Trois incendies

MOESCHLER_trois_incendies

En deux mots:
Léa la grand-mère, Alexandra la mère et Maryam la fille: trois générations et trois parcours bien différents que l’on va suivre de la seconde Guerre mondiale à nos jours. Aux soubresauts du monde viendront alors se mêler les liens familiaux, y compris secrets.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La Guerre des trois

Vinciane Moeschler nous offre avec «Trois incendies» sont roman le plus ambitieux et le plus abouti, se déployant sur trois générations et nous offrant trois portraits de femmes attachantes.

La grand-mère, la mère, la fille: trois générations de femmes et trois histoires totalement différentes bien qu’intimement mêlées. Voilà la résumé le plus succinct que l’on puisse faire de ce roman qui embrasse les problématiques les plus personnelles sur la famille, les relations mère-filles, l’héritage et la transmission et une vision beaucoup plus large sur la place de la femme, sur leur combat pour l’émancipation au fil des ans, sur l’engagement professionnel, sur le poids des guerres ou encore la place des réfugiés. Léa, la grand-mère née en Belgique, a vécu la Seconde guerre mondiale et l’exil. Sa fille Alexandra, reporter de guerre, parcourt les points chauds du globe son appareil-photo en bandoulière et Maryam, sa fille, qui se sent abandonnée et cherche sa place dans un monde si difficile à appréhender, à comprendre.
Si le projet de Vinciane Moeschler est ambitieux, il est mené à bien grâce à la construction qui fait alterner les chapitres du point de vue de Léa, d’Alexandra et de Maryam. Ce qui permet de différencier les points de vue mais aussi de confronter des périodes historiques et de mettre par exemple en parallèle les bombardements qui ont secoué Bruxelles au moment de l’avancée des troupes allemandes et qui ont jeté Léa sur les routes de l’exil et ceux qui ont détruit Beyrouth au début des années quatre-vingt et dont Alexandra est témoin. Maryam va en quelques sorte nous offrir la synthèse de ces témoignages en réfléchissant ouvertement à cette folie humaine, en la comparant au comportement des animaux vers lesquels elle se tourne plus volontiers: «Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux.»
C’est du reste l’autre point fort de ce roman, les passerelles que l’on va voir émerger, conscientes ou inconscientes et qui relient ces trois femmes entre elles. Une généalogie des sentiments. Une volonté d’émancipation qui rend aveugle Léa autant qu’Alexandra: « Ainsi, les deux femmes empruntaient les mêmes chemins de traverse. Aimant trop vite, sans trop y croire, mettant à plus tard la promesse d’une vie de couple ordinaire. Elles avaient confondu leurs traces, l’empreinte de leurs pas pour devenir des femmes libres.»
Une liberté qui a aussi un prix, qui entrainer Alexandra à mener une double-vie et engendrer un lourd secret de famille. Mais c’est aussi l’occasion d’évoquer les hommes – mari, amant et père – et de souligner qu’ils ne sont pas de simples faire-valoir. Ils sont tour à tour un refuge, un point d’ancrage dans un monde hostile ou un divertissement, un moyen d’oublier combien l’envie de s’émanciper peut se heurter à une morale, à des devoirs quand par exemple l’amour se confronte à l’amour filial.
Quand Maryam ne comprend plus sa mère, qu’elle se sent délaissée…
Vinciane Moeschler évite toutefois l’écueil du manichéisme. La psychologie des personnages est complexe, à l’image de leurs atermoiements, de leurs questionnements. Comme les pôles des aimants que l’on retournerait, les êtres sont tour à tour repoussés puis attirés. Quand Alexandra décide d’emmener sa fille avec elle à Berlin au moment où le mur tombe, c’est dans le regard d’une Allemande qu’elle redécouvre sa mère, qu’elle comprend ce qui la pousse dans les zones de conflit: «Ma mère la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais.» David Bowie chante We can be heroes just for one day (on peut être héros juste pour un jour). Et le rester pour la vie!

Trois incendies
Vinciane Moeschler
Éditions Stock
Roman
280 p., 19 €
EAN 9782234086395
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles, en France, à Paris, à Châtellerault, à Poitiers ainsi qu’en Suisse, à Genève, aux États-Unis, à New York ainsi qu’à Buenos Aires, en Argentine. on y évoque aussi les lieux de conflit où se retrouve la photoreporter tels que Beyrouth ou encore Kaboul, sans oublier le Berlin de 1989.

Quand?
L’action se situe du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Beyrouth, 1982. Avec son Rolleiflex, Alexandra, reporter de guerre, immortalise la folie des hommes. Mais le massacre de Chatila est le conflit de trop. Ne comprenant plus son métier, cet étrange tango avec la mort, elle éprouve le besoin vital de revoir sa mère, Léa…
Celle-ci, née en Belgique, a connu une enfance brutale, faite de violence et de secrets. Alors que sa mémoire s’effrite, sa fuite des Ardennes sous les assauts des nazis lui revient, comme un dernier sursaut avant le grand silence.
Et puis il y a Maryam, la fille d’Alexandra, la petite-fille de Léa. Celle qui refuse la guerre, se sent prête à aimer et trouve refuge auprès des animaux…
De Beyrouth à Buenos Aires en passant par Bruxelles, Berlin et Brooklyn, Vinciane Moeschler brosse le portrait de trois femmes, trois tempéraments — trois incendies

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Orient littéraire (Hervé Bel)


Vinciane Moeschler présente son roman «Trois incendies» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« ALEXANDRA
Beyrouth, août 1982
Chambre numéro huit, le lit est défait. L’empreinte de son corps y est encore visible lorsqu’elle part au lever du jour, là où la lumière reste délicate. Dans les rues, dédale de gravats qui évoque la mort, elle marchera. Elle ignore si ce soir elle sera encore vivante. Ou si son corps sera réduit à des contours sur des draps.
C’est à l’hôtel Cavalier qu’elle a pris ses repères. À cause des coupures d’eau, elle n’a pas pu se laver. Ni hier, ni aujourd’hui. Il est sale son corps, de terre, de fumée, de poussière, de cendres, du bruit de la guerre et des cris qu’elle connaît par cœur. Ceux des mères et de leurs enfants en écho. Il y a aussi les tirs des mitraillettes des phalanges libanaises qui se glissent dans les angles de la ville dévastée, trouée de partout, égratignée dans sa mémoire. La carcasse mitraillée de l’Holiday Inn témoigne de la destruction du quartier de Hamra.
Alexandra Raskin a trente-quatre ans, des cheveux courts, des sourcils bien dessinés, des pommettes un peu hautes, un sourire doux. De sa mère, elle a hérité des yeux en amande qu’elle ferme légèrement lorsqu’elle colle un œil dans le viseur. Elle possède deux appareils photo, un Canon ainsi qu’un Rolleiflex, qui lui vient d’un grand-père qu’elle n’a pas connu. Si elle l’utilise peu en reportage, c’est pour pouvoir le conserver le plus longtemps possible ; son format de négatif, 5,7”, est unique. Rapidement, elle aspire une bouffée de cigarette, écrase son mégot dans le cendrier. Elle se prépare à sortir.
Dans le cul-de-sac de l’Orient, césure de deux mondes qui se déchirent, tout n’est que désolation. Pour elle qui a connu sa beauté d’autrefois, il est difficile de se confronter à ce champ de ruines. La magnifique avenue Bechara el-Khoury, l’hôtel Marika, la place des Canons, la mosquée d’el-Omari… C’était avant. Avant la ligne verte que ligature désormais la rue Damas, l’est et l’ouest, la chrétienne et la musulmane, ce territoire que l’on ne veut plus partager. Avant les offensives israéliennes, les blindés syriens et les milices palestiniennes. Avant la routine des bombes. La ville ne se raconte plus qu’autour de ce no man’s land boursouflé de détritus et envahi par les colonnes de fumée produites par la combustion des ordures. Beyrouth, carrefour des traités de paix, de la lente et inexorable avancée de la machine à détruire. Beyrouth balafrée, terre éclatée, cité martyre qui ne compte plus ses morts ni ses années de conflit. En regardant ce paysage, Alexandra se demande si le pire n’est pas le face-à-face entre la ville anéantie et ses habitants qui ne se reconnaissent plus dans ce chaos. On n’a plus le droit de penser, plus le droit de rêver. Entre les rafales de kalachnikov, il faut sauver sa peau.
Aujourd’hui Alexandra a rendez-vous avec un jeune militaire de la fraction nationaliste. Elle décide d’y aller en taxi. Après avoir roulé au milieu des nids-de-poule, évité les squelettes de béton, il la dépose sans plus de délicatesse dans le dédale des ruelles d’Aïn el-Remmaneh, le quartier même où a commencé la guerre. Au bas des immeubles abîmés, elle prend des photos. Beyrouth est cette ruine qui capte si bien la lumière. Ses images en sont d’autant plus terrifiantes.
Le secteur est sous contrôle. Elle croise trois phalangistes, des Kataëb. L’un d’eux la dévisage d’un air hautain. Le cheveu rare, la peau grasse, son arme en bandoulière, il s’approche d’elle. Document, please. Tandis qu’elle met du temps à fouiller dans sa veste, il ne cesse de la fixer. Elle accélère son geste et, lorsqu’elle lui tend son accréditation dans laquelle est glissée sa carte de presse, il baisse sa mitraillette. Méticuleusement, le milicien parcourt chaque ligne. Il fait durer l’attente en s’assurant que la photo corresponde bien à la femme qui est en face de lui. Son haleine fétide la dégoûte. Elle sait qu’il suffit d’un geste ou d’une parole maladroite pour que la scène se transforme en carnage. Lorsqu’il lui fait signe du menton, elle ferme les yeux, soulagée. It’s ok. Now, go away! Il part rejoindre les autres. Alexandra s’éloigne. Elle entend au loin, provenant des quartiers ouest, l’appel à la prière. Tout est calme.
Placardé contre les murs, le portrait de Bachir Gemayel qui vient d’être élu président de la République libanaise. Tout semble en meilleur état que du côté musulman et pourtant, dans l’enchevêtrement des fils électriques dénudés, des décombres congestionnent les rues, des pneus brûlés et des voitures défoncées par les impacts de balles attestent qu’ici aussi on a souffert. Quelques pousses tentent çà et là d’émerger des gravats.
Alors qu’elle cherche l’adresse du jeune nationaliste, un gamin qui s’amuse à tirer avec une arme en plastique la guide jusqu’à une maison autrefois cossue. On devine à peine ce qui a été un salon, une cuisine, une chambre, une salle de bains. Ne demeurent que des pans de murs articulés les uns aux autres de manière anarchique. L’effondrement est proche. Les fenêtres, ou ce qu’il en reste, sont recouvertes par des planches de bois. Soudain, le jeune homme la surprend. Pas bien grand, plutôt filiforme. Il l’invite à partager un mezzé. À cause de la puissante luminosité du dehors, Alexandra manque de trébucher sur des sacs de sable disposés anarchiquement dans la pièce sombre. Il parle un peu anglais, quelques mots de français. Poliment, il lui désigne les coussins brodés de fils argentés, dispersés en rond sur le sol et qui contrastent avec la décrépitude du lieu. Tandis qu’ils s’installent, Alexandra ne peut s’empêcher d’observer les photos de famille glissées dans des cadres délicatement agencés et alignés avec précision sur des parois chancelantes: attitudes posées, visages sereins, encore épargnés par la guerre. La statuette du Christ qu’on a pris soin de dépoussiérer, les jouets dépareillés d’un petit enfant sont les seuls objets rassemblés dans la pièce. Sous le canapé râpé en velours vert, une kalach est planquée. Cette odeur de moisi entêtante, remugle provenant d’un petit tas de vêtements qui sèchent sur un fil au bout du couloir, témoigne de la vie qui persévère. Une femme silencieuse qui a l’âge d’être sa grand-mère leur sert un peu de moutabal, accompagné de légumes et de kaaks, puis se retire discrètement. Elle ressemble aux coussins, fine et précieuse.
Le jeune homme lui confie ses doutes. Pourquoi s’entretuer entre Arabes? J’ai pas été élevé comme ça. Non, mes parents n’y sont pour rien, pour rien! répète-t-il avec une pointe de fatigue. C’est la milice chrétienne qui l’a recruté. Un brave garçon comme la guerre les adore. Pour lui, au début, ce fut juste une manière de s’affirmer. Afin de le motiver, afin qu’il prenne conscience que le patriotisme c’est la haine des musulmans, on lui a parlé du massacre des chrétiens à Damour, on lui a même donné des détails, des détails atroces comme tous les conflits savent en fabriquer avec une facilité monstrueuse. Il raconte: j’obéissais aux ordres. Maintenant, je déteste la religion, je vomis le cèdre cousu sur mon costume de partisan. J’ai honte! Alexandra sait qu’il combat parce qu’il n’a plus le choix. Je vois les atrocités, je vois qu’on frappe des femmes, mais je ferme ma gueule. Si ma mère savait. Comment je vais survivre, moi, après tout ça? Je suis d’origine syriaque, le Liban n’est pas mon pays, mais où aller? Ma vie est ici.
Une histoire qu’Alexandra connaît bien. Elle l’a déjà entendue maintes fois dans la bouche de sa mère. Des jeunes gens que la guerre fascine, et qu’on finit par laisser sur le bord des routes, comme ces chiens qu’on abandonne au début des vacances parce qu’ils deviennent trop encombrants. Des jeunes gens qui ont perdu leurs illusions, en prise avec l’ambiguïté d’un conflit qui les maltraite. Ils croyaient quoi? Que la guerre allait résoudre leur problème existentiel, les soustraire de leur propre dérive, comme une pulsion de vie? Au lieu de cela, la guerre aura contaminé leur mémoire, contaminé leur devenir, contaminera leurs enfants plus tard. Il n’y aura plus de salut possible. Ils resteront à la marge, à moins que la mort ne les rattrape, à moins qu’ils ne se transforment eux aussi en machine à tuer.
Il lui tend une main molle. Il a les bonnes manières d’un homme civilisé. Quel type de bourreau deviendra-t-il si la guerre persévère? Aimera-t-il autant de femmes qu’il en aura tué?
Ils n’ont plus grand-chose à se dire. La vieille femme la raccompagne. Elle jette un dernier coup d’œil au long corps un peu voûté du jeune homme.
Pensant rejoindre la route principale, dans le but de héler un taxi, Alexandra se retrouve face à un terrain vague. À l’ombre des grands immeubles décatis, quelques herbes brûlées, un tas de ferraille fouillé par de longs rats secs. Le vent qui s’est mis à souffler semble vouloir aspirer cette étendue austère. Des douilles éparpillées sur le sol évoquent un champ de tir. Elle entend soudain un cri, accompagné de rires hystériques. En se retournant, elle les voit, là, à quelques mètres d’elle, dissimulés auprès d’une carcasse de voiture. Les partisans qui l’ont contrôlée il y a deux heures ne sont plus seuls. Un vieux Palestinien leur fait face, leurs armes sont pointées sur lui, ses mains sont liées dans le dos. Ils le forcent à s’incliner. Sous la menace, le vieillard se met à genoux, prostré et résigné, regardant le sol en signe de soumission. Il porte son keffieh de travers, il n’a plus de cheveux. Des murmures semblent s’échapper de sa bouche. Prie-t-il doucement? Il est sans colère, comme s’il se savait perdu. Les trois hommes l’encerclent tout en se moquant de lui. Ils hurlent, le chahutent, parsèment leurs paroles de crachats. Alexandra se rapproche. Chaque pas est une torture. Elle avance à découvert. Encore un pas. Elle pointe son objectif sur eux. Un faisceau de lumière éclaire brusquement la nuque chétive du vieux avant qu’un nuage ne passe. Un dernier pas. Le plissé de ses rides forme des petits sillons comme ceux d’un désert de sable. Il y a dans cette scène quelque chose de biblique. Alexandra tenterait-elle une fois encore de reproduire le chiaroscuro du Caravage où les personnages sont percutés de lumière? Au moment où elle appuie sur le déclencheur, un des miliciens charge son arme. À la deuxième photo, sans qu’elle s’y attende, il tire froidement dans la tête du vieil homme. Son corps s’effondre. Il doit être bien léger parce que sa chute n’émet aucun bruit, amortie par la terre caillouteuse. Pour tromper sa peur, elle continue de pointer son objectif. L’œil collé au viseur elle échappe au réel. L’image doit être floue, qu’importe!
Le phalangiste, celui-là même qui l’avait interpellée, lui jette un bref coup d’œil pour s’assurer qu’elle a bien compris le message. Avec le bout de sa botte, il pousse une ultime fois le vieil homme immobile.
Une balle aura suffi.
Il fait signe aux deux autres de partir, abandonne le cadavre à la poussière et au soleil. »

Extraits
« Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux. » p. 82

« Elle se hisse sur le Mur.
Ses pieds glissent, elle insiste, poussée par des mains anonymes.
And the shame was on the other side.
Ma mène la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais. On la retrouvera plus tard, avenue Unter den Linden, où dans l’euphorie elle me tendra un bout de pierre. Un morceau du Mur, carré et rogné, épais et lourd. Éclat de cet instant imprégné de liberté. Fragment emblématique de l’histoire incongrue de ce monde.
We can be heroes just for one day. » p. 163

« Léa avait élevé seule sa fille, conçue par une de ces nuits d’amour fugaces. À Genève, les petits boulots ne manquaient pas dans cette ville prospère des années cinquante. C’est comme ça que sa mère était devenue tour à tour vendeuse dans un supermarché, dans une boutique de fleurs, serveuse la nuit dans une discothèque, puis manucure dans un salon d’esthétique. Une belle femme fière que les hommes ne pouvaient que dévorer des yeux. Ne jamais dépendre d’un homme, tu m’entends, Alex? Répétait-elle. Léa avait fait son choix, être une mère dévouée plutôt qu’une amante sur le qui-vive. » p. 196

À propos de l’auteur
De nationalité franco-suisse, Vinciane Moeschler vit à Bruxelles. Elle est journaliste et auteure de documentaires radiophoniques (RTBF, France Culture). Elle a publié quatre romans, dont un sur le destin d’Annemarie Schwarzenbach. Depuis plus de dix ans, elle anime des ateliers d’écriture en psychiatrie. (Source: Éditions Stock)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#troisincendies #vincianemoeschler #editionsstock #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance

Publicités

Antonia – journal 1965-1966

ZALAPI_antonia

img_20190320_190411_5425576142051454004955.jpg
Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Antonia se sent prisonnière d’un mari qui l’oppresse et entend la réduire à un rôle de mère et de maîtresse de maison. Le déclic va arriver avec une boîte d’archives découverte à la mort de sa grand-mère. En retrouvant ses racines, elle va trouver le moyen de coucher sur le papier son mal-être et s’en émanciper.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le journal comme outil d’émancipation

Gabriella Zalapi a trouvé une façon originale d’entrer en littérature. Elle a imaginé un journal illustré de photos de famille pour raconter la vie d’Antonia dans les années soixante et transcrire la chronique d’une émancipation.

