Encre sympathique

MODIANO_encre_sympathique

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Ayant travaillé quelques temps pour le compte d’une agence de détectives, le narrateur se souvient d’un dossier qu’il n’avait pu mener à bien et repart à la recherche de Noëlle Lefebvre. L’occasion de revisiter Paris et les méandres de sa mémoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Modianesque en diable

Dans ce court roman, le Nobel de littérature continue à jouer sa partition avec maestria. Il nous entraîne sur les pas de la mystérieuse Noëlle Lefebvre, rassemblant petit à petit les pièces d’un puzzle fascinant.

Bien entendu, c’est toujours le même roman et bien entendu, il est à chaque fois différent. Les inconditionnels de Modiano y retrouveront sa plume délicate et ses promenades dans Paris, sa volonté de retrouver ses souvenirs et celle d’en faire œuvre littéraire. Quant à ceux qui n’ont pas encore goûté au plaisir de lire l’un des romans du dernier Prix Nobel de littérature français, ils pourront sans crainte découvrir son univers avec ce court roman, qui doit être son trentième.
Tout commence cette fois avec un document retrouvé, une carte de poste restante au nom de Noëlle Lefebvre.
Le narrateur se souvient qu’il a travaillé quelques mois pour le compte de l’agence de détectives La Hutte et qu’on lui avait confié la tâche de retrouver la trace de cette jeune fille mystérieusement disparue. Une première pièce d’un dossier qu’il va rouvrir et tenter de reconstruire.
Outre cette carte de poste restante, quelques lieux fréquentés par la jeune femme, quelques personnes de son entourage vont apparaître. Un certain Roger Behaviour, le 13 de la rue Vaugelas ou le 85 rue de la Convention, la maroquinerie Lancel proche de l’Opéra où Noëlle a travaillé, le Dancing de la Marine, le Cours d’art dramatique Paupelix, Gérard Mourade «Il faudrait encore des détails qui sembleraient à première vue sans aucun rapport les uns avec les autres, jusqu’au moment où de nombreuses pièces du puzzle seraient rassemblées. Et il ne resterait plus qu’à les mettre en ordre pour que l’ensemble apparaisse à peu près au grand jour.»
Comme dans Souvenirs dormants ou encore Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, la magie opère, à tel point que cette enquête – qui est d’abord une quête de la vérité, de la permanence des souvenirs, de la façon de les présenter – va devenir secondaire par rapport au travail de l’écrivain. «À mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j’éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l’encre sympathique [… ] Et, en définitive, cela me permettra peut-être de mieux me comprendre moi-même.
Voilà pourquoi Noëlle Lefebvre l’obsède à ce point, voilà pourquoi le lecteur ne tarde pas à le suivre dans cette recherche. Car il pressent qu’il s’agit ici de trouver les clés de l’existence, le moteur qui nous fait avancer, les réponses aux seules questions qui valent. Et sans dévoiler l’épilogue de ce roman, on trouvera au hasard d’une réflexion – «J’ai peur qu’une fois que vous avez toutes les réponses votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison» – le secret de l’œuvre modianesque. Et c’est la raison pour laquelle on
se réjouit déjà du prochain livre. Qui, on le sait sera le même. Et sera bien différent.

Encre sympathique
Patrick Modiano
Éditions Gallimard
Roman
144 p., 16 €
EAN 9782072753800
Paru le 03/10/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris- On y ajoutera des souvenirs d’Annecy, du Veyrier-du-Lac ou encore d’un château en Sologne, de Vierzon, sans oublier Rome.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Et parmi toutes ces pages blanches et vides, je ne pouvais détacher les yeux de la phrase qui chaque fois me surprenait quand je feuilletais l’agenda : « Si j’avais su… » On aurait dit une voix qui rompait le silence, quelqu’un qui aurait voulu vous faire une confidence, mais y avait renoncé ou n’en avait pas eu le temps.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Kroniques.com
La Croix
Les Échos (Arnaud Le Gal)
En Attendant Nadeau (Robert Czarny)
Diacritik (Denis Seel)
L’Orient-Le Jour (Denis Gombert)
Blog WODKA 
Blog Miscellanées 
Le réseau Modiano (Revue de presse complète)

INCIPIT (Les premières pages du livre)

« Il y a des blancs dans cette vie, des blancs que l’on devine si l’on ouvre le «dossier»: une simple fiche dans une chemise à la couleur bleu ciel qui a pâli avec le temps. Presque blanc, lui aussi, cet ancien bleu ciel.
Et le mot «dossier» est écrit au milieu de la chemise.
À l’encre noire.
C’est le seul vestige qui me reste de l’agence de Hutte, la seule trace de mon passage dans ces trois pièces d’un ancien appartement dont les fenêtres donnaient sur une cour. Je n’avais guère plus de vingt ans. Le bureau de Hutte occupait la pièce du fond, avec l’armoire aux archives. Pourquoi ce « dossier » plutôt qu’un autre? À cause des blancs, sans doute. Et puis il ne se trouvait pas dans l’armoire aux archives, mais il demeurait là, abandonné sur le bureau de Hutte. Une
«affaire», comme il disait, qui n’avait pas encore été résolue – le serait-elle
jamais? –, la première dont il m’avait parlé le soir où il m’avait engagé « à l’essai »,
selon son expression. Et quelques mois plus tard, un autre soir à la même heure, quand j’avais renoncé à ce travail et quitté définitivement l’agence, j’avais glissé dans ma serviette, à l’insu de Hutte et après lui avoir fait mes adieux, la fiche dans sa chemise bleu ciel qui traînait sur son bureau. En souvenir.
Oui, la première mission que m’avait confiée Hutte était en rapport avec cette fiche. Je devais demander à la concierge d’un immeuble du 15e arrondissement si elle n’avait pas de nouvelles d’une certaine Noëlle Lefebvre, une personne qui posait à Hutte un double problème: non seulement elle avait disparu d’un jour à l’autre,
mais on n’était même pas sûr de sa véritable identité.
Après la loge de la concierge, Hutte m’avait chargé de passer dans un bureau des PTT muni d’une carte qu’il m’avait donnée. Sur celle-ci figurait le nom de Noëlle Lefebvre, son adresse et sa photo, et elle servait à retirer du courrier au guichet de la poste restante. La dénommée Noëlle Lefebvre l’avait oubliée à son domicile. Et puis, je devais me rendre dans un café pour savoir si on y avait vu Noëlle Lefebvre ces temps derniers, m’asseoir à une table et y demeurer jusqu’à la fin de l’après-midi au cas où Noëlle Lefebvre ferait son apparition. Tout cela dans le même quartier et la même journée. La concierge de l’immeuble a mis longtemps à me répondre. J’avais frappé de plus en plus fort à la vitre de la loge. La porte s’est entrouverte sur un visage ensommeillé. J’ai d’abord eu l’impression que le nom «Noëlle Lefebvre» n’évoquait rien pour elle. «Vous l’avez vue récemment?»
Elle a fini par me dire d’une voix sèche: « … Non, monsieur… je ne l’ai pas revue depuis plus d’un mois.»
Je n’ai pas osé lui poser d’autres questions. Je n’en aurais pas eu le temps, car elle avait aussitôt refermé la porte.
Au bureau de la poste restante, l’homme a examiné la carte que je lui tendais.
«Mais vous n’êtes pas Noëlle Lefebvre, monsieur.
— Elle est absente de Paris, lui ai-je dit. Elle m’a chargé de prendre son courrier.»
Alors, il s’est levé et a marché jusqu’à une rangée de casiers. Il a examiné le peu de lettres qu’ils contenaient. Il est revenu vers moi et m’a fait un signe négatif de la tête.
«Rien au nom de Noëlle Lefebvre.»
Il ne me restait plus qu’à me rendre au café que m’avait indiqué Hutte.
Un début d’après-midi.
Personne dans la petite salle, sauf un homme, derrière le zinc, qui lisait un journal.
Il ne m’a pas vu entrer et il poursuivait sa lecture. Je ne savais plus en quels termes formuler ma question. Lui tendre tout simplement la carte de la poste restante au nom de Noëlle Lefebvre? J’étais gêné de ce rôle que Hutte me faisait jouer et qui s’accordait mal avec ma timidité. Il a levé la tête vers moi.
«Vous n’avez pas vu Noëlle Lefebvre ces jours derniers?»
Il me semblait que je parlais trop vite, si vite que j’avalais les mots.
«Noëlle? Non.»
Il m’avait répondu de manière si brève que j’étais tenté de lui poser d’autres questions concernant cette personne. Mais je craignais d’éveiller sa méfiance. Je me suis assis à l’une des tables de la petite terrasse qui débordait sur le trottoir. Il est venu prendre la commande. C’était le moment de lui parler pour en savoir plus long. Des phrases anodines se bousculaient dans ma tête, qui auraient pu entraîner de sa part des réponses précises.
«Je vais quand même l’attendre… on ne sait jamais avec Noëlle… Vous croyez qu’elle habite encore le quartier?… Figurez-vous qu’elle m’a donné rendez-vous
ici… Vous la connaissez depuis longtemps?»
Mais quand il m’a servi ma grenadine, je n’ai rien dit.
J’ai sorti de ma poche la carte que m’avait confiée Hutte. Aujourd’hui, un siècle plus tard, je me suis arrêté d’écrire un instant à la page 14 du bloc Clairefontaine pour regarder encore cette carte qui fait partie du «dossier». « Certificat d’émission d’une autorisation de réception sans surtaxe des correspondances poste restante. Autorisation nº1. Nom : Lefebvre. Prénom: Noëlle, demeurant à Paris 15e. Rue et No: Convention, 88. Photographie du titulaire. Est autorisée à recevoir, sans surtaxe, les correspondances qui lui sont adressées poste restante.»
La photo est beaucoup plus grande qu’un simple photomaton. Et trop foncée. On ne saurait pas dire la couleur des yeux. Ni des cheveux: bruns? Châtain clair? À la terrasse du café, cet après-midi-là, je fixais avec le plus d’attention possible ce visage dont on distinguait à peine les traits, et je n’étais pas sûr de pouvoir reconnaître Noëlle Lefebvre.»

Extraits
« Il y a des blancs dans une vie, mais parfois ce qu’on appelle un refrain. Pendant des périodes plus ou moins longues, vous ne l’entendez pas et l’on croirait que vous avez oublié ce refrain. Et puis, un jour, il revient à l’improviste quand vous êtes seul et que rien autour de vous ne peut vous distraire. Il revient, comme les paroles d’une chanson enfantine qui exerce encore son magnétisme. Je compte les années et je tente d’être le plus exact possible: à force de recoupements, je dirais que dix ans avaient passé depuis mon bref apprentissage dans l’agence de Hutte et les quelques après-midi où je m’étais rendu à la poste restante sur les traces de cette Noëlle Lefebvre. Et cela, sans résultat. Sauf le mince dossier à la chemise bleu ciel que j’avais conservé et qui n’a même pas l’épaisseur des dossiers de police et de gendarmerie classés sans suite.
Je me trouvais dans la petite boutique d’un coiffeur de la rue des Mathurins. J’attendais mon tour devant une table basse où étaient disposés plusieurs piles de magazines et un annuaire de cinéma. Sur la reliure marron de celui-ci était inscrite l’année de sa parution: 1970. »

« Il faudrait encore des détails qui sembleraient à première vue sans aucun rapport les uns avec les autres, jusqu’au moment où de nombreuses pièces du puzzle seraient rassemblées. Et il ne resterait plus qu’à les mettre en ordre pour que l’ensemble apparaisse à peu près au grand jour. »

« À mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j’éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l’encre sympathique. »

À propos de l’auteur
Patrick Modiano, né en 1945, est l’un des plus talentueux écrivains de sa génération. Explorateur du passé, il sait ressusciter avec une précision extrême l’atmosphère et les détails de lieux et d’époques révolues, comme le Paris de l’occupation, dans son premier roman, «La Place de l’étoile», paru en 1968. Avec «Catherine Certitude», il nous fait pénétrer dans l’univers tendre d’une petite fille au nom étrange, dont l’enfance se déroule dans le quartier de la gare du Nord, à Paris, au cours des années 1960. Il est le quinzième écrivain français à recevoir la prestigieuse récompense, le Prix Nobel de littérature, le 9 octobre 2014. Il s’est en outre vu décerner, entre autres distinctions, le Grand prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco (1984), le Grand prix de Littérature Paul-Morand de l’Académie française (2000) et le Prix mondial de la Fondation Simone et Cino del Duca (2010). (Source: Éditions Gallimard)

Site Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#encresympathique #PatrickModiano #editionsgallimard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #auteur #book #writer #reading #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #MardiConseil

La chaleur

JESTIN_la_chaleur

RL_automne-2019

68_premieres_fois_logo_2019

Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Léonard, 17 ans, passe ses vacances avec ses parents dans un camping des Landes lorsqu’il est témoin d’un drame, la mort d’un garçon, le cou pris dans les cordes d’une balançoire. Au lieu de prévenir la police, il enterre le corps sur la plage. Les vacances se terminent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sur la plage abandonnée…

Victor Jestin nous offre avec «La chaleur» un premier roman initiatique construit comme une tragédie grecque. Sur une plage des Landes le dernier jour des vacances sera désormais un moment inoubliable pour Léonard.

Les premières lignes de ce court roman nous happent avec une scène-choc: «Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire, comme les enfants dans les faits divers. Oscar n’était pas un enfant. On ne meurt pas comme cela sans le faire exprès, à dix-sept ans. On se serre le cou pour éprouver quelque chose. Peut-être cherchait-il une nouvelle façon de jouir. Après tout nous étions tous ici pour jouir. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas bougé. Tout en a découlé. […] Il était saoul. Les cordes étaient enroulées autour de son cou. Je me suis demandé d’abord ce qu’il faisait là. Je l’avais vu plus tôt danser sur la plage avec les autres. Il avait embrassé Luce et j’avais failli vomir, je m’en souvenais, leurs corps presque nus se détachaient dans le noir. Je l’ai observé désormais seul sur sa balançoire et j’ai compris qu’il mourait. Les cordes l’étranglaient doucement. Il avait fait cela tout seul et peut-être, à en croire son visage, avait-il changé d’avis. Je n’ai pas bougé.»
Après ce moment de sidération les choses vont s’accélérer. Léonard, le narrateur de dix-sept ans qui passe ses vacances avec ses parents dans un camping des Landes, se sent coupable de n’avoir pas tenté de sauver Oscar et a le réflexe de trainer le corps du jeune homme sur la plage et de l’y enterrer avant l’arrivée des premiers baigneurs et avant de regagner sa tente. «Je suis rentré. Sur la route, j’ai croisé un joggeur levé de bonne heure qui rejoignait la forêt. J’ai retrouvé ma tente et je me suis endormi habillé. J’allais vivre ma dernière journée de vacances, la plus chaude – la plus chaude, même, qu’ait connue le pays depuis dix-sept ans.»
Effectivement, les heures qui vont suivre seront très chaudes – dans tous les sens du terme – pour Léonard. Au milieu des préparatifs de départ, il va devoir gérer son forfait et sa conscience, essayer de conclure enfin avec une fille parce qu’après tout, à son âge c’est l’objectif premier de ces vacances et faire bonne figure face à ses parents, la mère d’Oscar et les forces de l’ordre.
Victor Jestin a trouvé le ton et le rythme pour faire de ce roman d’initiation une tragédie classique avec son unité de temps, de lieu, d’action. Un concentré d’émotions qui, à l’image de la météo, vont aller crescendo jusqu’au gros orage qui va finir par éclater. Léonard parvient assez aisément à dissimuler son forfait aux yeux de ses parents et à ceux de Luce, qu’il avait vu embrasser Oscar, et qui se retrouve désormais sans chevalier servant. Même face à la mère d’Oscar, inquiète de la disparition de son fils, il jouera assez aisément le rôle de celui qui n’a rien vu ni entendu. Mais la culpabilité est à l’image de ces vagues de plus en plus chargées qui viennent éroder le littoral. Inexorablement, elle gagne du terrain. Entre l’urgence – il faut s’empresser d’être heureux, de faire l’amour, de réussir ses vacances – et ce besoin d’effacer le drame de la nuit précédente vient s’immiscer le remords. Tous ces gens qui passent et repassent sur la plage sans savoir que sous leurs pieds gît un cadavre laissent imaginer que l’été va s’achever sans que le mystère soit élucidé. D’autant que les recherches se concentrent désormais en mer et que le camping se vide petit à petit.
Le bonheur d’une première étreinte, d’un amour naissant est-il plus fort que cette faute originelle, cette non-assistance à personne en danger? C’est tout l’enjeu de ce roman qui, jusqu’à la dernière ligne, vous tiendra en haleine.

