Regardez-nous danser

SLIMANI_regardez-nous_danser  RL_Hiver_2022

En deux mots
Le travail a fini par payer. Désormais Amine et Mathilde sont à la tête d’une exploitation florissante et peuvent rêver d’offrir un bel avenir à leurs enfants. Mais si Aïcha, partie étudier la médecine à Strasbourg, ressemble à une fille modèle, il n’en va pas de même pour les garçons.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La seconde génération Belhaj prend son envol

Dans ce second volet de sa trilogie, Leïla Slimani raconte la périodes des années 1960-1970. Ces années de plomb durant lesquelles les enfants d’Amine et Mathilde Belhaj vont s’émanciper.

Quel plaisir de retrouver la famille Belhaj pour le second volet de la fresque historico-familiale imaginée par Leïla Slimani. On rassurera d’emblée ceux qui découvriraient leur histoire avec ce second volume, il peut se lire indépendamment, d’autant que la romancière dresse en ouverture la liste des personnages et leur biographie jusqu’aux débuts de ce second tome.
Nous voilà donc dans les années soixante, après l’arrivée au pouvoir d’Hassan II. Si la période la plus chaude du jeune État indépendant est désormais passée, elle n’en est pas moins délicate, la sécurité étant l’obsession du monarque qui va installer les années de plomb. Et en parlant de chaleur, l’image qui ouvre le roman est celle d’une pelleteuse qui vient creuser la piscine dont Mathilde a longtemps rêvé pour pouvoir se rafraîchir et que Amine, son mari a longtemps refusé d’installer. Le patron ne voulant pas offrir le corps de son épouse en maillot de bain à la vue de ses ouvriers. Mais l’Alsacienne a finalement eu le dernier mot. Après les années passées à construire et à développer le domaine, il est peut-être temps de jouir des fruits de leur labeur. C’est ce que Selim, le garçon de la famille se dit aussi, peu enclin à se retrousser les manches, à l’inverse de sa sœur Aïcha, partie en France pour y suivre des études de médecine. À Strasbourg, dans la région natale de sa mère, elle va s’investir entièrement dans sa formation et réussir brillamment avant de regagner Meknès.
Pour elle, comme pour son frère, la grande question dans ce pays en pleine mutation reste désormais l’amour.
Leïla Slimani montre parfaitement comment mai 68 et plus encore le mouvement hippie viennent imprégner la jeunesse marocaine. Et quand le premier homme pose le pied sur la lune, tout le monde se prend à rêver et à se dire qu’après un tel exploit, on va pouvoir relever tous les défis. Selim va vouloir goûter à ces promesses en partant pour Essaouira. Aïcha, quant à elle, ira travailler dans une clinique de Rabat. Et au moment où le pouvoir, après l’attentat dont est victime Hassan II, durcit son régime et entend «nettoyer les rues» de ses opposants, la seconde génération des Belhaj parle de désir, de conquête, de sexe. Des relations se nouent, pas forcément celles qu’auraient voulues leurs parents, mais qui permettent à la romancière de nous montrer les contradictions et les aspirations de la jeunesse dans un pays où la modernité côtoie la grande misère. C’est du reste là que réside toute la force de Leïla Slimani : partant des choses les plus intimes, elle nous explique mieux que ne le ferait une thèse d’histoire les mutations et les contradictions du Maroc avec ses fortes inégalités sociales et ce choc des générations.

Regardez-nous danser (Le Pays des autres t. 2)
Leïla Slimani
Éditions Gallimard
Roman
368 p., 21 €
EAN 9782072972553
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé au Maroc, principalement à Meknès et dans les environs, mais aussi à Rabat et Essaouira. On y évoque aussi Strasbourg.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1960-1970.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Année après année, Mathilde revint à la charge. Chaque été, quand soufflait le chergui et que la chaleur, écrasante, lui portait sur les nerfs, elle lançait cette idée de piscine qui révulsait son époux. Ils ne faisaient aucun mal, ils avaient bien le droit de profiter de la vie, eux qui avaient sacrifié leurs plus belles années à la guerre puis à l’exploitation de cette ferme. Elle voulait cette piscine, elle la voulait en compensation de ses sacrifices, de sa solitude, de sa jeunesse perdue. »
1968: à force de ténacité, Amine a fait de son domaine aride une entreprise florissante. Il appartient désormais à une nouvelle bourgeoisie qui prospère, fait la fête et croit en des lendemains heureux. Mais le Maroc indépendant peine à fonder son identité nouvelle, déchiré entre les archaïsmes et les tentations illusoires de la modernité occidentale, entre l’obsession de l’image et les plaies de la honte. C’est dans cette période trouble, entre hédonisme et répression, qu’une nouvelle génération va devoir faire des choix. Regardez-nous danser poursuit et enrichit une fresque familiale vibrante d’émotions, incarnée dans des figures inoubliables.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Femme actuelle (Secrets d’écriture)
France TV culture (Laurence Houot)
RTS (Podcast Qwertz – entretien avec Leïla Slimani)
La Vie (Marie Chaudey)
Le Courrier de l’Atlas (Mishka Gharbi)
Paris Match (Émilie Lanez)


Les Rendez-vous Littéraires rue Cambon invitent Leïla Slimani © Production Chanel

Les premières pages du livre
« Mathilde était à la fenêtre et observait le jardin. Son jardin opulent et désordonné, presque vulgaire. Sa vengeance contre l’austérité à laquelle son mari, en tout, la contraignait. Le jour était à peine levé et le soleil, encore timide, perçait à travers les frondaisons. Un jacaranda, dont les fleurs mauves n’étaient pas encore écloses. Le vieux saule pleureur et les deux avocatiers qui ployaient sous des fruits que personne ne mangeait et qui pourrissaient dans l’herbe. Le jardin n’était jamais aussi beau qu’à cette période de l’année. On était au début du mois d’avril 1968 et Mathilde pensa qu’Amine n’avait pas choisi ce moment par hasard. Les roses, qu’elle avait fait venir de Marrakech, s’étaient ouvertes quelques jours auparavant et dans le jardin flottait une odeur fraîche et suave. Au pied des arbres s’étendaient des buissons d’agapanthes, de dahlias, des massifs de lavande et de romarin. Mathilde disait que tout poussait ici. Pour les fleurs, cette terre était bénie.
Déjà lui parvenait le chant des étourneaux et elle aperçut, sautillant dans l’herbe, deux merles qui piquaient leur bec orange dans la terre. L’un d’eux avait sur la tête des plumes blanches et Mathilde se demanda si les autres merles se moquaient de lui ou si, au contraire, cela faisait de cet oiseau un être à part que ses congénères respectaient. « Qui sait, songea Mathilde, comment vivent les merles. »
Elle entendit le bruit d’un moteur et la voix des ouvriers. Sur le sentier qui menait au jardin surgit un monstre énorme et jaune. D’abord, elle vit le bras métallique et, au bout de ce bras, la gigantesque pelle mécanique. L’engin était si large qu’il avait du mal à passer entre les allées d’oliviers et les ouvriers hurlaient des indications au conducteur de la pelleteuse qui arracha des branches sur son passage. Enfin, la machine se gara et le calme revint.
Ce jardin avait été son antre, son refuge, sa fierté. Elle y avait joué avec ses enfants. Ils avaient fait la sieste sous le saule pleureur et des pique-niques à l’ombre du caoutchouc du Brésil. Elle leur avait appris à débusquer les animaux qui se dissimulaient dans les arbres et les buissons. La chouette et les chauves-souris, les caméléons qu’ils cachaient dans des boîtes en carton et laissaient parfois mourir sous leurs lits. Et quand ses enfants avaient grandi, quand ils s’étaient lassés de ses jeux et de sa tendresse, elle était venue y oublier sa solitude. Elle avait planté, taillé, semé, repiqué. Elle avait appris à reconnaître, pour chaque heure de la journée, le chant des oiseaux. Comment pouvait-elle, à présent, rêver de chaos et de dévastation ? Souhaiter l’anéantissement de ce qu’elle avait aimé ?
Les ouvriers pénétrèrent dans le jardin et plantèrent des piquets de manière à former un rectangle de vingt mètres sur cinq. Ils prenaient soin en se déplaçant de ne pas écraser les fleurs avec leurs bottes en caoutchouc, et cette attention, touchante mais inutile, émut Mathilde. Ils firent signe au conducteur de la pelleteuse qui jeta sa cigarette par la fenêtre et démarra le moteur. Mathilde sursauta et ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, l’énorme pince métallique s’enfonçait dans le sol. La main d’un géant pénétrait la terre noire et libérait une odeur de mousse et d’humus. Elle arrachait tout sur son passage et, au fil des heures, se forma un haut monticule de terre et de roches sur lequel gisaient des arbustes sans vie et des fleurs décapitées.
Cette main de fer, c’était celle d’Amine. C’est ce que pensa Mathilde pendant cette matinée qu’elle passa, immobile, derrière la fenêtre du salon. Elle s’étonna que son mari n’ait pas souhaité assister à ce spectacle et voir tomber, un à un, les plantes et les arbres. Il avait affirmé que le trou ne pouvait être que là. Qu’il faudrait creuser au pied de la maison, sur la partie la plus ensoleillée du terrain. Oui, là où se trouvait le lilas. Là où autrefois avait poussé le citrange.
Il avait d’abord dit non. Non, parce qu’ils n’en avaient pas les moyens. Parce que l’eau était un bien rare et précieux dont on ne pouvait user pour son loisir. Il avait dit non en hurlant parce qu’il haïssait l’idée d’afficher ce spectacle indécent devant les paysans misérables. Que penserait-on de l’éducation qu’il donnait à son fils, de la façon dont il se comportait avec sa femme quand on la verrait, à moitié nue, nager dans une piscine ? Il ne vaudrait pas mieux, alors, que les anciens colons ou ces bourgeois aux mœurs décadentes qui pullulaient dans le pays et affichaient, sans pudeur, leur éclatante réussite.
Mais Mathilde ne renonça pas. Elle balaya ses refus. Année après année, elle revint à la charge. Chaque été, quand soufflait le chergui et que la chaleur, écrasante, lui portait sur les nerfs, elle lançait cette idée de piscine qui révulsait son époux. Elle pensait qu’il ne pouvait pas comprendre, lui qui ne savait pas nager et avait peur de l’eau. Elle se fit douce, roucoulante, elle le supplia. Il n’y avait pas de honte à afficher leur réussite. Ils ne faisaient aucun mal, ils avaient bien le droit de profiter de la vie, eux qui avaient sacrifié leurs plus belles années à la guerre puis à l’exploitation de cette ferme. Elle voulait cette piscine, elle la voulait en compensation de ses sacrifices, de sa solitude, de sa jeunesse perdue. Ils avaient plus de quarante ans maintenant et rien à prouver à personne. Tous les fermiers des alentours, enfin ceux qui vivaient de façon moderne, possédaient une piscine. Est-ce qu’il préférait qu’elle aille s’exhiber au bassin municipal ?
Elle le flatta. Elle vanta ses succès dans la recherche sur les variétés d’oliviers et les exportations d’agrumes. Elle crut le faire plier en se tenant là, devant lui, ses joues roses et brûlantes, ses cheveux collés sur les tempes par la transpiration, ses mollets couverts de varices. Elle lui rappela que tout ce qu’ils avaient gagné, ils le devaient à leur travail, à leur acharnement. Et il la corrigea : « C’est moi qui ai travaillé. C’est moi qui décide comment on dispose de cet argent. »
Lorsqu’il dit cela, Mathilde ne pleura pas et ne se mit pas en colère. Elle sourit intérieurement, pensant à tout ce qu’elle faisait pour lui, pour la ferme, pour les ouvriers qu’elle soignait. Au temps passé à élever leurs enfants, à les accompagner aux cours de danse et de musique, à surveiller leurs devoirs. Depuis quelques années, Amine lui avait confié la comptabilité de la ferme. Elle établissait les factures, payait les salaires et les fournisseurs. Et parfois, oui, parfois il lui arrivait de falsifier les comptes. Elle modifiait une ligne, inventait un ouvrier supplémentaire ou une commande qui n’avait jamais eu lieu. Et dans un tiroir dont elle était la seule à posséder la clé, elle cachait des liasses de billets qu’elle roulait avec un élastique beige. Elle le faisait depuis si longtemps qu’elle n’éprouvait plus de honte et même plus de peur à l’idée d’être découverte. La somme grossissait et elle estimait que c’était une retenue bien méritée, une taxe qu’elle prélevait pour compenser ses humiliations. Et pour se venger.
Mathilde avait vieilli et sans doute par sa faute, sa faute à lui, elle faisait plus que son âge. La peau de son visage, constamment exposée au soleil et au vent, paraissait plus épaisse. Son front et les coins de sa bouche s’étaient couverts de rides. Même le vert de ses yeux avait perdu son éclat, comme une robe qu’on a trop portée. Elle avait grossi. Pour provoquer son mari, elle se saisit, un jour de canicule, du tuyau d’arrosage qui servait au jardin et, sous le nez de la bonne et des ouvriers, s’aspergea tout entière. Ses vêtements collèrent à son corps, laissant voir ses tétons durcis et sa toison pubienne. Ce jour-là, les ouvriers prièrent le Seigneur en passant la langue entre leurs dents noircies pour qu’Amine ne devienne pas fou. Pourquoi une adulte ferait-elle une chose pareille ? C’est vrai, on aspergeait les enfants parfois, quand ils manquaient de s’évanouir, quand le soleil ardent les faisait délirer. On leur disait de bien fermer le nez et la bouche car l’eau du puits rendait malade et pouvait vous tuer. Mathilde était comme les enfants et, comme eux, elle n’était jamais lasse de supplier. Elle évoquait le bonheur d’autrefois, leurs vacances à la mer dans le cabanon de Dragan à Mehdia. Dragan, d’ailleurs, n’avait-il pas fait construire une piscine dans leur maison en ville ? « Pourquoi Corinne, dit-elle, aurait-elle quelque chose que je n’ai pas ? »
Elle se persuada que c’était cet argument qui avait fait rendre les armes à Amine. Elle l’avait dit avec la cruauté et l’assurance d’un maître-chanteur. Elle pensait que son mari avait entretenu avec Corinne, au cours de l’année 1967, une relation de quelques mois. Elle en était convaincue sans pour autant avoir jamais recueilli d’autres indices qu’une odeur sur ses chemises, une trace de rouge à lèvres – ces indices triviaux et dégoûtants dont héritent les ménagères. Non, elle n’avait pas de preuves et il n’avait jamais avoué, mais cela sautait aux yeux comme si se consumait entre ces deux êtres un feu qui ne durerait pas mais qu’il faudrait endurer. Mathilde avait tenté une fois, avec maladresse, de s’en ouvrir à Dragan. Mais le médecin, que le temps avait rendu encore plus débonnaire et plus philosophe, fit semblant de ne pas comprendre. Il refusa de se ranger à ses côtés, de s’abaisser à ces mesquineries et de mener, auprès de la brûlante Mathilde, ce qu’il considérait comme une guerre inutile. Mathilde ne sut jamais combien de temps Amine avait passé dans les bras de cette femme. Elle ignorait si c’était d’amour qu’il s’agissait, s’ils s’étaient dit des mots tendres ou si, au contraire – et c’était peut-être pire –, ils avaient vécu une passion silencieuse et physique.
Avec l’âge, Amine était devenu encore plus beau. Ses tempes avaient blanchi et il s’était laissé pousser une fine moustache, poivre et sel, qui lui donnait des airs d’Omar Sharif. Comme les stars de cinéma, il portait des lunettes de soleil qu’il ne quittait presque jamais. Mais ce n’était pas seulement son visage bronzé, ses mâchoires carrées, ses dents blanches qu’il dévoilait les rares fois où il souriait, ce n’était pas seulement cela qui le rendait beau. L’âge lui avait permis de déployer sa virilité. Ses gestes s’étaient déliés, sa voix s’était faite plus profonde. À présent, sa rigidité passait pour de la retenue, son air grave donnait l’impression qu’il était un de ces fauves affalés dans le sable, apparemment impassibles, qui, d’un bond, s’abattent sur leurs proies. Il n’avait pas tout à fait conscience de la séduction qu’il exerçait, il la découvrait petit à petit, à mesure qu’elle se dépliait, comme en dehors de lui. Et dans cette façon d’être presque surpris de lui-même résidait sans doute l’explication de son succès auprès des femmes.
Amine avait acquis de l’assurance et s’était enrichi. Il ne passait plus ses nuits les yeux ouverts, à fixer le plafond en faisant le calcul de ses dettes. Il ne rêvait plus à sa ruine prochaine, à la déchéance de ses enfants, ni à l’humiliation dont ils seraient victimes. Amine dormait. Les cauchemars l’avaient quitté et en ville il était devenu une personnalité respectée. Ils étaient désormais invités à des réceptions, on voulait les connaître, les fréquenter. En 1965, on leur proposa d’adhérer au Rotary Club et Mathilde sut que ce n’était pas pour elle mais pour son mari, et que les épouses y étaient pour quelque chose. Amine, pourtant taiseux, attirait toutes les sollicitudes. Les femmes l’invitaient à danser, elles posaient leur joue contre la sienne, attiraient sa main sur leurs hanches et, même s’il ne savait pas quoi dire, même s’il ne savait pas danser, il lui arrivait de penser que cette vie était possible, une vie aussi légère que le champagne dont il sentait l’odeur dans leurs haleines. Lors des réceptions, Mathilde se détestait. Elle trouvait qu’elle parlait trop, qu’elle buvait trop, passant ensuite des jours à regretter son comportement. Elle s’imaginait qu’on la jugeait, qu’on la trouvait idiote et inutile, méprisable de fermer les yeux sur les infidélités de son mari.
Si les membres du Rotary insistèrent, s’ils se montrèrent si bienveillants, si attentionnés à l’égard d’Amine, c’est aussi parce qu’il était marocain et que le club voulait prouver, en intégrant des Arabes parmi ses membres, que le temps de la colonisation, le temps des vies parallèles, était terminé. Bien sûr, ils étaient nombreux à avoir quitté le pays au cours de l’automne 1956 quand la foule en colère avait envahi les rues et laissé libre cours à la folie sanguinaire. La briqueterie avait été incendiée, des hommes avaient été tués en pleine rue et les étrangers avaient compris qu’ils n’étaient plus chez eux. Certains avaient plié bagage, abandonnant derrière eux des appartements dont les meubles prirent la poussière avant d’être rachetés par une famille marocaine. Des propriétaires renoncèrent à leurs terres et aux années de travail auxquelles ils avaient consenti. Amine se demandait si c’étaient les plus peureux ou les plus lucides qui étaient rentrés chez eux. Mais cette vague de départs ne fut qu’une parenthèse. Un rééquilibrage avant que la vie ne reprenne son cours normal. Dix ans après l’indépendance, Mathilde devait admettre que Meknès n’avait pas tellement changé. Personne ne connaissait le nouveau nom des rues, le nom arabe, et on se donnait toujours rendez-vous sur l’avenue Paul-Doumer ou rue de Rennes, en face de la pharmacie de M. André. Le notaire était resté mais aussi la mercière, le coiffeur et sa femme, les propriétaires de la boutique de prêt-à-porter de l’avenue, le dentiste, les médecins. Tous voulaient continuer à jouir, avec plus de discrétion peut-être, avec plus de retenue, des joies de cette ville fleurie et coquette. Non, il n’y eut pas de révolution mais seulement un changement dans l’atmosphère, une réserve, une illusion de concorde et d’égalité. Pendant les dîners du Rotary, aux tables où se mêlaient les bourgeois marocains et les membres de la communauté européenne, il semblait que la colonisation n’avait été rien d’autre qu’un malentendu, une erreur dont les Français à présent se repentaient et que les Marocains faisaient semblant d’oublier. Certains tenaient à le dire, jamais ils n’avaient été racistes et toute cette histoire les avait terriblement gênés. Ils juraient qu’ils étaient soulagés à présent, que les choses étaient claires et qu’ils respiraient mieux, eux aussi, depuis que la ville avait rejeté la mauvaise graine. Les étrangers faisaient attention à ce qu’ils disaient. S’ils n’étaient pas partis, c’était pour ne pas précipiter la ruine d’un pays qui avait besoin d’eux. Bien sûr, un jour, ils laisseraient la place, ils s’en iraient et le pharmacien, le dentiste, le médecin ou le notaire seraient marocains. Mais en attendant, ils restaient et se rendaient utiles. Et puis, ils n’étaient pas si différents de ces Marocains assis à leurs tables. Ces hommes élégants et ouverts, ces colonels ou hauts fonctionnaires dont la femme arborait des robes occidentales et les cheveux courts. Non, ils n’étaient pas si différents de ces bourgeois qui, sans culpabilité, sans arrière-pensées, laissaient des enfants pieds nus porter leurs courses devant le marché central. Qui refusaient de céder aux supplications des mendiants « car ils sont comme les chiens qu’on nourrit sous la table. Ils s’habituent et perdent le peu d’attrait qu’ils ont pour l’effort et le travail ». Les Français n’auraient jamais osé dire qu’elle était affligeante, cette propension du peuple à mendier et à se plaindre. Ils n’auraient jamais osé, comme le faisaient les Marocains, incriminer la malhonnêteté des bonnes, la paresse des jardiniers, l’arriération du petit peuple. Et ils riaient, un peu trop fort, quand leurs amis meknassis se désespéraient de construire un jour un pays moderne avec une population d’analphabètes. Ces Marocains, au fond, étaient comme eux. Ils parlaient la même langue, voyaient le monde de la même manière, et il était difficile de croire qu’ils aient pu, un jour, ne pas appartenir au même camp et se considérer comme des ennemis.
Amine, au début, se montra méfiant. « Ils ont retourné leur veste, disait-il à Mathilde. Avant, j’étais le raton, la crouille, et maintenant j’ai droit à des monsieur Belhaj en veux-tu en voilà. » Mathilde comprit qu’il avait raison un soir, lors d’un dîner dansant à l’hacienda. Monique, la femme du coiffeur, avait trop bu et, au milieu d’une conversation, lâcha le mot « bicot ». Elle porta les mains à ses lèvres comme pour y faire rentrer ce mot honni et poussa un long « oh », les yeux écarquillés, les joues cramoisies. Personne, à part Mathilde, ne l’avait entendue mais Monique ne cessa de s’excuser. Elle répétait : « Je t’assure, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Je ne sais pas ce qui m’a pris. »
Mathilde ne sut jamais avec certitude ce qui avait convaincu Amine. Mais au mois d’avril 1968, il lui annonça que la piscine serait construite. Après l’excavation, il fallut couler les parois en béton puis installer un système de plomberie et de filtrage et Amine supervisa les travaux avec autorité. Il fit poser, au bord du bassin, une rangée de briques ocre et Mathilde dut reconnaître qu’elles donnaient à l’ensemble une certaine élégance. Ils assistèrent tous les deux au remplissage de la cuve. Mathilde s’assit sur les briques brûlantes et regarda monter l’eau, attendant avec l’impatience d’une enfant qu’elle atteigne ses chevilles.
Oui, Amine céda. Au fond, il était le chef, le patron, celui qui donnait de quoi manger aux ouvriers de la ferme et ils n’avaient rien à dire sur son mode de vie. Au moment de l’indépendance, les meilleures terres étaient encore aux mains des Français et la majorité des paysans marocains vivaient dans la misère. Depuis le protectorat qui avait permis de réaliser d’immenses progrès sanitaires, l’accroissement démographique du pays était galopant. En dix ans d’indépendance, les parcelles des paysans s’étaient morcelées jusqu’à atteindre des surfaces si petites qu’ils ne pouvaient plus vivre de leurs terres. En 1962, Amine avait racheté une partie du domaine de Mariani et les terres de la veuve Mercier, qui s’était établie en ville dans un appartement sordide près de la place Poeymirau. Il avait récupéré les machines, le cheptel, les stocks, et pour un prix modique, il avait loué à quelques familles d’ouvriers des lopins qu’ils irriguèrent avec des seguias. Dans les environs, on parlait d’Amine comme d’un patron dur, entêté, colérique, mais personne ne remit jamais en cause son intégrité et son sens de la justice. En 1964, il bénéficia d’aides importantes du ministère pour irriguer une partie de son exploitation et acheter du matériel moderne. Amine le répétait à Mathilde : « Hassan II a compris que nous sommes avant tout un pays rural et que c’est l’agriculture qu’il faut aider. »
Quand la piscine fut prête, Mathilde organisa une réception avec leurs nouveaux amis du Rotary Club. Pendant une semaine, elle prépara ce qu’elle appelait sa « garden-party ». Elle engagea des serveurs et loua, chez un traiteur de Meknès, des plateaux en argent, de la vaisselle de Limoges et des flûtes à champagne. Elle fit dresser des tables dans le jardin et disposa dans de petits vases des bouquets de fleurs des champs. Des coquelicots, des soucis, des boutons-d’or qu’elle fit couper le matin même par les ouvriers. Les convives la complimentèrent. Les femmes répétaient qu’elle trouvait ça « charmant, tout simplement charmant ». Et les hommes tapaient dans le dos d’Amine en admirant la piscine. « Alors Belhaj, c’est qu’on a réussi ! » Des applaudissements accueillirent le méchoui et Mathilde insista pour que ses convives se servent avec les mains, « à la marocaine ». Tous se jetèrent sur la bête, soulevèrent la peau grillée et enfoncèrent leurs doigts dans la chair, arrachant des morceaux de viande tendre et grasse qu’ils trempaient dans le sel et le cumin.
Le repas dura jusqu’au milieu de l’après-midi. L’alcool, la chaleur, le doux clapotis de l’eau, les avaient détendus. Dragan hochait doucement la tête, les yeux mi-clos. À la surface de la piscine planait une nuée de libellules rouges.
« Cette maison est un vrai paradis, se réjouit Michel Cournaud. Mais méfie-toi, mon cher Amine. Il vaut mieux que le roi ne passe pas par ici. Vous ne savez pas ce qu’on m’a raconté ? »
Cournaud avait un ventre aussi gros que celui d’une femme enceinte et s’asseyait toujours les jambes écartées, les mains posées sur sa bedaine. Son visage, cramoisi et congestionné, était très expressif et ses petits yeux verts avaient gardé quelque chose de l’enfance, une malice, une curiosité qui le rendaient touchant. Sous le parasol orange que Mathilde avait fait installer, la peau de Cournaud paraissait plus rouge encore et il sembla à Amine, qui à présent le fixait, que son nouvel ami était près d’exploser. Il travaillait pour la chambre de commerce et avait des relations dans les milieux d’affaires. Il partageait son temps entre Meknès et la capitale et, au Rotary Club, on l’appréciait pour son humour mais surtout pour son talent à raconter des histoires sur la Cour et les intrigues qui s’y nouaient. Il distribuait les ragots comme des friandises à des enfants affamés. À Meknès, il ne se passait rien ou pas grand-chose. La bonne société se sentait coupée du monde, cantonnée à un mode de vie provincial et ennuyeux. Elle ignorait ce qui se tramait vraiment dans les grandes villes de la côte, là où l’avenir du pays se décidait. Les Meknassis devaient se contenter des communiqués officiels et des rumeurs qui couraient sur les complots, les émeutes, la disparition de Mehdi Ben Barka à Paris ou d’autres opposants dont les noms n’étaient jamais prononcés à voix haute. La plupart d’entre eux ne savaient même pas que le pays vivait depuis trois ans sous un état d’exception, que le Parlement avait été renvoyé, la Constitution mise en sommeil. Bien sûr, nul n’ignorait que les débuts du règne d’Hassan II avaient été difficiles et qu’il devait faire face à une opposition de plus en plus radicale. Mais qui pouvait affirmer détenir la vérité ? Le cœur du pouvoir était un lieu lointain et opaque, qui suscitait à la fois crainte et fascination. Les femmes, surtout, aimaient écouter les histoires concernant le harem dans lequel le roi aurait enfermé près d’une trentaine de concubines. Elles imaginaient que se donnaient derrière les enceintes du méchouar des fêtes dignes des péplums hollywoodiens et que le champagne et le whisky coulaient à flots chez le descendant du Prophète. C’est de ce genre d’histoires que Cournaud les abreuvait.
Il tenta de se rapprocher de la table et se mit à parler d’un ton de conspirateur. Les invités tendirent l’oreille, sauf Dragan qui s’était endormi et dont les lèvres vibraient doucement. « Figurez-vous qu’il y a quelques semaines le roi est passé en voiture devant un beau domaine. Dans le Gharb je crois, enfin, je ne sais plus. Toujours est-il que le lieu lui a plu. Il a demandé à visiter l’exploitation, à rencontrer le propriétaire. Et voilà qu’en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il a racheté le domaine pour une somme qu’il avait fixée lui-même. Le pauvre propriétaire n’a rien pu dire. »
Contrairement aux autres convives, Amine ne rit pas. Il n’aimait pas qu’on colporte des ragots, qu’on dise du mal de ce monarque qui, depuis son arrivée sur le trône en 1961, avait fait du développement de l’agriculture la priorité du pays.
« Ce sont des racontars, dit-il. Des rumeurs malveillantes inventées de toutes pièces par des gens jaloux. La vérité, c’est que ce roi est le seul à avoir compris qu’on pouvait faire du Maroc une nouvelle Californie. Au lieu de débiter des mensonges, ils feraient mieux de se réjouir de la politique des barrages, du programme d’irrigation qui va permettre à tous les paysans de vivre de leur travail.
— Tu te fais des illusions, le coupa Michel. D’après ce que je sais, ce jeune roi est surtout occupé par les longues nuits de fête qu’il organise au palais et par ses parties de golf. Je ne voudrais pas te décevoir, mon cher Amine, mais son amour des fellahs, c’est de la poudre aux yeux. Une basse manœuvre politique pour se garder les faveurs du bon bled. Sinon, il aurait déjà lancé une vraie réforme agraire, il aurait donné des terres à ces millions de paysans qui n’ont rien. À Rabat, on sait bien qu’il n’y aura jamais assez de terres pour tout le monde.
— Qu’est-ce que tu crois ? s’emporta Amine. Que le pouvoir allait nationaliser d’un coup toutes les terres coloniales et ruiner le pays ? Si tu comprenais quelque chose à mon travail, tu saurais que le palais a raison de faire ça petit à petit. Qu’est-ce qu’ils en savent à Rabat ? Notre potentiel agricole est immense. La production de céréales ne cesse d’augmenter. Moi-même j’exporte deux fois plus d’agrumes qu’il y a dix ans.
— Tu devrais te méfier, alors. Bientôt on viendra peut-être te prendre tes terres pour les distribuer aux fellahs qui n’en ont pas.
— Ça ne me dérange pas qu’on enrichisse les pauvres. Mais pas au détriment de ceux qui, comme moi, ont construit des exploitations viables après des années de travail. Le roi le sait. Les paysans sont et resteront les meilleurs défenseurs du trône.
— Ah ça ! Dieu t’entende comme on dit, poursuivit Michel. Mais si tu veux mon avis, ce roi ne s’intéresse qu’aux manigances. L’économie, il la laisse aux grands bourgeois qui s’enrichissent grâce à lui et répètent partout qu’au Maroc seul le roi compte. »
Amine se racla la gorge. Il fixa quelques instants le visage rougeaud de son voisin, ses mains couvertes de poils, et il eut envie de fermer le bouton de son col de chemise pour le voir étouffer.
« Tu devrais faire attention à ce que tu dis. Tu pourrais être expulsé pour avoir tenu de tels propos. »
Michel allongea les jambes. Il sembla sur le point de glisser de sa chaise et de s’écraser au sol. Son visage affichait un sourire figé.
« Je ne voulais pas t’offenser, s’excusa-t-il.
— Tu ne m’as pas offensé. Si je dis ça, c’est pour toi. Tu répètes que tu connais ce pays, que tu y es chez toi. Alors tu devrais savoir qu’ici on ne peut pas tout dire. »
Le lendemain, Amine accrocha sur un mur de son bureau une photographie dans un cadre doré. Une image en noir et blanc où Hassan II, en costume de flanelle, regarde l’horizon d’un air grave. Il l’accrocha entre une planche d’agronomie sur la taille de la vigne et un article paru sur la ferme qui décrivait Amine comme un pionnier de la culture de l’olivier. Amine pensa que ça en imposerait quand il recevrait des clients et des fournisseurs ou quand ses ouvriers viendraient se plaindre. Ils passaient leur temps à geindre, leurs mains crasseuses posées sur le bureau, leurs visages burinés couverts de larmes. Ils se plaignaient de la misère. Ils regardaient dehors, par la porte vitrée, et avaient l’air d’insinuer qu’Amine, lui, était un bienheureux. Il ne pouvait pas comprendre ce que c’était que d’être un simple ouvrier, un cul-terreux qui ne possède, pour nourrir sa famille, qu’un lopin aride et deux poules. Ils réclamaient une avance, un piston, un crédit et Amine refusait. Il leur disait de se reprendre et de se montrer courageux, comme il l’avait lui-même été au début dans cette exploitation. « D’où croyez-vous que me vient tout ceci ? » demandait-il en tendant le bras. « Vous croyez que j’ai eu de la chance ? La chance n’a rien à voir là-dedans. » Il jeta un regard à la photographie du monarque et trouva que ce pays attendait trop du makhzen1 et des gens de pouvoir. Ce que le roi voulait c’étaient des travailleurs, des paysans orgueilleux, des Marocains fiers de leur indépendance durement gagnée.
Son exploitation grandissait et il fallut embaucher des ouvriers pour travailler dans les serres et récolter les olives. Il envoya Mourad dans les douars avoisinants et jusqu’à Azrou ou Ifrane. Le contremaître en revint, accompagné d’une bande de garçons malnutris qui avaient grandi dans les champs d’oignons et ne trouvaient pas de travail. Amine interrogea les jeunes gens sur leurs compétences. Il leur fit visiter les serres, les hangars, leur expliqua le maniement du pressoir. Les garçons le suivaient, silencieux et dociles. Ils ne posèrent pas de questions sauf celle concernant leur salaire. Deux d’entre eux voulurent des avances et les autres, enhardis par le courage de leurs camarades, dirent qu’ils en auraient bien besoin eux aussi. Amine n’eut jamais à se plaindre du travail de ces jeunes ouvriers qui se présentaient à l’aube et s’épuisaient à la tâche, sous la pluie ou le soleil brûlant. Mais au bout de quelques mois, certains disparurent. Dès qu’ils avaient empoché leur salaire, on ne les voyait plus. Ils ne cherchaient pas à s’installer ici, à fonder une famille, à se faire bien voir du patron pour obtenir une augmentation. Ils n’avaient qu’une idée en tête : gagner un peu d’argent et fuir la campagne et sa misère. Les cahutes, l’odeur de la fiente de poule, l’angoisse des hivers sans pluie et des femmes qui mouraient en couches. Pendant les journées qu’ils passaient sous les oliviers à secouer les branches pour faire tomber les fruits dans les filets, ils murmuraient leurs rêves de rejoindre Casablanca ou Rabat et les bidonvilles où ils avaient tous un oncle, un cousin, un grand frère parti faire fortune et qui ne donnait pas de nouvelles.
Amine les observait. Il perçut dans leur regard une impatience, une rage qu’il n’avait jamais vues encore et qui l’effrayèrent. Ces garçons maudissaient la terre. Ils détestaient les travaux auxquels, pourtant, ils se soumettaient. Et Amine pensa que sa mission n’était plus simplement de faire pousser les arbres et de récolter les fruits, mais de les retenir ici. Tous, à présent, voulaient vivre en ville. La ville les envahissait, pensée abstraite et obsessionnelle, la ville dont bien souvent ils ne savaient rien. Elle progressait, comme une bête rampante, comme une menace. Chaque semaine, elle paraissait plus proche et ses lumières mangeaient la campagne. La ville était vivante. Elle palpitait, elle avançait et charriait les rumeurs et les rêves malfaisants. Il semblait parfois à Amine qu’un monde était en train de disparaître, ou du moins une façon de voir le monde. Même les fermiers voulaient être des bourgeois. Les nouveaux propriétaires terriens, nés de l’indépendance, parlaient d’argent comme des industriels. Ils ne connaissaient rien de la boue, du gel, des aubes violettes où l’on marche entre les rangées d’amandiers en fleur et où le bonheur de vivre dans la nature apparaît aussi évident que sa propre respiration. Ils ne savaient rien des déceptions que vous procurent les éléments et ce qu’il faut d’opiniâtreté, d’optimisme, pour continuer à faire confiance aux saisons. Non, ils se contentaient d’arpenter leurs domaines en voiture pour le donner à voir à des visiteurs ravis, pour se vanter, mais ils n’en apprenaient rien. Amine n’avait que mépris pour ces fermiers de pacotille qui engageaient des contremaîtres et préféraient vivre en ville, avoir des relations, fréquenter le grand monde. Dans ce pays qui avait vécu de la terre et de la guerre pendant des siècles, on ne parlait plus que de ville et de progrès.
Amine se mit à haïr la ville. Ses lumières jaunes, ses trottoirs sales, ses boutiques à l’odeur de renfermé et ses grands boulevards sur lesquels les garçons marchaient sans but, les mains dans les poches pour masquer une érection. La ville et la bouche de ses cafés qui mangeaient la vertu des jeunes filles et la force de travail des hommes. La ville où l’on perdait ses nuits à danser. Depuis quand les hommes avaient-ils ce besoin de danser ? Est-ce que ce n’était pas stupide, est-ce que ce n’était pas ridicule, pensait Amine, ce goût de la fête qui s’était emparé de tous ? En vérité, Amine ne savait rien des grandes villes et la dernière fois qu’il était allé à Casablanca, les Français dirigeaient encore le pays. Il ne comprenait pas non plus grand-chose à la politique et ne perdait pas son temps à lire les journaux. Ce qu’il savait, il le devait à son frère Omar, qui vivait à présent à Casablanca et travaillait pour les services de renseignements. Omar venait parfois passer le dimanche à la ferme, où tout le monde, les employés comme Mathilde et Selim, le craignait. Il était encore plus maigre qu’autrefois et sa santé était mauvaise. Son visage et ses bras étaient couverts de plaques. Et sur son cou, son long cou décharné, sa pomme d’Adam remuait comme s’il n’arrivait pas à avaler sa salive. Omar, qui ne conduisait pas à cause de sa mauvaise vue, se faisait déposer à l’entrée du domaine par Brahim, son chauffeur. Les ouvriers se jetaient alors sur la luxueuse voiture et Brahim les repoussait en criant. Omar occupait un poste important, sur lequel il ne s’appesantit jamais. Il n’entrait pas dans le détail de ses missions et à peine avait-il soufflé, une fois, qu’il collaborait avec le Mossad et s’était rendu en Israël où, dit-il à son frère, « les plantations d’orangers n’ont rien à nous envier ». Omar répondait de manière vague aux questions d’Amine. Oui, il avait empêché des complots contre le roi et procédé à des dizaines d’arrestations. Oui, ce pays abritait, dans ses bidonvilles, dans ses universités, dans ses médinas populeuses, toute une foule d’écervelés et d’assassins qui appelaient à la révolution. « Marx ou Nitcha », sifflait-il en référence à Nietzsche et au père du communisme. Omar évoquait avec nostalgie le temps de la lutte pour l’indépendance où tous étaient unis par un même idéal et un nationalisme qui, lui semblait-il, devait être réactivé. Omar acheva de convaincre Amine. Les villes étaient dangereuses et mal fréquentées. Et le roi avait raison de préférer les paysans aux prolétaires.
En mai 1968, Amine écouta tous les soirs à la radio le compte rendu des événements en France. Il s’inquiéta pour sa fille qu’il n’avait pas vue depuis plus de quatre ans et qui étudiait la médecine à Strasbourg. Il ne pensait pas qu’elle puisse être influencée par ses camarades car Aïcha était comme lui, occupée seulement par le travail, persévérante et taiseuse. Mais il avait peur pour elle, son enfant, sa toute petite, sa fierté et sa joie, égarée au milieu du chaos. Il ne le confia jamais à personne, mais s’il avait accepté de faire construire la piscine, c’était pour Aïcha. Pour qu’elle soit fière de lui, pour qu’elle n’ait pas honte, elle, la future médecin, d’inviter un jour ses amis à la ferme. Il ne se vantait pas de la réussite de sa fille. À Mathilde, il disait sèchement : « Tu ne mesures pas la jalousie des gens. Ils seraient prêts à devenir borgnes pour que l’on soit aveugles. » Par sa fille, par son enfant, il devenait quelqu’un d’autre. Elle l’élevait, elle l’arrachait à la misère et à la médiocrité. Quand il pensait à elle, une intense émotion l’étreignait, comme une brûlure dans le torse qui l’obligeait à ouvrir grande la bouche et à prendre une inspiration. Aïcha était la première de cette famille à faire des études. Qu’on cherche aussi loin que possible parmi leurs ancêtres, personne n’avait su autant de choses qu’elle. Ils avaient tous vécu dans l’ignorance, dans une sorte d’obscurité et de soumission aux autres ou aux éléments. Ils n’avaient connu qu’une vie d’immédiateté, une vie à constater et à subir. Ils s’étaient agenouillés devant des rois et des imams, devant des patrons et des colonels de l’armée. Il lui semblait que depuis que les Belhaj existaient, aussi loin que remontaient ses origines, s’étaient succédé des existences sans profondeur, où l’on transmettait des connaissances frustes ou des vérités de bon sens, rien qu’on puisse trouver dans les livres que lisait Aïcha. Au seuil de leur vie, tout ce qu’ils avaient appris venait de leur expérience du monde.
Il demanda à Mathilde d’écrire pour que leur fille rentre à la maison, aussi vite que possible. Les examens avaient été reportés et elle n’avait plus rien à faire là-bas, dans ce pays où tout s’écroulait. Aïcha reviendrait bientôt et il marcherait avec elle au milieu des plantations de pêchers et des allées d’amandiers. Elle était capable, autrefois, de désigner sans jamais se tromper l’arbre qui donnait des fruits amers. Amine avait toujours refusé de couper ces arbres-là, de s’en débarrasser. Il disait qu’il fallait leur donner une chance, attendre une floraison nouvelle, continuer d’espérer. La petite fille d’autrefois, l’enfant à la tête de mouton, était devenue doctoresse. Elle avait un passeport, parlait l’anglais et, quoi qu’il arrive, elle ferait mieux que sa mère et ne passerait pas son existence à quémander. Aïcha construirait des piscines pour ses enfants. Elle saurait, elle, ce que c’est que l’argent durement gagné.
Selim quitta le lycée à la fin des cours et gara sa mobylette devant le club nautique. Quand il pénétra dans les vestiaires, une bande de garçons nus jouaient à se frapper avec leurs serviettes. Il en reconnut quelques-uns, qui étaient avec lui en classe de terminale à l’école des jésuites. Il les salua, se dirigea vers son casier et, lentement, il se déshabilla. Il roula ses chaussettes en boule. Il plia son pantalon et sa chemise. Il accrocha sa ceinture à un cintre. Puis il se retrouva en caleçon devant le petit miroir de son casier de fer. Depuis quelque temps, il lui semblait que son corps n’était plus tout à fait le sien. Il s’était transporté dans le corps d’un autre, un inconnu dont il ne savait rien. Son torse, ses jambes et ses pieds s’étaient couverts de poils blonds. Grâce à la natation, qu’il pratiquait assidûment, ses pectoraux s’étaient développés. Il ressemblait de plus en plus à sa mère qu’il dépassait à présent de presque dix centimètres. D’elle il avait hérité la blondeur, les épaules larges et le goût pour l’activité physique. Cette ressemblance l’incommodait, le gênait comme un vêtement trop petit dont il ne pouvait se défaire. Dans la glace, il reconnaissait le sourire de sa mère, le dessin de son menton, et il avait l’impression que Mathilde avait pris possession de lui, qu’elle le hantait. Jamais il ne pourrait se séparer d’elle.
Son corps n’avait pas seulement changé d’aspect. Il lui imposait à présent des désirs, des pulsions, des douleurs dont il ignorait jusque-là l’existence. Ses rêves n’avaient plus rien à voir avec les songes sereins de son enfance, ils étaient comme un poison qui pénétrait en lui et l’intoxiquait des jours et des jours. Oui, il était grand et fort mais il avait gagné ce corps d’homme au prix du sacrifice de sa tranquillité. Une inquiétude constante l’habitait. Son corps se troublait pour un rien. Ses mains devenaient moites, sa nuque était parcourue de frissons, son sexe durcissait. Sa croissance ne lui apparut pas comme un triomphe mais comme une dévastation.
Autrefois, les ouvriers aimaient bien se moquer de Selim. Ils lui couraient après dans les champs, ils riaient de la maigreur de ses mollets, de sa peau blanche qui prenait des coups de soleil. Ils l’appelaient « le gosse », « le gringalet » et parfois même « l’Allemand » pour le faire enrager. Selim était un gamin comme tous les autres gamins et il se confondait avec eux sans que personne ne fasse la différence. Il attrapait des poux à force de frotter ses cheveux blonds aux tignasses des enfants bergers. Il avait eu la gale, s’était fait mordre par un chien et il avait joué, avec les gosses des environs, à des jeux obscènes. Les ouvriers et les ouvrières le laissaient partager leurs repas et ne pensèrent jamais que ce n’était pas assez bien pour le fils du patron. Un enfant n’a besoin de rien d’autre pour grandir que de pain, d’huile d’olive et de thé chaud et sucré. Les femmes lui pinçaient les joues et s’extasiaient devant sa beauté. « Tu pourrais être berbère. Un vrai Rifain, avec ces yeux verts et ces taches de rousseur. » Un enfant pas d’ici en tout cas, c’est ce que Selim comprenait.
Quelques mois auparavant, pour la première fois, un ouvrier l’avait appelé « Sidi » et lui avait témoigné une déférence à laquelle il ne s’attendait pas. Selim en avait été stupéfait. Il n’avait pas su, alors, s’il éprouvait de la fierté ou au contraire une gêne, un sentiment d’imposture. Un jour on était enfant. Et puis on devenait un homme. On entendait : « Un homme ne fait pas ça » ou bien « Tu es un homme maintenant, comporte-toi comme tel ». Il avait été enfant et à présent, il ne l’était plus, aussi brutalement que cela, sans que rien ne soit expliqué. Il avait été éjecté du monde des caresses, des paroles douces, du monde de l’indulgence pour être jeté sans ménagement, sans explication, dans la vie des hommes. Dans ce pays, l’adolescence n’existait pas. Il n’y avait pas de temps, pas d’espace pour les atermoiements de cet âge flottant, cet entre-deux obscur et indécis. Cette société haïssait toute forme d’ambiguïté et elle regardait ces adultes en devenir avec méfiance, les confondant avec ces affreux faunes de la mythologie aux jambes de bouc et au torse de garçon.
Dans le vestiaire enfin vide, il retira son caleçon et tira de son sac le maillot bleu ciel que sa mère lui avait offert. Tandis qu’il l’enfilait, il songea qu’il n’avait jamais vu le sexe de son père. Cette pensée le fit rougir et son visage devint brûlant. À quoi ressemblait son père quand il était nu ? Lorsqu’ils étaient enfants, Amine les emmenait parfois à la mer dans le cabanon du docteur Palosi et de sa femme Corinne. Avec le temps il avait pris l’habitude de seulement les déposer et de revenir les chercher deux ou trois semaines plus tard. Jamais il ne descendit sur la plage et ne se mit en maillot. Il prétendait qu’il avait trop de travail et que les vacances étaient un luxe qu’il ne pouvait pas se permettre. Mais Selim avait entendu Mathilde affirmer qu’Amine avait peur de l’eau et s’il les abandonnait à leurs joies estivales c’est parce qu’il ne savait pas nager.
La joie. Les vacances. Tout comme il ignorait à quoi ressemblait le sexe de son père, Selim ne se rappelait pas avoir vu celui-ci s’adonner à des loisirs, jouer, se détendre, rire ou faire la sieste. Son père ne cessait de pourfendre les traîne-savates, les paresseux, les bons à rien, qui ne connaissaient pas la valeur du travail et perdaient leur temps à se plaindre. Il trouvait ridicule la passion de Selim pour le sport : le club nautique mais aussi l’équipe de football dont il faisait partie et avec laquelle il jouait tous les week-ends. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, il semblait à Selim que son père avait toujours porté sur lui un regard désapprobateur.
Son père le glaçait, le pétrifiait. Il suffisait qu’il sache qu’Amine était là, dans les parages, pour ne plus parvenir à être lui-même. Et, à vrai dire, toute la société lui faisait cet effet. Le monde dans lequel il vivait avait le regard de son père et il lui paraissait impossible d’être libre. Ce monde était plein de pères auxquels il fallait témoigner son respect : Dieu, le roi, les militaires, les héros de l’indépendance et les travailleurs. Toujours, quand quelqu’un vous abordait, au lieu de vous demander votre nom, il s’enquérait : « De qui es-tu le fils ? »
Avec les années, alors qu’il était de plus en plus évident qu’il ne deviendrait pas, comme son père, paysan, Selim se sentit un peu moins le fils d’Amine. Il pensait parfois à ces artisans dans les ruelles de la médina et aux jeunes apprentis qu’ils formaient dans leurs ateliers en sous-sol. Les chaudronniers, les tisserands, les brodeurs et les charpentiers qui nouaient avec leurs maîtres des relations pleines de déférence et de gratitude. Le monde fonctionnait ainsi : les anciens transmettaient leur art aux plus jeunes et le passé pouvait continuer d’infuser le présent. C’est pour cela qu’il fallait embrasser l’épaule ou la main de son père, qu’il fallait se baisser en sa présence et lui signifier son entière soumission. On ne se libérait de cette dette que le jour où l’on devenait soi-même père et où l’on pouvait dominer à son tour. La vie ressemblait à la cérémonie d’allégeance où tous les dignitaires du royaume, tous les chefs de tribu, tous les hommes fiers et beaux dans leur djellaba blanche, dans leur burnous, embrassaient la paume du souverain.

Au club, son entraîneur prétendait qu’il pourrait devenir un grand champion s’il s’en donnait les moyens. Mais Selim n’avait aucune idée du genre d’homme qu’il pourrait être. Il n’aimait pas les études. Ses professeurs, des jésuites, fustigeaient sa paresse et son indolence. Il ne se tenait pas mal, ne répondait pas aux adultes et baissait la tête quand on lui jetait ses copies médiocres à la figure. Il avait le sentiment qu’il n’était pas dans le bon monde, dans le bon lieu. Comme si quelqu’un s’était trompé et l’avait déposé là, dans cette ville ennuyeuse et stupide, au milieu de ces petits-bourgeois aux idées courtes. L’école fut pour lui un supplice. Il eut toujours du mal à se concentrer sur ses livres et ses cahiers. Son esprit était appelé ailleurs, vers les arbres de la cour, la poussière qui volait dans un rayon de soleil, le visage d’une fille, à travers la fenêtre, qui lui souriait. Enfant, il avait souffert le martyre pendant les cours de mathématiques. Il ne comprenait rien. Tout se confondait en un magma informe et lui donnait envie de hurler. Le professeur l’interrogeait et Selim bégayait, sa voix bientôt couverte par les rires de ses camarades. Sa mère avait lu des livres à ce propos. Elle avait voulu consulter des médecins. Depuis toujours, Selim se sentait tendu, contraint, retenu. Il avait l’impression de vivre dans ces cellules de torture où les prisonniers ne peuvent ni se mettre debout ni s’étendre.
Dans le bassin, quand il nageait, il trouvait une certaine sérénité. Il lui fallait épuiser son corps. Dans l’eau, alors qu’il n’avait d’autre objectif que de respirer et d’aller vite, il pouvait rassembler ses pensées. Comme si enfin il trouvait la bonne pulsation, le bon rythme, que s’opérait une espèce d’harmonie entre son corps et son âme. Ce jour-là, tandis qu’il effectuait ses longueurs sous la supervision de son entraîneur, son esprit divagua. Il se demanda si ses parents s’aimaient. Il ne les avait jamais entendus se dire des mots tendres et ne les avait jamais vus non plus s’embrasser. Ils restaient parfois des jours sans se parler et Selim pouvait sentir que circulait entre eux un torrent de haine et de reproches. Mathilde, dans ses colères, dans ses tristesses, oubliait toute pudeur et toute retenue. Elle employait des mots vulgaires, criait, et Amine lui enjoignait de se taire. Elle lui jetait au visage ses trahisons, ses infidélités, et Selim, tout adolescent qu’il était, comprit que son père voyait d’autres femmes et que Mathilde, dont les yeux étaient toujours rouges, en souffrait. L’image du sexe d’Amine ressurgit dans son esprit, si choquante que Selim perdit son rythme et l’entraîneur le tança.
Amine se fichait des mauvais résultats de son fils. Hier, un professeur avait convoqué Mathilde pour lui dire que Selim était un bon à rien et qu’il n’aurait jamais son baccalauréat. Amine non plus ne l’avait pas eu. « Et je ne m’en porte pas plus mal », confia-t-il à son fils. Amine l’avait emmené sur l’exploitation. Dans la chaleur humide des serres, sous les hangars surchauffés où on chargeait les plants sur des camions, il lui avait dressé l’inventaire de ce qui bientôt serait à lui. Il semblait guetter sur le visage de son fils le signe d’une certaine fierté, d’un orgueil même à l’idée d’être un jour le patron de ce domaine. Mais Selim n’était pas parvenu à masquer son ennui. Tandis que son père parlait des nouvelles techniques d’irrigation dans lesquelles il faudrait investir, Selim avait aperçu une bouteille en plastique qui traînait sur le sol. Sans réfléchir, il avait donné un coup de pied dedans et l’avait envoyée vers un garçon appuyé contre un mur qui accueillit ce geste en riant. Amine l’avait frappé à l’arrière du crâne : « Tu ne vois pas que ces gens travaillent ? » Et il s’était mis à jurer et à regretter, à haute voix, que Selim n’ait pas le sérieux de sa grande sœur dont le seul défaut était d’être une femme.

1. Dérivé du verbe khazana qui signifie « cacher » ou « préserver », le makhzen désigne, dans le langage populaire, l’État et ses agents, et, plus spécifiquement, le roi et son entourage.

