Sous le ciel des hommes

MEUR_sous-le-ciel-des-hommes  RL2020

En deux mots:
Après avoir parcouru les points chauds de la planète, Jean-Marc Féron, journaliste et écrivain, veut publier un récit plus intimiste, en racontant sa cohabitation avec un réfugié qu’il accueille chez lui, dans le grand-duché d’Éponne. Une expérience qui va révéler les maux de ce pays prospère au cœur de l’Europe.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ma cohabitation avec Hossein

Dans son nouveau roman Diane Meur confronte un réfugié à un écrivain-journaliste installé dans un Grand-duché au cœur de l’Europe. Et il va s’en passer des choses Sous le ciel des hommes !

Notre société n’est-elle pas arrivée à un point de bascule? Le système sur lequel s’est bâtie la prospérité du Grand-Duché d’Éponne n’est-il pas en train de s’effondrer? Dans ce petit confetti du cœur de l’Europe le défi climatique et la question des réfugiés constituent les premiers signes d’un dérèglement que Diane Meur va scruter de près dans son nouveau roman construit autour de deux œuvres en gestation. Le livre-témoignage d’un journaliste qui, après avoir parcouru le planète, a l’idée d’accueillir un réfugié chez lui et retracer son expérience et la rédaction par un groupe d’intellectuels d’un pamphlet intitulé Remonter le courant, critique de la déraison capitaliste.
Si le premier entend sortir de sa zone de confort et «dévoiler un peu l’homme Jean-Marc Féron, célèbre pour ses livres, ses articles et ses prestations médiatiques, mais dont on ne connaissait guère la vie privée, si ce n’est qu’il multipliait les conquêtes féminines.», les seconds sont nettement plus radicaux et entendent secouer la torpeur de ce micro-état. Jouant sur les contrastes, la romancière va faire des étincelles en montrant combien les uns et les autres sont bien loin de l’image qu’ils entendent projeter. Entre Jean-Marc et Hossein, qui fait preuve de plus d’humanité? Entre Sylvie qui travaille pour l’industrie du luxe et Jérôme, son amant qui la rejoint discrètement dans un hôtel après avoir peaufiné un nouveau paragraphe de son pamphlet intellectuel désargenté, qui est le plus honnête?
Alors que l’on voit s’ébaucher les livres dans le livre, on découvre l’ambivalence des personnages qui partagent leur hypocrisie, font le grand écart entre leurs aspirations et leur petite vie qui va croiser celles des autres de manière assez surprenante, comme par exemple lors de la Fête de la Dynastie qui célèbre tout à la fois la prospérité du pays et offre à ses habitants l’occasion de sortir d’un quotidien des plus conventionnels.
C’est à la manière d’une entomologiste que diane Meur scrute notre société et ses travers. Elle ne manque pas le petit détail qui tue. À coups d’anecdotes très révélatrices, elle va réussir son travail de sape des certitudes et des systèmes. Et si elle ne propose pas de solution – mais qui peut se vanter d’offrir le régime idéal – elle oblige le lecteur à se poser des questions, à revoir sa grille de lecture. Un travail salutaire mené avec une plume délicate qui ne fait que renforcer le propos. Bref, une belle réussite!

Sous le ciel des hommes
Diane Meur
Sabine Wespieser éditeur
Roman
340 p., 22 €
EAN 9782848053615
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule principalement à Landvil, agglomération fantôme d’un pays imaginaire, micro-état du centre de l’Europe: le grand-duché d’Eponne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rien ne semble pouvoir troubler le calme du grand-duché d’Éponne. Les accords financiers y décident de la marche du monde, tout y est à sa place, et il est particulièrement difficile pour un étranger récemment arrivé de s’en faire une, dans la capitale proprette plantée au bord d’un lac.
Accueillir chez lui un migrant, et rendre compte de cette expérience, le journaliste vedette Jean-Marc Féron en voit bien l’intérêt : il ne lui reste qu’à choisir le candidat idéal pour que le livre se vende.
Ailleurs en ville, quelques amis se retrouvent pour une nouvelle séance d’écriture collective : le titre seul du pamphlet en cours – Remonter le courant, critique de la déraison capitaliste – sonne comme un pavé dans la mare endormie qu’est le micro-État.
Subtile connaisseuse des méandres de l’esprit humain, Diane Meur dévoile petit à petit la vérité de ces divers personnages, liés par des affinités que, parfois, ils ignorent eux-mêmes. Tandis que la joyeuse bande d’anticapitalistes remonte vaillamment le courant de la domination, l’adorable Hossein va opérer dans la vie de Féron un retournement bouleversant et lourd de conséquences.
C’est aussi que le pamphlet, avec sa charge d’utopie jubilatoire, déborde sur l’intrigue et éclaire le monde qu’elle campe. Il apparaît ainsi au fil des pages que ce grand-duché imaginaire et quelque peu anachronique n’est pas plus irréel que le modèle de société dans lequel nous nous débattons aujourd’hui.
Doublant sa parfaite maîtrise romanesque d’un regard malicieusement critique, Diane Meur excelle à nous interroger: sous ce ciel commun à tous les hommes, l’humanité n’a-t-elle pas, à chaque instant, le choix entre le pire et le meilleur ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTS (Nicolas Julliard, entretien avec Diane Meur)
France Culture (entretien entre Mathias Enard et Diane Meur)
Libération (Damien Dole)
L’Orient-Le Jour (Josyane Savigneau)
Blog deci delà 

Les premières pages du livre:
« La ville dormait – non pas de son sommeil nocturne, mais de la trompeuse somnolence de ses dimanches après-midi. Un dimanche de novembre à Landvil vers les trois ou quatre heures, laisser derrière soi les rues du Vieux Quartier pour s’aventurer sur les pentes des diverses collines, de leurs banlieues effilochées sans comment ni pourquoi : une expérience du vide, ou de l’infini ? Le ciel est bas, sans l’être. Dans ces pays de montagnes où même le fond des vallées est déjà en altitude, la couche des nuages, c’est vrai, paraît à portée de main. Mais chacun y connaît aussi les coups de théâtre qui, en moins d’une demi-heure, peuvent déchirer ce voile accroché aux sommets, chacun le sait donc aussi relatif qu’éphémère.
D’ailleurs ce n’est pas du ciel chargé que tombe cette somnolence. C’est de la ville qu’elle monte. De ses réverbères, dont la lueur fond en halo dans le léger brouillard ; de ses tramways qui, dans les courbes, émettent un grincement poussif comme pour proclamer : Attention, aujourd’hui nous sommes rares. Trafic dominical.
Chaque rue semble une impasse. Chaque immeuble semble le dernier de la rue. À la vue du petit escalier suspendu qui relie le trottoir à une porte d’entrée, au-dessus d’un demi-sous-sol plongé dans l’ombre, on ne pense plus à une demeure habitée par des hommes. On pense à un débarcadère, on se croit un instant dans un tableau d’Escher où, croyant monter toujours, on serait finalement arrivé au plus bas, aux rives du lac d’Éponne. Mais pas du tout. Derrière l’immeuble et ses buissons se profile une autre bâtisse, et encore une autre, à y mieux regarder. Signe flagrant de vie, il flotte dans l’air une odeur d’oignons frits, de soupe mise à cuire. Les gens mangent-ils si tôt ici, ou poussent-ils si loin le sens de l’anticipation ?
Si l’on descend effectivement vers le lac, la sensation d’infini revient en force. Ce n’est pas qu’il soit si grand : il faudrait un brouillard bien plus dense pour cacher les lumières d’Éponne sur la rive d’en face, le toit pointu du château grand-ducal, les tours ultramodernes du centre financier. On devine même, à un rougeoiement au-dessus de l’horizon, les grands lotissements et zones résidentielles qui, limitrophes de Landvil, n’en sont séparés que par la rivière, autrefois nette démarcation, aujourd’hui enjambée par plusieurs viaducs.
Mais ces lumières artificielles et ces silhouettes de bâtiments tiennent peu de place, au fond, dans le paysage. Ce que l’on voit surtout, un dimanche après-midi de novembre, depuis l’un des pontons où clapotent des vagues, c’est l’étendue gris moiré des eaux et son pendant céleste, d’une teinte presque identique. Les couleurs ont comme disparu du monde, et ce ne sont pas les rares mouettes qui y changent grand-chose. Tout cela pourrait être un film en noir et blanc visionné après des décennies par des spectateurs que l’époque intéresse. Le temps n’a plus de repères sûrs, plus de bornes. Et l’espace non plus. Car cette masse continentale qu’on sent présente tout alentour sur des centaines de kilomètres, derrière collines, plaines et montagnes (des savants de l’Académie grand-ducale ont un jour avancé que le village d’Ordèt, à une heure de voiture d’ici, était en Europe le point le plus éloigné de toute mer, un calcul vigoureusement contesté par la Société internationale de géographie, ce qui n’a pas empêché Ordèt d’afficher sur des pancartes à l’entrée de ses trois rues : « Ordèt, capitale du chou farci et cœur géométrique de l’Europe »), cette masse, on ne peut que l’imaginer grise elle aussi, uniforme, et infranchissable par son uniformité même.
Quelques pas en direction de l’embarcadère ne dissipent pas cette impression. Deux ou trois passagers, très en avance, au vu des horaires placardés sous l’auvent, attendent le prochain bateau desservant les arrêts
Landvil Vieux Quartier
Landvil Plaisance
Pont de la Marène
Éponne place de la Paix
Éponne Château
Les Sablons
Zone d’activité du Bornu.
L’unique lampe ne parvient pas à réveiller les rouges et les bleus de ce panneau indicateur, ni les timides fantaisies chromiques des bonnets, des écharpes. Quand le bateau, gris clair sur gris moiré, finit par s’approcher dans un lent pot-pot-pot qui semble en amortir l’accostage autant que ses bouées latérales, l’employé sauté à terre pour tirer la passerelle jette : « Vers le Bornu ? » d’un ton las et sceptique, sous lequel on entend : « Montez si ça vous chante. Mais vous savez, là ou ici, c’est un peu la même chose. »

