La famille Martin

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En deux mots:
En panne d’inspiration, un écrivain décide de raconter la vie de la première personne qu’il va rencontrer. Ce sera Madeleine Tricot. La vieille dame va accepter son offre et entraîner avec elle la famille de sa fille et son amour de jeunesse. Mais elle va surtout bouleverser toutes leurs vies, y compris celle du romancier.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Est-il raisonnable d’accueillir un écrivain chez soi?

L’écrivain imaginé par David Foenkinos dans son nouveau roman, La famille Martin, entend conjurer son manque d’inspiration en racontant la vie de la première personne qui va croiser son chemin.

L’écrivain en panne d’inspiration a déjà bien alimenté la littérature et le cinéma, mais la variante que nous propose David Foenkinos en est sans doute la plus jubilatoire, car elle se double ici d’une sorte de mode d’emploi pour romancier. L’ironie du sort – mais peut-il en aller autrement avec l’auteur du mystère Henri Pick – fait que c’est précisément en travaillant sur un roman consacré aux ateliers d’écriture que survient cette panne.
Au lieu de se morfondre, l’auteur se fie à l’adage qui veut que la réalité dépasse souvent la fiction et décide de raconter la vie de la première personne qu’il rencontrera. Il s’agit en l’occurrence d’une vieille dame rentrant chez elle après avoir fait ses courses et qui accepte cette proposition incongrue, après avoir déposé ses surgelés dans le congélateur.
En prenant le café, il va apprendre que Madeleine Tricot est veuve, mère de deux filles, Valérie et Stéphanie. L’une trop présente – elle vient la voir tous les jours – et l’autre très absente, puisqu’elle s’est exilée aux États-Unis. Madeleine a travaillé comme couturière chez Chanel, son mari a fait toute sa carrière à la RATP. Rien de bien passionnant me direz-vous.
Sauf si le romancier maîtrise à la perfection les techniques narratives, à commencer par celle «que les anglo-saxons appellent le cliffhanger» et qui consiste à créer une tension en livrant au lecteur un élément nouveau, une partie de l’intrigue à résoudre.
L’arrivée de Valérie va nous en donner un premier exemple. La fille de Madeleine va conditionner le projet de l’écrivain à l’intégration de sa propre famille dans l’œuvre à paraître.
Voilà qui va ouvrir de nouvelles perspectives avec l’arrivée de quatre nouveaux personnages, les membres de la famille Martin. Valérie est prof d’histoire-géo dans un collège de Villejuif, une profession qui ne l’enthousiasme plus guère. Pour son mari Patrick, les choses sont encore pires. S’il a connu une belle ascension professionnelle au sein de la compagnie d’assurances qui l’emploie, l’arrivée d’un nouveau directeur aux méthodes tyranniques le déstabilise au plus haut point. Il est du reste convoqué pour un entretien qui pourrait fort bien s’accompagner d’un licenciement. Le tableau est complété par leurs deux enfants, Lola 17 ans, très secrète et qui n’a guère envie de se retrouver prisonnière dans un livre et Jérémie, 15 ans, «prototype de l’adolescent endormi et indolent».
Après avoir dîné chez les Martin et fait la connaissance du quatuor, le narrateur change de stratégie et propose des entretiens en tête-à-tête. Qui vont lui donner matière à enrichir son roman. Madeleine lui avoue un amour de jeunesse et veut entraîner l’écrivain avec elle aux États-Unis pour le retrouver. Valérie lui avoue qu’elle a l’intention de quitter son mari. Et voici du coup l’observateur pris dans un dilemme. «J’étais disposé à vanter les qualités de Patrick auprès de sa femme, à plaider les circonstances atténuantes. Mais était-ce mon rôle? Je voulais écrire un livre, pas devenir une sorte d’entremetteur. Mais en m’immisçant ainsi dans la vie d’une famille, je me retrouvais au carrefour de tous ses problèmes. J’avais une vision d’ensemble, le spectateur d’un orchestre dissonant.» Ouvrons à ce propos une parenthèse pour souligner combien est délectable cette contribution au débat sur l’autofiction, sur le droit de jouer avec la vérité et la réalité des faits, sur le droit du romancier à faire son miel des histoires des autres.
Malicieux, David Foenkinos va pousser le bouchon encore un peu plus loin, en devenant le jouet de ses personnages. Patrick lui avoue qu’il aime toujours Valérie et n’imagine pas sa vie sans elle. Jérémie lui demande de l’aider à rédiger son devoir de français portant sur La ballade des pendus de François Villon et Lola aimerait qu’il s’assure des sentiments de Clément à son égard. L’aime-t-il vraiment ou veut-il juste ajouter la jeune fille à son tableau de chasse? J’allais oublier la confirmation via Facebook que Yves n’a pas oublié Madeleine.
Devant son ordinateur, voici l’écrivain confronté à un nouveau problème. Il lui faut laisser les histoires aller à leur terme avant de pouvoir en faire un roman. Alors il s’essaie à des digressions en nous proposant des anecdotes sur la vie de Karl Lagerfeld que Madeleine a côtoyé, en rédigeant des résumés des épisodes précédents, en cherchant dans ses lectures quelques citations propres à éclairer son projet. Voici Cioran déclarant «Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie» ou encore Pirandello soulignant «La vie est pleine d’absurdités qui peuvent avoir l’effronterie de na pas paraître vraisemblables. Savez-vous pourquoi? Parce que ces absurdités sont vraies».
Et dans ce savoureux jeu de la vérité qui va finir par lui revenir comme un boomerang en pleine figure, il pourra se référer à Albert Cohen en constatant que «chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.»

La famille Martin
David Foenkinos
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN 9782072913068
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi les États-Unis avec Boston et Los Angeles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’avais du mal à écrire ; je tournais en rond. Mes personnages me procuraient un vertige d’ennui. J’ai pensé que n’importe quel récit réel aurait plus d’intérêt. Je pouvais descendre dans la rue, arrêter la première personne venue, lui demander de m’offrir quelques éléments biographiques, et j’étais à peu près certain que cela me motiverait davantage qu’une nouvelle invention. C’est ainsi que les choses ont commencé. Je me suis vraiment dit : tu descends dans la rue, tu abordes la première personne que tu vois, et elle sera le sujet de ton livre.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Agathe The Book 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’avais du mal à écrire ; je tournais en rond. Pendant des années, j’avais imaginé de nombreuses histoires, ne puisant que rarement dans la réalité. Je travaillais alors sur un roman autour des ateliers d’écriture. L’intrigue se déroulait lors d’un week-end consacré aux mots. Mais les mots, je ne les avais pas. Mes personnages m’intéressaient si peu, me procuraient un vertige d’ennui. J’ai pensé que n’importe quel récit réel aurait plus d’intérêt. N’importe quelle existence qui ne soit pas de la fiction. Fréquemment, lors de séances de dédicaces, des lecteurs venaient me voir pour me dire : « Vous devriez raconter ma vie. Elle est incroyable ! » C’était sûrement vrai. Je pouvais descendre dans la rue, arrêter la première personne venue, lui demander de m’offrir quelques éléments biographiques, et j’étais à peu près certain que cela me motiverait davantage qu’une nouvelle invention. C’est ainsi que les choses ont commencé. Je me suis vraiment dit : tu descends dans la rue, tu abordes la première personne que tu vois, et elle sera le sujet de ton livre.
2
En bas de chez moi, il y a une agence de voyages ; je passe chaque jour devant cet étrange bureau plongé dans la pénombre. L’une des employées sort souvent fumer devant la boutique, et demeure quasiment immobile en regardant son téléphone. Il m’est arrivé de me demander à quoi elle pouvait penser ; je crois bien que les inconnus aussi ont une vie. Je suis donc sorti de chez moi en me disant : si elle est là en train de fumer, elle sera l’héroïne de mon roman.
Mais l’inconnue n’était pas là. À une volute près, je serais devenu son biographe. À quelques mètres, je vis alors une femme âgée en train de traverser la rue, tirant un chariot violet. Mon regard fut happé. Cette femme ne le savait pas encore, mais elle venait d’entrer dans le territoire romanesque. Elle venait de devenir le sujet principal de mon nouveau livre (si elle acceptait ma proposition, bien sûr). J’aurais pu attendre d’être inspiré ou attiré davantage par une autre personne. Mais non, il fallait que ce soit la première personne vue. Il n’y avait aucune alternative. J’espérais que ce hasard organisé me mènerait à une histoire palpitante, ou vers un de ces destins qui permettent de comprendre certains enjeux essentiels de la vie. À vrai dire, j’attendais tout de cette femme.
3
Je me suis approché, m’excusant de la déranger. Je m’étais exprimé avec la politesse mielleuse de ceux qui veulent vous vendre quelque chose. Elle a ralenti le pas, surprise sûrement d’être ainsi abordée. J’ai expliqué que j’habitais dans le quartier, que j’étais écrivain. Quand on arrête une personne qui marche, il faut aller à l’essentiel. On dit souvent que les personnes âgées sont méfiantes, mais elle m’a immédiatement adressé un grand sourire. Je me suis senti suffisamment en confiance pour lui exposer mon projet :
« Voilà… J’aimerais écrire un livre sur vous.
— Pardon ?
— C’est vrai que ça peut paraître un peu étrange… Mais c’est une sorte de défi que je me suis lancé. J’habite juste ici, dis-je en désignant mon immeuble. Je vous passe les détails, mais je me suis dit que je voulais écrire sur la première personne que je croiserais.
— Je ne comprends pas.
— Est-ce qu’on pourrait prendre un café maintenant pour que je vous expose la situation ?
— Maintenant ?
— Oui.
— Je ne peux pas. Je dois remonter chez moi. J’ai des choses à mettre au congélateur.
— Ah oui, je comprends », répondis-je en me demandant si ces premières répliques ne prenaient pas un tour absolument pathétique. Je m’étais senti excité par mon intuition, mais voilà que j’en étais déjà à écrire sur la nécessité de ne pas recongeler des produits décongelés. Quelques années après avoir obtenu le prix Renaudot, je sentais le frisson du déclin me parcourir le dos.
Je lui ai proposé de l’attendre au café, au bout de la rue, mais elle a préféré que je l’accompagne. En me demandant de la suivre, elle m’offrait d’emblée sa confiance. À sa place, je n’aurais jamais laissé un écrivain entrer chez moi aussi facilement. Surtout un écrivain en manque d’inspiration.

4
Quelques minutes plus tard, j’étais assis tout seul dans son salon. Elle s’affairait dans la cuisine. De manière totalement inattendue, une vive émotion me traversa. Mes deux grands-mères étaient mortes depuis de nombreuses années ; cela faisait si longtemps que je ne m’étais pas ainsi retrouvé dans le décor de la vieillesse. Il y avait tellement de points communs : la toile cirée, l’horloge bruyante, les cadres dorés entourant les visages des petits-enfants. Le cœur serré, je me souvins de mes visites. On ne se disait rien, mais j’aimais nos conversations.
Mon héroïne est revenue avec un plateau sur lequel étaient disposés une tasse et des petits gâteaux. Elle n’a pas pensé à se servir quoi que ce soit. Pour la rassurer, j’ai évoqué ma carrière en quelques mots, mais elle ne semblait pas inquiète. L’idée que j’aurais pu être un homme dangereux, un imposteur ou un manipulateur ne lui avait pas effleuré l’esprit. Plus tard, je lui ai demandé ce qui m’avait valu cet excès de confiance. « Vous avez une tête d’écrivain », avait-elle répondu, me laissant un peu perplexe. Pour moi, la plupart des écrivains ont l’air libidineux ou dépressifs. Parfois les deux. Je possédais donc, pour cette femme, la tête de mon emploi.
J’étais si impatient de découvrir mon nouveau sujet de roman. Qui était-elle ? Avant toute chose, il me fallait son nom de famille :
« Tricot, annonça-t-elle.
— Tricot, comme un tricot ?
— Oui voilà, c’est ça.
— Et votre prénom ?
— Madeleine. »
Ainsi, j’étais en présence de Madeleine Tricot. Un nom qui me laissa dubitatif pendant quelques secondes. Jamais je n’aurais pu l’inventer. Il m’est arrivé de passer des semaines à chercher le nom ou le prénom d’un personnage, résolument persuadé de l’influence d’une sonorité sur un destin. Cela m’aidait même à comprendre certains tempéraments. Une Nathalie ne pouvait pas se comporter comme une Sabine. Je pesais le pour et le contre de chaque appellation. Et voilà que, sans tergiverser, je me retrouvais avec Madeleine Tricot. C’est l’avantage de la réalité : on gagne du temps.
En revanche, il y a un désavantage de taille : le manque d’alternative. J’avais déjà écrit un roman sur une grand-mère et les problématiques de la vieillesse. Allais-je à nouveau être soumis à ce thème ? Cela ne m’excitait pas vraiment, mais je devais accepter toutes les conséquences de mon projet. Quel intérêt, si je commençais à biaiser avec la réalité ? Après réflexion, j’ai songé que ce n’était pas un hasard si j’avais fait la rencontre de Madeleine : avec leur sujet de prédilection, les écrivains ont un rapport proche de la condamnation à perpétuité1.

5
Madeleine habitait le quartier depuis quarante-deux ans. Je l’avais peut-être déjà croisée, ici ou là, mais son visage ne me disait rien. Cela dit, j’étais encore relativement nouveau dans le coin, mais j’aimais arpenter les rues pendant des heures pour réfléchir. Je faisais partie de ceux pour qui l’écriture s’apparente à une forme d’annexion d’un territoire.
Madeleine devait connaître les histoires de bien des habitants du quartier. Elle avait dû voir des enfants grandir et des voisins mourir ; elle devait savoir derrière quel nouveau commerce se cachait une librairie disparue. Il y a sûrement un plaisir à passer une vie entière dans le même périmètre. Ce qui m’apparaissait comme une prison géographique était un monde de repères, d’évidences, de protections. Mon goût immodéré pour la fuite me poussait souvent à déménager (j’étais également du genre à ne jamais ôter mon manteau dans un restaurant). À vrai dire, j’aimais m’éloigner du décor de mes souvenirs, contrairement à Madeleine qui devait chaque jour marcher sur les traces de son passé. Quand elle passait devant l’école de ses filles, elle les revoyait peut-être courir vers elle, se jetant à son cou en criant « maman ! ».
Si nous n’étions pas encore dans l’intime, notre discussion avait démarré avec une grande fluidité. Au bout de quelques minutes, nous avions tous deux, me semble-t-il, oublié le contexte de notre rencontre. Cela confirme une évidence : les gens aiment parler d’eux. Un être humain est un condensé d’autofiction. Je sentais Madeleine illuminée à l’idée que l’on puisse s’intéresser à elle. Par quoi allions-nous commencer ? Je ne voulais surtout pas l’orienter dans la hiérarchie de ses souvenirs. Elle finit par me demander :
« Je dois vous parler de mon enfance, d’abord ?
— Si vous voulez. Mais vous n’êtes pas obligée. On peut commencer par d’autres périodes de votre vie.
— … »
Elle parut un peu perdue. Il était préférable que je la guide dans le dédale du passé. Mais, au moment où j’allais commencer l’entretien, elle tourna la tête vers un petit cadre.
« On pourrait parler de René, mon mari, dit-elle. Il est mort depuis longtemps… Alors ça lui fera plaisir qu’on parle de lui en premier.
— Ah d’accord… », répondis-je en notant au passage qu’en plus des lecteurs vivants, il me faudrait aussi contenter les morts.

6
Madeleine prit alors une grande inspiration, telle une plongeuse en apnée, exactement comme si les souvenirs se cachaient au fond de l’eau. Et le récit débuta. Elle avait rencontré René à la fin des années 60, dans un bal du 14-Juillet se déroulant dans une caserne de pompiers. Avec une amie, elle s’était mis en tête de partir en quête d’un bellâtre avec qui danser. Mais c’était une silhouette plutôt chétive qui s’était approchée d’elle. D’emblée, Madeleine avait été touchée par cet homme, dont elle sentait qu’il n’était pas coutumier d’aborder une inconnue. Ce qui était vrai. Il devait avoir éprouvé quelque chose de rare, dans son corps ou son cœur, pour oser se lancer ainsi.
René lui raconta plus tard les raisons de son trouble. Selon lui, elle ressemblait trait pour trait à l’actrice Michèle Alfa. Tout comme moi, Madeleine ne la connaissait pas. Il faut dire qu’elle n’a pas fait beaucoup de films après la guerre. En découvrant sa photo dans une revue, la jeune femme avait été surprise : la ressemblance était vague. On pouvait parler au mieux d’un air un peu similaire. Mais pour René, Madeleine était quasiment le sosie de cette obscure comédienne. Son émotion prenait source dans une autre dimension. Cela l’avait renvoyé à un épisode terrifiant de son enfance, pendant la guerre. Sa mère faisait partie d’un réseau de résistance. Poursuivie par la milice, elle avait caché son petit garçon dans un cinéma2. La peur au ventre, René s’était comme cramponné aux visages sur l’écran. Celui de Michèle Alfa était devenu une inoubliable puissance protectrice et rassurante. Et voilà que, un peu plus d’une vingtaine d’années plus tard, il retrouvait une de ses expressions dans le regard d’une femme croisée au bal des pompiers. Madeleine lui avait demandé le titre du film. L’aventure est au coin de la rue avait répondu René. J’ai caché ma stupéfaction : il y avait là un étrange clin d’œil à mon projet.
Madeleine avait alors 33 ans. Toutes ses amies étaient déjà mariées et mères de famille. Elle se disait qu’il était peut-être temps pour elle de « se ranger ». Elle précisa qu’elle employait ce mot en référence au livre de Simone de Beauvoir Mémoires d’une jeune fille rangée, paru quelques années plus tôt. Elle ne voulait pas manquer de considération à l’égard de son mari, mais préférait me dire la vérité : à l’époque, elle avait davantage écouté le souffle de la raison que celui de la passion. C’était si plaisant d’être aimée par un homme rassurant et sûr de ce qu’il éprouvait ; si plaisant qu’on pouvait en oublier la vérité de ses propres sentiments. Avec le temps, la délicatesse de René avait triomphé. Il n’y avait plus le moindre doute : Madeleine l’avait aimé. Mais elle n’avait jamais éprouvé pour lui le ravage de son premier amour.
*
Elle s’arrêta un instant, réticente sans doute à l’idée d’évoquer cette histoire qui semblait douloureuse. Certaines souffrances ne cicatrisent jamais, ai-je pensé. J’étais évidemment intrigué par cette allusion à une passion vraisemblablement tragique. Pour mon roman, cela me paraissait être une piste à considérer sérieusement. Elle se confiait déjà si spontanément que je ne voulais pas la brusquer en lui demandant de développer ce qu’elle venait d’esquisser. Elle y reviendrait plus tard. Et si je ne peux dévoiler dès maintenant les éléments que j’apprendrais par la suite, je peux déjà annoncer que cette histoire, par sa nature intense, aura une place déterminante dans le récit.
*
Pour l’instant, restons avec René. Après la rencontre au bal, ils s’étaient promis de se revoir rapidement. Quelques mois plus tard, ils étaient mariés ; et quelques années plus tard, ils étaient parents. Stéphanie était née en 1974, et Valérie en 1975. À cette époque, il était plutôt rare de devenir mère aux alentours de la quarantaine. Madeleine avait repoussé cette échéance surtout pour des raisons professionnelles. Si elle avait pris du plaisir à la maternité, elle avait plutôt mal vécu ses conséquences sur sa carrière. À ses yeux, c’était une injustice envers les femmes imposée par une société d’hommes. « Et mon mari, lui, travaillait de plus en plus. J’étais très souvent seule avec les petites… », dit-elle alors avec ce qui paraissait encore être de l’amertume. Mais il semblait assez vain de faire des reproches à un mort.
René ne s’était sûrement pas rendu compte de la frustration de sa femme. Il était fier de son parcours à la RATP. De simple conducteur de métro, il avait fini sa carrière à l’un des plus hauts postes à responsabilités de la Régie. C’était une seconde famille pour lui, si bien que la retraite tomba comme un couperet. Madeleine s’était trouvée face à un époux totalement désemparé. « Il n’a pas supporté de ne rien faire », répéta-t-elle trois fois, de plus en plus doucement. Cela faisait déjà vingt ans qu’il était parti, mais notre conversation offrait au passé l’éclat d’une émotion toute récente. René se levait le matin tel un combattant sans guerre. Sa femme le poussait à reprendre des études, à exercer quelque activité de bénévolat, mais il déclinait toute proposition. À vrai dire, il avait été profondément meurtri par cette façon dont tous ses anciens collègues s’étaient progressivement détournés de lui. Il s’était rendu compte de l’absolue vacuité des relations qu’il avait nouées, et tout lui paraissait absurde désormais.
Un cancer du côlon avait accompagné cette déchéance ; une façon de pouvoir mettre un mot sur un état diffus. Le jour de son enterrement, à peine un an après sa retraite, de nombreux cadres et employés de la RATP étaient venus. Madeleine les avait regardés un par un, sans rien dire. Certains prononcèrent quelques mots lors de la cérémonie, on vanta un homme droit et chaleureux, mais il n’était plus là pour entendre ces témoignages tardifs d’une amitié indélébile. Sa femme trouva leur attitude franchement pathétique, mais ne dit rien. Elle se laissa plutôt aller au souvenir de ce qu’il y avait eu de doux entre eux, cette forme d’entente paisible. Ils avaient accompli tant de choses ensemble, avaient éprouvé des joies et des peines, et tout était fini à présent.
Madeleine avait parlé de René d’une manière si vivante (on aurait presque pu croire qu’il allait nous rejoindre dans le salon). C’était à mes yeux la plus belle des postérités ; continuer à exister dans un cœur. Je me suis demandé comment on pouvait survivre à l’amour d’une vie. Passer quarante ou cinquante ans avec une personne, avoir parfois le sentiment qu’elle est votre reflet dans le miroir, et puis un jour il n’y a plus rien. On doit avancer sa main pour toucher du vent, ressentir d’étranges mouvements dans le lit, ou prononcer des mots qui se transforment en conversation orpheline. On ne vit pas seul mais avec une absence.

7
Madeleine finit par me dire : « On pourra peut-être aller lui rendre visite au cimetière ? » J’ai poliment esquivé, prétextant que je ne me sentais pas légitime (chacun ses excuses). Je ne voulais surtout pas me laisser embarquer dans l’écriture d’un roman qui servirait d’arrosoir pour les fleurs d’une tombe. Je préférais me consacrer aux vivants. J’en ai profité pour évoquer ses filles. Le prénom de Stéphanie a immédiatement provoqué un malaise. Je ne pouvais pas interroger Madeleine frontalement ; je devais être patient, certain que je parviendrais bientôt à éclaircir toutes les zones d’ombre.
Stéphanie était partie vivre à Boston, après avoir rencontré un Américain. On pouvait presque penser, en écoutant Madeleine, que sa fille aurait épousé n’importe quel homme pourvu qu’il ne fût pas français. D’ailleurs, elle ne semblait pas savoir grand-chose de cet Américain. Les rares fois où Madeleine l’avait vu, il avait toujours été incroyablement souriant. Mais selon elle, ce sourire était comme une fissure sur un mur, on ne voyait que ça, si bien qu’on oubliait le mur, et la maison autour. Il travaillait dans une banque, mais Stéphanie ne rentrait jamais dans le détail. Elle échangeait avec sa mère par Skype, et cela désespérait Madeleine d’entretenir ce type de conversation virtuelle avec sa fille et ses deux petites-filles. C’était tout de même compliqué pour les serrer dans ses bras. Et puis, il y avait autre chose : la langue. Elle ne comprenait pas pourquoi Stéphanie ne parlait pas français avec ses enfants. Madeleine entendait ainsi à travers l’écran de l’ordinateur des « Hello Mamie » et des « Happy Birthday Mamie » le jour de son anniversaire. C’était comme une barrière supplémentaire que sa fille construisait.
Heureusement, Valérie habitait le quartier et passait la voir presque tous les jours. Madeleine se mit à sourire : « Il y en a une que je ne vois jamais, et l’autre que je vois un peu trop ! » Même si ce n’était pas hilarant, je considérai comme une bonne nouvelle le fait que mon héroïne soit dotée d’un peu d’humour ou d’autodérision. Mais je trouvais admirable qu’une femme de mon âge passe si souvent voir sa mère, et s’enquérir de ses besoins. Valérie devait être le genre de personne sur qui l’on peut compter, qui devait « prendre sur elle », comme on dit communément pour évoquer ces vies truffées de contraintes familiales et d’abnégation permanente. Simple supposition, d’autant que Madeleine préféra ne pas s’étendre plus longuement sur ses filles. J’avais clairement ressenti une séparation entre les deux sœurs. J’apprendrais plus tard qu’elles ne se parlaient plus, et les raisons d’un conflit qui remontait à de nombreuses années.

1. Certes, en sortant dans le 17e arrondissement de Paris à 10 heures du matin, j’avais peu de chances de tomber sur une go-go danseuse.
2. Cette histoire me rappela le réalisateur Claude Lelouch, qui a souvent raconté que sa propre mère le laissait des journées entières dans les salles obscures pendant l’Occupation, et qu’ainsi était née sa vocation.

