Aulus

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En deux mots
Sur les pas de son père qui a racheté un vieil hôtel dans une station thermale pyrénéenne sur le déclin, la narratrice raconte le son quotidien à Aulus. A travers les descriptions de ses randonnées, les habitants qu’elle croise et les souvenirs qu’elle fait revivre, on voit se dessiner un portrait sensible du lieu.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Retour à Aulus

Une jeune fille vient régulièrement séjourner dans l’hôtel désaffecté que son père a acheté sur un coup de tête. Pour son premier roman, Zoé Cosson a choisi de retracer l’histoire et la géographie d’Aulus, village des Pyrénées.

Ce court roman est d’abord un livre de géographie. De géographie physique d’abord. Qui raconte un paysage, un village des Pyrénées, son environnement, son histoire, ses habitants. De géographie intime ensuite. De l’attachement à cet endroit, du lien au père, des émotions qui s’emparent de la narratrice. Dans ses pas on découvre Aulus-les-Bains, station thermale qui a connu son heure de gloire et qui, à l’image du Grand Hôtel de Paris, racheté par son père, est désormais sur le déclin. Les habitants, une centaine, sont authentiques. «Ce sont des corps du dehors, habitués à négocier avec la solitude, le temps qui ne meurt pas. Des corps tenaces qui ne tressaillent pas à l’intérieur. Qui commencent par les pieds la plante les orteils, qui se tiennent par les cuisses et se terminent par des mains carrées. Ces corps-là ne plieront pas. Ils ne ressemblent pas à ceux de la ville. Frêles, élancés, gras, voûtés. Ils auraient pu partir, presque tous. Faire leur vie ailleurs, à la campagne, sur un terrain plus plat, avec un climat plus doux, mais ils ne se sont pas résolus à quitter cet endroit où chaque centimètre est connu, vécu, chéri. Ils n’ont pas voulu se séparer du lieu où le corps a ses marques, sous l’église, dans le creux. Les autres, ceux qui ne sont pas nés là, ont suivi un ami. Ils ont retrouvé un ancêtre, découvert une tombe à leur nom, ils ont fait leur premier vol en parapente ici. Le village s’est présenté par hasard. Ils se sont installés.»
Un microcosme qui nous est présenté avec la patience d’un entomologiste qui observe à travers plusieurs focales son petit monde, à la fois étonné et fasciné.
À l’aide des cartes postales anciennes décrites en début de chapitre, on prend la mesure du temps qui s’est écoulé, des changements de mode de vie. Si on peut imaginer que l’ours faisait déjà parler de lui dans les conversations de l’époque, ce sont désormais l’exode rural, la fin des petits commerces – il ne reste guère comme boucherie et une épicerie – l’environnement au tour de la question de la centrale hydroélectrique et les élections à venir qui rythment les conversations. Des échanges que l’hôtelier prend plaisir à initier et à entretenir, sorte de chef d’orchestre du Titanic.
Zoé Cosson défend et illustre à sa manière une thèse établie au XVIIIe siècle par
Charles Victor de Bonstetten, un Suisse auteur de L’homme du Midi et l’homme du Nord, ou L’influence du climat. Entre Rousseau et Madame de Staël, il tente de définir les typologies des européens et constate combien le climat – notamment la montagne – façonne les caractères. Ici, les gens ne ressemblent pas à ceux de la ville. «Ils ne fixent pas le sol à côté de leurs chaussures, ne soupirent pas, et quand ils rient, tout leur corps vibre avec eux». C’est ce que la romancière appelle «l’attachement paysager» et qu’elle nous livre à la manière d’un diamant qu’elle polit soigneusement pour en faire briller toutes les facettes.

Aulus
Zoé Cosson
Éditions l’arbalète Gallimard
Premier roman
107 p., 12,90 €
EAN 9782072958397
Paru le 00/09/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Aulis dans les Pyrénées

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des réminiscences jusqu’au début du siècle passé.

Ce qu’en dit l’éditeur
Aulus est une station thermale des Pyrénées construite à la Belle Époque, qui ne compte plus, aujourd’hui, qu’une centaine d’habitants. Depuis son enfance, la narratrice y vient chaque année. Elle réside dans l’hôtel désaffecté que son père a acheté un jour aux enchères, point de départ de ses randonnées. Dans le village et sur les chemins, la narratrice écoute, regarde et recueille habitudes et histoires des Aulusiens: la météo, l’ours, la centrale plantée sur une rivière, les élections… Elle en fait un récit, celui d’un écosystème fragile, où hommes et nature cohabitent comme ils peuvent. Où une ancienne mine pollue dangereusement la montagne. Où tout menace de se défaire, malgré la force millénaire de la roche omniprésente. Un récit actuel, métaphore de notre époque, en perpétuelle rupture d’équilibre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Diacritik (Denis Seel)
Benzinemag (Éric Médous)
Maze (Emma Poesy)
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Blog lettres capitales (Dan Burcea)
Lintervalle, blog de Fabien Ribery


Lecture et mise en musique d’un extrait d’Aulus © Production Richard Turcey

Les premières pages du livre
Aulus tient et persiste dans un coin de ma tête. Ce village ramassé, esseulé au fond d’une vallée étroite que la déprise rurale et industrielle a progressivement usée, élimée, vidée, se borne à la montagne. Il s’y confronte, il s’y soumet. En raison de cette topographie spécifique, Aulus m’est toujours apparu comme un terminus géographique. On ne passe pas à Aulus, on s’y rend.
Mon père a acheté là-bas un ancien hôtel aux chambres vides, en train de dépérir au milieu des montagnes. L’hôtel est devenu son royaume, et le lieu à partir duquel je découvre les corps qui peuplent les rues du village.
À Aulus, je ne suis ni résidente ni étrangère : je suis la silhouette derrière mon père, et l’hôtel est ce lieu poreux d’où j’écris. Un pied dedans, un pied dehors. Je regarde le monde à travers lui, j’imagine à travers les on-dit, ce que j’attrape des habitants lorsqu’ils viennent partager quelques mots sur la centrale, l’ours, un voisin, la météo. À Aulus, j’écoute et je marche, réel et fiction s’entremêlent.
Aulus s’appréhende comme la montagne, comme un ensemble d’accidents, de pans qui se succèdent et se cachent les uns des autres. On ne peut pas saisir Aulus d’un seul regard, on le découvre dans l’effort de la marche, à l’échelle du corps, par bribes, et il faut ensuite recoller mentalement ces morceaux pour s’en fabriquer une image.
Ce livre est le portrait rapiécé de ce lieu sans contour, un espace fait de calques, une sorte de cartographie qui n’élucide rien. Ce n’est ni une histoire ni un bloc.

1
J’observe mon père. Sa tête droite, tenue, ses yeux posés sur l’horizon. Il fixe la ligne bleue qui barre le pare-brise, les Pyrénées devant. Il n’a qu’une main sur le volant et le camion file tout droit. On traverse une série de villages désolés, His, Caumont, Lorp-Sentaraille, abandonnés le long de la départementale. Les maisons sont flétries, fermées, les murs à peine debout. Elles me filent le bourdon ces maisons. Tout est d’hier, morose. Il n’y a pas de piétons, personne. On dépasse la cité de Saint-Lizier, l’eau stagnante des barrages de Saint-Girons, et déjà l’usine Job de papier à cigarette diffuse son odeur âpre à l’intérieur du véhicule. Elle traîne un moment dans l’air, épaisse, envahit nos narines jusqu’à l’écœurement et pourtant je commence à sourire parce qu’à partir de là, vraiment, le paysage change et on s’enfonce dans le pays.
Le pays c’est la vallée du Garbet, une terre pleine de cailloux roulés d’où se lèvent des espèces fumantes. Les noisetiers prolifèrent, les troncs nus étouffent sous le lierre, les fougères agitent leurs longs bras souples. À présent la route se presse contre la rivière et, ensemble, elles glissent entre des collines d’un vert éclatant. Leurs croupes s’allongent, gonflent, se rapprochent. La radio ne capte plus et mes yeux restent collés à la vitre. L’espace mute, se vide, les maisons se dispersent, les monts s’élancent de plus en plus haut, se dressent, la roche perce leurs sommets et voilà les montagnes. Je n’en perçois pas le bout. Mon père s’agrippe au volant, l’estomac tourne, les roues chavirent à fond. Le camion force un passage dans le minéral jusqu’au moment où la roche s’ouvre et le regard s’élargit. Un plateau apparaît. Il n’est pas large mais des deux côtés les prairies huileuses absorbent et reflètent la lumière. Au fond, une couronne de pierres clôt l’horizon en arc de cercle. On se jette vers cette fin, ou ce commencement du monde, et enfin on lit le panneau : « Aulus-les-Bains, station thermale du cholestérol ».

