Sang et stupre au Lycée

ACKER_sang_et-stupre_au_lycee  RL_hiver_2021

En deux mots
Janey vit une liaison incestueuse avec son père au Mexique, avant de le quitter pour New York, où, après une scolarité ravageuse s’installe dans le Lower East Side où elle se drogue, baise, avorte avant d’être enlevée et entraînée vers la prostitution. Mais elle pourra fuir vers Tanger puis l’Égypte et retracer son parcours.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’équipée sauvage de Janey Smith

La réédition de Sang et stupre au lycée permet à Laurence Viallet de nous offrir une version corrigée et augmentée d’un livre sans tabous, à la fois roman d’apprentissage, journal intime, recueil de poésie, collage et manifeste.

Comme le dit Virginie Despentes, «ça te saute à la gueule, ça te transforme». La réédition de ce texte au temps de #metooinceste pourrait presque être vu comme une provocation, s’il n’était un témoignage fort, cru et brutal des mœurs des années 1970 où la «libération» passait par le sexe et la drogue, par la fin des tabous et les expériences hors limites.
Cela commence par un dialogue entre un père et sa fille. Ils séjournent à Mérida, au Mexique, et couchent ensemble. Mais Janey Smith, qui vient s’entrer dans l’adolescence, craint que la rencontre de son père avec Sally, une jeune starlette, ne signifie la fin de leur relation particulière. Elle part alors pour New-York, tandis que son géniteur reste au Mexique. Fin du premier acte.
Le second, tout aussi glauque, se passe au lycée où Janey va intégrer une bande baptisée les scorpions. «On faisait exactement ce qu’on voulait et c’était agréable. On se soûlait. On se droguait. On baisait. On se faisait sexuellement le plus de mal possible. Le speed, le surmenage affectif et parfois la douleur émoussaient nos cerveaux. Déglinguaient notre appareil percepteur. Nous savions que ne nous ne pouvions rien changer au merdier dans lequel nous vivions, aussi nous efforcions-nous de nous changer nous-mêmes.» Et comme elle ne connaissait rien à la contraception, elle se retrouve enceinte et avorte pour 190 dollars. Dans son école «réservée aux gentilles filles de bonne famille» la chose devient courante. Alors les scorpions veulent se venger, «combattre la morosité de cette société de merde». Vols, dégradations, insultes, course-poursuite avec la police, accidents et autres dérapages vont alors se multiplier.
Avant l’acte trois, un petit intermède nous est proposé sous forme de conte. L’histoire du monstre et de sa chatte qu’un ours vient déranger. On y croisera aussi un cheval blanc et un éléphant. Des intermèdes qui vont se multiplier, notamment sous forme graphique, car les éditions Laurence Viallet ont choisi de rééditer ce livre en y incluant des fac-similés inédits reproduits en quadrichromie: deux cartes des rêves, dessinées et annotées à la main par Kathy Acker, et de nombreux dessins.
Janey vit désormais dans L’East Village où «les quelques centimètres épargnés par les ordures puent la pisse de chien et de rat. Tous les immeubles sont cramés, à moitié incendiés, ou en ruine.» La population est à l’aune de cet environnement, misérables ou voyous, comme ceux qui débarquent chez Janey et cassent tout avant de la frapper et de la kidnapper pour la conduire chez un mystérieux M. Linker, sorte de proxénète érudit. Ce dernier la séquestre et lui inculque sa philosophie de la vie. Mais elle n’a pas envie de passer toute sa vie en enfer. «Si je savais comment cette société a fini par être aussi pourrie, peut-être aurions-nous un moyen de détruire l’enfer.» écrit-elle. Et c’est précisément l’écriture qui la sauve. L’écriture et la soif d’apprendre. Un jour elle trouve une grammaire persane et se met à apprendre le persan. Des poèmes joliment calligraphiés suivront, suivis de poèmes de révolte, de notes de lecture, de correspondance avec des écrivains comme Erica Jong et Jean Genet, de fragments de son journal intime, de dessins comme cette carte de ses rêves.
Kathy Acker invente le collage littéraire qui va lui ouvrir le monde. Un monde qu’elle va parcourir après avoir trouvé un billet pour Tanger. Un monde qu’elle va embrasser, faisant du beau avec du mal, poussant toujours plus loin les limites.
Concluons cette chronique comme elle a commencé, avec Virginie Despentes: «je ne connais aucun autre auteur qui ait un tel souffle — une telle capacité à bouleverser nos certitudes sur ce qu’on peut attendre d’un roman.»

Sang et stupre au lycée
Kathy Acker
Éditions Laurence Viallet
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro
224 p., 22,50 €
EAN 9782918034049
Paru le 21/01/2021

Annexes
Cahier hors-texte de fac-similés inédits reproduits en quadrichromie. Il se compose de deux Cartes de mes rêves, dessinées et annotées à la main par Kathy Acker, et de deux dessins.
Reproduction de la décision de justice allemande qui, en 1986, a frappé le livre pour outrage aux bonnes mœurs. Dans ce réquisitoire candide, les censeurs, réfractaires à l’humour corrosif du roman, se montrent autant déroutés par le
fond que la forme, témoignant d’un obscurantisme universel et atemporel.

Où?
Le roman se situe d’abord au Mexique, à Mérida et au Yucatan puis aux États-Unis, à New York, dans le Connecticut, dans le New Jersey, à Newark. Puis à Tanger et en Égypte, du Caire à Louqsor.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1970.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pendant deux mille ans vous avez eu le culot de nous dire à nous les femmes ce que nous étions. Nous utilisons vos mots ; nous mangeons votre nourriture. Qu’importe la façon dont nous gagnons notre argent, c’est un crime. Nous sommes des plagiaires, des menteuses, et des criminelles.» Kathy Acker
Sang et stupre au lycée est un conte philosophique voltairien, un roman d’apprentissage intertextuel qui retrace avec facétie les mésaventures de Janey Smith à la façon d’un journal intime.
Janey vit à Mérida, au Mexique, auprès de Johnny, son père, avec lequel elle vit une liaison incestueuse décrite sur le mode du vaudeville blasé, jusqu’à ce qu’il la quitte. Elle rejoint New York, où elle découvre le punk rock et le Lower East Side, donnant à voir ce Manhattan aujourd’hui mythique. Elle s’adonne à l’écriture de poèmes, subit plusieurs avortements, vend des muffins, attrape une MST, rejoint un gang… Enlevée, puis victime de la traite des Blanches, elle réécrit La Lettre écarlate, traduit Properce de manière très personnelle, apprend la langue et la calligraphie persanes. Libérée, elle rencontre Jean Genet à Tanger, avec qui elle entretient une liaison torride, avant de partir pour Alexandrie.
Sang et stupre au lycée – roman de jeunesse et chef-d’œuvre incontestable de Kathy Acker – opère comme un manifeste qui contient en germe toute son œuvre. C’est le laboratoire où elle met au point les expérimentations stylistiques et les jeux avec le canon littéraire qui lui resteront chers. La narration, oscillant entre la troisième et la première personne lorsqu’il s’agit des extraits du journal de Janey, favorise un impressionnant foisonnement formel (collage, plagiat, contes, saynètes drolatiques, poèmes, cartes des rêves, éructations de petite fille indigne dans des dessins parfois obscènes…), offrant une ode au langage et au pouvoir de la littérature. La difficulté à vivre dans une société brutale, néolibérale, patriarcale donne lieu à des diatribes anticapitalistes et féministes dont l’écho résonne encore aujourd’hui. Les thématiques abordées deviendront fétiches (le désir, le sentiment amoureux vécu comme souffrance, le refus de toute assignation identitaire et genrée, l’émancipation par la puissance de l’imaginaire…).
«Le fil conducteur de ce roman pulvérisé, traversé par un humour noir ravageur, réside dans la fraîcheur survoltée et si attachante de la voix de Janey/Kathy, irrévérencieuse et érudite, onirique et autobiographique, visionnaire et surdouée.
Kathy Acker ne déconstruit pas, elle pulvérise. Je ne connais aucun autre auteur qui ait un tel souffle, une telle capacité à bouleverser nos certitudes sur ce qu’on peut attendre d’un roman.» Virginie Despentes

Ce qu’en disent les écrivains
«Sang et Stupre au lycée est un texte exigeant qu’on ne peut pas lire en somnolant – ça te saute à la gueule, ça te transforme. Kathy Acker écrit sur la baise et le corps et la ville et la défonce et l’invisible – et personne n’avait fait ça avec autant de
radicalité et de style. Kathy Acker ne déconstruit pas, elle pulvérise. Je ne connais aucun autre auteur qui ait un tel souffle – une telle capacité à bouleverser nos certitudes sur ce qu’on peut attendre d’un roman.» Virginie Despentes

«Sang et stupre au lycée, de Kathy Acker, est un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine. Comme Le Festin nu et Sur la route, il figure parmi les très rares romans américains qui sont parvenus à élargir la définition et les paramètres de la littérature. Sang et stupre au lycée représente la quintessence de l’audace et de la radicalité pour toute une génération.» Dennis Cooper

«Acker est une Colette postmoderne dont l’œuvre a le pouvoir de refléter l’âme du lecteur.» William Burroughs

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Culture (Sur les pas de Kathy Acker – Manou Farine)
Libération (Mathieu Lindon)
Focus LeVif.be (Marcel Ramirez)
Cheek Magazine (Pauline Le Gall)
Blog Un dernier livre avant la fin du monde 
Blog cultures sauvages 

Les premières pages du livre
« Marre des parents
N’ayant jamais su ce qu’était une mère, la sienne étant morte lorsqu’elle avait un an, Janey dépendait de son père en toutes choses et le considérait comme un petit ami, un frère, une sœur, des revenus, une distraction et un père.
Janey Smith avait dix ans et vivait avec son père à Mérida, la principale ville du Yucatan. Janey et M. Smith avaient prévu que Janey fasse un long séjour à New York, en Amérique du Nord. En fait, M. Smith essayait de se débarrasser de Janey pour pouvoir passer tout son temps avec Sally, une starlette de vingt et un ans qui refusait obstinément de baiser avec lui.
Un soir, M. Smith et Sally sortirent, et Janey sut que son père et cette femme allaient baiser. Janey elle aussi était très jolie, mais elle avait une drôle d’expression car un de ses yeux était de travers.
Janey mit le lit de son père en pièces et coinça des planches contre la porte principale. Quand M. Smith rentra chez lui, il lui demanda pourquoi elle se comportait ainsi.
Janey: Tu vas me quitter. (Elle ne sait pas pourquoi elle dit ça.) Le père (abasourdi, mais ne niant pas): Sally et moi on vient à peine de coucher ensemble pour la première fois. Comment veux-tu que je sache ?
Janey (perplexe. Elle ne pensait pas que ce qu’elle vient de dire était vrai. C’était sous le coup de la colère): Alors tu vas me quitter. Oh non. Non. Ce n’est pas possible.
Le père (étonné lui aussi) : Je n’ai jamais pensé que j’allais te quitter. Je baisais, c’est tout.
Janey (ne se calme pas du tout en entendant ces paroles. Son père sait que Janey réagit au quart de tour et devient folle quand elle a peur, aussi provoque-t-il sans doute cette scène): Tu ne peux pas me laisser. Tu ne peux pas. (Complètement hystérique maintenant:) Je vais. (S’aperçoit qu’elle risque de perdre pied et de forcer les événements. Veut quand même entendre sa version. Frissonne de peur en lui demandant ceci.) Es-tu fou amoureux d’elle ?
Le père (réfléchit. Début de la confusion) : Je ne sais pas.
Janey : Je ne suis pas folle. (S’apercevant qu’il est fou amoureux de cette femme.) Je ne voulais pas agir comme ça. (Comprenant petit à petit qu’il est vraiment fou amoureux. Lâche le morceau.) Ça fait un mois que tu passes tout ton temps avec elle. C’est pour ça que tu as arrêté de prendre tes repas avec moi. C’est pour ça que tu ne m’as pas aidée comme tu le faisais avant, quand j’étais malade. Tu es fou amoureux d’elle, n’est-ce pas ? |
Le père (sans tenir compte de ce gâchis) : Nous avons couché ensemble pour la première fois cette nuit.
Janey: Tu m’avais dit que vous étiez juste amis, comme Peter et moi (l’agneau en peluche de Janey) et que vous ne coucheriez pas ensemble. Ce n’est pas comme moi quand je couche avec tous ces queutards des beaux-arts: lorsqu’on couche avec sa meilleure amie, c’est franchement grave.
Le père : Je sais, Janey.
Janey (elle n’a pas gagné ce round; elle lui a jeté la trahison au visage et il ne l’a pas complètement esquivée) : Tu as l’intention d’habiter avec Sally ? (Elle évoque la pire éventualité.)
Le père (toujours sur le même ton, triste, hésitant, mais secrètement heureux parce qu’il veut se tirer) : Je ne sais pas.
Janey (elle est sur le cul. Chaque fois qu’elle dit le pire, ça se produit) : Quand est-ce que tu sauras ? Je dois prendre mes dispositions.
Le père : Nous n’avons couché ensemble qu’une seule fois. Pourquoi ne pas laisser les choses suivre leur cours, Janey, au lieu de me mettre la pression ?
Janey : Tu m’annonces que tu aimes quelqu’un d’autre, tu vas me foutre à la porte, et je ne dois pas te mettre la pression. Tu me prends pour qui, Johnny ? Je t’aime.
Le père : Laisse les choses suivre leur cours. Tu en fais tout un plat
Janey (tout jaillit brutalement) : Je t’aime. Je t’adore. La première fois que je t’ai rencontré, c’est comme si une lumière s’était allumé en moi. Tu es la première joie que j’ai connue. Tu ne comprends pas ça ?
Le père (silencieux).
Janey: Je ne supporte pas l’idée que tu me quittes: c’est comme si une lance me transperçait le cerveau : c’est la pire douleur que j’ai jamais éprouvée. Tu peux sauter qui tu veux, je m’en fous. Tu le sais. Je n’ai jamais été comme ça.
Le père: Je sais.
Janey : J’ai peur que tu me laisses, c’est tout. Je sais que j’ai été chiante avec toi: j’ai vraiment trop déconné; je ne t’ai pas présenté à mes potes.
Le père: J’ai une liaison, Janey, rien de plus. Et j’ai envie que ça dure
Janey (elle la joue rationnelle) : Mais peut-être que tu vas me quitter
Le père (ne dit rien).
Janey : OK. (Se ressaisit en pleine débâcle et serre les dents.) Je vais attendre de voir comment les choses se passent entre Sally et toi et ensuite je saurai si on continue à vivre ensemble. C’est bien comme ça que ça se présente ?
Le père: Je ne sais pas.
Janey: Tu ne sais pas! Et moi, comment je fais pour savoir ?
Cette nuit-là, pour la première fois depuis des mois, Janey et son père couchent ensemble parce sinon Janey n’arriverait pas à dormir. Les mains de son père sont froides, il n’arrive pas à la toucher car de toute évidence il est troublé. Janey baise avec lui, même si ça lui fait super mal à cause de son inflammation pelvienne.
Le poème suivant est du poète péruvien César Vallejo, lequel, né le 18 mars 1892 (Janey est née le 18 avril 1964), a vécu quinze ans à Paris et y est mort à l’âge de quarante-six ans:
Cette nuit-là de septembre, tu fuis
si bon pour moi… à m’en faire souffrir!
Je ne sais rien de plus moi-même
Mais toi, TU n’aurais pas dû être aussi bon.

Cette nuit-là seule emprisonnée sans prison
Hermétique et tyrannique, malade et paniquée
Je ne sais rien de plus moi-même
Je ne sais rien moi-même car le chagrin me ronge.

Seule cette nuit de septembre est douce, TOI
Qui fis de moi une putain, sans
Émotion possible dans toute la distance de Dieu:
À ta détestable douceur je me cramponne.

Ce soir-là de septembre, quand semé
Sur des charbons ardents, depuis une voiture,
En flaques: inconnu.

Janey (alors que son père quitte le domicile) : Tu rentres ce soir ? Je ne veux pas t’embêter. (Ne cherchant plus à s’affirmer) Je pose la question, c’est tout.
Le père: Bien sûr que je rentre.
Au moment où son père quitte la maison, Janey se rue sur le téléphone et appelle son meilleur ami, Bill Russle. Bill a couché une fois avec Janey, mais sa bite était trop grosse. Janey savait qu’il lui dirait ce qui arrivait à Johnny, s’il était fou ou pas, et s’il voulait vraiment rompre avec elle. Janey n’avait pas besoin de faire semblant avec
Bill.
Janey: Nous sommes aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle ère au cours de laquelle, pour toutes sortes de raisons, les gens devront se coltiner toutes sortes de problèmes compliqués, qui ne nous laisseront plus jamais le luxe de nous exprimer à travers l’art. Est-ce que Johnny est fou amoureux de Sally ?
Bill: Non.
Janey: Non? (Étonnement et espoir absolus.)
Bill: Il y a quelque chose de très profond entre eux, mais il ne te quittera pas pour Sally. »

Extraits
« Je traînais avec une bande de jeunes déjantés et j’avais peur. Nous formions un groupe, LES SCORPIONS.
Papa ne m’aimait plus. Voilà.
J’étais désespérée, je voulais à tout prix retrouver l’amour qu’il m’avait pris.
Mes amis étaient exactement comme moi. Ils étaient désespérés — issus de familles brisées, de la pauvreté — et ils essayaient par tous les moyens possibles d’échapper à leur sort.
Malgré les restrictions scolaires, on faisait exactement ce qu’on voulait et c’était agréable. On se soûlait. On se droguait. On baisait. On se faisait sexuellement le plus de mal possible. Le speed, le surmenage affectif et parfois la douleur émoussaient nos cerveaux. Déglinguaient notre appareil percepteur.
Nous savions que ne nous ne pouvions rien changer au merdier dans lequel nous vivions, aussi nous efforcions-nous de nous changer nous-mêmes.
Je me détestais. Je faisais tout ce que je pouvais pour me faire du mal.
Je ne me rappelle plus avec qui j’ai baisé la première fois que j’ai baisé, mais je ne devais rien connaître à la contraception parce que je suis tombée enceinte. Je me rappelle en revanche très bien l’avortement. Cent quatre-vingt-dix dollars.
Je suis entrée dans une vaste pièce blanche. Il devait y avoir cinquante filles. Quelques adolescentes et deux ou trois femmes d’une quarantaine d’années. Des femmes qui faisaient la queue. Des femmes assises qui piquaient du nez. Quelques-unes étaient accompagnées par leur petit ami. Je me suis dit qu’elles avaient de la chance. La plupart d’entre nous étions venues seules. Les femmes qui faisaient la queue avec moi se sont vu remettre de longs questionnaires: à la fin de chaque formulaire, il y avait un paragraphe stipulant qu’on donnait au médecin le droit de faire ce qu’il voulait et que si on mourait ce n’était pas sa faute. Nous avions déjà remis notre sort entre des mains d’hommes avant ce jour. C’est pour ça que nous étions ici. Nous avons toutes signé ce qu’on nous donnait. Puis ils ont pris notre argent. » p. 37-38

« Le taudis où elle décide de vivre. L’East Village pue. Les ordures recouvrent chaque centimètre de rue. Les quelques centimètres épargnés par les ordures puent la pisse de chien et de rat. Tous les immeubles sont cramés, à moitié incendiés, ou en ruine. Pas un propriétaire de ces taudis ne vit dans ces répugnants immeubles. L’hiver, quand la température avoisine les moins quinze degrés ces bâtiments n’offrent ni eau chaude ni chauffage et l’été, quand il fait dans les quarante degrés, les cafards et les rats tapissent les murs intérieurs et les plafonds.
Il n’y a qu’un seul hôpital à la disposition de tous, un hôpital qui a le courage de se situer à quelques blocs de la limite nord des bas quartiers. L’hôpital abrite des lampes, des seringues, des médicaments qui entraînent des troubles cérébraux, des ustensiles et presque pas de lits. Chaque fois qu’il y a des vacances, par exemple, quand il y a une panne d’électricité ou quand un propriétaire met le feu à l’un de ses immeubles pour toucher l’argent de l’assurance, les pauvres pillent l’hôpital pour se distraire. » p. 68-69

« De nos jours, la plupart des femmes baisent à droite et à gauche parce que baiser, ça ne veut rien dire. Tout ce qui intéresse les gens aujourd’hui c’est le fric. La femme qui vit sa vie en fonction d’idéaux non matérialistes est un monstre antisocial et fou; plus elle agit ouvertement, plus elle se fait détester de tous. Aujourd’hui, le femmes ne se font pas jeter en prison comme des morceaux de Tampax sanglants — seuls les putes et les camés finissent en prison, la prison-justice étant désormais un business comme un autre —, elles crèvent juste de faim et tout le monde les déteste. Le meurtre physique et psychique arrange tout le monde.
La société dans laquelle je vis est complètement pourrie. Je ne sais pas quoi faire. Je ne suis qu’une simple personne et je ne suis pas bonne à grand-chose. Je n’ai pas envie de passer toute ma vie en enfer. Si je savais comment cette société a fini par être aussi pourrie, peut-être aurions-nous un moyen de détruire l’enfer. » p. 80

À propos de l’auteur
ACKER_Kathy_©Robert_MapplethorpeKathy Acker. © Robert Mapplethorpe

Kathy Acker est une figure majeure de la littérature américaine de la fin du XXe siècle. Le succès de Sang et stupre au lycée, son best-seller, fait d’elle une icône, l’héritière de William Burroughs. Dans les années 1990, elle domine l’avant-garde littéraire. Sa pratique de réappropriation de textes canoniques lui vaut le qualificatif de pirate. Féministe, elle est une pionnière queer. À la croisée de plusieurs champs artistiques, proche de musiciens, de poètes ou d’artistes comme Cindy Sherman ou Sherry Levine, Kathy Acker exerce aujourd’hui encore une influence considérable sur le monde des lettres et des arts. Traduite dans le monde entier, elle est enseignée dans un très grand nombre d’universités, dans les pays anglo-saxons comme ailleurs, notamment en France, et son aura ne cesse de croître.
Née en 1947 à New York, Kathy Acker grandit au sein d’une famille aisée. Elle étudie la littérature, devient l’assistante de Herbert Marcuse, fait du strip-tease à Times Square. Elle meurt d’un cancer du sein en 1997, à Tijuana. (Source: Éditions Laurence Viallet)

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Danse avec la foudre

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Figuette se retrouve seul avec sa fille et son chien. Avec ses amis de la cité ouvrière, il essaie de faire face et vit dans l’espoir que Moïra, son épouse, revienne. Mais qui aurait envie de vivre à l’ombre de friches industrielles, dans une région qui ne cesse de décliner.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les naufragés de Villerupt

Jérémy Bracone a choisi le Haut-Pays lorrain comme décor d’un sombre premier roman qui retrace le difficile combat d’un père se retrouvant seul avec sa fille, pourchassé par les huissiers et espérant le retour de son épouse. Bouleversant!

Commençons par planter le décor de cette belle histoire. Nous sommes en Lorraine, plus précisément à Villerupt, surnommée la Petite Italie, qui «avait poussé de rien au début du siècle dernier, lors de l’eldorado du fer. Dans les années 1980, les hauts fourneaux étaient tombés comme des quilles, laissant la place à d’immenses friches. Sous la ville, le sol chancelle : le gruyère de galeries abandonnées qui relient les cités du bassin menace de s’effondrer. Les traces des mines et des aciéries sont toujours visibles à la surface. Ici des crassiers ; là des cratères ; et partout la terre est rouge de fer.»
C’est là que vit Figuette avec sa fille Zoé et son chien, un Rottweiler baptisé Mouche. Moïra, son épouse, les a quittés. Partie sans crier gare pour Clermont-Ferrand. Leur histoire d’amour avait pourtant été belle. Deux solitudes se fondant dans une fête des sens effrénée. Avec elle, il a cru qu’il pourrait éloigner tous les oiseaux de mauvaise augure, oublier leurs soucis et construire une belle histoire.
Pour sa princesse, il échafaudait de jolis scénarios et réussissait à enflammer leur imagination. Mais les beaux décors qu’il avait savamment bricolés, n’avaient pas suffi à la retenir.
Alors il tentait de panser ses blessures avec ses potes Tatta, Nourdine, Bolchoï, Piccio et les autres. Eux étaient restés fidèles malgré la misère économique qui avait fait d’un fleuron industriel une zone sinistrée. Après Daewoo qui avait installé une usine flambant neuve, empoché les millions d’aides de l’État et bénéficié d’exonérations fiscales avant de disparaître était venu le tour de Rosegrund, une société allemande qui produisait des robots ménagers. Certains des anciens de Daewoo s’y étaient retrouvés aux côtés de nouveaux ouvriers. Ensemble, ils ont cru à un nouveau départ. Mais il a bien vite fallu se rendre à l’évidence. Le temps des usines jetables était arrivé et Rosegrund, tout le monde l’avait compris, allait fermer à son tour. Dès lors, leur but ne pouvait être que de négocier de bonnes indemnités pour ne pas se faire avoir à nouveau, comme avec les coréens partis après avoir mis le feu à l’usine.
Au Spoutnik, le bistrot où ils se retrouvent, après le turf et les jeu de cartes, ils élaborent des plans pour améliorer leur ordinaire, se servent de matériaux et d’outils de Rosegrund pour retaper la maison de Figuette et emportent une partie de la production pour la revendre dans les pays voisins, eux qui sont vraiment européens, coincés entre le Luxembourg qui fait figure d’Eldorado et où les plus chanceux ont trouvé un emploi, la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas où ils vont refourguer leur butin de guerre pour se constituer un pactole à se partager le jour où il n’auront plus de salaire.
Alors que la situation devient de plus en plus précaire, Figuette prépare ses vacances avec Zoé. Rien n’y manquera, le soleil, la plage, les oiseaux, le ciel constellé d’étoiles. Il est bien décidé à suivre le conseil de son ami
«fais-la rêver. Sors-lui le grand jeu, t’as encore des cartes dans ta manche».
Jérémy Bracone a construit un roman sombre que ni la solidarité des immigrés, ni l’amour d’un père pour sa fille ne pourront éclaircir. Implacable, même si l’humanité sourd au fil du récit, désespéré même si l’on veut croire à un épilogue heureux.
En 2018 Nicolas Mathieu avait ouvert le bal avec Leurs enfants après eux (couronné du Prix Goncourt), l’an passé Laurent Petitmangin avait continué à creuser de même sillon avec le superbe Ce qu’il faut de nuit. Et autour de cette Lorraine en proie à la désindustrialisation, ne laissant guère de perspectives à la jeunesse, Pierre Guerci et Jérémy Bracone leur ont emboité le pas en cette rentrée, situant leurs premiers romans respectifs à Villerupt. Ici-bas, qui raconte les derniers mois de vie d’un médecin, a bien des points communs avec Danse avec la foudre. Notamment ces fulgurances d’humanité qui laissent penser que tout n’est pas perdu.

Danse avec la foudre
Jérémy Bracone
Éditions L’Iconoclaste
Premier roman
288 p., 19 €
EAN 9782378801755
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Lorraine, à Villerupt, Longwy, Thil, Audun-le-Tiche. On y évoque aussi Clermont-Ferrand, Luxembourg et Saint-Pierre d’Aurillac.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au cœur de la Lorraine en faillite industrielle, une communauté ouvrière indomptable et l’histoire d’un amour fou.
Figuette est ouvrier et père célibataire de la petite Zoé depuis que sa femme, Moïra, imprévisible et passionnée, a fugué. L’été arrive et l’usine qui l’emploie menace de fermer, il n’aura pas les moyens d’emmener sa fille en vacances comme il l’avait promis.
Pour séduire Moïra, il avait été capable des plus belles folies. Pour la reconquérir et ne pas décevoir sa fille, il va aller encore plus loin.
Entre drame et comédie, solidarité ouvrière et passion amoureuse, Danse avec la foudre est un premier roman poétique et révolté.

68 premières fois
Blog Les Livres de Joëlle 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
France Bleu Lorraine Nord (Valérie Pierson)
La Grande Parade (Serge Bressan)
Blog Culture 31

Les premières pages du livre
« L’église est à vendre.
Figuette conduit sa fille à l’école quand il apprend la nouvelle à la radio. «Mise à prix 280 000 euros, pour la Dame de fer.» Zoé chantonne, il lui demande de se taire. D’accord, dit-elle, et elle reprend sa comptine. Son père monte le son et prend la première sortie. Il doit voir la Dame.
Une ossature en acier et des murs en tôle. Une toiture plate, un clocher sans flèche, le tout peint en gris. Sous d’autres cieux, l’église aurait eu droit à un blanc éclatant. Ici, on a préféré l’assortir au béton des cités.
Pour la construire, les mineurs avaient commencé par extraire ce minerai rouge dans le sous-sol. Puis les sidérurgistes avaient couvé le magma pour le fondre, forgé son squelette, laminé sa peau de tôles. Composée de ces mêmes atomes de fer qui faisaient rougir leurs veines, l’église était la fierté de tous, catholiques ou athées communistes ; parfois les deux, par concession, quand la grand-mère italienne exigeait le baptême du petit dernier.
Du haut de ses quatre-vingts ans, la Dame avait subi les rafales des mitrailleuses allemandes, résisté aux affaissements miniers, et voilà que monsieur le maire raconte à la radio que si ça ne tenait qu’à lui, il la raserait pour faire un terrain de football.
Le journaliste poursuit : « Cinq ans après avoir été achetée par la styliste Léonor Scherrer, fille du célèbre couturier Jean-Louis Scherrer, l’église fait son retour sur le marché. L’héritière voulait investir dans l’univers du deuil. Une ligne de vêtements pour les enterrements, et un studio d’enregistrement de musique funèbre, mais son projet n’a pas abouti. »

Figuette se gare, coupe la radio, laisse tourner le moteur. Attends-moi dans la voiture, dit-il à Zoé. Mais papa, on va être en retard à l’école ! Il s’approche de la Dame, la salue, puis gratte avec son ongle la peinture qui pèle. Un lambeau se décolle et révèle de la rouille. Sous les vitraux, des coulures rouges. On dirait qu’elle pleure du sang, répétait toujours Moïra. Figuette a envie de partager la nouvelle avec sa femme. Mais elle ne le prend plus au téléphone depuis des mois.
Il fait le tour de l’église, ne trouve aucune lucarne ni soupirail pour y entrer. Il se rabat sur un conteneur de poubelles, le traîne devant la porte principale. Il monte dessus, puis grimpe tant bien que mal sur le portique. Fébrile, il se penche sur le vitrail de la rosace. Et tandis qu’il contemple la grande nef déserte, l’allée centrale s’anime au gré de ses souvenirs, s’illumine de cent bougies et des yeux brillants des amis. Il revoit Moïra s’avancer vers l’autel, rayonnante dans sa robe blanche, et tout le film de cette journée héroïque.

