Dénouement

FOGLIA_denouement

  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019 Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Avec David les choses ne vont plus. Dolorès décide de mettre un terme à leur union et se retrouve seule, son mari s’étant vu confier la garde de leur fils. Entre ses quatre murs mansardés, l’enseignante essaie de s’imaginer un avenir.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Chronique de la vie post-divorce

Après avoir voulu se construire une famille, Dolorès se retrouve seule, débarrassée d’un mari volage, mais aussi de son fils. Pour son premier roman Aurélie Foglia raconte cette période difficile où la dépression vous gagne.

Une histoire somme toute banale, mais de celles qui vous marquent pourtant à tout jamais. Dolorès a eu envie d’y croire, à cette vie de famille heureuse auprès d’un mari attentionné qui l’aide à éduquer leur enfant. Mais bien vite le rêve prend une tournure plus difficile, les premiers accrocs viennent s’ajouter à une gestion difficile d’un emploi du temps saturé. L’usure pointe, la crainte de la chute s’installe et avec elle ce sentiment d’avoir failli. Aussi, c’est honteuse que Dolorès se sépare de Christophe, même si les torts sont bien plus du côté du pervers narcissique, volage et déstabilisant. Comme elle l’avoue à sa mère, elle n’en peut tout simplement plus : «Un couple d’accord c’est fragile, d’accord on peut réparer, sauf que parfois c’est cassé. Et quand c’est cassé c’est cassé.»
Un sentiment d’autant plus fort qu’elle n’a pu obtenir la garde de leur fils David. Le manipulateur a gagné sur tous les registres. Son dossier est en béton armé: «Sa façon de contester dans son tête-à-tête avec le juge ce qui avait été convenu entre eux et leurs avocats, de se poser en victime pour faire modifier le texte en sa faveur. Il n’a pas hésité à la faire passer pour la mère qui a abandonné le foyer conjugal, au bilan une pauvre fille pas très responsable ni très équilibrée qui cherche en prime à lui soutirer son argent. Et lui le pauvre, devant faire face avec un enfant en bas âge. Plus une grosse maison sur les bras, toutes les charges, les frais qui pleuvent. N’hésitant pas à pleurer misère malgré son salaire de cadre. Et cette femme qui fait n’importe quoi. Le juge dans sa poche.»
La voilà qui se retrouve anéantie. Pourtant, elle n’est pas au bout de ses peines. David va lui faire payer très cher sa déchéance. Avec son salaire de prof de math, elle ne peut lui offrir qu’un logement sommaire, loin de l’univers auquel il était habitué. Du coup, il se rebelle, lui fait sentir sa déchéance, allant même jusqu’à cette cruelle sentence : «Je ne t’aime pas». À quoi peut-elle alors se raccrocher? L’alcool? Les antidépresseurs? Les réseaux sociaux? Les ami(e)s? Les objets familiers qui l’entourent? Autant de pis-allers qui sont autant de pièges. Même Jean, découvert via un site de rencontre, et avec lequel elle va entamer une nouvelle relation, ne pourra enrayer cette spirale dépressive.
Aurélie Foglia réussit fort bien à décrire les affres de l’abandon, des difficultés qui s’enchainent et qui rendent de plus en plus difficile la reconstruction. Ce roman de l’effondrement, vous l’aurez compris, est un récit dur, impitoyable. Un roman à la Soulages, avec des nuances de noir.

Dénouement
Aurélie Foglia
Éditions Corti
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782714312235
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, sans que les lieux ne soient précisés.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La femme, la mère, la fille, Dolorès: même personnage qui se sépare, se débat, va de l’avant. Naître et mourir, elle n’arrête pas. On la rencontre, on la reconnaît. Elle n’a pas de masque, elle commence à prendre un visage. Alors même qu’elle s’efface. On ne peut pas s’empêcher de la suivre.
Ceci n’est pas ma vie. C’est donc la vôtre. Je veux dire cette vie une et nue, ou plutôt ce moment obscur qu’est le dénouement d’une histoire, de toute histoire. Une autre commence, une histoire d’amour, qu’est-ce qui peut davantage rappeler à la vie?