Donc la ville gisait, comme un gros chat au creux d’un pouf, adonnée à des voluptés casanières, presque sans un mouvement. On aurait pourtant tort de s’y fier. Mouvement et changement paraissent suspendus dans le grand-duché d’Éponne, encore plus un jour comme celui-ci, un dimanche de novembre où l’humidité de montagnes invisibles vient se rabattre sur les basses terres, s’y enliser en brume. Tout ici s’emploie à bannir l’idée de changement, de mouvement : les fortunes stables, les clochers à bulbe restés intacts depuis le Moyen Âge, les guerres et invasions régulièrement évitées, et une continuité dynastique presque record. Avoir toujours été en marge de l’Histoire, tel est le mythe national le plus cher au cœur des Éponnois. Mais, en fait de marge, on se trouve au contraire sur une plaque tournante où se jouent, de cette Histoire, bien des réorientations. Ils l’ignorent peut-être, ceux qui travaillent dans les usines textiles de l’Est asiatique, au fond des mines de l’Afrique, sur les chantiers de défrichage amazonien, mais l’heure sonnant au beffroi de la mairie de Landvil, grâce à un mécanisme classé parmi les plus anciens du monde, sonne également pour eux. Cinq messieurs dégustant l’eau-de-vie d’abricot locale dans un des restaurants discrets et chers de la place de la Paix, c’est un renversement d’alliance, c’est une fusion-acquisition, c’est la flambée d’une guérilla séparatiste à l’autre bout de la terre, flambée à laquelle personne, mais alors personne ne s’attendait.
L’imprévisible et la convulsion irradient de ce micro-État calfeutré dans ses frontières, où rien ne se transforme qu’à contrecœur, où se lèguent religieusement de mère en fille recettes de détachant et vieilles cuillers en bois.
Le promeneur qui, renonçant au bateau de 16 h 27, préférerait marcher sur le chemin de berge, entre des saules déplumés et des kiosques à journaux naturellement fermés, pourrait d’ailleurs être pris de doute, dans cette obscurité montante. S’arrêter, se remplir les poumons de l’air humide et froid mais mystérieusement tonique, goûter l’absence de bruits de circulation, puisque les rails du tram et la rocade routière contournent avec prudence ces terrains inondables. Et il tiquerait. Quelque chose ne colle pas. Au-dessus de lui, le ciel bouché, dont il n’y a rien à retirer pour l’instant, rien à attendre. Sous ses pieds ? Oui, sous ses pieds, un susurrement, un appel, perceptible malgré le clapotis des vagues : ce sont les galets, au fond de l’eau, qui roulent et migrent peu à peu depuis le pont de la Marène jusqu’aux gorges terminant le lac d’Éponne à l’ouest, comme un grand déversoir.
Mais qui irait se promener là à une heure pareille, si ce n’est celui qui, justement, est encore étranger à cet univers, ou n’y a plus sa place ?
La ville, à présent, allumait une à une ses lampes d’appoint à abat-jour, poussait le feu sous la soupe, tassait devant les portes palières des coussins tubulaires contre les vents coulis, pour mieux se rencogner ensuite dans sa torpeur. Mais les torpeurs de ce petit pays expert à gérer l’apparence ont de quoi vous surprendre. Elles sont peuplées d’échos et de réminiscences, agitées d’espoirs et d’inventions fermentant ici plus activement qu’en d’autres latitudes où tout, à tout moment, ne vous parle que d’avenir. N’y cherchez pas de rutilantes nouveautés, non. Mais ouvrez l’œil (fussiez-vous seul à le faire dans cette capitale bicéphale assoupie de bien-être), et vous sentirez, avec malaise ou avec excitation selon votre tour d’esprit, l’insidieux fouissement de possibles progressant vers le jour.
Sous ce passé dont le grand-duché se drape, sous ce passé qui s’y affiche partout – à chaque coin de rue orné d’une statuette de saint noirâtre, dans chaque pavé façonné à la main par un maître paveur des Ateliers publics –, vous constaterez que le présent est là, tiède et vibrant ; que ce repos ambiant est en réalité celui de la pâte qui lève sous un linge bien propre, qu’on retourne et repétrit, et puis qui lève encore, pour devenir lentement la brioche nattée servie chaude à l’an neuf, à peine sortie du four.
En somme, la ville se refaisait.
2
« ALORS, TU TE SENS D’ATTAQUE ?
– Mais oui. »
Assis sur le vaste canapé en L, les deux hommes venaient d’entrechoquer leurs verres et d’aspirer une première, une infime gorgée. La meilleure. Celle qui faisait exploser contre le palais ses notes de tourbe et son ardeur ambrée.
« Merci, vieux. Tu m’as gâté, là.
– Quinze ans d’âge. Une marque écossaise peu connue, qui a ses propres circuits de distribution… Je me doutais bien que je te ferais plaisir avec ce cadeau. Et c’est ce qui s’impose, au moment de conclure une affaire en beauté. »
Impossible de ne pas relever l’accent mis sur conclure.
Le destinataire de cette sommation (chevelure à peine touchée de gris, traits bien dessinés, pull rustique approprié à un dimanche, quoique extrêmement seyant) remua sur son siège, prit une seconde gorgée.
« Fameux.
– Oui. Mais revenons-en à notre histoire. Demain il faut en finir, Jean-Marc. Cette fois, il faut trouver.
– On trouvera, je n’ai aucun doute là-dessus.
– Demain. Tu sais que l’heure tourne, mon grand. Ton livre est annoncé pour la rentrée de septembre, j’ai déjà des demandes d’épreuves pour le mois d’avril, il va bientôt falloir fixer les objectifs de mise en place… Tout est calé. On n’attend plus que toi. Tu as assez tergiversé.
– Tergiversé ? Je n’ai fait que prendre le temps nécessaire. Tu disais toi-même que le choix devait être mûrement réfléchi. C’est bien parce que le calendrier est serré que nous n’avons pas droit à l’erreur. Un mauvais casting serait catastrophique, et pas seulement pour nous.
– Ce couple, la semaine dernière, c’était pourtant du sur-mesure, objecta posément son visiteur. Ils sont encore libres. Tu devrais y réfléchir.
– Georges, il n’est pas question que je me charge d’une famille. D’accord, c’est spacieux chez moi, mais pas à ce point. » Ses yeux quittèrent la table basse pour parcourir le séjour aux volumes harmonieux, la galerie, tout en haut, sur laquelle donnait sa chambre, le tapis de selle anatolien ornant le mur entre les baies vitrées jumelles et, dans un coin, le vivarium des phasmes. Tout un décor qu’il avait tant de plaisir à retrouver après chaque longue absence. Son chez-lui. Le coup de cœur avait eu lieu dès la lecture de l’annonce immobilière, avec cette adresse biscornue et la mention « Atypique ». C’était pour lui, il le savait déjà.
« Une famille, tout de suite les grands mots ! Juste le mari et la femme, sympathiques en diable, lui informaticien, elle employée de banque…
– Un couple, c’est déjà une famille.
– Célibataire dans l’âme, va. » Georges rit, et le maître de maison ne put retenir un sourire. Eh oui, il était comme ça, indécrottable. Atypique. Et, non, il n’allait pas accueillir pendant trois mois un couple de parfaits inconnus, même sympathiques en diable, même triés sur le volet. La langue étrangère qui résonnerait chez lui du matin au soir, malgré tous leurs efforts pour rester discrets (car il fallait qu’il écrive, lui), la lessive conjugale séchant dans l’ancien pigeonnier reconverti en buanderie, les petits plats que l’employée de banque mitonnerait, croyant bien faire, dans la cuisine immaculée…
« Un homme seul, Georges. Point à la ligne.
– C’est sûr qu’une femme seule, ce ne serait plus très crédible. On te connaît. »
Cette fois, Jean-Marc n’eut qu’un sourire poli. Une raison supplémentaire pour ne pas se charger d’un couple : même s’ils avaient leur studio à eux au bout du couloir, et lui, sa chambre à l’étage, il serait un peu gêné pour ramener des filles, et il n’allait pas vivre comme un moine pendant aussi longtemps. Tandis qu’un homme seul comprendrait, lui, surtout s’il était jeune. Cela pourrait même créer entre eux une complicité (à condition de ne pas exagérer, bien sûr), quelque chose qui transcenderait les différences culturelles et ferait un thème intéressant.
« Le gamin de l’autre fois, tu te souviens ? il m’aurait bien plu. C’est le genre de fonceur que j’essaie de dénicher comme guide ou interprète quand je fais du terrain.
– Beaucoup trop jeune, Jean-Marc. Soyons clairs, ce n’est pas une mission éducative, cet hébergement. Tu te sens la fibre paternelle, toi ? Et puis, son dossier n’était pas solide. L’association m’a rappelé pour me dire qu’il n’était plus sur la liste, pour l’instant. D’après le BIR, il y avait des anomalies dans ses déclarations ou dans les documents fournis. Son cas va être réexaminé et, pour nous, c’est rédhibitoire. Tu ne vas pas commencer le boulot avec quelqu’un qui risque à tout moment de nous claquer entre les doigts, ou alors de t’attirer des ennuis avec la justice. Il faut que le statut de réfugié soit déjà obtenu, les papiers en règle, l’accord du BIR donné. L’informaticien et sa femme, par exemple… »
Mais c’est qu’il insistait, le Georges. Il insistait, et il l’avait délibérément froissé, lui, un des auteurs phares de son catalogue. La fibre paternelle ! Certes, arithmétiquement ce gamin de dix-neuf ans aurait pu être son fils. Mais tout n’est pas arithmétique dans la vie. Lui-même ne se sentait nullement l’âge de son état civil, et il ne le faisait pas, tout le monde le lui disait. Y compris Georges, après chaque séance de photographie.
« Tu m’écoutes ? lançait justement ce dernier.
– C’est-à-dire que… Tu reveux du whisky ?
– Un doigt, pas plus. » Georges, calvitie élégante et vareuse de coupe pseudo-militaire, l’étudiait entre ses paupières plissées. « Dis, je te trouve bien pensif. Tu ne vas pas tout remettre en question, maintenant ?
– Certainement pas. » Il s’était lui aussi resservi un fond de verre. « D’abord, je te rappelle que c’était mon idée. Et elle me plaît toujours autant. » C’était même sa meilleure idée depuis un bail. Des situations, des parcours de vie dont il était familier grâce à ses derniers reportages. Un sujet qui parlait beaucoup au public en ce moment. Et une pause bienvenue dans son rythme de dingue : trois mois tranquille chez lui à observer et à retranscrire cette expérience de cohabitation, il en avait envie après toutes ces années à courir d’un continent à l’autre, ce serait un repos.
Ce serait aussi une expérience sur lui-même. Cohabiter trois mois avec un réfugié (ou avec qui que ce soit, d’ailleurs) : chiche. Sortir de sa zone de confort. S’ouvrir à autre chose. Dévoiler un peu l’homme Jean-Marc Féron, célèbre pour ses livres, ses articles et ses prestations médiatiques, mais dont on ne connaissait guère la vie privée, si ce n’est qu’il multipliait les conquêtes féminines. Être réduit à cet aspect de sa personnalité, c’était un peu dommage.
« Tu prends des notes ? coupa la voix de Georges.
– Excuse-moi ?
– Des notes sur ton état d’esprit, dans cette phase préparatoire. Bien sûr, il ne s’agit pas de révéler au lecteur le mal que nous avons eu à trouver la perle rare, le spécimen dont nous serions sûrs qu’il t’inspirerait un bon livre. Un prestidigitateur ne montre jamais ses trucs, tu le sais mieux que moi. Mais n’hésite pas à formuler tes appréhensions, tes questionnements. En recevant ce gars chez toi, tu vas montrer ta part sensible et généreuse, ce qui est très, très bien. Et tu vas aussi montrer que tu es un être normal, un Éponnois comme un autre, sujet aux doutes, aux préjugés. Pas d’angélisme, et encore moins d’autocensure. Donc, note tout ce qui te passe par la tête, nous ferons le tri ensuite.
– Oui. Oui.
– Revenons-en à demain : il vaut mieux que nous sachions déjà, toi et moi, qui nous allons choisir, je me charge des arguments pour écarter les autres. Plus de tractations à voix haute, Jean-Marc. Plus de toussotements, plus de “Je voudrais revoir le tout premier”. Ça commence à mal passer avec la Duratti, tu sais, la fille de l’association. Avant-hier au téléphone, elle m’a encore dit que ce n’était absolument pas leur procédure habituelle et que nous ne devions pas nous croire à la “foire aux bestiaux”. Pas mal, non ? J’ai dû lui rappeler, à la demoiselle, que tu comptais leur verser vingt pour cent de tes droits d’auteur – une excellente initiative de ta part, soit dit en passant.
– La foire aux bestiaux, murmura Jean-Marc, consterné.
– Bah, ne fais pas attention. C’est tout un poème, ce milieu-là… N’oublie pas que tu leur rends service avec cet argent, sans parler de la formidable publicité que ton livre va leur faire. Et quand on rend service, on a le droit de poser quelques conditions.
– Exact. » Tout le doigt de whisky y était passé d’un coup.
« Alors voilà où nous en sommes : ils ont un nouvel arrivé, un professeur émérite qui a été destitué et déchu de ses droits à la pension. Il a même fait trois mois pour délit d’opinion et, dans son cas, la décision du BIR ne fera pas un pli. De plus il a des problèmes de santé : asthmatique, diabétique et j’en passe. Pour l’association, il est prioritaire. »
Émérite, asthmatique, diabétique? Hou, là, là.
«Et toi, Georges, qu’en penses-tu?
– Ce que j’en pense?» L’éditeur lui avait jeté un regard vif tout en trempant ses lèvres dans son verre; mine de rien, il s’amusait beaucoup. « À mon avis, ce n’est pas une bonne idée. D’abord, pour apaiser tes scrupules (car tu en as, ne me dis pas le contraire), ce pauvre vieux trouvera sans aucun mal des hébergeurs. On commence à parler de lui sur les réseaux sociaux, un comité de soutien se monte à l’Université grand-ducale, les assistants vont se l’arracher. Mais surtout, il est évident pour moi qu’il ne fait pas l’affaire.
– Je t’avoue que, comment dire…
– Nous nous comprenons, fit Georges, la langue dans sa joue. Prendre une victime exemplaire de la dictature, un vieil homme malade à qui la compassion est déjà acquise, ce serait trop beau, trop édifiant. Tout serait joué d’avance, il ne se passerait plus rien. Il faut qu’au début les paris soient ouverts et que flotte quelque part la possibilité de l’échec, si tu vois ce que je veux dire. »
Jean-Marc n’était pas si sûr de voir. Son regard avait filé vers la baie vitrée de gauche, celle par laquelle on apercevait un bout du lac et les hauts peupliers du parc des Sablons. »

Extrait
«Encore une qui était tombée sous le charme, C’était la même chose partout: avec son sourire lumineux, sa bonne humeur, son empressement à rendre service, Hossein avait un talent naturel pour se faire apprécier. Et c’était un «bon client», comme on disait dans les milieux du journalisme. Quelqu’un qui ne paie pas forcement de mine, n’a pas forcément grand-chose à raconter si !’on écoute bien, mais qui casse la baraque dès qu’il passe à l’antenne, allez savoir pourquoi.
En somme, elle avait raison: Jean-Marc avait vraiment eu de la chance, avec ce gars choisi presque au hasard.» p. 75

À propos de l’auteur
MEUR_Diane_©DRDiane Meur © Photo DR

Diane Meur est née en 1970 à Bruxelles et vit à Paris. Pendant ses études secondaires au lycée français de Bruxelles, elle prend l’initiative d’apprendre l’allemand. Après deux années de classes préparatoires au lycée Henri IV de Paris, elle intègre l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, en section lettres modernes. Hésitant entre germanistique, lettres modernes et histoire, très vite elle se lance dans la traduction. Elle a notamment traduit Musique et société de Hanns Eisler (éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 1998), les Écrits sur Dante d’Erich Auerbach (Macula, 1999), Léthé. Art et critique de l’oubli de Harald Weinrich (Fayard, 1999) et, aux éditions du Cerf en 2001, de Heinrich Heine, Nuits florentines, précédé de Le Rabbin de Bacharach et de Extraits des mémoires de Monsieur de Schnabeléwopski.
Après de longs mois consacrés à Heine, à un livre sur les techniques mnémoniques au Moyen Âge (Mary Carruthers, The Book of Memory, Macula) et à Figura d’Erich Auerbach (sur l’interprétation « figurative » de la Bible par les chrétiens médiévaux et le rapport complexe qu’elle établit avec le judaïsme, Macula), elle se lance dans La Vie de Mardochée de Löwenfels écrite par lui-même (Sabine Wespieser éditeur, 2002), son premier roman, qu’elle achève à la naissance de son troisième enfant.
Depuis lors, elle a publié quatre romans chez Sabine Wespieser éditeur: Raptus (2004), Les Vivants et les Ombres (2007) et Les Villes de la plaine (2011), tous distingués par des prix et traduits dans plusieurs pays ; en septembre 2015 a paru La Carte des Mendelssohn, magistral et tentaculaire roman épousant trois siècles de l’histoire allemande, qui conjugue érudition, fantaisie et subversion, et donne une nouvelle preuve de l’amplitude de son talent. Sous le ciel des hommes est paru en août 2020.
Elle a aussi poursuivi son travail de traductrice, notamment de Paul Nizon (La Fourrure de la truite et le Journal, Actes Sud, 2006; Le Livret de l’amour. Journal 1973-1979, Actes Sud, 2007 ; Le Ramassement de soi. Récits et réflexions, Actes Sud, 2008 et Les Carnets du coursier. Journal 1990-1999, Actes Sud, 2011), de Tariq Ali (Un sultan à Palerme, 2007 et Le Livre de Saladin, 2008, chez Sabine Wespieser éditeur), de Robert Musil (La Maison enchantée, nouvelles et fragments, Desjonquères, 2010), de Stefan Zweig (Lettre d’une inconnue, Flammarion, 2013 ; Amok, Flammarion, 2013 ; Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, Flammarion, 2013 ; Le Joueur d’échecs, Flammarion, 2013 et Romans, nouvelles et récits, Tomes I et II, La Pléiade, 2013) et de Tezer Özlü (La Vie hors du temps, Bleu autour, 2014). (Source: Sabine Wespieser éditeur)

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Tête de paille

GLATT_tete_de_paille  RL2020

En deux mots:
Quand son père lui annonce la mort de son frère Daniel, Gérard Glatt est secoué. De tous les sentiments qui le traversent c’est d’abord la colère qu’il exprime, puis la tristesse et la culpabilité. Il décide alors de prendre la plume pour retracer ses 39 années d’une vie difficile et pour lui rendre hommage.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Sais-tu si tu avais vécu… »

Dans ce récit bouleversant Gérard Glatt raconte son frère Daniel, mort à 39 ans dans une maison spécialisée pour handicapés mentaux adultes. Un frère qu’il n’avait pas revu depuis près de seize ans.

Dans son roman L’Enfant des Soldanelles, paru l’an passé, Gérard Glatt raconte comment Guillaume, atteint d’une maladie contagieuse, par pour un préventorium dans les Alpes et quitte ainsi ses deux frères, Étienne et Benoît. Derrière ces personnages de roman se cachent en fait Gérard et ses frères Daniel et Jean-Loup, dont il dressait brièvement le portrait. Comme il l’explique dans l’avant-propos de Tête de paille (à retrouver ci-dessous), la parution de ce roman l’a poussé à ressortir de ses tiroirs un manuscrit commencé il y a trente ans et qui, par ces concours de circonstances qui font l’ironie de l’histoire, n’avait pas trouvé d’éditeur jusqu’à l’an passé.
Grâce à Clarisse Enaudeau, directrice littéraire de la collection Terres de France aux Presses de la cité et Christophe Matho, directeur littéraire chez Ramsay jusqu’en août dernier, c’est désormais chose faite.
La douloureuse confession de «l’écrivain de la famille» commence en 1984, au moment où son père lui apprend le décès de son frère à l’hôpital d’Évry. La «mauvaise grippe» qui l’a emporté va en fait s’avérer être un cancer. Encore un mensonge dans une existence qui en compte tant, soit par omission, soit pour cacher une trop dure réalité. Que les premières années ne laissaient pas entrevoir. Certes Daniel était né «différent» et avait des problèmes de développement. Mais, comme en témoignent notamment les photos de vacances, les trois frères étaient complices. Et si les tentatives d’apprentissage se solderont par autant d’échecs, il aura passé une enfance avec sa famille, secondées par trois bonnes. «Geneviève, la Normande, qui était petite et sourde comme un pot. Monique, qui n’est restée que quelque temps: son repaire c’était Clichy, elle courait la prétantaine, et selon mon souvenir se lavait peu. Quant à Marienne, elle était du Berry. Elle non plus n’était pas grande, mais plus ronde que Geneviève. Je l’ai adorée. Elle adorait Daniel. Lorsqu’elle nous a quittés, c’était le jour de son mariage. Elle avait des larmes aux yeux. Nous aussi.» Un déchirement suivi par quelques autres. Quand Gérard part dans son préventorium, quand les parents, à la recherche d’un havre de paix, déménagent d’un endroit à l’autre ou encore quand les membres de la famille se détournent de cet adolescent de plus en plus incontrôlable.
Les conflits prennent de l’ampleur, mais aucune structure n’est là pour soulager la famille. Alors chacun essaie d’oublier, de vivre sa vie. On essaie d’oublier Daniel.
Si le témoignage de Gérard Glatt est si fort, c’est parce qu’il ne fait pas l’impasse sur les difficultés, les colères, les éreintements de l’entourage du jeune handicapé. Avec cette phrase qui tombe comme un couperet: «Tout est fait pour qu’il soit malheureux. Moquerie permanente, autant des gamins que des parents.»
Rien ne semble pouvoir enrayer la méchanceté et l’inexorable chute. Sauf Cécile, appelée en renfort et qui s’entendra fort bien avec Daniel, faisant preuve de naturel et de loyauté. «Peut-être est-ce précisément ce qui a plu tout de suite à Daniel, que les pensées de Cécile, toute de simplicité, de fraîcheur aussi, fussent lisibles au premier coup d’œil.» Un dernier rayon de soleil avant des crises de plus en plus nombreuses. La violence et la peur qui s’installe.
En 1968, quand Gérard – qui effectue son service militaire – rentre chez lui à l’occasion d’une permission, il ne retrouve pas son frère et apprend que sur l’intervention de son oncle, il a été interné. Daniel passera treize ans au Centre Barthélémy-Durand à Étampes avant d’être transféré dans différents hôpitaux jusqu’à son décès. Seize années sans le voir, six années supplémentaires avant de prendre la plume. Et, on l’a dit, près de trente ans avant que paraisse ce témoignage poignant, entre colère et culpabilité, entre incompréhension et interrogations. «Sais-tu si tu avais vécu / Ce que nous aurions fait ensemble… »

Tête de paille
Gérard Glatt
Éditions Ramsay
Récit
196 p., 19 €
EAN 9782812201813
Paru le 13/10/2020

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, à Évry, à Puteaux, à Montgeron, à Étampes, Saint-Mandé, à Chamonix, à Saint-Guillaume, à La Norville, à Toucy et Chauchoine, un hameau rattaché à Egleny en Bourgogne, non loin d’Auxerre, ou encore à Saint-Guillaume, dans le Vercors, à Cessy ou Versonnex, dans le Jura, à Ottrott, à Buis-les-Baronnies ou aux Saintes-Maries-de-la-Mer, à l’île d’Oléron, à Vaison-la-Romaine, à Courthézon, à Jullouville, en Normandie ou à Klingenthal et Heiligenstein, en Alsace.