Extrait
« Il observa son dessert un court instant sans rien dire; dam ses yeux, je vis que cela le mettait en joie. Oui, grâce une île, je voyais quelque chose s’allumer en lui pour la première fois depuis le début de notre conversation. Quand on en vient à trouver du réconfort dans un dessert, les choses vont effectivement mal. Il semblait perdu comme un enfant, plus vraiment à même de prendre des décisions d’adulte. Cet homme que j‘avais jugé trop vite était touchant. Il se sentait perdu professionnellement, et cela rejaillissait forcément sur sa vie de couple. Valérie avait tenu des propos si durs à son égard. Était-elle tout à fait lucide? J ’étais disposé à vanter les qualités de Patrick auprès de sa femme, à plaider les circonstances atténuantes. mais était-ce mon rôle? Je voulais écrire un livre, pas devenir une sorte d’entremetteur. Mais en m’immisçant ainsi dans la vie d’une famille, je me retrouvais au carrefour de tous ses problèmes. J ’avais une vision d’ensemble; le spectateur d’un orchestre dissonant.
Certes, leur couple était en crise. Mais, soyons honnête. qui n’est pas en crise? La vie est une suite de crises. Qu’elles soient individuelles (adolescence, quarantaine, existentielle) ou collectives (financière, morale, sanitaire). Et je passe sur les manifestations du corps (le foie ou les nerfs, par exemple). Le monde occidental a fait de la crise un slogan tout-terrain. Au fond cela renvoie à la solitude absolue de chacun. Je pense si souvent à cette célèbre phrase d’Albert Cohen: «Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. » Espérons au moins que cette île soit flottante. » p. 102

À propos de l’auteur
topelement.jpgDavid Foenkinos © Photo Francesca Mantovani

Né le 28 octobre 1974 à Paris, David Foenkinos est un romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur français. À 16 ans, il est victime d’une infection de la plèvre, une maladie cardiaque rarissime pour un adolescent. Opéré d’urgence, il passe plusieurs mois à l’hôpital. Il étudie les lettres à la Sorbonne et parallèlement la musique dans une école de jazz, ce qui l’amène au métier de professeur de guitare. Après avoir vainement essayé de monter un groupe de musique, il décide de se tourner vers l’écriture. Après une poignée de manuscrits ratés, il trouve son style, publie son premier roman Inversion de l’idiotie: de l’influence de deux Polonais, refusé par tous les éditeurs contactés sauf Gallimard qui le publie en 2002, avec lequel il obtient le prix François-Mauriac.
Le Potentiel érotique de ma Femme lui assura un certain succès commercial et le prix Roger Nimier en 2004. À la rentrée littéraire 2007, il publie Qui se souvient de David Foenkinos? où il questionne justement l’arrêt brutal de sa notoriété et la chute de ses ventes. Il obtient le Prix du jury Jean Giono.
En 2009, il publie La Délicatesse, qui constitue le véritable tournant de sa carrière. Le livre est encensé par la critique et se retrouve sur toutes les listes des grands prix littéraires: Renaudot, Goncourt, Fémina, Médicis et Interallié. Il obtiendra au total dix prix et deviendra un phénomène de vente avec l’édition Folio, qui dépassera le million d’exemplaires. Le livre est ensuite traduit dans le monde entier.
En 2014, il publie Charlotte, dans lequel il rend un hommage personnel à l’artiste Charlotte Salomon, assassinée en 1943 à Auschwitz et qui obtient le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens. En 2015, une version illustrée d’une cinquantaine de gouaches de Charlotte Salomon et d’une dizaine de photographies représentant Charlotte et ses proches est éditée chez Gallimard.
En 2016, il change de ton et revient avec un roman satirique bâti comme un polar littéraire, intitulé Le Mystère Henri Pick. Suivront Vers la beauté (2018), Deux sœurs (2019) et La famille Martin (2020). Quatre de ses romans ont été adaptés au cinéma et il coréalise actuellement un nouveau film avec son frère Stéphane: Les fantasmes. Il a aussi écrit les scénarios de Jalouse, Lola et ses frères et Mon inconnue. (Source: Babelio / Wikipédia)

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Les lettres d’Esther

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En deux mots:
Esther a l’idée de lancer un atelier d’écriture épistolaire auquel s’inscrivent Jean, Alice, Samuel, Jeanne, Juliette et Nicolas. Ils vont s’échanger des lettres et se livrer tout au long de cet exercice particulier où leurs progrès ne seront pas uniquement stylistiques.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Écrire pour s’en sortir

Une libraire anime un atelier d’écriture épistolaire et raconte cette expérience très particulière. L’occasion pour Cécile Pivot de confirmer son talent de romancière et de nous démontrer les vertus de l’exercice.

Avant de vous parler de ces «lettres d’Esther», j’aimerais partager avec vous deux postulats. Le premier pose le principe que la lecture est une activité enrichissante. Si vous me lisez, je ne doute pas que vous approuverez. Le second parle des vertus de l’écriture. Il est largement démontré dans ce roman, mais je veux en souligner ici l’un des aspects essentiels: on ne dit pas les choses de la même manière en les écrivant – peu importe du reste le support – qu’en les disant. On a trop souligné les dégâts des smartphones pour ne pas dire qu’ils font aussi beaucoup écrire. Il ne s’agit pas en l’occurrence de littérature, mais relativise aussi l’affirmation que l’écriture se perd.
Cécile Pivot a choisi un biais original pour sa démonstration. Elle met en scène une libraire qui a l’idée d’organiser un atelier d’écriture épistolaire. À l’heure où une étude vient confirmer que les Français plébiscitent l’écriture manuscrite, ce roman tombe à pic!
Après avoir passé une petite annonce dans la presse, cinq personnes vont s’inscrire, ou plutôt quatre personnes, Jean, Alice, Samuel, et Jeanne, ainsi qu’un couple en crise, Juliette et Nicolas Esthover, dont leur thérapeute pense que l’exercice peut leur être salutaire et qui a demandé à les inscrire.
Voici comment la romancière nous les présente: «Jean Beaumont, un homme d’affaires, qui passait sa vie à voyager; Alice Panquerolles, hypnothérapeute, lyonnaise; Samuel Djian, un jeune garçon, qui s’est contenté d’un: «Pourquoi pas votre atelier puisque je dois trouver un truc à faire?»; Jeanne Dupuis, la plus enthousiaste, dont on entendait à la voix qu’elle n’était plus toute jeune.» Et ce couple dont on va vite apprendre qu’il est train de ses séparer, Juliette ayant fait une grave dépression postpartum et souhaitant prendre du recul.
L’exercice introductif consiste pour les participants à répondre à la question suivante: «Contre quoi vous défendez-vous?» parce qu’elle «laisse une grande liberté à celui qui répond. Il peut être évasif, avancer un lieu commun ou, au contraire, dévoiler une part plus intime de ce qu’il est». Il s’agit aussi de choisir deux correspondants et d’envoyer une copie des lettres à Esther.
Très vite, ils vont se prendre au jeu et devenir de plus en plus intimes, raconter leurs problèmes et leurs aspirations, tenter de deviner la psychologie de leur correspondant et même essayer de les aider. Car si Esther a bien choisi de s’occuper de style, de corriger les défauts les plus apparents de ces courriers, le roman ne va guère s’y attarder pour laisser la part belle aux lettres, tout juste accompagnées ici et là d’un commentaire destiné à faire avancer le récit.
Jeanne, 67 ans, va échanger avec Samuel. Jean va écrire à Esther, mais aussi à Nicolas. Ce dernier va bien entendu aussi s’adresser à son épouse, essayer de lui prouver qu’il l’aime toujours. Le chassé-croisé est plaisant, les histoires qui s’échangent devenant au fil des pages plus riches, les conseils plus précis.
Je ne sais cet atelier d’écriture a réellement existé, mais après tout qu’importe. Car on se laisse prendre au jeu de ces échanges épistolaires et on a envie de croire à cette leçon d’humanisme derrière les mots qui s’écrivent. Une lecture agréable qui confirme après Battements de cœur tout le talent de Cécile Pivot.

Les lettres d’Esther
Cécile Pivot
Éditions Calmann-Lévy
Roman
320 p., 19,50 €
EAN 9782702169070
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule un peu partout en France, mais principalement dans le Nord, du côté de Lille. On y envoie aussi des lettres depuis Verjus-sur-Saône, Paris ou New York

Quand?
L’action se situe de 2019 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux.»
En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite :
une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu.
À travers leurs lettres, des liens se nouent, des cœurs s’ouvrent. L’exercice littéraire se transforme peu à peu en une leçon de vie dont tous les participants
sortiront transformés.
Roman initiatique, pétri de tendresse et d’humanité, ces Lettres sont un éloge de la lenteur, une ode au pouvoir des mots.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Page des Libraires (Faustine Meyssonnier, Librairie Gibert Joseph à Dijon)
Blog Mumu dans le bocage 
Blog Encres vagabondes
Blog froggy’s delight
De quoi lire (Catherine Perrin)
Blog L’Homme Qui Lit 


Cécile Pivot présente Les Lettres d’Esther © Production Éditions Calmann-Lévy

INCIPIT (Les premières pages du livre)
ESTHER
Rien ne s’est passé comme je l’avais prévu. J’aurais pu m’en douter après notre réunion à Paris, la seule fois où nous nous sommes rencontrés. Ils ne s’étaient pas inscrits à mon atelier d’écriture épistolaire avec l’intention que je leur prêtais, faire des progrès en écriture. Pas seulement, en tout cas. Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension, d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux. Mais, après tout, n’était-ce pas, après la mort de mon père, une bouée de sauvetage pour moi aussi ?
Je me suis surestimée. J’ai pensé qu’ils souhaiteraient tous correspondre avec moi, seul Jean en a éprouvé le désir ; que je saurais faire preuve de fermeté, il n’en a rien été avec Samuel, qui a refusé un deuxième correspondant ; qu’ils seraient avides de mes conseils, ils ne m’écoutaient que d’une oreille, avaient d’autres chats à fouetter.
Je ne sais plus à quel moment exactement j’ai décidé de réunir notre correspondance pour en faire un livre. Après l’exercice des monologues, je crois. Excepté Juliette, qui a hésité avant d’accepter, Jeanne, Samuel, Jean et Nicolas m’ont donné leur accord sans hésiter, à condition que leurs prénoms soient modifiés. Samuel, lui, a tenu à conserver le sien.
En vue de leur publication, j’ai corrigé les lettres, je les ai lissées, pour ainsi dire, mais j’ai tâché d’en préserver le style. Samuel se moque des répétitions, Juliette a du mal avec les liaisons (à l’image des problèmes qu’elle rencontrait pour lier le passé au présent ?), Nicolas a son franc-parler (le même que dans la vie), Jeanne aime les interjections, Jean les adverbes.
Pour plus de lisibilité, j’ai précisé en haut de chaque lettre les noms des correspondants et de leur destinataire.
Je voulais que ce livre se termine avec le plus jeune d’entre nous, Samuel. Qu’il ait le dernier mot. D’abord, parce que j’apprécie son intelligence intuitive et sa sensibilité, qui transparaissent dans son écriture. Ensuite, parce que lui et moi nous ressemblons par certains aspects. Nous ne parvenions pas à faire le deuil de nos disparus et une absurde culpabilité pesait sur nos épaules. Enfin, parce que personne n’aurait pu imaginer qu’il évoluerait de cette façon en quelques mois, qu’il prendrait sa vie à bras-le-corps avec tant de spontanéité et de générosité. Jean, lui aussi, s’est donné les moyens de changer le cours de son existence. Je veux croire que l’atelier d’écriture a été leur meilleur allié. Qu’il est tombé à point nommé.
J’ai quarante-deux ans, je m’appelle Esther Urbain.
PETITE ANNONCE
Je n’étais ni auteure ni professeure. Il allait me falloir rassurer les postulants sur ma légitimité. Je comptais faire appel à mon expérience de documentaliste sur des recueils épistolaires, leur citer mes préférés, Correspondance de François Truffaut et Lettres à Lou de Guillaume Apollinaire. Leur parler, aussi, des ateliers d’écriture que j’organisais à Lille dans ma librairie C’est à Lire, le soir après la fermeture, animés par des écrivains du Nord. Avec un sujet comme la correspondance épistolaire, je craignais de n’attirer que des vieux esseulés, qui profiteraient de l’occasion pour exhumer de leurs tiroirs leur papier à lettres jauni et dérouler leurs souvenirs, sans souci de l’autre et de la conversation.
J’avais une idée assez précise de la manière dont je voulais que fonctionne mon atelier. Le 5 janvier 2019, l’annonce, que j’avais mise en ligne quelques jours plus tôt sur le site de ma librairie, a paru dans quatre quotidiens régionaux. Pour plus d’impact, on m’avait proposé une « offre couplée » quand j’avais appelé le service publicité de La Voix du Nord : « Apprenez à mettre en forme vos pensées, à raconter une histoire et à parler de vos émotions en vous inscrivant à un atelier d’écriture consacré au genre épistolaire. Possibilité d’y participer quel que soit votre lieu de résidence. Du 4 février au 3 mai 2019.»
J’ai reçu une vingtaine de réponses. Les candidats étaient de tous âges, un peu plus d’hommes que de femmes. À chacun, j’ai déroulé le même discours, Esther Urbain, libraire à Lille, documentaliste et correctrice pour l’édition, spécialisée dans les correspondances. Je les ai prévenus que j’animais un atelier d’écriture pour la première fois et que mon rôle consisterait, tout en respectant leur personnalité, à travailler leurs textes avec eux, notamment en les aidant à trouver le mot juste et à donner du rythme à leurs phrases. Pour cela, il me faudrait avoir accès à leurs courriers. Je prévoyais une rencontre à Paris le mois suivant, qui serait probablement la seule, puisque je comptais leur faire un retour par téléphone ou par mail à chaque nouvelle lettre.
La réponse la plus insolite est venue d’une psychiatre de Paris, Adeline Montgermon. Après m’avoir posé des questions sur le fonctionnement de l’atelier, demandé mes références, elle m’a parlé de sa patiente.
— Elle fait une dépression du post-partum. Vous savez ce que c’est ?
— Euh, non, pas vraiment, ce n’est pas comme…
Elle parlait vite. Elle m’avait interrogée pour la forme, mais ce que je disais ne l’intéressait guère. Elle fonctionna toujours ainsi avec moi.
— Bon, je vais vous expliquer en quelques mots. Si le sujet vous intéresse, je pourrai vous conseiller des livres – c’est vrai que vous êtes libraire ! On l’appelle aussi dépression postnatale. C’est une dépression sévère, dont les causes sont multiples. Elle nuit au lien d’attachement entre la mère et le bébé. Celle de ma patiente, qui a trente-huit ans, a été décelée quand son bébé avait cinq mois. Elle a d’abord effectué un séjour en hôpital psychiatrique. Puis elle est rentrée chez elle, mais ce retour était prématuré. Elle est désormais suivie en maternologie, avec sa fille, plusieurs jours par semaine. J’y assure des consultations, c’est là que je l’ai rencontrée. La petite a aujourd’hui huit mois et demi et l’état de sa mère reste préoccupant.
J’ai senti une pointe d’agacement dans la voix d’Adeline Montgermon. Elle s’était probablement opposée à sa sortie d’hôpital.
— Elle prétend que son mari ne l’a pas soutenue à son retour. Elle est revenue à un état de fragilité extrême, comme après la naissance du bébé, et ses angoisses ont réapparu. Je les ai reçus tous les deux il y a quelques jours. Ma patiente a émis le souhait de quitter l’appartement familial pour vivre seule, durant un temps indéterminé. Sans son mari et sans sa fille. De toute évidence, il ne s’y attendait pas.
— Ils n’en avaient pas parlé avant de venir vous voir ?
— Non. Elle voulait le lui annoncer dans mon cabinet. Ma patiente a du mal à trouver ses mots, à dire ce qu’elle pense. Elle est très vulnérable. Lui subit les crises d’angoisse et de panique de sa femme depuis des mois. Il fait ce qu’il peut. Il lui est difficile de l’aider. Il a du mal à accepter ce qui arrive à son épouse. Je lui ai proposé de consulter l’un de mes confrères, il a refusé tout net. C’est dommage, mais je ne m’inquiète pas outre mesure. Il a du répondant. L’avenir dira si leur séparation est temporaire ou définitive. Malgré leur difficulté à communiquer, leur couple est solide. Je leur ai proposé de profiter de leur séparation pour s’écrire. Sincèrement, je ne sais pas ce que cela peut donner. Je me suis dit qu’ils s’écouteraient différemment. Enfin, qu’ils s’écouteraient tout court, ce dont ils sont incapables aujourd’hui. C’est là que je suis tombée sur votre annonce…
— Mais vous n’avez pas besoin…
— Elle tombait à pic, vous comprenez. Parce que j’ai peur que ma patiente n’interrompe le dialogue à la moindre difficulté ou contrariété. Je serais plus rassurée si elle écrivait dans le cadre d’un atelier, qui plus est dirigé par une femme.
— Qu’attendez-vous de moi, exactement ?
— Que vous les accueilliez dans votre atelier.
— Je ne sais pas quoi dire. C’est délicat, je ne suis pas psy et…
— Je sais bien. Vous procéderez avec eux comme avec les autres. Quant à moi, je continuerai à suivre ma patiente.
— Je vais m’immiscer dans leur intimité…
— … comme dans celle de vos autres élèves. Mais ce ne sera pas votre problème. Vous pouvez, tout comme eux, être rassurée à ce sujet. Je suis bien consciente que ce sera peut-être délicat parfois.
— Et puis, ils se ficheront pas mal des conseils en écriture que je suis censée leur donner…
— Je crois que cela vaut la peine d’essayer, de tout essayer.
Elle insistait. J’ai cédé et dit oui au docteur Montgermon.
J’appris leurs noms au moment de leur inscription, quelques jours plus tard. Juliette et Nicolas Esthover m’ont envoyé un mail chacun de leur côté, à quelques heures d’intervalle. Ils se recommandaient du docteur Montgermon, n’en disaient pas beaucoup plus. Quatre autres personnes ont suivi. Jean Beaumont, un homme d’affaires, qui passait sa vie à voyager ; Alice Panquerolles, hypnothérapeute, lyonnaise ; Samuel Djian, un jeune garçon, qui s’est contenté d’un : « Pourquoi pas votre atelier puisque je dois trouver un truc à faire ? » ; Jeanne Dupuis, la plus enthousiaste, dont on entendait à la voix qu’elle n’était plus toute jeune. J’avais espéré que nous serions plus nombreux. Pas un, constatais-je, étonnée, ne parlait d’écrire un livre ou n’avait un manuscrit en sommeil dans un placard. N’était-ce pas la motivation principale des participants à un atelier d’écriture ? Peut-être celui-ci, autour de la correspondance, suscitait-il des attentes différentes. Je me demandais lesquelles.
S’accorder sur un jour, une heure et un lieu où nous retrouver à Paris ne fut pas facile. Seule Jeanne Dupuis n’a posé aucune condition. Elle était libre comme l’air, me dit-elle en riant au téléphone. Jean Beaumont m’avait prévenue qu’il serait en déplacement et ne pourrait être des nôtres. Nous convînmes finalement d’un rendez-vous le 31 janvier, à 18 h 30, au Hoxton, un hôtel-restaurant branché du Sentier, avec une cour intérieure, un jardin d’hiver et de nombreux coins salon. Il m’avait été conseillé par Raphaël, mon cousin. J’en profitai pour passer deux jours chez lui, qui habitait pas loin de là.
Avant notre réunion, j’envoyai un e-mail aux six participants, leur demandant de réfléchir à la question suivante : « Contre quoi vous défendez-vous ? » S’ils étaient d’accord, ils devraient, en quelques mots, énoncer leur réponse à haute voix devant les autres. J’aime cette question, parce que je suis convaincue que nous nous défendons tous contre quelque chose. Et aussi parce qu’elle laisse une grande liberté à celui qui répond. Il peut être évasif, avancer un lieu commun ou, au contraire, dévoiler une part plus intime de ce qu’il est.

CONTRE QUOI VOUS DÉFENDEZ-VOUS?
nico-esthover@free.fr, juju-esthover@free.fr, jeanne. dupuis5@laposte.net, jean.beaumont2@orange.com, samsam-cahen@free.fr
Objet : Les tout débuts de notre atelier

Bonjour à tous,
J’ai été très heureuse de vous rencontrer vendredi dernier. Il est difficile, dans ce genre de réunions où l’on fait connaissance, d’être tout de suite à l’aise les uns avec les autres. C’est pourquoi je vous remercie d’avoir répondu à la question : « Contre quoi vous défendez-vous ? » Vous l’avez tous fait avec une grande franchise. Vous trouverez ci-dessous un récapitulatif de ce dont nous sommes convenus et, en pièce jointe, la photo de Jean Beaumont qui, comme vous le savez, ne pouvait être parmi nous. Vous, Jean, avez de votre côté reçu les photos des autres participants.
Tout au long de cet atelier, vous aurez chacun deux correspondants. Vous pouvez si vous le souhaitez adresser votre demande à un ou deux correspondants. Ou attendre que l’on vous écrive. Dans ce cas, vous prenez le risque de vous retrouver seul.
Si vous recevez une demande et que vous souhaitez y répondre par la négative, merci de le faire savoir au plus vite.
Je vous conseille de vous appeler par vos prénoms. Cela vous aidera à briser la glace.
Durant l’atelier, vous n’utiliserez que les lettres pour communiquer entre vous.
Si possible, envoyez-les régulièrement. Tâchez de ne pas laisser passer trop de jours avant de répondre.
Je vous rappelle que vous devez faire figurer dans votre premier courrier la réponse à la question à laquelle vous avez répondu lors de notre réunion: «Contre quoi vous défendez-vous?» (À deux reprises, donc, puisque vous avez deux correspondants.)
Vous pouvez me choisir comme destinataire.
Dans le but de vous accompagner et de vous aider à progresser dans l’écriture, vous me transmettrez une copie de chacun de vos courriers. J’ai noté que Juliette, Jean et Samuel photographieront leurs lettres et m’enverront leurs captures d’écran par mail, tandis que Nicolas et Jeanne en feront des photocopies que je recevrai par la poste. Après réception de vos courriers, je vous téléphonerai (Jeanne, Juliette, Nicolas, Samuel) ou vous enverrai un mail (Jean) pour vous faire part de mes retours.
Plus tard, je vous soumettrai trois exercices.
N’oubliez pas que je ne suis pas là pour juger de vos sentiments et de vos points de vue, mais pour vous faire progresser dans l’écriture.
Si vous avez des questions, je suis bien entendu à votre disposition. Vous avez mon téléphone, mon mail et mon adresse.
Notre atelier se terminera la semaine du 13 mai 2019.

Mesdames et messieurs, en ce lundi 4 février 2019, je déclare notre atelier d’écriture ouvert !

À très bientôt,
Esther Urbain

Jeanne à Samuel
Verjus-sur-Saône,
le 6 février 2019

Bonjour Samuel,

J’espère que vous ne serez pas trop déçu de recevoir une lettre de ma part. J’ai choisi de correspondre avec vous car la compagnie des jeunes me manque. Je ne vous en voudrais pas si vous ne me répondez pas. À votre âge, écrire à une personne âgée ne doit pas être une perspective bien excitante.
Lorsque j’étais professeure de piano, je passais une bonne partie de mes journées avec des jeunes. Hélas, je ne donne plus de cours. Si j’avais eu des petits-enfants, ma vie aurait été différente. Ne vous inquiétez pas, hein ! je ne compte pas faire de vous un petit-fils de substitution. C’est ainsi et je l’accepte. D’ailleurs, c’est étrange, les gens qui tiennent ce genre de propos fatalistes, « acceptez votre sort » ou « tel est votre destin », m’exaspèrent, mais il m’arrive à moi aussi de parler ainsi, alors que je n’en pense pas un mot. Je n’ai pas de petits-enfants, cela me manque, je trouve que c’est injuste. Voilà qui est dit ! Maintenant, vous n’allez pas me croire si je vous confie que je ne souffre pas de la solitude. Pourtant, c’est vrai. J’ai des amis, de nombreux animaux, je suis très active et, ma foi, vivre seule n’a pas que des inconvénients.
Qu’avez-vous pensé de notre réunion ? Je ne nous ai pas trouvés très à l’aise. Nous osions à peine nous regarder, nous sourire. Cela m’a rappelé le jour de la rentrée, à l’école, lorsqu’avec les autres élèves, nous nous observions à la dérobée, curieux et méfiants à la fois. À mon grand étonnement, quand Esther nous a demandé de répondre à haute voix à la question « contre quoi vous défendez-vous ? », nous avons tous exprimé des sentiments très personnels. Vous, par exemple, avez dit que vous vous défendiez « contre l’envie de tout casser ». Aïe ! Vous avez la vie devant vous, semblez intelligent, avec toutes vos capacités mentales et physiques, vous êtes beau par-dessus le marché, pourquoi cette réponse ? me suis-je demandé. Vous êtes arrivé en retard, avec des pieds de plomb, comme si vous étiez contraint de venir. Les yeux rivés à votre téléphone, nous avez-vous seulement vus ? Ce n’est pas un reproche. Mais j’en ai conclu qu’on ne vous avait pas laissé le choix. Quant à moi, vous ne vous en souvenez sans doute pas, mais j’ai répondu que je me défendais « contre la colère ». En étant aussi franche, je craignais de déplaire. Mais comme nous avons tous fait des réponses qui allaient dans le même sens, aussi sinistres et inquiétantes les unes que les autres (ha ha ! comme c’est drôle, quand on y pense !), je me suis fondue dans le marasme ambiant.
J’espère que vous m’écrirez. J’en serai fort heureuse.
Amicalement,
Jeanne

