L’os de Lebowski

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En deux mots
Lebowski, le chien d’un jardinier-paysagiste découvre un os en grattant la terre sur le domaine d’un client producteur de télévision. S’agissant d’un reste humain, notre homme n’aura de cesse de découvrir le fin mot d’une histoire dont il aurait peut-être mieux fait de ne pas chercher à connaître l’origine.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Jim Carlos a disparu

L’os de Lebowski, le second roman de Vincent Maillard, est un petit bijou qu’il serait bien dommage de laisser passer. Vous allez vous régaler de son ironie subtile, de son habile construction et de son surprenant épilogue!

Voilà un second roman qui est bien davantage qu’une confirmation. C’est un vrai bonheur de lecture! Son titre livre à lui seul les principaux éléments de l’intrigue. Le Lebowski dont il est question est le chien du narrateur. S’il répond à ce patronyme, c’est d’une part en hommage au Dude, le «Big Lebowski» des frères Coen, mais aussi parce que cette grosse boule de poils à la même nonchalance et cette envie furieuse d’en faire le moins possible. S’il accompagne son maître, jardinier-paysagiste chez ses différents clients, c’est d’abord pour se trouver une place tranquille et ne plus en bouger. Il n’en va pas différemment sur ce nouveau chantier, dans la belle propriété d’Arnaud Loubet, rédacteur en chef à la télévision qui entend donner une touche «développement durable» à ses trois hectares de terrain en intégrant un potager bio sur sa propriété, à quelques encablures de sa piscine.
Au fur et à mesure de l’avancée du chantier, Jim Carlos est invité à la table familiale, ayant promis à Amandine, la fille du couple formé par Arnaud et son épouse Laure d’attacher Lebowski, car elle a la phobie des chiens. L’occasion de constater combien ces bobos vivent dans leur monde, se confortant de leur arrogance et leur suffisance, dissertant sur les plaies de la société et les difficultés de la planète. Il va aussi découvrir une faille au cours de ces invitations, la fuite de leur fille aînée Jeanne. Un sujet devenu tabou, mais qu’il entend élucider en se mettant à la recherche de la jeune fille qu’il croit localiser à Doussac, dans la Vienne. L’occasion d’une excursion dans ce village et la rencontre avec une bien sympathique tenancière de café. Une escapade que Jim a pris le soin de consigner dans un grand cahier bleu dans lequel on trouve aussi le récit de l’étonnante découverte de Lebowski, pourtant peu habitué à une telle dépense d’énergie. Il s’est mis à gratter énergiquement la terre d’où il sort avec fierté l’os du titre. Un os qui va intriguer son maître au point de le confier à un voisin, ex médecin-légiste, qui ne va pas tarder à lui révéler qu’il s’agit bien d’une partie de squelette humain. À priori, il faudrait avertir la police.
Mais notre homme, on l’a vu, a des velléités d’enquêteur et entend confronter son employeur à sa découverte.
Sans en dire plus, on ajoutera que ce n’était sans doute pas la meilleure de ses idées. Ni pour lui, ni pour Lebowski. Encore que… S’il nous est donné de lire cette histoire et ses développements, c’est parce que la juge d’instruction Carole Tomasi est en possession du cahier bleu, mais aussi du cahier orange qui sera découvert après les premières investigations déclenchées par la magistrate.
Avec une imagination fertile et un sens de l’humour très incisif, Vincent Maillard réussit à construire une histoire très addictive, usant des codes du thriller pour creuser cette curieuse propension que développent ceux qui se retrouvent soudain à la tête d’une belle fortune et disposant d’un pouvoir tout aussi certain. Ils s’imaginent alors au-dessus des lois. Ou se sentent investis du droit de faire tourner le monde comme ils l’entendent, parce qu’après tout ils ont «tout compris». Et leurs éventuels contradicteurs ne peuvent du coup être que des ignorants ou des incapables.
Cette savoureuse charge contre les élites trop bien-pensantes est politiquement très incorrecte, mais elle fait joyeusement plaisir. On se régale!

L’os de Lebowski
Vincent Maillard
Éditions Philippe Rey
Roman
208 p., 19 €
EAN 9782848768786
Paru le 6/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Je m’appelle Jim Carlos, je suis jardinier.
J’ai disparu le 12 janvier 2021. Un de mes derniers chantiers s’est déroulé aux Prés Poleux, dans la propriété des Loubet : Arnaud et Laure. Lui est rédacteur en chef à la télévision, elle est professeure d’économie dans l’enseignement supérieur. Chez eux tout est aussi harmonieux, aussi faux qu’une photographie de magazine de décoration. Tout, même leurs cordiales invitations à partager des cafés ou des déjeuners au bord de leur piscine, vers laquelle je me dirigeais avec autant d’entrain que pour descendre au bloc opératoire…
Vous trouverez dans ce livre les deux cahiers que j’ai écrits lors de mon aventure chez ces gens. Mais aussi l’enquête menée par la juge Carole Tomasi après ma disparition.
Lebowski est le nom de mon chien. Tout est sa faute. Ou bien tout le mérite lui en revient. C’est selon.
Maintenant il est mort.
Et moi, suis-je encore vivant ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Première partie (Le cahier bleu)
Premier jour
Il faut, d’une manière ou d’une autre, être enfermé pour avoir le temps d’écrire. C’est le cas. Et avoir une idée. Je n’avais pas d’idée. Pas d’histoire. Hormis la mienne.
Et celle de mon chien, auquel je ne cessais de penser.
Notre histoire donc, depuis le premier jour où je l’ai vu.

Je n’avais pas demandé « combien pour ce petit chien dans la vitrine », d’ailleurs il aurait été bien incapable de ponctuer la question des deux petits « whou whou » de la chanson. Il somnolait. Et depuis il n’a jamais fait que ça. Les autres chiots bondissaient, aboyaient, se mordillaient et se roulaient dans les copeaux artificiels. Lui, non. Ce doit être ça qui m’a attiré. Une forme d’acceptation tranquille, cette philosophie ataraxique qui n’appartient qu’aux animaux.
Le vendeur m’avait fait tout un article sur les mérites du golden retriever, l’ami des enfants. Je ne lui avais pas répondu que je n’avais pas d’enfant, ni que si j’en avais, je n’aurais pas besoin d’acheter un chien. Ni que si j’aimais vraiment les chiens, j’irais en délivrer un à la SPA. Ni que si j’aimais vraiment les goldens, j’en chercherais un dans un élevage digne de ce nom et pas dans un supermarché où on peut acheter un chien comme un paquet de rouleaux de Sopalin. J’ai mélangé tout ça et j’en ai conclu que, malgré tout, je délivrais un petit être de sa prison vitrée dans un temple de la marchandisation du vivant.

C’était il y a sept ans. Je ne regrettais rien de cet achat impulsif. Ce chien était une crème. Un peu crétin? Pas sûr. Au départ je l’avais baptisé Dumby. Je trouvais que ça évoquait My Dog Stupid de John Fante, un des rares bouquins que j’ai lus quand j’étais jeune. Mais ensuite, il s’est transformé en une grosse masse molle et blonde, toujours avachi et décalé comme Jeff Bridges dans le film des frères Coen, alors ça m’a amusé de le surnommer Lebowski, et finalement le nom lui est resté. Depuis sept ans, il dort essentiellement. Il ne court après aucune balle, aucun bâton. Quand je le sors, il marche, la tête basse, derrière moi. On croise des tas de chiens qui tirent sur leur laisse ou courent dans tous les sens. Il les regarde d’un œil apitoyé. Je lui file des croquettes, et lui me refile son bon regard certifié fidélité inconditionnelle. Je le caresse de temps en temps, il soupire de contentement. Ou d’accablement ? C’est difficile à dire. Enfin, disons que nous cohabitons paisiblement.

J’emmène Lebowski sur mes chantiers de jardinage. Je suis paysagiste / création-entretien, comme disent mes cartes de visite. En général, les clients l’apprécient. Il y a des gens qui n’aiment pas les chiens, mais peu qui ne supportent pas les peluches. Il n’existe pas de ligues anti-peluches. Or, incontestablement, cet animal est plus proche de la peluche que du molosse.
Mais cette fois-ci, j’ai eu beau plaider la cause de Lebowski, rien à faire. «Ma fille a une phobie des chiens», m’a dit le client. Il fallait selon lui que je le laisse dans la voiture. Je lui ai dit que ce n’était pas possible avec cette chaleur. On a négocié. Il a fini par accepter que je l’emmène au fond de sa propriété à la condition expresse que je passe au large et que je l’attache à un arbre ou à quelque chose. Je n’ai pas de laisse, j’ai bricolé un bout de corde pour arranger l’affaire. Ça n’a pas eu l’air de traumatiser mon animal, qui n’avait pas dans ses projets de courir toute la sainte journée le long du mur du parc jusqu’à y tracer un cynodrome de lévriers, et encore moins d’aller chasser les garennes ou les canards de la mare. Comme je l’ai dit, c’était un cador surdiplômé de l’école des stoïques. Je l’ai attaché au tronc d’un grand chêne. Il possédait de la sorte un alibi en béton pour déployer tout son savoir-faire en matière de léthargie chronique.
À l’avant de la propriété trônait, à la place de l’ancien manoir des Prés Poleux dont il ne restait que quelques murs, une immense construction blanche, moderne, sérieuse comme un tribunal, et anguleuse comme une villa d’architecte, percée de multiples baies vitrées donnant sur plusieurs terrasses aménagées dont l’une, au sud, accueillait une piscine turquoise et discrètement glougloutante. L’homme, le père de la fille phobique aux chiens, m’accompagna jusqu’à l’angle sud-est de ses trois hectares tout en m’expliquant son projet. On sent bien d’ailleurs que l’homme est un homme de projets. Il s’appelle Arnaud Loubet. Il a, à l’époque, cinquante et un ans, il est plus grand que moi, il mesure donc plus d’un mètre quatre-vingts. Son visage est ambigu, le front, les yeux et le nez expriment une grande détermination, mais les joues sont un peu molles, et le menton un peu faiblard. Ça ne se remarque pas tout de suite car le tout est flouté et harmonisé par une belle chevelure blanche de patriarche, ou de patron, à mi-chemin entre la coupe d’un pilote de ligne et celle d’un mandarin de la littérature. Bref, l’homme a un projet. Il veut créer un jardin potager dans ce coin de la propriété. « J’ai bien réfléchi à la question », me dit-il. C’est un homme construit, qui réfléchit, qui analyse, qui se fait une opinion, puis qui décide.
« Pour moi, ici, c’est parfait, ajoute-t-il en tendant les mains vers la zone prévue.
– Mais… avec le mur et les arbres, c’est à l’ombre.
– Et alors ?
– Alors si vous voulez que ça pousse, à la lumière, c’est mieux. »
L’homme m’a regardé en plissant légèrement les yeux. Il m’a choisi parce que je suis un jardinier spécialisé dans les aménagements éco-bio-permaculture-garantis-sans-pesticide, etc. L’inverse exact de tout ce qui avait été fait sur ces trois hectares depuis Louis-Philippe. Mais l’homme, comme tout le monde, entamait son grand virage vers le bio, le durable, la sobriété heureuse de Pierre Rabhi et de tout ce qui se vendait bien en matière de consommation écoresponsable. Il y avait encore du chemin à faire avant d’apercevoir la sortie de la courbe. Mais surtout, et malgré tout, était-il concevable, pour revenir à la conversation en cours, qu’un simple jardinier puisse penser d’une manière plus juste que lui ? Apparemment oui (ça avait un tout petit peu de mal à passer mais ça allait passer) car l’homme possédait une autre carte dans sa manche, un atout maître : il était « doté d’un solide sens de l’humour », comme on me l’a dit plus tard. Alors il a posé un index sur sa bouche en penchant la tête en arrière tel un homme qui réfléchit intensément, puis il a hoché doucement la tête comme si une idée lumineuse faisait lentement son chemin dans son esprit et il a prononcé avec ironie : « Hum ! hum !… pas bête… on voit que vous êtes de la partie ! » avant de m’adresser un grand sourire complice. J’ai fait un tour d’horizon du regard et je lui ai proposé de créer son potager au sud-ouest.
« J’ai repéré qu’il y a une arrivée d’eau là-bas.
– Non. »
À mon tour je l’ai regardé en plissant légèrement les yeux, exactement comme il l’avait fait, je ne sais pas trop pourquoi, ça devait m’amuser, puis j’ai levé les sourcils en avançant la mâchoire inférieure en signe d’interrogation.
« Non. Là-bas, non. On a… On a d’autres projets dans cette partie. »
Oui. L’homme décidément est un homme de projets. J’ai acquiescé en hochant lentement la tête, toujours comme lui l’avait fait d’une manière ironique quelques secondes plus tôt. Est-ce que je me moquais encore de lui ? Ou bien exerçait-il sur moi une influence inconsciente, une contagion mimétique ? Je l’ignorais. J’ai fait quelques pas, je suis monté sur une butte, j’ai constaté que Lebowski, affalé au pied du grand chêne, avait attaqué sa journée. J’ai laissé l’espace m’imprégner, et je lui ai proposé une autre solution : un carré adossé au mur nord, ce serait moins discret mais, avec une jolie clôture, ce serait charmant. Il a dit « OK, feu vert », j’imagine qu’il s’est retenu de dire green light.
J’ai donné quelques coups de pioche au pied du mur nord. Il faisait déjà très chaud et la pioche soulevait des petits nuages de poussière, mais la terre était tendre et bonne pour le maraîchage. Elle était marbrée, légèrement sableuse et limoneuse – le travail du fleuve, distant de plus de trois cents mètres aujourd’hui, mais qui avait recouvert cette plaine régulièrement au cours des millénaires passés –, et aussi organique – des forêts avaient poussé ici dont l’humus avait amendé le sol. Du gâteau. Presque. Car le bruit de deux épées médiévales qui s’entrechoquent retentit quand l’outil heurta une pierre de la taille d’un pavé parisien. Quelques coups de pioche supplémentaires me firent comprendre qu’il n’y avait pas eu ici que de l’eau et des arbres, des hommes y avaient bâti des édifices qui s’étaient effondrés ou qu’on avait détruits. Des monceaux de pierres s’étaient éparpillés, puis avaient été recouverts comme les vestiges d’un château fort en galets oublié sur une plage. Il me faudrait trimer pour débarder la surface du potager. Et ce n’était pas cette feignasse de Lebowski qui allait m’aider à sortir tout ça. Si un éducateur canin au monde avait pu lui apprendre à creuser pour dénicher quoi que ce soit, même une truffe, ce gars-là pouvait être nommé meilleur dresseur de l’année. C’était pourtant un sacré costaud ce clebs, une carcasse de chien des Pyrénées plutôt que de golden. En le harnachant, j’aurais pu lui faire tirer une carriole pour transbahuter les caillasses à la manière d’un bœuf. T’as qu’à croire ! Autant essayer directement de lui apprendre à marcher sur ses deux pattes arrière et à pousser la brouette. Je délimitais avec des piquets la parcelle d’environ cent cinquante mètres carrés dédiée au potager. Le ciel était d’un bleu si profond que j’avais envie de me cracher dans les mains et d’empoigner gaiement le manche de la pioche – debout, les gars, réveillez-vous, il va falloir en mettre un coup ! –, mais c’était absurde. Je n’aimais pas trop faire ça, mais là, pas le choix, il me faudrait passer le motoculteur pour faire remonter l’essentiel des pierres, sans quoi j’y perdrais trois jours et j’y gagnerais une hernie discale. À moins que je demande à mon pote Yuriy et à sa palanquée d’Ukrainiens de venir me filer un coup de main ? Ils étaient capables de régler ça en deux heures, à peine plus de temps que n’en met une harde de sangliers pour retourner le pied d’un châtaignier. Je passerai plutôt le motoculteur, il faudra que je prépare une explication au cas – très improbable – où Arnaud demanderait des explications à cette entorse aux règles de la permaculture.
Avant de m’y coller, j’ai été voir le chien. Je l’ai appelé, il a soulevé un œil. J’ai tapé dans mes mains pour qu’il se bouge. Il s’est relevé à grand-peine, à la manière d’un pachyderme qui sort d’une anesthésie générale. J’ai détaché la laisse improvisée et je l’ai emmené boire près de l’arrivée d’eau au sud du parc, sur le mur des anciennes écuries, là où Arnaud avait refusé l’installation du potager. En passant sous une charmille, Lebowski s’est approché d’un tronc pour soulever la patte arrière, son seul et unique exercice physique répertorié. J’ai empli d’eau une soucoupe de terre qui traînait là et il a bu avec la délicatesse d’un phacochère d’une savane reculée. Moi-même j’ai avalé deux gorgées et je me suis humidifié la nuque. Il n’était pas encore 10 heures mais le soleil envoyait déjà ses directs comme un boxeur sur le sac de frappe. C’est à ce moment-là que j’ai entendu gratter derrière moi et, dans mon champ de vision périphérique, j’ai cru voir Lebowski s’agiter avec fébrilité. Quelque chose de tout à fait anormal. Une crise d’épilepsie ? Ou un truc dans le genre. Je me suis retourné : il creusait ! En voilà bien une autre ! Il labourait la plate-bande au pied d’une rangée d’hortensias. Bien en appui sur les pattes arrière, il moulinait des pattes avant comme des godets de pelleteuses. Comme un chien de cartoon qui creuse un tunnel. D’abord j’ai cru qu’il avait pris un coup de chaleur, mais il était resté à l’ombre. Il s’est arrêté une seconde, m’a regardé d’un air ravi, et a repris ses travaux d’excavation avec frénésie. Bon Dieu ! Ainsi, ce chien me réservait des surprises. Il avait fallu attendre sept ans pour qu’il se révèle. Il ne pouvait pas y avoir de truffes ici. Un lingot d’or ? Ça n’a pas d’odeur. Du pétrole ? Calmons-nous. Plus probablement un os enterré là par un de ses congénères, ou bien, ce n’était pas à exclure avec lui : rien. Comme ça durait, je lui ai dit : « Ça suffit, allez, on y va ! » Il a redoublé d’efforts, la tête et les épaules enfouies dans son trou, puis s’est relevé, triomphal, quelque chose dans la gueule. Une pierre ? Il avait compris mon problème et il voulait m’aider ? « Je vais te les sortir moi tes caillasses ! » – il voulait me faire payer le dénigrement et les moqueries dont je venais de l’accabler par la pensée ? Non. Malgré la terre qui le brunissait, on pouvait deviner que le truc était un os. Un bout d’os. J’ai voulu regarder ça de plus près. Lebowski a grogné. Ça m’a fait rire : décidément, il faisait son coming out : je suis un chien, nom d’un chien ! Je lui ai quand même pris. J’ai examiné l’objet et j’ai voulu m’en débarrasser en le jetant dans les buissons, mais comme le pauvre me regardait avec son air de chiot affamé de race saint-sulpicienne, je le lui ai rendu. J’avais assez perdu de temps, je me suis remis en marche. Lebowski m’a suivi en remuant doucement la queue, ça, ça n’avait pas changé.
Je retournais donc à ma camionnette pour la rapprocher de ma zone de travail quand Arnaud est revenu vers moi avec sa démarche d’homme tranquille, maître de céans, maître de lui-même, maître de l’univers en première intention. Il m’a dit : « Venez donc boire un café, je vais vous présenter ma femme. » Est-ce que j’avais vraiment le choix ? J’aurais pu lui dire : « Merci, non, c’est gentil mais la demi-heure que je vais perdre avec vous, je vais devoir la rattraper en transpirant un peu plus tout à l’heure ; et puis je crains de vous connaître déjà si bien. Ce sera tellement sans surprise, votre compagnie me semble plus ennuyeuse que celle des arbres. » Mais ça aurait été vexant, évidemment. Lebowski me suivait toujours, de plus en plus à l’aise, le Rantanplan. Alors – j’avais déjà oublié –, d’un signe du menton pour désigner mon chien doublé d’un haussement de sourcils qui se voulait embarrassé, Arnaud a ajouté : « C’est sans doute un oubli, mais je vous rappelle que le chien ne doit pas s’approcher de la maison. » En réalité, il m’adressait une sommation discrète, à la manière d’un adulte demandant à un enfant de ramasser une pièce tombée du porte-monnaie d’une vieille dame dans la queue à la boulangerie. L’homme donnait des ordres et entendait être obéi. J’ai remmené Lebowski au fond du parc et je l’ai rattaché à son arbre, puis je suis revenu sur la terrasse pavée, abritée du soleil par une tonnelle de vigne. Comme le reste, l’endroit était aussi harmonieux, aussi décontracté, aussi faux qu’une photographie de magazine de décoration. Un cruchon en céramique ocre était posé sur un muret de pierres sèches, il devait probablement contenir de l’eau fraîche que Perrette était allée puiser à la source.
Laure s’est levée pour me serrer la main, ou plutôt pour me laisser serrer la sienne ; j’aurais ressenti la même tonicité si j’avais serré la natte de ses cheveux qui pendait sur son épaule droite. Elle me sourit aimablement et me pria de m’asseoir sur un fauteuil de rotin tressé garni de coussins rayés. « Allez, un p’tit café ! » Arnaud se leva pour accéder à la cuisine d’été qui donnait sur la terrasse. Allons bon ! On est entre nous, pas de manières, on se débrouille, on va se faire un « p’tit café ».
Jean-Luc m’avait brossé, il y a longtemps, un portrait de ce couple étincelant. Jean-Luc était un pote et un collègue de la région qui avait travaillé chez eux. Ils ignoraient que je le connaissais, et que j’en savais un peu plus qu’ils ne l’imaginaient. Je savais qu’Arnaud était rédacteur en chef d’un magazine du week-end pour une grande chaîne de télévision.
Tous les ans, on annonçait la mort de la télévision, mais la vieille était coriace comme une baleine bleue, qui peut vivre plus de cent ans – or elle n’en avait que soixante-dix. Certes autour d’elle tournoyaient les réseaux sociaux, des bancs de maquereaux, les chaînes YouTube, des fish-balls délirants, et même de nouvelles plates-formes à péage, quelques épaulards qui prenaient de l’assurance, mais la vieille cétacé poursuivait calmement sa route océanique. Les vieux restaient bien calés devant elle (or tout le monde devient vieux), et Arnaud continuait à percevoir les primes que son émission ajoutait à son salaire déjà bien confortable.
Quant à Laure, elle enseignait l’économie à la faculté de Paris-Dauphine et à l’ESSEC. Leurs deux salaires cumulés pouvaient leur permettre de se fringuer italien, de rouler allemand et de voyager cosmopolitan, mais pas d’acquérir un tel domaine. Non, il venait de ses parents à elle, qui eux-mêmes en avait hérité, etc. Les gros patrimoines sont rarement le résultat d’une vie de dur labeur aux champs ou à l’usine.
Arnaud est revenu avec un plateau et trois expresso. « J’ai fait des firenze arpeggio, je ne vous ai pas demandé, pardon, j’espère que ça ira », a-t-il dit (en soignant son accent italien), essentiellement à l’intention de sa femme, mais tous les deux guettaient ma réaction du coin de l’œil. Le bouseux connaît-il les capsules Nespresso ? J’ai hoché doucement la tête. Firenze, ça ira.
Je savais aussi qu’Arnaud et Laure avaient deux filles. La plus jeune, Amandine, celle qui a peur des chiens, avait seize ans, l’autre était plus âgée, plus de vingt ans en tout cas. Elle était partie de la maison.
Le café était explosif. C’est terrible à avouer, mais cette maudite multinationale suisse avait réussi à faire tenir une montagne péruvienne dans une capsule d’un centimètre cube. Ce qui me gâchait un peu le plaisir, c’était de voir Arnaud avec son pantalon de toile beige retroussé, les pieds bien écartés dans des sandales de marque, visiblement traumatisé par les spots publicitaires de George Clooney, et puis elle, assise bien droit, bien convenable, tenant sa tasse de thé comme si j’étais Élisabeth II, et m’évitant du regard comme si j’étais Pablo Escobar. J’ai tourné la tête vers le parc. Je ne voyais pas Lebowski, qui, lui, devait se tenir comme bon lui semble, autrement dit vautré tel le Dude canin qu’il était. Le parc était aussi nickel que les chromes de la vieille Citroën DS que j’avais entraperçue dans la dépendance près du portail. Je finis mon café aux arômes de forêt équatoriale du nord du Pérou, ces vallées dominées par la cordillère Blanche, ultimes sanctuaires de la planète, l’exact opposé de cet enclos de nature dressée à la trique, tondue à l’anglaise, taillée à la française, alignée comme une parade du Troisième Reich. « Vous savez, pour nous, ce potager, c’est un premier pas vers notre “reconversion”, une forme de résistance au collapse général. Nous avons beaucoup réfléchi, notamment durant le confinement. » Laure avait parlé d’une voix très douce, en tenant sa tasse à deux mains sous son nez telle une geisha son bol de thé, tout en laissant son regard trouver l’inspiration dans le bleu du ciel.
Je hochais la tête en cherchant désespérément quelque chose à répondre, qui ne venait pas. Ces discours enflammés pour « repenser le monde d’après », je les avais entendus des dizaines de fois, et la suite aussi : « Et il n’y a pas que la terre… » avait ajouté Laure en me regardant cette fois dans les yeux d’un air qui m’a semblé étrangement triste. Après avoir laissé passer un silence qu’elle jugea digne d’une mûre réflexion, elle déclara : « En cas de catastrophe, ce sont les liens sociaux qui seront déterminants. » Elle n’a pas précisé « notamment avec les paysans ». Dans le coin, les agriculteurs sulfataient leurs parcelles dont on ne voyait pas le bout en larguant des cargaisons de glyphosate. Leurs tracteurs avaient plus à voir avec une escadrille de B-52 chargés de napalm qu’avec L’Angélus ou Des glaneuses de Millet. Et cette guerre-là n’avait pas cessé avec les accords de Paris en 1973, elle ne s’arrêtait jamais. Par ailleurs ces péquenots votaient plutôt Rassemblement national, ce qui était « la ligne à ne pas franchir » pour pouvoir discuter avec Arnaud et Laure. Bref, j’ai continué à me taire en hochant la tête d’un air pénétré. Ma composition de taiseux-proche-de-la-nature semblait leur plaire. Je représentais probablement le joint idéal avec ceux qui savent faire sortir quelque chose de terre dans l’hypothèse de plus en plus prégnante où les temps deviendraient difficiles.
« Nous n’imaginons pas pouvoir mettre en place une autosuffisance alimentaire avec ce carré mais… il est important que chacun apporte sa pierre à l’édifice n’est-ce pas ? »
J’échappais de peu au colibri de Rabhi dont on m’avait tellement rebattu les oreilles que je l’aurais volontiers explosé à la .22 et englouti en le tenant par le bec comme un ortolan. Laure aurait voulu que je développe un peu : que pouvaient-ils attendre de ce potager, en termes de « retour sur investissement » ? aurait pu dire la professeur d’économie.
« Quelques salades l’été, quelques soupes l’hiver. »
Ils me regardèrent avec une mine déçue. Moi je pensais aux minutes qui s’écoulaient, sans qu’un mètre carré n’ait encore été travaillé. Je sentais qu’ils attendaient que j’explique un peu plus, ce que j’avais déjà fait en long, en large et en travers avec Arnaud au moment du devis. Je laissais mes yeux parcourir l’étendue de gazon, d’un vert tilleul, rasée et irriguée comme un green de golf.
« Vous pourriez vivre à trois sur cette superficie, mais il faudra tout utiliser, cultiver des céréales, vendre la DS pour acheter un vieux tracteur de la même époque, aménager une basse-cour, une étable avec une ou deux vaches, une soue avec un cochon. Transformer la propriété en ferme. »
Cette fois ce sont eux qui hochaient la tête, ils laissaient leur imagination travailler, visualisaient cette transformation du domaine en images scolaires : « les animaux de la ferme ». Je les ai remerciés pour le café, et je me suis levé pour retourner à mon utilitaire et en débarquer non une vache, mais le motoculteur.

Lebowski, sans surprise, dormait. Coincé entre ses deux pattes avant, le bout d’os était prisonnier de la bête. Avec beaucoup d’imagination, quelqu’un, disons un homme préhistorique n’ayant pas connu la domestication des loups, aurait pu croire que l’animal avait dévoré un cerf dont il ne restait que cet os, conservé pour se faire les dents (un noceur repu s’accordant une petite sieste après un festin, son cure-dent entre les doigts). Je me suis attelé au motoculteur pour retourner le sol. Heureusement, aucun écologiste radicalisé dans les parages pour me voir enfreindre l’un des dix commandements de l’agriculture douce. Le plus dur restait à faire : j’ai compté, quatre-vingt-douze brouettes de pierres à transporter jusqu’à l’ancienne fosse condamnée tout au sud. De quoi bâtir une chapelle, au moins. J’ai fini éreinté. Je ne faisais plus de terrassement depuis mon opération du dos. Il a tenu, ça m’a suffi. Le carré était beau. Cette terre n’avait pas été dévitalisée et les vers étaient nombreux, mes plus fidèles ouvriers.
La journée s’achevait, le soleil vaporisait en mille rayons sa lumière jaune à travers les ramures des grands arbres, des chênes sûrs de leur suprématie ancestrale, quelques hêtres aristocratiques, quatre platanes monumentaux, des tilleuls innombrables, des marronniers placides et toute la plèbe des petits feuillus à bois tendre. Lebowski n’avait pas bougé d’un poil, mais il avait ouvert un œil. Le fauve sentait venir la faim. L’heure de se lever pour aller chasser le caribou, ou plutôt, une fois à la maison, attaquer la seule chose qu’il ait jamais attaquée : sa gamelle de croquettes.
Moyennant quoi, rentré chez nous, il n’avait pas lâché son os. Il le tenait coincé dans un coin de sa gueule comme un increvable mégot de Gitane maïs pendu aux lèvres d’un ouvrier à l’ancienne. Je l’ai attrapé. Il l’a retenu une seconde avant de desserrer les mâchoires pour me le céder. Il m’a regardé avec son air de bon copain, « OK je te le prête l’ami, je comprends que ça te fasse envie ». J’ai observé de nouveau la chose. Granuleux, plus brun que blanc, poreux comme une éponge. Je me suis souvenu de mes études d’ingénieur en travaux publics et de l’efficacité maximum de la structure alvéolaire. Et puis une drôle de question m’est apparue : à qui avait appartenu cet os ? Ce truc avait été enrobé de la viande d’un mammifère – pas un os de poulet, loin de là – et avait structuré une bête, un bestiau, avait joué son rôle de vérin de la locomotion, avait été vivant. Avait appartenu à un individu. De quelle espèce ? Je l’ai examiné sur toutes les coutures. Je n’ai pu que constater mon ignorance crasse en matière d’anatomie. C’était un gros os. Un fémur ? une tête de fémur ? une tête de fémur de quoi ? Je me suis demandé qui saurait. Gilbert, le boucher ? J’ai posé l’os sur une étagère de la cuisine. Lebowski le regardait, puis me regardait moi, alternativement, « Euh… c’est à moi quand même, t’oublies pas, l’ami ? ». Il a gémi à la façon de Chewbacca, il avait exactement la fourrure d’un Wookiee. Mais pas les mêmes compétences guerrières. Je l’ai nourri donc. Et j’ai dîné à mon tour. J’ai associé un truc surgelé à une salade de mon jardin, équilibrant l’empoisonnement industriel avec la déprime végane. J’ai parcouru les journaux, écouté distraitement une émission vide de sens, mais l’os me prenait la tête. Ce genre de petit détail sans importance qu’on aimerait ignorer mais qui revient sans cesse, encore et encore, jusqu’à ce qu’on le règle, un point c’est tout. Et même point à la ligne.

On est attablé à la terrasse d’un bon restaurant de bord de mer. Une table pour deux. Sur la gauche, le soleil a accompli sa plongée sous la ligne d’horizon et éclabousse les nuages d’une poudre orangée. Le vin blanc est floral au nez et frais en bouche. On écoute la femme qu’on aime parler des mystères de l’inspiration. Elle est passionnante. Mais. Mais l’employé qui a dressé cette table – un stagiaire sans doute – a placé la salière tout au bord de la nappe. Vraiment à ras du bord ! En fait il n’y a aucun risque qu’elle tombe, même en tapant sur la table avec les deux mains. Mais bon, une salière n’a pas à être aussi près du vide. Sait-on jamais ? Un geste maladroit et c’est la chute. On pense à ça ! Au lieu de célébrer les noces d’un moment de grâce. C’est résolument idiot. C’est absurde. Ça n’a aucune importance. Il faut quand même être capable de passer au-dessus de ces minuscules contingences ! Sinon on n’en sort plus. Tu parles, je veux, oui : plus on se dit ça, plus la salière devient le sujet le plus crucial de l’univers. L’harmonie de l’instant, les yeux de l’être le plus cher au monde, le système solaire, tout cela n’est rien comparé à cette maudite salière. Aucun espoir de vaincre le négligeable petit pot empli de fleur de sel marin. L’objet est maléfique, c’est Satan. Trop près du bord. Ça stresse. À mort. Le moucheron du lion de La Fontaine. Le mieux serait d’abandonner la partie, d’incliner la tête, « respect, petite salière, tu m’as fait mordre la poussière », de tendre la main, de ramener ce petit récipient un peu plus vers le centre, et de revenir à la vie normale. L’os, c’était cette salière.
Mais que faire ? Il ne suffisait pas de tendre la main pour le déplacer, il fallait le passer au spectromètre façon 007 pour un bilan ADN sans appel. J’ai mis de la musique sur la chaîne stéréo. Un disque, pour faire avec les fichiers MP3 la même chose qu’avec la junk-food surgelée ; ou avec le potager dans le parc de Laure et Arnaud : équilibrer, rééquilibrer le monde. L’oreille interne en l’occurrence. J’ai mis The National. Les meilleurs du moment. L’album Trouble Will Find Me, et le morceau « I Need My Girl » m’a soulagé. L’os s’est fait dégager du centre du ring. Lebowski, le Diogène des médors, n’avait pas fait tant d’histoires, il avait posé sa tête sur ses deux pattes avant dans une position qui pouvait laisser supposer qu’il boudait, mais non, je savais qu’il l’avait déjà oublié.
Je vis seul avec ce chien. Je ne suis pas malheureux. Ma bien-aimée, Claire, est partie en Bretagne, une sorte de séparation à l’amiable. On se revoit de temps à autre. Je n’ai pas d’enfant. Claire a une fille d’une vingtaine d’années, Maëlle, avec qui j’entretiens des relations plus qu’épisodiques. J’avais dû assumer la position de père de substitution au pire moment, en pleine adolescence, et ça ne m’avait pas réussi. Voilà. C’est tout. Quant à l’os, je vais le faire voir à Gilbert. Le boucher. Point à la ligne, le retour. »

Extrait
« J’ai repensé à ce déjeuner complètement hystérique derrière son apparente décontraction. Tout était presque normal dans cette famille, mais le presque était énorme, et même flippant. Jeanne, Amandine, la Balagne, rien n’allait. Même ce chien, d’une certaine manière, n’était pas à sa place. En l’observant, je me disais que ce bon gros golden aurait été plus adapté à cette propriété, à cette famille bourgeoise, qu’à leur jardinier. Un labrador-à-cathos-sur-la-plage-de-Saint-Malo. Bon, enfin, c’était comme ça.
Je suis retourné à mon potager, qui prenait forme. » p. 50

À propos de l’auteur
Ancien grand reporter, Vincent Maillard est aujourd’hui réalisateur de documentaires, et scénariste pour la télévision. L’os de Lebowski est son second roman, après Springsteen-sur-Seine (Éditions Fanlac, 2019). (Source: Éditions Philippe Rey)

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Gailland, père et fils

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En deux mots
De son fauteuil roulant, Chris observe les Alpes qu’il aime tant. Au bout de sa longue-vue, un homme pend au bout d’une corde. Il s’agit d’un ami d’enfance. Son décès fait suite à un autre drame survenu quelques ans plus tôt en Bretagne. Un policier fait le rapprochement et va tenter de comprendre tous ces mystères.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un drame peut en cacher d’autres

Un accident de la route en juillet 1990 va entraîner la paralysie de Chris. Les cinq autres passagers sont indemnes. Un drame qui permet à Gérard Glatt de nous offrir l’un de ses plus beaux romans, explorant le lien filial dans une quête digne d’un Maigret.

Nous sommes dans les Alpes, au pied des Aravis, dans cette région qu’affectionne Gérard Glatt. Le roman s’ouvre sur les jeunes années de Chris qui vit là avec ses parents, son père encadreur et sa mère infirmière. Ce sont les années de collège et de lycée, les années où il faut commencer à envisager une vie professionnelle et à s’imaginer un avenir. Ce sont aussi les années où l’on sort avec les copains, où l’on commence à s’intéresser aux filles.
Mais pour Chris tout s’arrête la nuit du 3 au 4 juillet 1990. Le véhicule dans lequel il a pris place avec cinq autres personnes est réduit en quelques secondes à un amas de tôles desquels les jeunes vont s’extirper un à un. Sauf Chris. La manivelle du cric a été projetée dans son dos et s’est enfoncée dans sa colonne vertébrale, le paralysant à vie. La violence du choc lui a aussi fait perdre la mémoire. Son père s’investit alors énormément, pour le veiller, lui donner «de son temps, de son âme, pour lui réorganiser une mémoire, une mémoire véritable, pour que les bribes éparses de son existence, pareilles à un éparpillement d’éclats de verre, retrouvent plus ou moins la place qui était la leur». En sortant de l’hôpital, il comprend toutefois que sa vie est liée à celle de ses parents, qu’il est désormais une personne dépendante. Une petite lumière va toutefois s’allumer en 1993 lorsque, répondant à une petite annonce, il va décrocher un travail de correcteur pour une maison d’édition bretonne. D’autres éditeurs viendront s’ajouter plus tard à ce premier employeur, lui permettant de gagner sa vie. Et de s’installer où bon lui semble avec son ordinateur.
S’il ne peut plus courir la montagne avec ses amis qui n’ont du reste plus jamais donné signe de vie, il ne se lasse pas du somptueux décor qu’il contemple tous les jours depuis son balcon où son père lui a installé une longue-vue. Un télescope au bout duquel il croit bien voir un homme suspendu dans le vide…
Très vite les gendarmes vont confirmer la macabre découverte et très vite, il vont découvrir son identité. Il s’agit de Tantz, l’un des passagers de la voiture dans laquelle se trouvait Chris au moment de l’accident. Un destin tragique qui va réveiller des souvenirs, mais aussi des soupçons. Car il pourrait s’agir d’un homicide et non d’un accident. De quoi intriguer Martin Gagne, un commissaire à l’ancienne, sorte de Maigret qui sait que deux et deux font quatre et qui sait additionner des faits divers. Ainsi, celui qui a eu lieu dans les Alpes et celui qui a eu lieu au pied des remparts de Saint-Malo pourraient bien être liés. Car la seconde victime se trouvait aussi dans la voiture accidentée.
Et comme par hasard le mort breton correspond à la période où la famille Gailland s’était installée tout à côté de Cancale. Une période bretonne, une parenthèse pour essayer de construire autre chose.
S’il y a du Simenon dans Gailland, père et fils, c’est à la fois par son atmosphère et par le mystère à résoudre, mais surtout par l’analyse psychologique des personnages. Ce père taiseux qui préfère confier sa vérité à des carnets que de répondre aux interrogations de son fils. Ce commissaire qui préfère interroger les acteurs plutôt que les indices, qui fait confiance à ses intuitions. Et ce jeune homme qui cherche à retrouver son passé et soulager son père.
Construit avec dextérité, ce roman joue avec la chronologie et avec les acteurs tout autant qu’avec le lecteur. Un lecteur qui va lui aussi se laisser happer par cette histoire qui place la filiation au cœur du récit, retrouvant ainsi l’un des thèmes de prédilection de l’auteur de Retour à Belle Etoile, Les Sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer… ou encore de L’Enfant des Soldanelles.
Après la parenthèse autobiographique de Tête de paille, revoici le romancier au meilleur de sa forme !