Ce matin il a plu. Le soleil se décide à percer et les arbres s’égouttent. Dans l’air, une odeur d’herbe coupée et de bitume tiède. Mouche marche devant. De temps à autre, le rottweiler se retourne pour s’assurer de la présence de ses maîtres. Parfois, c’est lui qu’il faut attendre. Quand il trouve un chewing-gum incrusté dans le trottoir et qu’il s’acharne à l’en décoller.
Sur le chemin de la promenade, les Blocs noirs. Trois tours HLM, habillées de panneaux imitant des ardoises ; une ceinture de places de parking et de garages ; un square qui sent la pisse.
– C’est ici que t’habitais avec maman?
– Toi aussi. Tu t’en souviens pas, on a déménagé dans la nouvelle maison y a deux ans.
– C’était quelle fenêtre?
– Juste là, le studio 54. Au cinquième étage. Suis mon doigt et compte : un, deux, trois, quatre…
– Celui avec les fleurs rouges?
– Oui, le petit balcon avec les géraniums.
La porte vitrée est grande ouverte. Un rideau de mousseline flotte, aspiré par le vent: le voile de leurs folles soirées. Sa femme aimait s’y enrouler, lorsqu’elle dansait seins nus dans sa salopette. Comme la fée Clochette, elle était tellement petite qu’elle n’avait de place que pour un sentiment à la fois. Quand ils faisaient la fête, elle n’était que joie. Je suis une acrobate du Cirque du Soleil, avait dit Moïra, un soir. Il lui avait demandé de ne pas tirer sur le rideau, alors, avec son sourire canaille, elle s’y était pendue de tout son poids et la tringle avait cassé. Dans un même éclat de rire, ils étaient partis en cavalcade dans le studio, elle refusant de lâcher le rideau, traîne de mariée après laquelle Figuette n’a jamais cessé de courir.

Le cimetière est en fleurs. Zoé court d’une tombe à l’autre. Mouche lui colle aux basques.
– Tu parlais à qui? demande-t-elle.
– À la mère Carpini. Elle est venue porter des fleurs à son mari.
– C’était une madame?
– Ben oui, ça se voit pas?
– Je sais pas, dit-elle en levant les bras au ciel, les vieux, ils se ressemblent tous.
Zoé dépose un bouquet de fleurs de pissenlit sur la tombe de son arrière-grand-père.
– Tu crois que pépé Tatta s’amuse bien dans sa cabane?
Lorsque les anciens atteignent un certain âge, lui a raconté Figuette, ils se retirent dans une cabane, au cimetière. Après avoir trimé toute leur vie, ils n’ont plus qu’à jouer aux cartes et faire de longues siestes.
Le père Tattaglia a cassé sa pipe à l’automne. Comme il était le cinquième garçon de sa famille, on l’avait prénommé Quinto (le cinquième). À l’époque, on ne s’embarrassait pas avec les prénoms. Mais personne ne l’avait jamais appelé comme ça. Même pour sa femme, il était Tatta. Quand il ne se bagarrait pas avec les patrons, il trinquait, blaguait, jouait aux boules.
Tatta avait fait son entrée dans la légende locale en 1972, en compagnie de son copain Mario Poppini, dit Pop. Ce jour-là, ils faisaient leur tournée hebdomadaire pour vendre L’Humanité Dimanche. Brigitte Bardot, la mobylette Peugeot BB3 de Tatta, bégayait sous le poids des deux hommes. Il était bientôt midi et ils avaient écoulé presque tous leurs exemplaires. Un journal acheté, un Picon bière offert. Ils remontaient la rue Henri-Barbusse quand tout à coup ils étaient tombés sur une compagnie de CRS.
– DIO CANE ! Pop, les fascistes, ils remettent ça !
Brigitte Bardot avait chargé tout droit dans l’avant-garde républicaine. Les boucliers des CRS avaient valdingué comme dans une BD d’Astérix. Tatta envoyait des coups de casque en faisant des moulinets et Pop distribuait de grosses baffes communisantes.
– C’est nous ! Arrêtez les gars, c’est nous ! avait crié un des CRS en se protégeant le visage.
– Carlo? Mais qu’est-ce que tu fous avec les fascistes?!
– C’est pour de faux ! C’est pour le film !
L’équipe de cinéma n’en revenait pas. Le tournage avait été interrompu, le temps de laisser retomber l’hilarité générale. Pour tourner l’adaptation de Beau masque, une histoire d’usine et de lutte syndicale, la production était venue dans le nord de la Lorraine chercher un terreau ouvrier. Les volontaires pour la figuration avaient été nombreux. Tous étaient partants pour jouer les grévistes, mais aucun ne voulait porter le costume des CRS ; même pour de faux, ça leur faisait mal au cul.
À la mort de Tatta, la plus grande crainte de sa femme, c’était qu’il n’y ait pas assez de monde à l’enterrement. Elle n’est pas croyante la Nonna, mais elle avait voulu une cérémonie à l’église. Les gens sé déplacent pas zouste per lo founérarioum, il faut oune spectacle. Moïra n’avait pas assisté aux obsèques. Pas encore une fugue, juste une escapade, le temps que tout se tasse. Sa grand-mère ne lui en avait pas voulu, elle était trop sensible sa bambina. À son retour, elle lui avait préparé des gnocchi et la vie avait repris son cours.
– Papa, c’est quoi le grand truc en bas?
– Le supermarché?
– Non, le truc plein de trous.
– Le mur? C’est celui de l’ancienne usine, Aubrives.
– Le boulot de pépé Tatta?
– Non, Tatta, il bossait dans l’autre usine, Micheville.
– Il fabriquait quoi?
– Des grandes barres et d’autres trucs en fer, c’était un laminoir.
– Pour quoi faire?
– Je sais pas moi, ça servait à fabriquer plein de machins. Comme des rails pour les trains. Ou des ponts.
Des sapins bordent le cimetière. Entre leurs branches, en contrebas de la colline, on aperçoit l’ancien mur de soutènement de l’usine, long de plus d’un kilomètre et haut de vingt mètres, percé d’alvéoles en pierre de taille. Ces grottes voûtées lui donnent des airs de HLM troglodyte. Pour les jeunes, une ruine antique. Pour les anciens, c’était hier.
Villerupt, surnommée la Petite Italie, avait poussé de rien au début du siècle dernier, lors de l’eldorado du fer. Dans les années 1980, les hauts fourneaux étaient tombés comme des quilles, laissant la place à d’immenses friches. Sous la ville, le sol chancelle : le gruyère de galeries abandonnées qui relient les cités du bassin menace de s’effondrer. Les traces des mines et des aciéries sont toujours visibles à la surface. Ici des crassiers ; là des cratères ; et partout la terre est rouge de fer. Rouge, comme l’héritage communiste : les rues portent les noms de Lénine, Karl Marx ou encore de Iouri Gagarine. Au temps des mastodontes cracheurs de feu, même le ciel était rouge. La nuit, on pouvait le voir flamboyer par-delà les trois frontières. Un coucher de soleil qui n’en finissait pas d’embraser l’horizon. Les usines ne dormaient jamais, un boucan de tous les diables. Grondements, fracas, grincements de rails ; le silence était un délire de ferraille.
Jusqu’à la dernière fermeture, les aciéries battaient au cœur de la ville. Les ouvriers allaient travailler à pied, leur musette sous le bras. Quand la sonnerie les libérait, ils se dispersaient par grappes. La Petite Italie recensait une centaine de bistrots ; c’était leur récréation. Aujourd’hui, tout le monde travaille ailleurs et les bistrots se comptent sur les doigts d’une main. Les locaux parcourent des dizaines de kilomètres en voiture, passent les frontières belge ou luxembourgeoise et, le soir, rentrent directement chez eux.

Les cheveux de Zoé lui tombent devant les yeux. Figuette sort de sa rêverie pour la recoiffer. Il s’applique, s’emmêle les pattes, renonce. On est presque arrivés au Spoutnik, on demandera à Wanda.
Des moulures au plafond encrassées de nicotine, du papier peint couleur café glacé et des affiches jaunies sur la police des cabarets et la répression de l’ivresse publique. Des tables en formica dépareillées, un baby-foot. Dans l’arrière-salle, un jeu de quilles. Le Spoutnik, ultime refuge où prendre des cafés politiques et trouver du réconfort après une journée amère. Derrière le comptoir en zinc, Alain encaisse le tiercé de Mario Poppini – quatre-vingt-onze ans, le doyen. Quand elle aperçoit Zoé, Wanda tombe son torchon. La gamine se cache le visage pour ne pas être embrassée. Wanda la bise une fois sur la joue et deux fois sur le nez, puis l’aide à grimper sur un tabouret.
– Mais qui t’a coiffée comme ça?
Il y a deux types de femmes, prétend le père Poppini : celles qui se maquillent, et celles qui n’en ont pas besoin. Wanda, elle, se maquille. Son fond de teint lui fait du crépi sur la figure et son mascara déborde sur ses paupières comme la gouache des dessins de Zoé. Tout le monde l’adore. Parce qu’elle sent bon, dit l’ancien. En plus elle est généreuse sur les cacahuètes, et elle vous écoute pour de vrai. La plupart des gens n’écoutent pas quand on leur parle. Ils ne font qu’attendre poliment, parfois même avec impatience. Mais pas Wanda. Peu importe que vous lui parliez du cancer de votre femme ou du slip qui vous gratte, elle écoute.
Figuette fréquente le Spoutnik depuis sa petite enfance. Sa mère l’y envoyait acheter des cigarettes, avec la monnaie il se prenait un Mister Freeze. Il suçait le glaçon au cola en déambulant entre les tables, regardait les hommes jouer aux cartes ou à la morra, un jeu rital où il fallait hurler des chiffres à s’en péter les veines du cou. Wanda s’était prise d’affection pour le fils du Fighetti. Comment cet ivrogne de mineur avait pu faire un gamin si chou? Elle adorait les enfants ; les siens étaient déjà grands. Sa mère finissait par téléphoner au bistrot. Oui oui, vous inquiétez pas madame Fighetti, il est toujours là. Mais non, il dérange pas. Je vous le renvoie quand il aura fini son diabolo. Elle le gâtait, lui offrait des sachets de pipasols, des pièces de un franc pour le baby-foot. Alain lui en avait appris les rudiments : tirs croisés, passages le long de la bande et bien positionner ses demis. À douze ans, Figuette maîtrisait la belote de comptoir, la coinche, le rami et le tarot. Si jamais les anciens le réclamaient pour faire le quatrième, il était fier. Sa discrétion passait pour de la timidité. Toujours dans la lune, Alain l’appelait le Poète et c’était resté.
Ce dimanche de mars, les fidèles arrivent les uns après les autres pour l’apéro. Nourdine gare sa moto sur le trottoir. Bolchoï lui tape dans le dos. Comment que c’est Nounou? Il serre les pognes, fait une bise sur le crâne de Zoé et une autre sur celui, dégarni, du père Poppini. Surpris, le vieux lui jette un sort en italien, en faisant les cornes avec son index et son auriculaire.
– Cornuto !
– Alain, dit Bolchoï, remets un galopin au Pop, ça le détendra.
Alain passe ses journées le nez dans France Turf. Il enchaîne les pronostics avec la trogne d’un trader.
– Combien t’as gagné cette semaine? lui demande Nourdine.
– Oh… pas grand-chose.
– Allez, te fais pas prier, relance Figuette. Combien?
– Avant ou après la douane?
La douane, c’est Wanda. Plus Alain gagne, plus il joue gros. Alors elle prélève une partie de ses gains pour les étrennes de leurs petits-enfants. Pour tromper la douane, il encaisse ses tickets gagnants dans un autre PMU, à dix kilomètres de là.
Alain ne voulait pas reprendre le bistrot familial. Il avait l’ambition d’en découdre, s’engager politiquement. Difficile d’être pris au sérieux quand on n’a jamais mis les pieds dans une usine. Qu’est-ce que t’y connais, toi, au travail? À seize ans, il s’était fait embaucher, le temps d’un job d’été. On l’avait envoyé récurer les cheminées du laminoir pendu au bout d’une corde. C’était effrayant, mais moins que l’acier en fusion. Un chaudron d’une lave aveuglante, de la sorcellerie. Un ouvrier était tombé dedans, du haut d’une coursive. Il était mort avant d’avoir compris qu’il avait trébuché. Instantanément dissous. Tout juste le crépitement d’un moucheron au contact d’une bougie. Comme il ne restait rien de lui, ses camarades avaient pris un morceau du rail provenant de l’acier en fusion et l’avaient offert à la veuve. Quand Alain avait vu le bout de ferraille dans le cercueil, il avait su qu’il n’aurait jamais le cran d’y retourner. Il avait repris le bistrot et l’avait rebaptisé Spoutnik, à cause d’une gnôle de sa fabrication qui vous envoyait dans la stratosphère. Ça ne l’avait pas empêché de s’impliquer au Parti. Et depuis quarante-huit ans, pas une soirée où il n’évoque le vacarme infernal des machines et la fournaise des entrailles de l’usine.
Piccio se penche sur Zoé.
– Tu veux une clope?
– Non, répond-elle le plus sérieusement du monde.
– Une bière alors?
Julien Picciolini. Un copain d’enfance de Figuette et Nourdine. Il est trop grand pour ses pantalons, Piccio. Et quand il boit, il transpire comme de la charcuterie au soleil. Wanda, réclame-t-il en montrant la bouteille vide, t’envoies sa petite sœur? Piccio aime boire sa bière au goulot. Une fois vide, il en décolle l’étiquette, la roule dans la paume de ses mains et la glisse dans la bouteille.
– Et ces vacances, demande-t-il à Figuette. Vous partirez où?
– Du côté de Sète. J’ai trouvé un camping avec une piscine et des cabanes dans les arbres. On a déjà fait le programme, pas vrai Zoé? Baignade, châteaux de sable et pêche à la ligne.
– T’as posé tes congés?
– J’ai demandé les deux dernières de juillet.
– Pourquoi poser des congés? dit Bolchoï. D’ici l’été on sera tous au chômage.
– Rien à battre, cette année j’emmène la petite en vacances. Elle a jamais vu la mer.
– T’en sais rien, Bolchoï, dit Alain, les Allemands ont assuré au syndicat qu’ils avaient une solution pour maintenir l’activité.
– Rosegrund ne touche plus les aides publiques, répond Bolchoï, alors ils vont se magner de délocaliser. Comme pour Daewoo. Tu t’en souviens pas, Piccio, tu jouais encore avec ton caca. Les Coréens avaient palpé des sub énormes : 46 millions, cinq ans d’exonérations de taxes. Ils avaient fait un bénef rapide et s’étaient barrés à l’étranger. Trois usines liquidées, 1 200 licenciements. Le temps est aux usines jetables, moi je vous le dis. Et nous aussi, on est jetables.
– Deux lignes de production ont déjà été sucrées, poursuit Figuette. Les machines sont plus entretenues. Le bâtiment part en sucette. Certaines portes, pour les fermer on doit les coincer avec des balais.
– De mon temps, ça se serait pas passé comme ça, dit le père Poppini. Faut vous battre, les jeunes, faut pas laisser faire ces fascistes.
– Qu’est-ce qu’on peut faire de plus que vous? Vous vous êtes bagarrés comme des Apaches. Ça les a pas empêchés de fermer les mines et les aciéries.
– Alors battez-vous pour un bon plan social. Faites-les cracher, les Boches ! Qu’ils vous indemnisent!
– On s’est pas battus, chez Daewoo? Grève sur grève, on a même dû séquestrer le patron juste pour que monsieur nous fasse l’honneur de payer nos salaires. On a accepté de reprendre le taf, et trois jours plus tard le feu cramait toute l’usine.
– Et qui a été condamné pour l’incendie? Un pauvre syndicaliste, dit Alain. Les flics et le tribunal n’en ont rien eu à secouer que tout accusait les Coréens. Le patron était recherché pour fraude par Interpol, et pendant ce temps la France lui refilait la Légion d’honneur.
– Faut pas tomber dans la parano, intervient Nourdine.
– La parano, s’emporte Bolchoï?! T’y étais, toi, quand ça a cramé? Quand on a cherché à éteindre les flammes et qu’on a découvert que les extincteurs étaient vides, les alarmes débranchées et que la lance à incendie n’était même pas raccordée à l’arrivée d’eau ! Les gardiens avaient été renvoyés chez eux la veille et, le matin même, le matin même ! toute la comptabilité avait été déménagée en douce.
– T’imagines combien leur aurait coûté un plan social? dit Alain. C’était plus simple d’y foutre le feu. Pourtant c’est quand même Kamel qui a été condamné, trois ans ferme qu’il a pris. Avec quelles preuves? Rien du tout qu’ils avaient, au tribunal.
– Tous de mèche, dit Bolchoï. On peut rien attendre de la justice ni des politiques. Vous vous rappelez la présidente du tribunal? Certains témoins ne causaient pas assez bien au goût de madame. « Pour travailler sur des chaînes de montage, qu’elle avait osé balancer, c’est sûr qu’on recrute pas parmi l’élite de la société… » Une justice de classe, y a pas d’autre nom, moi je vous le dis.
– Alors, vous allez faire quoi? demande le père Poppini. Accepter de vous faire virer sans un sou?
– Non, Pop, te tracasse pas, dit Bolchoï en regardant Figuette droit dans les yeux. On sait ce qu’on a à faire. »»

Extrait
« Maintenant, faut que tu te battes, tu m’entends ? Si tu le fais pas pour Moïra, fais-le pour Zoé. C’est à cause de toi qu’elle a plus sa mère. Elle demande de l’énergie cette gosse, mais avoue que tu la biches. Vous vous marrez bien tous les deux. Alors fais-la rêver. Sors-lui le grand jeu, t’as encore des cartes dans ta manche. Tu vas y passer la nuit s’il le faut, mais demain matin, elle va voir ce qu’elle va voir. À Partir de maintenant, tu lâches plus rien. Tu m’entends, tu lâches rien. »

À propos de l’auteur
BRACONE_Jeremy_©DRJérémy Bracone © Photo DR

Jérémy Bracone a quarante ans. Il a vécu en Lorraine jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Artiste plasticien, il sculpte, dessine et réalise des installations. Danse avec la foudre est son premier roman. (Source: Éditions L’Iconoclaste)

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L’Avantage

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En deux mots
Dans la vie de Marius, il y a qu’une sorte de vide existentiel qu’il essaie de remplir en disputant un tournoi de tennis. Hébergé chez les parents de Cédric, son ami et partenaire, dans une villa du sud de la France, il promène sa mélancolie des courts aux bars. Pas vraiment de la graine de champion…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La vie, comme un tournoi de tennis

Thomas André a su profiter d’un Master de création littéraire pour peaufiner un premier roman très original. Construit tout au long d’un tournoi de tennis, il dresse un sombre portrait de notre jeunesse.

Marius passe des vacances dans le sud de la France avec ses amis Alice et son frère Cédric, les enfants de Maud et Georges. Dans leur maison avec piscine, le temps s’écoule agréablement, tous les occupants profitant des journées ensoleillées pour ne pas faire grand-chose sinon manger, boire (plutôt beaucoup) et se reposer. Alice doit mettre la main à son mémoire et les garçons participent à passent des tournois de tennis. Marius se révèle être un adversaire redoutable, notamment pour Cédric qui, après une nouvelle défaite face à son ami, entend arrêter le tennis. Est-ce seulement sur le coup de la déception qu’il a affirmé cela, lui qui gamin « s’était dégoté une raquette et s’était mis à taper furieusement la balle contre le mur du garage et avait joué comme ça, contre lui-même, plusieurs années d’affilée ». Puis Marius avait débarqué. « À partir de là, on avait passé des heures ensemble sur le court, à se mesurer l’un à l’autre. J’ai souri en repensant à tout ça, et je me suis demandé ce que je serais devenu si, à l’époque, je n’avais pas rencontré ce garçon possédé par le tennis qui, plein d’assurance, m’avait entraîné dans son sillage. »
Après une virée à la plage, une sortie en mer pour du ski nautique et une tournée au casino et dans les bars, le sujet est oublié. Il faut reprendre le chemin des courts, il faut s’entrainer pour avoir une chance de progresser dans le tableau. Mais dans ce sud qui incite davantage au farniente Cédric et Marius vont continuer à jouer avec le feu. Et si Marius passera tout près de la correctionnelle en arrivant en retard et encore passablement secoué, Cédric manquera carrément le virage.
Voilà toute l’attention reportée sur le seul Marius dont les prestations commencent à retenir l’attention d’un fan-club et de la bande des argentins qui tous les étés viennent encaisser les primes des tournois, eux qui sont les maîtres de la terre battue.
On l’aura compris, les matches de tennis qui se succèdent sont pour Thomas André la métaphore de ces jeunes vies qui réussissent quelquefois des points gagnants venus d’ailleurs, mais qui pour la plupart vont déraper, faute de motivation, faute de concentration. Du coup, l’enjeu n’est pas savoir si Marius va remporter le tournoi, mais s’il va parvenir à remplir une vie qu’il semble davantage regarder passer que prendre à bras le corps. De ce point de vue, l’épilogue ne laisse guère place à l’optimisme. Même si…

L’avantage
Thomas André
Éditions Tristram
Roman
160 p., 17 €
EAN 9782367190808
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans le sud de la France où séjourne le narrateur, venant de Lens. On y évoque aussi Paris et Buenos-Aires.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marius a seize ans, ou peut-être dix-sept. Il participe à un tournoi de tennis, l’été, dans le sud de la France. Il vit chaque partie avec une intensité presque hallucinatoire, mais le reste du temps, dans la villa où il séjourne avec ses amis Cédric et Alice, rien ne semble avoir de prise sur lui. Il se baigne. Il constate qu’Alice rapproche de lui ses jambes nues. Il accompagne Cédric le soir dans tes bars de la ville.
Les événements se succèdent, moins réels que le vide qui se creuse en lui, jour après jour. Jusqu’à ce que Marius retrouve, sur l’immuable rectangle de terre battue, un nouvel adversaire…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
DIACRITIK (Christine Marcandier)
Blog Cultures sauvages
Canal + (Augustin Trapenard)
Culturopoing
Trends-Tendances – Le Vif
France bleu (Le coup de cœur des libraires)
Blog shangols 
Blog L’Espadon
Blog Baz’Art 
Le blogue de Tilly 

Les premières pages du livre
« Je n’arrivais pas à exister. Il allait me prendre mon service encore une fois et plier le match en deux sets. Mais qu’est-ce que je pouvais faire, Ça jouait trop vite pour moi.
Sur ma ligne, j’ai fait rebondir la balle trois ou quatre fois avant de servir. J’ai forcé sur mon bras et c’est sorti d’un bon mètre. J’ai poussé ma deuxième dans le terrain et il a retourné long. Il m’agressait dès la première frappe. Il cherchait à venir au filet, sans se précipiter. J’ai insisté sur son revers, en essayant de varier les trajectoires, mais ça ne servait à rien. Il a accéléré long de ligne, s’est engouffré dans le terrain et a claqué son smash. Voilà, ça faisait déjà 3-1, c’était bientôt fini.
Je lui ai renvoyé les balles et j’ai croisé le regard de Cédric derrière le grillage. Il a mis ses mains en haut-parleur et m’a crié de me secouer, que je n’étais pas un punching-ball. J’ai détourné le regard. Je m’en foutais de perdre, peut-être même que j’en avais envie. Le soir commençait à tomber. Il faisait toujours aussi chaud, mais les couleurs avaient perdu de leur superbe. La terre battue était fatiguée sous nos pieds, sèche et toute pâle. Elle ne collait même pas à nos semelles, elle se contentait de cramer sous le soleil. On aurait dit de la poussière.
Sur son service, il a continué sur le même rythme. Il utilisait son chop pour me couper les jambes, trouvait toujours de la longueur, des angles, Je me sentais dépassé, comme un nageur emporté par le courant. À 40/30, il m’a mis au supplice en coup droit, avant de conclure le point sur une amortie sortie de nulle part. Je n’ai même pas essayé de courir, c’était trop bien touché,
Je me suis assis sur mon banc et j’ai étendu les jambes. Mes chaussettes étaient pleines de terre battue. Il y avait des mouches qui me volaient autour, attirées par la chaleur de mon corps. J’ai remarqué que l’ombre commençait à se déployer sur le bord du court. Bientôt, l’atmosphère deviendrait presque respirable. Je pouvais peut-être essayer de tenir jusque-là, pour voir. Je me suis essuyé les paumes sur mon tee-shirt et j’ai bu une gorgée d’eau. Elle était tiède, ça m’a donné envie de vomir.
J’ai servi mollement, sans plier les jambes, et j’ai commencé à refuser le jeu, juste mettre la balle dans le court, encore et encore. Il ne s’est pas démonté, il a essayé d’ouvrir lentement une brèche dans ma défense. Je me contentais de jouer long, sans mettre d’intensité. D’un coup, je suis venu au filet et j’ai arraché le point comme ça, par surprise. Je me suis replacé l’air de rien, et j’ai servi une première balle bien cotonneuse. Plutôt que de me rentrer dedans, il a retourné en slice. J’ai accéléré et son passing a fini dans le couloir.
Sur balle de jeu, 1l s’est mis à jouer comme moi. Il y avait de la tension sur le court maintenant. On a frappé la balle une vingtaine de fois chacun, avant qu’il craque en coup droit. J’étais peut-être plus patient que lui. J’ai renvoyé les balles par-dessus le filet et j’ai jeté un coup d’œil sur le bord du court. L’ombre, oblique, se rapprochait déjà de la ligne intérieure du couloir.