Jeanne pose son crayon. Elle relira sa lettre plus tard. Elle se demande si elle n’y est pas trop directe, si elle ne devrait pas nuancer. Elle est convaincue que Samuel abandonnera l’atelier au moindre désagrément ou s’il lui faut fournir un effort. Peut-être même a-t-il quitté la réunion en décidant qu’il n’avait rien à faire avec eux. Au Hoxton, elle l’a vu arriver de loin. Dans un premier temps, elle n’a pas imaginé que c’était le jeune homme qu’ils attendaient. Ils étaient déjà installés dans le fond de la première salle, près du bar. Après avoir franchi le sas d’entrée, il s’est arrêté net. La capuche de son sweat-shirt était relevée sur sa tête, il portait un jean et des baskets blanches. On lisait en lui comme dans un livre ouvert. Ce genre d’endroit lui était étranger. Fasciné par le décorum, il était sur la défensive et n’osait regarder résolument autour de lui. Cet hôtel particulier du XVIIIe, classé aux Monuments historiques, agrémenté d’un jardin d’hiver, habillé de son mur végétal, avec ses cours intérieures, peut impressionner. Comme la faune qui y sévit. Des femmes et hommes d’affaires s’y donnent rendez-vous pour discuter culture numérique, médias, communication et développement durable ; des Parisiens et des touristes branchés viennent y boire des cocktails et affichent leurs bananes, le dernier accessoire à la mode, siglées Prada, Dior, Vuitton ou Gucci. Tout un petit monde entre soi et ostensiblement décontracté.
Sans son ami Luc, le patron du bistrot du village où elle se rend tous les matins pour boire un café, elle n’aurait pas eu connaissance de l’annonce d’Esther dans Le Progrès. Il trouvait « strange », cette idée d’un atelier autour de la correspondance. Cela sentait le traquenard à des kilomètres. Ce matin-là, elle ne lui a pas fait de remarque sur cette sale manie qu’il a d’employer des anglicismes. Susceptible comme il est, elle a appris à garder sa langue dans sa poche quand il le faut. Lorsque Jeanne a recopié l’annonce sur son carnet, il lui a conseillé de se méfier. Il sait qu’elle ne l’écoutera pas, Jeanne est une tête de pioche. Des promoteurs et agents immobiliers convoitent sa maison depuis longtemps. Au double du prix pratiqué dans la région, « c’est une occasion qu’il ne faut pas laisser passer, madame Dupuis ». Ils l’aideront à se reloger, tout près si elle le souhaite, mais dans un appartement plus moderne, plus confortable. Un jour, l’un d’eux lui a vanté les avantages d’un « chez-soi cosy ». Jeanne s’est mise en colère. « Jeune homme, vous tombez mal, je déteste le “cosy”. Dans le moelleux, le douillet, j’ai la sensation d’étouffer. J’aime le vide, le brut, les grands espaces, vous comprenez ? » Non, il ne comprenait pas. « Arrêtez de croire que les gens d’un certain âge aiment, comme vous dites, le “cosy”. » Il était parti sans insister. Elle ne cède pas, sa maison tient bon et fait barrage aux progrès d’extension du lotissement des « Grandes prairies ». Passée la stupéfaction, ce nom ronflant avait provoqué l’hilarité de Jeanne. Elle ne s’était pas gênée pour demander d’un air narquois au maire de son village, tendance divers droite, où donc se cachaient ces « grandes prairies ». Pierre Darguemarche lui avait rétorqué qu’il n’était pour rien dans le choix des noms donnés aux lotissements. Jeanne déplore leur paresse architecturale et esthétique. En quelques semaines, elle a vu sortir de terre huit constructions en crépi blanc, alignées les unes à côté des autres au bord de la route, puis une seconde rangée, semblable à la première. Raser sa maison permettrait de tracer la troisième. Elles étaient séparées par une allée de graviers blancs agrémentée, tous les cinq mètres, de hautes jardinières en plastique gris. Les travaux terminés, elles ont accueilli des lauriers, qui sont morts dans l’indifférence générale. Les ficus qui leur ont succédé n’ont pas eu plus de chance. Aujourd’hui, les jardinières servent de points de rendez-vous et de cendriers aux ados. « Clou du spectacle », selon Jeanne, les portails en PVC, ornés de volutes et de médaillons prétentieux, que l’on s’attendrait à trouver à l’entrée d’un manoir plutôt que de pavillons. Il ne restait rien des vignes de Martine et Jacques Bazoche, vendues au promoteur. En soupirant, il leur avait glissé qu’ils avaient de la chance de l’avoir trouvé sur leur chemin. Après la transaction, les Bazoche avaient déménagé dans le Sud-Est. À chaque déluge sur la région PACA, Jeanne ne peut s’empêcher de se réjouir. « Bien fait ! Et ce n’est que le début ! » jubile-t-elle, en imaginant le couple d’ex-vignerons dans l’eau jusqu’au cou. Elle dit à qui veut l’entendre qu’ils ont fui, qu’il n’y a pas d’autre mot pour qualifier leur départ. S’ils avaient eu un tant soit peu de courage, ils auraient assisté au désastre, regardé les pelleteuses arracher du sol leurs ceps de vigne. Jeanne en a pleuré, alors que ce ne sont pas ses terres. Elle ne vendra les siennes à personne. Ils s’empresseraient de les arracher et de démolir sa maison en pierre. Au moins, quelques habitants des Grandes prairies profitent-ils de la vue sur son jardin et ses vignes. C’est au maire que Jeanne en veut, pas à eux. Leur satisfaction d’être propriétaires se lit sur leur visage. Le garage, le jardin, la façade, les volets répétés à l’identique les rassurent. Le maire, deux mandats à son actif, ne voit pas où est le problème, du moment que sa commune gagne des habitants et qu’aucune classe de l’école primaire n’est menacée de fermeture. S’il y a encore des commerces de bouche à Verjus, c’est grâce à lui. Jeanne entend ses arguments. Mais faut-il pour autant construire des mochetés ? La loi de 1977 sur la construction ou la rénovation des bâtiments de moins de cent soixante-dix mètres carrés, qui a rendu facultatif le recours à un architecte, met Jeanne en rage. Contre la loi, elle ne peut rien.
Les zones industrielles et commerciales sont sa deuxième bête noire. À propos de «ces bâtiments sans âme qui font crever les commerces des villages et des villes dans la plus grande indifférence», elle ne mâche pas ses mots. Ils sont hideux, tristes à mourir, mais si pratiques, puisque toutes les activités de même nature sont regroupées au même endroit. Encore faut-il avoir une voiture pour accéder aux restaurants, hypermarchés, jardineries, magasins de meubles, de sport et de bricolage ainsi réunis. Pour gagner du temps, se désole Jeanne, nous sommes prêts à tous les compromis, à nous comporter comme des moutons. Cette division de la vie en zones, commerciales, résidentielles, industrielles et de loisirs, l’effraie.
Elle fait une photocopie de sa lettre, puis se rend à la poste. Elle l’envoie à Samuel, allée des Platanes, à Villejuif, et la copie à Esther, rue Saint-André, à Lille.
Samuel a promis à Ben qu’il passerait au Nationale dans la matinée pour lui rendre son sac à dos. Lorsqu’il prend le courrier et trouve dans la boîte la lettre de Jeanne à son attention, il a déjà oublié la réunion de l’atelier, une semaine plus tôt. Il la lit en marchant dans la rue. Il se dit qu’il va falloir répondre puisque, de son côté, il n’a sollicité personne. S’il abandonne dès maintenant, sa mère sera furieuse. Elle est à bout de patience. Il aurait préféré une lettre de l’homme d’affaires. Il s’était d’ailleurs imaginé que Jean Beaumont le prendrait sous son aile et finirait par lui proposer un job. Mais il n’a rien fait pour que son fantasme se réalise. « C’est bien fait pour ma gueule, ronchonne-t-il en poussant la porte de la brasserie. Et puis quoi, je ne sais même pas ce qu’il fait comme métier, ce mec ! » Il n’est pas trop tard pour lui écrire, mais Samuel ne le fait pas. Depuis un an et demi, il prend les choses comme elles viennent. Il n’a pas de prise sur elles, pas de projet, n’attend rien, espère peu. Il ne se sent pas le droit de demander quoi que ce soit à qui que ce soit. Il aurait le sentiment de prendre la place de cet autre qui le mériterait bien plus que lui. Ben est en train d’éplucher des pommes de terre.
— Je ne vais pas moisir dans ce rade, crois-moi, dit-il à Samuel l’air maussade. Tu veux un café ?
— Ouais, s’il te plaît. Tiens, ton sac à dos.
— Merci. Tu fais quoi, là ?
— Rien de spécial. Je dois aller à Inter pour ma mère. Je peux te prendre une nappe en papier ?
— Euh… ouais, pour quoi faire ?
— J’ai une lettre à écrire.
— Une lettre ? Mais pourquoi t’envoies pas un mail ?
— C’est pas possible. Je t’expliquerai.
— Bon, je retourne à mes patates avant que l’aut’ con revienne.
— Tu passes demain soir pour la suite de Game ?
— Ouais, à plus.

Samuel à Jeanne
15 février

Bonjour Jeanne,
Je veux bien qu’on s’écrive, même si j’ai du mal à voir ce qu’on va se raconter. Pardon pour le papier à lettres d’abord, c’est une nappe en papier. Je vais aller acheter un bloc-notes mais là, je me suis dit que si je ne vous répondais pas tout de suite, je le ferais plus après.
C’est vrai que ça me disait trop rien de venir. Ma mère a été cash. Je devais trouver un truc à faire, sinon, j’étais bon pour aller travailler au supermarché du coin, elle a appris qu’ils cherchaient du monde. Et ça, sûrement pas. Je suis tombé sur cette annonce dans Le Parisien, que mon père achète des fois, et j’ai dit à ma mère que ça me plairait bien de participer. Elle était contente. Elle trouve que j’écris bien (enfin, que j’ai une bonne orthographe) et que dire tout ce qui ne va pas dans ma vie par écrit, ça me soulagera peut-être.
L’année dernière, elle m’a envoyé chez un psy, mais ça n’a pas duré longtemps. Il était plutôt sympa, c’était pas le problème, mais rien ne l’étonnait dans ce que je lui racontais. Genre, il savait déjà tout. Le mec blasé. Ça m’a énervé. J’ai fini par ne plus rien lui dire. C’est pas pour ça qu’il a changé d’attitude, comme s’il savait aussi qu’un jour j’arrêterais de parler. Alors, j’y suis plus allé. Ma mère était énervée. Je vis avec mes parents à Villejuif. Elle est infirmière à la prison de Fresnes. Elle adore son métier. Mon père est prof de dessin au collège. Franchement j’ai deux parents sympas, c’est pas le problème.
Entre vous qui vous défendez contre la colère et moi l’envie de tout casser, on devrait s’entendre. J’ai aussi pensé, vu les réponses des autres, qu’on était tous super déprimés. Pourquoi vous êtes en colère ? Franchement, c’est pas l’impression que vous donniez. Vous étiez la seule à sourire avec Esther. La seule aussi à prendre des notes. Quand Esther m’a posé la question qui tue dans son mail, contre quoi je me défends, j’y ai pas réfléchi. La question, je crois que je la comprenais pas. Ou plutôt, je me suis dit que c’était vraiment tordu comme truc. Mais à la réunion, c’est ça qui m’est venu, « contre l’envie de tout casser ». Même moi, ça m’a étonné. Esther, elle m’inspire confiance, elle a un sourire qui me rend tranquille. En fait, ma réponse demandait que ça, sortir de moi d’un coup d’un seul. Franchement aussi, je ne vous ai pas trouvé vieille. Pour moi, c’est pas ça quelqu’un de vieux.

À bientôt alors,
Samuel

Jean à Esther
Paris-New York,
le 6 février 2019

Bonjour Esther,

Êtes-vous d’accord pour que nous nous écrivions? J’ai choisi d’écrire également à Nicolas Esthover. Vous saurez pourquoi lorsque vous recevrez, comme convenu, une copie de la lettre que je lui adresserai, probablement lors de mon retour de New York. Je profiterai de mes voyages en avion. Je suis le directeur général de Téléphonie et Digital, et, depuis quelques années, je bouge beaucoup. Je suis essentiellement sur de gros projets de restructuration et prospecte de nouveaux marchés à l’international.
Je me demande ce qui m’a pris de m’inscrire à votre atelier. Avais-je besoin d’une nouvelle contrainte dans mon planning ? Certainement pas. Quand j’ai lu votre annonce, je me suis souvenu des lettres que m’envoyait ma grand-mère maternelle, Manine, lorsque j’étais en pension à Dijon. Elle me donnait des nouvelles de Paris, de ses clientes préférées. Elle aimait tout particulièrement me raconter ses parties de belote, qui se terminaient en pugilat si elle faisait équipe avec José, ou que Linda était avec Sylvie. Ses soirées donnaient lieu à des comptes rendus de plusieurs pages, qui me mettaient en joie : « Tu ne vas pas croire que c’est là qu’il jette son roi de pique comme un grand seigneur, ce nigaud, l’air de me dire, “tu joues pas avec n’importe qui, hein” », « Tu sais que cette Sylvie, il n’y a rien à faire, elle est fine comme du gros sel ». Ma grand-mère était très mauvaise joueuse. Elle détestait perdre, même contre moi. En retour, mes lettres étaient pauvres en anecdotes. Mais je m’appliquais et y trouvais un vrai plaisir. Pendant mes huit années de pensionnat, je peux compter sur les dix doigts de la main les semaines où je n’ai pas reçu un courrier de sa part. J’étais heureux de la retrouver quand je rentrais à Paris, deux week-ends sur quatre. Je n’ai pas connu mon grand-père maternel, il est mort avant ma naissance. Elle en parlait peu, sinon pour rappeler qu’il avait été un homme courageux, gentil, mais du genre à tirer le piano plutôt que d’avancer le tabouret. Ma grand-mère collectionnait ce genre d’expressions. Il faudrait qu’un jour, je prenne le temps de m’en souvenir et de les noter.
J’étais un bon élève. Pour mes parents, il allait de soi que j’intégrerais HEC. J’ai intégré HEC. Ils ont eu de la chance, ni moi ni mes frères et sœurs ne leur avons donné du fil à retordre. J’étais un jeune homme docile. Après mes études, j’ai été recruté dans une entreprise de téléphonie, puis dans une seconde, spécialisée dans les nouvelles technologies, et enfin chez Téléphonie et Digital. J’étais un as des business plans, des méthodologies, des bilans financiers, de la masse salariale, des coûts de productivité… J’ai rapidement gravi les échelons. Je m’amusais. Comme au casino quand on a la baraka. Je balançais les billets sur les tables et gagnais à tous les coups. Arnaud et Pascal, les deux fondateurs de la société, me faisaient une entière confiance. À l’époque, la concurrence n’était pas aussi rude qu’aujourd’hui et ils investissaient beaucoup d’argent. Avec moi, ils étaient très généreux. J’avais la bosse du commerce, probablement une bonne étoile au-dessus de la tête. L’argent m’excitait, la réussite me donnait de l’assurance, les femmes me flattaient, les hommes me respectaient. Tout ce cirque, je dois l’avouer, me grisait. Je pouvais bien me dire tous les soirs en me couchant que je n’étais pas dupe et avais la notion de l’argent, c’était faux. J’ai sauté à pieds joints dans la mare et me suis vautré avec délices dans la boue. La société a très vite prospéré. J’étais corvéable à merci, on me refilait tout le sale boulot. On comptait sur moi, on ne cessait de me le dire, j’en étais flatté. Je lâchais d’un air faussement modeste que « personne n’est irremplaçable », mais faisais tout pour l’être. J’en avais besoin pour me sentir vivant.
Je ne pouvais mieux trahir ma grand-mère qu’en devenant celui que je suis devenu. Les années ont filé, quelque chose m’a échappé, quoi exactement, je ne le sais pas. Je suis de plus en plus indifférent aux gens et aux événements, même si je m’en défends. Je voudrais retrouver le plaisir d’écrire. Je me dis que les mots peuvent m’aider à aller mieux. En tout cas, à savoir ce que je veux, à comprendre ce que j’attends de moi.
Que vous dire d’autre, Esther ? Je fume trop, je bois trop, mes analyses médicales ne sont pas fameuses, mais je m’en fous. Ou je fais comme si.
Dans l’attente de votre réponse,
Bien amicalement,
Jean Beaumont

À l’aéroport JFK, un chauffeur attend Jean pour l’emmener au Hyatt. Il n’a pas une minute à perdre. Dans sa chambre, au vingtième étage, il stoppe la climatisation, dépose sa valise, prend une douche, enfile une chemise propre, tout en consultant son agenda sur son portable. Il a noté ses réunions dans l’avion, quelques heures plus tôt, mais a déjà oublié. Il n’imprime plus. Il se demande si c’est dû à l’âge, à sa motivation qui faiblit un peu plus tous les jours, à sa mémoire qui flanche – mais cinquante-trois ans, ce n’est pas si vieux, tente-t-il de se rassurer. Il jette un œil sur le spectacle qui s’offre à lui, de sa fenêtre, Central Park dans toute sa splendeur. Il est temps d’y aller. Jean ferme la porte de la chambre derrière lui. S’il le pouvait, il ferait quelques longueurs dans la piscine. Dehors, il s’allume une cigarette, repère son chauffeur, qui l’attend quelques mètres plus loin.
Pour Jean Beaumont, toutes les grandes métropoles se ressemblent. Des trottoirs au bitume gris, une circulation dense, des panneaux indiquant les pics de pollution, les précautions à prendre, la météo, de plus en plus d’écrans publicitaires dans les rues et les vitrines des magasins, le mugissement des sirènes, des arbres qui se demandent ce qu’ils fichent là. Elles pourraient aussi bien échanger leurs habitants. Pressés, les yeux rivés sur leur portable, qu’ils tiennent au creux de leur main telle une excroissance de leur chair, un casque sur les oreilles. Ils surgissent par grappes des bouches de métro et des bureaux pour s’engouffrer dans les buildings et les boutiques. Le soir venu, ils parcourent le chemin inverse. Jean n’a plus l’habitude de marcher. Son chauffeur le suit comme son ombre. La voiture défile devant les mêmes enseignes que dans les autres villes du XXIe siècle. Ce soir, ses associés l’emmèneront dîner dans un nouveau restaurant en se vantant d’avoir pu y réserver une table. Avant ses premiers voyages d’affaires, il se promettait de prolonger son séjour de quarante-huit heures, pour visiter. Seul. Il se promènerait à pied, utiliserait les transports en commun, ferait des haltes dans des cafés, au hasard. Il n’en a jamais rien fait. Jeune, il était débrouillard, aujourd’hui, c’est une autre histoire. Jean Beaumont est devenu un assisté.
Il se dirige vers sa voiture, puis revient sur ses pas et pénètre dans l’hôtel. Il sort de la poche de sa veste intérieure une enveloppe, qu’il confie au concierge. Pour Esther Urbain, à envoyer en France, en lettre prioritaire.

Esther à Jean
Lille, le 11 février 2019

Bonjour Jean,
Le portrait que vous brossez de vous n’est pas flatteur. Certes, vous faites preuve de franchise, mais ne noircissez-vous pas le tableau ?
Vous espérez qu’écrire vous aidera à mettre des mots sur vos émotions, à lutter contre l’indifférence. Je crois qu’en effet, nous pouvons nous reconstruire avec l’écriture. J’ose croire que vous y parviendrez.
Revenons à votre enfance, si vous le voulez bien. Si vous me trouvez indiscrète, n’hésitez pas à me l’indiquer. Je n’en prendrai pas ombrage, car je sais que je peux me montrer trop directe. C’est l’un des avantages (ou inconvénients ?) de la correspondance écrite, on ne voit pas l’agacement, la lassitude ou la colère chez son destinataire.
Pourquoi étiez-vous scolarisé dans un internat à Dijon ? Vous ne dites rien de vos parents, est-ce parce que vous avez été élevé par votre grand-mère ?
Je ne sais si vous connaissez les Hauts-de-France. C’est une région très intéressante et très attachante, qui fait de gros efforts, malgré ses difficultés économiques, pour se renouveler et innover. Lille est une ville très agréable à vivre. La gentillesse et la chaleur des gens du Nord ne sont pas une légende. J’aime ma région l’automne et l’hiver. La pluie et la brume, contrairement à bien d’autres régions françaises, lui siéent à merveille. Il suffit d’un rien – un ciel couleur gris plomb, des nappes de brouillard venues se poser sur les toits de la ville – pour lui donner un air mélancolique qui force mon admiration à chaque fois. Quand je peux, je m’installe pour lire au comptoir d’un café. L’été, je profite de la nature alentour, qui est ravissante et heureusement peu touristique – pourvu que ça dure ! Mes amis parisiens sont toujours étonnés quand je leur vante les beautés de cette campagne. C’est pourtant la stricte vérité.

À bientôt. Amicalement,
Esther
P-S : J’espère que vous avez compris, dans le mail que je vous ai envoyé, mes remarques à propos de votre premier courrier. Dites-moi si vous m’avez trouvée confuse. Prenons garde, vous comme moi, à bien séparer notre conversation de ce qui a trait stricto sensu à l’écriture.

Après la réunion au Hoxton, je ne suis pas rentrée directement à Lille. J’ai dormi chez Raphaël, mon cousin germain, boulevard Sébastopol. Il est bien plus que mon cousin. Mon frère, mon ami, mon soutien indéfectible. Nous sommes tous deux enfants uniques et quelques mois seulement nous séparent. Il vit à Paris, moi à Lille, mais nous avons passé de nombreuses vacances ensemble. Lui avec ses parents, moi avec mon père.
Raphaël m’avait prévenue qu’il rentrerait tard et laissé les clés sous le paillasson. Je m’étais promis de faire attention à ne pas tout déranger chez lui, mais en quelques heures, j’ai réussi à semer une pagaille monstre. Je ne m’en suis aperçu que le lendemain matin, quand il me l’a fait remarquer en faisant mine de m’étrangler et en ajoutant que ce désordre, il ne l’aurait accepté de personne d’autre. »

À propos de l’auteur
PIVOT_Cecile_©Pascale-LourmandCécile Pivot © Photo Pascale Lourmand

Cécile Pivot est journaliste. Elle a déjà publié Comme d’habitude (Calmann-Lévy, 2017) et Lire! (Flammarion, 2018). Après Battements de cœur, son premier roman paru en 2019, elle publie Les lettres d’Esther. (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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Tomber du ciel

TINE_tomber_du_ciel  RL2020

En deux mots:
Après avoir été hôtesse de l’air, Talitha s’offre un voyage Paris-Singapour pour… écrire, repliée dans son cocon. Mais ce voyage ne va se dérouler selon ses plans, le copilote et les passagers vont en décider autrement. Un étonnant huis-clos au-dessus des nuages.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Huis-clos à 10700 mètres

Dans une version moderne du drame avec unité de lieu, Caroline Tiné a imaginé avec Tomber du ciel un huis-clos à bord d’un A-380. Introspection, rebondissements et étonnant épilogue à la clé.

C’est une histoire de ciel. De ce ciel où est partie bien trop tôt la mère de la narratrice, la laissant avec la nostalgie de son parfum, ses robes indiennes et sa liberté. De ce ciel dont elle imaginait tomber quand elle était enfant, après la séparation de ses parents. Elle devait alors prendre l’avion seule pour rejoindre la côte ouest où vivait désormais son père, augmentant sa peine et son désarroi. De ce ciel aussi qu’elle a choisi de dompter en devenant hôtesse de l’air, préférant une vie dans les nuages à cette terre ingrate: «Désormais, quand je vole, je deviens avion. Et je déguste ce moment privilégié où le relief cède la place au rien. Être si près du ciel m’a permis de comprendre qu’on ne peut pas tout comprendre. Que l’infini existe ».
C’est enfin de ce ciel qu’elle veut faire entendre sa voix. Elle a pris l’habitude d’écrire sur son ordinateur portable quand elle est au-delà des nuages et elle va profiter des quelque treize heures de vol entre Paris et Singapour pour conclure le récit de sa vie, de ses voyages et de ses rencontres. Tout comme cet Airbus A-380 qui effectue l’un de ses derniers voyages, elle entend boucler la boucle.
L’ambiance semble du reste parfaitement s’adapter à son objectif. Elle connaît très bien l’avion, mais aussi une partie de l’équipage, en particulier l’hôtesse et le co-pilote. Et son entourage semble parfaitement paisible. Mais même à plus de 10000m d’altitude, il faut se méfier des apparences…
Caroline Tiné nous réserve quelque surprises, mêlant habilement l’histoire de Talitha à celles de quelques passagers qui la côtoient. Saul, le copilote, est en pleine dépression. Après avoir appris que l’avion qu’il avait appris à maîtriser à la perfection cessait son exploitation commerciale, «il s’est senti tomber du ciel, descendre aux enfers, comme une bête malade sur le point d’être achevée». Un état d’esprit loin d’être rassurant pour les passagers dont il a la charge.
On imagine que Marie-Ange Leroux, spécialiste des objets d’art et des transactions dans les port-francs, est de meilleure humeur. Ne vient-elle pas de signer un contrat de travail à Singapour qui lui assure un bel avenir? Elle n’est cependant sûre de rien et, à l’image des feuilles de son contrat qui s’envolent lorsque des turbulences secouent l’appareil, son équilibre est instable. D’autant qu’elle essaie d’oublier une déception sentimentale. Sans oublier le petit chien qui voyage dans son sac à main.
Leïla, assise un plus loin, observe avec avidité ses voisines. Son sport favori consistant à deviner qui se cache derrière les visages de ses voisins. Atteinte du syndrome d’Asperger, elle calcule et déduit, ira jusqu’à télécharger le contenu de l’ordinateur de Talitha pour en savoir davantage sur ce qui se trame dans cet avion et rêve de visiter le cockpit. Reste Anil Shankar, l’homme qui a pris place au bar, et qui va être victime d’un malaise alors que les turbulences s’aggravent.
Autant de destins individuels désormais liés dans ce roman choral que la romancière va prendre un malin plaisir à faire ricocher de l’un à l’autre comme une boule de billard à la trajectoire de plus en plus aléatoire. Car il semble bien que toutes les tentatives faites pour reprendre le contrôle de leur existence soient vouées à l’échec. Il est vrai que tous ont quelque chose à oublier…
Sans dévoiler l’épilogue de ce roman, on dira que même la destination finale du voyage sera remise en question, confirmant ce que disait Christophe Colomb il y a déjà quelques siècles: «On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va». Caroline Tiné nous en apporte ici une belle démonstration.

Playlist


«La version de I Put a Spell on You chantée par le groupe Creedence Clearwater Revival au festival de Woodstock était la mélodie préférée de ma mère. Je l’ai entendue toute mon enfance, avec parfois une variante très peu connue fredonnée par Bob Dylan en hommage à son créateur Jay Hawkins, quand les deux artistes déambulaient dans les rues de Greenwich Village à New York. Ma mère adorait parler des années 60. De l’atmosphère qui régnait dans les lieux modestes et magiques où se retrouvaient les artistes… »

Tomber du ciel
Caroline Tiné
Éditions Presses de la Cité
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782258194045
Paru le 17/09/2020

Où?
Le roman se déroule en avion, sur la ligne Paris-Singapour, mais on y évoque aussi New York, la Côte ouest, Paris, et Chennai en Chine.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec un regard plein de finesse et d’humanité, Caroline Tiné nous plonge dans un étrange huis clos.
«J’ai cessé d’être hôtesse il y a un an pour me mettre à écrire et me sortir des poisons de la tête. Seulement en avion. La nuit dans le ciel me chuchote les mots effacés dans l’enfance. Et l’odeur du feutre des fauteuils imprégnés de strates d’intimité et de vies inconnues me rapproche d’une humanité dont j’essaie de pénétrer les secrets.»
Vol de nuit Paris-Singapour à bord d’un Airbus A380. Talitha se met dans sa bulle. A son côté, une adolescente très particulière. Plus loin, une femme fait le deuil d’amours malheureuses et cajole son chien minuscule. Dans le cockpit, le copilote est en proie à ses démons. Et l’homme sans âge, Anil Shankar, qui revient de son ashram, est prêt pour le dernier voyage.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
lisez.com (entretien avec Caroline Tiné)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Petite fille, je prenais l’avion toute seule pour aller chez mon père en vacances. Je priais pour que l’avion s’écrase. Pour ne pas avoir à choisir entre mes deux parents. Je savais qu’il n’y aurait pas de survivants. Que le choc est fatal. Qu’on n’a pas le temps de souffrir. J’avais une excuse pour disparaître. Je n’y étais pour rien. Ce n’était pas de ma faute.
Les préparatifs de mon voyage étaient toujours compliqués. Coups de fil interminables, soupirs, cris, chuchotements. J’aurais voulu être invisible. Ne pas exister. Ne pas être abritée derrière la pancarte autour du cou des enfants seuls, les UM1. J’étais prête à ce que la vie s’arrête. Je me sentais déjà vieille.
Le rêve de l’avion qui s’écrase est resté présent pendant toute mon enfance. La nuit et aussi le jour quand les pensées s’échappaient. Au début, je ne regardais jamais par le hublot. J’insistais pour avoir le siège côté couloir. Mais les enfants ont rarement le choix. Je restais assise droite sur mon siège. Pas question de tourner la tête. J’entendais d’autres enfants vomir dans les sacs en papier. Je vivais un enfer intérieur. Puis la vie continuait.
Avec l’adolescence, le rêve a fait des progrès. Il est devenu plus doux, plus raisonnable. Je me suis entraînée pour survivre. A modifier ma conscience. A concentrer mon attention sur un point de plus en plus précis. Jusqu’à ce qu’il se transforme en une étoile qui danse. J’ai eu raison d’être patiente. La peur a changé d’intensité comme une voix qui aurait mué. En rêvant de terreur, je me suis vaccinée contre la terreur. Le risque de crash est resté là, en filigrane. Un repère. Un rêve d’enfant.
C’est ainsi que les voyages en avion ont pris une place très particulière dans ma tête, et que le rêve s’est imposé comme mon complice, mon double. Je suis émerveillée par la terre vue d’en haut. La mer qui bouge, sinueuse comme une hallucination. Les rivières qui se délavent dans l’océan. Les nuages qui s’empourprent ou menacent. Les forêts qui griffonnent un magma confus sur les plaines ou les montagnes. Désormais, quand je vole, je deviens avion. Et je déguste ce moment privilégié où le relief cède la place au rien. Être si près du ciel m’a permis de comprendre qu’on ne peut pas tout comprendre. Que l’infini existe.

