Presque le silence

ESTEVE_presque_le_silence

  RL_Hiver_2022

Finaliste du Prix Orange du livre 2022

En deux mots
Après des vacances chez son grand-père, Cassandre retrouve l’enfer de son collège de banlieue où elle est harcelée et humiliée, y compris par celui qui deviendra son compagnon. Camille, comme le lui a dit le voyant qu’elle a consulté, tombera amoureuse d’elle. Ses cinq autres prophéties de malheur, s’avèreront-elles tout aussi vraies?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’amour et les cinq prophéties de malheur

Pour son troisième roman Julie Estève a choisi de raconter la vie d’une femme harcelée dans son enfance, entourée par la mort, mais qui va croire en des jours meilleurs, même si on lui a promis, outre l’amour, bien des malheurs. Un livre-choc.

Il y a d’abord, en guise de prologue, une angoissante invasion de chenilles, puis de papillons voraces qui causent d’immenses dégâts. Une sorte de clin d’œil à Moro-Sphinx, le premier roman de Julie Estève, une fable cruelle qui a d’emblée installé son style vif, tranchant.
Puis on entre dans le vif du sujet avec le récit de Cassandre, 13 ans, en vacances chez son grand-père à Saint-Étienne-d’Estréchoux. Là, la fillette peut se ressourcer, oublier les moqueries et le harcèlement dont elle est victime devant l’indifférence générale des enseignants et de ses parents. Sa mère semble absente, son père ne s’occupe plus que de son chat. «Je ne sais quel triste monde se cache à l’intérieur de mon père, une déchèterie, une carrosserie rouillée ou une nuit pâle. Je l’observe comme un paysage qui défile, flou, dans les trains. Daniel, clerc de notaire, est une ombre qui passe, une flaque d’eau. Je ne rencontre dans ses traits que l’ennui. Il est là, retourné comme un gant, à l’envers de lui-même. Seul Cassis semble lui donner une place au monde. Est-ce que tous les pères sont liquides, impénétrables. Point positif, il me passe tout: il s’en branle.»
Le mal vivre de la gamine va atteindre son point culminant lorsqu’elle sera humiliée par ses camarades de classe, à commencer par Camille qu’elle aime en secret. Sa tête rousse plongée dans la cuvette des toilettes la mène au désespoir. Mais elle va serrer les dents et croiser la route de Jonas, un graffeur. Le temps et l’adolescence passent. La chenille va devenir papillon. «J’ai dix-sept ans et je suis bonne; les rousses sont à la mode. J’ai changé de bahut, le ciel est sans nuages. J’ai des camarades de classe. Je fume des cigarettes, des Camel. Je porte des jupes courtes et des collants déchirés. Les filles regardent mes cheveux longs, épais, rouges, qui traînent dans mon dos. Les miracles n’arrivent pas que dans les films, mais chez le coiffeur. Je passe du chien au félin, du caniche à la lionne en deux heures, toilettage express.» Bac en poche, il lui faut du sexe, il lui faut un avenir. Comme Jacques Marrant – le bien-nommé — lui prédit que Camille va tomber amoureuse d’elle et qu’elle connaîtra bien des malheurs, elle va croire le voyant. D’ailleurs, quelques temps plus tard, il est dans son lit. Le couple fait des projets, part en voyage. Cassandre s’inscrit à l’école vétérinaire et pense au bonheur. Mais c’est alors que s’abattent les calamités. Son père perd son emploi, on diagnostique un cancer du sein à sa mère. Jonas se marie le jour où les tours jumelles s’effondrent. Puis ses parents se séparent.
«Mon père a acheté un petit terrain dans une pampa du sud de la France, à La Roque-sur-Pernes. C’est une terre sèche et stérile. Il a payé deux mille balles un vieux camping-car dans lequel il vivra. Le reste du fric, il l’a donné à ma mère pour son long voyage. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.»
Vœu pieux. Les catastrophes vont s’enchaîner au long d’une vie que Julie Estève va retracer en épisodes forts, comme une chute inéluctable. Un virus qui fait des ravages, un accident après l’autre, des décès qui se succèdent et un esprit qui peu à peu s’enfonce dans la nuit. Cassandre est alors la proie d’un long cauchemar et la pythie d’un monde qui se meurt. Qui entendra ses cris, sa souffrance, ses appels à l’aide?

Presque le silence
Julie Estève
Éditions Stock
Roman
208 p., 19,90 €
EAN 9782234088863
Paru le 12/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, d’abord à Saint-Étienne-d’Estréchoux, puis à Paris et en banlieue parisienne, à L’Hay-les-Roses, Villejuif, Étampes, Juvisy, Longjumeau, Antony, Saint-Denis, Pantin, Maisons-Alfort. On y voyage aussi à Cuba et dans les Caraïbes, à Cayo Largo ainsi qu’à Minorque. On y évoque aussi un séjour dans les Alpes, un terrain à La Roque-sur-Pernes, une étape à Mâcon.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XXe siècle à nos jours..

Ce qu’en dit l’éditeur
« Les mots m’étranglent. J’ai mal : tête, ventre, tout le temps. Je suis un calvaire de treize ans, un mètre cinquante, quarante kilos qui se brisent. Je ne ressemble à rien sinon à une laideur bizarre. Ce n’est pas avec cette gueule-là que je vais pécho Camille Leygues. Il est dans ma classe cette année et il me déteste, comme tout le monde. »
Cassandre est rousse, frisée et haïe des autres enfants. On l’appelle le Caniche. Elle aime Camille, un garçon très beau et fou de chevaux. Un jour, elle se rend chez un voyant pour connaître son avenir. Mais la séance tourne mal. Le cartomancien lui révèle cinq prophéties terrifiantes qui ne cesseront, au cours de sa vie, de la hanter.
Presque le silence raconte la vie d’une femme en dix chapitres, de son enfance à sa mort. Une vie qui traverse dix grandes pertes, l’amour fou et les deuils. Une vie mêlée au sort des hommes, des animaux et des arbres où les tourments de l’âme sont les miroirs de l’effondrement du monde.
Un roman d’apprentissage, écologique et tragique, où l’intime déchire l’universel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Memo Émoi
Blog Joellebooks
Blog Christlbouquine
Blog au fil des livres
Le blog d’eirenamg
Blog Le coin des chroniques

Les premières pages du livre
« 1
Les papillons
Ça a commencé dans les forêts tropicales et les mangroves en Guyane. Des œufs. Des tas d’œufs. Ils étaient des millions, des montagnes. Les œufs sont devenus des chenilles moches qui ont mangé les feuilles des arbres dont les palétuviers des marais. Leur abdomen était gonflé, leurs poils épais, elles avaient trois paires de pattes.

Pendant des kilomètres, la forêt fut recouverte de ces choses. Elle fut dévorée. La forêt : des troncs et des branches vides.

Un jour, les chenilles se sont changées en papillons de nuit, trapus, triangulaires. Ils étaient jaune et marron. Au crépuscule, ils ont volé vers les villes.

Ils cherchaient la lumière et la mort. Juste la lumière et s’éclater contre un soleil. Claquant leurs ailes, tarés, ils se jetaient sur les lampadaires, les télévisions, se fracassaient contre les phares des bagnoles, les enseignes, les lampes de chevet. Ils rampaient sous les portes, s’infiltraient comme des cafards dans les trous, tabassaient les vitres.

Les femelles, pour protéger leurs œufs, libérèrent des flèches de poison qui se plantèrent dans les chairs, laissant une plaie vive, puis purulente. Bébés, vieillards, tous y passèrent, sans distinction de sexe. Les hommes se barricadèrent. Ils vécurent dans le noir et la peur. Il y eut des cris, des larmes, des visages détruits.

Dans les villages, on trouva des peaux mortes et des gueules cassées, comme à la guerre, des traits pas droits, des moitiés de bouche, des regards blancs.

Les papillons ont migré au nord, au sud, dans les forêts canadiennes, russes, islandaises, au bois de Vincennes, en pleine brousse, dans la jungle thaïlandaise, partout où les arbres poussaient, ils se sont adaptés aux climats, aux espèces, ils se multiplieront jusqu’à ce que les hommes comprennent.

On les appelle les papillons cendres.
J’ai onze ans et je suis amoureuse de pépé Jean. C’est un type petit qui porte des shorts en lin. Il s’affaisse, l’âge. Il me regarde tout le temps. Quand il ne me regarde pas, il écrit des lettres et me dit le monde, les arbres, les hommes.

Je passe l’été plein sud, à Saint-Étienne-d’Estréchoux, un village de pierres et de vieilles personnes. Estréchoux, ce nom m’a toujours paru ridicule. Je disais Saint-Étienne sans la suite quand on me demandait où je partais en vacances. J’imaginais très bien Louis de Funès mâcher la formule entre ses dents et répéter dans un tas de grimaces : Saint-Étienne-d’Estréchoux !

On vit dans une maison pas pratique avec des meubles mités. Toilettes à l’ancienne – pot de chambre. Je construis sur la petite terrasse des structures métalliques avec le Meccano qui appartenait à ma mère. Je passe des heures à fabriquer mes installations, visser, intégrer les boulons, les roues et éventuellement un petit moteur. C’est souvent raté, au mieux bancal. Parfois je joue à la dînette. Mais tourner des épluchures dans une casserole minuscule sur un faux feu, y a pas plus chiant. Je préfère regarder valser le saule ou écouter gueuler les oiseaux. J’attends le moment de la pêche avec le sac en osier et les boîtes d’hameçons.

Il faut marcher quarante minutes pour arriver à la rivière, notre coin. Sur le chemin, on s’arrête dire bonjour à Madeleine qui est vieille, grosse, et seule. Elle me donne toujours un gâteau. Ils parlent avec pépé des autres qui ont mal au dos, aux jambes, qui vont se faire opérer la hanche, de ceux qui sont devenus fous. C’est un genre de péage. Madeleine sent l’eau de toilette. Elle a une barrette rose dans les cheveux et des tabliers à fleurs achetés au marché ; elle ressemble à quelqu’un qui n’a rien vécu. Elle est gentille mais je ne sais pas quoi lui raconter, et ses gâteaux sont secs. J’ai envie de crier fous-nous la paix avec tes histoires, laisse-moi avec lui, tu me voles du temps. Je souris muette et polie, et je chasse les lézards sur les murs, j’aime leur couper la queue. Un vent chaud console mon impatience.

Il y a partout des mûres sauvages au milieu des ronces. Elles sont gorgées de jus. Je les fourre dans ma bouche, elles noircissent mes dents et le contour de mes lèvres. Pépé apprécie ma gourmandise. Il dit : les gens qui aiment manger ne seront jamais tout à fait malheureux. Mon grand-père est veuf, sa femme est morte sur une plaque de verglas. Je ne crois pas que l’on puisse disparaître en glissant – à moins d’avoir un destin de rien. Pépé ment ! Je me souviens peu de Paulette, ma grand-mère. Sur les photographies dans les cadres, elle porte un chignon blanc. Il n’en parle jamais.

Quand les gens s’arrangent avec un mort et qu’ils improvisent une fin pourrie, c’est que le mort s’est pendu ou balancé dans le vide. Les suicides se rangent dans les placards de famille.

Le père de Camille Leygues par exemple : tombé d’une échelle un 14 juillet ! Camille a gobé le bobard ; les enfants n’ont aucun esprit critique. Je n’ai pas insisté auprès de lui parce que je voudrais qu’il m’embrasse avec la langue, et personne n’a envie de rouler une pelle à la vérité.

Pépé me prend souvent la main. Sentir sa main usée dans la mienne me donne l’impression d’écouter Queen à fond dans une voiture. On marche dans les herbes libres et les cailloux, il y a des serpents. Pépé m’apprend à reconnaître les vipères, tête triangle et pupille verticale. On écarte quelques branches et la rivière, froide et claire, est là. Je saute dedans avec mes bottes trouées. Je sens l’eau électriser mes jambes. Sous les pierres, je cueille des vers qui dansent. Je les broie entre mes doigts et j’accroche la purée d’appâts à l’hameçon de ma canne. Écraser les larves me procure une petite joie, un pouvoir sur quelque chose.

On reste côte à côte des heures à répéter les mêmes gestes dans la nature et le silence. Les mots sont sans importance. Lorsque l’un de nous attrape un goujon, on échange un sourire, c’est suffisant. À la rivière, j’oublie l’école. J’oublie que je n’ai pas d’amis, que je ne connais pas les rires ensemble, les soirées pyjamas, les secrets à l’oreille. Pépé ne sait pas que dans la cour de récréation on me crache dessus ; c’est un jeu qui les fait rire. Ils trouvent mes cheveux orange, laids, et le reste pas dans les clous.

La rivière, c’est mieux que la vie, et dans sa beauté je rêve de Camille Leygues. Je le vois dans trente-six jours au centre équestre de Châtenay-Malabry.

Mon grand-père a fait la guerre contre les nazis, il stocke des conserves périmées, des sacs plastique, des vieux journaux – y en a des piles. Il a une carte d’ancien combattant qui lui offre des avantages pas négligeables, bus gratis, retraite et rente. Tous les mois, il met de l’argent sur un compte pour mes études : je serai vétérinaire. Je fais souffrir les animaux, faut que j’arrête.

Pépé me regarde grandir. J’observe sa fatigue, ses yeux humides qui attendent un orage. Leur couleur n’est plus très franche, le bleu a passé, il tire vers l’aveugle. La peau de son cou est molle. Depuis une semaine, il lui arrive de crier sans préavis. Il a très mal à l’oreille, sa gueule tourne à la tragédie grecque.

Je suis caractérielle, il me dit gentiment. C’est vrai souvent ma voix se casse, la colère. Je ne sais pas pourquoi, sans doute à cause du monde et des questions qui m’écrasent, j’arme ma bouche de phrases cruelles – tu comprends rien/fous-moi la paix/je t’aime plus : celle-là est un bazooka. Je ne l’ai utilisée qu’une fois car sur le visage de mon grand-père est apparu le vide, et j’ai eu envie de mourir. J’ai couru dans les rues pierreuses de Saint-Étienne-d’Estréchoux, mes pieds coincés dans des méduses transparentes, pour échapper à la honte et briser ces quatre mots ensemble : je t’aime plus. Je suis arrivée à la rivière, suante, il faisait lourd sous les nuages, il allait pleuvoir. Je me suis assise sur un rocher plat. Dans ma tête, des images ont pénétré de force, défonçant les murs au pilon et me condamnant à regarder un enfant noir squelettique, un homme qui gueule au volant d’un Land Rover, un cormoran englué de pétrole, un clochard à un feu rouge, un accident de la route, les pompiers, une mère frappant son fils, Tchernobyl. J’ai hurlé, les poings serrés, sur mon rocher plat.

Je voulais juste que pépé me donne son Opinel. Le côté cow-boy de la lame qui se range, je trouvais ça cool. Avec un Opinel, on peut tailler le bois, ouvrir le ventre d’un poiscaille, menacer les autres dans la cour de récréation avec une tronche de chien méchant. Ils auraient chié dans leur froc ! Mais pépé a dit non. J’ai insisté. Non. Allez ! Non. S’il te plaît ! Non. Tu me le prêtes alors ? Va dans ta chambre. Alors tu m’en achètes un. Je veux plus te voir, dégage-moi de là : j’ai sorti le bazooka.

Sur mon rocher plat, j’ai senti les premières gouttes sur mes cheveux, très vite la saucée. J’ai pensé à un caniche roux, c’est comme ça que les autres m’appellent, le Caniche. Bande de cons. Je suis rentrée trempée, bouche fermée tête en bas. Pépé a eu un rire sonore et j’ai couru dans ses bras. Il est allé chercher une serviette pour me sécher. Il m’a embrassée, l’eau de ses yeux à ras bord. La pluie a cessé et on est sortis chasser les escargots dans les talus, aux bords des chemins et dans le petit bois. On les a mis dans une cage à la cave pour les affamer et les faire baver tout ce qu’ils pouvaient.

Le panier en osier est rempli de poissons. Pépé les fait cuire à vif dans une poêle avec l’huile, le sel, le persil. Il fait sombre, et frais. J’allume un feu dans la cheminée. Saint-Étienne-d’Estréchoux, c’est pas la Côte d’Azur. On mange la friture, c’est dégueulasse mais on parle, les bouches luisantes, du cosmos.

Pépé dit que l’univers est un ballon de baudruche qui grandit, ne pète pas et avance grâce à l’énergie qui l’a fait naître, un peu pareil que nous les hommes – naissance, croissance, mais sans la mort au bout. Il existe donc quelque chose, une force increvable qui crée sans relâche et vieillit sans s’effondrer. J’imagine alors un colosse creuser le noir avec ses mains de géant, fouiller le néant, pénétrer l’horizon pour y foutre ses galaxies et ses soleils, gagner du terrain et croître, croître, insatiable, avec l’idée fixe et conne d’envahir le rien pour fabriquer du vide. Des années-lumière de vide. Si ce gros type s’appelle Dieu alors Dieu est un bulldozer, ou un Américain.

Dans mon lit, sous l’édredon qui pèse, je regarde le plafond peler. J’ai laissé la porte bâiller, le feu s’éteindre au fond de la cheminée. Mes yeux restent ouverts, j’ai peur de la nuit.

Je me réveille la gorge pleine de ciment. Dans mon rêve, des nuées de papillons volaient vers la maison de mon grand-père.

Je pisse dans le pot en céramique. L’urine ricoche contre la faïence quand je perçois, dans la brume de ma fatigue, une sorte de gémissement. On dirait un chien qui s’est pris un coup de pompe dans les côtes. Je n’arrive pas à définir de quel côté ça vient. Droite, gauche. Dehors, ici. Je marche les pieds nus sur le carrelage. Je passe devant la cheminée froide, l’angoisse figée dans le thorax. Le silence est si dense que le moindre craquement est une explosion. Je m’approche de la chambre de pépé et me plaque à la porte comme un gecko : il y a le prénom de ma grand-mère, Paulette, qui sort de là. Je distingue le mot oreille. Mon oreille, putain, mon oreille, il dit. Entendre l’amour de sa vie qui étouffe sa douleur dans un traversin, y a pas plus dégueulasse. Je ne bouge pas. Je ne frappe pas. Je retourne dans mon lit pour ne pas abîmer la dignité de mon grand-père ; je pleure sous l’édredon.

Je suis la première debout. La maison sent le bois d’hiver. Il n’y a rien sur la table. Ni lait ni confiture, pas de pain grillé. Pépé dort. Je prends dans la poche de sa veste deux francs cinquante et je cours dans la grande rue vers la petite place. La camionnette du boulanger est garée à côté de l’ancien four. Une queue de cheveux blancs et de cannes attend devant. Madeleine achète une baguette et un gros pain rond pour la semaine. Je regarde ces gens presque morts. Pépé est léger. Eux, lourds. Jambes lentes. Haleine sale. Conversation chiante. Ils sont des écorces de platane. Au milieu de ça, on me trouve jolie alors que je ressemble à un caniche. On touche mes joues lisses. On me laisse passer : je suis Lady Di !

J’achète deux croissants, le boulanger m’en offre un troisième. Je pense à pépé dans son lit qui s’étouffe, il sera heureux de manger du beurre.

Madeleine me tient la grappe. Elle veut absolument nous inviter à dîner. Tu diras à Jean, vendredi ou samedi prochain, comme si elle avait un gala les autres jours de la semaine. Madeleine fait partie de ces vieilles coquettes avec du fard sur les tempes. Pas question d’en parler, et pas possible de me retenir de mépriser Madeleine. Pourquoi ? C’est une dame sympathique. Peut-être qu’elle veut foutre pépé dans son lit. Et puis sa vie de jardin à planter des tomates et des herbes aromatiques ! Madeleine n’a rien donné au monde à part un tas de légumes. J’ai besoin de modèles. Madonna, Freddie Mercury ou Django Reinhardt. Madeleine, c’est personne.

Je ne vois pas pépé ranger les bûches sous l’abri, réparer le vieux réveil, écrire des choses. Je prends une allumette dans la cuisine minuscule et je mets le feu au gaz. Je fais chauffer le lait. J’essaie de ne pas faire de bruit, de ne pas déranger la tristesse de mon grand-père.

Je trempe mon croissant dans le lait. Des billes de gras flottent à la surface. Je n’y devine pas mon avenir comme la Cassandre des Grecs que personne n’a crue lorsqu’elle a prédit la perte et la mort, les massacres en série, son propre meurtre.

Je n’ai pas envie de rentrer chez mes parents. Mon père ne s’intéresse qu’à son chat, vieux et con. Ma mère me manque un peu quand elle plonge dans mes cheveux ses mains longues. Je les appelle une fois par semaine de la cabine téléphonique pour dire la météo, ce que je mange ; nous n’avons rien à partager que le soleil ou la pluie.

Sur la table en bois, je pose la tasse de mon grand-père et la viennoiserie cachée dans une serviette de papier.

Je sors et je marche sur le chemin des châtaigniers qui monte à pic vers un ciel vide, je transpire. Je pense à Camille qui a des manières de duc. Il est blond. Depuis que son père s’est suicidé, il passe son temps avec des poneys. Son préféré est un shetland blanc, il s’appelle Capitaine. Les canassons, moi, j’en ai rien à foutre. Mes parents m’ont inscrite dans un centre équestre pour avoir la paix le samedi et me sociabiliser. J’aime pas les poneys, ils schlinguent, chient partout, et faut les décrotter, mais grâce à eux je suis près de Camille. Mon but dans la vie, c’est l’embrasser. Je vais être la meilleure côté bourrins, sauter toutes sortes de haies, gagner des médailles, et Camille ne pourra résister à la cavalière rousse sous sa bombe.

Je ramasse les mûres sauvages dans les ronces qui me griffent, je les mets dans un sac plastique pour le dessert.

Il est treize heures, pépé dort encore. Il n’a pas touché la viennoiserie. J’engouffre le deuxième croissant offert par le boulanger. J’attends que la tristesse de mon grand-père parte avec la poussière. Je fabrique avec le Meccano une installation boiteuse qui ressemble à un squelette d’église. Je m’endors sur la pierre froide.

Il est dix-sept heures, pépé ne sort pas de sa piaule. Je comprends que certaines douleurs prennent du temps. Je ne sais où consigner mon corps. Si je vais à la rivière, alors quand je rentrerai pépé sera près du feu avec son sourire.

La rivière coule et c’est une marche forcée. Depuis combien de temps elle coule comme ça, charriant ses tas de fritures. J’ai un orage dans la gorge. Je me suis assise sur le rocher plat, un serpent d’eau passe à côté, je lui crache dessus. Je squatte au pied de la peur. Je laisse filer les minutes, et dans les minutes il y a mon grand-père debout comme un arbre et moi qui me jette dans ses bras. Je rentre avec un trac qui me lacère.

Il fait nuit. Pépé dort toujours. J’allume la cheminée. Je mange les mûres qui laissent autour de ma bouche des taches violettes.

Le bruit des bûches, mon ventre, le silence.

Je pense à demain quand pépé passera le seuil avec son short en lin et qu’on parlera. Je lui poserai les questions qui fâchent, Paulette ; j’ai tant de questions en moi. Je lui demanderai les détails de sa vie, sa définition de la beauté. Je lui raconterai comment je vais aimer Camille et quand je serai vétérinaire. Je veux grandir dans son regard bleu-blanc.

Un papillon de nuit noir se jette dans les flammes, vingt-trois heures et la vie ferme sa gueule. Je reste assise devant le feu qui disparaît. La chambre de mon grand-père est un pays inaccessible. Mes jambes, des troncs. Je n’arrive pas à faire un pas, j’attends, je me fracasse, dedans.

La nuit est blanche. Je guette les bruits, il n’y a rien.

Pépé est mort.

Je reste dans la baraque trois jours à manger les pots de confiture, droguée à l’espoir que mon grand-père sorte de son trou. Sur la table du salon, le croissant a pourri avec des taches bleues éparses.

C’est Madeleine qui me trouve devant la cheminée éteinte. Elle qui ouvre la porte et crie, secoue pépé, appelle ma mère, dit le décès en larmes et effrayée d’avoir vu sortir de l’oreille de Jean un papillon de nuit noir.

Je vis chez Madeleine jusqu’à ce que mes parents débarquent, pendue, animale, à ses gros bras. Elle est une ombre rassurante et son cou plein de Cologne une bouée au large d’une mer en vrac.

Des phrases braillent dans ma tête : Le papillon a dévoré le cerveau de pépé/Sans pépé je n’ai pas ma place au monde/Sans pépé je suis foutue/Je hais les papillons/Je hais les animaux.

L’enterrement est rapide dans les hauteurs de Saint-Étienne-d’Estréchoux. La terre, la fleur sont jetées sur le manque. Au-dessus du corps de mon grand-père, plus que la mort, c’est l’idée de la mort qui vient, gros sabots, me pénétrer. La vie se perd, sans bruit, n’importe comment, c’est compris.

La mort est un poulpe qui nage dans ma tête.

Je me souviens de Madeleine avec ses larmes obèses qui me berce comme une poupée des nuits entières. Madeleine qui chante des chansons oubliées, qui dégage les escargots de la cave et qui me tend le paquet qu’elle a trouvé dans la chambre de pépé : Madeleine me sauve.

Les mains en nage, je défais le scotch qui entoure le petit sac. À l’intérieur, il y a l’Opinel de mon grand-père et une feuille avec son écriture appliquée : Pour tailler le bois, ma chérie, ma Cassandre.

Je plie les mots, je serre le couteau contre mon ventre. Je crache sur l’été et je pense : couper les cons dans la cour de récréation. En attendant de grandir, je rêve de Camille. Y a plus que ça, le besoin d’aimer.

2
Les rats
Il est tard dans le monde et le soleil écrase les mers, la vie, les montagnes. Les forêts sont noires, rouges, mortes. Tout est fondu, désolé. Les paysages perdus. L’océan est un bain de plastique et de méduses. Température de l’eau, trente-huit degrés. Les hommes ont disparu, rayés.

Un peu partout, des rats mangent des rats.

Ils sont une quinzaine autour d’un des leurs, le plus faible, le moins utile. Ils ont rongé les pattes, la queue, la tête. Ils ont sucé les os. Ils ont laissé les yeux, abandonnés sur le béton craqué. Des yeux hallucinés, sur une route de silence.

Les rats ne ressemblent pas à des rats. Ils sont grands comme des moutons. Ils se déplacent vite, en groupe, se nourrissent de vieux déchets, creusent et fouillent le sol. Ils sont maigres et quand la faim les rend fous ils se mangent entre eux.

Ils sont les derniers de la Terre : des moutons barbares. »

Extraits
« Je ne sais quel triste monde se cache à l’intérieur de mon père, une déchèterie, une carrosserie rouillée ou une nuit pâle. Je l’observe comme un paysage qui défile, flou, dans les trains. Daniel, clerc de notaire, est une ombre qui passe, une flaque d’eau. Je ne rencontre dans ses traits que l’ennui. Il est là, retourné comme un gant, à l’envers de lui-même. Seul Cassis semble lui donner une place au monde. Est-ce que tous les pères sont liquides, impénétrables. Point positif, il me passe tout: il s’en branle. » p. 35

« J’ai dix-sept ans et je suis bonne; les rousses sont à la mode. J’ai changé de bahut, le ciel est sans nuages. J’ai des camarades de classe. Je fume des cigarettes, des Camel. Je porte des jupes courtes et des collants déchirés. Les filles regardent mes cheveux longs, épais, rouges, qui traînent dans mon dos. Les miracles n’arrivent pas que dans les films, mais chez le coiffeur. Je passe du chien au félin, du caniche à la lionne en deux heures, toilettage express. » p. 55

« Suite à la guérison de sa femme, mon père a acheté un petit terrain dans une pampa du sud de la France, à La Roque-sur-Pernes. C’est une terre sèche et stérile. Il a payé deux mille balles un vieux camping-car dans lequel il vivra. Le reste du fric, il l’a donné à ma mère pour son long voyage. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. » p. 125

À propos de l’auteur
ESTEVE_Julie_DRJulie Estève © Photo DR – Hachette

Presque le silence est le troisième roman de Julie Estève. Ses deux précédents livres, Moro-sphinx (Stock, 2016) et Simple (Stock, 2018), ont été très remarqués par la presse. (Source: Éditions Stock)

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Les derniers jours des fauves

LEROY_les_derniers_jours_des_fauves RL_Hiver_2022

En deux mots
Nathalie Séchard, la Présidente de la République française, décide de ne pas se représenter. Alors que la pandémie continue à faire des ravages et qu’une forte canicule s’abat sur le pays, la guerre de succession est déclarée entre le ministre de l’intérieur, celui de l’écologie et la représentante du Bloc patriotique. Et tous les coups semblent permis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Qui succédera à la Présidente de la République?

Jérôme Leroy a trempé sa plume dans l’encre la plus noire pour raconter Les derniers jours des fauves. Un roman de politique-fiction qui retrace le combat pour la présidence de la république sur fond de confinement, de canicule et de coups-bas. Haletant!

Nathalie Séchard aura réussi un coup de maître en devenant la première Présidente de la République française. De sa Bretagne natale aux cabinets ministériels, elle franchi les étapes avec maestria et connu une ascension fulgurante. Venue de la gauche, et grâce à une subtile campagne présidentielle en 2017, elle s’impose comme la candidate hors système en lançant le mouvement Nouvelle Société, déjoue les pronostics et accède à la fonction suprême face à la candidate du Bloc Patriotique. Mais l’usure du pouvoir et quelques épreuves comme la révolte des gilets jaunes ou la pandémie, ont érodé sa popularité. D’autant qu’à un confinement strict, elle a ajouté la vaccination obligatoire. Quelques défections et erreurs de casting dans son gouvernement ne l’ont pas aidée non plus.
Alors, dans les bras de son mari – de plus de vingt ans son cadet – elle décide de ne plus se représenter pour un second mandat.
L’annonce-surprise d’un passage au journal de 20 heures provoque l’émoi dans son entourage. Mais tandis que l’on se perd en conjectures, la France est secouée par un attentat contre un vaccinodrome qui fait 30 morts à Saint-Valéry-en-Caux. AVA-zéro, un groupuscule encore inconnu jusque-là revendique ce carnage. L’occasion pour Bauséant, le ministre de l’intérieur, d’asseoir sa stature présidentielle. Venu de la droite, il ambitionne de remplacer la Présidente et n’hésite pas à recourir à des méthodes de barbouzes. Il s’est aussi adjoint les services d’un jeune romancier pour que ce dernier rédige ses mémoires, ne se doutant pas qu’il faisait entrer le loup dans la bergerie. Car Lucien est une âme pure, petit ami de Clio, la fille de Manerville, le ministre de l’écologie, la caution verte et de gauche de ce gouvernement. Lui aussi se verrait bien à la tête du pays.
Jérôme Leroy n’oublie pas qu’il excelle dans le roman noir. Aussi, il n’hésite pas à noircir cette fiction politique qui voit bientôt les cadavres s’accumuler. Si bien que l’inquiétude monte. «Les hommes qui ont trop longtemps œuvré dans les conspirations de notre époque, qui ont connu la violence et côtoyé la mort ont développé une manière de préscience et ont compris, comme le notait Machiavel, que les individus ne sont pas maîtres du résultat des actions qu’ils entreprennent.»
On pourra s’amuser au petit jeu des ressemblances, qui ne sont pas fortuites, et trouver derrière le couple Macron inversé, les figures politiques qui ont inspiré le romancier. Mais le principal intérêt de ce livre haletant est ailleurs. Il nous montre une fois encore la fragilité de notre système politique où tout se décide au sommet de l’État et où par conséquent la bataille pour la présidence est féroce, quitte à employer des méthodes peu honnêtes et appuyer où ça fait mal. À crier au loup et au restriction des libertés quand un confinement général et une vaccination obligatoire sont décidées, quand une canicule vient encore ajouter des milliers de morts à cette crise.
Une agréable récréation et un beau sujet de réflexion à quelques jours du second tour des Présidentielles.

