Revenir à toi

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  RL-automne-2021

En deux mots
La nouvelle qu’elle attendait depuis trente ans surprend Magdalena: on a retrouvé sa mère dans un village de Lot-et-Garonne. La comédienne part toutes affaires cessantes à sa rencontre. Au choc des retrouvailles va succéder une quête des origines et la réappropriation de sa propre histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Redire maman après trente ans de silence

Si Léonor de Récondo a changé d’éditeur, elle a conservé sa plume étincelante pour raconter dans Revenir à toi les retrouvailles d’une fille avec sa mère trente ans après leur douloureuse séparation.

Le hasard a voulu que le message parvienne à Magdalena moment où elle sortait de chez sa dermatologue. Adèle, son agente, lui annonce tout de go que l’on a retrouvé sa mère. La nouvelle qu’elle attendait depuis trente ans la sidère. Et ce n’est que quelques minutes plus tard qu’elle à la présence d’esprit de demander à quel endroit elle a été localisée. Le SMS qui suit, toujours aussi factuel indique: «Maison éclusière à Calonges sur le canal latéral, Lot-et-Garonne».
Magdalena dispose de quelques jours avant de retrouver les planches et les lectures préparatoires de l’Antigone de Sophocle qu’elle prépare pour le Festival d’Avignon. La comédienne ne se pose guère de question et prend la direction du Sud-Ouest. En train jusqu’à Bordeaux, puis en voiture jusqu’à destination. Un voyage qui lui offre une première occasion de rassembler ses esprits, de faire défiler les bribes les plus vivaces de son histoire. Comme ce jour où, à quatorze ans, on lui a annoncé que sa mère était partie se reposer «chez des professionnels» et qu’on ne pouvait pas la contacter. Autour de la table la grand-mère Marcelle, le grand-père Michel et Isidore, le père se murent dans un silence d’autant plus difficile à accepter pour Magdalena qu’elle est dans sa période de sa vie où elle aurait tant besoin d’Apollonia, maintenant que son corps se transforme, que les regards des hommes se font plus insistants, que la jeune fille devient femme.
Alors lui reviennent en mémoire sa beauté, sa mélancolie et le parfum de la poudre de sa mère. Et l’absence. La douleur de l’absence qu’elle tentera de conjurer avec le théâtre et cette Antigone, dans la version d’Anouilh, qui lui permettra de se rapprocher de l’absente. «Durant cette année de troisième, sous le regard tendre de monsieur Berthelot, Magdalena sauvait sa peau. En créant son propre monde, elle s’élaborait en glaise, se façonnait en pied, armatures dedans. Bien droite.
Quand elle entra sur scène pour la première et unique représentation — le préau transformé en salle de spectacle, fenêtres tendues de noir, chaises prêtes à accueillir le public, loges installées dans les toilettes pour filles, gloussements et transpirations — le sol s’échappa, aspiration du vide, elle exécuta alors sa danse sur le fil.»
Cette vocation lui conduira jusqu’à la renommée, un César, et une vie sans problèmes, au moins au niveau matériel.
Mais c’est une toute autre femme qui arrive à Calonges. Anxieuse et désemparée. car la petite maison au bord du canal a les volets clos et personne ne lui répond. Elle décide alors de s’installer en face, s’achète une tente, un duvet, des chaussures et quelques vêtements dans un magasin de sport et attend patiemment un signe de vie. Jordan, le vendeur, est intrigué par cette cliente très particulière et, s’il ne le reconnaît pas, est fasciné par sa grâce et sa beauté. Après son travail, il ira la retrouver…
Quand Apollonia finit par apparaître, le roman prend une nouvelle dimension. Ce n’est plus seulement la fille qui a rendez-vous avec son passé, mais aussi sa mère. Un épisode traumatique né d’un autre épisode traumatique. Mais les mots pour le dire ont depuis bien longtemps été avalés par la douleur. Avec délicatesse et sensibilité, Léonor de Récondo fait alors appel aux autres moyens de communiquer, notamment au toucher et à l’odorat. La plume sensuelle de la romancière qui est, rappelons-le aussi, violoniste de grand talent fait ici merveille, à tel point qu’il nous est possible de lire entre les lignes, de sentir et ressentir les émotions de Magdalena dans son parcours. Fort et prenant.

Revenir à toi
Léonor de Récondo
Éditions Grasset
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782246826828
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Calonges dans le Lot-et-Garonne. On y évoque aussi Paris, Marmande, Cadillac ainsi que Le Chambon-sur-Lignon et Lódź.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’elle reçoit un message lui annonçant qu’on a retrouvé sa mère, disparue trente ans plus tôt, Magdalena n’hésite pas. Elle prend la route pour le Sud-Ouest, vers la maison éclusière dont on lui a donné l’adresse, en bordure de canal.
Comédienne réputée, elle a vécu toutes ces années sans rien savoir d’Apollonia. Magdalena a incarné des personnages afin de ne pas sombrer, de survivre à l’absence. Dès lors que les retrouvailles avec sa mère approchent, elle est à nu, dépouillée, ouverte à tous les possibles.
Revenir à toi, c’est son voyage vers Apollonia. Un voyage intérieur aussi, vers son enfance, son père, ses grands-parents, ses amours. Un voyage charnel, parenthèse furtive et tendre avec un jeune homme de la région. Lentement se dévoile un secret ancien et douloureux, une omission tacitement transmise.
Revenir à toi, c’est aussi un hommage à Antigone et aux grands mythes littéraires qui nous façonnent. Magdalena a donné vie à des personnages, elle est devenue leur porte-voix. Devant Apollonia, si lointaine et si fragile, sa voix intérieure se fait enfin entendre, inquiète mais déterminée à percer l’énigme de son existence.
En l’espace de quelques jours, dans cette maison délaissée, Magdalena suit un magnifique chemin de réconciliation avec l’autre et avec elle-même. Vie rêvée et vie vécue ne font désormais qu’une.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Page des libraires (Victoire Vidal Librairie La Manufacture à Romans-sur-Isère)
Blog Les papiers de Calliope (Stéphanie Loré)


Léonor de Récondo présente Revenir à toi © Production Éditions Grasset

Les premières pages du livre
« Magdalena est allongée sur le lit recouvert d’une feuille de papier jetable, elle observe le médecin, et remarque son front trop lisse, les ridules autour des lèvres comblées, gonflées, publicité pour les injections qu’elle propose.
Et Magdalena dit, sans l’avoir prémédité, j’ai ce grain de beauté dans le cou. Ça me dérange pour me coiffer, j’ai peur que le peigne ne l’arrache, et pour les perruques aussi, le maquillage, il faut toujours que je pense à le protéger.
La dermatologue regarde, touche de son doigt froid. Son index analyse matière et densité. Elle s’excuse justement du froid et ajoute, ce n’est rien, je vais vous l’enlever tout de suite.
Elle imbibe un coton de lotion anesthésiante, le pose quelques instants sur le grain de beauté, et d’un coup de scalpel tranche net le bout de peau brunâtre. Un peu de sang, c’est fini.
La dermatologue, contente d’elle, sourit.
C’est allé vite pour Magdalena, elle n’a rien senti. Elle demande, fini quoi ?
Le grain de beauté.
Et le médecin lui colle un pansement à la place.

Dans la rue, Magdalena se demande pourquoi elle a accepté que cette femme qu’elle ne connaît pas lui coupe ce petit bout de peau.
Son téléphone sonne.
Sur l’écran apparaît la photo d’Adèle, son agent.
Oui ?
La voix lui dit quelque chose qu’elle ne comprend pas.
Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, Adèle ?
Et Adèle répète plus lentement : Magda, on a retrouvé ta mère.
Magdalena raccroche, range le téléphone.
Cet appel n’a pas existé. Rien à entendre, rien à comprendre, mais il provoque une fissure dans ses pensées. Fissure aussi fine que l’incision dans son cou. Elle la sent, elle a peur du flot de souvenirs qui pourrait surgir. Un suintement qui finirait par tout emporter. Emporté, le château construit depuis l’enfance. Goutte après goutte, l’édifice s’effondrerait sur lui-même, noyant sa volonté farouche, arrachant les tuteurs et laissant les mortiers dissous.
La houle est profonde.
Combien d’années pour s’interroger sur l’absence, s’y soumettre, s’y conformer, raison faite ? Elle ne veut pas compter. Compter, c’est commencer de donner chair aux souvenirs, c’est croire que ce coup de fil a eu lieu.
Un grain de beauté en moins, elle en était là, juste là, pas plus loin.
Son portable vibre encore et encore dans son sac. La fissure s’étend dans son cerveau.
Elle s’empare du téléphone. Cinq appels en absence. Adèle.
Personne ne peut lui parler de sa mère. Personne n’en a le droit parce que nul n’a su lui expliquer. Et si des réponses existaient bel et bien, ce serait trop tard.
Trente ans.
Pourquoi faire semblant ? Magdalena a compté chaque jour, des petits bâtons les uns à côté des autres dans sa tête, une foule en désordre.
Elle envoie un SMS à Adèle : Où ça ?
Maison éclusière à Calonges sur le canal latéral, Lot-et-Garonne.
Un pas devant l’autre sur le trottoir parisien, Magdalena est en route, à pied, en train, en bateau, s’il le faut.
Elle prend le métro vers la gare Montparnasse, achète un billet à un guichet automatique. Le prochain train pour Bordeaux part dans trente minutes. Elle a retiré 500 euros. Les dix billets de cinquante sont rangés dans son portefeuille.
Deux heures de train, ensuite, elle ne sait pas. Elle sait simplement que c’est par là, dans ce coin de France. Ça la rassure d’avoir du liquide sur elle, ça la protège.
De quoi ? De qui ?
Elle chasse ces questions, pense qu’elle n’a prévenu personne de son départ. Adèle s’en doutera.
Sa prochaine répétition est dans cinq jours. Ce voyage n’aura pas existé. Au retour, sa vie recommencera avec la lecture préparatoire de la pièce programmée à Avignon cet été. Antigone de Sophocle. Elle est Antigone. Elle l’a lu, relu, par cœur, rabâché. Mais là, elle ne se souvient de rien, sinon d’une réplique qui tourne en boucle dans sa tête comme un disque rayé.

Je péris sans avoir usé ma part de vie.

Elle ne va pourtant pas périr, elle est bien en vie avec sa revue en main dans la boutique de la gare. Elle la pose. Elle vient de se rendre compte qu’elle a 500 euros en poche, mais pas un habit de rechange, juste un jeans, un chemisier en soie, une veste en tweed. À ses pieds : des escarpins. Ce matin, elle a hésité à mettre des baskets, et puis elle a choisi ces talons pour se donner de l’assurance devant la dermatologue. Il faudra s’acheter d’autres chaussures.
Le tableau d’affichage indique la voie 4.
En arrivant sur le quai, elle s’aperçoit que sa voiture est la plus éloignée. Elle presse le pas, ne veut pas rater ce train-là. Trente ans. Trente ans et une course sur la voie 4.

Assise, place isolée en première classe, elle transpire, enlève sa veste. Son chemisier colle à son dos. Elle le secoue, souffle entre la soie et sa peau.
Elle se détend, s’installe confortablement. Pendant les heures de voyage, personne ne pourra ni la joindre ni la rejoindre. Elle sera en suspens, entre deux territoires.
Elle observe son reflet dans la vitre. Elle s’examine comme elle le ferait d’un visage étranger, comme la dermatologue plus tôt. Elle touche le pansement qui ne s’est pas encore décollé.
Apollonia, est-ce que je te ressemble ?
Apollonia, le prénom de sa mère.
Elle continue de se regarder, passe la main dans ses cheveux pour peigner les boucles brunes qui se sont emmêlées. Boucles noires de jais, peau diaphane blanche, on lui a toujours dit ta peau de lait, pommettes hautes, nez droit, long, bouche charnue, lèvre supérieure saillante, et ses yeux vert très pâle qui changent suivant les mouvements des nuages, la densité du ciel, la pluie, l’orage, les embardées de bleu. Sa beauté. On lui dit toujours, Magda, ta beauté.
Quoi, ma beauté ?
Et souvent l’interlocuteur n’ajoute rien, ou bien la compare à des actrices américaines des années 50, beautés sophistiquées, beautés amples, seins-fesses-jambes. Ces comparaisons laissent Magdalena indifférente. Elle ne voit rien d’elle dans ces femmes-là. Magdalena ne voit rien d’elle en général.

Elle se souvient d’une boîte carrée recouverte d’une peau brune de serpent, ses jointures dorées, le bruit sec de la fermeture, la poudre libre et rose clair maintenue sous un fin grillage. Recouvrant ce maillage en fer, il y a une houppette en tissu à la texture fragile et moelleuse, tachée en son centre par l’imprégnation répétée de poudre. Cette poudre posée sur la joue de sa mère.
Le poudrier s’ouvre et se referme dans un pli de la mémoire de Magdalena.
Et ça lui revient d’un coup. À ce moment précis, ça lui explose au visage, ça crève ses sens, ça donne un coup d’arrêt au fil de ses pensées. Comme le souffle d’une explosion : le parfum de la poudre de sa mère.
Les larmes surgissent.
Elle s’affaisse un instant sur son siège, puis se redresse. Ce n’est que le début du voyage. Elle n’observe plus son reflet sur la vitre, son regard n’accroche aucun arbre, aucune maison qui longe la voie ferrée. Magdalena se souvient.
Elle se souvient du jour où son père, Isidore, lui avait dit : maman est partie.
Une phrase simple, sujet verbe participe passé. Une phrase tout à fait intelligible. Magdalena la comprenait, mais la trouvait trop courte. Il lui manquait au moins un complément de lieu, ainsi que plusieurs paragraphes d’explications. Une maman ne part pas comme ça. Le ton de son père était à la fois désinvolte et ferme. Il esquivait, il n’y avait ni pharmacie, ni boulangerie, ni même une autre ville. Il y avait un espace long et indéterminé pour une durée distendue.
Maman est partie.
Elle se souvient d’avoir hoché la tête en signe de compréhension et de soumission. D’impuissance aussi. Que pouvait-elle faire avec ses petits bras, ses petites jambes, son petit corps de rien du tout ? Du haut de ses quatorze ans, Magdalena avait la conscience de n’être rien. Les années précédentes l’en avaient convaincue, ballottée par les humeurs des adultes, leurs mouvements imprévisibles, le regard confus de sa mère à force de médicaments, vides les jours derniers.

La neige. Le regard d’Apollonia s’était perdu dans la neige. La neige et le froid lorsque, enfant, elle s’était recroquevillée dedans, les habits trempés. Dans la mémoire d’Apollonia, un millier de trous, dans son cerveau aussi. Des trous d’air pour que l’histoire file, pour faire la place belle à l’oubli. Un grand blanc. La peur. Cette neige-là ne fondait pas. Dans son petit lit chez ses parents au village, ça lui revenait, les pieds gelés sous l’édredon, les pieds gelés par le froid, la neige et la peur. Ça revenait dans ses godasses sans crier gare, ça mouillait ses chaussettes ou bien ça se cachait au fond de ses poches alors qu’on était en plein été. Le rythme des apparitions de la neige était incontrôlable et la prenait toujours au dépourvu. Ses souvenirs faisaient ce qu’ils voulaient. Parfois, ils disparaissaient, parfois ils l’étouffaient.

Maman est partie.
Magdalena pensait qu’elle avait dû se dissoudre. Et à force de se dissoudre, il n’était rien resté, juste un petit tas de poussière que grand-mère Marcelle allait aussitôt balayer. D’un geste souverain, Marcelle ferait place nette avec son balai en paille, aux épis maintenus par des filins bleu et rouge.
Ils avaient déménagé peu de temps auparavant dans la maison des grands-parents. Un pavillon de plain-pied en rase campagne. Tout est à plat, s’était dit Magdalena. Tout est tout à fait plat.
Marcelle&Michel, les parents d’Isidore, les avaient accueillis quand Apollonia avait commencé de passer la plupart de ses journées allongée. Isidore n’y arrivait plus. Ça faisait deux mois. Il ne dit pas le mot dépression. Il dit à ses parents, je ne sais pas, je ne la reconnais plus. À Magdalena, il ne dit rien.
Quand Apollonia avait cessé de sortir du lit, il avait appelé le médecin à l’aide. Pendant la consultation, Apollonia s’était laissé faire.
Les ronces envahissaient les ruines, le soleil se levait et se couchait comme bon lui semblait. L’hiver s’installait et la neige se propageait.
Tout haut, elle avait dit au médecin, le blanc, vous comprenez, le blanc, on ne peut pas lutter.
Et Isidore avait pris peur.
Il avait déclaré à sa mère qu’il ne pouvait pas tout faire, travailler, s’occuper de Magdalena et d’Apollonia.
Grand-mère Marcelle avait d’abord rechigné, puis accepté. Elle avait sermonné son fils, je te l’avais bien dit, ça fait des années que je sais que ça va finir comme ça… je l’ai connue bien avant toi, Apollonia. Quand je l’ai vue arriver comme nouvelle institutrice à l’école, quelque chose clochait. Elle était toujours trop exaltée ou trop fragile, ça ne tournait pas rond dans sa tête… Tu te souviens comme je t’ai prévenu ? Non, pas seulement sur votre différence d’âge, je t’avais dit, regarde comme elle se précipite tout le temps, le corps en avant. Tu te souviens ? Tu ne m’as pas écoutée, tu n’en as fait qu’à ta tête, et vous en êtes là aujourd’hui…
Elle pouvait parler des heures sans s’arrêter, sans respirer, grand-mère Marcelle, jamais à court d’arguments. Ça vous coupait le souffle.

Alors, on s’était serrés dans le pavillon. Magdalena avait abandonné sa chambre à regret, vue sur le jardin pas très grand, mais jardin quand même, son petit bureau, sa chaise en osier, son lit surmonté d’une étagère où elle rangeait soigneusement ses livres par ordre de préférence.
Elle et Diego, son ours en peluche, s’étaient installés sur le canapé-lit du salon des grands-parents. Plus de chambre, mais la compagnie constante du poste de télévision à tube cathodique, parallélépipède sombre, bruyant, chapeauté de son antenne. Images en noir et blanc rarement nettes. Journaux regardés religieusement le soir, en famille, provoquant des commentaires et des ricanements brefs. Le nouveau territoire de Magdalena, ce canapé-lit déplié pour elle la nuit, tel un radeau pris dans la tourmente. »

Extraits
« C’est Antigone qui l’a sauvée, pas celle de Sophocle, non, celle d’Anouilh. Le premier personnage à l’avoir percutée de plein fouet. Antigone est devenue son amie, son autre. Celle espérée qui comprend tout, prend tout, ne se sépare jamais, n’abandonne pas, n’y pense même pas. Celle qui l’avait traversée tout entière d’un bout à l’autre, à bras-le-corps s’était emparée de son esprit, de sa mémoire, de sa bouche, des phrases qui en sortaient, celle qui façonnait ses gestes. Elles étaient ensemble. Magdalena n’était plus seule.
Magdalena entrait en vie comme d’autres en guerre, son armée intérieure déployée en ordre de bataille. Sur scène de même, étendard au vent, mots engloutis, rabâchés, malaxés, pris et appris, joués et déjoués.
Chaque réplique d’Antigone, quand elle avait débuté l’atelier théâtre en classe de troisième, était taillée pour elles deux. Mêmes corps, mêmes langues.
Le professeur lui avait pourtant dit, elle est trop maigre pour toi, Antigone. Le prologue le spécifie, la petite maigre qui est assise là-bas. Tu es trop belle, Magdalena, pour être Antigone. Tu dois être Ismène.
Elle s’était dressée devant monsieur Berthelot. Vous en savez quoi de la beauté, monsieur? La petite maigre, elle est ici, lui avait-elle dit en pointant son propre cœur. Elle est ici, et c’est moi. Je le sais.
Avant de tourner les talons. p. 32-33

Des années qu’il ne croyait plus à la possibilité d’un amour. Il se sentait fort tout à coup. Avec Apollonia, toujours quelque chose lui échappait, pourtant il l’avait aimée comme un fou, réussissant même à l’imposer à sa mère.
Il se souvenait si bien de ce bal sur la Grand-Place le 14 juillet 1965. Il avait 16 ans, elle 26. Apollonia ne l’avait pas reconnu. Tu es le fils de Marcelle, ma collègue? Incroyable! Elle n’en revenait pas. Et ils avaient discuté, dansé un peu, aucun danger, aucune équivoque. Elle voyait seulement la jeunesse de son corps fin et tendu, alors que lui s’était aussitôt enflammé.
Elle vivait dans une chambre en haut de l’école primaire où elle enseignait, et il avait commencé de lui écrire. Une lettre par jour, qu’il déposait dans sa boîte à dix-neuf heures précises. Isidore y détaillait comme l’amour explosait dans son cœur depuis ce soir-là. Il insistait, regarde, je ne suis plus un enfant, regarde comme je t’aime. Il lui révélait son éblouissement, et comme ce sentiment offrait une profondeur soudaine à sa vie. Pendant un an, il avait glissé des missives sans jamais recevoir de réponse, souffrant en silence. L’indifférence d’Apollonia lui crevait le cœur. p. 38

« Durant cette année de troisième, sous le regard tendre de monsieur Berthelot, Magdalena sauvait sa peau. En créant son propre monde, elle s’élaborait en glaise, se façonnait en pied, armatures dedans. Bien droite.
Quand elle entra sur scène pour la première et unique représentation — le préau transformé en salle de spectacle, fenêtres tendues de noir, chaises prêtes à accueillir le public, loges installées dans les toilettes pour filles, gloussements et transpirations — le sol s’échappa, aspiration du vide, elle exécuta alors sa danse sur le fil. Adolescente funambule et bouleversante, la robe qu’elle serrait dans son poing, le texte qui tournait en boucle dans sa bouche, ses mains moites, sa gorge sèche, sa respiration altérée, ses poumons réduits de moitié. » p. 62

Elle se dirige à tâtons vers la fenêtre pour faire entrer le jour. Elle trébuche sur des objets. Elle ouvre les battants, donne un coup d’épaule dans les volets en bois, les gonds grincent. La lumière.
Magdalena se retourne. Apollonia allongée regarde le plafond. Tout autour, il y a des livres, beaucoup de livres entassés contre les murs, des journaux, des revues déchirées, des boîtes de médicaments partout, une tasse sur la table de nuit, des habits jetés sur un fauteuil, un chat couché à ses pieds. On dirait une gisante. Une gisante vivante, une gisante de chair. Et soudain, les jambes de Magdalena se dérobent, elle s’accroupit sous la fenêtre pour ne pas tomber. p. 97-98

C’est au milieu de la cuisine qu’il l’embrasse. Entre les croquettes pour chat, la table où s’empile la vaisselle et le néon au-dessus de l’évier.
C’est là, dans le foutoir de ma vie.
Magdalena voit à la suavité de son regard qu’il s’apprête à la prendre dans ses bras.
À cet instant, Magdalena fracassée, en mille morceaux dedans, bribes de Sophocle, lambeaux d’Antigone et de roses, laisse le geste se faire.
Main qui saisit sa tasse et la pose, regard qui s’est suspendu au sien, un bras qui se déploie pour entourer sa taille, l’autre qui, avec la même ampleur, vient l’étreindre, l’approcher jusqu’à ce que poitrine contre torse soit, et que leurs lèvres dans ce mouvement, à l’unisson, se touchent. Les lèvres sont goulues, dans ce baiser à la fois inattendu et tendre, avec ce qu’il fait naître d’espoirs, de répit, d’abandons, ce que ces mots comportent d’ambivalence et d’épreuves, de brides abattues, puis perdues. Joie d’explorer un nouveau monde, celui de l’autre, ce qu’il promet d’irrésolu et de grâce, lorsque les peurs se recroquevillent au cœur de ce baiser, le premier. Magdalena dedans fracassée, mille morceaux à terre, le foutoir, Magdalena nuque relâchée et yeux clos, livre sa bouche entière.
Lui est à l’affût des secondes. Il a senti, contre son avant-bras, la taille ployer, le basculement de la colonne vertébrale, une cambrure se creuser, puis à l’approche des hanches, le pubis s’incruster à sa cuisse, et les seins simultanément se poser. Alors les digues lâchent, sa timidité valse aux orties. Il est devancé par son geste.
Quand les seins touchent son torse, quand il devine les côtes de Magdalena qui se soulèvent pour respirer, corps vivant contre le sien, il réalise qu’il embrasse. La rencontre des deux souffles agit comme une déflagration. Explosion du désir chez lui, perte de tous repères géographiques, temporels, rien sauf elle dans ses bras, et l’envie folle, par folle Jordan entend impérieuse et ardente, de parcourir ce territoire nouveau, encore inconnu quelques jours auparavant, dont l’existence lui échappait, et qui maintenant le dévore tout entier — pensée obnubilée et obligée par cette femme. À sentir la palpitation de la poitrine contrainte sous les habits qui la recouvrent, son imagination se déploie en vertiges. Vertige de sombrer dans ce corps inexploré, de caresser sa peau, il a déjà pris ses fesses à pleines mains – la connaître avec sa paume. p. 116-117-118

À propos de l’auteur
de_RECONDO_leonor_©JF_PagaLéonor de Récondo © Photo JF Paga

Léonor de Récondo est née en 1976 dans une famille d’artistes. Violoniste, elle a enregistré de nombreux disques et s’est produite en France et à l’étranger. Écrivaine, elle est l’autrice de huit romans dont Amours (Sabine Wespieser, 2015), Grand Prix RTL-Lire et Prix des Libraires, Point cardinal (Sabine Wespieser, 2017) Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, Manifesto ou encore La Leçon de ténèbres (Stock, 2020), prix Ève Delacroix de l’Académie française. (Source: Éditions Grasset)

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Maman ne répond plus!

