La maison enchantée

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En deux mots
Zoé quitte Rouen et sa famille pour étudier l’histoire de l’art à Paris. Si après ses études, elle choisit de travailler dans un cabinet d’avocats, sa passion reste entière. Elle va se spécialiser dans les estampes et entamer une collection qui va l’accompagner jusque dans ses rêves.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La jeune fille aux estampes

Dans un premier roman étonnant, Agathe Sanjuan va nous entrainer dans le monde des estampes sur les pas d’une jeune fille qui après ses études, va en faire son obsession. Un parcours initiatique et onirique fascinant.

Zoé mène une existence assez paisible auprès de ses parents et de ses deux sœurs cadettes, des jumelles nées cinq ans après elle. Plutôt solitaire, elle est gardée par Jacob, un voisin assez excentrique mais qui, avant de mourir, va lui transmettre sa passion pour l’art, lui suggérant notamment d’aller jeter un œil dur le Triptyque de Moulins durant ses vacances. Une expérience qui sera sans doute déterminante dans son choix d’aller étudier l’histoire de l’art à Paris. Des études qu’elle pourra poursuivre en toute autonomie en complétant ses cours par un travail de secrétariat au sein d’un cabinet d’avocats. Son Master en poche, elle choisira une autre voie que celle de ses collègues pour pouvoir conserver sa liberté, travailler dans la gestion et s’intéresser à l’art avec l’œil de l’amateur éclairé. Après avoir laissé passer un dessin de Delacroix, elle achètera une gravure de Félicien Rops, une première œuvre qui sera suivie de nombreuses autres. Rapidement, elle devient spécialiste des estampes, passant son temps à «fureter vers Drouot, aller voir les expositions précédant les ventes aux enchères, mais aussi rayonner vers les galeries qui se situaient entre les grands boulevards et, de l’autre côté de la Seine, les quartiers Saint-Germain et Saint-Michel. Elle prenait un vrai plaisir à ces visites et attendait impatiemment le soir pour parcourir la capitale, dans ces rendez-vous avec elle-même qui la comblaient. Quand un artiste l’intéressait, ses recherches étaient un prétexte pour revoir son portefeuille en galerie, sentir son univers à travers les feuilles à disposition. Elle se repaissait de l’ensemble en attendant, un jour, d’en élire une.» Elle va se lier d’amitié avec Lee et Gabriel, un couple de galeristes, qui va l’initier à la technique et croiser la route de Julien, un employé étonnant qui va lui faire découvrir un endroit extraordinaire, sorte de musée secret du Comte de Soleinne en plein cœur de la capitale.
Agathe Sanjuan fait de cette maison enchantée le cœur d’un roman qui se lit comme on suivrait une visite guidée dans un monde fabuleux où tous les sens sont en éveil, où les rêves se touchent du doigt. Un parcours initiatique et onirique qui nous permet littéralement d’entrer dans les œuvres d’art. Un premier roman d’une maîtrise formelle étonnante, mais surtout un voyage à travers musée imaginaire qui est aussi une invitation à vivre l’art. Fascinant.

Galerie d’art (les principales œuvres citées dans le roman)
HEY_triptyque-de-moulinsTriptyque de Moulins Hey
VAN_EYCK_La_Vierge_du_chancelier_RollinLa Vierge et l’enfant au chancelier Rolin Van Eyck
ROPS_celle-qui-fait-celle-qui-lit-mussetCelle qui fait celle qui lit Musset Félicien Rops
BRESDIN_le-chevalier-et-la-mortLe Chevalier et la Mort Rodolphe Bresdin

La maison enchantée
Agathe Sanjuan
Éditions Aux forges de Vulcain
Premier roman
352 p., 20 €
EAN 9782373051216
Paru le 4/03/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, venant de Rouen. On y évoque aussi des vacances dans la région de Moulins.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La beauté peut-elle sauver le monde?
Zoé est une jeune femme discrète. Rien ne la distingue des autres, sinon une passion dévorante pour l’art, née à l’adolescence. Montée à Paris, elle entreprend d’abord des études d’histoire de l’art, qu’elle abandonne, persuadée qu’une telle voie détruirait, à terme, son amour des images. Elle finit par trouver un apparent salut dans la collection d’estampes. Mais un jour elle est conviée à visiter une collection privée unique au monde, qui fait son admiration et sa terreur. Ce miroir tendu à son obsession lui en fait voir les dangers et la puissance.
Dans ce premier texte, roman d’éducation gothique aux accents merveilleux, l’autrice mêle une exploration du monde de l’estampe à une analyse de la folie qui anime tout collectionneur, mariant des scènes oniriques à une fine réflexion sur ce que l’art nous fait.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Tard dans la nuit, Zoé marchait, la cheville souple, le soulier claquant sur la chaussée. Le pied était couvert d’un escarpin presque fermé, tenu par des lanières recouvrant la cambrure, épousant la finesse des attaches, ajusté tel un chausson de danseuse. La silhouette fluide du tailleur en tissu de crêpe suivait le rythme imprimé par le pas, transmis au corps. L’allant de la démarche, trop rapide pour être naturel, scandait le silence avec vigueur. Elle filait droit devant elle. L’heure était trop avancée pour que quiconque surprît et perturbât ce chemine¬ment régulier. Elle le savait et avançait, sûre de sa puissance, de son règne sur cette partie du monde endormi. Seuls quelques insomniaques pourraient l’apercevoir, jetant un coup d’œil derrière le rideau de leurs chambres sans sommeil. La constance du pas leur donnerait envie de compter les accents de cette pulsation. Une femme en phase avec le battement de cette ville, se diraient-ils : déterminée et impatiente.
Elle entra dans la cage d’escalier, sortit ses clés de sa serviette de cuir vert, la posa par terre pour ouvrir la boîte aux lettres, vida les prospectus dans la corbeille mise à disposition des habitants de l’im¬meuble, et, quand elle se redressa, glissa une facture dans sa serviette. Raide et droite, elle prit l’escalier. Elle sentit son corps s’affaisser à partir du troisième étage, se relâcher sous l’effort, son cou ployer et sa tête se vider, se délester d’une journée de travail, d’une concentration inutile et idiote, de chiffres s’alignant, se croisant, se combinant. L’allure gagna en tendresse et en grâce ce qu’elle perdait en vitalité. Quand elle eut atteint le palier du quatrième, il ne restait presque rien de la silhouette énergique qui donnait son âme à la ville, semblable à tant d’autres, incarnant l’esprit de travail, de modernité, de célé¬rité, d’accélération exponentielle. Un bruit retentit, un peu plus haut, dans la cage d’escalier, laissant entendre, peut-être, un autre pas. Elle eut le réflexe de se redresser, de gainer à nouveau son buste fati¬gué, avant d’ouvrir la porte de son appartement et de laisser sa bogue de tension sur le palier.
Une fois chez elle, Zoé se débarrassa de ses atours de femme pressée, dénouant ses chaussures, faisant glisser à ses pieds et sur ses hanches l’étoffe soyeuse et glissante. La silhouette nerveuse s’alan¬guit, se détendit dans la chaleur de l’appartement. La mollesse des chairs, la délicatesse des courbes lui apparurent fugitivement dans le miroir, tandis qu’elle s’adonnait aux préliminaires. Elle emplit une bassine d’eau chaude, fit tomber quelques cuillers de sels et d’huiles odorantes, y introduisit ses pieds, les orteils d’abord, doucement, pour les habituer à la chaleur, puis la plante et enfin la totalité. La brûlure la saisit, circulant sur l’épiderme rougi, paralysant les muscles, mais, peu à peu, les tissus, les articu-lations se détendirent et elle put à nouveau remuer les orteils. Les effluves, l’humidité de l’étuve la pénétrèrent. Rien ne l’aidait mieux à se débarrasser des tracas et des déceptions du jour. Elle retrouvait alors les odeurs de l’enfance, le délassement du bain hebdomadaire du dimanche, enfin seule, dans la salle d’eau, isolée du reste de la famille, une réclu¬sion rare et désirée, et ce sentiment étrange d’ou¬blier son corps dans une torpeur éveillée, d’atteindre l’inactivité cérébrale avec l’unique perception, apai¬sante, d’être en vie.
L’eau brûlante calmait son impatience, anesthé¬siait sa pensée. Mais le bain tiédissait et, par vagues, elle reprenait conscience de ce qui l’entourait, de ce qu’elle devait faire. Elle glissa ses pieds hors de l’eau, les frictionna vigoureusement et enfila un peignoir.
Elle saisit le large carton à dessins, l’allongea sur la table de la cuisine, fit glisser les lanières en déga¬geant les boucles d’un coup sec et ouvrit le plat supé¬rieur. Elle caressa la toile protectrice qui masquait encore le contenu, un peu rêche, crissant sous la main, puis, brusquement, l’écarta pour laisser appa¬raître le ventre blanc du papier. Elle éprouva une intense satisfaction en redécouvrant cette nappe immaculée. Les chemises superposées ne laissaient rien deviner de l’intériorité secrète de cette peau fine et étanche dont elle frôlait l’arête avec la paume de la main. Elle s’arrêta un moment, émue par la perfec¬tion de cet empilement, puis fit glisser la première enveloppe sur le plat gauche pour en écarter les deux pans. L’image lui sauta au visage, il ne lui fallut qu’un instant pour en percevoir le sens, avant de se laisser doucement envahir par les méandres de ses propositions. Ce moment proprement voluptueux lui procurait toujours un intense plaisir, un étonne-ment renouvelé malgré la répétition. L’observation dura quelques secondes, puis elle referma délicate¬ment la chemise, superposa la seconde et se livra à la même opération.
Elle n’avait pas besoin de s’attarder plus que cela et n’éprouvait pas la nécessité de rester de longues minutes absorbée devant une œuvre. L’émotion qu’elle ressentait à la vue d’une image tenait à la brutalité de la découverte et à l’activation de souve¬nirs profonds, anciens, oubliés. Comme en rêve, les serrures s’ouvraient, libérant des flux de sensations qui la faisaient accéder aux recoins de son intimité. Exhumée du fond de sa solitude, son ouverture au monde des représentations la transportait. Seule, chez elle, elle se livrait à des expériences de voyage, de rencontres, de dangers excitants, de joies oubliées.
Image après image, au cours de ces explorations, elle goûtait la découverte, la reconnaissance, le souvenir des lectures précédentes, le décèlement de nouvelles propositions que lui suggéraient ces feuilles imprimées d’un autre temps. La surprise se déclinait selon son humeur, l’attention qu’elle réser¬vait à ce moment, tantôt latente, tantôt concentrée, et surtout, selon l’ordre d’apparition des feuilles dans ce rituel de manipulation. Car la combinaison était différente à chaque dévoilement. Après la séance, avant de renfermer les images dans leur armure, elle prenait soin de mélanger les chemises selon un rangement aléatoire qui préparait son plaisir futur, de nouvelles associations, un sens de lecture inédit. Le hasard des combinaisons faisait surgir des histoires, des liens, des chocs, qu’elle déchiffrait avec l’allégresse du virtuose face à une nouvelle partition.
Après avoir exploré l’ensemble et construit un nouveau récit dans ce quart d’heure onirique, elle rebattit les cartes de son histoire, serra les liens du carton à dessins et le rangea soigneusement dans le porte-cartons. Elle se glissa entre les draps blancs et se laissa envahir par la torpeur d’un songe amorcé dans les fibres et les encres.

