Appelez-moi César

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En deux mots
Les vacances d’un groupe d’adolescents tournent mal. Séparés de leur accompagnants, ils vont vivre un drame qui va les marquer à jamais. Vingt cinq ans après, Étienne décide de raconter ce qui s’est vraiment passé ce jour où la mort est venue leur rendre visite.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un serment si lourd à porter

Quand les gendarmes retrouvent les adolescents perdus dans la montagne, l’un d’entre eux manque à l’appel. Vingt cinq ans après le drame Étienne décide de tout raconter. Boris Marme signe un roman prenant, un suspense étouffant.

Durant l’été 1994 un groupe de onze garçons se perd en montagne, après avoir refusé de suivre leurs accompagnants. Le lendemain un peloton de gendarmerie récupérera dix d’entre eux. Dans la nuit, l’un d’entre eux a glissé et n’a plus donné signe de vie. «De jeunes innocents. Un accident regrettable. Un traumatisme puissant. Des adultes irresponsables. Voilà ce que les gens ont retenu, voilà ce qu’ils ont gobé. Le reste de l’histoire, le narrateur a voulu l’oublier, s’imposant des années de silence « pour tenter de vivre comme tout le monde, dans le mensonge, mais vivre quand même, devenir quelqu’un. Exister.»
Mais a quarante ans et après avoir perdu sa mère, Étienne décide de rompre le pacte et de raconter ce qui s’est vraiment passé.
Il avait été inscrit par ses parents à ce camp de vacances, mais craignait tout à la fois de quitter ses amis et son domicile et la rencontre avec tous ces jeunes qu’il ne connaissait pas. Des craintes que le voyage en TGV n’ont pas vraiment dissipées. Après avoir monté leurs tentes, le groupe se retrouve au grand complet. «Il y avait Mélodie, la seule fille, qui ne voulait pas être là. Il y avait le sympathique Clément, le cleptomane, avec son plâtre au bras pour une raison que j’ai toujours ignorée, et Bruno que je découvrais presque alors, le visage transparent pour le moment, si ce n’était son duvet de moustache. Il y avait James, dit la Taupe, avec ses petits yeux et son visage criblé de boutons qui fumait de la beuh, et Michaël, avec sa voix basse et érayée, et son caractère de con. Il y avait les jumeaux, Louis et Arnaud, qui ne disaient pas grand-chose, si sérieux, toujours prêts les premiers. Il y avait Charbel qui nous avait tous éclatés au foot en fin d’après-midi, Adama avec ses airs de grand prince, Steve qui semblait sympa mais franchement bête, et Franck, le fameux rouquin avec sa tête à faire peur et qui donnait l’impression de vous agresser quand il parlait. Il y avait Aristote que les autres appelaient la Tronche et Ganaël, le petit, le gamin, le collégien. Enfin, il y avait moi et il y avait Jessy, deux mondes, qu’un océan séparait encore et qui ne tarderaient pas à se rencontrer.»
Au fil des jours et des longues marches éprouvantes, le groupe va apprendre à se connaître. Étienne va se rapprocher de ses compagnons et vouloir partager leurs initiatives souvent stupides, quelquefois dangereuses. Entre larcins, provocations, mises au défi, il s’agit de désigner qui est vraiment César. Un petit jeu qui, on le sait, va virer au drame. Mais le groupe retrouvé au petit matin ne trahira pas le serment scellé après l’accident.
En choisissant, 25 ans plus tard, de confier à Étienne le soin de confesser ce qui s’est vraiment passé, Boris Marme dit tout à la fois la charge émotionnelle ressentie sur le coup et le traumatisme trop lourd à porter au fil des ans. Hantés par la mort et leur silence, les adolescents verront leurs vies brisées. Un roman construit comme un polar, un suspense qui va aller crescendo jusqu’au drame et qui permet à l’auteur de scotcher son lecteur dès les premières pages jusqu’à l’épilogue qui, lui aussi, réservera son lot de surprises. C’est fort, prenant, très réussi!

Appelez-moi César
Boris Marme
Éditions Plon
Roman
320 p., 18 €
EAN 9782259310994
Paru le 12/05/2022

Où?
Le roman est situé en France, à Paris et sa banlieue, mais principalement dans la commune imaginaire de Saint-Martin-de-Morieuse et ses environs dans les Alpes.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Appelez-moi César est un roman initiatique. L’histoire d’une bande de garçons partis marcher en montagne au cours de l’été 1994 et qui, de conneries en jeux de pouvoir, vont glisser peu à peu dans une spirale tragique. Pour comprendre leur groupe, il faut s’y immerger, sentir son souffle de liberté, partager sa bêtise joyeuse, se laisser happer par sa mécanique cruelle.
Vingt-cinq ans après les faits, Étienne, le narrateur, exprime le besoin absolu de dire la vérité, au-delà de la version officielle, sur ce qu’il s’est passé durant cette nuit terrible au cours de laquelle l’un des gars a disparu dans un ravin. Écrire devient alors pour lui un moyen d’exister à nouveau en dehors du mensonge et du secret. Il entend ainsi redonner à chacun la place qui lui revient, pour mieux reprendre la sienne. Il lui faut pour cela reconstituer chacune des journées qui ont précédé l’accident, car la vérité n’est pas si évidente, elle a plusieurs visages. Pour comprendre, il faut plonger dans le groupe, sentir son souffle de liberté, partager sa bêtise joyeuse, se laisser happer par sa mécanique cruelle.
Étienne raconte son histoire, celle de ce gamin de quinze ans, venu de sa banlieue aisée, et qui, jeté dans l’arène de l’adolescence débridée, fasciné par la figure insaisissable et dangereusement solaire du leader Jessy, a brisé les carcans de son éducation pour devenir un autre, et tenté, au gré des épreuves et des expériences émancipatrices de rivaliser avec les autres pour s’emparer du titre de César.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Sorbonne Université

Extraits
« De jeunes innocents. Un accident regrettable. Un traumatisme puissant. Des adultes irresponsables. Voilà ce que les gens ont retenu, voilà ce qu’ils ont gobé. Rien qu’un épilogue fâcheux, venu clore l’histoire d’un groupe d’adolescents partis marcher en montagne au cours de l’été 1994. Le reste, tout le monde s’en foutait. Nous avons raconté ce qu’ils voulaient entendre, sans mentir. À quelques détails près. Une version officielle derrière laquelle nous nous sommes planqués durant toutes ces années, les gars de la Miséricorde et moi. Il fallait en rester là et tenter de sauver ce qu’il y avait à sauver de nos vies. Le reste de l’histoire était à oublier. C’est ce que je me suis imposé, sans relâche. Des années de silence et de renoncement à lutter contre moi-même pour tenter de vivre comme tout le monde, dans le mensonge, mais vivre quand même, devenir quelqu’un. Exister. » p. 18

« Quinze jeunes adolescents qui débutent leurs vacances. Il y avait Mélodie, la seule fille, qui ne voulait pas être là. Il y avait le sympathique Clément, le cleptomane, avec son plâtre au bras pour une raison que j’ai toujours ignorée, et Bruno que je découvrais presque alors, le visage transparent pour le moment, si ce n’était son duvet de moustache. Il y avait James, dit la Taupe, avec ses petits yeux et son visage criblé de boutons qui fumait de la beuh, et Michaël, avec sa voix basse et érayée, et son caractère de con. Il y avait les jumeaux, Louis et Arnaud, qui ne disaient pas grand-chose, si sérieux, toujours prêts les premiers. Il y avait Charbel qui nous avait tous éclatés au foot en fin d’après-midi, Adama avec ses airs de grand prince, Steve qui semblait sympa mais franchement bête, et Franck, le fameux rouquin avec sa tête à faire peur et qui donnait l’impression de vous agresser quand il parlait. Il y avait Aristote que les autres appelaient la Tronche et Ganaël, le petit, le gamin, le collégien. Enfin, il y avait moi et il y avait Jessy, deux mondes, qu’un océan séparait encore et qui ne tarderaient pas à se rencontrer. » p. 62

À propos de l’auteur
MARME_boris_DRBoris Marme © Photo DR

Professeur et écrivain franco-néerlandais, Boris Marme vit à Paris. Il a publié en 2020 Aux armes (éditions Liana Levi), un premier roman salué par la critique. Avec son nouveau roman Appelez-moi César (2022), il nous plonge au cœur des années 90 dans un groupe d’adolescents pris dans l’engrenage d’un jeu de pouvoir. (Source: éditions Plon)

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On pourrait croire que ce sont des larmes

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En deux mots
Julien part à Argelès-sur-Mer 33 ans après avoir quitté la station balnéaire, à la recherche de sa mère Louise qui a disparu. À l’été 1986, ils avaient quitté le sud sans son père, parti sans laisser d’adresse. En la retrouvant, il va découvrir qu’elle a écrit le roman de sa vie, un écrit qu’elle entend confier à son fils.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un homme en route vers son passé

Dans son nouveau roman, Éric Genetet confronte un fils à sa mère. 33 ans après avoir quitté Argelès-sur-Mer, traumatisé, il fait le chemin inverse pour tenter d’appréhender la vérité. Une quête riche en émotions.

Ce joli roman sur la marque indélébile que laisse un traumatisme d’enfance commence véritablement à l’été 1986, même si c’est 33 ans plus tard que Julien prend la route pour rejoindre au plus vite Argelès-sur-Mer où sa mère a choisi de s’installer. Une mère qui a disparu. Au volant de sa Mercedes rouge les souvenirs affluent. «Cette auto était le symbole des années heureuses. Lorsque le soleil tapait fort sur les sièges, Julien retrouvait les odeurs de son père, mélanges de sueur et de cigarettes, et l’essence de jasmin de sa mère.» C’était l’époque où ils formaient une famille, jusqu’à sa douzième année. Quand il s’amusait à creuser des trous dans le sable et à nager dans la Méditerranée. C’était le temps des vacances et de l’insouciance. Jusqu’à ce que son père prenne la poudre d’escampette pour disparaître à jamais. Il lui faudra dorénavant construire sa vie autour d’un grand vide. Très vite sa mère ne fait plus semblant d’espérer un retour qu’elle sait improbable et poursuit sa carrière d’actrice, délaissant son fils. «Louise Denner a fait le métier, toujours juste, impeccable dans n’importe quel registre, du moins dans ceux qu’on lui proposait, des seconds rôles le plus souvent.» Et quand elle est privée «de ce frisson indescriptible, celui de monter sur une scène de théâtre», elle tient le coup en tournant de publicités, en commentant des documentaires. Elle sera aussi standardiste dans une compagnie d’assurance et serveuse dans un bar de nuit, «en banlieue pour ne pas être repérée par la profession.»
Pendant plus de trente ans, elle n’a rien dit à son fils qui est devenu «un homme de quarante-cinq ans qui aime les pardessus gris, un homme qui écrase le sable froid, un homme qui marche vers la mer.» Qui marche vers sa mère. Car Louise, qui était revenue à Argelès «pour retrouver la boîte noire des vols de sa vie» veut lui confier le manuscrit qui raconte sa vie, leur vie. Mais Julien veut-il entendre ce qu’elle a à lui dire? Il ne semble pas encore prêt et reprend le volant vers Paris.
Éric Genetet dépeint avec beaucoup de pudeur et de sensibilité ce chemin qu’emprunte le fils vers sa mère, vers cette vérité qu’il redoute après avoir trop longtemps voulu entendre. Car il a compris que «quand on a passé son temps à essayer de supporter le poids de ses souffrances, c’est très dur de trouver la force d’aimer.» Mais il a aussi compris qu’il va lui falloir se confronter à son passé pour pouvoir espérer se construire un avenir. «Maintenant, ils avancent ensemble contre le vent. Sous l’effet des tourbillons de sable, leurs yeux coulent. On pourrait croire que ce sont des larmes.»

Playlist


Con mil desengaños de Luz Casal rythme le roman

On pourrait croire que ce sont des larmes
Éric Genetet
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
160 p., 16 €
EAN 9782350877877
Paru le 27/01/2022

Où?
à Argelès-sur-Mer dans les Pyrénées Orientales ainsi qu’à Paris et Lyon ainsi qu’à Grignan. On y évoque aussi de nombreux voyages à Madrid, Lisbonne, Berlin, Genève, Venise, Vérone, Florence, Rome, Naples, Prague, Liverpool, Dubrovnik, Florence ou encore au Maroc, du côté d’Essaouira et à Buenos-Aires.

Quand?
L’action se déroule de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Cela fait près de trente ans que Julien n’est pas retourné à Argelès-sur-Mer. C’est là-bas, sur la plage, que son innocence a volé en éclats. Là-bas que s’est installée sa mère, Louise, depuis plusieurs mois. Elle qui s’était promis de ne plus y remettre les pieds. Ce trajet qui le ramène vers de douloureux souvenirs, Julien n’a d’autre choix que de l’emprunter : sa mère a disparu. Du moins l’a-t-il cru. À quoi joue-t-elle ? Après tant de silence, qu’espère-t-elle encore de lui ?
À travers le portrait de cet homme en route vers son passé, Éric Genetet raconte les blessures vives de l’enfance et des non-dits. Mais au bout du voyage, la lumière inonde la plage et ouvre une nouvelle voie, celle de la réconciliation. L’avenir est toujours à construire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Grande Parade
France Bleu Alsace (Jean-Brice Tandonnet)
Blog Les chroniques de Koryfée
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Carobookine
Blog Domi C Lire
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
Août
Elle descendait l’escalier de l’immeuble. Il la reconnut tout de suite. Il avait eu envie de lui dire Vous êtes Louise, c’est bien vous ? Je suis Genio, oui, Genio Tardelli, l’été 86, celui de notre baiser ? C’est très loin, en effet. Moi, je m’en souviens. Mais un dixième de seconde lui avait suffi pour comprendre que sa nouvelle voisine ne le reconnaissait pas. Alors, pour ne pas la gêner avec son histoire – dans la vie la plus grande peur de Genio est d’être indélicat –, il lui avait juste souhaité la bienvenue en bafouillant deux-trois mots, puis il avait évoqué son métier pour lui dire quand même, vous êtes certaine de ne pas vous rappeler de cette aventure avec un jeune et beau chasseur d’images ?
– J’étais photographe, ici à Argelès, il y a longtemps !
– Ah oui ? Mon fils est photographe, il travaille à Paris, elle avait dit pimbêche en prenant la direction de la mer.
Genio Tardelli ne se trompait pas, ce parfum de jasmin et peut-être de bergamote dans son sillage était bien celui qui l’avait obsédé l’été où elle venait chercher ses tirages. À la plage, il ne remarquait en elle aucun changement d’attitude, mais dès que Louise Denner poussait la porte de son petit magasin de la rue piétonne, ses yeux se chargeaient d’électricité. Et puis était arrivé ce jour où, dans un soupir, elle avait dit « Genio, vous me faites de l’effet. » Ils étaient seuls, l’attirance était réciproque et irrépressible. Les corps s’étaient emballés, les étoffes déboutonnées, il l’avait entraînée à l’écart. Ils auraient fait l’amour, c’est certain, si un client n’était pas entré à ce moment-là, puis un deuxième client alors qu’elle attendait dévêtue, assise sur le stock de pellicules. Dans la fraîcheur de l’arrière-boutique, son désir s’évapora, c’était trop tard. Elle se rhabilla sans bruit et quitta les lieux en détournant la tête pour que personne ne remarque son égarement, cette folie passagère qui devait se voir sur sa figure rougie par la confusion et la barbe de trois jours du photographe.

Alors que la veille son horizon n’était que son horizon, trente-deux ans plus tard, il se retrouvait face à la femme qui lui avait donné le baiser le plus renversant de toute sa vie. Le seul baiser qu’il n’avait jamais oublié, le seul baiser qui n’avait jamais voulu mourir.
Mais Louise ne l’avait pas reconnu. Pire, elle affichait une glaciale distance. Celle dont les âmes solitaires sont faites.
Genio resta planté dans le hall d’entrée de leur immeuble, se mordant les lèvres, d’abord convaincu que le regard de Louise fuyait comme celui de ces gens qui, le passé trop lourd, ne prennent pas le risque de se souvenir, puis tremblant d’émotion en repensant à cette femme à tomber par terre qu’elle était autrefois. Sous le maquillage de Louise, il devinait son teint pâle, sous les reflets rouges ses cheveux gris. Les années, les siècles ont-ils une prise sur les amours interrompues, sur les amours de bord de mer ? Peut-être que la patine du temps n’a aucune importance. Peut-être qu’elles sont protégées du lichen ou de la rouille, qu’elles restent en suspension dans les embruns salés et ne font jamais naufrage. Peut-être qu’un jour, il faut les vivre enfin.

Avril, l’année suivante
Bonsoir Julien, je suis le voisin de votre maman. Son préféré. Enfin, je crois. Je ne veux pas vous inquiéter, mais… je me demande si Louise est avec vous. Elle ne m’a pas averti de son départ. C’est curieux, d’habitude, elle me prévient. Je vous téléphone depuis chez elle, j’ai un double des clés au cas où. Je me suis permis d’entrer dans son appartement et j’ai trouvé votre numéro écrit en gros sur des Post-it, voilà… N’hésitez pas à me rappeler. Je suis monsieur Tardelli, Genio Tardelli, le voisin du dessus à Argelès-sur-Mer, deuxième étage gauche.

Le fils de Louise a réécouté le message et, parce qu’il n’avait plus le choix, il est monté dans la Mercedes 280 SE rouge en direction du sud de la France. La scène s’est déroulée hier soir à Paris, presque trente-trois ans après le dernier été.

La lumière des phares déchire le demi-jour. Julien ouvre la vitre. Après des heures sans sommeil, l’air frais lui fait du bien, comme le bruit des vagues en contrebas. La station balnéaire est encore endormie. Elle ressemble à un parc d’attractions abandonné, les néons du casino sont éteints, les autos tamponneuses bâchées, mal rangées au milieu de la piste. Le soleil d’Argelès-sur-Mer bientôt se lève, pour Julien c’est la première fois depuis 1986.
Il n’a jamais parlé à quiconque de ce coin des Pyrénées-Orientales. Et ce qui le rend fou de rage, Julien, c’est que sa mère n’ait rien trouvé de mieux que de s’installer ici l’été dernier. À soixante-dix-sept ans Louise a changé de vie, elle a quitté Paris. Il n’a pas compris cette décision. Il peut s’énerver pour rien, Julien ; au sujet de sa mère, il a toujours de bonnes raisons de le faire.

Il ralentit à hauteur de l’hôtel Plage des Pins, prend à gauche côté mer. Lorsque la voiture entre dans le virage, il entrevoit sa gueule défoncée dans le rétroviseur. Il se gare à quelques mètres de l’immeuble de Louise, qu’il a repéré sur l’appli de son téléphone, et serre doucement le frein à main. Le moteur de la Mercedes dégage une vieille odeur d’huile brûlante. Il coupe le contact, pose son doigt sur la croix tracée au feutre rouge en bas de l’ancienne carte Michelin étalée depuis Paris sur le siège passager. Julien est bien arrivé à Argelès-sur-Mer. Il plie la carte et la remet dans la boîte à gants, exactement au même endroit, avec le carnet d’entretien. Il boit le fond de sa bouteille d’eau, qu’il jette sur la banquette arrière. Sa bouche est chargée des litres de café et des huit cent soixante-dix kilomètres d’asphalte avalés toute la nuit. Il enfile son bonnet, sort de la voiture, serre ses poings et étire ses bras vers le ciel en prenant une grande bouffée d’air. Il ferme la portière sans la claquer, pour ne réveiller personne ; les fantômes pourraient avoir envie de faire un tour de manège.

Sa première idée est de se précipiter chez sa mère. Mais il ne peut pas y aller directement. Tout le retient, son corps glacé de fatigue, la peur de ne pas la trouver et de la trouver aussi.
Il avance vers le rivage. Il remonte la capuche de son sweatshirt qui dépasse de son pardessus gris clair. Il l’aime, ce manteau, il se sent bien dedans. C’est un homme de quarante-cinq ans qui aime les pardessus gris. C’est un homme qui écrase le sable froid, un homme qui marche vers la mer.

Il s’arrête devant le portique en poutres carrées d’une balançoire. Elle n’a pas bougé depuis un siècle. Il s’assied sur le siège en bois, enroule les cordes au-dessus de sa tête comme le faisait sa mère avant de tout lâcher. Le môme est de retour chez lui, mais l’adulte s’en veut d’être là. Il se sent coupable de ressentir cette chaleur de l’enfance, de céder à la grandeur des souvenirs. Hier, il ne savait pas qu’il n’avait rien oublié.
Les juillettistes bronzaient, nageaient, s’entassaient, mangeaient des glaces à l’italienne, jouaient aux raquettes et reprenaient des tickets de train fantôme. Les manèges tournaient jusqu’au milieu de la nuit. Julien pense au goût des pralines aux cacahouètes, aux verres de grenadine et au bruit des glaçons qui se fissuraient à la surface de l’eau, à l’odeur sucrée des beignets à la crème, aux étalages de melons et de brugnons sur le chemin de la mer. Il pense aux jours de tiercé dans les cafés enfumés, aux bateaux de pêche et aux navires de croisière qui entraient dans les ports alentour, aux gens sur les pédalos et aux avions publicitaires suspendus dans l’air à lutter contre la tramontane. Le petit train blanc coupait l’ombre des maisons du bord de mer, les allées étaient pleines de vacanciers venus dépenser leur argent après la journée à la plage. Les haut-parleurs des voitures de cirque annonçaient le spectacle du soir sur la place principale. Certains étés, le Tour de France passait par là avec ses maillots jaune, vert et rouge, les mêmes couleurs que celles des drapeaux de baignade ; ils flottaient dans l’air selon le ciel, le vent et les courants. Julien était soulagé quand il était vert ; la mer serait calme, il naviguerait sur le canot pneumatique bleu clair que son père gonflait à la bouche et qui sentait la cigarette, il courrait sur le sable, aveuglé par la lumière en criant « Regarde papa, regarde ! »
Il se jetait dans les lames de la Méditerranée. Son corps percutait la vague, il disparaissait dans l’écume, puis réapparaissait, retrouvait son souffle, chassait le sel de son visage et se tournait vers ses parents. Louise se tenait dans l’ombre du parasol rouge, cachée derrière son chapeau de paille et ses lunettes noires, elle lisait un magazine ou un roman. Serge dormait, allongé sur le dos. Julien revenait sur sa serviette. Le soleil lui séchait la peau et il recommençait. Entre deux bains, il écoutait le murmure de la mer et rêvait d’aller jusqu’au large, loin derrière les houles légères. Au début du dernier été, son père lui avait promis qu’ils nageraient ensemble, entre hommes, pour atteindre le graal, les bouées jaunes. Plusieurs fois, Julien avait demandé « on y va aujourd’hui papa », Serge avait répondu « peut-être demain ».

Tout est encore là, les balançoires, les espoirs, le vent, le sable, la mer, les mots de son père. Il n’en parle jamais. C’est comme ça, comme un accord tacite qu’il n’a passé avec personne. Depuis le dernier été, Argelès est l’autre nom du chagrin.

Julien ouvre son manteau gris et se met à courir. Il court, il accélère et, après quelques mètres, sur le terrain de jeu de sa vie, il shoote dans le ballon en cuir rouge et blanc de son enfance, il marque un penalty, lève les bras, change de direction, engage un nouveau sprint, fait quelques passements de jambes et une passe en profondeur, la balle lui revient et, sans contrôle, il tente une reprise de volée. C’est le deuxième but, en pleine lucarne, c’est magnifique ! Ce mouvement du pied qui déclenche la frappe, au ralenti, c’est du grand art ! Il stoppe son match et se laisse tomber en croix à l’endroit exact où il s’installait avec Serge et Louise. La même place tous les ans sur le sable brûlant de juillet, comme si elle était marquée d’une croix rouge sur une carte routière. Un matin du dernier été, Julien s’est réveillé vers neuf heures. Il a bu un verre de lait et il a trouvé que la tête de sa mère n’était pas celle des autres jours. La Mercedes rouge n’était pas devant la porte. Louise avait fini par dire : « Ton père nous a quittés cette nuit. »

L’absence d’un père est un volcan. On oublie sa menace, mais ses coulées de lave brûlent le cerveau quand le temps s’immobilise au milieu d’un tube du groupe Téléphone, sur un circuit de voitures électriques, sur l’encadrement d’une porte crayonnée de traits à intervalles irréguliers pour indiquer la taille de l’enfant, sur un œuf dur juste avant de casser la coquille, juste avant la mayonnaise, sur le miaulement d’un chat de gouttière, sur la trajectoire d’un ballon vers la lucarne d’un but au Parc des Princes, sur un dimanche au Jardin d’acclimatation où Louise, Serge et Julien se promenaient en mangeant des gaufres avant un tour sur le boulevard Périphérique avec la Mercedes, sur un jour au marché couvert des Enfants-Rouges où Serge emmenait Julien, ils achetaient une belle volaille et des pommes au four pour le déjeuner et ils entraient au bistro, le fils lisait les résultats sportifs et buvait un verre de grenadine rempli de glaçons qui craquaient dans l’eau, le père commandait un pastis, la cigarette collée à la bouche il cochait des cases sur les tickets de tiercé. Il parlait peu. Les grands ne font pas attention aux petits quand ils jouent de l’argent, mais Julien aimait ces silences-là dans le vacarme du samedi matin, ces silences qui n’ont rien à voir avec l’absence.

Depuis son balcon, un bol de café noir entre les mains pour supporter la fraîcheur de ce matin d’avril, Genio Tardelli devine au premier coup d’œil que celui qui court, frappe dans un ballon imaginaire, marque deux buts, lève les bras au ciel et se laisse tomber sur le sable est Julien, le fils de Louise Denner. Ça lui fait bizarre de le revoir. Il y a trente-trois ans, il n’était qu’un môme qui tirait la langue sur toutes les photos.

Dans les années quatre-vingt, les artistes gagnaient bien leur vie dans les rues et sur les plages d’Argelès. Des photographes en jean pattes d’éléphant slalomaient entre les parasols. Tardelli était l’un d’eux. Pour résister au soleil, il portait une large chemise blanche. Il avait les idées belles, la crinière abondante et rebelle, son Olympus à la main et son sac en bandoulière. En fin de journée, il attendait les clients dans sa boutique photo au cœur des allées marchandes. Plus tard, il l’avait cédée pour s’installer dans une station de montagne. Il s’était marié. Sa femme l’avait quitté pour un autre et il était revenu à Argelès.
Genio est plus adroit de ses mains qu’avec les moyens de communication modernes, mais il s’amuse à poster ses images sur Instagram. Lorsqu’il lit les commentaires dithyrambiques de ses abonnés, il oublie que son heure de gloire est passée il y a bien des années. Le temps où il vendait ses œuvres pour des centaines de francs n’avait pas duré, il s’était vite remis à faire des travaux à la petite semaine, courant les mariages, les journées portes ouvertes, les pots de départ avec les verres de champagne en rang d’oignons, enterrant son talent sans faire de sentiment.
Sa chevelure moins abondante a blanchi, comme sa barbe de cinq jours sur son visage marqué et arrondi par les années. Aux grandes théories, à l’entre-soi, à l’autosatisfaction, Genio Tardelli préfère la discrétion d’un regard. Fidèle d’aucune église, il supporte l’indifférence, pas le dégoût des choses. Ici les gens l’aiment bien, il a la réputation d’un type charmant, un homme droit.

Sur le sable, Louise allongeait trois serviettes bleues. Serge plantait profondément le pied d’un parasol rouge en fumant une Peter Stuyvesant. Julien plongeait aussitôt dans les vagues. Quand Genio arrivait à leur hauteur, il baratinait. C’était son métier et il avait l’art de faire plier les estivants regardants sur les dépenses. Ce n’était pas le cas de Serge et Louise, chaque jour ils se laissaient convaincre facilement : elle criait « Julien, viens là un instant, on va faire une photo avec le monsieur ». Genio disait « Petit, installe-toi avec tes parents », il invitait Serge à se déplacer légèrement, mais le père faisait mine de ne rien entendre. Pour se donner une contenance sur les photos, le môme, mouillé et recouvert de sable de la tête aux pieds, faisait des grimaces. Son extravagance énervait sa mère. Le père, le visage fermé, ne bronchait pas. Il retournait sa cigarette pour en allumer une autre avant que la première ne soit totalement consumée. « Voilà, parfait, ne bougez plus. » Julien était fasciné par cet artiste itinérant, par son allure, sa façon de s’habiller, de parler, la dextérité avec laquelle il maniait son appareil, pour lui c’était ça la liberté. Être photographe sur la plage d’Argelès. Son envie de faire ce métier est née là. Il avait demandé un reflex pour son anniversaire. Serge avait promis de lui acheter le meilleur.
Tardelli cadrait et appuyait sur l’obturateur de son argentique. Il donnait le ticket avec l’adresse où retirer les images et poursuivait sa progression. Julien le regardait s’éloigner. Ses talons glissaient de ses tongs et s’enfonçaient dans le sable brûlant.
Les années précédentes, Louise n’allait jamais voir les photos, mais en 1986, prétextant des achats à effectuer, elle laissait Serge et Julien prendre un verre au bistro et elle se rendait dans la boutique de Tardelli.

Il y a neuf mois, début août, Genio était seul. « Morne et seul », écrivait Paul Verlaine qu’il ne lisait plus. Parfois, à la manière de son poète préféré, il rêvait de conversations amoureuses, d’échanges passionnés et tendres, pour oublier que sa vie se terminait dans la râpeuse latitude d’un bord de mer. Il y a neuf mois, début août, tout a changé. Un lundi matin, le jour de son emménagement, il a reconnu immédiatement Louise Denner, même si trente-deux ans s’étaient écoulés. Pour être plus précis, il a d’abord identifié un tatouage sur son bras droit. Six lettres, dans le sens de la hauteur, IHA BLE. Elle le porte depuis ce temps ancien où elle passait ici ses vacances en famille.

Le soir du baiser, dans les rues d’Argelès, Genio avait déambulé au hasard, ne sachant pas s’il était heureux ou désespéré. Un instant, il avait bien cru apercevoir Louise, Serge et Julien parmi la foule, entre le bois des pins et les manèges. Il aurait juré qu’elle dégustait une glace à la fraise.
Ce même soir, personne ne se doutait que la joie plus intense qui se lisait sur le visage de Louise n’était pas seulement le reflet du bonheur des vacances et de la lumière des lampions multicolores qui éclairait la ville. Elle pensait à Genio, à son audace, à son odeur, à sa douceur, à sa façon de la saisir. Son désir était monté plus haut qu’elle n’avait jamais pu l’imaginer. Personne ne se doutait que son rythme cardiaque accélérait quand elle revoyait la scène de l’arrière-boutique. Cet instant où elle avait succombé au charme d’un photographe vagabond.

Depuis l’été 86, elle laissait les hommes à distance, pas question d’envisager le moindre début d’intimité. Genio Tardelli ne faisait pas exception, mais ces derniers temps, la Parisienne était moins sauvage. Leur complicité s’était renforcée au fil des jours et de leurs conversations autour d’un petit vin de pays. Ils étaient amis, ils allaient au cinéma, ils prenaient des verres au Café Novo. Elle avait confiance en lui. La preuve, elle lui avait laissé un double de clés, au cas où.

Il y a deux jours, Genio Tardelli a craint que Louise ait eu un problème, un malaise, une attaque ou, pire, qu’elle soit décédée, parce que ces choses-là arrivent, c’est dans les journaux. Il n’entendait pas les chansons de Luz Casal qu’elle mettait en boucle d’habitude. Il avait d’abord pensé que cela lui faisait des vacances, puis très vite, que ce n’était pas normal. Il était descendu, avait frappé à la porte. Aucune réponse. Il avait hésité à pénétrer dans l’appartement, imaginant son corps sans vie allongé sur le sol, dévoré par les nombreux chats sauvages qu’elle nourrissait et qui entraient et sortaient à leur guise par la fenêtre entrouverte de la salle de bains. Finalement, n’écoutant que son courage, il avait déverrouillé la serrure.

Les rideaux étaient à moitié tirés. Le logement avait l’aspect d’une nature luxuriante. Des plantes vertes et des vases garnis de fleurs fraîchement coupées étaient posés un peu partout. Les derniers rayons du soleil circulaient entre les feuilles des frangipaniers, des figuiers de Barbarie et des orchidées et se reflétaient dans les chromes des appareils ménagers. Deux siamois et un chat de gouttière rôdaient en attendant un repas incertain. Leurs miaulements rompaient le silence.
« Louise ? Louise, vous êtes là ? »

Comme un détective expérimenté, Genio fit le tour de l’appartement accompagné des chats et d’un sentiment d’exaltation étrange. Dans le réfrigérateur, deux bouteilles de blanc entamées et une boîte de six œufs bio se battaient en duel. Plus bas, un sachet dégageait une forte odeur de poisson frais à côté d’un saladier fermé par une feuille d’aluminium, il n’osa pas vérifier son contenu. Il pensa qu’un cambrioleur avait pu assassiner sa voisine, la découper à la scie avant de stocker les morceaux, que le rapport de police indiquerait des taches de sang invisibles à l’œil nu sur le carrelage, qu’il allait découvrir le tueur en se retournant, mais surtout qu’il abusait trop des séries télé. Il ne trouva aucun corps, aucune trace de lutte ou de départ précipité.
Genio Tardelli repéra un numéro de portable écrit au marqueur rouge sur des Post-it collés les uns à côté des autres sur un mur de la cuisine, au milieu d’un mélange de cartes postales, de tickets de spectacle et de cinéma, de polaroïds. Il composa le numéro avec le téléphone fixe accroché au mur et laissa un message.