On est arrivés à 30/A. Entre chaque point, il replaçait sa tignasse rousse dans son bandeau. Il prenait tout son temps avant de servir. On tenait chacun notre ligne sans reculer d’un pas. Rompant la monotonie de l’échange, il est venu au filet d’un chop furtif. J’ai joué mon passing en demi-volée et, au dernier moment, il a dérobé sa raquette pour laisser passer la balle. Elle a plongé juste devant la ligne de fond, il n’y avait rien à dire. C’était le genre de point qui fait basculer un match. Je me suis penché en avant pour attendre son service. Il a tenu longtemps, dans la diagonale revers, avant de craquer une nouvelle fois.
Je suis retourné sur mon banc. Cédric a essayé de se glisser dans mon champ de vision mais j’ai enfoui mon visage sous ma serviette. Je ne voulais pas de ses encouragements. Je me sentais trop fatigué, je n’avais pas envie de continuer à me battre. Juste quelques mètres d’ombre encore, et puis terminé.
Les points duraient longtemps maintenant. Il m’a fait cavaler d’un coin à l’autre du terrain avant de me perforer en coup droit. Derrière, il s’est ouvert le court au service et m’a mis à deux mètres de la balle. Il avait l’air d’avoir repris du poil de la bête pendant le changement de côté. Son tennis avait retrouvé toute sa fougue, tout son allant. J’ai joué trop court à nouveau, et il m’a puni en deux coups de raquette.
J’essayais de tenir l’échange, mais c’était peine perdue, il jouait trop vite, trop long, je n’avais pas le temps. Il m’a travaillé côté revers, bombant les trajectoires, puis son slice est venu s’échouer juste dans l’angle du carré de service. Les deux pieds dans le court, il m’a tranquillement ajusté dans le contre-pied.
Je suis allé voir la marque et je l’ai effacée du bout de la semelle. Je savais qu’elle était bonne, je voulais juste reprendre un peu mon souffle. Je suis retourné me placer d’un pas traînant. L’ombre avait gagné toute une partie du terrain maintenant, mais comme on avait changé de côte, je continuais à griller dans le soleil. J’ai suivi un court croisé au filet et il m’a lobé d’un coup de poignet. Rien de ce que Je faisais ne pouvait le surprendre. Il a lâché son service sur le T et mon retour est resté dans ma raquette. On s’est serré la main et j’ai fourré mes affaires dans mon sac. Je n’ai toujours pas regardé dans la direction de Cédric qui entrait sur le court. Il s’est arrêté pour dire un mot à mon adversaire et s’est approché de moi. J’ai levé la main de mauvaise grâce et il a tapé dedans avant de m’ébouriffer les cheveux. Ce sera pour la prochaine fois, il a dit. C’est ça, J’ai fait.
Dans le club-house, on a bu un verre tous les trois. Je n’avais pas tellement envie, mais ils ont insisté pour que je prenne une bière. Mon adversaire nous a demandé ce qu’on faisait dans le coin. Pendant que Cédric lui racontait nos vies, lui n’arrêtait pas de gratter son début de barbe, comme si elle le démangeait. Il nous a expliqué qu’il habitait la région depuis quelques années. Il avait raccroché les raquettes petit à petit — le boulot, la vie quoi — mais l’année dernière, comme ça, sans crier gare, il avait eu envie de s’y remettre. Après avoir dit ça, il a laissé planer une espèce de sourire et il a fouillé dans ses poches à la recherche de ses cigarettes. Cédric en a accepté une et ils sont allés la fumer dehors, pendant que je restais seul à finir ma bière. J’ai observé un peu mon reflet dans le miroir moucheté de noir, derrière le bar. J’étais vraiment pâle, malgré le sang qui mt battait aux tempes. La juge-arbitre, occupée à mettre des bouteilles de Coca au frigo, m’a regardé d’un drôle d’air. Elle a eu l’air de vouloir dire quelque chose, mais finalement elle s’est ravisée.
Dans la voiture, j’ai regardé défiler le paysage. Les champs étaient marron et jaunes autour de nous. Il y avait une sorte d’intensité dans l’air, comme s’il était surchargé de lumière. Cédric, le coude sur l’appui de fenêtre, n’arrêtait pas de parler. J’ai allumé la radio et j’ai monté le volume. T’es passé à ça, il a dit. Mais non, j’ai dit, ça jouait trop vite pour moi. Il a continué à me jeter des regards à la dérobée, tout en prenant les virages sans jamais ralentir. Regarde la route, j’ai dit, j’ai pas envie de finir dans le ravin.
On s’est engagés dans les hauteurs. Les pins parasols nous protégeaient de la lumière rasante du soir. Cédric a enlevé ses lunettes de soleil et les a rangées dans la boîte à gants. Il a dérapé dans l’allée de gravier et a arrêté la voiture à cinq centimètres de celle de son père.
J’ai fait le tour de la maison pour aller m’asseoir sur la terrasse. Alice était en train de nager. Elle portait son maillot vert et des lunettes de piscine. Elle avait l’air très sérieuse, dans l’eau. Je me suis enfoncé dans le transat et j’ai commencé à l’observer. Elle nageait un crawl régulier, prenant soin du moindre de ses mouvements. Moi, je sentais tous mes muscles fatigués, j’avais la tête qui bourdonnait. Quand elle est remontée à l’échelle, elle dégoulinait de partout. Elle a essoré ses cheveux et m’a éclaboussé en me faisant une bise, même ses joues étaient mouillées. Je me suis essuyé du revers de la manche pendant qu’elle s’asseyait à côté de moi. Une guêpe est venue vrombir autour de nous, elle a essayé de la chasser en agitant la jambe. Tu veux boire quelque chose? Je n’ai pas eu le temps de répondre, elle était déjà partie nous chercher du rosé. Il était tellement frais que ça faisait de la buée sur nos verres. On les a fait tinter l’un contre l’autre et Alice a plongé ses lèvres dedans. J’en ai bu une gorgée aussi, c’était sucré et comme acidulé sur ma langue.
On n’attendait que vous pour diner, a dit Georges en désignant la table. C’était du poulet froid, de la salade et beaucoup de vin. À chaque fois que j’avais fini mon verre, Georges me resservait. On mangeait sur la terrasse, toutes lumières éteintes pour éviter d’attirer les moustiques, mais Ça ne servait à rien. Ils nous piquaient partout, les jambes surtout. »

Extraits
« Sandra est venue à ma rencontre. Bah alors, qu’est-ce que tu fous? elle a dit. Derrière elle il y avait un grand type tout maigre et c’était mon adversaire. Sur le terrain, il balançait des coups droits dans tous les sens et moi, pris au dépourvu, je jouais beaucoup trop court pour l’inquiéter. J’étais encore tout gluant de sommeil et il fallait courir partout sur le terrain. Ça faisait déjà 2-0 pour lui. Il jouait bien, cette fois j’allais enfin me faire battre. Je me suis quand même concentré pour mettre quelques jeux. Je suis revenu à 2-1. Il faisait les points gagnants et les fautes, et moi, de la figuration. Bizarrement, ma gueule de bois n’était pas si terrible. C’était presque agréable. Quand j’étais sur la balle, je tentais un passing, sinon tant pis. Mais il n’est pas parvenu à se détacher et même à 4-4, j’ai pris l’avantage. Je suis monté à contretemps, j’ai serré le jeu en coup droit, et j’ai mis mon service blanc. À 5-4, 30/A, il a fait une double faute et je n’ai pas réalisé tout de suite que j’avais balle de set. J’ai retourné dans le court, et il a fait une nouvelle faute.
J’étais un peu gêné en me rasseyant sur mon banc. J’avais gagné le premier set sans le faire exprès. »

« J’ai mis un sachet dans le fond de ma tasse, avant de verser l’eau chaude. Je me sentais fatigué, mais mon cerveau continuait de vrombir. Je me suis brûlé la langue en buvant la première gorgée et, en attendant que ça refroidisse, je me suis assis sur le bord de la piscine. Il y avait des petites bestioles qui flottaient à la surface. J’en aidé une à sortir, en la recueillant dans ma paume. Elle s’est secouée et s’est envolée. J’aurais bien aimé que la chouette se manifeste mais elle n’était toujours pas là. »

« Quand j’étais gamin, je n’arrêtais pas de perdre des matchs pourtant faciles sur le papier. Un jour, j’avais peut-être douze ans, mon coach m’a dit que j’étais une fiotte et j’avais commencé à pleurer, devant lui. »

« Mon ombre est toujours là, sur le court, avec moi. Elle s’étire même davantage à mesure que le soir tombe. Chaque fois que je frappe la balle, je la voir accomplir exactement le même geste que moi. On pourrait presque croire que c’est elle qui joue, elle qui existe, que moi je ne suis personne, rien d’autre qu’un double indistinct, sans texture. »

« Comme je ne bougeais pas, elle a continué à me parler de Cédric. Déjà, gamin, il était intenable. Un beau jour, il s’était dégoté une raquette et s’était mis à taper furieusement la balle contre le mur du garage. Ça résonnait dans toute la maison. Il avait joué comme ça, contre lui-même, plusieurs années d’affilée, jusqu’à ce que je débarque. À partir de là, on avait passé des heures ensemble sur le court, à se mesurer l’un à l’autre. J’ai souri en repensant à tout ça, et je me suis demandé ce que je serais devenu si, à l’époque, je n’avais pas rencontré ce garçon possédé par le tennis qui, plein d’assurance, m’avait entraîné dans son sillage. » p. 65

À propos de l’auteur
ANDRE_Thomas_©philippe_matsasThomas André © Photo Philippe Matsas

Thomas André a vingt-neuf ans. L’Avantage est son premier roman. (Source: Éditions Tristram)

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Certains cœurs lâchent pour trois fois rien

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En deux mots:
«tu n’arriveras jamais à rien. Tu n’es qu’une merde.» Cette phrase assénée par son père hantera longtemps Gilles Paris. Pris dans une terrible spirale qui va le voir enchaîner les dépressions – qu’il nous détaille – il révèle aussi combien son addiction pour l’écriture l’aura aidé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Même les gens normaux ont droit au bonheur»

Huit livres et autant de dépressions. Gilles Paris raconte une vie rongée par ce mal insidieux et comment, avec ses amis, ses amours et ses emmerdes, il a pu s’en sortir.

Au sein d’une maison d’édition, les attachés de presse sont des travailleurs de l’ombre. Quand leur travail paie et qu’un auteur est mis en avant, c’est évidemment parce que l’auteur a du talent et quand le livre ne trouve pas de couverture médiatique, c’est forcément que l’attaché de presse a failli. Si le cas de Gilles Paris est un peu à part, ce n’est pas tant qu’il a plusieurs décennies d’expérience dans le métier, mais parce qu’il est également auteur, avec huit livres à son actif dont le désormais célèbre Autobiographie d’une courgette, adapté au cinéma en 2016 par Claude Barras sous le titre Ma vie de Courgette. Dans les prochains mois suivront une adaptation au théâtre ainsi qu’une bande dessinée (dessins de Camille K et scénario d’Ingrid Chabbert). Il peut par conséquent porter un regard sur les deux aspects du métier. Toutefois, ce n’est pas l’aspect central de son récit. Avec honnêteté et sans filtre, il nous raconte les huit dépressions successives dont il a été victime. Un mal insidieux qui a bien failli l’emporter, car il a quelquefois accompagné sa chute d’une tentative de suicide. Et entendre alors le médecin lui expliquer que «Certains cœurs lâchent pour trois fois rien». Le sien a résisté, si bien qu’il peut aujourd’hui témoigner.
Raconter que la première fois qu’il a été laissé pour mort, cela n’avait rien à voir avec une dépression mais aux coups portés par son père. Une violence physique qui a été précédée d’une violence morale puisque régulièrement, il lui répétait qu’il n’arriverait jamais à rien, qu’il n’était qu’une merde. Une phrase devenue comme un mantra, une relation toxique sur laquelle il peut enfin mettre des mots: «Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte.»
Gilles Paris raconte les folles années de sa jeunesse, les addictions à la drogue et au sexe, la parenthèse avec Pascaline, le seule femme qu’il ait jamais aimée, les nuits à danser et les amants qui s’accumulent jusqu’à ces matins glauques où on se sent seul, triste, perdu. La première dépression arrive en 1992, elle sera suivie de sept autres, entrecoupées par des périodes durant lesquelles l’attaché de presse fera du bon travail, notamment pour les éditions Plon, servira d’homme à tout faire de Françoise Sagan, écrira des livres et rencontrera Laurent, l’homme qui va partager sa vie, l’apaiser, le secourir. Tout semble aller bien. «Je suis heureux avec Laurent. J’ai écrit un livre qui a du succès. J’ai un chouette appartement, un travail que j’aime. J’ai enfin trouvé mon équilibre». Mais ce bonheur sera de courte durée. La nouvelle dépression qui s’amorce «restera la plus inexplicable de toutes, et la plus rude. Elle va durer deux ans».
Comme toutes les dépressions qui vont suivre, elle va s’accompagner d’un séjour en hôpital psychiatrique. Les pages sur ces établissements sont aussi éclairantes que glaçantes. Elles dépeignent «la vie sans magie et sans couleurs». Alors Gilles Paris, comme Hippolyte, son personnage dans Inventer les couleurs, crée les couleurs là où elles n’existent pas. Il écrit. «L’écriture n’est pas une thérapie pour moi, elle est ma vie, en dehors des dépressions. Quand on aime autant la fiction que je l’aime, on en injecte dans sa vie pour la rendre moins cruelle.» Le paradoxe veut pourtant qu’après chaque livre une nouvelle dépression suive. Si bien qu’après la parution de Au pays des kangourous il s’imagine que ses livres sont en partie responsables de ses dépressions. «Après chaque lancement, je rechute. C’est systématique. Laurent, toujours pratique, me conseille d’arrêter d’écrire. Autant mourir.»
On remerciera l’auteur de son éclairage sincère et sans fioritures. En le suivant, on comprend combien ce mal est complexe, parce qu’en grande partie inexplicable. Et on se prend à espérer que la bête est enfin terrassée.

Certains cœurs lâchent pour trois fois rien
Gilles Paris
Éditions Flammarion
Récit
220 p., 19 €
EAN 9782081500945
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. Mais on s’y déplace beaucoup, en France, à Montpellier, Biarritz, Angoulême, Issy-les-Moulineaux, Montréal, Benerville-sur-Mer, Cannes, Montmorency, Meudon, Marne-la-Vallée, Rungis, Enghien, Vichy, dans le Gers, à Juan-les-Pins, à Houlgate, en Afrique, particulièrement en Sierra Leone, à Blama et Freetown, en Europe, à Majorque, en Grèce, à Athènes et Amorgos, en Grande-Bretagne, à Londres, à Miami, au Mexique, à Playa del Carmen, Almyrida Sands, New York, Amsterdam, à Nassau aux Bahamas, en Allemagne, à Hambourg et Munich ou encore en Italie, en Crète ou aux Maldives. Ibiza, Sienne, Venise.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux.»
Une dépression ne ressemble pas à une autre. Gilles Paris est tombé huit fois et, huit fois, s’est relevé. Dans ce récit où il ne s’épargne pas, l’auteur tente de comprendre l’origine de cette mélancolie qui l’a tenaillé pendant plus de trente ans. Une histoire de famille, un divorce, la violence du père. Il y a l’écriture aussi, qui soigne autant qu’elle appelle le vide après la publication de chacun de ses romans. Peut-être fallait-il cesser de se cacher derrière les personnages de fiction pour, enfin, connaître la délivrance. « Ce ne sont pas les épreuves qui comptent mais ce qu’on en fait », écrit-il. Avec ce témoignage tout en clair-obscur, en posant des mots sur sa souffrance, l’écrivain nous offre un récit à l’issue lumineuse. Parce qu’il n’existe pas d’ombre sans lumière. Il suffit de la trouver.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Grande Parade (Serge Bressan)
Boojum, l’animal littéraire
La Valse des pages (Chronique suivie d’un entretien avec l’auteur)
Publik’Art 
Vivre fm («Entre nous» – podcast)
Blog Toujours à la page 
Blog Valmyvoyou lit 

Les premières pages du livre
« AVERTISSEMENT
Ce livre n’est pas une autobiographie, mais des éclats de vie pour mieux comprendre les méandres de la dépression. Je n’ai pas vraiment cherché non plus à en trouver les causes. Elles sont multiples et sinueuses. S’en approcher, c’est s’en éloigner en même temps. Deux dépressions ont peu de choses en commun. Tenter de les cerner comme les chiens en meute traquent le gibier à la chasse serait une erreur. La bête a souvent le dernier mot, avant qu’on puisse la terrasser par sa propre volonté et le traitement médical adéquat. Je suppose que ma vie ressemble plus au dernier chapitre dans ses moments les plus exaltants, mais je ne peux nier ces trente années de combat que j’ai voulues sans fard. Soit la moitié de ma vie à réfléchir aussi à tout ce que mon père m’a fait ou pas, emmêlant le fil de ces années sombres. Comme le souvenir intact d’une photographie que je n’ai pas cherché à embellir, ni à modifier pour mieux émouvoir. Plutôt que de diriger la mémoire à mon avantage, je me suis abstenu d’en parler. Entre deux dépressions, j’ai eu la chance de vivre normalement et de supporter la menace d’une épée de Damoclès. Je suis heureux de la vie que j’ai menée, elle ressemble à celle de milliers d’autres personnes. Il vient une heure où chacun doit affronter ses démons pour mieux s’en libérer. J’aime être un parmi tous. Un anonyme dans la foule. Un inconnu célèbre que personne ne reconnaît. Je me suis défendu contre la bête, pas question d’être dominé par elle. Entrez dans ma vie, comme on entre dans une danse.

Lettre au père
Je te tutoie encore. C’est tout ce que j’ai en tête, quand ma vie, entre tes mains, s’est réduite au silence. Je ne commencerai pas cette lettre par « Cher papa », rien de toi ne m’est cher. Ces deux syllabes, pa-pa, se répètent comme un refus. Si au moins j’avais pu, pas à pas, me rapprocher de toi. J’entends juste une négation : pas de papa. Le vide abyssal où je tombe depuis soixante et un hivers.
Je me relève l’été, j’aime la chaleur sur mon corps, la mer qui m’avale, ma peau qui brunit. Je ne connais rien de tes étés à toi, juste une chaise longue sur un carré de pelouse verte où tu lis l’un de mes livres qui ne t’est pas dédicacé, et ne le sera jamais. Plus rien ne nous lie, si ce n’est cette photo envoyée par ta femme sur mon portable, où tu essaies sûrement de me dire que tu t’intéresses à moi, quand rien de toi ne me soucie en retour. Tu as pris du ventre avec les années, je m’évertue à le perdre à chaque dépression, comme le poids trop lourd de notre histoire.
Maman me prend pour toi depuis que tu es parti. Plus de quarante ans déjà. Les conversations se terminent mal entre elle et moi, un dialogue de sourds qui laisse ses empreintes et ne règle aucun compte. Je ne te ressemble pas, pourtant. J’ai choisi d’être écrivain alors que tous les mots de la terre nous séparent. J’aime les hommes. Toi, ta nouvelle famille.
Je suis devenu attaché de presse, par hasard, pour communiquer, puisqu’avec toi il n’en est rien. Je n’ai pas de haine à ton égard, cela ressemblerait trop à de l’amour. J’aime te savoir loin : je n’ai pas peur de te croiser quand je marche au hasard des rues. Je n’ai rien de toi, ni ton adresse postale, ni ton portable, ni d’anciennes photographies, toutes jetées, brûlées ou disparues. Je t’imagine avec tes cheveux gris épars, tes petites veines éclatées comme un trop-plein de colère, agacé comme autrefois quand tu me regardais sans me voir, les mots sautant de ta bouche comme des balles qui ne m’ont pas tué. Tu as essayé pourtant, ta colère l’emportant sur la raison.
Je n’avais pas vingt ans et tu t’es comporté comme un salaud dans mon premier appartement, rue Eugène-Manuel. Tes poings sur moi, tes coups de pied dans mon ventre, dans ma tête. Ce jour-là, une personne dont j’ignore tout m’a porté sur son épaule et déposé dans un hôpital. Je l’aurais aimé, cet inconnu qui passait devant mes fenêtres et m’a sauvé.
On ne m’a pas appris à te rendre la pareille. Ni toi, ni personne. C’est peut-être ce que je suis en train de faire avec cette lettre. J’aurais dû réagir avant, t’en coller une. Je t’ai laissé me faire mal. L’extérieur ce n’est rien, la peau cicatrise. Mais en dedans, rien ne me réparera.
Je danse dans les rues quand personne ne me regarde. J’essaie de rendre ma vie plus insouciante, et tu n’y es pas le bienvenu.
La vie n’est pas une voie romaine.
Dans mes cauchemars tu me frappes encore, jamais satisfait, moi non plus puisque je te laisse me cogner sans réagir, comme une règle interdite. Les médecins ne s’intéressent alors qu’à mes angines, aussi blanches que la poudre que j’inhale la nuit. Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte. Je me déprécie à ce jeu. Je te donne raison. Je me brûle, je me fais mal, j’écrase des cigarettes dans la paume de ma main, sans souffrir, car tout ce que je retiens, c’est cette blessure inguérissable que tu m’as faite. Elle revient comme un boomerang et cogne à ma tempe. Parce que je n’ai pas réagi, parce que je n’ai pas osé lever la main sur toi, je pensais m’être condamné à aimer le mal, à le chercher la nuit comme un fauve, ne sachant plus comment conjuguer le verbe « aimer ».
Quand je tombe la première fois, je t’appelle. Nous ne nous sommes pas vus depuis quatorze ans. Je me souviens de nos pas dans les allées du parc, de la brume en hiver. La lumière se fait rare, le froid, lui, te ressemble, il s’insinue. En sortant de cette clinique, je viens te voir dans ta maison, près de Vichy. Tu me cognes plus fort en niant ce qui s’est passé chez moi. Je crois un moment en perdre la raison. Cela me hante encore. J’aurais tout inventé. Un écrivain-né. Un écrivain mort-né.
Une année plus tard, tu reconnais tes torts. J’aurais dû te frapper. En finir. Mais je suis juste cette écorce qui protège l’arbre. Seuls les mots dansent entre mes doigts. Fra-Gilles, et fort à la fois. J’encaisse, je prends les coups, j’esquive, je tombe, je me relève chaque fois. J’aime, je donne tout, je suis excessif, je ne sais rien faire à moitié. Je me tiens en équilibre sur les frises des falaises. J’ai peur du vide, j’ai peur de moi. J’ai dix ans, plus de soixante ans, bientôt cent ans. Tout ce que tu as laissé derrière toi s’est étiolé. Maman, ma sœur et moi tenons presque debout, c’est un miracle. Toi, tu as ta nouvelle famille avec Évelyne devenue Laura, et Marie-Diane, une deuxième sœur, ma demi- rien du tout. Elle nous traite de dingues, ma sœur Geneviève et moi. Elle n’a pas tort en ce qui me concerne. Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. J’y ai séjourné après avoir avalé trop de pilules, des blanches, des roses, avec un peu de whisky ou de Martini rouge. Que la fête commence ! J’y ai connu toutes sortes de vies, des vies en marge, ou brisées, j’ai appris que lorsque la roue tourne, ce n’est pas toujours pour avancer. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux. J’ai fréquenté des dizaines d’hôpitaux, à Paris, en banlieue et à Montpellier, où tu n’es plus jamais venu me voir. Je ne t’ai appelé que la première fois.
Pour pardonner, il faut commencer par soi-même. Je l’ai fait en me réveillant, des électrodes sur la poitrine, survivant au pire. L’hiver 2016, un médecin m’a dit doucement que j’avais eu de la chance. « Certains cœurs lâchent pour trois fois rien. » La douceur me fait toujours réfléchir. Avec ce que je tenais au creux de ma paume, quelqu’un d’autre y serait resté. Toi ?
J’ai publié huit livres. Chacun est une réponse à ta violence, à ton absence, à ces mots entrés en moi comme un glaive, juste avant que je perde conscience, du sang plein la bouche. Tu ne vaux rien. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Tu es une merde. Parfois, je le pense vraiment. Je me détruis, je m’isole, je suis incapable d’amour, incapable de donner. Tu gagnes, un instant.
J’aspire les endorphines de mes leçons de sport, comme je me penchais autrefois sur les lunettes des toilettes. Cristaux blancs et pluie cinglant mon visage. Rien ne me retient, ni la neige, ni la bourrasque, ni le froid qui me gèle les doigts. Je suis un warrior. Quand je boxe, la cible te ressemble, j’essaye de rattraper le temps perdu.
Je me suis marié pour conjurer le mauvais sort. J’ai épousé Laurent. Vingt ans de vie commune et d’hôpitaux psychiatriques. Parfois, Laurent en a assez, il ne supporte plus ma tête trop pleine, le cendrier débordant, mon regard qui n’en est plus un, mais il reste auprès de moi, et nous t’oublions dans ta maison où je ne me rappelle rien. Ni la couleur de tes canapés où nous avons à peine parlé, ni celle de tes yeux : je ne les ai pas assez regardés.
Un ami cher m’a demandé de t’écrire cette lettre. Toi qui n’en as jamais eu, ni reçu un seul mot de moi. Une boîte de Pandore que j’ouvre sans peur. Je ne crains plus rien de toi. Tu dois être vieux maintenant, auprès de ta femme, de ta fille, à peindre des tableaux surgis de la pénombre de tes rêves, après ce métier d’architecte que tu as tenté, en vain, de m’enseigner. Déjà, tout ce qui venait de toi ne m’intéressait pas. Peut-être que tu ne peins plus. Tu attends juste que ton heure vienne.
Je ne suis pas obligé de t’aimer. Je l’ai compris depuis peu. Pas plus moi que toi, d’ailleurs. Ni ma mère qui finit ses jours dans une maison de retraite. Quand on me demande le livre que je préfère parmi ceux que j’ai écrits, je réponds invariablement : « Demanderait-on à un père lequel de ses enfants il préfère ? » Ma sœur a toujours eu ta préférence. Je ne lui en veux pas. J’ai sept enfants livres, huit avec celui-ci. Ils sont toute ma famille, tout comme ceux que j’aime sans limites, car je n’ai pas appris à aimer autrement. J’ai tant d’amour à donner pour rattraper celui que je n’ai jamais eu avec toi. Ton avis est forcément différent du mien, mais je ne tiens pas à le connaître, ni à devenir un jour ton père. Je n’ai pas choisi cette voie.
J’ai dix ans, plus de soixante, bientôt cent ans, tu peux t’éteindre. Pour moi tu l’as fait depuis longtemps. Récemment, Geneviève m’a appris que tu perdais la tête. Je sais ce que c’est. Je l’ai perdue, à ma manière, à huit reprises.
Je me souviens de cette odeur de cuir nauséabond dans la Mercedes que tu conduisais. Elle est indissociable de toi. J’ai couru un jour derrière cette voiture. Tu avais fui notre bel appartement, je voulais savoir où tu allais. Mais tu t’es éloigné avec cette odeur qui a imprégné ma mémoire et je me suis retrouvé seul dans un quartier inconnu. J’ai marché, sonné, abandonné par toi pour longtemps. Des années plus tard, je me suis réveillé dans un lit qui n’était pas le mien, J’y étais seul, sans un mot. J’ai fait le tour de cet endroit, sans rien reconnaître. Je suis parti laissant un merci écrit sur un ticket de métro. Je n’ai jamais su qui m’avait recueilli au bout de cette nuit-là. J’imagine un père absent veillant sur moi.
Je t’ai longtemps cherché parmi des hommes de ton âge, avant d’y renoncer. Tu n’étais jamais là. J’avais envie d’une vie sans toi, ce que j’ai construit au fil des ans, avec Laurent. Nous sommes devenus toi et moi deux inconnus, séparés par des centaines de kilomètres et nos milliers de pensées éparses. Je ne fais plus le saut de l’ange, j’apprends à dire «je t’aime» et à croire en moi. Je ne me sens plus obligé en rien en ce qui te concerne. Je suis délivré de toi et j’avance entre les mots et la ponctuation. Tu n’es plus qu’un point isolé dans un livre. Un point final.

Mélancolie
La mélancolie entre en moi. Elle préfère l’automne ou l’hiver, les lumières grises et les brumes qui recouvrent les parcs des institutions psychiatriques. Elle obscurcit les âmes et s’y réfugie tout entière. Elle évacue la joie et la bonne humeur. Les plafonds, le ciel, même, ressemblent à un couvercle en verre sous lequel je peine à rester droit. Je n’ai plus rien d’un I majuscule. Tout juste un e rabougri. Je regarde le sol. J’ai cent ans. L’âge de maman, penchée sur son déambulateur.
La mélancolie prend toute la place. Elle étire ses pattes visqueuses dans mon corps qui s’engourdit à sa merci. Elle se débarrasse du passé et de l’avenir. Elle m’oblige à vivre le présent comme seul horizon. Elle n’aime ni la vie, ni les couleurs. Elle m’ôte l’espoir, l’envie et le désir. Hippocrate la définissait autrefois comme un trouble des humeurs. Les médecins ont emprunté ce doux nom de mélancolie pour décrire cette maladie mentale qui développe le sentiment d’incapacité, la tristesse profonde, l’absence du goût de vivre. Elle survient sans prévenir. À peine ai-je senti une grande nervosité, la fatigue et le vain sentiment que plus rien ne semblait possible. Les peurs grimpent comme le lierre sur l’arbre. La panique poursuit la raison et souvent la rattrape. La dépression me possède, elle dédouble ma personnalité, tout en laissant ma conscience intacte. La tristesse m’envahit, plus rien ne me fait sourire. Tout relève alors d’un effort surhumain. Pourquoi me lever le matin, alors que la bête resterait au lit à ne rien faire, sinon dormir ? Pourquoi se laver, aller jusqu’à la salle de bains qui me paraît si loin ? Ou rester sous la douche tandis que l’eau coule, que mon corps s’affaisse sur le carreau et que l’eau tiède le recouvre d’une fine pellicule, pareille au placenta d’une mère ? Pourquoi répondre au téléphone et dire que tout va mal quand personne ne m’écoute vraiment ? Et tous ces gens qui s’inquiètent et m’envoient marcher ou courir, quand tout ce qui m’intéresse est une mort lente, sombrer dans le noir, avaler des somnifères jour et nuit pour que le corps épuisé trouve enfin sa place. Cette bête en moi retient toutes les horloges du monde. Le temps ne sera plus le même, tant que l’animal me domine. Il va falloir égrener les heures comme un sablier filmé au ralenti. Pas seulement parce que la zone cérébrale est atteinte et que certains efforts ressembleront à des poids trop lourds. Tout ce que j’entreprends est retardé par la dépression, et le temps qui joue un rôle essentiel dans l’évolution de la maladie mentale me paraît hors d’atteinte. Le regard que je porte sans cesse à ma montre, au réveil, me renvoie à un film d’anticipation où l’heure serait presque toujours la même.
La nourriture n’a plus le même goût. Elle ne me rassasie plus, elle me dégoûte. Avec les médicaments, il me faut constamment boire de l’eau, ce liquide qui, très vite, provoque en moi la nausée de vivre, comme un sentiment de noyade, de submersion. Chaque gorgée me donne envie de vomir mes tripes. Ma vie résiste, goutte d’eau débordante et dérisoire.
À la nuit tombée, j’éteins une à une les lumières trop fortes qui m’éblouissent. J’observe les fenêtres d’en face. Ces hommes, ces femmes, à l’intérieur, qui se déplacent. J’envie leur vie sans la connaître. Je l’imagine forcément meilleure que la mienne. Je laisse le courrier s’accumuler. Le portable est sur silencieux, je ne supporte plus le moindre bruit. Je ne décroche plus. Je ne poste plus rien sur les réseaux sociaux, cette idée d’un bonheur imposé. Je suis incapable, le soir, de regarder mes mails. Je ne veux voir personne. Je n’ai plus rien de social à part Laurent qui me protège, et ne m’en voudra pas de me taire. La télévision me remplace. Et mon chien Franklin, un beagle, se colle constamment à moi. J’ai parfois l’impression qu’il me comprend mieux que quiconque.
Emmuré en moi-même, bientôt je confonds les jours. La tristesse est dans mon regard, dans mes gestes lents, dans ma bouche qui refuse de s’ouvrir. Les messages s’accumulent sur le répondeur de mon portable. Depuis combien de temps ne suis-je pas passé sous la douche ? Depuis combien de temps n’ai-je pas donné de mes nouvelles ?
Je franchis la porte de la salle de bains. Je me lave, mains hésitantes sur mon corps nu qui me semble lourd. Je me sèche. Je m’habille lentement. Rien ne va avec rien. Je m’en fiche. Je vais voir un médecin. C’est le début d’un long processus. Le tout premier pas, vacillant, vers la guérison. Je n’y pense même pas.
Les rues sont sinistres. La foule m’effraye. Je reste planté au-dessus des marches du métro. Je ne peux pas les descendre. J’ai peur de tomber. Peur de tout. Je m’engouffre dans un taxi. Je transpire. Je donne une adresse et je prie pour que le chauffeur m’oublie à l’arrière. Dans la salle d’attente, je choisis une chaise isolée. Je regarde furtivement les visages. Les âges. La bête est insatiable. Elle prend tout. Rue Garancière, cet hiver 2016, tous ces malades m’ont paru si jeunes.
Dans le bureau d’un psychiatre, je ne résiste plus. Je pleure. Je parle en même temps. J’en ai assez. Je suis en colère. J’ai brûlé des cigarettes au creux de ma main, autrefois, pour mieux me faire comprendre. Quand je tombe, chaque fois, j’entends la voix du père. Ses mots. Tu es une merde. Et là, devant ce psychiatre qui me regarde avec bienveillance, comme un père normal le ferait, j’ai envie de poser ma tête sur son épaule et de sentir sa main caresser mes cheveux. Je l’invente, cette caresse. J’en ai tant besoin.
Je fais disparaître l’ordonnance dans la poche de mon pantalon.
Je vais devoir téléphoner au bon docteur M. et reprendre mes séances de psychanalyse. Parler de moi, de mes petites lâchetés, de mes défauts soigneusement cachés que seul Laurent connaît bien, des hommes de ma vie, de mes amants, de mes excès. De Lui. Je vais guetter les rares phrases du docteur M. quand il me reprend et me demande d’aller plus loin. Je me déprécie. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Je m’abîme.
Quand vient la dépression, à ce moment précis, je ne déteste pas ce lâcher-prise où je n’ai plus à me soucier de rien. Juste un trou dans lequel je tombe sans me soucier de la chute. Que pourrais-je faire d’autre dans une piscine dont j’ai touché le fond, sinon donner le coup de pied qui me ramène à la surface ? Si paresser au sol est tentant quand plus rien ne me sourit, je sais in extremis que rien n’est joué et que la vie en vaut vraiment la peine. Je mets juste un certain temps avant d’en être sûr. C’est plus facile de ne pas faire de choix. Les mots et les images peuvent être trompeurs, tout comme les sentiments. Rien ne résiste au temps. Je me dis juste que tout cela n’était qu’un long moment d’hésitation. Et hors de l’eau, j’apprécie enfin de respirer comme si je m’en étais abstenu pendant toute la durée de la dépression.
Comme si la maladie n’avait été qu’un long temps d’apnée.

