Le roi nu-pieds

EPENOUX_le_roi_nu_pieds  RL_2023

En deux mots
Après avoir coupé les ponts avec son père, Niels débarque avec sa copine et son chien dans la maison familiale. Des retrouvailles qui vont vite devenir houleuses. Éric chasse son fils. Mais deux ans plus tard, il décide de lui rendre visite à Notre-Dame-des-Landes pour tenter de faire la paix.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le père, le fils et la ZAD

Avec ce nouveau roman François d’Epenoux raconte les difficiles relations entre un père et son fils. Autour de l’engagement écologique, il pose aussi la question des choix de vie et de notre avenir. Émouvant, riche, fort.

Éric passe des vacances avec sa mère, son épouse et leur fils dans la maison familiale de Lacanau-Océan lorsqu’il a la surprise de voir débarquer son fils aîné, zadiste installé à Notre-Dame-des-Landes.
Son arrivée est d’abord un soulagement, car Niels ne donnait plus guère de nouvelles et il avait fallu un reportage sur les opposants au projet d’aéroport pour pouvoir enfin le localiser. Comme sa copine Tania est sympathique et que son chien ne cause pas de gros dégâts, les premiers jours se passent plutôt bien. Mais l’incompréhension pour ce choix de vie et les vieilles rancœurs vont vite envenimer l’atmosphère.
Quand Niels a annoncé que Tania partait pour dix jours ramasser des melons et que lui restait à Lacanau avec son chien, Éric n’a pas pu se retenir de lui lancer une pique. Qui a appelé une réplique cinglante. Et toutes les tentatives pour calmer le père et son fils ne feront que cristalliser leurs positions jusqu’à l’esclandre final. Et voilà Niels à nouveau sur les routes…
Deux années passent alors durant lesquelles Éric va être victime de la violence économique. Licencié de l’agence de pub où il travaillait, il a beau essayer de rebondir mais il doit à chaque fois faire le douloureux constat que les quinquagénaires sont, sur ce créneau bien particulier, les victimes d’un système qui va toujours privilégier les jeunes sous-payés. C’est alors très vite la dégringolade vers la précarité. Jusqu’à ce jour d’août où il décide de tout plaquer et de partir à son tour pour Notre-Dame-des-Landes. Sur place, il est confronté à une ambiance, «mi-cathédrale mi-arche de Noé, mi-sanctuaire mi-camp de vacances». Mais cela semble lui convenir. «Après des mois d’asphyxie, je respirais enfin.»
Mais pour autant, parviendra-t-il à reconstruire une relation avec Niels? Est-il prêt à des concessions? C’est tout l’enjeu de la seconde partie du roman, riche en émotions mais aussi en questionnements sur nos choix de vie, sur l’urgence climatique et sur la terre que nous laisserons à nos enfants. En se concentrant sur l’expérience vécue par Éric, François d’Epenoux évite l’analyse et le manichéisme pour la sensualité, l’élan vital. Sentir le vrai goût d’une tomate est alors bien plus enrichissant que tous les discours militants. Comme dans ses précédents romans, il se sert d’une plume fluide teintée d’un humour léger pour dire cette relation père-fils où, derrière les conflits, l’amour n’est jamais très loin. Un petit bonheur qui donne envie de s’approprier cette culture différente, de s’engager et de partager. Et pour cela, il faut aller jusqu’à inverser les rôles. Et voilà le fils essayant de ré-éduquer son père, de le ramener à l’essentiel. Mais n’est-il pas déjà trop tard?

Le roi nu-pieds
François d’Epenoux
Éditions Anne Carrière
Roman
320 p., 19 €
EAN 9782380822687
Paru le 6/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Lacanau ainsi qu’à Notre-Dame-des-Landes. On y évoque aussi Les Glénans, le Perche, Paris et Suresnes.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À travers une relation père-fils conflictuelle, une réflexion très actuelle sur le défi de la transition écologique, les limites de la société consumériste, le besoin de se recentrer sur l’essentiel…
Niels, 25 ans, habite depuis des années dans une cabane sans eau ni électricité sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Il vit de dons et des produits de son potager. Un été, il débarque à l’improviste dans la maison de vacances familiale, accompagné de sa copine et de son chien. Il y a là son père, Éric, sa belle-mère, leur fils, et la grand-mère complice.
La cohabitation devient vite explosive. Niels fume pétard sur pétard, dort le jour, boit de la bière… Excédé, son père finit par le chasser de la villa à grands coups de «dégage!».
Mais la roue tourne. Deux ans plus tard, Éric se retrouve sans emploi. À bout de forces et endetté jusqu’au cou, il décide de rejoindre le seul être qui ne le jugera pas: son fils, Niels.
Père et fils vont peu à peu se réapprivoiser, travailler ensemble sur la ZAD, Niels mettant son père à l’épreuve et Éric découvrant la « vraie vie » de son fils, les raisons de ses choix, son bonheur simple de Robinson en communion avec la nature.
Chaque jour qui passe convainc Éric que là se trouve sa nouvelle vie. Jusqu’au moment où…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Barbara Fasseur)
Blog La parenthèse de Céline
Blog Aude bouquine

Les premières pages du livre
Des jours et des jours que le volcan Soleil était en éruption. Là-haut, sa bouche bien ronde crachait sans relâche une lave bouillonnante, dont les coulées jaune d’or dévalaient d’infinies pentes bleu roi. Comme chaque été, ce Vésuve céleste avait repris son activité. Et comme chaque été, ses langues incandescentes semblaient ensevelir toujours plus puissamment le paysage. Au zénith, pas âme qui vive, rien ne frémissait, rien ne tremblait, sinon les vapeurs de chaleur au-dessus du bitume, lequel paraissait lui-même en train de se ramollir, plus mou que la résine perlant au tronc des pins. « Des pins grillés », rigolait Mamine.
Oui, dans les environs, toute chose semblait avoir été foudroyée net, pétrifiée : les routes, les dunes, le sable, les genêts, les mimosas poussiéreux. Les gens. Y compris le lac, de plomb fondu. Y compris, qui sait, l’océan, dont on n’entendait plus le murmure lancinant – peut-être, lui aussi, avait-il été statufié en désert de roches. Entre deux lentes expirations de la terre, qui faisait monter, exténuée, son haleine chaude vers le ciel, seules les cigales jouaient de leur crincrin, histoire de mieux donner à ce coin du Sud-Ouest un air de western local.
*
C’est par cette journée de feu que tu as décidé de t’annoncer.
— Il arrive, a soudain lancé Mamine, le nez sur son smartphone, et tout le monde a compris.
— Mais quand ? ai-je réagi, à tout hasard.
Ma mère a consulté à nouveau son écran.
— Ce soir, en stop, avec Tania et le chien.
On était début juillet, un jeudi.

Aussitôt, dans la torpeur ambiante d’après déjeuner, un vent s’est levé – celui d’une légère panique. D’ailleurs, moi aussi je me suis levé, et sans la moindre raison. Anna, elle, a choisi de foncer droit vers la cuisine, pour faire quelque chose, n’importe quoi, mais quelque chose. Quant à Hugo, il souriait, déjà gagné par l’excitation des enfants : entre lui et son grand frère, ce n’étaient pas tant les dix-sept années d’écart qui posaient problème, ni le fait que toi et lui soyez nés de mamans différentes, non, c’était plutôt les semestres entiers de distance et de silence qui cloisonnaient nos vies. Alors, te voir débarquer comme ça, à l’improviste, c’était Noël en plein été. Finalement, il n’y a que Mamine qui a gardé son calme : ce n’était pas à soixante-dix-huit ans qu’elle allait se mettre la rate au court-bouillon pour un petit-fils un peu marginal. Marginale, elle l’avait été elle aussi, à sa façon. « Il arrive », sans prévenir, oui, bon, et alors ? Réjouissons-nous, voilà tout.

De fait, en fin d’après-midi, tu es « arrivé ». Au détour de l’allée, derrière les maisons, nous avons entendu une voiture s’arrêter, un échange de voix, des portières claquer, et la voiture redémarrer. Ce qu’il restait de bruit dans la nature s’est soudain tu – ¬et nous aussi. Nous étions comme à l’arrêt. Mieux : à l’affût. C’est alors que tu es apparu le premier, ton éternel sac marin kaki en bandoulière. Flamboyant. Royal. Voire impérial. Oui, c’est ça que je me suis dit, et tout le monde pareil, j’imagine, en te voyant : même en guenilles, les pieds nus et tes cheveux roux en bataille, le pantalon de treillis huileux, le T-shirt taché, déchiré et tagué au feutre, tu avais de l’allure. Une drôle de gueule, mais une gueule folle.
Tu t’es approché. Une barbe clairsemée, encore assez duveteuse, mangeait tes joues par endroits. Mais c’était sur¬¬tout ce qui te tenait lieu de coiffure qui m’intriguait. Tu portais une coupe paradoxale, contrariée, qui ¬n’obéissait à aucune logique, avec des mèches si plaquées qu’elles sem¬¬blaient constamment mouillées, et d’autres hérissées en pointes dures. L’ensemble donnait l’impression d’un shampoing interrompu. C’était anarchique, bizarre. Mais tu avais beau faire, ton apparence globale de punk à chien n’y changeait rien : couronné d’or et du haut de ton mètre quatre-vingt-douze, tu avais tout du clochard céleste. Un roi aux pieds nus, en somme, à l’image de la comtesse de Mankiewicz.
Du reste, comme tout souverain qui se respecte, tu avais ta suite : une petite brune en sarouel et sandales, visage délicat, regard lumineux, peau mate, belles dents blanches, cheveux teints au henné, Tania, donc ; et un chien immense mais avenant, au poil ras parsemé de taches feu, précédé d’un long museau qui invitait aux caresses. Dans ton regard miel, j’ai vu que tu savais, quand même, l’effet que ce spectacle produisait. Tu as eu un sourire, le premier depuis longtemps.
— Eh ben… quel comité d’accueil…
C’est vrai qu’alignés ainsi en rang d’oignons, nous devions avoir l’air de gens de maison accueillant leur lord sur le perron d’un manoir écossais. Mais de manoir, point. La maison sous les pins était bohème à souhait, meublée de façon hétéroclite, remplie des mille et un objets de hasard qui avaient terminé entre ses murs, cadeaux de mariage au rebut, meubles démodés, tissus défraîchis. L’ensemble lui conférait un charme particulier, un peu suranné, jamais figé dans le passé, bien au contraire. Plutôt mouvant, entre deux eaux. Mamine l’appelait « la Maison Bateau », tant elle avait déjà transporté de vacanciers au fil des étés. L’étrave de son vieux mur en angle semblait repousser, sans fatiguer, l’énorme vague de la dune. Pour un peu, on aurait décelé un sillage de sable à sa poupe, laquelle battait pavillon pirate à grands claquements de serviettes de plage suspendues aux cordes à linge.
Quant au lord, on en était très loin aussi : à la seconde où je t’ai approché, puis embrassé, la majesté qui t’avait auréolé en a pris un sacré coup. Pardon, mais tu sentais quand même assez fort, mon Niels. De tes mèches poisseuses à tes orteils noirs, ta grande carcasse exhalait un mélange de sueur, de bière, de poulet tandoori, de chien mouillé, de vêtements pas frais, que sais-je encore. Tania s’y était faite, j’imagine. Elle, elle sentait le patchouli, c’était un peu trop puissant pour être honnête, mais rien de bien méchant. Juste les effluves d’un voyage un peu long.
— C’est pas possible, tu as encore grandi, t’ai-je lancé d’une voix enjouée. Fais voir ?
Selon un rituel bien au point, nous nous sommes collés l’un à l’autre, dos à dos. À la toise, tu me mettais au moins cinq centimètres dans la vue. Et encore, sans compter ta fameuse masse de cheveux aux reflets cuivrés, que tu ne tenais pas de moi – j’étais châtain. Les différences ne s’arrêtaient pas là. Toi, tu paraissais d’autant plus immense que tu étais fin, élancé, là où de mon côté je m’étais enrobé. Mes joues étaient pleines, les tiennes creusées, mes yeux étaient brun-vert, les tiens caramel, ma peau était un peu burinée par les années, la tienne d’une blancheur pâle de porcelaine. Tu te tenais un peu voûté et il y avait dans ton expression quelque chose de défiant. Je t’ai passé un bras autour des épaules, dans un geste maladroit, histoire de marquer le coup. Cérémonie inutile : à cet instant précis, le chien a décidé d’enfoncer son museau entre mes jambes, puis de le soulever brusquement, comme un taureau. Matador pris par surprise, j’ai failli chuter en faisant semblant de rire. Ne pas gâcher la fête, surtout. Ça démarrait fort.
— Il s’appelle comment, déjà ? ai-je chevroté, reprenant pied.
— Vaggy, as-tu répondu avant de gourmander gentiment ton molosse.
— OK… eh bien… bienvenue, Vaggy. Et bienvenue à vous tous. Vous avez soif ?
— Un peu.
— On vous a mis dans la chambre à bateau, a lancé Mamine, empressée.
Et Anna de confirmer :
— Pour le chien, c’est mieux.
Attenante au garage, la chambre à bateau était la seule qui possédait son entrée directe sur le jardin. On pouvait y cocotter tout à son aise, ça ne gênait personne, sauf, peut-être, les araignées et les mulots. L’endroit avait son lit double, sa penderie, son lavabo. Mon père s’y réfugiait quand il n’en pouvait plus des mômes. Un jour, j’y avais trouvé une bouteille de whisky et un début de manuscrit – excellents l’un comme l’autre. Cher papa, s’il avait vu quel spécimen était devenu ce petit-fils qu’il surnommait le Prince Anglais !

Voilà, ça a commencé comme ça. Avec un brin de fébrilité dans l’air, des gens qui veulent bien faire, la joie sincère des retrouvailles, l’envie de sauver ce qu’il y a à sauver : un reste de relations familiales, quelque chose qui tient du lien du sang et des souvenirs en commun. Bien sûr, les uns et les autres forcions un peu le trait. Comment faire autrement ? Il s’agissait de ménager les nouveaux arrivants, de ne pas aborder, en tout cas pas trop vite, les sujets qui fâchent. Nous marchions sur des œufs – en ayant tous en tête qu’on ne fait pas d’omelette sans en casser.
Depuis quand ne nous étions-nous pas croisés ? Presque un an et demi… physiquement, du moins. Car entre-temps, je t’avais revu, par hasard et par écran interposé, de la plus étrange façon. C’était en mai de l’année précédente. Il y avait déjà des semaines que tu avais disparu des radars. Tu avais « créché » (sic) ici ou là. Untel t’avait aperçu avec les gens de Nuit Debout, place de la République… Puis plus rien. On avait perdu ta piste. Pas de réponses aux appels, aux SMS, aux mails. Ni Jade, ton aînée, ni ta cadette Line n’en avaient non plus, à leur grande tristesse. Et pourtant, nées comme toi de mon premier mariage, elles avaient chacune pour toi une tendresse particulière. Comme moi, elles se faisaient un sang d’encre. De mon côté, je scrutais les journaux, les unes de la presse. Chaque fois qu’un SDF était retrouvé mort dans un fossé ou le long d’une voie ferrée, j’étais persuadé qu’il s’agissait de toi.
Et puis le miracle était survenu, un soir d’août. En attendant le journal de 20 heures – je n’en manquais pas un, et pour cause –, ta petite sœur Line, Anna et moi regardions distraitement une nouvelle émission sur Canal +. Ça s’appelait « Canal Bus ». L’idée consistait à envoyer une bande de joyeux drilles, à bord d’un minibus, explorer en caméra cachée les confins de la France profonde. Avec, en toile de fond, sous couvert d’ouverture à la province, un mépris social que la démagogie de façade ne parvenait pas à maquiller. Destination du jour : la zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes. J’avais mis le volume plus fort et avancé ma chaise d’un cran.
Je n’avais pas été déçu. À peine descendus de leur Combi flambant neuf, les bobos en goguette s’étaient surpassés. C’était à qui aurait le mot le plus mordant, la blague la plus ironique. Le premier zadiste venu s’était vu ensevelir sous les sarcasmes.
— Ben alors, à quand un ZAD-Land sur le modèle de Disneyland ? Avec une grande roue en palettes recyclées et des glaces au fromage de chèvre ?
Rires gras et entre-soi. Ils étaient si pittoresques, ces gueux en dreadlocks, chevelus et crottés. Vivement le retour à Paris et les bars à cocktails de South Pigalle. C’est alors que la caméra s’était aventurée dans une sorte de grand hangar, visiblement la maison collective de la Zone. Des types ¬s’affairaient au fond.
— Si ça se trouve, on va voir Niels, avais-je lancé pour plaisanter, mais pas que.
Bonne pioche : je n’avais pas fini ma phrase que tu apparaissais à l’image, visage flouté, derrière une table à tréteaux. En train de peler une pomme. Muet.
Là, c’est moi qui en étais resté sans voix.
Tu portais le T-shirt que je t’avais offert en Espagne, pendant nos dernières vacances ensemble – c’est idiot, mais ça m’avait fait plaisir. Cela dit, même sans ça, tu penses bien, je t’aurais identifié au premier coup d’œil. Ce halo de feu autour du visage. Ce teint pâle. Cette posture un peu nonchalante, ce bras fin, appuyé sur la table. Cet angle du coude. Ce flegme. On reconnaît son garçon entre mille.

Les minets de Canal, dans leurs petits slims bien coupés, avaient redoublé de railleries. Je souffrais pour vous, pour tes amis, pour toi. D’abord longtemps silencieux, tu avais perdu patience et tu avais répondu, calmement mais agacé. Le ton était monté, la fine équipe avait battu en retraite. En entendant ta voix, j’avais eu envie de pleurer. Avec ton T-shirt bleu arborant un scooter et ton couteau à pomme levé comme un stylo, tu étais vivant, et en bonne santé. Oui, ça tenait du miracle.
L’émission terminée, je t’avais écrit un SMS :
Je t’ai vu sur Canal, ce reportage à la con, pourquoi tu ne m’as rien dit ? Je suis heureux, tu avais l’air bien, je respecte tes convictions. Je t’embrasse fort. Appelle-moi. Papa.
Et puis les mois étaient passés. Sans que tu me fasses signe.
*
Mais à présent tu étais là. À Lacanau. Avec nous. Tu avais choisi de venir, en compagnie de ta chérie. C’était déjà beaucoup.
Je connaissais ta susceptibilité, loin de moi l’idée d’être intrusif. Ou indiscret. J’ai attendu le soir de ton arrivée pour savoir comment Tania et toi étiez logés sur la Zone.
— Et donc, vous vivez où ?
La question avait été volontairement posée sur un ton neutre, dénué de la moindre malice. Tu as eu la gentillesse de la prendre comme telle, avec une simplicité qui était tout à ton honneur, signe – je le notais en passant – d’une maturité nouvelle. Nous en étions au déca. Devant les reliefs d’un dîner au cours duquel tu avais mangé comme quatre, tu m’as répondu en te balançant un peu sur ta chaise, comme tu l’avais toujours fait.
— Des copains m’ont aidé à construire une cabane. On s’y est tous mis, ça a pris une bonne semaine.
— Sympa de t’avoir aidé.
— Chez nous, la solidarité, ça fait partie des valeurs. Pour eux, c’était naturel. Depuis, j’ai rendu la pareille.
Là-dessus, tu as sorti de ta poche quelques photos, des vraies, à l’ancienne, un peu écornées. Tu semblais les avoir préparées, et ça m’a ému. Impossible pour toi de les faire défiler sur l’écran d’un smartphone, tu n’en avais pas. Ton portable était un Samsung ancien modèle, absolument incassable. De ceux que possèdent en général les dealers – pour des raisons évidentes –, mais aussi les bûcherons, les chauffagistes, les préposés aux remonte-pentes dans les stations de ski. Ou encore, je ne le devinais que trop, les zadistes qui n’ont pas envie d’être tracés par les flics. Le genre d’engin que l’on peut laisser trois jours sur une table de café sans que personne n’y touche.
— Tiens, regarde, as-tu poursuivi… C’est là.
Les clichés montraient un bâti de planches et de bâches bleues, percé de fenêtres récupérées, donnant sur une terrasse composée de palettes de chantier. Il était joliment situé, en surplomb d’un chemin creux, à l’ombre d’un chêne majestueux qui semblait garder de sa haute stature une prairie champêtre, accueillante, typique du bocage vendéen.
— Tu vois, là, c’est la pièce à vivre… J’ai sauvé un canapé des encombrants, nickel, les gens jettent n’importe quoi… Là c’est l’espace couchage… Pareil, j’ai restauré des châssis de fenêtres trouvés dans une décharge… Et là, c’est une sorte d’appentis, s’il y a des copains qui viennent… ou des sans-papiers…
— Des sans-papiers ?
— Oui, il en passe… Des migrants, aussi… On les aide…
— Ah… faites gaffe quand même…
— T’inquiète. Bref, on est super bien. Y a même un poêle à bois… Ça, c’est un copain paysan qui nous l’a refilé, il ne s’en servait plus. Et tu as vu, là ?
De ton majeur tu as désigné des bouteilles d’un beau vert translucide, artistiquement enchâssées dans les murs. Puis tu as poursuivi :
— C’est moi qui ai eu l’idée. Ça fait comme des vitraux. C’est bien, non ?
C’était beau, oui. Bien pensé. Chaleureux. Ça ne m’étonnait pas, tu avais toujours été artiste, adroit, excellent dessinateur. Enfant, tu pouvais rectifier à ton goût un centre de table qui ne te convenait pas. Sous mes yeux, les photos se succédaient entre tes doigts comme les cartes d’un magicien qui coupe et recoupe le jeu avant un bon tour. Tu m’avais eu. Tu semblais vraiment heureux. Mieux : fier de ton choix. Fier de ta cabane construite avec tes potes. Un type m’aurait montré sa nouvelle villa d’architecte à Porto-Vecchio que je n’aurais pas décelé autant de lumière dans son regard. Tu semblais toi-même ne pas en revenir d’avoir construit ce logis de tes mains. Au gré de tes mouvements, tes bracelets en jonc coulissaient sur tes poignets fins, tes poignets d’ex-citadin de bonne famille devenu paysan.
— C’est bien, dis donc, ai-je déclaré sans enthousiasme marqué.
Sans doute, inconsciemment, avais-je à cœur de ne pas te donner trop vite de gages d’adhésion. J’ai demandé dans la foulée, les sourcils froncés :
— Mais l’hiver… vous n’avez pas froid ?
— Non, ça va…
— Un peu quand même…, a osé une petite voix, te cou¬¬pant la parole, et l’herbe sous le pied par la même occasion.
Tania a poursuivi, soudain enhardie :
— En plein janvier, on a eu de la neige… Déjà qu’il fait humide dans les marais… là on s’est vraiment gelés. On se couchait tout habillés sous trois épaisseurs de couettes, ça ne suffisait pas, les draps étaient mouillés de froid. Et le matin, on cassait la glace dans le seau. En plus, le bois n’était pas sec, ça fumait dans le poêle.
— Et un radiateur électrique ? ai-je demandé innocemment.
Tania a décidé de faire fi du regard désapprobateur que tu lui lançais, toi, son mentor. Elle s’est jetée à l’eau, gelée ou pas.
— On pouvait se raccorder à la ligne EDF à l’arrache, mais… Niels n’a pas voulu.
— Par honnêteté à l’égard d’EDF ? j’ai rigolé, ironiquement cette fois.
Tu as pris la parole, soudain énervé.
— Par honnêteté intellectuelle. Par solidarité avec ceux qui n’ont rien. Les SDF, les rejetés, les déracinés, tout ce que tu veux.
— On a des bougies, on se débrouille, a repris Tania. Mais le froid la nuit, ça, c’est terrible. Impossible de dormir. Ça ne s’en va pas. Ça vous prend et ça ne vous lâche pas.
Elle avait sans doute raison, mais j’étais triste pour toi. Ton merveilleux tableau bucolique, avec voisins solidaires, coquelicots et prairies pittoresques, venait de subir un bar¬¬bouillage en règle.
— Faut pas exagérer, as-tu soupiré. En général, c’est supportable… J’ai mis des bouchons de papier journal dans les ouvertures…
— Et puis à la rentrée, y a le Saint Maclou de Nantes qui va nous donner des chutes ! Chez nous, bientôt, y aura la moquette, a complété Tania, dans un souci de réconciliation.
Elle t’a souri, toi aussi. Entre vous, le calumet de la paix venait d’être échangé. Le calumet, ça m’allait bien, ça changeait du cannabis dont l’odeur sucrée – je m’en rendrais vite compte – allait chaque jour empester dans toute la maison.

Les jours ont passé, démontrant bel et bien que le problème, c’était ça, en fait : la beuh, la weed, l’herbe, je ne savais pas comment la nommer pour ne pas faire vieux-qui-veut-faire-jeune, comme dans le sketch de Bedos et Dabadie (« Tu veux un chewing ? À la chloro. »). Pas un petit joint festif de temps en temps, histoire de se détendre, non, là on parlait d’un mode de vie, d’un réflexe, d’une nécessité pour commencer la journée, la vivre, la terminer. Même si tu t’en défendais, les pétards t’explosaient les neurones, te mettaient les yeux pas en face des trous.
Ça t’avait pris au lycée, comme une envie de pisser fluo, et depuis ça ne t’avait plus quitté. De mauvaises influences en mauvaises rencontres, tu t’étais fait gauler avec un peu trop de marchandise sur toi pour qu’il puisse ne s’agir que de consommation personnelle. Nous t’avions inscrit en pension, en terminale, pour tenter de sauver les meubles. Mais en pension, ça avait continué, en planque derrière les hauts murs, tradition oblige. Cette fois on commençait à prononcer les mots de tribunal, de juge d’application des peines, de travaux d’intérêt général, de casier judiciaire. JAP, TIG, CJ, tu devenais aussi accro aux acronymes.
Bref, à Lacanau, cette fumée âcre remplissait la maison et te vidait le regard. Pas toujours, non, mais souvent. Pour ma part, elle me piquait sacrément les yeux. J’étais accablé de te voir comme ça traîner tes grands pieds à côté de ton grand chien, de ne même pas te rendre compte que tu vivais ta vie à contretemps. Nous laissions le petit déjeuner à votre disposition, mais à midi passé, le beurre fondait au soleil et les guêpes s’agglutinaient sur les pots de confiture. C’était plus fort que toi, il fallait que tu descendes avec Tania quand bon te semblait, comme un roi que tu n’étais déjà plus à mes yeux, ou alors le roi des égoïstes. Bon sang, tu ne voyais donc pas tout ce que nous faisions pour être conciliants ? Tu ne voyais pas que l’on t’aimait, que l’on se pliait à tes quatre volontés dans l’unique but de te ménager, de préserver cette grâce qu’était ta présence parmi nous ?
Un jour, alors que vous aviez mis la table, vous attendiez la suite des événements tandis qu’Anna finissait de préparer le repas. Entremêlés et immobiles, Tania toute béate et toi l’enlaçant de tes immenses bras, vous aviez l’air d’un couple de paresseux qui vient de repérer des feuilles de cecropia. Sans te dessouder du corps de ta moitié, tu as alors demandé à ta belle-mère :
— Anna, qu’est-ce qu’on peut faire d’autre pour t’aider ?
Et elle de te répondre, mains jointes et intonation suppliante :
— Prendre une douche.
Ça lui était sorti du cœur. Bon prince et bonne princesse, vous vous étiez exécutés sur-le-champ, prenant d’ailleurs votre douche en même temps – ¬la salle de bains en avait été transformée en hammam. Mais le déjeuner d’après, tel le corbeau de la fable, on ne t’y a plus repris. Suivant ton idée, tu n’as rien demandé à quiconque et, pour une raison inexplicable, tu as soudain entrepris de préparer de la mayonnaise. Beaucoup de mayonnaise. Un saladier plein. Je te revois fouettant frénétiquement le mélange pour le faire monter. Attendais-tu un régiment de parachutistes pour le déjeuner ? Avec toi, je m’attendais à tout. Mais, bien entendu, personne ne disait rien. Hugo battait des mains, un grand frère qui préparait la mayonnaise aussi bien, en cas de fish and chips c’était décidément fabuleux. Anna souffrait et soufflait, mais discrètement. Quant à Mamine, elle s’appliquait à apaiser chaque manifestation d’impatience de ma part.
— Il est là, c’est l’essentiel, me disait-elle comme on passe un baume.
Mamine, de toute façon, avait un faible pour les par¬¬cours parallèles. Après avoir été nageuse de haut niveau dans son pays natal, le Danemark, elle avait sillonné les États-Unis en bus Greyhound, croisant sans doute à l’occasion des copains de Kerouac, avant de débarquer, à la fin des années 1950, dans le milieu interlope du Paris artiste. Autant dire que les soirées enfumées, les avant-¬premières underground et les petits matins à discuter avec des journalistes qui avaient bu un verre de trop, elle avait connu. Quant au Flower Power, de loin ou de près, elle en avait sans doute cueilli quelques brassées – qui pouvait y échapper, à l’époque ? À travers toi, elle en humait encore le bouquet, par bouffées entières tout droit remontées de sa jeunesse.
*
— Pourquoi tu marches pieds nus ? t’a demandé Hugo un jour dans la voiture, alors que nous roulions vers la mer.
— Parce que j’suis un beatnik…
— Moi aussi je veux être beatnik ! a répondu ton petit frère.
À Lacanau-Océan, les braves baigneurs et les bons bourgeois se retournaient sur toi. Un zonard marchant pieds nus, indifférent aux mégots, aux chewing-gums écrasés et aux traces de pipis de chien, ça ne se voyait pas souvent par ici. Les mêmes me regardaient avec un mélange d’admiration et de commisération : avec mon short blanc, mon polo, mes espadrilles et ma bonne mine, j’avais tout du bon chrétien s’occupant d’un jeune en difficulté. Au premier coup d’œil, pas évident de savoir que nous étions père et fils. J’étais donc un type bien, consacrant une partie de ses vacances à remettre un délinquant dans le droit chemin. Chapeau.
Alors que nous attendions un panini en train d’être pr鬬paré, tu t’es assis par terre. Pourquoi ? Mystère. Je trouvais que tu en faisais trop. Sur cette promenade de station balnéaire, des bancs étaient installés tous les cinq mètres.
— Tu sais que tu as le droit de t’asseoir, t’ai-je dit en cachant mal mon irritation.
— J’aime bien le contact avec le sol.
Tania t’a imité. On ne voyait que vous. J’étais mal à l’aise. Le bon Samaritain commençait à voir rouge. J’ai réussi à me calmer. Tenir le coup. Ne surtout pas tout gâcher, tel était mon mantra.
— Et tu sais que je peux aussi t’acheter un pantalon neuf, ai-je insisté.
Tu as ricané sous ta tignasse.
— Plus tu me le diras, moins j’aurai envie de le faire.
Pas question de me décourager. J’ai continué sur un mode plus léger.
— Pas un pantalon fabriqué par des petits Asiatiques exploités, rassure-toi. Un pantalon cent pour cent éthique, biodégradable, recyclable, recyclé, tout ce que tu veux. Avec plein d’étiquettes vertueuses dessus. Ça coûtera ce que ça coûtera.
— Un pantalon de bobo, quoi. Un truc qu’on trouve dans le Marais.
— Juste un pantalon. Propre.
Toujours assis par terre, tu m’as regardé presque gentiment.
— D’occasion, je ne dis pas. C’est fabriqué, c’est là, ça existe, alors autant le porter. Mais pas un pantalon neuf, papa. Il y a largement assez de choses sur terre pour ne pas en rajouter. Les usines, faut arrêter. À peu près tout peut être recyclé, réparé, récupéré. Merci quand même.
— De rien.
Nous irions donc, quelques jours plus tard, à la Croix-Rouge du Porge te dénicher un pantalon en toile à dix euros. Il t’irait comme un gant. Aucun mérite, un rien t’habillait. Je devais me le tenir pour dit : seules ces seconde main, par ailleurs impeccables, trouvaient grâce à tes yeux. Ce qui ne t’avait pas empêché, une demi-heure après cette grande tirade, de faire un drôle de choix chez le glacier.
— Nutella, s’il vous plaît.
— Hein ?
Anna en avait avalé son cornet de travers.
— Nutella ? Toi, tu choisis Nutella, Niels ? Et les orangs¬¬outans ? Et la forêt primaire rasée pour cette saloperie d’huile de palme ?
— Booah…
Elle était estomaquée. Moi aussi. Manifestement, ta conscience écologique fondait d’un coup là où commençait le plaisir d’une boule de glace industrielle. Nutella, merde alors ! Nutella, pâte marron bien connue, symbole quasi scatologique de la boulimie capitaliste et du surpoids occidental. La dévastation, prix à payer pour devenir obèse en toute tranquillité. Si l’homme est pétri de contradictions, alors tu devais être sacrément malaxé. Pour penser à autre chose, nous sommes allés contempler le spectacle du soleil en train de décliner à l’horizon. Comme lui, j’avais envie de me coucher. J’étais fatigué.

