Le mode avion

NUNEZ_le_mode_avion RL-automne-2021

En deux mots
Étienne Choulier rencontre Stefán Meinhof à la Sorbonne. Ensemble, ils veulent tout simplement réussir à trouver une nouvelle idée dans leur discipline, la linguistique, pour passer à la postérité. Pour cela, ils vont s’isoler à Fontan dans les Alpes-Maritimes où ils espèrent trouver leur théorème. Ils ignorent alors qu’une Seconde guerre mondiale les attend.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Deux linguistes à la recherche de la gloire

Humour, érudition et belles trouvailles linguistiques. Laurent Nunez signe avec Le mode avion un roman autour de l’émulation et de la rivalité de deux linguistes bien décidés à passer à la postérité.

C’est une statue érigée devant la pharmacie de sa grand-mère à Fontan, petit village des Alpes-Maritimes, qui va finir par intriguer le narrateur. Elle représente Étienne Choulier, «homme de sciences qui a honoré Fontan de sa présence, de 1937 à 1955».
L’envie d’en savoir davantage sur cet illustre inconnu va lui permettre de découvrir qu’il s’agissait d’un linguiste et qu’il avait débarqué dans le village accompagné d’un confrère, Stefán Meinhof.
Les deux hommes s’étaient rencontrés à la Sorbonne et s’étaient trouvés un but commun, faire une grande découverte. Est-ce à la suite d’échecs successifs qu’ils finirent par quitter la capitale? L’histoire ne le dit pas. En revanche, les villageois se souviennent les avoir vus brûler leur bibliothèque un soir d’hiver et danser autour des flammes. À compter de ce jour, in les prit pour des fous, eux qui décidèrent d’arrêter de chercher dans les livres et de se concentrer sur eux-mêmes.
Le miracle va se produire après un énième voyage au bistrot, par une nuit noire, le 13 avril 1939. Ivre et blessé, Choulier se précipite vers son mas pour y griffonner les bases de son premier théorème avant de s’enfoncer dans le sommeil. À son réveil, il a besoin de trouver auprès de son compagnon la confirmation de sa découverte basée sur la manière de donner l’heure et plus précisément «la demande de précision chrono-linguistique». Une fois rassuré par Stefán Meinhof, il part pour Paris où il écume avec fébrilité les bibliothèques dans l’espoir de ne rien trouver qui ressemble de près ou de loin à sa découverte. Il veut avoir cette garantie avant d’adresser son article aux revues. Pendant ce temps à Fontan l’attente est aussi anxieuse que studieuse, car il fallait se montrer à la hauteur de ce complice.
C’est à la faveur de la guerre et de l’isolement de leur mas que Meinhof fera à son tour une découverte que l’on appellera «l’appel d’air linguistico-sexuel» et dont je vous laisse découvrir l’énoncé.
C’est que Laurent Nunez a construit son roman en trois parties et qu’après «les gestes barrières» et «le confinement» vient «la propagation». Et cette propagation est toute entière construite sur une petite théorie qui donne à ce roman tout son sel «il faut cacher jusqu’à la fin, jusqu’à la toute fin, le véritable centre de votre histoire». De ce point du vue, ce roman est sans doute ce qui se fait de mieux en la matière.
Ajoutons qu’à sa construction époustouflante, on admirera tout autant le style joyeusement érudit et la réflexion sur l’émulation scientifique et la paternité des découvertes. Voilà qui rapproche Laurent Nunez de Cyril Gely qui, avec Le Prix nous avait proposé il y a deux ans un tout aussi somptueux roman sur ce même thème. Là où la tension dramatique primait chez Gely, c’est ici le côté joyeuse fable qui l’emporte… et nous emporte!

Le mode avion
Laurent Nunez
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 17 €
EAN 9782330153878
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, d’abord à Paris puis dans les Alpes-Maritimes, à Fontan. On y évoque aussi Sostel, Menton et la vallée de la Roya.