Huit dépressions en trente ans de vie
Huit.
J’en ai traversé huit, en trente ans de vie.
Les sept premières ont été suivies d’hospitalisation, de quinze jours à plus d’un an. L’image dominante qui me revient à l’esprit, ce sont les bancs dehors, où je m’assois en silence, les jambes serrées, une cigarette au bout des doigts, le regard ailleurs, la mémoire absente. Parfois, j’y bois un café que je suis allé chercher à la cafétéria, et je me souviens brièvement de plages et de petits déjeuners avec Laurent, au Mexique ou en Italie. Ma vie d’avant. Un rayon de soleil un peu glacial s’attarde sur ma nuque, mon visage, mes mains nues. Je reste des heures à ne rien faire, imaginant la chaleur me rendre, un instant, la vie que la bête m’a volée. Je suis un parmi les fous. Laurent est à la maison, ce chez nous qui ne veut plus rien dire. Les premières permissions de sortie sont catastrophiques. Je reconnais peu l’appartement où je vis. Je suis un visiteur pressé. Je veux rentrer chez moi, à l’hôpital. Là-bas, au moins, je suis un sans domicile fixe avec toit. Je range ma vie d’avant dans un mouchoir, au fond de ma poche. Elle ne tient à rien.
J’ai parfois un ou deux compagnons de banc, aussi peu bavards que moi. Nos jambes se touchent, ça me rassure. Je ne suis plus seul. Nos têtes penchées ne regardent rien de précis. Plongés dans nos pensées abyssales, la tempête est intérieure. Je ne me souviens d’aucun prénom. Je n’ai jamais revu un seul patient au-dehors. Je n’ai pas cherché à les revoir. Les médecins me le déconseillent. Je sais de toute façon que ma vie d’après ne sera pas avec eux. Pourtant, durant chacun de mes séjours, ils sont tout pour moi. Plus importants que Laurent, que mes proches. J’ai une autre vie à l’hôpital. Je suis là pour guérir. Je cherche leur présence pour partager en silence nos solitudes et nos liens qui me paraissent aussi contraints que les racines entremêlées des figuiers. Il nous arrive d’échanger quelques mots, des phrases bancales sur un instant de nos vies. »

Extraits
Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte. Je me déprécie à ce jeu. Je te donne raison. Je me brûle, je me fais mal, j’écrase des cigarettes dans la paume de ma main, sans souffrir, car tout ce que je retiens, c’est cette blessure inguérissable que tu m’as faite. Elle revient comme un boomerang et cogne à ma tempe. p. 15

Après la parution d’Au pays des kangourous va naître en moi le sentiment que mes livres sont en partie responsables de mes dépressions. Après chaque lancement, je rechute. C’est systématique. Laurent, toujours pratique, me conseille d’arrêter d’écrire.
Autant mourir.
Les médecins, sans trop s’avancer, évoqueront la fatigue cérébrale. Est-ce que je me vide en écrivant chaque roman ? Mais me vider de quoi ? De mots produits par mon inconscient ? Est-ce qu’en allant toujours plus profond en moi, je crée une fissure dans laquelle je disparais, comme celle du plafond de ma chambre d’adolescent ?
Face à sa page ou à son écran, l’écrivain est seul. Une solitude choisie, un éloignement volontaire. p. 59

Mais ce bonheur est de courte durée. Tout semble bien aller pourtant. Je suis heureux avec Laurent. J’ai écrit un livre qui a du succès. J’ai un chouette appartement, un travail que j’aime. J’ai enfin trouvé mon équilibre et tout va me filer entre les doigts. Cette troisième dépression qui s’amorce restera la plus inexplicable de toutes, et la plus rude. Elle va durer deux ans. Un an complet d’hôpitaux ou de cliniques psychiatriques dont Cochin, Enghien, Sainte-Anne, la Pitié-Salpétrière, La Lironde à Montpellier. Un an pour remonter la pente, Les médecins évoqueront l’incidence du succès. La fatigue, mais les dépressions sont en grande partie inexplicables, c’est ce qui les rend si complexes. L’explication rassure toujours. p. 129

« L’écriture n’est pas une thérapie pour moi, elle est ma vie, en dehors des dépressions. Quand on aime autant la fiction que je l’aime, on en injecte dans sa vie pour la rendre moins cruelle. Dans L’Été des lucioles, je fais dire à Victor: «La vie sans magie, c’est juste la vie.» Dans Inventer les couleurs, Hippolyte dit: «Il faut inventer les couleurs là où elles n’existent pas.» Que serait en effet la vie sans magie et sans couleurs? Un établissement psychiatrique. » p. 170

À propos de l’auteur
PARIS_Gilles_©Lylia_BerthonneauGilles Paris © Photo Lylia Berthonneau

Gilles Paris est l’auteur de huit romans qui ont tous connu un succès critique. Son best-seller Autobiographie d’une courgette a fait l’objet d’un film césarisé et multirécompensé en 2016. (Source: Éditions Flammarion)

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Sale bourge

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En deux mots:
Pierre est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales. Il va nous raconter comment il en est arrivé là, remontant le fil de son existence depuis son enfance au sein d’une famille nombreuse et bourgeoise jusqu’à ses 33 ans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Maud, maux, maudit

Dans un premier roman choc Nicolas Rodier raconte la spirale infernale qui l’a conduit à être condamné pour violences conjugales. Aussi glaçant qu’éclairant, ce récit est aussi une plongée dans les névroses d’une famille bourgeoise.

Avouons-le, les raisons sont nombreuses pour passer à côté d’un roman formidable. Une couverture et un titre qui n’accrochent pas, une pile d’autres livres qui semblent à priori plus intéressants, un thème qui risque d’inviter à la déprime. Il suffit pourtant de lire les premières pages de Sale bourge pour se laisser prendre par ce premier roman et ne plus le lâcher: «À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu. Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins. J’ai trente-trois ans.»
Le ton, le rythme et la construction du livre, associés à une écriture simple et sans fioritures, des mots justes et des chapitres courts – qui se limitent souvent à une anecdote marquante, à un souvenir fort – nous permettent de découvrir cet enfant
d’une famille de la grande bourgeoisie et de comprendre très vite combien le fait d’être bien-né ne va en rien lui offrir une vie de rêve. Car chez les Desmercier chacun se bat avec ses névroses, sans vraiment parvenir à les maîtriser.
Si bien que la violence, verbale mais aussi physique, va très vite accompagner le quotidien de Pierre, l’aîné des six enfants. Un peu comme dans un film de Chabrol, qui a si bien su explorer les failles de la bourgeoisie, on voit la caméra s’arrêter dans un décor superbe, nous sommes sur la Côte d’Émeraude durant les vacances d’été, et se rapprocher d’un petit garçon resté seul à table devant des carottes râpées qu’il ne veut pas manger, trouvant la vinaigrette trop acide. Alors que les cousins et le reste de la famille sont à la plage, il n’aura pas le droit de se lever avant d’avoir fini. Il résistera plusieurs heures avant de renoncer pour ne pas que ses cousins le retrouvent comme ils l’avaient quitté. Il faut savoir se tenir.
Dès lors tout le roman va jouer sur ce contraste saisissant entre les apparences et la violence, entre les tensions qui vont s’exacerber et le parcours si joliment balisé, depuis le lycée privé jusqu’aux grandes écoles, de Versailles à Saint-Cloud, de Ville d’Avray aux meilleurs arrondissements parisiens. Un poids dont il est difficile de s’affranchir. Pierre va essayer de se rebeller, essaiera la drogue et l’alcool, avant de retrouver le droit chemin.
Mais son mal-être persiste. Il cherche sa voie et décide d’arrêter ses études de droit pour s’inscrire en philosophie à la Sorbonne. Une expérience qui là encore fera long feu.
Reste la rencontre avec Maud. C’est avec elle que l’horizon s’élargit et que le roman bascule. L’amour sera-t-il plus fort que l’emprise familiale? En s’engageant dans une nouvelle histoire, peut-on effacer les traces de l’ancienne? Bien sûr, on a envie d’y croire, même si on sait depuis la première page que ce Sale bourge va mal finir.
Nicolas Rodier, retenez bien ce nom. Il pourrait bien refaire parler de lui !

Sale bourge
Nicolas Rodier
Éditions Flammarion
Premier roman
224 p., 17 €
EAN 9782081511514
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, à Versailles, Ville-d’Avray, Rueil-Malmaison, Saint-Cloud, Fontainebleau, Saint-Germain-en-Laye. On y évoque aussi des vacances et voyages à Saint-Cast-le-Guildo, à Marnay près de Cluny en passant par Serrières et Dompierre-les-Ormes, à Beauchère en Sologne, en Normandie ou encore à Anglet ainsi qu’à Rome.

Quand?
L’action se déroule de 1883 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pierre passe la journée en garde à vue après que sa toute jeune femme a porté plainte contre lui pour violences conjugales. Pierre a frappé, lui aussi, comme il a été frappé, enfant. Pierre n’a donc pas échappé à sa « bonne éducation » : élevé à Versailles, il est le fils aîné d’une famille nombreuse où la certitude d’être au-dessus des autres et toujours dans son bon droit autorise toutes les violences, physiques comme symboliques. Pierre avait pourtant essayé, lui qu’on jugeait trop sensible, trop velléitaire, si peu « famille », de résister aux mots d’ordre et aux coups.
Comment en est-il arrivé là ? C’est en replongeant dans son enfance et son adolescence qu’il va tenter de comprendre ce qui s’est joué, intimement et socialement, dans cette famille de « privilégiés ».
Dans ce premier roman à vif, Nicolas Rodier met en scène la famille comme un jeu de construction dont il faut détourner les règles pour sortir gagnant.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Franceinfo Culture (Laurence Houot)
En Attendant Nadeau (Pierre Benetti)
Podcast RFI (Maud Charlet)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
20minutes.fr
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Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
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Nicolas Rodier présente son premier roman, Sale bourge © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu.
Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins.
J’ai trente-trois ans.

ENFANCE (1983-1994)
Je suis assis dehors, dans le jardin, devant mon assiette. Ma mère est à côté de moi, bronzée, en maillot de bain. Nous sommes en vacances à Saint-Cast-le-Guildo, j’ai sept ans, nous avons quitté Versailles il y a quinze jours, il fait très chaud – des guêpes rôdent autour de nous.
Je ne veux pas manger mes carottes râpées – la vinaigrette est trop acide pour moi.
Les autres – mes cousins, les enfants de Françoise, la grande sœur de ma mère – sont déjà partis à la plage pour se baigner, faire du bateau, je reste là. Je dois terminer mon assiette mais je n’y parviens pas. Chaque fois que j’approche la fourchette de ma bouche, je sens un regard, une pression, et j’ai envie de tout recracher, de vomir. J’ai les larmes aux yeux mais ma mère ne veut pas céder. Chaque fois que je refuse d’avaler une bouchée ou que je recrache mes carottes râpées, elle me gifle. Une fois sur deux, elle me hurle dessus. Une gifle avec les cris, une gifle sans les cris. Au bout d’une demi-heure, elle me tire par les cheveux et m’écrase la tête dans mon assiette – j’ai déjà vu mon oncle faire ça avec l’un de mes cousins ; lorsque Geoffroy s’était relevé, il avait du sang sur le front, le coup avait brisé l’assiette.
Je sens la vinaigrette et les carottes râpées dans mes cheveux, sur mes paupières. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. C’est la même chose que la semaine dernière lorsqu’elle m’a forcé à prendre mon comprimé de Clamoxyl avec quelques gorgées d’eau seulement. Je ne suis pas arrivé à le mettre dans ma bouche, comme un grand, je n’ai pas réussi à l’avaler, il est resté plusieurs fois coincé dans ma gorge et j’ai eu peur de mourir étranglé alors que ma mère me criait : « Tu vas l’avaler ! »
Mais ce jour-là, à Saint-Cast, je décide de résister. Je ne céderai pas. Et je tiens. Je résiste. Elle a beau me gifler, je serre les poings. Une heure passe, deux heures, trois heures, quatre heures. Je vais gagner. Mais vers dix-huit heures, en entendant les premières voitures revenir de la plage, je craque: l’idée que les autres puissent me voir encore à table m’est insoutenable. Je me soumets. Je finis mon assiette. Je mange mes carottes râpées et même si mon dégoût est immense, je ressens un soulagement car les autres ne verront pas la méchanceté ni la folie de ma mère.
Juste à côté de moi, je l’entends dire : « Eh bien, tu vois, quand tu veux. »
Quelques secondes après, elle ajoute : « Ça ne servait à rien de faire autant d’histoires. Il y a d’autres moyens d’attirer l’attention sur toi, tu sais, Pierre. »
Le soir, elle vient me dire bonsoir dans mon lit. Elle me prend contre elle et me dit qu’elle m’aime. Je l’écoute, je la serre dans mes bras et lui réponds: «Moi aussi, je t’aime, maman.»
À Saint-Cast, toutes les familles ont une Peugeot 505 sept places. La même que celle des « Arabes » que nous croisons sur les aires d’autoroute. L’été, il y a autant d’enfants dans leurs voitures que dans les nôtres. Nous sommes des familles nombreuses.
À la plage de Pen Guen, les gens parlent de bateaux, de rugby, de propriétés, de messes et de camps scouts. Toute la journée, tout le temps. Personne ne parle de jeux vidéo ni de dessins animés. Tous les hommes portent un maillot de bain bleu foncé ou rouge. La plupart des femmes, un maillot de bain une pièce. Beaucoup d’entre elles ont des veines étranges sur les jambes ; ma sœur dit que ce sont des varices. Ma mère, elle, a les jambes fines et porte un maillot deux pièces. Elle a les cheveux courts et bouclés ; ils deviennent presque blonds pendant l’été.
L’après-midi, le soleil tape. Nous allons pêcher des crabes avec des épuisettes dans les rochers. Nous devons faire attention aux vipères. Le fils d’une amie d’enfance de Françoise est mort l’été dernier, mordu par une vipère dans les rochers près de Saint-Malo. Il avait neuf ans. Nous avons du mal à croire à cette histoire. Nous rêvons tous d’avoir des sandales en plastique qui vont dans l’eau pour aller dans les rochers, mais c’est interdit, ce n’est pas distingué.
Je soulève une pierre, les crevettes fusent. Les algues me dégoûtent. Mon cousin les prend à pleines mains et me les envoie dans le dos. Une bagarre commence. Je ne sais pas me battre. Puis Bénédicte, ma sœur cadette, vient nous chercher avec la fille aînée de Françoise ; ce sont toujours les filles qui nous disent l’heure à laquelle nous devons rentrer.
À la maison, nous mettons nos crabes dans la bassine bleue, celle qui sert à rincer nos maillots.
Mais Françoise arrive et nous ordonne de jeter tout ça à la poubelle. Ce n’est pas l’heure de jouer de toute façon – nous devons mettre le couvert. « Dépêchez-vous ! » crie-t-elle.
Le dernier soir des vacances, nous allons acheter des glaces. Ma tante refuse que nous prenions un parfum qu’elle n’aime pas ou qu’elle juge trop plouc. Je trouve ça injuste. Elle me regarde droit dans les yeux : « Tu préfères peut-être passer tes vacances au centre aéré avec les Noirs et les Arabes de la cité Périchaux ? »
Ma mère m’attrape la main, elle me tire par le bras – elle me fait presque mal.
« Tu veux quel parfum ? »
Je ne sais pas si c’est un piège. Elle est très énervée. « Tu peux prendre ce que tu veux. » J’hésite entre Malabar et Schtroumpf. Je prends les deux et demande un cornet maison. Ma mère accepte. Lorsque je me tourne vers mes cousins, ma tante est furieuse ; elle remet son serre-tête.
Une heure plus tard, nous retrouvons des amis de ma tante et de mon oncle dans une autre maison. Une dizaine de personnes sont dans le jardin, assises autour de la table. Paul-François, debout, fait un sketch de Michel Leeb. « Dis donc, dis donc, ce ne sont pas mes luu-nettes, ce sont mes naaa-riiines ! » Il fait des grands gestes et mime le singe. Tout le monde éclate de rire et s’enthousiasme : Paul-François imite très bien l’accent noir.
Paul-Étienne, le fils de Paul-François (son grand-père s’appelle Paul-André – c’est ainsi, de génération en génération), qui a deux ans de plus que moi, raconte lui aussi beaucoup de blagues. « Quelle est la deuxième langue parlée à Marseille ? » Nous hésitons : « L’arabe ? » « Non ! s’écrie-t-il. Le français ! » Et il continue : « Un Américain, un Arabe et un Français sont dans un avion… Au milieu du vol, il y a une explosion. L’un des réacteurs ne fonctionne plus. Le pilote dit aux passagers de réduire le poids au maximum. L’Américain, aussitôt, jette des dollars et dit: « J’en ai plein dans mon pays. » L’Arabe jette des barils de pétrole; il en a plein dans son pays. Le Français, lui, tout d’un coup, jette l’Arabe par-dessus bord. L’Américain le regarde, très étonné. “Bah quoi, j’en ai plein dans mon pays !” lui répond le Français. » Paul-Étienne ne tient plus en place. Son visage rougit. Je l’observe. Il transpire tellement il rit.
Nous passons la fin de nos vacances en Bourgogne à Marnay, près de Cluny, dans la propriété appartenant à la famille de ma mère. Nous sommes invités à passer un après-midi dans le château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Sur le trajet se trouve Serrières, un village que ma mère déteste. Petite, elle y a vécu chez Georges, son oncle, les pires Noëls de sa vie. Elle nous parle de Claude, son cousin, le fils de Georges, qui s’est suicidé à dix-huit ans avec un fusil de chasse alors qu’il était en première année de médecine. Elle était très attachée à lui. Elle évoque ensuite son père, la seule figure gentille de son enfance. Il s’est marié avec bonne-maman, notre grand-mère, en mai 1939, quelques mois avant la guerre. Elle nous parle de la captivité de bon-papa, de l’attente de bonne-maman à Fontainebleau pendant près de cinq ans, puis de leur vie, à Lyon, rue Vauban. Elle se remémore son enfance, la couleur des murs, des tapis, ses premières années d’école à Sainte-Marie. Puis, soudain, elle parle de sa naissance. Elle n’aurait jamais dû survivre, nous explique-t-elle. Il n’y a qu’une infirmière qui a cru en elle, Annie, et qui l’a soignée pendant six mois à l’hôpital. Les médecins ont dit à notre grand-mère de ne pas venir trop souvent pour ne pas trop s’attacher. Notre grand-père était alors au Maroc pour un projet de chantier – il travaillait dans une entreprise de matériaux de construction, chez Lafarge. C’était quelqu’un d’extraordinaire, insiste-t-elle, il a toujours été de son côté, il lui manque beaucoup. Ils ont déménagé à Paris lorsqu’elle avait dix ans. Bonne-maman a écrasé bon-papa toute sa vie – elle a même refusé qu’il fasse de la photo pendant son temps libre, elle lui a interdit d’aménager une chambre noire dans le cagibi de l’appartement de la rue de Passy.
Elle avait quinze ans quand bon-papa est mort, nous rappelle-t-elle, comme chaque fois qu’elle nous parle de lui. Il avait quarante-sept ans. Une crise cardiaque. Je songe à la photo de lui tenant ma mère enfant sur ses genoux, posée sur la commode du salon dans notre appartement à Versailles. Ma mère a les larmes aux yeux. Je me dis que notre grand-père aurait pu nous protéger. J’ai de la peine pour elle. Nous arrivons au château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Lorsque nous passons la grille, elle pleure.
Au retour, dans la voiture, elle nous dit que plus tard, même si elle adore cette maison, c’est Françoise qui reprendra Marnay, que c’est comme ça.
À Marnay, lorsque mes cousins se disputent ou désobéissent, ma tante les frappe avec une cravache de dressage – elle fait entre un mètre vingt et un mètre cinquante. Ma mère, elle, pour nous frapper, utilise une cravache normale, une de celles que nous prenons lorsque nous montons à cheval au club hippique de La Chaume.
Tous les étés, à Marnay, nous invitons au moins trois fois le prêtre de la paroisse à déjeuner. C’est un privilège, peu de familles ont cette chance.
Dans le parc, mes cousins adorent faire des cabanes et des constructions. Ils ont en permanence un Opinel dans leur poche. Ils reviennent chaque fois les cheveux sales et les mains pleines de terre.
En moyenne, nous prenons un bain par semaine à Marnay. Nous avons les ongles noirs.
En comptant tous les enfants, et les amis de mon oncle et ma tante, nous sommes toujours entre vingt et vingt-cinq personnes dans la maison. Des activités mondaines sont organisées – tout le monde adore ça : tournois de tennis, soirées à l’Union de Bourgogne, randonnées, chasses au trésor, rallyes automobile à thème, etc.
Nous sommes tellement nombreux qu’il y a rarement assez de pain pour tout le monde au petit déjeuner. Tout ce qui est bon, cher ou en quantité limitée est réservé exclusivement aux adultes.
Mon père, lui, vient rarement à Marnay. Il préfère prendre ses jours de congé lorsque nous sommes à Beauchère, en Sologne, dans la propriété appartenant à la famille de sa mère. D’après lui, pour ma tante Françoise, Marnay est une obsession. Pour moi, tout est triste et ancien dans cette maison. Je n’aime pas les vacances dans ce lieu.
Le dimanche, à Versailles, après la messe, ma grand-mère maternelle, bonne-maman, vient déjeuner chez nous. Mon père l’attend sur le seuil et l’accueille toujours avec la même blague : « Bonjour, ma mère, vous me reconnaissez ? Hubert Desmercier, capitaine des sapeurs-pompiers de Versailles. »
Ma grand-mère rit. Mon père fait une courbette et lui baise la main. Elle retire son manteau.
Ma grand-mère est fière d’avoir autant de petits-enfants – dix –, avec seulement deux filles.
Quand elle entre dans le salon, elle fait souvent la même réflexion : « Franchement, votre parquet, je ne m’y fais pas. On a beau dire, le moderne, ça n’a pas le même cachet que l’ancien. Quand vous comparez avec celui de mon appartement, rue de Passy… »
Ma grand-mère porte toujours des chaussures à talons, des vêtements élégants et des boucles d’oreilles.
Après le repas, elle regarde mon père s’endormir sur le canapé. Elle l’admire. « Il travaille beaucoup votre père, vous savez, beaucoup », nous dit-elle. Puis elle nous répète inlassablement, comme tous les dimanches : « Les polytechniciens embauchent des polytechniciens ; les centraliens, des centraliens. Demandez à votre père (mais il dort, bonne-maman, il dort…), pour les écoles de commerce, c’est pareil: les HEC embauchent des HEC, et les ESSEC, des ESSEC. Que voulez-vous? Alors oui, pendant deux ans, la prépa, c’est dur, mais après, on est tranquille toute sa vie! »
Bonne-maman n’est jamais allée à l’école. Sa sœur aînée est morte de la tuberculose à deux ans. « À cause de ça, nous explique-t-elle, je n’ai jamais eu le droit d’aller à l’école ni de m’amuser, je n’ai jamais eu le droit de faire quoi que ce soit. Pas de patin à glace en hiver! Pas de baignade en été! Je n’avais le droit qu’à une seule chose: faire du piano! Mon père ne disait rien. La seule fois où j’ai eu le malheur de jouer à tape-tape la balle, dans le dos de maman, la balle a glissé sur sa chaussure et je me suis reçu une de ces paires de claques ! La balle a effleuré sa chaussure, et vlan ! Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai eu la joue rouge pendant tout l’après-midi. Maman était furieuse. »
Elle remet ensuite ses boucles d’oreilles et se lève. Mon père l’attend dans l’entrée, les cheveux ébouriffés – il vient de finir sa sieste, il bâille, ses lunettes sont de travers.
Ma grand-mère continue – elle parle maintenant de bon-papa, notre grand-père : « Henri aurait dû faire une troisième année. S’il l’avait faite, il aurait eu Polytechnique. Ne pas avoir fait une troisième année, c’est l’erreur de sa vie, l’erreur de sa vie. Son frère, Georges, disait la même chose. Tout le monde disait la même chose. Il aurait dû faire une troisième année, Hubert. Il était fait pour Polytechnique. »
Mon père acquiesce. Ma mère s’agace: «Combien de fois, maman, je vous ai dit que je ne voulais plus vous entendre parler de Georges ! Vous ne pouvez pas vous en empêcher?»
Ma grand-mère répond, cinglante: «Je crois qu’à mon âge, je n’ai plus d’ordre à recevoir.»
Quelques minutes après qu’elle est partie, mon père reproche à ma mère d’être excessive. Ma mère l’invective aussitôt, avec virulence : « Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! » Mon père lève les yeux au ciel. Elle le foudroie du regard. Mon père fulmine, il serre les dents. Elle prend son manteau et claque la porte de l’appartement.
Bénédicte, ma sœur cadette, qui a essayé de retenir ma mère, s’énerve contre mon père. « On ne doit pas parler de Georges devant maman ! Elle l’a déjà dit plein de fois ! » Mon père se met à tourner en rond, il respire bruyamment, son visage se contracte, il a des tics nerveux, ferme ses poings, puis, d’un coup, retenant son souffle, se rue vers le placard au fond du couloir où il range ses chaussures et commence à les trier frénétiquement. « Mais pourquoi j’ai épousé cette connasse… Elle est incapable de se contrôler ! » Il la traite ensuite de dégénérée et d’hystérique.
Bénédicte attrape Augustin, notre petit frère âgé de trois ans, et l’emmène dans sa chambre. Élise, qui vient de naître, dort dans son berceau. Olivier, mon frère cadet, s’assoit dans le couloir et se met à pleurer. Mon père ne le voit pas. Je vais le consoler.

Lorsque ma mère revient, avec les yeux rouges et des gâteaux achetés à la boulangerie Durand – la seule ouverte le dimanche –, Bénédicte, Olivier et Augustin lui sautent au cou. Je reste dans ma chambre.
Le matin, la plupart du temps, c’est notre père qui nous emmène à l’école. Il salue toujours les mêmes personnes, habillées et coiffées comme lui, en costume-cravate. Il porte souvent un imperméable beige et des mocassins en cuir. »

Extrait
« Elle continue à me regarder droit dans les yeux et entame la liste de toutes les choses qu’elle regrette d’avoir faites et me demande pardon pour les coups, les claques, la violence chronique, l’instabilité émotionnelle, l’insécurité, le poids qu’elle a fait peser sur moi, sur nous, le regret infini qu’elle a de ne pas avoir pris les choses en main plus tôt, et la souffrance que c’est encore, pour elle, tous les jours, d’avoir été la mère qu’elle a été.
Je ressens une émotion impossible à accueillir. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas de sa faute, que ce n’est pas grave, mais en même temps ma vie est tellement douloureuse parfois.
«Tu sais, j’ai accumulé beaucoup d’’injustices en moi, poursuit-elle. Beaucoup de colère. Et je n’avais pas assez de repères. Avec bonne-maman, Georges, le suicide de Claude. La mort de papa. On ne pouvait pas parler de ces choses-là à l’époque, il n’y avait pas vraiment d’aide. »
Je suis dans un état de confusion totale.
«Alors, quand on souffre, soit on est dans le rejet, soit on s’attache à ce qui nous est le plus accessible, à ce qu’on nous a inculqué. Et parfois, on reste entre les deux.»
Je me sens entièrement démuni. Ma mère, dans un instinct de protection peut-être, cherche à prendre ma main.
J’ai les larmes aux yeux. Je la repousse. C’est trop difficile pour moi.
«Pierre…»
Elle se rapproche de moi, pose sa main sur la mienne. » p. 203-204

À propos de l’auteur
Nicolas RodierNicolas Rodier © Astrid di Crollalanza

Nicolas Rodier est né en 1982 à Paris où il vit. Sale bourge est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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La faucille d’or

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Sélection Prix Renaudot 2020
Sélection prix Le Temps retrouvé 2020

En deux mots:
Envoyé en Bretagne par son rédacteur, David Bourricot va essayer de noyer son spleen dans une enquête qui va tout à la fois réveiller ses souvenirs d’enfance et le mettre sur la piste d’un trafic, aidé en cela par quelques personnages hauts en couleur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’enquête qui devient une quête

Le troisième roman d’Anthony Palou, La faucille d’or, met en scène un journaliste revenant dans son Finistère natal pour enquêter sur un marin-pêcheur disparu. Un voyage qui est aussi l’occasion d’un bilan.