Julien n’avait aucune envie de quitter Paris, pas envie de gérer ça maintenant, pas envie d’aller dans ce lieu de l’enfance qu’il a tant aimé. Depuis l’installation de sa mère au bord de la mer, il a refusé toutes ses invitations, même pour Noël. Mais il n’avait plus le choix, le message de Tardelli lui trottait dans la tête comme une archive sonore de mauvaise qualité. Je me demande si Louise est avec vous… le voisin du dessus à Argelès-sur-Mer, deuxième étage gauche… Elle ne m’a pas averti de son départ… C’est curieux… monsieur Tardelli, Genio Tardelli… N’hésitez pas à me rappeler… Argelès-sur-Mer… Julien alla chercher la Mercedes rouge au garage et prit la route.

En décembre, c’est Louise qui était montée à Paris. Pour le réveillon, elle avait préparé son traditionnel ceviche accompagné de frites épaisses et, rapidement, ils avaient allumé la télévision. Il n’y avait rien. Ils l’avaient regardée quand même. Julien avait dit trois mots de ses projets de photos. Sa mère avait tendu une oreille distraite avant de changer de sujet, quelque chose sans aucun rapport : « Qu’est-ce que c’est devenu sale Paris ! C’est rare la neige à Noël, c’est navrant! »

Extraits
« Cette nuit vers Argelès lui rappelait ses jeunes années. Entre vingt et trente ans, il avait roulé des milliers de kilomètres sur les autoroutes reliant les métropoles européennes avec cette voiture. Madrid, Lisbonne, Berlin, Genève, Rome, Prague, Liverpool, Dubrovnik, Florence, des journées entières, et des nuits aussi, s’arrêtant dormir sur des parkings déserts, pour faire des photos qu’il essayait de vendre aux agences. Il logeait ici ou là, sillonnait les villes avec son reflex. La Mercedes tournait comme une horloge. Pas une seule fois elle n’était tombée en panne. Il se disait que Serge veillait sur elle. Cette auto était le symbole des années heureuses.
Lorsque le soleil tapait fort sur les sièges, Julien retrouvait les odeurs de son père, mélanges de sueur et de cigarettes, et l’essence de jasmin de sa mère. » p. 33

« Louise Denner a fait le métier, toujours juste, impeccable dans n’importe quel registre, du moins dans ceux qu’on lui proposait, des seconds rôles le plus souvent. «Une existence entière sur le plateau, ce n’est pas donné à n’importe qui et c’est bien là ma réussite», confesse la comédienne. Il y a quelque chose de formidablement arrogant sur le visage d’un acteur quand il formule ce mot, plateau. Quelque chose qui le place au-dessus des autres, privés de ce frisson indescriptible, celui de monter sur une scène de théâtre. C’est si fort que Louise oublie les années où elle a travaillé pour remplir le réfrigérateur, tenir le coup, compléter son nombre de cachets d’intermittente du spectacle et arrondir les fins d’années moroses. Elle avait tourné quelques publicités, enregistré des commentaires de documentaires, accepté un boulot de standardiste dans une compagnie d’assurance, ou même servi dans un bar de nuit, en banlieue pour ne pas être repérée par la profession.
Lorsque les rentrées d’argent étaient insuffisantes, qu’elle ne trouvait ni rôle, ni travail, elle allait au combat avec la volonté d’un général républicain, armée de deux sacs en bandoulière. Arrivée aux caisses des magasins d’alimentation, elle déballait uniquement celui qui était le plus rempli. Et repartait, ni vue ni connue. Elle disait que c’était bien elle cette expression, ni vue ni connue, les tranches de jambon, les Apéricubes, les paquets de gâteaux Lu et le champagne sont bien meilleurs quand on les a volés. Dans les périodes plus florissantes, elle chapardait quand même un ou deux trucs pour ne pas perdre la main. Ce jeu était une révolte. Elle ne connaissait aucune drogue plus forte que la comédie, mais piller un supermarché lui procurait une dose d’adrénaline indispensable à sa survie. » p. 54-55

« Les mots? Quels mots? De quoi tu parles? Des mots de mon enfance si joyeuse, des mots de l’endroit où ma vie a basculé l’été de mes douze ans? Je te rappelle les faits? Ils racontent quoi tes mots? Mes jeux insouciants sur cette plage? Mes plongeons dans la Méditerranée qui n’intéressaient personne? Tu vas m’expliquer pourquoi tu ne m’as plus parlé de mon père? Pourquoi tu t’es installée ici trente-deux ans après? Pourquoi, putain? Tu vas me révéler le contenu de votre dernière conversation? J’ai quarante-cinq ans putain ! Quarante-cinq ans! Tu te rends compte que tu ne m’as jamais rien raconté, même pas le début, ce qu’il y a eu de beau entre vous. Tu te rends compte que tout ça a manqué à ma vie, que tu m’as jeté comme une merde à chaque fois que je t’ai posé des questions, Je pourrais porter plainte pour tentative d’abandon d’un enfant de douze ans!
– Je crois qu’il est possible de faire autrement désormais. »
Elle mesure, si elle en avait besoin, le désert qu’est devenue sa vie.
« Ah oui? Ce n’est plus interdit maintenant? Tiens, j’ai une question: c’était quoi son métier? Qui il était vraiment? Tu as passé des siècles à éviter le sujet, et subitement, un soir d’avril à Argelès, tu as fait un ceviche, tu me balances que c’était son plat préféré, ce que j’ignorais évidemment, et on en parle?
– Julien, les miracles n’existent pas dans les relations humaines, faut du temps pour expliquer les choses, même les plus simples, cela prend parfois des années.
– Mais là, il s’agit de décennies, de ma vie bordel. » p. 63

« Louise sort elle aussi du café, arrive à la hauteur de Julien, et pour la première fois depuis l’enfance, elle attrape son bras. Maintenant, ils avancent ensemble contre le vent. Sous l’effet des tourbillons de sable, leurs yeux coulent. On pourrait croire que ce sont des larmes. » p. 81

« Il y a deux catégories de malheureux, ceux qui creusent leur tombe et ceux qui n’ont pas de pelle. » p. 109

« Quand on est élevé dans le secret des choses, on reproduit ce silence intimement, infiniment. Quand on a passé son temps à essayer de supporter le poids de ses souffrances, c’est très dur de trouver la force d’aimer. » p. 152

À propos de l’auteur
GENETET_eric_Philippe_MatsasÉric Genetet © Photo Philippe Matsas

Né en 1967, Éric Genetet vit entre Strasbourg et Paris. Il est l’auteur de plusieurs romans dont Le Fiancé de la lune, sélection Talents Cultura 2008, Tomber, lauréat du prix Folire 2016, et Un bonheur sans pitié. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Le goût des garçons

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En deux mots
La narratrice de ce premier roman, pensionnaire dans une institution religieuse, vient de fêter ses treize ans et d’avoir ses règles. À la transformation de son corps va succéder une furieuse envie de vouloir tout connaître de la sexualité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Sa seule obsession, c’est le sexe

Avec ce premier roman qui raconte comment une fille de treize ans part avec avidité à la découverte de la sexualité, Joy Majdalani réussit une entrée remarquée en littérature. Et nous offre un chant de liberté.

La narratrice de ce premier roman a treize ans. Pour elle, comme pour bon nombre de ses copines du Pensionnat Notre Dame de l’Annonciation, il n’y a désormais qu’un seul sujet de conversation qui vaille la peine, le sexe et ses mystères.
Une obsession que l’on peut analyser de trois manières complémentaires et qui donnent à ce parcours initiatique toute sa densité. Si la jeune fille est tant travaillée par ce sujet, c’est d’abord pour des causes physiologiques. Les bouleversements anatomiques qui surviennent avec la puberté donnent l’occasion à toutes les pensionnaires de se pencher sur leur corps et celui de leurs copines de classe, de voir les seins «à la fermeté intrigante» pousser, les hanches s’arrondir, la pilosité gagner du terrain. C’est ce «caractère sexuel secondaire» qui va du reste effrayer le plus la narratrice qui, tout au long du roman, va traquer tous les poils. Le moindre d’entre eux devenant le symbole de la disgrâce. Cette exploration ne va du reste pas s’arrêter au sexe féminin. Il faut désormais essayer de comprendre comment fonctionnent les garçons, quel est ce mystère qui fait raidir leur membre. Après les caresses et cette étape initiatique que constitue un baiser avec la langue, il va falloir pousser plus avant le côté tactile, offrir ses seins à la main d’un garçon en échange de la caresse de ce qu’elles prennent déjà comme une transgression d’appeler une bite.
La seconde lecture est celle du roman de formation. Au fil des pages, l’enfance s’éloigne, la naïveté – quand ce n’est pas l’ignorance – et remplacée par une inextinguible soif de savoir, de connaître. Et de franchir très vite les étapes, quitte à se fourvoyer: «Nous prenions le viol pour une libération forcée. Nous imaginions le beau chevalier blond qui abattrait d’un coup d’épée les portes scellées pour nous arracher aux bras étouffants de nos mères.» Fort heureusement, ces vœux restent pieux et tiennent davantage du fantasme que de la réalité.
Ce qui nous amène au troisième niveau de lecture, sociologique. Car l’irruption du désir est aussi marquée par de nouvelles alliances, par la construction d’un réseau, d’une bande de copines, les «Dangereuses», qui vont rivaliser pour s’octroyer la place la plus enviée, quitte à mentir, quitte à trahir. C’est ainsi que Bruna va endosser un faux profil sur internet pour piéger sa copine. Mais, elle ne lui en tiendra pas vraiment rigueur, car «les histoires d’amour torrides qu’elle me rapportait tous les lundis alimentaient mes grandes théories sur ce qui plaisait ou non.»
Il en ira de même avec la belle Ingrid, celle qu’il fallait à tout prix côtoyer pour avoir droit au statut de fille intéressante. Car la «suceuse» pouvait partager son expérience, raconter «ce qu’il fallait faire une fois qu’on nous avait enfoncé l’objet dans la bouche, la position de la langue, des dents, le degré de succion qu’il fallait administrer.» Et si en fin de compte «son tutoriel expéditif ne m’apprit rien et ne fit que me frustrer davantage», elle aura apporté une pierre de plus à la construction d’une sexualité plus libre.
Car Joy Majdalani, derrière ce récit construit avec l’avidité qui caractérise cet âge des grandes mutations, montre une voie vers l’émancipation. Faisant fi des préceptes religieux et des diktats familiaux, il s’agit de s’armer pour s’offrir un meilleur futur. Un premier roman très réussi!

Le goût des garçons
Joy Majdalani
Éditions Grasset
Premier roman
176 p., 14,90 €
EAN 9782246828310
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé au Liban, principalement à Beyrouth.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elles sont «de bonne famille». «Bien élevées.» Collégiennes à Notre Dame de l’Annonciation. Elles pourraient aussi bien être dans n’importe quelle institution d’une autre religion ou un très bon collège de la République. Elles ont treize ans, elles sont insoupçonnables. Elles n’ont que le désir en tête.
La narratrice, qui a treize ans, rêve des garçons, de leur sexe, de faire l’amour avec eux. Toutes en parlent. Il y a bien sûr la peur, que les religieuses du collège s’empressent d’entretenir en brandissant des images sanglantes de fœtus avortés, mais la peur ! Elle ajoute à la curiosité. La narratrice s’allie à la terrible Bruna. Rivale et confidente, elle sait dénicher sur Internet des garçons avec qui s’adonner à des conversations téléphoniques interdites. Bruna lui tend un piège, où elle tombe avec naïveté. Que faire ? Se rapprocher des plus belles de la classe, les Dangereuses ? Ces transgressives savent quoi faire de leur corps.… Les fâcheux peuvent bien la traiter de putain, il lui faut goûter, goûter au garçon.
Légendes, ragots, ignorances, peurs, élans, embûches, alliances, traîtrises, téléphone, Internet, tout tourne autour des garçons et de leur corps mystérieux dans un mélange de fantasmes et de romantisme. Cru et délicat, dévoilant les candeurs comme les cruautés, voici un premier roman d’une véracité implacable qui marquera.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
L’éclaireur FNAC (Sophie Benard)
Atlantico (Annick Geille)
Focus LeVif.be
Blog Lily lit
Blog Mademoiselle lit

Les premières pages du livre
« Le corps des filles
Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons.
Au fond de notre classe de 5e, près du radiateur, des fenêtres, somnolent les Dangereuses : Soumaya, Ingrid et leur bande. L’uniforme du collège Notre-Dame de l’Annonciation enveloppe les fesses et les seins neufs. L’affreuse jupe portefeuille retroussée jusqu’au-dessus des genoux, une provocation quotidienne lancée à la surveillante : un apprentissage de désobéissance civile – une organisation souterraine, en maquis, la force du nombre en recours contre ce cerbère aux portes du collège, mesurant la longueur du tissu sur les cuisses et qui tous les jours peut punir deux ou trois déviantes, pas plus. Les autres sont laissées libres alors que leurs sœurs-martyres sont cloîtrées à l’Aumônerie, attendant que leurs parents viennent les récupérer.
Au centre de la classe, le fief des insignifiantes. Chaussettes hautes bordées de dentelle, lunettes orange ou vertes, peu sexuelles, duvets de moustache, sous-pulls en flanelle portés sous la chemise, imposés par une mère inquiète, de celles qui préparent des goûters à la symétrie militaire, qui ne laissent au vice aucun espace où fleurir. On reconnaît leurs filles à la lenteur qu’elles mettent à quitter cette zone de transit qu’on appelle l’âge ingrat, se laissant couver dans cet entre-deux, tandis que leurs nez, pressés de rejoindre l’âge adulte, se contorsionnent en déformations bizarres, qui préfigurent, au milieu d’un visage poupin, les grandes métamorphoses à venir.
Deux afflictions contraires, mais d’une gravité comparable, peuvent s’abattre sur ces infortunées.
Certaines portent encore sur leurs panses le gras de leur jeune âge. Elles sont dodues comme les bébés ou les vieilles, d’androgynes boules qui se laissent rouler jusqu’à l’orée de l’adolescence. D’autres sont toutes d’ossements et de cartilages. Le spectre de l’enfance maintient sa poigne sur leurs petits corps secs, empêche la chair d’abonder.
Aucune, ou presque, n’échappe à la malédiction qui accable uniformément les habitantes de nos contrées. Un foisonnement pileux qui ne connaît pas de frontière, occupant ici un dos, là le pourtour d’un mamelon, s’élançant à la conquête d’un cou vierge de baisers mais déjà marqué par une féminine barbe. Un duvet presque invisible, mais perceptible au toucher.
Nos livres de SVT nous avaient appris qu’à la puberté les garçons et les filles développaient chacun une pilosité propre à son sexe : les caractères sexuels secondaires. Nous avions retenu cette information sans froncer nos monosourcils. Certaines d’entre nous cultivaient la moustache depuis l’école maternelle. Parmi tous les obstacles hérissés entre moi et la sexualité, les poils étaient le plus insurmontable. Ma peau, pour être présentée à ces absents garçons, nécessiterait une mue presque intégrale. Désespérant d’obtenir l’aide d’un adulte, je cherchai un remède sur l’ordinateur familial. Un site français m’informa que je souffrais d’hirsutisme. L’annonce de cette pathologie rare me terrassa. Je ne remis pas en doute ce diagnostic qui s’abattait sur moi et moi seule, malgré l’abondance pilaire de mes congénères, en tout point semblable à la mienne.
Aucun élan solidaire ne venait adoucir le poids de ce malheur que nous avions en partage. Nous restions chacune persuadée de devoir souffrir en silence un calvaire honteux qui nous était propre. Nous nous consolions un peu lorsque nous découvrions chez d’autres une monstruosité qui nous était épargnée. La vue de mes poils de cou avait provoqué la grande hilarité de Bruna, mon amie. Quelques mois plus tôt, alors que je me changeais, après une journée à la plage, dans la même cabine que la douce Rim, j’avais repéré entre ses seins une touffe translucide. Je le lui fis remarquer avec une horreur affectée et cruelle, si bien que la belle, non accoutumée à ces brimades, finit par en pleurer.
La découverte que j’avais faite ce jour-là était rendue plus délectable par le statut particulier dont jouissait Rim.
Il s’en trouvait trois ou quatre par classe, des miraculées comme elle : assez peu pour pouvoir toutes les énumérer. Le récit de leur béatitude faisait le tour de notre collège et de ceux avoisinant. Un brassage génétique immémorial avait conféré à leur teint, à leurs yeux, à leur chevelure, la clarté du nord. Peu importait leur joliesse véritable, leur blondeur les investissait de certains droits inaliénables sur le cœur des adultes, d’abord, qui les choyaient avec plus d’entrain, et sur ceux des hommes, plus tard. Ce qu’on appelait alors blondeur était loin de se résumer à la couleur jaunâtre des cheveux. Il s’agissait d’une qualité diffuse qui éclairait les complexions, qui se définissait surtout par contraste avec nos camaïeux de bruns. Il suffisait parfois de l’éclat d’un œil bleu.
De nombreuses filles bêtement châtains avaient injustement joui des privilèges de la blondeur avant qu’une poussée d’hormones ne vienne, vers treize ou quatorze ans, révéler une chevelure plus sombre. Leur vie durant, elles tenteront de raviver cette gloire révolue, répétant à qui voudra bien l’entendre qu’elles étaient nées blondes.
Parmi les nombreuses bénédictions de la blondeur, une peau glabre nous faisait le plus envie. Jamais les blondes n’auront à s’encombrer des techniques épilatoires qui seront notre lot quotidien. On racontait que si d’aventure des poils s’essayaient à envahir leurs corps ou leurs visages, la blondeur les rendrait invisibles, même en plein soleil. Les néons des vestiaires féminins avaient pourtant suffi. À leur lumière m’apparut le duvet qui frémissait sur le torse de Rim.
Blonde, ses poils avaient poussé avant ses seins.
La génétique n’expliquait pas seule la variété de nos pelages. Un facteur environnemental déterminant venait soulager de rares chanceuses. Elles avaient des mères clémentes qui les autorisaient à recourir à l’épilation. Leur mansuétude nous faisait miroiter un monde où nous pourrions nous aussi bénéficier des artifices de la féminité, où nous aurions une mainmise sur nos destins et le pouvoir de corriger les défauts dont la biologie nous avait accablées. Nous les brandissions en exemple pour faire flancher nos propres mères. Nous menions des campagnes : tous les soirs, nous arguions, marchandions, pleurions. Les bandes de cire nous restaient interdites.
Chaque mère y allait de son style individuel. Au sujet de l’éducation des jeunes filles, chacune avait échafaudé un système de croyances contre lequel nous ne pouvions rien. Des années d’observations sociales minutieuses et une amertume tenace envers leur propre mère leur avaient servi de laboratoire. Elles en avaient tiré un manifesto éducatif qui stipulait en termes très précis quand et comment autoriser les filles à porter des talons, s’épiler, ou sortir sans supervision. Persuadées d’avoir raison, elles s’appliquaient dans la réalisation de leur grand œuvre maternel en observant du coin de l’œil les autres mères se fourvoyer.
Certaines, trop laxistes, précipitaient leurs filles hors de l’enfance. Leurs fillettes de douze ans avaient du vernis à ongles, du fard à paupières, les cheveux décolorés. On condamnait la vulgarité de ces inconscientes, qui, pour s’amuser, affublaient leurs toutes jeunes filles de tenues de madame. À l’inverse, d’autres n’inculquaient à leur progéniture aucun souci du paraître. Elles traînaient de grandes filles de dix-sept ou dix-huit ans aux sourcils broussailleux, aux cheveux coupés court, perdues pour l’amour. Ces pauvresses seront toujours étrangères aux rudiments de la coquetterie, condamnées par leurs mères à des vies de solitude ou de grande religiosité. Tout est dans la mesure, répétaient nos mères, imbues de leur sagesse. Chaque chose en son temps.
Attendre patiemment que son temps vienne.
Et puis un jour de printemps, le week-end de Pâques, par exemple, accompagner sa mère chez le coiffeur. S’ennuyer sur un canapé, entortillée entre les manteaux et les sacs à main des clientes, lire un magazine tandis que, la tête renversée et les yeux fermés, votre mère se soumet aux gestes professionnels de celui qui la shampouine et de celle qui lui vernit les ongles. Jalouse, vous ne daignez pas lever la tête lorsque les habituées qui passent par là s’exclament Mais c’est ta fille!, vous félicitent d’avoir tant grandi, vous demandent quelle école vous fréquentez.
Soudain, un mot lâché en arabe, avec indolence, comme à contrecœur, vous arrache à votre lecture.
Dommage… soupire l’esthéticienne, courbée sur son ouvrage. Dans le salon de beauté, les dames de bonne famille parlent français, seule l’esthéticienne s’autorise l’arabe. Comme ce premier mot a produit un certain effet sur l’assistance, la pythie marque une courte pause avant de reprendre de plus belle.
Quel dommage ! Votre pauvre fille, Madame…, implore-t-elle, les yeux toujours rivés sur la manucure de votre mère. Elle a de si jolis yeux, ils le seraient encore plus si vous l’autorisiez à débroussailler ces vilains sourcils qui lui obstruent la vue… et cette affreuse moustache !
Vous vous précipitez, incrédule, auprès de votre mère et de cette bienfaitrice insoupçonnée. Vous êtes si étourdie de trouver une partisane à votre cause perdue que vous en oubliez de vous vexer. Oui, vos sourcils sont monstrueux, voilà des mois que vous vous évertuez à le répéter. Il se trouve enfin une adulte pour corroborer vos dires et tenter d’infléchir l’interdit maternel. Vous saisissez l’occasion, initiant un de ces caprices publics honnis de votre mère et qui vous valent d’habitude de sévères réprimandes. L’enjeu est trop important, vous prenez le risque. Votre mère, ligotée par la cape en caoutchouc du coiffeur, contrainte de ne bouger ni la tête, ni les mains, est neutralisée : elle ne peut que vous adresser de furieux regards en biais.
Allez Madame, c’est jour de fête ! renchérit l’esthéticienne. Ma nièce a le même âge que votre fille et je lui épile les sourcils depuis des années déjà.
Vous savez que ce dernier argument jouera en votre défaveur. Votre mère puise sa détermination dans un dégoût profond pour les pratiques du petit peuple.
L’esthéticienne se fend d’un sourire racoleur : Pour vous, je le ferais gratuitement…
Mais voyons, ce n’est pas une question d’argent ! s’ébroue la mère. Comme vous n’interrompez pas vos suppliques, elle se résigne enfin à mettre un terme à l’esclandre public. Vous vous installez pour la première fois sur le divan de l’esthéticienne. Alors que vous savourez la brûlure de la cire, vous découvrez en vous une singulière tristesse. Vous aviez négocié sans trop y croire : la résolution de votre mère vous semblait un fort imprenable. Il aura suffi de quelques mots doucereux pour le faire tomber.
*
N’attendez pas de ces quelques gouttes de cire qu’elles vous hissent au rang des Dangereuses de la classe. Elles ont pour elles ce qu’il faut d’insolence et une beauté hormonale, presque accidentelle. L’effort appliqué que vous mettrez à les rejoindre est la raison pour laquelle vous ne serez jamais des leurs. Je ne saurai jamais ce qui distingue Soumaya et Ingrid du reste des filles, mais j’ai consacré ma vie à leur étude. Leurs cuisses blanches sous leurs jupes, leurs décolletés obscènes dès qu’elles ouvraient les deux boutons supérieurs de notre uniforme à carreaux m’avaient propulsée dans une quête effrénée. Il fallait leur ressembler, car elles seules goûteraient un jour la vie dans ce qu’elle a de plus intense, goûteraient l’amour dans ce qu’il a de plus éperdu. Il fallait leur ressembler : il y allait des garçons. »

Extraits
« Les histoires d’amour torrides qu’elle me rapportait tous les lundis alimentaient mes grandes théories sur ce qui plaisait ou non. Jamais, je ne la soupçonnais de mentir. Quelquefois, j’attribuais son succès à la lourdeur adipeuse de ses seins. Ils n’avaient pas la fermeté intrigante de ceux d’Ingrid ou Soumaya, ils étaient pétris de la même graisse flasque qui recouvrait hier ses joues et son ventre. Cela semblait suffire. » p. 29

« Nous prenions le viol pour une libération forcée. Nous imaginions le beau chevalier blond qui abattrait d’un coup d’épée les portes scellées pour nous arracher aux bras étouffants de nos mères. Enlacées contre ses hanches, nous irions vers le nord.
Avoir connu l’épaisseur des nuits archaïques. Se savoir vouée à l’ombre, espérer tenir un jour des braises dans le creux de ses mains, N’avoir, pour soi, que deux certitudes. D’abord, celle de sa propre inadéquation à l’amour. Car je m’étais vue de près, et on ne pouvait pas vraiment dire que j’étais de ces douces qui inspirent le désir. Le revers de ce désespoir fondamental, c’est un optimisme absolu et messianique. Mon salut ne viendra qu’une seule fois et il durera toujours. Il suffirait du premier pour m’extirper des ténèbres. » p. 45

« Je restais enfermée avec elle dans la cabine des toilettes, dans la proximité de la suceuse, comme pour m’imprégner du stupre qu’elle charriait. Je ne la délivrerais de sa peur que lorsqu’elle m’aurait livré les informations que je brûlais d’obtenir. Je demandais ma rançon: qu’elle me dise ce qu’il fallait faire une fois qu’on nous avait enfoncé l’objet dans la bouche, la position de la langue, des dents, le degré de succion qu’il fallait administrer. Son tutoriel expéditif ne m’apprit rien, ne fit que me frustrer davantage. » p. 81

À propos de l’auteur
MADJALANI_Joy_©jean_francois_pagaJoy Majdalani © Photo Jean-François Paga

Joy Majdalani est née à Beyrouth en 1992 et vit à Paris depuis 2010. En 2018, elle publie On the rocks, son premier texte, dans la revue Le Courage. Le Goût des garçons est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

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Nos mains dans la nuit

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En deux mots
Émilie est revenue. Avec cette amie d’enfance, née à quelques jours d’intervalle, elle va partager toute sa jeunesse, un peu comme leurs mères respectives. Pourtant leurs caractères sont très différents et, mystérieusement, un beau jour ces voisines vont disparaître sans laisser de traces.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une si longue absence

Avec son second roman Juliette Adam replonge en enfance. Bouleversée par le retour d’Émilie, cette «meilleure» amie si fascinante et si mystérieuse, elle va tenter de comprendre comment sa vie s’est construite à l’aune de celle de sa voisine.

Pour parler de Zoé et d’Émilie, il vaut peut-être mieux commencer par dire quelques mots de leurs mères. Lisa avait 18 ans lorsqu’elle a fait la connaissance de Morgane. À compter de ce moment, les deux femmes ne sont plus quittées, même si leur parcours professionnel était bien différent. Elles ont trouvé une colocation dans un appartement situé dans une ville côtière de Bretagne et tandis que Lisa partait à Rennes pour y suivre des cours de journalisme, Morgane travaillait à Bricorama. Quand un homme est entré dans leurs vies respectives, elles ont trouvé deux pavillons qui se faisaient face. Mariage et enfants ont suivi. Et Zoé est née avec une semaine d’écart d’Émilie, dans le même hôpital. Les deux filles ont alors grandi ensemble, même si là encore, leurs personnalités étaient bien différentes. Pour Zoé, la fille et la mère ont quelque chose de fascinant, d’étincelant. «Elle portait une telle lumière en elle. J’avais l’impression qu’elle pouvait venir à bout des ténèbres les plus tenaces, éclairer les profondeurs, tenir à distance la noirceur. Morgane me faisait l’effet d’un ange qui errait sur terre depuis bien trop longtemps et qui pourtant n’arrivait toujours pas à s’en lasser. Elle me montrait qu’on pouvait vivre autrement, qu’un ailleurs était possible, sans même avoir à partir.» Ajoutons que l’aura d’Émilie gagne encore un intensité grâce à son don de voyance. Ses prémonitions s’avéraient souvent justes, annonçant le décès prochain d’une grand-mère ou encore la catastrophe de Fukushima. Mais au fil des jours les liens se distendent entre la première de classe et la marginale. Jusqu’à ce jour où, de retour de voyage, Zoé découvre un panneau «maison vendue» sur le pavillon d’en face et apprend que ses voisines sont parties «dans le sud».
Commence alors une longue période sans nouvelles. Malgré tous les efforts déployés par Zoé, elle n’entendra plus parler de son ami, ni de sa mère.
Et soudain, comme le chapitre initial nous l’a appris, Émilie est de retour, comme si elle avait toujours été là, retrouvant son ami dans le salon de thé où elle travaille régulièrement.
Juliette Adam rend parfaitement bien l’état d’esprit de sa narratrice, entre l’émerveillement et l’incompréhension. Elle sent qu’elle est manipulée, mais veut croire que leurs liens sont très forts. En fait, elle est aveuglée par un attachement qui vire à l’obsession, qui l’empêche de construire une vie qui ne tiendrait pas compte d’Émilie. Le tout sur fond de mystère, de ce trou noir – cette si longue absence – dont elle va tenter de comprendre la cause.

Nos mains dans la nuit
Juliette Adam
Éditions Fayard
Roman
356 p., 20,90 €
EAN 9782213723372
Paru le 05/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville côtière qui n’est pas précisée, ainsi qu’à Rennes et Nantes. On y évoque aussi des vacances à Hendaye.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le secret, c’est de s’inquiéter pour quelqu’un. » Entre Raphaël, son frère abîmé, sa mère, qui semble lui cacher quelque chose d’essentiel, et son père, avec qui elle n’est jamais parvenue à communiquer, Zoé ne manque pas de sujets de tourments. Travaillant le temps d’un été dans la ville côtière où elle a grandi, elle tente tant bien que mal de rassembler les éléments disparates de son existence. Mais c’est la réapparition d’Émilie, la fille étrange qui l’a toujours fascinée et l’obsède encore, qui va créer un véritable séisme dans sa vie. La jeune femme sera-t-elle capable, cette fois, de retenir celle qui n’a jamais cessé de lui échapper ?
Avec Nos mains dans la nuit, Juliette Adam signe un roman poignant sur l’entrée dans l’âge adulte, où les projets sont suspendus aux souvenirs, et la confiance dans l’avenir à l’élucidation du passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Les lectures d’Antigone

Les premières pages du livre
« 1
Je te connais depuis que je suis née. Je ne pense pas que tu t’en sois vraiment rendu compte. Tu m’as toujours donné l’impression que ta vie était ailleurs. Que tu évoluais dans ton monde, un lieu caché, quelque part dans les plis des draps ou le vide d’un double vitrage, ce genre d’endroit inaccessible où tu te trouvais à l’abri de moi, à l’abri de tout. Mais moi, je ne voyais que toi. Tu étais si saisissante avec ton air grave. Si magnétique. Tous tes gestes respiraient la majesté, un seul mot de toi suffisait à me fasciner et je passais des semaines à y repenser, à faire tourner en boucle tes paroles dans ma tête. Elles devenaient prophétiques à force d’être répétées. Tu ne pouvais pas t’empêcher de rendre solennel ce qui ne l’était pas. Tu creusais de minuscules sépultures au beau milieu du potager, y enterrais avec soin les fourmis que tu avais écrasées par inadvertance, du bout de tes sandales roses. Tu lançais des avions en papier pour prévenir les oiseaux de l’arrivée de l’hiver. Tu guettais le facteur chaque matin, assise sur une minuscule chaise que tu installais sous le pommier, juste derrière la barrière en fer rouillé de ton jardin. Quand tu l’apercevais enfin, tu t’autorisais à sourire, et lui remettais en soupirant un bouquet de mourons rouges, lui lançant qu’aujourd’hui encore, grâce à lui, le soleil n’allait pas s’écrouler. Ma mère jugeait toujours comiques tes saillies théâtrales, mais moi, je demeurais désarmée devant tes rituels, devant tes règles qui n’obéissaient à rien de ce que je connaissais. Je détestais ça. Ne pas savoir. Ne pas comprendre. À cet âge, être la plus brillante de ma classe, même en première année d’école primaire, était devenu une donnée que je tenais pour dérisoire, mais à laquelle j’étais secrètement accrochée. Tout ce qui pouvait me démontrer que les adultes se trompaient sur mon compte me terrifiait. Et tu en étais la preuve vivante. Toi et tes mystères. Toi et ta peau transparente. Toi et tes yeux de fantôme. J’avais peur. Peur pour toi, peur qu’il t’arrive quelque chose. Tu étais du genre à tomber d’une falaise par inadvertance, trop occupée à poursuivre une aigrette de pissenlit dansant dans le vent. Du genre à ouvrir la portière de la voiture en pleine autoroute, juste pour avoir un peu plus d’air. Du genre à proposer de jouer à qui tiendrait le plus longtemps la main à plat sur une plaque chauffante, sans y voir aucun danger. J’en faisais des cauchemars. Tu mourais, sans cesse, tu mourais, mourais, mourais sous mes yeux, et je ne pouvais rien faire à part te regarder souffrir en silence et écouter ta mère m’accuser de ne pas avoir été à la hauteur, de n’avoir été qu’une déception pour tout le monde. Pourtant, à l’époque, j’aurais fait n’importe quoi pour te sauver. Tu dois me croire. Chaque fois que je posais mes yeux sur toi, une part de moi me disait que je te voyais pour la dernière fois. Je t’observais avec la plus grande attention, mémorisais chaque centimètre de peau, chaque plissement autour des yeux, chaque tressautement de sourcils, je m’abreuvais de toi comme si je voulais imprimer ton visage pour toujours et me promettre de ne jamais l’oublier. Je m’attendais à tout de toi. Tu avais tes coups d’éclat venus d’une autre planète, mais tu passais la majorité du temps à te taire, en fixant le vide. Et je pense que c’était ça qui m’inquiétait, me poussait à être constamment sur le qui-vive. Je te savais capable de commettre une connerie à n’importe quel moment. Je ne compte plus le nombre de fois où tu as été à deux doigts de te tuer. La fois où tu as traversé la route les yeux fermés. Celle où je t’ai fait recracher les pilules contraceptives de ta mère. Celle où tu as trouvé un cadavre de lapin dans le jardin et lui as arraché le cœur, avec un air étonné. Tu te mettais continuellement en danger. Tu courais dans le jardin, un couteau de cuisine à la main, enfonçais des stylos dans les prises électriques, mettais tes mains dans le four brûlant, glissais la tête la première dans la baignoire remplie à ras bord, te retenais de respirer jusqu’à ce que tu t’évanouisses. Tu gobais les œufs d’oiseaux tombés de leur nid, te rasais une partie des sourcils, suivais des inconnus, leur prenais la main avec fermeté. Tu ne te rendais jamais compte de rien. Et moi, je te surveillais tout le temps. Je devais être là pour ramasser les débris que tu laissais sur ton passage. Je me disais qu’un jour tu te volatiliserais, comme ça, sans prévenir. Tu te débrouillerais pour te dissoudre dans l’air, ne laissant plus que le vestige de ta présence, une sorte de brume épaisse qui alourdirait tout et serait toujours à mes côtés, des années après ta mort. J’ai tellement anticipé ce scénario que je m’étonne de te savoir encore en vie, même si je n’ai plus aucune nouvelle de toi. Je m’attendais à des signes qui ne sont jamais venus. Tu t’es contentée de sortir de ma vie de la façon la plus banale possible. C’est triste à crever. Mais qu’est-ce qu’on peut bien y faire ? Tu sais, après ton départ, j’ai mis une éternité à comprendre d’où venait ce calme qui creusait ma poitrine. Tu as emporté avec toi mon inquiétude, celle qui n’était tournée que vers toi. Tu as fait disparaître cette anxiété qui m’a toujours accompagnée, me rongeait sans que j’y puisse rien. Tu as capturé mes frayeurs et mes rêves d’enfant. Tout ce qui faisait ce que j’étais. Tu me l’as volé, Émilie. Et je ne te pardonnerai jamais ça.