Quand?
L’action se déroule autour de la Seconde Guerre mondiale, des années 30 à 50.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’épopée tragicomique d’Étienne Choulier et de Stefán Meinhof – soit la vie et l’œuvre de deux linguistes anachorètes guettant l’éclair de génie et se jalousant jusqu’à un duel funeste. Deux aventuriers modernes de la langue française, qui se font la promesse d’en révéler les trésors insoupçonnés, et d’offrir à la postérité de nouvelles théories du langage, aussi inattendues qu’inoubliables.
Choulier et Meinhof étaient de jeunes professeurs de grammaire, discrets, charmants, ambitieux et doués : mais par-delà le goût de l’apprentissage, la volupté de l’étude, la passion de la transmission, tous ces beaux et nobles sentiments dont leurs proches les félicitaient – et qu’ils ne ressentaient vraisemblablement pas –, ils auraient aimé découvrir quelque chose, apposer leurs deux noms sur un nouveau continent mental, déterrer un trésor philologique, construire un beau système philosophique, présenter au monde, enfin!, une théorie incroyablement neuve. L. N.

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Laurent Nunez présente son roman Le mode avion © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« 1. La statue sur le rond-point
J’ai ma petite théorie sur les statues. Plus elles sont imposantes et moins elles en imposent. Plus leur volume est remarquable et moins on les remarque. Et puis qui prendrait du plaisir à contempler ce qui l’écrase ? En passant devant ces colosses qui n’offrent que de l’ombre, notre regard frôle le marbre ou glisse sur le bronze. Nos épaules se haussent.
On les voit mais on s’en fout.
Je l’ai vérifié cent fois à Paris, dans tous les parcs, sur toutes les places ; mais c’est pareil à Fontan. Près de la pharmacie que tenait ma grand-mère, sur un de ces ronds-points inutiles et fleuris, se dresse ainsi une énorme statue noire. À mon avis, elle fait bien cinq ou six mètres. Comptez deux mètres de plus pour le piédestal. Je l’ignorais pendant presque vingt ans, mais elle représente Étienne Choulier, “homme de sciences qui a honoré Fontan de sa présence, de 1937 à 1955”, s’il faut croire la plaque commémorative. En tout cas – comme ma théorie le prévoyait –, cela faisait des années que Choulier, gros comme une montgolfière, me regardait passer, fier, voire hautain, mais le regard calme, froid, disons même triste. (Je parle de lui, et un peu de moi.) La moustache anglaise, le nez très droit, les épaules basses. (Je parle de lui seul.) Il y a quinze jours, pour la première fois de ma vie, je l’ai regardé avec attention : son buste est penché démesurément. On dirait que sa jambe droite, en avant, lui sert d’appui. Sa jambe gauche, plus libre, a le talon levé : l’impression donnée est qu’il court ou qu’il se précipite, d’autant qu’il tient du bout des doigts une liasse de papiers. J’ai traversé la route pour voir cela de plus près ; et le vieux Pascal m’a surpris dans mes rêveries. “Tu t’intéresses à Choulier maintenant ? Je dis toujours que c’est le patron du village ! C’est en tout cas notre saint à nous, les intellos, grâce aux deux théorèmes qu’il a trouvés quand il vivait au mas Chinon.” Comme il a été mon instituteur (il y a longtemps), Pascal cherche toujours à m’impressionner… Pour moi, le mas Chinon n’a jamais été qu’un gros tas de ruines près de l’étang d’Escande, à la sortie du village… C’est là qu’un été, adolescent, j’ai embrassé une fille pour la première fois. Et quelqu’un d’important vivait donc parmi ces débris ? Pascal sourit en hochant la tête. “Personne n’a fait attention à Choulier lorsqu’il s’est installé chez nous ; c’était lui-même un ours. Mais quand ses trouvailles ont été validées par l’Académie, et avec tout ce qu’il y a eu dans les journaux, à la télé, tu te doutes bien qu’une partie de sa gloire est retombée sur le village.” Je comprends mieux : le mas s’écroulait, alors on a élevé une statue. Pascal me dit qu’ensuite le maire a même créé une bourse Choulier, pour récompenser les meilleurs élèves de Fontan. Je ne l’ai jamais eue, ni aucun de mes amis. Mais je ne suis pas rancunier (enfin un peu, comme tout le monde), et comme je suis au chômage, que cette statue trône devant la pharmacie de ma grand-mère, et que j’ai remarqué qu’on ne la remarquait pas, j’ai décidé d’enquêter sur ce fameux Étienne Choulier.
Vous allez voir: j’ai très bien fait.