Contrairement aux villages bâtis sur des hauteurs qui se montrent et surveillent de haut, celui-ci est engoncé dans un pli de terre, au plus près de l’eau. Ses habitants ne voient qu’un fil de ciel au-dessus de la ligne grise des crêtes. Les jours brefs et blancs de janvier, ils assistent au combat perdu du soleil qui ne perce pas, au blanc en ciment des éléments, à la résignation des arbres nus, des tombeaux de feuilles à leurs pieds. Au printemps, après la fonte des neiges, les torrents se remplissent. L’herbe se redresse, verdit. La montagne renaît. On déplace les bêtes. On défriche. On sème à partir de mai.
En août, le village est une fièvre, un bouquet. Une odeur d’herbe fraîche et coupée remue l’air, emplit les rues. Les géraniums débordent des pots. Tout frémit et ondule, tout se gonfle de rires et de joie, de lumière verte, luisante. Un soleil neuf et sauvage plaque des ombres nettes au sol et l’œil ébloui s’épuise à se recharger de troncs, d’eau, de fleurs et de bêtes. Les chiens dessinent en courant le contour des troupeaux, les trois restaurants affichent complet, l’épicerie de Marie bat son plein, les cyclistes pédalent, les randonneurs randonnent et on regarde Nicole, la nouvelle gérante du centre équestre, faire des tours de village suivie de familles sur poneys.
Le 3 août, pour la fête du village, on monte un stand de steak-frites-buvette ainsi qu’une guinguette. Un feu d’artifice éclate dans le ciel et les canards en plastique dévalent la rivière. On numérote leurs dos au feutre indélébile et le hasard de l’eau fait la course. Ils se prennent des rochers en pleine tête ou échouent, se retournent, et seuls quelques-uns parviennent indemnes au bas du village. On les suit d’en haut, derrière des murets en pierre. Car tout ici est en pierre. Les vieilles maisons sont en pierre, les granges sont en pierre, les murets qui délimitent chemins et terrasses aussi, et les arbres les plus coriaces prennent racine dans des quartiers de roche. La pierre bouche la vue, l’ennui, les trous. Elle bouche tout et, à partir d’une certaine altitude, elle recouvre tant que rien n’y pousse plus.

Personne ne dit « Aulus-les-Bains » en entier. On dit juste « Aulus ». « Aulus » tout court. Aulus est un village d’eaux niché à 750 mètres d’altitude. Il reçoit 700 curistes par an et s’étend sur 5 224 hectares, comprenant forêts, pâturages, névés, pics et cascades.
On s’y engage à travers une longue allée hérissée de platanes au garde-à-vous. Une entrée nette et saillante dans le paysage. Elle longe le camping, des grilles grandiloquentes, un manoir à gauche, la colonie de vacances rouge pétard à droite, des saules pleureurs inconsolables devant la cure vieillissante ; et, perpendiculaires à la route, trois petits ponts. Un en pierre, un en bois, un en béton.
Les visages se retournent au bruit du moteur. Mon père roule au pas. Il lève ses sourcils, agite sa main gauche, sourit largement. Quelquefois, il baisse la vitre et échange deux trois mots rapides. Au bout de l’allée, le camion débouche sur la place principale. Le tabac-presse-boulangerie de Fafa, l’épicerie de Marie, la médiathèque et, au centre, le rond-point neuf : une cascade en circuit fermé éclabousse de gros rochers de granit. Mon père bifurque à gauche dans la grand-rue, la carrèra, là où les maisons se serrent les unes contre les autres. Parfois, elles sont entrecoupées d’hôtels et de villas qui restent du temps où cette commune était une florissante station thermale. Je veux dire, du temps des calèches et du Grand Casino, des montreurs d’ours et des champs de seigle noir avec leurs étendues de fleurs blanches.
Mon père a acheté là, au bout de cette vallée sévère qu’on dit pauvre, un ancien hôtel délabré au prix d’un terrain agricole. Le Grand Hôtel de Paris. Une bâtisse de cent vingt-trois ans, toit crevé, parquet éventré, tuyauterie corrodée. Il a repéré l’annonce de nuit dans la vitrine illuminée d’une agence immobilière. « Bien placé en liquidation judiciaire destiné aux professionnels. » Il s’est présenté au nom de sa SCI plus ou moins fictive et parmi les trente acheteurs potentiels, on l’a choisi lui, arbitrairement. Il faut dire que mon père sait faire une première impression réussie malgré des habits désassortis. Il comprend et s’accommode de tout très vite, sait jauger, compter, inventer mille solutions à n’importe quel problème, et surtout, dérider les esprits. C’est qu’il consacre une grande partie de son temps à écouter la radio et une autre à élaborer ce qui surprendra ses interlocuteurs. Il ne se lasse pas de la capacité des mots à métamorphoser les traits d’un visage, les lèvres qui remuent, la langue qui tape contre le palais, et tout de suite après le sourire face à lui, le monde un peu plus léger.

2
La première fois, les visages ne se sont pas retournés. Il n’y a pas eu de gestes de la main, aucun sourire. Nous sommes passés inaperçus dans la rue, il était tôt, le camion de déménagement n’a pas fait mouche. L’hôtel, en revanche, une fois les volets ouverts, a vite attiré les regards indiscrets à travers les barreaux de la grille rouillée. Les corps ralentissaient, les têtes pivotaient et de grands yeux, avides de voir et de savoir, sont venus se jeter contre la façade décrépie. J’ai huit ans.
À l’intérieur, je découvre la pourriture. Celle qui lèche les murs et dévore les poutres du toit. Dans l’ancienne salle de bal, des gouttelettes perlent à la surface du dallage ocre. Le carrelage sue. L’eau remonte de la cave par flaques épaisses, des rivières dégoulinent le long du papier peint mais je m’en fiche. Je ne remarque ni les champignons qui ravagent les murs, ni les fissures menaçantes au-dessus de nos têtes. L’immensité me saisit. Les perspectives, les proportions. Les dizaines de portes alignées, rangées, numérotées. Dans mon imaginaire, les couloirs forment des rues, les chambres des microcosmes, et je suis l’archéologue d’un passé soufflé.
Pendant mes excursions dans les étages, mon père colmate les fuites. Il repositionne les seaux pour attraper les chutes d’eau, tapisse le sol de serviettes, de torchons. Affolé par l’hygromètre et ses 90 % d’humidité, il redouble d’efforts pour faire baisser ce chiffre obsédant. Dès qu’il peut, il installe des poêles à pétrole, des radiateurs à roulettes, de petits souffleurs. Il investit dans des déshumidificateurs à billes et finit par opter pour l’achat d’un climatiseur supplémentaire chaque année.
Lorsqu’il commence à faire courir l’électricité dans les murs, les plus réfractaires du village surveillent de loin. Ils misent sur la durée précédant la revente, ne saluent pas mon père ou seulement d’un signe de tête fébrile. Ils restent froids, distants comme des rocs. D’autres, au contraire, viennent proposer leur temps et leurs bras en échange de quelques sous. Paul et Jean font partie de ceux-là. Paul et ses yeux têtus, d’un bleu glacé ; Jean et ses spartiates en cuir, son rire espiègle, ses cheveux retenus en chignon par une pince en clair de lune. »

Extrait
« Du miel sort de leurs bouches et enrobe toute chose d’une substance gourmande. Ils ne ressemblent pas aux gens de la ville. Ils ne fixent pas le sol à côté de leurs chaussures, ne soupirent pas. Ils ont des dizaines de poches greffées au pantalon, à la silhouette, des semelles crantées, une voix qui s’affirme sans détours et roule, et quand ils rient, tout leur corps vibre avec eux. Ce sont des corps du dehors, habitués à négocier avec la solitude, le temps qui ne meurt pas. Des corps tenaces qui ne tressaillent pas à l’intérieur. Qui commencent par les pieds la plante les orteils, qui se tiennent par les cuisses et se terminent par des mains carrées. Ces corps-là ne plieront pas. Ils ne ressemblent pas à ceux de la ville. Frêles, élancés, gras, voûtés. Ils auraient pu partir, presque tous. Faire leur vie ailleurs, à la campagne, sur un terrain plus plat, avec un climat plus doux, mais ils ne se sont pas résolus à quitter cet endroit où chaque centimètre est connu, vécu, chéri. Ils n’ont pas voulu se séparer du lieu où le corps a ses marques, sous l’église, dans le creux.
Les autres, ceux qui ne sont pas nés là, ont suivi un ami. Ils ont retrouvé un ancêtre, découvert une tombe à leur nom, ils ont fait leur premier vol en parapente ici. Le village s’est présenté par hasard. Ils se sont installés. » p. 25

