L’invention de l’histoire

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En lice pour le Prix RTL-Lire 2023

En deux mots
Thomas vit en banlieue avec sa femme et son fils. Désormais au chômage, il s’inscrit à la médiathèque où il va se faire des amis qui vont l’encourager dans son projet, retrouver la trace de son arrière-grand-père ferrailleur qui pensait avoir acheté la tour Eiffel. Son père, en Ehpad dans le Sud-Ouest, pourra peut-être l’aider…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Sur les pas de la victime de l’arnaque du siècle

Sous couvert d’une enquête menée par son arrière-petit-fils qui entend savoir comment son aïeul a pu croire qu’il avait racheté la tour Eiffel, Jean-Claude Lalumière nous raconte la France d’aujourd’hui, celle où nombreux sont ceux qui se sentent aussi arnaqués.

Thomas a du temps devant lui, car après avoir travaillé en tant que rédacteur dans une agence de pub il se retrouve au chômage. Alors il essaie de s’occuper, range le garage et y déniche des tonnes de souvenirs. Puis décide de s’inscrire à la médiathèque où il ne tarde pas à se faire des amis. Lina, la belle bibliothécaire, n’hésite pas à lui apporter son aide, car l’enquête qu’il a décidé de mener la passionne. Il aimerait en savoir plus sur cette histoire que sa famille préfèrerait oublier, la vente de la tour Eiffel à son arrière-grand-père par un roi de l’arnaque. Françoise qui arrondit ses fins de mois en vendant des confitures aux clients et Mansour, dont il a également fait la connaissance à la médiathèque l’encourage à parler à son père, lui qui n’a pu parler au sien, ancien harki torturé par ceux de son propre camp et rescapé in extremis de cette sale guerre. « Ce jour-là, j’ai compris pourquoi Mansour s’intéressait à la littérature des années cinquante et soixante. Celle qui parle de la jeunesse de son père, de la sienne aussi. On revient toujours explorer les forêts noires de son enfance, y retrouver le petit garçon resté là, égaré, oublié sur Le chemin qui mène à l’âge d’homme. Mansour et moi avons cela en commun, ce désir de comprendre ce qui nous a construits. »
Ajoutons-y Francky qui a bien envie de faire payer au directeur de supermarché son trafic illicite et imagine un moyen irréfutable pour lui extorquer les fonds qu’il détourne. Ce que Viktor Lustig avait réussi à faire en vendant la tour Eiffel.
Alors même si son père perd un peu la mémoire, Thomas décide-t-il de confier son fils Valentin à Carine, son épouse, et prend le train pour la maison de retraite de Marennes où réside son père. Peut-être réussira-t-il à en apprendre davantage sur cet homme, objet de recherches vaines jusque-là?
Avec beaucoup de sensibilité et d’humour, Jean-Claude Lalumière suit cet homme un peu maladroit et dépeint avec beaucoup de justesse cette France des oubliés. Sous couvert d’enquête historique, c’est bien une recherche personnelle que mène Thomas. Où en est-il de sa relation avec sa femme? Avec son père? Avec son fils? Et plus largement avec une société qui manifeste sur les ronds-points et qui rêve de jours meilleurs. Qui a le sentiment qu’elle aussi a été arnaquée.
C’est avec la politesse du désespoir qu’il nous fait partager sa quête et c’est avec grand plaisir qu’on le suit dans ses pérégrinations. Oui, la nostalgie est une petite musique mélancolique qui a encore de beaux jours devant elle.

L’invention de l’histoire
Jean-Claude Lalumière
Éditions du Rocher
Roman
216 p., 18 €
EAN 9782268108476
Paru le 4/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, en commençant par Paris et la banlieue, mais on y voyage aussi beaucoup, de Bussy-Saint-Georges à la Beauce et de La Rochelle jusqu’à Marennes, en passant par Surgères. On y évoque aussi Alger et des escapades à Prague, Rome, Lisbonne, Venise.