Signalons pour les parisiens une lecture à la Maison de la poésie le 30 septembre 2019

La chaleur
Victor Jestin
Éditions Flammarion
Premier roman
144 p., 15 €
EAN 9782081478961
Paru le 28/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans un camping des Landes, en bord de mer.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire.» Ainsi commence ce court et intense roman qui nous raconte la dernière journée que passe Léonard, 17 ans, dans un camping des Landes écrasé de soleil. Cet acte irréparable, il ne se l’explique pas lui-même. Rester immobile, est-ce pareil que tuer ? Dans la panique, il enterre le corps sur la plage. Et c’est le lendemain, alors qu’il s’attend chaque instant à être découvert, qu’il rencontre une fille.
Ce roman est l’histoire d’un adolescent étranger au monde qui l’entoure, un adolescent qui ne sait pas jouer le jeu, celui de la séduction, de la fête, des vacances, et qui s’oppose, passivement mais de toutes ses forces, à cette injonction au bonheur que déversent les haut-parleurs du camping.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Télérama (Stéphane Ehles)
Le Télégramme (Chantal Livolant)
Toute la culture (Julien Coquet)
Kroniques.com
Blog Mes p’tits lus
Blog Les livres de Joëlle
Blog Loupbouquin


Interview de Victor Jestin à propos de La chaleur © éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire, comme les enfants dans les faits divers. Oscar n’était pas un enfant. On ne meurt pas comme cela sans le faire exprès, à dix-sept ans. On se serre le cou pour éprouver quelque chose. Peut-être cherchait-il une nouvelle façon de jouir. Après tout nous étions tous ici pour jouir. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas bougé. Tout en a découlé.
C’était le dernier vendredi d’août. Il était tard, le camping dormait. Restaient les ados sur la plage. J’avais dix-sept ans moi aussi. Je n’étais pas avec eux. J’essayais de dormir et leur musique m’en empêchait. Elle franchissait la dune avec les vagues et les rires. Quand elle s’arrêtait, c’étaient mes parents que j’entendais remuer dans leur tente. Je ne tenais pas en place. Mon matelas gonflable s’enfonçait sur des pierres, le sable collait à ma peau. Parfois le sommeil venait, mais alors quelqu’un criait sur la plage. C’était une espèce de joie féroce dirigée contre moi, une grande danse autour de ma tente. J’arrivais au bout de mes forces. Une journée encore, et les vacances seraient finies.
Cette nuit-là j’ai préféré me relever et marcher dehors. Tout était calme de ce côté. Les tentes et les bungalows se confondaient en ombres. Seul le distributeur de préservatifs continuait à briller. Ça disait « Protégez-vous ». Ça disait Faites-le, surtout. Chaque soir les ados en achetaient, fiers et honteux. Acheter, c’était déjà le faire un peu. Souvent ça finissait en ballon de baudruche et ça crevait dans les airs, comme un nerf qui claque au fond du cœur. Ce camping, j’en connaissais toutes les couleurs. Deux semaines que j’en arpentais les allées, que j’inventais des détours pour faire passer les heures. J’étais allé à toutes les soirées. J’avais fait l’effort. Et chaque fois je m’étais égaré, au bout de quelques verres, j’avais feint d’aller en chercher un autre pour longer le rivage et rentrer sans être vu. Mais je dormais à peine. La musique ne s’arrêtait pas. Quelque chose demeurait soulevé dans ma poitrine et me maintenait tendu jusqu’à l’aube.
C’est dans un détour, cette dernière nuit, que je suis tombé sur Oscar. Je suis passé devant le parc de jeux et je l’ai trouvé sur la balançoire. Il était saoul. Les cordes étaient enroulées autour de son cou. Je me suis demandé d’abord ce qu’il faisait là. Je l’avais vu plus tôt danser sur la plage avec les autres. Il avait embrassé Luce et j’avais failli vomir, je m’en souvenais, leurs corps presque nus se détachaient dans le noir. Je l’ai observé désormais seul sur sa balançoire et j’ai compris qu’il mourait. Les cordes l’étranglaient doucement. Il avait fait cela tout seul et peut-être, à en croire son visage, avait-il changé d’avis. Je n’ai pas bougé. Rien ne bougeait dans ce parc isolé. Les pins montaient haut et voilaient la lune. Soudain, Oscar m’a vu : ses yeux se sont fichés dans les miens et ne m’ont plus lâché. Il a ouvert la bouche mais rien n’est sorti. Il a remué les pieds mais son corps n’a pas suivi. Nous nous sommes regardés ainsi. J’avais voulu parfois qu’il disparaisse, c’est vrai, les autres jours, en le voyant sourire dans son maillot bleu. La musique persistait de l’autre côté de la dune, je reconnaissais le refrain : Blow a kiss, fire a gun… We need someone to lean on… Cela a pris du temps. C’est long, de mourir étranglé. L’instant de sa mort s’est lui-même étiré et m’a échappé. Je me suis simplement senti de plus en plus seul. À un moment sa tête a basculé en avant, ce qui a dû donner un élan aux cordes, car elles sont reparties dans l’autre sens, se sont démêlées de plus en plus vite et l’ont libéré. Il est tombé comme une loque sur le sol souple du parc.
J’avais fait peu de bêtises en dix-sept ans. Celle-ci a été difficile à comprendre. C’est allé trop vite et trop fort. Je me suis approché. J’ai touché l’épaule d’Oscar, puis je l’ai secoué et frappé. Son regard vide a glissé sur moi quand je l’ai retourné. J’ai voulu réfléchir mais des voix sont arrivées depuis la plage. Un petit groupe rentrait dormir. Ils parlaient fort, ils étaient saouls eux aussi. J’ai cru qu’ils pourraient m’écouter. Je les ai appelés mais ma voix n’est pas allée loin, elle est restée près de moi. Ils se sont éloignés en riant. « Vos gueules ! » a crié un campeur depuis sa tente. Ils ont disparu. La musique aussi s’est éteinte sur la plage. Les derniers sont passés. Je me suis tenu debout dans le parc, longtemps, sans me cacher. Enfin j’ai été absolument seul, avec Oscar, qui continuait d’être mort à mes pieds.
J’ai pensé brutalement que je l’avais tué et cette pensée a chassé toutes les autres. Il n’y a plus rien eu que le corps lourd. Et puis, bien nettement, m’est revenu le souvenir d’un grand trou, creusé dans la dune par des enfants cet après-midi-là. Il m’a paru évident qu’Oscar devait disparaître. Je n’ai pas réfléchi davantage. J’ai senti, peut-être, que c’était cela la vraie bêtise, mais je l’ai faite, pour faire quelque chose. J’ai saisi ses jambes. Il n’était pas si lourd. Je l’ai traîné. Nous avons progressé lentement, d’abord dans le parc, puis sur les graviers d’une allée, sur l’herbe d’un emplacement vide, sur une fine couche de sable. Le bruit du corps variait selon la surface. Je me concentrais sur mes gestes pour ne pas songer à autre chose, ne pas savoir ce que signifiaient ces instants. Je traînais un corps, simplement. Avant la dune, j’ai fait une petite pause. Tout était calme. Oscar était si calme. L’air était plus frais, presque agréable. Ce devait être le beau milieu de la nuit. Nous avons grimpé plus lentement encore, nous enfonçant dans le sable, nous accrochant aux chardons. Beaucoup s’y blessaient en courant pieds nus. Enfin, la plage est apparue. Elle était déserte, jonchée de déchets qu’il faudrait balayer le lendemain. Je me suis dit que je pourrais laisser Oscar dans l’eau pour que le ressac l’emmène. Mais la mer était trop basse. Un long chemin me séparait d’elle et j’étais déjà essoufflé. Je m’en suis tenu au trou. J’ai lâché Oscar, j’ai parcouru la dune et je l’ai trouvé sans peine, près du drapeau de baignade. Il n’était pas assez grand. Je me suis accroupi et je l’ai élargi aux dimensions d’un adolescent. Je n’aimais pas le contact du sable qui rentrait sous les ongles et faisait crisser la peau, mais je m’y suis confronté cette fois sans manières, à grands mouvements de bras volontaires. Quand j’ai été satisfait, je suis retourné chercher Oscar. Je l’ai amené jusqu’au trou et je l’y ai fait entrer, les jambes pliées sur le côté. Son visage était sale, plein de poussière. Je l’ai nettoyé du bout des doigts. Puis j’ai rejeté du sable dessus et sur tout son corps également. Cela m’a pris beaucoup de temps. Je ne pensais à rien. J’écoutais mon souffle et le bruit des vagues.
Enfin le trou n’a plus été que du sable, et Oscar, sous terre, a pesé moins lourd. Il a même disparu un peu. Je me suis redressé et j’ai regardé le ciel clair. Une petite musique s’est élevée dans les airs. J’ai compris que le bruit venait d’en dessous. Je me suis remis à genoux et j’ai creusé, défaisant tout mon travail. C’était bien enterré. La musique tournait en boucle. J’ai fini par atteindre Oscar – son téléphone sonnait dans son maillot : Luce appelle. Je l’ai éteint et fourré dans ma poche. Personne ne l’avait entendu. Tous les gens étaient loin. J’ai repris mon souffle et j’ai rebouché le trou, aussi soigneusement que la première fois. »

Extrait
« Je suis rentré. Sur la route, j’ai croisé un joggeur levé de bonne heure qui rejoignait la forêt. J’ai retrouvé ma tente et je me suis endormi habillé. J’allais vivre ma dernière journée de vacances, la plus chaude – la plus chaude, même, qu’ait connue le pays depuis dix-sept ans. On nous avait prévenus. On l’avait annoncé dans les haut-parleurs fixés sur les pins, dont l’un juste au-dessus de ma tête qui me réveillait chaque matin. »

À propos de l’auteur
Victor Jestin a 25 ans. Il a passé son enfance à Nantes et vit aujourd’hui à Paris. La Chaleur est son premier roman. (Source : Éditions Flammarion)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com

Focus Littérature

Tags:
#lachaleur #VictorJestin #editionsflammarion #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #68premieresfois #primoroman #premierroman
#MardiConseil

La collectionneuse

VANNOUVONG_la_collectionneuse
  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Victoria Lanzman a disparu. Aussitôt son patron engage une détective pour retrouver la spécialiste de l’art contemporain qui s’était vu confier un tableau de Francis Bacon. Commence alors une enquête qui mènera Frédérique, novice en la matière, à écumer les grandes foires pour tenter de résoudre le mystère.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Sur la piste de la collectionneuse

Sous couvert d’une enquête confiée à une détective privée pour retrouver une galeriste qui a disparu sans laisser de traces, Agnès Vannouvong nous entraîne dans les foires d’art contemporain et en décrypte les codes.

Frédérique est détective privée, héritière d’une activité familiale centenaire sise dans le quartier des Halles à Paris et désormais dirigée par sa tante Josée. Ses enquêtes se limitent fort souvent à des filatures pour déterminer si mari ou femme est infidèle. Rien de bien passionnant. Alors le jour où on lui confie un gros dossier, elle attaque l’affaire hypermotivée. Pierre Suzanne, important galeriste spécialisé dans l’art contemporain, veut que l’on retrouve Victoria Lanzmann qui a disparu avec une toile de Francis Bacon. «Je vous dis un mot du tableau? L’homme au lavabo, 1976, format 198 × 147, huile sur toile, le personnage central veut disparaître dans le lavabo, il semble coupé de lui-même et du monde, encerclé dans une arène, en fuite, sans identité et en mouvement, sous ses pieds, un trou, les couleurs, jaune, rouge et noir. Cette œuvre parle du monde tel qu’il est, des hommes et de leur folie, je voudrais le revoir. Victoria était fascinée par cette toile. C’était la pièce maîtresse de sa collection.»
VANNOUVONG_homme_lavabo
Les éléments dont dispose Fred sont pourtant assez succincts, car Victoria ne lisse guère derrière elle qu’une liste de capitales liées à l’art contemporain, Bruxelles, Hong Kong, Bâle, Miami accompagnée d’une réputation un peu sulfureuse. Il se mesure qu’elle aimait mélanger art et argent, beauté et sexualité.
Assistée de Georges, le bras droit de Josée à l’agence, voici Fred partie pour une double mission, retrouver la femme et retrouver le tableau. Elle parcourt les salles de vente et les foires d’art contemporain pour recueillir les témoignages de ceux qui ont côtoyé l’extravagante Victoria. Sans parvenir à tracer la collectionneuse, elle voit son portrait psychologique s’affiner: « Elle était un peu folle et se cherchait. Elle était tout ce que je n’aimais pas. Trop aguicheuse. Trop frontale. Trop vulgaire. Elle ne savait pas se tenir. Je pense à sa classe sociale. Sa sexualité débridée, n’en parlons pas. À part le sexe et l’art, rien ne l’intéressait.»
Mais alors comment une telle femme, qui ne passait jamais inaperçue, a-t-elle pu s’éclipser subitement sans laisser de traces? Car à l’instar des gens qu’elle croise, Victoria était curieuse, obsessionnelle et passionnée. Une passion qui pousse, pour peu que l’argent soit là, à bien des folies. Le Chinois rencontré à Hong Kong n’hésite pas, par exemple, à faire réaliser des copies de ses toiles. Fou de Francis Bacon, il semble évident que la toile disparue l’intéresse au plus haut point. Mais pour parvenir à assouvir sa soif inextinguible, a-t-il attenté à la vie de Victoria?
On l’aura compris, Agnès Vannouvong a choisi de nous parler d’art contemporain et de la folie qui règne dans ce milieu sous couvert d’une enquête policière. Pari réussi et excellente introduction à la grande exposition «Bacon en toutes lettres» qui s’ouvre ce 11 septembre au Centre Pompidou.

La collectionneuse
Agnès Vannouvong
Éditions du Mercure de France
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782715253476
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis dans les villes qui organisent les principales foires d’art contemporain: Bruxelles, Hong Kong, Bâle, Miami. Pattaya et Genève sont d’autres étapes du périple.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Frédérique mate. Elle passe sa vie à ça. Elle contemple les fesses, les jambes, les seins, les peaux, les visages. Elle attrape les regards. Frédérique se rêve en hyperconquérante mais quand les jambes en coton s’approchent de la proie, elle menace de tomber, glisser, s’échouer comme une patelle sur un rocher. Frédérique et les femmes, c’est une série de rendez-vous manqués, une somme de timidité et une suite de regrets.
Détective privée, Frédérique est chargée d’enquêter sur une double disparition: celle de l’énigmatique Victoria, figure people du monde de l’art contemporain et grande collectionneuse ; et celle d’un tableau de Francis Bacon
inestimable, L’homme au lavabo. De galeries en foires d’art internationales, de Paris à Hong Kong, en passant par Bruxelles, Pattaya, Bâle et Miami, Frédérique découvre un monde dont elle ignore tout. Elle qui n’assume guère sa féminité et qui, depuis plus de deux ans, vit dans la chasteté va se trouver confrontée à des créatures de toutes les tentations. Dans cette incroyable quête, Frédérique retrouvera-t-elle aussi le goût du désir? Avec La collectionneuse, Agnès Vannouvong explore les rapports de l’argent et de la beauté, de l’art et de la sexualité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Les lumières s’allument dans l’immeuble d’en face, l’onde blanche électrise les étages, une traînée de poudre dans un écrin de béton et de tiges en acier. Elle observe le bâtiment des années soixante-dix, l’assemblage de montants et de traverses, l’architecture fonctionnelle. Assise dans sa bagnole qui ressemble à une boîte de conserve, Frédérique s’étire et grimace de douleur. Elle tire sur le cendrier qui se renverse sur ses genoux. La détective oublie la poussière de tabac, observe le ballet lointain de deux militaires armés, le béret rouge, l’uniforme kaki, l’oreille collée au talkie-walkie, l’œil qui balaie la rue. Frédérique est en planque depuis trois heures vingt-sept. Elle ne discerne aucun mouvement derrière les fenêtres, pas de silhouette ni de lumière. Il ne se passera rien ce soir. Elle démarre et rentre chez elle. La Fiat Uno file dans la nuit. La privée traverse la ville, ralentit devant chez Duluc. Une fenêtre éclairée attire son attention. Rue du Louvre, l’enseigne des années cinquante clignote vertement dans Paris endormie. Elle a rendez-vous dans quelques heures à l’Agence, il faut qu’elle dorme un peu. Elle se gare à l’arrache sur le trottoir en bas de chez elle, érafle légèrement la voiture sur le mur gris. À la tombée du jour, le stationnement résidentiel devient un mirage. Elle fait un calcul rapide, réveil à sept heures trente-cinq, douche éclair, café serré, elle devra partir à huit heures grand max. Elle active l’application Stop Pervenches. Grâce au réseau communautaire qui géolocalise les agents contractuels, voilà plusieurs mois qu’elle ne va plus à la fourrière de Balard où elle donnait, dégoûtée, un chèque à l’employé collé derrière la vitre plexi. La nuit l’embrasse et le chat la réveille à six heures cinquante-deux. C’est pas vrai, siffle Frédérique, j’ai oublié d’acheter tes croquettes Eddy, ce sera filet de maquereau au naturel.
Le chat miaule, satisfait. Elle fouille dans les tiroirs de la cuisine, la vaisselle s’amoncelle dans l’évier. Plus de produit nettoyant, des restes de nourriture collés au fond des casseroles, les pizzas encartonnées. Elle se prend les pieds dans les packs Volvic, un volcan s’éteint, un être s’éveille. Frédérique ouvre la boîte. Eddy se faufile entre ses jambes, comment ça va gros pépère, t’es content hein, tu vas bouffer, y a que ça qui t’intéresse, bouffer et dormir, hein ?
Elle avale un café brûlant, enfile sa veste, se cogne contre le portemanteau et claque la porte. Le chat miaule comme un ténor italien.

Frédérique et sa tante ont choisi, soi-disant, un métier d’homme. Chez Duluc, on travaille en famille dans le quartier des Halles depuis presque cent ans. Josée a succédé à son père dans les années soixante-dix. Elle a vu la lente transformation du quartier. Les quincailleries et les poissonneries ferment pour laisser place aux boutiques et bars à cocktails. Il n’est pas rare de boire un canon et fumer un clope sous une vieille enseigne de boulangerie. Frédérique passe rue Lescot, le nouveau jardin donne une ampleur à l’église Saint-Eustache et à la Bourse de Commerce. Son regard grandit vers le ciel. La Canopée de verre et de lame est devenue le ventre métallique de Paris. Elle compose le code, 1977a, monte les trois étages. La directrice de l’Agence regarde sa nièce, la chemise ouverte sous le perfecto, le visage pâle, les cernes, la mèche rebelle, les bracelets ethniques enroulés au poignet. Hello ma chérie, on dirait que la nuit a été courte, tu as planqué tard ? Frédérique fait tomber un sachet de thé et manque de se brûler avec la bouilloire. Ça n’a rien donné ma tante, je n’ai pas une seule photo du client avec sa maîtresse. Ils sont entrés dans le parking et je ne les ai pas vus sortir.
Josée allume un cigarillo, entrouvre la fenêtre. La rue de Rivoli s’engouffre dans le bureau où tremble la figurine de Tintin en imper. On l’aura la prochaine fois. T’inquiète, Fred, on va le coincer. Elle regarde du coin de l’œil sa nièce qui vient de casser une tasse. Frédérique sent bien qu’elle est un peu brute. Depuis toujours, elle manque de tact et ça ne s’apprend pas à l’école. Sa tante s’en inquiète un peu. Elle peut la former, certes, mais pas la transformer.
Dix heures zéro une, Josée reçoit un client, la cinquantaine élégante plantée dans un costume bleu nuit, une grosse montre qui dit les gros moyens. D’une voix sûre, le galeriste Pierre Suzanne expose la situation. Josée prend des notes, la mission est délicate. Un tableau volé et pas n’importe lequel. Une disparition alarmante. On a perdu la trace de la célèbre collectionneuse Victoria Lanzman ainsi qu’un tableau d’une grande valeur. Oui, il s’agit bien des Lanzman, la fortune des assurances, la plus haute tour à La Défense, oui c’est eux. Le double mystère est entier, et l’enquête de police n’a rien donné. Pierre Suzanne exprime sa grande inquiétude, et pour le tableau qui lui appartenait, et pour la femme qui est une grande amie, une très grande amie. Peu de temps avant sa disparition, Victoria a fait l’acquisition d’une toile de Francis Bacon. Josée lève les yeux de ses notes. Elle sait que la cote de l’artiste britannique atteint des millions. Sans nouvelles de Victoria, Pierre Suzanne a alerté la police. Les éléments de l’enquête ont révélé une porte fracturée, des bris de verre, un tableau absent. Le galeriste explique d’une voix étranglée qu’une information judiciaire a été ouverte et classée sans suite. Il ne parvient pas à dissimuler son émotion au moment de dire que la disparition remonte à plusieurs mois. Chaque année en France, cinquante mille personnes s’évanouissent dans la nature, un quart des cas sont jugés inquiétants, les autres sont retrouvés la plupart du temps. Aux yeux de la loi, une personne majeure a le droit de partir, changer de vie et même ne pas entrer en contact avec ses proches lorsqu’elle est retrouvée. Mais la situation est différente. Victoria Lanzman ne s’est pas volatilisée comme ces milliers de gens. Il n’y croit pas, avec Victoria ils sont proches, très proches, ils s’appellent tous les jours, vous comprenez c’est une femme qui a la beauté, l’intelligence, la fortune, la naissance, c’est inconcevable.
Il ne fait pas confiance à la police. On sait que son téléphone n’a pas été activé depuis longtemps. Aucun mouvement bancaire, aucun signe de vie, il a des raisons d’être inquiet, très inquiet. Le galeriste murmure, accablé, quant à l’OCBC, vous savez, l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels, eh bien, même l’instance spécialisée dans le vol, le recel d’art et de contrefaçon s’est montrée impuissante. Après l’ouverture de l’enquête par la police nationale, Interpol a répertorié la pièce sur sa liste des œuvres volées. Pierre Suzanne a consulté leur site qui met en ligne une exposition virtuelle des pièces recherchées dans le monde entier.
D’une voix gravée à la fumée de gitane, Josée rassure son nouveau client, la disparition de tableaux nécessite une enquête longue, complexe, souvent menée à un niveau international ; pour les personnes portées disparues, c’est le contraire, tous les jours passés sont des ennemis. En grande professionnelle, elle explique la démarche de l’Agence, mon équipe fera tout pour résoudre cette double enquête, monsieur Suzanne.
Elle lui tend un bloc-notes, merci de m’indiquer le nom des amis et le contact de la famille. Une dernière chose, savez-vous si Victoria a eu des conflits ? Dans ce genre d’investigation, les proches sont souvent impliqués.
Le galeriste déplie une feuille où apparaissent les villes où Victoria se rend régulièrement. Une liste de capitales liées à l’art contemporain, Bruxelles, Hong Kong, Bâle, Miami. Il sort un chéquier, l’argent n’est pas un problème, j’ai les moyens, je veux qu’on la retrouve vite, vivante. Je vous dis un mot du tableau ? L’homme au lavabo, 1976, format 198 × 147, huile sur toile, le personnage central veut disparaître dans le lavabo, il semble coupé de lui-même et du monde, encerclé dans une arène, en fuite, sans identité et en mouvement, sous ses pieds, un trou, les couleurs, jaune, rouge et noir. Cette œuvre parle du monde tel qu’il est, des hommes et de leur folie, je voudrais le revoir. Victoria était fascinée par cette toile. C’était la pièce maîtresse de sa collection. »