À propos de l’auteur

Zoé Cosson le 3 juin 2021
Zoé Cosson © Photo Francesca Mantovani

Zoé Cosson est née en 1995. Aulus est son premier roman. (Source: Éditions l’Arbalète Gallimard)

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Le jour où le monde a tourné

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En deux mots
Les golden boys qui se promènent aujourd’hui dans la City de Londres sont souvent trop jeunes pour se rendre compte qu’ils sont le produit des années Thatcher. Pour leur rafraîchir la mémoire, les acteurs de l’époque prennent la parole et racontent cette époque qui a changé le monde.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«À part, bien sûr, Madame Thatcher»

Après Detroit, voici Judith Perrignon au Royaume-Uni pour nous raconter les années Thatcher. Parcourant les lieux emblématiques et donnant la parole aux acteurs et observateurs, elle éclaire aussi le monde post-Brexit.

«La guerre n’est pas une chose réjouissante. Il n’y a rien de propre dans la guerre. Et personne — quelle que soit la beauté de ses principes — ne sort d’une guerre, propre. Qu’on soit du côté de l’oppresseur ou du côté des oppressés. Ça change définitivement quelque chose en vous.» L’actualité la plus brûlante vient donner à ces quelques lignes du nouveau livre de Judith Perrignon une force particulière. Si on n’y parle pas de l’Ukraine mais du conflit Nord-irlandais, on peut sans conteste y voir invariant de tous les conflits qui ont ensanglanté la planète. Et, en se souvenant du Bloody Sunday et de la fin de Bobby Sands et de ses amis grévistes de la faim, on peut donner raison à Renaud qui, à sa façon, a dressé son bilan des années Thatcher avec Miss Maggie (voir ci-dessous):
Dans cette putain d’humanité
Les assassins sont tous des frères
Pas une femme pour rivaliser
À part peut-être, Madame Thatcher
Outre ce conflit, Judith Perrignon nous rappelle que ces années ont également été marquées par un autre épisode militaire qui aurait pu tourner au drame, la Guerre des Malouines qui a opposé les Britanniques à l’Argentine et durant lequel la Dame de Fer aura réussi un coup de poker risqué, comme le rappelle Neil Kinnock, alors son principal opposant dans le camp des Travaillistes.
C’est du reste l’intérêt principal de ce livre qui privilégie la nuance à la condamnation et s’appuie à la fois sur le reportage et sur les témoignages d’une douzaine de témoins et d’acteurs. Outre Neil Kinnock, Charles Moore, ancien rédacteur en chef du Daily et du Sunday Telegraph, le Conservateur Kenneth Clarke, le conseiller politique de Margaret Thatcher Charles Powell, l’écrivain David Lodge, les militants nord-irlandais Danny Morrison, Eibhlin Glenholmes, Sean Murray, Robert McLahan, le parlementaire irlandais Jim Gibney, le syndicaliste Chris Kitchen ou encore l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine prennent successivement la parole et donnent du relief à une histoire que beaucoup, il faut bien le reconnaître, aimeraient oublier. Comme un symbole, dans le musée de Grantham, la ville natale de Maggie, l’urne réservée aux visiteurs et qui pose cette question est vide: «En 1979, les électeurs britanniques devaient décider quel futur ils voulaient pour ce pays. Les années Thatcher qui ont suivi ont apporté d’importants changements que nous ressentons encore aujourd’hui. Est-ce que la Grande-Bretagne aurait été plus agréable à vivre, ou pire encore pour votre famille si les travaillistes ou les libéraux avaient gagné en 1979? Si vous en aviez l’occasion, changeriez-vous le cours de l’Histoire? »
Il n’en reste pas moins passionnant, à l’heure du Brexit, de se replonger dans ces années «où le monde a tourné», où le libéralisme est devenu la doctrine qui a dominé les économies occidentales et laissé une marque durable sur le monde entier – rappelons que Margaret Thatcher était au pouvoir en même temps que Ronald Reagan. Tout au long du livre, on peut ainsi revivre les épisodes marquants de cette révolution conservatrice, de l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher à son éviction. La grève des mineurs qui aura duré un an, le démembrement du réseau ferré ou du système de santé, les nationalisations dans le secteur de l’énergie ou encore la réforme immobilière qui a provoqué une pénurie de logement sociaux et une forte hausse des prix. Des éléments de réflexion qui nous ramènent une fois encore à l’actualité, en éclairant les choix que nous pourrons faire lors des prochaines échéances électorales.
Après Là où nous dansions, voici une nouvelle confirmation du talent de Judith Perrignon à se plonger dans une époque, une histoire, un sujet pour en sortir la «substantifique moelle».


«Miss Maggie», l’hymne anti-Thatcher de Renaud

Le jour où le monde a tourné
Judith Perrignon
Éditions Grasset
Roman
Traduit de
256 p., 20 €
EAN 9782246828211
Paru le 16/03/2022

Où?
Le roman est situé au Royaume-Uni, principalement à Londres, mais aussi en Irlande du Nord ou encore à Brighton ou dans le bassin houiller.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le Royaume-Uni des années 1980. Les années Thatcher. Elles sortent toutes de là, les voix qui courent dans ce livre, elles plongent au creux de plaies toujours béantes, tissent un récit social, la chronique d’un pays, mais plus que cela, elles laissent voir le commencement de l’époque dans laquelle nous vivons et dont nous ne savons plus comment sortir.
C’est l’histoire d’un spasme idéologique, doublé d’une poussée technologique qui a bouleversé les vies. Ici s’achève ce que l’Occident avait tenté de créer pour panser les plaies de deux guerres mondiales. Ici commence aujourd’hui : les SOS des hôpitaux. La police devenu force paramilitaire. L’information tombée aux mains de magnats multimilliardaires. La suspicion sur la dépense publique quand l’individu est poussé à s’endetter jusqu’à rendre gorge. La stigmatisation de populations entières devenues ennemis de l’intérieur.
Londres. Birmingham. Sheffield, Barnsley. Liverpool. Belfast. Ancien ministre. Leader d’opposition. Conseiller politique. Journaliste. Écrivain. Mineur. Activistes irlandais. Voici des paroles souvent brutes qui s’enchâssent, s’opposent et se croisent. Comment ne pas entendre ces quelques mots simples venus aux lèvres de l’ancien mineur Chris Kitchen comme de l’écrivain David Lodge : une société moins humaine était en gestation?
Comment ne pas constater que le capitalisme qui prétendait alors incarner le monde libre face au bloc soviétique en plein délitement, est aujourd’hui en train de tuer la démocratie?
Quand la mémoire prend forme, il est peut-être trop tard, mais il est toujours temps de comprendre. » J.P.