Bibliographie sélective
Dans ce roman, il est aussi question de livres et de lecture: «A la fin des années 90, les bons livres ne manquaient pas… Comme La Quarantaine, de Le Clézio, La Douleur du dollar, de Zoé Valdés, ou encore Le Dit de Tianyi, de François Cheng.»
«Ces derniers temps, il se laissait volontiers emporter par la littérature américaine. Coup sur coup, il avait lu La joie du matin, de Betty Smith, Une voix dans la nuit, d’Armistead Maupin. Mon chien stupide et Les compagnons de la grappe, de John Fante, l’avaient littéralement embarqué.

Gailland, père et fils
Gérard Glatt
Éditions des Presses de la Cité
Collection Terres de France
Roman
400 p., 20 €
EAN 9782258194403
Paru le 6/05/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans les Alpes, au pied des Aravis, du côté de Sallanches et Chamonix, Megève, Praz-sur-Arly et Chambéry, Les Contamines, Servoz, Combloux, Saint-Gervais, Passy ou encore Les Houches ainsi que la Bretagne avec Cancale, Saint-Servan, Saint-Malo, Rennes. On y évoque aussi Paris et Rueil-Malmaison, Lyon ainsi que le Massif Central et un voyage à Issoire.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout l’amour d’un père pour son fils à la jeunesse foudroyée à la suite d’un accident de voiture. Entre Savoie et Bretagne, un roman bouleversant sur le puissant lien filial.
Chaque jour, sous les yeux de Chris, se déploie la beauté immuable de la chaîne des Aravis.
Un matin qu’il observe ses montagnes à la longue-vue, la vision d’un corps suspendu au-dessus du vide le renvoie brutalement à son passé.
Juillet 1990. Ils étaient six copains qui fêtaient à Chamonix la fin de leur année d’études. La conduite folle dans les lacets. L’accident. Lui seul touché de plein fouet. Des jambes devenues inertes, inutiles, une vie atomisée…
C’est son père qui, dans un flot d’amour, accompagne le rescapé, tente de lui reconstruire pierre par pierre sa jeunesse perdue. Mais il ne peut s’empêcher de penser aux amis de son fils unique qui l’ont rayé de leur existence. Cette vie pleine de promesses à laquelle Chris avait droit lui aussi, n’est-ce pas eux qui la lui ont volée ?
Entre Savoie et Bretagne, un suspense poignant sur la puissance du lien filial.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Ouest-France 

Les premières pages du livre
« Samedi 5 mai 2018. «Entre les promeneurs et moi, une balustrade. Guère davantage…» C’est ce que Chris ajoute toujours, l’air sérieux, quand on lui demande s’il a un lieu de prédilection pour travailler. Parce que d’où il est installé, une terrasse, plutôt un grand balcon, jusqu’à la route ça doit faire combien ? cinq à six mètres – une pelouse et quelques arbustes, trois rosiers maigriots, un portail en bois, verni chêne foncé, une haie de thuyas. En disant ça, ce qu’il aime croire ou laisser penser, c’est qu’en tendant le bras, il pourrait poser la main sur la première épaule venue. Effleurer la douceur d’une joue ou se prendre les doigts dans l’une de ces chevelures amples et féminines à la mode. Ou bien encore, pour lui moins sensuel, il n’y a pas de doute là-dessus, quoique… dans celle d’un jeune homme qu’une gelée coiffante hérisserait, quitte d’ailleurs à s’y écorcher les doigts, ou bien d’un homme qui serait encore jeune, entre trente-cinq et quarante ans… Ou d’un vieillard… D’une femme âgée, par exemple, ce qu’il aurait tant souhaité que devienne sa mère, les épaules légèrement voûtées, les joues un peu tombantes, le dessus des mains parcheminé… Oui, caresser une chevelure comme était la sienne, soyeuse et bouclée, qui sentait si bon quand, tout gamin, il y fourrait son nez… Très souvent, quand il est là, sur son balcon, devant sa table, et cloué dans son fauteuil, il se prend aussi à rêver de son père… Pourquoi ? Il ne le sait pas… Ça lui vient comme ça. Alors qu’il pense à tout autre chose… Le visage de son père lui apparaît soudain, monumental, sur fond de montagnes. Des montagnes qui n’ont rien à voir avec celles qu’il observe du matin jusqu’au soir. Rien à voir avec les Aravis. Ni avec la chaîne des Fiz qui domine la façade est du chalet. Encore moins avec celle du Mont-Blanc, plus au sud… Chris ne s’explique pas cette apparition. Comme une toile immense qu’on aurait déployée à son insu du fond de la vallée jusqu’au sommet de la pointe Percée. D’ailleurs, il ne cherche pas à savoir. C’est un visage au regard rempli de bonté. Le visage d’un homme triste. D’un homme désolé d’être parti si vite, de n’avoir rien pu faire pour retenir la vie. Ni un an, ni un mois, ni même un jour de plus. Une apparition qui ne s’explique pas plus que l’existence elle-même, et son achèvement. C’est ce que pense Chris lorsque, dans la brume, s’estompe le visage de son père. Ce visage, le même exactement, qu’il lui a laissé il y aura bientôt trois ans – trois années pleines, jour pour jour ou peu s’en faut, c’était le 9 mai 2015, il était près de 22 heures – avec ce beau regard, et ce presque sourire. Ces yeux bleu profond, grands ouverts sur le vide. Et ces lèvres tendrement écartées, qui tentaient un sourire, un rictus à peine marqué sur la gauche. Et ce front haut, que barrait une seule ride et que mouvementaient encore, malgré la mort, quelques cheveux épars – une vingtaine, pas davantage, juste une mèche –, toujours aussi blonds. Pâle plaisanterie d’un courant d’air qui provenait de l’entrebâillement d’une fenêtre… Ce soir-là, comme les autres soirs, il s’était employé auprès de Chris. L’avait d’abord conduit dans la salle de bains où ils avaient fait les clowns tout en se lavant les dents, ensuite aux toilettes.
« Quand tu auras fini, tu me diras… » avait-il lancé tout en s’adossant à la porte.
C’était un jeu, bien qu’ils eussent passé l’âge depuis longtemps. Mais il y avait tant d’affection entre eux deux qu’ils pouvaient tout se permettre. Dans le voisinage, nul n’ignorait plus ce que le père accomplissait pour son fils. Ni ce qu’ils avaient fait leur vie durant.
« Oui, oui, t’inquiète ! » répondait Chris, tout en urinant, château branlant, une main plaquée au mur, tandis que de l’autre il s’efforçait de viser au plus juste pour éviter qu’une goutte n’échappe à la lunette.
Enfin, il l’avait aidé à se glisser sous les draps.
« Laisse-moi, p’pa, laisse-moi faire… » avait protesté Chris, sans trop insister cependant.
Ça faisait tant plaisir à son père de lui venir en aide, de l’accompagner dans son effort, de lui soulever une jambe, puis l’autre… Et de terminer toujours ainsi après avoir effectué un rapide tour d’horizon :
« Tu ne manques de rien au moins ? Tu as ton livre ? Tout ce qu’il te faut ? »

Chris ? C’est Chris depuis que le monde existe. Même enfant, ses parents l’appelaient Chris. C’était toujours Chris par-ci, Chris par-là. Jamais Christophe. Ni Christian. Ni Chrysostome. Ni même Cristobal. Oui, pourquoi pas Cristobal ? Ou Christophe ? Ou Christian ? Son prénom, le vrai, celui qu’on avait écrit dans le registre d’état civil et dans le livret de famille, à la page réservée aux enfants issus d’un mariage ou d’une union quelconque, il ne l’avait appris qu’en entrant au cours préparatoire, après que la maîtresse, une grande femme brune aux cheveux raides qui lui tombaient sur les épaules, vêtue ce jour-là d’une blouse largement ouverte sur une poitrine pareille à celle de sa mère, de la couleur du lait, avait dit à tous les élèves de s’asseoir afin qu’elle puisse procéder à l’appel et ainsi mieux les connaître. Ce qui signifiait donner un visage au prénom de chacun. Car, leur avait-elle expliqué ensuite, tout au long de l’année scolaire, elle les appellerait chacun par son prénom. Du moins, s’ils le voulaient bien. Comme c’était une question, tous en chœur, ils avaient répondu que oui, ils voulaient bien. Surtout que la maîtresse avait l’air gentille, malgré ses longs cheveux noirs, son nez pointu qui lui faisait de sombres narines quand elle levait un peu la tête, et ses chaussures dont les semelles couinaient aussi fort qu’un chat dont on aurait écrasé les pattes lorsqu’elle marchait, c’est-à-dire sans arrêt depuis qu’ils étaient entrés dans la classe, comme qui, avait pensé Chris, aurait eu envie de faire pipi.
Bientôt, le silence s’était installé.
Juchée sur une estrade, la maîtresse s’était assise derrière son bureau. Puis elle avait croisé les jambes. D’une chemise cartonnée, elle avait sorti une feuille sur laquelle était tapé le nom de chacun, suivi de son prénom. Vingt-sept noms, dans l’ordre alphabétique. Comme aucun ne commençait par la lettre A, elle était passée à la lettre B.
Elle avait appelé Édouard Balmat. Un garçon que Chris ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais croisé dans les rues de Sallanches, ni nulle part ailleurs. De toute façon, ça lui était égal. Parce qu’il avait déjà décidé qu’Édouard et lui ne seraient jamais copains. C’était son visage, rond et couvert de taches de son, qui ne lui revenait pas. La maîtresse ne s’était pas contentée de les appeler les uns après les autres. A tous, elle leur avait posé une question. A Édouard, elle avait demandé s’il était parent de Jacques Balmat, le premier avec Paccard à avoir gravi le mont Blanc.
« Non, non, m’dame ! avait répondu Édouard, la voix assurée. Lui, il n’était pas d’ici. Il était des Pèlerins d’en Haut, à côté de Chamonix.
— Tu en es certain ?
— Oh, ça oui, m’dame ! »
Impressionné, Chris lui avait aussitôt pardonné sa tête trop ronde et ses taches de son.
Et puis son tour était venu :
« Jean-Pierre Gailland ? » avait demandé la maîtresse.
Comme personne n’avait levé la main, à deux reprises elle avait réitéré sa demande.
« Jean-Pierre est absent ? s’était-elle encore enquise. L’un d’entre vous le connaît-il ? »
Le voisin de Chris avait alors levé la main.
« Lui, il avait fait comme ça, en désignant Chris. Il s’appelle Gailland, mais Chris, pas Jean-Pierre… »
Chris avait hésité un instant.
« C’est vrai, m’dame, s’était-il enfin décidé. C’est pour ça que je n’ai pas levé la main. Parce que je ne m’appelle pas Jean-Pierre. Mon prénom, c’est Chris… »
Puis, tout à trac :
« Et Jean-Pierre, m’dame, qu’est-ce que c’est moche ! »
Dans la classe, on s’était mis à rire.
« Les enfants, les enfants, un peu de calme… avait dit la maîtresse en tapant des mains sur le bureau. Alors, comme ça, tu t’appelles Chris et non Jean-Pierre ?
— Oui, m’dame. C’est comme ça à la maison. Depuis toujours. Et ça me plaît bien.
— Alors, allons-y pour Chris. Tu es content ?
— Oh, oui. Merci, m’dame. »
De retour à la maison – sa mère était venue le chercher à la sortie de l’école, vers seize heures –, pendant un long moment, il avait fait son bougon. Juste ce qu’il fallait pour qu’elle s’inquiète et lui demande ce qui n’allait pas. Il avait la bouche pleine, mais ça ne l’avait pas empêché de répondre sur un léger ton de reproche et tout en regardant par terre :
« C’est la maîtresse… »
Il avait eu un hoquet. Comme des pleurs qu’il aurait eu du mal à refouler.
« La maîtresse… il avait tout de même repris, elle… elle a dit comme ça que je m’appelle Jean-Pierre et pas Chris… Et que c’était marqué comme ça sur son papier… »
Sa mère avait sursauté.
« Comment ça, tu ne t’appelles pas Chris ? Bien sûr que si, tu t’appelles Chris ! Je vais aller la voir, moi…
— Oh non, maman.
— Et pourquoi non, mon chéri ? Faut que je lui explique.
— Lui expliquer quoi, maman ?
— Pourquoi tu t’appelles Chris et pas Jean-Pierre. »
Alors Chris avait soupiré.
« Oh, maintenant, c’est plus très grave, tu sais…
— Mais si, c’est grave… »
Chris avait sorti un mouchoir.
« Parce qu’elle veut bien que je m’appelle Chris… Pour me faire plaisir, je crois. Et pour te faire plaisir à toi aussi. Et à papa. Parce que je lui ai dit que Jean-Pierre, c’était trop moche. Tu sais, elle est gentille la maîtresse… »
Sa mère n’avait pas répondu.
Puis elle s’était assise et l’avait pris sur ses genoux.
A six ans, c’était encore un âge où il pouvait pleurer tout en respirant la saveur de lait qui se dégageait de son cou. Cette saveur qu’il avait retrouvée, rien qu’avec les yeux, lorsqu’il avait découvert, dans le décolleté de la blouse de sa maîtresse, à la base de son cou, cette même couleur soyeuse.
Il avait soupiré :
« Je ne veux pas qu’on m’appelle Jean-Pierre…
— Ça ne se reproduira plus, mon chéri…
— Tu me promets ? »
Aurait-elle pu, vraiment ?
Je ne veux pas qu’on m’appelle Jean-Pierre…
Elle l’avait regardé, lui avait souri.
La tête en arrière, lui aussi, il avait souri.
Puis elle lui avait parlé de Danny et de Jesse ; et elle lui avait dit comment Danny et Jesse, après l’avoir conçu et une attente de neuf mois, l’avaient accueilli.
« C’est tout simple, avait-elle commencé, la voix basse et blanche. Moi, vois-tu, avant que tu viennes au monde, j’aurais voulu que tu t’appelles Jesse… Mais ton papa, il disait que Jesse, c’était le prénom d’un hors-la-loi… »
Chris l’avait interrompue.
« C’est quoi un hors-la-loi ? il avait demandé.
— Papa te dira ça plus tard… Lui, il préférait Danny. Mais moi, Danny, je n’aimais pas trop. Alors, on a longtemps discuté. Un mois, deux mois… Et puis, finalement, on a décidé que tu t’appellerais Chris. Parce que Chris, ça nous convenait à tous les deux. Surtout à moi, en fait. A cause de Chris Marker. Un monsieur qui fait des films. Que j’avais vu à Annecy, lorsque j’étais à l’école d’infirmières. Tu comprends ? »
Elle s’était arrêtée, le regard un peu perdu.
Chris avait levé la tête. Il avait dit :
« Non, maman, je ne comprends pas… »
Pour lui, Chris Marker était un mystère. Et le resterait sans doute encore longtemps.
« Non, m’man… »
Sa mère avait hoché la tête.
Son sourire s’était effacé.
« Tu es triste, dis ?
— Non, ma puce… »
Puis elle avait repris, secouant à nouveau la tête :
« A l’hôpital, la personne qui s’occupait de la déclaration des naissances, elle a dit à ton papa que Chris, ce n’était pas un prénom… Lui, il a répondu que si, et que ce serait le tien. Mais l’autre a fait comme si elle n’avait rien entendu, et elle lui a demandé de choisir entre Christian et Christophe. Et comme ton papa est têtu, tu le connais, il a dit à cette personne qu’elle n’avait qu’à mettre ce qu’elle voulait, Jean-Pierre si ça pouvait lui faire plaisir, et qu’il s’en moquait, parce que pour nous, tes parents, tu serais toujours notre Chris…
— Et papa, il a eu du mal ?
— Quand il est revenu dans ma chambre, tu étais dans mes bras, il était tout en pleurs… Il aurait tant voulu que je sois heureuse… Tant voulu m’avoir donné un petit Chris au lieu d’un Jean-Pierre… Tu le comprends, ça, au moins ?
— Et tu l’as consolé, dis, maman ?
— Il t’a aperçu. A son tour, il t’a pris dans ses bras. Et tu t’es mis à brailler si fort, oh là là, qu’il a presque eu peur de t’avoir cassé quelque chose. Alors, je t’ai repris… Ensuite, on a oublié cette vilaine histoire… »

« Tiens, voilà André… »
André, c’est le prénom que Chris a donné hier à ce promeneur, le voyant passer pour la première fois.
« Voilà André… » répète-t-il pour lui-même.
Il a les mains dans les poches, une casquette en toile à visière rouge, un blouson beige, fermé à demi, et un jean bleu pâle, délavé sur le devant, au niveau des cuisses et, à l’arrière, de la pliure des genoux jusqu’aux fesses. Il marche, nonchalant, l’air de quelqu’un qui s’ennuie, tandis que ses gamins – quatre ou cinq ans chacun, des jumeaux, c’est plus que probable – tentent sans cesse d’attirer son attention par des cris aigus qui voudraient lui faire croire toutes les cinq ou dix secondes qu’ils auraient fait une nouvelle découverte. Ils sont l’un et l’autre vêtus de manière identique ; et ils arborent aussi une même tignasse blonde et bouclée.
Mine de rien, comme il en a l’habitude, installé dans son fauteuil, un verre de bière à disposition, Chris les regarde passer, puis disparaître derrière le mélèze.
Avant hier après-midi, il ne les avait encore jamais vus. Ils ne lui manquaient pas non plus, pour tout dire. A cause de leurs braillements. Il ne sait déjà plus où ils sont et pourtant il les entend encore. De beaux gamins, tout de même. Est-ce qu’ils repasseront par ici quand ils retourneront chez eux ? Ou prendront-ils un autre chemin ?

Qui les suit maintenant à quinze mètres derrière ? C’est Denise. Denise et son allure pressée. Difficile de croire qu’elle se promène. Pourtant, c’est comme ça. Tout en se promenant, elle filoche. Elle a tout de même bien changé, en dehors de cette façon qu’elle a de cavaler comme si elle avait un train à prendre, depuis que Chris la connaît. Son compagnon aussi du reste, qui a toujours autant de peine à la suivre. Denise, ça fait maintenant six ans que Chris l’a baptisée ainsi. Depuis que son père et lui, après la mort de sa mère, ont quitté Sallanches pour habiter à Passy, dans un chalet, avec une belle vue sur le lac. Pourquoi Denise ? Parce qu’au début des années 2000, lorsque Chris et ses parents étaient partis vivre à Cancale, en Bretagne, l’une de leurs amies qui portait ce prénom lui ressemblait à la fois par la taille : un mètre soixante-trois ou quatre, et par l’âge : entre cinquante-cinq et soixante ans. Par les cheveux également, qu’elle portait courts et teignait de cette couleur indéfinissable, tirant sur le rouge. Mais surtout par la silhouette : le ventre assez marqué de profil, mais sans excès ; les fesses moins hautes qu’elles n’avaient dû l’être lorsqu’elle avait vingt-cinq ans ; une légère voussure des épaules, mais avec, malgré tout, la volonté affirmée dans le port de tête de se tenir très droite ; et une poitrine, il faut bien en parler – le meilleur pour la fin, comme toujours – que Chris aurait eu de la peine à décrire tant elle était étoffée chez la Denise de Cancale et tant elle l’est aussi chez la Denise de Passy. Tout ce qu’il faut pour rattraper au cours de son cheminement de l’assiette à la bouche les excédents latéraux d’une fourchette. Cela étant, c’est sa Denise, et d’ailleurs son vrai prénom – Chris l’a appris, il y a peu. C’est sa Denise, et il l’aime bien comme elle est. Peut-être est-ce même réciproque. Il s’est déjà posé la question. Il faudrait qu’il le lui demande. Car il lui arrive, tandis qu’elle s’arrête pour attendre son René qui n’en finit pas de la rejoindre, de se tourner vers lui et de lui faire un signe de la main, le bras droit collé au corps. C’est un geste timide, voire même craintif. Souvent accompagné d’un aussi timide « Coucou ! » qu’elle répète deux ou trois fois, la voix presque éteinte. Aurait-elle peur d’être surprise ? Par qui ? Par son René ? Le malheureux, vu son état bien avancé, Chris ne le voit guère en capacité de lui en vouloir de quoi que ce soit.

Chris a bien changé, lui aussi, il ne rechigne pas à le reconnaître. C’est un fait, voilà tout. Ses cheveux, ni longs ni courts, sont devenus gris. Mais pas d’un beau gris, presque argenté. Non, son gris à lui tire davantage sur le jaune pisseux. Depuis quelques années, il a l’impression que ses yeux, d’un brun quelconque, se sont enfoncés sous ses arcades sourcilières, ce qui donne à son regard – selon ce qu’on lui a déjà rapporté – une ardeur parfois proche de la cruauté. Heureusement, la broussaille de ses sourcils, qu’il taille de temps en temps tout de même, atténue cet effet quasi violent qui ne colle pas avec son caractère. Pour le reste, il se paie un front aussi lisse ou presque qu’une peau de bébé, un teint mat, patiné sur des joues creuses – en raison du soleil qu’il reçoit à longueur de temps lorsqu’il travaille sur sa terrasse –, des épaules et des bras de terrassier, obtenus au long des années à force de pousser (ou de retenir) les roues de son fauteuil. Un cou maintenant chiffonné, et une poitrine glabre dans l’échancrure de sa chemise ouverte ou de son polo. Quoi encore ? Un arrière-train encore plus inexistant que celui de Denise, des cuisses guère plus épaisses que ses mollets. Finalement, le portrait craché d’un mec qui s’est retrouvé un jour salement coincé dans un tas de ferraille. Ce qu’il observe sans jamais s’y être habitué quand il se reflète dans une glace.

A midi, après que Mona est partie – c’est elle qui apporte à Chris son repas tous les jours, le soir également, sauf les samedis et les dimanches, et les autres jours où elle ne travaille pas : Noël, Pâques, Ascension, 1er et 8 mai, 11 novembre, etc., sans parler de ses vacances, cinq semaines qu’elle arrange à sa façon, rarement plus de deux à la fois –, donc, à midi, il était plutôt 13 heures, l’heure à laquelle il déjeune, après l’Australie, il a fait un tour en Nouvelle-Calédonie, entre Caldoches et Kanaks. Toujours avec Emmanuel Macron. D’abord sur BFM-TV, ensuite sur TF1. Comme grand patron, tout compte fait, il ne le croit pas si mauvais bougre. Il pense même que si c’était à recommencer, il revoterait pour lui. Malgré ce pif qu’il a vachement pointu. Et l’art qu’il a de n’écouter que lui-même. Mais bon, nul n’est parfait, comme on dit. En revanche, la société, la nôtre, celle de Chris, celle dont Macron a pris la tête il y a tout juste un an, vue de son balcon et des actualités qui lui sont infligées, Chris peine à croire qu’elle puisse s’arranger si aisément. Avec ces ringards, Le Pen et Mélenchon, qui font tout pour que rien ne change, la morgue toujours au bord des lèvres, le derrière confit dans la graisse d’oie. Des gueulards, il n’y a pas d’autre mot, qui usent et abusent de ce qu’ils nomment le peuple – il n’est pas mal, lui non plus, il faut bien aussi le reconnaître ! Et qui soufflent sur les braises du foyer pour que la pauvreté du pauvre monde qui leur réchauffe les pieds – elle est là pour ça, il ne faudrait surtout pas que ça change – se poursuive ad vitam aeternam. Qu’est-ce qu’ils foutraient autrement, pourrait-on m’expliquer ? se demande Chris. Parce que c’est bien là leur seule raison d’être, entuber le peuple pour qu’eux s’engraissent, ou bien se trompe-t-il ? Enfin, même s’il s’en fout un peu – à cinquante ans et bientôt une poussière de plus, qu’a-t-il encore à espérer ? –, il se demande ce que tout ça va donner… Tiens, ne serait-ce que pour la petite Mona, justement. Vingt-six ans, elle a. Tout frais, tout chauds. D’il y a seulement deux semaines. Et, pourtant, à elle comme à ceux de son âge, quel avenir est-ce qu’on leur réserve ? Déjà un petit côté vieille fille. Voilà le travail ! Ce qui lui fait penser ça ? En vrai, il n’en sait trop rien. Peut-être que c’était dans sa nature. Peut-être qu’elle est née comme ça. Avec son côté : « J’ai l’habitude de… », dont elle ne démord pas. Ses couettes à la Sheila des années 70. Après tout, ça lui est égal à Chris. C’est seulement pour dire. Parce que Mona, il l’aime bien. Comme Denise. A cette différence près, tout de même, que Mona, elle lui tient compagnie pour de bon. Pas longtemps à chaque fois, mais assez pour lui changer les idées. Une quinzaine de minutes à midi, autant le soir. Comme le facteur, s’il le voulait. Un nouveau service de La Poste. Il lui arrive de se tâter. Ce pourrait être à l’essai. Alban aussi, il est sympathique. Il vient les week-ends. Et reste plus longtemps que Mona. Il raconte à Chris ses aventures. Filles ou garçons. En fait, Chris croit qu’il en pince pour les deux. Comme s’il ne savait pas de quel côté pencher. Mona, elle, est plus discrète sur ces choses-là. Plus réservée d’une façon générale. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne fréquente guère. Des copines, en dehors de sa mère, elle doit bien en avoir, même si Chris n’en est pas certain. Vertueuse, plutôt, comme l’association FOI dont elle est membre. Du catholique pur et dur. C’est comme ça qu’il la voit. Elle n’en reste pas moins mignonne, même si pas très grande. Mais comme Chris est assis tout le temps – en dehors de ces fois peu fréquentes où il se rattrape juste avant de s’écrouler, notamment lorsque ses jambes se mettant à trembler à l’intérieur, surtout dans les mollets, une idée folle le prend de sortir de son fauteuil, comme s’il pouvait lui échapper – les occasions qu’il a de la regarder de haut (humour noir…) sont rares. N’empêche, il se répète souvent qu’elle a un joli minois. Nez un peu retroussé, assez fin cependant. Deux fossettes, une de chaque côté de la bouche, qui apparaissent dès qu’elle tente un sourire. Des pommettes saillantes, des yeux couleur d’eau profonde. Sourcils et cheveux sont brun cuivré. L’allure est gracile. Une silhouette qui le ferait bander si le toucher s’unissait au regard. Mais pour ça, il faudrait oser. Et oser, Chris ne le peut pas. Parce qu’il ignore ce qu’elle a dans la tête. Parce qu’il ne désire ni la surprendre ni la décevoir. Parce qu’il se doit de la respecter, eh oui ! telle qu’elle est, dans son intégrité. Parce qu’il se dit qu’un jour sans qu’il le lui demande, d’elle-même, elle se penchera vers lui et lui offrira ses lèvres. Il a le droit de rêver, n’est-ce pas ? Ses lèvres et rien de plus. Lui qui n’a connu que celles de sa mère, juste posées sur ses joues, et les lèvres de son père sur le haut de son front, à la naissance des cheveux.

Après André et ses gamins braillards, Denise et son René, combien de promeneurs ont défilé tandis que Chris pensait à d’autres choses ? Combien de poussettes ? de planches à roulettes et de rollers ? de ballons envolés ? de chiens-chiens à sa mémère ? de canaris en cage ? de voyageurs s’en revenant de la gare ou y allant ? Combien sont passés tandis qu’il avait l’esprit ailleurs, sans aucune envie précise, ni même diffuse. Hormis celle de pisser. Maintenant devenue pressante. Pourtant, ce n’est pas encore le moment. Aux toilettes, lorsqu’il s’y rend tout seul, c’est vraiment qu’il ne peut plus se retenir. Il a dû boire sa bière un peu vite. Il le sait, pourtant : la bière, c’est diurétique ! Son kiné le lui répète souvent. Mais il a fait chaud, ces temps-ci, trop chaud. Alors une canette de trente-trois centilitres, c’est si vite bu. Et tellement meilleur que la Thonon ou l’Évian !

C’est à titre exceptionnel que Mona est venue ce midi. Le samedi n’est pas son jour. Ni le dimanche. Pas la peine de revenir là-dessus. Ce soir, Mona le lui a dit, ce sera à nouveau Alban. Ah, celui-là ! Chris lui demandera pourquoi, aujourd’hui, il lui a fait faux bond. Ça l’obligera à rester un peu plus longtemps. Au moins, dimanche dernier, il aurait pu le prévenir. Il devait bien le savoir. Pourquoi est-ce qu’il ne l’a pas fait ? Si Chris grogne comme ça, c’est parce qu’il s’attendait à lui lorsqu’il a entendu grincer la porte d’entrée, et que Mona a déboulé comme une folle avec son plateau-repas. En retard qui plus est. Parce que Alban, c’est l’exactitude même. Alors, lorsque Mona a claironné : « C’est moi que v’là ! », elle a fichu à Chris une de ces frousses, il en tremble encore. Dans son dos, elle s’est annoncée, tandis qu’il était plongé dans la lecture d’un de ces tapuscrits (il n’y a que les antiques de son genre qui parlent encore de manuscrits) que les éditions de La Houle pour lesquelles il travaille depuis plus de vingt ans comme correcteur lui ont fait parvenir il y a déjà deux mois, afin qu’il le leur renvoie à la fin du mois de juin, au plus tard début juillet. Enfin… Profond soupir. Pas digne d’être publié, c’est ce qu’il pense. Même retravaillé. Parce que, franchement, ça ne vaut pas tripette. Nul n’est dupe là-dessus. Ça n’est même pas indigent. En vrai, ça n’existe pas. Seulement voilà, le problème, c’est que le lecteur lambda se rue sur ces niaiseries dès que c’est en librairie. C’est ce qu’il attend. Ce qui le fait saliver. La romance torchonnée. Et, clairement, ce qui met Chris en boule. Parce que ce lecteur – il est si con, mais si con ! – en passe même commande deux ou trois mois avant sa sortie, à peine les géants du Net en ont fait l’annonce dans leur rubrique A paraître. Désolée, l’éditrice de La Houle, une maison pourtant sérieuse, lui répond toujours la même chose : « Ils aiment ça, Chris, c’est ce qu’ils veulent, je n’y peux rien… Alors, tu corriges le plus gros, ce qui te paraît imbitable, et puis tu laisses le reste… » Avec un soupir, et lui expliquant par là que ces auteurs qui n’en sont pas mais qui se vendent comme des petits pains lui permettent aussi de publier ceux qui non seulement ont des choses à dire, mais qui savent aussi les écrire. Une denrée rare, de plus en plus rare à l’heure où on s’autopublie. Chris pourrait-il lui donner tort ? Bien sûr qu’elle a raison. Ça aussi, il le sait, comme il sait que la bière est bonne pour sa tuyauterie à condition de ne pas en abuser. Sans de bonnes ventes, pas de bons bouquins. N’empêche, ça démoralise parfois… Tenez, il ne sait même plus comment il en est arrivé là. A toutes ces pensées qui lui défilent dans la tête, ni pour quelles raisons ? Ni comment, ni pourquoi… Pour meubler la vacuité d’un espace, peut-être ? Espace-temps ? Existence ? A peu près la même chose, non ? A moins que ce ne soit pour évacuer on ne sait quelle curiosité plus ou moins malsaine qu’il traînerait derrière lui depuis ce matin ? On ne sait quelle fébrilité qu’il ressentirait dans le dedans de ses guiboles ? Ces jambes si vigoureuses hier, aux mollets fermes, qui galopaient si vite et si bien, et pendant si longtemps, avec tant d’aisance, et sans faiblesse, mais qu’un jour de bonheur, oui, un jour de bonheur, un jour de trop-plein, a connement, si connement réduites à rien, rien du tout… Ah, tout ça pourquoi ? Toutes ces réflexions remplies d’animosité ? Parce qu’il craint qu’Alban ne vienne pas ? Pourtant, il en est persuadé, il ne tardera pas, Mona lui a dit que ce soir, ce serait lui, Alban. Alban et pas elle… Non, non, surtout parce qu’il désespère de revoir l’ami Martin avant la nuit tombée. Il m’a promis, mais sait-on jamais ? Martin Gagne. Commissaire de son état. Beau gars. La quarantaine. Un mètre quatre-vingt-cinq. Un visage, nom de Dieu ! à rendre jaloux l’évangéliste Jean. Celui de la Cène, si bien traité par Vinci. Leonardo da. Dans les yeux qu’il a bleus, une telle douceur, un tel souci d’amour. Actuellement en vacances dans ce beau coin, ici, à Passy. Avec sa famille. Sa femme, Thérèse, et Léo qui doit se faire ses dix-huit ou dix-neuf ans. Et la toute brunette Alma, qui ne doit pas en avoir plus de sept… Allez, allez… Au fait, au fait… Il faut bien qu’il y arrive enfin… Un peu de courage, bon sang… C’était ce matin. A son réveil. Tout de même assez tôt. Vers 7 heures, guère plus. Le soleil n’avait pas encore sauté Barmerousse… Une vision de stupeur à laquelle, entêté comme une mule, il se refuse à penser depuis ce moment. Non, c’est faux. Qu’il repousse comme s’il lui déniait toute évidence, toute matérialité depuis que Martin est reparti. Donc une heure plus tard. Aux alentours de 8 h 15. Qu’il repousse avec vigueur, mais qui lui vrille les entrailles, le torture, comme si son envie de pisser ne lui suffisait pas… Malgré les mioches d’André, ces gredins mal élevés ; les pas cadencés de Denise, et ce pauvre René qui a tant de mal à la suivre, qui sue sang et eau ; et tout ce beau monde à portée de main qui n’a cessé de défiler comme pour mieux le soustraire à l’effroi, cet effroi qui le fait encore frissonner…

C’était ce matin. Comme tous les matins du monde, avec encore un peu de rosée sur les pétunias, il est sorti du lit pour se glisser dans son fauteuil. Combien de temps ça lui a pris ? Comme d’habitude ! Un quart d’heure et une bonne suée. Ensuite, il a ouvert la porte-fenêtre de la salle à manger. L’air était encore frais. Encore vif. Il avait la transparence, la limpidité du diamant bleu. Les Aravis, face à lui, étaient dégagés. Sans relief véritable. Hormis, bien visible, leur dentelle sommitale, et des nuances de blanc et de gris. Une symphonie silencieuse, teintée de regrets. Pourquoi de regrets ? La belle invention ! Métaphore du pauvre, qui passe par hasard et qu’on saisit au vol, voilà tout… Pas facile de faire ce qu’on veut, surtout quand on ne tient pas sur ses jambes. « Bon Dieu de merde ! » il a rugi, comme il rouspète tous les jours à la même heure, la roue gauche de son fauteuil bloquée par l’encadrement de la porte de sa chambre, ou la droite, tout aussi coincée par le vantail droit de la fenêtre qui donne sur sa terrasse, là où il désire se rendre précisément. Avant de prendre son petit déjeuner. Rien que pour coller son œil droit – droit comme le vantail de la fenêtre, sacrée coïncidence ! – sur l’oculaire de sa longue-vue qu’il laisse dehors nuit et jour, et redécouvrir, chaque matin, un bout de son là-haut. Ce là-haut, ce qu’il ne peut plus atteindre : les cimes, ah, les cimes…
« Bon Dieu de merde ! » avait-il encore rugi, mais cette fois quand il s’était redressé. D’un coup. Comme si le diable en personne lui avait sauté à la figure.

Chris lui avait pourtant dit de venir tout seul. Il avait même insisté. Au bout du fil, insoucieux, Martin ne cessait de plaisanter. En vrai, il ne croyait pas ce que Chris lui racontait. Les effets d’un mauvais rêve, c’était plus que probable.
« Je m’habille et j’arrive… » il avait enfin répondu.
Tout seul, lui avait dit Chris.
Tout seul, nom d’un clébard !
Pourtant, avant qu’il n’ait sonné à la grille, Chris n’était plus sur la terrasse mais tout de même encore assez près de la fenêtre, le premier qu’il avait aperçu, c’était Léo. La mèche dans les yeux, il lui avait fait un grand sourire.
« Chris, tu ouvres ? »
Il piaffait, tout heureux.
Chris lui avait dit qu’il n’avait qu’à pousser le portail.
Il était entré, suivi de son père. Ils avaient grimpé l’escalier, tous deux vachement légers. L’un en bermuda bleu ciel et polo. Comme au milieu de l’été. L’autre, le père, en pantalon de fine cotonnade et chemisette déboutonnée. Quelques poils roux en meublaient l’échancrure.
Martin s’était approché.
Il avait posé la main sur l’épaule de Chris, tandis que Léo essayait déjà de se faufiler entre le fauteuil et la fenêtre pour aller sur la terrasse.
« Pas de ça, Lisette », avait dit Chris.
Sa bonne humeur s’était estompée aussitôt.
« Pourquoi tu ne veux pas ? »
Chris avait haussé les épaules.
« J’avais dit à ton père de venir tout seul.
— Qu’est-ce que t’as ? »
Léo était inquiet.
« Qu’est-ce que j’ai ? Ce n’est pas ça la question, Léo. Tu restes là, s’il te plaît, et tu laisses d’abord passer ton père. Tu veux bien, dis ? Parce que… »
Sur le balcon, comme toujours, ce qui l’intéressait, c’était la longue-vue, une Bresser Condor que Chris a depuis trois ans maintenant. Un petit bijou qui lui permet d’observer ces montagnes sur la croupe desquelles, adolescent et même devenu adulte, il s’est adonné aux pires cabrioles. Dès la belle saison de retour, cette longue-vue, il l’installe à côté de lui, sur son trépied. Et souvent, pour se délasser, après deux ou trois heures de correction, l’esprit fatigué et les doigts gourds, il regarde la nature, il s’évade, il part à la découverte des alpages, du côté des Aravis, de la pointe des Verts jusqu’à la pointe Percée et même au-delà. Il tente de traquer les bouquetins, du côté des Fours, droit devant lui, et au-dessus de Mayères ; et parfois de surprendre les rapaces dans leur vol, comme le gypaète ou le milan noir. Les hommes ne lui sont pas non plus indifférents, surtout ceux qui s’élèvent par troupeaux – hélas, ce n’est pas de la blague –, jusqu’au sommet du mont Blanc. Est-ce nostalgie de sa part ou mélancolie ? Il ne saurait dire. Pincement au cœur, en tout cas, ça oui.
« Parce que quoi ? » avait répété Léo.
Chris avait ignoré la question.
« Va donc voir, il avait dit à Martin. C’est toi que j’ai appelé, pas ton fils. Tu vas comprendre. Hier soir, sans doute, après le départ de Mona, quand je suis rentré, tu sais comme c’est parfois difficile, j’ai dû bousculer la longue-vue. Et figure-toi ce qu’il y avait au bout ce matin… Je ne la rentre jamais, tu comprends, ou je devrais attendre que quelqu’un arrive…
— Un jour, ou plutôt une nuit, tu te la feras piquer, je te l’ai déjà dit. C’est tout de même du beau matos.
— Penses-tu donc… Va, je te dis. Peut-être que tu rigoleras moins ensuite… »

Ils se connaissaient à peine qu’ils s’étaient déjà tutoyés.
C’était venu tout seul.
Pour Chris, la présence de Martin et de sa petite famille, ce n’est rien que du bonheur.
Tous les quatre, ils occupent le chalet situé au-dessus du sien. Thérèse et les enfants, surtout, plus souvent que Martin. Pour les vacances scolaires, c’est réglé comme du papier à musique : ils débarquent de Lyon où Martin a son boulot. Et alors ils redonnent vie à ce virage de Boussaz, en bordure de forêt. Eux, au-dessus du virage, à l’extérieur. Chris, dans le creux du coude. En fait, bien que sur la commune de Passy, sous les rochers de Varan, ils sont tout voisins de Sallanches. Et, bien sûr, ils dominent la vallée, plein ouest, avec le soleil qui leur chatouille les narines une belle partie de la journée, dès le printemps arrivé et même en hiver, quand ils ont le temps sec et froid. Leur chalet, il s’appelle Les Redons. Pourquoi ? Chris n’en sait fichtre rien. Eux non plus, d’ailleurs. A ce qu’il sait, ils le louent à l’année pour pas trop cher. De toute façon, ça ne le regarde pas. Ce qu’il voit, surtout, c’est qu’il s’entend à la perfection avec eux. Mieux que ça, leur voisinage le rassure. Parce qu’à part eux, en dehors des trois fermes encore au-dessus, ils ne sont pas très nombreux dans le secteur. Du passage, essentiellement. Des gens qui se promènent, comme Denise, à qui un peu de marche ne fait pas de mal. D’autres qui partent en randonnée, le pas léger, ou qui en reviennent, la savate plus lourde. Dans une journée, les semaines de vacances, un joli petit paquet tout de même.

