L’amour à la page

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  RL2020  Logo_second_roman

En deux mots:
Franck Thomas est un écrivain incompris, à moins qu’il ne se fasse des illusions sur son talent. Car son éditeur rejette son dernier manuscrit. Il lui faut alors accepter de jouer les nègres pour un livre de jeunesse, car il n’a plus les moyens de ses ambitions.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’écrivain au génie méconnu

Franck Thomas nous raconte ses déboires dans le milieu de l’édition, entre manuscrit refusé, travail de commande et passion amoureuse. L’amour à la page est une satire très réussie.

Après avoir vendu 57 exemplaires de son premier roman, Franck pourrait être content que Goliath M., son éditeur, veuille poursuivre avec lui son aventure éditoriale. Ils ont d’ailleurs évoqué ensemble la manière dont sa carrière pourrait vraiment décoller. Mais Franck n’en fait qu’à sa tête, persuadé qu’il détient un formidable manuscrit et que le public ne tardera pas à reconnaître son génie.
Seulement voilà, le milieu de l’édition regorge d’auteurs incompris, d’éditeurs malhabiles ou encore de critiques incapables. L’enfer, c’est les autres !
Son «bijou de perfection» s’intitule Père Goriot Exorciste et part à la recherche d’un nouvel éditeur.
En attendant, il faut bien faire bouillir la marmite et voilà Franck embarqué dans un travail alimentaire, écrire le texte d’un album pour la jeunesse illustré par Julia Linua, une jeune femme qu’il pourrait trouver à son goût si elle n’était pas aussi désagréable. À moins ce ne soit lui qui ait un problème avec la femmes, car Nathalie Smisse – qui entend s’occuper de sa carrière en tant qu’agent littéraire – lui déplaît aussi par son côté par trop directif. Mais a-t-il le choix?
Entre compromis et compromission, on se promène dans la jungle éditoriale, d’un Salon du livre aux bureaux des éditeurs. Si les scènes sont caricaturales, elles n’en restent pas moins empreintes d’un joyeux cynisme et d’un humour décalé. C’est ainsi que notre auteur est invité à dédicacer un livre sur le stand des éditions du Seuil dont «le texte a été composé par l’intelligence artificielle (–) avant d’être finalisé par le service éditorial de la maison». On en frémit d’avance!
Et si l’ego surdimensionné du «nouveau Balzac» devrait nous le rendre antipathique, on se prend à compatir aux déboires de cet écrivain en chair et en os qui se fait railler un peu partout, y compris par la mère de Julia, particulièrement acerbe. Le découvrant avec un bustier de sa fille dans les mains, elle lui lance: «Remarquez, tous les grands écrivains sont passés par les maisons closes, vous ne faites que perpétuer la tradition.»

L’amour à la page
Franck Thomas
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
217 p., 18 €
EAN 9782373050783
Paru le 10/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Franck Thomas est le plus grand écrivain vivant… sauf que personne ne s’en rend compte! À commencer par son éditeur, qui refuse son nouveau manuscrit, celui qui devait lui apporter (enfin!) le succès tant mérité. Débute alors pour le romancier une quête à travers la jungle éditoriale, ou la rencontre forcée avec une illustratrice jeunesse va réveiller les fantômes du passé, mettre son ego à l’épreuve et le poussera à découvrir le véritable sens de l’écriture…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Liseuse hyperfertile
Blog Bonnes feuilles et mauvaise herbe

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« — Franck, je ne comprends pas.
Je suis face à Goliath M., président des éditions Deus Ex Machina. Mon éditeur.
— Non vraiment, je ne comprends pas. On avait une bonne lancée. Un truc qui marchait. Quelque chose de sûr. Un auteur, quoi. Tu avais ta place pile entre la chick-lit de Siegfried et la dark fantasy de Pauline. Bon, 57 exemplaires vendus pour un premier roman, c’est pas le Graal, mais ça laissait une marge de progression appréciable. C’est un risque que je voulais prendre. Je t’avais soigneusement réservé le créneau de la satire, et je crois que tu ne t’es pas bien rendu compte de l’ampleur des sacrifices que cela représente. Tu vois cette pile par terre, qui dépasse mon bureau ? C’est la dose quotidienne des manuscrits satiriques reçus. Rien qu’aujourd’hui ! Et rien que les satiriques ! Regarde ! Une montagne où se terrent des pépites qui ne demandent qu’à être dénichées, et que j’envoie depuis six mois tous les soirs aux ordures, parce que c’est à toi que j’ai choisi de faire confiance pour porter haut les couleurs de la maison sur le terrain de la raillerie sociétale. Et qu’as-tu fait de cette confiance ? Tu peux me le dire, Franck?
Je pourrais essayer, mais il ne m’en laisse pas
le temps.
— Tu l’as trahie.
S’écrase entre nous le manuscrit que je lui ai remis deux jours plus tôt.
— Tu peux me dire où est le chef-d’œuvre promis? J’ai bien cherché, je te jure, mais crois-moi, il n’y en a pas une ligne dans cette soupe. C’est quoi, ce machin informe? Et c’est quoi, ce pseudonyme ridicule: «Grimhal»? Est-ce que je t’ai demandé de me pondre sous un nom absurde une bouse hérético-historico-horrifique que même L’Harmattan n’aurait pas l’audace de sortir la veille du dépôt de bilan? Est-ce que je t’ai appelé pour te dire : « Allô Franck, mes bouquins ont un peu trop de succès, je commence à rouler sur l’or, arrête immédiatement le hit que t’es en train de produire pour plancher plutôt sur une resucée de classique que les profs de français depuis un siècle ont réussi à faire détester à la quasi-totalité de la population française»?
Piqué par sa propre ardeur, il s’éjecte de son siège et perd presque l’équilibre. J’aimerais bien l’aider, mais je ne trouve rien de mieux à lui soumettre en cet instant qu’un silence courtois : il n’en a pas fini, je le sens bien, et je ne voudrais pas le couper dans une de ses litanies dont il a le secret.
— Je n’ai plus rien à te dire. Adieu, Judas.
Ah, tiens non. Je me serai décidément trompé jusqu’au bout. Il me tend une main molle, détourne le regard et je n’ai plus qu’à prendre la porte, mon manuscrit sous le bras.
C’est fini. J’ai perdu mon éditeur.
La chair de ma chair, le cri de mes entrailles est à présent sans maison, sans parrain, sans avenir.
Je suis un peu sonné, mais pas plus inquiet que ça. Un éditeur, c’est comme un videur de club: lorsqu’il te refoule, c’est qu’il est temps d’aller écouter les chansons répétitives du voisin. Et comme il y a plus de gens encore qui aiment écrire que danser, je sens que je ne suis pas près, dans ce domaine, de manquer de boîtes aux portes desquelles aller faire la queue. Ce n’est pas parce qu’un type avec un peu de pouvoir te met dehors, sous le prétexte qu’il n’aime soudain plus la couleur de tes chaussures ou de tes métaphores, qu’il faut se remettre intégralement en question et perdre foi en son mojo.
À peine rentré dans l’appartement poussiéreux que j’occupe depuis bientôt deux ans, je repêche ainsi, juste au-dessous d’un exemplaire corné de mon premier manuscrit, la vieille liste d’éditeurs prétendants composée du temps de ma chaste jeunesse, prêt à repartir à l’assaut. Mais dans ma main, ces feuilles froissées ont soudain le poids du passé. Elles font remonter le souvenir des difficultés traversées, et au fond de ma poitrine, une émotion que je m’étais pourtant juré de bannir à jamais.
Le doute.
Je relève la tête: autour de moi, les étagères qui couvrent l’intégralité des murs débordent de centaines d’ouvrages aux couvertures jaunies, aux noms oubliés, au destin achevé. Tous ces livres qui m’accueillent, et que je n’ai pas lus… Je suis certainement leur dernier compagnon, peut-être le dernier témoin de leur existence furtive : ont-ils reçu le prix des efforts fournis pour les faire exister ? Tous ces auteurs, tous ces inconnus… Ont-ils eux aussi tenté de courir la voie du succès, celle que je m’évertue à vouloir emprunter?
J’attrape le premier volume qui me tombe sous la main. Sur la page de garde, une dédicace: «À Micheline, perle des bibliothécaires et capitaine intangible sur les flots de la médiocrité littéraire.»
Micheline. Elle, ne doutait pas.
Je fouille encore un peu, ressors sa dernière lettre.
Franck,
Une vieille bique comme moi, tu auras su l’apprivoiser. Chapeau. Quand tu m’as apporté ton premier roman, je t’ai envoyé paître comme tous les morveux de ta génération. Mais dès les premières lignes, j’ai su que tu avais autre chose dans le ventre. Je savais que le meilleur restait à venir. À la bibliothèque, j’étais fière que tu me demandes des références, des conseils parfois. Depuis que je suis à l’hôpital, les collègues m’apportent les bouquins, ça va de ce côté-là. Je sais que tu veux me rendre visite, mais je ne suis pas belle à voir, et tu as mieux à faire. Tu ne peux pas t’empêcher de m’envoyer des citations pour me remonter le moral, petit malin, mais ça me donne l’envie de te fiche une rouste. Combien de fois faudra-t-il que je te répète de te concentrer sur ce qui compte vraiment ! Laisse tomber la vieille carne, et sers-lui plutôt ce qu’elle attend : le chef-d’œuvre, bon Dieu de bernique. Tu l’as dans les tripes, il faut bosser pour le sortir, et ça, ça ne peut souffrir aucune distraction.
Puisque ces mots seront mes dernières recommandations, je vais me répéter, parce que je sens bien que c’est nécessaire pour le joli couillon que tu n’as pas fini d’être : oublie l’adolescence, laisse tomber l’amour. L’amour ne sert à rien, tu as un autre destin, et ça s’appelle la postérité. Ne te fais pas aimer par une seule personne, fais-toi adorer par toutes. Le seul amour qui vaille est celui de la littérature. Pour ça, tu dois pouvoir travailler sereinement, te concentrer entièrement sur ton œuvre. J’ai passé tous mes salaires dans ces foutues Gauloises qui me le rendent bien maintenant, mais au moins je peux te laisser mon appartement. Tu verras avec le notaire. J’ai toujours pensé que la vie après la mort ne valait le coup que si elle se passait entre les pages d’un bouquin de Cortázar. Mais maintenant que je sais qu’elle sera dans un chef-d’œuvre de Franck Thomas, je pars beaucoup plus tranquille.
Ta grosse Micheline fumante.
Ça fait plus d’un an et demi qu’elle m’a laissé dans ses affaires, la vieille solitaire. Avec son matou, qu’elle a gentiment oublié de mentionner et dont le nom gravé sur le collier, Sève, indique pourtant le rôle qu’il devait jouer dans sa vie.
Je repense à ce que la bibliothécaire disait à propos du ménage. « Faire la poussière, mais pour quoi faire? Elle reviendra toujours de toute façon, et pendant ce temps-là, je peux lire un bouquin de plus. Faut pas se tromper de combat, Franck, surtout quand on a les meilleures armes, comme toi. Tu es le nouveau Baudelaire, ne l’oublie jamais. »
Peut-être Micheline, mais même Baudelaire doit se taper de racheter des croquettes et changer la litière deux fois par semaine, grâce à toi. Alors qu’il est allergique aux poils de chat. Et que le cliché de l’écrivain avec son minet le fait vomir. Éternuer, plutôt: Sève a bien compris que je parlais d’elle, elle débarque avec le prétexte d’aller se frotter le dos contre les couvertures jaunies, pour me fiche en réalité la queue sous le nez et susciter au passage une crise d’éternuements qui la fait bondir de délicieuse surprise. Je ne peux m’empêcher de la prendre dans les bras.
Micheline, où que tu sois, je sais que tu attends toujours ton paradis. Le premier roman n’était pas à la hauteur, mais cette fois-ci, c’est la bonne, je te le promets. Pas question de flancher. Je ne te laisserai pas dans les limbes. Ce coup-ci, et tous ceux d’après, c’est le chef-d’œuvre.
Comment ai-je bien pu en douter un instant?
Je me relève plein d’allant, plus fort que jamais.
Mon pauvre Goliath, si tu savais. Tu viens de passer à côté de la chance de ta vie.
Une bonne séance d’impressions, quelques formulations soignées, et voilà: le joyau de la future rentrée littéraire débarque dans les boîtes aux lettres physiques et numériques de quelques nouveaux éditeurs triés sur le volet.
Heureux les plus matinaux d’entre eux; les droits de publication s’offrent à eux.
Je m’endors en pensant à ces yeux émus qui découvriront, au point du jour, la beauté de cette œuvre promise à un avenir éternel, l’alliance ultime de la grande littérature et du roman de genre.
Mon précieux, mon bijou de perfection:
Père Goriot Exorciste
« L’existence n’est qu’une succession de combats pour la survie; l’âme du héros ne connaît de repos que dans la tombe, auréolée d’une gloire décrochée au terme d’années d’un labeur solitaire, silencieux et, bien sûr, incompris. Une fois la dernière mouture d’un roman postée, la première chose à faire, c’est de commencer le suivant.»
Je ne sais plus de quel auteur Micheline avait tiré ce conseil, mais puisque je suis bien obligé de patienter avant de recevoir les retours exaltés de mes correspondants sur mon Père Goriot Exorciste, autant lui donner raison. Même pour les plus modestes des éditeurs que j’ai sollicités, il ne faut pas attendre de réponse avant plusieurs jours, hélas. Cela m’enrage, mais autant donc mettre ce temps à profit pour poser les bases du prochain best-seller – ce sera toujours ça de gagné.
Je me lève ainsi de bonne heure, attrape sans l’ouvrir mon ordinateur et, muni de ce bâton de pèlerin, après avoir versé les croquettes de Sève et entrouvert la fenêtre pour lui laisser sa liberté, je quitte l’appartement débordant de papiers en tous genres pour aller prêcher, sur les pages encore immaculées, la bonne parole littéraire aux générations futures.
L’antre de mes tourments créateurs m’attend: le café de la place à côté de chez moi, ce Danube bien nommé où je navigue parmi les îlots de consommateurs indifférents pour aller rejoindre la table numéro 8 dans le coin au fond de la salle – mon bureau secret. De là, gracieusement alimenté en café par les serveurs complices, j’affronte à chaque visite les remous du réel à la poursuite de ma chimère, de ma sirène-muse, l’alliée invisible de mes conquêtes journalières.
Alliée particulièrement invisible aujourd’hui cepen­dant, je dois le reconnaître. J’ai beau chercher dans les moindres recoins de mon horizon surchargé de Spritz et classico-burgers, jusque dans les refrains des tubes des années 80 qui se déversent en boucle par les haut-parleurs depuis quatre heures, pas la plus petite once d’inspiration ne vient faire décoller mon clavier.
— Je peux vous encaisser?
Un visage surgit à l’extrémité de la scène. Je ne lui en tiens pas rigueur et continue de chercher à l’arrière-plan le sujet de mon prochain brûlot.
— J’ai fini mon service, je peux vous encaisser s’il vous plaît?
Malgré tous mes efforts pour l’ignorer, le visage insiste. Je suis contraint de quitter ma concentration montante pour faire cesser le mouvement perturbateur.
— Euh… il doit y avoir erreur, demandez à vos collègues.
Ça ne semble pas avoir l’effet voulu, puisque le visage, que j’identifie désormais comme celui d’une jeune femme aux traits tirés, entre encore un peu plus à l’intérieur de ma zone personnelle au point de flirter avec une proximité équivoque qui me met particulièrement mal à l’aise – l’effet recherché, sans doute.
— Il n’y a pas d’erreur, vous avez pris dix-sept cafés depuis ce matin, vous nous devez quarante-quatre euros vingt, j’ai fini mon service donc je vous encaisse maintenant, merci. Carte ou espèces?
Prenant cette fois-ci la mesure du problème, je me tourne vers l’importune d’un air désolé.
— Pardon, ce n’est pas de votre faute, lui dis-je d’une voix douce. Ça peut arriver à tout le monde. Vous êtes nouvelle et j’aurais dû vous prévenir dès mon arrivée : je suis écrivain. N’en parlons plus, ça me fait plaisir de vous rencontrer. Je m’appelle Franck, mais vous pouvez m’appeler Grimhal. Et vous?
Peut-être n’a-t-elle pas bien entendu, ou bien peut-être est-elle encore plus novice que je ne le pensais, car ses sourcils ne défroncent pas d’un poil, au contraire je crois lire sur son visage une irritation nouvelle dont je ne comprends décidément pas l’origine, ce qui m’oblige à me justifier d’une voix que je tente de maintenir aimable malgré tout.
— Vous savez: les écrivains, les cafés parisiens… non, toujours pas? Bon, on peut dire que le Danube aujourd’hui, c’est un peu les Deux Magots du vingt et unième siècle, n’est-ce pas? Vous pensez vraiment qu’André Breton payait ses cafés?
— Oh, fachtre… J’en ai aucune idée, mais moi ce que je dois payer, c’est mon loyer. Donc si vous voulez bien ne pas faire d’histoire, ça me permettrait en plus de ne pas louper mon bus et de ne pas perdre une demi-heure à attendre le suivant à cause d’un écrivain néobohème qui s’imagine que sa révolution surréaliste de comptoir suffit à l’affranchir du plus élémentaire des respects vis-à-vis des travailleurs précaires, dont il a manifestement le luxe de ne pas devoir faire partie.
Et sans plus me poser la question de mon mode de paiement, elle me tend l’appareil à carte bancaire avec plus d’agressivité encore qu’elle n’en a mise dans sa tirade.
Je fulmine en tapant mon code. Qu’elle insiste pour obtenir un paiement que tous ses collègues prendraient pour une insulte, c’est déjà insupportable, mais qu’elle joue sur la corde de sa précarité pour me contraindre au silence, voilà qui frise l’impertinence. Est-ce de ma faute, après tout, si je bénéficie d’un logement gratuit et pas elle? Tout le monde ne peut pas être le nouveau Baudelaire, au fond. Reproche-t-on à Flaubert ou Proust de n’avoir pas eu à s’acquitter d’un loyer?
Contrairement à eux de surcroît, si j’ai le gîte, je n’ai pas le couvert, et la gratuité des cafés n’est qu’une maigre consolation pour l’artiste indigent qui peine à remplir son assiette du revenu de ses écrits encore méconnus. Par un exercice d’équilibre budgétaire à la limite de l’imaginable, j’ai déjà réussi à tenir jusqu’à aujourd’hui avec le paiement ridicule que Goliath m’a consenti à la signature de mon premier roman. Mais mon compte en banque, sur lequel subsistaient quelques dizaines d’euros en attendant le nouveau virement de l’éditeur qui n’arrivera jamais, vient d’être vidé par la faute de cette nouvelle serveuse. Sent-elle la corde qu’elle serre sur le cou du pauvre être en disette qu’elle vient, en plus, d’humilier en public?
Un effroyable soupçon me traverse alors. Même élocution assassine, même propension à vouloir entraver ma réussite…
— Vous ne seriez pas la fille de Goliath M., par hasard?
Elle me rend ma carte bancaire en levant les yeux au ciel. J’en profite pour l’observer en détail, histoire de traquer les ressemblances physiques avec l’éditeur : taille moyenne, cheveux bruns coupés au carré, regard émeraude… pas grand-chose à voir avec le grand dadais qui m’a éconduit hier. Fortuite conjuration des imbéciles, alors? La serveuse disparaît déjà au bout du comptoir.
J’avais un espace de travail bienveillant et serein, une place tranquille au milieu du monde, un havre de paix ; on vient de me le ravir. La serveuse coupable reparaît au bout du comptoir. Sans un regard pour la salle, elle file vers la sortie, à présent vêtue d’une veste de sport en nylon au dos orné d’un dragon d’or et d’argent.
Mon esprit se détourne de la colère du moment, et plonge soudain dans des strates d’humiliation beaucoup plus anciennes.
Car je connais cette veste. Je reconnais ce dragon.
Cette veste, j’ai croisé sa semblable, sa sœur! il y a plus de quinze ans de cela, portée par quelqu’un que j’aurais aimé oublier pour toujours.
Ces flamboiements d’or et d’argent, ce sont ceux que j’avais sous les yeux quand, au collège, Boris Molki, le beau Boris, le beau parleur, le premier en sport, l’idole des filles, m’humiliait devant toute la classe en moquant mon apparence, ma timidité, mon manque d’élégance et d’éloquence.
Ce dragon, et le visage qui y est depuis associé, je les avais soigneusement relégués le plus loin possible de ma conscience, pour qu’ils cessent de hanter mes moindres moments d’angoisse. Cette maudite serveuse me replonge la tête dans un passé honni.
Une suée glacée me coule le long de l’échine.
Mais je ne suis plus le petit garçon d’antan. Je suis écrivain, bon sang! Le nouveau Baudelaire, le nouveau Balzac!
Boris Molki. Je vais t’expulser une fois pour toutes de mon cerveau, te coucher sur le papier pour que plus jamais tu ne t’en relèves. En garde ! Je combattrai ton dragon de ma plume à la pointe affûtée. Tu seras ma charogne : du spectacle de ton horreur, je ferai naître la beauté. Et par l’entremise de cette veste que je ne me laisserai plus prendre en pleine face, je me vengerai de tous ceux – et toutes celles! – qui portent si effrontément tes couleurs.
La serveuse s’éloigne sur la place, son propre dragon sur le dos. Pour éviter de m’appesantir tout de suite sur la crise financière dans laquelle son petit caprice vient de me plonger, je me jette dans le récit destiné à me venger de sa réalité outrancière, par l’entremise de Boris Molki. Tout est possible avec les mots, c’est ce qui les rend si délectables.
Elle a tourné au coin de la rue. Je l’imagine courir pour attraper son bus, s’asseoir, puis sortir un de ces guides du mieux-vivre, du mieux-penser, du juste-aimer, une de ces protubérances infâmes de la junk littérature bien-être contemporaine qui inonde les étals des librairies et fait la fortune des pseudo-éditeurs en peine d’exigence. Cette pensée redouble mon ardeur. Saint Georges coule dans mes veines ; mes doigts cavalent sur le clavier. Et chacun de leurs coups débite du dragon à la pelle.
Dans l’attente du déferlement d’enthousiasme que déclenchera la lecture de mon Père Goriot Exorciste, la puissance créatrice est à nouveau à l’œuvre. Rien ne pourra l’arrêter.»