Quelques années plus tôt, à dix-huit ans, Zoé avait pris le train, son bac en poche, pour rejoindre Paris depuis Rouen. Elle n’avait cessé de regarder par la fenêtre opposée du carré où elle était assise. La voiture était quasiment vide, aussi avait-elle toute latitude pour observer le paysage dans ce morceau de verre. Il lui importait d’inscrire la campagne, les forêts et les villes moyennes qui défilaient sous ses yeux, non pas dans la transparence irréelle d’un voyage sans entrave, tels qu’ils apparaissaient de son côté de la rame, se déroulant à la manière d’un long ruban, quand elle appuyait sa tête contre le carreau, mais dans les limites des montants de la vitre du train : cadrer le paysage lui permettait de maîtriser son appréhension. Elle connaissait Paris pour y être allée plusieurs fois avec sa famille, en week-end, mais s’y installer pour poursuivre des études était autre chose.
Dans ce rectangle transparent, elle retrouvait ses impressions d’enfance, sa chambre de fillette, au premier étage d’une maison d’un quartier résiden¬tiel, et sa fenêtre, à travers laquelle elle avait suivi les saisons, allongée sur son lit, à contempler les branches du cerisier nues puis couvertes de feuilles d’un vert vif, les fruits lourds et craquants disputés par les merles laissant place à l’embrasement orangé de l’automne. Par la croisée, elle avait vécu ses émotions d’adolescente, nées d’un quartier de lune ou d’un nuage rapide assombrissant son monde ; en s’approchant de l’ouverture, elle avait connu la vie immédiate du voisinage et imaginé celle, plus lointaine, de la ville coiffée de sa cathédrale. Ce cadre familier, quotidien, bornant l’extérieur, l’avait toujours rassurée, apaisée, face aux inévitables contrariétés de l’enfance, aux disputes entre amis, aux éloignements.
Petite fille sage, raisonnable, bien élevée, les adultes la trouvaient peut-être un peu trop sérieuse pour son âge, mais s’en réjouissaient. On pouvait compter sur sa régularité, dans le travail scolaire comme dans les jeux auxquels elle se livrait avec application. Les petits mondes qu’elle inventait, comme tout enfant, étaient délibérément mis en scène comme des maquettes, les poupées immobiles assises sur leurs chaises, avec leurs robes rigides parfaitement disposées sur leurs jambes de chiffon, leurs coiffures relevées, leurs corps morts et droits prenant un thé imaginaire. Là où d’autres s’em¬pressaient de déshabiller, de décoiffer, de fesser ces souffre-douleur de l’enfance, elle s’évertuait à les conserver dans une tenue parfaite tout en organisant des tableaux. « C’est une enfant sans problème », disaient les adultes, que rassurait cette propension à circonscrire le réel, à en donner une représentation sans dommage pour l’idée qu’ils se faisaient de l’ex-trême jeunesse. C’est à elle qu’on offrait les antiques poupées au visage de porcelaine, dont on craignait que les autres ne les brisassent, images effrayantes d’une vie arrêtée, rigide, qu’elle n’appréciait pas – ce qu’elle n’aurait jamais osé dire – et même, qui l’ef¬frayaient, mais qu’elle savait domestiquer en les oubliant dans un coin de mise en scène, figurantes inutiles et savamment jolies, servant de toile de fond à des protagonistes davantage à son goût.
Née la première de trois – elle avait deux sœurs jumelles de cinq ans plus jeunes –, peu turbulente, elle laissait l’agitation à ses cadettes et se sentait débordée par leurs énergies conjointes, malicieuses, qui l’avaient poussée à un peu plus de solitude. Toutes trois étaient complices, mais l’aînée avait vécu les premières années de sa vie seule, assez longtemps pour goûter le recueillement et l’ennui de l’enfance. Leurs parents étaient employés dans une compagnie d’assurance locale, ils rentraient chez eux le midi, faisaient manger les petites hors du chahut de la cantine puis retournaient au travail.
Finissant un peu tard, ils laissaient le soin à un voisin et ami, Jacob, d’aller chercher les filles à l’école avant le goûter. Ce dernier habitait la maison voisine, une toute petite bâtisse, héritée de ses propres parents, envahie par des livres et des objets de toutes contrées. Il avait voyagé, exercé divers métiers avant de revenir au pays. Il vivait d’une maigre retraite et manquait d’argent. Alors le couple lui versait une petite somme pour s’occuper des filles avant leur retour, ce qu’il faisait avec joie et application, n’ayant lui-même jamais eu d’enfant : à l’école, on le prenait pour le grand-père. Après un geste de la main pour signaler sa présence, les deux jumelles couraient vers lui et l’étourdissaient de leur babillage. La grande rentrait de son côté. Il leur servait un bol de chocolat fumant et des tartines de miel, puis, pour calmer son monde, il s’attelait aux devoirs des petites, suivi du coloriage, des puzzles, et les parents arrivaient. Pour Zoé, cependant, Jacob n’organisait rien. Elle se mettait à ses devoirs puis allait s’asseoir sur le canapé de cuir marron, face au jardin. Sur la table basse, des ouvrages jonchaient le plateau de verre, pris dans l’abondante biblio¬thèque et laissés là. Jacob avait beaucoup voyagé, il avait rassemblé des livres d’images de tous les pays, qu’il ne lisait pas, n’étant pas polyglotte, mais qu’il avait achetés pour la beauté de ce qu’ils proposaient, leurs illustrations, leurs mises en page, les carac¬tères incompréhensibles mais dotés d’une poésie visuelle qui organisait les blancs. Elle était fascinée par ces albums qui semblaient pouvoir surgir à l’in¬fini et qui déployaient leurs traits et leurs couleurs quand on les ouvrait. Les publications traînaient, posées sans intention. Étaient-ce celles que Jacob avait parcourues la veille ? Un soir, elle se faufila hors de la maison et l’observa depuis la rue, dans le rectangle éclairé de sa fenêtre à fins croisillons. Les volets n’étaient pas tirés et elle le vit, à la place même qu’elle occupait l’après-midi, penché sur un ouvrage ouvert sur la table, absorbé. Son immense solitude la frappa, sa vieillesse aussi, mais il semblait heureux, souriant à demi en tournant les pages de son livre.

