Écorces vives

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En deux mots:
Il aura suffi d’une étincelle, celle qui a mis le feu à une vieille ferme du Cantal, pour que les habitants s’emparent de ce fait divers et montent à l’assaut de ces rôdeurs qui les menacent. L’heure de la vengeance a sonné.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Il suffira d’une étincelle

Pour ses débuts dans le roman Alexandre Lénot a choisi de sonder des âmes meurtries, d’explorer à partir de l’incendie d’une ferme la propagation de la rumeur, l’exacerbation des sentiments. Très noir et très dérangeant.

Dans son premier roman Alexandre Lénot illustre à merveille les observations émises en 1824 par le Genevois Charles-Victor de Bonstetten. Dans son essai «L’homme du midi et l’homme du nord», il nous explique comment le climat influe sur le caractère des habitants et comment la géographie précède l’histoire. Ce préambule pour dire combien la région désertée du massif central où l’auteur situe son récit est bien davantage qu’un paysage, mais un acteur à part entière du drame qui se joue ici. L’écriture épouse du reste la densité des forêts, ses méandres, ses mystères. Touffue, envahissante, enveloppante, il nous prend même quelquefois l’envie de tailler à la serpe pour échapper à l’oppression grandissante.
Tout commence par un geste aussi spectaculaire qu’inexpliqué: Éli, qui «était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir» vient mettre le feu à une masure qui semble abandonnée, avant de passer son chemin.
Le capitaine Laurentin est fait du même bois, «il avait quitté la ville pour la gendarmerie dans les montagnes, pour les longues marches avec les chiens, pour les silences imposants, pour les nuages qu’on peut voir arriver de loin.»
Aux côtés de ces deux protagonistes, l’un essayant de fuir l’autre, l’auteur choisit de laisser trois autres personnages nous donner leur version des faits, trois femmes: Lison, Louise et Céline.
Lison a perdu son mari et avec lui bien des illusions. Elle doit désormais assumer seule l’éducation de ses deux garçons. Louise est une vieille connaissance d’Éli, c’est elle qui va l’accueillir et recueillir ses confidences. Il lui explique qu’en fait, il voulait acheter la maison qu’il a brûlée. Céline, pour sa part, était venue passer quelques jours de vacances là, avant de revenir pour ne plus repartir. Trois femmes qui, comme dans le chœur des tragédies grecques, vont faire souffler le vent de l’histoire, quitte à brouiller les pistes en relayant les rumeurs qui se propagent, notamment celles de ces rôdeurs qui les menacent.
On l’aura compris, il faut des caractères trempés pour venir se perdre là. Et quand on est installé, on se bat pour son territoire, se méfiant de tout étranger qui représente une menace potentielle.
Alexandre Lénot mêle habilement ces rumeurs aux bribes de biographies, dévoilant petit à petit les raisons qui ont poussé les uns et les autres, revient sur les souffrances endurées, les raisons des rivalités. Loin du polar traditionnel, il nous fait comprendre pourquoi «ici tout le monde poussait de travers, comme les arbres fruitiers qui se contorsionnent pour aller attraper plus de lumière.»

Écorces Vives
Alexandre Lenot
Éditions Actes Sud / actes noirs
Roman
208 p., 18,50 €
EAN 9782330113766
Paru le 03/10/2018

Où?
Le roman se déroule en France, sur les hauteurs du massif central, du côté d’Auriac-l’Église.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver: un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.
Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Mes lectures (Françoise Floride-Gentil)
Blog Mes petites étagères (Laurence Lamy)

Les autres critiques
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L’Express (Delphine Peras)
Blog Quatre sans Quatre
Blog Miscellanées 
Blog Encore du noir 
Blog Évadez-moi 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Éli
Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose.
Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir, personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée. Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort.
Il avait passé la nuit là, le cul crotté, entre la maison de Siskiyou, une toute petite réserve à grains aux murs épais qu’on avait transformée en habitation, et l’ancien corps de ferme en ruine qui lui faisait face. L’aube n’était plus très loin, le noir se teintait de gris et les étoiles s’éteignaient. Tout était blafard, à cette heure. Il se leva d’un bond, maladroit. Il trouva les clés de la remise, et là le réservoir d’essence de la tondeuse. Il rassembla des bouteilles de verre vides et des chiffons graisseux. Y ajouta du liquide vaisselle et du vinaigre.
À l’impact, le toit prit feu instantanément. Le deuxi謬me cocktail Molotov passa par un grand trou dans la façade de la vieille ruine. Il enflamma le parquet du premier étage. Pour la dernière bouteille, il se retourna et s’approcha au plus près de la maison de Siskiyou, vit par une fenêtre ouverte le canapé élimé, la table ronde couverte d’une toile cirée fleurie et le joli poêle à bois vert foncé. Il ferma les yeux pour ne pas pleurer, et lança son engin, à l’aveugle, de toutes ses forces. La chaleur lui sauta au visage comme une bête affamée.
En quelques minutes, la ruine entière se transforma en torche et hurla. Du métal grinçait, du vieux bois explosait. Les ronces qui grimpaient sur les murs se rabougrirent et prirent feu à leur tour. De l’autre côté, c’était moins spectaculaire, de la fumée surtout, du gris et des bouffées de noir.
Il revint à sa station, accroupi entre les deux maisons, ramena sa capuche sur son visage. Il avait entendu quelques animaux s’aventurer près de lui dans la nuit, une chouette dans un merisier et sans doute quelques biches dans le champ en contrebas, près de la rivière. Lui revinrent à l’esprit ces rituels indiens où on se couvre le visage de cendre en guise de deuil. Ça sentait le feu de bois, et par-dessus la peur, sa propre peur, alors que les flammes fleurissaient, que la végétation tout autour était prise à son tour. Le feu bondissait, joueur ayant perdu la raison, se propageant dans tout le hameau. Le grand peuplier au bord de la rivière s’embrasa d’un coup, les flammes partant de la base et se précipitant à son sommet comme si elles se livraient une course sans merci, et il sursauta, peut-être pas aussi stoïque qu’il espérait l’être. Avait-il crié ? Il refusa de se lever, s’agrippa à l’idée de ne pas bouger, de rester là, advienne que pourra, le visage en plein dans le brasier. C’est qu’il voulait désespérément être courageux, plus courageux qu’il ne l’avait jamais été. Il s’imaginait sans doute qu’alors la chaleur sécherait ses larmes, que le feu l’apaiserait enfin, se disait que sinon il n’avait qu’à se laisser réduire à néant une bonne fois pour toutes.
C’est là qu’il la vit, dans la clarté étrange de ce minuscule matin gris parcouru par le feu, en haut de la butte qui surplombait le hameau, là où le bitume s’arrêtait et où il ne restait plus qu’un petit chemin de terre.
Une silhouette fine, pas bien grande, peut-être une enfant, dont on ne distinguait pas les traits, juste des cheveux roux qui s’échappaient d’une capuche de laine grise. Elle se tenait en silence au début du chemin, pas surprise et pas effrayée, mais pas non plus tranquille, le corps comme ceux des chiens en arrêt, fixe et tendu.
Peut-être voulait-il l’éloigner, ou alors l’attraper: il se mit à courir vers elle. Il jeta un œil sur la maison qui partait en fumée et quand son regard revint vers le chemin, il n’y avait plus personne. »

Extrait
« Le capitaine Laurentin a mal en permanence. Toutes les circonstances de la vie le lui rappellent. Mais il se souvient que cette douleur n’est que résiduelle. Elle n’est pas grand-chose par rapport à sa lointaine cousine, celle qui s’était installée à demeure au temps où des chirurgiens s’acharnaient sur son genou désarticulé pour en refaire quelque chose d’à peu près fonctionnel, et où des infirmières la nuit venue se montraient généreuses en morphine.
Dans les souvenirs de ce temps-là, il y a ceux de Jeanne. Elle avait décidé de ne pas le lâcher. Cette belle femme au front calme et aux joues rosées l’avait agrippé avec douceur et fermeté pour l’empêcher de sombrer. »

À propos de l’auteur
Alexandre Lenot est né en 1976. Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. (Source: Éditions Actes Sud)

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Triangle à quatre

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Élise et Ludovic sont amoureux fous, mais leur couple se brise lorsque Ludovic fait un AVC et meurt. Éric va alors pouvoir bénéficier d’une transplantation cardiaque et poursuivre sa vie de père de famille aux côtés de Bénédicte et de ses enfants Gustave et Amandine. Jusqu’au jour ou Élise rencontre Éric…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ce cœur qui bat pour toi n’est pas le mien

Dans ce nouveau roman, Matthieu Jung va faire se rencontrer Élise, qui vient de perdre son mari victime d’un AVC et Éric, qui a bénéficié d’une transplantation cardiaque. Une attirance quasi animale s’empare d’eux.

Élise et Ludovic filent le parfait amour. Entre eux, tout est allé très vite. Ils se sont jetés furieusement l’un contre l’autre, éprouvant une envie folle de frotter leurs épidermes, de faire l’amour. Ce n’est qu’après leurs ébats qu’ils ont fait connaissance. «Ils avaient tout fait à l’envers, comme dans un film dont les scènes auraient été montées dans le mauvais sens. Au premier repas avaient succédé des sorties au spectacle et des confidences échangées sur les berges de la Seine. Un matin, Élise avait reçu des fleurs chez elle. Ils se découvraient chaque jour de nouveaux points communs.»
Ce matin-là, ils seraient bien restés enlacés dans leur lit, mais Ludovic a promis de rejoindre son ami Fabrice pour sa partie de tennis hebdomadaire. Après quelques échanges, il s’effondre sur le court.
«Les urgentistes arrivèrent vite, mais, quand ils prodiguèrent les premiers soins à Ludovic, vingt minutes s’étaient écoulées depuis la survenue de son malaise. L’accident vasculaire cérébral avait causé au cerveau des lésions irréversibles.
À l’hôpital, les médecins ne purent que constater la mort.» Un drame qui va laisser Élise exsangue.
Du côté de l’hôpital Georges Pompidou une course contre la montre s’engage. Un cœur est désormais disponible pour une greffe. Éric, agent d’assurances de 39 ans, est l’heureux élu. Le message espéré le soulage et l’angoisse en même temps. Mais sa transplantation cardiaque se passe bien et après quelques semaines, il peut même recommencer à faire du vélo. Bénédicte, son épouse, et ses enfants Gustave et Amandine voient avec plaisir ses progrès.
Dans son nouveau roman, Matthieu Jung imagine que Éric croise Élise et que, la belle jeune femme éprouve une curieuse attirance pour cet homme au physique plutôt ordinaire. Bis repetita, ils se jettent littéralement l’un sur l’autre avant d’imaginer faire plus ample connaissance. Un SMS laconique va toutefois faire douter Éric des intentions d’Élise: « Monsieur, si vous voulez, on peut se retrouver demain vers 16 h 30 aux Sièges d’Alésia. Élise Pellet. »
En fait, il l’ignore, mais «en une seconde, sa vie vient de changer». Quand ils se rencontrent, Éric oublie Bénédicte et les enfants, tandis qu’Élise retrouve… Ludovic.
Matthieu Jung se base sur la controversée théorie de la mémoire cellulaire pour expliquer ce besoin irrépressible des amants à se retrouver et à frotter leurs épidermes. Apprenant qu’Éric a été transplanté, Élise est sûre que c’est le cœur de Ludovic qui bat dans sa poitrine. Même si le médecin entend la dissuader, elle affirme n’avoir pas besoin d’études scientifiques pour savoir ce qu’elle ressent.
De son côté Bénédicte, qui voit que son mari rajeunit à mesure qu’elle se renfrogne, va engager un détective privé, Guénolé Dumas, pour savoir ce qui se trame.
Qui aura le dernier mot entre Bénédicte et Élise? Qu’en est-il de la théorie de la mémoire cellulaire? Autant de questions qui pimentent la dernière partie de ce roman habilement construit.