Extrait
« Elle était un peu folle et se cherchait. Elle était tout ce que je n’aimais pas. Trop aguicheuse. Trop frontale. Trop vulgaire. Elle ne savait pas se tenir. Je pense à sa classe sociale. Sa sexualité débridée, n’en parlons pas. À part le sexe et l’art, rien ne l’intéressait. Bien sûr, je connais un certain nombre d’anecdotes.
Alex fait mention d’un club a Paris, Cris et chuchotements, Victoria était une habituée. Le week-end qui précéda sa disparition, on l’a vue danser et s’éclipser dans l’arrière-salle. Entourée de types. Il y a beaucoup de clients, des habitués, des curieux, tous milieux confondus. Des femmes et des hommes célibataires, mariés, des acteurs, des producteurs et même des politiques. Je connais très bien ce lieu, j’y suis allé avec Victoria. Elle ne passait jamais inaperçue, imaginez, une femme sublime qui portait une valise de torture et de plaisir. Elle fouettait, tapait, claquait, buvait, et rentrait dormir tranquillement. »

À propos de l’auteur
Agnès Vannouvong est née en 1977. Elle enseigne les Gender studies à l’Université de Genève. Elle est l’auteur de quatre romans au Mercure de France, Après l’amour (Folio), Gabrielle, Dans la jungle et La collectionneuse, qui explore les rapports de l’argent et de la beauté, de l’art et de la sexualité. (Source: Éditions du Mercure de France)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lacollectionneuse #agnesvannouvong #editionsdumercuredefrance #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise

Torrentius

THIBERT_torrentius 
RL_automne-2019  coup_de_coeur

En deux mots:
Le roi Charles Ier d’Angleterre dépêche Rigby, son émissaire particulier aux Pays-Bas pour y dénicher des œuvres d’art pour sa collection particulière à caractère pornographique. Ce dernier va tomber sur un artiste du nom de Torrentius dont l’art le fascine. Mais les autorités néerlandaises n’apprécient guère ce personnage truculent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le peintre qui se moquait des conventions

À partir des quelques éléments biographiques connus, Colin Thibert nous fait découvrir la vie et l’œuvre du peintre néerlandais Torrentius et nous offre tout à la fois un roman d’aventures et un manifeste pour la liberté de création.

Sa fiche Wikipédia est très concise: «Johannes Symonsz (Jan) van der Beeck, né en 1589 à Amsterdam et mort le 17 février 1644 à Amsterdam, mieux connu sous le nom de Johannes Torrentius, est un peintre néerlandais. Soupçonné d’être membre des Rose-Croix, il est arrêté, torturé et condamné en 1627 à 20 ans d’emprisonnement. Le roi Charles Ier d’Angleterre qui admirait ses œuvres intervint en sa faveur et obtint sa relaxe après deux années de prison. Torrentius resta 12 ans en Angleterre comme peintre de la Cour, puis retourna en 1642 à Amsterdam, où il mourut deux ans plus tard. Son tableau le plus célèbre (et a priori le seul à lui avoir survécu par miracle après la destruction de toute sa production hollandaise sur ordre de la justice après sa condamnation pour hérésie et immoralité), Nature morte avec bride et mors (ci-dessous), conservé au Rijksmuseum d’Amsterdam, a donné son titre à un recueil d’essais sur la Hollande du XVIIe siècle du poète polonais Zbigniew Herbert (réédition Le Bruit du temps, 2012).

TORRENTIUS_nature_morteIl connaissait personnellement Jeronimus Cornelisz, un apothicaire frison devenu négociant pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), connu pour avoir été en juin 1629 l’instigateur d’une des mutineries les plus sanglantes de l’histoire, à bord du navire Batavia et après son naufrage dans les Houtman Abrolhos, archipel corallien au large de l’Australie, le bourreau de son équipage et de ses passagers.»
À partir de cette biographie succincte l’imagination de Colin Thibert va faire merveille. Il va imaginer que le personnage de Rigby, l’émissaire personnel du roi Charles Ier d’Angleterre à qui ce dernier va confier la mission d’écumer les cabinets d’artistes néerlandais pour le fournir en œuvres d’art pour ses collections royales. Mais, derrière ce mandat officiel, il devra aussi chercher pour son cabinet privé des œuvres licencieuses, que la morale très rigoriste de l’époque interdit formellement.
Ce dernier va tomber à Haarlem sur un sacré personnage. Torrentius, qui signe ses tableaux V.d.B. (son vrai nom est Van der Beeck), est un épicurien, fort en gueule, amateur de bonne chère et de femmes légères. Son œil pétillant et ses joues couperosées peuvent en témoigner. Mais cela ne l’empêche nullement d’être un artiste remarquable, notamment dans la réalisation de gravures à caractère pornographique, dans lesquelles il n’hésite pas à se représenter lui-même. Sûr de lui et de ses alliés, il n’hésite d’ailleurs pas à la provocation, en particulier lorsqu’il a trop bu.
Mais bientôt les choses vont se gâter et les autorités s’intéresser à ce sulfureux concitoyen. En faisant parler Klaas, son assistant, ils vont trouver matière à procès :
«Suborner le domestique de Torrentius, l’amener à témoigner contra son maître, c’est l’une des idées que Van Sonnevelt, assoiffé de vengeance, est venu proposer un jour au bailli nouvellement désigné. Velsaert a estimé l’offre recevable. Il s’agit, après tout, de confondre un blasphémateur, un être amoral et pervers, peut-être même un athée. Quand on œuvre pour la cause qui est la sienne, tous les moyens sont bons.»
Torrentius n’a que faire des avertissements, il travaille avec ardeur pour satisfaire les commandes. Mais le filet se resserre et il finit «par se faire coffrer». Ce qu’il pensait n’être qu’une simple péripétie va le conduire à un procès inique et à une condamnation d’une sévérité exemplaire. Il faudra l’intervention du roi d’Angleterre pour lui permettre de prendre l’exil. Mais cet épisode l’aura marqué durablement et il ne retrouvera plus son regard pétillant et son inspiration.
Colin Thibert a trouvé le style qui sied à ce genre d’épopée. Parfaitement documenté, son imagination a fait le reste pour nous offrir un roman où l’aventure et la truculence des personnages prend le pas sur la biographie. Ce faisant, il donne au lecteur beaucoup de plaisir à suivre cet artiste et, comme le graveur, à nous livrer une réflexion sur le rôle de l’artiste, sur la rigueur protestante, mais aussi sur la duplicité des hommes et des âmes. On se régale !

Torrentius
Colin Thibert
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
128 p., 15 €
EAN 9782350875378
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule aux Pays-Bas, à Haarlem et en Angleterre.

Quand?
L’action se situe au XVIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans l’austère Haarlem du XVIIe siècle, Johannes van der Beeck peint, sous le nom de Torrentius, les plus extraordinaires natures mortes de son temps et grave sous le manteau des scènes pornographiques qui se monnayent à prix d’or…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est une petite eau-forte d’une obscénité remarquable. Dans le désordre d’un lit, une femme nue, cambrée, qu’un homme prend par-derrière, une main lutinant le téton gauche, l’autre soulevant la jambe droite à la pliure du genou. Les seins, le ventre et les cuisses ont le luisant des charcuteries de qualité. La gravure est si fine que l’on pourrait compter les poils du pubis. La femme a un visage enfantin et doux, ses lèvres sont gonflées par le plaisir. L’homme parait avoir le double de son âge: cheveux longs, frisés, bouc hérissé, face congestionnée. Sous la broussaille des sourcils, ses yeux brillent autant que le gros diamant qu’il porte à l’oreille.
– Alors, monsieur Brigby? Que voyez-vous?
Avec sa longue barbe, ses cheveux blancs et sa calotte, Houtmans a l’air d’un sage docteur du sanhédrin. Trompeuse apparence, il n’est qu’épicier.
– Je vois… je vois l’accouplement d’un satyre et d’une nymphe, répond Brigby dont le teint a viré au carmin. Oppressé, il respire à petits coups dans la touffeur de la boutique.
– C’est bien plus que cela, monsieur.
– Que voulez-vous dire? Cette scène aurait-elle un sens caché?
Après un temps, Houtmans chuchote:
– Il s’agirait d’un autoportrait…
– Comment cela?
– Eh bien, l’artiste s’est représenté en fornicateur.
– Vous m’en direz tant ! Et la femme?
– Quelle importance? C’est une putain connue sous le nom de Zwantie.
– Elle paraît si jeune, murmure Brigby, reportant son attention sur la gravure.
– Le vice n’a pas d’âge.
– Certainement.
Brigby toussote et demande:
– Vous en avez d’autres?
Houtmans retire avec précaution l’un des tiroirs du grand meuble à épices et le pose sur le comptoir. Des parfums de poivre et de girofle se répandent. D’une cache, il sort une liasse de papier vélin nouée d’un ruban de satin vert qu’il défait. Lissant les estampes du plat de la main, il les présente, l’une après l’autre, à la curiosité avide de son client. Toutes figurent d’énergiques scènes de copulation traitées avec la même crudité, le même souci du détail. Le blanc laiteux des chairs féminines est mis en valeur par des noirs veloutés, profonds. Les hommes sont en demi-teintes. Priapiques et lubriques, tous ressemblent peu ou prou, si Houtmans a dit vrai, à l’auteur des eaux fortes dont le monogramme, V.d.B., figure en has à droite de l’image.
– Combien demandez-vous du lot? s’enquiert Brigby.
Houtmans annonce un prix, l’Anglais se récrie, indigné.
Dans le registre qu’il tient d’une plume appliquée, Brigby note ce soir-là: «Un lot d’estampes de belle facture figurant des scènes mythologiques. Total: soixante florins.» Au terme d’un marchandage serré, il a payé plus de quatre fois cette somme à Houtmans. L’extrême rareté de telles images et leur qualité exceptionnelle justifient leur prix. En détenir est un délit passible de la prison, voire du bûcher selon les juridictions.
Grand amateur d’art, le roi Charles Ier d’Angleterre, qui n’est pas homme à faire les choses à moitié, s’est fixé pour but de constituer la plus belle collection d’Europe. II a commencé par racheter des œuvres de peintres célèbres à des pairs endettés, il a surtout chargé Sir Dudley Carleton, En connaisseur, d’écumer le plat pays pour son compte lorsqu’il y était son ambassadeur. En quittant les Provinces-Unies pour assumer d’autres fonctions, Sir Dudley Carleton a trouvé en Brigby un rabatteur impitoyable et compétent. Il fallait également qu’il fût d’une discrétion à toute épreuve car le roi est aussi friand de pornographie. »

À propos de l’auteur
Né en 1951 à Neuchâtel, Colin Thibert est écrivain et scénariste pour la télévision. Il a longtemps pratiqué le dessin et la gravure. En 2002, il a reçu le prix SNCF du Polar pour Royal Cambouis (Série Noire, Gallimard). Son dernier roman, Un caillou sur le toit, a paru en 2015 chez Thierry Magnier. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

Site Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#Torrentius #ColinThibert #editionsheloisedormesson #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #MardiConseil

La part du fils

COATALEM_la_part_du_fils
  RL_automne-2019

En deux mots:
Pierre a toujours été un taiseux. Le père du narrateur n’a en particulier jamais levé le voile sur la vie de Paol, son propre père. Alors le petit-fils a décidé de le sortir de l’oubli, de fouiller les archives, de rencontrer les témoins encore vivants, de se rendre sur les lieux qu’il a traversés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Sur les pas du grand-père Paol

En creusant l’histoire familiale, celle de son père et surtout celle de son grand-père, Jean-Luc Coatalem nous offre son roman le plus personnel, mais revient aussi sur les conflits du siècle écoulé.

Commençons par dire quelques mots du titre du nouveau roman de Jean-Luc Coatalem. Dans La part du fils, il est en effet question d’un fils, le narrateur derrière lequel l’auteur ne se cache nullement, cherchant à découvrir qui était vraiment Pierre, son taiseux de père. Mais le récit va au-delà de cette génération et s’attarde encore davantage sur la part de Paol, le grand-père. D’où le titre de cette chronique et les premières pages, qui nous livrent en guise d’introduction, les éléments biographiques connus: «Paol est né en 1894, à Brest. Il vient d’une famille finistérienne où les hommes sont généralement employés à l’Arsenal, la base militaire et navale. Il a fait la Première Guerre. Il a épousé Jeanne. Trois enfants, Lucie, Ronan et Pierre, mon père. Officier de réserve, il a été muté en Indochine, dont il est rentré en 1930. Dans le civil, il a travaillé ensuite pour une imprimerie et dans une entreprise de construction. Puis, comme la plupart des Français, il a été mobilisé de nouveau, en 1939, au grade de lieutenant. Je ne l’ai pas connu. Parti trop tôt, trop vite, comme si le destin l’avait pressé. Mais il nous reste sa Bretagne à lui qui est devenue la nôtre.»
C’est à partir de ces indices que la quête va pouvoir commencer et nous réserver, comme dans les meilleurs romans policiers, quelques fausses pistes et quelques avancées remarquables, accompagnées d’émotions à intensité variable. Car remuer le passé n’est pas sans risques, d’autant que la vérité peut se cacher derrière bien des non-dits ou être à géométrie variable. Alors ne vaut-il pas mieux se taire?
C’est le choix qu’a fait Pierre: «Tout juste nous aura-t-il lâché un peu de son enfance saccagée, la morsure des dimanches pensionnaires, la veilleuse bleue des dortoirs au-dessus des cauchemars, l’odeur humide des préaux, cette dévastation initiale que le temps n’entama pas. Il lui avait fallu être ce fils courageux qui dut porter le poids de l’absence sur ses épaules, grandir quand même, et que les heures de la Libération ne libéreront pas, creusé par ce gouffre, au final le constituant, sans soupçonner que sa souffrance serait un jour, pour moi, son ainé, un appel.»
Après les bribes d’informations soutirées presque contre son gré à ce père, il faut élargir le champ des recherches, se rendre aux archives, chercher dans les dossiers, recouper des informations souvent parcellaires. Et quelquefois se contenter de l’histoire des autres, compagnons de régiment, de tranchée ou de captivité, qui ont cheminé aux côtés de Paol.
Jean-Luc Coatalem a compris que cette communauté de destin soude les hommes et que tous ceux qui se sortent de conflits aussi meurtriers que le fut la Grande Guerre se forgent une «opinion sur la peur, la mort, et entre les deux, ce qu’est la viande humaine sous un déluge de fer ou dans les volutes de l’ypérite.» Avant d’ajouter, fataliste: «Une histoire banale de soldat français. Paol n’a que vingt-cinq ans, Paol a déjà mille ans.» Et passer d’une guerre à l’autre, dont il ne reviendra pas.
Si j’ai beaucoup aimé suivre le voyage qu’effectue l’auteur sur les pas de ses aînés, c’est parce qu’il ne nous cache rien de ses tâtonnements, de ses doutes, de ses interrogations, obligé de concéder que «plus les choses se ramifiaient, plus elles se complexifiaient. Un témoignage venait en contredire un autre, les dates ne se recoupaient plus, il manquait des pièces et des interactions. Tout aurait-il été embrouillé? A qui s’adresser? Il aura beau faire, aller jusqu’à Buchenwald et Bergen-Belsen, le puzzle restera incomplet.
Mais ici ce n’est pas la résolution de l’énigme qui compte, c’est le chemin emprunté. Cette tentative de ramener à la lumière le destin d’un homme oublié, de «tenter de nouer ce dialogue singulier avec lui». Ce beau roman – plein de fureur et de pudeur – y parvient avec talent.

La part du fils
Jean-Luc Coatalem
Éditions Stock
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782234077195
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Brest et la presqu’île de Crozon, ainsi que les villages alentour comme Plomodiern. On y évoque aussi Saint-Cyr, Melun, Issoudun, Fleury-devant-Douaumont, Compiègne, Marseille, l’Angleterre avec Londres, Camberley, l’Algérie avec Alger et Cherchell, la Tunisie et le Maroc avec Fès, la Polynésie avec Piraé et Tahiti, Madagascar et Ambohimanga, l’Indochine en passant par Mers-el-Kébir, Alexandrie, Suez, Port-Saïd, Djibouti, Colombo, la Belgique avec Bruxelles et l’Allemagne avec les camps de Buchenwald et Bergen-Belsen, en passant par Kassel.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec l’évocation de l’histoire familiale jusqu’en 1894.