Il lui sembla même, à un moment, le voir rire. Elle n’osa pas s’approcher suffisamment pour repérer l’ouvrage qu’il consultait et tenter de le reconnaître le lendemain. Elle respectait sa contemplation.
Les parents attentionnés étaient satisfaits de cette solution de garde assez atypique. Lorsqu’ils rentraient, les devoirs étaient faits : l’un supervisait les douches, l’autre préparait le repas, alternative¬ment. Le dîner était joyeux. On parlait rarement de l’école mais plus des amitiés, des jeux, des disputes. On riait. La réserve naturelle de Zoé n’étonnait pas, elle avait toujours été ainsi ; elle participait discrè¬tement à l’enjouement général, un peu à part. Une enfance heureuse et en marge. Sa position d’aînée la rendait responsable et les parents étaient accaparés par les plus jeunes, plus vives, amusantes, espiègles.
Un été, quand elle eut onze ans, la famille loua un gîte en Auvergne, sur les bords de l’Allier. Apprenant cela, Jacob leur avait conseillé de faire un tour à la cathédrale de Moulins et de demander, d’insister même, pour voir le Triptyque du Maître de Moulins. On avait rempli la voiture de tout ce que l’on pouvait, on avait souhaité un bon mois d’août à Jacob et on était parti. La petite maison louée près des berges du fleuve était charmante ; on était bien, à contempler son lit presque sec, parsemé de branches mortes d’un bois clair et de cailloux blancs. On pouvait presque passer à pied sur la petite île centrale qui servait de relais aux oiseaux migrateurs. Une chaleur qui faisait rechercher l’ombre saturait l’air, à tout moment de la journée. On évitait de prendre la voiture et même de se promener, le jardin étant assez grand et ombragé pour que chacun pût y trou¬ver un coin à soi.
Pourtant, un matin, tôt, la famille prit la voiture pour se rendre au marché, à Moulins. Zoé se rappela les paroles de Jacob et insista auprès de ses parents pour se rendre à la cathédrale et tenter de voir le tableau vanté par leur ami. Eux avaient oublié ses paroles : le voisin, malgré sa gentillesse et les services qu’il rendait, faisait figure d’excentrique. On ne l’écoutait qu’à moitié, et quel ennui de devoir chercher un vieux tableau dont l’intérêt était sans doute très relatif. Les tableaux religieux, on en avait vu un certain nombre et tous se ressemblaient plus ou moins. Les parents, chargés de paquets, occupés à surveiller les petites, s’installèrent sous le porche de pierre blanche, à l’ombre. Ils prétendirent qu’ils ne pouvaient entrer ainsi.
« Vas-y toi, mais dépêche-toi. Les courses vont s’abîmer dans cette chaleur. »
Elle pénétra dans l’édifice et fut baignée par la fraî¬cheur des pierres. Un homme passait le balai dans les allées, et, comme Jacob le lui avait recommandé, elle demanda à voir le Triptyque. L’homme la regarda bizarrement. Il était lourd, un peu bossu, lent. Il posa son balai contre un pilier et partit dans la sacristie. Il revint avec un trousseau de clés et lui fit signe de le suivre. Ils empruntèrent un escalier en colimaçon très étroit, en bois, grinçant sous les pas, et pénétrèrent dans une pièce lambrissée de bois sombre. Entrant le premier, il alluma la lumière qui n’éclairait qu’un pan de mur orné de deux panneaux. Le Triptyque ne lais¬sait voir, au premier abord, que les volets extérieurs.

