ce roman où Paris se fait personnage, Jérôme Chantreau nous offre un portrait sans complaisance de la France mitterrandienne, aux accents violents et poétiques.

Les critiques
Babelio
Page des libraires (Betty Trouillet, Librairie Cultura, Carcassonne)
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Les premières pages du livre
« Françoise posa dans l’entrée ses valises en tissu écossais et ses deux enfants. Elle apprécia la luminosité des pièces, la hauteur des plafonds, les moulures en plâtre. Le pan de mur qui menait jusqu’au salon était couvert d’un miroir que le reflet vermillon de la moquette faisait flamboyer. L’effet espéré était moins de proposer une image satisfaisante de soi qu’une fuite du regard, mais une fuite brûlante, un luxe d’espace en trompe l’œil. Elle en fut troublée. Dès son premier pas sur le tapis rouge, Françoise sentit que sa vie allait se jouer là. L’impression que cet appartement l’attendait. Elle n’en voudrait plus d’autre. Elle était arrivée.
Ce jour-là, il n’y avait qu’elle, ses valises et ses enfants. Son mari travaillait. L’instant aurait mérité une petite célébration, mais à cette époque, la fin des années 1960, les hommes passaient leur vie au bureau. Ils rataient tous les rendez-vous familiaux.
Elle garda pour elle ses impressions au moment de découvrir, une à une, les pièces du 26 rue de Naples. Elle jeta un coup d’œil à la cave qui sentait le salpêtre et à la chambre de bonne sous les combles. Au milieu du salon, Laurent se réveillait déjà dans son couffin avec son regard perdu de nourrisson. Nathalie, âgée de trois ans, courait sur la moquette en feu.
En prenant possession des lieux, Françoise acceptait d’en devenir la maîtresse, ce qui impliquait d’en être le plus souvent la servante. Elle avait vingt-cinq ans. Le soir, quand les jeunes époux se couchaient, toujours un peu trop tôt à son goût, son mari lui répétait qu’ils n’étaient pas encore assez riches pour s’offrir les services d’une femme de ménage. Il travaillait pour que les choses s’améliorent. Pour travailler, on pouvait lui faire confiance. Ils mangeaient leur pain noir, disait-il. Encore quelques années et tu verras… Et puis il s’endormait. Tournée de son côté, Françoise attendait le sommeil qui viendrait plus tard. Elle ne se plaignait pas. Elle n’avait pas appris à le faire.
Dès les premiers mois, Françoise se lança dans des travaux de rénovation. Elle conserva la moquette rouge et tendit de papier ciel et blanc la chambre de Laurent dont la fenêtre donnait sur une cour d’immeuble. Nathalie avait la sienne, lumineuse et bruyante, au-dessus du carrefour de la rue du Rocher. La petite faisait sa rentrée dans une école privée du quartier. Françoise n’avait plus qu’à accomplir sa part de travail en se répétant qu’elle avait fait le bon choix, que la réussite viendrait et qu’elle serait libérée de ces tâches qui remplissaient sa journée. Avec un peu de chance, elle serait encore jeune. Combien de temps faudrait-il ? Cinq ans ? Non, c’était trop peu. Dix ans alors ? Quinze, plus certainement. Elle n’était pas très bonne en calcul mental. Avant de se remettre au ménage, elle eut le temps de voir s’amonceler un gros paquet d’idées noires.
L’appartement se trouvait au deuxième étage d’un immeuble, tout près de la place Villiers. Un coin de Paris tranquille quoique populaire. Le quartier n’avait pas atteint le standing que l’on trouvait de l’autre côté du parc Monceau, mais les rues de l’Europe, propres et bien proportionnées, renvoyaient une impression d’harmonie propice à la réussite. Les petits commerçants votaient à droite. Tous les habitants semblaient partager le même objectif : travailler à la réalisation d’une vie confortable.
Comme les affaires avançaient plus vite que prévu, son mari lui offrit une cuisine en formica. La pièce était exiguë. Il y avait une table escamotable pour les petits déjeuners et, au-dessus, un téléviseur de poche qui représentait le dernier cri de la miniaturisation. Une fenêtre, près de l’évier, donnait sur la cour d’immeuble. Françoise y plongeait souvent son regard. Elle s’était familiarisée avec les bruits : de longues plages de silence ponctuées d’un grincement de lit, un meuble qu’on pousse sur le parquet, quelques voix qui s’élèvent, puis retombent, un tintement de vaisselle. Des fenêtres, s’élevait la mélodie des familles. Elle était plutôt triste.
Françoise alluma le poste de télévision. L’image en noir et blanc, saupoudrée de neige, tremblota avant de se stabiliser. Les informations montraient des étudiants hurlant des slogans incompréhensibles. Leur colère d’opérette s’opposait au large sourire qui barrait leurs visages. Ils portaient des casques de moto, quelques-uns haranguaient la foule avec un mégaphone. Françoise repensa aux membres de sa famille qui avaient connu la guerre. Ils savaient l’importance de l’ordre et de la sécurité. Françoise se disait qu’elle ne connaissait pas grand-chose et qu’elle avait arrêté l’école beaucoup trop tôt. Qu’elle serait bien allée à la fac, elle aussi. En imper et en casque de moto. Si elle avait poursuivi ses études, au lieu de se marier, elle serait peut-être là, dans le poste, au milieu de cette foule heureuse. Ne te plains pas ! se répétait-elle, les mains dans la vaisselle.
Les voisins, au quatrième, dîneraient bientôt. Elle avait reconnu le bruit de la table que l’on déplie, les couverts qui tintent à rythme régulier, quelques voix, celle d’un homme plutôt vieux, d’une femme âgée. De son côté, le repas du soir était prêt et les enfants dormaient déjà. Françoise ne pouvait dire à quelle heure rentrerait son mari. On entendait les réclames à la télévision. Pendant les actualités, le journaliste avait été très sévère envers les jeunes révoltés. De Gaulle avait parlé de chienlit. Le Sacha Show allait commencer. Elle aimait bien Petula Clark. »