Talitha
Mes parents s’étaient rencontrés au concert de Woodstock aux États-Unis en 1969. C’étaient des hippies fantasques qui avaient vécu les années 60, la drogue, la vie en communauté. Ma mère était française, mon père américain. J’ai été conçue à New York, l’idylle fut brève, ma mère est rentrée à Paris avec moi. Mon père, qui était guitariste de rock, est resté aux États-Unis. Je prenais l’avion plusieurs fois par an pour le retrouver. Il était affectueux, semblait toujours content de me voir. Nous passions beaucoup de temps enfermés dans les grands bus des tournées. Pendant les concerts je restais backstage1, près des baffles. J’étais la mascotte des musiciens. Tout le monde m’aimait, s’occupait de moi. On me confectionnait des lits de fortune dans les loges quand je tombais de sommeil. Je souriais comme un automate, une jolie petite fille qui s’adaptait à toutes les situations. Au fond de moi c’était une autre histoire. D’ici peu, je retournerais chez ma mère. Je prierais à nouveau pour que l’avion s’écrase. C’était mon cauchemar intime, mon secret.
Je n’avais d’autre choix que d’attendre que le temps passe. L’ennui apprend à penser. Pendant les concerts où les décibels me vrillaient les oreilles. Ou quand tout le monde fumait des joints. Grâce aux effluves de cannabis, ma pensée devenait lente et enfin je m’endormais. Je n’ai jamais oublié l’odeur âcre et intense de l’herbe ; quand je la respire aujourd’hui dans les rues de New York, d’où elle émane comme un fantôme – je ne comprends jamais d’où elle sort –, je repense à la douceur de l’enfance. Et mon cœur se serre.
Plus tard, des années plus tard, j’ai vraiment apprécié la musique de mon père. Mais pendant toutes les années qu’on appelle l’enfance j’ai fabriqué ma maison bancale. Celle de ni mon père ni ma mère. Ma mère me manquait quand j’étais chez mon père. J’avais l’habitude de passer beaucoup de temps dans les bras de ma mère. J’aimais cette sensation que nous étions perdues l’une dans l’autre. Si elle téléphonait alors que j’étais chez mon père, je refusais de lui parler. Je me mettais à hurler et même à me rouler par terre. Personne n’a jamais compris pourquoi, moi non plus d’ailleurs. J’étais comme un chat voyageur abandonné, qui tentait de se débrouiller en terre étrangère.
La certitude d’être différente a envahi tout l’espace dans ma tête. Il ne restait aucune case libre pour autre chose que mon rêve de crash. Je suis devenue solitaire. Je ne pouvais pas partager ces pensées avec des gens de mon âge, ni avec les autres. J’étais seule dans ma bulle. Ce rêve baroque m’a permis de trouver ma voie, plus tard, ou du moins une voie. Je suis devenue hôtesse de l’air, après avoir fait des études de lettres. Ce choix avait semblé étrange à mon entourage. Je savais ce que je faisais, j’avais mes raisons.
J’ai été hôtesse puis chef de cabine pendant dix ans. Grâce à quoi je bénéficie aujourd’hui encore, quand je voyage, de tarifs spéciaux. Je peux prendre quatre vols internationaux par an sans réserver à condition qu’il y ait des sièges disponibles. L’avion est devenu ma famille volante, un huis clos miniature, qui retourne le monde extérieur vers mon monde intérieur. J’y puise un moment de divagation. Je deviens une exploratrice de la vie que j’observe en face, en arrière, en avant. Les équations que je ne sais pas résoudre quand je suis à terre s’évanouissent au rythme de l’avion qui décolle, remisées dans un grenier tels des objets oubliés.
Qui n’a pas rêvé de s’élever dans les airs, regarder la terre comme un cliché panoramique, résumé à des formes essentielles et lointaines, se sentir ailleurs, étranger à soi-même ?
Dès que je m’envole, je me sens libre, grisée par l’aventure, la rencontre avec le bleu dur du ciel qui surgit après une épaisse couche de nuages, pas un bleu de conte de fées, un éclat soudain, un électrochoc. Les sensations extrêmes me bercent, allègent mon corps et ma tête. Avec le ciel je cesse de ruminer et je me consacre aux passagers. Ceux qui sont montés à bord fatigués, anxieux, de mauvaise humeur finissent par ronronner comme des chats. Ils recherchent la meilleure position sur leur fauteuil, s’étirent et bâillent, enlacent leur coussin, ou restent tendus parce que le ciel leur fait peur, dans tous les cas ils confient leur destin à une grosse machine qui prend leurs soucis en charge. Après le décollage, presque tous ont le front détendu, une amorce de sourire aux lèvres, l’envie de vivre une parenthèse. Il y aura peut-être des rencontres inattendues, des disputes ou des coups de foudre, des cadeaux du ciel.
Il m’est souvent arrivé d’embarquer au dernier moment pour une destination que je ne connaissais pas la veille. Et de faire le retour dans la foulée. Je suis indifférente au jetlag, parce que je vis au rythme des avions. J’ai fait du saut en parachute pour tester ma résistance. C’était une erreur, sauter dans le vide ne me convient pas. Je n’ai pas de désir pour ce genre de sensation forte. J’aime être à l’abri dans une carlingue. Là-haut, j’existe. Et je pense.
De tous les avions sur lesquels j’ai voyagé, l’Airbus A380 est mon préféré. Gros, lourd, pataud, presque démodé, un peu gauche dans ses manœuvres à cause de son poids et de l’envergure de ses grandes ailes. Mais il est rassurant comme un fauve domestiqué, qui dissimulerait sa force sous une élégante modestie acquise avec l’expérience. S’il pouvait parler, il s’exprimerait comme un vieux pilote tendre et bougon à qui on ne la fait pas, ou plus. Il est moins séduisant que le Boeing 777. Mais sa sobriété est son atout. Le design est minimaliste comme dans un loft de six cents mètres carrés teinté de gris. Je suis experte dans les qualités que j’attends d’un avion. Le confort de l’A380 est subtil. Rien ne se voit, tout se ressent. La discrétion des turbulences. Le grand espace pour les jambes. Les repose-tête qui prodiguent un agréable massage de la nuque. Et surtout le silence. Feutré, palpable. Murmure incongru chez un monstre de cette taille. Pour atténuer le bruit, on a agrandi les moteurs Rolls Royce et calé un piège à décibels entre chaque réacteur et son enveloppe extérieure : un cylindre, obtenu à partir de plusieurs couches de composite qui capturent une partie des sons avant de les étouffer. J’aime tous ces détails techniques chargés de vibrations poétiques.
Aujourd’hui, pendant les 10 578 kilomètres de ce vol Paris-Singapour qui durera entre douze et treize heures selon la vitesse des vents, je serai dans ma bulle. C’est un vol de nuit. Je vais écrire alors que les passagers dormiront. Puis j’irai dormir à l’hôtel après l’atterrissage. Et je reprendrai un vol de Singapour à Paris.
Je vis à l’envers et j’aime ça.
J’ai cessé d’être hôtesse il y a juste un an pour me mettre à écrire. Je travaille comme pigiste pour un magazine spécialisé dans les voyages, ce qui me permet de continuer à parcourir le globe. Mais j’écris aussi pour me sortir des poisons de la tête. Seulement en avion. La nuit dans le ciel me chuchote les mots effacés dans l’enfance. L’écriture me répare. Et l’odeur du feutre des fauteuils imprégnés de strates d’intimité et de vies inconnues me rapproche d’une humanité dont j’essaie de pénétrer les secrets.
Je suis assise sur le pont supérieur au premier rang de la partie qui s’appelle premium parce qu’elle est mieux qu’éco et moins bien que business. A la place 80K, côté couloir. C’est parfait pour poser mon ordinateur sur la tablette ou sur mes genoux, sans personne devant moi.
Nous sommes sur le point de décoller pour Singapour. Le soleil s’est couché sur l’aéroport Charles-de-Gaulle. Il ne fait pas encore nuit. Certains nuages sont teintés de rose. Des lumières scintillent par endroits. Je quitte le réel pour entrer dans un clair-obscur tamisé. Dans le monde des avions, les bruits de la vie sont atténués et les sensations ralenties. Une ado qui voyage seule est assise à ma droite près du hublot. Elle m’a été confiée par Cheryl, la chef de cabine qui fait aujourd’hui le travail dont j’étais chargée ces dernières années. Elle serre les dents. Elle regarde droit devant elle. Elle a les mains agrippées à son siège. Très belle, métisse au teint mat, aux cheveux noirs et bouclés, elle a un regard intense. Elle dit : je m’appelle Leïla, j’ai peur du ciel. Elle a une voix étonnamment grave. Elle a quinze ans, c’est écrit sur sa fiche UM.
J’hésite à lui laisser ma place côté couloir, je me souviens de ma terreur du hublot quand j’étais enfant. Mais pendant le vol j’aurai besoin d’être libre de mes mouvements. De marcher dans les allées. D’aller parfois au bar. Si elle est inquiète, je saurai la rassurer. J’ai l’habitude.
J’ai la tête bien calée dans mon fauteuil. Les yeux mi-clos, je me laisse aller à la torpeur qui précède les envols. Je savoure la préparation du décollage. Ce moment où l’avion va engager une lutte contre son poids, se préparer à fendre le vent pour faire voler le plus lourd que l’air. Il est massif comme un éléphant. Il occuperait un terrain de foot de quatre-vingts mètres de côté. Il bouge d’abord à reculons. Il est guidé par les petits hommes en jaune au sol. Il s’arrête, repart de l’avant, tourne à droite, puis à gauche pour rejoindre la piste. Je ferme les yeux. J’écoute vibrer en moi la puissance de cette incroyable horlogerie mécanique. Qui déplace plus de deux cent cinquante tonnes, sans compter le poids des passagers, avec élégance. Au son de la musique du moteur qui monte en gamme.
Je me penche vers ma voisine. Elle a les yeux écarquillés. Les phalanges de ses mains sont blanches tant elle est cramponnée à son fauteuil. Alors je lui raconte. Que les immenses ailes de l’avion sont en train d’ouvrir et fermer les ailerons parfois appelés flaperons qui vont assurer leur équilibre en vol. Que la carlingue, le corps de l’avion, porte aussi le joli nom de fuselage. Que les quatre moteurs s’appellent réacteurs parce qu’ils sont entraînés à réagir à tous les dangers. J’entends le commandant de bord se présenter. Parler au nom de l’équipage qui comprend deux pilotes, et vingt membres d’équipage. Il précise que l’un des stewards parle le farsi. L’anecdote fait sourire Leïla. Je raconte que l’avion est guidé jusqu’à la piste par un convoi de voitures qui clignotent. Que l’on voit au loin des avions en approche qui vont atterrir. Que l’on passe devant des hangars luxueux qui abritent des avions au repos. Que deux hôtesses se sont assises sur les sièges qui nous font face contre le panneau nous séparant de la classe business. Qu’elles ont attaché leurs ceintures à l’aide de bretelles qui soulignent leurs silhouettes. L’avion se met en piste. Marque un stop avant de prendre son élan. Je montre à Leïla l’écran face à elle. L’avion y apparaît comme un très gros oiseau blanc, un aigle royal. Sur fond de fin de soleil couchant commence l’envol. Lourd et léger. Effrayant et rassurant. Nous sommes déjà à mille mètres d’altitude. Dans une demi-heure nous aurons atteint les dix mille mètres. Notre altitude de croisière.
Leïla s’est assoupie. Comme une enfant à la fin d’une histoire. Je fais le vide en moi pour renouer avec l’état que je ne trouve pas au sol. Je n’aime pas la terre. Le vacarme du monde m’effraie. J’aime être bercée dans mon fauteuil en forme de coque qui ressemble à un lit d’enfant.
La plongée en moi-même est d’abord visuelle. Je tourne autour de cercles concentriques fermés. Je guette la trouée qui se prépare. Des images de douceur disparue vont émerger. Je deviens alors une éponge. Qui peu à peu efface le lieu, les gens. Je ne vois plus rien. Je suis seule. Au fond de moi. Je creuse. Je plante des balises sur des repères. J’aime les monologues intérieurs que requiert l’écriture. Sa monotonie paisible.
J’ai choisi d’effectuer ce trajet sur cet ogre géant assemblé à partir de quatre millions de pièces et cinq cents kilomètres de câbles, parce que, d’ici un an, il ne sera plus fabriqué. Après douze ans de bons et loyaux services, le fleuron d’Airbus a cessé de plaire. Pas rentable, trop gros, trop cher, trop tout. J’ai tant aimé la générosité de ses fauteuils, le son profond de ses moteurs, obsédant comme la voix de Leonard Cohen… Je suis sensible aux fins de quelque chose, aux derniers hommages. Si cet avion s’écrase, je ne peux jamais m’empêcher d’y penser, cinq cent seize passagers et vingt membres d’équipage seront réduits à l’état de confettis.

Saul
Il étouffe dans le cockpit. Il manque d’air. Il voudrait créer un trou de souris, l’élargir jusqu’à ce que la pression l’aspire à l’extérieur, le débarrasse de la vie. Mais il change d’avis lorsqu’il se retrouve seul dans la nuit au-dessus d’un océan troublé seulement par un bateau qui vogue, qu’il y a plus d’étoiles dans le ciel qu’il n’en verra jamais, que peut-être la lune se lève, alors que l’avion gronde doucement. Il voit un monde que les autres ne voient pas. Il ne pourrait pas ne pas être pilote.
C’était vrai jusqu’à ces derniers temps. Il s’est arrêté quelques semaines sur ordre du psychiatre. Il ne veut pas en parler, c’est un secret entre le médecin et lui. Il a invoqué une grosse fatigue et des soucis familiaux. Il souffre de baisses de moral mais pas de dépression sévère comme le prétend l’homme de l’art. Il est atterré par sa fragilité. Pendant les deux mois où il n’a pas volé, il s’est réveillé chaque nuit à trois heures du matin, avec des idées noires et cette insoutenable impression d’être au bord de l’explosion, qu’il n’y avait aucune solution à son mal-être. Sa vie de famille est un cauchemar, ses enfants le fuient, il ne les voit jamais. Sa femme ne supporte pas sa présence quotidienne, elle s’était habituée à son absence seize à dix-huit jours par mois.
Son métier, pilote de ligne, lui a toujours permis d’être un nomade de luxe, étranger à la vraie vie, coupé de la réalité sociale. Il aime déambuler dans des hôtels anonymes, comme un zombie en perpétuel décalage. Un autiste d’un certain genre. Il a tout raté, il dérange tout le monde, il ne sert à rien. Il ne manque à personne. L’angoisse le tue à petit feu, la nuit, toutes les nuits, quand il se réveille en nage et en sursaut. Et le matin quand le noir devient gris et glauque et qu’il est allongé comme un mort. S’il se lève, s’il passe à la position debout, l’oppression s’atténue légèrement, la boule du plexus se dissout en des minutes qui paraissent un siècle. Et il se dit qu’il n’en peut plus de ne pas être là-haut toute la nuit à regarder les étoiles. Chaque jour le manège recommence. Il s’affaiblit. Il lui faut une énergie folle pour supporter cet état, n’être jamais détendu, bien qu’au fil des journées le carcan parfois se soit desserré, grâce aux antidépresseurs du Dr M. Mais chut il ne faut pas en parler, il a jeté ces boîtes violettes de cachets dont on aurait sans doute pu détecter la substance dans les analyses. Est-ce déjà l’angoisse de la mort, se sentir inutile, totalement seul, au bord de l’abîme, à seulement quarante et un ans ? L’âge de son père quand il s’est balancé par la fenêtre, un matin de Noël. Il en veut encore à ce père qui n’a pensé qu’à lui, qui a laissé tomber son fils en tombant lui-même.
Depuis ce jour, il a décidé de tracer sa frontière entre le bien et le mal. Mais il manque de courage, il n’ose pas afficher ses opinions haut et fort, il se tient toujours en retrait, comme s’il se trouvait à un niveau inférieur aux autres ; il cache au fond de lui le monstre qui est en train de le ronger, de détériorer ses viscères, de pénétrer les parois de son cerveau. Le Dr M. lui a conseillé d’arrêter de voler pour une durée indéterminée, mais lui l’a convaincu que tout allait mieux au bout de deux mois, il ne veut pas risquer de repasser au simulateur, ce qui est obligatoire après trois mois sans atterrissage ou décollage. Il a un besoin vital de voler, d’être isolé dans un avion, de renouer avec son addiction. C’est le seul lieu où il se supporte, où il éprouve un semblant de quelque chose, un zeste d’enthousiasme, non, c’est un mot trop fort, disons un début d’envie d’ouvrir les yeux, d’agir, de ressentir, sans le ciel il est un mort-vivant.
Il est capable de diriger un avion de deux cent cinquante tonnes pour traverser une zone de turbulences, mais il assiste, impuissant, à sa lente destruction souterraine. Il voit le commandant de bord le regarder en coin, alors il relève la tête et sourit comme si de rien n’était. Quand, avant le vol, le commandant a réparti la rotation des temps de repos entre le copilote, le pilote mécanicien et lui-même, sachant que sur un long-courrier de treize heures il doit en principe toujours y avoir deux pilotes aux commandes, il a marqué un temps d’arrêt en le regardant, comme s’il hésitait à le laisser prendre sa place en son absence. Comme s’il était si transparent que sa déliquescence était visible. Il s’est senti humilié, mais il a l’habitude d’encaisser sans rien dire. L’humiliation est devenue son pain quotidien, elle le plonge chaque jour un peu plus au fond du trou, et c’est ce qu’il mérite.
Il pense à sa mère qui était pilote elle aussi, pilote de voltige, elle aimait se poser sur la plume, sur une roue, faire des montées en chandelle. Elle était capable de prendre des risques avec légèreté, de ne pas se laisser engloutir par le chagrin et les états d’âme. Elle a élevé seule ses trois fils sans jamais se plaindre.
Il a grandi dans une de ces villes paisibles de l’est de la France où les gens mènent une existence de troupeau. Avec le nom de son père, d’origine israélienne, Melmoth ; son prénom, Saul, ne lui a pas amené que des amis, mais il est fier de le porter, parce qu’il lui rappelle que ses racines sont obscures et que son histoire est liée à l’errance. C’est pour cette raison peut-être qu’il rôde dans le ciel, sans se soucier d’aucun centre de gravité, souriant aux étoiles qui lui font signe à travers le pare-brise du cockpit offrant une vue à cent quatre-vingts degrés. Il aimerait continuer à parler dans sa tête comme un enfant seul. Et ne jamais redescendre.
Il a hésité entre l’aviation et le kibboutz, mais sa mère, qui n’est pas juive – il s’est toujours demandé si elle n’était pas antisémite tant elle semblait mépriser son père –, a décidé pour lui. Ce serait d’abord l’aviation, pour le reste on verrait plus tard, quand il serait enfin commandant de bord. Sur ce vol il est assis à droite, mais il a les mêmes qualifications techniques que le commandant assis à gauche, c’est juste l’ancienneté qui diffère, il lui faudra encore attendre pour avoir son grade. Mais au fond, a-t-il vraiment envie d’être responsable d’un vol?
Saul Melmoth vole sur Airbus depuis plus de quinze ans. Il a suivi une formation intense, longue et minutieuse, pour piloter un A380. Il était reconnu comme l’un des meilleurs dans cette école symbole d’excellence dans l’aviation, avec la promesse d’une carrière de premier plan. Il a tout appris de ce géant des airs, qui l’a façonné, étonné, éduqué, a ouvert son cœur à des sentiments aussi profonds qu’une histoire d’amour. Il le tient d’une seule main tant il le connaît, mais il continue d’être émerveillé par ses performances, l’intensité des sensations qu’il procure, la dimension sacrée dont il enveloppe le ciel. L’A380 restera son mentor, le guide spirituel qui lui a fait effleurer une perfection dont il ne soupçonnait pas l’existence.
Quand il a appris que sa production allait s’arrêter après douze ans seulement d’existence, juste au moment où son maniement n’avait plus aucun secret pour lui, où ils étaient si proches que l’avion comptait plus qu’une personne humaine, son cœur s’est arrêté de battre. Il s’est senti tomber du ciel, descendre aux enfers, comme une bête malade sur le point d’être achevée.
Il était quelqu’un, son uniforme en fait foi, il est en train de devenir un raté des airs, sa vie s’écroule. Il se demande comment il va supporter cette traversée vers Singapour, treize heures à regarder droit devant lui, à soutenir le regard goguenard du commandant qui a su, lui, assurer ses arrières, qui a postulé pour devenir instructeur, qui continue à porter la fierté Airbus comme un éclair invisible gravé sur le front.
Tandis qu’est planté dans le cœur meurtri de l’inexistant copilote le mot échec, qui lui donne envie de se désagréger là, sur place, en plein milieu d’un monde sans avenir.
Seras-tu capable de vaincre tes peurs? D’ordonner à cette voix qui te parle, qui est toi sans être toi, de se taire? Tu as peur d’entendre d’autres voix, tu te sens coupé en deux. Mais que fais-tu pour te reprendre en main? Tu n’es centré que sur tes soucis. Et puis tu bois en cachette, des mignonnettes de gin ou de vodka, que tu fais disparaître en douce dans les sacs-poubelle de la cabine des stewards, pour te donner du courage, au risque de perdre ton avenir.
Tu as fait de ta vie une misérable cachotterie.

Extrait
« Talitha regarde autour d’elle, ils sont seuls, il sent l’alcool. Il essaie de trouver des mots, mais aucun son ne sort, si, toujours ce grognement bestial. Le titre du film Y a-t-il un pilote dans l’avion? traverse l’esprit de Talitha, et puis elle se dit qu’il faut agir, le mettre de côté, le neutraliser sans le dénoncer, tout le monde peut craquer dans la vie. Par certains aspects il lui rappelle Ferdinand dans ses moments perdus, elle ne sait pas pourquoi elle pense qu’ils sont tous deux des hommes refusant d’être responsables de leur destin, qu’ils préfèrent déplorer le gâchis de leur existence plutôt que de réparer ce qui cloche, que c’est peut-être le lot des hommes d’être des anti-héros qui s’en remettent aux femmes, qui, elles, sont plus douées pour la vie simple, ou normale, et cætera. Sur ce couplet, la nuit, en avion, aux abords d’un cockpit délaissé par un pilote ivre mort, on peut refaire le monde, se raconter toute une histoire avant de trouver l’énergie de passer à l’action.
En l’occurrence il faut que Talitha couche ce géant intranquille qui s’accroche à elle, prêt à les entraîner tous les deux dans un sombre cauchemar. Il est inutile qu’elle lui parle, il n’est pas en état d’entendre; elle se borne à murmurer quelques mots idiots tout en essayant de l’attirer par la manche vers l’espace de repos très exigu réservé à l’équipage, dont les passagers ne connaissent pas l’existence. »

À propos de l’auteur
Longtemps directrice de la rédaction de Marie Claire Maison, Caroline Tiné a publié trois romans : L’Immeuble (Albin Michel), prix du Premier Roman, en 1990, Le Roman de Balthazar (Albin Michel) en 1993, Le Fil de Yo (JC Lattès) en 2015. (Source: Presses de la Cité)

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La petite dernière

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En deux mots:
Fatima cherche à se définir. Est-elle d’abord une française d’origine algérienne vivant en banlieue? Est-elle d’abord une musulmane essayant de se soumettre aux principes du coran? Mais peut-elle aussi être lesbienne dans ce cas?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Je m’appelle Fatima et je suis… je suis…

Fatima Daas est La petite dernière d’une famille franco-algérienne. Avec ce premier roman, elle dresse le portrait d’une génération qui se cherche une identité, confrontée à des choix contradictoires.

«Je m’appelle Fatima. Je porte le prénom d’un personnage symbolique de l’islam». La vie de Fatima est semblable à celle de milliers d’autres jeunes de banlieue. Née au sein d’une famille d’immigrés, elle va très vite se déchirer entre la rigueur d’une éducation « traditionnelle », qui veut qu’un père assoie son autorité sur ses filles à coups de ceinture et le goût du rap, entre les préceptes rigoureux de l’islam qui en font vite une « pécheresse » et son envie de sentir les lèvres d’une fille sur sa bouche, entre des études qui vont la mener à l’université et des profs qui doutent qu’elle ait pu réussir par elle-même.
Fatima, au fil de courts chapitres, va nous raconter les épisodes saillants de sa vie. Née à Saint-Germain-en-Laye, elle vit avec ses deux autres sœurs et ses parents dans un petit appartement. En guise de chambre, elles se partagent le salon dans lequel leur père doit passer lorsqu’il rentre avec cette forte odeur et sa mauvaise humeur. Et si le conseil de sa mère, se taire, n’est pas suivi, alors sa violence s’abat sur elles. Souvent, c’est Dounia, la sœur aînée, qui encaisse les coups, ou Hanane, la cadette. Il est vrai que Fatima à un lourd fardeau à porter. À deux ans, on lui a diagnostiqué de l’asthme. Une maladie sévère, chronique et invisible qui lui vaut de fréquents séjours à l’hôpital et un traitement à vie.
À huit ans la famille s’installe à Clichy-sur-Bois, une « ville de musulmans » où elle est musulmane, où elle fait le ramadan, où elle développe son sentiment d’appartenance à la communauté.
À 12 ans, lors d’un voyage scolaire à Budapest, elle ressent une émotion particulière en compagnie de son amie Lola, lorsque par jeu cette dernière l’embrasse sur la bouche. Mais elle choisit de se murer dans le silence. « J’écris des histoires plutôt que de vivre la mienne ». La suite de sa scolarité sera plutôt sans histoires, installée dans son rôle de garçon manqué qui parle fort et n’hésite pas à se faire respecter à coups de poings ou à insulter les professeurs.
À 17 ans, elle consulte une psychologue. Suivront quatre années de thérapie et une lassitude de plus en plus difficile à supporter, tout comme les longs trajets jusqu’à l’université. Alors, elle décide d’arrêter. Elle interrompt ses études. Elle écrit.
À 25 ans, elle rencontre Nina Gonzales. C’est sa période « polyamoureuse », puisqu’elle a parallèlement une relation avec Cassandra, 22 ans, et Gabrielle, 35 ans. Mais c’est aussi l’heure de faire des choix, de s’imaginer un avenir.
Fatima Daas a trouvé la forme qui convient à sa quête, commençant chaque chapitre par une tentative de se définir et montrant par la même occasion combien cette définition est partielle, parfois partiale. Elle met aussi le doigt sur un problème très actuel que l’on pourrait résumer par les difficultés de l’intégration, par la peine à se construire une identité. Sauf, si l’on considère qu’elle a trouvé sa famille. Après Marguerite Duras et Annie Ernaux, la petite dernière pose une première pierre. On attend la suite.