Les derniers jours des fauves
Jérôme Leroy
La Manufacture des livres
Roman
432 p., 20,90 €
EAN 9782358878302
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi un peu partout en France, d’abord à Pléneuf-Val-André, Rennes, Ploubanec, Audresselles, Saint-Brieuc, mais aussi à Cournai, Lunéville, Erquy, Maubeuge, Saint-Valéry-en-Caux ou encore à Sète.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nathalie Séchard, celle qui incarna l’espoir de renouveau à la tête de l’État, a décidé de jeter l’éponge et de ne pas briguer un second mandat. La succession présidentielle est ouverte. Au sein du gouvernement commence alors un jeu sans pitié. Dans une France épuisée par deux ans de combats contre la pandémie, les antivaxs manifestent, les forces de police font appliquer un confinement drastique, les émeutes se multiplient. Le chaos s’installe. Et Clio, vingt ans, normalienne d’ultragauche, fille d’un prétendant à la présidence, devient une cible…
Maître incontesté du genre, Jérôme Leroy nous offre avec ce roman noir la plus brillante et la plus percutante des fictions politiques. De secrets en assassinats, il nous raconte les rouages de l’implacable machine du pouvoir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
Le JDD (Karen Lajon)
France Culture (La grande table – Olivia Gesbert)
Be Polar (Aude Lagandré)
Blog Charybde 27
Blog Mon roman noir et bien serré
Blog Baz’Art
Blog motspourmots.fr


Jérôme Leroy présente son livre Les derniers jours des fauves © Production France Culture

Les premières pages du livre
« Nathalie s’en va
Nathalie Séchard, cheffe des Armées, grande maîtresse de l’ordre national de la Légion d’honneur, grande maî¬tresse de l’ordre national du Mérite, co-princesse d’Andorre, première et unique chanoinesse honoraire de la basilique Saint-Jean-de-Latran, protectrice de l’Académie française et du domaine national de Chambord, garante de la Constitution et, accessoirement, huitième présidente de la Ve République, en cet instant précis, elle baise.
Et Nathalie Séchard baise avec ardeur et bonheur.
Nathalie Séchard a toujours aimé ça, plus que le pouvoir. C’est pour cette raison qu’elle va le perdre. C’est comme pour l’argent, a-t-elle coutume de penser, quand elle ne baise pas. Les riches ne sont pas riches parce qu’ils ont un génie particulier. Les riches sont riches parce qu’ils aiment l’argent. Ils n’aiment que ça, ça en devient abstrait. Et un peu diabolique, comme tout ce qui est abstrait. Dix milliards plutôt que huit. Douze plutôt que dix. Toujours. Ça ne s’arrête jamais.
Le pouvoir aussi, il faut l’aimer pour lui-même. Il faut n’aimer que lui, ne penser qu’à lui, vivre pour lui. Pas pour ce qu’il permet de faire. Nathalie Séchard, qui baise toujours, a mesuré ces dernières années, que le pouvoir politique n’en est plus vraiment un. La présidente est à la tête d’une puissance moyenne où plus rien ne fonctionne très bien, comme dans une PME sous-traitante d’un unique commanditaire au bord de la faillite.
« J’aurais dû rester de gauche », songe-t-elle parfois, quand elle ne chevauche pas son mari.
Là, elle sent quelques picotements sur le dessus de ses mains. Chez elle, ce sont les signaux faibles annonciateurs, en général, d’un putain d’orgasme qui va déchirer sa race, et elle en a bien besoin, la présidente.
La nuit est brûlante, et ce n’est pas seulement une question d’hormones, c’est que la météo est caniculaire et que la présidente ne supporte pas la climatisation : elle a laissé ouverte la fenêtre de la chambre du Pavillon de la Lanterne. On entend des chouettes qui hululent dans le parc de la plus jolie résidence secondaire de la République.
Il convient par ailleurs que le lecteur le sache dès maintenant : cette histoire se déroulera dans une chaleur permanente, pesante, qui se moque des saisons et provoque une propension à l’émeute dans les quartiers difficiles soumis à un confinement dur depuis quinze mois, mais aussi de grands désordres dans toute la société qui prennent le plus souvent la forme de faits divers aberrants. Ils permettent de longues et pauvres discussions sur les chaînes d’informations continues dont la présidente Séchard estime qu’elles auront été le bruit de fond mortifère de son quinquennat.
Elle est de la chair à commentaires comme d’autres ont été de la chair à canon.
C’est pour chasser ce bruit de fond qu’elle préfère de plus en plus, à l’exercice d’un pouvoir fantomatique, faire l’amour et écouter Haydn, ce musicien du bonheur. Parfois, elle fait les deux en même temps et c’est le cas maintenant, puisque derrière ses soupirs entrecoupés de gémissements impatients, on peut entendre dans la chambre obscure, la Sonate 41 en si bémol majeur avec Misora Ozaki au piano.
Bien sûr, le pouvoir, il lui en reste l’apparence. Elle a aimé les voyages officiels, elle a aimé présider les Conseils des ministres, elle a aimé les défilés du 14 Juillet, les cortèges noirs de Peugeot 5008 et puis aussi l’empressement des hommes de sa protection rapprochée.
Elle n’aime même plus ça, cette nuit.
Cette nuit, elle aime son mari en elle, et la Sonate 41 en si bémol majeur. Penser à inviter Misora Ozaki à l’Élysée, avant la fin du quinquennat.
À propos de sa sécurité rapprochée, celle assurée par le GSPR, elle a mis un certain temps à savoir qu’on lui avait donné, juste après son élection, le nom de code de « Cougar blonde ». Quand elle l’a appris, elle a encaissé. Elle était habituée à ce genre de sale plaisanterie. Alors, Never explain, never complain. Sinon, ça aurait fuité dans la presse. Trois semaines nerveusement ruineuses de polémiques crapoteuses sur les réseaux sociaux. Et toute la France qui l’aurait appelée Cougar blonde.
Elle s’est juste donné, une fois, le plaisir de faire rougir une de ses gardes du corps, une lieutenante de gendarmerie qui l’accompagnait lors d’un déplacement houleux – mais a-t-elle connu autre chose que des déplacements houleux, la présidente Séchard ? – dans une petite ville du Centre dont la sous-préfecture avait brûlé après une manifestation des Gilets Jaunes.
Il pleuvait comme il sait pleuvoir dans ces régions de mélancolie froide, de pierres grises, de toits de lauzes, de salons de coiffure aux lettrages qui ont été futuristes à la fin de la guerre d’Algérie. Ces régions peuplées par des volcans morts et par les dernières petites vieilles qui ressemblent à celles d’antan, pliées par l’ostéoporose sous un fichu noir, comme si elles avaient quatre-vingt-dix ans depuis toujours et pour toujours. C’est émouvant, a songé la présidente qui a eu, dès son élection, des accès de rêveries assez fréquents qui l’inquiètent parce qu’ils sont peu compatibles avec sa fonction.
La petite ville sentait l’incendie mal éteint. La présidente écoutait sans trop les entendre les explications du sous-préfet devant les bâtiments sinistrés : ça braillait colériquement au-delà des barrières de sécurité, à une cinquantaine de mètres. Ça disait Salope. Ça disait Pute à riches. Ça disait Dehors la vieille. D’habitude, ils étaient plus polis quand même, les Gilets Jaunes. Le soir, on s’est indigné sur les plateaux de télé. On volait à son secours, pour une fois. Ce n’est pas qu’on l’aimait soudain, mais enfin, chez les journalistes assis et les politiques de tous les bords, on détestait encore plus les Gilets Jaunes.
La lieutenante de gendarmerie, une grande fille baraquée avec une queue de cheval de lycéenne, dans un tailleur pantalon noir, la main serrée sur le porte-documents en kevlar prêt à être déplié pour protéger Cougar blonde, crispait la mâchoire. Nathalie Séchard a été la première surprise de l’entendre dire :
– Ce serait un homme, ils ne parleraient pas comme ça, ces connards sexistes !
– Parce que Cougar blonde, vous trouvez ça sympa, lieutenant ? Il n’y a pas eu de femmes pour protester au GSPR ? Vous êtes quand même une vingtaine sur soixante-dix, non ?
– Madame la Présidente, je…
La semaine suivante, elle n’était plus « Cougar Blonde » mais « Minerve ». Le commissaire qui commandait le GSPR connaissait la mythologie et voulait se rattraper. Minerve, la déesse de la raison : on passait d’un extrême à l’autre.
Non, décidément, la présidente qui sent maintenant la sueur perler sur son front alors qu’elle modifie légèrement sa position pour poser les mains sur les pectoraux de son mari qui la tient par les hanches, n’est plus dans cet état d’esprit qui consiste à se shooter aux apparences du pouvoir et elle n’est même pas certaine de l’avoir jamais été.
Elle a eu plus de chance que de désir dans sa conquête de l’Élysée. Mais sa chance a passé, c’est le moins qu’on puisse dire.
Ces derniers temps, elle repense souvent aux riches sur lesquels elle a voulu s’appuyer et à l’énergie mauvaise que leur donne la rage de l’accumulation. On lui a reproché de leur avoir exagérément facilité les choses depuis son élection. Ça n’est pas pour rien dans son impopularité. Pourtant, elle ne les apprécie pas. Ils ne sont pas très intéressants à fréquenter, ils sont vite arrogants avec le personnel politique depuis qu’ils comprennent qu’ils pèsent plus sur l’avenir du monde qu’une cheffe d’État comme elle, de surcroît mal élue face à Agnès Dorgelles, la leader du Bloc Patriotique.
Sans compter que les plus jeunes, chez les riches, ne se donnent même plus l’excuse du mécénat ou de la philanthropie. Ils sont d’une inculture terrifiante et d’une remarquable absence de compassion. Elle a refusé de le voir, avant son élection, mais il s’agit, pour la plupart, de sociopathes ou de pervers narcissiques. Ce mal qu’elle a pour les faire cracher au bassinet pour de grands projets patrimoniaux ou éducatifs, malgré tous les cadeaux fiscaux dont elle les couvre. Il en faut des sourires, des mines, des chatteries pour quelques pauvres millions mis dans la restauration d’une abbaye cistercienne ou l’implantation d’écoles de la deuxième chance dans une région industrielle qui n’a plus d’industries, mais beaucoup d’électeurs du Bloc Patriotique.
La présidente Séchard ne dit jamais qu’elle les méprise, parce qu’elle est pragmatique. Comme Minerve, protectrice du commerce et de l’industrie. Les médias sont d’une servilité rare avec les riches et on la traiterait de populiste si soudain elle changeait son fusil d’épaule et commençait à les presser comme des citrons, histoire qu’ils rendent un peu de leur fric pour aider à la relance alors que la pandémie met à genoux le pays. Mais elle a beau se rendre compte qu’ils sont moins utiles qu’un médecin réanimateur, les riches, surtout par les temps qui courent, dès qu’ils pleurnichent, elle obtempère.
Le résultat est que Nathalie Séchard préside maintenant un pays riche peuplé de pauvres.
De temps en temps, tout de même, les pauvres se mettent en colère contre les riches. Et comme elle a trop aidé les riches pour qu’ils soient encore plus riches, une de ces colères a explosé pendant son quinquennat. On ne parle plus que de la pandémie ces temps-ci, mais elle est certaine que personne n’oubliera les Gilets Jaunes. Ils lui ont plus sûrement flingué son quinquennat que le virus.
Aider les riches avait pourtant semblé une bonne idée à la présidente Séchard. Elle a misé sur une forme de rationalité du riche, à défaut d’humanité. Sur une forme d’instinct de conservation : il finirait par être tellement riche qu’il voudrait sauver ce qu’il a amassé et donc, malgré lui, contribuerait à préserver l’écosystème nécessaire à sa survie. Que les pauvres en profiteraient un peu. Que ça ruissellerait à un moment ou un autre.
Même pas : ils se comportent comme le virus. Ils finiront par disparaître en tuant l’hôte qu’ils contaminent.
Et il sera trop tard pour tout le monde.
La présidente Séchard se penche sur son mari. Elle cherche ses lèvres dans le noir. Elle les trouve alors que son sexe va plus loin en elle.
C’est délicieux.
Le visage de la Gilet Jaune qui a réussi à se plaquer quelques secondes contre la vitre de sa voiture, en février 2019, lors d’un autre déplacement compliqué à Lunéville, lui a prouvé à quel point elle a désespéré son pays, à cause de ce pari absurde sur la raison des riches. C’est une image qui l’a marquée : la couperose de la femme, ses yeux exorbités dans un visage bouffi par des années d’alimentation ultra transformée, son désespoir terrible, sa bouche déformée qui articulait très clairement un « salope » que la présidente Séchard n’entendait pas derrière la vitre blindée.
Elle a haï cette femme, elle a souhaité voir un projectile LBD emporter la moitié de son visage hideux puis, sans transition, elle a eu envie de descendre de la voiture, de la serrer contre elle et de caresser ses cheveux rares et gras en lui disant que ça irait, qu’elle était désolée.
Était-ce encore la lieutenante de gendarmerie, assise sur le siège avant, à côté du chauffeur, qui l’en a dissuadée ? Ou ce commandant de police, Peyrade, que lui a conseillé son vieux facho de ministre de l’Intérieur, Beauséant ? Elle ne se souvient plus. L’image de la Gilet Jaune a effacé tout le reste de cette journée à Lunéville.
– Ce serait bien que Peyrade intègre le GSPR, madame la Présidente… C’est un bon, Peyrade : je le connais personnellement, il est à l’antiterrorisme. Je ne vous cache pas qu’il y a des menaces de plus en plus fortes sur votre sécurité. On vous hait, madame la Présidente. C’est irrationnel, mais on vous hait. Les GJ, les islamistes, les survivalistes, l’ultragauche…
– Je vous remercie de me parler aussi franchement, monsieur le ministre.
Et puis, ça te fait un homme de plus à toi dans mon entou¬¬rage proche, a-t-elle pensé. Je te connais, espèce de salopard compétent.
La femme Gilet Jaune a été brutalement mise à terre par des CRS en civil. Par curiosité, la présidente a demandé à être informée des suites de l’affaire. Hélène Bott, 37 ans, caissière à temps partiel imposé à l’hypermarché Leclerc de Lunéville, trois enfants, divorcée. Comparution immédiate : trois mois de prison, dont un ferme, avec mandat de dépôt. Nathalie aurait pu intervenir, peut-être. Elle ne l’a pas fait, partagée entre la culpabilité, la colère, le dégoût, la honte.
La Présidente Séchard n’aime pas les sentiments contradictoires en politique, elle aime ressentir des choses nettes, précises et droites comme le sexe de son mari en elle, à cet instant précis.
Un soir, au début de son quinquennat, quand elle croyait encore en sa politique de l’offre, elle l’a exposée, dans la salle à manger de ses appartements privés, à ce grand mou rêveur et sympathique de Guillaume Manerville, le ministre d’État à l’Écologie sociale et solidaire, qu’elle avait invité à dîner. Il voulait donner sa démission le lendemain, lors d’une matinale sur RMC. Même pas à cause de la réforme de l’assurance chômage et de la privatisation de la SNCF, ou pas seulement, mais parce que Henri Marsay, le Premier ministre, avait arbitré contre lui sur son projet de loi pour taxer les entreprises qui ne faisaient aucun effort sur les perturbateurs endocriniens. Il avait pris ça comme une humiliation personnelle, les perturbateurs endocriniens, Manerville. C’était son dada, les perturbateurs endocriniens. À se demander si sa fille unique, Clio, n’en a pas été victime, des perturbateurs endocriniens.
Veuf inconsolable, Manerville était venu seul.
C’est un homme qui approche la cinquantaine et les deux mètres avec des épaules larges, des yeux gris, des costumes en tweed bleu marine toujours froissés, des cravates club et une coiffure à la Boris Johnson. Tout ça lui donne l’allure un peu égarée et douce d’un professeur d’Oxford préparant l’édition critique d’un présocratique oublié.
Pendant ce dîner, il ne s’est pas départi de sa moue boudeuse. Il n’a pas craché sur le Haut-Brion, a souvent regardé le tableau de Joan Mitchell, lumineux, que la présidente Séchard avait emprunté au Mobilier national.
– Vous n’allez pas démissionner, Guillaume, vous êtes ma jambe gauche.
Elle lui a dit ça sur une intonation ambiguë. Ni vraiment une question, ni vraiment un ordre. C’est une de ses spécialités. Ça déstabilise l’interlocuteur. Il ne sait plus si on lui donne un ordre, si on l’implore ou si on lui demande conseil. La métaphore de la jambe pouvait aussi troubler par son côté égrillard. Mais Manerville n’est pas égrillard et c’est pour ça que Nathalie Séchard aime bien Manerville, en fait.
– Madame la Présidente, je deviens votre alibi, ce n’est pas acceptable.
– Comment pouvez-vous dire ça, Guillaume, vous êtes ministre d’État, le numéro deux derrière Marsay.
– C’est juste un titre, madame la Présidente. Une façon de donner des gages aux écolos et à votre électorat de gauche qui fond comme neige au soleil. Vous allez avoir besoin d’alliés de ce côté-là, mais vous ne les aurez jamais en laissant Marsay me ridiculiser.
Nathalie Séchard a hésité. Elle n’appréciait pas ce ton-là. Qu’il la donne, sa démission. Et puis non : elle n’avait personne pour le remplacer. Le parti présidentiel, Nouvelle Société, était une coquille vide, malgré son écrasante majorité à l’Assemblée : peu de professionnels, beaucoup de seconds couteaux de l’ancienne gauche, du centrisme et de la droite molle. Quelques-uns même, de la droite dure : Beauséant et ses soutiens. Elle a songé un bref instant à remplacer Guillaume Manerville par une personnalité de la société civile, mais ceux-là ont tendance à se laisser bouffer par leur propre administration : Marsay et elle se seraient épuisés en recadrages pour limiter les déclarations intempestives.
– J’ai besoin de vous, Guillaume, pour que nous restions tous fidèles au projet qui nous a amenés à la victoire, en mai dernier.
Ensuite, quand ils ont attaqué la soupe de pêches blanches à la menthe, elle a promis de mettre le projet de loi sur les perturbateurs endocriniens dans la prochaine niche parlementaire. Gagner du temps, c’est le secret. Elle a bien fait, il y a eu le scandale Marsay qu’il a fallu remplacer par Vandenesse, les grèves de la SNCF, les manifs contre l’ouverture au privé de la protection sociale, les Gilets Jaunes, et puis la pandémie. 120 000 morts. Alors, Manerville est toujours là tandis que ses perturbateurs endocriniens, sans compter ses projets de légalisation du shit et de milliards de subventions à la rénovation énergétique du parc immobilier des particuliers, c’est passé aux oubliettes.
Mais revenons à des choses plus humaines : au Pavillon de la Lanterne, à la Sonate 41 de Haydn, au toucher magique de Misora Ozaki, à l’orgasme prochain de la présidente Séchard, qu’elle pressent, avec joie, maousse.
Elle le sent monter avec une certitude océanique. Des images s’imposent à elle en flashs d’émeraude et d’écume, des images de grandes marées comme celles qu’elle a connues dans son enfance, à l’aube des années soixante-dix, à Pléneuf-Val-André, quand elle allait avec ses parents et ses deux frères ramasser des moules, des crevettes, des étrilles et même parfois des coquilles Saint-Jacques du côté de l’îlot du Verdelet.
À cette époque, déjà, Nathalie Séchard est troublée par cette odeur d’algue et de sel sans soupçonner qu’elle la retrouvera plus tard, avec un bonheur proustien, dans le sexe. Sa première expérience, en la matière, a lieu quand elle a dix-sept ans, alors qu’elle suit sa première année de droit à la faculté de Rennes avant d’intégrer Sciences-Po puis d’entrer à l’ENA où elle s’est inscrite au parti socialiste. Elle est sortie dans la botte, a choisi le Conseil d’État avant de se faire élire, de manière confortable, députée de la deuxième circonscription des Côtes-d’Armor.
C’est en 1988. Elle gagne, dans la foulée des municipales de 1989, la mairie de Ploubanec, 6 000 habitants, son calvaire de 1553, sa fontaine des Fées, sa Maison du Bourreau aux colombages ouvragés et sa conserverie de sardines dont Nathalie Séchard parvient, jusqu’à aujourd’hui, par miracle, à préserver l’activité et les deux cent cinquante emplois.
Elle a vingt-six ans, elle entre dans l’équipe du ministre de l’Éducation nationale. Elle a quelques amants sans lendemain, des hauts fonctionnaires comme elle, des hommes jeunes, ambitieux, intelligents, à la musculature languissante. Ils croient en l’économie de marché, font de la voile l’été dans le golfe du Morbihan avec d’inévitables chaussures bateau bleu marine et parlent de la nécessaire modernisation de l’État pour s’adapter à la mondialisation, avant de partir pantoufler dans le privé.
Cinq ans plus tard, en 1993, lors de la déroute de la gauche, elle est une des rares parlementaires de la majorité sortante à sauver son siège, avec deux cents voix d’avance. Elle devient consultante dans une grosse boîte de formation professionnelle tout en s’imposant médiatiquement en visage aimable de la jeune garde du parti. Réélue, beaucoup plus confortablement en 1997, elle entre dans le gouvernement Jospin : secrétaire d’État au Patrimoine, puis ministre déléguée à l’Enseignement professionnel auprès du ministre de l’Éducation nationale. Elle laisse une réforme à son actif, qui porte son nom, celle de l’apprentissage, plutôt bien vue par les syndicats enseignants et le patronat, et votée en première lecture à la quasi-unanimité à l’Assemblée et au Sénat.
Elle commence à remplir son carnet d’adresses, à tisser des réseaux chez les élus de tous les bords, chez les intellectuels, au Medef. On lui promet un bel avenir. Elle a le droit à deux ou trois unes d’hebdo, à des entretiens dans Le Monde, Les Échos, au portrait de la dernière page dans Libé : Nathalie Séchard, la gauche adroite.
À cette époque, elle vit pendant deux ans avec un acteur, un homme engagé qui, entre deux films à la Ken Loach, lit avec un lyrisme excessif des textes de Victor Hugo lors de cérémonies officielles où la France panthéonise des grands noms des Droits de l’homme, de la Résistance et reconnaît les fautes de son histoire en élevant stèles et mémoriaux avec gerbes déposées, salut au drapeau, hymnes joués par l’orchestre de la Garde républicaine.
Elle aurait bien un enfant avec lui : quand il ne se prend pas au sérieux, l’acteur est un compagnon aimable et un bon coup. Elle n’est pas forcément amoureuse, mais elle a eu de mauvaises lectures, Balzac et Chardonne, et elle croit qu’il faut surtout éviter l’amour pour réussir un couple.
Mais il n’y a pas d’enfant et il n’y en aura pas. Les médecins sont catégoriques. Endométriose jamais détectée. Stérilité. L’acteur veut adopter, elle refuse. L’acteur la quitte. Par SMS, le 21 avril 2002, alors qu’elle est à l’Atelier, le siège de campagne, et qu’on attend l’arrivée de Jospin. Jospin n’a pas voulu qu’on lui communique les résultats avant et il prend la gifle en pleine figure.
Ce soir-là, alors que le Bloc Patriotique du vieux Dorgelles triomphe sur les écrans et que les visages se ferment autour d’elle, elle pleure, comme d’autres, à la différence qu’elle ne sait pas si ses larmes sont dues à la fin de son histoire avec l’histrion engagé, ou parce qu’elle ne sera pas ministre des Affaires sociales, qu’elle n’aura pas d’enfants, que la gauche ne va jamais s’en remettre.
Nathalie Séchard sait désormais, vingt ans plus tard, qu’elle pleurait surtout sur elle-même, sur sa quarantaine qui approchait, sur la blessure narcissique infligée par l’hugolâtre qui a bien choisi son moment, ce salaud.
Ce 21 avril 2002, son premier réflexe est de téléphoner à son père, alors qu’autour d’elle les communicants distribuent les éléments de langage aux ministres présents et aux poids lourds du parti pour les plateaux télé. « Nathalie, dans dix minutes un duplex avec France 3 Rennes, ta circo a un des meilleurs scores de France pour Lionel… »
Son père répond tout de suite. Elle peut pleurer franchement dans le giron du professeur David Séchard, tout aussi effondré qu’elle. Elle a envie d’être près de lui, dans le salon de la maison d’Erquy. Elle voit le fauteuil club dans le bow-window où son père lit en levant parfois sur la mer ses beaux yeux gris dont elle a hérité.
Il réussit à la faire rire entre ses larmes quand il dit : « J’ai engueulé ta mère. Elle vient d’avouer qu’elle a voté Taubira. Je te la passe ? » Elle refuse parce que son attachée de presse lui fait signe en désignant sa montre.
Dans les toilettes, l’attachée de presse lui passe de l’eau froide sur le visage et lui refait son maquillage avant qu’elle entre dans le studio du QG de campagne pour aller débattre avec les élus bretons.
Les années suivantes, sous le quinquennat Chirac, elle lèche ses plaies à Ploubanec, dans la maison beaucoup trop grande qu’elle a achetée dans le Vieux Quartier, près de la Maison du Bourreau, à deux pas de la fontaine des Fées, vous voyez où, si vous connaissez Ploubanec.
Elle se baigne beaucoup, s’épuise en kilomètres de crawl. Elle a l’impression de ne plus avoir de libido, même pour la politique. Elle songe à accepter l’offre d’une université américaine, comme professeure invitée pour un cours sur les institutions européennes. Mais l’Iowa ne lui dit rien. Elle préfère les Côtes-d’Armor. Il n’y a pas la mer en Iowa.
Le soir, elle se regarde nue dans la glace de sa salle de bain, il lui revient des poèmes à la con, « La froide majesté de la femme stérile », elle se branle devant son reflet, pleure, vide ensuite une bouteille de grolleau gris en mangeant à même la boîte une choucroute et reste à ronfler sur la table de la cuisine. Elle se réveille en sursaut à six heures du matin, efface les traces de ses désordres avant l’arrivée de la femme de ménage.
Elle va à Paris trois jours par semaine, histoire de se faire voir à l’Assemblée lors des questions au gouvernement, d’entretenir ses réseaux chez les patrons, les journalistes, les syndicats réformistes et de participer au conseil d’administration de l’Institut Pierre-Mendès-France, un think tank social-libéral. L’Institut PMF produit pour l’essentiel des notes à l’intention des décideurs de tout poil. Il s’agit de rénover « le logiciel » de la gauche comme on commence à dire à l’époque.
Parfois Nathalie Séchard donne des tribunes dans les journaux. Elle prend comme une insulte personnelle le non au référendum de 2005 sur la Constitution européenne. C’est comme ça qu’elle s’aperçoit que son goût de la politique revient. Elle a de nouveau des aventures sexuelles, dont une assez chabrolienne dans son genre, avec le pharmacien de Ploubanec qui n’a pourtant jamais voté pour elle.
Le narrateur pourrait raconter leur histoire, pleine du charme désuet des adultères de province. Le narrateur dirait les rendez-vous cachés, les fous rires, la femme dépressive du pharmacien, la joie de se réveiller dans une maison sur les hauteurs de Concarneau pour un week-end clandestin, la mer bleue s’encadrant avec une beauté géométrique dans la grande baie vitrée. Le narrateur imaginerait une catastrophe, peut-être même un crime. La femme dépressive pourrait tuer son mari, ou son mari et Nathalie, ou seulement Nathalie. Le pharmacien pourrait tuer sa femme sans que Nathalie soit au courant, le scandale serait énorme et signerait la fin politique de la députée-maire Nathalie Séchard.
Mais ce sera pour une autre fois car l’exercice de l’uchronie est toujours délicat. Imaginer un cours différent aux événements politiques désormais connus de tous, comme l’élection de Nathalie Séchard, le 6 mai 2017, serait un défi que le narrateur ne se sent pas capable de relever.
Dans la réalité, Nathalie Séchard et le pharmacien de Ploubanec se quittent d’un commun accord sans avoir été découverts. Nathalie, en 2006, n’a plus le temps pour l’amour en province, qui ressemble un peu à un dimanche : elle fait partie de l’équipe de la candidate Royal à la présidentielle. De cette campagne, Nathalie retire la certitude qu’une femme présidente de la République, ce ne sera pas pour demain.
Mais après demain, peut-être.
Ségolène Royal doit se battre contre la droite, l’extrême droite et surtout contre les hiérarques de son propre parti qui la prennent pour une usurpatrice incompétente et laissent filtrer dans la presse des considérations machistes d’un autre âge à moins que, précisément, le machisme n’ait pas d’âge.
Nathalie se souvient encore d’un dîner en petit comité avec la candidate, au premier étage d’une brasserie de Saint-Germain connue pour ses écrivains alcooliques et ses harengs pomme à l’huile. Ségolène Royal a les lèvres serrées en découvrant un écho dans Le Canard enchaîné : un ancien ministre de son camp déclare n’être pas sûr qu’une femme présidente aurait le cran d’appuyer sur le bouton pour une frappe nucléaire. « Me dire ça, à moi, une fille de militaire… »
Pendant cette campagne, Nathalie Séchard croise de nouveau l’acteur, lors d’un meeting d’entre-deux-tours, à Lille. Il est assis au premier rang. Elle le trouve grossi, alopécique, vieilli. Et surjouant de plus en plus la grande conscience progressiste quand il est monté à la tribune pour réciter Melancholia : « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? »
Après le meeting, dans les salons du Zénith de Lille, il y a un buffet où la candidate se laisse féliciter. L’acteur vient vers Nathalie, comme si de rien n’était, une coupe de champagne à la main, pour lui faire la bise. Nathalie ne ressent plus rien : pas de choses vagues dans le ventre et dans l’âme, pas d’accélération du rythme de ses pulsations cardiaques. Comme elle a eu plus de temps depuis 2002, elle a lu Proust dans la vieille édition en trois volumes de la Pléiade qui appartient à son père : Nathalie est dans l’état d’esprit de Swann quand il a enfin cessé de souffrir à cause d’Odette. L’acteur est son Odette. Elle a gâché des années de sa vie pour un homme qui n’est même pas son genre.
Après la défaite de Royal, Nathalie est contactée comme d’autres personnalités de gauche pour participer au gouvernement sarkozyste, au nom de la politique d’ouverture. On lui propose un secrétariat d’État à la Famille. Si elle accepte, la droite ne présentera pas de candidat contre elle dans sa circonscription aux législatives qui arrivent, ni aux municipales qui ont lieu l’année suivante.
Elle hésite.
Elle fait une longue promenade avec son père sur la plage des Vallées, au Val-André : « Nathalie, ma chérie, je trouve déjà que ta gauche a tendance à oublier le peuple, mais tu te vois en plus dans un gouvernement de droite, avec cet excité qui traite les jeunes de racailles ? » Le professeur Séchard s’arrête, remet la capuche de son duffel-coat car ça commence à crachiner. Une vague vient mourir à leurs pieds.
« Et puis un secrétariat d’État à la famille… »
Il dit ça très doucement, le professeur Séchard, il ne veut pas blesser Nathalie. Mais enfin, aux repas de Noël dans la maison d’Erquy, aux soirées électorales de la mairie de Ploubanec, quand la famille est réunie, les deux frères aînés de Nathalie, un vétérinaire et un psychiatre, sont là avec leurs conjointes et leurs enfants. Elle, elle n’est que la tata sympa qui fait de la politique. Il s’inquiète, le paternel : sa fille connaît la saloperie fielleuse des politiques et des journalistes. Une femme sans mari, sans enfant, secrétaire d’État à la Famille, avec en plus l’aura de la traîtrise de ceux qui changent de bord pour un portefeuille, elle devait se douter que…
Ils finissent de parler de tout ça, à Saint-Cast-le-Guildo, en mangeant des huîtres et des tourteaux sur le port.
– Oui, tu as sans doute raison, papa.
Elle sauve sa circonscription et sa mairie, encore une fois. Elle reste d’une neutralité prudente dans les déchirements du parti socialiste. Elle s’occupe toujours du think tank Mendès-France, crée une amicale informelle de députés sur une ligne sociale-libérale mais sans déposer de motion à elle au congrès pour éviter de prendre des coups. »

Extrait
« Les hommes qui ont trop longtemps œuvré dans les conspirations de notre époque, qui ont connu la violence et côtoyé la mort ont développé une manière de préscience et ont compris, comme le notait Machiavel, que les individus ne sont pas maîtres du résultat des actions qu’ils entreprennent. » p. 331

À propos de l’auteur
LEROY_jerome_©pascalito2Jérôme Leroy © Photo Pascalito

Né en 1964 à Rouen, Jérôme Leroy a été pendant près de vingt ans professeur dans une ZEP de Roubaix. Auteur prolifique depuis 1990, il signe à la fois des romans, des essais, des livres pour la jeunesse et des recueils de poésie. Son œuvre a été récompensée par divers prix littéraires. Il est également le coscénariste du film de Lucas Belvaux Chez nous, sorti en salle en 2017. (Source: Éditions La manufacture de livres)

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Felis silvestris

LEJCZYK_felis_silvestris  Logo_premier_roman 68_premieres_fois_logo_2019 RL_Hiver_2022

En deux mots
Après avoir bourlingué, une jeune femme retrouve un domicile fixe tandis que sa sœur part rejoindre un groupe d’activistes dans une forêt menacée par La Firme, une société d’exploitation minière. Son combat, raconté par la nouvelle sédentaire, est aussi l’occasion d’une introspection.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Comment ma sœur est devenue chat sauvage

Dans ce premier roman écologique, au sens premier du terme, Anouk Lejczyk cherche l’équilibre sur une planète menacée. En retraçant le parcours de sa sœur partie vivre en forêt, elle va aussi se (re)définir.

«Ma sœur, elle prend un peu d’air. Ma sœur, elle fait une césure. Ma sœur, elle prend de la hauteur…» Ce que fait sa sœur, la narratrice ne le sait pas vraiment, mais elle imagine ce que peut être la vie d’une jeune femme qui décide de rejoindre un groupe d’activistes partis se battre pour sauver ce qui reste de nature face aux appétits d’une société minière qui a déjà largement exploité les lieux. Un engagement plus ou moins compris par la famille. Son père préfère se concentrer sur ses travaux scientifiques, ses recherches portant sur la maladie de Laïme, sa mère préférant le silence pour ne pas avoir à expliquer le choix de sa fille aux études si brillantes. Reste donc une sœur pour chroniquer cette vie en forêt, même si elle-même se cherche aussi, songeant dans son nouveau gîte à ses voyages, son besoin d’ailleurs. «Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de lieu fixe moi non plus. Je le fantasmais parfois en portant mon sac de voyage trop lourd pour mes épaules, ou depuis ma tente rouge au sol gris argenté, plantée à la hâte dans la rocaille froide de montagnes aux noms étrangers. (…)
Il m’est arrivé de rester quelques semaines ou quelques mois dans un village où je me sentais bien accueillie. Je mimais la vie locale, je m’attachais aux personnes. Je m’imaginais me baigner chaque matin dans cette eau-là, et regarder le soleil se coucher à heure fixe depuis le même banc. Je me voyais mariée et avec des enfants, lavant les marmites, déterrant les pommes de terre. Ou bien guide touristique, interprète locale, l’Occidentale libre mais pleinement intégrée.
Mais un picotement venait me rappeler à l’ordre. Une ampoule se perçait au creux de ma main. Je n’étais pas cette femme-là. Ces gestes que j’exécutais n’étaient pas les miens, cette langue que je parlais me faisait penser de travers.»
Comme un miroir d’elle-même, cette sœur, à la fois si proche et si lointaine, a réussi là où elle a échoué. Elle est devenue chat sauvage.
Car dans la forêt, on entre dans la clandestinité et on se choisit un nom latin. Va donc pour Felis Silvestris, le chat sauvage, qui lui va si bien.
Entre manifeste écologique et quête d’identité, ce premier roman est très original, embrassant à la fois des sujets très actuels et des thématiques plus universelles. Je lui trouve par exemple une parenté certaine avec Encabanée et Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba, qui raconte les séjours en forêt d’une jeune femme et ce jeu de miroirs autour de la sororité qui permet tout à la fois de poser un diagnostic et de l’analyser avec un certain recul. Oui, il faut s’engager, mais pour quel résultat? Oui, il faut préserver les ressources, mais n’est-il pas déjà trop tard? Et qui de l’homme, avec sa science, ou de l’animal et son instinct finira-t-il par l’emporter? Ici l’intime et l’universel se rejoignent dans un habile questionnement de notre monde.