À propos de l’auteur
Leïla Slimani © Photo DR
Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l’autrice de trois romans parus aux Éditions Gallimard: Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce (prix Goncourt 2016, Grand Prix des lectrices de Elle 2017) et Le pays des autres, qui a reçu le Grand Prix de l’héroïne Madame Figaro 2020. (Source: Éditions Gallimard)
Page Wikipédia de l’auteur https://fr.wikipedia.org/wiki/Le%C3%AFla_Slimani

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Et mes jours seront comme tes nuits

GUILLAUD_et_mes_jours_seront

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En deux mots
Hannah se rend tous les jeudis à la prison pour retrouver Juan, l’homme qu’elle aime. L’artiste peintre, rencontré à Tanger et avec lequel elle avait partagé sa passion amoureuse, purge une peine de cinq ans. Au fil des semaines, elle a de plus en plus de mal à supporter sa solitude.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La musicienne, le peintre et la prison

Avec ce troisième roman, Maëlle Guillaud confirme son talent à sonder les tréfonds de l’âme humaine. En racontant les tourments d’Hannah, qui se rend tous les jeudis à la maison d’arrêt, elle nous livre une histoire de passion, avec tous les démons qui rôdent autour.

Voilà maintenant trois ans qu’elle suit le même rituel. Prendre le train puis le bus, en espérant qu’il n’y aura pas de retard, pour arriver devant la porte de la maison d’arrêt. Tous les jeudis Hannah va voir Juan, l’homme qu’elle aime. «Toutes les semaines à présent, une journée lui est dérobée. Elle s’agace souvent de ces interruptions, de ces interminables traversées qu’elle s’impose pour retrouver Juan. Lui ne lui demande rien. « Ne viens que si tu peux. Et si tu ne viens pas, je comprendrai ». C’est faux, elle le sait, il se raccroche à elle parce qu’elle représente leur passé et leur avenir. Et qu’en détention l’avenir se pare d’une superstition mystique.»
Leur passé, ce sont des souffrances, des drames. Hannah a perdu ses parents, morts dans un crash aérien alors qu’elle avait huit ans. Puis plus tard, elle perdra ses grands-parents et se retrouvera seule. Sa bouée de secours aura été la flûte traversière que son père lui a offerte après un concert qui l’avait enthousiasmée. «Ce qu’elle avait compris à leur mort, c’est que l’instrument serait son plus fidèle compagnon, celui qui remplirait le vide. La propulserait dans une autre réalité. La ferait voyager dans le temps, les espaces, les sentiments. La rendrait vivante, l’élèverait vers un ailleurs inaccessible aux autres. La musique avait été une révélation. Une soif de beauté, une vibration intérieure qu’elle ne pouvait combler autrement.»
Pour Juan, cela avait été la découverte que ses parents, grands-parents et leurs amis étaient des franquistes qui continuaient à vouer un culte au Caudillo, avec tous les relents nauséabonds d’extrême-droite véhiculés par cette idéologie.
Si, lors de la soirée où il leur avait présenté Hannah, il n’avait pu surprendre les mots prononcés par son père, «Une musicienne. Juive, en plus. Il nous aura vraiment tout fait!», il aura tout de même violemment rompu les ponts, s’enfuyant avec Hannah.
C’est à Tanger qu’ils avaient fait connaissance, une ville faite de mirages où «on vient traquer des souvenirs qui n’ont pas eu lieu». C’est là qu’elle avait découvert l’atelier de Juan, ses toiles, son talent, sa capacité à transcender ses démons dans des aplats de noir, un peu à la manière de Soulages. C’est là aussi qu’elle avait ressenti la puissance de son désir. Qu’ils s’étaient liés, qu’ils avaient imaginé leur vie à deux. C’est là aussi qu’elle avait fait la connaissance de Nessim, l’ami d’enfance de Juan, celui avec lequel il s’était encanaillé, celui qui allait le faire plonger.
Maëlle Guillaud, créatrice du prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis, rend parfaitement la douleur de l’absence, le poids de plus en plus lourd de la solitude, le vertige du manque. «Juan lui manque. Elle enfouit son nez dans son oreiller. Il sent la lessive, elle projette, ravive sa mémoire, mais l’odeur de Juan s’est estompée comme la buée sur une vitre, et Hannah se laisse submerger par les larmes. (…) Elle pleure l’absence de Juan, l’amour qui s’est échappé derrière les barreaux, elle pleure sa jeunesse qui n’a pas duré, le temps qui file et lui arrache les êtres aimés, elle pleure les nuits tourmentées et les aubes claires.»
Au fil des pages, on va découvrir les raisons de l’incarcération et tous les sentiments qu’elles engendrent. Tous ces démons qui gravitent autour de leur amour et qui les brûlent, la jalousie, la convoitise, la trahison, la culpabilité.
Après Une famille très française et Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud donne ici une nouvelle preuve de son talent.

Et mes jours seront comme tes nuits
Maëlle Guillaud
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
190 p., 17,50 €
EAN 9782350877815
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé au Maroc, à Tanger ainsi que dans une ville qui n’est pas nommée, à quelques kilomètres d’une prison. On y évoque aussi un voyage à Rome et d’autres séjours à Lisbonne, Londres et Venise.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand ne restent que les souvenirs
« Le jeudi, c’est la cérémonie des retrouvailles. Dans quelques heures, elle pourra le voir, le toucher. Il lui racontera ces heures qui s’étirent, la promiscuité et le bruit incessant. Infernal. C’est le premier mot qu’il avait choisi pour décrire ce chaos ambiant. »
Dans le RER qui la conduit à la maison d’arrêt, Hannah ne peut s’empêcher de penser à tout ce qu’elle a perdu. Elle songe à celui qu’elle aime plus que tout malgré la trahison, et qu’elle va retrouver au bout du trajet. À ses fantômes qui l’habitent et l’escortent depuis si longtemps. À Tanger, ville lumière cernée par les ombres inquiétantes. Heureusement, il y a son art, la musique, qui l’aide à tenir debout et à combler les vides. Mais jusqu’à quand ? Hannah comprendra-t-elle qu’elle se doit d’ouvrir les yeux ?
Brillamment construit sur un jeu d’aller-retour entre le passé et le présent de l’héroïne, Et mes jours seront comme tes nuits, affronte le deuil et l’enfermement avec une puissance émotionnelle tout en retenue où le refus de la vérité devient le plus beau cri d’amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Télégramme

Les premières pages du livre
« – 1 –
Quand Hannah ouvre les yeux, la première chose qu’elle aperçoit, c’est la lune. Son corps est endolori par le froid. Sous ses doigts, le drap râpeux d’avoir été trop lavé. Sur sa poitrine, un poids. Les battements de son cœur s’accélèrent. Elle tourne la tête. Pendant une fraction de seconde, elle se demande où elle est, puis se souvient. Dans leur appartement. Elle a oublié de fermer la fenêtre, et c’est le vent qui l’a réveillée. Aujourd’hui, c’est le jour de Juan. Tous les jeudis, elle le retrouve. À chaque inspiration, une pointe acérée lui troue la poitrine. Le manque. L’attente. Et ce trop-plein, chaque fois déçu. Les heures qui fondent, trop à se dire et si peu de temps. Elle pose une main sur son ventre pour se calmer. En fermant les yeux, elle peut voir le visage de Juan sur l’oreiller, l’empreinte de son corps sur le drap. Un silence épais l’enveloppe, l’air a un parfum minéral. Celui du vide. Les réveils sont les plus durs, songe-t-elle. La nuit, elle sent son souffle sur sa nuque, son odeur, sa peau contre la sienne. L’aube la ramène à la solitude et, de Juan, il ne lui reste alors que des fragments, des rêves émiettés et la pesanteur d’un quotidien sans lui.

– 2 –
Le jeudi, c’est la cérémonie des retrouvailles. Devant sa penderie, une tasse de café à la main, elle hésite sur la tenue. Elle vide sa tasse. Le goût du café sur ses lèvres, et c’est celui de la bouche de Juan qui lui manque. Dans quelques heures, elle pourra le voir, le toucher. Il lui racontera ces heures qui s’étirent, la promiscuité et le bruit incessant. Infernal. C’est le premier mot qu’il avait choisi pour décrire ce chaos ambiant. Tous ces corps trop près du sien, ces odeurs tenaces et le ronronnement des mots dans sa tête. Ces histoires qu’il se raconte, ces phrases qu’il ne prononce que pour lui-même parce que, là où il est, on partage trop pour ne pas préserver l’essentiel. La fierté, la dignité. Hannah, ce sont les histoires qu’elle étouffe à l’intérieur d’elle-même.
Elle commence à se maquiller pour dissimuler les premières griffures du temps, d’inquiétude. Semaine après semaine, elle poudre ses joues, redessine ses yeux et ses lèvres. Un masque qu’elle sculpte pour présenter le visage d’une femme plus forte, plus combative. Capable d’affronter cette réalité-là.
Depuis trois ans, elle apprend à se rendre invisible. Depuis trois ans, elle a renoncé aux bottines ou aux soutien-gorge aux baleines arrogantes qui déclenchent l’alarme et attirent l’attention des gardiens. Le regard des hommes sur elle l’a toujours rassurée, mais là-bas, il lui est insupportable. Si seulement une fois, rien qu’une, elle pouvait franchir le système de sécurité sans provoquer la moindre alerte. Parvenir à faire abstraction est le plus compliqué. Ne pas donner prise, et surtout ne rien laisser de soi. Passer comme un souffle, celui qui ramène Juan à son individualité.
Quand il lui avait parlé de son numéro d’écrou, ça l’avait glacée. Il avait souri quand elle lui avait demandé si on l’appelait par cette série de chiffres. Quand même pas. Mais pour cantiner, pour voir un médecin, pour n’importe quelle demande, il faut l’inscrire. Sans lui, on n’est personne. Elle avait ressenti une coulée acide dans l’estomac. Pour le reste, on m’appelle par mon nom de famille. Désormais, Hannah prononce son prénom avec volupté. Il lui est réservé.

– 3 –
Vous n’êtes pas à la bonne entrée. Ici, c’est pour les administratifs. Vous devez aller au centre d’accueil. Et laisser votre portable dans un casier. Ces phrases, ce sont celles qui ont accueilli Hannah lorsqu’elle est venue la première fois. Elle ne comprenait pas. Où ça ? Quel casier ? Énervée, les mains moites, Hannah s’y était prise à trois fois sans réussir à le verrouiller. Comme à la piscine. Une femme avait refermé le sien d’un coup sec et s’était approchée pour l’aider. On s’habitue, vous verrez. Hannah n’en avait aucune envie. Autour d’elle, des bribes de phrases, les mots revenaient, conditions de détention, demandes de permission, difficultés de l’accès aux soins, procédures interminables avec les avocats. Et celle qu’elle redoutait le plus, Il a fait quoi le vôtre ? Hannah avait remercié et était repartie sans répondre. Ne pas se mélanger, ne pas banaliser la situation. Son orgueil, cette sensation d’étrangeté qu’elle éprouvait, elle refusait de les laisser retourner aux limons fangeux dont sa vanité les avait extirpés. Parce que s’habituer signifierait accepter, et que sa douleur s’était calcifiée autour de sa colonne vertébrale.
Un haut-parleur égrenait les noms des visiteurs. En attendant d’entendre le sien, Hannah s’était assise à l’écart, son sac sur les genoux. Rien de ce qu’elle avait lu sur Internet ne coïncidait avec ce qu’elle découvrait. Pourtant elle s’était préparée pour cette visite comme pour un entretien d’embauche. De la prison, elle visualisait la structure en escargot dépliée sur plusieurs hectares, et les cinq bâtiments d’hommes. Elle connaissait tous les chiffres. Le nombre de surveillants, de cellules, de places et de prisonniers. 2 000. Presque 2 900. 4 500. Ces chiffrent dansaient dans sa tête, devenaient tangibles. Elle avait une peur viscérale du monde dans lequel elle allait pénétrer, du quotidien de Juan. De cet univers clos, de ces portes qui ne s’ouvrent que si le gardien les déverrouille. Elle, qui n’était pas claustrophobe, tremblait à l’idée de ne plus pouvoir sortir de là. La veille, elle avait nettoyé leur appartement de fond en comble. Lavé les vitres, changé les draps. Pour se retrouver dans un cocon de douceur et déjouer la peur dès qu’elle rentrerait. Puis la honte l’avait accablée.
Elle avait découvert la lourdeur du protocole. En chaussettes, les pieds glissants dans des sur-chaussures en plastique, elle avait obéi en silence au gardien qui exigeait qu’elle retire le collier de Juan. Le bijou faisait sonner la machine. L’alarme avait affolé Hannah. Rarement elle s’était sentie aussi vulnérable qu’en cet instant. Aussi décalée. Un mélange de peur et d’indignité. Elle n’avait rien à faire là. Elle n’appartenait pas à ce monde, n’avait jamais commis la moindre infraction, avait un sens aigu de l’interdit et, face à la file de visiteurs devant elle, elle avait eu envie de s’enfuir. En passant sous le portique de détecteur de métaux, tandis que son sac glissait sous les rayons X, elle en avait profondément voulu à Juan de lui faire subir cette épreuve. L’autorité pesait comme une chape de plomb, les règles de sécurité étaient pires qu’à l’aéroport, le dépaysement, incomparable. Elle avait eu l’impression d’entrer dans un camp militaire.

– 4 –
L’empreinte de nos pas est déjà creusée dans la terre que nous n’avons pas encore foulée. Cette phrase de sa grand-mère, Hannah se la répète en s’engouffrant dans le couloir de la maison d’arrêt. Elle pense à tous les kilomètres de bitume qu’elle parcourt chaque semaine pour rejoindre Juan, au bitume sous ses pas à lui. Est-ce que tout est écrit ? Est-il gravé quelque part que Juan allait faire basculer leur vie dans cet enfer ? Elle préfère chasser de son esprit l’erreur qui l’a conduit ici, l’oublier, et ne plus ressentir cette amertume en elle.
Devant Hannah, une grille. Elle pose la main dessus. Ce même réflexe inutile. Elle ne s’habitue pas. Le claquement la fait sursauter. Elle est à fleur de peau, comme à chaque visite. Pour se calmer, elle respire en gonflant le ventre comme lorsqu’elle joue de la flûte, et pense au chant du muezzin, la prière de là-bas, là où le soleil glisse sur les terrasses et les éclabousse de sa lumière crue. Tanger, son paradis perdu.
Et Juan, à quoi pense-t-il quand les instants deviennent trop lourds ? C’est toi que j’ai envie d’écouter, lui dit-il chaque fois. Parle-moi de tes journées, de tes collègues, de ce que vous jouez, fais-moi rêver. Alors Hannah imite le sérieux du chef d’orchestre, ses doigts s’agitent dans l’air poussiéreux et elle fredonne à voix basse, rien que pour lui, les nouveaux morceaux qu’ils répètent. Tout plutôt que de laisser le silence s’installer, avec ce malaise qui l’accompagne. Comme ces nombreuses silhouettes autour d’eux, et l’absence d’intimité. La nouvelle vie de Juan trace un sillon dans leur histoire. Ils sont désaccordés. Ils n’ont que quarante-cinq minutes, pas une de plus, pour retrouver la note juste et s’extraire de ce cadre trop gris. Austère, froid, monochrome. Quand certains aveux sont trop pénibles, ils font semblant, se sourient, dissimulent la souffrance qui leur grignote le ventre. Cette souffrance qui me recouvre comme une carapace, songe Hannah. Une tortue, voilà ce qu’elle est devenue. Le chagrin ne se dompte pas, et l’analyser ne protège ni des souvenirs qui l’enserrent ni de cette réalité insidieuse. Sa violence ripe comme une lame le long de son corps.

– 5 –
Quand Juan parle, elle ne voit que ses yeux. Son visage dévoré par ses pupilles marron, noyées de lassitude. Ses joues se sont creusées. Sa voix rauque se raconte, comme on se confie à soi-même.
« Ici, tout est absurde. Le crissement des chariots sur le ciment, le claquement des fermetures automatiques, le passage des gardiens réglé comme du papier à musique. 5 h 30, 7 heures, 11 h 45, 13 heures, 16 heures, 17 heures, 19 heures. Tous les jours. Et à chaque passage, la lumière qu’ils allument. Les relents d’oignon et de chocolat quand les gars cuisinent sur leurs petites plaques chauffantes. »
Ce que Juan ne dit pas, c’est que ces odeurs lui font penser aux mauvaises herbes qui poussent entre les failles du béton, comme les souvenirs d’un ailleurs, d’un autrefois. À l’extérieur. Qu’il laisse ses codétenus cuisiner parce que c’est plus simple. Parce qu’il ne veut rien trahir de lui-même, ne rien exprimer, par crainte de ne plus pouvoir s’arrêter. Se livrer, c’est mourir un peu. Mener un combat contre le sort, même illusoire, c’est rester vivant. Même s’il sait que c’est faux, il se répète qu’il sortira bientôt d’ici d’une manière ou d’une autre.
« Les tensions permanentes, les guerres de clans. La dernière, c’était les Tchétchènes contre les banlieusards. Et les passages à tabac pour rien.
– Et toi ? demande-t-elle, soudain oppressée.
– Moi ? »
Il sourit en frottant ses joues mal rasées.
« Moi, je me tiens à l’écart. »
Il poursuit son récit et elle l’écoute sans l’interrompre. Elle voit sous ses yeux défiler la cruelle douceur des jours enfuis. Quand elle croyait à leur bonheur et qu’il lui mentait déjà. Mais il l’aimait. Il l’aime encore. Elle le sait.
« Un fils d’avocat et ancien étudiant en droit derrière les barreaux, c’est d’un cynisme ! Et dire que, pendant longtemps, j’aurais fait n’importe quoi pour plaire à mon père. Pour qu’il soit fier de moi. Que je retrouve cet éclat dans son regard quand il s’intéressait encore à moi, et m’emmenait les week-ends dans les musées. »
Carlos, tendre ? Hannah ne l’a vu qu’une fois, mais elle a gardé l’impression d’un homme brutal, rigide, un homme sans effervescence de cœur. Que cet homme puisse se passionner pour l’art demeure un mystère pour elle.
« Il m’expliquait que les émotions se traduisent par la couleur, mais que la profondeur d’un tableau vient de sa lumière. Que le réalisme n’est pas une copie de la réalité, mais le résultat d’une vision, d’une exploration du monde. Que la naïveté peut être la plus suprême des sagesses. Semaine après semaine, il m’ouvrait les portes d’un monde merveilleux. Sauf que c’était du vent. Certainement pas l’encouragement d’une vocation. Il voulait que son fils fasse du droit, j’ai obéi et je me suis noyé. Jusqu’au jour où j’ai balancé mes cours et transformé mon bureau en atelier. Quand mon père l’a découvert, il m’a jeté dehors. Déclassé, voilà ce que j’étais devenu à ses yeux. Déclassé avant d’être renié. »
Une image vénéneuse foudroie Hannah. Juan avocat. Juan loin de cette cellule. Juan qui n’aurait pas gâché leur vie. La colère roule dans ses veines. Elle se recroqueville au fond de son siège. Autour d’eux, des éclats de voix, des tensions. Elle, elle reste impassible. Si elle laisse ses ressentiments affluer, ils déborderont. Rien ne l’effraie plus que le chaos et les regrets. Juan a besoin d’elle, alors elle écoute et se tait.

– 6 –
Un autre jeudi gris. Le ciel, les murs du parloir, et le visage de Juan.
« Ici, le silence n’existe plus. Au début, j’attendais la nuit avec impatience. M’isoler enfin. Être seul dans ma tête. Mais c’est un leurre. La nuit, personne ne dort vraiment. On piétine dans 9 m2, on tourne sur soi-même au milieu des vagues de haine et de désespoir. Alors j’ai fini par faire comme les autres. J’ai commencé à regarder la télévision presque toutes les nuits. La tête vidée par les images qui défilent sur l’écran. Un gavage de sons, de musique et d’histoires pour ne surtout pas penser à la mienne. À la nôtre. »
Il baisse les yeux. A du mal à soutenir son regard. Il culpabilise. Se répète que ce devait être la dernière livraison, et qu’elle a mal tourné. Pas de chance. Mais il est trop tard.
« Tu sais comment on appelle la télé, ici ? »
Hannah secoue la tête.
« L’aquarium. »
Ils se sourient.
« Je me concentre sur les couleurs, les acteurs pour ne plus entendre les hurlements, les coups sur les portes. Les têtes qui se fracassent contre les murs, les pleurs qui s’échappent. Toute cette rage qui se déverse soir après soir, c’est assourdissant. Et puis, il y a les nouveaux. Ceux qui viennent de l’extérieur et qui en ont encore l’odeur sur leur peau, le regard pur.
– Comment ça, pur ?
– Pas encore voilé par l’amertume. À chaque nouveau venu dans la cellule, faut s’adapter. Retrouver l’équilibre, à deux, à trois. Le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… Essayer de rendre l’insupportable viable pour éviter le déferlement de violence. Si tu rêves trop, si tu penses trop à ta vie d’avant, tu craques et tu te tues. »
Elle frémit d’effroi, n’ose pas lui poser la question. Non, jamais Juan ne ferait une chose pareille. Il ne l’abandonnerait pas. Pas complètement. Elle pose sa main sur la sienne, et la serre de toutes ses forces.

– 7 –
Le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… Hannah repense aux mots de Juan. Elle a envie de lui dire que le cheminement inverse n’est pas facile non plus, mais elle n’en a pas le droit. Quand on est dehors, on ne se plaint pas. Pas envers les détenus. Alors elle se tait, sa mâchoire se crispe. Elle guette ses confidences, les appréhende, les encaisse, et les mots s’ancrent en elle et l’abîment. Elle ferme les yeux, se dit qu’il faudrait penser à autre chose, trouver un dérivatif au chagrin, un exutoire à toute cette eau boueuse.
La soirée des parents de Juan lui revient à l’esprit. Cette soirée qui l’avait rendue si nerveuse. Elle les rencontrait pour la première fois. Juan et elle n’habitaient pas encore ensemble. Ils en étaient aux prémices de leur histoire. Juan avait voulu profiter d’une fête que ses parents organisent chaque année. Ce sera moins protocolaire.
Les bougies éclairaient le salon d’une lumière spectrale, la musique était trop forte. Il y avait un monde fou. Partout. Des bruits de verres qui tintent et des femmes aux rires aigus. Des hommes au regard trouble, avec à leurs bras des créatures aux jambes interminables et aux tenues spectaculaires. L’air était électrique et Juan avait disparu. Était-il sur la terrasse ? Près de la baie vitrée entrouverte, elle avait entendu la voix de Carlos : « Charmante, mais sans grand intérêt. »
Hannah s’était approchée. Devant elle, le dos massif du père de Juan. Il était légèrement tourné vers son interlocuteur qu’Hannah ne pouvait voir. Le bruit de la musique couvrait les mots de l’autre, mais ceux de Carlos lui parvenaient distinctement. Des mots coupants comme des éclats de verre. Elle s’était demandé un instant s’il parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille en retenant son souffle.
« Je t’avoue que ce n’est pas du tout ce que j’espérais pour lui. »
Un long soupir. Et l’odeur âcre de son cigare.
« Ce garçon n’est qu’une déception. »
Des mots qui s’insinuaient en elle.
« Que veux-tu… »
Nouveau soupir.
« On ne décide plus de rien aujourd’hui. »
De quoi parlait-il ? Et soudain la réponse, nette, tranchante.
« Une musicienne. Juive, en plus… Il nous aura vraiment tout fait ! »
Un éclat de rire mauvais.
Une onde l’avait givrée de la tête aux pieds.
« Au moins elle ne présente pas mal, c’est tout ce qu’on lui demande.
– Carlos ! »
La voix d’Hortense.
« Carlos ! Viens, on t’attend pour le discours. »
En se retournant, le père de Juan s’était retrouvé face à Hannah. Il l’avait fixée un instant, puis avait soufflé la fumée de son cigare sur le côté, rictus aux lèvres.
« J’arrive, ma chérie. »
Il l’avait frôlée, et elle était restée, les bras ballants, tétanisée par les propos qu’il avait tenus sur son fils, indignée par son antisémitisme, humiliée par sa propre absence de réaction. Tout chez cet homme la répugnait, et cet homme était le père de Juan. Quelle était cette famille ? Où était-elle tombée ? Juive, en plus… Il nous aura vraiment tout fait ! Elle se sentait bafouée. Elle n’aurait pas eu plus mal s’il l’avait giflée. Au moins elle aurait vacillé sous le coup ! Pourquoi cette inertie ? Pourquoi ne lui avait-elle pas balancé sa coupe de champagne au visage ? Ce geste aurait eu du panache. Tout aurait été mieux que son manque de cran, sa stupeur. Elle enrageait en repensant au sourire condescendant de Carlos, à Hortense qui l’avait à peine saluée. Fiche le camp, maintenant, s’était-elle dit. Elle s’était précipitée vers l’entrée pour récupérer son sac et son manteau, mais des acclamations avaient retenu son attention.

– 8 –
En poussant la porte, Hannah est saisie par le silence. Profond, absolu. La lumière décline doucement. Juan est loin, et l’appartement n’est plus qu’une vague preuve de leur vie d’avant. Une mue qu’Hannah traîne derrière elle. Elle perçoit le bruit des voisins dans la cage d’escalier, les portes qui claquent, les voix en sourdine. Combien de fois a-t-elle gravi ces marches en courant ? Fait glisser sa main sur la rampe ? L’image de l’escalier de l’immeuble de ses grands-parents se superpose dans son esprit. Elle s’y revoit, enfant, sauter une marche à chaque dizaine en descendant. Elle comptait pour se rassurer, par superstition, pour obtenir une bonne note, pour que Guitta et Simon ne meurent pas, pas tout de suite. Aujourd’hui, elle se demande si elle devrait reprendre ce rituel pour que Juan revienne.
Trois ans qu’il n’est plus là. Et entre ces murs, le vide qu’elle essaie de dompter. Un lien infime l’empêche de dériver. Quelques rares amis passent encore la voir, mais lorsqu’ils sont présents, l’essentiel lui manque avec plus de violence que jamais. Hannah prononce son prénom dans un souffle. Une syllabe délicate et tendre comme un murmure, comme une note que l’on fredonne.
Depuis quelque temps, elle n’arrête pas de penser à sa grand-mère. À ses recommandations, ses formules. Guitta en avait une pour chaque moment de l’existence, dont le deuil, évidemment. Si tu oublies de penser à un mort, tu l’enterres définitivement. Enfant, cette phrase l’avait inquiétée, parce qu’elle oubliait parfois de penser à ses parents. Mais quand on a disparu, est-ce qu’on est vraiment mort ? À huit ans, elle sentait qu’il valait mieux ne pas poser la question, et surtout ne plus parler du crash de l’avion. Les morts avaient pris leurs aises, ils étaient partout. Sur les photos, dans les soupirs et les larmes retenues. Même à Tanger, où elle avait rencontré Juan.
La lumière était magnifique. La mer brillait en contrebas. De cette ville, il voulait tout lui montrer. Les coins les plus secrets, les criques désertes, les jardins, les ruelles dérobées de la vieille ville. Elle se revoit traverser les arcades, longer les murs de pierre près de ce corps qui dégageait quelque chose d’insensé, de chaud, et d’encore inconnu. Juan lui avait passé une main sur les fesses en lui murmurant qu’il allait se gaver d’elle, dévorer ses seins, son ventre, la boire jusqu’à plus soif. Il était impérieux, et ça lui plaisait. Elle aimait son indécence, ces mots crus qu’il lui soufflait en pleine rue. Sa main qui se resserrait autour de ses doigts pour l’entraîner chez lui.
Puis il y avait eu ce bruit sourd. Ces prières portées par le vent, et les regards qui s’étaient tendus dans la même direction. Les mots qu’on bredouillait pour conjurer le mauvais sort, et les têtes qui se baissaient. L’air était subitement saturé par un corps enveloppé d’un linceul porté sur une civière à travers la ville. D’épaule en épaule, une émotion brute, intense. Juan avait attiré Hannah contre lui pour la protéger. Une fois le cadavre éloigné, il lui avait férocement baisé les lèvres. Une autre manière de conjurer le sort. Elle ignorait encore à quel point Juan est superstitieux. Au loin, les porteurs psalmodiaient, et Hannah avait senti le désir la submerger. Elle s’était enivrée de cette sensualité fougueuse qu’elle découvrait entre les bras de Juan.
Cette scène macabre la ramène à sa grand-mère. Au masque figé et cireux, creux et usé qui s’était substitué à son visage si vivant. »

Extraits
« Hannah s’était approchée. Devant elle, le dos massif du père de Juan. Il était légèrement tourné vers son interlocuteur qu’Hannah ne pouvait voir. Le bruit de la musique couvrait les mots de l’autre mais ceux de Carlos lui parvenaient distinctement. Des mots coupants comme des éclats de verre. Elle s’était demandé un instant si parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille en retenant son souffle.
« Je t’avoue que ce n’est pas du tout ce que j’espérais pour lui. »
Un long soupir. Et l’odeur âcre de son cigare.
« Ce garçon n’est qu’une déception. »
Des mots qui s’insinuaient en elle.
« Que veux-tu… »
Nouveau soupir.
« On ne décide plus de rien aujourd’hui. »
De quoi parlait-il? Et soudain la réponse, nette, tranchante.
« Une musicienne. Juive, en plus. Il nous aura vraiment tout fait! »
Un éclat de rire mauvais.
Une onde l’avait givrée de la tête aux pieds. » p. 22

« Ce qu’elle avait compris à leur mort, c’est que l’instrument serait son plus fidèle compagnon, celui qui remplirait le vide. La propulserait dans une autre réalité. La ferait voyager dans le temps, les espaces, les sentiments. La rendrait vivante, l’élèverait vers un ailleurs inaccessible aux autres. La musique avait été une révélation. Une soif de beauté, une vibration intérieure qu’elle ne pouvait combler autrement. Plus tard, elle avait senti que jouer en amateur serait une trop lourde concession, qu’elle en souffrirait chaque jour.
Toutes les semaines à présent, une journée lui est dérobée. Elle s’agace souvent de ces interruptions, de ces interminables traversées qu’elle s’impose pour retrouver Juan. Lui ne lui demande rien. « Ne viens que si tu peux. Et si tu ne viens pas, je comprendrai. C’est faux, elle le sait, il se raccroche à elle parce qu’elle représente leur passé et leur avenir. Et qu’en détention l’avenir se pare d’une superstition mystique. » p. 36

« Hannah n’ose plus fermer les yeux. Elle craint plus que tout de replonger dans ce Tanger fantasmagorique. De subir d’autres sortilèges. Elle se lève du canapé et se réfugie dans sa chambre. Sous la couette. Loin des monstres de son enfance. Juan lui manque. Elle enfouit son nez dans son oreiller. Il sent la lessive, elle projette, ravive sa mémoire, mais l’odeur de Juan s’est estompée comme la buée sur une vitre, et Hannah se laisse submerger par les larmes. Des larmes qui la surprennent. Elle n’aurait plus cru être encore capable de les verser. Elle pleure l’absence de Juan, l’amour qui s’est échappé derrière les barreaux, elle pleure sa jeunesse qui n’a pas duré, le temps qui file et lui arrache les êtres aimés, elle pleure les nuits tourmentées et les aubes claires. En elle tout s’est fossilisé, et ce flot la libère. Ses mains sont tellement serrées que ses ongles s’enfoncent dans ses paumes. Tanger est une ville faite de mirages. On vient y traquer des souvenirs qui n’ont pas eu lieu. Allongée, les yeux perdus dans le vide, elle laisse glisser les heures, son malheur, et son souffle finit par s’apaiser. » p. 89

« Elle prend son portable sur la table de nuit et appelle Juan. Pendant une fraction de seconde, la normalité du geste la rassure. Il va lui parler, la consoler. Le téléphone vibre dans l’autre table de nuit. Le répondeur se déclenche. Sa voix perce le silence. Cette voix grave et rauque qui a disparu de son quotidien et lui manque cruellement. » p. 89-90

À propos de l’auteur
GUILLAUD_Maelle_©DRMaëlle Guillaud © Photo DR

Née en 1974, Maëlle Guillaud est éditrice et a fondé le prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis. Après le très remarqué Lucie ou la vocation et Une famille très française, Et mes jours seront comme tes nuits est son troisième roman. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Langue morte

MATHIS_langue_morte  RL_Hiver_2022

En deux mots
Thierry revient devant l’endroit où il a passé son enfance et se souvient. De la vie de famille, de la bande de copains, de l’école et du collège. De ses apprentissages qui vont le mener à l’âge d’homme. Un parcours difficile pour un avenir incertain.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Mon chemin vers l’âge d’homme

Changement de registre pour Hector Mathis qui, avec Langue morte, nous offre un roman d’apprentissage de très belle facture. Le parcours de Thierry est tour à tour joyeux et grave, attendrissant et désespérant.

«La mémoire est un singulier petit arrangement» écrit Hector Mathis dans les premières lignes de son troisième roman. Lui qui nous avait tour à tour proposé de suivre deux fracassés de la vie, Sitam et la môme Capu, dans K.O. puis de les retrouver un peu plus tard avec Carnaval revient cette fois explorer les terres de l’enfance. Des terres sélectives puisque n’émergent de là que les souvenirs vivaces, ceux qui ont marqué Thierry, le narrateur, et l’ont construit. Tout commence devant le 4 d’une rue dont on ne saura rien, sinon qu’elle est située dans une zone pavillonnaire où chacun tient à sa maison comme à la prunelle de ses yeux. C’est là qu’il grandit, là qu’il ressent ses premières émotions. Quand le grand-père meurt. Quand il s’ennuie à l’école, sauf à la récré où les élèves de Marie-Curie fourbissent leurs armes contre ceux d’Edmond-Rostand. Et vice-versa. Quand les seins en obus de la directrice viennent frôler les trois élèves qui ont eu l’outrecuidance de résister à la nouvelle maîtresse. Quand, après un examen bizarre, il se retrouve propulsé une classe plus haut et que ses nouveaux camarades de classe sont bien plus costauds que jusqu’alors. Quand il découvre avec émerveillement le théâtre en assistant à une représentation du Double de Dostoïevski. Quand il passe des vacances chez sa grand-mère dans le Gard où qu’il affronte les vagues en Catalogne. Quand il essaie de comprendre ce que signifient ces deux avions venant s’écraser dans les tours jumelles de New York et dont tout le monde parle. Quand l’oncle Horace arrive décharné, l’esprit un peu dérangé et va tout casser chez l’ami qui l’héberge.
De la primaire au collège, puis à la fac, Hector Mathis raconte avec malice et un brin de nostalgie ces années qui ont fait de lui l’homme qu’il est devenu. Avec la révélation d’une vocation. «Mon petit bazar intérieur prenait enfin tout son sens. Alors qu’il demeurait jusqu’alors balbutiant, se glissant dans des croquis, des esquisses maladroites, de petits poèmes chétifs et inaboutis. Voilà que maintenant j’avais ma raison d’être. Mon vice. Ma confirmation. La véritable. Pas celle des professeurs, des amis ou de qui que ce soit d’extérieur. Ma confirmation à moi. J’étais bien soulagé, désormais. Je savais quoi faire.»
Mais pour y parvenir, il passera encore par bien des épreuves, manque de basculer dans la délinquance, côtoie la drogue et la violence. Et la mort. Mais découvre aussi le sexe et l’amour.
Servi par des phrases courtes – quelquefois de quelques mots à peine – qui donnent au roman cette musique particulière, syncopée, les étapes de cette formation sont ponctuées d’émotions fortes et contradictoires. Sur les pas de Thomas, on est tour à tour amusé et triste, en colère ou ému. De la langue morte à une langue très vivante!

Langue morte
Hector Mathis
Éditions Buchet-Chastel
Roman
224 pages 17,90 €
EAN 9782283034729
Paru le 06/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, en venant d’Afrique pour un itinéraire passant par Bordeaux puis la région parisienne, à Sartrouville, Saint-Cyr, Romainville, Champigny, Villiers, Chennevières ou Le Perreux, à Viroflay, Malakoff, Mantes, Meudon et Boulogne, sans oublier Paris. On y évoque aussi des vacances dans le Gard et sur la côte catalane, en Espagne.

Quand?
L’action se déroule des dernières années du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec ce troisième roman, Hector Mathis nous entraine dans les souvenirs d’enfance et d’adolescence d’un homme. Seul et désemparé, ce dernier se retrouve devant l’immeuble de son enfance et dans la ville qui l’a vu grandir. Aux travers de ses pas, le passé ressurgit entre sa vie de famille, ses amis, ses voisins, les personnages qui ont croisé sa route, sa découverte du théâtre et de la littérature jusqu’à sa fuite pour mieux se sauver. De la grisâtre banlieue à l’Autriche, en passant par Paris, le Gard, l’Allemagne et l’Italie, le narrateur sera confronté au désœuvrement, à la souffrance et à la colère mais découvrira aussi l’amour, la musique et l’amitié. Ces obsédants souvenirs de jeunesse le conduiront jusqu’au petit matin sans pour autant en éprouver de la nostalgie. Son passé, qui surgit dans le présent en une nuit, ressuscite devant nos yeux à l’aube d’une époque nouvelle.
Langue Morte est un nouveau roman d’Hector Mathis qui dépeint avec une tendresse acide la difficulté de grandir dans un monde désenchanté, gris, où les rapports humains ne connaissent ni empathie, ni complaisance. Loin de K.O. ou Carnaval, ses précédents romans, Langue Morte offre au lecteur un roman sur la vie doté d’une écriture poétique et musicale avec une percutante ironie, qui exprime les contrastes entre les grandes villes et leurs banlieues et surtout le monde actuel occidental.
Hector Mathis joue ici avec les mots tel un musicien avec les notes pour procurer une émotion grinçante toute en finesse.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France Info Culture (Laurence Houot)
We Culte (Serge Bressan)
20 Minutes
Blog Les Plaisirs de Marc Page (Willy Lefèvre)
Blog La constellation livresque de Cassiopée

Les premières pages du livre
« Les gens trichent, se réécrivent, se trompent eux-mêmes. La mémoire est un singulier petit arrangement. Une béquille à vivre. Je suis à la recherche, moi aussi ! La merveilleuse ! Et malgré moi… Creuser les années, c’est pas rien. Faut de l’adresse, du doigté, des connivences avec le temps ! Les lieux ne mentent pas, eux. Ils sont gorgés de souvenirs. À leur contact vole en éclats ce présent dérisoire. Temps vide. Temps mort. Inoccupé. Toute ma mémoire dans les lieux. Externalisée. Suffit que je m’y rende pour que ça reparte. Le manège se déclenche de nouveau ! J’ai des bouffées d’enfance, des remontées sucrées, je suis aligné, enfin, pour une demi-seconde, vertical, pris dans les constellations invisibles, dans le maillage du monde. Ici rien n’est logique. Je suis dans un drôle de rêve. Un songe pâteux… Place d’Alsace, j’y arrive. Me voilà sur le bitume détrempé. Bien en face du numéro quatre. Au milieu des pauvres éclairages de Noël. Maigres guirlandes. À peine chaudes. Un peu tristes. Je contemple l’étrange bloc en pain de mie. Morceau de plâtre. Coupé en cinq à la peinture. Histoire de faire comme des habitations. De délimiter un chez-soi. Fausses maisons. Cocons poreux. Collision de foyers, de salons, d’intimités. Carrés de pelouse ensauvagée. Enfin autrefois… Le ciel est froid, la nuit basse. Elle lèche la chaussée, me colle aux talons. Quelques ampoules résistent. Le numéro quatre s’allume, devient pavé de lumière. On y débarrasse la table, on y lave les couverts, téloche allumée. J’ai l’enfance expulsée, là, d’un coup ! Ça me prend dans la poitrine. Je la sens qui se désincarne. Qui se désincarne et qui me gifle par la même occasion. Elle ne m’appartient plus. Tout comme le quatre n’est plus chez moi. Il se remplit des souvenirs des autres. Il en est inondé. Merde, voilà que l’air se charge, le ciel est lourd, il est épais. Je le sens tout de suite. Ça me prend les os. Le temps ça m’a toujours détraqué. À la moindre variation. Que l’atmosphère tourne un peu et voilà que je frisais le malaise… Pour à peine un degré, de l’humidité en trop… C’était une honte d’être à ce point-là souffrant ! Des migraines de bigleux, qui m’éclataient les tempes ! De la diarrhée brûlante, à cause de la chaleur. La fièvre en permanence. Tous les vaisseaux froissés. Rouge fané. Ma mère, elle me faisait boire des grands litres de flotte, j’en pouvais plus. Je m’enfilais des packs d’eau à la chaîne, je tenais pas sur mes pattes. Il coulait en continu, le robinet, pour remplir les bouteilles. Mon père, il m’épongeait, lui. Sa serviette, il me la passait sur le front. J’étais si petit qu’elle m’emportait les guibolles, sur le passage. Je grelottais pour un rien. Ça me poursuivait jusqu’à l’otite, parfois. Je m’en tapais même des doubles, certains soirs ! Je perdais des litrons de sang sur l’oreiller. J’avais le conduit plein de pus. Je me dégoûtais tout en chocottes. Ça se perçait toujours la nuit. Je redescendais la tronche enflée, mon petit coulis noir le long du cou, qui me dégringolait de l’oreille, qu’était tout sec et bien collé… Le fond de l’air, c’est sournois. C’est devenu ma hantise. J’étais tributaire de son plus infime caprice… On me laissait baigner dans ma sueur, le temps que je me requinque. J’avais le loisir de les voir défiler dans le salon, comme ça. Ça n’arrêtait pas ! À commencer par mon père. Mi-clébard mi-reptile. L’immense front qu’il avait ! Il en finissait pas de s’étendre, son front, de se bomber comme un astre. Moi je restais bien méfiant. Je savais prédire les orages. Il avait le sourcil épais. Perché jusqu’au crâne. Toujours sur le point de me foudroyer. Immédiatement le reste suivait. Les lèvres disparaissaient, fondaient en quelques secondes, laissaient paraître la féroce dentition. Paupière retroussée, déjà tremblante de colère. La rétine folle ! Brutalement tirée de son sommeil… D’une minute à l’autre il pouvait me sauter au visage et me le becter intégralement ! Il avait jamais besoin. De la puissante mâchoire surgissait une voix grave. Envoûtante à souhait… À la manière des premiers orgues du monde. La rhapsodie montait de beaucoup plus bas, grimpait des intestins pour résonner dans les côtes. Ça me gonflait le cœur, ces kilos de barbaque vibrante en échos. J’en suais plus encore, je finissais flaque. Elle suffisait, sa voix… Et puis en un clin d’œil son âme changeait de logique. Soudain farceuse. De la malice plein la bouche et du plaisir à la mâcher. Gentil menton. Quelque chose de tendre. D’intelligent. Morceau de sa mère calqué au poil ! Bel héritage. Ça le rendait doux. Parfaitement délicat. Des orgues grondait une mélodie nouvelle. Déployant mille moqueries. Théâtre et chansonnettes. Il me racontait le ciel et la merde ! Passait de la Grèce à l’anarchisme ! Se mettait parfois même à chanter ! Dans ma migraine, j’hallucinais… Ça me dilatait la pupille ! « Les gooooélands meurent au printemps ! Sont noyés dans la mer Égée ! » Des airs de cirque et la langue acrobate. Toujours un clown au ventre. Enfin… Ensuite il retrouvait son calme. Moi la santé. Il s’asseyait sur le canapé, ne parlait plus. Absorbé en lui-même des orteils au museau… Et moi je pouvais enfin me lever de ma chaise. Je ne passais jamais trop près de lui. Ne m’asseyais pas à côté. Mais je cherchais toujours à le voir, à l’entendre, à le deviner. Quand j’étais pas souffrant, je longeais les accoudoirs. Je trimballais mon impétigo prudemment. J’en avais plein le cuir chevelu. Je m’en arrachais des noisettes bien grasses. Je les triturais du doigt, c’était mon plaisir, planqué dans les meubles, slalomeur discret. J’épousais chaque pied de table en me décortiquant les croûtes. Le premier souvenir, le précis, je m’en rappelle. Je me faufilais dans le bazar, justement. D’un coup je me suis senti soulevé, la nuque et le thorax, tout dans une seule poignée ! Mon frangin tout pareil ! On nous a fait remonter la rampe, survoler ces escaliers qui bectaient toute la place, qui n’en finissaient pas, qui dépliaient la baraque en accordéon jusqu’aux tuiles, pour la rendre furieusement étroite. On s’est retrouvés projetés dans les draps ! C’était le daron ! On s’est fait malaxer comme il faut. À même la couette, joue dans le matelas. Ça m’a donné de suffocants fous rires ! Le frangin luttait, lui. Désirait parvenir à le mettre en difficulté, mon père. Rien qu’un petit peu. C’était un téméraire, bagarreur à souhait, déterminé toujours. Ses quelques années de plus, elles se comptaient en trentaines de centimètres. Il faisait le double de ma taille. Un long muscle explosif, c’était ça qu’il était. Peau de bronze tendue sur paquet de nerfs. Des cheveux noirs et tout resserrés dans l’asphyxie. Boucles dures. Comme le regard. De la ruse en pagaille, qui lui faisait danser le visage… Ma mère, elle est intervenue. Elle intervenait toujours : « Attention, ton p’tit frère, Jérémie ! » Elle était belle, ma mère. Petit ballet de grâce et d’inquiétude. Sereine dans les pires instants. Anxieuse tout le reste du temps. Beauté vive, sans fourberie, qui ne cherchait pas à plaire. Le nez joueur. L’âme câline. Jeune à jamais. Foncièrement gentille, ma mère. Mais contrariante. Terriblement contrariante. Déjà trempée d’affolement. Nous baignant dans la précaution à outrance, mon frère et moi. Mettant du drame dans de l’anodin. Tout chez elle m’irritait. C’était pourtant mon plus grand réconfort… Elle avait dû s’occuper d’elle très vite et de son cadet aussi. À neuf ans elle était comme sa mère, au cadet. Elle l’habillait, le faisait grailler, l’emmenait chez la nourrice. Ma mère veillait sur les petits depuis toujours. Voilà de quoi la rendre intranquille… Tout de même dans le fond c’était une enthousiaste. On aurait chié sur les murs qu’elle aurait trouvé ça formidable ! Elle y aurait vu une réponse à Lascaux. Des estampes, des prouesses ! On n’était qu’un tourbillon de lumière, pour elle, mon frangin et moi. Un heureux motif pour se causer du tracas… C’est d’ailleurs pour ça qu’elle passait sa vie dans le rangement. Pour nous arranger le foyer. Toujours dans le linge qu’on savait jamais où faire sécher. Qui faisait des voiles à travers les étages. Qui se gonflait grâce aux courants d’air. Maigre rafiot… On s’est arrêté de chahuter pour pas l’inquiéter de trop. Mon père, il terminait chaque bagarre par un coup de pied au cul. Ça nous faisait dévaler jusqu’au salon. On finissait débraillés, le froc de travers, le bras hors la manche. En bas ma mère elle attendait, histoire de nous rhabiller comme il faut.
J’ai souvenir d’atterrir là-dedans. La vie au quatre avait déjà commencé. Je me suis retrouvé avec eux trois. À décrypter l’existence. Livré au paquet de sensations. J’ai grandi dans les aboiements, surtout. Mille clébards hurleurs à tous les balcons ! Dix mille autres dans les jardins. Chaque repas dans le boucan, le concerto des salives. Et des télévisions… Un pied dans le réel, l’autre dans un recoin de mon esprit. Le monde sur deux niveaux. Griffonnant sans cesse. Des milliers de dessins à la suite. Obsession ! Des chimères et des mondes. Un tas de forêts flottantes, éclaboussant des ciels en délire. Je ne faisais que ça, replié dans un coin. Et j’écoutais tout. Discussions, bruits, chuchotements. L’assaillant tintamarre. Des bataillons de grabuge. Partout du bruit qui me canardait la tête. Les sinueux secrets des parents. Les échos de la grisâtre. L’étrange musique de la nuit. Le moteur de la bagnole du père. Le vent que s’enfilaient les volets. Les tonnes de bouteilles qui roulaient sur le parquet d’à côté. La voisine du six, au bout de l’enfer, s’égosillant, étouffée de sanglots rageurs. Hurlant contre ses gosses, les suppliant de la pardonner la seconde d’après. Toutes les nuits des pleurs qui déchiraient mes rideaux d’enfant. Mon père tambourinait le mur en lui criant de cesser de gémir. Alors elle se mettait à nous insulter, la rampante. Surtout quand elle avait ramené un type chez elle. Alcoolique, lui aussi. Beurrés tous les deux, ils ne se sentaient plus pisser. Il lui en fallait pas plus, au soûlard. Il enjambait le cadavre beuglant, moi terrifié, se refroquait à la hâte, j’en tremblais, dégringolait dans le verre brisé, mes poings crispés, voisine traînante, proférait de la sanglante menace tout du long. L’interminable périple, jusqu’à notre pauvre portail. Il enfilait son manteau, mon père, dévalait les escaliers sur les dents pendant que ma mère l’implorait de se calmer : « Je t’en supplie, Alain, n’y va pas ! » Mon frère aussi, voulait descendre ! On le laissait pas. Puis il claquait la porte, mon père, ça faisait trembler toute la maison. Jusqu’à mon lit. Ensuite y avait souvent les flics. Et plus rien… Parfois mon frangin qui me chuchotait quelque chose. Parfois juste le petit son aigu pendant des heures. Le dissonant… C’était un petit son bien singulier. Un petit son qui me terrifiait l’âme. Qui me tyrannisait. C’était le son du vide. Le son de la mort… Toujours le même. Je savais, moi, rien qu’au petit son, qu’après c’était immense et sans odeur. Pas de ciel. Pas d’ensuite. Rien. Pas une image, pas une parole. Le néant. Le retour aux froides ténèbres qui engloutissent les bruits, les couleurs, les parfums… Le cruel noyau vide… J’en avais la révélation chaque soir. Dans une drôle de sonate…

Le voisinage, c’était rien que des croque-poussière. Tout étourdis d’être propriétaires… Assez vite à cran lorsqu’il était question de leur baraque. Ça leur faisait tellement drôle d’avoir quelque chose ! Ils avaient pas l’habitude, ils s’y accrochaient rudement de peur de le perdre. C’était bien inconfortable, pour eux… Dans le quartier ça charbonnait sec. Logique… Chacun se levait très tôt. Pour rembourser le crédit. Puis aussi pour s’assouvir l’addiction. Tous drogués, d’une manière ou d’une autre. Au pognon, à la nouveauté, aux courses, au chichon… J’ai jamais été à l’aise avec l’addiction, moi. Elle m’effraie complètement… Un peu plus loin y avait les retraités. Y en avait peu. Des anciens de l’EDF qui pensaient se mettre au vert. Qui crevaient dans des petits pavillons de pénombre. Qui s’étaient bricolé des papiers peints de tristesse. Le corps usé… Sphincters en miettes… Ils agonisaient dans le pet. À l’abri des regards… C’est pas des rideaux qu’ils tiraient, c’était des voilages. Enfin, qu’ils tiraient… Qu’ils avaient dû tirer un jour. Jamais je les avais vues autrement que voilées, leurs fenêtres. On se trouvait déjà dans le songe, chez eux. Dans la demi-mort. Sa lumière grise, boiteuse… Les intérieurs sont des pièges. Pour ça que je me sens bien uniquement dehors. C’est d’abord le frangin qui m’y a tiré par le bras. Ensemble on se jetait sur le bitume. Portés par le vent fruité. Bientôt gâtés par les gaz d’échappements. Toujours au milieu des moteurs. De ce régiment de bagnoles qui tournaient même à l’arrêt. Dans le ronron crachant, les hoquets de diesel, la fumée qui tapait le trottoir. Des stations-service toutes les trois rues. Depuis toujours je connais le prix de l’essence ! On a traversé la rouille. Crapahuté dans la ville à toute heure, ramassé les bonbecs à l’étalage, escaladé les grilles du stade, écumé les encombrants. Jamais chez nous. La rue pour se nourrir de promesses. Dès le matin sur le pont. « T’inquiète pas », qu’il me répétait tout le temps. Juste après je me retrouvais à courir parce qu’on voulait nous botter le cul. Y a eu mille raisons. Je me souviens plus de toutes. Chaque fois on est repartis à travers les parkings, les ivrognes et les chiens. Dans le tag et la fissure. Remuer des cailloux sur un terrain vague. Frotter nos semelles pour soulever des paquets de poussière. Nous perdre dedans. Goûter le plein air jusqu’à l’ivresse !
On croisait des paquets de gamins. Des fratries à n’en plus finir. Plus l’époque est rude, plus c’est miséreux et plus ça fait des gosses, les croque-poussière. C’est un truc de désespéré de faire des gosses. C’est pas du tout ce qu’on pense… Le soir on voyait toujours passer le même cortège de trisos. Ils traversaient la ville en se tenant la main. Pour retrouver le centre dans lequel ils créchaient tous. Ça poussait de grands cris, ça riait décousu. C’était eux qui sonnaient le crépuscule… Le frangin m’a fait connaître tout ça. Il m’a dévoilé l’aventure. Je le trouvais formidable, moi ! Plein d’allure et de distinction. Goinfré d’audace et d’insolence ! Héroïque ! Même ses petites cochonneries je les trouvais nobles. Puis je me marrais fort, avec lui. Je passais mon temps à me tenir les côtes. Être voyou, ça me paraissait bien préférable à ce que j’étais, en somme. Ce fut ma première admiration, le frangin…