Extrait
« Mais une autre main plus sèche encore me coupe brutalement l’appétit en m’expédiant à l’intérieur d’un taxi qui démarre aussitôt. Sur la banquette arrière, à mes côtés, le feutre se soulève, la gabardine s’ouvre: mon étrange inconnu est une femme d’une quarantaine d’années. Elle lance un œil rapide dans le rétro.
— Vous pouvez enlever les postiches. Le danger est écarté.
Je me retourne. À travers le pare-brise arrière, William Belhomme le vendeur de liberté lève vers nous un poing vengeur, tandis que les feuilles de mon ultime dernier recours se noient dans le caniveau.
— Vous n’êtes pas le premier qu’il essaie d’escroquer. Tous les jours, il est là, à guetter les auteurs qu’il s’apprête à racketter, à cent mètres de chez Grasset. Et moi, je guette à cent mètres derrière lui. C’est ce qu’on appelle la chaîne du livre. Parce que vous avez bien compris que tout ce qu’il vous promettait, c’est vous qui alliez le payer de votre poche, n’est-ce pas? Vous avez failli être le maillon faible, mais ne vous en faites pas, je suis là maintenant pour défendre vos intérêts.
Sous mon nez se tend une main dont j’ai déjà éprouvé la fermeté.
— Agent Smisse, à votre service. Nathalie Smisse.
La main se dégage.
— À partir de maintenant, tout passe par moi. Vous ne parlez plus à personne sans mon autorisation, vous ne signez évidemment rien sans mon autorisation et vous n’écrivez plus une ligne supplémentaire avant d’avoir touché le chèque correspondant. Je prends dix pour cent sur tous vos revenus, adaptations et produits dérivés compris, et dans tous les cas c’est vous qui payez les taxis.
Elle se tourne vers moi.
— Bon, vous me le filez ce roman, ou je rappelle Guillaume Musso pour lui dire que j’ai du temps à lui consacrer finalement? »

À propos de l’auteur
Franck Tomas est né en 1982. Il est auteur et consultant en scénario pour la télévision et le cinéma. Après un premier roman, La fin du monde est plus compliquée que prévu (2018), il publie L’amour à la page (2020). (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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Neiges intérieures

SUBILIA_neiges-interieures
  RL2020

En deux mots:
La narratrice s’embarque à bord d’un voilier pour quelques semaines de voyage autour du cercle polaire en compagnie d’architectes, du capitaine et de son second. Pour échapper à la promiscuité, elle profite des escales pour courir et, de retour à bord, noircit des cahiers.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Courir autour du cercle polaire

Les quatre cahiers composant «Neiges intérieures» retracent un récit de voyage en voilier autour du cercle polaire, mais Anne-Sophie Subilia en fait aussi une quête de l’intime. Sans concessions.

Le journal de bord d’Anne-Sophie Subilia tient en quatre cahiers qu’elle nous livre au retour d’une expédition en Arctique. Durant plusieurs semaines, elle a voyagé du côté de la Terre de Baffin, à bord d’un voilier en aluminium.

SUBILIA_carte_expeditionSi le bateau de 16 m est «taillé pour les mers de glace», il est bien loin d’être confortable. Ce serait même tout le contraire. L’humidité qui fait moisir les couchettes, l’exiguité des cabines, la place réduite dédiée aux réserves ou encore les toilettes qui méritent bien des surnoms mais pas celui de lieu «d’aisance» vont faire de ce périple tout autre chose qu’une aventure joyeuse. Reste à définir la chose.
C’est ce à quoi va s’atteler Anne-Sophie Subilia dans ce récit dont le titre annonce déjà combien il va davantage être introspectif que descriptif. Mais c’est aussi ce qui en fait tout l’intérêt. Car au sein de la maison d’édition qui revisite l’œuvre de Nicolas Bouvier (La Guerre à huit ans, à paraître en février en poche), on a compris depuis fort longtemps que les voyages formaient – et déformaient – d’abord les voyageurs eux-mêmes.
Outre la narratrice, cinq autres personnes font partie de cette expédition au pays des glaces Z. le capitaine, T. son second, N. et S., deux autres hommes, ainsi que C. une jeune femme. Ces derniers sont architectes, à la recherche d’idées pour élaborer une cité alpine. Des compagnons de voyage plutôt indifférents, quand ils ne sont pas désagréables, qui vont la pousser à chercher un moyen de s’évader. Dès que l’ancre est jetée, elle part courir, même si le paysage lui est hostile. «Mes camarades ont bien compris que c’était nécessaire. J’ai besoin de me défouler et quand je reviens je suis plus calme. Ce n’était pas prévu. Maintenant c’est devenu une habitude. Quand je cours je reprends une sorte de pouvoir. C’est sans doute une chose de civilisation.» C’est ce même besoin vital qui la pousse à écrire. En phrases courtes dont on ne sait si elles sont le fruit de la géographie – un désert blanc – ou le fruit de la nécessité dans un espace confiné de s’en tenir à l’essentiel, sans fioritures.
« J’écris tout simple. Pas la force de faire mieux pour le moment. On vient de me déposer. Les autres restent sur le bateau. Le soir est en train de venir, je ne ferai pas long, juste le temps de l’inventaire. C’est une cabane de chasse peinte en vert olive, sur des pilotis, à environ 30 mètres du rivage. J’ai peur qu’ils ne reviennent pas me chercher. C’est étrange d’avoir cette pensée.»
SUBILIA_neiges_dessin

Dessin Anne-Sophie Subilia

Si Anne-Sophie Subilia nous touche autant, c’est que derrière le récit de voyage, on sent les blessures secrètes, les peurs et la colère. Cette peur de l’abandon, on va le découvrir, vient de bien plus loin que de cette nuit polaire. Elle vient de l’enfance, elle vient de son parcours de vie, de ces «neiges intérieures» qui peuvent vous glacer en un instant.

Neiges intérieures
Anne-Sophie Subilia
Éditions Zoé
Roman
154 p., 16 €
EAN 9782889277445
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule le long du cercle polaire, du côté du Groenland et de la Terre de Baffin.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Artémis: seize mètres d’aluminium, taillé pour les mers de glace. Quatre architectes paysagistes embarquent sur ce voilier pour étudier le territoire du cercle polaire arctique. En plein cœur d’une nature extrême, soumis à une promiscuité qui fait de ce voyage un huis clos, ils vont être confrontés aux contraintes du groupe, du capitaine et de ce désert aussi toxique qu’ensorcelant.
Pendant les escales, la narratrice court sur le sol mousseux de la toundra. À bord, elle doit tout apprendre de la navigation, de ses compagnons, du froid, de la fabrication du pain comme de la préparation du poisson ou de l’hygiène intime.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Claire Paulian)
Le blog de Francis Richard


Anne-Sophie Subilia présente Neiges intérieures © Production Éditions Zoé

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Courir
Le bruit d’un torrent près des tempes
le bruit du vent dans le cou
je suis seule
pour un moment
j’écris vite et mal
dans ma tête il y a un bourdonnement de corde tendue
je ne comprends pas ce que c’est
si c’est positif ou négatif
peut-être un reste d’excitation.
Pour le moment rien ne me rassure ici, le paysage m’est hostile.
Je le repousse depuis notre arrivée.
Je vais courir chaque fois que c’est possible.
Mes camarades ont bien compris que c’était nécessaire.
J’ai besoin de me défouler et quand je reviens je suis plus calme.
Ce n’était pas prévu.
Maintenant c’est devenu une habitude.
Quand je cours je reprends une sorte de pouvoir.
C’est sans doute une chose de civilisation.
C’était la deuxième ou troisième fois qu’on nous déposait à terre. On s’était éparpillés pour faire nos besoins. À voir les visages quand on s’est retrouvés, on pouvait tout de suite lire qui avait pu se soulager et qui non. J’étais du premier groupe. Mon sourire devait paraître agaçant pour les camarades qui avaient encore mal au ventre.
Je me suis mise à courir dès le début.
En partie à cause du type de sol.
Cette mousse, je n’en ai pas l’habitude, elle donne envie de se propulser. Les pistes, il n’y en avait aucune. Bien sûr, pas de sentier.
C’est d’ailleurs perturbant.
J’ai fait le tour d’un lac avant de monter vers un amas de roches. J’étais prudente, un accident serait problématique. Arrivée sur la crête, le paysage s’est ouvert, dominant plusieurs vallées.
J’ai pris conscience de l’immensité et d’un certain miracle. Au loin, au fond du fjord, un glacier gris tombait dans la mer. J’ai dit merde que c’est beau  juste dans ma tête. Je ne savais pas quoi penser d’autre.
Il faut que je m’arrête. Écrire prend du temps et on en manque.
Expulser
Je voulais dire que si je me suis mise à courir, c’est aussi pour expulser un malaise qui sinon grandit. C’est dans la gorge que ça commence à rétrécir. Ça m’est arrivé presque tous les jours depuis le début de l’expédition. Ce n’est pas une question de température et je sais que ce n’est pas un mal de gorge. Ça se propage ensuite dans le thorax et parfois ça va même jusqu’à la migraine. Je n’ai pas le mal de mer, mais j’ai cette autre chose. On dirait que tout se rétrécit. Il faut dire qu’à bord l’espace est assez minimal. On se bouscule facilement sans faire exprès  et lorsqu’on s’assied dans le carré, on se demande si on prend la place de quelqu’un. On n’a pas d’intimité, sauf quand on regagne sa couchette sarcophage. Grâce à une paroi, on a une sensation d’isolement entre nous.
N. dit que pour lui, le seul moment où il peut vraiment se retrouver avec lui-même, c’est la nuit. Le reste du temps, on est soumis à nos présences. Il faut aimer ça sinon on est foutu. Alors courir est utile. Si je reste immobile, il se peut que je me retrouve ensevelie sous tout ce qui provient des autres. On vit les uns sur les autres comme dans une navette spatiale. Et le paradoxe, c’est cette immensité dans laquelle nous flottons.
Au début je ne parvenais plus à entendre mes pensées. Ma tête était prise d’assaut par les camarades les plus bavards. C. est de caractère timide et effacé, c’est celle qui parle le moins et prend le moins de place. Nous cherchons constamment l’équilibre collectif. Parfois le paysage passe au second plan. La vie à bord prend le dessus et on doit régler ce quotidien pour assurer notre avancée.
Cabane I
J’écris tout simple.
Pas la force de faire mieux pour le moment.
On vient de me déposer.
Les autres restent sur le bateau.
Le soir est en train de venir, je ne ferai pas long, juste le temps de l’inventaire.
C’est une cabane de chasse peinte en vert olive, sur des pilotis, à environ 30 mètres du rivage.
J’ai peur qu’ils ne reviennent pas me chercher.
C’est étrange d’avoir cette pensée.
La cabane me servirait de refuge, mais je n’ai pas vu grand-chose à manger dedans sauf une boîte de petites saucisses allemandes et des soupes en sachet.
Je suis à l’intérieur. Il y a une fenêtre qui donne sur le fjord, une banquette, un sommier, une table en bois et les objets de base. Le vitrage de la fenêtre est solide et récent. Le conduit du poêle à bois semble neuf.
C’est confortable et propre, mais je suis déconcentrée.
Une grande veste de pêcheur est suspendue dans l’entrée. Je veux la décrire de manière exacte et pour ça je l’enfile : elle m’arrive aux genoux, elle sent le camphre, ce n’est pas désagréable.
Il y a aussi une salopette avec l’écusson industriel qu’on voit souvent.
Des crayons et des allumettes. Il y a tout pour être bien.
Je pense même que cette cabane est bien fréquentée par les autochtones. C’est comme si on venait de la quitter.
J’ai peur que personne ne revienne avant l’année prochaine. Qu’ils me laissent. Qu’ils se trouvent mieux sans moi.
Je sais avec ma tête qu’ils n’oseraient jamais. Alors pourquoi la peur ne s’en va pas?
C’est ça quand je dis que ce voyage nous expose tout le temps à nousmêmes.
Je guette à la fenêtre. La mer est encore calme, mais la lumière commence à baisser. Je veux m’assurer que le bateau est encore là et qu’il est animé. C’est le cas, ils ont même fait du feu à bord, j’aperçois la fumée. Je réalise qu’il fait froid et que ma main a de plus en plus de mal à écrire.
Ils sont venus me chercher juste avant la nuit. Les silhouettes des montagnes étaient devenues plus sombres que tout le reste.
J’ai caché mes mains sous les manches.
Pour cette question du froid on s’est juré qu’on veillerait les uns sur les autres et que si l’un de nous décelait une engelure, il devrait le signaler tout de suite.
Enduire tout à l’heure mes doigts et mes orteils de gaulthérie.
Cette nuit un morceau de glace a heurté le bateau. Je le note parce que plus nous avancerons, plus nous aurons de la glace. Heureusement il n’y a pas eu de dégâts, mais nous allons devoir veiller à tour de rôle. C’est mon tour. Je n’ai rien dit pour mes doigts. Écrire me fait mal, mais me tient chaud. Et aussi parce que j’ai réfléchi. Je crois que si je devais décrire les aurores boréales, je dirais qu’elles ressemblent à des flammes au ralenti. Leur danse aléatoire me fait penser aux flammes.
C’est émouvant, je ne sais pas pourquoi. Sans doute parce que c’est inhabituel, éphémère, et qu’il n’y a pas de geste humain pour décider de les produire.
Inlandsis
Nous marchons toute la matinée et nous passons un col jusqu’à entrevoir l’intérieur des terres, cette masse blanche, mythique, parmi les dernières du monde.
Je repense aux paroles de Diana au centre culturel, le lendemain de notre arrivée.
«You may see the ice sheet…»
Je me souviens de ses lèvres prune, un beau visage.
«Our frozen territories», avait-elle dit en soulevant sa cape pour sortir
une main gantée de daim qu’elle avait posée sur la carte.
«And nunataks…» Les pitons rocheux.
Cette hôtesse du centre culturel me plut immédiatement. Je l’adoptai comme notre ambassadrice. Elle a fait quelques pas en arrière en nous laissant son odeur de musc. Figure des toutes premières heures.
Rencontre éphémère.
T. lance les paris sur le temps qu’il reste à la calotte.
Il compare la relique blanche à une vieille dame fortunée et mourante.
Les héritiers n’attendent qu’une chose.
C. le gronde. Elle prend son visage de poupon sérieux. Elle dit que d’autres glaciations suivront. Sa bouche se referme en une moue. On attend qu’elle reprenne la parole, mais elle se tait.
Et puisqu’on est dimanche, elle sort six petites boules de pain au sucre qu’elle a faites pour nous. Une tradition dans sa famille.
Dimensions
Maintenant que nous y sommes, je ris de nous. On dirait la terre avant l’arrivée des humains. S. a raison, c’est trop grand pour quiconque, ça donne envie de bâtir. Les montagnes ici ne s’arrêtent jamais, j’ai beau courir. Les camarades me disent de faire attention à moi, mais globalement ils se sont habitués à mes évasions.
Terre et mer. Après six jours je ne m’acclimate pas aux dimensions. La part laissée au ciel est effrayante. Je vois de la neige et des oursins en superposition. Dès que je sens venir le vertige, je convoque Diana en pensée ou je fixe la chaussure montante de N. et je compte chacun des petits crochets métalliques qui retiennent le lacet brun. Il y en a vingthuit, quatorze par botte.
Motifs
À la fin d’une journée, chacun rapporte son livret d’exploration. Je synthétise nos impressions dans le petit ordinateur que nous avons emmené. Cette tâche me canalise. La calligraphie de N. me plaît.
Sismographique, resserrée, pour abréger il utilise les tildes comme au 16e  siècle et invente des symboles dont j’ai établi la légende.
Chacun veut à tout prix cerner ce qu’il cherche, intimement, à travers ce voyage. Pourtant j’ai l’impression que c’est dans nos moments de somnolence que nous sommes les plus lucides, les plus humbles. En tout cas c’est ce que je sens quand j’ai le temps de regarder le visage assoupi de N. et le mouvement sous ses paupières.
Ce qui nous relie tous les quatre, c’est l’architecture et le paysagisme. Ces 40 jours doivent nous servir. On s’inspire pour plus tard.
Ce sera d’autant plus vrai si on nous confie le mandat de la nouvelle cité alpine.
La voile, je m’en passerais.
J’aurais préféré qu’on séjourne dans un lieu habité et rayonne à partir de là. Les camarades m’ont convaincue et rassurée. N., le plus marin de nous, pense que le cabotage nous apprend à regarder le paysage du littoral selon une double perspective, du dehors et du dedans. Tantôt on l’embrasse, tantôt c’est lui qui nous embrasse. Et puis quelle approche plus naturelle pour une île?
Pour capitaine, on a choisi Z. sans le connaître, qui a choisi T. en le connaissant.
Dire que quand on sera arrivés à la petite ville du bout dont j’ai oublié le nom (Nouvelle Thulé?), une heure d’avion suffira pour faire le chemin en sens inverse.
Z. mettra Artémis  en hivernage. Ou alors, il poursuivra vers des mers plus clémentes, avec ou sans T., il ne sait pas encore.
Les camarades et moi, on remontera dans un coucou rouge à hélices. »