Ce qu’en dit l’éditeur
Longtemps, je ne sus quasiment rien de Paol hormis ces quelques bribes arrachées.
« Sous le régime de Vichy, une lettre de dénonciation aura suffi. Début septembre 1943, Paol, un ex-officier colonial, est arrêté par la Gestapo dans un village du Finistère. Motif : “inconnu”. Il sera conduit à la prison de Brest, incarcéré avec les “terroristes”, interrogé. Puis ce sera l’engrenage des camps nazis, en France et en Allemagne. Rien ne pourra l’en faire revenir. Un silence pèsera longtemps sur la famille. Dans ce pays de vents et de landes, on ne parle pas du malheur. Des années après, j’irai, moi, à la recherche de cet homme qui fut mon grand-père. Comme à sa rencontre. Et ce que je ne trouverai pas, de la bouche des derniers témoins ou dans les registres des archives, je l’inventerai. Pour qu’il revive. » J.-L.C.
Le grand livre que Jean-Luc Coatalem portait en lui.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Mégane Heulard)


Jean-Luc Coatalem présente La Part du fils © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est un canot de quatre mètres cinquante, dont ils ont hissé la voile rouge, une brise les pousse au large, le père et les fils.
C’est un mois de juillet sur la presqu’île de Crozon, elle a une forme de dragon, nous l’appelons familièrement Kergat.
C’est un été comme les autres, ils font d’invraisemblables balades à pied au fil des falaises, dépassant la pointe à l’à-pic du fort, pour longer les anses aux fougères jusqu’au cap aux Mouettes ou bien, à l’inverse, ils empruntent le chemin des douaniers pour se baigner sur les plages de l’est, ils rejoindront plus tard Lucie, la grande sœur, et Jeanne, la maman, sur le front de mer de la station où ils louent à l’année une maisonnette derrière les quais, Kergat est à peine à une heure de Brest, c’est un second chez-eux, Kergat est à nous.
C’est un jour tranquille, l’Iroise montre ses verts durs et ses bleus tendres que l’onde fait gonfler, l’air sent bon, il n’y a pas foule, juste quelques automobiles place de l’église ou devant l’hôtel des Sables, sa façade d’établissement thermal, et dans la verdure ces quelques villas assoupies, elles ont fière allure avec leurs bow-windows et leurs vérandas, un côté Daphné Du Maurier un peu figé.
C’est un été sur la péninsule armoricaine, qu’importe qu’il pleuve, qu’il vente, les éclaircies sont généreuses, ils se baigneront dans la darse ou ils iront explorer pour la centième fois la grotte Absinthe qu’il faut forcer avec le flux pour rejoindre ses entrailles, un théâtre de reflets qui s’ouvre sur trente mètres de large, là aussi voilà un secret, le secret des falaises, il règne dans cette cavité une semi-obscurité, l’eau y est fraîche, les voix résonnent, les respirations font de la buée entre les parois, et alors que leurs jambes ne sont plus que des pointillés mobiles, ils ont la sensation d’être immergés dans l’instant même, pris dans le miel des photons et des reflets, autant dire l’éternité, l’éternité de Kergat…
C’est une Bretagne qui ne changera pas, un pays d’enfance, où il y aura toujours la flottille des bateaux, les cageots de maquereaux sur le môle, parfois un couple d’espadons et une fratrie de pieuvres emmêlées, la forêt des pins, ces criques qu’il faut atteindre en se laissant glisser par une corde, une baie où l’été lui-même vient se reposer, immuable, en même temps qu’eux, dans cette presqu’île qui est comme une île, et ces cinq-là sont à part sur la broderie des landes, presque intouchables, du moins le croient-ils jusqu’au début de la guerre, avant que ne viennent les heures acérées, les heures mauvaises, celles qui blessent et tuent. En attendant, ils clignent des yeux dans le soleil.
Paol est né en 1894, à Brest. Il vient d’une famille finistérienne où les hommes sont généralement employés à l’Arsenal, la base militaire et navale. Il a fait la Première Guerre. Il a épousé Jeanne. Trois enfants, Lucie, Ronan et Pierre, mon père. Officier de réserve, il a été muté en Indochine, dont il est rentré en 1930. Dans le civil, il a travaillé ensuite pour une imprimerie et dans une entreprise de construction. Puis, comme la plupart des Français, il a été mobilisé de nouveau, en 1939, au grade de lieutenant.
Je ne l’ai pas connu. Parti trop tôt, trop vite, comme si le destin l’avait pressé. Mais il nous reste sa Bretagne à lui qui est devenue la nôtre.
Sous le régime de Vichy, une lettre de dénonciation aura suffi. Que contenait-elle exactement ? Personne ne l’a su. Au 1er septembre 1943, Paol a été arrêté par la Gestapo. Il sera conduit à la prison brestoise de Pontaniou. Incarcéré avec les politiques et les « terroristes ». Interrogé. Puis ce sera les camps, en France et en Allemagne. Rien n’arriverait plus jamais à l’en faire sortir, à l’en faire revenir…
Des années après, en dépit du temps passé, j’irais à la recherche de mon grand-père. Comme à sa rencontre.
Alors tout partait de là, un mercredi de septembre 1943, une fin d’été, sur un scénario que je me disais plausible, et les scènes à Plomodiern, ce bourg à l’orée de Kergat, s’enchaînaient dans leur logique cinématographique, avec la voiture luisante, les ordres et les coups, les types de la Gestapo qui avaient dû le menotter, pas le genre à se laisser embarquer comme ça, non, et ils l’avaient emmené en le poussant devant eux, vite, jouant sur la surprise, lui pâle comme un linge et eux pressés, brutaux, glissant par le perron, le jardin au palmier, celui dont Paol disait qu’il rappelait l’Indochine, en réduisant leur intervention pour éviter qu’un attroupement ne se forme dans la rue de Leskuz, un chemin élargi au sommet d’une colline, autour de ces deux villégiatures, deux bâtisses identiques et accolées, blanches aux volets gris, érigées par un entrepreneur de Quimper pour ses filles jumelles, avec un tel souci de symétrie qu’on avait l’impression d’une image dédoublée ou d’un bégaiement visuel, seul le palmier à gauche les différenciant peut-être, et sans plus attendre la traction vert foncé avait pris le virage du haut, poussé son accélération vers le Menez-Hom, cette montagnette qui ouvre et ferme la presqu’île, dépassé les haies pour disparaître derrière les cyprès dominant la colline, le visage tuméfié de Paol appuyé contre la vitre mouchetée de boue. Voilà.
J’imagine encore. Pierre a douze ans… En compagnie d’un camarade qui l’attend derrière la grille, il va aller jouer sur la grève, il a franchi le jardin de la maison, admettons celle de gauche encore engourdie par la nuit, et puis, en se retournant, il assiste à la scène, impuissant, tétanisé. Il voit sa mère s’accrocher au groupe, Jeanne d’habitude si réservée, s’interposer entre les policiers, les retenant, les suppliant peut-être, au point que Paol allait finir par lui crier d’aller téléphoner à Châteaulin, à l’ami Yvon, celui-là avait de l’entregent à la préfecture, c’était le moment, et tandis qu’on le poussait à l’arrière de la Citroën, le Français et le gestapiste devant, lui avec le troisième homme, le plus costaud, à l’arrière, du sang coulait de sa bouche, du nez, imbibait sa chemise, formait une demi-lune poisseuse, la tâche s’élargissant, rouge magnétique, qui souillait la banquette, et abasourdi par son arrestation, Paol ne distinguait plus bien les formes, les masses, tout était devenu flou, amplifié et grossi, sa main menottée à la poignée de portière pendait comme chose idiote, et l’autre type de lui refiler un dernier coup de poing, salopard de terroriste, c’est qu’il finirait par lui dégueulasser sa voiture de fonction !
Ensuite, ce sont plusieurs semaines d’angoisse à Brest derrière les murs grêlés de Pontaniou, quartier de Recouvrance, la semi-pénombre du cachot, la tension, l’écho des rondes rythmant les heures, les allers-retours entre deux gardiens, la paillasse, la crasse, la solitude ahurissante comme si le monde des vivants continuait sans lui, au-dehors, dans un monde plus vrai, c’était le cas. Les nuits aussi sont difficiles, trop courtes ou trop longues, quand la panique vous baratte le ventre. À l’aube, on distribuait le jus dans le quart en fer passé par la porte, un quignon de pain à partager. Puis les interrogatoires se succédaient à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, côté Lambézellec, l’«antre» de la Gestapo, et celui qui avouerait ou viendrait à trahir s’en irait, contraint et forcé, avec les « schupos » arrêter les camarades…
Lors d’un passage à Brest, je m’y rendrai à mon tour pour arpenter les lieux désaffectés – la prison existe encore, rouillée, juchée sur son promontoire –, rôder devant les murailles embarbelées, inspecter les ruelles en me demandant ce que Paol avait pu apercevoir de sa lucarne de cachot. Le chenal? La mer? La presqu’île de Kergat, en face? Ou le ciel cendré, posé sur les toits comme un couvercle de trappe?
Désormais, Paol est un ennemi du Reich, un indésirable. On lui a retiré ses papiers, ses lacets, sa ceinture. Sur la paillasse, il ne cesse de recomposer les derniers instants, son cerveau ayant tout enregistré, il voit enfin la scène, y traquant en vain quelque chose, un indice : les pas dans la cour, la sonnerie, son nom prononcé derrière la porte, les sbires qui se ruent, cette narcose vénéneuse filtrant de partout, avec lui au milieu, en accéléré entre les plans ralentis, c’était son cœur qui battait fort, il est ceinturé dans la Citroën, la portière claque, il traverse le bourg, croise une section de soldats allemands en colonne, et puis deux gars au seuil d’une ferme, un copain sur son vélo au croisement, un autre plus âgé qui guette par la fenêtre en angle du café d’Ys, tout le village sera au courant, la voiture descend jusqu’à l’Aulne pour franchir le pont, le bruit du moteur coupe en deux les champs et les futaies en attaquant une nouvelle côte, il a un mal de tête atroce, sa main est insensible comme du marbre, et le ruban d’asphalte par la lunette arrière est devenu sa vie débobinée tant les virages se répètent et s’évanouissent, il n’y a pas de héros, il doit oublier le réseau, ils vont si vite, un accident serait préférable à ce qui l’attend, et après le dernier croisement le panneau fléché « BREST » lui oppresse soudain la poitrine et l’affole… »

Extraits
« À Kergat, le nom de Paol est inscrit sur la liste des victimes de la guerre dans la nef de l’église. Au cimetière, il est gravé en lettres dorées sur le caveau familial qui ne le contient pas. Dans les allées ratissées, ce cône de granit, posé au-dessus d’un vide, est notre amer. »

« Interne dans divers établissements religieux du Finistère, puis sorti de Saint-Cyr, Pierre, lui, ne s’en était jamais remis. Tout juste nous aura-t-il lâché un peu de son enfance saccagée, la morsure des dimanches pensionnaires, la veilleuse bleue des dortoirs au-dessus des cauchemars, l’odeur humide des préaux, cette dévastation initiale que le temps n’entama pas. Il lui avait fallu être ce fils courageux qui dut porter le poids de l’absence sur ses épaules, grandir quand même, et que les heures de la Libération ne libéreront pas, creusé par ce gouffre, au final le constituant, sans soupçonner que sa souffrance serait un jour, pour moi, son ainé, un appel. Il était devenu cet homme fiable, taciturne, mesuré en tout. Un père sur qui on pouvait compter, présent parmi les absents, tenace dans les incertitudes, mais qui ne demandait rien, ne s’apitoyait jamais ni sur les autres ni sur lui-même. Taiseux, surtout. J’aimais cette photo encadrée dans le bureau où, rajeuni de soixante ans, coupe en brosse, il porte sabre et casoar, cet extravagant shako à plumet blanc et rouge. »

« Après une formation express, il passera instructeur, casernes de Melun et d’Issoudun, affecté à l’encadrement des contingents d’Algérie et de Tunisie. Selon son livret matricule, il ne retrouve Brest et la douceur de Kergat qu’en avril 1919, au grade cette fois d’aspirant. Sa blessure au genou a la forme d’un petit astéroïde de chair bistre. Il est retourné dans le civil. Il est sain et sauf mais cet officier désormais de réserve porte un autre regard sur ses congénères, les régiments, les gouvernements. II a son opinion sur la peur, la mort, et entre les deux, ce qu’est la viande humaine sous un déluge de fer ou dans les volutes de l’ypérite.
Une histoire banale de soldat français.
Paol n’a que vingt-cinq ans, Paol a déjà mille ans. »

« Sur la table, ce bouddha en jade, de même qu’un modèle réduit de la fusée d’Hergé achetée à Bruxelles, damier blanc et rouge, imitée d’une fusée V2 nazie, allaient servir de presse-papiers pour le courrier ou la documentation à éplucher. Si, comme tout le monde, je menais une vie normale dans la journée, je me réservais chaque matin une heure d’investigations, nourrissant des cahiers et établissant des fiches sur du bristol, limier lancé sur les traces de Paol, en chasse. Il était devenu ma figure centrale. Que pouvais-je faire de plus nécessaire que de le ramener à la lumière? Et tenter de nouer ce dialogue singulier avec lui…
Pour autant, plus les choses se ramifiaient, plus elles se complexifiaient. Un témoignage venait en contredire un autre, les dates ne se recoupaient plus, il manquait des pièces et des interactions. Tout aurait-il été embrouillé? A qui s’adresser? M’égarant dans la fourmilière des réseaux et des mouvements, des sous-groupes et des cellules, manquant d’interlocuteurs, le puzzle restait incomplet. Hormis ce que nous en répétions de manière automatique – résistant, déporté, mort en Allemagne –, je ne trouvais pas grand-chose de concret sur cet homme ordinaire… »

À propos de l’auteur
Jean-Luc Coatalem, écrivain et rédacteur en chef adjoint à Géo, a publié notamment Je suis dans les mers du Sud (Grasset, 2001, prix des Deux-Magots), Le Gouverneur d’Antipodia (Le Dilettante, 2012, prix Nimier), Nouilles froides à Pyongyang (Grasset, 2013), et, chez Stock, Fortune de mer (2015) et Mes pas vont ailleurs (2017, prix Femina Essai). (Source : Éditions Stock)

Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#lapartdufils #JeanLucCoatalem #editionsstock #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance #lundiLecture

La vie qui m’attendait

SANDREL_la-vie_qui_mattendait
Logo_second_roman

En deux mots:
À la quarantaine Romane découvre qu’elle a une sœur jumelle. Au-delà de l’émotion provoquée par leurs retrouvailles, de graves questions se posent. Qui leur a menti? Qui sont leurs vrais père et mère? Pourquoi ont-elles été séparées? Romane se lance dans une enquête aux multiples rebondissements.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Nous sommes deux sœurs jumelles…

Après «La chambre des merveilles» Julien Sandrel nous revient avec un roman tout aussi joyeusement débridé, mais tout aussi dramatique. À 39 ans, la vie de Romane va basculer: elle découvre qu’elle a une sœur jumelle.

Dans «La chambre des merveilles» une mère se battait pour son fils, victime d’un terrible accident. En lui offrant de vivre ses rêves par procuration, elle nous entraînait dans une folle quête. Pour son second roman Julien Sandrel a choisi d’autres ingrédients, mais reste fidèle à sa recette: un grain de folie, un suspense habilement entretenu, un rythme entraînant et des émotions à fleur de peau. Pour peu que l’on accepte l’improbable scénario de départ, on savoure cette nouvelle quête avec un vrai bonheur.
Médecin généraliste à Paris, Romane s’apprête à prendre quelques jours de vacances lorsque l’une de ses patientes vient lui annoncer qu’elle l’a croisée dans un hôpital marseillais, affublée d’une perruque rousse. Comme elle n’a jamais mis les pieds dans la cité phocéenne, elle pense tout au plus à une coïncidence, même si une chose l’intrigue. Elle aussi a un pigment roux, qu’elle ne montre toutefois pas. Aussi, pour en avoir le cœur net, elle décide de se rendre sur place sans davantage d’informations.
À l’hôpital elle est interpellée par une personne de l’accueil qui lui remet la carte vitale qu’elle a oubliée. Ainsi, elle a non seulement la confirmation qu’une personne qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau s’est bien rendue à une consultation, mais elle a aussi les informations figurant sur la carte, un nom et une date de naissance identique à la sienne. Une nouvelle poussée d’adrénaline et voici Romane en route vers Avignon où elle va rencontrer Juliette, sa sœur jumelle, qui tient une librairie. Un nouveau choc émotionnel, mais aussi toute une série de questions sur les trente-neuf années durant lesquelles elles ont été séparées. Qui sont vraiment leurs parents? Leur a-t-on menti et pourquoi? Quelle est la raison de leur séparation? Et à peine retrouvées, ne vont-elles pas se perdre à nouveau, car la maladie dont souffre Juliette est grave.
Mais n’en disons pas davantage, sinon pour souligner le sens du suspense de Julien Sandrel qui sait terminer ses chapitres par une révélation, un coup de théâtre, une information capitale qui va immédiatement pousser le lecteur à vouloir en savoir plus. Dès lors, il ne lâchera plus le roman. En y insérant une lettre-confession du père de Romane, il nous offre également de comprendre le dramatique enchaînement des événements. N’oublions pas non plus, autour de Romane et Juliette, les parents et les ami(e)s, qui viennent tout à la fois enrichir ce beau roman, mais lui apporter davantage de densité et ouvrir de nouveaux horizons.
Adressons enfin, en guise de conclusion, un message à tous ceux qui aiment agrémenter leur vie en lisant des livres et en allant au théâtre : Julien Sandrel nous rappelle que dans une librairie aussi bien qu’au théâtre – surtout à Avignon durant le festival – on peut faire des rencontres qui changent votre vie. Et si vous profitiez de l’été pour en faire l’expérience ?

La vie qui m’attendait
Julien Sandrel
Éditions Calmann-Lévy
Roman
324 p., 18,50 €
EAN 9782702163498
Paru le 06/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais surtout dans le Sud, à Marseille, à Aix-en-Provence et à Avignon.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des retours en arrière jusqu’en 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ma petite Romane, on se connaît depuis longtemps, il faut que je vous dise: je vous ai vue sortir en larmes du bureau de ce pneumologue à Marseille. Pourquoi vous cachiez-vous sous une perruque rousse?»
Romane, 39 ans, regarde avec incrédulité la vieille dame qui vient de lui parler. Jamais Romane n’a mis les pieds à Marseille. Mais un élément l’intrigue, car il résonne étrangement avec un détail connu de Romane seule: sa véritable couleur de cheveux est un roux flamboyant, qu’elle déteste et masque depuis
l’adolescence sous un classique châtain.
Qui était à Marseille?
Troublée par l’impression que ce mystère répond au vide qu’elle ressent depuis toujours, Romane décide de partir à la recherche de cette autre elle-même. En cheminant vers la vérité, elle se lance à corps perdu dans un étonnant voyage
entre rires et douleurs.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
ELLE
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Metro.be (entretien avec l’auteur)
Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
EmOtionS, blog littéraire
Cahiers Attard


Bande-annonce de La Vie qui m’attendait de Julien Sandrel © Production éditions Calmann-Lévy

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Est-il possible que toute mon existence se résume à cette seule journée ?
Ce jour-là fut le plus beau, le plus terrible, le plus définitif. Fondateur et destructeur. Mettant sur mon chemin, dans un même élan intolérable, le souffle incandescent de la vie et son exact opposé.
Ce jour-là, je l’ai vécu. Je ne l’ai jamais raconté. À quiconque.
Les souvenirs sont présents, pourtant. Âcres. Brutaux. Mais les plaies sont refermées. Recousues. Il a fallu du temps pour que la beauté me soit de nouveau accessible. Qu’elle se désolidarise enfin de ces images insoutenables que je n’ai cessé de voir apparaître à chaque battement de paupière.
Aujourd’hui encore, mon cœur – que peut-il faire d’autre ? – continue de marteler que j’ai fait ce qu’il fallait.
Pardon.