Les panneaux, peints en grisaille, représentaient l’annonciation : la Vierge sur celui de gauche, inter¬rompue dans sa lecture de la Bible par l’archange Gabriel qui occupait celui de droite, venu lui annon¬cer la naissance du fils de Dieu. L’homme, qui devait être le bedeau, se mit à parler fort et de manière inin¬terrompue, narrant l’histoire apprise par cœur dans la Bible, sur un ton monocorde : « Au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, vers une vierge qui était fiancée à un homme nommé Joseph ; et le nom de la vierge était Marie. Étant entré où elle était, il lui dit : “Je te salue, pleine de grâce ! Le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes.” Mais à cette parole elle fut fort troublée, et elle se deman¬dait ce que pouvait être cette salutation. L’ange lui dit : “Ne craignez point, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous concevrez, et vous enfan¬terez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus…” »
Zoé sentit très vite qu’elle ne l’écoutait plus et s’ab¬sorbait dans l’observation des deux panneaux peints, bordés d’or, qui reproduisaient, en trompe-l’œil, ce qu’elle saurait décrire, un jour, comme un décor en ronde-bosse de marbre, gothique, les personnages émergeant d’une architecture en dentelle. Mais la peinture permettait plus que la sculpture : l’archange volait véritablement, de même que les anges qui l’accompagnaient, et son ombre portée était figu¬rée sur le sol. Une composition de pierre, sans les contraintes de la sculpture. Elle percevait tout cela sans véritablement se l’expliquer, observant, bercée par la voix de l’homme qui poursuivait son évangile.
Soudain, il s’arrêta, l’interrompant également dans sa contemplation. D’un geste emphatique, il se diri¬gea vers le centre de la composition, saisit les deux pans de bois, et les ouvrit d’un geste théâtral.
Elle fut éblouie par l’éclatement des couleurs surgies de l’intérieur, illuminant la pièce sombre. La peinture rayonnait avec la Vierge en majesté, tenant sur ses genoux l’enfant divin, les deux reposant sur un croissant de lune et s’inscrivant dans un soleil couchant aux nuances arc-en-ciel, psychédéliques. Des anges entouraient la vision ; deux d’entre eux s’apprêtaient à couronner Marie tandis que d’autres tenaient dans leurs mains un phylactère. Toute la composition s’organisait autour du contraste entre les personnages célestes en suspension, en apesanteur, et l’attirance des couleurs et des cercles concentriques de lumière vers l’astre rayonnant créant un appel, si bien que le spectateur se sentait à la fois aimanté par l’étoile et protégé par l’apparition de la Madone.
La psalmodie de l’homme se poursuivait. Il s’at¬tardait sur les parties latérales du triptyque, consa¬crés aux donateurs : Pierre de Bourbon, présenté à la Vierge par son saint patron, à gauche, et Anne de Beaujeu, à droite, sous la protection de la mère de Marie. Les deux mécènes, à genoux, priant en adoration, renforçaient l’élévation et la légèreté de la Vierge présentant un visage jeune, pensif, doux. Le Christ, au contraire, avait un air sévère, adulte, contrastant avec son corps juvénile.
Elle eut du mal à détacher ses yeux de la composi¬tion. Le monologue s’était interrompu et l’homme la regardait. Brusquement, il gravit les deux marches qui le séparaient du tableau et referma les panneaux. La pièce s’assombrit à nouveau. Il lui fit signe de sortir. Tous deux descendirent et elle poussa la porte à battants de l’entrée, éblouie par le soleil au zénith.
Ses parents commençaient à s’inquiéter. Après s’être enquis de savoir si elle avait vu ce qu’elle voulait et satisfaits de sa réponse, ils prirent leurs sacs et intimèrent aux plus jeunes de les suivre jusqu’à la voiture.
Cette nuit-là, Zoé rêva de la Vierge, de l’enfant et d’une église ouverte en ses deux extrémités : le porche et le chœur. Un marché s’y tenait, les victuailles s’en¬tassaient sur les bas-côtés tandis que la nef servait d’allée à la population nombreuse, bruyante, animée et riante. Le sol était jonché de paille et des poules fuyaient en caquetant devant les gamins accom¬pagnant leurs mères armées de paniers remplis de légumes, et les pères négociant les têtes de bétail. Le couple divin, rayonnant, observait sans être vu, jetait des regards de bonté devant le peuple tout à ses occupations terrestres. Le soleil s’engouffrait par le chœur et le flux dense de femmes, d’hommes, d’enfants et de bêtes déambulait joyeusement du sombre porche au chevet illuminé, ouvert sur la verte nature. Le songe se répéta plusieurs nuits de suite, lui procurant un apaisement croissant.
L’image avait infusé, s’était introduite dans ses rêves, pour la première fois ; une sensation bienfai¬sante qu’elle rechercherait désormais sans relâche.
Lorsqu’ils rentrèrent à Rouen, quelques semaines plus tard, ils découvrirent avec consternation que la maison de Jacob était en plein déménagement. Leur ami était mort au début du mois et personne n’avait pensé à les prévenir. De lointains héritiers s’étaient occupés des funérailles et s’attachaient maintenant à vider la maison. Ce fut un choc pour tous, mais pour Zoé plus que pour les autres. En partant, Jacob lui avait légué un secret, celui du Triptyque de Moulins, mais les images de ses livres s’étaient envolées. À la suite de sa disparition et de son legs si capital, elle rangea sa chambre, enfermant dans des boîtes de carton poupées et peluches, mobilier miniature et accessoires de dînette. Ses parents en furent peinés. Ils ignoraient combien elle avait été meurtrie par l’évanouissement d’une amitié.
Lorsque la maison de Jacob eut été vidée, Zoé avait fureté, en cachette, entre les murs gris, dévi¬talisés par l’absence. Elle avait récupéré quelques objets et livres ayant miraculeusement échappé à l’embarquement général. La bâtisse, qui lui avait toujours paru magnifique, lui semblait sale privée de son occupant, sans intérêt. Ces reliques avaient trouvé place dans une nouvelle boîte, auprès de ses jouets. Elle avait recouvert l’empilement d’un grand drap blanc, de ceux dont on couvre les meubles dans les maisons de vacances inoccupées. Sur ce suaire de l’enfance, elle avait épinglé quelques jaquettes de livres d’art, récupérées chez son ami, jetées à terre sans précaution par les déménageurs.
Pour ses parents, la disparition de Jacob avait été une contrariété : ils devaient trouver un nouveau mode de garde, alors que le précédent était si commode. Le voisin était un peu excentrique, mais faisait l’affaire. Il était nécessaire de se réorgani¬ser pour que leurs filles continuassent à grandir en toute quiétude. Zoé semblait affectée, plus que les cadettes, mais cela passerait. Il fallait bien, un jour, que les enfants fussent confrontés à la réalité et ces moments difficiles arrivaient toujours sans crier gare.
Le sympathique voisin avait disparu des conversa¬tions. Zoé ne cessait d’en être choquée. Auparavant, il était présent dans toutes les discussions. Il n’y avait pas un soir où l’on ne parlait de lui, des activités qu’il organisait pour les filles, des choses qu’il leur appre¬nait. Après sa mort, les parents avaient sans doute préféré ne plus faire allusion à leur ami, de peur de raviver la douleur de sa perte, notamment pour Zoé. Mais cette dernière s’interrogeait : ses parents, ses sœurs, avaient-ils oublié l’attachement, l’ami¬tié ? Était-ce la marque d’un manque d’émotion, ou même du mépris ? Car Jacob n’était, après tout, avec toute sa gentillesse, que leur employé.
Les filles avaient grandi, chacune différemment. Les jumelles, toujours volubiles, énergiques, spor¬tives, invitées presque chaque semaine à droite et à gauche, chez leurs amies. Zoé était restée appliquée, suffisamment sociable pour se fondre dans la foule des jeunes de sa génération, mais sans enthousiasme aucun pour les festivités et organisations prisées par ses congénères. C’est pourtant lors de ces événe¬ments qu’on expérimentait, qu’on échappait à l’œil des parents, et qu’avec plus ou moins de bonheur on entrait dans l’âge adulte.
Zoé, elle, rêvait d’un ailleurs plus lointain. »

Extrait
« Zoé organisa son quotidien autour de son travail et de sa nouvelle occupation.
Sa vie privée commençait une fois passées les portes de l’immeuble haussmannien siège du cabinet où elle travaillait, du côté de la Bourse. L’emplacement était idéal pour fureter vers Drouot, aller voir les expositions précédant les ventes aux enchères, mais aussi rayonner vers les galeries qui se situaient entre les grands boulevards et, de l’autre côté de la Seine, les quartiers Saint-Germain et Saint-Michel. Elle prenait un vrai plaisir à ces visites et attendait impatiemment le soir pour parcourir la capitale, dans ces rendez-vous avec elle-même qui la comblaient. Quand un artiste l’intéressait, ses recherches étaient un prétexte pour revoir son portefeuille en galerie, sentir son univers à travers les feuilles à disposition. Elle se repaissait de l’ensemble en attendant, un jour, d’en élire une.
Le week-end était davantage consacré à des voyages pour visiter des lieux de vente inconnus d’elle ou des foires, des salons. »

À propos de l’auteur
SANJUAN_agathe_© Philippe_MatsasAgathe Sanjuan © Photo Philippe Matsas

Agathe Sanjuan est née en 1978. Elle est conservatrice-archiviste. Elle dirige les archives et la collection d’art de la Comédie-Française. La maison enchantée est son premier roman. (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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Mon Maître et mon Vainqueur

DESERABLE-Grand-Prix-Academie-francaise

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En deux mots
Le narrateur est convoqué par le juge pour détailler l’affaire qui concerne ses meilleurs amis. En lui racontant la relation entre Tina, Edgar et Vasco, il va cependant faire bien davantage que détailler un fait divers. Car ce rendez-vous entre eros et thanatos est un bijou d’humour grinçant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’ami, la femme, l’amant, le (futur) mari et le juge

Dans son nouveau roman, François-Henri Désérable rassemble les ingrédients du roman à suspens, du roman d’amour et de la quête existentielle. Le tout servi par un style aussi brillant qu’enlevé. On comprend l’Académie Française qui vient de lui décerner son Grand Prix!