Triangle à quatre
Matthieu Jung
Éditions Anne Carrière
Roman
238 p., 18 €
EAN 9782843379314
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et environs, du côté de Malakoff, Clamart, Viroflay, Meudon et Versailles. On y évoque aussi Nantes et Luynes ainsi que Cabourg, mais aussi la Sicile.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Éric, 39 ans, agent d’assurances, a survécu à une transplantation cardiaque. Le jour de cette greffe, Ludovic, le fiancé d’Élise, est mort. On a prélevé son cœur. Élise a sombré dans une grave dépression.
Quelques années plus tard, lorsqu’elle rencontre Éric, elle renaît à la joie.
À cause de cette romance, l’épouse d’Éric, Bénédicte, voit son mari s’éloigner d’elle et décide de se battre.
Mais Élise n’a jamais vraiment fait le deuil de Ludovic. Peu à peu, elle se convainc que c’est son cœur qui bat dans la poitrine d’Éric.
Si elle a raison, l’amour appartient-il au destin? Si elle a tort, se résume-t-il à une farce?
Un seul cœur a changé, et trois vies vont être propulsées dans une ronde terriblement drôle et un brin cruelle où tout le monde s’aime pour les plus mauvaises raisons. On rit beaucoup et, comme dans tous les romans de Matthieu Jung, on admire la capacité de l’auteur à croquer nos vies jusqu’aux pépins pour en extraire l’essence littéraire.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
L’Express (Jérôme Dupuis)


Matthieu Jung présente Triangle à quatre © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« – Comme ton cœur bat fort…, dit-elle, l’oreille collée à sa poitrine.
Au creux du berceau des côtes, l’infatigable pompe vendait son bruit assourdi de grosse caisse, sur deux temps, auquel succédait un silence d’une demi-seconde, jusqu’au cognement suivant.
– Ah bon? Pourtant mon toubib trouve que j’ai un pouls lent.
– Je n’ai pas dit vite, j’ai dit fort.
Elle serra le poing.
– On sent que c’est un cœur solide, qui tient le coup. Après quelques secondes, elle ajouta:
– Quand même, quel prodige qu’une vie humaine! L’ensemble des phénomènes qui se produisent simultanément dans un corps pour entretenir son existence… Cette machinerie fragile et perfectionnée…
– C’est vrai. Quand on y réfléchit, la vie humaine est un miracle permanent.
Elle se redressa sur un coude, se mit à caresser le ventre de son homme, lissant la toison implantée en triangle, du pubis au nombril.
– Tu es vraiment sûr que tu as envie d’aller au tennis?
– J’ai promis à Fabrice.
– Appelle-le. dis-lui que tu t’es chopé une gastro. Il y en a plein, en ce moment.
– Je ne sais pas mentir, il va sentir que je pipeaute.
– Envoie-lui un texto.
Il descendit à sa hauteur, embrasse ses aisselles épilées, douces comme des lèvres. Elle avait transpiré. Les effluves sudoraux de la femelle ranimèrent les ardeurs du mâle. Pendant quelques secondes, il fut tenté de céder, mais l’image d’un Fabrice furieux, claquant des services contre un demi-court vide pour se réchauffer et pestant contre les retards répétés de son partenaire, l’en dissuada.
– Non.
Elle bascula sur le dos, avec une moue boudeuse.
– Au moins, tu pourrais jouer le matin, comme ça nos dimanches après-midi ne seraient pas systématiquement amputés.
– Systématiquement amputés… Je rêve! Il est cinq heures et demie. On en a quand même bien profité, de l’après-midi. De toute façon, quand je jouais le matin, tu me demandais de jouer plutôt le soir.
Elle le serra dans ses bras et lui mordit la lèvre inférieure.
– Monsieur, vous avez raison! Votre future épouse est d’une mauvaise foi épouvantable. Mais elle a une bonne excuse: c’est parce qu’elle va se languir de vous.
Il regarda le réveil.
– Voilà, je suis à la bourre… C’est malin.
Il se déplaça vers le bord du matelas, se tourna sur le flanc gauche, plia les genoux, remonta les jambes en mettant ses cuisses à l’équerre, puis, s’appuyant à la fois sur son coude gauche et sur sa main droite, il se redressa latéralement pour se retrouver en position assise.
– Alors, je l’ai bien fait?
– Très bien! Si tout le monde sortait de son lit de cette manière, les gens souffriraient moins du dos.
– Et ton cabinet serait vide.
– Pas nécessairement. Je vois défiler toutes sortes de patients.
Il se dirigea vers l’armoire et en sortit sa tenue de sport. Pendant qu’il déambulait nu dans la chambre, il vit dans leur psyché qu’elle s’adossait au mur pour mieux lui reluquer les fesses. Elle les admirait, aimait à lui répéter qu’elles étaient musclées, adorablement bombées en leur milieu. La sangle abdominale n’était pas mal non plus, grâce à la série de cinquante «relevés de buste au sol» qu’il s ’infligeait avant chaque petit déjeuner.
Il laça ses tennis et passa dans la cuisine. Pour se donner du tonus avant l’effort, il mangea une banane. Trois défaites d’affilée suffisaient. Durant la semaine, il avait mûri une stratégie pour neutraliser le coup droit de Fabrice, grâce auquel ce salopard avait marqué au moins vingt points directs, le dimanche précédent. Ludovic allait distiller des balles hautes, longues et molles sur le point fort de son adversaire, pour le déporter vers sa droite et s’ouvrir ainsi la partie gauche du terrain. Ensuite, à la première occasion, il attaquerait Fabrice sur son revers. Seulement la tactique était risquée car, dès qu’il enverrait une balle trop courte ou pas assez liftée, en face, la riposte de Fab fuserait: missile sol-sol, soit croisé, soit le long de la ligne. Presque aucun déchet, la semaine passée. Insupportable. On ne devrait pas jouer tout le temps contre le même gars. À force, chacun connaît les failles de l’ autre, le scénario devient répétitif, donc on s’amuse moins sur le court et on peine à se concentrer. Cette envie de varier les partenaires turlupinait Ludovic maintenant que Fabrice le battait quatre fois sur cinq. »

Extraits
« Ils avaient tout fait à l’envers, comme dans un film dont les scènes auraient été montées dans le mauvais sens. Au premier repas avaient succédé des sorties au spectacle et des confidences échangées sur les berges de la Seine. Un matin, Élise avait reçu des fleurs chez elle. Ils se découvraient chaque jour de nouveaux points communs. Comme ils savaient déjà qu’ils se plaisaient, le souci de séduire ne bridait plus leur naturel, de sorte qu’ils se charmaient davantage encore. »

« Les urgentistes arrivèrent vite, mais, quand ils prodiguèrent les premiers soins à Ludovic, vingt minutes s’étaient écoulées depuis la survenue de son malaise. L’accident vasculaire cérébral avait causé au cerveau des lésions irréversibles.
À l’hôpital, les médecins ne purent que constater la mort. Élise tint le choc, au début, grâce au soutien indéfectible d’une famille aimante et d’amis fidèles. »

« Mais moi, professeur, je n’ai pas besoin d’études scientifiques pour savoir ce que je ressens. J’ai découvert le témoignage d’une receveuse qui, quand elle s’est réveillée, a su immédiatement qu’elle vivait désormais avec le cœur d’un homme. Elle a fait part de cette impression à son cardiologue, elle lui a demandé s’il lui avait greffé le cœur d’un homme, et il a refusé de répondre. Le mois suivant, elle a reposé la question: «Est-ce que vous m’avez greffé le cœur d’un homme? » Et il a refusé de répondre. Et, le mois suivant, quand elle a reposé encore la même question, le médecin l’a regardée avec un sourire en coin et il lui a dit: «Oui, c’est le cœur d’un homme.»
Lefebvre, qui ignorait cette anecdote se dit que son collègue aurait été mieux inspiré en la bouclant. »

À propos de l’auteur
Matthieu Jung est né à Nancy et vit à Paris. Il est l’auteur de Principe de précaution (Stock, 2009) et de Vous êtes nés à la bonne époque (Stock, 2011). (Source : Éditions Anne Carrière)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Né d’aucune femme

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En deux mots:
Un prêtre découvre les carnets laissés par la pensionnaire d’un asile. Rose y raconte comment elle a été vendue par son père puis abusée et engrossée par son «maître» avant de finir recluse. Un drame qui va le pousser à mener l’enquête pour connaître le destin de cette femme.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La couleur de Rose est le noir

Avec son nouveau roman, Franck Bouysse confirme sa place parmi les grands explorateurs de l’âme humaine. Le destin de Rose, vendue, violentée, engrossée va vous hanter pendant longtemps. «Né d’aucune femme» est un très grand livre!

Ce qu’il y a de bien avec les romans de Franck Bouysse, c’est qu’ils sont inclassables. Ou plutôt qu’ils ravissent à la fois les amateurs de romans noirs que ceux qui se passionnent pour les histoires de terroir, ceux qui sondent les profondeurs psychologiques comme ceux qui s’intéressent à l’exploration sociologique. Sans oublier les tenants d’un style très travaillé, sensuel mais sans fioritures, classique autant que minéral. Depuis Grossir le ciel en 2014, il n’a cessé d’élargir son cercle de fans. Après Plateau et Glaise voici donc Né d’aucune femme dans lequel la corrézien réussit à se mettre dans la peau de Rose, une enfant à la destinée tragique.
Le roman s’ouvre sur les tractations de son père avec un châtelain. En échange d’une bourse, il s’empare de la fillette de quatorze ans et la met à son service sous la surveillance de sa mère, sorte de Folcoche hallucinée dont l’occupation principale consistera à ne se satisfaire d’aucune tâche accomplie par Rose. Dans une pièce inaccessible du château l’épouse du châtelain est soignée d’une grave maladie.
L’enfant souffre, mais trouve en Edmond un soutien. Après l’avoir mise en garde, il va essayer de la distraire en la faisant grimper sur le cheval dont il s’occupe. Un moment de grâce auquel assiste Onésime, son père venu la reprendre. Après s’être mépris sur les sentiments de son enfant, il sera brutalement éconduit. Sachant toutefois qu’il ne peut rentrer chez lui sans Rose, il va effectuer une nouvelle tentative qui lui sera fatale.
Pour Rose, la descente aux enfers ne fait que commencer. Le plan diabolique conçu par le châtelain et sa mère consiste à l’engrosser pour offrir une descendance. Elle n’a pas quinze ans quand elle subit son premier viol. Après une tentative de fuite, elle va vivre quasiment recluse, à la merci des assauts du «maître». Quand le docteur – complice muet de ce scénario diabolique – confirme qu’elle est enceinte, l’objectif est alors de préserver l’enfant.
Parmi les nombreuses trouvailles de Franck Bouysse, il y a celle de confier cette histoire à Gabriel, un prêtre. Dans un asile, il va trouver les carnets de Rose et nous offrir cette histoire, accompagnés des tourments de son âme. Avec lui, nous allons mener l’enquête et essayer de savoir ce qu’est devenue la recluse.
Nous allons entendre autres voix, celles des témoins qui, pour la plupart, assistent sidérés au drame qui se joue et qui détiennent une part de vérité. Qu’est devenue Rose? Qu’est-il advenu de son enfant?
Le puzzle se reconstitue pièce par pièce, avec une tension dramatique qui jamais ne s’étiole, avec des rebondissements et un final à la hauteur de cette splendide quête.
Avec Né d’aucune femme, Franck Bouysse nous offre le plus puissant, le plus noir et le plus abouti des romans de cette rentrée. Je prends le pari que si vous décidez de le lire, vous aurez une peine extrême à le lâcher. Et qu’il vous accompagnera longtemps après l’avoir fini.

Né d’aucune femme
Franck Bouysse
La manufacture de livres
Roman
336 p., 20,90 €
EAN : 9782358872713
Paru le 10 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans les Landes, sans davantage de précision.

Quand?
L’action se situe vraisemblablement au XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous?
— Les cahiers… Ceux de Rose.
Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin. Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses œuvres. Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

Les critiques
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L’Express (Sandra Benedetti)
Actualitté (mimiche)
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il se trouvait quelque part plus loin que les aiguilles de ma montre.
Cela n’a pas encore eu lieu. Il ne sait rien du trouble. Ce sont des odeurs de printemps suspendues dans l’air frais du matin, des odeurs d’abord, toujours, des odeurs maculées de couleurs, en dégradé de vert, en anarchie florale confinant à l’explosion. Puis il y a les sons, les bruits, les cris, qui expriment, divulguent, agitent, déglinguent. Il y a du bleu dans le ciel et des ombres au sol, qui étirent la forêt et étendent l’horizon. Et ce n’est pas grand-chose, parce qu’il y a aussi tout ce qui ne peut se nommer, s’exprimer, sans risquer de laisser en route la substance d’une émotion, la grâce d’un sentiment. Les mots ne sont rien face à cela ils sont des habits de tous les jours, qui s’endimanchent parfois, afin de masquer la géographie profonde et intime des peaux; les mots, une invention des hommes pour mesurer le monde.
À l’époque, je m’attendais à plus rien dans ma vie.
Taire les mots. Laisser venir. Il ne resterait alors rien que la peau nue, les odeurs, les couleurs, les bruits et les silences.
Ça faisait longtemps que je ne me racontais plus d’histoires.
Les histoires qu’on raconte, celles qu’on se raconte. Les histoires sont des maisons aux murs de papier, et le loup rôde.
J’avais renoncé à partir… Pour aller où, d’abord?
Les retours ne sont jamais sereins, toujours nourris des causes du départ. Que l’on s’en aille ou que l’on revienne, de gré ou bien de force, on est lourd des deux.
Le soleil était en train de chasser la gelée blanche.
Le soleil-monstre suinte, duplique les formes qu’il frappe en traître, traçant les contours de grandes cathédrales d’ombre sans matière. C’est la saison qui veut ça.
Je le voyais pas. Comment j’aurais pu deviner?
Il connaît cet endroit autrement qu’en souvenir. Quelque chose parle dans sa chair, une langue qu’il ne comprend pas encore.
Comment j’aurais pu imaginer qui il était?
Il est grand temps que les ombres passent aux aveux.