2
Tu ne le sais sûrement pas, mais nous sommes nées à une semaine d’écart, toi et moi, en pleine canicule. Dans le même hôpital. Je ne sais pas si c’était dans la même chambre. C’est ce que nos mères nous disaient en tout cas. Elles se connaissaient depuis leurs 18 ans et ne s’étaient pas quittées depuis. Elles avaient vécu un moment en colocation dans un studio près de la gare, coincé entre une crèche et une station-service. Ma mère était étudiante en journalisme, la tienne vendeuse dans un Bricorama. La mienne suivait ses études à Rennes, elle prenait tous les jours le TER de 6 h 57 pour s’y rendre, le même que je prends aujourd’hui pour rejoindre mon université et mon studio, à la fin des vacances ou du week-end. Ma mère ne voulait pas vivre dans une grande ville. Elle se sentait trop petite, pas assez au courant du monde, constamment jugée pour son ignorance, pour son manque de modernité. Elle étouffait. Surtout dans les amphis. Même si elle ne me l’a jamais avoué. Très vite, elle a trouvé un poste de rédactrice dans un magazine féminin, le genre à zoomer sur la cellulite des actrices, à commenter la vie sentimentale des chanteuses, à s’extasier sur les potins de la famille royale anglaise. Elle était responsable de la rubrique des tenues de stars sur les tapis rouges des Oscars, des Golden Globes ou de la Fashion Week. Elle pouvait écrire ses articles à la maison, ce qui lui permettait de n’effectuer le déplacement à Rennes qu’une fois par semaine. Ça lui allait très bien. Elle y travaille encore aujourd’hui. Elle est devenue la rédactrice en chef des pages mode, a gravi les échelons, naturellement, petit à petit, sans se presser. Elle ne rêve pas de plus. Elle ne rêve pas beaucoup, ma mère. Elle se contente de ce qu’elle a, depuis toujours. La tienne, au contraire, n’a jamais perdu ses espérances. Elle n’a pas arrêté d’enchaîner les petits boulots, comme elle le pouvait, dans l’espoir de monter sa propre boutique un jour. Combien de fois j’ai aimé l’entendre me raconter ses aventures de cueilleuse de pommes, femme de chambre dans un hôtel quatre étoiles, sondeuse en ligne pour des marques de sodas bretons, testeuse de bougies parfumées, dog-sitter, livreuse de sushis, distributrice de prospectus pour des montres de luxe, sexeuse de poussins, nettoyeuse d’écran de cinéma et même modèle nu pour des étudiants d’art, autant de métiers qui lui ont appris différentes manières de voir le monde, comme elle disait. Sa vie me semblait tout droit sortie d’un roman picaresque. À des années-lumière du quotidien sans vie de ma mère. Pourtant, elles s’entendaient à la perfection, c’était presque effrayant de se dire qu’elles avaient un jour pu vivre l’une sans l’autre. Bien sûr, elles s’engueulaient de temps en temps pour de la vaisselle cassée, des disques mal rangés, ou des flacons de parfum renversés. Mais rien de bien méchant. Elles étaient bien ensemble. Parfois, elles montaient sur le toit par l’escalier de service, prenaient l’apéro en regardant le soleil se noyer dans la mer, comptaient les étoiles sous un plaid violet un peu trop rêche, leurs épaules se touchant, leurs mains enlacées quelquefois. Ma mère écoutait la tienne parler des énergies du cosmos, ne la comprenait pas quand elle disait que cela n’avait rien à voir avec l’astrologie, que ça c’était bon pour ceux qui avaient trop peur de vivre. Elles s’adonnaient à des concours de cuisine, lançaient des batailles d’eau sans prévenir dans l’appartement, s’amusaient à rendre fou leur voisin raciste, se prenaient pour le duo de justicières loufoques de leur immeuble. Ça devait être parfait. Du moins, c’est ce que j’imaginais. Mais lorsque ma mère a rencontré mon père dans un café près du port, alors qu’elles n’avaient que 21 ans, il leur a bien fallu se séparer. Ma mère ne pouvait pas supporter de vivre éloignée de Morgane, sa sœur, son adorée, sa moitié. Je crois que ça emmerdait mon père, cette proximité entre elles. Il n’en a jamais parlé. Pas devant moi, en tout cas. Mais il ne parle jamais de rien, mon père. Encore aujourd’hui, il reste une sorte de statue sans vie à mes yeux. Un esprit de passage qui ne peut être vu que par ma mère. Je me demande s’il parle de moi. Si j’existe vraiment pour lui. J’ai toujours eu l’impression que je n’étais qu’une case à cocher dans sa liste. Quelque chose de désincarné dont il avait absolument besoin pour pouvoir un jour s’allonger, et se dire, ça y est, j’ai réussi ma vie. J’ai un foyer. J’ai un boulot. Une famille. J’ai bâti quelque chose.
Nos mères ont fini par repérer deux petites maisons à vendre dans une rue plantée de châtaigniers, exactement l’une en face de l’autre. Elles n’étaient pas spécialement charmantes ni spacieuses, mais se trouvaient à un kilomètre de la mer, si on se mettait sur la pointe des pieds sur leurs minuscules balcons, on pouvait presque deviner la surface d’un magma bleuté, et c’était comme s’il s’apprêtait à tout engloutir. Mais surtout, elles avaient un jardin. Pour ta mère, c’était l’essentiel. Morgane n’était pas encore fleuriste à cette époque, elle était même loin de deviner qu’elle posséderait un jour une boutique rien qu’à elle, mais elle passait déjà son temps à jardiner. Ça la détendait, elle disait. Ça l’aidait à oublier. Au fil des années, elle avait arrangé son terrain de manière à ce que chaque coin représente un continent. Quand je venais chez vous, je m’armais d’un sac à dos koala rempli de briques de jus de raisin et de sachets de fraises Tagada, disais adieu à ma mère pour me lancer dans un tour du monde. À droite du portail se dressait un bosquet de bambous jouxtant un ginkgo biloba, des lotus et un cerisier en fleur. Je tapotais la grenouille en céramique sur la tête du tanuki en pierre, me recueillais devant le Bouddha turquoise avec respect, au cas où cela servirait à quelque chose. Je continuais en direction de l’Europe et de son champ de fleurs, je les respirais toutes, sans exception, coquelicots, tulipes, lavandes, myosotis, œillets, bleuets, iris, lauriers, marguerites et chèvrefeuilles. Je murmurais leurs noms, comme pour les saluer. J’espérais y découvrir une petite fée, endormie au creux des pétales, même si je n’y croyais plus depuis longtemps. Il fallait ensuite passer devant la maison sans toucher le paillasson flamant rose – au risque de revenir au point de départ selon une règle que j’avais ajoutée pour plus de dangerosité – pour arriver en Amérique du Sud. Je contemplais avec émerveillement les pétales de dahlia, les branches de ceibo. Je me sentais en vie. Enfin, je revenais sur mes pas pour atterrir en Afrique, prenant bien garde à m’hydrater, avançant difficilement à mesure que j’imaginais la température augmenter. Je m’installais finalement sous le flamboyant, attentive à ne pas écraser les protéas qui s’épanouissaient autour de mes bottes de pluie, et savourais l’exploit que je venais de réaliser. Toi, tu me regardais par la fenêtre de ta chambre pervenche, encore en pyjama, et, un carnet à la main, dessinais, l’air perdu, sans un regard sur ce que tu créais.
Ma mère m’a toujours raconté que, même au neuvième mois de grossesse, Morgane sortait encore tous les jours dans son jardin pour cueillir des feuilles de menthe, des grappes de groseilles et des brins de ciboulette. Elle s’en servait pour les tisanes qu’elle confectionnait à l’aide d’un ancien grimoire trouvé par hasard chez un bouquiniste. Il avait appartenu à une sorcière du temps de l’Inquisition et devait sûrement valoir des milliers d’euros, mais Morgane préférait le garder près d’elle, au cas où ces femmes auraient eu raison depuis tout ce temps. Ça explique pas mal de choses sur toi, je crois. Sur la manière dont tu as été éduquée. Morgane, elle, avait été élevée dans une villa à la peinture écaillée, couverte de lierre et de lilas, donnant sur une plage de sable fin. Elle y vivait avec sa mère, une sorte de fausse voyante aux allures d’Esmeralda qui la menaçait de lui jeter une malédiction au moindre faux pas. Tu n’arrives pas à faire bouillir de l’eau sans te brûler, tu verras, ma fille, de tes poumons sortiront des vers à tête humaine qui finiront par te transpercer la peau, te crever les yeux, voler ta voix pour crier, hurler à t’en faire exploser le crâne, et tu t’étoufferas de toi-même. Tu n’as pas fait ton lit, très bien, mais prends garde, ma fille, un incendie bleuâtre vient de prendre naissance en toi et ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne te consume. Tu as cassé ce verre, ce n’est pas grave, ma fille, tu viens juste de condamner ton futur enfant à une mort certaine, oui, je vois la mer, je vois une nuit sans lune, je vois un râteau planté dans le sable et toi qui ne peux pas le sauver. Et elles y croyaient. Je pense aussi qu’elle la battait. Morgane a fini par fuguer pour dresser une tente jaune Quechua sur une plage sauvage couverte de détritus où personne ne venait jamais s’aventurer. Quand elle me parlait de cette période de sa vie, je ne pouvais pas m’empêcher de la voir comme une survivante, une rescapée. Une aventurière. Chaque jour, elle se levait aux aurores pour admirer le lever du soleil sur la mer, se délectait de sa lueur orangée en sirotant son café. Elle pêchait des bars et des maquereaux assise sur des algues gluantes, allait cueillir des crevettes dans des mares, attrapait des méduses à l’aide d’un seau rouge abandonné qu’elle avait trouvé en se lavant dans l’eau salée. Elle observait leur peau translucide pendant des heures, fascinée par leurs gracieux mouvements, avant de leur rendre leur liberté à l’arrivée de la nuit. Elle partait chercher des pommes dans des vergers entourés de barbelés, arrachait des bottes de carottes dans les parcelles agricoles, cueillait des framboises près d’une chapelle abandonnée où elle venait se réfugier les jours de tempête. L’après-midi, elle faisait le tour des déchets qui s’étaient échoués, trouvait parfois des objets inespérés. Un paquet de cigarettes, des serviettes hygiéniques, une casserole, des tee-shirts troués, des Doliprane, un briquet. Des lettres raturées et des dessins au crayon à papier les jours de vent violent. Des poèmes inachevés qu’elle tentait ensuite de terminer si elle avait de la chance. Parfois, elle allait voler des sandwichs triangles au supermarché. Elle ne se faisait jamais prendre. Elle était douée pour ça. Pour se débrouiller. Pour vivre au jour le jour. Sans penser au lendemain. Comme s’il n’allait pas exister. Comme si elle n’y croyait pas. Elle a vécu ainsi un temps, au rythme des marées, sans rien dire à personne. Elle n’est jamais revenue chez sa mère. Ça a laissé des marques, qu’elle n’a jamais montrées. Et elle ne voulait les léguer à personne. Encore moins à toi. C’est ce qu’elle te répétait toujours. « Ma mère ne survivra pas en toi. » Mais une part d’elle est toujours restée malgré tout fascinée par l’ésotérisme, les revenants, la magie. Non pas qu’elle y croie vraiment, mais cette atmosphère n’a jamais cessé de l’imprégner, d’accompagner son quotidien rempli de plantes médicinales, de pierres d’harmonie et d’animaux croisés à la lisière de la forêt. Nos mères étaient superstitieuses, chacune à sa façon. Quand elles se sont avoué le même jour qu’elles étaient enceintes, elles y ont vu un signe. Une injonction à faire de nous des amies fidèles, des êtres inséparables, de véritables sœurs. On jouerait, constamment, à chat perché, aux orphelines, aux naufragées. On partagerait des secrets à l’ombre d’un cyprès, on boirait notre limonade à la même paille, on ferait de grosses bulles en riant. On s’écroulerait sur le sable en se tenant les côtes, n’en pouvant plus du bonheur d’être ensemble. Et puis, plus tard, on irait en boîte, on fumerait, boirait, se défoncerait, cognerait, baiserait et puis on se rangerait. On ferait des pique-niques sur la plage avec nos compagnons en admirant le coucher de soleil sur une nappe à carreaux, une bouteille de rosé à la main. Jamais plus d’une par soirée. On amènerait nos gamins en Corse. On les ferait dormir dans le même lit, lovés l’un contre l’autre, leurs mains se cherchant dans le noir. On les observerait sans un mot pour ne pas briser ce miracle. On adresserait des prières silencieuses à la nuit. On murmurerait faites qu’ils s’entendent aussi bien que nous. Faites que nos enfants s’aiment. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Avec le recul, je me demande si on ne voulait pas défier cette bénédiction, toutes les deux, chacune à notre manière. Toi qui t’éloignais de moi. T’éloignais de tout. Et moi qui n’ai jamais pu laisser tomber. Qu’importe à quel point tu me repoussais. Qu’importe à quel point je ne comptais pas pour toi. C’est drôle. Tu savais que nos mères voulaient nous appeler de façon à ce que l’on soit accordées ? Il y a eu Delphine et Solange, Serena et Vénus, Thelma et Louise, et même Aphrodite et Artémis, mais mon père a refusé d’en entendre parler, alors ça a juste été Émilie et Zoé. Je me demande si ça aurait changé quelque chose. Si cela nous aurait réellement rapprochées. Parfois, je me demande si tout n’est pas la faute de mon père. De ses absences. De ses silences. Mais je sais à quel point c’est facile de le blâmer, pour tout ce qui m’arrive, alors la réponse ne doit pas être aussi simple. Avec toi, rien n’est jamais aussi simple.

3
Mon père n’était pas doué pour les mots. Pour la tendresse, pour l’affection, pour l’attachement. Pour nous montrer qu’il savait qui on était. À l’époque, il travaillait déjà comme conducteur de porte-conteneurs, souvent en direction du port de Shanghai, de Singapour ou de Ningbo-Zhoushan. Il partait un mois, téléphonait de temps en temps, et puis il revenait. Il ne parlait pas de ce qu’il voyait là-bas. Il ne parlait pas de l’océan, des tempêtes, des couchers de soleil, des orages et de la lumière. Il ne parlait pas des gens qu’il rencontrait, des marchandises qu’il acheminait. Il n’avait pas l’air de s’intéresser aux pays qu’il visitait. C’était le boulot, c’est tout. Pas la peine d’en faire tout un plat. Il se reposait dans un hôtel, le plus proche du port possible avant de refaire le chemin vers la France, pressé de retrouver les bras de sa femme. Quand il était en ville, il s’enfermait avec ma mère dans la chambre, s’en allait ramasser des couteaux sur les plages sauvages, fumait sur la terrasse, tentait de lire un Zola qu’il ne finissait jamais, partait boire des coups avec ses collègues sur le port, toujours sur le port. J’avais l’impression qu’il ne pouvait pas s’en éloigner trop longtemps. Mes parents s’en allaient le temps de leur traditionnel week-end en amoureux à Étretat, nous laissant chez Morgane et toi, pour mon plus grand plaisir. Et puis, il retournait en mer. Il était absent de nouveau, et chaque fois je l’oubliais un peu plus. Chaque fois, j’étais encore plus surprise quand il rentrait, comme si mon cœur de gamine pensait que, s’il nous abandonnait, c’était forcément pour de bon. Les pères ne reviennent jamais dans les livres pour enfants. Les orphelins et les abandonnés le restent, ils trouvent une nouvelle famille souvent, mais n’attendent jamais de leurs disparus qu’ils reviennent. Je n’espérais pas son retour, je ne me languissais pas de ses absences. J’avais déjà bien assez à faire avec toi. Cela vient peut-être du fait que mon père ne jouait pas vraiment avec nous, contrairement à nos mères, qui connaissaient tout de nos goûts, savaient ce qui faisait briller nos yeux de petites filles. Il a bien essayé le foot avec mon grand frère, mais Raphaël n’a jamais été un grand sportif, toujours fourré dans ses jeux vidéo, ses mangas ou ses documentaires animaliers. Me proposer une séance de tirs au but ne lui a jamais traversé l’esprit. Je me débrouillais pourtant plutôt bien, tous les garçons de l’école me le disaient. Bien mieux que mon frère en tout cas. Le seul moment que nous partagions, mon père et moi, c’était nos parties d’échecs les jours de pluie. On jouait en silence, seulement troublés par le bruit des gouttes s’abattant sur la vitre du salon. Il ne me donnait pas de conseils, il se contentait de déplacer ses pions et de me voler mes pièces une par une, sans un mot. J’ai fini par acheter un livre sur les ouvertures, que je lisais jusque tard le soir, au point d’en choper des migraines qui ne me quittaient pas au réveil. Je me suis mis en tête que je pourrais devenir plus proche de lui si je le battais. Qu’il serait enfin fier de moi, qu’il me regarderait avec admiration pour une fois, et plus comme une petite fille sage et sans saveur. Mais quand je l’ai enfin tenu en échec, il s’est contenté de me sourire et de se lever de son fauteuil, l’air apaisé. Il a rangé le plateau dans sa housse de protection, l’a déposé sur le haut de la bibliothèque, là où prennent la poussière les objets dont on ne se sert plus. On n’a plus jamais rejoué après ce jour. Comme s’il avait accompli son but, son rôle de père. Qu’il en avait fini avec moi. Parfois, j’enviais mon grand frère. Lui, au moins, existait dans les yeux de mon père. Mal, mais il existait. Un petit con vaut mieux que rien, ça, je l’ai bien compris avec toi. Quand mon frère avait encore merdé, volé, frappé, insulté, mon père l’amenait parler longuement dans le bureau ovale, comme il l’appelait. Je collais mon oreille contre la porte, me retenais de respirer, mais je n’arrivais pas entendre ce qui se tramait là-dedans. À croire que mon père l’engueulait en chuchotant. J’aurais pu moi aussi me mettre à faire n’importe quoi. Je rêvais de fugues, de coups d’éclat, de cris, de gifles et de verres brisés. Ça aurait été la solution pour que mon père se soucie lui aussi de moi. Mais c’était contre ma nature. Moi et mon envie de toujours bien faire. J’avais beau lui présenter mes bulletins, mes nouvelles prouesses en danse, lui faire goûter mes crèmes glacées maison, il se contentait d’un laconique « c’est bien », avant de reprendre ce qu’il était en train de faire. Et c’était tout. C’était bien. Je le prenais pour une marque d’indifférence. D’une incapacité à s’émerveiller des actes de sa fille. Je n’ai pas souvenir qu’il m’ait pris dans ses bras. Une petite tape sur la tête, un baiser sur le front quand je me faisais mal, une caresse fugace sur la joue à la limite. Et encore. Ces rares élans d’amour sont morts depuis longtemps. C’était le temps d’avant ma puberté. Avant que mon corps d’enfant se transforme, que mes hanches s’élargissent, que mes seins grossissent. Avant qu’il sache encore moins se comporter avec moi. Même une bise, il ne peut plus. Je vois bien que ça le gêne, qu’il prend un air pataud, qu’il ne trouve pas ça naturel. Je ne sais pas si je dois trouver son rapport à mon corps respectueux ou malsain. S’il pense me mettre à l’aise, à considérer mon corps comme un temple, comme celui d’une sainte qui ne doit pas être touchée, sous peine de passer pour un prédateur sexuel. Je me demande si je dois trouver ça étrange qu’il considère une étreinte entre un père et sa fille comme quelque chose de transgressif, d’érotique, d’incestueux. Mais, en vérité, je crois que lui-même ne le sait pas. Et qu’il ne doit pas vraiment se poser la question.
Un soir, au tout début de mon adolescence, il a passé la main sous mon tee-shirt de nuit. Par accident. J’avais fait un cauchemar, et je savais bien que j’étais trop grande pour venir dans le lit de mes parents, mais je me suis glissée dans les draps en dormant à moitié, comme par reflexe. Il m’a pris pour ma mère, ça, je l’ai compris dès qu’il a posé ses doigts sur moi. Quand je l’ai repoussé en grognant, il m’a jeté un regard d’incompréhension. Ma mère ne voulant pas de lui, cela semblait ne pas être possible, défier toutes les lois de l’univers, renverser sa conception du monde. Il a frotté ses yeux, comme un petit garçon encore engourdi par le sommeil. Et puis il m’a reconnue. Il a porté la main à sa bouche, s’est excusé en chuchotant, a commencé à se balancer d’avant en arrière. La première et dernière fois que j’ai lu de la panique dans son regard. J’ai essayé de le rassurer, de le consoler, de lui dire que c’était pas grave. Je savais bien qu’il avait pas fait exprès. Il s’est levé en frissonnant, l’air honteux, le dos voûté, et est parti dormir sur le canapé pour me laisser seule avec ma mère, comme s’il avait besoin de s’infliger une pénitence pour pouvoir me regarder en face le lendemain. Comme s’il avait besoin de se punir pour tout oublier. Après ça, j’ai eu l’étrange pensée que la prochaine personne qui toucherait ma poitrine, cela devait être toi. Je me suis sentie conne, conne et sale de penser ça dans le noir, avec toi dormant dans la maison d’en face. Je me suis demandé si j’étais normale. Si je n’étais pas plus perturbée par toi que ce que je pensais. Et puis je me suis rendormie. Pour faire comme mon père. Pour t’oublier. »

Extrait
« Morgane a toujours représenté à mes yeux ce que la vie pouvait avoir de plus étincelant. Bien plus que ma mère. Elle portait une telle lumière en elle. J’avais l’impression qu’elle pouvait venir à bout des ténèbres les plus tenaces, éclairer les profondeurs, tenir à distance la noirceur. Morgane me faisait l’effet d’un ange qui errait sur terre depuis bien trop longtemps et qui pourtant n’arrivait toujours pas à s’en lasser. Elle me montrait qu’on pouvait vivre autrement, qu’un ailleurs était possible, sans même avoir à partir. Malgré tout ce qu’elle avait traversé, elle restait toujours de bonne humeur, n’élevait jamais la voix, ne s’employait qu’à rire et inventer de nouveaux moyens de nous amuser, toi et moi. Elle faisait en sorte que chaque jour porte en lui une part de magie et je comptais sur elle pour veiller à notre bonheur. Tout était possible. On pouvait découvrir une piscine gonflable remplie de canards en plastique, de paillettes et de Barbie en bikini au beau milieu du jardin. » p. 57

À propos de l’auteur
ADAM_juliette_DRJuliette Adam © Photo DR

Juliette Adam est étudiante en Lettres et Arts à l’Université de Paris. Chez Fayard, elle a publié Tout va me manquer en 2020 et Nos mains dans la nuit en 2022.
(Source: Éditions Fayard)

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Dix âmes, pas plus

JONASSON_dix_ames_pas_plus  RL_Hiver_2022

En deux mots
Après avoir postulé pour un poste d’enseignante à Skálar, le plus petit village d’Islande, Una découvre cette communauté de dix personnes, dont ses deux élèves. Et va se rendre compte au fil des jours que bien des secrets sont enfouis là, dont un double meurtre non élucidé et une fillette qui hante la maison qu’elle occupe.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Dix habitants, une enseignante et un cadavre

Ragnar Jónasson nous entraîne dans les pas d’une enseignante engagée dans un village isolé qui ne compte que dix habitants. L’occasion pour le maître du polar islandais de construire un scénario haletant sur les secrets gardés par cette communauté bien particulière.

Una a bien envie de quitter Reykjavik et de découvrir son pays. Aussi postule-t-elle à l’offre d’emploi qui recherche un «professeur au bout du monde». Il s’agit en l’occurrence du village isolé de Skálar qui compte dix habitants et qui est situé à la pointe est de l’île, à commencer par ses deux élèves, Edda et Kolbrún. Edda, 7 ans, est la fille de Salka, la romancière qui héberge l’enseignante. Elle s’est installée là depuis un an et demi, après avoir hérité de la maison à la mort de sa mère. Kolbrún, 9 ans, est la fille de Kolbeinn et Inga. Ils ont la quarantaine. Lui travaille comme marin pour Gudfinnur, l’Armateur que tout le monde appelle Guffi et dont l’épouse Erika, malade, doit rester alitée. Gunnar est son autre employé. Il forme avec son épouse Gudrún, qui gère la coopérative, l’autre couple sur l’île. Ils sont proches de la soixantaine. Enfin, pour compléter ce tableau, on ajoutera Thór, 35 ans, qui travaille dans la ferme appartenant à Hjördis, femme peu bavarde, et vit dans la dépendance toute proche.
Au fil des jours, Una prend ses marques, commence à croiser les habitants. Elle est convoquée par Gudfinnur qui essaie de la dissuader de rester, est invitée à prendre le thé chez Gudrún, croise Thór pendant une virée nocturne ou prépare la fête de Noël avec Inga.
Ce qu’elle ne sait pas, le lecteur va l’apprendre tout au long de chapitres insérés en italique entre le récit, c’est un fait divers qui a défrayé la chronique, l’assassinat de deux hommes et la condamnation de trois personnes, dont une femme qui n’a pourtant cessé de crier son innocence. Ce qu’elle sait en revanche pour l’avoir bien ressenti, c’est l’histoire de la maison hantée qu’elle occupe. Le fantôme d’une fillette décédée à la suite d’un empoisonnement a déjà fait fuir plus d’un locataire.
Ajoutons qu’un visiteur, venu rendre visite à Hjördis, a disparu au lendemain de son séjour à Skálar et vous aurez tous les ingrédients de ce polar nordique à la mécanique parfaitement huilée par Ragnar Jónasson. Il sait à merveille faire monter la tension et distiller l’angoisse. Jusqu’à cet épilogue qui remet en place toutes les pièces du puzzle. Entre comptines enfantines, légendes islandaises, héritages empoisonnés et solidarité insulaire, le poids du secret est un fardeau bien lourd à porter…

Dix âmes, pas plus
Ragnar Jonasson
Éditions de La Martinière
Roman
Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün
336 p., 21 €
EAN 9782732494074
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en Islande, principalement à Skálar.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1927.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Recherche professeur au bout du monde». Lorsqu’elle voit passer cette annonce pour un poste d’enseignant dans le minuscule village de Skálar, Una, qui ne parvient pas à trouver un emploi stable à Reykjavík, croit saisir une chance d’échapper à la morosité de son quotidien. Mais une fois sur place, la jeune femme se rend compte que rien dans sa vie passée ne l’a préparée à ce changement radical. Skálar n’est pas seulement l’un des villages les plus isolés d’Islande, il ne compte que dix habitants.
Les seuls élèves dont Una a la charge sont deux petites filles de sept et neuf ans. Les villageois sont hostiles. Le temps maussade. Et, depuis la chambre grinçante du grenier de la vieille maison où elle vit, Una est convaincue d’entendre le son fantomatique d’une berceuse.
Est-elle en train de perdre la tête ? Quand survient un événement terrifiant : juste avant noël, une jeune fille du village est retrouvée assassinée.
Il ne reste désormais plus que neuf habitants. Parmi lesquels, fatalement, le meurtrier.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Rostercon
Blog Ce que j’en dis…
Blog Lettres exprès

Les premières pages du livre
« Avant-propos
Cette histoire se déroule au milieu des années quatre-vingt dans le village de Skálar, situé à l’extrême nord-est de l’Islande. En vérité, il est abandonné depuis les années soixante, mais j’ai emprunté le décor de ce roman à la réalité. Si les maisons et les personnages décrits ici sont le fruit de mon imagination et ne font aucunement référence aux véritables habitants de Skálar, j’ai néanmoins voulu m’assurer que les faits historiques locaux évoqués soient le plus juste possible, notamment grâce à l’ouvrage L’Histoire des habitants de Langanes de Fridrik G. Olgeirsson. Je me réfère aussi à divers contes folkloriques collectés par Sigfús Sigfússon dans ses Contes et récits islandais. Au cas où des erreurs se seraient glissées dans ce roman, j’en assume évidemment l’entière responsabilité.
Je tiens à remercier Haukur Eggertsson pour m’avoir guidé à travers la péninsule de Langanes et Skálar durant l’écriture de ce livre. Pour la relecture du manuscrit, je remercie également mon père, Jónas Ragnarsson, la procureure Hulda María Stefánsdóttir ainsi que Helgi Már Árnason, dont la famille est originaire de ce village. Enfin, un grand merci à Helgi Ellert Jóhannsson, médecin à Londres, pour ses conseils avisés.
Dans la première partie du livre, je cite le poème Heims um ból1 de Sveinbjörn Egilsson, et dans la deuxième partie, Svefnljóð2 de David Stefánsson.
On trouvera également dans le texte une berceuse écrite par Thorsteinn Th. Thorsteinsson et publiée dans la revue Heimskringla de Winnipeg en 1910. Thorsteinn est né dans la vallée de Svarfadardalur en 1879 et mort au Canada en 1955. Ragnar Jónasson

1. « De par le monde », poème mis en musique sur la mélodie de « Douce nuit, sainte nuit ». (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. « Berceuse ».