Un revolver, un cahier Clairefontaine de 96 pages dans lequel ont été écrits une vingtaine de poèmes rassemblés sous le titre Mon maître et mon vainqueur et des traces de poudre sur les mains. Voilà les indices retrouvés sur Vasco et voilà comment débute cet excellent roman. Le narrateur, convoqué par le juge parce qu’il connaissait particulièrement bien les protagonistes de cette affaire, va répondre aux questions du magistrat et dérouler l’histoire de Vasco, de Tina et d’Edgar.
C’est d’abord l’histoire de Tina qu’il veut entendre. Leur première rencontre s’est faite via une émission de radio durant laquelle la comédienne venait présenter sa pièce. Il avait d’emblée été séduit par sa voix et ses silences. Il avait alors eu envie de la voir sur scène. Et là, malgré une place derrière un pilier, il était tombé sous le charme de ses yeux émeraude. Va alors naître une belle amitié qui va se renforcer au gré de leurs rencontres hebdomadaires.
Les choses vont se gâcher lorsqu’il entraîne Tina dans une soirée et lui présente son ami Vasco qui tombe éperdument amoureux de la belle. Une attirance qui est réciproque et qui va faire fi des conventions et de la promesse faite à Edgar de l’épouser. Car Tina est en couple depuis des années, mère de deux jumeaux et engagée dans les préparatifs d’un mariage qui s’annonce somptueux.
Comme dans les meilleurs vaudevilles, la femme, l’amant et le (futur) mari vont se croiser sous le regard incrédule du narrateur mis dans la confidence.
Dans le bureau du juge, il va confier ce qu’il sait de cette affaire, donnant par la même occasion aux lecteurs des détails plus intimes et livrant des sentiments que la justice n’a pas à connaître.
L’occasion est belle pour que la plume allègre de François-Henri Désérable, qui nous avait déjà séduite dans Un certain M. Piekielny fasse à nouveau merveille. Enlevée et poétique – quelques protagonistes y taquinent la muse et Verlaine va jouer un rôle important dans cette tragi-comédie – ce récit vous fera aussi découvrir quelques trésors de la BnF, reviendra sur la relation Rimbaud et Verlaine et vous proposera quelques sonnets et haïkus, ma foi assez réussis.
Avec cet instant poésie, voici venu le moment de vous dévoiler l’origine du titre de ce nouveau superbe roman. Il est issu du recueil Les chansons pour elle (1891) et intitulé «Es-tu brune ou blonde?»
Es-tu brune ou blonde ?
Sont-ils noirs ou bleus,
Tes yeux ?
Je n’en sais rien mais j’aime leur clarté profonde,
Mais j’adore le désordre de tes cheveux.

Es-tu douce ou dure ?
Est-il sensible ou moqueur,
Ton cœur ?
Je n’en sais rien mais je rends grâce à la nature
D’avoir fait de ton cœur mon maître et mon vainqueur.
Comme l’écrit avec beaucoup d’à-propos Jean-Paul Enthoven dans sa chronique du Point, «on est ici dans le cœur du réacteur passionnel. Avec prose en fusion et phrases à haute valeur émotive ajoutée. Un régal. Tristes sires, stylistes moroses, amateurs de yoga et de sentiments bios s’abstenir.» En d’autres termes, régalez-vous!

Mon maître et mon vainqueur
François-Henri Désérable
Éditions Gallimard
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782072900945
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le cahier, c’était la première chose que m’avait montrée le juge, quand tout à l’heure j’étais entré dans son bureau. Sous la couverture souple et transparente, on pouvait lire au feutre noir : MON MAÎTRE ET MON VAINQUEUR.
Sur les pages suivantes, il y avait des poèmes. Voilà ce qu’on avait retrouvé sur Vasco : le revolver, un cahier noirci d’une vingtaine de poèmes et, plus tard, après expertise balistique, des résidus de poudre sur ses mains.
Voilà ce qu’il en restait, j’ai pensé, de son histoire d’amour. »

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François-Henri Désérable présente Mon maître et mon vainqueur © Production Gallimard

Les premières pages du livre
« 1
J’ai su que cette histoire allait trop loin quand je suis entré dans une armurerie. Voilà ce que plus tard, beaucoup plus tard me confierait Vasco, un jour où nous serions assis, lui et moi, en terrasse d’un café. Ce jour-là donc, je veux dire celui où il est entré dans une armurerie, Vasco avait reçu des menaces, sérieuses au point qu’il avait éprouvé le besoin de se procurer une arme à feu.
C’était un vendredi d’octobre un peu avant midi, à côté de la gare du Nord. En vitrine, en plus des carabines et des armes de poing, Colt, Browning, Beretta, Luger – des noms qui lui étaient familiers, mais dont il n’aurait su dire s’ils renvoyaient à des marques ou des modèles, si beretta par exemple était un nom commun, ou si c’était celui d’une marque, un nom propre passé dans le langage courant –, en vitrine il y avait des armes blanches, dagues, épées, couteaux, poignards et même, me dirait Vasco, un sabre à champagne.
L’armurier était au fond de sa boutique, assis sur un tabouret devant un écran d’ordinateur, un sandwich à la main.
Il a levé la tête : je peux vous aider ?
Voilà, a dit Vasco, je pense m’inscrire dans un club de tir, vous auriez quelque chose à me conseiller ?
Mouais, a marmonné l’armurier, si vous revenez dans un an.
Et il lui a expliqué que ça n’était pas si facile, ça n’était pas comme aux États-Unis où on sortait d’un magasin avec un 9 mm dans un sac en papier comme si on venait de commander une demi-douzaine de donuts, non, en France, il fallait une autorisation, soumise à diverses conditions cumulatives – être majeur et licencié d’un club de tir, ne pas avoir de casier judiciaire, ne pas avoir été admis sans consentement en soins psychiatriques, et cætera. Et puis il fallait adresser sa demande en préfecture, fournir tout un tas de pièces, formulaires, justificatifs, déclarations, certificats, actes, licences, avis, carnets, tout cela pouvait durer des mois, au moins un an et encore, l’a prévenu l’armurier, pas sûr qu’on vous la donne, cette autorisation : vous savez, avec les attentats…
Et si je suis menacé, a objecté Vasco, si je dois me défendre, je fais comment ?
Le mieux, a suggéré l’armurier, c’est une matraque télescopique, celle-ci par exemple. Et il a sorti de la vitrine une matraque noire, en acier nickelé, avec manche en caoutchouc cranté antidérapant – la crème de la crème pour seulement 59 euros 90. Faites voir, a demandé Vasco. Pliée, la matraque mesurait vingt et un centimètres, déployée, elle en faisait cinquante-trois, tout juste de quoi tenir un assaillant à distance.
Entre ça et rien, s’est dit Vasco, et il est sorti avec sa matraque télescopique dans un étui en nylon. Et pendant près d’un mois il ne sortait plus qu’avec sa matraque, avec aussi la boule au ventre, s’attendant à voir débarquer à tout moment en bas de chez lui Edgar avec une batte de base-ball, puisque c’est cela qu’entre autres choses Edgar avait écrit dans son mail : je vais te défoncer à coups de batte.
Ma matraque, ma petite matraque, se rassurait Vasco en la caressant : il suffisait de la tenir par le manche, puis d’exécuter, d’un mouvement vif du poignet, un geste de balancier d’arrière en avant et hop, elle se déployait aussitôt. Ça devenait alors une arme redoutable, un coup dans la mâchoire, avait précisé l’armurier, et l’assaillant n’avait plus qu’à boire de la soupe pendant six mois. Voilà à quoi songeait Vasco quand il songeait à Edgar, de la soupe, viens donc me trouver, et tu vas boire de la soupe pendant six mois.