Arrêtons-nous une seconde sur le genre littéraire choisi par Gabriella Zalapi pour son premier «roman». Le journal intime, en rassemblant les «trois je», c’est-à-dire le «je» de l’auteur, celui du narrateur et celui du personnage principal donne davantage de force au récit. Il est aisé de s’identifier ou d’entrer en empathie avec la rédactrice, surtout quand des photos d’archives – comme c’est le cas ici – viennent conférer davantage d’authenticité à la chronique proposée. Les dates au début de chacune des entrées permettent de parfaitement situer l’action dans le temps, au milieu des années 60, et de nous projeter à cette période.
Nous voici donc le 21 février 1965, au moment où Antonia prend la plume pour dire son mal-être. Son mari entend la confiner à un rôle de maîtresse de maison et n’hésite pas à la sermonner dès qu’elle déroge à sa mission. Frieda, la nurse, entend s’arroger un droit exclusif sur l’éducation de son fils Arturo, lui interdisant – entre autres – d’allaiter et de le garder auprès d’elle durant la nuit. Quelques rares dîners mondains lui offrent un peu de diversion: «Je ne serai plus seule avec cette bouche qui mastique bruyamment. Avec cette tête qui se penche si bas sur l’assiette qu’elle pourrait se décrocher et se noyer dans le gaspacho.»
Le testament de Nonna va lui apporter le moyen d’oublier quelques instants ce sentiment d’oppression en lui offrant de se replonger dans l’histoire familiale via une boîte remplie de documents et de photos. Comme par exemple celle du second mariage de sa mère: «Dans une enveloppe vierge, j’ai trouvé la photo de mariage de Maman et de Henry, qui avait eu lieu à l’ambassade de Nassau. C’est aux Bahamas qu’elle a trouvé son deuxième mari. Combien de temps après la mort de Papa? Quelques mois? Peu après, Maman m’a annoncé qu’elle était enceinte de Bobby, ce demi-frère, ce petit putto. Son arrivée a tout modifié: j’étais devenue un rappel encombrant d’une vie passée, il fallait que ma naissance reste un acte invisible. J’ai littéralement sursauté en revoyant le visage d’Henry. Le jour de leur mariage, Maman, avec une voix mielleuse, m’avait dit: « C’est lui ton nouveau papa. Il faudra l’appeler Daddy. »»
On l’aura compris, la belle vie espérée est vite devenue une prison dorée. Le miel s’est transformé en fiel. Mais dire les choses et poser sur le papier un diagnostic implacable apporte déjà une voie vers davantage de liberté. Le constat nourrit la volonté, donne de la force. Et si quelquefois, le doute s’installe, c’est plutôt dans l’envie de trouver le mot juste que de renoncer à la liberté. Quitte à en payer le tribut.
En creusant l’histoire d’Antonia et de sa famille – sans oublier de la romancer ici et là – Gabriella Zalapi anon seulement fait un travail de généalogiste et d’historienne, mais aussi admirablement illustré le combat d’une femme prête à tout pour se défaire de ses chaînes. Fort, violent et sans aucun doute jubilatoire.

Antonia (Journal 1965-1966)
Gabriella Zalapi
Éditions Zoé
Roman
112 p., 12,50 €
EAN 9782889276196
Paru le 03/01/2019

Où?
L’histoire se déroule principalement en Sicile, à Palerme et en Suisse, à Genève. On y évoque aussi le Nord de l’Angleterre, les Bahamas, Buenos Aires, Vienne, Kitzbühel et Innsbruck, Florence et Londres.

Quand?
L’action se situe en 1965 et 1966. On revient aussi sur les générations précédentes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Antonia est mariée sans amour à un bourgeois de Palerme, elle étouffe. À la mort de sa grand-mère, elle reçoit des boîtes de documents, lettres et photographies, traces d’un passé au cosmopolitisme vertigineux. Deux ans durant, elle reconstruit le puzzle familial, d’un côté un grand-père juif qui a dû quitter Vienne, de l’autre une dynastie anglaise en Sicile. Dans son journal, Antonia rend compte de son enquête, mais aussi de son quotidien, ses journées-lignes. En retraçant les liens qui l’unissent à sa famille et en remontant dans ses souvenirs d’enfance, Antonia trouvera la force nécessaire pour réagir.
Roman sans appel d’une émancipation féminine dans les années 1960, Antonia est rythmé de photographies qui amplifient la puissante capacité d’évocation du texte.

Les critiques
Babelio
Télérama (Marine Landrot)
En attendant Nadeau (Jeanne Bacharach)
L’Express (Estelle Lenartowicz)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff – suivi d’un entretien avec l’auteur)
Des mots de minuit (Lecture Alexandra Lemasson)
Le Blog de Francis Richard 


Gabriella Zalapì présente son premier roman Antonia. Journal 1965-1966 © Production Éditions Zoé

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 21 février 1965
Ce matin, lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais incapable de bouger. Mon corps semblait s’être dissous dans les draps et baignait dans une sueur toxique. Ce n’est qu’en entendant la gouvernante – Nurse comme elle désire être nommée – que j’ai sauté du lit. Elle était sur le pas de la porte avec Arturo. Où allez-vous? «Nous allons à l’école, of course», a-t-elle dit de son petit air choqué. Elle m’a pratiquement claqué la porte au nez. Puis je me suis souvenue qu’hier soir au dîner, j’avais promis à mon fils de l’emmener en classe ce matin. J’ai eu honte.

3 mars 1965
Je perds mes cheveux. J’ai des migraines. Je grossis à vue d’œil et ne rentre plus dans mes habits. Ma nouvelle habitude : dès que Franco part travailler, j’étends des draps noirs sur les miroirs.
Hier il m’a reproché de ne pas savoir donner des ordres aux domestiques. D’être trop gentille avec eux. Il y avait du mépris dans sa voix. En disant trop gentille, il a bien décomposé les syllabes et des bulles de salive s’accumulaient sur les côtés de sa langue qui roulait. Il persiste à appeler Maria «la bonne».

4 mars 1965
Nurse m’épie l’air de rien avec sa tenue d’infirmière. J’aurais dû la faire partir dès le début. C’est elle qui m’a interdit d’allaiter Arturo et de le garder près de moi la nuit. Elle a pris trop de place entre lui et moi, avec son chignon parfait, sa peau lisse, sa petite moustache drue, ses règlements, ses yeux bleu glace.

12 avril 1965
Rendez-vous ce matin à 9h au cabinet du notaire Via Cavour avec Oncle Ben. Nous avons finalement résolu les derniers petits conflits liés au testament de Nonna.
Tout s’est passé dans le calme. J’étais anesthésiée. J’ai hérité de ce qui revenait à Papa: une importante somme d’argent, la moitié des meubles de Villa Clara (où vais-je les mettre?) et les six appartements de Florence (une entrée d’argent mensuelle). Cette affaire qui a traîné si longtemps est finalement close. Je suis heureuse de savoir que jamais je ne dépendrai financièrement de Franco.
Chez le notaire, j’ai réalisé que cinq ans se sont écoulés depuis la disparition de Nonna. Pourtant je me surprends encore, quand le téléphone sonne, à croire, à espérer entendre sa voix. Et cette sidération qui suit. Cette déception.
Quand est-ce que je reverrai Oncle Ben? À l’aéroport, j’ai mesuré à sa démarche combien il a vieilli. Lui rendre visite à Londres absolument.

30 avril 1965
Dîner à la maison avec Valentina, Felice, Matilde et époux.
Menu:
Timbalines de macaronis à la sauge
Filets de soles à la Diplomate
Petits pains de foie gras à l’aspic
Salade Jockey-Club
Mousse aux abricots
Ces dîners mondains sont une manière de faire diversion aux interminables tête-à-tête avec Franco. Je ne serai plus seule avec cette bouche qui mastique bruyamment. Avec cette tête qui se penche si bas sur l’assiette qu’elle pourrait se décrocher et se noyer dans le gaspacho. Ce soir, pas de «Quoi, qu’est-ce que tu as dit?»

5 mai 1965
Je suis allée récupérer les cartons de Nonna. Franco a fait la grimace en constatant que j’ai condamné une pièce de la maison pour les entreposer. Oncle Ben m’a dit avant de partir que je ne trouverais rien là-dedans. «Il n’y a que de vieilles lettres dans ces boîtes, de vieilles photos.» Je les soupçonne de contenir des trésors. Le déménageur, que j’ai heureusement croisé dans l’entrée, m’a appris que le reste des meubles sera livré mercredi. Il a rendez-vous au cabinet de Franco à 11 heures pour y déposer deux bibliothèques et un bureau. Ensuite, ils iront ensemble chez les parents de Franco pour y laisser d’autres choses (le déménageur n’a pas su me préciser quoi). In fine ils viendront ici. Cette répartition est exclue. Franco a organisé un pillage.

10 mai 1965
Franco, avec son dos de prêtre, m’exaspère. Je n’en peux plus:
de ses petits gestes maniaques lorsqu’il plie ses habits
de sa manie de se moucher bruyamment avant de se coucher
de ses affreux pyjamas rayés, cadeaux de sa mère
de ses crachats sonores lorsqu’il se lave les dents
de son corps blanc et flasque
Avant, pour l’éviter, j’invoquais une excuse en m’éclipsant de la chambre, maintenant je ne dis plus rien. La répétition a engendré un silence complice. Je sors et vais m’asseoir au pied du lit d’Arturo qui dort comme un petit ange. Dans la pénombre, son visage et son souffle m’apaisent. Lorsque je quitte Arturo, cette sorcière de Nurse ouvre immanquablement la porte et me demande d’une voix basse et pourtant aiguë « Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ? »
J’ai repensé à ce mot, « Nurse ». Je réalise qu’il contribue à mon sentiment de vivre avec une étrangère. Elle reste impénétrable. Qui est cette Frieda? Oui, elle a de la famille dans le Nord de l’Angleterre ; oui, elle aime la musique classique ; oui, elle suit un régime très strict; oui, elle va à la messe tous les matins. Franco dit «Qu’elle fasse son métier, c’est tout ce qu’on lui demande.» Il l’a recrutée via une agence très réputée de gouvernantes professionnelles et elle exerce ce métier depuis trente ans. Et alors? Je rate des occasions d’aimer mon fils.
A faire:
Aller chez le coiffeur
Acheter les médicaments pour Arturo
Commander du champagne
Lampe »

À propos de l’auteur
Anglaise, italienne et suisse, Gabriella Zalapi a vécu à Palerme Genève, New York, habite aujourd’hui Paris. Ses longs séjours à Cuba et en Inde ont également été déterminants pour donner corps à l’une de ses préoccupations essentielles : comment une identité se construit ? Artiste plasticienne formée à la Haute école d’art et de design à Genève, Gabriella Zalapì puise son matériau dans sa propre histoire familiale. Elle reprend photographies, archives, souvenirs pour les agencer dans un jeu troublant entre histoire et fiction. Cette réappropriation du passé, qui s’incarnait jusqu’ici dans des dessins et des peintures, Gabriella la transpose cette fois à l’écrit et livre son premier roman, Antonia, sensible et saisissant. (Source : Éditions Zoé)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#antonia #gabriellazalapi #editionszoe #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #PrixOrangeduLivre2019 #primoroman #MardiConseil

Amour propre

LE_BIHAN_amour_propre 

img_20190320_190411_5425576142051454004955.jpg
Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019″

En deux mots:
Le temps est venu pour Giulia de cesser de vivre par procuration. Élevée par son père, mariée à la va-vite et devenue mère par tradition, elle éprouve le besoin de respirer. Dans le but d’écrire un livre, elle prend la direction de la villa Malaparte à Capri. Un voyage qui va la transformer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Giulia a soif de liberté

En imaginant une femme s’installant dans la Villa Malaparte à Capri pour y écrire un livre sur l’auteur de La Peau, Sylvie Le Bihan fait coup double, nous offrant de (re)découvrir une œuvre et une réflexion sur le statut de la femme.

«Naples, Capri, Malaparte, une histoire de famille. Celle d’une gamine élevée par un homme seul à la tristesse calcifiée après le départ de sa femme, ma mère, disparue un matin d’été et dont le fantôme me frôle encore les nuits d’insomnie. Année après année, j’ai écrit ma propre histoire en enfilant maladroitement les quelques phrases qui s’échappaient de la bouche de mon père, un homme trop discret. Des petites perles, secrets volés d’une enfance sans mère dont je n’avais retrouvé que deux photos jaunies, glissées entre les pages du seul livre qu’elle avait laissé derrière elle, La Peau de Curzio Malaparte, un trésor que je chérissais et que je détestais à la fois.» Aujourd’hui Giulia panse ses plaies. Elle peut se retourner sur son enfance et adolescence «construite auprès d’un fantôme», ce père qui ne s’est jamais vraiment remis du départ de son épouse. Elle peut revenir sur son mariage avec l’homme qui aurait dû la convaincre «qu’on pouvait rester», mais qui avait fini par fuir lui aussi. Elle peut comprendre qu’après le divorce, elle a ressenti cette obligation d’assurer un avenir à sa progéniture. Mais maintenant que les enfants sont grands, elle n’aspire qu’à une chose, un peu de liberté.
Aussi, malgré l’avertissement de son père qui estime que Alex, Thomas et Antoine ont encore besoin d’elle, elle part pour Capri où elle a la chance de découvrir un endroit exceptionnel, la Villa Malaparte, l’endroit où a vécu cet écrivain qui l’a accompagné depuis le départ de sa mère et dont elle entend approfondir la vie et l’œuvre.
Si Gianluca et Nina, le couple de gardiens des lieux, lui réservent un accueil plutôt froid – elle dérange leur quiétude – le charme des lieux opère. Mais il lui faut apprendre à apprivoiser ce grand vaisseau pointé vers l’océan: «Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.»
Comme souvent, une rencontre va permettre le déclic. Massimo Luglio, qui a organisé son séjour, lui a transmis les coordonnées de Maria, «une femme proche des propriétaires, en charge des écrits non publiés de Malaparte et de la conservation de la maison.» Avec elle, elle va non seulement parler littérature, mais aussi faire le bilan d’une vie, réfléchir à son rôle. Sans fards, sans tabou.
«Il y a dans la vie un temps pour agir, par instinct, par volonté, par hasard ou par devoir, un temps déterminé pour chaque palier, ensuite arrive celui de réfléchir, de revenir sur ce qu’on a fait, d’analyser froidement ce qu’on a réussi ou raté et, si c’était à refaire et malgré l’amour que je porte à mes enfants, je pense honnêtement que je ferais tout différemment, sans eux.»
Sylvie Le Bihan réussit avec beaucoup de finesse à lier les deux quêtes. Quand elle parle de Malaparte, n’est-ce pas aussi de Giulia? Quand, par exemple, elle affirme que c’est «l’insolente sincérité» de l’écrivain qui dérange, ne parle-t-elle pas de cette femme bien décidée à regarder la vérité en face? De même lorsque Maria lui explique qu’il s’efforçait continuellement d’être et non de paraître, on comprend que Giulia aspire aussi à ce droit.
Ce séjour italien, on l’a compris, est bien davantage qu’une parenthèse dans sa vie. Sans en dévoiler l’épilogue, on peut affirmer qu’une femme bien différente repartira de cet endroit qu’elle nous donne envie d’aller découvrir séance tenante.

LE_BIHAN_villa-malaparte
Villa Malaparte © bellanapoli.fr

Amour propre
Sylvie Le Bihan
Éditions JC Lattès
Roman
280 p., 18,90 €
EAN 9782709664134
Paru le 06/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Italie, à Capri. On y évoque aussi Paris et la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Giulia n’a hérité de sa mère que son prénom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son père et avec les livres du grand écrivain. Elle est devenue mère, elle est devenue professeure d’université, spécialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle, mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant: elle ne fuit pas comme sa mère a fui dès sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hérité de cette absente, ce qu’elle a légué, elle, mère si présente, à ses enfants.
Elle répond à l’invitation d’un ami universitaire et part seule à la Villa Malaparte à Capri pour écrire un livre. L’œuvre du grand écrivain, ce qu’elle lit, découvre de l’auteur dans cette maison mythique, sa solitude, le silence de la maison où sont passés tant d’hommes et de femmes qu’elle admire, tout cela sert sa quête: quelle mère a-t-elle été, quelle éducation a-t-elle reçu et a-t-elle donné? Et une question plus grave et plus essentielle peut-être: a-t-elle aimé ses enfants? Les aiment-elles tout en regrettant la vie qu’elle aurait pu avoir sans eux? Etait-elle faite pour être mère ou est-elle faite comme sa mère pour la liberté, l’absence de responsabilités?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bernard Pivot)
Blog Les livres de Joëlle
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Clara et les mots 
Blog Les livres de K79 
Blog Bricabook
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin
Blog Agathe the Book 