À propos de l’auteur
Anne-Sophie a étudié la littérature française et l’histoire à l’Université de Genève. Sous la direction de Sylviane Dupuis, elle a consacré son mémoire de master à L’Obscurité du poète Philippe Jaccottet, travail récompensé par le Prix Hentsch de littérature. En 2010, alors installée à Montréal pour un diplôme en gestion des arts, elle intègre La Traversée – Atelier québécois de géopoétique. Enrichie par la pensée de Kenneth White, Anne-Sophie développe une écriture travaillée au rythme du pas, avec pour horizon l’expérience sensible et imaginaire de l’espace. En 2013, elle est reçue à la Haute école des arts de Berne, en écriture littéraire. Durant ce master, elle approfondit entre autres ses recherches sur la pratique du carnet et la relation mouvement-création et bénéficie de mentorat avec les écrivains Philippe Rahmy, Noëlle Revaz et Marie-Jeanne Urech.
Membre du collectif AJAR, elle donne des ateliers d’écriture itinérants, coordonne des projets éditoriaux, écrit pour des ouvrages collectifs, blogs, revues ou encore pour la radio. Elle est notamment l’auteure de Jours d’agrumes (l’Aire, 2013), récompensé par le Prix ADELF-AMOPA 2014, de Parti voir les bêtes (Zoé 2016, Arthaud poche, 2017) et de Neiges intérieures (Zoé 2020). (Source : Éditions Zoé)

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J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi

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  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019  coup_de_coeur

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Vingt ans après les massacres au Rwanda, un mystérieux carnet va arriver au domicile de Sacha, qui à l’époque était envoyée spéciale dans le pays. Il s’agit du témoignage bouleversant de Rose, rescapée du génocide, qui a croisé la route de Sacha.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Rose et Sacha, deux femmes à Kigali

Yoan Smadja nous livre avec son premier roman un témoignage très émouvant sur le génocide rwandais de 1994, tout en nous livrant les clés de cet épisode sanglant. Fort et prenant.

«C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer». Le titre de l’article de Sacha, envoyée spéciale au Rwanda, donne le ton de ce beau roman. Sa carrière de reporter de guerre, parcourant les points chauds de la planète s’arrête à Kigali. À son rédacteur en chef, elle indique que son choix est irrévocable, mais qu’elle prendrait volontiers en charge la rubrique gastronomique.
De gastronomie, il va aussi en être question dans le carnet qui va parvenir à Sacha quelque vingt ans plus tard. Accompagné d’un courrier adressé à Daniel par une certaine Rose, le texte retrace la vie et la carrière de son père, plongeur puis commis de cuisine à l’Ambassade. Pris sous son aile par le grand chef qui était alors aux fourneaux, il voit en lui son successeur. Mais la mort l’attend au coin de la rue.
Yoan Smadja a construit très habilement ce roman qui va mêler l’histoire de Rose et celle de Sacha. Deux parcours que le lecteur va découvrir en parallèle et qui vont finir par se croiser, provoquant le retour de Sacha au Rwanda. Deux destins façonnés par la folie des hommes.
La journaliste est envoyée en Afrique du Sud pour y couvrir les premières élections non raciales au suffrage universel de l’histoire du pays qui vont asseoir le pouvoir de Nelson Mandela. Peu après son arrivée, elle est victime d’un accident de voiture et va constater que les tensions restent fortes dans le pays. Après une altercation avec le chauffeur de camion, elle décide d’en savoir plus sur la société qui l’emploie et découvre que des machettes partent à destination du Rwanda. Elle va suivre cette piste et se retrouver dans un pays qui, depuis des mois on attise la haine entre Hutus et Tutsis, malgré les accords d’Arusha censés apaiser la situation. En fait, il suffira d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Avec l’assassinat du président Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, le prétexte est tout trouvé. Les massacres et les scènes insoutenables vont secouer tout le pays devant l’indifférence de l’opinion internationale, devant la lâcheté du contingent français qui ne s’occupe que de rapatrier ses ressortissants et laissant son personnel autochtone à la merci des Hutus surexcités par leur nouveau pouvoir. C’est dans ce climat que Sacha va accepter de convoyer Daniel, qui n’a plus de nouvelles de Rose et de leur fils.
Un voyage à hauts risques, à l’issue très incertaine commence…
Yoan Smadja, qui s’appuie sur une solide documentation, retrace quelques épisodes à la limite du soutenable. Toutefois, le choix de «revivre» cette situation vingt ans après permet de mettre un peu de baume au cœur des acteurs et des lecteurs. Aussi violente, aussi dramatique, aussi inhumaine que soit cette guerre, elle doit désormais laisser la place à la vie et à une forme de résilience. Ainsi qu’à une vigilance de tous les instants.

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi
Yoan Smadja
Éditions Belfond
Roman
288 p., 17 €
EAN 9782714481009
Paru le 11/04/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Rwanda. On y évoque aussi Paris, l’Afrique du Sud et les États-Unis.

Quand?
L’action se situe en 1994 et vingt ans plus tard.

Ce qu’en dit l’éditeur
Printemps 1994. Le pays des mille collines s’embrase. Il faut s’occuper des Tutsis avant qu’ils ne s’occupent de nous.
Rose, jeune Tutsi muette, écrit tous les jours à Daniel, son mari médecin, souvent absent. Elle lui raconte ses journées avec leur fils Joseph, lui adresse des lettres d’amour… Jusqu’au jour où écrire devient une nécessité pour se retrouver. Obligée de fuir leur maison, Rose continue de noircir les pages de son cahier dans l’espoir que Daniel puisse suivre sa trace.
Sacha est une journaliste française envoyée en Afrique du Sud pour couvrir les premières élections démocratiques post-apartheid. Par instinct, elle suit les nombreux convois de machettes qui se rendent au Rwanda. Plongée dans l’horreur et l’indicible, pour la première fois de sa vie de reporter de guerre, Sacha va poser son carnet et cesser d’écrire…
Dans ce premier roman bouleversant d’humanité, Yoan Smadja raconte le génocide des Tutsis du Rwanda à travers le regard de deux femmes éblouissantes, Rose et Sacha qui, sans le savoir, et par la seule force de leur plume, vont tisser le plus beau des liens, pour survivre à l’inhumain.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Micmélo littéraire 

Les autres critiques
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Yoan Smadja s’entretient avec Philippe Chauveau © Production Web TV culture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
A-t-il accepté? Je crois qu’il ne m’a jamais répondu.
D’ordinaire, le printemps est une saison dorée. En avril 1994, il n’en fut rien. J’y ai vu un pays tout de vert, de terre et d’affliction vêtu.
La première impression se fait depuis le ciel. Je suis navrée pour les journalistes arrivés par la route, car leur a échappé ce que le Rwanda offre à la fois de plus singulier et de plus beau : l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. Une harmonie particulière naît de ce damier imparfait, elle témoigne de l’existence d’un dessein. J’ai cru y déceler quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance.
Irrésistible est le penchant des êtres pour le vernis, l’écume des choses ; au Rwanda, il avait brouillé notre vision. Nous avions ignoré les événements majeurs comme les signaux faibles. Ils n’ont, au creux des cœurs, dans le repli des âmes qui avaient prononcé le « plus jamais ça », à la face des vigies auprès desquelles nous avions fondé tant d’espoirs, rencontré aucun écho. On nous enseigne, pourtant, de nous inspirer de l’océan. Il est si éloigné du Rwanda, lui qui de tout temps méconnaît sa surface, néglige le vent, le vacarme des vagues, le ressac. L’écume. Car l’océan n’est que profondeur, le dessus ne lui importe pas.
Nous aurions dû comprendre ce qui se passait au Rwanda bien avant le printemps de cette année-là. Peut-être avions-nous tenté de ne pas voir, de nous rassurer. Peut-être avions-nous baissé la garde. Alors que les Rwandais et la communauté internationale auraient dû ne pas céder un pouce de terrain, ils avaient détourné les yeux, des années durant, face à l’hydre. Jusqu’au naufrage.
Le temps qui passe n’a sur nos vies que peu de prise. Les plus profondes blessures nous sont infligées en un éclair. Celles auxquelles on ne s’attend pas. Celles qui vous amènent à demander des comptes aux êtres que vous aimez passionnément. Celles qui finissent par vous séparer.
Disons que je me suis disputée – seule ; il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour le concéder.
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
Sacha Alona relisait ce texte écrit vingt ans plus tôt.
Après une pause forcée de quelques semaines à son retour – sa fuite – de Kigali, elle avait annoncé au rédacteur en chef du Temps qu’elle quittait les pages internationales du quotidien afin de se consacrer à la critique gastronomique. Il lui avait demandé de répéter. C’était à prendre ou à laisser.
En quelques mois, elle était parvenue à s’intégrer à ce cercle à la fois restreint et masculin, dont les papiers sont susceptibles de faire comme de défaire une réputation. Elle fit de la pâtisserie son domaine de prédilection. À mesure que sa plume s’affinait pour décrire l’équilibre d’une crème à l’orange, l’évidence de certaines associations, citron et girofle, rose et pistache, truffe et kadaïf, elle avait eu le sentiment de se dépouiller des réflexes de l’ancien temps. Ce que sa main gagnait en rêve et en émotion, elle avait le sentiment de le perdre en précision, en lucidité. En véhémence. Obstinée, talentueuse, elle ne fit jamais part de ses doutes ni de ses regrets. Elle avait troqué l’exaltation contre les rêves convenables et feutrés. À mesure qu’elle prenait du galon dans cet univers besogneux, ouaté, on oubliait qu’elle avait couvert par le passé quelques-uns des conflits les plus tragiques des années 1980 et 1990. Le grand reporter s’était fait critique gastronomique, et c’était devenu une passion. C’était devenu un refuge.
L’étonnement avait constitué le trait saillant de sa personnalité, dès l’enfance ; Sacha avait été une élève transportée par chaque cours, chaque visite de musée, chaque bribe de conversation captée. Si bien qu’elle ne sut comment s’orienter, craignant de passer à côté de quelque chose de captivant, de s’enfermer. Sa seule certitude fut qu’elle devait être là où l’Histoire se faisait, là où la foule des hommes, les soubresauts du temps lui semblaient remarquables. Elle intégra l’Institut d’études politiques de Paris avec le sentiment ambivalent que la chose publique était si vaste qu’elle devait englober tous les domaines et toutes les matières, mais était enseignée avec une hauteur telle qu’elle en oubliait le sort du citoyen, son quotidien. Elle se rendit à des conférences et négligea les enseignements, elle passa ses soirées auprès de militants politisés et omit de préparer ses examens. Elle n’éprouva jamais la moindre hésitation lorsque tel ou tel étudiant étranger, sur les bancs de la grande école, lui proposait de découvrir son pays. Elle fut de tous les combats, elle ne manqua aucun concert. Ses études ? Un courant d’air, sanctionné par quelques enseignants incapables de cerner cette frénésie émaillée d’absences, considéré avec le sourire par d’autres, bienveillants, attendris face à tant de souffle.
Alors que, tour à tour, les portes des cabinets ministériels, des centres de recherche et des grands groupes s’ouvraient devant ses amis, gestionnaires de leur propre carrière et déterminés à compter, Sacha, elle, voguait. Son diplôme en poche, tel un sésame et alors que la notion même de chômage de masse semblait inconnue, elle naviguait d’un emploi à un autre, d’une association à une autre, d’un continent à un autre, au hasard des rencontres et des propositions. Elle ne sut dire non à rien, toute à sa crainte de passer à côté de quelque chose.
Dès lors, elle excellait puis elle se lassait, éternelle débutante, appliquée, solaire, guidée par le désir incontrôlable qu’éprouvent ces jeunes gens auxquels le quotidien ne suffit jamais. Elle se plongea en chaque tâche avec obstination et avec passion.
Mais les emportements de la jeunesse sont comme la valse des sédiments, ils finissent par ralentir et par laisser derrière eux une mélancolie impalpable dont on peine à se défaire. C’est ainsi qu’elle se mit à écrire. Tout ce qu’elle vit. Tout ce qu’elle entreprit. Ses textes eurent pour titre l’énoncé du mois et du fait, brut. « C’est en mai 1982 que j’ai assisté à un enlèvement à Beyrouth ». « C’est en août 1980 que j’ai vu naître Solidarnosc ». « C’est en décembre 1986 que j’ai participé à l’inauguration du musée d’Orsay ».
Les mois, les années passèrent, et cette propension à s’émerveiller, à entamer chaque projet avec une fougue nouvelle, cette curiosité sans bornes que d’aucuns jalousaient furent progressivement perçues comme une faiblesse, une incapacité à se fixer. Ses amis se marièrent, les vies prirent des trajectoires différentes, elles cessèrent brusquement de se croiser. Le périmètre de l’existence s’était restreint. Le monde n’attend jamais.
L’indépendance est une forme de jouvence, on n’en prend conscience que lorsqu’on la perd. Les opportunités nouvelles se firent plus rares. Passé un certain âge, nos sociétés se méprennent quant à l’émerveillement : on le prend facilement pour de la naïveté. Il lui fut rétorqué que son CV n’était pas assez « lisible », qu’elle n’était pas assez « spécialisée ». Empreinte d’une nostalgie qui ne la quitta plus, elle conta ses errances professionnelles, les difficultés, la rugosité d’un temps nouveau. « C’est en janvier 1987 que j’ai perdu ma liberté ».
On l’appela à son domicile.
— Madame Alona?
— Oui?
— Bernard Witz, rédacteur en chef du Temps. Les papiers que vous nous envoyez depuis des mois n’offrent que peu d’intérêt. Je devrais d’ailleurs vous demander d’arrêter.
— Dans ce cas, pourquoi ne le faites-vous pas?
Un silence.
— Parce que l’agencement de vos mots a quelque chose de délicat.
— Dans ce cas, pourquoi n’offrent-ils que peu d’intérêt?
— Parce que si vous avez la prétention d’être journaliste, ce n’est pas de vous que vous devez parler, mais des autres.
— Dans ce cas, comment fait-on?
— Vous commencez par venir me voir demain à 8 heures.
La conversation avait duré moins d’une minute. Le lendemain, Bernard Witz lui avait dit:
— Je déteste cette nouvelle manière de s’appeler par son prénom, et je n’ai pas le temps de donner du « monsieur-madame » à mes journalistes. Cela vous pose un problème, Alona?
Ça n’en avait pas posé.
Le journalisme de guerre vint assez vite. Comme une évidence. La tension, la raideur.
Ses articles se firent aussi rares qu’espérés, quoi qu’elle ne cherchât jamais à susciter l’adhésion ou la bienveillance; pas même la reconnaissance. Pour atteindre la masse critique d’éléments, d’informations nécessaire à la rédaction d’un reportage, fidèle à elle-même, elle bouillonnait. Lorsqu’il s’agissait d’écrire, elle contait. Pour peu que Bernard Witz accepte ses papiers, et il n’en avait écarté aucun, elle disposait du nombre de colonnes qu’il lui fallait. Ce n’était plus du quotidien, c’était du magazine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. L’actualité la laissait indifférente.
Bernard Witz avait rapidement compris comment Sacha travaillerait. Il lui disait : « Alona, tu pars pour Sarajevo », conscient que cette phrase n’impliquait aucune limite de temps, aucune restriction d’espace. On ne pouvait être certain qu’elle resterait là où l’avion la déposerait initialement. On ne savait jamais quand elle serait de retour. Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs. »