Felis Silvestris
Anouk Lejczyk
Les Éditions du Panseur
Premier roman
192 pages 17,00 €
EAN 9782490834082
Paru le 11/01/2022

Où?
Le roman est situé principalement dans une forêt qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Maman pense que tu as froid, tu as forcément froid là-bas, dans ta forêt. Que dehors par un temps pareil, malgré les constructions, les couvertures, les poêles à bois, malgré tout ça, dormir dehors l’hiver, non, on n’a pas idée. Je lui répète que les cabanes sont de vrais abris, que tu n’es pas seule, qu’il y a aussi la chaleur humaine. Mais elle continue : les types dans la rue c’est déjà terrible, mais toi, sa fille, dormir dans le froid, non ! Elle ne peut pas, ne veut pas l’imaginer.» A. L.
Sans crier gare, Felis est partie rejoindre une forêt menacée de destruction.
Elle porte une cagoule pour faire comme les autres et se protéger du froid. Du haut de sa cabane, ou les pieds sur terre, elle contribue à la vie collective et commence à se sentir mieux. Mais Felis ignore que c’est sa sœur qui la fait exister – ou bien est-ce le contraire ?
Entre les quatre murs d’un appartement glacial, chambre d’écho de conversations familiales et de souvenirs, une jeune femme tire des fils pour se rapprocher de Felis – sa sœur, sa chimère. Progressivement, son absence devient présence ; la forêt s’étend, elle envahit ses pensées et intègre le maillage confus de sa propre existence. Sans doute y a-t-il là une place pour le chat sauvage qui est en elle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté (Hocine Bouhadjera)
Blog Christlbouquine
Blog Mumu dans le bocage
Blog Tu vas t’abîmer les yeux
Blog Mémo Émoi
Blog Joellebooks


Rencontre littéraire avec les Éditions Le Panseur, en présence d’Isabelle Aupy, éditrice et autrice et d’Anouk Lejczyk, autrice de Felis silvestris © Production VLEEL

Les premières pages du livre
Maman pense que tu as froid, tu as forcément froid là-bas, dans ta forêt. Que dehors par un temps pareil, malgré les constructions, les couvertures, les poêles à bois, malgré tout ça, dormir dehors l’hiver, non, on n’a pas idée. Je lui répète que les cabanes sont de vrais abris, que tu n’es pas seule, qu’il y a aussi la chaleur humaine.
Mais elle continue: les types dans la rue c’est déjà terrible, mais toi, sa fille, dormir dans le froid, non! Elle ne peut pas, ne veut pas l’imaginer.
Le téléphone entre l’épaule et la joue, j’ouvre la fenêtre.
Un vent faible agite les branches fines de quatre pruniers sans feuilles. La lumière des lampadaires ne m’est d’aucune aide: pluie ou neige, c’est indiscernable.
Je t’imagine en écouter la cadence irrégulière, nichée quelque part dans le trou d’un vieux tronc. Ça doit sentir bon la mousse et les champignons. Je dis à maman de ne pas s’inquiéter.

Quand j’ai lâché mes affaires au milieu du studio, ça n’a fait aucun bruit. Il faut croire que le lino beige absorbe les ondes, ou que les valises n’avaient plus rien à dire. Elles sont restées silencieuses sans savoir ce qu’elles faisaient là, pour combien de temps ni pourquoi.
Je dois remettre mes pendules à l’heure et mes pieds sur terre, c’est ce que m’a dit papa quelques mois avant mon retour. La fuite doit cesser, ma fillotte, la fuite doit cesser, a-t-il ajouté en s’écoutant parler – son sens des formules a toujours été  supérieur à celui des réalités.
D’accord. Je vais ranger mon costume d’exploratrice, démêler ma tignasse, rehydrater ma peau brûlée.
Prendre soin de moi, m’a conseillée à son tour l’amie qui me prête son appartement – elle a même laissé quelques produits de beauté pour m’encourager.
Et surtout, la grande idée: me sentir chez moi. Malgré les objets et les voisins que je ne connais pas; malgré mon absence de repères dans cette ville où je ne suis venue qu’une fois, il y a longtemps. Mon amie m’a préparé un lit et laissé quelques petits mots pour les choses pratiques, d’autres pour me faire sourire. On est bien d’accord que c’est du temporaire, juste en attendant.
En attendant quoi? Que je sache répondre à cette question.
Alors je suis là, de retour parmi les miens, c’est officiel.
Pleinement en prise avec le quotidien, concernée par tout ce que l’on nomme monde. Il me faudra sans doute du temps pour croire à nouveau à cette
connexion en continu, mais je vais m’accrocher. Je vais plonger la tête dans la vie, la vraie. Il est trop tard pour me retourner et trop tôt pour un nouveau départ.
Ici, il y a du pain sur la planche, du bon pain de mon pays qui n’a pas son égal. Du bon pain sur une bonne planche en bois, solide et durable. Auprès des miens, je
serai quelqu’un de bien. Et toi, tu ne m’as pas attendue pour te sauver.

Pendant longtemps les forêts étaient loin, loin de nos plaines jaunes et de nos vacances bleues; sans l’ombre d’un bois sinon ceux des histoires du soir, avec des
enfants perdus et des animaux qui parlent. La belette, souviens-toi, la belette qui riait fort et qui perdait le fil – Eh ! La belette, arrête de bayer aux corneilles, le danger
rôde, les humains sont là! – Elle agaçait maman, la belette, avec sa voix si haut perchée.
De temps en temps, les forêts débarquaient quand même dans la rubrique faits divers du journal local. Samedi, Madame R. faisait son jogging hebdomadaire dans le bois de S., mais elle n’est jamais revenue; la jeune femme promenait son chien comme tous les soirs, mais autour de minuit, on a vu l’animal rentrer
seul; l’adolescente venait d’avoir son bac, elle a disparu sans raison.
Pendant longtemps les forêts étaient loin ou bien c’était nous qui les tenions   distance ; il y avait là un potentiel de disparition dont il fallait se garder pour
préserver la vie tranquille, la seule qui valait.
Puis j’ai reconnu tes yeux sur une photo, au milieu d’une page web. Dans la fente d’une cagoule: tes grands yeux bleu clair, ceux de maman, ceux de mamie
et des générations de femmes avant elles. Le bleu des sœurs aînées. Encadré de tissu noir, notre blason de famille crève l’écran. Je me demande quel objectif tu fixes avec une telle détermination. Sans doute y a-t-il, face à toi, quelqu’un qui le sait. J’ai envoyé l’article à maman. Objet: Ta fille.
On y parle de votre occupation des lieux. Grâce à vous, le déboisement a bien ralenti; votre mode de vie et vos méthodes suscitent des réactions très clivées
dans les environs, mais vous trouvez quand même de nombreux soutiens.
Une autre photo, celle d’un vaste no man’s land, illustre l’exploitation minière qui sévit autour de votre camp; la légende dit que 90% de la forêt a été rasée par la
Firme au cours des trente dernières années. L’article énonce une série de termes techniques impressionnants: couche sédimentaire, extraction du lignite, pelle
hydraulique, roue à godets. J’imagine des personnes sur le chantier qui égrènent ces mots sans les entendre, comme un vocabulaire quotidien depuis longtemps intégré ; peut-être est-ce votre cas aussi?
Je ne crois pas t’avoir jamais entendu dire lignite. Ni mine à ciel ouvert. Ni mort-terrain. D’ailleurs, si c’était le cas, je l’aurais sans doute compris en un mot: morterrain.
Et tu m’aurais expliqué dans ton langage, ce langage bien à toi que je saisissais pourtant, que le mortterrain, c’est cette immense surface de terre que les humains
laissent à l’abandon après que leurs ogres-machines l’ont creusée, fouillée de fond en comble, pillée jusqu’au dernier caillou. Oui, aurais-tu ajouté, les humains font ça: ils volent toutes les ressources d’une terre et la laissent éventrée, les tripes minérales à l’air, dessinant son propre cimetière. J’aurais alors entendu la mort dans le mot composé, et dans ton âme de grande sœur déjà trop éprouvée.
L’article raconte aussi le revirement récent. Avec courage et obstination, des naturalistes ont prouvé l’existence d’animaux rares parmi les arbres encore debout.
À coups de noms latins, de relevés d’empreintes et d’expertises de laboratoire, ces personnes ont fait basculer le destin de votre bout de terre lors du procès.
La Firme doit vous laisser tranquilles désormais. Plus de repérages, plus d’incursions, plus d’abattage. Vous faites partie des espèces protégées. »

Extrait
« Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de lieu fixe moi non plus. Je le fantasmais parfois en portant mon sac de voyage trop lourd pour mes épaules, ou depuis ma tente rouge au sol gris argenté, plantée à la hâte dans la rocaille froide de montagnes aux noms étrangers. De temps en temps accompagnée, souvent seule. Je m’étais inventé un but: toute la journée, je marchais. Le soir, j’improvisais des prières que j’adressais à différentes étoiles — tu avais la tienne.
Il m’est arrivé de rester quelques semaines ou quelques mois dans un village où je me sentais bien accueillie. Je mimais la vie locale, je m’attachais aux personnes. Je m’imaginais me baigner chaque matin dans cette eau-là, et regarder le soleil se coucher à heure fixe depuis le même banc. Je me voyais mariée et avec des enfants, lavant les marmites, déterrant les pommes de terre. Ou bien guide touristique, interprète locale, l’Occidentale libre mais pleinement intégrée.
Mais un picotement venait me rappeler à l’ordre. Une ampoule se perçait au creux de ma main. Je n’étais pas cette femme-là. Ces gestes que j’exécutais n’étaient pas les miens, cette langue que je parlais me faisait penser de travers. » p. 69-70

À propos de l’auteur
LEJCZYK_Anouk_©Patrice_Gagnant_leprogresAnouk Lejczyk © Photo Patrice Gagnant – Le progrès

Née en 1991, Anouk Lejczyk a suivi des études de lettres et les beaux-arts, avant de partir pour un tour du monde. Elle a tourné deux documentaires avant de se lancer dans l’écriture: en 2012 tout d’abord au Pérou, puis en 2017 en Casamance. Le premier, Asi Nomas, racontait sa rencontre avec Hector, un Indien qui vit en Amazonie ; le second, Permakabadio, relatait un projet de permaculture mené par des habitants d’un village du Sénégal et de jeunes Européens. De retour en France, riche de rencontres et d’expériences incroyables, elle rejoint en 2017 le master de création littéraire de Paris XIII pour revenir à son premier amour: l’écriture. Depuis, Anouk explore son sujet de prédilection: les mondes forestiers et les façons de les écrire comme de les habiter. Felis Silvestris est son premier roman. (Source: Éditions du Panseur / Ma(g)ville)

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Seyvoz

KERANGAL_SORMAN_seyvoz  RL_Hiver_2022

En deux mots
Tomi Motz est appelé pour une mission de maintenance au barrage de Seyvoz. Mais arrivé sur place, rien ne va se passer comme prévu pour l’ingénieur. En parallèle à son séjour on lira l’histoire du village avant le barrage.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un barrage contre l’oubli

Maylis de Kerangal et Joy Sorman ont uni leurs plumes pour raconter l’histoire du village englouti par l’édification du barrage de Tignes. Sur les pas d’un ingénieur arrivé pour la maintenance, on va découvrir l’esprit du lieu.

Quand Tomi Motz, après une longue route depuis Paris, arrive au barrage de Seyvoz, il a la désagréable surprise d’apprendre que Brissogne, qui l’a convoqué, ne viendra finalement pas. Résigné, l’ingénieur gagne l’hôtel d’Abondance où une chambre lui a été réservée. Après avoir regardé quelques épisodes d’une série, il s’endort du sommeil des justes.
C’est à ce moment que Maylis de Kerangal et Joy Sorman ont choisi d’insérer dans leur roman, avec une couleur d’encre différente, la chronique du temps passé, lorsque Seyvoz était encore un village de montagne. On pourra ainsi, au fil du récit découvrir l’histoire de Seyvoz, au moment où les habitants apprennent qu’ils n’ont plus que quelques jours à passer dans le village avant que ce dernier ne soit englouti sous les eaux de retenue du barrage. Le temps de célébrer un dernier mariage et les trois cloches de l’église de Notre-Dame-des-Neiges seront déposées. On ira même, suite à des débats enflammés, déterrer les morts du cimetière et leur offrir une nouvelle sépulture à quelques kilomètres de là. «Comme le garde champêtre refusait de le faire, c’est Beaumichel qui a donné lecture de l’ordre du préfet: abandon du cimetière de Seyvoz, exhumation, transfert et inhumation des corps dans le cimetière nouvellement ouvert du hameau du Ruz, autour de l’église que l’on finissait de bâtir, un fac-similé de Notre-Dame-des-Neiges dont les habitants de Seyvoz haïssaient l’idée, jurant qu’ils n’y foutraient pas les pieds.»

KERANGAL_SORMAN_tignes
Tout aussi fort en émotions, on suivra l’un des immigrés venu prêter main forte à l’édification de cet édifice monstrueux. Joaquim ne rentrera jamais dans son Portugal natal ou encore le vain combat de la dernière poignée de résistants opposés à la destruction de leur village.
À son réveil, Tomi entend retrouver Brissogne, lui dire son fait, assurer sa mission de contrôle des installations et rentrer à Paris. Mais son programme va à nouveau être perturbé. D’abord parce que Brissogne reste introuvable, ensuite parce qu’un grésillement bizarre émane d’une partie du barrage, enfin parce que Tomi a quelques problèmes de santé. Il n’a alors d’autre choix que de passer une nouvelle nuit dans hôtel qui affiche complet, bien qu’il ne croise personne dans l’établissement.
Le troisième jour va encore lui réserver quelques surprises que je vous laisse le plaisir de découvrir, à la frontière du voyage initiatique et du fantastique.
Les deux autrices ont habilement su mêler leurs plumes – elles ont parfois rédigé ensemble et se sont aussi répartis certains chapitres sans que l’on puisse attribuer le texte à l’une ou à l’autre – pour nous offrir différentes entrées, manières d’appréhender ce mur de béton qui depuis plus d’un demi-siècle barre la vallée de ses 180 m de haut et ses 300 m de long. En faisant revivre les habitants du village qui, au début des années cinquante, ont dû tout abandonner devant l’inexorable montée des eaux, en nous entrainant dans la vallée et même dans le lac à l’occasion d’une plongée mémorable dans les 240 millions de mètres cubes d’eau, on découvre combien ce lieu est chargé d’un esprit très particulier. Et nous donne l’envie d’une escapade dans les Alpes.

Signalons que Maylis de Kerangal et Joy Sorman seront à Paris à la Maison de la poésie le lundi 7 mars à 19h pour y présenter leur livre.

Seyvoz
Maylis de Kerangal
Joy Sorman
Éditions Inculte
Roman
110 p., 12,90 €
EAN 9782360841394
Paru le 23/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Tignes et dans les environs. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tomi Motz, ingénieur solitaire, est mandaté par son entreprise pour contrôler les installations du barrage de Seyvoz, dont l’édification, dans les années cinquante, a entraîné la création d’un lac artificiel et englouti le village de montagne qui se trouvait là. Pendant quatre jours, Tomi arpente la zone. Sous l’effet d’un étrange magnétisme, sa mission se voit bientôt perturbée par une série de troubles sensoriels et psychiques. Autour de lui, le réel se dérobe ; tout vacille, les lieux et les comportements, les jours comme les nuits, et peut-être jusqu’à sa propre raison.
S’aventurant aux lisières du fantastique, ce roman sonde les traces d’une catastrophe. Maylis de Kerangal et Joy Sorman y font résonner une mémoire immergée mais insistante, et affleurer les strates de temps qui se tiennent dans les plis du paysage.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Franceinfo Culture (Camille Bigot)
France Inter (Boomerang – Augustin Trapenard)
France Culture (Par les temps qui courent – Marie Richeux)
La Vie (Marie Chaudey)
Générations nouvelles (René Jeoffro)
Blog Un dernier livre avant la fin du monde
Blog Mumu dans le bocage

Les premières pages du livre
« Jour I
Il pense au lac de soufre du Kawah Ijen. Il se souvient de la jeep devant l’hôtel à deux heures du matin, l’air glacé de la nuit asiate, le trajet chaotique jusqu’au pied du volcan, le café dans les timbales en fer-blanc autour du brasero, les voix fines des guides javanais, puis l’ascension, la température qui se réchauffe à mesure que le soleil se lève, les premières silhouettes qui descendent de la montagne sur les sentiers étroits, ployant sous le poids des blocs de soufre maintenus dans des sacs à dos de fortune, l’odeur piquante et âcre des émanations de gaz, et enfin, donc, apparu au terme d’une nuit de marche, ce lac brûlant, toxique, dans lequel il ne fallait surtout pas tomber sous peine d’être dissous comme dans un bain d’acide.
Devant lui, le lac de Seyvoz est bien de ce même bleu opaque, d’une même luisance mate, et propageant cette même impression de liquide épais, stable. En surface, il remarque des auréoles plus sombres qui, c’est bizarre, ne correspondent pas au relief autour du lac mais semblent projetées depuis les profondeurs. Il plisse les yeux, tente de faire coïncider ces ombres, leurs emplacements, leurs contours, aux lignes du paysage, mais rien ne s’ajuste.

Tomi Motz a roulé depuis Paris, sept heures à vitesse constante au volant d’une Passat grise floquée Voltang sur les portières, il est seize heures et il est bien au rendez-vous. D’une main machinale, il éclate l’opercule d’une Nicorette au fond de la poche de son jean, la gobe et commence à mâcher tête renversée vers les crêtes montagneuses qui encerclent la retenue de Seyvoz. Les cimes sont blanches encore, éblouissantes, mais les flancs cérusés, austères, la roche brute, couleur d’acier frotté, maculée de plaques herbeuses à mesure que l’on descend les pentes et que s’efface le monde minéral. Tomi s’étire puis inspire à fond, cambré, les paumes plaquées sur les reins, le ventre écrasé contre le parapet de béton, il gonfle les poumons, siphonne les moindres particules atmosphériques, se frotte les mains, subitement content d’être là quand depuis Paris cette mission à Seyvoz, mordant sur le week-end, ressemblait à une punition – Million l’avait appelé la veille d’une voix assise, une voix qui avait les pieds sur un bureau et pivotait distraitement dans son fauteuil, une voix si basse que Tomi s’était concentré pour suivre le cours de sa phrase, prenant appui sur les rares mots audibles comme on traverse le gué d’une rivière en posant le pied sur des cailloux : « Seyvoz », « maintenance des installations », « contacter Brissogne ».

Seize heures onze. L’espace est silencieux, la route qui couronne le barrage est vide, seul un épervier de grande envergure plane au-dessus du lac, décrivant des cercles dans le ciel pur. Tomi ne connaît rien aux oiseaux de montagne, ne saurait distinguer un tétras-lyre d’un aigle royal mais commence lui aussi à tourner en rond entre le parapet du barrage et la Passat qui refroidit, troublé de ne pas voir apparaître Brissogne, lequel lui a pourtant envoyé dans la nuit un message outrant l’aridité professionnelle : rv barrage 15h, cldt CB.
Nouveau coup d’œil à sa montre, où la grande aiguille ne bouge plus. Tomi tapote le cadran, le presse contre son oreille, écoute, rien, sort son portable, seize heures seize, il espère un message de Brissogne lui signalant un problème, un retard, et par là même s’excusant, mais son téléphone ne capte rien. Tomi pivote, oriente l’appareil dans toutes les directions, agacé : la centrale électrique de Seyvoz, soit le plus important site producteur d’électricité de la nation, serait donc une poche de territoire sans couverture réseau, une zone blanche. »

Extrait
« Comme le garde champêtre refusait de le faire, c’est Beaumichel qui a donné lecture de l’ordre du préfet: abandon du cimetière de Seyvoz, exhumation, transfert et inhumation des corps dans le cimetière nouvellement ouvert du hameau du Ruz, autour de l’église que l’on finissait de bâtir, un fac-similé de Notre-Dame-des-Neiges dont les habitants de Seyvoz haïssaient l’idée, jurant qu’ils n’y foutraient pas les pieds. Une voix a percé de nouveau, aiguë, touchez pas à nos morts, salauds, alors le prêtre a entonné sa psalmodie et les villageois lui ont emboîté le pas vers le cimetière, où ils ont regardé les croques morts faire leur travail, hostiles et résignés. » p. 77

À propos des autrices
KERANGAL_SORMAN_©Renaud-MonfournyMaylis de Kerangal et Joy Sorman © Photo Renaud Monfourny

Maylis de Kerangal est l’auteure, entre autres, de Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (2010, prix Médicis, prix Franz Hessel), Réparer les vivants (2014, Prix des étudiants France Culture-Télérama, Grand Prix du Livre RTL-Lire), Un monde à portée de main (2018) et Canoës (2021), tous parus aux éditions Verticales.
Joy Sorman publie son premier roman en 2005, Boys, boys, boys, lauréat du prix de Flore. Suivent notamment, chez Gallimard, Gros œuvre (2009), Paris Gare du Nord (2011), Comme une bête (2012), La Peau de l’ours (2014), puis Sciences de la vie (Seuil, 2017) et À la folie (Flammarion, 2021).
Elles sont toutes les deux membres du collectif Inculte. (Source: Éditions Inculte)

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Partout le feu

LAURAIN_partout_le_feu  RL_Hiver_2022  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Roman en lice pour le Prix Régine Deforges du premier roman 2022

En deux mots
Militante antinucléaire, Laetitia n’hésite pas à mener des actions spectaculaires avec son groupe de militants. Mais dans une Lorraine polluée et désindustrialisée, son message a du mal à passer, y compris au sein de sa famille. Du coup, son moral est en berne.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les combats de la génération Tchernobyl

Dans un roman à l’écriture très originale, Hélène Laurain met en scène une militante écologiste dans une Lorraine polluée. Elle mène un combat difficile sur une planète qui brûle alors que le monde regarde ailleurs.

Impossible de ne pas commencer par parler de la forme de ce roman très original. Il est composé de lignes sans ponctuation, que l’on pourrait assimiler à des vers d’un long poème, mais qui donne surtout à Hélène Laurain une liberté de construire une œuvre à base de punchlines, de paroles de chansons, de SMS, de citations, de post-it, de formules qui font souvent mouche, sans pour autant empêcher la fluidité de la lecture.
Laetitia, la narratrice, est une militante écologiste qui, au début du livre, vient de se faire arrêter encore une fois par la police, après avoir pénétré illégalement sur un site nucléaire avec sa bande pour y déployer une banderole dénonçant les dangers de l’atome. Il semblerait du reste que dès sa naissance, elle était la prédestinée à endosser ce costume de militante:
«le 26 avril 1986
à minuit 44
je naissais à la maternité des Orangers
3 minutes avant La Sœur
39 minutes avant la libération
à 2 108 kilomètres de là
des 200 bombes d’Hiroshima
milliards de milliards de becquerel
C’est chouette
de fêter chaque année l’avènement
de la génération Tchernobyl.»
La région où elle a grandi aura aussi contribué à cristalliser son engagement. Car en Lorraine, outre la centrale nucléaire de Cattenom, se dessine le projet d’enfouissement de tous les déchets nucléaires. Le projet baptisé Cigéo vise à stocker en couche géologique profonde les «déchets radioactifs de haute activité et à vie longue produits par l’ensemble des installations nucléaires françaises, jusqu’à leur démantèlement». Pourquoi cet endroit? L’explication d’Hélène Laurain peut faire froid dans le dos, car il y a sans doute une part de vérité dans la décision des autorités:
«Vous la connaissez celle-là
c’est l’histoire de trois énarques et quatre polytechniciens
dans une salle de réunion
ils disent beaucoup de choses
en écrivent beaucoup moins
dans leur rapport aux N +2
Nous nous inscrirons dans une démarche
de revalorisation des territoires ruraux ils écrivent
On n’a plus de colonies alors on va fourrer la merde
dans le trou du cul de la métropole ils disent
ils se demandent
s’ils devaient choisir une région bien pourrie
pour y déverser un torrent de déchets laquelle ils choisiraient
après un top 3 rapide
Nord – Picardie – Lorraine
ils remarqueront
qu’ils ont tous un faible pour la Lorraine
une région
triste comme une salle de cinéma vide
en pleine projection
ils se diront
Avec la sidérurgie ils sont habitués à se faire bien polluer
ils sont endurants
à défaut d’être résilients
les hommes s’intéresseront à la Meuse
presque vide.»
Face aux risques encourus et face à une planète qui se dérègle un peu plus tous les jours, elle se devait d’agir, même si pendant longtemps, elle aura cherché une autre voie. Après des études brillantes, classe prépa puis ESC Reims, elle a travaillé dans la communication, puis dans les relations publiques, mais sans s’épanouir. «puis j’ai fait une dépression j’ai arrêté
maintenant je fais des petits boulots
et je milite
j’essaie de trouver du sens à ce que je fais voilà.»
Après avoir vu le film Wild plants de Nicolas Humbert, qui agira pour elle comme un mantra et dont des scènes jalonnent le roman, elle choisit d’oublier ses brillants plans de carrière et part grenouiller à Thermes-les-Bains, où un espace balnéaire essaie de faire illusion tout près des anciennes aciéries et se lance dans l’action militante avec sa bande, avec Fauteur, Taupe, Dédé et Thelma. Mais au fil du temps, ils comprennent l’immensité de leur tâche. Refaire le monde en buvant des bières, en s’attaquant aux SUV, en se réfugiant à La Cave pour écouter Nick Cave ou faire l’amour, c’est bien loin de leur objectif. Expédients vite expédiés. Feux vite éteints. À moins que…
Hélène Laurain réussit son entrée en littérature dans un style qui n’est pas sans rappeler À la ligne du regretté Joseph Ponthus. La force des mots, scandés et alignés comme des paroles de rap, fait naître une étonnante poésie, teintée à la fois d’humour et de désespoir. Le tout dans un rythme qui dit l’urgence. Comme une danse au bord du volcan.

Playlist


Grace de Jeff Buckley

Partout le feu
Hélène Laurain
Éditions Verdier
Premier roman
156 p., 16 €
EAN 9782378561284
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Lorraine, dans la ville imaginaire de Thermes-les-Bains ainsi qu’en Meuse, du côté de Bure.

Quand?
L’action se déroule de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Laetitia est née trois minutes avant sa sœur jumelle Margaux et trente-sept minutes avant l’explosion de Tchernobyl. Malgré des études dans une grande école de commerce, elle grenouille au Snowhall de Thermes-les-Bains, au désespoir de ses parents. Elle vit à La Cave où elle écoute Nick Cave, obsédée par les SUV et la catastrophe climatique en cours.
Il faut dire que Laetitia vit en Lorraine où l’État, n’ayant désormais plus de colonie à saccager, a décidé d’enfouir tous les déchets radioactifs de France. Alors avec sa bande, Taupe, Fauteur, Thelma, Dédé, elle mène une première action spectaculaire qui n’est qu’un préambule au grand incendie final.
Dans ce premier roman haletant où l’oralité tient lieu de ponctuation, Hélène Laurain, née à Metz en 1988, nous immerge au cœur incandescent des activismes contemporains.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Diacritik (Johan Faerber)
Podcast En lisant En écrivant
La semaine (Pierre Théobald)
Le Blog du petit carré jaune
Blog Vivement l’école !
Blog Shangols

Les premières pages du livre
« souvent encore j’en rêve
je monte dans la camionnette blanche en dernier
quand nos regards se croisent on sourit nerveusement
Taupe a le visage jaune éclairé par son 3310
pianote pianote pianote
on l’appelle
la sonnerie c’est la symphonie de Mozart là
Taupe dit OK et raccroche
C’est bon l’appel a été passé dit Taupe à la cantonade
faut se grouiller
je nous regarde avec nos combis orange
des cosmonautes de Guantanamo
On est à une ou deux minutes dit Fauteur au volant
j’ai super envie de pisser
ça me fait tressauter le genou
Taupe me l’immobilise d’autorité
Ça va aller respire elle me dit
c’est un ordre c’est pas pour rassurer
je respire
personne dit rien
et on les voit au loin
les silhouettes
sales même la nuit
des tours de refroidissement
sabliers doux
et la fumée
toujours
déjà Taupe qui me dit plus fort
Tiens-toi prête
prends l’échelle prends l’échelle
tout le monde a dans la main son outil
elle la disqueuse
Dédé la pince à coupe rase
Thelma la pince multifonctions
Jona la moquette
Fauteur la bannière sur le siège à côté de lui
il freine en dérapant

Sors sors on me crie
j’ouvre la portière arrière saute fais glisser l’échelle
le sac de Taupe tombe au passage Fais gaffe putain
je m’enfonce les ongles dans le pouce ça saigne
on a quelques minutes pour entrer
Thelma commence à paniquer
C’est ça le bâtiment on est d’accord hein c’est ça hein elle dit
le premier grillage on le passe à l’échelle comme prévu
on essaie de stabiliser la moquette sur les barbelés
on glisse dessus
comme ça
on se ramasse comme des merdes de l’autre côté
à part Dédé qui galère à se relever ça marche ça fonctionne
on est tous passés en environ une minute
le deuxième grillage
faut l’ouvrir
la disqueuse de Taupe et de chaque côté les pinces
agrandissent le trou
c’est comme dans du beurre
désormais
chaque geste est limpide
Vite vite vite Taupe dit on entend la sirène de la police
on plaque la moquette à l’intérieur du trou
on y passe
y’a Taupe qui dit Putain et qui se tient l’oreille mais pas le temps
Bannière la bannière grouille
on se met en place comme prévu moi en deuxième entre Taupe et Fauteur
et on la déroule pour notre drone
F U R I E V E R T E
TCHERNOBYL, FUKUSHIMA… FICKANGE ?
derrière y’a Thelma et Dédé qui sortent les feux des sacs à dos
Thelma a une tête d’on-devrait-pas-être-là
Jona la face bourrée de tics

les copains ont même pas capté les flics qui sont sortis
de leur voiture dérapante
les flics savent que c’est nous
Olivier a appelé pour prévenir
normalement ils savent
ils ont ouvert le premier grillage
on est à trois mètres d’eux avec notre banderole
et ça commence à péter au-dessus de nos têtes
bombes prune
bouquets mer
embrasements pers
cascades
soleils
paillettes
doré doré doré
ça fait
un ascenseur de couleurs sur la façade crade
et tout ça
juste à côté de la piscine à combustibles
les explosions croustillantes puis les aigus en enfilade
les bruits qu’on connaît par cœur
ceux de la barbe à papa et des desperados
ça rappelle
l’été
la nuit
même aux flics
et toutes ces étoiles
se reflètent sur l’uniforme
et le bruit couvre leurs voix
leurs gestes
moi je ris
jusqu’à la claque de Taupe derrière mon crâne
Laeti oh
les flics finissent par ouvrir le premier portail
je pisse un peu quand je vois qu’ils ouvrent déjà le deuxième
adrénaline
on se rend les mains en l’air

on n’est pas des cow-boys
ils se jettent sur nous quand même
bam la tête par terre je finis de me pisser dessus
la dernière fusée est lancée par l’un l’une ou l’autre
BOUM le saule pleureur
les épaules des policiers absorbent le choc sonore
en même temps
ils dansent
la lumière dessine quelque chose sur leurs visages
ils me soulèvent à quatre
Ma chaussure je crie
putain
il me manque une chaussure
par terre ma chaussure je crie
une claque bouche/nez
Ma chaussure je chuchote
ils me jettent dans le fourgon Ta gueule ils disent je suis assise comme un tas tout mal fait
et les autres copains en tas tout mal faits à côté je les sens trembler
à l’intérieur ça jubile bien
en silence
compliqué de se sentir plus vivant que ça
Thelma a le visage de c’était-pas-une-partie-de-plaisir
Fauteur est en face de moi cette fois
d’une camionnette à l’autre
on se regarde
son visage à lui m’encourage
je pense
ils ont la police
on a la peau dure
je lui souris
j’ai peur
en route pour la garde à vue
c’était un beau feu d’artifice
*
eczéma : main gauche jusqu’au majeur
aujourd’hui je suis du matin à La Crasse
en arrivant j’ai écrasé
un pigeon
j’ai rêvé ou son aile tressaillait encore
Balec fait son interview
avec la journaliste de terrepourtous.fr
il est avec elle
à l’extérieur
il pointe fièrement l’enseigne
la commente content
Snowhall de Thermes-les-Bains
Tout schuss vers le fun
on s’était tapé des heures de brainstorming
pour cette enseigne
à la fin on avait dû choisir
la première idée de Balec
ils entrent dans le hall
Balec y reste pour que tout le monde le voie
il a dû travailler toute la nuit sur ses éléments de langage
je fais l’accueil
par la vitre je vois la piste
vide
secouée de neige artificielle
je l’observe
agiter son corps arqué
j’entends des bribes
Très select
accueillant une piste de ski indoor
d’Auckland Dubai Madrid La Haye Shanghai Barcelone
de 620 mètres de long aussi
heureux d’avoir construit les
crassiers des hauts fourneaux

sous la neige
de la revalorisation de l’image de la région dans la
démarche de proximité visionnaire de
la part belle également
à l’équipe de France de ski alpin qui passe
malgré les faux procès dont nous sommes
moins polluant qu’une grosse piscine
de l’avenir de la discipline
il serre la main à la journaliste
nous rejoint les joues rouges
s’accoude l’air de rien au comptoir de l’accueil
détaché
Et l’arsenic l’amiante et le plomb
l’air pourri qu’on respire
t’en parleras la prochaine fois je lui demande
il renifle
Laetitia
ah Laetitia
avec son monosourcil froncé là
ça fait presque des frisottis
arrête avec tes conneries un peu
c’est des rumeurs pour bosser moins ça
tu crois qu’ils nous laisseraient travailler ici si y’avait de l’arsenic
c’est toi l’arsenic
bon allez il dit en se mettant en chemin
à la sortie du boulot
le pigeon à côté de ma portière
n’est désormais plus qu’une crêpe
maximum 5 millimètres d’épaisseur
*
de retour dans La Cave
à écouter Nick Cave
C’est pour le jeu de mots Fauteur m’avait demandé sur Signal
Même pas j’écoute que Nick Cave
en ce moment
et je regarde qu’un film
Wild Plants de Nicolas Humbert
encore et encore et encore je lui avais écrit
je lui avais pas dit que tout ça
tout ça c’était de la beauté safe
à chaque fois ces images me font
entendre Mémou
et sa phrase sur la beauté
dans la merde y’a Pépou qui lave sa bagnole
tous les soirs 18 h 30
je lui gueule par le soupirail
C’est arrosage interdit t’as entendu parler de la canicule déjà
il sait tellement bien ne pas écouter
on dirait qu’il entend pas
il frotte avec son éponge chamois comme ça
il a vieilli ça se voit aux tempes »