2
Ah, s’est écrié le juge, ceci explique cela :
Ni Colt ni Luger
Ni Beretta ni Browning
Bois ta soupe Edgar
Encore un haïku, j’ai dit. Vous n’avez qu’à compter les syllabes : cinq, sept, cinq. Dix-sept au total.
Dix-sept syllabes, vous dites ? a demandé le juge qui récitait le haïku à voix basse, en comptant sur ses doigts :
Ni/Colt/ni/Lu/ger (5)
Ni/Be/ret/ta/ni/Bro/wning (7)
Bois/ta/sou/pe/Ed/gar (6)
Le dernier vers, a dit le juge : il compte six syllabes, pas cinq.
Cinq. À cause de l’élision : la voyelle en fin de mot s’efface devant celle qui commence le mot suivant. Le juge est un bon juge, par exemple, en plus d’être une flagornerie est un hexasyllabe : le e de juge s’efface au profit du e de est : Le/ju/ge est/un/bon/juge = six syllabes. Idem avec Bois/ta/sou/pe Ed/gar : le e de soupe s’efface devant le e d’Edgar, le vers compte cinq syllabes et le tercet dix-sept. Mais enfin, je ne suis pas là pour un cours de versification…
En effet, a dit le juge. Puis : Vuibert, apportez-moi le scellé no 1.
Et en attendant que le greffier lui apporte le scellé no 1, le juge s’est allumé une clope. Il m’a demandé si j’en voulais une, mais je ne fumais pas, je n’avais jamais vraiment fumé de ma vie, alors il a fumé seul, le juge, en silence, à la fenêtre entrouverte, le regard perdu au loin vers la fontaine Saint-Michel, les cheveux dans le vent que le vent échevelait ; sa cravate penchait, on aurait dit un poète, et peut-être qu’au fond sa vocation c’était ça : vivre en poète. Peut-être qu’il s’était retrouvé par hasard sur les bancs d’une faculté de droit, par hasard à l’École nationale de la magistrature, plus tout à fait par hasard au palais de justice de Paris, à mener des enquêtes, à éplucher des dossiers, à auditionner des témoins, alors qu’au fond de lui il n’aspirait qu’à être poète, ou plus simplement à jouer au poète, à en prendre la pose, c’est-à-dire à regarder le soleil se coucher sur la Seine en déclamant des sonnets, la cravate de travers.
Voilà à quoi je pensais, pendant que lui pensait aux fleuves impassibles, au prince d’Aquitaine à la tour abolie, à la chair qui est triste, hélas, aux sanglots longs des violons de l’automne, plus prosaïquement à ses gamins qu’il faudrait aller chercher tout à l’heure à l’école, à sa femme qui lui avait demandé de passer au pressing, récupérer sa jupe en cuir noir, aux bas résille, aux jarretières en dentelle qu’il lui arrivait de porter là-dessous ; à rien, peut-être. Il a écrasé sa clope sur l’appui de fenêtre ; la porte s’est ouverte ; le greffier était là.
Vous le reconnaissez ? a demandé le juge.
Sauf erreur de ma part, j’ai dit, il s’agit du greffier.
Le greffier a souri, mais pas le juge.
Pas le juge qui a dit, en montrant le scellé no 1 que lui avait remis le greffier : ça, vous le reconnaissez ?
Comment ne pas le reconnaître ? Je l’avais regardé pendant des heures, j’en avais caressé le canon et la crosse, je l’avais tenu entre les mains avec une infinie précaution. J’avais même mis Vasco en joue, pour plaisanter j’avais appuyé sur la détente, et j’avais entendu le cliquetis que ça fait quand on tire à sec, sans munition, et que le chien vient percuter le barillet. J’aurais pu le reconnaître entre mille.
Alors, a insisté le juge, vous le reconnaissez ?
Et j’aurais pu prétendre que non, que je ne l’avais jamais vu, ce Lefaucheux à six coups de calibre 7 mm, désolé, ça ne me dit rien, j’aurais pu dire, mais je me suis rappelé qu’un peu plus tôt j’avais prêté serment de dire toute la vérité, rien que la vérité, j’avais même levé la main droite, je me suis rappelé que j’étais face au juge, dans le bureau du juge, et le juge n’avait pas l’air d’être là pour rigoler.
Attendez, j’ai dit, faites voir.
Et de nouveau j’ai pu l’examiner de très près, ce revolver, de nouveau j’ai vu, même à travers le sachet en plastique transparent, les poinçons « ELG et étoile », les initiales « JS » frappées sur la face avant du barillet, et bien sûr le numéro de série, le fameux no 14096 qui avait tant affolé l’histoire de la littérature.
J’ai concédé que oui, je le reconnaissais.
Bien, s’est félicité le juge. Continuons à faire le lien entre ce revolver et ce cahier.
Le cahier, c’était la première chose que m’avait montrée le juge, quand tout à l’heure j’étais entré dans son bureau. Un Clairefontaine à grands carreaux, format 21 × 29,7. Quatre-vingt-seize pages dont il ne restait qu’un peu plus de la moitié – le reste avait fini dans ma corbeille. Sous la couverture souple et transparente, on pouvait lire au feutre noir : MON MAÎTRE ET MON VAINQUEUR
Sur les pages suivantes, il y avait des poèmes. Voilà ce qu’on avait retrouvé sur Vasco : le revolver, un cahier noirci d’une vingtaine de poèmes et, plus tard, après expertise balistique, des résidus de poudre sur ses mains. Voilà ce qu’il en restait, j’ai pensé, de son histoire d’amour.
Quelle affaire, j’ai dit. Et si le juge m’avait convoqué, c’est qu’il avait de bonnes raisons de croire que je pouvais l’aider à y voir plus clair. Un véritable casse-tête, m’avait-il avoué : pas de témoins, ou plutôt, s’était-il corrigé, deux cent cinquante témoins dont aucun n’était fiable, car tous, connaissant de près ou de loin la victime, avaient pris son parti, tous accablaient le mis en examen qui n’avait qu’un nom à la bouche : Tina. Vasco répétait en boucle Tina, Tina, Tina, comme si psalmodier son prénom allait la faire revenir. Voyez ça avec Tina, disait Vasco, mais la Tina en question, se désolait le juge, refusait de collaborer à l’enquête, au sujet de laquelle Vasco se contentait d’un laconique : le cahier, tout est dans le cahier, vous n’avez qu’à lire les poèmes.
Alors, avait demandé le juge, vous m’expliquez ?
Je passais pour être le meilleur ami de Vasco. J’étais l’un des amis les plus proches de Tina. Autant dire qu’il attendait beaucoup de moi, le juge. Et moi j’étais d’accord pour lui expliquer ce qu’il voulait, si ça lui chantait je pouvais bien me faire l’exégète d’un recueil de poèmes, mais enfin je l’avais quand même mis en garde, il allait devoir s’armer de patience, tout cela allait prendre du temps. C’était toute une histoire, cette histoire.
Je suis payé pour qu’on m’en raconte, avait dit le juge.
Par quoi je commence ?
Parlez-moi d’elle. Parlez-moi de Tina.