BLANCHUT_maman_ne_repond_plus  RL_hiver_2021  Logo_premier_roman

En deux mots
Zabou va fêter ses 62 ans et n’a plus guère le moral. Son mari se passionne pour le vélo, ses enfants ont quitté la maison et elle se gave de bonbons. Même sa copine Nicoucou n’arrive plus à lui remonter le moral. Jusqu’au jour où le couvercle déborde et où elle prend la fuite…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La sexagénaire fait une fugue

Pour ses débuts en littérature adulte Fabienne Blanchut a réussi avec Maman ne répond plus! un roman drôle et enjoué autour d’une femme qui décide qu’à 62 ans, sa vie n’est pas finie, loin de là !

Isabelle, dite Zabou, fête ses 62 ans. Pour l’occasion toute la famille a fait le déplacement, ses enfants Louise et Benjamin, ses petits-enfants Paul, Léa et Clara, sa belle-mère Josy qui a 88 ans roule en Ferrari au bras d’un chauffeur qui affiche quelques décennies de moins, Nicoucou sa meilleure copine. Quant à Michel, son mari, il se fait un peu attendre, car il est parti faire un tour à vélo, sa passion qu’il essaie d’assouvir dès qu’il a un moment. En ce jour de fête, son moral n’est pas vraiment au beau fixe. «J’habite un charmant mais tout petit village de Haute-Savoie, J’étais mère au foyer et, depuis que Louise a fini ses études et quitté la maison, me voilà juste au foyer. Je remplis mes semaines avec quelques activités à droite, à gauche — la piscine avec Nicoucou, mes cours de flûte traversière, un peu de marche —, mais rien de transcendant n’est arrivé dans ma vie depuis des lustres…»
Alors pour se remonter le moral, elle pioche dans ses paquets de bonbons et pleure. Heureusement Nicoucou veille sur elle et la pousse à sortir, au cours de yoga, à l’aquagym, au restaurant. Sur ses entrefaites, Louise débarque et annonce vouloir passer quelques jours à la maison, persuadée que son mari la trompe. Elle qui se plaignait d’être seule a soudain de la compagnie.
Autant dire que les choses ne s’arrangent pas. Nicoucou part en Catalogne suivre un cours de yoga et Zabou prend le volant d’un énorme camping-car pour rejoindre les Pyrénées où elle suivra son mari qui rêve d’emprunter les mythiques étapes du Tour de France avant l’arrivée des coureurs. C’est à ce moment qu’elle craque: «À défaut de savoir ce que je veux, je sais ce que je ne veux pas. C’est déjà ça. Demain, j’enfilerai ma robe à pois pour encourager mon grimpeur de mari et endormir ses doutes, s’il en a, ce qui m’étonnerait. Je le regarderai partir, m’étant assurée qu’il ait à boire, à manger, son téléphone, ses cartes d’identité et bancaire dans son cycliste, puis je prendrai la tangente. Je ne sais pas pour où et pas vraiment pourquoi… Je n’ai jamais fugué de ma vie. Mes revendications ne sont pas encore très claires. J’ai juste besoin de me retrouver.» Et voilà Isabelle Fleurot, épouse Le Bihan, en route pour Toulouse, d’où elle va s’envoler…
On sent la plume allègre de Fabienne Blanchut, jusqu’ici connue pour sa centaine de livres jeunesse, s’amuser de cette fugue qui va permettre à Zabou de vivre quelques instants dont elle se souviendra longtemps. Avec une joyeuse insouciance, elle raconte ce besoin d’émancipation et cette douce euphorie qui gagne l’épouse et mère de famille depuis qu’elle a pris sa décision. Son refus de «l’obsolescence programmée des sentiments» fait en effet plaisir à lire. Avec un final éblouissant !

Maman ne répond plus !
Fabienne Blanchut
Éditions Marabout / La Belle Etoile
Premier roman
200 p., 17,90 €
EAN 9782501138628
Paru le 31/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Haute-Savoie, à Metz-Tessy et dans les environs, à Annecy et Genève. On y évoque aussi la Catalogne avec Barcelone et Sitges ainsi que les Pyrénées et Toulouse, la Bretagne et Vannes ainsi que l’Allemagne avec Hambourg et Buxtehude, sans oublier des souvenirs de voyages à Boulogne et Choisy-le-Roi et une escapade à Trouville, en passant par Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À 62 ans, Zabou s’apprête à célébrer son anniversaire. Pour l’occasion, tous ses proches sont réunis : Michel, son mari passionné (essentiellement de vélo), Louise et Benjamin, ses enfants attentifs (surtout à eux-mêmes), Paul, Léa et Clara, ses petits-enfants aimants (les biberons et les pistolets à eau) et Nicoucou, son amie fidèle (à ses tee-shirts voyants et à son franc-parler légendaire).
L’esprit a beau être à la fête, Zabou ne peut réfréner son envie de se réfugier dans le cellier pour pleurer et avaler des bonbons par poignées. Après des années à s’être consacrée aux autres, elle semble désormais tout juste bonne à accompagner son mari sur les routes du Tour de France et à garder les plus petits.
Et s’il était temps de rompre l’ennui? De se laisser embarquer par la douce folie de l’amitié? De fuguer pour mieux se retrouver?

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Les premières pages du livre
« Anniversaire, Groupon et Haribo
Alors, le prochain, ce sera quoi ? Fraise ou crocodile ? Ceci dit, les œufs au plat, c’est pas mal aussi…
— Maman, c’est nous !
Je sors la tête du cellier, où j’étais en train de terminer en cachette un paquet de bonbons. Presque prise la main dans le sac ! Louise, ma cadette, est dans l’entrée. S’agglutinent derrière elle Stéphane, mon gendre ronchon, et Paul, leur fils de deux ans et demi. Aussi vite que ses petites jambes potelées le lui permettent, il se précipite dans mes bras.
— ’yeux nifessère, mamie !
— Merci, mon lapin ! lui dis-je en l’embrassant, consciente qu’il doit répéter cette nouvelle phrase en boucle depuis au moins cinq jours.
Il a déjà gaffé hier, quand je suis allée le chercher à la crèche. Mais je n’ai rien dit, évidemment. Pauvre petit bonhomme… Difficile de garder un secret quand on est haut comme trois pommes !
— Bon anniversaire ! ajoutent en chœur Louise et Stéphane, ce qui me sort de mes pensées.
— Merci, merci !
— On est les premiers ? demande ma fille préférée (je n’en ai qu’une) pour la forme.
Oui, ils sont les premiers, comme d’habitude, mais je n’ai pas le temps de lui répondre car le téléphone sonne. Ça n’arrête pas depuis ce matin. Je décroche et leur fais signe d’aller s’installer dans le jardin. Cela fait bien quinze jours que le soleil s’est accroché sur un ciel bleu azur et que la température avoisine vingt-sept degrés. Plutôt sympathique, pour un mois de juin.
— Tu y as pensé ? C’est adorable ! Passe pour le café, on sera dehors. Les enfants seront là, oui… À tout à l’heure !
Je raccroche et rejoins le trio, qui s’est assis autour de la grande table de jardin, près du liquidambar que mon mari et moi avons planté à la naissance de Louise, il y a vingt-neuf ans. Ça non plus, ça ne me rajeunit pas. Stéphane joue avec son fils, et Louise picore dans le plat de crudités. Elle a jeté son dévolu sur les tomates cerises. À ce rythme-là, il n’y en aura bientôt plus pour personne, mais je laisse faire. À soixante-deux balais, j’ai décidé de devenir « zen ». Une résolution comme une autre…
— C’était Nicoucou, dis-je en m’asseyant avec eux. Elle passera pour le café.
— Super ! s’écrie Louise. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue. Depuis l’enterrement de son mari, je crois.
— Huit mois déjà…
— Comment va-t-elle ?
— Ma foi, plutôt bien. Que Robert repose en paix, surtout. Mais la vie avec lui… ça n’a pas été une sinécure pour la pauvre Nicoucou. Loin de là ! Quel coureur c’était… Bref, passé un délai raisonnable d’apitoiement et de légitime tristesse, elle a tout d’une veuve joyeuse. Elle revit !
— De qui parles-tu ? demande la grosse voix de mon fils, Benjamin, qui me fait sursauter.
Il me prend dans ses bras, me soulève et me plante deux grosses bises sur les joues.
— Bon anniversaire, maman.
— Merci, mon grand. On parlait de Nicoucou.
Elle nous rejoindra plus tard.
— Chouette ! lance-t-il, visiblement ravi à l’idée de revoir ma copine.
Je m’aperçois qu’il me tient toujours en l’air, à la force de ses bras, la pointe de mes pieds touchant à peine le sol. Je lui donne une petite tape sur l’épaule.
— Repose-moi, Ben.
— Vos désirs sont des ordres, vénérable mère.
Vénérable ou pas, me revoilà sur le plancher des vaches. J’embrasse la timide Caroline, ma belle-fille, qui s’agrippe aux poignées du landau dans lequel dorment les jumelles Léa et Clara, quatre mois au compteur (les chanceuses). Je crois que ma bru a toujours eu un peu peur de notre famille et de ses « débordements » affectifs.
— Tiens, mais où est papa ? questionne soudain Louise.
— Papi boulot ? interroge le petit Paul en me tirant par la manche.
— Papi vélo, je lui réponds avec une pointe d’agacement qui n’échappe pas à mes enfants.
— Toujours aussi passionné, hein ? demande Benjamin avec amusement.
— Plus que jamais. Il ne fait que ça tous les week-ends. Et quand il ne pédale pas lui-même, il regarde les autres le faire à la télé…
À peine ai-je le temps de terminer ma phrase que je sens arriver un gros coup de blues. Je prétexte une cuisson à surveiller et file vers la cuisine, en espérant que personne n’aura la mauvaise idée de me suivre. Là, je bifurque en direction du cellier, bien décidée à en finir une fois pour toutes avec ce paquet de fraises chimiques entamé une heure plus tôt. Un plaisir coupable et gélatineux qui ne m’empêche pas de penser…
Aujourd’hui, j’ai soixante-deux ans. Je ne suis plus jeune et pas vraiment vieille… J’habite un charmant mais tout petit village de Haute-Savoie. J’étais mère au foyer et, depuis que Louise a fini ses études et quitté la maison, me voilà juste au foyer. Je remplis mes semaines avec quelques activités à droite, à gauche – la piscine avec Nicoucou, mes cours de flûte traversière, un peu de marche –, mais rien de transcendant n’est arrivé dans ma vie depuis des lustres… Ma famille est réunie dans notre jardin, et il manque Michel, mon mari depuis trente-huit ans, qui préfère la petite reine à la reine de la fête. Je crois que je suis sur la dangereuse pente de la déprime.
Dringggg ! Dringggg !
Encore le téléphone. Je n’ai pas le courage de répondre. Louise décroche. Deux minutes plus tard, elle m’appelle :
— Maman, téléphone pour toi ! C’est mamie !
Ma belle-mère. Manquait plus que ça. Je m’efforce de sourire à ma fille lorsqu’elle me tend le combiné.
— Allô, Josy ? Merci beaucoup… Oui, tout va bien. Ne vous pressez pas. Michel n’est pas encore là. Nous vous attendrons, de toute façon. Dites, rassurez-moi : vous êtes sur une aire de repos pour me…
Charmant. Elle m’a raccroché au nez. Josiane, dite Josy… Quatre-vingt-huit ans. Ma belle-mère. Riche héritière bretonne de producteurs de sel de Guérande. Conduit encore, et de préférence des voitures de sport. Se cougardise en sortant avec son comptable de quarante-deux ans, Geoffrey. Heureusement, mon anniversaire tombe pendant une période fiscalement « chaude », ce qui nous épargnera sa venue et donc sa gueule d’épagneul sous anxiolytiques.
Je m’aperçois soudain que Benjamin et Louise me regardent.
— Votre grand-mère aura un peu de retard.
— Elle téléphonait en conduisant ? demande Benjamin, qui est adjudant chez les sapeurs-pompiers.
— J’en ai peur…
— Elle sait combien il y a de personnes tuées sur les routes à cause de ce type de comportement ? s’emporte-t-il.
Ben n’a jamais rigolé avec la sécurité. Tout petit déjà, il était prêt à mettre ses méduses dans la baignoire pour ne pas déraper. Il envisage toujours le pire, et son métier n’arrange rien. Impuissante, je hausse les épaules. Louise tente de le calmer.
— Ça ne sert à rien de t’énerver alors qu’elle n’est pas là. Tu lui feras la leçon quand elle arrivera. Tu es le seul qu’elle écoute un peu.
— Tu parles… maugrée mon fils. Elle n’écoute plus personne depuis belle lurette.
Sur ces paroles, on ne peut plus vraies, la porte d’entrée s’ouvre. Michel. Soixante-sept ans. Mon mari. Cheveux argentés (encore fournis, Dieu merci), fossette au menton et joues rasées de près. Tenue de cycliste intégrale. Peau de chamois au fond du cycliste, justement, qui lui donne une démarche de cow-boy. Il est rouge et en nage. Un homme heureux. Ses premiers mots sont des mots d’amour :
— Deux cent sept bornes autour du lac ! J’ai explosé mon chrono et laissé loin derrière Claude et Alain.
— Bonjour, papa, dit Ben.
— Salut, p’pa, renchérit Louise.
— Papi-Papito, s’écrie Paul, qui arrive avec sa démarche chaloupée, suivi de son père.
— Po-Polo, répond mon mari, ce qui fait rire aux éclats notre petit-fils. Je file sous la douche. Je vous embrasse après. Louise, sors les merguez et les brochettes. Ben, tu n’as qu’à allumer le barbec’, j’ai tout préparé.
Il se déchausse et monte à l’étage.
— OK, soupire ma fille en prenant la direction de la cuisine.
— À vos ordres, chef ! réplique mon fils en singeant un salut militaire.
— Ordes, cef ! répète Paul, qui attrape son oncle par la main et sort avec lui par la porte-fenêtre du salon.
Et voilà. L’histoire de ma vie. Je me retrouve seule dans l’entrée. J’ai soixante-deux ans et je suis devenue invisible aux yeux de mon mari. J’en suis là de mes réflexions quand j’entends un klaxon tonitruant. Josiane. Ça ne peut être qu’elle. Je sors pour l’accueillir, et les bras m’en tombent : un jeune homme tout droit sorti d’un magazine sur papier glacé lui ouvre la portière d’une voiture rouge, sortie du même magazine. Je suis nulle en marques automobiles. Une voiture, ça doit juste m’emmener d’un point A à un point B. Dodoche ou bolide, c’est kif-kif. Mais là… Ma belle-mère a fait fort ! Elle savoure, je le lis dans son regard.
— Kevin, voici Zabou, ma belle-fille.
— Zabou, voici Kevin, mon chauffeur.
Elle lui pince la joue, et il rougit. J’imagine qu’il n’est pas que chauffeur, le Kevin. Je vais pour le saluer, mais le haut de son corps plonge à l’intérieur du monstre rouge. Quand il se redresse, il me tend un énorme bouquet qui me fait penser, j’ai honte de l’avouer, à une gerbe mortuaire.
— Très bel anniversaire, madame.
— Merci… Merci beaucoup, dis-je, en disparaissant derrière les fleurs. Appelez-moi Isabelle.
— Kevin reste, n’est-ce pas ? Je me suis dit que s’il y en avait pour huit, il y en aurait pour neuf, argumente Josiane.
— Grand-mère, tu vas… Waouh ! fait Ben en nous rejoignant, le souffle coupé.
— Bien ? Oui, merci, mon chéri, répond ma belle-mère à mon fils adoré.
— Stéph, Paul, venez voir ! crie Ben à l’intention de son beau-frère et de son neveu.
Là, il se passe des trucs de garçons que je ne comprendrai jamais. De deux à soixante-dix-sept ans, il semblerait que l’attraction de l’automobile opère.
— T’as vu ça, Louise ? s’anime Stéphane auprès de ma fille, qui nous rejoint à son tour. C’est la F12…
— Berlinetta… complète Louise.
J’en reste bouche bée : Louise s’y connaît en voitures. Ma petite fille aux poupées roses et aux dînettes interminables… Elle se tourne vers moi.
— Tu sais, c’est pour Paul que je me mets à la page. Il reconnaît déjà plein de marques et de modèles.
Nous sommes tous devant le garage quand Michel redescend. Il s’est changé – polo rouge (assorti à la voiture de sa mère, donc), short kaki. Il sent bon aussi. L’odeur boisée de cette eau de toilette que j’adore et qu’il porte depuis presque quarante ans…
— Eh bien, maman, tu ne te refuses rien ! dit-il à sa mère en l’embrassant.
— Tu parles de la Ferrari ou de Kevin ?
Mon mari réfléchit.
— Des deux, maman… des deux. Salut ! Moi, c’est Michel, dit-il en tendant une main à Kevin.
— Merci, monsieur, de m’inviter le jour de l’anniversaire de votre femme.
— L’anniv… ? De ma… ?
Grand blanc tandis que les voisins passent dans la rue en faisant mine de ne remarquer ni ma mine déconfite, ni la Ferrari de ma belle-mère, ni la famille attroupée tout autour.
— Papa ! grondent Louise et Benjamin. Tu n’as pas…
— C’est une blague ! Évidemment que je n’ai pas oublié !
L’air, un instant en suspens, circule à nouveau.
— Bon anniversaire, ma chérie, dit-il avant de m’embrasser bruyamment sur la bouche.
— Beurk ! fait Paul, sincèrement dégoûté, en se détournant.
Et, sur ce coup-là, je me dis qu’il n’a pas tout à fait tort.
De l’apéro au dessert, tout se passe sans problème. Puis vient le moment des cadeaux… Josiane s’excuse de n’avoir apporté que le bouquet et des bouteilles de champagne. Michel m’offre une paire de boucles d’oreilles en émeraude alors que je n’aime que les saphirs, mais il ne l’a jamais mémorisé. Je fais ce que je peux pour cacher ma déception. Paul m’a fait un très beau dessin. Je m’apprête à présent à ouvrir l’enveloppe que me tend Louise.
— De notre part à tous les quatre, précise Benjamin. J’espère que ça te plaira…
Je découvre un bon Groupon qui m’offre la possibilité de participer à un cours d’initiation au yoga avec la personne de mon choix. Michel s’empresse de me lancer un regard que je connais bien et qui signifie « Surtout, ne compte pas sur moi… », lorsque Nicoucou arrive par le jardin. Elle ouvre le petit portillon, entre et le referme soigneusement, comme on le fait depuis que Paul est né. Pimpante, ses cheveux roux flamboyant au soleil, elle me tend un cabas rempli de sucreries. Mon cadeau préféré.
— Hello, tout le monde !
— Salut, Nicoucou ! Ça me fait super plaisir de te voir, dit Louise en l’embrassant.
— Pareil, réplique Benjamin, qui la serre contre lui, toujours très tactile.
— Laissez-moi respirer ! rouspète Nicoucou, qui, en vrai, adore ça.
Elle remarque alors la présence de ma belle-mère et de son « chauffeur ».
— Bonjour, Josiane. Bonjour, jeune éphèbe… Tu as offert un sex-boy à Zabou pour son anniversaire ? interroge-t-elle mon mari en se tournant vers lui.
— Heu, non… Juste des boucles d’oreilles.
— C’est le mien, rétorque ma belle-mère, soudain très possessive, en posant une main bagousée sur la cuisse de Kevin.
— Sans blague ?! Chapeau, Josiane ! Et sinon, vous savez qu’une voiture de sport est garée devant chez vous ? poursuit Nicoucou.
— Oui, c’est la mienne aussi, réplique Miss Quatre-vingt-huit ans, qui n’est pas prête à céder la place.
— Josiane, vous êtes mon idole. Bon, allez, qui m’offre une coupette ?
Sept paires de mains se tendent. Ma copine Nicole est comme ça. Drôle, spontanée, fantasque. Tout ce que je ne serai jamais. Je cogite beaucoup trop, comme elle n’arrête pas de me le répéter. Elle fait l’unanimité, ce qui est loin d’être mon cas. Paraît que j’ai un drôle de caractère… Je tourne et retourne le bon-cadeau entre mes doigts en me demandant ce que je vais pouvoir en faire.
— J’ai trouvé, déclare Ben. Tu n’as qu’à y aller avec Nicoucou, à ton initiation au yoga.
— Une quoi ? s’étrangle Nicole, qui a déjà bien entamé sa coupette.
— Une initiation au yoga. C’est le cadeau de mes enfants, je soupire.
— Génial ! Il paraît qu’il existe soixante-quatre positions différentes aux noms pas possibles : la brouette, l’enclume, l’huître, le collier de Vénus… Mais ça ne va pas être un peu gênant, de faire ça ensemble ? me demande-t-elle, soudain timorée.
— Je crois que vous confondez avec le Kamasutra, corrige alors ma belle-mère, amusée.
Tout le monde éclate de rire, même moi. Il n’y a que Nicoucou pour réussir ce genre d’exploit. »