Extraits
« Françoise avait été bombardée graphiste, métier d’avant-garde dont elle percevait mal les contours. Sur quoi allait-elle dessiner ? Sur des ordinateurs. Comment cela était-il possible? Elle paniqua un peu les premiers jours. Elle apprit à allumer une unité centrale et à attendre qu’elle se mette en route. Pascal, son collègue, avait dix ans de moins et beaucoup plus de compétences en informatique. Lui, le peintre surdoué, avait consenti, pour gagner sa vie parisienne, à devenir un virtuose de l’image 3D. Il lui apprit en quelques semaines ce qu’elle devait savoir pour ne pas passer pour une incapable aux yeux des chefs. Françoise n’avait plus qu’à griffonner ses idées sur un bloc-notes.
Le reste du temps, elle connaissait une sorte de déprime, pas très violente, qui lui servait de vêtements de deuil pour femme divorcée. Ses amies y virent l’occasion de s’empiffrer de pâtisseries. Elle les avait connues pendant son mariage. Elles disparaîtraient bientôt, comme une volée de moineaux, parce que le divorce, on ne sait jamais, ça peut être contagieux. Pour le moment, elles voulaient bien que cela dure un peu, pourvu qu’on puisse montrer son grand cœur cher Angelina, devant un chocolat mousseux. »
« Françoise ruminait ces pensées tout en transformant la salle à manger en atelier d’artiste. Elle voyait bien que quelque chose lui échappait. Elle prit une décision : elle arrêterait les dîners, et elle ne les recommencerait qu’à la rentrée, se laissant tout l’été pour faire ce qu’elle aimait vraiment, la peinture.
Dès le début des grandes vacances, elle avait renvoyé Laurent à Liverpool, en voyage linguistique. Il avait paru enchanté. Nathalie était allée perfectionner son espagnol au Mexique. Françoise était minée, mais riche d’un mois de vacances. Pour la premiére fois, elle n’avait pris en compte ni son couple ni ses enfants.
Françoise s’installa devant un chevalet. La lumière entrait par les trois fenêtres de la salle à manger. Pascal l’avait aidée pour l’achat des peintures à l’huile, des aquarelles, des fusains, des pastels et des pinceaux. Il avait souri en la voyant s’entourer de toutes les techniques possibles, chacune ouvrant une voie différente, chacune nécessitant une maîtrise, une implication totale et exclusive. Il avait souri, mais il n’avait rien dit. Il fallait bien qu’elle commence. »
« Le choc de modernité avait pris tout le monde de court. Peu d‘adultes et moins encore d’adolescents étaient préparés à accueillir la révolution informatique dans leur quotidien. S‘il existait des geeks, c’était au fond de garages, dans quelques banlieues minables de la côte ouest des États-Unis. Aussi l‘informatique domestique, la miniaturisation, les nouvelles inventions provoquaient-elles chez les gens une sorte d‘hystérie compulsive.
Ce fut d’abord l’invasion des gadgets, comme une nuée de sauterelles sur l’Égypte biblique. On s’arrachait les porte-clefs qui répondaient au sifflement, les montres Casio avec calculatrice et tout ce qui pouvait se télécommander. Ne plus se lever de son fauteuil pour changer les chaînes du poste de télévision était vécu comme une avancée majeure dans la vie des ménages. On avait d’abord pensé que les voitures voleraient et que l’on mangerait des pilules aux repas. Il n’en était rien. Françoise conduisait une R5 et les Français préféraient toujours la blanquette de veau. »