ANNÉES
MA VIE
— Oui, monsieur. Ce sera fait, bien sûr. Mes amitiés à votre épouse.
Je pose mon téléphone, incrédule. Qui d’autre que moi emploie encore cette tournure tombée en désuétude au siècle dernier ?
Je m’exprime comme une vieille, je vis comme une vieille, je ne discute qu’avec des vieux. Je suis vieille. Vieille et seule, voilà le résumé de ma vie.
Mais commençons par le commencement.
Je m’appelle Romane. J’ai trente-neuf ans. Je suis médecin généraliste, option hypocondriaque à tendance paranoïaque. Une spécialisation des plus originale que je n’applique qu’à moi-même, mes patients peuvent dormir tranquilles. Par habitude, plus que par choix, je vis à Paris où je suis née. Je voyage peu, car j’ai peur de presque tout ce qui permet de se déplacer au-delà d’un rayon de dix kilomètres. Monter dans une voiture est une épreuve. Dans un train, un bateau ou un avion, n’en parlons pas. Je connais les statistiques, un crash tous les douze millions de vols, moins de chances de périr en avion que de gagner au Loto. Moi, ça me fout les jetons, parce que les gagnants du Loto, ils ne sont pas nombreux mais ils existent bel et bien. Je voyage peu car j’ai peur des araignées, des serpents, de toutes les bestioles qui piquent, mordent ou grattent, du paludisme, de la dengue, du chikungunya, de la rage, de la grippe aviaire, d’être enlevée par une organisation mafieuse, de faire un infarctus loin d’un hôpital de premier rang, de mourir déshydratée à cause d’une simple dysenterie.
Récemment, mes paniques ont pris de l’ampleur. Une ampleur obsessionnelle, diront certains – dont mon psy. Depuis six mois, je suis sujette à ce que l’on nomme couramment l’hyperventilation. Dès que j’ai un moment de stress, la sensation qu’un danger est imminent, j’ai besoin de respirer dans un petit sac en papier pour reprendre le contrôle. Visualisez la scène au rayon fruits et légumes du supermarché du coin : la fille assise à côté des courgettes origine France, qui suffoque parce que sa paume s’est posée par mégarde sur un fruit déliquescent et qui s’imagine succomber dans l’heure à une attaque bactérienne, c’est moi. J’ai la joie de me transformer plusieurs fois par jour en petit chien haletant, et les sacs en papier Air France sont mes meilleurs compagnons. Mon amie Melissa, qui par un hasard épouvantable se trouve être pilote de ligne, est devenue mon fournisseur officiel.
Vieille, seule, hypocondriaque, ridicule.
J’aurais pu ajouter moche, mais pour être honnête, ce n’est pas vrai. Chaque jour, je vois passer des corps que j’examine en toute sécurité, planquée derrière mes gants de latex, et je me rends bien compte que le mien n’est pas le pire. Mais je n’y peux rien, je ne l’aime pas ce corps. Alors je le cache sous des vêtements neutres.
Je suis discrète, presque invisible. C’est ce que les gens apprécient. Les gens, pas les hommes. Le seul homme dans ma vie, c’est mon père. J’ai grandi seule avec lui, protégée par lui, j’ai toujours suivi la voie qu’il avait tracée, et il y a six mois de cela, je vivais encore chez lui. Je l’aime comme ça, mon père. Jusqu’à l’étouffement. Mon psy dit que mon hyperventilation n’est rien d’autre que la manifestation somatique de mon besoin d’air vis-à-vis de mon père. « Coïncidence troublante entre vos problèmes de souffle et votre décision de vous éloigner de lui, vous ne trouvez pas ? » m’a-t-il asséné. Il a sans doute raison, d’autant que ça ne s’arrange pas côté respiration, malgré mon déménagement. À la veille de mes quarante ans, j’ai décidé d’apprendre à vivre sans mon père. J’ai largué les amarres. Mon psy m’assure que c’est une bonne décision. Qu’il était temps.
Il était temps, mais il était tard. Bien trop tard pour que mon père l’accepte sereinement. J’ai bien tenté de lui expliquer que les gens normaux, avec une vie normale, voient leurs parents trois fois par an, leur téléphonent une ou deux fois par mois, que nous ne sommes pas obligés d’aller jusque-là, que nous pouvons déjà passer d’une vie sous le même toit à des toits différents, d’une surveillance permanente de mes faits et gestes à un coup de fil par semaine, que je lui ai épargné de longues années de poussées hormonales et autres sautes d’humeur, qu’il devrait être content, non ? Non, bien sûr que non. Pour mon père, cette modification profonde de nos vies quotidiennes est tout aussi absconse qu’inacceptable.
Depuis quelques mois, il ne m’adresse la parole que par pure nécessité. J’ai parfois l’impression d’être face à un enfant boudeur de soixante-cinq balais, déçu que son jouet préféré lui échappe. Au début, sa réaction m’a fait mal. Trop dure, trop radicale. Puis je l’ai intégrée. Au final, je pense que cet éloignement temporaire est nécessaire. Qu’il nous fait du bien à tous les deux. Il faudra du temps à mon père pour accepter cette nouvelle donne, mais il y parviendra. Une fois le choc absorbé, nos relations se normaliseront. Se banaliseront. Et ma respiration avec.
Je me rends compte que je parle de tout ça comme d’une rupture amoureuse. T’es vraiment grave, ma pauvre fille. C’est ton père, il n’y a pas rupture, il y a une mise à distance salutaire. Respire, Romane. Respire.
Vieille, seule, hypocondriaque, pathétique, mais qui se soigne. Ou du moins, qui essaie. »
*
Après avoir raccroché avec mon patient, je m’accorde quelques minutes pour boire un verre d’eau, me rafraîchir le visage. Aujourd’hui est un jour de canicule. J’ai l’impression désagréable d’être coincée dans un hammam, sans massage ni pâtisseries orientales. Je garde mon petit sac en papier à proximité car la moiteur m’oppresse. Mes vêtements collent, mes patients collent, mes gants collent. Ils ont annoncé 38 degrés à la radio ce matin. Un record à Paris, même pour un 15 juillet. Je suis en vacances à la fin de la semaine, et je ne sais toujours pas ce que je vais en faire. Rien ne m’effraie plus que de me retrouver face à moi-même – et Dieu sait que beaucoup de choses m’effraient. Je suis pourtant bien obligée de les prendre, ces vacances : Paris se vide significativement à ce moment de l’année, ouvrir le cabinet n’a aucun sens. Pour me motiver à fuir la fournaise parisienne, je me répète que me reposer renforcera sûrement mes défenses immunitaires, ce sera toujours ça de pris.
Punaise, qu’est-ce qu’il fait chaud ! Oui, c’est ma manière de parler. Dans ma tête je me dis putain fait chier cette chaleur de merde, mais l’idée se liquéfie en franchissant mes lèvres. J’ai acheté un ventilateur pour le cabinet, un autre pour ma chambre. Cette nuit, fête nationale oblige, j’ai eu du mal à fermer l’œil. Fenêtres ouvertes, j’entendais les altercations avinées des pochtrons du coin, et je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer qu’à tout instant pouvait surgir un individu mal intentionné. J’habite pourtant au cinquième étage, alors à part le double maléfique de Spider-Man, le risque d’intrusion est assez limité. Malgré tout, je n’étais pas tranquille. Je me suis réveillée à plusieurs reprises, en sueur. Autant dire qu’aujourd’hui il ne faut pas trop me chercher. Ça, c’est ce que je formule dans ma tête – comme si j’allais mettre un taquet à quelqu’un qui me gonflerait. La réalité, c’est qu’aujourd’hui comme tous les autres jours, je suis désespérément polie.
Je décolle une dernière fois mon chemisier de mon dos, et j’ouvre la porte. Mme Lebrun – soixante-dix ans, le cheveu tellement noir qu’il en devient perturbant, la dentition tellement parfaite qu’elle en devient suspecte – entre dans mon cabinet.
C’est une patiente de longue date, et une connaissance de mon père, selon ses dires : lorsqu’il exerçait encore son métier de gardien dans le parc des Buttes-Chaumont, je sais qu’il la croisait régulièrement. Je les ai soupçonnés à une époque de se connaître bien plus qu’ils ne l’avouaient. Mme Lebrun, d’ordinaire si volubile, s’assied en silence. Son mutisme m’étonne. M’inquiète.
— Ma petite Romane, il faut que nous discutions, toutes les deux.
Mme Lebrun me fixe de ses petits yeux sombres. Elle tient son sac sur ses genoux, les mains crispées. Son visage est fermé. Elle ne m’a jamais regardée comme ça.
Je ne le sais pas encore, mais Mme Lebrun s’apprête à modifier le cours de mon existence.
D’ici quelques minutes, rien ne sera plus pareil. Jamais. »

À propos de l’auteur
Julien Sandrel est né en 1980 dans le sud de la France, et vit à Paris.
après l’immense succès de la Chambre des merveilles, phénomène mondial vendu dans plus de 23 pays et en cours d’adaptation au cinéma, il revient avec un second roman tout aussi bouleversant. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

Compte Facebook de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#LaVieQuiMattendait #juliensandrel #editionscalmannlevy #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #secondroman
#NetGalleyFrance

Un matin d’hiver

9782246812395-V-02.indd

En deux mots:
Quand Julie rencontre Dan, elle est immédiatement séduite par ce bel Américain. Leur histoire d’amour se déroule sans anicroches : ils s’aiment, se marient, donnent naissance à une fille. Un jour pourtant Dan disparaît sans laisser de traces…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La double disparition

Dans «Un matin d’hiver», Philippe Vilain choisit d’enfiler le rôle de la femme qui lui a confiée son histoire d’amour. Une belle histoire qui se termine abruptement, sur un mystère qui mérite le détour.

Philippe Vilain semble aimer les amours qui naissent dans le milieu universitaire. Après La Fille à la voiture rouge qui relatait la liaison entre un prof de 39 ans et une étudiante de 20 ans, nous voici conviés à la rencontre de deux universitaires, Dan Peeters et Julie, la narratrice.
Que ceux qui s’étonnent de voir l’auteur endosser ici le rôle féminin pour raconter cette histoire sachent qu’il s’agit ici de retranscrire le témoignage confié par une lectrice rencontrée lors d’un séminaire universitaire et à laquelle il a demandé l’autorisation de l’écrire tout en «l’ensecrètant», comme il l’explique en exergue de ce court roman.
Dan est d’origine américaine, Géorgien de père et Californien de mère. Il s’est spécialisé dans l’étude du racisme aux États-Unis et a déjà publié un essai remarqué sur le sujet. Lorsqu’il fait la rencontre de Julie, il est installé à Paris pour y poursuivre sa carrière d’enseignant et de chercheur. À la connivence de leurs profils professionnels vient très vite s’ajouter une attirance réciproque que le côté exotique pimente. Il lui parle d’Atlanta où il a grandi, elle évoque le Poitou de son enfance. Ils s’aiment. Julie a littéralement Dan dans la peau, à tel point que son corps réclame cet homme lorsqu’il s’absente trop longtemps, lorsqu’il ne donne pas signe de vie pendant quelques heures. Une passion amoureuse qui se suffit à elle-même, qui ne demande pas d’explications: «Je connaissais peu de choses sur sa vie sentimentale. Je ne m’autorisais pas à lui poser de questions sur les femmes qu’il avait aimées, autant par discrétion que par peur de savoir, et d’être jalouse. Ainsi j’imaginais que c’était par amour qu’il était venu étudier à Paris, pour une fille qu’il avait appris le français, mais je me faisais peut-être des idées. Lui-même, par pudeur peut-être, ne manifestait aucune curiosité à propos de mon passé.» Un petit bonheur tranquille.
Après quelques mois, ils décident d’acheter un appartement. Très vite Julie est enceinte. Il se marient et se découvrent parents émerveillés par leur fille Mary. Tout va pour le mieux.
Jusqu’à ce jour où Dan prend l’avion pour Atlanta et disparaît. Il ne donne plus aucun signe de vie. Après l’incompréhension, l’espoir d’un retour à la normale, vient le temps de la sidération et celui des questions. La police américaine va lui révéler que son mari a pris un avion pour Houston et que c’est au Texas que l’on perd sa trace.
Il n’avait pourtant jamais parlé de ça.
Philippe Vilain nous offre alors les plus belles pages de cette histoire, celles qui relatent l’état d’esprit d’une femme amoureuse confrontée à ce vide, celle d’une mère de famille refusant d’annoncer à sa fille que son père ne reviendra plus la câliner comme il aimait tant le faire. Les semaines passent: « Dans ces moments, je sentais combien l’inquiétude peut provoquer un certain nombre de conduites irrationnelles, proches d’une certaine démence. Je n’avais pas seulement la sensation de perdre mon temps lorsque, par obligation, je ne pouvais pas le consacrer à Dan, mais, superstitieusement, je songeais que Dan disparaîtrait pour de bon si je n’entretenais plus de rapport avec lui par la pensée. Moi qui ne suis ni mystique, ni adepte de spiritisme, je comprenais les croyances qui nous aident à maintenir un contact avec nos disparus, à ne pas rompre le lien que la réalité, elle, a rompu pour nous. Alors je pensais à Dan en permanence, pour ne pas le perdre, quitte à ne plus dormir, quitte à devenir folle.»
Les années passent. Mais je vous laisse le soin de découvrir l’épilogue de cette double disparition, celle d’un homme, celle d’un amour, et d’apprécier la plume délicate d’un auteur qui, en suggérant plutôt qu’en affirmant, laisse au lecteur tout le loisir d’imaginer ce qu’il ferait, ce qu’il ressentirait dans une telle situation.

Un matin d’hiver
Philippe Vilain
Éditions Grasset
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782246812395
Paru le 03/04/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, à Poitiers et quelque part en Savoie ainsi qu’aux États-Unis, à Atlanta et Houston.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une femme rencontre un homme, ils s’aiment. Ils ont la vie de tout le monde. Un couple, un enfant, une certaine lassitude qui n’est pas désagréable, aussi. Un jour, Dan annonce qu’il va voir ses parents aux États-Unis. Seulement voilà, il n’y va pas. Il disparaît même complètement de la vie de la narratrice.
Quinze ans après, l’obsession de la disparition s’étant émoussée, leur fille ayant grandi, d’autres hommes étant entrés dans sa vie, elle tente de gérer l’inexplicable. Peut-on vivre avec un fantôme?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Revue Traversées (Nadine Doyen)
DIACRITIK (Johan Faerber, entretien avec l’auteur)
RTBF – À portée de mots – Axelle Thiry
Blog La parenthèse de Céline
Blog Mes p’tits lus
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)


Olivia de Lamberterie présente «Un matin d’hiver» à Télématin © Production France 2

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quinze ans, cela fait déjà quinze ans que j’ai rencontré Dan Peeters. C’était à l’université de Jussieu où nous débutions nos carrières d’enseignants. Il détonnait au milieu des collègues, avec son allure désinvolte, ses jeans et ses tennis, ses chemises mal repassées, ses cheveux châtains en désordre retombant sur le col de sa veste. On aurait dit chaque fois qu’il venait de se lever et de choisir ses vêtements au dernier moment, mais, en réalité, il se moquait juste des apparences. Il semblait égaré dans ce milieu conventionnel. Il parlait peu, avec un air absorbé qui lui donnait une certaine gravité, accordant à tout le monde la même attention. La plupart des gens n’écoutent pas, ils aiment séduire, briller, avoir raison, étaler leurs connaissances ou ramener la conversation à eux, mais peu sont capables d’avoir un échange profond ; Dan Peeters, lui, s’intéressait aux autres, il cherchait à les comprendre, il les questionnait avant de donner son avis avec bienveillance. Avant ce matin-là, veille des vacances d’automne, nous nous croisions de temps à autre dans les réunions pédagogiques réservées aux chargés de cours – lui enseignait la sociologie, moi la littérature –, mais nous n’avions jamais eu l’occasion de nous parler. Il voulait savoir comment se passaient mes cours, si je parvenais à m’en sortir avec mes étudiants, à concilier la préparation des cours avec mes recherches. Lui, disait avoir éprouvé des difficultés durant les premières semaines ; il trouvait étrange, surtout, de « passer de l’autre côté », de doctorant à enseignant, en quelques mois. Il n’avait pas beaucoup de temps ce matin-là car il devait prendre l’avion dans la journée pour Atlanta, où ses parents résidaient, mais à son retour, si je le souhaitais, il serait heureux de poursuivre cette discussion. « Pourquoi pas, ai-je dit, pourquoi pas, oui ! » Il m’a demandé mon numéro de téléphone, et novembre a commencé sur son sourire.
Ce souvenir n’est pas si lointain mais j’ai l’impression qu’un gouffre de temps m’en sépare. Tellement de choses se sont passées en quinze ans que je ne me souviens même plus des événements du monde qui ont traversé cette année 2004 et me demeurent opaques – George W. Bush est réélu président des États-Unis, Yasser Arafat meurt, un Boeing 737 s’écrase en mer Rouge, un attentat fait des morts dans le métro de Moscou, la tempête Jeanne fait plus de 1 000 morts à Haïti. De cette année, je ne me souviens que de ma rencontre avec Dan Peeters, et, dois-je le dire, au-delà de ces événements dramatiques, c’est une impression d’allégresse que je conserve.

Je venais d’avoir trente ans. J’avais connu des hommes sans connaître l’amour, je veux dire le grand amour, celui des romans qui, paraît-il, transporte et fait frissonner du cœur à l’âme. J’avais eu des histoires bien sûr, des histoires plus ou moins longues, des aventures et des passions physiques, mais je n’avais pas le sentiment d’avoir vraiment aimé ni d’avoir été aimée. Et je ne me sentais pas faite pour la vie conjugale. On dit que les femmes sont décidées, moi, il me semblait à cette époque que je ne savais pas ce que je voulais, ni ce que je cherchais, et je ne savais me décider pour rien. Mes amies, fiancées ou mariées, maîtresses ou trompées déjà, mères pour certaines, me disaient rêveuse, idéaliste, trop exigeante, et peut-être étais-je restée, en effet, dans mon corps de jeune femme, une midinette en quête du prince charmant. Pour me taquiner, elles disaient que je finirais célibataire, mais ce destin-là ne me paraissait pas si terrible.
Dans ma profession aussi j’étais indécise. C’est un peu par hasard que j’enseignais, quelques heures mal rétribuées pour parler de littérature, Stendhal, Flaubert, Proust et quelques autres amis. Je n’aurais jamais pensé faire profession de ma passion pour la littérature si l’on ne me l’avait pas proposé au terme de mon doctorat, car la littérature a toujours été autre chose qu’un métier à mes yeux : une compagne fidèle plutôt, un secours nécessaire, une amie que j’appelle au milieu de la nuit, dans mes insomnies, aux heures où tout le monde rêve. La littérature m’est une maladie, un malaise existentiel, une migraine lancinante. Comment dire ? Si je devais donner une image, je dirais que la littérature est un peu comme l’inspecteur Colombo lorsque l’enquête semble lui échapper et qu’il finit par revenir vers le présumé coupable pour lui dire : « Encore une petite question ! » C’est cela qu’est pour moi la littérature, une petite question, encore une petite question.
Ce n’était plus la littérature qui m’interrogeait, mais moi qui interrogeais des étudiants : des jeunes gens qui, pour beaucoup, semblaient inscrits en littérature sans passion, parce qu’il fallait bien faire quelque chose, parce que les Lettres sont de belles études qui permettent de repousser l’échéance de la vie active et de rêver encore dans les faubourgs de Carthage ou les rues silencieuses de Verrière. Je les aimais bien, mes étudiants, même s’ils manquaient de motivation. Ce n’est pas qu’ils étaient indociles, qu’ils rechignaient à travailler, non, ils étaient de bonne volonté, obéissants, peut-être même un peu trop scolaires : il y avait quelque chose de renoncé en eux, un certain fatalisme qui pouvait passer pour du désintérêt, mais qui était une forme de timidité par rapport à la littérature, une peur de la questionner justement et d’être questionné par elle. Ils écoutaient et me regardaient benoîtement comme si je leur récitais la messe, en notant tout ce que je disais, mot après mot. Je devais les traîner, tout leur expliquer en détail. Ils me demandaient de répéter, de ne pas parler trop vite, d’écrire certains noms au tableau : « Attendez, attendez, m’dame, s’il vous plaît ! » Ce que je faisais, je les attendais, je répétais une énième fois. J’avais tout mon temps, moi, même si j’avais horreur qu’ils m’appellent « madame » : j’avais l’impression d’avoir cent ans.
Je fréquentais peu mes collègues. C’étaient pour la plupart de bons pères de famille embourgeoisés dans les ordres de l’Éducation nationale. Ils avaient quinze ans en 1986 lorsque la France faisait sa révolution éducative et qu’ils mirent Devaquet au piquet, ils avaient trente-cinq ans en 2006 lorsqu’ils s’opposèrent au Contrat Premier Emploi (CPE), maintenant ils avaient désormais la petite cinquantaine assagie, et, quand ils racontaient leurs combats, on sentait leur fierté. Ils se mettaient en scène à travers des anecdotes héroïques et des discours militants. Mais peut-être racontons-nous toujours ainsi nos combats et nos guerres, les événements importants de notre vie, en nous haussant un peu, en nous faisant les héros d’un roman dont nous n’étions que des figurants. Moi, j’avais l’impression d’avoir traversé mon histoire comme un fantôme et de n’être pour rien dans tout ce qu’il m’était arrivé. Au réfectoire, le midi, les rares fois où je les accompagnais, ils parlaient surtout de leur travail, de leurs cours, du régime de leur future retraite, de leur famille et de l’appartement dont ils étaient propriétaires. Le monde semblait leur appartenir: ils disaient «ma femme», «mes cours», «mes étudiants», «ma retraite», «mon appartement», «mes amis», «mon chat», «mes chers collègues». Parfois, ils se moquaient gentiment de « leurs » étudiants, ils les imitaient même : le timide complexé du dernier rang rougissant quand on l’interrogeait, la blonde minijupée se recoiffant pendant les cours et colorant de rouge ses lèvres pulpeuses, le prétentieux interrompant le cours de son doigt levé. Ils leur donnaient même des surnoms : «Julien Sorel», «Marilyn», «Rastignac», et puis, ils ricanaient. Je n’osais pas imaginer le surnom qu’ils me donnaient. »