Extraits
« le 26 avril 1986
à minuit 44
je naissais à la maternité des Orangers
3 minutes avant La Sœur
39 minutes avant la libération
à 2 108 kilomètres de là
des 200 bombes d’Hiroshima
milliards de milliards de becquerel
C’est chouette
de fêter chaque année l’avènement
de la génération Tchernobyl
j’ai dit à Pépou juste avant
que tout le monde n’arrive »
p. 46

« S’ils croient que la lutte se cantonne aux centrales
Ils sont encore plus cons qu’ils en ont l’air
j’aurais commencé par leur demander aux policiers
Vous la connaissez celle-là
c’est l’histoire de trois énarques et quatre polytechniciens
dans une salle de réunion
ils disent beaucoup de choses
en écrivent beaucoup moins
dans leur rapport aux N +2
Nous nous inscrirons dans une démarche
de revalorisation des territoires ruraux ils écrivent
On n’a plus de colonies alors on va fourrer la merde
dans le trou du cul de la métropole ils disent
ils se demandent
s’ils devaient choisir une région bien pourrie
pour y déverser un torrent de déchets laquelle ils choisiraient
après un top 3 rapide
Nord – Picardie – Lorraine
ils remarqueront
qu’ils ont tous un faible pour la Lorraine
une région
triste comme une salle de cinéma vide
en pleine projection
ils se diront
Avec la sidérurgie ils sont habitués à se faire bien polluer
ils sont endurants
à défaut d’être résilients
les hommes s’intéresseront à la Meuse
presque vide » p. 50

« post-it n° 19
disparition de la biodiversité
1000 x > taux naturel d’extinction des animaux
crise actuelle = 100 x + rapide que dernière extinction naturelle (dinosaures)
75 % environnement terrestre
40 % environnement marin
50 % cours d’eau: signes importants de dégradation
sur 105 732 espèces étudiées :
28 338 classées menacées »
P. 76

« Tu sais moi aussi j’ai changé mes habitudes dans le sens-où éructe
madame je bouffe de l’humus et des fanes
j’achète des fringues produites en France quitte à y mettre le prix
je mange de la viande plus que quatre fois par semaine
je fais mon compost j’achète à l’Amap
je fais ce que je peux
C’est trop tard pour faire ce qu’on peut je dis
c’est l’heure de faire le nécessaire
Tu parles en banderoles toi maintenant Dans-le-Sens-où la ramène
c’est pas notre système qui s’effondre c’est juste toi il enchaîne
Ouh t’as travaillé tes répliques bravo j’applaudis
Toi et tes petits airs supérieurs
tu nous as toujours pris de haut il me répond
vu d’où je viens personne aurait parié sur moi
alors ouais je suis fier de ma grosse montre
et de ma grosse bagnole
j’ai pas le luxe de me la jouer
retour aux sources et la vie dans les forêts moi je peux pas retourner chez papa maman si je perds mon boulot
et j’hériterai pas d’une villa six pièces dans le centre-ville
alors à partir de dorénavant
tes leçons tu peux bien te les foutre dans le »
p. 94

« Bonjour
comment allez-vous depuis le temps
C’est Madame Mueller bonjour
Ah vous êtes mariée félicitations
Non
un silence
Alors qu’est-ce que ça a donné après la prépa
vers quoi vous êtes-vous dirigée
J’ai fait l’ESC Reims
c’était un cauchemar
après j’ai travaillé dans la communication un peu par dépit
c’était pas mieux
d’abord marketing digital
je ne sais pas ce qui ma pris
puis communication culturelle
un passage malheureux par les public relations à Luxembourg
puis j’ai fait une dépression j’ai arrêté maintenant je fais des petits boulots
et je milite
j’essaie de trouver du sens à ce que je fais voilà
Ah
très bien
je vois
eh bien
bon courage alors mademoiselle
silence
Vous n’avez pas changé en tout cas »
p. 130-131

À propos de l’auteur
LAURAIN_Helene_©Sophie_BassoulsHélène Laurain © Photo Sophie Bassouls

Née à Metz en 1988, Hélène Laurain a étudié les sciences politiques ainsi que l’arabe en France et en Allemagne, puis la création littéraire à Paris-VIII. Elle vit dans le Grand Est avec sa famille et y travaille en tant que traductrice de l’allemand. Elle anime actuellement un groupe de lecture au Fonds régional d’art contemporain de Lorraine autour du thème de l’émancipation. Elle s’intéresse notamment à ce qui a trait au vivant, au féminisme, à la maternité, et s’attache à trouver des formes qui disent le contemporain. Partout le feu est son premier roman (Source: Éditions Verdier)

Compte instagram de l’auteur https://www.instagram.com/helene_laurain/

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Un barrage contre l’Atlantique

BEIGBEDER_un_barrage_contre_latlantique  RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

En deux mots
Installé à la pointe du cap Ferret, où vit son ami Benoît Bartherotte, Frédéric Beigbeder assiste au combat de Sisyphe de son ami pour sauver cette bande de terre vouée à être engloutie par la mer. C’est avec cet état d’esprit désenchanté que l’écrivain revient sur sa vie au moment où la sagesse prend le pas sur la frivolité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Face à la mer

À l’heure de jouer avec ses petits-enfants, Frédéric Beigbeder revient sur sa vie, ses amours, ses livres. Pour constater combien l’avenir est incertain. Ce faisant, il nous offre sans doute son livre le plus abouti.

Si les premières pages du nouveau roman du trublion des lettres françaises peuvent dérouter – il s’agit d’un alignement de phrases espacées de deux lignes et sans rapport entre elles pour bien les mettre en valeur – elles sont avant tout une habile manière de présenter son projet et l’endroit dont il parle. Oui, c’est bien l’écrivain devant sa page blanche, angoissé par l’exercice, mais aussi par le dérèglement climatique et la crise sanitaire, qui va tenter de donner une suite à Un roman français en allant chercher dans ses souvenirs. Des souvenirs qu’l convoque mot à mot pour en faire des phrases. Car oui, «une phrase est une phrase est une phrase est une phrase est une phrase». Un exercice sans cesse renouvelé, sans garantie de succès. Un peu comme le combat que mène jour après jour son ami Benoît Bartherotte en tentant de consolider la digue située au bout du Cap Ferret, afin d’empêcher l’Océan de submerger cette bande de terre où s’est installé l’écrivain. «Ce matin encore, plusieurs camions remplis de pierres sont venus déverser leur cargaison devant ma cabane, dans un fracas de tonnerre. Ce qui est beau dans ce combat contre la nature, c’est sa vanité.

BEIGBEDER_un_barrage_contre_carte
Bartherotte est le Sisyphe gascon. Il préside l’ADPCEF: «l’Association de Défense de la Pointe du Cap Ferret». Chaque jour, il pousse son rocher vers le fond de l’océan. Et le lendemain, il recommence.»
Prenons donc un écrivain, ses angoisses et ce lieu peint par Thierry de Gorostarzu, le «Edward Hopper basque» et dont il avait acheté l’œuvre, et tentons d’en faire une histoire. En commençant par le commencement.
«Je suis né près de Paris en 1965 d’un père chasseur de têtes et d’une mère éditrice de romans d’amour. Vers l’âge de six ans, mes parents ont divorcé et j’ai été élevé par ma mère avec mon grand frère. Pourquoi le divorce est-il un événement si grave? C’est pourtant simple à comprendre: les deux personnes que vous aimez le plus au monde ne s’aiment plus.» À l’heure du bilan, il écrira: «Mon père a été maladroit, blessant, absent, égoïste, et pourtant Je ne cesserai jamais de l’admirer. Ma mère a été aimante, protectrice, présente, altruiste, et quand je la vois, je fais de gros efforts pour ne pas suffoquer.»
Après une scolarité assez rectiligne, dont on retiendra les batailles de marrons dans les jardins du Luxembourg et la découverte de l’amour plus que du sexe, la présence de célébrités – ou en passe de passer à la postérité – à la maison et le besoin de faire la fête, l’aspirant écrivain va finir par trouver un boulot sérieux dans une agence de publicité, comme le souhaitait son père, avant de devenir chroniqueur, notamment pour le défunt magazine Globe.
Avec lucidité, Frédéric Beigbeder comprend qu’il n’a cessé toute sa vie à s’attacher à des hommes plus âgés, «que ce soit mes patrons, ou des mentors, des modèles que je considérais comme des pères de substitution, et qui m’ont servi de guides: Denis Tillinac, Philippe Michel, Bruno Le Moult, Thierry Ardisson, Jean Castel, Jean-Claude Fasquelle, Edmond Kiraz, Jean-Marie Périer, Michel Denisot, Alain Kruger, Jean-Yves Fur, Michel Legrand, Daniel Filipacchi, Albert Cossery, Paul
Nizon.… Benoit Bartherotte. Je suis un enfant qui veut qu’on l’adopte.
Toute ma vie je me suis cherché des maîtres, comme un chien abandonné.» Et aujourd’hui qu’il fait partie de ces êtres plus âgés, qu’il a fondé une famille et n’aime rien tant que de réunir sa tribu, il se rend bien compte du chemin parcouru. Un itinéraire bien loin d’être rectiligne, mais qui a nourri autant l’homme que l’écrivain. Un paradoxe qu’il résume ainsi: «j’ai fui l’embourgeoisement en choisissant une vie d’artiste, critiqué mon milieu d’origine, fréquenté des gauchistes, renié ma famille et mon milieu social, flingué tous mes employeurs (l’agence de publicité, la télévision, la radio) — tout cela pour finir par épouser une Genevoise, vivre à la campagne dans le même village que mes grands-parents, fonder une famille à où mes parents se sont mariés et écrire au Figaro. Je me suis vacciné contre la curiosité.» Mais pas contre la peur du lendemain. C’est donc comme le chante Calogero
Face à la mer
C’est toi qui résistes
qu’il nous livre son livre le plus écrit, le plus abouti. Celui d’un honnête homme.

GOROSTARZU_face-a_la_mer2Tableau de Thierry de Gorostarzu acheté par Frédéric Beigbeder et qui est reproduit sur le bandeau du livre / Galerie de l’Infante à Saint Jean de Luz

Un barrage contre l’Atlantique
Frédéric Beigbeder
Éditions Grasset
Roman
272 p., 20 €
EAN 9782246826552
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à la pointe du Cap Ferret, face à la digue Bartherotte. On y évoque aussi Guéthary, Neuilly-sur-Seine, Paris, Saint-Germain-en-Laye, Rambouillet, Senlis, Deauville, sans oublier l’étranger, notamment à Verbier en Suisse, en Italie et en Espagne, mais aussi en Indonésie.

Quand?
L’action se déroule en 2020 et 2021.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ce livre a été écrit dans un endroit qui devrait être sous l’eau». F. B.
Au hasard d’une galerie de Saint-Jean-de-Luz, Frédéric Beigbeder aperçoit un tableau représentant une cabane, dans une vitrine. Au premier plan, un fauteuil couvert d’un coussin à rayures, devant un bureau d’écrivain avec encrier et carnets, sur une plage curieusement exotique. Cette toile le fait rêver, il l’achète et soudain, il se souvient : la scène représente la pointe du bassin d’Arcachon, le cap Ferret, où vit son ami Benoît Bartherotte. Sans doute fatigué, Frédéric prend cette peinture pour une invitation au voyage. Il va écrire dans cette cabane, sur ce bureau.
Face à l’Atlantique qui à chaque instant gagne du terrain, il voit remonter le temps. Par vagues, les phrases envahissent d’abord l’espace mental et la page, réflexions sur l’écriture, la solitude, la quête inlassable d’un élan artistique aussi fugace que le désir, un shoot, un paysage maritime. Puis des éclats du passé reviennent, s’imposent, tels « un mur pour se protéger du présent ». A la suite d’Un roman français, l’histoire se reconstitue, empreinte d’un puissant charme nostalgique : l’enfance entre deux parents divorcés, la permissivité des années 70, l’adolescence, la fête et les flirts, la rencontre avec Laura Smet, en 2004… Temps révolu. La fête est finie. Pour faire échec à la solitude, reste l’amour. Celui des siens, celui que Bartherotte porte à son cap Ferret. Et Beigbeder, ex dandy parisien devenu l’ermite de Guétary , converti à cette passion pour un lieu, raconte comment Bartherotte, « Hemingway en calbute », s’est lancé dans une bataille folle contre l’inéluctable montée des eaux, déversant envers et contre tous des millions de tonnes de gravats dans la mer. Survivaliste avant la lettre, fou magnifique construisant une digue contre le réchauffement climatique, il réinvente l’utopie et termine le roman en une peinture sublime et impossible, noyée d’eau et de soleil. La foi en la beauté, seule capable de sauver l’humanité.
Une expérience de lecture, unique et bouleversante, aiguisée, impitoyable, poétique, et un chemin du personnel à l’universel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté
Le JDD (Alexis Brocas)
La Règle du jeu (Baptiste Rossi)
La Revue des Deux Mondes (Marin de Viry)
Atlantico (Annick Geille)
Les Echos (Adrien Gombaud)
Ernest mag (Jérémie Peltier)
Blog Agathe The Book
Benzine Magazine (Benoît Richard)

Les premières pages du livre
« Je voudrais faire ici un aveu: je suis complotiste.

Je pense que la nature conspire pour éradiquer l’homme.

L’être humain ayant causé trop de dégâts à la surface de la Terre, il est logique qu’elle songe à s’en débarrasser.

Même si nous comprenons pourquoi le monde cherche à nous éliminer, nous n’aurons pas le choix : nous devrons tout de même nous défendre.

La condition humaine est désormais celle d’un parasite qui cherche à survivre dans un environnement hostile.

Vous vous demandez peut-être pourquoi je saute deux lignes entre chaque phrase.

Les blancs qui entourent les phrases leur donnent une majesté, comme le cadre autour d’un tableau.

Noyées dans la masse d’une page noircie, une phrase perd de son attrait.

Mes phrases respecteront la distanciation littéraire.

Isolée sur la page, ma phrase crâne comme un mannequin dans une vitrine.

Nous sommes à bord d’un bateau qui coule, mais ce bateau, c’est la Terre.

L’intuition de Kafka était juste : il n’y a plus de différence entre l’humanité et le cafard.

Il peut arriver que le blanc qui entoure la phrase devienne plus beau que celle-ci : je n’ai pas dit que mon expérience était sans danger.

Chaque phrase doit donner envie de lire la phrase suivante, mais exister aussi de façon autonome.

L’espace blanc entre les phrases ne les isole pas ; il les expose.

Au matin, la menace océanique semble lointaine.

L’art du romancier consiste à camoufler ses scories.

Je choisis délibérément de faire l’inverse.

Je veux fragiliser mes propositions relatives.

Dans Autoportrait, Édouard Levé a imaginé un autre système.

Ses phrases n’avaient pas de liens entre elles ; pourtant l’ensemble de son livre dessinait un homme.

Ce livre recycle son principe de collage discontinu.

La dune du Pyla est un écran de cinéma où le soleil projette son film, dont les nuages sont les acteurs principaux.

Les ombres sur le sable déroulent un scénario de lumière.

« Souvenir » est la bande originale de cette fresque muette.

Pour cesser d’écrire des romans satiriques, il suffit d’écouter Orchestral Manoeuvres in the Dark, pieds nus devant une mer étale.

Je voudrais dénoncer nommément dans ce livre toutes les personnes qui ont comploté à me rendre heureux.

Ma mémoire remonte par bribes désorganisées (ou organisées sans me demander mon avis).

Je ne me souviens que par flashs : mes souvenirs sont stroboscopiques.

Mon passé m’envoie des SMS.

Je sens que je risque de semer mon lecteur en route.

J’ai besoin que mes phrases l’accrochent.

Mes phrases tapinent, aguichent, elles voudraient séduire comme une prostituée dans une vitrine du Red Light District d’Amsterdam.

Une phrase est une phrase est une phrase est une phrase.

Édouard Levé s’est suicidé le 15 octobre 2007 à Paris.

Considérons que chaque phrase notée ici reporte mon suicide d’une journée.

Cette phrase a sauvé ma vie, et la suivante, et la suivante, jusqu’au jour où plus rien ne viendra, et pan.

« Sois pareil à un promontoire contre lequel les flots viennent sans cesse se briser », dit l’empereur Marc Aurèle.

Je décide désormais de m’interdire les citations ; celle de Marc Aurèle sera la seule (avec les exergues).

La citation est une phrase dont on n’est pas propriétaire : une locution de location.

Seul sur sa digue immense, Benoît Bartherotte se tient debout comme Marc Aurèle, face à l’océan, à la pointe du Cap Ferret ; à ses pieds se brisent sans cesse les flots.

Le pape François a dit qu’il fallait construire des ponts plutôt que des murs.

Il a oublié les digues.

Les digues sont des murs marins qui protègent la terre des inondations.

Une digue est aussi un pont qui avance sur l’eau sans atteindre l’autre rive.

Proust contemple sur une digue les jeunes filles en fleurs, qu’il compare à un bouquet de corail.

Bartherotte a bâti une digue pour sauvegarder l’extrémité sud de la presqu’île de Lège-Cap-Ferret, en Gironde.

Cette langue de sable, absurdement mince, prétend séparer le bassin d’Arcachon de l’océan Atlantique.

Comme dit un écrivain bordelais, Guillaume Fedou : « Le Cap Ferret est le clitoris de la France. »

Il faut le visiter souvent, sinon la France est de mauvaise humeur.

Voici une carte pour mieux comprendre la beauté de la situation.

Le Cap Ferret est la langue de plaisir située devant Arcachon.

En face d’elle s’élève la dune de sable du Pyla, la plus haute d’Europe.

Entre la pointe du Cap et la dune du Pyla, à marée basse, apparaît une île exotique, le banc d’Arguin, où se posent les oiseaux en hiver et les bourgeois bohèmes en été.

Benoît chatouille l’extrémité sud de cette pointe depuis quarante ans.

Au niveau du phare, la bande de terre ne mesure qu’un kilomètre de large.

Chez Benoît, la distance entre l’océan et le bassin est de cent mètres, puis cinquante mètres, puis zéro : c’est là qu’il se tient, en plein vent.

Benoît vit ici depuis sa naissance.

Il résidait dans l’avant-dernière maison, puis il a acheté la dernière maison, qui s’est écroulée ; il l’a reconstruite en même temps qu’il entamait sa digue de protection maritime.

Je lui dis : « Tu as bougé de cent mètres en une vie. »

Il sourit : « Un peu moins. »

Il ajoute : « Je suis resté sur mes racines…

… Je ne vieillis pas, je pousse. »

Sans mémoire, on a besoin d’un point fixe, d’un lieu unique.

Moi aussi, je cherche l’immobilité qui donnera à mes enfants les souvenirs que je n’ai pas.

La discontinuité est une liberté qui égare.

Toute phrase devrait être un silex.

Un silex ne fabrique d’étincelles qu’entrechoqué à un autre silex.

De même, la digue Bartherotte est un empilement de rochers, de poteaux électriques et de traverses de train.

Entre 1985 et 1995, Benoît a déversé un million de tonnes de gravats pour défendre la Pointe.

Tout le monde dort sur la Pointe, sauf moi.

La nuit, je n’écris pas de phrases ; j’écris « Phrases ».

Un autre principe est celui imaginé par Éric Chevillard.

Son « Journal autofictif » est un prodige de phrases déconnectées.

Il est tout de même regrettable d’être précédé par quelqu’un d’aussi doué.

David Foenkinos, dans Charlotte, a tenté un récit biographique qui revenait à la ligne après chaque phrase.

Son but était analogue : rendre la lecture plus intense.

Je pouffe en imaginant la tronche de Chevillard comparé à Foenkinos.

Je ne les rapproche que pour expliquer la situation : beaucoup d’écrivains contemporains ressentent le besoin de séparer leurs phrases.

C’est la faute à Chamfort, qui copiait sur le livre des Proverbes dans la Bible.

Il est crucial de réinventer notre façon d’écrire si nous ne voulons pas que la littérature disparaisse au XXIe siècle.

Non, Twitter, vous n’avez pas le monopole de l’apophtegme ; vous ne l’avez pas.

Lincoln au Bardo de George Saunders intercale des phrases de fantômes dans un cimetière.

Alexandre Labruffe imite les bribes des Cool Memories de Baudrillard : une construction en pointillés, comme ces dessins dont je reliais les points numérotés à l’âge de cinq ans, pour finir par voir apparaître Mickey pilotant un avion.

Les romanciers contemporains ne savent plus comment ressusciter les phrases.

Les phrases se multiplient sur les réseaux digitaux : les romanciers ne doivent pas seulement vaincre la concurrence des autres romanciers, mais aussi celle des emails, des sms, des posts, des alertes, des retweets…

C’est comme s’il y avait une fuite des phrases : elles quittent les livres vers le nuage.

Elles s’envolent du papier réel vers un univers virtuel.

Il faut stopper l’hémorragie.

Écrire ce livre est non seulement un geste de survie, mais une tentative pour restaurer le prestige de la phrase nue.

Même Donald Trump n’a pas suffi à disqualifier les tweets ; il faut porter l’estocade.

Et voilà comment on transforme un recueil de billevesées en manifeste politique.

L’idée est simple : pour sauver les phrases, il faut peut-être sacrifier le roman.

Littérairement, je ne suis pas écolo.

Ce stratagème permet aussi d’augmenter la pagination de ce livre.

Je ne suis pas un escroc : j’annonce la couleur.

J’attends d’écrire la meilleure phrase de ce livre.

Le lecteur est probablement dans le même état que moi : une expectative de plus en plus molle, une démotivation progressive, une impatience polie qui tournera bientôt au haussement d’épaules.

Comme un trompettiste de jazz, je cherche la phrase bleue.

Il n’y a pas un monde d’avant et un monde d’après.

Il existait un monde avant, et aujourd’hui il n’y a plus de monde : en 2020, il n’y a plus rien, ni personne, nulle part.

Le monde se claquemure.

Nous avons été des cigales et maintenant il ne nous reste plus qu’à devenir fourmis – on va ramper, se terrer, se calfeutrer et regretter.

L’être humain a connu des hauts et des bas ;
Il va descendre à présent
À la cave pour longtemps.

Dans la grande cabane Bartherotte, l’armoire à doubles battants est entourée de masques africains.

Dans cette maison en bois inspirée des cabanes d’ostréiculteurs, les commodes XVIIIe contrastent avec les murs de pin.

Les vieux fauteuils sont recouverts de tapis devant la cheminée en pierre, alors que tout le reste est en bois qui craque.

De petites lampes à abat-jour jaunes imprimés de cartes géographiques sont disséminées partout dans le séjour, sur des guéridons où s’empilent les livres de photographies du Ferret et les vieux exemplaires du Chasse-Marée.

D’immenses paniers de rotin sont emplis de pommes de pin pour allumer le feu.

Au-dessus d’un piano Pleyel désaccordé, des gravures anciennes représentent des bateaux qui n’existent plus.

Au mur sont accrochées les photos jaunies d’ancêtres en maillot de bain ;
ils sourient encore
malgré leur mort.

Entre les grandes fenêtres ouvertes sur la mer, Martin Bartherotte a peint des danseuses africaines.

Dans le grand salon on trouve aussi cornes de buffles, poteries de terre cuite, assiettes de porcelaine dessinées, et la maquette d’un paquebot, et un buste d’aristocrate en marbre, des tortues métalliques, un crâne de gorille, des statues zouloues, des troncs d’arbres, une pirogue, une longue-vue, une armoire chinoise, un pouf marocain, une lanterne japonaise, des fusils de chasse, des accessoires de pêche, une paire de jumelles de la Kriegsmarine, et tout ce bric-à-brac sur fond de ressac donne le sentiment d’investir une caverne d’Ali Baba, pleine de trésors à embarquer sur un navire de pirates vers les mers du Sud, ou un grenier archivant le monde des siècles précédents, comme dans la première abbaye bénédictine, à Monte Cassino.

La décoration de la cabane me fait penser à ces capsules temporelles que des fous enterrent dans leur jardin pour sauvegarder quelques bribes de l’humanité après son extinction.

Je dis à Benoît : « Tu as accumulé tant de souvenirs… »

Il répond : « Ce ne sont pas des souvenirs mais de la sédimentation. »

Extraits
« Ce matin encore, plusieurs camions remplis de pierres sont venus déverser leur cargaison devant ma cabane, dans un fracas de tonnerre.
Ce qui est beau dans ce combat contre la nature, c’est sa vanité.
Bartherotte est le Sisyphe gascon.
Il préside l’ADPCEF: «l’Association de Défense de la Pointe du Cap Ferret».
Chaque jour, il pousse son rocher vers le fond de l’océan.
Et le lendemain, il recommence. » p. 40

« Tout est parti d’un tableau dans la vitrine d’une galerie, située à l’entresol de la maison de l’Infante, à Saint-Jean-de-Luz. L’artiste se nommait Thierry de Gorostarzu, le Edward Hopper basque. Un tableau en vitrine représentait un fauteuil Louis XV recouvert d’un coussin à rayures vertes et blanches, sous la tonnelle d’une cabane en bois, devant un bureau d’écrivain, avec un encrier, une plume, des carnets ouverts, trois livres anciens, sur une plage exotique.
Travailler dans des conditions pareilles est le rêve de tout écrivain.
J’avais l’impression de reconnaître cet endroit. » p. 46-47

« En regardant l’océan, je me rends compte que je voudrais écrire une phrase qui soit en quelque sorte comme son reflet miroitant, une phrase paisible et étincelante, qui ne raconte rien d’autre que son propre flot, qui aille et vienne, qui se contente d’exister sous le soleil, une phrase qui serait uniquement liquide, limpide, imposante mais sans prétention, une phrase qui vive, bouge, qui lèche la page comme l’écume sur le sable, une vague confiante et infinie qui avance et recule sur le blanc comme sur un banc de sable, de gauche à droite et recommence, inlassablement, son balancement de lettres, son parallélisme linéaire, son hypnose de mots, une phrase interminable qui fasse tourner la tête de son lecteur d’ouest en est et inversement, tel le spectateur d’un match de tennis à Roland-Garros, une phrase qui ferait tellement d’allers et retours qu’elle donnerait le tournis, une phrase qui obligerait à consulter un kinésithérapeute pour guérir d’un torticolis, et au masseur en blouse verte qui lui demanderait quel sport a pu causer une telle douleur à sa nuque, le blessé serait bien obligé d’en dénoncer le coupable: une phrase, docteur. » p. 52-53

« Mon père a été maladroit, blessant, absent, égoïste, et pourtant Je ne cesserai jamais de l’admirer.
Ma mère a été aimante, protectrice, présente, altruiste, et quand je la vois, je fais de gros efforts pour ne pas suffoquer.
L’âge ingrat dure toute la vie.
Le départ de ma fille aînée m’a brisé le cœur. C’est supposé être naturel, cette horreur?
Je ne veux pas que mes enfants grandissent.
On donne tout à un être et puis il s’en va vivre ailleurs, et on devrait s’en réjouir
Cette Peine infinie, je passe mes jours mes nuits ne pas l’accepter. » p. 109

« Je suis né près de Paris en 1965 d’un père chasseur de têtes et d’une mère éditrice de romans d’amour. Vers l’âge de six ans, mes parents ont divorcé et j’ai été élevé par ma mère avec mon grand frère. Pourquoi le divorce est-il un événement si grave? C’est pourtant simple à comprendre: les deux personnes que vous aimez le plus au monde ne s’aiment plus. L’amour circule d’une nouvelle façon. » p. 115

« Ma mère a eu plusieurs amants après son divorce (…) Il y a eu un aristocrate fauché, un Hongrois marié qui s’est défenestré, un barbu mort d’un cancer, un playboy de chez Castel. Ces papas successifs, à moi aussi ils ont été arrachés.
Je n’ai cessé toute ma vie de m’attacher à des hommes plus âgés, que ce soit mes patrons, ou des mentors, des modèles que je considérais comme des pères de substitution, et qui m’ont servi de guides: Denis Tillinac, Philippe Michel, Bruno Le Moult, Thierry Ardisson, Jean Castel, Jean-Claude Fasquelle, Edmond Kiraz, Jean-Marie Périer, Michel Denisot, Alain Kruger, Jean-Yves Fur, Michel Legrand, Daniel Filipacchi, Albert Cossery, Paul
Nizon.… Benoit Bartherotte. Je suis un enfant qui veut qu’on l’adopte.
Toute ma vie je me suis cherché des maîtres, comme un chien abandonné. » p. 117

« Mon paradoxe peut être résumé ainsi: j’ai fui l’embourgeoisement en choisissant une vie d’artiste, critiqué mon milieu d’origine, fréquenté des gauchistes, renié ma famille et mon milieu social, flingué tous mes employeurs (l’agence de publicité, la télévision, la radio) — tout cela pour finir par épouser une Genevoise, vivre à la campagne dans le même village que mes grands-parents, fonder une famille à où mes parents se sont mariés et écrire au Figaro.
Je me suis vacciné contre la curiosité.
Mon frère Charles a essayé de se passer de Guéthary.
Lui non plus n’y est pas parvenu: il y a trouvé une maison à son tour.
Passé la cinquantaine, il est compliqué de s’éloigner de ses origines; avant de crever, on a besoin de se réconcilier avec soi. » p. 134

« J’ai appris à reconnaître sittelles, pics-verts, mésanges, tourne-pierres ; les rouges-gorges, c’est plus facile. Je considère les oiseaux comme un message de Dieu ; je n’ai pas vraiment la foi mais ils m’encerclent, me frôlent de leurs ailes, se posent près de moi et me regardent comme s’ils cherchaient à me convaincre. Bientôt un arc-en-ciel couronne la Pointe d’est en ouest comme si j’avais emménagé à l’intérieur d’un juke-box Wurlizer des années 1950. Le soleil d’automne crée un mille-feuilles de roses et de bleus superposés dans le ciel pastel du bout du monde. Benoît est le seul homme que je connaisse qui a créé son propre paradis artificiel. Sa digue est la plus haute d’Europe, se vante-t-il : « quarante mètres !Plus haute que les hollandais ! »Puisqu’il n’y avait pas de falaise au Ferret, Benoît a décidé de créer la sienne : un Étretat sous-marin. La pluie à grosses gouttes espacées gifle les pommettes et mouille la barbe ainsi qu’un chien qui s’ébroue. Les cabanes ont fusionné avec les arbres et les vignes vierges comme dans les contes de fées où les branches entrent par les fenêtres, les troncs grandissent dans le salon et sortent par les toits. Habiter un organisme vivant est le fantasme de tout citadin…et son cauchemar aussi. La terre scintille le matin et sèche le soir. La première lumière est multicolore, ensuite le ciel s’uniformise, il choisit la lueur et s’y tient, mais pendant toute l’aurore, il aura tergiversé entre la parme et le rose, comme mon grand-père, au moment de s’habiller, devant son placard de chemises. Mes enfants mangent toutes ces choses que je mangeais à leur âge et ne peux plus manger aujourd’hui : éclairs au chocolat, Dragibus, Cornetto vanille, chouchous… »C’est quoi, ça » me demande ma fille de cinq ans, en désignant du doigt un capteur de glycémie collé sur mn bras. Je ne peux tout de même pas lui répondre que c’est ma mort en route. Le mot que j’emploie le plus souvent avec mes enfants est « attention ». Attention, tu vas te brûler la main, attention, tu vas faire tomber ton petit frère, attention, tu vas te casser le bras, oups, trop tard. Un dimanche-soir, mon père avait dévalisé avec moi le magasin de magie de la rue des Carmes. J’adorais faire des tours de magie. A neuf ans si l’on m’avait demandé ce que je voulais faire plus tard, j’aurais répondu magicien. Je regardais l’émission de Gérard Majax : « Y a un truc » sur Anne 2 et je j’apprenais à faire disparaître une pièce de un franc, à retrouver un as de pique et à cacher un œuf dans ma manche. Mon père nous a raccompagnés rue Monsieur le Prince. Il restait dans sa voiture et nous étions censés monter chez notre mère et ouvrir la fenêtre pour lui faire signe que nous étions bien arrivés. Je ne comprenais pas bien l’utilité de ce manège. S’il craignait qu’on se perdre dans l’immeuble ou qu’on se fasse kidnapper dans la cour par un voisin pédophile, pourquoi ne nous accompagnait-il pas jusqu’à la porte du troisième étage ? Ce système présentait deux avantages : il lui éviter de se garer et de voir ma mère. Ce soir-là, avec tous nos cadeaux de magiciens, nous sommes rentrés dans l’appartement de maman et avons oublié de faire signe à la fenêtre à papa qui attendait en bas dans la rue. Avec Charles, nous étions bien trop occupés à déballer les coffrets de prestidigitation. Soudain nous avons vu notre père débarquer comme une furie dans l’appartement et reprendre tous ses cadeaux en hurlant : « Sales gosses ! Moi je peux attendre en bas, vous vous en foutez ! Je reprends les cadeaux ! Égoïstes ! Enfants gâtés ! ». Je me souviens encore de notre crise de larmes. Je n’ai plus jamais fait de tour de magie. C’est à ce jour la seule fois où j’ai vu mon père s’énerver ( avec celle où j’ai entaillé avec un couteau à pain le bar en bois de Verbier). C’est ce soir-là que Charles a dit à mon père cette phrase que je n’ai jamais oubliée : « Il faudrait que tu te souviennes que nous ne sommes que des enfants ».