Quand?
L’action se déroule en 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis l’enfance, un mystère intrigue Thomas Poisson : la vente, dans les années vingt, de la tour Eiffel à son arrière-grand-père, ferrailleur de son état, par un certain Victor Lustig. Une arnaque mythique dont a été victime son aïeul, un déshonneur transmis de père en fils.
Sa recherche le conduit auprès de son père – un homme taiseux qui s’est réfugié dans un Ehpad à la mort de sa femme – et à la médiathèque de sa ville, où il rencontre une singulière petite bande : Lina, Mansour, Francky et Françoise. Autant de femmes et d’hommes dont les fragilités et les solitudes imposées par la précarité contemporaine vont se répondre.
Une quête de sens, un récit de filiation et d’amitié d’une grande délicatesse, à la fois décalé et poétique.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« À trois cents kilomètres à l’heure, le train traverse la campagne beauceronne figée dans son immensité. Sur la plaine, le soleil encore bas darde ses rayons dont la lumière rasante s’accroche à la rosée, qui ne l’arrête pas, lui donne au contraire plus d’ampleur. Magie de la diffraction. C’est le printemps et le vert tendre s’étend à perte de vue. Du blé partout. Du blé encore en herbe. Du blé en abondance qui vaut à cette région le surnom de grenier de la France. L’agriculture moderne, intensive, au service de la multiplication des pains. Une assurance contre la famine et les soulèvements populaires.
La grande vitesse sied à ce paysage hérité du remembrement dont il est l’expression la plus monotone. Sans le mouvement pachydermique des éoliennes, d’aucuns pourraient croire que rien ne bougeici, ousipeu. Lacroissancedesculturespour seul mouvement. Invisible à l’œil du voyageur. Une abstraction pour mon esprit citadin. Périurbain, devrais-je dire. Selon les géographes et les aménageurs, c’est ainsi qu’il convient de qualifier ce qui n’est ni la ville, ni la campagne, ni même la banlieue. L’espace périurbain est un endroit où le champ des possibles se réduit à un carré d’herbe clairsemée menacé par le goudron des parkings. Je vis dans un lieu incertain, voué à disparaître, qui sera bientôt absorbé par la ville en expansion, où demeure dans un statut transitoire près d’un tiers des Français auxquels personne, ni les médias, ni les politiques, ni les pouvoirs publics, n’accorde beaucoup d’attention en dehors des campagnes électorales. Des crevards, une armée de réserve pour l’économie, la chair à canon du capitalisme et de la société de consommation. Rejetés loin des centres-villes par la pression immobilière, coincés là par les aléas économiques, financiers, boursiers, cantonnés aux marques génériques et aux premiers prix. Le hard discount et le made in China pour seul horizon. La frustration pour quotidien. Chaque fois que nous abordons ces sujets, Mansour s’emporte. « Et on leur reproche encore de coûter cher. Un pognon de dingue, comme il dit, l’autre… Qui peut s’étonner de les voir se rassembler depuis quatre mois sur les ronds-points ? Mais à quoi aboutira toute cette agitation ? Tu peux me le dire ? À des promesses, comme toujours… »
Mansour a probablement raison. « C’est comme ça, depuis toujours, enchérit-il. Les autorités mentent et rien de mieux ne nous attend dans la vallée voisine. Inutile de se lancer dans l’ascension du col. Nous croiserons les mêmes miséreux arrivés au sommet, venant de l’autre versant, avec, dans le regard, la même certitude, la même colère d’avoir été trompés. »
Je n’ai pas compris pourquoi Mansour racontait cette histoire de vallée et de col. Nous étions à la médiathèque. Il m’a montré un livre, Les Saisons de Maurice Pons.
— Tu devrais lire ce roman, m’a-t-il dit.
Je venais d’enregistrer mes livres pour la semaine à la banque de prêt et j’avais déjà atteint le maximum d’emprunts autorisé.
— La prochaine fois, je lui ai dit.
Mansour a reposé le livre à sa place en soupirant. Il sait bien que je ne lis pas de romans. C’est une chose qui le désole.
— Tu devrais le lire, celui-ci. Moi, j’ai appris beaucoup grâce aux romans. Je connais la chaleur qui, au mois d’août, embrase dans un souffle les vallées d’Algérie quand vient le soir, je connais l’ambiance d’Alger les jours de victoire de l’équipe nationale de football, les voitures qui descendent des hauteurs de la ville dans un concert de klaxons et les Algérois qui se rassemblent et qui forment un cortège sur la rue Didouche-Mourad, je sais qu’Alger la blanche ne l’est qu’en façade, au premier regard lorsqu’on arrive par la mer, mais que l’ocre, le jaune, le brun et le rouge de la brique s’imposent ensuite au regard. Et pourtant, je n’y suis jamais allé. Grâce aux romans, j’ai aussi compris la colère de la jeunesse algérienne, de l’humiliation des célébrations de 1930 aux massacres de Sétif en 1945, cette colère qui a poussé mon père à rejoindre l’ALN dès 1954. J’ai lu le déchirement du départ forcé, que j’avais oublié. J’étais trop petit… Bref, j’ai compris qui j’étais. Lire des romans est la meilleure façon d’entendre parler de soi. De toute façon, c’est tout ce qu’il me reste pour combler les silences.
J’ai pris le train ce matin à la gare Montparnasse, celui de La Rochelle, et descendrai à Surgères, au milieu de la campagne charentaise. De là, un bus assure la liaison avec Marennes où demeure mon père. Un long périple. Le bus donne l’impression d’un retour au temps où la durée du voyage préparait au dépaysement, où l’on se languissait d’arriver. Il fallait prévoir un casse-croûte. Un temps révolu. Malgré le trajet en bus, j’arriverai avant 14 heures à Marennes, et pourrai, je l’espère, déjeuner au restaurant de la place Carnot où se situe l’arrêt, ou sinon près du marché. Rien n’est moins sûr si tôt dans l’année. Hors saison encore. À pied, je rejoindrai ensuite la maison de retraite où réside mon père. Pour dormir, j’ai loué une chambre d’hôte non loin du centre. Confort réduit mais prix raisonnable.
Nous sommes vendredi. J’ai accompagné Valentin à l’école à 8 h 30. Sur le trajet, je lui ai rappelé que c’était Amélie, la mère de son copain Lucas, qui viendrait le chercher ce soir, que je devais m’absenter jusqu’à lundi et qu’il passerait le week-end avec sa mère, mais la seule question qui l’intéressait était de savoir si j’allais croiser la dame aux confitures. Il a terminé un pot de confiture de fraises ce matin et s’inquiète de voir notre réserve diminuer. « Il n’y a plus que trois pots d’avance », a-t-il insisté. Arrivé devant l’école, Valentin a filé dans la cour en direction d’un groupe de garçons, tout en criant à mon intention de ne pas oublier la confiture. Je l’ai rassuré de nouveau et, pressant le pas, j’ai gagné la gare pour rejoindre Paris par le TER de 8 h 45. Les confitures attendront mon retour.
La dame aux confitures, comme l’appelle Valentin, c’est Françoise que je retrouve plusieurs fois par semaine à la médiathèque. Pour compléter sa modeste retraite, elle prépare des confitures qu’elle vend sous le manteau. Elle promène toujours avec elle un chariot de courses en toile écossaise orange qui contient une douzaine de pots de sa production. Un client peut se présenter à tout moment. Françoise teint ses cheveux d’une couleur proche de l’orange de la toile de son chariot. Une couleur sans équivalent dans le règne naturel qui peut, sous une certaine lumière, évoquer un coucher de soleil publicitaire, un cliché de la Toscane sur lequel un graphiste stagiaire aurait abusé des filtres Photoshop. Une image rassurante qui m’a d’abord laissé penser à un geste marketing. Françoise est bien au-dessus de cela. Elle aime cette couleur, tout simplement. Pourtant, s’il ne s’inscrit pas dans une quête d’image de marque, l’orange de ses cheveux la rend facilement identifiable, de loin. Même dans la bibliothèque, les lecteurs l’abordent pour réclamer qui de la mûre, qui de l’abricot, qui de la framboise. C’est comme ça que je l’ai rencontrée. J’étais assis à la grande table, celle tout au fond de la médiathèque, où les lecteurs consultent la presse. Elle venait de s’installer en face de moi et s’apprêtait à lire l’édition du jour du Parisien quand un jeune employé est venu lui demander, en chuchotant pour ne déranger personne, s’il lui restait de la gelée de groseille. Françoise a chuchoté, elle aussi, à l’oreille du jeune homme qui a éclaté de rire sans émettre le moindre bruit. Une scène à faire douter un malentendant du bon fonctionnement de son sonotone. Je me suis dit que la formation des bibliothécaires devait les préparer à cela. Une aptitude validée par un examen, j’imagine, où l’épreuve consiste en une mise en situation de communication silencieuse : orienter vers la section « Histoire égyptienne » sans prononcer un mot, ramener au calme d’un simple regard un groupe d’adolescents agités, donner son avis, positif ou négatif, sur un ouvrage en clignant des yeux… Personne ne maîtrise l’expression silencieuse mieux que les bibliothécaires. Entre eux, ils échangent sur des fréquences que seuls les chiens et les chauves-souris peuvent percevoir.
Françoise a plongé la main dans son chariot, en a ressorti la gelée convoitée, provoquant le sourire radieux du jeune employé.
— J’ai aussi de la fraise, a-t-elle soufflé. De la mara des bois.
Mais le garçon s’est contenté de son pot de groseille.
Alors qu’elle ouvrait son journal, je lui ai dit :
— J’en veux bien, moi, de la fraise.
— Vous avez raison, c’est la meilleure.