« Va, je te dis… » il avait donc insisté.
Martin l’avait enjambé.
Il avait fait signe à Léo de se tenir tranquille.
Une fois sur le balcon, il avait regardé Chris.
« Et alors ?
— Tu ne bouges pas la longue-vue, tu places ton œil sur l’oculaire, ce que j’ai fait ce matin, ensuite je t’écoute… »
Même pas trente secondes s’étaient écoulées.
Martin Gagne s’était redressé. Il s’était tourné vers Chris, puis vers Léo. Et à nouveau vers Chris.
« C’est ça que tu as vu ? il avait fait, s’étranglant à moitié.
— Oui, la même chose que toi, non ?
— Tu crois que… ?
— Qu’il est mort, tu veux dire ? »
Martin avait haussé les épaules.
« Je ne crois rien, avait continué Chris. Rien du tout. Je t’ai appelé parce que… Parce que j’ai été choqué sur le moment. Tu imagines, non ? S’il est mort ? En fait, j’en suis à peu près certain. T’as vu l’allure… »
Soucieux, Martin avait opiné.
« Et t’as appelé personne ?
— Tu veux dire quoi ?
— Les gendarmes ?
— Non. Je t’ai appelé tout de suite. Personne avant… »
Martin avait son smartphone sur lui.
« P’pa, je peux, moi aussi ? » avait risqué Léo, contrarié de se sentir hors du coup.
Martin avait bougonné.
Puis il avait crié, agacé :
« Tu fais ce que tu veux, merde ! Après tout, t’as regardé pire à la télé… »
La tête de Léo.
Le visage devenu blême, le menton tremblant.

Sur l’instant, un frisson avait parcouru Martin. Pourtant, il n’en avait rien laissé paraître. Le métier voulait ça ! Ce qu’il venait d’observer l’avait sidéré. Dans le cercle de l’oculaire, au milieu de la fissure qui faisait suite à la crête des Verts – une fissure rocheuse d’une trentaine de mètres, offrant de belles prises aux mains, méritant néanmoins de sages précautions, à l’approche du sommet de la pointe Percée ; la Cheminée de Sallanches, pour les gens de la vallée –, le corps d’un homme, inerte, suspendu au-dessus du vide, retenu par une corde nouée à la taille. Un corps plié en deux, dans l’allure de ces lapins dont le boucher brise la colonne pour éviter qu’ils ne prennent trop de place dans le cabas de la cliente, avait pensé le commissaire en se redressant.
« C’est là tout ce que tu voulais me montrer ? » avait-il demandé à nouveau.
Il était encore sous le choc.
« C’est déjà pas mal, non ?
— Oui, je crois bien.
— Il a passé la nuit comme ça, tu crois ?
— Je connais moins la montagne que toi, Chris. Je suppose qu’il était seul. Il a dû dévisser, rater une prise… Mais s’il était seul, pourquoi est-ce qu’il était encordé ? Enfin, encordé, même pas de baudrier… »

Il avait appelé ses collègues de la gendarmerie.
Après avoir raccroché, il avait dit qu’il allait les rejoindre, tout en enjoignant à son fils de rentrer à la maison.
La tête basse et les bras ballants, Léo avait descendu l’escalier. Chris l’avait vu sortir. Contrarié, il lui avait jeté un sale œil. Sa journée était foutue. Chris s’en voulait. Mais c’était absurde. Parce qu’il n’y était pour rien. Si Léo avait quelque chose à reprocher, ce ne pouvait être qu’à son père.
Martin était parti à son tour.
« Faut que je me dépêche. »
Il avait laissé passer quelques secondes.
Avait réfléchi ou seulement hésité, puis :
« Surtout, ta longue-vue, tu ne la déplaces pas. Tu poses un œil de temps en temps. Si tu remarques quelque chose, tu m’appelles. Tu es sûr que ce matin… ? »
Chris l’avait interrompu.
« Sûr de quoi ?
— Est-ce que je sais ?
— D’avoir appelé personne d’autre que toi ? ou d’être tombé là-dessus par hasard ? »
Chris avait protesté avec force.
« Ce sont les montagnes, Martin, qui m’intéressent. Et ce qui s’y passe. Tu le sais aussi bien que moi. Je suis arrivé, j’ai regardé… Un uppercut qui m’a remué sur l’instant… Il fait beau. Ciel bleu, pas un nuage. Dans une heure, peut-être deux, des grimpeurs vont tomber là-dessus… »
Martin avait voulu se montrer détendu.
« Au moins, ça te change les idées… »
Comme Chris ne répondait pas, il avait achevé :
« J’y vais, et je te tiens au courant. »
Puis il avait descendu l’escalier quatre à quatre. Sur la route, un bref regard, et un signe de la main.

C’était ce matin. Comme tous les matins du monde, avec ce soupçon de rosée qui donne tant d’éclat aux pétunias.

Déjà 18 h 30. Ce même samedi.
Alban fermait la porte, c’est ce que Chris supposa lorsque lui parvint un imperceptible froissement d’air. Avec Alban, jamais le moindre claquement, pas même un grincement, aurait-il été machinal. Le silence. Rien que le silence. Un silence lourd. Parfois pesant. Pareil à celui dont on encombre les morts. Chris lui en avait fait l’observation, un soir. C’était au tout début. Un sourire aux lèvres. Ils se connaissaient à peine. Mais ça ne l’avait pas fait rire, au contraire. « Je ne veille pas les morts, il avait répondu. C’est pour si des fois vous étiez en train de somnoler. Est-ce que je peux savoir, moi, tant que vous n’êtes pas devant moi, si vous dormez ou non ? » Le ton acide, avec ça. La mine renfrognée de quelqu’un que Chris aurait pris pour un imbécile. Ce qui n’était pas le cas. Seulement histoire de dire ou d’entamer la conversation.

A présent, tout ça, c’est terminé. Tous les deux, ils plaisantent. Comme déjà dit, il arrive de plus en plus souvent à Alban de s’installer en face de Chris, un verre à la main, une heure, deux heures d’affilée. Parfois davantage. Il parle à Chris et Chris lui parle. Ils ne voient pas le temps passer. En fait, Alban se livre davantage que Mona, mais sans paraître. Avec plus de naturel. Il est vrai aussi que Chris et Mona se voient cinq jours sur sept. Alors, forcément, elle et lui ont moins de choses en retard à se raconter.

Alban pointa bientôt le nez.
Chris lui demanda :
— Salut, tu vas bien ? Bonne journée ?
Alban fit oui de la tête.
— Désolé pour ce midi.
Puis il fila vers la cuisine où il se déchargea du repas de Chris, une omelette aux champignons et de la salade, et des bricoles qu’il lui avait demandé de lui rapporter le dimanche précédent. En général, tout ce qui pesait trop lourd pour Mona. Les bouteilles d’eau et les bouteilles de vin. La lessive en baril. Les produits d’entretien que lui avait réclamés la femme de ménage. Des livres également, des grands formats, mais surtout des poches. Chris ne s’abreuvait pas qu’à la production de La Houle, loin de là, ni qu’aux autres maisons d’édition pour lesquelles il effectuait aussi la correction des tapuscrits qu’elles lui faisaient parvenir, comme L’Ombre et Belledonne.
— Tu dînes tout de suite ? lui demanda Alban. Moi, c’est comme tu veux. Dans une heure, non ?
— Dans une heure, d’accord, répondit Chris.
Il ajouta aussitôt :
— Tu peux me rentrer, s’il te plaît ? Commence à faire frisquet. Là, sur les épaules et dans le dos.
Puis, en bougonnant :
— Ce n’est pas encore l’été.
Alban réapparut ; il brandissait une espèce de couverture.
— Tu veux ça ? plaisanta-t-il.
— T’es con ou quoi ? D’où est-ce que ça sort ?
— Trouvé sur une chaise.
Chris haussa les épaules.
— Mona, ce matin, qui aura oublié de reprendre ce vieux machin. Occupe-toi plutôt de moi, je te dis.
Alban balança la pièce de tissu dans le couloir.
— Si ça ne t’ennuie pas, proposa-t-il à Chris tout en poussant son fauteuil, on dîne ensemble. J’ai apporté tout ce qu’il faut. En plus de ton repas, je te rassure.
Chris fit semblant de s’étonner :
— Ni copains ni copines, ce soir, un samedi ?
— Abstinence complète, Chris… Et ta longue-vue, je la rentre également ?
Bon sang ! Chris n’y pensait plus.
— Non, non, tu n’y touches pas, s’écria-t-il.
Alban s’esclaffa :
— Ton petit bijou, c’est vrai…
— Ce n’est pas ça du tout. Je vais te raconter. Mais avant, tu me conduis aux toilettes. Parce que je n’en peux plus. C’est la bière, je crois bien…
Alban rigola encore plus.
— En route, Totophe !
Il a envie de me foutre en rogne ou quoi ? marmotta Chris à part lui. Totophe… Quel âne !
— Et après, oui, tu me racontes, continua Alban. Mais tu ne comptes pas la laisser dehors toute la nuit ? L’humidité et tout. L’année dernière, tu te souviens, je me bataillais déjà pour elle. Enfin, c’est comme tu veux.
Il ramena Chris dans la salle à manger qui lui servait de salon et de bureau, parce que c’était là qu’il travaillait, du moins quand la saison le lui imposait, là qu’il s’étalait, se répandait sans ordre, ni honte, un vrai foutoir, et que s’empilaient ses lectures, heureuses ou douloureuses.
Une belle pièce, de près de vingt-cinq mètres carrés.
Son royaume.

Souvent, à voir Alban vaquer chez lui, à son aise, autant que dans ce studio où il disait vivre, Chris imaginait en lui le fils qu’il aurait pu avoir. Il se demandait même si Alban, de son côté, n’agissait pas avec lui comme il aurait agi avec son père, cette même spontanéité, cette même aisance. Son père, il ne l’avait jamais connu. Que sa mère qui l’avait élevé toute seule. Pourtant, c’est davantage de lui que d’elle qu’il parlait. Ce père qu’il inventait, à qui il dessinait une silhouette aux courbes fragiles, façonnait un visage malléable, comme en pâte à modeler, selon son humeur. Enfant, sa mère ne lui en avait rien dit. Et encore à présent, elle ne lui en disait rien. Comme si elle non plus ne l’avait pas connu. « Je suis le fruit du Saint-Esprit… » avait fait Alban, un jour de tristesse.

— Tiens, dit-il, ton petit verre du samedi soir. Et pour une fois, je t’accompagne. On trinque ?
— On trinque ! acquiesça Chris.
Les deux verres de rouge s’entrechoquèrent.
— Alors, ton histoire, tu me la racontes ?
Chris fit mine de ne pas avoir entendu.
— Pas mauvais, ton vin, observa-t-il. C’est du quoi ? Je suis bête ! Je parie un mondeuse, c’est ça ?
— T’as gagné !
Un vrai bonheur, Alban.
— Je suis passé devant Francioli, tu vois où ? L’occase a fait le larron. Il te plaît ?
— Manque que les gâteaux salés.
Léger temps mort.
Ou plutôt de réflexion.
— Du saucisson de Magland ? suggéra Alban. T’en voudrais aussi ? Ce serait une bonne idée. J’en ai acheté, c’était pour notre repas, comme entrée, mais on peut l’entamer à présent. Qu’est-ce que tu en dis ?
La réponse de Chris, il l’avait déjà dans la tête.
— Economise-toi, dit-il en souriant, j’ai tout compris.
Il se leva, un tour dans la cuisine, et revint bientôt, les mains pleines : saucisson, couteau, assiette.
— Alors, maintenant, je t’écoute…
Il y eut un silence.
Chris hésitait entre Magellan et l’un de ces documentaires sur l’Égypte ancienne qu’on passe si souvent à la télé, mais il comprit que ce soir, ce ne serait ni l’un ni l’autre. Surtout si Martin déboulait à son tour, ce qu’il espérait vivement. D’autant qu’il ne lui avait jamais manqué jusqu’ici. Parce que ce ne serait plus lui qu’Alban écouterait, mais Martin. Et Martin serait content lui aussi d’avoir gagné un auditeur.
Enfin, il commença à narrer sa journée. Ce réveil un peu fou qui l’avait conduit, savoir pourquoi ? sur le balcon, avant qu’il ne prenne sa chicorée et ses biscottes, et ce bout de brioche qui lui restait d’hier. Et cette idée saugrenue qu’il avait eue de poser sitôt son œil sur l’oculaire.
Il raconta à Alban sa stupeur, le tremblement qui lui avait pris les bras, les jambes et, bientôt, tout le corps, lorsqu’il avait relevé la tête et posé son regard au loin, bien au-dessus du lac, en direction de Burzier et des bois environnants, comme pour être certain qu’il n’avait pas rêvé, et que sa longue-vue ne lui jouait pas un mauvais tour, un tour à la noix, une saloperie, rien que pour voir l’effet que ça produirait.
— Mais le mort, Alban, avec mes vrais yeux, je ne l’ai pas distingué. Personne n’aurait pu le voir. Martin non plus, il ne l’a pas vu. Il n’y a que l’œil rivé à l’oculaire qu’on peut apercevoir aussi nettement les choses quand elles sont si loin. Avec un grossissement de soixante-douze fois, même les grimpeurs qui s’accrochent à la pointe Percée ne peuvent me dissimuler la marque de leurs godasses. J’exagère à peine…
Au fur et à mesure qu’il avançait, que sa relation se faisait plus précise, le front d’Alban se plissait, une ride creusée entre ses sourcils. En fait, il n’en croyait pas ses oreilles. Et ses yeux, tout ronds, s’exorbitaient. Ce qui lui en bouchait un coin, c’était le macchabée, plié en deux, se balançant dans le vide, au bout d’une corde nouée à la taille.
— On a tué ce type, c’est ça ?
Chris n’y avait pas songé.
— Tu crois vraiment ? interrogea-t-il incrédule. Je penchais pour un accident.
Alban hocha la tête.
— Non, je ne sais pas, c’était une idée.
Alors, Chris poursuivit.
Il parla de Martin. De la façon dont il avait pris les choses en main. Du pauvre Léo, déconfit, reparti les épaules basses après s’être fait engueuler. De sa journée bousillée. Il parla de Denise et de son René, tout en se disant qu’Alban n’en avait certainement rien à foutre. D’André et de ses gosses. Et de ses réflexions aussi dérisoires que ridicules qui l’avaient traversé, à propos des écrivains d’aujourd’hui – écrivaillons, rectifia-t-il –, des éditeurs qui ne valaient pas mieux, et de ces encenseurs de misère, guère plus futés, mais pompeux, avec leurs airs à faire mourir de rire, mais que d’aucuns admirent. Triste, lamentable humanité… Comme si tout ça pouvait l’avancer à quoi que ce soit. De la bile, de la bile et rien de plus. Et de la fatigue en sus, à maudire si platement, si connement tous ces gens qui le nourrissaient. Amertume ou rancœur ? Tout ça pour tenter de rayer, de raturer, d’effacer cette vision. Ce mort. Ce cadavre.
— Crois-tu vraiment, répéta-t-il, que tout ça soit possible, Alban ? Dis-le-moi. Réponds-moi.
— Tout ça quoi ? Que veux-tu que je te dise ?
Soupir, léger soupir.
— Que c’est absurde, par exemple.
— Sûrement pas, Chris. Ce matin, je suppose, ce qui t’est arrivé n’a pas été anodin. Tu t’es jeté sur ta longue-vue et il y a eu ce type au bout de sa corde. Et quelque chose a refait surface que tu devais refouler ces derniers mois. Est-ce que je me trompe ? Tu ne m’aurais pas parlé comme tu viens de faire, sinon. Avec cette animosité.
— Quelque chose en moi qui se serait réveillé, tu penses ? En même temps que moi ?
— Pas en même temps, rectifia Alban. Seulement lorsque t’as vu le type, là-haut.
— … et que j’avais rangé dans un coin de ma tête ? continua Chris. Ou que je refoulais, comme tu dis ? »

Extraits
« Parfois, il s’interrompait. N’allait pas au bout de sa phrase. Parce qu’il ne parlait pas toujours de Tantz. Ce pouvait être de Xavier, ce pouvait être aussi d’Hélène. Il ne me parlait pas toujours de Tantz, mais son esprit, lui, ne parvenait jamais à l’écarter complètement. À travers Hélène, à travers Xavier, c’était toujours Tantz. S’il avait pu l’attraper, je me dis qu’il l’aurait frappé, qu’il l’aurait amoché comme il faut, et pas seulement avec des mots. Avec ses poings, c’est sûr, ou tout ce qui lui serait tombé sous la main. Une bonne punition, ça oui… En revanche, c’est vrai, de Marc et de Carol, il m’en causait rarement… Quand je serai rentré et que j’aurai déballé les courses, tout ce que Chris m’a demandé d’acheter pour le déjeuner, et ce soir, et demain matin, et que je lui aurai dit quelques mots, je descendrai au sous-sol… J’ai hâte, soudain… Un peu de frissons aussi… Merde, merde, si ça se trouve, peut-être que la mort de Tantz, ce tableau morbide – je ne l’ai pas vu, mais ce n’est pas dur à imaginer -, peut-être que Michel il avait tout prévu. Quelque chose comme ça… Ou pire encore… » p. 134

« Encore aujourd’hui, malgré les années écoulées, il a le sentiment que pour lui, tout s’est arrêté cette nuit du 3 au 4 juillet 90, vers 2 heures du matin.
Bien sûr, lorsqu’il parle de cette nuit du 3 au 4 juillet, il ne fait que reprendre ce qu’on lui a dit et redit pendant des jours, des semaines et des mois… De toute façon, quelle importance à présent? Qu’est-ce que cela changerait si l’accident avait eu lieu une semaine plus tard? En revanche, son père a tant donné de son temps, de son âme, pour lui réorganiser une mémoire, une mémoire véritable, pour que les bribes éparses de son existence, pareilles à un éparpillement d’éclats de verre, retrouvent plus ou moins la place qui était la leur… » p. 143

« Chris avait un job, c’était déjà bien. On devait être en 93. Il avait répondu à une petite annonce parue dans un canard qui n’avait sans doute rien de local. Comment lui était-il parvenu? Les éditions de La Houle cherchaient un correcteur. Elles venaient d’être créées par un type de son âge, il l’avait su plus tard, installé en Bretagne. Lui-même breton et né à Morlaix. Erwan Le Gaec. Erwan… Fou de littérature, il avait décidé de mettre le peu qu’il possédait au service de nouveaux auteurs. Ça aussi, il le lui avait expliqué bien plus tard. Le CV de Chris lui avait convenu, son inexpérience également. Ils travaillent ensemble depuis maintenant vingt-cinq ans. » p. 148

« Carnet n° 4 (extraits)
Lundi 5 décembre 2005, dans la soirée — Qu’en sait-il, ce commissaire, de mon amour excessif? A-t-il au moins des enfants? ou rien qu’un seul? Je donne à Chris ce que je lui dois. Y compris ce qu’il ne me demande pas. Est-ce vraiment trop? Beaucoup trop? Il n’avait pas demandé à vivre. Et pourtant… Il n’avait pas demandé à vivre éclopé, cloué dans un fauteuil roulant. Et pourtant… Alors, Odile et moi, à notre manière, nous l’aidons du mieux que nous pouvons. Sans rien vouloir réparer. Que pourrions-nous réparer? Nous ne sommes pour rien dans ce qui est arrivé. Parce que si je n’ai pu le retenir avant qu’il ne monte dans cette voiture, si je n’étais pas présent, c’est sans doute parce que ce devait être ainsi. Je n’écris pas cela pour me défausser, mais parce que je ne crois ni au hasard ni aux coïncidences. Uniquement au destin. Ou encore à la volonté de Dieu, que je néglige depuis longtemps, c’est exact. » p. 249

À propos de l’auteur
GLATT_Gerard_©DR_ouest_franceGérard Glatt © Photo DR Ouest-France

Gérard Glatt est né en 1944, à Montgeron, quelques semaines avant la Libération. Ses premiers bonheurs, c’est la maladie qui les lui offre, à sept ans, quand une mauvaise pleurésie le cloue au lit pendant des mois : il découvre la lecture. Pendant ses études secondaires à Paris, Gérard Glatt a pour professeurs l’écrivain Jean Markale, spécialiste de la littérature celtique, et René Khawam, orientaliste renommé et traducteur des Mille et Une Nuits. Il rencontre également Roger Vrigny – l’année où celui-ci reçoit le prix Femina – et Jacques Brenner, éditeur chez Julliard. L’un et l’autre l’encouragent à poursuivre ses débuts littéraires. Quelques années plus tard, entré dans l’administration des Finances, il fait la connaissance de Pierre Silvain, sans doute l’une des plus fines plumes contemporaines, qui le soutient à son tour. En 1977, il publie son premier roman, Holçarté, chez Calmann-Lévy. Auteur d’une dizaine d’ouvrages (romans, poésies, livres pour la jeunesse), Gérard Glatt ne se consacre aujourd’hui qu’à l’écriture. Il partage son temps entre la région parisienne et la Bretagne. (Source: Éditions Presses de la Cité)

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L’Ami

TAVERNIER_lami

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L’Ami est finaliste du Grand Prix RTL-LiRE qui sera remis le 15 mars, ainsi que du Prix de la Closerie des Lilas 2021.

En deux mots
Comment réagiriez-vous si une escouade de gendarmes bouclait votre quartier et vous apprenait que votre voisin, que vous aimiez inviter à l’apéro, était un tueur en série ? Qu’avec son épouse il avait violé et assassiné des jeunes filles ? C’est le drame auquel sont confrontés Thierry et Élisabeth.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Mon voisin est un violeur et un assassin

Tiffany Tavernier a imaginé la déflagration au sein d’un couple quand il apprend que son voisin est un tueur en série. De la sidération à la colère, le choc va avoir de lourdes conséquences.

C’est un quartier résidentiel comme tant d’autres, des villas avec jardin dans un coin tranquille. Tellement tranquille qu’on imagine sans peine la stupéfaction de Thierry lorsqu’il voit débarquer une ambulance, une escouade de gendarmes et le GIGN. Les troupes vont encercler la maison de son voisin et le prier de s’allonger chez lui sur le tapis avec Élisabeth, son épouse, «le temps qu’il faudra». Et alors qu’ils se perdent en conjectures sur le péril qui menace Guy et Chantal, ces derniers sont emmenés manu militari. Mais pour l’heure, on ne leur donnera aucune explication, le temps de fouiller le périmètre autour de la maison et le cabanon où Guy entrepose ses outils. Outils qu’il lui arrive de prêter à son voisin et que la police scientifique va étudier.
C’est n’est que le lendemain, avec l’arrivée d’une journaliste, qu’ils vont apprendre la terrible nouvelle. Guy et Chantal Delric sont des criminels, recherchés pour des viols et des assassinats. La télévision va en donner la liste:
REINE, 20 ANS, DISPARUE IL Y A SEPT ANS.
VIRGINIE, 14 ANS, DISPARUE IL Y A SIX ANS.
ZOÉ, 22 ANS, DISPARUE IL Y A QUATRE ANS.
MARGARITA, 19 ANS, DISPARUE IL Y A TROIS ANS.
SELIMA, 13 ANS, DISPARUE IL Y A DEUX ANS.
MARIE-ANNE, 13 ANS, DISPARUE IL Y A DIX-NEUF MOIS.
VIOLINE, 15 ANS, DISPARUE IL Y A DEUX MOIS.
ANNE-CÉCILE, 14 ANS, DISPARUE DEPUIS QUATRE JOURS, SAUVÉE IN EXTREMIS, AUJOURD’HUI DANS LE COMA.
C’est par hasard qu’un couple de randonneurs perdus en pleine forêt est tombé sur Guy au moment où il s’apprêtait à poignarder Anne-Cécile et a pu donner l’alerte. Après identification, la police a pu procéder à son arrestation ainsi qu’à celle de Chantal.
Commence alors pour Thierry et Lisa une terrible épreuve, dont il ne mesurent pas encore les conséquences. Ils étaient les amis de ce couple infernal, partageaient régulièrement avec eux un apéro, s’invitaient pour un barbecue ou un dîner et se prêtaient des outils. Jamais, ils ne se sont doutés de ce qui se déroulait à quelques mètres de là. Ils n’ont rien vu, mais doivent détailler leur emploi pour tenter d’éclairer les enquêteurs. Ils doivent aussi résister à la meute des journalistes qui, faute de collaboration, vont se faire de plus en plus insistants.
Lisa va craquer la première et part chez sa sœur pour prendre du recul.
Thierry s’accroche à son quotidien, même s’il remarque qu’au travail on le regarde différemment. Les séances chez le psy ne vont pas vraiment l’aider, sinon à constater que dorénavant tout le monde le fuit. Il est seul avec sa colère, avec sa peine.
Tiffany Tavernier réussit avec beaucoup de finesse à analyser la psychologie de ces victimes collatérales pour lesquelles plus rien ne sera comme avant. Elle pousse aussi fort habilement le lecteur à se mettre à la place de ce couple sans histoires, à le laisser imaginer comment il aurait réagi, en lui livrant des clés troublantes. Car, on a beau se dire que «cela ne nous regarde pas», les autres vous entraînent dans une spirale infernale qu’il est difficile d’arrêter. Comme le disait Voltaire «Mon Dieu, gardez-moi de mes amis!»

L’Ami
Tiffany Tavernier
Éditions Sabine Wespieser
Roman
264 p., 21 €
EAN 9782848053851
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisément défini.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un samedi matin comme un autre, Thierry entend des bruits de moteur inhabituels tandis qu’il s’apprête à partir à la rivière. La scène qu’il découvre en sortant de chez lui est proprement impensable : des individus casqués, arme au poing, des voitures de police, une ambulance. Tout va très vite, et c’est en état de choc qu’il apprend l’arrestation de ses voisins, les seuls à la ronde. Quand il saisit la monstruosité des faits qui leur sont reprochés, il réalise, abasourdi, à quel point il s’est trompé sur Guy, dont il avait fini par se sentir si proche.
Entre déni, culpabilité, colère et chagrin, commence alors une effarante plongée dans les ténèbres pour cet être taciturne, dont la vie se déroulait jusqu’ici de sa maison à l’usine. Son environnement brutalement dévasté, il prend la mesure de sa solitude.
C’est le début d’une longue et bouleversante quête, véritable objet de ce roman hypnotique. Au terme de ce parcours quasi initiatique, Thierry sera amené à répondre à la question qui le taraude : comment n’a-t-il pas vu que son unique ami était l’incarnation du mal ?
Avec ce magnifique portrait d’homme, Tiffany Tavernier, subtile interprète des âmes tourmentées, interroge de manière puissante l’infinie faculté de l’être humain à renaître à soi et au monde.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Benzinemag 
A Voir A Lire (Aline Sirba) 
Radio Classique (Bernard Poirette) 
Blog Mediapart (Frédéric L’Helgoualch) 
Podcast Art District Radio 
Blog l’Apostrophée 
Blog Lili au fil des pages 
Blog Alex mot-à-mots 


Tiffany Tavernier présente son roman L’ami © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« C’EST UN SAMEDI COMME TOUS LES AUTRES. Je m’habille dans la pénombre, en faisant attention de ne pas réveiller Élisabeth. En bas de l’escalier, pas de Jules. D’habitude, elle m’accueillait avec des glapissements joyeux. Dans la cuisine, j’allume la cafetière électrique, je sors une tasse du placard. À travers la fenêtre, l’aube point, les feuilles des chênes frémissent. En face, personne n’est levé. Le silence emplit tout. Quand Jules est morte, c’est Élisabeth qui a voulu qu’on l’enterre dans un cimetière pour chiens, elle encore pour le choix de la tombe. Blanche. La cérémonie était belle. Même ses sœurs sont venues. Ce soir-là, on a tellement bu que tout le monde est resté dormir à la maison, sauf Guy et Chantal, bien sûr. Cela m’a fait quelque chose qu’ils viennent. Surtout Guy. Avec la dépression de Chantal, il en chie. Chie, oui, c’est le mot. On les entend parfois s’engueuler jusque tard, puis rien, ça passe. Nelly, leur chienne, c’était il y a un an. Un vrai coup de malchance, il y a si peu d’allées et venues par ici. L’enfoiré qui l’a percutée s’est bien gardé de laisser son nom, on ne l’a jamais retrouvé. Leur chienne, si. Du moins, ce qu’il en restait : un tas de chairs sanguinolentes qu’on a enterré le soir même avec Guy. À la pelle, dans son jardin. Une sale nuit comme on n’aime pas en vivre. Guy pleurait en silence, je creusais. C’est peut-être la raison pour laquelle Élisabeth a eu besoin de faire les choses en grand pour Jules. Pour rattraper ce malheur.
Sur la table, une Musca domestica se frotte les pattes, facile à reconnaître avec ses deux gros yeux rouges et son thorax gris. Je me demande si elles existent au Vietnam. La prochaine fois que Marc nous fera signe, je le lui demanderai. Il a l’air de trouver la vie formidable là-bas. Sur les photos de son compte Instagram, il n’arrête pas de sourire, ce qui rassure Élisabeth. Moi, pas. Qu’a-t-il eu besoin de choisir ce pays ? À coup sûr, mon père n’aurait pas apprécié. Ce boulot, en plus, dans ce grand hôtel. Est-ce qu’on le traite bien au moins ?
Dehors, le ciel vire au rose pâle. Je ne suis jamais allé bien loin, moi. Une fois, à vingt-deux ans, quelques jours en Espagne, une autre fois en Suède avec Élisabeth. Puis Marc est né. Partir ne nous disait plus rien ou alors à la mer, en été, avec le petit. Parfois, cela me fait tout drôle de le savoir si loin. Le manque remonte, brutal. Et puis ça passe, comme les disputes entre Guy et Chantal. Cela fait des années pourtant qu’il n’habite plus chez nous, mais bon, sa fac, un coup de voiture et j’y étais. Entre nous, désormais, même l’heure est différente et on a beau communiquer par Skype, plus le temps passe, moins on a de choses à se raconter.
Sur la table, la mouche s’envole et vient se poser sur la vitre. Plus que tout, j’aime ces heures où rien encore ne s’agite. Aucun bruit de voiture, aucune sonnerie de téléphone. Seule la lente poussée du jour, le craquement des branches dans le vent. J’avale d’un trait mon café. Après, j’irai faire mon tour le long de l’Aune. À cette heure, je n’y ai jamais rencontré personne à l’exception de Chantal, une fois. Le soleil venait de se lever. Je suis tombé sur elle, assise au bord de l’eau, les yeux dans le vague. La frousse qu’elle a eue en me voyant. Elle n’avait pas dormi de la nuit et s’était dit qu’un peu d’air frais lui ferait du bien. Je lui ai proposé de venir boire un café. Elle m’a fixé d’un air étrange, puis, subitement, elle s’est levée et elle est partie. Élisabeth dit que c’est à cause de ses médicaments. Des trucs tellement forts qu’il faut parfois des mois avant de trouver le bon dosage.
Les premiers rayons du soleil illuminent la cuisine. Bientôt, on pourra prendre le petit déjeuner sur la nouvelle terrasse. Le boulot que cela m’a coûté de déblayer le terrain. Mais ça y est, les piliers sont en place, il ne me reste plus qu’à poser les planches. On pourra y installer une balancelle comme dans les films américains. Dessous, je ferai une réserve à bois et, en cas de pluie, j’ai même prévu de construire un auvent. La vue est tellement belle d’ici. Des arbres, rien que des arbres. C’est ce qui m’a le plus emballé quand nous sommes tombés sur cette maison. Ce côté sauvage partout alentour. Élisabeth, non. L’idée de vivre dans un endroit aussi isolé lui faisait peur. L’affaire était si bonne, je l’ai suppliée de réfléchir. En plus d’être vendue pour une bouchée de pain et de laisser entrevoir toutes sortes d’aménagements possibles, cette maison était située à seulement dix kilomètres de l’usine où je travaille et à moins de huit kilomètres de P., le bourg où, en tant qu’infirmière, Élisabeth était attendue à bras ouverts. Si on optait pour un appartement en ville, c’étaient des dizaines de kilomètres en plus par jour et un espace beaucoup plus réduit. Malgré tout, Élisabeth hésitait et je m’apprêtais à renoncer quand sa mère évoqua l’idée d’acheter un chien. Là, ce fut magique. Avec un chien – mais un vrai chien de garde, hein ? –, alors oui, Élisabeth pouvait s’imaginer vivre là-bas.
Les jours suivant l’emménagement, j’étais tellement excité que je me suis lancé dans les travaux de notre chambre, de celle du petit, de la salle de douche, puis du salon en bas, de la cuisine et du garage.
Aujourd’hui, on a tout ça et même une troisième chambre qu’Élisabeth, faute d’enfants, a décidé de reconvertir en atelier il y a deux ans. Elle y passe de plus en plus de temps pour peindre ses « révélations » : amas de formes et de couleurs qui ne me parlent guère. Mais bon, cela lui fait du bien et vu ce qu’elle endure au boulot… Dans un coin, elle a gardé le lit ; une de ses sœurs y dort parfois. Mon frère, lui, jamais. Mais lui, c’est une autre histoire.
Je jette un œil à la deuxième horloge. À Hanoï, il est près de midi, les rues regorgent de monde. Ici, l’herbe est encore mouillée et les libellules dorment. Dans la lumière naissante du jour, tout scintille jusqu’aux roches. Avec un peu de chance, j’attraperai quelques écrevisses et, si l’eau n’est pas trop froide, je me baignerai là où, sous la voûte des arbres, l’Aune est un peu plus profonde. Il va faire beau aujourd’hui. Le ciel est dégagé. Cet après-midi, je sortirais bien la grande échelle pour aller regarder sur le toit d’où vient cette fuite. Guy acceptera-t-il seulement de m’aider à la porter ? Cette nuit, je l’ai entendu rentrer très tard avec sa fourgonnette. Quand cela chauffe trop avec Chantal, il part rouler des heures pour se calmer. Les lendemains sont difficiles. Pour une fois que je ne suis pas d’astreinte. J’irai tout de même tenter ma chance, mais pas avant midi. Guy est d’une humeur de chien le matin. Depuis tout ce temps, j’ai appris à le connaître.
J’enfile mes bottes en me promettant, à mon retour, d’apporter à Lisa son petit déjeuner au lit. J’en profiterai pour me glisser à côté d’elle. Elle râlera parce que je puerai la vase, puis me pardonnera parce que je n’ai pas oublié la confiture. Après toutes ces années, je me dis qu’on a de la chance de s’aimer encore si fort. D’avoir cette vie tranquille aussi, même si, chaque soir, elle arrive de plus en plus crevée à cause de la surcharge de boulot et que, de mon côté, je trouve de plus en plus difficile de me lever en pleine nuit pour réparer en urgence une machine tombée en panne à l’usine. Il n’empêche, rien à voir avec la vie de combat de mon frère, celle, du moins, que je lui ai toujours imaginée dans ces pays lointains. Les rares fois où on se parle, je n’ose jamais le questionner et, de lui-même, il ne m’en parle pas. Même pas une femme ou un gosse avec ça.
J’attrape ma veste, m’apprête à ouvrir la porte. Tiens, un bruit de moteur et pas qu’une seule voiture. Il n’y a pourtant que nos deux maisons ici. Qu’est-ce que cela peut bien être ? J’ouvre la porte, découvre, abasourdi, une, deux, trois, quatre, cinq, six voitures de flics suivies d’une ambulance, qui déboulent en trombe. Au même moment, je vois surgir de la forêt une vingtaine d’hommes casqués, type GIGN, visières baissées, gilets pare-balles, armes au poing. La scène est tellement irréelle que je me demande si je ne suis pas en proie à une hallucination. Dans un nuage de poussière, les voitures viennent se garer devant la maison de Guy et de Chantal.
« Monsieur, vous ne pouvez pas rester ici. »
Je fais un bond en arrière, fixe l’homme planté devant moi.
« Capitaine Bretan, gendarmerie nationale. »
Derrière son dos, des GIGN s’agenouillent en position de tir autour de la maison de Guy et de Chantal. Qu’est-ce que…
« Monsieur ? »
Dans ma tête, c’est un remous indescriptible. Son front si dégagé, si net.
« Combien de personnes sont en ce moment chez vous ? »
Je le considère, ahuri.
« Monsieur, s’il vous plaît. »
Retrouver les mots. L’espace des mots. Leur déroulé logique.
« Je… juste moi et ma femme à l’étage, mais enfin… qu’est-ce qui se passe ? »
Il jette un œil à la fenêtre du premier, jauge, en une fraction de seconde, la distance entre nos deux maisons.
« Ne vous inquiétez pas, nous avons juste besoin d’être sûrs qu’il ne vous arrive rien le temps de notre intervention.
– Quelle intervention ? C’est quoi ce…
– Monsieur, nous n’avons pas de temps. »
Derrière son dos, quatre GIGN armés se rapprochent en courant de la maison de Guy et de Chantal…
« C’est nos voisins ? Parce que c’est nos amis, on se connaît depuis un bout de temps… »
J’ai presque envie de rajouter l’histoire de la fuite sur le toit, la grande échelle que je ne peux pas porter seul. Sa stupeur m’arrête net.
« Vos amis ? »
Ben oui, nos amis, tondeuse, parties de cartes, parasol, barbecue, quoi de plus normal, aucune autre baraque à des kilomètres, alors pourquoi cet air interloqué, je voudrais le secouer tout à coup, qu’est-ce qui leur est arrivé ? Seulement, les mots ne sortent pas. Et maintenant, cette façon qu’il a de me fixer. Comme s’il m’en voulait… Comme si c’était trop tard…
« Ben oui, Guy et Chantal, quoi. »
Sa voix se radoucit.
« Écoutez, faites descendre votre femme et, jusqu’à nouvel ordre, ne sortez pas de chez vous et ne vous approchez d’aucune fenêtre, compris ? »
ÉLISABETH ME REGARDE SANS COMPRENDRE. Je lui murmure qu’il y a des flics, partout des flics, que cela a l’air grave, très grave même, qu’il faut qu’elle sorte du lit, fissa. Elle se lève d’un bond, passe sa robe de chambre, me suit, les cheveux ébouriffés. En haut de l’escalier, elle se raidit en découvrant le type du GIGN. Le même effroi m’a saisi tout à l’heure. Nos deux maisons dans ce coin si tranquille… Il fallait vraiment qu’un truc de dingue soit arrivé à Guy et Chantal pour rameuter une telle armée. J’ai eu envie de fuir. Au lieu de cela, je suis resté comme pétrifié sur le seuil en essayant du mieux que je pouvais de me calmer. Mon cœur surtout. Les battements de mon cœur. Une véritable explosion. Comme s’il savait déjà la nature de ce qui s’était produit. Quelque chose de terrible que je ne pouvais pas, que je ne voulais pas imaginer.
Et maintenant Élisabeth, dégringolant les marches à mes côtés. Elle, d’habitude si gaie. Tant d’hommes pour une petite maison. Quelqu’un les aurait-il tués ? En bas, le GIGN, gilet pare-balles, visière ouverte, désigne du doigt le salon.
« Allongez-vous sur le tapis. »
Seulement, Élisabeth vient à peine de se réveiller. L’information va trop vite.
« Sur le tapis, mais pourquoi ?
– Ne vous inquiétez pas, madame, c’est par simple mesure de sécurité, au cas où ça chaufferait en face.
– Comment ça, en face ? »
Elle a presque crié. Il lui répond qu’il ne peut pas lui en dire plus. Elle se tourne vers moi.
« C’est chez Guy et Chantal ? »
Je lui fais signe que oui et je vois ses deux pupilles s’agrandir. Le GIGN reçoit un ordre dans son casque.
« Allongez-vous maintenant. »
J’aimerais lui demander si c’est à cause des balles qu’il s’apprête à tirer ou à cause de celles, perdues, susceptibles de venir d’en face, s’il a déjà connu des situations semblables, s’il sait si Guy et Chantal sont encore vivants, si… »

Extrait
« REINE, 20 ANS, DISPARUE IL Y A SEPT ANS.
VIRGINIE, 14 ANS, DISPARUE IL Y A SIX ANS.
ZOÉ, 22 ANS, DISPARUE IL Y A QUATRE ANS.
MARGARITA, 19 ANS, DISPARUE IL Y A TROIS ANS.
SELIMA, 13 ANS, DISPARUE IL Y A DEUX ANS.
MARIE-ANNE, 13 ANS, DISPARUE IL Y A DIX-NEUF MOIS.
VIOLINE, 15 ANS, DISPARUE IL Y A DEUX MOIS.
ANNE-CÉCILE, 14 ANS, DISPARUE DEPUIS QUATRE JOURS, SAUVÉE IN EXTREMIS, AUJOURD’HUI DANS LE COMA.
Dans la maison, pas le moindre objet n’a bougé. La vague a déferlé pourtant. Rasant, laminant tout. Je cherche des yeux Élisabeth, qui fixe le poste, aussi hébétée que moi. À l’écran, ils répètent en boucle le prénom des petites victimes, soulignant, presque avec jubilation «qu’il pourrait y en avoir d’autres, beaucoup d’autre même ». Puis ils en viennent à cette histoire incroyable — un vrai miracle, scandent-ils —, ce couple de randonneurs perdus en pleine forêt qui, totalement par hasard, dans la nuit de vendredi à samedi, sont tombés sur le « monstre » sur le point d’achever la petite Anne-Cécile à coups de couteau. C’est grâce à leur témoignage et aux empreintes laissées par Guy Delric que la police a pu enfin identifier le tueur, l’arrêter aux aurores dès le lendemain, avec sa femme. » p. 52-53

À propos de l’auteur
TAVERNIER_Tiffany_©bulle_batallaTiffany Tavernier © Photo Bulle Batalla

Tiffany Tavernier est romancière et scénariste. Elle a rejoint en 2018 le catalogue de Sabine Wespieser éditeur avec Roissy, portrait d’une «indécelable», une femme sans mémoire réfugiée dans l’aéroport. En 2021, elle publie L’Ami. (Source: Éditions Sabine Wespieser)

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La maison de Bretagne

SIZUN_la_maison_de_bretagne  RL_2021

En deux mots:
Claire part en Bretagne pour finaliser la vente de la maison de famille. En arrivant, une surprise de taille l’attend: un cadavre! Pour les besoins de l’enquête, elle prolonge son séjour et va aller de découverte en découverte. De quoi bouleverser ses plans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«C’était juste une triste et belle histoire»

Dans La maison de Bretagne où elle revient, Claire va être confrontée à un mort et à ses souvenirs. Dans son nouveau roman, Marie Sizun découvre une douloureuse histoire familiale.