68 premières fois
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les escaliers sonnent sous ses talons, l’entrée sent les fleurs qui cuvent, le couloir est de marbre, elle court, prise de culpabilité. Les meubles sont là mais les autres ? La voix de David lui parvient à travers les portes fermées. Elle se rassure, reprend un peu son calme, souffle avant de se manifester.
Autant commencer par se laver les mains. Changer ses chaussures pour des chaussons. Elle les cherche, il les lui faut.
Elle ne fera rien sans eux. Mais rien, personne, le manque terrible dans lequel elle se tient, piétine, et ce carrelage sans pitié qui lui glace lentement les pieds à travers ses bas. Il, David, ne sait pas jouer sans hurler, il ne fait rien de façon mesurée. La nounou sort de la chambre en s’appuyant sur la poignée de l’autre côté de la porte, passe une main sur sa figure comme si elle essuyait la fatigue accumulée. Elle a
l’air d’avoir traversé une épreuve éreintante mais formatrice dont il fallait absolument que quelqu’un vienne la relever au plus vite.
Je vous laisse. Il a goûté. La maîtresse a mis un mot dans le cahier de correspondance.
Désolée, le RER. Un suicide.
Il y en a beaucoup en ce moment.
À mardi prochain. Je vous paierai l’heure commencée.
Pour la nounou c’est un travail. C’est pourquoi elle étale une couche de maquillage si épaisse sur sa bouche, ses joues et ses paupières, porte des talons si hauts et un parfum si puissant. Elle va rentrer chez elle, dîner, regarder un film d’amour. Le film finira mal, mais rien ne l’empêchera d’avoir des rêves.
Pour la mère qui rentre, pas question de se laisser vivre.
Huit bras lui poussent. Le soir signifie : heure de la crise, des colères de David. Et le repas qui n’est pas prêt. Le bain. Laver le petit corps glissant comme un poisson, qui tout d’abord, c’est rituel, ne voudra pas entrer dans l’eau, puis refusera
d’en sortir.
Elle aurait besoin d’une douche, longuement. Se laver de cette journée. Elle aspire un instant à cette pluie sur sa peau, comme quelqu’un qui meurt de soif elle en a le mirage. Son estomac se crispe. Il va falloir tenir. Elle entend claquer le portail sur la nounou. Plus aucune aide ne viendra de l’extérieur, son mari inutile d’en attendre quoi que ce soit, il rentre à des heures indues, quand tout est fini, qu’il n’y a plus rien
à faire qu’à se glisser dans la nuit.
Enchaîner les actions qu’on attend d’elle. Son corps est rôdé, il sait ce qu’il fait. S’orienter dans le couloir à l’odeur obscure. Résister à l’appel tout bas de la salle de bains. Pousser la porte de la chambre d’enfant pour découvrir son trésor au milieu des rails d’un circuit empilés comme un jeu de mikado, mélangés à des lego et des plumes. On dirait un jeune chat qui a mangé un oiseau.
Il va falloir ranger. Il est tard. Tu t’es bien amusé mon cœur?
David fronce le front. Voilà ce qu’il n’aime pas, la voix de l’autorité, celle qui dissipe d’un coup le bon vertige de l’invention et le chaos qu’il entraîne. Quand sa mère a cette voix et casse sa magie, il la déteste.
Elle assume patiemment le rôle de l’ennemie. Agenouillée sur le tapis, jette les wagons dans le panier d’osier où ils se télescopent, aimantés. Rouge vif jaunes bleues vertes, composer à la va-vite un bouquet de plumes qui ne se trouvent sous aucun climat. Assis sur ses talons, les mains contenant ses genoux, le petit suit chacun de ses gestes d’un regard de rage, tant l’injustice qu’il subit lui semble irréparable. Ou chez un perroquet. Dit ara. Tu ne m’aides pas mon amour?
Elle s’aperçoit qu’elle a gardé son manteau. »

Extrait
« Un couple d’accord c’est fragile, d’accord on peut réparer, sauf que parfois c’est cassé. Et quand c’est cassé c’est cassé. » p. 53