Extraits
« Plus de vingt années s’étaient écoulées. Rien ne pouvait être effacé. Surtout depuis ce lundi d’avril 2017 où elle avait découvert dans sa boîte aux lettres un léger colis passé par différentes adresses avant de lui parvenir. Le nom de l’expéditeur n’était pas mentionné. Installée comme chaque matin à la terrasse du café Charlot, elle en défit l’emballage. Il contenait une enveloppe et un carnet à rabats de taille moyenne. Son cuir, noir, était de bonne facture mais sale, élimé. Par endroits, il était comme enfoncé. Sacha passa la main sur le dessus, puis sur la tranche. Compte tenu de l’usure, le carnet avait dû être manipulé des centaines, peut-être des milliers de fois. Les pages étaient d’un blanc passé, certaines étaient tachées. L’écriture était douce, aérée ; les mots avaient été tracés de manière méticuleuse, presque scolaire. C’était une succession de lettres. Elle ne comprit pas, au début.
Puis elle ouvrit à nouveau le carnet, fit défiler les feuillets. Elle sentit sa gorge se nouer, les battements de son cœur accélérer. Tourna les pages. Emplit ses narines du parfum qu’il renvoyait. Elle y distingua un léger arôme de vanille. Ou peut-être n’était-ce que son imagination ? La dernière lettre datait du printemps 1994. Du côté droit, une fleur avait été tracée dans le cuir.
Cette fleur.
Il n’y avait plus de doute. Elle avait entendu parler de ce carnet vingt ans plus tôt. Sacha saisit l’enveloppe qui l’accompagnait. Un courrier dont l’écriture était la même que celle du carnet et portant l’en-tête de l’université du Rwanda lui était adressé. Une photo en noir et blanc y était jointe.
Sacha lut le texte. Elle déposa quelques pièces sur la table pour régler son café puis remonta vers son appartement.
Elle passa un coup de fil à New York. »

« — Je sais que tu ne peux pas parler, mais pourquoi ne souris-tu pas?
J’ai esquissé quelques signes en agitant les bras: « J’aurais voulu être comme vous. » Ou du moins, c’est ce que signifiait le va-et-vient rapide de ma main entre lui et moi. Le jeune garçon a souri.
Mes poumons se sont emplis d’un air parfumé et heureux. Depuis, chaque matin et chaque soir, mes narines recherchent ce parfum précieux. Aucun son n’est sorti, mais, finalement, j’ai souri.
— Je vais te dire un secret: tes yeux parlent bien plus que toutes les bouches de Kigali réunies.
Le jeune garçon a sorti un couteau de sa poche et, en s’approchant du mur d’enceinte de la résidence, y a déposé le dessin d’une fleur.
Si même j’avais pu parler, Daniel, je ne sais ce que je t’aurais répondu ce jour-là. Aujourd’hui, alors que je me remémorais notre rencontre, j’ai regretté que mes yeux ne parviennent pas à te trouver. J’aimerais, sous le saule pleureur, qu’ils rient près de toi.
Tu me manques.
Rose »

À propos de l’auteur
Yoan Smadja a travaillé dans la collecte de fonds en faveur d’ONG. J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi est son premier roman. (Source : Éditions Belfond)

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  RL_automne-2019

 

En deux mots:
David écrit des biographies de musicien dans un appartement avec «Une vue exceptionnelle» sur Paris qu’il partage avec Émile, neurochirurgien. Le couple que l’on imagine sans histoire va être rattrapé par son passé lorsque le fils que David voulait adopter vient consulter Émile.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ma vie et celle qui m’attendait

Avec une plume toujours aussi délicate, Jean Mattern nous offre un court et intense roman intimiste qui explore la vie de David et d’Émile, un couple –presque – sans histoires.

Jean Mattern, responsable du domaine étranger chez Grasset, poursuit parallèlement sa carrière de romancier. Une vue exceptionnelle, son cinquième roman, fait suite à Septembre et Le Bleu du Lac – qui vient de paraître en poche dans la collection Points – qui ont permis aux lecteurs d’être séduits par un style aussi classique que délicat, sobre et sensuel dans des registres pourtant bien différents. Cette fois, il s’agit d’explorer la relation d’un couple homosexuel né au hasard d’une rencontre.
Voilà près de vingt-cinq ans que David partage la vie d’Émile, qu’ils vivent une vie à priori sans histoires dans le bel appartement situé sur le front de Seine avec «vue exceptionnelle», notamment sur l’île aux cygnes où ils se sont rencontrés. À l’époque David apprécie ce havre de calme et de verdure, célèbre pour la réplique de la Statue de la Liberté qui y a été érigée. Il ignore que l’endroit est un rendez-vous prisé de la communauté gay. Émile pour sa part vient régulièrement y chercher un partenaire, histoire d’agrémenter une vie entièrement consacrée à sa carrière professionnelle. Il est alors interne et entend se spécialiser en neurochirurgie. S’ils n’imaginent pas alors faire leur vie ensemble, ils ne tardent cependant pas à se retrouver, à s’apprécier jusqu’au jour où David propose à Émile d’emménager chez lui.
Si ce roman se lit avec autant de plaisir, c’est qu’il est construit comme un tableau impressionniste. Les petites touches successivement ajoutées pour former l’image finale sont les différentes voix qui viennent enrichir le scénario initial et donner profondeur et densité à cette relation de couple à priori bien ordinaire. David puis Émile nous donnent leur version, suivis puis Clarice qui fait son jogging sur l’île aux cygnes et croise régulièrement David. Trois histoires personnelles qui vont s’entrecroiser et s’enrichir avec d’autres protagonistes. On y découvrira que David, expatrié à Londres, était prêt à s’engager avec sa compagne de l’époque et à adopter son fils lorsque cette dernière s’est rapprochée du père de l’enfant, l’abandonnant à son rêve de paternité. C’est alors qu’il avait décidé de s’installer à Paris. Du côté d’Émile, on va découvrir qu’il aurait dû hériter d’une librairie à Bar-sur-Aube en Champagne, mais avait préféré quitter la province pour pouvoir vivre plus sereinement une sexualité «différente».
Habilement, Jean Mattern fait ressurgir ce passé au fil de circonstances qui vont mettre Émile et David au pied du mur, comme ce jour où le neurochirurgien retrouve en consultation un homme en lequel il reconnaît celui qui aurait pu devenir le fils adoptif de son compagnon. Bien entendu, il est tenu au secret professionnel. Mais peut-il simplement faire fi de cette rencontre? Des tourments intérieurs qui vont entraîner autant de questions sur les petits secrets et les grands hasards, sur l’essence d’une vie et sur les curieuses routes que nous empruntons tous, souvent plus inconsciemment que consciemment.

Une vue exceptionnelle
Jean Mattern
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
136 p., 16 €
EAN 9782848053295
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Londres.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
David déserte Londres quand la femme dont il s’apprêtait à adopter le petit garçon le quitte. À Paris, il s’installe dans un appartement avec une grande baie vitrée sur la Seine. Lorsqu’un homme l’aborde sur un banc de l’île aux Cygnes, en contrebas de chez lui, il accepte sans arrière-pensée de lui montrer sa vue exceptionnelle.
Vingt-cinq ans plus tard, David et Émile habitent ensemble le lieu de leur rencontre. Émile, jeune interne à l’époque, est à présent un neurochirurgien réputé. David, tout à ses biographies de musiciens oubliés et à sa vie harmonieuse avec Émile, est parfaitement heureux. Mais la courte période où il a failli devenir père se rappelle à lui comme un rêve obsédant… et le vertige le saisit. Émile le sait, dont les certitudes et la froideur clinique vacillent le jour où, sur son carnet de rendez-vous, il voit inscrit le nom du fils perdu de son compagnon.
Subtil interprète de la complexité des émotions, Jean Mattern interroge ici, avec beaucoup de délicatesse, ces vies que nous aurions pu vivre si le destin en avait décidé autrement.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Toute la culture (Julien Coquet)
Blog culture 31
Page des Libraires (Juliet Romeo, Librairie La Madeleine, Lyon)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« ÉMILE
Une vue exceptionnelle, il commença par me dire que son appartement possédait une vue vraiment exceptionnelle. Je trouvais ça incongru dans sa bouche, sur ce banc tout au bout de l’allée des Cygnes où je venais de m’asseoir à son côté. Il avait l’air perdu, mais pas de la manière dont les hommes qui fréquentent cet endroit feignent de s’y être égarés. Je lui souris, ne sachant comment poursuivre la conversation.
En avais-je même envie? Il m’intriguait, la situation était insolite. Je lui souris une nouvelle fois.
Je ne suis pas du genre à m’épancher sur le passé, à me retourner en arrière. Pourtant, depuis quelques jours, je ne cesse de penser à cette première rencontre entre David et moi. Ce n’est nullement l’heure des bilans, il n’y a aucune raison pour cela. Mais, la semaine dernière, j’ai opéré mon jumeau: un homme né le même jour que moi. À quelques heures près, quelques minutes
peut-être, nous avons le même âge. C’était la première fois de toute ma carrière que cela m’arrivait. Quand je lui ai expliqué les risques de l’opération, l’homme s’est mis à pleurer. J’ai vu des patients fondre en larmes ou éclater en sanglots des centaines de fois, et de toutes les manières. La plupart du temps, je suis mal à l’aise et ne sais pas comment réagir, car ma volonté de rassurer ne me dispense pas d’exposer clairement le fait qu’aucune opération au cerveau n’est sans risque et, quand mes explications provoquent une réaction aussi forte, il m’est difficile de préserver cet équilibre entre optimisme et réserve. Aucune tumeur ne s’enlève en un tour de main, comment peut-on imaginer autre chose? Bien entendu, j’aspire à être celui qui guérit, celui qui sauve des vies. C’est le métier que j’ai appris, le seul que j’aie toujours voulu faire. J’ai conscience de ma responsabilité, de mon rôle, et toutefois, je ne me suis jamais tout à fait habitué à ce poids. Quand le regard d’un patient me rappelle entre deux crises de larmes que je suis celui qui tient sa vie entre mes mains, cela m’est insupportable. La neurochirurgie est certes devenue une discipline high-tech, il n’empêche, ce sont encore mes dix doigts qui réussissent ou qui condamnent. Mais cet homme, mon jumeau, ne m’embarrassa pas, comme tant d’autres avant lui, qui ont bruyamment exprimé leur angoisse. Il me toucha, pleurant ainsi en silence. «Ce n’est pas pour moi que j’ai peur. Je sais qu’une mort sur la table d’opération serait sans douleur. Je pense à mes enfants si vous… si l’opération ne marche pas. C’est trop tôt pour eux, ils ne sont pas prêts. J’ai encore des choses… des choses à vivre avec eux… » Il s’arrêta net, s’excusa, se ressaisit.
Un peu plus tard, je vérifiai dans son dossier médical: trois garçons, tous les trois encore étudiants. Aucune trace de leur mère dans les numéros d’urgence qu’il avait indiqués. En cas de décès, j’aurais à prévenir l’aîné. Vingt-trois ans. Je savais qu’il me faudrait chasser cette idée de mon esprit avant d’entrer au bloc. Cela n’avait aucun sens non plus de lui accorder un statut particulier du fait de sa date de naissance. Nous avions le même âge, et alors ? Aucune comparaison n’était possible. C’était un patient comme un autre. L’opération s’est bien déroulée. L’homme est en rémission et je pourrai bientôt le rendre à ses trois garçons.

DAVID
Comme souvent, je me suis levé un peu avant toi. Ces heures du petit matin, quand la nuit n’est pas encore tout à fait vaincue, me sont précieuses, j’aime ces moments où tout semble possible, et je ne me lasserai jamais d’observer les reflets des premiers rais de lumière sur l’eau. Cette grande baie vitrée est une bénédiction, ouverte sur le ciel parisien et surtout sur la Seine juste en contrebas, c’est un peu comme si je disposais de la meilleure loge à l’opéra pour moi tout seul, le spectacle est différent à chaque fois, et bien que je prenne plaisir à prolonger le plus possible ce temps à moi dans le silence et la lumière argentée de la nuit finissante, il m’arrive souvent de retourner dans le lit où tu dors encore, je te réveille en te caressant tout en douceur, parfois je te fais l’amour sans prononcer un mot, comme pour partager ces débuts avec toi, ces premiers instants du jour qui renaît, et tu me traites bien sûr de sentimental à la table du petit déjeuner quand je te dis mon bonheur, mais ce n’est pas la seule différence entre nous, car, pendant que j’écris des biographies de musiciens ou d’artistes oubliés dont l’existence ne changera le cours des choses pour personne, tu opères, tu sauves des vies et modifies la trajectoire de tant de biographies, et pas seulement sur le papier. Cette pensée me donne parfois le vertige. »

À propos de l’auteur
Jean Mattern est né en 1965 dans une famille originaire d’Europe centrale. Il suit des études de littérature comparée en France à la Sorbonne, avant d’être responsable des droits étrangers aux éditions Actes Sud puis responsable des acquisitions de littérature étrangère aux éditions Gallimard, principalement pour les collections «Du monde entier» et «Arcades». Il est aujourd’hui éditeur responsable du domaine étranger chez Grasset. Dans chacun de ses romans, la question de la transmission occupe une place prépondérante: après Les Bains de Kiraly (Sabine Wespieser éditeur, 2008) – qui a été traduit en sept langues –, il publie, toujours chez Sabine Wespieser éditeur, De lait et de miel en 2010, puis Simon Weber en 2012, et, en mai 2018, Le Bleu du lac, très remarqué par les libraires et la critique. Aux éditions Gallimard il a publié un roman, Septembre (2015), ainsi qu’un essai, De la perte et d’autres bonheurs (2016), dans la collection «Connaissance de l’Inconscient». Son nouveau roman, Une vue exceptionnelle, est paru pour la rentrée littéraire 2019. (Source: Sabine Wespieser éditeur)

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À crier dans les ruines

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RL_automne-2019

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coup_de_coeur

Sélectionné pour le prix Stanislas du premier roman
Talents Cultura de la rentrée

En deux mots:
La catastrophe de Tchernobyl pousse Léna à fuir une terre irradiée, laissant derrière elle Ivan, son amoureux, et ses belles promesses. C’est désormais en France qu’elle doit se construire un avenir… qui la conduira vingt ans plus tard à revenir dans la cité martyr de Pripiat.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Retour à Tchernobyl

L’émotion sourd de toutes les pages du premier roman d’Alexandra Koszelyk. «À crier dans les ruines» est un chant d’amour à une terre, à un serment de jeunesse, mais aussi une terrible déchirure.

Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, de ce 26 avril 1986 où un accident nucléaire dans la centrale de Tchernobyl a soudain transformé les belles certitudes sur le progrès et les avancées de la science en un drame mortel qui a secoué le monde. Je vous parle d’un temps où l’Allemagne et la Suisse interdisaient la consommation de légumes de son potager et où le fameux nuage s’étant arrêté à la frontière, la France ne «courait aucun risque». Je vous parle d’un temps où l’information sur la catastrophe, les victimes, le traitement du problème et la zone contaminée était très parcellaire, en grande partie censurée par les autorités russes (et quand on voit le traitement de l’accident nucléaire des derniers jours, on se dit que rien n’avait vraiment changé de ce côté).
Je vous parle d’un temps qui a fait basculer du jour au lendemain la vie de milliers de personnes, notamment celle de Léna, le personnage au centre de ce beau roman.
Les premières pages se déroulent en 2006, vingt ans après la catastrophe, au moment où Léna arrive à Kiev pour s’inscrire à une excursion vers Pripiat avec quelques touristes dont la curiosité est plus forte que le risque encouru. Mais pour elle, on va le comprendre très vite, ce voyage revêt un caractère autrement plus important: elle revient dans la ville où elle a passé son enfance, dans la ville où elle a connu Ivan, auprès de l’arbre sur lequel a été gravé la preuve de leur amour, là où elle a fait un serment qu’elle n’aura pu tenir.
Le brutal arrachement à cette terre frappe aussi ses parents et sa grand-mère Zenka qui laisse derrière elle, dans le train de l’exil, «son chez-soi, sa langue, et des amis déjà enterrés». Dimitri, son père, a pu trouver un emploi à Flamanville, non loin de Cherbourg, où ses connaissances dans le domaine nucléaire sont appréciées.
Suivent alors des pages fortes sur l’exil et sur la façon dont on peut essayer de surmonter ce déchirement. Léna trouve un réconfort dans la lecture : «Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne.»
La lecture et l’écriture. Car l’adolescente espère toujours que ses lettres trouveront Ivan qui, de son côté lui écrit aussi. Des lettres qu’il n’envoie pas, mais dans lesquelles il dit son espoir puis sa peine. Il raconte la vie à quelques kilomètres de ce maudit réacteur n°4 et le fol espoir né après la chute du mur de Berlin. Il raconte comment la douleur s’est transformée en colère: «J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent. Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites.»
On aura compris dès les premières pages que Léna n’a rien oublié. Mais peut-on effacer vingt ans de sa vie et retrouver ses racines?
La plume sensible d’Alexandra Koszelyk – qui a eu la bonne idée d’aller, à l’instar de Jean d’Ormesson, chercher son titre dans les poèmes d’Aragon – donne à ce roman une profondeur, une humanité, une force peu communes. Si bien que je n’ai qu’une certitude en refermant ce roman: il ne sera pas inutile de crier dans les ruines, car le message sera entendu!