Il aura suffi d’un coup de fil de l’agence immobilière rappelant qu’il faudrait faire des travaux dans la maison qu’elle loue aux vacanciers pour décider Claire, la narratrice à la mettre en vente. Et la voilà partie en direction de la Bretagne, sur cette route des vacances et des jolis souvenirs. Quand son père était au volant. Ce père artiste-peintre parti en 1980 en Argentine et qui n’en est jamais revenu, mort accidentellement sur une route perdue à quelque 35 ans, six ans après son départ. Ce père qui lui manque tant qu’elle l’imagine quelquefois présent. Comme lorsqu’elle pénètre dans le manoir et qu’elle voit une silhouette sur le lit. Mais le moment de stupéfaction passé, elle doit se rendre à l’évidence. C’est un cadavre qui gît là!
À l’arrivée de la police, elle comprend que son séjour va se prolonger. Pas parce qu’elle doit rester à la disposition des enquêteurs, mais parce que les scellés sur la porte du mort et plus encore, le reportage dans Le Télégramme ne sont pas de nature à favoriser une vente. Et puis, il y a ce choc émotionnel, cet « ébranlement nerveux » qui a ravivé sa mémoire: «Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré.»
Reviennent alors les images des grands parents qui ont acheté la maison et dont le souvenir reste très vivace, notamment de Berthe qui avait choisi de s’installer là et posé les jalons de la «maison des veuves», comme les habitants de l’île ont appelé la maison. Car Albert et Anne-Marie, les parents, ont certes passé de nombreuses années de vacances ici, mais depuis ce jour d’août où Albert est parti avec prendre le bus puis le train jusqu’à Paris, Anne-Marie s’est retrouvée seule avec ses filles Armelle et Claire, si différentes l’une de l’autre. «Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…» et qui, outre l’indifférence de son père avant son départ deviendra la souffre-douleur de sa sœur. Comment s’étonner alors du délitement progressif de la famille.
Marie Sizun dit avec une écriture simple et limpide les tourments qui hantent Claire, déroule avec les souvenirs de ces étés boulevard de l’Océan les secrets de famille. Et s’interroge durant cette semaine en Bretagne sur la force des sentiments, la permanence des rancœurs, la possible rédemption. C’est le cœur «atténué, adouci, relativisé» qu’elle reprendra la route.
«C’était juste une triste et belle histoire. C’était la nôtre.»

La maison de Bretagne
Marie Sizun
Éditions Arléa
Roman
264 p., 20 €
EAN 9782363082428
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris mais principalement sur l’île-Tudy, près de Pont-l’Abbé, en face de Loctudy et Bénodet. On y évoque aussi la route vers la Bretagne qui passe par Le Mans, Laval et Quimper.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Décidée à vendre la maison du Finistère, où depuis l’enfance, elle passait ses vacances en famille, parce que restée seule, elle n’en a plus l’usage, et surtout parce que les souvenirs qu’elle garde de ce temps sont loin d’être heureux, Claire prend un congé d’une semaine de son bureau parisien pour régler l’affaire. Elle se rend sur place en voiture un dimanche d’octobre. Arrivée chez elle, une bien mauvaise surprise l’attend. Son projet va en être bouleversé. Cela pourrait être le début d’un roman policier. Il n’en est rien ou presque. L’enquête à laquelle la narratrice se voit soumise n’est que prétexte à une remontée des souvenirs attachés à cette maison autrement dramatique pour elle.
Et si, à près de cinquante ans, elle faisait enfin le point sur elle-même et les siens ?
Dans La Maison de Bretagne, Marie Sizun reprend le fil de sa trajectoire littéraire et retrouve le thème dans lequel elle excelle : les histoires de famille. Il suffit d’une maison, lieu de souvenirs s’il en est, pour que le passé non réglé refasse surface. L’énigme d’une mère, l’absence d’un père, les rapports houleux avec une sœur, voici la manière vivante de ce livre. Mais comme son titre l’indique, c’est aussi une déclaration d’amour à la Bretagne, à ses ciels chahutés et sa lumière grandiose, à l’ambiance hors du temps de ce village du bout des terres, face à l’Océan, où le sentiment de familiarité se mêle à l’étrangeté due à une longue absence.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le Télégramme (Jean Bothorel) 
Le Blog de Pierre Ahnne 
Bretagne Actuelle (Pierre Tanguy) 
Fréquence protestante (Points de suspension – Terray-Latour) 

Les premières pages du livre
« Ce qui m’a décidée, finalement, c’est le message de l’agent immobilier qui depuis la mort de maman, il y a six ans, s’occupe pour moi de louer la maison de Bretagne à des vacanciers. Il m’informait que des locataires s’étaient encore plaints de l’inconfort, qu’il y avait des réparations urgentes à faire, sinon des travaux de plus grande envergure, que ça ne pouvait plus attendre, même en baissant le loyer. «Vous comprenez, madame Werner, les gens qui viennent sur l’Île en vacances, vu la nouvelle cote de l’endroit, ils sont plus exigeants!» Je comprenais. Je savais. J’étais bien consciente du problème. Mais tout ça m’ennuie. Il est hors de question pour moi de me mettre à rénover cette maison. Pour toutes les raisons, matérielles, mais aussi affectives. Surtout affectives. Oui, on peut employer ce terme, je crois. Il faut la vendre, cette baraque! Elle en a trop vu. Sans plus attendre. Je l’ai dit à cet homme et lui ai annoncé que j’arrivais. Que je serais là le dimanche 5 octobre. Que je le verrais le 6. Et J’ai pris un rendez-vous chez le notaire pour le 7.
Qu’est-ce qui m’a soudain pris de vouloir en finir avec cette histoire, quelle brusque rage? La colère plus que la tristesse accumulée depuis des années. Avec la tristesse, on sursoit ; avec la colère non. Moi qui avais si longtemps attendu, par négligence, par lâcheté, cette fois, tout à coup, il fallait que ce soit fait.
J’ai pris huit jours au bureau. Dans un premier temps ça suffirait. Je partirais dimanche. Et je serais de retour le dimanche suivant. «Tu n’auras pas beau temps, m’ont dit, le sourire en coin, mes collègues d’AXA assurances, la météo annonce qu’il pleut en Bretagne!» Comme si j’allais faire du tourisme!
Tout de même, ça m’a fait drôle, ce dimanche après-midi, de reprendre l’autoroute à la porte d’Italie. Comme avant. À chaque début des vacances d’autrefois. De retrouver ce paysage de banlieue, les panneaux indicateurs, le moment où il ne faut pas se tromper de voie, la droite pour Chartres, la gauche pour le Mans. J’ai souri au rappel de mes errances coutumières. Ma maudite étourderie, Acte manqué, sans doute. Mais aujourd’hui j’étais de bonne humeur en mettant dans le coffre ma petite valise. Après tout je me souviens de certains départs presque heureux.
Il y avait longtemps que je n’avais pas pris la route. Quand il me faut aller loin, je préfère le train. La voiture, c’est pour Paris, en certaines circonstances — rares, je sors si peu! —, et pour la banlieue quand le bureau m’y envoie. Mais, cette fois, avec tous les petits trajets à prévoir entre l’Île, Quimper et Pont-L’Abbé, pour rencontrer notaires et agents immobiliers, il me fallait ma voiture. Avec elle je me sentirais moins seule, moins nue. Pourtant, retourner là-bas, quelle perspective!
De toute façon, me disais-je, tout en conduisant à ma manière précautionneuse — ma mère se moquait assez de ma lenteur au volant —, je ne verrai personne. Et personne ne me verra : quel inconnu s’intéresserait à cette blonde fanée, d’un âge incertain? Quarante ans? Quarante-cinq? Cinquante? Célibataire endurcie? Vieille fille? Et qui, parmi les familiers, me reconnaitrait, se rappellerait la jeune femme effacée qui venait pourtant sur l’Île été après été depuis si longtemps et qu’on avait connue enfant? « Mais si, la fille de la maison des veuves! Les veuves ?
Tu sais bien, les femmes de la petite maison du boulevard de l’Océan! Cette drôle de maison avant d’arriver à la Pointe?» Oui, c’est peut-être cela qu’ils diraient, ceux de l’Île. Cette maison bizarre, pas comme les autres. Pas soignée, Pas belle. Différente des villas voisines. S’ils l’appelaient la maison des veuves, c’était sans méchanceté. Ça voulait seulement dire que, dans cette maison-là, il n’y avait pas d’homme. Ou plutôt qu’il n’y en avait plus. La seule veuve véritable, en fait, c’était ma grand-mère.
Boulevard de l’Océan! Curieuse, cette dénomination de boulevard sur une si petite île, fût-ce une presqu’île! La municipalité en est tellement fière, de cette belle rue qui longe la mer, dominant la plage dont elle est séparée par un muret, coupé de quatre petits escaliers pour descendre sur le sable. C’est la promenade locale : le dimanche, les habitants y déambulent, et, tout l’été, les touristes. Courte – à peine deux cents mètres -, mais assez large pour que les voitures s’y garent en épi, côté océan. De l’autre se dressent, serrées les unes contre les autres, les habitations : des villas pour la plupart, des maisons bourgeoises, et tout au bout, avant la Pointe, de plus modestes demeures, placées un peu en retrait, comme des dents irrégulières. La nôtre en fait partie.
Sur la route, ce dimanche d’octobre, il n’y avait personne. J’arriverais en fin d’après-midi. J’avais bien fait de partir tôt.
Il s’est mis à pleuvoir et je ne pouvais m’empêcher d’évoquer des voyages plus gais, sous le soleil de juillet, avec maman et ma sœur. On était toujours heureuses de partir, même si arrivées là-bas, à la maison, au bout d’un jour ou deux, l’euphorie décroissait, les rancœurs renaissaient. La mélancolie, la tristesse reprenaient leurs droits.
Oui, je me souvenais de ces départs en vacances d’autrefois, avec ma mère et Armelle; et bien plus lointainement, quand mon père était encore là, de voyages à quatre, lui, ma mère, les deux filles. J’étais alors une enfant. Mais comme je me les rappelle, ces voyages-là. Ce bonheur-là. Celui d’être la préférée. La reine en somme. Avec moi, mon père se montrait toujours très gai, alors qu’il ignorait sa femme, qui, le visage tourné vers la vitre, semblait ne pas s’en apercevoir. J’étais assise derrière, juste dans le dos de mon père, souvent un bras passé autour de son cou. J’aimais lui parler à l’oreille, jouer avec ses courts cheveux blonds toujours en désordre.
Nous rions ensemble, lui et moi, sans nous soucier des autres. J’étais trop jeune pour sentir l’étrangeté de la situation. Quand il est parti, j’avais dix ans. Ma petite sœur, elle, n’en avait que cinq. Un bébé, en somme; pour lui une quantité négligeable. Il avait, je crois, quand elle est née, à peine remarqué son existence.
Ce qu’il était drôle, mon père! Sur la route des vacances, mais aussi à la maison, rue Lecourbe quand il venait faire un saut à l’appartement depuis l’atelier de la rue de Vaugirard. On ne savait jamais à quelle heure il serait là, interrompant la toile en cours pour venir attraper un déjeuner ou un dîner avec ou sans nous. J’espérais toujours le trouver en rentrant de l’école. Quand ça arrivait — mais c’était rare —, quel bonheur! Je repérais tout de suite son sac dans l’entrée: «Ah Papa! Où tu es?, je criais à l’aveugle avant même de l’avoir vu, tu restes, au moins?» Cette angoisse, toujours, qu’il s’en aille. Il accourait, me prenait dans ses bras, parlant de tout, de rien, de gens qu’il avait rencontrés, d’artistes dont l’atelier était voisin du sien, et il les imitait, mimant leur attitude, reproduisant leur langage. Je riais. Et comme il riait avec moi! Mais, de son travail, il ne disait rien. Avec les petits enfants, on ne parle pas de ces choses. Je savais juste qu’il était peintre. Que c’était un artiste. Le soir il rentrait tard ; quelquefois pas du tout. Pourtant, quand il était là, il n’oubliait jamais de venir m’embrasser, même si je dormais. Je pouvais avoir sept ans la première fois qu’il m’a emmené à son atelier. Il m’a montré ses tableaux, J’ai trouvé ça tellement beau que, dans l’enthousiasme, je lui ai déclaré que, moi aussi, plus tard, je ferais de la peinture! « Vraiment ?», a-t-il fait en riant, Mais pour mol c’était sérieux, Moment de rêve. Inoubliable.
Trois ans plus tard, il partait. Une exposition à Buenos Aires, une proposition inespérée, disait-il. Il devait rester là-bas une année. On ne l’a jamais revu. Jamais eu de nouvelles. Si, une fois, au début : il a envoyé de l’argent. Sans un mot pour accompagner le mandat. Puis rien pendant presque six ans, jusqu’à l’annonce officielle de sa mort accidentelle, sur une route perdue, là-bas, en Argentine. Il n’avait pas trente-cinq ans.
L’atelier de la rue de Vaugirard a été liquidé. À la maison, dès le départ de son mari, maman avait fait disparaître tout ce qu’il pouvait rester du souvenir de l’homme et du peintre. Mais, moi, je ne l’oubliais pas. Impossible de l’oublier. Bien plus tard, quand il s’est agi pour moi de faire des études, j’ai parlé de peinture. Ma mère, éludant, m’a conseillé le droit. « Pour que tu saches te défendre, disait-elle. Et puis ça te donnera un métier. Un vrai.» Tout maman, ces mots-là. »

Extraits
« Pourquoi est-ce que je me suis mise à évoquer ces moments-là, si douloureux? Comme si l’ébranlement nerveux de la veille avait mis en marche une mémoire que le temps avait essayé d’endormir. Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré. » p. 72

« Armelle, ma sœur, mon enfant terrible, ma victime, mon bourreau! I fallait donc venir ici pour remuer le vieux chagrin! Et que ce soit par l’entremise de cet homme si étranger à ce que nous sommes, à ce que nous avons vécu!
Armelle, petite sœur si étrangère à la famille où tu étais arrivée de si surprenante façon! Armelle si différente de moi, de nous; Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…
Armelle, détruite, perdue, et maintenant si curieusement réapparue! » p. 114

À propos de l’auteur
SIZUN_Marie_©DRMarie Sizun © Photo DR

Marie Sizun est née en 1940. Elle a été professeur de lettres en France puis en Allemagne et en Belgique. Elle vit à Paris depuis 2001 mais revient régulièrement en Bretagne où elle aime écrire. En 2008 elle a reçu le grand Prix littéraire des Lectrices de ELLE, et celui du Télégramme, pour La Femme de l’Allemand ; en 2013 le Prix des Bibliothèques pour Tous ainsi que le Prix Exbrayat, pour Un léger déplacement ; en 2017 le Prix Bretagne pour La Gouvernante suédoise. Après Vous n’avez pas vu Violette? elle publie La Maison de Bretagne (2021). (Source: Éditions Arléa)

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Dans l’ombre des hommes

JEANNERET_dans_lombre-des_hommes  RL_2021  coup_de_coeur

En deux mots:
Louise découvre que son mari la trompe et qu’il a touché des pots-de-vin dans une transaction financière. Elle décide de divorcer, mais elle n’échappe pas pour autant au déferlement médiatique qui s’abat sur elle.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand médias et réseaux sociaux s’acharnent sur vous

Le nouveau roman d’Anaïs Jeanneret frappe fort et juste. Il met en scène une romancière, épouse d’un homme politique corrompu et qui la trompe de surcroît. Elle devient alors la proie des médias et des réseaux sociaux, aptes à juger sans savoir.

Quand Louise sort de chez elle, elle a l’humeur aussi maussade que celle des manifestants bardés de leurs gilets jaunes. Et ses yeux rougis par le gaz lacrymogène sont à l’unisson de son état d’esprit. Après plus de vingt ans de mariage elle a découvert que Philippe, son mari secrétaire d’État à Bercy, possédait un compte off-shore et avait une liaison avec Mathilde, son assistante.
Autant dire que le dîner qu’elle honore de sa présence l’indiffère au plus haut point. Elle regarde les convives s’agiter et s’auto-congratuler, satisfaits du vernis dont ils ont recouvert leurs existences bourgeoises.
Elle a fait son choix. Demander le divorce et prendre l’air.
Dans ce coin perdu du Perche où s’est réfugié sa mère, qui l’accueille sans lui pose de questions, elle trouve la quiétude de la zone blanche, d’une nature figée par l’hiver. L’endroit est idéal pour poursuivre la rédaction de son nouveau roman.
Ici, elle se ressource, retrouve des souvenirs et prévient son fils Léo parti en stage en Australie de son choix. Qui ne l’étonne pas outre-mesure, ayant bien senti le fossé se creuser entre ses père et mère. À deux heures de route de Paris, la rumeur de la capitale la rattrape cependant. Elle découvre les insinuations fielleuses des journalistes après le rachat du groupe de presse Pressinvest orchestré par son mari: « Louise Voileret, l’écrivain des beaux quartiers a toujours su merveilleusement bien s’entourer, Dès le lycée, elle a noué des liens avec Pierre Bergot, aujourd’hui nouveau propriétaire de Pressinvest. Étudiante à la Sorbonne, elle fait tout naturellement un stage d’été au Figaro, bon sang ne saurait mentir. Le service littéraire accueille la jeune stagiaire quand d’autres passent leur été à travailler dans un fast-food, On ne s’étonnera donc pas de voir son premier roman publié deux ans plus tard. Puis elle épouse Philippe Dumont, bomme politique réputé pour son puissant réseau. N’en jetez plus! Pourtant, il lui en faut davantage. Pressinvest est à vendre. L’opportunité est trop belle. Elle fait le lien entre M. Bergot et son mari. Ce dernier ouvre les bonnes portes, ignorant le conflit d’intérêts. De son bureau de Bercy, rien n’est plus simple, L’homme d’affaires saura remercier Mme Voileret le moment venu, elle peut attendre sereinement le renvoi d’ascenseur.» La voilà punie pour une faute qu’elle n’a pas commise. La voilà prise dans une spirale infernale qui va la happer encore plus puissamment. Des amies prennent leur distance, son éditeur manque leur rendez-vous, les journalistes l’assaillent. Les révélations s’enchaînent, la forçant à réagir. D’autant que la vague devient de plus en plus nauséabonde, l’antisémitisme venant se mêler aux soi-disant mœurs dissolues.
« Au-delà du défoulement, la haine est devenue un moyen d’expression comme un autre. Elle semble sans limites, banalisée, décomplexée, auto-justifiée et nourrie par le conspirationnisme et la misère humaine. »
Anaïs Jeanneret réussit parfaitement à dépeindre cette époque qui, par la force et l’instantanéité des réseaux sociaux, peut détruire en un instant une réputation, vider des tombereaux d’insanités et contre lesquels il n’y a pas moyen de lutter. Alors, il faut se blinder, alors il faut essayer de se construire une nouvelle légèreté. « Mais après l’implosion des derniers mois, elle n’est pas certaine de savoir recoller les morceaux. Pas sûre de retrouver cette légèreté. » Le réquisitoire est aussi implacable que désespérant. Puisse ce roman nous aider à ne pas nous emballer, à ne pas crier avec la meute mais conserver un regard lucide sur une actualité qui s’emballe trop fréquemment, laissant le spectaculaire prendre le pas sur la réalité des faits. En ce sens, ce roman est un avertissement salutaire.

Playlist du roman


Ella Fitzgerald et Louis Armstrong Let’s Call Thee Whole Thing Off


Pink Floyd The Dark Side of the Moon

Dans l’ombre des hommes
Anaïs Jeanneret
Éditions Albin Michel
Roman
208 p., 17,90 €
EAN 9782226452313
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi en Normandie dans un village du Perche. On y évoque aussi des voyages à New York, en Corse, à L’Isle-sur-la-Sorgue, à Honfleur et Trouville ainsi que Sydney en Australie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière dans les années 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout perdre du jour au lendemain. Quitter Paris et les privilèges d’un milieu envié mais impitoyable. Fuir son mari poursuivi pour trafic d’influence. Devenir la proie d’un infernal harcèlement sur les réseaux sociaux et dans la presse parce que «femme de».
Dans ce roman contemporain, Anaïs Jeanneret, observant les milieux du pouvoir et leur cruauté, décrit la traque d’une femme prise dans l’engrenage du cyberbashing. Et qui, en choisissant de sortir de l’ombre, s’expose à une violence fatale. Une histoire d’aujourd’hui.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu Azur (le livre du jour)

Les premières pages du livre
« Elle sort de l’immeuble sans remarquer la pluie de janvier qui précipite le crépuscule. Dehors, il n’y a pas une âme. La ville semble désertée. Sur l’asphalte mouillé, ses semelles émettent un bruit de succion qui résonne désagréablement dans le silence. Absorbée par l’implosion de son existence, l’étrangeté de cet après-midi ne lui apparaît pas. Dans sa fuite, elle remonte la rue de Varenne vers les Invalides. Un ronflement de moteur se rapproche, puis s’éloigne. À peine a-t-elle eu le temps d’apercevoir entre les façades d’immeubles en vis-à-vis la voiture de police passant en trombe sur le boulevard. Elle tourne sur la droite, longe le square d’Ajaccio et commence à percevoir la rumeur. En débouchant sur l’esplanade des Invalides, elle tombe sur un mur de cars de CRS qui bloque le quartier. Elle le dépasse. De l’autre côté, vers la rue Fabert, elle devine la foule malgré la fumée par-dessus laquelle volent quelques projectiles. Elle s’approche encore. Elle ne pense plus. Elle n’a plus d’identité. Elle veut juste se fondre dans la mêlée humaine. Un groupe de femmes quitte le cortège et passe devant elle sans croiser son regard. Quelque part, des cris recouvrent les revendications, aussitôt suivis d’affrontements. Des détonations explosent, puis les manifestants se dispersent pour échapper aux gaz lacrymogènes. Ça ne l’arrête pas. Sans réfléchir, sans le vouloir, elle avance. En première ligne, des jeunes cagoulés vêtus de noir courent tête baissée sur les forces de l’ordre. Quelqu’un lui dit de ne pas rester là. Ses yeux brûlent. Elle suffoque. Elle ne bouge pas. À travers ses larmes, elle voit les poings tendus, les banderoles, la confusion. Elle voit des hommes dont elle ne saisit pas s’ils sont policiers ou frondeurs. Prise entre les Gilets jaunes et les CRS qui s’affrontent chaque samedi depuis des semaines, elle voit ceux qui avancent, ceux qui reculent. Dans chaque camp, la tension est d’une même intensité, l’épuisement marque les visages d’une même violence. C’est comme une vague de napalm, personne n’y échappe. Pas même elle. Sa fatigue se nourrit d’autres défaites. Qu’importe. Dans cet entremêlement de tragédies individuelles, tous partagent le désarroi et la rage. Soudain, il y a une bousculade, un corps percute le sien, on la pousse, on l’entraîne en sens inverse. C’est alors qu’elle est prise de nausées. Alors que sa propre lassitude lui coupe les jambes.

Elle roule maintenant dans les rues illuminées. Les décorations rappellent les fêtes de fin d’année à peine terminées. Plus rien n’évoque les troubles de la journée. Elle traverse le pont Royal, s’engage dans la rue de Rivoli. Elle ne s’est jamais lassée de la beauté de Paris. Ce soir pourtant, rien n’est plus pareil. Un gouffre vient de s’ouvrir devant elle.
Place de la Concorde, elle manque faire demi-tour. Mais elle n’a nulle part où aller.
Elle s’observe dans le miroir de l’ascenseur. Avant de venir, elle a pris un bain, enfilé une robe, remis de l’ordre dans ses cheveux, s’est maquillée, puis elle est partie, soulagée de n’avoir pas croisé son mari. Elle espère faire illusion malgré ses traits tirés et ses yeux encore irrités par les gaz. Au fond, elle sait que personne n’y prêtera attention. C’est l’avantage de la cinquantaine. Mais le réflexe de respectabilité demeure. Ne jamais laisser paraître les failles.
Derrière la porte, elle devine les conversations enjouées et les rires. Elle prend une inspiration et sonne. Nathalie lui ouvre.
– Bonjour, ma chérie. Entre. Où est Philippe ?
– Un problème de dernière minute. Il est retenu au ministère.
– Quel dommage ! C’est encore à cause des manifestations ? Je voulais lui présenter Amrish Ajay, le grand industriel indien.
Il y a une quinzaine d’invités, certains que Louise ne connaît pas, d’autres qu’elle a aperçus quelques fois sans parvenir à se rappeler où. Et trois ou quatre qu’elle n’a aucune envie de voir. Elle regrette déjà d’être venue mais Nathalie avait évoqué « un petit dîner juste entre nous ». Elle sourit parce que c’est ce qu’il convient de faire. Mais très vite, la crispation de ses muscles devient douloureuse. Elle maîtrise pourtant l’art du pilotage automatique. Ce soir, c’est au-dessus de ses forces.
– Jean-Jacques, vous connaissez bien sûr Louise Dumont ? L’épouse de notre ministre préféré, malheureusement retenu à Bercy. Enfin, j’espère qu’il pourra nous rejoindre un peu plus tard.
– Secrétaire d’État, corrige Louise sans savoir à qui elle s’adresse.
À voir ses cheveux coupés court, son interlocuteur n’est sûrement pas avocat. Elle s’est toujours interrogée quant à leur goût pour les coiffures échevelées. Sans doute désirent-ils ainsi signifier la nature romantique de leur mission, revendication qui, dans certaines affaires, peut prêter à sourire. Avec sa tête de premier de la classe et sa cravate serrée, elle imagine plutôt Jean-Jacques dans la fonction publique ou la finance. Mais peu importe.
– Vous devez avoir des tas de choses à vous raconter, lance Nathalie dans un éclat de rire aussi absurde que ses propos.
Louise n’a rien à dire à cet homme. En regardant son amie s’éloigner vers d’autres invités, elle peine à se souvenir de la jeune femme qu’elle a connue quinze ans plus tôt. Elle était follement amoureuse d’un artiste peintre et ses rires étaient alors de vrais rires, jusqu’au jour où elle avait annoncé son mariage avec un banquier. Personne n’avait compris. Ou plutôt, tout le monde avait compris.
– Chère madame, votre mari a été parfait la semaine dernière dans cette émission politique. Il a mouché les journalistes avec brio. Vous pouvez être fière de lui !
Louise revoit la tête de Philippe la veille, son visage déformé par la stupeur, mâchoire ouverte et regard de lapin pris dans les phares d’une voiture, puis par la haine. Elle l’entend encore lui jeter à la figure: « Qui es-tu pour me faire la morale, pauvre cruche ! Barre-toi si cette vie te dégoûte, si je ne suis pas à la hauteur de ton éthique, de ta morale à deux balles. On rêve ! »
– Vous regardez beaucoup la télévision, Jean-Jacques ?
Ou s’appelle-t-il Jean-Pierre ? Elle est prise d’un doute. Mais à la persistance de son air satisfait, elle suppose ne s’être pas trompée.
– Rarement. À part les émissions culturelles et les débats politiques, bien sûr.
– Bien sûr !
Elle s’étonne toujours de voir ces hommes en costume agrafé d’une barrette rouge censée faire toute la différence répondre sérieusement à d’aussi stupides questions. La réponse ne la déçoit pas. À cet instant, Paul Perrier et sa jeune épouse, Mathilde, font leur apparition dans le salon. Jean-Jacques continue ses bavardages sans remarquer que Louise ne l’écoute plus.
– Votre mari a raison de vouloir créer des lois pour encadrer Internet. On ne peut pas laisser un tel espace sans réglementation. Il faut structurer et moraliser ce circuit mondialisé.
– Structurer et moraliser…
Chaque fois qu’elle a rencontré l’assistante de Philippe, Louise a toujours été gênée par son obséquiosité. Ce soir, elle comprend mieux. Elle se demande si Mathilde est au courant des combines de son secrétaire d’État. Si elle fait partie du dispositif. Si, d’une manière ou d’une autre, elle y joue un rôle. Si elle en tire quelque avantage. Louise l’observe au bras de son mari, et elle la trouve parfaite dans son chemisier blanc ouvert juste ce qu’il faut, son pantalon noir et ses escarpins aux talons vertigineux sur lesquels elle ne chancelle pas d’un millimètre, image à laquelle se juxtaposent les photos qu’elle a découvertes cachées dans un dossier de Philippe : Mathilde en lingerie noir et rouge, dans une posture ridicule.
– Passons à table si vous voulez bien !
Nathalie attrape le bras de Louise et l’entraîne vers la salle à manger.
– Ça va ? Je te trouve pâlichonne.
– Tout va bien.
– Je t’ai placée à côté de Bernard. Il t’apprécie beaucoup.
– Je le connais ? Bernard qui ? Tu me fais la fiche ?
– Oh, Louise, tu es infernale ! Bernard Cachon, patron des moyennes surfaces du même nom. Philippe le connaît.
– Tu m’as gâtée !
– À ta gauche, il y a Stéphane Thinet. Vous pourrez parler livres.
Louise se demande comment elle va survivre à cette soirée. À peine assise face au petit carton où est écrit d’une calligraphie d’un autre siècle Louise Dumont, elle avale le verre de vin qui vient de lui être servi. Elle ne s’est jamais habituée à ce nom qu’elle reconnaît comme une réalité d’état civil mais qui ne reflète pas son identité, aujourd’hui encore moins qu’hier. Elle s’appelle Louise Voileret.
Monsieur Moyennes Surfaces semble plein d’allant.
– Je suis très honoré, Louise, vous permettez que je vous appelle Louise, de passer ce dîner à vos côtés. Je connais votre époux de longue date. Il vous a sûrement raconté cette anecdote très amusante à propos de nos échanges lorsqu’il était au cabinet de Castrani ? Enfin, maintenant, avec ses nouvelles fonctions, j’imagine qu’il est très pris.
– Assez, en effet.
Elle n’a évidemment jamais entendu parler de lui. C’est fou comme l’accession au pouvoir révèle des amitiés jusque-là discrètes.
– Vous devez l’être aussi. Femme de ministre, c’est un travail à temps plein, rémunéré ou non, si vous voyez ce que je veux dire…
– Formidable ! J’adore les hommes spirituels. Mais je ne suis pas femme de ministre, vous savez.
Louise voudrait un autre verre de vin. Un double gin serait encore plus approprié.
– Attendez quelques semaines, et vous verrez. Au prochain remaniement, votre époux sera nommé au Travail ou aux Comptes publics. Ça ne fait aucun doute. Notre pays a besoin d’hommes comme lui. Et vous savez ce qu’on dit : derrière chaque grand homme il y a une femme.
– Loin derrière, alors. Je ne me mêle pas de ses affaires. Il se débrouille très bien sans moi. Les ministères regorgent de bonnes volontés.
Pressentant un vent frais, Bernard Cachon tourne la tête pour s’adresser à son autre voisine. Louise fixe dans son assiette les noix de coquilles Saint-Jacques. Avaler bouchée après bouchée pour ne pas s’étouffer. Boire pour faire passer les mollusques, et tout le reste. Demeurer tranquille, apparemment tranquille, à sa place comme elle sait si bien le faire. Ne pas céder à la panique. Ne pas se lever d’un bond en envoyant valdinguer la table. Ne pas s’enfuir. Elle réfléchit à la suite. Elle passera la nuit à l’hôtel et attendra que Philippe ait quitté l’appartement pour aller récupérer quelques affaires. L’idée de cohabiter un jour de plus avec lui est insoutenable. Ensuite, elle ira chez sa mère en Normandie. Elle s’installera dans la maison annexe le temps de s’organiser. À son âge, cette perspective lui donne envie de pleurer, mais l’urgence est de s’éloigner. De respirer un air pur. De s’extirper de ce cauchemar. De digérer ce qu’elle vient de découvrir sur Philippe et qui embrouille tout. Elle s’est tellement trompée. Tous ses renoncements, tous les compromis accumulés au fil du temps remontent à la surface et lui font l’effet d’un électrochoc.
– Alors, Louise, quand sors-tu ton prochain roman ?
– Pardon ? Heu… cette année, je ne sais pas encore quand.
– J’ai beaucoup aimé le dernier, tu sais. Vraiment. Et je ne désespère pas d’arriver un jour à te débaucher. Je suis certain que tu pourrais faire un excellent livre sur le monde politique.
Toute la saveur de la phrase tient dans ce vraiment. C’est une flatterie de camelot. La confirmation du mensonge possible sinon certain. Ce vraiment est un affront dont l’éditeur n’est pas conscient mais qui allume dans le regard de Louise une rage froide.
– Encore faudrait-il que je m’y intéresse, ce qui est loin d’être le cas, répond-elle avec un ton plus sec qu’elle n’aurait souhaité.
– Tu l’écrirais sous une forme romanesque bien sûr, tu ferais ça merveilleusement bien. Il s’agit juste de le situer dans un univers qui n’a aucun secret pour toi. Je te garantis un best-seller.
– Un best-seller ! Tu me tentes.
– Tu en es où ? Trente mille exemplaires ? Là, tu franchirais les cent mille.
Louise voudrait qu’il se taise. Être ailleurs. S’il savait à quel point elle souhaite se tenir à distance de ce pouvoir politique qui aspire ses serviteurs avec la force d’un trou noir. Ça fait des mois que Stéphane Thinet la poursuit avec cette idée. Depuis que Philippe a été nommé à Bercy en fait. Avant, il la saluait à peine. À l’autre bout de la table, autour du redoutable et redouté Paul Perrier, avocat choisi pour sa force de frappe et plus encore pour éviter de l’avoir contre soi, retentissent des éclats de rire qui libèrent enfin Louise de l’attention de ses voisins. Le nom de Trump résonne dans tous les sens. Le shutdown, le financement du mur à la frontière mexicaine, le sort réservé aux émigrés, tout le monde s’accorde. Trump, ou l’assurance des dîners en ville réussis. Les sujets aussi consensuels ne sont pas si nombreux. Harvey Weinstein n’est pas mal non plus, quoiqu’un peu plus risqué. Il suffit qu’une voix féminine lâche « Moi aussi, j’ai connu ça » pour jeter le trouble et mettre tout le monde mal à l’aise. Moi aussi fait aussitôt planer une menace sur l’assemblée. Mieux vaut s’en tenir à l’auteur du célèbre : « J’ai tenté de la baiser… J’embrasse, j’attends même pas. Et quand t’es une star, elles te laissent faire. » Instructif. Il semble pourtant qu’en dépit de son sidérant mépris pour les femmes, Trump soit cantonné au rôle du dangereux imbécile. C’est dire s’il s’en tire bien.
Louise a encore du mal à concevoir l’étendue du désastre. Au fil des mois, elle avait senti Philippe ailleurs, de plus en plus absorbé par son portable, excédé pour un rien. Sa nervosité avait atteint un degré tel qu’il oscillait entre l’irritation et les enthousiasmes de jeunes collégiennes. Elle avait envisagé l’existence d’une liaison sérieuse, bien sûr. Mais elle n’avait pas imaginé Philippe hors-la-loi. Au bout de vingt-trois ans, elle le connaissait par cœur, du moins le pensait-elle. Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, elle avait été séduite par son énergie, son envie de laisser une trace, d’avancer à pas de géant, par sa capacité de travail et sa confiance en lui inébranlable. Elle l’avait aimé pour son audace, son courage, sa gaieté communicative, ses appétits de petit garçon lâché dans une confiserie. Elle l’avait vu jouer des coudes, recevoir des coups et en donner. Le chemin parcouru, les postes subalternes, les échelons gravis un à un, les jeux de chaises musicales dans les cabinets ministériels, les croche-pieds, les jalousies, la compétition de chaque instant, tout cela, elle savait. Sa nomination était venue récompenser des années d’efforts et cette avancée décisive sonnait comme une victoire. Il suffisait de voir accourir de toutes parts les courtisans, de tendre l’oreille aux flatteries qui tombaient sur Philippe comme une pluie de mousson. De leur couple, demeuraient la facilité et l’habitude, un attachement au passé, et bien sûr leur fils. Le désir charnel, le besoin de l’autre, la complicité, les rires, tout cela s’était évaporé depuis longtemps. Quant à sa fidélité, Louise ne se faisait plus d’illusions mais elle évitait d’y songer. Ils évoluaient dans des univers distincts, chacun prenant garde à ne pas s’immiscer dans celui de l’autre. Elle n’était pas fière de cet arrangement. Mais les mois passaient à toute vitesse. Et, de façon assez surprenante, les années encore davantage. Ce qu’elle n’avait pas perçu, c’était l’habileté de Philippe dans la trahison. C’était le glissement progressif entre les petits arrangements et la malhonnêteté. Sans doute avait-elle manqué d’attention. Peut-être n’avait-elle pas voulu voir. Maintenant, elle ressent une immense honte. Honte des agissements de son mari, et honte de son propre aveuglement et de sa lâcheté.
La déflagration s’est produite hier matin avec cette lettre arrivée par la poste à l’adresse de M. Dumont. Louise aurait pu ne pas y prêter attention. Mais après le départ de Philippe, elle était tombée sur l’enveloppe expédiée de Trinité-et-Tobago, décachetée et oubliée sur le lavabo de la salle de bains. Elle n’avait pas résisté et avait regardé. Elle l’avait fait presque sans y penser, avec cependant la sensation diffuse d’ouvrir une boîte de Pandore. À l’intérieur, elle était tombée sur un relevé bancaire mentionnant un virement de trois cent mille dollars versés sur le compte de M. Philou. Brutalement, ce nom enfoui dans les limbes de sa mémoire avait resurgi d’un passé lointain. Il l’avait frappée comme un coup de massue. Elle en avait eu les jambes coupées et avait dû s’asseoir sur le rebord de la baignoire. Au début de leur histoire, ils s’amusaient à s’appeler ainsi. Phi pour Philippe, Lou pour Louise. À eux deux, ils étaient les Philou. À cet instant, ce jeu entre amoureux se révélait d’une ironie glaçante. Louise avait eu l’impression que son sang ne remontait plus jusqu’au cœur. Incapable de travailler ni de penser à autre chose, elle était allée dans le bureau de son mari. Elle avait fouillé partout à la recherche d’autres documents compromettants. Elle n’avait rien trouvé. Mais dans sa nervosité, elle avait fait tomber des dossiers empilés sur la table. Les feuilles s’étaient éparpillées au sol parmi lesquelles étaient cachées les photos de Mathilde. Sur la plus vulgaire, l’assistante avait écrit au feutre : « Bon anniversaire, mon chéri. »
Le soir, à son retour du ministère, Philippe avait assez rapidement concédé être intervenu dans les tractations pour l’acquisition d’un groupe de presse très convoité. Comme tout le monde, Louise avait suivi l’affaire dans les journaux. Selon les jours, les rumeurs couraient sur le rachat soit par le concurrent direct de Pressinvest, soit par un industriel, soit par un magnat russe, soit par une entreprise américaine de télécommunication. Ce qui, d’après son mari, expliquait les trois cent mille dollars et le compte de M. Philou. Mais l’argent n’était pas à lui, il n’agissait qu’en tant qu’intermédiaire, il ne pouvait pas en dire davantage, secret professionnel, et ce nom n’avait rien à voir avec eux, où allait-elle chercher des idées pareilles, enfin oui, il l’avait donné sans réfléchir, d’ailleurs tout ça ne la regardait pas, et depuis quand se permettait-elle de fouiller dans ses affaires, de lire son courrier ? Quant à sa liaison, il avait nié avec fermeté. Puis il s’était réfugié dans les insultes. Pour autant, Louise, ne croyant pas un mot de son histoire d’intermédiaire, ne l’avait pas lâché : Depuis quand touchait-il des pots-de-vin ? Possédait-il d’autres comptes frauduleux ? Qui avait approvisionné celui-ci ? Pierre Bergot, son ami connu pour racheter des entreprises fragilisées, les dépecer en laissant sur le carreau les trois quarts des salariés avant de les revendre avec une plus-value juteuse ? Pour que l’homme d’affaires s’enrichisse encore davantage, ou qu’il étende son influence à travers journaux et sites web ? Et Philippe, qu’attendait-il en retour ? L’argent n’était sûrement pas sa seule motivation. Soutenu par une presse tombée entre des mains reconnaissantes, sans doute espérait-il un portefeuille à la hauteur de ses ambitions ?
– Tais-toi ! avait hurlé Philippe. Tu as toujours détesté Pierre, on se demande bien pourquoi. Son unique tort est de réussir ce qu’il entreprend.
– Je t’ai connu avec des convictions. Tu disais vouloir te rendre utile, tu te souviens ? Mais c’était dans une autre vie !
– Tu as raison, Louise, une autre vie. Ta vision du monde est pathétique. Puérile, naïve et pathétique. Tu es dépassée, hors des réalités. Tu es juste devenue vieille.
– Je m’en vais.
– C’est ça, barre-toi !
– Léo, tu as pensé une seconde à lui ? Tu te rends compte des risques que tu lui fais courir ? Que tu nous fais courir ?
– Tu es encore là ? Qu’est-ce que tu attends ? Tu sais où se trouve la porte.
– Tu es d’une inconséquence sidérante ! Ton fils s’élance dans la vie, et toi tu ne trouves rien de mieux que de salir son nom.
– Salir son nom ? Le pauvre petit ! Oui, un père au service de l’État, ça doit être dur pour lui !
– Qu’est-ce que tu lui diras lorsqu’il découvrira ce que tu as fait, lorsqu’il confrontera tes actes à toutes les leçons de morale que tu as pu lui faire ?
– De quoi tu me parles, ma pauvre ?
– Tu espères vraiment passer entre les mailles du filet ? On est au vingt et unième siècle, tout finit par se savoir et l’heure n’est plus aux indulgences. Les affaires Cahuzac ou Fillon, tu en as entendu parler ? Tu as vu dans quel état ils en sont sortis, eux et leurs familles ?
– Ça n’a rien à voir.
– Vraiment ? Tu te crois plus malin que les autres ? Même si tu n’es pas ministre, et tu n’es pas près de le devenir avec tes magouilles, tu restes un homme public et tu fais partie du gouvernement.
– Cet argent n’est pas à moi, je te le répète.
– Je comprends maintenant tes allers et retours aux États-Unis ces dernières semaines. Et je suppose que tu réglais tes affaires dans les îles accompagné de ta maîtresse. À ce stade d’ailleurs, pourquoi te gêner ?
– Arrête avec ça. Mathilde est amoureuse de moi, ce n’est pas ma faute. Au demeurant, elle fait très bien son travail. Mais il ne s’est jamais rien passé entre nous. Jamais !
– Quel dommage ! Une femme qui porte si bien le rouge et le noir ! Mais attention, prends bien soin de ne pas la décevoir. Elle t’a accompagné dans ton paradis fiscal, j’imagine qu’elle n’a aucun doute sur ce que tu allais y faire. Et une femme délaissée peut faire des ravages. La vengeance par dénonciation, c’est un grand classique. Remarque, comme ça, la boucle serait bouclée.
– Tu menaces de me dénoncer ?
– Je parle de ta maîtresse.
– Tu m’emmerdes. Tu ne sais rien. Tu n’as aucune idée de rien. Tu imagines ce qui t’arrange.
– En quoi ça m’arrange de découvrir que mon mari est un escroc ?
– Un escroc, carrément ! Tu deviens imaginative. Je pensais que tu te cantonnais aux romans psychologiques.
Louise en avait assez entendu. Elle était partie dans la chambre en fermant la porte derrière elle. Elle entendait Philippe s’agiter dans l’appartement. Elle était restée longtemps sous la douche. Un peu plus tard, elle était allée chercher son portable dans le salon. Philippe ronflait sur le canapé, pris du sommeil des innocents.
Jeune homme, il avait eu un parcours atypique. Après Sciences Po, au lieu de filer directement à l’ÉNA, il était parti en Inde seul avec son sac à dos. Il avait sillonné le pays jusqu’à New Delhi où il avait travaillé plusieurs mois dans une organisation humanitaire. Puis il était rentré en France et avait repris ses études. Louise l’avait rencontré trois ans après, mais elle avait vu les photos de lui, cheveux longs, peau brûlée et regard fiévreux. Elle était tombée amoureuse de cet homme capable du grand écart, à la fois aventurier et étudiant acharné. Elle y avait vu le signe d’une personnalité complexe, et leurs premières années avaient été solaires et imprévisibles. La liberté de Philippe, ses emportements, ses idées inclassables dénotaient parmi les jeunes énarques. Mais il était rentré peu à peu dans le moule, et son ambition l’avait éloigné de ses idéaux. Au fil du temps, sa curiosité et son altruisme avaient été remplacés par un intérêt exclusif pour les agitations du microcosme politique. De son côté, Louise avait continué à écrire, à s’occuper de Léo, à être heureuse. Sans doute heureuse. Car l’insatisfaction s’était instillée dans ce bonheur tranquille, rongeant doucement ses certitudes. Lorsque le constat d’échec l’avait rattrapée, elle s’était figée dans une panique silencieuse. »