Quand?
L’action se déroule de 1945 à 1984.

Ce qu’en dit l’éditeur
En mars 1984, un après-midi, le père du narrateur lui annonce la mort de son frère, Daniel, qu’il n’avait pas revu depuis le mois de mai 1968. À cette époque, seize ans plus tôt, il effectuait son service militaire. C’est à l’occasion d’une permission qu’il avait appris qu’à la suite d’une colère incontrôlable, en présence des gendarmes et des pompiers appelés à la rescousse, rien moins que la force de trois ambulanciers avait été nécessaire pour maîtriser le jeune homme et le conduire dans un hôpital psychiatrique de la région parisienne. Daniel va y être interné pendant presque treize années, un tunnel sans fin, avant d’être admis, à Évry Petit-Bourg, dans une maison spécialisée pour handicapés mentaux adultes. Trois années plus tard, un cancer des poumons devait l’emporter. Il aurait eu 39 ans…
Le narrateur, qui n’est autre que l’auteur de ce roman autobiographique raconte à sa manière, et sans pathétisme, l’histoire d’une vie brève, peuplée d’orages et de superbes éclaircies.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Avant-propos
De par la construction de ce livre, sans doute me suis-je écarté de la biographie, voire du récit. C’est pourtant l’histoire d’une vie qui y est racontée, celle de Daniel, mon plus jeune frère – nous étions trois, j’étais le cadet –, de sa vie telle que je l’ai partagée et qu’ensemble nous l’avons affrontée, comme à la guerre lorsqu’on dit être au front… Mais ce livre, qui paraît cette année, a lui aussi son histoire.
La voici rapidement contée. Daniel est mort en 1984. Quelques semaines plus tard, je savais déjà que j’écrirais Tête de Paille. Le titre était en moi, et aucun autre ne conviendrait mieux. Les années ont passé. En 1990, je m’y suis mis enfin. À cette époque, deux écrivains veillaient sur mon destin: Roger Vrigny, qui avait édité mon premier roman, alors directeur littéraire chez Calmann-Lévy, que j’avais eu comme professeur lorsque j’étais à Rocroy-Saint-Léon, une institution que dirigeaient les pères de l’Oratoire; et Pierre Silvain, notamment édité au Mercure de France et chez Verdier, une plume admirable au service d’un esprit d’une extrême finesse. Tous deux avaient apprécié Tête de Paille. Ils étaient les seuls lecteurs de mes manuscrits. Pour une raison qui n’appartenait qu’à lui, mais que j’ai comprise par la suite, Alain Oulman, qui gérait Calmann-Lévy, ne souhaitait plus éditer mes textes, bien que ce fût jugé par Roger Vrigny «comme une injustice…» Aussi, au cours de l’année 1997, comme il devait quitter les bureaux de Calmann-Lévy pour rejoindre ceux de la rue Sébastien-Bottin, aujourd’hui baptisée rue Gaston Gallimard, avait-il décidé de placer dans ses bagages deux d’entre eux, dont Tête de Paille. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’était la maladie. Il devait décéder le 16 août de cette même année. Une nouvelle qui m’assomma et me vit fondre en larmes si attaché que j’étais à lui, et si confiant. Sans pour autant que je l’abandonne, Tête de Paille a donc rejoint mes tiroirs… Des années plus tard, j’ai écrit L’Enfant des Soldanelles que les Presses de la Cité ont publié au mois de janvier 2019. Dans ce roman, où je parle de mon enfance, j’évoque Daniel en quelques mots, quelques phrases… Alors lui, tout naturellement, s’est rappelé à moi comme on toque à la porte de son frère, pour que je lui ouvre et lui dise d’entrer. Ce que j’ai fait… Tête de Paille est réapparu. Je l’ai donné à lire à mon éditrice, Clarisse Enaudeau. Après lecture, elle me dit avoir été bouleversée. Pour autant, dans la mesure où il ne pouvait convenir aux collections des Presses de la Cité, il ne lui était pas possible de l’éditer. Elle avait néanmoins le sentiment que ce texte répondait à la ligne éditoriale des éditions Ramsay dont Christophe Matho était le nouveau directeur.
C’est ainsi qu’après trente-six années de silence, grâce à Christophe Matho et Clarisse Enaudeau, que je remercie avec émotion, Daniel peut enfin renaître à la lumière du jour.
Rueil-Malmaison, le 17 décembre 2019

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Livre I
Le grand départ
Le 2 mars 1984, tôt dans l’après-midi – J’étais à mon bureau. Le téléphone a sonné. J’ai décroché. Mon père a dit: «Daniel est mort. » Et moi, j’ai fait : « Ah ! …» Puis il a dit encore: «D’une mauvaise grippe.» Et il m’a expliqué d’une voix neutre qu’on l’avait mis à l’hôpital d’Évry, dans l’Essonne, parce que, au début, comme d’habitude, il avait refusé de se soigner. Il a ajouté que c’était le directeur de l’établissement où il avait vécu ses trois dernières années, qui venait de le prévenir. Et que Daniel n’était hospitalisé que depuis une dizaine de jours, pas davantage. Bref, mon père a conclu que, peut-être, c’était mieux ainsi. Mieux pour Daniel et mieux pour nous tous. Restait à décider du lieu où il serait enterré. Mon père avait pensé à La Norville : la famille y avait déjà un caveau. Au Père-Lachaise, c’était exclu. Mais il y avait aussi Montparnasse. « À La Norville, naturellement, ce serait plus commode » fit encore mon père. Mais alors que je n’avais presque rien dit jusqu’à ce moment, ma réaction a été vive: «À côté de mon oncle? Ce n’est pas possible! Je n’étais pas là quand on l’a emmené. Pourtant, on m’en a dit assez pour que je n’oublie pas que, sans lui, ni les pompiers ni les gendarmes ne seraient intervenus.» Il y a eu un silence. J’ai senti ma gorge se serrer, mes yeux se mouiller. Au bout du fil, j’entendais la respiration de mon père. À la fin, il m’a demandé: «Alors, où veux-tu?» J’ai répondu aussitôt: «À Montparnasse. À Montparnasse, parce que là on lui fichera la paix. Il mérite bien ça.» Et j’ai dit encore: «Tu comprends, on ne peut pas le mettre avec ceux qui ne l’ont jamais aimé.» Et mon père m’a dit que oui, très lentement. Oui, j’avais peut-être raison. À Montparnasse, Daniel serait bien. Il allait faire le nécessaire. C’était normal.
Je crois que mon père a continué encore quelque temps sur ce même ton lent. Il a continué, mais je ne l’écoutais plus, ne l’entendais pas davantage. Parce que j’étais déjà loin, très loin de lui. Trop loin, sans doute. Puis il m’a dit: «À ce soir, à ce soir…» Et il a raccroché.
J’ai raccroché à mon tour, sans savoir pourquoi mon père m’avait dit à ce soir. J’ai mis la tête dans mes mains et je n’ai plus bougé ; j’avais l’esprit vide ; des larmes glissaient sur mes joues ; je reniflais. J’ai dû me moucher. Et puis soudain, je me souviens, j’ai pensé à mille choses. À toutes ces années, à ces années qui s’étaient écoulées depuis que nous ne nous étions plus revus, Daniel et moi. Ça remontait à mai 1968. Ce qui faisait maintenant presque seize ans.
Et j’ai eu l’impression de le retrouver là, en face de moi, comme autrefois quand nous jouions dans notre chambre, nous faufilant à grand bruit de moteur entre les pieds de deux ou trois chaises que nous recouvrions alors d’une large couverture afin de n’être aperçus de personne. De le retrouver tout enfant, et tout blond, de cette blondeur qu’a la paille en juillet quand elle n’a pas encore été fauchée, mais c’était comme dans un film. Parce qu’une image en chassait très vite une autre, puis une autre encore, et ce jusqu’à n’en plus finir. Ainsi, des côtes normandes où nous avions séjourné un été, je passais à la Bourgogne ; de la pêche à la crevette où nous poussions le havenet, à la pêche au gardon et à la brème. Ainsi de la Provence, une nuit de juillet où nous grelottions tous les deux en revenant d’un spectacle, c’était à Vaison-la-Romaine, je me transportais à La Norville pour une veillée de Noël, et je le revoyais qui nous ignorait tous, dévorant à belles dents, sans rien laisser de la peau, le pilon d’une dinde. Alors, il était loin de moi, à l’autre extrémité de la table, à côté de Jean-Loup, notre frère aîné, et, le cœur serré, je l’observais. Sans qu’il s’en doutât, je l’épiais ; je devais avoir les yeux rouges, parce que, de le savoir vivre ainsi, retiré en lui-même, me faisait mal. Boursouflé, difforme dans un épais pull vert – il pesait déjà plus de cent kilos, ce devait être en 64 ou 65 –, mais le teint étrangement frais et rose, il mangeait, il s’empiffrait – quel autre terme mieux approprié pourrais-je utiliser ? –, il avait l’air renfrogné d’une bête. Comme lui à notre égard, nous tous autour de lui feignions l’indifférence. C’est que nous évitions de croiser nos regards avec le sien de peur que ne se réveille tout soudain sa colère. Cette colère sournoise, toujours latente, que nous craignions, et provoquions peut-être à force de la craindre. Et qui, moi, me rongeait. Me rongeait de l’intérieur, sans doute un peu plus que les autres. N’était-ce qu’à cause de mon âge, si proche de celui de Daniel, de notre éducation commune. Cette colère qui nous conduirait au pire si elle devait éclater. Aux cris de mon père, mais pas que. Aux hurlements de mon oncle qui ne saurait faire autrement que de s’en mêler. Aux implorations de ma mère qui les supplierait de se calmer. Et, bien sûr, à cette démonstration de vigueur, embarrassée d’invectives, sans laquelle Daniel n’aurait pas eu le sentiment d’exister.
Daniel, si peu pareil à moi.
Daniel, si peu mon frère.
Daniel que j’ai haï autant que j’ai pu l’aimer.
J’ai appelé Madeleine. Je lui ai annoncé la nouvelle. Elle aussi, elle a fait : «Ah…», comme moi tout à l’heure. Puis elle a attendu. Attendu que je poursuive. Parce que Daniel, elle ne l’avait jamais vu, sinon sur quelques photos que je lui avais montrées. Et n’en avait jamais entendu parler que par bribes, quand il m’arrivait d’évoquer une douleur d’enfance, mais ce n’était pas souvent. Alors, comme elle ne disait toujours rien, je lui ai répété ce que mon père m’avait exposé: la vilaine grippe, l’hospitalisation, la vitesse avec laquelle la maladie avait évolué, le directeur de l’établissement. «Un jeune con», m’avait-il dit à son propos. Ce qui a fait sursauter Madeleine. Madeleine qui m’a demandé pourquoi mon père avait eu cette réflexion. Malgré moi, et le téléphone qui nous séparait, j’ai haussé les épaules. Comme si elle ne se doutait pas! Comme si elle ne savait pas que les jeunes, pour lui, c’étaient des prétentieux! Sans compter que l’autre, un type d’une trentaine d’années, n’avait pas dû prendre de gants, lui non plus, pour dire ce qu’il avait à dire. J’en étais persuadé. Comme j’étais persuadé qu’il n’avait peut-être pas eu tort. Et que si mon père l’avait traité comme il m’avait dit, ce devait être précisément pour ça. Parce qu’il estimait ne pas avoir de leçon à recevoir. Sur quoi, Madeleine, ennuyée, contrariée par ce que j’avançais, m’a interrompu: Mon père n’avait-il rien dit d’autre? Alors, je lui ai répondu: «Si, si, il m’a aussi entretenu des cimetières…» Madeleine s’est étonnée. «Des cimetières?» elle a fait. Alors, je lui ai dit sèchement qu’il fallait bien enterrer Daniel. «Et tu sais, ai-je ajouté, que des caveaux, nous en avons trois: celui de La Norville, un autre au Père-Lachaise où mes parents ont leur place, le troisième à Montparnasse. Alors, comme il y avait à choisir, j’ai pensé que Montparnasse ce serait mieux, parce que, avec mon oncle, au même endroit, tu imagines un peu…» Et, malavisé, je me suis lancé dans une diatribe sans intérêt. Et bavarde. Et déplacée. Ce qu’au reste Madeleine n’a pas tardé à me faire sentir avec sévérité, constatant: «Tu ne peux jamais t’exprimer sans te mettre hors de toi. Ton oncle, qu’est-ce que tu avais besoin de t’en prendre à lui? Avais-tu besoin d’être aussi désagréable?» Il y a eu un court silence. Madeleine était dans le vrai. Pourtant, je n’ai pas voulu m’en tenir là. Je lui ai dit que c’était de sa faute, à mon père. Qu’il m’avait agacé avec ses incertitudes. Qu’il m’agaçait toujours d’ailleurs, avec sa façon d’étourdir le monde. De s’étourdir lui-même. Et que finalement… Eh bien, oui, c’était tombé sur mon oncle! Il n’y avait pas de quoi en faire un drame. Après ça, je me souviens, à cause d’un nouveau silence, j’ai demandé à Madeleine pourquoi elle ne me répondait pas. Si ce n’était pas exact ce que je disais, que mon père était parfois horripilant? Mais elle, au lieu d’être d’accord avec moi, ce que j’espérais pourtant, elle désespéra de ma sottise et, désolée, poussa un profond soupir. Puis elle dit qu’il ne pouvait être question pour elle d’émettre une opinion quelconque. Au moins, je devais en être conscient. Et elle ajouta encore que le mieux, c’était que je n’en dise pas davantage. J’étais troublé; ce n’était pas surprenant; on verrait plus clair le lendemain. Puis il y eut un nouveau silence. Cette fois, deux ou trois longues minutes. Et, soudain, sans rapport immédiat avec ce qui précédait, elle m’annonça que pour le dîner elle avait tout acheté. Que je n’avais donc pas à me tracasser. Comme si c’était là mon habitude. Et elle a terminé en me demandant de ne pas rentrer trop tard.
Alors, vers 18 heures, j’ai fait comme elle m’avait demandé: j’ai abandonné mes papiers, rangé mes dossiers et fermé mes tiroirs. Puis je suis parti prendre mon train à la gare Saint-Lazare. Direction Puteaux.