À crier dans les ruines
Alexandra Koszelyk
Éditions Aux forges de Vulcain
Premier roman
240 p., 19 €
EAN 9782373050660
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Pripiat, commune proche de Tchernobyl, située dans la zone interdite ainsi qu’à Kiev puis en France, principalement à Cherbourg et Flamanville. On y évoque aussi le voyage de l’exil passant par Kiev, Jytomyr, Ternopil, Lviv, Tarnów, Cracovie, Varsovie, Poznań, Francfort et un séjour en Italie, à Sorrente.

Quand?
L’action se situe de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’odyssée d’une jeune femme, déterminée à retrouver son pays et son amour, tous deux détruits par Tchernobyl. Lena et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans l’usine de leur ville, bouleverse leurs vies. L’usine en question, c’est la centrale de Tchernobyl. Et nous sommes en 1986. Les deux amoureux sont séparés. Lena part avec sa famille en France, convaincue qu’Ivan est mort. Ivan, de son côté, ne peut s’éloigner de la zone, de sa terre qui, même sacrifiée, reste le pays de ses ancêtres. Il attend le retour de sa bien-aimée. Lena, quant à elle, grandit dans un pays qui n’est pas le sien. Elle s’efforce d’oublier. Mais, un jour, tout ce qui est enfoui remonte, revient, et elle part retrouver le pays qu’elle a quitté vingt ans plus tôt.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Just a word (Nicolas Winter)
L’Albatros, le blog de Nicolas Houguet
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Agathe the Book
Blog Sur la route de Jostein
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Daily Mars
Culturez-vous (entretien avec l’auteur)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. Mais de fines particules assombrissent les lumières de la ville, la grisaille embrume ses souvenirs. Des silhouettes la frôlent et semblent appartenir à un autre temps. Quand elle remonte le col de sa veste, un homme lui fait signe de l’autre côté de la rue puis s’approche. À quelques mètres d’elle, il découvre son erreur: il l’a prise pour une autre. Elle comprend à peine ses excuses en russe. Léna regarde la silhouette, celle-ci n’est déjà plus qu’un point à l’horizon.
«À la prochaine à droite, vous serez arrivé à votre destination.»
La voix métallique du GPS la sort de sa rêverie. Au bout de l’allée clignotent les néons de l’agence de voyages. Elle pousse la porte, de l’air chaud enveloppe ses mollets. Derrière le comptoir se tient une femme qui lui tend un dépliant. Ici, une seule destination est proposée.
«Pour vous rendre dans la ville fantôme Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec votre groupe. Deux conditions à remplir pour y accéder: vous devez me certifier que vous avez plus de dix-huit ans et que vous n’êtes pas enceinte. Vous signerez ce papier en deux exemplaires. Un pour vous, un pour moi.»
Le prix annoncé est élevé, mais Léna ne tergiverse pas quand elle dépose cinq cents dollars sur le comptoir. La femme au tailleur vert compte un à un les vingt-cinq billets de vingt dollars. Elle mouille son doigt puis l’applique sur le coin du billet. Une petite trace se forme avant de s’évanouir. L’hôtesse en fait un tas ordonné puis les range dans une boite rouillée. Lorsqu’elle la referme, le grincement remplit la pièce vide. D’un tiroir, elle sort un registre d’inscription. De la poussière tournoie quand elle le dépose sur son bureau.
«Il me reste une place pour demain. Mais peut-être est-ce trop tôt?»
Léna n’ose y croire, elle fixe la femme quelques secondes, puis sourit en signe d’acquiescement. Quand elle repasse le seuil de l’agence, le ciel lui semble moins gris.
La nuit, le sommeil peine à venir: la lumière de la diode du téléviseur l’empêche de s’endormir. Léna se retourne, s’enroule dans le drap, sans jamais trouver le sommeil. À trois heures du matin, elle s’avoue vaincue. Elle tâtonne et appuie sur l’interrupteur de la lampe. Une lumière jaune envahit la pièce. Elle plisse les yeux puis sort un roman de sa valise, une araignée en surgit. Léna sursaute puis regarde ce corps velu, il sera son compagnon de nuit. Les pages tournent, les heures défilent, Léna découvre le destin d’une femme brisée par l’Histoire. Le personnage s’appelle Lara : le prénom commence et finit comma le sien. Léna se rendort sur cette pensée quand let premières lueurs du jour arrivent.
« Ma charmante, mon inoubliable! Tant que le creux de mes bras se souviendra de toi, tant que tu seras encore sur mon épaule et sur mes lèvres, je serai avec toi.»
Le livre tombe sans bruit, les lettres du titre Le Docteur Jivago paraissent plus noires sur le carmin de la moquette. Dans un coin, l’arachnide tisse sa toile sans se préoccuper du temps.
Trois heures plus tard, Léna est en avance. Elle a trouvé refuge dans un café, tout près du lieu de rendez-vous. Derrière la vitre, le monument de la place Maïdan impose sa verticalité. Quelques instants, le regard de Léna se perd sur la statue qui surplombe la colonne: érigée en 2001 pour commémorer les dix ans de l’indépendance, Berehynia, la déesse mère de la Nature et protectrice de l’Arbre de Vie, domine la ville. Les bras levés, elle s’ouvre au monde et porte un rameau d’or. Léna repense à sa grand-mère. La voix des souvenirs se superpose à la musique criarde du café. Pendant quelques secondes, elle est dans le parc de Pripiat, avec Zenka, quand elle lui racontait ce mythe. »

Extraits
« Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne. »

« J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent.
Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites. Après, on trouve toujours des choses pour s’en détourner. Se divertir. Qu’as-tu trouvé là-bas pour y rester? Je ne te suffisais pas? L’homme est pourri jusqu’à la moelle. Les dirigeants ont détruit ma vie, la région, ce pays. Tu sais ce que ça fait de voir la mort en face? De voir les gens tomber malades? »

À propos de l’auteur
Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien. Diplômée à l’Université de Caen Normandie (1995-2001), elle travaille à Saint-Germain-en-Laye depuis 2001. En parallèle, elle est formatrice pour l’association Paysage et patrimoine sans frontières, un prestataire de formation au paysage, au jardin et à l’histoire des arts. Elle écrit également sur son blog personnel consacré à la littérature Bric à Book. À crier dans les ruines est son premier roman. (Source : Livres Hebdo / Twitter)

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La petite sonneuse de cloches

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En deux mots:
Quand Joe J.Stockholm meurt, son fils découvre son travail sur les amours de Chateaubriand et décide de partir pour Londres sur les traces de cette sonneuse de cloches, dont on va pouvoir suivre en parallèle sa relation avec le futur écrivain en exil.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mémoires d’outre-tombe de Joe J. Stockholm

Jérôme Attal n’a pas son pareil pour dénicher des anecdotes historiques et en faire de superbes romans. Après Giacometti et Sartre, le voilà sur les pas de Chateaubriand et c’est toujours aussi brillant!

Après le facétieux et délicieux 37, étoiles filantes, qui nous racontait comment Alberto Giacometti tentait de retrouver Jean-Paul Sartre dans le Paris des années trente pour se venger d’un affront, Jérôme Attal plonge encore un plus loin dans l’Histoire. Il nous propose cette fois de retrouver Chateaubriand à la fin du XVIIIe siècle, lorsqu’il arrive à Londres. Il est jeune, a déjà beaucoup voyagé, mais n’a pas encore publié une ligne et se trouve sans le sou. Après avoir erré dans la capitale, il va se retrouver à la nuit tombée enfermé dans la cathédrale de Westminster. La suite est racontée dans les Mémoires d’outre-tombe: «Dieu ne m’envoya pas ces âmes tristes et charmantes ; mais le léger fantôme d’une femme à peine adolescente parut portant une lumière abritée dans une feuille de papier tournée en coquille : c’était la petite sonneuse de cloches. J’entendis le bruit d’un baiser, et la cloche tinta le point du jour.»
Cette petite sonneuse de cloches va intriguer le professeur de lettres Joe J. Stockholm qui aimerait publier un livre sur les amours successives du grand écrivain. Mais la mort le fauche avant qu’il ne puisse mener à bien son entreprise. Son fils Joachim découvre les notes laissées par son père et décide de poursuivre l’enquête. Pour conjurer sa peine, il part pour Londres à la recherche de cette mystérieuse sonneuse de cloches.
On l’aura compris, Jérôme Attal va nous proposer en parallèle de suivre les deux histoires, celle vécue par Chateaubriand avec la petite sonneuse et la quête de Joachim dans le Londres d’aujourd’hui. Habile construction qui va permettre au lecteur de connaître ici un fait que Joachim n’a pas encore découvert où là un élément biographique que Chateaubriand n’a pas encore vécu. Mais ce qui, comme dans son roman précédent, fait tout le sel de ce livre c’est ce formidable moteur qui s’appelle l’amour. L’amour de la sonneuse qui va pousser Chateaubriand dans une quête échevelée, l’amour d’une espiègle bibliothécaire répondant au doux nom de Mirabel pour Joachim – «J’aimais cette loi d’être ensemble que nous écrivions spontanément tous les deux, ces petites connivences comme des diamants persistants dans les souvenirs embrouillardés» – et pour tout ce petit monde, l’amour de la littérature et des livres.
Il va sans dire que le lecteur, par essence, fait partie de cette communauté d’amoureux de la chose écrite et que, grâce à la plume inclusive de Jérôme Attal, très vite, il va cheminer aux côtés des uns et des autres et faire son miel de cette quête. Peu importe du reste la véracité du récit et la part d’imaginaire – même s’il faut souligner que l’auteur s’est appuyé sur une très solide documentation –, car le plaisir est ici garanti !

La petite sonneuse de cloches
Jérôme Attal
Éditions Robert Laffont
Roman
270 p., 19 €
EAN 9782221241660
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’en Angleterre, principalement à Londres. On y évoque aussi Combourg, l’Amérique, Thionville ou encore Versailles.

Quand?
L’action se situe d’une part à la fin du XVIIIe siècle et d’autre part de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
1793. Le jeune Chateaubriand s’est exilé à Londres pour échapper à la Terreur. Sans argent, l’estomac vide, il tente de survivre tout en poursuivant son rêve de devenir écrivain. Un soir, tandis qu’il visite l’abbaye de Westminster, il se retrouve enfermé parmi les sépultures royales. Il y fera une rencontre inattendue : une jeune fille venue sonner les cloches de l’abbaye. Des décennies plus tard, dans ses Mémoires d’outre-tombe, il évoquera le tintement d’un baiser.
De nos jours, le vénérable professeur de littérature française Joe J. Stockholm travaille à l’écriture d’un livre sur les amours de l’écrivain. Quand il meurt, il laisse en friche un chapitre consacré à cette petite sonneuse de cloches. Joachim, son fils, décide alors de partir à Londres afin de poursuivre ses investigations.
Qui est la petite sonneuse de cloches? A-t-elle laissé dans la vie du grand homme une empreinte plus profonde que les quelques lignes énigmatiques qu’il lui a consacrées ? Quelles amours plus fortes que tout se terrent dans les livres, qui brûlent d’un feu inextinguible le cœur de ceux qui les écrivent?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Victor de Sepausy)


La petite sonneuse de cloches de Jérôme Attal présenté par Julie de la librairie L’Amandier © Robert Laffont

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Pas un shilling en poche. Dormi en coups de sabre et rien avalé de solide depuis la veille au soir (une demi-brioche trempée dans un verre de thé). La saleté qui torpille dans Soho l’aveugle un court instant ; le passage d’une voiture de poste attelée de deux chevaux lancés à plein galop et qui racle l’effort de trottoir le projette contre une façade en briques ; il comprend que ce qui le condamne le sauve à la fois : n’être plus qu’un corps réduit à un cœur qui bat.
Il s’est emmitouflé dans le manteau bleu nuit qu’il a trouvé dans ce commerce obscur du port de Jersey, avant d’embarquer pour l’Angleterre. En voulant élargir une des poches, il l’a crevée. Sa main droite s’enfonce dans la doublure, ses doigts sautent dans le vide. Il dirigera ses pas vers l’hôtel Grenier pour solliciter la couturière de permanence. Il la regardera faire, et pour peu qu’elle soit jolie, aura la sensation qu’elle raccommode dans le même mouvement une partie de son cœur ; la beauté agit toujours comme un baume fugitif. Puis il ira s’étendre sous les pins de Hyde Park, le ciel sera strié d’un vol de perruches, de belles Anglaises se demanderont qui il est.

Pour l’heure, François-René repère l’enseigne de fer et de plomb clouée à l’une des façades de Shelton Street et dont l’inscription, « Le gentil dentiste », tient lieu d’anesthésie locale pour les patients les plus rétifs. La porte s’ouvre sur un escalier raide comme la police du roi George, et une fois le bataillon de marches avalé, sa main vacille sur la poignée en cuivre : il est monté trop vite, un étourdissement, la fièvre, la faim, les mauvaises nuits. Il pourrait chuter et se retrouver en bas, le crâne ouvert en deux, adieu déloyal à celui qui n’a pas encore épuisé tous les horizons permis.
« Eh bien, entrez ! Ne faites pas le timide avec votre douleur. »
Le ton est caustique, loin de l’impression laissée par l’inscription sur la façade. Le gentil dentiste se tient dans l’embrasure d’une seconde porte, entre son cabinet et le vestibule où une dame vêtue d’une imposante robe à coqueluchon produit des efforts spectaculaires pour s’asseoir sur une toute petite chaise. Elle n’y arrivera jamais. Autant demander à un paon de se jucher sur une tête d’aiguille.
Elle paraît s’offusquer que le docteur s’adresse au jeune homme alors qu’elle est arrivée la première.
« C’est un migrant, lui glisse le dentiste à l’oreille. Après lui, j’en aurais terminé avec eux pour la journée.
— Oh », fait la dame, assez rondement pour que ce « oh » contienne toute sa contrariété et un peu de sa commisération.
Elle dévisage François-René des pieds à la tête. Quel accoutrement ! Quel teint cadavérique ! Du charme, certes. Des yeux ardents. Comme les ressorts d’un cœur déboulonné. Le nez est effilé, de la taille de chacun des sourcils. Boucles brunes et rouflaquettes épaisses, cheveux longs caractéristiques de la jeunesse. Une sorte de paysan efféminé. Pas bien grand, mais attachant. Elle le quitte des yeux pour de nouveau tenter de viser la chaise minuscule sur laquelle elle aimerait s’asseoir. Vous devez toujours tenir debout, même à l’horizontal, quand vous êtes une femme. Condamnée à être sur le point d’apparaître. »

Extraits
« Je compte mon père parmi les victimes collatérales de la grande canicule de 2003. Un reportage récent dénombrait les disparus de ce triste été à environ vingt mille. Mon père était mort en septembre, mais je me souviens que fin août, en raison du nombre élevé de moribonds qui affluaient dans les couloirs de l’hôpital, ils l’avaient renvoyé à la maison. Dans son état piteux, avec son trou dans la gorge et le corps bardé de fils qui vous maintiennent tout juste en vie, qui vous stabilisent dans une zone inconfortable d’angoisse, d’empêchements et de fatigue. Dans mon journal intime, à la date du 30 août 2003, je m’étais contenté de noter : « Avec ses tuyaux partout, mon père ressemble au Centre Pompidou ». »

« Mirabel et moi trouvâmes un endroit à notre goût assez rapidement. Après un veto de part et d’autre. Trop ceci, pas assez cela. J’aimais cette loi d’être ensemble que nous écrivions spontanément tous les deux, ces petites connivences comme des diamants persistants dans les souvenirs embrouillardés. L’acclimatation, le début d’un lien, la chaleur d’un pull. Une porte franchie. Notre choix s’arrêta sur The Providores, pour ses banquettes en cuir bleu et ses tables en bois. Les cafés du quartier offraient souvent des petites alvéoles à l’abri du monde tapageur et des atmosphères dans lesquelles se sentir bien. »

Extrait des Mémoires d’outre-tombe de Châteaubriand
« J’avais compté dix heures, onze heures à l’horloge ; le marteau qui se soulevait et retombait sur l’airain était le seul être vivant avec moi dans ces régions. Au dehors une voiture roulante, le cri du watchman, voilà tout : ces bruits lointains de la terre me parvenaient d’un monde dans un autre monde. Le brouillard de la Tamise et la fumée du charbon de terre s’infiltrèrent dans la basilique, et y répandirent de secondes ténèbres.
Enfin, un crépuscule s’épanouit dans un coin des ombres les plus éteintes : je regardais fixement croître la lumière progressive ; émanait-elle des deux fils d’Édouard IV, assassinés par leur oncle ? « Ces aimables enfants, dit le grand tragique, étaient couchés ensemble ; ils se tenaient entourés de leurs bras innocents et blancs comme l’albâtre. Leurs lèvres semblaient quatre roses vermeilles sur une seule tige, qui, dans tout l’éclat de leur beauté, se baisent l’une l’autre. » Dieu ne m’envoya pas ces âmes tristes et charmantes ; mais le léger fantôme d’une femme à peine adolescente parut portant une lumière abritée dans une feuille de papier tournée en coquille : c’était la petite sonneuse de cloches. J’entendis le bruit d’un baiser, et la cloche tinta le point du jour. La sonneuse fut tout épouvantée lorsque je sortis avec elle par la porte du cloître. Je lui contai mon aventure ; elle me dit qu’elle était venue remplir les fonctions de son père malade : nous ne parlâmes pas du baiser. » cité p. 34

À propos de l’auteur
Jérôme Attal est parolier et écrivain, et l’auteur d’une dizaine de romans. Chez Robert Laffont, il a publié Aide-moi si tu peux, Les Jonquilles de Green Park (prix du roman de l’Ile de Ré et prix Coup de cœur du salon Lire en Poche de Saint-Maur), L’Appel de Portobello Road et 37, étoiles filantes, (prix Livres en Vignes et prix de la rentrée «les écrivains chez Gonzague Saint Bris»). (Source: Éditions Robert Laffont)

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Les Enténébrés

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En deux mots:
Le dérèglement climatique et l’adultère, les réfugiés et la Shoah, une mère déprimée, l’œuvre de Pessoa et les expériences médicales menées par les nazis, la jouissance et la famille : autant de pièces d’un puzzle vont s’assembler au fil de la confession de Sarah.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le puzzle reconstitué

Dans son nouveau roman Sarah Chiche explore les failles de l’intime et celles du monde. Une plongée vertigineuse de l’écologie terrestre à l’écologie psychique qui se lit comme l’assemblage d’un puzzle. Fascinant!