L’enfant

Il s’avance dans le parc, pieds nus, bras légèrement décollés du corps, se tenant voûté, démarche faite d’hésitations; progressant droit devant, comme dans un corridor tellement étroit qu’il lui est impossible de dévier d’une ligne imaginaire. Il n’a pas encore cinq ans, son anniversaire est dans sept jours, autant de nuits. La date est soulignée sur un calendrier dans le grand salon. Frêle silhouette réchauffée aux rayons d’un soleil qu’on lui a toujours interdit, «pour préserver ta peau», répète la vieille dame sans plus d’explications; mais les interdits ne sont-ils pas faits pour être franchis, et même saccagés, piétinés, détruits, afin que d’autres apparaissent, encore plus infranchissables et surtout plus enviables. II n’échappe pas à la règle en marchant dans l’allée. Au début, il grimace lorsque des graviers s’incrustent dans la tendre plante de ses pieds, puis il finit par ne plus rien sentir, trop accaparé par cette liberté dont il rêve à longueur de journée, campé en temps normal derrière de grandes fenêtres closes aux vitres parfaitement transparentes, donnant le change, avec à la main un livre d’images ou quelque objet de nature à tromper son ennui.
L’ombre des arbres ne l’atteint pas. Cela le rend heureux de sentir frissonner sa peau au contact d’une lumière sans filtre. Les femmes ne l’ont pas vu sortir de la vaste demeure aux allures de château. C’est la première fois qu’il échappe à leur vigilance; il s’y est longuement préparé, pour ne pas manquer son coup. Il ne se retourne pas, craignant de voir apparaître quelqu’un qui accourrait vers lui, le visage barbouillé d’affolement, quelqu’un qui le sermonnerait et le ramènerait séance tenante dans ce ventre de pierres qui l’étouffe. Elle, la vieille dame. Alors, il ne se retourne pas, invoque quelque dieu enfantin de la tenir à distance, le temps qu’il accomplisse ce qui gonfle son cœur. Bien sûr, il est trop jeune pour concevoir l’espace et le temps; ne conçoit que la liberté et ce qui s’ouvre devant lui: une porte immense, sans battants, ni ferrures, ni gonds, ni verrou, ni même l’ombre d’une porte.
Il est presque arrivé, n’a plus qu’à tendre le bras pour ouvrir; une vraie, celle-là, faite de bois solide. «Mon Dieu, si tu me permets d’aller jusqu’à lui, je t’appartiendrai pour toujours»; il en fait serment à voix haute. Et, comme il s’apprête à pousser la porte, son cœur cesse de battre. Un bruit au-dessus, décuplé par la peur. Roucoulement. Ce n’est rien qu’un pigeon qui va et vient sur une dalle en quête de débris accumulés par la pluie durant la nuit. Son cœur pompe de nouveau le sang et le recrache bonifié. Le temps et tout ce qui se passe à l’intérieur prend un sens, même le désordre a du sens. »

À propos de l’auteur
Franck Bouysse naît en 1965 à Brive-la-Gaillarde. Il partage son enfance entre un appartement du lycée agricole où son père enseigne et la ferme familiale tenue par ses grands-parents. Il y passe ses soirées et ses week-ends, se passionne pour le travail de la terre, l’élevage des bêtes, apprend à pêcher, à braconner…
Sa vocation pour l’écriture naîtra d’une grippe, alors qu’il n’est qu’adolescent. Sa mère, institutrice, lui offre trois livres pour l’occuper tandis qu’il doit garder le lit : L’Iliade et L’Odyssée, L’Île aux trésors et Les Enfants du capitaine Grant. Il ressort de ses lectures avec un objectif : raconter des histoires, lui aussi. Après des études de biologie, il s’installe à Limoges pour enseigner. Pendant ses loisirs, il écrit des nouvelles, lit toujours avidement et découvre la littérature américaine, avec notamment William Faulkner dont la prose alimente ses propres réflexions sur la langue et le style. Jeune père, il se lance dans l’écriture de ses premiers livres : il écrit pour son fils les romans d’aventures qu’il voudrait lui offrir plus tard, inspiré des auteurs qui ont marqué son enfance : Stevenson, Charles Dickens, Conan Doyle, Melville… Son travail d’écriture se poursuit sans ambition professionnelle. Le hasard des rencontres le conduit à publier quelques textes dans des maisons d’édition régionales dont la diffusion reste confidentielle.
En 2013, il déniche une maison en Corrèze, à quelques kilomètres des lieux de son enfance. La propriété est vétuste, mais c’est le coup de cœur immédiat.
Il achète la maison qu’il passera plus d’une année à restaurer en solitaire. Alors qu’il est perdu dans ce hameau désolé, au cœur de ce territoire encore sauvage, un projet romanesque d’ampleur prend forme dans son esprit. Un livre voit le jour et, poussé par un ami, Franck Bouysse entreprend de trouver un éditeur.
Grossir le ciel paraît en 2014 à La Manufacture de livres et, porté par les libraires, connaît un beau succès. La renommée de ce roman va grandissant: les prix littéraires s’accumulent, la critique s’intéresse à l’auteur, un projet d’adaptation cinématographique est lancé. Ce livre est un tournant. Au total, près de 100000 exemplaires seront vendus. Suivront Plateau, puis Glaise, dont les succès confirment l’engouement des lecteurs et des professionnels pour cette œuvre singulière et puissante. (Source: La Manufacture de livres)

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Risque zéro

LOSSKY-risque-zero

En deux mots:
Une opération délicate à l’hôpital se solde par la mort du patient. Assuré par la société Providence et muni d’une puce sous-cutanée, ce décès entraîne une enquête et la garde à vue d’Agnès, infirmière et épouse de Victorien, l’un des concepteurs du projet. Une expérience qui va entraîner sa révolte contre ce système intrusif.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un espion sous la peau

Dans ce roman d’anticipation Olga Lossky nous imagine dans quelques années munis d’une puce sous-cutanée censée nous assurer un «Risque zéro». Avec quelques questions passionnantes à la clé.

Nous sommes au milieu du XXIe siècle. La recherche a progressé et chaque patient a désormais la possibilité de souscrire au programme Providence dont le principal avantage, via la «plume d’ange» injectée sous la peau, est de recueillir en temps réel les informations sur l’état physique et pouvoir ainsi minimiser les risques. Tous les membres de la famille Carmini en sont équipés. Il faut dire que Victorien est l’un des architectes du système, chargé de la promotion du programme via le développement de jeux électroniques sensibilisant la population aux risques encourus.
Agnès, son épouse, est infirmière et prend quelquefois en charge des patients équipés de cette puce. Comme cette nuit où «ils s’étaient retrouvés autour d’une rate éclatée suite à une chute du deuxième étage». Un événement imprévisible par définition, mais qui va toutefois entraîner une enquête après le décès du patient. Akim Benarka, le chirurgien et Agnès se retrouvent en garde à vue, le temps de vérifier si leur prise en charge s’est effectuée dans les règles de l’art.
Entre les murs de sa cellule, elle va se repasser le fil des événements. Se dire qu’ils auraient pu s’acharner encore davantage, que Akim est peut-être parti trop vite pour une autre intervention, avant de se persuader que de toute manière, il était impossible de sauver le patient.
Ce qu’elle ne sait pas, c’est que Victorien et son fils Ancelin sont entrés à son insu «en relation avec elle». Ils se sont en effet rassurés sur son état physique en consultant toutes les données que sa puce continuait d’émettre. Avant que Victorien n’imagine de profiter de cette expérience pour «sensibiliser le grand public sur la réalité d’une garde à vue vécue par une innocente.»
Agnès est finalement relâchée, mais les médias se sont emparés de l’affaire, pointant une faille du système Providence «incapable d’assurer à ses abonnés une prise en charge spécifique en cas d’urgence.»
Du coup, c’est le branle-bas de combat dans la société qui prévoyait d’assurer des millions de personnes supplémentaires.
Et c’est aussi à ce moment que le roman d’Olga Lossky va encore croître en intensité. Car de part et d’autre vient le temps des questions, des remises en cause. Jusqu’où le système entrave-t-il la liberté? Les réfractaires au système – parmi lesquels l’arrière-grand-père refusant tout système, même après avoir été retrouvé au pied de l’arbre duquel il a chuté – sont aussi convaincants.
Pour faire une pause digitale, Agnès décide de suivre Akim en Afrique du Sud où il a ouvert un dispensaire. C’est là que l’épilogue de ce passionnant roman va vous happer. C’est là que les questions vitales vont prendre tout leur sens. C’est là qu’elle va sortir définitivement de sa zone de confort. C’est là que toutes les certitudes vont voler en éclat. C’est là qu’Olga Lossky réussit son coup.

Risque zéro
Olga Lossky
Éditions Denoël
Roman
332 p., 20,90 €
EAN : 9782207141762
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en Afrique du Sud, non loin du Cap.

Quand?
L’action se situe vers 2050.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au milieu du XXIe siècle, Providence a révolutionné le suivi médical grâce à la «plume d’ange», une puce sous-cutanée qui contrôle la santé et l’environnement de ses adhérents en temps réel. Son objectif: le risque zéro. Agnès Carmini vit dans ce monde millimétré, où repas et temps de sommeil sont dictés par les logiciels. Victorien, son mari, a beau être l’un des concepteurs du projet, elle ne parvient pas à se satisfaire pleinement de ce système, dont la régularité apaise pourtant ses angoisses. Agnès continue d’exercer comme anesthésiste à l’hôpital public, un des derniers bastions à refuser la médecine numérique, et se ressource dans la hutte en paille de ses grands-parents, qui ont choisi un mode de vie autarcique.
Tout bascule le jour où une adhérente Providence meurt au bloc. Agnès est accusée de négligence tandis que l’opinion publique s’émeut. Le risque zéro ne serait-il qu’un mythe ou, pire, un simple argument de vente? Que fait donc l’épouse d’un dirigeant de Providence dans ce service de médecine traditionnelle, loin des innovations prônées par la prestigieuse entreprise? La tornade médiatique va contraindre Agnès à faire voler en éclats les contours de son existence programmée.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nuit de garde à vue
Le policier arborait deux fines moustaches qui retombaient aux commissures et Agnès trouva qu’il ressemblait à un esturgeon. Elle en avait vu de beaux spécimens la semaine passée, à l’aquarium, en compagnie de Joumana. De telles moustaches la confortaient dans l’idée que tout ceci n’était qu’une plaisanterie. L’homme en uniforme réitéra néanmoins son ordre avec un rien d’impatience.
— Enlevez vos affaires et mettez-les dans le casier. Chaussures, montre, bijoux, soutien-gorge, ceinture, récita-t-il.
Agnès s’exécuta. Elle aurait pu se croire encore au vestiaire de l’hôpital, en train de troquer ses vêtements contre un pyjama de bloc.
— Et mes chaussettes ?
La question était destinée à détendre l’atmosphère, mais l’homme lui tendit sans ciller des surchaussures en gaze bleue.
— Vous pouvez les garder. Plus rien dans les poches ?
En grattant bien, Agnès finit par sortir quelques centimes oubliés, qu’elle avait dû glisser là avec l’intention de les donner à Joumana pour jouer à la marchande.
— Passez le portique.
Une sonnerie aiguë retentit, lui enjoignant de faire demi-tour.
— Pas de ceinture ? interrogea l’homme.
Agnès fit non de la tête. Le policier appuya sur un bouton du combiné accroché à la poche revolver de sa chemise.
— Manon, tu peux venir au portique pour une fouille au corps, s’il te plaît ?
— Ne cherchez pas, c’est la puce qui sonne, expliqua Agnès en brandissant sa main. Elle interfère avec le champ électromagnétique.
Circonspect, l’homme pencha ses moustaches sur le carré de peau entre la base du pouce et de l’index.
— Alors c’est ça, une plume d’ange ? On voit pas grand-chose… La dame sonne, expliqua-t-il ensuite à la dénommée Manon. Elle dit qu’elle a une puce.
— Il faut croire que oui, constata la policière après une brève palpation qui ne donna rien. Vous avez un certificat, quelque chose ?
— Sur mon téléphone, répondit Agnès en tendant le bras vers le casier que l’homme avait refermé.
En quelques mouvements du pouce sur l’écran de son option d’abonnement Providence et sa carte de puce RFID.
— La grande classe ! remarqua la policière, envieuse. Mais je vous préviens, ici, c’est plutôt la grosse crasse…
Agnès replaça avec regret son multiphone dans le vestiaire. Il arrivait au bout de son autonomie et ce n’était pas au fond d’un casier que la batterie solaire allait pouvoir faire le plein.