À propos de l’auteur
BEIGBEDER_Frederic_©DR_SIPAFrédéric Beigbeder © Photo DR – SIPA

Frédéric Beigbeder est auteur de onze romans, dont le célèbre 99 Francs, Windows on the world (Prix Interallié, 2003), Un roman français (prix Renaudot, 2009) et L’Homme qui pleure de rire (2020); réalisateur de L’amour dure trois ans (2011), et de L’Idéal (2016, adaptation par l’auteur de son roman Au secours pardon) ; scénariste de cinq films et documentaires ; critique littéraire au Figaro Magazine et au Masque et la plume. (Source: Éditions Grasset)

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Sauvagines

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En deux mots
Raphaëlle Robichaud, 40 ans, agente de protection de la faune, s’est installée dans une roulotte dans le haut-pays de Kamouraska. Quand sa chienne Coyote est prise dans un collet posé par des braconniers, elle se promet de mettre la main sur ce prédateur. Mais de chasseur, elle va devenir chassée. Fort heureusement, elle trouve le soutien de Lionel et d’Anouk.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le chasseur chassé avec son chien

En retraçant le combat d’une agente de protection de la faune dans le haut-pays de Kamouraska Gabrielle Filteau-Chiba poursuit sa quête écologique et féministe entamée avec Encabanée. Un roman fort, intense, profond.

On retrouve dans Sauvagines le même humour et la même poésie que dans Encabanée, le premier roman de Gabrielle Filteau-Chiba. Par un habile procédé narratif, on retrouve dans ce nouveau roman les extraits des carnets laissés par Anouk B. qui formaient la matière de ce livre. Des carnets qui seront confiés à cette autre femme venue séjourner dans la forêt canadienne, personnage principal du roman: Raphaëlle Robichaud, 40 ans, agente de protection de la faune installée dans une roulotte dans le haut-pays de Kamouraska. Raphaëlle qui finira par croiser la route d’Anouk.
Au début du roman, elle vient de faire l’acquisition de Coyote, un bâtard qui va l’accompagner dans ses expéditions et pourra, du moins elle l’espère, la prévenir de l’arrivée de l’ours qui a déjà laissé ses traces tout près de son logis.
Coyote qui, comme sa maîtresses, explore avec curiosité les alentours, mais qui va se faire piéger par des collets installés par des braconniers non loin du chalet de Lionel ou Raphaëlle a fait une halte. Elle retrouvera son chien bien amoché mais vivant, avec l’envie décuplée de faire payer ces chasseurs. «Mon rôle est entre autres de protéger la forêt boréale des friands de fourrure qui trappent sans foi ni loi, non pas comme un ermite piégeant par légitime subsistance dans sa lointaine forêt, non pas comme les Premiers Peuples par transmission rituelle de savoirs millénaires, mais par appât du gain, au détriment de tout l’équilibre des écosystèmes. Même en dehors des heures de travail, c’est mon cheval de bataille, veiller sur la forêt.» Un combat difficile, un combat qui semble vain, tant les habitudes sont solidement ancrées. «Dans le fond, tout le monde s’en fout de ce qui se passe ici. Ce n’est pas une petite tape sur les doigts de temps en temps qui va changer quoi que ce soit. Ce ne sont surtout pas des lois laxistes comme les nôtres qui vont protéger la faune.» Mais bien vite, c’est Raphaëlle elle-même qui doit se protéger. Après avoir installé une caméra de surveillance non loin de sa roulette, elle trouve un message sans équivoque du braconnier posé en évidence sur son lit. L’agente est devenue une proie. Avec l’aide de Lionel et d’Anouk, elle va mener l’enquête et tenter de l’empêcher de nuire. Car ce qu’elle a appris sur les mœurs du braconnier remplit désormais un épais dossier. Son but est de «venger les coyotes, les lynx, les ours, les martres, les ratons, les visons, les renards, les rats musqués, les pécans; venger les femmes battues ou violées qui ont trop peur pour sortir au grand jour.»
La magie de l’écriture de Gabrielle Filteau-Chiba, sensuelle et profonde, donne à ce roman une puissance vitale. On respire la forêt, on souffre avec les animaux piégés, on partage cette peur qui s’insinue sous la peau. Un hymne à la nature et à sa préservation qui est aussi une quête de l’essentiel. Quand, dépouillé de tout, il ne reste que la vérité des sentiments qui peuvent alors s’exprimer de toutes leurs forces.
Ajoutons que Sauvagines fait partie d’un triptyque et que le troisième roman intitulé Bivouac est paru au Québec. On l’attend déjà avec impatience!

Sauvagines
Gabrielle Filteau-Chiba
Éditions Stock
Roman
368 p., 20,90 €
EAN 9782234092266
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé au Canada, dans le haut-pays de Kamouraska.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Raphaëlle est garde-forestière. Elle vit seule avec Coyote, sa chienne, dans une roulotte au cœur de la forêt du Kamouraska, à l’Est du Québec. Elle côtoie quotidiennement ours, coyotes et lynx, mais elle n’échangerait sa vie pour rien au monde.
Un matin, Raphaëlle est troublée de découvrir des empreintes d’ours devant la porte de sa cabane. Quelques jours plus tard, sa chienne disparaît. Elle la retrouve gravement blessée par des collets illégalement posés. Folle de rage, elle laisse un message d’avertissement au braconnier. Lorsqu’elle retrouve des empreintes d’homme devant chez elle et une peau de coyote sur son lit, elle comprend que de chasseuse, elle est devenue chassée. Mais Raphaëlle n’est pas du genre à se laisser intimider. Aidée de son vieil ami Lionel et de l’indomptable Anouk, belle ermite des bois, elle échafaude patiemment sa vengeance.
Un roman haletant et envoûtant qui nous plonge dans la splendeur de la forêt boréale, sur les traces de deux-écoguerrières prêtent à tout pour protéger leur monde et ceux qui l’habitent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Presse (Iris Gagnon-Paradis)
La Gazette de la Mauricie (entretien avec la romancière)
Le Devoir (Anne-Frédérique Hébert-Dolbec)
La Croix (Corinne Renou-Nativel)
La Fabrique culturelle
Blog Les 2 bouquineuses
Revue leslibraires.ca (Isabelle Beaulieu)


Émission québécoise «Le savais-tu?» Anne-Christine Charest présente Gabrielle Filteau-Chiba, «jeune auteure de Saint-Bruno-de-Kamouraska qui a écrit Encabanée et Sauvagines». © Production TVCK

Les premières pages du livre
Première partie
La sainte paix

Les yeux bruns du coyote
25 juin
Les chaînes fouettent les niches, contiennent tout débordement possible. Le hurlement cacophonique de la centaine de bêtes annonce au maître mon arrivée, flairée sous le vent. Elles jappent d’excitation, maintenant que j’approche et m’enfonce jusqu’aux chevilles dans la boue du sentier de quatre-roues qui mène à leur geôle. Je cherche des yeux la cage où se trouve la dernière portée, pour laquelle j’ai fait toute cette route.
Je ne tenais pas à me dénicher un husky aux yeux couleur lac Louise. Me cherchais plutôt une chienne métissée aux yeux bruns comme les miens. Dans ma famille comme au chenil, les petits aux yeux bleus ont un statut particulier. Parmi mes frères et sœurs, j’étais l’enfant du péché, mon père pressentant qu’une chicane avait conduit ma mère à s’écarter pour un facteur ou un autre mieux membré. Toute ma vie, mes iris lui ont rappelé que j’étais peut-être le fruit de la trahison de sa femme qui descend d’Ève. Chez nous, la jalousie et la mauvaise foi l’emportent sur la raison. Pourtant, les gènes sautent parfois des générations.
Ici, comme dans toute compagnie de chiens de traîneau, les chiots les plus chérants1 ont les yeux vairons. L’animal insolite qui attire mon attention est une femelle aux yeux bruns et au pelage souris. Elle ne mange pas, tremble sur son lit de foin pendant que les autres se vautrent. L’homme debout dans l’enclos raconte qu’elle a un léger souffle au cœur, qu’elle n’aura pas la grande carrière d’athlète attelée qu’on attendait d’elle, qu’un chien maigre qui ne tirera pas sa vie durant des touristes venus de France pour vivre une expérience typiquement nordique est une bête qui ne gagne pas sa viande, une bête qu’on abattra comme celles trop vieilles pour servir. Des iris colorés auraient pu la sauver, mais comme en prime sa mère, par une nuit d’expédition, s’est éprise d’un coyote, on s’attend à ce que sa progéniture soit un défi de taille à dompter. Bref, la bâtarde est condamnée, inutile et trop banale pour qu’on veuille l’adopter.
– C’est elle que je veux.
Sans hésiter. Je caresse la mère infidèle, qui me laisse prendre sa petite sans grogner. Elle nous suit sagement des yeux jusqu’au bout du sentier. Peut-être qu’elle sait subodorer la compassion ? Boule de poil sous le bras, je retourne à mon camion avec le souvenir du jour où je me suis sauvée du calvaire familial. La prison de chiens dans mon rétroviseur, je roule en souriant. La petite s’est assoupie, la gueule sur mon poignet. Mes doigts sur le levier de vitesse sont engourdis, mais ce n’est pas grave. J’ai trouvé mon bras droit, une nouvelle corde à mon arc de gardienne des bois.
D’une rive à l’autre du fleuve, puis de Rivière-du-Loup aux terres de la Couronne, nous mordons la route jusqu’à notre refuge sous les érables à sucre qui, à l’aube de la saison de la chasse, seront tous d’un rouge plus vif les uns que les autres : une érablière abandonnée au pays des hors-la-loi derrière laquelle j’ai caché ma roulotte. La route est cahoteuse, on y progresse comme avalées par la forêt. En montant vers la pourvoirie des Trois Lacs, j’emprunte mon embranchement secret. Sur ce chemin, il y a plus de traces d’orignaux que de pneus, et les branches basses des épinettes semblent se refermer derrière nous. Plus que quelques détours jusqu’à notre tanière de tôle tapie dans l’ombre.
Une couverture de laine t’attend, bien pliée, au pied de mon matelas. Je te promets une chose : jamais tu ne connaîtras les chaînes. Et je te traînerai partout, te montrerai tout ce que je sais du bois. Un jour, peut-être, tu sauras même te passer de moi.
La noirceur s’installe, les chouettes louangent l’heure des prédateurs. Le poêle ne tarde pas à chasser l’humidité de la roulotte, et moi à tuer les maringouins.
Elle se faufile jusqu’à mes genoux, ma petite chienne trop feluette pour tirer des traîneaux. Je lui cherche un nom, à cette face de fouine qui, cachée sous la fourrure de sa queue, couine dans son sommeil, rêvant peut-être déjà des proies qui lui échapperont tantôt.
Dire que les mushers du chenil allaient t’abattre… Dire que tu ne verras plus jamais ta mère. Comment te faire comprendre, mon orpheline, que nous serons l’une pour l’autre des bouées, qu’accrochées l’une à l’autre nous pourrons mieux affronter les armoires à glace qui ne chassent que pour le plaisir de dominer, de détruire ? Commencer par te flatter avec toute la tendresse que j’ai et enfouir mon nez dans ta fourrure sentant la paille humide qui t’a vue naître. Il me sera peut-être difficile de maîtriser la fougue sauvage qui coule dans tes veines. Mais même si tu restes rustre, tu me protégeras, j’espère, des fêlés qui braconnent et qui ont envoyé trop de mes collègues manger les pissenlits par la racine. Ma chance me sourira de tous ses crocs blancs, côté passager, et fera taire ceux qui essaient de m’intimider. Malgré tous nos gadgets, mon arme de service et l’expérience du métier, ce sont quand même les colleteurs qui sont les mieux armés.
Les braconniers ne sont pas les seuls qui me tirent du jus. J’ai pris la décision de briser ma solitude il y a quelques jours, ayant découvert dans le tronc du pommier, à quelques pas de la cabane à sucre, des marques de griffes fraîches remontant jusqu’à la cime de l’arbre, là où dansait au vent une mangeoire à pics-bois pleine de suif. Impolie, la bête s’est goinfrée de toutes les graines tombées au sol, puis dans mes talles de petites fraises. C’est pardonné – il m’est revenu cette convention du jardinier qui prévoit trois fois plus de semis qu’il n’espère récolter de fruits : un tiers pour soi, une part de pertes, et le reste pour la visite…
Humaine ou animale… souhaitée ou inattendue… amicale ou affamée.
Considérant l’espacement entre les lacérations du bois, c’est un ours adulte, sans aucun doute. Venu tâter le terrain, il reviendra peut-être faire de mes réserves son gueuleton de réveil. Et ce ne sont pas les feuilles de métal qui me servent de murs qui l’en empêcheront.
Je cuis un riz à l’agneau sur le feu et dépose la bouette viandeuse près de la petite ; ses yeux fuyants sondent le danger, puis elle engouffre la poêlée.
Tu ne resteras pas maigre, tu prendras du poil de la bête.
Comme trop de gens ont déjà nommé leur chien Tiloup, Louve ou Louna, je manque d’idées de prénom à deux syllabes qui résonne bien dans le lointain. Que tu peux crier à pleine gorge sans pour autant t’érailler la voix. Une voyelle finale qui porterait aussi loin que l’écho. Yoko ou Kahlo ? C’est vrai que, par les temps qui courent, les k sont à la mode.
En attendant que je trouve mieux, elle se nommera Coyote. Ma chienne a déjà de la gueule, se plante sur mon chemin vers la corde de bois comme pour me dire que c’est elle qui doit mener l’attelage de nos provisions de chauffage jusqu’à la roulotte, puis trébuche sur mes bottes de pluie, tombe sur son flanc. Me regarde, espiègle, ventre offert. Le creux de sa bedaine est doux comme des feuilles de guimauve. Déjà, je m’étonne – c’est fou ce qu’une bête peut apporter comme joie de vivre à quelqu’un qui a si peu de vrais amis dans la vie, qui a renié sa famille et qui a l’intuition qu’à sa naissance, ses vieux sont partis de l’hôpital avec le mauvais bébé. J’ai fouillé albums poussiéreux et arbres généalogiques, peut-être que tout s’explique. J’en garde la preuve dans ma poche, contre mon cœur.
Un tout petit bout de femme se tient bien droit à côté de son imposant mari sur la photo jaunie. Yeux en amande, cheveux tressés, mocassins aux pieds. Lui, dans son habit de trappeur, pipe à la main, grosse moustache, front haut. Accroupi à côté d’elle, de son regard qui transperce l’image, l’air de dire sauvez-moi quelqu’un. Mon arrière-grand-père en petit bonhomme arrive à sa hauteur, sa paluche velue enserrant la taille de sa jeune épouse comme si son trophée de chasse pouvait lui échapper. D’elle, mes yeux bruns peut-être. D’elle, ma soif insatiable de tout apprendre sur les Premières Nations, comme si, en cumulant dans mon esprit les mots traduits, les romans de brousse et les poèmes de taïga, je pouvais me rapprocher de mes racines et renouer avec elle, mon aïeule mi’gmaq au nom chrétien inventé pour ses noces.
Quitter parenté et société pour habiter une roulotte stationnée creux dans la forêt publique, ça peut paraître bizarre, mais c’est la clé de mon équilibre mental : vivre le plus près possible des animaux que je me démène à protéger. Vivre le plus loin possible de ma famille qui n’a jamais été curieuse de savoir qui était notre arrière-grand-mère aux yeux bruns perçants comme ceux d’un coyote.
De retour au camion pour un dernier voyage de vivres avant la tombée de la nuit, je replace la photo sous le pare-soleil, d’où elle m’accompagne la plupart du temps. Repasse l’index sur la calligraphie soignée à l’endos.
Hervé Robichaud et sa jeune épouse,
Marie-Ange – 1903.
Tu n’as pas l’air d’une Marie-Ange ni d’être aux anges, plutôt pétrifiée, la colonne rectiligne comme son canon qui te dépasse presque. J’ai une pensée pour ta première nuit conjugale en chien de fusil. Je m’imagine ton vrai prénom, bien à toi, évoquant la beauté du territoire, et non la soumission des draps blancs et des robes de mariée. J’aurais aimé qu’on me raconte ton histoire, peut-être que je me serais sentie un peu plus chez moi parmi tes descendants si j’avais connu tes berceuses, recettes et illusions perdues. Le bungalow de banlieue qui sentait la mortadelle et les boules à mites m’étouffait. Les prières du souper, celles du soir, la peur des étrangers, du noir et des bêtes dehors, et les litanies sans fin de reproches xénophobes faisaient naître en moi les pires élans de rage. Fallait que je m’éloigne de ces gens avant de me mettre à leur ressembler. Il me fallait une forêt à temps plein, à flanc de montagnes qui s’en foutent des frontières, où tous sont sur un pied d’égalité face aux éléments, au froid, à la pluie, au vent. Le bois est un mentor d’humilité, ça, je peux le jurer. Un sanctuaire de beautés oubliées à force d’habiter dans le coton ouaté. Un temple à bras ouverts et aux gardes baissées.
Là où éclosent les Appalaches, dans le Haut-Pays de Kamouraska, le luxe des grands espaces se défend à coup de rituels païens. Tenir tête aux carnivores, arpenter ses sentiers du matin au soir et faire de petits pipis stratégiques ici et là. Recenser les plantes comestibles, pister la faune invisible, baliser mon espace vital et revenir sur mes pas jusqu’à l’érablière abandonnée, la roulotte, mon matelas.
J’ai élu domicile fixe sur ce territoire non organisé, mais essayez d’expliquer ça à une meute à court de gibier, faute d’habitats préservés. Ou à un ours qui vient de se faire débroussailler ses kilomètres de framboisiers sous les fils haute tension d’Hydro-Québec, juste avant son banquet estival.
Grâce à Coyote, je serai désormais armée d’un pif qui saura flairer ceux qui s’approchent trop près de la roulotte. Et si, en vieillissant, elle prend de la gueule, je pourrai la laisser descendre du camion avec moi quand je marche vers les pêcheurs aux glacières remplies à l’excès, les chasseurs qui cachent un nombre louche de pattes d’ongulés sous une bâche et les marcheurs du dimanche qui seraient tentés de profiter de la rencontre d’une femme seule au bout du monde pour soulager leurs appétits.
Parce que là où nous sommes, il n’y a personne qui m’entendra crier.
Ma longue tresse noire, je la laisse serpenter dans mon dos, mais parfois, je me demande s’il ne faudrait pas la couper court, me départir de tous mes artifices pour m’assurer une plus grande sécurité au pays des hommes réchauffés par l’alcool et l’envie de tuer. Et mieux servir mon devoir d’encadrer la tuerie. Que tout se fasse dans les règles de l’or, parce que c’est le cash qui mène ici. Paye ton permis et c’est beau, tu peux sortir du bois tes sept lynx par année. Et bientôt, il n’y aura même plus de quotas, me disent mes sources au Ministère.
Pincez-moi quelqu’un.
Non, ici, personne ne peut m’entendre crier de rage. Sauf ma chienne au poil qui se dresse et qui me demande de ses yeux bruns de coyote affolé par le bruit : mais qu’est-ce qui te prend, ma vieille? »

Extraits
« Mon rôle est entre autres de protéger la forêt boréale des friands de fourrure qui trappent sans foi ni loi, non pas comme un ermite piégeant par légitime subsistance dans sa lointaine forêt, non pas comme les Premiers Peuples par transmission rituelle de savoirs millénaires, mais par appât du gain, au détriment de tout l’équilibre des écosystèmes.
Même en dehors des heures de travail, c’est mon cheval de bataille, veiller sur la forêt. » p. 69

« Dans le fond, tout le monde s’en fout de ce qui se passe ici. Ce n’est pas une petite tape sur les doigts de temps en temps qui va changer quoi que ce soit. Ce ne sont surtout pas des lois laxistes comme les nôtres qui vont protéger la faune. » p. 94

« Venger les coyotes, les lynx, les ours, les martres, les ratons, les visons, les renards, les rats musqués, les pécans; venger les femmes battues ou violées qui ont trop peur pour sortir au grand jour. Moi, je ne veux pas vivre dans la peur. Et ça ne peut plus durer, ce manège, l’intimidation des victimes. Marco Grondin, c’est comme un prédateur détraqué qui tue pour le plaisir. Ça ne se guérit pas, ça. On n’aura pas la paix tant qu’il sévit, ni nous ni les animaux.
— Deux torts ne font pas un droit, murmure Anouk, qui triture l’ourlet de son chandail en hochant la tête.
— Vrai. Mais c’est ça pareil — y a un prédateur fou dans notre forêt. Alors on fait quoi? » p. 243

À propos de l’auteur
FILTEAU-CHIBA_Gabrielle_©Veronique_KingsleyGabrielle Filteau-Chiba © Photo Véronique Kingsley

En 2013, Gabrielle Filteau-Chiba a quitté son travail, sa maison et sa famille de Montréal, a vendu toutes ses possessions et s’est installée dans une cabane en bois dans la région de Kamouraska au Québec. Elle a passé trois ans au cœur de la forêt, sans eau courante, électricité ou réseau. Avec des coyotes comme seule compagnie. Son premier roman, Encabanée, a été unanimement salué par la presse et les libraires tant au Québec qu’en France. Sauvagines, son deuxième roman, a été finaliste du Prix France-Québec. Les droits de traduction ont déjà été cédées en Allemagne, Italie, Angleterre, Espagne et aux Pays-Bas. (Source: Éditions Stock)

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Ici, la Béringie

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En deux mots
Jeanne est une archéologue de sauvetage, appelée sur des sites qui vont être prochainement détruits, comme c’est le cas en Béringie, du côté de la Sibérie occidentale après le réchauffement de la planète. Une région qu’avait déjà exploré le géologue Hushkins à l’époque de la Guerre froide et où vivait Sélhézé, il y a des milliers d’années. Leurs histoires respectives forment la trame de cet ambitieux premier roman.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les trois visages de la Béringie

Dans cet ambitieux premier roman, Jeremie Brugidou nous fait découvrir la Béringie à travers les récits croisés d’une archéologue, d’un géologue et d’un autochtone à trois époques différentes. Sur fond de dérèglement climatique et d’ambitions géopolitiques.

On le sait, le permafrost est menacé de disparaître avec le réchauffement climatique et de libérer ainsi des tonnes de gaz à effet de serre émises par les plantes et animaux anciens gelés. Et c’est en Sibérie occidentale, du côté du détroit de Béring que la menace est la plus grande. C’est là que l’on envoie Jeanne, une archéologue, afin qu’elle puisse faire des prélèvements et retracer en particulier l’histoire de la faune prise jusque-là dans les glaces. Ses traces préhistoriques vont disparaître pour laisser place au «Beringia Park» que des investisseurs souhaitent ériger là pour le repeupler de mammouths et aurochs clonés et proposer des safaris aux chasseurs.
Revenir au temps des chasseurs, c’est aussi ce que fait l’auteur en nous racontant la vie de l’un d’entre eux, Sélhézé. Le jeune homme, il y a plusieurs milliers d’années, va être confronté à la montée des eaux et à la création sur ses terres d’un détroit qui reliera Russie et Amérique. On l’aura compris, c’est encore une fois le moyen de rassembler les temporalités, de confronter ce bouleversement climatique avec celui qui nous menace. Mais ce télescopage des époques s’accompagne aussi d’un mélange des genres dans le style. On y retrouve un journal de bord, des rapports scientifiques, des mythes, un rapport de fouilles, un herbier, de la poésie et une quête obsédante.
Ces allers et retours entre raison et imagination caractérisent surtout Hushkins, le géologue qui n’a de cesse de fouiller ce territoire, d’en explorer tous les recoins. Car ici la rigueur scientifique s’imprègnent des croyances qui ont aussi construit cet endroit du globe, l’œuvre littéraire en étant en quelque sorte le dépositaire.
Premier roman ambitieux, Ici la Béringie nous parle certes d’écologie, mais il va bien au-delà. Dans notre rapport au monde et aux animaux, dans la primauté de l’économie et de l’exploitation des ressources et dans le besoin de sans cesse nourrir nos imaginaires, il nous propose une sorte de bréviaire pour les temps futurs qui s’annoncent bien sombres. Ce faisant, il s’inscrit logiquement à la suite de Doggerland, le roman dans lequel Elisabeth Filhol explorait elle aussi une terre engloutie, celle qui reliait la Grande-Bretagne au reste de l’Europe.

Ici, la Béringie
Jeremie Brugidou
Éditions de l’Ogre
Premier roman
200 p., 19 €
EAN 9782377561049
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé entre la Sibérie orientale et l’Alaska, sur ce qui consiste aujourd’hui le Détroit de Béring.

Quand?
L’action est construite autour de trois époques, il y a quelque quatre mille ans, dans les années de Guerre froide et dans un futur assez proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il y a quelques milliers d’années, Sélhézé, une jeune Qui-Collecte, voit la mer envahir progressivement son environnement.
À l’aube de la guerre froide, Hushkins, un géologue américain, découvre les traces de la Béringie au milieu du chaos provoqué par les incursions américaines et soviétiques.
Dans un futur proche, Jeanne, une archéologue, cherche son frère disparu en même temps qu’elle dirige le chantier de fouilles du permafrost au sein du Beringia Park, sorte de Jurassic Park consacré à la faune du Pléistocène.
Des milliers d’années les séparent et pourtant, les destins de ces trois personnages sont intimement liés et portent en eux le secret de la Béringie.
Ici la Béringie est l’histoire de ce territoire disparu, mystérieux et sauvage, qui sommeille aujourd’hui dans les profondeurs du détroit de Béring.
Dans son premier roman, Jeremie Brugidou reprend les codes du récit d’exploration, du carnet de terrain et du roman d’aventures pour interroger les relations que nous entretenons avec le vivant à l’heure où les bouleversements climatiques nous rapprochent plus que jamais des Tchouktches, derniers habitants de cette terre fantôme qu’est la Béringie.

Les critiques
Babelio
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Diacritik (Jean-Philippe Cazier)
Le Carnet et les instants (Thierry Detienne)
Actualitté (Victor de Sepausy)
La Kube
L’echo.be ( Timour Sanli)
Blog La page qui marque
Blog La viduité
Blog de Claire Garand
Charybde 27: le blog

Les premières pages du livre
« Malgré le ressac, le ferry manœuvre élégamment au plus proche de la grève d’Ouelen. Le sable froid reçoit mes pieds et le vent de la toundra sibérienne m’accueille. Sur la jetée, William me tend immédiatement le carnet. La couverture épaisse et gondolée est auréolée de traces de sel. Sensation mêlée de douceur et de rugosité, je passe ma paume tout autour. Impression de caresser une vieille bête aux poils cristallisés par la mer. Je ne l’ouvre pas tout de suite. William m’a contactée il y a quelques mois pour rejoindre cette mission de sauvetage archéologique et diriger les fouilles de l’« arche aux baleines ». C’était l’occasion de retrouver Naomi et d’explorer une piste plus personnelle. Le carnet avait été remis à William dans une enveloppe à mon nom par l’un des locaux engagés sur le terrain de fouilles. C’est ce qui a précipité mon départ. J’ai tout de suite su que c’était un message de mon frère, même si William m’expliquait au téléphone qu’il s’agissait visiblement d’un carnet authentique, jusque-là perdu, d’une expédition scientifique qui s’était déroulée ici il y a environ un siècle.
Demain, je dois rencontrer les rangers de l’immense parc de conservation qui jouxte la zone de fouilles pour évoquer les « fuites » d’ivoire de mammouth. L’augmentation brutale de la fonte du permafrost avait pris tout le monde de court. D’anciens vestiges biologiques très bien conservés avaient émergé dans le Grand Nord et provoqué une ruée vers les ossements. On retrouvait mammouths, dents de sabre, saïgas, tous les classiques. Parfois, on découvrait aussi des structures préhistoriques comme l’arche aux baleines et alors, dans l’urgence, on faisait appel à moi. Naomi m’avait parlé du trafic important de parties animales décongelées qui transitait par les bateaux de pêche du détroit. Ça provoque parfois certains accrochages avec les orques qui migrent et qu’elle observe en ce moment. Après des mois de séparation, je la rejoins enfin.

La traversée du détroit de Béring a été moins pénible que je ne le pensais. Belle conversation avec un architecte tchouktche sur le ferry. Le détroit se dit aussi « Irvytguyr ». J’ai noté ce que j’ai pu malgré la houle. Son sourire était vertigineux. Il m’a dit qu’en tchouktche il y avait beaucoup de termes pour désigner le permafrost selon la densité du gel dans les sols. À une époque où les changements étaient plus lents, on inventait des noms pour chaque état des choses. Il a attiré mon attention sur quelques larges ombres très vives qui sillonnaient sous la coque. J’ai repéré un aileron poivre et sel, recouvert de crustacés ou de coraux avec une large cicatrice sur la pointe qui se recourbe en spirale. Mon camarade de mer est un Louoravétlan, un « homme véritable », m’a-t-il traduit avec un rictus. Il connaît les baleines, c’est un chasseur et, comme beaucoup, il travaille en ce moment sur les grands travaux. Au-dessus de nous, on ne voyait que ça : le chantier du pont monumental s’imposant face au ciel. Un pylône s’enfonçait brutalement au milieu du petit morceau encore émergé de l’île de la Grande Diomède, qu’on appelle ici Imèklin. J’ai mieux compris les tirades révoltées de Naomi. Quand l’énergie magnétique avait scellé l’union des États-Unis et de la Russie, il avait fallu bâtir une infrastructure au goût du jour. Du côté de l’Alaska, tout le monde ne parle que du grand pont qui reliera les continents et survolera l’enfer qu’est devenu le détroit depuis l’augmentation du trafic maritime avec l’ouverture du passage du Nord-Ouest. La construction atteint presque la Sibérie. Encore quelques mois de travaux et ce fameux pont géant sera terminé. La Gozok Sustainable Industries ne me laissera pas un jour de plus avant de tout faire exploser pour installer ses turbines sous-marines et renforcer les sols là où ça fond. Le chauffeur qui m’a emmenée à l’embarcadère du ferry côté Alaska s’est vanté d’assurer les transports avec l’un des derniers véhicules à pétrole de la planète. Je regardais alors le chantier du pont qui se prolongeait vers l’horizon. « Du côté sibérien, les travaux prennent du retard », m’a-t-il dit. Je sais, c’est pour ça qu’on m’a appelée.

Entre le signe inattendu de mon frère, l’ordre de mission archéologique, les dossiers de subventions et les négociations avec Gozok, tout s’était accéléré jusqu’à mon départ. C’est la première fois que je dirige un chantier de fouilles pour la paléoanthropologie. Je me familiarise tout juste avec les termes et les concepts. Le référent paléo m’a gentiment fait comprendre que je n’avais rien à faire ici et que, s’il leur fallait un vulgaire braconnier des sous-sols, ils avaient déjà de quoi faire sur place. Il m’a reprise sur la « palynologie ». J’ai encaissé. Quel rapport entre la mission ici et l’étude des pollens ? J’ai tenu bon, je suis quand même la meilleure dans les sauvetages de fouilles archéologiques improvisées, celles qu’on lance en urgence avant que les projets de grands travaux ne rasent tout. Je n’y connais rien en préhistoire, mais William me fait confiance.