2
À la maison, Marie recopiait une dictée. Debout derrière elle, Madeleine veillait aux fautes d’orthographe.
Après un baiser ici, un autre là, quelques banalités, je me suis débarrassé de mes affaires. Puis je suis allé dans le salon où j’ai ouvert le courrier que Madeleine avait posé sur la table basse devant le canapé. Et ensuite dans la cuisine où j’ai préparé le repas: le potage, la sauce de la salade, quelques autres bricoles que j’ai sorties du réfrigérateur.
Tandis que j’installais la table, j’ai entendu Marie qui disait à voix haute sa récitation: elle venait à peine d’avoir neuf ans; déjà elle se donnait du mal; et moi, à travers le chuintement du gaz, je l’écoutais. Je l’écoutais sans vraiment saisir. Ce qui m’attendrissait car je me rappelais les difficultés que j’avais eues à son âge lorsque je devais réviser mes leçons. Difficultés liées à la présence de Daniel. Daniel, toujours lui, qui jouait dans mon dos. À chaque fois j’appréhendais qu’il ne me dérange. Daniel qui allait en classe, à l’Institut Montaigne – à ce moment, nous habitions à Saint-Mandé, avenue Benoît Lévy, à une centaine de mètres du bois de Vincennes –, mais qui ne ramenait ni devoirs, ni notes, ni carnet à signer. Daniel, gamin rusé et fieffé emmerdeur, qui ne s’exprimait pas comme nous autres. Mais quelle importance? Je veux dire: pour moi, à cette époque, quelle importance? Je ne m’interrogeais pas encore à ce sujet. Il baragouinait plus qu’il ne parlait vraiment, et alors? Mais Daniel, Daniel que l’envie prenait brusquement de m’appeler, exigeant alors que je le rejoigne. Et qui, surtout, hurlait et pleurait, tapait des pieds et des mains, si je ne lui cédais pas assez vite. La chose qu’à l’époque je redoutais le plus, impuissant que j’étais d’obtenir de lui qu’il se taise, car elle avait pour effet immédiat d’affoler Geneviève. Geneviève, c’était la jeune fille que mes parents avaient engagée et qui s’occupait de nous. Une jeune fille un peu sourde, qui, surgissant du couloir et me voyant plongé dans mes cahiers, me traitait d’hypocrite imbécile et prenait Daniel dans ses bras pour le consoler. Geneviève, native de Villedieu-les-Poêles, aux yeux immensément bleus, et future épouse de marin: las, pour moi, la première personne à qui le jugement fît cruellement défaut et dont le souvenir m’a pesé très longtemps comme un éternel chagrin. Mais un souvenir qui, à cet instant où j’écoutais Marie, tout en mettant le couvert, me remuait étrangement, comme un peu de bonheur dans la nuit triste où nous étions.

21 heures.
Marie était couchée et la lumière éteinte dans sa chambre.
Madeleine s’est assise en face de moi, nous étions dans la cuisine. Je buvais mon café. Et comme j’observais un fil de poussière qui oscillait au-dessus de l’évier, j’ai levé le bras machinalement et j’ai dit:
«Tu as vu, là?»
Puis j’ai baissé le bras. Et vidé ma tasse.
Ensuite, j’ai repensé à Marie, à cause du sommeil qui la tirait loin, si loin de nous, et j’ai demandé :
«On ne le lui apprend pas?»
Alors Madeleine a hésité, elle a demandé à son tour :
«À qui? À Marie?»
J’ai hoché la tête.
«À qui d’autre voudrais-tu?»
Elle s’est tournée vers moi, déconcertée.
«Je ne sais pas…»
Et elle m’a dit encore, le timbre légèrement voilé, que non, à son avis ce n’était pas utile. Du moins, pas encore. Pas si brutalement. Que Marie saurait suffisamment tôt. D’ailleurs, avait-elle jamais cherché à comprendre? Avait-elle déjà prêté attention à ce que représentait la mort? à la disparition de quelqu’un? Il y a eu un silence.
J’ai répondu:
«Je crois bien que non…»
Alors, Madeleine a cru devoir rectifier, elle a dit que, elle, elle en était certaine. Parce qu’une pareille histoire, forcément, c’était trop dur, ce n’était pas concevable par un enfant. Et puis encore, avec lassitude:
«Enfin, tu t’arranges comme tu veux…»
En d’autres termes, elle me demandait de laisser Marie, de la laisser tranquille avec tout ça. Et c’est ce que j’ai fait, parce que j’ai compris que c’était là la sagesse.
Alors, je l’ai laissée dormir.
Je l’ai laissée dans l’ignorance de cet oncle, pendant des jours, des mois, peut-être des années. Au juste, je ne saurais plus dire à présent.
Mais quelle importance pour Daniel?
Et quelle importance pour elle, après tout?
Oui, quelle importance que tout ça pour Marie? et pour Daniel? maintenant dissimulé à la vue du monde sous un drap blanc, son linceul. Daniel que ni Madeleine ni Marie ne croiseraient jamais ni dans la rue, ni sur une plage jouant à la balle, ni sur un sentier de montagne, sous le soleil de midi. En aucun de ces lieux connus de lui et de moi, où nous avions séjourné, où nous nous étions amusés et avions ri parfois comme des fous. Je pensais à Saint-Guillaume, dans le Vercors, à Cessy ou Versonnex, dans le Jura, à Ottrott également, à Montgeron où je suis né, à Buis-les-Baronnies ou à Vaison-la-Romaine, et à Chauchoine, en Bourgogne, non loin d’Auxerre, son havre de paix, son refuge, sa source de bonheur et la mienne durant tant d’années, en tous ces lieux et bien d’autres encore, comme Jullouville, en Normandie, Klingenthal ou Heiligenstein, en Alsace, où je savais que Daniel m’attendrait si je devais m’y rendre un jour encore, pour me demander en me prenant par le cou avec une voix à peine audible, et sans acrimonie aucune: «Pourquoi, pourquoi, toi que j’aimais tant, dis-moi pourquoi est-ce que tu n’as jamais tenté de me revoir?»
Je me suis rappelé ce que m’avait dit mon père. J’ai fait son numéro de téléphone. Et j’ai attendu. Mais seulement une seconde. Car il devait être tout à côté, la main déjà posée sur le combiné. Il a dit : «Allo?» C’était dans un soupir. Et encore : «Allo? C’est toi?» Mais cette fois avec insistance. J’ai répondu que oui, c’était bien moi, que je m’étais soudain rappelé ce qu’il m’avait dit. Et je lui ai demandé si, lui aussi, il se souvenait. S’il se souvenait qu’il m’avait dit «à ce soir». Il m’a répondu: «Parfaitement», ajoutant que, vu l’heure tardive, il commençait à s’inquiéter. Puis il m’a dit: «Ne quitte pas, attends. Suzanne est dans le salon.» Il a crié son nom. Très fort. M’a dit encore, tandis qu’elle arrivait: «Tu sais, elle en a gros sur la patate…» Et après un silence, j’ai eu ma mère. Suzanne, c’était elle, avec ses cheveux gris et bouclés, son regard si pâle, si tendre. Son visage près du mien, sa bouche collée à mon oreille, comme si elle était là pour de bon, assise devant moi, avec son chagrin qu’elle pressait contre son cœur, presque jalousement, ne voulant rien en dire, et ne lâchant que ces quelques mots, à deux ou trois reprises, articulés avec difficulté: «Mon pauvre garçon…» Rien d’autre, absolument.
Mon père a repris le combiné.
Il a toussé un peu, comme souvent avant de prendre une décision, puis il m’a confirmé que oui, à son sens, le cimetière du Montparnasse c’était encore ce qu’il y avait de préférable. Il m’a également précisé qu’il commanderait peu de faire-parts, car il prévoyait que les obsèques auraient lieu dans l’intimité. Enfin, après s’être à nouveau raclé la gorge, il m’a parlé de Jean-Loup et m’a dit qu’il était indécis sur la conduite à tenir envers lui. Devait-il le prévenir? N’était-il pas mieux de ne rien lui dire pour le moment?
«D’autant, continua-t-il, que si je le préviens, il se croira obligé de faire le déplacement, et devra fermer le café. Dénicher quelqu’un pour garder Gérald et Stéphanie…»
Gérald et Stéphanie, c’étaient mes neveux.
Et le café, le troquet que Jean-Loup avait acheté un mois auparavant, à Toucy, une jolie bourgade située à une douzaine de kilomètres de Chauchoine.
Mon père m’a demandé ce que j’en pensais, calmement, comme s’il était normal qu’il me pose une telle question.
Stupidement, je crois, je l’ai éludée.
Cette question, je l’avais pourtant soulevée moi-même, une vingtaine de minutes plus tôt, quand je m’étais enquis auprès de Madeleine de ce que nous devions dire à Marie.
J’ai répondu, ombrageux:
«Est-ce que je sais?»
Comme ça, sans réfléchir une seconde.
Comme si je ne savais pas ce que j’aurais fait si j’avais été Jean-Loup! Comme si j’ignorais ce qu’aurait été ma réaction en pareil cas, violente, oui, quelles qu’en pussent être les raisons. Fussent-elles louables.
«Est-ce que je sais?» ai-je encore répété.
Je me doutais de ce que ressentirait mon frère aîné si jamais on lui manquait de la sorte.
Pourtant, parce qu’il fallait en finir et que la nuit bien avancée m’attirait irrésistiblement vers son cortège de peine et de regrets, je n’ai rien ajouté, il me semble, rien qui pût suggérer quoi que ce fût à mon père, si ce n’est peut-être, mais je n’en suis pas certain, d’appeler Jean-Loup sans tarder.
De la sorte, s’il le mit au courant le soir même ou le lendemain matin, ce que je n’ai jamais su, ce fut de sa propre initiative. Comme cela devait être.
Là-dessus, nous nous sommes dit : « Bonne nuit. »
Après quoi, j’ai rejoint Madeleine dans notre chambre.
Je me suis déshabillé et me suis mis au lit.
Nous avons éteint la lumière.
Mais, en fait de peine et de regrets, c’est ma mère – ma mère et ses cheveux gris, et son regard si pâle, si tendre –, que la nuit a invitée. Ma mère qui me tint compagnie pendant que je me reposais les yeux grands ouverts dans le noir, et qui, veillant sur moi jusqu’aux premières lueurs de l’aube, a essuyé mon front qui dégoulinait de sueur, chassé les fourmis qui s’en prenaient à mes chevilles, éloigné les idées délétères qui, pareilles à des serpents, s’enroulaient autour de mon cou, de mes bras, écarté de ma vue les souvenirs bons et mauvais qui sourdaient et que, d’ici quelque temps, quelques mois, il me faudrait classer définitivement. »

Extraits
« Une enfance comblée? Certainement pas. Mais une enfance qui n’a manqué de rien. Ni de personnes pour nous élever. Trois bonnes se sont succédé. Geneviève, la Normande, qui était petite et sourde comme un pot. Monique, qui n’est restée que quelque temps: son repaire c’était Clichy, elle courait la prétantaine, et selon mon souvenir se lavait peu. Quant à Marienne, elle était du Berry. Elle non plus n’était pas grande, mais plus ronde que Geneviève. Je l’ai adorée. Elle adorait Daniel. Lorsqu’elle nous a quittés, c’était le jour de son mariage. Elle avait des larmes aux yeux. Nous aussi. Elle aurait désiré que Daniel et moi soyons de la noce. » p. 79

« Maintenant encore, je me souviens de son visage, extraordinaire de douceur, étincelant, et de sa chevelure qui lui tombait jusque sur les épaules, de son menton carré, légèrement fendu au milieu, et des pommettes effrontées qui saillaient juste au-dessous de ses yeux. Des yeux marrons, mais sans profondeur. Ce qui, selon moi, n’était pas un défaut. Bien au contraire. Car ainsi, je devinais – je devrais dire: nous devinions –, ses pensées sans avoir jamais à nous interroger. Peut-être est-ce précisément ce qui a plu tout de suite à Daniel, que les pensées de Cécile, toute de simplicité, de fraîcheur aussi, fussent lisibles au premier coup d’œil. » p. 167

« Mais c’est vrai que la méchanceté est profondément ancrée en l’être humain. Sans elle, il aurait disparu depuis longtemps. Pourtant, il n’y a pas de gloire à en tirer… De Daniel, parce qu’il n’est pas normal, on n’en veut pas dans les parages. Et Daniel, quoi de plus naturel, ressentait cela comme une injustice. Tout est fait pour qu’il soit malheureux. Moquerie permanente, autant des gamins que des parents. Je les ai vus, et j’en ai autant souffert que Daniel, même si ça n’a pas été de la même façon, que ce soit à La Norville, à Vaison-la-Romaine, en Alsace ou partout ailleurs où nous avons séjourné avec lui, sauf à Chauchoine, c’est exact – moqueries des gamins, dis-je, que les parents, dans notre dos, ne manquaient pas d’encourager… » p. 187

À propos de l’auteur
GLATT_gerard_©DRGérard Glatt © Photo DR

Gérard Glatt est né en 1944, à Montgeron, quelques semaines avant la Libération.
Ses premiers bonheurs, c’est la maladie qui les lui offre, à sept ans, quand une mauvaise pleurésie le cloue au lit pendant des mois: il découvre la lecture. Pendant ses études secondaires à Paris, Gérard Glatt a pour professeurs l’écrivain Jean Markale, spécialiste de la littérature celtique, et René Khawam, orientaliste renommé et traducteur des Mille et Une Nuits. Il rencontre également Roger Vrigny – l’année où celui-ci reçoit le prix Femina – et Jacques Brenner, éditeur chez Julliard. L’un et l’autre l’encouragent à poursuivre ses débuts littéraires. Quelques années plus tard, entré dans l’administration des Finances, il fait la connaissance de Pierre Silvain, sans doute l’une des plus fines plumes contemporaines, qui le soutient à son tour. En 1977, il publie son premier roman, Holçarté, chez Calmann-Lévy. Auteur d’une dizaine d’ouvrages (romans, poésies, livres pour la jeunesse) parmi lesquels Retour à Belle Etoile, Les sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer et L’enfant des Soldanelles, Gérard Glatt ne se consacre aujourd’hui qu’à l’écriture. Il partage son temps entre la région parisienne et la Bretagne. (Source: Presses de la Cité)

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La famille Martin

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En deux mots:
En panne d’inspiration, un écrivain décide de raconter la vie de la première personne qu’il va rencontrer. Ce sera Madeleine Tricot. La vieille dame va accepter son offre et entraîner avec elle la famille de sa fille et son amour de jeunesse. Mais elle va surtout bouleverser toutes leurs vies, y compris celle du romancier.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Est-il raisonnable d’accueillir un écrivain chez soi?

L’écrivain imaginé par David Foenkinos dans son nouveau roman, La famille Martin, entend conjurer son manque d’inspiration en racontant la vie de la première personne qui va croiser son chemin.