Les critiques
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Blog Pamolico

Les premières pages du livre
« Soudain, le bruit de la ville change. La cadence des pas. Leur écho mécanique dans Lombard Street. Nous sommes entrés dans la City. Quartier financier de Londres. Il est 18 heures ce 5 février 2020. Les places boursières européennes viennent de fermer. Des rangées d’employés – ou plutôt d’opérateurs – se déversent dans la rue. Ils quittent leurs écrans où, toute la journée, clignotent d’enivrantes spéculations. Ils se frôlent sans se voir ni se toucher, tels des automates, comme s’ils étaient encore dans les circuits informatiques et financiers où circulent des milliers de milliards de dollars de transactions quotidiennes. Comme si le temps c’était de l’argent.
Ils sont trop jeunes pour se rappeler Margaret Thatcher mais ils sont en quelque sorte ses enfants. C’est elle qui a fait de la City la première place financière au monde. Assouplissement et changement des règles en un jour, 27 octobre 1986. BOUM! Un big bang a-t-on dit alors. Afflux immédiat des banques. Ainsi sont nés les Golden Boys. Des créateurs de richesse, des héros nationaux, disait-elle. Ils sont trop jeunes pour se rappeler le refrain des Not Sensibles, «I’m in love with Margaret Thatcher», ils pourraient les prendre au premier degré, ces petits punks qui criaient qu’ils aimaient Margaret Thatcher. C’était en 1979, l’année où elle est devenue Première Ministre.
La nuit tombe. C’est l’heure du pub. Depuis quatre jours, le Brexit est entré en vigueur. La Grande-Bretagne n’est plus membre de l’Union européenne. Le Royaume-Uni est en morceaux. Cinq morceaux, dit-on là-bas: L’Angleterre, l’Écosse, le Pays de Galles, et L’Irlande du Nord. Mais il y a aussi Londres, et ce qui n’est pas Londres. Au Cock & Woolpack sur Finch Lane, la clientèle déborde jusque dans la rue. Les corps se relâchent. Les rires fusent. Des hommes, beaucoup d’hommes en costumes et en groupe. Rares sont les femmes. Nous tendons notre micro. Radio publique française. Étiez-vous in love with Margaret Thatcher?
— Des Européens! On ne peut pas parler à des Européens! On n’a plus le droit! se marre le premier.
— Thatcher? réagit le deuxième. La grandeur de l’Angleterre! Je suis le produit de l’Angleterre de Thatcher. J’étais un gamin quand elle était Première Ministre, j’étais fier d’elle et de ce qu’elle faisait. Elle encourageait le business, mettait en avant les gens qui se bougeaient le cul et se mettaient au boulot. C’est tout ça qu’elle défendait. Et dans mon premier job, je me rappelle, je voulais en être de l’Angleterre de Thatcher, fallait bosser dur pour ça…
— Oui, faire de l’argent! Augmenter le capital! renchérit le troisième.
Maintenant, ils s’emballent.
— Sois commercial! Fais de l’argent! Business!
— C’était drôle, bien plus drôle qu’aujourd’hui! On n’a plus d’inflation, et qu’une faible croissance. C’était des années tellement excitantes.
Trois mètres plus loin, même question à d’autres clients. Eux sont de passage dans la capitale.
— Une sorcière. C’était une vieille sorcière.
— Elle a délibérément détruit des régions…
— Elle a décimé le nord-est de l’Angleterre.
— Elle a délibérément décimé des régions qu’elle n’aimait pas, qui ne votaient pas pour elle.
— Liquidé l’industrie.
— Elle a du sang sur les mains.
— Une femme diabolique.
— Une horrible femme. C’est ce que vous vouliez entendre?
— Elle a semé la division, elle aimait ça.
— Elle a créé une frontière entre le nord et le sud de l’Angleterre.
— Elle a fermé les chantiers navals. Elle a fermé les mines. Elle a fermé la métallurgie. Elle était obsédée par l’idée de briser les syndicats…
Ainsi, comme ça sans prévenir, quarante ans après, vous tendez un micro dans un pub, vous lâchez son nom, et surgissent ferveur ou colère, comme si c’était hier, comme si elle avait décidé du cours de leur vie.

On a oublié ses aigus, sa diction lente et appliquée dans un pays où plus qu’ailleurs l’élocution trahit vos origines sociales. Sa voix n’est pas raccord avec le souvenir qu’elle laisse, pas assez tranchante pour la Dame de fer. Sa voix n’annonce rien.
«J’ai fait sa connaissance après mon élection, en 1970. Elle était plus âgée que moi. Elle était alors secrétaire d’État à l’Éducation dans le gouvernement Heath. C’était l’incarnation même de la femme tory, se souvient Kenneth Clarke, pilier du parti conservateur et ministre de tous ses gouvernements. C’était une conservatrice plutôt à la droite du parti, avec des idées extrêmement traditionnelles, mais assez sensées. Elle était un peu trop inflexible et prévisible dans sa façon de penser. À l’époque, personne, pas même elle, ne l’imaginait à la tête du parti. Elle n’avait jamais entrepris de réforme majeure. Il y avait aussi son allure, elle portait toujours des tenues très classiques, typiquement tory. Les gens se moquaient souvent de ses éternels twin-sets et de ses perles, véritable uniforme des conservatrices provinciales d’âge mûr.»
Neil Kinnock, meneur de l’opposition travailliste dans ces années-là, se souvient de la première fois qu’il l’a entendue. «Ça devait être à la fin des années 1960, quand elle n’était encore qu’une simple députée de l’opposition au gouvernement travailliste. Elle était considérée comme une figure mineure à la voix perçante, et passait relativement inaperçue. Tout ça a changé en 1970. Une fois secrétaire d’État à l’Éducation, elle s’est fait connaître en supprimant la distribution gratuite de lait qui avait été instaurée dans les écoles après guerre. Maggie Thatcher est devenue “Milk Snatcher”, la “voleuse de lait”.»
L’ancien leader travailliste Neil Kinnock pourrait en parler des heures. Il était alors cet homme roux qui tempêtait sur les bancs du Parlement et qui aurait pris les rênes du gouvernement si elle avait trébuché. Mais elle a duré onze ans, élue puis réélue. Et lui n’aura jamais fini de revisiter ces années-là. Personne ne comprenait alors ce qui était en train de se jouer.
«Je n’ai pas eu l’impression que l’ensemble de la population virait plus à droite ni qu’ils rejetaient l’idée d’un système de démocratie sociale. D’ailleurs, quand on les sondait, une large majorité des gens disaient vouloir vivre en Suède plutôt qu’aux États-Unis. Ils préféraient un État providence plutôt qu’un système basé sur le chacun pour soi. Quelle que soit la question posée, une majorité d’entre eux se disait en faveur du modèle de consensus social-démocrate de l’après-guerre, avec un fort interventionnisme de l’État, la gratuité de l’enseignement et des soins médicaux indispensables et une couverture sociale pour lutter contre la pauvreté. Je ne crois pas qu’on assistait à un virage à droite. Alors, que s’est-il passé ? Le monde était en proie à l’un de ces spasmes intellectuels qui le secouent de temps à autre. Le monétarisme, la théorie selon laquelle le contrôle de l’inflation doit supplanter toute autre considération économique, était en vogue. D’après moi, elle n’a aucune base solide en sciences économiques. Mais elle a fissuré le consensus de l’après-guerre, on a dévié vers quelque chose de diamétralement opposé. Thatcher a réussi à donner l’impression qu’elle était l’initiatrice de ce processus de réforme, en réalité elle en a plutôt bénéficié. Ce courant existait déjà quand elle a pris la tête du parti conservateur. Elle lui a donné plus d’autorité, et même une certaine respectabilité, grâce à sa réputation d’inflexibilité. Elle a fait accepter par l’opinion publique cette vague de persuasion intellectuelle qui a appauvri le monde, désorganisé le commerce international, augmenté les déficits, alourdi la charge fiscale – sans augmenter les recettes – et semé l’inflation dans son sillage jusqu’à provoquer l’effondrement du système financier mondial. On ne peut pas vraiment appeler ça un succès ! Sans parler du chômage massif devenu endémique dans de nombreuses régions.»
Lorsqu’elle quitte le pouvoir, le monde a changé. Le mur de Berlin est tombé. L’Empire soviétique s’est effondré. Le bloc capitaliste triomphe de la guerre froide. C’est un véritable rouleau compresseur. Il exulte. S’étend. Démultiplie ses gains. S’est affranchi du dernier frein : l’État et sa régulation.
Et puis Microsoft a commercialisé sa première souris.
Le charbon est fini.
Des métiers disparaissent. Des vieux quartiers aussi.
C’est l’apparition du management.
D’un nouveau langage. Les mots fondent au profit d’obscurs sigles.
Les chiffres triomphent. Courbes d’audience à la télé. Élevage intensif dans les campagnes. Rendement imposé à l’hôpital.
La Bourse n’est plus la criée des hommes. Mais le produit de froides transactions électroniques.
Les punks se sont tus. Les Stranglers font des tubes dans des studios en pleine révolution digitale.
L’Histoire a connu une accélération technologique. Thatcher n’a rien inventé. Elle a été le bras armé d’un changement d’époque. Le thatchérisme n’existe pas, assure son ancien ministre Kenneth Clarke.
« Les réformes de Thatcher ont eu lieu à un moment où ce processus s’accélérait. Et le “thatchérisme” a servi de cible à la colère des gens confrontés au changement de leur économie locale. Ils imputaient au thatchérisme le progrès technique, l’économie moderne, la disparition des anciennes méthodes de production – ces rangées d’hommes et de femmes travaillant à la chaîne dans les grandes usines à des postes désormais obsolètes. Critiquer le thatchérisme était ainsi devenu une excuse politique dans certaines parties du pays. Mais le problème, ce n’est pas le thatchérisme. L’usine de chocolat Cadbury employait des milliers de femmes qui étaient debout devant la chaîne et attendaient que le chocolat passe pour l’emballer. Le thatchérisme aurait prétendument fait disparaître ces emplois. Mais en réalité, ce sont les gens qui ont inventé des machines capables d’emballer le chocolat plus vite que ces dames avec leur blouse blanche et leur chapeau. Et d’autres qui produisent un chocolat moins cher, plus rentable et peut-être même meilleur. Quand j’étais étudiant, je faisais des jobs d’été pour payer mes études. J’ai travaillé sur des machines à laver les bouteilles dans une brasserie et sur une machine à rouler les cigarettes à l’usine John Player. Des boulots ennuyeux, pénibles et répétitifs qui ont disparu il y a belle lurette. Ce qui a tué la vieille économie, c’est la technologie, l’économie moderne et la concurrence. Le problème, c’est que la nouvelle économie convient aux gens instruits, jeunes et ambitieux qui s’installent à Londres ou sa banlieue et qui y prospèrent. Ceux qui n’ont pas fait d’études, et en particulier les vieux qui se souviennent de l’époque où les usines employaient encore beaucoup de monde, ceux-là sont en colère. Parfois ils accusent Mme Thatcher, ou alors l’Europe, ou encore les Polonais et les autres étrangers. Tout ça est ridicule, ce n’est pas la faute de Mme Thatcher, ni celle de Bruxelles, et ce n’est pas non plus la faute des étrangers. C’est simplement qu’on ne les a pas aidés à s’adapter au monde du travail vers lequel s’achemine le XXIe siècle. Leurs enfants, s’ils ont bien travaillé à l’école, ont sans doute quitté Rotherham depuis longtemps. Ils vivent à Londres où ils gagnent bien leur vie dans la banque, la finance ou le numérique. Mais eux sont des laissés-pour-compte qui ont du mal à suivre le rythme et Margaret Thatcher est devenue un symbole, la cause de tous leurs problèmes. Mais il n’y a pas que Margaret Thatcher. Que ce soit en France, aux États-Unis, en Allemagne ou au Royaume-Uni, tous les pays occidentaux se heurtent au problème de ces régions et ces populations qui ne se sont pas adaptées aux changements économiques et industriels ni à la transformation rapide de la société. Donald Trump, le Brexit, Marine Le Pen… ils ont tous bénéficié du vote contestataire de ces laissés-pour-compte qui considèrent les partis politiques normaux comme la cause de tous leurs maux. Les politiciens de Washington, Paris ou Londres qui ont tout changé. Ils cèdent aux sirènes de l’extrême gauche ou de l’extrême droite, de la xénophobie et du racisme. »
Elle n’aurait fait qu’administrer sévèrement la potion amère d’un monde qui change. C’est la fusion d’une femme et d’un moment. Elle est devenue l’un de ces points de repère dont on parle encore longtemps après. Il y a eu Thatcher. Les années Thatcher. Faut-il parler d’une femme ? Ou d’une période ? Les Soviétiques ont apporté la touche finale au casting de l’Histoire. Ce sont eux qui l’ont baptisée Dame de fer, raconte Charles Powell, son ancien conseiller diplomatique, désormais installé dans les bureaux du luxe LVMH.
« Ce titre lui avait été décerné par l’Étoile rouge, l’organe de l’armée soviétique. C’était censé être insultant, mais elle a trouvé que c’était le meilleur surnom qu’on lui ait jamais donné et elle l’a volontiers adopté. Il lui allait comme un gant et à sa politique aussi, tant pour les affaires extérieures que pour les affaires intérieures. Sa volonté de s’opposer aux syndicats, qui jouissaient d’un pouvoir démesuré au Royaume-Uni dans les années 1970, sa volonté de lutter contre le terrorisme irlandais… Pour toutes ces choses, avoir le bon surnom lui a été très utile. Et je pense que ça l’a aussi servie auprès de M. Gorbatchev, avec qui elle a ensuite développé d’excellentes relations. J’ai toujours pensé qu’il la considérait comme quelqu’un sur qui tester ses idées. Quand il prévoyait des réformes, comme la Perestroïka ou la Glasnost, il en débattait d’abord avec Mme Thatcher. Et s’il parvenait à la convaincre que c’était la voie à suivre et que ça améliorerait leurs relations, alors ça valait la peine de le faire. Je crois qu’il appréciait assez ce titre de Dame de fer. »