3
Un silence. De Tina j’ai d’abord entendu un silence. On l’avait invitée à la radio un matin pour la promo de sa pièce, l’animateur venait de lui demander si le théâtre ne faisait que reproduire le réel, ou s’il le transcendait pour atteindre une forme d’universel, question à laquelle en retour on n’obtient le plus souvent qu’une réponse éculée – pas le genre de Tina qui avait décidé d’y réfléchir vraiment, comme si elle pesait intérieurement chacun de ses mots.
Résultat, un blanc, un long blanc que l’animateur a comblé comme il pouvait, en rappelant l’heure qu’il était (9 h 17), le nom de la station et celui de son invitée, son âge (vingt-huit ans), sa profession (comédienne), le titre de la pièce (Deux jours et demi à Stuttgart) dont elle partageait l’affiche et qui lui valait une nomination aux Molières (de la révélation féminine) et enfin son sujet (l’ultime rencontre entre Verlaine et Rimbaud, les deux jours et demi qu’ils avaient passés ensemble à Stuttgart en février 1875), avant de reformuler la question (alors, le théâtre, mimétisme ou mimèsis ?)
J’étais chez moi, dans la salle de bains, la radio posée sur la machine à laver, je me brossais les dents et je pouvais entendre distinctement le frou-frou des brins de la brosse sur l’émail de mes dents, je pouvais entendre s’écouler le mince filet d’eau et surtout, surtout les silences de Tina, oui, j’entendais les silences de Tina, et je songeais qu’il faudrait établir une typologie du silence, les décrire puis les classer, du silence suggestif au silence oppressant, du silence solennel au silence désolé, du silence monotone d’un coin de campagne en hiver au silence pieux des fidèles à l’église, du silence éploré des chambres funéraires au silence contemplatif des amants au clair de lune, tous, il faudrait les décrire, jusqu’aux silences radiophoniques de Tina.
Ça a duré comme ça pendant dix minutes d’un silence quasi parfait, seulement interrompu par les questions de l’animateur qui les posait maintenant en s’excusant presque, comme s’il était intimidé par les silences réflexifs de Tina, de longs silences inhabituels à la radio, et dont les relances de l’animateur ne faisaient que redoubler l’intensité. Elle m’avait d’abord intrigué, puis elle m’avait agacé. Elle semblait s’écouter ne rien dire comme d’autres s’écoutent parler. L’animateur a fini par lancer une chanson : Ton héritage, de Benjamin Biolay – je m’en souviens comme si c’était ce matin même, je l’entendais pour la première fois, magnifique, cette chanson, si tu aimes l’automne vermeil merveille rouge sang, ai-je fredonné, ça vous dit quelque chose ? Non ? Bon.
Toujours est-il qu’après la chanson de Biolay Tina s’est mise à parler.
Non pas d’elle, non pas de sa pièce, non pas pour répondre aux questions de l’animateur : elle s’est mise à réciter des poèmes. Combien de temps nous reste-t-il, a demandé Tina, dix minutes, c’est ça ? Alors laissez-moi vous offrir un peu de Verlaine, un peu de Rimbaud, laissez-moi vous réciter des poèmes. Et pendant dix minutes en direct à la radio, à une heure de très grande écoute elle a dit des vers, elle a commencé par un sonnet des Poèmes saturniens, et quand elle a eu fini de réciter celui-là, sans même laisser l’animateur la relancer elle a enchaîné avec un autre poème, de Rimbaud cette fois-ci : Au Cabaret-Vert sur le dernier vers duquel elle a dit écoutez, écoutez la double allitération, en s, en r, la chope immense, avec sa mousse que dorait un rayon de soleil arriéré, écoutez bien, et elle l’a répété, ce vers, en détachant chaque syllabe, en accentuant chaque phonème, et sans transition on a eu droit au Bateau ivre, aux vingt-cinq quatrains scandés de bout en bout comme ils devraient toujours l’être, d’une voix juste et posée, venue non pas des cordes vocales, non pas du frottement de l’air des poumons sur les replis du larynx, mais de plus loin, de plus bas, du cœur, des tripes, du bas-ventre, que sais-je, une voix qui vous fait entendre les clapotements furieux des marées, qui vous fait voir les lichens de soleil et les morves d’azur, les hippocampes noirs, les archipels sidéraux, et pendant qu’on pouvait écouter, sur une station concurrente, un élu local dénoncer un projet de réformes décidé en catimini par une bande d’incapables, véritable coup de rabot qui allait grever les finances des communes, et sur une autre un ministre défendre cette mesure nécessaire dans la conjoncture actuelle pour parvenir à l’équilibre budgétaire, relancer la croissance et retrouver la confiance des ménages, et sur une autre encore un leader syndical mettre en garde le chef du gouvernement qui se disait déterminé à garder le cap et néanmoins désireux de renouer le dialogue social, et sur une autre enfin un imitateur imiter tout ce monde entre deux rires affectés du patron de la matinale, Tina, elle, récitait de la poésie, et moi j’étais là, dans ma salle de bains, adossé au tambour de la machine à laver, et comme un million d’auditeurs ce matin-là je ne respirais plus qu’à la césure, entre deux hémistiches.
Je l’avais trouvée tour à tour artificielle et sincère, poseuse puis touchante, je ne savais pas à quoi m’en tenir, je ne savais pas si j’étais fasciné ou agacé ou les deux à la fois, mais elle m’avait donné envie d’aller la voir, sa pièce. Il ne restait que quelques places de catégorie 4, à trente-huit euros et à « visibilité réduite », et j’ai pensé naïvement qu’elle serait partiellement réduite, la visibilité, dérisoirement réduite, j’ai pensé qu’à ce prix je pourrais voir au moins les deux tiers de la scène et même, pourquoi pas, en prenant la peine de me pencher un peu, la scène tout entière – or ce que j’avais pris pour une mise en garde anodine était un euphémisme, doublé d’une véritable escroquerie : je me suis retrouvé sur un strapontin, derrière un poteau, que dis-je, un pilier, un pilier porteur, énorme, massif, et sans doute que si vous le retiriez, ce pilier, c’était tout l’édifice qui s’écroulait sur lui-même, et à ce moment-là je n’étais pas contre le voir s’écrouler sur les salauds qui me l’avaient vendue, cette place, car j’avais beau me contorsionner, j’avais beau passer mon cou derrière celui de mon voisin, rien. Je n’ai rien vu de Deux jours et demi à Stuttgart. Trente-huit balles, j’ai dit. Et soixante-dix balles d’ostéo. Pour le torticolis.
Autant vous dire qu’en sortant de là je l’avais mauvaise. D’accord, me direz-vous, ça ne m’avait pas empêché de tout entendre, de la première à la dernière réplique – celle, authentique, qu’a eue Verlaine en apprenant la mort de Rimbaud –, mais enfin j’aurais quand même voulu la voir, cette pièce « sensible et haletante » selon Le Point, « d’un réalisme sidérant » (Le Monde), « portée par deux comédiennes au sommet de leur art » (Télérama), avec « la jeune Lou Lampros, magistrale dans le rôle de Rimbaud » (L’Officiel des spectacles) et « la révélation de l’année dans celui de Verlaine » (Elle, qui parlait donc de Tina). Il n’y avait eu d’avis mitigé que celui du Figaro : « Un monument de verbiage à la scénographie sans grâce, à peine sauvé par sa distribution faussement audacieuse (les deux poètes incarnés par deux femmes, quelle idée !) » – phrase hélas un peu trop longue, avaient fait valoir les producteurs de la pièce, pour figurer in extenso sur l’affiche, mais qu’on avait quand même tenu à reproduire partiellement : « Un monument […] ! » (Le Figaro).
C’était marqué comme ça, en lettres capitales, sur l’affiche à l’entrée du théâtre : « UN MONUMENT […] ! » (Le Figaro), et juste au-dessus il y avait le nom de la pièce, et encore au-dessus les visages des deux comédiennes, Lou et Tina, dos à dos, et j’ignore pourquoi, mais j’ai été comme happé par le regard, par les yeux de Tina – des yeux…
Que votre ami, a dit le juge, évoque dans un poème.
mon insomnie
continuelle
la zizanie
perpétuelle
la symphonie
habituelle
de mes nuits :
le vert inouï
de tes yeux
(et en plus ils sont deux)
Pas de doute, j’ai dit, ce sont bien les yeux de Tina, ils sont verts, ils sont deux, pas de doute. Des yeux d’un vert, mon Dieu. Un vert propre à ses yeux : des yeux vert-de-tina. L’Amazonie vue du ciel, disait Vasco, avec un zeste de bleu : l’iris a la vigueur de la houle ; tout est grondement, roulement, tohu-bohu perpétuel où se noie la pupille, comme un navire démâté par l’orage. Et sur l’affiche aussi ils étaient verts, ses yeux, mais d’un vert pâle, un vert délavé d’après la pluie ; elle avait un demi-sourire, un menton carré, légèrement proéminent ; une moustache postiche lui mangeait la moitié du visage.
Et j’aurais pu lui dire, au juge, comment j’étais parvenu, via le producteur de sa pièce que je connaissais plus ou moins, à faire sa rencontre, comment elle et moi étions devenus amis, oui, j’aurais pu lui dire la tendre complicité qui depuis m’unissait à Tina (je ne prétends pas qu’au début je n’avais pas eu envie de coucher avec elle, elle aussi y avait songé quelque temps, disons que l’idée l’avait effleurée, et bien qu’elle n’ait jamais rien laissé entendre en ce sens, j’aime à croire que ce fut le cas, mais elle n’avait aucune intention d’être infidèle à Edgar – et cela va de soi, c’était avant Vasco. Et puis l’envie nous était passée, nous étions parvenus à sublimer ce désir, à fragmenter l’éros pour n’en garder que sa dimension spirituelle – tant mieux : notre amitié valait mieux qu’un corps-à-corps éphémère, et d’une certaine façon elle était déjà de l’amour, et c’est peut-être ça, l’amitié : une forme inachevée de l’amour).
J’aurais pu lui dire tout ça mais ça n’était pas le sujet. Le sujet, c’est que nous avions pris l’habitude de nous voir une fois par semaine, le jeudi après-midi – c’était jour de relâche au théâtre. Nous nous retrouvions à l’Hôtel Particulier, qui présentait le double avantage d’être à deux pas de chez moi et pas trop loin de chez elle : ainsi je n’avais jamais à l’attendre longtemps. Elle disait souffrir depuis plusieurs années d’une pathologie qu’elle craignait irréversible : elle omettait de prendre en compte le temps de trajet. Elle ne partait de chez elle qu’à l’heure où elle était attendue, comme si, d’un claquement de doigts, elle pouvait se retrouver sur le lieu de rendez-vous où elle arrivait en général en retard d’un quart d’heure, parfois plus, jamais moins – elle ratait des trains, elle offusquait des gens, c’est comme ça, mon vieux, il faut t’y faire, disait Tina. Alors quand un jeudi après-midi je lui ai fait savoir que je recevais des amis à dîner samedi soir, qu’il y aurait ce Vasco que je voulais lui présenter, et qu’elle m’a dit j’essaierai de passer (elle avait déjà quelque chose de prévu), il m’a semblé tout naturel qu’il ne fallait pas trop compter sur sa présence parmi nous ce soir-là.