Sylvie Le Bihan présente son ouvrage «Amour propre» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 10 novembre 2017, Capri.
Avant de quitter la maison pour me rendre au village, je fis quelques pas vers Gianluca qui m’observait, immobile, les yeux mi-clos et le dos légèrement appuyé sur le chambranle de la porte d’entrée. Sans un mot, il sortit de sa poche une lanière de cuir torsadé à laquelle étaient accrochées trois clés, le trousseau des invités. Je m’en emparai et fis un signe de la main à Nina afin d’attirer son attention et de lui demander si elle voulait que je rapporte quelque chose pour le dîner. Assise au soleil sur le banc en pierre de la terrasse du rez-de-chaussée, elle fumait une de ses cigarettes jaunes roulées à la main et me fit non de la tête, le regard fixé sur les rochers de Faraglioni. Le chat de la maison s’arrêta devant moi pour me dévisager, puis disparut dans l’ombre des bosquets.
Seuls six jours étaient passés depuis mon arrivée sur l’île et nous nous étions déjà tous habitués au mutisme hostile qui régissait nos rapports.
Après avoir lancé un «au revoir», resté sans réponse, je gravis les marches de brique rouge qui séparent la maison du chemin privé. À peine dépassé le premier portail et comme à chacune de mes sorties, je m’arrêtai devant la tombe de Febo, simple pierre blanche posée sur un rocher et, la tête baissée, je me mis à aboyer tout bas afin que ni Nina ni Gianluca ne m’entende.
Outre mon inimitié pour ce couple employé à l’entretien et à la garde des lieux, j’avais aussi l’intime conviction que ni Nina ni Gianluca ne saisissaient l’importance de leur mission. Ils mettaient de l’ardeur à la tâche, mais la douceur méritée était absente. J’aurais voulu leur raconter l’histoire de cette maison et celle de l’homme qui l’avait imaginée, bâtie et aimée. Sur la terrasse, alors que la fumée de nos cigarettes se mêlait dans la brise d’automne, je tentais vainement d’aborder le sujet, leur indifférence me peinait. Mes deux compagnons me semblaient si loin de mon histoire et de celle de ce lieu unique que je me taisais avant d’écraser mon mégot et de rentrer.
Plus les jours passaient, plus j’étais convaincue qu’il était essentiel d’aimer cette maison d’un amour sincère avant d’en franchir le seuil, qu’il fallait avoir l’âme et le cœur propres pour recevoir ce qu’elle était prête à donner.
En l’absence des propriétaires, Febo et moi étions donc les seuls à même de protéger le souvenir de Curzio, son maître bien-aimé. Aux aguets, posés tels deux Shïsa, ces couples de statuettes, demi-lion, demi-chien, sentinelles des temples d’Okinawa, nous nous tenions, lui la gueule ouverte dans la mort pour chasser les mauvais esprits et moi, vivante, la bouche fermée pour retenir le peu de bonnes âmes qu’il restait.
En ce matin de novembre, je remontai le sentier sinueux en essayant de minimiser l’impact de l’humeur du couple sur le reste de mon séjour. Avant d’arriver au dernier portail de la propriété, je décidai de me concentrer sur le choix du sentier que j’allais emprunter pour rejoindre la piazetta du village.
Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.
Les fins d’après-midi, allongée sur les dalles du toit-terrasse de la maison, encore chaudes des derniers rayons du soleil d’automne, je me laissais aller au farniente. Je reportais ainsi, jour après jour, l’écriture de mon livre comme si je redoutais le moment où j’allais poser mes premiers mots sur une feuille blanche.
Vivre au cœur de cette maison, avoir le temps d’écrire, de lire, être enfin libre de mes mouvements, cela avait tout d’un rêve accompli, mais en venant seule ici, dans ce paysage rude et doux, si loin de Paris, j’avais surtout fui le silence qui suit le chaos et qui, longtemps après, résonne encore des cris poussés.
À quarante-six ans, j’avais tout raté.
Alors, depuis mon arrivée à Capri, je marchais chaque jour à en perdre haleine, une cadence que j’imposais à mon corps fatigué, des efforts vains. J’arpentais l’île depuis ces deux chemins et le point culminant de mes journées n’était plus désormais que de faire le seul choix qui me restait: celui de la direction de mes pas.
Face au dernier portail du chemin privé, j’avais presque oublié Nina et Gianluca. Je décidai de rejoindre le village et la piazza Umberto I par le chemin de gauche qui suit les dessins de la côte et ceux des jardins des maisons blanches construites sur les falaises et abritées des regards par une végétation dense et de hauts portails pleins. C’est le chemin le plus long, presque trois kilomètres, et celui où je risquais de croiser le plus de touristes, même si en novembre, ils étaient nettement moins nombreux qu’en été.
Je laissai pour une autre fois mon chemin préféré, celui qui part vers la droite. À certains endroits, il suffit de se pencher au bord de la falaise, pour apercevoir, en contrebas, l’eau turquoise qui se détache en de petits triangles scintillants accrochés aux cimes des arbres. Une promenade qui mène à la grotte di Matromania et où l’écho du clapotis des gouttes d’eau de pluie sur la roche de calcaire accueille la fatigue avant d’attaquer l’ascension d’un escalier à pic qui longe des jardins en espalier. La veille, je m’étais surprise à chantonner, les pas rythmés par la musique d’un transistor allumé sous une tonnelle déserte encore fleurie de clématites, pour arriver, le souffle court, dans une ruelle à l’arrière du village. Il serait temps que j’arrête de fumer.

Avant d’ouvrir le portail de fer qui résiste fièrement depuis tant d’années à la puissance des vents et de la pluie, je me retournai vers la mer l’esprit un peu plus léger, pour savourer ma chance d’être là et pris une longue inspiration.
Face à moi, la pointe du Capo Massulo sur laquelle la silhouette d’un rectangle rouge orangé se détachait du bleu transparent de la mer Tyrrhénienne. Un vaisseau sans ornement, construit proue au vent, pierre insolente amarrée sur un pic rocheux, et c’est cette demeure minérale, chef-d’œuvre du rationalisme italien, qui symbolisait le mieux mon rêve enfin accompli, car j’étais là pour elle et pour lui.
En fermant les yeux et en tendant l’oreille, je crus entendre, portés par les embruns, les cris d’effroi, suivis de ceux de joie d’un après-midi d’été de 1951, alors que devant ses invités affolés, Curzio faisait des tours de bicyclette sur la terrasse, un toit plat, sans balustrade, qui surplombe la mer. « Nul lieu en Italie n’offre une telle ampleur d’horizon, une telle profondeur de sentiment. C’est un lieu propre seulement aux êtres forts, aux libres esprits », c’est ainsi que Curzio parlait de La casa come me.
J’avais devant moi la vision d’un rêve, l’expression d’une joie exigeante, une floraison spontanée, le point orange d’une figue de barbarie entre les pointes d’un cactus, une maison poussée sur la pierre qui donnait du sens non seulement à ce rocher mais aussi à tout ce qui l’entourait et je me dis que sans cette maison, le paysage aurait forcément été moins beau car on sentait là la force et la pensée, comme la douce violence d’une évidence. Une maison-manifeste allongée sur la mer, un fol autoportrait architectural d’un misanthrope curieux, la mémoire ancrée dans la roche d’un homme obsédé par ce seul projet. Il l’avait laissée en cadeau à ceux qui lui survivraient, comme l’unique témoignage concret de sa sensibilité, une trace qui s’efface en fendant l’horizon, une ligne de petits pointillés, souvenirs fugaces de sa nostalgie, qui brûlent chaque soir au soleil couchant. »

À propos de l’auteur
Sylvie Le Bihan Gagnaire dirige les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire. Elle a publié aux éditions du Seuil trois romans remarqués: L’Autre (2014) qui a obtenu deux prix du premier roman, Là où s’arrête la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un récit Petite bibliothèque du gourmand (Flammarion, 2013), préfacé par son mari Pierre Gagnaire. (Source: Éditions du Seuil / JC Lattès)

Page Wikipédia de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#amourpropre #sylvielebihan #editionsjclattes #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance

San Perdido

ZUKERMAN_san_perdidologo_premieres_fois_2019  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
Un petit garçon trie des ordures dans une décharge de San Perdido au Panama. Sa force et sa volonté peu communes vont le conduire à devenir le défenseur du peuple, le vengeur des turpitudes et trafics des dirigeants d’un pays dont la corruption est un sport national.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Dans les pas du superman du Panama

Le souffle de l’épopée, une thématique actuelle, un héros hors du commun: le voyage au Panama que nous propose David Zukerman avec son premier roman ne se refuse pas!

« À San Perdido, tout le monde connaît Yerbo Kwinton. Son nom est désormais légendaire. Les enfants qui jouent au milieu des rues à s’éclabousser dans les canalisations crevées peuvent réciter des fragments entiers de sa vie et reproduisent partout sa marque en appliquant leur paume humide sur les murs lézardés. » Dès les premières lignes de ce magnifique premier roman David Zukerman ne nous cache du destin de Yerbo Kwinton. Ce faisant, il parvient à ferrer son lecteur, avide de savoir comment ce petit garçon qui débarque un jour sur un tas d’ordures va devenir le super-héros de tous les sans-grades de ce petit port du Panama.
Felicia, qui a installé sa cabane à même la décharge est la première à être envoûtée par le regard du gamin, par sa force, par ses mains larges et musculeuses qui lui permettent de travailler vite et bien. Elle va le surnommer La Langosta «car ses mains sont comme des pinces». La ténacité et le culot de La Langosta vont aussi impressionner Tonino qui pourtant en en va bien d’autres. Le ferrailleur finira par accepter les conditions de l’enfant, d’autant plus habile négociateur qu’il est muet.
Felicia va le voir grandir, devenir un adolescent d’un mètre quatre-vingts. «En 1952, La Langosta a seize ans. «Son calme et la profondeur de son regard trop clair le vieillissent. Son silence le pare d’une auréole de sagesse, son sérieux est le gage d’un caractère mûr.»
Lui qui disparaît quelquefois pour rejoindre la baie de Port Sangre a déjà un premier fait d’armes à son actif. Il a puni Benito, un petit malfrat qui entendait le priver d’une partie de ses gains et déjà gagné le respect de toute une bande de jeunes.
Très vite, il va se placer du côté des sans-grades, de ceux qui jour après jour luttent pour quelques balboas, la monnaie panaméenne. Il quitte la décharge comme il est venu, travaille sur les docks et sur les chantiers où il doit aussi se battre contre les injustices et les traitements dégradants. Sa forte poigne fait plier les petits chefs avides de pouvoir. «C’est au cours des mois suivants que va apparaître le jeu de la «Mano». Il se répand sur les quais, puis dans les bars de Port-Sangre. Plus simple encore que le bras de fer que pratiquent les marins du monde entier, il devient rapidement une des attractions de San Perdido.»
En 1955 La Langosta étrenne le nom de Yerbo Kwinton et impressionne tous ceux qu’il croise. Il a déjà réglé son compte à un violeur et assassin d’une fillette et croisé le regard de Hissa, adolescente vendue à la tenancière d’une maison close. Il va aussi se frotter aux trafiquants et aux politiques corrompus.
Dans cette seconde partie du livre David Zukerman ne nous cache rien des ravages d’un pouvoir autocratique, d’une corruption généralisée, des exactions d’une caste bien décidée à conserver privilèges et gains.
Au sommet de cette pyramide le gouverneur Lamberto peut à peu près tout se permettre, notamment assouvir son appétit sexuel avec toutes les femmes qu’il juge digne d’accueillir son membre turgescent. Une frénésie qu’il va toutefois devoir réfréner, après le diagnostic du docteur Portillo-Lopez: sa blennorragie touche les actrices, les chanteuses, les cuisinières, les secrétaires et autres professionnelles et s’étend ainsi de manière galopante.
C’est sous le regard intéressé de son conseiller Carlos Hierro que le gouverneur va modifier ses pratiques sexuelles et découvrir la belle Hissa, provoquant la fureur de Yumna, son amante régulière installée au Palais et qui déployait avec ardeur tout son potentiel érotique. Fureur qui ne se calmera qu’une fois sa soif de vengeance assouvie.
Comme autant de rivières souterraines qui finissent par se rejoindre pour former un fleuve qui va jaillir et tout emporter, Yerbo va retrouver Hissa dans un final éblouissant consacrant d’emblée David Zukerman comme un conteur hors pair.

San Perdido
David Zukerman
Éditions Calmann-Lévy
Roman
450 p., 19,90 €
EAN 9782702163696
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule au Panama, dans une petite ville portuaire baptisée San Perdido

Quand?
L’action se situe de 1943 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme
qui réalise un jour les rêves secrets
de tout un peuple?
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera le rôle de justicier silencieux au service des femmes et des opprimés et deviendra le héros d’une population jusque-là oubliée de Dieu.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Clara et les mots 
Le blog de Mimi 
Blog Domi C Lire 

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Le domaine de Squirelito 
Blog Lettres exprès 
Blog Mes p’tits lus 
Emotions – blog littéraire
PAGE des libraires (Béatrice Putégnat)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À San Perdido, tout le monde connaît Yerbo Kwinton. Son nom est désormais légendaire. Les enfants qui jouent au milieu des rues à s’éclabousser dans les canalisations crevées peuvent réciter des fragments entiers de sa vie et reproduisent partout sa marque en appliquant leur paume humide sur les murs lézardés. « La Mano ! » crient-ils de leurs voix claires, et les petits vendeurs ambulants qui proposent des cassettes de Bob Marley ou de Tito Ramon reprennent le même appel. « La Mano ! La Mano ! » Pour quelques balboas, ils peuvent fournir également des enregistrements du poète Manuel Diaz déclamant l’odyssée de Kwinton, longue de mille vers libres.
Les marchandes de fleurs qui sillonnent le front de mer chaque matin avec leurs paniers emplis de jasmin et d’œillets noirs savent aussi l’histoire. La nuit venue, elles s’agenouillent dans les bordels de la place Dorée, excitant les clients en leur racontant comment Kwinton croisa un jour leur propre mère, la brûlant avec la glace de ses yeux. « Oui, mon amour, tu as le même regard. Tue pour moi ! Tue et je t’aimerai ! » chantent-elles lorsque les hommes s’accroupissent sur elles, rêvant qu’ils sont Kwinton. Et dans les bars louches du port, il y a toujours un tenancier complaisant capable de vous installer à la table que La Mano occupa jadis. « Mon père lui apportait un verre de porto blanc bien frais. »
Et c’est sans compter sur les chauffeurs de taxi qui proposent tous le même itinéraire lorsqu’ils chargent les touristes en mal de sensations fortes. Ils l’appellent « la route de Kwinton ». Elle passe par le boulevard Salvación, tourne devant la statue de Carlos Hierra, seizième gouverneur, qui croisa un jour le chemin de Kwinton, puis elle rejoint la rue des Pleureuses et sort de la ville par le boulevard des Négriers qui serpente à flanc de montagne.
Bientôt, les touristes enfouissent leur nez dans leur mouchoir et plissent les yeux de dégoût. Devant eux, s’étend la décharge publique qui coupe San Perdido en deux, comme une plaie humide et purulente. On dit que les pauvres l’ont placée là pour ne pas sentir la mauvaise odeur des riches qui vivent au-dessus d’eux. C’est ici que Kwinton passa une partie de sa vie, avec la Ghanéenne qui surveillait la décharge, classant les ordures, veillant à ce que les enfants affamés fouillent chacun leur tour parmi les fruits pourris et les viandes déjà vertes, leur interdisant d’éventrer les sacs de l’hôpital San Liguori à la recherche de médicaments périmés, de flacons d’éther ou de seringues usagées.
Puis les taxis empruntent la voie Palatina, que les pauvres surnomment « Ton Élégance pourrie », pour accéder au plateau Del Sol où se dressent les villas que dissimulent les bougainvilliers, les eucalyptus et les palmiers. Ils passent lentement devant les éclairs de marbre rose, de stuc et de granit qui percent çà et là la végétation de jardins si haut perchés que les effluves de la décharge ne peuvent les atteindre. Oui, c’est contre eux que se dressait La Mano, ces riches désespérément repus qui se dépêchaient d’oublier qu’ils l’avaient croisé, tellement ils redoutaient son pas silencieux.
Les taxis redescendent ensuite vers la place Dorée où Kwinton rôdait chaque nuit, hantant le coin le plus sombre des salles enfumées, derrière les rideaux de perles ou les tentures cramoisies des bordels qui, déjà à l’époque, ne désemplissaient pas, là où il croisa la belle H, celle qui dans son sommeil rêvait de son sourire.
Oui, pour quinze balboas, les touristes ont droit à l’autre histoire de San Perdido, celle dont les attachés d’ambassade rient avec condescendance lorsqu’au cours d’un dîner officiel un porte-parole américain ou anglais évoque La Mano en ouvrant de grands yeux avides. Les attachés racontent comment le gouverneur Hierra fit tuer, il y a quarante ans, un petit assassin des bas quartiers nommé Yerbo Kwinton. Puis ils haussent les épaules et sourient en serrant leur mâchoire sur de délicieux cigares portant une main gravée sur leur étui d’aluminium.
Car il en va ainsi des légendes : elles sont chargées de mensonges plus vrais que la vérité, elles font sourire les sceptiques et applaudir les naïfs. Le cortège d’anecdotes qui retracent la vie de Kwinton a circulé à travers la ville, enflant d’année en année, s’alourdissant de la salive intéressée de ceux qui gagnent leur pain en parlant. Aujourd’hui, l’histoire est devenue aussi bigarrée que le marché qui se tient chaque samedi sur la place Dorée. Pas un commerçant n’oublie de vendre une anecdote avec sa marchandise. Il crache par terre et se signe, attestant ainsi que sa parole est pure. Puis il ajoute qu’elle est tombée de la bouche d’un père ou d’une grand-mère ayant vécu l’époque de Kwinton à San Perdido la bien nommée, dont les GI qui la quittèrent en 1999 disaient déjà qu’elle était le trou du cul du monde. Et c’est tellement vrai, qu’hormis les putes et les cigares, rien n’attire ici les touristes.
Mais pour Rafat, qui regarde chaque soir la lave du soleil couler dans l’océan en écoutant l’arthrite faire grincer ses doigts, cette exagération révèle l’enthousiasme d’une ville qui jusqu’alors n’avait pas enfanté de héros. Et qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour le rêve secret de tout un peuple ?
Si on prête à Kwinton des pouvoirs qu’il n’eut jamais, Rafat peut attester qu’il en possédait d’autres, effrayants, dont le commun des mortels est entièrement dépourvu. L’utilisation qu’il en fit est affaire de morale. Mais peut-on avoir une morale lorsqu’on vit à San Perdido, ville oubliée de Dieu, royaume du marché noir et de la prostitution ? Ici, on dit souvent qu’une journée, si belle soit-elle, finit toujours par s’obscurcir.
Depuis quatre-vingt-dix ans que Rafat observe le phénomène, chaque soir il crache par terre pour conjurer le sort et vivre un jour de plus. Parfois, au cœur de la nuit, il a la sensation que quelque chose le frôle, une caresse glacée fait tressaillir son vieux cuir engourdi. Il se dresse brusquement dans son lit, écoutant le silence avec une intensité douloureuse, persuadé que Kwinton va apparaître, laissant l’une de ses mains glisser hors de l’ombre pour lui signaler sa présence.
Mais rien.
Rafat retombe en soupirant sur l’oreiller tandis qu’en lui tournent ces mots: « C’est fini, maintenant. » »

À propos de l’auteur
Né en 1960 à Créteil, David Zukerman a été successivement ouvrier spécialisé, homme de ménage, plongeur, contrôleur dans un cinéma, membre d’un groupe de rock, comédien et metteur en scène. Pendant toutes ces années, il a également écrit une quinzaine de pièces de théâtre, dont certaines furent diffusées sur France Culture, et quatre romans qu’il n’a jamais voulu envoyer à des éditeurs. San Perdido est sa première publication. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#sanperdido #davidzukerman #editionscalmannlevy #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #68premieresfois #primoroman #premierroman #NetGalleyFrance #lundiLecture

Bon genre

BENAROYA_bon_genre

Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Claude est une femme qui a réussi. Mais après testé son pouvoir de séduction à la terrasse d’un café, elle va se prendre au jeu et s’offrir à des inconnus. De plus en plus souvent. De quoi mettre en péril son couple et son job. À moins que ce ne soit pour écrire une nouvelle page de son histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Piège de Crystal

Inès Benaroya nous propose avec «Bon genre» un roman qui casse les codes en mettant en scène une femme qui se comporte comme un homme. Qui s’offre du sexe sans états d’âme, qui jouit de son pouvoir… À la fois cru et jubilatoire!