Ce n’était pas Françoise qui avait répondu mais l’homme qui, assis à côté de moi, lisait Le Monde des livres. C’est aussi à cette occasion que j’ai rencontré Mansour. C’était au début de mon chômage. Nous avons sympathisé ensuite, et nous nous retrouvons plusieurs fois par semaine, toujours autour de la même table, aux mêmes places, depuis ce jour-là.
Une éternité s’était écoulée, me semblait-il, depuis la dernière fois où j’avais couru pour attraper le train de 8 h 45. Bientôt deux ans que je fais partie de ceux qui ne sont rien. Avant cela, j’étais rédacteur dans une agence publicitaire. Vingt ans que j’exerçais ce métier. Depuis plusieurs mois, je ressassais le même discours chaque soir en rentrant de l’agence. Je n’aimais plus mon travail, ne m’entendais pas avec le directeur artistique recruté un an plus tôt, un jeune prétentieux qui me regardait comme un dinosaure lorsque je réclamais des briefs plus précis. « C’est bon, Thomas, pas la peine de creuser, on en a assez », me répondait-il chaque fois, désinvolte, superficiel, trop pressé. Et je me retrouvais à plancher avec des orientations imprécises dans des délais toujours réduits. Ce que je proposais ensuite ne le satisfaisait pas. L’art de sucrer les phrases, comme disait le chef de pub avec lequel j’avais débuté, requiert du temps, de la patience. Trop vagues, à l’image des directions données, mes slogans n’étaient pas percutants, le positionnement restait flou, mais les campagnes, sur internet désormais, fonctionnaient malgré tout. La publicité online était la nouvelle orientation de la direction. Sur le papier, l’idée ne tenait pas, mais, en ligne, l’idée importait peu. Quelques rudiments d’une psychologie de bazar dictaient des slogans médiocres. Les algorithmes assuraient le reste. Travailler ainsi ne m’intéressait pas. Nous aurions pu aller plus loin, réaliser un travail de qualité en amenant le client à bien préciser ses orientations, mais cela prenait du temps, demandait plusieurs rencontres, exigeait de s’intéresser à l’autre. Ce n’était plus cet état d’esprit qui régissait le métier. Seuls comptaient les chiffres, les affichages à l’écran, les clics, les résultats financiers.
« Ce n’est pas que je les néglige, je ne suis pas naïf, je sais bien qu’il faut que l’argent entre dans les caisses, les nôtres comme celles des clients, mais si l’on brûle les étapes, tôt ou tard, on passe à côté de la beauté de ce métier. On fait de la pub comme des machines, et même pour des machines. Rien de tout ce que nous avons produit ces derniers mois ne passera à la postérité. Tout cela n’a plus de sens », avais-je dit à Carine un soir après le dîner.
Pourtant, l’agence avait remporté quelques prix. Mais que signifiait gagner des prix dans un milieu où l’exigence artistique avait disparu au profit des indicateurs ? Fini les jingles qui claquaient à l’oreille. Plus de musicalité dans la phrase. L’époque où écrire un slogan publicitaire s’approchait de la poésie minimaliste était révolue.
Carine m’avait suggéré de négocier la fin de mon contrat. Comment imaginer que la fin de ce contrat mettrait en péril celui de notre mariage ? Le temps file et tout coule.
Au début de notre histoire, Carine habitait à Bussy-Saint-Georges, un appartement de trois pièces acheté sur plan, cinq ans plus tôt, alors qu’elle débutait dans la vie professionnelle et que la ville nouvelle sortait de terre, construite pour les jeunes cadres qui travaillaient pour beaucoup de l’autre côté de la capitale, dans le quartier de La Défense. De nombreux chantiers annonçaient l’arrivée prochaine de nouveaux habitants. La ville grandissait mois après mois. Un an après notre rencontre, j’avais quitté Paris et j’étais venu m’installer avec elle. Mes collègues de l’agence n’avaient pas compris cette décision. À l’époque, de la fenêtre de la chambre, on pouvait apercevoir au loin, au-delà des constructions en cours, l’autoroute A4. Quand soufflait le vent du sud, il portait jusqu’à nous les vrombissements des voitures qui filaient dans un flot incessant sur la voie rapide. La dernière fois que Carine et moi avions traversé Bussy, nous étions passés devant l’immeuble où se trouvait son appartement. Par curiosité seulement, car nous n’avions aucune nostalgie de notre vie là-bas. Les arbres avaient grandi sur l’avenue devant la fenêtre, et les immeubles en face, achevés depuis longtemps, offraient à la vue des occupants actuels le crépi clair de leurs façades de carton-pâte. Le parc d’attractions de Disney se situait à quelques kilomètres de là, mais on avait l’impression que les décors commençaient avec les villes nouvelles environnantes. Du préfabriqué, démontable à l’envi, à peine résistant aux intempéries, semblait-il. À la naissance de Valentin, nous avions décidé de vivre dans une maison avec un jardin. Cela voulait dire partir plus loin de Paris encore. Mes collègues ne comprenaient toujours pas.
Je comptais parmi les employés les plus anciens de l’agence, les mieux payés aussi. L’opportunité de me remplacer par un jeune diplômé aux exigences salariales moindres, prêt à tout pour entrer dans le moule, était trop belle. Mes patrons ont rapidement accepté cette proposition de rupture conventionnelle. Exit le vieux, chargé de famille qui plus est. À quarante-six ans, je n’étais toujours pas à la tête de l’équipe des rédacteurs. Ni ma hiérarchie ni mes collègues ne considéraient mon expérience comme un atout, au contraire. Les apparences leur donnaient raison. Lors d’une formation à l’utilisation des réseaux sociaux imposée par la direction, il m’avait fallu créer des comptes sur les différents réseaux abordés pendant les séances. J’avais un compte Facebook que je n’utilisais jamais, mais pas pour Instagram et Twitter. Le formateur nous avait demandé de poster une photo au hasard sur Instagram. Dans mon téléphone, j’en avais trouvé une du chat des voisins, un chat persan qui vient parfois nous rendre visite. Le formateur nous avait demandé de publier cette photo en l’accompagnant de hashtags, si possible en anglais, pour améliorer sa visibilité. Je m’étais exécuté : #chat #chatpersan #cat #persiancat #persianlover… Il n’avait pas fallu longtemps avant que je ne reçoive une douzaine de sollicitations, de la part d’amoureux des chats bien sûr, mais aussi de quelques types à grosse moustache, des cousins bodybuildés de Borat qui affectionnaient les poses lascives dans des vêtements trop petits. À l’évidence, #persianlover me classait parmi ceux dont les fantasmes érotiques se dissimulaient dans les salles de sport des faubourgs de Téhéran. J’ai supprimé mon compte Instagram après la formation.
Le monde avait changé, moi pas. Je n’étais qu’un élément parmi d’autres, touché par l’obsolescence programmée. Dispensable. Personne ne m’a retenu.
J’ai démissionné au début de l’été, sous le soleil. Le jardin, les barbecues (je pense avoir cuisiné tous les aliments qui pouvaient cuire sur un barbecue et même certains qui n’y étaient pas destinés, avec plus ou moins de succès pour ces derniers, je dois l’admettre), les dîners sur la terrasse, l’activité de Carine au ralenti en cette saison, Valentin qui n’avait pas école : cela ressemblait à des grandes vacances. Septembre est venu me rappeler la réalité de ma nouvelle vie, imposant de nouveaux rituels, au rythme de l’école de Valentin et des repas à préparer (les mauvais jours m’ont obligé à délaisser le barbecue, ce qui, je crois, était un soulagement pour Carine). Un rythme qui ne me laisse que peu de temps libre. Valentin pourrait déjeuner à la cantine, mais je tiens à m’occuper de notre fils. C’est aussi pour ça que j’ai tout plaqué.
Lundi, je l’attendrai à la sortie de l’école. Ce soir, Carine ira le chercher chez la voisine, après son dernier cours. C’est la première fois que je les laisse seuls tous les deux. Carine en profitera pour faire le point, m’a-t-elle dit, réfléchir à nous deux. « Il serait plus juste de dire à nous trois », lui ai-je fait remarquer. Elle a haussé les épaules sans rien dire. Cette réponse non verbale m’a blessé, davantage que si elle m’avait envoyé bouler, et sur le coup, je me suis demandé si Carine n’avait pas suivi une formation de bibliothécaire avant de me rencontrer.
J’espère ne pas effectuer ce voyage pour rien. J’aurais dû commencer mon enquête en questionnant mon père, bien sûr, mais j’avais promis à ma mère de ne jamais lui parler de l’épisode qu’elle m’avait révélé. J’avais neuf ans lorsqu’elle m’avait raconté cette histoire, et elle m’avait fait jurer de ne jamais aborder ce sujet avec lui. « Il en a toujours honte et ne veut plus en entendre parler », s’était-elle justifiée. Plusieurs fois l’envie de m’entretenir avec lui de ce qu’il convient de nommer une péripétie familiale était venue et, chaque fois, je m’étais mordu les lèvres pour m’en empêcher, me remémorant l’avertissement de ma mère : « Si tu lui parles de cette histoire, tu vas lui faire de la peine. » Alors j’ai ravalé mes questions. Jamais je n’ai rompu cet absurde serment. Même après la mort de ma mère il y a cinq ans. Cette affaire n’était pourtant pas un secret. Elle était même de notoriété publique. Certains en avaient tiré des livres, des films, et elle ressurgissait régulièrement dans la presse. C’était un marronnier, un sujet qui servait à combler les creux éditoriaux, une histoire sensationnelle dans laquelle la victime, mon arrière-grand-père, passait immanquablement pour un crétin. Et c’est sans doute pour cette raison que mon père ne voulait plus en entendre parler. Comme si la honte de s’être fait gruger d’une manière aussi grossière s’était transmise d’une génération à l’autre. »