Toute activité humaine est un caprice. On n’agit jamais que pour tromper la souffrance ou l’ennui… Moi j’ai eu l’âme fugueuse. Je me suis mis à griffonner recroquevillé, sans lumière, sur papier, dans les coins, dans les marges, à l’envers, partout. Souvent dans le passage. Dans l’escalier, à cheval sur trois marches. Étalé dans le salon. Au milieu du bazar. Encadré par le lambris. Assemblage de meubles dépareillés, rien à faire ensemble, heureuse brocante. Harmonieuse finalement… Mes parents n’avaient pas plus d’argent que les autres mais ils avaient plus de goût. La beauté, je sais ce que c’est. Ils m’en ont donné le désir. Je l’ai traquée partout. Dans l’hiver. Dans le printemps. La grisâtre en fleurs. Toutes les fenêtres ouvertes et la musique à pleine puissance. Jazz pétant. Mon père, il aimait les cuivres. Prunus et tilleuls jusque dans la chambre. Les branches chatouillaient l’oreiller. Mon père au milieu des oiseaux. Ma mère qu’était devenue parfum !…
Quand venait le mois d’avril, je goûtais la lévitation. Je me levais du lit d’un bond et je courais aux fenêtres pour faire entrer l’horizon. Une touffe de lilas dans le visage. Première gâterie ! Elle m’envahissait les narines, l’odeur, pour ensuite accompagner mes pas, me faire sautillant, d’une brave humeur. Ce que j’adorais ça ! Ces noyaux de jour… Concentrés de lumière et de promesses. Pulpe à l’état brut ! Juteuse et prolongée. Irradiant le cœur et les os et les fleurs. Voilà ce que j’appelais le matin ! Parfois j’étais le seul réveillé. Il était si tôt que je pouvais entendre la petite musique de l’aube. Avant que le monde ne soit souillé. Avant que le monde gémisse de nous accueillir. Tout le reste de la journée je vivais à la seconde. Le midi, je retrouvais le père en pleine salade. Il coupait de juteuses tomates, épluchait de lumineux concombres avec ma mère. « Tu viens m’aider, Caroline ? Juste une minute… » Et dès qu’elle s’approchait il lui bécotait le cou. Il était de bonne humeur, mon père, avec ses tourterelles. Il avait le cœur léger… J’avais mon petit paradis en somme… Ainsi s’est prolongé mon embryon de caractère. Ma gentille personnalité. Mi-colérique mi-trou du cul. Timide hurleur. Écorché discret. Inachevé permanent. Un petit bourgeon… À la moindre contrariété je me reluquais l’intérieur pour y pêcher une chanson. Mon grand refuge c’était l’autre plan. Le degré cinq, l’entre-monde, intérieur et vibrant. Un Dieu partiel, voilà ce que j’étais. Dieu infirme, Dieu rêvé, à cheval sur deux vies, vulnérable dans une seule. Tout petit Dieu, un peu faible, un peu risible, un peu moche, mais vorace…

Dehors tout est lourd. Silence d’angoisse… La grisâtre se barricade. Y a que moi dehors, je suis un revenant… Peut-être y en a-t-il d’autres… Des centaines de crapauds me viennent de la forêt, colonisent les égouts, surgissent des plaques ou s’y jettent. Y a du batracien plein le caniveau, ça grouille de pustules et de venin. En levant la tête, je retrouve mes fameux pylônes. Départs de câbles sans fin, découpant le ciel en portées. Il s’est peut-être écoulé dix minutes. Ou bien deux jours. Cette nuit pourrait ne jamais finir, je n’en serais pas étonné. Je ne sais pas bien ce que je fais ici, moi. Au quatre la lumière de mon ancienne piaule s’allume. Un chat s’étale sur le lit superposé. Le gosse grimpe et lui tire la queue pour le virer de là. Chez les enfants on peut se payer le luxe d’observer la dégueulasserie pas encore déguisée, pas domptée, complètement ivre et dansante. La mesquinerie, l’égoïsme, l’envie. Nature. Sur un plateau. Voilà ce que personne ne dira. On évoquera le cœur et l’innocence. Moi je vois de la bile et de la cruauté. La banlieue pour ça c’est une leçon ! Ça vous forge une prudence comme il faut à l’égard des hommes. Parce que j’évoque les gamins, mais faut voir les parents. Jamais ils ne sont sortis de la grisâtre. Tout voyage est une infidélité. Sont devenus tout ce qu’ils voulaient pas. Passés à côté du moindre instant. À côté de leurs gosses. À côté d’eux-mêmes. On ne fait que s’éloigner de notre profonde nature. Voilà la grande souffrance. Les parents se vengent sur leurs enfants de ne pas l’avoir retrouvée grâce à eux. Ils les convertissent à leur propre douleur. Et tout recommence comme ça, malgré eux. Car personne n’y peut rien. C’est la loi de ces lieux froissés. Banlieue gelée. Où personne ne se tient droit. Les gens n’y sont que verglas. L’humanité se trouve là. Sa nature éminemment criminelle. Prête à tuer comme à enfanter. Vérolés, sidaïques, viande à scoliose en tout genre. À la caisse, quoi qu’il arrive ! Le front petit, le plafond bas, qui baigne dans le râtelier. Débordants de désirs impossibles. L’âme nauséeuse. C’est mon bagage ! Je trimballe encore ma grisâtre où que j’aille. Je m’en détache pas. Jamais à ma place. Guignol ! Je connais que le voisinage de la mort. Déjà à l’école… Papi est mort en octobre, l’année de mes six ans. Je dessinais dans un coin, comme toujours. Ma mère nous a appelés, mon frère et moi. Tout de suite le son de sa voix m’a alerté. Sa tonalité inédite. Je me suis interrompu. Mon frangin aussi. Quand on est arrivés en bas de l’escalier, j’ai trouvé que rien n’était comme d’habitude, que tout était plus aigu. Dangereuse fréquence. Familière… Je pouvais pas l’expliquer. Y avait l’air qui tombait, comme sur une ville un orage. Ça m’a engourdi le crâne, je me suis senti lourd. J’ai cru repartir dans mes malaises. Je me voyais déjà grelotter sur ma chaise, me faire remplir la carafe à ras bord. Ma mère, elle avait des larmes qu’éclataient pas, qui faisaient que menacer. Ça lui gonflait dans l’œil, ça perlait sur ses cils. C’est mon père qu’a mis fin à l’attente. « Votre grand-père est mort », il a dit. Dans l’estomac j’ai senti la foudre. Ça m’a d’abord filé la nausée. La mort, j’en avais jamais eu que le sentiment jusqu’alors. Jamais j’en avais eu dans le ventre. Pourtant je comprenais bien. Comme un vieux sentiment qu’est là depuis toujours. Je savais la mort. Au fond de moi. Partout. Dans les autres. Dans les chats, les oiseaux… Ça l’a immédiatement révolté, mon frère. Il s’est secoué les os dans une danse inutile. À briser la lampe. À retourner le salon entier. Il agitait ses tibias dans les meubles, les couverts et les murs. Le pugilat s’est terminé en farce. Mon père l’a attrapé pour le contenir, lui a bloqué les bras. « Arrête-toi, Jérémie… » Il a hurlé, le frangin. Il s’égosillait dans le tragique. Le temps que je me décolle de sa colère on est venu me réconforter. Enfin, ma mère. À six ans, les mômes, on les réconforte. Moi je pensais au petit son aigu que j’entendais la nuit dans ma chambre. Ça m’a rendu bien triste, d’un coup. J’ai pleuré comme tout le monde. Mais pour un tas de confuses raisons… Sur mon père ça coulait bien lentement. Pendant qu’on me consolait je le regardais lui. Sa figure immobile. Ses airs de cadavre à venir. Je l’ai vu mort, lui aussi…

Le lendemain il a fallu retourner à l’école. Même malades on nous foutait à l’école. L’école ça se loupait pas. Le frangin, lui, c’était le collège. Moi la primaire. J’étais pas mécontent d’y aller. On faisait un bout de chemin ensemble, ensuite il bifurquait. Ça me plaisait bien de faire le chemin à pied. C’est une petite liberté qui paraît énorme quand on est gosse, de pouvoir traverser la ville seul. J’écoutais le vent, les conversations. Celles des retraités, des chômeurs, des parents qui déposaient leurs mômes à la grille. On y parlait de pain, de circulation, de pognon puis de météo. Rien n’a changé depuis. Ça traîne sa caisse à outils, son cabas, son clébard. Et ça râle ! Et ça cause ! Et ça fait des mots fléchés. Ça se défoule ! Et ça boit. Et ça trouve que Machine a pas de raison d’être hospitalisée parce que le surmenage, tu comprends, c’est pour les gens qui travaillent, mais elle, elle ne fout rien ! Alors ! Dis donc ! Non mais ! Franchement ! Et puis quoi ! Et puis l’autre, son bonhomme ! Lui qu’est là ! Lui qu’en chie. Lui qu’est con. Qu’on se demande. Ce qu’il pense, cet abruti. Puis ce qui lui est passé par la tête pour se foutre avec une emmerdeuse pareille ! Parce que faut le faire, quand même ! S’enticher d’une cinglée dans son genre ! Et l’épouser, en plus !… Jolie amitié qu’on lui fait là, au petit mari. Sont tous pleins d’attention. Pleins d’amour et d’alcool. Ils bafouillent des projets. Rêvent à des laideurs hors de portée. Ils ont des goûts à la hauteur de leurs moyens. C’était déjà le cas à l’époque. Et moi je pensais qu’autre part ce serait quand même plus digne. Bah non… La pauvreté des causeries c’est la même partout. En banlieue ou ailleurs. Beaux quartiers, cultivés, érudits, bouffis d’encyclopédies. HLM suffocants, illettrés, prétendument dans le vrai, les deux pieds dans le réel. Connerie ! Le même vide pour commenter le vide et tromper le temps qui ne s’écoule pas. Je ne crois pas ce que j’entends, moi. Je crois surtout que les gens ne pensent jamais ce qu’ils disent. Ils jouent à dire. Jouent à être. Ne sont pas grand-chose en dehors de ce petit rôle qu’ils reprennent tous les jours avec plus ou moins de force. Ils ne pensent pas. Y a très peu de gens qui pensent. On ne sait pas bien pourquoi, d’ailleurs. Question de nature. Sont nés comme ça, c’est tout.
Ce matin-là c’était bien étrange. Pas léger comme d’habitude. Je les écoutais pas les croque-poussière, je les entendais à peine, leurs bavardages. La mort nous collait au cul… Il était tout fermé, le frangin. En colère comme jamais. On n’a même pas causé de Papi, finalement. On avait pourtant que ça en tête. Sur le trottoir, j’arrêtais pas de me remémorer la veille. Je me répétais ce qu’on m’avait dit, je me demandais ce qu’on me disait pas. Ça me travaillait beaucoup, cette affaire. Je me suis représenté la chambre et au milieu le corps du grand-père, étendu de tout son long. Paraît qu’il était mort dans son sommeil. Et sa carcasse, alors ? Qu’est-ce qu’elle était devenue, sa carcasse ? Est-ce qu’elle s’était évaporée dans les draps ? Peut-être qu’elle avait coulé pour finir en ruisseau. C’était pas clair… J’ai rien osé demander. Hier ma mère elle était triste, c’est certain. Mais j’ai senti autre chose qu’accompagnait le chagrin. Peut-être bien qu’au fond elle était soulagée… Je savais pas l’expliquer. Ça m’a troublé jusqu’à l’école…
Arrivé à la grille, j’ai accéléré le pas. Je l’ai retrouvée comme je l’avais laissée la veille, la classe. Avec ses élèves, son instit fatiguée, cheveux cassés, mâchoire sèche. Ses interminables radiateurs en fonte. Ses murs mollement roses, pâles et sans vigueur, tapissés de petits reliefs inassumés. Ça faisait comme du papier toilette monté tout autour de nous. Soufflé sur béton. On étudiait là-dedans. Une pauvre salle dénuée d’ambition. Les seules choses qui m’exaltaient c’étaient les fenêtres et le tableau noir, au-dessus de l’estrade. De l’ardoise et du bois, un peu de matière, enfin ! Quand le soleil caressait les planches je me croyais au théâtre…

Au début, l’école, j’aimais bien, ensuite j’ai trouvé ça con. Fallait se mettre en rang tout le temps. Pour un oui, pour un non, pour un rien. On entrait en classe. En rang. On descendait dans la cour. En rang. Toujours un nouveau dégueulasse au bras. Des qui reniflent, qu’ont les mains moites, la merde au cul… On n’apprenait rien. Ou bien des bêtises. À composer un petit déjeuner. À recycler les emballages. Et personne ne savait lire. Parfois même on formait des petits groupes de discussion aux quatre coins de la salle. On y causait de grammaire, on se corrigeait nous-mêmes, c’était encore plus faux. Comme si on allait l’inventer, la grammaire, à partir de rien ! Comme si de l’illettrisme allait surgir la langue ! Y en avait même qui parlaient pas. Ou qu’en injures, ou mal… Encore aujourd’hui je les identifie au phrasé, ceux de ma génération : ils écrivent comme ils voient.
On commençait toujours par citoyenneté. De la morale à toutes les sauces. Morale de caniveau. À apprendre par cœur. À réciter pour éviter les emmerdes. Toujours personne ne savait lire. Chacun sur sa petite chaise, dans son couloir, avec son nez qui coule ou son impétigo. Ensuite on passait à l’histoire de France. Sans chronologie. Fractionnée. Des allers-retours, des bonds de mille ans. Des trous de huit siècles. Et sans jamais comprendre les liens de quoi que ce soit. Puis le français, de nouveau… On changeait de cahier à toute vitesse, enfin, pour ceux qu’étaient sérieux. Les autres, ils couchaient tout sur la même feuille et un peu sur la table. Ou ils écrivaient pas… Surtout fallait pas terminer avant. C’était mal vu. La curiosité aussi c’était mal vu. Le débat c’était bienvenu. On nous demandait de nous exprimer. Le plus possible. Et sur tout. On connaissait rien mais fallait avoir un avis. Ça s’envoyait des cartouches d’encre et puis des cochonneries, au lieu de ça. Fallait les voir, toutes ces tronches inachevées, taillées dans de la pulpe, ravagées de boutons ou bien dissymétriques… Toute cette étrange galerie, se revendiquer des droits, se cracher de la bonne réponse, se remuer la figure et se jeter des ciseaux pour se raboter la joue… Je me suis mis à divaguer, moi. J’avais des images de Papi qui me tambourinaient le crâne. Je revoyais ma mère pleurer, au milieu du salon. « Mathématiques ! » braillait l’institutrice. C’était reparti ! Une petite formule de temps à autre. Histoire de nous distraire. De nous relancer un peu. À l’économie, le savoir ! Rationné ! »

Extrait
« Mon petit bazar intérieur prenait enfin tout son sens. Alors qu’il demeurait jusqu’alors balbutiant, se glissant dans des croquis, des esquisses maladroites, de petits poèmes chétifs et inaboutis. Voilà que maintenant j’avais ma raison d’être. Mon vice. Ma confirmation. La véritable. Pas celle des professeurs, des amis ou de qui que ce soit d’extérieur. Ma confirmation à moi. J’étais bien soulagé, désormais. Je savais quoi faire. » p. 146

À propos de l’auteur
Hector Mathis le 2 octobre 2018 à Paris.Hector Mathis © Photo DR

Hector Mathis est né en 1993. Il a grandi dans les environs de Paris, entre la littérature et les copains de banlieue. Il est actuellement responsable des relations culturelles de la Maison Zola / Musée Dreyfus. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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La liberté des oiseaux

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En deux mots
Après la Seconde Guerre mondiale, la famille Groen va être confrontée à une nouvelle tragédie. Quand l’Allemagne se divise Johannes est fonctionnaire à Berlin-Est, son épouse infirmière. Leur fille aînée Charlotte est passionnée par le socialisme tandis que sa sœur Marlene est une artiste amoureuse du fils d’un pasteur qui décide de fuir à l’Ouest. Un choix aux conséquences dramatiques pour toute la famille.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille allemande

Dans cette passionnante saga Anja Baumheier retrace le parcours de la famille Groen dans une fresque qui couvre toute l’histoire contemporaine allemande, de la Seconde Guerre mondiale à la scission, et de la chute du mur de Berlin jusqu’à aujourd’hui. Un premier roman bouleversant.

Si vous prenez une famille allemande et remontez les générations jusqu’au début du siècle passé, alors il y a fort à parier que vous disposerez d’un formidable matériel romanesque, tant l’histoire de ce pays – notamment à l’est – a été riche et bousculée, dramatique et violente, mais aussi exaltante et puissante.
Saluons donc d’emblée la performance d’Anja Baumheier qui, pour son premier roman, a réussi une fresque qui mêle habilement l’intime à l’universel au fil des époques.
Après la scène d’ouverture qui se déroule en 1936 et raconte comment le petit Johannes a découvert sa mère pendue dans le grenier on bascule dans le Berlin d’aujourd’hui au moment où Theresa reçoit une lettre d’un office notarial lui annonçant que Marlene Groen lui lègue sa maison de Rostock à parts égales avec Tom Halász. Une nouvelle qui la sidère, car on lui a toujours expliqué que Marlene, sa grande sœur, avait disparu en 1971 en faisant de la voile sur la Baltique et qu’elle n’a jamais entendu parler de Tom. Mais le notaire va lui confirmer la chose et lui remettre un pli contenant une clé et un mot de Marlene commençant par cette citation: «Chère Theresa,
«Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou.» (Aristote) Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement»
Le chapitre suivant nous ramène en 1946 à Rostock où, au sortir de la Seconde Guerre mondiale Johannes va croiser la route d’Elisabeth. Le fonctionnaire va tomber amoureux de la belle infirmière. Ils se marieront l’année de naissance de la RDA avec des rêves pleins les yeux. Kolia, qui a tendu la main à Johannes perdu dans les ruines, va proposer à son ami de le rejoindre à Berlin et de grimper dans la hiérarchie en intégrant la sécurité intérieure. Sans demander son avis à son épouse il accepte et l’entraîne dans la capitale où elle va intégrer l’hôpital de la Charité et se consoler en retrouvant Eva, une amie d’enfance. Elle n’est pas insensible non plus au charme d’Anton Michalski, l’un des médecins les plus doués de l’établissement.
Les deux filles du couple vont, quant à elles, vouloir suivre des chemins très différents. Charlotte, l’aînée, est passionnée par le socialisme et entend construire ce nouveau pays en faisant confiance aux dirigeants. Sa sœur Marlene, qui a un tempérament d’artiste, aspire à la liberté et à de plus en plus de peine à se soumettre aux contraintes du nouveau régime. Quand elle tombe amoureuse de Wieland, du fils d’un pasteur, elle décide de le suivre dans son projet de fuite à l’Ouest. Une entreprise très risquée…
On l’aura compris, les personnages qui vont se croiser tout au long du roman vont se retrouver au centre d’un maelstrom, entraînés par l’Histoire en marche et par des secrets de famille qui vont finir par éclater. Ainsi l’arbre généalogique d’Elisabeth et Johannes dans version officielle, avec ses trois filles Charlotte, Marlene et Theresa, va se voir vigoureusement secoué. Entre les injonctions de la Stasi, la fuite à l’ouest, la construction du «mur de la honte», puis sa chute et la réunification du pays, les amours contrariées et les mensonges imposés par la raison d’État, la vérité va trouver son chemin et finir par éclater et nous offrir des pages bouleversantes. Un premier roman captivant !

La liberté des oiseaux
Anja Baumheier
Éditions Les Escales
Premier roman
Traduit de l’allemand par Jean Bertrand
432 p., 22 €
EAN 9782365694483
Paru le 4/11/2021

Où?
Le roman est situé en Allemagne, principalement à Berlin, mais aussi à Rostock. On y évoque aussi Munich et Prague ainsi que l’île de Rügen.

Quand?
L’action se déroule de la Seconde guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux sœurs enquêtent sur leur enfance passée en RDA et sur les non-dits qui pèsent sur leur famille. Une fresque sublime et captivante.
De nos jours, Theresa reçoit une mystérieuse lettre annonçant le décès de sa sœur aînée Marlene. C’est à n’y rien comprendre. Car Marlene est morte il y a des années. C’est du moins ce que lui ont toujours dit ses parents. Intriguée, Theresa, accompagnée de son autre sœur Charlotte, part en quête de réponses. Se révèle alors l’histoire de leurs parents, l’arrivée à Berlin au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la carrière de leur père dans la Stasi, la suspicion et la paranoïa, l’influence terrible de son chef, Kolia. Mais surtout, la personnalité rebelle de Marlene, qui rêvait de fuir à l’Ouest…
Grande saga au formidable souffle romanesque, La Liberté des oiseaux retrace quatre-vingts ans d’histoire allemande et nous plonge au cœur de destinées ballottées par l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Lili au fil des pages
Blog Livr’Escapades
Blog Culture vs News

Les premières pages du livre
Autrefois (1936)

Jaksonów
Huit heures, enfin ! Johannes rejeta la couverture, sauta du lit et dévala l’escalier en pyjama, les cheveux en bataille. Une faible lueur pénétrait par la fenêtre dans le couloir de la vieille ferme. Johannes s’était tellement réjoui de fêter son anniversaire ! Sa mère avait promis de passer toute la journée avec lui. Il ne serait même pas obligé d’aller à l’école, avait-elle précisé. Depuis la dernière marche d’escalier, il bondit dans la cuisine. Une table en bois grossier occupait le centre de la pièce, une étagère à vaisselle garnissait un pan de mur, et un seau à cendres était posé à côté de la cuisinière. Mais sa mère n’était pas là, ni dans la pièce adjacente. Johannes se doutait de ce que cela augurait : elle ne se lèverait pas de la journée.
La porte de la chambre était restée entrebâillée. En entrant, il reconnut aussitôt une odeur familière de valériane, d’alcool et de bois humide. Les rideaux de lin brut n’étaient pas complètement tirés. À travers une fente, Johannes vit qu’il neigeait à l’extérieur, et la lumière blafarde du matin donnait aux flocons un aspect fantomatique. Doucement, il s’assit au bord du lit. Sa mère avait les yeux fermés, ses longs cheveux défaits étaient étalés sur l’oreiller tandis que sa poitrine se soulevait régulièrement. Sa bouche pâle aux lèvres gercées et sa peau blême lui donnaient un teint cireux, comme si elle n’était plus tout à fait là. Si près d’elle, Johannes pouvait sentir des relents de sueur et l’odeur désagréable de son haleine. Les noms latins imprimés sur les boîtes de médicaments qui encombraient la table de nuit ne lui disaient rien. Contre le mur était appuyée une photo à bord dentelé qui avait été prise avant la naissance de Johannes. Il avait du mal à croire que cette femme alitée était la même que celle de la photographie. Cette dernière souriait en direction de l’appareil, une main appuyée sur la hanche. Sa peau claire resplendissait, ses cheveux noirs étaient coupés court. Il prit la photo et la retourna. Un prénom et une date, Charlotte 1916, étaient inscrits au dos dans une belle écriture manuscrite.
Sa mère ouvrit des yeux vitreux et cernés de rouge.
— Je te souhaite un bon anniversaire.
Johannes se pencha pour la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa.
— Non, Hannes, ça m’empêche de respirer. Tu le sais bien.
Johannes recula en hochant la tête. Sa gorge se noua. Il se détourna et parcourut la chambre du regard, sans savoir où poser les yeux. Finalement, il fixa le tableau qui était accroché au-dessus de la commode. Il représentait un paysage de neige, et il eut soudain l’impression que des ombres allaient se détacher de cette surface claire pour lui sauter au visage. Il baissa la tête.
Je sais qu’elle ne va pas bien. Mais c’est mon anniversaire, elle aurait quand même pu se forcer, pensa-t-il sans oser le dire à voix haute. Il avait déjà commis cette erreur un jour, et sa mère avait fondu en larmes :
— Tu crois que ça me plaît d’être comme ça ? lui avait-elle reproché.
Dehors, quelqu’un frappa à la porte. Johannes se leva, traversa le couloir et alla ouvrir. Ida Pinotek, la propriétaire de la ferme voisine, apparut dans l’encadrement. Un foulard noué autour de la tête, elle portait un tablier à carreaux et tenait dans sa main une grande assiette avec une part de gâteau au chocolat.
— Hannes, bon anniversaire, mon garçon ! J’espère que tu aimes toujours le gâteau au chocolat ?
Johannes opina de la tête tandis qu’Ida Pinotek le serrait dans ses bras. Elle était de petite taille et attendait son troisième enfant. Son ventre était tellement proéminent que Johannes effleura à peine son buste.
Il ne put retenir ses larmes plus longtemps.
Ida Pinotek lui caressa la joue.
— Charlotte est encore au lit ?
Il fit signe que oui.
— Mon pauvre garçon.
Elle voulut ajouter quelque chose, mais se ravisa et se mordit la lèvre inférieure.
— Ne t’inquiète pas. Ça va passer. En attendant, c’est l’heure d’aller à l’école. Hubert et Hedwig t’attendent.
Johannes repensa une seconde à la promesse que sa mère lui avait faite de passer cette journée avec lui.
— J’arrive tout de suite, madame Pinotek.
Il fit un crochet par la chambre de sa mère et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Elle s’était rendormie. Johannes s’habilla en vitesse, enfila son manteau, mit son cartable sur son dos et suivit la voisine dehors.
L’après-midi, lorsqu’il rentra à la maison, sa mère n’était toujours pas levée. Il alla dans la cuisine où était resté le gâteau de la voisine. Johannes avait faim, mais la seule vue du chocolat lui donna un haut-le-cœur. Il prit la part et alla la jeter sur le tas d’ordures derrière la maison. Il attrapa une branche pour la recouvrir avec des déchets en décomposition. Il ne voulait pas faire de peine à Ida Pinotek.
*
Hubert et Hedwig Pinotek étaient installés à la grande table de la cuisine et décoraient des petits sablés de Noël. Johannes, couché sur le divan, regardait la cire d’une bougie du sapin goutter sur le plancher en bois.
— Tu ne veux pas participer, Hannes ?
Ida Pinotek posa sa main sur l’épaule de Johannes.
— Non, madame Pinotek. Je préfère rester ici.
— Tu peux, mon garçon. L’état de ta mère devrait bientôt s’arranger. Tu verras, l’an prochain, vous pourrez fêter Noël ensemble.
Elle passa sa main dans ses boucles brunes, puis retourna vers la cuisinière pour sortir du four une nouvelle fournée de biscuits.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’anniversaire de Johannes. Et sa mère n’avait pas quitté sa chambre. Sur le chemin de l’école, Johannes en avait parlé à Hubert et Hedwig. Le soir même, Ida Pinotek était venue frapper à la porte. Sur un ton qui n’admettait aucune contestation, elle avait dit à Johannes de rassembler quelques affaires et de venir s’installer chez eux. Johannes était resté planté là sans bouger, alors la voisine lui avait promis qu’il ne resterait chez eux que le temps que sa mère aille mieux. Depuis, Johannes habitait chez les voisins.
La bougie s’éteignit dans un grésillement. Johannes se redressa et leva les yeux. Par la fenêtre, il vit de la lumière en face dans la chambre de sa mère. Il avait espéré toute la journée pouvoir passer la soirée de Noël avec elle. Il bondit du canapé et traversa la cour en chaussettes. Mais quand il arriva dans le couloir, la lumière avait été éteinte. Johannes s’immobilisa et écouta à travers le silence. Il entendit alors du bruit au grenier. Qu’est-ce que c’était ? Sa mère était-elle montée là-haut ? Johannes grimpa les marches quatre à quatre et atteignit la vieille porte en bois à bout de souffle. Il essaya de l’ouvrir, mais elle était verrouillée de l’intérieur.
— Maman ?
Hésitant, Johannes essayait de pousser la porte lorsque la voix d’Ida Pinotek résonna en bas.
— Hannes, qu’est-ce que tu fabriques ? Tu marches en chaussettes dans la neige ? Tu vas attraper froid, mon garçon.
— Elle est réveillée, madame Pinotek, j’ai vu de la lumière. Mais elle n’est pas dans son lit.
Il se pencha par-dessus la rambarde.
— Qu’est-ce que tu fais là-haut ?
— J’ai entendu du bruit, mais la porte est fermée. D’habitude, elle reste toujours ouverte.
Ida Pinotek gravit lentement l’escalier en soutenant son dos d’une main. Elle devait accoucher dans quatre semaines et avait du mal à se déplacer. Les marches craquaient sous ses pas. Lorsqu’elle arriva devant le grenier, Johannes s’écarta d’un pas. Ida Pinotek appuya de toutes ses forces contre la porte mais rien ne bougea. À la troisième tentative, elle réussit à l’ouvrir et Johannes se rua à l’intérieur.
Le grenier était plongé dans le noir, on ne pouvait rien distinguer.
— Il n’y a personne, Hannes. On va redescendre. Ce sera bientôt l’heure d’ouvrir les cadeaux, dit Ida Pinotek en s’approchant de l’escalier.
Johannes chercha le mur de la main. Il trouva enfin l’interrupteur. L’ampoule du plafond s’alluma, clignota un bref instant et s’éteignit. Mais il avait eu le temps d’apercevoir sa mère, la corde passée sur la poutre et le tabouret renversé.
Aujourd’hui
Berlin
L’odeur qui s’échappait de l’assiette recouverte de papier aluminium parvint aux narines de Theresa et celle-ci reconnut aussitôt le plat du jour : du rôti de porc avec une jardinière de légumes et de la purée. Pendant qu’elle le déballait, une musique militaire tonitruante lui parvenait du salon.
— Monsieur Bastian, vous pouvez baisser un peu le son ?
— Vous dites ?
Le vieillard avait dû autrefois être doté d’une voix sonore. Il avait raconté à Theresa qu’au temps de la RDA, il avait servi dans l’Armée populaire en tant que lieutenant ou capitaine, elle ne se souvenait pas exactement. Les yeux de monsieur Bastian brillaient dès qu’il évoquait cette époque. Aujourd’hui, sa voix avait faibli et avait du mal à couvrir le son du téléviseur.
Theresa glissa la tête à travers le passe-plat entre la cuisine et le salon.
— Est-ce que vous pouvez mettre un peu moins fort ?
Elle montra du doigt le poste posé à côté des étagères murales en stratifié typiques de la RDA.
Monsieur Bastian sourit et l’éteignit complètement, tandis que Theresa posait l’assiette tiède sur la table.
— Vous allez vous régaler. C’est du rôti de porc, votre plat préféré.
— Merci, madame Matusiak, vous êtes une perle. Qu’est-ce que je ferais sans vous ? Vous ne voulez pas vous asseoir près de moi ?
— Ce serait avec plaisir, mais mon temps est compté. Et je dois encore faire le ménage.
Elle sortit dans le couloir et revint avec un chiffon à poussière. Elle était toujours étonnée que des gens remplissent leur séjour de meubles aussi imposants, comme chez sa sœur Charlotte où tout un pan de mur était encombré par des placards. À chaque fois qu’elle passait la voir, Theresa ne pouvait s’empêcher de s’en faire la réflexion. Pendant que Theresa époussetait les vases, les photos de famille et la vaisselle exposés sur les étagères, monsieur Bastian, derrière elle, mâchait avec délectation en faisant grincer son dentier.
— Au fait, où en est votre exposition ? Tous les tableaux sont prêts ?
Theresa reposa une photo de mariage.
— Il m’en reste un à peindre si je ne veux pas me faire incendier par Petzold. Le vernissage aura lieu dans trois semaines.
— Vous y arriverez, madame Matusiak. Il faut laisser le temps au temps, comme on dit. Je peux vous assurer à mon âge que j’en ai souvent fait l’expérience.
Pendant que Theresa secouait son chiffon, le métro aérien passa devant la fenêtre dans un fracas de ferraille, et la voiture de tête s’engouffra dans le tunnel en direction de Pankow. Theresa aimait son travail d’auxiliaire de vie, elle s’était attachée aux personnes qu’elle côtoyait jour après jour. Mais sa vraie passion, c’était la peinture. Elle dessinait depuis sa plus tendre enfance, sans avoir jamais pensé pratiquer autrement que pour le plaisir. Jusqu’à sa rencontre avec Albert Petzold, qui tenait une galerie d’art dans la Oderberger Straße. Elle était ravie qu’il lui ait proposé d’exposer ses tableaux. Elle en avait toujours rêvé, mais n’avait jamais osé montrer ses œuvres à d’autres personnes que Charlotte et sa fille, Anna. La rencontre avec Petzold avait été le fruit du hasard. Six mois plus tôt, Theresa s’était rendue au musée d’Histoire naturelle pour dessiner le grand squelette de dinosaure dans la galerie vitrée. Elle avait presque terminé quand un homme s’était arrêté derrière elle pour regarder par-dessus son épaule. Ils avaient alors engagé la conversation, et Albert Petzold avait invité Theresa à passer le voir dans sa galerie de Prenzlauer Berg pour lui montrer son travail.
Theresa ferma la fenêtre et jeta un œil au coucou accroché au-dessus du canapé.
— J’ai fini, madame Matusiak.
Monsieur Bastian avait vidé son assiette et posé les couverts en travers, il ne restait pas même un peu de sauce. Il appartenait à cette génération qui mangeait tout ce qu’on lui servait.

Theresa s’allongea dans la baignoire et savoura la chaleur du bain. La journée avait été fatigante, et elle sentait son dos la tirailler. Elle ferma les yeux et se réjouit à l’idée de passer une soirée tranquille. Elle pensait commander une pizza et travailler un peu à ses tableaux. Elle s’apprêtait à rajouter de l’eau chaude lorsque la sonnette de la porte d’entrée la fit sursauter. Qui pouvait bien lui rendre visite à cette heure ? Sûrement que sa fille, Anna, qui avait la clé et téléphonait toujours pour prévenir avant de passer. La sonnette retentit de nouveau. Theresa se leva, enroula une serviette autour de sa tête, enfila son peignoir et se dirigea vers la porte.
— Madame Matusiak, Theresa Matusiak ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête.
— Vous voulez bien signer ici ?
Le facteur lui tendait une lettre recommandée.
Theresa signa le formulaire, le remercia et referma la porte. Perplexe, elle retourna l’enveloppe dans tous les sens. Pourquoi recevait-elle un recommandé ? Il provenait de l’étude de notaires Herzberg & Salomon domiciliée dans la Schönhauser Allee. Theresa se ressaisit et déchira l’enveloppe.
Chère Madame,
Nous vous faisons savoir par la présente que madame Marlene Groen a déposé son testament à notre étude. Suite à son décès la semaine dernière, nous vous informons qu’elle vous lègue sa propriété de Rostock à parts égales avec monsieur Tom Halász. Nous vous prions de nous contacter au plus vite afin de régler les formalités.
Avec nos plus sincères condoléances,
p. o. Maître Kai Herzberg.
Theresa laissa retomber la lettre. Marlene venait de mourir ? Ce devait être une erreur. Ce courrier n’avait aucun sens. Sa grande sœur avait disparu en 1971 dans un accident de bateau. Marlene s’était noyée alors qu’elle faisait de la voile sur la Baltique avec son père, Johannes. Elle venait de fêter ses dix-sept ans. La perte de l’enfant avait causé une telle douleur à ses parents que, par la suite, ils avaient évité autant que possible d’en parler.
Theresa s’approcha de la fenêtre, laissant des empreintes humides sur le plancher. Songeuse, elle resta immobile devant ses tableaux appuyés contre le mur. Les toiles représentaient des visages mélancoliques, évoquant un peu les portraits de Modigliani. Theresa caressa du bout des doigts la joue d’une femme au teint pâle, coiffée d’un chapeau à large bord. Ses parents, Johannes et Elisabeth Groen, avaient eu trois filles. Theresa, Marlene et Charlotte, l’aînée. Theresa, la cadette, n’avait pas connu Marlene qui était morte avant sa naissance. Quelque temps après le décès, Elisabeth s’était retrouvée enceinte sans le vouloir et n’avait pas eu le cœur de renoncer à cet enfant.
Theresa s’arracha à la contemplation du tableau et parcourut une nouvelle fois la lettre. Elle tressaillit en lisant les termes de « propriété de Rostock ». Une propriété ? Elle n’y avait pas prêté attention à la première lecture. Theresa retira la serviette enroulée autour de sa tête et pensa à la maison de Rostock qui avait autrefois appartenu à ses parents. Ils l’avaient vendue après la chute du mur. Pendant tout ce temps-là, c’était donc Marlene qui en avait été la propriétaire ? Alors qu’elle était censée être morte depuis des années ?
Theresa avait la gorge sèche. Elle alla à la cuisine et but à même le robinet. Puis elle prit son téléphone sur la table et composa le numéro de sa sœur Charlotte, l’aînée, la fille raisonnable qui trouvait toujours une solution à tout. Peut-être pourrait-elle l’éclairer ?
— Charlotte ? C’est moi. Tu as un moment ?
Theresa retourna au salon et regarda par la fenêtre.
— Pas tellement. Je pars demain matin en formation à Magdebourg et je dois encore préparer mes affaires. Que se passe-t-il ?
— Eh bien, je viens de recevoir une lettre recommandée. C’est au sujet de Marlene. Elle… Visiblement elle a vécu jusqu’à la semaine dernière.
À l’autre bout de la ligne, elle ne percevait que la respiration de Charlotte.
— Tu es encore là ? demanda Theresa.
— Oui… Écoute, ce n’est pas possible. Marlene est morte depuis des années.
— Je sais, je n’y comprends rien. Et le plus étonnant, c’est que Marlene m’a apparemment légué sa maison.
Theresa s’assit sur la chaise qui trônait devant son chevalet près de la fenêtre.
— Quelle maison ?
— Celle de Rostock. Tu sais, la maison que papa a vendue à un investisseur en 1992. Charlotte, cette histoire est invraisemblable. Tu aurais une explication ?
— Non, je trouve ça tout aussi étrange… Je crois que tu vas devoir interroger maman, même si ça risque d’être compliqué.
— C’est ce que je vais faire. Dès demain matin. Peut-être s’agit-il d’un malentendu ou d’une erreur, qui sait ?
Pensive, Theresa regarda la lettre sur le chevalet.
— Charlotte, j’ai encore une question. Tu connais un certain Tom Halász ?
— Non, ça ne me dit rien, pourquoi ?
— Pour rien, juste comme ça. Je te rappellerai dès que j’en saurai plus.
*
Le lendemain matin, après avoir fixé un rendez-vous avec la secrétaire de l’étude Herzberg & Salomon, Theresa prit le S-Bahn pour se rendre à Lichtenberg, où sa mère Elisabeth vivait depuis cinq ans dans un établissement pour personnes dépendantes. Celui-ci se trouvait tout près du parc zoologique où Elisabeth emmenait souvent Charlotte et Theresa pendant leur enfance, et ces dernières espéraient que cette proximité pourrait raviver la mémoire de leur mère.
Cette maison de retraite spécialisée s’était imposée comme la meilleure solution. Après la mort de Johannes en 1997, Elisabeth avait eu un regain d’énergie et avait beaucoup voyagé. Theresa et Charlotte la voyaient rarement. De son côté, Theresa traversait une période difficile. Elle venait de se séparer de Bernd, le père d’Anna, et devait s’organiser pour élever seule son enfant. Quant à Charlotte, dépitée, elle suivait une formation de fonctionnaire des finances à la suite du refus de l’Allemagne réunifiée de reconnaître son diplôme de professeur d’instruction civique obtenu au temps de la RDA.
Trois ans plus tard, l’état de santé d’Elisabeth s’était mis à décliner. Elle avait commencé par oublier ses clés quand elle sortait de chez elle, puis à ne plus retrouver sa maison et à confondre le nom de ses enfants. Un jour où Charlotte lui rendait visite, elle avait même appelé la police, pensant qu’elle était victime d’un cambriolage. À mesure qu’elle perdait la mémoire, Elisabeth se montrait agressive, et il était devenu de plus en plus difficile pour ses filles de s’occuper d’elle. Elisabeth avait même accusé Theresa de lui voler de l’argent. Et puis elle oubliait de s’alimenter. Les deux sœurs avaient dû se résoudre à la confier à des professionnels.

Dans la maison de retraite, le personnel entassait les plateaux du repas de midi sur des chariots en métal pour les ramener à la cuisine. Theresa passa à l’accueil et monta dans l’ascenseur qui sentait l’infusion de menthe et le produit désinfectant. Elle appuya sur le chiffre quatre. La porte se referma lentement et la cabine couverte de miroirs se mit en mouvement.
La porte de la chambre d’Elisabeth était ouverte, Theresa entra sans frapper. Sa mère était assise droite dans son lit et contemplait le tableau qui était accroché au mur. Une reproduction de La Belle Chocolatière, la célèbre peinture de Jean-Etienne Liotard qui ornait autrefois le salon de Johannes et Elisabeth. Il offrait un contraste criant avec la chambre moderne et aseptisée, tout comme la commode ancienne qu’Elisabeth avait également rapportée de chez elle.
La maladie avait rapidement altéré le visage d’Elisabeth. Elle avait désormais les cheveux clairsemés, les yeux éteints, et sa bouche était réduite à un simple trait. Le chemisier beige et le gros gilet qu’elle portait la faisaient paraître encore plus frêle qu’elle n’était déjà. Theresa ne put s’empêcher de penser à la photo de mariage de ses parents. Sa mère n’était plus que l’ombre de cette femme magnifique qu’elle avait été autrefois.
— Bonjour, maman. C’est moi dit Theresa en chuchotant.
Elisabeth ne détacha pas son regard de La Belle Chocolatière, seule sa main tressaillit brièvement.
Sur la route, Theresa s’était demandé comment elle amènerait la conversation sur Marlene et elle avait décidé d’aborder le sujet en douceur.
— Tu vas bien ?
Elisabeth ne réagit pas.
Theresa s’assit au bord du lit.
— Je suis venue parce que j’ai quelque chose à te demander. À propos de Marlene. J’ai reçu hier une lettre recommandée…
Elisabeth tourna la tête et fixa Theresa droit dans les yeux.
— Tais-toi !
Theresa sursauta, surprise par la violence de ces mots. Où sa mère avait-elle trouvé l’énergie de parler aussi fort ? Elle qui n’arrivait plus à manger toute seule. Il y avait une telle détermination dans sa voix. Theresa ne l’avait plus entendue parler sur ce ton depuis bien longtemps.
Elisabeth tourna à nouveau son regard vers le tableau.
— Marlene a toujours causé des ennuis. Il a fallu mettre bon ordre à la situation, sinon la famille aurait éclaté.
Sa voix chevrota.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Theresa se rapprocha de sa mère, mais celle-ci ne réagit pas.
Theresa prit la main d’Elisabeth. Elle était glacée.
— C’est Anton qui l’a sauvée.
Qui était Anton ? Theresa releva la tête sans comprendre. Sa mère avait fermé les yeux et elle lui caressa doucement le dos de la main.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda de nouveau Theresa.
Mais elle eut beau répéter la question, Elisabeth se mura dans le silence.

Autrefois (1943)

Rostock
— Quand est-ce qu’il reviendra, papa ?
Käthe prit la main d’Elisabeth.
— Peut-être au printemps, répondit-elle avant de se lever.
La cave ne mesurait que quelques mètres carrés et sentait le moisi. Le stock de bougies était presque épuisé, et les vivres, conserves et bocaux commençaient à manquer. Le seau d’aisance était plein et dégageait une odeur nauséabonde. Une fois de plus, Käthe avait éludé la question concernant Emil. Peut-être au printemps. Pourquoi avait-elle dit cela ? Elle savait qu’Elisabeth n’en croyait pas un mot. À seize ans, cette dernière comprenait bien des choses.
Cela faisait déjà cinq mois que la police était venue chercher Emil. Celui-ci savait parfaitement ce qu’il risquait en participant aux réunions clandestines organisées dans le port et en distribuant des tracts pacifistes. Käthe et Elisabeth vivaient maintenant depuis trois mois dans cette cave, autant pour se protéger des bombardements que par crainte de voir revenir les hommes en uniforme. L’entrée de leur cachette était dissimulée derrière une étagère encastrée dans un renfoncement du mur. Les deux planches du bas étaient simplement posées, et il suffisait de les retirer pour passer à travers le meuble. Elisabeth et Käthe montaient le moins possible dans la maison, seulement pour chercher de l’eau et vérifier que tout était en ordre.
— Il ne reviendra pas, c’est ça ?
Elisabeth prit la dernière bougie et la tourna dans sa main.
— Lisbeth, tu es trop grande pour que je te joue la comédie. Je ne sais pas quand ton père reviendra. Je ne sais même pas s’il rentrera un jour.
Tout à coup, une sirène se mit à retentir. Les deux femmes sursautèrent et jetèrent un regard apeuré à travers la grille du soupirail. Il pleuvait et on ne distinguait qu’une petite portion de trottoir. Il faisait sombre, et des éclairs illuminaient les pavés humides à intervalles de plus en plus rapprochés. Puis elles virent des gens passer, des chaussures d’enfants et de grossiers souliers de femmes marcher en hâte en direction de l’abri antiaérien. On entendait des cris et des pleurs. Elisabeth se colla à sa mère.
Käthe posa sa main sur la tête de sa fille.
— Dans cette cave, on est en sécurité. De toute façon, ça ne pourra pas être pire que ce qu’on a vécu l’an passé.
Malgré ces paroles confiantes, Käthe avait du mal à garder contenance. Elle ne se souvenait que trop de la nuit d’épouvante qu’elle avait vécue en avril dernier. Des milliers de bombes s’étaient abattues sur Rostock, et le vent de mer s’était chargé de propager les incendies. Après l’attaque, elles avaient erré avec Emil au milieu des rues dévastées, complètement hagarde. Un nombre considérable d’immeubles avaient été ravagés par les flammes, des sections de rues entières avaient été anéanties, et des centaines de personnes vagabondaient désormais sans abri. La vieille ville ressemblait à un champ de ruines, le toit de l’église Saint-Pierre était parti en fumée et il ne restait rien du théâtre municipal que Käthe et Emil avaient l’habitude de fréquenter.
Elisabeth poussa un cri en entendant les premiers tirs de la défense antiaérienne. Elle se serra un peu plus contre sa mère qui ne pouvait contenir le tremblement de sa main posée sur les cheveux de sa fille. Elle s’efforçait de ne pas laisser paraître sa peur. L’une de nous doit se montrer forte, pensait-elle.
Un étrange silence s’installa dehors, puis les bombes se mirent soudain à siffler et une énorme détonation retentit. La vitre du soupirail explosa et des éclats de verre volèrent sur le matelas posé sous la fenêtre. Elisabeth sursauta, et Käthe sentit qu’elle avait mouillé sa culotte.

Le bombardement ne s’acheva qu’après minuit. Le silence retomba, tout semblait paisible. Un chien se mit à aboyer. Des chaussures passèrent à nouveau devant le soupirail, cette fois dans l’autre sens. Une odeur de soufre pénétrait à travers la grille. Elisabeth se dégagea des bras de sa mère, poussa les débris de verre et s’étendit sur le matelas.
— Je reviens tout de suite.
Käthe se leva, retira les planches de l’étagère et se faufila à travers l’ouverture. Elle se pencha pour attraper le seau d’aisance et remonta lentement l’escalier pour sortir de la cave.
La maison était intacte, les vitres des fenêtres du haut avaient tenu bon. À côté de la porte se trouvait une malle. Käthe en sortit une culotte propre, alla dans la salle de bains, fit tremper dans la lessive celle qu’elle venait de retirer et sortit devant la maison. La rue était encore pleine de fumée. Du côté du port, des flammes s’élevaient dans le ciel. Käthe regarda prudemment autour d’elle : personne en vue. Elle descendit les marches et vida son seau dans une bouche d’égout. En se retournant, elle remarqua un paquet posé sur les marches du perron. Elle s’approcha et vit un broc d’eau fraîche, des bougies et une miche de pain emballées dans du papier journal. Käthe se dépêcha de les ramasser et de les ramener à l’intérieur. En ces temps de pénurie, qui pouvait bien encore se permettre de partager ? Käthe retourna dans la salle de bains, rinça sa culotte et la suspendit sur le fil à linge.
Quand elle revint dans la cave, Elisabeth s’était endormie. La couverture de laine grossière gisait à côté du matelas. Comme elle ressemblait à son père avec ses cheveux blonds et sa stature un peu frêle ! Käthe ramassa la couverture et l’étendit sur sa fille. Soudain, elle perçut un bruit inhabituel au-dessus de sa tête. Le vent avait plaqué un tract contre le soupirail et le faisait vibrer.
Käthe se leva, tira le papier à travers la grille et lut. Édition spéciale. Défaite allemande à Stalingrad, les soldats prisonniers des Russes.
*
À trois jours de marche de Rostock
Johannes s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux. Il avait de la fièvre et tremblait de tout son corps. La lanière de son sac en cuir lui lacérait le dos, son pantalon était trempé et son manteau bien trop fin par ce froid glacial. Son pied lui faisait tellement mal qu’il n’arrivait plus à marcher, et il fut obligé de s’asseoir. Lors de son départ précipité, il avait glissé sur une flaque gelée et était tombé dans un fossé. Une latte de clôture lui servait de béquille, il avait les mains calleuses. Il n’avait pas eu le temps de réfléchir, le danger était trop grand. Depuis que les troupes de Hitler avaient été battues à Stalingrad, l’Armée rouge avançait inéluctablement. La population allemande devait fuir la Silésie.
Un homme avec une charrette à bras, qui venait de rejoindre le convoi, l’aida à se relever.
— Quel âge as-tu, mon garçon ?
— Seize ans tout juste.
L’homme hocha la tête.
— Si jeune et déjà livré à toi-même, sur les routes. Monte, je peux te tracter un moment.
Johannes n’eut même pas la force de le remercier. Il se redressa et se hissa dans la charrette. Entre les valises, les malles et une luge, un bébé dormait, emmitouflé dans un manteau en fourrure. Johannes s’allongea à côté de cette masse douillette. Ses yeux se fermèrent, et il rêva de sa mère.

Un craquement sec tira Johannes du sommeil.
— Quoi ? Que se passe-t-il ? Où… ?
L’homme qui tirait la charrette s’était arrêté : l’essieu avant venait se de briser en deux.
— La charrette est foutue.
Il fixa longtemps Johannes du regard. Son visage était creusé, ses pupilles jaunâtres, et il toussait.
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
L’homme toussa à nouveau. Il tira de la poche de son manteau déchiré un mouchoir qu’il plaça devant sa bouche. Quand la quinte de toux fut passée, il jeta un coup d’œil au tissu, puis le montra à Johannes. Il était taché de sang.
— Je ne vais plus tenir longtemps. Je voudrais te demander une faveur : pourras-tu t’occuper d’Hanna ?
— Qui est-ce ?
L’homme rangea son mouchoir dans son manteau et montra la charrette de la main.
— Ma petite-fille. J’ai promis à ma fille de la conduire en lieu sûr.
Johannes regarda le paquet posé à côté de lui. L’enfant avait les yeux fermés.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé, à votre fille ?
L’homme ne répondit pas.
D’autres réfugiés arrivaient. Eux aussi avaient une charrette, mais tirée par un cheval si maigre qu’il avançait au pas.
— Tu t’occuperas d’elle ? Tu veux bien ?
— D’accord.
Johannes retroussa le bas de son pantalon. Sa cheville était devenue violette.
— Je reviens tout de suite. Je vais me mettre à l’écart pour me soulager.
L’homme traversa le chemin et disparut derrière un bosquet.
Johannes écarta le manteau en fourrure et posa sa main sur le corps du nourrisson. Il était glacé. Il retira sa main et plaça son oreille près du nez de la petite Hanna. Rien. Elle ne respirait plus.
Un coup de feu retentit. Le son provenait du bosquet. Johannes fut pris d’un vertige, il ne sentait plus ses pieds, ses mains s’étaient raidies et une douleur atroce lui labourait le crâne. Il s’étendit auprès du bébé mort. Toutes ses forces l’avaient abandonné et ses yeux se fermèrent de nouveau.
La charrette suivante était arrivée à la hauteur de Johannes.
— Eh là ! cria une voix de femme.
Johannes ouvrit les yeux.
— Oui, chuchota-t-il.
— Tu es vivant, tant mieux.
Une femme était debout à côté de la charrette.
— Descends et prends l’enfant.
— Mort, dit simplement Johannes.
— Alors passe-moi au moins la fourrure.
Johannes ne bougea pas. La femme monta sur la charrette, retira l’enfant du manteau de fourrure et le reposa.
— Reprends la route, mon garçon. Encore trois jours de marche et on sera à Rostock.