Extrait
« À défaut de savoir ce que je veux, je sais ce que je ne veux pas. C’est déjà ça. Demain, j’enfilerai ma robe à pois pour encourager mon grimpeur de mari et endormir ses doutes, s’il en a, ce qui m’étonnerait. Je le regarderai partir, m’étant assurée qu’il ait à boire, à manger, son téléphone, ses cartes d’identité et bancaire dans son cycliste, puis je prendrai la tangente. Je ne sais pas pour où et pas vraiment pourquoi… Je n’ai jamais fugué de ma vie. Mes revendications ne sont pas encore très claires. J’ai juste besoin de me retrouver. » p. 97

À propos de l’auteur
BLANCHUT_Fabienne1_©Franck_BeloncleFabienne Blanchut © Photo Franck Beloncle

Fabienne Blanchut est née à Grenoble en 1974 et vit depuis une quinzaine d’années à Bruxelles. Diplômée en Histoire (Maîtrise), en Sciences Sociales (DEA) et en Lettres Modernes option Audiovisuel à la Sorbonne (DESS), elle débute sa carrière au CSA avant d’être repérée par TF1 et de rejoindre le groupe. Très vite, elle se met à écrire des concepts d’émissions. Certains sont retenus. Encouragée, elle poursuit dans cette nouvelle voie, l’écriture, qu’elle mène en parallèle avec son activité de consultante pour la télévision et différentes sociétés de production. Publiée depuis 2005, Fabienne compte aujourd’hui plus de 100 albums jeunesse traduits dans 19 langues. Elle est notamment connue pour la collection Zoé, Princesse parfaite (Fleurus) dont les titres se sont vendus à près d’un million d’exemplaires et pour sa série Walter (Auzou) pour les tout-petits. Elle s’est lancée dans le roman pour adultes en 2021 avec Maman ne répond plus! (Source: lecteurs.com)

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Vers le soleil

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En deux mots
Comédien désargenté, Sacha se voit proposer un rôle inhabituel, jouer le rôle d’un oncle pour une petite fille malade. En quelques années, il va prouver son talent, mais surtout s’attacher à sa «nièce». Lorsqu’ils sont en vacances en Toscane, il apprend que sa mère fait partie des disparues de la catastrophe de Gênes…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Tu es le soleil de ma vie»

Julien Sandrel nous revient avec un quatrième roman en quatre ans. «Vers le soleil» est tout aussi réussi que les précédents et démontre avec beaucoup d’émotions à la clé qu’on choisit sa famille!

Depuis le succès de son premier roman La chambre des merveilles, paru en 2018, Julien Sandrel nous offre tous les ans un nouveau livre. Avec La vie qui m’attendait et Les étincelles, il a à chaque fois exploré un univers différent, mais il a aussi à chaque fois trouvé le scénario bluffant, la situation qui entraine le lecteur à partager de fortes émotions en suivant des personnages qu’il n’a plus envie de lâcher.
Disons-le d’emblée, Vers le soleil ne déroge pas à la règle. Toujours fort générateur d’émotions, il ajoute même cette fois une tension digne du meilleur des polars.
Cela commence par une rencontre à la terrasse d’un café parisien. Sacha, le narrateur, aimerait oublier ses petits boulots et percer enfin comme comédien. Mais pour l’instant, il fait surtout de la figuration, comme dans ce Malade imaginaire où il a un petit rôle. Très vite, il n’écoute plus ses partenaires, car il est subjugué par une femme attablée un peu plus loin. Et si sa tentative d’approche est plutôt maladroite, il parvient tout de même à laisser son numéro de téléphone à Tess, la belle inconnue.
Contre toute attente, elle va le rappeler pour… lui proposer un rôle. Les médecins lui ont conseillé d’entourer sa fille malade de figures paternelles, elle qui est née prématurément et sans père. D’abord incrédule, Sacha va accepter et s’inventer un rôle de tonton. Et cette fois, il a un premier rôle qu’il remplit à merveille.
Au fil des ans, il est de plus en plus présent et va finir par accepter de partir avec sa nièce en vacances en Toscane. Tess les rejoindra après une visite à Gênes chez son amie Francesca. Nous sommes le 14 août 2018 et Francesca vit avec son fils au pied du Pont Morandi.
Alors que Sacha passe un bon moment avec sa nièce au parc aquatique, une longue portion du pont s’effondre, écrasant la maison de Francesca, qui parviendra à fuir. Les autres occupants sont portés disparus et ne répondent plus au téléphone.
Sacha ne veut pas affoler Sienna et décide de ne rien lui dire. Mais ce dilemme n’est rien à côté de ce que lui apprend Francesca sur Tess. Victime de violences conjugales, elle a fui son pays et changé d’identité, Sophie Moore devenant Tess Moreau, après que Tom, son compagnon, ait été arrêté avant qu’il ne mette ses menaces de mort à exécution.
«Sacha, tu sais que je suis une incorrigible optimiste, alors ce que Je pense intimement, c’est que Tess ne mourra pas. Mais je suis aussi une pragmatique. J’ai appris à envisager le pire. Sacha, si Tess mourait, non seulement tu n’aurais aucun droit sur Sienna, mais la police remonterait la piste Sophie Moore, tôt ou tard. Les parents de Tess découvriraient l’existence de Sienna, et deviendraient ses tuteurs officiels. À moins que…
Mon Dieu. J’ai compris ce qu’elle s’apprête à dire. Je formule moi-même la suite, d’une voix blanche.
— À moins que Tom ne comprenne que Sienna est sa fille, et n’en demande la garde.»
En prenant la route pour Capalbio et le Jardin des Tarots de Niki de Saint-Phalle avec Sienna, on imagine tout à la fois le flot d’émotions et la difficulté à continuer à faire comme si de rien n’était. D’autant que l’étau se resserre. Comme le lui apprend sa logeuse, Sienna est désormais recherchée par la police. Alors qu’à Gênes, il n’y a aucun signe de vie des victimes, Sacha doit prendre la fuite. Parviendra-t-on à sauver Livio et Tess? Sacha réussira-t-il à échapper à la police? Quand faudra-t-il dire la vérité à Sienna? Comment la parenté de Sophie Moore va-t-elle réagir? Tels sont désormais les enjeux de ce roman que Julien Sandrel mène tambour battant, comme à son habitude.
Entre les mots d’enfant et les combats des adultes, entre l’envie d’un cocon protecteur pour la petite fille et les drames qui ont frappé sa mère, le romancier choisit d’aller, envers et contre tout, Vers le soleil.

Vers le soleil
Julien Sandrel
Éditions Calmann-Lévy
Roman
268 p., 18,50 €
EAN 9782702166376
Paru le 24/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, en Grande-Bretagne, notamment à Durham, Cambridge et Douvres, puis en Espagne, à Madrid. Le circuit des vacances passe par l’Auvergne et Saint-Nectaire, puis par la Provence et Marseille, Aix-en-Provence, Sanary, Hyères et Saint-Raphaël avant de gagner l’Italie, à Gênes, à San Casciano, Capalbio, Grosetto, Sienne, Venise, puis sur la route allant vers la Slovénie.

Quand?
L’action se déroule principalement en août 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
IL N’EST RIEN POUR ELLE, MAIS ELLE N’A PLUS QUE LUI…UN BIJOU D’ÉMOTION
14 août 2018. Tess part vers la Toscane, où elle doit rejoindre pour les vacances sa fille Sienna et l’oncle de celle-ci, Sacha. Mais alors qu’elle fait étape chez sa meilleure amie à Gênes, un effroyable grondement ébranle la maison, et tout s’écroule au-dessus d’elle. Une longue portion du pont de Gênes vient de s’effondrer, enfouissant toute la zone. Tess est portée disparue.
Lorsque Sacha apprend la catastrophe, c’est tout leur univers commun qui vole en éclats. Tous leurs mensonges aussi. Car Sacha n’est pas vraiment l’oncle de cette petite fille de neuf ans : il est un acteur, engagé pour jouer ce rôle particulier quelques jours par mois, depuis trois ans. Un rôle qu’il n’a même plus l’impression
de jouer tant il s’est attaché à Sienna et à sa mère. Alors que de dangereux secrets refont surface, Sacha sait qu’il n’a que quelques heures pour décider ce qu’il veut faire si Tess ne sort pas vivante des décombres : perdre pour toujours cette enfant avec laquelle il n’a aucun lien légal… ou écouter son cœur et s’enfuir avec elle pour de bon ?
En attendant, il décide de cacher la vérité à la petite fille, et de la protéger coûte que coûte.

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Les premières pages du livre
« Le pont de Gênes, également appelé pont Morandi, est un édifice à haubans mis en service en 1967, afin de permettre à l’autoroute A10 – dite « autoroute des fleurs » – de franchir le val Polcevera, entre les quartiers de Sampierdarena et Cornigliano.
Le 14 août 2018 à 11 h 36, une longue portion du pont de Gênes s’est effondrée.
Le bilan définitif de la catastrophe, établi cinq jours plus tard, fait état de quarante-trois morts et seize blessés.

SACHA
Trois ans auparavant
Je m’appelle Sacha.
J’ai trente ans, j’habite à Paris, je suis comédien, et c’est en référence à Guitry que ma mère m’a nommé ainsi. Voilà pour ma biographie légèrement enjolivée, la version curriculum vitae.
Dans la vraie vie, j’habite une chambre de bonne Porte de La Chapelle, mon prénom résulte de l’adoration de feu ma génitrice pour Sacha Distel, j’essaie d’être acteur mais finis le plus souvent figurant.
Alors puisqu’il faut bien manger et que je ne suis pas allé très loin dans les études, j’exerce tout un tas d’activités : dès lors qu’on ne me demande pas de tuer quelqu’un, je suis assez peu regardant. J’ai été, en vrac, et dans le désordre : baby-sitter, jardinier, guide touristique improvisé pour touristes chinois, serveur, livreur, distributeur de prospectus, promeneur de chiens, participant à des sondages rémunérés (jusqu’à ce que les instituts s’en aperçoivent), homme de ménage, téléconseiller. On m’a même déjà payé pour faire la queue à la place de quelqu’un – oui, ça existe vraiment. Je pourrais essayer de me stabiliser, prendre un job et le garder, mais cela signifierait la fin de mes rêves de théâtre, et je ne suis pas prêt à y renoncer.
Je n’ai jamais connu mon père, et ma mère est morte quand j’avais quatorze ans. D’une overdose, dans la chambre d’hôtel d’un comédien un peu connu qu’elle aimait trop, au point de laisser son fils unique dîner seul, se coucher seul, se débrouiller seul. Je crois qu’on peut dire que je suis un vieux routier de la solitude. J’ai appris dans la douleur à quel point se lier à quelqu’un pouvait rendre malheureux, alors je ne m’attache pas. Je ne me sens bien que dans l’éphémère.
C’est sans doute pour cela que je voue une passion aux représentations fugaces de présents fantasmés : le théâtre bien sûr, mais aussi les haïkus, ces courts poèmes japonais qui visent à dire et célébrer l’évanescence des choses. On est parfois surpris quand je récite un haïku, ça ne colle pas avec ce que je dégage, apparemment : avec mon mètre quatre-vingt-cinq et mon allure sportive, on s’attend plutôt à m’entendre parler de boxe ou de football – les gens sont pétris de préjugés.
*
Lorsque je l’aperçois pour la première fois, je suis dans un café, au cœur du Xe arrondissement de Paris. Elle est en grande conversation avec une amie, à quelques mètres de moi. Sa grâce, son port de tête de danseuse, sa peau diaphane, ses grands yeux clairs mélancoliques, tout en elle aimante mon regard.
Je sors d’une représentation du Malade imaginaire, dans lequel je tiens le rôle ô combien gratifiant d’un apothicaire muet, je suis avec un groupe de collègues comédiens, mais je ne les écoute que distraitement, car j’observe cette inconnue du coin de l’œil. Quand son amie l’embrasse et quitte le bar, elle reste seule, quelques instants. J’hésite. Je n’aborde jamais une femme de cette façon. Éphémère n’est pas synonyme d’inconséquent, et je n’aime pas l’idée que l’on puisse me prendre pour un dragueur. Mais je ne peux pas faire autrement. Quelque chose en elle m’attire irrésistiblement. Si je n’y vais pas, je le regretterai.
Je prends une grande inspiration, et mon courage à deux mains. Un frisson parcourt mon corps, lorsque je m’élance vers elle. Je l’aborde, lui propose un verre, qu’elle refuse poliment. Je propose une verveine, elle refuse en souriant. Je propose de l’épouser, elle refuse en éclatant de rire. Sa beauté est encore plus évidente, à cette distance réduite. Elle me fixe étrangement, je prends ses œillades pour des encouragements… jusqu’au moment où elle m’assène « vous avez du noir, là », en désignant une coulure le long de ma joue droite. Et merde, j’avais oublié que j’étais encore maquillé. Je saisis l’occasion pour entamer une vraie conversation, elle continue de sourire, mais soudain son visage se crispe. Elle me lance un « je dois y aller, désolée… », rassemble ses affaires, dépose de la monnaie sur la table, se dirige vers la sortie. Comme si un mécanisme d’autodéfense venait de se mettre en branle, lui intimant l’ordre de fuir, sur-le-champ.
Je ne peux pas la laisser partir comme ça. J’attrape une serviette en papier, y note mon numéro de téléphone et improvise un pseudo-haïku :
Sacha – avec ou sans mascara
J’anime vos soirées, vos bar-mitsva,
votre vie.
(Rayer les mentions inutiles.)
Je cours dans la rue, lui tends la missive. Elle me regarde comme si j’étais un extraterrestre. Elle rit de nouveau, se saisit du bout de papier, puis s’éloigne.
À cet instant, je pense sincèrement ne jamais la revoir.
Pourtant, quelques semaines plus tard, je reçois un coup de fil inattendu. Elle me propose un rendez-vous, et ajoute un mystérieux : « Ce que j’ai à vous demander n’est pas banal. »
Que peut donc avoir à me dire cette belle inconnue ? Ayant une imagination fertile, je me prends à envisager différents scénarios – la plupart sexuels, il faut bien l’avouer… Ma curiosité est en tout cas aiguisée.
Il est prévu que nous nous retrouvions dans le même café, au bord du canal Saint-Martin. La fébrilité avant un rendez-vous amoureux n’est pas l’apanage des femmes, contrairement à ce que nous ont inculqué des siècles d’histoires de princesses-qui-mettent-des-plombes-à-se-pomponner et de princes-séduisants-sans-effort-ni-artifice. J’essaie différentes tenues… mais je décide d’opter pour la sobriété : jean brut et T-shirt blanc fluide. Je conserve une barbe de trois jours – qui me donne un air plus adulte –, et je coiffe-décoiffe ma chevelure noire aux boucles difficilement domptables.
En sortant du métro République, je prépare mes répliques – chassez l’acteur, il revient au galop. J’hésite à tenter la carte de l’humour, et puis je me dis que ça a plutôt fonctionné lors de notre première rencontre, alors pourquoi pas ? Juste avant d’entrer dans le bar, j’extrais de mon sac à dos de survie professionnelle de quoi ajouter une petite touche personnelle à mon look. Je sais bien qu’en me déguisant, je gagne en assurance : je me sens plus sûr de moi dans un costume de comédien.
J’ouvre la porte, et l’aperçois tout de suite. Aussi lumineuse que dans mon souvenir. Et elle… il lui est impossible de me rater.
— J’ai pensé que sans la coulure noire sur le visage vous risquiez de ne pas me reconnaître. Bonjour, mademoiselle. Je ne sais même pas comment vous vous appelez.
Elle observe en souriant ma joue barbouillée, ma presque révérence. Elle est surprise, amusée, c’est visible. Mais elle bride ses réactions. Elle se lève pour m’accueillir, et me tend la main. Mode formel, donc. J’ai tout à coup un peu honte de ce maquillage noir qui me barre le visage. Je me rends compte que, loin de briser la glace, cette approche clownesque a peut-être créé une distance entre nous. Quel con.
— Je m’appelle Tess. Vous, c’est Sacha, c’est bien ça ?
J’acquiesce pour la forme, tout en sortant un mouchoir et un démaquillant.
— Tess, vous avez un léger accent…
— Je suis anglaise, mais je vis en France depuis longtemps.
Elle parle un français parfait. Le seul indice de son origine étrangère, c’est sa manière de prononcer, quasiment à l’identique, les sons « en » et « on ».
Elle continue, imperturbable.
— Sacha, je vais aller droit au but. Vous m’avez dit être comédien, et vous avez mentionné le nom du théâtre dans lequel vous jouiez le soir de notre rencontre. J’ai fait une recherche sur vous sur le web… et comment dire ? J’ai remarqué que votre carrière d’acteur comporte… quelques périodes creuses. Ne le prenez pas mal… mais je me suis dit que vous cherchiez peut-être un complément de revenu.
— Je ne le prends pas mal, mais comme entrée en matière vous avouerez qu’on a connu plus sympathique qu’une analyse critique de CV…
— Pardon, je ne voulais pas… Pardon, vraiment.
Elle baisse les yeux. Semble désolée. Sincèrement. Maladroite, désolée, désuète aussi dans sa façon de se tenir, dans ses gestes, dans ses mots. Un certain charme nineties, accentué par cette pince de collégienne qui orne sa chevelure dorée. Elle m’attire, sans que je puisse vraiment me l’expliquer.
Je lui souris, l’encourage à poursuivre, tout en finissant de me démaquiller.
— Sacha, j’ai un travail à vous proposer. Rémunéré, bien sûr.
Elle plante ses yeux dans les miens. J’y décèle une ombre, troublante, singulière, qui s’estompe vite. C’est étrange, cette sensation, alors même que son regard est très bleu. L’espace d’un instant, j’ai cette image de romance bas de gamme qui me traverse : ses yeux sont pareils à des lacs. Ça a l’air idiot dit comme ça, mais ils en ont la couleur et la profondeur, à la fois translucide et opaque, attirante et inquiétante. Elle prend une grande inspiration, puis se lance.
— Sacha, j’aimerais que vous soyez le père de ma fille.
Je la regarde avec des yeux ronds. Et un sourire mi-amusé, mi-lubrique. Elle se rend compte de l’absurdité des mots qu’elle vient de prononcer, et éclate de rire.
— Je suis maladroite, ça n’est pas ce que je voulais dire !
Elle continue de glousser quelques secondes. Lorsqu’elle rit, des petites rides apparaissent au coin de ses yeux, allongeant son regard. Quel âge a-t-elle ? Je dirais vingt-sept, vingt-huit ans, soit deux ou trois ans de moins que moi. Elle s’éclaircit la voix, boit une gorgée d’eau, se reprend.
— J’ai une fille de six ans. Elle s’appelle Sienna. C’est une enfant… particulière. Elle traverse une passe difficile. Je travaille beaucoup, elle est souvent seule, j’ai essayé de l’inscrire à des activités, au centre de loisirs, mais elle n’y est pas heureuse. La psychologue scolaire m’a conseillé de l’entourer d’autres adultes, d’autres figures d’autorité. Or, je suis assez solitaire…
Je ne comprends pas bien en quoi cela me concerne, mais elle n’a pas fini.
— J’ai vu un reportage, il y a quelques jours. À propos d’un comédien, au Japon, qui endosse des rôles… dans la vraie vie. Une sorte d’acteur pour clients privés, qui, selon la demande, peut jouer un meilleur ami, un mari, un proche éploré lors de funérailles. Le reportage suivait des clients de cet homme, qui expliquaient à quel point son intervention les aidait à combler des failles, dans leur vie. Son entreprise a beaucoup de succès, apparemment. Mais je n’ai pas trouvé d’équivalent en France.
Elle marque une pause. Dirige ses yeux azur vers les miens. Je crois avoir compris ce qu’elle me demande. Pure folie.
— Sacha, je voudrais donner à ma fille une image de son père, ainsi qu’une présence masculine à laquelle elle puisse se raccrocher. J’aimerais vous proposer de jouer ce rôle auprès d’elle. Vous pourriez prétendre être un proche du père de Sienna, quelqu’un qui l’aurait bien connu dans sa jeunesse, et qui ne l’aurait plus revu depuis. Vous seriez libre d’inventer la vie rêvée de ce père, et de la lui raconter. Il s’agirait de quelques après-midi par mois, pas plus.
Et merde, sous ses apparences de normalité, cette femme est une cinglée. OK, j’aime les filles originales, mais celle-ci est un cran au-dessus. On est bien loin du rendez-vous galant que j’espérais.
— Vous plaisantez, je suppose ? Et le père de votre fille, où est-il ?
La question est cruciale. Sensible aussi, étant donné la fébrilité que je décode soudain, à travers les mouvements de ses mains.
— C’était un homme d’un soir. J’étais jeune, j’avais trop bu. Je ne connais même pas son nom. Je ne sais rien de lui, je ne l’ai jamais revu, n’ai jamais cherché à le revoir. J’élève ma fille seule, depuis toujours.
Je réfléchis quelques instants. Elle reste calme, silencieuse. Crispée, aussi.
— Pardon Tess, mais vous n’avez pas de famille ? Pas d’amis ? Ou bien vous ne pourriez pas simplement lui dire la vérité, à votre fille ? Qu’elle ne connaîtra jamais son père, mais qu’il faut avancer quand même ? Moi je n’ai jamais connu le mien, et ma mère est morte quand j’avais quatorze ans. Eh bien j’avance, malgré tout. Pas très vite, pas très loin, mais je fais de mon mieux.
— Je n’ai personne sur qui compter, au quotidien. Vous trouvez peut-être cela pathétique, mais c’est comme ça. Et je suis désolée pour vos parents.
— Vous ne pouviez pas savoir.
J’observe son visage, son regard. Cherchant à y déceler ses motivations profondes. Elle ne me dit pas tout, c’est évident. Une image me traverse. Ma mère, ses hommes d’un soir, sa solitude, ses espoirs déçus. Je secoue la tête, ma mère n’a rien à faire là. Et puis cette fille n’a pas l’air d’une droguée.
Je devrais prendre mes jambes à mon cou, me tirer vite et loin. Mais, je ne sais pas pourquoi, je reste scotché à ma chaise. À poursuivre cette discussion surréaliste. Peut-être parce que la douleur que je pressens derrière la demande de cette inconnue m’émeut plus que je ne veux bien me l’avouer. Il y a en elle des cicatrices auxquelles je ne peux rester insensible. Comme un écho de ma propre histoire. Je suis bien placé pour savoir que l’on a parfois besoin d’un peu d’aide pour pouvoir regarder l’avenir en face. Cette jeune femme a un sacré culot, un sacré courage de venir me demander ça. De quoi protège-t-elle sa fille ? Que cherche-t-elle exactement, par cette demande désespérée ?
— Sacha, je vois bien ce que vous pensez. Vous me croyez folle, et vous avez sûrement un peu raison. Nous n’avons pas parlé argent, mais je peux vous proposer cinq cents euros par mois. Pour une après-midi par semaine.
Ah oui, quand même. Pour moi qui jongle entre mes allocations d’intermittent et mes petits boulots, c’est loin d’être négligeable.
— Si je fais deux après-midi par semaine, vous montez à mille balles ?
— N’exagérez pas.
Elle sourit. Moi aussi.
— Tess, vous ne me connaissez pas. Qu’est-ce qui vous fait penser que je serai à la hauteur de ce que vous espérez ? Que je ne suis pas un criminel sans foi ni loi, ou un pédophile ?
— Disons que c’est une intuition, un alignement de planètes. Le reportage japonais est arrivé peu après notre rencontre. Et j’avais gardé votre petit mot, puisqu’on n’est jamais à l’abri d’une organisation de bar-mitsva intempestive…
Elle accompagne cette dernière phrase d’un demi-sourire, et baisse les yeux.
— Bien évidemment, je serai présente à vos côtés lors des premiers rendez-vous. J’aime ma fille plus que tout. Je ne prendrais jamais aucun risque.
Nourrissant plus d’ambition de séduction de cette jeune femme que de rêves de parentalité, je dois avouer que l’argument « je serai présente à vos côtés » fait mouche. Et puis je ne peux pas me permettre de cracher sur une telle somme. Au fond, que me propose-t-elle ? Cinq cents euros mensuels pour me transformer en conteur, et passer une après-midi par semaine avec elle et sa fille. On a connu pire.
Je dois être un peu dingue moi aussi, car ce job incongru m’excite beaucoup. Je ne sais pas dans quoi je m’embarque, mais j’ai envie d’accepter.
— Sacha ? Qu’en pensez-vous ?
J’en pense que j’ai déjà plein d’idées concernant la vie rêvée de ce père…
— Si – et je dis bien si – j’étais d’accord, ce serait à une condition : rester entièrement libre. Pouvoir mettre fin à ces séances quand bon me semble. Ne vous inquiétez pas, si cela devait arriver, je ne partirais pas comme un voleur, sans explication ni au revoir auprès de votre fille.
— Votre demande me semble légitime, et plutôt saine à vrai dire. Vous verrez, Sienna est une petite fille merveilleuse. Et je ne dis pas ça parce que c’est ma fille. Vous vous en rendrez vite compte.
Elle se lève, me tend la main. Je prends sa paume dans la mienne, et la garde un peu plus longtemps que nécessaire. Je crois déceler une légère rougeur sur son visage. Sur le mien aussi – et je sais qu’elle n’est pas seulement due au démaquillant.
Un dernier silence. Une dernière hésitation, de part et d’autre.
— Alors à bientôt, Sacha ?
— À bientôt, Tess. »