Extrait
« Ce jour-là, j’ai compris pourquoi Mansour s’intéressait à la littérature des années cinquante et soixante. Celle qui parle de la jeunesse de son père, de la sienne aussi. On revient toujours explorer les forêts noires de son enfance, y retrouver le petit garçon resté là, égaré, oublié sur Le chemin qui mène à l’âge d’homme.
Mansour et moi avons cela en commun, ce désir de comprendre ce qui nous a construits. » p. 53

À propos de l’auteur
LALUMIERE_Jean-Claude_2_DRJean-Claude Lalumière © Photo DR

Né à Bordeaux en 1970, Jean-Claude Lalumière a d’abord écrit des fictions pour les Ateliers de création de Radio France avant de publier au Dilettante Le Front russe (prix Jeune mousquetaire du premier roman) et La Campagne de France. Aux éditions Arthaud, Ce Mexicain qui venait du Japon et me parlait de l’Auvergne et aux éditions du Rocher Reprise des activités de plein air (2019) et L’invention de l’histoire (2023). (Source: Éditions du Rocher)

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Les cœurs imparfaits

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Barbara se voit contrainte de rendre visite à cette mère qu’elle voulait oublier, car sa santé décline. Charles et Lise, les Médecins et aide-soignante de l’EHPAD où elle est placée vont tenter de renouer les fils distendus entre la mère et sa fille. Le trio va petit à petit se rapprocher.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Barbara, Charles et Lise et la vieille dame

En rassemblant Les cœurs imparfaits de Barbara, Charles et Lise, Gaëlle Pingault réussit un second roman aussi fort que lucide sur la fragilité et le besoin des relations humaines. Et pose un regard acéré sur notre société.

Disons-le d’emblée, Gaëlle Pingault fait mieux que confirmer les promesses nées avec Il n’y a pas internet au paradis. Il faut désormais l’intégrer au club très fermé des romancières qui parviennent à parfaitement ciseler leurs personnages, à entraîner le lecteur dès les premières pages et à construire son livre avec subtilité, par exemple en faisant alterner les temporalités. C’est ainsi que le chapitre introductif raconte de la naissance de Barbara et le bonheur de Rose, sa mère face à ce beau bébé.
Dans le chapitre suivant, on retrouve Barbara aujourd’hui, c’est-à-dire une quarantaine d’années plus tard. Elle est devenue prof de lettres à l’université et une femme qui ne s’en laisse pas compter, choisit ses amants comme ses escarpins, – pour agrémenter sa tenue – sûre d’elle et de ses choix. Elle a été un peu secouée d’apprendre que sa mère perdait peu à peu ses facultés et qu’il faut désormais songer à la placer sous tutelle, même si face à Charles, le médecin de l’EHPAD qui l’a contactée, elle a affirmé ne pas vouloir s’occuper de cette femme qu’elle n’aimait pas.
Retrouvant la chronique de son enfance, qui se déroule en alternance, on apprend en effet la rapide dégradation des sentiments de Rose vis-à-vis d’une progéniture qui l’empêche de se reposer. Il ne s’agit pas d’un blues post-natal mais d’un malaise qui va s’accroître au fil du temps, creusant le fossé entre elle et sa fille.
Répondant à une nouvelle convocation de Charles, Barbara va apprendre la bipolarité de sa mère et le lourd traitement aux neuroleptiques qui la ronge, ce qui va provoquer colère et désarroi. «Grandir avec un mensonge, c’est se promener avec une bombe à retardement». Lise, l’aide-soignante, a tout juste le temps de la rattraper pour qu’elle ne s’affaisse pas dans le hall de l’immeuble. Elle l’ignore, mais cette dernière est sans doute celle qui entretient les meilleures relations avec sa mère, notamment lorsqu’elle lui fait la lecture.
Gaëlle Pingault va dès lors rapprocher les trois cercles autour de Barbara, Charles et Lise. Trois personnages en quête d’une nouvelle vie. Charles est lassé de ses soirées auprès d’Éliane, une épouse qui ne semble plus faire partie de sa vie depuis longtemps. Barbara s’ennuie avec Antonio, l’amant italien qui ne l’amuse plus. Et Lise se cherche.
Les personnages secondaires sont, autre qualité de ce roman, très bien campés. Éliane et leurs enfants Louise et Paul, Antonio ou encore Ninon, une étudiante que Barbara veut pousser à la réussite et sa tante Suzanne avec laquelle elle aimerait retrouver sa complicité passée. Sans oublier les pensionnaires de l’EHPAD. Tous apportent au récit davantage de densité et de réalisme. Pour faire bonne mesure, on ajoutera quelques fantômes à cette galerie, car ils hantent aussi les pages de ce roman. Il y a là le mari de Rose, qui l’a quitté avant la naissance de Barbara, et Isabelle, l’amour de Charles qui s’est suicidée deux ans après leur rencontre. Deux traumatismes qui ont laissé de profondes traces. Charles s’est alors plongé dans le travail, Barbara dans les livres. Car elle a toujours pensé que la littérature serait sa planche de salut: «la passion, c’est ce qui résiste quand tout s’écroule autour». Et comme désormais «la lecture est une part fondamentale d’elle-même», on pourra trouver l’inspiration pour de prochaines lectures dans ses «alchimies littéraires imprévisibles».
Dans ce très riche roman, on trouvera aussi un écho l’actualité la plus brûlante. Charles s’y bat contre la directrice de l’EHPAD qui entend gérer son établissement comme une entreprise ordinaire, un centre de profits. Or «personne ne peut embrasser la complexité des métiers du soin, leurs forces et leurs faiblesses, pour aller ensuite briser les chaînes humaines et les complémentarités qui en garantissent la cohérence. Sauf à se cantonner aux hautes sphères, en réfléchissant à vide et surtout loin de toute expérience de terrain». Des phrases que nos politiques seraient avisés d’écouter!
On le voit, après s’être attaqué à la petite entreprise, Gaëlle Pingault confirme qu’elle est une observatrice acérée des rouages de notre société. J’attends avec impatience le troisième tome de ses Rougon-Macquart d’aujourd’hui !