2. Les deux linguistes
Première surprise : Étienne Choulier n’était pas venu seul à Fontan, dans ce vieux mas Chinon à présent démoli. Il y avait avec lui Stefán Meinhof, même si très peu de gens ont entendu parler de ce dernier. Les deux hommes s’étaient rencontrés en janvier ou février 1935, à la cantine de la Sorbonne. Je ne vais pas jouer aux romanciers et décrire ce qu’il y avait au menu, et les sauces et le goût de chaque plat, mais voici ce que j’ai appris grâce à mes recherches en bibliothèque, et grâce aux petites vieilles du village, souvent plus bavardes que les livres.
À l’époque, Choulier avait trente ans : brun, trapu, barbu, et toujours les mâchoires serrées. Ses collègues assurent qu’il vous regardait toujours droit dans les yeux, mais comme si vous n’étiez pas là. Ils savaient dès lors peu de choses sur lui. Né dans le Jura. Grands-parents ? Agriculteurs. Parents ? Instituteurs. Enfant sage, adolescent timide et dégingandé, étudiant ivre de poésie romantique. Et puis soudain : plus jeune agrégé de grammaire. Il y a des arbustes tordus ridiculement qui d’un coup crèvent le ciel. Du reste : pas marié, pas d’enfants. Pas vantard – je l’ai déjà dit ? Le professeur Choulier enseignait donc la grammaire à des étudiants chevelus, très sûrs d’eux, et bavards. Comment le leur reprocher ? Ils croyaient déjà tout savoir de la grammaire française, puisqu’ils parlaient tous parfaitement français… Très vite, Choulier avait renoncé à les sermonner et à les contredire : il se contentait de faire l’appel et de donner quelques exercices, qu’il corrigeait ensuite d’une voix morne, s’interrompant dès que la sonnerie retentissait – même en plein milieu d’une phrase. Le pluriel des verbes réfléchis ; la déshérence du subjonctif passé ; la féminisation des noms de métier : ses cours l’ennuyaient presque autant que ses étudiants.
Il aimait pourtant les agacer, les voir douter. Il avait pris l’habitude de leur parler très franchement, dès la première heure de cours : “Je serai votre professeur cette année, mais je crois que je ne peux rien faire pour vous. Absolument rien. Si vous réussissez dans vos études, ce sera soit par l’intelligence soit par l’effort. Par l’intelligence : et il faudra dès lors remercier votre cerveau et ses neurones, et donc juste la génétique, et donc juste vos parents. Par l’effort : et là il faudra juste vous remercier vous-mêmes. C’est injuste mais c’est ainsi : soit l’inné, soit l’acquis. Moi, je ne crois pas avoir ma place dans l’équation. Je ne peux absolument rien pour vous. Je ne changerai assurément rien dans vos destinées. J’attends pourtant de vous tous du calme, et beaucoup d’assiduité. Oui, il faudra venir et m’écouter toute l’année, et puis même faire ce que je vous demanderai. Ne me demandez pas pourquoi.” Dans l’amphithéâtre, les étudiants se tordaient de rire, refusant de voir la grande vérité dans la petite blague.
D’après la plupart des témoignages, Choulier était d’un naturel calme, bon vivant, à la fois craintif et poli. Très poli. Imaginez un moine sans bure. Peu coquet : il devait avoir trois chemises et deux pantalons. Frileux aussi : il avait toujours un foulard autour du cou. C’était un professeur très peu impliqué, c’est-à-dire qu’il parlait beaucoup mais qu’il ne s’exprimait guère. Comme il ne voulait la place de personne, et qu’il refusait les heures supplémentaires que l’administration voulait lui confier, les autres professeurs l’appréciaient et recherchaient sa compagnie ; mais ils le trouvaient également bizarre. Disons : saugrenu. Il était le genre de type, quand vous lui demandiez l’heure, à vous répondre impassiblement : “Il est la mort moins le quart, mais j’avance.”
Souvent, le midi, il posait son plateau de cantine très doucement, sur une des grandes tables réservées aux professeurs. Il s’asseyait dans le même silence, sans un regard pour personne ; puis il mettait les mains sur la tête. Il soupirait, marmonnant deux ou trois fois : “Je suis malade…” Et toujours – toujours ! – il y avait quelqu’un pour lui demander ce qu’il avait, pour essayer de l’aider, ce pauvre homme qui semblait si triste et si mal. Et toujours – toujours ! – Choulier relevait la tête, expliquant dans un demi-sourire : “C’est incurable hélas. J’ai une très grave maladie, horrible de nos jours : je vois le langage.” Il partait enfin dans un gros éclat de rire, qui faisait trembler son corps et avec lui tout le banc des professeurs. Et voilà, c’était tout ; mais cela lui suffisait à toujours rire un peu plus, et aux autres professeurs à toujours un peu moins le considérer.
Un jour toutefois, tandis qu’il achevait encore une fois cette blague qu’il devait par conséquent prendre très au sérieux, tandis qu’il murmurait : “Je vois le langage”, et qu’il riait déjà de lui-même comme de la tête de ses camarades de table, celui qui avait été le plus jeune agrégé de France sentit une main toucher son épaule. Un homme en costume brun était derrière lui, ni peiné ni souriant, qui lui souffla juste : “Idem.” Et comme Choulier ne semblait pas comprendre, ni ses collègues alentour, alors l’homme resté debout, après s’être mordu les lèvres, se pencha un peu pour être plus explicite : “Idem pour moi.” Le visage de Choulier demeurait perplexe, et l’autre avait donc été obligé d’ajouter : “Idem : même maladie”, tout en hochant la tête lentement, longuement, logiquement.
Choulier ne finit pas son repas ce midi-là.
Choulier venait de rencontrer Meinhof.