Aujourd’hui

Berlin
L’étude de notaire se trouvait tout près de la station de métro Eberswalder Straße. Theresa arriva avec un quart d’heure d’avance et lut les plaques dorées accrochées à l’entrée : deux notaires, un cabinet de chirurgie esthétique, un coach de vie privée, deux allergologues. L’entrée était recouverte de moquette bordeaux. Theresa examina son reflet dans les plaques brillantes. Elle portait un chemiser blanc et un élégant pantalon gris. Ses cheveux, qu’elle gardait habituellement lâchés, étaient rassemblés en une tresse. Elle monta l’escalier jusqu’au premier étage et s’apprêtait à sonner quand la porte s’ouvrit.
— Madame Matusiak ?
Theresa confirma d’un signe de tête.
Maître Herzberg devait avoir à peu près le même âge qu’elle, ce qui la surprit.
— Je suis ravi de vous rencontrer. Encore toutes mes condoléances. Je peux vous offrir quelque chose ? Un café, un verre d’eau, une limonade ?
— Je prendrais bien un café.
Une femme corpulente en costume lilas apparut derrière lui dans le couloir.
Maître Herzberg se tourna vers elle :
— Madame Schmidt, deux cafés, s’il vous plaît.
— Bien sûr. Avec du lait et du sucre ?
Maître Herzberg et Theresa approuvèrent.
— Par ici, madame Matusiak, je vous en prie.
Theresa suivit maître Herzberg à travers un étroit couloir au bout duquel il ouvrit une porte.
— Installez-vous, je reviens tout de suite.
Theresa entra dans le bureau et regarda autour d’elle. La pièce, inondée d’une lumière chaude, était également garnie de moquette bordeaux. Devant la fenêtre se trouvaient deux canapés et un fauteuil, tous en cuir beige, et des étagères couvertes de classeurs occupaient tout un pan de mur. Sur une table en verre, on avait disposé une coupe en cristal remplie de fruits artificiels. Theresa s’assit dans le fauteuil et regarda les deux photos posées sur le bureau : l’une représentait une femme et l’autre deux enfants. Maître Herzberg entra et referma la porte.
— Madame Matusiak, je suis à vous.
Il déposa sur la table en verre un petit plateau avec deux tasses de café et une assiette de biscuits, alla chercher deux enveloppes brunes sur son bureau et s’assit près de Theresa. Il ouvrit la première et s’éclaircit la voix.
— Par la présente, je soussignée Marlene Groen lègue à Theresa Matusiak, née Groen, et Tom Halász ma maison sise 1 Sankt-Georg-Straße à Rostock.
Theresa s’enfonça un peu plus profondément dans le fauteuil et maître Herzberg lui tendit l’autre enveloppe.
— Celle-ci vous est destinée personnellement.
Elle était matelassée. Theresa la tâta du bout des doigts, elle contenait un objet dur, sans doute une clé.
Un nuage vint cacher le soleil et plongea le bureau dans l’ombre, donnant soudain à la pièce une atmosphère froide. Sans un mot, Theresa prit sa tasse et but son café.
— Eh bien ?
Maître Herzberg, qui regardait Theresa à travers ses lunettes, lui faisait penser à un comédien dont elle n’arrivait pas à retrouver le nom.
— Vous êtes sûr ?
— Que voulez-vous dire ?
Maître Herzberg prit un biscuit et croqua dedans.
— Ce document a-t-il bien une valeur juridique ? Il n’y aurait pas une erreur ?
Maître Herzberg releva ses lunettes sur son front.
— Tout est parfaitement en règle sur le plan juridique. Vous n’avez aucun souci à vous faire.
— Je ne sais quoi en penser.
— Eh bien, vous pourriez simplement vous réjouir d’hériter d’une maison, vous auriez pu tomber plus mal. Avec ma femme, dit-il en désignant la photo posée sur son bureau, on cherche actuellement à se loger. Dans le quartier, les loyers ont tellement augmenté, c’est invraisemblable.
Pendant toutes ces années, Theresa ne savait même pas que Marlene était encore en vie. Elle pensait que tout allait s’éclaircir lors de ce rendez-vous, que cette histoire se révélerait finalement être un malentendu. Mais le testament de Marlene était tout à fait explicite, aucune méprise n’était possible.
— Une dernière chose. Je n’arrive pas à joindre le cohéritier, monsieur Tom Halász. Vous savez peut-être où il réside ?
Theresa croisa les jambes en se demandant si elle devait avouer au notaire qu’elle n’avait jamais entendu parler de cet homme.
— Nous allons essayer de le contacter ensemble. Vous êtes d’accord ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête. Maître Herzberg alla chercher un dossier sur son bureau, l’ouvrit, tapa un numéro sur son téléphone et alluma le haut-parleur.
Au bout de la troisième sonnerie, la boîte vocale se déclencha.
— Entreprise de débarras Halász. Je ne suis pas joignable pour le moment. Laissez-moi un message, je vous rappellerai dès que possible.
*
Son téléphone portable se mit à sonner dans l’appartement. Tom sursauta et gémit en ouvrant les yeux. Sa tête le lançait. La sonnerie s’arrêta enfin et il se tourna sur le côté. Une femme était couchée près de lui. Elle était nue, étendue sur le ventre, la tête tournée vers la porte, si bien que Tom ne voyait pas son visage. Il essaya de retrouver son nom, en vain. Il ne se souvenait que du bar où il avait passé la soirée avec son collègue Konstantin, assis au comptoir. Konstantin était parti peu après minuit, il avait dû ensuite rencontrer cette femme. Cindy ? Melanie ? Tom se leva et se dirigea vers la salle de bains.
Son portable était posé sur la machine à laver. Encore ce numéro qui avait déjà essayé de le joindre plusieurs fois ces derniers jours. Cette fois, le correspondant avait laissé un message.
— Bonjour monsieur Halász. Ici maître Herzberg de l’étude Herzberg & Salomon. C’est au sujet de Marlene Groen. Merci de me rappeler au plus vite.
Tom garda les yeux rivés sur le téléphone. Marlene. Comment avait-elle pu le retrouver après tout ce temps ? Est-ce qu’elle tentait à nouveau de s’immiscer dans sa vie ? Et pourquoi avait-elle demandé à un notaire de le contacter ? Il devait encore s’agir d’une histoire d’argent.
Une voix de synthèse proposa à Tom plusieurs options : « Pour rappeler votre correspondant, faites le 1 ; pour effacer le message, faites le 2 ; pour le sauvegarder, faites le 3 ; pour réécouter le message, faites… »
Tom appuya sur la touche 2.

Autrefois (1946)

Rostock
— Au suivant, s’il vous plaît.
Elisabeth éternua, prit un mouchoir dans le tiroir du bureau et se moucha bruyamment. Ce jour-là, elle aurait préféré rester chez elle au chaud pour se soigner, mais elle avait été réquisitionnée pour aller travailler car un nouveau camp de personnes déplacées venait d’ouvrir.
Un jeune homme s’avança devant elle, les yeux baissés.
— À vos souhaits, murmura-t-il.
— Merci. Votre nom, s’il vous plaît ?
— Johannes Groen.
Il leva enfin la tête vers elle.
Elisabeth éternua une nouvelle fois.
— Eh bien, vous avez attrapé un bon rhume.
Le jeune homme souriait, mais ses yeux étaient marqués de cernes profonds. Des boucles brunes désordonnées lui tombaient sur le front, et, malgré son allure, Elisabeth le trouva attirant. Il portait un pantalon usé jusqu’à la corde, une chemise à carreaux et un manteau beaucoup trop grand pour lui. Une écharpe rayée marron et vert en laine rêche était enroulée autour de son cou.
Elisabeth baissa les yeux et se concentra sur sa machine à écrire.
— D’où venez-vous ?
— De Jaksonów, en Silésie. On m’a envoyé ici déposer une demande de logement.
Elisabeth éternua à nouveau.
Le jeune homme dénoua son écharpe et la lui tendit en souriant.
— Tenez. Vous me faites de la peine.
— Mais je ne peux pas accepter. Vous en avez besoin…
Elisabeth s’interrompit. Elle ne voulait pas insinuer qu’il n’avait sans doute rien d’autre à se mettre. Elle trouva le geste généreux, si bien qu’elle prit l’écharpe et le remercia.
— On ne peut pas laisser une jolie femme tomber malade.
Ses yeux avaient retrouvé de l’éclat et ses joues s’étaient creusées de petites fossettes.
Elisabeth sentit soudain que ses mains tremblaient. Devant la porte de son bureau, une longue file de gens attendait. Il fallait qu’elle se dépêche, elle n’avait pas le temps de discuter plus longtemps avec lui. Elle aurait pourtant aimé savoir d’où il venait et pourquoi il avait dû quitter son pays, au lieu de se contenter des seules informations nécessaires pour remplir le formulaire. Mais l’administration des personnes déplacées n’était pas l’endroit idéal pour faire connaissance. Elle suspendit l’écharpe sur le dossier de sa chaise, prit deux formulaires sur son bureau, glissa un papier carbone entre les deux, et inséra le tout dans la machine à écrire.
— Votre âge ?
— Dix-huit ans.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer tandis qu’elle tapait à la machine. Pourquoi la présence de cet homme la troublait-elle à ce point ? Comment se pouvait-il qu’un inconnu fasse battre son cœur aussi vite ? Jamais un homme n’avait produit chez elle un tel effet. Ses doigts ne trouvaient plus les touches du clavier, elle dut recommencer. Dans quelques mois, elle suivrait une formation d’infirmière. Mais, en attendant, ce poste lui rapportait un peu d’argent dont sa mère et elle avaient grand besoin pour vivre.
Une fois le formulaire rempli, elle tendit le double à Johannes Groen. Elle espérait qu’il ne remarquerait pas l’empreinte humide que sa paume avait laissée sur le papier.
Au moment où il saisit le formulaire, leurs mains se touchèrent.
— À l’occasion, je repasserai chercher mon écharpe, si vous êtes d’accord. Je sais où vous trouver.
Il sourit une nouvelle fois, se retourna et sortit.
*
Le nouveau camp où Johannes logeait désormais était certes plus grand, mais composé de baraques tout aussi sommaires. Il y régnait une odeur atroce. Derrière la cabane, le puisard n’avait pas été vidé depuis des jours. Johannes retenait sa respiration et allait faire ses besoins le plus vite possible. Il était fatigué. Depuis quelques semaines, pour gagner un peu d’argent, il aidait à déblayer les ruines de la ville détruite et à trier les pierres. Ce travail l’épuisait, et il rentrait au camp chaque soir un peu plus éreinté. L’administration lui avait attribué un lit dans une baraque en planches rudimentaire qu’il partageait avec deux autres garçons de son âge. Edmund et Otto étaient tous deux originaires de Breslau, mais ils n’étaient pas très causants et, lorsqu’ils n’étaient pas de sortie, ils passaient le plus clair de leur temps à dormir.
Ils ne disposaient que du strict minimum. Une table, trois planches qui servaient de lit et une étagère contre le mur pour ranger leurs vêtements et les quelques effets personnels qu’ils avaient pu emporter.
Johannes s’étendit sur le lit, remonta sur lui la couverture en laine râpeuse et ses yeux se fermèrent aussitôt. Il dormait déjà profondément quand des voix le tirèrent de son sommeil. Il se redressa en baillant et aperçut un groupe d’hommes à travers la fenêtre. Ils portaient des uniformes gris-vert, certains une chemise bleue avec un écusson cousu sur la manche : un soleil jaune et les initiales FDJ1. Ces gars s’étaient déjà rassemblés la veille au soir. Johannes se leva, sortit de la cabane et se dirigea vers eux. Ils étaient assis autour d’un feu de camp et l’un d’eux jouait de la guitare. Johannes les écouta chanter un moment. Il s’apprêtait à partir quand l’un d’eux s’écarta du groupe et s’avança vers lui en fumant.
— Privet malish, mon gars, attends un peu.
Johannes s’immobilisa.
— Viens t’asseoir avec nous.
L’homme tira de la poche de son uniforme un paquet de cigarettes russes et le tendit à Johannes.
— Non, merci.
— Tu ne fumes pas ? De toute façon, ce n’est pas bon pour la santé, dit-il en riant. Comment tu t’appelles ?
— Johannes.
— Un joli nom. Chez nous, on dit Ivan ou Vania.
Il prit Johannes par le bras et l’entraîna vers le feu.
— Moi, c’est Kolia.
Les flammes répandaient une agréable chaleur, les chansons du groupe étaient enjouées et parlaient d’un avenir radieux. Johannes s’assit près de Kolia qui allumait une nouvelle cigarette.
— Finalement, j’en prendrais bien une.
Kolia acquiesça et sourit à Johannes.
— Vanioucha, si je peux faire autre chose pour toi que t’offrir une cigarette, n’hésite pas à venir me voir. On aura besoin de renfort pour construire le socialisme.
*
— Tu pars à Berlin ? Si vite ?
Elisabeth tendit à Eva un drap propre.
Depuis qu’elles avaient toutes les deux commencé la formation à l’hôpital, les jeunes femmes étaient devenues inséparables. Elles se racontaient tout et passaient tout leur temps libre ensemble. Dès que c’était possible, elles s’arrangeaient pour travailler en même temps. Quelques semaines plus tôt, quand Eva avait raconté qu’elle pensait déménager à Berlin avec son époux Otto, Elisabeth avait espéré que leur projet n’aboutirait pas trop vite. Mais voilà qu’Eva lui annonçait maintenant qu’elle serait partie d’ici deux mois.
— Tu sais, Lisbeth, c’est une chance unique. Ils cherchent de toute urgence des infirmières à l’hôpital de la Charité. Et Berlin compte tellement de chantiers qu’Otto gagnera plus d’argent là-bas.
Eva tendit le drap sur le matelas.
— Viens donc avec nous. Berlin, c’est formidable.
— Je ne sais pas.
Eva sortit un autre drap du placard.
— Qu’est-ce qui te retient ici ?
Elisabeth regarda par la fenêtre. Elle songeait à Johannes Groen. Cela faisait des mois qu’elle pensait à lui et elle n’avait pas quitté un seul jour son écharpe. À tel point qu’un jour, sa mère lui avait fait remarquer qu’elle risquait d’avoir trop chaud, maintenant que le printemps était arrivé, mais Elisabeth avait secoué la tête en souriant.
— C’est à cause de ce Johannes ?
— Tu peux donc lire dans mes pensées ?
Elisabeth réajusta sa coiffe d’infirmière.
— Tu n’arrêtes pas d’en parler depuis des semaines ! Pourquoi est-ce que tu ne vas pas le voir dans le camp où il habite ?
D’un geste, Eva lissa une dernière fois le drap sur le lit. Elle prit une paire de gants en caoutchouc, les poudra de talc et s’essuya les mains dans son tablier.
— Je n’ose pas. J’ai peur de m’être imaginé des choses avec cette histoire d’écharpe. D’ailleurs, il n’est jamais revenu la chercher. Ce n’était peut-être qu’un geste de politesse.
— Ça m’étonnerait ! Les hommes n’ont pas l’habitude de distribuer leur écharpe aussi facilement. D’ailleurs, il est peut-être passé te voir à ton ancien poste alors que tu travaillais déjà ici. Va le voir ! De toute façon, tu n’arrives pas à l’oublier.
— Je sais, je l’ai trouvé tellement séduisant ! s’exclama Elisabeth, si fort que la patiente qui était couchée près de la fenêtre tendit son index devant sa bouche.
— Excusez-moi.
La malade sourit.
— Ah, quand l’amour s’en mêle, mademoiselle ! Moi aussi, j’ai connu ça quand j’avais votre âge…
Elisabeth prit la boîte de talc des mains d’Eva et la rangea dans le placard.
— Johannes, rien que son nom, tu ne le trouves pas magnifique ?
— Oui MA-GNI-FIQUE, reprit Eva en éclatant de rire.
— Tu te moques de moi ! Mais je me fais peut-être des idées. En plus, qui sait s’il est encore à Rostock?
*
Une semaine plus tard, lorsque Elisabeth sortit de l’hôpital après son service, elle n’en crut pas ses yeux. C’était lui, en chair et en os ! Johannes Groen était assis sur un banc devant l’hôpital, en train de lire. Habillé d’un pantalon en velours côtelé, d’une chemise bleue sans col et d’un gilet en laine gris, il avait l’air complètement différent de l’homme qu’elle avait rencontré la première fois. Elisabeth ne savait pas comment se comporter. Lentement, elle s’approcha de lui et s’arrêta deux pas avant le banc. Johannes était tellement absorbé dans sa lecture qu’il ne fit pas attention à elle. Il avait repris du poids, des couleurs, et ses cheveux avaient retrouvé du volume.
Elisabeth prit son courage à deux mains, inspira profondément et s’éclaircit la voix :
— Excusez-moi ! On se connaît, vous vous souvenez de moi ?
Johannes releva la tête et passa la main dans ses cheveux, l’air songeur.
Elisabeth baissa les yeux. Visiblement, il ne l’avait pas reconnue. Il faut dire que leur rencontre remontait déjà à un certain temps.
— Au bureau des personnes déplacées. Un jour où j’étais enrhumée…
Elisabeth se trouva ridicule, elle avait du mal à formuler une phrase intelligible alors qu’elle avait imaginé tant de fois cette scène de retrouvailles.
— Je m’appelle Elisabeth Havelmann. Et vous, vous êtes Johannes Groen, n’est-ce pas ?
— C’est vrai.
Il se leva en la dévisageant, puis son visage s’illumina en un instant.
— Mais oui, je m’en souviens maintenant. Vous avez gardé mon écharpe ?
Elisabeth rougit.
— Qu’est-ce que vous faites dans cet hôpital ?
Johannes rangea le livre dans son sac en cuir.
— Une formation d’infirmière. Et vous ? Vous semblez pourtant en bonne santé.
Des gouttelettes de sueur perlaient sur le front de la jeune femme.
— Un garçon du camp ne se sentait pas bien. Je l’ai accompagné.
Johannes sourit.
— Rien de grave ?
— Non, je crois qu’il se remettra vite. Elisabeth, je suis désolé de ne pas vous avoir reconnue tout de suite.
— Ce n’est pas grave, dit Elisabeth en jouant avec une boucle d’oreille.
— Vous accepteriez de venir vous promener avec moi demain ?
*
Johannes se présenta le lendemain matin devant la maison d’Elisabeth. Les moineaux gazouillaient dans les arbres et le soleil brillait déjà si fort qu’Elisabeth ne portait qu’un gilet sur sa robe verte lorsqu’elle sortit dans la rue. Johannes avait appuyé une vieille bicyclette contre la clôture du jardin. Sur le guidon était suspendu un panier recouvert d’une nappe à carreaux.
— Venez, Elisabeth, nous partons en balade. On pourrait suivre la rivière Warnow.
Du bout de sa chaussure, Johannes traça le chemin dans les graviers.
— À bicyclette ? Comment allons-nous faire ?
Elisabeth observa le cadre rouillé d’un air inquiet.
— Elle va bien nous porter, faites-moi confiance. Vous ne risquez rien, j’en fais mon affaire.
Elisabeth releva le bas de sa robe, s’assit sur le porte-bagages, et Johannes se mit à pédaler. Elle se tenait à lui pour ne pas tomber. Elle avait passé ses bras autour de sa taille et sentait la chaleur de son corps à travers sa chemise. Les rues de Rostock avaient beau être encore dévastées par la guerre, Elisabeth avait l’impression de ne s’être jamais sentie aussi bien de toute sa vie. Les jours passés dans la cave, la faim, la peur, tout cela avait subitement disparu. Elle ne pensait plus qu’à Johannes désormais.
La rivière Warnow n’était pas loin, mais Johannes s’embrouilla, tourna plusieurs fois au mauvais endroit, crut prendre des raccourcis, mais rallongea le trajet.
— Vous ne connaissez pas le chemin ?
— Oh, je pourrais rouler toute la vie comme ça avec vous.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer.

Ils étendirent la nappe sur le sol au bord de la Warnow et Johannes souleva le rabat du panier.
— J’espère que vous aimerez tous ces plats russes.
Elisabeth observa avec curiosité la salade de pommes de terre aux harengs, les raviolis pelmeni, le gâteau au fromage blanc vatrouchka, les bonbons batontchiki et deux bouteilles de kvas, une boisson fermentée.
— Kolia m’a aidé à préparer le pique-nique. C’est lui aussi qui m’a procuré la bicyclette.
— Qui est Kolia ?
Elisabeth sortit du panier les deux bouteilles et le décapsuleur.
— Un ami et presque un père pour moi, même s’il n’en a pas l’âge. Il est venu de Moscou pour aider à reconstruire le pays. Il m’a même trouvé un emploi. Avant, je déblayais les décombres. Maintenant, je travaille dans l’administration.
Johannes prit une bouteille et l’ouvrit.
— Vous avez les yeux qui brillent quand vous parlez de lui, dit Elisabeth en souriant.
— Il y a de bonnes raisons à cela. Il s’occupe de moi. J’ai enfin trouvé quelqu’un qui…
— … qui veille sur vous, c’est ça ?
Johannes baissa les yeux.
— Et vos parents ?
— C’est un sujet douloureux. Et il vaut peut-être mieux ne pas l’aborder lors d’un premier rendez-vous.
Johannes but une grosse gorgée de kvas.
— Mais puisque vous m’avez posé la question : je n’ai pas connu mon père, et ma mère était très malade. Un jour, je l’ai retrouvée morte dans le grenier.
Johannes eut du mal à retenir ses larmes.
— J’ai vécu un temps avec la famille qui habitait dans la ferme voisine. Et puis la place a manqué et je me suis retrouvé dans un orphelinat.
— Je suis désolée.
Johannes rangea la bouteille dans le panier et se mit à contempler la rivière, perdu dans ses pensées. Une péniche passa dans un bruit de moteur. Sur le pont était assis un vieil homme qui fumait la pipe en fixant un point à l’horizon. Un teckel couché sur ses genoux leva mollement la tête et regarda dans la direction des jeunes gens quand le bateau arriva à leur niveau. Tous deux restèrent silencieux un moment, à observer la surface de l’eau agitée de vaguelettes, quand des cris d’oiseaux firent sursauter Elisabeth.
Ils levèrent les yeux vers le ciel.
— Regardez, Elisabeth, les grues cendrées sont de retour ! dit-il en tendant le doigt.
— Elles sont tellement nombreuses. C’est très bon signe.
Enfant, lors d’un séjour avec ses parents à la Baltique, sur l’île de Rügen, Elisabeth avait vu des centaines d’oiseaux se poser dans un champ. Son père lui avait expliqué que les grues faisaient une halte à Rügen, en automne, pour se rassembler avant de migrer vers des régions plus tempérées. Depuis, la vue de ces oiseaux gracieux lui procurait une sensation de confiance et de sécurité. Elle sourit.
— Que voulez-vous dire ?
— Les grues portent bonheur.
Elisabeth baissa les yeux et vint plonger son regard dans celui de Johannes. Puis elle appuya sa tête contre son épaule, tandis qu’il passait son bras autour d’elle.

Aujourd’hui

Berlin
Lorsqu’elle arriva dans la rue en quittant l’étude de maître Herzberg, Theresa aperçut sa fille en face à la terrasse d’un café, assise dans une balancelle de jardin. Elle prenait appui sur ses baskets pour se donner de l’élan et se bercer tranquillement, plongée dans son téléphone portable. Alors que Theresa s’engageait sur la chaussée, elle ne remarqua pas le tramway qui venait de tourner au coin de la rue. Le chauffeur fit sonner sa cloche, Theresa recula aussitôt mais buta contre le bord du trottoir, trébucha et tomba sur les genoux en poussant un cri qui alerta les passants, affolés. Tandis qu’elle commençait à reprendre ses esprits, elle vit une tache rouge s’imprimer sur l’étoffe claire de son pantalon.
Anna bondit de la balancelle et accourut vers sa mère.
— Tout va bien, maman ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête et attendit qu’elle l’aide à se relever.
Anna prit sa mère par le bras.
— Tu fais de ces choses. Il faut traverser au passage clouté, tu me l’as suffisamment répété quand j’étais petite. Tu avais oublié ?
Theresa ne put s’empêcher de sourire. Elles se dirigèrent lentement vers le bar où elles prirent place.
— J’ai eu tellement peur, j’ai besoin d’un remontant.
— Il n’est que quatre heures et demie… dit Anna en consultant sa montre.
Theresa fit signe à la serveuse et commanda un café-vodka. Elle prit une serviette sur la table et tamponna la tache sur son pantalon.
— Je crois qu’il est fichu.
— Pour enlever une tache de sang, il suffit de frotter avec du shampooing et de l’eau froide. J’ai vu ça sur un tuto YouTube.
Les yeux verts d’Anna brillèrent dans la lumière du soleil.
Theresa posa la serviette et regarda sa fille. Le temps filait tellement vite. Cela faisait déjà deux ans qu’Anna avait pris un appartement et entamé des études d’histoire et de sciences de la culture à l’université Humboldt. Pour gagner un peu d’argent, Anna travaillait comme guide le week-end au musée de l’Histoire allemande sur l’avenue Unter den Linden. Elle était indépendante financièrement, et Theresa était heureuse de constater qu’elle avait plutôt bien réussi l’éducation de sa fille.
— Alors, comment ça s’est passé chez le notaire ? Cette histoire d’héritage, c’était vraiment une erreur?
Anna reprit son léger mouvement sur la balancelle.
— Manifestement, non. Marlene m’a bel et bien légué la maison de Rostock. À moi et à ce Tom.
— Bizarre. Raconte-moi ce que tu sais sur Marlene.
La serveuse apporta le café. Theresa en but aussitôt une grande gorgée et commença à se détendre, la vodka ne tarda pas à faire son effet.
— Marlene est morte à dix-sept ans dans un accident de voilier. Alors qu’ils étaient partis naviguer avec notre père sur la mer Baltique, une tempête a dû éclater sans prévenir, et le bateau s’est retourné. On n’a jamais retrouvé son corps, et il n’y a jamais eu d’enterrement. C’est à peu près tout ce que je sais. Je suis née plus tard, je n’ai pas connu Marlene. Mes parents n’en parlaient jamais, et j’ai fini par ne plus poser de questions. J’imagine que c’était trop douloureux pour eux de parler de cet enfant qu’ils avaient perdu.
Theresa étendit ses jambes sous la table.
— Aujourd’hui, tout porte à croire que tes parents t’ont menti et que Marlene n’est pas décédée à cette époque-là.
Theresa opina de la tête.
— Et qui est ce Tom ? demanda Anna en sortant son portable.
— Range-moi ça, s’écria Theresa sur un ton de reproche.
Anna reposa son téléphone sur ses genoux.
— Excuse-moi, dirent-elles dans un même élan.
Theresa esquissa un sourire. Toute cette histoire d’héritage la minait alors qu’elle était censée se concentrer sur la préparation de son exposition. Depuis qu’elle avait reçu la lettre de maître Herzberg, elle n’avait pas retouché à ses pinceaux. La situation semblait tellement absurde. Comment pouvait-elle concevoir que sa sœur qu’elle croyait décédée depuis longtemps venait de lui léguer l’ancienne maison de ses parents ? Et qui était ce Tom, dont elle n’avait jamais entendu parler et qui se retrouvait maintenant lui aussi copropriétaire de la maison ? Theresa fit signe à la serveuse et commanda un deuxième café-vodka.
— Il s’appelle Tom Halász. Je n’en sais pas plus.
— On va regarder, une seconde, dit Anna en reprenant son portable. Débarras d’appartement Tom Halász, ça te dit quelque chose ?
Theresa fit un effort pour se souvenir de ce que Tom avait annoncé sur sa messagerie.
— Oui, je crois que c’est ça.
Anna passa le téléphone à Theresa.
— Mais, dis-moi, c’est qu’il est joli garçon !
Sur l’écran s’était affichée la photo d’un jeune homme à qui Theresa donnait une trentaine d’années. Il avait les yeux bruns, le teint mat et son sourire laissait apparaître une rangée de dents impeccablement alignées. Theresa dut reconnaître que Tom, si c’était bien lui, ne manquait pas de charme. Mais ce visage n’expliquait pas du tout pourquoi Marlene avait légué sa maison à eux deux.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Aucune idée. Je vais commencer par fumer une cigarette.
Theresa farfouilla dans son sac à la recherche de son paquet de tabac. Son regard s’arrêta sur l’enveloppe que maître Herzberg lui avait remise. Elle la posa sur la table.
— C’est le notaire qui me l’a donnée.
— Et tu la sors seulement maintenant ?
Anna se saisit de l’enveloppe.
— Je peux ?
— Je t’en prie.
Theresa se roula une cigarette et l’alluma.
Anna ouvrit l’enveloppe. Elle contenait une clé et une lettre qu’elle parcourut brièvement.
— Aristote ? Qu’est-ce qu’il vient faire là ?
— Comment ça ?
— Tiens, lis toi-même.

Chère Theresa,
« Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou. » (Aristote.)
Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant, c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement,
Marlene

Theresa laissa retomber la lettre.
— De quel mensonge parle-t-elle ? Remplacer une tache par un trou ? Qu’est-ce qu’elle veut dire par là? demanda Anna.
Theresa haussa les épaules et contempla la lettre d’un air pensif.
— Et qui est ce Anton ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais ta grand-mère Lisbeth a aussi mentionné son nom quand je suis allée la voir hier. Bizarre… Je suis certaine de ne jamais avoir entendu parler de lui auparavant.
— Anton, Tom… Tout ça est bien mystérieux.
Anna ramassa la clé sur la table et l’examina.
— Je crois qu’on va devoir aller faire un tour à Rostock. Et aussi essayer de contacter ce Tom.
— Oui, tu as raison.
Anna plaqua brusquement sa main devant sa bouche et disparut à l’intérieur du café. »

Extraits
« Les murs étaient tapissés d’un papier peint beige à losanges discrets. Sous la fenêtre était disposé un grand lit protégé avec un couvre-lit datant des années 1960 et orné de grosses fleurs turquoise, brunes et jaunes. À côté du lit était posée une lampe sphérique orange. Une armoire paysanne sculptée se trouvait en face d’un canapé en velours cannelle au dossier garni de tapis au crochet blanc et d’une table réglable à manivelle sur laquelle se trouvait un coffret décoré de motifs peints, comme ceux qu’on ramenait autrefois des vacances en Hongrie ou en Bulgarie.
— C’est dément, non ?
Anna se laissa tomber sur le canapé, soulevant un nuage de poussière.
— Si je raconte ça dans mon séminaire d’histoire, ils vont vouloir organiser un voyage pour venir voir ça. On a vraiment l’impression de remonter le temps. p. 101

« Pendant qu’ils attendaient leur plat, Theresa explora la salle du regard. Sur le mur près de l’entrée était suspendu un drapeau de la RDA, ainsi que des fanions et des insignes. Au-dessus des tables, des étagères étaient décorées de postes Sternradio, de tourne-disque, de vaisselle, de produits ménagers, de bocaux de légumes, de paquets de lentilles Tempo et de café Rondo, de chewing-gums et de tablettes de chocolat, de cosmétiques Florena, de livres, de magazines et de disques. À côté du bar étaient punaisées des photos d’enfants portant le foulard bleu ou rouge des pionniers, d’adolescents en chemise du mouvement de la Jeunesse et de jeunes gens en uniforme de l’Armée populaire nationale.
Monsieur Bastian but une gorgée de bière.
— Vous vous souvenez? Vous aussi, vous avez grandi en RDA.
— J’avais dix-sept ans quand le mur est tombé, j’ai fêté ma majorité à la porte de Brandebourg le soir du Nouvel An 1989. Un peu que je m’en souviens !
Le visage de monsieur Bastian se rembrunit.
— C’est dommage qu’on veuille faire une croix sur cette époque. Avec la réunification, les gens ont tout jeté pour réaménager leur appartement. Un scandale, si vous voulez mon avis. »
NB. Le restaurant «L’Osseria» qui est décrit ci-dessous est désormais fermé.

À propos de l’auteur
BAUMHEIER_Anja_©Dagmar_MorathAnja Baumheier © Photo Dagmar Morath

Anja Baumheier est née en 1979 à Dresde et a passé son enfance en RDA. Professeure de français et d’espagnol, elle habite aujourd’hui à Berlin avec sa famille. La Liberté des oiseaux est son premier roman. (Source: Éditions Les Escales)

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Mobylette

PLOUSSARD_mobylette  RL-automne-2021  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix Stanislas 2021

Sélectionné pour le Prix littéraire Le Monde 2021

Sélectionné pour le Prix Première Plume 2021

En deux mots
Dominique a coupé les ponts avec sa famille et s’est installé dans les Vosges avec son épouse et leur premier enfant. Éducateur dans un foyer d’adolescents «difficiles», il tente de remettre un peu d’ordre dans une vie bousculée de tous côtés, C’est à ce moment qu’il va recroiser son père…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’éducateur mal éduqué

Voilà l’une des pépites de cette rentrée! Un premier roman mené sur les chapeaux de roue… de Mobylette, entre Lorraine et Vosges. En suivant un jeune éducateur de galère en galère, Frédéric Ploussard dresse un joli panorama du bordel ambiant.

Le seul élément positif qui aura présidé à la naissance de Dominique est la météo de ce mois d’août. Pour le reste ses 62 cm auront failli lui coûter la vie, auront fait suer sa mère près de neuf heures et auront mis les nerfs de son père à rude épreuve. Dès lors, l’enfant devra se frayer un chemin entre violence et ressentiment ou, au mieux, une indifférence coupable. Une enfance sans amour qui va culminer par un épisode très traumatisant du côté de Clinquey, cette cité imaginaire du Grand-est qui ressemble à Briey où est né l’auteur. Après une virée en vélo dans la cité voisine, il se fera attraper par une bande de jeunes, sera battu et humilié et échappera de justesse à un viol. À son retour, sa mère lui reprochera son pantalon déchiré et son père de ne pas savoir rouler en vélo. D’autres violences vont suivre, mais elles auront le mérite d’aguerrir l’enfant, puis l’adolescent. Il aura ainsi appris que la meilleure défense c’est l’attaque. Et même s’il est grand et maigre, il va développer ses capacités à ne plus encaisser mais à donner d’abord les coups. Les fêtes de Noël venant, année après année, marquer un point d’orgue à cette vie de famille. Au premier rang de cet immuable rituel viendront les cadeaux préparés par ses parents pour lui et ses deux sœurs, jolis symboles du manque d’amour. Ce qui n’empêche pas Dominique de croire qu’un jour, il pourrait trouver une Mobylette sous le sapin. Une Mobylette symbole d’indépendance…
Dominique a maintenant trente ans, il est marié et père de famille. Il a quitté la Lorraine pour s’installer dans les Vosges. Mais le couple qu’il forme avec Patricia part à vau-l’eau. Noyé sous les reproches, il ne sait plus vraiment pourquoi il rentre chez lui après des journées harassantes. Il pourrait tout aussi bien rester dans le foyer d’adolescents difficiles où il travaille à canaliser les débordements de pensionnaires toujours prêts à la rébellion. Avec Franck, Adama, Sullivan, Cindy et Mélanie, les conflits sont permanents, la violence intrinsèque, les bagarres quotidiennes. Le noir semble la seule couleur susceptible de peindre le décor d’un Grand-Est désindustrialisé où la sidérurgie aura offert une perspective à la population avant de causer sa perte. Misère et paupérisation. Les ingrédients qui ont aussi servi Nicolas Mathieu, lauréat du Prix Goncourt avec Leurs enfants après eux, Laurent Petitmangin et Ce qu’il faut de nuit ou encore plus récemment Jérémy Bracone avec Danse avec la foudre. Sauf que cette fois l’humour et le côté joyeusement foutraque – je vous particulièrement la séance de cinéma – viennent donner un côté pieds nickelés à ce récit qui pourrait sinon sombrer dans un drame social très glauque.
Paradoxalement, c’est l’annonce simultanée de deux nouvelles catastrophes, la fuite de deux jeunes pensionnaires et le cancer de Patricia, qui vont pousser Dominique à réagir et faire basculer ce roman très habilement mené.
Vous l’avez compris, Frédéric Ploussard a réussi son entrée en littérature. Son premier roman est époustouflant, à la fois grave et drôle. Si rien de la misère sociale ne nous est épargné, la grâce d’une plume virevoltante emporte tous les suffrages. Car il réussit la performance pourtant très improbable dans ce sac de nœuds de faire entrer poésie et même tendresse dans ce décor sinistré. Vous allez vous régaler!

Mobylette
Frédéric Ploussard
Éditions Héloïse d’Ormesson
Premier roman
416 p., 20 €
EAN 9782350877549
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans la cité imaginaire de Clinquey, petite ville lorraine à quelques encablures du Luxembourg (Briey, la ville natale de l’auteur, lui ressemble furieusement) . On y évoque aussi les Vosges, Nancy ou encore Strasbourg.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Du haut de ses quatorze ans et presque deux mètres, Dominique se voyait déjà parcourir la campagne vosgienne sur sa 103 orange. C’était oublier que dans sa famille, faire plaisir n’est pas le cœur des préoccupations. De là à en déduire que la suite des événements en découle, il n’y a qu’un pas. Quelques pas. Un lotissement paumé dans les champs de colza. Le sésame d’un permis de conduire. Un foyer pour ados sorti d’un méchant conte de fée. Un diagnostic trompeur. Des retrouvailles du troisième type dans les bois. Et deux sœurs aussi féroces qu’attachantes.
Mobylette est un roman cruellement drôle qui dresse le portrait décapant d’un trentenaire en roue libre dans un univers qui ne l’est pas moins, celui de l’aide sociale à l’enfance. Impossible de résister à cette aventure entre les Vosges et la Meurthe-et-Moselle, tour à tour désopilante et survoltée. Il y a la démesure d’un Kennedy Toole et le piquant d’un Desproges chez Frédéric Ploussard.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
20 minutes (Audrey Escoin)
La lettre du libraire
Page des libraires (Marina Sauvage, Librairie Quai des mots à Épinal)

Les premières pages du livre
« 1
LES ARBRES aux angles improbables. Leurs racines souffreteuses. Les troncs ravinés par l’acide ne m’avaient pas manqué. Les fougères, les ronces, les noisetiers aux couleurs de l’automne éternel. Pas davantage. Des corneilles se battent au-dessus de moi. Mes pieds subissent la succion à chaque pas. C’est vert et brun et noir. Gris également, si on y intègre le nuage triste qui nous surplombe par-delà les frondaisons.
La nature est rancunière dans les parages. Cette forêt s’étend sur plusieurs milliers d’hectares, et ce que j’en vois correspond bien à l’image déprimante que j’en ai gardée.
En contrebas du plateau que nous traversons, à une vingtaine de kilomètres vers l’ouest, se trouve une bourgade du nom de Clinquey. Ancienne place forte construite à la sortie d’une vallée encaissée et autoproclamée capitale du Texas lorrain à l’époque du Texas lorrain. Pendant des décennies, le village avait connu la prospérité grâce à la sidérurgie qui s’était développée alentour, avant que cette dernière ne décline et ne renvoie toute son humanité à la maison ou au bistrot. La suie retombe sur les hauts-fourneaux abandonnés. La pluie s’infiltre dans les anciennes galeries de mines. J’y suis né.
Je suis clinquin. Ma mère est clinquine. Mon père, c’est autre chose.
Pour l’instant, je fais corps avec cette terre grasse. La bruine me détrempe le visage. Mes vêtements me collent à la peau. Dix mètres derrière moi, Matthias patauge. Dans le silence de cette mélasse où même les corneilles se taisent, je l’entends parfaitement. Il râle. Ayant grandi dans les parages, je sais qu’il n’est pas conseillé de se garer trop près. Contre son avis, j’ai laissé la voiture en bordure de la route nationale. Loin derrière nous à présent.
Hier soir, il s’est cru mourir dans la combinaison de plongée de son père. Troublé, il a passé la nuit à regarder en boucle la vidéo des cent vingt-sept secondes en buvant du vin. Un contrecoup de notre grande frousse lacustre. Ce matin, il s’est réveillé en vrac une heure avant notre départ. Quel courage. Ses douleurs ont varié pendant le trajet. Devenues abdominales alors que nous marchions. Quelle abnégation. J’ai moi-même la bouche sèche depuis notre descente de voiture.
Nous progressons dans une végétation dense hors de tout chemin forestier. Des bosses et des creux recouverts d’un sous-bois épais et mou. Le dernier affaissement minier dans la zone date d’une quinzaine d’années, mais notre rythme s’en ressent.
Le relais de chasse se situe devant nous à quelques centaines de mètres. C’est le lieu du rendez-vous. En pleine forêt. Un fouillis de choses gluantes et de bois mort plus loin, je me colle au tronc d’un robinier étonnamment vertical. Matthias me chuchote à l’oreille qu’il n’a jamais eu aussi mal au ventre de sa vie. Je soupire. Pire que sa péritonite en CM1. Je cherche une vue sur le relais. Une envie de chier impossible à réaliser. N’en ayant rien à foutre de ses problèmes intestinaux, je lui demande de fermer sa gueule.
Les découvrir avant qu’ils nous aperçoivent. C’est l’idée.

Un gros bonhomme est assis sur la table fixée au sol de la clairière. Les autres discutent devant le relais en piteux état. J’en reconnais immédiatement deux malgré ma vue approximative. Ce qui aurait pu être rassurant, et pourtant c’est déjà deux de trop : Molosse et mon père.
J’appuie mon front contre le tronc rugueux du robinier. Ma première pensée est que j’avais été à deux doigts de l’appeler la nuit précédente tandis que Matthias regardait encore et encore les dernières minutes du sien. Dix ans que je ne l’avais pas fait. Pour lui annoncer que j’avais failli mourir avant lui.
La vie est étrange. Un poisson me fait flipper, je pense à mon père et, quelques heures plus tard, je le découvre dans un bois. J’ai l’impression que l’arbre vibre. La dernière fois que je l’ai vu, j’étais sur le parking de l’immeuble avec mes affaires éparpillées autour de moi, et lui à la fenêtre de ma chambre, dans l’appartement au premier étage, à hurler que j’allais mourir avant lui.
L’homme à table est surnommé Molosse pour sa ressemblance avec un gros jambon à l’os. C’est le fils spirituel de mon père, même si spirituel ne convient pas vraiment à leur relation. La table forestière semble sous-calibrée pour le quintal et demi de matières carnées qui repose dessus. Molosse se cure le nez avec une flûte à bec en regardant dans le vide. Le troisième homme porte une veste de cuir noir, des bottes à renforts et des gants de motard. Entre trente-cinq et quarante-cinq ans. Une tête de gagnant. Rougeaud, les cheveux clairsemés, les yeux exorbités. Il agite des mains volatiles. Il a un fusil en bandoulière. Papa a Molosse. Lequel commence à souffler dans sa flûte. J’aurais pu entendre sa petite musique s’il n’y avait pas eu les récriminations incessantes de mon pote. Il me demande ce qu’on attend pour y aller. Je le rassure, mon père est là.
Nous émergeons des fourrés une dizaine de secondes plus tard. L’inconnu nous aperçoit en premier et nous met en joue. La montagne mélomane semble surprise. Papa se retourne vers nous. L’inconnu éructe : « Ah merde, c’est pas des clefs d’antivol, ça ! »
Retour au pays des phrases baroques. Si mon père a déniché une sorte d’alter ego de la déconne pour se promener en forêt, il n’en montre rien. Nous sommes possiblement dans une situation où ça peut faire mal.
Ah non, mon père est présent.
Ah si, en fait, cette donnée n’est pas fiable.
« Matthias ! C’est toi, Matthias ? » poursuit l’homme en désignant mon ami du bout de son fusil.
Trois lettres tatouées sont visibles sur le dos de sa main : HIL. Matthias ne répond pas.
« Pourquoi t’es pas venu tout seul, trou du cul ? Bordel ! Je t’ai pas demandé d’emmener ta sœur ! » Tournant son fusil vers moi : « Salopard, mais t’es grand, toi ! La vache ! T’es qui ?
– Le conducteur. »
Il rote.
Mon père tient un cactus en main. Il a toujours eu des trucs bizarres en main, mais c’est la première fois que je le vois avec une plante verte. Un cactus dans la main paternelle, un fusil dans celle de son collègue, Molosse qui joue de la flûte : ça peut faire très mal.
« Elle est où, ta bagnole, conducteur ? » L’homme jette un œil aux alentours, puis à mon père. « Il va me le dire, Ser… Dès que je sais où elles sont, je saurai où elle est ! T’inquiète pas, tu peux me croire, je te paierai quand j’aurai remis la main dessus ! »
Mon père ne semble pas inquiet, plutôt mortifié. L’autre continue : « T’es pas trop grand pour conduire, toi ? »
C’est l’histoire de ma vie. La bourde initiale. Trop grand pour le conduit. Trop grand pour la conduite. Trop grand tout court. J’opte pour une entrée en matière sans rapport avec sa question : « Salut, papa. »
Molosse bouge. Il se rengorge de m’avoir remis. La table et le sol sous la table craquent lorsqu’il décolle ses fesses du plateau. Mon père a un sursaut, lui aussi paraît m’avoir reconnu. Une contraction sur son visage. C’est déjà une réponse. Il ajoute : « Eh merde. »
Il s’était sûrement fait à l’idée d’en avoir fini avec moi d’une manière ou d’une autre.

2
C’ÉTAIT la veille, en sortant du lac, que j’avais accepté d’accompagner Matthias dans la forêt de Clinquey, mais cet épisode touchant de retrouvailles père/fils trouvait son origine un mois plus tôt dans mon quotidien de jeune père à la ramasse. À quelques centaines de kilomètres de Clinquey. Aux alentours d’un foyer de l’enfance à la dénomination étrange érigé à proximité d’un lac magnifique. Pas très loin des prés vosgiens dans lesquels mon pote avait cueilli sa fameuse récolte de champignons hallucinogènes qu’il allait perdre emportée par la forêt qui avalerait mon père.

Nous habitions depuis deux ans, Patricia et moi, dans une maison située entre les étangs et la route départementale 420 qui menait à Saint-Dié-des-Vosges. Matthias avait un appartement à Raon-l’Étape. Je bossais comme éducateur spécialisé dans un foyer situé sur les hauteurs, Patricia était technicienne dans un laboratoire d’analyses médicales de Saint-Dié. Elle était tombée enceinte le printemps suivant notre emménagement.
Analyser le sang et l’urine des Vosgiens étant une activité qui faisait voyager – il y avait peu de substances que l’on ne trouvait pas dans le sang d’un Vosgien –, elle s’était mise en congé au troisième mois de sa grossesse pour protéger notre fœtus des émanations diverses. Noble attention. Elle s’était alors allongée dans notre chambre pour le sentir pousser, se développer, pour lui parler, se caresser le ventre en écoutant de la musique molle. La maison impeccable, le bruit interdit, chaque chose à sa place. Allongée, elle était devenue moins drôle. Allongée avec son ventre qui s’amplifiait, ses lèvres de gourmande, son air pincé. Allongée, elle m’avait fait douter d’elle.
Et six mois plus tard, nous étions parents.
Parents d’un garçon. Pas trop grand selon le personnel médical. Je ne sais pas si cela m’avait rassuré. Concernant Patricia, j’avais gardé pour moi que je la trouvais changée. Certes, nous avions un fils, elle était mère, alors elle avait changé. D’ailleurs, elle me reprochait clairement de ne pas avoir changé. En avait découlé moins de rires entre nous. Avec les pleurs du bébé, nous ne nous serions pas entendu rire de toute façon.

À ce moment-là, quelque temps avant de retrouver mon père en forêt, avant bien entendu de perdre mon boulot parce que mon directeur avait fini dans une haie, avant que ma femme ne croise la maladie et que mon pote ne décime tous les pigeons de Raon, mon fils avait achevé sa première année d’existence. À pleurer et à régurgiter, et toujours la couche pleine. Patricia me paraissait en être au même stade : pleurer et régurgiter en donnant l’impression d’avoir toujours la couche pleine. Je ne me sentais guère père. À son crédit, elle se sentait mère. Je la trouvais déprimée, tendue, revêche, à cran. Elle me jugeait défaillant, idiot, geignard, égoïste. Amant flottant, maîtresse allaitante. Je dormais de plus en plus souvent dans le canapé du salon.
Le mois dernier, elle était rentrée mutique d’un rendez-vous avec son généraliste. Elle aurait pu avoir une aventure avec son généraliste tellement elle le voyait souvent. J’avais supposé qu’il s’agissait d’inquiétudes liées à la fin de l’allaitement. Elle se plaignait tout le temps. Merde, elle donnait du lait, elle n’allait pas donner de la joie en plus. Non seulement je n’avais pas changé, mais je ne comprenais rien à sa vie de mère. Je la gonflais et Dieu savait qu’elle n’en avait pas besoin – comme si Dieu avait une alerte « allaitement difficile compliqué par le conjoint ». Notre dernier échange avant que je prenne mon poste au foyer de La Dent du diable ce jour-là. Je n’avais pourtant pas posé de questions. Juste fait une remarque. J’avais dansé avant de partir.
Assis dans le bureau de l’internat, je savais que des roses m’attendraient le soir en rentrant. Assis sur Anthony dans le bureau. Des Post-it roses. Depuis son accouchement, c’était sa façon de communiquer quand elle était colère. Avant, il n’y avait jamais eu de Post-it entre nous. Jaune la veille sur le micro-ondes : « Tu fais chier, égoïste ». Vert l’avant-veille sur la lunette des chiottes : « Tu fais chier, égoïste ». Là, forte chance qu’ils soient roses et sur le frigo. Elle avait ses codes couleur, ma femme, elle était très organisée. Encore une paire d’heures donc, avant d’étoffer ma palette et de retrouver les hurlements de la chair de ma chair avec pas mal de la sienne.

L’activité de l’après-midi m’avait rincé. Derrière la fenêtre du bureau, la pluie tombait fort. Elle s’était intensifiée alors que je quittais le skate-park avec le groupe. Pas de mort, un disparu, peu de sang. J’avais récupéré les vélos et le ballon. Simplement un rétroviseur cassé.
Assis sur Anthony, je pouvais me féliciter d’être au moins à l’abri de la pluie. Anthony était un des ados du groupe des 12-18 ans dont j’avais la charge. En tant qu’éducateur spécialisé en gestion des crises, du mal-être et autres boulettes. Il avait perdu deux dents dans l’après-midi. Il s’était battu, s’était fait piétiner par la horde, puis un coup de boule de Mélanie l’avait mis à terre et, à cet instant, je l’écrasais. Ou plutôt je lui maintenais la tête contre le sol pour nous calmer. Installé sur son dos, je lui parlais. Je lui disais que cela m’apaisait. Il ne se débattait plus. Lui aussi s’apaisait. À défaut d’être convaincant, j’étais relativement lourd.
À l’extérieur, le gymnase masquait le terrain de basket et la section des ateliers. De mon siège vivant, je voyais le parc s’étendre flou jusqu’à la route montant vers le col où aucune voiture ne circulait jamais. Au-delà, les bois de mélèzes engloutis par la nuit. L’éclairage public était allumé dans la vallée. Pas encore à notre altitude. Cela semblait paisible dehors. Humide, sombre et paisible.
Le foyer de La Dent du diable tirait sa dénomination pittoresque d’une pierre en forme de couille plus haut dans la montagne. Avec leur donjon pointu et leurs tourelles arrondies, les bâtiments ressemblaient davantage à un château de conte de fées qu’à une dépendance diabolique de l’aide sociale à l’enfance. Magie des vieilles pierres, sûrement.
Nulle innocence n’habitait hélas ce château. Ni prince, ni princesse, pas d’éduc’ magicien, de psychologue devin ou de prof d’atelier empathique. Sans parler du nouveau directeur… Il n’y avait jamais eu de fée dans les environs. Ou alors elle s’était fait tatouer des étoiles sur les fesses pour partir sucer des bites à la frontière avant que j’y bosse.
L’internat accueillait quarante-deux adolescents et adolescentes fracassés. Sa capacité maximum. De douze à dix-huit ans. Victimes d’horreurs. Coupables d’horreurs. Sur des temps différents. Ces gosses avaient tout connu dans la trahison et la peur. J’en avais un bon exemple sous mon derrière. Anthony Sagrel. Je lui tenais la gorge pour l’obliger à se taire. Qu’il s’apaise en se taisant. Il haletait quand je relâchais la pression et je voyais alors dans sa bouche l’espace laissé par ses dents manquantes.
Il venait de me frapper. De m’insulter et de tenter de m’en mettre une deuxième. J’avais mal à la pommette. La pluie crépitait. Nous discutions alors de ses amours adolescentes depuis quelques minutes. Il se pensait amoureux d’une jeune fille du groupe, la tendre Mélanie. Rien n’était simple. C’était donc compliqué. Pas sûr qu’elle en pince pour lui. Mélanie était relativement dangereuse pour une jeune fille de quinze ans. Pas sûr qu’il voit clair en lui, les hormones, son statut dans le groupe, son surnom de « honte au nid ». Pas sûr qu’il voit clair en elle, surtout. Mélanie, merde ! Il m’assurait que si. Embrasse une flamme, plutôt. Il n’en démordait pas, mais comme elle venait de lui coller le coup de boule qui lui avait fait tomber deux dents, il doutait. Sa frustration était importante. Je m’étais employé à relativiser ses espoirs fous. Il n’avait pas supporté. Il m’avait surpris par une patate en pleine gueule. Bien que fatigué par ma vie de couple, je ne lui avais pas laissé l’occasion de m’en mettre une deuxième.