L’écrivain en panne d’inspiration a déjà bien alimenté la littérature et le cinéma, mais la variante que nous propose David Foenkinos en est sans doute la plus jubilatoire, car elle se double ici d’une sorte de mode d’emploi pour romancier. L’ironie du sort – mais peut-il en aller autrement avec l’auteur du mystère Henri Pick – fait que c’est précisément en travaillant sur un roman consacré aux ateliers d’écriture que survient cette panne.
Au lieu de se morfondre, l’auteur se fie à l’adage qui veut que la réalité dépasse souvent la fiction et décide de raconter la vie de la première personne qu’il rencontrera. Il s’agit en l’occurrence d’une vieille dame rentrant chez elle après avoir fait ses courses et qui accepte cette proposition incongrue, après avoir déposé ses surgelés dans le congélateur.
En prenant le café, il va apprendre que Madeleine Tricot est veuve, mère de deux filles, Valérie et Stéphanie. L’une trop présente – elle vient la voir tous les jours – et l’autre très absente, puisqu’elle s’est exilée aux États-Unis. Madeleine a travaillé comme couturière chez Chanel, son mari a fait toute sa carrière à la RATP. Rien de bien passionnant me direz-vous.
Sauf si le romancier maîtrise à la perfection les techniques narratives, à commencer par celle «que les anglo-saxons appellent le cliffhanger» et qui consiste à créer une tension en livrant au lecteur un élément nouveau, une partie de l’intrigue à résoudre.
L’arrivée de Valérie va nous en donner un premier exemple. La fille de Madeleine va conditionner le projet de l’écrivain à l’intégration de sa propre famille dans l’œuvre à paraître.
Voilà qui va ouvrir de nouvelles perspectives avec l’arrivée de quatre nouveaux personnages, les membres de la famille Martin. Valérie est prof d’histoire-géo dans un collège de Villejuif, une profession qui ne l’enthousiasme plus guère. Pour son mari Patrick, les choses sont encore pires. S’il a connu une belle ascension professionnelle au sein de la compagnie d’assurances qui l’emploie, l’arrivée d’un nouveau directeur aux méthodes tyranniques le déstabilise au plus haut point. Il est du reste convoqué pour un entretien qui pourrait fort bien s’accompagner d’un licenciement. Le tableau est complété par leurs deux enfants, Lola 17 ans, très secrète et qui n’a guère envie de se retrouver prisonnière dans un livre et Jérémie, 15 ans, «prototype de l’adolescent endormi et indolent».
Après avoir dîné chez les Martin et fait la connaissance du quatuor, le narrateur change de stratégie et propose des entretiens en tête-à-tête. Qui vont lui donner matière à enrichir son roman. Madeleine lui avoue un amour de jeunesse et veut entraîner l’écrivain avec elle aux États-Unis pour le retrouver. Valérie lui avoue qu’elle a l’intention de quitter son mari. Et voici du coup l’observateur pris dans un dilemme. «J’étais disposé à vanter les qualités de Patrick auprès de sa femme, à plaider les circonstances atténuantes. Mais était-ce mon rôle? Je voulais écrire un livre, pas devenir une sorte d’entremetteur. Mais en m’immisçant ainsi dans la vie d’une famille, je me retrouvais au carrefour de tous ses problèmes. J’avais une vision d’ensemble, le spectateur d’un orchestre dissonant.» Ouvrons à ce propos une parenthèse pour souligner combien est délectable cette contribution au débat sur l’autofiction, sur le droit de jouer avec la vérité et la réalité des faits, sur le droit du romancier à faire son miel des histoires des autres.
Malicieux, David Foenkinos va pousser le bouchon encore un peu plus loin, en devenant le jouet de ses personnages. Patrick lui avoue qu’il aime toujours Valérie et n’imagine pas sa vie sans elle. Jérémie lui demande de l’aider à rédiger son devoir de français portant sur La ballade des pendus de François Villon et Lola aimerait qu’il s’assure des sentiments de Clément à son égard. L’aime-t-il vraiment ou veut-il juste ajouter la jeune fille à son tableau de chasse? J’allais oublier la confirmation via Facebook que Yves n’a pas oublié Madeleine.
Devant son ordinateur, voici l’écrivain confronté à un nouveau problème. Il lui faut laisser les histoires aller à leur terme avant de pouvoir en faire un roman. Alors il s’essaie à des digressions en nous proposant des anecdotes sur la vie de Karl Lagerfeld que Madeleine a côtoyé, en rédigeant des résumés des épisodes précédents, en cherchant dans ses lectures quelques citations propres à éclairer son projet. Voici Cioran déclarant «Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie» ou encore Pirandello soulignant «La vie est pleine d’absurdités qui peuvent avoir l’effronterie de na pas paraître vraisemblables. Savez-vous pourquoi? Parce que ces absurdités sont vraies».
Et dans ce savoureux jeu de la vérité qui va finir par lui revenir comme un boomerang en pleine figure, il pourra se référer à Albert Cohen en constatant que «chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.»

La famille Martin
David Foenkinos
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN 9782072913068
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi les États-Unis avec Boston et Los Angeles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’avais du mal à écrire ; je tournais en rond. Mes personnages me procuraient un vertige d’ennui. J’ai pensé que n’importe quel récit réel aurait plus d’intérêt. Je pouvais descendre dans la rue, arrêter la première personne venue, lui demander de m’offrir quelques éléments biographiques, et j’étais à peu près certain que cela me motiverait davantage qu’une nouvelle invention. C’est ainsi que les choses ont commencé. Je me suis vraiment dit : tu descends dans la rue, tu abordes la première personne que tu vois, et elle sera le sujet de ton livre.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Agathe The Book 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’avais du mal à écrire ; je tournais en rond. Pendant des années, j’avais imaginé de nombreuses histoires, ne puisant que rarement dans la réalité. Je travaillais alors sur un roman autour des ateliers d’écriture. L’intrigue se déroulait lors d’un week-end consacré aux mots. Mais les mots, je ne les avais pas. Mes personnages m’intéressaient si peu, me procuraient un vertige d’ennui. J’ai pensé que n’importe quel récit réel aurait plus d’intérêt. N’importe quelle existence qui ne soit pas de la fiction. Fréquemment, lors de séances de dédicaces, des lecteurs venaient me voir pour me dire : « Vous devriez raconter ma vie. Elle est incroyable ! » C’était sûrement vrai. Je pouvais descendre dans la rue, arrêter la première personne venue, lui demander de m’offrir quelques éléments biographiques, et j’étais à peu près certain que cela me motiverait davantage qu’une nouvelle invention. C’est ainsi que les choses ont commencé. Je me suis vraiment dit : tu descends dans la rue, tu abordes la première personne que tu vois, et elle sera le sujet de ton livre.
2
En bas de chez moi, il y a une agence de voyages ; je passe chaque jour devant cet étrange bureau plongé dans la pénombre. L’une des employées sort souvent fumer devant la boutique, et demeure quasiment immobile en regardant son téléphone. Il m’est arrivé de me demander à quoi elle pouvait penser ; je crois bien que les inconnus aussi ont une vie. Je suis donc sorti de chez moi en me disant : si elle est là en train de fumer, elle sera l’héroïne de mon roman.
Mais l’inconnue n’était pas là. À une volute près, je serais devenu son biographe. À quelques mètres, je vis alors une femme âgée en train de traverser la rue, tirant un chariot violet. Mon regard fut happé. Cette femme ne le savait pas encore, mais elle venait d’entrer dans le territoire romanesque. Elle venait de devenir le sujet principal de mon nouveau livre (si elle acceptait ma proposition, bien sûr). J’aurais pu attendre d’être inspiré ou attiré davantage par une autre personne. Mais non, il fallait que ce soit la première personne vue. Il n’y avait aucune alternative. J’espérais que ce hasard organisé me mènerait à une histoire palpitante, ou vers un de ces destins qui permettent de comprendre certains enjeux essentiels de la vie. À vrai dire, j’attendais tout de cette femme.
3
Je me suis approché, m’excusant de la déranger. Je m’étais exprimé avec la politesse mielleuse de ceux qui veulent vous vendre quelque chose. Elle a ralenti le pas, surprise sûrement d’être ainsi abordée. J’ai expliqué que j’habitais dans le quartier, que j’étais écrivain. Quand on arrête une personne qui marche, il faut aller à l’essentiel. On dit souvent que les personnes âgées sont méfiantes, mais elle m’a immédiatement adressé un grand sourire. Je me suis senti suffisamment en confiance pour lui exposer mon projet :
« Voilà… J’aimerais écrire un livre sur vous.
— Pardon ?
— C’est vrai que ça peut paraître un peu étrange… Mais c’est une sorte de défi que je me suis lancé. J’habite juste ici, dis-je en désignant mon immeuble. Je vous passe les détails, mais je me suis dit que je voulais écrire sur la première personne que je croiserais.
— Je ne comprends pas.
— Est-ce qu’on pourrait prendre un café maintenant pour que je vous expose la situation ?
— Maintenant ?
— Oui.
— Je ne peux pas. Je dois remonter chez moi. J’ai des choses à mettre au congélateur.
— Ah oui, je comprends », répondis-je en me demandant si ces premières répliques ne prenaient pas un tour absolument pathétique. Je m’étais senti excité par mon intuition, mais voilà que j’en étais déjà à écrire sur la nécessité de ne pas recongeler des produits décongelés. Quelques années après avoir obtenu le prix Renaudot, je sentais le frisson du déclin me parcourir le dos.
Je lui ai proposé de l’attendre au café, au bout de la rue, mais elle a préféré que je l’accompagne. En me demandant de la suivre, elle m’offrait d’emblée sa confiance. À sa place, je n’aurais jamais laissé un écrivain entrer chez moi aussi facilement. Surtout un écrivain en manque d’inspiration.

4
Quelques minutes plus tard, j’étais assis tout seul dans son salon. Elle s’affairait dans la cuisine. De manière totalement inattendue, une vive émotion me traversa. Mes deux grands-mères étaient mortes depuis de nombreuses années ; cela faisait si longtemps que je ne m’étais pas ainsi retrouvé dans le décor de la vieillesse. Il y avait tellement de points communs : la toile cirée, l’horloge bruyante, les cadres dorés entourant les visages des petits-enfants. Le cœur serré, je me souvins de mes visites. On ne se disait rien, mais j’aimais nos conversations.
Mon héroïne est revenue avec un plateau sur lequel étaient disposés une tasse et des petits gâteaux. Elle n’a pas pensé à se servir quoi que ce soit. Pour la rassurer, j’ai évoqué ma carrière en quelques mots, mais elle ne semblait pas inquiète. L’idée que j’aurais pu être un homme dangereux, un imposteur ou un manipulateur ne lui avait pas effleuré l’esprit. Plus tard, je lui ai demandé ce qui m’avait valu cet excès de confiance. « Vous avez une tête d’écrivain », avait-elle répondu, me laissant un peu perplexe. Pour moi, la plupart des écrivains ont l’air libidineux ou dépressifs. Parfois les deux. Je possédais donc, pour cette femme, la tête de mon emploi.
J’étais si impatient de découvrir mon nouveau sujet de roman. Qui était-elle ? Avant toute chose, il me fallait son nom de famille :
« Tricot, annonça-t-elle.
— Tricot, comme un tricot ?
— Oui voilà, c’est ça.
— Et votre prénom ?
— Madeleine. »
Ainsi, j’étais en présence de Madeleine Tricot. Un nom qui me laissa dubitatif pendant quelques secondes. Jamais je n’aurais pu l’inventer. Il m’est arrivé de passer des semaines à chercher le nom ou le prénom d’un personnage, résolument persuadé de l’influence d’une sonorité sur un destin. Cela m’aidait même à comprendre certains tempéraments. Une Nathalie ne pouvait pas se comporter comme une Sabine. Je pesais le pour et le contre de chaque appellation. Et voilà que, sans tergiverser, je me retrouvais avec Madeleine Tricot. C’est l’avantage de la réalité : on gagne du temps.
En revanche, il y a un désavantage de taille : le manque d’alternative. J’avais déjà écrit un roman sur une grand-mère et les problématiques de la vieillesse. Allais-je à nouveau être soumis à ce thème ? Cela ne m’excitait pas vraiment, mais je devais accepter toutes les conséquences de mon projet. Quel intérêt, si je commençais à biaiser avec la réalité ? Après réflexion, j’ai songé que ce n’était pas un hasard si j’avais fait la rencontre de Madeleine : avec leur sujet de prédilection, les écrivains ont un rapport proche de la condamnation à perpétuité1.

5
Madeleine habitait le quartier depuis quarante-deux ans. Je l’avais peut-être déjà croisée, ici ou là, mais son visage ne me disait rien. Cela dit, j’étais encore relativement nouveau dans le coin, mais j’aimais arpenter les rues pendant des heures pour réfléchir. Je faisais partie de ceux pour qui l’écriture s’apparente à une forme d’annexion d’un territoire.
Madeleine devait connaître les histoires de bien des habitants du quartier. Elle avait dû voir des enfants grandir et des voisins mourir ; elle devait savoir derrière quel nouveau commerce se cachait une librairie disparue. Il y a sûrement un plaisir à passer une vie entière dans le même périmètre. Ce qui m’apparaissait comme une prison géographique était un monde de repères, d’évidences, de protections. Mon goût immodéré pour la fuite me poussait souvent à déménager (j’étais également du genre à ne jamais ôter mon manteau dans un restaurant). À vrai dire, j’aimais m’éloigner du décor de mes souvenirs, contrairement à Madeleine qui devait chaque jour marcher sur les traces de son passé. Quand elle passait devant l’école de ses filles, elle les revoyait peut-être courir vers elle, se jetant à son cou en criant « maman ! ».
Si nous n’étions pas encore dans l’intime, notre discussion avait démarré avec une grande fluidité. Au bout de quelques minutes, nous avions tous deux, me semble-t-il, oublié le contexte de notre rencontre. Cela confirme une évidence : les gens aiment parler d’eux. Un être humain est un condensé d’autofiction. Je sentais Madeleine illuminée à l’idée que l’on puisse s’intéresser à elle. Par quoi allions-nous commencer ? Je ne voulais surtout pas l’orienter dans la hiérarchie de ses souvenirs. Elle finit par me demander :
« Je dois vous parler de mon enfance, d’abord ?
— Si vous voulez. Mais vous n’êtes pas obligée. On peut commencer par d’autres périodes de votre vie.
— … »
Elle parut un peu perdue. Il était préférable que je la guide dans le dédale du passé. Mais, au moment où j’allais commencer l’entretien, elle tourna la tête vers un petit cadre.
« On pourrait parler de René, mon mari, dit-elle. Il est mort depuis longtemps… Alors ça lui fera plaisir qu’on parle de lui en premier.
— Ah d’accord… », répondis-je en notant au passage qu’en plus des lecteurs vivants, il me faudrait aussi contenter les morts.

6
Madeleine prit alors une grande inspiration, telle une plongeuse en apnée, exactement comme si les souvenirs se cachaient au fond de l’eau. Et le récit débuta. Elle avait rencontré René à la fin des années 60, dans un bal du 14-Juillet se déroulant dans une caserne de pompiers. Avec une amie, elle s’était mis en tête de partir en quête d’un bellâtre avec qui danser. Mais c’était une silhouette plutôt chétive qui s’était approchée d’elle. D’emblée, Madeleine avait été touchée par cet homme, dont elle sentait qu’il n’était pas coutumier d’aborder une inconnue. Ce qui était vrai. Il devait avoir éprouvé quelque chose de rare, dans son corps ou son cœur, pour oser se lancer ainsi.
René lui raconta plus tard les raisons de son trouble. Selon lui, elle ressemblait trait pour trait à l’actrice Michèle Alfa. Tout comme moi, Madeleine ne la connaissait pas. Il faut dire qu’elle n’a pas fait beaucoup de films après la guerre. En découvrant sa photo dans une revue, la jeune femme avait été surprise : la ressemblance était vague. On pouvait parler au mieux d’un air un peu similaire. Mais pour René, Madeleine était quasiment le sosie de cette obscure comédienne. Son émotion prenait source dans une autre dimension. Cela l’avait renvoyé à un épisode terrifiant de son enfance, pendant la guerre. Sa mère faisait partie d’un réseau de résistance. Poursuivie par la milice, elle avait caché son petit garçon dans un cinéma2. La peur au ventre, René s’était comme cramponné aux visages sur l’écran. Celui de Michèle Alfa était devenu une inoubliable puissance protectrice et rassurante. Et voilà que, un peu plus d’une vingtaine d’années plus tard, il retrouvait une de ses expressions dans le regard d’une femme croisée au bal des pompiers. Madeleine lui avait demandé le titre du film. L’aventure est au coin de la rue avait répondu René. J’ai caché ma stupéfaction : il y avait là un étrange clin d’œil à mon projet.
Madeleine avait alors 33 ans. Toutes ses amies étaient déjà mariées et mères de famille. Elle se disait qu’il était peut-être temps pour elle de « se ranger ». Elle précisa qu’elle employait ce mot en référence au livre de Simone de Beauvoir Mémoires d’une jeune fille rangée, paru quelques années plus tôt. Elle ne voulait pas manquer de considération à l’égard de son mari, mais préférait me dire la vérité : à l’époque, elle avait davantage écouté le souffle de la raison que celui de la passion. C’était si plaisant d’être aimée par un homme rassurant et sûr de ce qu’il éprouvait ; si plaisant qu’on pouvait en oublier la vérité de ses propres sentiments. Avec le temps, la délicatesse de René avait triomphé. Il n’y avait plus le moindre doute : Madeleine l’avait aimé. Mais elle n’avait jamais éprouvé pour lui le ravage de son premier amour.
*
Elle s’arrêta un instant, réticente sans doute à l’idée d’évoquer cette histoire qui semblait douloureuse. Certaines souffrances ne cicatrisent jamais, ai-je pensé. J’étais évidemment intrigué par cette allusion à une passion vraisemblablement tragique. Pour mon roman, cela me paraissait être une piste à considérer sérieusement. Elle se confiait déjà si spontanément que je ne voulais pas la brusquer en lui demandant de développer ce qu’elle venait d’esquisser. Elle y reviendrait plus tard. Et si je ne peux dévoiler dès maintenant les éléments que j’apprendrais par la suite, je peux déjà annoncer que cette histoire, par sa nature intense, aura une place déterminante dans le récit.
*
Pour l’instant, restons avec René. Après la rencontre au bal, ils s’étaient promis de se revoir rapidement. Quelques mois plus tard, ils étaient mariés ; et quelques années plus tard, ils étaient parents. Stéphanie était née en 1974, et Valérie en 1975. À cette époque, il était plutôt rare de devenir mère aux alentours de la quarantaine. Madeleine avait repoussé cette échéance surtout pour des raisons professionnelles. Si elle avait pris du plaisir à la maternité, elle avait plutôt mal vécu ses conséquences sur sa carrière. À ses yeux, c’était une injustice envers les femmes imposée par une société d’hommes. « Et mon mari, lui, travaillait de plus en plus. J’étais très souvent seule avec les petites… », dit-elle alors avec ce qui paraissait encore être de l’amertume. Mais il semblait assez vain de faire des reproches à un mort.
René ne s’était sûrement pas rendu compte de la frustration de sa femme. Il était fier de son parcours à la RATP. De simple conducteur de métro, il avait fini sa carrière à l’un des plus hauts postes à responsabilités de la Régie. C’était une seconde famille pour lui, si bien que la retraite tomba comme un couperet. Madeleine s’était trouvée face à un époux totalement désemparé. « Il n’a pas supporté de ne rien faire », répéta-t-elle trois fois, de plus en plus doucement. Cela faisait déjà vingt ans qu’il était parti, mais notre conversation offrait au passé l’éclat d’une émotion toute récente. René se levait le matin tel un combattant sans guerre. Sa femme le poussait à reprendre des études, à exercer quelque activité de bénévolat, mais il déclinait toute proposition. À vrai dire, il avait été profondément meurtri par cette façon dont tous ses anciens collègues s’étaient progressivement détournés de lui. Il s’était rendu compte de l’absolue vacuité des relations qu’il avait nouées, et tout lui paraissait absurde désormais.
Un cancer du côlon avait accompagné cette déchéance ; une façon de pouvoir mettre un mot sur un état diffus. Le jour de son enterrement, à peine un an après sa retraite, de nombreux cadres et employés de la RATP étaient venus. Madeleine les avait regardés un par un, sans rien dire. Certains prononcèrent quelques mots lors de la cérémonie, on vanta un homme droit et chaleureux, mais il n’était plus là pour entendre ces témoignages tardifs d’une amitié indélébile. Sa femme trouva leur attitude franchement pathétique, mais ne dit rien. Elle se laissa plutôt aller au souvenir de ce qu’il y avait eu de doux entre eux, cette forme d’entente paisible. Ils avaient accompli tant de choses ensemble, avaient éprouvé des joies et des peines, et tout était fini à présent.
Madeleine avait parlé de René d’une manière si vivante (on aurait presque pu croire qu’il allait nous rejoindre dans le salon). C’était à mes yeux la plus belle des postérités ; continuer à exister dans un cœur. Je me suis demandé comment on pouvait survivre à l’amour d’une vie. Passer quarante ou cinquante ans avec une personne, avoir parfois le sentiment qu’elle est votre reflet dans le miroir, et puis un jour il n’y a plus rien. On doit avancer sa main pour toucher du vent, ressentir d’étranges mouvements dans le lit, ou prononcer des mots qui se transforment en conversation orpheline. On ne vit pas seul mais avec une absence.