3. Les répétiteurs
Idem : et en effet, ces deux-là comprirent vite qu’ils se ressemblaient beaucoup. L’un avait trente ans, l’autre en avait vingt-cinq : ils n’avaient peut-être pas le même âge mais ils éprouvaient déjà, devant les êtres et la vie, exactement le même ennui. Tous deux n’attendaient de l’existence ni l’amour ni la gloire, ni même la richesse, ni même le plaisir – ni même l’absence complète de déplaisir. Ils cherchaient autre chose : et si j’ai encore un peu de mal à les comprendre, à cerner leurs personnalités, je crois qu’ils voulaient quelque chose de très simple et de très compliqué à la fois. Ils voulaient trouver.
Tous deux étaient de jeunes professeurs de grammaire, discrets, charmants, ambitieux et doués : mais par-delà le goût de l’apprentissage, la volupté de l’étude, la passion de la transmission, tous ces beaux et nobles sentiments dont leurs proches les félicitaient – et qu’ils ne ressentaient vraisemblablement pas –, ils auraient aimé découvrir quelque chose, apposer leurs deux noms sur un nouveau continent mental, déterrer un trésor philologique, construire un beau système philosophique, présenter au monde, enfin !, une théorie incroyablement neuve »

Extrait
« Et voilà : sans livres, sans collègues, sans élèves, sans amours ni amis, sans contraintes et sans horaires, sans radio ni téléphone, sans même de boîte aux lettres, sans donc rien de ce qui aurait pu les empêcher de réfléchir autant qu’ils voulaient, Choulier et Meinhof crurent qu’ils allaient enfin réfléchir autant qu’ils le voulaient. Il n’y avait plus rien, absolument plus rien autour d’eux ! – rien que le silence pour entendre le langage… Le ciel lui-même, durant ces premiers mois de 1939, avait perdu ses longs nuages. Tout était bleu par-dessus les montagnes. Tout était vide. Et puis l’air piquait terriblement les narines, le vent mordait les visages et les cous, les écharpes demeuraient inutiles, les bonnets et les gants paraissaient vains : l’hiver ici n’a rien de l’hiver parisien. C’est une saison terriblement pure, c’est-à-dire terriblement morte, où tout semble figé dans le gel et l’ennui. Les gens hibernent alors tout autant que les animaux. Dieu lui-même semble frileux : la nuit tombe si tôt qu’on se demande certains soirs s’il a vraiment fait jour. »

À propos de l’auteur
NUNEZ_laurent_©DRLaurent Nunez © Photo J.F. Paga

Laurent Nunez a été professeur de lettres, critique littéraire, rédacteur en chef du Magazine littéraire. Il est désormais éditeur et écrivain. On lui doit des ouvrages passionnants sur le pouvoir de la littérature, comme Les Récidivistes (Rivages poche, 2008), L’Énigme des premières phrases (Grasset, 2017), et Il nous faudrait des mots nouveaux (Les éditions du Cerf, 2018). (Source: Éditions Actes Sud)

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Un été à l’Islette

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
À son mari parti à la guerre, Eugénie va confesser les raisons qui l’ont conduite à l’épouser, retraçant le séjour qu’elle a effectué en tant que préceptrice à l’Islette, où elle a croisé Camille Claudel, Auguste Rodin et plus furtivement Claude Debussy.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Auguste Rodin, Camille Claudel et moi