À propos de l’auteur
Aurélie Foglia est maître de conférences à l’Université Paris 3-Sorbonne. Sous le nom d’Aurélie Loiseleur, elle a consacré ses premiers travaux de recherche au romantisme. Sa thèse a donné lieu à un livre, L’Harmonie selon Lamartine, utopie d’un lieu commun (Champion, 2005), et elle a consacré de nombreux articles à Hugo, Vigny, Baudelaire, Flaubert, Rimbaud ou Verlaine, entre autres. Elle est l’auteure d’une Histoire de la littérature du XIXème siècle dans la collection 128 (Armand Colin, 2014). (Source: Éditions Corti)

Compte Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#Denouement #AurelieFoglia #editionsjosecorti #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #auteur #book #writer #reading #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #68premieresfois #primoroman #premierroman #VendrediLecture

Un été à l’Islette

JEFFROY_un_ete_a_lislette

  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_second_roman

 

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
À son mari parti à la guerre, Eugénie va confesser les raisons qui l’ont conduite à l’épouser, retraçant le séjour qu’elle a effectué en tant que préceptrice à l’Islette, où elle a croisé Camille Claudel, Auguste Rodin et plus furtivement Claude Debussy.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Auguste Rodin, Camille Claudel et moi

La narratrice du second roman de Géraldine Jeffroy est engagée comme préceptrice durant «Un été à L’Islette». Elle y côtoiera Auguste Rodin et Camille Claudel. Une rencontre que va changer sa vie.

Nous sommes en 1916. Une institutrice se retrouve seule. Son mari est parti à la guerre et ses élèves sont rentrés chez eux. Elle prend alors la plume pour raconter son histoire, pour expliquer à son mari pourquoi elle a choisi de l’épouser. Sous la plume de Géraldine Jeffroy, d’un clacissisme parfait pour ce roman qui nous entraine sur les terres de Balzac, on va très vite comprendre qu’il suffira d’«Un été à l’Islette» pour changer une vie.
Fille d’un couple de parisiens petits-bourgeois – ils tiennent une chapellerie dans le IXe arrondissement –, Eugénie est destinée à devenir institutrice. Afin de la préparer à son futur métier, elle est envoyée en juin 1892 comme préceptrice dans une belle propriété du Val de Loire pour s’occuper de Marguerite, une enfant de six ans.
Réticente à faire ce voyage, elle va toutefois vite tomber sous le charme du lieu et de ses habitants, apprivoiser le personnel, les châtelains et son élève, mais surtout faire la connaissance d’une artiste qui vient s’installer pour l’été.
JEFFROY_chateau_lisletteCe n’est que progressivement que le lecteur découvre que la «barbe sur socle» qui accompagne cette artiste jusqu’à la propriété avant de filer à Paris est Auguste Rodin et qu’Eugénie va séjourner à l’Islette en compagnie de Camille Claudel.
Pour la sculptrice qui se donne corps et âme à son art, il ne s’agit pas de villégiature. La sculpture sur laquelle elle travaille, représentant des jeunes danseuses, accapare tout son temps. Il lui faut toutefois composer avec une santé fragile et essaie de trouver de l’aide auprès d’Eugénie. Cette dernière accepte de l’aider en échange de cours de dessin pour son élève qui va aussi servir de modèle.
Géraldine Jeffroy, en choisissant de nous faire part de la correspondance qu’elle entretient avec Claude Debussy vient tout à la fois donner davantage de relief à son récit et souligner combien le processus créatif est pour les deux artistes, une recherche éperdue vers une certaine perfection.
Quand Auguste Rodin s’invite à son tour, Eugénie croit avoir perdu le lien privilégié qu’elle a pu construire avec Camile. Mais Rodin a aussi besoin d’elle et l’engage comme secrétaire durant son séjour. Une nouvelle aventure commence, plus brève mais plus orageuse, alors que des œuvres majeures se créent, La Valse et La Petite Châtelaine pour Camille Claudel, le Balzac de Rodin et L’Après-midi d’un faune pour Debussy.
Soulignons ici le talent de la romancière qui réussit parfaitement à imbriquer la fiction à la réalité historique, à rendre tout à fait plausible cette rencontre et les parcours respectifs de ces artistes qui marqueront à tout jamais la future institutrice.
Ce court – et beau – roman peut se lire comme un chemin vers l’émancipation d’une jeune femme, comme un manuel de création artistique, comme un nouvel épisode des relations tumultueuses entre Camille Claudel et Auguste Rodin. Mais il est avant tout la confirmation du joli talent de Géraldine Jeffroy !