Les cœurs imparfaits
Gaëlle Pingault
Éditions Eyrolles
Roman
320 p., 16 €
EAN 9782212572896
Paru le 19/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une ville qui n’est pas nommée. On y évoque aussi des voyages sur la Gineste, entre Marseille et Cassis ainsi qu’à Rome, Lisbonne, Prague.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Barbara est seule. Sa solitude a des allures de refuge ou de bastion, érigé dès l’enfance, pour tenir une mère imprévisible à distance. Quand le médecin de l’EHPAD « Les genêts » la convoque, ce passé qu’elle fuit la rattrape.
Médecin en fin de carrière, Charles s’ennuie. Coincé dans sa vie, coincé dans son couple, voilà où l’ont conduit des choix par défaut. L’intransigeance de Barbara le contraint à faire face à ses propres petites lâchetés.
Lise est aide-soignante. Elle s’impose une discipline rigoureuse, tente d’offrir aux résidents des Genêts des moments de partage arrachés à la cadence minutée des soins. Mais pour combien de temps ?
Barbara, Charles, et Lise… Dans l’histoire de chacun, des empêchements sont venus enrayer la possibilité d’aimer librement. Autour de Rose, la mère absente, ces cœurs imparfaits se rencontrent et inaugurent des voies possibles de consolation.

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Rencontres virtuelles durant le confinement entre Natacha Sels et Gaëlle Pingault à propos de son roman Les cœurs imparfaits © Production Natacha Sels

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Elle est magnifique. Superbe. Belle à en couper le souffle. Il faudrait inventer des mots rien que pour elle, des mots nouveau-nés. Ceux qui existent ont déjà trop servi pour cette vie toute neuve.
— C’est une petite fille ! déclare la sage-femme enthousiaste en déposant le nourrisson contre le flanc de sa maman.
Rose avait imaginé que, peut-être, elle pleurerait d’émotion. À d’autres moments, elle avait eu peur de ne rien ressentir. Montagnes russes de fin de grossesse. Finalement, c’est une joie infinie qui la traverse. Une exaltation folle – non, pas folle, elle déteste ce mot, incroyable, plutôt – qui s’empare d’elle. Elle a envie d’une danse tribale, physique et rythmée, ses pieds nus foulant le sol.
— Bonjour, Barbara, murmure Rose en se penchant sur l’enfant, bienvenue, ma jolie puce.
La petite n’a pas crié. Cela n’inquiète pas la sage-femme, elle dit que tout va bien, et que, non, tous les bébés ne pleurent pas à la naissance. Barbara a de grands yeux sombres, qui observent déjà autour d’elle. De bonnes joues, des cheveux noirs, fins et soyeux, avec deux mèches plus longues, bouclées. Elle est grande. Cinquante-deux centimètres, ce n’est pas rien. Grande et belle. Puisse ta destinée l’être aussi, pense sa mère.
Rose est émerveillée. Le premier jour à la maternité ressemble à un voyage en apesanteur. Le contraste est net et délectable, avec son interminable et parfois douloureuse fin de grossesse. Elle n’était pas folle, quoi qu’aient pu en penser certains, elle était juste lasse d’être grosse. Désormais elle sent à peine le sol sous ses pieds, elle a l’impression de léviter. Elle marche pieds nus pour capter le maximum de sensations. Ce n’est pas très bien vu par le personnel, elle s’en fiche. Elle dort peu, mais ne se sent pas fatiguée. Elle écoute et suit les conseils, donne le bain, apprend à préparer les biberons. Tout a l’air facile. Tout est fluide. Rose est abasourdie par la douceur de la peau de sa fille, et par son odeur. Elle a le sentiment qu’elle reconnaîtrait les deux, même les yeux fermés. Rose est traversée par une puissance animale, instinctive, qu’elle n’a jamais ressentie. Et qui lui plaît.
La deuxième nuit, la petite pleure beaucoup, mais on avait prévenu la maman, c’est classique. Rose appelle l’infirmière, malgré tout. Elle est rassurante – vous savez, madame, un bébé qui pleure, c’est un bébé qui s’exprime. Au bout de quelques heures, elles s’endorment toutes les deux, Barbara lovée contre sa mère.
Rose aimerait que ce moment de calme et de douceur dure toute leur vie.