Neil Kinnock
« Il y avait un certain Harry Enfield, un humoriste très drôle avec qui j’étais copain et qui avait créé un personnage de maçon cockney de l’East End londonien qui évoquait sans cesse des “tas d’argent”. Loadsamoney ! Un thatchériste caricatural dont les blagues hilarantes sur les excès de l’individualisme étaient autant d’attaques frontales contre Thatcher. Mais Loadsamoney est aussi devenu le surnom qu’on donnait à un certain type de gens. Beaucoup de jeunes aspiraient à gagner des tas d’argent, mais ça répugnait aux membres de la classe moyenne, plus calmes et respectables. Et on a vu apparaître d’autres personnages. Le samedi soir, il y avait une émission satirique de marionnettes à la télé, “Spitting Image”. Les caricatures de Thatcher étaient toujours cruelles et affreuses. Dans cette émission, elle apparaissait parfois en uniforme nazi. Elle n’était pas épargnée. Mais comme il fallait malgré tout que ce soit drôle, elle faisait preuve d’une force admirable par comparaison avec les gens qui la servaient au sein de son cabinet, de l’armée, de l’Église et partout ailleurs. C’était assez pervers.»

Son autorité nourrit le ressentiment comme sa popularité. Elle a alors l’âge de la reine Élisabeth II. Elle hante son pays. Heurte sa structure profonde tout en flattant ses souvenirs de vieil empire. Elle s’insinue dans les esprits, les conversations, les chansons, les films, les romans. Au pays qui n’a jamais touché un cheveu de son monarque, le chanteur Morrissey des Smith, d’une voix et d’une mélodie douces, a le propos tranchant.