Una se réveilla en sursaut.
Elle ouvrit les yeux. Plongée dans l’obscurité, elle ne voyait rien. Incapable de se rappeler où elle se trouvait, elle avait la sensation d’être perdue, allongée sur un lit inconnu. Son corps se raidit dans un soudain accès de panique. Elle frissonna, puis comprit qu’elle avait jeté sa couette par terre dans son sommeil. Il faisait un froid glacial dans la chambre. Elle se redressa doucement. Prise d’un léger vertige, elle se ressaisit rapidement et se souvint tout à coup d’où elle était.
Le village de Skálar, sur la péninsule de Langanes. Seule, abandonnée dans son petit appartement sous les combles.
Et elle savait ce qui l’avait réveillée. Enfin, elle croyait savoir… Avec ses sens encore engourdis, difficile de distinguer le rêve de la réalité. Elle avait entendu du bruit, un étrange son. Tandis que sa conscience s’éclaircissait, la peau de ses bras se couvrit de chair de poule.
Une fillette, oui, c’était ça, à présent cela lui revenait très nettement : une petite fille qui chantait une berceuse.
N’y tenant plus, elle s’extirpa du lit, tâtonna dans les ténèbres à la recherche de l’interrupteur du plafonnier. Complètement aveugle, elle pesta de ne pas avoir de lampe de chevet. Pourtant, elle hésitait encore à allumer ; l’obscurité avait quelque chose de sécurisant.
La voix de la petite fille résonna de nouveau dans sa tête, fredonnant cette berceuse qui ne lui laissait qu’un souvenir flou. Il devait s’agir d’un rêve, bien sûr, mais cela lui avait semblé si réel.
Un grand fracas déchira le silence. Retenant un cri, elle perdit l’équilibre. Bon sang, que se passait-il ? Envahie d’une vive douleur, elle comprit qu’elle avait marché sur le verre de vin rouge abandonné par terre la veille au soir. Elle passa la main sous son pied ; un tesson s’était fiché dans sa peau, et un filet de sang chaud s’échappait de la plaie. Elle tira prudemment sur le bout de verre en serrant les dents.
Avec la plus grande difficulté, elle se releva, tendit la main vers l’interrupteur et alluma. Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, comme si elle s’attendait à voir quelqu’un, tout en s’efforçant de se convaincre que tout cela était le fruit de son imagination, qu’elle n’avait pas vraiment entendu de voix, qu’elle avait rêvé cette berceuse.
Elle rejoignit son lit d’un pas chancelant, s’assit, leva la jambe et observa sa blessure. Dieu merci, elle n’était pas aussi profonde que ce qu’elle avait cru.
Elle était seule dans sa chambre. Son cœur retrouva peu à peu un rythme normal.
La berceuse lui revint d’un coup :
Douce nuit petite Thrá,
Que tes rêves soient beaux.
Le frisson d’horreur qui la saisit alors était bel et bien réel.

Quelques mois plus tôt
Recherche enseignant au bout du monde.
Una relut l’annonce pour le moins singulière, assise à la table de la cuisine dans son petit appartement en sous-sol niché au cœur du quartier ouest de Reykjavík. Elle l’avait acheté quatre ans plus tôt, après avoir réuni avec difficulté de quoi constituer un apport. Sa famille – ou, plus précisément, sa mère – ne bénéficiant que de modestes ressources, elle n’avait pu compter que sur elle-même, comme d’habitude.
Toujours aussi vétuste que lors de son emménagement, la cuisine arborait un sol en linoléum jaune et des carreaux colorés sur les murs, tandis que le mobilier rouge vif et l’antique cuisinière blanche Rafha accusaient vingt ans de retard. En voyant cette pièce, difficile de croire qu’on était en 1985.
Heureusement, le café avait bon goût, rehaussé d’un trait de lait. Una avait commencé à en consommer lors de ses études, et depuis elle ne pouvait plus s’en passer.
Sa meilleure amie, Sara, était assise en face d’elle.
– Je ne sais pas, Sara, dit-elle avec un sourire forcé.
Manifester un quelconque signe de joie était devenu de plus en plus compliqué ces derniers temps. Son salaire de remplaçante dans une petite école de Kópavogur lui suffisait à peine, et la précarité de son poste l’angoissait constamment. Économisant chaque centime, elle ne pouvait s’autoriser le moindre plaisir. Elle mangeait du poisson, moins coûteux que la viande, au moins trois fois par semaine, et choisissait toujours celui qui était en promotion. À chaque fin de mois, elle regrettait de ne pas avoir terminé ses études de médecine, même si elle n’en aurait pas été plus heureuse. Elle avait supporté trois ans de dur labeur avant de se rendre compte qu’elle ne s’était inscrite que pour faire plaisir à son père, et qu’elle avait cherché à réaliser son rêve à lui plutôt que le sien. Jamais elle n’aurait pu travailler comme médecin, cela ne lui correspondait tout simplement pas. Durant ces trois années, elle avait validé chaque examen, obtenu d’excellents résultats. Mais là n’était pas l’essentiel. L’étincelle lui manquait.
– Je t’en prie, Una ! Tu te plains toujours de tes difficultés. Tu adores enseigner, et en plus tu es une vraie aventurière ! s’exclama Sara, de ce ton empreint d’optimisme qui la caractérisait.
Venue prendre le café ce samedi matin avec le journal sous le bras, elle avait montré l’annonce à Una, qui n’était pas abonnée – elle ne pouvait pas se le permettre. Le soir même, elles comptaient se retrouver chez Sara pour regarder en direct à la télévision un concert en soutien aux enfants africains victimes de la famine. Le programme, diffusé internationalement, était un véritable événement sur la chaîne publique, et Una, passionnée de musique, de danse et de fête, n’attendait que cela.
– C’est tellement loin, littéralement à l’autre bout du pays. On ne peut pas faire plus éloigné de Reykjavík !
Elle baissa de nouveau les yeux sur l’annonce.
– Skálar…, lut-elle. Je n’en ai jamais entendu parler.
– C’est minuscule. Ils disent qu’ils ont besoin d’un professeur pour un petit groupe d’élèves. Ils te logent même gratuitement ! Imagine tout l’argent que tu pourras mettre de côté ! J’ai vu un reportage sur ce hameau à la télé l’hiver dernier, je m’en souviens bien, il disait qu’on comptait dix habitants au dernier recensement, ce qui semblait beaucoup l’amuser.
– Quoi, dix habitants ? Tu plaisantes ?
– Non, c’était même pour ça que le journaliste y était allé. Je crois que c’est le plus petit village d’Islande. Tu n’auras sans doute qu’un élève ou deux.
Au début, Una avait considéré cette proposition comme une blague, mais peut-être n’était-ce pas une si mauvaise idée ? Peut-être était-ce là l’occasion tant rêvée ? Elle n’avait jamais projeté de vivre à la campagne, ayant grandi dans un quartier résidentiel de la capitale où son père, médecin, avait construit presque entièrement de ses mains un petit pavillon individuel. Elle y avait vécu une enfance assez heureuse. Elle se revoyait jouant avec ses amies dans les rues gravillonnées de ce quartier encore en plein développement. Jusqu’au drame.
D’une certaine manière, cela avait été comme grandir dans un petit village, même s’il ne comptait pas dix habitants. Les souvenirs qu’elle gardait de ce lieu demeuraient vifs et lumineux.
Sa mère et elle avaient fini par partir. Quelqu’un d’autre avait pris leur place dans cette maison, et peu importe de qui il s’agissait, Una n’y remettrait jamais les pieds. Mais ce hameau, Skálar, touchait une corde sensible en elle. Elle avait besoin de changer d’environnement.
– Ça ne coûte rien de postuler, finit-elle par dire, presque malgré elle.
Elle s’y voyait déjà : repartir à zéro au cœur de la nature, savourer cette proximité avec l’océan. Elle songea alors qu’elle ne savait même pas si le village se trouvait en bord de mer – mais c’était fort probable, sur une île où seules les côtes étaient habitables.
– Si c’est sur la péninsule de Langanes, ça doit être au bord de la mer, non ?
– Bien sûr, répondit Sara. D’ailleurs, l’essentiel de l’activité est un petit port de pêche. C’est plutôt charmant, non ? Vivre à la marge, mais en même temps pas tout à fait seul.
Un village de dix personnes qui se connaissaient toutes. Ne serait-elle pas une intruse ? Peut-être était-ce justement ce dont elle avait besoin, l’isolement sans la solitude. Échapper au tumulte de la ville, à cette routine où son salaire servait surtout à rembourser son emprunt ; pas vraiment de vie sociale, pas d’amoureux, la seule amie avec laquelle elle gardait contact était Sara.
– Oh, je ne sais pas. On ne se verra jamais, au mieux très rarement.
– Ne dis pas de bêtises. On se rendra visite régulièrement, répliqua Sara avec douceur. En fait, j’hésitais à te montrer cette annonce à cause de ça. Je ne veux pas te perdre. Mais je pense vraiment que ce serait parfait pour toi, pendant un an ou deux.
Recherche enseignant au bout du monde. L’honnêteté du titre charmait Una. Au moins, on ne cherchait pas à dissimuler le défi que représentait ce poste. Elle se demanda combien de personnes allaient répondre à l’annonce. Peut-être serait-elle la seule, si toutefois elle se décidait ? Il fallait bien avouer que rien ne la retenait en ville. Certes, il y avait Sara, mais elles n’étaient pas aussi proches qu’elles le prétendaient. Son amie avait commencé à se construire une famille, avec son mari et son enfant, et le temps qu’elle consacrait à cette vieille amitié ne faisait que diminuer. Elles s’étaient connues au lycée, et peu à peu la vie les avait éloignées. Una s’était dit que le temps d’une soirée, tout serait comme avant : elles regarderaient le concert à la télévision en buvant de délicieux cocktails, elles feraient la fête jusqu’au bout de la nuit. Mais en réalité, peut-être que Sara cherchait à se débarrasser d’elle en lui montrant cette annonce. Peut-être qu’au fond, elle était lasse de cette relation. Alors passer un an à Langanes sans revoir Sara, était-ce vraiment inenvisageable ?
Le pire était sans doute de devoir abandonner sa mère. Cependant, à cinquante-sept ans, celle-ci avait une santé de fer et avait refait sa vie depuis longtemps. Elle n’avait pas besoin que sa fille soit présente au quotidien. Una ne s’était jamais vraiment entendue avec son beau-père, mais toutes deux restaient très proches, elles avaient traversé tant d’épreuves ensemble.
– Je vais y réfléchir, conclut-elle. Je peux garder le journal ?
– Bien sûr, fit Sara en se levant après avoir terminé sa tasse. Je dois filer, mais on se voit ce soir. Ça va être sympa, une soirée entre filles !
Una eut soudain la sensation d’être seule au monde. Déménager, faire de nouvelles rencontres aurait sans doute un effet bénéfique sur elle. Sortir des sentiers battus, suivre son instinct et vivre une aventure excitante.
– Tu me promets de ne pas passer à côté de cette occasion ? insista Sara. Je suis certaine que tu y trouveras ton compte.
– Promis, répondit Una avec un sourire.

C’était une journée d’août étonnamment belle. La température était plutôt clémente, pas de vent, et le soleil faisait même une timide apparition de temps à autre.
Généralement, Una n’aimait pas ce mois-là, lorsque la nuit recommençait à tomber après la clarté perpétuelle des mois précédents, mais cette fois la situation était différente. Se tenant sur les marches de l’immeuble où sa mère vivait avec son mari à Kópavogur, elle songea qu’elle n’aurait jamais pu habiter dans un endroit pareil, aussi froid que mal entretenu. Elle préférait son petit appartement du quartier ouest de Reykjavík, même s’il était en sous-sol. Elle le louait désormais à un jeune couple avec un bébé.
Sa mère l’avait raccompagnée dehors après leur café. Le moment était venu de se dire au revoir.
– Nous viendrons te rendre visite, ma chérie, ne t’inquiète pas. Et puis, ce n’est que pour un an, non ?
– Une année scolaire, oui, répondit-elle. Vous serez toujours les bienvenus.
Façon de parler : sa mère serait la bienvenue, mais quelque chose chez son second mari – entré dans leurs vies plusieurs années auparavant – avait toujours dérangé Una.
– Tu vas t’arrêter quelque part en route ? demanda sa mère. C’est affreusement loin. Il faut que tu fasses une pause, c’est dangereux de conduire quand on est fatigué.
– Je sais, maman, soupira Una.
La sollicitude de sa mère était parfois un peu écrasante. Elle avait juste besoin de respirer, de prendre son envol. Quelle meilleure solution que de devenir enseignante dans un village si petit qu’il méritait à peine ce qualificatif ? Dix âmes, pas plus. Comment une société de cette taille pouvait-elle fonctionner ?
Ce serait une expérience enrichissante, revigorante autant pour son esprit que pour son corps. Una n’avait pas eu de difficulté à obtenir le poste. Elle avait appelé le numéro inscrit sur l’annonce quelques jours après la visite de Sara. Une femme d’un âge indéterminé, entre trente et quarante ans à en juger par sa voix, lui avait répondu et expliqué qu’elle siégeait au sein de la commission scolaire de la municipalité à laquelle le hameau appartenait.
– Ça me fait plaisir d’entendre que quelqu’un est intéressé. Pour tout vous dire, personne d’autre n’a postulé.
Una lui avait retracé en détail son parcours universitaire et son expérience professionnelle.
– Mais pourquoi voulez-vous venir vivre ici ? lui avait alors demandé la femme.
Una était d’abord restée silencieuse. Les prétextes ne manquaient pas : échapper à l’existence monotone qu’elle menait en ville, échapper à Sara, ou pour être plus exacte laisser Sara en paix quelque temps, se séparer un peu de sa mère – et surtout de son beau-père –, enfin changer d’environnement. Mais la véritable raison n’était pas aussi claire.
– J’ai juste envie de connaître la vie autrement qu’à la ville, avait-elle finalement répondu à son interlocutrice.
Elle n’avait pas immédiatement obtenu le poste, mais de toute évidence, ses chances étaient bonnes. Avant de raccrocher, elle avait demandé :
– Combien d’élèves aurai-je ?
– Deux, seulement. Deux fillettes de sept et neuf ans.
– C’est tout ? Vous avez vraiment besoin d’un professeur ?
– Oui, on ne peut pas faire des allers-retours quotidiens vers une autre école, surtout en hiver. Mais ce sont deux petites filles adorables.
Ainsi son voyage allait-il démarrer, à Kópavogur, au petit matin. Une année scolaire à la campagne, sur la péninsule de Langanes, parmi des inconnus, avec une classe composée de deux élèves. C’était risible, un travail presque trop facile pour accepter un salaire complet. Mais en fait, elle avait hâte.
La femme avec qui elle s’était entretenue au téléphone, Salka, lui avait semblé sympathique.
Peut-être que ce petit village l’accueillerait à bras ouverts.
Peut-être tomberait-elle amoureuse de la nature environnante et de ses habitants, au point de s’y installer de manière permanente…
Una revint à elle tandis que sa mère lui donnait un petit coup de coude et lui reposait la même question, à laquelle elle avait pourtant déjà répondu :
– Ce n’est que pour un an, n’est-ce pas ?
– Oui, maman. Je n’ai aucune envie de vivre aussi loin de Reykjavík à long terme.
– Eh bien. J’ai la sensation que mon oisillon prend enfin son envol.
– Voyons, maman, ça fait longtemps que j’ai quitté la maison.
– Mais tu n’as jamais été bien loin, ma chérie, nous avons toujours été là l’une pour l’autre… J’espère que ce ne sera pas trop dur pour toi là-bas, toute seule, sans pouvoir venir me voir et parler de… parler du passé.
Sa mère sourit. Una soupçonnait qu’elle décrivait sa propre peur, que cette séparation serait plus difficile qu’elle ne l’avait prévu.
Elle la serra fort contre elle, et toutes deux se regardèrent un instant en silence.
Il n’y avait plus rien à dire.

Jamais il ne se serait cru capable de tuer un homme.
Jamais il ne l’avait envisagé, en dépit de ce qu’on disait de lui. Il nourrissait d’ailleurs sciemment cette mauvaise réputation, pour conserver une certaine aura, susciter un respect mêlé de crainte. On le pensait sans doute capable du pire, peut-être le soupçonnait-on même d’avoir déjà commis un meurtre. Et oui, plus d’une fois dans sa vie il avait dû recourir à la violence. Il savait se battre, même s’il n’en avait pas forcément l’air.
Mais aujourd’hui, il avait tué.
Un effet singulier ; un afflux d’adrénaline avait traversé son corps, comme si plus rien ne lui était impossible. Il avait ôté la vie, regardé un être humain pousser son dernier soupir tout en étant conscient qu’il aurait pu le sauver.
Emportant son fusil à canon scié, il avait rendu visite à la victime – qui n’avait pourtant rien d’une victime – en fin de soirée, tandis que dehors tout était sombre, froid et humide. Il avait frappé de puissants coups à sa porte, sans craindre que quelqu’un l’entende aux alentours : la maison était en cours de construction, la seule à demi terminée dans une jungle bétonnée encore déserte, pas un témoin à proximité. Sachant visiblement ce qui l’attendait, l’homme avait aussitôt lancé les hostilités. Il avait envisagé de le flinguer immédiatement, mais à l’origine son arme devait servir à menacer, pas à tuer. Tirer sur quelqu’un, c’était trop salissant.
Alors, d’un geste vif il avait retourné son fusil et utilisé la crosse pour assommer le type. Après ça, il l’avait achevé à mains nues.
Et ça n’avait pas été difficile.
Pas tant que ça. Il fallait le faire, il n’avait pas d’autre choix.
Maintenant, cette ordure gisait par terre, dans le salon. Il devait déplacer le corps, s’en débarrasser. C’était sa mission de la soirée.
Il resta un instant figé, observant le cadavre inerte tandis qu’il prenait conscience de la situation. À présent rien ne serait plus pareil, il avait franchi la limite, commis un acte dont on ne revenait pas. Il devrait apprendre à vivre avec. Évidemment, il comptait bien s’en tirer – pas d’autre choix. Le peu de gens au courant de sa visite nocturne étaient complices, c’étaient eux qui lui avaient demandé de régler le problème. La police ne lui faisait pas peur tant qu’il réussissait à se débarrasser du cadavre. Les inspecteurs du coin n’avaient pas une grande expérience de la vraie criminalité. On l’interrogerait sûrement sur les liens qui l’unissaient à la victime, peut-être le soupçonnerait-on même quelque temps, mais ça, il pouvait s’en accommoder. Il suffisait de ne pas laisser de traces, en particulier des empreintes.
Heureusement, le sang n’avait pas coulé et il faisait sombre – les ténèbres étaient quasi constantes en cette fin novembre. Il avait juste à transporter le corps jusqu’à sa voiture et à trouver un bon endroit où l’abandonner. Quelques idées lui venaient déjà. Il aurait sans doute besoin d’un coup de main.
L’espace d’une seconde, il se demanda si ce type manquerait à quelqu’un. Ses parents étaient-ils toujours en vie, avait-il des frères et sœurs ? En tout cas, ce sale traître n’avait pas beaucoup d’amis. Non, réflexion faite, il ne manquerait à personne.
Quelqu’un sonna alors à la porte.

Après avoir roulé pendant des heures, Una soupira de soulagement en voyant apparaître le panneau de Thórshöfn, au pied de la péninsule de Langanes, même s’il lui restait encore une bonne distance à parcourir avant d’en atteindre l’extrémité.
Elle acheta un rafraîchissement dans une petite épicerie du village portuaire et en profita pour consulter sa carte. Elle devait aller presque tout au bout à l’est, jusqu’au cap de Fontur, afin de rejoindre le hameau de Skálar.
Elle se remit rapidement en route, un peu hésitante, plus tout à fait sûre de vouloir arriver à destination. Il n’était pas encore trop tard pour faire demi-tour.
Sa vieille Toyota Starlet jaune peinait sur le sentier caillouteux qui serpentait au cœur d’un paysage désertique, essentiellement constitué de roche et d’herbes sauvages. Seule une jolie petite église de campagne avait brisé la monotonie des lieux quelque part en chemin. C’était dans cette région qu’un ours polaire s’était échoué lors du grand hiver de 1918, particulièrement rigoureux. Il avait failli causer un carnage, d’après ce que lui avait raconté Sara, qui tenait cette histoire d’un reportage vu à la télévision.
La route longeait la mer et des amas de bois flotté que personne n’avait daigné ramasser parsemaient la côte. Ici et là, on apercevait également quelques cygnes chanteurs. Plus Una avançait, plus l’état de la chaussée empirait, ce qui n’était pas pour la rassurer. Elle avait beau tenter d’éviter les plus gros nids-de-poule, elle finit par en heurter un particulièrement profond. Certaine que son pneu avait éclaté, elle coupa le moteur et se prépara à sortir sa roue de secours. Constatant avec soulagement qu’il avait résisté, elle profita de cette courte pause pour inspirer l’air marin et regarder sa carte à nouveau, afin de s’assurer qu’elle ne s’était pas perdue.
Tout doucement, elle reprit son chemin, déterminée à ne pas rencontrer le moindre problème si près du but. Elle aperçut bientôt une étroite pointe, sans doute le fameux cap de Fontur qui ouvrait sur la mer, d’une ampleur étourdissante. Un peu plus loin, elle arriva à un croisement – Fontur à gauche, Skálar à droite – et fut soudain prise d’un vertige. Je ne veux pas vivre ici, songea-t-elle. Mais elle n’allait tout de même pas abandonner maintenant.
Tandis qu’elle approchait de Skálar, le brouillard s’abattit d’un coup sur le paysage alentour, effaçant la frontière entre le ciel et la terre, la projetant au cœur d’une insaisissable toile de maître. Sa destination semblait de plus en plus lointaine alors qu’elle se dirigeait vers le néant, où le temps n’avait plus de prise. Peut-être était-ce justement ce qui l’attendait : un lieu où le temps ne voulait plus rien dire, où le jour et l’heure n’avaient aucune importance, où les gens ne faisaient qu’un avec la nature.
Elle finit par atteindre le hameau perdu dans les brumes. Una se sentait comme l’héroïne d’un conte lugubre, rien ne lui paraissait réel. Tout bien réfléchi, sa propre décision n’avait rien de normal – tout lâcher et accepter de passer un an à la lisière du monde habitable. Elle se secoua ; il fallait qu’elle prenne sur elle, ce n’était qu’une première impression, aucune raison de s’y fier.
Elle passa devant une ferme qui surplombait le village mais qui, d’après Sara et le reportage télévisé, en faisait partie. Una discernait à présent quelques maisons à travers l’épais brouillard – un décor de ville fantôme. Ce lieu-là était néanmoins bel et bien habité, et elle avait la sensation qu’on l’observait, que çà et là les gens soulevaient discrètement leurs rideaux pour apercevoir l’inconnue.
Ce n’est qu’un effet de la brume, se dit-elle avec détermination. Comme cette impression que plus personne ne vivait là depuis des années, que tout le monde était parti. C’était déjà arrivé, des villages entiers qui se volatilisaient. Le poisson disparaissait, les gens avec. Mais ces dix âmes-là tenaient le coup, et elle venait s’y ajouter. Hors de question, toutefois, de s’éterniser. Une année scolaire, puis elle retournerait chez elle, riche de cette expérience, après avoir retrouvé un parfait équilibre dans sa vie.
Elle se gara à côté d’un petit groupe de véhicules stationné à la sortie du hameau piétonnier. Salka lui avait décrit en détail sa maison : une bâtisse blanche de deux étages du début du siècle, située à quelques pas du parking. Il était prévu qu’Una s’installe sous les combles. Elle ne donnait pas directement sur le front de mer, comme cela semblait être le cas de la plupart des autres maisons. L’une d’elles était particulièrement impressionnante ; juchée sur un léger relief, elle dominait les autres constructions. Una aperçut également une vieille et charmante église, de quoi surprendre pour une si petite communauté.

Extrait
« Une fois la nuit tombée, abrité par les ténèbres, il transporterait le corps dans son coffre jusqu’à un champ de lave.
C’était mieux ainsi. Trop d’intérêts en jeu, trop d’argent, et les hommes derrière cette affaire étaient sans pitié.
Il fallait en finir, sinon c’était la déroute assurée. Une vie ou deux, ça ne change pas grand-chose, se dit-il. On lui avait également confié la responsabilité de l’autre type qui voulait cafter. Deux hommes, deux pathétiques ratés, reposeraient bientôt à jamais dans un champ de lave. Et ils ne manqueraient pas à grand monde. » p. 88

À propos de l’auteur
JONASSON_Ragnar_DRRagnar Jónasson © Photo DR

Ragnar Jónasson est né à Reykjavík en 1976. Grand lecteur d’Agatha Christie, il entreprend, à dix-sept ans, la traduction de ses romans en islandais. Découvert par l’agent d’Henning Mankell, Ragnar a accédé en quelques années ans seulement au rang des plus grands auteurs de polars internationaux. Avec plus d’un million de lecteurs, la France occupe la première place parmi les trente pays où est Ragnar est traduit. (Source: Éditions de La Martinière)

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Asphalte

ZACCAGNA_Asphalte  RL_Hiver_2022  Logo_premier_roman

En deux mots
Victor court dans Paris. C’est le moyen qu’il a trouvé pour prendre de la distance avec le drame qu’il a vécu, avec la violence qui l’a accompagnée jusque-là. Les rencontres qu’il va faire l’aideront peut-être à tracer une autre route.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Marathon man

Dans ce premier roman qui se lit sur le rythme des kilomètres que le narrateur avale dans Paris, Matthieu Zaccagna fait une entrée remarquée en littérature. Il raconte le parcours d’un jeune homme qui tente de s’extraire de la violence subie depuis l’enfance.

Courir pour mettre son corps à l’épreuve, courir comme un exutoire, courir comme une thérapie. Victor, le narrateur met son corps à l’épreuve pour faire diversion, pour oublier son mal-être qui vient de loin. Qui vient de Fécamp, quand il vivait encore avec ses parents, Louis et Agnès, et qu’il culpabilisait. «Je m’interroge sur sa colère, la solitude, la fatigue, l’insatisfaction, la haine de soi, le mépris des autres, un mélange de tout ça. Je finis toujours par déduire que ma présence l’indispose. Ma présence n’a toujours fait qu’entretenir la colère de Papa.» Pour échapper à cette violence, il élabore un plan avec sa mère, une fuite à Paris. Idée folle, projet irréalisable. Il est seul à courir dans les rues de la capitale, avec ses «vies déchiquetées». Du côté du Trocadéro, il voit une troupe de skateurs, admire les figures qu’ils répètent. C’est là qu’il vient en aide à l’un d’entre eux, après une chute. C’est là qu’il fait la connaissance de Rachid. Rachid qu’il va suivre et qui va l’initier. «Sept cents mètres. On fonce jusqu’à Cardinet. On ne s’arrête pas.» Une folie. «Il y a quatre perpendiculaires pour arriver jusqu’à Cardinet. Rue La Condamine. Rue Legendre. Rue des Moines. Rue Brochant.» Comme si la prise de risques faisait désormais partie intégrale de sa nouvelle vie, comme si côtoyer la mort occultait tous les nuages noirs qui encombraient son esprit. À la course à pied, aux descentes en skate viennent s’ajouter une errance qui lui permettra de rencontrer Justine et de partager quelques temps l’appartement de ce travesti.
Matthieu Zaccagna écrit son roman au rythme saccadé de Victor. Sans reprendre son souffle. Avec lui, on avale les rues de Paris, on passe d’un arrondissement à l’autre dans une topographie de l’urgence, avec des descentes vertigineuses.
En suivant cet homme qui vit à la marge, il nous entraine dans un Paris interlope où la violence rôde, mais où la solidarité ne reste pas lettre morte. Et à propos de lettres, je vous laisse la surprise de découvrir qui entre le père, la mère et le fils est le plus doué en la matière.
Matthieu Zaccagna, un nom à retenir.

Asphalte
Matthieu Zaccagna
Éditions Noir Sur Blanc
Premier roman
144 pages 14,00 €
EAN 9782882507204
Paru le 06/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, à Pantin, mais aussi à Fécamp.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Courir déterminé, en un bloc solide, résistant. Se faire violence, serrer les dents, plisser les yeux, broyer l’asphalte. Courir vite, sentir la vie, maintenir l’urgence, ne jamais ralentir, jamais faiblir. Respirer fort, mécaniquement, trois inspirations, trois expirations, toujours, même dans les montées. Sentir qu’on brûle, qu’on arrache cette chose, qu’on tient bien là, doigts moites, mains tremblantes. Cette chose qu’on serre, qu’on use, qu’on épuise, ce corps qu’on purge, que diable peut-il contenir pour qu’on l’éprouve ainsi?
J’avance dans les quartiers nord de la ville. Mes cuisses sont en vrac. Mes genoux, pareil. Je ne m’arrête pas. J’abîme la douleur. Dans l’aube naissante, la brume se dissipe sur l’eau du canal. J’ignore combien de temps je vais pouvoir tenir comme ça.
Une course éperdue dans Paris. Une rupture physique et existentielle. Une question de survie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté (Victor de Sepausy)
Benzine Mag (Éric Médous)
Paris Match
Blog Joëlle Books


Bande-annonce du roman © Production Les Éditions Noir sur Blanc

Les premières pages du livre
« Courir déterminé, en un bloc solide, résistant. Se faire violence, serrer les dents, plisser les yeux, broyer l’asphalte. Courir vite, sentir la vie, maintenir l’urgence, ne jamais ralentir, jamais faiblir. Respirer fort, mécaniquement, trois inspirations, trois expirations, toujours, même dans les montées. Sentir qu’on brûle, qu’on arrache cette chose, qu’on tient bien là, doigts moites, mains tremblantes. Cette chose qu’on serre, qu’on use, qu’on épuise, ce corps qu’on purge, que diable peut-il contenir pour qu’on l’éprouve ainsi ? Courir avec méfiance, avec défiance, sans compromis, sans concession, slalomer entre les voitures, les piétons, les deux-roues, les laisser derrière, tous. S’échapper, partir d’ici, partir de soi. J’avance dans les quartiers nord de la ville. Mes cuisses sont en vrac. Mes genoux, pareil. Je ne m’arrête pas. J’abîme la douleur. Dans l’aube naissante, la brume se dissipe sur l’eau du canal. J’ignore combien de temps je vais pouvoir tenir comme ça.

Il arrive encore que je déraisonne quand je repense à ma course dans les rues de Paris. À ma fuite, ma fugue, jamais trop su comment appeler ça. Au coin de la rue Étex, je marque un temps d’arrêt, ferme les yeux, prends une profonde inspiration. Pense à Kadidja, à Rachid, répète lentement leurs prénoms, tout bas puis à voix haute. Autour de moi, les gens me dévisagent, me prennent sûrement pour un dégénéré, je ne peux pas les blâmer. Au bout d’un moment, j’arrête de dire Kadidja, j’arrête de dire Rachid, pourtant je continue de penser à eux. Je me calme, redeviens serein. Je sais que je vais mieux. Le temps a passé, les crises s’espacent. Je ne suis plus seul. Kadidja veille sur moi, Rachid aussi.
Sans Rachid, je ne serais pas là pour parler d’avant. Il a fait irruption lorsque je ne m’appartenais plus. J’ai tout de suite aimé son appétit de vie. De vitesse, aussi. Sa manière de glisser. Son obstination. Il prend des risques inconsidérés. Avale le bitume. Oublie son corps. J’observe son œil luisant, son visage déterminé. Je le regarde fixer l’obstacle, se mettre en position, surmonter l’épreuve. Rien ne l’arrête. Il tombe parfois. Quand sa tête cogne par terre, il se relève, adresse au monde un regard résolu, l’air de penser que la chute n’est pas une option. Puis il y retourne. N’abandonne jamais. Et quand il arrive à ses fins, il hurle de rire, de grands éclats au cours desquels je ne pense plus à rien. Alors ce rire déboule en moi, incontrôlable.
Sur le trottoir, je prononce son prénom à voix haute, une nouvelle fois. Repense à nous deux dans la nuit. Nos sessions, comme on les appelait. Course effrénée dans la ville endormie. On ne calculait rien. Il n’y avait que nous. On se laissait porter. On allait trop vite. On savait. Mais plus on prenait conscience du danger, plus on accélérait. Plus je prenais mes jambes à mon cou. Serrais les dents. Hurlais intérieurement. Plus Rachid mettait les bouchées doubles, sa planche rugissant à des degrés variés selon l’état d’usure du bitume. Le danger, on ne faisait rien pour l’éviter. On lui disait « Qu’est-ce t’as ! » On lui disait de la fermer. Traversant les boulevards à l’aveugle. Débouchant à fond au coin d’une rue en pente. Nous exposant à l’arrivée d’un engin qui nous aurait réduits en bouillie.

Je sens les moteurs bourdonner sur l’avenue, les véhicules démarrer en trombe, fuser autour de moi. Je pénètre dans l’enceinte du Carrefour Market. Ravale mes angoisses en même temps que les portes du supermarché coulissent derrière moi. De part et d’autre des rayons déserts, des étagères ploient sous une masse de produits conservés, plastifiés, réfrigérés, congelés, mondialisés. Les enceintes crachent une musique de variété polluée par des nappes de synthétiseurs eighties. Je déambule dans les rayons, ma liste de courses froissée en main. Tout est coloré, bien rangé. Tout clignote, rutile. Je suis censé trouver des légumes, mais à cette simple tâche j’échoue. Lassé de cette lumière artificielle, de cette accumulation absurde de nourriture, je ressors les mains vides, sans un signe pour la caissière absorbée par l’écran de son iPhone.
J’erre au hasard des rues. Cherche un autre endroit pour faire mes courses, me rassure en pensant qu’avec Kadidja et Rachid nous avons trouvé un équilibre, que depuis le temps nous formons ce qu’on pourrait appeler une famille. Sorte de. Je formule clairement ce mot dans mon esprit. Famille.