4
Vasco n’aimait que les brunes ou les blondes or les cheveux de Tina tiraient vers le roux – auburn, avec des reflets acajou. Tina n’aimait les garçons qu’aux yeux verts, or ceux de Vasco étaient bleus, avec une touche de marron. Elle n’était pas du tout son genre ; il n’avait jamais été le sien. Ils n’avaient rien pour se plaire ; ils se plurent pourtant, s’aimèrent, souffrirent de s’être aimés, se désaimèrent, souffrirent de s’être désaimés, se retrouvèrent et se quittèrent pour de bon – mais n’allons pas trop vite en besogne.
Il n’avait pas fallu bien longtemps après ça, après sa rencontre avec elle, pour que Vasco m’assaille de questions. Il voulait tout savoir de Tina, un peu comme vous, j’ai dit, qui voulez tout savoir de Vasco. Car elle était venue, finalement. En retard, comme d’habitude, mais elle était venue. Nous en étions au dessert, Vasco s’entretenait de bowling avec Malone, son avocat – qui en ce temps-là n’était pas son avocat, mais un avocat que nous avions pour ami. Et je les écoutais d’une oreille, j’écoutais Vasco lui raconter la seule fois de sa vie où il avait joué au bowling, c’était un mercredi soir à Joinville-le-Pont, un cauchemar, disait Vasco, il se souvenait encore de sa boule qui finissait une fois sur deux dans les rigoles en bordure de la piste, des quilles toujours droites, comme une armée de soldats nains prêts à fondre sur lui, et du zéro humiliant qui s’affichait sur le panneau d’affichage. J’ai vécu des heures outrageantes au bowling de Joinville-le-Pont, disait Vasco quand on a toqué à la porte. C’était Tina.
Un bouquet de jonquilles qu’elle avait dans les mains dissimulait son visage, mais je pouvais voir, de part et d’autre du bouquet, ses cheveux et ses boucles d’oreilles, des boucles immenses ornées de pétales d’hortensia, et qui la faisaient ressembler à une princesse andalouse – à l’idée que Vasco se faisait d’une princesse andalouse, et d’ailleurs c’est comme ça que plus tard il l’appellerait, ma princesse andalouse, il dirait. Tiens, c’est pour toi, m’a dit Tina ; alors j’ai mis les fleurs dans un vase pendant qu’elle s’excusait du retard, elle arrivait d’une autre soirée, elle avait un peu picolé, est-ce que j’avais du champagne ? Je lui ai servi une coupe, elle a trinqué avec nous, je ne sais plus de quoi nous avons parlé, je me souviens que nous l’écoutions sans rien dire, Vasco surtout qui semblait fasciné : il la regardait avec un sourire un peu niais, droit dans les yeux, comme s’il voulait vivre là où portait son regard. Je te promets s’échappait d’un tourne-disque, mais le vinyle était rayé, et la voix de Johnny butait sur le mot couche de « Je te promets le ciel au-dessus de ta couche » – couche, couche, couche, bégayait Johnny, alors Tina s’est levée, elle a soulevé la pointe du tourne-disque, et comme il n’y avait plus de musique… »

Extraits
« Le ravissement à deux acceptions: celle d’enchantement, de plaisir vif, mais aussi celle d’enlèvement, de rapt. Et c’est précisément cela que depuis quelques temps Tina éprouvait, le sentiment d’être enlevée à sa propre vie: celle d’une femme qui aimait un homme qui lui était fidèle, et qu’elle allait épouser. Elle avait vu Vasco trop souvent, à des intervalles trop rapprochés, elle était maintenant sur le point d’être foutue, c’est elle qui disait ça, je suis à ça, disait-elle en rapprochant son pouce de son index, d’être foutue – sa façon de lui dire sans le dire qu’elle commençait à l’aimer. Elle s’en voulait, mais moi je crois qu’elle n’aurait pas dû s’en vouloir: on ne choisit pas de tomber amoureux, on le fait toujours malgré soi. Elle était, disait-elle, une grenade, une putain de grenade dégoupillée entre ses jambes, il était encore temps pour lui de les prendre à son coup, parce qu’entre elle et lui il n’y avait pas de lendemains, et sans lendemains, elle explosait.
Or d’ici quelques mois elle allait se marier, elle aimait son mari, elle ne voulait ni ne pouvait aimer un autre homme, il pouvait comprendre, non? Mais Vasco ne comprenait pas, il ne comprenait rien, Vasco, il ne voyait pas qu’il y avait, dans l’exubérance, dans l’allégresse endiablée de Tina, dans cette façon qu’elle avait de se dévoiler sans pudeur, de se livrer sans réserve à qui croisait son chemin, amis intimes ou parfait inconnus, dans l’illusion qu’elle leur donnait de tout leur donner, il ne voyait pas qu’il y avait là un moyen de mieux leur dérober l’essentiel: son tumulte intérieur, ses fêlures, l’insondable gouffre dans quoi s’engouffrait son immense solitude. p. 62-63

Elle et lui se connaissaient depuis bientôt deux mois maintenant et j’étais devenu le confident de l’un et le confesseur de l’autre, l’historiographe de leur amour: car c’était bien d’amour, qu’il s’agissait — des vertiges enivrants de l’amour en ses débuts: les veilles des jours où ils devaient se voir leur étaient délectables par les lendemains qu’elles promettaient, et les lendemains des jours où ils s’étaient vus par les souvenirs de la veille. Et si Vasco s’employait à rester léger, vaguement indifférent, feignant de n’éprouver pour Tina qu’un désir incertain, tout, dans l’inflexion, dans le modelé de sa voix s’altérait quand il me parlait d’elle — or elle était son unique sujet de conversation, sa seule obsession, il n’avait à la bouche que le prénom de Tina dont ce jour-là c’était l’anniversaire. p. 66

À propos de l’auteur
DESERABLE_francois_henriFrançois-Henri Désérable © Photo Claire Désérable

François-Henri Désérable est l’auteur de trois livres aux Éditions Gallimard, dont Évariste et Un certain M. Piekielny. Dans Mon maître et mon vainqueur, roman virevoltant, il laisse percevoir une connaissance sensible des tourments amoureux. (Source: Éditions Gallimard)

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