Pour le journaliste David Bourricot, les ficelles du métier sont déjà bien usées. Le vieux baroudeur de l’information est bien désabusé et n’accepte que du bout des lèvres la proposition de son rédacteur en chef de partir en Bretagne pour enquêter sur la disparition, somme toute banale, d’un marin en pleine mer.
Arrivé dans sa région natale, ses premières impressions n’ont pas vraiment de quoi l’enthousiasmer: «Hôtel du Port. De la chambre de tribord. Temps gris et frais. Très frais. Vue sur la mer peu agitée. Petites vagues. Moutons nombreux. L’ennui des dimanches, toutes mes vacances d’enfant au Cap Coz. Pourquoi faut-il que je revienne là où mon entrepreneur de père ma vacciné contre les méfaits de la mer? Là où ne sachant trop quoi faire, je me prenais pour Marco Polo, pour Magellan, Tabarly.» Il faut dire qu’il trimballe avec lui un lourd passé. En décembre 1994 sa femme avait perdu leur fille Cécile en accouchant et jusqu’à la naissance de leur fils César, elle ne s’était jamais vraiment remise de ce drame. «Elle resterait toujours froide, froide et frigide. Une pierre tombale.»
Mais est-ce l’air du large qui lui vivifie les neurones? Toujours est-il qu’il retrouve peu à peu l’envie d’en savoir davantage sur ce fait divers, aussi titillé par l’immense défi qu’il lui faut relever: tenter de faire parler des taiseux qui n’aiment pas trop voir débarquer les «fouille-merde», fussent-ils enfants du pays.
Mais il va finir par trouver son fil d’Ariane en la personne de Clarisse, la veuve du défunt, qui va lui lâcher quelques confidences sur l’oreiller. Il va alors pourra remonter à la source et mettre à jour la seconde activité – lucrative – de certains marins-pêcheurs. Il apprend que leurs bateaux sont mis à disposition des trafiquants de drogue pour acheminer discrètement la marchandise.
Un peintre nain, Henri-Jean de la Varende, va aussi le prendre sous son aile sans pour autant qu’il puisse définir s’il le guide ou le perd dans sa quête. La patronne du bistrot, qui recueille toutes les histoires et ragots, lui sera plus précieuse.
Anthony Palou, en mêlant les souvenirs d’enfance à l’enquête journalistique, va réussir à donner à son roman une couleur très particulière, plus poétique au fil des pages, à l’image du reflet d’un croissant de lune sur la mer qui a inspiré Victor Hugo pour son poème Booz endormi et qui donne son titre au livre:
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.
Sous des faux airs de polar finistérien, ce roman cache un drame qui va chercher au plus profond les ressorts d’une existence sans pour autant oublier l’humour. Autrement dit, une belle réussite!

La faucille d’or
Anthony Palou
Éditions du Rocher
Roman
152 p., 16 €
EAN 9782268104201
Paru le 2/09/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, sur les Côtes du Finistère, en particulier à Penmarc’h ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
En reportage dans le Finistère, cette « fin de la terre » de son enfance, un journaliste quelque peu désabusé, s’intéresse à la disparition en mer d’un marin-pêcheur. Une manière d’oublier sa femme et son fils, qui lui manquent. Préférant la flânerie à l’enquête, David Bourricot peine à chasser ses fantômes et boucler son papier, malgré les liens noués avec des figures du pays : la patronne du bistrot où il a ses habitudes, un peintre nain, double de Toulouse-Lautrec, ou encore Clarisse, la jolie veuve du marin-pêcheur. Retrouvera-t-il, grâce à eux, le goût de la vie?
Roman envoûtant, porté par des personnages fantasques et poétiques, La Faucille d’or allie humour et mélancolie, dans une atmosphère qui évoque à la fois l’univers onirique de Fellini et les ombres chères à Modiano.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Revue des Deux-Mondes (Pierre Cormary)
L’Officiel (Jean-François Guggenheim)
Le Courrier + (Philippe Lacoche)
Le Télégramme (Jean Bothorel)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
1 Un drôle de Noël
Ce soir-là, David Bourricot quitta son deux-pièces de la rue Bougainville, traversa l’avenue de la Motte-Piquet et battit la semelle rue Clerc tout illuminée. Elle grouillait de retardataires ainsi qu’il sied la veille de Noël. Tous ces gens lui semblaient vieux et rabougris, spectres ployant sous le poids de leurs achats, huîtres creuses ou plates, chapons, dindes et foie gras, boudins blancs, noirs, violets et bûches. Il devait être dix-neuf heures trente lorsqu’il s’arrêta à la boucherie. Il hésita entre une bonne tranche de gigot et ce bout de cuissot de sanglier. Va pour le cuissot. Puis il fit un crochet chez l’admirable pharmacienne. David avait toujours préféré aux actrices et aux chanteuses la boulangère, la poissonnière ou la fleuriste, n’importe quelle présence anonyme, n’importe quel fond d’œil, à la seule condition qu’il puisse apprécier une présence dans l’iris. À la pharmacienne rêvée, il demanda une boîte de Maalox goût citron sans sucre, du Vogalib et du citrate de bétaïne. Le réveillon s’annonçait sous les meilleurs auspices.
Trois semaines que David traînait ces aigreurs d’estomac. Son organe digestif était sans doute dans un sale état. Il avait pourtant arrêté l’ail, les oignons et les jus d’orange sanguine. Il n’avait pas arrêté le vin blanc. Un de ses amis médecin mettait ces remontées acides sur le dos du stress, il lui avait dit aussi qu’il devait arrêter de fumer, qu’il devait se sentir coupable de quelque chose. Ces relents le rendaient parfois irascible et ce n’étaient pas ces fêtes de fin d’année qui allaient arranger ses affaires. Bourricot flirtait avec les quarante-cinq ans et il avait le funeste pressentiment qu’il allait débarrasser le plancher d’ici peu. Son temps lui semblait sérieusement compté.
Nous étions donc le 24 décembre et il allait dîner. Seul. Il n’était pas spécialement déprimé, il était tout simplement là. Là, là, là. Comme déposé sur terre à ne plus rien faire. Puis, traînant ses godasses, il rentra chez lui, s’offrit un gin tonic devant BFMTV et, peu avant minuit, réchauffa au four son cuissot. Une vraie carne. Tellement pas mastiquable qu’il eût bien aimé qu’un chien surgisse de dessous de la table, histoire de faire un heureux. C’était la première fois qu’il se retrouvait face à lui-même lors d’un réveillon de Noël. Sa femme avait pris, ce matin, le train pour La Rochelle avec leur fils si chahuteur, César. Comme on dit dans les émissions de téléréalité, il y avait de « l’eau dans le gaz » entre David et Marie-Hélène. Les ports sont assez commodes pour ceux ou celles qui veulent prendre le large. Mais ils partent rarement. Contrairement aux bagnards qui n’avaient pas, à l’époque, trop le choix. « Après tout, pensait David, Marie-Hélène ne me quittera jamais. » Toujours, elle resterait à quai. Pour lui ? À cette heure-ci, ils auraient dû, tous les trois, papa, maman et ce si cher fiston, en être à la bûche, peut-être à la distribution des cadeaux. Sur le sofa, David posa à côté de lui le présent que César lui avait si gentiment offert, une petite boîte dans laquelle il y avait deux coquillages peints et ce mot, tout tremblotant, ce mot gribouillé : Je t’aime, papa. Alors, David se souvint de ce poème en prose de Coventry Patmore, Les Joujoux, et il se le récita d’une manière un peu bancale : Mon petit garçon dont les yeux ont un regard pensif et qui dans ses mouvements et ses paroles aux manières tranquilles d’une grande personne, ayant désobéi pour la septième fois à ma loi, je le battis et le renvoyai durement sans l’embrasser, sa mère qui était patiente étant morte. Puis, craignant que son chagrin ne l’empêchât de dormir, j’allai le voir dans son lit, où je le trouvai profondément assoupi avec les paupières battues et les cils encore humides de son dernier sanglot. Et je l’embrassai, à la place de ses larmes laissant les miennes. Car sur une table tirée près de sa tête il avait rangé à portée de sa main une boîte de jetons et un galet à veines rouges, un morceau de verre arrondi trouvé sur la plage, une bouteille avec des campanules et deux sous français, disposés bien soigneusement, pour consoler son triste cœur ! Et cette nuit-là quand je fis à Dieu ma prière je pleurai et je lui dis : « Ah, quand à la fin nous serons là couchés et le souffle suspendu, ne vous causant plus de fâcherie dans la mort, et que vous vous souviendrez de quels joujoux nous avons fait nos joies, et combien faiblement nous avons pris votre grand commandement de bonté. »
Et il versa quelques larmes, lui qui n’en avait franchement pas versé beaucoup. David n’avait pas le cœur sec, contrairement à son gosier. À l’enterrement de sa mère – quatre ans déjà ? –, il n’avait eu bizarrement aucune émotion et toute la famille l’avait regardé d’un œil torve. Pas un signe d’émotion. Aucune vague, aucune ride sur son visage. Devant le cercueil de cette femme si aimée, l’esprit de David s’était envolé, il pensait à autre chose, pas à ces roses tristement blanches déposées ici et là, pas à la crémation, à venir, non, il pensait aux oiseaux, il pensait à ce merle moqueur qui chaque matin le réveillait comme sa mère le réveillait, le caressait d’un si doux baiser alors qu’il devait prendre le chemin de l’école.
Notre ami David s’était, adolescent, pincé d’ornithologie, mais il n’avait pas vraiment de violon d’Ingres. Il s’était vu pigeon voyageur à Venise, il s’était plané mouette à Ouessant, il s’était niché cigogne sur une flèche de cathédrale alsacienne, enfin il s’était rêvé bouvreuil pivoine du côté de la forêt de Fontainebleau à l’heure où le soleil se tait, à l’heure où la demi-lune, toujours royale et fière, montre sa nouvelle coiffure, sa raie de côté. Il avait appris dans un manuel que le bouvreuil pivoine, si on lui siffle une mélodie alors qu’il est encore dans son nid, la retiendra, oubliant les leçons, le concerto de ses parents.
Le couple Bourricot ne se caressait plus beaucoup depuis deux ans. David s’y était habitué. Se consolait de peu de chose. Sa mère aussi avait cessé de l’embrasser lorsqu’il avait commencé ses poussées de psoriasis qui le taquinèrent dès l’âge de cinq ans, atroces démangeaisons qui lui dévoraient les mains et l’arrière-train. Lorsqu’à douze ans, il fit des crises d’épilepsie, c’était le bouquet. Bave, œil révulsé, corps contracté, muscles à la limite de la rupture, hôpital à répétition. Maman était là, ordonnant aux infirmières des linges humides sur son front, des serviettes entre les dents afin qu’il ne se morde plus la langue.
Il reçut un appel de son père, atteint d’Alzheimer, qui lui souhaita de bonnes Pâques. Un visionnaire. Il lui dit, très gai, qu’il avait vu maman ce matin, mais maman était décédée de la maladie de Waldenström depuis presque quatre ans. Morte à l’aube d’un 22 novembre, lorsque le jour espérait encore un rayon inconnu, après une nuit où la lune ressemblait à un sourire de clown que l’on nomme joliment croissant. Dès lors, David avait pris conscience que les vivants, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas encore partis, ne faisaient que traverser le monde des morts. Son pauvre papa.
Puis il reconnut le 06 de son frère Paul, avocat pénaliste, qui lui déclara, ce sacré farceur : « Eh, David ! Pas encore derrière les barreaux ? » Et ce coup de fil de son rédacteur en chef, Romain Beaurevoir, qui savait que son vieux et cher Bourricot, ce journaliste admirable, était le genre de type à qui il faut sévèrement botter le train, que l’on a plaisir à taquiner :
— Eh, mon vieux David, ça te dirait de passer quelques jours au fin fond de la Bretagne ? J’ai un petit reportage pour toi…
— Un reportage sur les galettes au blé noir complètes, sur les algues vertes, les artichauts ou les choux-fleurs ?
— Mieux, mon vieux Milou, un trafic de cocaïne sur des chalutiers. Tu te débrouilles pour enquêter sur l’affaire Pierre Kermadec. Ça cache quelque chose. C’était il y a six mois. Le type a dû être jeté à l’eau : un règlement de comptes, sans doute. Les flics n’ont rien trouvé mais, dans le milieu, il y a pas mal de consommation de coke ou d’héroïne. Écoute-moi, la Bourrique, je viens de lire un article, l’article d’un addicto- logue dans un magazine plutôt sérieux, un truc réservé aux toubibs dans lequel on apprend que la dépendance à la dope a toujours existé chez les marins-pêcheurs. Au siècle dernier, ils étaient accros à l’alcool et au tabac, souvent les deux. Aujourd’hui, ils sont passés du pastis aux opiacés.
— Et alors ?
— Et alors, mon vieux Milou, c’est un super sujet, un sujet qui peut te remettre d’aplomb. Tu sais, lorsque je te parle, j’ai l’impression que tu as consommé des substances psychoactives.
— Si j’avais consommé ce genre de produits, j’aurais grimpé aux rideaux de ton appartement et j’aurais violé ta femme.
— Eh bien, nous y sommes, mon vieux Milou. Tu commences à comprendre. Les marins-pêcheurs seraient tellement chargés qu’ils abuseraient de…
— C’est une plaisanterie, cette enquête.
— Tu sais, David, n’aie pas peur, la terre est plate. Même lorsque tu as trop bu, le trottoir va plutôt plus droit que toi…
—Très drôle. Sauf que ce matin, j’ai vu une vieille glisser sévèrement sur une plaque de verglas…
— Mon cadeau de Noël est le suivant. Tu pars demain pour Quimper. Ensuite tu loues une bagnole et tu glisses direction Penmarc’h et Le Guilvinec.
— J’veux bien, mais j’ai rendez-vous avec mon psychiatre le 4 janvier.
— Réfléchis un peu, Bourricot, qui paye ton psychiatre ? C’est toi ou c’est moi ? Je te signale que sans moi, plus de tickets-restaurants, plus de psychiatre, plus rien… Moi, ce que je veux, c’est que tu retrouves une certaine dignité. Tu sais, tout le monde t’aime bien au journal et se désole de ta déconfiture, de ta paresse. T’as eu ton heure de gloire lorsque tu as publié ton enquête sur les magouilles de ce producteur de cinéma, tu te souviens ? On te voyait partout sur les plateaux télé.
— Ah, je ne m’en souviens pas. J’ai dû passer dans des émissions merdiques, mais lesquelles ? Bon, je vais réfléchir. Ta proposition est tentante, mais j’ai…
— Tu as quoi ? Tu prends le train demain et tu fais pas chier. Je me souviens que tu m’en parlais de la Bretagne, que tu y avais passé toutes tes vacances, t’allais y voir ta maman. La première fois que tu as mis les pieds dans mon bureau, tu m’avais dit – à l’époque, tes yeux n’étaient pas encore trop embués –, tu m’avais dit… Qu’importe, d’ailleurs.
Et il poursuivit ainsi :
— Écoute-moi bien, Bourricot, soit tu te remues, tu revêts ton caban Armor Lux, soit je te vire. Kenavo !
Et c’est ainsi que trois jours plus tard, David Bourricot partit, valise à roulettes à la main, tac-tac-tac, sur le parvis de la gare Montparnasse où un SDF lui demanda une cigarette. Bon prince, il lui en fit don, mais lorsque le clodo lui demanda du feu, il rechigna un peu :
— Et puis quoi encore ?
— Trois euros, pour un kebab !
David s’exécuta. Il n’était plus à ça près. Quoique. Il descendit, après huit heures de voyage – une vache s’étant suicidée sur la voie entre Vannes et Lorient et pire, une grève du mini-bar à la voiture 14, horreur, malheur ! –, il descendit non pas à Quimper mais, quel idiot !, à Quimperlé où il loua une voiture chez Avis. Cette 206 Peugeot lui semblait assez facile à dompter quand bien même elle n’avait pas de boîte automatique.
— La route pour Penmarc’h, s’iou plaît ? demanda-t-il au loueur.
Le journaliste n’avait jamais eu un grand sens de l’orientation. Dans les années 1970, début juillet, la famille Bourricot enfournait dans la R16 TS cirés Cotten, bottes Aigle, épuisettes et hop, elle filait droit sur l’A6 vers l’ouest. Vers Le Mans, le tout petit David piquait un somme après avoir épuisé son recueil de mots croisés, son petit livre, version courte illustrée de Tom Sawyer ou de Huckleberry Finn. Sa mère, alors, lui calait sa tête dodelinante dans le creux d’un merveilleux et duveteux oreiller bleu pâle et il s’endormait, se réveillant, émerveillé, à la pointe du Cap Coz.
Il déambulait devant le comptoir Avis lorsque l’employé lui dit :
— Monsieur ? Monsieur ? Vous vous sentez bien ?
— Oui, oui, ça va… Excusez-moi. Je rêvais, je me revoyais déjà…
— Écoutez, monsieur, pour aller à Penmarc’h, prendre la sortie Quimper-centre, glisser sur la rocade, traverser la zone de l’hippodrome, longer la gare puis la rivière Odet, compter ses ponts et passerelles, unan, daou, tri, pevar, pemp, c’hwec’h. Laisser sur votre gauche le mont Frugy feuillu où les jours de tempête s’arc-boutent les marronniers et les hêtres, tourner à droite juste après le jardin de l’Évêché pour décrocher sur le vieux centre. Vous voilà face à la cathédrale du haut de laquelle, entre ses deux flèches, vous contemple Gradlon sur son cheval de granit, roi de la ville d’Ys engloutie en des siècles médiévaux par le diable. Ensuite, prendre la direction Pont-l’Abbé. Là vous entrez dans l’étrange, dans le curieux, vous êtes dans le pays bigouden. Vous savez, ce pays où les femmes ont des flèches de cathédrale en guise de bitos.
« Cultivé, ce loueur de bagnoles », pensa David qui se sentit en terre conquise. Il nota, inspiré, sur son cahier, avant d’enclencher la première :
L’hiver dure ici plus longtemps. Quimper s’éteint dès six heures du soir. Les rues, les places, les avenues se vident. La ville se noie dans le silence. Quimper est une impasse, un cul-de-sac. L’Odet couleur de thé quand il rencontre le Steïr à l’angle de la rue René-Madec et de la rue du Parc. C’est à Quimper, ville confluente, que la Bretagne se concentre. Entre mer et campagne, le soleil se transforme en pluie en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Les rues, tout à l’heure pleines de lumière, luisent maintenant sous l’averse. Les pavés de la place Saint-Corentin brillent comme les yeux bleu de mer de cette jeune Bigoudène au teint pâle qui traverse la place, regarde la statue en bronze – blanchie par le guano des mouettes et des cormorans – de René Théophile Laënnec, illustre Quimpérois inventeur du stéthoscope. Ici, les printemps et les étés passent et se ressemblent. D’une année à l’autre, ces deux saisons changent de tons, de couleurs, d’odeurs. Quant à l’automne, Quimper aurait pu s’appeler ainsi. On ne croise plus, rue Kéréon, du Chapeau rouge ou Saint-François, des femmes portant la coiffe en broderie Venise. Il faut attendre le Festival de Cornouailles pour que la ville prenne le sang de sa tradition ; autant dire que tout ici semble bien fini.
Il était dix-sept heures et ce n’était pas la joie. Bourricot, arpentant le quartier Saint-Corentin, choisit une crêperie dans la vieille ville. Place au Beurre, il commanda une andouille œuf-miroir qu’il attendit vingt minutes. Cela dit, s’il eût été critique gastronomique, il aurait bien remis à la crêpière trois coiffes. Après cinq bolées de cidre brut fouesnantais, David paya l’addition. En sortant de La Belle complète, il agita ses guiboles, reprit ses esprits, pensa au poète américain Ezra Pound qui croyait que l’on pouvait comprendre l’histoire de son pays en arrachant « les pattes des annales » de sa famille, cette mygale. La compréhension de la Bretagne allait-elle se gagner par la crêpe blé noir et la crêpe froment, la complète et la beurre citron ?
Puis, il prit sa Peugeot, garée place Toul-al-Laër. La pédale de frein lui semblait un peu molle. Après avoir fait paisiblement trente, trente-cinq kilomètres, David se gara juste devant une auberge, La Toupie. Il s’était échoué à Kérity Penmarc’h. Devant lui, la marée basse sentait bon le varech. Les mouettes rieuses étaient au rendez-vous, toutes là, attendant le lendemain, le retour de la pêche. Lorsqu’il claqua la portière, heureux d’être arrivé à bon port, il entendit leurs cris, sorte de présage. Alors qu’il s’apprêtait à franchir le pas de porte de La Toupie, son téléphone vibra : Romain.
— Bien arrivé ? Tu vois, vieille pine, j’ai toujours voulu ton confort. Tu vas prendre l’air du large, te refaire une petite santé. Tu étais tout confiné, et d’ailleurs, tout le monde me le disait, tu avais le teint pas frais ces derniers temps… Je te cherche un nouveau début.
— Je te remercie. Effectivement, ça secoue sec dans ce bled. Il y a un vent à décorner un cocu. J’ai eu du mal à fermer la portière de ma voiture. Ne quitte pas… — On se rappelle plus tard, je ne capte plus…
David caressa ses poches. Ses Dunhill blue ? Sans doute restées dans la boîte à gants. Oui. Il n’avait pas l’air bien frais, les traits tirés, les calots vaseux, le teint brumeux. Et c’est ainsi, assis derrière son volant, qu’il pensa au Cap Coz, à cet hôtel de la Pointe, à cette chambre 10, cette chambre qui lui donnait, enfant, l’impression d’être ailleurs. Une vue sur la mer, une autre sur l’anse de Penfoulic, dunes de vase traversées par la rivière Pen-al-Len, une terrasse avec ses tables blanches, ses balancelles, une vue bouleversante sur la baie de Concarneau : paysage enveloppé dans le brouillard. Il se souvint de ces mots de Nietzsche dans Humain, trop humain : « Nous ne revoyons jamais ces choses que l’âme en deuil. » Quelque chose clochait en lui, mais il ne voulait pas soigner cette chose-là, il voulait persévérer dans son être, voguer sur des vaguelettes. Il se sentait loin des hommes. Se tenir à distance. Dix centimètres, c’est bien, cent mètres, c’est mieux, cent kilomètres, là c’est le pied, se disait-il souvent.
Il revoyait cette ria, ouverture fermée qui le rassurait, pauvre Bourricot, lui qui tout petit avait si peur de l’océan. Et sa mère qui lui avait bien dit : « Mon chéri, tu veux la chambre sur la mer ou la chambre sur la baie ? » David n’avait pas hésité, il avait choisi direct la chambre 10 avec vue sur la ria, celle qu’il avait appelée la cellule des anges. Là, dès le matin, dès six heures, la marée lui revenait au nez et il observait les ostréiculteurs, sentait coques, palourdes, pétoncles… Il chaussait alors ses bottes et son père lui disait : « David, c’est marée basse, nous allons pêcher des couteaux ou peut-être des pousse-pieds, selon la volonté de Dieu… » Armés d’un tournevis et d’une cuiller, ils allaient alors entre les rochers et les flaques pour dénicher par grappes ces derniers.
David se souvenait aussi de la voix métallique de son père, entrepreneur en bâtiment. Ce matin-là, il pleuvinait. Pas beaucoup de couteaux dans le panier. Il devait être treize heures ou treize heures quinze, qu’importe, lorsque le père de David s’effondra dans le goémon. Il pensa qu’il était mort. On le plaça dans un Ehpad. Tout bien pesé, ce n’est pas la mort qui est curieuse, c’est cette longue et fatigante marche vers elle. Elle a ce son, celui du craquement assez vaseux lorsque, enfant, nos pieds nus foulaient le goémon. Cette salade à l’odeur si désagréable qui, inlassablement, lui revenait au nez. Elle est comme cette algue sèche qui expire lorsqu’elle claque sous vos doigts et gicle son jus de mer sous vos espadrilles. La mort n’est pas grand-chose, elle ne demande qu’à être là. Entre David et l’au-delà, il n’y avait qu’une semelle en corde de chanvre tressée.
La chambre 10, longtemps, fut sa carte postale.

Extrait
« Hôtel du Port. De la chambre de tribord. Temps gris et frais. Très frais. Vue sur la mer peu agitée. Petites vagues. Moutons nombreux. L’ennui des dimanches, toutes mes vacances d’enfant au Cap Coz. Pourquoi faut-il que je revienne là où mon entrepreneur de père ma vacciné contre les méfaits de la mer? Là où ne sachant trop quoi faire, je me prenais pour Marco Polo, pour Magellan, Tabarly. »

À propos de l’auteur
PALOU_Anthony_©-Ginies_SIPAAnthony Palou © Photo Ginies SIPA

Anthony Palou est chroniqueur au Figaro. Auteur de Camille (Prix Décembre 2000) et de Fruits et légumes paru en 2010 (Prix Des Deux Magots, Prix Bretagne, Prix La Montagne Terre de France). La Faucille d’or est son troisième roman. (Source: Éditions du Rocher)

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Nostalgie d’un autre monde

MOSHFEGH_nostalgie_dun_autre_monde  RL2020

En deux mots:
En quatorze nouvelles, Ottessa Moshfegh dresse un portrait peu reluisant de l’Amérique d’aujourd’hui. Des vies «ordinaires» qu’accompagnent la drogue et l’alcool et qui dressent un portrait en creux du rêve américain, désormais bien difficile à envisager.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Qu’est devenue l’Amérique de Trump?

Après avoir fait une entrée remarquée l’an passé avec Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh revient avec un recueil de nouvelles qui dresse le portrait d’une Amérique qui s’effondre un peu plus tous les jours.

En quatorze nouvelles, Ottessa Moshfegh raconte l’Amérique sous l’ère Trump et ne laisse guère le choix aux lecteurs à quelques jours de l’élection présidentielle. S’il était possible de changer ce pays, alors personne n’hésiterait, surtout pas ces personnages qui sont tous confrontés à de sérieux problèmes, vivent à la marge ou prennent un gros coup sur le tête. Ils sont pris dans un système qui les broie, témoins impuissants d’une société qui va à vau-l’eau. Ainsi la prof de math qui, dans «Élévation», la nouvelle qui ouvre ce recueil, s’en remet à la drogue et à l’alcool pour cacher son désespoir face à des jeunes qui n’ont pas envie d’apprendre. Prise entre une hiérarchie qui juge au résultat et des élèves qui s’imaginent sans avenir, elle va ériger ses propres règles et se retrouver au bord de l’abîme.
Dans «Monsieur Wu», on fait la connaissance d’un homme qui cherche le meilleur moyen d’aborder la femme qui travaille dans la salle de jeux d’arcade où il passe ses journées et sur laquelle il projette tous ses fantasmes. Quand il n’est pas chez une prostituée.
«Malibu» raconte la liaison entre un jeune homme acnéique et peu sûr de lui et une jeune indienne. Couple bancal et qui se retrouve pour tenter de conjurer leur sort.
«Les branques» en est en quelque sorte la suite, racontant comment une jeune femme se met en couple avec un jeune homme qu’elle déteste. Alors qu’il passe un casting pour une publicité – il veut percer dans le cinéma –, elle annonce aux nouveaux locataires qui s’installent qu’elle va le quitter.
Dans «Une route sombre et sinueuse» un homme dont la femme va accoucher s’offre un dernier moment de liberté dans un petit chalet de montagne. Il va y croiser l’amie de son frère et, après lui avoir fait croire qu’il était homosexuel, va se rapprocher d’elle.
Pour fêter l’anniversaire d’un pensionnaire de l’asile où il travaille, un homme va conduire les deux déficients mentaux dans le Friendly’s qui a remplacé le Hooters, qui n’est «Pas un endroit pour les gens bien».
Dans ces petites villes où il ne se passe jamais rien, comme à «Alna», les mêmes maux gangrènent la société. Dans ce coin qui «regorge de meth et d’héroïne», le narrateur rencontre Clark, la «seule personne qui eut vaguement l’air éduquée». Elle va lui proposer de garder sa maison en son absence.
«Une femme honnête» retrace la rencontre d’un homme d’âge mur et sa jeune voisine, tandis que le «Le garçon de la plage» – la nouvelle que je préfère – met en scène un couple de New Yorkais rentrant de vacances dans un endroit exotique. Après un dîner bien arrosé avec des amis, ils rentrent chez eux. Durant la nuit, Marcia meurt. Son mari décide alors de retourner dans ce «paradis sur terre» pour y jeter les cendres de son épouse. Une nouvelle qui aurait aussi pu s’intituler comme le recueil.
Dans ces portraits où l’échec semble le lot commun, où toutes les aspirations se heurtent à une réalité économique aux perspectives très sombres, on ne peut toutefois s’empêcher de penser qu’il suffirait d’un rien pour que le ciel s’éclaircisse. En choisissant la nouvelle, Ottessa Moshfegh choisit en effet de nous livrer des bouts d’histoires. En choisissant le noir, elle n’oublie pas l’humour et pointe les absurdités d’un monde bizarre, ajoutant ici une pointe de fantastique comme dans «Un monde meilleur» où une jeune fille s’imagine venir d’un autre monde et doit tuer quelqu’un pour y retourner et servant le tout avec une plume incisive à souhait.