JEFFROY_camille-rodin-100ans« Vous ne pouvez vous figurer comme il fait bon à l’Islette… et c’est si joli là ! …
Si vous êtes gentil à tenir votre promesse, nous connaîtrons le paradis. » Camille Claudel à Rodin © Documents photographiques: Château de l’Islette

Un été à l’Islette
Géraldine Jeffroy
Éditions Arléa
Roman
144 p., 17 €
EAN 9782363082015
Paru le 12/09/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à L’Islette (à 2 kilomètres à l’ouest d’Azay-le-Rideau) et dans les environs, à Cheillé et Tours, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de la fin du XIXe siècle à 1916.

Ce qu’en dit l’éditeur
Château de l’Islette, juillet 1892. Camille Claudel y installe son atelier estival. Comme Rodin tarde à la rejoindre, elle confie son désarroi à Claude Debussy et travaille sans relâche. À mesure que La Valse prend forme, traduisant la tension extrême au sein du couple, la petite châtelaine et sa préceptrice, Eugénie, entrent dans la danse.
Géraldine Jeffroy tisse avec subtilité vérité artistique et imagination romanesque. Des destinées se croisent et des passions s’exacerbent. Cet été-là verra naître des chefs-d’œuvre: La Valse et La Petite Châtelaine de Camille Claudel, le Balzac de Rodin et L’Après-midi d’un faune de Claude Debussy.

68 premières fois
Blog Mémo Émoi

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Millou, ce que tu me racontes du front m’afflige… L’interminable attente dans le froid et la boue, l’ennui mêlé de peur… Et à présent le bruit incessant des bombardements, la terre gelée qui tremble, la terre qui vous avale…
Mon dieu, dans quel marasme sordide vous a-t-on jetés? Dire qu’ici les enfants jouent à être soldats, ignorant l’angoisse dans les yeux de leur mère, certains que c’est dans les batailles que naissent les héros. Ce n’est pourtant pas cela que je leur enseigne, non, je ne suis pas une bonne patriote. Mais donne-leur raison mon adoré et reviens-moi, si ce n’est en héros, du moins en vie. Bats-toi, puisqu’il le faut; tue pour ne pas être tué et seulement pour cela, je me moque de la victoire et de la France à présent. Peu m’importe l’issue de cette guerre, je veux que tu sois à nouveau ici, à mes côtés, pour que je puisse répondre à tes questions, car tu en auras. Longtemps je t’ai raconté une fable. Pour ton honneur et pour le mien. Puisque les hommes s’obstinent à tracer malgré elles le destin des femmes, j’ai très tôt décidé d’emprunter un autre chemin avant d’inventer librement ma vie.
Mes élèves ont quitté la classe il y a une heure, j’ai fermé l’école et je me suis installée à mon pupitre. J’y passerai certainement la nuit à t’écrire. Tu me liras avant ce Proust que tu me réclames et que tu recevras avec ma prochaine lettre. C’est ainsi, la guerre change les priorités et je n’ai que trop repoussé le moment. Lis donc sans attendre et si tu le peux ne t’interromps pas. Il est temps que tu saches quelle est vraiment mon histoire et pourquoi j’ai lié mon existence à la tienne.
Tout commença par l’irritation de ma mère à mon égard. Je suis née à Paris dans une famille d’artisans-commerçants. Ma mère confectionnait des chapeaux, mon père les vendait dans une petite boutique-atelier du 9e arrondissement qui faisait toute leur fierté. L’enseigne «chapelier-modiste Farnoux» attirait une clientèle exigeante et fidèle. Petits-bourgeois méritants, catholiques juste ce qu’il faut et même républicains débutants, mes parents n’eurent pas d’autre enfant que moi, tout occupés qu’ils étaient à la prospérité de leur affaire. Je fus une fillette facile, discrète
et très vite autonome. Devenue adolescente je restai une jeune fille sans histoires, curieuse de tout ou presque; à la grande déception de mes parents je montrais peu de dispositions pour la couture; j’étais une piètre vendeuse et je poussais l’affront jusqu’à ne pas avoir de «tête à chapeau». C’est ainsi qu’ils avaient souhaité que je fasse de études et que j’apprenne un peu le piano car tête à chapeau ou non, il faudrait, le temps venu me trouver un mari à la hauteur de ma «condition». On espéra que la nature opérerait sa par de travail, on attendit longtemps que les traits de mon visage s’affinent, que mon corps s’allonge… mais à l’âge où les morphologies n’évoluent plus guère, ma mère comprit que les prétendants ne se bousculeraient pas. Pragmatique, elle décida alors que je deviendrais institutrice afin d’assurer mon indépendance économique. Sur ce plan-là au moins je pensais pouvoir la satisfaire. Je trouvais dans mes lectures tout l’épanouissement nécessaire à mon bien-être et je ne pensais pas qu’un homme puisse me donner plus de satisfactions que celles que me procuraient les livres et la musique à laquelle j’avais pris, très tôt, énormément de goût.
Pour asseoir mes dispositions pour l’enseignement, ma mère trouva à me placer comme préceptrice tout un été au service d’une châtelaine tourangelle. »