3
JE M’ÉTONNAIS que cet adolescent soit encore en un seul morceau. Certes, il courait vite. C’était son principal atout. Anthony avait eu quinze ans en avril. Je relâchai ma prise. Il avait trop souffert trop tôt. Sa mère l’avait secoué comme un maraca pendant les quatre premières années de sa vie. Il avait été hospitalisé une année pleine après avoir été balancé dans une rivière. Ensuite étaient venus les placements en famille d’accueil puis les déplacements en institution. Sa mère était en psychiatrie quelque part. Une longue succession d’échecs entrecoupés de petits bonheurs qu’il avait saccagés. La violence ne l’avait jamais quitté. Hyperactif permanent, bouc émissaire du groupe, il était capable de donner des pulsions de meurtre au gosse le plus comateux du foyer. Fatigant même au repos, il n’avait pas une vie sans « histoires ». En m’asseyant sur lui, je le protégeais donc autant de lui-même que des autres. Ces jeunes pratiquaient la maltraitance déconstructive et c’était une facette de notre boulot de maintenir le cap en pratiquant la maltraitance constructive. Expérimenter la violence entre les mots : discussion, violence, discussion. J’en étais à une transition.
L’internat occupait les deux premiers étages du bâtiment principal. Les adolescents qui y séjournaient étaient mal en point, débordants de rage, durs ou mous, suicidaires ou tortionnaires. Ils étaient encadrés par des éducateurs qui, pour la plupart, avaient des profils similaires. Durs, mous ou cinglés. J’avais la chance de pouvoir passer de l’un à l’autre selon mes humeurs : dur, mou et passablement cinglé.
La plupart de ces jeunes étaient issus de familles disjonctées elles-mêmes issues de familles disjonctées. Le genre d’ascendance plus encline à prodiguer des câlins à coups de bite ou des caresses du plat de la main qu’à faire des crêpes en chantonnant. Ces gosses avaient été violés, frappés, affamés, jetés ou enfermés. Puis les placements, les errances et l’internat dans le meilleur des cas. L’inimaginable avait été leur quotidien. Nous nous occupions de la frange qui avait survécu.
Les violences étaient courantes à mon étage. Celui de la pénitence et des grands écarts. Celui de la horde. Rares étaient ceux que leur passé avait éteints : ils étaient tous allumés. De la petite veilleuse flageolante à la rampe de projecteurs de stade. L’épisode du cinéma datait d’octobre. Mais pour l’heure, Mélanie était rentrée de fugue la veille. Deux semaines d’absence et une petite mine à l’arrivée. Son retour les avait rendus dingues. D’autant plus que j’en avais une autre comme elle dans le groupe : sa petite sœur. Étrangement calmes toutes les deux cette nuit-là, mais la matinée avait été sur le fil, le petit déjeuner émaillé d’insultes et de promesses. Parmi les jeunes du groupe, dont sept filles avec Mélanie, aucun n’était scolarisé à l’extérieur. Aucun n’était scolarisé tout court, et le prof d’atelier, le dernier en fonction, travaillait à son abri antiatomique cette semaine.
Après le déjeuner, la charge électrique était conséquente. Adama, Sullivan et Jason avaient tenté de passer une table par la fenêtre. Peu avant quatorze heures, je les ai tous fait monter dans le transport de troupe, un fourgon de vingt-quatre places, et nous avons pris la direction du monde libre : un skate-park perdu à la sortie de Raon, en l’occurrence. Propice à la méditation en théorie.
En théorie.
Deux minutes après notre arrivée, Cindy avait disparu. Je récupérais une sœur, j’en perdais une autre. Cindy mesurait un mètre cinquante pour quarante-quatre kilos. C’était une petite blonde aux cheveux raides. Sa sœur était à peine plus grande, à peine moins vivante. Les garçons s’étaient éparpillés dans le skate-park désert. Mélanie, accompagnée des autres filles, s’était installée sur un muret un peu plus loin. Le temps de sortir un ballon et la trousse de soin, Cindy n’était plus visible. Partie pisser selon sa sœur. C’était possible au même titre que tout le reste.
Ces gamines avaient traversé l’enfer et l’enfer s’était écarté devant elles. Leur mère était morte dans un accident de la route de nombreuses années auparavant. Elle se prostituait, le père avait été son maquereau. Elles n’avaient jamais témoigné contre lui. Il était issu de l’aide sociale lui aussi, entrant et ressortant régulièrement de prison. Comme d’autres le sont par des écoles de musique, cette famille avait été modelée par l’intervention sociale. Je n’avais jamais rencontré leur père, mais cela ne tarderait pas puisqu’il venait de prendre contact avec la juge des enfants afin de récupérer la garde de ses filles. Le salopard, malgré les suspicions de viols et les trafics, n’avait pas été déchu de son autorité parentale. Il était donc en droit de le faire. J’avais du mal avec les pères. Ils m’affligeaient rapidement.
Les deux sœurs avaient été placées au foyer l’année dernière en provenance d’un autre foyer. Mélanie était la reine des fugues, menaces et coups de boule pour un oui, pour un non. Cindy était une incendiaire, impressionnante en crise pour une fillette si fragile, capable de réactions excessivement promptes. Notre nouveau directeur, en poste depuis l’été, ne comptait pas supporter leurs dérapages bien longtemps. L’épisode du cinéma avait cristallisé ses angoisses.
Avisant Anthony qui se tenait la tête dans un coin du bureau, je repris mon argumentation là où je l’avais laissée avant de le coller au sol. Qu’il arrête de se monter la tête. Il n’était pas amoureux de Mélanie. Il croyait l’être mais il ne l’était pas. Personne ne pouvait être amoureux de son bourreau. Il était plus attentif qu’avant ma contention, mais avec lui c’était comme pisser dans un violon. Chaque changement de pièce réinitialisait ses circuits en le focalisant sur ses idées fixes. Après quelques minutes, je l’envoyai prendre sa douche en lui conseillant d’éviter Mélanie et tous les autres.
Je m’assis et tapai le rapport qui contenait l’essentiel des événements de l’après-midi : « […] Nous jouions au foot depuis une vingtaine de minutes quand une bande de jeunes est arrivée. Anthony s’est battu avec l’un d’eux au premier regard. Probablement pour impressionner Mélanie. Je les ai séparés, j’ai maintenu l’autre jeune pendant qu’Anthony insultait le reste de la bande à la cantonade. Les filles se tenaient à l’écart, sauf Cindy qui avait déjà disparu à ce moment-là. La tension est montée rapidement et des coups ont été échangés entre Anthony et les autres. Les miens ont arrêté le match pour venir en soutien à Anthony ou aider la bande adverse à le défoncer, pas facile à déterminer. Les assaillants étaient une dizaine, la bagarre s’est généralisée. Anthony s’est fait piétiner, les assaillants ont été bigrement malmenés. J’ai récupéré le ballon. Les mecs extérieurs n’étaient pas préparés. Quand les filles sont entrées dans la danse, ils ont salement dérouillé, les nôtres, moins… »
Depuis le cinéma, j’avais décidé de ne plus m’interposer dans les bagarres générales.
« … Après le départ de la bande, un homme a tenté d’approcher Mélanie. Il s’est enfui quand il m’a vu… »
Une certaine méfiance s’imposait lors du retour de fugue d’une jeune fille. Méfiance envers ce qui pouvait traîner dans son sillage. Les affreux, les vicieux, les prédateurs. Tous les tarés que les fugueuses excitaient, ce qui pouvait faire du monde. Le type était reparti sur sa moto.
« … J’ai commencé à prodiguer des soins. Anthony, déjà mal en point de s’être fait piétiner et frapper, s’est approché de Mélanie, blanche comme un linge. Il lui a murmuré quelques mots à l’oreille et elle lui a mis un coup de boule qui l’a envoyé valdinguer en lui faisant sauter deux dents. J’ai procédé aux soins les plus urgents avant de remettre tout le monde dans le véhicule. Anthony a tapé dans le rétroviseur en montant dans le fourgon… »
Penser à ne plus aller à ce skate-park pendant quelques semaines. Cindy était déjà rentrée au foyer lorsque nous sommes arrivés. Elle ne m’en avait pas dit davantage pour le moment.
« … Les deux dents sont dans le tiroir de la pharmacie du groupe. Trois ados légèrement amochés. La glace du rétro avant droit a sauté. »
Je transmettais par mail le compte-rendu au patron. Ce dernier souhaitait être informé de tout ce qui pouvait entraîner des frais. Je ne le sentais pas, ce mec. C’était tout moi avec mes préjugés. Par exemple, il avait viré le cuisinier en arrivant. Je n’appréciais pas davantage le cuisinier, mais le remplacer par des repas en liaison froide m’avait foutu en rogne. Nous étions passés de plats trop copieux à des merdouilles prémâchées. Les ados ne se nourrissaient plus que de pain, les dégradations n’étaient plus réparées au plus vite, l’abonnement satellite avait été résilié. Et s’il n’y avait eu que ça…

Quelques jours plus tôt, Adama avait lancé deux javelots. Cet ado de seize ans, bien balèze, avait la sale manie de lancer tout ce qui lui passait par les mains. Du genre à s’emporter facilement, il était rapide et d’une précision remarquable.
Deux javelots. Il les avait récupérés dans le gymnase après s’être engrainé la tête avec Sullivan. Les javelots auraient dû être sous clef, mais la serrure n’avait pas été remplacée. Sullivan, sentant le vent tourner, était sorti du gymnase telle une fusée. Le premier javelot avait survolé le terrain de basket pour se ficher en terre à quelques mètres de lui. Le second avait atteint le fourgon du boulanger qui passait sur la route. Soixante-dix mètres plus loin.
Le recadrage de l’adolescent relevait du directeur puisqu’il y avait des dégâts à l’extérieur. Le fourgon du boulanger avait été traversé, le javelot achevant sa course dans son frigo. Et Sullivan avait failli finir en brochette andalouse sur le terrain de basket. J’ai accompagné le jeune lanceur pour qu’il entende notre saine réprobation.
À l’arrivée dans le bureau en haut du donjon, je m’étais installé confortablement dans un fauteuil tendance face à l’écran trente-deux pouces que le dirigeant s’était fait livrer. J’avais allongé mes longues jambes, Adama était resté debout.
J’avais dû faire un malaise ou m’assoupir car je repris conscience au moment où le directeur proposait à Adama une balade en Mégane – la seule voiture du parc automobile du foyer, le reste n’étant composé que de fourgons et de camionnettes. Quel rapport entre la Mégane et le fait que ce jeune ait failli empaler Sullivan et trépaner un artisan qui roulait paisiblement ?
J’étais abasourdi. Je soupçonnais le directeur de ne pas vouloir remonter les bretelles du jeune capable de lui réorganiser son bureau bien propret en bidonville. Je m’étais permis d’émettre un doute. Loin de moi l’idée de vouloir priver Adama d’une balade dans une voiture non volée, une sensation nouvelle pour lui à n’en pas douter, mais je ne voyais pas ce qu’il y avait de recadrant dans cette proposition. Adama non plus, d’ailleurs. Le directeur m’avait rétorqué qu’il se passait bien de mon avis et que, puisque je me permettais de critiquer sa sanction, je n’avais qu’à me démerder tout seul pour signifier à Adama ma désapprobation.
C’était un con.
J’avais contraint Adama à nettoyer les abords du foyer. Sullivan, lui, se satisferait de ne pas avoir été traversé par un javelot.

Je déposai le double du rapport du skate-park dans l’armoire blindée. Anthony était assis de l’autre côté de la vitre dans la salle de vie. Il me dévisageait fixement, les mains à plat sur la table. Fatigant même au repos. La plupart des ados avaient rejoint la salle télé. Quelques traînards étaient encore sous la douche. L’intensité lumineuse du bureau baissa d’un coup. Jason franchit la porte : « Hé, Dom, t’as pensé à mon dessin ? »
Je dessinais avec certains jeunes. J’avais beaucoup dessiné au lycée. J’animais régulièrement des sessions arts plastiques avec les ados capables de tenir un crayon sans blesser quelqu’un toutes les deux minutes. Ainsi, Jason avait travaillé à un portrait de Bob Marley pendant une semaine pour arriver à un croquis qui ressemblait à une aubergine avec des dreads. J’avais proposé de le lui améliorer. J’aurais préféré Sabrina, mais Sabrina n’intéressait pas Jason.
« Oui, Jason. Et je t’ai dessiné une véritable aubergine de l’autre côté, comme ça tu sauras à quoi ça ressemble. »
J’ouvris la pochette et en sortis le dessin : « Waouh ! Il est beau ! » s’extasia Jason.
L’aubergine n’était pas mal non plus. Il était content.
« Ah ! pousse-toi, gros con ! »
Une voix hargneuse dans son dos. Jason emplissait l’encadrement de la porte.
« Mais casse-toi ou je te découpe, gros sac ! »
Jason pesait plus de cent vingt kilos. Il était goal lors des matchs de foot aléatoires de l’équipe du foyer. Le goal titulaire, le seul et l’unique capable de survivre d’un match à l’autre. Mélanie pesait moins de la moitié de son poids mais rien ne lui faisait peur, à cette gamine : « Il faut que te parle, Dom !
– Mélanie… J’aimerais que tu puisses arriver quelque part sans insulter tout le monde à la ronde !
– Oh, ça va, c’est Jason ! Il faut que je te parle, Dom ! »
Je pris les clefs : « OK. Je suis là pour ça. »
C’était une blague. J’étais là pour d’autres raisons que je n’arrivais pas clairement à établir à cette seconde.

4
CELLE D’APRÈS, je déverrouillais la porte de la salle de présence neutre installée dans la première chambre à droite en partant du bureau. Mélanie s’assit en tailleur sur une chaise. Elle portait un sweat-shirt siglé 93 et un legging Adidas usé. Ses cheveux étaient tenus par un élastique. Elle tendit la main vers les fleurs en plastique qui constituaient la seule touche décorative de la pièce, sauf à considérer la table et les quatre chaises fixées au sol comme une touche décorative, et leur mit une claque. Une caméra s’activait à l’allumage des appliques. C’était le même principe qu’au distributeur de billets, votre prestation était enregistrée et vous pouviez revoir le film de l’agression.
Il était parfois raisonnable d’utiliser cette pièce dans certaines situations. Lors d’entrevues avec des adolescentes, notamment, pour se prémunir des accusations mensongères ou éviter de succomber à leurs charmes entre autres. Le nouveau directeur avait remis cette pièce au goût du jour. Les adolescentes l’emmerdaient et il ne voulait prendre aucun risque avec ces « petites salopes ». C’est ainsi qu’il les nommait. Le directeur désirait supprimer la mixité au plus vite, réorienter les petites salopes ailleurs, en finir avec les serviettes hygiéniques et les coups de boule pour nous concentrer sur les problèmes de sodomie et les classements Fifa. C’était un con, je me répète.
« J’ai mal au crâne ! maugréa Mélanie alors que je prenais place en face d’elle.
– Arrête de donner des coups de boule ! »
Elle pouffa. Elle avait un joli visage. Un peu marqué. De grands yeux verts sous une frange de cheveux blonds.
« Très drôle, mais avec l’autre enc…
– Ah, je t’arrête, Mélanie ! Des “enc” et des “filsdetepu”, j’en ai entendu suffisamment pour aujourd’hui. Alors si tu as demandé à me parler pour évoquer Anthony, prends plutôt rendez-vous avec Clément-Sournois. »
C’était la psychologue de l’établissement. Tout était révélé par son nom.
« Elle ne veut plus me recevoir, cette vieille peau. »
Je la regardai comme si je découvrais cette réalité.
« Le directeur va nous virer, non ?
– C’est possible. C’est toutes les filles qu’il compte réorienter. Mais tu n’es pas souvent là, ça ne te changera pas trop ! Tu sais, il y a vingt ans, ce foyer n’était pas mixte.
– Ouais, y a vingt ans, y avait les sœurs aussi… »
Les bonnes sœurs. Une ambiance différente faite de privations et de punitions avec les plus chiants enterrés à la cave. Une autre époque.
« Il m’a proposé un tour en Mégane. »
Le directeur l’avait reçue pour son retour de fugue. Il n’avait pas souhaité ma présence. Probablement pour lui proposer un tour en Mégane sans me voir ricaner.
« Sinon, Dom. Je suis désolée pour le cinéma. Je m’excuse. »
C’était ce que j’espérais sans trop y croire. La plus longue course de ma vie, poursuivi par une centaine de personnes dont une bonne partie avait paru croire que j’étais le père de cette bande d’ados énervants. J’avais dû faire un tour complet des installations avant de pouvoir revenir au fourgon pour les récupérer. J’avais garé le camion assez loin de l’entrée du multiplexe.
Lors de cette séance, Mélanie, Cindy et les cinq autres filles du groupe avaient insulté tous les spectateurs. Dès le début du film. Fast and furious. Elles s’étaient installées au premier rang. Elles parlaient fort, elles parlaient mal. Derrière elles, les gens avaient rapidement fait des remarques, leur demandant de la mettre en sourdine. S’ils pensaient s’entretenir avec de simples filles un peu trop excitées, ils se trompaient. Leurs requêtes avaient eu l’effet inverse : « Pourquoi tu fais chier, connard ?! », « T’as qu’à aller te branler dans les WC PBG ! », « Va te faire sucer par ta pouffe ! » Quelques exemples.
Elles s’étaient levées pour faire face à la salle qui commençait à frémir, poursuivant avec des insultes personnalisées pour les spectateurs les plus proches. Des ondes négatives parcouraient le public. Essentiellement des gars motivés qui voulaient regarder tranquillement Vin Diesel au volant d’une voiture de kéké qui dérapait. Le genre de types qui n’étaient pas spécialement habitués à se laisser emmerder par des adolescentes, ou par les femmes en général. Assez éloignés d’un public d’Alain Souchon, par exemple, possiblement plus réactifs et vindicatifs. Vin Diesel leur héros.
Je m’étais garé loin. Mon corps – je parle de mon corps – était garé loin. J’étais assis dans les derniers rangs de la salle. Je me plaçais souvent en position de sûreté quand j’introduisais le groupe dans le monde normal. Je n’étais qu’un salarié de l’éducation spécialisée, je pouvais me permettre ce recul.
Les jeunes filles. Des adolescentes. Notre avenir. Nos amours, notre larme à l’œil. Derrière elles, Vin Diesel conduisait en maillot de corps une puissante voiture vert émeraude volée. Seules face à la salle qui s’échauffait de plus en plus, elles faisaient le spectacle. J’étais tassé, dubitatif, presque sur la voie de l’inquiétude. Des mecs enjambaient les rangées de sièges, se rapprochaient, s’arrêtaient, hésitaient. Rendus fous par les insultes, ils connaissaient un épisode de frustration grandissant. Des adolescentes. Déchaînées et sans limite, certes, mais contre lesquelles ils ne pouvaient rien faire. Physiquement, du moins. Frapper une fille devant témoins, même le pire balourd ne s’y risquerait pas. Vin Diesel réussissait à rejoindre un garage en semant tout le monde quand un spectateur me fit mentir. Tatoué comme son idole, mettant de côté honneur et élégance, soutenu par les hurlements de sa grosse copine, il bondit vers mes furies pour s’en prendre à Cindy. Celle-ci l’accueillit par un coup de pied dans les couilles qui le plia instantanément en deux, avant qu’une patate de Priscilla ne l’envoie s’étaler contre le bas de l’écran. Les autres téméraires se mirent à relativiser. Dans la salle, les seuls qui paraissaient calmes étaient les garçons du foyer, installés à dix mètres des filles dans le coin gauche du périmètre. Ils avaient vaguement participé au début de l’altercation, quelques insultes molles, mais ils étaient figés à présent. Eux savaient de quoi elles étaient capables. Certains me lançaient même des regards interrogatifs, Adama, notamment.
C’était le moment. La suite serait pire. Je me levai, leur fis signe. Je ne me sentais pas d’attirer l’attention des filles. Un signe de Los Cassos, et que les filles se démerdent. Ils connaissaient le langage non verbal que je maniais avec pragmatisme : rassemblement des troupes et retour à la maison dans les meilleurs délais. Adama secoua Sullivan, Anthony s’accrocha à Franck qui poussait tout le monde pour sortir de la rangée. C’est alors qu’un cri traversa l’espace pourtant finement sonorisé par la voix de Vin Diesel qui marmonnait que la voiture n’était pas dotée d’un moteur V12 suralimenté mais d’un simple V8 qui lui faisait honte : « Ouèche, Dom, VIENS NOUS AIDER ! »
Ma part de responsabilité n’était pas assez importante pour m’engager à aider qui que ce soit dans cette situation. C’était une voix aigüe comme on en entendait rarement. Priscilla. L’anorexique du groupe. Dix-sept ans, dix-sept neurones, dix-sept kilos. Devant l’écran, à mouliner des bras dans ma direction. Une fille que j’avais encore tenté de resservir au déjeuner avec compassion. Derrière elle, Cindy donnait des baffes à une jeune femme. Mélanie invectivait à tout va une paire de mecs. Des spectateurs se battaient entre eux ; les autres filles, je ne les voyais même plus.
Un certain nombre de visages se tournèrent à l’appel de cette voix haut perchée. Des visages à la Jack Nicholson dans Shining, vers la fin du film dans la salle de bal, ou à la Sissi Spacek dans Carrie, juste après qu’elle s’est pris le seau de sang sur la tête. Des visages qui découvraient une possible solution pour satisfaire leur rage : un adulte responsable de ces gamines infâmes. Merci Priscilla. Compte sur moi pour ne plus jamais te laisser t’enfoncer les doigts dans la gorge.
La porte n’était qu’à trois mètres. Je me mis en action immédiatement, la franchis tout en percevant le mouvement qui s’amorçait derrière moi. Je traversai le sas en courant comme je n’avais couru qu’une fois dans ma vie. Et pour finir par me prendre un arbre cette fois-là. J’avais l’intention de faire mieux ce jour-ci. Franchement, à cette seconde, je ne pouvais que souhaiter aux ados d’avoir pleinement capté mon top départ. Derrière moi, la porte se referma sur le grondement qui enflait.
Je ne percutai rien. Je ne chutai pas. J’étais même étonné de courir aussi bien. Un tour complet à l’extérieur. La forêt n’était pas le seul endroit dangereux. J’achevai le tour des équipements sous un soleil radieux en espérant ne pas avoir à en faire un deuxième. À l’arrière de la salle, je croisai des gens qui sortaient d’Amélie Poulain ou de Harry Potter, des innocents qui ne pouvaient rien pour moi.
À l’issue de ce tour de fuite, miracle ! mes adolescents étaient au point de rendez-vous. Essoufflé, mais tellement heureux de n’être pas mort sur un parking UGC pour ma part. Même cette conne de Priscilla était là, « Benoùquetétais ? », Je faisais un tennis, pauvre débile. Et les deux sœurs, « Quel film de merde quand même. Je peux m’asseoir devant ? », avec leurs beaux sourires innocents. Je veux vous voir derrière, derrière, tous derrière ! J’ouvris le camion, Anthony me reprocha : « Merde, t’as pas assuré, Dom, t’aurais dû te battre ! » Putain, toi, je vais te laisser là ! Adama lui envoya une claque derrière la tête. Alors que je les poussais dans l’urgence à l’intérieur, Jordan me demanda : « Tu l’as compris, toi, l’histoire du film ? » Mais putain, on n’a même pas vu le début, Jordan !
Je démarrai le transport de troupe en leur hurlant de boucler leur ceinture, en me foutant de la checklist, la foule nous avait repérés. Un mec nous balança un caillou qui rebondit contre la carrosserie. J’accélérai comme Vin ou sa doublure dans cette première scène de vol de voiture, et nous quittâmes le parking en faisant crisser les pneus dans un nuage de gomme. Nous prîmes l’autoroute jusqu’à Saint-Dié pour rire. C’était nerveux. Pour pisser. Pour rire. Pour décompresser. Je les engueulai également, c’était mon boulot de les engueuler lorsqu’ils provoquaient une catastrophe. Mais rire, je n’avais pas pu m’en empêcher. J’étais content que nous soyons tous en un seul morceau.
La salle de cinéma avait été détruite après notre départ. La bagarre s’était poursuivie sans nous. Il y avait eu un article dans le journal local intitulé « Est-ce que les films violents rendent les spectateurs violents ? » Encore eût-il fallu que le film soit vu, à mon avis.
Nous n’avions pas été inquiétés. Personne n’avait fait le lien avec le foyer. J’avais puni toutes les filles, parce que, franchement, au moment où Priscilla m’avait appelé, j’avais senti le vent de la honte, climatisé, le vent, me caresser le visage. Les ados en avaient parlé pendant une semaine, puis d’autres événements étaient venus recouvrir celui-ci. Mélanie était partie en fugue, Priscilla avait fait une surdose d’eau écarlate… Puis Mélanie était revenue. Elle ne s’excusait pas souvent. Je ne l’avais jamais entendue s’excuser pour tout dire. J’acceptai ses excuses sans pinailler : « OK. Tu avais autre chose à me dire ?
– Oui. Je voudrais te parler de mon père. »
Plusieurs coups retentirent à la porte.
« Dom ! »
Cinq minutes tranquille, ça m’étonnait aussi.
« Dom, OUVRE ! »
Je me levai pour ouvrir.
Anthony sautillait dans l’encadrement. Son regard trouble me donna à penser qu’il s’était réinitialisé. Il me prit par le bras : « Dom, Dom, y a une bagnole devant la grille ! »

5
JE DÉVISAGEAI Anthony avec une lassitude que seuls lui et ma femme savaient provoquer à cette époque. Mélanie le bouscula en quittant la pièce, me disant simplement : « Je t’en parlerai plus tard, Dom.
– Je passe après », lui répondis-je.
L’édenté se massait l’épaule en souriant, le regard rivé sur elle.
« Après le sang ! » me rétorqua-t-elle en disparaissant dans sa piaule. C’était une de mes répliques, dite sur le même ton. Sous-entendu : « Après avoir nettoyé le sang ».
Dans le couloir, Anthony semblait proche de l’orgasme à se frotter l’épaule d’un air salace en lorgnant la porte de la chambre de Mélanie. L’attrapant par le bras, je traversai la salle de vie. La fenêtre à droite du trombinoscope donnait sur le parc et ses dépendances, la route, les mélèzes, tout le bordel. Une bagnole était effectivement devant le portail renforcé du foyer. Une grosse bagnole avec une rampe de projecteurs et deux ombres contre les grilles. Il commençait à se faire tard pour une visite de courtoisie. Non pas que le foyer soit réputé pour ce genre de visites. Depuis sa spécialisation dans le domaine de l’adolescence exaltée au milieu des années 1970, les visites de courtoisie s’étaient faites plutôt rares à La Dent du diable.
Anthony respirait comme une gerboise à côté de moi. Au moins, il était douché. Les sons de la salle télé nous parvenaient étouffés. Je remarquai qu’il était d’une pâleur extrême, mais tout le monde l’était depuis que Sodexo nourrissait l’établissement. Il ne suivait pas le foot. Match de Ligue 1 ce soir. Il m’avait dit un jour que, dans le foot, l’unique truc auquel il pouvait s’identifier, c’était le ballon. Coup de pied, coup de tête, écrasement, rebonds sauvages.
Les silhouettes à la grille gesticulaient. Elles semblaient crier, et l’amabilité était absente de leur attitude. Pour ne pas l’avoir dans les pattes, je demandai à Anthony de descendre à l’arrière du bâtiment pour attendre Matthias et d’informer ce dernier de la présence d’une voiture à la grille. Il en fut soulagé et se passa une main dans le cou avant de partir. Je me grignotai l’ongle de l’auriculaire.
J’entrai dans le bureau. Patti n’appréciait pas que je me ronge les ongles. Elle n’aimait pas nombre de mes loisirs. Je déverrouillai l’armoire blindée qui se trouvait contre le mur du fond. Toute visite impromptue, surtout avec une voiture surmontée d’une rampe de phares de péquenots, était à considérer comme une source d’emmerdements probables. Je regrettai de ne pas avoir demandé à Mélanie si elle avait ramené un ou deux monstres dans son sillage.
L’armoire blindée datait du sanatorium. Un modèle du siècle précédent. Les bonnes sœurs avaient toujours apprécié les grosses serrures et les petits coins secrets. Il y avait d’autres caches de l’époque dans l’établissement. Je tirai la lourde porte. Les bouquins de cul s’empilaient sur l’étagère du haut avec quelques sachets de poudre marronnasse et d’herbe compressée. En-dessous, les armes diverses confisquées à notre belle jeunesse : du sabre au cutter en passant par les tournevis et les gourdins. Plus bas, les plus grosses : des battes, deux haches, des barres à mine et trois boîtes d’objets contondants, pointus, coupants ou chauffants. Tout sauf des gommes. Presque au niveau du sol reposaient deux Taser et le fusil hypodermique dont on se servait parfois pour des adolescents qui pratiquaient le rugby en plus de leurs autres pathologies. Parmi les battes, il y en avait une que j’aimais bien, je l’avais confisquée dans une fête foraine. « American Church » était gravé dans son bois abîmé. Elle avait servi à lancer des cailloux. La mémoire de forme d’un capot n’y résisterait pas, pas plus que celle d’un crâne : c’était l’équipement idéal pour descendre à la grille. Pour davantage de sécurité, je glissai aussi un marteau dans ma poche arrière.
Un éducateur était mort l’hiver dernier dans un foyer de Bourgogne. Il avait ouvert la porte sans prévoir le pire. Tué d’un coup de couteau dans le ventre par une mère de famille qui s’était introduite par une fenêtre pour récupérer ses enfants. Notre métier n’était pas facile, mais il y avait des erreurs à ne pas commettre.

6
« BANDE D’ENCULÉS ! »
Le hurlement me parvint à l’ouverture de la porte du hall. J’allumai la lumière extérieure du bâtiment. Le projecteur accroché sous le donjon éclaira le parc jusqu’aux arbres de l’autre côté de la route. Ils n’avaient pas ce modèle-là sur leur véhicule.
Deux hommes s’agitaient devant la voiture. Celui qui venait de crier secouait les grilles. J’avais une cinquantaine de mètres à parcourir. Ma respiration faisait un nuage de condensation. Alors que je remontais le chemin vers les grossiers, d’un air bien plus décidé que je ne l’étais en réalité, le manche en métal du marteau me rentrait dans la fesse à chaque pas. En avançant, je distinguai clairement ce que le plus massif psalmodiait : « Mes poules ! Putain, mes poules ! »
Et l’autre de surenchérir : « BANDE D’ENCULÉS ! »
Une onde de soulagement me traversa. Ce n’était pas des monstres de sillage. C’était des propriétaires de poules. Et je les connaissais. Celui de la grille, je l’avais rencontré l’année dernière pour pleurer sa vache – j’ignorais qu’il avait également des poules. Mais quelle idée de nous offrir des Taser aussi ! Cadeau du Conseil général pour nous protéger en électrocutant les gosses trop méchants en dernier recours. Je n’étais pas prêt à me résoudre à ce genre de pratique, mais, vers Noël dernier, nous avions décidé de les essayer. C’était tentant. J’avais proposé Clément-Sournois comme gibier – la psychologie gagnait parfois à des expériences nouvelles –, mais Mathurin, le prof d’atelier survivaliste, avait pensé qu’avec une vache ce serait plus sportif.
J’adressai un sourire de compassion à l’éleveur. Sa vache avait connu une mort digne de celle qui peut frapper des randonneurs abrités sous un arbre pendant un orage. Nous en avions chié pour traîner le cadavre jusqu’à la rivière. Contre l’avis du directeur d’alors, j’avais dédommagé le malheureux qui me faisait face avec une partie du budget culture.
« Ses poules ! ‘Culé ses poules ! »
Celui qui m’insultait avait la dégaine type du patient zéro du laboratoire d’analyses médicales dans lequel bossait Patti. Tous ses fluides devaient contenir soit de l’urée, soit de l’alcool. Dans la quarantaine, habillé par sa mère avec les habits de son défunt père, des doigts comme des saucisses de Morteau, un nez proche des dernières images envoyées par la sonde Mars Explorer. J’étais grand et certain que mes fluides contenaient des globules rouges : « Bonsoir, messieurs ! » articulai-je en claquant la batte contre la grille. Ils reculèrent vivement. « Je vais faire comme si je n’avais pas entendu. Il est un peu tard pour nous rendre visite, non ? »
La question se posait. L’éleveur, lui, était en veste de laine. Possible qu’ils aient des moutons également. Dans la lumière du projecteur, ils avaient les faces bien rougeaudes de ceux qui s’en servaient essentiellement pour porter des bonnets au crochet ou siffler des verres de gris. Il recommençait à pleuvoir. Il faisait si beau quelques semaines auparavant quand j’avais couru autour du multiplexe. Dévisageant celui qui était en laine, je lançai : « On se connaît tous les deux.
– Ah ? Mais oui ! C’est vous que j’ai vu pour ma vache. »
Les jeunes avaient été injustement accusés pour la vache. Je n’avais même pas eu à intervenir. Il n’y avait pas que des désavantages à travailler auprès des suspects idéaux.
« Quoi, c’est lui pour la vache aussi ? » s’insurgea l’homme de l’urée.
Je déplaçai le marteau le long de ma hanche. Il fallait que je pense à mettre du caoutchouc sur le manche. À chaque fois, ce truc m’arrachait une fesse.
« Joseph, arrête ! C’est celui qui m’a payé. L’autre y voulait pas. Va plutôt éteindre les phares ! »
La glace était brisée. Il était éleveur de bétail, j’étais gardien de troupeau. Je lui parlai en ami de tous les élevages. Le mien d’adolescents turbulents était certes un peu plus nocif que les siens, constitués d’animaux placides à la tête mal attachée ou inflammable, mais nous étions sur le même bateau. Ses difficultés étaient mes difficultés.
L’autre, le beau-frère, crus-je comprendre, ouvrit la portière de la voiture et revint une poche plastique en main. Elle était pleine de têtes de poules. Leur problème était bien là : de leurs poules, ils ne retrouvaient que les têtes ces derniers temps. Ce qui ne m’étonnait pas outre mesure puisque nous récupérions le reste des corps à l’internat ces derniers temps. Après une période fouines et ragondins, Franck s’était ouvert aux gallinacées. Il était rentré d’un temps libre avec une poule pas plus tard que la nuit précédente. Sa tête devait être dans le sac.
C’était notre spécimen de la catégorie chasseur-cueilleur, ce garçon. Blond trapu avec un brouillard dans l’œil. Il avait été livré à lui-même pendant sa prime enfance, dans un repli de terrain des Hautes-Vosges. Signalé aux services sociaux en primaire pour actes de barbarie envers les animaux de l’école. Il avait joué au foot pendant une semaine avec un chat mort avant d’être exclu du club de foot. Bizarrement, il avait ensuite été placé dans une famille de circassiens. Il était arrivé au foyer un an et demi plus tôt. C’était un garçon agréable, rustique, qui avait ses périodes sans et ses périodes avec. Les renards, les hérissons et même un sanglier une fois. Il était le seul gosse que j’avais vu mordre un chien. Et donc, ces derniers temps, son truc c’était les poules.
Décapitées et en partie plumées. Pas facile à insérer, Franck. J’avais proposé sous-marinier à la dernière réunion de projet. Selon Clément-Sournois, notre psychologue à demeure, Patience de son prénom, son état s’améliorait. Elle considérait que décapiter des poules, davantage ancré dans un rituel paysan, était moins pathologique que décapiter des chiens. D’autant plus qu’il les offrait. À Matthias principalement. Franck paraissait donc en meilleure relation avec les autres. Elle m’avait néanmoins demandé s’il était possible de déterminer s’il les violait également. Enculer la bête avant de l’offrir. Difficile de savoir si ça entrait dans un rituel paysan. Je mangeais moins de poulets depuis sa remarque.
L’homme ralluma sa roulée. L’autre ajouta : « Ça porte la poisse, en plus, les têtes décapitées ! » en agitant la poche pour me les montrer.
Mon interlocuteur tira une taffe : « Et c’est moins nourrissant ! »
Le bon sens paysan. Il me tendit une clope que j’acceptai. Je ne refusais jamais un cadeau qui ne provenait pas de mes parents. Il avait une bonne quinzaine de têtes en main, le beau-frère.
« Je vous donne cinquante euros, et on n’en parle plus ! »
J’avais l’impression d’entendre causer ma mère. J’imaginais que Franck en avait tué bien plus. « On a dit qu’on n’en parlait plus. » Une phrase chérie de ma mère. La lavandière du foyer m’avait avoué la semaine dernière que le gamin fournissait son mari qui tenait un food truck de poulets frits à la Chaume Francis. J’essayai de me souvenir si j’avais déjà mangé là-haut en avisant la tête des deux gusses interloqués, rouge betterave pour le beau-frère, rouge brique pour l’éleveur. C’était des sanguins, ils accusaient le coup. Bien moins qu’espéré, leur murmurait leur lobe frontal gauche, celui qui comptait les verres en temps ordinaire.
« Mais c’est des poules de race !
– Ouh, messieurs, on va se calmer ! Vous avez quelques têtes, j’ai une vingtaine d’ados. Si vous voulez plus, vous voyez avec le directeur, demain matin.
– C’est mes poules ! »
Et alors ? Ce n’était pas mes enfants, mais si cela avait été le cas, je ne me baladerais pas avec leur tête au bout du bras de mon beau-frère.
« Je comprends votre colère, et il est possible qu’un des jeunes du foyer soit responsable de quelques-unes de ces morts mais… » Je soupirai. « Je peux monter à cent euros. »
Le temps pressait. Je désirais retourner voir Mélanie pour entendre ce qu’elle avait à me dire au sujet de son père. L’autre tira deux longues taffes de sa roulée. J’en tirai une légère. J’ajoutai : « Parce que c’est vous. »
Parce que c’est toi. Parce que c’est moi. Ma petite voix me soufflait d’en finir au plus vite. Je sortis la fiche de dédommagement de mon carnet de travail. Il acquiesça : « D’accord, mais c’est pas cher payé ! Vous vous souvenez de ma vache ? C’était ma meilleure laitière ! »
Jamais facile, la confrontation avec les familles de victimes. J’avais moi-même un problème avec une laitière qui me faisait chier en ce moment. Je compatis. J’eus alors la sensation que ça s’animait dans mon dos.
« J’en aurais plus jamais une comme ça ! » marmonna l’homme.
Moi non plus, mais, la vie à la campagne recelant de tant de surprises, il ne fallait jamais dire jamais. N’ayant rien à ajouter de plus pertinent, le foyer s’en chargea par un long hululement porté par le vent qui se finissait en « … uuuuuttte ! »
« On dirait qu’il y a de l’animation chez vous ! »
Perspicace, le pécore. Je les abandonnai en l’état.

7
IL Y AVAIT indéniablement un côté château de conte de fée, dans cette fichue baraque. Un conte méchant, comme ils l’étaient tous.
« Va sucer ta pute de mèèèère ! » en provenance des étages alors que je franchissais le seuil du hall. Éructé par une gamine qui avait perdu la sienne dans un accident de voiture. La voix foutrement reconnaissable. J’avais relu le dossier des sœurs à fond pour l’audience qui s’annonçait. J’étais leur éducateur référent. Je passai devant les casiers des ados au rez-de-chaussée. Chacun en avait un à son nom, celui de Franck était en bas à droite. Je l’ouvris avec mon passe et y fourrai les têtes de poules que m’avait données le pécore en échange du remboursement. Il comprendrait.
« Lâche-moi, connard, putain, mon père il va te tuer ! »
Cindy. Elle était montée se coucher après le dîner. Patraque, qu’elle m’avait dit. Elle avait repris du poil de la bête, manifestement.
« Des gosses ! avait ricané Matthias en postulant au foyer à la fin de l’été. Pffff, Dom, ce ne sont que des enfants ! Faibles et incomplets. Un peu d’attention, de l’écoute, des conseils, et l’affaire sera dans le sac ! »
Que des enfants, j’avais adoré.
Licencié de sa boîte informatique six mois plus tôt, il avait eu l’idée saugrenue de postuler au foyer. Aucun diplôme n’était requis pour occuper un poste de veilleur à La Dent du diable. Ne pas être inscrit dans le fichier des délinquants sexuels et être capable d’affronter les pires situations sans pleurer était un bon début. Supporter la vue du sang, notamment le sien, un atout supplémentaire pour le poste. Je n’avais même pas eu à le pistonner, le nouveau directeur l’avait embauché dans la minute qui avait suivi son entretien. Depuis, mon pote « un peu d’écoute et d’attention » avait eu l’occasion de découvrir les soucis induits par l’enfance maltraitée qui ne voulait pas dormir alors que, pour ma part, je découvrais ceux induits par la petite enfance de mon propre sang qui ne voulait pas dormir non plus. Patricia, toujours lestée de ses kilos de grossesse, était devenue râpeuse de l’intérieur et j’angoissais de me constater aussi peu père que mon père sur ces premières longueurs.
J’avais déconné pour le prénom. Tout sauf Laurent ou Dominique junior avait été mon seul souhait clairement formulé. Et elle m’avait mis N-o-ë-l à l’envers. Ce qui avait été le cas de tous les Noël de mon enfance. Le pire étant que ça m’avait pris un certain temps avant de m’en apercevoir.
« Je te lâcherai quand tu m’auras rendu ce papier, Cindy ! »
La voix de Matthias montait dans les aigus. J’étais dans l’escalier, l’action se déroulait plus haut. Magie des petits silences dans un monde d’insultes, un raclement de gorge grossit, presque musical, avant le chuintement du crachat. Une seconde suspendue, un ange devait passer quelque part, puis le clac net d’une claque. Une nouvelle suspension du temps et un hurlement de rage qui fit vibrer mes verres de lunettes : « Oh l’enculé, il m’a mis une claque ! »
J’en étais arrivé à la même conclusion. J’avais espéré que Matthias réussirait à s’en sortir seul, après tout ce n’était qu’une fillette de douze ans et demi, un petit être faible et incomplet qui ne demandait qu’à être rassuré et calmé. Quoique, objectivement, je doutais qu’une claque puisse calmer qui que ce soit par ici. Ces adolescentes, notre avenir au sens large, notre responsabilité au sens court, ces gosses pouvaient être tristes et drôles. Très tristes et très drôles parfois…
« Tu m’as craché à la figure, Cindy ! Cindy, ne touche pas à cet extincteur, bordel ! Cindy, Cindy, Cindiiiiiiie ! »
… mais pas tout le temps. Sa voix vrillait dans les aigus. À l’ouïe, c’était douloureux. En pratique, c’était une erreur. Jimmy Somerville qui intimait à Cindy de se calmer après lui avoir mis une claque. Je vous laisse juge.
Le psychiatre de secteur n’avait rencontré Cindy qu’une fois depuis son arrivée au foyer. Quatre minutes d’entretien, et il avait dû refaire son bureau suite au début d’incendie. De mémoire : « Cindy porte en elle les fulgurances annonciatrices des sombres lendemains qui lui semblent promis. » Ce n’était pas faux tant elle était prompte à passer de la plus complète apathie à la plus complète démence, mais de là à parler de « fulgurances »…
En atteignant le palier, je découvris Matthias plié en deux. Visiblement, il venait de se faire percuter par l’extincteur. Petite sœur tournoyait avec la cuve à bout de bras. Son visage congestionné de jouvencelle virait au violet.
Je lui arrachai la cuve des mains alors qu’elle repartait à l’assaut. Elle tomba, je la suivis. L’extincteur roula – un extincteur pour Cindy, la bonne blague quand on y pense – et je m’assis sur elle sans ménagement. Je lui bloquai les jambes avec les miennes et ses bras avec mon bras droit. Me restait le gauche pour lui maintenir la tête au sol. Les insanités, je supportais, sa morve, je préférais éviter. Ma grande main sur sa tempe, je l’interrogeai : « Eh, Cindy, qu’est-ce tu fous, bon sang ? »
Pas de réponse construite. De la rage, des convulsions. Ma prise était bonne.
« Je peux rester là longtemps ! »
Je lui parlais d’une voix grave et douce. Elle se cabra une fois. Je pouvais rester longtemps effectivement, elle finirait par m’entendre. Une boîte d’allumettes tomba de sa poche. Je la fis glisser vers Matthias qui était appuyé au mur, grimaçant. Elle cracha sur le carrelage entre deux éructations à l’adresse de mon pote. Penser à lui demander de se laver les cheveux à l’occasion.
Une petite fille. J’écrasais une petite fille à qui j’avais resservi du gratin au dîner. La seule qui m’en avait redemandé. Étrange boulot. J’en avais singulièrement conscience lorsque j’étais assis sur une frêle ossature en professionnel pragmatique. Conscience aiguisée par le fait que je n’avais pas pu m’asseoir tranquille pendant un an et que j’en avais gardé une sensibilité particulière. J’attendais. Matthias demeurait muet, se frottant la cage thoracique. Muet pour se retenir de hurler : « Espèce de sale petite conne, tu m’as pété deux côtes ! », par exemple. Mon regard glissa vers l’extincteur qui aurait pu me rappeler mon père ce pompier. Je me concentrai sur ce que je faisais.
L’endurance, l’autre versant de mes interventions. Une fois installé sur le gosse, il fallait tenir la prise. Sans s’en prendre une, sans s’essouffler, sans lui faire mal et dans le calme si possible. Nul besoin d’en rajouter avec les sanctions à venir assénées sous le coup de l’énervement ou de la douleur. Patienter sur lui ou sur elle et, invariablement, se rendre compte, au bout de quelques minutes, qu’un gosse ce n’était jamais confortable. Même les gros.
D’une petite voix étouffée par ma grande main : « Va te faire foutre.
– Je n’irai pas. Je te lâche la tête si tu promets de ne pas me cracher à la figure ni de me mordre. »

À propos de l’auteur
PLOUSSARD_Frederic_DRFrédéric Ploussard © Photo DR

Né à Briey en 1968, Frédéric Ploussard a longtemps exercé le métier d’éducateur spécialisé. Sculpteur amateur de talent, il remporte le Grand prix des Artistes lorrains en 2003. Il vit aujourd’hui en Ardèche où il se consacre à l’écriture. Mobylette est son premier roman (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson).

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Le passeur

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Prix de la Closerie des Lilas 2021

En deux mots
Après avoir été lui-même poussé à l’exil, Seyoum est désormais l’un des patrons du réseau de passeurs qui organise les voyages de migrants vers l’Europe depuis les côtes libyennes. Mais l’arrivée de la dernière «cargaison» de la saison va le replonger dans son passé et ébranler ses certitudes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le migrant, le bourreau et la terre promise

Stéphanie Coste a réussi un premier roman captivant en choisissant de parler des migrants du point de vue du passeur. Ce dernier, trafiquant sans foi ni loi, va être soudain rattrapé par son passé.

Seyoum est aujourd’hui un chef puissant du réseau de passeurs qui organisent la traversée des migrants et font fortune sur le dos de ceux qui n’ont pour seul espoir l’exil vers l’Europe. En échange d’un transport en convoi dans des camions bringuebalants et chargés comme des boîtes de sardines, d’un séjour dans des hangars insalubres où ils sont parqués et d’un voyage des plus aléatoires sur un vieux rafiot de plus en plus difficile à trouver, ils vont dépenser une fortune. Et faire prospérer ces trafiquants de chair humaine qui se soucient bien peu de la réussite de leurs voyages. Les douaniers et l’armée, complices de ce trafic, aimeraient pourtant ne pas avoir à repêcher constamment des corps et entendent aussi faire rémunérer cette «prestation». C’est dans ce contexte que Seyoum, qui a lui-même échappé à la dictature dans son Érythrée natale en prenant le chemin de l’exil, accueille la «cargaison» pour son dernier voyage de la saison. Une misère qu’il essaie d’oublier en se shootant au khat et en la noyant dans le gin. Mais le malaise persiste.
«Quarante-cinq zombies luisants me fixent du même regard suppliant. J’y vois passer les ombres d’épreuves inracontables. Leurs fringues en lambeaux sont maculées de déjections. Des mouches s’y vautrent sans qu’ils en soient conscients. Ils ont lourdé leur dignité quelque part dans le Sahara. Les abominations subies n’ont pas entamé le brasier au fond de leurs pupilles, ce putain d’espoir. Je pense au mec de vingt ans parti lui aussi d’Asmara il y a longtemps. La boule se rappelle à moi.»
Car Seyoum était amoureux quand il a fui son pays. Il espérait se construire un avenir brillant, loin de ce régime qui lui a pris sa famille et s’apprêtait à faire de même avec lui. Pour s’en sortir, pour devenir un bourreau intraitable, il a dû se forger une solide carapace qui va pourtant se fendiller lorsqu’un réfugié comprend qu’il est l’un Érythréen comme lui. «Quelque chose explose à l’intérieur de moi. Une vanne béante qui déverse des torrents de rage.» Et qui va le conduire à prendre une décision radicale.
En choisissant Seyoum comme narrateur Stéphanie Coste a trouvé un angle aussi particulier qu’intéressant pour traiter l’un des sujets d’actualité les plus brûlants. En suivant son parcours, on comprend la complexité du problème et la difficulté à imaginer une solution, bien loin du manichéisme de certains, prompts à sortir leur «Yaka». Ce roman-choc, poignant et violent, fort et émouvant, est à placer dans votre bibliothèque aux côtés de ceux de Louis-Philippe Dalembert avec Mur Méditerranée de de Christiane de Mazières et La route des Balkans, de Marie Darrieussecq avec La Mer à l’envers, de Sarah Chiche et Les Enténébrés, ou encore du premier roman de Johann Guillaud-Bachet, Noyé vif. Tout comme Stéphanie Coste, ces œuvres de fiction disent sans doute mieux la «question migratoire» que ne peuvent le faire les reportages qui restent souvent, par la force des choses, très superficiels.

Le Passeur
Stéphanie Coste
Éditions Gallimard
Premier roman
136 p., 12,50 €
EAN 9782072904240
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en Lybie et en Érythrée puis quelque part en Méditerranée, sur la route de Lampedusa.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand on a fait, comme le dit Seyoum avec cynisme, «de l’espoir son fonds de commerce», qu’on est devenu l’un des plus gros passeurs de la côte libyenne, et qu’on a le cerveau dévoré par le khat et l’alcool, est-on encore capable d’humanité ?
C’est toute la question qui se pose lorsque arrive un énième convoi rempli de candidats désespérés à la traversée. Avec ce convoi particulier remonte soudain tout son passé : sa famille détruite par la dictature en Érythrée, l’embrigadement forcé dans le camp de Sawa, les scènes de torture, la fuite, l’emprisonnement, son amour perdu…
À travers les destins croisés de ces migrants et de leur bourreau, Stéphanie Coste dresse une grande fresque de l’histoire d’un continent meurtri. Son écriture d’une force inouïe, taillée à la serpe, dans un rythme haletant nous entraîne au plus profond de la folie des hommes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le petit journal (Fernando Couto e Santos)
L’Écho magazine (propos recueillis par Isabelle Claret Lemarchand)
Blog Trouble Bibliomane
Blog The Unamed Bookshelf
Blog Au fil des livres
Blog Domi C Lire
Blog Lili au fil des pages
Blog Les livres de Joëlle

Les premières pages du livre
« Zouara, Libye, 15 octobre 2015
J’ai fait de l’espoir mon fonds de commerce. Tant qu’il y aura des désespérés, ma plage verra débarquer des poules aux œufs d’or. Des poules assez débiles pour rêver de jours meilleurs sur la rive d’en face.
Le nombre d’arrivées de Khartoum et Mogadiscio la semaine dernière m’a surpris. Je n’avais pas prévu qu’ils seraient tant à résister au Sahara. En général je fais un bon calcul avec les rabatteurs ; s’il en part cent cinquante de Somalie et d’ailleurs, à peine les deux tiers parviendront en Libye. Ils ne pourront éviter la traversée du désert, la mort assise sur leur cou comme une enclume. Il en meurt plus dans la fournaise des mirages qu’en mer en temps normal. La rage de survivre leur donne de plus en plus la gnaque.
Andarg doit en livrer une soixantaine de plus d’Érythrée aujourd’hui ou demain. Les Soudanais et les Somaliens sont déjà trop nombreux par rapport à la capacité du bateau. J’ai été trop gourmand, je le sais. J’ai voulu m’en mettre plein les poches pour la dernière traversée de la saison. Les croisières Seyoum ferment leurs portes pour l’hiver, allez-vous faire voir. Voilà ce que je me suis dit. Cette négligence finira par nuire à ma réputation. Une réputation construite en dix ans de boulot et trahisons diverses. La concurrence se moque comme moi de ses responsabilités. Du coup les fiascos se sont enchaînés de Tripoli jusqu’à Zouara, et ça commence à se savoir. La côte est devenue un dépotoir d’ordures pas tout à fait ordinaires. Le bouche-à-oreille a enflé dans le vent des récents naufrages. Et du Soudan jusqu’à la Somalie il a semé une graine de doute. Pour l’instant les candidats au mirage de l’Italie affluent toujours. Mais il va falloir faire gaffe.

— Seyoum ! Seyoum !
Ibrahim m’a fait sursauter. Mes mains tremblent. Un tic récent fait claquer ma mâchoire. J’ai encore brouté trop de khat hier soir, j’ai augmenté les doses, la botte quotidienne ne suffisait plus. J’ai presque tout fini. Heureusement Andarg a refait le plein en Éthiopie en attendant la livraison des Érythréens à la frontière. En pensant au goût amer des feuilles, je salive comme un animal attendant sa pitance. Je passe de plus en plus de temps à pioncer derrière mon cabanon. Ces dérives me laissent apathique et pourtant prêt à mordre. Mes yeux sont noyés en permanence de sang et de folie. Je commence à me foutre les jetons moi-même, je dois reprendre le contrôle. Ibrahim m’appelle encore. Je m’extirpe de l’ombre du palmier. Il fait encore chaud même si le soir va se pointer d’ici une heure. Je préfère traîner sur ce bout de sable plutôt qu’à l’entrepôt où je parque les migrants avant la traversée. Les Soudanais et les Somaliens qui y sont entassés depuis six jours n’ont plus rien à bouffer depuis hier. On leur file juste un peu de flotte pour les garder en vie. Certains portent sur leurs tronches les prémices de la révolte. Je les reconnais tout de suite. J’en fais tabasser trois ou quatre par jour pour maintenir l’ordre : l’épuisement gagne toujours, la peur les achève. Ils sont vite matés.
— Seyouuuum !
— Oui Ibrahim, je suis là. Qu’est-ce qu’il y a ? La cargaison des Érythréens est arrivée ?
Il déboule essoufflé devant moi.
— Non, pas encore. J’ai parlé avec Andarg tout à l’heure. Le camion a crevé près de Houn hier après-midi. Une grosse pierre sur la piste. Ils sont retardés d’une demi-journée. Mais y a tes amis, les deux gardes-côtes libyens, qui sont là. Enfin, sur la plage. Ils veulent te parler.
Amis, tu parles ! Ces sangsues s’accrochent à ma gorge et se gavent de mon pognon depuis quatre ans. Ils saignent aussi les autres gangs sur toute la côte jusqu’à Tripoli. Ces mecs-là font la fiesta tous les jours sur la tombe de Kadhafi en sirotant du thé noir. Merci mon pote pour le chaos que t’as laissé derrière ton cadavre, à la tienne. Je m’avance vers Ibrahim. Je le dépasse d’une bonne demi-tête.
— Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Ils sont déjà venus il y a même pas deux semaines récupérer leur enveloppe. On s’était mis d’accord que ça comptait pour deux traversées. Dis-leur que je suis pas là.
Ibrahim se balance sur ses jambes décharnées. Il évite mon regard en visant un point au milieu de ma poitrine. Son corps, tas d’os saillants, transpire la trouille. Par réflexe il voûte les épaules. Soudanais de Malakal, il est arrivé adolescent sur le port de Zouara, un mauvais film en boucle dans sa tête, celui de ses frères et de sa mère tombant les uns après les autres dans le Sahara. Un peu comme dans un jeu vidéo où le dernier debout est vainqueur. Il n’a pas gagné l’ultime manche de la partie : atteindre l’eldorado italien. La tempête a rabattu et coulé son bateau du mauvais côté, à vingt kilomètres de Zouara. Retour à la case enfer. C’était un de mes rafiots. Ibrahim n’a pas retenté la traversée. Et moi je le tolère depuis qu’il a échoué à ma porte, clébard craintif et loyal accroché à mes basques. Il finit par me dire, l’œil toujours fixé sur son point imaginaire :
— Je savais pas que tu voulais pas les voir. Je leur ai dit que t’étais là. Désolé Seyoum.
— Dégage, toi et ta gueule d’enflure, tu m’exaspères. Dis-leur que je viens mais d’abord je dois parler à Andarg. Fais-les attendre dans la cabane et sers-leur un verre de thé.
Il détale pour éviter une baffe éventuelle. Je m’éloigne de la cabane en me traînant. Un début de migraine s’installe. Le manque défonce mon cerveau chaque jour un peu plus tôt. Avant, le signal arrivait avec le coucher du soleil. Il survient maintenant en plein après-midi et plus rien de précis ne le déclenche. Je l’ignore comme je peux. Une envie de gerber s’installe dans ma gorge. Je déglutis difficilement. La nausée monte d’un cran. Ma peau pue encore les excès de la veille, l’acidité du jus de khat macéré dans ma bouche mélangée à celle du gin du marché noir que je bois par litres. Je sors mon portable de ma poche et appelle Andarg. Je dois faire plusieurs tentatives avant d’avoir la connexion.
— T’es où ? Et t’arrives quand exactement ?
— Ah Seyoum ! Quelle galère ! le camion a crevé, les deux roues avant en même temps à vingt-cinq bornes de Houn. Et Zaher n’avait chargé qu’une roue de secours avant le départ. Je l’ai envoyé à pied à Houn pour aller en chercher une autre. Du coup on a perdu un temps fou. Et y a deux vieux qui ont clamsé entre-temps. On sera là demain matin au plus tard.
Houn, encore à six cents bornes de la côte.
— Les Soudanais et les Somaliens cuisent dans l’entrepôt depuis des jours ! Et j’ai ces connards de gardes-côtes libyens qui sont revenus renifler. Heureusement que j’ai planqué le bateau. T’as acheté une came encore plus pourrie que la dernière fois, qu’est-ce que t’as foutu ?
Je regrette de l’avoir laissé négocier avec Mokhtar pendant que je réglais des affaires à Tripoli. Les pêcheurs du coin nous refourguent à des prix délirants du matos prêt à aller à la casse. Mokhtar est le pire mais on est obligés de passer par lui. Il connaît les plans pour choper des carcasses en tout genre quand les autres n’ont plus rien à offrir. Il connaît surtout l’art de l’arnaque. Ce mec est assis sur un tas d’or et de cadavres. Andarg, avec sa mollesse, n’a pas fait le poids. J’entends son crachat dans le téléphone. Je le sens sur la défensive.
— M’engueule pas ! Fallait payer le prix pour cette merde ou on avait rien. Y a plus assez de bateaux sur le marché en fin de saison, tu le sais aussi bien que moi. Y avait pas le choix.
— Mokhtar est une raclure, va falloir qu’on se bouge le cul pour trouver d’autres fournisseurs.
Andarg balance un deuxième crachat à distance.
— Justement y a le Soudanais qui voulait te voir pour en parler. Je l’ai croisé quand t’étais à Tripoli. J’ai oublié de te le dire. Mais bon l’essentiel c’est que j’aie trouvé un bateau pour la traversée, non ?
Le business a explosé ces dernières années. À la bonne époque avec dix mille dollars on pouvait acheter un bateau et des numéros de rabatteurs. Moi et quelques autres nous nous partagions le monopole. Depuis que Kadhafi s’est fait zigouiller, la concurrence a afflué, de la racaille qui vient profiter du chaos local et se faire de l’oseille sur nos plates-bandes. Tous ces mecs qui s’improvisent passeurs font monter les prix des bateaux en flèche. Même à Tripoli ça devient difficile d’acheter un chalutier. Les pêcheurs se gavent et n’ont plus besoin d’aller en mer. Heureusement, côté gouvernement, à part les gardes-côtes qui sont gourmands, on est encore à peu près tranquilles. Mais j’ai hâte que cette dernière traversée soit derrière moi, histoire de jauger en paix la nouvelle donne et de me reposer. D’ailleurs je me sens vidé d’un seul coup. Mes jambes flanchent dans le sable. Je trébuche sur une planche à moitié enlisée et manque de me casser la gueule. Je me retiens avec mon bras et me fais mal au poignet. Où est ma botte de khat ? Je réprime un frisson, je meurs de chaud pourtant.