Extrait
« Sacha, tu sais que je suis une incorrigible optimiste, alors ce que Je pense intimement, c’est que Tess ne mourra pas. Mais je suis aussi une pragmatique. J’ai appris à envisager le pire. Sacha, si Tess mourait, non seulement tu n’aurais aucun droit sur Sienna, mais la police remonterait la piste Sophie Moore, tôt ou tard. Les parents de Tess découvriraient l’existence de Sienna, et deviendraient ses tuteurs officiels. À moins que…
Mon Dieu. J’ai compris ce qu’elle s’apprête à dire. Je formule moi-même la suite, d’une voix blanche.
— À moins que Tom ne comprenne que Sienna est sa fille, et n’en demande la garde. » p. 94

À propos de l’auteur
SANDREL_Julien_©p_LourmandJulien Sandrel © Photo P. Lourmand

Julien Sandrel a 39 ans. La Chambre des Merveilles (Prix Méditerranée des lycéens 2019, Prix 2019 des lecteurs U), son premier roman, a connu un succès phénoménal en librairie. Vendu dans vingt-six pays, il est en cours d’adaptation au cinéma. Suivront La vie qui m’attendait (2019), Les étincelles (2020) et Vers le soleil (2021), (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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Le rendez-vous des Gobelins

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En deux mots:
Une vieille dame observe la narratrice dans un café où elle a ses habitudes. Quand elle se décide à lui parler, c’est pour lui raconter son histoire familiale, comment la branche russe et la branche algérienne de sa famille ont pris le chemin de l’exil. Un voyage chargé d’émotion commence alors.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les confidences de la vieille dame

Pour retracer le parcours de ses ancêtres, Martine Gozlan a imaginé une rencontre dans un café des Gobelins. Après les première révélations, elle va se lancer dans une enquête sur ses origines, aussi détaillée qu’émouvante.

Ce «rendez-vous des Gobelins» n’était pas prévu dans l’agenda de la narratrice, journaliste au sein de la rédaction de l’hebdomadaire La République. Elle a fait de ce café une annexe de la rédaction où elle peut préparer ses interviews. La vieille dame qui l’observe longuement avant de lui adresser la parole lui est parfaitement inconnue. Pourtant, elle affirme bien la connaître et les quelques bribes d’information qu’elle finit par lâcher viennent semer le doute et la pousser à accepter de la revoir, car «après tout, il est possible que cette femme fasse partie de sa famille». Elle n’a en effet, depuis la disparition de son père, plus guère de relations avec les siens et les rares documents familiaux sont chez de vieux cousins installés à Bruxelles.
Au fur et à mesure que le dialogue avec Rose, cette femme bien mystérieuse, s’installe, elle va vouloir en savoir plus, tenter de comprendre ce l’a conduite jusqu’à elle. Il est vrai que la curiosité tient pour elle de la déformation professionnelle.
Mais le voyage qu’elle s’apprête à faire ressemble à une exploration dans une forêt vierge, dense et inexploitée, dans laquelle il est bien difficile de se repérer. Il en ira quelquefois de même pour le lecteur, avouons-le.
Car les branches paternelles et maternelles sont aussi différentes que chargées. Commençons par la branche russe, celle des Avijanski, des Juifs qui ont fui devant la menace antisémite pour venir s’installer dans le quartier des tanneurs à Paris, le long de la Bièvre qui était encore à l’air libre et qui passait justement dans la rue des Gobelins.

Tannerie sur la Bièvre
Jules Richomme (1818-1903). Tannerie sur la Bièvre. Paris (Vème arr.). Huile sur toile. 1892. Paris, musée Carnavalet. © Photo Paris Musées

Rose affirme d’ailleurs très bien connaître ce café où les gens du quartier se donnaient déjà rendez-vous. Elle aurait même pu y rencontrer Mardochée, venant d’Algérie et faisant commerce de fripes. Mais c’est au Carreau du Temple que les deux branches familiales se trouveront et donneront naissance au père de la journaliste, «preuve que la sagesse naît parfois d’une folie».
«Mardochée était arrivé de son Algérie la plus profonde, loin de la capitale, quelques années auparavant avec ses trois frères. Leur père Haï, né à Constantine en 1840, trois ans après la difficile conquête de ce piton rocheux par les Français, avait bourlingué comme forain sur les marchés du département avant de se fixer dans une petite ville rugueuse et froide, sur la route de la Tunisie: Souk Ahras, le marché aux lions en langue berbère. C’est aussi le lieu de naissance de ma mère, Béatrice. Celle qui ne revient jamais me voir depuis les profondeurs, pas plus que mon père…»
L’histoire va alors traverser trois générations que l’enquêtrice n’aura de cesse d’explorer, partant jusqu’en Algérie pour en retrouver des traces. Comme elle le confesse, l’émotion sera au rendez-vous de ce «monde vivant et charnel qui a exulté et souffert, aimé, prié, étudié, supplié. Un monde qui ne sera plus jamais le mien mais d’où je viens, de cercle en cercle, d’un siècle à l’autre».
Martine Gozlan laisse filer sa plume, chargée d’images et de nostalgie, mêlant les petites histoires à la grande, cette déferlante qui a plusieurs fois failli emporter les siens. On partage sa quête, on aime ses formules pleine de poésie, car on pressent que, comme elle, notre vie s’enrichit de ceux qui nous ont précédé, quand bien même ils n’auraient pas autant dû se battre et souffrir.
«C’est qu’une autre vie chemine à nos côtés, insaisissable, sauf à de rares instants qui émergent brutalement de l’inconnu pour nous entraîner le long de la rivière des signes. Nous leur résistons de toutes nos forces, affolés à l’idée d’être emportés par les courants. Et pourtant que ces eaux sont attirantes, avec leurs passagers engloutis qui se promènent, s’aiment, se déchirent, roulent dans des trains et des voitures de musée, franchissent les frontières de pays effacés de la carte, parlent dans des langues assassinées.»

Le rendez-vous des Gobelins
Martine Gozlan
Éditions Écriture
Premier roman
176 p., 18 €
EAN 9782359053203
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Bruxelles, la Russie et la Lituanie de Saint-Pétersbourg à Vitebsk, en passant par Kovno, Suwalki, Augustow, Druskenik, et Bialystok, ainsi que l’Algérie, à Alger, Constantine, Souk Ahras

Quand?
L’action se situe du début du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une autre vie chemine à nos côtés, insaisissable, sauf à de rares instants qui émergent de l’inconnu pour se révéler.
Telle cette femme mystérieuse qui s’invite dans la vie de la narratrice, journaliste, en l’abordant dans un café des Gobelins. Surgie d’une autre époque, elle va pourtant se révéler très proche et l’entraîner dans une enquête où remonter le temps, de la Russie natale à l’ancien cours de la Bièvre, la rivière parisienne enterrée, fief des tanneurs juifs, puis à l’Algérie où l’enchaîna un amour malheureux.
Les destins des deux femmes se croisent au passé et au présent dans ce roman irrigué par la magie du Paris secret, la vie quotidienne d’un journal et les ressacs de la mémoire, de la Lituanie au Constantinois.
Sur les pas de Rose, la frontière s’efface entre le possible et l’impossible, le songe et la réalité, pour une traversée de la condition féminine sur un siècle, de l’enfermement à la liberté.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quelqu’un vous demande
L’hiver s’est abattu sur le carrefour, venteux et scintillant, Noël approche. Au Canon des Gobelins, les clients terminent leur café. La salle se vide, j’étale mes notes sur la table.
— Cappuccino, comme d’habitude ?
Victor a sa mine bienveillante de 15 heures passées, quand les serveurs peuvent souffler un peu. Il y a bien trois ans que je viens terminer mes articles ici le mardi, jour de bouclage. Une position stratégique, au confluent du boulevard Saint-Marcel et de l’avenue des Gobelins. Je prends du recul en attendant de m’élancer vers le journal, rue de Valence, pour glisser entre d’étroites colonnes une explication de l’inexplicable. « Écrivez court, clair, et méfiez-vous de vos émotions », martèle le patron, Jean Vallières. C’est la loi du métier : contrôler l’itinéraire des mots en évitant qu’ils vous faussent compagnie pour aller se balader sur des chemins tortueux.
— Elle voudrait vous parler…
Victor pose la tasse devant moi, l’air gêné.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— La dame, là-bas, elle vous demande depuis deux jours.
Il montre de la tête une cliente attablée en terrasse.
— Elle me demande, moi ?
— Oui, vous. La journaliste de la rue de Valence.
L’inconnue regarde dans notre direction.
— Vous l’avez déjà vue ?
— Jamais. Entre nous, elle a un drôle de look. Vintage, comme qui dirait.
Sans doute une lectrice. Nous autres plumitifs avons des tas de lecteurs au drôle de look. Hortensia, la cerbère-assistante-hôtesse et par ailleurs diplômée de psychologie qui veille au grain à l’accueil de notre hebdo, La République, sait de quoi il retourne. Il y a les fans qui veulent rencontrer l’auteur, les obsessionnels qui viennent contester ses sources, les quémandeurs qui lui attribuent des pouvoirs exorbitants. Et, depuis quelques années, les terroristes. Mais ce n’est pas le genre de la dame.
— Bon… je vous ai prévenue.
Il repart vers son comptoir.
Elle me fixe. Vintage, mais de loin, ça lui va bien. Une silhouette mince, des cheveux noirs plaqués en bandeau. Une robe vert sombre. Trop longue.
Je replonge dans mes notes : un entretien avec le principal opposant algérien. Celui qui jure de remettre le pays à flot, les chômeurs au boulot et la corruption sous les verrous. On boucle dans deux heures.
La robe verte a bougé. Elle se lève. Sinue entre les cinq ou six tables qui nous séparent. Et s’immobilise devant moi.
Mon Dieu, qu’elle est belle. Des yeux gris, des traits doux. Et qu’elle est triste. Une tristesse vertigineuse. Qu’est-ce que je lui dis? «Asseyez-vous, je vous ai déjà vue quelque part»? Dans un film vintage, peut-être?
C’est elle qui parle :
— Je suis si heureuse de te voir. Tu es exactement comme dans mes rêves.
La dame triste et belle a rêvé de moi? Et me tutoie?
Elle s’assoit et presse ses mains l’une contre l’autre. De longues mains sans bagues. On sent qu’elle a froid et envie de serrer ses doigts maigres autour d’une tasse brûlante.
Je fais signe à Victor et ouvre enfin la bouche:
— Que voulez-vous boire?
— Un café au lait.
— Avec un croissant?
Car il est clair qu’elle a faim, la pauvre.
— Oui, merci.
Cinq minutes silencieuses avant l’arrivée du café au lait. Elle boit deux gorgées et reprend:
— Depuis que tu es arrivée dans le quartier, je te cherchais. Je te voyais de loin, toujours pressée. Je ne pouvais pas te suivre dans Paris, je suis obligée de rester par ici.
Rien. Je ne comprends rien. Blague ou défi, mon job, c’est de rendre la réalité compréhensible en me méfiant du magma intérieur. Connais-toi toi-même, disait le vieux Socrate. Sage conseil dont je ne me suis jamais préoccupée. Je ne suis pas psy et je les fuis.
Elle grignote un morceau de croissant.
— Quand je suis revenue…
Revenue d’où? Que me veut-elle? Il y a une raison à tout. Et l’heure qui tourne, avec l’interview en vrac sur la table.
Je ne sais pas où elle a chiné cette robe. Bien coupée, mais le velours est si fin qu’il pourrait se déchirer d’un seul coup. Comme si on l’avait tissé depuis des lustres. Au moins un siècle.
Elle prend ma main et l’examine. La sienne est glacée, malgré la tasse à laquelle elle a tenté de se réchauffer.
— Ton alliance, j’ai eu presque la même, c’est de l’orfèvrerie arabe.
L’alliance que Claude m’a achetée au souk d’Amman. Pour me protéger car je roulais toute seule, deux jours plus tard, vers la guerre d’Irak. On s’est mariés à mon retour. Je m’entends dire:
— Elle me protège.
— La mienne m’a perdue.
Mon portable sonne.
— Dites donc, il arrive quand, votre papier? Comment on titre en une?
— La résurrection de l’Algérie, voilà l’idée. J’arrive.
— Avec un point d’interrogation, tout de même! Dépêchez-vous!
Vallières raccroche. Il a toujours été là au bon moment quand se profilait le chaos intérieur.
— Tu as du travail? Pars. Je reviendrai demain, à la même heure. Moi, je n’avais ni heure ni temps, je n’étais utile à rien ni personne.
Une dépressive. Je déteste.
Au lieu de ça, je dis:
— D’accord, à demain.
Je règle l’addition au comptoir en laissant un billet à Victor:
— C’est pour son dîner, si elle demande…
— Vous la connaissiez, finalement ?
— Oui.
À quelle logique tout cela obéit-il? Je file en trombe rue de Valence. Là où tout peut s’expliquer.
C’est un bon mercredi. Le journal est fini et réussi. Dopée par un verre de Pessac Léognan, je sors très gaie de chez Marty, la cantine préférée de Vallières. Les murs sont décorés de longues femmes languissantes derrière leur éventail ou leur fume-cigarette. L’escalier, gardé par deux tigres, s’envole vers un étage bleuté et discret comme les cabinets particuliers dans les brasseries des grands boulevards vers 1900. Les collègues, un peu éméchés eux aussi, forcent le pas pour s’aligner sur celui de notre général qui cavale vers le prochain numéro. Je m’attarde, je lambine, je surprends avec indulgence mon reflet dans les vitrines: des joues rondes, des yeux rieurs. Personne ne m’indiquera la route, je la choisis moi-même. Je suis libre à chanter toutes les chansons.
«Quand tu es née, les oiseaux sifflaient à tue-tête», répétait mon père. C’était un jour d’avril, un printemps chaud comme un été, paraît-il, dans une rue tranquille du Marais.
Le rendez-vous. J’avais réussi à l’expulser de mon cerveau et elle me rappelle à l’ordre, ou plutôt à son désordre, aussi pâle que les femmes peintes sur les murs de chez Marty. Elle a dû en avoir la beauté, mais probablement pas les riches protecteurs.
— Elle est partie après avoir poireauté une heure, dit Victor, réprobateur.
De quoi se mêle-t-il?
Je ressors.
D’où vient-elle, où va-t-elle, qui est-elle?
J’inspecte le paysage. Rien sur le terre-plein où s’arrêtent les bus. Rien, à gauche, en remontant les Gobelins. Peut-être en reprenant à droite le cours du boulevard Saint-Marcel?
Cette silhouette, en face, échouée sur le banc. D’une fragilité effroyable.
Je traverse. »

Extraits
« L’équipe de est bâtie de guingois, comme l’immeuble qui l’abrite.
Quant à moi, je fais le tout-venant. Des faits divers aux manifestations en Algérie. Avec le succès du journal, j’ai même pu partir en Inde enquêter sur les veuves qu’on brûle sur le cadavre de leur mari. Comme dans Le Tour du monde en 80 jours. Jean Vallières est mon Jules Verne. D’ailleurs, ils ont les mêmes initiales. »

« La Bièvre a été recouverte en 1912, mais le Ve arrondissement et le XIIIe sont truffés de galeries sous lesquelles certains bras d’eau vive continuent à circuler. Jeter un cadavre là-dedans, c’est difficile, il faudrait des complicités chez un agent des Égouts de Paris ou de la direction de l’Assainissement… Cette rivière, c’était le fief des tanneurs, des mégisseries et des teinturiers. Sans la Bièvre, il n’y aurait jamais eu les tapisseries des Gobelins! C’est grâce à la qualité de ses eaux qu’on a obtenu un procédé miraculeux de teinture de l’écarlate. J’ai un ami collectionneur qui avait trouvé plusieurs peintures intéressantes sur les activités des artisans vers la fin du XIXe siècle. Il m’a offert un petit tableau pas mal du tout. Je vous le montrerai à l’occasion. Bon, regardez un peu de quoi il s’agit, enquêtez et on en reparle. » p. 48

« Mardochée était arrivé de son Algérie la plus profonde, loin de la capitale, quelques années auparavant avec ses trois frères. Leur père Haï, né à Constantine en 1840, trois ans après la difficile conquête de ce piton rocheux par les Français, avait bourlingué comme forain sur les marchés du département avant de se fixer dans une petite ville rugueuse et froide, sur la route de la Tunisie: Souk Ahras, le marché aux lions en langue berbère. C’est aussi le lieu de naissance de ma mère, Béatrice. Celle qui ne revient jamais me voir depuis les profondeurs, pas plus que mon père ou Mariella. » p. 78

À propos de l’auteur
GOZLAN_Martine_©DRMartine Gozlan © Photo DR

Rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, Martine Gozlan est l’auteure de nombreux essais et biographies sur les questions et les pays d’Islam et couvre le conflit israélo-palestinien: Pour comprendre l’intégrisme islamiste (Albin Michel 2002), Le sexe d’Allah ( Grasset 2004), Le désir d’islam (Grasset 2005), Sunnites-Chiites, pourquoi ils s’entretuent (Le Seuil 2008), L’imposture turque (Grasset 2011). Les éditions de l’Archipel ont publié, entre autres, Israël contre Israël (2012), Les Rebelles d’Allah (2014), Hannah Szenes, l’étoile foudroyée (2014) et Israël 70 ans, 7 clés pour comprendre (2018). Le Rendez-vous des Gobelins est son premier roman. (Source: Marianne / Éditions Écriture)

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Les émotions

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En deux mots:
Jean Detrez enterre son père. Elisabetta, sa première épouse, l’accompagne dans ce moment de recueillement et d’introspection qui est aussi l’occasion de passer en revue ces moments de sa vie où les émotions ont été les plus fortes, notamment avec les femmes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Toutes les femmes de sa vie

Jean-Philippe Toussaint poursuit dans Les émotions son cycle bruxellois et européen entamé avec La clé USB et nous offre quelques superbes variations sur le sentiment amoureux en détaillant les rencontres qui l’ont marqué.