7
Madeleine finit par me dire : « On pourra peut-être aller lui rendre visite au cimetière ? » J’ai poliment esquivé, prétextant que je ne me sentais pas légitime (chacun ses excuses). Je ne voulais surtout pas me laisser embarquer dans l’écriture d’un roman qui servirait d’arrosoir pour les fleurs d’une tombe. Je préférais me consacrer aux vivants. J’en ai profité pour évoquer ses filles. Le prénom de Stéphanie a immédiatement provoqué un malaise. Je ne pouvais pas interroger Madeleine frontalement ; je devais être patient, certain que je parviendrais bientôt à éclaircir toutes les zones d’ombre.
Stéphanie était partie vivre à Boston, après avoir rencontré un Américain. On pouvait presque penser, en écoutant Madeleine, que sa fille aurait épousé n’importe quel homme pourvu qu’il ne fût pas français. D’ailleurs, elle ne semblait pas savoir grand-chose de cet Américain. Les rares fois où Madeleine l’avait vu, il avait toujours été incroyablement souriant. Mais selon elle, ce sourire était comme une fissure sur un mur, on ne voyait que ça, si bien qu’on oubliait le mur, et la maison autour. Il travaillait dans une banque, mais Stéphanie ne rentrait jamais dans le détail. Elle échangeait avec sa mère par Skype, et cela désespérait Madeleine d’entretenir ce type de conversation virtuelle avec sa fille et ses deux petites-filles. C’était tout de même compliqué pour les serrer dans ses bras. Et puis, il y avait autre chose : la langue. Elle ne comprenait pas pourquoi Stéphanie ne parlait pas français avec ses enfants. Madeleine entendait ainsi à travers l’écran de l’ordinateur des « Hello Mamie » et des « Happy Birthday Mamie » le jour de son anniversaire. C’était comme une barrière supplémentaire que sa fille construisait.
Heureusement, Valérie habitait le quartier et passait la voir presque tous les jours. Madeleine se mit à sourire : « Il y en a une que je ne vois jamais, et l’autre que je vois un peu trop ! » Même si ce n’était pas hilarant, je considérai comme une bonne nouvelle le fait que mon héroïne soit dotée d’un peu d’humour ou d’autodérision. Mais je trouvais admirable qu’une femme de mon âge passe si souvent voir sa mère, et s’enquérir de ses besoins. Valérie devait être le genre de personne sur qui l’on peut compter, qui devait « prendre sur elle », comme on dit communément pour évoquer ces vies truffées de contraintes familiales et d’abnégation permanente. Simple supposition, d’autant que Madeleine préféra ne pas s’étendre plus longuement sur ses filles. J’avais clairement ressenti une séparation entre les deux sœurs. J’apprendrais plus tard qu’elles ne se parlaient plus, et les raisons d’un conflit qui remontait à de nombreuses années.

1. Certes, en sortant dans le 17e arrondissement de Paris à 10 heures du matin, j’avais peu de chances de tomber sur une go-go danseuse.
2. Cette histoire me rappela le réalisateur Claude Lelouch, qui a souvent raconté que sa propre mère le laissait des journées entières dans les salles obscures pendant l’Occupation, et qu’ainsi était née sa vocation.

Extrait
« Il observa son dessert un court instant sans rien dire; dam ses yeux, je vis que cela le mettait en joie. Oui, grâce une île, je voyais quelque chose s’allumer en lui pour la première fois depuis le début de notre conversation. Quand on en vient à trouver du réconfort dans un dessert, les choses vont effectivement mal. Il semblait perdu comme un enfant, plus vraiment à même de prendre des décisions d’adulte. Cet homme que j‘avais jugé trop vite était touchant. Il se sentait perdu professionnellement, et cela rejaillissait forcément sur sa vie de couple. Valérie avait tenu des propos si durs à son égard. Était-elle tout à fait lucide? J ’étais disposé à vanter les qualités de Patrick auprès de sa femme, à plaider les circonstances atténuantes. mais était-ce mon rôle? Je voulais écrire un livre, pas devenir une sorte d’entremetteur. Mais en m’immisçant ainsi dans la vie d’une famille, je me retrouvais au carrefour de tous ses problèmes. J ’avais une vision d’ensemble; le spectateur d’un orchestre dissonant.
Certes, leur couple était en crise. Mais, soyons honnête. qui n’est pas en crise? La vie est une suite de crises. Qu’elles soient individuelles (adolescence, quarantaine, existentielle) ou collectives (financière, morale, sanitaire). Et je passe sur les manifestations du corps (le foie ou les nerfs, par exemple). Le monde occidental a fait de la crise un slogan tout-terrain. Au fond cela renvoie à la solitude absolue de chacun. Je pense si souvent à cette célèbre phrase d’Albert Cohen: «Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. » Espérons au moins que cette île soit flottante. » p. 102

À propos de l’auteur
topelement.jpgDavid Foenkinos © Photo Francesca Mantovani

Né le 28 octobre 1974 à Paris, David Foenkinos est un romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur français. À 16 ans, il est victime d’une infection de la plèvre, une maladie cardiaque rarissime pour un adolescent. Opéré d’urgence, il passe plusieurs mois à l’hôpital. Il étudie les lettres à la Sorbonne et parallèlement la musique dans une école de jazz, ce qui l’amène au métier de professeur de guitare. Après avoir vainement essayé de monter un groupe de musique, il décide de se tourner vers l’écriture. Après une poignée de manuscrits ratés, il trouve son style, publie son premier roman Inversion de l’idiotie: de l’influence de deux Polonais, refusé par tous les éditeurs contactés sauf Gallimard qui le publie en 2002, avec lequel il obtient le prix François-Mauriac.
Le Potentiel érotique de ma Femme lui assura un certain succès commercial et le prix Roger Nimier en 2004. À la rentrée littéraire 2007, il publie Qui se souvient de David Foenkinos? où il questionne justement l’arrêt brutal de sa notoriété et la chute de ses ventes. Il obtient le Prix du jury Jean Giono.
En 2009, il publie La Délicatesse, qui constitue le véritable tournant de sa carrière. Le livre est encensé par la critique et se retrouve sur toutes les listes des grands prix littéraires: Renaudot, Goncourt, Fémina, Médicis et Interallié. Il obtiendra au total dix prix et deviendra un phénomène de vente avec l’édition Folio, qui dépassera le million d’exemplaires. Le livre est ensuite traduit dans le monde entier.
En 2014, il publie Charlotte, dans lequel il rend un hommage personnel à l’artiste Charlotte Salomon, assassinée en 1943 à Auschwitz et qui obtient le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens. En 2015, une version illustrée d’une cinquantaine de gouaches de Charlotte Salomon et d’une dizaine de photographies représentant Charlotte et ses proches est éditée chez Gallimard.
En 2016, il change de ton et revient avec un roman satirique bâti comme un polar littéraire, intitulé Le Mystère Henri Pick. Suivront Vers la beauté (2018), Deux sœurs (2019) et La famille Martin (2020). Quatre de ses romans ont été adaptés au cinéma et il coréalise actuellement un nouveau film avec son frère Stéphane: Les fantasmes. Il a aussi écrit les scénarios de Jalouse, Lola et ses frères et Mon inconnue. (Source: Babelio / Wikipédia)

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Ossip Ossipovitch

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En deux mots:
On a cru voir le grand écrivain national Ossip Ossipovitch dans une cinéma d’Odessa. Il n’en fallait pas davantage pour que naisse l’un des récits que tout le monde connaît et qui font le gloire d’un auteur qui n’a jamais rien publié.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Sur les traces du grand écrivain national

Le premier roman de Marie Baudry pastiche les grands romans russes. En rassemblant les pièces du dossier Ossip Ossipovitch, elle s’amuse – et nous amuse – à construire la légende d’un grand écrivain. Érudit et malicieux!

Nombreux sont les auteurs qui, depuis Les liaisons dangereuses, ont utilisé avec plus ou moins de bonheur l’idée de Choderlos de Laclos de faire croire qu’il n’était pas l’auteur du livre qu’il faisait paraître, mais uniquement le dépositaire d’une œuvre qu’il jugeait utile à l’édification du public. Pour son premier roman, Marie Baudry a imaginé une petite variante à ce scénario en couchant sur le papier des récits qui ne furent pas publiés et en rassemblant certains écrits à propos d’Ossip Ossipovitch, le «grand écrivain national» vivant à Odessa.
Voici donc sur les bords de la Mer Noire, un rumeur qui enfle. On aurait aperçu l’auteur des désormais célèbres récits dans un cinéma de la ville. Illusion ou réalité? Toujours est-il qu’à partir de ce jour une nouvelle œuvre avait vu le jour. «En une seconde à peine le récit eut le temps de prendre corps, de s’étoffer, d’emplir la salle de cinéma et de se répandre dans tout Odessa, du moins dans toute sa partie haute, à la façon dont au réveil on saisit en un instant l’entièreté d’un rêve qu’on ne saura redire ensuite qu’avec trop de mots».
Vite qualifié de «post-apocalyptique», cette histoire ne tarde pas à diviser les Odessites. D’un côté les fervents admirateurs n’hésitant pas à crier au génie et de l’autre, ceux qui jugent scandaleux cette remise en cause du progrès et du développement de la cité portuaire magnifiée par Eisenstein et son Cuirassé Potemkine. Car l’ambiance a bien changé depuis que les idées révolutionnaires se sont dissoutes dans un pouvoir de plus en plus dictatorial. Les «années d’occultation» succédant aux rêves démocratiques. Ossip était alors avec les «purs et les pures», même s’il a toujours renoncé à s’exposer, préférant l’ombre à la lumière, laissant ses exégèses apporter leur pierre pour édifier sa statue.
Marie Baudry, qui est maître de Conférences en littérature générale et comparée, s’est visiblement amusée – et nous fait partager son plaisir – a ajouter des pièces au dossier en exhumant notamment la critique enflammée signée d’un certain Igor Vassiliévitch. Intitulée «La dernière fable d’Ossip Ossipovitch: humain, trop humain», elle n’est pas tendre pour le grand homme. Pour rééquilibrer un peu les choses, la même gazette Littéraire publiera un entretien, «dont nul ne saurait dire si elle est pure élucubration de scribouillard, dialogue apocryphe revu et corrigé par l’auteur, ou même, sait-on jamais, vérité à l’état pur (…). Là encore, on reconnaîtra le style propre aux journaux de cette époque, jusque dans ce goût pour des titres aussi racoleurs que truffés de références, puisque l’entretien portait ce long titre: «Dialogue avec Ossip Ossipovitch: “Longtemps je me suis rêvé en Balzac, en Dickens, en Dostoïevski.”»
Dans la grande lignée des auteurs russes que le peuple vénère, cet Ossip Ossipovitch est aussi le témoin des soubresauts de l’Histoire. Après l’agitation entre les «nationalistes pouchkiniens» et les «patriotes babéliens» qu’il regarde plutôt amusé, il voudrait être le héraut du soulèvement qui se dessine et dont il va, sans vraiment le vouloir, mettre le feu aux poudres dans un épilogue joliment amené.
Marie Baudry, entre pastiche et fantaisie débridée, a réussi son premier roman. On en redemande!

Ossip Ossipovitch
Marie Baudry
Alma Éditeur
Premier roman
224 p., 17 €
EAN 9782362794926
Paru le 3/09/2020

Où?
Le roman se déroule en Russie, à Odessa

Quand?
L’action se situe peut-être de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Odessa. On ne sait pas trop quand. Plus tard, mais pas très tard. Odessa, mais cela aurait pu être ailleurs. Une chose est sûre: là vit Ossip Ossipovitch, le grand écrivain national. Bien qu’il se soit toujours refusé à publier, son œuvre immense circule, on ne sait trop comment, parmi les Odessites qui en récitent, racontent et redisent les mille aventures, les mille exploits.
J’ai longtemps vécu à Odessa. J’ai fréquenté ou cru fréquenter Ossip Ossipovitch et les cercles auxquels il appartenait. J’ai entrepris ici de mettre par écrit certaines des bribes de son œuvre qui m’ont été transmises.
Lectrice, lecteur, il m’a paru important qu’elles arrivent jusqu’à toi qui n’as pas eu la chance de participer au soulèvement puis à la grande insurrection. Puisses-tu tirer grands fruits de son enseignement.»
Dans cette fable politique, la fantaisie, le burlesque et la poésie se jouent de la fin du monde. Face aux cyniques raisons d’État, la révolte est possible et désirable, qui redonnerait beauté et sens à la vie. Une variation sur les Nuits debout, à la mode odessite.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog des Arts

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Odessa. On ne sait pas trop quand. Plus tard, mais pas très tard. Odessa, mais cela aurait peut-être pu être ailleurs. Une chose est sûre, c’est là que vit Ossip Ossipovitch, le grand écrivain national. Personne n’a jamais lu une ligne de ce qu’il a écrit. Et pour cause: Ossip Ossipovitch s’est toujours refusé à publier. Mais son œuvre immense, colossale, circule néanmoins, on ne sait trop comment, parmi les Odessites qui en récitent, racontent et redisent les mille aventures, les mille exploits.
J’ai longtemps vécu à Odessa. J’ai fréquenté ou cru fréquenter Ossip Ossipovitch et les cercles auxquels il appartenait. Et malgré son horreur de la publication, tel un nouveau Platon – si tu veux bien, lectrice, lecteur, me passer l’orgueil de la comparaison – j’ai entrepris de mettre par écrit certaines des bribes de son œuvre qui m’ont été transmises.
Lectrice, lecteur, tu sauras en son temps en quelles circonstances elles me sont parvenues et pourquoi il m’a paru important qu’elles arrivent jusqu’à toi qui n’as pas eu et n’auras pas la chance de vivre à Odessa, d’y rencontrer Ossip Ossipovitch, de participer au soulèvement puis à la grande insurrection. Puisses-tu tirer grands fruits de son enseignement.