Première nuit en Tchoukotka. J’aurais pu dormir si je n’avais pas ouvert ce foutu carnet. Installée dans ma tente sur le camp de fouilles, sur la première page, année 1946, je lis le nom de Hushkins. L’écriture change en cours de route. Je suis persuadée que c’est mon frère qui a écrit la suite. Un jeu de piste un peu pervers pour que je le retrouve. J’ouvre prudemment le vieux carnet qui s’effriterait presque. Sous la pulpe de mes doigts, ça crépite au coin des feuilles. Les premières pages sont remplies de listes assez précises d’espèces que j’imagine végétales au vu de l’herbier qui compose les pages suivantes : des tiges, des fleurs, des graines, toutes sèches et cramées par le sel. Puis des traces de sang oxydé et d’écailles recouvrent quelques pages, après quoi les listes s’estompent et des récits se chevauchent, parfois illisibles. William a utilisé le terme « fiévreux » en parlant de ce carnet abîmé, dont les pages étaient auréolées et cartonnées par l’humidité et le sel. Entre deux fleurs aplaties, ça se brouille. Un petit bruant des neiges perce la première aube dans le ciel noir. Je manipule difficilement le carnet, dont chaque page semble près de s’effriter sous mes yeux. Les tiges se mêlent aux fibres du papier, ça entre dessous, dedans, à travers. Ici le bleu évaporé des spores vibre encore sur la plaine. Des fleurs, Arnica frigida, Astragalus arcticus, Cerastium beeringianum, recomposent un paysage en deux dimensions, pressées sur l’aplat du papier. Ce carnet a plus d’un siècle, pourtant quelque chose s’agite encore entre les pages. Je cherche les signes de mon frère dans les remous chronologiques. Mon rythme cardiaque change et me pince la poitrine. C’est là que le sommeil me quitte définitivement. Au-dessous de Lupinus arcticus, une fleur qui déverse sa vivacité argentée sur toute la double page, une écriture plus récente, moins effacée : Il y a ici la Béringie. William m’a répété cette phrase énigmatique prononcée par l’homme qui lui avait apporté le carnet. Je fouillerai les autres carnets pour comprendre ce qu’il a voulu dire, mais je suis sûre que c’est la marque de mon frère. Derrière ces mots, des pages semblent scellées, je ne parviens pas à les séparer sans déchirer complètement la page avec son écriture. Des miettes végétales tombent à chaque tentative. Ça sent l’humide. Sur les pages suivantes, je devine, esquissée au charbon délavé, une vaste vallée fluviale. Un ours invente la prairie par un chant profond et chaud. Je repense aux kèlièts, les esprits invisibles, et aux tèryky, des créatures errantes de la toundra, contre lesquelles le Tchouktche du ferry m’a mise en garde. Des êtres déplacés et déliés ; et des ivrognes, a-t-il ajouté après un silence, en rigolant. Ne pas oublier aussi de trouver des « racines d’or » que l’on peut faire en tisane pour soigner les yeux. Je ne me lasse pas de caresser du bout des doigts Lupinus arcticus qui halète dans un souffle bleuté. Plus loin, c’est une loutre qui crée la Terre, et au verso je lis : « Ranunculus hyperboreus a été figée dans sa danse tourbeuse, pourtant tu peux la faire revivre depuis les profondeurs de la mer. »

J’étais au fond de l’océan et tout était translucide. Jusqu’à la surface s’érigeaient de grandes montagnes dont les pointes dépassaient à l’air libre. J’étais peut-être à une centaine de mètres de profondeur et je respirais parfaitement. C’était une technique que j’avais apprise des poissons et qu’il ne fallait surtout pas que j’oublie. Je me répétais sans cesse la procédure respiratoire à suivre. C’était complexe, je crois, mais presque naturel, apaisé en tout cas. Je voyais des corps colossaux passer au-dessus, des baleines et d’autres créatures. Il y avait des tanks qui descendaient également en file indienne depuis la berge lointaine. Ce qui me frappait, c’était la clarté de l’eau, en noir et blanc, tout était limpide et flottant sur des distances infinies. La guerre se préparait dans une placidité indescriptible. Au fond, un bouillonnement m’appelait intensément. Je descendais lentement le long de la pente douce, de plus en plus profondément. Soudain, j’ai croisé un corbeau. Je ne sais pas s’il nageait ou volait. Il s’est posé devant moi et avait l’air de me toiser. J’ai commencé à douter de ma propre légitimité sous-marine. Je n’arrivais plus à respirer, je me suis réveillé.

Pas besoin d’être palynologue pour comprendre. Il pose le carnet et fait tourner entre ses doigts la fleur vive au-dessus de son front. Les pollens parlent la langue commune. Être à l’écoute, laisser passer les premières incompréhensions, attendre que les particules se déposent, par strates. Parfois ça parle, et on ne s’y attend pas. C’est quand ils ont trouvé ici la même fleur qu’il avait cueillie de l’autre côté que l’évidence lui a claqué la poitrine. Les mêmes signatures-pollen de part et d’autre du détroit. Il place l’anémone dans son herbier sibérien et ils compareront la fleur avec celle conservée dans l’herbier alaskien, l’herbier maudit. Avec soin, il la fixe au papier par la tige, note la date, l’arborescence phylogénétique avec le nom de ses ancêtres connus et une nouvelle suggestion de dénomination taxonomique qu’il avait pris l’habitude d’inventer avec elle : Dianae beringianum. Il relève le nez et sent le souffle glacé de la toundra sur sa nuque. Il fixe à nouveau la page fraîche de l’herbier qu’il laisse un peu battre au vent sec. Il le sait, ces fleurs appelées aussi « filles du vent » ne sont pourtant pas arrivées ici par le vent d’est. Elles ne sont pas plus récentes que celles de l’autre côté, en Alaska, ni plus vieilles que celles des îles Aléoutiennes. Elles ont toutes colonisé par radiation depuis un centre commun qui se trouve aujourd’hui sur le plateau océanique à des centaines de mètres sous la mer. Il en mettrait sa main à couper.

Hushkins se relève de son lit de tussack, s’ébroue et envoie une secousse dans ses bras engourdis et ballants. Des paquets de tiges sèches roulent sous le vent. Debout un temps, il reste immobile devant l’étendue de la péninsule des Tchouktches, aux limites des terres sibériennes. Les poils de la steppe se dressent en un frisson qui fait chanceler le vieux chercheur. Son corps partage une autre intimité avec ces lieux. Le vent froid agresse les vertèbres. Il se penche en avant et observe, le dos rond, les morceaux de prairie secs qui partent au vent et tournoient un temps autour de son corps empêché. Il a arpenté des terres semblables toute sa vie, de l’autre côté du détroit, juste en face. Maintenant, ces années lui remontent dans la colonne. Hushkins se laisse toiser docilement par le vent, le corps penché en avant, la tête relâchée. Diane lui avait appris à détendre ainsi le dos quand il se fige. Il fait quelques pas, la tête et les bras pendants, perdant un peu l’équilibre, se laissant aller aux aspérités du terrain, fermant parfois les yeux, détendu jusqu’à retomber sur les touffes moelleuses de tussack. Les autres sont de l’autre côté de la colline, près du campement. Il frôle les limites que forment la prairie avec les dunes et son humanité avec le reste. Des limites en saccades, comme des plateaux empilés, des morceaux de terrain qui se glissent dessus dessous en une cristallisation anachronique. Avec son ancienne réglette de géologue, il mesure des empilements de quelques décimètres d’épaisseur, soit plusieurs centaines de milliers d’années.

Enfoncer le doigt dans le sable. Humer les tiges de jonc humides. Réveiller les paumes au lichen. Relier les deux mondes. Au pied des volcans, les plages pareilles aux jours se chevauchent et dessinent une carte du temps. Un battement par siècle. Il lui semble que son cœur s’est accordé au temps des transformations géologiques depuis qu’il se laisse guider par l’idée, trop vaste pour son esprit, que Diane lui a soufflée. L’idée de la terre engloutie. L’archéologie des crêtes de plage révèle une esquisse vivante du mouvement des bancs de sable. Elles dessinent les mouvements de la mer comme de la terre et forment une archive à ciel ouvert de leurs interactions au cours des différentes périodes de glaciation et de déglaciation. Chaque bande de sable lui fournit un indicateur sur une ligne du temps dont il ne connaît pas encore tout à fait l’échelle. Il pourrait compter en millions d’années s’il trouvait les bons empilements. Entre ses doigts, il caresse la petite pierre polie qu’il garde toujours dans la poche de sa chemise. Elle lui rappelle les lèvres de Diane et l’abrasion du torrent où il l’avait rencontrée pour la première fois ; encore une autre chronologie. Son regard pointé vers l’est, il croit distinguer l’autre rive, de l’autre côté du détroit de Béring, et le temps en extension accélérée qui l’en sépare. L’expédition délivre toutes ses promesses, il faut juste tenir, encore un peu, et continuer à jouer au chef de meute. Devant lui, la mer et ses nuances de bleu. Il voit clair sur des kilomètres et des millénaires à la fois.

Avant de rejoindre les deux autres, il s’assoit dans le sable pour observer un moment l’activité des insectes. Il oublie un peu les plantes et leurs rêves enracinés dans une mémoire qu’il voudrait tant troquer contre celle de ces coléoptères littoraux qui vaquent à d’immenses projets. Dans un autre récit, leur prothorax ressemblerait au masque d’un esprit dit « soleil noir » et dont les élytres formeraient le corps iridescent et polymorphe. S’ils ouvraient la bouche, on y verrait l’univers. Hushkins a déjà épinglé le spécimen, et les boîtes entomologiques sont pleines. En suivant les errances de ces nouveaux personnages à la trace, Hushkins trouve des fossiles de coquilles de mollusques disparus. Celles de l’escargot marin géant Neptunea complètent les relevés des crêtes de plage et indiquent un ressac de l’océan s’étalant sur des dizaines de millions d’années. Il y a environ treize mille ans, se répète-t-il, la terre s’étalait à sec jusqu’à l’Amérique pour la dernière fois. Maintenant, il a la certitude que Diane avait raison, mais elle ne verra jamais comment leurs deux univers se rejoignent. Depuis, la mer recouvre les terres et monte encore, et les migrations de mollusques bivalves ont repris entre la mer de Béring et la mer des Tchouktches, autour de la péninsule extrême-orientale de la Sibérie qui touche presque l’autre doigt lithique, américain.

Les moustiques fêtent le crépuscule. Leurs corps montent et descendent selon une carte qu’ils sont seuls à connaître. Ils sont affairés au grand événement de la fin des jours. Ils disent adieu à ces milliers de petits soleils qui se couchent à quelques centaines de mètres d’eux. C’est ce monde-là qu’ils perçoivent, lui aurait dit Diane. Verront-ils le lever du jour ? Pendant ce temps, Hushkins rejoint ses deux compagnons, Sigafoos et Myza, et à eux trois ils forment un triangle qui avance sur la plaine, consciencieusement. Ils ont le nez pointé vers le sol, un carnet à la main. Ils composent un tableau. Trois hommes dans les hautes herbes, deux accroupis, un debout, masques et carnets. Hushkins peut écrire debout immobile pendant des heures. Parfois, autour d’un dessin de semence de pissenlit, ses notes de terrain trahissent une bifurcation inattendue : « Nous en étions là à tracasser le sol… depuis combien de temps déjà ? » Les graminées s’accumulent dans les poches des yeux. Hushkins a abandonné le masque anti-moustiques. Le grillage que portent Sigafoos et Myza semble animé d’une pellicule vivante qui vibre, cherchant désespérément un accès au sang. Cette expédition repose d’abord sur une intimité inscrite dans le partage involontaire des sangs, orchestrée par un empire de moustiques nouvellement éclos.
Sigafoos insère son stylet dans le sol, mesure l’hygrométrie, note, prélève le tubercule, note, effrite les graines, note. Il réserve une case dans chaque ligne de son tableau pour y apposer le bout de son doigt recouvert de pollen : il y presse son doigt, et une trace jaunâtre imbibe le papier. Il a remarqué que la couleur du pollen et la forme de l’auréole ne sont jamais tout à fait identiques d’une fleur à une autre et il crée en parallèle un autre classement, qu’il garde pour lui. La palynologie trouve là sans doute son plus haut point d’expression. C’est peut-être une sorte de nuancier phylogénétique, une gamme de couleurs de l’évolution du vivant depuis l’apparition des plantes à fleurs et des pollinisateurs. Le soleil se couche, comme chaque soir, loin derrière ces montagnes qu’on distingue parfaitement à plusieurs centaines de kilomètres dans une clarté de ciel. Et le trio prend un moment pour sentir la transition des couleurs, des températures et des sons.

Le triangle a fait bon chemin. La plaine a été quadrillée, l’inventaire de ce côté de l’océan doit être pathologiquement exhaustif. Hushkins était déjà allé au bout de son obsession de l’autre côté, seul, avant la guerre. Ou plutôt il avait terminé seul, puisque Diane l’avait accompagné pendant plusieurs années. Puis elle était morte au loin, d’un cancer, pendant qu’il finissait le recensement. Il n’en parle jamais. Quand il a rencontré Myza à Petropavlovsk, chez un mécanicien, il partait pour un exil sans retour. Mais auprès de Myza, il s’est mis à raconter, encouragé par sa générosité avec les histoires, et a déversé un flot de paroles pendant plusieurs nuits. Les histoires de plantes et de Diane se mélangeaient et Myza croyait reconnaître une histoire familière. Il a encouragé Hushkins à poursuivre la quête, il l’accompagnerait et lui servirait de guide. Alors Hushkins a retrouvé le fil de son « rêve palymnésique », comme il l’appelait, un rêve hanté de souvenirs d’humains et d’angiospermes. Il n’a plus quitté Myza. Et il n’a plus jamais parlé de sa vie de l’autre côté du détroit, avec Diane.
Parfois Myza raconte à son tour. Il parle d’un amour d’avant le temps. Il invente un peu. Il recompose. Sigafoos ne pose jamais de questions. Il est botaniste dans chaque cellule de son être. Ses mains sont de la couleur des chatons de saule qu’il frotte constamment entre ses paumes. Il est accroupi dans les hautes herbes et malaxe une pâte de pigment jaune rosacé, de la couleur des couchants.

Le ravitaillement se fait attendre depuis une semaine. Myza garde ce sourire inimitable qui est pour Hushkins la matérialisation de la confiance. Hushkins propose aux deux camarades un nouveau camp de base pour la suite des recherches, quand le ravitaillement sera arrivé, de l’autre côté du lac à l’intérieur des terres, sur un plateau plus exposé au vent. Il faut bien éliminer l’hypothèse d’une propagation éolienne. Ce sera sans doute moins confortable. Myza sourit. Les précautions des Blancs lui ont toujours inspiré un sourire ironique. Il se souvient des têtes indigènes fichées sur leurs propres harpons tout le long de la péninsule devenue base militaire soviétique. La décision était tombée sous la forme d’un colis jeté depuis un avion. Ils avaient une semaine pour se déplacer. Où ? Personne n’y avait songé. Les chasseurs de la côte n’y avaient pas accordé d’importance et, de plus, la saison battait son plein. Une semaine plus tard, une frégate militaire ramenait de sa chasse un filet de têtes indigènes et les soldats avaient pris le soin de les empaler sur des harpons plantés tous les neuf mètres le long de la frontière de la nouvelle base. Leurs cheveux battaient au vent.
Myza, ça lui est égal, il aime ces terres, avec ou sans vent, et cette expédition est la seule possibilité pour lui d’y revenir. Il a quelque chose à y retrouver. Depuis la grande confiscation par les étrangers russes et américains, seules les expéditions scientifiques ont accès au lieu. Étudier puis civiliser l’extrémité du territoire, achever le travail inabouti des missionnaires orthodoxes, favoriser les échanges. Le commerce des peaux et de l’ivoire a englouti les autres habitants de la péninsule, comme les isatis, ces renards bleus des banquises ; fourrures de phoque, d’ours blanc ou de renne, peaux de zibeline et de glouton, défenses de morse sculptées ou non, sans parler de l’huile et des fanons de baleine. Appétit vorace des visiteurs étrangers et flots de mauvaises eaux-de-vie. Le XIXe siècle avait vu la grande baleine boréale et les camarades morses chassés jusqu’à quasi-extinction. Il n’y a pas si longtemps, on rencontrait sur les côtes du Kamtchatka, rapportés par les courants, à peine plus de carcasses de morses décapités que d’humains boréaux massacrés. Le bruit de la dékoulakisation se répand maintenant sur les steppes et pourrait bien à nouveau tout faire basculer. Il lui semble entendre encore les porte-voix : « Le pouvoir aux pauvres vers l’avenir radieux et unique du communisme soviétique. » Il faut profiter de la moindre fenêtre de vent avant le rétrécissement définitif du monde. Et puis, un autre projet est en cours, qui fait sourire Myza.
Sigafoos, ancien braconnier à l’ouest, trappeur et homme des bois, diplômé de l’université de Seneca, suit Hushkins depuis qu’il a fini son doctorat sous sa direction. Il lui doit toutes ses découvertes botaniques. Sur les recommandations de Hushkins, il a effectué le tout premier prélèvement de colonne de glace dans un lac des terres confisquées d’Alaska et y a découvert une véritable frise chronologique à unité pollen. Mais pour la première fois, il émet un doute. S’ils cherchent des traces de pollens, pourquoi aller fouiller les plaines balayées ? Il entrevoit déjà sur les plaines plus exposées des pollens disséminés au vent frappant les tiges sèches. Il voit se profiler les énormes lacunes dans le registre phylochromatique de son carnet. Il voit la fébrilité du chef. Pour le convaincre, Hushkins lui parle des mousses, lichens et couverts de roche qu’il a recensés en Alaska sur les falaises les plus exposées. Des structures et des motifs végétaux officiellement endémiques, mais qu’il espère retrouver également ici, sur cet autre côté de la mer de Béring. On perd l’itinéraire précis des pollens, mais on trouvera le réseau des mousses. Sigafoos sent bien que Hushkins les emmène sur une voie dont il dissimule le cap, il voit bien le regard embrumé du vieux maître et, pour la première fois, sent l’issue incertaine de cette expédition. Mais Myza trace déjà l’itinéraire jusqu’aux lichens.

Le soir, les trois camarades parlent surtout de Joy. À la dernière livraison, elle leur a apporté les nouvelles de la guerre qui recommence. Ça affecte ses affaires, mais elle continue de faire le lien entre les communautés autochtones de la côte alaskienne et celles d’ici. Hushkins est inquiet car elle cristallise les soupçons. Cependant il continue de lui confier les carnets qu’il remplit chaque semaine et qu’il faut mettre en sûreté, à l’abri de l’humidité et des fouilles arbitraires qui ne manqueront pas lors du retour aux entrepôts de Beringovski. Il ne saurait d’ailleurs pas où stocker la quantité de textes et d’extraits d’herbiers qu’ils sont en train d’accumuler. C’est Joy qui les fait passer à l’ouest, ou plutôt, vu d’ici, en direction de l’est. Hushkins est persuadé qu’au retour il réalisera la paix par la force de son idée : la réunification des deux grands blocs par un Éden commun et oublié.

Au loin, on entend des tambours. Myza note rigoureusement les rythmes. Hushkins n’en sait rien, mais Myza a d’autres projets que celui de constituer des herbiers pour réconcilier deux grandes nations qui se sont bâties sur les cendres de son peuple. Cette expédition est l’occasion de revenir sur des terres confisquées. Ils sont près des pâturages d’estive pour les rennes. Des campements de nomades sont installés dans les vallées voisines et résonnent dans la clarté glacée de l’air. Les peaux d’estomac tendues sur des cerclages de bois fumé font sonner un rythme inhabituel parmi les nomades. Les tambours ont de très anciennes fonctions et ont toujours servi d’intermédiaires. Maintenant, il semble qu’un nouveau canal se soit créé pour communiquer entre familles à chants rythmiques différents au sujet des transformations du territoire qu’elles partagent. Myza note la différence des rythmes entre les peaux sacrées et les peaux profanes tout en consultant les cartes de la zone. Les nouveaux rythmes indiquent des directions, des distances, des vitesses. Il est bien placé pour entendre les frappes des campements éloignés.

Autour du feu, Hushkins lit le journal de Steller, compagnon naturaliste du commandant Béring au cours de l’expédition maritime qui donna son nom au détroit et apporta la mort au commandant en 1741. Ce soir, Steller dessine les vaches de mer, ou ce qui deviendra brièvement la rhytine de Steller avant de disparaître. Avec ces dessins, seules traces qui nous restent des sirènes, chassées jusqu’à l’extinction par les marins qui les avaient découvertes, on complète certaines lacunes dans le registre fossile, comme les expressions de leur regard. Sigafoos complète ses carnets. Hushkins feuillette le journal et lit des extraits à haute voix. « Ce foutu Béring refuse absolument de me prêter attention, alors que je collecte depuis des jours au fil de l’eau des traces irréfutables de terre ferme. Je vois passer des algues aux bulbes éclos qui trahissent une mise à sec prolongée et donc des roches émergées à proximité. Pourtant aucun de ces médiocres navigateurs ne veut croire aux courants marins. Je lui dis haut et fort ce que je pense de lui et on me met aux fers. On prend le chemin le plus long et déjà le scorbut frappe dans les basses cales. Nous n’atteindrons jamais l’Amérique. » Hushkins s’absorbe dans le feu au rythme du battement des flammes. Avec ses herbiers, il récolte des traces de passage et voit dans la terre des courants là où le reste du monde ne voit que de l’immuable. « Atteindrons-nous l’Amérique avant que je ne sombre ? » écrit-il dans la marge du journal de Steller.
Hushkins se remémore chaque soir les chapitres qui constitueront l’ouvrage décisif de sa vie. Les calculs sont contradictoires, mais selon son hypothèse, le détroit a connu de nombreuses ouvertures et fermetures au cours des derniers soixante millions d’années, entraînant un effet de refuge puis de recolonisation par les plantes, de contraction puis d’expansion du biotope terrestre. Ce mouvement de compression et de décompression a formé des cercles concentriques dont il estime que le centre se trouve aujourd’hui sous la surface de la mer de Béring, autour des îles Diomède. Selon Hushkins, lors de la dernière période émergée de la Béringie, la flore était suffisamment diversifiée, et le climat suffisamment tempéré au sud du plateau pour que celle-ci ait été peuplée pendant des dizaines de milliers d’années par des populations d’hominidés.

Au moins dix mille ans.
Le temps pour l’établissement d’une véritable culture béringienne, engloutie il y a à peine douze mille ans.

Il lève la tête un temps et regarde la fumée qui sort de sa bouche comme aspirée par le sombre. Il visualise les cercles les uns dans les autres qui augmentent puis diminuent, propageant puis anéantissant les colonisations florales. C’est comme une respiration très lente. Il faudrait pouvoir sauter de cercle en cercle, se dit-il, jouer sur différentes bagues du temps. Il retarde le moment de dormir car ses nuits l’emmènent trop loin.

Dans un demi-sommeil, il creuse sous la mer au son des tambours qui l’empêchent de dormir.

Le scientifique a du mal à faire le pont entre ses deux rives existentielles.
L’autre côté du détroit le hante aussi.
Myza reconnaît dans le rythme inhabituel des tambours l’outrage et l’appel qui s’y tapit.
En Hushkins a lieu une autre guerre, glacée, un permafrost des viscères, depuis que Diane est morte. Il lui semble que les battements s’adressent à lui et font sursauter le temps.

Ce matin, je suis réveillée par un battement qui se fait de plus en plus fort au campement des ouvriers. Ça commence par des saccades, puis des sortes de glissements rythmiques pour évoluer vers une véritable secousse tellurique propagée à partir de vieux bidons de kérosène vides. Dans un demi-sommeil, je me dis que les travaux de construction des néohydroturbines ont déjà commencé et qu’on creuse sous la mer. Je me lève en sursaut, croyant entendre le broyage de ma structure préhistorique sous les chenilles géantes des mégasondes Gozok. Il faudra que je tire ça au clair.

Depuis quelques jours maintenant, je travaille avec l’équipe d’excavation au cœur du sanctuaire archéologique sous une pluie atmosphérique. Le détrempage des boues, récemment libérées du permafrost, facilite l’extraction des ossements. Avec le réchauffement, les terres autrefois prisonnières de la glace dégèlent et révèlent leurs mystères. Au début, je me suis inquiétée de voir des pigments rouges et noirs s’écouler dans les failles sous l’effet des jets. On a beau affiner la cible des lances à eau, ça frappe fort et indistinctement. Parfois, derrière un mur de glaise, une paroi disparaît aussi vite qu’elle est apparue. Nous gagnons du temps, nous perdons des images, nous n’avons plus trop le choix. Il faut arriver au bout de ce lieu avant qu’ils ne rasent tout. Le financement arrive à son terme et il y a peu de chances que Gozok Sustainable Industries renouvelle l’enveloppe et retarde encore le bâti. Au vu des résultats, disons, peu applicables. À l’époque où William m’a contactée pour ce chantier de fouilles qui s’annonçait compliqué – ma spécialité –, il m’a prévenue qu’il faudrait ménager tout le monde et gagner du temps vu ce que les fouilles mettaient au jour. J’ai alors mis en place mon plan B et réussi à faire espérer à GSI un nouveau minerai hyperductile pour leurs nouvelles générations de voitures Grav-zero, « zéro gravité », avant qu’ils n’explosent tout pour installer les turbines et finaliser le pont. Je savais que, depuis le passage au rayonnement magnétique dans les transports et les télécommunications, ils auraient besoin de ce type de minerai, surtout avec l’organisation des JO 2054 au pôle Nord. Nous leur avons laissé entendre qu’une telle découverte était « hautement probable ». Nous avons un peu faussé les relevés géomorphologiques, un petit montage improbable avec les fonds marins de l’Atlantique exploités pour leurs ressources. Il m’arrive encore de confondre les cartes et de m’appuyer sur les cartes faussées, sortes de rhapsodies géologiques que je trouve très belles, mais qui s’avèrent piégeuses si je ne suis pas attentive. Pendant les mois de préparation des dossiers de financement, j’y ai mélangé les propriétés de toutes sortes de terrains miniers tout en effaçant sans scrupule leurs contours géopolitiques. Maintenant, je sens tous ces mois tendus de levées de fonds qui remontent et s’écoulent, impitoyables, le long d’un filet d’eau glacé à la tombée des reins. Je sens que ma relation à ces terres est en train de changer. Je ne dis plus « Tchoukotka », mais « péninsule des Tchouktches » et je sais que le détroit de Béring se dit ici « Irvytguyr ».

Le campement a été installé sur la plage voisine, sur un des escarpements créés par les nombreux reflux de la mer de Béring au cours des derniers soixante millions d’années. Depuis la fameuse expédition Hushkins, cet endroit éveille les fantasmes scientifiques. Dès que les relations internationales l’ont permis, le terrain a très vite été enseveli sous les activités et les discours scientifico-entrepreneuriaux. Ces derniers temps, leur accumulation accélérée laisse entrevoir une sale tournure. Le désastre à venir sera sans doute aussi fracassant que l’a été la découverte de ces lieux. J’imagine une fin tragique à l’image de celle de l’expédition Hushkins, qui a involontairement ouvert la voie à toute cette machinerie d’extraction.

La pointe de la Sibérie orientale recule à mesure que le reflux diminue et que remonte la mer. Encore quelques centimètres et tout sera salé. Tout ce que cette toundra contient de trésors enfouis sera dévoré par l’indifférence marine. En attendant, on profite des quelques degrés supplémentaires pour percer la glace. L’industrie de dragage des dégels bat son plein et j’ai fait jouer la concurrence pour acquérir ce merveilleux système hydraulique. Les pompes envoient une eau à très haute pression pour briser les masses de permafrost décompactées et la succion fait le reste. La boue est rejetée et forme une petite péninsule qui prolonge la falaise. On peut extraire jusqu’à quatre-vingts tonnes par heure dans ce sol de glace, de roche et de galettes argileuses. Aux abords de la zone de fouilles, on abaisse la pression et progressivement la lance à eau fait place aux brosses et aux souffles de nos bouches. Agenouillée avec les autres sur une terre surprise de sa mise au jour soudaine, je marche indélicatement sur des rêves.

Ici, nous avons commencé à dégager une structure gigantesque d’ossements qui date probablement du Pléistocène. La structure s’impose au paysage, aussi bornée et indifférente qu’un somnambule aux rêves farouches. Puissante et haute, elle est à la fois une évidence, une énigme, un charnier et un poème. En général, je me contente de diriger les fouilles et d’organiser la récupération des artefacts dans les meilleures conditions possibles, mais ici quelque chose me retient et m’absorbe. J’ai l’habitude des recherches archéologiques appartenant à notre temporalité historique, avec des écrits, des témoignages. Ici, l’énigme est abyssale. Grâce à William, je participe autant que je peux aux discussions des paléoanthropologues. Nous sommes parvenus à reconstituer un quasi-récit. Nous savons qu’au cœur de ce récit il y a ces côtes de baleines franches boréales mêlées à des défenses de mammouths, disposées en allée, formant comme une arche profonde de plusieurs dizaines de mètres de long. Une côte, une défense, une côte, une défense, etc., érigées tel le squelette d’une immense chimère endormie. Le tracé de l’arche est très précis. Une sorte de couloir ou de tunnel. Se dirigeant vers la mer. L’hypothèse m’est d’abord apparue évidente et brusque : un intermédiaire terre-mer. Mais apparemment, à l’époque de la mise en place de cette structure, la mer se trouvait beaucoup plus loin, et il était alors difficilement imaginable qu’elle puisse un jour arriver jusqu’ici, à l’entrée ou à la sortie de ce tunnel d’ossements, de ce qui est aujourd’hui littéralement un passage. On me dit qu’il faudrait parvenir à la dégager jusqu’au sol originel où elle a été érigée, sans la fragiliser. C’est pas gagné. Avec la marée, les galets emportés par les vagues jouent déjà une musique régulière sur les os.

Avec le réchauffement, l’archéologie de sauvetage foule de nouvelles terres. Mais si la mer monte encore, tout sera recouvert. Déjà les vagues taquinent les mammouths et les domaines se mélangent. Des dragages robotisés sous le plancher océanique ont dégagé récemment tout un corps de fauve, tellement bien conservé dans la glace sous les sédiments qu’il a comme bondi hors de la fosse d’extraction. L’opération a été filmée par les caméras des robots. Le scaphandrier qui se trouvait alors au fond pour entretenir le système de pompe a vu fondre sur lui un fauve gigantesque à dents de sabre, d’au moins cinq mètres de long. Avec le tourbillon créé par les rejets de pompage, la bête a flotté en spirale pendant plusieurs minutes, belle comme un pétale dans le vent, curieuse comme une panthère jouant avec un homard dans les fonds de la mer, avant d’être emportée plus loin par les tombants et les courants de convection d’eaux profondes. On voyait le scaphandrier se débattre, sans visibilité, entre les câbles, les tuyaux et le sable soulevé en brouillard. La bête n’a pas pu être récupérée, mais les images hantent encore les réseaux sociaux. Je revois ce fauve qui tourbillonne en pleine eau, les yeux fermés, comme saisi par un rêve apnéique, léger dans sa prédation féroce. Peut-être reste-il dans son estomac des morceaux humains. Tout au fond de la mer, je vois son cadavre dans les plaines abyssales fournir un festin d’un autre temps à une assemblée de requins aveugles, de congres benthiques, de poulpes translucides et de crabes recouverts de filaments bactériens comme des lianes de poussière.

Peut-être en sera-t-il de même avec cette arche. Je vois un corps arrêté trop tôt en plein milieu d’un processus ; de quoi, je ne sais pas. Comment le dater, comment imaginer son environnement ? Les procédés de datation atomique donnent des fourchettes temporelles trop larges. La grande interrogation des spécialistes, c’est de savoir si l’arche date de la fin des « terres béringiennes », juste avant le basculement hors du Pléistocène. Dans les intestins de mammouths récupérés dans les tourbes voisines, on retrouve des pollens qui indiquent une terre riche en herbes et en joncs. Une sorte de paysage de steppe, mais clairsemé de bouquets denses témoignant d’une vitalité arboricole et de fourrés d’arbrisseaux. Ces ossements et ces défenses ont-ils connu les mêmes contrées ? Quelles subjectivités les contemplaient alors ? J’ai lu que les études génétiques sur les ADN des populations en Asie et aux Amériques avaient révélé non seulement la proximité entre ces deux groupes humains, mais surtout une étape intermédiaire de peuplement entre les deux continents. L’image du « passage de Béring », je l’ai bien : la migration des hominidés entre les deux grands continents. Mais l’image d’un « monde de Béring » m’est inconnue.
Les études parlent d’une « mutation importante des haplotypes », ce qui semble signaler un groupe génétique isolé pendant plusieurs milliers d’années, peut-être une dizaine, suffisamment en tout cas pour créer une « maturation » inscrite dans les gènes, avant d’entrer définitivement en Amérique. Si la Béringie a été si longuement habitée par les humains, il doit y avoir des récits liés à ces terres submergées. Plus de dix mille ans de peuplement dans un climat idéal. On doit pouvoir retrouver aussi des récits qui évoquent la disparition des terres. Il doit y avoir des traces, peut-être même une civilisation béringienne. Du côté américain, tout est verrouillé, effacé dans le besoin d’instaurer le mythe du Nouveau Monde. Étrangement, ici, il reste des zones grises. Cette arche est la trace d’un récit, d’une histoire de fin du monde. Si seulement on parvient à la dater, je pourrai remonter les écheveaux du temps pour pister une source narrative, un écho du monde de celles et ceux qui ont vécu ici.