C’est l’histoire d’une femme qui a réussi. Un gros salaire dans une grande entreprise, des missions d’importance, une voiture de fonction. Elle est même quelquefois invitée par son patron sur son yacht. Une belle maison, un mari conciliant, une fille bien sage. À moins que leur couple soit déjà usé, maintenant qu’elle atteint la quarantaine.
Et c’est là que le bât blesse. La vie de Claude est trop lisse, trop prévisible, trop minutée. En s’accordant le droit de prendre un verre à la terrasse d’un café, elle se laisse aller à aguicher un homme en écartant les jambes pour lui monter ses sous-vêtements rouges. En se levant, ce dernier lui laisse un court message «J’ai aimé ce que vous m’avez offert. À demain».
Commence alors le début d’une double-vie pour Claude qui va profiter de quasiment tout son temps libre pour s’offrir du sexe. Du sexe sans sentiment, un peu à l’image du projet Prométhée qu’elle est chargée de suivre, fermer une usine centenaire avec deux cent employés, sans oublier les sous-traitants pour la santé financière du groupe. Côté sexe aussi, elle se trouve un nom de code, Crystal, la femme entreprenante qui va à la chasse aux hommes comme le ferait un homme. Un moyen de se sentir forte, libre. Et faire voler en éclats les règles de bienséance qui l’enserraient dans un carcan bien trop serré à son goût. C’est cru – forcément – mais c’est le reflet de cette boulimie qui va entraîner petit à petit Crystal à prendre davantage d’importance que Claude. Au point aussi de creuser le fossé qui la sépare de son mari, de sa fille, de sa mère ou encore de son amie. Mais peut-être est-ce le prix à payer pour gagner son indépendance?
Avec une parfaite maîtrise de la tension dramatique et une bonne dose d’humour, Inès Beneroya nous offre une réflexion acide et survitaminée sur les codes du genre, sur la place de la femme, sur la notion de pouvoir dans un couple. Quand une équipe de journalistes vient faire le portrait de la businesswoman qui a réussi, Claude se prête volontiers au jeu. Mais après avoir répondu aux questions, elle se met à écrire l’interview alternatif, répondant à des questions telles que «Est-il facile de donner son corps à des inconnus?» ou encore «Pouvez-vous nous faire partager votre état d’esprit? Ce qui vous passe par la tête à ces moments-là?»
Les réponses pourront vous surprendre, mais elles sont dans la droite ligne de cette initiative aussi périlleuse qu’exaltante, aussi risquée que salvatrice. Au point d’oublier Crystal pour faire naître la vraie Claude. Qui vous surprendra sans doute encore davantage!

Signalons la playlist du roman proposée par l’éditeur.

Bon genre
Inès Benaroya
Éditions Fayard
Roman
254 p., 18 €
EAN 9782213709826
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Si j’étais un homme …, pense-t-elle, comment ferait un homme ?
Si j’étais un homme atteint d’un vague à l’âme inexpliqué, un homme à deux doigts de l’implosion, en butée de sa vie, assiégé par les colites spasmodiques et une terrible envie de baiser malgré son épouse à la maison. À une terrasse de café, une femme me tend un paquet de mouchoirs. Je la rejoins à sa table, je fais mine de m’intéresser alors que je n’ai qu’une seule idée, me pencher sur son visage au sommet de sa jouissance. Si j’étais un homme, je déciderais du tempo. La femme propose, l’homme dispose. La parlotte, ça va cinq minutes. Je suis un prédateur, je n’ai peur de rien, je passe à l’attaque, quand je veux, comme je veux.
Si Claude était un homme, ce livre n’existerait pas.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Quatre sans quatre 
Blog Les mots de la fin
Les chroniques littéraires de Virginie Neufville
Blog Abracadabooks
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Carobookine

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle le voit arriver de loin, par hasard son regard s’est détourné vers la droite et il vient de là, ni grand ni petit, ni jeune ni vieux, rien ne le démarque, lui plutôt qu’un autre, en plus elle ne cherche pas, elle est mariée, ni heureuse ni malheureuse, pas plus de raisons de se plaindre que de se réjouir, on a tous nos problèmes. L’homme n’a rien de notable si ce n’est ce détail, ça l’a toujours fascinée, la ville sème ses obstacles, comment font-ils pour ne pas trébucher, faut-il être passionné… La passion qui possède, voilà qui a de quoi l’intriguer. Elle est si cohérente, ses décisions, ses opinions, tout filtre par le tamis de sa raison, pas trop de place pour la passion, ce n’est pas vraiment par conviction. Donc l’homme avance vers le café où par hasard elle s’est installée. Cela ne lui arrive pas souvent, le hasard, incompatible avec son organisation, et pourtant ce jour-là, entre deux rendez-vous, une heure vacante et une place juste devant pour garer sa voiture, elle s’est dit, pourquoi pas, à l’improviste pour une fois. C’est dire comme sa vie est ennuyeuse. Ras le bol des sandwichs et du quinoa dans des bols plastique. Elle s’est arrêtée pour déjeuner.
Il marche en lisant. Voilà le détail. Ces gens-là, on en croise parfois, ils ont cette présence absente à la ville, ils trimballent leur bulle de mots et d’imaginaire et à les voir on se sent tellement arrimé, plombé par la gravité, alors qu’eux semblent voler. À pas lents, les yeux sur le livre, indifférent aux voitures, aux passants, aux oiseaux, aux femmes installées aux terrasses des cafés pour profiter du joli jour de fin d’été, en aveugle au milieu des dangers, il lit. Le secret, c’est la lenteur, dans le lent défilé de la forêt urbaine, muni d’un radar il voit au-delà des ombres, il évite les pièges et c’est comme un sixième sens. Elle ne se gêne pas pour l’observer, d’ailleurs ce n’est pas tant lui que son parcours, c’est risqué, ces gens-là sont cinglés, va-t-il lever le nez pour traverser ? Elle pense qu’il est comme les autres, qu’il ne la voit pas, parce qu’elle non plus n’a rien de remarquable, du moins c’est ce qu’elle croit, rien qu’une femme qui fait de son mieux, maman, épouse, collègue, fille, sœur, copine, cousine, voisine, douce, forte, féminine, masculine, autonome, ni soumise ni casse-couilles, intello mais pas trop, mince mais pas maigre, grande gueule pas énervée, sous contrôle permanent, elle n’en peut plus mais elle ne le sait pas encore.
Arrivé à sa hauteur, voilà qu’il s’assied, dos à la rue, une table de l’autre côté de l’allée où va et vient le serveur. C’est étrange, pense-t-elle, moi je m’installe toujours face à la scène pour ne rien rater du spectacle. I want to be part of the show. Lui veut sans doute ne pas être dérangé, d’ailleurs sans relever la tête il a posé son livre sur la table et il continue à lire, jambes croisées, une main dans la poche qu’il sort pour tourner la page, l’autre posée, l’index et le pouce en équerre sur le livre, une brise légère pourrait soulever le feuillet et lui faire perdre quelques précieuses nanosecondes. Elle continue à le regarder du coin de l’œil, puis son steak-frites arrive. Elle n’a pas fait les choses à moitié. Marre du chou et des cranberries. L’espace d’une heure, elle redevient carnivore pollueuse inconséquente et un Coca rouge pour couronner le tout.
Il n’est pas vraiment spécial, jean normal, chemise banale, pas de veste, mais il fait doux. Elle est encore bronzée, à peine revenue de la maison de location à deux cents mètres de la plage, enfants, amis, cigales, beaucoup de passage et de verres de rosé, pas vraiment reposée. Elle croise et recroise les jambes. L’année qui recommence. Tenir jusqu’aux prochaines vacances. Il ne bouge pas un cil. Elle est pourtant dans son champ. S’il lit en marchant, sa vision périphérique doit fonctionner. Se faire remarquer, être désirée, imprimer sa trace, briser un cœur, femme fatale, la Don Juane des cafés, pathétique sursaut d’existence bon marché et d’absolu au rabais. Il boit sa bière sans cesser de lire, elle attrape son sac en arquant les bras, dégage une épaule, elle a de jolies épaules qu’elle fait rouler si les jambes ne suffisent pas. Pourquoi chercher à plaire, c’est futile, stérile, elle fouille dans son sac sans rien chercher, puis elle le repose parce que ça ne donne rien. Il est peut-être pédé, pense-t-elle en coupant sa viande.
Elle aussi aime lire, mais elle n’a pas trop le temps et jamais de livre dans son sac. Dommage. Avec un livre. Un homme et une femme se croisent à la terrasse d’un café par un joli jour de fin d’été. Tous deux lisent. Il l’aborde, lui demande ce qu’elle lit, par politesse elle lui retourne la question, incroyable, c’est le même ouvrage – disons le même auteur pour faire plus crédible –, ils s’extasient de la coïncidence, ils digressent, les livres à emporter sur une île déserte, ceux qui ont bouleversé le cours de leur existence, elle invente, rien ne l’a jamais bouleversée, c’est un coup de foudre, ils échangent un baiser sans connaître leur prénom.
Oui, un café, non, pas gourmand, faut pas pousser. Un courant mélancolique la traverse. Les rêves sont des baleines. Ils finissent par s’échouer, ventre au ciel. Les femmes se transmettent le virus du rêve, de l’espoir et du grand frisson, ma mère, ma fille, et moi en sandwich, toutes victimes de l’illusion. En partant, elle va bousculer sa table et paf sa bière sur son livre, connard, va.
Elle porte sa jupe rouge, celle qui flotte sur sa peau brunie quand elle revient de vacances, une soie satinée qui capte la lumière. Un vent frais soulève quelques feuilles de marronnier rabougries, un mini-tourbillon d’automne et la vie valse, bientôt son anniversaire en hiver quand il fera froid et triste. Il lit toujours. Les pages tournent comme la roue de l’infortune, une poulie en entraîne une autre, le temps se roule en boule et une autre année sera passée. Elle pose la main sur le tissu. Son verre vide, il va partir. La ville va le happer et elle aussi va se faire dévorer. La soie patine sur sa peau. Elle fait glisser l’étoffe, découvre ses genoux ronds comme des galets, la naissance de ses cuisses profilées. Elle y travaille d’arrache-pied, au profilage, ce n’est pas inné. Elle s’incline, à peine un léger biais, vers l’allée où le serveur ne passe plus, la pause, la fin de son service ? Elle saisit son téléphone, beaucoup de mails arrivés pendant le déjeuner, elle soupire mais n’en fait pas trop, elle n’est pas tapageuse. Pour mieux lui faire face, elle pivote, les jambes de son côté dans l’allée, le buste en torsion, les coudes sur la table et l’air dégagé, elle écarte.
Attention. N’allez pas croire. Ce n’est pas une habitude. Certes comme tout le monde elle a eu vingt ans, elle a profité, pas cul-serré, mais pas marie-couche-toi-là non plus, d’ailleurs elle avait des principes, jamais le premier soir, jamais un inconnu, pas touche aux mecs des copines, et elle s’y tient, à ses principes, à la vie à la mort, la fidélité, l’honnêteté, elle a ses raisons, un paquet de bonnes raisons. Allez comprendre alors. Comment expliquer la chimie de l’instant, l’oblique d’un rayon de soleil sur ses genoux, la lassitude qui couve sous des dehors joviaux, le très léger parfum des feuilles en décomposition, et même le plateau de la table paraît doux sous sa main, toute cette douceur, quand c’est trop, c’est vraiment trop.
Son genou droit s’en va vers la droite et le gauche à l’opposé, en directe ligne des yeux rivés sur le livre. Elle écarte un peu plus, très concentrée sur son téléphone, débordée par ses obligations, tandis que ses jambes, ces follasses, n’en font qu’à leur tête, comme si elles s’étaient disputées, va-t’en toi, plus loin, me faire ça à moi ! L’air frais s’engouffre jusqu’à sa culotte rouge – le rouge, c’est pure logique, une mise en conformité des sous-vêtements avec sa tenue. Faut-il y voir un signe, le jour où elle se décide sur un coup de vent frais de fin d’été à écarter les jambes à la barbe d’un inconnu même pas beau ou jeune, sa culotte est rouge. »

Extraits
« J’aime. L’assertion de celui qui revendique et n’a pas froid aux yeux. Un manifeste exprimé à un temps qui le rend éternel. Ce qui est est ce qui sera. Le présent s’étend sur hier et demain, concentre le souvenir du moment, l’intensité du sentiment et la promesse d’un amour intransigeant. J’aime est une parole universelle, urbi et orbi, hic et nunc, un statement sans début ni fin, le vertige infini de la plus belle des philosophies, la solution à tous les problèmes. J’aime, j’aime aimer, j’aime celui qui m’aime, j’ai aimé, vous aimez, on s’aimera, il suffira d’y ajouter quelques lettres et ce sera l’apogée du je t’aime.
Ce que vous m’avez offert. Oh. Il a tout vu, tout compris, intelligence, clairvoyance, le cœur et l’esprit, le miracle de l’homme complet, lucide, et reconnaissant par-dessus le marché, le cercle vertueux de la générosité, corne d’abondance de la gratitude, le don d’une femme à un homme qui sait recevoir et donner, les deux moitiés d’une orange de nouveau fusionnées.
À demain. Inutile de préciser l’heure, l’endroit, la configuration, tous les détails vont de soi, complices, partners in crime, à demain l’amoureux du café acheminé par le plus prodigue des trottoirs, lecteur fou, mon fou d’amour, nous allons renverser les montagnes, siphonner les rivières, graver nos initiales dans la mythologie des couples passés à la postérité dont on ne peut évoquer l’un sans invoquer l’autre. »

« La vie reprend ses droits. Elle mâchouille des graines germées tout en survolant des newsletters électroniques, sur le qui-vive de l’information décisive qui lui donnera un coup d’avance, annote des to-do listes dont elle ne vient jamais à bout, améliore sa productivité comme s’il n’y avait pas de limite, gémit quand elle prend un kilo et le reperd aussitôt – la cellulite, si on la laisse s’installer, c’est foutu –, remporte tout un tas de victoires dans une guerre sans ennemi et s’endort pour quelques heures sur le torse ami de son mari – réveillée au cœur de la nuit, l’insomnie la tiendra exténuée jusqu’à l’alarme de son téléphone. »

« Tout le monde s’intéresse aux femmes, répond Ricky, c’est ainsi, de tout temps. Les hommes comme les femmes. Les hommes regardent leurs seins, leurs fesses, voudraient toutes les posséder – celles qu’ils trouvent belles, et les autres aussi –, ils voudraient les faire jouir ou pleurer, parce qu’ils en ont besoin pour se sentir puissants. Les femmes aussi regardent les femmes, elles cherchent où se cachent leur beauté, leur jeunesse, comme s’il y avait un secret à dévoiler, comme toi elles les admirent. Faut-il s’en réjouir? Au fond, c’est peut-être une chance d’être du genre qui fascine l’humanité tout entière… Qui voudrait être un homme, à choisir? »

À propos de l’auteur
Mère de trois enfants, Inès Benaroya est chef d’entreprise installée à Paris. Ses deux premiers romans Dans la remise et Quelqu’un en vue parus chez Flammarion ont été reconnus et loués par la presse. (Source : Éditions Fayard)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#bongenre #inesbenaroya #editionsfayard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #PrixOrangeduLivre2019

Changer le sens des rivières

magellan_changer_le_sens_des_rivieres

En deux mots:
Marie rencontre Alexandre dans le café où elle est serveuse. Leur relation va s’achever brutalement, par une scène humiliante. Sa réaction va lui conduire au tribunal où un juge va lui permettre de retrouver le droit chemin et bien davantage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le juge, la serveuse et l’amateur de cinéma

Une serveuse et un passionné de cinéma vont s’aimer, se déchirer, se retrouver… Pour son cinquième roman, Murielle Magellan réussit le difficile pari de Changer les sens des rivières.

« J’aime les regretteurs d’hier
Qui trouvent que tout ce qu’on gagne, on le perd,
Qui voudraient changer le sens des rivières,
Retrouver dans la lumière
La beauté d’Ava Gardner. »
Dans l’album «Ultra moderne solitude», Alain Souchon a composé plusieurs petites merveilles dont «La beauté d’Ava Gardner» qui a inspiré à Murielle Magellan le très beau titre de son roman. Mais avant de changer le sens des rivières, attardons-nous un peu sur les paroles qui précèdent, car c’est bien le constat implacable que fait Marie: «tout ce qu’on gagne, on le perd». Une simple soustraction en apporte la preuve, celle qui vient déduire les dépenses de son salaire de 1320€ auquel on peut encore ajouter quelque 250€ de pourboires: «Loyer / charges: 410€ ; Téléphones / Internet: 53€; Essence / assurance / divers voiture: 110 €; Manger: 350€; Papa: 300€; Reste pour autres: 347€. Soit: 1 €/ jour environ.»
Autant dire que nous sommes en pleine actualité et que les débats et les propositions sur le pouvoir d’achat trouvent ici une belle illustration. On imagine que toutes les fins de mois sont difficiles et que le moindre accroc peut renverser le fragile équilibre auquel Marie s’accroche. Sa vieille Ford Fiesta ne doit pas la lâcher, son père doit rester calme et ne pas désespérer le personnel soignant, son patron doit continuer à lui proposer quelques heures supplémentaires…
Peut-elle imaginer que la solution puisse s’appeler Alexandre? Le jeune homme l’a séduite. Elle le trouve brillant, ravi qu’un intellectuel puisse s’intéresser à elle. Malheureusement l’admiration de Marie pour l’apprenti cinéaste augmente tout autant que le déception d’Alexandre pour les lacunes de la serveuse. Ce qu’elle voit comme un jeu, «T’as peur de devenir débile à mon contact? Embrasse-moi!» est brutalement devenu «une brutale nécessité» pour son partenaire. Marie repousse Alexandre qui chute lourdement et se blesse au moment où passe une patrouille de police. Le tout finit au tribunal où Marie est condamnée à dédommager la victime, n’a plus le droit de s’approcher de son domicile et devra indemniser le policier sur lequel elle a aussi déversé sa colère.
977€ non prévus. Ne sachant comment trouver l’argent, elle se retourne vers le juge Doutremont. Ce dernier lui propose alors un marché: il lui avance la somme dont elle a besoin en échange d’un service de taxi. Elle devra venir le chercher à son domicile pour l’emmener au tribunal où aux différents lieux de rendez-vous le temps d’éponger sa dette. Comme souvent, les rencontres improbables ouvrent de nouveaux horizons. Alors que le juge essaie de lui expliquer ce qu’est le «droit chemin», elle gratte le vernis derrière lequel se réfugie le magistrat. Petit à petit, ils se découvrent et s’apprivoisent. Après quelques péripéties que je vous laisse découvrir, Marie parviendra à changer le sens des rivières et Murielle Magellan à battre en brèche ce fameux déterminisme social qui certains entendent ériger en règle intangible. Et si bien des obstacles restent à franchir, Marie a compris qu’elle est désormais la maitresse de son destin.