Bon gré, mal gré, les choses avaient plutôt bien débuté, mais au fil du séjour ça s’est assez vite dégradé. Le plus triste pendant ces journées de cohabitation, c’est que pas une fois nous n’avons eu l’un pour l’autre un geste, un mot de complicité ou de tendresse. Trop de gêne et de pudeur, sans doute. Fidèles à vos habitudes, Tania et toi émergiez toujours alors que nous passions à table pour le déjeuner, à l’heure où le soleil était à son zénith, où les cigales depuis longtemps assourdissaient l’air chaud, où la ronde des moteurs, au loin sur le lac, ne se remarquait plus tant elle vibrait en sourdine depuis tôt le matin. Nous nous disions un mot ou deux, mutuellement bien disposés. Mais ni toi ni moi n’étions assez naïfs pour croire en cette fausse proximité qui, en réalité, nous tenait éloignés l’un de l’autre.
Dans une sorte de chorégraphie instinctive, connue de nous seuls, nous nous en remettions à une danse subtile faite d’évitements, de contournements, d’échappées salutaires. Tu donnais un coup de main, vidant la machine ou faisant la vaisselle, ton buste un peu penché, chemise ouverte sur un T-shirt qui ne variait jamais. Pour le reste, rien ne changeait. Pas de chasse tirée, ça gâche l’eau. Pas de douche non plus, pour les mêmes raisons. Pas de confidences. Juste, parfois, un rire partagé, nous prenant de court, nous laissant l’un et l’autre pareillement étonnés.
Il y a bien eu cette fin de journée où, amusés de nous retrouver au même moment à nous baigner dans le lac, nous avons repris par réflexe nos jeux d’autrefois. De l’eau jusqu’aux genoux, encore secs et un rien frileux, nous nous tournions autour pendant quelques secondes. L’air de rien. Puis ça commençait toujours par un :
— Tu vas pas oser ?
— Bien sûr que si !
La joute aquatique débutait aussitôt, moi t’aspergeant sans relâche et toi, en retour, moulinant l’eau de tes grands battoirs jusqu’à ce que, face à face et trempés, épuisement s’ensuive. Même Tania, par discrétion, n’avait pas osé nous déranger dans ce qui ressemblait sinon à un baptême désordonné, du moins à une sorte de fête païenne célébrant les retrouvailles entre deux frères ennemis dont l’un était le père. Mais la joie était retombée en même temps que les dernières éclaboussures, nous laissant l’un et l’autre presque un peu gênés, rattrapés…

Extrait
« Des silhouettes apparaissaient, disparaissaient au détour des taillis bruissant dans le vent, des haies des bosquets. Il régnait dans ces clairs-obscurs une étrange ambiance, mi-cathédrale mi-arche de Noé, mi-sanctuaire mi-camp de vacances. Et de cette réalité je m’imprégnais un peu plus à chaque pas, ouvrant grand mes yeux, mes narines, mes oreilles, mes chakras. Après des mois d’asphyxie, je respirais enfin. » p. 125

À propos de l’auteur
EPENOUX_francois_d_©Thierry_RateauFrançois d’Epenoux © Photo Thierry Rateau

François d’Epenoux, 51 ans, a publié neuf ouvrages aux éditions Anne Carrière, dont deux ont été adaptés au cinéma: Deux jours à tuer (par Jean Becker en 2008) et Les Papas du dimanche (par Louis Becker en 2012) ; Le Réveil du cœur, son neuvième livre, a obtenu le Prix Maison de la presse 2014. Il est par ailleurs le père de trois grands enfants, et d’un petit garçon de 3 ans né d’un deuxième mariage. Mi-récit, mi-fiction, Les Jours areuh est inspiré de son propre vécu. (Source: Éditions Anne Carrière)

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Croire – Sur les pouvoirs de la littérature

AUGIER_croire  RL_2023  

En deux mots
Le projet d’écrire un livre sur la force de la littérature va être contrarié par la leucémie de sa mère. Sauf que la malade est une femme engagée qui va encourager sa fille à réaliser son projet. En retraçant leurs lectures communes puis son propre cheminement, Justine Augier lui rend un bel hommage.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Lire et écrire, actes de résistance

Justine Augier a grandi avec les livres et a compris combien ils étaient essentiels. Dans ce court essai, qui rend aussi hommage à sa mère, elle dit le pouvoir de la littérature. En partageant ses combats et sa peine, elle nous offre un nouvel horizon. Lumineux.

C’est durant le confinement, ce temps suspendu, que Justine Augier a eu l’idée d’écrire sur les pouvoirs de la littérature. Une idée qui va l’accompagner quelques temps et qu’elle va confier à sa mort qui se bat contre une leucémie qui finira par l’emporter. Mais avant sa mort, elle aura eu le temps d’intimer à sa fille sa volonté de la voir mener à bien ce projet. Alors, il n’est plus question de tergiverser. Elle reprend ses notes et se met au travail. Assez vite, elle dresse ce constat: «Les livres sédimentent en moi d’une façon mystérieuse, ils déclenchent de longues et lentes transformations dont il m’arrive parfois de repérer les effets, discernant une preuve du cheminement. Le philosophe Emanuele Coccia n’hésite pas à évoquer la radioactivité de l’écriture, pour tenter d’approcher cette façon dont la matière mutante ne cesse de cheminer en nous et d’irradier.» Alors revenir à ses lectures, surtout celles partagées avec sa mère, c’est continuer à vivre avec elle. C’est retrouver dans les souvenirs toute ces «figures d’une génération qui font le lien avec une époque qui commence à se dessiner, floue encore, une époque vouée à imprégner mon enfance.» Il y a là Romain Gary mais aussi Simone de Beauvoir, Boris Vian, André Malraux et Albert Camus. Des auteurs qu’elle idolâtre et aime découvrir au fil des parutions. Puis viendront Miller, Lowry et Lawrence Durrell auquel Justine doit du reste son prénom.
Des lectures qui donnent des envies d’ailleurs mais poussent aussi à la liberté, y compris celle de s’émanciper de sa mère, de choisir d’autres auteurs, d’autres styles. C’est l’époque où après Camus, elle choisit Sartre, Proust, Claudel, puis Deleuze et Barthes, Blanchot et Derrida. «J’éprouve une joie profonde à découvrir mes auteurs, à découvrir qu’on peut écrire de tant de manières différentes». Quand sa mère lit Yourcenar, elle tourne vers une autre Marguerite, Duras qui lui paraît «tellement plus essentielle et profonde. La grande découverte c’est Le Ravissement de Lol V. Stein» et ces mots qui sonnent si justes, ces combats qui réveillent les consciences.
Sa Marguerite a poussé Justine vers la révolte, vers les témoignages, vers d’autres héros tels que Razan engagé en Syrie contre le dictateur. «La littérature prend soin des rêves défaits et les attise, dans l’espoir aussi que peut-être et d’une façon mystérieuse, ils puissent cheminer pour en embraser d’autres.»
La fille de Marielle de Sarnez, femme politique et brièvement ministre des affaires européennes, réussit avec brio et bonheur à nous faire partager ses bonheurs de lecture et sa conviction qu’il faut toujours avancer dans la vie avec les livres. Quel beau message pour ouvrir la rentrée littéraire 2023 et la promesse de découvrir les nouveaux livres d’auteurs avec lesquels nous cheminons, mais aussi de faire de nouvelles découvertes.

Signalons une rencontre-lecture ce 10 janvier à la Maison de la poésie animée par Sophie Joubert avec des lectures de Constance Dollé.

Croire, sur les pouvoirs de la littérature
Justine Augier
Éditions Actes Sud
Récit
144 p., 18 €
EAN 9782330174835
Paru le 2/01/2023

Ce qu’en dit l’éditeur
Justine Augier (« De l’ardeur », « Par une espèce de miracle »…) qui pratique et incarne une forme de pudeur et d’éthique littéraire assez uniques voit son projet d’écrire sur la littérature comme lieu de l’engagement entrer en collision avec la maladie et bientôt la mort de sa mère. Alors que la nature même de l’urgence mute, l’intime et l’universel se tressent dans un texte bouleversant de justesse et de clairvoyance. Et qui rappelle le potentiel devenir résistant de chaque lecteur.
À l’intersection du littéraire et du politique un livre bref et fulgurant qui trouve sa place entre Hannah Arendt et Joan Didion. Pas moins.
« Dans un temps d’enfermement et de suspens qui rendait curieusement attentif aux dangers de l’époque, l’envie d’écrire sur la littérature et ses pouvoirs m’a traversée une première fois. Elle naissait d’une croyance familière bien qu’intermittente en la puissance de la littérature face à ce qui enferme, écrase le temps, les identités, la langue, les possibles, les luttes et les espoirs. En ces temps suspendus qui nous enjoignaient de revenir à l’essentiel, dans lesquels vibraient toutes nos craintes, existentielles et politiques, j’ai pensé trouver de quoi tenir en revenant à cette croyance en une capacité des phrases à changer quelque chose au réel, par l’entremise de ceux qui lisent. Puis, à mesure que la vie a repris son cours, cette foi a peu à peu faibli, a fini par perdre de son aura brûlante, et j’ai mis de côté les quelques pages écrites.
L’hiver suivant, mon envie s’est imposée de nouveau. Cinq mois plus tôt, nous avions découvert que ma mère souffrait d’une leucémie dont elle allait mourir un mois plus tard. Elle avait passé la plus grande partie des cinq mois qui venaient de s’écouler enfermée dans une chambre stérile d’hôpital, séparée du reste du monde, une pièce dans laquelle, à part le personnel médical, seuls mon frère et moi avions le droit de pénétrer. Lors d’une visite, j’ai évoqué l’envie qui m’avait traversée et, des semaines plus tard, alors que nous pressentions une rechute après des mois de rémission, alors que nous attendions dans la chambre les résultats d’une analyse devant confirmer nos craintes, elle a prononcé ces mots : Il faut que tu l’écrives, ce livre sur la littérature et ses pouvoirs. J’ignorais quelle idée elle pouvait s’en faire depuis son enfermement mais je savais une chose, la possibilité de ne pas l’écrire avait disparu.» J. A.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Hocine Bouhadjera)

Les premières pages du livre
« Dans un temps d’enfermement et de suspens qui rendait curieusement attentif aux dangers de l’époque, l’envie d’écrire sur la littérature et ses pouvoirs m’a traversée une première fois. Elle naissait d’une croyance familière bien qu’intermittente en la puissance de la littérature face à ce qui enferme, écrase le temps, les identités, la langue, les possibles, les luttes et les espoirs. Pendant le confinement, cette croyance est donc revenue m’habiter, et les pouvoirs du livre trouvaient des contours presque nets alors que je venais de raconter l’histoire de Razan Zaitouneh, avocate, écrivaine et figure de la révolution syrienne, et celle de son ami, le penseur et écrivain Yassin al-Haj Saleh.
Tous deux nous mettaient en garde – Yassin avait prévenu, s’adressant aux Européens : La Syrie est votre futur, et cette phrase ne cessait de me hanter –, mais ils dégageaient aussi de l’espace, eux qui inventaient, pensaient et écrivaient d’une façon neuve, ouvraient des brèches, laissaient entrevoir un peu de ces échappées tant espérées.
Je le devinais, la clarté de cette vision serait éphémère, vouée à s’effilocher et se défaire, ses contours seraient bientôt perdus, rendus au mystère pour être de nouveau cherchés. Mais en ces temps suspendus qui nous enjoignaient de revenir à l’essentiel, dans lesquels vibraient toutes nos craintes, existentielles et politiques, j’ai pensé trouver de quoi tenir en me tournant vers ce que peut la littérature contre ce qui entrave, au-delà de ces semaines confinées, en revenant à cette croyance ténue mais entière en une capacité des phrases à changer quelque chose au réel, par l’entremise de ceux qui lisent. Puis, à mesure que la vie reprenait son cours, cette foi a faibli et bientôt, quand je la considérais hors du travail d’écriture, revenue de l’immersion profonde, elle avait perdu de son aura brûlante, avait laissé place à une sorte de lubie, vaguement ridicule. J’aurais pu tenter de raconter l’intermittence de cette croyance puisqu’elle fait partie de la question, cette difficulté que nous avons à croire une fois pour toutes à la possibilité de déplacer, même de façon infime, une situation qui semble perdue d’avance, mais j’ai renoncé et mis de côté les quelques pages écrites.
L’hiver suivant, cette envie s’est imposée de nouveau. Cinq mois plus tôt, nous avions découvert que ma mère souffrait d’une leucémie dont elle allait mourir un mois plus tard. Elle avait passé la plus grande partie des cinq mois qui venaient de s’écouler enfermée dans une chambre semi-stérile à la Pitié-Salpêtrière, une pièce séparée du reste de l’hôpital et du monde par un sas, une pièce dans laquelle, à part le personnel médical, seuls mon frère et moi avions le droit de pénétrer mais pas en même temps, chacun de nous s’y rendant un jour sur deux pour y passer quelques heures. L’un de ces jours sur deux, j’ai évoqué l’envie qui m’avait traversée. Quand ma mère était séduite par une idée, elle devenait incapable d’y renoncer, s’y consacrait à sa manière, subtile et tenace, résolue à agir mais sans trop en avoir l’air, trouvant des moyens détournés, et s’il s’agissait ainsi de soutenir et d’accompagner, elle donnait l’impression d’une présence presque magique à vos côtés, tant elle savait se faire discrète et efficace.
Cinq mois après le diagnostic et un mois avant sa mort, en décembre 2020, elle porte un pull en laine bleu marine col en v, bien droite, le pull devenu trop grand, le bout de ses doigts repliés sur le revers des manches (J’insiste sur le fait qu’il y a toujours un détail qui “crispe” le souvenir, qui provoque cet arrêt sur image, la sensation et tout ce qu’elle déclenche, Annie Ernaux). Le col en v révèle les taches de rousseur sur la peau blonde dont je sais depuis toujours la chaleur et l’odeur, quelque chose dans son visage, dans la place qu’y ont pris ses yeux, donne à chaque mot prononcé, même le plus anodin, une forme de gravité, mais sans peser. On pourrait penser que nous sommes en train de compter les mots qui lui restent à dire mais ce n’est pas le cas, nous nous concentrons entièrement sur l’oubli de la possibilité du pire, et peut-être la gravité vient-elle de là, de cet effort intense que nous fournissons toutes les deux sans relâche. C’est en tout cas ce que je pense sur le moment. Maintenant j’ai compris que ce n’était pas le cas, qu’elle savait très bien ce qu’elle faisait, qu’elle avait comme toujours un coup d’avance.
Nous avons appris à circuler dans la petite chambre aux murs mauves, appris à nous y passer les objets, à nous y croiser, et ce jour de décembre nous attendons les résultats d’une analyse, celle d’un fragment de moelle osseuse prélevé la veille dans sa crête iliaque, et nous pressentons la rechute après des mois d’une rémission qui devait permettre greffe et espoir. Nous avons déjà occupé le temps en regardant sur la petite télévision suspendue un documentaire consacré à la métamorphose des chenilles, concentrées devant la beauté curieusement appropriée du spectacle, et là nous sommes debout, très proches l’une de l’autre, je me suis levée pour la laisser reprendre sa place et je ne sais trop comment dire ce moment, malgré son intention qui aujourd’hui me semble claire, ce n’est pas comme si elle tentait de dramatiser l’instant, comme si elle disait écoute, je te parle depuis ce lieu où je me sais condamnée. Son regard bien planté dans le mien, ses doigts jouant un peu avec le revers de la manche elle dit seulement, alors que nous n’avons pas évoqué ce sujet depuis des semaines: Il faut que tu l’écrives, ce livre sur la littérature et ses pouvoirs. J’ignore quelle idée elle s’en fait, ce qu’elle imagine depuis son enfermement, à quel point son envie peut ressembler à la mienne, mais une chose est sûre, la possibilité de ne pas l’écrire disparaît.
Un an après sa mort je la revois, me laisse envahir par son visage concerné, l’écoute me passer commande et me donner rendez-vous, comme si elle avait su que la force pourrait venir à me manquer, qu’il lui faudrait encore me soutenir et se pencher avec moi sur ce texte à écrire, qui deviendrait aussi un lieu où nous retrouver.

PARLER AU FANTÔME
J’ai découvert l’existence de Razan Zaitouneh en même temps que je découvrais sa disparition, dans un documentaire qui avait été filmé alors qu’elle se trouvait à Douma, une ville de la banlieue de Damas, bombardée et assiégée mais libérée de la présence du régime Assad, où Razan tentait avec d’autres d’in- venter la Syrie nouvelle. Apparition furtive d’une jeune femme blonde et menue de trente-sept ans, qui demande à celui qui tient la caméra d’arrêter de la filmer avant d’ajouter, sourire en coin: Je ne plaisante pas. J’ai vu ce film alors que je vivais à Beyrouth, en 2014, près d’un an déjà après la disparition de Razan, dans la nuit du 9 au 10 décembre 2013.
Razan Zaitouneh s’est toujours opposée au régime de Bachar al-Assad, dont elle s’est acharnée à documenter les crimes, mais elle a été enlevée avec trois camarades par le groupe islamiste qui avait fini par prendre le pouvoir à Douma, a ainsi disparu comme tous ceux qui partageaient la vision d’un régime démocratique et pluriel. Ces opposants avaient méthodiquement été pris pour cible et finissaient alors d’être éradiqués après avoir été poussés à l’exil, torturés, tués ou torturés encore. Ils ont été écrasés avec la révolution et ses promesses, et puis ils ont été écrasés une seconde fois, par l’indifférence et l’oubli que le monde leur a réservés quand pourtant jamais écrasement n’avait été si bien documenté : centaines de milliers de preuves à disposition pour qui aurait la force de chercher à savoir.
Le monde a ignoré la Syrie. L’Europe aussi, qui s’était pourtant construite après la Seconde Guerre mondiale en faisant de certaines valeurs universelles son socle, en affirmant sa détermination à lutter contre le fascisme, en affirmant avec force – et dans cet espoir résidait en grande partie la beauté de son programme – que certains crimes concernaient l’humanité et qu’il fallait tout mettre en œuvre pour que jamais ils ne se reproduisent. J’ai grandi dans une Europe en construction que les pays rejoignaient les uns après les autres et c’était chaque fois une fête, rien ne semblant pouvoir arrêter ce mouvement, idée folle qui était la nôtre d’un progrès constant, d’une modernité dans laquelle dorénavant nous aurions été bien établis. La construction venait après la grande destruction et ces deux termes étaient devenus inséparables : il fallait garder en mémoire les crimes mais c’était certain, nous étions parvenus à sauver quelque chose des ruines. Pourtant nous avons renoncé à considérer les femmes et hommes syriens qui se sont battus pour un idéal que nous prétendons incarner, et ce que révèle ce renoncement est vertigineux – nous l’avons entraperçu peut-être, le temps d’un court frisson, d’une peur ancienne que nous avions cru disparue, alors que la Russie envahissait l’Ukraine.
Razan et ses camarades ont produit des preuves sur les crimes commis par le régime Assad pour échapper à un premier enfermement – c’est toujours ce qu’ils font, ils passent leur temps à trouver des brèches pour se dégager de l’état de siège, pour lutter contre l’idée même d’une absence d’alternative –, enfermement d’un temps défait de son passé, de sa mémoire, un temps statique voué à un éternel présent, privé d’avenir et de la possibilité d’un déplacement du réel. Ils ont réuni ces preuves pour répondre à ce slogan du régime syrien : Assad pour l’éternité, pour répondre à ce régime qui tentait de nier sa propre finitude en privant le peuple syrien de son histoire.
Yassin al-Haj Saleh, qui a passé seize ans dans les prisons d’Hafez al-Assad, dont le frère a disparu après avoir été enlevé par l’État islamique, dont la femme, Samira al-Khalil, a disparu à Douma en même temps que Razan, a écrit sur la façon dont les révolutionnaires ont voulu s’élever contre l’idée d’une Syrie qui serait terre d’oubli, se réappropriant leur histoire et les noms effacés par le régime, nommant les disparus et rouvrant ainsi la possibilité du futur, que chacun parle en son nom. Que chacun résiste à l’oubli général, parce que tout comme la prison et l’exil, l’oubli est d’ordre politique. Et c’est ainsi qu’au péril de leurs vies des milliers de Syriens se sont lancés dans un gigantesque travail de documentation, ont réuni des documents administratifs, des images, des témoignages, des films et des métadonnées, les ont fait sortir de Syrie, les ont confiés – et il faudrait raconter l’histoire de chaque document sauvé, les risques pris pour chaque preuve –, afin de constituer une mémoire, désirant croire que cette matière pourrait un jour venir à bout de l’impunité, poussés par leur désir de justice et le refus du monde tel qu’il va. »

Extraits
« Je l’ai dit, je me souviens très mal des livres, et j’éprouve souvent de grandes difficultés à en extraire des scènes ou des phrases précises. Les livres sédimentent en moi d’une façon mystérieuse, ils déclenchent de longues et lentes transformations dont il m’arrive parfois de repérer les effets, discernant une preuve du cheminement. Le philosophe Emanuele Coccia n’hésite pas à évoquer la radioactivité de l’écriture, pour tenter d’approcher cette façon dont la matière mutante ne cesse de cheminer en nous et d’irradier. » p. 31

« Il y a Gary mais aussi Beauvoir, Vian, Malraux er Camus, figures d’une génération qui font le lien avec une époque qui commence à se dessiner, floue encore, une époque vouée à imprégner mon enfance. Je Les lis, les idolâtre, m’intéresse à leurs vies, aime découvrir les glissements d’un livre à l’autre, voir l’œuvre se métamorphoser. » p. 39

« La littérature fait vivre la pluralité en chacun, donne vie en soi à d’autres regards sur le monde, réactive une manière enfantine de se réinventer, enjoint à déployer des représentations et entraîne l’imagination, fait souffrir un peu l’ego et si je me souviens mal des livres c’est aussi pour cette raison, parce que lorsque je lis vraiment, je deviens incapable de distance critique, m’en remets tout à fait à l’auteur, adhère et le laisse me pousser un peu hors de moi, accepte cette forme d’effraction, de léger bousculement (Au fond, le but final de l’écriture, l’idéal auquel j’aspire, c’est de penser et de sentir dans les autres, comme les autres — des écrivains, mais pas seulement — ont pensé et senti en moi. Annie Ernaux). » p. 54

« Duras, Proust, Claudel, puis Deleuze et Barthes, Blanchot et Derrida un peu plus tard, J’éprouve une joie profonde à découvrir mes auteurs, à découvrir qu’on peut écrire de tant de manières différentes, une exaltation qui accompagne le sentiment d’émancipation et passe par cet endroit, par la découverte de ce qui s’ouvre ainsi et semble sans fond.
Ma mère lit Marguerite Yourcenar, me l’a souvent conseillée mais je refuse de la lire, décide de ne pas lui accorder d’importance, surtout ne plus accepter ses conseils, et je découvre une autre Marguerite qui devient la mienne et paraît tellement plus essentielle et profonde, La grande découverte c’est Le Ravissement de Lol V. Stein… » p. 72

« La littérature prend soin des rêves défaits et les attise, dans l’espoir aussi que peut-être et d’une façon mystérieuse, ils puissent cheminer pour en embraser d’autres. Elle a le pouvoir de renverser les imaginaires, de rendre désirables ces sources lumineuses, aussi parce qu’elle se fait avec l’obscurité, qu’il faut rétablir pour pouvoir repérer les lueurs émises, obscurité peuplée, que l’on traverse sans ricanement et les yeux bien ouverts. » p. 81

À propos de l’auteur
AUGIER_Justine_©Jean-Luc_BertiniJustine Augier © Photo Jean-Luc Bertini

Après avoir passé cinq années à Jérusalem, trois à New York, et trois à Beyrouth, Justine Augier a provisoirement posé ses bagages – et ses trois enfants – à Paris.
Elle est l’autrice de deux romans parus chez Stock (Son absence, 2008 et En règle avec la nuit, 2010). En 2013, Actes Sud publie son récit polyphonique Jérusalem, portrait. En avril 2015, paraît son nouveau roman, Les idées noires. Elle revient ensuite au récit littéraire avec le très impressionnant De l’ardeur (Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne) qui lui vaut le prix Renaudot Essai 2017. Elle retrace l’histoire de Razan Zaitouneh, dissidente syrienne enlevée en 2013, en même temps que Samira Khalil, l’épouse de Yassin al-Haj Saleh.
Avec Par une espèce de miracle (2021), elle accompagne dans l’exil celui qui devient sous nos yeux un ami et prolonge le geste qui fait de l’écriture le lieu de son engagement. Elle est également l’autrice du roman pour adolescents Nous sommes tout un monde (Actes Sud junior, 2021) et a récemment traduit Avoir et se faire avoir de l’Américaine Eula Biss pour les éditions Rivages.
Son nouveau récit, Croire. Sur les pouvoirs de la littérature, paraît en janvier 2023. (Source: Éditions Actes Sud)

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Parfum d’osmose

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En deux mots
Sur les bords du Léman Romain tombe amoureux d’Alina. Le comédien Genevois et la belle Russe s’engagent dans une relation que les événements historiques vont contrarier. Pratiquer l’espionnage à l’aube de la révolution bolchévique et de la Première Guerre mondiale, c’est prendre de gros risques.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Romain, Alina, Genève et la révolution russe

Dans un roman fort bien documenté, Jean-Pierre Althaus retrace les premières décennies du XXe siècle. Entre Genève et Saint-Pétersbourg une d’histoire d’amour contrarié lui permet de suivre Lénine dans son projet de renverser le tsar. Palpitant!

Tout commence par un banal accident. Un cycliste dont la roue se coince dans les rails du tramway chute. En se portant à son secours Romain Lachenal n’imagine pas une seconde que cette victime va jouer un rôle capital dans sa vie. Nous sommes à Genève à l’orée du XXe siècle et le cycliste qui se rendait à une réunion à la brasserie Landolt s’appelle Vladimir Ilitch Oulianov et passera à la postérité sous le nom de Lénine.
Pour l’heure, il profite de son séjour en terre helvétique pour parfaire ses connaissances, développer son programme et étendre ses réseaux. En outre, il fréquente assidûment les bibliothèques et la société de lecture. Depuis son premier séjour en 1895, la Suisse va devenir pour lui une terre d’exil féconde. Car Genève la cosmopolite accueille alors de nombreuses nationalités venues pour y travailler, y étudier ou y faire du tourisme. Un brassage qui mêle aussi les classes sociales, de la femme de ménage aux têtes couronnées. La communauté de réfugiés russes est alors importante et se partage entre bolchéviques aspirant à la Révolution et aristocrates soucieux de conserver le régime tsariste, même s’ils sont fort souvent critiques envers le manque de réformes qui fragilise le pouvoir des Romanov.
Si, pour le remercier de ses bons soins, Lénine invite Romain à venir prendre un verre chez lui, c’est vers l’autre côté que penche le cœur du comédien, car son regard à croisé celui d’Anna et de sa sœur Elena Linichuk, deux jeunes filles qui rivalisent de beauté. Le coup de foudre est tel qu’il n’aura dès lors qu’une envie, se rapprocher de cette femme envoûtante.
Quand il découvre qu’elle est venue le voir au théâtre sous un nom d’emprunt, il n’a plus de doute sur le côté réciproque de ses sentiments et se sent pousser des ailes. Elles le mèneront plusieurs fois à Saint-Pétersbourg où réside sa bien-aimée et va alors comprendre qu’elle joue un double-jeu. Soit elle se fait appeler Anna Linichuk et vit dans une simple masure en périphérie de la ville, soit elle est la Comtesse Alina Klimova et réside dans une somptueuse demeure non loin du Palais du tsar. La raison de ce stratagème? La belle Alina est une espionne qui a infiltré le camp des opposants pour réunir un maximum de renseignements sur les menées révolutionnaires. Des agissements qui ne sont pas sans danger et qui poussent tout à la fois Romain à retourner en Suisse et à endosser à son tour le costume de l’espion. En attendant que la situation s’arrange – on sait que l’Histoire va tourner bien différemment – il promet aussi à Alina de s’occuper d’Elena restée en Suisse où elle ignore tous des activités et du danger que court sa sœur. Une tâche qu’il va accomplir avec zèle.
Alors que les menaces de guerre se précisent, Jean-Pierre Althaus joue à merveille de la montée des tensions pour dérouler le fil d’un amour de plus en plus contrarié. De Genève à Sarajevo et de Saint-Pétersbourg – qui va devenir Petrograd puis Leningrad – il nous propose la saisissante chronique de ces années qui ont débouché sur une terrible boucherie et redessiné la carte du monde. Derrière sa plume alerte, on se laisse emporter dans ce tourbillon, gagné par une large palette d’émotions. Jusqu’à l’épilogue, très fort lui aussi, on suit un homme qui va tenter avec une farouche détermination et des moyens dérisoires de changer un scénario dramatique. Et si son esprit lucide comprend que son combat est voué à l’échec, sa passion lui souffle qu’après tout il reste le panache, toujours le panache.
Avec ce superbe roman, fort bien documenté, on comprend quel rôle la Suisse a joué dans le mouvement des idées, depuis l’assassinat de Sissi en 1898 jusqu’au wagon plombé qui ramènera Lénine de la Suisse vers son pays en 1917. Le tout baignant dans un joli parfum d’osmose que je vous laisse humer avec extase.

Parfum d’osmose
Jean-Pierre Althaus
Éditions Infolio
Roman
416 p., 27 €
EAN 9782889680580
Paru le 3/11/2022

Où?
Le roman est situé principalement en Suisse, à Genève. On y évoque aussi la Russie et Saint-Pétersbourg ainsi que des voyages à Sarajevo et en divers endroits de Suisse.