Sous la tente, je me replonge dans les cartes et les carnets. Il faut que je sois claire devant William sur le programme de fouilles. Mon rituel : punaiser les pensées parasites. Je suis venue pensant chercher quelqu’un et maintenant j’ai l’impression que c’est moi qu’on cherche, que quelque chose me cherche. Sensation tenace de ne pas être à ma place. Pour quoi, pour qui est-ce qu’on s’embourbe ainsi dans la vase et le temps, là, à « tracasser le sol », comme dirait Hushkins ? Plongée dans mes cartes-hologrammes de la stratigraphie locale, j’ai quelques remords, des arrière-pensées. Ces cartes montrent des terres pleines à ras bord de données, de stocks, de potentiels, pour les scientifiques comme pour les exploitants. Mais les terres ont été progressivement vidées de leurs habitants. Moi aussi, je l’ai voulue, mon expédition héroïque, et j’ai tout figé dans le temps : le détroit de Béring et ses habitants avec. Je déplace des montagnes de tourbe gelée avec l’aide de chasseurs locaux. Où vivent-ils ? Les bases militaires, les compagnies d’extraction minière, puis énergétique, les réserves scientifiques, les parcs de préservation et maintenant les parcs de réincarnation impliquent tous un déplacement des populations autochtones. Ça me révolte, et pourtant j’y participe en faisant le travail du croque-mort : rendre le cadavre présentable. Le prétexte aujourd’hui est la conservation d’un territoire en voie de disparition, avec tout son biotope et son patrimoine culturel. Les mêmes qui conservent aujourd’hui massacraient avec zèle quelques dizaines d’années à peine en arrière. Faire plier l’indigène, détruire ses relations à l’environnement, éliminer les proies principales. Pour introduire l’idée d’une nature séparée de l’humain, qu’il faudrait protéger de l’ignorant, de l’indigène. On détruit, on répare et on renomme, puisque, au fond, grâce à nous, on recrée.
Le dernier déplacement massif, celui des Évènes, ou Kaaramkyns, comme on les appelle ici, pour la création du Beringia Park, a eu lieu il y a quelques années. Il a provoqué des soulèvements importants chez les communautés autochtones. Plusieurs passages reliant les zones sèches ont été bloqués et tenus pendant des semaines. Le parc, c’est des milliards de dollars qui passent sous leur nez et sur leurs terres. Ça a commencé par la réintroduction de bœufs musqués, de bisons des plaines, de chevaux de Yakoutie et autres grands brouteurs, ramenés par avion et bateau, puis ça a été le clonage de quelques mammouths et grands prédateurs, le tout pour recréer un écosystème pléistocène. On a fait venir des néomammouths de Corée du Sud où leurs cellules avaient été mises en culture à partir de morceaux de chair presque fraîche récupérée dans une croûte glacée près d’ici. Le mammouth naît d’un éléphant indien, le tigre à dents de sabre naît de la dernière mère porteuse des tigres de l’Amour gardée en captivité. J’ai des ouvriers qui sont spécialisés dans la récupération discrète de morceaux de mammouths pour les musées et les labos à travers le monde. Le grand-père de l’un d’entre eux a découvert le premier mammouth entier, à la fin du XXe siècle. L’animal avait quatre mois quand il était mort, et aujourd’hui il a à peu près quarante mille ans. La viande aurait pu encore être mangée. Il avait fallu retenir les chiens. C’est le nouvel or local. Depuis la « submersion planétaire » déclarée officiellement par l’ONU en 2046 et devenue maintenant quotidienne, l’humanité semble chercher à épuiser ses propriétés démiurgiques dans une sorte d’ultime potlatch des connaissances : face à la fin, on balance toute notre capacité technique pour le plaisir de la voir brûler. Que savait-on au juste du monde des panthères nébuleuses avant qu’elles n’aient complètement disparu l’année dernière ? Quels secrets, quels chants, quels rêves avaient-elles à nous transmettre ? On s’est contentés de stocker des peaux et des chromosomes. Les tigres ressuscités par clonage auront-ils les mêmes rêves que les tigres d’avant ?

Le soir, je traîne un peu au campement des ouvriers. Je vois un cercle de bidons renversés aménagé sur un morceau de terre fraîchement aplani. Mon chef de chantier, Mitkine, tente de m’attirer vers le feu pour boire un verre de vodka. À propos des tambours bricolés, il évoque un désir de renouer avec le folklore musical de leurs ancêtres. Je n’en crois pas un mot, mais je sens qu’il vaut mieux ne pas trop creuser, les hommes me paraissent très à vif. Ces tambours improvisés sont une alerte dont je dois tenir compte. Mais à qui ces signaux sont-ils vraiment adressés ? Aux communautés d’Alaska ? On me raconte des récits de libération des eaux ayant inondé le lien terrestre avec l’Amérique. Dans ces temps anciens, pas de différence profonde entre les êtres, seulement un riche répertoire de corps et de figures, et tout le monde était « humain » sous des formes variées. Il fallait juste être attentif à la singularité et à l’importance de toutes ces perspectives afin de naviguer entre les formes pour maintenir un équilibre. Depuis, il y a trop de tèryky. Il faut alors les abattre pour soulager le mal dont elles sont le symptôme, une sorte de glissement des réseaux de communication entre les êtres, une confusion et une incompréhension généralisées. Aujourd’hui, on a besoin de distinctions pour s’y retrouver, me dit-il, c’est comme ça. Je me demande si mon frère ne se serait pas fondu dans un groupe comme celui-ci. C’est plausible. Ou peut-être est-il devenu tèryky. S’il est encore en vie quelque part, en tout cas, c’est ici que je le trouverai, j’en mets ma main à couper. Demain, je dois rencontrer Caïmœn. »

À propos de l’auteur
BRUGIDOU_Jeremie_©Jean-Philippe_CazierJeremie Brugidou © Photo Jean-Philippe Cazier

Jeremie Brugidou est né en 1988 et vit à Bruxelles. Il est artiste-chercheur, cinéaste et écrivain. Il a réalisé plusieurs films (Bx46 en 2014, Le Chant de la nuit en 2017, avec Fabien Clouette, et Poacher’s Moon avec David Jaclin en 2021). Docteur en études cinématographiques, ses recherches portent sur la manière dont la fiction et les images permettent d’imaginer de nouvelles perspectives anthropologiques. Il pratique le thuy phap, un art martial vietnamien. (Source: Éditions de l’Ogre)

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Les Confluents

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En deux mots
C’est à Aqaba que les chemins de Liouba et de Talal se croisent pour la première fois, qu’ils peuvent échanger leurs expériences de grand reporter, elle étudiant les effets du réchauffement climatique et lui les populations dans les zones de guerre. Tout au long du roman leurs rencontres se multiplieront et les rapprocheront toujours davantage.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Nos déserts sont plus fertiles que vos villes»

Anne-Lise Avril a choisi de nous faire parcourir la planète dans un roman qui raconte la rencontre de deux reporters partis respectivement explorer les effets du réchauffement climatique et les populations des zones de guerre. Deux thèmes forts, doublés d’une histoire d’amour impossible.

Joli titre pour un joli roman. Si le dictionnaire nous apprend qu’un confluent est le point de jonction de cours d’eau, de glaciers, de courants marins, on pourra ajouter que par extension qu’il est aussi le point de rencontre entre deux personnes. En l’occurrence, il s’agit de deux reporters, Liouba et Talal, partis sur les routes du monde pour rendre compte des combats qui s’y mènent. Pour Liouba, journaliste dont c’est la première expérience, il s’agit de chercher les effets du changement climatique et de raconter comment on essaie de s’adapter, de trouver des solutions. Pour Talal, le photographe, en revanche, l’enjeu est de suivre les populations dans les zones de conflit, provoquant souvent des migrations qui démultiplient les problèmes.
C’est en Jordanie qu’ils vont faire connaissance. À la terrasse d’un café d’Aqaba, Liouba va pouvoir raconter son premier reportage avec les bédouins du Wadi Rum qui, du côté d’At-Tuweisa essaient d’empêcher l’avancée du désert en plantant des arbres. Un combat difficile, à l’issue incertaine, qui pourtant porte tous les espoirs d’une population. Talal livre quant à lui des images qui montrent l’autre face de la médaille, celle qui laisse les gens désemparés, ne voyant pas d’autre issue à leur problème que la fuite. Au mieux, ils trouvent refuge dans un abri provisoire, un camp monté en urgence.
Durant tout le roman, on va ainsi parcourir la planète, de Monrovia en Turquie, des steppes de Russie en Guinée, d’Arkhangelsk à la Tanzanie. Tout au long des quatre parties qui composent l’ouvrage, le désert, la forêt, la nuit, l’île, Anne-Lise Avril montre plus qu’elle ne démontre et raconte cette planète bien mal en point et dont le chapitre initial situé en 2040 et qui raconte le combat désormais perdu de quelques indonésiens à sauver leur île envahie par la montée des eaux, sonne comme un avertissement. C’est d’une plume sensible que la romancière nous offre des descriptions de paysages avec leurs odeurs et leurs couleurs, remarquablement documentés. Et dont on saisit d’emblée la fragilité autant que les enjeux géopolitiques et environnementaux.
Mais le roman raconte aussi une histoire d’amour, ou plutôt la difficile relation qui va s’instaurer au fil des voyages entre les deux voyageurs qui, à chaque fois qu’ils se croisent, sont émus et heureux, s’imaginent pouvoir construire quelque chose. Mais en découvrant leur histoire personnelle, on comprend bien qu’ils sont eux aussi condamnés à l’errance, n’ayant plus de parents, n’ayant plus de racines. «Il y avait, au sein de ces voyages, l’impression d’un lieu en soi, où Liouba se sentait à l’abri du
rythme et des contingences du quotidien.» Un premier roman fort qui laisse pourtant un chemin d’espoir, même s’il est escarpé et de plus en plus difficile à gravir.

Les confluents
Anne-Lise Avril
Éditions Julliard
Premier roman
199 p., 18 €
EAN 9782260054788
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman se déroule sur presque tous les continents, notamment en Jordanie, à Aqaba, Monrovia, Casablanca, Moscou, Berlin, Dar es Salam, Tripoli ou encore Malenge en Indonésie, sans oublier Arkhangelsk.

Quand?
L’action se déroule de nos jours jusqu’en 2040.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tels deux cours d’eau donnant naissance à un fleuve, un confluent est un point de rencontre entre deux êtres qui se trouvent, s’attachent et apprennent à s’aimer.
Porté par une écriture d’une poésie rare, ce premier roman est à la fois une ode à la nature et un appel au réveil des consciences.
Liouba est une jeune journaliste qui parcourt le monde à la recherche de reportages sur le changement climatique. En Jordanie, elle croise la route de Talal, un photographe qui suit les populations réfugiées. Entre eux, une amitié se noue qui se transforme vite en attirance. D’année en année, le destin ne cessera de les ramener l’un vers l’autre, puis de les séparer, au gré de rencontres d’hommes et de femmes engagés pour la sauvegarde de la planète, et de passages par des théâtres de guerre où triomphe la barbarie. Liouba et Talal accepteront-ils de poser enfin leurs bagages dans un même lieu ?
Ce premier roman, grave et mélancolique, a pour fil conducteur l’amour lancinant entre deux êtres que les enjeux du monde contemporain éloignent, déchirent et réunissent tour à tour. Avec cet éloge de la lenteur et du regard, Anne-Lise Avril donne à la nature une place de personnage à part entière, et au fragile équilibre des écosystèmes la valeur d’un trésor à reconquérir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Cité Radio (Guillaume Colombat)
The Unamed Bookshelf
Blog Domi C Lire
Blog Le domaine de Squirelito
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sur la route de Jostein
Blog Tabous


Anne-Lise Avril présente Les Confluents © Production Éditions Julliard

Les premières pages du livre
« 2040
Et tout finira. Parce qu’un départ, toujours, marque quelque chose d’un début et d’une fin. Un début, pour celle qui s’éloigne vers l’horizon nouveau. Une fin, pour celui qui demeure dans un paysage vide.
Quand Jaya quitta l’île de sa naissance, elle emporta avec elle une part de lumière qui ne revint jamais. Son frère fit avec elle le début du voyage, celui qui la mena de la forêt à l’embarcadère. Ils marchaient vers l’océan, pieds nus dans le sable et dans l’aube, sous les nuages flamboyants. Fines silhouettes silencieuses, aux ombres géantes allongées sur la plage, confondues avec le sable. Le vent passait sur eux et les faisait frissonner.
Ce désir de départ, elle l’avait dans ses gènes depuis toujours. Elle l’avait hérité de ses parents. Pourtant, le déchirement des adieux lui rompait le cœur pour la première fois. Quand l’embarcadère fut en vue, elle ralentit le pas. Elle voyait autrefois des tortues nager autour de ses pilotis en bois. Elle les aimait davantage que tous les autres animaux de l’île, parce qu’elles avaient connu d’autres plages, d’autres rivages, bien loin d’ici. Plus jamais, maintenant. Les tortues avaient disparu, avaient quitté le littoral depuis longtemps. Les vagues étaient venues grignoter la terre qui bientôt ne serait plus que mer. À l’orée de la jungle, certaines maisons en bois du village avaient déjà été envahies par les flots. L’île s’enfonçait lentement dans l’univers aquatique.

C’était l’année 2040, à présent, et l’humanité subsistait au cœur de la fournaise qu’était devenu le monde. Ouragans et tornades, de part et d’autre de l’Atlantique, laissant derrière eux des terres de gravats et de désolation. Disparitions des îles, soudaines ou progressives, vestiges des temps anciens où leur isolement était paradis. Forêts de cendres, champs de feu, brasiers béants et éternels. Épidémies par-delà les frontières, sans endiguement et sans remède, au cœur de villes en sommeil qui ne savaient plus comment revenir à la vie. Fonte des glaces, irrémédiable, sous l’étendard vain des prétendants au pétrole. Riyad, Lahore, Pékin, aux atmosphères chargées de pollution, villes au bord de la déflagration. Calcutta, Abidjan, Miami, sous la ligne de marée haute, villes dévorées par les océans amers. Kinshasa, Karachi, Hanoï, au cœur du monde brûlant, villes désertées au climat aride. Sur les routes du monde, des réfugiés s’étaient mis en marche dans la quête d’un impossible asile. Au cœur des savanes africaines, la dernière girafe s’était éteinte sur un lit de poussière. Voilà ce qu’était le monde. En proie à la violence du sentiment de deuil. Cendres de ces univers aimés et connus, désormais disparus. L’ère de l’exil sonnait le glas d’une humanité perdue.

Aux confins de l’Indonésie, Jaya se hissa à bord d’un bateau. Amarré au ponton, il se balançait doucement au rythme des vagues. Il serait bientôt en mer, livré aux confluents des courants marins, abîmé dans l’infini et le lointain. Aux confluents de sa vie. Entre la peur et l’espoir, la foi et l’abandon de toute certitude. Assise à la poupe, elle regarda l’île, longtemps, une dernière fois. Le front de la jungle et les massifs rocheux au-delà. Le visage de son frère, qui n’aurait bientôt plus d’autre réalité que celle de sa mémoire. Elle l’emporterait, au plus profond d’elle-même, partout où elle irait.
Elle se préparait à passer d’un monde à l’autre. Ou bien peut-être à entrer dans le monde, pour la première fois.

Première partie
Le Désert
2009
Liouba s’était longtemps tenue à l’écart du désert. Elle y voyait une frontière définitive, infranchissable, qu’elle désirait et redoutait à la fois. Elle n’en connaissait que la couleur des montagnes, rouges ou grises et parfois presque bleues, le soir, à la tombée de la nuit. Elle savait que des vallées de sable s’étendaient derrière ces masses de grès et de granit, et que des kilomètres de pistes les traversaient. Elle savait que certaines de ces routes n’étaient pas achevées, comme si l’homme avait abandonné face au désert. Que ces routes infinies n’étaient que les traces de ceux, si rares, qui y composaient leurs vies depuis des millénaires. Mais rien de ce qu’elle pressentait du désert n’éteignait ni sa peur ni sa soif d’aller voir par elle-même ce qu’elle y trouverait. L’inconnu s’était fait une place dans sa vie, et elle ignorait encore comment s’y confronter. Elle se levait chaque matin face aux montagnes, qui s’étendaient comme un défi derrière la fenêtre de sa chambre d’hôtel. À le voir ainsi de l’extérieur, comme un paysage, le désert s’était assimilé pour elle aux lignes de l’horizon qui le limitaient, partout présentes, fugaces, inatteignables. Le désert l’attendait. Elle avait rendez-vous avec lui, et pourtant, à mesure que les jours défilaient, composaient cette attente, elle le redoutait davantage.

Elle avait loué une chambre d’auberge dans le centre d’Aqaba. Le mois d’avril annonçait déjà la fin de la saison de floraison. Tempête de fleurs dans les rues du printemps. Les arbres se défaisaient de leurs atours de couleurs, laissant place à la vibrance végétale, épaisse et capiteuse, de leurs branches alourdies par les feuilles neuves. Les bruits de la ville emplissaient sa chambre à travers la fenêtre. Elle entendait le moteur des taxis, les rires des passants sur le trottoir, parfois l’aboiement d’un chien, ou seulement la rumeur d’une foule en perpétuel mouvement. Des odeurs venues de la rue se superposaient les unes aux autres, des relents de poisson et d’épices, des effluves de pain frais et de marrons chauds, des parfums de laurier et de jasmin.
Liouba s’était tenue en observation des jours durant, seule dans un lieu dont elle apprenait à connaître les mouvements, les pulsations, les habitudes et les silences. Aydin n’appelait pas. Elle regardait son téléphone pendant des minutes entières, et il redevenait à ses yeux ce qu’il était, un objet dénué de sa fonction, un écran inerte posé sur son lit ou sur une table, un bibelot moderne qui ne la connectait plus au monde, mais à sa propre solitude.
À l’inertie de l’attente, elle préférait ses errances urbaines. Les boulevards ombragés par le front des palmiers qui opposaient leur verticalité à l’étendue plate de la mer Rouge. Les voiles colorés des femmes, soulevés par le vent marin. Les effluves de pomme sur les étals des marchés et de narguilé aux terrasses des cafés. Un peu plus au nord, il était possible d’apercevoir la ville dans son entier, ses bâtisses blanches nichées entre l’immensité des montagnes rouges et celle de la mer ourlée d’écume, les formes élancées des minarets, et, de l’autre côté du golfe, les contours d’Eilat, sa voisine israélienne, à quelques kilomètres à peine, et pourtant aussi distante d’Aqaba que peut l’être un monde radicalement différent.
Son voyage avait commencé bien avant son départ. Il était né d’une projection de son esprit, d’un instinct soudain, de l’idée du lieu qu’elle aspirait à rejoindre et de l’envie de quitter celui qu’elle habitait. Il était né du rêve d’une fuite à mener sans méthode, sans préméditation. En quittant Paris, quelques semaines plus tôt, elle n’avait rien laissé derrière elle. Elle n’avait emporté que ce qu’elle possédait de plus cher et de plus utile, à l’intérieur d’une valise. Elle était partie sans garantie de trouver, à son retour, une rédaction qui publierait le reportage qu’elle allait chercher aux confins de la Jordanie. C’était son premier départ. Elle ne savait pas exactement comment faire. Elle apprenait. Savoir trouver une histoire. Savoir la raconter. Savoir ensuite la vendre à ceux qui seraient susceptibles de la lire. Tel était le métier qu’elle s’était choisi et dont elle expérimentait la réalité pour la première fois. Elle pressentait qu’il y avait quelque chose à dire, ici, sans savoir encore précisément quoi, et elle savait que pour pouvoir le dire, il lui faudrait quitter Aqaba, aller à la rencontre du désert qui l’aimantait et comprendre ce que c’était que de vivre avec lui.
Dalir Khair, le veilleur de son auberge, était un vieil homme à la peau sombre et au visage maculé de taches solaires. Elle essayait souvent d’imaginer ce qu’avait été sa vie avant d’arriver là, avant de tenir cette auberge aux murs blancs, logée dans une ruelle sableuse du centre-ville. Il ne demeurait jamais dans la quiétude oisive du soleil de printemps. Il ramassait les fleurs tombées des bougainvillées et les disposait dans des assiettes creuses remplies d’eau. Il cueillait des olives, juché sur un tabouret qu’il déplaçait d’arbre en arbre, tout le long de la rue. Il se rendait au souk dont il ramenait des cargaisons de fruits frais dans une petite brouette. Il balayait le sable dans le hall, qui gardait la fraîcheur des murs épais et du sol en carrelage. Ce n’était que le soir, à la tombée de la nuit, qu’il s’arrêtait enfin, lorsque l’appel à la prière venait recouvrir le tumulte des rues, faisait vibrer l’atmosphère et s’enrubannait autour de tout ce qui composait la ville. Il s’asseyait alors sur le perron jusqu’à ce que la mélopée s’éteigne dans l’épaisseur du crépuscule. Liouba se joignait parfois à lui dans sa solitude. Il fermait les yeux et dodelinait de la tête, aux notes du joueur de oud qui se faisait l’écho du muezzin. La lumière allumée du hall derrière eux avait l’éclat tamisé d’un refuge pour voyageurs, d’un abri contre la distance. Elle était, depuis son arrivée, la seule locataire de l’auberge. Il lui offrait du thé et des biscuits au miel, les paupières plissées, comme pour mieux la distinguer. C’est dans l’un de ces moments-là qu’il lui avait parlé d’un jeune fermier bédouin, qui venait vendre, une fois par mois, à Aqaba, les œufs de ses volailles et la chair de ses chèvres. Il lui avait proposé, à elle qui cherchait une histoire, à elle qui cherchait à aller dans le désert et à y raconter quelque chose, de les mettre en contact. Elle avait accepté. Le veilleur avait relevé son numéro de téléphone et lui avait dit qu’Aydin Jaradat l’appellerait la prochaine fois qu’il serait de passage en ville.

Liouba était née à Moscou, et Moscou était restée figée en elle comme une carte postale, comme la ville qu’elle avait connue dans son enfance. L’image statique et édulcorée d’un univers qu’elle avait habité jusqu’à ses sept ans. Son père, Henri Darcet, y avait rencontré sa mère, Elena Azarova, qui avait quitté la Sibérie pour y mener des études de journalisme. Liouba se souvenait surtout de ces promenades avec ses parents dans les vergers du sud de la ville, à Kolomenskoïe, dans le ravin du Golosov. Ils partaient pour la journée, s’enfonçant dans les sous-bois humides et marécageux, s’avançant dans le brouillard. Au détour d’un chemin ou d’une nappe de brume, ils croisaient parfois une église orthodoxe ou un palais en bois. Sa mère disait que l’eau du ruisseau qui coulait sous leurs pieds ne gelait jamais, même au cœur de l’hiver, et que le sol des vergers était chargé d’électromagnétisme. Elle lui racontait qu’au dix-septième siècle, un groupe de cavaliers tatars avait été capturé là par l’armée du tsar, au cœur d’une tempête de neige. Les guerriers errants avaient alors affirmé qu’ils venaient d’une époque lointaine, et qu’ils avaient effectué, lors de la tempête, un saut temporel de plus de cinquante ans vers le futur. Liouba n’avait pas oublié cette légende. Elle était pour elle la preuve qu’il existait certains endroits sur Terre où il était possible de disparaître, de glisser dans les failles du temps et de l’espace. Bateaux et avions au large des Bermudes. Guerriers tatars au cœur de la Russie centrale. Fosses ouvertes vers d’autres mondes. Il était possible de s’évaporer sans laisser de traces.
Elle était étudiante à Paris quand ses parents avaient choisi de retourner s’installer à Moscou. La ville leur manquait. Moscou et ses ciels nébuleux, la neige qui tombe dès le mois d’octobre, donnant au jour les couleurs de la nuit, et à la nuit la douceur du coton. Ils y avaient tous les deux des opportunités professionnelles. Elena, rédactrice en chef de l’édition russe d’un magazine français, auteure d’éditoriaux militants contre le régime de Vladimir Poutine. Henri, docteur en botanique spécialisé dans la flore boréale, opposant aux projets d’exploitation pétrolière qui menaçaient l’intégrité des forêts de Yakoutie. Ils remontaient le grand pont de pierre situé au-delà de la place Rouge quand l’assassin les avait pris pour cible. Quatre coups de feu silencieux dans le crépuscule, au moment précis où la lumière touchait l’obscurité. La fine zone de contact entre le jour et la nuit. La fine zone de contact entre la vie et la mort. Elle ne connaissait pas les détails. Elle était alors à Paris, seule dans son appartement d’étudiante, les pieds sur les tuyaux du radiateur. Il y avait eu cet appel téléphonique. Il y avait eu la nouvelle de leur mort. Et puis il y avait eu l’avion jusqu’à Moscou pour les obsèques de son père et de sa mère.
Cet hiver-là, dans la ville de sa naissance, elle avait dû apprendre à marcher différemment, non seulement pour garder l’équilibre malgré la neige et la glace sur les trottoirs, mais pour parvenir à se mouvoir en dépit de la douleur qui écartelait ses articulations. Comme si chaque mouvement qu’elle accomplissait dans un monde sans ses parents conduisait inéluctablement à la ruine du corps qu’ils avaient créé. Et dans cette lutte contre le démembrement, contre le déchirement, elle avait découvert ce qu’était la solitude, la seule solitude dont on ne revient jamais, et qui, lui semblait-il, la tiendrait en exil jusqu’à la fin de sa vie.

Le jour où Aydin Jaradat téléphona, elle était installée à la terrasse d’un restaurant de rue. Les mains serrées autour d’un thé brûlant, elle en respirait la vapeur, y puisait une forme de délicieuse langueur et de douce amertume, un envoûtement, un réconfort lumineux. Elle observait le passage des charrettes chargées de marchandises qui remontaient vers le marché couvert. Étoffes écarlates et tapis orientaux. Mangues et grenades survolées par un essaim de moucherons. Son téléphone était posé sur la table, entre la soucoupe de sa tasse et la petite cuillère, quand l’écran s’illumina. Elle le porta à son oreille, le cœur accéléré soudain par la manifestation de ce signe tant attendu. Dans l’espace insaisissable ouvert par la communication téléphonique, elle entendit la voix du Bédouin qui grésillait, comme recouverte de sable. Une liaison ténue s’était établie entre Aqaba et le désert. Elle fut saisie d’un léger vertige à l’instant où son corps semblait subir réellement le passage entre ces deux lieux. Aydin lui parlait en anglais. Il serait à Aqaba dès le lendemain matin, disait-il. Il la conduirait jusqu’à son village, dans le désert. Lorsqu’il raccrocha, tout avait changé autour d’elle. Elle avait l’impression d’avoir basculé dans une autre dimension, étroitement liée à la réalité et pourtant légèrement dissemblable, comme l’image renvoyée par un miroir déformant. À la fenêtre d’un immeuble, de l’autre côté de la rue, elle vit une femme sans voile qui étendait du linge. Sur le trottoir, au milieu de la foule, un enfant tirait un chariot rempli d’oranges. Il lui adressa un sourire et une grimace. Le voyage recommençait.

Elle avait choisi la Jordanie parce qu’elle était prise par l’appel du désert, de ces paysages immenses et vides qui la laveraient de son deuil. Rien ne la retenait plus à Paris. C’était son rêve, à présent, de partir, de s’absorber dans le monde, de s’en faire témoin, de disparaître derrière ses mots, de devenir ce puits à travers lequel passerait la lumière. La douleur de la perte, le souvenir de Moscou, c’était ce qu’elle voulait fuir. En perdant ses parents, elle avait perdu le lien avec les patries de ses origines, avec ce qui la rattachait aux générations du passé. Elle n’était plus ni de Russie ni de France. Elle était seule, en exil. Irréductible. Libre.

Le lendemain, Dalir Khair lui serra les mains et la pressa de revenir loger dans son auberge à son retour du désert. Dans la lumière du milieu d’après-midi, les rues d’Aqaba étaient plongées dans cette couleur de sable, qui semblait tomber du ciel comme une bruine légère, se déposait sur les pavés des rues et les façades des bâtisses, donnait à la ville une profondeur dans les nuances et une douceur dans les matières. Comme une protection transparente et impalpable préservant la ville dans ses métamorphoses immobiles, elle qui avait tant de fois changé de nom et de forme sans jamais changer d’essence. Aydin lui avait donné rendez-vous dans un café situé sur le front de mer, à proximité du souk. Partout, les avenues étaient bordées d’oliviers et jonchées de gravats d’immeubles détruits ou inachevés. Aqaba était un labyrinthe en perpétuelle mutation que nulle carte ne pouvait figer. En rejoignant le bord de plage, elle vit deux hommes qui étaient assis, les pieds dans l’eau, autour d’une table en bois, posée là comme au hasard. Ils allumaient de nouvelles cigarettes aux mégots des précédentes, hagards, les yeux mi-clos, le visage abandonné aux embruns. Elle trouva l’adresse dont lui avait parlé Aydin et s’y installa. Le vent de l’après-midi, porté par la mer, était déjà empreint de la clarté glaciale de la nuit à venir. En regardant autour d’elle, elle s’aperçut que le Bédouin l’avait précédée. Il fumait une cigarette, adossé à un muret de pierre. Il devait avoir à peu près son âge, les traits encore fins d’une enfance qui s’attarde, l’air toutefois sérieux déjà, la mâchoire raide et tendue. Il portait, autour de sa tête, un keffieh rouge et blanc. Son regard s’illumina lorsqu’il croisa les yeux de Liouba. C’était l’un de ces sourires inoubliables, qui portait, avec lui, toute la chaleur du désert.
— Liouba Darcet ? dit-il en s’approchant et en prenant une chaise à côté d’elle.
Ils firent connaissance. Il parlait couramment l’anglais, qu’il avait appris en servant de guide à une équipe d’archéologues britanniques autour du Qasr al-Bint, à Pétra. Il avait grandi avec sa famille dans le désert du Wadi Rum, selon la tradition bédouine, ne demeurant jamais plus de quelques mois au pied de la même montagne, finissant toujours par lever le camp, par repartir à travers l’immensité de roche et de sable, avec de vastes troupeaux, à la recherche d’un nouvel endroit où vivre.
— Tout a changé, maintenant, dit-il. Le gouvernement impose aux familles bédouines de demeurer au même endroit. De fonder des villages. De construire des maisons plutôt que de tisser des tentes en poil de chèvre. Ils creusent des puits pour nous et bâtissent des écoles, mais en perdant la vie nomade, nous avons perdu quelque chose qui était notre liberté. Nous avons dû apprendre à devenir ceux qui restent, et non plus ceux qui s’en vont.
Il avait commandé un thé qu’il buvait à petites gorgées.
— Mais nous appartiendrons toujours au désert, reprit-il. Nous y sommes nés, nous nous y sommes adaptés. Et aucune mesure gouvernementale ne pourra nous enlever cette appartenance. Nous sommes le désert.
Il alluma une cigarette et tourna son regard vers la mer. Le grondement des vagues était omniprésent. L’air marin déposait, sur toutes les surfaces, sur tous les objets, une fine pellicule de sel.
— Que cherches-tu exactement, dans le Wadi Rum ? demanda-t-il à Liouba.
— Une histoire. J’aimerais raconter comment les hommes vivent avec leur écosystème, s’y adaptent et sont marqués par lui.
— Tu es journaliste environnementale ?
— Je voyage, dit-elle. J’écris. J’apprends à exercer mon métier.
— Il y a, près de mon village, à At-Tuweisa, un homme qui a commencé à planter des arbres. Il le fait parce que les troupeaux diminuent à force de manquer de nouveaux espaces de pâturage. Il le fait parce que les sécheresses sont de plus en plus fortes. Même pour un climat désertique, ce n’est pas normal. Et si nous devons rester au même endroit, il faut en faire un lieu où pourront vivre les générations futures.
— Comment s’appelle cet homme ?
— Babak Majali. Les jeunes Bédouins des villages alentour sont de plus en plus nombreux à venir travailler sur son chantier de plantation. J’y passe de temps en temps, quand le travail manque à la ferme.
— Ma mère était journaliste, et mon père botaniste, confia Liouba. Alors une forêt dans le désert, c’est peut-être exactement le sujet qu’il me faut.
— Je t’emmène, renchérit Aydin avec un sourire. Tu vas venir planter des arbres avec nous. Tu vas écrire notre histoire. Tu as raison : c’est exactement ce qu’il te faut.

Ils prirent la route dans l’heure qui suivit. Aydin avait garé sa camionnette derrière le souk, où il avait acheminé ses marchandises avant de retrouver Liouba. Au sortir d’Aqaba, ils atteignirent tout de suite le désert. Ils roulèrent longtemps en suivant la seule route possible, qui n’était pas tant une route qu’une piste, parfois à peine discernable parmi les roches. À l’horizon, des dunes vierges, dont les versants n’avaient jamais été foulés par l’homme, se dévoilaient dans leur multitude. Elles étaient fendues, çà et là, de gigantesques massifs de grès rouge. Partout, autour d’eux, c’était la couleur ocre du sable et le reflet du soleil, à s’en brûler les yeux. Des pneus abandonnés au bord de la piste. Des troupeaux de chèvres et de dromadaires, disséminés dans la végétation arbustive. Et, de loin en loin, de fines tornades de sable. Ils continuèrent à rouler jusqu’à la nuit, au gré des pistes du désert qui leur imposaient une direction, un équilibre, une lenteur.
À l’arrivée dans le village d’At-Tuweisa, le soleil avait disparu depuis longtemps derrière les montagnes. Les maisons se distinguaient à peine dans le crépuscule. Quand Aydin arrêta le moteur de la camionnette, il ne resta soudain plus rien que la paix du désert. Liouba descendit du véhicule et respira l’odeur puissante de la nuit et du sable. En levant la tête vers le ciel, elle vit, à intervalle irrégulier, des météorites qui le traversaient et lui imprimaient leur sillon incandescent. Derrière elles, c’était la Voie lactée, l’infini d’une galaxie insondable, vaste lumière dans le noir absolu.
C’était son monde, à présent. C’était à l’intérieur de ce monde qu’elle évoluerait pour les semaines à venir, loin de chez elle, dans le silence profond.