La narratrice du second roman de Géraldine Jeffroy est engagée comme préceptrice durant «Un été à L’Islette». Elle y côtoiera Auguste Rodin et Camille Claudel. Une rencontre que va changer sa vie.

Nous sommes en 1916. Une institutrice se retrouve seule. Son mari est parti à la guerre et ses élèves sont rentrés chez eux. Elle prend alors la plume pour raconter son histoire, pour expliquer à son mari pourquoi elle a choisi de l’épouser. Sous la plume de Géraldine Jeffroy, d’un clacissisme parfait pour ce roman qui nous entraine sur les terres de Balzac, on va très vite comprendre qu’il suffira d’«Un été à l’Islette» pour changer une vie.
Fille d’un couple de parisiens petits-bourgeois – ils tiennent une chapellerie dans le IXe arrondissement –, Eugénie est destinée à devenir institutrice. Afin de la préparer à son futur métier, elle est envoyée en juin 1892 comme préceptrice dans une belle propriété du Val de Loire pour s’occuper de Marguerite, une enfant de six ans.
Réticente à faire ce voyage, elle va toutefois vite tomber sous le charme du lieu et de ses habitants, apprivoiser le personnel, les châtelains et son élève, mais surtout faire la connaissance d’une artiste qui vient s’installer pour l’été.
JEFFROY_chateau_lisletteCe n’est que progressivement que le lecteur découvre que la «barbe sur socle» qui accompagne cette artiste jusqu’à la propriété avant de filer à Paris est Auguste Rodin et qu’Eugénie va séjourner à l’Islette en compagnie de Camille Claudel.
Pour la sculptrice qui se donne corps et âme à son art, il ne s’agit pas de villégiature. La sculpture sur laquelle elle travaille, représentant des jeunes danseuses, accapare tout son temps. Il lui faut toutefois composer avec une santé fragile et essaie de trouver de l’aide auprès d’Eugénie. Cette dernière accepte de l’aider en échange de cours de dessin pour son élève qui va aussi servir de modèle.
Géraldine Jeffroy, en choisissant de nous faire part de la correspondance qu’elle entretient avec Claude Debussy vient tout à la fois donner davantage de relief à son récit et souligner combien le processus créatif est pour les deux artistes, une recherche éperdue vers une certaine perfection.
Quand Auguste Rodin s’invite à son tour, Eugénie croit avoir perdu le lien privilégié qu’elle a pu construire avec Camile. Mais Rodin a aussi besoin d’elle et l’engage comme secrétaire durant son séjour. Une nouvelle aventure commence, plus brève mais plus orageuse, alors que des œuvres majeures se créent, La Valse et La Petite Châtelaine pour Camille Claudel, le Balzac de Rodin et L’Après-midi d’un faune pour Debussy.
Soulignons ici le talent de la romancière qui réussit parfaitement à imbriquer la fiction à la réalité historique, à rendre tout à fait plausible cette rencontre et les parcours respectifs de ces artistes qui marqueront à tout jamais la future institutrice.
Ce court – et beau – roman peut se lire comme un chemin vers l’émancipation d’une jeune femme, comme un manuel de création artistique, comme un nouvel épisode des relations tumultueuses entre Camille Claudel et Auguste Rodin. Mais il est avant tout la confirmation du joli talent de Géraldine Jeffroy !