Depuis son arrivée au bureau ce matin, Charles se demande de manière obsédante si le point mousse est vraiment plus facile que le jersey, ou si c’est juste une légende urbaine. Après tout, ça n’est pas plus crétin, comme façon de passer le temps, que d’arpenter le bureau de long en large, entre la porte et la fenêtre.
Charles l’avouerait sans difficulté, il n’est pas toujours passionné par son travail. Il y a dix ans, il n’aurait pas cru cette situation possible, mais aujourd’hui, c’est le cas. Et même, régulièrement, il s’ennuie, il s’emmerde, il trouve le temps long. Le poste n’est pas déshonorant, mais enfin ça sent furieusement l’écurie. La fin de carrière n’est plus très loin, elle le guette au coin du couloir. Ses grandes années de prestige et de surcharge de travail sont derrière lui. C’est évident pour lui depuis un bon moment, et ça l’est désormais devenu pour tout le monde. Au bureau, il pourrait avoir pour nom indien Lucidité anticipatrice.
Il a de beaux restes. Mais ce ne sont jamais que des restes. Ici, il se contente de jouer un peu les prolongations, sans réel enjeu. Le match est plié depuis longtemps. Et ce genre de partie se termine toujours sur le même score : Vie active 0 – Retraite 1
Il a accepté ce poste de médecin coordonnateur d’EHPAD en toute connaissance de cause. Il n’en attendait rien de bien folichon, comparé à l’adrénaline des grands colloques où il intervenait et où il était applaudi par la profession. Mais il était temps de laisser place au renouvellement, à la tête du prestigieux service de neurologie qu’il dirigeait. Il est doté d’une grande quantité de dignité et d’éthique. Et en médecine, la dignité et l’éthique interdisent formellement de s’agripper à une place que Plus-jeune-et-plus-brillant-que-soi (du nom indien de son successeur neurologue) peut désormais mieux occuper et faire évoluer. Alors quand le poste s’est présenté, au sein de cette maison de retraite, il l’a pris. Un poste sans grand prestige, mais comprenant malgré tout quelques défis. Même s’il connaît bien les pathologies du vieillissement, Charles n’est pas gériatre de formation. Il allait devoir le devenir sur le tas et il aimait cette idée.
Il se doutait qu’il allait pas mal s’ennuyer. Et il en a eu très vite la confirmation. Nette et sans bavures. Pourtant, il reste discret sur le sujet. Ses commentaires seraient mal interprétés, sans doute pris pour de la condescendance. Son ennui n’est pas factuel, Charles a plein de boulot. C’est un ennui intellectuel. Il n’est plus confronté aux complexités passionnantes de la neurologie. Un soin d’escarre n’a pas grand-chose à voir avec une chirurgie éveillée du cerveau, il en est le premier désolé, mais c’est une réalité. Il n’est pas malheureux à l’EHPAD. C’est juste qu’il a été habitué à une tout autre pression, qui parfois lui pesait, mais qui aujourd’hui lui manque. Il se découvre versatile. Il n’y a pas d’âge pour les grandes prises de conscience.
Son côté philosophe a d’emblée avancé qu’il y avait plus grave. Pour s’ennuyer, il faut avoir le luxe d’être en vie. L’emmerdement est donc un privilège. Son côté taquin a clamé qu’au pire, il se mettrait au tricot. Point mousse, ou jersey donc, il commencerait par le plus facile. Voire, il apprendrait les deux dans la foulée – pourquoi pas ? Soyons fous. Tricoter pour ses petits-enfants, même s’il n’en a pas encore, c’est une belle idée. Ou pour lui, tiens, allez. Pourquoi un grand ponte de neuro ne tricoterait-il pas ? Rien que pour voir la tête de certains, ce serait à tenter. De manière bien visible et bien flagrante, à la pause-café, ou en réunion, ça devrait avoir son charme.
Au-delà de tout, il a d’emblée trouvé amusant d’attendre la retraite dans un EHPAD. Il sera aux premières loges pour décrocher une belle piaule le jour où il atteindra la limite d’âge. Paf, directement du bureau du médecin au lit de la 45, du restaurant du personnel au repas mixé, des réunions d’équipe aux redifs de l’inspecteur Derrick. Lucidité anticipatrice, mentionnait-il précédemment. Elle est pas belle, sa vie ?
Il a, depuis toujours, un côté potache un peu con. Éliane, sa femme, a sur ce sujet un comportement paradoxal. Il lui est arrivé d’en rire, mais depuis le premier jour, elle ne cesse de répéter qu’il serait temps que l’humour bête lui passe. Une affirmation de plus en plus pincée, au fil des années, d’ailleurs. Il se demande encore si c’est une simple formule ou si elle le pense vraiment.
Comme si on était obligé de devenir sinistre avec les années.
Comme si les facéties n’étaient autorisées qu’en dessous d’un certain nombre de cheveux blancs et de rides.
Comme si l’âge impliquait d’être sérieux, raisonnable et plan-plan.
Comme si l’âge impliquait d’être vieux.
Conneries.
Il a eu des cheveux blancs trop tôt pour se ranger dès qu’ils sont apparus, et il a décidé depuis longtemps de laisser ses ambiguïtés à sa femme. De toute façon, être ambiguë est devenu, au fil du temps, un genre de seconde nature chez elle.
Alors voilà, maintenant, pour appeler un chat un chat, il se fait un peu chier, mais puisque ça semble inévitable, et quasiment pour la bonne cause, il l’accepte, tout en envisageant donc de se mettre au tricot. L’état des lieux n’est pas si catastrophique.
Il est connu pour être plutôt délicat et empathique, ce qui est loin d’être le cas de l’ensemble du corps médical, hélas. Lui, on lui concède un petit truc en plus. Il est humain, murmure-t-on dans son dos, sans qu’il ignore, pour autant, le moindre avis qui circule à son sujet. Sa réputation, il en rigole. Ça l’occupe quand il s’ennuie trop, dans son nouveau bureau à l’EHPAD – il n’a pas encore commencé le tricot. Il n’en démordra pas, c’est un comble que ça suscite des commentaires. Si on en est rendu à trouver fôôôôrmidââââble qu’un médecin soit humain, avec des accents circonflexes et des bouches en cul-de-poule, c’est que la médecine va diablement mal. Ce qui, d’ailleurs, lui paraît probable. Mais c’est un autre sujet dont il n’a aucune intention de s’occuper ni aujourd’hui, ni demain, ni d’ailleurs à aucun moment d’ici sa retraite. Il a activé l’option place aux jeunes, et il s’y tiendra, y compris pour les grandes batailles philosophico-déontologico-politico approximatives.

Extraits
« — Je suis ici depuis peu. À ce titre, j’étudie l’ensemble des dossiers, c’est l’occasion de porter dessus un regard neuf. L’état cognitif de votre maman, Rose Albin, me questionne pas mal, je l’avoue. Il n’est… pas très bon. Dégradé, même.
Il guette sa réaction. C’est dur, ce genre d’annonce, pour les enfants. L’imaginaire collectif est nourri de tout un tas de représentations pas sympathiques au sujet des vieux qui perdent la boule. Car pour parler vrai, état cognitif dégradé, voilà, c’est mamie ou papy qui yoyottent, quoi.
Il faut parfois laisser le silence prendre sa place, pour permettre que l’information soit intégrée. Les questions et les explications viennent après. Il faut du temps pour tout mettre à plat, entendre les angoisses et les ressentis, puis proposer des bilans, des protocoles, ou suggérer des décisions. Dans ces moments, il retrouve son envergure de grand ponte, sa capacité à gérer la complexité et à la rendre accessible. C’est plus intéressant que de rédiger des ordonnances pour des repas mixés, qui sont ensuite transmises à la cuisine centrale.
Il n’a pas besoin d’attendre longtemps. Elle répond vite.
— D’accord.
C’est tout.
C’est inhabituel. Il finirait par être plus déstabilisé qu’elle, à force. Curieux rendez-vous.
— Je sais que ce genre de nouvelle n’est pas simple, reprend-il. Je présume que vous avez peut-être des questions, des inquiétudes…
Elle lui coupe la parole avant qu’il ait pu finir.
— Docteur, je vous arrête tout de suite. C’est très aimable à vous de procéder en douceur, mais ne vous fatiguez pas. Je n’aime pas ma mère et elle ne m’aime pas non plus. Il en a presque toujours été ainsi, alors j’ai décidé de ne plus la voir dès que je l’ai pu. Nous vivons fort bien l’une sans l’autre. Enfin, moi en tout cas, je vis bien sans elle. »

« Barbara adore ces moments. Sa lecture préférée reste Au bonheur des dames, parce qu’elle a découvert ce livre durant son époque midinette et qu’elle a soupiré d’émerveillement pour cette romance à rebondissements. Elle n’avait rien capté aux sous-titres sociaux du roman, à l’époque. Rien compris de son arrière-plan engagé. Elle l’a juste lu comme une grande épopée romantique. Et c’est aussi pour cette raison que Zola l’impressionne, il offre plusieurs niveaux de lecture, tous captivants.
Le grand panier de linge sale est rempli à ras bord. L’honnêteté voudrait même que Barbara reconnaisse qu’il est au-delà du remplissage. Depuis hier, elle est contrainte à laisser son linge sale par terre, à côté de la porte de la salle de bains. Il est plus que temps d’agir.
Plus tard, elle est tombée dans la poésie. Apollinaire et ses alcools, Rimbaud et sa jeunesse tourmentée. Elle est restée un peu étrangère à Baudelaire. Elle adore Prévert. En revanche, elle ne peut pas blairer Victor Hugo, trop emphatique. Mais elle pourrait relire Racine à l’infini. Est-ce moins grandiloquent? Pas sûr. Pourquoi aime-t-elle le second et déteste-t-elle le premier? Mystère des alchimies littéraires imprévisibles. » p. 36