Les gens bons
Ont un rêve merveilleux
Margaret à la Guillotine

L’écrivain David Lodge, homme très pondéré s’il en est, avoue qu’il ne put faire autrement que d’installer Thatcher dans son petit monde de fiction.
« J’ai écrit un certain nombre de romans, dont un intitulé Nice Work, qui a été traduit en France par Jeu de société. J’ai trouvé ça assez surprenant jusqu’à ce qu’on m’explique que c’était l’équivalent de notre jeu de Monopoly. Dans ce roman, je réagissais aux changements initiés par Margaret Thatcher au sein de la société britannique, dans le monde du commerce et de l’industrie, mais aussi dans le monde universitaire, mon propre domaine, celui qui m’intéressait le plus. On décrivait souvent sa politique comme une obsession pour le monétarisme, ou plutôt, comme l’ont écrit certains journalistes spirituels, le sadomonétarisme, par analogie au sadomasochisme. À cause de cette politique économique, les universités ont soudain été soumises à une forte pression budgétaire, parce que le système universitaire britannique dépend entièrement – ou dépendait alors – des fonds publics. Et la politique économique de Mme Thatcher visait à restreindre diverses dotations financières, en particulier des institutions sociales telles que les universités. Si bien que les universités ont vu leur budget diminuer et qu’elles ont dû se défaire de tous ceux qui n’étaient pas titularisés. Il a fallu réduire les effectifs. La même situation se produisait à plus grande échelle dans l’industrie où de nombreuses usines et entreprises devaient procéder à des coupes budgétaires et des licenciements, en particulier dans la région industrielle autour de Birmingham où je vis. Le taux de chômage y était très élevé, environ 17 %. Les jeunes étudiants sur le point de décrocher leur diplôme n’avaient pas grand espoir de trouver du travail. Tout le système économique s’était figé. J’imagine que c’est à ça que je réagissais en écrivant Jeu de société. À l’époque, j’étais en congé sabbatique. J’avais tout un trimestre devant moi et je voulais essayer d’écrire quelque chose sur l’état dans lequel se trouvait le pays. Thatcher n’était pas la seule responsable, mais elle avait beaucoup à y voir.
J’enseignais moi-même la littérature anglaise, ainsi que la critique littéraire et la théorie de la critique littéraire. C’était un de mes sujets de prédilection en tant qu’universitaire. Et j’ai imaginé cette histoire d’une jeune chargée de cours sous contrat temporaire qui craint de ne pas être titularisée à la fin de son contrat. Elle a peur de ne pas trouver d’emploi dans son domaine de compétence. L’autre personnage principal est le directeur général d’une entreprise de construction mécanique dans l’industrie automobile. Je connaissais déjà un peu le sujet parce que j’avais à l’université une étudiante d’une trentaine d’années qui avait repris ses études sur le tard, comme le faisaient beaucoup de femmes après avoir élevé leurs enfants. Son mari était le directeur général d’une usine qui fabriquait des pièces de voiture. Tous deux faisaient partie de notre cercle social. Et c’est grâce à ça que j’ai pu demander au vrai Vic, mon ami le directeur général, de me laisser l’observer au travail pour avoir une idée plus précise de ce qu’il faisait et de la façon dont ça se passait à l’usine. Il m’a aussitôt proposé d’être “son ombre” pendant quelque temps, c’est-à-dire de le suivre au quotidien pour observer ce qu’il faisait. C’est une technique assez courante dans l’industrie, quand un nouvel employé vient en remplacer un autre et qu’il faut le former. C’était donc le point de départ de mon roman, avec en arrière-plan cette espèce de crise économique ou en tout cas de période problématique pour l’industrie déclenchée par Margaret Thatcher. J’ai créé ou plutôt réutilisé une version fictive de Birmingham que j’ai appelée Rummidge. J’espérais mettre en lumière l’état de la Nation en faisant se rencontrer deux mondes totalement différents. L’univers culturel et parfois privilégié de l’université et le travail pénible et assez salissant de l’industrie, avec l’anxiété et les pressions qui s’exerçaient sur les entreprises de la région. Il y a un passage dans le roman où Vic se plaint des conditions dans lesquelles il doit opérer. Robyn lui dit : “Thatcher n’est-elle pas en partie responsable ?” et il défend Thatcher, vous vous en souvenez peut-être. Il pointe du doigt le fait qu’elle a beaucoup servi l’industrie en traitant très durement les syndicats. Il y a eu un conflit interminable tout près d’ici, à Longbridge, un peu après Birmingham, dans un gigantesque complexe industriel qui s’appelait alors Austin and Morris ou General Motors, je ne sais plus. Ils changeaient constamment de nom. Et il y avait sans cesse des conflits de travail dans cet immense complexe d’où sortaient des Austin Mini et des Morris Mini. La production était régulièrement interrompue par les grèves. Dans ce livre, Vic exprime son inquiétude face au vandalisme, à la destruction et la dégradation gratuites. Il y a un terme d’argot, en anglais, pour désigner les jeunes gens qui font ce genre de choses, les yobs – les loubards. »
Et bientôt l’écrivain se met à lire un extrait de son texte.
« Vic dit :
“On vit à l’ère des loubards. Tout ce que les loubards ne comprennent pas, tout ce qui n’est pas protégé, ils le bousillent, le rendent inutilisable pour les autres. Avez-vous remarqué les bornes kilométriques en venant ici ?
— C’est le chômage qui est responsable, dit Robyn. Thatcher a créé une sous-classe aliénée qui se libère de sa hargne en commettant des crimes et des actes de vandalisme. Comment leur en vouloir ?
— Vous leur en voudriez sûrement si vous vous faisiez tabasser en rentrant chez vous ce soir, dit Vic.
— Voilà un argument purement émotionnel, dit Robyn. J’imagine que vous soutenez Thatcher, évidemment ?
— Je la respecte, dit Vic. Je respecte tous ceux qui ont du cran.
— Même si elle a détruit l’industrie dans les environs ?
— Elle s’est débarrassée de la main-d’œuvre inutile et des réglementations abusives. Elle est allée trop loin, mais il fallait le faire. De toute façon, comme mon père vous le dira, il y avait davantage de chômage ici dans les années 1930, et infiniment plus de pauvreté, mais il n’y avait pas en revanche de jeunes gens qui tabassaient des retraités et les violaient, comme maintenant. Personne ne brisait les panneaux de signalisation ou les cabines téléphoniques pour s’amuser. Il s’est passé quelque chose dans ce pays. Je ne sais pas pourquoi ni vraiment quand ça s’est passé, mais dans cette histoire tout un tas de valeurs fondamentales ont disparu, comme le respect de la propriété, le respect des personnes âgées, le respect des femmes…
— Il y avait beaucoup d’hypocrisie, dans ce code traditionnel, dit Robyn.
— Peut-être. Mais l’hypocrisie n’est pas inutile.” »

Extraits
« On peut le relire dans le petit musée local de Grantham, où elle est née. Il y a dans un coin un espace qui lui est dédié. Une reproduction de sa chambre d’adolescente, son lit, sa robe. Puis, un peu plus loin, une urne au-dessus de laquelle il est écrit: «En 1979, les électeurs britanniques devaient décider quel futur ils voulaient pour ce pays. Les années Thatcher qui ont suivi ont apporté d’importants changements que nous ressentons encore aujourd’hui. Est-ce que la Grande-Bretagne aurait été plus agréable à vivre, ou pire encore pour votre famille si les travaillistes ou les libéraux avaient gagné en 1979 ? Si vous en aviez l’occasion, changeriez-vous le cours de l’Histoire ? »
La boîte est vide. Le musée peu visité. Comme sa ville natale qui n’ose pas installer sa statue. p. 52

Neil Kinnock
Comme beaucoup de gens, j’ai trouvé l’idée de déclarer la guerre à l’Argentine et d’envoyer la Navy sur place terriblement osée et dangereuse. Si j’avais été à sa place, ce qui ne risquait pas d’arriver, je ne l’aurais pas fait. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de membres du gouvernement qui auraient pris une telle décision d’eux-mêmes. Parce que si les choses avaient mal tourné, que cette flotte avait été décimée et nos soldats faits prisonniers, ça aurait été une catastrophe non seulement pour elle, mais aussi pour la fierté nationale, Mais elle a eu le cran de prendre cette décision et de la mettre en œuvre. Et ça a été un succès. Je dois dire que d’un point de vue purement légal, je pense que la position britannique était justifiée. Les Argentins n’avaient pas le droit d’envahir les îles Malouines. Comme la plupart des gens éclairés, j’aurais préféré qu’on négocie un compromis. Celui qui me paraissait le plus plausible était de laisser les Britanniques occuper les Malouines sur la base d’un bail temporaire avant de les rétrocéder à l’Argentine. Cette solution n’a pas été retenue. Elle a foncé dans le tas. Si elle s’était trompée, sa vie et sa réputation auraient été complètement détruites. J’avais l’impression d’être revenu en temps de guerre, j’étais littéralement collé à mon poste de radio. J’avais fait mon service militaire dans l’armée et j’avais détesté ça. Je n’ai pas du tout la fibre militaire, Mais j’étais totalement fasciné par cette aventure héroïque. C’était la guerre de Troie. Des conquérants traversant l’océan et risquant leur vie. Il y avait là tous les ingrédients d’une épopée. Une épopée tragique, dans un sens, à cause du grand nombre d’hommes tués de part et d’autre. p. 74