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Je t’aime

ABEl_Je-taime

En deux mots:
Un accident mortel provoqué sous l’emprise du cannabis va faire basculer la vie d’Alice, la petite amie du conducteur et, par un effet de domino, celle de toute sa famille. Quand l’amour est proche de la haine, personne ne s’en sort indemne!

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Je t’aime… je te hais

Dans «Je t’aime» Barbara Abel explore ces liens étranges qui unissent parents et enfants lorsqu’ils sont confrontés à une crise majeure. Quand la tension est extrême, l’amour est alors proche de la haine.

On appelle cela un fait divers, autrement dit un événement à ranger dans la catégorie de ceux qui arrivent presque quotidiennement et qui ne méritent pas que l’on ne s’y attarde outre-mesure. En l’occurrence, il s’agit d’un accident de la circulation. La voiture conduite par un jeune homme s’est encastrée dans un bus de transport scolaire, causant la mort du chauffeur, dont la voiture a dévié de sa trajectoire, et celle d’un petit garçon de sept ans.
Mais sous la plume de Barbara Abel, on saisit immédiatement la dimension dramatique et les implications de cet accident. Bruno, le conducteur de la voiture, était un jeune homme bien, qui vivait sa première histoire d’amour, et qui rentrait chez lui après avoir ramené la belle Alice chez elle. Certes, il était un peu énervé, parce que sa mère les avait surpris dans sa chambre et avait exigé que la jeune fille rentre chez elle. Mais surtout, ils avaient tous les deux passé l’après-midi à s’aimer et à fumer quelques joints. Les résultats des analyses ne laissent aucun doute.
Ce qui laissent pantois à la fois la mère de Bruno, greffière au tribunal, qui n’aurait pu imaginer que son fils se droguait et le père d’Alice, chirurgien, qui «n’a rien vu venir».
Il en va tout différemment de Maude, la belle-mère d’Alice qui a surpris la fille de son nouveau compagnon quelques mois plus tôt en train de tirer sur un joint. Elle lui a promis de ne rien dire à son père si elle promettait d’arrêter. En fait, elle entretenait l’espoir que ce secret puisse les rapprocher, car depuis qu’elle avait recomposé sa famille en emménageant avec ses deux enfants chez Simon et Alice, les tensions étaient permanentes. Et comme on le sait, «une famille recomposée, c’est comme une greffe: on ne sait jamais si ça va prendre.»
Et si on imagine bien combien la perte de son amoureux peut affecter Alice, on va découvrir au fur et à mesure combien chacun des membres de la famille va être affecté par ce drame. À la peine et au mutisme d’Alice vient en effet s’ajouter une enquête de police, car les mères des deux enfants décédés, Nicole et Solange, veulent que l’on fasse toute la lumière sur cette affaire. Depuis combien de temps se droguaient-ils? Qui a fourni la drogue? Qui sont les trafiquants? Après un premier interrogatoire qui n’a pas permis de lever le voile une perquisition est ordonnée. Elle va permettre de découvrir des plants de cannabis dans la cave du domicile et entraîner la garde à vue d’Alice.
Simon qui «nourrit pour sa fille une adoration indissociable des angoisses ordinaires afférentes à la fonction paternelle» ne veut pas croire à cette culpabilité pourtant si évidente. Maude est bouleversée, mais veut croire que tout va s’arranger. «L’amour est le moteur de ses actes, il légitime ses choix, il est la matière première de ses pensées. Elle aime fort, avec bonheur et sans répit. Elle aime sa vie, son boulot, ses enfants… »
Après Je sais pas, Barbara Abel poursuit son exploration des liens familiaux et de la psychologie des enfants. L’épilogue qu’elle va nous proposer va vous laisser pantois. En nous prouvant que «rien n’est plus proche de l’amour que la haine», elle réussit une nouvelle fois un roman fort et prenant que vous n’aurez pas envie de lâcher avant le dernier coup de théâtre!