JEFFROY_camille-rodin-100ans« Vous ne pouvez vous figurer comme il fait bon à l’Islette… et c’est si joli là ! …
Si vous êtes gentil à tenir votre promesse, nous connaîtrons le paradis. » Camille Claudel à Rodin © Documents photographiques: Château de l’Islette

Un été à l’Islette
Géraldine Jeffroy
Éditions Arléa
Roman
144 p., 17 €
EAN 9782363082015
Paru le 12/09/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à L’Islette (à 2 kilomètres à l’ouest d’Azay-le-Rideau) et dans les environs, à Cheillé et Tours, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de la fin du XIXe siècle à 1916.

Ce qu’en dit l’éditeur
Château de l’Islette, juillet 1892. Camille Claudel y installe son atelier estival. Comme Rodin tarde à la rejoindre, elle confie son désarroi à Claude Debussy et travaille sans relâche. À mesure que La Valse prend forme, traduisant la tension extrême au sein du couple, la petite châtelaine et sa préceptrice, Eugénie, entrent dans la danse.
Géraldine Jeffroy tisse avec subtilité vérité artistique et imagination romanesque. Des destinées se croisent et des passions s’exacerbent. Cet été-là verra naître des chefs-d’œuvre: La Valse et La Petite Châtelaine de Camille Claudel, le Balzac de Rodin et L’Après-midi d’un faune de Claude Debussy.