— Seyoum, tu m’écoutes ? Allô ? Allô ? Ça passe plus ?

Les paroles d’Andarg vrombissent dans mes tympans. L’angoisse et ses hallucinations surgissent derrière le palmier, là-bas. J’éloigne le téléphone de mon oreille. Le ciel se renverse. La plage devient plafond. Je suis désorienté. Une salive épaisse scotche mes lèvres. Des mouches grouillantes s’agglutinent devant mes yeux explosés, cherchent à rentrer dans mes orbites. Je tousse violemment pour relancer le battement de mon cœur, me file une baffe. Le ciel et la plage retrouvent leur place. Andarg continue sa litanie. J’aboie :
— Arrête de bavasser ! Il faut faire embarquer la cargaison après-demain au plus tard. Ils annoncent des tempêtes et des vents contraires pour les prochains jours. Pas question que les mecs chopent la trouille et refusent de traverser.
— Ok, on va mettre les gaz. Au fait, à part les deux vieux d’hier y en a huit qui sont tombés du camion du côté soudanais, donc si tout se passe bien d’ici demain ils seront quarante-cinq.
— C’est quarante-cinq de trop vu l’épave que Mokhtar t’a refourguée. Allez, grouillez-vous. Et ne vous arrêtez même pas pour pisser.

Je raccroche et me dirige vers la cahute sur la plage où ces gros porcs de gardes-côtes m’attendent. Des groles défoncées et des lambeaux de vêtements sont éparpillés un peu partout sur le sable blanc, la mer turquoise en arrière-plan. Ils ont à peine nettoyé après le dernier naufrage. Du côté italien, on doit plus souvent ramasser des bouteilles de Pepsi et des emballages de sandwichs. Je ricane en pensant à ça. Au bord de l’eau un reste de canot éventré dégueule des paquets d’algues noirâtres. J’aperçois un morceau de jouet rose coincé à l’intérieur. Une bourrasque soulève le magma et laisse voir un visage de poupée. Les algues m’évoquent des bestioles immondes qui auraient tout dévoré sauf cette tête en plastique. Un nouveau coup de vent embarque des sacs plus loin. On dirait des ballons crevés de toutes les couleurs sortis d’une fiesta. Un nuage venu de nulle part cache le soleil et me rappelle la tempête prévue. Qu’elle ne moufte pas dans les deux jours à venir. Si le bateau doit chavirer, autant qu’il chavire en face.
Depuis que j’ai démarré mon business il y a dix ans je n’achète des coques ou des zodiacs que pour un seul passage. Certains concurrents ne le savent pas mais le rendement financier est meilleur, et ce système comporte moins de risques pour mes hommes. Ils font juste les premiers milles de la traversée pour mettre le rafiot sur le cap. Après il suffit de fourrer un GPS entre les mains d’un des passagers en lui expliquant que c’est tout droit. Moi je récupère mes mecs en zodiac, et à la volonté du bon Dieu pour le reste. À cause des prévisions météo cette fois, j’estime à deux chances sur dix le succès de l’expédition. Je me retrouve potentiellement avec cent quinze macchabées sur la conscience, mais c’est le business. Après avoir réglé mes hommes, les passeurs du Sahara, le bateau et autres broutilles, je ne vais pas m’asseoir sur cent mille dollars de bénéfices.

CHAPITRE DEUX
Les gardes-côtes assis autour de ma table branlante tirent tous les deux sur une clope. Leurs doigts jaunâtres dessinent des ronds dans l’air suffocant de ma piaule. Mohsan Ftis, le chef, lève un œil mauvais en me voyant. Son bide dépasse de son uniforme et exhibe ses poils drus. Des taches de sueur tatouent ses aisselles et son fute au niveau des couilles. Ce type me dégoûte.
— Mes amis, excusez-moi de vous avoir fait attendre. Je vois que vous êtes déjà installés. Encore un peu de thé à la menthe ?
— Arrête ton bullshit Seyoum, on est pas là pour faire un concours de politesses. Assieds-toi, il faut qu’on parle.
Je me méfie de ce rat obèse comme de moi-même. Un filet de thé coule sur son menton. Sa lèvre inférieure légèrement pendante me dit l’étendue de son faux-cuisme. Je sais par le gang des Égyptiens que Ftis a balancé plusieurs collègues ces derniers mois, malgré les gros bakchichs qu’on lui file. J’attrape le tabouret près de ma paillasse et le pose près de lui. L’odeur de graillon qu’il rote en même temps qu’il parle imprègne tout de suite mes fringues.
— Oui assieds-toi là, et écoute-moi bien.
Je fais semblant de ne pas capter la menace, et tire machinalement sur ma barbe pour gagner du temps. Tiens, je la taillerai ce soir.
— Je vous écoute capitaine, mais je croyais que tout était en règle depuis votre dernière visite. Comme vous êtes là, j’en profite pour vous informer que la traversée est prévue pour demain soir. On fait comme d’hab…
Ftis se lève d’un bond. Les verres de thé giclent sur la table. Ibrahim qui se tenait en chien de garde devant la porte se précipite avec le thermos. Je lui fais signe de sortir de la cabane. On reprendra du thé plus tard. Ftis postillonne:
— Justement on va pas faire comme d’habitude ! Qu’est-ce que vous foutez toi et tes potes depuis trois semaines ? ! Quatre naufrages ! Quatre !

ÉPILOGUE
Asmara, Érythrée, 9 juin 2005, jour de la fuite
Mon maigre bagage est prêt. Tout est organisé. Enfin, dans quelques heures, je vais retrouver mon Seyoum. Plus d’un an que je ne l’ai vu ! Je n’ai plus d’ongle à ronger ni de peau à arracher autour pour calmer mon angoisse, alors je focalise mon esprit sur ma dernière vision de lui, son visage grave, et sa main m’envoyant un baiser évaporé dans l’air. On a parlé du déroulement des opérations avec Maeza hier soir, ma grande cousine. Grâce à elle et à son mari Hailé, l’impossible est devenu possible. Pourtant l’appréhension noue mon ventre et fait trembler mes mains. Je les joins l’une à l’autre, comme une prière.
La journée s’égrène, interminable. Maeza viendra me chercher là-haut quand la voiture arrivera. Je regarde le soleil décliner, bas et rouge, à travers la fenêtre.

— Madiha, viens, c’est le moment.
Je n’ai pas entendu Maeza monter. J’attrape mon baluchon. Elle me fait signe de ne pas parler. Mon cœur fait un boucan pas possible. On descend dans la cuisine. Deux hommes en treillis nous y attendent. Je n’en reconnais aucun.
— Ce n’est pas Hailé qui devait m’emmener retrouver Seyoum ?
Maeza sans un mot prend le sac de mes mains, l’ouvre, et le montre à l’un des types :
— C’est bon, vous avez la preuve.
L’homme en regarde à peine le contenu. Puis il dit machinalement :
— Madiha Hagos, vous êtes en état d’arrestation pour tentative de fuite du pays. Vous encourez quatre ans de prison. Si vous opposez une quelconque résistance votre peine sera prolongée.
Je me tourne stupéfaite vers ma cousine. Elle hausse les épaules.
— Tu connais le montant de la prime pour dénoncer une fille de ministre en taule ? Alors, ta liberté, qu’est-ce que j’en ai à faire ? Seyoum on s’en fout, son père ne vaut plus rien. D’ailleurs ton chéri s’est cassé il y a déjà trois mois. Il a refilé aux autorités les petits mots que vous vous faisiez passer en douce en échange de sa liberté. On l’a laissé s’évader. Il n’a pas hésité une seconde. C’est beau l’amour !
Sa trahison m’anéantit, mais c’est celle de Seyoum qui écorche mon corps à vif. Je me refuse à y croire. Je suis muette de désespoir et d’incompréhension. Pourtant les deux soldats m’empoignent, me traînent jusqu’à leur véhicule, et me jettent à l’arrière. L’un d’eux file une liasse de billets à Maeza qui l’empoche, exultante, sans un regard sur moi. Elle-même lui tend un morceau de papier plié en deux et lui dit :
— Tu donnes cette lettre à qui tu sais, à l’endroit prévu, après que tu auras déposé Madiha au centre de détention. Et n’oublie pas de la boucler, Hailé n’est pas encore au courant de notre arrangement. Je lui expliquerai plus tard.
La voiture démarre et la silhouette de Maeza agrippée à son butin s’éloigne. Le soldat sur le siège passager déplie le morceau de papier bleu clair et le lit. Je ne comprends pas son rire qui éclate soudain dans l’habitacle. Une fourmi rouge, qui me rappelle celles de Sawa, court le long de mon bras. Je ne la chasse pas. Quelle importance si elle me mord ou pas ? »

Extraits
« Je me détourne de lui et examine vaguement la cargaison. Quarante-cinq zombies luisants me fixent du même regard suppliant. J’y vois passer les ombres d’épreuves inracontables. Leurs fringues en lambeaux sont maculées de déjections. Des mouches s’y vautrent sans qu’ils en soient conscients. Ils ont lourdé leur dignité quelque part dans le Sahara. Les abominations subies n’ont pas entamé le brasier au fond de leurs pupilles, ce putain d’espoir. Je pense au mec de vingt ans parti lui aussi d’Asmara il y a longtemps. La boule se rappelle à moi. » p. 36

« — T’as vraiment un problème de comportement mec. Pourquoi tu me regardes comme ça?
— Tu t’appelles Ephrem ? ! T’es érythréen alors! T’as un lien avec le journaliste Osman Ephrem?
Quelque chose explose à l’intérieur de moi. Une vanne béante qui déverse des torrents de rage. Je me jette sur lui et l’empoigne par le cou. Il tombe à la renverse en criant de surprise. Avant qu’il ne puisse réagir je me penche sur lui et lui envoie de toutes mes forces mon poing dans la tronche. L’impact du coup fait craquer mes phalanges et sa mâchoire. Il hurle de douleur. Dans ma furie qui balaie tout, je l’entends à peine. Il met ses bras devant son visage pour parer au prochain coup, que je suspends. Je secoue la main en maugréant entre mes dents «Putain il m’a fait mal ce con». L’air est irrespirable. Ma fureur irradie dans chaque parcelle de mon corps. Toute pensée rationnelle a quitté mon cerveau. N’y reste qu’un hurlement muet. Oui, mais pourquoi? Ce pourquoi me fait descendre d’un cran. Reprends-toi bon sang. Reprends-toi.
L’Érythréen me regarde, apeuré. Il s’imaginait quoi ? Réveiller ma corde sensible en invoquant une patrie commune ? Il voulait me dire «toi et moi on est frères, le même sang coule dans nos veines, nos pères et nos mères se connaissaient c’est sûr avant la terreur, avant l’indicible, peut-être aussi qu’on était dans la même école, tu te rappelles?». Ce mec croit qu’on a encore un passé? Je déglutis ma rage. L’air revient fluide dans mes poumons. Je m’approche de lui.
— Allez, relève-toi! Et arrête ton numéro sinon je l’en recolle une. » p. 49

À propos de l’auteur
COSTE_Stephanie_©francesca_mantovaniStéphanie Coste © Photo Francesca Mantovani

Stéphanie Coste a vécu jusqu’à son adolescence entre le Sénégal et Djibouti. Elle vit à Lisbonne depuis quelques années. Le Passeur est son premier roman. (Source: Éditions Gallimard)

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Les embrouillaminis

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En deux mots
Entendant différentes versions de la rencontre de ses parents, un petit garçon s’amuse à jouer avec ces moments qui marquent un destin. Si le voisin qui s’installe avait été une voisine, s’il avait choisi une école d’ingénieurs plutôt qu’une école de commerce… Les différents scénarios nous sont livrés dans ce roman interactif.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le roman des «si»

Si le voisin qui s’installe à côté avait été une voisine, si j’avais choisi une école d’ingénieurs plutôt qu’une école de commerce… Dans ce roman interactif, Pierre Raufast nous propose les différentes versions possibles et remporte haut la main la palme de l’originalité!

Il y a d’abord ce souvenir d’enfance. Quand le narrateur avait sept ans, la maison de ses voisins était mise en vente. L’occasion pour le petit garçon de rêver que les nouveaux propriétaires auraient un garçon de son âge avec lequel il pourrait jouer. Mais c’est une avocate plongée dans ses dossiers et soucieuse de son calme qui achète la maison et ne va pas tarder à prendre en grippe ce voisin bruyant.
Bien entendu, l’histoire aurait été très différente si le voisin avait été différent. Par exemple un homme sympathique et qui va se prendre d’affection pour son jeune voisin et lui ouvrir de nouveaux horizons. Alors, comme l’écrivain à la capacité de refaire son scénario et d’imaginer différentes histoires possibles, Pierre Raufast choisit de nous raconter ces deux histoires possibles. Fini le roman qui n’a qu’un seul fil conducteur; finie la «pelote narrative imaginée par l’écrivain et déroulée de façon linéaire par le lecteur». Place désormais au roman interactif, sorte de jeu de piste offert au lecteur, mais surtout réflexion ludique sur le roman, la fiction, les choix que nous faisons tout au long de notre vie et qui la façonne et la transforme, à l’image du scénario très changeant de la rencontre de ses parents. Ils s’amusent à modifier et embellir la chose à chaque que leur fils leur demande la «vraie version». Ce faisant, ils offrent à leur fils la liberté d’imaginer. Et il ne va pas se gêner!
Mais voici venu le moment de vous livrer le mode d’emploi de ces Embrouillaminis: vous pouvez décider de poursuivre votre lecture de façon linéaire ou suivre les instructions en fin de chapitre si vous préférez privilégier un scénario plutôt que l’autre. Vous pouvez aussi, et c’est ce qui fait tout le sel de ce livre, choisir d’abord une version puis le suivante. Ces nombreuses variantes de lecture ne rendent toutefois pour le critique pas la tâche facile: comment résumé l’histoire?
Disons simplement que l’enfant, puis l’adolescent va, suivant le cas, pouvoir suivre différentes filières scolaires, connaître ses premières expériences amoureuses et s’engager soit dans une école de commerce, soit dans une école d’ingénieurs. Côté cœur, l’option de s’installer avec sa copine puis fonder une famille a longtemps été prioritaire. Mais il va finalement choisir l’objection de conscience et travailler auprès d’une association ou encore de s’engager seize mois en entreprise à l’étranger (en lieu et place de son service militaire) et s’envoler pour le Mexique, où l’administration de la défense va finir par l’oublier. Découvrant la culture de l’Amérique centrale, il va également faire quelques belles rencontres qui vont à nouveau changer sa vie. Engagé comme effaroucheur à l’aéroport, il va passer ses soirées avec Salvador, Ruben, Flor, Ramirez ou encore Salina vont lui faire connaître des expériences inédites et le conduire, sous une forte drogue, à un jeu mortel. Arrêté, il va alors connaître la prison. «Quand je sortirai, je serai écrivain et je raconterai des histoires. Là, je pourrais imaginer les destins que je n’ai pas eus. Je pourrais vivre mille vies par procuration, je pourrais créer des alternatives et tester des mondes meilleurs. L’écriture, ce sont mes simulations numériques à la puissance cent, car seule l’imagination limite les univers possibles. Et puis un jour, peut-être, quand j’aurais suffisamment écrit, quand je ne distinguerai plus vraiment le réel de la fiction et que ma mémoire me jouera des tours, alors peut-être que ce jour-là je serai finalement en paix. Je confondrai mes livres et la réalité: je penserai que c’est dans un de mes romans que j’ai enterré une pute mexicaine, que j’ai volé des choses dans une galerie d’art, ou que j’ai piraté l’ordinateur d’une écrivaine. La réalité et la fiction se mélangeront dans un épais brouillard et je pourrai enfin m’endormir serein.»
Un projet mené de main de maître, avec cet humour qui a fait le succès de La fractale des raviolis et de La Baleine thébaïde, dont on retrouve du reste un morceau d’histoire dans ce nouveau roman, sorte d’autopromotion bienvenue. «Si vous refusez ce placement de produit honteux, indigne de l’intégrité littéraire de son éditeur, alors, à titre tout à fait exceptionnel, vous pouvez revenir sur votre choix, ce fameux matin où les oiseaux piaillaient dans les platanes. Rendez-vous au chapitre 43, page 270.»
Voilà sans aucun doute le roman le plus original et le plus ludique de cette année. À votre tour désormais de construire votre version!

Les embrouillaminis
Pierre Raufast
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
300 p., 20 €
EAN 9782373051063
Paru le 21/05/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans la vallée de Chantebrie, à Saint-Bourdasse-en-Brie. On y passe aussi par Coupiac, Chaudes-Aigues, Saint-Flour, Verdun ainsi qu’au Mexique, à El Sauz, Morelia et Mexico.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Aussi, en ce jour d’avril, quand cette voiture se gara en face du portail, j’étais collé contre la vitre, à observer le destin du monde. Deux personnes en descendirent, les visites commençaient. Cela remonte à loin et quand j’évoque ce passé, une brume enrobe mes souvenirs, l’essentiel est là, mais les détails m’échappent. Je ne me souviens plus du temps qu’il faisait ce matin-là. Je crois me souvenir qu’il faisait beau.»
S’il faisait beau, c’est une première histoire qui commence. Mais, si ça se trouve, il pleuvait. C’est une autre histoire qui commence. Pourtant, il n’y a qu’une histoire, qu’une vie, celle de Lorenzo, un jeune homme. Comme chacun d’entre nous, sa vie est une suite de choix. Quelles études faire? Où vivre? Avec qui vivre? Dans ce roman existentiel, mélancolique, inventif et émouvant, Pierre Raufast vous invite à vous perdre, comme son héros, dans la fantastique impossibilité de maîtriser nos choix et nos vies, dont pourtant nous rêvons de faire des destins.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Cultur’elle (Caroline Doudet)
Europe 1 (Nicolas Carreau)
Blog Lily lit  suivi d’un entretien avec l’auteur
Blog Mémo Émoi

Les premiers chapitres du livre
« Chapitre 1
Nous habitions au numéro 10 de la rue. Mon père, professeur d’histoire-géographie, était né à Toulon. Ma mère, d’origine madrilène, enseignait l’espagnol.
Je n’ai jamais trop compris comment ils s’étaient rencontrés. Quand je leur posais la question, ils se regardaient d’un air complice et me sortaient toujours une version différente. Une fois, ils étaient les deux nouveaux professeurs du lycée de la vallée de Chantebrie, l’autre fois, c’était à des cours de danse, une fois même, ils affirmèrent avoir fait connaissance à Madrid, dans un café où ma mère était serveuse.
Enfant, cette ribambelle d’histoires me plaisait et était devenue un jeu récurrent entre nous. Les dimanches soir de mélancolie, je réclamais à ma mère une nouvelle variante que j’épinglais quelque part dans le coin de mon cœur. Mais, en grandissant, j’arrivai à la conclusion qu’eux-mêmes ne se souvenaient plus de la vraie version, ou en avaient honte. Sinon, pourquoi tant de mystères ?
Un jour, bien des années plus tard, agacée par mon insistance, ma mère me répondit d’un ton froid que je ne lui connaissais pas : « Mais, au fond, Lorenzo, quelle importance ? Ce qui compte, c’est qu’un jour nous nous sommes rencontrés, que nous nous sommes aimés, et que tu sois né, non ? »
Ainsi réduisait-elle mon existence à la rencontre entre un ovule et un spermatozoïde. Les faits lui donnaient raison, mais j’eusse apprécié un conte plus étoffé, plus romanesque. Une vie ne se résume pas au tronc sec du dernier hiver, sans mémoire des feuilles du passé.
J’acquiesçai malgré tout ; ils avaient le droit d’avoir leur petit secret, mais longtemps cette phrase me hanta. Elle sous-entendait que nos vies se résumaient en quelques points de passage obligés. J’entendais ma mère décrire ainsi nos destinées : « Je suis née, je me suis mariée avec ton père, tu es né. Tu te marieras, tu auras un enfant, un jour je mourrai, puis viendra ton tour. » Deux existences condensées en moins de trente mots. Certes, les trous restent à combler mais, au fond, quelle importance, mon chéri ? Le principal est dit. Voici l’extrait sec. Triste synopsis minimaliste d’une vie qui gomme les rencontres annexes, les petites réussites sans lendemain, les voies sans issue, les infimes détails, les aléas sans conséquence. L’inquiétude du printemps 1986, cette bouteille qui réconcilia deux amis, la tuile envolée par cette nuit de fort mistral : tout ce qui fait le sel de nos petites vies. Seules les âmes fortes peuvent être ainsi comptables de leur vie.
Mais l’heure n’est plus à la philosophie ; il est temps de commencer ce récit par un de mes plus vieux souvenirs.

Nous habitions au numéro 10 de la rue, dans un lotissement de maisons mitoyennes à deux étages. Là-haut, les chambres. Au rez-de-chaussée, le salon, la cuisine et un bureau. Chaque maison avait son jardinet constitué d’une terre jaune de remblai où seuls quelques aromates habitués aux sols arides poussaient. Ma mère, cette magicienne, avait tout de même réussi à faire jaillir un mélange de fleurs champêtres le long du grillage délimitant notre jardin.
Les premières années, la maison mitoyenne était habitée par un vieux monsieur que l’on ne voyait jamais. Je n’ai pas vraiment de souvenirs de lui. Bien des années plus tard, mes parents m’apprirent qu’il avait été un écrivain assez connu dans les années 1950, mais que ses livres étaient désormais introuvables. Son œuvre maîtresse avait été une saga familiale en sept volumes sur l’histoire de la vallée. Qui se souvient de tout cela aujourd’hui ? Existe-t-il un paradis pour les personnages de fiction oubliés ? Une sorte de Champs Élysées où flotteraient les âmes vertueuses faites de lettres et de sueur ? À moins que nos bibliothèques ne soient qu’un vaste cimetière où reposent éternellement ces chimères littéraires.
Il mourut dans la plus grande discrétion et son fils mit sa demi-maison en vente. J’avais sept ans, et je me souviens que je fantasmais sur les futurs propriétaires. J’espérais une famille avec un garçon de mon âge avec qui je pourrais jouer aux cow-boys et aux Indiens. Et si c’était une fille ? Une chipie avec laquelle je serais obligé d’aller à l’école en lui tenant la main ? Je fronçais les sourcils : et si c’était un grand qui me volerait mes jouets ? Ou, au contraire, une mamie très gentille qui m’offrirait des bonbons ? Tout était possible, ce qui rendait l’attente encore plus délicieuse.
Aussi, en ce jour d’avril, quand cette voiture se gara en face du portail, j’étais collé contre la vitre, à observer le destin du monde. Deux personnes en descendirent, les visites commençaient.
Cela remonte à loin et, quand j’évoque ce passé, une brume enrobe mes souvenirs, l’essentiel est là, mais les détails m’échappent. Je ne me souviens plus du temps qu’il faisait ce matin-là.

Je crois me souvenir qu’il faisait beau. Dans ce cas, rendez-vous au chapitre 2.
Mais je me trompe certainement. Comment pourrais-je m’en souvenir ? Si ça se trouve, il pleuvait. Rendez-vous au chapitre 3.

Chapitre 2
Il faisait grand beau temps. Je m’en souviens, car la pelouse était verte et déjà drue pour la saison. Il ne manquait plus qu’un voisin de mon âge pour la transformer en mini-terrain de foot. En bordure du jardin, les bourgeons commençaient à pointer leur nez. Le soleil tapait sur les larges portes vitrées, ce qui donnait au salon une clarté incroyable. La veille, j’avais attrapé un nouveau papillon. C’était ma grande passion du moment. Je les cueillais délicatement par les ailes et les plongeais dans un bocal où se trouvait un coton imprégné de chloroforme. Une fois « endormis » (le mot pudique que mes parents utilisaient à la place de « morts »), je les scotchais dans un grand cahier à spirales.
Impatient, je sortis voir de plus près ce premier visiteur. J’avais pris ma collection sous le bras, comme le font les enfants, pressés de montrer leurs trésors aux nouveaux venus.
C’était une dame sans âge, grande, sèche, tout de noir vêtue. Elle me vit et se figea. Elle se retourna vers le propriétaire et dit, comme si je n’existais pas :
« J’aime bien le calme ; j’espère que les voisins n’ont pas d’enfants bruyants ?
— Rassurez-vous, dit le monsieur sans me regarder. C’est un couple d’enseignants tout à fait charmant, et ils n’ont qu’un seul enfant, qui est déjà au primaire. Mon père n’a jamais eu à se plaindre. C’est une famille très discrète. »
La dame fit la moue et pénétra dans la maison. J’entendis le claquement de ses talons sur le carrelage, puis la porte se referma.
Elle fut agréablement surprise par la luminosité du séjour. Elle imagina instantanément l’emplacement de son canapé, de son immense bibliothèque et de ses plantes vertes. L’étage lui convint aussi parfaitement : de quoi arranger une chambre d’amis et aménager un bureau où elle pourrait étudier ses dossiers. Madame A. était avocate et passait une grande partie de ses nuits à travailler ses plaidoiries. Elle ferma les yeux et évalua le silence des lieux. Visiblement satisfaite, elle posa deux ou trois questions d’usage et annonça qu’elle achetait la maison au prix demandé.
Je les vis remonter dans la voiture, sans un coup d’œil ni un au revoir pour ma petite personne. Je restai encore quelques minutes, mon grand cahier sous le bras, à regarder s’éloigner la voiture. Je n’avais jamais imaginé un tel scénario. Pour moi, il y avait toujours un enfant, gentil ou méchant, qui alimentait ma vision manichéenne du monde. C’était oublier que les adultes, aussi, peuvent être cruels.

Pendant toute mon enfance, madame A. fut une voisine détestable. À chaque fois que j’invitais des copains à la maison, elle se plaignait à mes parents : trop de bruits, trop d’agitation. Pour mes neuf ans, nous étions huit garçons et ma mère se disputa avec elle. C’était un mercredi après-midi ; nous avions improvisé un match de foot dans le jardin et la voisine était sortie furieuse. Elle préparait la défense d’une adolescente et nos cris compromettaient son sort. À l’entendre, nous serions tous responsables de sa condamnation à perpétuité. Ma mère avait argumenté ; des garçons de neuf ans ont besoin de bouger. L’avocate avait énuméré froidement les différents recours possibles face à cette situation qu’elle jugeait intolérable.
Au dîner, ma mère avait fustigé cette « vieille fille aigrie qui ne comprend rien aux enfants et à la vie ». Mon père, révolutionnaire dans ses tracts et utopiste de comptoir, ne bougea pas le petit doigt. Que faire face à une représentante du droit ? Mes parents renoncèrent à organiser d’autres anniversaires à la maison. Par extension, ils n’acceptèrent plus d’inviter des amis les mercredis ou les week-ends. Armée de son Dalloz, le Code civil rouge qu’elle brandissait en guise d’épée de Damoclès, elle devint un épouvantail à copains.
Roi sans amis dans son royaume : mes camarades se moquaient de moi. Lorenzo, pourquoi ne peut-on pas venir chez toi ? Tes parents sont-ils trop pauvres pour nous payer un goûter ? As-tu honte de ta chambre ? Je ne suis pas ton copain, tu n’as pas envie que je vienne ? Si tu ne m’invites pas, je ne t’invite pas.
Je tenais cette sorcière pour responsable de mon sort. À cause d’elle, j’appris la cruauté des enfants. Petit à petit, mes camarades de classe s’éloignèrent de moi. Me restaient mes papillons, mes jouets et mes livres, dans lesquels je m’immergeais avec délectation. Solitaire, je me créais des univers improbables où ma voisine subissait les dix plaies d’Égypte et bien plus encore.

Quand madame A. croisait mes parents, elle me vilipendait abondamment. Elle m’accusait d’avoir saccagé ses lauriers, d’avoir mis de la boue sur son paillasson, de ne pas être suffisamment poli avec la boulangère, et prédisait à mes parents la plus noire destinée pour moi : « Ce garnement finira en prison ! » Sur les lauriers et bien d’autres bêtises, elle avait raison, mais elle ne pouvait empêcher un enfant, esseulé par sa faute, de jouer les Zorro vengeurs. Quelque part, elle était responsable de mon indiscipline et de ma croisade. Le pâté de maisons était mon terrain de combat, le champ d’expérimentation de mes histoires imaginées dans mon lit. Notre grillage, la frontière entre le territoire des gentils et celui des méchants.

Heureusement, mes parents contrebalançaient cette ambiance délétère. Ils me nourrissaient de lectures et de jeux de société. Mon père, insatiable anarchiste éclairé, en profitait pour me parler des problèmes sociaux qui gangrenaient notre époque. Les parties de Monopoly étaient ponctuées de réflexions sur les bulles spéculatives. Il m’expliquait avec des mots très simples des concepts aussi compliqués que la liberté et le capitalisme. Il illustrait l’attrait pervers des dictatures au moyen de jeux de société.
De son côté, ma mère me parlait régulièrement espagnol, et grâce à elle je commençai ma sixième avec un niveau avancé. Elle me conseillait des livres et je fus un lecteur précoce, le chouchou de la bibliothécaire. C’était mon lot de consolation.
J’arrivai au lycée avec une solide culture générale. Bilingue, je lisais Gabriel García Márquez ou Jorge Luis Borges dans le texte. Je connaissais par cœur des tirades de Don Quichotte, ce qui impressionnait favorablement les filles de ma classe. Mais mon livre préféré restait Dune, un roman de science-fiction écrit par Frank Herbert. Il y avait dans cette épopée de l’Épice une dimension militaire et économique qui me fascinait. C’était un univers entier en six romans, dans lequel je me noyais avec volupté des soirées entières.
Curieux de tout, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, j’envisageai à peu près toutes les filières possibles sauf le droit. La figure de l’avocat, personnifiée par ma sinistre voisine, me rebutait.
Avec l’âge, j’appris à relativiser son comportement et m’en amusait. Avec plusieurs années de retard, je me vengeais de sa phonophobie en lui téléphonant en plein milieu de la nuit ou en déposant dans sa boîte aux lettres différentes fientes d’animaux ramassées spécialement pour elle. Je me souviens d’un jour où elle avait fait le tour du quartier avec une boîte en carton remplie de merde de chien. Elle montrait à tous les parents les abominations dont elle était victime, ne sachant pas s’il s’agissait d’une vengeance liée à un récent procès ou d’une blague potache d’un voisin. Finalement, ce n’était qu’une pauvre femme vivant dans un continuel climat d’insécurité et de stress. Ses nuits à potasser les dossiers la rendaient encore plus fatiguée, encore plus irascible. Quand je partais le matin, je la voyais tirer discrètement les rideaux pour contrôler les allées et venues dans la rue. Elle devenait paranoïaque.

Pendant les années lycée, mon père entra dans sa phase « uchronie ». La droite avait gagné les élections et, avec la cohabitation, les années socialistes n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes. À table, il aimait refaire l’histoire à partir d’hypothèses politiques fictives. Il lançait des débats stériles : « Et si Mitterrand avait été élu dès 1974 ? Vous vous rendez compte de là où on en serait aujourd’hui ? », ou bien : « Et si la crise de Cuba avait abouti à une troisième guerre mondiale ? »
Ma mère levait les yeux au ciel. « Si ma tante en avait, ça serait mon oncle ! » Cette expression me faisait rire, mais mon père gardait son sérieux. Avec l’âge il devenait une sorte de militant virtuel, délaissant les événements politiques actuels pour s’intéresser à ceux qui auraient pu se produire. Ma mère lui reprochait de vivre au subjonctif, dans des mondes parallèles qu’il modelait. Il la reprenait en levant l’index bien haut : « Parallèles, mais justes et égalitaires. » Mon père aurait dû être écrivain pour façonner son monde d’encre et de feuilles.

L’année du baccalauréat, je n’avais toujours pas la moindre idée du métier que je voulais exercer. Je m’intéressais à tout, donc à rien en particulier. Ma mère me conseilla d’intégrer une école de commerce. Là-bas, je continuerais les mathématiques, la finance, l’histoire économique, les langues vivantes ; une bonne filière pour repousser de quelques années mon choix d’orientation.
Je suivis sa recommandation et passai deux difficiles années en classe préparatoire, où mes seules pauses consistaient à lire et relire inlassablement les six tomes de Dune. En 1993, j’intégrai une école de commerce en région parisienne et me retrouvai avec une faune bien différente de celle que j’imaginais. Il y avait pas mal de requins, des jeunes gens, souvent issus de milieux favorisés, qui n’avaient qu’une seule ambition : dominer le monde. Être les rois de la finance, reprendre des entreprises, fermer les usines en France pour les rouvrir en Chine, inventer des besoins futiles, jouer sur nos peurs primaires, développer le consumérisme pour mieux vendre, encore et encore. L’objectif n’était pas de devenir riche, mais d’être le plus riche.
Moi qui adorais le réalisme magique de la littérature sud-américaine, moi qui vénérais l’idéalisme dérisoire de don Quichotte, je me retrouvai d’un coup dans le grand bain du pragmatisme financier. Produire plus pour s’enrichir davantage. Quand je racontais tout cela à mon père, il jubilait. Enfin, je lui donnais raison et prouvais la décadence de notre civilisation : « L’argent pourrit tout, il faudrait revenir à des valeurs humanistes plus fondamentales. Si en 1945, Churchill n’avait pas… » Ma mère levait les yeux au ciel et changeait de pièce.

Mais, même dans une fourmilière, on trouve toujours des exceptions, des fourmis à cinq pattes. Claire, une petite brune pétillante, partageait peu ou prou ma vision du monde. Bretonne, elle avait grandi dans un village où les hommes étaient marins ou éleveurs de cochons. Elle aimait bien les crêpes au chocolat, le vin blanc, les recueils de poésie, l’écologie, les discussions autour d’une tisane, les caresses de mes doigts dans son dos. Plus tard, elle voulait travailler aux ressources humaines pour aider les gens à s’épanouir. Elle pensait que le monde de l’entreprise était déjà bien trop cruel et qu’il fallait rajouter une pincée d’humanité dans les rouages. Contrairement à mon père, elle ne refusait pas le système en bloc ; comme don Quichotte, elle espérait toujours trouver un gramme de compassion dans une place boursière. J’aimais sa sensibilité autant que son corps et nous savourions ce délicieux début de relation, plein d’élans amoureux et d’illusions. Je l’appelais « ma princesse ».
En cours, je m’asseyais souvent un ou deux rangs derrière elle, pour le plaisir de la regarder. Ignorant tout du cours soporifique, je laissais mon esprit s’égarer et me demandais sans cesse comment notre relation évoluerait. Où et avec qui serai-je dans dix ans ? Avec elle ? Avec une autre ? Serons-nous mariés ? Aurons-nous un jour des enfants ? Un ? Deux ? Trois ? J’aimais entrevoir tous ces futurs possibles. Finalement, j’avais hérité de mon père cette passion pour les mondes hypothétiques. J’étais le cancre de Prévert qui alimente ses rêveries par l’oiseau de son cœur.

En 1995, je découvris le jeu vidéo Dune II. J’achetai à cette occasion mon premier ordinateur, pour retrouver les héros de ma saga préférée. Je passais des nuits à jouer, à faire fructifier mes stocks d’Épice et à me créer une double vie numérique. Cet univers virtuel m’éloignait de la froide réalité de mon école. Pourtant ce monde fantastique rempli de meurtriers, d’arrivistes et de coup bas n’était pas meilleur que le monde réel, mais j’avais l’impression d’avoir un réel pouvoir sur lui, une meilleure emprise sur les choses.

En dernière année, je me spécialisai en simulation financière, seule option possible pour échapper à la folie esclavagiste de l’économie moderne. Protégé derrière mon ordinateur, je modélisais le monde boursier et imaginais les évolutions à venir. J’étais curieusement moins intéressé par l’appât du gain que par cette promesse numérique de prédire les choses. Je ne vendrais pas l’Épice, mais prédirais les volumes. Je serais le nouveau Nostradamus en costume-cravate.
En cours, nous apprenions à jouer avec les paramètres, à répondre aux questions des mercenaires. Quelque part, cela me plaçait au-dessus d’eux : « Le cours de l’action va-t-il chuter ? » ; « Si la société perd un gros contrat, quel en sera l’impact boursier ? » : « Et si la banque centrale remonte son taux directeur ? » Je jonglais avec les hypothèses et domptais à mon tour le subjonctif paternel. Je voulais modéliser le monde, canaliser les si pour mieux les comprendre, rendre prévisible le risque aléatoire. Dans un autre monde, j’aurais pu devenir météorologue pour prédire le temps du lendemain, les ouragans et les cyclones.
J’expliquais à Claire ma passion : « Le mot si n’a que deux lettres : il serait dommage de se laisser mener par le bout du nez par un si petit mot. » Elle me répondait par des baisers et, une fois repu, je m’allongeais sur le dos et rêvais de maîtriser cette danse du chaos, ce tango imprévisible qui façonne le futur.

Ainsi s’illusionnent les jeunes diplômés.

Rendez-vous au chapitre 4.

Chapitre 3
Je crois me souvenir qu’il pleuvait depuis au moins une semaine. De ces giboulées de mars qui jouent les prolongations. La pelouse était dans un état catastrophique, l’herbe était soit trop haute, soit remplacée par une boue gorgée d’eau. Je me disais que si un voisin de mon âge arrivait, on ne pourrait pas jouer au foot avant l’été. Il n’était que 11 heures du matin, mais les nuages gris donnaient une ambiance crépusculaire – si bien que nous gardions les lampes allumées toute la journée pour augmenter la clarté.
Je mis mes bottes, mon imperméable à capuche et sortis en vitesse pour voir de plus près cette première visiteuse. C’était une dame sans âge, grande, sèche, tout de noir vêtue. Elle pencha son parapluie et m’observa avec méfiance. Elle se retourna vers le propriétaire et dit, comme si je n’existais pas :
« Je ne supporte pas le bruit. C’est bien dommage de voir que les voisins ont des gamins.
— Rassurez-vous, dit le monsieur en me regardant, c’est un couple d’enseignants tout à fait charmant et ils n’ont qu’un seul enfant. Mon père n’a jamais eu à se plaindre. C’est une famille très discrète. »
La dame fit la moue, me dévisagea et mit le pied dans une flaque formée au pied du perron. Son talon s’enfonça de quelques centimètres. Elle jura, j’éclatai de rire. Elle me lança un regard noir, ressortit sa chaussure toute maculée de boue et entra dans la maison sans même s’essuyer sur le paillasson. L’homme alluma le plafonnier et une lumière blafarde s’écrasa sur les murs vides. Elle secoua la tête.
« J’ai besoin de clarté. Je ne pourrais jamais vivre dans une telle caverne.
— Le temps n’est pas idéal. Normalement le séjour est très lumineux. Je vous propose de monter voir les chambres.
— Ce n’est pas la peine.
— Voulez-vous repasser quand il fera meilleur ? »
Elle lui décocha un regard agacé : « Je cherche une maison plus claire et surtout sans voisinage. Vous comprenez, je travaille beaucoup chez moi et j’ai besoin d’un calme absolu. » Il voulut dire que son père, lui aussi, avait besoin de silence quand il écrivait. Mais la femme avait l’air déterminée alors il haussa les épaules et la raccompagna vers la porte.

Une semaine plus tard, le fils revint accompagné par un homme d’une cinquantaine d’années. Il ne pleuvait plus et le visiteur commença par inspecter le jardin. Je courus dans le jardin pour me poster à quelques mètres du grillage. Il tourna la tête et m’apostropha.
« Alors jeune homme, comment tu t’appelles ?
— Lorenzo, monsieur.
— Et dis-moi, Lorenzo, comment est le jardin ? »
Je le regardai sans trop comprendre la question.
« Y a-t-il des insectes ? Des mantes religieuses ? Des papillons ? Est-ce qu’il y a beaucoup de vers de terre ? »
Le propriétaire voulut répondre, mais l’homme lui fit un clin d’œil. Je m’avançai d’un pas et marmonnai tout en tripotant mes mains :
« Des papillons, oui, et des fois il y a des sauterelles, monsieur.
— Des vertes ou des marron ? »
Je haussai les épaules. Il s’approcha de moi et s’accroupit.
« Ce n’est pas pareil, tu sais. Je parie qu’ici ce sont des criquets. Les sauterelles préfèrent la campagne, car elles sont omnivores. Les criquets sont herbivores, c’est parfait pour les petits jardins comme le tien. »
À cette époque, je collectionnais les papillons. Je les cueillais délicatement par les ailes et les plongeais dans un bocal où se trouvait un coton, imprégné de chloroforme par mon père. Une fois « endormis » (le mot pudique que mes parents utilisaient à la place de « morts »), je les scotchais dans un grand cahier à spirales.
« J’ai une grande collection de papillons dans un cahier, vous voulez la voir ? »
L’homme rit.
« Pas tout de suite, bonhomme. Je dois d’abord visiter la maison pour savoir si elle me plaît. »

Ils entrèrent dans la maison et je me mis à chercher des criquets dans l’herbe. Il était encore trop tôt dans la saison, mais je trouvai quand même un énorme escargot caché sous une feuille. Tout fier, je me campai devant le grillage pour exhiber ma merveille. Les deux hommes sortirent quelques minutes plus tard et se serrèrent la main. Je restai à les regarder, à l’écart, n’osant pas montrer ma trouvaille à l’inconnu. Ils parlèrent quelques minutes, puis se dirigèrent vers le portail. Au moment de partir, l’homme se tourna vers moi. « Je vais bientôt revenir, j’espère que tu me montreras ta collection de papillons. »
Sans un mot, je lui tendis mon escargot. Il le prit et l’observa. « Je vais le remettre dans l’herbe. Ce serait dommage que, ce soir, il ne puisse pas dormir chez son papa et sa maman. »
Voilà ma première rencontre avec monsieur B., ingénieur des Arts et Métiers, qui allait devenir mon mentor durant plusieurs années.

Monsieur B. travaillait à la centrale hydroélectrique de la vallée. Le week-end, quand il jardinait, et que je n’invitais pas de copains à la maison, je m’empressais de le rejoindre. On passait alors de longues heures à faire des expériences. Il m’apprit à mesurer la valeur de pi avec les troncs d’arbres et une simple ficelle. On construisit des mini-éoliennes avec des bouchons de liège et des dynamos de vélos. Il m’expliqua les rudiments de l’électronique en démontant de vieux appareils. Il m’aida à enrichir ma collection de papillons en m’emmenant promener dans les collines.
Je traversai l’école primaire d’un souffle exalté. Tout était prétexte aux mesures, aux expériences, au bricolage, à l’observation du monde. Je découvrais l’infini pour y déposer des mots d’enfant. Monsieur B., émerveillé, battait des mains et me racontait les étoiles.
Mes parents voyaient d’un bon œil l’influence de ce voisin, devenu un ami de la famille. Le samedi soir, il dînait avec nous et quand je montais me coucher, je les entendais jouer aux cartes et rire jusqu’à fort tard. Il était barbu, monsieur B., et j’ai en mémoire ce collier poivre et sel déformé par un sempiternel sourire.
Au collège, l’apprentissage devint plus théorique et il insista pour relire mes devoirs de mathématiques et m’enseigna des notions plus complexes. « La connaissance est liberté. Sors des quatre murs de la prison où le système veut t’enfermer. Ouvre toujours tes yeux et tes oreilles ! Sois un observateur attentif du monde. » Il me dévoila la beauté des équations différentielles bien avant l’heure. J’aimais mettre le monde en équation et m’étonner que cela colle parfaitement. Mes copains me regardaient, incrédules, préférer ces charabias à un après-midi de foot. Je délaissais un peu le français, un peu l’histoire-géo, ne gardais une moyenne excellente qu’en espagnol grâce à ma mère. C’est lui qui m’initia aux jeux vidéo, avec Zork, un jeu minimaliste où je me perdais mille fois dans de délicieuses ramifications narratives.
À cette époque, mon père était englué dans d’éternelles rengaines politiques. Il rabâchait sans cesse de vieilles histoires, refaisait le monde à sa façon en imaginant des issues possibles à des situations inventées. Monsieur B. s’en amusait : « Finalement, la politique ressemble aux sciences physiques : vous imaginez des mondes idéaux, vous explorez des variantes infinies de modèles économiques, sans jamais rien faire de concret. Vous êtes de vrais théoriciens ! » Ma mère éclatait de rire et mon père revêtait son sourire gêné.
Et puis un printemps, j’avais quatorze ans, monsieur B. nous annonça qu’il était muté dans une autre ville, à l’autre bout de la France, dans un autre univers. C’était une promotion, il y serait directeur d’une centrale hydraulique. « Mais pourquoi ne pas être directeur de celle de la vallée ? » Il m’expliqua que cela ne fonctionnait pas ainsi et que, pour pouvoir évoluer, il fallait bouger. « Augmenter l’entropie du système pour ne pas qu’il se relâche » : son clin d’œil humoristique ne suffit pas à me consoler. À l’âge où d’autres vivaient leur premier chagrin d’amour, j’expérimentai un grand vide, une tristesse de tout autre nature.

Ses anecdotes, ses expériences, ses sollicitations me manquèrent. Seul, il est beaucoup plus ardu de se motiver. Je perdis progressivement mon avance et m’intéressai mollement à d’autres choses. Mon père, plongé dans ses journaux politiques, ne levait le nez que pour me faire réciter mes leçons d’histoire-géographie, et encore, en rajoutant son grain de sel sur le dessous supposé des cartes. Ma mère profita de mes errances pour revenir à l’assaut avec ses romans espagnols. Je lus sans déplaisir Don Quichotte, mais n’insistais pas au-delà. La lecture comblait mon besoin d’imaginaire, mais n’arrivait pas à satisfaire ma soif de possibles, des hypothèses et des expériences qui les valident. Les romans n’ont qu’un seul fil conducteur ; ce n’est qu’une pelote narrative imaginée par l’écrivain et déroulée de façon linéaire par le lecteur. Une simple vision statique du monde, là où monsieur B. m’avait fait entrevoir la dynamique de systèmes bien plus complexes.
Pour combler ce vide, je m’investis dans les jeux vidéo. C’était l’époque des premières consoles de jeux. J’adorais l’idée de refaire dix, vingt, cinquante fois la même partie et de constater que les monstres optaient chaque fois pour des comportements différents. Chaque partie était unique tout en obéissant aux mêmes schémas. Voilà ce qu’il manquait aux livres ! En vérité, la composante aléatoire des monstres renouvelait le plaisir, mais n’apportait pas grand-chose au dénouement. Je finissais toujours par affronter le boss à la fin des premiers niveaux, puis je perdais systématiquement par manque de temps. Cela ne m’empêchait pas d’essayer encore et encore, tel Sisyphe poussant son rocher inlassablement au sommet de sa montagne.
J’initiais mon père à Populous, un jeu vidéo où nous incarnions un dieu chargé de l’évolution d’une civilisation. C’était l’occasion rêvée de mettre en pratique ses théories humanistes et anticapitalistes. Il n’en fut rien. Il se contenta de regarder, hébété, les petits personnages bouger au gré de mes mouvements de souris tout en répétant « C’est incroyable ce que l’on fait aujourd’hui ». Il m’incita à bâtir des républiques démocratiques qui n’avançaient pas. Nous étions encore à l’âge de pierre quand des dictatures armées nous envahissaient. Mon père s’agaça de cette vision voltairienne de l’homme et fustigea les producteurs américains du jeu.

À la place de monsieur B., un jeune couple et leur bébé s’installèrent dans la maison mitoyenne. Au début, j’entendais les pleurs de la petite fille la nuit. Puis la situation se normalisa et ce ne fut que des bonjours et bonsoirs polis quand on se croisait.
Pendant les années lycée, mon père se noya dans sa phase « uchronie ». Il aimait à refaire l’histoire à partir d’hypothèses politiques fictives. Il aimait lancer des débats stériles, du style : « Et si Mitterrand avait été élu dès 1974 ? Vous vous rendez compte de là où on en serait aujourd’hui ? », ou bien : « Et si la crise de Cuba avait abouti à une troisième guerre mondiale ? »
Ma mère levait les yeux au ciel. « Avec des si, on mettrait Paris en bouteille ! » Cette expression me faisait rire, mais mon père gardait son sérieux. Avec l’âge il devenait une sorte de militant virtuel, délaissant les événements politiques actuels pour s’intéresser à ceux qui auraient pu se produire. Ma mère lui reprochait de vivre au subjonctif, dans des mondes parallèles qu’il modelait. Il la reprenait en levant l’index bien haut : « Parallèles, mais justes et égalitaires. » Mon père aurait dû être écrivain pour façonner son monde d’encre et de feuilles.
En terminale, j’étais un élève normal, pas forcément excellent, mais pas ridicule non plus. J’avais gardé de mon compagnonnage avec monsieur B. un certain goût pour le questionnement, la curiosité et les sciences. Longtemps je me suis demandé quelle aurait été ma scolarité au lycée si monsieur B. n’était pas parti. Aurais-je gardé autant d’avance en mathématiques ? Aurais-je été en tête de classe ? Aurais-je passé moins de temps sur les jeux vidéo ? Nous avions gardé contact. Au début, je lui écrivais presque toutes les semaines pour lui expliquer mes avancées. Mais, les années passant, je ne prenais plus le temps. Trop de choses futiles à faire, pas assez de choses à raconter. J’enfilais excuse sur excuse pour limiter ma correspondance à une ou deux lettres par an.

Mon orientation se fit naturellement ; je m’inscris en classe préparatoire scientifique, comme un bon tiers de mes camarades. Cette idée me plaisait bien : je voulais développer des jeux vidéo, et devenir ingénieur était la voie royale pour décrocher un emploi dans ce secteur. Deux ans plus tard, j’intégrai, par le hasard du classement d’un concours, une école d’ingénieur en mécanique. Domaine a priori loin des jeux vidéo, mais mes parents me pressèrent d’accepter, ce que je fis.

Un peu paumé dans une filière que je n’avais pas choisie, je passais ma première année à décompresser. Beaucoup de bières, des soirées entre potes et des séances de cinéma. Je profitais d’une nouvelle liberté, loin de la vallée de Chantebrie. À cette époque, je passais des nuits entières sur le jeu vidéo Dune II, inspiré de mon roman préféré. Un jeu mélangeant aventures et stratégie dans lequel il fallait équilibrer les conquêtes militaires et économiques. Nous étions tout un groupe de passionnés et nous comparions l’avancée de nos quêtes.
Et puis un soir, lors d’une fête moins arrosée que les autres, je discutai avec Camille, une grande perche blonde qui avait atterri là par tacite validation parentale d’un brillant parcours scolaire. Comme moi, elle n’avait aucun attrait pour la mécanique, mais elle suivait les cours avec application, comme elle l’avait toujours fait. Elle s’acharnait à peaufiner ses devoirs, sachant très bien que jamais elle ne mettrait ces nouvelles compétences en application. Elle se destinait à la gestion de projet, terme vague qui couvrait un ensemble d’activités supposées moins techniques que les autres. Jouet du classement d’un concours national, elle s’adaptait tant bien que mal. Un demi-point en plus et elle aurait atterri dans une école de chimie. Un demi-point en moins, elle se serait retrouvée spécialisée en génie civil.
Pourtant, au lycée, Camille voulait devenir aide-soignante ; son rêve était d’aider les personnes âgées. Mais ses parents avaient jugé qu’avec ses résultats scolaires elle pouvait gagner davantage. Alors elle avait suivi une filière scientifique et passé le concours. De toute façon, à dix-huit ans, est-on vraiment capable de savoir ce que l’on veut ? C’était la thèse de son père. Il était expert-comptable, mais rabâchait sans arrêt qu’il aurait voulu faire marin. C’était davantage une posture qu’une véritable réflexion sur sa vie, car, dans ce cas-là, pourquoi n’avait-il pas écouté les aspirations de sa fille ?