Lorsque je vivais à Fécamp, avant qu’il ne m’embarque dans sa Xantia pour Pantin, je me demande si pendant cette vie-là, je peux dire que j’ai eu une famille. Je ne sais pas. La manière dont il me plaquait contre son torse, me serrant fort dans ses bras au milieu du salon. Elle nous regardait, assise sur le canapé, un faux sourire aux lèvres, nous écoutions de la musique et tout redevenait calme dans nos têtes. Oui, il nous arrivait de passer de bons moments tous les trois. Mais ça ne peut pas être ça, une famille. Kadidja me l’a répété mais je n’ai jamais su entendre raison.
Je m’appelle Victor, j’ai dix-sept ans et c’est à peu près la seule chose dont je sois sûr puisque je ne peux plus parler à la dame en noir. Maintenant, c’est à moi que je parle, mais c’est douloureux et insuffisant. Papa ne parle pas, il hurle, crie, devient tout de suite très rouge et très violent. Je pleure souvent parce que je sais que Maman ne reviendra pas et que je ne peux rien faire pour changer ça. Il n’y a plus que Papa depuis que nous sommes arrivés à Pantin et la situation a encore empiré depuis qu’il s’est mis en tête d’écrire à plein temps. Il aurait mieux fait de continuer à vendre ses composants électroniques sur le quart nord-est de la France, au moins ça nous aurait fait de l’argent. Là, nous vivons des minima sociaux. Biscuits et boîtes de conserve. Pain sec et produits périmés. Je sais très bien qu’il faut que je sorte d’ici. Je sais très bien qu’il faut que je voie d’autres personnes. Je sais très bien qu’il faut que j’arrête de m’instruire uniquement à travers les écrits de Louis car Louis est cinglé et il me fait apprendre les choses de manière bancale. Je m’appelle Victor, je regarde à l’intérieur de moi, mais à cette époque, il n’y a que des voies sans issue.

Un tas d’ordures dans un sac poubelle, dans un coin de ce que j’appelle ma cellule. Le sac a percé, une odeur nauséabonde se répand dans la pièce. Je me lève. Referme le sac comme je peux, le presse dans l’angle du mur. Dans le miroir, mon reflet, ma peau blanche, terne, pareille à celle d’un cadavre. Pareille à celle de Maman. T’as pas besoin de plus. Et même si c’était le cas, t’aurais pas.
J’allume le poste de télévision. Regarde pour la énième fois L’Homme à la peau de serpent. J’aime bien Marlon Brando. Heureusement que j’ai ma petite télé, mon magnétoscope et mes VHS. C’est tout ce qu’il me reste de notre vie normande. Je passe mon temps à regarder des films en noir et blanc. Louis m’y autorise si je ne mets pas trop fort. Autrement, il fait irruption dans ma chambre sans prévenir, arrache le magnétoscope et l’emporte en claquant la porte derrière lui. Alors, je reste un long moment à fixer l’écran qui n’émet plus qu’un grésillement neigeux, à imaginer des formes dans le brouillard, à imaginer ma fuite hors de ce monde irréel.
Ce doit être le matin, mais je n’ai plus aucune conscience du temps. Je suis resté trop longtemps cloîtré dans cette pièce. La nuit, le soleil apparaît dans mes rêves, radieux et incompréhensible. Les ténèbres de mon enfance obscurcissent la lumière du jour. Je me sens oppressé. La nuit tombe en plein après-midi. Une lumière noire s’infiltre partout. Quelques minutes plus tard, un bruit sourd me réveille. Des pas dans l’appartement. Je baisse le son de la télévision. Louis s’affaire. C’est samedi. Je suis son invité aujourd’hui.
Je tire les rideaux. Une lumière blanche éclabousse l’intérieur de ma chambre. Je m’allonge sur le ventre, ferme les yeux, les rouvre sur mon corps transpirant, nerveux. Fixe mes muscles tendus comme des élastiques. Des bleus, des cicatrices, quelques brûlures ici et là. Mais sous les marques, mes muscles s’épaississent, c’est flagrant. Je me relève. Réalise quelques tractions sur le cadre de la cabine de douche condamnée. Souffle. Récupère. M’étire. Bois au lavabo. Me replace au centre de la pièce pour une nouvelle série de pompes. M’étire de nouveau. Cours en rond dans l’espace si réduit qu’il me donne l’impression de faire du surplace. Comme on le faisait avec Papa dans le salon de la maison de Fécamp. Je fais le moins de bruit possible. Poursuis mon entraînement sur la pointe des pieds. Souffle. Respire. Le regard noir. Un forcené.
L’espace d’un instant, je me demande si je serais en mesure de l’affronter désormais. Physiquement, j’entends. J’observe mon visage, plusieurs minutes, dans le miroir rouillé au-dessus du lit. Pas question. Papa est résistant, trapu, hargneux. Une teigne. Il ne se laisserait pas faire. Il encaisserait les coups, les rendrait trois fois plus fort. Il aurait vite fait de me tuer. J’imagine la scène. Je préfère ne plus y penser. Je baisse les yeux.

Trois coups secs et me voilà déjà en train d’enfiler à la va-vite quelques vêtements. Un dernier regard sous le lit pour vérifier que tout est prêt. J’ouvre la porte, longe le couloir qu’éclaire mal un néon agonisant, descends l’escalier plongé dans l’obscurité. Un rai de lumière s’échappe par l’embrasure de la porte en fer au bout du couloir. Derrière, le tintement des bouteilles, déjà. J’avance, pénètre dans le salon. Une ombre glisse vers moi. Figlio mio. Sa main calleuse approche ma tête de la sienne. Je reçois une accolade maladroite. Avanti. Je fais quelques pas dans le salon encombré d’objets, statuettes, lunettes de soleil, chapeaux, casquettes, journaux. Me fraye un passage à travers ce bordel sans nom. Perçois le grognement de Louis. Accélère le pas.
Sur la table à manger, des papiers, des revues, un vieil ordinateur, des dictionnaires, des tracts publicitaires, des offres d’abonnement à divers magazines littéraires. De gros tas de feuilles dactylographiées lues et relues sur ordre de Louis, de longs monologues, passages barrés, raturés, soulignés, surlignés au marqueur. Au-dessus des manuscrits, une chemise rouge où sont consignées les réponses d’éditeurs. Papa pousse vers moi une assiette contenant un œuf dur et une tranche de pain brûlé. Fait glisser sur la table une boîte de sardines, une boîte de maquereaux à la moutarde et deux bouteilles de vin rouge, qu’il s’empresse de déboucher. Approche un tabouret sur lequel il prend place. Le silence se fait. Je me concentre sur l’incision de mon œuf.
J’observe le visage de Louis, la ride verticale qui lui barre le front quand il mastique avec rage, avale avec détermination, rince l’intérieur de sa bouche d’une lampée de rouge. Je m’interroge sur sa colère, la solitude, la fatigue, l’insatisfaction, la haine de soi, le mépris des autres, un mélange de tout ça. Je finis toujours par déduire que ma présence l’indispose. Ma présence n’a toujours fait qu’entretenir la colère de Papa.
Il attrape son assiette, lui assène de vifs coups de langue. Rassasié, il en vient au fait : Les lettres. Elles sont où ? Il serre les dents, m’allume du regard. Je garde le silence, baisse les yeux, comme chaque fois. Il se lève brusquement de son tabouret, l’envoie valser derrière lui, m’accuse d’avoir comploté dans son dos, d’avoir œuvré dans l’ombre, me prie de croire qu’on n’en a pas terminé tous les deux.
Mon regard disparaît un instant par la fenêtre, suit les lignes blanches que laissent les avions dans le ciel. L’air me manque. Le dehors me manque. Louis me dit d’avaler l’œuf. « Bouffe-le », lance-t-il, irrité. J’avale comme je peux, pensant à la joie qu’une réponse positive pourrait lui procurer. Je décachète la lettre, chaque fois. C’est à moi que revient cette tâche. Nous sommes un duo, je ne dois pas l’oublier. Ouvre, vas-y ! Systématiquement, j’ouvre. Toujours, ses traits qui se décomposent quand je prononce les mots. Les mêmes, souvent.
Elles sont où ? s’époumone Louis, qui commence à être sévèrement aviné. Elle, elle est où ? J’entrevois le visage de ma mère, penché vers moi tandis que nous dessinons les planètes au milieu du salon. Contrairement à ce que dit Louis, je suis convaincu que nous en avons terminé, lui et moi. Comme Agnès en a terminé avec lui. Je reste silencieux. Il attrape une des bouteilles par le goulot. Le regard rivé sur moi, s’enfile une nouvelle rasade. Repose la bouteille sur la table. Sourit. Mon regard croise le sien, l’espace d’un instant nécessairement bref. Le prolonger marquerait la défiance. Je garde les yeux baissés. Garde en tête ce que je viens d’apercevoir dans l’œil de Louis, cette chose menaçante qui existe chez les bêtes avant qu’elles fondent sur leur proie. Il va me saisir par les crocs, me faire prisonnier de sa mâchoire folle. Il ne me relâchera qu’une fois son instinct soulagé.
Un temps de panique au cours duquel je dois rester calme. Je sais de quoi Papa est capable. Une assiette éclate contre le mur. Puis une autre. Un verre, dont les éclats se répandent sur les piles de manuscrits. Je fixe mon assiette, Louis se met à hurler, maudissant la vie, le monde de l’édition, ces lecteurs qui n’y comprennent rien, tellement rien qu’il va leur montrer de quoi on est capables, tous les deux, hein, leur médiocrité ne fera que renforcer notre volonté, oui, on leur montrera bientôt, à tous, l’auteur qu’on est vraiment, le génie qu’on a laissé croupir dans ce trou à rats. »

Extrait
« L’atmosphère est lourde malgré une légère brise. J’ai toujours mal aux côtes, mais j’avance, m’assure que j’ai toujours mon sac, le plaque contre moi. Par la rue des Dames, nous débouchons sur le haut de la rue Nollet. «Là», annonce Rachid d’une voix grave, tout en s’accroupissant. En silence, il gratte sa planche contre le bitume. Sort la clé à molette. Serre les roulements de son skate. Enfonce ses doigts au plus profond de ses gants. «Sept cents mètres. On fonce jusqu’à Cardinet. On ne s’arrête pas.» Je réprime un mouvement de recul, garde le silence face à la perspective d’une telle folie. Il y a quatre perpendiculaires pour arriver jusqu’à Cardinet. Rue La Condamine. Rue Legendre. Rue des Moines. Rue Brochant. » p. 48

À propos de l’auteur
ZACCAGNA_Matthieu_DRMatthieu Zaccagna © Photo DR

Matthieu Zaccagna est né à Croix en 1980. Après des études de gestion et de communication, il s’installe à Paris, où il exerce toutes sortes d’activités dans le secteur culturel. Depuis 2006, il travaille à la production de concerts à la Cité de la musique-Philharmonie de Paris. En rentrant, il écrit. Asphalte est son premier roman. (Source: Éditions Noir sur Blanc)

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Le gosse

OLMI_le_gosse  RL_Hiver_2022

En deux mots
Joseph se retrouve orphelin après le décès de son père, revenu de la Première Guerre porteur du virus de la fièvre espagnole et celui de sa mère, victime d’une hémorragie mortelle après un avortement clandestin. Après un placement et un séjour en prison, il se retrouve dans un sinistre camp d’internement pour mineurs d’où il rêve de fuir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les enfants martyrs de Mettray

Dans son nouveau roman, Véronique Olmi suit un garçon devenu orphelin au sortir de la Grande Guerre et qui va se retrouver dans un véritable bagne, la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray.

Joseph Vasseur est né en 1919 d’un père revenu de la Grande Guerre la gueule cassée et porteur du virus de la grippe espagnole. Un virus qui va l’emporter très vite. Sa mère, plumassière, doit désormais subvenir seule à ses besoins et à ceux de sa mère. Après son deuil, elle rencontre Augustin et espère pouvoir reconstruire sa vie avec cet homme bien plus jeune qu’elle. Mais en choisissant de ne pas garder leur enfant et d‘avoir recours à une faiseuse d’anges, elle va signer son arrêt de mort. Joseph se retrouve alors seul avec Florentine, sa grand-mère qui perd peu à peu la raison. Alors qu’il joue au football avec les copains, elle est conduite à Sainte-Anne. Le sort de Joseph est désormais scellé. L’orphelin est conduit dans un orphelinat parisien avant d’être placé dans une ferme près d’Abbeville. Malgré les conditions difficiles et les coups, il essaie de creuser son sillon. Le travail mais aussi la découverte de la musique lui offrent des perspectives qui, une fois encore, vont être anéanties. Le Parisien est mal noté par l’inspecteur qui ordonne son retour dans la capitale et son incarcération à la prison de la Petite-Roquette. Commence alors pour Joseph une période très difficile. Confronté à la solitude et à l’absence de perspectives, le garçon s’accroche à tous les petits signes qui rompent un silence pesant, un bruit dans la cellule mitoyenne, l’atelier où il rempaille les chaises, le regard jeté par Aimé, un codétenu qui a voyagé dans son fourgon. Après un incendie, il est envoyé dans un domaine agricole en Touraine. La Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, comme nous l’apprend Wikipédia, est un établissement qui, «en dépit de ses principes fondateurs idéalistes, à savoir éduquer et rééduquer les jeunes délinquants par le travail de la terre, est considéré comme l’ancêtre des bagnes pour enfants».
OLMI_Colonie_MetttrayCette nouvelle étape – décisive – dans la vie de Joseph qui n’est pas encore un adolescent, va lui faire perdre ce qui restait de son innocence. C’est là que l’enfant devient un homme. C’est là que son caractère s’affirme, c’est là qu’il assimile de nouvelles règles, laisse parler ses émotions, comprend que la musique peut l’aider. Même si la première fois qu’il souffle dans un cornet, il est loin de s’imaginer qu’il souffle l’air de la liberté.

OLMI_fanfare_Mettray
Véronique Olmi s’est solidement documentée pour nous raconter la vie dans ce bagne pour enfants, dont l’un des pensionnaires les plus célèbres aura été Jean Genet. Dans son livre Le Miracle de la rose, il y décrit notamment ce que fut sa vie là-bas, expliquant notamment que «chaque paysan touchant une prime de cinquante francs par colon évadé qu’il ramenait, c’est une véritable chasse à l’enfant, avec fourches, fusils et chiens qui se livrait jour et nuit dans la campagne de Mettray».
Dans le roman, qui court jusqu’en 1936, la romancière montre une fois encore combien le milieu social et la date de naissance façonnent un destin. Pour un pupille de l’État dans l’entre-deux-guerres, le «redressement» et le travail à outrance remplacent l’éducation et la culture. Mais comme dans Bakhita, le besoin de croire en un avenir meilleur et une formidable vitalité laissent de l’espoir.

Le gosse
Véronique Olmi
Éditions Albin Michel
Roman
304 p., 20,90 €
EAN 9782226448040
Paru le 1/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Saint-Ouen, la région d’Abbeville et Mettray, en Indre-et-Loire.

Quand?
L’action se déroule de 1919 à 1936.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Joseph est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un petit bonhomme de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne.»
Joseph vit heureux entre sa mère, plumassière, sa grand-mère qui perd gentiment la boule, les copains du foot et les gens du faubourg. Mais la vie va se charger de faire voler en éclat son innocence et sa joie. De la Petite Roquette à la colonie pénitentiaire de Mettray – là même où Jean Genet fut enfermé –, l’enfance de Joseph sera une enfance saccagée. Mais il faut bienheureusement compter avec la résilience et l’espoir. Véronique Olmi renoue avec les trajectoires bouleversées, et accompagne, dotée de l’empathie qui la caractérise, la vie malmenée d’un Titi à l’aube de ce siècle qui se voulait meilleur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Il est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un gosse de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne. Sa mère et sa grand-mère le surnomment « le roseau » car il siffle souvent, comme le vent quand il traverse les herbes, et quand il est tout seul il se regarde dans le miroir, les mains dans les poches il sifflote les yeux à demi fermés et l’air menaçant, comme les bandits sur les affiches de cinéma ou à la une des journaux, il teste son autorité, il est le petit homme de la maison, il l’a entendu dire une fois.
Il aime regarder les mains de sa mère, rouges et bleues, jaunes et vertes, ça dépend des jours, et les entailles au bout des doigts, ce sont des mains rugueuses et habiles, qui ne se posent jamais. Il aime regarder son visage qui rougit si vite, le bleu de ses yeux avec les paupières trop lourdes, et ses cheveux dorés qui sont bouclés à cause de la vapeur. Sa mère les préférerait lisses, mais la vapeur de l’atelier les décolle en petites mèches qui s’entortillent, des dizaines d’accroche-cœurs, elle dit : « J’ai les cheveux libres et désordonnés comme moi » et elle rit de son rire aigu de Parisienne, car elle aussi est née à Paris, toute une lignée, oui ! Il n’a jamais connu son père, et son père ne lui manque pas puisqu’il n’en a aucun souvenir. Il regarde la photo du mariage, sur le buffet, elle, si petite à côté de lui, un grand moustachu solide, tout droit dans son costume qui le serre de partout, il se dit que cet homme-là n’a jamais dû courir, il est trop raide, mais il sait que c’est faux. Le visage aussi est faux. Son père n’avait plus du tout ce visage-là quand il est rentré de la guerre, on le lui a dit, un soir où il n’avait rien demandé mais où la grand-mère visiblement avait besoin de parler, ses larmes coincées au bord des yeux. Il était fasciné par ces larmes qui ne tombaient pas, à chaque fois qu’elle clignait des yeux il se disait qu’elles allaient enfin couler, mais rien à faire, et à cause de cela il n’a pas vraiment écouté l’histoire du visage de son père, Paul Vasseur, troisième fils de la grand-mère, qui n’est pas mort au champ d’honneur comme ses deux oncles qu’il n’a pas connus, mais a survécu à toutes les batailles. Quand il en est rentré, il n’était plus un soldat et pas encore son père, et c’est comme un rendez-vous qu’ils auraient eu tous les deux : « Je ne meurs pas à la guerre, je reviens sans visage et sans joie, mais je tiens ma promesse d’homme : j’offre un enfant à mon pays, un fils c’est mieux, et si c’est toi, c’est encore mieux. » Il a du mal à imaginer le joli visage de sa mère à côté de celui de cet homme blessé, un visage « comme un dessin abîmé par la pluie », dit la grand-mère, « une gueule cassée », disent les autres. Paul Vasseur, ancien poilu, lui a permis de naître, et tout de suite après, comme s’il était allé au bout de ses forces, il est mort dans une chambre d’hôpital d’une grippe qu’il avait ramenée du front, un virus espagnol qui flottait dans l’air pendant qu’il faisait ce qu’on lui demandait de faire : tenir son fusil et tirer le plus longtemps possible sur les gars d’en face, qui respiraient le même virus sans y prendre garde, occupés eux aussi à tuer le plus grand nombre de gars en face. C’étaient tous des hommes obéissants et qui avaient l’amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, même si de ces trois amours les anciens soldats ne parlaient pas, et quand ils se croisaient on n’aurait jamais dit qu’ils avaient partagé cette passion, ils se regardaient muets, pleins de confusion, ou bien buvaient ensemble et riaient tellement fort qu’on aurait dit des sauvages, des hommes furieux et pas du tout des amoureux.

À tout ça, Joseph ne pense guère. Sa mère, Colette, est gaie pour deux, il est impossible de vivre à ses côtés sans avoir envie de la suivre, d’écouter ce qu’elle raconte, ce qu’elle ramène avec elle quand elle rentre le soir, toutes ces histoires d’oiseaux, de théâtre et de chapeaux, ces choses qu’elle ne dit à personne, des secrets de plumassière, qui se gardent :
– Tu comprends Joseph, chaque maison a ses secrets, c’est pour ça qu’on ne change pas de maison. Ce que je t’ai dit, tu n’en parleras jamais à personne, tu me le promets ?
Il imagine sa mère dans cette maison aux secrets, entourée de tant d’autres filles, presque cinquante, et de très peu d’hommes, parce que plumassière, c’est pour les filles, il faut de toutes petites mains, habiles, légères, et patientes aussi, elles font tout le beau travail et laissent aux quelques hommes de la maison le tri des plumes, la teinture, les livraisons et l’entretien des machines, et il imagine que ces hommes ressemblent à son père sur la photo du mariage, ce sont de gros gars engoncés et patauds, qui obéissent aux filles habiles et pleines de secrets. Son père était mécanicien à l’usine Farcot, très loin, à Saint-Ouen, aux ateliers de forge et d’ajustage. Quand ses collègues et lui sont partis à la guerre, avec cet amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, qui les faisait chanter jusque sur le quai de la gare de l’Est, des femmes avec des mains moins fines que celles de sa mère sont venues les remplacer à l’usine et ont fabriqué de gros chars qui ont suivi les ouvriers dans la Somme. Quand il pense à ces femmes fabriquant des chars, il en a presque du dégoût. Elles étaient sûrement pleines de limaille de fer, de gras et de cambouis, tandis que sa mère, même si elle a parfois du duvet dans les cheveux, et jusque dans le nez, même si ses mains sont abîmées et colorées, sa mère, initiée à quatorze ans par une ancienne de quatre-vingt-deux ans, il y a longtemps qu’elle ne balaie plus l’atelier ou ne prépare plus les plumes. Elle frimate. Il adore ce mot. Elle frimate ! Elle met les plumes ensemble pour donner au chapeau sa beauté, elle les coud et ça fait comme un bouquet de printemps, il y a de quoi frimer, oui !
– Si tu avais été une fille, je t’aurais appris le métier, ça t’aurait plu Joseph ?
Quand sa mère lui demande ça, il lui montre ses mains maigrichonnes et les bouge dans tous les sens pour qu’elle voie comme elles sont souples, mais elle fait non de la tête avec un air désolé qui n’est pas si désolé que ça, et pour le consoler elle lui dit :
– Tu as des mains d’artiste mon Joseph, on a ça dans le sang dans la famille !
Et elle embrasse ses paumes, après avoir passé un doigt le long de sa ligne de vie.
– Et tu vivras très longtemps !

À l’école il apprend à compter, à lire, à écrire, à tomber amoureux de la patrie, le monde devient plus grand que son quartier, un espace mystérieux s’ouvre à lui, il comprend que tout a un nom et demande à l’instituteur comment s’appelle ce qu’il ne peut pas nommer, mais l’instituteur ne connaît pas tout, comment le pourrait-il, comment aurait-il le temps et surtout le cerveau pour apprendre par cœur les mots du dictionnaire Larousse, des encyclopédies, des atlas, des herbiers, des planches d’anatomie et des cartes de géographie ? On se croit entouré d’eau, d’étoiles et de tramways, on croit qu’on a une tête, deux bras et deux jambes, mais la vérité c’est que dessous il y a mille mots et mille vies, par exemple on dit « rivière » et d’autres mots surgissent : canaux, écluses, bras, lits mineurs, lits majeurs, les mots jaillissent, c’est comme soulever une pierre et découvrir les vers de terre et les insectes dessous, leur travail invisible et secret. Près de chez lui au bassin de l’Arsenal, le canal Saint-Martin se relie à la Seine, c’est comme ça qu’il y a de l’eau potable chez eux et la grand-mère n’en revient pas.
Tout est nommé et tout a une place avec quelques exceptions. Par exemple, la grand-mère a perdu son mari, elle est veuve. Sa mère aussi a perdu son mari, elle est veuve. Lui a perdu son père, il est orphelin de père. La grand-mère a perdu trois fils, ça n’a pas de nom. Il a vérifié auprès de l’instituteur, ça n’a pas de nom. Certains enfants non plus n’ont pas de nom. Ce sont des enfants naturels, des bâtards, des bas tard, on les bat jusqu’à plus soif, ce sont des souffre-douleur, et il a vu, chez les deux qu’il connaît, cet air de menace et d’attente, comme si tout à coup on allait leur donner quelque chose, une gifle ou un nom, va savoir. Ces enfants naturels ont bien quelque chose de sauvage, un peu comme l’orage quand il ne se décide pas. Celle qui connaît le plus de noms, c’est sa mère, elle l’étourdit quand elle lui parle d’échassier, de paradisier ou de marabout, le monde entier lui envoie ses plus belles plumes, mais là aussi chaque plumassière a sa place, on peut fabriquer des plumeaux avec des oiseaux de basse-cour, ou être comme sa mère dans l’exotique et l’artistique, les théâtres et le music-hall, on peut baisser la tête ou travailler dans l’artisanat et connaître les dernières chansons à la mode.

Il a remarqué qu’une femme avait beaucoup de noms, en plus de son nom de jeune fille ou de celui de femme mariée, elle peut s’appeler catherinette, grisette, midinette, gigolette, laurette, cocotte, ou encore vieille fille pour celle qui n’a jamais eu de mari mais se tient sage, ou traînée pour celle qui, avec ou sans mari, n’est pas sage. Mais il ne sait pas comment on appelle une veuve, comme sa mère, qui a fini depuis longtemps son grand deuil, son deuil et son demi-deuil, mais qui n’est pas sage. Il voit sa joie, qui n’est plus pour lui, même quand elle lui envoie un clin d’œil en réajustant son chapeau avant de sortir, ce clin d’œil est pour elle seule, et sa joie, Joseph le sait, est le signe qu’elle voit un homme, il n’est pas idiot, il sait aussi qu’elle n’en a pas le droit, c’est interdit, illégitime, c’est mal. Comment appelle-t-on une joie interdite, une gaîté dangereuse ? Mauvaise vie mauvaise fille mauvaise fréquentation. Ces mots-là ne vont pas à Colette, rien de ce qui est sale ne va à sa mère, et Joseph reste avec cette jalousie apeurée, cette crainte pour celle qui rajeunit chaque jour, baignée dans la lumière imprudente du bonheur, tandis que la grand-mère s’enfonce dans le tunnel obscur de l’absence et qu’elle l’appelle de moins en moins souvent « mon roseau » mais Lucien, Marius ou Paul, le confond avec ses deux fils aux corps éparpillés dans les champs d’honneur, et avec le troisième, mort contaminé dans une chambre d’hôpital. Elle a installé autour d’elle un monde de fantômes indisciplinés qu’elle appelle avec une adoration rocailleuse. (Car sa voix aussi a changé, peut-être faut-il cela pour parler aux morts, une voix qui vient de la terre, comme eux, et dont ils comprennent le sens même quand les mots ne sont plus vraiment justes.) Elle voit dans la cour des garçons qui n’y sont pas, elle a des manies, des inquiétudes farfelues, souvent le soir elle demande à Joseph :
– Je n’ai pas envie qu’à leur retour, mes gars mangent du chien ou du rat, vois donc ce que Colette a mis dans la casserole.
Il sait qu’il ne la convaincra pas en lui disant la vérité, car à peine a-t-elle entendu la réponse qu’elle lui repose la question, et la fois où il dit : « Maman a cuisiné des pâquerettes », elle rit, alors il comprend qu’il peut déformer la réalité déformée de sa grand-mère, c’est un jeu d’illusion sans fin, mais le mieux, il le comprend aussi, c’est de s’asseoir à côté d’elle et de lui tenir la main. On dirait que cette main dans la sienne la relie un peu à la réalité, même si elle continue à râler contre ses fils qui ne rentrent pas, et contre ses patrons qui abattent leurs propres chevaux et veulent qu’elle les prépare au four, et la trompe des éléphants du Jardin des Plantes qu’ils lui demandent d’acheter et de cuisiner aussi, ses patrons affamés et sans pitié, ses fils fugueurs et sans pitié… 70, 14-18, les guerres éternelles, les peurs obsessionnelles de la grand-mère. Et Joseph voit la vie comme le carton perforé de l’orgue de Barbarie qui déroulerait sans fin une musique simple et lasse, qui dit qu’on naît de soldat en soldat, de guerre en guerre, de soldat en soldat, de guerre en guerre… et on reste avec les femmes même quand on est mort, car elles nous voient et nous surveillent de leur amour endeuillé, pour toujours.

La nuit quand la grand-mère ronfle et que Colette siffle pour qu’elle s’arrête, il siffle à son tour, ce qui les fait rire et parfois ils se parlent tout bas, Colette lui raconte que le siffleur professionnel du Concert Mayol ne fait plus de baisers vingt-quatre heures avant son numéro pour ne pas amollir ses lèvres, que la mère de Mistinguett était plumassière, qu’elle a les chapeaux à plumes les plus hauts qui existent, qu’il y a à Paris une Américaine à la peau noire qui danse nue avec une ceinture de bananes, elle le fait rire, elle le fait rêver, et une nuit il arrive ce qui devait arriver, elle lui dit qu’elle va lui présenter quelqu’un. Il s’appelle Augustin, il est très gentil et ils vont très bien s’entendre. Joseph regarde sur le mur de la chambre les dessins du volet qui lui faisaient peur quand il était petit, jusqu’à ce que la grand-mère lui dise que ces ombres ressemblent au soufflet d’un bel accordéon. Il demande :
– Tu me le présentes quand ?
– Bientôt.
– Pourquoi ?
– Toi et tes questions !
La grand-mère ne ronfle plus mais il sifflote quand même, doucement, au rythme lent de sa respiration, et sa mère dit exactement ce qu’il espérait qu’elle dise :
– Tu seras toujours le roseau chéri, tu sais.
Et les ombres sur le mur ressemblent à ce qu’elles sont : celles des lattes du volet sur la tapisserie à fleurs d’une chambre où grandir, vieillir, aimer sont des verbes qui ne vont pas bien ensemble. Mais dans quelques heures ces ombres auront disparu, et il ne les aura pas vues s’effacer. Il se sera rendormi.

Colette va danser rue de Lappe tous les dimanches, parfois aussi le soir dans les bals musettes et les cabarets qui ont fleuri après-guerre, elle a sans cesse les pieds qui battent la mesure d’une musique qu’on n’entend pas toujours, et elle envoie enfin à Joseph de vrais clins d’œil complices. Il n’ose pas lui demander quand elle lui présentera cet homme, cet Augustin, et de plus en plus il a peur que les autres parlent d’elle avec des mots qui ne lui iraient pas, mauvaise fille mauvaise vie mauvaise fréquentation, mais cela n’arrive pas, et l’insouciance reprend ses droits. Après l’école il traîne avec Jacques et Eugène, joue avec eux au ballon dans l’impasse Carrière-Mainguet, fait les commissions et rentre s’occuper de la grand-mère, les beaux jours arrivent et on lui installe une chaise dans la cour, avec Marthe, Jeanne, Émile et son perroquet, elle est bien, c’est une compagnie de son âge, et quand elle s’inquiète de ne pas voir ses fils rentrer, personne ne la contredit, le chagrin fait faire de ces choses, on le sait. Tous trois chantent des chansons anciennes, il est gêné quand la grand-mère chante : « Va passe ton chemin, ma mamelle est française, je ne vends pas mon lait au fils d’un Allemand. » Quel âge croit-elle avoir ? Le monde des mères est inquiétant, elles portent des enfants, et puis elles portent le deuil, et elles sont plus têtues que le chagrin. Il a toujours vu la grand-mère, Marthe et Jeanne habillées en noir, comment calcule-t-on les années de deuil quand on finit par connaître plus de morts que de vivants, il se le demande parfois. Il se demande aussi, lui qui apprend un mot nouveau chaque jour, combien d’années il devrait vivre pour connaître tous ceux du dictionnaire. Ou pour les avoir tous entendus, même sans les comprendre. Les mots sont répartis par spécialités, les mariniers ne connaissent pas les mêmes que les forts des Halles, mais comment fait-on avec ceux qui ne sont écrits nulle part, ceux de l’argot par exemple, ou ceux des Auvergnats et des Italiens qui se mélangent au français ? Il y a des mots libres qui flottent dans l’air comme le virus de la grippe espagnole ou de la tuberculose, et qu’on attrape pareil, en se fréquentant de trop près. Pour les préserver, l’instituteur leur apprend chaque jour l’hygiène et la morale, dans l’espoir qu’ils ramènent ces leçons chez eux, les diffusent à toute la famille, mais jamais il n’oserait dire à la grand-mère de se laver les mains avant de manger ni à sa mère de ne pas devenir une femme sans honneur. Il préfère qu’elle reste comme ses cheveux bouclés, « libres et désordonnés » comme elle dit, jusqu’à ce dimanche où rue de Charonne, il parle avec Lulu, son copain chanteur de rue, et aperçoit sur le trottoir d’en face l’homme et sa mère. C’est lui, il le sait. Il le sait au poignard qu’il reçoit dans le cœur, cette sensation de danger, comme si on le précipitait dans l’eau du canal, comme s’il disparaissait sans secours.
– Qu’est-ce t’as vu ? lui demande Lulu en se retournant.
– Augustin.
Il n’a pas le temps d’en dire plus, un gendarme arrive et Lulu qui n’a pas le carnet des chanteurs ambulants a filé à la vitesse de l’éclair, le gendarme ne le rattrapera pas, et lui a perdu Colette dans la foule. Tout cela n’a duré que quelques secondes comme si les choses les plus importantes arrivaient en douce, au moment précis où l’on regarde ailleurs, oui, le temps d’un regard.

– Je t’ai vue dimanche, rue de Charonne avec… le monsieur…
Il le dit à sa mère et elle rougit, comme souvent, et puis elle rit, mais ne trouve pas quoi répondre. Pour la rassurer il ajoute :
– Il avait un très joli chapeau j’ai trouvé.
Alors elle le prend contre elle et le voilà plongé dans son odeur de peau vivante, un peu salée un peu sucrée, cette sueur douce, il voudrait s’endormir contre elle, son cou, sa poitrine, son ventre, ce domaine qui est le sien ; il est maigrichon, à presque huit ans il a gardé la mesure idéale pour être dans ses bras sans dépasser, et Colette est tellement bien ainsi, son fils tenu contre elle, son cœur qui cogne comme quand il était bébé, elle le berce et chante : « J’ai descendu dans mon jardin, pour y cueillir du romarin », et il sent les vibrations de sa voix, la petite humidité qu’elle diffuse sur sa peau, comme lorsqu’on souffle une bougie. Quelque chose va s’éteindre. On dirait, à les voir savourer cet instant-là, qui rappelle un Joseph nouveau-né et une Colette de vingt ans, que tous deux le savent, comme si, très loin en eux, quelque chose se chargeait de cette connaissance. Le temps se brouille, hier et demain déjà ne veulent plus rien dire, quelque chose les avertit. Cela va finir, cela est en train de finir. C’est comme si c’était fait.