Ronald Reagan est élu président des États-Unis deux ans après l’accession au pouvoir de Margaret Thatcher. Mais leur complicité s’est construite avant, se souvient Charles Powell.
«Sa relation avec le président Reagan était idyllique. Ils s’étaient rencontrés dans les années 1970, avant qu’elle ne devienne Première Ministre et alors qu’il n’était encore que gouverneur. Et ils ont très vite découvert qu’ils avaient beaucoup de choses en commun. Ils étaient tous deux de la même génération. Ils avaient vécu la Seconde Guerre mondiale et étaient conditionnés par l’expérience de la guerre et de l’après-guerre. Ils défendaient une fiscalité basse et une défense forte, la lutte contre le communisme qu’ils jugeaient intolérable, et le droit des gens à garder la plus grande partie de leurs revenus. Cette proximité idéologique naturelle a été un facteur décisif dans les années 1980. C’était d’autant plus intéressant qu’ils n’avaient pas le même caractère. Il parlait toujours très doucement et gentiment. Il était très calme. Il avait tout du président du conseil d’administration. Alors que Margaret Thatcher était tout l’inverse. Elle ne tenait pas en place, elle avait plutôt la nature d’un PDG. Pourtant, ils formaient un partenariat extraordinaire. Ça a largement bénéficié au Royaume-Uni parce qu’il lui prêtait une oreille très attentive. Après l’élection de George H. W. Bush, les choses ont quelque peu changé. Le Département d’État trouvait que le président Reagan s’était montré trop attentif au Royaume-Uni et qu’il l’avait fait au détriment de la France et de l’Allemagne. Mais tant que ça a duré, ça a très bien fonctionné. Je pense que c’est principalement grâce au président Reagan — et dans une moindre mesure à Margaret Thatcher — qu’on a pu mettre un terme à la guerre froide. Bien sûr, c’est aussi en grande partie grâce aux peuples d’Europe de l’Est et d’Union soviétique. Et grâce à la coopération avec l’Otan. Mais pour ce qui est de la volonté initiale d’éliminer la menace soviétique et des efforts victorieux en ce sens, aucun dirigeant occidental n’était plus impliqué que Reagan et Thatcher. p. 84-85

Dans les premiers jours du soulèvement pour les droits civiques, si le gouvernement avait engagé des réformes contre la discrimination, il n’y aurait pas eu ce conflit. L’IRA n’existait pas alors. Pas sûr qu’elle pouvait revendiquer douze membres dans toute l’Irlande, dans le Nord au moins. Il n’y avait plus aucune campagne militaire depuis peut-être vingt ans. Les jeunes ne vibraient par pour l’IRA, c’était le passé. Je connaissais, parce que ma famille y avait participé, mais c’était de l’histoire ancienne pour moi. Mais ils ont envoyé l’armée. Les soldats britanniques ont débarqué, ils ont tiré sur la population civile. On a encaissé quelques massacres. Puis il y a eu le Bloody Sunday à Derry. Et ça, ça a totalement retourné notre génération. Les jeunes ont soudainement voulu rejoindre les rangs de l’IRA pour se défendre. Comment on protège ses quartiers sans mécanismes de défense? Donc on n’a pas déclenché la guerre. La guerre n’est pas une chose réjouissante. Il n’y a rien de propre dans la guerre. Et personne — quelle que soit la beauté de ses principes — ne sort d’une guerre, propre. Qu’on soit du côté de l’oppresseur ou du côté des oppressés. Ça change définitivement quelque chose en vous. » p. 115

À propos de l’auteur
PERRIGNON_judith_©Patrick_SwircJudith Perrignon © Photo Patrick Swirc

Judith Perrignon est journaliste, essayiste et romancière. On lui doit notamment Les Chagrins, Les Faibles et les forts, Victor Hugo vient de mourir, L’insoumis (Grasset – France Culture), Là où nous dansions (Rivages). Elle a travaillé aux récits personnels de Gérard Garouste et Marceline Loridan-Ivens. (Source: Éditions Grasset)

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Les petits de Décembre

ADIMI_les_petits_de_decembre

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Les jeunes qui jouent au foot sur un terrain vague de la Cité du 11 décembre vont découvrir que deux généraux ont l’intention de préempter leur terrain pour y construire leur villa. Après avoir réussi à les déloger une première fois, ils entrent en résistance et organisent le siège de leur lopin de terre.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Résiste, prouve que tu existes»

Dans un roman qui s’appuie sur un fait divers réel, Kaouther Adimi nous entraîne derrière quelques enfants qui aimeraient pouvoir continuer à jouer au foot dans leur quartier et en fait une ode à la liberté.

Les Petits de Décembre, ce sont les enfants qui habitent la Cité du 11 décembre 1960 à Dely Brahim, un quartier d’Alger. Leur fait de gloire, on va très vite le comprendre, est d’avoir fait reculer deux généraux qui ambitionnaient de réquisitionner un terrain vague pour y construire leurs villas.
Nous sommes durant une matinée pluvieuse du mercredi 3 février 2016. C’est là que vers 10 heures du matin une grande voiture noire aux vitres teintées s’arrête. En sortent deux hommes protégés d’un parapluie, le général Saïd (petite taille, avec une moustache bien taillée, portant des lunettes à monture carrée et aux verres fumés) et le général Athmane (immense, avec un crâne dégarni et des sourcils broussailleux, mais rasé de très près). Consultant les plans qu’ils ont amenés, ils imaginent leurs villas de luxe érigées là. Sauf que Youcef et ses copains ne l’entendent pas de cette oreille. Ils défendent leur terrain de football, jettent des pierres et parviennent même à s’emparer du revolver du général Saïd. Les militaires, surpris et décontenancés prennent la fuite.
Mais bien entendu, ce n’est que pour revenir plus forts et bien décidés à ne pas se laisser dicter leur conduite par des gamins. Et c’est là que la plume de Kaouther Adimi fait merveille. La romancière transforme le fait divers (réel) en épopée, en ode à la liberté. Ce carré de terre devient le symbole de la résistance contre l’oppression, les prébendes, les privilèges de la caste au pouvoir, l’arbitraire qui régit le quotidien des Algériens.
Inès, Jamyl, Mahdi et les autres mènent l’insurrection, décident d’occuper le terrain et n’entendent pas renoncer à l’un des derniers espaces dont ils peuvent disposer. Les réseaux sociaux jouant leur rôle d’amplificateur, ils vont très vite gagner et notoriété et contrarier les deux hiérarques et leurs «papiers officiels».
Cette nouvelle version de la lutte du pot de terre contre le pot de fer est joyeuse autant qu’éclairante. On y découvre par exemple que face à l’innocence, voire la naïveté des jeunes, il est fort difficile de lutter. Les moyens de pression habituels qui auraient rapidement fait céder les parents sont ici inefficaces. Pourtant plainte est déposée et dans le secret des cabinets ministériels les tractations et réunions s’enchainent. À l’inverse, la première victoire des gamins va cristalliser tous les combats. Contre la dictature, contre l’oppression des femmes, contre la caste des corrompus.
On parle souvent du pouvoir prémonitoire des écrivains. En voici une formidable illustration. Alors que Kaouther Adimi mettait la dernière main à son roman, une vague de protestation enflammait l’Algérie et allait conduire à la démission de Bouteflika. Ajoutons que quelques semaines plus tard l’équipe nationale remportait la Coupe d’Afrique des nations et entrainait à nouveau le peuple dans la rue, avec à nouveau l’idée que la «vraie Algérie» ne se laisserait plus faire.
Joyeux et ironique, ce roman fait souffler un allègre vent de liberté. Irrésistible!

Les petits de Décembre
Kaouther Adimi
Éditions du Seuil
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782021430806
Paru le 14/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Dely Brahim, une commune de l’ouest d’Alger.

Quand?
L’action se situe en février 2016 et dans les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un terrain vague, au milieu d’un lotissement de maisons pour l’essentiel réservées à des militaires. Au fil des ans, les enfants du quartier en ont fait leur fief. Ils y jouent au football, la tête pleine de leurs rêves de gloire. Nous sommes en 2016, à Dely Brahim, une petite commune de l’ouest d’Alger, dans la cité dite du 11-Décembre. La vie est harmonieuse, malgré les jours de pluie qui transforment le terrain en surface boueuse, à peine praticable. Mais tout se dérègle quand deux généraux débarquent un matin, plans de construction à la main. Ils veulent venir s’installer là, dans de belles villas déjà dessinées. La parcelle leur appartient. C’est du moins ce que disent des papiers «officiels».
Avec l’innocence de leurs convictions et la certitude de leurs droits, les enfants s’en prennent directement aux deux généraux, qu’ils molestent. Bientôt, une résistance s’organise, menée par Inès, Jamyl et Mahdi.
Au contraire des parents, craintifs et résignés, cette jeunesse s’insurge et refuse de plier. La tension monte, et la machine du régime se grippe.
A travers l’histoire d’un terrain vague, Kaouther Adimi explore la société algérienne d’aujourd’hui, avec ses duperies, sa corruption, ses abus de pouvoir, mais aussi ses espérances.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
L’Orient littéraire (Jabbour Douaihy)
El Watan.com 
France Culture (La grande table culture – Olivia Gesbert)
France Info (Laurence Houot)
Libération Maroc 
Diacritik (Jean-Pierre Castellani)
Blog Sur la route de Jostein 
Le blog de Mimi 