Je t’aime
Barbara Abel
Éditions Belfond
Thriller
464 p., 19,50 €
EAN : 9782714476333
Paru en janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Après un divorce difficile, Maude rencontre le grand amour en la personne de Simon. Un homme dont la fille, Alice, lui mène hélas une guerre au quotidien. Lorsque Maude découvre l’adolescente en train de fumer du cannabis dans sa chambre, celle-ci la supplie de ne rien dire à son père et jure de ne jamais recommencer. Maude hésite, mais voit là l’occasion de tisser un lien avec elle et d’apaiser les tensions au sein de sa famille recomposée.
Six mois plus tard, Alice fume toujours en cachette et son addiction provoque un accident mortel. Maude devient malgré elle sa complice et fait en sorte que Simon n’apprenne pas qu’elle était au courant. Mais toute à sa crainte de le décevoir, elle est loin d’imaginer les effets destructeurs de son petit mensonge par omission…
Ceci n’est pas exactement une histoire d’amour, même si l’influence qu’il va exercer sur les héros de ce roman est capitale. Autant d’hommes et de femmes dont les routes vont se croiser au gré de leur façon d’aimer parfois, de haïr souvent.
Parce que dans les livres de Barbara Abel, comme dans la vie, rien n’est plus proche de l’amour que la haine…

Les critiques
Babelio 
Le Carnet et les instants (Nausicaa Dewez)
Les lectures de l’oncle Paul 
Zonelivre.fr 
Blog Carobookine
Blog Collectif Polar 
Emotions – blog littéraire et musical
Rubrique Un livre en cinq questions 