Il n’aurait jamais cru qu’Augustin soit si jeune. De dos les hommes se ressemblent, habillés et chapeautés pareil, mais ce visage lisse, ces yeux bleu pâle, on dirait un garçon à peine sorti de l’adolescence, pourtant quand il traverse la rue et qu’il est tout près d’eux, Joseph sent une odeur de tabac flotter autour de lui, qui a travaillé toute la journée à la brasserie Bofinger, il voit les cernes fins, la moustache mal peignée, la fatigue. Augustin lui tend la main pour le saluer, comme s’il était un grand, et tous les trois vont marcher sur le boulevard Beaumarchais. C’est la fin du printemps, le soir n’a pas encore dissipé la lumière, les arbres ont semé des fleurs blanches et roses, le chant des merles cisaille l’air, et Joseph ne sait pas s’il est heureux ou malheureux. Colette et Augustin disent des choses banales avec des voix un peu trop hautes, des rires essoufflés, un jour on sera habitués les uns aux autres, pense Joseph, mais ce soir c’est comme une image qui tremble. Et puis soudain sa mère s’arrête, elle prend une grande inspiration et le présente, comme s’il venait de surgir subitement entre eux :
– Joseph a eu un billet de satisfaction ce mois-ci, et son nom a été inscrit au tableau d’honneur, pas vrai mon Joseph ?
– Oui…
– Et il a manqué de peu la croix d’honneur ! Ce sera pour la prochaine fois, tu verras, tu verras comme il sera fier avec sa médaille ! Et moi aussi. Montre donc à Augustin comme tu siffles bien !
Joseph est pris de court, il ne pensait pas que ça se passerait comme ça, il est étourdi mais heureux aussi, de la fierté un peu incohérente de Colette, alors du mieux qu’il peut il siffle et Augustin siffle à son tour, tous deux se répondent, mais Augustin a la gentillesse d’arrêter le premier, on applaudit le petit garçon puis on se dit au revoir. Augustin allume une cigarette, le visage penché, comme s’il se protégeait du vent. Joseph trouve ce geste follement élégant. Le jour s’épuise, et sa mère est si jolie dans cette lumière qui hésite. Il ne l’a pas déçue, il le voit bien, tout s’est passé comme elle l’espérait. Sur le trottoir, elle lui prend la main et balance son bras, et ils marchent tous deux au rythme de sa joie.
– Vous allez très bien vous entendre, je le sais, il est gentil, et travailleur, et il ne boit pas, ça ! je ne l’aurais pas voulu, non !

Ce qu’elle aurait voulu, ce qu’elle promettait, c’était les bals, les pianos-bars et puis le train pour les pique-niques en famille au bord de la Marne, un Augustin mêlé à sa vie, une présence inattendue, bénéfique pour chacun. Augustin travaille presque chaque dimanche, il n’est pas libre comme Colette le souhaiterait, il n’est pas exactement celui qu’elle avait projeté, il a dix ans de moins qu’elle, et bientôt il devra partir faire son service militaire, comment a-t-elle pu oublier cela ? Après les pleurs, son romantisme prend le dessus, ils s’écriront, se verront en permission, elle lui enverra des colis, tout ce qu’il aime, tout ce qui lui manquera, cela devient une histoire d’amour pleine de douleur et d’enthousiasme ; Joseph regarde sa mère s’exalter et il pense qu’elle frimate, elle fait un joli bouquet avec pas grand-chose… C’est une artiste de la vie.

Augustin à peine parti, elle lui écrit, le criaillement de la plume sur le papier devient la petite musique du soir, les voix qui montent de la cour, les chants épars des grillons, c’est l’avancée de l’été, l’absence et l’amour mêlés, puis surtout l’absence et une autre chose à laquelle Joseph ne prend pas garde. C’est la grand-mère qui devine la première, comme si derrière les dérives de sa mémoire, elle avait gardé au fond d’elle cet instinct, la reconnaissance infaillible du danger. Elle dit que le temps presse, elle a l’obsession de l’eau à faire bouillir, l’obsession du savon, elle ouvre des tiroirs et les referme, elle cherche on ne sait quoi, elle dit qu’elle connaît une recette, une adresse, et puis elle s’endort dans son fauteuil, épuisée par tant de tracas, quand elle se réveille elle houspille Colette et Colette pleure alors Joseph pleure aussi, sans savoir pourquoi, et la vie se remplit de courants d’air.

Bientôt Colette n’écrit plus à Augustin, et les soirées se font silencieuses, comme si un mot, une parole pouvait les briser. Malgré la chaleur de ces premiers jours de juin, Colette se couvre de son châle et ses joues sont si pâles qu’on peut suivre le dessin de ses veines sous la peau. Joseph pense aux oiseaux, leur plumage usé par les intempéries, les vols et les combats, peut-être que sa mère change de peau comme les oiseaux changent de plumes, elle lui a raconté les plumes qui se décolorent, raccourcissent, s’effilochent, et tombent. Et il voit ses lèvres roses devenues blanches, la ride nouvelle entre les yeux, ses pieds qui ne dansent plus. Plus rien ne la soulève ni ne la protège.

Un jour, en pleine semaine, en rentrant de l’école, il la trouve à l’appartement, ne comprend pas si elle vient d’arriver ou si elle se prépare à partir, elle est nerveuse et tous ses gestes sont brusques, elle se cogne aux meubles, malmène son chapeau (essaye-t-elle de le mettre ou de le retirer ?), pourquoi n’est-elle pas à l’atelier, elle marmotte des explications qu’il ne comprend pas, et soudain, la main sur la porte elle lui demande de ne pas l’attendre pour dîner, de faire souper la grand-mère, tout est prêt.
– Mais tu vas où ?
– Chez une amie, je t’ai dit, rue Amelot.
– Qu’est-ce qu’elle a ?
– Quoi ?
– Qu’est-ce qui lui est arrivé à ton amie ? C’est grave ?
– Mais pas du tout mon roseau, tout va bien.
Elle ouvre la porte, se retourne et dit :
– À tout à l’heure.
Et elle disparaît. Ses pas dans l’escalier. Ses pas dans la cour. Et sur le seuil la plume échappée de son chapeau, que Joseph ramasse, fait tourner entre ses doigts, c’est une parure de pauvre, une simple plume de moineau.

Elle rentre comme elle l’avait dit, elle est fatiguée et se couche sans manger. Joseph s’endort dès qu’il la sait là, la soirée avec la grand-mère l’a épuisé, « Où est-elle donc ta mère ? Mais où est-elle donc ta mère ? », il a répondu « Rue Amelot chez une amie », une fois, deux fois, dix fois, puis « Dans la cour ! », « Au bal ! », « Sur la lune ! », et devant cette insolence méchante, la grand-mère lui a lancé des regards agrandis par la colère, on aurait dit qu’elle lui jetait un sort. Mais c’est fini, Colette est rentrée. Elle dort à leurs côtés, la chambre reprend sa respiration habituelle.

Le lendemain Colette dort encore, elle n’a pas réveillé Joseph avant de partir à l’atelier, comme chaque matin, et il est très en retard pour l’école. Il va pour la secouer, mais depuis le seuil la grand-mère, debout, étonnamment droite, lui ordonne de la laisser tranquille. Elle perd la tête, elle croit qu’on est dimanche, il n’a pas le temps de lui expliquer qu’on est mardi et que sa mère va se faire disputer par sa patronne, il met sa casquette et s’en va en courant sans même avoir avalé quelque chose, sans avoir embrassé les deux femmes, celle qui dort et celle qui veille. Il court jusqu’à l’école, la cloche n’a pas encore sonné, et il s’étonne du contraste entre le temps bousculé de sa maison et celui, tranquille, du dehors. Dans la classe tout est comme d’habitude, après la leçon de morale (« Soumettons-nous à la règle ») ils récitent en chœur les préfectures et les sous-préfectures, jouent au foot dans la cour, suivent du doigt les phrases dans les livres, ce jour-là il apprend le mot « génie ». Il fait des lignes et des lignes avec les mots « Le génie de Pasteur » et son P majuscule, bien trop penché, ressemble à un champignon.

Avant de rentrer chez lui, il traîne un peu avec Jacques et Eugène du côté des ferrailleurs du passage Thiéré, où travaillent les parents d’Eugène, et quand ils se séparent il se joint à la foule qui chante une chanson qui annonce les chiffres du dernier recensement, il ne comprend pas bien les paroles mais la musique est facile et le chanteur a une voix entraînante, quand c’est fini, les mains dans les poches il dansote sur le trottoir, il prend son temps, fait un détour par l’Arsenal pour regarder les péniches, le linge mis à sécher même les jours de pluie, et les chats qui longent les bords étroits du bateau mais ne tombent jamais à l’eau. Rue de la Roquette il croise Hortense, la fille du Café-Bois-Charbon, comment une fille dont les parents vendent du charbon peut-elle être aussi propre et blonde, c’est un mystère qui l’attire, il a envie de la toucher, la voir de près, il lui fait un petit signe, alors elle met sa main blanche devant sa bouche rose pour étouffer un petit rire. On dirait qu’elle a avalé la lumière.

Quand il arrive dans la cour il y a du monde devant l’immeuble B, son immeuble. Il regarde la concierge, les voisins, ces gens agglutinés et chuchotant, très vite monsieur Blomet, du 4e A, le voit et pousse sa femme du coude, elle se retourne et tous se retournent les uns après les autres, avec cet air gêné et curieux des pauvres gens devant le malheur des autres. Il hésite à repartir. Puis le courage (ou la curiosité, la fatigue, la faim, il ne sait pas) l’emporte sur la peur, et il s’avance. Quand il passe au milieu d’eux, les voisins s’écartent en le dévisageant comme s’ils le voyaient pour la première fois, et il entend la phrase à la pitié assassine : « Pauvre petit, va. »
Chez lui la porte d’entrée est ouverte, la porte de la chambre est ouverte aussi, maintenant ils n’ont plus rien à cacher, leur maison n’a plus de secret pour personne. Un officier de police est en train d’écrire sur un grand carnet à en-tête. La grand-mère tend la main à Joseph, mal assise sur une chaise, comme si elle venait d’y tomber, c’est une main gelée, tremblante et ferme à la fois, elle lui fait mal.
– C’est son fils ? demande l’officier.
Il manque un bouton à la tunique de l’officier, Joseph le remarque tout de suite.
– C’est son fils, répond la grand-mère.
Il compte les boutons, de bas en haut, de haut en bas.
– Quel est ton nom, petit ?
Un, deux, trois, quatre, cinq, six…
– Marius Vasseur, dit la grand-mère.
Il manque le septième. Entre le sixième et le huitième, il manque un bouton.
– Assieds-toi mon garçon et réponds-moi. »

À propos de l’auteur
OLMI-veronique_DRVéronique Olmi © Photo DR

Véronique Olmi est née à Nice et vit à Paris. Comédienne, romancière et dramaturge, elle est notamment l’autrice de Bords de mer et Cet été-là… Son treizième roman, Bakhita, a connu un succès retentissant en France comme à l’étranger (Prix du roman Fnac 2017, finaliste du prix Femina, du prix Goncourt et du Goncourt des lycéens, choix Goncourt de l’Orient et de la Serbie, Goncourt de la Slovénie…). Lui succède en 2020 Les Évasions particulières, chronique familiale de l’après Mai 68 à l’année 1981. Le Gosse est son quatorzième roman. (Source: Éditions Albin Michel / Alina Gurdiel)

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Amine

AZZAM_amine  RL_Hiver_2022

En deux mots
Amine est un jeune garçon, fils d’immigrés, qui débarque à Annecy en classe de 6e. il ne parle quasiment pas français. Madame Maya, sa prof, va alors déployer toute son énergie et ne pas économiser ses heures pour lui permettre de s’intégrer, de parler, lire et écrire. 20 ans après, il revient sur les bords de lac, où son histoire française a commencé.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le petit prince venu d’ailleurs

Avec Amine Mona Azzam raconte la rencontre d’un jeune immigré avec une professeur de français déterminée à lui construire un avenir. Une rencontre déterminante, bouleversante.

Vingt ans après avoir franchi les grilles du collège Camille Claudel d’Annecy pour la première fois, Amine est de retour afin d’assister aux obsèques de sa professeur de français, Madame Maya. S’il a fait le voyage depuis Marseille, c’est qu’il doit tout à cette femme. Quand elle a fait la connaissance d’Amine, elle vivait seule. Son mari l’avait quittée après la mort de leur enfant. Dans sa classe de 6e le jeune immigré venait tout juste de débarquer du Sahel et ne parlait quasiment pas français. Une situation qui laissait l’enseignante tout à la fois révoltée, désemparée et attendrie.
Révoltée parce qu’il n’y a pas de place pour lui dans les structures dédiées et que ses collègues baissent les bras. Désemparée, parce qu’elle n’a pas de baguette magique ou même d’outils pédagogiques pour lui venir en aide. Et attendrie devant le désarroi et la tristesse du garçon.
Un garçon qui, en ce jour glacial de 1995, préfère mentir à son père et lui dire que tout va bien plutôt que de reconnaître qu’il est incapable de suivre les cours, qu’il peut à peine comprendre les quelques mots bienveillants de Madame Maya, la seule qui semble lui accorder un peu d’intérêt.
Mona Azzam a eu la bonne idée de faire alterner les voix des différents acteurs. Celle de l’enseignante et celle du jeune immigré, pour raconter leurs parcours respectifs l’un vers l’autre, mais aussi celle du principal de l’établissement. Il se souvient avoir fermé les yeux quand une fronde malsaine s’est propagée pour empêcher Amine d’aller en classe de neige. Celle de son copain de classe Théo qui par solidarité a prétexté une rage de dents pour ne pas partir à la montagne avec sa classe. Celle d’Elsa Bonnet, que je vous laisse découvrir.
À force de travail, d’heures de soutien, y compris durant les vacances, Madame Maya va réussir son pari. Amine va réussir à maîtriser la langue française et pouvoir progresser dans toutes les matières. Jusqu’à réussir à écrire une nouvelle qui sera primée (et reproduite en intégralité dans ce récit). Mona Azzam réussit fort bien à montrer dans cette histoire les lacunes de notre système éducatif, pas ou peu enclin à faire les efforts nécessaires pour pouvoir mieux intégrer les immigrés ou les élèves en difficulté. Mais on pourra aussi avoir une lecture plus réjouissante, celle qui met en avant une volonté inébranlable, une forte motivation et un engagement qui tient du sacerdoce. Un roman tout en nuances, j’allais écrire très loin du noir et blanc.

Amine
Mona Azzam
Éditions de La Trace
Roman
120 p., 18 €
EAN 9791097515577
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Annecy, mais aussi à Chambéry, Marseille et Montpellier. On y évoque aussi Mbour au Sénégal et le Mali.

Quand?
L’action se déroule de 1995 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Madame Maya.
C’est le nom de mon professeur de français.
Le français, cette langue qui m’est inconnue, en ce premier jour d’école ; mon premier jour d’école en France, au milieu de tous ces Français qui s’expriment dans un langage mystérieux, inconnu de moi, moi, la graine de cacao… »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Mare Nostrum (Christiane Sistac)
Blog Mémo Émoi
Blog A l’ombre du noyer

Les premières pages du livre
« La façade du collège Camille Claudel n’a pas changé.
Vingt ans se sont écoulés. Comme si le temps n’est pas passé. Comme si les années ne comptent pas.
Vingt ans. Cela change un homme. Cela ne change pas la façade d’un collège.
Serais-je revenu à Annecy sans ce courriel reçu la veille ? Aurais-je fini par revenir après toutes ces années d’absence ?
J’en doute.
Un mail, formel, poli, neutre. Maya B. Décédée. Maître Bonnet. Merci de bien vouloir me contacter en urgence.
Vingt ans après notre départ pour Marseille, la cité phocéenne, terre de soleil et de mer, le hasard me ramène en ces contrées savoyardes sur ordre de Madame B., mon professeur de français de l’époque.

Arrivé par le train, mes premiers pas, au sortir de la gare, m’ont mené ici, au collège. Un lieu déserté en ce mois de juillet, synonyme de vacances scolaires. Mon regard, fixé résolument sur le grand portail vert foncé, passe au travers, s’aventure, en franchit le seuil, en un éblouissement.
Je me revois, vingt ans en arrière, franchissant cette même porte, d’un pas hésitant, la peur au ventre, croulant sous les diverses couches de vêtements, en cette lointaine et froide matinée de décembre.
Je me revois, gauche et timide, craintif, les jambes tremblantes, ignorant tout de ce qui m’attendait, de l’autre côté.
Je me revois, moi, le petit Amine, fraîchement débarqué en France, parlant à peine deux mots de français.

Vingt ans déjà. Le portail s’ouvre. Je m’avance à petits pas. Je franchis le seuil.
Ils sont tous là, dans la cour enneigée.
Ils sont tous là ; tignasses blondes, brunes, rousses, défiant le froid, emplissant l’enceinte de la cour de leurs rires aussi légers que les flocons de neige.
Foule de manteaux et de bonnets de toutes les
couleurs. Ils sont tous là.
Elle est là. Madame Maya B. Personnage féerique dans son écrin de lavande.
De sa main droite revêtue d’un gant jaune, elle me fait signe. Je m’avance vers elle.
Le portail se referme dans mon dos.
Les souvenirs m’accompagnent telle une besace
emplie d’un bric-à-brac de fragments de vies.

Maya, 10 décembre 1995
Premier jour d’école pour le nouvel arrivant.
Un petit de dix ans, en provenance du Sahel et qui vient s’ajouter à mes vingt-trois élèves de 6ème.
Tremblotant malgré la chaleur diffusée par le radiateur en classe, je l’observe qui hésite tandis que les autres élèves s’installent dans un brouhaha de chaises tirées. Il attend que je lui indique sa place, le jeune Amine, dont j’ai juste été informée de l’arrivée, le matin même.
— Bonjour Amine, je suis Madame Maya, votre professeur de français. Bienvenue parmi nous.
Les élèves l’observent avec une forte curiosité.
Sa voix qui répond “bonjour” n’est qu’un murmure, à peine perceptible.
— Amine, vous vous installerez sur la table de devant, à côté de Théo. Théo, tu lui fais de la place?

À propos de l’auteur
AZZAM_mona_©AM_midi_LibreMona Azzam © Photo AM – Midi Libre DR

Mona Azzam est née dans la brousse en Côte d’Ivoire. Après une enfance africaine et des études littéraires, elle prend la direction de Beyrouth où elle enseigne au lycée français. Elle résidera au Liban pendant une dizaine d’années tout en poursuivant des études d’ingénierie de la formation et de littérature. Puis elle pose ses valises à Montpellier où elle vit et où elle a fondé Erasme, un organisme de formation linguistique pour adultes. Grande lectrice, spécialiste de Dante auquel elle consacre un premier Essai, Nerval dans le sillage de Dante, De la Vita Nuova à Aurélia (Éditions Cariscript), elle élabore également une Trilogie des Fables de La Fontaine (Cariscript) regroupées selon une thématique enrichie de commentaires. Cette passionnée de voile et des embruns marins se définit comme une «citoyenne des mots». Après un recueil de nouvelles, Dans le Silence des Mots Chuchotés où elle évoque l’Afrique, Paris et Beyrouth, elle rassemble ses créations poétiques dans Le Sablier des mots avant d’en venir au roman. Après Sur l’oreiller du sable, Nous nous sommes tant aimés et Ulysse a dit… elle publie Amine en 2022. (Source: Éditions portrait-culture-justice.com / Babelio)

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Langue morte

MATHIS_langue_morte  RL_Hiver_2022

En deux mots
Thierry revient devant l’endroit où il a passé son enfance et se souvient. De la vie de famille, de la bande de copains, de l’école et du collège. De ses apprentissages qui vont le mener à l’âge d’homme. Un parcours difficile pour un avenir incertain.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Mon chemin vers l’âge d’homme

Changement de registre pour Hector Mathis qui, avec Langue morte, nous offre un roman d’apprentissage de très belle facture. Le parcours de Thierry est tour à tour joyeux et grave, attendrissant et désespérant.

«La mémoire est un singulier petit arrangement» écrit Hector Mathis dans les premières lignes de son troisième roman. Lui qui nous avait tour à tour proposé de suivre deux fracassés de la vie, Sitam et la môme Capu, dans K.O. puis de les retrouver un peu plus tard avec Carnaval revient cette fois explorer les terres de l’enfance. Des terres sélectives puisque n’émergent de là que les souvenirs vivaces, ceux qui ont marqué Thierry, le narrateur, et l’ont construit. Tout commence devant le 4 d’une rue dont on ne saura rien, sinon qu’elle est située dans une zone pavillonnaire où chacun tient à sa maison comme à la prunelle de ses yeux. C’est là qu’il grandit, là qu’il ressent ses premières émotions. Quand le grand-père meurt. Quand il s’ennuie à l’école, sauf à la récré où les élèves de Marie-Curie fourbissent leurs armes contre ceux d’Edmond-Rostand. Et vice-versa. Quand les seins en obus de la directrice viennent frôler les trois élèves qui ont eu l’outrecuidance de résister à la nouvelle maîtresse. Quand, après un examen bizarre, il se retrouve propulsé une classe plus haut et que ses nouveaux camarades de classe sont bien plus costauds que jusqu’alors. Quand il découvre avec émerveillement le théâtre en assistant à une représentation du Double de Dostoïevski. Quand il passe des vacances chez sa grand-mère dans le Gard où qu’il affronte les vagues en Catalogne. Quand il essaie de comprendre ce que signifient ces deux avions venant s’écraser dans les tours jumelles de New York et dont tout le monde parle. Quand l’oncle Horace arrive décharné, l’esprit un peu dérangé et va tout casser chez l’ami qui l’héberge.
De la primaire au collège, puis à la fac, Hector Mathis raconte avec malice et un brin de nostalgie ces années qui ont fait de lui l’homme qu’il est devenu. Avec la révélation d’une vocation. «Mon petit bazar intérieur prenait enfin tout son sens. Alors qu’il demeurait jusqu’alors balbutiant, se glissant dans des croquis, des esquisses maladroites, de petits poèmes chétifs et inaboutis. Voilà que maintenant j’avais ma raison d’être. Mon vice. Ma confirmation. La véritable. Pas celle des professeurs, des amis ou de qui que ce soit d’extérieur. Ma confirmation à moi. J’étais bien soulagé, désormais. Je savais quoi faire.»
Mais pour y parvenir, il passera encore par bien des épreuves, manque de basculer dans la délinquance, côtoie la drogue et la violence. Et la mort. Mais découvre aussi le sexe et l’amour.
Servi par des phrases courtes – quelquefois de quelques mots à peine – qui donnent au roman cette musique particulière, syncopée, les étapes de cette formation sont ponctuées d’émotions fortes et contradictoires. Sur les pas de Thomas, on est tour à tour amusé et triste, en colère ou ému. De la langue morte à une langue très vivante!

Langue morte
Hector Mathis
Éditions Buchet-Chastel
Roman
224 pages 17,90 €
EAN 9782283034729
Paru le 06/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, en venant d’Afrique pour un itinéraire passant par Bordeaux puis la région parisienne, à Sartrouville, Saint-Cyr, Romainville, Champigny, Villiers, Chennevières ou Le Perreux, à Viroflay, Malakoff, Mantes, Meudon et Boulogne, sans oublier Paris. On y évoque aussi des vacances dans le Gard et sur la côte catalane, en Espagne.

Quand?
L’action se déroule des dernières années du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec ce troisième roman, Hector Mathis nous entraine dans les souvenirs d’enfance et d’adolescence d’un homme. Seul et désemparé, ce dernier se retrouve devant l’immeuble de son enfance et dans la ville qui l’a vu grandir. Aux travers de ses pas, le passé ressurgit entre sa vie de famille, ses amis, ses voisins, les personnages qui ont croisé sa route, sa découverte du théâtre et de la littérature jusqu’à sa fuite pour mieux se sauver. De la grisâtre banlieue à l’Autriche, en passant par Paris, le Gard, l’Allemagne et l’Italie, le narrateur sera confronté au désœuvrement, à la souffrance et à la colère mais découvrira aussi l’amour, la musique et l’amitié. Ces obsédants souvenirs de jeunesse le conduiront jusqu’au petit matin sans pour autant en éprouver de la nostalgie. Son passé, qui surgit dans le présent en une nuit, ressuscite devant nos yeux à l’aube d’une époque nouvelle.
Langue Morte est un nouveau roman d’Hector Mathis qui dépeint avec une tendresse acide la difficulté de grandir dans un monde désenchanté, gris, où les rapports humains ne connaissent ni empathie, ni complaisance. Loin de K.O. ou Carnaval, ses précédents romans, Langue Morte offre au lecteur un roman sur la vie doté d’une écriture poétique et musicale avec une percutante ironie, qui exprime les contrastes entre les grandes villes et leurs banlieues et surtout le monde actuel occidental.
Hector Mathis joue ici avec les mots tel un musicien avec les notes pour procurer une émotion grinçante toute en finesse.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France Info Culture (Laurence Houot)
We Culte (Serge Bressan)
20 Minutes
Blog Les Plaisirs de Marc Page (Willy Lefèvre)
Blog La constellation livresque de Cassiopée

Les premières pages du livre
« Les gens trichent, se réécrivent, se trompent eux-mêmes. La mémoire est un singulier petit arrangement. Une béquille à vivre. Je suis à la recherche, moi aussi ! La merveilleuse ! Et malgré moi… Creuser les années, c’est pas rien. Faut de l’adresse, du doigté, des connivences avec le temps ! Les lieux ne mentent pas, eux. Ils sont gorgés de souvenirs. À leur contact vole en éclats ce présent dérisoire. Temps vide. Temps mort. Inoccupé. Toute ma mémoire dans les lieux. Externalisée. Suffit que je m’y rende pour que ça reparte. Le manège se déclenche de nouveau ! J’ai des bouffées d’enfance, des remontées sucrées, je suis aligné, enfin, pour une demi-seconde, vertical, pris dans les constellations invisibles, dans le maillage du monde. Ici rien n’est logique. Je suis dans un drôle de rêve. Un songe pâteux… Place d’Alsace, j’y arrive. Me voilà sur le bitume détrempé. Bien en face du numéro quatre. Au milieu des pauvres éclairages de Noël. Maigres guirlandes. À peine chaudes. Un peu tristes. Je contemple l’étrange bloc en pain de mie. Morceau de plâtre. Coupé en cinq à la peinture. Histoire de faire comme des habitations. De délimiter un chez-soi. Fausses maisons. Cocons poreux. Collision de foyers, de salons, d’intimités. Carrés de pelouse ensauvagée. Enfin autrefois… Le ciel est froid, la nuit basse. Elle lèche la chaussée, me colle aux talons. Quelques ampoules résistent. Le numéro quatre s’allume, devient pavé de lumière. On y débarrasse la table, on y lave les couverts, téloche allumée. J’ai l’enfance expulsée, là, d’un coup ! Ça me prend dans la poitrine. Je la sens qui se désincarne. Qui se désincarne et qui me gifle par la même occasion. Elle ne m’appartient plus. Tout comme le quatre n’est plus chez moi. Il se remplit des souvenirs des autres. Il en est inondé. Merde, voilà que l’air se charge, le ciel est lourd, il est épais. Je le sens tout de suite. Ça me prend les os. Le temps ça m’a toujours détraqué. À la moindre variation. Que l’atmosphère tourne un peu et voilà que je frisais le malaise… Pour à peine un degré, de l’humidité en trop… C’était une honte d’être à ce point-là souffrant ! Des migraines de bigleux, qui m’éclataient les tempes ! De la diarrhée brûlante, à cause de la chaleur. La fièvre en permanence. Tous les vaisseaux froissés. Rouge fané. Ma mère, elle me faisait boire des grands litres de flotte, j’en pouvais plus. Je m’enfilais des packs d’eau à la chaîne, je tenais pas sur mes pattes. Il coulait en continu, le robinet, pour remplir les bouteilles. Mon père, il m’épongeait, lui. Sa serviette, il me la passait sur le front. J’étais si petit qu’elle m’emportait les guibolles, sur le passage. Je grelottais pour un rien. Ça me poursuivait jusqu’à l’otite, parfois. Je m’en tapais même des doubles, certains soirs ! Je perdais des litrons de sang sur l’oreiller. J’avais le conduit plein de pus. Je me dégoûtais tout en chocottes. Ça se perçait toujours la nuit. Je redescendais la tronche enflée, mon petit coulis noir le long du cou, qui me dégringolait de l’oreille, qu’était tout sec et bien collé… Le fond de l’air, c’est sournois. C’est devenu ma hantise. J’étais tributaire de son plus infime caprice… On me laissait baigner dans ma sueur, le temps que je me requinque. J’avais le loisir de les voir défiler dans le salon, comme ça. Ça n’arrêtait pas ! À commencer par mon père. Mi-clébard mi-reptile. L’immense front qu’il avait ! Il en finissait pas de s’étendre, son front, de se bomber comme un astre. Moi je restais bien méfiant. Je savais prédire les orages. Il avait le sourcil épais. Perché jusqu’au crâne. Toujours sur le point de me foudroyer. Immédiatement le reste suivait. Les lèvres disparaissaient, fondaient en quelques secondes, laissaient paraître la féroce dentition. Paupière retroussée, déjà tremblante de colère. La rétine folle ! Brutalement tirée de son sommeil… D’une minute à l’autre il pouvait me sauter au visage et me le becter intégralement ! Il avait jamais besoin. De la puissante mâchoire surgissait une voix grave. Envoûtante à souhait… À la manière des premiers orgues du monde. La rhapsodie montait de beaucoup plus bas, grimpait des intestins pour résonner dans les côtes. Ça me gonflait le cœur, ces kilos de barbaque vibrante en échos. J’en suais plus encore, je finissais flaque. Elle suffisait, sa voix… Et puis en un clin d’œil son âme changeait de logique. Soudain farceuse. De la malice plein la bouche et du plaisir à la mâcher. Gentil menton. Quelque chose de tendre. D’intelligent. Morceau de sa mère calqué au poil ! Bel héritage. Ça le rendait doux. Parfaitement délicat. Des orgues grondait une mélodie nouvelle. Déployant mille moqueries. Théâtre et chansonnettes. Il me racontait le ciel et la merde ! Passait de la Grèce à l’anarchisme ! Se mettait parfois même à chanter ! Dans ma migraine, j’hallucinais… Ça me dilatait la pupille ! « Les gooooélands meurent au printemps ! Sont noyés dans la mer Égée ! » Des airs de cirque et la langue acrobate. Toujours un clown au ventre. Enfin… Ensuite il retrouvait son calme. Moi la santé. Il s’asseyait sur le canapé, ne parlait plus. Absorbé en lui-même des orteils au museau… Et moi je pouvais enfin me lever de ma chaise. Je ne passais jamais trop près de lui. Ne m’asseyais pas à côté. Mais je cherchais toujours à le voir, à l’entendre, à le deviner. Quand j’étais pas souffrant, je longeais les accoudoirs. Je trimballais mon impétigo prudemment. J’en avais plein le cuir chevelu. Je m’en arrachais des noisettes bien grasses. Je les triturais du doigt, c’était mon plaisir, planqué dans les meubles, slalomeur discret. J’épousais chaque pied de table en me décortiquant les croûtes. Le premier souvenir, le précis, je m’en rappelle. Je me faufilais dans le bazar, justement. D’un coup je me suis senti soulevé, la nuque et le thorax, tout dans une seule poignée ! Mon frangin tout pareil ! On nous a fait remonter la rampe, survoler ces escaliers qui bectaient toute la place, qui n’en finissaient pas, qui dépliaient la baraque en accordéon jusqu’aux tuiles, pour la rendre furieusement étroite. On s’est retrouvés projetés dans les draps ! C’était le daron ! On s’est fait malaxer comme il faut. À même la couette, joue dans le matelas. Ça m’a donné de suffocants fous rires ! Le frangin luttait, lui. Désirait parvenir à le mettre en difficulté, mon père. Rien qu’un petit peu. C’était un téméraire, bagarreur à souhait, déterminé toujours. Ses quelques années de plus, elles se comptaient en trentaines de centimètres. Il faisait le double de ma taille. Un long muscle explosif, c’était ça qu’il était. Peau de bronze tendue sur paquet de nerfs. Des cheveux noirs et tout resserrés dans l’asphyxie. Boucles dures. Comme le regard. De la ruse en pagaille, qui lui faisait danser le visage… Ma mère, elle est intervenue. Elle intervenait toujours : « Attention, ton p’tit frère, Jérémie ! » Elle était belle, ma mère. Petit ballet de grâce et d’inquiétude. Sereine dans les pires instants. Anxieuse tout le reste du temps. Beauté vive, sans fourberie, qui ne cherchait pas à plaire. Le nez joueur. L’âme câline. Jeune à jamais. Foncièrement gentille, ma mère. Mais contrariante. Terriblement contrariante. Déjà trempée d’affolement. Nous baignant dans la précaution à outrance, mon frère et moi. Mettant du drame dans de l’anodin. Tout chez elle m’irritait. C’était pourtant mon plus grand réconfort… Elle avait dû s’occuper d’elle très vite et de son cadet aussi. À neuf ans elle était comme sa mère, au cadet. Elle l’habillait, le faisait grailler, l’emmenait chez la nourrice. Ma mère veillait sur les petits depuis toujours. Voilà de quoi la rendre intranquille… Tout de même dans le fond c’était une enthousiaste. On aurait chié sur les murs qu’elle aurait trouvé ça formidable ! Elle y aurait vu une réponse à Lascaux. Des estampes, des prouesses ! On n’était qu’un tourbillon de lumière, pour elle, mon frangin et moi. Un heureux motif pour se causer du tracas… C’est d’ailleurs pour ça qu’elle passait sa vie dans le rangement. Pour nous arranger le foyer. Toujours dans le linge qu’on savait jamais où faire sécher. Qui faisait des voiles à travers les étages. Qui se gonflait grâce aux courants d’air. Maigre rafiot… On s’est arrêté de chahuter pour pas l’inquiéter de trop. Mon père, il terminait chaque bagarre par un coup de pied au cul. Ça nous faisait dévaler jusqu’au salon. On finissait débraillés, le froc de travers, le bras hors la manche. En bas ma mère elle attendait, histoire de nous rhabiller comme il faut.
J’ai souvenir d’atterrir là-dedans. La vie au quatre avait déjà commencé. Je me suis retrouvé avec eux trois. À décrypter l’existence. Livré au paquet de sensations. J’ai grandi dans les aboiements, surtout. Mille clébards hurleurs à tous les balcons ! Dix mille autres dans les jardins. Chaque repas dans le boucan, le concerto des salives. Et des télévisions… Un pied dans le réel, l’autre dans un recoin de mon esprit. Le monde sur deux niveaux. Griffonnant sans cesse. Des milliers de dessins à la suite. Obsession ! Des chimères et des mondes. Un tas de forêts flottantes, éclaboussant des ciels en délire. Je ne faisais que ça, replié dans un coin. Et j’écoutais tout. Discussions, bruits, chuchotements. L’assaillant tintamarre. Des bataillons de grabuge. Partout du bruit qui me canardait la tête. Les sinueux secrets des parents. Les échos de la grisâtre. L’étrange musique de la nuit. Le moteur de la bagnole du père. Le vent que s’enfilaient les volets. Les tonnes de bouteilles qui roulaient sur le parquet d’à côté. La voisine du six, au bout de l’enfer, s’égosillant, étouffée de sanglots rageurs. Hurlant contre ses gosses, les suppliant de la pardonner la seconde d’après. Toutes les nuits des pleurs qui déchiraient mes rideaux d’enfant. Mon père tambourinait le mur en lui criant de cesser de gémir. Alors elle se mettait à nous insulter, la rampante. Surtout quand elle avait ramené un type chez elle. Alcoolique, lui aussi. Beurrés tous les deux, ils ne se sentaient plus pisser. Il lui en fallait pas plus, au soûlard. Il enjambait le cadavre beuglant, moi terrifié, se refroquait à la hâte, j’en tremblais, dégringolait dans le verre brisé, mes poings crispés, voisine traînante, proférait de la sanglante menace tout du long. L’interminable périple, jusqu’à notre pauvre portail. Il enfilait son manteau, mon père, dévalait les escaliers sur les dents pendant que ma mère l’implorait de se calmer : « Je t’en supplie, Alain, n’y va pas ! » Mon frère aussi, voulait descendre ! On le laissait pas. Puis il claquait la porte, mon père, ça faisait trembler toute la maison. Jusqu’à mon lit. Ensuite y avait souvent les flics. Et plus rien… Parfois mon frangin qui me chuchotait quelque chose. Parfois juste le petit son aigu pendant des heures. Le dissonant… C’était un petit son bien singulier. Un petit son qui me terrifiait l’âme. Qui me tyrannisait. C’était le son du vide. Le son de la mort… Toujours le même. Je savais, moi, rien qu’au petit son, qu’après c’était immense et sans odeur. Pas de ciel. Pas d’ensuite. Rien. Pas une image, pas une parole. Le néant. Le retour aux froides ténèbres qui engloutissent les bruits, les couleurs, les parfums… Le cruel noyau vide… J’en avais la révélation chaque soir. Dans une drôle de sonate…