Au moment d’écrire «quel extraordinaire roman», je me prends à douter. Peut-on vraiment parler de roman? S’agit-il plus précisément d’autofiction? Mais dans ce cas alors Sarah Chiche ne nous cacherait rien de sa vie la plus intime… À moins que finalement la romancière ne vienne prendre le pas sur la biographe pour transcender le réel, l’enrichir, le nourrir de fantasmes, de lectures. C’est cette variante que je crois la plus proche de la vérité, notamment après avoir entendu Sarah Chiche parler de ce roman lors d’une rencontre en librairie.
Sarah mène une vie de famille assez ordinaire, entourée d’un mari qu’elle aime et d’une petite fille adorable. Elle travaille comme psy dans un hôpital et aime se plonger dans les livres et écrire. Elle se passionne notamment pour l’œuvre de Fernando Pessoa. Seulement voilà, ce bel équilibre va soudain être remis en question par les soubresauts de l’Histoire. Quand l’intranquillité, pour reprendre un terme cher à Pessoa, vient bousculer «l’écologie terrestre et l’écologie psychique».
Le choc a lieu en Autriche le 28 septembre 2015: «La gare centrale de Vienne, où je me trouvais cette nuit-là, cette gare n’était plus une gare. C’était le ventre débondé, crevé, excrémentiel de la route des Balkans, recrachant sans cesse, sur ces quais balayés par le vent, des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras, sous les applaudissements des Viennois venus les accueillir, leur porter à manger dans des cantines de métal, ou des plats enveloppés dans du papier d’aluminium, leur distribuer des vêtements, des brosses à dents et des couvertures. Leur bonté, comme l’éclaircie dans l’orage, comme un souffle frais et paradoxal dans le brasier qui s’écroule sur lui- même, ne dura qu’un temps.»
Dans la construction de son roman, Sarah Chiche a choisi de nous livrer les pièces d’un puzzle qui, au fil du récit, vont s’assembler pour nous donner une vision d’ensemble, mais aussi pour démontrer combien une vie s’imbrique dans celle des autres, au fil des rencontres et au fil des événements, des émotions qu’ils suscitent, des failles qu’ils mettent à jour ou, au contraire, qu’ils cicatrisent. Une manière aussi de reprendre la théorie du chaos chère à Edward Lorenz et son effet papillon. Et de l’illustrer. Car si en 2010 le climat de la planète n’avait pas commencé à se dérégler, Sarah ne se serait pas retrouvée dans une chambre d’hôtel à tromper son mari avec Richard, un célèbre violoncelliste. La voici prise au piège, la voici affublée d’une part d’ombre, la voici «enténébrée» à son tour. La romancière a eu jolie formule pour résumer cette liaison: «Sarah et Richard, c’est la rencontre de deux fantômes et de deux fantasmes».
Car ce roman-gigogne nous l’indique dès son titre: tous les personnages que nous allons croiser ici sont des enténébrés qui mènent une double-vie, qui derrière leur façade respectable, ont leur part d’ombre, de souffrance, quand ce ne sont pas des pulsions plus morbides. On voit alors les réfugiés d’aujourd’hui se télescoper avec les déportés d’hier, l’Histoire broyer les destins individuels et laisser des marques indélébiles de génération en génération. Oui les fantômes sont bien présents. Ceux qui viennent hanter la mère de Sarah qui a perdu son mari trop jeune et n’a jamais pu se guérir de cette perte, ceux de ces centaines de victimes ayant servi à des expériences menées par les nazis et qui ont fini dans les sous-sols d’un hôpital, ceux imaginés par Elfriede Jelinek et Robert Musil…
Sarah Chiche réussit un roman d’une rare densité. À la manière d’une équilibriste sur une corde raide, elle nous fait partager la peur, nous laisse imaginer que le prochain pas pourrait être fatal. La tension est extrême, mais la «fin heureuse» reste aussi une option.

Les Enténébrés
Sarah Chiche
Éditions du Seuil
Roman
368 p., 21 €
EAN: 9782021399479
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement à Vienne et à Paris.

Quand?
L’action se situe de septembre 2015 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Automne 2015. Alors qu’une chaleur inhabituelle s’attarde sur l’Europe, une femme se rend en Autriche pour écrire un article sur les conditions d’accueil des réfugiés. Elle se prénomme Sarah. Elle est aussi psychologue, vit à Paris avec Paul, un intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde, avec qui elle a un enfant. À Vienne, elle rencontre Richard, un musicien mondialement célébré. Ils se voient. Ils s’aiment. Elle le fuit puis lui écrit, de retour en France. Il vient la retrouver. Pour Sarah, c’est l’épreuve du secret, de deux vies tout aussi intenses menées de front, qui se répondent et s’opposent, jusqu’au point de rupture intérieur : à l’occasion d’une autre enquête, sur une extermination d’enfants dans un hôpital psychiatrique autrichien, ses fantômes vont ressurgir. S’ouvre alors une fresque puissante et sombre sur l’amour fou, où le mal familial côtoie celui de l’Histoire en marche, de la fin du XIXe siècle aux décombres de la Deuxième Guerre mondiale, de l’Afrique des indépendances à la catastrophe climatique de ce début de millénaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Croix (Stéphanie Janicot)
En attendant Nadeau (Éric Loret)
Putsch (Emmanuelle de Boysson)
Charybde 27, le blog 
Blog de Marc Villemain
Blog Les Livres de Joëlle
Blog lectures du mouton (Virginie Vertigo)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
À l’été 2010, un anticyclone d’une ampleur anormale s’installa au-dessus de la Russie ; il s’étendit vers l’est, sur des milliers de kilomètres, paralysant la circulation atmosphérique depuis Moscou jusqu’à l’Oural et au Kazakhstan. Venue de Turquie et du Moyen- Orient et remontant au même moment vers le nord, une masse d’air torride fit alors déferler une vague de chaleur exceptionnelle, la plus forte – dirent après coup certains experts – depuis mille ans. Des bouleaux et des mélèzes plusieurs fois centenaires se mirent à flamber comme de l’étoupe sous la flamme
du briquet. L’azur du ciel se drapa de gris. Moscou fut recouvert d’une épaisse fumée sombre de cendres, étouffante, qu’aucun souffle ne dissipait plus et qui stagna un nombre interminable de semaines. Des particules fines produites par la combustion des arbres polluèrent les terres noires, grasses et fertiles d’Ukraine, au moment de la récolte des céréales. Les sols, sous la brûlure, se crevassèrent. Le maïs prit feu à son tour. Les tournesols se fanèrent. Les marchés agricoles s’affolèrent face à cette calamité extraordinaire ; en peu de jours, la valeur du quintal de blé fut multipliée par trois. Il fut décidé d’un embargo sur les exportations de blé russe. Mais la sécheresse gagna bientôt la Chine – d’autres évoqueraient, plus tard, des températures anormalement hautes au Canada, d’autres encore diraient que tout avait peut- être aussi commencé en Australie. Malgré les gouvernements, les cours explosèrent partout. Le prix du pain monta en flèche. Le tourbillon cendreux s’étendait toujours. Affamée, une foule immense, que nul ne pouvait compter, quitta, sous un soleil noir comme un sac de crin, les campagnes d’Égypte, de Tunisie, du Maroc, de Jordanie, du Yémen et de Syrie, pour gagner les villes. Des enfants déscolarisés, faméliques, erraient dans les rues. Les fragiles économies du Croissant fertile et du Maghreb commencèrent à se disloquer. Une multitude de jeunes gens se retrouvèrent sans emploi. Et puis, humilié par la police, un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, à qui l’on refusait, faute de bakchich, un quelconque permis, s’aspergea
d’essence, craqua une allumette et s’immola devant la préfecture.
Métamorphosé en esprit vengeur, le vent souffla alors plus fort, plus rageusement. La vague de contestation partie de la région agricole de Sidi Bouzid gagna Kasserine, s’abattit sur les villes de l’Atlas, enfla dans Tunis – le président Zine el-Abidine Ben Ali s’enfuit –, elle déferla sur le Caire – emportant le président Moubarak –, Marrakech, Casablanca, Alger, Manama, Mossoul, Bagdad et Ramallah, puis le Yémen – incapable de mater les troubles, le président Saleh quitta le pays –, suscita au passage une rébellion touarègue contre le Mali, avant que les émeutes de la faim et de la misère ne finissent écrasées dans le sang en Syrie par le gouvernement de Bachar al-Assad. L’obscurité s’épaissit une ultime fois. Et le ciel se retira comme un livre qu’on roule. Des navires de guerre russes firent mouvement près des côtes de Tartous et Lattaquié. Le sang coula, encore, dans les rues d’Alep devenues ruines. L’esclavage, la mendicité, les mariages forcés par le désespoir et le cynisme augmentèrent dans des proportions abominables. Épouvantés, des centaines de milliers de Syriens se mirent en route, vers la Turquie, le Liban, la Jordanie, l’Irak, l’Égypte, l’Autriche, l’Allemagne, la France ou l’Angleterre, grossissant le flot des migrants d’Irak, d’Afghanistan, du Mali ou du Soudan. Des rafiots bondés avec, à leur bord, des enfants, des femmes et des hommes qui avaient été torturés, violés, spoliés, persécutés de toutes sortes de façons, ou qui avaient dû, pour se défendre, tuer à leur tour, surgirent, au large de la Grèce, de toutes parts, nuit après nuit,
glissant lentement sur les eaux couleur d’ébène. Et la mer devint leur tombeau. Des bateaux chavirèrent. Des femmes jetèrent leurs enfants malades par- dessus bord pour ne pas contaminer le reste de l’équipage – peut- être pour n’être pas elles- mêmes poussées par-dessus bord. Des pêcheurs remontèrent dans leurs filets des
corps par centaines. Certains les ramenaient à terre. D’autres, épouvantés, les rejetaient dans l’ourlet des vagues sans lune.
Mais d’autres cadavres éventrés, rongés, déchiquetés, finirent par s’échouer sur les rivages. On les enterra à la hâte, dans des sépultures nues. Il se disait dans les îles que bientôt, sur terre, on ne trouverait plus de place – ni pour les accueillir, ni pour les inhumer. Le vent du diable souffla de plus belle. D’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, d’Érythrée, du Soudan, du Kurdistan, du Darfour, une écume bouillonnante et informe de fuyards se massa, dans les environs de Calais, dans une jungle de cabanes et de tentes, dans l’espoir halluciné de pouvoir, un jour, gagner l’Angleterre.
On posa à l’entrée du tunnel sous la Manche des rouleaux de fil de fer barbelé et de hautes clôtures, dont on inonda les abords, pour qu’ils s’y noient. On découvrit, en bordure d’une autoroute autrichienne, au niveau de la ville de Parndorf, dans un camion frigorifique immatriculé en Hongrie, mais au nom d’une entreprise de volaille slovaque, soixante et onze corps de réfugiés empilés, dont certains dans un état de décomposition avancée.
Des liquides pestilentiels sortaient de la remorque. Un côté du véhicule avait été enfoncé de l’intérieur. Les victimes enfermées avaient tenté de s’échapper en poussant les tôles – en vain. La photo d’un cadavre d’enfant échoué sur une plage turque fit le tour de la planète. Le père de l’enfant appela le monde à ouvrir ses portes. L’Autriche et l’Allemagne, dans un de ces moments fugitifs où la tempête trompe le marin par une accalmie, ouvrirent leurs frontières. Mais on prétendit bien vite qu’il s’agissait de la part du père de l’enfant d’une mise en scène macabre. On l’accusa de ne lui avoir pas passé de gilet de sauvetage. On raconta qu’il voulait se rendre en Europe pour se refaire les dents et qu’il avait lui- même organisé la traversée qui avait tourné au drame.
Autrement dit, et si l’on ne craint pas de recourir à une formule peu optimiste, mais parfaitement exacte: ce 28 septembre 2015 était une nuit affreuse. La gare centrale de Vienne, où je me trouvais cette nuit- là, cette gare n’était plus une gare. C’était le ventre débondé, crevé, excrémentiel de la route des Balkans, recrachant sans cesse, sur ces quais balayés par le vent, des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras, sous les applaudissements des Viennois venus les accueillir, leur porter à manger dans des cantines de métal, ou des plats enveloppés dans du papier d’aluminium, leur distribuer des vêtements, des brosses à dents et des couvertures. Leur bonté, comme l’éclaircie dans l’orage, comme un souffle frais et paradoxal dans le brasier qui s’écroule sur lui- même, ne dura qu’un temps. »

Extrait
« Je m’allonge. Le sang coule. De plus en plus fort. La douleur monte. Le jour tombe.
La douleur, atroce, me poignarde le ventre puis le dos, comme si mes os étaient comprimés dans un étau. Je me précipite dans la salle de bains, pliée en deux. Je saisis une serviette. Je mords dedans pour ne pas hurler. Je colle mon front contre l’émail froid de la baignoire. J’attrape le petit sac luisant qui vient de tomber de mon ventre. Je crois deviner l’esquisse d’une tête, la forme d’une main. Je le tiens serré contre moi. Longtemps. Je le remercie pour les six semaines passées ensemble où j’ai cru de toutes mes forces à la possibilité de son sourire. Mais cette chanson que je lui ai chantée avant de tirer la chasse d’eau, aujourd’hui encore je ne peux plus l’entendre, car malgré la merveilleuse petite fille qui est arrivée plus tard, il n’y aura jamais de mots pour dire cette horreur-là. »


Sarah Chiche présente «Les Enténébrés» dans La Grande Librairie de François Busnel © Production France Télévisions

À propos de l’auteur
Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est l’auteur de deux romans : L’inachevée (Grasset, 2008) et L’Emprise (Grasset, 2010), et de trois essais : Personne(s), d’après Le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa (Éditions Cécile Defaut, 2013), Éthique du mikado, essai sur le cinéma de Michael Haneke (PUF, 2015), Une histoire érotique de la psychanalyse : de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (Payot, 2018). (Source: Éditions du Seuil)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Le cahier de recettes

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En deux mots:
Julien vient de perdre son père. L’occasion de réouvrir la boîte à souvenirs et de rendre hommage à cet homme qui a passé sa vie dans la cuisine du restaurant qu’il tenait dans une bourgade de l’est de la France. Un hommage plein de saveurs qui est aussi un roman d’initiation, entre littérature et petits plats.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Dans la cuisine aux souvenirs

Après le remarqué «Marguerite» Jacky Durand nous revient avec un roman aux forts accents autobiographiques qui rend hommage à un père disparu. Un cuisinier qui lui aura laissé «Le cahier de recettes».

Ce joli roman, dans lequel on retrouve l’écriture sensible qui avait déjà fait merveille dans Marguerite, pourrait être sous-titré «ce que je dois à mes parents» ou encore «naissance d’une vocation». Car l’histoire de Julien, un jeune garçon qui rêve de suivre les traces de son père cuisinier et qui décide de suivre des études de lettres pour se rapprocher de sa mère, a tout du récit autobiographique. Rappelons que Jacky Durand est aujourd’hui chroniqueur pour Libération («Tu mitonnes») et France-Culture («Les mitonnages de Jacky»), qu’il marie à merveille son expérience en cuisine, sa connaissance des produits et des petits plats à un style qui met en éveil tous les sens, à commencer par le goût et l’odorat qui ont accompagné son enfance et son adolescence.
Au moment où il fait ses adieux à son père, emporté par une longue maladie, Julien se souvient de ses années durant lesquelles il s’immisçait dans la cuisine du restaurant, observant son père aux fourneaux puis tentant de lui apporter son aide, fasciné par son savoir-faire: «Pour moi, tu es le maître du feu; un magicien quand tu fais gonfler la brioche; un perceur de coffre-fort quand tu ouvres les huîtres; un roi mage quand tu fouettes la crème Chantilly et que tu fais fondre pour moi du chocolat noir. La cuisine embaume la brioche qui dore et l’orange pressée. C’est la saison des sanguines. Tu les pèles à vif et me laisses placer les tranches sur une assiette. Tu ajoutes quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger. Tu dis que ça te rappelle l’Algérie.»
L’Algérie, c’est l’autre part – mystérieuse – de cet homme qui se livre peu. On comprend entre les lignes combien cette expérience l’a changé. Il y aura beaucoup appris sur l’âme humaine, y aura découvert des villages «où personne ne savait ni lire ni écrire», mais aussi la fraternité. Lucien, l’ami inséparable, l’accompagnera du reste à son retour et le secondera dans son restaurant du Relais fleuri.
C’est là, du côté du Jura, qu’un jour s’installe Hélène. Elle sera séduite par la cuisine du patron avant de l’être par le chef venu lui expliquer que chez lui «on aime beaucoup ou pas du tout». La prof de français, «l’intello bourgeoise», et l’artisan s’apprivoisent et offrent chacun au petit Julien de partager leur passion. Cuisine et littérature, tendresse et tours de main. On suit Cinq colonnes à la Une ou Les Animaux du monde de Frédéric Rossif à la télé. La vie suit son cours paisible, aux effluves de paupiettes de veau, d’un fromage de tête à nul autre pareil, de vol-au-vent ou encore de cette brioche à la fleur d’oranger. Jusqu’au jour où Julien est envoyé quelques jours à Dijon, chez Gaby et Maria.
À son retour, Hélène a disparu. «Pour étouffer la douleur, je sors ton cahier de recettes. Je l’ai récupéré dans le tiroir de la table de nuit de maman avant que Nicole s’installe dans votre chambre. Je le feuillette souvent sous les draps. Pas tant pour lire les recettes que pour retrouver maman à travers son écriture. Je m’attarde sur chacune des lettres, imaginant le grain de beauté sur son doigt alors qu’elle tient son crayon. Elle a une façon bien à elle de former les « e ». Elle les termine par un trait qui se jette dans le vide au lieu de s’arrondir. « C’est mon côté rebelle », m’avait-elle dit en riant.»
Ce cahier de recettes est en quelque sorte le condensé de toute l’histoire de Julien. Derrière les ingrédients et l’explication de la préparation des plats sont rassemblés la savoir-faire de l’un et l’écriture de l’autre, l’idée de transmission tout autant que celle du changement de statut social et les deux pôles qui vont présider à la vie du jeune homme un fois son bac en poche.
Jacky Durand nous a mitonné un roman émouvant, fleurant la nostalgie. Une déclaration d’amour et quelques recettes… de vie.