« Isabelle était drôle. Hilarante, même. Grande gueule, mais respectueuse des gens fragiles. Idéaliste comme pas possible. C’était une superbe amoureuse, hypersensible, pas toujours heureuse dans ses histoires de cœur, mais du genre opiniâtre. Elle chantait faux et elle buvait trop peut-être parce que son idéalisme était souvent déçu. Elle adorait la marmelade d’orange, qu‘elle mangeait exclusivement en trempant le doigt dans le pot et surtout pas avec une petite cuillère.
Ensemble, ils ont révisé des partiels, suivi des stages, bu un nombre inavouable de litres de bière et commenté le cul d’un nombre incalculable de filles. Leurs appréciations n’étaient pas toujours très malignes, Charles en convient. Isabelle était sa meilleure pote. Ils se fâchaient, parfois. Isabelle la gaucho, Charles le fils de bourges. Les qualificatifs étaient d’elle. Visions du monde pas toujours compatibles. Mais ils s’aimaient, alors les bouderies ne duraient pas. » p. 46

« Comment peut-on diriger des établissements ou des politiques de soin à l’aune de la seule rentabilité? C’est sûr, il ne faut jamais être intervenu dans la chambre d’un malade soi-même, sinon ce serait impossible. Personne ne peut embrasser la complexité des métiers du soin, leurs forces et leurs faiblesses, pour aller ensuite briser les chaînes humaines et les complémentarités qui en garantissent la cohérence. Sauf à se cantonner aux hautes sphères, en réfléchissant à vide et surtout loin de toute expérience de terrain. » p.145-146

À propos de l’auteur
Gaëlle Pingault est novelliste, romancière, animatrice d’ateliers d’écriture, orthophoniste, Bretonne. Tout dépend du sens du vent! Celui qu’elle préfère, c’est le noroit qui claque. Elle a été lauréate du festival du premier roman de Chambéry et du prix Lions club de littérature grand ouest pour son premier roman II n’y a pas d’internet au paradis. Les Cœurs imparfaits est son deuxième roman. (Source: Éditions Eyrolles)

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On va revoir les étoiles

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Après avoir constaté que ses parents ne sont plus autonomes, le narrateur décide de les inscrire dans un EHPAD. Il va nous proposer la chronique sensible et touchante de leur séjour, mêlée de souvenirs et de ses sentiments face à ces vies qui s’en vont.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand les parents s’absentent

Emmanuel Sérot nous propose un premier roman sensible qui aborde un sujet délicat, le placement de ses parents dans un EHPAD. «On va revoir les étoiles» vous touche au cœur.

L’instant si redouté est arrivé. Les parents du narrateur ne sont plus autonomes, ne sont plus capables de vivre sans assistance. Sa mère est à l’hôpital, l’Alzheimer de son père n’est plus une douce fantaisie, mais bien une vie parallèle. « Je le laisse partir dans ses fameux méandres. Je l’accompagne même autant que je peux et j’attends de pouvoir le récupérer quand il reviendra vers mes rivages. Là où nous pouvons parler de la vraie vie, de mes enfants, mon métier, sa maison de pierres et de tuiles marseillaises, des menues tâches que j’y accomplis, les formalités administratives du moment. Mais Vite, ne perdons pas de temps dans ces instants volés, il repart si facilement de l’autre côté du miroir. »
Il faut désormais prendre la direction d’un établissement spécialisé et laisser derrière lui la maison familiale, témoin de toutes les vies qui ont grandi là. « Le vrai problème, c’est l’absence. Pas la disparition, elle est réservée aux morts. Mais l’absence. Ces personnes âgées qui n’ont pu rester chez elles sont entrées en absence. Elles se sont absentées de leur maison. La nuance, de taille, c’est qu’il s’agit d’une absence à vie. Tout le monde le sait, sauf elles parfois. En quittant leur chez eux, conduites le plus souvent par leurs enfants vers leur nouvelle maison, elles se sont retirées. D’ailleurs, cette nouvelle maison s’appelle «maison de retraite». Mais on devrait dire «maison de retrait». Car ceux qui sont là ont été retirés de la vie normale. Ils n’y font pas une retraite, non, ils sont mis en retrait. »
Ligne après ligne, dans un style élégant et pudique, Emmanuel Sérot va nous raconter les jours, les semaines, les mois qui vont défiler jusqu’à une issue que l’on pressent, que l’on sait inéluctable, que l’on redoute. Il va aussi se souvenir de son enfance, des épisodes marquants de la vie familiale jusqu’à ce jour où le chauffe-eau des toilettes est brusquement tombé, provoquant une inondation importante, mais n’émouvant pas plus que ça son père, «étrangement absent». Et comme sa mère, totalement sourde, n’a rien entendu il a bien fallu conclure que le couple ne pouvait plus continuer à vivre dans ce domicile sans mettre leurs existences en danger.
L’auteur trouve de très jolies formules pour dire sa peine, n’occulte rien de cet étrange sentiment qui l’habite, entre culpabilité – n’y avait-il pas d’autre solution? – et auto-persuasion – ils seront bien traités dans cet établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD): «Placer ses parents en maison de retraite est une somme de déchirures qui mettent à vif les plaies familiales, une redistribution totale des rôles où les enfants deviennent les parents et où les lignes bougent dans la fratrie. C’est un abandon, de soi et des autres. On inscrit ses parents dans l’absence. On débute un deuil, on s’abandonne soi-même dans cette infinie tristesse, d’autant plus qu’on est un acteur de cette histoire. […] C’est une immense culpabilité. C’est un moment où l’on n’a souvent que les larmes pour dire les choses et aussi, parfois, que les mots pour canaliser la douleur. »
À l’image de ses sentiments qui font comme les montagnes russes, on passe d’instant drôles – l’humour est aussi présent dans les EHPAD – aux moments d’angoisse comme quand le personnel explique, par exemple, qu’il est quasi impossible de gérer les fugueurs. On passe des moments de doute – peut-on se permettre de réaménager la maison sans en référer à ses parents? – aux (re)découvertes lorsqu’on ouvre un carnet qui traîne ou un livre.
Et puis viennent ces initiatives un peu folles, l’idée de reconduire ses parents pour un après-midi dans leur maison, de prendre la voiture et d’imaginer «un road-movie du quatrième âge». Je n’oublierai pas de mentionner les fort belles pages sur le personnel de ces établissements qu’on ne remerciera jamais assez pour leur dévouement.
On le voit, ce récit sensible – dont l’épilogue vous surprendra – touche au cœur. Et ce d’autant qu’il pose une question qui, un jour ou l’autre, nous touchera de près.