Une fois passé le portique de détection, le policier-esturgeon louvoya dans un dédale d’escaliers et de couloirs, ponctués d’imposantes grilles auxquelles il présentait chaque fois son badge.
— On est au sous-sol ? demanda Agnès qui ressentait le besoin urgent d’engager la conversation.
— Est-ce que j’ai l’air d’un guide touristique ? bougonna l’homme.
Il lui indiqua un réduit qui méritait tout juste le nom de pièce. À peine la moitié d’un box des urgences, mesura Agnès du regard. Elle comprit qu’elle était arrivée chez elle pour les vingt-quatre prochaines heures.
— Il y a une caméra de surveillance, dit le gardien en désignant l’œil de verre au-dessus de la porte vitrée.
— Ah, c’est moderne…
Elle avait perdu l’espoir d’imprimer un semblant de sourire à la moustache tombante.
— Si vous voulez utiliser les commodités, faut faire signe.
Sur ces paroles d’encouragement, le policier invita sa prisonnière à pénétrer dans les lieux d’une pression ferme entre les omoplates. Après quoi, il joua une partition de cliquetis et de chaînes sur la porte close.
L’inventaire des lieux fut bouclé d’un regard. Un banc de béton encastré dans le mur supportait un matelas orange guère plus épais qu’une feuille de papier et constellé d’auréoles douteuses. Le tout éclaboussé d’une lumière crue provenant d’un néon à l’abri derrière sa grille. En tendant les bras, on pouvait toucher simultanément les murs opposés de la cellule. Agnès n’en menait pas large. »

Extrait
« — Si nous voulons parvenir à toucher un autre type de public, renchérit Mathys, il faut réussir pour de bon à débarrasser le système Providence de cette image élitiste. La commercialisation du nouveau pack Essentiel, qui propose une protection de base contre le risque à un moindre coût, n’a pas rencontré le succès escompté. D’après les dernières analyses des experts marketing, nous souffrons d’un manque de visibilité auprès de la cible visée. Beaucoup trop de personnes n’ont de Providence que l’image répandue par les médias, lors du dernier piratage des plumes d’ange. Selon eux, nous ne sommes qu’une entreprise de niche, à la merci de la moindre cyberattaque. Il faut absolument changer cela. C’est pourquoi j’ai sollicité Victorien pour élaborer l’une de ces séquences vidéoludiques dont il a le secret et qui font toute notre originalité.
L’intéressé esquissa une moue des lèvres destinée à relativiser le compliment.
— Hum, n’oublions pas tout de même que c’est la technologie de pointe de la plume d’ange qui reste à la base de notre succès, nuança Milos, en charge des opérations. La dernière cyberattaque a été complètement montée en épingle par des journalistes peu scrupuleux. »

À propos de l’auteur
Après Requiem pour un clou (Gallimard, 2004), La Révolution des cierges (Gallimard, 2010), La Maison Zeidawi (Denoël, 2014) et Le Revers de la médaille (Denoël, 2016), Risque zéro est le cinquième roman d’Olga Lossky. (Source: Éditions Denoël)

Site Wikipédia de l’auteur

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Les amochés

AUROUSSEAU_les_amoches

En deux mots:
Abdel vit reclus dans un lieu-dit avec un couple de voisins. Son amie vient de le quitter et des phénomènes étranges apparaissent. Il va alors falloir qu’il se frotte aux autres, qu’il sorte de sa tanière pour redonner du sens à sa vie. Entreprise plus difficile qu’il ne croit.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’ermite des temps modernes

Nan Aurousseau revient avec un roman noir dans lequel il rassemble beaucoup de son vécu pour nous livre avec «Les Amochés» une fable cruelle sur la vie à la marge de la société.

Pour les vieux ours mal léchés comme Abdel Ramdankétif, la situation géographique de Montaigu-le-Fré est une sorte de paradis. Ce lieu-dit ne compte désormais que trois habitants, Jacky et Monette, «des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver» et le narrateur qui a choisi de rester là après la mort de ses parents. Cette vie d’ermite lui convient très bien. Il a un toit, se nourrit de peu et peut consacrer le reste de son temps à parcourir la région, aux livres qui tapissent son intérieur et à l’écriture.
«Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août.»
Du coup Abdel est déprimé, car Chris «est une très belle femme de trente-huit ans, mère allemande, père marocain. Elle a un visage de chatte égyptienne. J’en suis tombé raide amoureux dès le premier baiser et cela n’a fait qu’empirer de mois en mois.»
Quand il se lève, il voit l’eau suinter des miroirs, n’a plus d’électricité et ne croise personne. Les Jacky semblent avoir disparu. Il décide alors de se rendre à la ville de M. pour signaler ce curieux phénomène. En route les choses demeurent tout aussi mystérieuses. Les voitures sont vides et tous les habitants semblent s’être évaporés.
La première personne qu’il rencontre est le serveur du café où il a l’habitude de prendre un verre, mais ce dernier ne lui est pas d’une aide très précieuse. Il ne veut pas d’histoires. Abdel va alors chercher de l’aide au commissariat, vide, à l’hôpital, vide et chez Chris dont l’appartement est lui aussi vide. Sandra et Laure, deux magnifiques jeunes femmes, croisent sa route et, après s’être méfiés de lui, décident de l’accompagner avant de disparaître.
N’était-ce qu’un mauvais rêve? Ou faut-il croire ces théories qu’il a découvert au fil de ses lectures, celle des «centrales nucléaires, des nœuds telluriques et tout ce merdier, la toile d’araignée atomique…»
Nan Aurousseau sait parfaitement jouer des codes du fantastique pour déstabiliser son lecteur, avant de la rattraper par un nouveau rebondissement. Et si Abdel avait tenté de maquiller un viol derrière une histoire rocambolesque? Toujours est-il que Sandra porte plainte et que notre ermite se retrouve aux mains de la police qui a pu le localiser via facebook : sur Facebook où des photos d’une fête du pain ont été postées et où il apparaît : «Mlle Sandra Planche vous a reconnu et elle est venue porter plainte contre vous. Voilà, vous savez tout. Je vais vous signifier votre garde à vue.»
Même s’il est persuadé de son innocence et sûr qu’elle va pouvoir être démontrée assez vite, il passe par la case prison. « On dit que pour bien connaître son pays il faut passer par ses prisons. J’avais en permanence sous les yeux une population gravement amochée, des cassos à la pelle, des marginaux, des drogués, des gens incultes au dernier degré, des analphabètes, beaucoup, des alcooliques, des jeunes au bord de la démence, des cas psy. »
Notre homme, qui avait lu tous les sages de l’Antiquité et tous les philosophes modernes va apprendre beaucoup derrière les quatre murs de sa cellule. Avant de voler vers un épilogue tout aussi surprenant.
Un roman âpre et dur, mais aussi centré sur les quelques règles essentielles. Une sorte de viatique pour temps difficiles.

Les amochés
Nan Aurousseau
Éditions Buchet-Chastel
Roman
336 p., 18 €
EAN : 9782283031193
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le hameau de Montaigu-le-Fré, isolé en montagne. On y évoque aussi Paris, Marseille, et les alentours d’Amsterdam.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après une vie de bâton de chaise et de nombreuses errances, Abdel Ramdankétif se retire dans le village de montagne où ses parents étaient venus vivre quand ils étaient arrivés en France. Tout a bien changé en quelques décennies : ses parents sont morts, et le village est quasi abandonné…
Seuls, Jacky et Monette, un couple de voisins, survivent à la manière de vieux sages. Abdel s’est installé là, loin des hommes et de la modernité dont il se contrefout. À la fête annuelle du village, il a même rencontré Chris, une psychiatre de la ville la plus proche. Leur histoire d’amour a duré trois mois.
Peu après la rupture qui a mis notre homme k.o., un évènement surnaturel se produit qui va conduire Abdel Ramdankétif au bord de la folie et le mêler aux histoires gratinées d’une étrange famille.
Observateur attentif du genre humain, Nan Aurousseau, dans ce nouveau roman noir, explore, avec un regard non dénué d’humour, une certaine province française –avec ses pauvretés et ses amochés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est un bruit qui m’a tiré du sommeil ce matin. Quelque chose a frappé la vitre du Velux. Un choc sourd. Cela m’a réveillé brusquement. Le réveil marquait onze heures. Il s’était arrêté la veille j’ai supposé. Manque de piles je me suis dit. D’après la lumière il était plus tard que d’habitude. Je me lève tous les jours vers six heures. Ici il n’y a jamais de bruit le matin, le vent parfois fait grincer des tôles, battre un volet, agite la toile du parasol sur la terrasse si bien qu’on se croirait dans un bateau, mais pour le reste c’est le silence absolu. Non seulement le village est tout petit mais en plus il est abandonné. Tout le monde est parti, soit pour le cimetière, soit à M., en ville, soixante kilomètres plus loin. Ici on est en plein désert médical. C’est pour ça qu’ils partent les vieux. Pas de travail non plus. Il y a une cinquantaine d’années le village était vivant, les gens travaillaient à la ferme et puis il y a eu cette idée de barrage sur la rivière initiée par des industriels de l’électricité. Tous les villages devaient être noyés et le barrage fournir du courant à toutes les grandes agglomérations de la région mais on ne sait toujours pas pourquoi en cinquante ans le projet ne s’est jamais concrétisé. Cela dit l’État avait dépensé des millions et des millions pour racheter les biens et tous les gens avaient vendu au prix fort et s’étaient tirés ailleurs. Mes parents ont tenu bon contre les propositions de l’Administration et deux ou trois autres personnes aussi. Mon père il y croyait pas au barrage, ma mère non plus. Ils n’en voulaient pas. Ils ont subi pas mal d’intimidations d’après ce qu’on m’en a dit plus tard. J’étais gamin, ça me passait dessus comme l’eau sur les plumes d’un canard. Finalement le village est devenu un hameau plein de ruines et les gens des bourgs voisins venaient chercher les poutres des maisons effondrées pour se chauffer l’hiver, les dalles des seuils pour mettre devant chez eux, les linteaux en chêne. Tout est parti comme ça et Montaigu-le-Fré est devenu un petit lieu-dit avec cinq habitants. Quand je me suis de nouveau installé ici, après la mort de mes parents, il n’y avait plus que les Jacky. Moi ça ne me gêne pas. Je suis bien ici. La maison qui fait face à la mienne est en ruine. Les propriétaires sont morts de vieillesse ou de maladies. Une voiture datant de Mathusalem est restée devant le perron. Elle est entièrement rouillée et envahie par les ronces qui ont brisé le pare-brise et toutes les vitres.
Oui, tous morts. Cancers pour la plupart. Sur la gauche il y a une autre maison complètement à l’abandon mais encore avec sa toiture qui se crève un peu plus chaque hiver. Squattés par les souris et les araignées, les vieux meubles y pourrissent paisiblement en sirotant le temps qui passe. Plus bas, après le chemin d’exploitation, il y a le Jacky et sa femme Monette. Ce sont des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver.
«Faut bien s’occuper des bêtes.»
Voilà la formule sacrée. Et le bois aussi parce que Jacky est menuisier. Il va chercher des palettes avec sa camionnette et fabrique du petit bois à longueur d’année. Il le met en sac et le vend sur le marché tous les samedis. Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août.
– Les femmes elles y tiennent pas ici.
Signé Jacky.
– Et Monette alors?
– C’est une exception.
Chris n’en était pas une il faut croire. J’y avais cru pourtant. Elle aussi j’espère et puis le rythme a fait le reste. Un rythme bien trop lent, une routine absolue, peu de repères dans la journée, pas de bavardages inutiles. Et aussi gros point noir : pas de téléphone, les portables ne passent pas. Zone blanche. C’est mortel ça la zone blanche pour une femme habituée à vivre en ville. Pour situer la région disons que c’est au sud de l’impossible et assez près d’ailleurs. Montaigu-le-Fré, le lieu-dit où j’habite, est à 1642 mètres d’altitude, à flanc de montagne, tout près du col de Cerfroide, dans un creux, en adret, entre deux monts qui s’érodent. Très chaud en été, trop froid en hiver. Cerfroide veut dire qu’on a trouvé là, au Moyen Âge, un cerf roide, raide en français d’aujourd’hui, raide de froid parce qu’il gèle à mort en hiver et qu’on se retrouve parfois isolé pendant plusieurs semaines par la neige. »

Extraits
« Jacky et sa femme Monette. Ce sont des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver. « Faut bien s’occuper des bêtes. » Voilà la formule sacrée. Et le bois aussi parce que Jacky est menuisier. Il va chercher des palettes avec sa camionnette et fabrique du petit bois à longueur d’année. Il le met en sac et le vend sur le marché tous les samedis. Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août. »

« Elle était psy dans un HP à M. Elle fréquentait des malades mentaux toute l’année et ça ne devait pas être marrant comme métier. Enfin ça collait parfaitement entre nous, si bien qu’à la fin de la journée elle a pris l’initiative de m’embrasser et tout s’est embrasé. Chris c’est une très belle femme de trente-huit ans, mère allemande, père marocain. Elle a un visage de chatte égyptienne. J’en suis tombé raide amoureux dès le premier baiser et cela n’a fait qu’empirer de mois en mois.
Ce soir-là elle est restée chez moi pour dormir et on a fait l’amour toute la nuit. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas fait l’amour depuis trois ans. Que ses patients lui prenaient tout son temps, qu’elle s’investissait totalement dans son boulot à l’hôpital. Moi j’étais en pleine forme, je bandais et rebandais à la demande. Elle était très libre et on a fait plein de trucs. Après, avant de s’endormir elle m’a dit une phrase du genre: «Je pensais pas que tu serais si inventif.»
C’était le printemps. Elle est restée trois jours pleins et elle est repartie dans un état second. Je n’ai plus eu de nouvelles pendant presque un mois. »

« Je n’avais jamais terminé le roman, j’en avais ébauché le plan avec beaucoup de difficulté. Pourtant c’était un bon départ et je connaissais la phrase de Racine : « Quand mon plan est fait ma pièce est écrite. » Eh bien mon plan était fait mais je n’avais jamais écrit le roman. C’est pour ça que je ne croyais plus aux « super-idées pour écrire un roman ». Je tenais mon journal et c’était déjà assez difficile. Il fait aujourd’hui environ mille deux cents pages. Il contient la recette du börtchi, le couscous lapon, et j’y raconte pourquoi les frites, inventées il y a très très longtemps au Tibet, ne sont arrivées qu’au XIXe siècle en Belgique. »

« On dit que pour bien connaître son pays il faut passer par ses prisons. J’avais en permanence sous les yeux une population gravement amochée, des cassos à la pelle, des marginaux, des drogués, des gens incultes au dernier degré, des analphabètes, beaucoup, des alcooliques, des jeunes au bord de la démence, des cas psy. Quand j’allais à la bibliothèque j’y étais seul. Un détenu s’en occupait. Il essayait de motiver les jeunes mais il n’y parvenait pas. On avait reçu la visite d’un écrivain, un ex-détenu qui s’en était sorti grâce à l’écriture. Le bibliothécaire avait tout fait pour qu’il ait un peu de monde mais nous n’étions que trois lors de sa venue. Il était resté stoïque, nous avait parlé de son livre avec enthousiasme. Quand le détenu l’avait sorti des rayonnages pour en lire des extraits l’écrivain avait été déçu. Il manquait la moitié de la couverture cartonnée. Il ne comprenait pas pourquoi les détenus avaient abîmé son livre.
– Les filtres monsieur, les bouts de carton, pour les joints…
À part moi les deux autres, des jeunes qu’on avait presque sortis de force de leur cellule, dormaient sur leur chaise. »

À propos de l’auteur
Nan Aurousseau a passé son enfance dans le XXe à Paris. A 18 ans, il est condamné à 6 ans de prison pour braquage. En 2005, paraît Bleu de chauffe – roman où il raconte sa vie. Il publie désormais chez Buchet/Chastel. (Source : Éditions Buchet/Chastel)

Site Wikipédia de l’auteur

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Bacchantes

MINARD_bacchantes

En deux mots:
Trois femmes s’emparent d’une réserve de vins prestigieux dans un ancien bunker anglais à Hong Kong. Et derrière les portes blindées de la forteresse, il s’en passe des choses alors que la police, le négociateur et le propriétaire se perdent en conjectures.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

In Vino Veritas

Céline Minard continue son exploration des genres littéraires et nous offre avec Bacchantes un pastiche de roman de braquage avec une note féministe. Enlevé et plus subversif qu’on ne pense!