Après des mois – que dis-je – des années d’absence, la rumeur circulait (elle était partie du kiosque et s’était propagée d’une façon aussi concentrique qu’irrégulière, atteignant les bancs qui entourent la fontaine avant ceux du petit café des amoureux, sortant du parc par la rue Maïakovski avant que le boulevard Pouchkine ne fût lui aussi touché), selon laquelle Ossip Ossipovitch, le plus grand écrivain de la ville, et peut-être davantage, après des mois – que dis-je – des années d’occultation, était revenu à Odessa.
L’incertitude planait néanmoins: nul à Odessa mieux que n’importe où au monde ne sait qu’il est des silhouettes se ressemblant au point que leur ossature commune leur dicte une démarche semblable; au point même que cette seule analogie squelettique aille jusqu’à leur faire choisir les mêmes vêtements, à poser pareillement la voix, à avoir le même mouvement de la main passée dans les cheveux. Aussi la rumeur restait-elle particulièrement prudente et n’osait-elle se prononcer absolument quant à l’identité de cette silhouette familière, d’autant que la présence d’Ossip Ossipovitch avait jusqu’à présent toujours été accompagnée d’une épidémie de récits circulant dans les airs et dans les bouches des Odessites. Pour le moment, rien n’avait paru, nul récit, nulle histoire. Un silence presque effrayant.

Un jour morne se levait sur Odessa. C’était un de ces jours où l’on sait que l’horizon restera définitivement bouché, où le soleil ne se montrera pas et où la pluie s’abattra où bon lui semblera.
Pas de risque de croiser Ossip Ossipovitch par un temps pareil, pensa Iouri qui bombait un torse avantageusement souligné par l’étroite veste kaki qu’il portait et qui était ornée d’un écusson dont on ne pouvait comprendre de ce côté-ci du trottoir à quel parti il appartenait (une vendeuse venait de sortir de sa boutique pour en laver le seuil avec une énergie et des mouvements de hanche que Iouri jugea intéressants). Non, décidément, pensait Macha son balai à la main, ce n’est pas un temps à poète. Elle n’acheva pas sa pensée. Comme beaucoup des habitants d’Odessa, elle préférait se taire devant les uniformes sans poésie de ces apprentis héros au physique de brute épaisse, à la vulgarité sans pareille (même si l’on trouvait chez eux aussi de grands et fins connaisseurs de l’œuvre invisible d’Ossip Ossipovitch), qui traînaient sur les trottoirs de la ville comme celui qu’elle avait fait semblant d’ignorer de l’autre côté de la rue, prêts à s’affronter autour de l’inepte dualisme entre le nationalisme pouchkinien et le patriotisme babélien qui déchirait alors la ville.
Tout s’annonçait une fois encore morne, comme si la ville était dépossédée de son activité, de ses habitants et de toute consistance tant que l’esprit ossipien était coi. Certes le port, avec toutes ses grues et ses ferries et ses containers, s’agitait encore, mais le port, quand on était un vrai Odessite, et pas un sinistre cinéphile contraint de constater que du haut de ces célèbres escaliers on ne voyait rien et que d’en bas ce n’était guère plus impressionnant, bref, en vrai Odessite, on ne descendait (ni par conséquent ne remontait) jamais lesdits escaliers pour se rendre sur le port. Le cœur de la ville, la ville haute si l’on veut, se mourait lentement, et la vaine agitation des nationalistes pouchkiniens tenant la dragée haute aux patriotes babéliens, et réciproquement, était comme les soubresauts ultimes de la souris avec laquelle le chat a un peu trop joué et qu’il n’a plus qu’à déposer sur le seuil d’une porte quelconque.

C’est alors qu’on avait perdu tout espoir, et peut-être même parce qu’on avait perdu tout espoir, que se passa l’inouï; inouï pour un esprit odessite résigné à la mort rampante qui assaillait sa ville et sa vie, et non pour un occidental moyen pour qui l’inédit réside en quelque effrayante nouvelle prouesse génétique, sexuelle ou informatique. L’inouï, donc, commença dans la salle du cinéma Globus Vertov, au moment précis où les rares spectateurs qui s’y trouvaient somnolaient dans l’attente du film qu’ils avaient choisi de voir, en regardant les toujours spectaculaires et fatigantes annonces du cinéma sensationnaliste et les toujours fades et bavardes promesses du cinéma psychologique, moment qu’avait choisi Fedor pour glisser à sa compagne une hypothèse sur l’accroissement de l’impression de déjà-vu dans les salles obscures. Tout s’arrêta un instant. Le projectionniste avait failli à sa mission d’enchaîner parfaitement et sans temps mort les extraits des films à venir au film proprement dit. Et ce fut cette seconde d’inattention, ce trou dans le temps cinématographique, qui eut l’heur de s’emplir de ce que chacun attendait sans le savoir: le dernier opus d’Ossip Ossipovitch.

En une seconde à peine le récit eut le temps de prendre corps, de s’étoffer, d’emplir la salle de cinéma et de se répandre dans tout Odessa, du moins dans toute sa partie haute, à la façon dont au réveil on saisit en un instant l’entièreté d’un rêve qu’on ne saura redire ensuite qu’avec trop de mots. Dédaigneux, les Odessites auraient été surpris d’apprendre que c’étaient les histoires de marins, ces coquilles de noix creuses, qui pourvoyaient Ossip Ossipovitch de ses meilleures histoires. Méprisants à l’encontre du port et de son activité incessante, les Odessites n’auraient jamais voulu croire qu’Ossip Ossipovitch, avant d’être l’Odessite le plus casanier s’il en fut jamais (et la concurrence était pourtant rude en ce domaine) – si l’on excepte ses grandes périodes d’occultation dont on ignorait tout – avait embarqué, il y avait longtemps, dans la marine marchande, et qu’il avait même navigué sous pavillon français, puis britannique. Ils auraient été encore plus surpris d’apprendre qu’à sa connaissance des mers orientales, Ossip Ossipovitch ajoutait celle des routes et des voies ferrées qui parcouraient toute l’Europe d’ouest en est et du nord au sud, qu’il avait connu bien des villes, villages et hameaux les plus reculés de l’Europe orientale.
Mais plutôt que de s’appesantir sur une biographie trouée, apprends plutôt, lecteur, que le nouvel opus d’Ossip Ossipovitch fut aussitôt jugé scandaleux par une partie de la population, et notamment par celle-là même, certes minoritaire, qui passait ses matinées dans les cinémas eux-mêmes minoritaires du centre-ville, le Globus-Vertov, le Passaj-Cinéma-Trois salles et le Cinéma du Vertige. Apprends également que pendant un temps relativement court, et avant que les exégètes des deux bords ne s’y mettent, les patriotes pouchkiniens et les nationalistes babéliens partagèrent une même ivresse et passion pour ce dit récit. Apprends enfin que ce récit fut aussitôt qualifié, par une population qui dans son ensemble n’en revenait pas d’une telle compromission avec le goût du jour, de «post-apocalyptique». Quant à son contenu, tu le découvriras assez vite, lecteur, mais en son temps.
Était-il bien possible en ce jour de rapporter le plus fidèlement possible le récit apocryphe et post-apocalyptique de notre grand écrivain Ossip Ossipovitch, alors même que le glas solennel venait de faire vibrer l’air de ses sons graves ; alors même que nous, narrateur d’occasion prêtant main forte à la transcription samizdatique de l’œuvre invisible d’Ossip Ossipovitch, avions vue (et ouïe) sur la basilique Saint-Basile d’où le glas funèbre était parti et que nous avions malgré nous prêté l’oreille aux chants qui s’élevaient (chants assez faux malheureusement car le pope n’avait pas l’oreille musicienne), alors même que nous avions pu observer comme chaque fois la morne indifférence des employés des pompes funèbres fumant leur cigarette devant le porche en attendant que ça passe, alors enfin que nous aurions peut-être dû nous trouver dans la basilique plutôt qu’à une table de cuisine en train d’écrire, puisque nous connaissions bien celui qui attendait lui aussi patiemment dans sa boîte qu’on veuille bien le mettre en terre ?
Non lecteur, tu le comprendras bien, il ne saurait être question en un tel jour de te livrer le récit d’Ossip Ossipovitch. Sans quoi le glas, sonnant pour un seul homme, risquerait de déteindre de ses sombres sonorités sur un récit que je voudrais te retranscrire le plus conformément possible aux impressions qu’il laissa dans l’esprit et le cœur des Odessites. Il nous faudra attendre un jour moins solennel et que les chants timides s’élevant de la basilique se taisent enfin pour te raconter ce qui allait redonner vie aux Odessites.

Lecteur, n’accuse pas le narrateur de vouloir te mystifier ou abuser de ta patience en différant à loisir ce premier récit. De même que les récits d’Ossip ne circulaient jamais quand on les attendait, de même on ne saurait les transcrire à heure fixe. Qu’on ne voie là aucune posture, aucun goût pour un malheureux second degré et ses frères ironiques mais plutôt une vieille inclination odessite pour la patience, une certaine aptitude à la surprise : c’est quand il ne se passe rien que tout peut arriver, si tu me permets de reprendre ce fameux dicton odessite.
Récit de l’Impensable
On pourrait commencer n’importe où, avait dit la voix, avait dit Ossip. N’importe où, car après l’Impensable, c’est partout qui fut modifié, partout qui eut à être repensé et reconsidéré.
Il n’était pas vrai que tout avait été détruit. Pas vrai, parce que cela n’est pas possible, la destruction complète des choses, cela n’existe pas. (Et à ceux dont Ossip Ossipovitch devinait qu’ils resteraient d’éternels sceptiques, il ajoutait dans une incise dont les autres étaient privés : voyez, voyez, ils ont voulu les chasser tous de leur pays, il y a des siècles, pendant des siècles, ils ont cru les éliminer tous, et voyez pourtant tout au bout de la vieille Europe Atlantique, ils versent de l’huile d’olive dans une soucoupe pour prédire l’avenir, ils allument certains soirs un chandelier, et parfois même ils apposent certaine image stellaire au-dessus de la porte de la maison, tout cela sans savoir qu’ils sont de la race des éternels rejetés, des expulsés séculaires. Il voulait même ajouter : regardez, regardez ! ils ont voulu nous tuer tous, jusqu’au dernier, mais sa phrase s’arrêtait au bord de ses lèvres, parce qu’alors ses yeux s’embuaient, non de la douleur d’avoir perdu certains êtres particuliers – ses yeux étaient secs depuis longtemps pour cela – mais de la perte d’un monde, du monde, d’une certaine culture, qui pour Ossip avait été toute la culture.)
Il reprenait plus calme, pour tous ceux qui l’écoutaient : la destruction n’existe pas de façon absolue. Quelque temps après la survenue de l’Impensable (on ne savait dire après combien de jours et de nuits c’était, car tout, jour et nuit, fut brouillé pendant un long moment), qui eût eu des yeux pour voir, qui eût posé, si cela avait encore existé, son visage sur le sol, qui eût encore eu des mains pour le gratter (ce qui aurait été facile, car tout ce qui recouvrait la surface de la terre avait volé en éclats au moment de l’Impensable et le sol s’était troué, livré béant, fracturé, à la terre noire, fine et granuleuse, qui recouvrait désormais ce qui autrefois s’était appelé béton armé, route, dalle, autoroute, zone commerciale, ville, stade, aéroport), qui, donc, eût pu faire cela eût assisté à un curieux spectacle. Cette terre si noire, semblable à une fine cendre, dès qu’on en observait une infime parcelle, se révélait vivante. Mieux, elle grouillait d’un monde infiniment minuscule de scolopendres, de vers de terre, de cloportes, de hannetons, d’invertébrés et d’invisibles vertébrés, de rampants, de juteux et parfois de fort appétissants (car on changerait bien vite quant aux goûts et dégoûts gastronomiques) petits animaux qu’on n’avait jamais vus jusqu’à présent.
C’est alors que l’esprit qui planait au-dessus du monde détruit jugea que l’Impensable, ce nom qui avait été donné au jour de la catastrophe, n’était peut-être pas juste, car ce qu’un nez, des yeux, des mains eussent pu voir et toucher sur le sol, était tout à fait pensable, malgré son aspect peu reluisant pour l’étroitesse de vue humaine, et que ce pensable-là, on pouvait lui donner un nom très simple et très mystérieux tout à la fois – la vie. C’était de la vie qui grouillait et tous ces infimes représentants d’un peu de vie, de cette vie souterraine, presque microscopique, formaient bien cette chose qu’on appelait le vivant, et étaient la preuve que cette terre qui avait recouvert d’un manteau poudreux les continents, les océans, et tous leurs habitants, cette terre qui partout avait déferlé pour tout ensevelir, enterrer et absorber, loin d’être matière inerte, tout juste bonne à semer la vengeance et la destruction, avait gardé intacte sa puissance de vie, au moment même où elle s’était faite puissance de mort.

Petit à petit, tous les minuscules qui peuplaient la fine terre noire, commencèrent à entrer sous terre pour descendre à quelques centimètres de la surface.
Le danger qu’ils craignaient, ces frêles zélateurs de l’obscurité, c’était la lumière qui peu à peu revenait à intervalles irréguliers et pour des périodes de plus en plus longues, au point qu’il arriva qu’on pût clairement distinguer au bout d’un temps que plus aucun appareil n’était capable de mesurer, quelque chose qui autrefois s’était appelé le Jour, alternant avec ce qui s’était appelé la Nuit.
Ainsi donc, pensait en lui-même l’esprit qui planait au-dessus de cette terre poudreuse qui avait tout recouvert – ainsi donc le soleil n’est pas mort, ainsi donc l’Impensable n’a pas eu lieu, ainsi donc c’est toute la vie qui va reprendre, et pas seulement la vie des êtres souterrains, mais toute la vie supraterrestre qui va recommencer, et il n’avait pas fini sa pensée que l’esprit, comme un chien trempé, s’affaissa sous le poids de l’humide qui lui tombait dessus, le traversait de part en part, en des millions d’atomes aqueux qui se déversaient à un rythme frénétique,
l’eau.
Il ne manquait plus que l’eau, se lamentait l’esprit, en proie à la terreur. La terre, le soleil, l’eau, se répéta-t-il.
Tout va recommencer. Tout va recommencer comme avant.

Comme avant ?
Dans la panique, l’esprit en vint à douter de l’éradication absolue qu’avait produite l’Impensable.
Et si certains hommes, ou femmes, ou enfants, avaient survécu ? Et si l’homme, celui-là même qui avait œuvré de toutes ses forces et son intelligence idiotes à la destruction de son monde et de son espèce, était encore là ? Et si par-delà son existence physique et matérielle apparemment disparue, perdurait encore quelque chose de ce que l’esprit se surprit à qualifier d’esprit humain, et dont il se ferait malgré lui le grand dispensateur ?
Abasourdi par une telle hypothèse, hypothèse qu’il s’était tue jusqu’alors, devant le spectacle si rassurant des vers de terre, l’esprit, s’il eût eu des mains et des yeux, eût posé ses mains sur ses yeux pour ne pas voir ce qu’il venait de concevoir, pour se débarrasser de cette vision de cauchemar.
Après ce moment de stupeur abrutie, l’esprit se releva, se ramassa, et fut comme ébloui par la révélation qui se fit en lui et sur le monde qu’il surplombait.
Et si l’Impensable était qu’Il n’eût pas été entièrement détruit ?