Extraits
« Ainsi j’assistai à quelques séances de poses pendant lesquelles je devais noter les réflexions du maître. Les études de tête plongèrent Rodin dans de longs silences de perplexité. Il tournait, concentré, autour de son modèle et de son bloc de terre, allant de l’un à l’autre, collant ses yeux de myope sur le nez d’Estager, passant d’un profil à l’autre, il tournait tel un toréador, les yeux injectés de sang, modelant de ses grosses mains la boule informe et brune sur sa selle: la naissance du poignet pour tasser, la paume pour aplatir, le pouce pour modeler… petit à petit il tirait un sens de ces bosses et de ces creux, petit à petit de la terre et de l’eau naissait une expression. »

« C’est à ce moment-là que je pris réellement conscience de ma solitude. J’avais eu à l’IsIette l’illusion d’avoir une famille, ou du moins une place non négligeable. »

À propos de l’auteur
Géraldine Jeffroy est née à Chinon, en Touraine. Elle est professeur de lettres en région parisienne. Elle est également l’auteur de Soutine et l’Écolier bleu, Fondencre, 2019. (Source: Éditions Arléa)

Compte Facebook de l’auteur 
Profil LinkedIN de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#unetealislette #GeraldineJeffroy #editionsarlea #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #auteur #book #writer #reading #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #68premieresfois #primoroman #premierroman #MardiConseil

Mikado d’enfance

ROZIER_mikado_denfance
  RL_automne-2019

Sélectionné pour le prix Hors Concours 2019.

En deux mots:
La cinquantaine passée, Gilles se souvient de son année scolaire 1974-1975 et de cet événement qui l’a profondément marqué. Il a été exclu de son collège pour un courrier antisémite adressé à un professeur. L’occasion de revenir sur son enfance et son parcours.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Vieux Juif, tu seras puni par le IIIe Reich»

Gilles aurait bien aimé dire qu’il n’y était pour rien, mais aujourd’hui, quarante ans après les faits, il revient sur ce courrier antisémite et nous livre un roman sensible et, sans doute, la clé de sa vocation.