Extraits
« Louise Voileret, l’écrivain des beaux quartiers a toujours su merveilleusement bien s’entourer, Dès le lycée, elle a noué des liens avec Pierre Bergot, aujourd’hui nouveau propriétaire de Pressinvest. Étudiante à la Sorbonne, elle fait tout naturellement un stage d’été au Figaro, bon sang ne saurait mentir. Le service littéraire accueille la jeune stagiaire quand d’autres passent leur été à travailler dans un fast-food, On ne s’étonnera donc pas de voir son premier roman publié deux ans plus tard. Puis elle épouse Philippe Dumont, bomme politique réputé pour son puissant réseau. N’en jetez plus! Pourtant, il lui en faut davantage. Pressinvest est à vendre. L’opportunité est trop belle. Elle fait le lien entre M. Bergot et son mari. Ce dernier ouvre les bonnes portes, ignorant le conflit d’intérêts. De son bureau de Bercy, rien n’est plus simple, L’homme d’affaires saura remercier Mme Voileret le moment venu, elle peut attendre sereinement le renvoi d’ascenseur. » p. 60

« Au-delà du défoulement, la haine est devenue un moyen d’expression comme un autre. Elle semble sans limites, banalisée, décomplexée, auto-justifiée et nourrie par le conspirationnisme et la misère humaine. » p. 137-138

« Romancière, elle avait jusque-là compté sur un mélange d’inconscience et d’enthousiasme. Elle s’était employée à oublier que personne n’attendait ses livres et que tant d’autres en avaient écrit de bien meilleurs, de plus brillants, tout en se laissant porter par l’évidence de son désir à s’emparer des mots pour les plier à son seul plaisir. Mais après l’implosion des derniers mois, elle n’est pas certaine de savoir recoller les morceaux. Pas sûre de retrouver cette légèreté. L’écriture est une mécanique fragile. » p. 174

À propos de l’auteur
JEANNERET_anais_©SylvieCesarAnaïs Jeanneret © Photo Sylvie César

Anaïs Jeanneret a publié plusieurs romans dont Les Yeux cernés, Les Poupées russes, La Traversée du silence, La solitude des soirs d’été, prix François-Mauriac de l’Académie française 2014 et Nos vies insoupçonnées. (Source: Éditions Albin Michel)

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Là où nous dansions

PERRIGNON_la-ou-nous-dansions  RL_2021  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix RTL-Lire 2021

En deux mots:
De 1935, quand a été décidé la construction du quartier du Brewster Douglass Project à Detroit à 2013, quand commence sa démolition, plusieurs générations de noirs américains vont se succéder dans cet endroit devenu le symbole d’une ville qui se déclarera en faillite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Detroit, grandeur et décadence

En retraçant, de sa construction à sa démolition, la vie d’un quartier de Detroit, Judith Perrignon nous offre bien davantage qu’une tranche de vie américaine. Ici, le capitalisme triomphant se double d’une violence économique, les rêves d’émancipation se heurtent au racisme.

«Peut-être que cette ville n’est plus qu’une vieille histoire, un roman américain démodé, et je suis dedans, prêt à être écrasé quand on refermera. CLAC!» Nous sommes le 8 août 2013, le jour où les autorités lancent les travaux de démolition du Brewster Project, quartier emblématique de Detroit où ne logent plus que des animaux qui ont trouvé refuge dans les ruines. Quelquefois, les aigles sont dérangés par des intrus venus leur livrer un cadavre, comme celui de ce «Frat Boy», à qui la police essaie de donner une identité. Ira a grandi là, est devenu flic, et peut aujourd’hui raconter la ville de l’automobile, sa grandeur et sa décadence, jusqu’à la bankruptcy, la faillite.
Une histoire qui commence le 9 septembre 1935, lorsque Joséphine Gomon débarque du train présidentiel avec Eleanor Roosevelt. L’épouse du président et la responsable des constructions viennent annoncer le remplacement des taudis par un ensemble d’immeubles en dur, un projet destiné à concrétiser la promesse du président d’offrir un toit à tous, peu importe la couleur de peau.
C’est là que les ouvriers des usines automobiles vont pouvoir emménager avec leurs familles, c’est là que des générations vont pouvoir rêver à un avenir meilleur. C’est aussi là que, au début des années 1960, des talents musicaux vont éclore: The Miracles, Martha and the Vandellas, The Marvelettes, Mary Wells, The Contours, Marvin Gaye, The Supremes. Tous ou presque signeront dans l’usine à tubes qu’est la Motown de Berry Gordy. Un petit prodige aveugle attend son tour, Stevie Wonder. Au comptoir d’un Coney Island Patty Smith rencontre Fred Smith… Mais c’est sans aucun doute l’histoire de Diana Ross qui symbolise au mieux le drame de Détroit. Dès que la réussite pointe le bout du nez, on renie ses origines et ses amies Florence Ballard, Betty McGlown-Travis _ avec lesquelles elle avait formé son premier groupe, The Primettes et Mary Wilson ou encore Betty Travis, on efface autant que faire ses peut ses racines.
Ira connaît mieux que personne ce vieil eldorado. Il va être le témoin de l’histoire de ce quartier, va le voir se transformer au fil des ans et se dégrader «comme dans chaque rue de cette ville pleine d’ombres et de fantômes qui s’agitent sur les trottoirs aujourd’hui défoncés du passé».
Avec sa collègue Sarah, spécialisée dans la reconnaissance des corps, il va tenter de retrouver qui est ce Frat Boy et qui sont ses assassins. Une enquête que l’on peut voir comme un symbole que Judith Perrignon, en journaliste talentueuse, a pris soin de solidement documenter. Les remerciements à la fin du roman à Ira Todd et Sarah Krebs, membres de la police de Detroit, venant confirmer son travail très minutieux qui a sans doute commencé avec la lecture d’un fait divers relatant la mort du graffeur français connu sous le nom de Zoo Project.
Roman sur les rêves et les espoirs, Là où nous dansions est d’abord le roman de la violence économique, d’un combat inégal qui, à l’image des bulldozers qui ont rasé le Brewster Project, entend faire sombrer dans l’oubli des milliers d’âmes.

Playlist


The Supremes The 25 best songs


The Miracles Greatest hits


Matha and the Vandellas The Definitive Collection


The Marvelettes Please Mr. Postman


Mary Wells Greatest hits


The contours The very best of


Marvin Gaye Best songs of all time

Là où nous dansions
Judith Perrignon
Éditions Rivages
352 p., 20 €
EAN: 9782743651695
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, à Detroit dans le Michigan.

Quand?
L’action se déroule de 1935 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Detroit, 2013. Ira, flic d’élite, contemple les ruines du Brewster Douglass Project où s’est déroulée son enfance. Tant d’espoirs et de talents avaient germé entre ces murs qu’on démolit. Tout n’est plus que silence sous un ciel où planent les rapaces. Il y a quelques jours, on y a découvert un corps – un de plus.
Pour trouver les coupables, on peut traverser la rue ou remonter le cours de l’Histoire. Quand a débuté le démantèlement de la ville, l’abandon de ses habitants ?
La prose puissante de Judith Perrignon croise ici les voix, les époques, les regards, l’histoire d’une ville combative, fière et musicale que le racisme et la violence économique ont brisée.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
LiRE – Le magazine littéraireFrance Inter – Popopop (Antoine de Caunes)
Blog Froggy’s delight 

Les premières pages du livre
« 8 août 2013
J’ai vu l’aigle à tête blanche tourner au-dessus du Project, l’autre jour. L’immeuble où j’ai grandi est devenu l’abri des rapaces. Il y a tout ce qu’il faut là-haut, dans les étages, vêtements déchirés, fauteuils défoncés, cloisons affaissées, fils arrachés, télés renversées, capotes usées, tout le reliquat, toutes les fibres de nos vies pour tisser le nid de notre emblème national.
Mâle et femelle le fabriquent ensemble.
C’est écrit dans cette vieille encyclopédie que j’ai entre les mains.
Ils l’installent près d’une étendue d’eau, sur une falaise, un buisson ou dans un arbre. Faudrait peut-être ajouter qu’une bonne vieille dalle de béton à l’abandon près d’une rivière peut aussi faire l’affaire.
Mais ce livre est trop ancien pour avoir envisagé notre déclin.
C’est pour ça que je viens ici, chez John King. Des étagères de bois remplies jusqu’à la gueule, des bouquins d’occasion à l’infini sur quatre étages, écrits par de plus optimistes que nous. D’ordinaire, je fréquente le rayon des polars, c’est plein d’histoires plus compliquées à résoudre que les miennes, mais aujourd’hui j’ai pris la travée d’en face, la numéro 7, j’ai tiré la ficelle du néon au plafond, et j’ai regardé les titres sur les tranches : Oiseaux du monde, Oiseaux du désert, Oiseaux des villes et des villages, Oiseaux américains en couleur, Oiseaux du Canada et du nord des États-Unis. J’ai choisi celui-là.
Reprenons.
La reproduction se déroule d’avril à août. Les couples se reforment chaque année pour la parade nuptiale, ils s’accrochent par les serres, ils tournoient en plein ciel, se laissent tomber et se séparent juste avant de toucher le sol. Les deux partenaires sont fidèles l’un à l’autre tout au long de leur vie.
Tout au long de leur vie !
Valent mieux que nous, les aigles.
Je me rappelle des cris qui s’échappaient de la cour, de maman qui soupirait,
Le point faible ici, c’est les pères.
Le mien compris. On habitait au deuxième étage de la tour 303. Appartement 2046.
Ça n’a plus beaucoup d’importance, les numéros. Comme les fenêtres d’ailleurs, il n’y en a plus depuis longtemps. Les oiseaux entrent sans se demander si c’était là une cuisine ou une chambre, c’est chez eux, c’est l’été, ils pondent. Pendant que d’autres tuent. On a trouvé un corps, là-bas, au pied des tours, la semaine dernière. Une balle en pleine tête.
Et moi, vieux flic d’élite de la ville, je suis là, le cul posé sur des caisses entre deux étagères de chez John King, à traquer les habitudes de l’aigle à tête blanche dans un bouquin poussiéreux. Il n’a pourtant commis aucun crime, à part s’être posé chez nous quand tout le monde a fini par partir.
Ce matin, le maire a enfilé son costume, puis son long manteau tout droit sorti des années 1950. Étrange, cette façon qu’il a de vouloir ressembler à un lieutenant de Luther King. Il est trop tard. Un conseiller d’Obama était à ses côtés. C’est pas si mal. Le gouvernement fédéral lâche six millions de dollars pour raser le Brewster Project. Alors « 3, 2, 1, let’s go ! » ont décompté le maire et le type de Washington dans le micro. Les mauvaises herbes caressaient doucement les ourlets de leur pantalon. J’ai vu ça à la télé. Puis la mâchoire d’une pelleteuse s’est abattue sur le toit d’un vieux condo de deux étages qui semblait en carton. Quelques journalistes filmaient avec leur téléphone. Le maire a dit,
– C’en est fini du Brewster Project, paradis des criminels.
Il n’a pas mentionné le corps retrouvé l’autre jour. Les journalistes ne l’ont pas évoqué. Ça ne nous surprend plus. Nos habitudes nous rongent. Moi le premier. J’ai envoyé en taule trop de copains d’enfance. J’ai pensé à Tim en regardant la pelleteuse. Il a grandi au-dessus de chez moi. Est-ce qu’il a vu la démolition depuis sa cellule ? Il me le racontera peut-être un de ces jours dans une de ses lettres. Il m’écrit. Il ne m’en veut pas de l’avoir coincé, il me remercierait presque.
Ça a été tellement simple ce jour-là. Avec les collègues, il niait tout en bloc, se murait dans le silence. Moi, il m’a tout de suite reconnu, même s’il y avait un moment qu’on s’était perdus de vue.
Ira ! il a dit.
Ouais, Tim, ça fait un bail. J’aurais préféré te revoir ailleurs.
Je lui ai parlé du bon vieux temps au Project, on a ri de nos virées, de l’ascenseur qui tombait en panne, on s’est remémoré quelques noms, et je ne sais pas pourquoi il s’est rappelé cette fois où ma mère l’avait embarqué avec nous à la bibliothèque municipale sur Woodward Avenue. Elle nous y conduisait tous les dimanches, moi et mes frangins, à l’heure des enfants. Ça faisait une bonne marche depuis le Project, deux miles pas plus, mais qui semblait contenir des siècles, nous mener vers d’étranges faveurs. Une fois arrivés, c’était comme si un château nous ouvrait ses lourdes portes cuivrées, laissait des gosses noirs et minuscules traîner leurs pieds sur son marbre et grimper ses massifs escaliers de pierre. Tim s’en est souvenu dans mon bureau trente ans plus tard. Au bout d’un quart d’heure à discuter, je lui ai tendu une cigarette.
Tu veux me dire la vérité ? je lui ai demandé.
Oui. Parce que ta mère m’a traité comme un être humain.
Et je l’ai revu dans la bibliothèque qui se baladait la nuque en arrière, ce n’était pas les livres qu’il regardait, c’était les plafonds sculptés, les fresques et les fenêtres si hautes, les colonnes que nos deux bras ne pouvaient pas enlacer, et qui soutenaient l’autre versant du monde.
Il m’a avoué dix-huit meurtres. Dix-huit. Avec dans le regard quelque chose de familier. Tim, quoi. Devenu tueur à gages. Alors, moi, je surveille les oiseaux.
Le livre dit que l’aigle recherche les zones les plus sauvages, qu’il ne vit pas à moins d’un kilomètre des zones les plus faiblement peuplées par l’homme. C’est dire l’ambiance par ici.
Aux infos ce matin encore, c’était comme un chœur d’église. Ou comme le lancement de je ne sais quelle guerre dont notre grand pays a le secret. Bankruptcy ! Ils n’ont plus que ce mot-là à la bouche. Detroit vient d’être déclarée en faillite, ça fait les titres dans tout le pays, même à l’étranger. La belle affaire ! Oh, mon Dieu, ça y est ! Le frisson de la crise, de la rouille, du crime, de l’effondrement. Mais quoi ? Tout ça c’est bon pour ceux qui vivent loin d’ici. Nous autres, toutes races confondues, je veux dire hommes et animaux, ça fait longtemps qu’on l’a compris. C’est sauvage, Detroit. L’aigle à tête blanche est en ville. On a aussi repéré un félin bien trop grand pour être un chat dans les quartiers est, la semaine dernière. Bankruptcy, ça alors ! Quelle surprise ! C’est un mot d’ordre ou une prière ? Cette ville, depuis qu’elle respire mal, c’est comme un corps malade mis en quarantaine, un héros national qui a mal tourné et s’en va sans avoir remboursé ses dettes. Ils veulent récupérer leur fric. C’est ça leur mise en faillite. Récupérer la ville surtout. Ils ont nommé un manager. Quant au maire et au gouvernement, c’est-à-dire ceux qu’on a élus, ils n’ont qu’à se charger des ruines et du nettoyage.
Il a du temps, l’oiseau. Qu’il ponde. La démolition va être longue. La pelleteuse a commencé par les immeubles de deux étages, après ce sera la tranche des trois étages. Pour nos tours, il faudra de l’explosif. Elles vont donc nous narguer encore quelques mois. Elles seront toujours là, quand l’aigle, sa femelle et leur portée migreront vers le sud. Toujours là, sous la neige de février. Elles sont têtues. Un vrai distributeur à incendies et à junkies. Le maire a dit, Nous n’oublierons jamais ce que le Brewster Project a représenté pour tant de gens ici. Moi, ça me laisse de marbre. Et je suis bien content que ma mère ne soit plus de ce monde.
Elle aurait pleuré.
Mais elle serait heureuse de me voir chez John King, parmi les bouquins. C’est bien ici, c’est même mieux que la bibliothèque municipale sur Woodward, il n’y a rien qui t’écrase, rien de savant, c’est nous, notre poussière, nos parquets usés, nos vieilles bibles, nos grands et nos mauvais écrivains, nos musiciens, nos vedettes, nos stars, nos animaux, nos recettes de cuisine. 15 dollars, l’encyclopédie des oiseaux d’Amérique du Nord. Je la prends, elle est belle, avec son tissu délavé et ses gravures à chaque page. Je redescends. Les livres débordent jusque dans l’escalier. Y a aussi quelques croûtes, des peintres du dimanche qui ont tenté un portrait de Hendrix ou de Kennedy. C’est notre grenier, John King. Aucun système informatique n’a répertorié ce qui est ici. Faut chercher, suivre les étiquettes, les genres, les tranches alphabétiques, tout est écrit à la main. Nos vies, nos rêves, nos cauchemars sont dans ces milliers de livres.
Pietro est derrière la caisse aujourd’hui. Il m’offre son sourire réservé aux habitués. Il me fait l’effet d’une marguerite, tant il est grand, fin, pâle. J’ai déjà mon billet de 20 dollars en main que j’aperçois les beaux visages de Diane, Mary et Flo sur la pile des livres fraîchement arrivés et pas encore triés, à côté de lui. Elles n’ont pas vingt ans. Le regard brillant. Elles sourient, l’air de me dire, Ira, ne t’en va pas sans nous, Ira, emporte-nous ! Surtout Flo. Elle demande toujours plus, Flo. Diane regarde ailleurs. Mary est assise entre elles deux comme toujours. Je feuillette les premières pages. Chapitre I : Trois filles du Project.
O.K., les filles ! Je vous embarque, on a grandi ensemble. Je prends les oiseaux et vous. Que le meilleur gagne ! Mais promettez-moi de me faire rire, pas de me faire chialer. Nous n’avons pas vu nos parents en pleine parade amoureuse tournoyer dans le ciel, nous les avons même rarement vus ensemble et nos appartements n’étaient pas les plus beaux nids d’Amérique du Nord, mais vous êtes devenues des stars et moi un flic couvert de récompenses. Dans sa dernière lettre, Tim m’a écrit, Les copains sont fiers de toi.
Je lâche 32 dollars à Pietro qui semble plutôt surpris de mes choix mais se passe de commentaire. C’est trop long à expliquer, il le sait bien. Je sors. L’immense gant peint sur la façade extérieure s’écaille sans disparaître. Ici, il y a bien longtemps, on fabriquait des protections industrielles, des tenues d’ouvrier et de pompier. Maintenant on lit. Peut-être bien que cette ville n’est plus qu’une vieille histoire, un roman américain démodé, et je suis dedans, prêt à être écrasé quand on le refermera. CLAC !

9 septembre 1935
Il est presque 7 heures et demie ce matin-là quand le train ralentit en gare de Detroit. Il fait déjà grand jour. Le manteau mou que Josephine Gomon a enfilé sur sa longue robe couleur crème lui glisse sur les épaules, ne demandant qu’à tomber, trop lourd, trop chaud, mais elle le rajuste quand le train freine devant elle. Qu’il lui semble nu, terne comme une salle de spectacle un jour de fermeture. C’est le train du président mais sans le président, sans fanion, sans but électoral, sans fanfare pour l’accueillir. Un ruban délavé et poussiéreux court le long de la plateforme arrière. La portière s’ouvre, Eleanor Roosevelt apparaît, souriante, elle fait signe à Josephine Gomon de la rejoindre, laquelle s’exécute, saluant à peine les trois collaborateurs qui l’ont accompagnée. Et le train redémarre aussitôt, train fantôme, inscrit sur aucun panneau, deux wagons noirs derrière une locomotive crachant sa fumée présidentielle, ni plus blanche ni plus épaisse qu’une autre, abritant la première dame et la responsable du logement public de la ville. On dirait que deux bonnes femmes viennent de détourner la diligence.
– C’est enfin le grand jour, se réjouit Josephine en se débarrassant de son manteau sur le dossier d’un fauteuil. C’est formidable que vous puissiez utiliser ce train pour venir, je le revois passer par ici il y a trois ans, quel succès ! Quelle foule !
– Eh oui, chère Josephine ! Franklin et sa petite équipe de conseillers feraient n’importe quoi pour ne pas m’avoir dans leurs pattes à Washington. Je veux le train ? J’ai le train ! Jusqu’en Chine si je veux ! Pourvu que je sois loin ! Installez-vous et prenez un peu de thé.
– Appelez-moi Jo, comme tout le monde.
– Pour être franche, je préfère Josephine. Cette façon qu’on a de tout raccourcir… Et puis le jour où vous serez élue maire de cette ville, il faut que l’on entende clairement sonner votre nom. Jo-se-phi-ne. Que l’on sache qu’une femme a été élue maire d’une des plus belles et des plus grandes villes américaines.
– Ne vous faites aucune illusion sur mon destin politique !
– Ce que nous allons faire aujourd’hui portera ses fruits et vous pourrez vous en prévaloir à l’avenir !
– Ce sera pire encore ! J’aurai contre moi la sainte alliance des Églises et des propriétaires fonciers ! Vous savez d’ailleurs que le juge fédéral a choisi de statuer aujourd’hui sur la réquisition des terrains ? Les propriétaires et leurs avocats sont déchaînés alors qu’on leur a proposé plus que ça ne vaut !
– Nous aurions doublé la mise que ça n’aurait rien changé. C’est la nature même des logements que nous voulons construire qu’ils n’acceptent pas. Mais on va tenir.
Elles rient, moins sûres de leurs prédictions que de leurs beaux rôles, tandis que leur chignon se relâche doucement dans leur nuque. Sans qu’elles s’en aperçoivent, leurs visages face à face se répètent dans un miroir accroché de l’autre côté du wagon, ainsi que la théière, les deux tasses au bord argenté, et quelques pages de notes posées entre elles. Elles rient du haut de cet âge qui ne vous commande plus de séduire, ni de vous faire épouser, puis d’enfanter. C’est fait, c’est derrière elles, avec beaucoup d’enfants et plus ou moins de bonheur. Elles n’ignorent rien de la vie, de la société, elles n’en détestent pas les obstacles, au contraire, ils décuplent leur énergie, l’ampleur de leurs mouvements.
– Et tous ces gens dont on va raser les maisons, comment les relogerez-vous en attendant ? demande la première dame
– Nous y travaillons, ce sera du provisoire, mais de toute façon plus confortable que leurs taudis actuels. Vous verrez, Eleanor, comme la foule est impatiente de vous entendre annoncer la construction de ces nouveaux appartements.
– Hall ne cesse de me dire la même chose !
– Votre frère nous est d’un précieux concours. Il n’est pas comme tous ces contrôleurs de gestion ordinaires. Il est tellement… comme vous en somme ! Audacieux ! Progressiste !
– Nous sommes pourtant les enfants d’une vieille famille, soupire la première dame évasive.
Josephine Gomon la regarde qui réduit en morceaux un gâteau dont elle ne picore que quelques miettes. Eleanor est née Roosevelt. Elle forme depuis longtemps, avec son mari qui est aussi son cousin, un attelage plus politique que conjugal. Elle écrit, elle parle, elle aime qu’on dise qu’elle en fait trop, qu’on s’offusque de ses pantalons et de ses knickers, comme pour perpétuer le trouble qu’elle devina très jeune dans le regard de sa mère qui ne la trouvait pas belle. Elle s’en fit un compagnon plutôt qu’un ennemi. Sans le dégoût maternel, elle ne serait sans doute pas dans ce train qui traverse discrètement les plaines du Michigan juste après le lever du jour.
Une heure plus tard, il ralentit en gare de Jackson sous l’œil de quelques badauds abasourdis. Les deux femmes en descendent et s’engouffrent dans une voiture direction Grass Lake. Après quelques kilomètres de route aux courbes douces et bordées d’arbres, les voilà devant un cottage de bois blanc. Hall est en short devant le portail pour accueillir les visiteuses. Il embrasse sa sœur Eleanor sans faire de manière, et, sans prêter attention aux quelques journalistes et photographes qui rôdent depuis l’aube, entraîne ses invitées vers l’intérieur. Les volets sont à peine entrouverts, sans doute pour préserver la fraîcheur, mais Eleanor ne peut s’empêcher d’y voir les signes d’une maison moins habitée, désertée par les fêtes et les soirées que Hall aimait tant donner. Son deuxième mariage bat de l’aile à son tour. Et les petits vaisseaux sanguins qui rampent dans les yeux de Hall trahissent la compagnie de l’alcool. Eleanor l’observe sous ses paupières tombantes. Cela fait si longtemps maintenant qu’ils forment une fratrie d’orphelins, depuis toujours presque, puisqu’elle avait dix ans et lui trois quand leur père est mort, deux ans après leur mère. Il avait fait jurer à sa fille aînée de veiller sur son petit frère. Elle a tenu son rôle, accompagné Hall tel un chaperon lors de son premier jour à l’université, approuvé son mariage, puis son divorce. Elle a toujours guetté en lui les démangeaisons d’une enfance gâchée, se demandant sans cesse pourquoi d’une même histoire, d’un même socle familial, certains glissent vers une irrémédiable tristesse, tandis que d’autres, au contraire, accélèrent et s’échappent. Au moins Hall avait-il fait le choix d’être bavard et volubile. Silencieux, elle aurait peut-être fini par s’en éloigner.
– Tu verras, dit-il à sa sœur avec un brin d’excitation dans la voix, Detroit saura t’accueillir, c’est une ville pour toi !
Il leur suggère de s’installer à l’ombre sur l’une des terrasses. Le jardin bruisse du chant des oiseaux et sent l’herbe fraîchement coupée. Hall commande des citronnades et du café à son majordome, puis jette dédaigneusement le Detroit Free Press du jour sur la table.
– Ça ne leur plaît pas, notre plan de logements publics flambant neufs pour les Noirs de la ville. Aujourd’hui, ils se contentent de donner le programme de ton déplacement en bas de la page 8 ! Mais demain, ils seront bien obligés de te mettre en Une.
– J’ai l’habitude, soupire Eleanor.
– Mais tu vas voir la foule. Les Blancs ! Puis les Noirs ! Ils t’attendent ! Les vrais travailleurs, en tout cas. Il y a trois ans, soixante mille gars défilaient en chantant L’Internationale sur Woodward Avenue. Pas commun en Amérique ! N’est-ce pas, Jo ? Et tu connais les chiffres des dernières législatives à Detroit. Une écrasante victoire démocrate alors que la population crève littéralement de faim depuis six ans. Les gens en bavent ici, mais ils prient le saint New Deal ! Ils savent que l’État-providence des Roosevelt sera plus efficace que le Bon Dieu ou Henry Ford pour leur apporter des chaussures neuves ou du poulet frit.
Hall parle des Roosevelt au pluriel. Le président est à la fois son cousin et son beau-frère, et il y a déjà eu l’oncle Theodore à la Maison-Blanche. C’est comme une toile familiale où il a sa place, un rôle, surtout aujourd’hui.
– D’ailleurs Johns, l’avocat des propriétaires qui refusent de céder leur terrain pour le Brewster Project, tu l’as entendu, Eleanor ? reprend-il. Il est vent debout mais il est prudent, il ne dit jamais de mal de toi, tu es trop populaire. Il dit juste que des socialistes te manipulent et se servent de toi qui as si bonne réputation, bla bla bla…
– Ça aussi, j’ai l’habitude.
– Et… Et… Attends un peu ! Je reprends le journal tellement c’est savoureux ! « Et spécialement ici dans le Michigan qui a la réputation d’être truffé de rêveurs qui prolongent la crise en attaquant le droit de propriété et le marché » !
– On est bien d’accord ? On annonce à la presse que le gouvernement fédéral débloque six millions de dollars pour construire les premières habitations et qu’ensuite la ville prendra le relais ? demande Eleanor, soudain soucieuse de l’heure qui tourne et d’un discours encore à peaufiner.
– Oui, Eleanor, bientôt la ville prendra le relais des fonds fédéraux. Henry Ford va même lui accorder un prêt.
– Je croyais qu’il détestait notre New Deal ?!
– Oh oui ! ajoute Josephine, il le hait profondément. Mais je me suis chargée de lui expliquer que si ce n’était pas lui qui prêtait, des banquiers de New York se feraient un plaisir d’endetter sa chère ville, et y prendraient le pouvoir. Faut juste lui parler dans sa langue.
– Et puis, ajoute Hall, avouons que tout le monde y trouve son compte. Il arrive chaque jour en ville par le train tellement de négros venus du Sud pour trouver du travail, que beaucoup de gens préfèrent que le gouvernement les loge, plutôt que de les voir s’installer à côté de chez eux. Chacun son territoire !
L’ombre recule sur la terrasse de ce cottage bourgeois où l’on croit pouvoir atténuer la misère des hommes. Hall relit le discours de sa sœur, lui fait ajouter quelques chiffres, un risque de tuberculose sept fois plus élevé dans les taudis noirs, une mortalité infantile deux fois et demie plus importante, puis il est temps de ramasser les papiers sur la table. Eleanor s’éclipse dans les étages. Elle en revient vingt minutes plus tard, le chignon resserré, et vêtue d’une tunique de soie colorée aux manches bordées de fourrure. Josephine la félicite et lui assure que les femmes de Detroit apprécieront la modernité de sa tenue. Il est 11 heures lorsqu’elles repartent. Hall promet de les rejoindre très vite.
– Je ne veux pas rater ça !
Et c’est vrai. Une clameur s’élève sur Michigan Avenue quand la voiture de Mrs. Roosevelt apparaît au coin de Telegraph Street, escortée de motos à l’avant et à l’arrière. La première dame se redresse, agite la main, geste banal des dirigeants en tournée. Tout semble calme et bien réglé. Mais la tension est palpable. »

Extrait
« Ça fait si longtemps que dure ce paisible carnage, La ville rétrécit, on le sait bien. Un quart de la population est parti ces dix dernières années, Le vide avance, il mange consciencieusement cette vieille frimeuse et besogneuse qu’a été Detroit, qui se vantait d’avoir édifié le plus haut building, la plus grande gare, le plus grand magasin au monde, Pourquoi se mesurer à lui? Ce qui compte, c’est ce qu’on fera ce soir, où on va atterrir, dans quel bar, dans quel lit, devant quel film. Sarah et Jeff sont sur le canapé, une pizza de chez Supino est posée sur la table, qu’ils mangeront tout à l’heure, Les rayons du soleil couchant leur font du bien. Jeff s’est servi un whisky. Sarah lui a raconté ce qui s’est passé, l’erreur commise. Merde, a-t-il dit les dents serrées. Puis rien. Parce qu’il y a comme ça des gestes simples qui ruinent tout. Parce qu’il déteste cette histoire. »

À propos de l’auteur

PORTRAITS

Judith Perrignon © Photo Frédéric Studien

Judith Perrignon est journaliste et romancière. Elle a notamment publié Les Faibles et les Forts (Stock, 2013) et Victor Hugo vient de mourir (L’Iconoclaste, 2015). (Source: Éditions Rivages)

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Sous le ciel des hommes

MEUR_sous-le-ciel-des-hommes  RL2020

En deux mots:
Après avoir parcouru les points chauds de la planète, Jean-Marc Féron, journaliste et écrivain, veut publier un récit plus intimiste, en racontant sa cohabitation avec un réfugié qu’il accueille chez lui, dans le grand-duché d’Éponne. Une expérience qui va révéler les maux de ce pays prospère au cœur de l’Europe.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ma cohabitation avec Hossein

Dans son nouveau roman Diane Meur confronte un réfugié à un écrivain-journaliste installé dans un Grand-duché au cœur de l’Europe. Et il va s’en passer des choses Sous le ciel des hommes !