Quand?
L’action se déroule durant les premières années du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur

Sous sa forme amusante de roman à suspense, parsemé d’actions stupéfiantes, d’énigmes, de sentiments aussi mystérieux qu’amoureux, voici une vibrante ode à la liberté qui puise ses sources dans l’histoire du début du XXe siècle.
Un jeune comédien rencontre à Genève une femme blonde, à l’accent slave, dont la personnalité charismatique l’attire irrésistiblement. Il cherche à la revoir, mais sa quête est compliquée par les secrets dont elle s’entoure. Il met alors le pied dans un engrenage dangereux qui va le conduire dans les Balkans et à Saint-Pétersbourg. Les événements qu’il va traverser dépassent alors tout ce qu’il aurait pu imaginer vivre dans son existence. Bien documentée, cette intrigue plante son décor dans l’univers fascinant de la Belle Époque et dans les prémices d’une éruption.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Le temps est doux, mais il fait tout de même déjà un peu frais dans les rues de Genève. En dépit de cette fraîcheur légère du mois d’octobre 1903, Romain transpire. Cette sensation de moiteur, ressentie dans son dos, dérange le jeune homme. Sa chemise colle à sa peau, il déteste cela.
Arrivé au bas de la rue de Candolle, il aperçoit un cycliste dont la silhouette lui paraît familière. Oui, pas d’erreur, c’est bien lui, exact au rendez-vous! Il arrive précisément par la rue que Romain a supposé qu’il emprunterait pour se rendre à la réunion organisée à la brasserie Landolt. L’homme s’arrête de pédaler pour ralentir son vélo. Trapu, de petite taille, il porte une barbe fine et une moustache dont le roux a perdu de son éclat bien qu’il ne soit âgé que d’une trentaine d’années. D’allure sportive, il semble agile, souple, très à l’aise dans la pratique de la bicyclette. L’homme est vêtu d’une longue veste et d’un gilet qui laisse voir une cravate de couleur rouge parsemée de pois blancs. C’est l’orateur de la soirée, Romain est venu l’écouter. En le voyant s’approcher, il se crispe, il se sent mal à l’aise.
Patatras! Un bruit métallique, précédé par le tintement du carillon d’un tramway, le fait sursauter. L’homme attendu vient de coincer sa roue avant dans un rail. Cette maladresse provoque aussitôt sa chute. En tombant lourdement, il se fait heurter par le chemin de fer électrique dont le conducteur ne parvient pas à freiner la marche à temps.
Mû par un réflexe inattendu, Romain se précipite au secours de l’homme qui gît au sol. Quelques badauds, des étudiants issus de l’université toute proche s’agglutinent autour du lieu de l’accident. Après un bref moment d’immobilité, le cycliste se met à bouger. Romain, à sa grande surprise, s’adresse à lui avec une expression de compassion sincère: «Monsieur? Vous m’entendez? Comment vous sentez-vous?»
L’individu saigne à la hauteur d’une arcade, il garde un œil fermé, mais semble lucide. Sa casquette de prolétaire a volé dans l’air pour choir sur un trottoir, découvrant ainsi une calvitie avancée. Romain est rassuré par la blessure à la tête qui lui semble superficielle. Il est par ailleurs surpris par la largeur du front de ce bonhomme. Le cycliste meurtri esquisse un mouvement afin de se lever puis se laisse retomber sur l’un de ses coudes. Avec un fort accent russe, il balbutie quelques mots: «Cela va aller, merci! Ce n’est rien!»
Une jeune femme s’approche. Elle ressemble à la petite Sophie du roman de la Comtesse de Ségur. Romain fait cette comparaison inopportune en pensant que l’inconnue doit rêver, comme Sophie, d’avoir des sourcils très épais, mais elle en a peu et ils sont blonds.
– Laissez-moi faire, dit-elle d’un ton rassurant, je suis médecin. Je vais m’occuper de ce monsieur.
Tout le monde est soulagé de voir la secouriste, apparue miraculeusement, agir avec calme et détermination. Le conducteur du tramway, encore traumatisé par ce drame dont il n’est pas responsable, appuie contre le mur de l’immeuble adjacent le vélo dont la jante avant est pliée et le pneu éclaté. Il ramasse aussi la casquette pour la rapporter au blessé.
Romain aide la jeune femme à relever le cycliste pour qu’il se retrouve debout sur ses deux jambes encore instables.
– Tout va bien, maintenant, s’efforce de préciser l’individu meurtri pour atténuer l’inquiétude des gens venus à son secours.
Il se tourne vers la femme afin de la remercier. Elle lui fait comprendre qu’elle veut encore vérifier sa blessure au-dessus de l’œil pour la soigner. Tout en lui témoignant sa gratitude, l’homme pivote lentement du côté de Romain.
– Merci, monsieur! dit-t-il en fixant son regard inquisiteur dans celui, troublé, de son jeune interlocuteur.
Ce dernier sent alors son sang se glacer quand il croise le feu perçant de ces yeux bridés, fixés sur lui. Le blessé a un regard de loup, immobile, froid, rigide, sévère. Romain éprouve ce sentiment de panique pétrifiante qu’une proie doit ressentir quand elle est cernée par un prédateur.
Non sans soulagement, il quitte l’endroit qui a servi de décor à cet événement brutal. Comme un automate, remonté pour une destination hasardeuse, il se met à marcher lentement, finalement ravi que cet accident puisse l’empêcher d’assister à la conférence du cycliste maladroit. Il parvient à la promenade des Bastions où l’été venu il aime lire sur un banc. Cet espace, construit entre les fortifications du XVe et du XVIe siècle, lui apporte à l’instant une sérénité bienvenue. Il arrive à proximité de l’ancien kiosque à musique transformé en orangerie, puis en cinématographe. Au printemps, il aime s’attarder auprès des frênes dont les fleurs blanches piquent les narines sensibles en exhalant un parfum titillant. Il admire souvent au gré des saisons les feuilles à cinq lobes des érables champêtres dont les couleurs passent du vert ou rouge-brun au jaune intense. En ce mois d’octobre, les lichens foliacés dégagent une odeur humide de bois mouillé. Les feuilles tombées au sol imprègnent l’air d’une senteur de terre ou d’herbe après l’averse.
Romain décide de faire une halte, il s’assied sur le banc qui est le témoin de ses nombreuses lectures lors des beaux jours d’été. Il réfléchit. Il pense à chaque seconde qu’il vient de vivre. [I] s’était porté au secours d’un homme qu’il avait appris à détester à force de l’entendre haranguer des multitudes de personnes rassemblées pour l’écouter.
Dîner seul au restaurant est gênant. Cette situation attise la curiosité des occupants des tables voisines. Pourquoi cet homme est-il seul ? Est-il misanthrope, misogyne, asocial ? Le plus désagréable réside dans l’attitude du serveur quand il réalise que personne n’accompagne le client qui cherche une table. Il lance alors d’un air qui s’apparente au reproche:
– Vous êtes seul ?
– Euh… Oui!
La question «vous êtes seul?» est souvent ponctuée d’un « Ah! » dépité, qui signifie: «Cet enquiquineur va occuper une table en me faisant perdre un deuxième couvert.» Le gêneur adopte ensuite et malgré lui un comportement coupable.
Ce client solitaire est alors placé de façon péremptoire à l’endroit que les couples ne veulent en aucun cas: la table dans le courant d’air. Il y a aussi celle qui est sur le passage de la foule défilant avec des manteaux qui emportent la salière ou les verres.
Sans cet inconvénient, dîner seul au restaurant est une activité qui peut se révéler agréable; c’est le meilleur moyen de savourer un bon plat sans être distrait par une conversation passionnante ou sans intérêt. On se divertit aussi parfois en saisissant à la sauvette la raison des préoccupations des gens, l’exaspération suscitée par les critiques sentencieuses d’une belle-mère, l’inquiétude provoquée par les sautes d’humeur d’un fils adolescent, la déprime causée par la jalousie d’un collègue de travail ou le despotisme d’un chef. Quelques roucoulements amoureux émergent de temps à autre pour rompre la monotonie engendrée par la litanie des tracas du quotidien exprimée par la plupart des individus. Ils sont alors plus difficiles à percevoir parce que murmurés afin de ne pas être entendus.
Il est aussi plus facile de peupler sa solitude dans le brouhaha d’une brasserie pleine à craquer. Le bruit assourdissant des conversations favorise paradoxalement la sérénité, la réflexion. Il oblige à ne plus entendre, à se concentrer exclusivement sur les saveurs, à prendre son plaisir en ne pensant à rien d’autre qu’à ce moment qui apaise et fait du bien dans l’existence. C’est pourquoi Romain aime fréquenter la brasserie Landolt, sorte d’essaim bourdonnant où se mêlent les étudiants venus de tous les pays, les professeurs ravis de déguster une bière, les bourgeois genevois heureux de s’encanailler et les réfugiés russes contents de se retrouver afin de jouer aux échecs. Il observe souvent ces immigrés venus de l’Est pour fuir l’Okhrana, la police secrète du tsar. Cette brasserie, en forme de trapèze, située au pied d’un immeuble, leur offre toujours la possibilité de s’installer dans un coin retiré où, à l’abri des oreilles indiscrètes, ils ont tous l’air de comploter. Tous semblent pauvres tout en affichant une attitude extrêmement digne. Leur courtoisie et la finesse de leurs manières impriment à leur physionomie quelque chose d’aristocratique, un rien suranné. Visiblement guère avantagés jusque-là par le destin, ces hommes donnent pourtant l’impression d’être des gens cultivés, probablement des autodidactes. On aurait dit qu’ils ont compensé leur statut social défavorisé par un désir d’apprendre.
– Monsieur? … Monsieur? …, dit une voix dont le propriétaire faisait un effort pour se faire entendre.
Le serveur, caractérisé ici par un costume noir et un tablier blanc, tire Romain de ses rêveries. Flanqué d’un air accort qu’il n’avait pas eu lors de leur premier contact, il s’exprime avec une emphase polie:
– Me permettez-vous de vous proposer de la compagnie?
Sa question paraît saugrenue. Elle aurait pu être celle d’un chasseur d’hôtel désireux d’arrondir ses fins de mois en recommandant aux clients les services non répertoriés d’une dame parmi les offres de l’établissement. »

Extraits
« Elena lève ses yeux bleus vers Romain avec une expression d’extrême douceur. Il y a dans son regard à la fois l’innocence d’un ange telle que la pensée romantique l’imagine et la malice d’une jeune femme à peine sortie de l’adolescence facétieuse. La main de Romain effleure son bras nu. Il ressent une émotion diffuse. L’épiderme d’Elena lui semble encore plus délectable au toucher que la peau d’une pêche gorgée de soleil. » p. 83

« Lorsque Romain et Boris arrivent en carrosse au Palais Tsarskoïe Sélo, situé au sud-ouest de Saint-Pétersbourg, Romain est impressionné par les lumières qui éclatent avec panache à toutes les fenêtres du bâtiment comprenant une centaine de pièces. Romain apprend alors de la bouche de son ami que Nicolas IT a fait installer non seulement l’électricité à l’intérieur de sa résidence impériale, mais aussi le chauffage central. Ils ont hâte d’entrer car ils sont transis de froid malgré les couvertures épaisses que leur cocher a eu la bonne idée de leur prêter pour accomplir les vingt-cinq kilomètres du parcours.
Romain admire l’architecture grandiose du palais niché au cœur d’un paysage enchanteur, au milieu d’une étendue de terre composée de parcs, de bois et de lacs. Le long de la façade principale de la demeure, dix colonnes corinthiennes, surmontées d’une balustrade, offrent au regard l’éclat majestueux de la construction. Le tout est pensé selon un esprit néoclassique. Les cinq grands salons en enfilade donnent directement dans le parc principal. Ce palais baroque a été conçu comme un corps de logis à l’italienne avec des façades immaculées et des coupoles dorées.
Dès son arrivée, le visiteur est frappé par l’ampleur de la résidence flanquée de deux ailes garnies d’un fronton triangulaire. Romain se dit que l’impératrice Catherine II a fait un beau cadeau à son petit-fils en commandant les travaux de ce palais.
Beaucoup de monde se presse à l’intérieur afin de se mettre au chaud. Romain est intimidé par le faste de la demeure et par la beauté des habits d’apparat des invités. Si son costume lui parait chic et de bon goût, il n’a pas le luxe ostentatoire de la plupart de ceux portés par tous ces gens à la cour du tsar. » p. 120

« Il est envoûté par la fragrance qui émane de sa peau. Elle sent délicieusement bon. Il ne parvient pas à définir tout ce qui compose le fond sensuel et tendre de son parfum, mais il se laisse enivrer par des effluves de zestes
d’agrumes, de jasmin, de rose de mai, de citron associé à la bergamote. Sa perception olfactive est stimulée par un bouquet de vétiver, de patchouli, de néroli, cette essence de fleur d’oranger tant prisée jadis par Louis XIV, et par la douceur de la vanille qui achève de titiller le plaisir de ses sens. Langoureux, suave, ce somptueux élixir, mélangé au velouté charnel d’Alina, font chavirer Romain. Il y a dans ce mélange quelques réminiscences de la sueur des dieux du Nil. Ils s’embrassent longuement. Ils s’enlacent et ne pensent plus à rien afin de profiter de cet instant privilégié qui les protège dans un monde parallèle, idéal, hors du temps et dans l’oubli du chaos du monde. Romain ne rentrera pas chez les Nevski de toute la nuit. » p. 140

« Un mois avant d’entamer son voyage tortueux à travers les pays belligérants en mars 1916, Romain se passionne pour un mouvement artistique né au cours de l’année 1915, au cabaret Voltaire de Zürich. Il assiste à Genève à un spectacle d’acteurs créatifs, novateurs et surtout provocateurs. La plupart sont des immigrés révoltés par l’hécatombe et les destructions engendrées par la guerre; leur production exprime l’extravagance, la causticité et la vivacité d’esprit des créateurs de ce mouvement appelé le dadaïsme. Romain aime d’emblée cette contestation culturelle qui semble prôner la rébellion contre un mode de vie considéré comme grotesque. Il assimile ces artistes à de nouveaux romantiques dont le pouvoir de dérision tente de s’opposer à toutes les contraintes politiques, idéologiques et esthétiques. Cette communauté d’intellectuels cherche à mettre en valeur l’importance de l’authenticité et de la spontanéité de l’être. À l’issue de cette représentation genevoise, Romain rencontre par hasard l’artiste-peintre Sophie Tauber-Arp, très proche de ce mouvement Dada. Un ami commun les met en relation et ils peuvent ainsi échanger quelques propos sur ce qu’ils viennent de voir et sur la naissance de cette révolte dadaïste. Elle lui parle du poète roumain Tristan Tzara, l’un des initiateurs de cette forme d’expression. Romain est ravi d’apprendre que Tzara décrit la poésie comme une façon de vivre et non comme une manifestation accessoire de l’intelligence. II se dit que «s’il osait, il se verrait bien entreprendre une telle démarche artistique». Il sait pourtant qu’il n’osera pas. Son métier demeure dans une sphère aléatoire, le changement et l’expérimentation ne sont pas toujours bien vus pour assurer une continuité de l’emploi. » p. 314

« Bien qu’en marge du conflit, la Suisse n’est pas épargnée par les conséquences délétères de la guerre. L’inflation débridée augmente fortement le coût de la vie. L’activité réduite des métiers du bâtiment engendre une crise du logement et une hausse des loyers. Les inégalités se creusent, des grèves s’ensuivent. Les salariés des centres industriels urbains subissent de plein fouet le contrecoup dû à l’absence de mesures sociales. Les entrepreneurs sont paralysés par la rupture des livraisons de matières premières. La raréfaction des biens et le départ de la main-d’œuvre étrangère, mobilisée dans les pays en guerre, accélère la gravité de la crise en imposant un rationnement des denrées alimentaires. En outre, la population dans son ensemble souffre d’un climat anxiogène causé par la crainte d’une invasion. » p. 350

À propos de l’auteur
ALTHAUS_jean_pierre_DRJean-Pierre Althaus © Photo DR

Écrivain, journaliste et comédien, Jean-Pierre Althaus a été le fondateur et le directeur de l’Octogone de Pully pendant plus de trente ans, tout en dirigeant les affaires culturelles de la Ville de Pully. Il est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre, romans et livres. Rédacteur culturel et metteur en scène, il a joué comme acteur dans une cinquantaine de spectacles et a tourné des films et des téléfilms. Il a aussi rédigé les textes des expositions permanentes du nouveau Musée Olympique de Lausanne. En juillet 2010, Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture et de la Communication, lui a décerné le grade de chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres. (Source: Éditions Infolio)

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Felis silvestris

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En deux mots
Après avoir bourlingué, une jeune femme retrouve un domicile fixe tandis que sa sœur part rejoindre un groupe d’activistes dans une forêt menacée par La Firme, une société d’exploitation minière. Son combat, raconté par la nouvelle sédentaire, est aussi l’occasion d’une introspection.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Comment ma sœur est devenue chat sauvage

Dans ce premier roman écologique, au sens premier du terme, Anouk Lejczyk cherche l’équilibre sur une planète menacée. En retraçant le parcours de sa sœur partie vivre en forêt, elle va aussi se (re)définir.

«Ma sœur, elle prend un peu d’air. Ma sœur, elle fait une césure. Ma sœur, elle prend de la hauteur…» Ce que fait sa sœur, la narratrice ne le sait pas vraiment, mais elle imagine ce que peut être la vie d’une jeune femme qui décide de rejoindre un groupe d’activistes partis se battre pour sauver ce qui reste de nature face aux appétits d’une société minière qui a déjà largement exploité les lieux. Un engagement plus ou moins compris par la famille. Son père préfère se concentrer sur ses travaux scientifiques, ses recherches portant sur la maladie de Laïme, sa mère préférant le silence pour ne pas avoir à expliquer le choix de sa fille aux études si brillantes. Reste donc une sœur pour chroniquer cette vie en forêt, même si elle-même se cherche aussi, songeant dans son nouveau gîte à ses voyages, son besoin d’ailleurs. «Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de lieu fixe moi non plus. Je le fantasmais parfois en portant mon sac de voyage trop lourd pour mes épaules, ou depuis ma tente rouge au sol gris argenté, plantée à la hâte dans la rocaille froide de montagnes aux noms étrangers. (…)
Il m’est arrivé de rester quelques semaines ou quelques mois dans un village où je me sentais bien accueillie. Je mimais la vie locale, je m’attachais aux personnes. Je m’imaginais me baigner chaque matin dans cette eau-là, et regarder le soleil se coucher à heure fixe depuis le même banc. Je me voyais mariée et avec des enfants, lavant les marmites, déterrant les pommes de terre. Ou bien guide touristique, interprète locale, l’Occidentale libre mais pleinement intégrée.
Mais un picotement venait me rappeler à l’ordre. Une ampoule se perçait au creux de ma main. Je n’étais pas cette femme-là. Ces gestes que j’exécutais n’étaient pas les miens, cette langue que je parlais me faisait penser de travers.»
Comme un miroir d’elle-même, cette sœur, à la fois si proche et si lointaine, a réussi là où elle a échoué. Elle est devenue chat sauvage.
Car dans la forêt, on entre dans la clandestinité et on se choisit un nom latin. Va donc pour Felis Silvestris, le chat sauvage, qui lui va si bien.
Entre manifeste écologique et quête d’identité, ce premier roman est très original, embrassant à la fois des sujets très actuels et des thématiques plus universelles. Je lui trouve par exemple une parenté certaine avec Encabanée et Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba, qui raconte les séjours en forêt d’une jeune femme et ce jeu de miroirs autour de la sororité qui permet tout à la fois de poser un diagnostic et de l’analyser avec un certain recul. Oui, il faut s’engager, mais pour quel résultat? Oui, il faut préserver les ressources, mais n’est-il pas déjà trop tard? Et qui de l’homme, avec sa science, ou de l’animal et son instinct finira-t-il par l’emporter? Ici l’intime et l’universel se rejoignent dans un habile questionnement de notre monde.

Felis Silvestris
Anouk Lejczyk
Les Éditions du Panseur
Premier roman
192 pages 17,00 €
EAN 9782490834082
Paru le 11/01/2022

Où?
Le roman est situé principalement dans une forêt qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Maman pense que tu as froid, tu as forcément froid là-bas, dans ta forêt. Que dehors par un temps pareil, malgré les constructions, les couvertures, les poêles à bois, malgré tout ça, dormir dehors l’hiver, non, on n’a pas idée. Je lui répète que les cabanes sont de vrais abris, que tu n’es pas seule, qu’il y a aussi la chaleur humaine. Mais elle continue : les types dans la rue c’est déjà terrible, mais toi, sa fille, dormir dans le froid, non ! Elle ne peut pas, ne veut pas l’imaginer.» A. L.
Sans crier gare, Felis est partie rejoindre une forêt menacée de destruction.
Elle porte une cagoule pour faire comme les autres et se protéger du froid. Du haut de sa cabane, ou les pieds sur terre, elle contribue à la vie collective et commence à se sentir mieux. Mais Felis ignore que c’est sa sœur qui la fait exister – ou bien est-ce le contraire ?
Entre les quatre murs d’un appartement glacial, chambre d’écho de conversations familiales et de souvenirs, une jeune femme tire des fils pour se rapprocher de Felis – sa sœur, sa chimère. Progressivement, son absence devient présence ; la forêt s’étend, elle envahit ses pensées et intègre le maillage confus de sa propre existence. Sans doute y a-t-il là une place pour le chat sauvage qui est en elle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté (Hocine Bouhadjera)
Blog Christlbouquine
Blog Mumu dans le bocage
Blog Tu vas t’abîmer les yeux
Blog Mémo Émoi
Blog Joellebooks


Rencontre littéraire avec les Éditions Le Panseur, en présence d’Isabelle Aupy, éditrice et autrice et d’Anouk Lejczyk, autrice de Felis silvestris © Production VLEEL

Les premières pages du livre
Maman pense que tu as froid, tu as forcément froid là-bas, dans ta forêt. Que dehors par un temps pareil, malgré les constructions, les couvertures, les poêles à bois, malgré tout ça, dormir dehors l’hiver, non, on n’a pas idée. Je lui répète que les cabanes sont de vrais abris, que tu n’es pas seule, qu’il y a aussi la chaleur humaine.
Mais elle continue: les types dans la rue c’est déjà terrible, mais toi, sa fille, dormir dans le froid, non! Elle ne peut pas, ne veut pas l’imaginer.
Le téléphone entre l’épaule et la joue, j’ouvre la fenêtre.
Un vent faible agite les branches fines de quatre pruniers sans feuilles. La lumière des lampadaires ne m’est d’aucune aide: pluie ou neige, c’est indiscernable.
Je t’imagine en écouter la cadence irrégulière, nichée quelque part dans le trou d’un vieux tronc. Ça doit sentir bon la mousse et les champignons. Je dis à maman de ne pas s’inquiéter.

Quand j’ai lâché mes affaires au milieu du studio, ça n’a fait aucun bruit. Il faut croire que le lino beige absorbe les ondes, ou que les valises n’avaient plus rien à dire. Elles sont restées silencieuses sans savoir ce qu’elles faisaient là, pour combien de temps ni pourquoi.
Je dois remettre mes pendules à l’heure et mes pieds sur terre, c’est ce que m’a dit papa quelques mois avant mon retour. La fuite doit cesser, ma fillotte, la fuite doit cesser, a-t-il ajouté en s’écoutant parler – son sens des formules a toujours été  supérieur à celui des réalités.
D’accord. Je vais ranger mon costume d’exploratrice, démêler ma tignasse, rehydrater ma peau brûlée.
Prendre soin de moi, m’a conseillée à son tour l’amie qui me prête son appartement – elle a même laissé quelques produits de beauté pour m’encourager.
Et surtout, la grande idée: me sentir chez moi. Malgré les objets et les voisins que je ne connais pas; malgré mon absence de repères dans cette ville où je ne suis venue qu’une fois, il y a longtemps. Mon amie m’a préparé un lit et laissé quelques petits mots pour les choses pratiques, d’autres pour me faire sourire. On est bien d’accord que c’est du temporaire, juste en attendant.
En attendant quoi? Que je sache répondre à cette question.
Alors je suis là, de retour parmi les miens, c’est officiel.
Pleinement en prise avec le quotidien, concernée par tout ce que l’on nomme monde. Il me faudra sans doute du temps pour croire à nouveau à cette
connexion en continu, mais je vais m’accrocher. Je vais plonger la tête dans la vie, la vraie. Il est trop tard pour me retourner et trop tôt pour un nouveau départ.
Ici, il y a du pain sur la planche, du bon pain de mon pays qui n’a pas son égal. Du bon pain sur une bonne planche en bois, solide et durable. Auprès des miens, je
serai quelqu’un de bien. Et toi, tu ne m’as pas attendue pour te sauver.

Pendant longtemps les forêts étaient loin, loin de nos plaines jaunes et de nos vacances bleues; sans l’ombre d’un bois sinon ceux des histoires du soir, avec des
enfants perdus et des animaux qui parlent. La belette, souviens-toi, la belette qui riait fort et qui perdait le fil – Eh ! La belette, arrête de bayer aux corneilles, le danger
rôde, les humains sont là! – Elle agaçait maman, la belette, avec sa voix si haut perchée.
De temps en temps, les forêts débarquaient quand même dans la rubrique faits divers du journal local. Samedi, Madame R. faisait son jogging hebdomadaire dans le bois de S., mais elle n’est jamais revenue; la jeune femme promenait son chien comme tous les soirs, mais autour de minuit, on a vu l’animal rentrer
seul; l’adolescente venait d’avoir son bac, elle a disparu sans raison.
Pendant longtemps les forêts étaient loin ou bien c’était nous qui les tenions   distance ; il y avait là un potentiel de disparition dont il fallait se garder pour
préserver la vie tranquille, la seule qui valait.
Puis j’ai reconnu tes yeux sur une photo, au milieu d’une page web. Dans la fente d’une cagoule: tes grands yeux bleu clair, ceux de maman, ceux de mamie
et des générations de femmes avant elles. Le bleu des sœurs aînées. Encadré de tissu noir, notre blason de famille crève l’écran. Je me demande quel objectif tu fixes avec une telle détermination. Sans doute y a-t-il, face à toi, quelqu’un qui le sait. J’ai envoyé l’article à maman. Objet: Ta fille.
On y parle de votre occupation des lieux. Grâce à vous, le déboisement a bien ralenti; votre mode de vie et vos méthodes suscitent des réactions très clivées
dans les environs, mais vous trouvez quand même de nombreux soutiens.
Une autre photo, celle d’un vaste no man’s land, illustre l’exploitation minière qui sévit autour de votre camp; la légende dit que 90% de la forêt a été rasée par la
Firme au cours des trente dernières années. L’article énonce une série de termes techniques impressionnants: couche sédimentaire, extraction du lignite, pelle
hydraulique, roue à godets. J’imagine des personnes sur le chantier qui égrènent ces mots sans les entendre, comme un vocabulaire quotidien depuis longtemps intégré ; peut-être est-ce votre cas aussi?
Je ne crois pas t’avoir jamais entendu dire lignite. Ni mine à ciel ouvert. Ni mort-terrain. D’ailleurs, si c’était le cas, je l’aurais sans doute compris en un mot: morterrain.
Et tu m’aurais expliqué dans ton langage, ce langage bien à toi que je saisissais pourtant, que le mortterrain, c’est cette immense surface de terre que les humains
laissent à l’abandon après que leurs ogres-machines l’ont creusée, fouillée de fond en comble, pillée jusqu’au dernier caillou. Oui, aurais-tu ajouté, les humains font ça: ils volent toutes les ressources d’une terre et la laissent éventrée, les tripes minérales à l’air, dessinant son propre cimetière. J’aurais alors entendu la mort dans le mot composé, et dans ton âme de grande sœur déjà trop éprouvée.
L’article raconte aussi le revirement récent. Avec courage et obstination, des naturalistes ont prouvé l’existence d’animaux rares parmi les arbres encore debout.
À coups de noms latins, de relevés d’empreintes et d’expertises de laboratoire, ces personnes ont fait basculer le destin de votre bout de terre lors du procès.
La Firme doit vous laisser tranquilles désormais. Plus de repérages, plus d’incursions, plus d’abattage. Vous faites partie des espèces protégées. »

Extrait
« Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de lieu fixe moi non plus. Je le fantasmais parfois en portant mon sac de voyage trop lourd pour mes épaules, ou depuis ma tente rouge au sol gris argenté, plantée à la hâte dans la rocaille froide de montagnes aux noms étrangers. De temps en temps accompagnée, souvent seule. Je m’étais inventé un but: toute la journée, je marchais. Le soir, j’improvisais des prières que j’adressais à différentes étoiles — tu avais la tienne.
Il m’est arrivé de rester quelques semaines ou quelques mois dans un village où je me sentais bien accueillie. Je mimais la vie locale, je m’attachais aux personnes. Je m’imaginais me baigner chaque matin dans cette eau-là, et regarder le soleil se coucher à heure fixe depuis le même banc. Je me voyais mariée et avec des enfants, lavant les marmites, déterrant les pommes de terre. Ou bien guide touristique, interprète locale, l’Occidentale libre mais pleinement intégrée.
Mais un picotement venait me rappeler à l’ordre. Une ampoule se perçait au creux de ma main. Je n’étais pas cette femme-là. Ces gestes que j’exécutais n’étaient pas les miens, cette langue que je parlais me faisait penser de travers. » p. 69-70

À propos de l’auteur
LEJCZYK_Anouk_©Patrice_Gagnant_leprogresAnouk Lejczyk © Photo Patrice Gagnant – Le progrès

Née en 1991, Anouk Lejczyk a suivi des études de lettres et les beaux-arts, avant de partir pour un tour du monde. Elle a tourné deux documentaires avant de se lancer dans l’écriture: en 2012 tout d’abord au Pérou, puis en 2017 en Casamance. Le premier, Asi Nomas, racontait sa rencontre avec Hector, un Indien qui vit en Amazonie ; le second, Permakabadio, relatait un projet de permaculture mené par des habitants d’un village du Sénégal et de jeunes Européens. De retour en France, riche de rencontres et d’expériences incroyables, elle rejoint en 2017 le master de création littéraire de Paris XIII pour revenir à son premier amour: l’écriture. Depuis, Anouk explore son sujet de prédilection: les mondes forestiers et les façons de les écrire comme de les habiter. Felis Silvestris est son premier roman. (Source: Éditions du Panseur / Ma(g)ville)

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Décomposée

BEAUVAIS_decomposee

  Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo_2019

En deux mots
Baudelaire qui se promène avec Jeanne Duval voit au bord d’un chemin une femme en décomposition. Ce cadavre est celui d’une femme qui a souhaité s’émanciper et qui va inspirer le poète et susciter la colère de sa muse.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«L’essence divine de mes amours décomposés»

Clémentine Beauvais est la nouvelle pépite dénichée par Cécile Coulon pour sa collection Iconopop. Ce roman écrit en vers libres rend à la fois hommage à Baudelaire, à sa muse et aux femmes. Idéal pour fêter le «Printemps de la poésie».

Écrit en vers libres, ce roman s’inspire d’un poème de Baudelaire et pourrait être une belle manière de rendre hommage au poète dont nous avons célébré en avril 2021 le 200e anniversaire de la naissance. Voici ce poème, qui vous éclairera sur la démarche de Clémentine Beauvais:
Une charogne
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!

Dans ce livre, la charogne s’appelle Grâce. Elle va dialoguer avec Jeanne, la compagne et muse de Baudelaire, qui la découvre au hasard d’un chemin, en se promenant au bras de Charles. Le dialogue entre les deux femmes va se nourrir au fil des pages, comme un ruisseau devenant rivière, de leurs expériences, de leurs combats, de leurs souffrances. Car on reste bien dans la violence et la souffrance du poème. Et si on peut lire ce texte comme un chemin vers l’émancipation, on comprend d’emblée que cette soif de liberté se paiera par la mort.
Grâce va refuser de se fondre dans le moule et si comme ses consœurs apprend à manier l’aiguille, ce n’est pas pour broder un trousseau, mais pour développer une habileté manuelle qui va la mener à devenir une faiseuse d’anges, tout en s’interrogeant sur le bien-fondé de sa chirurgie. Rattrapé par les hommes qui entendent décider ce qu’il convient de faire du corps des femmes, elle va susciter la colère de Jeanne qui réclame vengeance et qui, comme Baudelaire, va redonner la parole à la victime
« Tout mon corps veut que ça tranche
que ça blesse que ça saigne tout veut vengeance tout tremble de haine
mes yeux sont des dagues ma langue danse flamme de l’enfer
mes mains mes aiguilles mes pieds tarentelle des démons
et c’est alors que je prends ma nouvelle décision: j’ai couché avec eux j’ai été couchée par eux, sous eux, j’ai recousu ce qu’ils avaient cassé j’ai endormi leurs enfants perdus et maintenant je vais les tuer les tuer,
les hommes, les tuer dans leur sommeil
les tuer dans leurs calèches les tuer dans leurs salons les tuer dans leurs fauteuils
les tuer chez les femmes où ils cherchent refuge, les tuer jusqu’à ce qu’ils crient Grâce »
Cécile Coulon, qui dirige cette collection avec Alexandre Bord, a expliqué sa démarche sur les antennes de France Culture, soulignant que si on n’arrive pas à définir la poésie, on la reconnaît quand elle est là: «Je suis certaine que ce qui définit la poésie contemporaine c’est que, quand on est face à elle, que ce soit dans une salle de spectacle, dans une librairie ou sur internet on se dit: Je suis en train d’écouter ou de lire quelque chose qui me touche de manière si forte, que c’est forcément de la poésie.» En refermant ce livre de Clémentine Beauvais, on ne peut que lui donner raison.