Quatre enfants au milieu des années soixante-dix. De Gaulle est mort, la parenthèse Pompidou vient de s’achever et le nouveau président Valery Giscard d’Estaing entend moderniser sa fonction et la France «qui n’a pas de pétrole, mais des idées».
Nous sommes à Vizille, dans la «grise vallée de la Romanche», où la moitié de la population travaille à l’usine de Jarrie, propriété d’Ugine-Kuhlmann. C’est aussi le cas du père de Gilles, le narrateur, qui est ingénieur dans cette entreprise qui fabrique de la soude et du chlore, dont les émanations empestent l’atmosphère.
La famille s’est installée à sept kilomètres, à Champ-sur-Drac, dans la cité ouvrière. Sur la photo de classe de la cinquième 2 de l’année scolaire 1975-1975 du collège de Vizille, il est au premier rang. Derrière lui, Vincent et Pierre sont les deux seuls garçons «parmi une série de filles longues comme des tiges de marguerites». Il aimerait se rapprocher de ses camarades de classe, parce que son statut social, mais aussi le fait qu’il ait un an d’avance le marginalisent quelque peu. Sans oublier le fait qu’il préfère les poupées au rugby et faire de la pâtisserie avec son amie Pascale. Aussi quand l’occasion se présente d’aider Vincent et Pierre, il ne va pas hésiter. Ayant retrouvé les adresses des professeurs dans l’annuaire, il va transmettre celle de son prof d’anglais auxquels ils destinent ce message: «Vieux Juif, tu seras puni par le IIIe Reich». Bien que Gilles ne l’ait pas vu, il va se retrouver quelques jours plus tard en conseil de discipline et sera exclu du collège. Sanction traumatisante, notamment pour sa mère qui aura ce cri du cœur: «Comment voulez-vous que mon fils soit antisémite alors que mon père est mort à Auschwitz ?»
Gilles ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive. Et quarante ans plus tard, il continue à s’interroger: «J’avais cheminé dans la vie, presque toujours avec la sensation que je n’étais pas maître de mon destin, comme si j’avais pris place à l’avant d’une locomotive et qu’à l’approche d’un aiguillage, j’ignorais si la machine emprunterait les rails de droite ou ceux de gauche. Et le chemin de fer n’avait cessé de proposer de nouveaux aiguillages, de sorte que quarante ans plus tard j’étais incapable de reconstituer le trajet, la suite de hasards, de rencontres, de fuites, d’injonctions, de tentatives d’échappement et de décisions qui m’avaient amené à vouer ma vie au yiddish, à l’hébreu, aux langues juives. Etait-ce vraiment lévénement qui avait tout déclenché, comme le coup de sifflet d’un chef de gare, me lançant dans cette course folle, cette vie étourdie?»
On serait tenté de répondre par l’affirmative et d’absoudre le garçon. Mais au-delà de «l’anecdote», ce qui donne la force à ce roman, c’est bien ce questionnement qui n’a jamais cessé et l’idée sous-jacente que celui qui trouve n’a pas vraiment cherché. Gilles Rozier continue donc de chercher et nous avec lui les fondements de cette culture juive et ceux de son identité. C’est à la fois pudique et profond. C’est une belle découverte de cette rentrée.

Signalons pour les parisiens et ceux qui seront dans la capitale le jeudi 12 septembre, le lancement de Mikado d’enfance, avec présentation des éditions de l’Antilope, à la Librairie L’écume des pages, 174, boulevard Saint-Germain, Paris VIe à 19 h.