Un soir de fin de première année, elle devint « ma princesse », surnom qui lui resta. En deuxième année, je déménageai dans son studio à quelques rues de l’école. Nous faisions l’amour régulièrement, avec cette prescience de savoir que ce n’était que le début d’une grande aventure. Le diplôme en poche, nous irions travailler en région parisienne comme la majorité des couples d’ingénieurs. Trois ans plus tard, nous nous marierions et aurions un ou deux enfants en fonction du logement que nous aurons pu nous payer. Dix ans plus tard, une chance sur deux d’être divorcés.
Dans n’importe quel jeu vidéo, j’aurais trouvé ce scénario trop linéaire, trop convenu. Mais c’était ma vie et je n’avais, comme la plupart des gens, aucun regard objectif dessus. Je découvrais pas à pas toutes les étapes d’un sentier mille fois foulé. Nos ancêtres ont beau avoir poli, vie après vie, les marches du destin, nous les gravissons en fiers conquérants, sourds à leurs conseils, aveugles à leur sort.

En troisième année, je choisis un stage à la centrale hydroélectrique de la vallée de Chantebrie afin de me rapprocher de mes parents. Le sujet était intéressant : modéliser la résistance mécanique des pales en rotation. Le premier jour, je demandai à mes nouveaux collègues s’ils avaient connu monsieur B. La plupart d’entre eux s’en souvenaient encore très bien. Dans la salle de repos, les dessins familiaux des employés étaient punaisés sur un grand tableau en liège. Au milieu, j’en reconnus deux que je lui avais offerts vers l’âge de dix ans. L’un représentait une fusée, une usine et un grand monsieur. L’autre, les trajectoires d’un papillon cherchant à éviter le filet d’un petit garçon. Ce fut comme deux petites aiguilles plantées dans mon cœur. C’était un peu grâce à lui que j’étais là, et pourtant cela faisait des années que je n’avais pas pris de ses nouvelles. Était-il toujours directeur ou était-il à la retraite ?
Je passai ces cinq mois à travailler sur ma modélisation. Les soirées, je continuais l’extraction de l’Épice dans Dune. J’étais désormais à un niveau avancé du jeu vidéo et ne pouvais plus m’arrêter.
La journée, je lançais mes modélisations numériques. Je les tordais dans tous les sens, jouais sur plusieurs scénarios : toute cette combinatoire des possibles me fascinait. À partir de quelle valeur les pales se brisent-elles ? À quelle vitesse minimale la turbine s’arrête ? J’exécutais un tas de combinaisons. J’aimais ces univers virtuels qui n’existaient que dans ma tête et prenaient vie dans cet ordinateur. J’étais devenu le dieu Populous de cette centrale. Je pouvais la faire exploser numériquement en un clic de souris. Les enchaînements de causes racines me fascinaient, tous ces arbres de décisions qui exploraient l’infinité potentielle d’un simple modèle.
Alors que ma vie semblait linéaire, préformatée, mon imagination et mon intellect naviguaient dans des myriades multicolores de mondes parallèles. J’avais trouvé ma voie : la simulation numérique et l’accès à des royaumes virtuels infinis.
Ainsi rêvent les jeunes ingénieurs.

J’eus soudainement envie de remercier monsieur B. de m’avoir orienté vers cette filière scientifique. Ce stage, à la centrale où il avait travaillé, était une superbe occasion de le faire. Rendez-vous au chapitre 53.

Puis je me dis qu’après son départ j’avais pas mal végété. Sans doute serait-il déçu de mon parcours scolaire, lui qui voyait de grandes choses en moi. Et puis, à quoi bon remuer le passé ? Je laissai tomber cette idée. Rendez-vous au chapitre 4.

Chapitre 4
Le 10 juin 1996, mes parents assistèrent à la cérémonie de remise de diplôme avec cette fierté non dissimulée de voir leur enfant correctement armé pour affronter la vie. Mon père, dans une retenue tout en pudeur, mélange d’une méfiance viscérale envers les élites et d’une satisfaction paternelle. Ma mère, tout en exubérance latine, me serrant dans ses bras et parlant à mon amie presque comme à une belle-fille.
Pour nous, l’avenir s’annonçait sous les meilleurs auspices. J’étais désormais sur les rails de la vie et je n’avais qu’à poursuivre mon petit bonhomme de chemin comme mes parents l’avaient fait vingt-cinq ans auparavant en épousant leur carrière de fonctionnaire. Nous allions chercher du travail en région parisienne et, une fois installés, rien ne pourrait nous faire dérailler.
Ne restait que la question du service militaire. En février de cette année, Jacques Chirac venait d’annoncer la professionnalisation des armées, mais les garçons nés avant 1979 devaient tout de même remplir leurs obligations militaires. Nous étions pratiquement la dernière génération à partir sous les drapeaux et la plupart de mes camarades de promotion cherchaient une excuse pour se dérober. Les dispenses s’obtenaient de plus en plus facilement. Il suffisait de négocier avec le médecin, d’arguer d’un emploi en CDI, de prolonger les études d’une ou deux années pour être réformé.
La question m’effleura. J’avais déjà reçu une offre d’emploi qui ne m’intéressait guère, mais j’aurais pu m’en servir pour éviter ces dix mois sous les drapeaux. J’hésitais. Et puis un drame mit fin à cette indécision.

Comme chaque soir, j’allumai mon ordinateur pour jouer à Dune. Mais cette fois-ci il ne démarra pas, le disque dur était foutu, cramé. Toute ma progression au jeu était perdue, des centaines d’heures de ma vie virtuelle étaient coincées dans cet amas de ferraille inutilisable. Fou de rage, je réinstallai tout et repris ma quête de zéro. Je fus tenté de prendre les mêmes décisions qu’un an plus tôt, mais, pour une raison inexpliquée, je changeai. La trajectoire qui se dessina fut infiniment plus prometteuse. Je collectai plus d’Épice en moins de temps. J’avais dévié un peu de ma route, par hasard, et les effets furent radicalement différents.
Je passai les trois heures de mon voyage en train à méditer cette expérience. Et si profitais de cette année de transition pour faire un pas de côté ? Et si j’ouvrais une parenthèse pour tenter autre chose ? Je ne risquais rien : au pire, je pourrais reprendre ma vie comme on reprend une ancienne partie sauvegardée. Le nez contre la vitre, je sentis les vibrations secouer mes convictions. Les champs, les prés et les villages défilaient. Hypnotique spectacle, semblable à une vie déroulée en accéléré. Les trajets en train ont toujours facilité chez moi l’introspection. Jusqu’à présent, ma vie n’avait été qu’un long chemin rectiligne, tracé par le cocon familial. J’étais allé d’une gare à l’autre sans même y penser. Je pressentis que cette année d’interlude pouvait m’ouvrir des perspectives inédites ; le train déraillerait pour m’emmener de l’autre côté du miroir.

J’en parlai à ma princesse, qui fut réfractaire à cette idée. Pourquoi changer de plan ? Pourquoi risquer quelque chose ? Elle préférait répondre à son destin et commencer le prochain chapitre de sa vie, pressée d’atteindre celui où notre premier enfant naîtrait. Elle évita la discussion comme d’autres éteignent la radio pour s’épargner les mauvaises nouvelles.
Pendant mon footing, je repensai à Paul, personnage obsédant de Dune. Jessica, sa mère, était génétiquement programmée pour n’engendrer que des filles. En le mettant au monde, elle avait désobéi, mais elle avait permis à son enfant d’avoir un destin extraordinaire. Je n’étais pas si pressé que ça de travailler dans un bureau à la Défense. Et si, moi aussi, j’allais chercher l’Épice de ma vie ? Et si je modifiais un peu les conditions initiales de mon logiciel ? Comme ça, pour voir, pour jouer ? Après tout, n’était-ce pas ce que je savais faire ?
Ma mère fut surprise, mais ravie de ma décision. Elle m’incita à voyager. À l’époque, on pouvait remplacer le service militaire par un service civil à l’étranger. L’idée était de trouver une entreprise qui veuille bien vous envoyer dans un pays où elle avait une filiale pour y travailler seize mois. C’était gagnant-gagnant, la société bénéficiait d’aides fiscales et le jeune diplômé trouvait une première expérience internationale tous frais payés. Elle s’activa et dénicha par son réseau hispanophone une copine dont le frère travaillait au Mexique. Il pouvait me pistonner pour entrer à l’aéroport d’El Sauz, dans l’État de Chihuahua. En tant qu’informaticien, il m’avait assuré que j’aurais une mission intéressante. Ma mère était enthousiaste : « Va découvrir le vaste monde, mon fils ! Tu vas rester les quarante prochaines années le cul vissé à une chaise. Profite de cette opportunité ! En plus, le Mexique, c’est un pays génial, celui d’Octavio Paz… »
Mon père, toujours branché dans ses trips philosophico-gauchistes, ne comprenait pas mon envie de faire le service militaire. Si je ne voulais pas travailler immédiatement, ce qu’il comprenait, pourquoi ne pas être objecteur de conscience et m’engager dans une cause humanitaire ? « Tu auras tout le temps de travailler pour un patron. Profite de ta jeunesse pour donner un peu de sens à ta vie, tu n’en auras pas toujours l’occasion. » Il proposa de me mettre en relation avec ses amis d’associations culturelles, qui regorgeaient de bons plans humanitaires.
Ma copine réfutait en bloc cette histoire de service national. Pourquoi repousser l’entrée dans la vie active ? Ensemble, ce serait plus simple de trouver deux boulots dans la même ville et d’emménager dans un appartement à nous. Je lui parlai de Paul et de la quête de l’Épice. Elle n’adhéra pas à ma théorie, mais concéda, en désespoir de cause, que le service militaire classique était son option préférée. Elle cherchait déjà du boulot en région parisienne et m’encouragea à postuler pour n’importe quel régiment de n’importe quelle armée, marine, terre, air, gendarmerie, pourvu que je sois à moins de trente kilomètres d’elle. Quand je lui disais que jouer au simple soldat pendant dix mois n’était pas une perspective enthousiasmante, elle balayait mes réticences d’un revers de la main :
« Faut savoir ce que tu veux ! Et puis tu dormiras chez nous, … »

Extraits
« Quand je sortirai, je serai écrivain et je raconterai des histoires. Là, je pourrais imaginer les destins que je n’ai pas eus. Je pourrais vivre mille vies par procuration, je pourrais créer des alternatives et tester des mondes meilleurs. L’écriture, ce sont mes simulations numériques à la puissance cent, car seule l’imagination limite les univers possibles.
Et puis un jour, peut-être, quand j’aurais suffisamment écrit, quand je ne distinguerai plus vraiment le réel de la fiction et que ma mémoire me jouera des tours, alors peut-être que ce jour-là je serai finalement en paix. Je confondrai mes livres et la réalité: je penserai que c’est dans un de mes romans que j’ai enterré une pute mexicaine, que j’ai volé des choses dans une galerie d’art, ou que j’ai piraté l’ordinateur d’une écrivaine. La réalité et la fiction se mélangeront dans un épais brouillard et je pourrai enfin m’endormir serein. Ma mémoire défaillante sera la pierre fondatrice de mon ataraxie.
Pour l’instant, j’aligne les mots, j’aligne les phrases dans l’attente de ce jour où je m’illusionnerai. Je me crée une forêt de mille histoires pour masquer la seule que je veux oublier. J’invente des personnages, des personnages féminins, je leur donne des prénoms pour enfouir celui que je n’ai jamais su. Je noie dans des fictions ma sombre réalité. » p. 147-148

« Si vous voulez connaître mes aventures sur l’Hirundo, lisez La Baleine thébaïde, du même auteur. Ainsi, nous éviterons de couper des arbres et de gaspiller du papier à recopier ce qui est déjà écrit ailleurs. Après tout, nous sommes dans le chapitre « Mission écologique » et chacun doit contribuer un petit peu.
FIN
Si vous avez déjà lu ce roman, et que vous vous souvenez de la fin, ou si vous refusez ce placement de produit honteux, indigne de l’intégrité littéraire de son éditeur, alors, à titre tout à fait exceptionnel, vous pouvez revenir sur votre choix, ce fameux matin où les oiseaux piaillaient dans les platanes. Rendez-vous au chapitre 43, page 270. » p. 263

À propos de l’auteur
RAUFAST_Pierre_©DRPierre Raufast © Photo DR

Pierre Raufast est né à Marseille en 1973. Il est ingénieur diplômé de l’École des Mines de Nancy. Il vit et travaille à Clermont-Ferrand. Son premier roman, La Fractale des raviolis, publié aux éditions Alma, obtient le prix Jeune mousquetaire, le prix de la Bastide et le prix Talents Cultura 2014. En 2015, La variante chilienne est dans la sélection du prix du roman Fnac. Les embrouillaminis est son sixième roman. (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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Rompre les digues

PIROTTE-rompre_les-digues  RL_hiver_2021

En deux mots
Renaud, quinquagénaire aussi riche que dépressif, promène sa mélancolie le long de la côte belge, accompagnée de son ami d’enfance et de quelques femmes qui l’empêchent de sombrer. Jusqu’au jour où il engage Teodora, une émigrée salvadorienne, dont les mystères vont le fasciner.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague»

C’est du côté d’Ostende qu’Emmanuelle Pirotte nous entraine avec son nouveau roman, superbe de mélancolie de d’humanité. Avec à la clef la rencontre d’un quinquagénaire dépressif avec une émigrée salvadorienne.

Pour son cinquième roman, Emmanuelle Pirotte a choisi de mettre en scène une famille de haute-bourgeoisie belge, ou ce qu’il en reste. Renaud en est le symbole à la fois le plus fort et le plus faible. Le plus fort parce qu’il rassemble tous les traits caractéristiques de sa lignée et le plus faible parce qu’après une tentative de suicide avortée dans sa jeunesse, ce quinquagénaire promène son mal de vivre en étendard.
Autour de lui, le personnel de maison vaque à ses occupations, à commencer par Staline. C’est ainsi qu’il avait surnommé Angèle, à son service depuis plus de quarante ans, et qu’il avait conservé malgré toutes les brimades qu’elle lui avait fait subir jeune, Jacqueline la cuisinière et son mari Henri, l’homme à tout faire. Mais c’est Teodora Paz, née à San Salvador le 20 novembre 1995, qui va jouer un rôle majeur dans cette histoire. Pour l’heure, elle s’occupe de trois enfants d’une famille belge installée à Marbella. Mais nous y reviendrons. Le premier cercle, autour de Renaud, se compose de François, le fils de la cuisinière, qui est l’ami de Renaud depuis ses six ans et qui partage avec lui son spleen, lui qui s’est jamais remis de la perte de son épouse, suite à un cancer. Licencié, il a vivoté grâce à des petits boulots avant de se retrouver au chômage et n’a plus vraiment envie de retrouver du travail. Clarisse, en revanche, est plus lumineuse. C’est auprès de cette tante, installée en Angleterre, qu’il trouve refuge depuis qu’il est adolescent.
Complétons enfin le tableau avec Sonia, la prostituée moldave qu’il «loue» régulièrement, Brigitte qui milite dans l’humanitaire et Tarik, le dealer dont il vient de faire la connaissance et lui procure de la coke et du crack.
Alors que Renaud est en Angleterre, il apprend le décès d’Angèle et regagne la Belgique. C’est à peu près au même moment que la famille qui emploie Teodora décide de rentrer dans son plat pays. Quelques jours plus tard, à l’instigation de François, Renaud décide de prendre Teodora à son service. La Salvadorienne, dont on découvre petit à petit le trouble passé, et le bourgeois dépressif vont alors entrer dans une curieuse danse qui va les transformer tous deux.
Emmanuelle Pirotte réussit un roman d’une grande richesse, qui colle parfaitement à cette ambiance si bien rendue par Brel
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
En suivant Renaud et sa mélancolie, ses pensées morbides, la romancière parvient tout à la fois à nous le rendre attachant, malgré ses côtés insupportables. Il en va du reste de même de ses autres personnages, avec leur failles et leur humanité, lovés dans une écriture dont chacun des mots résonne, tout à tour sarcastique ou drôle, poétique ou crue. Une écriture aussi dense qu’addictive, une petite musique qui nous suit longtemps…

Rompre les digues
Emmanuelle Pirotte
Éditions Philippe Rey
Roman
272 p., 20 €
EAN 9782848768663
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement du côté d’Ostende, mais aussi à Bruxelles, Bruges, Gand. L’Angleterre et notamment St Margaret-at-Cliffe près de Douvres, l’île de Man et de Jersey, Canterbury et Birmingham sont également mentionnés ainsi que les lieux de villégiature comme Courchevel, Saint-Tropez, le lac de Côme, Marbella. On y évoque aussi San Salvador et la région napolitaine.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur les rives de la mer du Nord, Renaud coule des jours malheureux dans sa maison de maître, malgré l’attention de ses amis, presque aussi perdus que lui: François, vieux chômeur lunaire, et Brigitte, investie auprès des migrants. Ni les rencontres régulières et souvent dangereuses avec Tarik, son dealer, ni les voyages sporadiques en Angleterre chez l’excentrique tante Clarisse ne viennent guérir son dégoût de l’existence. À la mort de sa vieille gouvernante, Renaud recrute Teodora, jeune Salvadorienne taciturne, sans connaître son violent passé… Dans la grande demeure remplie d’œuvres d’art et de courants d’air, entre ces deux écorchés s’installe alors un étrange climat de méfiance et d’attraction.
Avec un humour mêlé de tendresse, Emmanuelle Pirotte brosse un portrait vitriolé de notre Occident épuisé. Mais elle esquisse également la possibilité d’une rédemption. D’Ostende à Douvres, en passant par l’Espagne et l’Amérique latine, nous marchons dans les pas de personnages intenses et fragiles qui se heurtent à leurs démons, à la violence et à la beauté du monde. Renaud et Teodora sortiront ils de leur profonde nuit pour atteindre l’aube d’une vie nouvelle ?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le carnet et les instants (Thierry Detienne)

Les premières pages du livre
« Les premiers accords martèlent l’intérieur de sa tête. Renaud est à peine réveillé que cette satanée musique vient aussitôt lui vriller les tempes, à moins qu’elle n’eût été déjà là avant son réveil, ta tam, da ba da ba da ba da, ta ta ta ta ta ta, tam tam, à vous rendre fou, d’éblouissement, d’agacement, c’est syncopé et fluide, raide et souple, ça exprime tout et ça n’exprime rien, ça vous dit combien vous êtes un crétin et, nonobstant ce fait, quelle fine intelligence, quelle profonde sensibilité est la vôtre, à vous, vous l’Élu qui avez le privilège de connaître cette musique, de l’aimer, de la jouer, même mal, mais qu’importe. Ça vous piège, vous inonde du sentiment que peut-être vous n’êtes pas irrévocablement perdu. Dieu ne vous aurait pas abandonné, ta ta tam ? Même si vous pensez avec Cioran que Dieu doit tout à Bach, et non l’inverse, cette musique qui ébranle votre âme et votre carcasse tout entière vous rend perplexe, creuse fugitivement le sillon du doute.
Tam tam, da ba da ba da ta ta, ta ta, ça vous poursuit, mais non, c’est vous qui vous tuez à courir après ce flux d’accords qui semble ne jamais devoir s’arrêter, vous laissant toujours orphelin et cependant tout plein de lui. C’est implacable presque martial mais cela déborde de désinvolture arrogante, c’est désincarné, et ça met vos sens en pagaille. Et puis il y a aussi quand même, si, si, si, il faut être honnête, il y a sans conteste ce truc très boche, très carré, une forme de parfait ordonnancement germanique, eine perfekte Bestellung, rien qui dépasse, les notes à leur juste place, se dévidant au pas de l’oie.
Il a eu le malheur de dire ça récemment à un dîner de cons, et tout le monde a bien ri. Il a aussitôt protesté de son absolue sincérité ; ça a jeté un grand froid. Une des bonnes femmes est d’origine allemande, lui a bavé son voisin de table au creux de l’oreille, et Renaud a répondu que c’était précisément la raison de sa remarque, puis il s’est levé solennellement, s’est excusé auprès de la Teutonne, a porté un toast au génie allemand, à Bach et à ce cher Nietzsche. Cela n’a pas vraiment détendu l’atmosphère et on lui a fait comprendre qu’il valait mieux regagner son chez-lui. Il avait refusé un taxi, était reparti à pied par les rues détrempées, transi et titubant, se maudissant d’avoir accepté l’invitation de ces parvenus qui avaient fait fortune dans le nettoyage industriel.
Il entend des pas dans l’escalier. C’est Staline qui arrive avec son plateau d’argent où trône la cafetière fumante en vieux Sèvres, ainsi que la tasse et la soucoupe assorties. Staline et son groin hypocrite, son tablier blanc immaculé, son haleine de fleurs pourries et ses gestes d’une servilité congénitale. Il avait donné ce surnom à la domestique quand il avait sept ans, juste après qu’elle l’avait enfermé pendant trois heures seul dans la cave, plongé dans une obscurité totale. C’était la punition qu’elle infligeait à Renaud pour avoir laissé entrer un chaton abandonné dans la cuisine. Malgré la peine et l’amertume, frémissant d’effroi dans le sous-sol glacial, son cœur blessé d’enfant instruit avait quand même préféré Staline à Hitler. Il aurait pu choisir Franco, car Angèle et le tyran étaient de la même race de bouffeurs de paëlla, de joueurs de castagnettes et de sacrificateurs de taureaux. Mais Franco ne lui semblait pas assez cruel pour soutenir la comparaison avec la bonne.
Hiiiiiiiii ! Combien de fois lui a-t-il demandé de graisser les gonds de la porte de sa chambre ? Voici que pénètre dans la pièce le plateau étincelant, surmonté par la formidable paire de seins inutiles. La gouvernante était entrée au service de la famille à vingt ans. Elle n’avait pas eu d’enfants, et guère plus d’amants ; sa bigoterie ne le lui aurait pas permis. Et il était peu probable que le désir se soit jamais frayé un chemin dans cet être qui n’avait d’humain que le nom. Ces appendices féminins monstrueux faisaient dès lors figure d’imposteurs. Avant l’épisode du chat, Renaud avait voulu croire à leur sincérité ; quand Angèle le débarbouillait après le goûter, qu’elle approchait de son torse sa petite tête pour lui enfiler son bonnet, Renaud avait espéré que ce contact moelleux disait d’Angèle quelque chose qu’elle ne montrait pas, mais qui était certainement caché derrière ce vaste poitrail. Une bonté, une douceur qui ne demandaient qu’à s’exprimer, et dont les deux monticules tremblants étaient des témoins silencieux et fiables.
Angèle pose le plateau sur le bureau, verse le café dans la tasse qu’elle vient placer avec onction sur la table de nuit. Elle évite le regard de Renaud, autant que lui le sien, puis va ouvrir les tentures d’un mouvement brusque qui fait crisser les anneaux de cuivre contre la tringle, et ce bruit chasse définitivement le capriccio de Bach de l’esprit de Renaud. Cela lui procure une espèce de soulagement, car lorsqu’il s’éveille avec un air dans la tête, il y a de fortes chances que celui-ci l’accompagne toute la journée et finisse par s’imposer comme une torture. La domestique sort, redescend l’escalier. Renaud dispose des oreillers derrière son dos, boit une gorgée de café et allume une cigarette. Dehors, la rue est silencieuse. Les vacances de Noël terminées, les touristes rendent la ville à sa mélancolie et à cette sorte de torpeur qui la tient en hiver, la berce de brume et de pluie fine, la saoule de rafales gorgées d’embruns.
Faut-il vraiment se lever, encore une fois, encore cette fois ? Se lever et se laver, ou peut-être pas ? Choisir des habits, sortir de la chambre et se rendre dans les autres pièces, affronter la lumière, les odeurs, et Staline, et Jacqueline la cuisinière et Henri, son mari, l’homme à tout faire ? Si seulement… Si seulement Henri avait ce pouvoir : tout faire. Faire disparaître la nausée chaque matin et chaque soir, la lassitude et la tristesse qui s’accrochent à vous comme ces voix inconnues au téléphone, qui tentent de vous vendre une caisse de vin ou une consultation chez une voyante, ces voix souvent féminines à l’accent étranger, teintées de désespoir, de bêtise, de résignation, qui vous appellent depuis le bout du monde et que vous rembarrez comme vous ne chasseriez pas un chien errant. Elles vous tiennent au corps, ces voix, une fois qu’elles ont résonné à vos oreilles, et vous hantent comme l’envie d’en finir. S’il te plaît, Henri, fais disparaître le souvenir de ces voix, le mal de vivre, le bruit des anneaux sur la tringle, la figure ignoble de Staline.
« Mais pourquoi la gardez-vous ? » avait osé demander le brave homme, ainsi qu’une kyrielle de gens depuis des années. Renaud ne prenait pas la peine de leur répondre. Il n’avait pas le courage d’exposer des mobiles qu’il avait déjà tant de mal à s’avouer à lui-même.
La vérité était aussi sale et vilaine qu’Angèle, que Renaud, que ce monstre à deux têtes qu’ils formaient depuis plus de quarante ans. Renaud gardait Angèle comme on conserve une vieille blessure en l’empêchant de cicatriser, comme l’enfant qui arrache la croûte de son genou chaque fois qu’elle vient de se former, prend plaisir à observer le sang couler de nouveau, à sentir la douleur irradier. Renaud se plaignait de son fardeau auprès de Henri et de Jacqueline, de François son ami d’enfance, de Sonia sa pute attitrée. Et cela lui faisait du bien d’obtenir leur compassion, avant de s’en retourner vers sa vieille croûte.
Privé d’Angèle, Renaud perdrait une part essentielle de lui-même, la plus moche assurément, la plus méchante, la plus fragile et la plus indigne. Mais pour être parfaitement méprisable, cette part ne lui appartenait pas moins de plein droit, et il n’était pas question qu’il s’en débarrasse. Angèle d’ailleurs ne le permettrait pas. Ils étaient tous deux acteurs de cette association de névrosés furieux. Angèle excellait dans l’art de manipuler Renaud. Elle était une blessure redoutable, qui saignait quand il fallait, cicatrisait juste assez longtemps pour qu’un répit soit accordé, une trêve qui leur permettait de reprendre des forces, afin de continuer la lutte.
Depuis quelques années, sa haine pour Angèle était devenue sa plus puissante raison de rester en vie. Il avait bien du mal à se souvenir d’un temps où il n’en était pas ainsi. Renaud avait pourtant remisé l’Espagnole dans une lointaine soupente de son esprit durant ses études en Grande-Bretagne. De l’âge de treize ans à la fin de son cursus universitaire, il n’avait entrevu Angèle que quelques jours par an et n’y pensait guère. Elle n’accompagnait pas la famille à Courchevel l’hiver, à Saint-Tropez l’été ou au lac de Côme. Sa place était en Belgique, à Bruxelles où vivaient les parents de Renaud. Elle était tolérée dans la laide villa du Zoute qu’ils occupaient le week-end quand ils n’avaient rien de mieux à faire. Ainsi en avait décidé la mère de Renaud. Ils étaient servis dans leurs autres propriétés par des domestiques à demeure, des gens du cru ; c’était tellement plus authentique.
À l’âge de cinquante-deux ans, la mère de Renaud avait eu une embolie cérébrale alors qu’elle achetait un sac en python bleu canard dans une boutique du Zoute. La vendeuse emballait l’objet, quand sa cliente s’effondra bien raide sur le comptoir, yeux démesurément ouverts et fixes, « comme si on l’avait débranchée », selon les termes de la commerçante. La mère vécut encore deux ans, privée de la parole et de l’usage de ses jambes, de celui de ses sphincters et sans doute aussi d’une part non négligeable de sa raison. Les médecins n’étaient pas formels sur ce dernier point cependant. Mais son sempiternel sourire égaré et la manière dont elle tenait serré contre elle, jour et nuit, le sac en python, comme Gollum son « précieux », ne laissaient guère de doute sur sa santé mentale. Elle se mettait souvent à chantonner en regardant dans le vide, et cela ne venait pas atténuer le sentiment que cette femme était définitivement hors du coup.
Elle attendait la mort – il serait plus juste de dire qu’on attendait la mort pour elle – au home des Petites Abeilles, une maison d’accueil de la banlieue de Bruxelles, où végétaient une tripotée de malades mentaux et de vieux fous impotents. Renaud se félicitait de vivre en Angleterre, afin d’avoir le moins possible l’occasion de contempler le spectacle de sa mère démente. Elle ne semblait pas le reconnaître, son comportement n’était pas le moins du monde altéré par la présence de Renaud, pas plus que par celle de son époux, d’Angèle ou de quiconque. Il y avait bien un infirmier qui, chaque fois qu’il s’adressait à elle ou la manipulait, obtenait un regard un peu moins vacant, un sourire plus sensé. Renaud l’avait même vue une fois poser sa main décharnée sur le bras de l’auxiliaire de soin. Il avait chassé d’un ricanement la pathétique image de son esprit. Mais elle était souvent revenue le hanter dans un rêve qu’il se méprisait de faire : c’était sur son bras à lui que sa mère posait sa main prématurément vieillie, c’était à lui qu’elle adressait son sourire niais. C’était lui-même qui lui répondait aussi niaisement, le regard embué.
On l’avait enterrée un jour d’avril venteux, avec son sac.
Ce départ ne laissa aucun vide dans la vie de Renaud. Il lui semblait que sa mère l’avait désertée depuis toujours ; elle avait pondu un fils, avant de l’abandonner aux soins de quelques nounous quand il était bébé, puis d’Angèle, pour se consacrer à ses voyages, ses amies de l’atelier de développement personnel, son yoga, ses vernissages et ses séances de shopping. C’était une femme idiote et creuse, et la simple réalité de son passage sur terre questionnait douloureusement le sens de la vie humaine.
Le père était une figure encore plus consternante et fantomatique ; ses rares moments de présence généraient une atmosphère de tension insoutenable. L’homme ne vivait que par l’intermédiaire du téléphone, du fax qui turbinait à plein régime dans un grésillement poussif, de divers journaux qui l’informaient des fluctuations de la bourse, et dont il tournait les pages avec une sorte d’agacement méditatif. Rien ni personne n’avait le pouvoir de susciter son intérêt autant que ces trois choses. L’avènement de la téléphonie mobile sonna le glas du dernier vestige de savoir-vivre dont il teintait encore parfois ses rapports avec ses semblables. Il fut un des premiers adorateurs de la petite boîte magique, et il comprit bien avant nombre de ses contemporains l’étendue des avantages liés au caractère portable de l’objet, qui ne le quittait sous aucun prétexte. Le père de Renaud était un avant-gardiste de la connexion, une saisissante préfiguration de l’homme du XXIe siècle.
Lorsque enfin il échappait à l’emprise de sa panoplie du parfait homme d’affaires, c’était tout auréolé de gravité stupide. Il donnait l’impression qu’il venait d’empêcher une explosion atomique ou de trouver un vaccin contre le cancer. Il se frottait les yeux et posait son regard loin, prenait des mines compassées et soupirait, afin que l’on se pénètre de l’importance de sa mission, de son labeur acharné destiné à offrir cette vie de luxe et d’oisiveté à ceux dont il avait la charge. En réalité, il avait hérité d’une grosse fortune qui prospérait grâce à une équipe de financiers et d’avocats redoutables. On ne lui demandait pas grand-chose, seulement une signature de temps à autre. Il était quasi inutile au bon fonctionnement de ses affaires, comme son père avant lui, comme Renaud s’il lui survivait.
Dans le hall, Staline s’escrimait à dépoussiérer le lustre en cristal de Venise. Perchée sur la dernière marche d’un escabeau, elle retenait son souffle en faisant délicatement glisser son plumeau sur les tubulures nacrées et les corolles charnues couleur de corail. Les pampilles tintèrent faiblement sous la caresse. L’image du corps de Sonia s’imposa. Depuis combien de temps Renaud ne lui avait-il pas rendu visite ? Il alla se réfugier dans la cuisine où Jacqueline l’accueillit par un large sourire. Ça sentait bon le cumin et les pruneaux. Renaud souleva le couvercle de la marmite sur la cuisinière : c’était un tajine d’agneau, selon la recette que Jacqueline tenait de sa belle-fille originaire du Maroc. Une fort brave fille, cette Leila, qui venait prendre soin de la maison un mois par an, quand Staline s’en retournait dans sa fournaise andalouse. Était-ce bien l’Andalousie qui avait vu naître le cerbère ? Ou bien la région de Valence ?
Par la fenêtre, Renaud observe Henri qui ratisse les feuilles et ramasse les branches tombées lors de la dernière tempête. Il les jette dans un grand brasier au milieu du jardin. Renaud enfile un vieux Barbour qui pend à la patère de l’office, chausse des bottes et sort pour le rejoindre. L’air tout chargé de gouttelettes en suspension sent le bois brûlé, l’humus, les effluves des innombrables sapins qui décorent la ville. Henri lui adresse un petit salut de la tête. Ils contemplent les flammes en silence. Puis Henri ramasse les outils de jardinage, pose une main chaude sur l’épaule de Renaud, marmonne quelque chose et rentre. Jacqueline va endosser son manteau d’un autre âge, glisser son bras sous celui de son mari et ils rentreront chez eux tranquillement. Elle s’inquiétera de ne pas avoir vu Renaud manger, espérera qu’il fera honneur à son plat à un autre moment de la journée ou de la nuit. Le vieux la rassurera en lui disant que Renaud ne se laissera pas mourir de faim. Mais ils croiseront tous deux les doigts au fond de leurs poches en faisant un vœu, car ils ne peuvent ni l’un ni l’autre affirmer que cela n’arrivera pas.
Renaud a passé l’âge du suicide en bonne et due forme. La pendaison, la noyade, le saut d’un pont ou sous un train ne sont plus pour lui. Il avait tenté de s’empoisonner avec les barbituriques de sa mère à l’âge de dix-huit ans, avait pris soin de s’enrouler la tête dans un sac en plastique, s’était endormi dans la maison vide. Mais sa mère était rentrée plus tôt que prévu et l’avait sauvé. L’imbécile. Quitter la vie de son plein gré de manière aussi radicale avant d’avoir vingt ans est un acte sublimement romanesque. Après, cela devient pathétique. À quarante-huit ans, on peut juste envisager de s’en aller lentement à petites doses d’alcool, de tabac, de cocaïne et d’amphétamines, de nuits sans sommeil. Comme ça, l’air de rien, l’air de succomber un peu malgré soi, de subir. Sans panache. Voilà ce qui lui reste. On ne peut pas l’accuser de chômer pour arriver à ses fins. Mais même maltraitée, sa santé reste excellente. Son corps résiste.
Il quitte Henri et va remplir un grand verre de whisky qu’il descend en deux coups, se sert une petite assiette de tajine qu’il mange debout en errant d’une pièce à l’autre. Il n’est pas capable d’avaler plus de cinq bouchées. Les activités d’Angèle ont cessé, ou bien la bonne est anormalement silencieuse… Non, elle est sortie, sans doute pour remplacer le grand bouquet de fleurs qui orne la console du hall. Elle a la vilaine manie de choisir des glaïeuls ces temps derniers, bien que Renaud les déteste. Après avoir fumé deux cigarettes, il se rend dans le cabinet de curiosités.
C’est la seule pièce de la maison interdite à Staline. Renaud époussette lui-même le cabinet à secrets hollandais, la carapace de tortue, les coquillages et les malles anciennes, la vaisselle d’argent, les camées antiques et les pierres précieuses, les vanités, les os de monstres de la préhistoire, les bocaux où surnagent des sirènes, créatures hideuses nées de cerveaux grillés sous les tropiques, fabriquées à partir d’une tête et d’un torse de singe cousus à une queue de serpent ou de poisson, toutes ces choses qu’il a accumulées au fil des années en écumant les antiquaires. Il n’ouvre pas les volets intérieurs, allume les deux cierges pascals aux coins de la pièce, et s’approche du catafalque de verre où dort la pièce qu’il considère comme la plus précieuse de sa collection.
Dans la faible clarté frémissante, la chevelure semble onduler comme une eau sombre sur le velours grenat. Il soulève le couvercle transparent et plonge la main dans les mèches d’un noir de jais, qui n’ont rien perdu de leur douceur. Renaud avait acheté l’objet à une vente publique quatre ans plus tôt. Il faisait partie de l’inventaire d’un château du Brabant flamand depuis le XVIIe siècle. On ne connaissait rien de son origine, ni pourquoi il s’était retrouvé là. La chevelure est son secret, son trésor, son « précieux » à lui, ce qu’il aimerait emporter dans la tombe, ou plutôt dans le four. Il repense à sa mère et à son sac en python qui l’accompagne dans le grand voyage d’outre-tombe, tel le cheval de Childéric. Chacun ses lubies ou ses croyances, deux choses qui n’en forment souvent qu’une.
Cette relique macabre le reliait paradoxalement à la vie. La chevelure était un mystère merveilleux et impénétrable qui l’apaisait, lui donnait le sentiment d’être en communion avec le monde, avec ses semblables, envers et contre tout, le dégoût, la fatigue, Staline, le fantôme de sa mère, les smileys et les likes, les touristes chinois, l’extinction des panthères et la fonte des glaces.

Ce matin, 5 janvier, Teodora s’éveille en sursaut à 5 heures 22 minutes. Ce sont les hurlements de Louis qui l’arrachent brusquement au sommeil. Louis, le fils de la famille belge pour laquelle elle travaille depuis maintenant huit mois. Malgré les demandes répétées, les menaces de le priver de dessert ou de tablette – inutiles puisqu’elles ne peuvent pas être mises à exécution –, l’enfant de quatre ans refuse de se lever et de rejoindre Teodora dans sa chambre sans faire de bruit. Louis ressent un plaisir manifeste à observer les traits tirés de la jeune femme, les larmes de fatigue qui inondent ses yeux, alors qu’elle pose le biberon de lait sur la grande table basse en palissandre devant la télévision.
Mme Vervoort l’avait engagée en mai de l’année précédente pour s’occuper de ses trois enfants, Louis, le démon hurleur beau comme un dieu, Émeline, une pimbêche taiseuse de sept ans et Astrid, douze ans, laide, malheureuse et atteinte d’une sorte d’affection appelée « haut potentiel », qui impliquait, selon les termes de Madame, une intelligence supérieure, une sensibilité merveilleuse et un caractère de cochon.
Teodora n’était en Espagne que depuis trois mois et travaillait comme aide à domicile chez des personnes âgées lorsque la voisine de l’une d’entre elles lui avait parlé de Belges qui vivaient à Marbella, et cherchaient une bonne d’enfants. Bien qu’elle préférât torcher les vieux que les gosses, Teodora avait téléphoné pour prendre rendez-vous, camouflé sa cicatrice sur la pommette avec du fond de teint, enfilé sa robe bleu marine à col blanc, parfaitement démodée, qui lui donnait un air sage et atténuait la dureté de ses traits taillés à la serpe. Elle avait pris le bus jusque Marbella, puis marché vers l’ouest et le quartier de Nueva Andaloucía, en psalmodiant le nom belge aux sonorités étranges, tout plein de consonnes, avec ce o double qu’il fallait sans doute allonger mais pas trop. Vervoort. Ou bien fallait-il prononcer Vervourt ? Le nom lui donnait envie de rire. Peu de chose donnait envie de rire à Teodora Paz.
Madame l’avait reçue dans l’immense salon « avec vue sur la vallée du golf », comme elle le déclara d’un air las, « et la montagne » dont elle chercha en vain le nom en agitant la main avec agacement. Elle l’avait fait asseoir dans un canapé si profond qu’elle eut l’impression qu’il allait l’engloutir. Les yeux clairs et froids de Madame, artistement maquillés pour paraître dépourvus d’artifices, avaient glissé sur Teodora comme si elle était un meuble ou un vêtement, puis leur propriétaire avait déplacé son corps maigre vers ce qui devait être une cuisine, et l’y avait laissé pendant un temps qui parut à Teodora anormalement long. La femme allait-elle revenir avec quelque chose à boire ? La vue de carte postale, figée dans le bleu et le vert cru, avec ses toits de tuiles agressivement neuves, ses jardins parfaitement entretenus, où personne ne se promenait, où aucun enfant ne jouait, ses piscines vides qui semblaient n’exister que pour être prises en photo, inspirait à Teodora une tristesse qu’elle ne s’expliquait pas. Sans doute aurait-elle dû se réjouir, mais de quoi ? Avait-elle traversé l’enfer pour cette vue, ce divan où elle sombrait lentement, ce vase intentionnellement tordu d’une affreuse couleur jaune, pour ces photos démesurées d’œufs durs dans des coquetiers, d’un gorille fluorescent fumant le cigare, et pour cette femelle blonde et mal nourrie qui réapparaissait enfin les mains vides ?
Teodora fut prise du désir de se lever du divan-tombeau et de s’enfuir, de s’en retourner vers son minable salaire, ses vieux délaissés, avec leurs escarres et leurs odeurs de pisse, leurs sourires édentés et leurs cerveaux qui battaient la campagne. Mais elle resta. La liberté était le seul véritable luxe, et elle n’en jouirait jamais.
Il est à présent 6 h 10. Tout est parfaitement silencieux, car Louis porte un casque pour regarder son dessin animé. Teodora se tient debout devant la baie vitrée et la vue, toujours aussi immobile et dépourvue de vie. Depuis huit mois, elle n’a été autorisée à sortir que trois fois seule. Elle en a profité pour aller se baigner dans la mer. Les enfants Vervoort n’aiment pas la mer, c’est salé et ça pique la peau, et puis il y a le sable, et le vent qui plaque le sable sur le corps humide, et l’eau un peu trop froide, et les nuages qui cachent le soleil. Toutes ces choses auxquelles on ne peut pas ordonner de disparaître d’un mot ou d’une pression sur un bouton. Ils préfèrent la piscine de la résidence. Teodora n’y entre jamais. Elle ne fait que surveiller les ébats, une fesse sur le bord d’un transat, car Madame ne supporte pas de l’y voir allongée. C’est une position qui ne permet pas une attention optimale, dit-elle. Optima est un mot qu’elle prononce souvent. À tout propos. Madame vit en Espagne depuis cinq ans, mais son espagnol laisse sérieusement à désirer. Qui s’en soucie ? Son vocabulaire est bien assez étendu pour lui permettre de se faire obéir.
Maria, la Colombienne qui fait le ménage, a commencé à récurer la cuisine. Teodora la rejoint et se fait un café, lui en propose un. La jeune femme accepte, dépose un instant ses loques et prend le temps de siroter le liquide fumant en fermant les yeux. Maria a tenté de créer une intimité avec Teodora. Toutes ces pauvres Latinas au service des Blancs se rapprochent comme des rats pris au piège, comme les esclaves d’autrefois dans les plantations. Teodora n’a que faire de cette chaîne d’amitié fondée sur la souffrance, le déracinement, le simple fait d’être une femme née dans un pays pauvre où l’on parle espagnol. Elle a vite coupé court aux questions de Maria, qui ne sait rien d’elle, pas plus que le Señor et la Señora, que Louis et Émeline, qu’Astrid, que le facteur, la boulangère, le décorateur, qui n’en ont rien à faire et ne lui demandent rien. Elle offre une opacité si parfaite au petit monde qui l’entoure qu’elle finit par se donner l’impression de tromper sa propre mémoire, de n’avoir aucun lien avec cette femme qui s’appelait elle aussi Teodora Paz, née à San Salvador le 20 novembre 1995.

Ce sont des glaïeuls. Des glaïeuls orange. Leurs hautes silhouettes austères et sans grâce s’élèvent devant le miroir en bois doré, comme autant de dames patronnesses faisant tapisserie dans une salle de bal. Renaud envoie le vase se fracasser sur le sol en marbre. Une porcelaine de Meissen d’une laideur sans nom qui valait une fortune. Staline accourt, se prend la tête dans les mains et implore le Christ. Renaud lève les bras dans un geste d’impuissance surjouée, enfile un manteau et sort. Cet acte vandale lui a donné l’élan qui lui manquait pour parvenir à s’extraire de la maison. Une fois dehors, il marche au hasard avant de s’apercevoir qu’il a envie de voir François. Il prend la direction de Mariakerke, où son ami occupe un studio meublé. « C’est moi », dit Renaud dans l’interphone. François traîne en pyjama et pantoufles dans son vingt mètres carrés. Il propose à Renaud quelque chose à boire, ouvre le frigo, contemple indéfiniment les planches sales où moisissent une branche de céleri et un bloc de fromage à pâte dure, d’une couleur verdâtre. François gratte son crâne dégarni, referme le frigo, offre à Renaud un sourire désolé.
– Ça va pas fort, hein ? lui demande Renaud en s’affalant sur le canapé-lit encore ouvert.
– Ce sont mes dents, répond François.
– Il y avait des temps et des temps, qu’je n’m’étais plus servi de mes dents, chantonne Renaud.
– Salaud, va ! gémit François.
– Mais combien de fois ai-je proposé de te payer des couronnes ?
– Non, non et non, merde ! Je vais faire tout arracher et mettre un dentier. Et basta.
Renaud prend le livre sur le tabouret servant de table de chevet, l’ouvre, le ferme, le repose, se lève, va à la fenêtre qui donne sur une de ces impasses venteuses entre deux rangées d’immeubles évoquant les banlieues d’une ville d’ex-Union soviétique. Une petite femme sans âge aux jambes comme des poteaux promène péniblement son chien.
– Allez viens, on va manger un truc chez Georges, lâche Renaud.
François se frotte la mâchoire en grimaçant.
– Ben tu prendras les croquettes de crevettes, c’est facile à mâcher ça, non ? Et puis tu n’as qu’à boire un milk-shake après.
– Je préfère les gaufres, soupire François.
– Pas de bras, pas de chocolat, répond Renaud. Allez magne-toi !
François s’habille d’un jean et d’un pull en acrylique qui ne sent plus la rose, endosse un pardessus gris et s’enveloppe d’une écharpe tricotée main qui semble avoir appartenu à un vieux Juif caché dans une cave entre 1942 et 1944, et les voilà dehors à affronter le vent du large. François donne une tape fraternelle sur l’épaule de Renaud et lui sourit, et c’est comme un poignard qui s’enfoncerait jusqu’à la garde dans sa poitrine, ce sourire d’une innocence, d’une candeur désarmante ; il fait resurgir la jeunesse perdue, le temps où François avait encore des dents, des cheveux, où la vie se donnait comme une jeune fille amoureuse.
Le salon de thé était bondé, comme souvent. Mais pas de tête connue, une aubaine. Ostende était une trop petite ville, on ne pouvait pas s’y perdre, s’y dissoudre. Il y avait toujours, au détour d’une ruelle, un fâcheux qui vous guettait et vous tombait dessus comme la grippe. Renaud pensait depuis quelques mois à partir. Mais pour aller où ? Et pour combien de temps avant qu’il ne se lasse ? La seule perspective de déménager ce que contenait sa maison lui donnait le vertige. S’il quittait Ostende, il vendrait tout et s’en irait nu comme Adam vers son nouveau destin, dépouillé de ses vieilleries, de ce brol qui, loin de nourrir son âme comme il l’avait si longtemps pensé, l’emprisonnait au contraire, la retenait rivée à la matière, à la terre et aux hommes, au lieu de l’élever vers l’immatériel, le néant auquel elle aspirait.
Malgré ses chicots douloureux, François engloutissait à la vitesse de l’éclair les quatre croquettes de crevettes maison. Renaud buvait du café en se contentant de regarder manger son ami, ce qui lui avait toujours procuré un très vif plaisir. « Je mange par procuration », disait-il. François semblait néanmoins ne plus s’être nourri depuis longtemps. Cette vie à la Zola avait assez duré.
Cela faisait quatre ans que François avait été licencié par une compagnie d’assurances sous prétexte de restructuration. La vérité était qu’il avait perdu son épouse à la suite d’un cancer du sein et ne s’en était jamais remis. Ses employeurs n’avaient fait preuve ni de compassion ni de patience et avaient cédé son poste à une femme jeune et féroce. Depuis François avait travaillé par intermittence, comme vendeur de chaussures, puis comme gérant d’un McDo. Cela faisait deux ans qu’il était au chômage, en passe d’être viré de là aussi.
François avait cinq ans et Renaud six quand la mère de François était entrée au service de la famille de Renaud comme cuisinière ; elle emmenait son fils avec elle le samedi et le mercredi après-midi. Un attachement passionné naquit immédiatement entre les deux garçons. François était invité en vacances, jusqu’au Japon où il suivit la famille pendant un mois, l’été de ses seize ans. La mère de Renaud enrageait que son fils ne sollicite pas plutôt la compagnie d’un de ses camarades britanniques, le petit Percy ou l’odieux Sackville dont les familles existaient depuis la nuit des temps et qui ne manquaient jamais d’inviter son fils à leurs grandes chasses d’automne en Écosse. Il y avait aussi de rares parvenus qui auraient fait l’affaire, l’un ou l’autre Américain. Elle n’était même pas contre un Saoudien, à la rigueur un Chinois. Mais Renaud s’était entiché du minable François avec ses pantalons trop courts, sa politesse exacerbée de pauvre et son expression rêveuse qui la mettait à la torture. En traînant François à ses basques, sans aucun doute Renaud n’avait-il d’autre but que celui de contrarier sa mère. Elle considérait l’amitié comme un concept abstrait qui ne faisait pas partie de ses préoccupations. On avait des relations, c’était déjà suffisamment compliqué.
François sirote à la paille son milk-shake au chocolat. L’endroit s’est brusquement vidé de ses vieillards amateurs de gaufres et de ses enfants brailleurs. Dehors, les guirlandes lumineuses clignotent tristement, comme les bijoux de pacotille d’une belle femme sur le retour. Les jours qui succèdent aux fêtes de fin d’année sont d’un lugubre qu’aucune autre période n’égale. On devrait contraindre les gens à hiberner pour de bon dès le 1er janvier. Restez au lit, braves gens, copulez un peu puis assommez-vous avec quelques puissants somnifères, ou unissez-vous à vos écrans adorés, qu’ils vous subjuguent une bonne fois pour toutes, vous pénètrent le cerveau jusqu’à l’orgasme ultime, débarrassez les rues et les campagnes, vous ne manquerez pas au monde, bien au contraire, dès que vous l’aurez quitté il retrouvera beauté et silence, et la neige qui fera sa somptueuse entrée le lavera des traces de votre présence.
Quand Renaud était enfant, ce fantasme de Grand Sommeil d’hiver possédait la féerie d’un conte. Il imaginait des familles entières serrées confortablement au creux d’un unique grand lit lové dans une alcôve, sous les couettes en patchwork. Lui aussi participait à ce rituel. Il se voyait chez sa tante Clarisse, la sœur de son père. Elle habitait une petite maison victorienne à St Margaret-at-Cliffe, près de Douvres. En rêve, il y emmenait François et Véronique, une fille de sa classe dont il était amoureux, et ils se calfeutraient dans la chambre aménagée dans le grenier où trônait un immense lit à colonnes. De la lucarne on voyait la Manche, qui chaque année grignotait la craie de la falaise sur laquelle la maison était bâtie. Ils s’endormaient au rythme de la grande respiration marine.
Un serveur passe de table en table avec une loque dégageant une puissante odeur d’eau de Javel. Il frotte frénétiquement le Formica, pour bien faire comprendre qu’on ferme boutique.
– Tu as des nouvelles de Brigitte ? lâche Renaud pour dire quelque chose.
Brigitte, la fantasque Brigitte, qui vit entourée d’éclopés de tous les coins les plus sinistres d’Afrique dans une joyeuse bohème, enveloppée par la musique des djembés et les vapeurs de chicha. Ah, Brigitte…
– Plus depuis un mois, répond François. Aux dernières nouvelles, sa fille ne veut plus la voir parce qu’elle préfère entretenir ses migrants plutôt que de lui payer des études à l’étranger.
– Ah oui, le syndrome du piège à ménopausées célibataires… La chair est faible, les migrants bien membrés et pas trop regardants sur la fraîcheur.
– Arrête !
– Mais je ne juge personne. Je ne fais que constater. Elle est encore pas mal d’ailleurs, Brigitte, elle vaut bien un passage en Angleterre.
– Et sa fille, elle ne mérite pas un diplôme, une chouette vie d’étudiante ?
– Mais elle n’a qu’à l’obtenir ici, son diplôme ! C’est quoi ce snobisme qui consiste à faire des études ailleurs ?
– Tu peux parler, monsieur double master de l’université d’Édimbourg…
Renaud demande à quoi ces diplômes en histoire et en philosophie lui ont jamais servi. Il aurait bien mieux fait d’apprendre à installer du chauffage. Et de toute façon, ce n’était pas à François ni à lui-même de décider de la manière dont Brigitte devait investir son modeste capital. Était-il plus juste que sa fille Juliette suive sans passion des cours dans une université moyenne du Middlesex ou d’Arizona et obtienne laborieusement un master insipide en gestion d’entreprise, ou bien qu’un jeune Mamadou fraîchement craché par l’enfer du Sud-Soudan et miraculeusement épargné par la mer ait la possibilité de se faire exploiter quinze heures par jour sur un chantier de l’East End et de vivre dans un taudis de Willesden Junction ? Qui pouvait honnêtement répondre à cette question ? Personne n’était en mesure d’affirmer que Juliette valoriserait mieux son expérience sans éclat que Mamadou sa propre tragédie. Il était même probable que Mamadou, fort de la solidarité inconditionnelle de Brigitte et de sa confiance, surprenne tout le monde en bravant les multiples obstacles que lui opposerait la vie à Londres pour faire fructifier un potentiel supérieur, alors que Juliette, qui partageait la torpeur intellectuelle et émotionnelle des 95 % de la population occidentale, se contenterait d’élever deux enfants et de n’exercer aucune activité qui rentabilise l’investissement éventuellement consenti par sa mère.
– Mais Juliette est sa fille… ose François.
– Est-ce un motif suffisant pour lui accorder son aide plutôt qu’à Mamadou ? Tu sais, les femmes comme Brigitte, qui oublient famille, boulot, amis, qui prennent des risques pour sauver ces va-nu-pieds, ces renégats dont personne en réalité ne veut vraiment, eh bien ces femmes nous confrontent à un problème de société fascinant. Ces femmes sont les laissées-pour-compte de nos communautés occidentales. Ces deux groupes de déshérités se trouvent et s’entraident, et, boum ! cela pourrait bien devenir une fameuse force vive avec laquelle il faudrait que composent les gouvernements, une espèce de couple de nouveaux Gilets jaunes, mais sexy, glamour, mixte et plein d’allant car mû par la force la plus sauvage, la plus indomptable : le désir, l’exultation de la chair. La MILF et le Migrant. L’avenir du monde.
– Sauf que les femmes de l’âge de Brigitte ne peuvent plus procréer.
– Mais qui te parle de procréer ! On s’en fout, de la procréation. Au contraire, le couple idéal sera un couple stérile. Quel besoin de continuer à peupler la terre de Mamadou et de Juliette ? Les Mamadou nous reviendront éternellement par la mer et les Juliette… les Juliette continueront d’étudier la gestion et le commerce en pure perte, et à s’ennuyer ferme jusqu’à la mort. Non, leur slogan, à la MILF et au Migrant, serait celui de Sempé, « Soyons moins ! »
François aspire le dernier nuage de mousse au fond de son verre, l’air pensif. Renaud remarque pour la première fois des clignements d’yeux intempestifs chez son ami. Le début des tics, le début de la fin. Lui-même en a peut-être, comment savoir ? Dans sa grande bienveillance, François ne lui en ferait jamais la remarque. Voilà que l’envie de frites monte en lui comme une urgence. Mais il se souvient qu’on ne sert pas de frites chez Georges. À cause de l’odeur. Des croquettes, des crêpes, des beignets, des gaufres, oui, mais pas de frites !
La marche dans la brume froide jusque Mariakerke semble demander à François un gros effort. Son nez coule, il avance courbé et crispé, finit par s’envelopper la tête de son écharpe. « Allez, ma vieille mouquère ! On n’est pas encore mort, si ? » lance Renaud en lui donnant une tape dans le dos. Ils arrivent chez Kenny, la petite baraque à frites de la place du Marché. Renaud emporte son cornet fumant et sa sauce andalouse chez François et mange à demi allongé sur le canapé-lit en bataille. François a allumé la télévision. Une Citroën Saxo flambe dans la rue d’une triste ville de province française. Un attroupement de gens emmitouflés l’observe avec des mines bovines. Un journaliste s’approche d’un jeune pour l’interviewer. François zappe. Assis sur un canapé, un homme tripote les seins d’une femme qui n’en a pas envie. Joséphine Ange Gardien apparaît comme par enchantement derrière la baie vitrée, observe le couple avec une mine de bouledogue qui aurait une notion de la justice. Seule la femme la voit. Elle se frotte les yeux et l’homme la laisse tranquille. François éteint la télévision. Il s’assied à côté de Renaud, lui prend une frite qu’il trempe dans la sauce avant de la manger, s’appuie sur un oreiller contre la tête de lit et s’empare du roman sur le tabouret. Une odyssée américaine de Jim Harrison, qui se traîne sur sa table de nuit depuis des semaines, tout comme le narrateur, en proie au grand vide laissé par la sensation de la vie qui fuit.
Quand François sort de son livre quelque dix minutes plus tard, Renaud s’est endormi, la main posée sur le cornet de frites ouvert, dont la sauce s’est répandue sur les draps. François prend doucement le sachet, éponge l’andalouse avec un essuie-tout, ôte à Renaud ses chaussures, puis le recouvre de la couette. François se déshabille et enfile un miteux pyjama rayé, s’étend aux côtés de son ami. »

Extraits
« La vérité était qu’il avait perdu son épouse à la suite d’un cancer du sein et ne s’en était jamais remis. Ses employeurs n’avaient fait preuve ni de compassion ni de patience et avaient cédé son poste à une femme jeune et féroce, Depuis François avait travaillé par intermittence, comme vendeur de chaussures, puis comme gérant d’un McDo. Cela faisait deux ans qu’il était au chômage, en passe d’être viré de là aussi.
François avait cinq ans et Renaud six quand la mère de François était entrée au service de la famille de Renaud comme cuisinière ; elle emmenait son fils avec elle le samedi et le mercredi après-midi. Un attachement passionné naquit immédiatement entre les deux garçons. » p. 30

« François avait l’étrange sentiment que rien ne pouvait lui arriver si elle était avec lui. Son mystère le rendait serein. Contrairement à Renaud, encore plus agité que d’ordinaire depuis qu’elle était chez lui. Il semblait accablé par l’attitude de la jeune femme, François sentait combien elle usait ses nerfs déjà fragiles, et il lui arrivait de s’en vouloir d’avoir imposé à son ami de la prendre à son service. » p. 129

À propos de l’auteur

PIROTTE_Emmanuelle_©Philippe_Matsas
Emmanuelle Pirotte ©Philippe MATSA/Leextra/Éditions Philippe Rey 

Emmanuelle Pirotte vit en Belgique. Historienne puis scénariste, elle publie son premier roman, Today we live, en 2015. Traduit en quinze langues, il sera lauréat du prix Historia et du prix Edmée-de-La-Rochefoucauld. Par la suite paraîtront De profundis (2016), Loup et les hommes (2018) et D’innombrables soleils (2019). (Source: Éditions Philippe Rey)

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Sang et stupre au Lycée

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En deux mots
Janey vit une liaison incestueuse avec son père au Mexique, avant de le quitter pour New York, où, après une scolarité ravageuse s’installe dans le Lower East Side où elle se drogue, baise, avorte avant d’être enlevée et entraînée vers la prostitution. Mais elle pourra fuir vers Tanger puis l’Égypte et retracer son parcours.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’équipée sauvage de Janey Smith

La réédition de Sang et stupre au lycée permet à Laurence Viallet de nous offrir une version corrigée et augmentée d’un livre sans tabous, à la fois roman d’apprentissage, journal intime, recueil de poésie, collage et manifeste.