Décomposée
Clémentine Beauvais
Éditions de l’iconoclaste
Premier roman
128 p., 13 €
EAN 9782378801960
Paru le 08/04/2021

Où?
Le roman est situé en France, du côté de Paris

Quand?
L’action se déroule dans le seconde moitié du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un court roman en vers libres, d’une grande modernité, qui transforme notre regard et nos a priori sur la déchéance féminine.
Au bord d’un chemin, une femme gît, en décomposition. Passant par là au bras de son aimée, un poète se délecte de cette vue infâme.
Clémentine Beauvais revisite avec audace le célèbre poème « Une charogne » de Charles Baudelaire. Elle imagine le destin de cette femme que l’histoire a bafouée, la faisant prostituée, chirurgienne, avorteuse, puis tueuse en série.
Un court roman à la forme inventive, impertinent et engagé.

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Entretien avec Clémentine Beauvais et lecture de Décomposée © Production Maison de la poésie

Les premières pages du livre
I. DÉTOUR D’UN SENTIER, 1855
Rappelez-vous l’objet –
longue griffe forgée
pour aller décrocher, au fond du couloir rose de velours rose,
un être. Une âme, peut-être. Miniature.
Oh j’en ai infligé des griffures.
Ce nom curieux,
ce nom de criminelle léger comme un nuage,
faiseuse d’anges,
ce nom-là c’est le mien. C’était.
Nom de celles qui déracinent
au creux des amies et des sœurs
les graines plantées par erreur.
Nom de crime comme une nacelle
d’osier, ouatée,
qui rend au ciel ce qu’on a déchiré,
au paradis toutes ces petites perles de chair,
ces anges.

Mes femmes,
elles pleuraient parfois (souvent),
parce qu’il faisait mal, cet objet-là,
quand il s’insinuait en elles,
mais finalement,
pas plus que tous les autres, pas plus que ce déferlement
de chairs blanches des hommes dans les nôtres, roses,
depuis qu’on en a l’âge,
et même longtemps avant ;
mes femmes elles me remerciaient de la soulager,
de leur dire : ce qui est entré là va en sortir. J’allais cueillir
cela, avec d’infinies précautions, sans me piquer,
sans trop défricher tout autour. Précisément.
La mûre tiède me tombait dans la main, et son jus de septembre.
J’en ai éparpillé de ces petites billes,
de ces tout petits étrangers.
Où sont-ils maintenant, ces anges que j’ai faits ?
Ces souffles minuscules.
Leurs âmes et la mienne, désormais, sont comme des bulles.
Je n’ai pas plus qu’eux mérité mon sort,
mais je crois que ma mort, à moi,
est quand même plus,
des promeneurs et des poètes, des amoureux,
laissée là à l’assaut des bêtes,
et je crois que ces passants se demandent encore :
est-ce que ce corps c’est celui d’une bête, ou bien d’un être humain ?
Ils préfèrent penser une bête, c’est certain, même si l’on distingue
des jambes, peut-être, un buste, un reste
de cervelle, gras comme du beurre,
sous le couvercle éclaté de la tête,
mais tout cela est-ce une bête
ou un… non, faites
que ce soit une bête, ou du moins
préservez-nous de toute certitude. Empêchez-nous d’imaginer
que des désirs humains aient un jour fait grincer cette
ossature,
des peurs humaines palpiter cette peau,
un cœur humain grelotter cette gorge.
Disons c’est une carcasse, quelque chose qui évoque
des os s’entrechoquant chez un équarrisseur,
pas le squelette d’un semblable. D’une semblable.
Un frère. Une sœur. Non : une charogne.
Là-bas, une bête grogne, m’ayant arraché un morceau
qu’elle ronge de ses crocs caillouteux,
j’entends ça sonner creux, râpeux,
comme le bois sous le canif des jeunes garçons
qui se sculptent des flûtes dans les branches mortes.
Les garçons ont eu droit au couteau,
longtemps avant que moi
j’aie droit
à mon objet.
Nous en reparlerons. Il sera question, beaucoup,
d’objets coupants. En attendant, voilà la situation :
ceci n’est plus mon corps. Dans la mort, il est devenu celui
de tout le monde. Il appartient, au détour d’un sentier,
à tout le monde.
Faites-en des poèmes. Je préfère cela à la tombe,
à la pierre roussie de lichen, je préfère.
C’est ma dernière coquetterie.
Toi, le poète qui passe, avec ta muse sous le bras,
brune et rose,
comme une musette en bandoulière : tu feras l’affaire.
Écoute ma musique, tandis que je me décompose.
Et pendant que je vous inspire,
et pendant que vous m’inspirez,
que votre souffle se sature
de mes humeurs disséminées,
juste avant que je disparaisse
absorbée par la terre et les bestioles,
juste avant que le ciel,
ou la nature, ou autre chose, me rappelle,
laissez-moi me rappeler.
Il faut de la concentration pour raconter
toute une vie, le temps d’une promenade amoureuse,
encourager celui qui contemple mon corps
à se rappeler le sujet
qui s’évapore,
ce beau matin d’été si doux.
Mes anges que j’ai faits, où êtes-vous ?

II. MONTAGNE, 1820
Viens voir, viens grignoter ce lobe d’oreille,
enfoncer tes petites dents, pas trop fort,
mordillement de chaton joueur, qui désire trop ce qu’il dévore
pour vouloir vraiment le gober.
Ce lobe d’oreille, viens voir viens jouer avec.
C’est comme de la viande, comme du coussin,
comme du bébé, comme tout ce qui ne doit jamais
mourir. La seule parcelle de nous à se souvenir
de la plus tendre enfance,
même quand tout autour est plissé,
affaissé.
Pendeloque d’enfance. C’est pour ça qu’on veut en manger.
Grâce dit mon grand-père enfin tu me fais mal
cette enfant me fait mal elle me mange l’oreille
cannibale anthropophage
petite sauvage.
Ses insultes sont pour rire, elles rebondissent
comme rebondissent entre mes dents ses lobes, il les dégage
de ma bouche, me repousse, le fauteuil crisse.
Qu’est-ce qu’on va faire de cette petite harpie-là,
dit mon grand-père. Il va falloir l’abandonner dans la forêt.
Elle se fera dévorer par un loup,
et puis c’est tout.
C’est elle qui le dévorera, prédit ma mère.
Avec ses dents de lait.
Je les imagine, mes dents, s’enfoncer dans la fourrure,
le goût de terre crue dans le pelage rêche
comme les herbes sèches au plus jaune de l’été.
La viande du loup coriace pire que la pire rosse,
mais dans le sang la saveur de noisette
des écureuils.
J’ai envie de manger toute la nature.
Ce souvenir-là, je dois avoir trois ans,
les soldats sont passés devant notre maison,
j’ai vu leurs vestes rouges. Ils vont là où c’est blanc.
Ils reviennent gelés (pas tous) (beaucoup sont morts).
Ils garderont la neige dans le sang
jusqu’au bout de leur vie. Je grandis, un petit peu,
pas beaucoup,
j’ai toujours été petite. Même maintenant, pourriture,
même tartinant la terre comme une confiture,
je ne prends guère de place. Je tiens dans un espace
compact.

Les soldats passent, les saisons passent, je pousse
dans ces montagnes
où les garçons aux pattes de grillon
élèvent des chèvres, et les filles cousent, avec du fil mauvais,
des broderies utiles, et tristes, des serviettes, des dentelles,
un trousseau de mariage pour le jour où la petite église grise
tintera pour elles.
Moi aussi, pendant ce temps,
j’apprends l’aiguille et le fil
mais pas si sagement.
Ce petit art de femme, les assauts patients qu’il permet,
il me semble les savoir entièrement déjà :
l’aiguille me guide et me soumet.
On dit : quel trousseau notre Grâce se préparera !
Comme elle rendra jalouses les autres demoiselles !
Mais je sais, moi, que mes aiguilles œuvreront
à autre chose. Elles sont la seule arme
dont je dispose.
Je ne grandis pas beaucoup.
Mon lit susurre
(un seul lit pour toute la famille) ;
les parents, durs dans la journée,
la nuit, se font mollesse. Corps de mère lassé
somnole déjà quand s’y enfonce
corps de père lassé.
Le feu aussi se lasse dans le foyer,
les brindilles croustillent, le père grogne,
la mère ronfle, les braises sifflent,
le père souffle, le silence se fait.
Et la glu du sommeil leur scelle les paupières.
Ensuite le frère.
Et moi.
Le sommeil ne vient pas saisir le frère
Tant qu’il lui reste son désir, qui tressautait
Au rythme des exhalaisons des parents.
Le frère est plus grand. Après lui il y a moi,
Puis deux petites sœurs. Alors dans ce lit je fais barrage, je fais mur,
Parce que moi j’ai l’âge de raison ;
Elles, elles sont légères que du liège,
Les os encore comme les joncs
Dont on fait les paniers. A peine assez solides
Pour transporter une brassée de fraises. Moi tout est dur déjà
Tout est muscle, »

Extrait
« Tout mon corps veut que ça tranche
que ça blesse que ça saigne tout veut vengeance tout tremble de haine
mes yeux sont des dagues ma langue danse flamme de l’enfer
mes mains mes aiguilles mes pieds tarentelle des démons
et c’est alors que je prends ma nouvelle décision: j’ai couché avec eux j’ai été couchée par eux, sous eux, j’ai recousu ce qu’ils avaient cassé j’ai endormi leurs enfants perdus et maintenant je vais les tuer les tuer,
les hommes, les tuer dans leur sommeil
les tuer dans leurs calèches les tuer dans leurs salons les tuer dans leurs fauteuils
les tuer chez les femmes où ils cherchent refuge, les tuer jusqu’à ce qu’ils crient Grâce »

À propos de l’auteur
BEAUVAIS_Clementine_©Celine_NieszawerClémentine Beauvais © Photo Céline Nieszawer

Clémentine Beauvais est née en 1989. Elle est l’autrice de plusieurs romans pour la jeunesse dont Songe à la douceur, Âge tendre, Brexit romance et Les Petites Reines, couronnés de nombreux prix littéraires. (Source: Éditions de l’Iconoclaste)

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Partout le feu

LAURAIN_partout_le_feu  RL_Hiver_2022  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Roman en lice pour le Prix Régine Deforges du premier roman 2022

En deux mots
Militante antinucléaire, Laetitia n’hésite pas à mener des actions spectaculaires avec son groupe de militants. Mais dans une Lorraine polluée et désindustrialisée, son message a du mal à passer, y compris au sein de sa famille. Du coup, son moral est en berne.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les combats de la génération Tchernobyl

Dans un roman à l’écriture très originale, Hélène Laurain met en scène une militante écologiste dans une Lorraine polluée. Elle mène un combat difficile sur une planète qui brûle alors que le monde regarde ailleurs.

Impossible de ne pas commencer par parler de la forme de ce roman très original. Il est composé de lignes sans ponctuation, que l’on pourrait assimiler à des vers d’un long poème, mais qui donne surtout à Hélène Laurain une liberté de construire une œuvre à base de punchlines, de paroles de chansons, de SMS, de citations, de post-it, de formules qui font souvent mouche, sans pour autant empêcher la fluidité de la lecture.
Laetitia, la narratrice, est une militante écologiste qui, au début du livre, vient de se faire arrêter encore une fois par la police, après avoir pénétré illégalement sur un site nucléaire avec sa bande pour y déployer une banderole dénonçant les dangers de l’atome. Il semblerait du reste que dès sa naissance, elle était la prédestinée à endosser ce costume de militante:
«le 26 avril 1986
à minuit 44
je naissais à la maternité des Orangers
3 minutes avant La Sœur
39 minutes avant la libération
à 2 108 kilomètres de là
des 200 bombes d’Hiroshima
milliards de milliards de becquerel
C’est chouette
de fêter chaque année l’avènement
de la génération Tchernobyl.»
La région où elle a grandi aura aussi contribué à cristalliser son engagement. Car en Lorraine, outre la centrale nucléaire de Cattenom, se dessine le projet d’enfouissement de tous les déchets nucléaires. Le projet baptisé Cigéo vise à stocker en couche géologique profonde les «déchets radioactifs de haute activité et à vie longue produits par l’ensemble des installations nucléaires françaises, jusqu’à leur démantèlement». Pourquoi cet endroit? L’explication d’Hélène Laurain peut faire froid dans le dos, car il y a sans doute une part de vérité dans la décision des autorités:
«Vous la connaissez celle-là
c’est l’histoire de trois énarques et quatre polytechniciens
dans une salle de réunion
ils disent beaucoup de choses
en écrivent beaucoup moins
dans leur rapport aux N +2
Nous nous inscrirons dans une démarche
de revalorisation des territoires ruraux ils écrivent
On n’a plus de colonies alors on va fourrer la merde
dans le trou du cul de la métropole ils disent
ils se demandent
s’ils devaient choisir une région bien pourrie
pour y déverser un torrent de déchets laquelle ils choisiraient
après un top 3 rapide
Nord – Picardie – Lorraine
ils remarqueront
qu’ils ont tous un faible pour la Lorraine
une région
triste comme une salle de cinéma vide
en pleine projection
ils se diront
Avec la sidérurgie ils sont habitués à se faire bien polluer
ils sont endurants
à défaut d’être résilients
les hommes s’intéresseront à la Meuse
presque vide.»
Face aux risques encourus et face à une planète qui se dérègle un peu plus tous les jours, elle se devait d’agir, même si pendant longtemps, elle aura cherché une autre voie. Après des études brillantes, classe prépa puis ESC Reims, elle a travaillé dans la communication, puis dans les relations publiques, mais sans s’épanouir. «puis j’ai fait une dépression j’ai arrêté
maintenant je fais des petits boulots
et je milite
j’essaie de trouver du sens à ce que je fais voilà.»
Après avoir vu le film Wild plants de Nicolas Humbert, qui agira pour elle comme un mantra et dont des scènes jalonnent le roman, elle choisit d’oublier ses brillants plans de carrière et part grenouiller à Thermes-les-Bains, où un espace balnéaire essaie de faire illusion tout près des anciennes aciéries et se lance dans l’action militante avec sa bande, avec Fauteur, Taupe, Dédé et Thelma. Mais au fil du temps, ils comprennent l’immensité de leur tâche. Refaire le monde en buvant des bières, en s’attaquant aux SUV, en se réfugiant à La Cave pour écouter Nick Cave ou faire l’amour, c’est bien loin de leur objectif. Expédients vite expédiés. Feux vite éteints. À moins que…
Hélène Laurain réussit son entrée en littérature dans un style qui n’est pas sans rappeler À la ligne du regretté Joseph Ponthus. La force des mots, scandés et alignés comme des paroles de rap, fait naître une étonnante poésie, teintée à la fois d’humour et de désespoir. Le tout dans un rythme qui dit l’urgence. Comme une danse au bord du volcan.

Playlist


Grace de Jeff Buckley

Partout le feu
Hélène Laurain
Éditions Verdier
Premier roman
156 p., 16 €
EAN 9782378561284
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Lorraine, dans la ville imaginaire de Thermes-les-Bains ainsi qu’en Meuse, du côté de Bure.

Quand?
L’action se déroule de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Laetitia est née trois minutes avant sa sœur jumelle Margaux et trente-sept minutes avant l’explosion de Tchernobyl. Malgré des études dans une grande école de commerce, elle grenouille au Snowhall de Thermes-les-Bains, au désespoir de ses parents. Elle vit à La Cave où elle écoute Nick Cave, obsédée par les SUV et la catastrophe climatique en cours.
Il faut dire que Laetitia vit en Lorraine où l’État, n’ayant désormais plus de colonie à saccager, a décidé d’enfouir tous les déchets radioactifs de France. Alors avec sa bande, Taupe, Fauteur, Thelma, Dédé, elle mène une première action spectaculaire qui n’est qu’un préambule au grand incendie final.
Dans ce premier roman haletant où l’oralité tient lieu de ponctuation, Hélène Laurain, née à Metz en 1988, nous immerge au cœur incandescent des activismes contemporains.

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Les premières pages du livre
« souvent encore j’en rêve
je monte dans la camionnette blanche en dernier
quand nos regards se croisent on sourit nerveusement
Taupe a le visage jaune éclairé par son 3310
pianote pianote pianote
on l’appelle
la sonnerie c’est la symphonie de Mozart là
Taupe dit OK et raccroche
C’est bon l’appel a été passé dit Taupe à la cantonade
faut se grouiller
je nous regarde avec nos combis orange
des cosmonautes de Guantanamo
On est à une ou deux minutes dit Fauteur au volant
j’ai super envie de pisser
ça me fait tressauter le genou
Taupe me l’immobilise d’autorité
Ça va aller respire elle me dit
c’est un ordre c’est pas pour rassurer
je respire
personne dit rien
et on les voit au loin
les silhouettes
sales même la nuit
des tours de refroidissement
sabliers doux
et la fumée
toujours
déjà Taupe qui me dit plus fort
Tiens-toi prête
prends l’échelle prends l’échelle
tout le monde a dans la main son outil
elle la disqueuse
Dédé la pince à coupe rase
Thelma la pince multifonctions
Jona la moquette
Fauteur la bannière sur le siège à côté de lui
il freine en dérapant

Sors sors on me crie
j’ouvre la portière arrière saute fais glisser l’échelle
le sac de Taupe tombe au passage Fais gaffe putain
je m’enfonce les ongles dans le pouce ça saigne
on a quelques minutes pour entrer
Thelma commence à paniquer
C’est ça le bâtiment on est d’accord hein c’est ça hein elle dit
le premier grillage on le passe à l’échelle comme prévu
on essaie de stabiliser la moquette sur les barbelés
on glisse dessus
comme ça
on se ramasse comme des merdes de l’autre côté
à part Dédé qui galère à se relever ça marche ça fonctionne
on est tous passés en environ une minute
le deuxième grillage
faut l’ouvrir
la disqueuse de Taupe et de chaque côté les pinces
agrandissent le trou
c’est comme dans du beurre
désormais
chaque geste est limpide
Vite vite vite Taupe dit on entend la sirène de la police
on plaque la moquette à l’intérieur du trou
on y passe
y’a Taupe qui dit Putain et qui se tient l’oreille mais pas le temps
Bannière la bannière grouille
on se met en place comme prévu moi en deuxième entre Taupe et Fauteur
et on la déroule pour notre drone
F U R I E V E R T E
TCHERNOBYL, FUKUSHIMA… FICKANGE ?
derrière y’a Thelma et Dédé qui sortent les feux des sacs à dos
Thelma a une tête d’on-devrait-pas-être-là
Jona la face bourrée de tics

les copains ont même pas capté les flics qui sont sortis
de leur voiture dérapante
les flics savent que c’est nous
Olivier a appelé pour prévenir
normalement ils savent
ils ont ouvert le premier grillage
on est à trois mètres d’eux avec notre banderole
et ça commence à péter au-dessus de nos têtes
bombes prune
bouquets mer
embrasements pers
cascades
soleils
paillettes
doré doré doré
ça fait
un ascenseur de couleurs sur la façade crade
et tout ça
juste à côté de la piscine à combustibles
les explosions croustillantes puis les aigus en enfilade
les bruits qu’on connaît par cœur
ceux de la barbe à papa et des desperados
ça rappelle
l’été
la nuit
même aux flics
et toutes ces étoiles
se reflètent sur l’uniforme
et le bruit couvre leurs voix
leurs gestes
moi je ris
jusqu’à la claque de Taupe derrière mon crâne
Laeti oh
les flics finissent par ouvrir le premier portail
je pisse un peu quand je vois qu’ils ouvrent déjà le deuxième
adrénaline
on se rend les mains en l’air

on n’est pas des cow-boys
ils se jettent sur nous quand même
bam la tête par terre je finis de me pisser dessus
la dernière fusée est lancée par l’un l’une ou l’autre
BOUM le saule pleureur
les épaules des policiers absorbent le choc sonore
en même temps
ils dansent
la lumière dessine quelque chose sur leurs visages
ils me soulèvent à quatre
Ma chaussure je crie
putain
il me manque une chaussure
par terre ma chaussure je crie
une claque bouche/nez
Ma chaussure je chuchote
ils me jettent dans le fourgon Ta gueule ils disent je suis assise comme un tas tout mal fait
et les autres copains en tas tout mal faits à côté je les sens trembler
à l’intérieur ça jubile bien
en silence
compliqué de se sentir plus vivant que ça
Thelma a le visage de c’était-pas-une-partie-de-plaisir
Fauteur est en face de moi cette fois
d’une camionnette à l’autre
on se regarde
son visage à lui m’encourage
je pense
ils ont la police
on a la peau dure
je lui souris
j’ai peur
en route pour la garde à vue
c’était un beau feu d’artifice
*
eczéma : main gauche jusqu’au majeur
aujourd’hui je suis du matin à La Crasse
en arrivant j’ai écrasé
un pigeon
j’ai rêvé ou son aile tressaillait encore
Balec fait son interview
avec la journaliste de terrepourtous.fr
il est avec elle
à l’extérieur
il pointe fièrement l’enseigne
la commente content
Snowhall de Thermes-les-Bains
Tout schuss vers le fun
on s’était tapé des heures de brainstorming
pour cette enseigne
à la fin on avait dû choisir
la première idée de Balec
ils entrent dans le hall
Balec y reste pour que tout le monde le voie
il a dû travailler toute la nuit sur ses éléments de langage
je fais l’accueil
par la vitre je vois la piste
vide
secouée de neige artificielle
je l’observe
agiter son corps arqué
j’entends des bribes
Très select
accueillant une piste de ski indoor
d’Auckland Dubai Madrid La Haye Shanghai Barcelone
de 620 mètres de long aussi
heureux d’avoir construit les
crassiers des hauts fourneaux

sous la neige
de la revalorisation de l’image de la région dans la
démarche de proximité visionnaire de
la part belle également
à l’équipe de France de ski alpin qui passe
malgré les faux procès dont nous sommes
moins polluant qu’une grosse piscine
de l’avenir de la discipline
il serre la main à la journaliste
nous rejoint les joues rouges
s’accoude l’air de rien au comptoir de l’accueil
détaché
Et l’arsenic l’amiante et le plomb
l’air pourri qu’on respire
t’en parleras la prochaine fois je lui demande
il renifle
Laetitia
ah Laetitia
avec son monosourcil froncé là
ça fait presque des frisottis
arrête avec tes conneries un peu
c’est des rumeurs pour bosser moins ça
tu crois qu’ils nous laisseraient travailler ici si y’avait de l’arsenic
c’est toi l’arsenic
bon allez il dit en se mettant en chemin
à la sortie du boulot
le pigeon à côté de ma portière
n’est désormais plus qu’une crêpe
maximum 5 millimètres d’épaisseur
*
de retour dans La Cave
à écouter Nick Cave
C’est pour le jeu de mots Fauteur m’avait demandé sur Signal
Même pas j’écoute que Nick Cave
en ce moment
et je regarde qu’un film
Wild Plants de Nicolas Humbert
encore et encore et encore je lui avais écrit
je lui avais pas dit que tout ça
tout ça c’était de la beauté safe
à chaque fois ces images me font
entendre Mémou
et sa phrase sur la beauté
dans la merde y’a Pépou qui lave sa bagnole
tous les soirs 18 h 30
je lui gueule par le soupirail
C’est arrosage interdit t’as entendu parler de la canicule déjà
il sait tellement bien ne pas écouter
on dirait qu’il entend pas
il frotte avec son éponge chamois comme ça
il a vieilli ça se voit aux tempes »

Extraits
« le 26 avril 1986
à minuit 44
je naissais à la maternité des Orangers
3 minutes avant La Sœur
39 minutes avant la libération
à 2 108 kilomètres de là
des 200 bombes d’Hiroshima
milliards de milliards de becquerel
C’est chouette
de fêter chaque année l’avènement
de la génération Tchernobyl
j’ai dit à Pépou juste avant
que tout le monde n’arrive »
p. 46

« S’ils croient que la lutte se cantonne aux centrales
Ils sont encore plus cons qu’ils en ont l’air
j’aurais commencé par leur demander aux policiers
Vous la connaissez celle-là
c’est l’histoire de trois énarques et quatre polytechniciens
dans une salle de réunion
ils disent beaucoup de choses
en écrivent beaucoup moins
dans leur rapport aux N +2
Nous nous inscrirons dans une démarche
de revalorisation des territoires ruraux ils écrivent
On n’a plus de colonies alors on va fourrer la merde
dans le trou du cul de la métropole ils disent
ils se demandent
s’ils devaient choisir une région bien pourrie
pour y déverser un torrent de déchets laquelle ils choisiraient
après un top 3 rapide
Nord – Picardie – Lorraine
ils remarqueront
qu’ils ont tous un faible pour la Lorraine
une région
triste comme une salle de cinéma vide
en pleine projection
ils se diront
Avec la sidérurgie ils sont habitués à se faire bien polluer
ils sont endurants
à défaut d’être résilients
les hommes s’intéresseront à la Meuse
presque vide » p. 50

« post-it n° 19
disparition de la biodiversité
1000 x > taux naturel d’extinction des animaux
crise actuelle = 100 x + rapide que dernière extinction naturelle (dinosaures)
75 % environnement terrestre
40 % environnement marin
50 % cours d’eau: signes importants de dégradation
sur 105 732 espèces étudiées :
28 338 classées menacées »
P. 76

« Tu sais moi aussi j’ai changé mes habitudes dans le sens-où éructe
madame je bouffe de l’humus et des fanes
j’achète des fringues produites en France quitte à y mettre le prix
je mange de la viande plus que quatre fois par semaine
je fais mon compost j’achète à l’Amap
je fais ce que je peux
C’est trop tard pour faire ce qu’on peut je dis
c’est l’heure de faire le nécessaire
Tu parles en banderoles toi maintenant Dans-le-Sens-où la ramène
c’est pas notre système qui s’effondre c’est juste toi il enchaîne
Ouh t’as travaillé tes répliques bravo j’applaudis
Toi et tes petits airs supérieurs
tu nous as toujours pris de haut il me répond
vu d’où je viens personne aurait parié sur moi
alors ouais je suis fier de ma grosse montre
et de ma grosse bagnole
j’ai pas le luxe de me la jouer
retour aux sources et la vie dans les forêts moi je peux pas retourner chez papa maman si je perds mon boulot
et j’hériterai pas d’une villa six pièces dans le centre-ville
alors à partir de dorénavant
tes leçons tu peux bien te les foutre dans le »
p. 94

« Bonjour
comment allez-vous depuis le temps
C’est Madame Mueller bonjour
Ah vous êtes mariée félicitations
Non
un silence
Alors qu’est-ce que ça a donné après la prépa
vers quoi vous êtes-vous dirigée
J’ai fait l’ESC Reims
c’était un cauchemar
après j’ai travaillé dans la communication un peu par dépit
c’était pas mieux
d’abord marketing digital
je ne sais pas ce qui ma pris
puis communication culturelle
un passage malheureux par les public relations à Luxembourg
puis j’ai fait une dépression j’ai arrêté maintenant je fais des petits boulots
et je milite
j’essaie de trouver du sens à ce que je fais voilà
Ah
très bien
je vois
eh bien
bon courage alors mademoiselle
silence
Vous n’avez pas changé en tout cas »
p. 130-131

À propos de l’auteur
LAURAIN_Helene_©Sophie_BassoulsHélène Laurain © Photo Sophie Bassouls

Née à Metz en 1988, Hélène Laurain a étudié les sciences politiques ainsi que l’arabe en France et en Allemagne, puis la création littéraire à Paris-VIII. Elle vit dans le Grand Est avec sa famille et y travaille en tant que traductrice de l’allemand. Elle anime actuellement un groupe de lecture au Fonds régional d’art contemporain de Lorraine autour du thème de l’émancipation. Elle s’intéresse notamment à ce qui a trait au vivant, au féminisme, à la maternité, et s’attache à trouver des formes qui disent le contemporain. Partout le feu est son premier roman (Source: Éditions Verdier)

Compte instagram de l’auteur https://www.instagram.com/helene_laurain/

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Regardez-nous danser

SLIMANI_regardez-nous_danser  RL_Hiver_2022

En deux mots
Le travail a fini par payer. Désormais Amine et Mathilde sont à la tête d’une exploitation florissante et peuvent rêver d’offrir un bel avenir à leurs enfants. Mais si Aïcha, partie étudier la médecine à Strasbourg, ressemble à une fille modèle, il n’en va pas de même pour les garçons.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La seconde génération Belhaj prend son envol

Dans ce second volet de sa trilogie, Leïla Slimani raconte la périodes des années 1960-1970. Ces années de plomb durant lesquelles les enfants d’Amine et Mathilde Belhaj vont s’émanciper.

Quel plaisir de retrouver la famille Belhaj pour le second volet de la fresque historico-familiale imaginée par Leïla Slimani. On rassurera d’emblée ceux qui découvriraient leur histoire avec ce second volume, il peut se lire indépendamment, d’autant que la romancière dresse en ouverture la liste des personnages et leur biographie jusqu’aux débuts de ce second tome.
Nous voilà donc dans les années soixante, après l’arrivée au pouvoir d’Hassan II. Si la période la plus chaude du jeune État indépendant est désormais passée, elle n’en est pas moins délicate, la sécurité étant l’obsession du monarque qui va installer les années de plomb. Et en parlant de chaleur, l’image qui ouvre le roman est celle d’une pelleteuse qui vient creuser la piscine dont Mathilde a longtemps rêvé pour pouvoir se rafraîchir et que Amine, son mari a longtemps refusé d’installer. Le patron ne voulant pas offrir le corps de son épouse en maillot de bain à la vue de ses ouvriers. Mais l’Alsacienne a finalement eu le dernier mot. Après les années passées à construire et à développer le domaine, il est peut-être temps de jouir des fruits de leur labeur. C’est ce que Selim, le garçon de la famille se dit aussi, peu enclin à se retrousser les manches, à l’inverse de sa sœur Aïcha, partie en France pour y suivre des études de médecine. À Strasbourg, dans la région natale de sa mère, elle va s’investir entièrement dans sa formation et réussir brillamment avant de regagner Meknès.
Pour elle, comme pour son frère, la grande question dans ce pays en pleine mutation reste désormais l’amour.
Leïla Slimani montre parfaitement comment mai 68 et plus encore le mouvement hippie viennent imprégner la jeunesse marocaine. Et quand le premier homme pose le pied sur la lune, tout le monde se prend à rêver et à se dire qu’après un tel exploit, on va pouvoir relever tous les défis. Selim va vouloir goûter à ces promesses en partant pour Essaouira. Aïcha, quant à elle, ira travailler dans une clinique de Rabat. Et au moment où le pouvoir, après l’attentat dont est victime Hassan II, durcit son régime et entend «nettoyer les rues» de ses opposants, la seconde génération des Belhaj parle de désir, de conquête, de sexe. Des relations se nouent, pas forcément celles qu’auraient voulues leurs parents, mais qui permettent à la romancière de nous montrer les contradictions et les aspirations de la jeunesse dans un pays où la modernité côtoie la grande misère. C’est du reste là que réside toute la force de Leïla Slimani : partant des choses les plus intimes, elle nous explique mieux que ne le ferait une thèse d’histoire les mutations et les contradictions du Maroc avec ses fortes inégalités sociales et ce choc des générations.