Mikado d’enfance
Gilles Rozier
Éditions l’antilope
Roman
192 p., 18 €
EAN 9791095360964
Paru le 22/08/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
Quarante ans après les faits, le narrateur revient sur un épisode traumatisant de son enfance: l’exclusion de son collège, pour avoir adressé, avec deux camarades, une lettre antisémite à son professeur d’anglais.
Quelques années plus tard, le narrateur, fils d’une mère juive et d’un père catholique, deviendra spécialiste de culture juive. Que s’est-il passé entre ces deux moments de son histoire?
Le narrateur tente de décortiquer l’imbrication des conflits politiques des années 1970 et des malaises familiaux. Il retrouve cette question tragique que sa mère a posée devant le conseil de discipline: «Comment voulez-vous que mon fils soit antisémite alors que mon père est mort à Auschwitz?»
Gilles Rozier continue de creuser l’identité juive et ses enjeux, au plus profond de l’intime.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Regards (Henri Raczymov)
Culture Juives (Michèle Lévy)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’ardoise tenue par cette adolescente blonde indique « année scolaire 1974-1975 », mais sans la précision, l’on comprendrait au premier coup d’œil que la photo a été prise dans les années 1970. La professeure de mathématiques exhibe une coiffure à la Mireille Darc dans Le téléphone rose, version brune. Les cols de chemise sont pointus, les pantalons évasés, « pat’ d’éph » comme on disait.
Il est assis au premier rang, le deuxième à partir de la gauche. Il a les cheveux longs mais sans outrance, une coiffure beaucoup moins exubérante que celle de ses camarades, on devine qu’il n’ose pas l’excès de ces années où pourtant presque tout est permis. Il est habillé de bleu, pantalon de toile bleue, chemise ciel, blouson bleu. La couleur dictée par sa mère. « Un enfant aux yeux bleus porte du bleu. » Il est assis au premier rang parce qu’il est petit. Il a un an d’avance. Bon élève, donc. Son corps n’est pas encore passé à la moulinette de l’adolescence alors le photographe ne l’a pas placé à côté de Vincent et de Pierre, le blond et le brun debout au dernier rang, les deux seuls garçons sur la ligne de crête parmi une série de filles longues comme des tiges de marguerites : Pascale, Christine, Ghislaine, Éva, Josiane, Marylène. Peut-être est-il devant, collé à la prof de maths, parce qu’il est bon élève, un peu fayot même, il a toujours aimé l’école, il adorait le maître en primaire, et à présent les professeurs du collège. En classe, il est souvent le premier à répondre. Sur son visage, un sourire à peine esquissé. De la tristesse dans son regard. On me le dit encore : j’ai une tristesse dans la pupille dont je ne parviens pas à me départir. Car lui, c’est moi. Enfin pas tout à fait. Un moi à plus de quarante ans de distance, un collégien dont je ne me souviens guère, un garçon encore niché auquel je n’ai plus vraiment accès. Il s’est perdu dans le lointain pays de l’enfance, dans l’épais brouillard des années passées. Elles se sont agglomérées les unes aux autres et ont laissé une masse de souvenirs et d’oublis, série de flashs aspirés par une matière noire, un flou dans lequel il faut sans cesse poser des balises afin qu’il ne se transforme définitivement en chaos.
J’ai un souvenir très vif de la mort du général de Gaulle en 1970. Je me souviens du visage de mon père quand il a appris la nouvelle à la radio. Il perdait son père spirituel, celui qui accompagnait sa vie depuis l’enfance. Je ne comprenais pas très bien comment la mort d’un chef d’État pouvait tant l’affecter et je me suis tu, me contentant d’observer.
Je me souviens du slogan clamé sur toutes les ondes après la première crise pétrolière, celle de 1973. La France s’est lancée dans la chasse au « gaspi » et les spots annonçaient : « En France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées. »
En 1978, mon père nous promettait l’exil au Québec si l’Union de la gauche remportait les élections législatives. J’ai commencé à m’imaginer sur un traîneau tiré par des chiens, dans des forêts bien plus denses que nos forêts des Alpes et des étendues de neige bien plus immenses que les nôtres.
1979. La gauche n’était pas passée mais nous sommes quand même partis. Dans le Pas-de-Calais. Mon père y était muté. Il a fallu recommencer une vie, se faire des nouveaux amis. C’était peut-être mieux ainsi.
1975, rien. Le rien du journal de Louis XVI en date du 14 juillet 1789. Rien dans l’histoire de France, rien dans ma vie, seulement cette classe de cinquième 2 au collège de Vizille, un bourg traversé l’hiver par les skieurs de l’Europe entière en route vers l’Alpe d’Huez.
Vizille ensommeillée en aval de la grise vallée de la Romanche dont les rares habitants ne voient le soleil que quelques heures par jour en été, jamais en hiver. Vizille, son château édifié par le connétable de Lesdiguières, son collège flambant neuf construit sur le modèle d’Édouard-Pailleron à Paris. En 1973, l’incendie du collège Édouard-Pailleron avait fait vingt morts.
Il s’était passé quelque chose en 1975, mais je l’avais éjecté de ma mémoire, placé dans un recoin de mon cerveau.
Juin 1975 : avis d’un psychologue scolaire auquel je n’ai eu accès que quarante ans plus tard. « Il faut aider cet enfant à reconstruire sa confiance dans les adultes, qui a été ébranlée… »
L’enfant aux yeux bleus, lui, moi, était né dans une famille bourgeoise. Il était bon élève, je l’ai déjà dit. Je le répète parce que c’est important. C’est bien, d’être bon élève, mais dans une famille bourgeoise, cela semble normal. Son père était ingénieur. Plus que cela : directeur de l’usine locale, propriété d’Ugine-Kuhlmann, l’usine de Jarrie, lusine, qui employait la moitié de la région et donc, la moitié des pères d’élèves du collège, plus de la moitié, à fabriquer du chlore et de la soude à partir de sel. Ses colonnes à distiller émettaient une infime fumerolle qui virevoltait quelques secondes avant de s’évanouir. Une nuisance à peine perceptible, en apparence. Mais ces vapeurs si discrètes à l’œil diffusaient une forte odeur de chlore. Mon père décrivait ce gaz comme très volatile et particulièrement odorant. Pour excuser son activité professionnelle, il disait que quelques particules suffisaient à parfumer des kilomètres cubes d’atmosphère. Les visiteurs, pris à la gorge par cette odeur âcre, utilisaient le verbe « empester ». Ce n’était pas mon vocabulaire car j’aimais cette senteur et je l’aime toujours. Quand je débouche une bouteille d’eau de Javel, c’est le parfum de mon enfance qui s’en échappe.
Je ne comprenais pas pourquoi lusine s’appelait Ugine-Kuhlmann et non Usine Kuhlmann. »