Changer les sens des rivières
Muriel Magellan
Éditions Julliard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN: 9782260030102
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, au Havre et environs, à Oudalle, Saint-Aubin

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-on changer le cours de sa vie? À vingt ans, des rêves plein la tête, Marie n’a pas eu la chance d’étudier. Elle n’a connu que la galère des petits boulots et le paysage industriel du Havre. Aussi, lorsqu’elle rencontre Alexandre, garçon brillant et beau parleur, son cœur s’emballe. Mais comment surmonter ce sentiment d’infériorité qui la poursuit? Financièrement aux abois, piégée par un acte de violence incontrôlée, Marie accepte le marché que lui propose un juge taciturne, lui servir de chauffeur particulier pendant quelques mois. Une cohabitation qui risque d’être houleuse, compte tenu de la personnalité de ces deux écorchés vifs.
Dans ce roman d’apprentissage en forme de fable urbaine, Murielle Magellan confronte deux mondes habituellement clos, et nous livre un texte émouvant sur l’éveil à l’autre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Publik’Art 
Ernest (David Medioni)
Putsch (Emmanuelle de Boysson)


Murielle Magellan présente son roman Changer les sens des rivières © Production éditions Julliard

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Loyer/charges : 410 euros.
Téléphones/Internet : 53 euros.
Essence/assurance/divers voiture : 110 euros.
Manger : 350 euros.
Papa : 300 euros.
+ Salaire : 1320.
+ Pourboires : environ 250 euros.
Reste pour autres : 347 euros. Soit : 12 euros/ jour environ.

Marie scrute la liste rédigée de son écriture ronde d’ex-élève appliquée, et conclut que douze euros par jour, c’est assez pour s’acheter une paire de Converse roses pour son rendez-vous du lendemain avec Alexandre. Les siennes ont trop marché et malgré plusieurs passages en machine, la toile n’arrive plus à se débarrasser d’un fond gris épuisé. Elle imagine ses pieds avec les nouvelles chaussures au bout. Soixante euros pointure 38 pour ce moment qu’elle attend depuis si longtemps. Depuis qu’elle a mis Alexandre dans son collimateur de rêveuse. Marie ne sait pas pourquoi son corps s’agite autant quand le jeune homme n’est pas loin, et ce depuis le premier regard, quand il a franchi le seuil de la brasserie, il y a quatre mois. Lunettes rondes, prénom de chevalier, des choses à dire sur « la situation actuelle », Alexandre ne ressemble en rien aux voyous à quadriceps de footballeurs dont elle s’est entichée jusque-là. Il vient au bar chargé de gros livres qu’il feuillette aussi concentré qu’un vieillard devant la nuit qui tombe. Parfois, il sort de grandes feuilles cartonnées pour faire ce qu’il appelle ses story-boards, une succession de dessins qui décrit tous les plans d’un film. Il quittera Le Havre un jour pour se présenter à Paris au concours d’une école de cinéma renommée. En attendant, il est graphiste dans une petite entreprise de communication.
Un jean, un haut ample qui laisse apparaître ses épaules, un sourire en coin complice, Marie sait déployer ses charmes. Peu à peu, Alexandre s’est mis à la regarder, puis il a cherché le contact. « Et voilà Jean Seberg sans son journal », a-t-il tenté devant des amis à lui un jour où elle avait coupé ses cheveux encore un peu plus court. Ou bien un autre jour: «Cette créature est aussi discrète qu’un ange!» Elle le laissait dire, sans chercher à comprendre, séduite par son humour et son œil rieur. Quand il était seul, la timidité d’Alexandre l’emportait mais un simple coup d’œil, furtif, suffisait à la rassurer.
Marie a guetté le moment où il lui en demanderait davantage, et c’est arrivé quand elle ne s’y attendait pas, un après-midi, alors qu’il était en pleine conversation téléphonique et qu’elle ramassait sa monnaie; il a dit à son interlocuteur «attends une seconde» et a osé «Marie?! Tu fais quoi ce week-end?». Elle a répondu «Rien de précis», avec la délectation de celle qui s’enfonce dans un brouillard tiède. Il a levé le pouce et a repris sa conversation, mutin.
Avec Alexandre, Marie a l’impression que des mondes inexplorés se cachent derrière les virages, des supergalaxies au-dessus des nuages. Alexandre, c’est la perspective d’un ailleurs. Cette vibration sensuelle et romantique est inédite dans sa courte vie, mais elle la reconnaît malgré tout. Elle naît d’une mémoire enfouie, collective, saturée de romances ou d’images de conte de fées injectées par intraveineuses. La jeune femme n’est pourtant pas de ces filles à jupes courtes et tee-shirts déchirés qu’on trouve à l’arrière des théâtres les jours de concert. Elle ne s’est jamais rêvée en robe de mariée avec une vedette à son bras; elle a trop à faire pour sauver sa peau. Avoir un toit, de quoi manger, organiser son quotidien.
C’est peut-être par la télévision qu’est arrivée l’hypothèse d’être bouleversée « dès le premier regard » par un homme; la télévision sans cesse allumée durant son enfance, sur les fictions ou les téléréalités. Ce n’est pas par les livres, en tout cas, car elle ne lit plus depuis que sa mère est morte, et que, huit mois plus tard, sa sœur aînée Victoria a prétexté l’amour fou pour les abandonner et disparaître dans la nature avec un trentenaire tatoué. L’hypocondrie psychotique de leur père a fini de se déclarer. La brume est entrée dans la maison.
Marie avait douze ans. C’était assez pour garder de bons réflexes en orthographe mais rien depuis ne se fixe en elle. Malgré tout, à la grande fierté de son père, ancien chaudronnier, et de Mado, l’aide à domicile qui l’accompagne depuis des années, la cadette de la famille a obtenu son bac pro option chaudronnerie industrielle. Ainsi diplômée, elle aurait pu être technicienne d’atelier ou de chantier. Elle aurait pu participer à la réalisation de presque n’importe quel ouvrage métallique, pièces de bateau, d’avion, de train, de mobilier même; elle aurait pu travailler la tôle et les profilés, les tubes ou les poutrelles, contrôler la conformité ou définir des outillages. Mais Marie a préféré l’activité de serveuse, plus ludique à ses yeux juvéniles, et aux horaires plus souples, qui lui laisseront du temps pour marcher sur les docks avec Alexandre, se jeter sur lui entre deux cheminées et se voir vieillir dans les reflets des vitres teintées garées là. »

Extrait
« Tous les jours, ou presque, il faut prendre la route d’Oudalle, passer Saint-Aubin et aller voir Papa, pour être rassurée et repartir l’esprit libre. Les soirs de crise, elle le quitte sous les injures: «C’est bon, p’tite pute, tu peux aller te faire tringler et boire des coups», puisque depuis qu’il est fou, Papa, du haut de ses cinquante-cinq ans, pense que dehors tout le monde s’envoie en l’air, et qu’il est le seul à regarder la télé. Papa a amorcé sa sortie de route quand Isabelle, son épouse, est tombée malade. Il s’est mis à singer les douleurs qu’elle ressentait, en un mimétisme ridicule, presque drôle aux yeux des enfants. Sauf qu’à la mort bien réelle de sa femme, l’hypocondrie s’est déclarée de façon irrécusable: il allait crever lui aussi. Son cœur ne tenait plus. Il agonisait.
À l’époque, il travaillait encore chez Total, et certaines de ses bouffées délirantes avaient lieu à l’usine. Il a d’abord suscité la compassion de ses supérieurs, puis, à force de fausses alertes, il s’est fait renvoyer sous couvert de licenciement économique. Il n’a jamais cessé de railler sa direction: «Licenciement économique, tu parles! On a toujours besoin d’un chaudronnier.» Et il ajoutait que les patrons n’aimaient pas les cardiaques, fussent-ils leur meilleur ouvrier. Marie et Mado ont eu beau lui rappeler qu’il n’était pas cardiaque, tous les examens le démontraient, il n’en a jamais démordu. La médecine ne connaît sans doute pas toutes les formes de faiblesse du cœur. Un jour, ils trouveront ce qu’il a, ils identifieront une maladie rare, et plus personne ne ricanera. »

À propos de l’auteur
Murielle Magellan a d’abord écrit pour le théâtre et la télévision. En 2002, sa pièce Pierre et Papillon est jouée à Avignon puis au Théâtre des Mathurins et reçoit de nombreux prix. En 2004, Bernard Murat a monté sa pièce Traits d’union. Co-auteure de la série Petits meurtres en famille, pour France 2 (Globe de cristal), et de La Joie de vivre, d’après Émile Zola, réalisée par Jean-Pierre Améris, elle écrit également pour le cinéma (Sous les jupes des filles et Si j’étais un homme, tous deux d’Audrey Dana). Par ailleurs, elle a mis en scène le spectacle Oceanerosemarie, La Lesbienne Invisible et dirigé des mises en lecture de textes (de V. Ovaldé, notamment) dans le cadre du Paris des Femmes 2013 et du Festival des correspondances de Grignan. Son premier roman, Le Lendemain, Gabrielle, est paru en 2007 aux éditions Julliard. Depuis, elle a publié Un refrain sur les murs (2011, Prix Gaël Magazine, Prix Horizon du deuxième roman), N’oublie pas les oiseaux (2014) et Les Indociles (2016). Changer le sens des rivières est son cinquième roman. (Source : Éditions Julliard)

Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#changerlesensdesrivieres #muriellemagellan #editionsjulliard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #MardiConseil

Saltimbanques

pieretti_saltimbanques
Logo_premier_roman
En deux mots:
Nathan revient chez lui pour l’enterrement de son frère Gabriel, mort à 18 ans d’un accident de voiture. En se rapprochant des personnes côtoyées par le défunt, il va essayer de comprendre comment il a mené sa vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Jongler avec sa vie

En suivant la troupe de Saltimbanques dont faisait partie son frère disparu, le narrateur du premier roman de François Pieretti va essayer de découvrir quel homme il était devenu. Et peut-être se dévoiler lui-même.

Un beau jour, le narrateur de ce sombre roman a décidé de partir, de quitter ses parents et son jeune frère, de laisser derrière lui sa maison de l’ouest de la France. Quelques affaires dans un sac, direction Paris. Le hasard et la chance lui offrent des petits boulots avant qu’il ne finisse par trouver une place de manutentionnaire dans une entreprise qui «recycle» les livres.
S’il reprend le volant de sa voiture bien usée et retourne chez lui pour quelques jours, c’est qu’il doit enterrer son frère qu’il n’a guère connu puisqu’il avait huit ans au moment de son départ. Dix ans plus tard, il succombe après un accident de la route.
Sur le chemin, il a été tenté de suivre la fille de la station-service de l’aire d’autoroute, mais il a finalement choisi de continuer la route. L’occasion est passée, comme les gros nuages dans le ciel. Un temps d’enterrement et une ambiance aussi froide que l’accueil qui lui est réservé. Certes, son père a toujours été un taiseux. Et si sa mère le serre fort contre elle, c’est avec toute la tristesse du monde. Il se fait alors la réflexion qu’ils auraient peut-être préférés le voir à la place de Gabriel.
Lors de la cérémonie funèbre, il ne reconnaît quasi personne parmi les gens venus saluer le jeune homme pour son ultime voyage. Un groupe de jeunes l’invite à le suivre. Sans doute la troupe que fréquentait son frère. Mais il préfère rentrer…
À moins qu’Appoline ne le fasse changer d’avis. La jeune fille qu’il a recroisé dans la cour de l’école, où les résultats du bac sont affichés – Gabriel a été admis -, et les quelques phrases échangées lui donnent l’espoir d’en apprendre un peu plus sur son frère. «Il fallait que je parte à la recherche de Gabriel. Tout sauf cette vision floue de l’enfant frondeur qu’il n’était plus depuis bien longtemps.»
François Pieretti a habilement agencé son roman, en nous faisant découvrir par petites touches les points communs entre ses deux frères qui ont tant de choses en commun. Nathan va suivre la troupe de jongleurs avec laquelle son frère entendait s’émanciper du cocon familial, va se rapprocher de celle dont Gabriel était amoureux… Un mimétisme qui soulève aussi des questions. Peut-on construire une vie sur les traces d’un autre? Quelle est la vraie personnalité de Nathan? L’épilogue de ce roman introspectif apportera peut-être les réponses. À vous de le découvrir…

Saltimbanques
François Pieretti
Éditions Viviane Hamy
Roman
240 p., 18 €
EAN 9791097417215
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis dans l’Ouest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Plusieurs années auparavant, j’avais suivi mon père sur un long trajet, vers Clermont-Ferrand. Parfois il me laissait tenir le volant sur les quatre voies vides du Sud-Ouest, de longs parcours, la lande entrecoupée seulement de scieries et de garages désolés, au loin. Je conduisais de la main gauche, ma mère ne savait pas que j’étais monté devant. C’était irresponsable de sa part, mais la transgression alliée à l’excitation de la route me donnait l’impression d’être adulte, pour quelques kilomètres. Mon père en profitait pour se rouler de fines cigarettes qu’il tenait entre le pouce, l’index et le majeur. Sa langue passait deux fois sur la mince bande de colle. Il venait d’une génération qui ne s’arrêtait pas toutes les deux heures pour faire des pauses et voyageait souvent de nuit. J’avais un jour vu le comparatif d’un crash-test entre deux voitures, l’une datant des années quatre-vingt-dix et l’autre actuelle. Mon frère et sa vieille Renault n’avaient eu aucune chance. »
« J’ai voulu écrire l’histoire d’un homme qui court derrière un fantôme. Le narrateur se glisse dans les pas de son frère, fréquente ses amis jongleurs et tente de se fondre dans le souvenir de l’adolescent disparu, mais il n’assiste qu’aux derniers instants de beauté d’un groupe, celui des saltimbanques, voué à se dissoudre. Il y gagne pourtant des compagnons de cordée. Pour le reste, ce sont tout autant des rencontres que des instants captés au hasard de ces dernières années, ainsi que les images qui surnagent en permanence dans mon cerveau: à mon très humble niveau, j’ai été influencé par les constats brutaux et directs de Jim Harrison tout autant que par le brouillard d’enfant perdu de Patrick Modiano. » François Pieretti

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Quatre sans Quatre
Le Journal du Centre (Rémi Bonnet)
Blog Sans connivence

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Gabriel n’a pas toujours été l’inconnu qu’il est devenu par la force des choses. Je me souviens d’un garçon vif, doué de ses mains, mais que d’incessantes querelles entre mon père et moi ont terni, au fil des années. Vers ses dix ans, lorsque j’ai quitté le domicile familial à la suite d’une énième empoignade, il était déjà devenu l’enfant froid et distant dont j’ai gardé le souvenir. Un exemple d’enfance gâchée. Il s’est passé trois ans avant que je revoie mon père et nous ne nous sommes plus jamais adressé la parole, à part quelques brèves mondanités qui ne servaient qu’à épargner à un public désolé notre méfiance mutuelle. À cette époque, Gabriel avait décidé de ne plus me voir : il s’arrangeait toujours pour être sorti lorsque je venais rendre de courtes visites à ma mère. Elle ouvrait la porte et son sourire gêné me suffisait pour comprendre. Nous nous sommes croisés, une fois. Il devait avoir quinze ou seize ans, je sortais de la maison. À ma vue, il s’était immobilisé et j’avais senti son regard me traverser de part en part. Il n’avait pas bougé. J’avais levé une main timide pour le saluer, sans résultat. Je n’avais pas cherché à lui adresser la parole. C’est sans doute la dernière image que j’ai de lui : un adolescent immobile, me fixant de ses yeux grands ouverts, prêt à fuir au moindre mouvement. Il avait déjà rejoint sa troupe de saltimbanques alors, tentait de se faire pousser la barbe. Certains soirs, à ce que m’avait dit ma mère au téléphone, le groupe faisait de grands spectacles de feu dans les localités alentour, pour les fêtes de village.
Je n’avais pas croisé de jongleurs pendant mon adolescence, mais c’était peut-être que je ne les cherchais pas encore. J’ai rassemblé mes affaires éparses et les ai fourrées dans un vieux sac de voyage que je m’obstinais à garder depuis des années. Je ne quittais rien d’important. Quelques connaissances qui oubliaient de rappeler, d’autres qui ne rappelleraient pas. J’étais parti à la mauvaise époque, et je n’avais jamais su m’accrocher au point de faire fonctionner ce mécanisme de fraternité qui liait certaines personnes entre elles. Mes amis d’enfance avaient grandi, m’en avaient voulu lorsque j’étais parti et puis m’avaient oublié, s’étaient mariés et avaient fait des enfants. Aujourd’hui, mon nom ne leur évoquait plus rien, tout au plus amenait-il à leurs lèvres le sourire indulgent qu’on a au souvenir d’années honteuses. C’était il y a bien longtemps. J’étais devenu leur « Comment s’appelait-il? ».
À vingt-huit ans, j’avais achevé sans briller des études qui ne me servaient à rien et vivais depuis de petits boulots dont je ne retirais aucune satisfaction personnelle, tout au plus un rectangle de papier blanc où était inscrite une somme ridicule, à chaque fin de mois. Je me regardais vieillir. À mon départ du domicile familial, je n’avais aucun plan fixe. Le fantasme de partir en Bretagne, une fois l’argent amassé, d’y louer une maison, mais la capitale ne m’avait pas apporté plus de réponses, juste une lenteur propre aux vies qu’on a du mal à bouleverser. J’avais choisi un job au hasard, pour une grande chaîne de librairies qui reprenait les livres d’occasion. Lorsque j’étais venu la première fois, les bras chargés de deux sacs à écouler, j’avais observé le manège des manutentionnaires et je m’étais dit qu’il y avait peut-être là un travail à prendre, en attendant. Il fallait que je paye mon titre de transport et je n’avais plus d’argent.
Je n’avais pas lu les grands volumes sur l’Égypte et les pharaons qu’on m’avait offerts, plus jeune, sans me connaître. Je n’avais pas fait de sentiment. Le tout m’avait rapporté une soixantaine d’euros, pas même assez pour me payer la carte, mais j’avais attendu la fin de journée assis sur un banc, et, lorsque le patron était sorti, j’étais allé lui parler. J’étais surpris qu’il m’engage : il m’avait confié plus tard que j’étais tombé au bon moment, qu’un de ses gars était parti le matin même et que je lui évitais les entretiens d’embauche, qu’il détestait. Nous nous étions pris d’affection avec le temps, comme j’avais fini par saluer et connaître les hommes et femmes noirs qui traînaient avec leur camionnette devant le magasin et récupéraient en dernière chance les ouvrages que nous refusions aux clients. Ils les démarchaient à leur sortie de la boutique, leur assuraient que les livres partiraient pour les enfants en Afrique, et les clients, bien contents de se débarrasser du poids mort, ne posaient pas de questions. Le prix du papier au kilo était dérisoire, mais ça faisait un peu d’argent: tout partait à la broyeuse. Je suis passé voir Solal, mon patron, à la boutique, dans l’après-midi, et lui ai expliqué la situation. J’avais des jours à poser et il n’a pas bronché.
J’ai roulé cinq heures durant vers le Sud-Ouest et ne me suis arrêté qu’à la nuit tombante, sur une aire de service moribonde. Il faisait froid, une fois le soleil passé derrière les bâtiments. Je suis resté un moment sans bouger, au volant. Devant le pare-chocs, quelques lapins de garenne étaient sortis de leur trou et s’agitaient sur le talus. Je les ai klaxonnés du poing, et, en une seconde, me suis retrouvé seul. Dans mon rétroviseur, la porte de la station s’est ouverte et une jeune fille apparut. Elle portait un uniforme rouge et une casquette assortie, à l’arrière de laquelle elle avait glissé sa queue-de-cheval comme une réminiscence de cour d’école. Elle venait à ma rencontre, probablement convaincue par le Klaxon d’un désir d’assistance. »