Le voisinage, c’était rien que des croque-poussière. Tout étourdis d’être propriétaires… Assez vite à cran lorsqu’il était question de leur baraque. Ça leur faisait tellement drôle d’avoir quelque chose ! Ils avaient pas l’habitude, ils s’y accrochaient rudement de peur de le perdre. C’était bien inconfortable, pour eux… Dans le quartier ça charbonnait sec. Logique… Chacun se levait très tôt. Pour rembourser le crédit. Puis aussi pour s’assouvir l’addiction. Tous drogués, d’une manière ou d’une autre. Au pognon, à la nouveauté, aux courses, au chichon… J’ai jamais été à l’aise avec l’addiction, moi. Elle m’effraie complètement… Un peu plus loin y avait les retraités. Y en avait peu. Des anciens de l’EDF qui pensaient se mettre au vert. Qui crevaient dans des petits pavillons de pénombre. Qui s’étaient bricolé des papiers peints de tristesse. Le corps usé… Sphincters en miettes… Ils agonisaient dans le pet. À l’abri des regards… C’est pas des rideaux qu’ils tiraient, c’était des voilages. Enfin, qu’ils tiraient… Qu’ils avaient dû tirer un jour. Jamais je les avais vues autrement que voilées, leurs fenêtres. On se trouvait déjà dans le songe, chez eux. Dans la demi-mort. Sa lumière grise, boiteuse… Les intérieurs sont des pièges. Pour ça que je me sens bien uniquement dehors. C’est d’abord le frangin qui m’y a tiré par le bras. Ensemble on se jetait sur le bitume. Portés par le vent fruité. Bientôt gâtés par les gaz d’échappements. Toujours au milieu des moteurs. De ce régiment de bagnoles qui tournaient même à l’arrêt. Dans le ronron crachant, les hoquets de diesel, la fumée qui tapait le trottoir. Des stations-service toutes les trois rues. Depuis toujours je connais le prix de l’essence ! On a traversé la rouille. Crapahuté dans la ville à toute heure, ramassé les bonbecs à l’étalage, escaladé les grilles du stade, écumé les encombrants. Jamais chez nous. La rue pour se nourrir de promesses. Dès le matin sur le pont. « T’inquiète pas », qu’il me répétait tout le temps. Juste après je me retrouvais à courir parce qu’on voulait nous botter le cul. Y a eu mille raisons. Je me souviens plus de toutes. Chaque fois on est repartis à travers les parkings, les ivrognes et les chiens. Dans le tag et la fissure. Remuer des cailloux sur un terrain vague. Frotter nos semelles pour soulever des paquets de poussière. Nous perdre dedans. Goûter le plein air jusqu’à l’ivresse !
On croisait des paquets de gamins. Des fratries à n’en plus finir. Plus l’époque est rude, plus c’est miséreux et plus ça fait des gosses, les croque-poussière. C’est un truc de désespéré de faire des gosses. C’est pas du tout ce qu’on pense… Le soir on voyait toujours passer le même cortège de trisos. Ils traversaient la ville en se tenant la main. Pour retrouver le centre dans lequel ils créchaient tous. Ça poussait de grands cris, ça riait décousu. C’était eux qui sonnaient le crépuscule… Le frangin m’a fait connaître tout ça. Il m’a dévoilé l’aventure. Je le trouvais formidable, moi ! Plein d’allure et de distinction. Goinfré d’audace et d’insolence ! Héroïque ! Même ses petites cochonneries je les trouvais nobles. Puis je me marrais fort, avec lui. Je passais mon temps à me tenir les côtes. Être voyou, ça me paraissait bien préférable à ce que j’étais, en somme. Ce fut ma première admiration, le frangin…

Toute activité humaine est un caprice. On n’agit jamais que pour tromper la souffrance ou l’ennui… Moi j’ai eu l’âme fugueuse. Je me suis mis à griffonner recroquevillé, sans lumière, sur papier, dans les coins, dans les marges, à l’envers, partout. Souvent dans le passage. Dans l’escalier, à cheval sur trois marches. Étalé dans le salon. Au milieu du bazar. Encadré par le lambris. Assemblage de meubles dépareillés, rien à faire ensemble, heureuse brocante. Harmonieuse finalement… Mes parents n’avaient pas plus d’argent que les autres mais ils avaient plus de goût. La beauté, je sais ce que c’est. Ils m’en ont donné le désir. Je l’ai traquée partout. Dans l’hiver. Dans le printemps. La grisâtre en fleurs. Toutes les fenêtres ouvertes et la musique à pleine puissance. Jazz pétant. Mon père, il aimait les cuivres. Prunus et tilleuls jusque dans la chambre. Les branches chatouillaient l’oreiller. Mon père au milieu des oiseaux. Ma mère qu’était devenue parfum !…
Quand venait le mois d’avril, je goûtais la lévitation. Je me levais du lit d’un bond et je courais aux fenêtres pour faire entrer l’horizon. Une touffe de lilas dans le visage. Première gâterie ! Elle m’envahissait les narines, l’odeur, pour ensuite accompagner mes pas, me faire sautillant, d’une brave humeur. Ce que j’adorais ça ! Ces noyaux de jour… Concentrés de lumière et de promesses. Pulpe à l’état brut ! Juteuse et prolongée. Irradiant le cœur et les os et les fleurs. Voilà ce que j’appelais le matin ! Parfois j’étais le seul réveillé. Il était si tôt que je pouvais entendre la petite musique de l’aube. Avant que le monde ne soit souillé. Avant que le monde gémisse de nous accueillir. Tout le reste de la journée je vivais à la seconde. Le midi, je retrouvais le père en pleine salade. Il coupait de juteuses tomates, épluchait de lumineux concombres avec ma mère. « Tu viens m’aider, Caroline ? Juste une minute… » Et dès qu’elle s’approchait il lui bécotait le cou. Il était de bonne humeur, mon père, avec ses tourterelles. Il avait le cœur léger… J’avais mon petit paradis en somme… Ainsi s’est prolongé mon embryon de caractère. Ma gentille personnalité. Mi-colérique mi-trou du cul. Timide hurleur. Écorché discret. Inachevé permanent. Un petit bourgeon… À la moindre contrariété je me reluquais l’intérieur pour y pêcher une chanson. Mon grand refuge c’était l’autre plan. Le degré cinq, l’entre-monde, intérieur et vibrant. Un Dieu partiel, voilà ce que j’étais. Dieu infirme, Dieu rêvé, à cheval sur deux vies, vulnérable dans une seule. Tout petit Dieu, un peu faible, un peu risible, un peu moche, mais vorace…

Dehors tout est lourd. Silence d’angoisse… La grisâtre se barricade. Y a que moi dehors, je suis un revenant… Peut-être y en a-t-il d’autres… Des centaines de crapauds me viennent de la forêt, colonisent les égouts, surgissent des plaques ou s’y jettent. Y a du batracien plein le caniveau, ça grouille de pustules et de venin. En levant la tête, je retrouve mes fameux pylônes. Départs de câbles sans fin, découpant le ciel en portées. Il s’est peut-être écoulé dix minutes. Ou bien deux jours. Cette nuit pourrait ne jamais finir, je n’en serais pas étonné. Je ne sais pas bien ce que je fais ici, moi. Au quatre la lumière de mon ancienne piaule s’allume. Un chat s’étale sur le lit superposé. Le gosse grimpe et lui tire la queue pour le virer de là. Chez les enfants on peut se payer le luxe d’observer la dégueulasserie pas encore déguisée, pas domptée, complètement ivre et dansante. La mesquinerie, l’égoïsme, l’envie. Nature. Sur un plateau. Voilà ce que personne ne dira. On évoquera le cœur et l’innocence. Moi je vois de la bile et de la cruauté. La banlieue pour ça c’est une leçon ! Ça vous forge une prudence comme il faut à l’égard des hommes. Parce que j’évoque les gamins, mais faut voir les parents. Jamais ils ne sont sortis de la grisâtre. Tout voyage est une infidélité. Sont devenus tout ce qu’ils voulaient pas. Passés à côté du moindre instant. À côté de leurs gosses. À côté d’eux-mêmes. On ne fait que s’éloigner de notre profonde nature. Voilà la grande souffrance. Les parents se vengent sur leurs enfants de ne pas l’avoir retrouvée grâce à eux. Ils les convertissent à leur propre douleur. Et tout recommence comme ça, malgré eux. Car personne n’y peut rien. C’est la loi de ces lieux froissés. Banlieue gelée. Où personne ne se tient droit. Les gens n’y sont que verglas. L’humanité se trouve là. Sa nature éminemment criminelle. Prête à tuer comme à enfanter. Vérolés, sidaïques, viande à scoliose en tout genre. À la caisse, quoi qu’il arrive ! Le front petit, le plafond bas, qui baigne dans le râtelier. Débordants de désirs impossibles. L’âme nauséeuse. C’est mon bagage ! Je trimballe encore ma grisâtre où que j’aille. Je m’en détache pas. Jamais à ma place. Guignol ! Je connais que le voisinage de la mort. Déjà à l’école… Papi est mort en octobre, l’année de mes six ans. Je dessinais dans un coin, comme toujours. Ma mère nous a appelés, mon frère et moi. Tout de suite le son de sa voix m’a alerté. Sa tonalité inédite. Je me suis interrompu. Mon frangin aussi. Quand on est arrivés en bas de l’escalier, j’ai trouvé que rien n’était comme d’habitude, que tout était plus aigu. Dangereuse fréquence. Familière… Je pouvais pas l’expliquer. Y avait l’air qui tombait, comme sur une ville un orage. Ça m’a engourdi le crâne, je me suis senti lourd. J’ai cru repartir dans mes malaises. Je me voyais déjà grelotter sur ma chaise, me faire remplir la carafe à ras bord. Ma mère, elle avait des larmes qu’éclataient pas, qui faisaient que menacer. Ça lui gonflait dans l’œil, ça perlait sur ses cils. C’est mon père qu’a mis fin à l’attente. « Votre grand-père est mort », il a dit. Dans l’estomac j’ai senti la foudre. Ça m’a d’abord filé la nausée. La mort, j’en avais jamais eu que le sentiment jusqu’alors. Jamais j’en avais eu dans le ventre. Pourtant je comprenais bien. Comme un vieux sentiment qu’est là depuis toujours. Je savais la mort. Au fond de moi. Partout. Dans les autres. Dans les chats, les oiseaux… Ça l’a immédiatement révolté, mon frère. Il s’est secoué les os dans une danse inutile. À briser la lampe. À retourner le salon entier. Il agitait ses tibias dans les meubles, les couverts et les murs. Le pugilat s’est terminé en farce. Mon père l’a attrapé pour le contenir, lui a bloqué les bras. « Arrête-toi, Jérémie… » Il a hurlé, le frangin. Il s’égosillait dans le tragique. Le temps que je me décolle de sa colère on est venu me réconforter. Enfin, ma mère. À six ans, les mômes, on les réconforte. Moi je pensais au petit son aigu que j’entendais la nuit dans ma chambre. Ça m’a rendu bien triste, d’un coup. J’ai pleuré comme tout le monde. Mais pour un tas de confuses raisons… Sur mon père ça coulait bien lentement. Pendant qu’on me consolait je le regardais lui. Sa figure immobile. Ses airs de cadavre à venir. Je l’ai vu mort, lui aussi…

Le lendemain il a fallu retourner à l’école. Même malades on nous foutait à l’école. L’école ça se loupait pas. Le frangin, lui, c’était le collège. Moi la primaire. J’étais pas mécontent d’y aller. On faisait un bout de chemin ensemble, ensuite il bifurquait. Ça me plaisait bien de faire le chemin à pied. C’est une petite liberté qui paraît énorme quand on est gosse, de pouvoir traverser la ville seul. J’écoutais le vent, les conversations. Celles des retraités, des chômeurs, des parents qui déposaient leurs mômes à la grille. On y parlait de pain, de circulation, de pognon puis de météo. Rien n’a changé depuis. Ça traîne sa caisse à outils, son cabas, son clébard. Et ça râle ! Et ça cause ! Et ça fait des mots fléchés. Ça se défoule ! Et ça boit. Et ça trouve que Machine a pas de raison d’être hospitalisée parce que le surmenage, tu comprends, c’est pour les gens qui travaillent, mais elle, elle ne fout rien ! Alors ! Dis donc ! Non mais ! Franchement ! Et puis quoi ! Et puis l’autre, son bonhomme ! Lui qu’est là ! Lui qu’en chie. Lui qu’est con. Qu’on se demande. Ce qu’il pense, cet abruti. Puis ce qui lui est passé par la tête pour se foutre avec une emmerdeuse pareille ! Parce que faut le faire, quand même ! S’enticher d’une cinglée dans son genre ! Et l’épouser, en plus !… Jolie amitié qu’on lui fait là, au petit mari. Sont tous pleins d’attention. Pleins d’amour et d’alcool. Ils bafouillent des projets. Rêvent à des laideurs hors de portée. Ils ont des goûts à la hauteur de leurs moyens. C’était déjà le cas à l’époque. Et moi je pensais qu’autre part ce serait quand même plus digne. Bah non… La pauvreté des causeries c’est la même partout. En banlieue ou ailleurs. Beaux quartiers, cultivés, érudits, bouffis d’encyclopédies. HLM suffocants, illettrés, prétendument dans le vrai, les deux pieds dans le réel. Connerie ! Le même vide pour commenter le vide et tromper le temps qui ne s’écoule pas. Je ne crois pas ce que j’entends, moi. Je crois surtout que les gens ne pensent jamais ce qu’ils disent. Ils jouent à dire. Jouent à être. Ne sont pas grand-chose en dehors de ce petit rôle qu’ils reprennent tous les jours avec plus ou moins de force. Ils ne pensent pas. Y a très peu de gens qui pensent. On ne sait pas bien pourquoi, d’ailleurs. Question de nature. Sont nés comme ça, c’est tout.
Ce matin-là c’était bien étrange. Pas léger comme d’habitude. Je les écoutais pas les croque-poussière, je les entendais à peine, leurs bavardages. La mort nous collait au cul… Il était tout fermé, le frangin. En colère comme jamais. On n’a même pas causé de Papi, finalement. On avait pourtant que ça en tête. Sur le trottoir, j’arrêtais pas de me remémorer la veille. Je me répétais ce qu’on m’avait dit, je me demandais ce qu’on me disait pas. Ça me travaillait beaucoup, cette affaire. Je me suis représenté la chambre et au milieu le corps du grand-père, étendu de tout son long. Paraît qu’il était mort dans son sommeil. Et sa carcasse, alors ? Qu’est-ce qu’elle était devenue, sa carcasse ? Est-ce qu’elle s’était évaporée dans les draps ? Peut-être qu’elle avait coulé pour finir en ruisseau. C’était pas clair… J’ai rien osé demander. Hier ma mère elle était triste, c’est certain. Mais j’ai senti autre chose qu’accompagnait le chagrin. Peut-être bien qu’au fond elle était soulagée… Je savais pas l’expliquer. Ça m’a troublé jusqu’à l’école…
Arrivé à la grille, j’ai accéléré le pas. Je l’ai retrouvée comme je l’avais laissée la veille, la classe. Avec ses élèves, son instit fatiguée, cheveux cassés, mâchoire sèche. Ses interminables radiateurs en fonte. Ses murs mollement roses, pâles et sans vigueur, tapissés de petits reliefs inassumés. Ça faisait comme du papier toilette monté tout autour de nous. Soufflé sur béton. On étudiait là-dedans. Une pauvre salle dénuée d’ambition. Les seules choses qui m’exaltaient c’étaient les fenêtres et le tableau noir, au-dessus de l’estrade. De l’ardoise et du bois, un peu de matière, enfin ! Quand le soleil caressait les planches je me croyais au théâtre…

Au début, l’école, j’aimais bien, ensuite j’ai trouvé ça con. Fallait se mettre en rang tout le temps. Pour un oui, pour un non, pour un rien. On entrait en classe. En rang. On descendait dans la cour. En rang. Toujours un nouveau dégueulasse au bras. Des qui reniflent, qu’ont les mains moites, la merde au cul… On n’apprenait rien. Ou bien des bêtises. À composer un petit déjeuner. À recycler les emballages. Et personne ne savait lire. Parfois même on formait des petits groupes de discussion aux quatre coins de la salle. On y causait de grammaire, on se corrigeait nous-mêmes, c’était encore plus faux. Comme si on allait l’inventer, la grammaire, à partir de rien ! Comme si de l’illettrisme allait surgir la langue ! Y en avait même qui parlaient pas. Ou qu’en injures, ou mal… Encore aujourd’hui je les identifie au phrasé, ceux de ma génération : ils écrivent comme ils voient.
On commençait toujours par citoyenneté. De la morale à toutes les sauces. Morale de caniveau. À apprendre par cœur. À réciter pour éviter les emmerdes. Toujours personne ne savait lire. Chacun sur sa petite chaise, dans son couloir, avec son nez qui coule ou son impétigo. Ensuite on passait à l’histoire de France. Sans chronologie. Fractionnée. Des allers-retours, des bonds de mille ans. Des trous de huit siècles. Et sans jamais comprendre les liens de quoi que ce soit. Puis le français, de nouveau… On changeait de cahier à toute vitesse, enfin, pour ceux qu’étaient sérieux. Les autres, ils couchaient tout sur la même feuille et un peu sur la table. Ou ils écrivaient pas… Surtout fallait pas terminer avant. C’était mal vu. La curiosité aussi c’était mal vu. Le débat c’était bienvenu. On nous demandait de nous exprimer. Le plus possible. Et sur tout. On connaissait rien mais fallait avoir un avis. Ça s’envoyait des cartouches d’encre et puis des cochonneries, au lieu de ça. Fallait les voir, toutes ces tronches inachevées, taillées dans de la pulpe, ravagées de boutons ou bien dissymétriques… Toute cette étrange galerie, se revendiquer des droits, se cracher de la bonne réponse, se remuer la figure et se jeter des ciseaux pour se raboter la joue… Je me suis mis à divaguer, moi. J’avais des images de Papi qui me tambourinaient le crâne. Je revoyais ma mère pleurer, au milieu du salon. « Mathématiques ! » braillait l’institutrice. C’était reparti ! Une petite formule de temps à autre. Histoire de nous distraire. De nous relancer un peu. À l’économie, le savoir ! Rationné ! »

Extrait
« Mon petit bazar intérieur prenait enfin tout son sens. Alors qu’il demeurait jusqu’alors balbutiant, se glissant dans des croquis, des esquisses maladroites, de petits poèmes chétifs et inaboutis. Voilà que maintenant j’avais ma raison d’être. Mon vice. Ma confirmation. La véritable. Pas celle des professeurs, des amis ou de qui que ce soit d’extérieur. Ma confirmation à moi. J’étais bien soulagé, désormais. Je savais quoi faire. » p. 146

À propos de l’auteur
Hector Mathis le 2 octobre 2018 à Paris.Hector Mathis © Photo DR

Hector Mathis est né en 1993. Il a grandi dans les environs de Paris, entre la littérature et les copains de banlieue. Il est actuellement responsable des relations culturelles de la Maison Zola / Musée Dreyfus. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Presque toutes les femmes

MARIENSKE_presque_toutes_les_femmes

  RL-automne-2021

En deux mots
Une première expérience amoureuse avec une copine de classe va donner à la petite Nathalie l’envie d’explorer sa sexualité, aussi bien avec les hommes qu’avec les femmes. Une liberté qu’elle va assumer au fil des ans, mais qui va aussi lui causer bien des problèmes, avec sa famille et avec ses conquêtes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«L’amour a tellement de visages»

Héléna Marienské a décidé de tout dire, de ne rien cacher de sa vie amoureuse. Son autobiographie est, au-delà du récit de ses multiples rencontres amoureuses, un plaidoyer brûlant pour la liberté que les hétéros et les homos rejettent.

«Ça ne va pas être simple, cette vie. Pas simple à raconter non plus. Moi qui mens toujours, par réflexe pavlovien pour échapper à l’inquisition maternelle, mais aussi par habitude acquise et cultivée — jeu, amour de la fiction — comment dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité je le jure?» Nous voilà prévenus d’entrée, l’histoire ou plutôt les histoires qui font cette autobiographie sont passées au tamis de la littérature, de l’envie de donner une cohérence à un parcours, mais aussi d’offrir une belle perspective, celle d’une femme libre.
Pour la narratrice — qui s’appelle Nathalie Galan et deviendra Héléna Marienské — il aura fallu franchir bien des obstacles pour parvenir à s’émanciper et à oser tout dire, avec une bouleversante sincérité.
C’est vers sept ans, du côté de Montagnac, que la fillette découvre avec son amie Ange comment fonctionne son corps. Une première expérience de la sensualité qui est un encouragement à poursuivre cette exploration. À quinze ans, elle fait l’amour avec Claudine et comprend très vite combien les sentiments peuvent être fluctuants. Quand elle revient d’un séjour à Londres, où elle a trompé son exil en se jetant sur les fish and chips, les pizzas et les rhubarb pies, Claudine ne veut plus d’elle. La « grosse » se rabat alors sur les hommes, mais sans pour autant s’y attacher. Ce n’est que quatre ans plus tard, en arrivant à Paris, qu’elle retrouvera les bras d’une jeune femme, Albertine. Mais là encore, la liaison sera brève. Alors, elle navigue à vue. Sa vie amoureuse est un chaos, du coup elle se tourne vers une analyste lacanienne orthodoxe, Mme Michelangeli. Car son bilan est peu reluisant: « J’ai épousé en premières noces, à vingt ans, un amateur de nymphettes, Daniel. Il a l’âge de mon père mais lorsque je rencontre Michelangeli, je suis à vingt-trois ans déjà une vieille chose à ses yeux. À qui parler? J’ai rompu en visière avec mes parents, je n’ai aucune amie. Je veux divorcer et comme mon époux me complique la tâche, je multiplie les aventures — c’est l’époque merveilleuse de l’insouciance pré-sida. J’ai arrêté mes études et je n’ai aucun métier. » La psy lacanienne va réussir à mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm sentimental, éloigner les relations toxiques et faire entrer sa patiente dans un cercle vertueux. Elle trouve l’homme idéal, se marie, donne naissance à deux filles merveilleuses et connait vingt ans de bonheur. Un bonheur qui se dédouble grâce à la littérature qui va provoquer le réveil de la belle endormie. Albertine a publié un livre dans lequel elle raconte leur rencontre et évoque un regret. Il n’en faut pas davantage pour que Nathalie éprouve la nécessité de la revoir. La passion est toujours là, mais Albertine n’entend pas bouleverser sa vie. Elle se consolera alors avec Coline, avec qui elle va partager sa vie et son petit chien. Ce dernier, qu’elle promène dans le Marais, va lui permettre de faire bien des rencontres, d’engranger de nouvelles expériences. Jusqu’à excéder Coline qui la renvoie. La traversée du désert qui suit sera de courte durée. Jusqu’au jour où elle croise Naomi. « Je ne maîtrisais plus rien. J’aimais à quarante-cinq ans d’un amour adolescent. Naomi était rodée aux histoires de cœur et de corps avec les femmes, tandis que je les découvrais avec émerveillement. Albertine avait été inaccessible, je m’étais comportée comme une idiote avec Coline, mais cette fois, j’aimais. J’aimais et voulais vivre avec Naomi un amour complet. Je le désirais avec frénésie: j’avais à nouveau dix-sept ans, l’appétit de plaisirs et des effusions sentimentales qui vont avec. Cristallisation, idéalisation, aveuglement amoureux tout ensemble. Égarements du cœur et de l’esprit. »
Las, cette histoire prendra fin comme les précédentes. Avant que de nouvelles rencontres ouvrent la voie à de nouvelles relations. Cet amour non-exclusif des femmes est raconté, entrecoupé de souvenirs d’enfance, d’une carrière à la télévision commencée par hasard en tant que coco girl et abrégée après un étonnant tournage en ex-Yougoslavie qui va tourner au fiasco, les années d’études supérieures et celles d’enseignante ou encore les figures familiales qui ont marqué la romancière. À la clé de cette autobiographie, le souci de tout dire, de se livrer, de plaider pour davantage de tolérance et d’ouverture d’esprit, y compris chez les gays et les lesbiennes. Car, comme les hétéros, c’est d’abord leur propre pré carré qu’ils entendent défendre, refusant de partager leur sexualité.
Depuis Fantaisie-Sarabande et Les ennemis de la vie ordinaire, Héléna Marienské avait ouvert la voie. Avec Presque toutes les femmes, elle parachève son plaidoyer d’une plume aussi libérée qu’elle-même.

Presque toutes les femmes
Héléna Marienské
Éditions Flammarion
Roman
465 p., 22 €
EAN 9782080257932
Paru le 25/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, en venant de Pézenas, Béziers et Montpellier ou encore des villages de l’enfance, à Montagnac, Nissan-lez-Ensérune, Terre-Rousse, Poussan, Saint-Thibéry. On y fait régulièrement la navette entre Paris et l’Auvergne. On y passe aussi des vacances à Kavala, Thassos, Salamanque, Londres. Pour un tournage, on se rend en ex-Yougoslavie, à Ada Bojana, en passant par Zagreb et Dubrovnik. On y enseigne à Montreuil, Bobigny, Émerainville et Saint-Flour.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Une dépression sévère, il y a deux ans. Un chagrin sans fond m’avait emplie toute, qui me clouait au lit. Étrangement, lorsque je me suis redressée, mon premier désir a été de terminer le texte que je peaufinais depuis des années : un récit intime centré sur les femmes de ma vie. Tout y était, les zigzags et les impasses, les abandons et les pardons. Tout était écrit mais rien ne fonctionnait. Je donnais à voir le même éternel sourire pour avancer guillerette dans le récit, prête à amuser mon monde. Le drame de ma mère était passé sous silence, la malédiction familiale tournait à la farce, et ma bisexualité restait dans un placard. Les histoires d’amour n’étaient que joyeuses saynètes. J’avais touché le fond : il était temps d’arracher le masque. Alors j’ai tout repris.»
Dans cette autobiographie traversée de passions et de détresses, Héléna Marienské raconte une vie passée à l’ombre des femmes, figures familiales ou rivales, autant que dans leur lumière, celle des femmes désirées ou follement aimées. Chacune à sa manière lui aura révélé celle qu’elle est : une femme libre, qui abrite résolument en elle plusieurs autres. Nous, peut-être?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr 
ELLE (Flavie Philipon)
Marie Claire (Gilles Chenaille)

La Libre.be (Monique Verdussen)


Héléna Marienské présente son roman Presque toutes les femmes © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« Le problème
J’ai vingt-huit ans. En ce temps de grand trouble, une femme me guide, enfin. Elle m’a déjà évité plusieurs murs vers lesquels je fonçais, tout droit. Je confie une attirance pour une femme une fois encore. Mme Michelangeli, lacanienne orthodoxe, m’interrompt :
— Vous plaisantez ? Les lesbiennes sont des perverses. Tenez-vous-en éloignée.
Je ne négocie pas, j’obéis. J’arrête les femmes comme on arrête une drogue.

Cependant, voilà bien un autre piège, plus redoutable encore. Enfermez une femme dans une cage mentale. Laissez-la y croupir. Elle a de bonnes chances de s’y perdre. Dans cette prison, je fuis quelque chose d’essentiel en moi. Mais les geôliers ne prévoient pas les ruses de la vie. J’ai quarante ans, et une femme aimée vingt ans plus tôt resurgit. Quelle était la probabilité pour que nous nous retrouvions ? Infime. La vie a fait son œuvre facétieuse. Face à l’amazone de ma jeunesse, j’ai aimé aussitôt, sans retenue, désiré tout autant. Rien n’était possible – trop tard, pour elle. Mais cette fois, j’ai su, sans équivoque : j’aime les femmes.
Et les hommes.

Ça ne va pas être simple, cette vie. Pas simple à raconter, non plus. Moi qui mens toujours, par réflexe pavlovien pour échapper à l’inquisition maternelle, mais aussi par habitude acquise et cultivée – jeu, amour de la fiction –, comment dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité je le jure ?
Claudine
J’avais fui l’ennui du dortoir. J’en partageais un coin avec trois adolescentes qui, pour une raison qui m’échappait et me désolait, me faisaient conjointement la gueule. J’avais dû dire quelque chose, avoir un geste qui avait déplu. Ou l’inverse, n’avoir pas dit ce que l’on attendait. Comme toujours, quelque chose en moi clochait. J’étais décalée.
J’allais avoir quinze ans, et même si je connaissais déjà mon goût pour la solitude, j’avais l’âge où l’on est bluffée par les filles qui sont à l’aise entre elles, se parlent, se confient, rient ensemble, font des projets. Leur complicité m’envoûtait. Pourquoi n’étais-je pas comme elles ? Normale ? Qu’est-ce que je ne savais pas faire ? Une fois de plus, j’avais essayé de me glisser dans l’intimité du groupe : Corinne, leader (car je voyais bien que la règle des clans est d’assigner tacitement un rôle à chacun de ses membres), m’avait à la bonne. J’avais cru que j’étais admise, cette fois. Mais j’avais dû gaffer. Comment, pourquoi, je ne savais. Avais-je été trop assertive ? Ou trop servile ? Avais-je coupé la parole de la chef ou de sa lieutenante, une Sylvie à qui je déplaisais ?