La petite dernière
Fatima Daas
Éditions Noir sur blanc
Premier roman
192 p., 16 €
EAN 9782882506504
Paru le 20/08/2020

Où?
À Paris et en banlieue, à Saint-Germain-en-Laye, Clichy-sous-Bois, Aulnay-sous-Bois, Le Raincy. On y évoque aussi un voyage à Budapest.

Quand?
L’action se situe tout au long des trente dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je m’appelle Fatima Daas. Je suis la mazoziya, la petite dernière. Celle à laquelle on ne s’est pas préparé. Française d’origine algérienne. Musulmane pratiquante. Clichoise qui passe plus de trois heures par jour dans les transports. Une touriste. Une banlieusarde qui observe les comportements parisiens. Je suis une menteuse, une pécheresse. Adolescente, je suis une élève instable. Adulte, je suis hyper-inadaptée. J’écris des histoires pour éviter de vivre la mienne. J’ai fait quatre ans de thérapie. C’est ma plus longue relation. L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse, la sexualité aussi. Je me croyais polyamoureuse. Lorsque Nina a débarqué dans ma vie, je ne savais plus du tout ce dont j’avais besoin et ce qu’il me manquait. Je m’appelle Fatima Daas. Je ne sais pas si je porte bien mon prénom.
«Le monologue de Fatima Daas se construit par fragments, comme si elle updatait Barthes et Mauriac pour Clichy-sous-Bois. Elle creuse un portrait, tel un sculpteur patient et attentif… ou tel un démineur, conscient que chaque mot pourrait tout faire exploser, et qu’on doit les choisir avec un soin infini. Ici l’écriture cherche à inventer l’impossible : comment tout concilier, comment respirer dans la honte, comment danser dans une impasse jusqu’à ouvrir une porte là où se dressait un mur. Ici, l’écriture triomphe en faisant profil bas, sans chercher à faire trop de bruit, dans un élan de tendresse inouïe pour les siens, et c’est par la délicatesse de son style que Fatima Daas ouvre sa brèche.» Virginie Despentes

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau) 
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem) 
En attendant Nadeau (Pierre Benetti) 
Blog Christlbouquine 
Blog Le boudoir de Nath 


Bande-annonce du livre La Petite dernière, premier roman de Fatima Daas © Production Éditions Noir sur blanc

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je m’appelle Fatima.
Je porte le nom d’un personnage symbolique en islam.
Je porte un nom auquel il faut rendre honneur.
Un nom qu’il ne faut pas « salir », comme on dit chez moi.
Chez moi, salir, c’est déshonorer. Wassekh, en arabe algérien.
On dit darja, darija, pour dire dialecte.

Wassekh: salir, foutre la merde, noircir.
C’est comme «se rapprocher» en français, c’est polysémique.

Ma mère utilisait le même mot pour me dire que j’avais sali mes vêtements, le même mot quand elle rentrait à la maison et qu’elle trouvait son Royaume en mauvais état.

Son Royaume: la cuisine.
Là où l’on ne pouvait pas mettre les pieds ni la main.

Ma mère détestait que les choses ne soient pas remises à leur place.
Il y avait des codes dans la cuisine, comme partout ailleurs, il fallait les connaître, les respecter et les suivre.
Si l’on n’en était pas capable, on devait se tenir à l’écart du Royaume.

Parmi les phrases que ma mère répétait souvent, il y avait celle-ci : Makènch li ghawèn, fi hadi dar, izzèdolèk.
Ça sonnait comme une punchline à mon oreille.
«Il n’y a personne pour t’aider dans cette maison, mais on t’en rajoute.»

En tordant mes orteils dans mes chaussettes hautes, je rétorquais souvent la même chose.
– Il faut me le dire si tu as besoin d’aide, je ne suis pas voyante, je ne peux pas le deviner.
À quoi ma mère répondait du tac au tac qu’elle n’avait pas besoin de « notre » aide. Elle prenait bien soin de dire « notre », une manière de rendre son reproche collectif, d’éviter que je ne le prenne personnellement, que je ne me sente attaquée.

Ma mère a commencé à cuisiner à l’âge de quatorze ans.
D’abord, des choses qu’elle nomme sahline : faciles.
Du couscous, de la tchouktchouka, du djouwèz, des tajines d’agneau aux pruneaux, des tajines de poulet aux olives.

À quatorze ans, je ne savais pas faire mon lit.
À vingt ans, je ne savais pas repasser une chemise.
À vingt-huit ans, je ne savais pas faire de pâtes au beurre.

Je n’aimais pas me retrouver dans la cuisine, sauf pour manger.
J’aimais bien manger, mais pas n’importe quoi.
Ma mère cuisinait pour toute la famille.
Elle élaborait des menus en fonction de nos caprices.
Je refusais la viande, j’avais du poisson ; mon père ne pouvait pas faire sans, son assiette n’en manquait pas.
Si Dounia, ma grande sœur, avait envie de frites plutôt que d’un repas traditionnel, elle l’obtenait.

D’aussi loin que je me souvienne, je vois ma mère dans la cuisine, les mains abîmées par le froid, les joues en creux, en train de dessiner un bonhomme avec du ketchup sur mes pâtes, décorer le dessert, préparer le thé, ranger les poêles dans le four.
Il ne me reste qu’une seule image : nos pieds sous la table, la tête dans notre assiette.
Ma mère aux fourneaux, la dernière à s’installer.
Le Royaume de Kamar Daas, ce n’était pas mon espace.
Je m’appelle Fatima Daas.
Je porte le nom d’une Clichoise qui voyage de l’autre côté du périph pour poursuivre ses études.
C’est à la gare du Raincy-Villemomble que j’attrape le journal Direct Matin avant de prendre le train de huit heures trente-trois. Je lèche mon doigt pour faire défiler les pages efficacement. Page 31, en grand titre : Se détendre.
En bas de la météo, je trouve mon horoscope.
Je lis, sur le quai, mon horoscope de la journée et celui de la semaine.

Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort (Sigmund Freud).

Votre climat astral : Ne vous minez pas si vous ne pouvez pas rendre service à tous ceux qui vous le demandent, pensez à vous ! Réfléchissez avant de vous lancer dans des projets de grande ampleur, ne confondez pas votre optimisme avec forme olympique.

TRAVAIL : Il faudra prendre des décisions énergiques. Votre réalisme sera largement votre meilleur atout aujourd’hui.
AMOUR : Si vous êtes en couple, faites attention de ne pas décourager votre conjoint par vos demandes excessives. Si vous êtes seule, vous pourrez rêver au prince charmant, mais ne vous attendez pas à le croiser au coin de la rue.

Je parcours ensuite les malheurs du monde en essayant de renoncer au désir d’observer les personnes dans le train.

Pas un jour ne passe sans que des passagers refusent d’avancer dans les couloirs. Le matin, je répète la même formule pas magique : « Pouvez-vous avancer, s’il vous plaît ? Il y a des personnes qui souhaitent aller au travail, comme vous. »
En fin de journée, je change de ton.
Je supprime volontairement les marques de politesse.

Ces passagers qui n’avancent pas dans les couloirs sont les mêmes qui s’apprêtent à descendre aux deux prochaines stations : à Bondy ou à Noisy-le-Sec.
Leur astuce : rester postés près des portes de sortie pour ne pas rater leur arrêt.
Dans le bus, je veille à ce que la femme avec son enfant, la femme enceinte, la femme âgée ait une place.
Je porte mon attention exclusivement sur les femmes.
Je me sens obligée de jouer à la justicière, de défendre les autres, de parler à leur place, de porter leurs paroles, de les rassurer, de les sauver.

Je n’ai sauvé personne, ni Nina ni ma mère.
Ni même ma propre personne.
Nina avait raison.
C’est malsain de vouloir sauver le monde.
Je m’appelle Fatima Daas.
Je porte le nom d’une Clichoise qui voyage de l’autre côté du périph pour poursuivre ses études.
C’est à la gare du Raincy-Villemomble que j’attrape le journal Direct Matin avant de prendre le train de huit heures trente-trois. Je lèche mon doigt pour faire défiler les pages efficacement. Page 31, en grand titre : Se détendre.
En bas de la météo, je trouve mon horoscope.
Je lis, sur le quai, mon horoscope de la journée et celui de la semaine.

Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort (Sigmund Freud).

Votre climat astral : Ne vous minez pas si vous ne pouvez pas rendre service à tous ceux qui vous le demandent, pensez à vous ! Réfléchissez avant de vous lancer dans des projets de grande ampleur, ne confondez pas votre optimisme avec forme olympique.

TRAVAIL : Il faudra prendre des décisions énergiques. Votre réalisme sera largement votre meilleur atout aujourd’hui.
AMOUR : Si vous êtes en couple, faites attention de ne pas décourager votre conjoint par vos demandes excessives. Si vous êtes seule, vous pourrez rêver au prince charmant, mais ne vous attendez pas à le croiser au coin de la rue.

Je parcours ensuite les malheurs du monde en essayant de renoncer au désir d’observer les personnes dans le train.

Pas un jour ne passe sans que des passagers refusent d’avancer dans les couloirs. Le matin, je répète la même formule pas magique : « Pouvez-vous avancer, s’il vous plaît ? Il y a des personnes qui souhaitent aller au travail, comme vous. »
En fin de journée, je change de ton.
Je supprime volontairement les marques de politesse.

Ces passagers qui n’avancent pas dans les couloirs sont les mêmes qui s’apprêtent à descendre aux deux prochaines stations : à Bondy ou à Noisy-le-Sec.
Leur astuce : rester postés près des portes de sortie pour ne pas rater leur arrêt.
Je m’appelle Fatima Daas.
Je porte le nom d’une Clichoise qui voyage de l’autre côté du périph pour poursuivre ses études.
C’est à la gare du Raincy-Villemomble que j’attrape le journal Direct Matin avant de prendre le train de huit heures trente-trois. Je lèche mon doigt pour faire défiler les pages efficacement. Page 31, en grand titre : Se détendre.
En bas de la météo, je trouve mon horoscope.
Je lis, sur le quai, mon horoscope de la journée et celui de la semaine.

Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort (Sigmund Freud).

Votre climat astral : Ne vous minez pas si vous ne pouvez pas rendre service à tous ceux qui vous le demandent, pensez à vous ! Réfléchissez avant de vous lancer dans des projets de grande ampleur, ne confondez pas votre optimisme avec forme olympique.

TRAVAIL : Il faudra prendre des décisions énergiques. Votre réalisme sera largement votre meilleur atout aujourd’hui.
AMOUR : Si vous êtes en couple, faites attention de ne pas décourager votre conjoint par vos demandes excessives. Si vous êtes seule, vous pourrez rêver au prince charmant, mais ne vous attendez pas à le croiser au coin de la rue.

Je parcours ensuite les malheurs du monde en essayant de renoncer au désir d’observer les personnes dans le train.

Pas un jour ne passe sans que des passagers refusent d’avancer dans les couloirs. Le matin, je répète la même formule pas magique : « Pouvez-vous avancer, s’il vous plaît ? Il y a des personnes qui souhaitent aller au travail, comme vous. »
En fin de journée, je change de ton.
Je supprime volontairement les marques de politesse.

Ces passagers qui n’avancent pas dans les couloirs sont les mêmes qui s’apprêtent à descendre aux deux prochaines stations : à Bondy ou à Noisy-le-Sec.
Leur astuce : rester postés près des portes de sortie pour ne pas rater leur arrêt.
Dans le bus, je veille à ce que la femme avec son enfant, la femme enceinte, la femme âgée ait une place.
Je porte mon attention exclusivement sur les femmes.
Je me sens obligée de jouer à la justicière, de défendre les autres, de parler à leur place, de porter leurs paroles, de les rassurer, de les sauver.

Je n’ai sauvé personne, ni Nina ni ma mère.
Ni même ma propre personne.
Nina avait raison.
C’est malsain de vouloir sauver le monde. »

Extrait
« Je m’appelle Fatima Daas.
Je suis française d’origine algérienne.
Mes parents et mes sœurs sont nés en Algérie.
Je suis née en France.
Mon père disait souvent que les mots c’est «du cinéma», il n’y a que les actes qui comptent.
Il disait smata, qui signifie insister jusqu’à provoquer le dégoût, quand il voyait à la télé deux personnes se dire «Je t’aime». (…)
Quand mes sœurs arrivaient à convaincre notre père de nous laisser regarder Charmed à la télé (parce qu’il n’y en avait qu’une de télévision, qui se trouvait dans la chambre de mes parents), il suffisait que la main d’un homme frôle celle d’une femme pour que mon père dise khmaj et change de chaîne illico presto.
Khmaj, ça veut dire pourriture. » p. 101

À propos de l’auteur
DAAS_Fatima_©Olivier_RollerFatima Daas © Photo Olivier Roller

Fatima Daas est née en 1995 à Saint-Germain en Laye, de parents venus d’Algérie. Elle grandit à Clichy-sous-Bois dans le 93 entourée d’une famille nombreuse. Au collège, elle se rebelle, revendique le droit d’exprimer ses idées et écrit ses premiers textes. Elle se définit comme une féministe intersectionnelle. La Petite Dernière est son premier roman. (Source: Livres Hebdo)

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Mauvaises herbes

ABDALLAH_mauvaises_herbes
  RL2020  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Prix Envoyé par La Poste 2020

En deux mots:
De 1983 à aujourd’hui, la vie d’une famille libanaise va basculer. À travers les yeux d’une narratrice, ce sont les années de guerre civile qui défilent, puis celles de l’exil en France, lorsqu’il faut prendre congé d’un père qui décide de rester à Beyrouth.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Chant d’amour pour un père, pour un pays

Dans un premier roman qui résonne fort aujourd’hui, Dima Abdallah raconte le Liban qu’elle a dû quitter au moment de la Guerre civile. Une chronique émouvante qui est aussi un chant d’amour pour son père.

Beyrouth, 1983. C’est la guerre qui déchire le Liban et rend la vie si difficile. Mais pour la narratrice de six ans, le bruit des tirs et les déflagrations qui secouent la ville, c’est aussi le moyen de gagner un peu de temps de liberté. Elle en vient à souhaiter que les tirs redoublent d’intensité pour qu’ils soient tous renvoyés chez eux. Que son géant de père vienne prendre son petit doigt dans sa grande paume et qu’ils rentrent chez eux. Car le géant a un super-pouvoir: «Le géant est une gigantesque étoile qui illumine tout et un trou noir qui avale tout ce qui se trouve à proximité. Ce n’est pas que les autres personnes autour de lui sont moins importantes, c’est seulement que le trou noir a un tel poids, une telle force gravitationnelle, qu’il engloutit tout.»
Chez eux, c’était jusqu’il y a peu dans le sud de la ville, mais maintenant que le mur a laissé la place à un trou, il a bien fallu partir. Des amis qui ont choisi de fuir le pays leur ont laissé leur appartement sur le front de mer, au 9e étage d’un bel immeuble. S’il n’y avait pas sans cesse des coupures de courant qui empêchent de prendre l’ascenseur, la vie serait belle.
Dima Abdallah a choisi de donner successivement la parole aux deux principaux protagonistes, à la fille et au père, à ce géant qui fait semblant de maîtriser la situation, mais qui doute et s’angoisse. «Je vais continuer à lui dire que rien de tout cela n’est grave, qu’elle a bien raison de ne pas pleurer, qu’on ne risque rien et que ça ne nous regarde pas, ce vaste bordel. Je me dis qu’il n’y a pas besoin d’en parler, demain on ira acheter un pot de marjolaine pour remplacer celui qui a fané et on mangera une glace. Chaque soir, on trouvera la force d’oublier ce qui s’est passé pendant la journée et chaque matin on trouvera une parade pour oublier la nuit passée. Je crois que l’oubli est la meilleure des solutions…»
Au fil des semaines, avec son frère et sa mère, journaliste et prof de français, ils tentent de s’adapter au mieux, espérant un répit. Qui ne viendra pas. En lieu et place de la paix, ce sont les crises d’angoisse, la peur qui paralyse et qui rend malade. Après douze ans, il n’est plus possible de faire semblant. La sécurité n’est plus garantie et le moral s’est effondré. La confession du chef de famille – qui résonne tout particulièrement à la lumière des événements récents – est bouleversante: «Ma chute était synchronisée avec celle du pays. Des morceaux de moi se détachaient sur le rythme où les immeubles s’écroulaient. Je devenais aussi toxique que cette ville. Je sentais le soufre et le sang coagulé. De moi coulait la même pollution que celle qui se déversait dans la mer, chaque jour. Je me désagrégeais sur le même tempo que cette ville».
Pour la jeune fille et pour son père, une nouvelle vie commence de part et d’autre de la Méditerranée. Une séparation, une douleur, un déchirement. Car cette nouvelle vie n’est pas une vie. Tout juste une survie. L’exil est d’abord intérieur: «Partir n’est pas une histoire de géographie. Tous étaient déjà partis avant même de prendre la route».
Et si, durant les premiers temps, la famille va conserver l’illusion que cet éloignement n’est que provisoire, elle devra vite déchanter. Partager l’odeur du café du matin et même celle du jasmin qui pousse sur leurs terrasses respectives ne met plus de baume au cœur. Il creuse la distance, donne à la nostalgie le poids de la tristesse. Et rend si difficile le choix des mots pour dire tout leur amour. Il ne faut pas blesser, il ne faut pas ajouter de la tristesse à la tristesse, il ne faut pas remuer les plaies toujours vives.
Mais le mal est profond et les mots deviennent vite dérisoires lorsqu’on a l’impression d’avoir tout perdu: «Ils ont pris ma ville. Ma ville est tombée. Elle s’est effondrée et des étrangers sont venus en rebâtir une nouvelle, une réplique de mauvais goût, un artifice, une ville factice. Dans les égouts, le sang de leurs victimes doit encore couler. La Méditerranée ne devrait plus être bleue mais rouge.»

Mauvaises herbes
Dima Abdallah
Sabine Wespieser éditeur
Premier roman
240 p., 20 €
EAN 9782848053608
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule au Liban, à Beyrouth principalement, puis en France, à Paris, avec des voyages d’un pays à l’autre.

Quand?
L’action se situe de 1983 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dehors, le bruit des tirs s’intensifie. Rassemblés dans la cour de l’école, les élèves attendent en larmes l’arrivée de leurs parents. La jeune narratrice de ce saisissant premier chapitre ne pleure pas, elle se réjouit de retrouver avant l’heure « son géant ». La main accrochée à l’un de ses grands doigts, elle est certaine de traverser sans crainte le chaos.
Ne pas se plaindre, cacher sa peur, se taire, quitter à la hâte un appartement pour un autre tout aussi provisoire, l’enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile s’y est tôt habituée.
Son père, dont la voix alterne avec la sienne, sait combien, dans cette ville détruite, son pouvoir n’a rien de démesuré. Même s’il essaie de donner le change avec ses blagues et des paradis de verdure tant bien que mal réinventés à chaque déménagement, cet intellectuel – qui a le tort de n’être d’aucune faction ni d’aucun parti – n’a à offrir que son angoisse, sa lucidité et son silence.
L’année des douze ans de sa fille, la famille s’exile sans lui à Paris. Collégienne brillante, jeune femme en rupture de ban, mère à son tour, elle non plus ne se sentira jamais d’aucun groupe, et continuera de se réfugier auprès des arbres, des fleurs et de ses chères adventices, ces mauvaises herbes qu’elle se garde bien d’arracher.
De sa bataille permanente avec la mémoire d’une enfance en ruine, l’auteure de ce beau premier roman rend un compte précis et bouleversant. Ici, la tendresse dit son nom dans une main que l’on serre ou dans un effluve de jasmin, comme autant de petites victoires quotidiennes sur un corps colonisé par le passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
A voir A lire (Oriane Schneider)
L’Orient – Le jour (entretien avec Georgia Makhlouf)


Dima Abdallah présente son premier roman, Mauvaises herbes © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« BEYROUTH, 1983
LA MAIN DU GÉANT est tellement immense qu’un seul doigt me suffit. Il me tend toujours le doigt au lieu de me prendre par la main. Je sens l’épaisseur de chaque phalange sous ma paume qui serre fort. Quand l’auriculaire m’échappe, il me tend l’index. Je marche en titubant un peu parce que c’est souvent difficile pour moi d’avancer au bon rythme. Je sais qu’il sait parfaitement où aller. Alors je le suis péniblement, m’accrochant comme je peux au doigt, à un rythme bien trop rapide pour mes petites jambes et dans un espace bien trop grand et chaotique pour que mes petits yeux l’apprivoisent. À ma hauteur, il n’y a que mes camarades qui s’agitent et s’agglutinent autour de nous. Je n’aime pas beaucoup mes camarades, surtout quand ils pleurent. Et je n’aime pas quand il y a autant de gens et autant de bruit. Moi, je n’ai pas trop peur, vu que je suis avec mon géant. J’ai décidé que, dans ce genre de situations, il fallait lui faire confiance. Il est fort et il est très intelligent. Quand le doigt m’échappe, je m’agrippe à un bout de tissu du pantalon qui couvre l’énorme cuisse. Il s’arrête alors et me tend de nouveau la main. L’auriculaire, ou l’index. Il me dit parfois des choses que j’entends mal, alors je ne lui réponds pas, mais ce n’est pas trop grave, on se parlera plus tard. Je me contente de m’accrocher à la main et je reste bien concentrée pour ne surtout pas la lâcher. Je serre fort ce doigt, je sais que c’est important. Je lève parfois la tête pour regarder son visage et je me dis à chaque fois qu’il est drôlement grand.
Il est venu me chercher dans une cour qui n’est pas la mienne. C’est là qu’on nous rassemble dans ces cas-là, quand ils appellent les parents pour qu’ils viennent. C’est dans cette petite cour que les enfants se mettent à pleurer et à sangloter en chœur. Il y a le premier et, comme un effet domino, ils se mettent tous à pleurer les uns après les autres. Moi, j’ai toujours regardé ces scènes avec incompréhension. Je les envie d’être aussi similaires, aussi coordonnés. J’avais beau essayer de penser à des choses tristes pour pouvoir pleurer avec eux, je n’y arrivais pas. Non, moi, comme d’habitude, dès que les tirs se sont intensifiés, j’ai prié pour que ça dure assez longtemps pour inquiéter les professeurs. Je savais que, plus le bruit était fort, plus les explosions étaient régulières et rapprochées, plus on avait une chance de rentrer chez nous. Je ne suis pas bête, je sais qu’il se passe quelque chose, quelque chose de sérieux. Les adultes emploient un ton très solennel quand ils en parlent. Ils sont souvent très nerveux. Par exemple, ils n’aiment pas quand on achète des pétards et des feux d’artifice et, quand ils en entendent un éclater, ils insultent parfois les gamins dans la rue. Moi, je crois que ce n’est pas si grave que ça, ces histoires de guerre, et je n’aime pas trop parler de ces choses-là. Ça ne me regarde pas et puis je ne suis pas très douée pour parler des choses sérieuses.
Aux premières détonations, personne n’a réagi dans la classe, c’est à peine si la maîtresse a arrêté de parler quelques secondes. Le bruit semblait encore lointain et irrégulier. Moi, je n’écoutais plus rien de ce qu’elle disait et je priais ciel et terre pour que les tirs s’intensifient et que le bruit se rapproche. J’ai inventé une petite prière que je fais dans ma tête quand j’ai quelque chose à demander à Dieu. Mon Dieu à moi, pas celui des autres. Celui des autres, je ne l’aime pas trop. Quand le visage de la maîtresse s’est crispé, j’ai tranquillement commencé à ranger mes affaires dans mon cartable avant même qu’elle nous le demande. Avant de donner l’ordre de sortir de la classe, elle prend toujours la peine de dire aux enfants, « ce n’est pas grave », « il ne faut pas paniquer », sans en perdre son français, ce à quoi la classe entière répond toujours par des cris d’effroi en chœur et en arabe.
Une fois dans la petite cour où on attend les parents, c’est un concerto, un psychodrame que je regarde comme un film. C’est les caïds qui me fascinent le plus. J’observe à chaque fois avec émerveillement ces petits durs sangloter dans les jupons de la maîtresse. Je les dévisage, subjuguée par les larmes, la sueur et la morve qui coulent à flots. C’est peut-être parce que je suis la seule à ne pas pleurer que la maîtresse ne m’aime pas. Moi, je n’arrive pas à me forcer à pleurer, ce n’est pas de ma faute. J’ai vraiment essayé, pourtant. J’essaye à chaque fois. À côté de mes camarades en panique, je jubile en essayant que ça ne se remarque pas trop et je guette l’arrivée de mon géant à travers un petit trou dans le mur de la cour. Un trou si petit qu’on ne distingue presque rien à travers. Ça ne m’empêche pas d’essayer de guetter sa venue. Puis, le visage écrasé sur le mur, on me voit moins. On voit moins qu’aucune larme ne veut bien couler de mes yeux.
En plus, juste à côté de mon mur, il y a un grand bac de terre où poussent différentes fleurs dont je ne connais pas le nom. J’aime bien observer les pétales de près et caresser les feuilles. Ça m’occupe et c’est comme si toucher les fleurs rendait les cris de mes camarades moins stridents. Je suis bien contente que mon petit frère soit resté à la maison aujourd’hui. À chaque fois que je regarde mes camarades pleurer, je pense à lui et aux imbéciles de sa classe qui doivent paniquer encore plus, vu qu’ils sont tout petits, et lui faire peur avec leurs cris. Je ne veux pas qu’il ait peur.
J’essaye toujours de refaire ma queue de cheval bien comme il faut pour que le géant me trouve jolie en arrivant. C’est aussi pour ça que je suis bien contente de ne pas pleurer. Je ne voudrais pas qu’il me voie pleurer. Je veux être jolie et souriante. Je mouille la paume de ma main avec un peu de salive et j’essaye de lisser tous les petits cheveux qui font des frisottis au-dessus du front. Les filles qui pleurent le plus sont celles qui sont le mieux coiffées, elles n’ont jamais des petits frisottis sur le devant. La plupart ont les cheveux lisses et bien coiffés, même en fin de journée. Moi, je ressemble à un petit mouton avec mes boucles qui essayent de se faire la malle à longueur de journée.
Il m’a souri en arrivant et m’a tendu vite le doigt pour que je comprenne qu’il n’y avait pas le temps pour les accolades et les bisous et qu’il fallait rentrer tout de suite. Il m’a dit qu’on irait manger une glace, mais moi, je sais que ce n’est pas vrai. J’ai six ans, je ne suis pas bête. On a échangé deux ou trois mots pour se dire qu’on était bien contents de se retrouver et que ce n’était pas bien grave, tout ce remue-ménage, puis il a pris mon cartable. Le géant et moi quittons la cour des petits pour en traverser une autre, celle des plus grands. Un grand portail en fer peint en gris clair sépare les deux. Dans la mienne, il y a un grand bac à sable, alors que celle-ci est juste un immense rectangle bétonné. Le grand rectangle donne encore sur une autre cour, celle des vrais grands, celle du collège. Nous traversons une toute petite partie de cette dernière, à peine quelques mètres, pour rejoindre la grande descente menant au portail principal de l’établissement.
Quand je le regarde, je trouve que le géant est très beau, bien plus beau que tous les autres parents qui sont venus. Je sais qu’il ne faut pas que je lâche son doigt, alors je reste concentrée sur la main. La pente est l’autoroute qu’ils empruntent tous vers la sortie. Des plus petits aux plus grands, le passage impératif vers la sortie est celui-ci, il n’y en a pas d’autres. L’organisation si pensée, la séparation si organisée entre les petits, les un peu moins petits, les moyens, les grands moyens, les grands, les adolescents et les adultes vole complètement en éclats dans la pente qui mène à la sortie. Il porte mon cartable, mes pas n’en sont pas plus sûrs, parce qu’il y a trop de gens. Je pourrais lui dire de marcher moins vite, mais je n’ai pas envie de le déranger, il a l’air très concentré. Mon géant m’escorte vers la sortie et plus nous nous rapprochons du grand portail, plus je sens son doigt se crisper dans ma paume. Parfois, marcher en ligne droite n’est pas possible et nous devons contourner les obstacles, mon corps se met alors au rythme qu’il me dicte. L’auriculaire m’indique par où il faut passer. Mon cerveau fait écran noir et ordonne à mon être entier de ne prendre pour repère que le géant. Voire que la main. Voire que le doigt.
Je connais les mains de mon géant comme si je les avais moi-même façonnées. Et plus encore. Je connais encore mieux la main droite, c’est celle que je tiens. Je la reconnaîtrais parmi des millions d’autres. J’en connais chaque doigt, chaque phalange, chaque ongle, chaque poil. J’en connais l’odeur, j’en connais le taux d’humidité à la surface et la mesure exacte de la moiteur de la paume. J’en connais la consistance, les différentes consistances. J’en connais les différentes épaisseurs et les différentes rugosités, celles de chaque phalange. Je connais l’ongle le plus lisse et l’ongle le moins lisse. Je connais le nombre de millimètres taillés à chaque fois qu’il se coupe les ongles, toujours très court. Je sais lequel des cinq doigts est le plus poilu et celui qui l’est le moins. Je sais les moindres petits détails de la paume et la manière dont le sang y circule, rendant la peau plus rouge à certains endroits qu’à d’autres. Je sais le petit défaut de l’ongle de l’index. Un demi-millimètre d’ongle manquant entre la cuticule et le reste de l’ongle, à gauche.
Les regards et les mots sont furtifs. Il a beau tendre son doigt et vérifier de temps en temps que je m’y accroche bien, tout son être scrute droit devant la sortie principale. Je sens l’urgence qui agite le géant. Son corps a beau essayer de faire l’effort de se mouvoir à mon rythme, sa précipitation n’en est que plus criante. Il prend sa mission avec un sérieux palpable jusque dans la moiteur de sa main. Les derniers mètres qui nous séparent de la porte ressemblent au dernier rebondissement, quand le chevalier mobilise tout son courage et toute sa force avant de porter le coup de grâce au dragon et de sortir en courant du donjon qui s’effondre deux secondes après qu’il en a franchi le seuil dans une acrobatie extraordinaire. Mais non. La scène finale n’est pas celle-ci, car, après la grande porte de sortie, il y a le dehors, il y a la rue et les détonations qui se rapprochent. Il y a les autres, la foule agglutinée devant la porte, chacun essayant, comme il le peut, de s’extraire de cette fourmilière dans le bruit assourdissant du trafic, des klaxons, du ronronnement permanent de la ville. Le géant prend sa mission plus que jamais au sérieux. Pendant la traversée chevaleresque de la cour, il n’était qu’en préparation, il s’entraînait pour la vraie mission du dehors. Il n’y a plus de cours, plus de limites, plus de chemin balisé vers la sortie, plus de remparts au château, plus de donjon, plus de dragon. Il n’y a que lui, moi et l’infini chaos qui nous sépare de la maison.
C’est à ce moment-là, quand on franchit le grand portail de fer, que sa main entière attrape mon poignet. Il n’y a plus de doigt, ma main ne tient plus rien, je n’ai plus d’accroche, je ne peux plus regarder encore et encore tous les détails de ses phalanges. Sa main délaisse parfois mon poignet pour agripper mon épaule, pour me rapprocher encore plus de son corps, pour que nos corps fassent encore plus corps. De temps en temps, sa main moite exerce une pression sur mon poignet, mon bras ou mon épaule et me fait un peu mal, mais je ne dis rien. Je ne veux pas le perturber, déranger son extrême concentration. Quand je lève la tête, je vois perler sur son visage des grosses gouttes de sueur. Il y en a qui coulent le long des tempes et de la mâchoire, et d’autres qui dégoulinent le long du nez. Parfois il ordonne fermement quelques « allez » ou « attention » et j’obéis. Je comprends bien qu’il faut rentrer vite. »