Extrait
« À la fin, tout était prétexte à échauffourée. La moindre discussion, la moindre prise de position, la moindre opinion. Le malaise qui nous séparait était profond: il avait fallu du temps et de la distance pour que mon père accepte de me reparler, plus de temps et de distance encore pour que j’accepte de revenir, pour l’amour de ma mère. J’avais loué une chambre de bonne à Paris. Ils n’ont jamais appris l’enfer qu’avait été mon installation dans la capitale, tout drapé que j’étais dans mon orgueil imbécile. »

À propos de l’auteur
Né en 1991, François Pieretti a grandi dans un petit village entouré de champs et de bois, au fin fond de la Seine-et-Marne. Miraculeusement diplômé grâce à de nombreux stratagèmes ayant peu à voir avec l’apprentissage, il est surtout fier de son permis qui lui permet de se balader où il veut. Il aime les voix de radio tard le soir ou tôt le matin, les villes de petite taille, les rivières, observer les gens dans leur vie quotidienne, lire les romans de Jim Harrison, Julien Gracq, Patrick Modiano, Gabriel García Márquez ou Paul Auster, et passer de longs moments avec les chiens des autres, en attendant le sien. (Source : Éditions Viviane Hamy)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#Saltimbanques #FrancoisPieretti #EditionsVivianeHamy #hcdahlem #Roman #unLivreunePage. #Livre #lecture #books #littérature #lire LittératureFrançaise
#primoroman #premierroman #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #lundiLecture

Femme qui court

de_CORTANZE_Femme_qui_court

En deux mots:
Dans son pensionnat de jeunes filles, Violette Morris passe son temps à faire du sport. Au début du XXe siècle, sa passion suscite plus l’opprobre que l’approbation, mais elle va se battre dans de nombreuses disciplines pour gagner une reconnaissance qui va tarder. Championne et homosexuelle, elle va s’engager dans tous les combats.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Ma chronique:

Battling Violette

Gérard de Cortanze a choisi de nous faire découvrir une femme d’exception. Violette Morris va devenir au début du XXe siècle une grande championne, une artiste de music-hall, une homosexuelle engagée et une féministe qui ne s’en laissait pas conter.

Après Laisse tomber les filles qui explorait les années Yé-Yé, Gérard de Cortanze a choisi de remonter un peu plus le temps avec ce roman qui est une biographie romancée de Violette Morris, femme hors du commun.
On la découvre au début du XXe siècle, vers la fin de l’adolescence. Elle est alors pensionnaire dans un institut religieux en Belgique et va devoir subir les assauts d’Octave, l’un des seuls hommes de l’établissement. Pour tourner la page, elle va s’adonner à la pratique sportive et trouver dans ce loisir une raison de vivre. Très vite, elle devient championne et accumule les bons résultats. Son corps se transforme et dans les douches elle va pouvoir évaluer son physique à ceux de ses amies et trouver du charme à certaines, à commencer par son amie Claire, qui n’a pas froid aux yeux non plus. Leur relation va devenir de plus en plus torride jusqu’à les pousser à faire l’amour dans le bureau de Clotilde Honoré. La responsable du pensionnat va les surprendre et décider de chasser sa championne.
Si cet épisode traumatise la jeune fille, elle va aussi l’aguerrir.
Car il n’est pas question pour elle d’abandonner ses disciplines de prédilection, bien au contraire. À l’athlétisme (dans des disciplines aussi curieuses que le saut en hauteur sans élan, le 600 mètres par équipes de trois ou encore le lancer du poids bras droit et gauche), elle va ajouter la boxe, et à la boxe le football, sans oublier le cyclisme.
Gérard de Cortanze, en allant dénicher les archives de la presse, nous dépeint alors avec force détails ce que la France d’avant la Première Guerre mondiale pensait de ces femmes. Au fur et à mesure de ses exploits, Violette Morris dérange de plus en plus une société patriarcale et machiste.
Quand elle vient affronter les hommes sur leur terrain, les adeptes de la discrimination s’en donnent à cœur-joie sur le thème des femmes trop fragiles, sur leur corps qui n’est pas fait pour la pratique sportive, sur leur place à la maison plutôt que sur les terrains de sport. Des débats enflammés qui baisseront à peine d’intensité après la Guerre de 14-18 au cours de laquelle violette, ambulancière et motocycliste, démontrera tout son courage avant d’être démobilisée pour une pleurésie.
La paix revenue, elle caresse un nouveau rêve, les sports mécaniques. De la moto à l’auto, elle voudra mener de front cette nouvelle carrière, n’hésitant pas à chercher du soutien auprès d’un homme, alors qu’elle entend aussi se battre pour la reconnaissance de l’homosexualité. Un combat, ô combien difficile quand on sait les nuages qui commencent à s’accumuler, venus d’Allemagne.
C’est pourtant dans le pays qui va conduire les nazis au pouvoir et organiser les Jeux Olympiques de Berlin qu’elle va trouver une alliée, Greta Fassbinder.
Sa rivale lors d’une compétition épique à Magdebourg va devenir son amante. Mais le poids de l’Histoire aura raison de leur passion. À moins que Violette, par ses excès et ses provocations, ne soit elle-même responsable de son éviction des terrains de sport.
Mais déjà elle s’imagine rebondir sur une scène de music-hall. Et de fait, son tour de chant est un succès. Elle croise alors Cocteau, Jean Marais, Yvonne de Bray et s’éprend de Joséphine Baker et devient l’une des reines des nuits parisiennes. Mais déjà la Seconde Guerre mondiale s’annonce. Elle lui sera fatale…
S’il faut concéder quelques longueurs à ce roman, il n’en reste pas moins un témoignage puissant et un portrait étonnant d’une femme inclassable, dont les extravagances auront sans doute servi les causes qu’elle défendait, même si il lui aura fallu pour cela encaisser bien des coups. Sans doute parce que cette Femme qui court allait bien plus vite que son temps.

Femme qui court
Gérard de Cortanze
Éditions Albin Michel
Roman
416 p., 22,90 €
EAN : 9782226400215
Paru le 2 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Levallois-Perret, Montmorency, Montreuil, sur les champs de bataille de l’est de la France, puis à Châlons-sur-Marne et sur de nombreux stades et circuits automobiles. On y évoque aussi la Belgique, notamment Huy, Liège, Bruxelles, Uccle et l’Allemagne avec Magdebourg et Berlin.

Quand?
L’action se déroule du début du XXe siècle à 1944.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1910, Violette, âgée de 17 ans, est élève au couvent de l’Assomption. Encadrées par des professeures d’éducation physique anglaises, les jeunes pensionnaires y découvrent le sport. Les années passant, devenue une sportive exceptionnelle, elle enchaîne les championnats d’athlétisme, se passionne pour le cyclisme, le football, le water-polo, la boxe, la compétition automobile… Quand la guerre de 1914 survient, elle est ambulancière puis motocycliste de liaison.
Violette, boulimique de vie, court derrière un bonheur qui lui semble inaccessible. Elle s’essaie au music-hall, au théâtre, devient l’amante de Joséphine Baker puis d’Yvonne de Bray, l’ami de Cocteau et de Marais. Mal aimée, rejetée, elle va là où on l’accepte. Quand la guerre éclate, elle prend la direction du garage Pershing réquisitionné par la Luftwaffe et pratique le marché noir. Violette est une combattante du féminisme qui épouse les revendications des femmes inexorablement retardées par la Grande Guerre puis, dans les années trente, par la crise économique et la montée des périls.
Garçonne aux cheveux courts, en monocle et pantalon, qui n’hésite pas par provocation à pratiquer une radicale mastectomie. Fascinante, scandaleuse, Violette Morris cristallise les fantasmes et les conflits culturels dans lesquels notre époque peut se reconnaître.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La chambre de Violette donnait sur un parc divisé en autant de terrains de jeu, clos par un haut portail qui ouvrait sur une rue pavée. Dans le ciel, des nuages d’un gris anthracite coulissaient les uns sur les autres, poussés par le vent. En contrebas, derrière une haie de cormiers, tachetés de baies brunes, une courbe de la Meuse paressait, couleur de carême. Si elle avait dû compter toutes les fois où, depuis son arrivée dans ce couvent de l’Assomption à Huy, Violette s’était postée derrière les vitres de cette fenêtre, sa mémoire aurait atteint un chiffre qu’elle n’aurait pu retenir.
Sa chambre révélait ses goûts. Des coupes, gagnées en Angleterre et en France, et plusieurs médailles qui tenaient lieu de garniture de cheminée. Aux murs s’étalaient des trophées glanés dans les championnats. Un ordre parfait régnait dans la pièce meublée avec une note de modernisme et une certaine austérité. Seule marque de désordre : le costume des Amazones, bleu ciel comme le manteau de la Vierge, qui traînait sur une chaise – uniforme revêtu par les pensionnaires du couvent lors de leurs compétitions sportives. Violette avait dix-sept ans.
Parmi les éclats de mémoire qui dérivaient comme des icebergs, depuis son installation dans ce pensionnat pour jeunes filles de la haute bourgeoisie européenne, il en était qui revenaient sans cesse, tel ce matin du 20 avril 1903, jour anniversaire de ses dix ans où son père, le baron Pierre Jacques Morris, capitaine de cavalerie en retraite et fils du fameux général Morris, acteur de la conquête de l’Algérie dans les années 1830, l’avait laissée derrière les murs du pensionnat. Si petite, si fragile, sa minuscule valise à la main, sous les hautes colonnes de la puissante façade palladienne de l’édifice. Elle avait alors longuement observé les élèves, ses futures congénères, se promenant en petits groupes, ou deux par deux, tête contre tête, en une procession sans fin, ou bien buvant leur lait avec une paille, adossées aux murs de la pension. Puis, lorsqu’elle était montée dans sa chambre, elle s’était précipitée à la fenêtre. Elle avait vu son père s’éloigner, raide, d’un pas décidé, dans son habit militaire. Elle aurait tant aimé qu’il se retournât : il ne l’avait pas fait, préférant remonter dans sa voiture, une Ader 8 CV jaune bouton d’or qu’il conduisait lui-même, rappelant à qui voulait l’entendre que son concepteur, prénommé Clément, avait construit des téléphones et fait voler un avion à vapeur avant de se lancer dans l’automobile ! Anecdotes inutiles dont il était friand et dont Violette se disait qu’elle eût préféré les lui voir abandonner au profit sinon d’un intérêt accru, du moins d’un semblant d’attention qu’il lui aurait parfois accordé. Mais elle savait que c’était peine perdue. Et cela d’autant plus qu’à l’indifférence polie de ce père venait s’ajouter la franche hostilité de sa mère. De vingt ans plus jeune que son mari, Élisabeth Sakakini, dite « Betsy », ne s’était jamais remise de la mort de son petit Paul, survenue deux ans avant la naissance de Violette, à l’âge de huit mois. Ce décès prématuré, elle le faisait payer chaque jour à sa fille.
Oui, c’est à cette même place que, vigie inquiète, Violette avait vu pour la première fois le parc, le mur, la rue pavée, les cormiers, la Meuse et, comme jaillissant de la brume, tel un dieu païen, un cerf si vieux que ses bois semblaient des candélabres. Et c’est cette même veduta, telle qu’auraient pu la peindre Vermeer ou Canaletto, changeante au fil des saisons et de ses états d’âme et pourtant identique, presque rassurante, seule pérennité à laquelle se raccrocher, qu’elle regardait pour la dernière fois aujourd’hui, postée à la fenêtre de sa chambre ; car, bien qu’il lui restât encore une journée à passer au couvent de l’Assomption, elle s’était promis que cette station devant la fenêtre serait sa dernière.
Comment avait-elle fait pour survivre toutes ces années ? Voilà une terrible question à laquelle, après avoir mûrement réfléchi, elle ne trouva que deux réponses – contradictoires et complémentaires.
La première touchait au sport, mot étrange aux senteurs de soufre qu’il ne faut utiliser qu’avec parcimonie lorsqu’il est appliqué à la femme. Mauvaise élève, excepté en allemand, langue rugueuse dont elle aimait traquer les douceurs, que de fois ses professeurs l’avaient raillée pour son incapacité à faire ses devoirs avec application, la contraignant, pour la punir, à réciter ses leçons debout sur une chaise, devant ses camarades. Quant aux surveillantes, toutes nonnes britanniques, n’intimant leurs ordres qu’en anglais, elles avaient fustigé son goût de l’indépendance et son refus obstiné de suivre des règles auxquelles ses coreligionnaires se soumettaient avec, il faut le reconnaître, plus ou moins d’entrain.
Ce qui aurait pu se transformer en catastrophe prit un tout autre chemin grâce à une certaine Miss Eliss, adepte de l’éducation physique féminine. La jeune professeur dont le livre de chevet aurait dû être la Sainte Bible lui préférait Muscle et beauté plastique féminine de Georges Hébert, officier de marine et éducateur. Alors que les patronages catholiques et l’école publique proposaient aux jeunes filles des activités physiques se résumant à la marche, à la danse ou à la callisthénie, Miss Eliss avait, avec l’aide de sa hiérarchie, doté le couvent de l’Assomption d’une salle de gymnastique, d’un court de tennis, d’un bassin nautique, de pistes où pratiquer footing et athlétisme, et même d’un terrain modulable pour le basket, le hockey, voire le football ! Se considérant comme une « pionnière doublée d’une conquérante », elle n’hésitait pas à gratifier les jeunes filles dont elle avait la charge de discours récurrents dans lesquels elle rappelait que les Égyptiennes avaient concouru entre elles dans des épreuves de lancers et d’haltères, que la Grèce antique avait très tôt cultivé le mythe de la femme athlète, et qu’Atalante, fille d’Iasos et de Clymène, abandonnée par son père et grandissant au milieu des bêtes sauvages, aimait à défier les hommes à la course. Pourvue d’une culture sportive inépuisable, elle avait même un jour rapporté que chaque année à Markt Groningen, localité du Wurtemberg, « et cela dès le XVIe siècle », des courses étaient ouvertes aux jeunes bergères, ajoutant, après un théâtral temps d’arrêt dans sa péroraison : « Certaines années, mesdemoiselles, la hargne des concurrentes était telle que le bourgmestre en personne, monté sur son cheval et armé d’un bâton, n’hésitait pas à s’en servir afin d’empêcher ces Perrettes en furie de se pousser, de se tirer les cheveux, de se donner des coups dans la poitrine pour couper la respiration de leurs rivales. Je ne vous en demande pas tant, mais soyez fermes dans vos convictions ! »
Rejetant avec vigueur les préceptes avancés par Mme Irène Popard laquelle, dans La Gymnastique harmonique, affirmait avoir mis au point une méthode de culture physique complète, « spécialement adaptée à la femme », mais qui en réalité n’était qu’une suite de mouvements improbables faits de lancers de jambes, de culbutes, d’équilibres sur les mains, de sautillements et de mouvements respiratoires, le tout au son de musiques folkloriques vives « genre farandole ou fandango », Miss Eliss pensait intimement que la gymnastique ne suffisait pas à l’épanouissement de la femme, qu’il fallait lui ajouter le goût de la compétition, de la victoire et que cette alliance révolutionnaire – « oui, vous m’avez bien entendue, mesdemoiselles, révolutionnaire » – ne rendrait la femme que plus belle.
Avec 1,66 mètre pour 66 kilos, son tour de cou de 40 centimètres, son tour d’épaules de 1,20 mètre, ses biceps de 29 centimètres et ses mollets de 40 ; avec sa capacité respiratoire de 4 litres, ses longs cheveux noirs que toutes ses amies lui enviaient mais qu’elle détestait car ils la gênaient pour courir, et sa luxuriante poitrine déjà fort développée pour son âge, Violette s’était très vite révélée être une championne accomplie.
Dès la première compétition elle avait fait des merveilles. Il s’agissait d’une épreuve de natation pratiquée dans une des rivières affluentes de la Meuse. Alors que certaines de ses camarades ne cherchaient qu’à s’amuser, Violette, après s’être débarrassée de son blazer, de ses sandales et s’être attaché son bonnet de bain en caoutchouc sous le menton, avait plongé dans l’eau avec la ferme attention d’arriver première sur l’autre rive. Métamorphosée par le froid vif de l’eau qui s’emparait de ses bras et de ses jambes, dépassant une à une ses concurrentes qui n’en étaient encore qu’au stade de la nage du chien, elle avait ondulé dans l’eau comme un saumon gracile et, nageant le crawl à six battements de pied, avait, avec une célérité incroyable, atteint l’autre bord de la rivière. Là, dans son maillot de bain rouge, baissé jusqu’à la taille, elle s’était essuyé les épaules, frictionnant le reste de son corps luisant avec une serviette et avait savouré sa première victoire.
Au fil des mois et des années, elle avait accumulé les premières places, remporté pour son école nombre de coupes et de trophées, en natation, en basket, en tennis, mais surtout en athlétisme où, dans les courses de demi-fond, elle aimait assurer un train excessif qui poussait ses adversaires à l’abandon et elle-même à se dépasser, arrivant exténuée, au bord du malaise mais victorieuse. Fêtée par certaines, jalousée par d’autres, elle était incontestablement devenue le porte-drapeau du couvent de l’Assomption, à tel point que les plus enthousiastes des élèves lui prédisaient un avenir sur les pistes poussiéreuses des stades et les plus rêveuses sur les écrans muets du cinématographe. »