Au fur et à mesure de la parution de ses romans, on découvre Céline Minard avide d’explorer tous les genres, de se servir de leurs codes pour nous faire passer un message à sa sauce. Après la science-fiction dans Le dernier monde, le roman moyenâgeux avec Bastard Battle ou encore le Western avec Faillir être flingué, voici le roman noir avec cette histoire de braquage mené par trois intrépides amazones.
Nous sommes à Hong Kong à quelques jours de l’arrivée d’un typhon. Autant dire que la tension est déjà grande quand on apprend que l’un des endroits les mieux protégés de la ville, l’ancien bunker des forces anglaises reconverti en gigantesque cave à vins, vient d’être braqué.
Quand s’ouvre ce court roman, voilà déjà près de trois jours que la police a pris position autour du bâtiment, sans pouvoir pour autant intervenir. Elle manque tout simplement d’informations sur ce qui se trame derrière les portes blindées. Soudain, la porte s’ouvre et une jambe fuselée, terminée par un talon-aiguille, dépose une bouteille avant de s’éclipser. Un romanée-conti de 1969.
Quel message les braqueurs ont-ils voulu transmettre?
Jackie Thran, qui est en charge des opérations au sein de la police essaie d’en savoir davantage, veut analyser chacun des faits et gestes, suivre les caméras de surveillance, tenter de comprendre. À ses côtés, un ancien diplomate sud-africain est dans tous ses états. C’est Ethan Coetzer, gérant de ce stock estimé à quelques 250 millions de dollars et que les braqueurs menacent de faire exploser. Le message initial envoyé par tweet ne laisse guère de doutes sur leur professionnalisme: «Vous ne pouvez plus enter. Nous avons tout ouvert. Nous avons tout relié. ECWC 21h 18». Il faut désormais tenter de répondre aux trois questions qui? comment? Pourquoi?
Au fil des pages qui suivent, la première va trouver au moins partiellement une réponse: trois femmes occupent le bâtiment : Silly, Bizzie et Jelena. Avec elles, Illiad, un rat dont le rôle est loin d’avoir été anecdotique dans la prise de contrôle du bâtiment et qui répondra en grande partie au comment. À la question du pourquoi, il faudra se rappeler le titre du roman. Les Bacchantes désignant, on le rappellera, les femmes qui rendent un culte à Dionysos (devenu Bacchus dans la mythologie romaine et dieu du vin).
Voici donc un petit bijou passablement subversif – attendez l’épilogue! – et un tantinet alcoolisé pour commencer joyeusement l’année.
Notons enfin, pour ceux qui auront aimé la plume élégante de Céline Minard, la parution simultanée de son précédent roman Le grand Jeu en Rivages/Poche.

Bacchantes
Céline Minard
Éditions Rivages
Roman
112 p., 13,50 €
EAN : 9782743645953
Paru le 2 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule à Hong Kong

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Céline Minard revisite avec brio les codes du film de braquage autour de la thématique du vin pour distiller un cocktail explosif où l’ivresse se mêle à la subversion.
Voilà cinquante-neuf heures que la brigade de Jackie Thran encercle la cave à vin la plus sécurisée de Hong Kong, installée dans d’anciens bunkers de l’armée anglaise. Un groupe de malfaiteurs est parvenu à s’y introduire et garde en otage l’impressionnant stock qui y est entreposé. Soudain, la porte blindée du bunker Alpha s’entrouvre. Une main gantée apparaît, pose une bouteille sur le sol. Un pied chaussé d’un escarpin noir sort de l’entrebâillement et pousse le corps de verre sur la chaussée. L’acier claque à nouveau…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Nathalie Crom)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Personne ne bouge devant le bunker alpha.
La brume matinale se dissipe lentement, elle monte et s’accroche aux frondaisons avant de s’évanouir. Il est un peu moins de six heures du matin, le vent d’est fait bruire la végétation basse.
Il n’y a plus un seul uniforme dans le paysage.
Les hommes armés se sont regroupés dans l’ancienne maison du gardien qui leur sert de QG depuis cinquante-neuf heures. Ils ont les yeux rivés sur la porte d’acier qui devrait s’ouvrir dans quelques minutes pour la troisième fois consécutive depuis le début des opérations. Ils ne tenteront pas ce matin un nouvel assaut. Ils attendent les ordres. Le négociateur est arrivé au milieu de la nuit, il a besoin d’un contact direct avant de décider d’une méthode d’action. Il a lu et mémorisé les rapports des deux derniers jours, il est concentré sur les sons. Des perches Mini Boompole ont été installées durant la nuit au-dessus de la porte alpha dans l’angle mort de la caméra de surveillance extérieure. Ses oreilles sont prises dans les coussinets enveloppants d’un casque à réduction de bruit, il est coupé de son environnement sonore immédiat, il regarde monter la vapeur qui s’échappe de son mug de thé noir. Vingt secondes avant que la porte ne s’ouvre, il sursaute.
Il analyse le bruit de chacun des pas déroulés sans précipitation sur les neuf mètres du corridor souterrain, baisse le volume d’un coup quand l’acier blindé lui vrille les tympans en cognant contre les murs de l’entrée du bunker. La porte est ouverte.
Une main gantée apparaît, pose une bouteille au sol, la couche. Tandis que la main prend appui sur le vantail, un pied chaussé d’un escarpin noir sort de l’entrebâillement, se glisse sous le corps de verre et lui impulse un vif mouvement rotatif.
Avant que la bouteille ne se stabilise au milieu de la chaussée qui longe le bunker, l’acier claque à nouveau. Un rayon de soleil traverse le reste de brume, inonde l’asphalte et le liquide doré qui clapote comme un lac contre la paroi du verre.
Le négociateur écoute encore une minute et enlève son casque.
– C’est une femme.
– Ou un type qui porte des escarpins.
La brigade d’intervention sort en silence. Les hommes suivent scrupuleusement le protocole. Trente-cinq minutes passent avant qu’ils ne reviennent au QG avec l’objet sécurisé.
– Un romanée-conti de 1969.
– Ou une bouteille d’urine matinale, question de point de vue.
Jackie Thran, la cheffe de brigade, n’est pas femme à se fier aux étiquettes.
– Voyez vous-même. Elle tend la bouteille ouverte à Ethan Coetzer qui secoue la tête avec une moue de dégoût.
– Un peu chargée, peut-être, mais je ne suis pas médecin.
ECWC est la cave de garde la plus sécurisée de Hong Kong. Installée dans les anciens bunkers de l’armée anglaise, elle attire les collectionneurs depuis des années. Des Chinois, des Européens et des Américains avertis ont confié leurs vins aux bons soins de M. Coetzer, ancien ambassadeur sud-africain reconverti dans la gestion de la vitiviniculture. Ses talents de diplomate sont venus à bout de leurs dernières réticences, essentiellement liées au climat de la baie. Le système de climatisation multizone dont il a équipé les douze bunkers de son entreprise, à hauteur de trente millions de dollars, assure une température constante de 13 à 13,5 degrés Celsius et un taux d’humidité compris entre 65 et 75 %. Un éclairage ponctuel par lampes à sodium basse pression et un système de sécurité dérivé du secteur bancaire ont convaincu les connaisseurs les plus sourcilleux. Des bunkers enterrés à plus de vingt mètres de profondeur ne laissent passer ni vibrations ni lumière naturelle. Les bouteilles vieillissent mieux dans un environnement physique optimal. Physique et fiscal.
Grâce aux mouvements de stock rapides et discrets, au club privé et aux soirées à thème réservées aux membres Gold et Platinium, la clientèle d’Ethan Coetzer a très vite dépassé la sphère de ses contacts personnels.
En dix ans, il a fait de si belles et fructueuses rencontres que la valeur de son stock est estimée à trois cent cinquante millions de dollars et, jusque-là, il s’en est félicité.
Ce sentiment l’a quitté depuis soixante et une heures et a laissé un grand vide dans son esprit. »

Extrait
« À partir de ce moment et jusqu’à la fin de la carafe, Coetzer se suspend. Il se contente de goûter le vin. À l’aveugle, mais plongé dans ses sensations, sans essayer d’en appeler à ses connaissances, ses souvenirs, ses réflexes, uniquement mais absolument attentif à ce qui s’annonce, passe, et prend corps dans son corps. Il part. Il descend sur des terres humides et fraîches, sur l’épiderme d’un monde organique travaillé par les météores et les vents, arrosé de soleil, givré, bourgeonnant, craqué, il glisse parmi les feuilles, se coule dans les rus, tombe comme une pluie, monte dans la sève, gonfle de concert avec les milliers de fruits ronds, pleins, pruinés, les grappes entières accrochées sans effort au bois plongeant au travers des herbes entre les vies d’insectes innombrables. Branché sur toutes les variations, il sent la forme des nuages, le cri des bêtes et les plumes, le départ d’un lièvre, la nuit comme une vasque, sans dessus ni dessous, aussi vaste en lui qu’un état de l’âme et du cœur. Il plane. Il absorbe autant qu’il est absorbé. » p. 90-91

À propos de l’auteur
Céline Minard est l’auteur de nombreuses fictions, dont Faillir être flingué (prix du Livre Inter 2014) et Le Grand Jeu (2016). (Source : Éditions Rivages)

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Les nuits d’Ava

FROGER_les_nuits_dava

En deux mots:
Alors qu’elle tourne à Rome, Ava Gardner s’offre une nuit un peu folle en compagnie d’un chef opérateur à qui elle va proposer un petit jeu: refaire en photo quelques toiles de nus célèbres. Des décennies plus tard, un passionné de la star hollywoodienne va tenter de retrouver les clichés. Une enquête exaltante, entre cinéma et beaux-arts.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De l’origine à la fin du monde

Ce qui rend le nouveau roman de Thierry Froger aussi passionnant, c’est le savoureux mélange des genres qu’il nous propose, entre biographie romancée d’Ava Gardner, enquête menée comme un thriller et besoin pour le narrateur de retrouver l’affection et la considération de sa fille.

Et si le roman de Thierry Froger était plus proche de la réalité que les biographies – officielles ou non – d’Ava Gardner? En refermant ce délicieux roman, je ne suis pas loin de répondre par l’affirmative, parce que la magie de l’écriture nous fait prendre place aux côtés de la belle brune dans ses déambulations romaines, partager ses coups de folie et, à l’image du narrateur, nous rendre tous un peu amoureux.
Nous sommes à Rome en 1958. La MGM a choisi de quitter ses studios pour tourner La Maja nue dans une réalisation d’Henry Koster. Il s’agit du dernier film dû par l’actrice au studio et qui ne laissera pas de souvenir impérissable dans la carrière de l’actrice. Dans ses Mémoires, Ava écrira du reste que «La Maja nue, meilleur titre que bon film, n’a pas été ma contribution la plus mémorable à l’art du cinéma. Il s’agit d’une biographie assez insipide du grand peintre espagnol Francisco Goya. Je jouais la duchesse d’Albe, le modèle favori de Goya». Avant d’ajouter que ce film lui a permis de faire la connaissance de Giuseppe Rotunno «dont les couleurs superbes illuminent le film de bout en bout».