Extraits
« je me demandai si Dan n’avait pas lui-même été un agent infiltré durant toutes ces années, et si les recherches qu’il poursuivait, le poste qu’il avait obtenu à l’université, jusqu’à la famille même qu’il s’était construit, n’étaient pas une simple couverture, pour se dissimuler. Aussi farfelue que semble cette hypothèse, elle est plausible. On sait que la plupart des infiltrés mènent une vie des plus ordinaires, et que c’est même la condition de leur fonction. le m’étonnais qu’il ait pu s’investir dans un tel sujet sans jamais avoir eu envie de m’en faire part: c’était comme si, pendant toute la durée de notre mariage, il avait mené une vie parallèle ; oui, c’était comme s’il m’avait trompée. »

« Une femme amoureuse, j’étais une femme amoureuse mais je n’osais pas lui exprimer mes sentiments, toutes les belles émotions qui me traversaient le cœur. Je craignais de le faire fuir avec mes sentiments démesurés, ma passion galopante, les promesses que j’avais envie de lui faire, les projets que je souhaitais réaliser avec lui. Ce n’est pas l’amour qui fait peur, ce sont les mots, les déclarations enflammées, leur poésie. Le silence est préférable, il est déjà une phrase pour celui qui sait le lire. Je me taisais, je prenais sur moi, j’apprenais la patience. Je connaissais peu de choses sur sa vie sentimentale. Je ne m’autorisais pas à lui poser de questions sur les femmes qu’il avait aimées, autant par discrétion que par peur de savoir, et d’être jalouse. Ainsi j’imaginais que c’était par amour qu’il était venu étudier à Paris, pour une fille qu’il avait appris le français, mais je me faisais peut-être des idées. Lui-même, par pudeur peut-être, ne manifestait aucune curiosité à propos de mon passé. »

« L’hiver glissait sur moi. Une formule exprime bien mon sentiment d’alors: ne pas vivre. Je ne vivais pas, je ne vivais plus. Je ne parvenais pas à penser à autre chose et je m’exaspérais de tout ce qui, des activités professionnelles aux simples jeux avec Mary, m’en divertissait. Dans ces moments, je sentais combien l’inquiétude peut provoquer un certain nombre de conduites irrationnelles, proches d’une certaine démence. Je n’avais pas seulement la sensation de perdre mon temps lorsque, par obligation, je ne pouvais pas le consacrer à Dan, mais, superstitieusement, je songeais que Dan disparaîtrait pour de bon si je n’entretenais plus de rapport avec lui par la pensée. Moi qui ne suis ni mystique, ni adepte de spiritisme, je comprenais les croyances qui nous aident à maintenir un contact avec nos disparus, à ne pas rompre le lien que la réalité, elle, a rompu pour nous. Alors je pensais à Dan en permanence, pour ne pas le perdre, quitte à ne plus dormir, quitte à devenir folle. »

« Je n’ai pas écrit pour faire le deuil de Dan Peeters, l’oublier ou expurger je ne sais quelle ancienne souffrance, mais pour mieux me représenter sa disparition et témoigner de ce qu’elle fut pour moi: l’événement de ma vie. D’ailleurs, je ne crois pas que l’on écrive pour oublier, mais pour retrouver au contraire, dans l’univers du langage, ceux que l’on a perdus ».

À propos de l’auteur
Philippe Vilain est romancier et essayiste. Il est l’auteur chez Grasset de plusieurs romans, Paris l’après-midi (2006), Pas son genre (2011, adapté au cinéma par Lucas Belvaux), La femme infidèle (prix Jean Freustié, 2013) et d’essais, comme La littérature sans idéal (2016). (Source: Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#unmatindhiver #philippevilain #editionsgrasset #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance

Un jour comme les autres

COLIZE_un-jour_comme_les_autres

En deux mots:
Éric Deguide a disparu. La voiture de ce prof de droit a été retrouvé sur un parking d’aéroport sans que les caméras de surveillance ne puissent le localiser. Un mystère qui laisse la police perplexe, sur lequel les journalistes d’investigation se cassent les dents et une compagne désemparée. Et s’il fallait tout reprendre depuis le début…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une disparition et des questions

En éclairant sous plusieurs angles la disparition inexpliquée d’un prof de droit Paul Colize nous offre bien plus qu’un roman noir ou un suspense haletant. «Un jour comme les autres» pose aussi quelques questions universelles.

« Avis de recherche – Disparition de longue durée; Date : 14.11.2014; Lieu : Ixelles
Le matin du vendredi 14 novembre 2014, M. Éric DEGUIDE, un homme âgé de 34 ans, a quitté le domicile de sa compagne situé à Ixelles. Depuis, il ne s’est plus manifesté. M. DEGUIDE mesure 1 m 92 et est de corpulence mince. Il a les yeux gris-bleu et les cheveux châtains. Au moment de sa disparition, il était vêtu d’un jeans bleu, de bottines brunes et d’une veste bleu marine. M. DEGUIDE circulait à bord d’un véhicule de marque SAAB, immatriculé FBG.454. Ce véhicule a été découvert dans le parking de l’aéroport de Zaventem en date du 19 novembre 2014.
Publié le 15/12/2014 à la requête du Procureur du Roi de Bruxelles. »
On le sait, les chiffres sont aussi impressionnants qu’inquiétants: tous les ans des milliers de personnes disparaissent sans que l’on puisse retrouver leurs traces. Et si certaines de ces disparitions sont volontaires, celle d’Éric n’est pas explicable, notamment pour Emily, sa compagne. Aucun fait, aucune raison, aucun mobile ne peut étayer un quelconque scénario. Voici maintenant des semaines que la police enquête sans succès. Pire même, le mystère ne fait que s’épaissir au fil des jours.
Sa voiture a été retrouvée sur un parking sans que les caméras ne filment son arrivée. Elle est stationnée sur un parking d’aéroport, mais son propriétaire n’a pas pris d’avion…
Face à toutes ces questions sans réponses, Emily essaie de s’accrocher, espère une information.
Paul Colize construit fort habilement ce suspense en mettant en scène non seulement la police, mais les autres personnes qui s’intéressent à ce mystère. Il y a là les journalistes du Soir, Alain Lallemand et son collègue Fréderic Peeters. La cellule d’investigation du quotidien n’entend pas lâcher le morceau. Il y a ensuite les internautes, des amateurs qui se passionnent pour ce type d’histoires et utilisent le réseau pour se documenter, élaborer des scénarios, vérifier des pistes. Le milieu universitaire et les collègues d’Éric, à commencer par son ami François Maertens, voudraient aussi comprendre. Sans oublier Ariane, la première épouse du disparu.
Les semaines et les mois passent. Emily, telle Pénélope, s’installe dans une longue attente, entre espoir et résignation. Pour tenir, elle a ses amis, la musique – elle est soprano – et son refuge en Italie.
Et si les faits ne s’étaient pas déroulés comme on l’imagine depuis le début? Et si on s’était concentré sur des faits trop évidents pour être vrais? Et si on avait interrogé les fausses personnes? Et si on avait écarté un peu trop vite le témoignage indiquant qu’Éric se trouvait au casino de Namur? Et si son travail avait un rapport avec sa disparition?
Petit à petit, c’est un autre scénario qui se dessine. Paul Colize réussit alors le tour de force d’entraîner son lecteur dans une autre histoire, tout aussi passionnante. Convoitises, espionnage industriel, engagement militant, groupes de pression et puissance financière vont pimenter ce roman qu’il est bien difficile de lâcher, avide d’avoir enfin le fin mot de l’histoire.

Un jour comme les autres
Paul Colize
Éditions Hervé Chopin
Roman
448 p., 19 €
EAN 9782357204621
Paru le 07/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Belgique, notamment à Bruxelles, Ixelles et environs. On y évoque aussi l’Italie, à Ranco.

Quand?
L’action se situe de 1914 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin comme les autres, Éric Deguide prend les clés de la voiture, lance un dernier regard vers Emily, hésite et part sans se retourner. Depuis, réfugiée sur les bords du lac Majeur, Emily ne peut se résoudre à cette disparition, d’autant que la police semble avoir classé le dossier. Elle, continue de chercher des traces d’Éric, d’essayer de comprendre. Jusqu’au jour où Alain Lallemand, journaliste d’investigation au Soir prend contact avec elle. Lui aussi a connu Éric, et lui non plus ne veut pas se résoudre.
Plonger dans un roman de Paul Colize, c’est plonger dans les profondeurs de l’âme humaine, là où se cachent ses secrets les plus noirs. Un Jour comme les autres navigue avec finesse entre silence et vérité, ombre et lumière, humour et émotion.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le carnet et les instants (Nicolas Marchal)
Blog Quatre sans quatre 
Blog Black novel 1 
Blog Fattorius
EmOtionS blog littéraire
Les chroniques de Goliath
France Net Infos (Jennifer Monnot)


Paul Colize présente son roman «Un jour comme les autres» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
Il prit les clés de la voiture dans sa poche et jeta un coup d’œil dans sa direction.
Elle n’avait rien remarqué.
Comme chaque matin, elle prenait son café en écoutant un air d’opéra.
Plus d’une fois, il avait été tenté de tout lui raconter.
À présent, sa décision était prise. Il ne reculerait pas et respecterait la promesse qu’il s’était faite.
Il lui adressa un signe de la main et partit sans se retourner.

Ouverture
Les violons frémissent.
Ma voix se mêle à celle de Beverly Sills, si pure et lumineuse.
— Quel sangue versato al cielo s’innalza. Si vil tradimento, delitto si rio clemenza non merta, non merta pietà.
Ce sang versé s’élève vers le ciel.
Une si vile trahison, un crime d’une telle noirceur, ne mérite ni clémence ni pitié.
Les opéras de DonizettFi me bouleversent. Robert Devereux rayonne d’une beauté crépusculaire. Le finale est éblouissant, son interprétation d’une exigence démesurée.
Je tends les mains, les doigts crispés.
— Mirate quel palco, di sangue rosseggia.
Le miroir renvoie mon image.
Le temps où j’y voyais une jeune femme déterminée, orgueilleuse, prête à relever tous les défis me paraît bien loin. Le peignoir dénoué, les cheveux trempés, les yeux cernés, j’ai l’air d’une folle échappée d’un asile.
— È tutto di sangue il serto bagnato.
La vieille reine sait qu’il est trop tard. Elle est ivre de douleur. Des visions l’assaillent. La couronne d’Angleterre baigne dans le sang. Un spectre parcourt le palais en brandissant sa tête décapitée.
L’intensité dramatique atteint son paroxysme.
— Un orrido spettro percorre la reggia, tenendo nel pugno il capo troncato.
Je pose un genou à terre.
Dany serait morte de rire. Elle n’a jamais rien compris à l’opéra. Comme beaucoup, elle n’en comprend pas la modernité. L’opéra transcende le drame humain, illumine les instants de joie, noircit les moments de tristesse.
— Pallente del giorno il raggio si fè. Dov’era il mio trono s’innalza una tomba, in quella discendo, fu schiusa per me.
Les rayons du jour pâlissent. Où se trouvait mon trône, une tombe s’élève. J’y descends, elle s’est ouverte pour moi.
Les lèvres tremblantes, je monte crescendo vers le sommet de l’aria, le mi soutenu qui déchire l’âme.
La souffrance, la détresse et l’amour s’amalgament dans cette seule note.
— Non regno, non vivo.
Mon règne, ma vie, tout est fini.
L’orchestre boucle les dernières mesures.
Tel un pantin désarticulé, je m’allonge sur le sol, les yeux fermés.
Le point d’orgue, majestueux et grave, résonne dans le salon.
Le silence s’installe, à peine troublé par le bruit de la pluie sur les vitres.
Je reste immobile.
Les larmes me montent aux yeux.

Acte 1
1. Des instants volés aux ténèbres
La pluie s’est arrêtée.
J’avance sur le balcon. Un épais brouillard avale le lac, envahit les montagnes, engloutit la vallée. Seule la silhouette fantomatique du clocher émerge de la grisaille.
Je frissonne, m’enveloppe dans mon peignoir.
D’après les guides touristiques, le lac Majeur change de couleur selon les saisons. À les croire, il n’aurait pas plus de quatre nuances dans sa palette.
Au rythme de mon humeur et de mes états d’âme, il passe du vert jade au bleu ardoise, se pare d’outremer, scintille de mille feux ou sombre dans le noir le plus désespérant.
Shargi allonge son museau entre les barreaux, renifle l’air et se met à gémir.
La moindre perturbation l’effraie.
Je pose une main entre ses oreilles, lui caresse l’échine.
— Tout va bien.
Nous l’avons adoptée en octobre 2014. Un coup de tête de sa part, comme souvent. Il voulait sauver la vie d’un chien et le prendre pour compagnon de nos balades en forêt.
Le samedi, nous sommes allés au refuge d’Anderlecht où nous avons parcouru les couloirs, suivis par les regards craintifs des chiots abandonnés. J’avais envie de libérer tous les animaux. Lui, pestait contre les gens irresponsables.
Nous sommes arrivés devant sa cage. Elle s’est levée, s’est mise à aboyer. Elle nous avait choisis.
Elle avait un an quand ses maîtres l’ont oubliée sur une aire d’autoroute par un matin de septembre. Je l’imagine née des amours entre un labrador et un husky. Elle a le corps du premier et les yeux du second.
Le sifflement de la bouilloire retentit.
Je rentre, prépare le café et glisse deux tranches de pain dans le toaster. Je prends le pot de miel en jetant un coup d’œil machinal à l’avis de recherche punaisé sur la porte de l’armoire.
Je ne peux m’empêcher de le parcourir à longueur de journée. Mon appartement est sans doute le dernier endroit où il reste affiché. Il y a bien longtemps que les commissariats l’ont retiré pour faire place à des affaires plus récentes. Ils estiment qu’il faudrait construire une muraille de Chine dans chaque poste de police pour répondre à la demande.
Je saisis un marqueur.
20 juillet 2016.
614e jour.
Je ne crois pas au hasard, je fais confiance aux chiffres.
Je suis née le 22 mai 1985. Gémeaux ascendant Lion. Je suis ambitieuse, loyale et généreuse. Mon sens de la justice me met souvent dans des situations délicates.
En numérologie, mon chemin de vie est le 5. J’oscille entre dépendance et indépendance. Je séduis par mon charme, mes paroles et mon esprit.
Mes changements de ligne de conduite sont fréquents. J’aime les déplacements et les déménagements. Je m’investis sans réserve pour atteindre mes objectifs.
Avant ce matin de novembre, je me serais reconnue dans ce portrait.
Un de mes âges-clés est 31 ans. Les prochains, 40 et 49 ans.
Le 22 mai 1985, je venais à la vie et lâchais mon tout premier cri. Ce même jour, Jean-Paul Kauffmann était enlevé à Beyrouth. Ses ravisseurs l’ont libéré après 1 037 jours de captivité.
À son retour, meurtri, diminué, le journaliste français a déclaré avoir survécu grâce à quelques livres qu’un de ses geôliers lui avait laissés, dont la Bible et le deuxième tome de Guerre et Paix de Tolstoï qu’il a lu et relu vingt-deux fois à la lueur d’une bougie.
J’entame ma quinzième lecture.
Je pourrais citer certains passages de tête, les plus touchants, ceux qui m’ont rappelé que les plus beaux souvenirs ne sont que des instants volés aux ténèbres.
« Il était parvenu à ce degré qui nous rend bons et parfaits, car, lorsqu’on est heureux, on ne croit plus ni au mal, ni au chagrin, ni au malheur. »
Dans 423 jours au plus tard, il réapparaîtra, quelque part au bout du monde, amaigri, flottant dans ses habits. Il chassera les doutes, apportera les réponses, me libérera de ma culpabilité.
Tout rentrera dans l’ordre.
Je t’attendrai à l’aéroport, tremblante d’émotion. Tu sortiras de l’avion. Tu me verras au bas de la passerelle, ressuscitée. Tu redresseras les épaules. Tes yeux s’illumineront. Tu avanceras vers moi, la démarche hésitante.
Nous reprendrons notre vie.
Comme avant. »

Extrait
« Avis de recherche – Disparition de longue durée
Date : 14.11.2014
Lieu : Ixelles
Le matin du vendredi 14 novembre 2014, M. Éric DEGUIDE, un homme âgé de 34 ans, a quitté le domicile de sa compagne situé à Ixelles.
Depuis, il ne s’est plus manifesté.
M. DEGUIDE mesure 1 m 92 et est de corpulence mince. Il a les yeux gris-bleu et les cheveux châtains. Au moment de sa disparition, il était vêtu d’un jeans bleu, de bottines brunes et d’une veste bleu marine.
M. DEGUIDE circulait à bord d’un véhicule de marque SAAB, immatriculé FBG.454. Ce véhicule a été découvert dans le parking de l’aéroport de Zaventem en date du 19 novembre 2014.
Publié le 15/12/2014 à la requête du Procureur du Roi de Bruxelles. »

« Je suis revenue à Ranco en février de l’année passée. Au départ, je comptais m’y arrêter une semaine ou deux, le temps d’expier ma faute, de fuir les regards inquisiteurs et les reproches muets.
Je voulais revivre une page de notre histoire, sentir ta présence, admirer tes mains, ta nuque, t’écouter.
Quand j’ai pris la décision de rester, Martha m’a trouvé un appartement meublé au dernier étage de la maison de Teresa, la pharmacienne. Elle me le loue pour le prix d’un cappuccino.
Un petit salon lumineux, une chambre monacale, une minuscule salle de bains dans laquelle je me cogne de tous côtés. Les poutres apparentes lui donnent un charme désuet. Une glycine centenaire court sur la façade et étend ses coursonnes jusque sous la toiture. En avril, elle déverse ses grappes de fleurs sur mon balcon et m’enivre de son parfum.
De là-haut, j’ai une vue plongeante sur l’église du village, les ruelles tortueuses et l’immensité du lac. Par temps clair, je distingue Verbania et le sommet du Gridone à la frontière suisse. L’immuabilité des montagnes m’apaise.
Un matin, Teresa a frappé à ma porte. J’avais chauffé ma voix et entonnais Sí. Mi chiamano Mimì, l’une des plus belles arias de Puccini. N’importe qui doué de sensibilité ressentira des frissons en écoutant l’interprétation de Mirella Freni. »