Elle se réveilla au chant du coq. Il lui fallut d’abord se concentrer pour comprendre où elle était. La fraîcheur de la chambre. La lumière rouge qui filtrait à travers la fenêtre poussiéreuse. Des voix d’hommes qui s’interpellaient puis disparaissaient dans le silence du matin. Le cri lancinant d’une chèvre. L’odeur de feu de bois qui imprégnait la couverture dont elle n’osait encore s’extirper, sur la banquette où elle avait passé sa première nuit dans le désert.
Elle s’habilla à la hâte, noua un foulard autour de ses cheveux, et sortit de la maison vide. Les montagnes étaient pâles encore, presque roses, silhouettes vaporeuses dans le ciel clair de l’aube. Moins d’une dizaine de maisons composaient cette partie du village d’At-Tuweisa. Elles étaient faites de briques ocre et recouvertes d’un toit de tôle. À droite de l’habitation où elle avait dormi, un tapis recouvrait des gravats. Du linge séchait sur un fil tendu entre deux murs. Un enfant l’observait derrière un drap en mangeant un quartier de pastèque. Un chat roux fila le long d’un mur et disparut derrière le rideau accroché dans l’encadrement d’une porte.
— Tu as bien dormi ? demanda Aydin.
Il avait surgi sans bruit derrière elle, un panier rempli d’œufs dans les bras.
— La pondaison du jour, dit-il. Je vais te faire une omelette.
Elle le suivit dans la cuisine. Il habitait avec sa femme, Azadeh, qui était encore occupée au poulailler. Ils s’étaient mariés l’été précédent, dans la famille d’Azadeh qui préservait encore, autant que possible, son mode de vie nomade, dans le nord du désert. Ses parents à lui étaient morts plusieurs années auparavant, et il avait repris la responsabilité de leur troupeau de chèvres et de leur élevage de volaille. À présent, il cultivait aussi la pastèque, sous une petite serre aménagée.
La cuisine puisait sa lumière d’une unique fenêtre, ouverte au-dessus d’un évier en fer rouillé. Aydin plaça une poêle sur le réchaud et y brisa quatre œufs, qu’il fit cuire avec un peu d’huile de sésame. Liouba le questionnait sur son enfance, sur son père, qui avait fait partie des premiers Bédouins du Wadi Rum à s’être installés à At-Tuweisa.
— Il a fait ce pari, dit-il. Il n’avait pas de mal à imaginer que la vie dans une maison, pour ses cinq enfants, serait plus confortable. Aujourd’hui, mes frères continuent à arpenter le désert. Ils n’ont pas réussi à s’accoutumer à ce nouveau mode d’existence. Mais il y avait la ferme de mon père, que je n’aurais pas pu abandonner pour partir moi aussi. Et Azadeh, qui souhaite que nos enfants, lorsque nous en aurons, aillent à l’école d’Ataiwash, comme les garçons du village. Alors nous sommes restés.
— Est-ce que cela te manque ? D’être toujours en partance, de ne jamais t’attacher à un lieu plus qu’à un autre ?
— Je mentirais si je te disais que cela ne me manque pas, répondit-il. Quand je ferme les yeux, le soir, je revois les grands troupeaux de dromadaires qu’on menait avec les anciens. Il y avait, dans le regard de ces bêtes, dans leur placidité, une forme de beauté qui, étrangement, m’apaisait davantage que les paysages. J’avais l’impression, parfois, que le désert ne voulait pas de nous. Nous avions beau l’habiter depuis plus longtemps que la mémoire de nos aïeux, depuis les tribus nabatéennes, il y avait quelque chose qui nous résistait encore. À voir les carabines de mes aînés, toujours à portée de main, je sentais que nous étions en danger, ou que nous étions nous-mêmes le danger. C’est une terre qui est faite pour les scorpions, les bouquetins et les renards. Je me demandais parfois où allait la route, et si elle finirait un jour. Et pourtant, je sentais confusément que je n’avais pas d’âme, si ce n’était celle du désert.
Azadeh apparut dans l’embrasure de la porte. Elle ne parlait pas anglais, mais elle s’adressait à Liouba comme si celle-ci la comprenait, avec une douceur et une sollicitude qui avaient aussitôt lié les deux femmes. Elle lui apportait une serviette et du savon, blanc et brun comme un morceau de pain, aux effluves de genévrier. Depuis quelques années, leur maison était dotée de l’eau courante, froide et non potable, mais qui leur permettait de se laver à l’abri des murs.

Ils prirent le chemin de la plantation après le petit déjeuner. Les pieds dans le sable pâle et plat, en ligne droite, vers la montagne la plus proche. Bientôt, derrière eux, le village ne fut plus qu’une silhouette, un mirage, un tremblement sur l’horizon du désert.
Au sein de la parcelle, il y avait des centaines de trous creusés dans le sol. Disséminés sur plusieurs hectares, des hommes et des femmes, courbés en deux, déplaçaient le sable avec des pioches. Au-dessus d’eux, une pépinière était logée dans un escarpement, plusieurs bâtons de bois entre lesquels était tirée une toile de jute. De jeunes pousses d’arbres s’alignaient à l’abri, feuilles contre feuilles, nuances de vert dans le rouge du désert.
Babak Majali travaillait face au vent qui traversait les montagnes, ses yeux sombres plissés dans l’éclat poudré du contre-jour. Il portait le dishdasha, une tunique noire qui tombait jusqu’à ses pieds. Son visage était couvert d’une épaisse barbe grise et semblait marqué par le temps, sans qu’il soit toutefois possible de discerner précisément son âge. Il s’arrêta lorsqu’il vit Liouba et Aydin venir vers lui. Le jeune Bédouin échangea avec lui quelques mots d’arabe, puis ils reprirent en anglais.
— Liouba est française, expliqua Aydin. Elle aimerait écrire l’histoire de cette forêt que tu plantes. Elle est venue te rencontrer.
Babak lui tendit la main pour la saluer.
— Que faites-vous ici, exactement ? demanda Liouba.
— Nous étudions la végétation potentielle qui poussait à cet endroit il y a des millions d’années, répondit Babak. Dans les profondeurs ancestrales du sable, nous cherchons des indices.
— Qu’avez-vous trouvé jusqu’à présent ?
— Des figuiers, des grenadiers, des oliviers. Des frênes oxophylles. Des genévriers. Des chênes chevelus et des chênes kermès. Des sapins de Cilicie et des pins de Calabre. Une vingtaine d’essences, au total. Et ce n’est pas fini.
— Et que faites-vous ensuite ?
— Ensuite, nous allons chercher des graines dans les forêts d’Ajlun, au nord d’Amman, au Liban ou en Syrie. Nous les faisons pousser dans la pépinière installée là-haut. Nous les planterons plus tard dans les trous préparés.
— Combien avez-vous de chances que ça marche ?
— Une chance sur mille, peut-être. Mais même si nous n’avions qu’une chance sur un million, il faudrait essayer.
Le soleil du matin brûlait déjà dans le ciel clair. Il essuya la sueur qui coulait sur son front d’un revers de main. Liouba lisait sur son visage une sorte de fatigue mêlée à un rayonnement intérieur, une conviction intime et pure, source de courage.
— Si la chaleur du désert ne te fait pas peur, reprit-il, nous avons besoin de personnes comme toi sur le chantier. C’est un travail utile. L’ultime résistance de la vie dans le désert.

Elle se mit à l’œuvre le jour même. Aydin était reparti à la ferme. Ils étaient une vingtaine à s’affairer autour d’elle, des femmes et des hommes, des jeunes Bédouins venus des villages alentour, de Disah ou de Shakaria. Les hommes maintenaient une forme de distance à son égard, par timidité ou par méfiance. Les femmes, en revanche, s’approchaient d’elle, lui expliquaient en arabe comment manier la pioche sans se faire mal au dos, l’emmenaient jusqu’à la pépinière pour lui présenter les différentes essences d’arbres qui y étaient produites, partageaient avec elle leurs provisions de gâteaux au miel emportées pour la journée. L’une d’elles, Bushra Bawab, parlait anglais. Elle portait son plus jeune enfant sur son dos, enrubanné dans un foulard. Elle lui montra les bassins qui accueillaient le substrat destiné à fertiliser le sol.
— On le réalisera en compostant principalement du thé, détailla-t-elle. L’idée est d’enrichir les sols en composants organiques afin d’attirer les termites, naturellement présents dans le désert. Les galeries souterraines qu’ils creuseront permettront de recueillir l’eau de pluie.
— Cela fait longtemps que tu travailles sur le chantier ? s’enquit Liouba.
— Plus de deux ans, maintenant. Le projet a fait parler de lui dans la région. Avec scepticisme, d’abord. À At-Tuweisa, les hommes disaient que Babak Majali était fou. Je crois plutôt qu’il est visionnaire. Il a compris qu’au rythme du réchauffement actuel, il ne nous serait bientôt plus possible de vivre ici. Alors il s’adapte. Et il permet, dans le même temps, à nos communautés de s’adapter elles aussi. Son projet est courageux. Au lieu de partir encore, comme les Bédouins l’ont toujours fait, il a décidé de rester et de donner la possibilité à ses petits-enfants de rester à leur tour. Dans dix ans, cette forêt nous permettra de nous nourrir, de faire paître notre bétail, de trouver un peu de fraîcheur dans le désert.
Elle parlait en s’efforçant de séparer les quartiers d’une orange qu’elle avait tirée de son sac en tissu. Elle en tendit un morceau à Liouba, et s’assit un moment avec elle, sous le soleil au zénith.

En fin de journée, les planteurs se dispersèrent. Ils repartaient vers leurs villages, à pied ou en camionnette. Bushra et Liouba rejoignirent At-Tuweisa en marchant. Les couleurs s’étaient modifiées. Le sable qui paraissait pâle le matin même, presque incolore, s’était doté de teintes violettes au soleil couchant. Elles se séparèrent devant la maison de Bushra, où son fils aîné jouait à la balle avec d’autres garçons. Au crépuscule, le village résonnait du murmure des sourates, que prononçaient tout bas des hommes tournés vers le sud-est. »

Extraits
« La nuit était tombée sur Monrovia, très vite en fin d’après-midi, avec de grandes lumières qui s’épandaient vers le port et s’éteignaient au large de l’Atlantique. L’hôtel donnait sur La plage, à l’abri d’un front de palmiers derrière lequel Liouba apercevait tout un paysage océanique qui lui donnait le vertige. Elle lisait distraitement les journaux dans la pénombre de la réception. Elle s’était habituée à la solitude de ces voyages, de ces attentes, dans les aéroports et les hôtels. À Paris, elle avait commencé à travailler pour Terre d’exil, un magazine documentaire qui avait publié son premier reportage en Jordanie, et pour lequel elle écrivait désormais sur des sujets environnementaux, en s’attachant particulièrement aux forêts. Elle partait parfois des semaines entières, redoutant ces départs et les désirant tout à la fois, dans la peur et l’excitation de l’inconnu. Il y avait, au sein de ces voyages, l’impression d’un lieu en soi, où elle se sentait à l’abri du
rythme et des contingences du quotidien. Mais il lui semblait aussi atteindre, par le voyage, l’exact contraire du lieu, cette zone parfaitement flottante de l’entre-deux. » p. 60-61

« — Pourquoi es-tu venu à Monrovia? questionna-t-elle. Dis-moi que ce n’était que pour le filon d’un bon reportage. Cela m’aidera peut-être à relativiser.
— J’avais envie de nous offrir un moment privilégié, Mais cela ne rime à rien. Les parenthèses ne mènent jamais nulle part. Elles se referment, tout simplement.
Il souffrait de formuler ces mots qu’il ne pensait pas, mais qui lui semblaient être les seuls possibles. Il n’avait jamais ressenti ce trouble, ce désir. Avec Liouba, c’était quelque chose d’inconnu, de nouveau, qui lui faisait peur. Ce qu’il avait tenu pour acquis tout ce temps vacillait dangereusement depuis leurs retrouvailles. Le fait de rester fidèle à une femme pour finalement rester libre, ne pas perdre de temps à explorer d’autres possibles. L’équilibre et la paix trouvés avec Alda étaient ce qu’il lui manquait dans les autres champs de sa vie. Il pressentait que le risque était trop grand de succomber à son attirance pour Liouba. Une désorientation si forte, la rupture de la seule ancre qui l’avait maintenu au rivage depuis qu’il couvrait des zones de guerre.
— Dans une opération mathématique, énonça Liouba, les éléments entre parenthèses sont à traiter en priorité. Sans quoi le résultat final est faux.
Autour d’eux, tout n’était que profondeur. Profondeur d’obscurité et de silence. Elle ne voyait pas Talal, mais tous les signes de sa présence étaient exacerbés, dans cette tentation tonitruante, habitée par la nuit et le couvert de son invisibilité. Leurs mains se trouvèrent dans le noir, et ce fut soudain leur seul repère, quelques centimètres de peau fine tendue sur des os, un contact imperceptible et pourtant déjà défendu, comme un premier baiser. » p. 87-88

« Puis, naturellement, en revenant sur leurs voyages passés, Talal et Liouba avaient commencé à se montrer l’un à l’autre les endroits qui les avaient marqués. Ils voyageaient virtuellement, face à l’écran qui affichait la carte du monde, ils se transportaient, en quelques clics, vers des contrées qu’ils avaient connues, vers les vergers de Kolomenskoïe ou l’île de Büyükada, vers les rues de Beyrouth ou la forêt de Mazumbai. Et, chaque fois, les lieux eux-mêmes apparaissaient, entiers, tangibles, grâce aux millions de pixels qui matérialisaient en quelques secondes, la vue satellite de leur réalité. La virtualité semblait soudain plus réelle que le réel lui-même. L’imagination devenait part de leur vérité.
En discutant, en naviguant, ils se rapprochaient l’un de l’autre imperceptiblement. Leurs genoux se frôlaient, Talal ressentait la chaleur qui émanait de la cuisse de Liouba, nue sous sa robe d’été, abandonnée contre la sienne. À mesure que la soirée avançait, leur conversation s’imprégnait d’une forme d’urgence. Il leur semblait saisir, pour la dernière fois la chance d’oser dire, l’audace de former des mots qu’ils ne pourraient plus que taire après la fin du voyage. Ils reprenaient le fil, tacitement, de leurs aveux nocturnes dans la forêt. » p. 92

À propos de l’auteur
AVRIL_Anne-Lise_2©Thomas_GarnierAnne-Lise Avril © Photo Thomas Garnier

Née en 1991, Anne-Lise Avril passe les étés de son enfance dans la forêt des Ardennes, où elle découvre le goût de la lecture et l’envie d’écrire. Après le bac, elle étudie en Hypokhâgne et en Khâgne, puis intègre l’école de commerce de Rouen. Après un trimestre d’études à Moscou à l’âge de 24 ans, elle développe une fascination pour la culture russe et une passion pour la photographie et le voyage, qu’elle poursuit dans les années suivantes à travers d’une exploration des pays du Grand Nord et de l’Afrique. Lauréate du concours d’écriture Guerlain, elle publie une nouvelle sur le conflit syrien en 2017 dans un recueil paru au Cherche-Midi. Elle travaille aujourd’hui à la communication d’une entreprise qui finance des projets de reforestation partout dans le monde, Reforest Action, et continue à développer en parallèle une activité de photographe documentaire. De sa curiosité insatiable pour les enjeux environnementaux contemporains, elle a puisé l’inspiration de son premier roman, Les Confluents. (Source: Éditions Julliard)

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Plasmas

MINARD_plasmas RL-automne-2021

En deux mots
Une poignée de survivants dans le monde d’après la catastrophe tente de survivre et de comprendre par quel enchainement de circonstances ils en sont arrivés là. Parviendront-ils à se construire un avenir? C’est tout l’enjeu du combat qui s’engage entre des tribus rivales et des projets différents.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Bienvenue dans le monde d’après

Céline Minard poursuit son exploration des différents genres littéraires avec toujours le même bonheur. Après le joyeusement iconoclaste Bacchantes, qui explorait les codes du polar, nous voici dans la science-fiction avec Plasmas.

Situé dans un lointain futur, le roman nous entraine dans un univers qui a déjà connu bien des bouleversements. En consultant les archives, on peut par exemple retrouver les tentatives de colonisation menées sur la lune ou sur mars et qui se sont toutes soldées par des échecs. Et sur terre la situation est tout sauf florissante. «Tout était gris, noir, couvert d’une couche de poudre épaisse, un tapis de fractales irrégulières, mêlé de brun, strié de blanc. Les vents balayaient et recomposaient les sols. Les marées brassaient la roche et la cendre avec le sable. Les braises s’étouffaient dans la zone de nuit jusqu’à l’extinction complète. Les nuages perdaient de la masse et se reformaient, plus clairs, lessivant les terres depuis les sommets. Des montagnes glissaient, les grands fleuves remuaient, prenaient du volume, poussaient les alluvions et forçaient les barrages pour rejoindre les mers. Les coulées sales s’éclaircissaient. Et le vert apparaissait. En points, puis en taches de plus en plus larges sur l’ensemble des terres émergées. Il occupait la côte est de l’Amérique du Nord suivant l’ancien maillage du réseau lumineux jusqu’au centre du continent, par capillarité, il soutenait les fleuves dans leur course, courait sur les plateaux, sautait sur les versants. L’Eurasie se couvrait d’un manteau clair ininterrompu dans sa partie nord, l’Australie se bordait, l’Afrique retrouvait un cœur, l’Amérique du Sud une coiffe, une robe, une parure. Et les cyclones continuaient de brasser, les océans d’éclaircir et d’engloutir les îles et les bordures.»
La poignée de survivants a compris que cette terre n’aura d’avenir que dans la préservation de tous les êtres vivants, végétaux et animaux. Que la recherche devait être axée sur les moyens de la développer. C’est par exemple l’exploit réalisé par Aliona Ilinitchna Belova, qui «avait mis au point, seule, dans son laboratoire pouilleux de Bratsk, la technique de clonage la plus économique du monde» et avait réussi à développer une nouvelle race de petits chevaux que le monde entier s’arrachait.
Le projet littéraire de Céline Minard est ici en parfaite phase avec l’histoire proposée. Entre poésie et nécessité, elle a élaboré de nouveaux mots pour décrire une réalité située dans le futur où l’univers est bien différent d’aujourd’hui, où de nouveaux êtres apparaissent, de nouveaux objets, de nouvelles fonctionnalités. J’imagine que cette écriture pourra dérouter le lecteur, mais j’ai pris pour ma part beaucoup de plaisir en compagnie des Bjorgs, des Arrecifs ou encore de Rhif et de la Küin, sans oublier tous les héros Marvel et les icônes des jeux vidéo convoqués pour un final en apothéose.
Oubliant le récit linéaire, la romancière a choisi un assemblage de récits qui dressent une sorte de panorama de ce «monde d’après». On passe ainsi des acrobates dont les prouesses servent à enrichir la connaissance scientifique à une exploration de la faune et de la flore qui, pour survivre, a subi bien des mutations. Mutations auxquelles les humains n’ont pas pu résister non plus. Au fil des chapitres, on constatera par exemple combien leur cinq sens ont évolué, jusqu’à bouleverser la hiérarchie actuelle. Et combien la cohabitation avec la nature a pris une autre dimension.
En fait, derrière la fantaisie et l’imagination débridée se cache une profonde réflexion sur l’écologie, sur la place de l’homme au côté des autres espèces (et non au-dessus) et sur les enjeux technologiques de notre futur. Jamais peut-être les mots science et fiction n’auront été mieux accolés.

Plasmas
Céline Minard
Éditions Rivages
Roman
160 p., 18,00€
EAN 9782743653675
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en principalement sur notre planète, mais on y évoque aussi la lune et mars.

Quand?
L’action se déroule dans un futur lointain.

Ce qu’en dit l’éditeur
Céline Minard nous plonge dans un univers renversant, où les espèces et les genres s’enchevêtrent, le réel et le virtuel communiquent par des fils ténus et invisibles. Qu’elle décrive les mesures sensorielles effectuées sur des acrobates dans un monde post-humain, la conservation de la mémoire de la Terre après son extinction, la chute d’un parallélépipède d’aluminium tombé des étoiles et du futur à travers un couloir du temps, ou bien encore la création accidentelle d’un monstre génétique dans une écurie de chevaux sibérienne, l’auteure dessine le tableau d’une fascinante cosmo-vision, dont les recombinaisons infinies forment un jeu permanent de métamorphoses. Fidèle à sa poétique des frontières, elle invente, ce faisant, un genre littéraire, forme éclatée et renouvelée du livre-monde.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Page des Libraires (Anne Canoville Librairie du Tramway, Lyon)
France Inter (Un monde nouveau)
Kube.com
Blog Sur la route de Jostein


Céline Minard s’entretient avec Madeleine Rigopoulos à propos de Plasmas © Production Éditions Rivages

Les premières pages du livre
« En l’air
La salle bourdonne d’électricité. Ils sont tous là, ils attendent dans le noir, caméras en veille, capteurs éteints, à l’arrêt depuis qu’ils ont pris place un à un dans l’ordre, en silence, immobiles.
Galván est debout sur la plateforme de départ, chaud, étiré, frémissant, il attend le faisceau de lumière qui le lancera dans l’action. Il sait comment passer les vingt secondes entre le coup de projecteur et l’envol. Les yeux fermés, concentré sur la disparition progressive du phosphène provoqué par la poursuite qui le reprendra et ne le lâchera plus durant les trente-cinq minutes à venir. Si tout va bien.
Rodric est en train de grimper en contrebas face à lui, il l’entend. Léna le rejoindra dans quelques secondes en pleine lumière. Elle s’appuiera sur son épaule pour saisir la barre. Ils percevront alors tous les trois le déclic unique de trois mille capteurs réactivés.
Galván respire avec application, il compte. Sa transpiration commence à imbiber son intégrale sous les aisselles, au creux des genoux et des reins. Le tissu gonfle imperceptiblement, la ventilation s’amorce. Il regrette son antique léotard en graphène qui puait bien avant la fin de l’échauffement. Mais plus aucun humain n’est autorisé à circuler sans sa gaine électro-organique connectée. Ils traitent toutes les données, tout le temps. Et ce n’est pas maintenant, pas ce soir, qu’il va y échapper.
Les trois mille Bjorgs qui occupent le parterre sont venus pour ça, recueillir, analyser et transformer les informations. En temps immédiat et en conditions réelles reconstituées.
Les agrès sont d’époque, le filet se déploie douze mètres sous les plateformes, quatre au-dessus de la sciure et du sable qui jonchent la piste, on s’y croirait. Les gradins ont été adaptés. Aucun siège, mais une rampe de résine souple spiralée en pente douce autour du cercle central, sur laquelle ils ont roulé pour monter jusqu’à leurs points d’arrêt respectifs. Les différences de captation seront négligeables.
L’observation mécanique n’est plus l’enjeu. Galván connaît la longue histoire des Bjorgs vers la fluidité du mouvement. L’acharnement des hommes puis des modulaires pour égaler l’agilité des organismes. Il y a longtemps que les records humains ont été pulvérisés. En toute discipline. Ils sautent, ils nagent, ils volent, ils lancent plus haut, plus loin, plus profond, ils frappent plus fort, ils courent plus vite. Sur des lames d’acier tendre, les Bjorgs équipés au minimum servent de leurre lors des courses de lévriers. Avec les préréglages requis pour garder les chiens en haleine et les emmener plus vite, toujours plus vite vers leur fin. Ils en ont épuisé des milliers avant de réduire la zone de seuil critique à un point. Précis, indépassable. L’analyse des Bjorgs est efficace.
L’échelle de corde oscille contre le métal du portique. Léna monte sans peser, elle coule son ascension à l’intérieur de la tresse de chanvre qui la supporte, elle passe d’un degré à l’autre sans en marquer aucun, dépasse la plateforme et s’y pose. Elle touche Galván à l’épaule, le projecteur les inonde. Elle attrape la barre, la garde dans sa main, la réchauffe. Galván a les yeux clos. Rodric est sur le trapèze en face d’eux, assis, en mouvement. Ses avant-bras sont blancs, poudrés jusqu’aux coudes. Ses maniques brillent d’un éclat mat. Il se balance, en équilibre sur une fesse et un bout de cuisse, les jambes pendantes. Le fantôme lumineux s’est estompé sous les paupières de Galván, Rodric est accroché par les jarrets, épaules et tête relâchées, il prend de la vitesse à chaque aller, chaque retour. C’est un moment qu’il aime. La progressive inversion de l’orientation de son corps. Cette minute d’installation, de retrouvailles avec la posture, l’ancrage dans ses cuisses, la présence de son crâne, les fourmis dans ses doigts. Il en profite, il est chez lui, solide, un porteur.
Et Galván tout à coup tient la barre des deux mains. Produit son petit saut de départ, jambes tendues, pointes, et part. Sans tambour ni trompette, les seuls sons seront ceux des agrès, des corps, des souffles, des chocs et du vent. Il siffle à ses oreilles dès le premier ballant. Bras tendus, gainé, jambes à l’équerre au retour, il monte en force, s’allège, s’alourdit d’autant, encaisse la pression, la convoque, la révoque et passe sa figure. Un double saut périlleux au bout duquel Rodric lui dit « Donne ! », et il donne, ses mains, sa vie, son cœur dans le même geste. Un seul coup d’œil entre eux et Galván exécute son retour en pirouette et demie. Ample, lente, une promenade fulgurante. Dix secondes de vie en tout et pour tout. La plateforme vibre sous l’autorité de son poids retrouvé. Il y est, il est dans son élément, en pleine possession de ses moyens, lucide, affûté, il ne pense qu’à la quitter de nouveau. Mais Léna s’est enfuie avec le trapèze, il faudra l’attendre. Elle remonte le deuxième ballant, entame sa descente, la pointe de chaque pied à chaque extrémité de la barre, elle atteint l’apogée, lâche, plonge, verticale, jambes refermées, bras tendus, paumes jointes, et propose ses chevilles à Rodric qui les prend.
Il la tient, tête en bas, pleine d’eau, pleine de sang, il sent sa résistance descendre dans les jambes de Léna qui frôle l’air de ses doigts et semble le dessiner, le déchirer, il la tient pour la relancer, lui transmettre en élan ce qu’elle lui a fourni en impact qui les a entraînés tous les deux vers l’arrière, vers l’avant, il la lance, la barre lui cisaille les tibias, Galván a renvoyé le bâton, Léna le surmonte, pirouette et saisit le retour comme il passe. Ses mains sont immenses. Toutes veines apparentes. Elle ne sourit pas en rejoignant la plateforme. Elle n’a jamais eu à le faire. Ce n’est pas un spectacle. Ce n’est pas une espèce qui en regarde une autre – et repart, sauvage. Il n’y a que ces trois-là, ce soir, pour savoir ce qu’ils font.
Le trapèze fait six mouvements à vide pendant que Rodric ouvre le sac de magnésie accroché à sa ceinture, y enfonce la main droite, le referme, et laisse un sillage de poudre se former sur l’étendue de la courbe qu’il traverse, son ambitus, son territoire.
Les Bjorgs sont étanches, insensibles aux particules fines.
Galván est là pour tourner le triple comme il se tourne depuis des siècles, à l’antique. Sa technique est irréprochable, elle est rodée. Les Bjorgs qui maîtrisent la quinte et le sixte n’en ont pourtant pas fini avec lui, avec son art, avec sa peur peut-être. Les variations de son taux d’adrénaline qui grimpe en flèche au tout début du départ, descend pendant le ballant, s’installe dans la figure, plus stable qu’un centre de gravité pendant qu’il tourne sur lui-même comme autour d’un axe inamovible, et remonte au moment de la rencontre, juste avant d’entendre le porteur, de le sentir, de le voir enfin, ses yeux comme deux lacs inversés, gorgés de vie, de larmes retenues.
Ils n’en ont pas fini avec Rodric non plus. Avec ce qui les lie au travers du vide, qui échappe à leurs mesures. Au calcul des forces, à la mécanique des fluides, à la chimie.
Il le tourne et revient. Rodric tape dans ses mains. Léna repart.
Elle se lance de la plateforme d’un saut sec, très réduit, le seul effort qu’elle semble fournir d’elle-même, tirer de son corps, de sa force personnelle, le seul acte où sa volonté se manifeste, décisive et ramassée comme une balle. Le geste après quoi tout est dit alors que rien encore n’est joué, n’a eu lieu, ni pris forme sinon dans sa chair et déjà dans l’air qui la porte. Elle est au-delà de la figure qu’elle va accomplir. Occupée seulement de sa suspension, paumes fermées sur la barre, immobile dans le mouvement de l’agrès, dans la masse du gaz qui l’entoure. Ce n’est pas elle qui bouge mais les éléments autour d’elle. La barre, le porteur, le filet, le portique. Elle les lâche dans les quatre directions, elle les fait tourner, les reprend pendant qu’ils tombent, les replace, les renvoie, les affole, et revient la barre dans ses mains, la plateforme sous ses pieds, la barre sans ses mains, la gravité dans la terre, l’air dans sa bouche.
Léna n’est pas une voltigeuse, elle n’a que faire de la chute.
Les Bjorgs ne parviennent pas à quantifier son degré d’absence.
Galván est en place pour le quad. Il inspire et souffle en sautant. Toujours le même, une corde, un assemblage de bâtons et d’élastiques, un mental trempé comme l’acier, une flèche dure qui va devenir toupie et s’envoyer dans le volume, hors de prise, de toute atteinte, intraitable. C’est ce moment qui le fait voler. La seconde, le dixième de seconde où le mouvement se déclenche et l’envahit, l’embarque, le prend comme s’il était lui la vague dans l’océan, la force élémentaire, le contact. Bien moins qu’une durée, une éternité. Après quoi, les bras de Rodric lui rendent son corps, les yeux de Rodric attestent son vol, et la barre son poids.
Les Bjorgs refont sans cesse le calcul de sa densité. »

Extraits
« Le cœur de la sphère disparaissait un moment sous un aérosol homogène moucheté de paillettes. On tenait alors une boule de fumée aussi fragile qu’une bulle de savon, tout aussi vide.
La poussière de la floraison retombait. Elle décantait, lentement, se posait sur les surfaces immobiles, accentuait les reliefs, tapissait les plaines, marquait les liquides. Tout était gris, noir, couvert d’une couche de poudre épaisse, un tapis de fractales irrégulières, mêlé de brun, strié de blanc. Les vents balayaient et recomposaient les sols. Les marées brassaient la roche et la cendre avec le sable. Les braises s’étouffaient dans la zone de nuit jusqu’à l’extinction complète. Les nuages perdaient de la masse et se reformaient, plus clairs, lessivant les terres depuis les sommets. Des montagnes glissaient, les grands fleuves remuaient, prenaient du volume, poussaient les alluvions et forçaient les barrages pour rejoindre les mers. Les coulées sales s’éclaircissaient. Et le vert apparaissait. En points, puis en taches de plus en plus larges sur l’ensemble des terres émergées. Il occupait la côte est de l’Amérique du Nord suivant l’ancien maillage du réseau lumineux jusqu’au centre du continent, par capillarité, il soutenait les fleuves dans leur course, courait sur les plateaux, sautait sur les versants. L’Eurasie se couvrait d’un manteau clair ininterrompu dans sa partie nord, l’Australie se bordait, l’Afrique retrouvait un cœur, l’Amérique du Sud une coiffe, une robe, une parure.
Et les cyclones continuaient de brasser, les océans d’éclaircir et d’engloutir les îles et les bordures. Quand le sable se distinguait de l’écume sur les littoraux et formait un trait de contour blond, quand les lagunes apparaissaient en mer Caspienne, les mangroves à la pointe de la Somalie, les récifs-barrières en Australie, Helen arrêtait l’animation. Tout le monde connaissait la suite. Son auditoire ne supportait plus la mention de la série d’événements qui avaient eu lieu dans cette tardive Antiquité. La lassitude, plus rarement la colère, le rendait sourd à cette période historique.
Elle reposait la sphère sur l’étagère XVIII de la vitrine et proposait à deux de ses étudiantes, de préférence, de prendre et d’allumer les deux autres manumériques simultanément. La Lune blafarde et Mars la poussiéreuse. Les hypothèses de l’époque.
Ils voyaient alors le satellite et la planète rouge s’animer d’une vie minuscule, circonscrite à quelques cratères. D’abord sur la Lune, avec les structures de vie, de forage et d’assemblage rapide, puis sur Mars, quelques minutes après. Les réacteurs nucléaires, les panneaux solaires, les bulles à eau, à oxygène, les serres, l’entrée des tunnels à vivre, le parc des Rovers et des Voltigers qui couvraient bientôt des centaines d’hectares. Les data de cette période dite d’installation étaient toujours disponibles. Ainsi qu’une petite dizaine de récits d’explorateurs qu’Helen affectionnait pour leur enthousiasme et leur maladresse. » p. 20-21

« Quand ils eurent à leurs pieds, tout net, le parallélépipède parfait, désenfoui de millénaires d’alluvions et d’innombrables brassages souterrains, quand ils l’eurent sous les yeux, nu, aveuglant, excessivement géométrique, ils comprirent qu’ils avaient eu une vie qui ne reviendrait pas.
Les résultats des tests chimiques étaient indubitables. Le bloc était de l’aluminium pur. Un monolithe. Il venait de l’espace. Ce qui n’était pas une grande affaire. Il ne venait pas de notre système solaire, ce qui était déjà plus solide. Et sans doute ne venait-il pas du passé, en quelques milliards d’années qu’on le compte.
Mais il était là, considérable.
C’était un fait. » p. 43

« Le nombre des commandes était monté en flèche après la publication des résultats des tests à l’effort et du tableau complet des rapports puissance-énergie-résistance dans Nature and Adaptation. Aliona Ilinitchna Belova avait dû agrandir son installation, recruter, former et produire à une échelle dont elle n’aurait jamais osé rêver. Les investisseurs se bousculaient à sa porte, les préparateurs se présentaient par centaines, spontanément, les entraîneurs rivalisaient d’adresse, les amants de déclarations. (Les amantes étaient plus discrètes.)
La Sibérie entière en réclamait, l’Australie proposait des avances fabuleuses contre la garantie d’être fournie en priorité. Les ranchers de l’Ouest américain s’étaient arraché les premières cargaisons aux enchères, l’Europe, après un temps de réflexion, s’était lancée dans la course en déléguant de grands dresseurs décidés à prêter main-forte et à définir les meilleures souches. Aliona Ilinitchna n’avait pas besoin de leur expertise. Elle avait mis au point, seule, dans son laboratoire pouilleux de Bratsk, la technique de clonage la plus économique du monde, sans l’aide ni la bénédiction de qui que ce soit, et elle comptait bien garder la main. Elle ne regrettait pas ses choix. En regardant le fenil branlant, la grange borgne et la boue de patate à ses pieds, elle se sentait en accord avec le passé, et elle le resterait tant que ses cinquante coursiers s’ébattraient sous ses yeux dans le pré. » p. 62

À propos de l’auteur
MINARD_Celine_©Elizabeth_Carecchio

Céline Minard © Photo Elizabeth Carecchio

Céline Minard a écrit notamment Le Dernier Monde (2007), Faillir être flingué (prix du Livre Inter 2014), Le Grand Jeu (2016) et Bacchantes (2019). Elle est saluée comme une voix majeure de la littérature française actuelle. (Source: Éditions Rivages)

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