Notre société n’est-elle pas arrivée à un point de bascule? Le système sur lequel s’est bâtie la prospérité du Grand-Duché d’Éponne n’est-il pas en train de s’effondrer? Dans ce petit confetti du cœur de l’Europe le défi climatique et la question des réfugiés constituent les premiers signes d’un dérèglement que Diane Meur va scruter de près dans son nouveau roman construit autour de deux œuvres en gestation. Le livre-témoignage d’un journaliste qui, après avoir parcouru le planète, a l’idée d’accueillir un réfugié chez lui et retracer son expérience et la rédaction par un groupe d’intellectuels d’un pamphlet intitulé Remonter le courant, critique de la déraison capitaliste.
Si le premier entend sortir de sa zone de confort et «dévoiler un peu l’homme Jean-Marc Féron, célèbre pour ses livres, ses articles et ses prestations médiatiques, mais dont on ne connaissait guère la vie privée, si ce n’est qu’il multipliait les conquêtes féminines.», les seconds sont nettement plus radicaux et entendent secouer la torpeur de ce micro-état. Jouant sur les contrastes, la romancière va faire des étincelles en montrant combien les uns et les autres sont bien loin de l’image qu’ils entendent projeter. Entre Jean-Marc et Hossein, qui fait preuve de plus d’humanité? Entre Sylvie qui travaille pour l’industrie du luxe et Jérôme, son amant qui la rejoint discrètement dans un hôtel après avoir peaufiné un nouveau paragraphe de son pamphlet intellectuel désargenté, qui est le plus honnête?
Alors que l’on voit s’ébaucher les livres dans le livre, on découvre l’ambivalence des personnages qui partagent leur hypocrisie, font le grand écart entre leurs aspirations et leur petite vie qui va croiser celles des autres de manière assez surprenante, comme par exemple lors de la Fête de la Dynastie qui célèbre tout à la fois la prospérité du pays et offre à ses habitants l’occasion de sortir d’un quotidien des plus conventionnels.
C’est à la manière d’une entomologiste que diane Meur scrute notre société et ses travers. Elle ne manque pas le petit détail qui tue. À coups d’anecdotes très révélatrices, elle va réussir son travail de sape des certitudes et des systèmes. Et si elle ne propose pas de solution – mais qui peut se vanter d’offrir le régime idéal – elle oblige le lecteur à se poser des questions, à revoir sa grille de lecture. Un travail salutaire mené avec une plume délicate qui ne fait que renforcer le propos. Bref, une belle réussite!

Sous le ciel des hommes
Diane Meur
Sabine Wespieser éditeur
Roman
340 p., 22 €
EAN 9782848053615
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule principalement à Landvil, agglomération fantôme d’un pays imaginaire, micro-état du centre de l’Europe: le grand-duché d’Eponne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rien ne semble pouvoir troubler le calme du grand-duché d’Éponne. Les accords financiers y décident de la marche du monde, tout y est à sa place, et il est particulièrement difficile pour un étranger récemment arrivé de s’en faire une, dans la capitale proprette plantée au bord d’un lac.
Accueillir chez lui un migrant, et rendre compte de cette expérience, le journaliste vedette Jean-Marc Féron en voit bien l’intérêt : il ne lui reste qu’à choisir le candidat idéal pour que le livre se vende.
Ailleurs en ville, quelques amis se retrouvent pour une nouvelle séance d’écriture collective : le titre seul du pamphlet en cours – Remonter le courant, critique de la déraison capitaliste – sonne comme un pavé dans la mare endormie qu’est le micro-État.
Subtile connaisseuse des méandres de l’esprit humain, Diane Meur dévoile petit à petit la vérité de ces divers personnages, liés par des affinités que, parfois, ils ignorent eux-mêmes. Tandis que la joyeuse bande d’anticapitalistes remonte vaillamment le courant de la domination, l’adorable Hossein va opérer dans la vie de Féron un retournement bouleversant et lourd de conséquences.
C’est aussi que le pamphlet, avec sa charge d’utopie jubilatoire, déborde sur l’intrigue et éclaire le monde qu’elle campe. Il apparaît ainsi au fil des pages que ce grand-duché imaginaire et quelque peu anachronique n’est pas plus irréel que le modèle de société dans lequel nous nous débattons aujourd’hui.
Doublant sa parfaite maîtrise romanesque d’un regard malicieusement critique, Diane Meur excelle à nous interroger: sous ce ciel commun à tous les hommes, l’humanité n’a-t-elle pas, à chaque instant, le choix entre le pire et le meilleur ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTS (Nicolas Julliard, entretien avec Diane Meur)
France Culture (entretien entre Mathias Enard et Diane Meur)
Libération (Damien Dole)
L’Orient-Le Jour (Josyane Savigneau)
Blog deci delà 

Les premières pages du livre:
« La ville dormait – non pas de son sommeil nocturne, mais de la trompeuse somnolence de ses dimanches après-midi. Un dimanche de novembre à Landvil vers les trois ou quatre heures, laisser derrière soi les rues du Vieux Quartier pour s’aventurer sur les pentes des diverses collines, de leurs banlieues effilochées sans comment ni pourquoi : une expérience du vide, ou de l’infini ? Le ciel est bas, sans l’être. Dans ces pays de montagnes où même le fond des vallées est déjà en altitude, la couche des nuages, c’est vrai, paraît à portée de main. Mais chacun y connaît aussi les coups de théâtre qui, en moins d’une demi-heure, peuvent déchirer ce voile accroché aux sommets, chacun le sait donc aussi relatif qu’éphémère.
D’ailleurs ce n’est pas du ciel chargé que tombe cette somnolence. C’est de la ville qu’elle monte. De ses réverbères, dont la lueur fond en halo dans le léger brouillard ; de ses tramways qui, dans les courbes, émettent un grincement poussif comme pour proclamer : Attention, aujourd’hui nous sommes rares. Trafic dominical.
Chaque rue semble une impasse. Chaque immeuble semble le dernier de la rue. À la vue du petit escalier suspendu qui relie le trottoir à une porte d’entrée, au-dessus d’un demi-sous-sol plongé dans l’ombre, on ne pense plus à une demeure habitée par des hommes. On pense à un débarcadère, on se croit un instant dans un tableau d’Escher où, croyant monter toujours, on serait finalement arrivé au plus bas, aux rives du lac d’Éponne. Mais pas du tout. Derrière l’immeuble et ses buissons se profile une autre bâtisse, et encore une autre, à y mieux regarder. Signe flagrant de vie, il flotte dans l’air une odeur d’oignons frits, de soupe mise à cuire. Les gens mangent-ils si tôt ici, ou poussent-ils si loin le sens de l’anticipation ?
Si l’on descend effectivement vers le lac, la sensation d’infini revient en force. Ce n’est pas qu’il soit si grand : il faudrait un brouillard bien plus dense pour cacher les lumières d’Éponne sur la rive d’en face, le toit pointu du château grand-ducal, les tours ultramodernes du centre financier. On devine même, à un rougeoiement au-dessus de l’horizon, les grands lotissements et zones résidentielles qui, limitrophes de Landvil, n’en sont séparés que par la rivière, autrefois nette démarcation, aujourd’hui enjambée par plusieurs viaducs.
Mais ces lumières artificielles et ces silhouettes de bâtiments tiennent peu de place, au fond, dans le paysage. Ce que l’on voit surtout, un dimanche après-midi de novembre, depuis l’un des pontons où clapotent des vagues, c’est l’étendue gris moiré des eaux et son pendant céleste, d’une teinte presque identique. Les couleurs ont comme disparu du monde, et ce ne sont pas les rares mouettes qui y changent grand-chose. Tout cela pourrait être un film en noir et blanc visionné après des décennies par des spectateurs que l’époque intéresse. Le temps n’a plus de repères sûrs, plus de bornes. Et l’espace non plus. Car cette masse continentale qu’on sent présente tout alentour sur des centaines de kilomètres, derrière collines, plaines et montagnes (des savants de l’Académie grand-ducale ont un jour avancé que le village d’Ordèt, à une heure de voiture d’ici, était en Europe le point le plus éloigné de toute mer, un calcul vigoureusement contesté par la Société internationale de géographie, ce qui n’a pas empêché Ordèt d’afficher sur des pancartes à l’entrée de ses trois rues : « Ordèt, capitale du chou farci et cœur géométrique de l’Europe »), cette masse, on ne peut que l’imaginer grise elle aussi, uniforme, et infranchissable par son uniformité même.
Quelques pas en direction de l’embarcadère ne dissipent pas cette impression. Deux ou trois passagers, très en avance, au vu des horaires placardés sous l’auvent, attendent le prochain bateau desservant les arrêts
Landvil Vieux Quartier
Landvil Plaisance
Pont de la Marène
Éponne place de la Paix
Éponne Château
Les Sablons
Zone d’activité du Bornu.
L’unique lampe ne parvient pas à réveiller les rouges et les bleus de ce panneau indicateur, ni les timides fantaisies chromiques des bonnets, des écharpes. Quand le bateau, gris clair sur gris moiré, finit par s’approcher dans un lent pot-pot-pot qui semble en amortir l’accostage autant que ses bouées latérales, l’employé sauté à terre pour tirer la passerelle jette : « Vers le Bornu ? » d’un ton las et sceptique, sous lequel on entend : « Montez si ça vous chante. Mais vous savez, là ou ici, c’est un peu la même chose. »

Donc la ville gisait, comme un gros chat au creux d’un pouf, adonnée à des voluptés casanières, presque sans un mouvement. On aurait pourtant tort de s’y fier. Mouvement et changement paraissent suspendus dans le grand-duché d’Éponne, encore plus un jour comme celui-ci, un dimanche de novembre où l’humidité de montagnes invisibles vient se rabattre sur les basses terres, s’y enliser en brume. Tout ici s’emploie à bannir l’idée de changement, de mouvement : les fortunes stables, les clochers à bulbe restés intacts depuis le Moyen Âge, les guerres et invasions régulièrement évitées, et une continuité dynastique presque record. Avoir toujours été en marge de l’Histoire, tel est le mythe national le plus cher au cœur des Éponnois. Mais, en fait de marge, on se trouve au contraire sur une plaque tournante où se jouent, de cette Histoire, bien des réorientations. Ils l’ignorent peut-être, ceux qui travaillent dans les usines textiles de l’Est asiatique, au fond des mines de l’Afrique, sur les chantiers de défrichage amazonien, mais l’heure sonnant au beffroi de la mairie de Landvil, grâce à un mécanisme classé parmi les plus anciens du monde, sonne également pour eux. Cinq messieurs dégustant l’eau-de-vie d’abricot locale dans un des restaurants discrets et chers de la place de la Paix, c’est un renversement d’alliance, c’est une fusion-acquisition, c’est la flambée d’une guérilla séparatiste à l’autre bout de la terre, flambée à laquelle personne, mais alors personne ne s’attendait.
L’imprévisible et la convulsion irradient de ce micro-État calfeutré dans ses frontières, où rien ne se transforme qu’à contrecœur, où se lèguent religieusement de mère en fille recettes de détachant et vieilles cuillers en bois.
Le promeneur qui, renonçant au bateau de 16 h 27, préférerait marcher sur le chemin de berge, entre des saules déplumés et des kiosques à journaux naturellement fermés, pourrait d’ailleurs être pris de doute, dans cette obscurité montante. S’arrêter, se remplir les poumons de l’air humide et froid mais mystérieusement tonique, goûter l’absence de bruits de circulation, puisque les rails du tram et la rocade routière contournent avec prudence ces terrains inondables. Et il tiquerait. Quelque chose ne colle pas. Au-dessus de lui, le ciel bouché, dont il n’y a rien à retirer pour l’instant, rien à attendre. Sous ses pieds ? Oui, sous ses pieds, un susurrement, un appel, perceptible malgré le clapotis des vagues : ce sont les galets, au fond de l’eau, qui roulent et migrent peu à peu depuis le pont de la Marène jusqu’aux gorges terminant le lac d’Éponne à l’ouest, comme un grand déversoir.
Mais qui irait se promener là à une heure pareille, si ce n’est celui qui, justement, est encore étranger à cet univers, ou n’y a plus sa place ?
La ville, à présent, allumait une à une ses lampes d’appoint à abat-jour, poussait le feu sous la soupe, tassait devant les portes palières des coussins tubulaires contre les vents coulis, pour mieux se rencogner ensuite dans sa torpeur. Mais les torpeurs de ce petit pays expert à gérer l’apparence ont de quoi vous surprendre. Elles sont peuplées d’échos et de réminiscences, agitées d’espoirs et d’inventions fermentant ici plus activement qu’en d’autres latitudes où tout, à tout moment, ne vous parle que d’avenir. N’y cherchez pas de rutilantes nouveautés, non. Mais ouvrez l’œil (fussiez-vous seul à le faire dans cette capitale bicéphale assoupie de bien-être), et vous sentirez, avec malaise ou avec excitation selon votre tour d’esprit, l’insidieux fouissement de possibles progressant vers le jour.
Sous ce passé dont le grand-duché se drape, sous ce passé qui s’y affiche partout – à chaque coin de rue orné d’une statuette de saint noirâtre, dans chaque pavé façonné à la main par un maître paveur des Ateliers publics –, vous constaterez que le présent est là, tiède et vibrant ; que ce repos ambiant est en réalité celui de la pâte qui lève sous un linge bien propre, qu’on retourne et repétrit, et puis qui lève encore, pour devenir lentement la brioche nattée servie chaude à l’an neuf, à peine sortie du four.
En somme, la ville se refaisait.
2
« ALORS, TU TE SENS D’ATTAQUE ?
– Mais oui. »
Assis sur le vaste canapé en L, les deux hommes venaient d’entrechoquer leurs verres et d’aspirer une première, une infime gorgée. La meilleure. Celle qui faisait exploser contre le palais ses notes de tourbe et son ardeur ambrée.
« Merci, vieux. Tu m’as gâté, là.
– Quinze ans d’âge. Une marque écossaise peu connue, qui a ses propres circuits de distribution… Je me doutais bien que je te ferais plaisir avec ce cadeau. Et c’est ce qui s’impose, au moment de conclure une affaire en beauté. »
Impossible de ne pas relever l’accent mis sur conclure.
Le destinataire de cette sommation (chevelure à peine touchée de gris, traits bien dessinés, pull rustique approprié à un dimanche, quoique extrêmement seyant) remua sur son siège, prit une seconde gorgée.
« Fameux.
– Oui. Mais revenons-en à notre histoire. Demain il faut en finir, Jean-Marc. Cette fois, il faut trouver.
– On trouvera, je n’ai aucun doute là-dessus.
– Demain. Tu sais que l’heure tourne, mon grand. Ton livre est annoncé pour la rentrée de septembre, j’ai déjà des demandes d’épreuves pour le mois d’avril, il va bientôt falloir fixer les objectifs de mise en place… Tout est calé. On n’attend plus que toi. Tu as assez tergiversé.
– Tergiversé ? Je n’ai fait que prendre le temps nécessaire. Tu disais toi-même que le choix devait être mûrement réfléchi. C’est bien parce que le calendrier est serré que nous n’avons pas droit à l’erreur. Un mauvais casting serait catastrophique, et pas seulement pour nous.
– Ce couple, la semaine dernière, c’était pourtant du sur-mesure, objecta posément son visiteur. Ils sont encore libres. Tu devrais y réfléchir.
– Georges, il n’est pas question que je me charge d’une famille. D’accord, c’est spacieux chez moi, mais pas à ce point. » Ses yeux quittèrent la table basse pour parcourir le séjour aux volumes harmonieux, la galerie, tout en haut, sur laquelle donnait sa chambre, le tapis de selle anatolien ornant le mur entre les baies vitrées jumelles et, dans un coin, le vivarium des phasmes. Tout un décor qu’il avait tant de plaisir à retrouver après chaque longue absence. Son chez-lui. Le coup de cœur avait eu lieu dès la lecture de l’annonce immobilière, avec cette adresse biscornue et la mention « Atypique ». C’était pour lui, il le savait déjà.
« Une famille, tout de suite les grands mots ! Juste le mari et la femme, sympathiques en diable, lui informaticien, elle employée de banque…
– Un couple, c’est déjà une famille.
– Célibataire dans l’âme, va. » Georges rit, et le maître de maison ne put retenir un sourire. Eh oui, il était comme ça, indécrottable. Atypique. Et, non, il n’allait pas accueillir pendant trois mois un couple de parfaits inconnus, même sympathiques en diable, même triés sur le volet. La langue étrangère qui résonnerait chez lui du matin au soir, malgré tous leurs efforts pour rester discrets (car il fallait qu’il écrive, lui), la lessive conjugale séchant dans l’ancien pigeonnier reconverti en buanderie, les petits plats que l’employée de banque mitonnerait, croyant bien faire, dans la cuisine immaculée…
« Un homme seul, Georges. Point à la ligne.
– C’est sûr qu’une femme seule, ce ne serait plus très crédible. On te connaît. »
Cette fois, Jean-Marc n’eut qu’un sourire poli. Une raison supplémentaire pour ne pas se charger d’un couple : même s’ils avaient leur studio à eux au bout du couloir, et lui, sa chambre à l’étage, il serait un peu gêné pour ramener des filles, et il n’allait pas vivre comme un moine pendant aussi longtemps. Tandis qu’un homme seul comprendrait, lui, surtout s’il était jeune. Cela pourrait même créer entre eux une complicité (à condition de ne pas exagérer, bien sûr), quelque chose qui transcenderait les différences culturelles et ferait un thème intéressant.
« Le gamin de l’autre fois, tu te souviens ? il m’aurait bien plu. C’est le genre de fonceur que j’essaie de dénicher comme guide ou interprète quand je fais du terrain.
– Beaucoup trop jeune, Jean-Marc. Soyons clairs, ce n’est pas une mission éducative, cet hébergement. Tu te sens la fibre paternelle, toi ? Et puis, son dossier n’était pas solide. L’association m’a rappelé pour me dire qu’il n’était plus sur la liste, pour l’instant. D’après le BIR, il y avait des anomalies dans ses déclarations ou dans les documents fournis. Son cas va être réexaminé et, pour nous, c’est rédhibitoire. Tu ne vas pas commencer le boulot avec quelqu’un qui risque à tout moment de nous claquer entre les doigts, ou alors de t’attirer des ennuis avec la justice. Il faut que le statut de réfugié soit déjà obtenu, les papiers en règle, l’accord du BIR donné. L’informaticien et sa femme, par exemple… »
Mais c’est qu’il insistait, le Georges. Il insistait, et il l’avait délibérément froissé, lui, un des auteurs phares de son catalogue. La fibre paternelle ! Certes, arithmétiquement ce gamin de dix-neuf ans aurait pu être son fils. Mais tout n’est pas arithmétique dans la vie. Lui-même ne se sentait nullement l’âge de son état civil, et il ne le faisait pas, tout le monde le lui disait. Y compris Georges, après chaque séance de photographie.
« Tu m’écoutes ? lançait justement ce dernier.
– C’est-à-dire que… Tu reveux du whisky ?
– Un doigt, pas plus. » Georges, calvitie élégante et vareuse de coupe pseudo-militaire, l’étudiait entre ses paupières plissées. « Dis, je te trouve bien pensif. Tu ne vas pas tout remettre en question, maintenant ?
– Certainement pas. » Il s’était lui aussi resservi un fond de verre. « D’abord, je te rappelle que c’était mon idée. Et elle me plaît toujours autant. » C’était même sa meilleure idée depuis un bail. Des situations, des parcours de vie dont il était familier grâce à ses derniers reportages. Un sujet qui parlait beaucoup au public en ce moment. Et une pause bienvenue dans son rythme de dingue : trois mois tranquille chez lui à observer et à retranscrire cette expérience de cohabitation, il en avait envie après toutes ces années à courir d’un continent à l’autre, ce serait un repos.
Ce serait aussi une expérience sur lui-même. Cohabiter trois mois avec un réfugié (ou avec qui que ce soit, d’ailleurs) : chiche. Sortir de sa zone de confort. S’ouvrir à autre chose. Dévoiler un peu l’homme Jean-Marc Féron, célèbre pour ses livres, ses articles et ses prestations médiatiques, mais dont on ne connaissait guère la vie privée, si ce n’est qu’il multipliait les conquêtes féminines. Être réduit à cet aspect de sa personnalité, c’était un peu dommage.
« Tu prends des notes ? coupa la voix de Georges.
– Excuse-moi ?
– Des notes sur ton état d’esprit, dans cette phase préparatoire. Bien sûr, il ne s’agit pas de révéler au lecteur le mal que nous avons eu à trouver la perle rare, le spécimen dont nous serions sûrs qu’il t’inspirerait un bon livre. Un prestidigitateur ne montre jamais ses trucs, tu le sais mieux que moi. Mais n’hésite pas à formuler tes appréhensions, tes questionnements. En recevant ce gars chez toi, tu vas montrer ta part sensible et généreuse, ce qui est très, très bien. Et tu vas aussi montrer que tu es un être normal, un Éponnois comme un autre, sujet aux doutes, aux préjugés. Pas d’angélisme, et encore moins d’autocensure. Donc, note tout ce qui te passe par la tête, nous ferons le tri ensuite.
– Oui. Oui.
– Revenons-en à demain : il vaut mieux que nous sachions déjà, toi et moi, qui nous allons choisir, je me charge des arguments pour écarter les autres. Plus de tractations à voix haute, Jean-Marc. Plus de toussotements, plus de “Je voudrais revoir le tout premier”. Ça commence à mal passer avec la Duratti, tu sais, la fille de l’association. Avant-hier au téléphone, elle m’a encore dit que ce n’était absolument pas leur procédure habituelle et que nous ne devions pas nous croire à la “foire aux bestiaux”. Pas mal, non ? J’ai dû lui rappeler, à la demoiselle, que tu comptais leur verser vingt pour cent de tes droits d’auteur – une excellente initiative de ta part, soit dit en passant.
– La foire aux bestiaux, murmura Jean-Marc, consterné.
– Bah, ne fais pas attention. C’est tout un poème, ce milieu-là… N’oublie pas que tu leur rends service avec cet argent, sans parler de la formidable publicité que ton livre va leur faire. Et quand on rend service, on a le droit de poser quelques conditions.
– Exact. » Tout le doigt de whisky y était passé d’un coup.
« Alors voilà où nous en sommes : ils ont un nouvel arrivé, un professeur émérite qui a été destitué et déchu de ses droits à la pension. Il a même fait trois mois pour délit d’opinion et, dans son cas, la décision du BIR ne fera pas un pli. De plus il a des problèmes de santé : asthmatique, diabétique et j’en passe. Pour l’association, il est prioritaire. »
Émérite, asthmatique, diabétique? Hou, là, là.
«Et toi, Georges, qu’en penses-tu?
– Ce que j’en pense?» L’éditeur lui avait jeté un regard vif tout en trempant ses lèvres dans son verre; mine de rien, il s’amusait beaucoup. « À mon avis, ce n’est pas une bonne idée. D’abord, pour apaiser tes scrupules (car tu en as, ne me dis pas le contraire), ce pauvre vieux trouvera sans aucun mal des hébergeurs. On commence à parler de lui sur les réseaux sociaux, un comité de soutien se monte à l’Université grand-ducale, les assistants vont se l’arracher. Mais surtout, il est évident pour moi qu’il ne fait pas l’affaire.
– Je t’avoue que, comment dire…
– Nous nous comprenons, fit Georges, la langue dans sa joue. Prendre une victime exemplaire de la dictature, un vieil homme malade à qui la compassion est déjà acquise, ce serait trop beau, trop édifiant. Tout serait joué d’avance, il ne se passerait plus rien. Il faut qu’au début les paris soient ouverts et que flotte quelque part la possibilité de l’échec, si tu vois ce que je veux dire. »
Jean-Marc n’était pas si sûr de voir. Son regard avait filé vers la baie vitrée de gauche, celle par laquelle on apercevait un bout du lac et les hauts peupliers du parc des Sablons. »

Extrait
«Encore une qui était tombée sous le charme, C’était la même chose partout: avec son sourire lumineux, sa bonne humeur, son empressement à rendre service, Hossein avait un talent naturel pour se faire apprécier. Et c’était un «bon client», comme on disait dans les milieux du journalisme. Quelqu’un qui ne paie pas forcement de mine, n’a pas forcément grand-chose à raconter si !’on écoute bien, mais qui casse la baraque dès qu’il passe à l’antenne, allez savoir pourquoi.
En somme, elle avait raison: Jean-Marc avait vraiment eu de la chance, avec ce gars choisi presque au hasard.» p. 75

À propos de l’auteur
MEUR_Diane_©DRDiane Meur © Photo DR

Diane Meur est née en 1970 à Bruxelles et vit à Paris. Pendant ses études secondaires au lycée français de Bruxelles, elle prend l’initiative d’apprendre l’allemand. Après deux années de classes préparatoires au lycée Henri IV de Paris, elle intègre l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, en section lettres modernes. Hésitant entre germanistique, lettres modernes et histoire, très vite elle se lance dans la traduction. Elle a notamment traduit Musique et société de Hanns Eisler (éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 1998), les Écrits sur Dante d’Erich Auerbach (Macula, 1999), Léthé. Art et critique de l’oubli de Harald Weinrich (Fayard, 1999) et, aux éditions du Cerf en 2001, de Heinrich Heine, Nuits florentines, précédé de Le Rabbin de Bacharach et de Extraits des mémoires de Monsieur de Schnabeléwopski.
Après de longs mois consacrés à Heine, à un livre sur les techniques mnémoniques au Moyen Âge (Mary Carruthers, The Book of Memory, Macula) et à Figura d’Erich Auerbach (sur l’interprétation « figurative » de la Bible par les chrétiens médiévaux et le rapport complexe qu’elle établit avec le judaïsme, Macula), elle se lance dans La Vie de Mardochée de Löwenfels écrite par lui-même (Sabine Wespieser éditeur, 2002), son premier roman, qu’elle achève à la naissance de son troisième enfant.
Depuis lors, elle a publié quatre romans chez Sabine Wespieser éditeur: Raptus (2004), Les Vivants et les Ombres (2007) et Les Villes de la plaine (2011), tous distingués par des prix et traduits dans plusieurs pays ; en septembre 2015 a paru La Carte des Mendelssohn, magistral et tentaculaire roman épousant trois siècles de l’histoire allemande, qui conjugue érudition, fantaisie et subversion, et donne une nouvelle preuve de l’amplitude de son talent. Sous le ciel des hommes est paru en août 2020.
Elle a aussi poursuivi son travail de traductrice, notamment de Paul Nizon (La Fourrure de la truite et le Journal, Actes Sud, 2006; Le Livret de l’amour. Journal 1973-1979, Actes Sud, 2007 ; Le Ramassement de soi. Récits et réflexions, Actes Sud, 2008 et Les Carnets du coursier. Journal 1990-1999, Actes Sud, 2011), de Tariq Ali (Un sultan à Palerme, 2007 et Le Livre de Saladin, 2008, chez Sabine Wespieser éditeur), de Robert Musil (La Maison enchantée, nouvelles et fragments, Desjonquères, 2010), de Stefan Zweig (Lettre d’une inconnue, Flammarion, 2013 ; Amok, Flammarion, 2013 ; Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, Flammarion, 2013 ; Le Joueur d’échecs, Flammarion, 2013 et Romans, nouvelles et récits, Tomes I et II, La Pléiade, 2013) et de Tezer Özlü (La Vie hors du temps, Bleu autour, 2014). (Source: Sabine Wespieser éditeur)

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La faucille d’or

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Sélection Prix Renaudot 2020
Sélection prix Le Temps retrouvé 2020

En deux mots:
Envoyé en Bretagne par son rédacteur, David Bourricot va essayer de noyer son spleen dans une enquête qui va tout à la fois réveiller ses souvenirs d’enfance et le mettre sur la piste d’un trafic, aidé en cela par quelques personnages hauts en couleur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’enquête qui devient une quête

Le troisième roman d’Anthony Palou, La faucille d’or, met en scène un journaliste revenant dans son Finistère natal pour enquêter sur un marin-pêcheur disparu. Un voyage qui est aussi l’occasion d’un bilan.

Pour le journaliste David Bourricot, les ficelles du métier sont déjà bien usées. Le vieux baroudeur de l’information est bien désabusé et n’accepte que du bout des lèvres la proposition de son rédacteur en chef de partir en Bretagne pour enquêter sur la disparition, somme toute banale, d’un marin en pleine mer.
Arrivé dans sa région natale, ses premières impressions n’ont pas vraiment de quoi l’enthousiasmer: «Hôtel du Port. De la chambre de tribord. Temps gris et frais. Très frais. Vue sur la mer peu agitée. Petites vagues. Moutons nombreux. L’ennui des dimanches, toutes mes vacances d’enfant au Cap Coz. Pourquoi faut-il que je revienne là où mon entrepreneur de père ma vacciné contre les méfaits de la mer? Là où ne sachant trop quoi faire, je me prenais pour Marco Polo, pour Magellan, Tabarly.» Il faut dire qu’il trimballe avec lui un lourd passé. En décembre 1994 sa femme avait perdu leur fille Cécile en accouchant et jusqu’à la naissance de leur fils César, elle ne s’était jamais vraiment remise de ce drame. «Elle resterait toujours froide, froide et frigide. Une pierre tombale.»
Mais est-ce l’air du large qui lui vivifie les neurones? Toujours est-il qu’il retrouve peu à peu l’envie d’en savoir davantage sur ce fait divers, aussi titillé par l’immense défi qu’il lui faut relever: tenter de faire parler des taiseux qui n’aiment pas trop voir débarquer les «fouille-merde», fussent-ils enfants du pays.
Mais il va finir par trouver son fil d’Ariane en la personne de Clarisse, la veuve du défunt, qui va lui lâcher quelques confidences sur l’oreiller. Il va alors pourra remonter à la source et mettre à jour la seconde activité – lucrative – de certains marins-pêcheurs. Il apprend que leurs bateaux sont mis à disposition des trafiquants de drogue pour acheminer discrètement la marchandise.
Un peintre nain, Henri-Jean de la Varende, va aussi le prendre sous son aile sans pour autant qu’il puisse définir s’il le guide ou le perd dans sa quête. La patronne du bistrot, qui recueille toutes les histoires et ragots, lui sera plus précieuse.
Anthony Palou, en mêlant les souvenirs d’enfance à l’enquête journalistique, va réussir à donner à son roman une couleur très particulière, plus poétique au fil des pages, à l’image du reflet d’un croissant de lune sur la mer qui a inspiré Victor Hugo pour son poème Booz endormi et qui donne son titre au livre:
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.
Sous des faux airs de polar finistérien, ce roman cache un drame qui va chercher au plus profond les ressorts d’une existence sans pour autant oublier l’humour. Autrement dit, une belle réussite!