« Les crimes en Belgique
Forum sur les affaires criminelles belges
Sujet : Disparition d’Éric Deguide, le 14 novembre 2014; Date: Mar 6 jan 2015 – 11: 25; Modérateur : Michel Lambert
Dans cette affaire de disparition, plusieurs éléments troublants restent sans réponse.
Les topics suivants sont développés dans des forums spécifiques :
1. La personnalité du disparu
2. Les éléments d’enquête
3. La découverte du véhicule
4. Zones d’ombre
Dans le domaine de vos possibilités, nous vous demandons de poster en citant vos sources. »

« Dès le début de l’affaire, plusieurs éléments avaient déconcerté les enquêteurs. Pour commencer, ils n’avaient décelé aucune trace du passage de Deguide à l’aéroport.
Avant les attentats du 22 mars 2016, il n’était pas possible d’obtenir ces informations, sauf si l’on pouvait préciser le nom de la compagnie aérienne ou la destination choisie. Ces données étaient d’autant plus difficiles à récolter s’il s’agissait d’un départ de dernière minute et si aucun bagage n’avait été enregistré. Aucun rendez-vous n’avait été noté dans son agenda le jour de sa disparition et personne ne s’était inquiété de son absence à une quelconque réunion. L’examen de sa messagerie électronique et de son compte bancaire n’avait apporté aucune information supplémentaire, pas plus que l’audition de ses confrères, de sa famille et de ses amis. Le rapport de téléphonie ne présentait aucun appel inconnu, ni émis, ni reçu. L’arrêt de l’activité s’était produit le 14 novembre à 8 h 45, heure à laquelle l’appareil avait été géolocalisé pour la dernière fois à Ixelles. Cela signifiait qu’il avait été coupé, que la batterie avait été enlevée ou qu’il avait été détruit. Enfin, la Saab de Deguide avait été découverte dans le parking de Zaventem, mais ne semblait jamais y être entrée. La police avait visionné les vidéos, mais n’avait trouvé aucune image. Elle n’apparaissait nulle part, comme si elle avait rejoint son emplacement par téléportation. Lorsqu’elle avait été retrouvée, Emily s’était immédiatement rendue à l’aéroport. Elle avait constaté que le siège côté conducteur avait été avancé alors qu’il était habituellement reculé au maximum considérant la taille de Deguide. De nombreuses empreintes digitales furent prélevées dans l’habitacle en plus de celles de Deguide et d’Emily, mais le volant, le pommeau de changement de vitesse et les poignées des portières avaient été nettoyés avec soin. »

À propos de l’auteur
Paul Colize est né à Bruxelles d’un père belge et d’une mère polonaise. Il vit aujourd’hui à Waterloo. Il a été lauréat des prix Landerneau du Polar, Polars Pourpres et Boulevard de l’Imaginaire, Arsène Lupin, Plume de Cristal, Sang d’Encre des lecteurs et finaliste du prix Rossel et du Grand Prix de la littérature policière. Un Jour comme les autres est son treizième roman. (Source : Éditions HC)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#unjourcommelesautres #paulcolize #editionshervechopin #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #Belgique #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #thriller
#VendrediLecture

On n’efface pas les souvenirs

RENOUARD_on_nefface_pas_les_souvenirs

En deux mots:
Après une scène d’ouverture choc, un meurtre soigneusement prémédité, nous sommes invités à une réunion de famille qui va s’achever tragiquement. Annabelle, qui a organisé le baptême de sa fille, est enlevée sur la route du retour. L’enquête commence sans qu’un mobile ne puisse être formulé.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La convoitise est un vilain défaut

«Sophie Renouard m’a ensorcelée». Bien d’accord avec Tatiana de Rosnay, lectrice attentive de ce premier roman captivant autour de l’enlèvement d’une mère et épouse, sans mobile apparent.

Les frontières entre roman et thriller deviennent du plus en plus perméables. Ainsi, ce premier roman n’aurait nullement dépareillé dans la collection «spécial suspense» tant Sophie Renouard exploite – pour notre plus grand bonheur – les codes du thriller. C’est ainsi qu’elle imagine une scène d’ouverture choc. Nous sommes en novembre 1998, le jour où un homme disparaît corps et bien. En fait, il s’agit d’un meurtre avec préméditation orchestré par Cathy, sa fille, qui ne supporte plus les coups qu’il se croit autorisé à donner, en particulier à son épouse.
Cet homicide a bien entendu un rapport avec la suite de l’histoire, mais la construction du roman ne nous livrera la clé de l’énigme qu’au moment de l’épilogue.
On se retrouve plus de vingt années après, en 2017, au baptême de Violette, le seconde fille d’Annabelle et de Gaspard. Le couple s’entend à merveille et se réjouit de cette naissance, après celle de Zélie qui a fêté ses quatre ans.
Après la fête qui a réuni famille et amis proches, Annabelle prend la direction de Lyons-la-Forêt où est située la maison de son père. Le drame survient au moment de la pause dans un café pour nourrir Violette. Alors qu’elle se lave les mains, elle est assommée et enlevée. Quelques minutes auront suffi. Personne n’a rien remarqué. Quand l’alerte est donnée, les ravisseurs sont déjà loin. On les retrouvera dans un coin perdu des Pyrénées où ils se chargent d’exécuter leur mission: éliminer Annabelle. Sauf que le coup de feu reçu en pleine tête ne la tue pas.
Émile, un vieil homme qui vit en ermite dans les environs, parvient avec son chien à ramener Annabelle chez lui et lui apporte les premiers soins. Mais force est de constater que si la plaie cicatrise, il n’en va pas de même de la mémoire. Le choc a effacé les souvenirs.
Pendant ce temps, l’enquête se poursuit et piétine. Car ni la police, ni la famille ne peut trouver de mobile. Et comme aucune revendication n’est formulée, on se perd en conjectures.
En faisant alterner les chapitres consacrés à la convalescence d’Annabelle avec ceux montrant les progrès de l’enquête, Sophie Renouard parvient à établir une tension inédite. En montrant aux lecteurs la distance qui sépare les deux récits, elle rend l’énigme passionnante. À tel point qu’il est difficile de lâcher le livre jusqu’au dénouement. Car même si on devine l’issue du roman – le titre lui-même offrant un indice suffisant – c’est le scénario imaginé par la romancière qui fascine, avec à la clé un paquet d’émotions. Comme Tatiana de Rosnay, Sophie Renouard m’a ensorcelée!

On n’efface pas les souvenirs
Sophie Renouard
Éditions Albin Michel
Roman
272 p., 19,90 €
EAN 9782226441102
Paru le 27/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et en banlieue, en Normandie, entre Authevernes et Les Thilliers-en-Vexin, à Lyons-la-Forêt et au Pays Basque, du côté de Sare. On y évoque aussi Saint-Tropez, Rome, New York.

Quand?
L’action se situe en 1998 puis de septembre 2017 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment retrouver son chemin quand on a tout perdu?
Annabelle a une vie merveilleuse. Un mari qui l’aime, deux petites filles adorables, une famille soudée.
Jusqu’à ce jour de septembre où elle est brutalement arrachée à ses proches, laissée pour morte au milieu de la forêt. Lorsqu’elle reprend conscience, sa mémoire s’est effacée. Plus de traces… Pour remonter le fil de sa vie, Annabelle va devoir affronter la face cachée d’un bonheur qu’elle croyait parfait.
Avec une extrême sensibilité, Sophie Renouard explore les zones d’ombre d’une existence ordinaire. Captivant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Viou et ses drôles de livres 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 11 novembre 1998
La fin du jour était presque là. Assise sur le rebord de la fenêtre, Cathy apercevait la grille du parc. D’une minute à l’autre, elle verrait apparaître la voiture de son père, revenu de ses errances tardives. Elle le regarderait s’extraire de sa vieille Peugeot 309, vêtu de son pardessus en poil de chameau beige informe qui le suivait, hiver après hiver, et qu’il exhumait du placard sombre de l’entrée dès les premiers froids. Il monterait les marches rapidement, ne manquerait pas d’essuyer ses chaussures sur le paillasson élimé, et entrerait dans la cuisine où l’attendait un rituel sordide et pourtant quotidien : sa femme, assise, guettant son retour en se broyant les mains. Puis les scènes commenceraient.
Ce soir, inutile de se mettre en pyjama et de faire semblant de dormir. Cathy patientait sagement dans sa chambre plongée dans l’obscurité, qu’il soit temps, enfin. Elle savait qu’elle devrait sortir dans le couloir sans faire le moindre bruit. Puis partir rapidement de la maison dans la nuit.
– Tu vas être fatiguée demain à l’école, lui souffla la voix.
Allongée sur le parquet, l’oreille collée au bas de la porte, elle écoutait sa mère supplier son père de ne pas les quitter. Elle se mordit la lèvre, partagée entre colère et tristesse. Cela ne servait à rien de faiblir. Cathy entendait les pleurs et les gémissements et juste après viendraient les gifles, les cris étouffés, les meubles bousculés, puis les sifflements menaçants. Personne n’avait entendu ses hurlements à elle qui se perdaient dans les larmes et l’épaisseur de son oreiller. Il n’y avait plus d’espoir et rien ne pourrait changer la situation car son père avait pris sa décision.
À présent, il était temps d’agir. Cela faisait bien longtemps qu’elle avait compris ce qu’il adviendrait de sa mère et d’elle s’il les quittait pour vivre avec la nouvelle femme qu’il aimait. Sa mère ne pourrait jamais travailler, elle en était incapable. Elle ne recevrait que le minimum de pension alimentaire pour survivre, et son père finirait tôt ou tard par mettre Cathy en pension. Non qu’il ait des ambitions éducatives, mais pour l’éloigner de sa mère qu’il jugeait toxique. Alors, depuis que ses parents se disputaient, depuis que son père avait annoncé son départ imminent, elle jouait à la perfection la comédie des sentiments. Elle était devenue une petite fille irréprochable. Cette attitude calculée, ces sourires de circonstance, ces excellentes notes à l’école, ces petits gestes tendres en passant, mine de rien, et ces attentions quotidiennes n’avaient pas été mis en place pour donner à son père l’envie de rester avec elles, ce qu’elle ne voulait pas. Non, si elle était sage, si sage, c’était juste pour endormir ses soupçons.
Dans la cuisine, sa mère venait de capituler. Après les cris, les pleurs et la violence, ils se parlaient à présent à voix basse et leurs paroles étaient entrecoupées de longs silences. Portes claquées. Dans la chambre de ses parents, elle entendait distinctement des bruits de placards et de tiroirs qu’on ouvre et ferme brutalement. Elle en déduisit que son père faisait ses valises. Son départ était donc pour ce soir. Et si elle était courageuse, tout se passerait comme elle l’avait cent fois répété dans sa tête.
Neuf jours plus tôt, Cathy avait dissimulé le poignard de chasse de son père dans la poche intérieure de son manteau de classe. Elle avait pensé à toutes les éventualités et savait non seulement où elle l’attendrait mais comment elle procéderait. Pour cela, elle s’entraînait à conduire la vieille voiture défoncée du domaine, depuis longtemps abandonnée dans une remise au fond du parc. Démarrer, passer les vitesses, tourner le volant et freiner. Pendant des après-midi entiers, cachée derrière le hangar, elle avait fait des manœuvres. Elle était prête. Cathy était déterminée à ne jamais courber l’échine devant un homme, et à être plus forte que sa mère.
Pour les sauver d’une vie misérable, elle ferait ce qu’il fallait. Son idée était brillante, simple : tuer son père, le faire disparaître de la surface de la terre et de leur vie. Dans les moments de doute qui l’avaient assaillie, elle avait écouté la petite voix sereine qui murmurait à son oreille, apaisait son cœur affolé et l’encourageait à exécuter son plan. Il était temps. Elle avait hâte d’en finir avec cette mascarade et de passer enfin à autre chose. Elle ouvrit doucement la porte de sa chambre, la referma avec précaution et sortit dans le couloir. Elle se glissa dans les escaliers, puis vers le vestibule plongé dans l’obscurité, chercha le poignard dans son manteau et saisit les clefs de la maison. En refermant la porte, elle prit bien soin de ne pas marcher sur le gravier mais sur l’herbe, le long de l’allée. Elle s’approcha de la voiture, se faufila à l’intérieur, avant de se recroqueviller derrière le siège avant. Si son père l’apercevait, elle pourrait toujours prétexter avoir voulu partir avec lui. Il la croirait. Il la connaissait si mal!
Même les bruits inquiétants de la nuit n’arrivaient pas à détourner son attention de sa principale préoccupation : aurait-elle assez de forces pour lui trancher la gorge si elle se tenait derrière lui? A priori, oui. Cela semblait assez simple. Appuyer fermement la lame sur la peau, le plus vite et le plus fort possible, et la faire glisser, passer et repasser sans doute plusieurs fois, comme lorsque l’on coupe un morceau de viande un peu dur. Il pourrait toujours crier et se débattre. Personne ne l’entendrait. Après, elle devrait juste le pousser sur le siège d’à côté pour prendre sa place et faire démarrer la voiture. Le siège du mort. Cela la fit sourire. Son plan était parfait, et elle savait très bien comment faire disparaître le corps juste après. C’était un jeu d’enfant.
Qui soupçonnerait une enfant de quatorze ans ? Personne, jamais, ne pourrait imaginer ce qu’elle allait pourtant faire. Elle, aussi frêle qu’un haricot, aussi inexistante et silencieuse qu’une ombre. Sa mère ? C’était une victime que personne ne mettrait en cause. De plus, son père ne venait que trop peu dans cette maison plantée comme un furoncle au milieu des bois, il n’avait aucun ami dans la région. Alors, qui s’inquiéterait de sa disparition? Elle respira profondément et frissonna. Il faisait froid. Soudain la porte de la maison claqua. Des pas lourds sur le gravier se dirigeaient vers la voiture. Son père ouvrit le coffre, y jeta ses valises et le referma violemment. Puis il s’installa au volant. Cathy s’obligea alors à compter jusqu’à douze, pour lui laisser le temps d’attacher sa ceinture et de glisser la clef pour mettre le contact. Un, deux, trois, nous irons au bois. Quatre, cinq, six, cueillir des serments. Sept, huit, neuf, oui tu vas mourir. Dix, onze, douze, dans une mare de sang.
Thierry Parque ne comprit pas ce qui lui arrivait. Il saisit juste un mouvement rapide derrière lui, comme un glissement furtif, immédiatement suivi d’une brûlure sur la gorge et d’une sensation insolite, comme un liquide épais et collant se déversant sur sa poitrine. Aussitôt après, il entendit la voix de sa fille tout près de son oreille, peut-être un peu plus rauque que d’habitude, un peu plus saccadée aussi, et qui disait : «Au revoir papa, bon voyage.» D’un mouvement lent, il s’affaissa sur le côté, un léger gargouillis troubla un instant le silence de la nuit. Puis, plus rien. Ensuite, tout fut si simple. Cathy se faufila entre la portière et le corps de son père affalé sur le volant. Elle décrocha la ceinture et le poussa avec ses jambes, le dos bien calé pour faire contrepoids. C’était lourd et difficile, mais la masse inerte bascula finalement facilement vers la droite.
Elle s’installa sur le siège du conducteur, vérifia le levier de vitesse et démarra doucement sans allumer les phares. Enclencher la première. Ne pas sortir par la grille principale de la propriété mais bifurquer dans l’allée forestière.
Quelques mètres plus loin, elle alluma les phares. De toute manière, sa mère était probablement déjà couchée, anéantie pas les anxiolytiques et les somnifères qu’elle prenait tous les soirs. Après avoir roulé une dizaine de minutes, en calant deux fois seulement, elle stoppa la voiture un peu brusquement, mit le frein à main et sortit dans la nuit noire. Sur sa droite, une pente abrupte menait directement à l’un des endroits les plus profonds de la rivière, juste en contrebas. Elle avait vu des films et savait que la voiture de son père ne mettrait que quelques secondes pour couler dans cette eau profonde. Personne, jamais, ne viendrait fouiller par ici. Car personne, jamais, ne pourrait imaginer ce qui venait de se passer. Elle en avait des frissons de jubilation.
Elle retourna à la voiture, remit le contact, garda la portière entrouverte et roula au pas vers le vide. Tout doucement. Elle passa au point mort, sentit la voiture prendre un peu de vitesse. Et quand elle fut certaine que tout se passerait comme prévu, elle sauta et roula sur le sol. Sans même se faire une égratignure.
Le son extraordinaire de l’impact de la carrosserie sur l’eau, suivi du bouillonnement incroyablement puissant qui s’infiltrait par toutes les fenêtres qu’elle avait pris bien soin d’ouvrir complètement, la fit sourire.
Elle attendit longtemps, immobile, accroupie sous un arbre, que le silence revienne. Alors seulement et sans aucune appréhension, elle reprit gentiment le sentier forestier pour retourner chez elle. Sa nouvelle amie lui chuchotait des encouragements et des félicitations dans le creux de l’oreille. »

À propos de l’auteur
Sophie Renouard habite Paris. On n’efface pas les souvenirs est son premier roman. (Source : Éditions Albin Michel)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#onneffacepaslessouvenirs #sophierenouard #editionsalbinmichel #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #primoroman #premierroman #thriller #lundiLecture

Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla

RUFIN_les_sept_mariages

coup_de_coeur

En deux mots:
Lors d’un voyage en ex-URSS Edgar rencontre Ludmilla. C’est le coup de foudre qui va l’entraîner à un mariage blanc pour sortir la belle du pays. Arrivés en France, il rend sa liberté à son épouse et lui offre un vrai mariage d’opérette. Divorces et mariage vont alors se suivre, nous offrant une splendide traversée du siècle.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le mariage est une vie dans la vie*

En imaginant le couple formé par Edgar et Ludmilla, Jean-Christophe Rufin nous offre d’une traversée des années soixante à nos jours, doublée d’une réflexion sur la vie de couple. Une joyeuse épopée, un opéra tragi-comique, un vrai régal!