Nostalgie d’un autre monde
Ottessa Moshfegh
Éditions Fayard
Nouvelles
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude
324 p., 21,50 €
EAN 9782213706238
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans plusieurs endroits aux États-Unis, de la Côte Est à la Côte Ouest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ottessa Moshfegh s’est affirmée depuis quelques années comme l’une des voix les plus singulières et fracassantes de la littérature contemporaine. Dans son recueil de nouvelles, Nostalgie d’un autre monde, elle révèle un talent rare dans l’élaboration d’histoires complexes, dans le choix et la mise en scène de situations étranges, drôles et dérangeantes qui disent notre époque, dans la peinture lucide et implacable de marginaux empreints d’une profonde humanité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Virginie Bloch-Lainé)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Page des libraires (Valérie Ohanian de la Librairie Masséna à Nice)
Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalende)
Blog Danactu-Resistance 


Entretien avec Ottessa Moshfegh à l’occasion de la sortie de Nostalgie d’un autre monde. © Production éditions Vintage

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Élévation
Ma salle de classe était au rez-de-chaussée, à côté de l’appartement des bonnes sœurs. Le matin, j’allais vomir dans leurs toilettes. Une des bonnes sœurs saupoudrait toujours la cuvette de talc, l’autre bouchait le lavabo et le remplissait d’eau. Je ne les comprenais pas. L’une était vieille, et l’autre, jeune. La jeune me parlait de temps en temps, elle me demandait ce que je comptais faire pendant le long week-end, si j’allais voir ma famille à Noël, et cætera. La plus vieille, dès qu’elle me voyait approcher, regardait ailleurs et serrait son habit dans ses poings.
Ma salle de classe était autrefois la bibliothèque de l’école, une vieille bibliothèque en désordre, avec des livres et des revues absolument partout, un radiateur qui sifflait et de grandes fenêtres embuées qui donnaient sur la 6e Rue. À l’avant de la salle, à côté du tableau noir, j’avais réuni deux tables d’écolier pour en faire mon bureau. Tout au fond, je gardais un sac de couchage en duvet dans un carton, caché sous de vieux journaux. Entre les cours, je sortais le sac de couchage, je fermais la porte à clé et je faisais la sieste jusqu’à ce que sonne la cloche. En général, j’étais encore ivre de la veille. Parfois, je buvais un verre en déjeunant au restaurant indien du coin de la rue, histoire de tenir le coup – de la bière de froment au goût prononcé dans une petite bouteille marron. Il y avait bien le McSorley’s non loin de là, mais je n’aimais pas la nostalgie qui se dégageait de cet endroit. Ce bar me faisait lever les yeux au ciel. J’allais rarement à la cantine de l’école. Chaque fois, le directeur, M. Kishka, m’arrêtait et, avec un grand sourire, me disait : « Ah, voilà la végétarienne. » Je ne sais pas pourquoi il me considérait comme une végétarienne. À la cantine, je prenais des bâtonnets de fromage préconditionnés, des nuggets de poulet et des petits pains gras.
J’avais une élève, Angelika, qui venait déjeuner avec moi dans ma salle de classe.
« Mademoiselle Mooney, m’appelait-elle. J’ai un problème avec ma mère, en ce moment. »
Je n’avais que deux copines, dont elle. Nous n’arrêtions pas de discuter. Un jour, je lui ai expliqué que se faire éjaculer dedans ne fait pas grossir.
« Faux, Mademoiselle Mooney. Ça fait grossir le ventre. C’est pour ça que les filles deviennent si grosses du ventre. C’est des salopes. »
Elle allait voir son petit ami en prison tous les week-ends. Chaque lundi, j’avais droit à un nouveau topo sur les avocats de son fiancé, sur le fait qu’elle était amoureuse de lui, et ainsi de suite. Elle arborait toujours la même expression. On aurait dit qu’elle connaissait déjà toutes les réponses à ses questions.
J’avais un autre élève qui me rendait folle. Popliasti. C’était un élève de seconde, maigre, blond, sujet à l’acné, avec un fort accent. « Mademoiselle Mooney, me disait-il, debout devant sa table. Laissez-moi vous aider sur ce problème. » Il me prenait la craie des mains et dessinait au tableau une bite et des couilles. Cette bite et ces couilles étaient devenues une sorte d’emblème de la classe. Elles figuraient sur tous les devoirs des élèves, sur leurs copies d’examen, elles étaient gravées sur toutes les tables. Je n’y voyais pas d’objection. Ça me faisait rire. Pourtant, avec Popliasti et ses interruptions permanentes, il m’est arrivé de perdre mon sang-froid.
« Je ne peux rien vous apprendre si vous vous comportez comme des animaux ! criais-je.
– On ne peut pas apprendre si vous hurlez comme une folle, avec vos cheveux en bataille », répondait Popliasti en courant tout autour de la salle et en faisant valser les livres sur les rebords de fenêtres. Je me serais bien passée de lui.
Mes élèves de terminale, eux, étaient tous très respectueux. J’avais pour mission de les préparer aux examens d’entrée dans les universités. Ils venaient me voir avec des questions pertinentes concernant les maths et le vocabulaire, auxquelles j’avais du mal à répondre. Il m’est arrivé quelquefois, en cours de calcul, de m’avouer vaincue et de passer toute l’heure à pérorer sur ma vie.
« La plupart des gens ont essayé la sodomie, leur disais-je. N’ayez pas l’air si surpris. »
Et : « Mon petit ami et moi, on n’utilise pas de préservatifs. C’est comme ça que ça se passe quand vous faites confiance à quelqu’un. »
Quelque chose, dans cette ancienne bibliothèque, maintenait le directeur Kishka à distance. Il savait, je crois, que s’il y mettait un jour les pieds, il se verrait obligé de tout nettoyer et de se débarrasser de moi. La plupart des livres étaient des volumes dépareillés d’encyclopédies obsolètes, des bibles ukrainiennes, des Alice Roy. J’ai même trouvé des revues pour adolescentes sous une vieille carte de l’Union soviétique repliée dans un tiroir attribué à SŒUR KOSZINSKA. Une des rares choses valables était une vieille encyclopédie des vers de terre, un volume sans couverture, épais comme le poing, fait d’un papier fragile, déchiré aux coins. J’ai essayé de la lire entre deux cours, n’arrivant pas à dormir. Je l’ai prise dans le sac de couchage avec moi, j’ai forcé la reliure et j’ai laissé mes yeux glisser sur les petits caractères moisis. Chaque entrée était plus invraisemblable que la précédente. Il existait des vers ronds, des vers en fer à cheval, des vers à deux têtes, des vers avec des dents taillées comme des diamants, des vers aussi gros que des chats domestiques, des vers qui chantaient comme des criquets ou pouvaient se changer en petits cailloux ou en lis, ou savaient ouvrir leurs mâchoires pour faire place à un bébé humain. Mais quelles conneries est-ce qu’on refourgue aujourd’hui aux enfants ? ai-je pensé. J’ai dormi, je me suis réveillée, j’ai donné mon cours d’algèbre et je suis retournée dans mon sac de couchage. J’ai remonté la fermeture Éclair jusqu’au-dessus de ma tête. Je me suis enfouie tout au fond et j’ai appuyé sur mes yeux pour les fermer. Ma tête cognait et j’avais l’impression d’avoir des serviettes en papier mouillées dans la bouche. Quand la sonnerie a retenti, je suis ressortie et j’ai trouvé Angelika avec son déjeuner dans un sac en papier. Elle m’a dit : « Mademoiselle Mooney, j’ai quelque chose dans l’œil et c’est pour ça que je pleure.
– D’accord. Ferme la porte. »
Le sol était en lino, avec des carreaux noirs et jaune pisse. Les murs étaient luisants, craquelés et jaune pisse.

J’avais un petit ami qui était encore à l’université. Il portait les mêmes vêtements tous les jours : un pantalon Dickies bleu et une chemise très fine, genre chemise de cow-boy, avec des boutons pression opalescents. On pouvait voir ses poils de torse et ses tétons à travers. Je ne disais rien. Il avait un beau visage, mais de grosses chevilles et un cou mou, fripé. « Il y a des tas de filles à la fac qui veulent sortir avec moi », disait-il souvent. Il faisait des études pour devenir photographe, ce que je ne prenais pas du tout au sérieux. Je me disais qu’il travaillerait dans un bureau après son diplôme, qu’il serait bien content d’avoir un vrai boulot, qu’il serait heureux et fier d’être employé, un compte en banque à son nom, un costume dans son placard, etc., etc. Il était gentil. Un jour, sa mère est venue de Caroline du Sud pour nous rendre visite. Il m’a présentée comme étant sa « copine qui habite downtown ». La mère était épouvantable. Une grande blonde aux seins refaits.
« Qu’est-ce que tu mets sur ton visage le soir ? » : voilà ce qu’elle m’a demandé pendant que le petit ami était aux toilettes.
J’avais trente ans. J’avais un ex-mari. Je touchais une pension alimentaire et je bénéficiais d’une assurance-santé correcte grâce à l’archevêché de New York. Mes parents, installés dans le nord de l’État, m’envoyaient des colis remplis de timbres-poste et de thé décaféiné. Je téléphonais à mon ex-mari quand j’étais ivre et je me plaignais de mon travail, de mon appartement, du petit ami, de mes élèves, de tout ce qui me passait par la tête. Lui s’était remarié, à Chicago. Il était dans le juridique. Je n’ai jamais compris quel était son travail, et il ne me l’a jamais expliqué.
Le petit ami venait et repartait les week-ends. Ensemble, on buvait du vin et du whisky, ces choses romantiques qui me plaisaient. Il tolérait. Il fermait les yeux, je crois. Mais, dès qu’il s’agissait de la cigarette, il était aussi bête que les autres.
« Comment est-ce que tu peux fumer autant ? disait-il. Ta bouche sent le bacon.
– Ha ha », répondais-je de mon côté du lit. Je me cachais sous les draps. La moitié de mes vêtements, de mes livres, de mon courrier non lu, de mes tasses, de mes cendriers – la moitié de ma vie était coincée entre le matelas et le mur.
« Raconte-moi ta semaine, demandais-je au petit ami.
– Eh bien, lundi, je me suis réveillé à 11 h 30. »
Il pouvait continuer comme ça toute la journée. Il était originaire de Chattanooga. Il avait une belle voix, douce, un timbre agréable, comme une vieille radio. Je me levais, je remplissais un mug de vin et je m’asseyais sur le lit.
« La queue à l’épicerie était normale », déclarait-il.
Plus tard : « Mais je n’aime pas Lacan. Quand les gens sont incohérents à ce point, ça veut dire qu’ils sont arrogants.
– Paresseux. Oui. »
Quand il avait fini de parler, on pouvait sortir dîner. Ou boire des verres. Tout ce que j’avais à faire, c’était m’asseoir et lui dire quoi commander. Il s’occupait de moi comme ça. Il fourrait rarement son nez dans ma vie privée. Quand il le faisait, je me transformais en femme émotive.
« Pourquoi est-ce que tu ne lâches pas ton travail ? demandait-il. Tu peux te le permettre.
– Parce que j’adore ces jeunes. »
Mes yeux se mouillaient de larmes. « Ce sont des êtres tellement merveilleux. Je les adore. » J’étais ivre.
J’achetais toujours ma bière à la bodega au coin de la 10e Rue Est et de la Première Avenue. Les Égyptiens qui tenaient le magasin étaient tous très beaux et généreux. Ils m’offraient des bonbons gratis – des Twizzlers en paquets individuels, des Pop Rocks. Ils les déposaient dans le sac avec un petit clin d’œil. Tous les après-midi, en rentrant de l’école, j’achetais deux ou trois bouteilles et un paquet de cigarettes et je me mettais au lit. Sur mon petit poste en noir et blanc, je regardais Mariés, deux enfants, puis le talk-show de Sally Jessy Raphael, je buvais, je fumais et je roupillais. À la nuit tombée, je ressortais acheter d’autres bouteilles et, à l’occasion, de quoi manger. Vers 22 heures, je passais à la vodka et je faisais semblant de m’élever avec un livre ou de la musique, comme si Dieu me tenait à l’œil.
« Ici tout va bien, m’imaginais-je dire. Je m’élève, comme toujours. »
Ou alors j’allais parfois dans un bar de l’Avenue A. Je commandais des boissons que je n’aimais pas, histoire de les boire plus lentement. Je demandais du gin et du tonic, ou du gin et du soda, ou un gin-martini, ou de la Guinness. Dès le début, j’avais dit à la barmaid – une vieille dame polonaise : « Je n’aime pas parler pendant que je bois, du coup il se peut que je ne vous parle pas.
– D’accord, avait-elle répondu. Pas de problème. »
Elle était très respectueuse.

Chaque année, les jeunes devaient passer un grand examen qui permettait à l’État de constater précisément à quel point j’étais mauvaise dans mon travail. Les examens étaient conçus pour faire échouer. Même moi, je ne pouvais pas les réussir.
L’autre prof de maths était une petite Philippine qui, je le savais, gagnait moins que moi pour le même boulot et vivait dans un deux-pièces de Spanish Harlem, seule avec trois enfants. Elle avait je ne sais plus quelle maladie respiratoire, un gros grain de beauté sur le nez, et elle portait ses chemisiers boutonnés jusqu’au menton, avec des rubans et des broches ridicules, ainsi que d’extravagants colliers de perles en plastique. C’était une catholique très pieuse. Les jeunes se moquaient d’elle à ce sujet. Ils l’appelaient la « petite dame chinoise ». Elle était bien meilleure prof de maths que moi, mais elle avait un avantage. Elle prenait tous les élèves forts en maths, tous les gamins qui, en Ukraine, avaient appris leurs tables de multiplication, leurs décimales et leurs exposants – les ficelles du métier – à coups de trique. Dès que quelqu’un parlait de l’Ukraine, j’imaginais soit une forêt sombre et désolée pleine de loups noirs hurlant, soit un bar minable, en bord d’autoroute, plein de prostituées épuisées.
Mes élèves étaient tous nuls en maths. Je me retrouvais avec les débiles. Popliasti, le pire de tous, savait à peine additionner deux et deux. Jamais de la vie mes élèves n’auraient pu réussir ce grand examen. Le jour de l’épreuve, la Philippine et moi nous sommes regardées, genre : On se fout de la gueule de qui ? J’ai distribué les épreuves, j’ai demandé aux élèves de briser les sceaux, je leur ai montré comment bien remplir les bulles avec les bons crayons, et je leur ai dit : « Faites de votre mieux. » Puis j’ai rapporté les copies chez moi et j’ai changé toutes leurs réponses. Tout plutôt que de perdre mon poste à cause de ces débiles.
« Exceptionnel ! » s’est écrié M. Kishka quand les résultats sont tombés. Il m’a adressé un clin d’œil, a levé les deux pouces en l’air, s’est signé et a lentement refermé la porte derrière lui.
Chaque année c’était la même chose.
J’avais une autre amie, Jessica Hornstein, une petite juive moche que j’avais rencontrée à l’université. Ses parents étaient cousins issus de germain. Elle vivait avec eux à Long Island et prenait le Long Island Rail Road jusqu’au centre-ville, certains soirs, pour sortir avec moi. Elle arrivait en jean et en baskets, ouvrait son sac à dos et en sortait de la cocaïne, ainsi qu’une tenue digne de la prostituée la plus cheap de Las Vegas. Elle obtenait sa cocaïne auprès d’un lycéen, à Bethpage. La drogue était épouvantable. Certainement coupée avec du détergent en poudre. Jessica portait aussi des perruques de toutes les formes et couleurs : un carré bleu fluo, une longue chevelure blonde à la Barbarella, une permanente rousse, une noir de jais, à la japonaise. Elle avait un visage incolore, les yeux exorbités. Quand je sortais avec elle, j’avais toujours l’impression d’être Cléopâtre à côté d’Opie1. « Aller en boîte » : elle n’avait que cette idée en tête, mais je détestais ça. Passer toute la nuit sous une ampoule de couleur, devant des cocktails à vingt dollars, à me faire draguer par des ingénieurs indiens gringalets, sans danser, avec un tampon ineffaçable sur la main. Je me sentais vandalisée.
Mais Jessica Hornstein savait comment « chauffer ». La plupart des soirs, elle repartait au bras d’un cadre moyen sinistre, pour lui « en mettre plein la vue » chez lui, dans son appartement de Murray Hill ou je ne sais quel autre endroit. Quelquefois, j’acceptais les avances d’un des Indiens, je montais à bord d’un taxi banalisé qui nous emmenait dans le Queens, je passais en revue son armoire à pharmacie, je me faisais un peu lécher et je rentrais en métro à 6 heures du matin, juste à temps pour me doucher, appeler mon ex-mari et arriver à l’école avant la deuxième sonnerie. Mais le plus souvent, je quittais la boîte de bonne heure et je m’installais devant ma vieille barmaid polonaise – au diable Jessica Hornstein. Je trempais un doigt dans ma bière et j’effaçais mon mascara. Je regardais les autres femmes du bar. Le maquillage donnait aux filles un air si désespéré, selon moi. Les gens étaient tellement malhonnêtes avec leurs vêtements et leur personnalité. Et puis je me disais : Qu’est-ce que ça peut foutre ? Ils font ce qu’ils veulent. C’est pour moi que je devrais m’inquiéter. Il m’arrivait de crier devant mes élèves. Je levais les bras au ciel. Je posais la tête sur mon bureau. Je leur demandais de l’aide. Mais à quoi devais-je m’attendre ? Ils se retournaient pour bavarder, mettaient leurs écouteurs, sortaient leurs livres, leurs chips, regardaient par la fenêtre, faisaient tout, sauf essayer de me consoler.
Alors, oui, il y avait parfois de bons moments. Un jour, je suis allée au parc et j’ai regardé un écureuil grimper à un arbre. Un nuage avançait dans le ciel. Je me suis assise sur un bout d’herbe jaune et sèche et j’ai laissé le soleil me chauffer le dos. Il se peut même que j’aie essayé de faire des mots croisés. Une fois, j’ai trouvé un billet de vingt dollars dans un vieux jean. J’ai bu un verre d’eau. Ce devait être l’été. Les jours devenaient intolérablement longs. L’école s’est terminée. Le petit ami a eu son diplôme et est reparti dans le Tennessee. J’ai acheté un climatiseur et j’ai payé un jeune afin qu’il me le transporte au bout de la rue et en haut de l’escalier, chez moi. Puis mon ex-mari m’a laissé un message sur mon répondeur : « Je vais être de passage en ville, disait-il. On peut déjeuner, ou dîner. On peut boire des verres. La semaine prochaine. Juste comme ça, disait-il. Pour discuter. »
Juste comme ça. C’est ce qu’on allait voir. J’ai arrêté de boire pendant quelques jours, j’ai fait un peu de gym sur le sol de mon appartement. J’ai emprunté un aspirateur à mon voisin, un homosexuel d’une cinquantaine d’années avec de grandes fossettes grêlées par l’acné, qui m’a jaugée comme un chien inquiet. Je suis allée à Broadway à pied et j’ai dépensé une partie de mon argent dans de nouveaux habits, des talons hauts, des culottes de soie. Je me suis fait maquiller et j’ai acheté tous les produits qu’on me conseillait. Je me suis fait couper les cheveux. Je me suis fait faire les ongles. Je me suis invitée à déjeuner. J’ai mangé de la salade pour la première fois depuis des années. Je suis allée au cinéma. J’ai téléphoné à ma mère. « Je ne me suis jamais sentie aussi bien, lui ai-je dit. Je passe un très bel été. De très belles vacances d’été. » J’ai rangé mon appartement. J’ai rempli un vase de fleurs éclatantes. Dès que j’avais quelque chose de bien en tête, je le faisais. J’étais pleine d’espoir. J’ai racheté des draps et des serviettes. J’ai mis de la musique. « Bailar », me disais-je toute seule. Tu vois, je parle en espagnol. Mon esprit est en train de se poser, pensais-je. Tout va bien se passer.
Et puis le grand jour est arrivé. Je suis allée retrouver mon ex-mari dans un bistro branché de MacDougal Street, où les serveuses portaient de jolies robes avec des cols brodés en dentelle. Je me suis pointée en avance, je me suis assise au bar et j’ai observé les serveuses qui se déplaçaient habilement avec leurs plateaux ronds et noirs couverts de cocktails colorés, de petites assiettes de pain et de bols d’olives. Un sommelier courtaud allait et venait à la manière d’un chef d’orchestre. Les cacahuètes du bar étaient parfumées à la sauge. J’ai allumé une cigarette et j’ai regardé la pendule. J’étais très en avance. J’ai commandé un verre. Un whisky-soda. « Bordel », ai-je dit. J’ai commandé un autre verre, un simple whisky cette fois. J’ai allumé une autre cigarette. Une fille s’est assise à mes côtés. On a commencé à discuter. Elle aussi attendait. « Ah, les hommes, a-t-elle dit. Ils aiment nous torturer.
– Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez. »
Et j’ai fait demi-tour sur mon tabouret.
Puis, à 20 heures, mon ex-mari est arrivé. Il a parlé au maître d’hôtel, a hoché la tête dans ma direction, a suivi une serveuse jusqu’à une table près de la fenêtre et m’a fait signe de le rejoindre. J’ai pris mon verre.
« Merci d’être venue », a-t-il dit en ôtant sa veste.
J’ai allumé une cigarette et j’ai ouvert la carte des vins. Mon ex s’est éclairci la gorge, mais n’a rien dit pendant un long moment. Puis il s’est lancé dans ses éternelles rengaines à propos du restaurant : il avait découvert ce chef dans je ne sais quelle revue, la nourriture à bord de l’avion était immonde, l’hôtel, qu’est-ce que la ville avait changé, le menu était intéressant, la météo ici, la météo là, et ainsi de suite. « Tu as l’air fatiguée. Commande ce que tu veux », m’a-t-il dit, comme si j’étais sa nièce ou une sorte de baby-sitter.
« C’est ce que je compte faire, merci. »
Une serveuse s’est approchée et nous a décrit les plats du jour. Mon ex l’a charmée. Il était toujours plus gentil avec les serveuses qu’avec moi. « Oh, merci. Merci infiniment. Vous êtes épatante. Ouah. Ouah, ouah, ouah. Merci, merci, merci. »
J’ai décidé de commander, puis de faire semblant d’aller aux toilettes pour déguerpir. J’ai enlevé mes grosses boucles d’oreilles et je les ai rangées dans mon sac à main. J’ai décroisé les jambes. Je l’ai regardé. Il n’a pas souri, n’a rien fait. Il est resté assis là, les coudes sur la table. Le petit ami me manquait. Il était si facile à vivre. Il était très respectueux.
« Et comment va Vivian ?
– Elle va bien, a-t-il répondu. Elle a eu une promotion, elle travaille beaucoup. Ça va. Elle te salue.
– Je n’en doute pas. Salue-la de ma part, aussi.
– Je lui dirai.
– Merci.
– De rien. »
La serveuse est revenue avec un autre verre et a pris notre commande. J’ai commandé une bouteille de vin. Je me suis dit : je vais rester pour le vin. L’effet du whisky commençait à s’estomper. La serveuse est repartie. Mon ex est allé aux toilettes pour hommes et, en revenant, m’a demandé d’arrêter de lui téléphoner.
« Non, je crois que je vais continuer de te téléphoner.
– Je te paierai.
– Combien ? »
Il m’a dit combien.
« D’accord, ai-je répondu. Marché conclu. »
Nos plats sont arrivés. Nous avons mangé en silence. À un moment donné, je ne parvenais plus à manger. Je me suis levée. Je n’ai rien dit. Je suis rentrée chez moi. J’ai fait un aller-retour à la bodega. Ma banque a appelé. J’ai écrit une lettre à l’école catholique ukrainienne.
« Cher Monsieur le directeur Kishka. Merci de m’avoir laissée enseigner dans votre école. Veuillez jeter le sac de couchage dans le carton qui se trouve au fond de ma salle de classe. Je dois démissionner pour raisons personnelles. Sachez que j’ai régulièrement truqué les examens. Merci encore. Merci, merci, merci. »
Il y avait une église attenante à l’arrière de l’école – une cathédrale avec de grandes et belles mosaïques pleines de gens levant un doigt comme pour dire : Silence. Je pensais entrer là-dedans et confier ma lettre de démission à un des prêtres. Et aussi, je voulais un peu de tendresse, je crois. J’ai imaginé le prêtre posant sa main sur ma tête et me disant quelque chose comme « ma chère », ou « ma douce », ou « petite ». Je ne sais pas ce que je croyais. « Ma puce. »
Cela faisait plusieurs jours que je carburais à la mauvaise cocaïne et à l’alcool. J’avais ramené quelques hommes chez moi, je leur avais montré toutes mes affaires, j’avais étiré des collants couleur chair et proposé qu’on se pende mutuellement. Aucun n’a tenu plus de quelques heures. La lettre au directeur Kishka était posée sur ma table de chevet. Le moment était venu. Avant de quitter l’appartement, je me suis regardée dans le miroir de la salle de bains. Je me suis dit que j’avais l’air plutôt normale. Ce n’était pas possible. Je me suis fourré le reste de la came dans le nez. Je me suis vissé une casquette de baseball sur la tête. J’ai remis une couche de baume à lèvres.
Sur le chemin de l’église, je me suis arrêtée au McDonald’s pour acheter un Coca light. Ça faisait des semaines que je n’avais pas vu de monde. Il y avait des familles entières assises là, imperturbables, en train de boire à la paille et de ruminer leurs frites comme des chevaux fourbus leur foin. Un sans-abri, homme ou femme, je n’aurais su dire, fouillait dans la poubelle à côté de l’entrée. Au moins je n’étais pas totalement seule, me suis-je dit. Il faisait extrêmement chaud dehors. J’avais très envie de mon Coca light. Mais les files d’attente étaient absurdes. La plupart des gens étaient en groupes éparpillés et levaient les yeux vers les menus, le regard absent, tout en se touchant le menton, pointant du doigt, hochant la tête.
« Vous faites la queue ? » leur demandais-je sans cesse. Personne ne me répondait.
Finalement, je me suis approchée d’un jeune Noir à visière derrière le comptoir. J’ai commandé mon Coca light.
« Quelle taille ? » m’a-t-il demandé.
Il a sorti quatre gobelets, du plus petit au plus grand. Le plus grand mesurait environ trente centimètres.
« Je vais prendre celui-là. »
J’avais l’impression de vivre une occasion unique. Je ne saurais l’expliquer. Je me suis immédiatement sentie investie d’un immense pouvoir. J’ai enfoncé ma paille et j’ai aspiré. C’était bon. Je n’avais jamais rien goûté de meilleur. J’ai pensé en commander un autre, une fois que j’aurais terminé celui-là. Mais ce serait abuser, me suis-je dit. Mieux vaut laisser celui-là connaître son jour de gloire. OK. Un seul à la fois. Un Coca light à la fois. Maintenant, on file voir le prêtre.
La dernière fois que j’étais entrée dans cette église, c’était pour je ne sais quelle fête catholique. Je m’étais assise au fond et j’avais fait de mon mieux pour m’agenouiller, me signer, remuer les lèvres au son des prières en latin, et ainsi de suite. Je n’avais absolument rien compris, mais ça ne m’avait pas laissée indifférente. Il faisait froid. Mes tétons étaient au garde-à-vous, mes mains étaient gonflées, mon dos me faisait mal. Je devais puer l’alcool. J’avais regardé les élèves en uniforme faire la queue au moment de l’eucharistie. Ceux qui se mettaient à genoux devant l’autel le faisaient avec une telle intensité, une telle candeur, que j’en avais eu le cœur fendu. L’essentiel de la liturgie était en ukrainien. J’avais vu Popliasti jouer avec la barre rembourrée sur laquelle on s’agenouillait ; il la soulevait, puis la laissait violemment retomber. Il y avait des vitraux magnifiques, beaucoup d’or.
Mais, quand je suis arrivée ce jour-là avec ma lettre, l’église était fermée. Je me suis assise sur les marches en pierre humides et j’ai terminé mon Coca light. Un clochard, torse nu, a passé par là.
« Priez pour la pluie, a-t-il dit.
– D’accord. »
Je suis allée chez McSorley’s et j’ai avalé un bol entier d’oignons au vinaigre. J’ai déchiré la lettre. Le soleil brillait.

À propos de l’auteur
MOSHFEGH_Ottessa_©Jake-BelcherOttessa Moshfegh © Photo Jake Belcher

Ottessa Moshfegh est une écrivaine américaine, auteure de Mon année de repos et de détente (Fayard, 2019), best-seller du New York Times ; Eileen (Fayard, 2016), récompensé par le prix PEN/Hemingway, finaliste du Man Booker Prize et du National Book Critics Circle Award ; McGlue, lauréat du Fence Modern Prize et du Believer Book Award ; et de Nostalgie d’un autre monde, distingué parmi les livres de l’année par la New York Times Book Review. Ses nouvelles ont été publiées notamment dans The New Yorker, Granta et The Paris Review. (Source : Éditions Fayard)

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Crénom, Baudelaire!

TEULE_crenom_baudelaire  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Une mauvaise chute va accélérer la fin d’un poète maudit. Le moment est venu de retracer le parcours de Charles Baudelaire, entre les femmes et la drogue, les problèmes d’argent et de censure, et les fulgurances de la création des Fleurs du mal.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment fait-on pousser les fleurs du mal?

Très tôt le jeune Charles Baudelaire a choisi d’être un poète. Dans cette biographie romancée, Jean Teulé raconte comment Les Fleurs du mal ont fini par avoir la peau de ce stupéfiant personnage. Le premier roman des éditions Mialet Barrault est une réussite!