68 premières fois
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Les autres critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Millou, ce que tu me racontes du front m’afflige… L’interminable attente dans le froid et la boue, l’ennui mêlé de peur… Et à présent le bruit incessant des bombardements, la terre gelée qui tremble, la terre qui vous avale…
Mon dieu, dans quel marasme sordide vous a-t-on jetés? Dire qu’ici les enfants jouent à être soldats, ignorant l’angoisse dans les yeux de leur mère, certains que c’est dans les batailles que naissent les héros. Ce n’est pourtant pas cela que je leur enseigne, non, je ne suis pas une bonne patriote. Mais donne-leur raison mon adoré et reviens-moi, si ce n’est en héros, du moins en vie. Bats-toi, puisqu’il le faut; tue pour ne pas être tué et seulement pour cela, je me moque de la victoire et de la France à présent. Peu m’importe l’issue de cette guerre, je veux que tu sois à nouveau ici, à mes côtés, pour que je puisse répondre à tes questions, car tu en auras. Longtemps je t’ai raconté une fable. Pour ton honneur et pour le mien. Puisque les hommes s’obstinent à tracer malgré elles le destin des femmes, j’ai très tôt décidé d’emprunter un autre chemin avant d’inventer librement ma vie.
Mes élèves ont quitté la classe il y a une heure, j’ai fermé l’école et je me suis installée à mon pupitre. J’y passerai certainement la nuit à t’écrire. Tu me liras avant ce Proust que tu me réclames et que tu recevras avec ma prochaine lettre. C’est ainsi, la guerre change les priorités et je n’ai que trop repoussé le moment. Lis donc sans attendre et si tu le peux ne t’interromps pas. Il est temps que tu saches quelle est vraiment mon histoire et pourquoi j’ai lié mon existence à la tienne.
Tout commença par l’irritation de ma mère à mon égard. Je suis née à Paris dans une famille d’artisans-commerçants. Ma mère confectionnait des chapeaux, mon père les vendait dans une petite boutique-atelier du 9e arrondissement qui faisait toute leur fierté. L’enseigne «chapelier-modiste Farnoux» attirait une clientèle exigeante et fidèle. Petits-bourgeois méritants, catholiques juste ce qu’il faut et même républicains débutants, mes parents n’eurent pas d’autre enfant que moi, tout occupés qu’ils étaient à la prospérité de leur affaire. Je fus une fillette facile, discrète
et très vite autonome. Devenue adolescente je restai une jeune fille sans histoires, curieuse de tout ou presque; à la grande déception de mes parents je montrais peu de dispositions pour la couture; j’étais une piètre vendeuse et je poussais l’affront jusqu’à ne pas avoir de «tête à chapeau». C’est ainsi qu’ils avaient souhaité que je fasse de études et que j’apprenne un peu le piano car tête à chapeau ou non, il faudrait, le temps venu me trouver un mari à la hauteur de ma «condition». On espéra que la nature opérerait sa par de travail, on attendit longtemps que les traits de mon visage s’affinent, que mon corps s’allonge… mais à l’âge où les morphologies n’évoluent plus guère, ma mère comprit que les prétendants ne se bousculeraient pas. Pragmatique, elle décida alors que je deviendrais institutrice afin d’assurer mon indépendance économique. Sur ce plan-là au moins je pensais pouvoir la satisfaire. Je trouvais dans mes lectures tout l’épanouissement nécessaire à mon bien-être et je ne pensais pas qu’un homme puisse me donner plus de satisfactions que celles que me procuraient les livres et la musique à laquelle j’avais pris, très tôt, énormément de goût.
Pour asseoir mes dispositions pour l’enseignement, ma mère trouva à me placer comme préceptrice tout un été au service d’une châtelaine tourangelle. »

Extraits
« Ainsi j’assistai à quelques séances de poses pendant lesquelles je devais noter les réflexions du maître. Les études de tête plongèrent Rodin dans de longs silences de perplexité. Il tournait, concentré, autour de son modèle et de son bloc de terre, allant de l’un à l’autre, collant ses yeux de myope sur le nez d’Estager, passant d’un profil à l’autre, il tournait tel un toréador, les yeux injectés de sang, modelant de ses grosses mains la boule informe et brune sur sa selle: la naissance du poignet pour tasser, la paume pour aplatir, le pouce pour modeler… petit à petit il tirait un sens de ces bosses et de ces creux, petit à petit de la terre et de l’eau naissait une expression. »

« C’est à ce moment-là que je pris réellement conscience de ma solitude. J’avais eu à l’IsIette l’illusion d’avoir une famille, ou du moins une place non négligeable. »

À propos de l’auteur
Géraldine Jeffroy est née à Chinon, en Touraine. Elle est professeur de lettres en région parisienne. Elle est également l’auteur de Soutine et l’Écolier bleu, Fondencre, 2019. (Source: Éditions Arléa)

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