Une telle pensée demandait à être vérifiée, pour être en mesure d’écarter définitivement l’atroce hypothèse.
Mais l’esprit ne se sentait aucun courage pour entreprendre de parcourir en tous sens et en tous points la surface de cette cendre qu’il avait – avant sa révélation – trouvée si rassurante, si bénéfique, et qui à présent lui inspirait une sorte de terreur mêlée de mépris. Aussi l’esprit se laissa-t-il flotter ; il eût voulu être une autruche et enfouir dans la terre noire non pas une tête qu’il ne possédait pas, mais l’esprit tout entier.
Dans ses heures de mauvaise foi, l’esprit se rassurait en se disant qu’il était de toute façon impossible d’accomplir pareil parcours, tout se ressemblait à présent trop sur la terre qui n’avait jamais si bien porté son nom, tout avait été comme arasé, hormis quelques rares monticules qui dépassaient encore et qui avaient dû autrefois appartenir à la chaîne himalayenne. Et pour ce qui était de ces points, l’esprit s’y était déjà rendu et avait pu constater avec bonheur qu’aucune intrépide cordée, aucune aventureuse expédition n’y avait survécu non plus qu’ailleurs.
La plupart du temps, l’esprit se terrait, tapi comme un chat prêt à bondir sur la souris, empli d’une souveraine tristesse : lui qui avait dû s’enfouir pendant des milliers, peut-être des millions d’années, il ne se souvenait plus, pour ne souffler que rarement sur un monde de plus en plus colonisé par cette étrange créature qui s’était donné le nom d’homme, lui qui avait patiemment attendu son heure, que son règne vienne, lui, immortel, sans visage et sans corps, se voyait détrompé et inquiété, telle une âme errante qui ne trouverait plus jamais le repos.

Ce repos, racontait Ossip Ossipovitch, plein de compassion pour le désespoir de l’esprit, mais lui-même si content d’être homme et de pouvoir s’éblouir encore de la chaude lumière d’un matin d’automne passant au travers des feuilles et des branches du bouleau du parc, non sans les avoir réargentées au passage, ce repos, l’esprit ne le trouvait plus nulle part. La vie souterraine des scolopendres et des cloportes, des vers de terre et des invisibles lui semblait à présent une monstruosité sans nom, une aberration, une excroissante protubérance qu’il eût fallu endiguer : ce n’était plus pour lui que de l’humanité en germe.

Encore un pas de plus, ajoutait Ossip Ossipovitch à ceux qui commençaient à comprendre que son récit ne pourrait entrer si facilement dans ce qui était désormais devenu une catégorie de la production à grande échelle, avec ses quelques chefs-d’œuvre et ses innombrables coûteux nanars, et qu’on appelait affectueusement « post-apo », lequel diminutif convenait de moins en moins bien au dernier récit d’Ossip Ossipovitch, où l’Apocalypse s’appelait l’Impensable et où le dernier survivant était un esprit sans corps ni sexe.
Encore un pas de plus, disait encore Ossip Ossipovitch, et l’esprit jusque-là invisible commencerait à se muer en un souffle éthéré, en un gaz soufré, en une fumée odorante, car jamais l’esprit n’avait été si plein de contradictions, lui qui avait toujours réuni harmonieusement tout et son contraire, voilà qu’il désespérait de vouloir et de ne vouloir pas la destruction du monde, voilà qu’il s’effrayait, comme s’il était possible que sur lui, l’intemporel, le temps eût prise, et qu’il eût hésité sachant par avance l’enchaînement de toutes les causes et de tous les effets.
On aurait pu croire que l’esprit avait jusque-là toujours suivi un plan tracé d’avance. Que c’était lui qui avait eu en tête cette idée d’une diminution constante de la taille des espèces, du dinosaure au vers de terre. En réalité, si quelqu’un ou quelque chose avait été en mesure de se mettre à la hauteur de l’esprit (et ici Ossip insistait sur le fait qu’il n’était question que de se mettre et surtout pas de se hisser), il aurait été bien déçu de comprendre que celui-ci ne suivait aucun plan précis. Pire : tout lui avait toujours échappé, parce que la vie est incontrôlable, « par nature » comme il s’amusait à le dire à ses rares heures d’espièglerie. Pire, parce que la vie ne peut être abolie que pour entamer un nouveau cycle de naissances et de destructions, et cela à l’infini.
Ainsi l’esprit n’aurait pu prévoir qu’après l’Impensable (et plus il y pensait, plus il se disait qu’un nom pareil n’avait pu lui être soufflé que par un esprit humain, car il était trop à taille humaine), la terre, jour après jour, aurait commencé à se couvrir d’une végétation de plus en plus luxuriante. Toutes les graines enfouies, toutes les semences cachées, endormies, ramenées en surface, commencèrent à germer, chacune à son rythme. Ce furent d’abord les fougères arborescentes, en même temps que certaines légumineuses que l’on ne savait plus reconnaître. En quelques années la terre se recouvrit d’une dense forêt aux essences innombrables, et sous laquelle poussaient fleurs, herbes, légumes, graminées, arbustes, fruitiers, ronces, tout plus prodigue que jamais.
En de certains endroits, l’océan avait fini par soulever l’épaisse couche de terre noire et cendreuse qui l’avait recouvert, et se dessinaient, instables, de nouveaux continents, ou plutôt un seul continent, car la terre se tenait d’un bloc, trouée çà et là par de grandes mers intérieures qui retrouvaient le nom de lacs, mais qui avaient gardé la salinité des océans dont ils provenaient.
C’était bel et bien une renaissance, un nouveau monde, végétal pour l’essentiel. Certes, les vers de terre, scolopendres et tous les invisibles du dessous de la terre étaient toujours présents. Mais il fallait une oreille bien fine (pour qui eût eu encore des oreilles en ces temps à venir) pour ouïr le souterrain travail de digestion de la terre.
Ladite oreille aurait été bien surprise de n’entendre d’autre bruit que le frémissement du vent dans les feuillages, que le ploc ploc plus ou moins retentissant de la pluie, et parfois un craquement plus ou moins prononcé selon que c’était une branche ou un arbre en son entier qui s’abattait. Elle aurait été bien en peine d’entendre le chant d’un oiseau, le bourdonnement d’un insecte, les feulements du fauve ou les glapissements d’on ne sait quoi, moins encore d’humaines paroles. Le règne animal n’était plus que souterrain. La surface de la terre était déserte de toute vie non végétale ou fongique.
L’esprit contemplait en silence sa création bien qu’il n’y fût pour rien. Son absence d’œil était vide et l’ombre de sa posture pensive indiquait la profonde mélancolie de son attitude.
Le monde était vide et l’esprit s’ennuyait.
Quand l’entièreté du dernier opuscule d’Ossip Ossipovitch fut connue de tous, de ses admirateurs comme de ses détracteurs, des nationalistes pouchkiniens autant que des patriotes babéliens, il se fit entendre une sourde, mais tenace rumeur à travers la ville. Beaucoup s’agaçaient de ce qui leur paraissait être une fable ésotérique et métaphysique. Les religieux, les convertis, les ultras, les puritains et les zélés, tous y voyaient une insulte à la Création autant qu’au Créateur, et se demandaient jusqu’à quel point l’esprit devait être considéré comme la représentation de la déité, et si oui, à quel degré de blasphème on était arrivé. Les messianistes et kabbalistes, prophétistes et anticipationnistes, projectionnistes et futuristes analysaient quant à eux chaque détail et tentaient de faire converger le récit d’Ossip Ossipovitch avec leurs propres calculs. Mais comme toujours, ce n’était pas de ces côtés folkloriques-là que survint le pire. Le pire vint de ceux que l’on appelait à cette époque les Sages : ils formaient une petite caste proche de tous les cercles du pouvoir, politique autant qu’économique et, parce qu’ils venaient de la frange de la bourgeoisie qui avait mystérieusement et très rapidement réussi à s’enrichir durant le siècle passé, mais aussi parce qu’ils avaient fait leurs études dans les meilleurs écoles et lycées de la capitale et qu’ils avaient tôt publié des livres (sous l’antique forme matérielle et commerciale que les livres d’Ossip n’avaient jamais prise), ils intervenaient dans des journaux entièrement dévoués à leur pensée sur tout sujet nécessitant l’expertise d’un philosophe ou écrivain, et produisaient par là la soi-disant sagesse de l’époque. Les Sages (dont Ossip Ossipovitch n’avait jamais fait partie, comme on s’en doute), se pensaient donc la crème de la pensée et ne se privaient pas de faire partager au commun des mortels l’éclat de leur intelligence céleste.
On assista donc comme à l’accoutumée à un déluge de commentaires des Sages, lesquels, sous l’apparente discordance des opinions (il fallait bien que chacun tentât de se distinguer), se révélaient finalement très ressemblants.

Igor Vassiliévitch Popov, surnommé Pitrigor par ses détracteurs, fut sans doute le premier à livrer son interprétation de la dernière feuille volante d’Ossip Ossipovitch. Elle parut d’abord dans le grand journal du soir, sous forme de ce qu’on avait coutume d’appeler en ce temps-là une recension critique, qui prenait place dans la très menacée colonne dédiée à la littérature et aux « idées ».
Mais exceptionnellement (et cette exception avait toujours été respectée après chaque apparition d’un nouvel opus d’Ossip Ossipovitch), l’article d’Igor Popov avait le privilège de s’étaler sur deux pages pleines du quotidien vespéral. C’était dire l’honneur que le quotidien réservait aux mots de Popov, c’était dire aussi l’honneur que Popov lui-même voulait bien faire à Ossip Ossipovitch, qui pourtant n’avait jamais rien demandé. C’était dire enfin l’importance que tout cela revêtait pour l’Odessite moyen.
Pourtant (et ce pourtant serait lui aussi à pondérer, car la déception dont on parlera ensuite faisait partie de tout ce cérémonial qui consistait à attendre beaucoup trop d’Igor Popov, pour ensuite convenir qu’il n’était pas l’éclair de la pensée qu’il prétendait être. Il n’en était que la promesse, mais cela suffisait à ce que l’on espérât toujours être enfin surpris et enfin contenté dans ses attentes : ce qu’on aurait voulu, c’est qu’il mît des mots simples sur ce que chacun de nous ressentait sans parvenir à mettre en forme ces impressions), pourtant, donc, les Odessites furent – sans surprise – grandement déçus à la lecture de l’article. D’abord parce que le critique s’appesantissait lourdement sur une série d’observations que le lecteur avait déjà faites par lui-même. Mais surtout, la lecture que Pitrigor proposait de la fable d’Ossip Ossipovitch s’avérait très vite aussi ampoulée que platement réductrice.
Si le lecteur courageux veut se faire une idée plus juste du type de critique que l’on publiait alors, et du singulier accueil qu’on lui fit, ainsi que des réactions qu’elle provoqua, il pourra lire – avec l’autorisation du grand quotidien du soir – une sélection des meilleures pages de cet article sobrement intitulé : « La dernière fable d’Ossip Ossipovitch : humain trop humain ». Mais il pourra tout aussi bien sauter allègrement au-dessus de ce chapitre, s’il préfère s’éviter la rencontre avec un de ces esprits faussement supérieurs de notre temps, sans craindre de perdre quoi que ce soit à la teneur générale de notre récit.

Extraits
«La dernière fable d’Ossip Ossipovitch : humain, trop humain»
par Igor Vassiliévitch Popov (édition du soir, extraits)
«Qui n’a pas été surpris, qui n’a frémi, qui n’a craint le pire quand soudain en notre bonne vieille ville d’Odessa courut la rumeur selon laquelle notre grand écrivain national Ossip Ossipovitch venait non seulement de nous livrer une nouvelle œuvre, mais plus encore quand cette œuvre reçut aussitôt de ses premiers auditeurs, lecteurs et récepteurs le qualificatif barbare de “post-apocalyptique” ?
Il nous faut à toute force revenir sur ce qualificatif qui nous semble tout sauf simple.
On pourrait le croire l’invention des marchands de rêves cinématographiques et n’être qu’un sous-genre destiné à un public adolescent partagé entre les romances fantastiques et les vulgarités sans nom d’une musique qu’on n’ose nommer ici. Et pourtant ! Ce qualificatif renvoie, il nous faut modestement mais fermement le rappeler, à une tendance profonde du récit humain, à l’un de ses schèmes fondateurs, oserais-je dire si j’étais sûr que le public comprît encore de tels mots (ah ! époque bénie et aujourd’hui révolue où aucun de ces mots savants n’effrayait le vulgum pecus), celui qui mêle les thèmes de la descente aux enfers, de la destruction du monde, du voyage chez les morts, ce récit où le monde d’hier, le monde des vivants, a disparu, et où le héros erre désormais parmi les ombres et les décombres de son univers aboli.
Oui ! c’est bien à cela que nous sommes livrés chaque fois que nous avons affaire à un récit post-apocalyptique, et que, pour ma part, je préfère nommer le schème du voyage en terre morte, et, j’ose le dire, je le goûte, je le prise, ce récit qui fait vibrer en moi des peurs que je sais ancestrales.
S’il fallait ce premier détour – qui aura peut-être rebuté nos jeunes générations toujours éprises de vitesse et qui croient que la lenteur signifie qu’il ne se passe rien –, il le fallait pour mieux comprendre le scandale du récit d’Ossip Ossipovitch, car oui, j’ose l’affirmer : ce récit est un scandale. […]»
Ici Igor Vassiliévitch revenait inutilement sur toutes les étymologies possibles du mot scandale dans le seul but de nous montrer que le scandale dont il parlait n’était pas le scandale tel qu’on le comprenait communément – mais ses arguties furent perdues pour bien des lectrices et lecteurs inattentifs qui passèrent directement à la suite de ses analyses: « Scandale il y a, oui, je vous le dis : Ossip Ossipovitch prétend nous livrer un monde privé d’humanité, l’ayant aboli une bonne fois pour toutes (même s’il laisse planer un doute, peut-être dans l’optique assez platement commerciale d’une suite à donner, ce que, disons-le tout de suite, nous ne saurions souhaiter). Et que fait-il ? Il nous réintroduit aussitôt après de l’humain par la petite porte, avec cet esprit qui, bien que dénué de corps, ressemble trop à certaines mélancolies des temps anciens, et que l’on finit par voir doté d’un corps bien complet à force de nous nier la possibilité qu’il en ait un ! Et quoi ? Cet esprit si peu spirituel, comble du mauvais goût, se voit affublé d’une bassesse de caractère et d’une veulerie bien trop humaines, malheureusement.
Qu’avait-il besoin alors de l’appeler Esprit, de nous faire croire à je-ne-sais-quelle spiritualité ou hauteur philosophique pour nous livrer in fine un pleutre de la plus vile espèce ? Sommes-nous donc assez stupides pour accorder un semblant de sympathie aux pitreries d’Ossip Ossipovitch, quand, en nous livrant un monde tout à fait imaginable, il nous le nomme “Impensable” ?
Pour qui nous prend-on ?
Autant dire que nous espérons bien qu’il s’agisse ici de la dernière fable de celui qu’on nomma jadis notre grand écrivain national et qui eût mieux fait de rester dans l’occultation dans laquelle il se trouvait. Qu’on n’y voie pas là injure, mais plutôt le bienveillant conseil d’un amateur qui veut se croire éclairé. »
Ainsi finissait la prose d’Igor Vassiliévitch, dont on comprit très vite que son argument gisait tout entier dans son titre. Malgré tout le respect que nous avions encore pour notre grand critique, son article fut assez vite oublié, au point même qu’en le relisant pour l’intégrer à notre récit, nous avons fini par nous demander si toute cette hargne ne venait pas d’un autre critique, d’un autre journal, et si nous n’avions pas un peu mélangé toutes les coupures de presse. »

« On trouve de petites choses plus amusantes dans ce dossier, comme cette entrevue, dont nul ne saurait dire si elle est pure élucubration de scribouillard, dialogue apocryphe revu et corrigé par l’auteur, ou même, sait-on jamais, vérité à l’état pur. Elle avait paru dans La Gazette littéraire, de parution hebdomadaire, peu de temps après la publication de l’article enflammé d’Igor Vassiliévitch.
Là encore, on reconnaîtra le style propre aux journaux de cette époque, jusque dans ce goût pour des titres aussi racoleurs que truffés de références, puisque l’entretien portait ce long titre : « Dialogue avec Ossip Ossipovitch : “Longtemps je me suis rêvé en Balzac, en Dickens, en Dostoïevski.” »
« Dialogue avec Ossip Ossipovitch »
La Gazette littéraire
G. … »

À propos de l’auteur
Marie Baudry est maître de Conférences en littérature générale et comparée de l’Université de Lorraine à Nancy. Ossip Ossipovitch est son premier roman. (Source : Alma Éditeur / Blog des arts)

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