Barbara Abel présente Je t’aime © Production Marie-Claire Belgique

Les premières pages du livre:
« La première fois que Maude a dit « Je t’aime » à quelqu’un, c’était par écrit. Elle avait dix-sept ans, l’été commençait à peine et, avec lui, les vacances scolaires s’étalaient à perte de vue jusqu’à une rentrée lointaine et négligeable. Septembre ressemblait à un concept. Elle venait de tomber amoureuse d’un garçon de trois ans son aîné, jeune étudiant en médecine, rencontré à l’anniversaire d’une amie commune.
Louis.
Ils ont roucoulé une semaine durant, avant de partir chacun de leur côté pour des vacances prévues de longue date.
En 1998, si les téléphones mobiles se banalisaient, les communications coûtaient un bras. Les mails nécessitaient la possession d’un ordinateur, les portables et autres laptops étaient encore rares, raison pour laquelle la lettre restait le moyen de communication le plus répandu.
Perdue au fin fond de l’Espagne en compagnie de ses parents, Maude a attendu un mot doux de Louis pendant deux interminables semaines, guettant chaque jour l’arrivée du facteur. Elle avait envoyé une missive au début de son séjour, révélant entre les lignes la force de son amour et la folie de ses attentes. La distance idéalisait la romance, l’absence de l’aimé en aiguisait le désir. Sans nouvelles de Louis, son cœur jouait aux montagnes russes, passant en un éclair des sommets exaltés de l’espoir aux creux dépressifs du doute. Le dix-septième jour, enfin, au retour d’une balade, une lettre est apparue parmi le courrier, le miracle qu’elle n’attendait plus. Fébrilc, elle a décacheté l’enveloppe et découvert un court feuillet gribouillé d’une écriture à peine lisible : le jeune homme, dont la graphie ressemblait déjà à celle du médecin qu’il était appelé à devenir, avait couché sur le papier ses émois, qu’elle a eu un mal de chien à décrypter. Les quelques phrases manuscrites semblaient receler tout le mystère de ses sentiments. Au bas de la page, pourtant, quelques mots effaçaient tout doute quant à l’adoration du jeune homme: « À vite, mon amour. »
Transportée par cette déclaration qu’elle n’espérait plus, Maude s’est empressée de lui répondre. Tremblante, elle a achevé son billet par ces mots d’une folle audace, concédant à leur relation une intimité qui lui faisait tourner la tête: « Je t’aime. »
Au moment d’écrire ces sept lettres, son cœur s’est répandu dans sa poitrine. Il l’a inondée d’une chaleur épicée, une flamme à la fois distincte et diffuse, un truc bizarre qui encombrait son corps et son esprit tout ensemble. Elle y a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était. Sa chair et son âme.
Les vacances se sont achevées sans autre nouvelle de Louis. À son retour, Maude s’est empressée de lui donner rendez-vous, consumée par un feu que le fantasme avait nourri sans relâche. Arrivée un quart d’heure à l’avance, elle a utilisé ce temps pour magnifier un lien qu’elle avait déjà largement célébré dans ses rêves les plus fous.

Soyons clairs, les retrouvailles ont été un échec cuisant, un naufrage qui a englouti jusqu’aux tisons oubliés. »

Extrait
« Dans la rue, cinq silhouettes accompagnées d’un chien s’approchent de la maison alors que l’aube n’est encore qu’un vague projet. L’obscurité s’attarde au-dehors comme à l’intérieur, elle manipule les ombres à sa guise et se gausse du faisceau lumineux que l’éclairage public étire jusque dans le salon.
Dans la cuisine, l’horloge indique cinq heures cinquante-huit. À l’extérieur, quatre des hommes, ainsi que le chien, rejoignent la porte d’entrée tandis que le cinquième fait le tour par l’arrière et se poste devant la porte du jardin. Ils se déplacent sans bruit, avec une économie de moyens dont la synchronie n’a d’égale que l’efficacité. »

À propos de l’auteur
Barbara Abel vit à Bruxelles où elle se consacre à l’écriture. Prix Cognac avec L’Instinct maternel (Éditions du Masque, 2002), puis sélectionnée par le prix du Roman d’Aventures pour Un bel âge pour mourir (Éditions du Masque, 2003), elle voit aujourd’hui son œuvre adaptée à la télévision et traduite en plusieurs langues. Marquant son grand retour au roman noir, Derrière la haine (Fleuve Éditions, 2012) – Prix des lycéens de littérature belge 2015 –, sort sur les grands écrans en 2018. Après la fin (2013) est son dernier roman publié chez Fleuve Éditions. Après L’Innocence des bourreaux (Belfond, 2015) et Je sais pas (Belfond, 2016), Je t’aime (Belfond, 2018) est son douzième roman. Tous ces titres sont repris chez Pocket. (Source : Éditions Belfond)

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