Des bandes de filles émane un langage fluide dont je connais la mélodie sans savoir la reproduire. La parole est distribuée naturellement, comme par une règle écrite que je n’ai jamais lue. J’entends, j’observe, spectatrice muette d’une pièce de théâtre qui se donne sans moi. Les rôles sont attribués, les répliques paraissent apprises. Elles fusent. Certains propos sont autorisés, et même attendus, selon qu’il s’agit d’une comédie (railleries sur les parents, les profs, les membres d’une autre bande) ou d’un drame sentimental (amour impossible, rupture). Dans cette chambrée de la colo, la banalité des dialogues me faisait bâiller, mais je m’étais appliquée à imiter les personnages en action. J’avais accepté de jouer les utilités, tenté une brève réplique au milieu d’une scène. Une fois, deux fois, à la troisième, le spectacle s’était interrompu. Silence gêné. Le rideau allait-il tomber ? Du tout : après quelques raclements de gorge, le rire aigu de Sylvie, relayé par celui de Corinne, avait sanctionné la réplique absurde. La scène avait repris, sans moi.
Mon rôle éternel : persona non grata.
Mesure de survie. Autour de moi, ces filles étaient des personnages de fiction. Autant retrouver la mienne : un livre entamé dans lequel replonger.

Mais lassée du silence tenace qui paraissait emplir la chambre et peser sur mon thorax comme une chape d’hostilité, au point de m’empêcher de penser, de me sentir exister, et même de respirer, ne parvenant plus à lire sur mon lit, j’avais filé me réfugier dans la cantine – une heure à tuer avant le repas.
J’ai oublié le titre du roman : sans doute Vian ou Salinger. Le texte enfin emportait au loin la tristesse ressentie dans la chambre. J’avais des amis, en somme, et qu’ils fussent des êtres de mots plutôt que de chair ne me gênait pas. Ils ne me condamnaient pas, ils m’invitaient ailleurs, dans un monde que je construisais au fil des phrases. Je respirais à nouveau.

Assise au fond de la grande pièce déserte, côté banquette, je lisais donc, courbée sur la table. J’avais résolu de ne plus porter les lunettes de myope qui m’enlaidissaient, pensais-je, et me débrouillais pour déchiffrer le texte en plissant les yeux. Un bruit se fit de l’autre côté de la table. J’entendis une question:
— Vous êtes lesbienne ?
Je lève à peine les yeux et replonge dans ma lecture, rouge de confusion. Une jeune femme, rousse, s’assoit en vis-à-vis et me fixe. Que se passe-t-il ? Que me veut-elle ?
Malgré moi, je me redresse et observe la questionneuse, qui m’apparaît dans un halo de lumière jaune. Elle me dévisage gravement et répète sa question.
— Est-ce que vous êtes lesbienne ?
— Je ne sais pas.
Je n’ai pas hésité. N’ai pas été choquée. Je n’ai jamais envisagé que j’étais cela, lesbienne, je n’en connais aucune. Mais les livres m’avaient appris qu’elles existaient. Dans ceux dont j’ai le souvenir, Colette, Vivien, ces amours m’exaltaient. Et Ange, je l’avais aimée, elle. Nous étions enfants : ça comptait, ou pas ?
L’inconnue insiste :
— Vous êtes sûre ?
Réfléchir. Ou, plutôt, paraître réfléchir. J’ai su dès que je l’ai vue, dès que j’ai senti ses yeux sur moi, que j’ai vu sa bouche articuler des mots comme dans un rêve, comme si le son et l’image étaient dissociés et se percutaient dans mon corps. Le frisson qui me parcourait et me paralysait confirmait que oui, je savais.
— Vous lisez quoi ?
J’adore le vouvoiement. L’autorité. Les yeux d’un vert foncé, presque noirs avec des éclats d’or. L’air de provocation. Le chant du rire.
Évidemment, je me vexe. Ce rire est charmant mais se moque.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle.
— Votre tête. Vous faites une tête à mourir de rire. Vous avez quel âge ?
— Seize ans.
Je me suis vieillie d’un an et demi. Elle s’amuse encore. Il faudra que je m’habitue à être comique.
— Et vous ?
— Dix-huit.
J’exulte. Une grande, une femme. Qui s’intéresse à moi, m’aborde et me sourit. Oubliées, les rabat-joie de la chambre et la dirlo qui me houspille souvent. Je me réveille de la torpeur où je m’étais réfugiée. Je vis. Je referme le livre.
— Vous faites quoi, ici ?
Il était grand temps d’inverser le sens de l’interrogatoire, non ?
— Duègne. J’accompagne ma petite sœur.
Claudine a obtenu l’autorisation de participer à cette colonie de ski en Andorre, réservée aux moins de dix-sept ans, pour chaperonner sa sœur qui se relève d’une mauvaise bronchite. Elles dorment dans la même chambre, avec une amie de la petite. Comme elle me voit soupirer, elle me pousse aux confidences. Je perds ma timidité, dresse un portrait au vitriol des pestes que j’ai fuies. Magie du langage, qui permet d’inverser le réel : soudain, les trois ados qui m’ont prise de haut deviennent des personnages loufoques. Je fais le récit de leurs petitesses, en les exagérant, de leurs ragots et de leurs facilités de pensée. Raconte aussi ma piètre tentative pour me faire accepter. La grande s’amuse de ma verve, m’encourage à la méchanceté et au mépris puis m’interrompt :
— Vous vous appelez comment ?
— Nathalie.
— Vous dînerez à notre table, Nathalie. Je vais me changer.

Tout oublié de ce dîner. Mais pas de l’after… Claudine me demande comment je vais supporter les trois dindes dont je partage la chambre. Je lui réponds : assez bien, car je vais m’en éloigner. Je dors dans votre chambre.
Objection de Claudine, qui n’avait peut-être pas envisagé que je prendrais les devants : tous les lits sont occupés. Sa sœur Valou est là avec sa copine. Ce n’est pas simple.
Pas question de lui laisser le monopole de la provocation. Elle veut savoir si je suis lesbienne ? Autant vérifier, the sooner, the better. Tous les lits sont pris, répète-t-elle, navrée.
J’enchaîne et pulvérise toutes ses objections. Je dormirai sous un lit, à même le plancher. Je suis un vrai yogi (j’improvise) et j’ai l’habitude de dormir n’importe où. Accepterait-elle ma présence silencieuse, sous son sommier ? Elle s’amuse, hésite : mais Mme Espeluque, la dirlo ?
Je me fiche de cette Espeluque et de sa moustache. Claudine est mise devant le fait accompli : je vais passer la nuit à quelques centimètres d’elle.

Ambiance de chahut dans la chambre de mes nouvelles amies, qui m’accueillent à demi nues, se disputent une chemise de nuit, se poursuivent en bondissant d’un lit à l’autre. Claudine me prend dans ses bras et feint de gronder les « petites », qui ont en fait presque mon âge. Des chocolats circulent. Des chaussettes sèchent sur le radiateur. Claudine caresse mes cheveux, les petites chantonnent « Oh, oh, oh, les amoureuses ! ».
Puis Valou :
— Tu vas vraiment rester ici ?
Sans lui répondre, je me glisse sous le lit où Claudine vient de prendre une pose de Titienne.
La porte s’ouvre brusquement, interrompant le tohu-bohu. Espeluque a rappliqué, et la voilà qui, pour occuper l’espace, réunit les chaussettes qui fument pour les brandir sous le nez de Claudine :
— Interdit, ça, mademoiselle !
— Bien, madame.
Depuis mon poste d’observation en contre-plongée, je la vois esquisser une révérence ironique. Espeluque se pince le nez et continue l’inspection, ramasse une peluche, un soutien-gorge. Puis :
— Vous n’auriez pas vu Nathalie Galan ?
Silence dans les rangs.
— Elle a disparu de sa chambre en prenant quelques effets et sans un mot pour ses camarades. Nous avons cherché partout cette demoiselle, comme si nous n’avions que ça à faire… Introuvable. Elle a dîné à votre table. J’ai pensé que…
— J’étais ici ?
J’ai pris une voix d’outre-tombe qui a fait sursauter la daronne. Tout le monde rit, sauf elle et moi.
— Vous m’expliquez ce que vous fichez ici ?
— Je me prépare au sommeil.
— Sous un lit ?
— C’est indéniable.
— Vous pensez vraiment pouvoir dormir sur le sol ?
— Vous savez, quand on est jeune… on dort partout.
Les rires reprennent. Espeluque me menace d’appeler mon père, qui dirige non loin une autre colonie de ski réservée aux garçons.
— Mon Dieu, je tremble. Vous lui transmettrez mon profond respect.
La vieille bique considère la situation. Que peut-elle faire ? Les menaces des représailles familiales n’ont pas fonctionné. Sans doute pourrait-elle me priver de ski : elle sait que je m’en consolerais avec des bouquins. Alors… la force ? Il n’y a pas de service d’ordre dans les colos pyrénéennes de la Fédération des œuvres laïques… Elle pourrait essayer de m’attraper par les cheveux et m’éjecter de la chambre. Il faudrait qu’elle en ait la force et le courage. Les deux lui font défaut. Elle capitule.
Je suis arrivée à ce moment de ma vie où les adultes n’ont plus aucune prise sur moi. Quelle loi fonde l’autorité qu’ils prétendent exercer sur moi ? Je pense, donc je suis, donc je suis libre de faire ce que je veux de ma vie. Elle m’appartient, ne leur déplaise. C’est jouissif, mais moins que de sentir Claudine se glisser à mes côtés, sous son lit. Nous chuchotons, attendons que les petites se calment, s’endorment. Claudine rampe sur moi, légère et déterminée. Émotion de sentir ses seins sur les miens, et son ventre pareil. Elle m’embrasse doucement. Le cou, les joues, les lèvres.
J’apprends.
Sous la douche, aussi, lorsque nous revenons du ski le lendemain soir. Souvenir ébloui de son corps nu, lisse, brillant. De sa poitrine très ronde et fière que j’ose à peine toucher. Elle me montre les gestes qu’elle aime. Mes seins sont minuscules, j’ai peur qu’elle se moque à nouveau. Mais non. Je me souviens, pour cette première fois, d’un mélange complexe de gêne – montrer mon corps nu – et d’effervescence du désir. Étrangement, c’est le seul instant érotique avec Claudine dont j’ai un souvenir précis, geste après geste. Comme si, par la suite, le discours avait effacé les corps.

Fin des vacances : elle retourne chez ses parents, près de Montpellier, moi chez les miens, dans un village qui se dresse entre les vignes. Nous nous écrivons. Elle m’envoie des lettres surprenantes : entre les lignes et dans les marges, des dessins – bouches, yeux, cuisses ou seins de femmes mêlés à des animaux psychédéliques aux membres épars – envahissent le texte et débordent sur l’enveloppe, où mon nom (Nathalie Galan) et mon adresse, réduite au minimum (34 Montagnac), sont à peine lisibles. Le courrier m’arrive malgré tout.
Ses lettres papillonnent d’un sujet à l’autre, ses cours, ses parents, son envie de me voir au plus vite, son fiancé Arnaud, son amour pour moi, ses exams, sa sœur, mes « cheveux de soie », son régime, des poèmes d’Apollinaire, des filles qui l’ont draguée, l’ineptie de certains cours. Le propos est volontairement décousu, insolite. Elle revendique une philosophie postsurréaliste. Et lit Freud : les lettres qu’elle m’écrit, m’explique-t-elle, traduisent donc le parcours capricieux de son inconscient.
Je suis déroutée. Suis-je sa muse, ou un prétexte à son envie d’être l’auteur de lettres originales ? Joue-t-elle ? Est-elle sincère ? Cet amour dont elle me parle, existe-t-il ? Est-il une chimère, comme les corps morcelés tracés au stylo Bic bleu qui occupent plus de place que le texte ?
Nous nous retrouvons à Montpellier, plusieurs fois. Chez elle, où sa mère me reçoit comme une « amie de la colo » et ne semble pas s’inquiéter des bruits qui montent de la chambre de Claudine, où nous passons l’après-midi. À Pézenas, dans mon lycée, où elle vient passer une journée. Pendant les cours, elle m’attend au parc Sans-Souci tout proche. Pendant les récréations, nous nous retrouvons dans un lieu reculé, où personne ne nous voit, normalement. Je retourne à Montpellier : à la fac ! Très impressionnée, j’assiste avec elle à un cours de chimie. Dans un amphi. Je suis aux anges, mais me fais toute petite : et si je me faisais virer ? Le prof ne paraît pas noter ma présence. Il pose une question à laquelle je ne comprends rien. Le reste de l’amphi non plus, semble-t-il. Silence prolongé. Claudine, de sa voix de soprano, donne la bonne réponse. Elle est la meilleure, je suis fière.
Elle est fière de moi quand je me distingue au concours général de français. Elle revient au lycée. En récompense de mes hauts faits scolaires, elle m’offre un collier. Nous ne nous cachons plus et nous embrassons à bouche que veux-tu au lycée puis dans les rues de Pézenas.

La grosse
Notre correspondance devient presque quotidienne. Tout nous dire, voilà notre pacte. Mais je ne lui raconte pas ce qui a changé au lycée depuis que certains ont aperçu nos privautés. Les commentaires chuchotés fort quand je passe : tiens, la gouine ! Bien sûr, je hausse les épaules dans un geste de mépris. Mais à ce mépris se mêlent de la peine, de la honte, de la rage. Je tais aussi les moqueries dans le public quand je joue avec la troupe de théâtre animée par M. Courtois, mon professeur de français. Je suis Chérubin, et lorsque j’entre en scène en costume de petit page, veste courte de soie bleue ouverte sur un jabot de dentelles, assortie à une culotte prolongée par des bas blancs, chapeau chargé de plumes et épée au côté, cheveux retenus dans un catogan, des rires fusent. Je ne suis pas une mauviette, je serre les dents et la poignée de mon épée avant de lancer joyeusement le texte. Mais lorsque je dois confier à Suzanne ma passion pour la Comtesse : « Que tu es heureuse… À tous moments, la voir, lui parler… L’habiller le matin (rires redoublés), la déshabiller le soir (chahut), épingle à épingle », je voudrais rentrer sous terre. Il était prévu que, chenapan audacieux, je pousse un grand soupir sur « déshabiller » et que, mimant le fantasme provoqué par la Comtesse, je défasse une à une les épingles qui tenaient le voile occultant la ravissante gorge de Suzon – puisque après tout, Chérubin a l’âge des émois amoureux qui rendent désirables et quasi interchangeables toutes les femmes. Aux répétitions, j’en rajoutais, faisais durer l’effeuillage, jouais avec les épingles, piquant parfois, très légèrement, la poitrine de Suzon, qui surjouait le plaisir ou la colère, selon l’inspiration. Devant le public, paralysée par les quolibets, je zappe la mise en scène. Suzanne, surprise, attend, les spectateurs aussi. Une nausée, une fatigue terrible m’accablent. Immobile, geste suspendu, je parais imbécile. La suite pourrait s’écrire comme une scène en abyme ou en vertige, où abonderaient les didascalies, le texte ayant presque disparu : Suzanne foudroie du regard Chérubin, puis, celui-ci restant les bras ballants, elle enchaîne. Chérubin s’approche d’elle pour la serrer dans ses bras. Il bute sur les pieds de la malheureuse, qui jure. Le public s’esclaffe. On attend une réplique de Chérubin, qui reste muet. En coulisse, le professeur fait des signes d’encouragement, suivis de mimiques de désespoir, avant de tourner le dos. Chérubin murmure enfin : « Mon cœur palpite au seul aspect d’une femme », tandis que les rires redoublent, puis plus bas encore : « Les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. » Huées, claque en triomphe, sortie de scène de Chérubin, chapeau de travers et larmes aux yeux.
Le ridicule ne tue pas, pas plus que la honte qu’il provoque. Mais je voudrais mourir. C’est entendu : je ne remonterai plus sur scène, je partirai loin, au plus loin de ces abrutis. Je ne dis rien de cette avanie à Claudine et ne mentionne pas les appels anonymes reçus chez moi.
L’un d’eux m’a marquée : une inconnue m’affirme à voix chuchotée que je lui plais. Elle ajoute qu’elle veut me rencontrer. Je voudrais savoir qui m’appelle. « Tu me reconnaîtras tout de suite, t’inquiète. Tu n’as pas vu comment je te regardais ? » Est-ce Mylène, dont je contemple parfois les yeux rêveurs ? Ou Martine, pas très jolie, mais brillante ? L’inconnue me donne rendez-vous le samedi soir suivant. Je raccroche, tourneboulée. Envie d’y aller, crainte d’un traquenard. Mais je n’ai peur de rien, je m’en persuade.

Maman entre dans ma chambre :
— N’y va pas. Ce serait une grosse bêtise.
— Tu as écouté ?
— C’est mon devoir de mère. Te protéger. Tu es d’une naïveté confondante. Tu n’as donc pas compris ? Cette fille se moque de toi. J’entendais des bruits derrière. Elle n’était pas seule.
Interdite, je reste sans réponse. Ma mère m’espionne, alors ? Je voudrais l’étrangler, je l’envisage, l’examine de pied en cap. Par où attaquer ? Elle triomphe. J’avais compris qu’elle lisait mon journal, où je consignais, pour la punir, des fables effrayantes. Elle fait son devoir, dit-elle. Que répondre ? Elle n’a peut-être pas tort. Sans elle, je me serais « jetée dans la gueule du loup », comme elle me le répète. Humiliée, je me tais.

Je me persuade que je me fiche des moqueries, des regards outrés des unes et des autres. Je sais, de source sûre, qu’il arrive que des femmes s’aiment. Je l’ai lu, voilà. Les livres de Colette disent la vraie vie, la vie loin du lycée. La réprobation de mes camarades, cette clique d’incultes, vaut ce que valent tous les conformismes : mon mépris. L’important ? Ma vie, libre, mes lectures, quelques cours au lycée qui me passionnent et surtout Claudine. Mais je n’aime pas être la risée du lycée. Je hais le ton mi-outré mi-blagueur que prend Helen, ma correspondante anglaise venue de Lincoln, qui ne m’adresse la parole qu’une fois pendant son séjour : Are you a lez ? Devant mon hésitation, elle tourne les talons et se dirige vers sa chambre, qu’elle ferme à clé.

Je rejoins Claudine pour un week-end chez elle. Ses parents sont partis, emmenant sa jeune sœur. Nous faisons l’amour, rien que l’amour – à peine le temps de manger ou dormir. Nous dansons nues, dans sa chambre, sous la douche, dans le jardin la nuit. La vie est douce, drôle, vibrante. Mes déboires théâtraux ou téléphoniques ou british sont oubliés.

Des mois passent ensuite sans que nous nous voyions. Claudine m’écrit : elle m’aime plus que jamais, je suis sa Natachat, sa Natalionne, sa Natendresse, sa Natafolie. Elle prépare ses examens de médecine et potasse en binôme avec Arnaud. Il est question de mariage. Rien n’est sûr mais ça ne change rien pour nous : qu’est-ce qui nous empêcherait de nous aimer ? Rien, je suis d’accord, et surtout pas ce petit Arnaud qu’elle peut bien épouser. Il ne me gêne pas, sauf quand je le rencontre : il raille à peu près tout ce que je dis, et férocement mes propos « cryptocommunistes ». Ah bon, j’ai ma carte des Jeunesses communistes ? C’est la meilleure… Il s’entête à me prendre en défaut, ce qu’il parvient à faire assez facilement. Je l’emmerde, lui, ses airs condescendants et son petit esprit de toubib réac, vieux avant l’heure : c’est dit. Je suis rouge de colère, lui, blême. Claudine prétend adorer nos chamailleries – chien et chat, dit-elle. Je m’enorgueillis d’avoir le rôle du chat et me tiens à distance du toutou.

Je reviens de Londres, où j’ai passé l’été. Pendant deux mois, j’ai financé mon séjour en travaillant comme jeune fille au pair, sans enthousiasme – puis en divers jobs assez saugrenus. Je me suis nourrie de granny smith, de fish and chips, de salades, de pizzas, et de rhubarb pies nappées de custard cream. J’ai pris huit kilos. La gamine malingre est devenue une ado boulotte. Je suis effarée. D’ailleurs, je ne suis pas la seule. La mère d’une amie, me croisant dans la rue, s’arrête tragiquement, m’observe en silence et murmure : Ma pauvre… Mais tu as un problème, une maladie ! Il faut consulter.
Je me regarde nue dans le miroir de la salle de bains. Je suis joufflue, ventrue, méconnaissable. Il faut agir avant de revoir Claudine, pour qui je suis une héroïne des Rhénanes : élancée, légère comme un songe. Je cesse de manger. Ne vais plus à la cantine. Je tiens une semaine et dégonfle de trois kilos. Je suis encore dodue, totalement épuisée, mais toujours aussi déterminée. Les cours me paraissent infinis, je plane. En sortant du lycée, je passe devant une boulangerie, achète du pain au seigle. J’entame l’objet du désir dans le bus. Juste le quignon… Quand j’arrive chez moi, j’ai tout englouti, sans même m’en apercevoir. Rien de grave, le boulanger m’a assuré que ce pain était excellent pour la santé.
Le soir suivant, je garde le pain de seigle dans mon cartable. Le sort en cachette, dans ma chambre. Descends dans la cuisine, pique de la crème de marrons. Je termine le pain et le tube de crème. À ce rythme, en quelques semaines, j’ai repris les kilos anglais, et bien d’autres. Je ne me pèse plus. Ne porte plus de pantalon – je n’entre dans aucun. Je cache ce corps de cachalot dans des chemises de nuit brodées, vêtements de brocante que j’ai teints. Ma mère me dit que je suis mignonne aussi, avec des rondeurs.

Claudine m’écrit à nouveau. Pourquoi ai-je cessé de donner des nouvelles ? Suis-je fâchée à cause de cet idiot d’Arnaud, qui est jaloux de moi ? Elle m’attend, n’en peut plus de m’attendre.
Lorsque j’arrive chez elle, un silence, puis des rires. Des mots que je ne comprends pas. Claudine ne m’embrasse pas. Que s’est-il passé ? Pourquoi ai-je doublé de volume ? Bravache, je lui réponds que je me fiche des diktats de la mode : qui a dit qu’une femme devait être maigre ? L’est-elle, elle ? Je la déshabille et envoie voler ma robe teinte. Elle rit. De moi, de mes arguties, de mon bide. Ai-je vraiment cru qu’il me suffirait de changer de canons esthétiques pour être séduisante tout en étant boudinée ? (Je me souviens, des décennies plus tard, des termes exacts de sa repartie.)
— Tu ne m’aimes plus alors ?
— Si on allait au cinéma ?
On marche en silence vers le centre-ville. Claudine veut revoir Cria cuervos, mais je n’en démords pas : ce sera À la recherche de Mister Goodbar. Quand le noir se fait, Claudine s’efface dans le fauteuil, dans l’ombre. Je voudrais caresser sa main, elle la retire. Il faudrait mourir, là, tout de suite.
Ma détresse m’effare. Dans le noir, quand je pleure, rien ne se voit. Je pense à courir, loin d’elle, de son regard, de son dégoût. Heureusement, Diane Keaton est sublime. Dans la pénombre de la salle, Claudine s’estompe de plus en plus. Éblouie par la dégaine de Diane, son élégance, sa double vie, je n’existe plus que dans sa contemplation. Fascinée par son rire, ses silences. Son mystère. Sa liberté, son audace, son corps de femme.
Je regarde à peine Claudine lorsque nous sortons du cinéma. Je voudrais disparaître, ne plus avoir à subir son regard mi-attristé mi-moqueur sur mon corps transformé. Il fait froid, son nez est rouge, ses yeux absents. Je ne lui plais plus : me plaît-elle, au fond ? M’a-t-elle jamais plu ? Je me persuade qu’elle ne m’intéresse plus vraiment. Ce que je veux désormais, ce sont de vraies femmes, adultes, obscures, des démones, des tigresses. Je suis sûre qu’elles aimeront mes formes rondes. Sinon, je maigrirai.
Plus jamais je n’ai revu Claudine. Une amie m’a appris, quelques années plus tard, qu’elle avait deux enfants. Mariée, médecin, installée.

M’a-t-elle oubliée ? A-t-elle seulement imaginé le trouble dans lequel m’a jetée son dégoût soudain ? Je n’étais aimable qu’en adolescente à la David Hamilton, alors ?
Sans doute n’a-t-elle pas deviné ma détresse. J’avais, dans l’instant où la rupture paraissait entendue, donné à voir une telle indifférence qu’elle a dû penser que, comme elle, j’avais joué aux amours adolescentes : pour voir, pour essayer, pour provoquer. Sans l’aimer. Je note d’ailleurs que l’écriture de ce texte reproduit l’indifférence feinte d’alors. Évoquant le trouble, je glisse, je provoque, j’escamote et fais de l’humour.
Quand ferai-je tomber le masque ? Quand parviendrai-je à m’autoriser cette indécence ?
Albertine
Après Claudine, peu de rencontres. Des hommes, oui – mes rondeurs adolescentes les attendrissaient. Il me semble qu’il était si facile, alors, de rencontrer des hommes… Mais les femmes ? Les lesbiennes, j’entends, les seules qui m’intéressaient ? Hélas, elles ne me voyaient pas. Ne m’envisageaient tout simplement pas, dissuadées sans doute par mon apparence hétéro. Car la lesbienne invisible en rajoutait. Pour me consoler de l’indifférence femelle et de la cruauté des Claudine, je m’étais tournée vers la facilité : l’autre sexe. Sans doute ai-je alors donné une inflexion particulière à ma « féminité ». Comme on le sait, une construction.
Et donc, exagération des signaux. Maquillage, jupes marquant la taille, décolletés pigeonnants, talons hauts. L’adolescente excentrique s’était métamorphosée en jeune femme aguicheuse. La bête noire, dans le ghetto, où l’on se doit de manifester quelque signe de reconnaissance : cheveux courts, ou jean, ou Dr. Martens, ou blouson d’aviateur, tatouages, piercings, suivant les époques. Les modes changent, l’esprit demeure : on est dans un entre-soi et on montre patte saphique.

Dans ce désert de femmes, une exception quatre ans plus tard, lorsque j’arrive à Paris.
Une jeune beauté toujours vêtue de noir, en prépa… On m’apprend, dans un rire qui fustige, qu’Albertine est lesbienne. Comme je tombe des nues, on s’étonne aussi de ma naïveté : mais enfin, on ne voit que ça ! Je n’avais rien perçu, juste épatée par sa beauté de Diane très blonde et cet air de fierté toute romaine qui accompagnait naturellement son excellence. Car Albertine surclassait la cohorte des héritiers et brillait impérialement dans toutes les matières, au grand dam de ses compétiteurs, petits messieurs fils de diplomates et jeunes oies bosseuses qui jouaient les modestes en rêvant de lauriers.
De façon occulte, nous nous manifestons de l’intérêt. Une correspondance de petits mots transmis à la barbe des profs est lancée. Des rivales s’en mêlent. Ou des rivaux. Les billets se multiplient, se perdent puis se retrouvent. Qui est Valmont, qui est Merteuil ? Des petites Volange ou des Danceny semblent se déchaîner. Il faut agir. En avoir le cœur net. Je glisse une brève missive dans le cartable d’Albertine : Vous vous dérobez ? Rendez-vous place Saint-Sulpice, vendredi, 14 h 30. Soyez ponctuelle ou nous ne nous verrons pas.
Nous allons peut-être nous rencontrer, nous approcher, nous embrasser, alors que jamais nous ne nous sommes parlé. Il me semble même qu’Albertine ne m’a jamais regardée. Viendra-t-elle ? Ou bien le jeu est-il déjà terminé ? Offrant l’opportunité d’un rendez-vous secret, je lui ai peut-être concédé ce qu’elle, ou les autres, souhaitaient. Ma reddition.
Elle vient pourtant, à l’heure dite. Nous marchons sans échanger ni regard ni mot. Diantre, ce silence… Cette indifférence ! se dit Valmont (car en cet instant, piquée au vif, je suis le terrible vicomte de tout mon être, prêt à conquérir l’impudente, la faire frémir d’amour, à obtenir ses dernières faveurs, puis la laisser languir de douleur comme une Présidente).
Toujours aussi mutiques, nous prenons un café boulevard Saint-Germain, dont le tracé incurvé qui s’origine pont de la Concorde pour couler jusqu’au pont de Sully forme comme une parenthèse au sud de la Seine.
Je parviens à lui délier un peu la langue. De quoi débattons-nous dans ce bistrot qui fait l’angle avec la rue de l’Ancienne-Comédie, dont nous occupons seules le premier étage ? J’ai oublié le sujet, pas le ton : vif, enthousiaste, parfois ironique. Un silence enfin, qui s’éternise. Je lui demande de fermer les yeux, elle hausse les sourcils dans une expression d’étonnement qui vient brutalement dissiper l’impassibilité qu’elle affecte, puis s’exécute. Je l’embrasse, elle rougit, se détourne, hésite. Me rend le baiser. Ses lèvres sont douces, sa langue aussi habile que dans le débat, mais d’une manière qui me semble plus délicieuse encore. À mon tour de fermer les yeux. Cœur qui bat, exaltation, frisson qui emporte tout l’être. Si je ne me tenais pas, je me précipiterais sur elle.
Autour de nous rôde depuis le début de la conversation et de ses prolongements tendres un serveur au gilet malpropre. Il remue des chaises, fait claquer le cul des tasses sur le comptoir. Il me dérange, enfin, introduit des bruitages dans le film où je viens d’entrer. »

Extraits
« Je quitte le domicile familial à dix-sept ans, fuyant à Paris sans un sou vaillant. Depuis, je navigue à vue. Ça tangue. Jour et nuit — nuit surtout. Je souffre d’insomnies chroniques qui rendent ma vie professionnelle difficile — j’euphémise: je me gave de benzodiazépines. Ajoutons que ma vie amoureuse est un chaos. J’ai épousé en premières noces, à vingt ans, un amateur de nymphettes, Daniel. Il a l’âge de mon père mais lorsque je rencontre Michelangeli, je suis à vingt-trois ans déjà une vieille chose à ses yeux. À qui parler? J’ai rompu en visière avec mes parents, je n’ai aucune amie. Je veux divorcer et comme mon époux me complique la tâche, je multiplie les aventures — c’est l’époque merveilleuse de l’insouciance pré-sida. J’ai arrêté mes études et je n’ai aucun métier.
L’effet le plus marquant de cette vie d’incertitude est donc une insomnie tenace qui me conduit à prendre de méchantes doses de médocs. Avec un cerveau en compote, comment trouver un job? Je fais moi-même l’analyse suivante: je suis dans une impasse. Il faut en sortir fissa. Comment, je ne sais. J’envisage pour finir une thérapie. Où trouver l’argent? Je donne des cours (de tout, de français, de maths, de philo et même, c’est un comble, de physique, alors que je n’ai que quelques bases). Je constitue un pécule qui m’ouvre la porte du cabinet de Mme Michelangeli.
Elle m’écoute. Six mois d’onomatopées. Je l’engueule. Elle me secoue. Me renvoie systématiquement à mes contradictions. Elle y va fort.
Elle m’emmerde, avec ses principes de vieille catho. Je mets fin à l’analyse: je n’ai plus besoin d’elle, en tout cas je m’en persuade. J’ai compris deux trois trucs qui
devraient me permettre de rebondir.
Direction le nord de Paris: le miroir aux alouettes. » p. 38-39

« Je ne maîtrisais plus rien. J’aimais à quarante-cinq ans d’un amour adolescent. Naomi était rodée aux histoires de cœur et de corps avec les femmes, tandis que je les découvrais avec émerveillement. Albertine avait été inaccessible, je m’étais comportée comme une idiote avec Coline, mais cette fois, j’aimais. J’aimais et voulais vivre avec Naomi un amour complet. Je le désirais avec frénésie: j’avais à nouveau dix-sept ans, l’appétit de plaisirs et des effusions sentimentales qui vont avec. Cristallisation, idéalisation, aveuglement amoureux tout ensemble. Égarements du cœur et de l’esprit. » p. 121

À propos de l’auteur
MARIENSKE_Helena_Philippe_MatsasHéléna Marienské © Photo Philippe Matsas

Héléna Marienské est l’autrice de Rhésus (P.O.L, 2006, prix Lire du meilleur premier roman, prix Madame Figaro/Le Grand Véfour, mention spéciale du prix Wepler), Le Degré suprême de la tendresse (Héloïse d’Ormesson, 2008, prix Jean-Claude-Brialy), Fantaisie-Sarabande et Les Ennemis de la vie ordinaire (Flammarion, 2014 et 2015). (Source: Éditions Flammarion)

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