Regardez-nous danser (Le Pays des autres t. 2)
Leïla Slimani
Éditions Gallimard
Roman
368 p., 21 €
EAN 9782072972553
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé au Maroc, principalement à Meknès et dans les environs, mais aussi à Rabat et Essaouira. On y évoque aussi Strasbourg.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1960-1970.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Année après année, Mathilde revint à la charge. Chaque été, quand soufflait le chergui et que la chaleur, écrasante, lui portait sur les nerfs, elle lançait cette idée de piscine qui révulsait son époux. Ils ne faisaient aucun mal, ils avaient bien le droit de profiter de la vie, eux qui avaient sacrifié leurs plus belles années à la guerre puis à l’exploitation de cette ferme. Elle voulait cette piscine, elle la voulait en compensation de ses sacrifices, de sa solitude, de sa jeunesse perdue. »
1968: à force de ténacité, Amine a fait de son domaine aride une entreprise florissante. Il appartient désormais à une nouvelle bourgeoisie qui prospère, fait la fête et croit en des lendemains heureux. Mais le Maroc indépendant peine à fonder son identité nouvelle, déchiré entre les archaïsmes et les tentations illusoires de la modernité occidentale, entre l’obsession de l’image et les plaies de la honte. C’est dans cette période trouble, entre hédonisme et répression, qu’une nouvelle génération va devoir faire des choix. Regardez-nous danser poursuit et enrichit une fresque familiale vibrante d’émotions, incarnée dans des figures inoubliables.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Femme actuelle (Secrets d’écriture)
France TV culture (Laurence Houot)
RTS (Podcast Qwertz – entretien avec Leïla Slimani)
La Vie (Marie Chaudey)
Le Courrier de l’Atlas (Mishka Gharbi)
Paris Match (Émilie Lanez)


Les Rendez-vous Littéraires rue Cambon invitent Leïla Slimani © Production Chanel

Les premières pages du livre
« Mathilde était à la fenêtre et observait le jardin. Son jardin opulent et désordonné, presque vulgaire. Sa vengeance contre l’austérité à laquelle son mari, en tout, la contraignait. Le jour était à peine levé et le soleil, encore timide, perçait à travers les frondaisons. Un jacaranda, dont les fleurs mauves n’étaient pas encore écloses. Le vieux saule pleureur et les deux avocatiers qui ployaient sous des fruits que personne ne mangeait et qui pourrissaient dans l’herbe. Le jardin n’était jamais aussi beau qu’à cette période de l’année. On était au début du mois d’avril 1968 et Mathilde pensa qu’Amine n’avait pas choisi ce moment par hasard. Les roses, qu’elle avait fait venir de Marrakech, s’étaient ouvertes quelques jours auparavant et dans le jardin flottait une odeur fraîche et suave. Au pied des arbres s’étendaient des buissons d’agapanthes, de dahlias, des massifs de lavande et de romarin. Mathilde disait que tout poussait ici. Pour les fleurs, cette terre était bénie.
Déjà lui parvenait le chant des étourneaux et elle aperçut, sautillant dans l’herbe, deux merles qui piquaient leur bec orange dans la terre. L’un d’eux avait sur la tête des plumes blanches et Mathilde se demanda si les autres merles se moquaient de lui ou si, au contraire, cela faisait de cet oiseau un être à part que ses congénères respectaient. « Qui sait, songea Mathilde, comment vivent les merles. »
Elle entendit le bruit d’un moteur et la voix des ouvriers. Sur le sentier qui menait au jardin surgit un monstre énorme et jaune. D’abord, elle vit le bras métallique et, au bout de ce bras, la gigantesque pelle mécanique. L’engin était si large qu’il avait du mal à passer entre les allées d’oliviers et les ouvriers hurlaient des indications au conducteur de la pelleteuse qui arracha des branches sur son passage. Enfin, la machine se gara et le calme revint.
Ce jardin avait été son antre, son refuge, sa fierté. Elle y avait joué avec ses enfants. Ils avaient fait la sieste sous le saule pleureur et des pique-niques à l’ombre du caoutchouc du Brésil. Elle leur avait appris à débusquer les animaux qui se dissimulaient dans les arbres et les buissons. La chouette et les chauves-souris, les caméléons qu’ils cachaient dans des boîtes en carton et laissaient parfois mourir sous leurs lits. Et quand ses enfants avaient grandi, quand ils s’étaient lassés de ses jeux et de sa tendresse, elle était venue y oublier sa solitude. Elle avait planté, taillé, semé, repiqué. Elle avait appris à reconnaître, pour chaque heure de la journée, le chant des oiseaux. Comment pouvait-elle, à présent, rêver de chaos et de dévastation ? Souhaiter l’anéantissement de ce qu’elle avait aimé ?
Les ouvriers pénétrèrent dans le jardin et plantèrent des piquets de manière à former un rectangle de vingt mètres sur cinq. Ils prenaient soin en se déplaçant de ne pas écraser les fleurs avec leurs bottes en caoutchouc, et cette attention, touchante mais inutile, émut Mathilde. Ils firent signe au conducteur de la pelleteuse qui jeta sa cigarette par la fenêtre et démarra le moteur. Mathilde sursauta et ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, l’énorme pince métallique s’enfonçait dans le sol. La main d’un géant pénétrait la terre noire et libérait une odeur de mousse et d’humus. Elle arrachait tout sur son passage et, au fil des heures, se forma un haut monticule de terre et de roches sur lequel gisaient des arbustes sans vie et des fleurs décapitées.
Cette main de fer, c’était celle d’Amine. C’est ce que pensa Mathilde pendant cette matinée qu’elle passa, immobile, derrière la fenêtre du salon. Elle s’étonna que son mari n’ait pas souhaité assister à ce spectacle et voir tomber, un à un, les plantes et les arbres. Il avait affirmé que le trou ne pouvait être que là. Qu’il faudrait creuser au pied de la maison, sur la partie la plus ensoleillée du terrain. Oui, là où se trouvait le lilas. Là où autrefois avait poussé le citrange.
Il avait d’abord dit non. Non, parce qu’ils n’en avaient pas les moyens. Parce que l’eau était un bien rare et précieux dont on ne pouvait user pour son loisir. Il avait dit non en hurlant parce qu’il haïssait l’idée d’afficher ce spectacle indécent devant les paysans misérables. Que penserait-on de l’éducation qu’il donnait à son fils, de la façon dont il se comportait avec sa femme quand on la verrait, à moitié nue, nager dans une piscine ? Il ne vaudrait pas mieux, alors, que les anciens colons ou ces bourgeois aux mœurs décadentes qui pullulaient dans le pays et affichaient, sans pudeur, leur éclatante réussite.
Mais Mathilde ne renonça pas. Elle balaya ses refus. Année après année, elle revint à la charge. Chaque été, quand soufflait le chergui et que la chaleur, écrasante, lui portait sur les nerfs, elle lançait cette idée de piscine qui révulsait son époux. Elle pensait qu’il ne pouvait pas comprendre, lui qui ne savait pas nager et avait peur de l’eau. Elle se fit douce, roucoulante, elle le supplia. Il n’y avait pas de honte à afficher leur réussite. Ils ne faisaient aucun mal, ils avaient bien le droit de profiter de la vie, eux qui avaient sacrifié leurs plus belles années à la guerre puis à l’exploitation de cette ferme. Elle voulait cette piscine, elle la voulait en compensation de ses sacrifices, de sa solitude, de sa jeunesse perdue. Ils avaient plus de quarante ans maintenant et rien à prouver à personne. Tous les fermiers des alentours, enfin ceux qui vivaient de façon moderne, possédaient une piscine. Est-ce qu’il préférait qu’elle aille s’exhiber au bassin municipal ?
Elle le flatta. Elle vanta ses succès dans la recherche sur les variétés d’oliviers et les exportations d’agrumes. Elle crut le faire plier en se tenant là, devant lui, ses joues roses et brûlantes, ses cheveux collés sur les tempes par la transpiration, ses mollets couverts de varices. Elle lui rappela que tout ce qu’ils avaient gagné, ils le devaient à leur travail, à leur acharnement. Et il la corrigea : « C’est moi qui ai travaillé. C’est moi qui décide comment on dispose de cet argent. »
Lorsqu’il dit cela, Mathilde ne pleura pas et ne se mit pas en colère. Elle sourit intérieurement, pensant à tout ce qu’elle faisait pour lui, pour la ferme, pour les ouvriers qu’elle soignait. Au temps passé à élever leurs enfants, à les accompagner aux cours de danse et de musique, à surveiller leurs devoirs. Depuis quelques années, Amine lui avait confié la comptabilité de la ferme. Elle établissait les factures, payait les salaires et les fournisseurs. Et parfois, oui, parfois il lui arrivait de falsifier les comptes. Elle modifiait une ligne, inventait un ouvrier supplémentaire ou une commande qui n’avait jamais eu lieu. Et dans un tiroir dont elle était la seule à posséder la clé, elle cachait des liasses de billets qu’elle roulait avec un élastique beige. Elle le faisait depuis si longtemps qu’elle n’éprouvait plus de honte et même plus de peur à l’idée d’être découverte. La somme grossissait et elle estimait que c’était une retenue bien méritée, une taxe qu’elle prélevait pour compenser ses humiliations. Et pour se venger.
Mathilde avait vieilli et sans doute par sa faute, sa faute à lui, elle faisait plus que son âge. La peau de son visage, constamment exposée au soleil et au vent, paraissait plus épaisse. Son front et les coins de sa bouche s’étaient couverts de rides. Même le vert de ses yeux avait perdu son éclat, comme une robe qu’on a trop portée. Elle avait grossi. Pour provoquer son mari, elle se saisit, un jour de canicule, du tuyau d’arrosage qui servait au jardin et, sous le nez de la bonne et des ouvriers, s’aspergea tout entière. Ses vêtements collèrent à son corps, laissant voir ses tétons durcis et sa toison pubienne. Ce jour-là, les ouvriers prièrent le Seigneur en passant la langue entre leurs dents noircies pour qu’Amine ne devienne pas fou. Pourquoi une adulte ferait-elle une chose pareille ? C’est vrai, on aspergeait les enfants parfois, quand ils manquaient de s’évanouir, quand le soleil ardent les faisait délirer. On leur disait de bien fermer le nez et la bouche car l’eau du puits rendait malade et pouvait vous tuer. Mathilde était comme les enfants et, comme eux, elle n’était jamais lasse de supplier. Elle évoquait le bonheur d’autrefois, leurs vacances à la mer dans le cabanon de Dragan à Mehdia. Dragan, d’ailleurs, n’avait-il pas fait construire une piscine dans leur maison en ville ? « Pourquoi Corinne, dit-elle, aurait-elle quelque chose que je n’ai pas ? »
Elle se persuada que c’était cet argument qui avait fait rendre les armes à Amine. Elle l’avait dit avec la cruauté et l’assurance d’un maître-chanteur. Elle pensait que son mari avait entretenu avec Corinne, au cours de l’année 1967, une relation de quelques mois. Elle en était convaincue sans pour autant avoir jamais recueilli d’autres indices qu’une odeur sur ses chemises, une trace de rouge à lèvres – ces indices triviaux et dégoûtants dont héritent les ménagères. Non, elle n’avait pas de preuves et il n’avait jamais avoué, mais cela sautait aux yeux comme si se consumait entre ces deux êtres un feu qui ne durerait pas mais qu’il faudrait endurer. Mathilde avait tenté une fois, avec maladresse, de s’en ouvrir à Dragan. Mais le médecin, que le temps avait rendu encore plus débonnaire et plus philosophe, fit semblant de ne pas comprendre. Il refusa de se ranger à ses côtés, de s’abaisser à ces mesquineries et de mener, auprès de la brûlante Mathilde, ce qu’il considérait comme une guerre inutile. Mathilde ne sut jamais combien de temps Amine avait passé dans les bras de cette femme. Elle ignorait si c’était d’amour qu’il s’agissait, s’ils s’étaient dit des mots tendres ou si, au contraire – et c’était peut-être pire –, ils avaient vécu une passion silencieuse et physique.
Avec l’âge, Amine était devenu encore plus beau. Ses tempes avaient blanchi et il s’était laissé pousser une fine moustache, poivre et sel, qui lui donnait des airs d’Omar Sharif. Comme les stars de cinéma, il portait des lunettes de soleil qu’il ne quittait presque jamais. Mais ce n’était pas seulement son visage bronzé, ses mâchoires carrées, ses dents blanches qu’il dévoilait les rares fois où il souriait, ce n’était pas seulement cela qui le rendait beau. L’âge lui avait permis de déployer sa virilité. Ses gestes s’étaient déliés, sa voix s’était faite plus profonde. À présent, sa rigidité passait pour de la retenue, son air grave donnait l’impression qu’il était un de ces fauves affalés dans le sable, apparemment impassibles, qui, d’un bond, s’abattent sur leurs proies. Il n’avait pas tout à fait conscience de la séduction qu’il exerçait, il la découvrait petit à petit, à mesure qu’elle se dépliait, comme en dehors de lui. Et dans cette façon d’être presque surpris de lui-même résidait sans doute l’explication de son succès auprès des femmes.
Amine avait acquis de l’assurance et s’était enrichi. Il ne passait plus ses nuits les yeux ouverts, à fixer le plafond en faisant le calcul de ses dettes. Il ne rêvait plus à sa ruine prochaine, à la déchéance de ses enfants, ni à l’humiliation dont ils seraient victimes. Amine dormait. Les cauchemars l’avaient quitté et en ville il était devenu une personnalité respectée. Ils étaient désormais invités à des réceptions, on voulait les connaître, les fréquenter. En 1965, on leur proposa d’adhérer au Rotary Club et Mathilde sut que ce n’était pas pour elle mais pour son mari, et que les épouses y étaient pour quelque chose. Amine, pourtant taiseux, attirait toutes les sollicitudes. Les femmes l’invitaient à danser, elles posaient leur joue contre la sienne, attiraient sa main sur leurs hanches et, même s’il ne savait pas quoi dire, même s’il ne savait pas danser, il lui arrivait de penser que cette vie était possible, une vie aussi légère que le champagne dont il sentait l’odeur dans leurs haleines. Lors des réceptions, Mathilde se détestait. Elle trouvait qu’elle parlait trop, qu’elle buvait trop, passant ensuite des jours à regretter son comportement. Elle s’imaginait qu’on la jugeait, qu’on la trouvait idiote et inutile, méprisable de fermer les yeux sur les infidélités de son mari.
Si les membres du Rotary insistèrent, s’ils se montrèrent si bienveillants, si attentionnés à l’égard d’Amine, c’est aussi parce qu’il était marocain et que le club voulait prouver, en intégrant des Arabes parmi ses membres, que le temps de la colonisation, le temps des vies parallèles, était terminé. Bien sûr, ils étaient nombreux à avoir quitté le pays au cours de l’automne 1956 quand la foule en colère avait envahi les rues et laissé libre cours à la folie sanguinaire. La briqueterie avait été incendiée, des hommes avaient été tués en pleine rue et les étrangers avaient compris qu’ils n’étaient plus chez eux. Certains avaient plié bagage, abandonnant derrière eux des appartements dont les meubles prirent la poussière avant d’être rachetés par une famille marocaine. Des propriétaires renoncèrent à leurs terres et aux années de travail auxquelles ils avaient consenti. Amine se demandait si c’étaient les plus peureux ou les plus lucides qui étaient rentrés chez eux. Mais cette vague de départs ne fut qu’une parenthèse. Un rééquilibrage avant que la vie ne reprenne son cours normal. Dix ans après l’indépendance, Mathilde devait admettre que Meknès n’avait pas tellement changé. Personne ne connaissait le nouveau nom des rues, le nom arabe, et on se donnait toujours rendez-vous sur l’avenue Paul-Doumer ou rue de Rennes, en face de la pharmacie de M. André. Le notaire était resté mais aussi la mercière, le coiffeur et sa femme, les propriétaires de la boutique de prêt-à-porter de l’avenue, le dentiste, les médecins. Tous voulaient continuer à jouir, avec plus de discrétion peut-être, avec plus de retenue, des joies de cette ville fleurie et coquette. Non, il n’y eut pas de révolution mais seulement un changement dans l’atmosphère, une réserve, une illusion de concorde et d’égalité. Pendant les dîners du Rotary, aux tables où se mêlaient les bourgeois marocains et les membres de la communauté européenne, il semblait que la colonisation n’avait été rien d’autre qu’un malentendu, une erreur dont les Français à présent se repentaient et que les Marocains faisaient semblant d’oublier. Certains tenaient à le dire, jamais ils n’avaient été racistes et toute cette histoire les avait terriblement gênés. Ils juraient qu’ils étaient soulagés à présent, que les choses étaient claires et qu’ils respiraient mieux, eux aussi, depuis que la ville avait rejeté la mauvaise graine. Les étrangers faisaient attention à ce qu’ils disaient. S’ils n’étaient pas partis, c’était pour ne pas précipiter la ruine d’un pays qui avait besoin d’eux. Bien sûr, un jour, ils laisseraient la place, ils s’en iraient et le pharmacien, le dentiste, le médecin ou le notaire seraient marocains. Mais en attendant, ils restaient et se rendaient utiles. Et puis, ils n’étaient pas si différents de ces Marocains assis à leurs tables. Ces hommes élégants et ouverts, ces colonels ou hauts fonctionnaires dont la femme arborait des robes occidentales et les cheveux courts. Non, ils n’étaient pas si différents de ces bourgeois qui, sans culpabilité, sans arrière-pensées, laissaient des enfants pieds nus porter leurs courses devant le marché central. Qui refusaient de céder aux supplications des mendiants « car ils sont comme les chiens qu’on nourrit sous la table. Ils s’habituent et perdent le peu d’attrait qu’ils ont pour l’effort et le travail ». Les Français n’auraient jamais osé dire qu’elle était affligeante, cette propension du peuple à mendier et à se plaindre. Ils n’auraient jamais osé, comme le faisaient les Marocains, incriminer la malhonnêteté des bonnes, la paresse des jardiniers, l’arriération du petit peuple. Et ils riaient, un peu trop fort, quand leurs amis meknassis se désespéraient de construire un jour un pays moderne avec une population d’analphabètes. Ces Marocains, au fond, étaient comme eux. Ils parlaient la même langue, voyaient le monde de la même manière, et il était difficile de croire qu’ils aient pu, un jour, ne pas appartenir au même camp et se considérer comme des ennemis.
Amine, au début, se montra méfiant. « Ils ont retourné leur veste, disait-il à Mathilde. Avant, j’étais le raton, la crouille, et maintenant j’ai droit à des monsieur Belhaj en veux-tu en voilà. » Mathilde comprit qu’il avait raison un soir, lors d’un dîner dansant à l’hacienda. Monique, la femme du coiffeur, avait trop bu et, au milieu d’une conversation, lâcha le mot « bicot ». Elle porta les mains à ses lèvres comme pour y faire rentrer ce mot honni et poussa un long « oh », les yeux écarquillés, les joues cramoisies. Personne, à part Mathilde, ne l’avait entendue mais Monique ne cessa de s’excuser. Elle répétait : « Je t’assure, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Je ne sais pas ce qui m’a pris. »
Mathilde ne sut jamais avec certitude ce qui avait convaincu Amine. Mais au mois d’avril 1968, il lui annonça que la piscine serait construite. Après l’excavation, il fallut couler les parois en béton puis installer un système de plomberie et de filtrage et Amine supervisa les travaux avec autorité. Il fit poser, au bord du bassin, une rangée de briques ocre et Mathilde dut reconnaître qu’elles donnaient à l’ensemble une certaine élégance. Ils assistèrent tous les deux au remplissage de la cuve. Mathilde s’assit sur les briques brûlantes et regarda monter l’eau, attendant avec l’impatience d’une enfant qu’elle atteigne ses chevilles.
Oui, Amine céda. Au fond, il était le chef, le patron, celui qui donnait de quoi manger aux ouvriers de la ferme et ils n’avaient rien à dire sur son mode de vie. Au moment de l’indépendance, les meilleures terres étaient encore aux mains des Français et la majorité des paysans marocains vivaient dans la misère. Depuis le protectorat qui avait permis de réaliser d’immenses progrès sanitaires, l’accroissement démographique du pays était galopant. En dix ans d’indépendance, les parcelles des paysans s’étaient morcelées jusqu’à atteindre des surfaces si petites qu’ils ne pouvaient plus vivre de leurs terres. En 1962, Amine avait racheté une partie du domaine de Mariani et les terres de la veuve Mercier, qui s’était établie en ville dans un appartement sordide près de la place Poeymirau. Il avait récupéré les machines, le cheptel, les stocks, et pour un prix modique, il avait loué à quelques familles d’ouvriers des lopins qu’ils irriguèrent avec des seguias. Dans les environs, on parlait d’Amine comme d’un patron dur, entêté, colérique, mais personne ne remit jamais en cause son intégrité et son sens de la justice. En 1964, il bénéficia d’aides importantes du ministère pour irriguer une partie de son exploitation et acheter du matériel moderne. Amine le répétait à Mathilde : « Hassan II a compris que nous sommes avant tout un pays rural et que c’est l’agriculture qu’il faut aider. »
Quand la piscine fut prête, Mathilde organisa une réception avec leurs nouveaux amis du Rotary Club. Pendant une semaine, elle prépara ce qu’elle appelait sa « garden-party ». Elle engagea des serveurs et loua, chez un traiteur de Meknès, des plateaux en argent, de la vaisselle de Limoges et des flûtes à champagne. Elle fit dresser des tables dans le jardin et disposa dans de petits vases des bouquets de fleurs des champs. Des coquelicots, des soucis, des boutons-d’or qu’elle fit couper le matin même par les ouvriers. Les convives la complimentèrent. Les femmes répétaient qu’elle trouvait ça « charmant, tout simplement charmant ». Et les hommes tapaient dans le dos d’Amine en admirant la piscine. « Alors Belhaj, c’est qu’on a réussi ! » Des applaudissements accueillirent le méchoui et Mathilde insista pour que ses convives se servent avec les mains, « à la marocaine ». Tous se jetèrent sur la bête, soulevèrent la peau grillée et enfoncèrent leurs doigts dans la chair, arrachant des morceaux de viande tendre et grasse qu’ils trempaient dans le sel et le cumin.
Le repas dura jusqu’au milieu de l’après-midi. L’alcool, la chaleur, le doux clapotis de l’eau, les avaient détendus. Dragan hochait doucement la tête, les yeux mi-clos. À la surface de la piscine planait une nuée de libellules rouges.
« Cette maison est un vrai paradis, se réjouit Michel Cournaud. Mais méfie-toi, mon cher Amine. Il vaut mieux que le roi ne passe pas par ici. Vous ne savez pas ce qu’on m’a raconté ? »
Cournaud avait un ventre aussi gros que celui d’une femme enceinte et s’asseyait toujours les jambes écartées, les mains posées sur sa bedaine. Son visage, cramoisi et congestionné, était très expressif et ses petits yeux verts avaient gardé quelque chose de l’enfance, une malice, une curiosité qui le rendaient touchant. Sous le parasol orange que Mathilde avait fait installer, la peau de Cournaud paraissait plus rouge encore et il sembla à Amine, qui à présent le fixait, que son nouvel ami était près d’exploser. Il travaillait pour la chambre de commerce et avait des relations dans les milieux d’affaires. Il partageait son temps entre Meknès et la capitale et, au Rotary Club, on l’appréciait pour son humour mais surtout pour son talent à raconter des histoires sur la Cour et les intrigues qui s’y nouaient. Il distribuait les ragots comme des friandises à des enfants affamés. À Meknès, il ne se passait rien ou pas grand-chose. La bonne société se sentait coupée du monde, cantonnée à un mode de vie provincial et ennuyeux. Elle ignorait ce qui se tramait vraiment dans les grandes villes de la côte, là où l’avenir du pays se décidait. Les Meknassis devaient se contenter des communiqués officiels et des rumeurs qui couraient sur les complots, les émeutes, la disparition de Mehdi Ben Barka à Paris ou d’autres opposants dont les noms n’étaient jamais prononcés à voix haute. La plupart d’entre eux ne savaient même pas que le pays vivait depuis trois ans sous un état d’exception, que le Parlement avait été renvoyé, la Constitution mise en sommeil. Bien sûr, nul n’ignorait que les débuts du règne d’Hassan II avaient été difficiles et qu’il devait faire face à une opposition de plus en plus radicale. Mais qui pouvait affirmer détenir la vérité ? Le cœur du pouvoir était un lieu lointain et opaque, qui suscitait à la fois crainte et fascination. Les femmes, surtout, aimaient écouter les histoires concernant le harem dans lequel le roi aurait enfermé près d’une trentaine de concubines. Elles imaginaient que se donnaient derrière les enceintes du méchouar des fêtes dignes des péplums hollywoodiens et que le champagne et le whisky coulaient à flots chez le descendant du Prophète. C’est de ce genre d’histoires que Cournaud les abreuvait.
Il tenta de se rapprocher de la table et se mit à parler d’un ton de conspirateur. Les invités tendirent l’oreille, sauf Dragan qui s’était endormi et dont les lèvres vibraient doucement. « Figurez-vous qu’il y a quelques semaines le roi est passé en voiture devant un beau domaine. Dans le Gharb je crois, enfin, je ne sais plus. Toujours est-il que le lieu lui a plu. Il a demandé à visiter l’exploitation, à rencontrer le propriétaire. Et voilà qu’en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il a racheté le domaine pour une somme qu’il avait fixée lui-même. Le pauvre propriétaire n’a rien pu dire. »
Contrairement aux autres convives, Amine ne rit pas. Il n’aimait pas qu’on colporte des ragots, qu’on dise du mal de ce monarque qui, depuis son arrivée sur le trône en 1961, avait fait du développement de l’agriculture la priorité du pays.
« Ce sont des racontars, dit-il. Des rumeurs malveillantes inventées de toutes pièces par des gens jaloux. La vérité, c’est que ce roi est le seul à avoir compris qu’on pouvait faire du Maroc une nouvelle Californie. Au lieu de débiter des mensonges, ils feraient mieux de se réjouir de la politique des barrages, du programme d’irrigation qui va permettre à tous les paysans de vivre de leur travail.
— Tu te fais des illusions, le coupa Michel. D’après ce que je sais, ce jeune roi est surtout occupé par les longues nuits de fête qu’il organise au palais et par ses parties de golf. Je ne voudrais pas te décevoir, mon cher Amine, mais son amour des fellahs, c’est de la poudre aux yeux. Une basse manœuvre politique pour se garder les faveurs du bon bled. Sinon, il aurait déjà lancé une vraie réforme agraire, il aurait donné des terres à ces millions de paysans qui n’ont rien. À Rabat, on sait bien qu’il n’y aura jamais assez de terres pour tout le monde.
— Qu’est-ce que tu crois ? s’emporta Amine. Que le pouvoir allait nationaliser d’un coup toutes les terres coloniales et ruiner le pays ? Si tu comprenais quelque chose à mon travail, tu saurais que le palais a raison de faire ça petit à petit. Qu’est-ce qu’ils en savent à Rabat ? Notre potentiel agricole est immense. La production de céréales ne cesse d’augmenter. Moi-même j’exporte deux fois plus d’agrumes qu’il y a dix ans.
— Tu devrais te méfier, alors. Bientôt on viendra peut-être te prendre tes terres pour les distribuer aux fellahs qui n’en ont pas.
— Ça ne me dérange pas qu’on enrichisse les pauvres. Mais pas au détriment de ceux qui, comme moi, ont construit des exploitations viables après des années de travail. Le roi le sait. Les paysans sont et resteront les meilleurs défenseurs du trône.
— Ah ça ! Dieu t’entende comme on dit, poursuivit Michel. Mais si tu veux mon avis, ce roi ne s’intéresse qu’aux manigances. L’économie, il la laisse aux grands bourgeois qui s’enrichissent grâce à lui et répètent partout qu’au Maroc seul le roi compte. »
Amine se racla la gorge. Il fixa quelques instants le visage rougeaud de son voisin, ses mains couvertes de poils, et il eut envie de fermer le bouton de son col de chemise pour le voir étouffer.
« Tu devrais faire attention à ce que tu dis. Tu pourrais être expulsé pour avoir tenu de tels propos. »
Michel allongea les jambes. Il sembla sur le point de glisser de sa chaise et de s’écraser au sol. Son visage affichait un sourire figé.
« Je ne voulais pas t’offenser, s’excusa-t-il.
— Tu ne m’as pas offensé. Si je dis ça, c’est pour toi. Tu répètes que tu connais ce pays, que tu y es chez toi. Alors tu devrais savoir qu’ici on ne peut pas tout dire. »
Le lendemain, Amine accrocha sur un mur de son bureau une photographie dans un cadre doré. Une image en noir et blanc où Hassan II, en costume de flanelle, regarde l’horizon d’un air grave. Il l’accrocha entre une planche d’agronomie sur la taille de la vigne et un article paru sur la ferme qui décrivait Amine comme un pionnier de la culture de l’olivier. Amine pensa que ça en imposerait quand il recevrait des clients et des fournisseurs ou quand ses ouvriers viendraient se plaindre. Ils passaient leur temps à geindre, leurs mains crasseuses posées sur le bureau, leurs visages burinés couverts de larmes. Ils se plaignaient de la misère. Ils regardaient dehors, par la porte vitrée, et avaient l’air d’insinuer qu’Amine, lui, était un bienheureux. Il ne pouvait pas comprendre ce que c’était que d’être un simple ouvrier, un cul-terreux qui ne possède, pour nourrir sa famille, qu’un lopin aride et deux poules. Ils réclamaient une avance, un piston, un crédit et Amine refusait. Il leur disait de se reprendre et de se montrer courageux, comme il l’avait lui-même été au début dans cette exploitation. « D’où croyez-vous que me vient tout ceci ? » demandait-il en tendant le bras. « Vous croyez que j’ai eu de la chance ? La chance n’a rien à voir là-dedans. » Il jeta un regard à la photographie du monarque et trouva que ce pays attendait trop du makhzen1 et des gens de pouvoir. Ce que le roi voulait c’étaient des travailleurs, des paysans orgueilleux, des Marocains fiers de leur indépendance durement gagnée.
Son exploitation grandissait et il fallut embaucher des ouvriers pour travailler dans les serres et récolter les olives. Il envoya Mourad dans les douars avoisinants et jusqu’à Azrou ou Ifrane. Le contremaître en revint, accompagné d’une bande de garçons malnutris qui avaient grandi dans les champs d’oignons et ne trouvaient pas de travail. Amine interrogea les jeunes gens sur leurs compétences. Il leur fit visiter les serres, les hangars, leur expliqua le maniement du pressoir. Les garçons le suivaient, silencieux et dociles. Ils ne posèrent pas de questions sauf celle concernant leur salaire. Deux d’entre eux voulurent des avances et les autres, enhardis par le courage de leurs camarades, dirent qu’ils en auraient bien besoin eux aussi. Amine n’eut jamais à se plaindre du travail de ces jeunes ouvriers qui se présentaient à l’aube et s’épuisaient à la tâche, sous la pluie ou le soleil brûlant. Mais au bout de quelques mois, certains disparurent. Dès qu’ils avaient empoché leur salaire, on ne les voyait plus. Ils ne cherchaient pas à s’installer ici, à fonder une famille, à se faire bien voir du patron pour obtenir une augmentation. Ils n’avaient qu’une idée en tête : gagner un peu d’argent et fuir la campagne et sa misère. Les cahutes, l’odeur de la fiente de poule, l’angoisse des hivers sans pluie et des femmes qui mouraient en couches. Pendant les journées qu’ils passaient sous les oliviers à secouer les branches pour faire tomber les fruits dans les filets, ils murmuraient leurs rêves de rejoindre Casablanca ou Rabat et les bidonvilles où ils avaient tous un oncle, un cousin, un grand frère parti faire fortune et qui ne donnait pas de nouvelles.
Amine les observait. Il perçut dans leur regard une impatience, une rage qu’il n’avait jamais vues encore et qui l’effrayèrent. Ces garçons maudissaient la terre. Ils détestaient les travaux auxquels, pourtant, ils se soumettaient. Et Amine pensa que sa mission n’était plus simplement de faire pousser les arbres et de récolter les fruits, mais de les retenir ici. Tous, à présent, voulaient vivre en ville. La ville les envahissait, pensée abstraite et obsessionnelle, la ville dont bien souvent ils ne savaient rien. Elle progressait, comme une bête rampante, comme une menace. Chaque semaine, elle paraissait plus proche et ses lumières mangeaient la campagne. La ville était vivante. Elle palpitait, elle avançait et charriait les rumeurs et les rêves malfaisants. Il semblait parfois à Amine qu’un monde était en train de disparaître, ou du moins une façon de voir le monde. Même les fermiers voulaient être des bourgeois. Les nouveaux propriétaires terriens, nés de l’indépendance, parlaient d’argent comme des industriels. Ils ne connaissaient rien de la boue, du gel, des aubes violettes où l’on marche entre les rangées d’amandiers en fleur et où le bonheur de vivre dans la nature apparaît aussi évident que sa propre respiration. Ils ne savaient rien des déceptions que vous procurent les éléments et ce qu’il faut d’opiniâtreté, d’optimisme, pour continuer à faire confiance aux saisons. Non, ils se contentaient d’arpenter leurs domaines en voiture pour le donner à voir à des visiteurs ravis, pour se vanter, mais ils n’en apprenaient rien. Amine n’avait que mépris pour ces fermiers de pacotille qui engageaient des contremaîtres et préféraient vivre en ville, avoir des relations, fréquenter le grand monde. Dans ce pays qui avait vécu de la terre et de la guerre pendant des siècles, on ne parlait plus que de ville et de progrès.
Amine se mit à haïr la ville. Ses lumières jaunes, ses trottoirs sales, ses boutiques à l’odeur de renfermé et ses grands boulevards sur lesquels les garçons marchaient sans but, les mains dans les poches pour masquer une érection. La ville et la bouche de ses cafés qui mangeaient la vertu des jeunes filles et la force de travail des hommes. La ville où l’on perdait ses nuits à danser. Depuis quand les hommes avaient-ils ce besoin de danser ? Est-ce que ce n’était pas stupide, est-ce que ce n’était pas ridicule, pensait Amine, ce goût de la fête qui s’était emparé de tous ? En vérité, Amine ne savait rien des grandes villes et la dernière fois qu’il était allé à Casablanca, les Français dirigeaient encore le pays. Il ne comprenait pas non plus grand-chose à la politique et ne perdait pas son temps à lire les journaux. Ce qu’il savait, il le devait à son frère Omar, qui vivait à présent à Casablanca et travaillait pour les services de renseignements. Omar venait parfois passer le dimanche à la ferme, où tout le monde, les employés comme Mathilde et Selim, le craignait. Il était encore plus maigre qu’autrefois et sa santé était mauvaise. Son visage et ses bras étaient couverts de plaques. Et sur son cou, son long cou décharné, sa pomme d’Adam remuait comme s’il n’arrivait pas à avaler sa salive. Omar, qui ne conduisait pas à cause de sa mauvaise vue, se faisait déposer à l’entrée du domaine par Brahim, son chauffeur. Les ouvriers se jetaient alors sur la luxueuse voiture et Brahim les repoussait en criant. Omar occupait un poste important, sur lequel il ne s’appesantit jamais. Il n’entrait pas dans le détail de ses missions et à peine avait-il soufflé, une fois, qu’il collaborait avec le Mossad et s’était rendu en Israël où, dit-il à son frère, « les plantations d’orangers n’ont rien à nous envier ». Omar répondait de manière vague aux questions d’Amine. Oui, il avait empêché des complots contre le roi et procédé à des dizaines d’arrestations. Oui, ce pays abritait, dans ses bidonvilles, dans ses universités, dans ses médinas populeuses, toute une foule d’écervelés et d’assassins qui appelaient à la révolution. « Marx ou Nitcha », sifflait-il en référence à Nietzsche et au père du communisme. Omar évoquait avec nostalgie le temps de la lutte pour l’indépendance où tous étaient unis par un même idéal et un nationalisme qui, lui semblait-il, devait être réactivé. Omar acheva de convaincre Amine. Les villes étaient dangereuses et mal fréquentées. Et le roi avait raison de préférer les paysans aux prolétaires.
En mai 1968, Amine écouta tous les soirs à la radio le compte rendu des événements en France. Il s’inquiéta pour sa fille qu’il n’avait pas vue depuis plus de quatre ans et qui étudiait la médecine à Strasbourg. Il ne pensait pas qu’elle puisse être influencée par ses camarades car Aïcha était comme lui, occupée seulement par le travail, persévérante et taiseuse. Mais il avait peur pour elle, son enfant, sa toute petite, sa fierté et sa joie, égarée au milieu du chaos. Il ne le confia jamais à personne, mais s’il avait accepté de faire construire la piscine, c’était pour Aïcha. Pour qu’elle soit fière de lui, pour qu’elle n’ait pas honte, elle, la future médecin, d’inviter un jour ses amis à la ferme. Il ne se vantait pas de la réussite de sa fille. À Mathilde, il disait sèchement : « Tu ne mesures pas la jalousie des gens. Ils seraient prêts à devenir borgnes pour que l’on soit aveugles. » Par sa fille, par son enfant, il devenait quelqu’un d’autre. Elle l’élevait, elle l’arrachait à la misère et à la médiocrité. Quand il pensait à elle, une intense émotion l’étreignait, comme une brûlure dans le torse qui l’obligeait à ouvrir grande la bouche et à prendre une inspiration. Aïcha était la première de cette famille à faire des études. Qu’on cherche aussi loin que possible parmi leurs ancêtres, personne n’avait su autant de choses qu’elle. Ils avaient tous vécu dans l’ignorance, dans une sorte d’obscurité et de soumission aux autres ou aux éléments. Ils n’avaient connu qu’une vie d’immédiateté, une vie à constater et à subir. Ils s’étaient agenouillés devant des rois et des imams, devant des patrons et des colonels de l’armée. Il lui semblait que depuis que les Belhaj existaient, aussi loin que remontaient ses origines, s’étaient succédé des existences sans profondeur, où l’on transmettait des connaissances frustes ou des vérités de bon sens, rien qu’on puisse trouver dans les livres que lisait Aïcha. Au seuil de leur vie, tout ce qu’ils avaient appris venait de leur expérience du monde.
Il demanda à Mathilde d’écrire pour que leur fille rentre à la maison, aussi vite que possible. Les examens avaient été reportés et elle n’avait plus rien à faire là-bas, dans ce pays où tout s’écroulait. Aïcha reviendrait bientôt et il marcherait avec elle au milieu des plantations de pêchers et des allées d’amandiers. Elle était capable, autrefois, de désigner sans jamais se tromper l’arbre qui donnait des fruits amers. Amine avait toujours refusé de couper ces arbres-là, de s’en débarrasser. Il disait qu’il fallait leur donner une chance, attendre une floraison nouvelle, continuer d’espérer. La petite fille d’autrefois, l’enfant à la tête de mouton, était devenue doctoresse. Elle avait un passeport, parlait l’anglais et, quoi qu’il arrive, elle ferait mieux que sa mère et ne passerait pas son existence à quémander. Aïcha construirait des piscines pour ses enfants. Elle saurait, elle, ce que c’est que l’argent durement gagné.
Selim quitta le lycée à la fin des cours et gara sa mobylette devant le club nautique. Quand il pénétra dans les vestiaires, une bande de garçons nus jouaient à se frapper avec leurs serviettes. Il en reconnut quelques-uns, qui étaient avec lui en classe de terminale à l’école des jésuites. Il les salua, se dirigea vers son casier et, lentement, il se déshabilla. Il roula ses chaussettes en boule. Il plia son pantalon et sa chemise. Il accrocha sa ceinture à un cintre. Puis il se retrouva en caleçon devant le petit miroir de son casier de fer. Depuis quelque temps, il lui semblait que son corps n’était plus tout à fait le sien. Il s’était transporté dans le corps d’un autre, un inconnu dont il ne savait rien. Son torse, ses jambes et ses pieds s’étaient couverts de poils blonds. Grâce à la natation, qu’il pratiquait assidûment, ses pectoraux s’étaient développés. Il ressemblait de plus en plus à sa mère qu’il dépassait à présent de presque dix centimètres. D’elle il avait hérité la blondeur, les épaules larges et le goût pour l’activité physique. Cette ressemblance l’incommodait, le gênait comme un vêtement trop petit dont il ne pouvait se défaire. Dans la glace, il reconnaissait le sourire de sa mère, le dessin de son menton, et il avait l’impression que Mathilde avait pris possession de lui, qu’elle le hantait. Jamais il ne pourrait se séparer d’elle.
Son corps n’avait pas seulement changé d’aspect. Il lui imposait à présent des désirs, des pulsions, des douleurs dont il ignorait jusque-là l’existence. Ses rêves n’avaient plus rien à voir avec les songes sereins de son enfance, ils étaient comme un poison qui pénétrait en lui et l’intoxiquait des jours et des jours. Oui, il était grand et fort mais il avait gagné ce corps d’homme au prix du sacrifice de sa tranquillité. Une inquiétude constante l’habitait. Son corps se troublait pour un rien. Ses mains devenaient moites, sa nuque était parcourue de frissons, son sexe durcissait. Sa croissance ne lui apparut pas comme un triomphe mais comme une dévastation.
Autrefois, les ouvriers aimaient bien se moquer de Selim. Ils lui couraient après dans les champs, ils riaient de la maigreur de ses mollets, de sa peau blanche qui prenait des coups de soleil. Ils l’appelaient « le gosse », « le gringalet » et parfois même « l’Allemand » pour le faire enrager. Selim était un gamin comme tous les autres gamins et il se confondait avec eux sans que personne ne fasse la différence. Il attrapait des poux à force de frotter ses cheveux blonds aux tignasses des enfants bergers. Il avait eu la gale, s’était fait mordre par un chien et il avait joué, avec les gosses des environs, à des jeux obscènes. Les ouvriers et les ouvrières le laissaient partager leurs repas et ne pensèrent jamais que ce n’était pas assez bien pour le fils du patron. Un enfant n’a besoin de rien d’autre pour grandir que de pain, d’huile d’olive et de thé chaud et sucré. Les femmes lui pinçaient les joues et s’extasiaient devant sa beauté. « Tu pourrais être berbère. Un vrai Rifain, avec ces yeux verts et ces taches de rousseur. » Un enfant pas d’ici en tout cas, c’est ce que Selim comprenait.
Quelques mois auparavant, pour la première fois, un ouvrier l’avait appelé « Sidi » et lui avait témoigné une déférence à laquelle il ne s’attendait pas. Selim en avait été stupéfait. Il n’avait pas su, alors, s’il éprouvait de la fierté ou au contraire une gêne, un sentiment d’imposture. Un jour on était enfant. Et puis on devenait un homme. On entendait : « Un homme ne fait pas ça » ou bien « Tu es un homme maintenant, comporte-toi comme tel ». Il avait été enfant et à présent, il ne l’était plus, aussi brutalement que cela, sans que rien ne soit expliqué. Il avait été éjecté du monde des caresses, des paroles douces, du monde de l’indulgence pour être jeté sans ménagement, sans explication, dans la vie des hommes. Dans ce pays, l’adolescence n’existait pas. Il n’y avait pas de temps, pas d’espace pour les atermoiements de cet âge flottant, cet entre-deux obscur et indécis. Cette société haïssait toute forme d’ambiguïté et elle regardait ces adultes en devenir avec méfiance, les confondant avec ces affreux faunes de la mythologie aux jambes de bouc et au torse de garçon.
Dans le vestiaire enfin vide, il retira son caleçon et tira de son sac le maillot bleu ciel que sa mère lui avait offert. Tandis qu’il l’enfilait, il songea qu’il n’avait jamais vu le sexe de son père. Cette pensée le fit rougir et son visage devint brûlant. À quoi ressemblait son père quand il était nu ? Lorsqu’ils étaient enfants, Amine les emmenait parfois à la mer dans le cabanon du docteur Palosi et de sa femme Corinne. Avec le temps il avait pris l’habitude de seulement les déposer et de revenir les chercher deux ou trois semaines plus tard. Jamais il ne descendit sur la plage et ne se mit en maillot. Il prétendait qu’il avait trop de travail et que les vacances étaient un luxe qu’il ne pouvait pas se permettre. Mais Selim avait entendu Mathilde affirmer qu’Amine avait peur de l’eau et s’il les abandonnait à leurs joies estivales c’est parce qu’il ne savait pas nager.
La joie. Les vacances. Tout comme il ignorait à quoi ressemblait le sexe de son père, Selim ne se rappelait pas avoir vu celui-ci s’adonner à des loisirs, jouer, se détendre, rire ou faire la sieste. Son père ne cessait de pourfendre les traîne-savates, les paresseux, les bons à rien, qui ne connaissaient pas la valeur du travail et perdaient leur temps à se plaindre. Il trouvait ridicule la passion de Selim pour le sport : le club nautique mais aussi l’équipe de football dont il faisait partie et avec laquelle il jouait tous les week-ends. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, il semblait à Selim que son père avait toujours porté sur lui un regard désapprobateur.
Son père le glaçait, le pétrifiait. Il suffisait qu’il sache qu’Amine était là, dans les parages, pour ne plus parvenir à être lui-même. Et, à vrai dire, toute la société lui faisait cet effet. Le monde dans lequel il vivait avait le regard de son père et il lui paraissait impossible d’être libre. Ce monde était plein de pères auxquels il fallait témoigner son respect : Dieu, le roi, les militaires, les héros de l’indépendance et les travailleurs. Toujours, quand quelqu’un vous abordait, au lieu de vous demander votre nom, il s’enquérait : « De qui es-tu le fils ? »
Avec les années, alors qu’il était de plus en plus évident qu’il ne deviendrait pas, comme son père, paysan, Selim se sentit un peu moins le fils d’Amine. Il pensait parfois à ces artisans dans les ruelles de la médina et aux jeunes apprentis qu’ils formaient dans leurs ateliers en sous-sol. Les chaudronniers, les tisserands, les brodeurs et les charpentiers qui nouaient avec leurs maîtres des relations pleines de déférence et de gratitude. Le monde fonctionnait ainsi : les anciens transmettaient leur art aux plus jeunes et le passé pouvait continuer d’infuser le présent. C’est pour cela qu’il fallait embrasser l’épaule ou la main de son père, qu’il fallait se baisser en sa présence et lui signifier son entière soumission. On ne se libérait de cette dette que le jour où l’on devenait soi-même père et où l’on pouvait dominer à son tour. La vie ressemblait à la cérémonie d’allégeance où tous les dignitaires du royaume, tous les chefs de tribu, tous les hommes fiers et beaux dans leur djellaba blanche, dans leur burnous, embrassaient la paume du souverain.