Extrait
« Elle avait divisé, ou plutôt son imprésario, avait construit son récital en quatre parties. Dans un premier temps, elle proposa des tangos qu’elle enfila les uns après les autres comme jadis les mètres de ses courses de demi-fond: à grandes enjambées souples et efficaces. Dans un second, elle s’appliqua à des reprises de «Negra Noche», «Swing Troubadour» et «La Rumba triste », qui mirent la salle en joie, car elle en donnait une interprétation très personnelle pleine d’humour et d’assurance acquise au fil des minutes qui passaient et qui lui prouvaient qu’elle pouvait chanter sans se ridiculiser. Puis vint le tour de son hommage très personnel à Suzy Solidor, surnommée l’«Amiral», super-garçonne impressionnante surtout lorsqu’elle portait smoking, reine incontestée des cabarets-dancings féminins, comme La Coquito l’était du Danzòn cubain. À peine avait-elle entamé «Obsession» que la salle l’écouta religieusement. Plus aucun verre ne tintait, plus aucune discussion ne venait perturber l’écoute : «Chaque femme je la veux/ Des talons jusqu’aux cheveux/ J’emprisonne dans mes vœux les inconnues.» L’hommage était composé des deux chansons en passe de devenir les deux hymnes du monde lesbien. Dans la salle, des couples s’embrassaient, se tenaient les mains, une émotion réelle, un trouble circulaient de table en table…» p. 252-253

À propos de l’auteur
Ecrivain, éditeur aux éditions Albin Michel, membre de l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, Gérard de Cortanze a publié plus de 80 livres, traduits en vingt-cinq langues. Parmi eux, des romans (Les Vice-Rois, prix du roman historique; Cyclone, prix Baie des Anges Ville de Nice; Assam, Prix Renaudot; Banditi; Laura; Indigo, prix Paul Féval; L’An prochain à Grenade, prix Méditerranée; Les amants de Coyoacan…, Zazous, des essais (Jorge Semprun, l’écriture de la vie; Hemingway à Cuba; J.M.G. Le Clézio, le nomade immobile; Pierre Benoit, le romancier paradoxal, prix de l’Académie française), et des récits autobiographiques (Une chambre à Turin, prix Cazes-Lipp; Spaghetti!; Miss Monde; De Gaulle en maillot de bain; Gitane sans filtre…). On lui doit également des livres sur les peintres Zao Wou-ki, Antonio Saura, Richard Texier, et notamment Frida Kahlo, la beauté terrible.
Si l’ensemble de son œuvre, divisée en cycles, a pour thèmes de prédilection ses origines italiennes mêlées – vieille famille aristocratique piémontaise du côté du père, classe ouvrière napolitaine du côté de la mère, une descendante directe de Frère Diable, dit Fra Diavolo – on lui doit aussi plusieurs ouvrages sur l’automobile. Né au sein d’une famille de pilotes de courses il a publié La Légende des 24 heures du Mans, livre pour lequel il a reçu le Prix des écrivains sportifs, ainsi que Les 24 Heures pour les nuls. Nombre de ses livres ont pour personnage principal une héroïne. Frida Kahlo, dans Les amants de Coyoacan; Gâlâh, dans L’an prochain à Grenade; Josette, dans Zazous; Michèle, dans Laisse tomber les filles et Violette Morris dans Femme qui court. Il est chroniqueur à Historia et président du Prix Jean Monnet de Littérature européenne. (Source: Éditions Albin Michel)

Site Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#femmequicourt #gerarddecortanze #editionsalbinmichel #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #BonnesFetesATous

Les Femmes des terres salées

FISCHER_les-femmes_des_terres_salees

En deux mots:
Émilienne quitte la ferme où elle était maltraitée pour rejoindre les ouvriers des Salines de Dieuze. Accusée du meurtre de son patron, elle va pouvoir être innocentée. Mais, alors qu’elle imagine un avenir plus serein, la Guerre de 1870 va tout chambouler.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un siècle en Lorraine

Élise Fischer continue à nous raconter sa Lorraine natale, cette fois en suivant le destin de quelques femmes de la seconde moitié du XIXe au XXe siècle. Au moment où l’Histoire bouleverse les histoires personnelles.

« On s’est raconté toutes ces histoires, le soir, au coin du feu, pour ne pas oublier. Souviens-t’en et parles-en à tes enfants! C’est notre histoire. Il ne faut pas qu’elle se perde. » Élise Fischer suit le conseil que donne le personnage de son nouveau roman avec beaucoup de ténacité. Aujourd’hui à la tête d’une impressionnante collection de romans dits du terroir, elle a développé un formidable talent, celui de vulgariser l’Histoire et nous la rendre palpable, chargée d’émotions et de personnages forts, à hauteur des hommes et des femmes qui peuplent la terre de sa Lorraine natale.
Après Le jardin de Pétronille situé à Nancy durant l’Occupation et Villa sourire qui dressait une fresque de la Grande guerre, nous voici en 1857. C’est le point de départ d’une saga en deux volumes qui va couvrir plus d’un siècle et, dans ce premier tome, traiter notamment de la Guerre de 1870 qui coupera la région en deux, avec une partie sous administration allemande et l’autre restant française. Mais n’anticipons pas.
Dans la ferme de Buzémont, près de Dieuze, Émilienne n’a qu’une envie, fuir. Comme tout le personnel féminin, elle doit subir les assauts de Jules Waldmann pour lequel le droit de cuissage fait partie de l’éducation. Elle part rejoindre sa cousine Henriette, ouvrière aux salines de Dieuze et où elle espère être embauchée.
Un départ qui va éveiller les soupçons de la gendarmerie, car Jules a disparu sans laisser de traces. Et alors que l’enquête se poursuit Émilienne prend ses marques dans ce monde en mutation où les progrès techniques transforment le paysage. Les machines à vapeur arrivent, les lignes de chemin de fer sont construites entre Dieuze, Nancy, Strasbourg et Paris. Napoléon III montre la puissance de son Empire en organisant une grande exposition universelle en 1867. Dans ce nouveau monde qui se construit Émilienne croit percevoir un avenir plus serein, car l’incendie de la Ferme du Buzémont et la découverte du cadavre de Jules l’a finalement innocentée. Mais d’autres nuages viennent assombrir son horizon. Venus d’Allemagne, ils vont rapidement recouvrir l’Alsace et la Lorraine. La Guerre va provoquer le départ de Napoléon III, mais surtout contraindre la jeune IIIe République à entériner la perte de l’Alsace et d’une grande partie de la Lorraine avec le Traité de Francfort.
C’est l’heure des «optants». Les habitants des territoires devenus allemands peuvent choisir de rallier la France où passer sous l’administration de Bismarck. Émilienne, ainsi qu’une grande partie de la famille, choisit Nancy. Passé le traumatisme, le Chef-Lieu de la Meurthe-et-Moselle entend se construire un avenir. Les peintres, les verriers, les architectes et les sculpteurs développent leur savoir-faire et leur créativité, alors qu’une nouvelle exposition universelle s’annonce.
Si l’on prend beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman, c’est parce qu’il nous est raconté à hauteur d’homme. Les histoires de famille et l’Histoire de France, les faits divers et les décisions politiques forment une trame passionnante qui nous fait ressentir les choses. On se réjouit d’ores et déjà du second tome, La Promesse du sel, qui arrive la semaine prochaine en librairie

Les femmes des terres salées
Élise Fischer
Éditions Calmann-Lévy
Roman
480 p., 21,50 €
EAN : 9782702162910
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Dieuze, mais aussi à Nancy et à Paris.

Quand?
L’action se situe de 1857 à la fin du siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
1857, en Lorraine. Après la disparition mystérieuse du fermier qui l’employait, un homme brutal qui abusait d’elle, Émilienne part rejoindre sa cousine Henriette, ouvrière aux salines de Dieuze. Malgré la gentillesse d’Henriette et de son mari Eugène, mineur dans les puits salés, Émilienne peine à surmonter le traumatisme des violences qu’elle a subies, d’autant que la gendarmerie la soupçonne de ne pas être étrangère à la disparition de son ancien maître.
Au moment où elle s’autorise enfin à connaître l’amour avec François, un jeune fermier, de terribles accusations obligent Émilienne à se cacher. Contrainte de vivre séparée de son mari, elle espère connaître le bonheur quand éclatera son
innocence. Mais elle a fait une promesse, lourde de sacrifices, qui a déjà scellé son destin…
Du Second Empire jusqu’à l’Exposition universelle de 1889 où les artistes lorrains, dont Émile Friant, seront récompensés, Élise Fischer nous entraîne dans une Lorraine méconnue, celle des salines et des travailleurs du sel, pour nous faire vivre les joies, les douleurs, les passions de femmes droites et fortes malgré les tourmentes de l’Histoire et l’adversité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Essor (Jacques Plaine)

Les premières pages du livre
« Ferme de Buzémont, Dieuze, février 1857
Émilienne se releva, secoua ses jupes. La colère, après l’humiliation subie, éveillait en elle des pensées meurtrières. Elle eut envie de hurler sa détresse à la terre comme au Ciel resté sourd à ses prières. Elle cracha par terre en se rajustant. Foi de fille bafouée, un jour, elle planterait cet homme et quitterait la ferme.
– Je le jure, murmura-t-elle, le poing levé, il crèvera.
Elle voyait comme en rêve le corps de cet homme se décomposer, devenir une charogne rongée par les vers. Il ne méritait pas autre chose. Et elle jubilait déjà par avance. Elle se reprit, baissa les yeux vers le sol souillé où serpentaient les filets de déjection. « Je ne veux pas rester une fille de ferme dans ces conditions, je croyais valoir mieux que ça ! »
Un jeune veau la regardait.
– Tu n’y es pour rien, petit Blanchot, et tu ne peux rien pour moi qui t’ai aidé à sortir des entrailles de ta mère, la brave Perlette.
Quitter la ferme était son obsession. Elle s’en irait travailler aux salines avec sa cousine Henriette qui y avait trouvé son salut, malgré le travail dur et pénible.
Au moins, après sa journée, elle serait libre. « Bien sûr, les hommes regardent les filles là-bas aussi, mais il y a du monde et ils ne peuvent pas nous culbuter devant tous, lui avait dit sa cousine en lui faisant ses adieux. Je penserai très fort à toi. »
Henriette clamait à qui voulait bien l’entendre qu’en ces murs, en dépit des vapeurs et de cette odeur de sel, elle respirait. Bien mieux qu’à la ferme, depuis qu’elle n’avait plus à redouter les assauts de Jules Waldmann, une bête de la chose. Jules, toujours émoustillé et prêt à planter son dard entre les cuisses des filles de ferme, puisque sa femme ne pouvait le satisfaire autant qu’il l’aurait voulu. De toute façon, Germaine avait fait son temps ou presque. À peine trente-cinq et déjà vieille et tordue, se plaignait-il. Son petit palais de douceur manquait de fermeté pour un homme comme lui. Les chairs molles d’avoir trop servi, flasques d’avoir trop subi. Certes, Germaine lui avait donné quatre gaillards et deux pisseuses. Mais Jules avait encore de l’ardeur et de la semence à répandre. Ce serait dommage que ces belles choses se perdissent. Il était un vrai paysan, un homme de la terre qui plante, qui sarcle, qui retourne tout sur son passage. La fatigue n’avait pas de prise sur lui. Un mollet, une gorge, un fessier dodu qu’il devinait sous les jupes et son os durcissait, se tendait. Il se vantait de faire jouir les filles comme personne.
– Elles gueulent, les petites garces, mais elles aiment ça !
Il le savait. Ah, leurs soupirs provoquaient chez lui contentement, fierté et jubilation au point de redoubler d’ardeur. Il affirmait lire dans le regard des donzelles et déceler le plaisir. Il était sûr de son fait et s’en enorgueillissait auprès des autres ouvriers agricoles ou du forgeron du bout de la rue quand il allait boire son godot1 avec lui.
– L’homme est maître sur ses terres. La vie est courte, il faut savoir en profiter et rendre grâce. C’est ma prière, fanfaronnait-il en claquant la langue.
Qui donc avait osé se plaindre au curé pour que l’homme de Dieu se sentît obligé de lui rendre visite au milieu d’un champ de betteraves à la fin juillet ? Le soleil cognait dur. La Lorraine tremble et grelotte en hiver pour mieux transpirer en été.
– Jules, faut qu’on cause tous les deux…
– Je vous écoute, mais si c’est pour que j’aille dans votre bâtisse plus souvent… ce sera dur, l’ouvrage ne manque pas, comme vous voyez.
– Tu es un bosseur, tout le monde le sait. Mais tu ignores le mot respect !
– Mais je respecte tout, mon père : la ferme, les champs, les animaux, même le bon Dieu, aux grandes fêtes, et je fais mes Pâques chaque année. Vous le savez bien, vous qui me confessez.
– Et les femmes ?
– Les femmes, je les honore comme il se doit et je leur permets d’exulter quand elles le demandent. Elles en ont autant besoin que nous, les hommes.
– Sauf que la plupart du temps, elles ne te demandent rien. Toi, tu prends. Ce ne sont pas des poules… Tu te comportes comme un coq ombrageux et fougueux.
– Je ne prends rien, mon père, je me dévoue et j’offre. J’ai des cadeaux plein le ventre, vous me comprenez ? Ne me dites pas que vous n’en faites pas autant avec la jolie petite Marinette, la bonne qui gère votre maison ! Cré nom d’un chien, sous votre soutane, vous êtes un homme !
– Ah, ça, non, Jules ! Jamais ! Marinette se garde pour son mariage avec Vincent.
– Ben, je n’aurais pas cru ! Et vous, comment faites-vous quand ça vous tortille jusqu’à en perdre la boule ?
– À chacun sa méthode, Jules. Moi, je puise des forces dans la prière et je respecte mes semblables. Je veille sur les âmes. C’est ma vocation et mon devoir. J’aurai des comptes à rendre, toi aussi.
– Bon Dieu ! Pardon, ça m’a échappé. Moi, je veille aussi sur mes semblables, mais pas comme vous. Je suis un homme qui a ses besoins. Faut exprimer, sinon on éclate, disait mon père qu’était pas le dernier des imbéciles.
– Faudrait veiller sur toi et sur ton âme. Que diras-tu au Seigneur quand tu arriveras là-haut et qu’il dressera la liste de tes outrances ?
– Outrances, c’est un peu fort, non ? Le bon Dieu m’a créé comme je suis, bien vigoureux, loué soit-il ! J’ai encore le temps de penser à là-haut.
– Sans te souhaiter du mal, ce sont des choses qui arrivent parfois plus vite que prévu. Essaye de t’en souvenir avant de t’endormir, juste après la prière… Nul ne connaît le jour et l’heure où le Seigneur rappellera son âme.
– Bon, vous n’allez pas encore me rabâcher que je dois aller à confesse ?
– Non, tu es assez grand pour savoir ce que tu dois faire. Quoique cela ne te ferait sans doute pas de mal. Mon petit doigt me dit que tu ne te comportes pas toujours très bien avec tes servantes. Si on dressait la liste de celles qui se sont sauvées sans demander leur reste… Sans compter Henriette qui a filé, grosse de toi… D’ailleurs, son enfant te ressemble comme deux gouttes d’eau. Tu ne peux pas le nier.
– Ah, ça, non ! Il n’est pas de moi, je fais attention. C’est comme sauter en marche de la carriole. Je sais éviter les ornières, moi.
– Permets-moi de mettre ta parole en doute. Et la petite Émilienne ?
– Oh, c’est une jolie gosse qui a tout à apprendre de la vie. Vous pouvez compter sur moi, monsieur le curé, j’en ferai une femme comme il faut. Tiens, si je n’avais pas marié Germaine, Émilienne m’aurait bien plu.
– N’oublie pas, Jules, le respect… Cette jeune fille est fragile. Il faut veiller sur elle. Elle n’est pas majeure et doit aider ses parents endettés jusqu’au cou à cause de son frère…
– Oui, je sais, c’est la raison pour laquelle on l’a prise chez nous. Elle aide Germaine à torcher nos six mioches et me donne un coup de main parfois.
– Veille sur elle avec RESPECT, je compte sur toi.
– Comme le lait sur le feu. Mais que je vous dise quand même, monsieur le curé, elle n’est pas si fragile, la donzelle, et surtout elle se laisse monter le bourrichon par Henriette, sa cousine. C’est qu’elle m’en crache, des horreurs.
– Si tu la laissais tranquille, la petite Émilienne, elle ne te cracherait rien du tout. Quant à Henriette, c’est une femme bien, qui a préféré fuir ta ferme que trop te servir. Je te le répète, Jules, apprends à modérer tes ardeurs.
– Bon, ça va, j’ai entendu votre sermon, monsieur le curé. C’est votre boulot, c’est comme lire votre machin…
– Le bréviaire.
– Ce n’est pas le tout, j’ai de l’ouvrage, moi. Merci pour la visite.
Le curé Berzinger remit son chapeau et s’éloigna, les épaules voûtées, accablé par tant de mauvaise foi. Il n’y avait rien à tirer de ce Jules ; un obsédé, voilà ce qu’il était. »

Extrait
« Que de guerres! Celle de Trente Ans a saigné la Lorraine et l’Alsace à blanc. Mon Dieu, gémissait Eulalie, que de misères pour les pauvres gens! Les mercenaires, des Suédois employés par Richelieu, s’en sont donné à cœur joie. Sur leur étendard figurait une horrible devise: « Tuez-les tous! » Ces habitants de l’Est qui valaient moins que des chiens. Comme s’ils étaient galeux… C’est comme je te le dis, ma petite Henriette. Nous n’étions que des barbares tout juste bons à être donnés aux cochons ou jetés dans l’étang. Deux siècles plus tard, tu vois, ma fille, on s’en souvient encore. Ce cardinal nous a fait tellement souffrir. On s’est raconté toutes ces histoires, le soir, au coin du feu, pour ne pas oublier. Souviens-t’en et parles-en à tes enfants! C’est notre histoire. Il ne faut pas qu’elle se perde. »

À propos de l’auteur
Élise Fischer est née à Champigneulles d’un père lorrain et d’une mère alsacienne. Journaliste, elle a longtemps travaillé pour Côté Femme (aujourd’hui Vivre Plus). Elle est productrice et animatrice de l’émission littéraire Au fil des pages sur RCF (réseau national) et membre du jury du Concours de nouvelles des lycéens de Lorraine. Elle est l’auteur de nombreux romans parus chez Calmann-Lévy et également aux Presses de la Cité et chez Fayard. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

Page Wikipédia de l’auteur 
Compte Twitter de l’auteur

Commandez les Livree en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

 

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesfemmesdesterressalees #elisefischer #editionscalmannlevy
#hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque
#explolecteur #livrestagram #instalivres #bookstagram #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #Lorraine #GrandEst #romansduterroir #Dieuze #Nancy

Les belles ambitieuses

HOFFMANN_Les_belles_ambitieuses

coup_de_coeur

En deux mots:
Amblard Blamont-Chauvry n’entend rien faire d’autre de sa vie que de profiter des plaisirs qu’elle peut lui octroyer. Mais, dans les années 70, les femmes sont ambitieuses et ne l’entendent pas de cette oreille. Même pas Coquelicot, la plus délicieuse d’entre elles…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Amblard le Bienheureux

Le nouveau roman de Stéphane Hoffmann est un régal de joyeuse ironie centrée sur un homme qui décide de ne rien faire, sinon de profiter de la vie. Dans son milieu, la chose n’est guère aisée, surtout quand quatre femmes ambitieuses vous entourent.