Extraits
« Pour engager la conversation, il me montre souvent telle ou telle plante en pot sur le balcon et m’apprend le nom de chacune d’elles. Il frotte sa main sur l’origan ou la marjolaine et me fait sentir ses doigts. »

« Je ne sais plus ni quand ni comment c’est arrivé. Je ne sais plus ni quand ni comment l’oxygène a réussi à se frayer un chemin jusqu’au fond de mes poumons. »

« Je vais continuer à lui dire que rien de tout cela n’est grave, qu’elle a bien raison de ne pas pleurer, qu’on ne risque rien et que ça ne nous regarde pas, ce vaste bordel. Je me dis qu’il n’y a pas besoin d’en parler, demain on ira acheter un pot de marjolaine pour remplacer celui qui a fané et on mangera une glace.
Chaque soir, on trouvera la force d’oublier ce qui s’est passé pendant la journée et chaque matin on trouvera une parade pour oublier la nuit passée. Je crois que l’oubli est la meilleure des solutions, je suis en train de développer une sorte de superpouvoir pour ce qui est de l’oubli. je travaille à effacer de ma mémoire toutes les images qui dérangent, que je ne supporte plus de voir. Je ne garde que les souvenirs d’avant, avant que tout cela n’arrive. Je travaille ma mémoire au corps. »

« Pendant douze ans, je les ai vus tous deux naître et pousser dans cette ruine, l’un après l’autre. Pendant toutes ces années, je les ai regardés faire semblant de ne pas avoir peur. Pendant douze ans, je les ai vus s’acharner à vouloir respirer ce qui restait d’oxygène. Au diable la patrie. Au diable les racines. Douze ans de cages d’escalier. Douze ans d’eau salée, douze ans de baissez vos têtes. Douze ans à me regarder, moi, m’écrouler comme une tour, une pierre après l’autre, m’effondrer lentement et inexorablement. M’effondrer sur eux. Douze ans à me regarder me morceler, me défragmenter. Ma chute était synchronisée avec celle du pays. Des morceaux de moi se détachaient sur le rythme où les immeubles s’écroulaient. Je devenais aussi toxique que cette ville. Je sentais le soufre et le sang coagulé. De moi coulait la même pollution que celle qui se déversait dans la mer, chaque jour. Je me désagrégeais sur le même tempo que cette ville. Les cris de ceux qu’on torturait jaillissaient de ma bouche et transpiraient de tous les pores de ma peau.
Douze ans à assister à la ruine de tout. Douze ans à regarder tout chanceler et puis tomber. C’est bien qu’ils soient partis. Peut-être qu’avec le temps ils pourront se reconstruire, se construire, ils sont encore si jeunes. Douze ans dans mille maisons sans jamais être à la maison. Douze ans de maison dans le coffre de la voiture. Douze ans à se demander la salle de bains, la cage d’escalier ou l’abri? Douze ans d’aucun parti, d’aucun bord, d’aucune milice, d’aucun groupe, d’aucune appartenance, d’aucune confession. Douze ans d’errance. »

« Ces rues n’étaient plus les miennes, cette ville n’était que le spectre de ma ville, de celle que j’ai connue. je marchais parmi les gens et je me disais que ce ne sont ni mes semblables, ni mes concitoyens, ni même les vrais habitants de cette ville. Ils sont une espèce mutante qui a attaqué la ville, l’a colonisée et s’est emparée de toutes ses rues, de tous ses magasins et de tous ses cafés. Ils ont pris ma ville. Ma ville est tombée. Elle s’est effondrée et des étrangers sont venus en rebâtir une nouvelle, une réplique de mauvais goût, un artifice, une ville factice. Dans les égouts, le sang de leurs victimes doit encore couler. La Méditerranée ne devrait plus être bleue mais rouge. »

À propos de l’auteur
ABDALLAH_Dima_©David_Poirier

Dima Abdallah © Photo David Poirier

Née au Liban en 1977, Dima Abdallah vit à Paris depuis 1989. Après des études d’archéologie, elle s’est spécialisée dans l’antiquité tardive. Fille des écrivains Mohammed Abdallah, dont un de ses poèmes traduit de l’arabe clôt le roman, et Hoda Barakat, elle a écrit des nouvelles et des poèmes jamais publiés. Mauvaises Herbes est son premier roman. (Source: Éditions Sabine Wespieser / Livres Hebdo)

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Saturne

CHICHE_saturne

  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Quand son père meurt, la narratrice a quinze mois. Aussi lui faudra-t-il bien longtemps avant de vouloir explorer son histoire familiale, retracer la rencontre de ses parents et remonter jusqu’à leur propre enfance, jusqu’aux grands-parents. Un récit bouleversant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ce héros

En retraçant l’histoire d’un père qu’elle n’a quasiment pas connu, Sarah Chiche a réussi un bouleversant roman. Et en mettant en lumière le passé familial, c’est elle qui se met à nu. Dans un style éblouissant.

J’ai découvert Sarah Chiche l’an passé avec Les enténébrés (qui vient de paraître chez Points poche), un roman qui explorait les failles de l’intime et celles du monde et qui m’avait fasciné par son écriture. Je me suis donc précipité sur Saturne et je n’ai pas été déçu. Bien au contraire! Ici les failles de l’intime sont bien plus profondes et celles du monde plongent davantage vers le passé pour se rejoindre dans l’universalité des émotions qu’elles engendrent.
Tout commence par la mort tragique de Harry, le père de la narratrice, emporté par une leucémie. «Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.»
Elle n’avait que quinze mois.
Le chapitre suivant se déroule le 4 mai 2019. Une femme s’approche de la narratrice, en déplacement à Genève – une ville où elle a vécu «l’année la plus opaque» de son enfance et qu’elle retrouve avec appréhension – et lui révèle qu’elle a bien connu ses grands-parents, son père et son oncle à Alger. C’est sans doute cette rencontre qui a déclenché son envie d’explorer son passé, de retrouver son histoire et celle de sa famille.
Retour dans les années 1950 en Algérie. C’est en effet de l’autre côté de la Méditerranée que son grand-père fait fortune et lance la dynastie des médecins qui vont développer un réseau de cliniques. Une prospérité qu’ils réussiront à maintenir après la fin de l’Algérie française et leur retour en métropole.
Une retour que Harry et Armand vont anticiper. Au vue de la sécurité qui se dégrade, les garçons sont envoyés en Normandie dès 1956. Le premier est victime de moqueries, d’humiliations et d’agressions. Il se réfugie alors dans les livres, tandis que son aîné ne tarde pas à s’imposer et à devenir l’un des meilleurs élèves du pensionnat.
On l’aura compris, Sarah Chiche a pris l’habitude de construire ses romans sans considération de la chronologie, mais bien plutôt en fonction de la thématique, des émotions engendrées par les épisodes qu’elle explore, «car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l’exil des uns n’efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé».
On retrouve les deux frères lors de leurs études de médecine – brillantes pour l’un, médiocres pour l’autre. Harry préfère explorer le sexe féminin en multipliant les aventures plutôt que s’intéresser aux planches d’anatomie et aux cours de gynécologie. Sur un coup de tête, il décide de mettre un terme à cette mascarade et part pour Paris dépenser toute sa fortune au jeu. «On ne l’arrête pas. Il ne s’arrêtera plus. L’aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l’enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans.»
L’heure est venue de vivre une grande histoire d’amour, une passion brûlante, un corps à corps dans lequel, il se laisse happer. Elle s’appelle Ève et il est fou d’elle.
Le 19 juin 1975, Armand intervient à ce «serpent peinturluré en biche»: «Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l’état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours.»
On imagine la tension, on voit poindre le drame et le traumatisme pour l’enfant à naître. Si la vie est un roman, alors certains de ces romans sont plus noirs, plus forts, plus intenses que d’autres. Si Saturne brille aujourd’hui d’un éclat tout particulier, c’est qu’après un profond désespoir, une chute aux enfers, une nouvelle vie s’est construite, transcendant le malheur par la grâce de l’écriture. Une écriture à laquelle je prends le pari que les jurés des Prix littéraires ne seront pas insensibles.

Saturne
Sarah Chiche
Éditions du Seuil
Roman
208 p,, 18 €
EAN 9782021454901
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Algérie, à Alger et Philippeville, ainsi qu’en France, à Paris et en Normandie, à Verneuil-sur-Avre, à Évreux et Rouen, mais aussi à Tours. On y évoque aussi Genève.

Quand?
L’action se situe principalement de 1950 à 2019, mais on y remonte jusqu’en 1830.

Ce qu’en dit l’éditeur
Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au cœur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
On entrait dans l’automne. Ils le veillaient depuis deux jours. Au matin du troisième jour, les ténèbres tombèrent sur leurs yeux. Sa mère était affaissée sur une chaise dans un coin de la chambre. Elle avait, posé sur les genoux, un mouchoir rougi de sang. Son père, à son chevet, lui caressait le front, comme on berce un tout petit enfant. Sa femme lui tenait la main. Ses doigts étaient bleuis de froid. Ses joues, livides. Elle brûlait de sa beauté blonde, un peu sale, dans une robe trop somptueuse. Il était étendu, inerte, enfermé en lui-même, sans plus de possibilité de parler autrement qu’en écrivant sur une ardoise qu’il gardait à portée de main. On avait placé une sonde dans sa trachée, reliée à un respirateur artificiel ; un tuyau lui sortait du nez. De temps en temps, ses yeux allaient du scope sur lequel on pouvait suivre le rythme de son cœur, le taux d’oxygène dans son sang, sa tension artérielle et sa température, au visage de sa femme, puis ils revenaient sur le scope, puis au visage de sa femme. Il la regarda. Il la regardait. Ses yeux. Ses mains. Ses lèvres. Leurs silences. Leurs mots. Leurs joies. Leurs chagrins. Leurs souvenirs. Il sentait la pression de ses doigts sur les siens. Il regarda sans doute cette main agrippée à la sienne de la même manière que lorsqu’elle était au bord de jouir, qu’il prenait son visage entre ses paumes pour l’embrasser, qu’elle liait ses doigts aux siens, penchant la tête de côté, cachant ses yeux sous la masse de ses cheveux qui retombaient en torsades sur sa bouche, soudain plus lointaine à l’homme qui l’aimait jusqu’à la brûlure, devenant la nuit dans laquelle ils tombaient tous deux.
Les premiers signes s’étaient manifestés moins d’un an après leur mariage. Elle venait à peine d’accoucher. Elle avait passé leurs noces à son chevet. Chaque jour, elle l’avait aidé à se doucher, à se laver les dents, à s’habiller. Chaque nuit, elle avait dormi à son chevet, recroquevillée dans un fauteuil. Elle avait affronté à ses côtés les fièvres, les sueurs nocturnes, les cauchemars dont il s’éveillait en grelottant dans ses bras, l’anémie, les malaises, les troubles de la coagulation, la chimiothérapie, les injections, les prises de sang, les hématomes qui pullulent sur les bras et obligent à piquer les mains, le cou ou les pieds, quand les veines roulent sous la peau, disparaissent puis se nécrosent. Il y avait eu les visites chez l’hématologue, l’attente des résultats, les espoirs de rémission, les fausses joies, la rechute.
Il promena son pouce sur l’intérieur du poignet de sa femme.
Elle vieillirait, sans lui. Il voulait qu’elle vieillisse. Ce visage à l’ombre duquel il aurait voulu voir grandir leur enfant, ce visage à la beauté infernale, qu’il avait fait rire, elle qui ne riait jamais, qu’il avait filmé, photographié, chéri, caressé, finirait par se faner. En même temps, elle ne vieillirait jamais. Même ridée, elle conserverait ces yeux de faune, ce sourire de fauve qui, dans l’instant où il l’avait vu, l’avait envoûté, lui, et d’autres, et qui en envoûterait d’autres encore, il le savait, parce qu’elle était sans mémoire, n’avait pas d’histoire. Peut-être cette pensée fit-elle monter en lui un sentiment de pitié profonde, non pour lui-même, comme quand on se rend compte que ce que nous sommes ne suffira jamais et qu’au fond on en sait si peu de l’être avec qui l’on dort, mais pour elle, car elle non plus ne se connaissait pas. Il suffoqua.
Sa mère se leva d’un bond et s’approcha. Ses cheveux, qu’elle n’avait pas coiffés depuis plusieurs jours, s’agglutinaient à l’arrière de sa nuque en un paquet spongieux. Son visage était ravagé par l’absence de sommeil. Ses yeux lui tombaient sur les joues. Une odeur de lavande et de sueur flottait dans son sillage. Les yeux de sa femme prirent un éclat de verre froid. Elle s’écarta du lit, d’un mouvement presque symétrique, fronçant le nez. La mère, qui n’en avait rien perdu, l’ignora et se mit à parler. Pendant de longues minutes, elle parla sans discontinuer, mais nul n’aurait su dire de quoi au juste. D’ordinaire, ses longs monologues entrecoupés de gémissements lui étaient insupportables ; il en vint, cette fois, à la trouver d’un comique attendrissant. Elle se débattait, comme une petite bête prise au piège dans le sac noir d’une angoisse dont nul n’avait jamais réussi à la tirer, mais qui, désormais, ne le concernait plus. Il regardait sa peau laiteuse, les taches de son sur ses avant-bras. Elle lui dit encore quelque chose, mais il ne l’écoutait plus. Il était perdu dans la contemplation de la ride qui barrait la joue de son père, et qu’il n’avait, jusqu’alors, jamais remarquée. Il observa la pâleur grise qui avait envahi son teint olivâtre, ses yeux cerclés de noir. La conviction qu’il était la cause du vieillissement précipité de ses parents, que le trou noir qui l’aspirait les aspirait à leur tour, lui fut insupportable. Il était temps qu’il les délivre de lui.
Une infirmière vêtue de vert arriva. Elle baissa les stores. De garde. Traits tirés par la fatigue. Elle venait juste de s’allonger pour prendre un peu de repos quand on avait téléphoné. On lui avait dit qu’il s’agissait d’une admission un peu particulière et que la famille pourrait rester au-delà des horaires dévolus aux visites. Il est toujours plus facile de soigner les malades quand on les connaît un peu – même quand on sait qu’on ne pourra peut-être pas les sauver, le souvenir de ce qu’ils furent et de l’engagement qu’on a mis à les soigner jusqu’au bout aide parfois à en sauver d’autres. L’infirmière avait donc demandé des explications. On avait fini par lui dire qui ils étaient.
Ils avaient tout perdu. Ils avaient tout regagné, au centuple. Lui, le père, avait travaillé sans relâche – on disait qu’il ne dormait jamais. Il avait amassé une fortune colossale. Des cliniques, d’innombrables résidences, et un château. Ils avaient des cuisiniers, des domestiques et des jardiniers, une flotte de voitures. Ils ne s’étaient privés de rien, mais ils s’étaient montrés généreux en prenant soin des plus modestes de leurs employés – à moins que ce ne fût prodigalité vaniteuse ou compassionnelle, paternaliste. Ils donnaient, en tout cas, du travail et même des logements à des centaines de personnes. Ils avaient formé des chirurgiens, des internes, des anesthésistes, des réanimateurs, des radiologues, par douzaines. Ils avaient vécu avec eux plusieurs révolutions : les premiers antibiotiques, les premières transplantations cardiaques, les premières cœlioscopies. Soigné, en Algérie et en France, des dizaines de milliers de patients. Mais quand elle s’approcha du père du jeune homme alité, pour le saluer à voix basse, l’infirmière ne reconnut pas celui que les journaux appelaient « le Prince des cliniques ». Elle ne vit qu’un vieil homme en train de perdre son fils.
Leucémie.
Admis en urgence à la suite d’un malaise dans son bain, au moment même où chacun croyait qu’il allait mieux. Comme il avait repris des forces, il avait voulu faire sa toilette, seul. Il avait perdu connaissance. Sa tête avait heurté le rebord de la baignoire. Sous le choc, il avait vomi. On l’avait retrouvé la face dans l’eau, le nez en sang. Le contenu de son estomac avait inondé sa trachée et ses bronches. On l’avait intubé. On avait aspiré ce qui encombrait ses voies aériennes. Branché un respirateur artificiel. On l’avait perfusé. Il avait ouvert les yeux.
Son frère entra d’un pas rapide. Il vit sa mère se jeter dans ses bras, sa femme arranger prestement ses cheveux. Il s’approcha de lui et lui demanda s’il voulait qu’on lui remonte les oreillers sous la tête ou qu’on replace ceux qui soutenaient ses bras. Il répéta plusieurs fois Tu veux qu’on te remonte tes oreillers ? Aux premiers mois de son hospitalisation, à la simple vue de son frère, la colère l’étouffait. Il le fixa d’un regard pâle et amer tandis que l’autre se dégageait de l’étreinte maternelle. Mais, curieusement, cette fois lui revinrent leurs meilleurs moments. Une sensation aiguë le bouleversa : ce qui avait vraiment valu la peine qu’ils vivent ensemble était calfeutré dans leurs années d’enfance. La douleur au poumon le reprit. Il détourna les yeux. Tous se mirent à crier d’épouvante.
Une seconde infirmière surgit en courant, escortée d’une aide-soignante. On le coucha sur le côté. On rassembla le plus délicatement possible les tuyaux le reliant à ses machines et à la perfusion. Son pouls s’affola. Le respirateur artificiel s’emballa. On lui entrava le corps, une main sur le thorax, l’autre sur les cuisses. On nettoya ses oreilles, le bord de ses yeux, on passa un gant de toilette sur son torse, sur son pénis, entre ses fesses, on jeta le gant, on en prit un autre. On lui lava le dos. Les infirmières flottaient comme des spectres dans leurs blouses vertes. Derrière leur masque, leurs yeux mi-clos lui souriaient. Il regarda les gouttes translucides de la perfusion reliée à son avant-bras gauche tomber une à une dans la poche de plastique. La lumière se fit plus vive, plus forte. Dans les derniers jours de la vie, le plus ancien redevient le plus jeune. Nous dormons comme des nourrissons. Les premiers mois, l’état de torpeur dans lequel le faisaient sombrer tantôt le progrès de la maladie tantôt les traitements le terrifiait. Puis ce lui fut un soulagement qu’il attendait comme on attend, à la tombée du jour, dans le lit de l’enfance, une histoire, toujours la même, lue par une mère qui, … »

Extraits
« Alors, il embrasse ses yeux, il lui dit qu’elle est une infraction à la loi du jour, qu’il va boire ses larmes et qu’elle ne pleurera plus, qu’elle est belle, et pure, qu’elle fait sa joie, qu’il n’est pas permis d’être si heureux, qu’il va lui montrer ce qu’est la vie bonne, et qu’il se sent tous les courages, et qu’il va l’aimer, malgré tout cette nuit qu’elle a en elle, malgré la peur qu’elle lui inspire, parce que ça fait partie de l’amour.»

«Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.» p. 20« Dans les contes de fées, c’est là que l’histoire s’achève. Dans l’espace de la tragédie ordinaire, c’est ici que tout commence. »

« Jusqu’à quel point la manière dont nous pensons que nos parents se sont aimés façonne-t-elle notre propre degré d’idéalisation de l’amour? »

« Et pourtant, un jour, cachés dans la grande pulsation d’une ville cernée de montagne, où l’on pensait ne jamais revenir, on écrit, depuis l’autre côté d’un lac enfin traversé sans s’y noyer, d’une toute petite main, tremblante, honteuse, si peu sûre d’elle, ce que l’on chuchotait déjà dans le noir d’une chambre d’enfance où l’on parlait tout seul aux étoiles et aux planètes de papier collées au plafond. »

« Car ainsi voguons-nous disloqués dans la tempête des années, otages de la mer sombre où l’exil des uns n’efface jamais celui des autres, coupables et victimes du passé ».

« On ne l’arrête pas. Il ne s’arrêtera plus. L’aube vient. Il sort du casino enfumé comme une bouche de l’enfer, les poches vides. Il a vingt-six ans. Il marche, sous les nuages rapides. Ses grands yeux envahis de brume noire regardent la région du ciel où se forme un œuf de plus en plus lumineux. Une bande gris-bleu surmontée de rose s’élève au-dessus de l’horizon. L’ombre projetée de la terre s’étire en un sidérant ballet de couleurs, à l’opposé du soleil. Alors, Harry se met à rire. Il rit comme jamais. Il ne peut plus s’arrêter de rire. »

« Que voulez-vous, vous êtes irrécupérable. Vous avez l’âme noire, vicieuse, d’un serpent peinturluré en biche. Quoi que puisse en penser mon vieux père, que vous avez réussi à berner par vos charmes, comme vous en bernez tant d’autres, moi, je ne vous trouve aucune excuse. Non. Vous n’êtes qu’une concubine entre les mains d’un garçon qui ne sera jamais un homme. Je suis le frère de Harry. Et au nom des miens, au nom de l’état dans lequel vous avez mis mon frère, je vous le jure: vous ne ferez jamais partie de notre famille. Nous ne vous recevrons plus: ni demain, ni les autres jours. AC »

À propos de l’auteur
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Sarah Chiche © Manuel Lagos

Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est l’auteur de quatre romans : L’inachevée (Grasset, 2008), L’Emprise (Grasset, 2010), Les Enténébrés, (Seuil, 2019) et Saturne (Seuil, 2020) et de trois essais: Personne(s), d’après Le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa (Éditions Cécile Defaut, 2013), Éthique du mikado, essai sur le cinéma de Michael Haneke (PUF, 2015), Une histoire érotique de la psychanalyse: de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (Payot, 2018). (Source: Éditions du Seuil)

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Rien n’est perdu

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  RL2020

En deux mots:
Vue du neuvième étage d’une tour de Nanterre, la vie de Pierre-Louis semble bien grise. Alors, avant de quitter cette famille qui l’étouffe, sa sœur décide de lui montrer des couleurs, celle de Van Gogh exposées à l’Orangerie. La vie du jeune adolescent bascule alors.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Nanterre, 1971, les roulottes, la révélation

Dans Rien n’est perdu, Pierre-Louis Basse montre comment la vie d’un garçon a été transformée par un tableau de Van Gogh, mais raconte aussi avec nostalgie la France autour des années 70.