Au club, son entraîneur prétendait qu’il pourrait devenir un grand champion s’il s’en donnait les moyens. Mais Selim n’avait aucune idée du genre d’homme qu’il pourrait être. Il n’aimait pas les études. Ses professeurs, des jésuites, fustigeaient sa paresse et son indolence. Il ne se tenait pas mal, ne répondait pas aux adultes et baissait la tête quand on lui jetait ses copies médiocres à la figure. Il avait le sentiment qu’il n’était pas dans le bon monde, dans le bon lieu. Comme si quelqu’un s’était trompé et l’avait déposé là, dans cette ville ennuyeuse et stupide, au milieu de ces petits-bourgeois aux idées courtes. L’école fut pour lui un supplice. Il eut toujours du mal à se concentrer sur ses livres et ses cahiers. Son esprit était appelé ailleurs, vers les arbres de la cour, la poussière qui volait dans un rayon de soleil, le visage d’une fille, à travers la fenêtre, qui lui souriait. Enfant, il avait souffert le martyre pendant les cours de mathématiques. Il ne comprenait rien. Tout se confondait en un magma informe et lui donnait envie de hurler. Le professeur l’interrogeait et Selim bégayait, sa voix bientôt couverte par les rires de ses camarades. Sa mère avait lu des livres à ce propos. Elle avait voulu consulter des médecins. Depuis toujours, Selim se sentait tendu, contraint, retenu. Il avait l’impression de vivre dans ces cellules de torture où les prisonniers ne peuvent ni se mettre debout ni s’étendre.
Dans le bassin, quand il nageait, il trouvait une certaine sérénité. Il lui fallait épuiser son corps. Dans l’eau, alors qu’il n’avait d’autre objectif que de respirer et d’aller vite, il pouvait rassembler ses pensées. Comme si enfin il trouvait la bonne pulsation, le bon rythme, que s’opérait une espèce d’harmonie entre son corps et son âme. Ce jour-là, tandis qu’il effectuait ses longueurs sous la supervision de son entraîneur, son esprit divagua. Il se demanda si ses parents s’aimaient. Il ne les avait jamais entendus se dire des mots tendres et ne les avait jamais vus non plus s’embrasser. Ils restaient parfois des jours sans se parler et Selim pouvait sentir que circulait entre eux un torrent de haine et de reproches. Mathilde, dans ses colères, dans ses tristesses, oubliait toute pudeur et toute retenue. Elle employait des mots vulgaires, criait, et Amine lui enjoignait de se taire. Elle lui jetait au visage ses trahisons, ses infidélités, et Selim, tout adolescent qu’il était, comprit que son père voyait d’autres femmes et que Mathilde, dont les yeux étaient toujours rouges, en souffrait. L’image du sexe d’Amine ressurgit dans son esprit, si choquante que Selim perdit son rythme et l’entraîneur le tança.
Amine se fichait des mauvais résultats de son fils. Hier, un professeur avait convoqué Mathilde pour lui dire que Selim était un bon à rien et qu’il n’aurait jamais son baccalauréat. Amine non plus ne l’avait pas eu. « Et je ne m’en porte pas plus mal », confia-t-il à son fils. Amine l’avait emmené sur l’exploitation. Dans la chaleur humide des serres, sous les hangars surchauffés où on chargeait les plants sur des camions, il lui avait dressé l’inventaire de ce qui bientôt serait à lui. Il semblait guetter sur le visage de son fils le signe d’une certaine fierté, d’un orgueil même à l’idée d’être un jour le patron de ce domaine. Mais Selim n’était pas parvenu à masquer son ennui. Tandis que son père parlait des nouvelles techniques d’irrigation dans lesquelles il faudrait investir, Selim avait aperçu une bouteille en plastique qui traînait sur le sol. Sans réfléchir, il avait donné un coup de pied dedans et l’avait envoyée vers un garçon appuyé contre un mur qui accueillit ce geste en riant. Amine l’avait frappé à l’arrière du crâne : « Tu ne vois pas que ces gens travaillent ? » Et il s’était mis à jurer et à regretter, à haute voix, que Selim n’ait pas le sérieux de sa grande sœur dont le seul défaut était d’être une femme.

1. Dérivé du verbe khazana qui signifie « cacher » ou « préserver », le makhzen désigne, dans le langage populaire, l’État et ses agents, et, plus spécifiquement, le roi et son entourage.

À propos de l’auteur
Leïla Slimani © Photo DR
Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l’autrice de trois romans parus aux Éditions Gallimard: Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce (prix Goncourt 2016, Grand Prix des lectrices de Elle 2017) et Le pays des autres, qui a reçu le Grand Prix de l’héroïne Madame Figaro 2020. (Source: Éditions Gallimard)
Page Wikipédia de l’auteur https://fr.wikipedia.org/wiki/Le%C3%AFla_Slimani

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Les enchanteurs

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En deux mots
Après des études supérieures bâclées, Nouk est engagée par Olaf, un éditeur-prédateur qui la met dans son lit avant de la congédier de son harem. Elle trouvera alors un nouveau poste d’éditrice chez Werther, dont le profil n’est guère différent.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand les maisons d’édition étaient des harems

Geneviève Brisac raconte le parcours d’une jeune femme dans deux maisons d’édition à la fin du siècle passé. Les enchanteurs est roman autobiographique, mais aussi une réflexion mordante sur le jeu du sexe et du pouvoir.

Ceux qui suivent le milieu littéraire parisien se souviennent de quelques affaires retentissantes après les révélations de #metoo au cinéma et la libération de la parole qui s’en est suivie. L’ironie de l’histoire veut que les maisons d’édition, qui ont relayé la parole des femmes agressées, se sont à leur tour retrouvées montrées du doigt. Geneviève Brisac ne brise pas un tabou en racontant l’histoire de Nouk, mais elle met en lumière des pratiques trop longtemps occultées. Quand les éditeurs jouaient de leur pouvoir pour aligner les conquêtes.
On entre dans la vie de Nouk dans les années 1970, au moment où elle découvre l’École Normale Supérieure de Fontenay. Mais elle ne se sent pas du tout à l’aise dans la prestigieuse école et s’enfuit très vite pour s’engager pour des causes plus nobles comme par exemple celle les Chiliens pris sous la botte de Pinochet.
C’est alors qu’elle croise la route d’Olaf qui, comme ce nom ne l’indique pas, est un Breton qui publie des livres de mer et de marins. Il l’engage au sein de son harem, comme le soulignent sans aucune ironie ses deux acolytes. Nouk aura le droit de s’asseoir à côté du patron, puis de coucher avec lui jusqu’au jour où un autre «petit cul» vient prendre sa place et où elle est invitée à faire ses cartons. Exit l’assistante. Elle va alors retrouver du travail chez un amateur d’art contemporain, passer d’Olaf à Werther. D’un harem à un autre, en quelque sorte. Car Werther n’est différent d’Olaf que dans le fait d’avoir une maîtresse officielle. Pour le reste, il aligne lui aussi les conquêtes comme autant de trophées de chasse. «Werther m’avait entraînée chez lui, un jour, je dirais presque pour la forme, par principe, et je n’avais pas dit non, allez savoir pourquoi, il prétend que nous avons recommencé, je crois qu’il se trompe. Je n’ai jamais aimé monter chez lui. Ce jour-là, j’ai eu l’impression comique d’être un lièvre dans la gueule d’un chien.»
Ici pas de problème de consentement, pas davantage d’accusation d’agression sexuelle et encore moins de viol. Mais c’est sans doute toute la subtilité du récit. Ce machisme est tellement ordinaire qu’il ne vient même pas à l’esprit des victimes de s’en plaindre. Au contraire, les filles du harem en viendraient plutôt à se jalouser.
Geneviève Brisac raconte avec un semblant de détachement le quotidien des maisons d’édition il y a quelques décennies. Et en la lisant, on se pose inévitablement la question de savoir ce qui a changé depuis.
Si Nouk, le personnage de fiction que la romancière a mis en scène à de nombreuses reprises depuis Les Filles, choisit de s’émanciper – un peu contrainte il est vrai – elle laisse derrière elle quelques proies plus dociles et quelques interrogations sur l’intégrité d’un univers dont la misogynie est désormais plus qu’établie. Gageons que la plume aussi délicate que virulente de Geneviève Brisac aura quelque écho dans le petit cercle des maisons parisiennes bien établies.

Les Enchanteurs
Geneviève Brisac
Éditions de l’Olivier
Roman
192 p., 17€
EAN 9782823618754
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule des années 1970 au début du XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
À dix-huit ans, Nouk pensait que le monde allait changer de base. Il semblerait que quelque chose ait mal tourné…
Nouk est rebelle, insolente. Quand Olaf l’embarque dans sa maison d’édition, elle n’imagine pas qu’il puisse un jour se séparer d’elle. C’est pourtant ce qu’il fait. N’a-t-elle vraiment rien vu venir ?
Avec Werther, c’est autre chose. Ce grand éditeur, excentrique et visionnaire, devient son mentor. Mais il se montrera incapable de la protéger.
Cinglant, poétique, d’un humour féroce, Les Enchanteurs jette un regard lucide sur le mélange détonant que forment le sexe et le pouvoir dans l’entreprise.
Mais c’est d’abord la désillusion, la colère et la mélancolie que convoque ici Geneviève Brisac, dans un hymne à la résistance, c’est-à-dire à la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Boomerang (Augustin Trapenard)

Les premières pages du livre
CHAPITRE 1
Une vie entière
Le cœur battant, le cœur lourd, elle remplit le coffre de sa voiture. Je la vois de dos pour le moment. Un dos étroit, des cheveux fous.
Je sais qu’il y a là sa vie entière. Le coffre déborde de tracts et d’affiches, il sent la cigarette et l’encre, on y trouve aussi un duvet gris, des bières et un sac de voyage.
Cette voiture est son bien le plus précieux. Un bien de couleur bronze. Doré presque. Un carrosse. Des camarades ouvriers de l’usine Renault à Flins la lui ont vendue à bas prix.
Voiture dorée vaut mieux que bonne renommée.
Elle emménage aujourd’hui à l’École normale supérieure des filles-qui-n’ont-pas-fait-de-grec.
Fontenay, c’est ainsi qu’on la nomme, se situe à Fontenay comme son nom l’indique. On y accède par un boulevard qui ondule à travers de beaux arbres.
Nouk se perd.
Nouk, c’est le nom de la fille.
La voici qui se perd.
Oh, my God, elle se perd cent fois. Sens de l’orientation, néant. Elle gare enfin son carrosse devant le perron de l’École normale supérieure à l’heure du dîner. C’est comme arriver dans un pensionnat. Jamais elle n’a été en pension. Une prison facultative. Pour des prisonnières volontaires, dans une ville au nom ravissant.
Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.

Sa chambre est une cellule semblable à celles qu’elle a visitées autrefois au 45, rue d’Ulm, chez les garçons. Elle est simplement plus triste. Tout est toujours plus triste chez les filles. Plus pauvre et plus triste. Un lit étroit, une table métallique, une chaise assortie, une armoire munie d’une tringle et de cintres en fer-blanc. Une table de nuit. Des étagères étroites destinées aux livres. Un lavabo. Elle range rapidement ses vêtements et colle une photo de Rosa Luxemburg sur l’armoire.
Elle devrait être fière et gaie. Hélas : elle est fière, bien sûr, mais tellement déçue.

C’est moi. Je me vois. Je descends dîner sans parler à personne et personne ne me parle, il n’y a là aucun visage familier. Je n’ai jamais su aborder les gens, et mon air terrifié me maintient fermement dans ma solitude. On apporte de la soupe.
La soupe du couvent. Mon Dieu. De la soupe. Du gratin de pâtes. Un yaourt.
Je veux retourner au Quartier latin et assister à une réunion sur n’importe quoi. N’importe quoi de vivant. C’est ça ma vraie vie. Sans jamais de soupe. Mort aux soupes !
Des cigarettes et des cafés et des dîners à minuit chez l’Afghan. Donnez-moi une assiette en plexiglas transparente remplie du riz à la carotte de l’Afghan.
Je me retourne dans mon lit de fer. Passé ce concours par conformisme, sans y réfléchir, l’ai réussi par chance. J’ai aimé ces années irréelles absorbée dans les livres en pensant à la révolution.
C’est cela qu’il y avait au bout, une petite chambre nue, un bol de soupe, une écrasante solitude. Une nuit blanche sinistre.
Dès l’aube, Nouk descend au réfectoire.
Cent yeux la regardent – et les miens aujourd’hui –, des visages blêmes, des visages ronds, des visages maigres, des bandeaux sur des cheveux raides, des filles avec des nattes, des filles inconnues en robe de chambre en laine des Pyrénées bleue ou rose. Mon Dieu, une odeur très étrange de filles en robe de chambre en laine, une odeur inconnue et terrifiante.
J’entends leurs pensées distinctement. Qui c’est, cette connasse ?
Je m’enfuis, je remonte dans ma chambre, je vide les étagères, voici mon sac.
Ma 4L dorée m’emporte loin de l’École de Fontenay. À jamais.
Je ne m’étonne pas une seconde de recevoir pourtant ma bourse, mon salaire, je suis payée pendant quatre ans à ne rien faire. Bravo !

Nouk devient militante à plein temps, reçoit de son école un salaire de mille cinq cents francs.
Être payée pour la première fois (pour ne rien faire donc, sinon semblant d’étudier et pouvoir mieux militer) l’impressionne.
L’École verse l’argent sur un compte de la BNP, sans rien demander. ENS BNP : ces acronymes signent le passage chez les adultes, diplôme et compte en banque. Ils sont malins, à la BNP, de harponner ainsi de jeunes et naïves fonctionnaires qui, toute leur vie sans doute, placeront là leurs économies.
Nouk ne fait pas d’économies. Cet argent lui permet de se consacrer entièrement à l’écriture de tracts destinés à dessiller les yeux de tas de personnes. Certaines nuits, bien qu’elle ne distingue guère les traits de son visage – ou bien à cause de cela, précisément –, elle tombe amoureuse du garçon qui tourne la manivelle et compte les tracts à côté d’elle. Il est très grand, très maigre, inquiet et silencieux. Ses yeux verts brillent sous la lune. Certaines nuits, il prend sa main dans l’ombre et elle en est bouleversée. Mais rien de plus. Elle songe que leurs cœurs doivent battre au même rythme et elle appelle cela amour.
Il se nomme Berg.
Nouk et Berg impriment des dizaines de rames de papier de toutes les couleurs qu’ils distribuent ensuite à l’aube à la sortie des stations de métro et aux portes des usines. Les mains glacées qu’on serre comme une promesse sont inoubliables.
Ils fument, le jour se lève. La fumée fait des volutes au-dessus de leurs têtes.

Il faut verser son salaire à l’organisation, participer à plusieurs réunions par jour, fumer sans cesse des cigarettes. Nouk croit immensément au pouvoir des mots. Et tous les autres avec elle.
Bientôt elle vit avec ce militant, permanent lui aussi.
Être comme tout le monde est son rêve caché, et la vie en couple est la norme. L’organisation pousse ses jeunes militants et militantes à coucher ensemble au nom de la liberté, de l’hétérosexualité et de Wilhelm Reich. On distribue des diaphragmes aux filles. Dociles, elles apprennent à s’en servir, elles trouvent cela casse-pieds, mais quelle autre, quelle meilleure preuve possible de leur libération ?
Il faut plier l’objet en deux après l’avoir enduit de gelée spermicide. L’amour meurt à cet instant, quand le cercle en plastique, mal tenu entre le pouce et l’index, se déplie dans un bruit caoutchouteux et pénible, projetant la gelée spermicide un peu partout sur le sol de la salle de bains. Hélas.
Nouk ne s’imagine pas vivre avec un autre humain sans payer le loyer, sans se dévouer pour lui. Elle pense : Ma cuiller dorée dépasse de ma bouche. Elle pense : Pas de drame, je suis si folle, je dois faire attention. Attention à tout, attention à ce que rien ne déborde. Il y a, comme un dragon assoupi, cette haine qu’elle a peur de déclencher. Pourquoi ?
Nouk abrite Berg et le nourrit. Il n’a sans doute pas eu la chance de naître avec une petite cuiller dorée dans la bouche, de passer un concours réservé aux héritières dans son genre, ni de pouvoir s’acheter une 4L couleur bronze. En vérité, elle apprend bientôt qu’il est propriétaire d’une Volkswagen rouge. Mystère des humains. Mystère des voitures. Serait-ce un des sujets de ce livre, la voiture, ce bien en voie de disparition qui nous a tant occupés sans que nous le sachions ?
Nouk déteste la Volkswagen rouge, son clinquant et le fait qu’il n’est pas question qu’elle prenne son volant.
– Ah bon ?
– Pas question.
– Pourquoi ?
– Il n’aime pas prêter ses affaires. Sa voiture, c’est sacré. Il est sûr qu’elle l’abîmerait.
– Et elle ne proteste pas ?
– Non. Pour le moment, elle garde la sienne, la 4L de Cendrillon.
Le soir, elle y repense, à sa voiture chérie, garée en bas, sur le quai. Elle attend le retour du garçon en écoutant Le Pop Club de José Artur.
– Ah oui, il y avait ce slogan si bien trouvé : 24 heures sur 24, la vie serait bien dure si l’on n’avait pas Le Pop Club avec José Artur.
– Tu as une bonne mémoire. Chaque soir, donc, en écoutant le générique de Claude Bolling, elle prépare du thon en boîte avec des pommes de terre Lunor précuites, trop salées, caoutchouteuses – encore – et molles. Elle étale les ingrédients dans un plat en pyrex, elle enfourne la mixture après l’avoir nappée de sauce tomate et généreusement saupoudrée de fromage râpé.
Les cafards qui la regardent rigolent bien en décollant leurs pattes du papier peint graisseux de la cuisine, un papier peint couleur jaune à rayures et motifs orange.
Le garçon revient de ses expéditions vers minuit.
Le matin, ils se lèvent tard en général.