Ceux qui ont lu La clé USB seront très vite ici en terrain connu, car même si ce roman peut très bien se lire sans avoir connaissance de l’œuvre ou du précédent roman de l’auteur, il pourrait fort bien composer un dyptique, puisque l’on reprend l’action au moment où Jean Detrez, le personnage principal, de retour du Japon apprend que son père est décédé, mettant en quelque sorte un point d’orgue a une année qui aura vu sa femme le quitter (juin 2016), le Brexit être voté (23 juin 2016), et Donald Trump accéder à la présidence des États-Unis (8 novembre 2016).
Nous voici donc en décembre, au moment des obsèques de son père, événement chargé d’émotion, mais aussi propice à l’introspection. Les souvenirs affluent, ceux qui ont marqué la vie de son père, fonctionnaire européen comme lui, mais aussi tous ces moments qui ont provoqué chez lui ces émotions qui donnent le titre du roman et dont l’intensité va déterminer le souvenir bien davantage que la chronologie. Les femmes, ou plus précisément les émois amoureux formant alors la matière première d’un récit qui, bien que très factuel, fait précisément partager au lecteur les battements de cœur et l’exaltation de ces moments où la vie s’illumine, où on sent que quelque chose se passe…
Comme lors de ce colloque international de prospective qui tente de tracer l’avenir de l’Europe sans le Royaume-Uni et qui se tient précisément à Hartwell House, dans le sud de l’Angleterre. Alors que les intervenants s’écharpent sur la pertinence de leur méthode de prospective stratégique en quatre phases – scoping, ordering, implications, integrating futures – l’attention de Jean va être détournée par Enid Eelmäe. Pour faire connaissance, les participants ont été invités à un exercice, baptisé Tell the story of your names. C’est ainsi qu’après avoir expliqué que les Detrez étaient originaires du Nord de la France et que le grand-père paternel avait disparu durant la Première Guerre mondiale, il apprit que Eelmäe voulait dire
«première montagne» ou «avant-montagne» en estonien, mais aussi que ce patronyme, avant l’estonisation des noms, était Eiffel, comme le constructeur de la Tour Eiffel. Ajoutons que la seule personne appelée Enid de leur connaissance les renvoyait tous deux à leur enfance et à la lecture du Club des cinq et du Clan des sept d’Enid Blyton. Il n’en fallait guère davantage pour tomber sous le charme de belle venue de Baltique. Au fil des heures, ils vont devenir très complices. Jusqu’à ce tête-à-tête dans la bibliothèque: «J’avais envie de déposer ma main sur son bras, mais je n’osais entreprendre le moindre geste. Il y a toujours un moment, dans les relations amoureuses, où, même si on sait que nos corps vont finir par se rapprocher, qu’une étreinte va survenir, qu’un baiser ne va pas tarder à être échangé, on demeure dans l’attente, et rien ne se passe si on ne prend pas la décision d’agir. Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable.»
Bien entendu, ce sont les détails de ces moments qui donnent toute sa saveur à ce roman, comme si Jean-Philippe Toussaint à la manière d’un cinéaste, décidait de passer d’un plan général à un gros-plan, de se focaliser sur ces moments de grâce.
On passe ainsi des couloirs du Berlaymont, bâtiment emblématique de l’Union européenne où se retrouve tous les thèmes du livre, l’Europe aujourd’hui à la croisée des chemins, mais aussi le fils et son père, tous deux fonctionnaires européens, mais aussi l’architecture puisque la rénovation du bâtiment est confiée à son frère qui a suivi les pas de son arrière-grand-père, Pierre De Groef, qui a construit beaucoup d’immeubles à Bruxelles au début du XXe siècle. Et, comment pourrait-il en être autrement, les femmes. D’abord Diane, sa seconde épouse dont il se sépare, mais dont il nous raconte avec tendresse et sans doute nostalgie la rencontre dans ce temple de la technocratie. Puis sa course effrénée avec Pilar Alcantara lors de l’éruption du volcan Eyjafjöll en 2010. L’occasion aussi de nous faire découvrir un mystérieux souterrain.
Remontant dans le temps, nous irons aussi en Toscane au moment où Jean rencontre Elisabetta, sa première épouse. Contrairement à Diane, elle sera présente aux obsèques avec son fils Alessandro. Encore une occasion de constater combien restent vivaces les émotions. Et d’exprimer des regrets que l’on peut aussi prendre comme un conseil d’ami: «J’aurais peut-être dû faire davantage d’efforts pour essayer de sauver notre amour et prendre le risque d’entamer avec Elisabetta une longue relation suivie, la relation d’une vie, un amour au long cours, quitte à ce qu’il y eût des hauts et des bas, des orages et des disputes (et, sur ce point, je pouvais faire confiance à Elisabetta), mais j’aurais pu ou j’aurais dû avoir cette ambition pour nous, plutôt que, au premier accroc, à la première infidélité, céder à la facilité de nous séparer, abdiquer sans combattre.»

Les émotions
Jean-Philippe Toussaint
Éditions de Minuit
Roman
240 p., 18,50 €
EAN 9782707346438
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles et environs. On y évoque aussi des voyages en Grande-Bretagne, au Japon, aux États-Unis, à Los Angeles

Quand?
L’action se situe principalement en 2016 et les mois suivants, mais l’auteur évoque aussi des souvenirs de 2004 et 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsque Jean Detrez, qui travaille à la Commission européenne, a commencé à s’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, il s’est rendu compte qu’il y avait une différence abyssale entre l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, relève de la prospective, qui constitue une discipline scientifique à part entière, alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. Mais a–t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent ? Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
Le moment est donc venu de dire un mot de la vie privée de Jean Detrez.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Diacritik (Jacques Dubois)
Le Carnet et les instants (Alain Delaunois)
Philosophie Magazine (Alexandre Lacroix)
Blog Shangols 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À Bruxelles, la journée avait été caniculaire. Nous vivions avec Diane les dernières heures de notre vie commune. Depuis quelques semaines, nous ne nous parlions plus. Notre mariage, qui avait duré dix ans, s’achevait dans la froideur et le ressentiment. C’était le 23 juin 2016, le jour du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni. Dans la soirée, un orage très violent a éclaté à Bruxelles, accompagné de pluies diluviennes. Je me revois dans le salon de l’appartement de la rue de Belle-Vue en train de regarder une pluie torrentielle tomber derrière la baie vitrée. Les branches des saules se tordaient sous le vent. Un éclair, parfois, zébrait le ciel, et on entendait les grondements du tonnerre au loin par-delà les étangs d’Ixelles. Diane était assise derrière moi dans le salon assombri par l’orage, elle feuilletait en silence une revue dans le canapé. Elle ne tarda pas à quitter la pièce, et je l’entendis s’éloigner dans le couloir jusqu’à la chambre à coucher. Ce fut notre dernière soirée ensemble dans l’appartement de la rue de Belle-Vue (ma décision, à cette heure, était déjà prise de quitter l’appartement et de trouver un nouveau logement à la rentrée).
Je n’ai appris le résultat du référendum britannique que le lendemain en écoutant la radio. J’avais un rendez-vous à la Commission européenne en début de matinée. À la fin de ma réunion, en sortant du Berlaymont, j’ai traversé la rue de la Loi avec quelques collègues pour rejoindre le bâtiment Juste Lipse, qui se trouve de l’autre côté de la rue. Le Juste Lipse était encore l’unique siège du Conseil de l’Europe à l’époque, le nouveau bâtiment « Europa » construit par Philippe Samyn — le fameux cube de verre évidé qui luit pendant la nuit au cœur du quartier européen — n’est entré en service qu’au début de l’année suivante. Il y avait beaucoup plus d’animation que d’habitude dans le hall du Juste Lipse. On croisait des équipes de télévision, des dizaines de journalistes se pressaient vers la salle de presse. J’ai encore présent à l’esprit l’entrée en scène du président du Conseil européen ce jour-là. Précédé d’un bouillonnement de conseillers et de membres des services de sécurité, je revois sa silhouette décidée s’avancer sur le tapis rouge en longeant la rangée de drapeaux européens. Son visage était grave, l’attitude solennelle. Il monta à la tribune et commença son discours avec une émotion inhabituelle. Je suis pleinement conscient de la gravité, et même de l’ampleur dramatique de l’heure que nous vivons. C’est un moment historique, mais ce n’est sûrement pas le moment d’avoir des réactions hystériques. Les dernières années ont été les plus difficiles de notre histoire, mais je tiens à rassurer chacun, nous sommes prêts à affronter ce scénario négatif, et je pense toujours à ce que me disait mon père : « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. » Je regardais le président du Conseil européen s’exprimer à la tribune. Au moment où il avait évoqué son père, ses yeux furent parcourus d’un fugitif voile de timidité, qui ne dura qu’un instant. Il esquissa un sourire, le sourire d’un homme adulte qui évoque son père en public, avec ce que cela peut avoir de pudeur, de respect et de piété filiale, et je ne pus m’empêcher de songer à mon père, à mon propre père, Jean-Yves Detrez, qui avait été commissaire européen dans le passé. Depuis que j’avais appris la victoire du « Leave » au référendum britannique, je ne cessais de penser à ce qu’il devait ressentir. Son monde, le monde qu’il avait toujours connu, était en train de vaciller. Les crises s’accumulaient en Europe, les populismes montaient partout inexorablement. L’humanisme, que mon père avait toujours défendu avec zèle, semblait plus mal en point que jamais. Le Brexit n’était que la dernière manifestation, la plus spectaculaire, la plus désagréablement inattendue, de ce dépérissement délétère.
Jusqu’à quel point peut-on oublier quelque chose qui nous est arrivé ? Je ne me serais peut-être jamais posé la question, si, quelques mois plus tard, je n’avais retrouvé une photo compromettante dans mon téléphone. C’était dans un Thalys, j’avais assisté à une réunion de prospective à Paris dans la matinée, et je revenais à Bruxelles le soir même. J’avais fait l’aller-retour dans la journée. J’étais fatigué, la journée avait été longue. Je me laissais bercer par le train. Calé au fond de mon siège, je faisais défiler distraitement du doigt les images de mon téléphone, quand je suis tombé par hasard sur la photo d’une jeune femme à moitié dénudée. La photo, presque floue, avait été prise l’été précédent dans une chambre d’hôtel pendant que je participais à une retraite de prospective à Hartwell House, près de Londres. Je ne me souvenais plus des circonstances exactes dans lesquelles la photo avait été prise. Je me souvenais seulement d’avoir passé la fin de la soirée avec cette jeune femme et d’avoir emprunté les escaliers majestueux d’Hartwell House avec elle très tard dans la nuit, mais je ne me souvenais plus ensuite de ce qui s’était passé, ou plutôt, à partir d’un certain point, mes souvenirs se dissipaient dans les brumes d’une fin de soirée trop arrosée. Nul doute pourtant que c’était bien dans une chambre d’hôtel de la résidence d’Hartwell House que la photo avait été prise, et par qui d’autre que moi puisque c’était dans mon propre téléphone que je venais d’en retrouver la trace, à ma grande surprise et à ma grande gêne. Je ne gardais pourtant aucun souvenir qu’il s’était passé quelque chose d’intime avec cette jeune femme cette nuit-là, même si la photo semblait apporter un démenti visuel au témoignage défaillant de ma mémoire. Il y avait, à l’évidence, une contradiction entre ce que me disaient mes souvenirs et ce que montrait la photo.
Depuis plusieurs années, mon ami et collègue Peter Atkins organisait les Rencontres d’Hartwell House, des retraites de prospective, où les participants, responsables politiques, analystes et experts internationaux, se réunissent pendant une semaine dans le cadre somptueux du château d’Hartwell pour imaginer l’avenir ensemble. L’avenir, pour moi, qui le côtoyais au quotidien dans le cadre de mes activités à la Commission européenne, était une notion parfaitement abstraite, que j’étais capable de modéliser et de faire parler avec des chiffres. Mais si, dans ma vie professionnelle, j’avais une maîtrise incontestable de l’avenir, je me rendais compte que, depuis quelque temps, je ne maîtrisais plus rien dans ma vie privée. Mon mariage avec Diane était en train de sombrer, nous étions entrés dans une crise conjugale dont je ne voyais plus l’issue. L’avenir, pour moi, était devenu irrémédiablement opaque. Je ne disposais pas des outils appropriés pour imaginer ce que nous allions devenir. Moi qui me pensais si performant dans l’exercice de mes fonctions, j’étais complètement démuni dans la conduite de mon histoire d’amour avec Diane. À croire que la prospective ne nous est d’aucun secours dans les affaires de cœur — ou qu’en amour, il n’y a pas de méthode.
Lorsque, dans les années 1990, j’ai commencé à m’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, j’ai très vite compris qu’il y avait une différence abyssale entre deux notions qui peuvent paraître voisines, voire similaires, mais qui ne sont pas de même nature, l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, qui est au cœur de mon activité professionnelle, relève d’une discipline à part entière, au même titre que les statistiques ou la démographie, avec son ensemble de techniques et d’outils méthodologiques spécifiques. Lorsqu’elle est pratiquée dans les règles de l’art, la prospective permet de repérer les principales métamorphoses qui couvent à bas bruit dans la société avant qu’elles ne s’expriment au grand jour, ce qui nous permet d’anticiper les grandes évolutions à venir. Alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. C’est alors à une boule de cristal ou aux cartes du tarot qu’il faut avoir recours pour lire l’avenir. Mais a-t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent. Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
À l’été 2016, j’ai assisté à la retraite de prospective organisée par mon ami Peter Atkins à Hartwell House. L’avenir, durant ces quelques jours, fut au centre de toutes nos attentions. Nous l’entourions de nos sollicitudes expertes. Nous le sondions, par petits groupes, autour de tables de réunion recouvertes de feutrine verte. Nous l’auscultions, avec d’infinies précautions, pour construire, sous forme de scénarios exploratoires, des représentations de différents futurs possibles. Je connaissais Peter Atkins depuis toujours, cela faisait près de vingt ans que nous hantions ensemble les terras incognitas de la prospective stratégique et que nous explorions ses dernières steppes indéfrichées. Au début des années 2000, Peter avait rejoint à Londres l’équipe du Government Chief Scientific Adviser, qui conseille le Premier ministre britannique sur les questions de technologie. Il avait été chargé de créer la première cellule de prospective stratégique au sein de cette agence gouvernementale. C’est ainsi, sur le tas, que Peter s’était formé aux techniques les plus sophistiquées de la discipline et qu’il avait fait la connaissance de la plupart des hommes politiques, responsables militaires et hauts fonctionnaires qui travaillent dans le domaine en Angleterre. Ensuite, des experts étrangers, qui envisageaient de créer leur propre cellule de prospective dans leur pays, étaient venus faire des voyages d’études à Londres pour voir comment ils procédaient, et c’est ainsi que Peter était devenu une personnalité incontournable dans le petit monde très fermé de la prospective stratégique. En 2011, Peter avait quitté son poste dans la haute administration britannique pour s’établir à son propre compte, et il avait fondé l’association des Rencontres d’Hartwell House. L’événement phare de l’association était la retraite stratégique estivale. Dès la première session, Peter avait instauré l’idée originale du live challenge. Le principe était d’avoir chaque année un défi à relever en temps réel, un sujet d’intérêt général sur lequel tous les participants pourraient travailler pendant les cinq jours de la retraite. En 2016, les Rencontres d’Hartwell House s’étaient tenues début juillet, soit seulement une dizaine de jours après le référendum sur le Brexit.
Le lundi 4 juillet 2016, j’ai pris le train à Bruxelles aux premières heures pour rejoindre Londres. J’avais rendez-vous à la gare du Midi avec mon ami Viswanathan Ajit Pai, qui travaille avec moi à la Commission européenne. Viswanathan était lui aussi de la partie pour Hartwell House et nous avions décidé de faire le voyage ensemble. Dans l’Eurostar, nous nous étions installés dans un carré de sièges vides et nous avions pris nos aises, déployant nos journaux et posant nos ordinateurs sur les tablettes. Viswanathan, confortablement installé au fond de son siège, avait ouvert le Financial Times, dont il tournait précautionneusement les pages saumonées dans un froissement feutré de papier journal, délicat murmure matinal bientôt voué à disparaître avec le déclin annoncé des journaux papier. Peu après le départ, un très bon petit déjeuner nous avait été servi à la place. Viswanathan était contrarié comme moi par le résultat du référendum britannique, mais il ne semblait pas disposé à se laisser abattre. Au contraire, appréciant le petit déjeuner, se régalant des viennoiseries et des yaourts aux fruits (le sien et le mien, que je lui avais cédé bien volontiers), il se lança plutôt dans un vibrant hommage rétrospectif de l’Angleterre qu’il avait connue pendant ses années d’études à Cambridge au début des années 1990. Tu sais, à l’époque, c’était vraiment un environnement très stimulant, disait-il, une ambiance de libre pensée, de curiosité intellectuelle, on parlait de new internationalism. À ce moment-là, la Grande-Bretagne était ouverte sur les autres cultures. C’était le moment où on commençait à bien manger en Angleterre, avec de bons vins, des fromages affinés, de superbes huiles d’olive. La société anglaise respirait différemment, il y avait une ouverture extraordinaire sur le monde. Selon Viswanathan, cela avait commencé à se dégrader à partir du début des années 2000, et la crise financière de 2008 n’avait rien arrangé. À ce début de récession s’étaient greffés une rhétorique anti-migrants et le déchaînement de la presse populaire contre l’Europe. Si on ajoute à cela beaucoup de cynisme et deux ou trois apprentis sorciers, il ne fallait pas chercher beaucoup plus loin les raisons du Brexit, selon Viswanathan (et il finit pensivement mon yaourt à la cerise en jetant un coup d’œil par la vitre du train). »

Extraits
« Mais, une fois dans la place, Scott Adams, avec son esprit pervers, n’avait pu s’empêcher de rendre public le différend avec Peter et de laisser entendre à l’assistance qu’il se désolidarisait de la méthode qu’il était obligé de présenter. C’est donc avec une ironie grinçante qu’il nous passa en revue les quatre étapes de la méthode d’Hartwell House, qu’il énuméra avec dédain, scoping, ordering, implications, integrating futures , comme s’il s’agissait de quatre vieux tracteurs antédiluviens, avec lesquels nous serions bien avancés pour explorer les champs si fertiles de la prospective stratégique, telle que lui la concevait. » p. 50

« Parfois, j’ai l’impression que si quelqu’un nous observait de l’extérieur et nous entendait émettre nos hypothèses, il pourrait vraiment se demander : « Mais qu’est-ce qu’ils ont fumé, ces gars-là ? » L’exemple le plus célèbre, ajouta-t-il, tandis que nous pénétrions dans l’hôtel, c’est la scène de Richard III , tu sais, la scène où Richard se tourne vers Lady Anne, la femme de son frère, pour lui dire qu’il est amoureux d’elle, alors qu’il vient de tuer son frère. Il s’arrêta dans le hall pour me mimer la scène (il s’était donné le rôle de Richard et s’adressait à moi comme si j’étais Lady Anne). Non seulement, il lui avoue que c’est lui qui a tué son frère, mais en plus il lui dit qu’il veut l’épouser ! s’écria-t-il. Nous étions debout l’un en face de l’autre dans le hall de l’hôtel. Ce n’est pas du tout vraisemblable évidemment, et pourtant le spectateur adhère, la scène a suffisamment de puissance et de force dramatique pour que le spectateur suspende son jugement critique à propos de l’invraisemblance de la situation. » p. 61

« J’avais envie de déposer ma main sur son bras, mais je n’osais entreprendre le moindre geste. Il y a toujours un moment, dans les relations amoureuses, où, même si on sait que nos corps vont finir par se rapprocher, qu’une étreinte va survenir, qu’un baiser ne va pas tarder à être échangé, on demeure dans l’attente, et rien ne se passe si on ne prend pas la décision d’agir. Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable. Il y a toujours ce dernier seuil symbolique à franchir, qui nous fait passer d’un état d’attente heureuse au dénouement attendu, quand les mains se rejoignent et que les lèvres s’unissent. Et c’est d’ailleurs peut-être le fait que cette attente soit si souvent heureuse qui explique que, tant de fois, pour ma part, je n’aie jamais été plus loin. Comme si c’était dans la félicité de la promesse que j’avais vécu mes plus belles heures d’amour. » p. 76-77

« En moins de vingt ans, Pierre De Groef, qui était issu d’un milieu modeste (son père était menuisier du côté de la rue Borrens à Ixelles), était devenu un architecte à la mode, un citoyen cossu, un bourgeois installé: moustache, costume en flanelle, gilet et montre à gousset, large cravate à pois, tel qu’il apparaît sur une photo qui a longtemps orné la cuisine de mes parents avenue Émile Duray. À l’époque, le quartier des étangs d’Ixelles, sur lequel il avait jeté son dévolu, se trouvait encore largement à la campagne. Il a eu le flair d’acheter tous les terrains qui voisinaient l’abbaye de la Cambre en pleine restauration après la première guerre mondiale. » p. 95

« La mort d’un homme, parfois, correspond à la fin d’une époque. Stefan Zweig est mort à un des pires moments de l’histoire, quand le ciel était noir en Europe et l’horizon bouché aussi loin que le regard pouvait porter. Témoin direct du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’ait connu le monde, Zweig a vécu l’intrusion violente de la réalité du monde extérieur dans son univers intime comme peu d’intellectuels l’avaient expérimenté avant lui. Il a vu son monde, le monde dont il était familier, un monde de raison, d’art, de raffinement et de culture, disparaître littéralement sous ses yeux, tandis que l’humanisme
sur lequel étaient fondées toutes ses valeurs était balayé par le nazisme. Même si c’est à des événements moins tragiques que mon père a été confronté dans les dernières années de sa vie, je voyais un parallèle entre sa mort et la mort de Zweig. Les dates de leurs morts respectives coïncidaient l’une et l’autre avec l’exact creux d’une vague de l’histoire, quand l’aube espérée après la longue nuit dont parle Zweig dans sa dernière lettre, n’est pas encore venue. En un sens, on pourrait dire que Zweig et mon père sont morts à temps, dans la mesure où ils ont cessé de voir la catastrophe qui les entourait et n’ont pas assisté au désastre qui leur a survécu. » p. 170

« Il y a, dans la vie, des instants décisifs, certaines journées ou certaines heures qu’on ne pourra jamais oublier. Stefan Zweig, dans son livre Sternstunden der Menschheit, parle de certains alignements d’étoiles qui font qu’à des instants précis de l’histoire s’accomplissent des moments d’une grande concentration dramatique qui sont porteurs de destin, où il arrive qu’une décision capitale se condense « en un seul jour, une seule heure et souvent une seule minute ». p. 189

« La pression des compagnies aériennes sur la Commission devenait à chaque heure plus grande pour nous faire rouvrir des routes aériennes dès lundi matin. Les compagnies aériennes accumulaient chaque jour des pertes abyssales, de l’ordre de 150 millions d’euros par jour, et des voix dans le secteur aérien commençaient à s’élever pour dénoncer la pagaille que nous, l’Europe — l’Europe, toujours l’Europe — aurions semée, en appliquant à l’excès le principe de précaution. Était-ce raisonnable de rouvrir des
espaces aériens dès le lendemain matin? Manfred Hübner dit qu’il n’en savait rien, et que de toute manière, ce n’était pas de notre ressort, c’était les directions générales de l’aviation civile des différents pays qui étaient compétentes. À chacun ses dossiers brûlants, à chacun sa cendre volcanique. » p. 198

« Je la regardais, et je pensais que quelque chose arrivait, quelque chose m’arrive, me disais-je. C’est là une singulière vertu de l’amour ou du sentiment amoureux de se rendre compte que ce qui arrive nous arrive à nous-même et à personne d’autre — c’est à moi, à moi que cette chose arrive —, que le regard adressé, le geste esquissé, l’est pour nous et pour nous seul, et le fort sentiment d’élection que cette vérité nous procure nous apporte un intense bien-être qui fait disparaître instantanément tout le reste, la fatigue et les soucis professionnels, les mauvais pressentiments et la hantise. p. 227

À propos de l’auteur
TOUSSAINT-jean-philippe_©Mathieu_ZassoJean-Philippe Toussaint © Photo Mathieu Zasso

Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Prix Médicis 2005 pour Fuir. Prix Décembre 2009 pour La Vérité sur Marie. Il a publié plus de dix romans aux éditions de Minuit, parmi lesquels La Salle de bain (Minuit, 1985), L’Appareil-photo (1989), Fuir (2005), Football (2015), M.M.M.M. (2017) et La clé USB (2019). Il est également essayiste et cinéaste. (Source: Éditions de Minuit). (Source: Éditions de Minuit)

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Ainsi parlait ma mère

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En deux mots:
Un fils au chevet de sa mère. Elle a 93 ans, il en a 54. Elle a fui le Maroc dans les années 50 pour s’installer en Belgique, il a profité des livres que lui ramenait son père pour se cultiver. Il partage ses souvenirs et rend un hommage plein d’émotions à une femme admirable.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le soleil de ma vie

Avec Ainsi parlait ma mère Rachid Benzine fait une entrée remarquée en littérature. Au-delà de l’hommage d’un fils à sa mère, ce premier roman nous raconte aussi l’exil, la littérature et… Sacha Distel.