GARDNER_The-naked-Maja_AfficheThierry Froger imagine alors que, lassée de partager ses nuits avec Anthony Franciosa – qui interprétait le rôle de Goya – Ava décide une escapade avec le chef opérateur. Poursuivis par les paparazzis, leur virée nocturne va se terminer au petit matin par un petit jeu: Rotunno est chargé de reproduire quelques grandes toiles de nus célèbres, de «de rejouer la peinture en photographie». Tâche peu aisée pour les problèmes de cadrage qu’elle posait, mais ô combien stimulante pour «les attraits qu’elle proposait à ses yeux d’homme.» Voici donc les rouleaux de pellicule imprégnés des mises en scène de GOYA_la_maja_desnuda

La Maja desnuda de Goya,

TITIEN_La_venus_durbinode La Vénus d’Urbino du Titien,

VELASQUEZ_La_Venus_au_miroirde La Vénus au miroir de Vélasquez et de …

COURBET_la_naissance_du_mondeLa naissance du monde de Gustave Courbet!
Si l’alcool a désinhibé le photographe et son modèle, tous deux se rendent vite compte au réveil combien ces clichés sont explosifs. Ava fait promettre à Rotunno de les détruire, ce qu’il fera après avoir réalisé un tirage qu’il confiera à son modèle et avoir oublié un négatif dans sa chambre noire.
Jacques Pierre, le narrateur, délaisse alors ses travaux d’historien pour enquêter sur le sort des quatre clichés produits cette nuit-là. Il va alors nous entraîner d’un bout à l’autre de la planète, «de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro» et constater «avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images» car les convoitises qu’elles suscitent vont jusqu’à laisser quelques cadavres ici et là. Un thriller haletant qui va se doubler d’un rapprochement inattendu avec sa fille Rose. Car sa progéniture, qui vit à Rome avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, accepte de l’aider dans sa quête. L’occasion aussi de constater que les errances du cœur ne sont pas réservées aux stars d’Hollywood.
Avec maestria l’auteur nous fait découvrir quelques épisodes fort intéressants de l’histoire de l’art, notamment la genèse de la toile la plus célèbre de Gustave Courbet, avant de raconter la vie rêvée d’Ava – je suis persuadé que vous adorerez l’épisode de sa rencontre avec Marylin Monroe – sans oublier de nous éclairer sur les motivations de cet enquêteur passionné qui deviendra «une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes».
C’est enlevé, drôle, documenté et follement exaltant. Il n’y a effectivement «pas de plus belle quête que celle du chasseur sans proie, traquant l’ombre d’un doute, si ridiculement suspendue soit-elle aux petites lèvres d’Ava Gardner et aux forêts obscures comme des images.»

Les nuits d’Ava
Thierry Froger
Éditions Actes Sud
Roman
304 p., 20 €
EAN: 9782330108632
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part sur les traces d’Ava Gardner en Italie, à Rome et Naples, mais également à Madrid, Londres, Los Angeles, la Floride, Haïti ou encore à La Havane et d’autre part dans les pas du narrateur en France, à Arcis-sur-Aube, Paris, mais aussi à Nantes et Chalonnes-sur-Loire près d’Angers ou encore à Prondines dans le Massif central et à l’étranger, notamment à Charlotte, Raleigh et Smithfield en Caroline du Nord et à Punta Raisi et Palerme en Sicile.

Quand?
L’action se situe de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rome, août 1958. Ava Gardner s’ennuie sur un tournage. Hors champ, elle invente la dolce vita avant Fellini. Par une nuit arrosée, la star entraîne son chef opérateur, le timide Giuseppe Rotunno, dans une séance photo inspirée des grands nus de l’histoire de l’art. Dont un scandaleux tableau de Courbet… peint d’après photographie.
Les Nuits d’Ava raconte ce moment de bascule où Ava Gardner affronte l’érosion de sa propre image en s’adonnant à toutes les dérives. Et l’obsession parfois distraite d’un certain Jacques Pierre, historien fantasque, qui s’improvise détective sur les traces des quatre clichés produits cette nuit-là.
Avec une aisance joueuse et impertinente, Thierry Froger circule des cimes du glamour hollywoodien aux questionnements de l’adolescence provinciale, des vertiges de la gloire aux gouffres de la solitude, et slalome gracieusement entre les débats idéologiques agitant deux générations françaises et les coulisses crapuleuses du pouvoir américain des années 1950 à 1970.
Roman-tourbillon, enquête et rêverie, Les Nuits d’Ava orchestre une réflexion amusée et mélancolique sur notre rapport à l’image et aux icônes. On y explore les aléas de la construction et de la déconstruction de soi, l’invention de l’histoire et de notre modernité. Le tout dans la légère sensation d’ivresse des amitiés naissantes.

« Je crois aimer les images par-dessus tout, qu’elles soient peintures, photographies, projections tremblantes sur un drap blanc. Je les aime minuscules ou grandes, vives ou fatiguées. Je les aime quand, cherchant à mieux les voir, j’ai l’impression qu’elles me regardent un bref instant avant de s’évanouir.
Car me ravissent plus que toute autre les images fantômes : celles entrevues en songe, celles des films non tournés ou brûlés, les tableaux volés ou bien voilés, les dessins effacés à la gomme, les chefs-d’œuvre inconnus, invisibles, les photographies perdues.
Je pense souvent à cette phrase de Pascal Quignard : “L’homme est celui à qui une image manque” et il me semble que Les Nuits d’Ava raconte cette histoire : un homme se met à la recherche d’une image manquante qu’il désire et qui l’effraie.
Embarqué dans cette quête des origines qu’il mène comme une enquête moins policière que rêveuse, le narrateur navigue à vue. Il est vite ballotté entre les époques et les continents, entre sa petite histoire et celle des grands de ce monde, entre ses souvenirs et ses fantasmes, en premier lieu desquels sa vieille obsession pour Ava Gardner. Celle-ci – ou plutôt l’image impossible de celle-ci – traverse tout le livre au fil des naufrages et des épiphanies. Elle nous interroge sur ce que nous voyons, croyons voir, ou voulons voir, puisque juste en-deçà et au-delà de l’image, il y a l’imaginaire – c’est-à-dire ce bref instant où Ava Gardner nous regarde avant de s’évanouir comme une apparition. » T. F

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Jacques Morice)
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Libération (Virginie Bloch-Lainé – entretien avec l’auteur)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Le Temps (Jean-Bernard Vuillème)
Blog Loupbouquin
Blog Shangols 
Blog Les mots de la fin 
Blog Baz’Art 


Thierry Froger présente Les Nuits d’Ava © Production Actes Sud

INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Je crois avoir vu comme dans un songe cette voiture qui filait dans les rues désertes de Rome, vers quatre heures vingt du matin, poursuivie par les éclairs d’un cyclope. La Facel-Vega (ou la Ford Thunderbird) semblait rouler à l’aveugle et zigzaguait sur les pavés tièdes, éclairée par le gros œil circulaire et intermittent du flash Braun de deux paparazzi. Leur décapotable répétait le trajet erratique de la première voiture que conduisait Ava Gardner avec la grâce et l’inconscience des merveilleux pochards. À ses côtés, tout aussi ivre et néanmoins apeuré, l’acteur Anthony Franciosa bégayait mollement des lambeaux de prières qu’Ava Gardner ne pouvait entendre, hurlant et riant à chaque coup de volant qui faisait crisser le caoutchouc sur le basalte noir, les ailes de la voiture frôlant les murs comme on caresse et comme on griffe. Franciosa se cramponnait à son siège, tétanisé par l’alcool, la peur et les jurons d’Ava. Voyant dans le rétroviseur que les poursuivants ne perdaient pas de terrain, l’actrice a eu soudain l’intuition stratégique de les retarder en lançant par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la main, léchant imprudemment le volant et tirant de son sac des objets vite projetés en direction de la décapotable. Celle-ci a finalement ralenti, sans que ces pauvres projectiles en soient la cause, les deux photographes s’avisant de la plus grande vélocité de la Facel-Vega (ou de la Ford Thunderbird) ainsi que de la mauvaise tournure que pourrait prendre cette course poursuite nocturne où chacun semblait manquer de sang-froid et de lucidité dans la conduite des événements comme des véhicules. La voiture des paparazzi a fait un demi-tour soyeux sur une petite place au puits couvert et a parcouru le chemin inverse, non sans quelques haltes pour récupérer ici ou là les tendres dédicaces – ou ce qu’il en restait – que leur avait adressées Ava Gardner.
Le lendemain, le samedi 16 août 1958, l’actrice s’est réveillée avec un goût d’orange confite et d’oignon dans la bouche. Elle est sortie sur la terrasse de son appartement vers midi, vêtue d’un peignoir blanc, un verre de gin à la main pour réparer sa gueule de bois et la mauvaise conscience volatile qu’elle avait parfois. Elle a regardé un instant les adolescentes qui, en contrebas de son balcon, se faisaient photographier sur les marches qui montaient de la piazza di Spagna vers Trinità dei Monti: la plupart de ces jeunes filles imaginaient avec force et foi qu’elles ressemblaient à Audrey Hepburn dans Vacances romaines, imitant comme elles pouvaient son sourire espiègle et gracieux, agrandissant démesurément les yeux en prenant la pose. Rentrée dans l’appartement pour fuir la chaleur du milieu de journée, Ava Gardner a mis un disque de Frank Sinatra sur l’électrophone et a fait couler un bain d’eau froide pour réveiller son corps effacé. Cela faisait des mois qu’elle s’étourdissait . Rome avec le bonheur suffisant de croire qu’après ce tournage elle serait libre. On dit que la voix de Sinatra est de velours. »

Extraits
« Rotunno la regardait sans réussir à bien appréhender la folle étrangeté – et c’est probablement ce qui nous arrive à tous, deux ou trois fois peut-être au cours de notre vie misérable, quand nous sommes incapables de reconnaître l’inouï au moment où il surgit, condamnés ensuite à le traquer vainement dans la mémoire défaillante et complaisante, ce qui nous permet de tout inventer, y compris les possibilités de rêver et regretter sans fin ce qui s’est passé ou non. Il est difficile d’imaginer ce que pouvait penser Rotunno à quatre heures du matin, ivre et seul avec le plus bel animal du monde dont la peau nue débordait outrageusement d’une grande chemise blanche mal boutonnée. En ces circonstances et à sa place, sans doute aurais-je souhaité que cette nuit n’ait jamais existé – mais surtout qu’elle ne finisse pour rien au monde. » (p. 50-51)

« Devenu malgré moi une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes, je commençais à être bien placé pour savoir qu’on racontait en général n’importe quoi sur son compte. Soucieux de ne pas trop m’égarer, j’essayais d’appliquer à mon enquête les méthodes rigoureuses de l’investigation scientifique… » (p. 109)

« Après six mois de recherches désordonnées que je qualifiais pompeusement d’enquête, j’avais désormais quelques certitudes. Hormis la grande Origine dérobée chez Rotunno et la petite Vénus au miroir dont je n’avais pas retrouvé la trace, il semblait que les images scandaleuses d’Ava Gardner avaient ricoché d’un bout à l’autre de la planète, changeant plusieurs fois de main, de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro, et charriant dans leur sillage de nombreuses morts sans qu’aucun rapport de causalité ne puisse être formellement établi. Certains signes apparaissaient troublants cependant et il m’arrivait de considérer avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images dont j’étais, à ma manière consentante, également la victime en y consacrant tout mon temps et une partie de l’héritage maternel. Je n’arrivais pas à démêler la cause de la conséquence, la conséquence du fortuit, le vrai du probable et le probable du fictif, tant je me méfiais de mon goût des rapprochements douteux qui me conduisaient à tirer une pelote par les cheveux comme on crible de balles ou d’aiguilles la gueule d’une belette dans une meule de foin. » (p. 241)

À propos de l’auteur
Thierry Froger, né en 1973, enseigne les arts plastiques. Son travail questionne les transports de l’image, ses fragilités et ses fantômes (réels ou imaginaires, cinématographiques ou historiques). En 2013, il publie un recueil de poèmes, Retards légendaires de la photographie, (Flammarion, prix Henri-Mondor de l’Académie française en 2014). Sauve qui peut (la révolution) est son premier roman, pour lequel il a reçu le Prix Envoyé par la Poste. (Source : Éditions Actes Sud)

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Objet trouvé

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En deux mots:
Une femme habillée de latex est retrouvée morte dans un appartement de Lyon. Dans la pièce attenante, un homme prostré. L’enquête qui commence va nous entraîner dans le milieu BDSM de Lyon, mais aussi nous offrir une réflexion sur la sexualité et la quête de la jouissance, sur le couple et sur… la vie de famille!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Maîtresse et esclave

Sabrina est retrouvée morte dans son appartement de Lyon. En racontant l’enquête qui suit Matthias Jambon-Puillet nous offre un premier roman qui explore une face cachée de la sexualité. À la fois étonnant, sans tabous, et surprenant.

Attention, livre chaud, livre choc! Cet Objet trouvé n’est pas à mettre entre toutes les mains, même s’il nous dévoile un pan fort intéressant de la sexualité connu sous le sigle BDSM et dont Wikipédia nous apprend qu’il signifie «Bondage, Discipline, Sado-Masochisme» et «désigne une forme d’échange sexuel contractuel utilisant la douleur, la contrainte, l’humiliation ou la mise en scène de divers fantasmes dans un but éro-gène. Au centre des pratiques sadomasochistes et fondé sur un contrat entre deux parties (pôle dominant et pôle dominé)».
Avec l’histoire de Marc, Matthias Jambon-Puillet va nous en offrir une illustration sai-sissante. Marc, c’est cet homme retrouvé par une brigade de pompiers un immeuble de la Croix-Rousse à Lyon. Chargée de vérifier si une jeune femme dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours est toujours en vie, elle va tomber sur le corps sans vie de Sabrina, ligotée dans une tenue de cuir qui ne couvre qu’un minimum de ses attributs généreux et sur cet homme prostré, recroquevillé dans la pièce attenante.
L’enquête commence. Elle va nous permettre, grâce à l’habile construction du roman, de découvrir petit à petit comment on en est arrivé à ce drame. Comment Marc a sou-dain basculé d’une vie à une autre. Comment, le soir de l’enterrement de sa vie de garçon, il a disparu, laissant Nadège, sa fiancée, désemparée. D’autant plus que, quelques mois plus tard, elle donnera naissance à un petit garçon qu’elle appellera Enzo.
L’habile construction du roman, qui fait alterner les points de vue, nous permet de suivre Marc et Sabrina – le dominé et la dominante – ainsi que Nadège et Enzo qui essaient de se construire un avenir avec Antoine. Jusqu’à ce fameux fait divers qui va remettre Marc dans la vie de Nadège. C’est l’heure des questions, des remises en cause, des doutes: «J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment». Mais c’est aussi un formidable jeu de la vérité où les masques vont tomber les uns après les autres.
Évitant tout manichéisme, Matthias Jambon-Puillet nous propose une réflexion aigüe sur les liens qui unissent un homme et une femme, sur la quête de l’harmonie sexuelle, sur les limites du pouvoir que l’on peut avoir sur une personne et sur la pos-sibilité – ou non – de changer après avoir été pris dans un tel engrenage. Un premier roman parfaitement maîtrisé et une jolie performance, car avec un tel sujet les risques de dérapages étaient très nombreux.