Comme tant d’autres, convaincus de jouer une partie décisive avec l’histoire de leur temps, Nouk consacre ses journées à défendre le peuple chilien contre les attaques fascistes, bataille perdue ô combien.
Augusto Pinochet prend le pouvoir le 11 septembre 1973. Les camionneurs et les tanks ont gagné. Dans son palais de la Moneda, le président Salvador Allende se suicide d’une rafale de mitraillette dans la tête. Le palais est pillé et saccagé par les militaires. La violence se déchaîne. Je n’arrive pas à y croire. Des milliers de révolutionnaires et de démocrates chiliens sont assassinés et des milliers d’hommes et de femmes, torturés. Le stade de Santiago se remplit de corps maltraités. Les putschistes y déversent leurs victimes humiliées, insultées, tabassées. On viole, on torture, on terrorise à tout-va.
Nous avions si souvent crié plus jamais ça.
Nous l’avions promis à nos ancêtres assassinés.
Juré de faire de nos corps un rempart au fascisme.
Nous nous réunissons sans cesse, nous manifestons sans cesse, et nous créons des dizaines de comités de soutien au peuple chilien. Venceremos.
Nouk roule dans sa 4L dorée, pleine à ras bord de tracts et d’affiches vainement solidaires du peuple chilien. El pueblo unido. Elle pense comme tout le monde à la guerre d’Espagne, Andaluces de Jaén.
Jamais elle ne repense à cette École remplie de filles en robe de chambre. Un autre monde.

Le temps passe. Une lettre officielle arrive, envoyée du Réel. L’administration exige que toute élève de l’École passe le concours de l’agrégation.
Vous aviez oublié ? Pas eux.
Le Réel n’oublie rien.
Dès lors, non sans souplesse, avec tact, Nouk réorganise sa vie.
L’École de Fontenay se trouve au bout du RER.
Le prendre désormais tous les matins ou presque, suivre les cours. Franz Kafka me parle à l’oreille. Il est mort l’année où ma mère naissait, je vois dans ce hasard comme une chaîne secrète. Il me dit : Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. (Je sors quand même.) Reste à ta table et tends l’oreille. (Je tente de le faire, je n’entends rien pour le moment.) Tu n’as même pas besoin de tendre l’oreille, attends jusqu’à en avoir le souffle coupé. Reste là, dans ce silence et cette solitude parfaite. Alors le monde s’offrira à toi pour que tu le démasques.
J’aime réciter les longs monologues brûlants de Jean Racine.
J’aime réciter les poèmes glacés de Stéphane Mallarmé et prononcer non sans fatuité des phrases lourdes de sens caché : Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas – c’est le commencement de l’écriture.
Et toc. Roland Barthes est notre dieu caché, avec son pote Lucien Goldmann, dont je me demande s’il n’est pas un peu trotskiste, mais qui s’en soucie ?
À l’École, cette fois-ci, je reconnais les visages, fatigués dès le mois d’octobre, nuits blanches imprimées sur les paupières maquillées de khôl, plis d’inquiétude au coin des lèvres. Premières rides.

On dit que certains livres disparaissent de la bibliothèque, pour empêcher des rivales de les lire. Des pages de l’Éthique sont arrachées. Je plains ces livres aux pages déchiquetées. Toute la journée, je prends des notes.
– Et le soir, tu fais quoi ? Tu vas à des réunions encore ?
– Oui, mais les temps ont changé. C’est le temps des réunions de femmes. Le temps des combats pour l’avortement libre et gratuit. Le temps de la lutte contre le viol. Viol de nuit, terre des hommes.
– Alors, le soir, Nouk se rend discrètement, non sans timidité, à des réunions féministes, au lieu de réviser ses poèmes ?
– Oui, et elle rédige des tracts qui disent notre corps nous appartient.
– Permets-moi de sourire. Elle se rend donc dans une tour de la faculté de Jussieu où se tient le comité de soutien au peuple chilien ?
Oui. Ampoules qui pendent de plafonds aux coffrages démolis. Chaises précaires. Je vais à mes réunions, mes réunions, mes réunions. Pompidou meurt. Je prends des notes. Giscard est élu. Je prends des notes, assise sur un radiateur éteint. Je lis, je lis, je lis le tendre Antonio Gramsci. Je prends des notes. L’indifférence est le pire des crimes. J’étudie. je travaille probablement cent fois moins que les autres. Mais comment comparer ma vie et celles des autres. Celles que je vois par la fenêtre ouverte ne sont que destins imaginés.
Ce qui est sûr : je sais désormais prendre des notes (du moins on peut l’espérer).
En mai, le concours de l’agrégation. Vingt-deux ans. On m’agrège. J’attends. Mais quoi ? Que la vie commence !

CHAPITRE 2
Deux pas en arrière, un pas en avant. Tu as fait beaucoup de mal
J’avais cru avoir appris de force à dire oui, durant les mois d’un internement où je simulais l’obéissance jusqu’à l’éprouver, pour être libre comme Socrate. C’était un vernis qui ne trompait que moi. Tout en moi disait non. Plus jamais. Plus jamais. Il suffit de dissimuler ses sentiments de colère et de terreur. Ou mieux encore de n’en plus ressentir aucun. Un tas de gens y parviennent. Comment faire ?
J’étais habitée par un désir secret de liberté et de solitude qui ne pouvait se réaliser, car je n’étais jamais seule et toujours prisonnière d’une parole ensorcelée : Tu as fait beaucoup de mal. »

Extrait
« Werther m’avait entraînée chez lui, un jour, je dirais presque pour la forme, par principe, et je n’avais pas dit non, allez savoir pourquoi, il prétend que nous avons recommencé, je crois qu’il se trompe. Je n’ai jamais aimé monter chez lui.
Ce jour-là, j’ai eu l’impression comique d’être un lièvre dans la gueule d’un chien.
Si l’on m’interroge, je ne dirai pas que je n’ai pas eu de plaisir. Mais assez peu. Comme une toute petite musique venue du fond de mon cœur, dans cet appartement où il n’y en a jamais.
Mais je n’y étais pas. J’avais le sentiment qu’il ne s’agissait pas de moi.
C’était sans doute assez vrai.
J’ai appelé chez lui, le soir, pour me rassurer. Il n’a pas répondu. J’ai appelé chez Isabelle, sa compagne, elle a dit sèchement: Vous me dérangez. » p. 89

À propos de l’auteur
BRISAC_Genevieve_©Jeremie_Besset_RFIGeneviève Brisac © Photo Jérémie Besset

Normalienne et agrégée de lettres, Geneviève Brisac a enseigné en Seine-Saint-Denis, avant de publier trois livres aux éditions Gallimard. Elle a rejoint les éditions de l’Olivier en 1994, avec Petite. Son roman Week-end de chasse à la mère a obtenu le prix Femina en 1996. Geneviève Brisac est l’auteur de plus de dix autres romans et essais, dont Une année avec mon père (l’Olivier, 2010), qui a reçu le prix des Éditeurs, et Dans les yeux des autres (l’Olivier, 2014). Elle est également éditrice pour la jeunesse à l’École des Loisirs, et l’auteur de pièces de théâtre et de scénarios de film. Elle a récemment publié avec succès Vie de ma voisine (Grasset, 2017), Le chagrin d’aimer (Grasset, 2018) et Sisyphe est une femme (L’Olivier, 2019). (Source: éditions de l’Olivier / Agences Trames).

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La toute petite reine

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En deux mots
Capucine a oublié sa valise en gare de Strasbourg et va être humiliée par le responsable des opérations de sécurisation du site. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’Adrien, le maître-chien qui assiste à la scène, partage ses tourments et n’a qu’une envie : la retrouver.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Capucine va faire son miel

Agnès Ledig nous revient avec un nouveau roman, sombre et lumineux. Autour de la rencontre de deux âmes en peine, une orpheline et un ex-militaire essayant de soigner son traumatisme, elle va insuffler un chant d’amour et d’espoir.

Un psychiatre reçoit une jeune fille en consultation. Capucine a dû accepter ce rendez-vous pour être autorisée à quitter les urgences où elle avait été admise suite à un incident qui a mis ses nerfs à très rude épreuve. Elle avait oublié sa valise sur le quai de la gare de Strasbourg et a été accueillie par l’équipe d’intervention et de déminage lorsqu’elle s’est rendue compte de sa bévue.
Quand elle s’est effondrée en larmes, c’est Bloom, le chien d’Adrien, qui est venu la consoler. Le maître-chien a lui aussi été sensible à la détresse de la jeune fille, mais n’a pas osé venir intervenir personnellement pour la consoler.
Le psy reconnaît rapidement la fille de son ami et confrère Jean-Baptiste Claudel, un grand chirurgien décédé onze ans plus tôt dans un terrible accident de la route avec Rachel, sa compagne. Capucine et sa jeune sœur Adélie se sont retrouvées orphelines.
Leur oncle aurait alors pu être présent pour ses nièces, mais à l’époque il devait tenter de ne pas sombrer lui-même dans l’alcool qu’il consommait sans modération.
Adélie a choisi l’appartement de Strasbourg pour essayer de changer d’air, tandis que Capucine est restée dans la grande maison familiale d’Obernai. C’est autour de cette ville de la plaine d’Alsace qu’elle essaie de chasser ses idées noires en accumulant les kilomètres de course à pied.
En se rendant à son tour chez Diane, la psychiatre qui le suit depuis trois ans et son retour du Mali pour un syndrome post-traumatique, Adrien va recroiser Capucine. Car Diane partage son cabinet avec son mari Denis qui suit la jeune fille. Après la confession d’Adrien, Diane ira même jusqu’à proposer à son mari de bousculer l’agenda des séances afin d’organiser une rencontre fortuite entre leurs deux patients respectifs.
Il faudra encore quelques séances pour déboucher sur un premier vrai rendez-vous entre ces deux êtres en voie de reconstruction qui ont eu l’intuition qu’ils pourraient s’entraider, eux qui partagent déjà un deuil douloureux. Et puis, pour Capucine, c’est l’occasion de meubler le vide laissé par Adélie, partie avec son ami défendre la planète du côté de la Savoie. Une décision que sa sœur a de la peine à accepter, d’autant que sa cadette venait de réussir sa première année de médecine et avait un avenir tout tracé sur les pas de son père.
Tandis qu’Adrien essaie en savoir davantage sur le curieux comportement de son chef lors de l’intervention en gare de Strasbourg – il n’a pas jugé nécessaire de faire un rapport malgré le dispositif mis en place – et son rapport avec la famille Claudel, Capucine sent le besoin de s’éloigner des fantômes du passé.
Comme dans son précédent roman, Se le dire enfin, Agnès Ledig choisit de nouer son intrigue autour d’une rencontre inattendue, tout en suggérant que, bien plus que le hasard, les âmes meurtries développent une sensibilité particulière qui les poussent l’une vers l’autre. Sans se connaître, elles se reconnaissent. De sa plume toujours aussi limpide, elle nous livre au fil des pages, les biographies des personnages, leurs drames intimes et leurs espoirs, leur parcours sur la voie de la résilience aidés en cela par les valeurs transmises par les disparus. En passant, elle délivre aussi un plaidoyer pour les psys, qu’il ne faut pas hésiter à consulter et qui peuvent vraiment éclairer la voie vers une compréhension des traumatismes et partant, vers leur apaisement.
Mais ce qui donne tout son sel et son intérêt au roman, c’est la formidable énergie qu’il transmet au lecteur en soulignant combien le malheur et la peine, les épreuves aussi douloureuses soient-elles ne sont pas une fatalité. De livre en livre, Agnès Ledig creuse son sillon et touche ses lecteurs au cœur.

Pour les habitants de Mulhouse et de la région, je vous propose de retrouver Agnès Ledig le 3 novembre à 18h à la librairie Bisey.

La toute petite reine
Agnès Ledig
Éditions Flammarion
Roman
380 p., 21,90 €
EAN 9782081488359
Paru le 20/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Alsace, à Strasbourg, Ottrott, Obernai et le Mont Saint-Odile. On y évoque aussi la Savoie et un endroit isolé des Vosges ainsi que le Mali.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Adrien, maître-chien, est appelé pour un colis suspect en gare de Strasbourg. Bloom, son chien hypersensible, va sentir le premier que les larmes de Capucine, venue récupérer sa valise oubliée, cachent en réalité une bombe prête à exploser dans son cœur. Hasard ou coup de pouce du destin, ils se retrouvent quelques jours plus tard dans la salle d’attente d’un couple de psychiatres. Dès lors, Adrien n’a de cesse de découvrir l’histoire que porte cette jeune femme. Dénouant les fils de leur existence, cette rencontre pourrait bien prendre une tournure inattendue et leur permettre de faire la paix avec leur passé afin d’imaginer à nouveau l’avenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV Info
Femme actuelle (Podcast – secrets d’écriture)
Actualitté (Nicolas Gary)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
Deux prénoms sur une boîte aux lettres
Je suis trop vieux pour servir encore à quelque chose.
On a même voulu me mettre en maison de retraite.
Jamais, vous m’entendez? Jamais !
Je veux mourir ici. Si possible sur ce banc, à l’entrée de la forêt.
De là, quand je regarde la maison en contrebas, je pense à Madeleine.
Ma seule utilité de vieux, c’est de me souvenir.
Qu’ils aillent au diable, ceux qui veulent me faire perdre la boule dans leur institution. Moi, j’ai encore toute ma tête, et tant que j’ai toute ma tête avec Madeleine dedans, elle vit encore un peu.
Ce qui me rend fou, c’est de voir cette bâtisse tomber en ruine, alors qu’on aurait pu en faire un nid d’amour. Madeleine et Jean Petitgenêt. Ça aurait bien rendu sur la boîte aux lettres.
Si seulement je pouvais garder que les belles choses du passé.
Si seulement on pouvait le refaire, ce passé. Je serais pas assis seul sur ces deux planches de bois, comme un idiot, à espérer que cette vieille ferme reprenne vie pour honorer celle de Madeleine.
C’est peut-être la seule chose qui me tient debout.
Savoir qui le fera.

Chapitre 2
Papillon de nuit
— C’est la mienne ! Attendez, C’EST LA MIENNE !
Le dispositif est déjà déployé, les barrières installées, mon chien dans les starting-blocks pour aller renifler le colis suspect. Sous l’immense préau qui couvre les neuf quais de la gare de Strasbourg, sa voix résonne comme dans une cathédrale.
En me retournant, je découvre une jeune femme à bout de souffle. Elle porte des baskets sur des collants noirs, une robe et un trench-coat qui vole derrière elle, le sac à main collé à sa taille pour ne pas être gênée dans sa course. Elle n’a laissé aucune chance au militaire qui a tenté de s’interposer en haut des escalators à l’entrée du quai et qui trottine derrière elle sans aucune conviction. Un autre, plus proche de la zone ultrasécurisée, l’empêche d’avancer.
— S’il vous plaît, c’est ma valise ! supplie-t elle.
Les agents de la police ferroviaire s’approchent, alertés par les cris, en faisant signe de la laisser passer.
Elle n’a le temps ni de reprendre son souffle ni de s’excuser. Simonet, le chef de la sûreté ferroviaire, fond sur elle comme un rapace sur sa proie, prêt à lacérer la chair, de sa méchanceté crochue. Je ne l’ai jamais connu bienveillant ni compréhensif en intervention. Au point de me demander s’il était semblable dans le privé, s’il avait une femme, des enfants, s’il pouvait faire preuve de tendresse. J’en doute.
— Vous vous rendez compte du temps que vous nous faites perdre ? Comme si on n’avait que ça à faire ! Putain ! Vous auriez mérité qu’on la fasse exploser.
— Je suis désol…
— Taisez-vous ! Pièce d’identité !
Il aboie.
Je me mets à la place de cette jeune femme. J’imagine son ventre noué. Elle ne s’attendait pas à être ainsi reçue. Se faire gronder comme une petite fille alors qu’elle se sent déjà bien assez coupable. Je vois la honte au bord de ses yeux. Soudain, la colère jaillit.
— Vous n’avez pas à me parler ainsi, même si j’ai fait une erreur !
— Une erreur ? Je vous parle comme je veux, vous n’allez pas la ramener en plus ! Vos papiers !
Elle fouille dans son sac à main en essayant de contenir sa rage, souffle entre ses lèvres qu’elle connaît ses droits. Elle lui demande quel est son nom. Il ne répond pas, n’a pas baissé son regard noir. Simonet ne supporte pas ces gens qui ne s’inclinent pas devant lui. Qui osent s’opposer. Surtout quand ils ont tort. Même quand ils ont raison. Il déteste qu’on lui tienne tête. Je le connais. La situation va dégénérer.
Je m’approche, pour tenter de faire retomber la pression.
— Calme-toi, Yvon. Je crois qu’elle est désolée, non ?
— Rien à foutre des excuses. Tu as vu le dispositif déployé, pour une connasse étourdie ?
— Yvon !
— On devrait leur faire payer cher leur négligence !
Elle lui tend sa carte d’identité sans un mot, concentrée sur ses jambes qui ne voudront plus la porter bien longtemps. Je les connais ces moments où la rage laisse place au vide, où plus rien ne tient, où le pan de montagne s’effondre.
Elle se laisse tomber sur un banc du quai numéro 3, à quelques mètres de nous, prend sa tête entre ses mains et fond en larmes, emportée par les sanglots, comme on s’abandonne à l’avalanche quand il est vain de résister.
Je peine à contenir Bloom, plus agité qu’à l’accoutumée ; très bon dans son travail de recherche en explosifs, il a toujours été perturbé par les conflits humains. Et plus encore par les larmes.
— Merde ! Putain ! marmonne mon collègue de la SUGE, en semblant hésiter, les yeux rivés sur le document d’identité. C’est bon, rends-lui sa valise, lance-t il à un collègue, et laisse-la partir, on lève le dispositif.
Puis il s’éloigne d’un pas rapide, sans un mot, vers l’escalier qui mène aux couloirs souterrains. Il ne part pas, il s’éclipse, il se sauve. Sa colère le suit comme les effluves d’un mauvais parfum, mécontente d’avoir été remballée à la hâte.
La valise est rendue à la jeune femme par un gradé qui vient tout juste de sortir de l’adolescence et ne sait pas quoi dire en lui tendant sa carte d’identité. Elle ne relève pas la tête, pleure toujours. Il pose avec précaution le petit rectangle plastifié sur le bagage comme si celui-ci allait quand même exploser et repart, penaud.
Je n’arrive pas à faire de même.
Une intuition étrange. Pourquoi une telle escalade, pourquoi Yvon s’est-il enfui ? En temps normal, il aurait pris un malin plaisir à jouer avec la souris, à lui asséner des coups de bec, à la voir souffrir. Il est de ceux qui se délectent des blessures des autres, qui s’en abreuvent pour affirmer leur puissance. Et pourquoi cette jeune femme pleure-t-elle ainsi pour une situation finalement anodine ? Je ne peux pas tourner les talons comme si de rien n’était. Quelle froideur faut il dans le cœur pour rester indifférent à des larmes ?
Bloom s’est assis et regarde en direction du banc en couinant.
Je le détache. Fais comme tu sens !
Il se dirige sans attendre vers elle, hésite, va et vient, dessine des infinis sur le sol, puis se décide enfin et enfouit son museau sous ses mains de femme, pour atteindre son visage. Elle résiste. Il s’assoit alors et pose la tête sur sa cuisse en geignant toujours, de ce petit cri aigu qui semble venir du fond de ses entrailles.
Au bout de quelques minutes, elle fouille dans son sac et en ressort un grand mouchoir blanc, sèche ses larmes et caresse l’animal en essayant de lui sourire.
— J’espère que vous n’avez pas peur des chiens.
— Heureusement…
— Bloom est vif mais gentil.
— Il a l’air.
— Ça va aller ?
— Oui. Je crois. Merci.
Elle évite mon regard, encore honteuse de la situation. J’aimerais lui demander son nom, au moins son prénom, garder une trace d’elle, quelque chose de concret. Ne pas la laisser replonger dans l’anonymat de ce grand océan d’humains dont elle s’est extraite le temps de me croiser.
Ou alors lui donner le mien. Je m’appelle Adrien et j’ai envie de vous protéger.
Je l’observe se lever, se redonner une contenance en ajustant sa robe, m’adresser un sourire auquel je ne crois pas un instant, et partir en titubant, saoule de vide et de peine, sa valise derrière elle.
Je m’assois à sa place et je caresse mon binôme en le félicitant, tant pour son flair que pour son humanité. La mienne n’a pas osé.

Cette fille m’a fendu le cœur. Ce cœur qui me fatigue de se briser à tout bout de champ, à tout bout de sanglots de gens que je ne connais même pas.
Pour une fois, Bloom me donne quand même raison. À se demander si une bombe ne se cachait pas au fond d’elle, prête à exploser.
Je regarde les passagers sur le quai numéro 1, statiques, mouvants, petits, grands, en baskets ou en escarpins, le téléphone en main ou le regard dans le vide. Où vont ils ? Une réunion décisive ? Un rendez-vous amoureux ? Visiter un membre de leur famille gravement malade ? Combien de bombes au fond d’eux ?
La mienne a explosé il y a quelques années. Je n’en finis pas de déblayer les débris.
J’aurais dû prendre un chien spécialisé dans la fouille des décombres. J’aurais gagné du temps.

J’ai envie de revoir cette fille sans en comprendre la raison. En l’observant essuyer ses larmes sur mon chien, j’ai vu en une fraction de seconde défiler un avenir possible. Comme cet instant juste avant la mort, où tout le passé se déroule en accéléré. Avec elle, c’était vers le futur. C’est idiot. Je ne la connais pas. Et je ne la recroiserai probablement jamais.
J’ai pourtant réussi à devenir presque insensible aux horreurs de ce monde, le Mali m’y a bien aidé. Pas là, pas avec elle. Je me sentais au bord de sa détresse comme en haut d’une falaise, l’appel du vide, le besoin de m’y jeter pour l’en sortir. Diane me dirait que ma nature reprend le dessus. Protéger, protéger, protéger.
Je garde surtout en mémoire la puissance qui se dégageait de cette petite silhouette prostrée sur un banc. Une force inaltérable qui m’attirait comme un papillon de nuit.
Un appel d’urgence me sauve de mes pensées inutiles. Un colis suspect à l’aéroport.
La vie continue, se fichant bien des sanglots et des papillons de nuit.

Chapitre 3
Son rôle
Adélie ne m’appelle pas souvent. Quand elle s’y résout, la raison est généralement importante, – m’appeler au secours ou me proposer un nouveau geste écocitoyen. Elle est capable de faire sonner mon téléphone juste pour me demander si j’ai mis un autocollant STOP-Pub sur ma boîte aux lettres et ne pas raccrocher avant que je promette d’y consentir.
Je m’isole dans un coin de l’atelier en faisant signe à mon collègue que je dois décrocher. Quand j’étais sur les chaînes de fabrication, je ne pouvais pas m’interrompre ainsi. Maintenant que je suis chef d’équipe, j’ai un peu plus de liberté, même si je n’en abuse pas. Malgré le bruit des machines, dès les premiers mots de ma nièce, je sais qu’il est arrivé quelque chose.
— Où est elle ?
— Encore aux urgences, ils refont le point demain. Elle devrait pouvoir sortir. Le médecin de garde m’a parlé d’un de ses collègues compétents pour le suivi.
— Le suivi de quoi ?
— De ses états d’âme.
— Que s’est -il passé ?
— Je sais pas, Tonton. J’en sais rien.

Partagée entre la colère contre sa sœur et l’inquiétude malgré tout, Adélie me raconte les faits.
— Je l’avais invitée à notre soirée étudiante de rentrée, elle s’est mise à boire. Beaucoup trop. Tu sais bien qu’elle n’a pas l’habitude. Je suis arrivée juste à temps pour l’empêcher de se faire monter dessus par des mecs aussi bourrés qu’elle. Et là, elle s’est écroulée en pleurant toutes les larmes de son corps. Et puis elle a fait un malaise, alors on a appelé les secours.
Je n’arrive pas à imaginer que Capucine ait pu se comporter ainsi. Elle qui s’est toujours montrée raisonnable, sérieuse, sage. Trop sage.
— Il s’était passé quelque chose qui a pu expliquer sa conduite ?
— …
— Adélie ?
— Un peu plus tôt dans la journée, je lui avais annoncé que j’arrêtais médecine. Elle descendait du train et en a oublié sa valise. Quand elle est retournée à la gare, un dispositif de colis suspect avait déjà été déployé et elle s’est fait remettre en place par les flics. Beaucoup d’émotions en une journée.
— Tu arrêtes médecine alors que tu as validé ta première année avec brio ?
— …
— Adélie ? Tu es sûre de ce que tu fais ?
— Oui !
— Je comprends qu’elle ait pu être chamboulée.
— C’est ma vie !
— Tu sais bien que cela concerne aussi la sienne ! Je peux aller la voir ?
— Il vaut mieux attendre qu’elle soit rentrée à la maison. Je te dirai.

L’une s’écroule quand l’autre renonce à sa réussite. Je raccroche le cœur serré. Capucine et Adélie comptent plus que tout à mes yeux. Je me suis souvent demandé si leur existence serait un jour sereine. Ce n’est pas gagné.
Tant de hauts, tant de bas, et moi, témoin muet de leurs combats. Il y en a eu, des crises, durant toutes ces années. Des petites, des grandes, qui durent une heure ou des années. L’adolescence d’Adélie n’a pas été de tout repos. Capucine a tout pris sur elle, pour tenir. Aujourd’hui, elle ploie comme un jeune arbre de printemps qui a dû affronter l’hiver. D’énormes flocons qui tombent trop tôt sur des branches encore fragiles.
Je me sens impuissant. La petite n’a pas sollicité mon avis pour prendre sa décision, la grande défaille sans que j’aie rien vu venir. Et elle voudra s’en sortir seule, comme elle l’a toujours fait. Boule de courage et de détermination, virant à l’acharnement sourd et aveugle face aux mises en garde des autres pour ne pas perdre la face, se montrer à la hauteur. Peut-être devrais-tu…, tu ne crois pas que…, as-tu essayé de…, fais attention à… Rien n’y a fait. Elle s’est entêtée au détriment d’elle-même.
J’irai quand même la voir, parler un peu, faire rouler la voiture de Jean-Baptiste à laquelle elle ne veut toujours pas toucher, préparer certains arbustes pour la période hivernale, entretenir son jardin. Si elle en connaît toutes les fleurs, les bichonne, les soigne, elle me laisse m’occuper du petit potager que je leur ai installé il y a dix ans. Elle affirme que je suis le seul à être capable d’obtenir des légumes qui ressemblent à des légumes. J’avoue, j’ai un certain talent en ce domaine, hérité de mon grand-père qui passait ses journées dans son coin de terre. Il m’a tout appris. J’y trouve une occasion de passer du temps avec elle, même en silence. Quand nous jardinons ensemble, nous communiquons par fleurs interposées. Observer les tournesols le long de la clôture, et se dire qu’ils ont raison de choisir la lumière. Laisser se ressemer les plants de bourrache d’année en année et accepter qu’ils s’installent plutôt au gré du vent que de notre volonté. Ne pas arracher les jeunes pousses d’achillée millefeuille et avoir la patience d’attendre les fleurs pour en saisir les vertus.

Voilà mon rôle. Être là quand mes nièces en ont besoin, m’effacer le reste du temps. C’est ce que mon frère aurait souhaité.
Je ne pouvais pas faire plus.
J’aurais tant voulu pourtant.

Chapitre 4
Se réveiller du chaos
Elle ouvre les yeux, réveillée par une douleur vive sur le dos de la main. Sortant de sa torpeur, elle distingue progressivement les détails de ce qui l’entoure. Un lit métallique, une porte et des murs blancs, une télévision accrochée au mur, une table, une chaise. Des bruits sourds émanent du couloir où l’activité bat son plein, et accentue le contraste avec le silence de sa chambre. L’hôpital. Où chaque chambre raconte une histoire différente et où les infirmières sont un fil conducteur entre chacune. L’histoire de Capucine n’est pas glorieuse. Pas très heureuse non plus. Comme tous les patients ici. On n’atterrit pas aux urgences de gaîté de cœur. Cependant, elle n’a jamais cédé à la facilité de se prélasser dans un statut de victime. Ç’aurait été tentant, parfois, pour se reposer, souffler un peu, faire la planche dans le courant. Mais Capucine est une battante, une solide, un bon petit soldat qui ne se plaint pas. Et puis, auprès de qui ? Elle aimerait arracher le tuyau en plastique qui entre sous sa peau et la martyrise, se lever et partir. Elle n’en fait rien, anesthésiée par le produit qui y coule.
Le contour de ses souvenirs s’affine également. Elle aurait préféré tout oublier.
Oublier l’annonce de sa petite sœur qui lui a déchiré le cœur comme on arrache un pan entier d’une vieille tapisserie et qu’on découvre le mur gris.
Oublier ce sale type sur le quai de la gare qui l’a incendiée en public, la réduisant au rôle de pauvre fille étourdie qui saoule tout le monde. Ce qu’elle n’est pas. Ce qu’elle n’a jamais été. Elle, fiable et intègre. Elle, chez qui rien ne dépasse. Capucine n’a pas pu se défendre. Personne n’a voulu lui offrir la possibilité d’une excuse. Alors qu’elle en avait une.
Oublier cette volonté ridicule de noyer ses pensées dans l’alcool pour échapper à la réalité, et prendre ainsi le risque de se ridiculiser une deuxième fois dans la même journée.
Oublier les gestes déplacés de ces jeunes hommes aussi ivres qu’elle. Cette main dans sa culotte, ce doigt qui cherche une faille et son humidité. Les autres mains sur ses seins, dans sa nuque. Ces bouches qui la goûtent. Ces rires idiots qu’elle a partagés avec eux, comme si une autre fille avait pris place dans son corps, la reléguant dans un petit coin sombre en la sommant de se taire et de laisser la joyeuse, la délurée, la désinhibée faire la fête.
Oublier la colère de sa sœur en la découvrant ainsi dans un coin de la salle, et dont les cris ont transpercé la musique pourtant trop forte.
Oublier le réveil en sanglots dans le fourgon des pompiers et ce regard apitoyé de l’un d’eux.
Oublier cette étrange existence dont elle se réveille violemment et qui ne débouche sur rien. Rien de constructif, rien de concret.
Du vide. Juste du vide. Qu’elle a essayé de remplir d’alcool l’espace d’un soir désespéré.
Du vide, en ce moment comblé par une perfusion d’un tranquillisant dans son flacon qui se recroqueville sur lui-même. Au moment où le médecin entre dans sa chambre, elle aimerait se recroqueviller et disparaître comme cette petite poche en plastique translucide.
Il est patient et bienveillant. Il en faut de la patience et de la bienveillance pour être le psychiatre de garde.
Il lui demande comment elle va, fait semblant de lui prendre le pouls en posant sa main sur son poignet. Une main chaude qui apporte à Capucine un réconfort simple, elle qui a terriblement froid dans ce lit aseptisé, vêtue d’une chemise impersonnelle et d’une lourde armure de peine.
— Vous allez pouvoir sortir. Je vous ai obtenu un rendez-vous rapide, dans deux semaines, chez le Dr Diderot. Je le connais personnellement, c’est un bon médecin. Votre sœur va venir vous chercher, elle m’a dit au téléphone qu’elle vous rapporterait des habits. Les vôtres ne sont pas très frais. Je vais demander à l’infirmière de venir vous dépiquer. Je vous conseille de prendre le traitement que je vous ai prescrit au moins jusqu’à la consultation et vous aviserez de la suite avec mon collègue. Vous avez des questions ?
— C’est grave ce qui m’est arrivé ?
— Pour la forme, la situation aurait pu l’être beaucoup plus si votre sœur n’avait pas été là. Vous vous en sortez bien. Pour le fond, je ne sais pas. Vous ferez le point avec le Dr Diderot. Mon collègue vous donnera des outils. Bon courage pour la suite, mademoiselle. Je crois en vous.
Il se dirige vers la porte, pose sa main sur la clenche, hésite, puis revient vers Capucine.
— Je crois que quelques vannes ont lâché du barrage abîmé. Il vous reste à réaménager les berges pour couler des jours un peu plus paisibles à l’avenir. C’est à votre portée.