Il arrive au bout du chemin. À Namur, en sortant d’une église, il fait une mauvaise chute qui lui fait lâcher ce juron: et, soutenu par deux amis, va regagner Bruxelles où des religieuses le prennent en charge avant qu’il ne puisse regagner Paris.
Nous sommes en 1867. Voici venu le temps de se retourner, de regarder le chemin parcouru. Enfant, c’est dans les jupes de sa mère que Charles Baudelaire se sentait heureux. À tel point qu’il se réjouit du décès de son père, car désormais la femme de sa vie ne sera que pour lui! Un bonheur qui sera toutefois éphémère, car après quelques mois sa mère a retrouvé chaussure à son pied. Elle épouse le chef de bataillon Jacques Aupick. Charles, qui se sent trahi, n’est pas au bout de ses peines. Car ce beau-père entend faire son éducation. Après son renvoi du Lycée Louis Le rand, il décide de le faire embarquer sur un navire partant vers les Indes pour une année qui doit l’aguerrir, en faire un homme.
À bord, il n’apprécie guère la compagnie des passagers, pour la plupart des commerçants, et préfère se consacrer à la poésie dont il est persuadé qu’elle fera sa gloire. Il réussira à Dépasser Hugo. L’escale à l’île Maurice lui donne l’opportunité de rebrousser chemin. Dans ses bagages, les vers de L’Albatros, première grande marque de son talent laissé à la postérité. Après six mois en mer, il débarque à Paris. Désormais majeur, il va pouvoir mener la grande vie avec l’héritage que lui a laissé son père. Il prend un appartement, achète des toiles et des toilettes et s’offre des femmes et de la drogue. Mais la fille de joie sur laquelle il a jeté son dévolu, Sarah la Louchette, va lui offrir une blennorragie. Qu’il va s’empresser de soigner en changeant de partenaire. Il s’acoquine alors avec Louise Duval, une grande tige à la peau d’ébène, qui lui fera un autre cadeau, la syphilis. Il n’a guère plus de vingt ans et déjà ses jours sont comptés. Car au milieu du XIXe siècle la vérole encore fait des ravages. Alors les médecins prescrivent du laudanum. Et Baudelaire en use et en abuse, ajoutant un cocktail d’autres drogues à son médicament.
Le poète va brûler la vie ou la sublimer, c’est selon.
Après avoir exploré l’univers de Verlaine et celui de François Villon, la plume de Jean Teulé se régale de celui de Baudelaire en revisitant le Paris en pleine mutation de l’époque, au moment où Haussmann redessine l’architecture à coups de démolitions et de saignées dans les rues un peu tortueuses. Mais suivre Baudelaire, c’est aussi faire la connaissance du milieu artistique de l’époque. On y croise Gustave Courbet, Maxime du Camp, les frères Goncourt, Théophile Gautier, Manet ou encore Hugo qui tonne depuis son exil anglo-normand contre ce Napoléon III qui vient de prendre le pouvoir. Si Baudelaire n’aime guère le grand écrivain – mais qui aime-t-il vraiment ? – il le rejoindra dans ce mépris, ainsi que Gustave Flaubert.
Parmi les anecdotes les plus croustillantes retrouvées par l’auteur de Entrez dans la danse, il y a ces séances de pose chez Courbet pour son tableau L’Atelier du peintre. Baudelaire y pose avec Jeanne Duval puis demande à son ami de l’effacer de sa composition avant de revenir sur son choix.

COURBET_LAtelier_du_peintreL’Atelier du peintre de Gustave Courbet (1855), avec à droite, au premier plan, Baudelaire lisant assis sur une table et Jeanne Duval réapparaissant, à la gauche de la porte, par exsudation du liant et de la peinture au bout d’une cinquantaine d’années. © Commons Media – Musée d’Orsay

Mais le point fort du livre réside dans la mise en scène des Fleurs du mal. Grâce à Jean Teulé, on retrouve les poèmes dans leur contexte, de leur genèse à leur écriture et la volonté hallucinée de l’auteur de rompre avec les codes classiques du sonnet, de renouveler la thématique mais aussi de choquer. Les pérégrinations du manuscrit et les déboires de son éditeur Auguste Poulet-Malassis montrent à quel point il aura réussi. Le procès et la ruine viendront mettre un terme à la première édition de ce recueil aujourd’hui considéré comme une pierre angulaire de la poésie française. Crénom !

Crénom, Baudelaire!
Jean Teulé
Éditions Mialet Barrault
Roman
432 p., 21 €
EAN 9782080208842
Paru le 7/10/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un voyage vers les Indes, l’île Maurice ainsi qu’un voyage en Belgique à Bruxelles et Namur.

Quand?
L’action se situe de 1826 (Baudelaire a cinq ans) à 1867.

Ce qu’en dit l’éditeur
Si l’œuvre éblouit, l’homme était détestable. Charles Baudelaire ne respectait rien, ne supportait aucune obligation envers qui que ce soit, déversait sur tous ceux qui l’approchaient les pires insanités. Drogué jusqu’à la moelle, dandy halluciné, il n’eut jamais d’autre ambition que de saisir cette beauté qui lui ravageait la tête et de la transmettre grâce à la poésie. Dans ses vers qu’il travaillait sans relâche, il a voulu réunir dans une même musique l’ignoble et le sublime. Il a écrit cent poèmes qu’il a jetés à la face de l’humanité. Cent fleurs du mal qui ont changé le destin de la poésie française.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« — Crénom !
Au sortir du portail baroque de l’église Saint-Loup de Namur, un homme qui aura bientôt quarante-six ans loupe une marche et tombe sur le front, à même le parvis, en jurant. Des deux qui l’accompagnent, le plus jeune – fringant trentenaire rigolard et bariolé à l’accent wallon très prononcé – fait mine d’être offusqué par ce qu’il vient d’entendre:
— Même en utilisant sa forme contractée, on ne sort pas d’une église en s’écriant: «Sacré nom de Dieu!» Ça n’est pas possible ça, sais-tu, monsieur?!
Le Seigneur vous aura puni !
Le second ami – corpulent personnage autrement raisonnable –, déjà accroupi près du corps à plat ventre, le retourne sur le dos en lui disant dans un français plus conventionnel:
— Eh bien dites donc, quelle chute, hein?!
— Crénom…, paraît ne pas en revenir l’accidenté aux airs devenus complètement ahuris.
— Il est sonné. Félicien, prenons-le chacun sous une aisselle pour le remettre sur pied.
Le jeune Belge farfelu le hisse du côté droit pendant que l’autre, qui parvient à le maintenir bien en appui sur la jambe gauche, s’en trouve soulagé.
«Ça va, on peut vous lâcher ? » demande-t-il en écartant un peu ses paumes, mais la victime, répétant «Crénom», bascule vers Félicien qui s’en amuse:
— Vous choisissez de plonger dans mes bras plutôt qu’entre ceux d’Auguste! Merci! Cela me met en bonne gaieté.
— Mais redressez-le, bon sang, Félicien ! Soyez sérieux, s’agace Auguste.
— J’essaie mais il s’écroule par là. Regardez ce bras, qui semble n’avoir plus d’énergie, comme il balance.
Et en dessous, cette jambe, si je l’attrape par le pantalon, elle ondule telle de la guimauve. On dirait qu’il est devenu, de ce côté-ci, une poupée de chiffon.
— Bordel de Dieu…, commente Auguste.
— Ah, ben dites donc, ça jure, les Français!
Quand c’est pas l’un c’est l’autre.
— Me reconnaissez-vous, savez-vous qui je suis? demande le plus âgé des amis à l’acrobate maladroit qui s’est étalé sur le parvis.
Celui-ci le regarde comme s’il venait de le découvrir, très étonné:
— Crénom!
— Bon, il donne aussi des signes de troubles mentaux. Il faut le ramener à Bruxelles.
* * *
Dans le gros bâtiment particulièrement sévère de l’institut-couvent Saint-Jean-et-Sainte-Élisabeth situé près du jardin botanique de Bruxelles, une petite dame sautillante de soixante-douze ans est très en colère et ne se gêne pas pour le dire aux religieuses qui l’entourent tout en suivant la mère supérieure au travers d’un corridor :
— Moi, c’est de vous dont je ne suis pas satisfaite, mes sœurs! Je m’insurge contre la rudesse de votre comportement envers lui! Je le croyais sous la protection de douces colombes, comme je me figure que doivent toujours être les religieuses, alors que…
— Depuis son arrivée, fin mars, avant les repas, il ne fait pas le signe de croix! s’indigne la supérieure, commençant à gravir vigoureusement les marches d’un escalier à la rampe ouvragée.
— … Il est handicapé! lui rappelle la dame âgée qui escalade derrière.
— Seulement hémiplégique du côté droit, précise l’autre déjà au palier. Il pourrait remuer sa main gauche!…
— … Alors que, poursuit une des sœurs qui arrive également tout en haut, lorsqu’on insiste il tourne la tête et si on l’en tourmente davantage, il fait semblant de s’endormir!
Le premier étage s’ouvre sur un long couloir bordé à droite par une série de fenêtres hautes et claires donnant sur une cour fleurie en ce mois de juin.
Face aux ouvertures vitrées s’étalent des portes de chambre. Visage entouré d’une guimpe trop amidonnée, une qui ne l’avait pas encore ramenée aborde, excédée, un nouveau sujet aux oreilles de la petite dame à la chevelure frisottée et blanche parsemée de reflets bleutés:
— Dans les établissements religieux, on exige que les malades récitent des prières à haute voix mais lui ne les dit pas!
— Il est devenu pratiquement muet!
Tout le monde part au train vers le fond du couloir.
Les lumières de ce début d’été alternent avec les taches d’ombre sur ces corps féminins qui filent.
— Muet?! s’exclame la mère supérieure. Ah, si vous entendiez ce qu’il répète continuellement en reluquant une certaine partie de l’œuvre d’art dont nous sommes le plus fières dans cet établissement!…
Venez vérifier vous-même.
Elles s’arrêtent toutes devant la double porte ouverte d’une grande salle commune lambrissée de chêne et au plafond ornementé.
— Vous le trouverez là-bas ! Allez-y toute seule.
Nous, on ne s’approche plus de lui.
La petite dame usée quoique encore dynamique, elle, y va vers ce quadragénaire qu’elle repère de dos, écroulé dans son fauteuil roulant en bois et osier, face à un grand tableau fixé au mur. On dirait que le quasi-grabataire s’exprime. Alors qu’elle s’approche de ses
épaules, elle l’entend dire et redire une ribambelle de «Crénom!» absolument excités. Elle lève les yeux vers ce qui obnubile tant l’affalé. C’est une Vierge à l’Enfant peinte vaguement façon Renaissance. Au premier-plan et de trois quarts dos, une jeune Moyen-Orientale blondinette (ah bon ?) tout à fait avenante est représentée tendant les bras vers un mioche dans la paille qui fait face au spectateur. Mais le tordu débraillé ne fixe son regard que sur le cul de la Marie mis très en évidence par un souffle de vent pénétrant dans l’étable et plaquant la robe translucide de soie rose chair, bordée de broderies noires, contre les fesses joliment arrondies de la mère (vierge) du fils de Dieu.
— Crénom! Crénom!
On sent bien que si le pervers pouvait articuler deux autres syllabes il s’écrierait plutôt: «Quel cul! Quel cul!» La petite frisottée, sans doute elle-même tous les dimanches à l’église, comprend maintenant la panique des soeurs hospitalières. Contournant le vicelard pour l’examiner de face, elle découvre son bras droit inerte qui pend contre sa poitrine enfermée dans une ample vareuse sombre dont l’usure luit çà et là et que personne n’est venu boutonner. Il ne lui reste qu’un oeil ouvert en cette tête qui retombe, trop lourde, sur une épaule. La dame âgée dit:
— Bon, allez, laisse-moi te pousser. On s’en va. Aucune sœur ne vient l’aider à descendre dans l’escalier le fauteuil roulant qui fait des bonds à chaque marche car les voilà toutes parties chercher de l’eau bénite en poussant des cris d’hystérie. Elles reviennent vers la salle commune pour s’y jeter à genoux, verser d’abondantes larmes et arroser d’eau
consacrée les endroits occupés par le terrifiant malade, ceux où ses roues sont passées. La mère supérieure ordonne:
— Arrachez ses draps, sa paillasse, et faites tout brûler!
Retenant comme elle peut le fauteuil penché, grâce à une main agrippant la poignée fixée à l’arrière du dossier et l’autre cramponnée au col de la vareuse du très mal en point pour éviter qu’il ne bascule en avant, la petite vieille à la chevelure un peu azur croise un prêtre exorciste alerté. Lui non plus n’est d’aucune utilité et son étole flottante, au passage, vient lui fouetter le visage comme si elle n’était pas déjà assez emmerdée comme ça!
— Exorcizamus te, omnis immundus spiritus, omnis…!
Mêlé au fracas cavaleur des gros souliers cloutés du chasseur de mauvais anges, elle entend aussi gueuler un rituel latin alors qu’elle atteint le corridor et que les soeurs, à l’étage, paraissent se sentir enfin délivrées comme si Satan lui-même s’était retrouvé trois mois pensionnaire de leur maison de santé.
Sur les graviers d’une allée de la cour intérieure menant à la sortie, l’aïeule essoufflée fait une pause pour s’éponger le front près d’un bosquet de roses parfumées. L’hémiplégique mutique, de sa main gauche fait risette à une fleur en éclatant d’un rire de fou puis ferme son œil valide et revoit le fil de sa vie, sa vie… Crénom! »

À propos de l’auteur
TEULE_Jean_©DRJean Teulé © Photo DR

Jean Teulé est né à Saint-Lô le 26/02/1953. Entre 1978 et 1989 il s’est consacré à la bande dessinée, qu’il élabore à partir de photographies retravaillées. Parallèlement il s’est lancé dans la télévision dans «L’assiette anglaise» de Bernard Rapp et «Nulle part ailleurs» sur Canal+. Ayant abandonné toute autre activité, il se consacre dès 1990 à l’écriture. Depuis, il a publié une quinzaine de romans, parmi lesquels, Ô Verlaine! en 2004, Je, François Villon (prix du récit biographique); Le Magasin des suicides (traduit en dix-neuf langues), adapté en 2012 par Patrice Leconte ; Darling, également porté sur les écrans avec Marina Foïs et Guillaume Canet ; Mangez-le si vous voulez et Charly 9, tous deux adaptés au théâtre ; Les lois de la gravité, déjà adapté au cinéma en 2013 sous le titre Arrêtez-moi !, et joué au Théâtre Hébertot ; Le Montespan (prix Maison de la presse et grand prix Palatine du roman historique), également en cours d’adaptation cinématographique ; Fleur de tonnerre, adapté par Stéphanie Pillonca Kervern, sorti en salles en 2016, Entrez dans la danse en 2018 et Gare à Lou en 2019. Jean Teulé est le compagnon de l’actrice Miou-Miou. (Source : Éditions Julliard / Babelio)

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Sur la route

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  lete_en_poche  68_premieres_fois_logo_2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Sal, le narrateur, décide un jour de quitter New York et de rejoindre la Côte Ouest. Autour du récit de ses voyages avec son ami Dean, il nous offre une galerie de portraits impressionnants et raconte les États-Unis dans les années 1950, la musique et la drogue, les filles et l’alcool et… une certaine idée de la liberté.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«L’histoire c’est toi et moi et la route»

On a beaucoup écrit et commenté Sur la route de Jack Kerouac, parlé de la Beat generation, des légendes autour du manuscrit et de son auteur. Ne serait-il pas mieux de le (re)lire?

Quelques mots sur la forme avant d’en venir sur le fond, car cette dernière fait partie intégrante du mythe. L’histoire, ou la légende colportée par Jack Kerouac lui-même, veut que ce livre ait été écrit en trois semaines sur un rouleau d’une longueur de quelque 40 mètres, comme une très longue lettre adressée à son ami Neal Cassady, à San Francisco. «Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes… l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route.» écrira-t-il.
Howard Cunnell, dans sa préface, explique qu’il «s’était mis au clavier, avec du bop à la radio, et il avait craché son texte, plein d’anecdotes prises sur le vif, au mot près; leur sujet: la route avec Dean, son cinglé de pote, le jazz, l’alcool, les filles, la drogue, la liberté.»
Si la vérité est sans doute plus proche d’une retranscription de notes prises en route, le rouleau original n’en existe pas moins et donne une idée des problèmes rencontrés par l’éditeur au moment de le publier. Il n’est donc guère étonnant que les refus aient été nombreux. Fort heureusement, Viking Press a donné son accord après sept années de tergiversations et après que Kerouac ait retravaillé son manuscrit. Depuis on ne compte plus les rééditions et traductions dans le monde entier.
L’histoire raconte plusieurs voyages et donne une bonne idée de ce qu’était l’Amérique au tournant des années 1940-1950. Le narrateur, Sal Paradise, vient de divorcer. À New York, en errant dans les rues, il rencontre Dean Moriarty. Ensemble, ils décident de partir vers la côte ouest, de rejoindre la Californie. Mais comme c’est bien plus le voyage que la destination qui leur plaît, ils vont reprendre la route vers l’Est puis le Sud, faisant à chaque fois de nouvelles rencontres, de nouvelles expériences. Ils démontrent aussi – au moins à cette époque – que pratiquement sans un sou, il est assez facile de s’en sortir et même de faire la fête. Car l’alcool et la drogue sont omniprésents durant toute leur épopée. Quelques petits boulots ici ou là, les cadeaux d’amis plus chanceux rencontrés en chemin, le partage et une certaine insouciance président à leur destinée.
Car si un thème majeur se cristallise au fil des pages, c’est bien celui d’une recherche permanente du plaisir – artificiel ou réel – et de la liberté. Et comme ce but est partagé par de nombreux ami(e)s, il va faire émerger ce qu’on appellera plus tard la Beat generation qu’incarneront aussi Allen Ginsberg et William Burroughs, et que l’on retrouve dans le livre sous les traits de Carlo Max et Old Bull Lee. Le groupe de «Ceux qui ont la fureur de vivre, de parler, qui veulent jouir de tout. Qui jamais ne baillent, ni ne disent une banalité. Mais qui brûlent, brûlent, brûlent, comme une chandelle dans la nuit» va souvent dépasser les limites, chercher jusqu’où aller trop loin. Cela vaut en particulier pour Dean, attiré par le côté obscur.
Et si les amateurs de voyages trouveront ici un itinéraire et des descriptions de lieux (voir à ce propos la carte Détaillée réalisée par un étudiant allemand), j’aimerais souligner un autre aspect tout aussi intéressant à mes yeux: la bande-son.
Si Kerouac affirmait avoir écrit sur un rythme de jazz et de Be Bop, il a truffé son récit de références et fait de Miles Davis, Charlie Parker ou encore Lionel Hampton, pour n’en citer que trois, ses compagnons de route aussi indispensables que les filles. Car bien entendu, s’il est question d’amour de la musique, il est aussi question d’amour et de relations qui ne sont du reste pas aussi éphémères qu’on peut le penser à première vue. Marylou, le première épouse de Dean, sera de plusieurs voyages. Sal vivra avec La Môme, une mexicaine avec laquelle il travaillera dans les champs de coton, une vraie passion.
Et si cette histoire, comme l’expérience contée dans le livre, finira mal, on retiendra d’abord ce souffle, cette envie, ce désir fou de vivre intensément. Jusqu’à se brûler. Et s’agissant de Jack Kerouac, l’ambition de retranscrire cette intensité à travers un style, une écriture. Comme l’écrit William Burroughs, «il passait sa vie à écrire, il ne pensait qu’à écrire, il ne voulait rien faire d’autre.»

Sur la route. Le rouleau original
[On The Road : The Original Scroll]
Jack Kerouac
Éditions Folio Gallimard (n° 5388)
Roman
Trad. de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun
Édition et préface d’Howard Cunnell. Préface de Joshua Kupetz, George Mouratidis et Penny Vlagopoulos
624 p., 9,70 €
EAN 9782070444694
Paru le 7/05/2012

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, le Guide du routard a eu la bonne idée de détailler tout l’itinéraire. En voici le détail.
Signalons aussi le travail d’un étudiant allemand qui a retracé tout l’itinéraire sur Google Maps

Quand?
L’action se situe dans les années 1949-1950.

Ce qu’en dit l’éditeur
« »Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. […] Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route… »
Neal Cassady, chauffard génial, prophète gigolo à la bisexualité triomphale, pique-assiette inspiré et vagabond mystique, est assurément la plus grande rencontre de Jack Kerouac, avec Allen Ginsberg et William Burroughs, autres compagnons d’équipées qui apparaissent ici sous leurs vrais noms.
La virée, dans sa bande originale : un long ruban de papier, analogue à celui de la route, sur lequel l’auteur a crépité son texte sans s’arrêter, page unique, paragraphe unique.
Aujourd’hui, voici qu’on peut lire ces chants de l’innocence et de l’expérience à la fois, dans leurs accents libertaires et leur lyrisme vibrant ; aujourd’hui on peut entendre dans ses pulsations d’origine, le verbe de Kerouac, avec ses syncopes et ses envolées, long comme une phrase de sax ténor dans le noir.
Telle est la route, fête mobile, traversées incessantes de la nuit américaine, célébration de l’éphémère.
« Quand tout le monde sera mort », a écrit Ginsberg, « le roman sera publié dans toute sa folie. »
Dont acte.» Josée Kamoun

68 premières fois
Sélection anniversaire : le choix de Pascal Manoukian

MANOUKIAN_Pascal_©Hermance_triay

Photographe, journaliste, réalisateur, Pascal Manoukian a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence CAPA, il se consacre désormais à l’écriture. Il a publié notamment, aux éditions Don Quichotte, Le Diable au creux de la main (2013), Les Échoués (2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient (2017) et Le Paradoxe d’Anderson et Le cercle des hommes en 2020. (Source: Éditions du Seuil)

«J’ai lu Sur la route à 16 ans, comme Kerouac l’a écrit, sur la route, le pouce levé entre Minneapolis et San Francisco, de maisons bleues en maisons bleues. C’était l’année 1971. Le monde était encore délicieusement déconnecté et nous rêvions pour lui du meilleur. Je suis tombé à l’intérieur des pages, confondant ma vie avec la sienne. Jamais depuis je n’ai retrouvé un tel sentiment de liberté. Rarement, mais parfois, en traversant un paysage ou en rentrant chez-moi, il m’arrive une fraction de seconde, comme un ancien fumeur, croisant un invétéré tirer sur une taffe, de vouloir recommencer. Kerouac, ce sont toutes nos contradictions mises en pages ou plutôt en rouleau.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du livre
Madmoizelle.com
France Culture (Cinq lectures pour votre été)
Voyageurs du monde (Stéphane Guibourgé)
Blog Calliope Pétrichor 


Bande-annonce du film tiré du roman Sur la route de Jack Kerouac © Production FilmsActu

Extraits
« Et je les ai suivis en traînant les pieds comme je l’ai toujours fait quand les gens qui m’intéresse. Parce que les seuls qui m’intéresse sont les fous furieux, ceux qui ont la fureur de vivre, la fureur de dire, ceux qui veulent tout en même temps, ceux qui ne baillent jamais et ne préfèrent jamais de banalité, qui brûlent, brûlent, brûlent comme des chandelles rebelles dans la nuit.»

« Puis vient le jour des révélations de l’Apocalypse, où l’on comprend qu’on est maudit, et misérable, et aveugle, et nu et alors, fantôme funeste et dolent, il ne reste qu’à traverser les cauchemars de cette vie en claquant des dents. »

« J’ai rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père… Je venais de me remettre d’une grave maladie que je ne raconterai pas en détail, sauf à dire qu’elle était liée à la mort de mon père, justement, et à ce sentiment affreux que tout était mort. Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. Avant, j’avais toujours rêvé d’aller vers l’Ouest, de voir le pays, j’avais toujours fait de vagues projets, mais sans jamais démarrer, quoi, ce qui s’appelle démarrer. Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route, en 1926, pendant que ses parents traversaient Salt Lake City en bagnole pour aller à Los Angeles. La première fois que j’ai entendu parler de lui, c’était par Hal Chase, qui m’avait montré quelques lettres écrites par lui depuis une maison de correction, dans le Colorado. Ces lettres m’avaient passionné, parce qu’elles demandaient à Hal avec une naïveté attendrissante de tout lui apprendre sur Nietzsche et tous ces trucs intellectuels fabuleux, pour lesquels il était si justement célèbre. À un moment, Allen Ginsberg et moi, on avait parlé de ces lettres, en se demandant si on finirait par faire la connaissance de l’étrange Neal Cassady. Ça remonte loin, à l’époque où Neal n’était pas l’homme qu’il est aujourd’hui, mais un jeune taulard, auréolé de mystère. On a appris qu’il était sorti de sa maison de correction, qu’il débarquait à New York pour la première fois de sa vie ; le bruit courait aussi qu’il avait épousé une fille de seize ans, nommée Louanne. Un jour que je traînais sur le campus de Columbia, Hal et Ed White me disent que Neal vient d’arriver, et qu’il s’est installé chez un gars nommé Bob Malkin, dans une piaule sans eau chaude, à East Harlem, le Harlem hispano. Il était arrivé la veille au soir, et découvrait New York avec Louanne, sa nana, une chouette fille ; ils étaient descendus du Greyhound dans la 50e Rue, et ils avaient cherché un endroit où manger ; c’est comme ça qu’ils s’étaient retrouvés chez Hector, à la cafétéria que Neal considère depuis comme un haut lieu new-yorkais. Ils s’étaient payé un festin de gâteaux et de choux à la crème. »

Playlist (par ordre d’apparition dans le livre)
Source : Shut up and play the books

Jack parle du courant musical bebop qui « à cette époque, en 1947, […] faisait fureur dans toute l’Amérique. »
L’auteur parle de « la période ornithologique » du saxophoniste Charlie Parker (1920 – 1955) en référence à son titre Ornithology sur l’album Dial sorti en 1946.
Le compositeur et trompettiste Miles Davis (1926 – 1991) est évoqué.
Jack va à l’opéra de Central City et cite le nom de Lillian Russell (1860-1922), une actrice et chanteuse américaine. L’œuvre jouée est Fidelio, l’unique opéra de Ludwig van Beethoven, composé en 1804 et 1805.
Lors d’une soirée des choristes de l’opéra chantent Sweet Adeline, ce morceau publié en 1903 connut le succès en 1904 grâce à l’interprétation du groupe The Quaker City Four.
Je n’ai pas trouvé la référence du morceau dont les paroles « Le boogie, si tu sais pas le danser, moi je vais te montrer » sont censées provenir.
Le morceau Central Avenue Breakdown de Lionel Hampton (1908 – 2002) vibraphoniste, pianiste et batteur de jazz américain est évoqué.
La « chanson grandiose » Lover Man, parue en single en 1945,de la chanteuse Billie Holiday (1915 – 1959) est évoquée.
La chanson dont les paroles sont « La fenêtre elle est cassée, et la pluie, elle rentre dans la maison » est citée. Les paroles originales de ce morceau intitulé Mañana (Is Soon Enough for Me) sont « The window she is broken and the rain is comin’ in. » Ce titre a été interprété par Peggy Lee en 1947.
Jack s’isole dans un cimetière et y chante Blue Skies. Ce morceau composé en 1926 a été interprété en 1927 par Ben Selvin. On le retrouve la même année dans le film The Jazz Singer considéré comme le premier film parlant de l’histoire du cinéma.
Billie Holiday est de nouveau citée.
Dizzy Gillepsie (1917 – 1993) est évoqué. Ce compositeur, chef d’orchestre et trompettiste de jazz américain est considéré comme l’un des trois plus importants trompettistes de l’histoire du jazz avec Miles Davis et Louis Armstrong (1901 – 1971). Il a participé à la création du style Bebop et contribué à introduire les rythmes latino-américains dans le jazz.
Jack parle d’un « disque de bop endiablé » qu’il vient d’acheter, son titre : The Hunt. « Dexter Gordon et Wardell Gray y soufflent comme des malades, devant un public qui hurle ; ça donne un volume et une frénésies pas croyables. » Cet album est sorti en 1947.
Neal écoute le morceau A fine romance joué par une boite à musique. Ce titre a été écrit en 1936 pour le film musical Swing Time avec Fred Astaire et Ginger Rogers. Ce morceau été également interprété par Bille Holiday, Louis Armstrong et Ella Fitzgerald.
Les opéras de Verdi sont évoqués.
Le « grand pianiste de jazz » anglo-américain George Shearing (1919 – 2011) est cité, puis le batteur Denzel Best (1917 – 1965) « immobile à sa batterie ».
L’émission de radio Chicken Jazz’n Gumbo Disc-jockey Show, diffusée depuis La Nouvelle Orléans est citée.
Jack et Neal vont voir Slim Gaillard (1916 – 1991) dans un « petit night-club de Frisco ». Ce chanteur de jazz y interprète les morceaux Cement Mixer et C-Jam Blues.
Toujours dans un bar le morceau Close your eyes est chanté. Ce titre écrit en 1933 a été interprété par de nombreux artistes dont Harry Belafonte (1949), Ella Fitzgerald (1957), Peggy Lee (1963), Queen Latifah (2004)…
Évocation de Ed Saucier, un altiste (joueur de alto, instrument proche du violon) de San Francisco.
Le morceau suivant n’est pas cité explicitement dans le rouleau original mais il l’est dans la version de Sur la route publiée en 1957. Il s’agit du titre Congo Blues du Red Norvo Sextet enregistré en 1945. Red Norvo (1908 – 1999) était un vibraphoniste, xylophoniste et joueur de marimba américain. Jack Kerouac fait d’ailleurs une erreur en citant ce morceau, il l’annonce comme étant un des premiers morceaux de Dizzy Gillespie alors que si celui-ci joue bien sur ce titre il s’agit d’une œuvre collective du Red Norvo Sextet. De plus Max West qui est censé jouer de la batterie sur ce titre était en réalité un… joueur de baseball.
L’accident de voiture de Stan Hasselgård (1922 – 1948), « célèbre clarinettiste de bop » suédois, est évoqué.
Le timbre de voix de « Prez Lester » est évoqué. Prez (le prédisent) est le surnom de Lester Young (1909 – 1959) un saxophoniste, clarinettiste et compositeur de jazz américain.
Les noms de Charlie Parker, Miles Davis, Louis Armstrong et Roy Eldrige (1911 – 1989) avec « son style vigoureux et viril » sont cités. Puis viennent d’autres noms dans l’histoire du jazz racontée par Kerouac : Count Basie (1904 – 1984), Benny Moten (1894 – 1935), Hot Lips Page (1908 – 1954), Thelonious Monk (1917 – 1982) et de nouveau Gillespie et Lester Young.
Kerouac assiste à une prestation de George Shearing qui est accompagné des musiciens Denzel Best, John Levy (1912 – 2012) et Chuck Wayne (1923 -1997).
L’émission radiophonique de Symphony Sid alias Sid Torin (1909 – 1984) qui passe « les derniers morceaux de bop » est évoquée.
Un disque de Willis Jackson (1932 – 1987) est joué, autographié Willie dans le livre. Une nouvelle fois le morceau n’est pas cité dans le rouleau original alors qu’il l’est dans le livre publié, il s’agit de titre Gator tail sur lequel Willis Jackson est accompagné du Cootie Williams Orchestra.
Nouvelle évocation de Gillepsie « on mettra un disque de Gillespie vite fait, et d’autres de bop ».
Des titres de Lionel Hampton, ainsi que de Wynonie Blues Harris (1915 – 1969) et Lucky Millinder (1900 – 1966), tous deux musiciens de rhythm and blues, sont joués dans un juke-box « histoire que ça balance ». Un nouveau morceau non référencé dans le rouleau original est évoqué dans la version publié du livre, il s’agit du titre I like my baby’s pudding de Wynonie Blues Harris. Ce titre aux paroles à double sens parlant de femmes et d’alcool est sorti en 1950.
Au Mexique un « juke-box des années trente jouait de la musique de campesinos (paysans) ».
Des titres de Perez Prado sont joués. Jack et Neal dansent avec des filles sur More mambo jambo, Chattanooga de mambo, Mambo numero ocho et Mambo jambo.