Voilà sans doute l’un des meilleurs romans de l’année! S’agissant de l’œuvre du président du jury du Prix Orange du Livre 2019 – dont j’ai la chance de faire partie pour cette édition – je vois déjà les sourires de connivence et les soupçons de favoritisme au coin des lèvres des «incorruptibles». Du coup, je me dois de mettre les choses au point d’emblée. Je n’ai fait la connaissance de Jean-Christophe Rufin que lors de notre rencontre – éphémère – en mars dernier et c’est par curiosité que j’ai lu ce roman, sans pression d’aucune sorte. J’avoue toutefois que j’aurais été peiné qu’il ne me plaise pas, tant l’homme m’a paru sympathique et bien loin des préciosités auxquelles on entend quelquefois résumer les académiciens.
Sympathique, à l’image d’Edgar, sorte de prolongement romanesque de l’auteur qui s’est essayé lui aussi aux remariages avec la même femme. Une expérience qu’il a pu mettre à profit en imaginant cette extravagante traversée du siècle et en y joignant une bonne dose de romanesque.
Je me prends même à l’imaginer suivant les préceptes oulipiens en s’imposant la contrainte des sept mariages, histoire de pimenter une histoire qui ne manque pas de sel. Le défi – parfaitement relevé – consistant alors à trouver une logique à cette succession d’épousailles et de divorces.
Comme le tout s’accompagne d’une bonne dose de dérision, voire d’autodérision, on se régale, et ce dès cet avertissement introductif: «Avant de commencer ce périple, je voudrais vous adresser une discrète mise en garde: ne prenez pas tout cela trop au sérieux. Dans le récit de moments qui ont pu être tragiques comme dans l’évocation d’une gloire et d’un luxe qui pourront paraître écrasants, il ne faut jamais oublier que Ludmilla et Edgar se sont d’abord beaucoup amusés. Si je devais tirer une conclusion de leur vie, et il est singulier de le faire avant de la raconter, je dirais que malgré les chutes et les épreuves, indépendamment des succès et de la gloire éphémère, ce fut d’abord, et peut-être seulement, un voyage enchanté dans leur siècle. Il faut voir leur existence comme une sorte de parcours mozartien, aussi peu sérieux qu’on peut l’être quand on est convaincu que la vie est une tragédie. Et qu’il faut la jouer en riant.»
Après un débat sans fin, l’idée est émise d’aller voir en URSS comment on vit de l’autre côté du rideau de fer. Paul et Nicole, Edgar et Soizic prennent un matin le volant de leur superbe Marly pour une expédition qui leur réservera bien des surprises, à commencer par cette femme nue réfugiée dans un arbre dans un village d’Ukraine et dont Edgar va tomber éperdument amoureux. Le mariage étant la seule solution pour qu’elle puisse l’accompagner en France, une première union est scellée. Mais Edgar se rend vite compte qu’en vendant des livres en porte à porte, il ne peut offrir à son épouse la belle vie dont il rêve et préfère lui rendre sa liberté. Un divorce par amour en quelque sorte.
Et une preuve supplémentaire que les crises peuvent être salutaires parce qu’elles contraignent à agir pour s’en sortir. Edgar se lance dans la vente de livres anciens et s’enrichit en suivant les vente aux enchères pour le compte de bibliophiles, Ludmilla suit des cours de chant.
Il suit sa voie, elle suit sa voix. Ils finissent par se retrouver, par se remarier. Pour de bon, du moins le croient-ils. Mais alors que Ludmilla commence une carrière qui en fera une cantatrice renommée, les ennuis s’accumulent pour Edgar, accusé de malversations et qui ne veut pas entraîner Ludmilla dans sa chute. Un second divorce devrait la préserver…
Rassurez-vous, je m’arrête là pour vous laisser le plaisir de découvrir les épisodes suivants qui vont faire d’Edgar une sorte de Bernard Tapie, qui après avoir monté une chaîne d’hôtels aux activités très rentables s’est lancé dans le BTP, a monté une équipe cycliste avant de se lancer sur le terrain du luxe et des médias et de Ludmilla une diva, notamment après avoir été consacrée à Hollywood. Dans ce tourbillon, ils vont se retrouver comme des aimants, tantôt attirés et tantôt repoussés.
Dans la position du témoin, de l’enquêteur qui entend en savoir davantage sur les raisons qui ont motivé mariages et divorces, le narrateur s’amuse et nous fait partager cette extraordinaire traversée du siècle. Jean-Christophe Rufin est indéniablement au meilleur de sa forme!

*Honoré de Balzac, Physiologie du mariage (1829).

Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla
Jean-Christophe Rufin
Éditions Gallimard
Roman
384 p., 22 €
EAN 9782072743139
Paru le 28/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en France, mais nous emmène tout autour de la planète, d’Ukraine aux États-Unis et d’Italie en Afrique du Sud.

Quand?
L’action se situe de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Sept fois ils se sont dit oui. Dans des consulats obscurs, des mairies de quartier, des grandes cathédrales ou des chapelles du bout du monde. Tantôt pieds nus, tantôt en grand équipage. Il leur est même arrivé d’oublier les alliances. Sept fois, ils se sont engagés. Et six fois, l’éloignement, la séparation, le divorce…
Edgar et Ludmilla… Le mariage sans fin d’un aventurier charmeur, un brin escroc, et d’une exilée un peu « perchée », devenue une sublime cantatrice acclamée sur toutes les scènes d’opéra du monde. Pour eux, c’était en somme : « ni avec toi, ni sans toi ». À cause de cette impossibilité, ils ont inventé une autre manière de s’aimer.
Pour tenter de percer leur mystère, je les ai suivis partout, de Russie jusqu’en Amérique, du Maroc à l’Afrique du Sud. J’ai consulté les archives et reconstitué les étapes de leur vie pendant un demi-siècle palpitant, de l’après-guerre jusqu’aux années 2000. Surtout, je suis le seul à avoir recueilli leurs confidences, au point de savoir à peu près tout sur eux.
Parfois, je me demande même s’ils existeraient sans moi.» Jean-Christophe Rufin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Croix (Stéphanie Janicot)
Libération (Frédérique Roussel)
Var-Matin (Laurence Lucchesi – entretien avec l’auteur)
Le blog de Squirelito 
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Chez Laurette 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 
Jean-Christophe Rufin parles des Nouvelles lois de l’amour dans l’émission «Livres & vous» d’Adèle Van Reeth © Production France Culture


Jean-Christophe Rufin présente « Les Sept Mariages d’Edgar et Ludmilla » à La Grande Librairie de François Busnel © Production France Télévisions


Jean-Christophe Rufin invité de l’émission de Stéphane Bern À la bonne heure! sur RTL

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PROLOGUE
Ludmilla et Edgar.
Edgar et Ludmilla.
Il m’est impossible d’imaginer ce qu’aurait été leur destin l’un sans l’autre.
J’ai eu le privilège de les connaître tous les deux, ensemble et séparés.
Ce qui a été écrit sur eux, leurs succès, les scandales auxquels ils ont été mêlés, leur réussite éclatante et leurs périodes de crise, voire de déchéance, rien ne peut être compris sans entrer dans le détail du couple qu’ils ont formé.
Cependant, de cela bien peu ont parlé et pour cause. L’essentiel de cette question est resté caché. Ils se sont livrés avec complaisance à la mise en scène de plusieurs de leurs mariages et de quelques-unes de leurs séparations, mais ils n’ont fait connaître au monde – et avec quel éclat – que ce qu’ils voulaient bien montrer. Ces représentations correspondaient à ce que le public attendait d’eux et non aux sentiments, aux émotions, aux joies et aux déchirements qu’ils ressentaient vraiment.
Voilà ce qui, plutôt, m’intéresse et que je compte vous livrer. Je suis un des seuls à les avoir longuement interrogés sur ces questions, à partir du début des années 2000 et jusqu’à leur mort. J’ai ajouté à ces souvenirs une enquête minutieuse qui m’a mené de Russie en Amérique, du Maroc à l’Afrique du Sud. Tous ces lieux ont servi de décor à ces deux personnages, et même à trois, si l’on veut bien considérer que leur vie commune était un être particulier, fait de leurs deux personnalités en fusion.
Avant de commencer ce périple, je voudrais vous adresser une discrète mise en garde: ne prenez pas tout cela trop au sérieux. Dans le récit de moments qui ont pu être tragiques comme dans l’évocation d’une gloire et d’un luxe qui pourront paraître écrasants, il ne faut jamais oublier que Ludmilla et Edgar se sont d’abord beaucoup amusés.
Si je devais tirer une conclusion de leur vie, et il est singulier de le faire avant de la raconter, je dirais que malgré les chutes et les épreuves, indépendamment des succès et de la gloire éphémère, ce fut d’abord, et peut-être seulement, un voyage enchanté dans leur siècle. Il faut voir leur existence comme une sorte de parcours mozartien, aussi peu sérieux qu’on peut l’être quand on est convaincu que la vie est une tragédie.
Et qu’il faut la jouer en riant.

Chapitre I
Ils étaient quatre, deux filles et deux garçons, à rouler dans une Marly couleur crème et rouge pour relier Paris à Moscou. Cette voiture était en 1958 l’image même de la modernité. Elle rompait avec le vieux modèle de la « Traction » Citroën et entendait rivaliser avec les américaines. Simca, le constructeur, l’avait offerte pour cette expédition, séduit par l’idée de faire admirer sa production dernier cri aux foules soviétiques.
Je ne sais pas si vous avez déjà vu une Marly? Pour les besoins de ce récit, je suis allé admirer le modèle de la collection Schlumpf, à Mulhouse. C’est une espèce de grosse baignoire de tôle, au ras du bitume, tout en longueur et en chromes, pas le véhicule idéal pour affronter de mauvaises routes. Or, en cette fin du mois d’avril, dans une Europe de l’Est à peine remise de la guerre et occupée par les Russes, les ornières creusées par les camions et les chars étaient profondes. Le gel formait de véritables rails dans la boue et la Marly avait souvent bien du mal à s’en extraire.
Qui parmi les quatre voyageurs avait pris l’initiative de cette expédition ? Paul, vingt-trois ans, le plus âgé du groupe, revendiquait volontiers la paternité du voyage. Mais il y mettait plus ou moins de force en fonction des circonstances. Lorsque tout allait mal, qu’ils étaient obligés de pousser la voiture, de marcher des heures pour trouver le carburant qui les dépannerait ou lorsque les averses détrempaient leur campement et les faisaient patauger dans des flaques glacées dès le réveil, Paul ne semblait plus trop pressé de prendre à son compte un tel calvaire. Mais dès que le soleil revenait, faisait verdir les champs, dès que des portions asphaltées permettaient de rouler à vive allure, les fenêtres ouvertes, en chantant tous les quatre, il recommençait à se vanter d’avoir conçu ce projet fou.
En vérité, c’était plutôt à Nicole, sa compagne, que revenait le mérite – ou l’imprudence – de cette aventure. Fille d’un ouvrier typographe de Rouen, elle avait été élevée dans le culte de l’URSS. Son père parlait avec tendresse de la « Patrie des Travailleurs » et il avait pleuré, cinq ans plus tôt, la mort de Staline. À Paris où elle était venue suivre des études de médecine, Nicole mettait un point d’honneur à défendre les idées de sa famille, malgré les sarcasmes des jeunes bourgeois qu’elle côtoyait. Elle était l’amie de Paul depuis un an. Otage de l’amour, ce fils de notaire parisien, étudiant en droit et destiné à succéder un jour à son père, était tout sauf un révolutionnaire. Il subissait sans protester les plaidoyers communistes de sa compagne. Il avait compris qu’elle vivait un douloureux dilemme : plus elle s’éloignait de son milieu, plus elle avait besoin d’en défendre les valeurs. Parfois cependant, en entendant son amie lui décrire les charmes de la Révolution bolchevique, il ne pouvait s’empêcher d’exprimer des doutes. Nicole protestait. La discussion devenait violente et sans issue car personne ne voulait renoncer à ses certitudes. Un beau jour, Nicole proposa de trancher ce débat: «Et si on allait voir sur place, en URSS, ce qu’il en est?»
Lancée d’abord comme un défi, l’idée d’un voyage en Union soviétique avait occupé toute l’activité de Paul et de Nicole ces derniers mois. Il leur avait fallu avant tout régler l’épineuse question des visas. Le pays était en pleine déstalinisation. Sous la direction de Khrouchtchev, il s’engageait dans une confrontation planétaire avec les États-Unis. Montrer que le socialisme pouvait apporter le bien-être aux masses, ce qui, à l’époque, voulait dire leur fournir une machine à laver, une voiture et un téléviseur, faisait partie de la stratégie de communication du nouveau pouvoir. Des journalistes occidentaux étaient invités à témoigner ; ils étaient strictement encadrés et conduits dans des villes, pour y voir ce qu’on avait décidé de leur présenter. Quel que fût leur talent, ces professionnels restaient suspects aux yeux des opinions occidentales. Faire témoigner des jeunes, leur laisser traverser le pays, pouvait constituer un extraordinaire coup de pub pour le régime communiste. À condition, bien sûr, que les jeunes en question offrent des garanties et viennent dans un esprit « constructif ». Paul et Nicole constituaient, chacun à sa manière, des profils rassurants pour les autorités soviétiques. Le général de Gaulle, en cette année 1958, revenait au pouvoir. Son scepticisme à l’égard de l’Alliance atlantique était apprécié à Moscou. Par un oncle du côté maternel qui était député gaulliste, Paul se fit recommander auprès de l’ambassadeur de l’URSS à Paris. Les références impeccablement communistes de la famille de Nicole lui permirent par ailleurs d’actionner un réseau de camarades à même, sinon de convaincre les autorités soviétiques, du moins de les rassurer. Les visas furent finalement accordés mais les jeunes gens prirent l’engagement de soumettre leurs textes avant toute publication au ministère de l’Information à Moscou. Ils acceptaient aussi d’être accompagnés dans leur parcours en territoire soviétique par un commissaire politique, pudiquement dénommé « guide touristique ». Enfin, ils s’engageaient à obtenir le soutien d’un grand magazine populaire, afin de donner à leur témoignage – contractuellement positif – un large retentissement.
L’autre fille de l’expédition était une certaine Soizic. Elle avait quitté sa Bretagne natale pour suivre à la Chaussée-d’Antin une formation courte de dactylo. C’était une grande rousse plutôt futile qui n’avait jamais beaucoup aimé les études. Passionnée par la mode, le cinéma, les boîtes de nuit, elle avait vu dans cette idée de croisière automobile une occasion de s’amuser. La perspective de se faire prendre en photo à son avantage et de se trouver un jour dans les pages d’un grand magazine – Paris-Match était partenaire de l’aventure – l’excitait beaucoup. Son flirt du moment lui avait proposé ce voyage. Elle le connaissait depuis peu, mais en était tombée très amoureuse. C’était Edgar, le quatrième membre de l’expédition.
Edgar, notre Edgar. Le voici pour la première fois, lui que nous allons suivre tout au long de cette histoire. Je dois m’arrêter un peu pour le présenter.
Lorsque l’on a connu quelqu’un à plus de quatre-vingts ans, il est difficile de reconstituer ce qu’il a pu être à vingt. La tentation est grande d’affecter le jeune homme des mêmes qualités et des mêmes défauts que l’âge et les épreuves ont révélés. Ce n’est pas toujours pertinent. Cependant, d’après les témoins de l’époque, deux traits de personnalité qui caractérisaient le jeune Edgar resteront présents chez le vieil homme que j’ai côtoyé: l’énergie et la séduction.
L’énergie n’était pas chez lui synonyme d’agitation. C’était plutôt une plante à croissance lente qui était loin d’avoir pris sa pleine dimension. Au moment de ce voyage, cette énergie était encore enfermée au-dedans de lui comme une arme serrée dans un coffre. Pourtant, elle transparaissait dans la vivacité de ses gestes, dans sa bonne humeur matinale, dans son optimisme en face des obstacles, et il n’en manquerait pas au cours de ce voyage.
La séduction, il l’exerçait immédiatement sur ceux qui croisaient sa route. Elle est bien difficile à définir. Seule certitude : elle ne venait pas de qualités physiques particulières. Que dire de remarquable sur son apparence? Une petite cicatrice sur sa pommette droite – chute de vélo dans son enfance – déformait un peu son visage et attirait le regard de ses interlocuteurs. Ses mains fines et longues étaient toujours en mouvement. Ses cheveux châtains, en broussaille sur le front, étaient coupés court vers la nuque, comme le voulait la mode. Rien de bien exceptionnel, en somme. Cependant, il se dégageait de lui un charme puissant. À quoi tenait-il ? Sans doute à la manière unique qu’il avait de mettre de l’élégance dans tout. Ce n’était pas une élégance recherchée, coûteuse, plutôt un talent inné grâce auquel il tirait parti des moindres détails de son apparence pour donner une impression d’aisance et de naturel. Par exemple, il était d’une taille moyenne mais, sur les photos, on jurerait qu’il est très grand. Cette illusion était due à sa minceur, à sa silhouette construite autour de lignes verticales mais aussi, et peut-être surtout, à une manière de se tenir droit, de regarder loin, qui suggérait l’idée de hauteur, d’élévation. Son visage était longiligne, étroit et osseux pour un garçon de son âge. Cette sécheresse de traits ne rendait que plus séduisante l’expression juvénile de ses yeux noisette aux paupières grandes ouvertes et de sa bouche encore charnue, avide, mobile, qui mettra longtemps à s’amincir. Quand il m’a été donné de le connaître, Edgar avait perdu sa lippe depuis belle lurette et ses orbites s’étaient creusées sous d’épais sourcils gris. Pourtant, il conservait l’expression qu’on retrouve sur son visage de vingt ans : ironique, pleine de gaieté, espiègle et intelligente.
L’autre garçon de l’expédition, Paul, n’était certainement pas triste et il était mieux charpenté qu’Edgar. On aurait même pu dire qu’il était beau. En réalité, à part ses cheveux noirs bouclés, rien de remarquable ne se dégage de lui sur les photos de l’époque. Quand il est à côté d’Edgar, toute la lumière semble aller vers celui-ci. Je me méfie de ma fascination mais j’ai fait le test auprès de plusieurs personnes, hommes ou femmes, et tous sont saisis par la même impression : dès qu’Edgar figure sur une image, il la dévore.
Cette puissance de séduction était pour lui comme une déesse protectrice. Il était arrivé à Paris sans le sou à dix-huit ans. Il quittait Chaumont où il avait vécu jusque-là avec sa mère qui travaillait dur sur les marchés. Il ne connaissait personne dans la capitale et voyait fondre à toute vitesse son petit pécule…
Or voilà que trois jours seulement après son arrivée, Edgar aperçoit dans la rue un automobiliste dans un élégant costume bleu clair qui regarde sa Mercedes en se grattant la tête : une de ses roues venait de crever. Aussitôt, il se propose pour la changer. L’homme accepte bien volontiers. Il est amusé par ce gamin débrouillard et souriant qui lui évite de salir un complet tout neuf. Plutôt que de lui jeter trois sous, il a l’idée de l’engager comme garçon de courses dans son étude de notaire. Le précédent venait justement de partir au service militaire. »

Extrait
« – Le premier, un mariage blanc. Ou tout comme: l’URSS, pas de visa, pas de papiers…
– Bref, éluda Edgar.
¬– Le deuxième, un mariage d’opérette. La Rolls rose, le frac et, derrière, l’escroquerie et presque la prison.
Elle jeta un petit coup d’œil dans la direction d’Edgar. Leurs yeux riaient mais il baissa le nez.
– Le troisième, un mariage de convenances.
Ingrid avait redressé la tête d’un coup. Mieux valait ne pas en dire plus, sauf à la rendre indirectement responsable de ce troisième mariage, ce qu’elle contestait avec vigueur. Ludmilla glissa sur cet épisode et passa vite au suivant.
– Le quatrième, un mariage pour les médias, Paris-Match, Point de vue, strass et paillettes.
Ingrid se détendit.
– Le cinquième, conclut lugubrement Edgar, un mariage d’exil. »

À propos de l’auteur
Écrivain, médecin et diplomate, Jean-Christophe Rufin, de l’Académie française. Engagé dans l’humanitaire à Médecins sans frontières, il a mené de nombreuses missions en Afrique, en Amérique Latine, dans les Balkans en Europe, avant de devenir président d’Action contre la faim dont il est resté président l’honneur. Il est notamment l’auteur de Les Causes perdues, prix Interallié 1999, Rouge Brésil, prix Goncourt 2001, Globalia en 2006, Le Collier rouge en 2016. Auteur également de plusieurs essais, il a publié Check-point en 2015. (Source: France Culture)

Page Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesseptmariagesdedgaretludmilla #jeanchristopherufin #editionsgallimard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #lundiLecture