Comme le dit Virginie Despentes, «ça te saute à la gueule, ça te transforme». La réédition de ce texte au temps de #metooinceste pourrait presque être vu comme une provocation, s’il n’était un témoignage fort, cru et brutal des mœurs des années 1970 où la «libération» passait par le sexe et la drogue, par la fin des tabous et les expériences hors limites.
Cela commence par un dialogue entre un père et sa fille. Ils séjournent à Mérida, au Mexique, et couchent ensemble. Mais Janey Smith, qui vient s’entrer dans l’adolescence, craint que la rencontre de son père avec Sally, une jeune starlette, ne signifie la fin de leur relation particulière. Elle part alors pour New-York, tandis que son géniteur reste au Mexique. Fin du premier acte.
Le second, tout aussi glauque, se passe au lycée où Janey va intégrer une bande baptisée les scorpions. «On faisait exactement ce qu’on voulait et c’était agréable. On se soûlait. On se droguait. On baisait. On se faisait sexuellement le plus de mal possible. Le speed, le surmenage affectif et parfois la douleur émoussaient nos cerveaux. Déglinguaient notre appareil percepteur. Nous savions que ne nous ne pouvions rien changer au merdier dans lequel nous vivions, aussi nous efforcions-nous de nous changer nous-mêmes.» Et comme elle ne connaissait rien à la contraception, elle se retrouve enceinte et avorte pour 190 dollars. Dans son école «réservée aux gentilles filles de bonne famille» la chose devient courante. Alors les scorpions veulent se venger, «combattre la morosité de cette société de merde». Vols, dégradations, insultes, course-poursuite avec la police, accidents et autres dérapages vont alors se multiplier.
Avant l’acte trois, un petit intermède nous est proposé sous forme de conte. L’histoire du monstre et de sa chatte qu’un ours vient déranger. On y croisera aussi un cheval blanc et un éléphant. Des intermèdes qui vont se multiplier, notamment sous forme graphique, car les éditions Laurence Viallet ont choisi de rééditer ce livre en y incluant des fac-similés inédits reproduits en quadrichromie: deux cartes des rêves, dessinées et annotées à la main par Kathy Acker, et de nombreux dessins.
Janey vit désormais dans L’East Village où «les quelques centimètres épargnés par les ordures puent la pisse de chien et de rat. Tous les immeubles sont cramés, à moitié incendiés, ou en ruine.» La population est à l’aune de cet environnement, misérables ou voyous, comme ceux qui débarquent chez Janey et cassent tout avant de la frapper et de la kidnapper pour la conduire chez un mystérieux M. Linker, sorte de proxénète érudit. Ce dernier la séquestre et lui inculque sa philosophie de la vie. Mais elle n’a pas envie de passer toute sa vie en enfer. «Si je savais comment cette société a fini par être aussi pourrie, peut-être aurions-nous un moyen de détruire l’enfer.» écrit-elle. Et c’est précisément l’écriture qui la sauve. L’écriture et la soif d’apprendre. Un jour elle trouve une grammaire persane et se met à apprendre le persan. Des poèmes joliment calligraphiés suivront, suivis de poèmes de révolte, de notes de lecture, de correspondance avec des écrivains comme Erica Jong et Jean Genet, de fragments de son journal intime, de dessins comme cette carte de ses rêves.
Kathy Acker invente le collage littéraire qui va lui ouvrir le monde. Un monde qu’elle va parcourir après avoir trouvé un billet pour Tanger. Un monde qu’elle va embrasser, faisant du beau avec du mal, poussant toujours plus loin les limites.
Concluons cette chronique comme elle a commencé, avec Virginie Despentes: «je ne connais aucun autre auteur qui ait un tel souffle — une telle capacité à bouleverser nos certitudes sur ce qu’on peut attendre d’un roman.»

Sang et stupre au lycée
Kathy Acker
Éditions Laurence Viallet
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro
224 p., 22,50 €
EAN 9782918034049
Paru le 21/01/2021

Annexes
Cahier hors-texte de fac-similés inédits reproduits en quadrichromie. Il se compose de deux Cartes de mes rêves, dessinées et annotées à la main par Kathy Acker, et de deux dessins.
Reproduction de la décision de justice allemande qui, en 1986, a frappé le livre pour outrage aux bonnes mœurs. Dans ce réquisitoire candide, les censeurs, réfractaires à l’humour corrosif du roman, se montrent autant déroutés par le
fond que la forme, témoignant d’un obscurantisme universel et atemporel.

Où?
Le roman se situe d’abord au Mexique, à Mérida et au Yucatan puis aux États-Unis, à New York, dans le Connecticut, dans le New Jersey, à Newark. Puis à Tanger et en Égypte, du Caire à Louqsor.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1970.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pendant deux mille ans vous avez eu le culot de nous dire à nous les femmes ce que nous étions. Nous utilisons vos mots ; nous mangeons votre nourriture. Qu’importe la façon dont nous gagnons notre argent, c’est un crime. Nous sommes des plagiaires, des menteuses, et des criminelles.» Kathy Acker
Sang et stupre au lycée est un conte philosophique voltairien, un roman d’apprentissage intertextuel qui retrace avec facétie les mésaventures de Janey Smith à la façon d’un journal intime.
Janey vit à Mérida, au Mexique, auprès de Johnny, son père, avec lequel elle vit une liaison incestueuse décrite sur le mode du vaudeville blasé, jusqu’à ce qu’il la quitte. Elle rejoint New York, où elle découvre le punk rock et le Lower East Side, donnant à voir ce Manhattan aujourd’hui mythique. Elle s’adonne à l’écriture de poèmes, subit plusieurs avortements, vend des muffins, attrape une MST, rejoint un gang… Enlevée, puis victime de la traite des Blanches, elle réécrit La Lettre écarlate, traduit Properce de manière très personnelle, apprend la langue et la calligraphie persanes. Libérée, elle rencontre Jean Genet à Tanger, avec qui elle entretient une liaison torride, avant de partir pour Alexandrie.
Sang et stupre au lycée – roman de jeunesse et chef-d’œuvre incontestable de Kathy Acker – opère comme un manifeste qui contient en germe toute son œuvre. C’est le laboratoire où elle met au point les expérimentations stylistiques et les jeux avec le canon littéraire qui lui resteront chers. La narration, oscillant entre la troisième et la première personne lorsqu’il s’agit des extraits du journal de Janey, favorise un impressionnant foisonnement formel (collage, plagiat, contes, saynètes drolatiques, poèmes, cartes des rêves, éructations de petite fille indigne dans des dessins parfois obscènes…), offrant une ode au langage et au pouvoir de la littérature. La difficulté à vivre dans une société brutale, néolibérale, patriarcale donne lieu à des diatribes anticapitalistes et féministes dont l’écho résonne encore aujourd’hui. Les thématiques abordées deviendront fétiches (le désir, le sentiment amoureux vécu comme souffrance, le refus de toute assignation identitaire et genrée, l’émancipation par la puissance de l’imaginaire…).
«Le fil conducteur de ce roman pulvérisé, traversé par un humour noir ravageur, réside dans la fraîcheur survoltée et si attachante de la voix de Janey/Kathy, irrévérencieuse et érudite, onirique et autobiographique, visionnaire et surdouée.
Kathy Acker ne déconstruit pas, elle pulvérise. Je ne connais aucun autre auteur qui ait un tel souffle, une telle capacité à bouleverser nos certitudes sur ce qu’on peut attendre d’un roman.» Virginie Despentes

Ce qu’en disent les écrivains
«Sang et Stupre au lycée est un texte exigeant qu’on ne peut pas lire en somnolant – ça te saute à la gueule, ça te transforme. Kathy Acker écrit sur la baise et le corps et la ville et la défonce et l’invisible – et personne n’avait fait ça avec autant de
radicalité et de style. Kathy Acker ne déconstruit pas, elle pulvérise. Je ne connais aucun autre auteur qui ait un tel souffle – une telle capacité à bouleverser nos certitudes sur ce qu’on peut attendre d’un roman.» Virginie Despentes

«Sang et stupre au lycée, de Kathy Acker, est un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine. Comme Le Festin nu et Sur la route, il figure parmi les très rares romans américains qui sont parvenus à élargir la définition et les paramètres de la littérature. Sang et stupre au lycée représente la quintessence de l’audace et de la radicalité pour toute une génération.» Dennis Cooper

«Acker est une Colette postmoderne dont l’œuvre a le pouvoir de refléter l’âme du lecteur.» William Burroughs

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Culture (Sur les pas de Kathy Acker – Manou Farine)
Libération (Mathieu Lindon)
Focus LeVif.be (Marcel Ramirez)
Cheek Magazine (Pauline Le Gall)
Blog Un dernier livre avant la fin du monde 
Blog cultures sauvages 

Les premières pages du livre
« Marre des parents
N’ayant jamais su ce qu’était une mère, la sienne étant morte lorsqu’elle avait un an, Janey dépendait de son père en toutes choses et le considérait comme un petit ami, un frère, une sœur, des revenus, une distraction et un père.
Janey Smith avait dix ans et vivait avec son père à Mérida, la principale ville du Yucatan. Janey et M. Smith avaient prévu que Janey fasse un long séjour à New York, en Amérique du Nord. En fait, M. Smith essayait de se débarrasser de Janey pour pouvoir passer tout son temps avec Sally, une starlette de vingt et un ans qui refusait obstinément de baiser avec lui.
Un soir, M. Smith et Sally sortirent, et Janey sut que son père et cette femme allaient baiser. Janey elle aussi était très jolie, mais elle avait une drôle d’expression car un de ses yeux était de travers.
Janey mit le lit de son père en pièces et coinça des planches contre la porte principale. Quand M. Smith rentra chez lui, il lui demanda pourquoi elle se comportait ainsi.
Janey: Tu vas me quitter. (Elle ne sait pas pourquoi elle dit ça.) Le père (abasourdi, mais ne niant pas): Sally et moi on vient à peine de coucher ensemble pour la première fois. Comment veux-tu que je sache ?
Janey (perplexe. Elle ne pensait pas que ce qu’elle vient de dire était vrai. C’était sous le coup de la colère): Alors tu vas me quitter. Oh non. Non. Ce n’est pas possible.
Le père (étonné lui aussi) : Je n’ai jamais pensé que j’allais te quitter. Je baisais, c’est tout.
Janey (ne se calme pas du tout en entendant ces paroles. Son père sait que Janey réagit au quart de tour et devient folle quand elle a peur, aussi provoque-t-il sans doute cette scène): Tu ne peux pas me laisser. Tu ne peux pas. (Complètement hystérique maintenant:) Je vais. (S’aperçoit qu’elle risque de perdre pied et de forcer les événements. Veut quand même entendre sa version. Frissonne de peur en lui demandant ceci.) Es-tu fou amoureux d’elle ?
Le père (réfléchit. Début de la confusion) : Je ne sais pas.
Janey : Je ne suis pas folle. (S’apercevant qu’il est fou amoureux de cette femme.) Je ne voulais pas agir comme ça. (Comprenant petit à petit qu’il est vraiment fou amoureux. Lâche le morceau.) Ça fait un mois que tu passes tout ton temps avec elle. C’est pour ça que tu as arrêté de prendre tes repas avec moi. C’est pour ça que tu ne m’as pas aidée comme tu le faisais avant, quand j’étais malade. Tu es fou amoureux d’elle, n’est-ce pas ? |
Le père (sans tenir compte de ce gâchis) : Nous avons couché ensemble pour la première fois cette nuit.
Janey: Tu m’avais dit que vous étiez juste amis, comme Peter et moi (l’agneau en peluche de Janey) et que vous ne coucheriez pas ensemble. Ce n’est pas comme moi quand je couche avec tous ces queutards des beaux-arts: lorsqu’on couche avec sa meilleure amie, c’est franchement grave.
Le père : Je sais, Janey.
Janey (elle n’a pas gagné ce round; elle lui a jeté la trahison au visage et il ne l’a pas complètement esquivée) : Tu as l’intention d’habiter avec Sally ? (Elle évoque la pire éventualité.)
Le père (toujours sur le même ton, triste, hésitant, mais secrètement heureux parce qu’il veut se tirer) : Je ne sais pas.
Janey (elle est sur le cul. Chaque fois qu’elle dit le pire, ça se produit) : Quand est-ce que tu sauras ? Je dois prendre mes dispositions.
Le père : Nous n’avons couché ensemble qu’une seule fois. Pourquoi ne pas laisser les choses suivre leur cours, Janey, au lieu de me mettre la pression ?
Janey : Tu m’annonces que tu aimes quelqu’un d’autre, tu vas me foutre à la porte, et je ne dois pas te mettre la pression. Tu me prends pour qui, Johnny ? Je t’aime.
Le père : Laisse les choses suivre leur cours. Tu en fais tout un plat
Janey (tout jaillit brutalement) : Je t’aime. Je t’adore. La première fois que je t’ai rencontré, c’est comme si une lumière s’était allumé en moi. Tu es la première joie que j’ai connue. Tu ne comprends pas ça ?
Le père (silencieux).
Janey: Je ne supporte pas l’idée que tu me quittes: c’est comme si une lance me transperçait le cerveau : c’est la pire douleur que j’ai jamais éprouvée. Tu peux sauter qui tu veux, je m’en fous. Tu le sais. Je n’ai jamais été comme ça.
Le père: Je sais.
Janey : J’ai peur que tu me laisses, c’est tout. Je sais que j’ai été chiante avec toi: j’ai vraiment trop déconné; je ne t’ai pas présenté à mes potes.
Le père: J’ai une liaison, Janey, rien de plus. Et j’ai envie que ça dure
Janey (elle la joue rationnelle) : Mais peut-être que tu vas me quitter
Le père (ne dit rien).
Janey : OK. (Se ressaisit en pleine débâcle et serre les dents.) Je vais attendre de voir comment les choses se passent entre Sally et toi et ensuite je saurai si on continue à vivre ensemble. C’est bien comme ça que ça se présente ?
Le père: Je ne sais pas.
Janey: Tu ne sais pas! Et moi, comment je fais pour savoir ?
Cette nuit-là, pour la première fois depuis des mois, Janey et son père couchent ensemble parce sinon Janey n’arriverait pas à dormir. Les mains de son père sont froides, il n’arrive pas à la toucher car de toute évidence il est troublé. Janey baise avec lui, même si ça lui fait super mal à cause de son inflammation pelvienne.
Le poème suivant est du poète péruvien César Vallejo, lequel, né le 18 mars 1892 (Janey est née le 18 avril 1964), a vécu quinze ans à Paris et y est mort à l’âge de quarante-six ans:
Cette nuit-là de septembre, tu fuis
si bon pour moi… à m’en faire souffrir!
Je ne sais rien de plus moi-même
Mais toi, TU n’aurais pas dû être aussi bon.

Cette nuit-là seule emprisonnée sans prison
Hermétique et tyrannique, malade et paniquée
Je ne sais rien de plus moi-même
Je ne sais rien moi-même car le chagrin me ronge.

Seule cette nuit de septembre est douce, TOI
Qui fis de moi une putain, sans
Émotion possible dans toute la distance de Dieu:
À ta détestable douceur je me cramponne.

Ce soir-là de septembre, quand semé
Sur des charbons ardents, depuis une voiture,
En flaques: inconnu.

Janey (alors que son père quitte le domicile) : Tu rentres ce soir ? Je ne veux pas t’embêter. (Ne cherchant plus à s’affirmer) Je pose la question, c’est tout.
Le père: Bien sûr que je rentre.
Au moment où son père quitte la maison, Janey se rue sur le téléphone et appelle son meilleur ami, Bill Russle. Bill a couché une fois avec Janey, mais sa bite était trop grosse. Janey savait qu’il lui dirait ce qui arrivait à Johnny, s’il était fou ou pas, et s’il voulait vraiment rompre avec elle. Janey n’avait pas besoin de faire semblant avec
Bill.
Janey: Nous sommes aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle ère au cours de laquelle, pour toutes sortes de raisons, les gens devront se coltiner toutes sortes de problèmes compliqués, qui ne nous laisseront plus jamais le luxe de nous exprimer à travers l’art. Est-ce que Johnny est fou amoureux de Sally ?
Bill: Non.
Janey: Non? (Étonnement et espoir absolus.)
Bill: Il y a quelque chose de très profond entre eux, mais il ne te quittera pas pour Sally. »

Extraits
« Je traînais avec une bande de jeunes déjantés et j’avais peur. Nous formions un groupe, LES SCORPIONS.
Papa ne m’aimait plus. Voilà.
J’étais désespérée, je voulais à tout prix retrouver l’amour qu’il m’avait pris.
Mes amis étaient exactement comme moi. Ils étaient désespérés — issus de familles brisées, de la pauvreté — et ils essayaient par tous les moyens possibles d’échapper à leur sort.
Malgré les restrictions scolaires, on faisait exactement ce qu’on voulait et c’était agréable. On se soûlait. On se droguait. On baisait. On se faisait sexuellement le plus de mal possible. Le speed, le surmenage affectif et parfois la douleur émoussaient nos cerveaux. Déglinguaient notre appareil percepteur.
Nous savions que ne nous ne pouvions rien changer au merdier dans lequel nous vivions, aussi nous efforcions-nous de nous changer nous-mêmes.
Je me détestais. Je faisais tout ce que je pouvais pour me faire du mal.
Je ne me rappelle plus avec qui j’ai baisé la première fois que j’ai baisé, mais je ne devais rien connaître à la contraception parce que je suis tombée enceinte. Je me rappelle en revanche très bien l’avortement. Cent quatre-vingt-dix dollars.
Je suis entrée dans une vaste pièce blanche. Il devait y avoir cinquante filles. Quelques adolescentes et deux ou trois femmes d’une quarantaine d’années. Des femmes qui faisaient la queue. Des femmes assises qui piquaient du nez. Quelques-unes étaient accompagnées par leur petit ami. Je me suis dit qu’elles avaient de la chance. La plupart d’entre nous étions venues seules. Les femmes qui faisaient la queue avec moi se sont vu remettre de longs questionnaires: à la fin de chaque formulaire, il y avait un paragraphe stipulant qu’on donnait au médecin le droit de faire ce qu’il voulait et que si on mourait ce n’était pas sa faute. Nous avions déjà remis notre sort entre des mains d’hommes avant ce jour. C’est pour ça que nous étions ici. Nous avons toutes signé ce qu’on nous donnait. Puis ils ont pris notre argent. » p. 37-38

« Le taudis où elle décide de vivre. L’East Village pue. Les ordures recouvrent chaque centimètre de rue. Les quelques centimètres épargnés par les ordures puent la pisse de chien et de rat. Tous les immeubles sont cramés, à moitié incendiés, ou en ruine. Pas un propriétaire de ces taudis ne vit dans ces répugnants immeubles. L’hiver, quand la température avoisine les moins quinze degrés ces bâtiments n’offrent ni eau chaude ni chauffage et l’été, quand il fait dans les quarante degrés, les cafards et les rats tapissent les murs intérieurs et les plafonds.
Il n’y a qu’un seul hôpital à la disposition de tous, un hôpital qui a le courage de se situer à quelques blocs de la limite nord des bas quartiers. L’hôpital abrite des lampes, des seringues, des médicaments qui entraînent des troubles cérébraux, des ustensiles et presque pas de lits. Chaque fois qu’il y a des vacances, par exemple, quand il y a une panne d’électricité ou quand un propriétaire met le feu à l’un de ses immeubles pour toucher l’argent de l’assurance, les pauvres pillent l’hôpital pour se distraire. » p. 68-69

« De nos jours, la plupart des femmes baisent à droite et à gauche parce que baiser, ça ne veut rien dire. Tout ce qui intéresse les gens aujourd’hui c’est le fric. La femme qui vit sa vie en fonction d’idéaux non matérialistes est un monstre antisocial et fou; plus elle agit ouvertement, plus elle se fait détester de tous. Aujourd’hui, le femmes ne se font pas jeter en prison comme des morceaux de Tampax sanglants — seuls les putes et les camés finissent en prison, la prison-justice étant désormais un business comme un autre —, elles crèvent juste de faim et tout le monde les déteste. Le meurtre physique et psychique arrange tout le monde.
La société dans laquelle je vis est complètement pourrie. Je ne sais pas quoi faire. Je ne suis qu’une simple personne et je ne suis pas bonne à grand-chose. Je n’ai pas envie de passer toute ma vie en enfer. Si je savais comment cette société a fini par être aussi pourrie, peut-être aurions-nous un moyen de détruire l’enfer. » p. 80

À propos de l’auteur
ACKER_Kathy_©Robert_MapplethorpeKathy Acker. © Robert Mapplethorpe

Kathy Acker est une figure majeure de la littérature américaine de la fin du XXe siècle. Le succès de Sang et stupre au lycée, son best-seller, fait d’elle une icône, l’héritière de William Burroughs. Dans les années 1990, elle domine l’avant-garde littéraire. Sa pratique de réappropriation de textes canoniques lui vaut le qualificatif de pirate. Féministe, elle est une pionnière queer. À la croisée de plusieurs champs artistiques, proche de musiciens, de poètes ou d’artistes comme Cindy Sherman ou Sherry Levine, Kathy Acker exerce aujourd’hui encore une influence considérable sur le monde des lettres et des arts. Traduite dans le monde entier, elle est enseignée dans un très grand nombre d’universités, dans les pays anglo-saxons comme ailleurs, notamment en France, et son aura ne cesse de croître.
Née en 1947 à New York, Kathy Acker grandit au sein d’une famille aisée. Elle étudie la littérature, devient l’assistante de Herbert Marcuse, fait du strip-tease à Times Square. Elle meurt d’un cancer du sein en 1997, à Tijuana. (Source: Éditions Laurence Viallet)

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Danse avec la foudre

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Figuette se retrouve seul avec sa fille et son chien. Avec ses amis de la cité ouvrière, il essaie de faire face et vit dans l’espoir que Moïra, son épouse, revienne. Mais qui aurait envie de vivre à l’ombre de friches industrielles, dans une région qui ne cesse de décliner.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les naufragés de Villerupt

Jérémy Bracone a choisi le Haut-Pays lorrain comme décor d’un sombre premier roman qui retrace le difficile combat d’un père se retrouvant seul avec sa fille, pourchassé par les huissiers et espérant le retour de son épouse. Bouleversant!

Commençons par planter le décor de cette belle histoire. Nous sommes en Lorraine, plus précisément à Villerupt, surnommée la Petite Italie, qui «avait poussé de rien au début du siècle dernier, lors de l’eldorado du fer. Dans les années 1980, les hauts fourneaux étaient tombés comme des quilles, laissant la place à d’immenses friches. Sous la ville, le sol chancelle : le gruyère de galeries abandonnées qui relient les cités du bassin menace de s’effondrer. Les traces des mines et des aciéries sont toujours visibles à la surface. Ici des crassiers ; là des cratères ; et partout la terre est rouge de fer.»
C’est là que vit Figuette avec sa fille Zoé et son chien, un Rottweiler baptisé Mouche. Moïra, son épouse, les a quittés. Partie sans crier gare pour Clermont-Ferrand. Leur histoire d’amour avait pourtant été belle. Deux solitudes se fondant dans une fête des sens effrénée. Avec elle, il a cru qu’il pourrait éloigner tous les oiseaux de mauvaise augure, oublier leurs soucis et construire une belle histoire.
Pour sa princesse, il échafaudait de jolis scénarios et réussissait à enflammer leur imagination. Mais les beaux décors qu’il avait savamment bricolés, n’avaient pas suffi à la retenir.
Alors il tentait de panser ses blessures avec ses potes Tatta, Nourdine, Bolchoï, Piccio et les autres. Eux étaient restés fidèles malgré la misère économique qui avait fait d’un fleuron industriel une zone sinistrée. Après Daewoo qui avait installé une usine flambant neuve, empoché les millions d’aides de l’État et bénéficié d’exonérations fiscales avant de disparaître était venu le tour de Rosegrund, une société allemande qui produisait des robots ménagers. Certains des anciens de Daewoo s’y étaient retrouvés aux côtés de nouveaux ouvriers. Ensemble, ils ont cru à un nouveau départ. Mais il a bien vite fallu se rendre à l’évidence. Le temps des usines jetables était arrivé et Rosegrund, tout le monde l’avait compris, allait fermer à son tour. Dès lors, leur but ne pouvait être que de négocier de bonnes indemnités pour ne pas se faire avoir à nouveau, comme avec les coréens partis après avoir mis le feu à l’usine.
Au Spoutnik, le bistrot où ils se retrouvent, après le turf et les jeu de cartes, ils élaborent des plans pour améliorer leur ordinaire, se servent de matériaux et d’outils de Rosegrund pour retaper la maison de Figuette et emportent une partie de la production pour la revendre dans les pays voisins, eux qui sont vraiment européens, coincés entre le Luxembourg qui fait figure d’Eldorado et où les plus chanceux ont trouvé un emploi, la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas où ils vont refourguer leur butin de guerre pour se constituer un pactole à se partager le jour où il n’auront plus de salaire.
Alors que la situation devient de plus en plus précaire, Figuette prépare ses vacances avec Zoé. Rien n’y manquera, le soleil, la plage, les oiseaux, le ciel constellé d’étoiles. Il est bien décidé à suivre le conseil de son ami
«fais-la rêver. Sors-lui le grand jeu, t’as encore des cartes dans ta manche».
Jérémy Bracone a construit un roman sombre que ni la solidarité des immigrés, ni l’amour d’un père pour sa fille ne pourront éclaircir. Implacable, même si l’humanité sourd au fil du récit, désespéré même si l’on veut croire à un épilogue heureux.
En 2018 Nicolas Mathieu avait ouvert le bal avec Leurs enfants après eux (couronné du Prix Goncourt), l’an passé Laurent Petitmangin avait continué à creuser de même sillon avec le superbe Ce qu’il faut de nuit. Et autour de cette Lorraine en proie à la désindustrialisation, ne laissant guère de perspectives à la jeunesse, Pierre Guerci et Jérémy Bracone leur ont emboité le pas en cette rentrée, situant leurs premiers romans respectifs à Villerupt. Ici-bas, qui raconte les derniers mois de vie d’un médecin, a bien des points communs avec Danse avec la foudre. Notamment ces fulgurances d’humanité qui laissent penser que tout n’est pas perdu.

Danse avec la foudre
Jérémy Bracone
Éditions L’Iconoclaste
Premier roman
288 p., 19 €
EAN 9782378801755
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Lorraine, à Villerupt, Longwy, Thil, Audun-le-Tiche. On y évoque aussi Clermont-Ferrand, Luxembourg et Saint-Pierre d’Aurillac.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au cœur de la Lorraine en faillite industrielle, une communauté ouvrière indomptable et l’histoire d’un amour fou.
Figuette est ouvrier et père célibataire de la petite Zoé depuis que sa femme, Moïra, imprévisible et passionnée, a fugué. L’été arrive et l’usine qui l’emploie menace de fermer, il n’aura pas les moyens d’emmener sa fille en vacances comme il l’avait promis.
Pour séduire Moïra, il avait été capable des plus belles folies. Pour la reconquérir et ne pas décevoir sa fille, il va aller encore plus loin.
Entre drame et comédie, solidarité ouvrière et passion amoureuse, Danse avec la foudre est un premier roman poétique et révolté.

68 premières fois
Blog Les Livres de Joëlle 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
France Bleu Lorraine Nord (Valérie Pierson)
La Grande Parade (Serge Bressan)
Blog Culture 31

Les premières pages du livre
« L’église est à vendre.
Figuette conduit sa fille à l’école quand il apprend la nouvelle à la radio. «Mise à prix 280 000 euros, pour la Dame de fer.» Zoé chantonne, il lui demande de se taire. D’accord, dit-elle, et elle reprend sa comptine. Son père monte le son et prend la première sortie. Il doit voir la Dame.
Une ossature en acier et des murs en tôle. Une toiture plate, un clocher sans flèche, le tout peint en gris. Sous d’autres cieux, l’église aurait eu droit à un blanc éclatant. Ici, on a préféré l’assortir au béton des cités.
Pour la construire, les mineurs avaient commencé par extraire ce minerai rouge dans le sous-sol. Puis les sidérurgistes avaient couvé le magma pour le fondre, forgé son squelette, laminé sa peau de tôles. Composée de ces mêmes atomes de fer qui faisaient rougir leurs veines, l’église était la fierté de tous, catholiques ou athées communistes ; parfois les deux, par concession, quand la grand-mère italienne exigeait le baptême du petit dernier.
Du haut de ses quatre-vingts ans, la Dame avait subi les rafales des mitrailleuses allemandes, résisté aux affaissements miniers, et voilà que monsieur le maire raconte à la radio que si ça ne tenait qu’à lui, il la raserait pour faire un terrain de football.
Le journaliste poursuit : « Cinq ans après avoir été achetée par la styliste Léonor Scherrer, fille du célèbre couturier Jean-Louis Scherrer, l’église fait son retour sur le marché. L’héritière voulait investir dans l’univers du deuil. Une ligne de vêtements pour les enterrements, et un studio d’enregistrement de musique funèbre, mais son projet n’a pas abouti. »

Figuette se gare, coupe la radio, laisse tourner le moteur. Attends-moi dans la voiture, dit-il à Zoé. Mais papa, on va être en retard à l’école ! Il s’approche de la Dame, la salue, puis gratte avec son ongle la peinture qui pèle. Un lambeau se décolle et révèle de la rouille. Sous les vitraux, des coulures rouges. On dirait qu’elle pleure du sang, répétait toujours Moïra. Figuette a envie de partager la nouvelle avec sa femme. Mais elle ne le prend plus au téléphone depuis des mois.
Il fait le tour de l’église, ne trouve aucune lucarne ni soupirail pour y entrer. Il se rabat sur un conteneur de poubelles, le traîne devant la porte principale. Il monte dessus, puis grimpe tant bien que mal sur le portique. Fébrile, il se penche sur le vitrail de la rosace. Et tandis qu’il contemple la grande nef déserte, l’allée centrale s’anime au gré de ses souvenirs, s’illumine de cent bougies et des yeux brillants des amis. Il revoit Moïra s’avancer vers l’autel, rayonnante dans sa robe blanche, et tout le film de cette journée héroïque.

Ce matin il a plu. Le soleil se décide à percer et les arbres s’égouttent. Dans l’air, une odeur d’herbe coupée et de bitume tiède. Mouche marche devant. De temps à autre, le rottweiler se retourne pour s’assurer de la présence de ses maîtres. Parfois, c’est lui qu’il faut attendre. Quand il trouve un chewing-gum incrusté dans le trottoir et qu’il s’acharne à l’en décoller.
Sur le chemin de la promenade, les Blocs noirs. Trois tours HLM, habillées de panneaux imitant des ardoises ; une ceinture de places de parking et de garages ; un square qui sent la pisse.
– C’est ici que t’habitais avec maman?
– Toi aussi. Tu t’en souviens pas, on a déménagé dans la nouvelle maison y a deux ans.
– C’était quelle fenêtre?
– Juste là, le studio 54. Au cinquième étage. Suis mon doigt et compte : un, deux, trois, quatre…
– Celui avec les fleurs rouges?
– Oui, le petit balcon avec les géraniums.
La porte vitrée est grande ouverte. Un rideau de mousseline flotte, aspiré par le vent: le voile de leurs folles soirées. Sa femme aimait s’y enrouler, lorsqu’elle dansait seins nus dans sa salopette. Comme la fée Clochette, elle était tellement petite qu’elle n’avait de place que pour un sentiment à la fois. Quand ils faisaient la fête, elle n’était que joie. Je suis une acrobate du Cirque du Soleil, avait dit Moïra, un soir. Il lui avait demandé de ne pas tirer sur le rideau, alors, avec son sourire canaille, elle s’y était pendue de tout son poids et la tringle avait cassé. Dans un même éclat de rire, ils étaient partis en cavalcade dans le studio, elle refusant de lâcher le rideau, traîne de mariée après laquelle Figuette n’a jamais cessé de courir.

Le cimetière est en fleurs. Zoé court d’une tombe à l’autre. Mouche lui colle aux basques.
– Tu parlais à qui? demande-t-elle.
– À la mère Carpini. Elle est venue porter des fleurs à son mari.
– C’était une madame?
– Ben oui, ça se voit pas?
– Je sais pas, dit-elle en levant les bras au ciel, les vieux, ils se ressemblent tous.
Zoé dépose un bouquet de fleurs de pissenlit sur la tombe de son arrière-grand-père.
– Tu crois que pépé Tatta s’amuse bien dans sa cabane?
Lorsque les anciens atteignent un certain âge, lui a raconté Figuette, ils se retirent dans une cabane, au cimetière. Après avoir trimé toute leur vie, ils n’ont plus qu’à jouer aux cartes et faire de longues siestes.
Le père Tattaglia a cassé sa pipe à l’automne. Comme il était le cinquième garçon de sa famille, on l’avait prénommé Quinto (le cinquième). À l’époque, on ne s’embarrassait pas avec les prénoms. Mais personne ne l’avait jamais appelé comme ça. Même pour sa femme, il était Tatta. Quand il ne se bagarrait pas avec les patrons, il trinquait, blaguait, jouait aux boules.
Tatta avait fait son entrée dans la légende locale en 1972, en compagnie de son copain Mario Poppini, dit Pop. Ce jour-là, ils faisaient leur tournée hebdomadaire pour vendre L’Humanité Dimanche. Brigitte Bardot, la mobylette Peugeot BB3 de Tatta, bégayait sous le poids des deux hommes. Il était bientôt midi et ils avaient écoulé presque tous leurs exemplaires. Un journal acheté, un Picon bière offert. Ils remontaient la rue Henri-Barbusse quand tout à coup ils étaient tombés sur une compagnie de CRS.
– DIO CANE ! Pop, les fascistes, ils remettent ça !
Brigitte Bardot avait chargé tout droit dans l’avant-garde républicaine. Les boucliers des CRS avaient valdingué comme dans une BD d’Astérix. Tatta envoyait des coups de casque en faisant des moulinets et Pop distribuait de grosses baffes communisantes.
– C’est nous ! Arrêtez les gars, c’est nous ! avait crié un des CRS en se protégeant le visage.
– Carlo? Mais qu’est-ce que tu fous avec les fascistes?!
– C’est pour de faux ! C’est pour le film !
L’équipe de cinéma n’en revenait pas. Le tournage avait été interrompu, le temps de laisser retomber l’hilarité générale. Pour tourner l’adaptation de Beau masque, une histoire d’usine et de lutte syndicale, la production était venue dans le nord de la Lorraine chercher un terreau ouvrier. Les volontaires pour la figuration avaient été nombreux. Tous étaient partants pour jouer les grévistes, mais aucun ne voulait porter le costume des CRS ; même pour de faux, ça leur faisait mal au cul.
À la mort de Tatta, la plus grande crainte de sa femme, c’était qu’il n’y ait pas assez de monde à l’enterrement. Elle n’est pas croyante la Nonna, mais elle avait voulu une cérémonie à l’église. Les gens sé déplacent pas zouste per lo founérarioum, il faut oune spectacle. Moïra n’avait pas assisté aux obsèques. Pas encore une fugue, juste une escapade, le temps que tout se tasse. Sa grand-mère ne lui en avait pas voulu, elle était trop sensible sa bambina. À son retour, elle lui avait préparé des gnocchi et la vie avait repris son cours.
– Papa, c’est quoi le grand truc en bas?
– Le supermarché?
– Non, le truc plein de trous.
– Le mur? C’est celui de l’ancienne usine, Aubrives.
– Le boulot de pépé Tatta?
– Non, Tatta, il bossait dans l’autre usine, Micheville.
– Il fabriquait quoi?
– Des grandes barres et d’autres trucs en fer, c’était un laminoir.
– Pour quoi faire?
– Je sais pas moi, ça servait à fabriquer plein de machins. Comme des rails pour les trains. Ou des ponts.
Des sapins bordent le cimetière. Entre leurs branches, en contrebas de la colline, on aperçoit l’ancien mur de soutènement de l’usine, long de plus d’un kilomètre et haut de vingt mètres, percé d’alvéoles en pierre de taille. Ces grottes voûtées lui donnent des airs de HLM troglodyte. Pour les jeunes, une ruine antique. Pour les anciens, c’était hier.
Villerupt, surnommée la Petite Italie, avait poussé de rien au début du siècle dernier, lors de l’eldorado du fer. Dans les années 1980, les hauts fourneaux étaient tombés comme des quilles, laissant la place à d’immenses friches. Sous la ville, le sol chancelle : le gruyère de galeries abandonnées qui relient les cités du bassin menace de s’effondrer. Les traces des mines et des aciéries sont toujours visibles à la surface. Ici des crassiers ; là des cratères ; et partout la terre est rouge de fer. Rouge, comme l’héritage communiste : les rues portent les noms de Lénine, Karl Marx ou encore de Iouri Gagarine. Au temps des mastodontes cracheurs de feu, même le ciel était rouge. La nuit, on pouvait le voir flamboyer par-delà les trois frontières. Un coucher de soleil qui n’en finissait pas d’embraser l’horizon. Les usines ne dormaient jamais, un boucan de tous les diables. Grondements, fracas, grincements de rails ; le silence était un délire de ferraille.
Jusqu’à la dernière fermeture, les aciéries battaient au cœur de la ville. Les ouvriers allaient travailler à pied, leur musette sous le bras. Quand la sonnerie les libérait, ils se dispersaient par grappes. La Petite Italie recensait une centaine de bistrots ; c’était leur récréation. Aujourd’hui, tout le monde travaille ailleurs et les bistrots se comptent sur les doigts d’une main. Les locaux parcourent des dizaines de kilomètres en voiture, passent les frontières belge ou luxembourgeoise et, le soir, rentrent directement chez eux.

Les cheveux de Zoé lui tombent devant les yeux. Figuette sort de sa rêverie pour la recoiffer. Il s’applique, s’emmêle les pattes, renonce. On est presque arrivés au Spoutnik, on demandera à Wanda.
Des moulures au plafond encrassées de nicotine, du papier peint couleur café glacé et des affiches jaunies sur la police des cabarets et la répression de l’ivresse publique. Des tables en formica dépareillées, un baby-foot. Dans l’arrière-salle, un jeu de quilles. Le Spoutnik, ultime refuge où prendre des cafés politiques et trouver du réconfort après une journée amère. Derrière le comptoir en zinc, Alain encaisse le tiercé de Mario Poppini – quatre-vingt-onze ans, le doyen. Quand elle aperçoit Zoé, Wanda tombe son torchon. La gamine se cache le visage pour ne pas être embrassée. Wanda la bise une fois sur la joue et deux fois sur le nez, puis l’aide à grimper sur un tabouret.
– Mais qui t’a coiffée comme ça?
Il y a deux types de femmes, prétend le père Poppini : celles qui se maquillent, et celles qui n’en ont pas besoin. Wanda, elle, se maquille. Son fond de teint lui fait du crépi sur la figure et son mascara déborde sur ses paupières comme la gouache des dessins de Zoé. Tout le monde l’adore. Parce qu’elle sent bon, dit l’ancien. En plus elle est généreuse sur les cacahuètes, et elle vous écoute pour de vrai. La plupart des gens n’écoutent pas quand on leur parle. Ils ne font qu’attendre poliment, parfois même avec impatience. Mais pas Wanda. Peu importe que vous lui parliez du cancer de votre femme ou du slip qui vous gratte, elle écoute.
Figuette fréquente le Spoutnik depuis sa petite enfance. Sa mère l’y envoyait acheter des cigarettes, avec la monnaie il se prenait un Mister Freeze. Il suçait le glaçon au cola en déambulant entre les tables, regardait les hommes jouer aux cartes ou à la morra, un jeu rital où il fallait hurler des chiffres à s’en péter les veines du cou. Wanda s’était prise d’affection pour le fils du Fighetti. Comment cet ivrogne de mineur avait pu faire un gamin si chou? Elle adorait les enfants ; les siens étaient déjà grands. Sa mère finissait par téléphoner au bistrot. Oui oui, vous inquiétez pas madame Fighetti, il est toujours là. Mais non, il dérange pas. Je vous le renvoie quand il aura fini son diabolo. Elle le gâtait, lui offrait des sachets de pipasols, des pièces de un franc pour le baby-foot. Alain lui en avait appris les rudiments : tirs croisés, passages le long de la bande et bien positionner ses demis. À douze ans, Figuette maîtrisait la belote de comptoir, la coinche, le rami et le tarot. Si jamais les anciens le réclamaient pour faire le quatrième, il était fier. Sa discrétion passait pour de la timidité. Toujours dans la lune, Alain l’appelait le Poète et c’était resté.
Ce dimanche de mars, les fidèles arrivent les uns après les autres pour l’apéro. Nourdine gare sa moto sur le trottoir. Bolchoï lui tape dans le dos. Comment que c’est Nounou? Il serre les pognes, fait une bise sur le crâne de Zoé et une autre sur celui, dégarni, du père Poppini. Surpris, le vieux lui jette un sort en italien, en faisant les cornes avec son index et son auriculaire.
– Cornuto !
– Alain, dit Bolchoï, remets un galopin au Pop, ça le détendra.
Alain passe ses journées le nez dans France Turf. Il enchaîne les pronostics avec la trogne d’un trader.
– Combien t’as gagné cette semaine? lui demande Nourdine.
– Oh… pas grand-chose.
– Allez, te fais pas prier, relance Figuette. Combien?
– Avant ou après la douane?
La douane, c’est Wanda. Plus Alain gagne, plus il joue gros. Alors elle prélève une partie de ses gains pour les étrennes de leurs petits-enfants. Pour tromper la douane, il encaisse ses tickets gagnants dans un autre PMU, à dix kilomètres de là.
Alain ne voulait pas reprendre le bistrot familial. Il avait l’ambition d’en découdre, s’engager politiquement. Difficile d’être pris au sérieux quand on n’a jamais mis les pieds dans une usine. Qu’est-ce que t’y connais, toi, au travail? À seize ans, il s’était fait embaucher, le temps d’un job d’été. On l’avait envoyé récurer les cheminées du laminoir pendu au bout d’une corde. C’était effrayant, mais moins que l’acier en fusion. Un chaudron d’une lave aveuglante, de la sorcellerie. Un ouvrier était tombé dedans, du haut d’une coursive. Il était mort avant d’avoir compris qu’il avait trébuché. Instantanément dissous. Tout juste le crépitement d’un moucheron au contact d’une bougie. Comme il ne restait rien de lui, ses camarades avaient pris un morceau du rail provenant de l’acier en fusion et l’avaient offert à la veuve. Quand Alain avait vu le bout de ferraille dans le cercueil, il avait su qu’il n’aurait jamais le cran d’y retourner. Il avait repris le bistrot et l’avait rebaptisé Spoutnik, à cause d’une gnôle de sa fabrication qui vous envoyait dans la stratosphère. Ça ne l’avait pas empêché de s’impliquer au Parti. Et depuis quarante-huit ans, pas une soirée où il n’évoque le vacarme infernal des machines et la fournaise des entrailles de l’usine.
Piccio se penche sur Zoé.
– Tu veux une clope?
– Non, répond-elle le plus sérieusement du monde.
– Une bière alors?
Julien Picciolini. Un copain d’enfance de Figuette et Nourdine. Il est trop grand pour ses pantalons, Piccio. Et quand il boit, il transpire comme de la charcuterie au soleil. Wanda, réclame-t-il en montrant la bouteille vide, t’envoies sa petite sœur? Piccio aime boire sa bière au goulot. Une fois vide, il en décolle l’étiquette, la roule dans la paume de ses mains et la glisse dans la bouteille.
– Et ces vacances, demande-t-il à Figuette. Vous partirez où?
– Du côté de Sète. J’ai trouvé un camping avec une piscine et des cabanes dans les arbres. On a déjà fait le programme, pas vrai Zoé? Baignade, châteaux de sable et pêche à la ligne.
– T’as posé tes congés?
– J’ai demandé les deux dernières de juillet.
– Pourquoi poser des congés? dit Bolchoï. D’ici l’été on sera tous au chômage.
– Rien à battre, cette année j’emmène la petite en vacances. Elle a jamais vu la mer.
– T’en sais rien, Bolchoï, dit Alain, les Allemands ont assuré au syndicat qu’ils avaient une solution pour maintenir l’activité.
– Rosegrund ne touche plus les aides publiques, répond Bolchoï, alors ils vont se magner de délocaliser. Comme pour Daewoo. Tu t’en souviens pas, Piccio, tu jouais encore avec ton caca. Les Coréens avaient palpé des sub énormes : 46 millions, cinq ans d’exonérations de taxes. Ils avaient fait un bénef rapide et s’étaient barrés à l’étranger. Trois usines liquidées, 1 200 licenciements. Le temps est aux usines jetables, moi je vous le dis. Et nous aussi, on est jetables.
– Deux lignes de production ont déjà été sucrées, poursuit Figuette. Les machines sont plus entretenues. Le bâtiment part en sucette. Certaines portes, pour les fermer on doit les coincer avec des balais.
– De mon temps, ça se serait pas passé comme ça, dit le père Poppini. Faut vous battre, les jeunes, faut pas laisser faire ces fascistes.
– Qu’est-ce qu’on peut faire de plus que vous? Vous vous êtes bagarrés comme des Apaches. Ça les a pas empêchés de fermer les mines et les aciéries.
– Alors battez-vous pour un bon plan social. Faites-les cracher, les Boches ! Qu’ils vous indemnisent!
– On s’est pas battus, chez Daewoo? Grève sur grève, on a même dû séquestrer le patron juste pour que monsieur nous fasse l’honneur de payer nos salaires. On a accepté de reprendre le taf, et trois jours plus tard le feu cramait toute l’usine.
– Et qui a été condamné pour l’incendie? Un pauvre syndicaliste, dit Alain. Les flics et le tribunal n’en ont rien eu à secouer que tout accusait les Coréens. Le patron était recherché pour fraude par Interpol, et pendant ce temps la France lui refilait la Légion d’honneur.
– Faut pas tomber dans la parano, intervient Nourdine.
– La parano, s’emporte Bolchoï?! T’y étais, toi, quand ça a cramé? Quand on a cherché à éteindre les flammes et qu’on a découvert que les extincteurs étaient vides, les alarmes débranchées et que la lance à incendie n’était même pas raccordée à l’arrivée d’eau ! Les gardiens avaient été renvoyés chez eux la veille et, le matin même, le matin même ! toute la comptabilité avait été déménagée en douce.
– T’imagines combien leur aurait coûté un plan social? dit Alain. C’était plus simple d’y foutre le feu. Pourtant c’est quand même Kamel qui a été condamné, trois ans ferme qu’il a pris. Avec quelles preuves? Rien du tout qu’ils avaient, au tribunal.
– Tous de mèche, dit Bolchoï. On peut rien attendre de la justice ni des politiques. Vous vous rappelez la présidente du tribunal? Certains témoins ne causaient pas assez bien au goût de madame. « Pour travailler sur des chaînes de montage, qu’elle avait osé balancer, c’est sûr qu’on recrute pas parmi l’élite de la société… » Une justice de classe, y a pas d’autre nom, moi je vous le dis.
– Alors, vous allez faire quoi? demande le père Poppini. Accepter de vous faire virer sans un sou?
– Non, Pop, te tracasse pas, dit Bolchoï en regardant Figuette droit dans les yeux. On sait ce qu’on a à faire. »»

Extrait
« Maintenant, faut que tu te battes, tu m’entends ? Si tu le fais pas pour Moïra, fais-le pour Zoé. C’est à cause de toi qu’elle a plus sa mère. Elle demande de l’énergie cette gosse, mais avoue que tu la biches. Vous vous marrez bien tous les deux. Alors fais-la rêver. Sors-lui le grand jeu, t’as encore des cartes dans ta manche. Tu vas y passer la nuit s’il le faut, mais demain matin, elle va voir ce qu’elle va voir. À Partir de maintenant, tu lâches plus rien. Tu m’entends, tu lâches rien. »

À propos de l’auteur
BRACONE_Jeremy_©DRJérémy Bracone © Photo DR

Jérémy Bracone a quarante ans. Il a vécu en Lorraine jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Artiste plasticien, il sculpte, dessine et réalise des installations. Danse avec la foudre est son premier roman. (Source: Éditions L’Iconoclaste)

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