« Vous aurez beau vous agiter en tous sens, vous n’aurez qu’une expérience résuite à vous-mêmes. Les livres, eux, vous enrichissent de dix mille Existences. » Avouez-le, cette unique phrase suffit déjà à vous faire aimer le nouvel opus de Stéphane Hoffmann. L’auteur de Un enfant plein d’angoisse et très sage va vous convier à une fête de l’esprit ou le trait d’esprit – qu’on appelle aujourd’hui plus volontiers la «punchline» – est servi par une langue classique et élégante, où l’ironie cinglante voisine avec un humour pétillant.
Je ne sais si son «héros», Amblard Blamont-Chauvry, énarque et polytechnicien, aime l’opéra-comique. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il a décidé de vivre selon la formule de Jules Barbier et Michel Carré dans «Galathée» : « Ah ! qu’il est doux De ne rien faire Quand tout s’agite autour de nous. »
Car on s’agite beaucoup autour du jeune homme, énarque et polytechnicien de «bonne famille». Quatre femmes, Les belles ambitieuses du titre, vont essayer de (re)mettre le jeune homme dans le droit chemin. La comtesse de Florensac, sa marraine, est la plus expérimentée. À l’image de la Marquise de Merteuil dans les Liaisons dangereuses elle veut tout savoir des intrigues de cour – elle accueille chez elle et quelquefois dans son lit les ministres en exercice. Aussi manipulatrice qu’orgueilleuse, elle entend bien marier son protégé, quitte à la laisser ensuite folâtrer à sa guise. « Si un homme est doué pour l’amour, il doit faire profiter de ses qualités les autres femmes, si souvent délaissées. Et s’il n’est pas doué, il doit apprendre. Il s’améliore avec des maîtresses, l’épouse en profite, tu vois. »
Amblard va suivre ce conseil et épouser Isabelle Surgères, la seconde ambitieuse. Plus que pour avoir la paix que par amour. De fait, il ne se fait guère d’illusions : « Si on n’y prend pas garde, on se retrouve marié quand on prend juste plaisir à être ensemble. Mal assorti, le mariage est un crime parfait: deux morts. Le criminel – la société – n’est jamais punie. Il arrive même que ce double meurtre lui profite. »
En revanche pour elle, ce mariage doit être un tremplin pour atteindre les hautes sphères, celles qui décident, celles qui changent la vie. Sans doute plus par souci de sortir du rang et de se différencier que par conviction, elle s’affiche de gauche. Après tout, c’est «très tendance». Après des débuts en fanfare, il est nommé à Washington et elle peut parader au bras de son mari dans les dîners de l’ambassadeur Jacques Kosciusko-Morizet, les choses ne vont pas tarder à se gâcher.
Quelques années plus tard viendra le tour de sa filleule, Maxime d’Audignon. La jeune fille a le projet de construire un haras sur les terres familiales et vient demander l’aider d’Amblard, car elle se heurte au refus de son père. Et comme elle lui plaît bien…
Mais ma préférée est incontestablement Coquelicot qui doit ce surnom au jour de sa rencontre avec Amblard. Il faisait alors son service militaire et son régiment avait été choisi pour accueillir la reine d’Angleterre qui avait répondu à l’invitation du président Pompidou. Coquelicot, comme la couleur de la robe qu’elle portait, était l’une des hôtesses d’accueil dépêchées sur place. Très vite, ils vont se retrouver dans les bras l’un de l’autre et très vite ils vont s’amuser. Une complicité qui ne sera pas démentie par le temps, pétillante comme le champagne qui accompagne leurs retrouvailles. Un bonheur simple : « Je suis heureuse avec toi, tu es heureux avec moi. Laissons la société à Isabelle Surgères qui, elle, ne sera jamais heureuse parce que ce qu’elle n’a pas encore est plus important pour elle que ce qu’elle a. »
J’imagine qu’il y a un peu de Stéphane Hoffmann dans ce souvenir de jeunesse d’Amblard quand il raconte qu’il préférait se plonger dans Homère, Chateaubriand, Déon ou Lacarrière que dans la grande bleue. C’est ce qui nous vaut aujourd’hui ce magnifique roman.

Les belles ambitieuses
Stéphane Hoffmann
Éditions Albin Michel
Roman
272 p., 32,40 €
EAN : 9782226437334
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et Versailles, mais aussi à Orly, à Bougival, à Louveciennes, à Rambouillet, à Condé-sur-Vesgre, à Vichy, dans les Alpes italiennes et aux États-Unis, à Washington.

Quand?
L’action se situe du 15 mai 1972 jusqu’à la fin du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Traîner au lit avec une dame aimable est une sagesse : on n’y a besoin de rien ni de personne d’autre. C’est aussi une plénitude, c’est-à-dire un paradis. »
Paris, années 70.
La comtesse de Florensac veut avoir le salon le plus influent de Paris.
La jeune Isabelle Surgères veut changer la vie.
La douce Coquelicot veut faire plaisir à ceux qu’elle aime.
Ce sont les belles ambitieuses.
Elles s’activent autour d’Amblard Blamont-Chauvry qui, bien que polytechnicien, énarque, et promis à une brillante carrière, a décidé de s’adonner à la paresse, l’oisiveté, la luxure, la gourmandise et autres plaisirs.
Que faire de sa vie ? Comment s’épanouir ? Doit-on être utile ? Peut-on être libre ? Faut-il être ambitieux ?
À ces questions, chacun des personnages, entre Paris, Versailles et les États-Unis, à la ville comme à la campagne, répond à sa façon, et de manière parfois surprenante.
On retrouve l’élégance et l’humour mélancolique de Stéphane Hoffmann, prix Roger Nimier pour Château Bougon, dans ce roman éblouissant de finesse. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le blog de Gilles Pudlowski 

Stéphane Hoffmann présente Les belles ambitieuses © Production Albin Michel

Les premières pages du livre
« Je la rencontre dans les jardins de Trianon pendant une visite de la reine d’Angleterre. Je fais alors mon service militaire au 76e régiment d’infanterie. Comme Proust, soit dit en passant. Et je suis du détachement accompagnant le président de la République et Mme Pompidou à Orly pour y accueillir la reine et le duc d’Édimbourg.
Tous se la jouent Grand Vent de l’Histoire. Le Royaume-Uni va entrer dans l’Europe. On annonce un référendum pour l’année suivante. Je me donne des airs de m’en foutre et, de fait, je m’en fous. Je n’y crois pas. L’Histoire ne se joue pas à la coupée d’Orly, avec un Léon Zitrone imbattable sur les couleurs de manteaux, châtaigne pour la reine, abricot pour Mme Pompidou.
Elle est une des hôtesses engagées pour l’occasion. Elle sourit au Grand Trianon, où la reine a pris ses quartiers et où aurait lieu le fla-fla. J’ai vite repéré, entre femmes de ministres et d’ambassadeurs, cette jolie brune à peau mate au bout des regards du duc d’Édimbourg et du ministre français de l’Économie et des Finances. Ces fins chasseurs l’avaient remarquée.
Mais c’est moi qui, le soir venu, l’emmène faire un tour dans les jardins de Trianon.
Elle hésite pourtant un peu :
– Je ne sais pas si je peux quitter le péristyle. On peut avoir besoin de moi à tout instant.
– Quel est votre rôle ?
Elle a une moue un peu vague, et qui me fait rire. Mais déjà elle me suit à pas lents, sans plus d’hésitation ni avoir demandé la permission à personne, ni regardé derrière elle. Bien sûr, je ne doute pas de moi. Nous marchons dans une allée si bien ratissée que les graviers semblent collés au sol. Je bombe le torse. Cet air tiède de tilleuls en fleur et de miel. Nous allons tranquillement vers le Grand Canal sur lequel, pendant des années, j’ai fait de l’aviron. Nous nous taisons. Si le silence se prolonge, il deviendra gênant. Je ne peux tout de même pas lui parler d’aviron.
– Qu’avez-vous fait depuis ce matin ? lui dis-je enfin.
Son petit rire. Spontané, clair et discret. Un rire d’enfant qui ne veut pas qu’on lui demande ce qui l’amuse.
– J’ai attendu, dit-elle enfin.
La voix est gaie, encore rieuse. Elle soupire, presse le pas. Je m’inquiète. Est-ce que je marche trop vite ? Mes grandes jambes. Et ces bottes. Mais elle reprend :
– Il a fallu arriver tôt. Trop tôt. On nous a coiffées. Puis habillées. C’est ma deuxième robe de la journée, explique-t-elle en tournant sur elle-même, dans un mouvement qui m’enchante. Je ne sais pas trop à quoi la première a servi. Vous aimez ?
C’est un fourreau de crêpe d’un rouge assez violent, avec un col Claudine en lamé argent.
– Cette couleur, c’est co-que-li-cot, m’explique-t-elle en détachant lentement les syllabes, comme si elle parlait à un demeuré. Joli, non ? Coquelicot, coquelicot, on dirait une chanson. C’est léger, c’est vif, c’est fragile, ajoute-t-elle. C’est violent, aussi ; et tenace. Comme moi. Dans cette robe, je me sens à la fois nue et protégée. C’est à la fois une peau et une armure, vous voyez ?
Elle éclate encore de rire devant mon air ahuri.
– Non, vous ne voyez pas. Les hommes comme vous ne voient rien aux femmes. Allons, je vous taquine. Bon, je reprends. Depuis ce matin, nous avons donc accueilli les invités. Nous les avons placés. Il a fallu garder le sourire en toutes circonstances. J’ai un peu mal à la mâchoire. Je pourrais vous raconter des choses pas jolies jolies sur certaines personnalités, mais nous dépendons de M. Senard, à qui nous avons promis le silence. J’aime beaucoup M. Senard. C’est le chef du protocole, vous savez, précise-t-elle comme si ça devait m’éblouir.
Je ris à mon tour. Cette fille me plaît.
– Oh ! gardez vos secrets, que voulez-vous que j’en fasse ? Croyez-vous que cela m’intéresse ?
Craignant de l’avoir froissée, je lui pose la main sur le bras. Elle ne frissonne pas.
– Pardon, je ne voulais pas dire ça. Ou, du moins, pas comme ça.
Elle continue à sourire mais, soudain, elle s’arrête net.
– Cette voix ! murmure-t-elle. »

Extraits
« Coquelicot s’arrête et, soudain, tout s’ordonne autour d’elle. Tout est neuf dans ces jardins que je connais depuis l’enfance, et qui partout invitent à l’amour parmi ces tilleuls aux parfums sucrés fuyant dans la perspective du Grand Quinconce. Les insectes tournoient dans la lumière poussiéreuse et dorée de juin. Les promeneurs, insoucieux de la présence de la reine, parlent doucement de leurs affaires. Tout cela pourtant tremble et s’estompe devant Coquelicot qui, seule, semble vraie. Elle s’est arrêtée et, en riant :
– Vous m’entraînez dans les jardins, je ne sais même pas qui vous êtes. Comment vous appelez-vous ? me demande-t-elle. Amblard Blamont-Chauvry ? C’est bien votre nom ? Le vrai ? Vous vous moquez de moi, c’est un pseudonyme, n’est-ce pas ? Savez-vous que Sacha Guitry avait un figurant nommé « Labite » et que c’était un pseudonyme ? (Elle rit encore ; plus longtemps, ça deviendrait vexant.) Mon Dieu ! vous avez un nom plus ridicule encore que le mien, que je ne vous dirai pas.
– Que je ne vous demande pas.
Elle hausse les épaules :
– Que voulez-vous faire, dans la France d’aujourd’hui, avec des noms pareils ? Autant porter des bois. »

« Dire que nous nous sommes amusés tous les deux, c’est ne rien dire. Nous nous sommes amusés, oui, mais surtout nous nous sommes trouvés.
L’amour avec Coquelicot ne va bien sûr pas très loin, dans la charmille, derrière le Buffet d’eau. Nous nous effleurons. Juste mes lèvres contre sa peau, « ne me décoiffez pas, je vous prie, que dirait M. Senard ? », son souffle dans mon souffle, son cœur palpitant, mes mains qui frôlent, une lumière qui naît. Une porte qui s’ouvre ; façon de parler, hélas.
De cette frustration, naît en moi un élan que je ne veux plus jamais perdre. Une frénésie que je veux ne jamais voir finir. Une évidence que je cherchais et que je viens de trouver. Et la certitude, à vingt-cinq ans, que ma vie sera merveilleuse.
D’une certaine manière, je suis né le lundi 15 mai 1972 à Versailles. Comme Archimède dans son bain, Paul de Tarse à Damas, Jeanne d’Arc dans le jardin de son père, entendant sainte Catherine, sainte Marguerite et saint Michel, Isaac Newton dans son verger de Woolsthorpe, Bernadette Soubirous à Massabielle ou Paul Claudel derrière son pilier de Notre-Dame. J’ai trouvé auprès de Coquelicot ma place dans le monde, ce qui engagerait ma vie entière : ma place est auprès de Coquelicot, par elle, avec elle et en elle. » p. 25-26

« Si on n’y prend pas garde, on se retrouve marié quand on prend juste plaisir à être ensemble. Mal assorti, le mariage est un crime parfait: deux morts. Le criminel – la société – n’est jamais punie. Il arrive même que ce double meurtre lui profite. » p. 32

« Depuis l’enfance, d’Audignon et moi nous mettons en garde contre les dangers que nous risquons et les bêtises que nous nous proposons de faire. Nous faisons toujours ces bêtises la prudence n’est pas notre fort -, nous évitons parfois ces dangers, mais avec le soutien d’un ami qui, quoi qu’on fasse, ne nous juge pas et prendra notre défense. .
Aujourd’hui, tout de même, quelque chose change. Pour la première fois, lui et moi nous présentons en même temps sur ce champ de tir aux pigeons qu’est le mariage. Thierry ne peut plus rien pour moi, je ne peux plus rien pour lui. » p.75

« « Je ne sais rien de toi, tu ne sais n’en de moi. » Nous avons trouvé la vérité de notre relation : l’amour physique. On me dit que j’ai une vie de chatte de gouttière. C’est curieux comme on condamne ceux qui font du bien. Je suis heureuse avec toi, tu es heureux avec moi. Laissons la société à Isabelle Surgères qui, elle, ne sera jamais heureuse parce que ce qu’elle n’a pas encore est plus important pour elle que ce qu’elle a. Pourtant, loin d’être frivole, Coquelicot est appliquée, réfléchie, studieuse, pieuse même : ne fait-elle pas une petite prière avant l’amour? Elle met du sérieux dans tout, surtout dans les jeux du lit.
Il est vrai que ce sont les seuls jeux que je lui connaisse. » p. 80

« Nous sentons que nous avons, l’un sur l’autre, du pouvoir et nous décidons de ne pas l’utiliser. Pas encore. Nous nous ménageons, ce qui est normal puisque nous sommes destinés à être un ménage. Nous ressemblons à des chatons pour calendrier des postes.
Ce mariage avec Isabelle serait une catastrophe? Peut-être, et alors? C’est amusant, les catastrophes qui ne concernent que deux personnes et font plaisir à tant de monde. Vivre, n’est-ce pas faire des bêtises ? Ce qu’on appelle : avoir des aventures.
Sinon, quel ennui ! » p. 87

« Je vais te dire ce que je pense, Amblard, poursuit Marraine en prenant la coupe de Dom Ruinart 1966 que lui tend l’hôtesse. Merci, mademoiselle. Je pense qu’un homme fidèle est un vicieux, un égoïste et un goujat. Ou alors, qu’il n’a pas de santé. Parfaitement. À ta santé, justement. (Elle cligne de l’œil.) Et à tes amours, hu! hu! hu! Comprends-moi bien. Si un homme est doué pour l’amour, il doit faire profiter de ses qualités les autres femmes, si souvent délaissées. Et s’il n’est pas doué, il doit apprendre. Il s’améliore avec des maîtresses, l’épouse en profite, tu vois. » p. 124

À propos de l’auteur
Journaliste et critique littéraire, Stéphane Hoffmann publie Le Gouverneur distrait en 1989 et obtient le prix Nimier pour Château Bougon en 1991. Des filles qui dansent (2007) et Des garçons qui tremblent (2008) le consacrent comme un de nos plus brillants romanciers. Les autos tamponneuses, en 2011, confirment son succès. En 2016, il obtient le prix Jean Freustié pour Un enfant plein d’angoisse et très sage. (Source : Éditions Albin Michel)

Page Wikipédia de l’auteur
Profil LinkedIn de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesbellesambitieuses #stephanehoffmann #editionsalbinmichel #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #MardiConseil