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«Revoir mes Roulottes, c’était comme si j’avais retrouvé tous ceux qui s’étaient éloignés au fil du temps. Les anciens. Les absents. Les vivants. La preuve qu’il fallait y croire. Souvent, il ne manquait pas grand-chose pour y arriver dans nos vies. Un rien. Même pas un coup de pouce. Juste un tableau, ce dimanche de décembre 1971. Cette beauté qui prend la peine de vous regarder.»
Tout est dit, ou presque. Tout est si merveilleusement dit. Après Je t’ai oubliée en chemin qui revenait sur une douloureuse séparation, Pierre-Louis Basse poursuit l’exploration de sa vie en remontant jusqu’à l’adolescence, ce moment-charnière où tout peut basculer. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le narrateur ne se préparait pas à des lendemains qui chantent en affirmant haut et fort que «dès l’entrée en 6e, l’école me fit horreur».
Si la finalité du système éducatif semble lui échapper, il ne trouve pas vraiment d’autres raisons de s’enthousiasmer autour de lui. Les souvenirs qui lui restent de l’appartement familial situé au neuvième étage de l’Avenue Frédéric-Joliot-Curie à Nanterre, où la famille emménage en 1960 sont d’abord «une pluie fine, des chantiers à perte de vue, Un pays en noir et blanc. Gris.» Gris, comme la R16 de son père, qui ne pourra jamais rivaliser avec la DS 21 de l’oncle. Une impression qui va s’accentuer avec quelques événements tragiques : «Nous verrions des types – parfois des femmes – se jeter dans le vide du ciel de Nanterre». Preuve que la vie dans la ceinture rouge était tout sauf rose. Ajoutons-y le poids de la perte d’un enfant, un fils qui disparaît après quelques semaines, laissant derrière lui une douleur persistante : «Un mois. C’est une vie si longue à oublier».
Peut-il alors se réjouir de son initiation sexuelle par «la madone du dixième étage» ? Pas vraiment, car elle influencera durablement sa vie affective, en la marquant du sceau de l’instabilité : «aimer est une conquête puis une fuite».
Pourtant tout va basculer lors d’une de ces journées grises, en décembre 1971. Sa grande sœur – qui va choisir la fuite pour échapper à la sensation d’étouffement qui la ronge – décide de lui faire découvrir l’exposition Van Gogh au musée de l’Orangerie. Le choc est tel qu’il en sera marqué pour la vie, en particulier par ce tableau des Roulottes. Cette «impression qu’il est possible de rêver devant autre chose que la finale de la Coupe du monde de football au Mexique» a tout d’une leçon initiatique, d’un moment de vérité. Au gris succède une large palette de couleurs, à l’obscurité la lumière, au terrain vague une superbe prairie et au carcan une formidable liberté. Un moment rare et bouleversant que Pierre-Louis Basse nous raconte avec la passion qui ne semble plus l’avoir quitté depuis. Un récit plein de sensibilité et de nostalgie, une tentative de retrouver les sentiments de cette enfance que l’on sait pourtant à jamais perdue. Mais aussi et surtout, la belle démonstration promise par le titre du roman. «C’était là, pourtant. Tout près du cœur. Une chose simple à conquérier. Il fallait un peu d’envie et de persévérance. Il fallait croire en sa bonne étoile.Surtout ne jamais renoncer.» À cœur vaillant, rien d’impossible !

Rien n’est perdu
Pierre-Louis Basse
Cherche-Midi Éditeur
Roman
160 p., 17 €
EAN 9782749163932
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Nanterre, mais aussi à Paris et à Pornic, Treffieux, Châteaubriant, Nantes, Vallorbe, Bernay, Lillebonne, Yvetot. On y évoque aussi Dakar.

Quand?
L’action se situe de 1945 à nos jours, avec une attention particulière à l’année 1971.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le petit garçon ne voulait pas de l’école. L’école ne voulait pas de lui. C’était le temps déraisonnable des terrains vagues, du rêve et de la violence. Nanterre, 1971.
Un jour de décembre, c’est le choc. L’envie d’apprendre revient avec la lumière d’un tableau de Van Gogh, découvert, main dans la main de sa grande sœur, au musée de l’Orangerie. Il reste sidéré devant Les Roulottes. L’échappée belle, la liberté, la fuite, dans une simple toile. Qui lui sauve la mise.
Et le petit garçon a laissé les terrains vagues. La renaissance après l’obscurité.
Ce roman est l’histoire bouleversante de cette renaissance. Parce que rien n’est perdu. Jamais.

Les critiques
Babelio
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Pierre-Louis Basse présente Rien n’est perdu © Production Cherche Midi éditeur

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Enfant, je tombai nez à nez avec Vincent Van Gogh une vie à remercier Les Roulottes. Plus tard, à souhaiter un dernier face-à-face en solitaire, dans un musée désert. Une vie à trimballer dans mes cartons, toutes sortes de reproductions bandes, cartes postales, images, photos, qu’importe; toujours le campement, près d’Arles, tel que l’avait imaginé le peintre en 1888. Le 12 août 1888. Un incendie de lumière. Une vie à se souvenir qu’un dimanche glacial du mois de décembre 1971, tandis que je fuyais l’école, Nanterre, ses boulevards, et plongeais dans la nuit, je fis l’apprentissage d’une beauté fulgurante.
Il est temps de revenir vers cette lumière. Je vais faire le voyage, très loin, vers cette grande sœur qui me prit la main ce dimanche de décembre. Qu’elle me dise comme la beauté pouvait sauver le monde d’un petit garçon qui refusait d’apprendre. La lumière. La grande sœur avait donné le signal du départ. Très jeune, elle avait fui vers la Yougoslavie, puis la Grèce. Elle s’y connaissait en fugues. En lumières retrouvées.
Toute une vie à mettre mes pas dans l’errance et tout ce qui peut trembler. Oui, il est grand temps de retrouver Les Roulottes.
Ce ciel vert Véronèse. Les chevaux qui ondulent. C’est à peine si l’on distingue les enfants. On dirait qu’ils sont sur le départ. Il est temps pour moi de comprendre comment un simple tableau a tout chamboulé. Repartir vers la douceur et le grand calme, quand tout est perdu.
Qu’y faire?
Dès notre naissance, l’effacement nous guette. La disparition, planquée dans un couloir familial, une cage d’escalier, un cimetière au pied de notre fenêtre, ou bien la réponse cinglante et cruelle d’un professeur qui ne sait pas encore que le petit garçon a tout entendu.
«Votre fils ne fera rien de bon. Il n’est pas fait pour l’école. C’est à vous de lui apprendre un métier au plus vite.» J’ai bien retenu cette phrase que ma mère nous répéta au cours d’un dîner. Souvent, ceux qui ne sont plus là – nos premiers disparus – hantent notre arrivée dans le monde. Plus tard, il sera bien temps de les oublier. Mais l’enfance ressemble à de grands sismographes.
Ces disparus, il suffira d’un rien pour qu’ils viennent souffler dans la nuque de nos premières années. Je remplaçai, poste pour poste, le frère aîné que je n’ai pas connu. L’étrangeté se double d’une sombre précision: j’ai su très tôt qu’il s’appelait Jean-Jacques, et qu’un refroidissement sévère l’avait emporté.
Jean-Jacques. Plus de soixante ans ont passé, et il me semble que ce Jean-Jacques est parvenu à m’accompagner en silence, invisible présence capable de déposer sur l’épaule du vivant comme un châle de chagrin impossible à surmonter. Une manière de me souffler à l’oreille dans les mauvais moments: «Je ne suis plus là, parmi vous, regretté par les anciens, mais je veille et t’encourage.» Combien de fois ai-je entendu au cours d’un déjeuner familial, pique-nique, retrouvailles avec les meilleurs amis des parents cette formule qui fait tilt chez celui dont l’obsession, dès l’enfance, est de tendre l’oreille: «le petit dernier».
C’est ainsi que le petit dernier se retrouve placé dans une situation qui l’obligera toujours à combler un retard imaginaire. J’observais au loin deux grandes sœurs qui me semblaient engagées dans des territoires dont j’étais privé. L’aînée, jeanne, la rêveuse éprise de liberté. Puis Solange, l’enfant de l’entre deux, silencieuse et volontaire. Plus profond: le grand frère disparu serait pour la nuit des temps celui qui, le premier d’entre nous trois, avait percé le jour.
Une aube merveilleuse s’était dérobée dans la nuit froide du mois de novembre 1948. Plus tard, devenu écrivain à force de tendre l’oreille, j’étais incapable de vivre sans les échos du passé. Il me semblait que tout ce qui pouvait se réaliser dans les temps présents n’avait d’épaisseur qu’en regard de ces événements qui avaient eu lieu des années auparavant. Comme si notre passage relevait d’une anecdote – éblouissante parfois, pénible à d’autres moments –, toujours actionnée par un lointain moteur qui nous faisait vivre.
Le geste banal d’un père, l’inflexion d’une voix féminine, le récit, parcimonieux et calme, du grand-père revenu de l’enfer des camps, le visage d’un vieil Arabe, en sang, comme éclaté après une manifestation de rue, en faisaient davantage dans la construction d’une vie que tous les savoirs que l’on nous imposait. À mesure que l’obscurité recouvrait mon enfance, il devenait évident qu’un carré de lumière seul, une échappée belle, était en mesure de m’offrir ce soupirail qui me permettrait de vivre. Les Roulottes viendraient. La lumière folle d’une toile, l’herbe brûlée feraient bientôt comme une roue de secours sur mon chemin cabossé. Puisque l’école, le lycée ne voulaient pas de moi, je m’en passerais bien. J’attendais Vincent. Ce n’était pas la nuit. Simplement, il me fallait absolument respirer au grand air. J’avais besoin de m’évader. »

Extraits
« On voudrait remonter le chemin sacré de l’enfance. Le simple fait de se retourner vers ces années disparues prend des allures d‘enquête policière. Les éléments dont je dispose sont devenus des pièces à conviction. Lettres, carnet de santé, bulletins scolaires, agendas. Ils sont la trace ultime de ces vivants que nous avons aimés. Ils en disent davantage que les photos, qui ne révèlent qu’une pose, un sourire, un air qui nous échappent.
Tandis que les photos nous empêchent de retrouver l’imaginaire de notre enfance, ce sont les écrits qui fixent le temps. Ces moments dont nous ne faisions pas partie. Ces lettres que je découvre bien des années après la disparition de ma mère déclenchent le révélateur dans une chambre noire. Elles me disent la rage, le danger durant la clandestinité. L‘angoisse et le chagrin de ne pas voir revenir son père déporté dans les camps. Elles me disent la rage, le danger durant la clandestinité. Elles me révèlent, dans l’intimité délicieuse de l’écriture, l’amour fou de mes parents. »

« Pour moi, les dés semblaient avoir été jetés dès l’année 1971. D’un côté se trouvait l‘ombre fraîche, délicieuse, de la paresse et des terrains vagues. Une espèce de laisser-aller au fil du temps, de dérive, comme il est si bon de dériver en barque au fil de l‘eau. Un territoire de brouillard où nous faisions la loi du désir. De l’autre, il y avait cette vie qui ne repasse jamais les meilleurs plats. Il fallait en urgence y trouver la bonne place. Mes jours étaient comptés. Comme ceux du prisonnier avant le retour à la liberté. Rien n’a changé. Il m‘aura fallu simplement trafiquer avec la réalité, pour y trouver ma place.»

« C’était là, pourtant. Tout près du cœur. Une chose simple à conquérier. Il fallait un peu d’envie et de persévérance. Il fallait croire en sa bonne étoile.Surtout ne jamais renoncer.»

À propos de l’auteur
BASSE_Pierre-Louis_©DR_OuestFrancePierre-Louis Basse © Photo DR Ouest-France 

Pierre-Louis Basse est devenu écrivain, après une première vie consacrée à la radio. Il est notamment l’auteur de Ma Ligne 13, Séville 82, Gagner à en mourir, et 19 secondes 83 centièmes. Sa biographie Guy Môquet, une enfance fusillée est portée à l’écran par le réalisateur Volker Schlöndorff. En 2019, il publie au Cherche Midi Je t’ai oubliée en chemin, le roman d’une passion contemporaine. (Source: Cherche-Midi Éditeur)

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L’été en poche (9): J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi

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En 2 mots:
Vingt ans après les massacres au Rwanda, un mystérieux carnet va arriver au domicile de Sacha, qui à l’époque était envoyée spéciale dans le pays. Il s’agit du témoignage bouleversant de Rose, rescapée du génocide, qui a croisé la route de Sacha.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi
Yoan Smadja
Éditions Pocket
Roman
EAN 9782714481009

Les premières lignes
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
A-t-il accepté? Je crois qu’il ne m’a jamais répondu.
D’ordinaire, le printemps est une saison dorée. En avril 1994, il n’en fut rien. J’y ai vu un pays tout de vert, de terre et d’affliction vêtu.
La première impression se fait depuis le ciel. Je suis navrée pour les journalistes arrivés par la route, car leur a échappé ce que le Rwanda offre à la fois de plus singulier et de plus beau : l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. Une harmonie particulière naît de ce damier imparfait, elle témoigne de l’existence d’un dessein. J’ai cru y déceler quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance.
Irrésistible est le penchant des êtres pour le vernis, l’écume des choses ; au Rwanda, il avait brouillé notre vision. Nous avions ignoré les événements majeurs comme les signaux faibles. Ils n’ont, au creux des cœurs, dans le repli des âmes qui avaient prononcé le « plus jamais ça », à la face des vigies auprès desquelles nous avions fondé tant d’espoirs, rencontré aucun écho. On nous enseigne, pourtant, de nous inspirer de l’océan. Il est si éloigné du Rwanda, lui qui de tout temps méconnaît sa surface, néglige le vent, le vacarme des vagues, le ressac. L’écume. Car l’océan n’est que profondeur, le dessus ne lui importe pas.
Nous aurions dû comprendre ce qui se passait au Rwanda bien avant le printemps de cette année-là. Peut-être avions-nous tenté de ne pas voir, de nous rassurer. Peut-être avions-nous baissé la garde. Alors que les Rwandais et la communauté internationale auraient dû ne pas céder un pouce de terrain, ils avaient détourné les yeux, des années durant, face à l’hydre. Jusqu’au naufrage.
Le temps qui passe n’a sur nos vies que peu de prise. Les plus profondes blessures nous sont infligées en un éclair. Celles auxquelles on ne s’attend pas. Celles qui vous amènent à demander des comptes aux êtres que vous aimez passionnément. Celles qui finissent par vous séparer.
Disons que je me suis disputée – seule ; il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour le concéder.
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
Sacha Alona relisait ce texte écrit vingt ans plus tôt.
Après une pause forcée de quelques semaines à son retour – sa fuite – de Kigali, elle avait annoncé au rédacteur en chef du Temps qu’elle quittait les pages internationales du quotidien afin de se consacrer à la critique gastronomique. Il lui avait demandé de répéter. C’était à prendre ou à laisser.
En quelques mois, elle était parvenue à s’intégrer à ce cercle à la fois restreint et masculin, dont les papiers sont susceptibles de faire comme de défaire une réputation. Elle fit de la pâtisserie son domaine de prédilection. À mesure que sa plume s’affinait pour décrire l’équilibre d’une crème à l’orange, l’évidence de certaines associations, citron et girofle, rose et pistache, truffe et kadaïf, elle avait eu le sentiment de se dépouiller des réflexes de l’ancien temps. Ce que sa main gagnait en rêve et en émotion, elle avait le sentiment de le perdre en précision, en lucidité. En véhémence. Obstinée, talentueuse, elle ne fit jamais part de ses doutes ni de ses regrets. Elle avait troqué l’exaltation contre les rêves convenables et feutrés. À mesure qu’elle prenait du galon dans cet univers besogneux, ouaté, on oubliait qu’elle avait couvert par le passé quelques-uns des conflits les plus tragiques des années 1980 et 1990. Le grand reporter s’était fait critique gastronomique, et c’était devenu une passion. C’était devenu un refuge.
L’étonnement avait constitué le trait saillant de sa personnalité, dès l’enfance ; Sacha avait été une élève transportée par chaque cours, chaque visite de musée, chaque bribe de conversation captée. Si bien qu’elle ne sut comment s’orienter, craignant de passer à côté de quelque chose de captivant, de s’enfermer. Sa seule certitude fut qu’elle devait être là où l’Histoire se faisait, là où la foule des hommes, les soubresauts du temps lui semblaient remarquables. Elle intégra l’Institut d’études politiques de Paris avec le sentiment ambivalent que la chose publique était si vaste qu’elle devait englober tous les domaines et toutes les matières, mais était enseignée avec une hauteur telle qu’elle en oubliait le sort du citoyen, son quotidien. Elle se rendit à des conférences et négligea les enseignements, elle passa ses soirées auprès de militants politisés et omit de préparer ses examens. Elle n’éprouva jamais la moindre hésitation lorsque tel ou tel étudiant étranger, sur les bancs de la grande école, lui proposait de découvrir son pays. Elle fut de tous les combats, elle ne manqua aucun concert. Ses études ? Un courant d’air, sanctionné par quelques enseignants incapables de cerner cette frénésie émaillée d’absences, considéré avec le sourire par d’autres, bienveillants, attendris face à tant de souffle.
Alors que, tour à tour, les portes des cabinets ministériels, des centres de recherche et des grands groupes s’ouvraient devant ses amis, gestionnaires de leur propre carrière et déterminés à compter, Sacha, elle, voguait. Son diplôme en poche, tel un sésame et alors que la notion même de chômage de masse semblait inconnue, elle naviguait d’un emploi à un autre, d’une association à une autre, d’un continent à un autre, au hasard des rencontres et des propositions. Elle ne sut dire non à rien, toute à sa crainte de passer à côté de quelque chose.
Dès lors, elle excellait puis elle se lassait, éternelle débutante, appliquée, solaire, guidée par le désir incontrôlable qu’éprouvent ces jeunes gens auxquels le quotidien ne suffit jamais. Elle se plongea en chaque tâche avec obstination et avec passion.
Mais les emportements de la jeunesse sont comme la valse des sédiments, ils finissent par ralentir et par laisser derrière eux une mélancolie impalpable dont on peine à se défaire. C’est ainsi qu’elle se mit à écrire. Tout ce qu’elle vit. Tout ce qu’elle entreprit. Ses textes eurent pour titre l’énoncé du mois et du fait, brut. « C’est en mai 1982 que j’ai assisté à un enlèvement à Beyrouth ». « C’est en août 1980 que j’ai vu naître Solidarnosc ». « C’est en décembre 1986 que j’ai participé à l’inauguration du musée d’Orsay ».
Les mois, les années passèrent, et cette propension à s’émerveiller, à entamer chaque projet avec une fougue nouvelle, cette curiosité sans bornes que d’aucuns jalousaient furent progressivement perçues comme une faiblesse, une incapacité à se fixer. Ses amis se marièrent, les vies prirent des trajectoires différentes, elles cessèrent brusquement de se croiser. Le périmètre de l’existence s’était restreint. Le monde n’attend jamais.
L’indépendance est une forme de jouvence, on n’en prend conscience que lorsqu’on la perd. Les opportunités nouvelles se firent plus rares. Passé un certain âge, nos sociétés se méprennent quant à l’émerveillement : on le prend facilement pour de la naïveté. Il lui fut rétorqué que son CV n’était pas assez « lisible », qu’elle n’était pas assez « spécialisée ». Empreinte d’une nostalgie qui ne la quitta plus, elle conta ses errances professionnelles, les difficultés, la rugosité d’un temps nouveau. « C’est en janvier 1987 que j’ai perdu ma liberté ».
On l’appela à son domicile.
— Madame Alona?
— Oui?
— Bernard Witz, rédacteur en chef du Temps. Les papiers que vous nous envoyez depuis des mois n’offrent que peu d’intérêt. Je devrais d’ailleurs vous demander d’arrêter.
— Dans ce cas, pourquoi ne le faites-vous pas?
Un silence.
— Parce que l’agencement de vos mots a quelque chose de délicat.
— Dans ce cas, pourquoi n’offrent-ils que peu d’intérêt?
— Parce que si vous avez la prétention d’être journaliste, ce n’est pas de vous que vous devez parler, mais des autres.
— Dans ce cas, comment fait-on?
— Vous commencez par venir me voir demain à 8 heures.
La conversation avait duré moins d’une minute. Le lendemain, Bernard Witz lui avait dit:
— Je déteste cette nouvelle manière de s’appeler par son prénom, et je n’ai pas le temps de donner du « monsieur-madame » à mes journalistes. Cela vous pose un problème, Alona?
Ça n’en avait pas posé.
Le journalisme de guerre vint assez vite. Comme une évidence. La tension, la raideur.
Ses articles se firent aussi rares qu’espérés, quoi qu’elle ne cherchât jamais à susciter l’adhésion ou la bienveillance; pas même la reconnaissance. Pour atteindre la masse critique d’éléments, d’informations nécessaire à la rédaction d’un reportage, fidèle à elle-même, elle bouillonnait. Lorsqu’il s’agissait d’écrire, elle contait. Pour peu que Bernard Witz accepte ses papiers, et il n’en avait écarté aucun, elle disposait du nombre de colonnes qu’il lui fallait. Ce n’était plus du quotidien, c’était du magazine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. L’actualité la laissait indifférente.
Bernard Witz avait rapidement compris comment Sacha travaillerait. Il lui disait : « Alona, tu pars pour Sarajevo », conscient que cette phrase n’impliquait aucune limite de temps, aucune restriction d’espace. On ne pouvait être certain qu’elle resterait là où l’avion la déposerait initialement. On ne savait jamais quand elle serait de retour. Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs. »

L’avis de… Catherine (Librairie Montbarbon, Bourg-en-Bresse)
« Le Rwanda, les tutsi, la guerre, les massacres et puis Rose , si touchante, si attachante et Sacha. Deux femmes extraordinaires confrontées à l’horreur. Un roman pour nous aider à comprendre, à réaliser ce qui s’est passé. Bien sûr, on en avait entendu parler. Bien sûr on savait les atrocités qui avaient été commises mais là, on est dedans! On tremble, on pleure, on se dit que ce n’est pas possible: Comment a-t-on pu laisser faire? »

Vidéo

Yoan Smadja s’entretient avec Philippe Chauveau © Production Web TV culture

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Sur la route

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Sal, le narrateur, décide un jour de quitter New York et de rejoindre la Côte Ouest. Autour du récit de ses voyages avec son ami Dean, il nous offre une galerie de portraits impressionnants et raconte les États-Unis dans les années 1950, la musique et la drogue, les filles et l’alcool et… une certaine idée de la liberté.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«L’histoire c’est toi et moi et la route»

On a beaucoup écrit et commenté Sur la route de Jack Kerouac, parlé de la Beat generation, des légendes autour du manuscrit et de son auteur. Ne serait-il pas mieux de le (re)lire?

Quelques mots sur la forme avant d’en venir sur le fond, car cette dernière fait partie intégrante du mythe. L’histoire, ou la légende colportée par Jack Kerouac lui-même, veut que ce livre ait été écrit en trois semaines sur un rouleau d’une longueur de quelque 40 mètres, comme une très longue lettre adressée à son ami Neal Cassady, à San Francisco. «Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes… l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route.» écrira-t-il.
Howard Cunnell, dans sa préface, explique qu’il «s’était mis au clavier, avec du bop à la radio, et il avait craché son texte, plein d’anecdotes prises sur le vif, au mot près; leur sujet: la route avec Dean, son cinglé de pote, le jazz, l’alcool, les filles, la drogue, la liberté.»
Si la vérité est sans doute plus proche d’une retranscription de notes prises en route, le rouleau original n’en existe pas moins et donne une idée des problèmes rencontrés par l’éditeur au moment de le publier. Il n’est donc guère étonnant que les refus aient été nombreux. Fort heureusement, Viking Press a donné son accord après sept années de tergiversations et après que Kerouac ait retravaillé son manuscrit. Depuis on ne compte plus les rééditions et traductions dans le monde entier.
L’histoire raconte plusieurs voyages et donne une bonne idée de ce qu’était l’Amérique au tournant des années 1940-1950. Le narrateur, Sal Paradise, vient de divorcer. À New York, en errant dans les rues, il rencontre Dean Moriarty. Ensemble, ils décident de partir vers la côte ouest, de rejoindre la Californie. Mais comme c’est bien plus le voyage que la destination qui leur plaît, ils vont reprendre la route vers l’Est puis le Sud, faisant à chaque fois de nouvelles rencontres, de nouvelles expériences. Ils démontrent aussi – au moins à cette époque – que pratiquement sans un sou, il est assez facile de s’en sortir et même de faire la fête. Car l’alcool et la drogue sont omniprésents durant toute leur épopée. Quelques petits boulots ici ou là, les cadeaux d’amis plus chanceux rencontrés en chemin, le partage et une certaine insouciance président à leur destinée.
Car si un thème majeur se cristallise au fil des pages, c’est bien celui d’une recherche permanente du plaisir – artificiel ou réel – et de la liberté. Et comme ce but est partagé par de nombreux ami(e)s, il va faire émerger ce qu’on appellera plus tard la Beat generation qu’incarneront aussi Allen Ginsberg et William Burroughs, et que l’on retrouve dans le livre sous les traits de Carlo Max et Old Bull Lee. Le groupe de «Ceux qui ont la fureur de vivre, de parler, qui veulent jouir de tout. Qui jamais ne baillent, ni ne disent une banalité. Mais qui brûlent, brûlent, brûlent, comme une chandelle dans la nuit» va souvent dépasser les limites, chercher jusqu’où aller trop loin. Cela vaut en particulier pour Dean, attiré par le côté obscur.
Et si les amateurs de voyages trouveront ici un itinéraire et des descriptions de lieux (voir à ce propos la carte Détaillée réalisée par un étudiant allemand), j’aimerais souligner un autre aspect tout aussi intéressant à mes yeux: la bande-son.
Si Kerouac affirmait avoir écrit sur un rythme de jazz et de Be Bop, il a truffé son récit de références et fait de Miles Davis, Charlie Parker ou encore Lionel Hampton, pour n’en citer que trois, ses compagnons de route aussi indispensables que les filles. Car bien entendu, s’il est question d’amour de la musique, il est aussi question d’amour et de relations qui ne sont du reste pas aussi éphémères qu’on peut le penser à première vue. Marylou, le première épouse de Dean, sera de plusieurs voyages. Sal vivra avec La Môme, une mexicaine avec laquelle il travaillera dans les champs de coton, une vraie passion.
Et si cette histoire, comme l’expérience contée dans le livre, finira mal, on retiendra d’abord ce souffle, cette envie, ce désir fou de vivre intensément. Jusqu’à se brûler. Et s’agissant de Jack Kerouac, l’ambition de retranscrire cette intensité à travers un style, une écriture. Comme l’écrit William Burroughs, «il passait sa vie à écrire, il ne pensait qu’à écrire, il ne voulait rien faire d’autre.»

Sur la route. Le rouleau original
[On The Road : The Original Scroll]
Jack Kerouac
Éditions Folio Gallimard (n° 5388)
Roman
Trad. de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun
Édition et préface d’Howard Cunnell. Préface de Joshua Kupetz, George Mouratidis et Penny Vlagopoulos
624 p., 9,70 €
EAN 9782070444694
Paru le 7/05/2012

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, le Guide du routard a eu la bonne idée de détailler tout l’itinéraire. En voici le détail.
Signalons aussi le travail d’un étudiant allemand qui a retracé tout l’itinéraire sur Google Maps

Quand?
L’action se situe dans les années 1949-1950.