Kaouther Adimi présente Les Petits de Décembre © éditions du Seuil

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Alger en février. Ses bourrasques de vent, sa pluie fine, ses températures qui chutent. La ville se noie et noie avec elle ses habitants. On peine à marcher à cause de la boue. On hésite avant de sortir, on n’est jamais assez couvert. Les bus sont gelés, les portes des salles de classe claquent à cause des fenêtres brisées, les draps étendus sur les terrasses sont imbibés l’eau.
Le ciel aux nuages gris et lourds, gorgés de pluie qui bientôt inondera certaines villes du pays. Les arbres aux branches qui craquent, tant et tant qu’ils effraient les passants. Les oiseaux qu’on n’entend plus. Les enfants rentrent trempés de l’école, leurs petites chaussures maculées de boue.
Dans le centre-ville, les voitures circulent difficilement. Des policiers habillés de bleu ont revêtu des cirés transparents. Ils tentent de mettre un peu d’ordre dans la circulation. Servent-ils réellement à quelque chose? Sont-ils plus utiles qu’un vulgaire feu tricolore? La réponse est sans appel et cent pour cent des Algériens considèrent qu’ils sont bien plus souvent à l’origine de l’atroce circulation qui règne dans la ville blanche que de sa régulation. Les policiers eux-mêmes le savent, ce qui les rend facilement agressifs. Être muté à la circulation est perçu comme une punition, voire une humiliation. Tout petit chef à la moindre contrariété peut imposer à son subalterne d’aller passer plusieurs semaines posté à un rond-point en plein hiver ou sous un soleil de plomb au cœur de l’été.
Un immense bouchon s’est formé à côté du ravin de la femme sauvage. Les automobilistes enragent. Des insultes fusent. On avance millimètre par millimètre. Sur les sièges arrière, les enfants tentent d’apercevoir à travers les vitres embuées cette fameuse femme sauvage qui les fascine. Il paraît qu’au XIXe siècle, elle vivait dans le coin, avec ses deux enfants qu’elle élevait seule depuis le décès de son mari. Un jour où il faisait particulièrement beau, la petite famille alla pique-niquer dans les bois jouxtant Oued Kniss. Les enfants adoraient s’y balader. Ils savaient qu’ils n’avaient pas le droit de s’approcher du ravin très dangereux mais c’étaient des enfants peu obéissants qui aimaient courir et se chamailler. La mère, épuisée, fit une petite sieste sous un arbre. À son réveil, plus d’enfants!
Les voisins, les amis, les gendarmes fouillèrent les environs. À la nuit tombée, on suspendit les recherches. La mère refusa de rentrer chez elle, continua de hurler les prénoms de ses chers petits. Elle devint folle. On ne put jamais la convaincre de quitter la forêt.
On raconte que certains soirs, on peut encore l’apercevoir, aux abords du ravin. Ceux qui l’ont déjà vue jurent qu’elle erre vêtue de haillons dans le quartier du Ruisseau. Il faut bien regarder et ne s’approcher qu’à pas furtifs, car si elle vous aperçoit, ou si elle entend le moindre bruit, elle court se réfugier derrière de touffus buissons.
Les gouttes de pluie qui font la course sur les vitres des voitures brouillent la vue et même en écarquillant les yeux, les enfants n’arrivent pas à distinguer la silhouette de la femme sauvage. Les routes sont un cauchemar. Les klaxons résonnent dans l’indifférence générale. Les voitures circulent difficilement, et les conducteurs, agacés, tendus, fatigués, finissent par rouler sur les trottoirs ou par emprunter les voies de secours.
De temps en temps, un policier utilise son sifflet en faisant de grands gestes avec ses bras, «passez! passez! allez!», ou s’il est mal luné, si la tête du conducteur ou de son passager ne lui revient pas, il fait un seul et bref signe du bras, invitant le malheureux à se garer sur le bas-côté, ce qui crée encore plus d’embouteillages. Débute alors un long marchandage entre le conducteur et le policier qui bien souvent se termine par le retrait du permis de conduire. Si le pauvre diable a un membre de sa famille dans la police, la gendarmerie, l’armée ou qui simplement travaille à la mairie, il peut espérer le récupérer rapidement. Dans le cas contraire, sa vie devient un enfer car il est difficile de se déplacer dans Alger sans voiture.
En ce mois de février 2016, dans tout le pays, on espère qu’il n’y aura pas d’inondations dévastatrices, pas de morts. Que les récoltes ne vont pas finir noyées. La pluie est une bénédiction de Dieu, nul ne l’ignore et tout le monde est d’accord avec cela mais au fil des jours, cette bénédiction se fait de plus en plus longue, lourde et gênante.
Dans certaines régions, la pluie a inondé des villages entiers. Les rues sont jonchées de branches, ferrailles, tôles, déchets. Les bus qui relient habituellement les hameaux isolés aux villes les plus proches sont forcés de stopper leur liaison pour un temps indéterminé, privant les adultes de leur travail et les enfants de leur école. Dans le centre du pays, la télévision a filmé et retransmis des images de voitures emportées par des torrents d’eau et de boue. Les gens se plaignent que l’État n’envoie pas de secours et que si peu de pluie puisse paralyser l’ensemble d’un pays, mais personne n’ose critiquer trop vivement la pluie. Elle est l’œuvre de Dieu.
On a quand même un peu peur. On n’oublie pas qu’en 2001, des inondations ont détruit le quartier de Bab el-Oued, causé près de mille morts et coûté des millions de dinars. Certains corps n’ont jamais été retrouvés et des enfants devenus de jeunes adultes continuent d’espérer que leur mère ou leur père finira par rentrer, même, après autant d’années. »

Extrait
« Comment ça s’est passé? demanderont les jeunes du quartier qui n’étaient pas présents au moment des faits. Youcef, âgé d’une vingtaine d’années, racontera alors dans les moindres détails la matinée du mercredi 3 février 2016.
C’était à nouveau un jour pluvieux, il était environ 10 heures du matin. Une grande voiture noire aux vitres teintées s’est arrêtée devant le terrain vague de la cité du 11-Décembre à Dely Brahim. La pluie tombait depuis l’aube et formait comme un grillage. Le chauffeur descendit rapidement, deux parapluies ouverts à la main, et les tendit aux occupants qui sortirent du véhicule.
Le premier, le général Saïd, était un homme de petite taille, avec une moustache bien taillée, il portait des lunettes à monture carrée et aux verres fumés. Il avait des cheveux raides, noirs, quoique déjà grisonnants par endroits, coiffés en arrière avec une raie sur le côté. Youcef ajoutera qu’il dégageait quelque chose de froid, de difficile à décrire. Il bredouillera :
– Vous savez, comme quand on voit un serpent, pas un gros, pas un boa ou un truc comme ça, mais un tout petit qui vous fixe d’une telle manière que vous êtes paralysé de peur et que vous avez la chair de poule.
Les autres jeunes présents ce matin-là approuvent vivement de la tête.
– Un homme effrayant, ajoutera un jeune.
Le deuxième, le général Athmane, était immense, avec un crâne dégarni et des sourcils broussailleux. Il était rasé de très près.
C’était le premier militaire sans moustache que Youcef voyait. Il affichait un petit sourire narquois et même au milieu de la bagarre, il continuait de sourire. Youcef terminera sa description en ajoutant que les généraux devaient avoir presque soixante-dix ans, qu’ils étaient dans une sacrée forme malgré leur âge et qu’ils portaient tous les deux un costume sombre et un pardessus en laine noire.
Après leur avoir tendu les parapluies, le chauffeur se remit derrière son volant sans plus bouger. Les deux hommes allèrent sur le terrain. Ils marchèrent dessus, sans se presser, comme s’ils faisaient une balade. Au bout de quelques pas, ils s’arrêtèrent et sortirent des plans de leurs poches. » p. 29-30

À propos de l’auteur
Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi vit et travaille à Paris. Son premier roman, L’envers des autres (Actes Sud, 2011) a obtenu le prix de la Vocation ; le suivant, Des pierres dans ma poche (Seuil, 2016), a bénéficié d’un certain succès critique, tout comme Nos richesses. (Source: Éditions du Seuil)

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