À propos de l’auteur
Jack Kerouac est né en 1922 à Lowell, Massachusetts, dans une famille d’origine canadienne-française.
Étudiant à Columbia, marin durant la Seconde Guerre mondiale, il rencontre à New York, en 1944, William Burroughs et Allen Ginsberg, avec lesquels il mène une vie de bohème à Greenwich Village. Nuits sans sommeil, alcool et drogues, sexe et homosexualité, délires poétiques et jazz bop ou cool, vagabondages sans argent à travers les États-Unis, de New York à San Francisco, de Denver à La Nouvelle-Orléans, et jusqu’à Mexico, vie collective trépidante ou quête solitaire aux lisières de la folie ou de la sagesse, révolte mystique et recherche du satori sont quelques-unes des caractéristiques de ce mode de vie qui est un défi à l’Amérique conformiste et bien-pensante.
Après son premier livre, The Town and the City, qui paraît en 1950, il met au point une technique nouvelle, très spontanée, à laquelle on a donné le nom de « littérature de l’instant » et qui aboutira à la publication de Sur la route en 1957, centré sur le personnage obscur et fascinant de Dean Moriarty (Neal Cassady). Il est alors considéré comme le chef de file de la Beat Generation. Après un voyage à Tanger, Paris et Londres, il s’installe avec sa mère à Long Island puis en Floride, et publie, entre autres, Les Souterrains, Les clochards célestes, Le vagabond solitaire, Anges de la Désolation et Big Sur. Jack Kerouac est mort en 1969, à l’âge de quarante-sept ans. (Source: Éditions Gallimard)

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Moi j’suis de la race écrite!

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En deux mots:
Jo a grandi en banlieue parisienne, dans une cité où la seule alternative est entre la délinquance et le désœuvrement. Sauf que lui choisit de faire des études de philo à la Sorbonne et de devenir écrivain. Le jour où il rencontre Ysia, il commence à croire en son rêve.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ça me plaisait bien d’assembler des mots»

Pour son premier roman Yohann Elmaleh nous offre une version contemporaine du roman d’apprentissage. Suivant le parcours de Jo de la banlieue à la Sorbonne, il nous fait partager son rêve d’écrivain.

Ce pourrait être une histoire de chimie, celle de signaux invisibles que s’échangent deux personnes lorsqu’elles se rencontrent et qui transforment une existence. Comme ce jour où le regard de Jo a croisé celui d’Ysia. Il ne sait pas encore que la jeune femme à la beauté incandescente va devenir sa Muse, celle qui va le pousser à accomplir son rêve d’assembleur de mots: «j’aimerais être capable d’écrire une réaliste affaire moderne, où même la langue serait d’époque, créer un monde, un univers, des sentiments personnifiés, qui se développeraient autour d’un « Je » complexe et partout intuitif.» Mais pour concrétiser cette ambition, il lui aura fallu franchir bien des obstacles. Car Jo est un enfant de banlieue, issu de l’un de ces territoires oubliés de la République où les perspectives sont souvent limitées à une seule alternative, la délinquance et le désœuvrement. Jo aura l’occasion de goûter aux deux au sortir d’une enfance passée entre un père qui ne bosse plus et une mère qui pouvait «s’enfiler son neuvième verre de rouge tout en le considérant comme le premier». Un triste foyer familial au sein duquel on se nourrit au désespoir. Le père s’est résigné et la mère a revêtu «le voile stimulant de la folie».
Pour ne pas sombrer à son tour, Jo sort avec les jeunes du quartier et profite de l’économie souterraine qui se développe au pied des tours. «À cette époque, la mode est au racket. Car on commence à comprendre qu’à même pas cinq stations de métro, des gosses comme nous vivent plus à l’aise. Se mettent bien du franc rien que par naissance. Pour ça qu’on la suit sans se gêner, la mode. Sans trop de remords. Façon de se garnir les poches de force tout en se vengeant de notre propre sort». Au racket et au vol vient très vite s’ajouter le trafic de drogue qui lui permet tout à la fois d’avoir de l’argent et de frayer avec les consommateurs. L’occasion de franchir le périphérique et de s’incruster dans des soirées où il croise «des étudiants débatteurs, binocles rondes, critiques en herbe: romans, séries, football, cinoche… Des boursoufflés virant ivres morts, en confidence, yeux clos, joues rouges. Des bien fichus de la barbe poskés vintage, sapés pop’art, bucherons urbains, du genre hipsters, bio, underground, casques Bluetooth et tout le tintouin. Des drogués à la dure, des planants à la douce, des Blancs, un Noir, deux chauves, trois roux. De bric et de broc. Des filles partout!»
Puis vient ce jour où avec ses amis, ils choisissent de délester un bobo dans le métro et où Jo lui arrache le livre qu’il était en train de lire. Un livre dont il commence par ne rien comprendre, mais il insiste jusqu’à cette révélation: « »Les hommes qui vivent par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses ; mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grande hostilité. » C’était bien ça! Par cœur dans le texte! Tout moi franchement très bien décrit! Graissé, contemplé, aligné. (…) J’ai continué à le bouquiner pendant des heures, le poto Nietzsche, jusqu’au matin, sans vraiment rien en contredire.» Un livre et la rencontre avec Ysia, voilà les clefs d’un roman initiatique qui est aussi l’affirmation d’une identité, notamment servie par une langue que les non-initiés pourront avoir du mal à décrypter, mais qui fait aussi toute l’originalité de l’entreprise. En voici un petit échantillon : « Vous branlez rien d’vos journées les gavas! Z’avez cru la street c’tait vot’ daronne ou bien! Z’avez cru moi-même j’tais vot’ dar’!! tchiiiiip… Rien qu’j’entends des: «Mouss il fait rien pour nous… Il va chercher des me cs du 9-2… du 9-3… Et même pas il fait croque r ses potos sûrs… Ses gros d’enfance, et cætera.» Eh!! Moi j’vous l’dis direct, hein! Y a pas d’solidarité! Pas d’tié-kar! Pas d’potos! Ça sert à rien d’miauler là, comme des chattes: «Bouh… La France rien qu’elle nous keud’j… Bouh… Rien qu’on galère sur le terre-terre… Et même pas y a d’taf… Et même pas y a l’choix…» Oh! Les gros, l’Q7 faut l’mériter! Vous vous couchez comme Maï-li les frères! Avec des pleurnicheries comme ça, vous êtes bons qu’à faire du rap!»
Yohann Elmaleh est quant à lui bon à faire de la littérature, car il a compris qu’avec cette amante rien n’est gagné d’avance, que les échecs sont bien plus fréquents que les réussites. Et maintenant qu’il a mis le pied à l’étrier, on a hâte de le voir galoper vers son second roman!

Moi j’suis de la race écrite
Yohann Elmaleh
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782081500600
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en banlieue parisienne et dans la capitale.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Plus je l’observais comme ça, feuilletant son livre, levant parfois le regard pour mieux s’en imprégner, les verres moirés de merveilles, plus il s’établissait en moi un vertige inouï que mes pensées d’alors se trouvèrent incapables de formuler. Je m’éprouvais dans l’indicible… Je transpirais dans l’innommé… Simplement, j’étais ému. C’est la première fois, je crois, que je fis l’expérience des mots et de leur insolente nécessité. »
Jo, la vingtaine, vit dans une cité à Crimée, où il a grandi avec sa bande de copains. Inscrit en licence de philosophie à la Sorbonne, il se retrouve vite tiraillé entre les convenances de ses études et les rudes manières de son quartier, noyant cette dualité dans les amours, l’alcool et la drogue. Une rencontre va agir comme un révélateur et faire découvrir au jeune homme une nouvelle ivresse salutaire, celle des mots.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog LPBP

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les manies du quartier
Au quartier, les choses se déroulent comme elles doivent se dérouler, en petits faits de routine. Charriages, dragues lourdes, foots, fumées vertes, le grand ennui s’emmêle aux âmes et les agite jusqu’au sourire. On a tant de temps pour fantasmer ces lendemains qui se ressemblent qu’on s’habitue à la tournure des choses. Même que c’est toute une histoire pour les raconter ces choses-là qu’on endure. Et puis, y a pas vraiment de raison valable pour en parler. On se promène dans des fictions rythmées par la vie, voilà tout.
Un tas de types traînent devant la crèche planquée au hasard de la rue Chazaud, par roulements, inlassablement déposés dans ce coin désamarré du monde, où pointe un muret de brique rouge dressé en pente. La crèche dont je parle, elle se persiste dans ses êtres, les enracine dans sa fosse, tout asile envoûtant et ritournelle, elle les berce depuis l’enfance. Ça lui fait comme des taches pas bien lavables à la bâtisse publique, cette marmaille perdue, mi-cuir, mi-survêt’, qui s’anarchise entre gars sûrs par le carburant des rêves brisés. Ceux-là mêmes qu’on voit dans les reportages de la TNT : immigrés parqués ghettos, délinquants mineurs, cassos, engrenés mort ou prison…
C’est sur cette scène bétonnée de brique rouge que la galère mène sa danse, son éternel remix urbain et rebelote. Car faut pas compter la voir vide pour bien longtemps, la crèche. Ce terre-terre improvisé, du moment qu’on s’y laisse lascariser les méninges comme l’exige le secteur, ça vous colle sacrément aux tempes. On s’y pavane pépère, traquenard, pendant que les minutes du monde versent leurs secondes régulières, de mèche directe avec la mort. Les gars s’amènent avec leurs manières et les contes qu’ils y agitent. Chacun y met son message, ses mensonges, sa forme un brin valsée. Par pas plus de cent mots pour tout dire ; tant qu’on y peut croire encore un peu aux sensations qu’on vit ou qu’on aurait voulu vivre. De la forme au service du fond. Chez nous le blabla se prend pour le vrai.
Un gars sûr, sa berceuse, ça sert à la parlotte des cœurs.
J’avais pris quant à moi le parti de chercher la vérité ailleurs. Et à force de charbonner dans les études, tout en dépouillant des bouquins à la pelle, j’étais parvenu à atteindre la Licence de Philosophie à la Sorbonne, une étape importante de mon ascension sociale dont j’étais très fier. Mais fier tout seul, car pour l’entourage, darons, voisins, copains de galère, ce charabia d’intello en quête de sens ne voulait absolument rien dire.
Avant mon premier cours de l’année, j’amenais ainsi ma fierté solitaire parmi les blablateries de mes gars sûrs.
— Wesh philostrophe !! on m’accueillit la fume aux lèvres.
Comme d’habitude, mon pote Mouss charriait le petit Tarik :
— Arrête frère ! On sait ! Tout l’monde sait qu’t’es venu en France en cerf-volant ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Eh ! Shitix ! Fais-leur tourner les bailles, frère ! Avoue j’t’ai tricare quand t’as débarqué avec la daronne qui tapait des youyous dans les airs ! HU ! HU ! HU ! HU ! HU !
Il pouffait fort de ses propres blagues le poto Mouss, et d’un rire qui vous incruste toutes les partitions de l’esprit.
— Même qu’un moment tu t’es emmêlé l’menton dans un des fils. Pour ça qu’t’as le cou qui bande ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu !
Le pauvre Tarik, qu’on appelait Shitix à cause de sa consommation démesurée de shit, s’évertuait, impuissant, à racler les tics de sa grimace de victime :
— T’as vu Mouss, tchiiip… Tu sors toujours les mêmes trucs, là… Faut changer d’délire un peu, wesh !
Cependant que la crèche, à l’unisson, bombait son bloc d’une hilarité furibonde : « OH L’BÂTAAARD !!! » que ça braillait par à-coups au milieu des fous rires frénétiques.
Mon pote Mouss était le plus sûr de mes compères. Tout bonhommes qu’on se faisait, nous partagions une tendresse particulière, mise de vaines fois à l’épreuve. C’était une immense masse noire à la démarche gonflée, élancée, fière, mûre, riche, noble. Royale même ! Géante ! Un peu comme ces hip-hoppers black-ricains qui samplèrent leur génie dans le XXe siècle jazzé. Sa bouille enfantine tamisait avec ferveur les éclairs de violence qui se carraient furtivement dans les ronds de ses yeux, accordant à son vertigineux relief une aura barbare et câline à la fois.
On pouvait rester comme ça des heures à l’entendre déblatérer une branlée de théorèmes esquissés à la va-vite : « L’quartier ça laisse pas l’choix, les gros ! C’est soit Frère-Muss ! soit Scar-La ! » ; s’entrechoquant : « Les mecs ils m’font trop rire à jouer les fous repentis ! Ça fait deux mois d’placard et une fois dehors ça s’bute à la mosquée tous les soirs, à nous faire la leçon genre t’es dans l’hr’lam, ou j’sais pas quoi, tchiiip… Que des mythos… Alors nique toutes leurs mères et leurs barbes ! » ; s’alignant : « Moi j’vous l’dis, arrêtez d’croire les bonhommes qui font les mecs j’ai fait ci, j’ai fait ça, tchiiip… Du concret ! C’est tout c’qui compte, les gavas ! Du concret ! » ; s’étourdissant avec un lyrisme que nous savourions sans rien lâcher des sillages que sa prose abandonnait, et sa voix grave, en tout virile et musicale, tonnait des talents trop écumés, trop pudiques du cœur pour s’étaler dans une quelconque vie d’artiste.
Le quartier au corps, mon soce Mouss n’embrassera jamais l’ivresse de son sample. Avec force, la messe lui était dite en faveur de l’art caillerassé de vivre.
Pendant que Mouss charcutait l’orgueil de Shitix à coups de lol, que les gars encourageaient fraternellement sa dèche, que moi je surveillais ma montre au fil du Don’t Cry de J Dilla qui me chialait dans le casque, Koffi se dirigea en bombe vers nous avec son extase essoufflée et sa bouteille routinière de whisky noyé dans un 50 centilitres de Coca-Cola sans gaz. Maintenant qu’il ne tenait plus le pavé de la crèche, il pixélisait une vie approximative aux alentours du quartier, vagabondant son déclin dans toutes sortes de bars d’ivrognes et squats de crackés, et nous rejoignait tous les jours pour nous taxer comme il le pouvait clopes, spliffs, tise, et quelques humeurs mendiées de nostalgie.
Ça l’empêchait pas de débiter des blablas d’éloquence comme à l’ancienne, Koffi. Surtout qu’il la jouait comme si de rien n’était, comme si l’époque ronflait encore sous son règne, quoique finement, à base d’infimes coups de pression tout juste visibles à l’œil nu :
— Ouais Shitix ! Lâche une clope frérot, tu s’ras mignon !
Et sans même un regard pour le remercier ; ce qui fit lever le camp direct à ce pauvre Tarik.
Comme ça qu’il alluma sa clope surtaxée, et d’un bond déballa :
— Oh les frelons ! J’ai encore croisé c’fils de pute de schlag ! L’métisse d’la dernière fois, là ! Voyez d’qui j’parle…
— Non.
— Bah écoutez ’coutez ’coutez… Y a un narvalo, j’le connais pas. Il m’connaît pas. Un jour on s’est embrouillés pour un truc, j’saurais même plus dire quoi ! P’têt un faux regard dans la rue… Ptêt un pèt’ en gova… J’sais ap’. Bref ! On s’est rossé l’rocco mal, ce jour-là… Coups d’têtes ! Balayettes ! Corps-à-corps ! Tout-par !! » Il nous décrivait la scène en mimant ses actes avec des gestes. « Patates de forain ! High-kicks ! Une vraie péta ! Un carnage, frère ! Plein de sang !! Depuis, chaque fois qu’on s’croise, on s’rentre dedans ! Dans l’lard les gros ! Et toujours en balle ! Même pas un « Salam » ! BIIIIIM !! Un bordel, frère ! En règle ! Alors j’l’ai vu hier soir aux arènes de Stalingrad…
— Eh ! Eh ! Eh ! Eh ! Eh !! Vas-y ! ’As-y là ! gronda Mouss d’une traite et sans tarder. Ferme ta grande gueule avant qu’j’te kick ta bouche !!
Tout de suite, parmi nous autres, ça mit un froid son offensive.
Je savais en effet que Mouss avait de plus en plus de mal à se remplir des manières de Koffi, mais de là à l’afficher aussi sec et devant tout le monde… C’était certainement qu’il y avait des hics qui ne passaient plus à présent. Que ça avait trop enflé dans sa flemme et qu’autant de temps à supporter ces chiqués l’avait foutu d’humeur wesh et pour de bon.
— Oh Mouss ! Tranquille… Tranquille, frère… bégaya Koffi. C’est quoi l’délire ?
— M’appelle pas frère ! Y a pas d’délire !
Mouss avança alors princièrement sa masse vers la dégaine hésitante de Koffi et lui cala son monstrueux poing à deux doigts du clapet :
— Y a plus d’frère, frère ! J’suis plus ton p’tit ou ton poto, narvalo, machin tout ça là… Y a rien ! Mais comme t’es l’ancien, j’vais pas faire mon bâtard. J’t’en laisse une dernière, avant d’te casser tout c’qui t’reste de tes chicos d’la mort…
Il s’approcha encore un chouï et serra le poing jusqu’à faire briller ses phalanges et ses veines et ses dents :
— Tu vas retourner avec tes clochards et tes cracker’s, là… Stalincrack ou j’sais pas quoi ! Tu vas leur taxer tes cigarettes, leur jouer les durs, leur mythonner tes histoires, les michetonner… C’que tu veux, j’m’en bats les couilles ! Mais si tu remets un seul de tes pieds carrés d’cracker’s ici… tchiiiiip… Gros ! J’vais tellement t’patater dans l’axe, tu sentiras même plus les coups », il conclut sa pression, le poto Mouss, avec un sourire tendre et vicieux comme je lui en avais rarement vu.
On vit rouler sous les yeux tremblotants de Koffi une larmichette inondée de bouffonnerie. C’était inédit. Un choc ! Détonnant, comme neuf ! Lui qui avait si ardemment entretenu l’illusion du brave, du grand frère invincible, intouchable, quoiqu’à moitié camé. En maquillant toutes nos pulsions hostiles derrière des consciences aveuglées par sa légende d’ancien baroudeur, d’ancien taulard, du genre go-fast ! Trop d’liasses ! Et pire encore ! De gros bonnet, gangster chaudard, jadis braqueur, briseur de côtes, dealer d’lourds chromes ! En gros, tout ce qu’on aurait voulu être sans oser le faire. Qui parlait mal, des fois… souvent… Qui narguait selon son bon caprice nos âmes hébétées, apeurées, de sorte qu’on ne fasse pas trop de vagues sur son compte, devenu faiblard, enfin. Pour ne pas que ce jour baisé débarque, où se dévoilerait à nous le Principe, le postulat plus que précis, inéluctable, parfait ! Rien à redire :
Koffi, il est mort dans le film.
Je distinguai tout de même dans sa larme une nuée mélancolique qui me rendit tout pensif. Je me revis gosse, comme ça, chaussé sport, tout sapé de Nike, Reebok, banane Lacoste… À taper petitement le ballon sur la place des Biches avec les autres, sous les immenses ombres des grands de la crèche, dont Koffi soutenait le pavé, la carne fière et bombée, haute comme un chef de meute.
Je me souvins alors du regard gaga qu’il avait chaque fois que nous venions l’aborder, les pommettes joufflues d’admiration. Et de cette fois où il vint lui-même au secours de Shitix, qui était tombé dans le canal gelé d’un rude hiver, en tentant de récupérer la balle, malgré la présence des pompiers au pied de leur caserne, lesquels effectuaient tout un tas de manœuvres théoriques en vue de se jeter à l’eau, tenues de plongée, bouteilles de gaz, masques, grande échelle, tuyau, p’tite échelle… Déli-délo, presque ! Koffi, lui, il n’avait pas vacillé d’un pas. On le vit bombarder la place comme un buffle, et se lancer plaf ! en plein dans le gel ! Quand il remonta Shitix, intact, ses vêtements et son visage étaient tout tachés du sang que les pets de glace avaient déposé ici et là. Personne n’eut le loisir de le remercier pour cette bravoure, Koffi, car il n’en demandait pas tant. Ni trop, ni trop peu ; c’était son ton.
Comme lorsqu’il cacha que cette poucave d’Alassan avait balancé deux trois noms aux flics avant de purger quatre mois ferme au lieu de ses trois piges bien méritées, pour un trafic de drogue mal ficelé, et contre les ordres pourtant explicitement donnés. Ou qu’il renfloua financièrement la famille de Samir à la mort de son grand frère. Le Mirsson, qui était là avec nous aujourd’hui, à parader la nouvelle volonté générale devant celui qui m’apparut à ce mince moment comme un ange déchu. Ou qu’il aida encore, avec l’argent des braquos, Polo le Portugais, qui était là aussi. Et Malamine, absent. Et Sassi, absent. Et Mouss encore ! Le poto Mouss, violent, haineux, qui le chérissait par-dessus tout à la grande époque de la place.
Koffi… Qui aimait trop l’Humain. Qui derrière sa tyrannie manifeste, ses bailles d’énervé et ses mises à l’amende arrangeait coûte que coûte les affaires des uns et des autres. Et contre son intérêt. En prenant de gros risques. Quand on s’y connaît un peu, tout de même. Sûr que les vrais savent !
C’est peut-être ça, d’ailleurs, son humanisme, qui l’avait déconnecté de nous autres. Peut-être aussi qu’on s’était tous trompés de principe, ou qu’il s’en fait plusieurs, des principes, pour une seule et même vérité. Que rien n’est vraiment sans appel et qu’au final, la vérité a des facettes mouvantes, comme la vie et ses mémoires. »

Extraits
« C’est au sein de cette torpeur louche que ma mère endurait sa perte. En bonne ménagère, elle avait accompagné le paternel dans sa lente chute vers la disgrâce du vivre-ensemble, essuyant coups, pleurs, crises, vases, baffes, pin-pon, pin-pon, secours… Police ! Splendide comme une mère, sans jamais rien bouder des épreuves qu’on traversa. Ce n’est qu’au croisement entre l’inaction et la dépression que son spleen revêtit le voile stimulant de la folie. Comme un dé fi lancé au monde, lequel se limitait au triste foyer familial, elle décida de se passionner pour la première besogne venue quand mon père ne bossa plus ; de sortir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit quand il ne sortit plus ; de parler sans trêve et à tout-va quand il ne parla plus ; de boire jusqu’au bégaiement quand il ne but plus. Et le tout se déployant dans l’inversion la plus totale : chacun de ses comportements était poussé à l’extrême, avec une volonté si minutieuse, si résolue, qu’ils en de vinrent très vite automatiques. Le pire de tous étant cette fêlure incessante du fil de sa mémoire, cette interminable fantaisie. Ainsi ma pauvre mère pouvait réitérer la même tâche dix fois d’affilée. S’enfiler son neuvième verre de rouge tout en le considérant comme le premier. Stopper net le cours d’une conversation pour la reprendre immédiatement depuis le début. Devant moi ; sans moi. Méconnaissable. » p. 37-38

« Il y avait du monde, des tripés de tous les bords, charabiant par bouquets de vifs parleurs vers les placards, les vitres , les lampes, culs sur les meubles, dans tous les recoins. Et puis d’autres fêtards violemment plus stones encore, plein les fauteuils, le lit cinq places, coussins à franges, chorées de galoches, verres en plastique, poudreuse au groin. Ils s’humanisaient tous à tout-va en des chiqués interchangeables, à l’unisson dans les déteintes. Du même acabit parisien. On y comptait des étudiants débatteurs, binocles rondes, critiques en herbe : romans, séries, football, cinoche… Des boursoufflés virant ivres morts, en confidence, yeux clos, joues rouges. Des bien fichus de la barbe poskés vintage, sapés pop’art, bucherons urbains, du genre hipsters, bio, underground, casques Bluetooth et tout le tintouin. Des drogués à la dure, des planants à la douce, des Blancs, un Noir, deux chauves, trois roux. De bric et de broc. Des filles partout ! » p. 78-79

« Avant la rentrée sorbonnarde, avant les premiers relents d’adulte où le monde vous pardonne la jeunesse, avant qu’on me salue «philostrophe!», avant l’alcool, avant l’euro; c’est, je dois bien le dire, la délinquance. À cette époque, la mode est au racket. Car on commence à comprendre qu’à même pas cinq stations de métro, des gosses comme nous vivent plus à l’aise. Se mettent bien du franc rien que par naissance. Pour ça qu’on la suit sans se gêner, la mode. Sans trop de remords. Façon de se garnir les poches de force tout en se vengeant de notre propre sort. Puis petit à petit, cette redistribution, on la pratique de mieux en mieux. Avec la bande on s’organise. On se foire parfois côté technique. Mineurs au poste ! Trouille s juvéniles ! Mais entre gars sûrs on s’épate. Jouer les durs on y prend goût. » p. 95

« Les hommes qui vivent par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses ; mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grande hostilité.» C’était bien ça ! Par cœur dans le texte ! Tout moi franchement très bien décrit ! Graissé, contemplé, aligné. Absolument déterminé ! C’est dans la même chambre d’où je romance aujourd’hui que se produisit cet événement pas prévisible, bien atypique, révélateur et pour moi seul. Là, allongé sur le li t, face au petit miroir cloué à mon ancienne hauteur. Ce fut mon premier jour de lecture. Le plus frappant. Peut-être le seul. Malgré l’orage nerveux qui éclata ce soir-là, j’ai maintenu le cap. J’ai continué à le bouquiner pendant des heures, le poto Nietzsche, jusqu’au matin, sans vraiment rien en contredire. » p. 113

« Vous branlez rien d’vos journées les gavas ! Z’avez cru la street c’tait vot’ daronne ou bien ! Z’avez cru moi-même j’tais vot’ dar’ !! tchiiiiip… Rien qu’j’entends des : « Mouss il fait rien pour nous… Il va chercher des me cs du 9-2… du 9-3… Et même pas il fait croque r ses potos sûrs… Ses gros d’enfance, et cætera. » Eh !! Moi j’vous l’dis direct, hein ! Y a pas d’solidarité ! Pas d’tié-kar ! Pas d’potos ! Ça sert à rien d’miauler là, comme des chattes : « Bouh… La France rien qu’elle nous keud’j… Bouh… Rien qu’on galère sur le terre terre… Et même pas y a d’taf… Et même pas y a l’choix… » Oh ! Les gros, l’Q7 faut l’mériter ! Vous vous couchez comme Maï-li les frères ! Avec des pleurnicheries comme ça, vous êtes bons qu’à faire du rap ! Moi j’fais les choses avec Veusty… Rien qu’on casse-pipe H24 ! tchiiiiip… On remue not’ boule ! Et ça biffe sec ! En tout c’est mille keussaves qui rentrent semaine, avec des salariés en fer ! Des soldats sûrs qu’ont la tate-pa ! Pa’ce que les mecs, vous croyez quoi ? Qu’les gens ils vont vous prendre au sérieux alors qu’vous bicravez vingt balles par jour ? Et que j’me couche à 6 du mat’… Et que j’ me lève à 14 heures… tchiiiiip… Allez ! Barrez-vous là !! S’pèces de clochards ! Moi comme j’le dis hein, on n’a pas squatté l’même bidon ! On naît solo, on crève solo ! Y a pas d’histoire, faut grailler l’monde !! » p. 164

« Je ne savais pas trop quoi lui dire, moi, à part que ça me plaisait bien d’assembler des mots, et puis qu’à terme j’aimerais être capable d’écrire une réaliste affaire moderne, où même la langue serait d’époque, créer un monde, un univers, des sentiments personnifiés, qui se développeraient autour d’un «Je» complexe et partout intuitif. » p. 181

« En attendant ainsi peinard les échéances du prochain semestre , je partageais mes heures de bibli entre ma besogne universitaire et les publications du blog. Je ne m’épargnais pas; Charles non plus. Selon les termes de notre collaboration, nous étions déterminés à faire de cette revue littéra-web une gazette quotidienne. Alternativement, à nous deux, on publiait donc tous les jours un article propre et corrigé, sur tous les thèmes, sous toutes les formes: des aphorismes , des nouvelles, un sonnet bastonnant le siècle, un autre applaudissant l’ivresse, des dizaines d’extraits «d’un roman qui n’existera jamais», un feuilleton débitant les aventures de nos soirées parisiennes, des lettres datées «au lecteur», «à l’ami pauvre», «au cul de ma teille», sans oublier mon pastiche du J’accuse… ! de Zola, revisité en J’emmerde… ! Lettre aux résidents du coin, et puis des échos polémiques, brûlots d’anar, critiques d’éloges… » p. 210

À propos de l’auteur
Yohann Elmaleh a trente-trois ans. Moi j’suis de la race écrite! est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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