Le cahier de recettes
Jacky Durand
Éditions Stock
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782234085831
Paru le 03/04/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement du côté du Jura ainsi qu’à Dijon et Besançon.

Quand?
L’action se situe durant la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Monsieur Henri, le charismatique patron du restaurant le Relais fleuri, s’est toujours opposé sans explication à ce que son fils Julien devienne cuisinier. Quand il sombre dans le coma, Julien n’a plus qu’une obsession: retrouver le cahier où, depuis son enfance, il a vu son père consigner ses recettes et ses tours de main. Il découvre alors d’autres secrets et comprend pourquoi Henri a laissé partir sa femme sans un mot. Avec ce roman, Jacky Durand nous offre le magnifique portrait d’un homme pour qui la cuisine est plus qu’un métier: le plaisir quotidien du partage et l’art de traverser les épreuves. Une tendre déclaration d’amour filial, une histoire de transmission et de secrets, où, à chaque page, l’écriture sensuelle de l’auteur nous met l’eau à la bouche.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bernard Pivot)
Le Journal du Centre (Pascale Fauriaux)
L’Express (Marianne Payot)
Blog The unamed bookshelf 
Blog Liseuse hyperfertile 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je n’en finis pas de fixer tes mains sur la couverture de l’hôpital. Elles sont diaphanes comme du papier de soie. On dirait des racines échouées dans le lit d’un ruisseau. Moi qui les ai connues si vives et chaleureuses, même esquintées de la paume à la pulpe de l’index. Tu disais en riant que tu étais « le roi des brûlures ». Tu avais beau avoir toujours un torchon coincé dans ton tablier, tu l’oubliais au moment du coup de feu pour empoigner trop vite ces poêles dans lesquelles tu retournais avec les doigts les côtes de veau et les filets de perche. Et tu te brûlais sans rien dire, maintenant quand même tes mains dans l’huile bouillante ou démoulant tes gâteaux au sortir du four.
Tu disais qu’une brûlure chassait l’autre, que tu tenais ça du vieux boulanger qui t’avait appris, gamin, à faire du pain. Et tu riais quand je touchais tes cicatrices calleuses. J’aimais aussi jouer avec la dernière phalange de ton index, noueuse comme un cep de vigne, et je voulais que tu me racontes encore l’histoire de sa difformité. Tu me disais que tu n’étais alors guère plus âgé que moi. Tu étais assis à la table où ta mère venait de poser son hachoir pour préparer une terrine. Il te fascinait, cet engin en fonte dont tu avais le droit de tourner la manivelle tandis que ta mère y introduisait des morceaux de porc. Sauf qu’un jour, alors qu’elle était partie, tu avais mis ton index dans le hachoir. Il avait fallu chercher le docteur à pied sur la grand-route puis revenir avec lui dans sa carriole. Le toubib avait observé ton doigt. C’était encore l’époque où il était inconcevable de poser une question à un médecin. Il avait ordonné à ton père de tailler deux planchettes dans un morceau de peuplier. Tu avais serré les dents quand il les avait plaquées sur ton doigt. Puis il les avait maintenues avec des bandes taillées dans une ceinture en flanelle de ton père. Il avait dit qu’il reviendrait dans un mois.
Quand il avait ôté l’attelle, ton index était tout rose avec la dernière phalange pointant vers la gauche. Le docteur avait dit que ton doigt était sauvé mais que tu serais peut-être recalé au service militaire. Ton père avait froncé les sourcils en déclarant que tu ferais ton armée comme tout le monde. Et toi, tu secouais la tête en me racontant cela et en soupirant : « S’il avait su que je ferais vingt mois d’Algérie. » Tu continuais de gratter le fond des casseroles avec l’ongle de ton doigt difforme, tu disais qu’il était bien pratique pour récurer des endroits difficiles d’accès.
Je me souviens de ton index posé sur le dos d’un couteau, sur une poche de pâtissier. Tu t’appliquais comme si tu étais en train de passer ton CAP. Là, tout de suite, je le soulève, il me semble léger et minuscule comme un os de poulet de batterie. J’ai souvent eu envie de tordre ta phalange pour tenter de la remettre droite. L’idée même de ce geste m’a toujours terrifié. Non, je ne peux pas te faire cela. Et quand bien même tu serais déjà mort, je ne le ferais pas. Parce que je suis toujours hanté par cette histoire qu’on se racontait gosses à l’école primaire. Une histoire de croque-mort. Lors d’une toilette mortuaire, le père d’un copain avait tenté de redresser la jambe d’une défunte atrophiée par un cancer. Le membre avait cassé, le croque-mort avait été viré.
Je frôle encore une fois tes mains. Je voudrais qu’elles bougent, même d’un millimètre. Mais on dirait les spatules que tu suspendais à la hotte après les avoir fait danser tout un service en retournant tes galettes de pommes de terre. Je cherche dans la table de nuit la bouteille de parfum que je t’ai offerte pour Noël. Pour un homme, de Caron. « Vous verrez, c’est bien pour un monsieur de son âge », m’avait dit la vendeuse de la gare de Lyon. Je t’ai rasé le 25 décembre au matin et tu as arrêté ma main :
– C’est quoi ?
– Du sent-bon.
– J’en n’ai jamais mis.
Tu as consenti à ce que je t’applique quelques gouttes dans le cou, en grognant: «Un cuisinier, ça ne se parfume pas. Sinon, il se gâte le nez et les papilles.» Tu as reniflé, l’air circonspect, et lâché : «Ce que tu me fais faire quand même.» Je m’enduis les mains de parfum et je masse doucement tes doigts, tes paumes.
Il y a trois jours, après le service du soir, je n’avais pas sommeil. J’ai décidé d’aller faire le tour de la ville en fourgonnette. J’ai allumé une Camel en écoutant « No Quarter » de Led Zeppelin. Ton bruit, comme tu disais. La nuit était froide, les rues désertes. Un instant, j’ai hésité à aller boire un demi au café de la Paix. Mais j’avais envie de te voir. J’ai poussé jusqu’à l’hôpital, tapé le digicode de la porte du service de soins palliatifs que Florence, l’infirmière de nuit, m’avait donné. Le couloir était dans une pénombre orangée. La porte de ta chambre était entrouverte et, dans la lueur de la veilleuse, j’ai découvert un curieux jeu d’ombres que tu créais avec tes mains, les yeux fermés. Tu frottais tes paumes l’une contre l’autre comme si tu fraisais la pâte sablée de la tarte au citron qui figurait à la carte de tes desserts. Puis tu écartais les doigts en les pinçant vivement. T’efforçais-tu de retirer de petits morceaux de pâte? Je me suis assis sur le bord du lit et je t’ai regardé faire. Je t’ai soufflé: «Papa, tu n’as pas perdu la main.» Je n’attendais pas de réponse. J’espérais juste que tu m’entendais. J’ai senti un pas paisible se rapprocher dans mon dos.
– Qu’est-ce qu’il fait? a demandé doucement Florence.
– Il pétrit. J’ai cru qu’il faisait une pâte brisée, mais c’est du pain. Là, il enlève les bouts de pâte qui collent à ses doigts.
– C’est beau, ses gestes.
– Quand est-ce qu’il va partir?
– C’est lui qui décidera. »

Extraits
« Pour moi, tu es le maître du feu; un magicien quand tu fais gonfler la brioche; un perceur de coffre-fort quand tu ouvres les huîtres; un roi mage quand tu fouettes la crème Chantilly et que tu fais fondre pour moi du chocolat noir. La cuisine embaume la brioche qui dore et l’orange pressée. C’est la saison des sanguines. Tu les pèles à vif et me laisses placer les tranches sur une assiette. Tu ajoutes quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger. Tu dis que ça te rappelle l’Algérie. »

« Pour étouffer la douleur, je sors ton cahier de recettes. Je l’ai récupéré dans le tiroir de la table de nuit de maman avant que Nicole s’installe dans votre chambre. Je le feuillette souvent sous les draps. Pas tant pour lire les recettes que pour retrouver maman à travers son écriture. Je m’attarde sur chacune des lettres, imaginant le grain de beauté sur son doigt alors qu’elle tient son crayon. Elle a une façon bien à elle de former les « e ». Elle les termine par un trait qui se jette dans le vide au lieu de s’arrondir. « C’est mon côté rebelle », m’avait-elle dit en riant. »

À propos de l’auteur
Jacky Durand est journaliste. Depuis des années il sillonne la France des terroirs pour ses savoureuses chroniques culinaires dans Libération («Tu mitonnes») et tous les samedi matin sur France Culture («Les mitonnages de Jacky»). (Source: Éditions Stock)

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Amour propre

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019″

En deux mots:
Le temps est venu pour Giulia de cesser de vivre par procuration. Élevée par son père, mariée à la va-vite et devenue mère par tradition, elle éprouve le besoin de respirer. Dans le but d’écrire un livre, elle prend la direction de la villa Malaparte à Capri. Un voyage qui va la transformer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Giulia a soif de liberté

En imaginant une femme s’installant dans la Villa Malaparte à Capri pour y écrire un livre sur l’auteur de La Peau, Sylvie Le Bihan fait coup double, nous offrant de (re)découvrir une œuvre et une réflexion sur le statut de la femme.

«Naples, Capri, Malaparte, une histoire de famille. Celle d’une gamine élevée par un homme seul à la tristesse calcifiée après le départ de sa femme, ma mère, disparue un matin d’été et dont le fantôme me frôle encore les nuits d’insomnie. Année après année, j’ai écrit ma propre histoire en enfilant maladroitement les quelques phrases qui s’échappaient de la bouche de mon père, un homme trop discret. Des petites perles, secrets volés d’une enfance sans mère dont je n’avais retrouvé que deux photos jaunies, glissées entre les pages du seul livre qu’elle avait laissé derrière elle, La Peau de Curzio Malaparte, un trésor que je chérissais et que je détestais à la fois.» Aujourd’hui Giulia panse ses plaies. Elle peut se retourner sur son enfance et adolescence «construite auprès d’un fantôme», ce père qui ne s’est jamais vraiment remis du départ de son épouse. Elle peut revenir sur son mariage avec l’homme qui aurait dû la convaincre «qu’on pouvait rester», mais qui avait fini par fuir lui aussi. Elle peut comprendre qu’après le divorce, elle a ressenti cette obligation d’assurer un avenir à sa progéniture. Mais maintenant que les enfants sont grands, elle n’aspire qu’à une chose, un peu de liberté.
Aussi, malgré l’avertissement de son père qui estime que Alex, Thomas et Antoine ont encore besoin d’elle, elle part pour Capri où elle a la chance de découvrir un endroit exceptionnel, la Villa Malaparte, l’endroit où a vécu cet écrivain qui l’a accompagné depuis le départ de sa mère et dont elle entend approfondir la vie et l’œuvre.
Si Gianluca et Nina, le couple de gardiens des lieux, lui réservent un accueil plutôt froid – elle dérange leur quiétude – le charme des lieux opère. Mais il lui faut apprendre à apprivoiser ce grand vaisseau pointé vers l’océan: «Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.»
Comme souvent, une rencontre va permettre le déclic. Massimo Luglio, qui a organisé son séjour, lui a transmis les coordonnées de Maria, «une femme proche des propriétaires, en charge des écrits non publiés de Malaparte et de la conservation de la maison.» Avec elle, elle va non seulement parler littérature, mais aussi faire le bilan d’une vie, réfléchir à son rôle. Sans fards, sans tabou.
«Il y a dans la vie un temps pour agir, par instinct, par volonté, par hasard ou par devoir, un temps déterminé pour chaque palier, ensuite arrive celui de réfléchir, de revenir sur ce qu’on a fait, d’analyser froidement ce qu’on a réussi ou raté et, si c’était à refaire et malgré l’amour que je porte à mes enfants, je pense honnêtement que je ferais tout différemment, sans eux.»
Sylvie Le Bihan réussit avec beaucoup de finesse à lier les deux quêtes. Quand elle parle de Malaparte, n’est-ce pas aussi de Giulia? Quand, par exemple, elle affirme que c’est «l’insolente sincérité» de l’écrivain qui dérange, ne parle-t-elle pas de cette femme bien décidée à regarder la vérité en face? De même lorsque Maria lui explique qu’il s’efforçait continuellement d’être et non de paraître, on comprend que Giulia aspire aussi à ce droit.
Ce séjour italien, on l’a compris, est bien davantage qu’une parenthèse dans sa vie. Sans en dévoiler l’épilogue, on peut affirmer qu’une femme bien différente repartira de cet endroit qu’elle nous donne envie d’aller découvrir séance tenante.

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Villa Malaparte © bellanapoli.fr

Amour propre
Sylvie Le Bihan
Éditions JC Lattès
Roman
280 p., 18,90 €
EAN 9782709664134
Paru le 06/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Italie, à Capri. On y évoque aussi Paris et la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Giulia n’a hérité de sa mère que son prénom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son père et avec les livres du grand écrivain. Elle est devenue mère, elle est devenue professeure d’université, spécialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle, mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant: elle ne fuit pas comme sa mère a fui dès sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hérité de cette absente, ce qu’elle a légué, elle, mère si présente, à ses enfants.
Elle répond à l’invitation d’un ami universitaire et part seule à la Villa Malaparte à Capri pour écrire un livre. L’œuvre du grand écrivain, ce qu’elle lit, découvre de l’auteur dans cette maison mythique, sa solitude, le silence de la maison où sont passés tant d’hommes et de femmes qu’elle admire, tout cela sert sa quête: quelle mère a-t-elle été, quelle éducation a-t-elle reçu et a-t-elle donné? Et une question plus grave et plus essentielle peut-être: a-t-elle aimé ses enfants? Les aiment-elles tout en regrettant la vie qu’elle aurait pu avoir sans eux? Etait-elle faite pour être mère ou est-elle faite comme sa mère pour la liberté, l’absence de responsabilités?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bernard Pivot)
Blog Les livres de Joëlle
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Clara et les mots 
Blog Les livres de K79 
Blog Bricabook
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin
Blog Agathe the Book 