La faucille d’or
Anthony Palou
Éditions du Rocher
Roman
152 p., 16 €
EAN 9782268104201
Paru le 2/09/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, sur les Côtes du Finistère, en particulier à Penmarc’h ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
En reportage dans le Finistère, cette « fin de la terre » de son enfance, un journaliste quelque peu désabusé, s’intéresse à la disparition en mer d’un marin-pêcheur. Une manière d’oublier sa femme et son fils, qui lui manquent. Préférant la flânerie à l’enquête, David Bourricot peine à chasser ses fantômes et boucler son papier, malgré les liens noués avec des figures du pays : la patronne du bistrot où il a ses habitudes, un peintre nain, double de Toulouse-Lautrec, ou encore Clarisse, la jolie veuve du marin-pêcheur. Retrouvera-t-il, grâce à eux, le goût de la vie?
Roman envoûtant, porté par des personnages fantasques et poétiques, La Faucille d’or allie humour et mélancolie, dans une atmosphère qui évoque à la fois l’univers onirique de Fellini et les ombres chères à Modiano.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Revue des Deux-Mondes (Pierre Cormary)
L’Officiel (Jean-François Guggenheim)
Le Courrier + (Philippe Lacoche)
Le Télégramme (Jean Bothorel)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
1 Un drôle de Noël
Ce soir-là, David Bourricot quitta son deux-pièces de la rue Bougainville, traversa l’avenue de la Motte-Piquet et battit la semelle rue Clerc tout illuminée. Elle grouillait de retardataires ainsi qu’il sied la veille de Noël. Tous ces gens lui semblaient vieux et rabougris, spectres ployant sous le poids de leurs achats, huîtres creuses ou plates, chapons, dindes et foie gras, boudins blancs, noirs, violets et bûches. Il devait être dix-neuf heures trente lorsqu’il s’arrêta à la boucherie. Il hésita entre une bonne tranche de gigot et ce bout de cuissot de sanglier. Va pour le cuissot. Puis il fit un crochet chez l’admirable pharmacienne. David avait toujours préféré aux actrices et aux chanteuses la boulangère, la poissonnière ou la fleuriste, n’importe quelle présence anonyme, n’importe quel fond d’œil, à la seule condition qu’il puisse apprécier une présence dans l’iris. À la pharmacienne rêvée, il demanda une boîte de Maalox goût citron sans sucre, du Vogalib et du citrate de bétaïne. Le réveillon s’annonçait sous les meilleurs auspices.
Trois semaines que David traînait ces aigreurs d’estomac. Son organe digestif était sans doute dans un sale état. Il avait pourtant arrêté l’ail, les oignons et les jus d’orange sanguine. Il n’avait pas arrêté le vin blanc. Un de ses amis médecin mettait ces remontées acides sur le dos du stress, il lui avait dit aussi qu’il devait arrêter de fumer, qu’il devait se sentir coupable de quelque chose. Ces relents le rendaient parfois irascible et ce n’étaient pas ces fêtes de fin d’année qui allaient arranger ses affaires. Bourricot flirtait avec les quarante-cinq ans et il avait le funeste pressentiment qu’il allait débarrasser le plancher d’ici peu. Son temps lui semblait sérieusement compté.
Nous étions donc le 24 décembre et il allait dîner. Seul. Il n’était pas spécialement déprimé, il était tout simplement là. Là, là, là. Comme déposé sur terre à ne plus rien faire. Puis, traînant ses godasses, il rentra chez lui, s’offrit un gin tonic devant BFMTV et, peu avant minuit, réchauffa au four son cuissot. Une vraie carne. Tellement pas mastiquable qu’il eût bien aimé qu’un chien surgisse de dessous de la table, histoire de faire un heureux. C’était la première fois qu’il se retrouvait face à lui-même lors d’un réveillon de Noël. Sa femme avait pris, ce matin, le train pour La Rochelle avec leur fils si chahuteur, César. Comme on dit dans les émissions de téléréalité, il y avait de « l’eau dans le gaz » entre David et Marie-Hélène. Les ports sont assez commodes pour ceux ou celles qui veulent prendre le large. Mais ils partent rarement. Contrairement aux bagnards qui n’avaient pas, à l’époque, trop le choix. « Après tout, pensait David, Marie-Hélène ne me quittera jamais. » Toujours, elle resterait à quai. Pour lui ? À cette heure-ci, ils auraient dû, tous les trois, papa, maman et ce si cher fiston, en être à la bûche, peut-être à la distribution des cadeaux. Sur le sofa, David posa à côté de lui le présent que César lui avait si gentiment offert, une petite boîte dans laquelle il y avait deux coquillages peints et ce mot, tout tremblotant, ce mot gribouillé : Je t’aime, papa. Alors, David se souvint de ce poème en prose de Coventry Patmore, Les Joujoux, et il se le récita d’une manière un peu bancale : Mon petit garçon dont les yeux ont un regard pensif et qui dans ses mouvements et ses paroles aux manières tranquilles d’une grande personne, ayant désobéi pour la septième fois à ma loi, je le battis et le renvoyai durement sans l’embrasser, sa mère qui était patiente étant morte. Puis, craignant que son chagrin ne l’empêchât de dormir, j’allai le voir dans son lit, où je le trouvai profondément assoupi avec les paupières battues et les cils encore humides de son dernier sanglot. Et je l’embrassai, à la place de ses larmes laissant les miennes. Car sur une table tirée près de sa tête il avait rangé à portée de sa main une boîte de jetons et un galet à veines rouges, un morceau de verre arrondi trouvé sur la plage, une bouteille avec des campanules et deux sous français, disposés bien soigneusement, pour consoler son triste cœur ! Et cette nuit-là quand je fis à Dieu ma prière je pleurai et je lui dis : « Ah, quand à la fin nous serons là couchés et le souffle suspendu, ne vous causant plus de fâcherie dans la mort, et que vous vous souviendrez de quels joujoux nous avons fait nos joies, et combien faiblement nous avons pris votre grand commandement de bonté. »
Et il versa quelques larmes, lui qui n’en avait franchement pas versé beaucoup. David n’avait pas le cœur sec, contrairement à son gosier. À l’enterrement de sa mère – quatre ans déjà ? –, il n’avait eu bizarrement aucune émotion et toute la famille l’avait regardé d’un œil torve. Pas un signe d’émotion. Aucune vague, aucune ride sur son visage. Devant le cercueil de cette femme si aimée, l’esprit de David s’était envolé, il pensait à autre chose, pas à ces roses tristement blanches déposées ici et là, pas à la crémation, à venir, non, il pensait aux oiseaux, il pensait à ce merle moqueur qui chaque matin le réveillait comme sa mère le réveillait, le caressait d’un si doux baiser alors qu’il devait prendre le chemin de l’école.
Notre ami David s’était, adolescent, pincé d’ornithologie, mais il n’avait pas vraiment de violon d’Ingres. Il s’était vu pigeon voyageur à Venise, il s’était plané mouette à Ouessant, il s’était niché cigogne sur une flèche de cathédrale alsacienne, enfin il s’était rêvé bouvreuil pivoine du côté de la forêt de Fontainebleau à l’heure où le soleil se tait, à l’heure où la demi-lune, toujours royale et fière, montre sa nouvelle coiffure, sa raie de côté. Il avait appris dans un manuel que le bouvreuil pivoine, si on lui siffle une mélodie alors qu’il est encore dans son nid, la retiendra, oubliant les leçons, le concerto de ses parents.
Le couple Bourricot ne se caressait plus beaucoup depuis deux ans. David s’y était habitué. Se consolait de peu de chose. Sa mère aussi avait cessé de l’embrasser lorsqu’il avait commencé ses poussées de psoriasis qui le taquinèrent dès l’âge de cinq ans, atroces démangeaisons qui lui dévoraient les mains et l’arrière-train. Lorsqu’à douze ans, il fit des crises d’épilepsie, c’était le bouquet. Bave, œil révulsé, corps contracté, muscles à la limite de la rupture, hôpital à répétition. Maman était là, ordonnant aux infirmières des linges humides sur son front, des serviettes entre les dents afin qu’il ne se morde plus la langue.
Il reçut un appel de son père, atteint d’Alzheimer, qui lui souhaita de bonnes Pâques. Un visionnaire. Il lui dit, très gai, qu’il avait vu maman ce matin, mais maman était décédée de la maladie de Waldenström depuis presque quatre ans. Morte à l’aube d’un 22 novembre, lorsque le jour espérait encore un rayon inconnu, après une nuit où la lune ressemblait à un sourire de clown que l’on nomme joliment croissant. Dès lors, David avait pris conscience que les vivants, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas encore partis, ne faisaient que traverser le monde des morts. Son pauvre papa.
Puis il reconnut le 06 de son frère Paul, avocat pénaliste, qui lui déclara, ce sacré farceur : « Eh, David ! Pas encore derrière les barreaux ? » Et ce coup de fil de son rédacteur en chef, Romain Beaurevoir, qui savait que son vieux et cher Bourricot, ce journaliste admirable, était le genre de type à qui il faut sévèrement botter le train, que l’on a plaisir à taquiner :
— Eh, mon vieux David, ça te dirait de passer quelques jours au fin fond de la Bretagne ? J’ai un petit reportage pour toi…
— Un reportage sur les galettes au blé noir complètes, sur les algues vertes, les artichauts ou les choux-fleurs ?
— Mieux, mon vieux Milou, un trafic de cocaïne sur des chalutiers. Tu te débrouilles pour enquêter sur l’affaire Pierre Kermadec. Ça cache quelque chose. C’était il y a six mois. Le type a dû être jeté à l’eau : un règlement de comptes, sans doute. Les flics n’ont rien trouvé mais, dans le milieu, il y a pas mal de consommation de coke ou d’héroïne. Écoute-moi, la Bourrique, je viens de lire un article, l’article d’un addicto- logue dans un magazine plutôt sérieux, un truc réservé aux toubibs dans lequel on apprend que la dépendance à la dope a toujours existé chez les marins-pêcheurs. Au siècle dernier, ils étaient accros à l’alcool et au tabac, souvent les deux. Aujourd’hui, ils sont passés du pastis aux opiacés.
— Et alors ?
— Et alors, mon vieux Milou, c’est un super sujet, un sujet qui peut te remettre d’aplomb. Tu sais, lorsque je te parle, j’ai l’impression que tu as consommé des substances psychoactives.
— Si j’avais consommé ce genre de produits, j’aurais grimpé aux rideaux de ton appartement et j’aurais violé ta femme.
— Eh bien, nous y sommes, mon vieux Milou. Tu commences à comprendre. Les marins-pêcheurs seraient tellement chargés qu’ils abuseraient de…
— C’est une plaisanterie, cette enquête.
— Tu sais, David, n’aie pas peur, la terre est plate. Même lorsque tu as trop bu, le trottoir va plutôt plus droit que toi…
—Très drôle. Sauf que ce matin, j’ai vu une vieille glisser sévèrement sur une plaque de verglas…
— Mon cadeau de Noël est le suivant. Tu pars demain pour Quimper. Ensuite tu loues une bagnole et tu glisses direction Penmarc’h et Le Guilvinec.
— J’veux bien, mais j’ai rendez-vous avec mon psychiatre le 4 janvier.
— Réfléchis un peu, Bourricot, qui paye ton psychiatre ? C’est toi ou c’est moi ? Je te signale que sans moi, plus de tickets-restaurants, plus de psychiatre, plus rien… Moi, ce que je veux, c’est que tu retrouves une certaine dignité. Tu sais, tout le monde t’aime bien au journal et se désole de ta déconfiture, de ta paresse. T’as eu ton heure de gloire lorsque tu as publié ton enquête sur les magouilles de ce producteur de cinéma, tu te souviens ? On te voyait partout sur les plateaux télé.
— Ah, je ne m’en souviens pas. J’ai dû passer dans des émissions merdiques, mais lesquelles ? Bon, je vais réfléchir. Ta proposition est tentante, mais j’ai…
— Tu as quoi ? Tu prends le train demain et tu fais pas chier. Je me souviens que tu m’en parlais de la Bretagne, que tu y avais passé toutes tes vacances, t’allais y voir ta maman. La première fois que tu as mis les pieds dans mon bureau, tu m’avais dit – à l’époque, tes yeux n’étaient pas encore trop embués –, tu m’avais dit… Qu’importe, d’ailleurs.
Et il poursuivit ainsi :
— Écoute-moi bien, Bourricot, soit tu te remues, tu revêts ton caban Armor Lux, soit je te vire. Kenavo !
Et c’est ainsi que trois jours plus tard, David Bourricot partit, valise à roulettes à la main, tac-tac-tac, sur le parvis de la gare Montparnasse où un SDF lui demanda une cigarette. Bon prince, il lui en fit don, mais lorsque le clodo lui demanda du feu, il rechigna un peu :
— Et puis quoi encore ?
— Trois euros, pour un kebab !
David s’exécuta. Il n’était plus à ça près. Quoique. Il descendit, après huit heures de voyage – une vache s’étant suicidée sur la voie entre Vannes et Lorient et pire, une grève du mini-bar à la voiture 14, horreur, malheur ! –, il descendit non pas à Quimper mais, quel idiot !, à Quimperlé où il loua une voiture chez Avis. Cette 206 Peugeot lui semblait assez facile à dompter quand bien même elle n’avait pas de boîte automatique.
— La route pour Penmarc’h, s’iou plaît ? demanda-t-il au loueur.
Le journaliste n’avait jamais eu un grand sens de l’orientation. Dans les années 1970, début juillet, la famille Bourricot enfournait dans la R16 TS cirés Cotten, bottes Aigle, épuisettes et hop, elle filait droit sur l’A6 vers l’ouest. Vers Le Mans, le tout petit David piquait un somme après avoir épuisé son recueil de mots croisés, son petit livre, version courte illustrée de Tom Sawyer ou de Huckleberry Finn. Sa mère, alors, lui calait sa tête dodelinante dans le creux d’un merveilleux et duveteux oreiller bleu pâle et il s’endormait, se réveillant, émerveillé, à la pointe du Cap Coz.
Il déambulait devant le comptoir Avis lorsque l’employé lui dit :
— Monsieur ? Monsieur ? Vous vous sentez bien ?
— Oui, oui, ça va… Excusez-moi. Je rêvais, je me revoyais déjà…
— Écoutez, monsieur, pour aller à Penmarc’h, prendre la sortie Quimper-centre, glisser sur la rocade, traverser la zone de l’hippodrome, longer la gare puis la rivière Odet, compter ses ponts et passerelles, unan, daou, tri, pevar, pemp, c’hwec’h. Laisser sur votre gauche le mont Frugy feuillu où les jours de tempête s’arc-boutent les marronniers et les hêtres, tourner à droite juste après le jardin de l’Évêché pour décrocher sur le vieux centre. Vous voilà face à la cathédrale du haut de laquelle, entre ses deux flèches, vous contemple Gradlon sur son cheval de granit, roi de la ville d’Ys engloutie en des siècles médiévaux par le diable. Ensuite, prendre la direction Pont-l’Abbé. Là vous entrez dans l’étrange, dans le curieux, vous êtes dans le pays bigouden. Vous savez, ce pays où les femmes ont des flèches de cathédrale en guise de bitos.
« Cultivé, ce loueur de bagnoles », pensa David qui se sentit en terre conquise. Il nota, inspiré, sur son cahier, avant d’enclencher la première :
L’hiver dure ici plus longtemps. Quimper s’éteint dès six heures du soir. Les rues, les places, les avenues se vident. La ville se noie dans le silence. Quimper est une impasse, un cul-de-sac. L’Odet couleur de thé quand il rencontre le Steïr à l’angle de la rue René-Madec et de la rue du Parc. C’est à Quimper, ville confluente, que la Bretagne se concentre. Entre mer et campagne, le soleil se transforme en pluie en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Les rues, tout à l’heure pleines de lumière, luisent maintenant sous l’averse. Les pavés de la place Saint-Corentin brillent comme les yeux bleu de mer de cette jeune Bigoudène au teint pâle qui traverse la place, regarde la statue en bronze – blanchie par le guano des mouettes et des cormorans – de René Théophile Laënnec, illustre Quimpérois inventeur du stéthoscope. Ici, les printemps et les étés passent et se ressemblent. D’une année à l’autre, ces deux saisons changent de tons, de couleurs, d’odeurs. Quant à l’automne, Quimper aurait pu s’appeler ainsi. On ne croise plus, rue Kéréon, du Chapeau rouge ou Saint-François, des femmes portant la coiffe en broderie Venise. Il faut attendre le Festival de Cornouailles pour que la ville prenne le sang de sa tradition ; autant dire que tout ici semble bien fini.
Il était dix-sept heures et ce n’était pas la joie. Bourricot, arpentant le quartier Saint-Corentin, choisit une crêperie dans la vieille ville. Place au Beurre, il commanda une andouille œuf-miroir qu’il attendit vingt minutes. Cela dit, s’il eût été critique gastronomique, il aurait bien remis à la crêpière trois coiffes. Après cinq bolées de cidre brut fouesnantais, David paya l’addition. En sortant de La Belle complète, il agita ses guiboles, reprit ses esprits, pensa au poète américain Ezra Pound qui croyait que l’on pouvait comprendre l’histoire de son pays en arrachant « les pattes des annales » de sa famille, cette mygale. La compréhension de la Bretagne allait-elle se gagner par la crêpe blé noir et la crêpe froment, la complète et la beurre citron ?
Puis, il prit sa Peugeot, garée place Toul-al-Laër. La pédale de frein lui semblait un peu molle. Après avoir fait paisiblement trente, trente-cinq kilomètres, David se gara juste devant une auberge, La Toupie. Il s’était échoué à Kérity Penmarc’h. Devant lui, la marée basse sentait bon le varech. Les mouettes rieuses étaient au rendez-vous, toutes là, attendant le lendemain, le retour de la pêche. Lorsqu’il claqua la portière, heureux d’être arrivé à bon port, il entendit leurs cris, sorte de présage. Alors qu’il s’apprêtait à franchir le pas de porte de La Toupie, son téléphone vibra : Romain.
— Bien arrivé ? Tu vois, vieille pine, j’ai toujours voulu ton confort. Tu vas prendre l’air du large, te refaire une petite santé. Tu étais tout confiné, et d’ailleurs, tout le monde me le disait, tu avais le teint pas frais ces derniers temps… Je te cherche un nouveau début.
— Je te remercie. Effectivement, ça secoue sec dans ce bled. Il y a un vent à décorner un cocu. J’ai eu du mal à fermer la portière de ma voiture. Ne quitte pas… — On se rappelle plus tard, je ne capte plus…
David caressa ses poches. Ses Dunhill blue ? Sans doute restées dans la boîte à gants. Oui. Il n’avait pas l’air bien frais, les traits tirés, les calots vaseux, le teint brumeux. Et c’est ainsi, assis derrière son volant, qu’il pensa au Cap Coz, à cet hôtel de la Pointe, à cette chambre 10, cette chambre qui lui donnait, enfant, l’impression d’être ailleurs. Une vue sur la mer, une autre sur l’anse de Penfoulic, dunes de vase traversées par la rivière Pen-al-Len, une terrasse avec ses tables blanches, ses balancelles, une vue bouleversante sur la baie de Concarneau : paysage enveloppé dans le brouillard. Il se souvint de ces mots de Nietzsche dans Humain, trop humain : « Nous ne revoyons jamais ces choses que l’âme en deuil. » Quelque chose clochait en lui, mais il ne voulait pas soigner cette chose-là, il voulait persévérer dans son être, voguer sur des vaguelettes. Il se sentait loin des hommes. Se tenir à distance. Dix centimètres, c’est bien, cent mètres, c’est mieux, cent kilomètres, là c’est le pied, se disait-il souvent.
Il revoyait cette ria, ouverture fermée qui le rassurait, pauvre Bourricot, lui qui tout petit avait si peur de l’océan. Et sa mère qui lui avait bien dit : « Mon chéri, tu veux la chambre sur la mer ou la chambre sur la baie ? » David n’avait pas hésité, il avait choisi direct la chambre 10 avec vue sur la ria, celle qu’il avait appelée la cellule des anges. Là, dès le matin, dès six heures, la marée lui revenait au nez et il observait les ostréiculteurs, sentait coques, palourdes, pétoncles… Il chaussait alors ses bottes et son père lui disait : « David, c’est marée basse, nous allons pêcher des couteaux ou peut-être des pousse-pieds, selon la volonté de Dieu… » Armés d’un tournevis et d’une cuiller, ils allaient alors entre les rochers et les flaques pour dénicher par grappes ces derniers.
David se souvenait aussi de la voix métallique de son père, entrepreneur en bâtiment. Ce matin-là, il pleuvinait. Pas beaucoup de couteaux dans le panier. Il devait être treize heures ou treize heures quinze, qu’importe, lorsque le père de David s’effondra dans le goémon. Il pensa qu’il était mort. On le plaça dans un Ehpad. Tout bien pesé, ce n’est pas la mort qui est curieuse, c’est cette longue et fatigante marche vers elle. Elle a ce son, celui du craquement assez vaseux lorsque, enfant, nos pieds nus foulaient le goémon. Cette salade à l’odeur si désagréable qui, inlassablement, lui revenait au nez. Elle est comme cette algue sèche qui expire lorsqu’elle claque sous vos doigts et gicle son jus de mer sous vos espadrilles. La mort n’est pas grand-chose, elle ne demande qu’à être là. Entre David et l’au-delà, il n’y avait qu’une semelle en corde de chanvre tressée.
La chambre 10, longtemps, fut sa carte postale.

Extrait
« Hôtel du Port. De la chambre de tribord. Temps gris et frais. Très frais. Vue sur la mer peu agitée. Petites vagues. Moutons nombreux. L’ennui des dimanches, toutes mes vacances d’enfant au Cap Coz. Pourquoi faut-il que je revienne là où mon entrepreneur de père ma vacciné contre les méfaits de la mer? Là où ne sachant trop quoi faire, je me prenais pour Marco Polo, pour Magellan, Tabarly. »

À propos de l’auteur
PALOU_Anthony_©-Ginies_SIPAAnthony Palou © Photo Ginies SIPA

Anthony Palou est chroniqueur au Figaro. Auteur de Camille (Prix Décembre 2000) et de Fruits et légumes paru en 2010 (Prix Des Deux Magots, Prix Bretagne, Prix La Montagne Terre de France). La Faucille d’or est son troisième roman. (Source: Éditions du Rocher)

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Le village perdu

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En deux mots:
Une femme lapidée attachée à un pieu au milieu d’un village du nord de la Suède, un bébé abandonné et quelque 900 personnes qui se sont volatilisées. Voilà ce que deux policiers découvrent en 1959. Un mystère qui ne sera jamais résolu et qu’une équipe de tournage entend raconter – sinon résoudre – en se rendant sur place.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Que s’est-il passé à Silvertjärn?

Après la trilogie de L’île des disparus écrite avec sa mère Viveca, Camilla Sten réussit avec brio ce thriller écrit seule. Il revient sur un mystérieux fait divers datant de 1959, la disparition de tout un village dans le nord de la Suède.

Une scène d’ouverture qui marque les esprits. Un faits divers particulièrement sordide et un mystère jamais résolu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fille de Viveca Sten a bien retenu les leçons de sa mère et de leur travail en commun pour la trilogie L’île des disparus. Ici aussi, il est question de disparus. De près de 900 personnes qui peuplaient le village de Silvertjärn et dont on a perdu toute trace. Le 19 août 1959 Albin et Gustaf, deux policiers dépêchés sur les lieux au nord de la Suède vont le constater, tout en faisant deux découvertes, le corps d’une femme lapidée, attaché à un pieu sur la place du village et un nourrisson abandonné, seule trace de vie de cet endroit désormais maudit.
Le second chapitre se déroule de nos jours. Il détaille le film documentaire que projette de réaliser Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn avant de disparaître elle aussi avec toute sa famille. Elle lance sur internet une plateforme de financement participatif et va rassembler une équipe chargée de se rendre sur place pour filmer ce qui deviendra en quelque sorte la bande-annonce du documentaire.
Tone, une ancienne amie très proche – dont on va découvrir qu’elle est aussi liée à l’affaire – décide de rejoindre le groupe des professionnels composé d’une troisième jeune femme, Emmy, et de deux hommes Max et Robert.
Entraînant les lecteurs à la suite de l’équipe du film dans ce décor saisissant, Camilla Sten va alors faire monter la tension. À l’étrangeté de ce lieu totalement abandonné viennent très vite s’ajouter des phénomènes aussi étranges qu’inexplicables. Ils entendent des bruits bizarres, ont l’impression d’être épiés. Pour comprendre ce qui se joue ici, les chapitres vont alors alterner entre le passé et le présent, tissant en parallèle deux histoires aussi passionnantes que terrifiantes qui vont finir par se rejoindre dans un épilogue qui vous laissera pantois.
Entre le quotidien de cette ancienne cité minière quasi isolée du reste du monde, notamment durant les mois d’hiver et l’exploration menée par Alice et son équipe, de l’ancienne école à l’ancienne église, en passant par quelques habitations qui ont pu résister au temps, ce sont deux scénarios à faire froid dans le dos qui vont s’élaborer. On retrouve les familles d’Alice et de Tine, la personnalité de cette femme retrouvée morte ainsi que celle du Pasteur fraîchement débarqué pour semer la bonne parole jusqu’au jour du drame. On tremble avec Alice lorsqu’elle se rend compte que le doute n’est plus permis: ils ne sont pas seuls à Silvertjärn!
Retrouvant l’ambiance du film Le projet Blair Witch, Camilla Sten va elle aussi jouer avec nos nerfs et nos peurs, creuser les forces et les faiblesses des acteurs du drame. En jouant sur les descriptions des lieux et sur les détails qui accentuent l’intensité dramatique comme les escaliers qui s’effondrent, les ombres qui s’étirent, les bruits difficiles à identifier, on imagine déjà le formidable suspense sur grand écran. En attendant, régalez-vous avec ce formidable thriller!

Le village perdu
Camilla Sten
Éditions du Seuil
Roman
Traduit du suédois par Anna Postel
432 p., 21,90 €
EAN 9782021426526
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en Suède, dans le village perdu de Silvertjärn.

Quand?
L’action se situe en parallèle en 1959 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment tout un village peut disparaître sans laisser de traces?
1959. Silvertjärn. La population de cette petite cité minière s’est mystérieusement évaporée. A l’époque on a seulement retrouvé le corps d’une femme lapidé et un nourrisson.
De nos jours, le mystère reste entier.
Alice Lindstedt, une documentariste dont la grand-mère est originaire du village, part avec une équipe explorer la cité fantomatique, en quête des secrets de cette tragédie.
Mais la piste de l’ancien pasteur du temple déterrera la mémoire d’un sombre passé…
Un passé qui hante encore le présent et semble avoir réveillé les ombres du village perdu.
«Ce livre m’a donné des frissons de la première à la dernière page.» Camilla Grebe, autrice de L’Archipel des larmes

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Quatre sans Quatre 
Blog Livresse du Noir 


Bande-annonce du roman de Camilla Sten Le Village perdu © Production Éditions du Seuil

Les premiers chapitres du livre
Le 19 août 1959
C’était un après-midi caniculaire, au mois d’août. La chaleur était si intense que la brise qui s’engouffrait par les vitres baissées rafraîchissait à peine l’habitacle. Albin avait retiré sa casquette et laissait pendre son bras par la fenêtre, évitant d’effleurer la carrosserie pour ne pas se brûler.
– On en a encore pour longtemps? demanda-t-il de nouveau à Gustaf.
Ce dernier se contenta de grogner, ce qu’Albin interpréta comme une invitation à consulter lui-même la carte s’il était si curieux. Il l’avait déjà fait. Ils roulaient vers une ville qu’Albin ne connaissait pas, une ville trop petite pour posséder un hôpital ou même un poste de police. À peine plus grande qu’un village.
Silvertjärn.
Qui avait entendu parler de Silvertjärn?
Il était sur le point de demander à Gustaf s’il y était déjà allé, mais ravala sa question. Gustaf était du genre taiseux, même dans des circonstances favorables. Albin l’avait bien compris. Depuis près de deux ans qu’ils travaillaient ensemble, Albin n’avait jamais réussi à lui faire prononcer plus de deux mots d’affilée.
Gustaf ralentit, jeta un coup d’œil à la carte placée entre les deux sièges et prit un virage serré vers la gauche. Il s’engagea sur un chemin de gravier qu’Albin avait à peine remarqué entre les arbres. Albin fut précipité vers l’avant et manqua de lâcher sa casquette.
– Tu crois qu’on va trouver quelque chose par-là? s’enquit-il.
Il s’étonna que Gustaf ouvre la bouche et lui réponde.
– Aucune idée.
Encouragé par ces deux mots, Albin continua :
– On aurait surtout dit deux rigolos qui avaient un peu trop bu. Je suis sûr qu’on se déplace pour que dalle.
Le chemin était étroit et inégal, Albin dut se cramponner pour ne pas décoller de son siège à chaque cahot. De part et d’autre de la voiture s’élevaient de grands arbres. Il ne distinguait qu’une mince bande de ciel, d’un bleu si ardent qu’il lui brûlait les yeux. Le trajet lui sembla durer une éternité.
Puis la forêt s’éclaircit.
La bourgade ressemblait comme deux gouttes d’eau à la petite ville industrielle où Albin avait passé son enfance. Sans doute y avait-il une mine ou une usine qui employait tous les hommes.
L’endroit était agréable avec ses maisons en rang d’oignons, sa rivière qui serpentait entre les bâtisses et son église en crépi blanc qui dominait les toits et semblait luire dans le soleil du mois d’août.
Gustaf freina d’un coup sec. La voiture s’arrêta.
Albin se tourna vers lui.
De profonds sillons lui barraient le front. Ses joues tombantes et mal rasées lui donnaient un air désemparé.
– Écoute, dit-il à Albin.
Quelque chose dans sa voix le fit s’immobiliser et tendre l’oreille.
– Je n’entends rien.
Il n’y avait pas un bruit, hormis le ronron du moteur.
Ils s’étaient arrêtés au beau milieu d’un carrefour. Il n’y avait rien de spécial. À droite, une maison jaune au perron décoré de fleurs à moitié flétries ; à gauche, une autre quasiment identique, mais rouge avec des pignons blancs.
– Justement.
Au ton insistant de son collègue, Albin comprit ce qu’il voulait dire.
Il n’y avait rien à entendre. Le silence était total. Il était 16 h 30 un mercredi de la fin de l’été dans un village au milieu des bois. Pourquoi ne voyait-on pas d’enfants jouer dans les jardins? Ou des jeunes femmes prenant l’air devant leur porte, les cheveux plaqués sur leur front luisant de sueur?
Albin jeta un regard à la ronde sur les rangées soignées de maisons. Toutes bien entretenues. Toutes closes.
Il n’y avait pas âme qui vive, où qu’il posât les yeux.
– Où sont-ils tous passés? demanda-t-il à Gustaf.
La ville ne pouvait pas être complètement déserte. Les gens devaient bien être quelque part.
Gustaf secoua la tête et appuya de nouveau sur l’accélérateur.
– Ouvre l’œil, intima-t-il.
Albin déglutit avec difficulté. Sa gorge était râpeuse, il la sentait sèche, serrée. Il se redressa sur son siège et remit sa casquette.
La voiture roulait. Le silence lui semblait aussi oppressant que la chaleur. La sueur perlait dans son cou. Quand la place du village apparut devant eux, Albin éprouva un intense soulagement. Il montra du doigt la silhouette dressée au beau milieu de l’espace ouvert.
– Regarde, Gustaf. Il y a quelqu’un.
Peut-être Gustaf avait-il une meilleure vue que lui ; ou ses longues années dans la police lui avaient conféré un flair qu’Albin n’avait pas encore. Toujours est-il que Gustaf arrêta la voiture avant de s’engager sur la place, ouvrit sa portière et descendit.
Albin resta à l’intérieur, appréhenda la scène par bribes. D’abord, il pensa : Voilà quelqu’un de très grand.
Puis:
Non, ce n’est pas un géant, c’est une personne qui étreint un réverbère. Comme c’est étrange !
Toutes les pièces du puzzle ne s’assemblèrent que lorsque la pestilence s’insinua par les vitres baissées. Albin ouvrit la portière et sortit en titubant, espérant échapper à l’odeur, mais elle était encore plus forte à l’extérieur. Une émanation douçâtre, rance, écœurante ; de la chair pourrie, fermentée, abandonnée de longues heures durant aux rayons du soleil.
Ce n’était pas une personne embrassant un réverbère. C’était un corps ligoté à un pieu grossièrement taillé. De longs cheveux raides dissimulaient le visage – par pitié pour l’observateur – mais de grosses mouches rampaient sur les bras et les jambes boursouflés. Les cordes qui liaient le cadavre au pilori lacéraient la chair molle et spongieuse. Les pieds étaient noirs. Impossible de voir si c’était dû à la pourriture ou au sang qui s’était écoulé et avait coagulé en larges flaques autour du poteau.
Albin ne fit que quelques pas avant de se plier en avant et de rendre son déjeuner sur le pavé.
Lorsqu’il leva la tête, il vit que Gustaf était quasiment arrivé à hauteur du corps. Il se tenait à quelques mètres et l’observait.
Gustaf se retourna et regarda son collègue qui s’essuyait la bouche en se redressant. Des rides aussi profondes que chez un chien de Saint-Hubert couraient autour de ses lèvres, expression à la fois d’un dégoût et d’une terreur pure.
– Qu’est-ce qui a bien pu se passer ici, bon sang? demanda-t-il, sur un ton stupéfait.
Albin n’avait pas de réponse. Il laissa le silence de la ville déserte s’installer.
Mais là, dans la quiétude, il entendit soudain quelque chose. Un bruit faible, lointain, mais reconnaissable entre mille. Albin, l’aîné d’une fratrie de cinq, avait grandi dans un appartement où les enfants partageaient la même chambre. Il l’aurait identifié n’importe où.
– Mais qu’est-ce que… marmonna Gustaf en se tournant vers l’école de l’autre côté de la place. Au deuxième étage, une fenêtre était ouverte.
– On dirait un bébé, dit Albin. Un nourrisson.
Puis l’odeur prit le dessus et il vomit de nouveau.

Description du projet
« Le village perdu » est une série documentaire consacrée à Silvertjärn, le seul village fantôme de Suède. Nous souhaitons produire un documentaire en six épisodes, complété par un blog décrivant nos travaux de recherche et nos découvertes au cours de ce processus. Silvertjärn est une petite cité ouvrière au milieu du Norrland, restée plus ou moins intacte depuis 1959, l’année où toute la population de près de neuf cents habitants a disparu dans des circonstances mystérieuses.
«Cliquez ici pour en savoir plus sur l’histoire de Silvertjärn»
Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn, est à l’initiative de ce projet qu’elle produit :
« Quand j’étais petite, ma grand-mère me parlait souvent de Silvertjärn et de la disparition de ses habitants. Elle n’y vivait plus au moment du drame, mais ses parents et sa petite sœur figuraient parmi les disparus.
L’histoire de Silvertjärn m’a toujours fascinée. Il y a tellement de choses qui semblent ne pas coller. Comment la population entière d’un village peut-elle se volatiliser sans laisser de traces ? Que s’est-il passé exactement ? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre. »
Nous prévoyons de passer six jours à Silvertjärn au début du mois d’avril pour des prises de vues et des recherches sur le village. En tant que contributeur, vous aurez accès aux vidéos tournées et aux photographies prises lors de ce repérage. Nous allons examiner quelques-unes des théories qui expliqueraient la disparition – de la fuite de gaz provoquant une psychose massive à une malédiction lapone séculaire.
« Cliquez ici pour en savoir plus sur les théories autour de Silvertjärn »
Si tout se passe comme prévu, l’équipe retournera à Silvertjärn en août, le mois où la population a disparu, pour que le documentaire soit tourné à la même saison.

Contreparties pour nos contributeurs :
Accès immédiat au matériel filmé à Silvertjärn en avril
Accès illimité aux publications de l’équipe de production sur les réseaux sociaux.
Lettres d’information régulières par mail faisant état de nos avancées
Visionnage en avant-première de la version longue du documentaire
Possibilité de visiter Silvertjärn avec notre équipe au moment de la sortie de la série et du lancement du blog.

33 450 couronnes collectées sur un
objectif de 150 000 couronnes
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Présent
Un grésillement, un son strident, m’arrache à ma somnolence.
Je me redresse, cligne des yeux. Tone coupe la radio. Le crépitement cesse, remplacé par le ronronnement étouffé du moteur et le silence confiné de l’habitacle.
– Qu’est-ce que c’était ?
– La radio fait des siennes depuis quelques kilomètres. On est passé du rock de papy à du rock dansant… Et maintenant ces grésillements.
– Ça doit être le début de la zone blanche.
Je sens l’excitation monter dans mon ventre. Je sors mon mobile de ma poche : il est plus tard que je ne le pensais.
– J’ai encore du réseau, mais ça capte mal. Je vais mettre à jour nos statuts une dernière fois avant qu’on soit coupés du monde.
Je me connecte sur Instagram et j’immortalise la route qui s’étire devant nous, baignée de la lumière dorée du couchant.
– Que dis-tu de cette légende, Tone : « Bientôt arrivés, nous entrons dans la zone blanche. Nous vous retrouvons dans cinq jours… à moins que les fantômes ne nous kidnappent…»?
Tone esquisse une grimace.
– C’est peut-être un peu exagéré.
– Mais non, ils en raffolent !
Je poste la photo sur Instagram, je la partage sur Twitter et Facebook avant de ranger mon mobile dans ma poche.
– Nos fans adorent les spectres, les films d’horreur et ce genre de conneries. C’est notre principal argument de vente.
– Nos fans. Nos onze fans.
Je lève les yeux au ciel. Je dois admettre que ça m’attriste. C’est un peu trop vrai pour en rire.
Tone ne le voit pas. Elle garde les yeux braqués sur la route déserte et anonyme. Une autoroute droite sans virage ni courbe. De grands conifères poussent de part et d’autre de l’asphalte. Du côté gauche, le soleil ardent de la fin de journée semble suspendu dans un ciel sanguinolent qui déferle sur la forêt et sur nous.
– Nous devrions bientôt arriver à la bifurcation, dit Tone. Je sens qu’on approche.
– Tu veux que je prenne le volant ? Je n’avais pas prévu de m’endormir. Je ne sais pas ce qui m’arrive.
Tone répond par un sourire contenu.
– Si tu es restée debout jusqu’à 4 heures la nuit dernière pour tout vérifier, ce n’est peut-être pas étonnant.
Je n’arrive pas à déterminer si c’est un reproche.
– Non, peut-être pas.
Pourtant, je suis surprise. Je pensais que les picotements d’excitation et la fébrilité qui m’avaient tenue en éveil pendant plusieurs nuits m’empêcheraient de trouver le repos aujourd’hui, dans la voiture.
D’un coup d’œil dans le rétroviseur, j’aperçois juste derrière nous l’autre fourgonnette blanche qui transporte Emmy et le technicien. En queue de cortège, on distingue la Volvo bleue de Max.
Est-ce de l’impatience ou de l’inquiétude que je sens au creux de mon ventre ?
La lumière intense teint d’un rouge ardent mon pull en laine blanc aux motifs de torsade. Le profil de Tone se découpe clairement. Elle est l’une de ces personnes plus belles de profil que de face, avec un menton bien marqué et un nez droit de patricien. Je ne l’ai jamais vue maquillée. À côté d’elle, je me sens ridicule et exagérément vaniteuse. Je me suis fait des mèches pour éclaircir et faire briller mes cheveux naturellement ternes, couleur d’eau sale. Pour la modique somme de neuf cents couronnes. Bien que je n’aie pas cet argent ; bien qu’il ne soit pas prévu que j’apparaisse sur les films que nous allons tourner au cours des cinq prochains jours.
Je l’ai fait pour moi. Pour calmer mes nerfs. Et puis, des photos, il faudra bien en prendre, pour Instagram et Facebook, pour Twitter et le blog. Nous devons donner à nos fans enthousiastes de quoi susciter l’intérêt, attiser la flamme.
J’ai la bouche pâteuse après mon petit somme. J’aperçois le gobelet en plastique de la station-service calé dans le porte-tasse.
– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
– Du Coca. Sers-toi.
Sans attendre ma question, Tone ajoute :
– Coca zéro.
Je saisis le verre tiède et avale de longues gorgées du soda éventé. Ce n’est pas très rafraîchissant, mais j’avais plus soif que je ne le pensais.
– Là ! lâche soudain Tone en freinant.
La vieille route n’est pas enregistrée dans le GPS, nous l’avons vu en planifiant l’itinéraire. Nous nous sommes donc appuyés sur des cartes des années quarante et cinquante ainsi que sur les archives de l’Administration suédoise des transports. Nous avons également pris en compte le tracé du chemin de fer à l’époque où les trains à vapeur desservaient le village deux fois par semaine. Max, un féru de cartes, nous a assuré que la route devait se trouver là. Mes derniers doutes se dissipent quand j’aperçois une intersection, presque complètement dissimulée par la broussaille. C’est l’entrée de la seule route carrossable qui menait jadis à Silvertjärn.
Mais au lieu de s’y engager, Tone arrête la camionnette.
Étonnée, je me tourne vers elle.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle est plus pâle que d’ordinaire, sa petite bouche est pincée et ses taches de rousseur semblent briller sur sa peau blanche. Ses mains sont cramponnées au volant.
– Tone ? fais-je d’une voix plus douce.
D’abord, elle ne répond pas. Elle fixe un point au milieu des arbres, sans rien dire.
– Je ne croyais pas voir ça un jour…
Je pose une main sur son avant-bras. Ses muscles sont bandés comme des ressorts d’acier sous la fine étoffe de son tee-shirt à manches longues.
– Tu veux que je conduise ?
Les autres aussi se sont arrêtés – la deuxième camionnette juste derrière nous et, j’imagine, Max dans sa Volvo bleue.
Tone lâche le volant et se renverse contre le dossier.
– Ça vaut peut-être mieux.
Sans me regarder, elle détache sa ceinture et ouvre la portière pour descendre.
Je l’imite, je descends d’un bond et je contourne le véhicule. Dehors, l’air est limpide, pur et glacial. Il me frappe de plein fouet et traverse immédiatement mon pull épais, malgré l’absence de vent.
Tone a déjà bouclé sa ceinture lorsque je monte sur le siège conducteur. J’attends qu’elle prenne la parole, mais elle ne dit rien. Alors, j’appuie doucement sur l’accélérateur et nous nous engageons sur la route envahie par la végétation.
Un silence presque recueilli s’installe. Lorsque les arbres nous ont englouties et semblent se pencher au-dessus de la petite route, la voix de Tone s’élève dans la pénombre, me faisant sursauter.
– C’est mieux que ce soit toi qui conduises pour entrer dans le village. C’est ton projet. C’est toi qui voulais venir. Pas vrai ?
– J’imagine que oui.
Heureusement que nous avons pris une assurance en louant les véhicules. Ils ne sont en rien adaptés à ce type de terrain. Mais nous avions besoin de camionnettes pour transporter le matériel et les fourgonnettes 4 × 4 hors de prix auraient explosé plusieurs fois notre budget.
Nous roulons en silence. Les minutes s’écoulent. À mesure que nous nous enfonçons dans les bois, je suis frappée par l’isolement extrême de la petite communauté. Surtout à l’époque. Ma grand-mère maternelle m’a raconté que peu d’habitants étaient motorisés. Pour rejoindre la civilisation, on prenait un train qui ne passait que deux fois par semaine. Vu le temps qu’il nous faut pour atteindre le village en voiture, parcourir ce chemin à pied, quand on n’avait pas d’autre choix, ne devait pas être une sinécure.
Nous dépassons un sentier qui serpente vers les profondeurs de la forêt. Je me demande un instant si je dois m’y engager. Non, ce doit être le chemin de la mine. Je continue tout droit, au ralenti, je roule sur des brindilles et des branches tombées. Le véhicule couine, mais poursuit sa route au prix de gros efforts.
Au moment où je commence à m’inquiéter, craignant que nous ayons fait fausse route – que nous empruntions un vulgaire chemin de randonnée, que nous soyons en train de pénétrer de plus en plus profondément dans la forêt pour finir par rester coincés avec nos voitures, notre matériel, notre bêtise et nos ambitions –, les arbres s’ouvrent comme par miracle devant nos yeux.
– Là ! murmuré-je, m’adressant plus à moi-même qu’à Tone.
Je me risque à accélérer un peu, juste un peu, mon sang afflue dans mes veines quand le ciel rougeoyant du mois d’avril se découvre peu à peu devant nous.
Nous sortons de la forêt, la route descend vers une vallée, ou plutôt, une petite dépression. C’est là que se niche Silvertjärn.
De sa haute flèche surmontée d’une mince croix, l’église domine le quartier est du village. La croix scintille dans la lumière du couchant, d’une clarté irréelle. De l’église à la rivière, les maisons semblent avoir poussé comme des champignons pour ensuite s’écrouler, se décomposer, tomber en ruine. Le cours d’eau d’un rouge cuivré coule entre les habitations et se jette dans le petit lac auquel le village doit son nom. Silvertjärn, le lac d’argent. Peut-être était-il argenté, jadis, mais aujourd’hui il est noir et lisse comme un vieux secret. Le rapport de la compagnie minière indique que le lac n’a pas été inspecté et que sa profondeur est inconnue. Il pourrait plonger jusqu’à la nappe phréatique. Il pourrait être sans fond.
Sans réfléchir, je détache ma ceinture, j’ouvre ma portière et saute sur l’humus printanier humide et doux pour observer le village. Le silence est total. On ne distingue que le ronronnement régulier du moteur et les légers soupirs du vent lorsqu’il murmure au-dessus des toits.
J’entends Tone descendre du véhicule. Elle ne dit rien. Ne referme pas derrière elle.
Et moi, j’exhale une prière, une incantation, une salutation :
– Silvertjärn.

Passé
En rentrant de chez Agneta Lindberg, Elsa a un mauvais pressentiment. Quelque chose ne tourne pas rond.
En marchant d’un bon pas, on peut parcourir la distance entre la maison de Mme Lindberg et la sienne en un petit quart d’heure, mais Elsa y parvient rarement en moins de quarante minutes : on l’intercepte à chaque coin de rue pour discuter.
Depuis quelques mois – depuis que la pauvre Agneta a reçu la nouvelle – Elsa lui rend visite une fois par semaine, le mercredi après-midi : c’est si commode de passer chez elle après avoir déjeuné chez la femme du pharmacien.
On ne fait pas grand-chose pendant ces repas. Quelques femmes du village se retrouvent tout simplement pour papoter, cancaner, parler de tout et de rien, boire du café dans des tasses fragiles et se sentir supérieures aux autres, l’espace d’un instant. Mais cela ne fait de mal à personne et Dieu sait que les femmes de Silvertjärn ont besoin de s’occuper. Elsa ne peut pas non plus nier qu’elle apprécie ces moments, bien qu’elle soit parfois obligée de tancer ses consœurs quand leurs ragots deviennent trop malveillants.
À quoi bon se livrer à des conjectures sur le père biologique de petit dernier du maître d’école ? Elsa était avec l’enseignant et sa pauvre femme quand le bébé refusait le sein, et elle avait rarement vu père aussi fou de son enfant. Alors qu’importe si les cheveux du garçonnet sont carotte.
Il fait chaud en cet après-midi d’avril – une chaleur étouffante pour la saison – et Elsa transpire sous son corsage. Elle aime marcher le long de la rivière. Le chemin est plat et lisse, et on peut voir le lac scintiller au loin. L’eau de fonte déferle en susurrant en contrebas de la rive. Ce qu’elle aurait envie de s’arrêter et d’y tremper les pieds !
Elle s’en abstient, bien sûr. De quoi aurait-elle l’air si elle soulevait sa jupe et se mettait à patauger comme une enfant insouciante ? Cela ne ferait que nourrir les ragots des commères du village !
C’est au moment où Elsa sourit à cette pensée qu’elle se rend compte que quelque chose a changé. Tout en se retournant pour voir qui pourrait bien l’épier si elle sautait dans la rivière, elle prend conscience qu’il n’y a personne.
Le cours d’eau est pourtant bordé d’habitations. C’est là que le quartier le plus ancien de Silvertjärn commence. D’ailleurs, Elsa préfère ce quartier aux maisons neuves. Quand elle s’est installée avec Staffan à Silvertjärn – à peine sortie de l’enfance – ils vivaient dans l’un des nouveaux pavillons construits par la compagnie minière, une bâtisse froide, sans âme. Elsa demeure aujourd’hui convaincue que c’est à cause de ces murs blancs pleins d’échardes qu’elle a si mal vécu sa première grossesse. Elle s’était arrangée pour déménager le plus vite possible.
Les maisons qui jouxtent le cours d’eau, plus anciennes, ont plus de charme. Elsa en connaît tous les occupants. D’ailleurs, sans vouloir se vanter, elle peut même dire qu’elle connaît tout le monde à Silvertjärn. Mais le quartier de la rivière, sous l’église, c’est le sien. C’est pourquoi elle veille tout particulièrement sur ceux qui y vivent. Elle aime passer devant la maison du coin avec son toit de guingois, rendre visite à la petite Pia Etterström et ses deux jumeaux ; se poster en face de la terrasse d’Emil Snäll et lui demander comment va sa goutte ; s’arrêter pour admirer les rosiers de Lise-Marie.
Mais aujourd’hui, personne ne la hèle, personne ne lui fait signe.
Malgré la chaleur, il n’y a personne dans les jardins, sur les perrons ; personne n’a ouvert sa fenêtre. Personne n’est venu la saluer après l’avoir vue depuis la cuisine. Elsa devine des mouvements derrière les rideaux des cuisines, derrière les fenêtres fermées. On dirait que tout le monde s’est barricadé chez soi.
Son cœur se serre.
Plus tard, elle se demandera si une partie d’elle-même n’avait pas déjà compris, avant même qu’elle se mette à courir, avant qu’elle arrive dans sa cuisine en sueur, hirsute et qu’elle voie Staffan assis à la table, le visage livide, bouleversé.
Mais ce n’est pas vrai. Elle ne comprend pas, elle ne se doute de rien. Comment aurait-elle pu se douter ?
Alors, quand Staffan lui dit d’une voix de somnambule :
– Ils ferment la mine, Elsie. Ils nous l’ont annoncé aujourd’hui. Ils nous ont ordonné de rentrer chez nous.
Elle s’évanouit sur-le-champ pour la première et la dernière fois de sa vie.