On va revoir les étoiles
Emmanuel Sérot
Éditions Philippe Rey
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782848767161
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, du côté de Vaison-la-Romaine et Avignon. On y évoque aussi Faucon, un village du Vaucluse, Paris et l’Autriche, plus particulièrement à Vienne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un voyage ni prévu ni voulu qui attend le narrateur lorsqu’il place ses parents dans une maison de retraite. Puisque sa mère ne sait plus où elle est et que son père commence à se perdre dans les méandres de son fleuve intérieur, il les éloigne pour toujours de leur demeure provençale, le rêve de leur vie. Visite après visite, il puise auprès d’eux ce qu’ils ont été, des parents vaillants et solides. Dans le village où plus rien ni personne ne l’attend, il recherche son enfance aux étés gorgés de soleil, et des réponses à cette question lancinante: «Pourquoi n’avons-nous rien vu venir » Malgré son chagrin et son désarroi, il trouve dans ce lieu de vie de la délicatesse et du dévouement, du réconfort pour ce qui n’est plus, des baisers, de l’amour aussi.
Dans ce premier roman à l’écriture limpide et poétique, Emmanuel Sérot montre avec beaucoup de sensibilité comment, à partir des difficultés quotidiennes du vieillissement, les mots peuvent faire surgir une souriante humanité : celle des soignants, des enfants devenus adultes et pétris de nostalgie, des parents eux-mêmes dont la fragilité touche profondément le lecteur. Car c’est lorsqu’on pense aborder ses toutes dernières longueurs que la vie peut réserver bien des surprises…

Les critiques
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L’Alsace

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le fleuve de mon père
Il y a d’abord une femme. Elle a la cinquantaine, l’âge où la vie nous fait une pirouette et casse les rêves que nous avions pour nos parents vieillissants. Des rêves de fin de vie chez eux dans leur maison, avec leurs enfants pas loin.
À ses côtés, il y a une dame âgée. Ce peut être sa mère. En tout cas, c’est elle qui reste ici. De celle-ci je n’ai pas de visage, juste une silhouette vue de dos. Une femme voûtée mais pas tant que ça, qui marche à petits pas certes, mais qui marche. Et ma question à l’esprit: Déjà? Ne pouvaient-elles pas attendre encore? Est-ce obligatoire maintenant?
Elles sont dans le jardin, viennent de quitter de larges fauteuils sous le tilleul, l’après-midi de printemps touche à sa fin. De quoi parlaient-elles? Parlaient-elles seulement? La quinquagénaire regarde alentour, ses yeux voient les personnes âgées assises, là, elles aussi, à respirer le printemps. Mais elle, elle ne voit personne. Comme une libellule, son regard se pose sur l’un. Et repart sur l’autre, encore et encore, sans se fixer. La libellule s’est posée sur mes parents mais n’a rien fixé.
Elles se lèvent et entrent à petits pas dans le hall. La femme ouvre la porte et la retient pour la plus âgée. Je le sais, elle a alors ce choc qui me saisit chaque fois que j’entre là, même si je le cache derrière un sourire de façade et un joyeux «Bonjour messieurs dames! Ce choc oblige à marquer le pas, baisser le regard même une seconde: une nuée de fauteuils roulants gris enchevêtrés, collés les uns aux autres, serrés dans ce petit espace. Dans ces fauteuils, il y a autant de visages que de sujets de tableaux. Il y a des figures déformées, des lèvres qui ne suivent plus rien, des regards vitreux, chassieux, des mèches de cheveux qui défient les lois de la pesanteur. Et puis parfois, ici ou là, des regards intenses, perçants, qui me dévisagent et semblent vouloir imprimer ma figure.
Faire naturel, attraper les regards qui sont le plus près de moi, les saluer, marcher comme si de rien n’était et comme si j’avais une bonne raison d‘être ici. Dans quelques instants, je franchirai le hall, je pousserai la porte de l’escalier et gravirai à toute allure les marches qui mènent à la chambre de mes parents, pour me prouver que je suis en pleine forme, que je cours, moi, que je fais ce que je veux de mes muscles, que j’ai encore plein de temps devant moi.
«Je vais rentrer, tu vas bientôt dîner, je reviendrai demain», dit la dame qui cherche quelqu’un du regard, une aide-soignante, une infirmière, moi, n’importe qui pourvu qu’on ne la laisse pas là, seule à dire au revoir à sa maman.
Quand cela a été mon tour, le premier soir où j’ai laissé mes parents, j’ai enfoui mon visage dans l’épaule de ma mère qui m’arrive à peine à la poitrine. J’ai mélangé mes yeux mouillés au parfum de ses cheveux un peu en vrac. Puis deux aides-soignantes souriantes ont pris chacune mes parents bras dessus, bras dessous pour les emmener dîner, leur premier repas dans ce lieu que j’avais tant redouté pour eux. J’ai vu s’éloigner ces deux petites choses au pas mal assuré, qui avaient été mes rocs durant des décennies. L’une de ces jeunes femmes a tourné la tête vers moi, m’a lancé un regard vivant et un «Merci pour tout à l’heure!» car je l’avais aidée à relever une pensionnaire qui était tombée. Ce regard m’a fait du bien.
Le jour suivant, je reverrai la dame quinquagénaire. Cette fois-ci, elle sera accompagnée de sa sœur. Au moment de partir, je l’entendrai la houspiller pour qu’elle marche plus vite. «Dépêche-toi, sinon elle va nous voir et se mettre à crier, il ne faut pas qu’elle nous voie partir», dira-t-elle en parlant de leur mère qu’elles auront laissée dans une pièce voisine en prétextant je ne sais quoi. »

Extraits
«Je le laisse partir dans ses fameux méandres. Je l’accompagne même autant que je peux et j’attends de pouvoir le récupérer quand il reviendra vers mes rivages. Là où nous pouvons parler de la vraie vie, de mes enfants, mon métier, sa maison de pierres et de tuiles marseillaises, des menues tâches que j’y accomplis, les formalités administratives du moment. Mais Vite, ne perdons pas de temps dans ces instants volés, il repart si facilement de l’autre côté du miroir.»

«Le vrai problème, c’est l’absence. Pas la disparition, elle est réservée aux morts. Mais l’absence. Ces personnes âgées qui n’ont pu rester chez elles sont entrées en absence. Elles se sont absentées de leur maison. La nuance, de taille, c’est qu’il s’agit d’une absence à vie. Tout le monde le sait, sauf elles parfois.
En quittant leur chez eux, conduites le plus souvent par leurs enfants vers leur nouvelle maison, elles se sont retirées. D’ailleurs, cette nouvelle maison s’appelle «maison de retraite». Mais on devrait dire «maison de retrait». Car ceux qui sont là ont été retirés de la vie normale. Ils n’y font pas une retraite, non, ils sont mis en retrait. Une retraite religieuse, par exemple, dure quelques jours ou quelques semaines et puis on revient à la vie normale. Elle est choisie aussi, tandis que désormais il s’agit d’autre chose, dont personne a priori ne veut. »

« Placer ses parents en maison de retraite est une somme de déchirures qui mettent à vif les plaies familiales, une redistribution totale des rôles où les enfants deviennent les parents et où les lignes bougent dans la fratrie. C’est un abandon, de soi et des autres. On inscrit ses parents dans l’absence. On débute un deuil, on s’abandonne soi-même dans cette infinie tristesse, d’autant plus qu’on est un acteur de cette histoire.
Contrairement à ceux qui perdent leurs parents de maladies ou d’accidents sans rien pouvoir faire pour les sauver, nous tuons un petit peu nos parents en les soustrayant à leur vie, à leur maison et à leur tasse de café du matin dans la chambre. C’est une immense culpabilité. C’est un moment où l’on n’a souvent que les larmes pour dire les choses et aussi, parfois, que les mots pour canaliser la douleur. »

À propos de l’auteur
Emmanuel Sérot est journaliste à l’Agence France-Presse. Grand voyageur, infatigable marcheur, surtout en montagne, il a longtemps vécu à l’étranger, au Costa Rica, aux États-Unis ou encore en Autriche. «On va revoir les étoiles» est son premier roman. (Source : Éditions Philippe Rey)

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