Chapitre 5
Rachel ne répond pas
Onze ans plus tôt.
Je somnole, sur le siège arrière, bercé par les mouvements de la voiture. J’ai un peu bu ce soir. Rachel conduit. Elle discute avec Catherine qui est venue passer quelques jours à la maison. La soirée était agréable, nous avons passé un joli moment. Je viens de mettre un message à Capucine pour lui dire que nous serons bientôt là. Adélie doit dormir depuis longtemps.
J’entends le cri de Rachel juste avant d’être ébloui par deux énormes phares qui surgissent de nulle part. Le choc est d’une rare violence.

Le klaxon de la voiture me réveille. J’avais perdu connaissance. Je n’ai pas vraiment mal, ou alors, je subis une telle douleur que mon cerveau m’a anesthésié. Je ne peux pas bouger. Catherine gémit à l’avant. J’essaie d’appeler Rachel. Un son fluet sort de ma bouche. Je tente un effort surhumain pour me faire entendre.
Rachel ne répond pas.
Les airbags sont maculés de rouge. La voiture est déformée. Le klaxon est assourdissant. J’ai un goût de métal dans la bouche. Toutes les vitres sont encore en place, brisées en mille morceaux. Je distingue l’éclairage dans la rue, et soudain une ombre. Un visage collé à la vitre. J’aimerais lui demander de me sortir de là, de secourir Rachel, je n’en ai pas la force. À travers un morceau de verre, j’aperçois son regard qui me fixe quelques instants. Il est froid, impassible. Puis l’ombre disparaît. Il n’a pas essayé d’ouvrir la porte. Il est sûrement parti chercher de l’aide.
Rachel ne répond pas.

Chapitre 6
Le désert de chair
C’est une maison individuelle dans un quartier calme de Strasbourg. Le petit parc qui l’entoure est assez arboré pour l’avoir préservée de la chaleur cet été. Quelques feuilles éparses commencent à jaunir et les premiers colchiques vont apparaître dans la pelouse. Comme l’an dernier. Je commence à connaître le rythme des saisons du cabinet médical, à force de le fréquenter. Il occupe le rez-de-chaussée, l’étage étant habité par la propriétaire des lieux. Un jour, en sortant de consultation, je l’avais aidée à démarrer sa tondeuse qui lui faisait des misères. Elle m’avait remercié la semaine suivante en m’offrant une balle rebondissante pour mon chien.
Bloom m’accompagne souvent. Je sais que Diane apprécie que je l’emmène. Couché sous un siège de la salle d’attente, la tête entre les pattes, toujours sur le qui-vive, il ne bouge que les yeux pour suivre le déplacement d’un autre patient qui vient de se lever.
C’est un chien angoissé mais efficace. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous nous sommes instantanément entendus. Les formateurs de Gramat n’avaient jamais vu une telle osmose. Il avait ses casseroles, moi les miennes, on les a mises en commun. On a fait de la bonne cuisine. Diane me demande toujours des nouvelles du chien avant de s’inquiéter de mon sort. Elle sait qu’en l’évoquant lui, je parle forcément un peu de moi.
— Vous m’avez annoncé lors de notre précédent rendez-vous que Bloom serait mis en retraite l’année prochaine. Vous aurez une nouvelle recrue ?
— Je n’imagine pas continuer avec un autre chien. Continuer tout court, je ne sais pas.
— Votre vocation a du plomb dans l’aile ?
— Vous pensez que c’en était une ?
— À vous de me le dire…

Ce que j’aime chez elle, c’est qu’elle creuse au bon endroit au bon moment. La question juste. La question que vous ne voulez pas entendre parce que vous cherchez à fuir la réponse. Surtout si elle fait mal. Elle appuie là. Comme Obélix sur le foie d’Abraracourcix dans Le Bouclier arverne. Appuyer sur la douleur pour la dissiper. Diane remplit pleinement ses fonctions. Trois ans de thérapie, on a fait du chemin. Elle m’a déjà proposé d’arrêter, et je ne suis pas prêt. Je fais encore des cauchemars. Elle m’a appris à les accepter. Pourtant, je n’imagine pas l’idée de lâcher sa bouée. Pas tant que je feins d’être cet homme solide dans un uniforme que je n’aurais peut-être jamais dû enfiler.
Je sais qu’elle n’enchaînera avec aucun autre sujet tant que je ne lui aurai pas répondu, alors je cherche. Je me souviens avoir annoncé mon désir d’engagement à ma mère le jour de mes seize ans. Par sécurité, j’ai passé mon bac, même si ma voie était déjà déterminée. Évidemment, Diane ne s’intéresse pas à la date de cette décision mais à la raison.
— Parce que je voulais faire comme mon père pour qu’il soit fier de moi ? Ou que je ne supportais pas l’injustice et que l’image qu’il me donnait, petit, était celle d’un homme dur mais juste ? Ou alors l’uniforme et les cheveux ras me rassuraient ? Pour attirer les filles ?
— Selon vous ?
— Un savant mélange de motivations inconscientes ?
— Quand vous avez signé en bas, vous vous êtes dit quoi ?
— Qu’on m’admirerait comme j’admirais mon père. Que je devais me sacrifier pour autrui comme il s’était sacrifié.
— Vous regrettez ?
— Non.
— Pourquoi n’imaginez-vous pas poursuivre ?
— Mes angoisses me fatiguent. La malveillance de certains m’épuise. Parfois, j’aimerais être un chien.
— Dans votre prochaine vie peut-être, en y pensant très fort dans le grand tunnel de la réincarnation, qui sait ! En attendant, vous êtes un homme jeune.
— Au pied du mur.
Elle me précise qu’aucun mur n’est infranchissable à qui sait poser ses mains et ses pieds au bon endroit pour l’escalader. Puis elle ajoute qu’on prend plus facilement appui sur les aspérités.
Ses mots résonnent en moi. Me vient soudain l’envie de lui parler de la valise oubliée.

— J’ai fait une étrange rencontre hier…
— Ah ?
— Probablement sans lendemain…
— Ah !
— Elle était belle tout en étant tragique…
— La rencontre ou la personne ?
— Les deux. J’essaie de l’oublier et je n’y arrive pas.
— Alors ne l’oubliez pas.
Nous parlons de la fille du quai numéro 3 pendant une bonne demi-heure. Cette impression de la connaître, mon intense envie de la secourir, mon désarroi de la laisser partir, la sensation de puissance qu’elle dégageait, la colère face à cette situation injuste, comme un écho à ma propre colère. La réaction troublante de Bloom.
— Les chiens détiennent beaucoup de réponses que nous, humains, ne voulons pas admettre. Faites-lui confiance.
Elle me connaît bien maintenant. Certains pourraient dire que nous avons fait le tour de la thérapie, et pourtant je m’accroche encore à ses petites phrases qui m’obligent à m’interroger, à ses conseils simples et pertinents.
Bloom a ses habitudes ici. Il est assis à côté de son fauteuil, les yeux fermés, la tête à hauteur de sa main, et se laisse caresser par cette femme élégante, dynamique et drôle. Je le regarde en me disant que j’aurais bien besoin de ce genre de caresse. Pas là, pas avec elle, évidemment. Seulement des moments de tendresse simple, des cadeaux de douceur, de la considération. Mon existence est un désert charnel. Par ma faute ; quand on ne supporte plus de perdre, il est plus simple de ne pas s’attacher. J’ai pourtant soif.
— Peut-être la reverrez-vous ? Strasbourg est une petite ville.
— Je ne sais même pas si elle habite ici. Elle n’était peut-être qu’en transit à la gare, entre deux trains, deux destinations. Elle peut habiter partout en France, ou même à l’étranger.
— Voire sur la Lune, avec un peu de malchance… Ne vous inquiétez pas, la vie œuvre avec justesse. Je crois qu’elle vous a déjà sauvé une fois, non ?

Chapitre 7
Rocher de larmes
La sonnette retentit dans le vide et la porte est fermée.
Je me suis toujours refusé à entrer dans la maison de mes nièces, même si je détiens un double des clés. Ce n’est pas chez moi. Et puis, je me sens toujours en décalage, moi, modeste ouvrier, face à tant de luxe. Cette villa immense m’effraie comme une ogresse qui voudrait dévorer mon âme et me voler ma simplicité, alors je garde mes distances. Quand les filles sont là, elle perd de sa puissance, de sa superbe, de son autorité. Elle redevient quatre murs et un toit. Avec un autocollant STOP-pub sur la boîte aux lettres.
Pourtant, la voiture est là. Capucine est rentrée de l’hôpital il y a quelques jours déjà, je l’ai laissée reprendre ses esprits et un peu de contenance avant de lui rendre visite, elle qui n’aime pas montrer ses faiblesses. Même à moi. Elle doit courir. Son oxygène depuis onze ans. Sa thérapie à elle. Courir à perdre haleine pour ne pas perdre pied. La rage qu’elle a trouvée dans cet effort intense lui a rendu ses ailes. Celles qui ont brûlé dans l’accident.
Son corps, bien en chair durant toute son enfance, est devenu sec en quelques mois seulement. Presque trop. Je me suis inquiété pour elle. Pour elles. Je m’en suis voulu aussi. À en crier certains soirs. À l’époque de l’accident, j’étais le seul à pouvoir prétendre les recueillir et les élever, je n’ai pas été à la hauteur. Un homme célibataire, un boulot précaire, l’alcool. Tous les feux auraient clignoté en rouge aux yeux de la société et de la justice. Je n’ai même pas essayé. Alors j’ai veillé. À distance mais j’ai veillé. Elles ne savent pas le nombre de soirs où j’ai pris mon vélo pour faire la route depuis le village voisin, où j’ai craché mes poumons en grimpant cette saleté de côte pour arriver jusque chez elles, scruter les alentours et être sûr que personne ne rôdait. Le nombre de fois où je suis passé discrètement sur le trottoir longeant l’école à l’heure de la récréation pour vérifier que personne n’embêtait Adélie dans la cour.

Je me suis assis sur le banc de la terrasse. À l’ombre de la glycine qui commence à perdre ses feuilles. Le raisin qui grimpe le long du mur de la remise termine de mûrir. Une variété ancienne. Je leur avais offert ce pied à la naissance d’Adélie. Ils ont grandi ensemble.
Le bruit de la ville remonte, étouffé par la distance qui nous sépare du centre qui fourmille.
Le Mont National surplombe Obernai et offre une vue magnifique sur la plaine d’Alsace et les premiers contreforts vosgiens. Les filles sont nées à la maternité en contrebas, ont passé toute leur enfance ici, école primaire, collège, lycée. Je me souviens de ces moments où Capucine avait honte de venir du « quartier des riches », celui qui domine le reste de la ville. Stigmatisée par certains élèves, enviée par d’autres. Attendue au tournant par quelques profs – les enfants de parents aisés sont forcément bons élèves. Je ressentais avec beaucoup de peine ce fossé qui se creusait en elle. D’un côté l’injustice qu’elle ne supportait pas concernant ma situation précaire, de l’autre l’admiration pour son père, sa réussite. Et le besoin qu’il soit fier d’elle en retour. Un besoin au-delà du raisonnable.
D’ici, on aperçoit le toit de ma maison. Dire que j’aurais pu avoir une belle villa comme mon frère. Broyée par le système scolaire, mon intelligence n’est jamais entrée dans aucune de ses cases. Je m’en suis rendu compte trop tard.
Mais qu’aurais-je fait d’une grande maison comme celle-là ? Je ne suis pas fait pour vivre avec quelqu’un.
Cette grande maison, Capucine y vit seule aujourd’hui. Adélie a préféré occuper le petit appartement de Strasbourg que leur père utilisait parfois quand le programme opératoire se prolongeait tard dans la soirée. Elle voulait aussi prendre son indépendance à l’égard de sa sœur, parfois trop exigeante, trop perfectionniste.

J’aperçois Capucine sur le sentier tout en bas. Elle court vite. Elle a pourtant encore tous les escaliers du coteau à monter. Sa silhouette fluette vole au-dessus du sol et la pente ne l’effraie pas.

Dans quelques minutes, elle sera là, peut-être surprise de me voir, peut-être pas. Je ne saurai pas quoi dire. Elle me demandera comment je vais, alors que c’est elle qui est en petit tas compact. Toujours à penser aux autres avant elle-même, comme son père. Il était doué dans son domaine, efficace, empathique avec les parents, la vie de leur enfant entre ses mains. Il a dû penser à ses filles juste avant de mourir, se dire qu’il ne les reverrait pas, le cœur broyé par la peur quant à leur avenir. Et moi, j’aurais tellement voulu le rassurer.
— Ah, tu es là ? Je suis touchée que tu sois venu. Comment tu vas ?
Les autres avant elle.
— Tu as beaucoup couru ? je demande, alors que je connais la réponse.
— Un peu plus de deux heures, répond-elle, à peine essoufflée.
— L’effort t’a fait du bien ?
— Je crois. Je vais me changer. Sers-toi un jus de fruits, il y en a au frais.

Capucine a toujours été prévenante avec moi, y compris quand je suis sorti de l’enfer de la dépendance. Elle a joué le jeu, compris les enjeux, les risques, le danger dans la moindre goutte. Elle m’a accompagné, m’a pris dans ses bras quand je tremblais du manque, a répondu au téléphone à toute heure quand j’avais besoin d’une bouée pour ne pas replonger. Elle m’a porté pour ce combat alors qu’elle était en équilibre sur un fil tendu au-dessus du vide.
Nous sommes assis côte à côte sous la tonnelle, nos verres posés sur la petite table ronde en métal anthracite.
— C’est la décision d’Adélie qui t’a mise dans cet état ?
— Elle t’en a parlé ?
— Quand elle m’a annoncé que tu étais aux urgences, oui.
— Tu en penses quoi ?
— Rien.
— Rien ?
— C’est sa vie, elle est majeure. À peine, mais majeure quand même. Tu veux faire quoi ? La forcer à poursuivre ?
— La raisonner, lui faire comprendre que c’est une folie…
Ma nièce a prononcé cette phrase sur un ton étonnamment calme, occupée dans le même temps à observer une abeille qui évolue sur le dos de sa main. Elles sont encore nombreuses dans son jardin. Il faut dire que les fleurs y poussent en abondance, échelonnées du printemps à l’automne. Elle n’a pas la main verte, elle a la main fleurie. Peut-être grâce à son prénom. Les chrysanthèmes sont déjà présents en bordure de la terrasse, ainsi que la bruyère dans la rocaille en contrebas. Elle a planté des rosiers de différentes variétés un peu partout autour de la villa et en prend soin avec beaucoup d’attention. Les premiers crocus sont apparus au bout de la pelouse, côtoyant les primevères violettes et jaunes. Elle doit avoir la maison la plus fleurie du quartier de sorte que les dernières abeilles encore présentes se réfugient chez elle. Celle qui se promenait sur sa main vient de s’envoler.
— J’essayerai de lui parler. Il faut que tu prennes soin de toi, Capucine.
— Tu ne crois pas qu’elle a encore besoin que je m’occupe d’elle ?
— Non, je ne crois pas. Elle est autonome. Maintenant c’est ton tour.
— Et celui d’Oscar aussi. Je l’ai trop négligé ces derniers temps.
— Et d’Oscar si tu veux. Je sais que quand tu t’occupes de lui, tu t’occupes de toi.

Nous avons bu un jus d’orange tandis que le soleil disparaissait derrière la montagne. Elle regardait au loin, et je savais qu’en scrutant l’horizon, elle regardait l’effondrement au fond d’elle. Puis elle s’est levée en chassant d’un geste rapide la larme qui s’aventurait sur sa joue. « Excuse-moi, je vais me doucher, tu claques la porte en sortant ? »
Le rocher qui ne veut pas montrer que l’eau suinte de partout à travers les fissures.
Je suis parti.

Chapitre 8
Une douche salée
Elle aime l’odeur de l’effort sur sa peau collante et salée. Cette odeur un peu âcre qui témoigne de la puissance de son corps. De l’étendue de sa détermination. Tout comme elle aime ensuite le parfum sucré du savon et cette sensation d’être propre et nouvelle. Minuscule renaissance après la bataille.
Elle s’est mise sur la pointe des pieds pour atteindre le carreau et voir son oncle partir sans se retourner. Il a compris avec le temps qu’elle n’était pas du genre à faire des coucous par la fenêtre, contrairement à sa sœur. Autant couper net, ne pas s’éterniser dans la séparation, déjà bien assez pénible pour en rajouter. Elle le regarde quand même s’éloigner jusqu’au bout de la rue. Elle a été dure de lui demander ainsi de s’en aller. Il ne s’en formalisera pas. Il sait qu’elle préfère la solitude quand l’humeur vacille.
Elle glisse son corps nu sous la douche brûlante, et regarde apparaître la buée sur la paroi vitrée. Les projections de mousse y dégoulinent comme si elles faisaient la course. Même ces bulles de savon ont une vie sociale. Alors que toi, toi, tu passes la tienne à courir seule.
Elle s’éternise. Tant pis pour la planète. Adélie n’a pas besoin de le savoir. Capucine culpabilise quand même, malgré le plaisir. Alors elle tourne la mollette dans le sens opposé pour activer la pluie fine. Une autre façon d’offrir son corps à la caresse de l’eau. Plus douce.
Elle se demande quelle place elle a laissé à la douceur jusque-là.
La douceur de vivre ? Certainement pas. Il fallait être présente, sérieuse, appliquée.
La douceur de l’amour ? Pas de place non plus.
La douceur de sa sœur ? Voilà bien longtemps – depuis l’adolescence – qu’Adélie n’a plus envie d’être prise dans les bras.
La douceur de courir ? Le dépassement de soi est dur, rugueux, agressif.
La douceur d’Oscar, la seule avec laquelle elle s’octroie une rencontre régulière.

Elle pense à ce rendez-vous chez le psychiatre prévu la semaine suivante, condition à sa sortie des urgences. Cette réticence à s’y rendre. Pour raconter quoi ? Elle s’est débrouillée jusque-là. Ce n’est pas un psy qui va changer le cours des événements. Encore moins faire revenir ses parents.
Elle préférerait courir encore.
Encore, encore, encore.
Courir plutôt que se confier.

Chapitre 9
Si seulement
Parfois, je suis trop gentil. Édouard, mon meilleur ami1, me l’a souvent dit depuis le lycée. Il sait de quoi il parle. Lorsque mon collègue m’a téléphoné il y a quinze jours à propos d’un rendez-vous en urgence pour une jeune femme qui avait décompensé, qu’il m’a donné son nom, j’ai eu besoin de vérifier ce que je craignais. Je n’ai pas pu dire non et je l’ai rajoutée avant ma première consultation du jour. J’ai dû me réveiller aux aurores. Je ne prends plus de rendez-vous en fin de journée, Diane n’aime pas manger tard le soir. Depuis qu’elle a instauré son jeûne intermittent, nous mangeons à l’heure où certains sont à peine en retard pour le goûter. Je me suis adapté, il paraît que cette pratique est bonne pour sa santé, mais parfois, le planning coince un peu. Je lui ai déjà proposé de commencer sans moi. Ce qu’elle déteste. Nos dîners sont sacrés pour elle. Je crois qu’elle attend ce moment d’échange entre nous après sa journée de consultations.
Diane s’est levée en même temps que moi quand mon réveil a sonné et est partie déambuler dans le parc de l’orangerie, voir les dernières cigognes avant qu’elles ne migrent vers les pays chauds pour y passer l’hiver. »

À propos de l’auteur
LEDIG_Agnes_©Franck_DelhommeAgnès Ledig © Photo Franck Delhomme

Agnès Ledig a d’abord exercé le métier de sage-femme, avant de se consacrer à l’écriture. Elle publie Marie d’en haut (Les Nouveaux Auteurs, 2011), Coup de cœur des lectrices Femme actuelle, avant de rejoindre les éditions Albin Michel avec Juste avant le bonheur (2013), qui remporte le prix Maison de la Presse, puis Pars avec lui (2014), On regrettera plus tard (2016), De tes nouvelles (2017) Dans le murmure des feuilles qui dansent (2018), Se le dire enfin (2020) et La toute petite reine (2021).
Elle écrit également des albums jeunesse illustrés par Frédéric Pillot. On leur doit Le petit arbre qui voulait devenir un nuage (Albin Michel Jeunesse, 2017) et Le Cimetière des mots doux (Albin Michel Jeunesse, 2019). En 2020, ce duo lance une nouvelle série chez Flammarion Jeunesse, collection « Père Castor », Mazette est très sensible et Mazette aime jouer. Depuis 2018, Agnès est « ambassadonneuse » de l’Établissement français du sang (EFS) afin de promouvoir le don de sang auprès du grand public. (Source: lisez.com)

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L’Affaire Pavel Stein

TENENBAUM_laffaire_pavel_stein

  RL-automne-2021

En deux mots
Paula Goldmann est journaliste, critique de cinéma. Sa rencontre avec Pavel Stein, après la projection de son dernier film, est houleuse. Mais elle veut en savoir davantage sur cet étrange homme et lui propose un entretien. De cette rencontre va naître une passion amoureuse.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Paula et Pavel, le feu et la cendre

Dans son nouveau roman Gérald Tenenbaum met en scène une relation amoureuse entre une journaliste et un réalisateur. L’occasion pour le romancier de se glisser dans la peau d’une femme et de tenter de mettre une passion en équation.

Paula Goldmann est une journaliste expérimentée, responsable de la rubrique cinéma-théâtre sur J-Médias. Sur cette «minichaîne thématique diffusée simultanément sur le réseau et les ondes hertziennes» elle tient la rubrique «Le Regard de Paula Goldmann», sur laquelle elle était censée «commenter les spectacles susceptibles d’interpeller le public d’origine ashkénaze ou séfarade dans sa recherche identitaire». Quand commence le roman, elle s’apprête à aller assister à une projection de presse. Le film intitulé Les Cent Vingt Jours de Sodome se veut une allégorie biblique, sans référence à Pasolini. Il est l’œuvre de Pavel Stein qui s’est fait une réputation dans la représentation du vide et de l’absence. Et si le film n’est pas dénué d’intérêt, il dérange Paula qui n’hésite pas à provoquer le réalisateur avant de quitter la salle.
Mais la journaliste n’a pas fini d’explorer la filmographie de cet homme bien mystérieux et éprouve quelques regrets. Aussi décide-t-elle de solliciter un entretien. À sa grande surprise ce dernier accepte et la reçoit dans son appartement laissé quasiment à l’abandon.
Est-ce parce qu’elle entend sortir de deux ans de traversée du désert sexuel, pour reprendre l’expression d’Antoine, son copain de toujours, «goy à son grand dam, et gay de surcroît», toujours est-il que leurs frictions finissent par provoquer une étincelle qui va embraser une passion. Très vite pour Pavel Paula va devenir aussi indispensable que l’air qu’il respire. Mais Paula est plus méfiante. Elle n’ose pas vraiment «investir ce no man’s land entre un passé à assumer et un avenir à construire». Peut-être en raison de la complexité de sa relation avec sa mère – figure tutélaire qui ne saurait manquer dans un roman juif – ou de la proximité avec sa tante, à moins que ce ne soit leur différence d’âge, toujours est-il que Paula refuse d’accompagner son nouvel homme lorsqu’il lui propose de la suivre à Londres. Mais se sentant à nouveau coupable, elle se rattrape quelques temps plus tard lorsque le cinéaste part chercher l’inspiration à Lhassa. C’est là, dans un Tibet qui se trouve sous la menace croissante de la Chine que leur relation va connaître de nouveaux développements, jusqu’à un épilogue que je me garderai bien de dévoiler.
Gérald Tenenbaum réussit une double performance avec ce roman, d’abord en se glissant dans la peau d’une femme sans que jamais cela ne fasse artificiel et ensuite en construisant le récit de telle manière que la tension de cette affaire Pavel Stein croisse au fil des dix-huit chapitres. Un nombre que ne doit rien au hasard, car l’auteur de Des mots et des maths reste un passionné des nombres et de la Kabbale. On retiendra aussi de cette histoire d’amour combien le poids du passé peut l’entraver, combien il est difficile de se débarrasser de son vécu pour s’ouvrir à d’autres bras.

L’affaire Pavel Stein
Gérald Tenenbaum
Éditions Cohen & Cohen
Roman
144 p., 17 €
EAN 978236749086
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en proche banlieue, du côté de Saint-Ouen et Aubervilliers. On y évoque aussi des voyages au Proche-Orient, à Héliopolis et au Caire et au Tibet, à Lhassa en passant par Novossibirsk.

Quand?
L’action se déroule au tournant du XXIe siècle puis vingt ans après.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au tournant du millénaire, Paula Goldman, une journaliste internet, est amenée à rencontrer Pavel Stein, un cinéaste singulier, connu pour ses œuvres autour de la mémoire, du manque et de l’absence.
Une relation inattendue s’installe.
Lorsque Stein lui envoie un billet d’avion pour le Tibet, où il est parti se ressourcer dans un monastère, la vie de Paula bascule.
Vingt ans plus tard, elle se penche à nouveau sur ce passé demeuré si présent. Elle a pour cela de multiples raisons, dont l’une, impérieuse, ne sera révélée qu’à la dernière ligne.
Servi par une narration à la première personne du féminin, le texte place le couple formé par Paula et Pavel dans la lignée des grandes amours de la littérature.

Les critiques
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20 minutes
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Gérald Tenenbaum présente son roman L’Affaire Pavel Stein © Production Gérald Tenenbaum

Les premières pages du livre
Si j’ai entrepris ce récit, c’est que presque vingt ans plus tard, le passé que je pensais englouti dans le lit douillet de la mémoire remonte doucement à la surface. Il y a une bonne raison à ça, je la révèlerai en temps utile.
J’ai toujours eu un rapport étrange avec les objets mais, depuis quelques semaines, c’est une conspiration. Comme si les choses que l’on dit inanimées s’étaient donné le mot pour m’inviter à ouvrir les yeux, déclencher le mode alerte.
Ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Reprenons depuis le début, juste avant le tournant du millénaire, alors que l’on attendait un séisme, un bouleversement, peut-être même la fin du monde, et que nous avons finalement subi la tempête, Lothar et Martin, des cyclones extratropicaux de type bombe, comme nous l’avons appris par la suite.
Ce matin-là, donc, aucune velléité d’introspection. J’étais pressée et les collants, tout simplement, n’étaient pas une option. Après un rapide coup d’œil à la fenêtre pour vérifier que le temps des jupes jambes nues n’était pas encore arrivé, j’ai attrapé mon jean vert, qui, dans la penderie était tombé de son cintre – je ne sais pas pourquoi les pinces sont toujours trop faibles pour maintenir les vêtements auxquels elles sont destinées, en tout cas celles de mes cintres à moi. Le pull-over bouteille qui allait avec le jean était encore dans la machine à laver, aussi j’ai dû me rabattre sur le petit haut gris à boutons. Les escarpins faisaient un peu habillé par rapport au reste mais ça pouvait passer. De toute façon, je n’étais pas tellement d’humeur camaïeu : avec le soleil d’avril qui se décidait enfin à réchauffer la planète, la perspective d’aller m’enfermer dans une salle obscure me fichait le bourdon.
Il n’y aurait sûrement pas grand monde à cette séance promotionnelle. Alors que Stein n’était pas précisément connu pour son aménité envers les journalistes, je supposais qu’il n’aurait tout de même pas la goujaterie d’être absent. J’échafaudais des scénarios plus ou moins catastrophe sur les diverses manières de l’aborder, ou de ne pas le faire.
Après la projection, je devais encore me rendre au studio pour rassembler de la documentation afin d’étayer le papier à écrire dans la soirée.
Il fallait aussi, avant, que je passe à la pharmacie.
Le vapo de mon eau de toilette semblait, pour une fois, résister à l’amicale pression de mon index. Je ne renonçais pas pour autant. Il y a des jours où je ne peux pas faire sans. Il céda finalement, dans un soupir exaspéré. J’étais prête à sortir.
Sur le palier, une auréole brunâtre encerclait mon paillasson. Pas le temps sur-le-champ. Je me promis d’y regarder de plus près à mon retour.

Extraits
« Il y avait déjà deux ans que j’avais obtenu la responsabilité régulière de la rubrique cinéma-théâtre sur J-Médias, la nouvelle minichaîne thématique diffusée simultanément sur le réseau et les ondes hertziennes. J’étais censée y commenter les spectacles susceptibles «d’interpeller le public d’origine ashkénaze ou séfarade dans sa recherche identitaire » — un cahier des charges assez flou pour me laisser toute latitude de nager à mon idée dans le bien nommé PAF. D’ailleurs, la désignation, à l’antenne et sur la page d’accueil, de ma «fenêtre » comme Le Regard de Paula Goldmann suffisait, pour le public comme pour les directeurs de programmation, à justifier a priori mes choix stratégiques. Entre nous, sans l’avoir claironné, je visais plus large, plus loin. Je voulais m’adresser à tout le monde.
Deux ans. À peu près la durée de ma traversée du désert sexuel, selon l’expression d’Antoine, mon copain de toujours, goy à son grand dam, et gay de surcroît. Nous y reviendrons. D’ailleurs, on y revient toujours.
Le film de Stein était intitulé Les Cent Vingt Jours de Sodome. Une allégorie biblique, sans référence, d’après lui, au regretté Pasolini » p. 19

« Dehors, le ciel était vert-de-gris, la pluie menaçait. Évidemment j’ai perdu mon quatre-vingt-troisième parapluie la semaine passée, pensai-je en observant les quatre feux rouges du carrefour, manifestement déréglés, et les piétons alentour, qui penaud, qui interdit, qui bêtement bravache. » p. 33

« Avant Stein, peut-être en raison de la complexité de ma relation avec ma mère ou de la proximité avec ma tante, je n’avais jamais osé investir ce no man’s land entre un passé à assumer et un avenir à construire, ce drôle de pont de singe entre deuil et angoisse.
Tendre paradoxe, le maître de l’absence m’avait appris le présent. Je n’étais pas près de l’oublier.
Je repartis le lendemain soir, en compagnie du même guide délicat. Samir n’avait pas réapparu. On m’a laissé entendre qu’il avait dû s’absenter pour traiter une affaire urgente dans la vallée. Je n’en ai pas cru un mot.
Compte tenu des événements, largement relatés par la presse, qui eurent lieu dans les jours et les semaines qui suivirent, personne ne sera surpris d’apprendre qu’à ce jour Stein n’a refait surface ni dans ma vie ni dans le monde. Il demeure une énigme. C’est aussi pour l’éclaircir que j’ai pris la plume.
Quoi qu’il en soit, quoi qu’il advienne, je suis certaine de la cohérence de son destin. Sans nul doute avait-il sciemment attendu la répression chinoise face à la résistance passive des lamas, et un souci esthétique, plus que toute autre motivation, l’a-t-il conduit à sceller son aventure individuelle dans un destin collectif. » p. 91

À propos de l’auteur
TENENBAUM-gerald_©Jean-Christophe_VerhaegenGérald Tenenbaum © Photo Jean-Christophe Verhaegen

Professeur à l’université de Lorraine, Gérald Tenenbaum est chercheur en mathématique pures et écrivain. Ses publications littéraires s’inscrivent dans de nombreux genres : théâtre, poésie, essai, nouvelles, roman. (Source: Éditions Cohen & Cohen)

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