«Je ne sais pas si ma mère a été une bonne mère. Ou simplement une mère qui a fait ce qu’elle a pu. Avec ce que Dieu lui a donné comme connaissance, comme amour, comme courage. Comme patience aussi. Je sais juste que c’est la mienne. Et que ma plus grande richesse en cette vie est d’avoir pu l’aimer.»
Le premier roman de Rachid Benzine est un petit livre sans prétention, mais c’est aussi un grand livre qui touche au cœur. Il raconte la relation du narrateur avec sa mère, leur amour partagé, au moment où la fin de cette dernière approche. Elle a 93 ans, il en a 54. Cela fait près de quinze ans qu’il s’occupe d’elle, venant la soigner, la laver, l’habiller et lui faire la lecture. Elle aime particulièrement qu’il lui lise La peau de chagrin de Balzac. Une œuvre qu’il va redécouvrir à travers les yeux de sa mère, découvrant au fil des jours combien – contrairement à ce qu’il imaginait – elle a saisi les enjeux de ce roman. Car devenu professeur de lettres de l’Université de Louvain, il s’imaginait un peu trop naïvement que sa mère était restée l’immigrée clandestine de Zagora qui avait accompagné son mari berbère jusqu’à Schaerbeek et qu’elle ne pouvait avoir son habileté intellectuelle. «Elle connait le texte par cœur je crois. Elle est loin de tout comprendre malgré le commentaire que je lui ai maintes fois fait de son vocabulaire, de sa grammaire, de ses formes stylistiques et de ses thématiques.» Jugement trop hâtif et sentiment de culpabilité qui marque aussi le cheminement de ce fils vers cette femme amoureuse de Sacha Distel et pour laquelle Toute la pluie tombe sur moi est une sorte de pilule du bonheur.
Oui, il a eu bien tort de se moquer d’elle, de son goût pour les feuilletons télévisés qui lui auront pourtant permis de perfectionner son français, d’enrichir un vocabulaire encore balbutiant.
Ce chemin vers l’humilité est aussi pudique que pavé d’émotions. En revisitant le passé, son enfance auprès d’un père qui travaillait au pilon mais réussissait à lui ramener quelques livres et lui offrir ainsi le moyen de s’évader et de se construire, il montre aussi combien, au-delà de l’exil, les enfants de la seconde génération s’éloignent peu à peu de leurs parents, se construisent une culture différente, s’émancipent.
Mais il dit aussi l’attachement à ses parents, ce lien très fort noué entre eux et qui survivra à la mort.
Désormais Rachid Benzine peut être considéré comme un écrivain dont le style, plein de retenue et empreint d’humour, ne se perd pas en fioritures, mais va chercher jusqu’à l’os l’essentiel, l’amour, l’humanité, la vie. Car si la mort rôde tout au long du livre, c’est la vie qui l’emporte. Même si, comme dans La peau de chagrin, l’envie, le désir, la volonté de réussir valent bien des sacrifices.

Ainsi parlait ma mère
Rachid Benzine
Éditions du Seuil
Premier roman
94 p., 13 €
EAN 9782021435092
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule principalement en Belgique, à Schaerbeek et Louvain. On y évoque l’exil du Maroc, de Zagora

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière sur la vie d’une mère de 93 ans.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Vous vous demandez sans doute ce que je fais dans la chambre de ma mère. Moi, le professeur de lettres de l’Université catholique de Louvain. Qui n’a jamais trouvé à se marier. Attendant, un livre à la main, le réveil possible de sa génitrice. Une maman fatiguée, lassée, ravinée par la vie et ses aléas. La Peau de chagrin, de Balzac, c’est le titre de cet ouvrage. Une édition ancienne, usée jusqu’à en effacer l’encre par endroits. Ma mère ne sait pas lire. Elle aurait pu porter son intérêt sur des centaines de milliers d’autres ouvrages. Alors pourquoi celui-là ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais su. Elle ne le sait pas elle-même. Mais c’est bien celui-ci dont elle me demande la lecture à chaque moment de la journée où elle se sent disponible, où elle a besoin d’être apaisée, où elle a envie tout simplement de profiter un peu de la vie. Et de son fils. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Baz’Art
La cause littéraire (Tawfiq Belfadel)
LesEco.ma (Jihane Bougrine – entretien avec l’auteur)
Blog Culture 31 (Sylvie V.)
Blog Sur la route de Jostein 


Rachid Benzine présente Ainsi parlait ma mère © TV5 Monde

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous vous demandez sans doute ce que je fais dans la chambre de ma mère. Moi, le professeur de lettres de l’Université catholique de Louvain. Qui n’a jamais trouvé à se marier. Attendant, un livre à la main, le réveil possible de sa génitrice. Une maman fatiguée, lassée, ravinée par la vie et ses aléas. La Peau de chagrin, de Balzac, c’est le titre de cet ouvrage. Une édition ancienne, usée jusqu’à en effacer l’encre par endroits. Ma mère ne sait pas lire. Elle aurait pu porter son intérêt sur des centaines de milliers d’autres ouvrages. Alors pourquoi celui-là ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais su. Elle ne le sait pas elle-même. Mais c’est bien celui-ci dont elle me demande la lecture à chaque moment de la journée où elle se sent disponible, où elle a besoin d’être apaisée, où elle a envie tout simplement de profiter un peu de la vie. Et de son fils.
Une lecture qui lui est aussi devenue indispensable le soir, avant de s’endormir. Elle se cale en chien de fusil contre son oreiller, ferme les yeux. Comme un enfant qui sait, pour l’avoir entendu des dizaines de fois, qu’un conte va l’émerveiller ou l’épouvanter. La Peau de chagrin, j’ai dû le lui lire moi-même déjà deux cents fois. Elle l’a découvert sur une cassette audio que j’avais empruntée à la bibliothèque il y a bien vingt-cinq ans. Je me suis attaché à une époque à lui faire découvrir des trésors de la littérature par ce biais. Des cassettes ordinairement destinées aux aveugles et aux malvoyants. Parmi les dizaines écoutées, celle-ci a eu, de loin, sa préférence. Tout de suite. À peine rendue à la bibliothèque, elle m’a demandé de la lui acheter. Puis de le lui lire régulièrement. Pour soulager un peu mon temps et inquiet de sa fascination pour cette seule œuvre, je lui ai trouvé d’autres supports. J’ai d’abord acheté des cassettes vidéo puis des DVD des versions de l’ouvrage en drame lyrique, en opéra, en ballet, en adaptations diverses et variées au cinéma et à la télévision. Mais rien n’a trouvé suffisamment grâce à ses yeux pour qu’elle puisse se passer de ma lecture.
En mon absence, ma mère revenait inlassablement à la cassette audio dont j’avais déjà racheté plusieurs exemplaires, tant elles s’usaient rapidement par l’écoute systématique – j’en avais fait faire des copies mais elles se révélaient trop rapidement inaudibles. Et puis, un jour, je n’en ai plus retrouvé. On avait cessé d’en vendre. J’ai fait les brocantes dans l’espoir d’en voir ressurgir une. Sans succès. J’ai même menti à la bibliothèque, leur faisant croire que j’avais perdu leur exemplaire. Mais cette cassette-là aussi a fini par rendre l’âme à son tour. Alors je me suis astreint pour elle à cette lecture quotidienne. J’ai bien essayé d’enregistrer moi-même le texte, mais j’ai vite compris que ma mère n’y trouvait pas son compte. J’ai payé un comédien pour l’enregistrer dans un studio numérique. La manipulation informatique étant totalement étrangère à ma mère, je l’ai fait transférer sur une cassette audio. Cette version n’a pas davantage eu sa bénédiction. Elle ne supportait que la cassette qui lui avait fait découvrir le livre ou ma lecture de vive voix.
Et puis ma mère a soudain vieilli plus vite. Oubliant un jour le gaz allumé. Une autre fois se laissant vendre trois aspirateurs aux pouvoirs miraculeux dans la même semaine. D’autres fois encore chutant lourdement au sol sans arriver à se relever. Seul célibataire de la fratrie, il y a quinze ans j’ai tracé une croix définitive sur tout projet de vie de couple et j’ai emménagé chez ma mère, dans le petit deux pièces de Schaerbeek où j’ai vu le jour il y a cinquante-quatre ans. Mes quatre frères, bien plus âgés, s’étaient depuis longtemps installés dans d’autres régions. Ils ont tous une vie de famille et des petits-enfants. J’habite donc avec elle depuis qu’elle a soixante-dix-huit ans et qu’elle ne peut plus vivre seule.
Depuis quinze ans, je la soigne, je la change, je la lave, je l’habille. J’assure, plusieurs fois par jour, sa « toilette intime ». Une expression bien neutre pour qualifier un acte que je n’aurais jamais imaginé faire lorsque, il y a cinquante-quatre ans, ma tête hurlante et sanguinolente débouchait de cette même « intimité » pour son premier contact avec l’air libre.
Dans ces moments-là, ma mère prend ma main. Elle sourit tristement. Nous sommes tous les deux gênés et en même temps heureux. Curieux sentiment. En dehors des personnels soignants qui se succèdent à son chevet durant la semaine, je suis le seul dont elle accepte cette toilette, sans doute humiliante mais dont elle sait la nécessité.
Je me souviens de la première fois où j’ai dû m’en occuper. Son aide-soignante ne pouvait pas venir, elle avait eu un accident et elle pouvait se faire remplacer mais seulement à partir du lendemain. J’ai vu la détresse sur le visage de ma mère. Elle m’a demandé de lui faire une petite toilette, en attendant, juste avec un gant, pour laver son visage, son cou, ses bras. Mais je savais ce qu’il lui en coûtait de ne pas se laver entièrement, comme elle en avait l’habitude depuis toujours. Alors je l’ai regardée et je lui ai dit que j’allais m’en occuper. Elle n’a rien dit, ses yeux se sont embués, mais elle n’a rien dit. Délicatement, je l’ai alors soulevée sur son matelas, et je l’ai lavée. Mes mains tremblaient. Était-ce la soudaine conscience de la grande fragilité de ma mère, qui s’en remettait entièrement à moi, pour des gestes si intimes ? Était-ce de la sentir gênée, vulnérable ? Nous n’avons pas parlé. Nous avons partagé ce moment d’émotion où nous nous sommes réfugiés dans notre humanité, l’un portant assistance à l’autre sans que les barrières des conventions n’y trouvent à redire. Situation d’une certaine façon libératrice pour elle. Oui, elle pouvait s’en remettre aux siens pour tout, elle qui ne voulait jamais rien demander. Les siens c’était moi, car aucun de mes frères, je crois, n’aurait accepté de réaliser une telle tâche. Chacun fait ce qu’il peut.
Pour toutes ces raisons, j’ai totalement renoncé à toute invitation et autres sorties, ma seule vie extérieure se résumant aux treize heures de cours que j’assure à la fac. Balzac et sa Peau de chagrin constituent désormais le seul périmètre de mon activité intellectuelle et affective auprès de ma mère. J’arrive pourtant encore à lire d’autres choses. Car les livres c’est toute ma vie.
Cinquante-quatre ans le nez dans les bouquins. Les premiers je les ai lus par l’arrière-train. Ils m’ont servi de couches durant ma prime enfance. J’en ai même attrapé un impétigo fessier à cause de l’encre diluée par mes déjections. Mon père travaillait au pilon, près de Bruxelles. Il passait ses journées à détruire des tonnes d’invendus en tout genre. Du livre broché au quotidien local. Du magazine politique à l’album de jeunesse. De la revue érotique aux missels passés d’âge. Des livres, des magazines, des journaux, il en ramenait tous les jours. Autant qu’il pouvait en porter. Ça nous servait pour tout : le chauffage, le calfeutrage des fenêtres, pour caler un meuble, pour les toilettes et comme couches pour les mômes donc. Et parfois même pour la lecture. Mais ni mon père ni ma mère ne savait lire le français. Ils avaient quitté Zagora, au Maroc, au milieu des années 50 pour la Belgique. À une époque où on n’émigrait pas vraiment. Et bien davantage vers la France que vers le plat pays. Je n’ai jamais vraiment compris le parcours migratoire de mes parents. Mais en ai-je au moins eu l’envie ? Mes parents et moi nous avons vécu ensemble mais jamais en même temps.
Tandis qu’ils étaient accaparés par l’éducation de mes quatre frères et de moi-même – arrivé sur le tard, comme un « bâton de vieillesse » –, j’ai eu tôt fait de disparaître derrière les piles de livres qui s’accumulaient dans la remise devant chez nous, à Schaerbeek. Un village dans la ville où on n’était finalement pas mal lotis. Un deux pièces coincé au fond d’une allée, avec un perron et une cour d’une cinquantaine de mètres carrés, pavée à la va-comme-je-te-pousse. Un casse-gueule permanent dont on heurtait les saillies pierreuses ou sur lequel on glissait dès qu’il y avait trois gouttes de pluie. Un terrain de jeux formidable aussi. Pour mes quatre frères. Ils pouvaient s’y défouler à l’envi. Moi je ne quittais pas mon entassement de livres. Mon père le complétait tous les soirs en rentrant du travail. J’étais fasciné par la taille des ouvrages, leurs photos, les dessins colorés. Je me suis complu dans la sensation qu’ils procurent quand on les parcourt de la main les yeux fermés. »

Extrait
« Elle n’avait jamais vraiment compris le français. Le simple fait qu’on lui adressait la parole était pour elle un honneur. Elle baissait toujours la tête avec respect. Réfugiée dans une parenthèse enchantée, elle oubliait tout ce qui avait façonné ses souffrances de petite immigrée mal dégourdie et de veuve élevant seule ses cinq enfants. Par sa parole, par sa présence, elle renvoyait ses fils à leurs origines marocaines. Aujourd’hui, elle a quatre-vingt-treize ans et elle vit encore à Schaerbeek avec le célibataire de la fratrie: un professeur de lettres qui lui fait sa toilette et lui lit « La peau de chagrin de Balzac ». Cette mère qui ne sait ni écrire ni lire, a survécu à toutes ses morts hypocondriaques, a aimé ses enfants et ses patronnes, s’est produite sur la plus grande scène du monde: sa cuisine. Le malentendu est aussi vieux que le monde. Est-ce qu’une femme analphabète, seule, innocente, naïve, indulgente, « faite pour servir les siens » est une mère adorée pour ses faiblesses ou sa force? »

À propos de l’auteur

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Rachid Benzine est enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, auteur de nombreux essais dont le dernier est un dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman (Seuil). Sa pièce Lettres à Nour a été mise en scène avec succès dans plusieurs pays. Ainsi parlait ma mère, son premier roman, est la révélation d’un écrivain. (Source : Éditions du Seuil)

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La Séparation

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En deux mots:
Sophia rencontre Adrien. Et même s’il est conservateur et elle hypermoderne, ils s’aiment intensément. Mais les histoires d’amour… on connaît la suite qui nous est ici racontée avec humour et ironie, férocement et parfois crûment. La Séparation est le journal de cette folie amoureuse désormais passée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Fragments d’un discours amoureux

L’amour, un thème qui parfait pour la Saint-Valentin. Et même s’il est surtout question de rupture dans ce premier roman signé Sophia de Séguin, c’est bien l’amour sous toutes ses facettes qui est analysé ici.

Dans L’histoire de ma vie, Casanova écrivait que «rien n’est plus amer que la séparation lorsque l’amour n’a pas diminué de force, et la peine semble bien plus grande que le plaisir qui n’existe plus et dont l’impression est effacée.» Plus de deux siècles plus tard, Sophia de Séguin nous prouve combien cette situation reste actuelle. Dans son journal, dont son éditeur affirme qu’il lui a été révélé par accident, elle cherche à comprendre pourquoi on aime, comment on aime mais aussi pourquoi on aime moins et puis plus du tout. Toutes les variantes de ce curieux sentiment passées à la moulinette dans ce qui est bien davantage un savoureux mélanges de réflexions et d’émotions ressenties qu’un vrai journal. C’est souvent très drôle, même si l’humour s’accompagne de cynisme, à moins que ce ne soit de l’ironie.
Mais s’agissant de la chronique d’un amour, on peut tout au long de ce recueil de pensées, ajouter un tombereau plein d’adjectifs censés définir ce rapport amoureux. Cette analyse est superbe, lucide, folle, absolue, triste, déprimante, désespérée ou au contraire joyeuse, décomplexée, motivante. Tout l’éventail y passe…
Tout commence lorsque Sophia rencontre Adrien. Ouvrons à ce propos une parenthèse pour souligner que les algorithmes des sites de rencontre auraient exclu cette possibilité puisque leurs profils ne correspondaient pas à priori: «Adrien est un type conservateur, type XIXe siècle, intéressé par la Représentation, l’Histoire, la Transmission – des majuscules. Moi je suis bien une fille de mon époque: hypermoderne, fascinée par le langage, les raisons de mon existence, muette, folle, prisonnière d’images.»
Ils vont apprendre à se connaître, se flairer, se toucher, se caresser, s’aimer, ils vont partager leur vie, se voir grandir dans le regard de l’autre. Jusqu’à ce qu’une sorte de fatigue, de lassitude s’installe. Alors Sophia s’interroge, alors Sophia culpabilise. Et croit découvrir que son éducation et en particulier sa mère portait une lourde responsabilité dans cet échec: «Je devinais aisément que ma solitude et mon refus du monde avaient à voir avec elle. Je ne pouvais pas ignorer qu’elle était la raison principale de mon incapacité à aimer. Elle était aussi, j’en étais certaine, responsable pour la duplicité de mon âme, qui me condamnait à me voir toujours faire, à observer le monde sans y être nulle part.» Mais cet épisode, comme bien d’autres dans ce livre, va se conclure par une sentence tout aussi contradictoire que définitive: «Et je suis désormais convaincue que c’est elle, ma glorieuse mère, qui m’a faite géniale.»
Ne vous offusquez pas, amis lecteurs, si les réflexions rassemblées ici partent dans plusieurs directions, souvent opposées. C’est ce qui fait tout le sel du livre et nous confirment qu’il n’y a rien de plus merveilleux et de plus féroce que l’amour. Qu’il n’y a rien de plus compliqué que de vouloir l’expliquer et le comprendre.
Entre le rire et les larmes, entre la fusion et la séparation, il n’y a qu’un espace infime. Et entre la fidélité et l’éternité, que pensez-vous que Sophia de Séguin nous propose?