Objet trouvé
Matthias Jambon-Puillet
Éditions Anne Carrière
Roman
200 p., 18 €
EAN : 9782843379215
Paru le 31 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon et Villeurbanne. On y évoque aussi un voyage jusqu’au Saintes-Maries-de-la-Mer

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le soir de son enterrement de vie de garçon, Marc disparait, laissant seule sa fiancée, Nadège, enceinte de leur premier enfant. Trois ans plus tard, alors que Nadège a refait sa vie, on retrouve Marc: nu, dans une salle de bain, bras menottés dans le dos. Dans la pièce voisine, quelqu’un est mort – une femme gainée de cuir. Qui était-elle? Que s’est-il passé durant ces années? Et, surtout, quel futur pour Marc et Nadège?
Derrière l’énigme apparente se cache une histoire simple qu’il faut reconstituer, celle de trois personnes qui se cherchent, se frôlent, et doivent choisir comment mener leur vie.
Dans ce roman, Matthias Jambon-Puillet donne à voir un triangle amoureux atypique, qui trouve sa réalisation dans l’exploration des sexualités alternatives. C’est aussi, en filigrane, une réflexion sur la masculinité, l’engagement et la quête de la jouissance.

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Les premières pages du livre
« Prologue
Thibaut est l’homme par lequel l’histoire commence. C’est là son rôle. Il n’en avait pas conscience quand il s’est engagé dans les pompiers volontaires. Lui, ce qu’il s’imaginait du métier, c’était surtout sauver des vies, la camaraderie, le feu. Après plu-sieurs années de service, il connaît maintenant l’enjeu véritable. Il a accepté cette nouvelle fonction. Lorsqu’une intervention se déroule sans accroc, lorsqu’il sauve quelqu’un, résout un problème bénin, lui et son équipe ne font que maintenir la situa-tion initiale en place. «Non, vous ne mourrez pas aujourd’hui.» «Non, votre apparte-ment ne partira pas en flammes.» «Non, votre chat n’est pas perdu.» «Je n’ai rien à vous apprendre si ce n’est que vous avez évité le pire, que la vie continuera sans heurt.» Le revers de la médaille du mérite, ce sont toutes les tragédies, les catas-trophes, les arrivées trop tard. Dans ces cas-là, Thibaut constate, consigne et commu-nique l’information. Il est l’étincelle de la réaction en chaîne qui s’apprête à tout dévas-ter.
Il pense à tout ça, Thibaut, pendant que son collègue tape aux portes du petit im-meuble montée de la Grande-Côte, en plein milieu des pentes de la Croix-Rousse. La mission de ce lundi matin consiste à s’assurer qu’une jeune femme, dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours, est toujours en vie. Thibaut n’aime pas intervenir dans le quartier. Foule de complications que cet enchevêtrement de maisons sur ter-rains pentus, tous ces bâtiments de pierre qui se mêlent les uns aux autres, cousus entre eux par d’étroits escaliers en colimaçon. Par exemple, le petit groupe ne peut pas pénétrer dans l’appartement par la fenêtre, comme ils procéderaient s’il s’agissait d’un immeuble récent. Alors, avant d’enfoncer l’épaisse porte d’époque, et en l’absence de gardien, on interroge les voisins. «Quelqu’un a-t-il une clef?» Les col-lègues de Thibaut tambourinent, s’excusent, expliquent. Le cirque dure cinq étages et dix bonnes minutes avant que l’équipée ne s’avoue vaincue. Ils auront essayé. Thi-baut enfile ses lunettes de protection, retrousse ses manches, attrape le pied-de-biche qu’on lui tend.
Le pompier fléchit les jambes, raidit le dos, accélère le pouls. Il fiche d’un coup net la pointe de la barre en métal au niveau de la serrure, entre la porte et son cadre. Thibaut contracte des années de renforcement musculaire. Poignets, avant-bras, biceps, tri-ceps, épaules et pectoraux besognent de concert pour maximiser la pression contre le montant. La peinture s’écaille, le bois plie. La barre vient appuyer contre le verrou. Il ne s’agit dès lors plus que d’une question de force, jusqu’au point de rupture, là où les lois de la physique termineront le travail. Le reste de l’équipe s’écarte.
Le bruit fascine, la chair de bois qui hurle, le métal de la serrure que l’on pousse, c’est une lente agonie. La porte cède dans une gerbe d’échardes. Thibaut, pris de court, titube en arrière, on le rattrape. Ses muscles tremblent de la différence de sollicitation, passés de tout à rien, ses doigts restent crispés autour du métal. On lui reprend le pied-de-biche. La porte achève de s’ouvrir, soulagée parce que vaincue.
– Est-ce qu’il y a quelqu’un? Madame, c’est les pompiers. Est-ce que tout va bien?
Pas de réponse, pas même d’écho, aucun bruit, Thibaut pénètre dans l’appartement. Une entrée avec portemanteau, petit meuble orné de bibelots et courriers ouverts au-tour duquel se prosternent des chaussures alignées avec soin. Le couloir aux murs nus s’enfonce quelques mètres vers l’intérieur, enjambe une petite cuisine séparée pour arriver au salon. Plafond haut, poutres et pierres apparentes, la décoration est froide: meubles de verre et de métal, pas de magazines jetés en vrac sur le canapé. Seule source de chaleur au milieu du minimalisme, plusieurs étagères de livres habil-lent un renfoncement. L’appartement se déploie via une mince marche qui donne sur un second couloir. Thibaut remarque une ligne de démarcation en forme de relief sous le plâtre qui court du sol au plafond au niveau de la marche: il pénètre dans l’im-meuble voisin. Le logement s’étend entre deux bâtisses distinctes. Typique du quar-tier, datant de l’époque où les ateliers textiles ont été convertis en souricières pour la petite classe moyenne. »

Extraits
« – On m’a dit que tu n’obéissais qu’aux infirmières, pas aux médecins ni aux policiers. Tu ne réponds pas à leurs questions. C’est pour ça que tu es encore suspect. À moins que ce ne soit pour ça que tu n’es pas encore coupable. Je ne sais pas qui elle était ni ce qu’elle t’a fait et maintenant elle est morte. Je ne peux pas lui demander. Elle ne peut pas me répondre. Peut-être même qu’elle ne t’a rien fait, peut-être que tu étais toujours comme ça, planqué quelque part au fond. Notre couple n’était pas parfait, je me souviens de chaque engueulade, ces moments où on a bien cru en rester là. Et parce que tu confiais tes doutes et frustrations, je pensais te connaître. J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment. La vérité, c’est que je n’en sais rien. Et sans cette femme, il n’y a que toi qui peux me dire. »

« « Quoi? » demande-t-elle? « Aucune importance en fait », répond-il. Les plans ont chan-gé, il est temps de prendre ses responsabilités. Il compte l’annoncer ce soir: sa fiancée est enceinte. Ce n’était pas prévu. Mais il ne regrette pas, promis. Elle veut le garder et lui veut faire ce qu’il faut, Sabrina ne comprend pas, en quoi l’enfant change tout, qu’est-ce qu’il l’empêche de continuer à étudier? Marc lève les yeux, regarde le ciel. Un enfant, c’est une responsabilité, morale, financière. Il doit se marier, il doit mettre la fac de côté, le temps de se stabiliser. D’ailleurs, ses parents l’y encouragent, feront ce qu’il faut pour les soutenir. Ils en ont beaucoup parlé, ils y tiennent. Son ami Nicolas lui a proposé de prendre une place à son atelier, en menuiserie, au moins les premières années du bébé. Ce ne sera pas si mal. Si le cœur de Sabrina continue à battre, ce n’est plus de désir. »

À propos de l’auteur
Né à Lyon en 1986, Matthias Jambon-Puillet vit à Paris. Il travaille dans le milieu du divertissement et des nouvelles technologies. Objet trouvé est son premier roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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La dérobée

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En deux mots:
Quand Claire retrouve Antoine, son amour de jeunesse, c’est bien plus que son passé qui lui revient en mémoire. Ces retrouvailles vont bousculer sa famille, ses certitudes et rouvrir l’enquête d’un fait divers sordide.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Antoine ne voit plus Claire

Sophie de Baere nous offre un roman d’initiation à l’envers. Lorsque Claire retrouve Antoine, son amour de jeunesse, l’introspection est douloureuse. Le passé vient fracasser son présent.

Claire a fait sa vie. Lorsqu’elle fait le bilan, à quarante ans passés, elle n’a pas à se plaindre. Certes, il n’y a rien de très exaltant à se retrouver responsable de caisse sur une aire d’autoroute, à partager son quotidien avec François, un mari qui n’est guère attentionné – l’usure du couple a fait son travail – et une fille qui, de jour en jour, s’éloigne davantage d’elle. Reste l’assurance de couler des jours tranquilles au soleil de Nice. Jusqu’au jour où son passé lui revient en pleine figure.
Antoine, son amour de jeunesse, a choisi de s’installer dans l’appartement vacant de son immeuble en compagnie de Paola, son épouse. Dans la boîte à souvenirs, les premiers émois, l’amour éternel que l’on se jure, les plans sur la comète…
«Le 7 juillet 1987, Antoine Riedman est entré en moi calmement, sans tumulte. Comme s’il ne faisait que se conformer à notre destin. Et cet instant limpide est resté à jamais inscrit dans ma mémoire de midinette comme celui d’une promesse éternelle.»
Mais le temps des rêves prend fin le jour où elle fait la connaissance du père d’Antoine. L’avocat la rejette en trois phrases glaçantes. Puis, en autant de gestes équivoques, la réduit à un objet de plaisir et rien d’autre. La belle histoire de la fille ordinaire qui s’éprend d’un jeune d’une classe sociale plus élevée s’achève brutalement. Antoine disparaît du jour au lendemain, ne répond plus aux lettres, s’efface de sa vie. Ne reste que la tristesse, la douleur et un sentiment de trahison, d’abandon.
Il n’en reste pas moins que ce retour ravive les plaies, mais aussi la belle histoire. Claire peut-elle croire Jacques Brel lorsqu’il affirme qu’«on a vu souvent rejaillir le feu d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux»? En tout cas elle a envie d’y croire à nouveau, de pimenter sa vie trop terne à son goût. «Presque trente ans plus tard, je redeviens sa chose.»
Ce qui peut ressembler à un banal adultère prend bien vite une autre tournure. Le passé de Claire et d’Antoine est aussi marqué par un fait divers sordide, l’assassinat d’une jeune fille de dix-sept ans tout près de l’endroit où ils se retrouvaient pour s’aimer.
Sophie de Baere, avec un sens aigu de la construction, nous livre peu à peu les indices qui vont permettre de reconstruire le scénario de ce drame. Suivant Claire dans ses réflexions, on partage le tumultueux maelstrom de ses pensées, tour à tour exaltées, tour à tour désespérées. Jusqu’à un épilogue digne d’un thriller.
Voilà ce que j’appelle des débuts de romancière réussis !