Sylvie Le Bihan présente son ouvrage «Amour propre» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 10 novembre 2017, Capri.
Avant de quitter la maison pour me rendre au village, je fis quelques pas vers Gianluca qui m’observait, immobile, les yeux mi-clos et le dos légèrement appuyé sur le chambranle de la porte d’entrée. Sans un mot, il sortit de sa poche une lanière de cuir torsadé à laquelle étaient accrochées trois clés, le trousseau des invités. Je m’en emparai et fis un signe de la main à Nina afin d’attirer son attention et de lui demander si elle voulait que je rapporte quelque chose pour le dîner. Assise au soleil sur le banc en pierre de la terrasse du rez-de-chaussée, elle fumait une de ses cigarettes jaunes roulées à la main et me fit non de la tête, le regard fixé sur les rochers de Faraglioni. Le chat de la maison s’arrêta devant moi pour me dévisager, puis disparut dans l’ombre des bosquets.
Seuls six jours étaient passés depuis mon arrivée sur l’île et nous nous étions déjà tous habitués au mutisme hostile qui régissait nos rapports.
Après avoir lancé un «au revoir», resté sans réponse, je gravis les marches de brique rouge qui séparent la maison du chemin privé. À peine dépassé le premier portail et comme à chacune de mes sorties, je m’arrêtai devant la tombe de Febo, simple pierre blanche posée sur un rocher et, la tête baissée, je me mis à aboyer tout bas afin que ni Nina ni Gianluca ne m’entende.
Outre mon inimitié pour ce couple employé à l’entretien et à la garde des lieux, j’avais aussi l’intime conviction que ni Nina ni Gianluca ne saisissaient l’importance de leur mission. Ils mettaient de l’ardeur à la tâche, mais la douceur méritée était absente. J’aurais voulu leur raconter l’histoire de cette maison et celle de l’homme qui l’avait imaginée, bâtie et aimée. Sur la terrasse, alors que la fumée de nos cigarettes se mêlait dans la brise d’automne, je tentais vainement d’aborder le sujet, leur indifférence me peinait. Mes deux compagnons me semblaient si loin de mon histoire et de celle de ce lieu unique que je me taisais avant d’écraser mon mégot et de rentrer.
Plus les jours passaient, plus j’étais convaincue qu’il était essentiel d’aimer cette maison d’un amour sincère avant d’en franchir le seuil, qu’il fallait avoir l’âme et le cœur propres pour recevoir ce qu’elle était prête à donner.
En l’absence des propriétaires, Febo et moi étions donc les seuls à même de protéger le souvenir de Curzio, son maître bien-aimé. Aux aguets, posés tels deux Shïsa, ces couples de statuettes, demi-lion, demi-chien, sentinelles des temples d’Okinawa, nous nous tenions, lui la gueule ouverte dans la mort pour chasser les mauvais esprits et moi, vivante, la bouche fermée pour retenir le peu de bonnes âmes qu’il restait.
En ce matin de novembre, je remontai le sentier sinueux en essayant de minimiser l’impact de l’humeur du couple sur le reste de mon séjour. Avant d’arriver au dernier portail de la propriété, je décidai de me concentrer sur le choix du sentier que j’allais emprunter pour rejoindre la piazetta du village.
Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.
Les fins d’après-midi, allongée sur les dalles du toit-terrasse de la maison, encore chaudes des derniers rayons du soleil d’automne, je me laissais aller au farniente. Je reportais ainsi, jour après jour, l’écriture de mon livre comme si je redoutais le moment où j’allais poser mes premiers mots sur une feuille blanche.
Vivre au cœur de cette maison, avoir le temps d’écrire, de lire, être enfin libre de mes mouvements, cela avait tout d’un rêve accompli, mais en venant seule ici, dans ce paysage rude et doux, si loin de Paris, j’avais surtout fui le silence qui suit le chaos et qui, longtemps après, résonne encore des cris poussés.
À quarante-six ans, j’avais tout raté.
Alors, depuis mon arrivée à Capri, je marchais chaque jour à en perdre haleine, une cadence que j’imposais à mon corps fatigué, des efforts vains. J’arpentais l’île depuis ces deux chemins et le point culminant de mes journées n’était plus désormais que de faire le seul choix qui me restait: celui de la direction de mes pas.
Face au dernier portail du chemin privé, j’avais presque oublié Nina et Gianluca. Je décidai de rejoindre le village et la piazza Umberto I par le chemin de gauche qui suit les dessins de la côte et ceux des jardins des maisons blanches construites sur les falaises et abritées des regards par une végétation dense et de hauts portails pleins. C’est le chemin le plus long, presque trois kilomètres, et celui où je risquais de croiser le plus de touristes, même si en novembre, ils étaient nettement moins nombreux qu’en été.
Je laissai pour une autre fois mon chemin préféré, celui qui part vers la droite. À certains endroits, il suffit de se pencher au bord de la falaise, pour apercevoir, en contrebas, l’eau turquoise qui se détache en de petits triangles scintillants accrochés aux cimes des arbres. Une promenade qui mène à la grotte di Matromania et où l’écho du clapotis des gouttes d’eau de pluie sur la roche de calcaire accueille la fatigue avant d’attaquer l’ascension d’un escalier à pic qui longe des jardins en espalier. La veille, je m’étais surprise à chantonner, les pas rythmés par la musique d’un transistor allumé sous une tonnelle déserte encore fleurie de clématites, pour arriver, le souffle court, dans une ruelle à l’arrière du village. Il serait temps que j’arrête de fumer.

Avant d’ouvrir le portail de fer qui résiste fièrement depuis tant d’années à la puissance des vents et de la pluie, je me retournai vers la mer l’esprit un peu plus léger, pour savourer ma chance d’être là et pris une longue inspiration.
Face à moi, la pointe du Capo Massulo sur laquelle la silhouette d’un rectangle rouge orangé se détachait du bleu transparent de la mer Tyrrhénienne. Un vaisseau sans ornement, construit proue au vent, pierre insolente amarrée sur un pic rocheux, et c’est cette demeure minérale, chef-d’œuvre du rationalisme italien, qui symbolisait le mieux mon rêve enfin accompli, car j’étais là pour elle et pour lui.
En fermant les yeux et en tendant l’oreille, je crus entendre, portés par les embruns, les cris d’effroi, suivis de ceux de joie d’un après-midi d’été de 1951, alors que devant ses invités affolés, Curzio faisait des tours de bicyclette sur la terrasse, un toit plat, sans balustrade, qui surplombe la mer. « Nul lieu en Italie n’offre une telle ampleur d’horizon, une telle profondeur de sentiment. C’est un lieu propre seulement aux êtres forts, aux libres esprits », c’est ainsi que Curzio parlait de La casa come me.
J’avais devant moi la vision d’un rêve, l’expression d’une joie exigeante, une floraison spontanée, le point orange d’une figue de barbarie entre les pointes d’un cactus, une maison poussée sur la pierre qui donnait du sens non seulement à ce rocher mais aussi à tout ce qui l’entourait et je me dis que sans cette maison, le paysage aurait forcément été moins beau car on sentait là la force et la pensée, comme la douce violence d’une évidence. Une maison-manifeste allongée sur la mer, un fol autoportrait architectural d’un misanthrope curieux, la mémoire ancrée dans la roche d’un homme obsédé par ce seul projet. Il l’avait laissée en cadeau à ceux qui lui survivraient, comme l’unique témoignage concret de sa sensibilité, une trace qui s’efface en fendant l’horizon, une ligne de petits pointillés, souvenirs fugaces de sa nostalgie, qui brûlent chaque soir au soleil couchant. »

À propos de l’auteur
Sylvie Le Bihan Gagnaire dirige les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire. Elle a publié aux éditions du Seuil trois romans remarqués: L’Autre (2014) qui a obtenu deux prix du premier roman, Là où s’arrête la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un récit Petite bibliothèque du gourmand (Flammarion, 2013), préfacé par son mari Pierre Gagnaire. (Source: Éditions du Seuil / JC Lattès)

Page Wikipédia de l’auteur
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Habiter le monde

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Tom meurt d’un accident de montagne, laissant derrière lui Emily et son enfant. Après une période difficile qui a failli l’emporter, elle reprend petit à petit pied et tente de se construire un avenir. Lors d’un voyage en Australie, elle fera une rencontre décisive.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’escalade vers le bonheur

Après avoir retracé son expérience d’alpiniste dans «À la verticale de soi», Stéphanie Bodet se lance avec le même bonheur dans le roman. Et nous donne envie d’«Habiter le monde».

Emily a connu Tom Eliadec alors qu’elle était en terminale au lycée de Nemours. Et plus ce garçon taiseux qui ne s’intéressait pas aux filles la fuyait et plus il la fascinait. Car la passion quasi exclusive de Tom, c’est l’escalade. Aussi se décide-t-elle à l’accompagner sur les rochers de Fontainebleau où il s’entraine. Mais à peine le premier baiser est-il échangé qu’il lui annonce qu’il va partir pour Chamonix et devenir guide. Là-bas, il va très vite devenir «ET», l’alpiniste le plus rapide du monde. Et être rejoint par Emily. «L’épouse du héros», comme Paris-Match l’avait nommée, va suivre son ascension, le voir prendre toujours plus de risques et… chuter mortellement.
Un drame qu’elle va avoir de la peine à surmonter. «À chaque pas, elle butait sur l’absence. Le soleil la révoltait. Il n’avait pas cessé de briller depuis sa mort. Il fallait fuir.»
Après avoir choisi le Sud et les contreforts de la Sainte-Baume, elle va choisir de trouver un peu de réconfort auprès de sa famille. Guillaume, son frère parfumeur, l’accueille chez lui. Avec lui, elle va pouvoir se raccrocher à ses souvenirs d’enfance, se rapprocher de son père dont l’essentiel du temps est consacré à accompagner son épouse, dont la «maladie invisible» l’éloigne tous les jours davantage de lui. Mais cette mère qui n’a plus sa tête et ce père si dévoué font du bien à Emily.
Si elle retrouve l’envie d’avancer, c’est aussi parce qu’elle porte un enfant et qu’elle a envie d’avancer avec lui dans la vie.
Elle va s’installer à Paris pour y étudier et y travailler. Les concierges de son immeuble, Georges Dubois et son épouse Fatou, vont devenir des amis proches et lui proposer de garder Lucie pour lui offrir du temps pour elle.
Une autre rencontre va lui permettre de trouver du travail. Elle croise Juliette, qui faisait partie de l’équipe de Paris-Match, et qui lui propose de prendre une place laissée vacante dans la rédaction du blog de déco du magazine Your home. Très vite, elle va s’imposer avec ses articles rose bonbon.
Entourée de ses amis, elle reprend goût à la vie, constate que Lucie grandit avec les mêmes envies de grimper que son père qu’elle n’a pas connu. C’est alors qu’on va lui confier un reportage en Australie où elle devra notamment réaliser un entretien avec Mark, un architecte d’intérieur.
Dans ce roman des rencontres et des liens qui se nouent entre des personnes qui jusqu’alors ne se connaissaient pas, Stéphanie Bodet va choisir les antipodes, le dernier rivage, pour rassembler Mark et Emily. Une rencontre d’autant plus féconde que les circonstances vont leur permettent d’échanger longuement, de se trouver de nombreux points communs. Aussi c’est avec un pincement au cœur qu’Emily regagne la France.
Commence alors un échange épistolaire dans lequel chacun va de plus en plus se dévoiler. Je vous laisser découvrir les derniers rebondissements et l’épilogue de cette quête qui, j’en suis persuadé, vous emportera à votre tour.
La plume allègre, la construction très classique mais ponctuée de scènes fortes en émotions alternant avec quelques épisodes cocasses, des personnages attachants et une philosophie de vie lumineuse donnent en effet envie d’«habiter le monde».

Habiter le monde
Stéphanie Bodet
Éditions Gallimard / L’Arpenteur
Roman
288 p., 21 €
EAN 9782072821226
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Nemours puis dans les Alpes, du côté de Chamonix et d’Éourres, sur la Côte d’Azur, à Gémenos sur les contreforts de la Sainte-Baume, à Paris et en région parisienne, à Larchant, à Tours, à Cruas-Meyse, ainsi qu’en Australie, de Sydney à la Tasmanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un soir, alors qu’elle escaladait sans assurance une paroi des calanques plus raide et plus haute que les autres, elle avait soudain réalisé l’absurdité de la chose. Le rocher était friable. Elle se mettait bêtement en danger. Si une prise cassait, elle rebondirait le long de la paroi et disparaîtrait dans la mer. Elle réalisa que, depuis son départ, elle avait inconsciemment cherché à imiter Tom, à rejouer sa vie, en empruntant une voie qui n’était pas la sienne.
Cette prise de conscience l’amena à ralentir, à s’extraire d’un rythme devenu frénétique et aveugle, pour faire face au vide et à l’absence.»
À la mort de Tom, Emily repart en quête de l’essentiel pour ne pas perdre pied. Son enfant, sa famille, des amis qui l’aiment et la soutiennent lui permettent de retrouver goût à la vie et de développer une nouvelle manière d’appréhender le monde. Sa rencontre avec Mark, un célèbre architecte d’intérieur qui s’interroge sur le sens de son travail, et, comme elle, porte en lui une fêlure, fera ressortir le meilleur de chacun d’eux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Fabrice Drouzy)
Le Temps (Estelle Lucien – Portrait de l’auteur réalisé en 2017)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle attendait cet appel depuis si longtemps…
Comme si son esprit avait anticipé chacune des paroles du gendarme du PGHM, lui délivrant un message qu’elle connaissait depuis toujours. Elle s’apprêtait à donner la réplique d’une tragédie qu’elle avait répétée durant des nuits. Impression d’entrer en scène, lorsqu’elle avait répondu au pauvre homme chargé de lui apprendre la terrible nouvelle :
— J’attendais ce coup de téléphone depuis des années.
Avant de raccrocher. Effondrée.
Et lucide.
Car elle savait. Elle avait toujours su. Et pourtant… Souffle coupé, cœur emmuré, elle s’était assise par terre, hébétée. Les mains vides, ouvertes sur ses genoux. Rien ne lui restait plus.
Rien, songea-t-elle.
Son mental anesthésié repassait le message en boucle. Tom avait disparu. Tom était tombé. Son funambule qui se riait du vertige, et courait sur les arêtes comme un chamois, avait fait un faux pas…
Une cordée l’avait vu dévaler la face de 800 mètres avant de disparaître au fond de la rimaye. Les secouristes l’avaient localisé mais ils n’avaient pas eu de « chance », comme l’avait expliqué le capitaine. À l’instant où l’un d’eux avait aperçu son corps au fond de la crevasse, en équilibre sur la petite vire qui avait arrêté sa chute, le pont de neige s’était brusquement effondré, et Tom avait plongé dans les entrailles du glacier, profondeurs insondables.
Son corps allait dériver dans la glace vive, porté par d’obscurs courants, pendant des décennies, et peut-être refaire un jour surface, des kilomètres plus bas…
La montagne le lui avait pris. C’était écrit. Elle lui avait tout enlevé, même sa mort. C’est à elle seule qu’il appartenait, qu’il avait toujours appartenu.
*
Ce matin-là, lorsque la sonnerie du téléphone retentit une nouvelle fois dans le mazot, elle sentit qu’elle devait fuir. Échapper aux interviews des journalistes friands de couvrir la disparition du « héros », « l’extraterrestre des Alpes », « l’alpiniste invincible».
L’idée de jouer les veuves glorieuses lui fichait la nausée. C’était une question de survie. Hormis le vieux Jean, elle n’avait personne ici pour la protéger. Elle réalisa soudain à quel point elle avait été seule. À quel point elle était seule.
Sa vie avec Thomas l’avait éloignée du monde, de sa famille et de ses amis d’autrefois. Ils avaient dérivé l’un et l’autre sur des îlots séparés par un océan de malentendus, croyant vivre pourtant sur une même terre.
Ce matin, son minuscule îlot de paix et de sécurité achevait de sombrer. Il fallait partir, prendre la route. Et vite !
Avec des gestes d’automate, elle jeta pêle-mêle quelques vêtements et son matériel de montagne dans son sac à dos. Prit son réchaud, son duvet et le matelas gonflable qu’elle utilisait pour camper.
Elle se demandait, sans bien comprendre, d’où lui venait cette force, cet élan en dépit de la douleur.
Après la cérémonie, elle était restée prostrée trois jours durant sur le tapis, sans bouger, sans presque manger. Lorsque l’épuisement la saisissait, elle s’endormait, priant pour que le sommeil l’ensevelisse, lui épargne l’horreur du réveil. Ouvrir les yeux, c’était faire face à l’absence.
Un ami, amputé des orteils à cause de gelures, avait tenté, un jour, de lui expliquer l’élancement lancinant du membre fantôme. Cette partie du corps qui a cessé d’exister sur le plan physique et qui continue pourtant à vivre d’une vie invisible, à faire souffrir malgré l’absence. C’était ce qu’elle ressentait à chaque heure du jour, une douleur d’âme fantôme.
Réfugiée la nuit dans le vieux pull de Tom, elle revoyait son regard étrange, couleur de glace, traversé de rares éclats de tendresse, qui n’en avaient été que plus précieux à ses yeux. Elle pleurait son amour de jeunesse, regrettant ce qu’il était devenu. Mais pouvait-il en être autrement ?
Elle revit leurs escapades en fourgon, leurs nuits de bivouac sous les étoiles en chaussettes trouées, cette époque bénie où leur jeunesse insouciante savait vivre de peu. Riches de tout ce qu’ils ne possédaient pas : les agendas, les sponsors et les réseaux sociaux… Cette époque où la seule joie d’être les guidait.
Pourtant, ce matin-là, en se rappelant l’homme ardent et passionné, elle sécha soudain ses larmes.
Il l’avait aimée mais la montagne l’avait bientôt remplacée. C’était son véritable amour. Elle ne pouvait pas lutter. Elle avait toujours su qu’il en serait ainsi. »

Extraits
« Elle s’était prise au jeu de l’escalade. Elle ressentait à son tour ces sensations exaltantes qu’il évoquait. Oser pousser sur des appuis de pied infimes, avoir la foi, y croire en tentant des mouvements risqués, apprendre à échouer, ne pas se résigner, et recommencer. Inlassablement. Cette discipline lui offrait une vitalité et une confiance nouvelles. Elle sentait que ce qu’elle apprenait sur les pierres de Fontainebleau lui servirait toute sa vie. L’avenir s’éclairait ! »

« Sous les mains et les lèvres de Tom, Emily avait découvert les contours de son corps. Un corps très différent de ce corps d’adolescente qui l’avait habillée, au sortir de l’enfance, d’un sentiment de disgrâce. Elle n’avait eu que peu d’amitié pour lui jusqu’alors. Ses cuisses n’étaient pas aussi fuselées qu’elle l’aurait souhaité. Ses hanches et sa poitrine arrondies ne correspondaient pas à l’idéal qu’elle se faisait d’un corps de femme. Elle admirait les silhouettes androgynes. Lorsqu’elle lui avait avoué ses complexes enfantins, Tom avait ri de bon cœur. »

À propos de l’auteur
Stéphanie Bodet est née en 1976. Vainqueur de la Coupe du Monde d’Escalade de bloc en 1999, elle partage sa passion des voyages verticaux avec son compagnon Arnaud Petit.
Du Pakistan aux États-Unis, en passant par le Venezuela, le Maroc ou la Patagonie, elle parcourt la planète à la recherche des parois les plus vertigineuses.
Un an après l’ascension de la mythique paroi du Salto Angel, 979 m de dévers, Stéphanie est devenue, en 2007, la troisième femme à gravir intégralement en libre et en tête, El Capitan, au Yosemite. Auteur de Salto Angel et À la verticale de soi, un récit autobiographique (Éditions Paulsen), elle publie Habiter le monde, son premier roman, en 2019. (Source: Babelio, Wikipédia, site internet de Stéphanie Bodet)

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