La séparation
Sophia de Séguin
Éditions Le Tripode
Premier roman
192 p., 16 €
EAN 9782370552204
Paru le 2/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
La Séparation est le récit, tragique et drôle, d’une vie au bord de la rupture.
Après une séparation amoureuse, une femme tient le journal intime de ce qui lui arrive, sans souci de tomber.
Ce texte, qui est la première œuvre publiée de Sophia de Séguin, est extrait d’un journal commencé il y a neuf ans à la suite d’une rupture amoureuse. Son existence ne nous a été révélée que par accident ; l’humour tragique de certaines pages, la beauté crue d’autres nous ont fait espérer qu’elles soient publiées. L’auteur y a consenti, précisant toutefois que ces pensées étaient partiales et, désormais, d’un autre monde.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Cécile Dutheil)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Toute la culture (Marine Stisi)
Untitled Magazine (Mathilde Ciulla)
À voir À lire (Elise Turkovicz)
AOC (Sophie Bernard)
Blog froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog La Viduité

Extraits
« Adrien est un type conservateur, type XIXe siècle, intéressé par la Représentation, l’Histoire, la Transmission – des majuscules. Moi je suis bien une fille de mon époque: hypermoderne, fascinée par le langage, les raisons de mon existence, muette, folle, prisonnière d’images.
J’accorde, sûrement pour m’excuser d’avoir une si mauvaise mémoire, et tellement de paresse, beaucoup trop d’importance à l’oubli, à la faculté d’ignorance après avoir beaucoup lu ou appris. Un genre de résilience. La seule façon d’inventer quelque chose, d’avoir l’âme neuve et pure. » p. 13

« Je savais, et depuis longtemps, que, par sa faute, j’étais timide, silencieuse, et réservée jusqu’à l’autisme. Je devinais aisément que ma solitude et mon refus du monde avaient à voir avec elle. Je ne pouvais pas ignorer qu’elle était la raison principale de mon incapacité à aimer. Elle était aussi, j’en étais certaine, responsable pour la duplicité de mon âme, qui me condamnait à me voir toujours faire, à observer le monde sans y être nulle part. J’avais bien compris pourquoi j’avais tous ces désirs furieux, inarrêtables, de ventre ou de cervelle. Il me fallait bien reconnaitre que mon désir de tout expliquer, de tout comprendre, qui confinait à la folie, venait de cette éducation. Et je suis désormais convaincue que c’est elle, ma glorieuse mère, qui m’a faite géniale. » p. 35

« Joaquim me disait qu’il «était lui-même» avec moi; c’était parce que j’étais éperdument amoureuse, silencieuse, sa petite chatte dévouée; il ne se méfiait de rien, n’en avait rien à faire, était tout à son aise. J’aimais tant Joaquim parce que je n’attendais pas son amour en retour, rien de lui, seulement qu’il accepte le mien, et qu’il me fasse jouir, c’était un contrat, un contrat d’amour univoque, bien établi dès le départ. J’étais, aussi, étrangement confiante avec lui. Les choses étaient bien claires, d’une certitude absolue. Il y avait quelquefois des larmes et de la violence, c’était pour en jouir mieux, lorsque la honte d’être méprisée dépassait quelquefois –c’était rare – le plaisir orgueilleux de demeurer avec ma passion dévorante, cette passion inconnue de lui, dont je lui offrais le spectacle. » p. 89

À propos de l’auteur
Née en 1986, Sophia de Séguin a fait des études de lettres puis appris la programmation informatique à l’école 42, dont elle est désormais l’une des ambassadrices. La Séparation est son premier texte publié. Elle est responsable du volet technique de L’Ovni. (Source: Éditions Le Tripode)

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Les corps conjugaux

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 RL2020

En deux mots:
Quand Alice est élue reine de beauté, sa mère imagine tenir sa revanche de paria, mais sa fille choisit une autre voie et part pour Paris. Faute d’emploi, elle y trouvera l’amour auprès de Jean. Mais au lendemain de leur mariage, la révélation d’un secret de famille va faire basculer sa vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’amour tabou

Sophie de Baere confirme son talent avec un second roman qui suit le parcours d’une jeune fille bien décidée à réussir sa vie. Mais au lendemain de son mariage, tout s’effondre…

Après La dérobée qui signait des débuts réussis en littérature, Sophie de Baere confirme son talent avec ce second roman qui nous réserve à nouveau un lot d’émotions, quand une belle histoire d’amour plonge dans le drame. Mais n’anticipons pas. Nous partageons le quotidien d’une famille d’immigrés napolitains. Le père est couvreur, la mère couturière. Alice, la narratrice, vit avec son frère aîné Alessandro, handicapé mental et sa sœur Mona. Un quotidien d’autant plus difficile que son père a fui le domicile familial quand elle avait neuf mois, puis est décédé en tombant d’une échelle 12 ans plus tard.
Alors sa mère n’a qu’un rêve, donner à sa fille un avenir plus reluisant. Elle ne ménage pas sa peine pour la parer des plus beaux atours, pour faire de sa beauté un atout. Le 21 juillet 1983 – Alice a alors seize ans – Silvia Callandri tient sa revanche de macaroni, sa fille vient d’être élue Miss Sainte-Geneviève. Le début d’une carrière de modèle et de reine de beauté. Mais une carrière plus dictée que voulue, tout comme les études d’esthéticienne qu’elle entame sous l’injonction maternelle.
«Et puis Alessandro meurt. Mon frère, le tiot. Celui qui déposait le ciel sur la terre. L’enfant éternel qui hurlait l’alphabet et les jours de la semaine sous le vent mauvais de la route toute proche.» L’enfance d’Alice part avec son frère. Désormais, c’est elle qui choisit sa vie, même si cela doit faire de la peine à sa sœur.
À l’orée de ses 20 ans, elle part pour Paris où elle cumule un emploi de standardiste dans un magasin de literie et des cours du soir. Mais rien ne va se passer comme prévu. Elle rate son bac de quelques points et se retrouve au chômage. Trop fière pour rentrer en Normandie, elle va trouver du réconfort auprès de Jean, son voisin enseignant. Une nouvelle vie qui commence, conjugale.
Alors que tombe le mur de Berlin elle met au monde Charlotte. Des années de bonheur l’attendent, ternies par la rancœur de sa mère et les soucis de sa sœur Mona, qui se retrouve fille-mère, sans oublier l’attaque cardiaque de sa mère à la veille de son mariage.
Tout bascule quelques jours plus tard, lorsque Silvia décide de solder les comptes et va livrer à Alice les secrets de famille. Et ils sont terribles. La déflagration va provoquer des dégâts irrémédiables: «L’ogresse m’a tout pris. Mon enfance. Mon mariage. Ma fille. Ma dignité.»
Le récit se scinde alors en deux. On suit d’une part l’errance d’Alice, qui ne peut affronter son mari et sa fille, et qui choisit la fuite. Avec l’aide de Mona elle va se construire une nouvelle vie.
Et d’autre part le parcours de Charlotte et de son père, qui ont longtemps espéré le retour d’Alice, sûrs de son amour pour son mari et sa fille. Au fil des jours, ils devront pourtant se résigner sans comprendre. Leurs efforts pour découvrir la vérité ne seront pas couronnés de succès. Si Charlotte avait porté plus d’attention à la représentante en cosmétiques… Deux vies suivent leur chemin, mais restent reliées par un fil invisible qui ne va pas se rompre…
Grâce à cette construction, Sophie de Baere a réussi à instaurer une tension permanente. Les personnages sont constamment sur le fil du rasoir. Les émotions, de plus en plus vives, empêchent les acteurs de ce drame de s’engager vraiment, de vivre «normalement» et même de vivre. La définition du terme tabou, «ce que l’on ne doit pas toucher», prend ici tout son sens. Tragique et infranchissable.

Les corps conjugaux
Sophie de Baere
Éditions JC Lattès
Roman
336 p., 20 €
EAN 9782709665865
Paru le 22/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord en Normandie, vers Le Havre, Bolbec, Bayeux, puis à Paris et région parisienne, à Courbevoie, Meudon, Melun. Le voyage se poursuit du côté de Vert-Saint-Denis, Dammarie-Les-Lys, Rouen, Charleville-Mézières, Laon, Saint-Valéry-sur-Somme, Le Crotoy, Le Tréport, les Alpes de Haute-Provence et un village de l’Aveyron. On y évoque aussi Clermont-Ferrand, des vacances en Ardèche et à Saint-Raphaël ainsi que Naples.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Fille d’immigrés italiens, Alice Callandri consacre son enfance et son adolescence à prendre la pose pour des catalogues publicitaires et à défiler lors de concours de beauté. Mais, à dix-huit ans, elle part étudier à Paris. Elle y rencontre Jean. Ils s’aiment intensément, fondent une famille, se marient. Pourtant, quelques jours après la cérémonie, Alice disparaît. Les années passent mais pas les questions.
Qu’est-elle devenue? Pourquoi Alice a-t-elle abandonné son bonheur parfait, son immense amour, sa fille de dix ans? Portrait de femme bouleversant, histoire d’un amour fou, secrets d’une famille de province  : ce texte fort et poétique questionne l’un des plus grands tabous et notre part d’humanité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Nous sommes désormais mari et femme. Notre grande fille Charlotte nous sourit, béate. Plongeant mes lèvres dans ton cou, je savoure les applaudissements.
Ivre de l’instant, je ne vois pas la figure mouchetée de Silvia, ses yeux exorbités, sa peau virant à la terreur, son corps de pierre qui se met à trembler en dedans. Je ne vois pas cette mère forteresse qui semble avoir percuté un fantôme.
Je ne sais pas encore que, quelques jours après mon mariage, ce fantôme m’obligera à quitter ma belle vie, à disparaître pour de bon.
« SORTIR DE LÀ OÙ L’ON EST »
Mes parents, des immigrés d’origine napolitaine, me prénomment Alizia mais, à part ma famille, personne ne m’appelle jamais ainsi. Je suis Alice. Je veux m’intégrer. Et puis j’aurais aimé vivre au pays merveilleux de Lewis Carroll.
Je nais le 22 avril 1967 à l’hôpital public du Havre, en Seine-Maritime, et j’atterris là. À Bolbec. Dans cette maison à caractère social, c’est-à-dire sans caractère. Derrière ce grillage, ces thuyas et ce portail rouillé. Une lueur frémissante dans une nuit qui grisonne. Une demi-mesure, un ventre mou. Pas vraiment la misère. Ni le faste.
C’est la fin de l’automne. J’entends le chien remuer les feuilles avec sa truffe devant la porte d’entrée. J’ai quatorze ans et, comme chaque matin, pendant que je trempe ma tartine dans le café au lait, j’observe mon frère aîné. Le front collé à la fenêtre, Alessandro guette le facteur. Les yeux avides, il imagine quel timbre va rejoindre sa collection.
Il ne va pas à l’école et n’a pour compagnes de jeu que ses sœurs, Mona et moi. Son visage de presque homme abrite des rêves d’enfant, sa bouche sourit et ses yeux pleurent comme un tout petit. D’un soupir, il soulève mon cœur. D’un sanglot, il lui échappe. Sa langueur et son ivresse ont l’âge des tricycles et des balançoires. À la naissance, sa cervelle de pinson a manqué d’oxygène et il est devenu singulier. Mongol, disent les gens. Et il restera pour toujours le tout petit de la famille. Le tiot.
Au fur et à mesure qu’elle avance, la route du tiot s’efface et il n’en garde jamais aucune trace. Chaque jour, chaque heure, chaque minute est un recommencement. Son absence de mémoire fait de lui un roi innocent et riche d’un trésor inouï : celui de la découverte ardente, de l’émerveillement perpétuel. Sans la poudre des souvenirs, le tiot vit tout instant comme une nouveauté. Comme un trouble délicieux.
Avec un immense intérêt, il regarde les mêmes livres et les mêmes catalogues. Avec un réel plaisir, il avale les pâtes-bolognaise ou le steak-haricots verts que notre mère, Silvia, lui sert un soir sur deux. Chaque matin, il apprend l’alphabet, les nombres et les jours de la semaine. Ceux de mon frère se suivent et se ressemblent mais pour lui, rien, jamais, ne demeure semblable. Le tiot se souvient seulement des figures aimées : celles de ses sœurs, de sa mère et de Georges, le facteur.
Le père nous quitte lorsque j’ai neuf mois. Son départ noircit mon monde mais pas celui d’Alessandro. Qu’il est doux parfois d’avoir la mémoire courte.
Je suis la dernière de la fratrie et dans l’air glacé d’un soir de janvier, mon père déserte. Il s’évapore, brisant de chagrin les ailes de notre mère. Le père étant parti pour vivre une vie sans nous, la possibilité qu’elle nous abandonne prend rapidement racine dans mon esprit. L’asile des bras maternels se dentelle d’incertitude.
Quand maman est trop triste, il lui arrive de nous dire qu’il serait plus sage de repartir chez nous, à Naples. Mais chez Mona et moi, ce n’est pas la lointaine Italie. Chez nous, c’est la maison mitoyenne, c’est la rue du lavoir, c’est la France.
À Bolbec, on nous désigne souvent du doigt comme des étrangères. Des macaroni. Mais nous nous y sentons chez nous. Notre sang n’a plus rien de napolitain. Et puis, les flots baveux d’insultes de nos camarades se raréfient à mesure que je grandis.
Le père meurt quand j’ai douze ans. Un accident d’échelle. Maman avait appris qu’il était devenu couvreur près de Clermont-Ferrand. Giovanni Callandri fabriquait des toits mais n’a jamais été fichu d’en mettre un sur nos têtes.
Le père était souvent viré des chantiers pour lesquels il avait été embauché. C’était une grande gueule. Quand il vivait encore avec nous, rue du lavoir, c’était ma mère qui, déjà, faisait péniblement bouillir la marmite. Au début, les coups de sang de son mari l’amusaient et puis, petit à petit, ils ne l’ont plus amusée du tout. Mais elle n’a jamais cessé de les aimer complètement, lui et sa grande gueule de rital.
Depuis l’âge de dix-neuf ans, maman est couturière et travaille à la maison ; cela lui permet de rester avec Alessandro. Elle confectionne d’élégantes tenues pour les dames aisées du canton et quand il lui reste un peu de tissu, elle me fabrique de jolies robes. Mona est un véritable garçon manqué et refuse de mettre autre chose que des pantalons. Alors, pour lui faire plaisir, je me transforme en une poupée docile.
À cette époque, Mona me dit parfois que notre mère fait de moi sa créature. »

Extraits
« 21 juillet 1983. Cette date est ancrée en moi comme une écharde qu’on garde et qu’on prend plaisir, de temps à autre, à regarder suinter.
Ce 21 juillet, c’est la fête de la pomme. Jour de grande affluence et de beaux atours. Partout, autour de leurs vitrines et derrière leurs comptoirs, les commerçants s’affairent. On entend les trompettes de la fanfare retentir au loin, les gradins métalliques font face à l’hôtel de ville.
À la buvette, on sert cidres, bières, liqueurs et autres alcools aromatisés à la pomme. Les stands de barbe à papa, tir à la carabine et machines à pinces ne désemplissent pas. Par la fenêtre des vestiaires, je peux voir trois poneys shetland tourner sans discontinuer leurs ventres efflanqués autour d’un poteau rouge et blanc. Les festivités ont débuté le vendredi matin et doivent prendre fin le dimanche soir avec la chorale des écoliers et le feu d’artifice.
L’élection de Miss Sainte-Geneviève est imminente. Comme chaque année, le samedi en fin d’après-midi, au milieu des décors préparés de longue date par les associations, la Miss et ses deux dauphines vont défiler avec le maire sur un char empli d’enfants déguisés en pommes de toutes variétés. Miss Sainte-Geneviève verra bientôt sa photographie publiée à la Une dominicale du journal local et durant toute l’année, elle assistera aux manifestations les plus emblématiques de la ville. Salon des associations. Foire aux vins de pays. Grande soirée du Football Club. »

« Après le départ du père, ma mère devient une femme tourmentée. Un sanglot cristallisé.
Chacun leur tour, deux hommes tentent pourtant de vivre sous notre toit. Mais l’un comme l’autre se bornent à la libérer parfois de son chagrin, à lui offrir quelques battements de cœur et, quand maman consent à bien vouloir lever les yeux vers eux, à ruisseler près d’elle. Las, ils finissent par partir.
Il faut dire que dans le ciel de Silvia Callandri, le père prend toute la place. Depuis qu’il a quitté la maison, elle s’est exilée sur une sorte de terrain vague. Sur un îlot de brume froide. »

« Maman n’a jamais pu contrôler mon père. Et encore moins mon frère. Alors, elle essaie de contrôler ses filles.
Au fil du temps, vivant une vie domestique au lieu de vivre sa vie de jeune femme, Mona devient sa bonniche. Et moi, je la laisse me voler ma beauté, ma jeunesse et les premiers balbutiements de mon âme. Au soi-disant plus beau de tous les âges, ma sœur et moi sommes deux inquiétudes aux pieds nus. Deux cœurs châtrés. »

À propos de l’auteur
Sophie de Baere est diplômée en lettres et en philosophie. Après avoir habité à Reims puis à Sydney, elle s’est installée sur les hauteurs de Nice où elle vit et enseigne toujours. Elle est également auteure, compositrice et interprète de chansons françaises. Son premier roman, La Dérobée, est paru en avril 2018 aux éditions Anne Carrière. Les corps conjugaux en 2020 chez JC Lattès (Source : Livres Hebdo)

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L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion

PARISIS_lhistoire-de-sam-ou-lavenir-dune-emotion
  RL2020   coup_de_coeur

 

En deux mots:
Sam croise Deirdre à la veille de partir en vacances en Dordogne. Mais comme ses lettres enflammées à la belle galloise restent sans réponse, il va faire sa vie. En fait, ils se croiseront une paire de fois sans se retrouver jusqu’à ce que Sam décide de partir au Pays de Galles bien longtemps après leur rencontre.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

À la recherche de la belle Galloise

Jean-Marc Parisis nous raconte avec autant de délicatesse que de fougue l’amour fou qui unit Sam et Deirdre. Ils ont quatorze ans et l’avenir – d’une émotion – leur tend les bras. Bouleversant et magnifique.

Commençons par rappeler que Camille Laurens publiait il y a 20 ans Dans ces bras-là et que ce roman avait obtenu les Prix Femina et Renaudot des lycéens. Mais, me direz-vous, quel rapport avec le court mais beau roman de Jean-Marc Parisis? Eh bien j’y arrive. La romancière y affirmait: «Le premier amour est éternel, le temps ne passe pas, c’est le principe amoureux.» L’histoire de Sam en apporte une brillante illustration.
Nous sommes dans les années 60 à Froncy, une ville située à une heure de voiture de Paris, au moment où les grandes vacances s’annoncent. Avant de partir à Lambrac, du côté de Brive, passer l’été chez ses grands-parents, Sam rejoint ses copains pour une dernière partie de foot. Quand son ballon atterrit dans le parc voisin le fautif n’a guère envie d’aller le récupérer. Après une bagarre, c’est finalement Sam qui s’acquitte de cette tâche. Ce faisant, il scelle son destin. À quelques minutes près, il aurait manqué Deirdre. Cette fille, qui a quatorze ans comme lui, est comme une apparition: «Je n’avais jamais vu un tel visage. Pas un visage, mais cent visages. Une mutinerie de traits. Un feu blanc où brillaient deux yeux pers, du gris, du bleu, du mauve. Je me suis laissé tomber sur la pierre du bassin asséché depuis des lustres.» C’est ce que l’on nomme sans doute un coup de foudre.
En quelques minutes à peine ils conviennent de se revoir dans la soirée. Main dans la main, il fera découvrir à cette galloise les secrets de son village et tombera éperdument amoureux. Mais il aura beau supplier ses parents pour pouvoir rester encore un peu avec eux à Froncy, rien n’y fera. Il prendra la direction du sud de la France avec un petit bout de papier précieux sur lequel figure l’adresse de Deirdre, qu’il n’a plus envie de quitter.
Dès qu’il arrive, il délaisse les sorties pour se plonger dans son dictionnaire français-anglais et va écrire tous les jours à sa belle amoureuse, faisant par la même occasion de gros progrès en anglais.
Mais ses efforts ne seront pas récompensés, car le seul courrier qui lui sera adressé en retour fait preuve d’une neutralité bienveillante, loin de la flamme espérée, le remerciant de prendre de ses nouvelles depuis la «lovely Dordogne».
Le temps passe. Sam poursuit ses études, retrouve des copains et les premiers flirts lui font oublier Deirdre. Pourtant la jeune fille reviendra à Froncy quelques années plus tard et demandera de ses nouvelles. Mais il n’y aura pas de retrouvailles, car Sam s’apprête à partir en vacances avec les copains et il ne veut pas manquer cette ultime virée avant de rejoindre le lycée parisien où il va préparer les concours pour les grandes écoles. Des études brillantes qui vont faire de lui un pilote d’avion et, en parcourant la planète, lui offrir quelques liaisons, notamment avec des hôtesses de l’air. Jusqu’à ce qu’il demande Gloria en mariage du côté de Singapour. Mais cette dernière «n’est pas celle qu’il croit» et ne veut pas s’engager. Sam repart pour Froncy nostalgique. Dans sa ville natale, il retrouve les copains de classe qui fêtent leurs quarante ans.
L’occasion pour lui de faire le bilan de sa vie, de se rendre compte que le souvenir de Deirdre est resté bien vivace. Qu’il aimerait bien savoir ce qu’elle est devenue.
Lui vient alors l’idée un peu saugrenue de se rendre à Carlywin, sur les traces de sa belle galloise. Un voyage dont je me garderais bien de vous dire quoi que ce soit.
En revanche, je terminerais cette chronique comme je l’ai commencée, avec
Camille Laurens. J’imagine que Jean-Marc Parisis ne trouvera rien à redire à cette seconde citation, en pensant « aux sentiments que donnent parfois les hommes de n’avoir pas dans le monde la place qui leur revient et d’en souffrir, comme si quelqu’un, animé de désirs hostiles ou tyranniques, les maintenait depuis l’enfance dans une faiblesse malheureuse qui, au cœur des plus brillantes carrières ou des plus beaux caractères, reparaîtrait soudain sous la forme inattendue d’un ratage inexplicable.»

L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion
Jean-Marc Parisis
Éditions Flammarion
Roman
140 p., 16 €
EAN 9782081505094
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans une ville baptisée Froncy. On y évoque aussi Paris et la Dordogne, en passant par Brive ainsi qu’un voyage au Pays de Galles, dans une ville baptisée Carlywin.