La dérobée
Sophie de Baere
Éditions Anne Carrière
Roman
250 p., 18 €
EAN : 9782843379062
Paru le 13 avril 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Nice et environs. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors que Claire mène une existence morne mais tranquille avec son mari, elle tombe sur Antoine, son grand amour de jeunesse. Jeune grand-mère d’une petite Léonie, Claire travaille comme responsable de caisse sur une aire de l’autoroute A8 et croit n’avoir plus grand-chose à partager avec Antoine, photographe reconnu et marié à une fille de diplomate.
Mais l’irruption inattendue d’Antoine qui va user de tous les stratagèmes pour rétablir une relation avec elle, oblige Claire à interroger son existence du moment et à fouiller les drames du passé… À travers les évènements dramatiques de sa vie, Claire saisit peu à peu qui elle est et ce qu’elle souhaite vraiment.
Habilement mené, ce roman aux airs de quête initiatique nous entraîne sur des chemins insoupçonnés. On se laisse d’abord prendre par le charme d’une écriture, puis très vite le lecteur est happé par l’histoire, le destin de l’héroïne et les nombreux rebondissements savamment dosés.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Un brin de Syboulette 
Blog Les couleurs de la vie (Anne Leloup)
Blog Le domaine de Squirelito 
Blog A bride abattue 
Blog Quand Sy lit 
Blog Chicca Cocca 
Blog L’Apostrophée 
Blog Lire et vous 
Blog Domi C Lire 

Les Autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com

Extraits
« Je trimballe avec moi un ventre plein de larmes. Paris est glacial et la fumée noirâtre des pots d’échappement fouille mes narines et mon cou. Je croise des visages tour à tour placides et hostiles. Des manteaux de laine pressés me frôlent sans me voir. Un givre mou s’est déposé sur les branches brunes des arbres émaciés et mes bottes frottent leurs semelles de mousse au goudron glissant des trottoirs bondés. Adossée contre la vitre taguée d’un Abribus, j’essaie de réchauffer mes doigts blanchis et durcis par le froid. Mes doigts de porcelaine, presque inertes.
Lorsque j’introduis dans la grosse serrure dorée la clef qu’Antoine m’a confiée, j’ignore encore ce que je m’apprête à faire. Mon esprit flotte entre deux territoires. J’ai l’impression que ma colonne vertébrale s’effrite et que la masse informe et flasque que je suis en train de devenir va bientôt se répandre sur le tapis du salon puis disparaître. Je suis un ver de terre. »

« Je suis de ces filles qui n’osent pas et se taisent. Je ne monte pas sur les tables en chantant et je danse dans un coin sombre de la salle de bal. Je suis de celles qui, la soirée entière, sirotent un kir framboise en hochant la tête avec un sourire inoffensif. (…)
Pas assez jolie. Pas assez intelligente. Pas assez efficace. Pas assez drôle. Je suis l’incarnation du manque. Du presque vide. Et s’il m’arrive quelque chose de bien, ce ne peut être qu’un hasard ou un incident. L’amour de François est un incident. Même la naissance de mes enfants est un incident. Quand je vois leurs jolis minois, je ne peux m’empêcher de penser que Dieu a dû faire une erreur d’aiguillage. »

« On ne peut pas dire que mon existence soit un écrin de béatitudes, mais elle ne m’apparait pas non plus comme un lourd fardeau. C’est plutôt un bain moussant qui tiédit et qu’on hésite à quitter car on s’y est trop alangui. Malgré la peau qui fripe. Malgré la mousse qui s’étiole et nous signifie qu’il faut sortir. »

À propos de l’auteur
Après avoir étudié la philosophie, Sophie de Baere vit et enseigne à Nice. La Dérobée est son premier roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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Le sillon

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En deux mots:
Après les attentats de Charlie, une jeune femme part pour Istanbul où apprend à résister à un pouvoir qui entend réduire toute contestation au silence. Dans les pas d’un groupe rebelle, de ceux de son amant et de Hrant Dink, journaliste arménien assassiné, elle nous raconte la vie quotidienne sur les bords du Bosphore.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Istanbul, belle et rebelle

Valérie Manteau creuse son Sillon. Après Calme et Tranquille, elle nous raconte la vie dans la capitale turque et enquête sur l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink. Pour la liberté.

Istanbul était déjà présente dans le premier roman de Valérie Manteau, Calme et tranquille. Sur le bateau qui traversait le Bosphore, la conversation tournait autour de la mort de Louise. Louise qui avait sauvé la vie de Valérie et qui venait de partir avant tous les amis et collègues de Charlie auxquels ce livre rendait hommage.
La capitale turque est cette fois au centre du livre. Un déplacement géographique qui nous offre une vision très différente du monde que celle vue de France.
Il est vrai que pour la narratrice son pays ne rayonne plus vraiment dans le domaine des arts et des idées, pas davantage d’ailleurs qu’elle ne défend son rôle historique de défenseur des Droits de l’homme.
Et même si ce n’est pas en Turquie qu’elle trouvera la liberté, on s’en doute, elle va pouvoir y trouver une belle énergie – peut-être celle du désespoir – et les bras d’un amant.
« L’Istanbul laïque se balançait entre deux bords et délaissait de plus en plus volontiers la rive nord du Bosphore, l’européenne engluée dans sa nostalgie, pour se saisir de l’asiatique où les cafés, les galeries, les tatouages fleurissaient. Les soirs d’été, la bière à la main, on s’installait sur les rochers de la promenade en bord de mer pour narguer en face, dans le soleil couchant, la vieille Byzance, Sainte-Sophie et la Mosquée bleue abandonnées aux touristes. On aurait dû se rappeler qu’ici parfois le ressac fait des dégâts. »
Dans le milieu artistique et intellectuel que la narratrice côtoie, la gymnastique quotidienne consiste à passer entre les mailles du filet, à éviter les intégristes autant que la police politique, à créer et à enquêter sans attirer l’attention. Comme par exemple sur Hrant Dink, journaliste assassiné dont elle a entendu parler par la diaspora arménienne et plus particulièrement par l’un de ses proches, le «Marseillais» Jean Kéhayan qui avait aussi collaboré à son journal Agos. « Agos, c’est Le Sillon. C’était un mot partagé par les Turcs et les Arméniens; en tout cas par les paysans, à l’époque où ils cohabitaient. » Se sentant autant turc qu’arménien, il avait choisi de vivre et travailler à Istanbul, sans se rendre compte qu’avec son journal, il avait « ouvert la boîte de Pandore. Il n’était pas comme les autres Arméniens qui avaient vécu toutes ces années sans oser parler. Lui ne voulait plus être du peuple des insectes qui se cachent, de ceux qui ne veulent pas savoir. » Au fur et à mesure de ses recherches, la biographie du journaliste se précise autant que la lumière se fait sur les basses œuvres d’un gouvernement qui entend régner par la terreur. Et y parvient. Car même les plus rebelles prennent peur, appellent à la prudence plutôt qu’à la révolution. Comment est-il dès lors possible de continuer à creuser son Sillon?
Si Valérie Manteau ne peut répondre à cette délicate question, son témoigne n’en demeure pas moins essentiel. Et éclairant. Car plus que jamais la Turquie, selon la formule de l’écrivain Hakan Günday, est «la différence entre l’Orient et l’Occident. Je ne sais pas si elle est le résultat de la soustraction, mais je sais que la distance qui les sépare est grande comme elle. Et dans cet intervalle, comme dans tous, prospère une troisième voie sans laquelle l’Europe ne serait pas l’Europe, et regarderait le Moyen-Orient comme un uniforme, illisible fatras. »

Le sillon
Valérie Manteau
Éditions Le Tripode
Roman
280 p., 17 €
EAN : 9782370551672
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement à Istanbul en Turquie. On y évoque aussi Paris et Marseille.

Quand?
L’action se situe de 2015 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Je rêve de chats qui tombent des rambardes, d’adolescents aux yeux brillants qui surgissent au coin de la rue et tirent en pleine tête, de glissements de terrain emportant tout Cihangir dans le Bosphore, de ballerines funambules aux pieds cisaillés, je rêve que je marche sur les tuiles des toits d’Istanbul et qu’elles glissent et se décrochent. Mais toujours ta main me rattrape, juste au moment où je me réveille en plein vertige, les poings fermés, agrippée aux draps ; même si de plus en plus souvent au réveil tu n’es plus là. »
Récit d’une femme partie rejoindre son amant à Istanbul, Le Sillon est, après Calme et tranquille (Le Tripode, 2016), le deuxième roman de Valérie Manteau.
Quitter Le Sillon, c’est avoir dans la tête un monde trépidant, violent, lourd de menaces mais aussi tellement vivant. L’histoire s’écrit ici rigoureusement au présent intime, la meilleure approche du collectif. Annie Ernaux

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Jérôme Garcin)
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Le Devoir (Anne-Frédérique Hébert-Dolbec)
Blog froggy’s delight 
Blog Moka – Au milieu des livres
Blog Voulez-vous tourner? 


Valérie Manteau présente son roman Le Sillon © Production Librairie Mollat


Valérie Manteau dans La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« Sur la petite place avant les restaurants il y a un bâtiment, on dirait une église. J’y suis, je t’attends devant – c’est fou je passe ici tous les jours et je n’avais jamais remarqué ce clocher. L’essayiste Ece Temelkuran dit que notre aveuglement sélectif est la maladie de la Turquie contemporaine, me voilà donc amnésique comme une Turque. D’après elle, si on demande aux passants qui a construit toutes ces églises en plein cœur des villes d’Anatolie, saisis par l’inquiétante étrangeté de leurs silhouettes, ils botteront en touche: elles sont quasiment préhistoriques! Sainte-Euphémie de Chalcédoine: le nom est presque illisible, mais sans doute pas préhistorique. En attendant Sara, je franchis le seuil pour en savoir plus, mais à l’intérieur, tout est en grec. J’interroge internet. Wikipédia ne s’ouvre pas, bloqué depuis des mois par le gouvernement. D’autres sites contournent l’obstacle. Fondée en 685 avant J.-C. par des Grecs sur la rive sud du Bosphore, Chalcédoine vit naître sa cadette et concurrente Byzance, de l’autre côté du détroit. Les deux cités prospérèrent. Chalcédoine fut successivement Mégarienne, Perse, Macédonienne, Bithynienne, Romaine, re-Perse, re-Romaine puis Arabe, avant de passer aux mains des Ottomans plus d’un siècle avant que tombe à son tour Constantinople. Chalcédoine garda son nom grec et sa population mélangée, latine, arménienne, juive, jusqu’au début du XXe siècle. Après la dislocation de l’Empire, les Grecs expulsés en application du traité de Lausanne fondèrent en Grèce deux Néa Chalkidona orphelines: la Chalcédoine du Bosphore devint Kadiköy, «le village du juge», intégré en 1930 à la nouvelle municipalité d’Istanbul. C’est ainsi qu’à l’entrée dc son marché cohabitent aujourd’hui encore une église grégorienne arménienne et cette église grecque orthodoxe qui porte le nom d’une martyre locale du IIIe siècle, Euphémie. Décapitée, ou jetée aux fauves, ce n’est pas clair. Chaque 16 septembre, du sang est réputé s’écouler de son caveau. Les Perses tentèrent bien de brûler les reliques pour mettre fin au phénomène, mais ils n’obtinrent que davantage de sang et la sainte, intacte, aurait même accompli un second miracle quelques siècles plus tard.
Quand on s’est connues, Sara habitait ce bastion gauchiste où je vis désormais. Elle louait un grand appartement où se succédaient colocataires de court et moyen terme, locaux et étrangers, pratique encore si commune en ville, les loyers stambouliotes et les salaires turcs ayant depuis longtemps divorcé. Malgré tout, la Turquie hissait avec panache et quelques hoquets la tête hors du marasme économique du début des années 2000. L’Istanbul laïque se balançait entre deux bords et délaissait de plus en plus volontiers la rive nord du Bosphore, l’européenne engluée dans sa nostalgie, pour se saisir de l’asiatique où les cafés, les galeries, les tatouages fleurissaient. Les soirs d’été, la bière à la main, on s’installait sur les rochers de la promenade en bord de mer pour narguer en face, dans le soleil couchant, la vieille Byzance, Sainte-Sophie et la Mosquée bleue abandonnées aux touristes. On aurait dû se rappeler qu’ici parfois le ressac fait des dégâts. Pas pour rien que Zeus a cru utile de clouer Prométhée pour l’exemple à un mont du Caucase, probablement voisin de celui sur lequel Noé dans son arche se l’était tenu pour dit, en contemplant l’humanité pécheresse d’Anatolie emportée par les flots. »

Extraits
« Je rêve de chats qui tombent des rambardes, d’adolescents aux yeux brillants qui surgissent au coin de la rue et tirent en pleine tête, de glissements de terrain emportant tout Cihangir dans le Bosphore, de ballerines funambules aux pieds cisaillés, je rêve que je marche sur les tuiles des toits d’Istanbul et qu’elles glissent et se décrochent. Mais toujours ta main me rattrape, juste au moment où je me réveille en plein vertige, les poings fermés, agrippée aux draps ; même si de plus en plus souvent au réveil tu n’es plus là. »

« Puisque visiblement je suis collée à la case départ, j’en profite pour poser des questions basiques; que signifie le nom du journal, Agos. Jean fait le geste de semer des graines par poignées. Agos, c’est Le Sillon. C’était un mot partagé par les Turcs et les Arméniens; en tout cas par les paysans, à l’époque où ils cohabitaient. Le sillon, comme dans la Marseillaise? Qu’un sang impur abreuve nos sillons, quelle ironie, pour quelqu’un assassiné par un nationaliste. Jean acquiesce, si tu cherches des prophéties avec Hrant tu vas être servie. Lors d’une conférence à laquelle il avait été invité pour parler des minorités en Turquie, l’un des conférenciers, kurde, avait cru utile de rappeler que les Turcs et les Kurdes avaient en commun d’avoir combattu ensemble, et Hrant avait réagi: «De quelle paix parlons-nous, si nous fondons notre fraternité sur le sang versé ensemble? Ne pensez-vous pas que je vous demanderai à qui appartenait le sang que vous avez versé? »

« Sauf que tu n’as pas vu les gens se précipiter pour acheter son journal quand il a été abattu. Personne n’a pris la peine de traduire en dix langues Hentah pour montrer au monde quel média venait d’être décapité. Ça m’étonnerait qu’une seule chaîne de télévision européenne ait diffusé son documentaire au nom de la liberté d’expression, pourtant c’est à cause de ce film qu’il a été assassiné, faut croire qu’il n’y a que les Daechiens qui se donnent la peine de regarder le boulot des journalistes sur le terrain et de trouver que c’est important, que ça pourrait leur nuire, au point de flinguer le mec. »

À propos de l’auteur
Valérie Manteau est née en 1985. Elle a fait partie de l’équipe de Charlie Hebdo de 2008 à 2013. Elle vit désormais entre Marseille, Paris et Istanbul. (Source: Éditions Le Tripode)

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