Ce qu’en dit l’éditeur
« »Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. […] Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route… »
Neal Cassady, chauffard génial, prophète gigolo à la bisexualité triomphale, pique-assiette inspiré et vagabond mystique, est assurément la plus grande rencontre de Jack Kerouac, avec Allen Ginsberg et William Burroughs, autres compagnons d’équipées qui apparaissent ici sous leurs vrais noms.
La virée, dans sa bande originale : un long ruban de papier, analogue à celui de la route, sur lequel l’auteur a crépité son texte sans s’arrêter, page unique, paragraphe unique.
Aujourd’hui, voici qu’on peut lire ces chants de l’innocence et de l’expérience à la fois, dans leurs accents libertaires et leur lyrisme vibrant ; aujourd’hui on peut entendre dans ses pulsations d’origine, le verbe de Kerouac, avec ses syncopes et ses envolées, long comme une phrase de sax ténor dans le noir.
Telle est la route, fête mobile, traversées incessantes de la nuit américaine, célébration de l’éphémère.
« Quand tout le monde sera mort », a écrit Ginsberg, « le roman sera publié dans toute sa folie. »
Dont acte.» Josée Kamoun

68 premières fois
Sélection anniversaire : le choix de Pascal Manoukian

MANOUKIAN_Pascal_©Hermance_triay

Photographe, journaliste, réalisateur, Pascal Manoukian a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence CAPA, il se consacre désormais à l’écriture. Il a publié notamment, aux éditions Don Quichotte, Le Diable au creux de la main (2013), Les Échoués (2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient (2017) et Le Paradoxe d’Anderson et Le cercle des hommes en 2020. (Source: Éditions du Seuil)

«J’ai lu Sur la route à 16 ans, comme Kerouac l’a écrit, sur la route, le pouce levé entre Minneapolis et San Francisco, de maisons bleues en maisons bleues. C’était l’année 1971. Le monde était encore délicieusement déconnecté et nous rêvions pour lui du meilleur. Je suis tombé à l’intérieur des pages, confondant ma vie avec la sienne. Jamais depuis je n’ai retrouvé un tel sentiment de liberté. Rarement, mais parfois, en traversant un paysage ou en rentrant chez-moi, il m’arrive une fraction de seconde, comme un ancien fumeur, croisant un invétéré tirer sur une taffe, de vouloir recommencer. Kerouac, ce sont toutes nos contradictions mises en pages ou plutôt en rouleau.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du livre
Madmoizelle.com
France Culture (Cinq lectures pour votre été)
Voyageurs du monde (Stéphane Guibourgé)
Blog Calliope Pétrichor 


Bande-annonce du film tiré du roman Sur la route de Jack Kerouac © Production FilmsActu

Extraits
« Et je les ai suivis en traînant les pieds comme je l’ai toujours fait quand les gens qui m’intéresse. Parce que les seuls qui m’intéresse sont les fous furieux, ceux qui ont la fureur de vivre, la fureur de dire, ceux qui veulent tout en même temps, ceux qui ne baillent jamais et ne préfèrent jamais de banalité, qui brûlent, brûlent, brûlent comme des chandelles rebelles dans la nuit.»

« Puis vient le jour des révélations de l’Apocalypse, où l’on comprend qu’on est maudit, et misérable, et aveugle, et nu et alors, fantôme funeste et dolent, il ne reste qu’à traverser les cauchemars de cette vie en claquant des dents. »

« J’ai rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père… Je venais de me remettre d’une grave maladie que je ne raconterai pas en détail, sauf à dire qu’elle était liée à la mort de mon père, justement, et à ce sentiment affreux que tout était mort. Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. Avant, j’avais toujours rêvé d’aller vers l’Ouest, de voir le pays, j’avais toujours fait de vagues projets, mais sans jamais démarrer, quoi, ce qui s’appelle démarrer. Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route, en 1926, pendant que ses parents traversaient Salt Lake City en bagnole pour aller à Los Angeles. La première fois que j’ai entendu parler de lui, c’était par Hal Chase, qui m’avait montré quelques lettres écrites par lui depuis une maison de correction, dans le Colorado. Ces lettres m’avaient passionné, parce qu’elles demandaient à Hal avec une naïveté attendrissante de tout lui apprendre sur Nietzsche et tous ces trucs intellectuels fabuleux, pour lesquels il était si justement célèbre. À un moment, Allen Ginsberg et moi, on avait parlé de ces lettres, en se demandant si on finirait par faire la connaissance de l’étrange Neal Cassady. Ça remonte loin, à l’époque où Neal n’était pas l’homme qu’il est aujourd’hui, mais un jeune taulard, auréolé de mystère. On a appris qu’il était sorti de sa maison de correction, qu’il débarquait à New York pour la première fois de sa vie ; le bruit courait aussi qu’il avait épousé une fille de seize ans, nommée Louanne. Un jour que je traînais sur le campus de Columbia, Hal et Ed White me disent que Neal vient d’arriver, et qu’il s’est installé chez un gars nommé Bob Malkin, dans une piaule sans eau chaude, à East Harlem, le Harlem hispano. Il était arrivé la veille au soir, et découvrait New York avec Louanne, sa nana, une chouette fille ; ils étaient descendus du Greyhound dans la 50e Rue, et ils avaient cherché un endroit où manger ; c’est comme ça qu’ils s’étaient retrouvés chez Hector, à la cafétéria que Neal considère depuis comme un haut lieu new-yorkais. Ils s’étaient payé un festin de gâteaux et de choux à la crème. »

Playlist (par ordre d’apparition dans le livre)
Source : Shut up and play the books

Jack parle du courant musical bebop qui « à cette époque, en 1947, […] faisait fureur dans toute l’Amérique. »
L’auteur parle de « la période ornithologique » du saxophoniste Charlie Parker (1920 – 1955) en référence à son titre Ornithology sur l’album Dial sorti en 1946.
Le compositeur et trompettiste Miles Davis (1926 – 1991) est évoqué.
Jack va à l’opéra de Central City et cite le nom de Lillian Russell (1860-1922), une actrice et chanteuse américaine. L’œuvre jouée est Fidelio, l’unique opéra de Ludwig van Beethoven, composé en 1804 et 1805.
Lors d’une soirée des choristes de l’opéra chantent Sweet Adeline, ce morceau publié en 1903 connut le succès en 1904 grâce à l’interprétation du groupe The Quaker City Four.
Je n’ai pas trouvé la référence du morceau dont les paroles « Le boogie, si tu sais pas le danser, moi je vais te montrer » sont censées provenir.
Le morceau Central Avenue Breakdown de Lionel Hampton (1908 – 2002) vibraphoniste, pianiste et batteur de jazz américain est évoqué.
La « chanson grandiose » Lover Man, parue en single en 1945,de la chanteuse Billie Holiday (1915 – 1959) est évoquée.
La chanson dont les paroles sont « La fenêtre elle est cassée, et la pluie, elle rentre dans la maison » est citée. Les paroles originales de ce morceau intitulé Mañana (Is Soon Enough for Me) sont « The window she is broken and the rain is comin’ in. » Ce titre a été interprété par Peggy Lee en 1947.
Jack s’isole dans un cimetière et y chante Blue Skies. Ce morceau composé en 1926 a été interprété en 1927 par Ben Selvin. On le retrouve la même année dans le film The Jazz Singer considéré comme le premier film parlant de l’histoire du cinéma.
Billie Holiday est de nouveau citée.
Dizzy Gillepsie (1917 – 1993) est évoqué. Ce compositeur, chef d’orchestre et trompettiste de jazz américain est considéré comme l’un des trois plus importants trompettistes de l’histoire du jazz avec Miles Davis et Louis Armstrong (1901 – 1971). Il a participé à la création du style Bebop et contribué à introduire les rythmes latino-américains dans le jazz.
Jack parle d’un « disque de bop endiablé » qu’il vient d’acheter, son titre : The Hunt. « Dexter Gordon et Wardell Gray y soufflent comme des malades, devant un public qui hurle ; ça donne un volume et une frénésies pas croyables. » Cet album est sorti en 1947.
Neal écoute le morceau A fine romance joué par une boite à musique. Ce titre a été écrit en 1936 pour le film musical Swing Time avec Fred Astaire et Ginger Rogers. Ce morceau été également interprété par Bille Holiday, Louis Armstrong et Ella Fitzgerald.
Les opéras de Verdi sont évoqués.
Le « grand pianiste de jazz » anglo-américain George Shearing (1919 – 2011) est cité, puis le batteur Denzel Best (1917 – 1965) « immobile à sa batterie ».
L’émission de radio Chicken Jazz’n Gumbo Disc-jockey Show, diffusée depuis La Nouvelle Orléans est citée.
Jack et Neal vont voir Slim Gaillard (1916 – 1991) dans un « petit night-club de Frisco ». Ce chanteur de jazz y interprète les morceaux Cement Mixer et C-Jam Blues.
Toujours dans un bar le morceau Close your eyes est chanté. Ce titre écrit en 1933 a été interprété par de nombreux artistes dont Harry Belafonte (1949), Ella Fitzgerald (1957), Peggy Lee (1963), Queen Latifah (2004)…
Évocation de Ed Saucier, un altiste (joueur de alto, instrument proche du violon) de San Francisco.
Le morceau suivant n’est pas cité explicitement dans le rouleau original mais il l’est dans la version de Sur la route publiée en 1957. Il s’agit du titre Congo Blues du Red Norvo Sextet enregistré en 1945. Red Norvo (1908 – 1999) était un vibraphoniste, xylophoniste et joueur de marimba américain. Jack Kerouac fait d’ailleurs une erreur en citant ce morceau, il l’annonce comme étant un des premiers morceaux de Dizzy Gillespie alors que si celui-ci joue bien sur ce titre il s’agit d’une œuvre collective du Red Norvo Sextet. De plus Max West qui est censé jouer de la batterie sur ce titre était en réalité un… joueur de baseball.
L’accident de voiture de Stan Hasselgård (1922 – 1948), « célèbre clarinettiste de bop » suédois, est évoqué.
Le timbre de voix de « Prez Lester » est évoqué. Prez (le prédisent) est le surnom de Lester Young (1909 – 1959) un saxophoniste, clarinettiste et compositeur de jazz américain.
Les noms de Charlie Parker, Miles Davis, Louis Armstrong et Roy Eldrige (1911 – 1989) avec « son style vigoureux et viril » sont cités. Puis viennent d’autres noms dans l’histoire du jazz racontée par Kerouac : Count Basie (1904 – 1984), Benny Moten (1894 – 1935), Hot Lips Page (1908 – 1954), Thelonious Monk (1917 – 1982) et de nouveau Gillespie et Lester Young.
Kerouac assiste à une prestation de George Shearing qui est accompagné des musiciens Denzel Best, John Levy (1912 – 2012) et Chuck Wayne (1923 -1997).
L’émission radiophonique de Symphony Sid alias Sid Torin (1909 – 1984) qui passe « les derniers morceaux de bop » est évoquée.
Un disque de Willis Jackson (1932 – 1987) est joué, autographié Willie dans le livre. Une nouvelle fois le morceau n’est pas cité dans le rouleau original alors qu’il l’est dans le livre publié, il s’agit de titre Gator tail sur lequel Willis Jackson est accompagné du Cootie Williams Orchestra.
Nouvelle évocation de Gillepsie « on mettra un disque de Gillespie vite fait, et d’autres de bop ».
Des titres de Lionel Hampton, ainsi que de Wynonie Blues Harris (1915 – 1969) et Lucky Millinder (1900 – 1966), tous deux musiciens de rhythm and blues, sont joués dans un juke-box « histoire que ça balance ». Un nouveau morceau non référencé dans le rouleau original est évoqué dans la version publié du livre, il s’agit du titre I like my baby’s pudding de Wynonie Blues Harris. Ce titre aux paroles à double sens parlant de femmes et d’alcool est sorti en 1950.
Au Mexique un « juke-box des années trente jouait de la musique de campesinos (paysans) ».
Des titres de Perez Prado sont joués. Jack et Neal dansent avec des filles sur More mambo jambo, Chattanooga de mambo, Mambo numero ocho et Mambo jambo.

À propos de l’auteur
Jack Kerouac est né en 1922 à Lowell, Massachusetts, dans une famille d’origine canadienne-française.
Étudiant à Columbia, marin durant la Seconde Guerre mondiale, il rencontre à New York, en 1944, William Burroughs et Allen Ginsberg, avec lesquels il mène une vie de bohème à Greenwich Village. Nuits sans sommeil, alcool et drogues, sexe et homosexualité, délires poétiques et jazz bop ou cool, vagabondages sans argent à travers les États-Unis, de New York à San Francisco, de Denver à La Nouvelle-Orléans, et jusqu’à Mexico, vie collective trépidante ou quête solitaire aux lisières de la folie ou de la sagesse, révolte mystique et recherche du satori sont quelques-unes des caractéristiques de ce mode de vie qui est un défi à l’Amérique conformiste et bien-pensante.
Après son premier livre, The Town and the City, qui paraît en 1950, il met au point une technique nouvelle, très spontanée, à laquelle on a donné le nom de « littérature de l’instant » et qui aboutira à la publication de Sur la route en 1957, centré sur le personnage obscur et fascinant de Dean Moriarty (Neal Cassady). Il est alors considéré comme le chef de file de la Beat Generation. Après un voyage à Tanger, Paris et Londres, il s’installe avec sa mère à Long Island puis en Floride, et publie, entre autres, Les Souterrains, Les clochards célestes, Le vagabond solitaire, Anges de la Désolation et Big Sur. Jack Kerouac est mort en 1969, à l’âge de quarante-sept ans. (Source: Éditions Gallimard)

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Un automne de Flaubert

POSTEL_un_automne_de_flaubert
  RL2020

Prix Cazes-Brasserie Lipp 2020

En deux mots:
Pour se changer les idées et chasser ses idées noires, Flaubert décide de partir à Concarneau. C’est durant ce séjour en Bretagne qu’il va retrouver ses amis Pouchet et Pennetier et l’envie d’écrire et se lancer dans la rédaction du premier de ses Trois contes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Flaubert part en voyage à Concarneau

En nous entrainant sur les pas de Flaubert durant un automne à Concarneau, Alexandre Postel fait bien mieux que lever le voile sur un épisode de la vie de l’écrivain. Il nous raconte comment s’écrit une œuvre. Et c’est fascinant!

Flaubert ne va pas très bien. Il est acariâtre, atrabilaire, démoralisé. Il voit ses proches mourir, membres de la famille et amis. À 53 ans, il a pourtant déjà écrit quelques ouvrages qui marqueront la littérature française, de Madame Bovary à Salammbô, en passant par L’Éducation sentimentale. Mais c’est peut-être aussi là que réside son problème. Sa plume se doit d’être à la hauteur. Il ne peut se répéter. Il doit trouver un sujet, une histoire, une inspiration qui lui fait défaut. Il y a bien la rencontre et l’amitié de deux hommes à la fois très différents et pourtant très proches. Mais le récit n’avance pas. Sans oublier les soucis financiers. Sa nièce, propriétaire de la maison de Croisset où il vit depuis si longtemps, a dilapidé sa fortune et envisage de vendre la propriété.
Alors, comme son moral est en berne, Gustave décide de partir en voyage. Il choisit d’aller rendre visite à Concarneau à ses amis Pouchet et Pennetier. Le premier, scientifique qui mène ses études dans un vivier-laboratoire, est apte à lui faire changer ses idées. Il lui explique ses recherches, essayer de faire naître la vie à partir d’espèces marines auxquelles il fait subir différents traitements. Des travaux qui sont bien loin des préoccupations de l’écrivain, mais qui vont l’intéresser.
Et de fait, dans ce port breton qui vit au rythme des conserveries de sardines, l’air vivifiant, et davantage encore les deux Georges, vont chasser ses humeurs noires. Ce que ses précédentes visites auprès de ses pairs n’ont pas réussi à faire. Bien au contraire, il est revenu encore plus démoralisé de ses visites chez sa bonne amie George Sand à Nohant et chez le « Grand » Hugo à Paris. Dans sa chambre bien peu confortable, il retrouve même l’inspiration, se décide à imaginer le plan d’un nouveau livre, en aligne les premières phrases.
Postel nous raconte comment est né La Légende de saint Julien l’Hospitalier, comment Flaubert travaille, combien il se bat pour trouver la phrase, le mot juste.
Outre l’aspect documentaire sur cet épisode de la biographie du grand écrivain, c’est aussi cette exploration de la création littéraire qui donne à ce court roman tout son poids. Car l’ouvrage qui paraîtra sous le titre Trois contes et rassemblera Un cœur simple et Hérodias aux côtés de cette légende en gestation La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Hérodias, cache en fait la trame de ce roman qu’il ne parvient pas à écrire et qu’il va désormais pouvoir reprendre, riche de son expérience bretonne. Et si Bouvard et Pécuchet ne sera jamais achevé, il aura beaucoup progressé durant cet automne.

Un automne de Flaubert
Alexandre Postel
Éditions Gallimard
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782072850202
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Concarneau. Mais on y évoque aussi Paris, Croisset et Nohant.

Quand?
L’action se situe en 1875.

Ce qu’en dit l’éditeur
«1875: à cinquante-trois ans, Gustave Flaubert se considère comme un homme fini. Menacé de ruine financière, accablé de chagrins, incapable d’écrire, il voudrait être mort.
Il décide de passer l’automne à Concarneau, où un savant de ses amis dirige la station de biologie marine. Là, pendant deux mois, Flaubert prend des bains de mer, se promène sur la côte, s’empiffre de homards, observe les pêcheurs, regarde son ami disséquer mollusques et poissons.
Un jour, dans sa petite chambre d’hôtel, il commence à écrire un conte médiéval d’une grande férocité – pour voir, dit-il, s’il est encore capable de faire une phrase…
À partir de ces éléments avérés, j’ai imaginé le roman de son oisiveté, le rêve de sa rêverie, la légende de sa guérison. Cela aurait pu s’appeler: Gustave terrassant le dragon de la mélancolie.» Alexandre Postel

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La cause littéraire (Philippe Chauché)
France bleu (Le rendez-vous des livres)
Blog Club de lectures (Jacques Brélivet)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À son entrée dans Concarneau, Flaubert crève de sommeil et de faim.
La veille, il était à Deauville afin de conclure devant notaire la vente de sa ferme. De Deauville, il s’est rendu à la gare de Trouville où il a pris le train pour Lisieux ; à Lisieux, il monte à bord d’un tortillard qui descend vers Le Mans. Arrivé au Mans, il attend jusqu’à une heure du matin le passage du rapide de Brest ; mais Flaubert ne va pas à Brest, il descend à Rennes et bifurque vers le sud ; en gare de Redon il rejoint la ligne qui, longeant la côte, remonte vers le Finistère en passant par Auray, Vannes, Lorient, Rosporden ; Rosporden où, après une nuit passée à regarder par la fenêtre du wagon la lune filer derrière les arbres, il descend à dix heures du matin, le jeudi 16 septembre 1875.
Il ne lui reste plus qu’à patienter quatre heures en attendant le départ de la voiture pour Concarneau.
*
À demi éveillé durant ces heures mortes, il se souvient de son précédent passage à Rosporden, presque trente ans plus tôt. Le chemin de fer ne traversait pas encore ces régions ; Du Camp et lui allaient le plus souvent à pied, longeant les cours d’eau et les haies, s’arrêtant dans les églises et les auberges ; ils s’amusaient d’un visage, songeaient devant les tombeaux, contemplaient les clématites en fleur, les vieilles pierres recouvertes de lierre, la forme d’une colline éloignée dans la brume. Rosporden leur avait fait l’impression d’un bourg austère où, même en plein marché, on n’entendait pas un bruit, pas un rire, pas un cri : le silence enveloppait ces transactions de pauvres et tout, jusqu’aux longs cheveux qui semblaient couler sous les chapeaux de feutre, dégageait une tristesse de chien mouillé. Des mendiants harcelaient les voyageurs en marmonnant des prières ; la flèche de pierre de l’église se dressait, grisâtre, dans le ciel gris.
Flaubert avait alors vingt-cinq ans. L’année précédente, à quelques semaines d’intervalle, il avait perdu son père puis sa sœur cadette, emportée par une fièvre puerpérale. Respirer, voilà ce qu’il attendait de cette errance par les champs et par les grèves ; humer à pleine poitrine un air plus vif et plus puissant ; se libérer pour quelques semaines de la tristesse de sa mère et du navrant spectacle de sa nièce, la petite orpheline dont les Flaubert ont obtenu la garde.
Cette vie nouvelle dont il était parti puiser les influx dans le déferlement des vagues, la profondeur des forêts et la monotonie des landes, il songe, en ruminant ses souvenirs dans Rosporden retrouvée, qu’elle est à son tour révolue. Il a cinquante-trois ans : sa deuxième vie a duré exactement aussi longtemps que la première. À présent une autre vie doit commencer, ou plutôt une survie – en attendant la fin qui ne saurait tarder.
*
Autour de lui tout meurt. Son ami Bouilhet, le poète-professeur assez savant pour comprendre ses projets, assez rigoureux pour les éplucher sans pitié, trop délicat pour avoir produit lui-même autre chose que des œuvrettes sans importance ; sa pauvre mère dont il s’est aperçu, mais trop tard, qu’elle était l’être qu’il a le plus aimé ; et puis les autres, Jules de Goncourt, Gautier, le petit Duplan qui comprenait si bien Sade, Ernest Feydeau, tous ces lettrés dont la fréquentation rendait la vie moins ennuyeuse et qui tombent comme des mouches.
Il se sent seul ; souvent il se plaint de vivre dans un cimetière ou, ce qui revient au même, sur le radeau de la Méduse ; il est à la fois le désert, le voyageur et le chameau. Il n’a personne à qui parler de ce qui importe : non pas des lois constitutionnelles et du président Mac Mahon, ni des crues de la Garonne, ni des expéditions africaines de Savorgnan de Brazza, ni de la définition du mètre étalon, mais de ce qui l’attriste et plus encore de ce qui le réjouit, Homère, Goethe, Rabelais, Shakespeare.
Il y aurait bien Tourgueniev, mais le Moscove est toujours par monts et par vaux, tantôt en Russie, tantôt à Bade, tantôt à Bougival, si bien qu’on a les pires peines du monde à le faire venir jusqu’à Croisset pour une bonne causerie. Et puis Tourgueniev, en homme soumis aux volontés de la femme qu’il aime, ne se livre à l’amitié que par saccades : c’est agaçant.
George Sand ? Cette femme est la bonté même ; sa tendresse, sa générosité n’ont pas de bornes. Elle invite sans relâche Flaubert à Nohant où il lui est arrivé de passer quelques jours heureux en compagnie de la tribu qu’elle s’est créée, enfants, petits-enfants, voisins, rassemblés autour d’un spectacle de marionnettes. Mais la mère Sand le fatigue avec ses idées sur le suffrage universel et l’éducation des masses ; elle ignore ce que c’est que la haine.
Quand Flaubert lui avoue qu’il broie du noir et voudrait être mort, elle lui recommande de bien dormir, de bien manger, et surtout de faire de l’exercice : sage conseil à n’en pas douter, très sage conseil, qui ne peut émaner que d’un esprit lucide, calme et borné – borné par choix, mûrement, profondément borné, à la façon de ces médecins de campagne dont on se demande, tant leur face exprime de simplicité, de confiance et de sérénité, si ce sont de parfaits imbéciles ou s’ils détiennent sur la santé, le bonheur et la vie, un savoir inaccessible aux âmes compliquées. George Sand est de cette étoffe-là ; cela ne peut combler les aspirations de Flaubert et elle le sait.
Plus orgueilleuse, elle en aurait pris offense ; plus indifférente, elle se serait contentée de déplorer, entre deux romans champêtres, l’infortune de son ami. Mais George Sand se tient sur la fine pointe de l’âme, au-delà de l’orgueil, en deçà de l’indifférence, dans cette région à la fois très basse et très élevée qui reçut autrefois le nom d’humilité. Admettant son impuissance à consoler Flaubert sans pour autant se désintéresser de son sort, elle suspend un instant la rédaction des Contes d’une grand-mère et pense à lui ; humblement, activement, dans sa chambre bleue de Nohant, elle se demande ce qui lui serait bénéfique. Marcher davantage, se marier, employer son existence au service des autres : non, ces réponses-là viennent encore d’elle. Peu à peu, à force d’attention, elle se déprend de ses opinions, de sa personne.
Elle essaie de se mettre à la place de Flaubert. Elle s’imagine dans le corps de cet homme plus grand et plus gros que les autres. Elle s’absorbe dans ses humeurs. Elle ferme les yeux, les rouvre ; c’est l’heure où les cèdres du parc ont des reflets bleus. Une idée lui vient. Elle écrit aussitôt à son ami pour lui en faire part : il devrait fréquenter davantage le père Hugo. »

Extrait
« Flaubert retourne donc, un soir de mars, au 21 rue de Clichy – et sitôt qu’il a passé la porte, il regrette d’être venu, tant son humeur en ce printemps est encline à tout flétrir. Il maudit les conseils ineptes de la mère Sand et plus encore sa propre naïveté en voyant s’empresser dans le salon, sous un oppressant plafond de soie cerise, publicistes, politiques, et affidés de toute sorte : ces barbes noires dont aime à s’entourer la barbe blanche lui répugnent. Il ne comprend pas qu’un homme capable d’écrire « Booz endormi » puisse goûter une compagnie pareille. Il ne songe qu’à repartir au plus vite.
Mais Hugo l’a remarqué, vient lui serrer la main, le présente à un illustrateur, à un député républicain, à un chroniqueur du Rappel auquel il vante la noble prose et la pensée élevée de La Tentation de saint Antoine ; puis il lui glisse, avant d’accueillir un autre visiteur : « Restez dîner, nous causerons. » Flaubert répond qu’il en serait honoré. Il a vu briller dans l’œil du maître, durant ce bref échange, la flamme d’une connivence profonde ; un mince espoir renaît dans son cœur.
Cet homme-là a tout vu, tout lu, tout vécu. C’est en le lisant que Flaubert a appris à respirer le monde. Son souffle a fait battre son cœur, ses vers sont entrés dans son sang. Et puis, Hugo connaît la souffrance et la tentation du néant. On dit que la nuit, cherchant le sommeil, il entend des bruits mystérieux, des frappements ; que des voix d’enfants murmurent à son oreille « papa, papa » ; qu’il aurait fait placer, au chevet de son lit, une veilleuse qu’il n’éteint jamais. Pourtant, ni la force ni l’espérance ne l’ont quitté. Du fond de l’ombre qu’il porte en lui, toujours par quelque soupirail il entrevoit la clarté. »

À propos de l’auteur
Alexandre Postel est né en 1982. Il est l’auteur de trois romans parus aux Éditions Gallimard: Un homme effacé (Goncourt du premier roman 2013, prix Landerneau découvertes), L’ascendant (prix du Deuxième Roman 2016) et Les deux pigeons (2016). (Source: Éditions Gallimard)

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