Quand?
L’action se situe de la fin du siècle dernier à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À 14 ans, dans une petite ville de France, la veille de partir en vacances, Sam rencontre une jeune Galloise. C’est l’émerveillement, le serment. Avant la séparation, déchirante, et le silence, mystérieux.
Des années plus tard, à la faveur de divers signes, la pensée de Deirdre revient hanter Sam, devenu pilote de ligne.
«Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir», a écrit René Char. Sam ira au bout d’un étonnant voyage.
On cherche tous quelqu’un. Mais qui, au juste?
Dans ce roman virtuose aux allures de conte moderne, Jean-Marc Parisis joue jusqu’au vertige avec le temps, les lieux, les visages, les distances.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Emma’s Books 


Interview Jean-Marc Parisis à propos de L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion
© Production Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’aimais cette parenthèse qui s’ouvrait après les conseils de classe de juin et se refermait avec les départs en vacances en juillet. Aux approches de l’été, la dissipation et l’indolence s’abattaient sur les bâtiments en «U» du vieux collège en pierre jaune de Froncy. Cette année-là, toute la bande passait haut la main en troisième, les jeux étaient faits, quoi qu’il arrive le verdict des professeurs ne changerait pas. On suivait encore en touristes les cours principaux (mathématiques, français, langues vivantes), les autres sautaient allègrement, en toute impunité. La fumisterie ambiante contaminait les profs, qui relâchaient leur attention, osaient des jeux de mots lamentables et s’en faisaient pardonner en oubliant de signaler les tire-au-flanc au secrétariat. La prof d’anglais, dont les jupes avaient pas mal raccourci depuis les vacances de Pâques, souffrait de son propre aveu de « pannes d’oreiller ». Elle arrivait en retard, et toujours dans la voiture du prof de maths, qui prétextait pour sa part un « coup de pompe saisonnier ».
Pour les copains, cette parenthèse qui s’ouvrait à la mi-juin n’était qu’un agréable prélude aux grandes vacances d’été et à leurs mirifiques activités balnéaires, exotiques: stages de voile, parapente, canyoning. Pour moi, c’était l’entrée dans un sas enchanté, où j’allais profiter pendant quinze ou vingt jours des douces puissances de Froncy avant la séparation de la bande et le rituel départ à la campagne, en Dordogne, chez mes grands-parents paternels.
La petite ville ne me paraissait jamais aussi attachante, affectueuse, que dans cette lumière d’été baignant son vieux bourg, ses pavillons coquets, ses villas de meulière, ses maisons en briquettes de style américain. Lumière qui semblait monter du sol, des longues avenues, des placettes en étoile, des courbes lentes aux lisières du Bois Murat. Lumière ascensionnelle, célébrante, qui ravivait, découpait les surfaces, grilles, façades, toitures, enseignes, rendant à chaque élément du décor son mystère, son apport singulier à l’harmonie générale. En prenant si bien le soleil, Froncy nous en protégeait, il ne faisait jamais chaud, il faisait toujours bon dans cette serre à ciel ouvert, embaumée par le gazon coupé, les roses, les anémones, les capucines, les campanules, les troènes, les orangers du Mexique. Ces parfums nous imprégnaient, nous euphorisaient, de la tête aux pieds. Les copains et moi, nous sentions toujours bon, même pas lavés. Toujours un brin d’herbe, une feuille, un pétale dans le cou, les cheveux, les chaussures. Les week-ends, les amateurs de barbecue s’envoyaient des signaux de fumée au-dessus des haies. Les tondeuses débattaient bruyamment dans les agoras gazonnées. Alanguies sur la rampe des garages, les voitures attendaient leur shampoing hebdomadaire, la caresse des éponges mousseuses sur leurs capots, le jet qui ferait rutiler leurs chromes. Dans les caniveaux ruisselait une eau si claire qu’on y buvait à la paille.
— Sam, descends ! On va faire un foot !
C’était l’appel des copains à vélo devant la maison collée au garage automobile de mon père, dans la longue avenue de Senlisse. On m’appelait Sam parce qu’il y avait déjà un Pierre dans la bande. Après avoir enrôlé d’autres joueurs en chemin, ballon coincé dans le guidon de course, maillots aux couleurs de l’Olympique de Marseille, du Real Madrid ou de Manchester United, on arrivait en peloton au stade du Donjon. Stade, c’était beaucoup dire pour ce terrain pelé, miné par les taupes, aux filets de buts troués, et le donjon ressemblait plutôt à un colombier. Mais l’endroit avoisinait un cadre illustre à la solennité tranquille, le parc et les douves du château de Froncy dont les premiers murs remontaient à la Renaissance.
Selon le nombre de joueurs, les équipes se formaient pour un match sur tout le terrain ou pour ce que nous appelions « un suisse », une partie se déroulant sur un seul but avec un goal neutre.
Ce jour-là, Éric avait envoyé le ballon au-dessus du mur en moellon, dans le parc. Et comme souvent il rechignait à aller le récupérer. Il était cuit, bouilli, il avait des crampes, la cheville ou le genou en compote, les excuses habituelles, assorties d’insultes quand on le pressait trop.
— Sam, tu me gaves. Après tout, c’est ton ballon. Alors va le chercher. Ou te faire foutre.
On s’était empoignés, refilé quelques gnons et coups de pied hasardeux, pour la frime. J’avais vite jeté l’éponge. Pas le cœur à me battre avec un copain la veille de quitter la bande et Froncy. L’accrochage avait sifflé la fin du match, le dernier avant la grande dispersion de juillet. Pierre, Jérôme et Laurent m’avaient souhaité de bonnes vacances en grimpant sur leur vélo. Éric m’avait tendu sa main, que j’avais serrée sans rancune. On ne se reverrait pas avant septembre, la traversée d’un long tunnel de deux mois, où il me semblait toujours que j’allais les perdre. »

Extrait
« J’ai poussé la grille du parc. Il était six heures du soir, quatre heures au soleil. Je voulais juste récupérer mon ballon. Il avait atterri dans cette zone enclose de marronniers que nous appelions «la clairière», roulé près d’un sac de toile blanche, qui devait appartenir à la fille qui lisait là, assise en tailleur sur la pelouse grêlée de fumeterres et de boutons d’or. Elle portait une robe à manches courtes bleu clair. Ses cheveux tombaient en lourdes mèches cuivrées sur ses épaules. Ses bras, ses jambes découvertes au-dessus du genou étaient d’un blanc unique, aveuglant. Un peintre se serait damné pour trouver ce blanc vivant. Je me suis approché. Elle a posé son livre, aperçu le ballon, s’est levée d’un bond et l’a fait rouler du pied dans ma direction. Une belle passe. Je n’avais jamais vu un tel visage. Pas un visage, mais cent visages. Une mutinerie de traits. Un feu blanc où brillaient deux yeux pers, du gris, du bleu, du mauve. Je me suis laissé tomber sur la pierre du bassin asséché depuis des lustres.
Elle s’appelait Deirdre. Nous avions le même âge, quatorze ans. Elle parlait français, avec un fort accent anglais, mais elle le parlait très correctement et le comprenait encore mieux. Elle habitait au pays de Galles. Pays qui ne m’évoquait qu’une équipe de rugby, un sport assez fruste où l’on avait le droit de prendre le ballon avec les mains. Elle effectuait un séjour linguistique à Froncy et logeait avec sa classe dans l’ancien monastère de La Roche, derrière le potager du château.
— Je repars dans dix jours. Dix jours pour me promener et manger des gaufres avec toi. Ici, les surveillantes sont plus sympas qu’à Carlywin, elles nous laissent sortir seules.
Des gaufres, j’en mangeais rarement, il n’y avait pas de marchand de gaufres à Froncy. Mais cet accord immédiat, cette confiance spontanée m’avaient ravi, sans vraiment m’étonner. Remis du choc de son apparition, il me semblait désormais nous connaître depuis longtemps, elle et moi. La tristesse de quitter les copains s’était dissipée, c’était Deirdre désormais dont je ne pourrais plus me séparer. »

À propos de l’auteur
Jean-Marc Parisis a notamment publié Avant, pendant, après (Stock, 2007, prix Roger-Nimier), Les Aimants (Stock, 2009), Les Inoubliables (Flammarion, 2014), Un problème avec la beauté. Delon dans les yeux (Fayard, 2018, élu parmi les 25 meilleurs livres de l’année par Le Point). (Source: Éditions Flammarion)

Page Wikipédia de l’auteur

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Nos rendez-vous

ABECASSIS_nos_rendez-vous
  RL2020

 

En deux mots:
Amélie rencontre Vincent à Paris et rêvent d’une vie à deux. Mais leur premier rendez-vous est manqué. Dès lors, ils vont se livrer à une course-poursuite au fil du temps pour réussir à se construire un avenir commun, même si leurs routes vont vite diverger.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le fabuleux destin d’Amélie… et de Vincent

Avec élégance Éliette Abécassis a écrit le roman des rendez-vous manqués, faisant d’Amélie et de Vincent le symbole de toutes ces histoires qui auraient pu être écrites différemment.

Ceux qui suivent Éliette Abécassis se souviendront sans doute qu’en 2014 elle avait publié pour les trente ans du magazine Femme actuelle une nouvelle intitulée «Le rendez-vous», l’histoire d’Agathe et de Frédéric qui se cherchent et se retrouvent trente ans après. Il n’est guère besoin d’aller chercher plus loin l’idée de ce court roman qui retrace cette fois l’histoire d’Amélie et de Vincent (deux personnages qui dans une première version s’appelaient Charlotte et Stéphane).
On les découvre au début de leur parcours universitaire, au moment où ils ont tout l’avenir devant eux. «Elle, issue d’une famille de la région normande, était en Lettres et se destinait à l’enseignement. Brune, les yeux cernés, ouverts sur le monde, comme étonnés d’en découvrir la couleur, le corps chétif, mince, le sourire timide, elle était enfant encore, à peine femme. Elle se demanda s’il allait lui donner son numéro de téléphone, s’il désirait l’appeler, si elle lui plaisait comme il lui plaisait.»
Lui «était poli et bien éduqué, un peu distant mais sympathique. Un zeste de fantaisie, comme une folie douce. On le sentait parfois ailleurs, dilettante, rêveur. Il faisait de la musique, du piano, c’était ce qu’il aimait par-dessus tout.»
Ils font connaissance en marchant dans Paris, comme des touristes. Parlent de leurs aspirations et de leurs craintes pendant des heures, ne voyant pas le temps passer. Constatant finalement qu’ils sont bien ensemble, ils se donnent rendez-vous au café de la Sorbonne. Ils se doutent tous deux que ce jour marquera le début d’une belle histoire.
Frédéric est ponctuel, tandis qu’Agathe n’est pas encore décidée quant au choix de ses vêtements et quand elle arrive enfin, il est parti. Ce rendez-vous manqué – ils ne le savent pas encore – n’est que le premier jalon d’une histoire qui va se poursuivre au fil des ans. L’incompréhension, le refus ou la peur de dire vraiment ce qu’ils ressentent, la difficulté de communiquer autant que leurs parcours professionnels respectifs vont les éloigner, avant de les rapprocher à nouveau.
Jusqu’à ce soir de réveillon à la veille de l’an 2000, ils auront parcouru la planète et auront entamé une carrière professionnelle. Amélie est désormais prof de lettres dans un lycée parisien, Frédéric est cadre dans un groupe de consulting, victime en quelque sorte de la pression familiale qui ne le voyait pas réussir dans la musique, sa vraie passion. Une pression sociale qui l’a également poussé à se marier et à fonder une famille, même s’il n’a pas oublié Amélie. Qui va aussi de son côté tenter de construire une histoire. Mais elle va passer d’un partenaire à l’autre sans vraiment trouver le bon.
Par l’intermédiaire des réseaux sociaux, ils vont pouvoir échanger et même se croiser à nouveau sans pouvoir s’avouer un amour qui n’est compatible avec leurs vies respectives.
Éliette Abécassis réussit là une très belle variation sur le thème de la vérité en amour, sur le poids des non-dits et sur la difficulté de dire les sentiments. Et comme chacun de nous a au moins eu l’impression de passer à côté d’une histoire, on ne peut que s’identifier à cet homme, à cette femme et partager leur frustration. Que ce serait-il passé si j’avais fait ceci, si je n’avais pas fait cela…
Du coup, le fabuleux destin d’Amélie et de Frédéric devient un peu le nôtre, avec les mêmes emportements et les mêmes frustrations, mais aussi avec les mêmes impondérables et les mêmes errements. Ce roman construit sur les «si» est si juste et si dramatique, si bouleversant et si fataliste.

Nos rendez-vous
Éliette Abécassis
Éditions Grasset
Roman
162 p., 15 €
EAN 9782246817376
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et Bernay, mais on y évoque des voyages effectués dans le monde entier, en Suisse, en Italie (notamment à Venise, à Vérone et à Rome, ainsi qu’en Sardaigne), en Grèce, en Égypte, au Brésil, en Afrique du sud, au Vietnam, au Japon, en Australie, aux États-Unis, en Inde, à Hong Kong, sans oublier la tournée des capitales européennes, de Luxembourg à Londres, d’Athènes à Oslo.

Quand?
L’action se situe de la fin des années 80 à nos jours, sur une trentaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce roman d’une passion d’amour contrariée est aussi le roman d’une époque. Amélie et Vincent se rencontrent, jeunes, à la Sorbonne à la fin des années 80. Chacun ressent un coup de foudre sans oser l’avouer à l’autre: aucun des deux ne se sent «à la hauteur», aucun ne fait le premier pas, aucun n’a la maturité de saisir son bonheur…
Ils se donnent rendez-vous, la jeune femme est en retard: A quelques minutes près, ce jour-là, ce n’est pas un simple rendez-vous qu’elle rate, c’est sa vie.
Puis la vie prend le dessus, les emporte malgré eux vers des destins qu’ils ne maîtrisent plus, leur fait prendre des bifurcations comme on emprunte des portes, puis des couloirs, de dix ans, de vingt ans, de trente ans… On suit en parallèle la trajectoire intime et professionnelle d’Amélie et de Vincent, et chaque fois que les hasards de l’existence les remettent en présence, ce n’est pas «le bon moment». «Trente ans que nous nous connaissons… Des mariages, des divorces, des deuils, des enfants, des centaines de voyages, parfois au bout du monde, des succès, des échecs, des espérances déçues, des rêves d’enfance perdus, des enfances déchues…Trente ans de rêves et de désir».

Les critiques
Babelio
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Blog Vagabondage autour de soi 
Blog Lili au fil des pages 


Éliette Abécassis présente Nos Rendez-vous © Production Éditions Grasset

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ce fut un long couloir, à Paris, à l’université de la Sorbonne, un échange de regards. Ils étaient là, simplement, dans la même file d’attente, devant le secrétariat. Deux personnes qui discutent ensemble, de tout, de rien, comme cela se produit des milliers de fois dans une vie.
Vêtue de couleurs sombres, avec une frange, des lunettes et du khôl sous les yeux, elle sortait tout droit de l’adolescence et d’un escalier qui montait du rez-de-chaussée, avec sa meilleure amie, Clara, en rouge et noir, à moitié dissimulée par un chapeau plus grand qu’elle, et trois autres compagnons, tous étudiants à la Sorbonne. Ils partageaient la même vision de la vie et un grand appartement avec d’autres colocataires, dont un jeune homme qui parlait une langue indéfinissable, grec, croate ou suisse allemand, et qui vivait avec eux depuis des mois, sans que personne sache vraiment d’où il venait ni ce qu’il faisait là. En plein cœur du Quartier latin, c’était une sorte de squat où ils donnaient des fêtes sagement alcoolisées, et où traînaient le soir des cadavres de poulet et des restes de bouteilles, à moins que ce ne soit l’inverse. Ils s’étaient rencontrés, tous les cinq, en militant à SOS-Racisme. Ils avaient défilé pour Malik Oussekine, martyr des manifestations contre la loi Devaquet, et ils se retrouvaient, le soir, à distribuer des tracts et à lutter, ils ne savaient pas très bien pourquoi, sinon pour étancher leur soif d’engagement.
Lui, arrivé de Saint-Germain, avec son gilet sur sa chemise blanche, ses lunettes rondes et ses cheveux bouclés, un rien dandy, un rien parisien, s’inscrivait en licence d’économie. Il était poli, timide et socialiste, ayant accueilli l’élection de Mitterrand avec une grande joie. Son ami Charles l’accompagnait : il venait de Corse, avait l’air sombre, les sourcils froncés et un sourire complice. Ils s’étaient rencontrés sur les bancs de la fac, et ils militaient ensemble contre l’extrême droite.
Après l’inscription, la troupe d’étudiants se rendit place de la Sorbonne, pour prendre un café. Ils poursuivirent leur conversation, sur tout et rien, ce qu’ils faisaient, et ce qu’ils rêvaient d’accomplir. Ils finirent par se présenter. Elle s’appelait Amélie, et lui Vincent. Elle, issue d’une famille de la région normande, était en Lettres et se destinait à l’enseignement. Brune, les yeux cernés, ouverts sur le monde, comme étonnés d’en découvrir la couleur, le corps chétif, mince, le sourire timide, elle était enfant encore, à peine femme. Elle se demanda s’il allait lui donner son numéro de téléphone, s’il désirait l’appeler, si elle lui plaisait comme il lui plaisait. S’il valait mieux le montrer ou le cacher, le taire tout à fait. Si elle était assez belle, ou s’il y avait un défaut rédhibitoire, quelque chose en elle qui ne lui conviendrait pas, son nez trop grand, ses pommettes trop hautes, ses cheveux mal coupés, son allure pas trop féminine. Elle fut impressionnée par sa façon de parler, sa mèche sur les yeux, son assurance, la beauté de son visage, l’intensité de son regard, sa voix chaude, profonde et pourtant fine, subtile. Un caractère affirmé mais doux, il était poli et bien éduqué, un peu distant mais sympathique. Un zeste de fantaisie, comme une folie douce. On le sentait parfois ailleurs, dilettante, rêveur. Il faisait de la musique, du piano, c’était ce qu’il aimait par-dessus tout.
Puis ils ont marché dans Paris, comme des touristes. Ils ont traversé le pont, se sont rendus sur l’île Saint-Louis, ont admiré la Seine sous un soleil couchant, se sont assis sur les quais, et se sont raconté leur vie. Vincent, au milieu du groupe, était impressionné. De la voir ainsi, devant lui, si étrange, timide et captivante. Elle, un air innocent et malicieux à la fois. Il se dit qu’il avait rencontré quelqu’un d’intéressant, de profond, de cultivé, et qui semblait le comprendre, avec qui il pourrait parler. Elle était charmante et bizarre, un peu triste, comme perdue dans la ville. Était-il possible qu’elle s’intéressât à quelqu’un comme lui ? Elle semblait inabordable. Et pourtant elle était là, à côté de lui, et ils parlaient.
Elle, avec ses vêtements sombres, mal dans sa peau, quoi qu’elle porte, quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle dise, s’exprimait souvent dans une confusion due à sa timidité et la mauvaise image qu’elle avait d’elle-même. Sa mère lui avait dit : « Quand on a ton physique, ma fille, il vaut mieux compenser par l’intellect. » Peut-être l’intriguait-elle ? Elle n’osait y croire. Il était séduisant, avec sa balafre sur la joue gauche, qui faisait penser à Robert Hossein dans Angélique, marquise des anges, nimbé de parfum, entouré de filles ce type-là ! Un air hiératique, et une façon de regarder qui la clouait sur place. Un charme émanait de son regard, et de sa voix profonde, presque caressante, il lui demanda ce qu’elle faisait. Elle se mit à bégayer, elle étudiait, et pour gagner sa vie, elle donnait des cours, elle écrivait à ses heures perdues, elle aimait l’art, la peinture, la sculpture, elle courait au jardin du Luxembourg, avec un walkman. Et lui, était-il parisien ? Montmartre, la colline et ses vignes, un grand appartement, des parents commerçants, ils ne comprenaient rien à ce qu’il voulait, ce qu’il aimait, la musique. Il avait eu un professeur dans sa jeunesse, un voisin qui enseignait au conservatoire dans le 17e à Paris et lui avait transmis la passion du piano.
Elle, élevée dans le rigorisme d’une éducation provinciale, menait une vie rangée. Son père, directeur d’école, ne la laissait pas sortir. Adolescente, elle n’avait pas le droit de se rendre dans les bars, ni dans des boums – que ses parents appelaient « surboums », mot issu de la période yé-yé qu’ils n’avaient pourtant pas vraiment connue –, ni de recevoir des amis du sexe opposé. Née en 1968 pourtant, il semblait que la libération de la femme n’avait pas eu lieu chez elle, ni même effleuré le foyer parental, de près ou de loin. Lectrice de Simone de Beauvoir, qui était devenue son modèle, son idéal, elle s’était juré qu’un jour elle existerait à part entière. Elle se réfugiait dans les livres, pour s’y retrouver dans un miroir et fuir le réel.
Or, ce soir-là, il faisait beau sur la ville déjà envahie par la torpeur estivale. Les gens marchaient d’un pas nonchalant sur les quais, devant les cafés. Des vieux, des jeunes, des enfants, des femmes, des hommes, des amoureux. Des couples, assis sur des bancs. Des rues qui menaient jusque dans le Marais, où boulangeries et restaurants vendaient des falafels et des shawarmas, à même le trottoir, dans un joyeux brouhaha.
Puis lorsque les autres décidèrent de rentrer chez eux, il lui proposa de prendre un café. Pourquoi pas. Ils avaient le temps. Ils restèrent à discuter, sur le pont, se promenèrent encore, s’arrêtèrent chez un bouquiniste, devant un étal sur les quais de Seine. On y trouvait, pour trois francs six sous, des livres d’amour, des thrillers, des romans de gare, à l’eau de rose, à tiroirs, haletants, nouveaux, anciens, futuristes, des manuels, des essais, des livres de psychologie ou de philosophie, d’Histoire ou d’histoires, et même des recueils de poésie.
C’était le temps où les gens lisaient, dans les métros, les rues, les plages et les lits, les salles de bains et les cuisines, les gens apportaient des livres dans les parcs, les jardins, les piscines, les salles d’attente, les bus, les trains, les avions, ils lisaient dans les fauteuils, les canapés, les salons, les hôtels, les cafés et les bars, les villes et les villages, l’été comme l’hiver, le soir ou le matin, en mangeant, en se couchant, en se levant, avec une tasse de thé ou un verre de vin, au coin du feu, lorsque le jour déclinait : les gens lisaient partout, à chaque moment de leur journée, à chaque heure de la vie, pour se raconter une autre histoire, pour fuir le réel ou le vivre plus intensément, pour comprendre les hommes ou pour les détester, ou simplement pour passer le temps. Tous les vendredis soir, Amélie regardait l’émission «Apostrophes», où Bernard Pivot interrogeait les auteurs avec une passion réelle, Roland Barthes ou Françoise Sagan, Albert Cohen, Truffaut, Jankélévitch, Le Roy Ladurie ou Duby, tous avec la cravate, sauf BHL. Vincent préférait Michel Polac qui, au milieu d’un nuage de fumée, alimentait les débats autour de Charlie Hebdo, de Minute et de Harakiri, et Serge Gainsbourg disait «merde» avec ses lunettes noires et Pierre Desproges dissertait sur l’intelligence des sportifs devant Guy Drut. »

À propos de l’auteur
Écrivain, réalisatrice, scénariste, Éliette Abecassis est  l’auteur de plus de vingt ouvrages dont on peut rappeler notamment Qumran (200.000 ex en France seulement), La répudiée (100.000 ex), Un heureux événement (150.000 ex), Sépharade ou encore Le maître du Talmud (Albin Michel, 2018). Après Une question de temps elle publie Nos rendez-vous, toujours chez Grasset. (Source : Éditions Grasset)

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