Présent
Je n’ai jamais vu Silvertjärn de mes propres yeux. Je m’en suis forgé une image par le biais des histoires de ma grand-mère, j’ai passé des nuits à chercher sur Google pour trouver des descriptions, mais il n’y a presque rien.
Je me retourne en entendant les cliquetis de l’appareil photo de Tone. Placé devant ses yeux, il lui cache la moitié du visage.
En réalité, nous aurions dû filmer notre arrivée. Cela aurait été une entrée en matière puissante ; cela aurait permis d’attirer l’attention. C’est ce dont on a besoin quand on demande des subventions. Car inutile de se voiler la face : quel que soit le nombre de photos postées sur Instagram, quel que soit le taux de financement sur Kickstarter, sans subventions, nous ne pourrons tourner le film tel que je l’ai imaginé. C’est la vérité. Sans le soutien d’une administration ou d’une fondation, nous n’avons aucune chance.
Mais je suis sûre que nous finirons par obtenir les fonds.
Car qui pourrait résister à ce que nous avons devant les yeux ?
La lumière jaillit sur les bâtiments délabrés, les noyant dans un océan orange et vermillon. Ils semblent étonnamment bien préservés. Ils devaient avoir des méthodes de construction différentes à l’époque. Mais même d’ici, en hauteur, on voit la décrépitude. Certains des toits se sont effondrés et la nature a sérieusement commencé à reprendre ses droits. Difficile de distinguer une frontière claire entre la forêt et les maisons. Les rues sont envahies de végétation, le chemin de fer rongé par la rouille s’étire de la gare vers les bois où il est recouvert, comme une artère bouchée.
Le tout est d’une beauté un peu écœurante. Comme une rose défraîchie sur le point de perdre ses pétales.
Le cliquetis s’interrompt. Je regarde Tone, qui a baissé son appareil photo.
– Alors, qu’est-ce que ça donne ? demandé-je.
– Avec ce paysage, je crois qu’un iPhone aurait suffi.
Elle contourne la voiture et se poste à côté de moi, fait apparaître les images. Nous nous sommes mis d’accord pour que Tone se charge des photos. À la différence de moi, d’Emmy et du technicien, elle n’a jamais travaillé dans le cinéma – elle est conceptrice-rédactrice. Mais elle est passionnée de photographie depuis plusieurs années, et ses clichés sont bien meilleurs que ceux que je pourrais réaliser avec le même appareil. »

À propos de l’auteur
STEN_Camilla_©Stefan_TellCamilla Sten © Photo Stefan Tell

Camilla Sten, née en 1992, est la fille de la célèbre autrice de polars Viveca Sten. Ensemble, elles ont écrit la trilogie L’île des disparus, acclamée par la critique. Le village perdu, vendu dans 17 pays, est son premier roman adulte, également en cours d’adaptation au cinéma. (Source: Éditions du Seuil)

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Nous sommes les chardons

SABOT_nous-sommes-les-chardons  RL2020  Logo_premier_roman  prix jean anglade_1200  coup_de_coeur

Prix Jean Anglade 2020

En deux mots:
Martin vit avec son père dans une cabane dans un coin isolé de montagne. Après la mort de ce dernier, il fait la connaissance de sa mère et décide de la suivre à Paris où il découvre un nouveau monde. Mais il reste viscéralement attaché à la nature.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ma montagne, mon jardin

Avec Nous sommes les chardons Antonin Sabot a remporté le Prix Jean Anglade 2020. Ayant eu la chance de faire partie du jury, je vous entraîne dans les coulisses des délibérations avant de vous présenter ce beau roman initiatique.

Cette chronique sera un peu particulière, car j’ai eu la chance de faire partie du jury du Prix Jean Anglade. Je peux par conséquent vous expliquer comment nous avons choisi le roman d’Antonin Sabot comme lauréat 2020 et vous dévoiler les coulisses de la sélection. Une belle expérience qui a aussi été l’occasion de quelques belles rencontres même si – confinement oblige – elles ont été virtuelles.
Mais commençons par le commencement. Initié par le Cercle Jean Anglade et les Presses de la Cité, ce Prix est décerné chaque année à un premier roman qui met en avant les valeurs que le romancier auvergnat a défendu tout au long de sa longue vie (Jean Anglade est décédé le 22 Novembre 2017 à 102 ans). À l’issue d’un concours d’écriture, les Presses de la Cité ont procédé à la sélection des cinq meilleurs manuscrits et les ont soumis sous leur forme brute au jury d’une quinzaine de membres présidé cette année par Agnès Ledig. Parmi les autres membres, on trouvait notamment Jean-Paul Pourade, Président fondateur du Cercle Jean Anglade, Hélène Anglade, la fille de Jean Anglade, Véronique Pierron, Lauréate 2019 avec Les miracles de l’Ourcq, des critiques littéraires et professionnels du livre ainsi que des blogueurs, dont votre serviteur. Sans oublier Clarisse Enaudeau, Directrice littéraire Presses de la Cité.
Notre mission consistait à lire les manuscrits et à les évaluer, chacun avec sa sensibilité, puis de les classer chacun avec leurs forces et leurs faiblesses. En mars dernier la pandémie a empêché le jury de se réunir sur les terres de Jean Anglade, mais nous avons pu échanger nos points de vue par vidéoconférence et très vite constaté que deux titres se détachaient. Au terme de débats aussi intéressants qu’animés, Antonin Sabot a été choisi, notamment pour sa plume «efficace et généreuse» pour reprendre les termes d’Agnès Ledig.
C’est alors que Clarisse Enaudeau et toute l’équipe des Presses de la Cité ont pris le relais pour retravailler le manuscrit, le débarrasser de ses coquilles, choisir la couverture et préparer le lancement de l’ouvrage en librairie. C’est en fait maintenant que commence l’aventure de Nous sommes les chardons!
Il est donc temps de vous présenter ce roman à la thématique à la fois universelle et très actuelle. Martin vit dans la montagne avec son père dans un quasi dénuement. Mais la nature environnante et leur «mur de livres» suffisent à satisfaire leurs modestes besoins. Sauf qu’un soir le père ne revient pas. La nouvelle vie de Martin est alors rythmée par ses jours sans le père.
«On dirait que le père s’est volatilisé, et je sais que je ne le rattraperai pas, il connaît la forêt comme sa poche et, s’il a décidé de rester seul, il peut se débrouiller pour ne pas être retrouvé.» À l’incrédibilité du premier jour succède le choc avec le réel. Il faut répondre aux questions des gendarmes, puis il faut s’installer dans la nouvelle réalité: «si je veux manger ce soir et les suivants et pouvoir affronter l’hiver seul, il va falloir travailler double et ne compter que sur moi. C’est ce soir que cette pensée me frappe avec le plus d’acuité, en me rendant vraiment compte que le père n’est plus là».
Avec beaucoup d’acuité, mais aussi un joli sens de la formule, le romancier va alors s’attacher à démontrer combien le lien entre le père et le fils est fort, juste dans les gestes du quotidien. Comme quand il coupe du bois: «En reproduisant les gestes de ceux d’avant, on les respecte, on montre qu’on n’a pas tout oublié. Et puis, ce qu’il y a de bien avec le bois que l’on fend, c’est que l’on se chauffe deux fois. On se réchauffe en le brûlant, mais aussi en le coupant.» La puissance du lien est alors telle qu’avec une touche de fantastique le fils continue de parler à son père, à lui dire ses difficultés tout en essayant de conjurer sa solitude. Ses rencontres avec Marie-Louise, qui a bien connu son père et qu’il croise lors de ses balades en montagne lui mettent un peu de baume au cœur.
La surprise va venir avec les obsèques, lorsqu’il fait le connaissance d’une invitée-surprise, sa mère. Cette dernière va lui proposer de l’accompagner à Paris, proposition qu’il va accepter, non sans appréhension.
La seconde partie de ce passionnant roman s’inspire de la véritable histoire d’Olivier Pinalie, créateur du Jardin Solidaire, qui a relaté son expérience dans Chronique d’un Jardin solidaire. On y voit Martin essayer d’amener un peu de nature et de solidarité dans la grande ville. Une démarche qui va finir par susciter l’intérêt de sa demi-sœur…
Après Nature humaine de Serge Joncour, Le grand vertige de Pierre Ducrozet, La Dislocation de Louise Browaeys ou encore 2030 de Philippe Djian, on retrouve ici le thème du lien de l’homme avec la nature, de plus en plus distendu et de plus en plus indispensable. Souhaitons donc plein succès à ce beau roman initiatique!

Nous sommes les chardons
Antonin Sabot
Presses de la Cité
Premier roman
272 p., 20 €
EAN 9782258194120
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en France, tout d’abord dans une région de montagne qui n’est pas précisément située, puis à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, Martin voit son père mort venir s’attabler avec lui. Ce père qui lui a appris à entendre les arbres et à humer le vent, à suivre les pistes des bêtes dans la forêt, à connaître les paysans des alentours…
Les mystères que cette apparition révèle, le jeune homme va les affronter. Qu’y a-t-il au-delà de sa ferme isolée en pleine montagne? Une mère, d’autres lieux, d’autres gens, une autre manière de vivre… Martin va apprendre à les connaître et partir sur les traces de l’absent, pour mieux comprendre d’où il vient et ce qu’il vit.
Un beau roman d’initiation irrigué par un attachement sincère à la nature.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Éveil de la Haute-Loire (Philippe Suc)
Livres Hebdo (Vincy Thomas)
Lisez.com (Annonce du lauréat)

INCIPIT (Les premiers chapitres du livre)
Préface d’Agnès Ledig
Ce livre est une histoire de lien.
Le lien de filiation, entre un fils et son père, que rien ne peut effilocher, pas même l’ultime destinée.
Le lien d’amour, qui naît et croît comme une évidence, telle une jeune pousse qui cherche le soleil, mue par une force inscrite en elle.
Le lien, enfin, de l’homme et de la nature. Présente, puissante, réconfortante, celle-ci s’invite tout au long du chemin de ce jeune homme qui, en cherchant son père, se trouve lui-même.
A la fois tranchante et poétique, la plume d’Antonin Sabot, qui signe là son premier roman, est efficace et généreuse.
Dans les pas de Jean Anglade, qui savait comme personne raconter la vie de gens ordinaires en sublimant leur quotidien, nul doute qu’un avenir littéraire se dessine pour ce jeune auteur bourré de sensibilité.
C’est en tout cas ce que je lui souhaite.

Premier jour sans le père
Je viens seulement de me rendre compte que le père est mort. Là, à la veillée. Il est assis à table devant la soupe grasse que je lui ai servie, mais il ne la touche pas et a un regard absent que je ne lui ai jamais vu. Un regard dur, ça ne m’alerterait pas. Ça, je lui connais. Avec une flamme sombre qui semble lui remonter des entrailles et qu’il est prêt à jeter sur vous sans un mot, qu’elle vous consume tout entier. Il aurait pu me lancer ce type de reproche muet si ce que j’avais cuisiné n’était pas à son goût ou qu’on n’avait pas assez rentré de foin pour les bêtes ou de bois en prévision de l’hiver. Il a tout un tas de raisons à lui pour adresser des reproches. Mais ce regard vide, ça ne lui ressemble pas.
«Oh, le père! Y a quelque chose qui va pas?»
Il ne répond pas. Pas même un grognement, comme il fait parfois. Ses larges épaules sont basses. Plus basses encore que la fois où il avait dû ramener, en la portant presque, une vache qui s’était abîmé une patte au pâturage et qui ne pouvait pas rentrer seule. Il avait fallu l’abattre un peu plus tard, car elle ne pouvait plus sortir de l’étable. Ce soir-là aussi, ses épaules étaient basses, au père, et il n’avait pas eu besoin de beaucoup de mots pour dire son dépit. De toute façon, ce n’est pas un bavard. Une force de la nature ça oui, mais pas un bavard à jacasser en permanence et à se vanter, comme certains voisins qui passent rendre visite une fois de temps en temps et qu’il accueille comme il se doit, mais sans trop d’hospitalité non plus, histoire de ne pas leur donner envie de revenir trop souvent. Il dit « C’est bien, la compagnie », quand ils sont assis à boire sa gnôle, « Mais ça doit être un plaisir qu’on savoure à petite dose », ajoute-t-il, une fois qu’ils sont partis.
Ainsi donc, il est là ce soir, à ne rien dire et à ne rien manger, à ne rien regarder vraiment non plus. Son regard ne s’attache à rien. Et lorsque je passe derrière lui, pour aller ranger le fromage dans la petite pièce qui nous sert de garde-manger, je vois son pull et sa chemise déchirés, collés à sa peau par un suint noir et brillant. Et en dessous, un grand trou, bien entre les omoplates, et qui descend jusqu’à la moitié du dos. La chair en dedans est déjà brune et sèche. Comment ai-je pu louper ça ? Vu la couleur de la plaie, ça fait bien deux ou trois jours qu’elle lui barre le dos. Je me revois m’interroger, il y a trois jours justement, à propos de sa veste déchirée. Sauf que ça ne suintait pas comme ça à ce moment-là. Et puis je m’étais dit que ça lui ressemblait bien, au père, de garder des vêtements tout abîmés et de se moquer de l’air que ça lui donne. Ensuite, il devait aller voir son amie Marie-Louise, alors je n’y ai plus pensé. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on s’est revus.
Je reste un instant interdit, les yeux fixés sur le trou horrible et sale. Je cours dans la remise chercher une bouteille de gnôle pour désinfecter ça, peut-être même qu’il reste une vraie bouteille d’alcool de pharmacie, encore plus fort et vraiment fait pour, parce que j’ai beau ne pas m’y connaître en médecine, je sais tout même qu’une blessure, il faut la désinfecter pour ne pas que la fièvre s’y mette.
Quand je reviens dans la pièce, le père n’y est plus. Il ne reste que la chaise tirée devant le bol de soupe tiède et un morceau de pain auquel nul n’a touché. Sur la chaise, il y a une fine couche de poussière comme si personne ne s’était assis dessus. Je ne sais pas comment je note tout ça. Sûrement que mon cerveau va plus vite que d’habitude et je remarque plein d’infimes détails pendant que je cours vers la porte, voir s’il n’est pas sorti et n’a pas besoin d’aide, que je le rentre et le couche, comme lui pour la vache blessée. Non pas exactement pareil, parce qu’ensuite il avait fallu la tuer et on ne fait pas comme ça pour les gens, surtout pas pour son propre père. Je pousse la porte et regarde au-dehors. La seule présence est celle des étoiles qui scintillent. « Plus fort que partout ailleurs », dit parfois le père, même que je ne comprends pas comment les étoiles peuvent briller moins fort à des endroits et plus à d’autres. Mais cette nuit, elles brillent très fort, car il n’y a pas encore de lune.
Il me faut un moment pour habituer mon regard et observer alentour si je ne le vois pas, si en plus de sa blessure, il n’y aurait pas la folie qui l’aurait pris et il serait parti marcher dans la forêt avec dans le dos un trou grand comme la main. Il vaudrait mieux qu’il se repose, plutôt que battre la campagne. En regardant tout autour, je crois apercevoir une ombre à la lisière des bois, au bout de la clairière dans laquelle est plantée notre maison, là où nous menons parfois paître nos vaches, mais pas trop souvent, car le sol n’est pas bon, plein de pierres qui font de sournoises buttes sur lesquelles elles pourraient se blesser et l’herbe n’y pousse pas bien. Il n’y a que des genêts et des prunelliers avec de longs piquants contre lesquels on se bat lorsqu’on en a la force, mais qui finissent toujours par gagner et par revenir. Je pars en courant vers l’ombre en appelant, « Oh, le père ! », du plus fort que je peux, et manque de m’étaler en heurtant une pierre. Arrivé à l’orée du bois, je n’aperçois plus la moindre ombre. On dirait que le père s’est volatilisé, et je sais que je ne le rattraperai pas, il connaît la forêt comme sa poche et, s’il a décidé de rester seul, il peut se débrouiller pour ne pas être retrouvé.
En rentrant dans le noir, je me souviens de ce que racontait la vieille Mado les jours où on allait lui porter un fromage, une fois par mois, et aussi un peu de gnôle quelquefois. Elle habite dans la vallée d’à côté, un hameau de cinq maisons où tout le monde est soit mort, soit parti à la ville. Les derniers à s’en aller avaient voulu l’aider à déménager, l’emmener chez quelque cousin qui vivait moins loin de la civilisation. Ils affirmaient que ça serait mieux pour elle en cas de problème, alors que les plus proches voisins, nous, habitions à trois heures de marche, autant dire inatteignables en cas d’urgence, et, même si elle arrivait jusque chez nous, il faudrait deux heures de plus pour rejoindre le bourg. Ils avaient insisté pour qu’au moins elle demande l’installation d’une ligne de téléphone, même s’ils se doutaient bien que jamais l’administration n’irait équiper un hameau aussi reculé et voué à la disparition. De toute manière, elle n’avait rien voulu entendre. Maintenant que son mari était mort, répondait-elle, que pouvait-il bien lui arriver de pire que de partir le rejoindre ?
Sauf que ce n’est pas elle qui l’a rejoint, mais lui qui lui rendait visite, racontait-elle en riant. Elle nous disait que, parfois, il venait dans la minuscule pièce aux murs tout en bois clair qui lui servait à la fois de cuisine et de chambre, avec dans un coin son fourneau, dans lequel elle mettait une bûche après l’autre pour chauffer sa soupe, et à côté un réduit, une niche, sous l’escalier, qu’on aurait pu prendre pour un petit garde-manger si ce n’était la couverture rouge-violet, teintée au jus de cassis, qui montrait que c’était son lit, avec au-dessus, accrochées, une vieille publicité jaunie pour une cocotte-minute et une carte postale de Lourdes envoyée par sa nièce il y a bien longtemps. Ainsi donc, son mari venait lui rendre visite, à l’heure du dîner, à l’heure où avant qu’il soit mort il rentrait des champs. Il se tenait assis à table comme s’il attendait de manger la seule soupe que faisait toujours la Mado, avec une pomme de terre, des orties, et de larges feuilles duveteuses de consoude qui donnent un goût de poisson ; mais il ne parlait pas, il ne mangeait pas.
La première fois, ça faisait bien déjà cinq ans qu’il était mort. Il était revenu juste après le départ des derniers voisins. Elle avait eu peur, bien sûr. Mais elle avait vite vu que le fantôme ne lui voulait aucun mal, qu’il restait simplement là, à la regarder affectueusement, par-dessous son béret sale, celui qu’il avait toujours porté et qui, à la longue, l’avait rendu chauve sur le dessus du crâne, mais ça n’était pas bien grave, il ne l’enlevait presque jamais, ce béret, seulement lorsqu’il allait à la messe, ce qui n’arrivait qu’à Noël et pour le 15 août. Tant pis pour les cheveux. Il souriait silencieusement derrière sa moustache toute fine, ça lui faisait une mine espiègle. D’ailleurs, croyait la Mado, il n’avait pas l’âge de quand il était mort, lorsqu’une vache devenue folle lui avait marché dessus et brisé une côte qui lui était rentrée dans le poumon et qu’il s’était étouffé là, tout près, à l’étable. Il était plus jeune, comme lorsqu’ils s’étaient rencontrés à un bal, là-bas dans la vallée, et qu’elle avait vite déménagé de chez ses parents pour le rejoindre puisqu’à l’époque on ne pouvait pas faire autrement si un enfant s’annonçait. Même si ensuite elle l’avait perdu, mais ça, c’était une autre histoire et elle n’aimait pas trop en parler.
En tout cas, elle avait vite compris que son mari était revenu pour une bonne raison. Elle était seule au village désormais et il lui fallait quelqu’un pour veiller un peu sur elle. Elle aimait ça, disait-elle, revoir son époux par moments. Souvent, il venait des soirs où le cafard lui montait à la gorge de n’avoir vu personne depuis longtemps. Ça lui rappelait sa jeunesse de l’avoir à table qui la regardait tendrement. Elle aurait préféré pouvoir lui prendre la main et lui parler un peu, mais ça lui faisait déjà du bien de savoir qu’il pensait toujours à elle.
Est-ce que c’est pour la même raison que le père n’a pas disparu tout de suite quand il est mort ? Pour que je ne me retrouve pas tout seul ? Est-ce qu’il se dit que j’ai encore besoin de quelqu’un pour me guider à la ferme ? Pourtant, depuis un moment déjà, il n’a plus grand-chose à m’apprendre quand je mène les vaches à l’alpage, qu’on prépare le fromage ou qu’on s’occupe du potager. Dans les bois, je me débrouille presque aussi bien que lui pour distinguer les plantes comestibles des toxiques, piéger des lièvres ou savoir quel arbre on peut abattre sans perturber l’équilibre.
Mais aussi, pourquoi est-ce qu’il s’enfuit, maintenant? Est-ce qu’il est venu me rassurer, me signifier que bien qu’il soit mort je ne devrais pas avoir peur, pas partir en laissant notre maison à l’abandon, mais continuer à m’en occuper comme lui l’avait toujours fait ? Ici, on ne plaisante pas avec la mort des gens et encore moins avec leur réapparition. Si les morts ne partent pas, c’est qu’ils veulent dire quelque chose. Mais pour le moment, le message du père, je ne le comprends pas et je vais me coucher l’esprit plein de toutes ces questions.
Je me retrouve seul dans notre petite chambre où il y a plus de place pour les livres que pour nos lits. « On a découvert l’isolation par les livres », plaisante parfois le père qui adore les regarder, tout serrés et qui emplissent l’espace de la chambre jusqu’au plafond. Ce soir, je n’ai pas la force de lire comme on le faisait avec le père, chacun dans notre coin à commenter nos lectures respectives tandis que la nuit avançait et jusqu’à ce que l’un de nous deux s’endorme. Moi en premier, au début, et puis lui, de plus en plus souvent ces dernières années. J’ai dans le ventre un pincement que je n’explique pas, et de voir tous ces livres, ça me fait tout drôle. Comme si c’était eux qui rappelaient le père. Aussi, demain, il faudra que j’aille voir les gendarmes pour leur raconter tout ça. Je sombre dans le sommeil et rêve d’immenses forêts.

Deuxième jour sans le père
Les gendarmes ont fait des yeux comme des soucoupes quand je leur ai raconté mon histoire et m’ont demandé de la répéter quatre fois. A la fin, j’insistais beaucoup moins sur la présence muette du père à table et j’ai senti que ça les rassurait un peu, qu’ils écrivaient plus facilement sur leur ordinateur si je ne parlais pas de la course dans la nuit à la poursuite d’un mort, ou bien des fenaisons qui n’avançaient pas aussi vite qu’elles auraient dû parce que le père avait beau prendre du foin avec sa fourche et le mettre sur notre charrette, il semblait y en avoir toujours autant au sol.
Les gendarmes, c’est pas des gens d’ici. Je veux dire, c’est des gens des plaines, souvent, et ils ne comprennent pas ce qui peut se passer chez nous. On ne peut pas leur expliquer que l’air n’est pas pareil qu’ailleurs, comme disait la Mado devant mon père se fendant d’un sourire entendu, pas la peine d’expliquer plus, je devrais le découvrir par moi-même. Derrière ceux qui m’interrogeaient à tour de rôle, il y avait tout un groupe de gendarmes qui, tour à tour, me regardaient et se mettaient des bourrades dans les côtes. Mais je me répétais, ils sont pas d’ici, ils savent pas, et j’adoucissais mon histoire. Un seul rigolait moins que ses collègues, le jeune qui m’avait interrogé en premier et avait un accent corse. Il ne riait pas lorsque je lui ai raconté les histoires de la plaie que j’avais vue en passant derrière le père et de la fuite dans la nuit. Au contraire, il avait plutôt eu l’air un peu effrayé, comme si ça lui rappelait quelque chose, et il était parti chercher un supérieur. C’est pour ça qu’ils m’ont demandé de répéter plusieurs fois. Rejoint par les autres dans la pièce du fond, il ne rigolait pas vraiment et d’ailleurs, les autres, je me demande s’ils se foutaient de moi ou bien de lui qui avait l’air de me croire.
Ils ont fini par en savoir assez et sont sortis avec moi. Dehors tout un attroupement s’était formé, des personnes qui m’avaient vu arriver seul au village ce matin. Elles nous connaissaient, le père et moi, et savaient que je ne descendais jamais sans lui. Elles voulaient savoir ce qui se passait pour que j’aille directement à la gendarmerie sans déposer des fromages à l’épicerie générale.
«Jean-Claude Tournier a disparu», a dit le capitaine aux habitants du village.
Moi je me demandais pourquoi il ne disait pas «mort», mais je n’ai rien laissé paraître, ça devait être une façon de parler de gendarmes.
«Son fils Martin nous a prévenus qu’il n’est pas revenu depuis plusieurs jours dans leur ferme, mais ne vous inquiétez pas, nous allons partir à sa recherche sans plus tarder.» Et moi, je me disais à moi-même qu’ils pouvaient courir. Si le père avait décidé de disparaître, eh bien ce n’étaient pas ces hommes, ignorants de la montagne, qui allaient le retrouver. Mais, à nouveau, j’ai gardé ça pour moi, excédé de voir ces types qui ne m’écoutaient qu’à moitié et qui ne voulaient entendre que ce qui les confortait dans leur petite vision du monde.
Ils m’ont ramené en bas de l’alpage en 4 × 4, puis m’ont accompagné à pied jusqu’à notre ferme. Le plus vieux, pourtant pas plus âgé que le père, la cinquantaine, mais un peu gras, soufflait telle une vache à l’agonie. Ça me peinait presque pour lui. Mais aussi ça me faisait plaisir. Je me disais qu’ainsi il comprendrait peut-être ce que disait la Mado, que l’air, ici, n’est pas pareil, à commencer qu’il y en a moins et qu’il faut en respirer plus pour que les muscles et le cerveau continuent à bien fonctionner. La montagne aime que l’on se promène sur elle, mais il y a certaines règles que l’on doit respecter pour qu’elle l’accepte, disait mon père. Par exemple, ne pas venir en voiture. Il faut sentir la pente dans ses muscles et dans ses poumons, c’est ça qui amène le cerveau à comprendre qu’il n’est plus dans la plaine. Sinon, la montagne voudra se venger. Le gros gendarme avait failli merder en suggérant de monter tout en 4 × 4, mais puisque de toute façon on ne pouvait pas se rendre par là où nous habitions en voiture, il avait bien été obligé de se conformer aux règles. Il ne s’en doutait pas, maintenant qu’il en chiait, mais en réalité, c’était mieux pour lui.
Ils sont entrés dans la partie de la ferme où on loge, avec le père. Avant, ça n’était qu’un pauvre abri de berger, mais il l’a agrandi et consolidé si bien qu’on l’appelle toujours « la cabane » mais que ça ressemble presque à une petite maison maintenant. Ils m’ont demandé si le père n’avait pas écrit une lettre avant de partir, ou laissé entendre qu’il s’en allait. Vu que je leur avais dit qu’il était mort, ça m’échauffait un peu leur façon de ne pas me croire. En plus, je commençais à m’en vouloir d’être allé les voir. J’en venais à penser qu’ils n’allaient pas pouvoir m’aider et puis, surtout, je me rappelais que le père considérait notre bout de baraque comme un refuge, comme notre lieu à nous où nul ne pouvait venir sans notre accord, où nous ne devions n’amener que ceux qui comptent pour nous. J’avais l’impression d’avoir trahi sa volonté.
Ils ont fouillé les tiroirs d’une commode dans laquelle traînaient les papiers du père, ont jeté un œil à notre chambre et aux différentes pièces, mais la partie que nous habitons n’est pas grande et ça ne leur a pas pris longtemps. A cette heure, une battue devait avoir démarré dans la forêt entre la route et chez nous, qui se poursuivrait ensuite vers le village au cas où « Monsieur Tournier », comme ils appelaient le père, serait tombé d’une falaise ou aurait eu un malaise et serait toujours allongé quelque part. Et si cela restait sans résultat, ils enverraient peut-être un hélicoptère pour aller voir plus haut dans la montagne. Moi, je savais que «Monsieur Tournier» n’était pas dans une crevasse, pas plus qu’il n’avait eu de malaise. Il ne pouvait pas choisir une manière simple de mourir, et surtout, il n’aurait pas voulu qu’on le trouve facilement. Toute sa vie, il avait voulu être difficile à cerner, à repérer. Sinon pourquoi est-ce qu’il serait venu dans cette cabane alors qu’il habitait à Paris? m’avait-il raconté une fois. Tout seul ici plutôt qu’au milieu de plein de monde là-bas, et qu’il aurait pu devenir «une pointure», ainsi que j’avais entendu quelqu’un le souffler, une fois où il avait pris la parole à la mairie quand un type des «services de l’État» était venu présenter un projet de barrage sur le torrent en bas de la vallée et que le père lui avait cloué le bec. Une pointure de quoi, je ne sais pas, mais il aurait pu, disait-on. Et tout le monde était venu le féliciter pour ce qu’il avait dit, et bien que l’année suivante le barrage ait fini par se construire, au moins on avait protesté, disaient les gens, montré que cette décision ce n’était pas de la « concertation », contrairement à ce que les autorités essayaient de dire, mais bien un état de fait. A part devenu très vieux, et s’il était mort dans son lit, il n’aurait jamais laissé quiconque qu’il n’aimait pas le trouver, et même à ce moment-là, ce n’est pas sûr qu’il aurait laissé ça arriver. Il aurait sûrement eu le moyen d’échapper aux regards. Alors eux, des types qui soufflaient comme des vaches à la moindre montée, ils n’avaient aucune chance. Peut-être que la montagne le protégerait contre ceux qui monteraient en hélico. Le père n’avait rien dit à ce propos, mais si la montagne ne supporte déjà pas les voitures, je préfère ne pas savoir ce qu’elle pense des hélicoptères.
Après avoir un peu tout fouillé, les gendarmes sont sortis appeler leurs collègues par radio.
Ils sont partis en disant qu’ils viendraient me voir aussitôt, que je ne m’inquiète pas, ils retrouvent toujours ceux qu’ils cherchent. Je ne sais pas pourquoi, mais ils ont eu un regard menaçant, à dire ça. Comme si on n’avait pas le droit de disparaître.
La fin de la journée est passée vite. Je devais rentrer du foin puis m’occuper des bêtes. Je n’ai pas eu le temps de penser au père jusqu’au soir, où je suis resté vraiment tout seul. La journée, de toute manière, on a souvent l’impression d’être seul même s’il y a quelqu’un. On a beau travailler parfois côte à côte, chacun est plongé dans ses pensées. C’est le travail manuel qui fait ça. Les idées nous emmènent au loin. Le corps travaille là, les pieds bien au sol, mais l’esprit reste tout frais et part se promener sur les sommets autour. Parfois, on réfléchit à des idées intelligentes lues la veille, on a l’impression de comprendre sans mettre complètement le grappin dessus. Elles deviennent claires, mais ne restent pas. Et ça n’est pas grave, affirmait le père, puisque c’est par ces chemins que se construit la pensée, en divaguant, en partant voleter sur les cimes à imaginer les belles fleurs qui y poussent, pratiquement hors d’atteinte, et que nul ne voit jamais. Et la question c’est de savoir, alors, pour qui elles poussent. Je m’imagine transformé en un aigle qui nous survole, et je vois des humains minuscules en bas qui mènent des vaches ou portent du bois. Il faut parfois se prendre pour un aigle pour comprendre sa condition d’humain.
Aujourd’hui, je n’ai pas l’occasion de me prendre pour un oiseau et pourtant je crois bien comprendre ce qu’implique être un homme, et c’est que si je veux manger ce soir et les suivants et pouvoir affronter l’hiver seul, il va falloir travailler double et ne compter que sur moi. C’est ce soir que cette pensée me frappe avec le plus d’acuité, en me rendant vraiment compte que le père n’est plus là. Je ne lui mets pas un bol pour la soupe pour le sentir auprès de moi. J’ai lu ça dans trop de livres pour me faire avoir, et je n’ai pas envie qu’il revienne déjà, avec les gendarmes pas loin. C’est comme si je l’avais dénoncé, l’accusais de sa propre mort et m’en plaignais à une autorité que toute sa vie durant il avait refusé de reconnaître. M’en remettre à elle, c’était une trahison au dernier instant, celui où au contraire on aurait dû être encore plus solidaires.
En allant me coucher, je suis partagé entre le soulagement qu’il ne m’ait pas vu le lâcher ainsi et la peur qu’il décide de ne plus revenir. Je m’endors et rêve que je marche au bord d’une longue falaise.

Extraits
« Ce matin, les vaches, énervées, m’ont réveillé, car hier je n’ai pas eu le temps de les traire. On en a quatre qui donnent et une qui est trop jeune, mais ça demande beaucoup de boulot. Hier, c’était de trop et, ce matin, leurs mamelles sont bien pleines. Elles leur pèsent. Pas moyen d’y couper. En plus, elles sont perturbées de me voir. Normalement, c’était le père qui se chargeait d’elles au saut du lit.
«Eh oui, le père est parti, c’est moi maintenant qui m’occupe de vous.»
J’essaie de les calmer. Je crois qu’elles comprennent, et assez vite elles arrêtent de donner des coups de patte contre le seau à lait. La Blanche me regarde avec des yeux tout humides comme si elle savait que lorsque je dis «parti», en réalité ça veut dire «mort». Elle a compris que le père ne viendra plus jamais lui flatter le col et la traire à l’aube, en hiver, où il y a parfois les bouses qui durcissent tellement il gèle. Certaines renâclaient un peu de temps en temps à cause de l’âpreté de la vie dans les hauteurs, devenaient un peu folles lorsqu’on leur enlevait leur veau ou faisaient des manières pour accueillir une nouvelle après qu’on avait envoyé l’une d’elles à la réforme. Mais il les aimait, ses vaches, le père. Et, lorsqu’il revenait de l’abattoir avec de la viande, il s’arrangeait pour la prendre d’une autre bête. Ça nous coûtait un peu plus cher, mais ça faisait que les nôtres ne sentaient pas la chair de leur camarade, sinon elles comprenaient ce qui allait finir par leur arriver un jour. Je crois qu’elles aussi elles aimaient bien le père. Parce qu’il était là pour elles. Il pensait que c’était en partie ça, le rôle des hommes.
Que l’homme n’est pas une fin en soi et ne peut pas disposer de la nature comme il le veut. Mais qu’il n’est pas non plus un animal identique aux autres. «Les deux points de vue aboutissent à des situations pas tenables, argumentait-il en flattant le col de ses vaches. Soit à faire souffrir les bêtes parce qu’on serait trop supérieurs à elles, soit à les faire souffrir en les laissant toutes seules.» Lui, il aspirait à un rôle entre les deux. Il voulait être un homme qui s’occupe des animaux mais saurait les laisser tranquilles dès qu’ils le voudraient, et qui prendrait en compte leur caractère. C’est-à-dire que les aigles ou les loups, eux, ne veulent pas qu’on s’occupe d’eux, tandis que les vaches et les brebis, elles aiment bien ça. Et encore, on ne peut pas généraliser. Il y a des bêtes domestiques qui préfèrent rester seules. La Noire, qu’il appelait Ana, comme dans «anarchiste», était comme ça. Il blaguait et disait que c’était la syndicaliste du lot les jours où elle ne voulait pas se lever s’il faisait trop froid, ou qu’elle réclamait une plus grosse brassée de foin vers la fin de l’hiver. Souvent d’ailleurs, il l’écoutait et si je lui demandais pourquoi il leur avait donné plus à manger ce jour-ci, il souriait doucement et prétendait qu’il avait eu une réclamation des syndicats bovins. Bien sûr, s’occuper des animaux de cette manière, ça exige de la patience et du temps. «Pour observer et comprendre, faut pas être pressé», il expliquait. Pas plus pour produire que pour se déplacer. Lui, il aimait ça plus que tout, regarder et écouter, laisser les choses se construire en douceur, ne rien presser. Ce matin justement, j’entends le pic épeiche, pas trop loin, qui martèle contre un arbre. Je suis assis sur le seuil à boire le lait tiède de la Brune, et j’écoute le chant de la forêt. »

« L’homme est fait pour écouter les oiseaux et pour leur donner des noms, disait le père, aujourd’hui, le bruit des machines est arrivé aux oreilles des gens et ils ne comprennent pas qu’ils en ont la migraine. Pourtant, c’est normal, nos oreilles sont faites pour entendre le vent dans les arbres et pas plus d’une ou deux voix à la fois. Mais les habitants des villes n’entendent plus rien, car ils sont assourdis par le bruit de la planète entière.» C’est de ça que le père avait voulu se préserver en venant habiter la montagne, en montant plus haut que les voitures, là où nul n’ose plus se rendre aujourd’hui. Il m’avait emmené là pour que j’apprenne à écouter autre chose que tout ce bruit, m’avait-il expliqué un jour où je lui demandais pourquoi on n’allait pas vivre ailleurs. Il avait pris cette question très au sérieux, même si moi, ces histoires de bruit, d’entendre et d’écouter ce qui arrivait au bout de la planète, ça me passait un peu au-dessus de la tête. »

« Dans le coin, on a pour habitude de juger les gens sur leurs actes plus que sur leurs paroles. C’est pour ça que l’on s’attelle avec obstination aux tâches quotidiennes. Ce n’est pas par maniaquerie ou par petitesse d’esprit, mais pour le socle qu’elles forment à la réflexion ensuite. Une fois que le travail du jour est abattu, que l’on a travaillé à sa propre survie, enfin, la pensée prend une vraie valeur. »

« Couper du bois, ça n’a l’air de rien, mais c’est un geste essentiel. Lorsque je brandis le merlin avec sa tête brute et triangulaire, je me sens relié à des tas de générations précédentes. Bien sûr, en ville aujourd’hui, il y a l’électricité ou le gaz, mais nous, on n’a que ça pour se chauffer l’hiver ou pour cuire la nourriture. En reproduisant les gestes de ceux d’avant, on les respecte, on montre qu’on n’a pas tout oublié. Et puis, ce qu’il y a de bien avec le bois que l’on fend, c’est que l’on se chauffe deux fois. On se réchauffe en le brûlant, mais aussi en le coupant. »

À propos de l’auteur
SABOT_Antonin_©DRAntonin Sabot © Photo DR

Né en 1983, Antonin Sabot a grandi entre Saint-Étienne et la Haute-Loire. Il a vécu douze ans à Paris où il a été journaliste pour Le Monde, reporter en France et à l’étranger. Attiré par la parole et la vie de ceux dont on parle peu dans les journaux, les gens prétendument sans histoire, il a initié et participé à des projets de reportages sociaux avant les élections présidentielles de 2012 et 2017.
Puis il est revenu vivre dans le village de son enfance, dans une de ces campagnes où le temps «coule pas pareil». Avec des amis, il y a fondé la librairie autogérée Pied-de-Biche Marque-Page.
Il partage son temps entre l’écriture et la marche en forêt, et entreprend déjà d’apprendre le nom des arbres et des oiseaux à son fils qui vient de naître.
Cette nature qui lui est très chère est omniprésente dans son premier roman Nous sommes les chardons qui a remporté le Prix Jean Anglade 2020. (Source: Presses de la Cité)

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