Extrait
« J’avais cheminé dans la vie, presque toujours avec la sensation que je n’étais pas maître de mon destin, comme si j’avais pris place à l’avant d’une locomotive et qu’à l’approche d’un aiguillage, j’ignorais si la machine emprunterait les rails de droite ou ceux de gauche. Et le chemin de fer n’avait cessé de proposer de nouveaux aiguillages, de sorte que quarante ans plus tard j’étais incapable de reconstituer le trajet, la suite de hasards, de rencontres, de fuites, d’injonctions, de tentatives d’échappement et de décisions qui m’avaient amené à vouer ma vie au yiddish, à l’hébreu, aux langues juives. Etait-ce vraiment lévénement qui avait tout déclenché, comme le coup de sifflet d’un chef de gare, me lançant dans cette course folle, cette vie étourdie? » p. 30

À propos de l’auteur
Traducteur de l’hébreu et du yiddish, écrivain et éditeur, Gilles Rozier est né à Grenoble en 1963. Directeur de la maison de la culture yiddish de 1994 à 2014, il a cofondé, en 2016, les éditions de l’Antilope. Il est l’auteur de six romans, dont Un amour sans résistance qui sera adapté au théâtre en octobre 2019, dans une mise en scène de Gabriel Debray. (Source: Éditions de l’Antilope)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#mikadodenfance #gillesrozier #editionslantilope #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #horsconcours #horsconcours2019

La Grande escapade

BLONDEL_la_grande_escapade   RL_automne-2019  coup_de_coeur

En deux mots:
Les enfants terminent leur école primaire et s’apprêtent à basculer dans l’adolescence. Leurs parents digèrent mai 68 et s’apprêtent à basculer dans la société de consommation. Autour de quelques épisodes tragi-comiques, ce sont les mutations de la France des années 70 qui sont au cœur de ce roman.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’année de tous les possibles

Jean-Philippe Blondel poursuit son exploration de la France d’avant dans le milieu éducatif qu’il connaît si bien. Avec «La grande escapade» il nous offre de découvrir le microcosme d’un groupe scolaire dans les années 70.

Tout à la fois plongée dans la France des années 70, étude sociologique et évocation d’un système éducatif en mutation, le nouveau roman de Jean-Philippe Blondel, après Un hiver à Paris et La mise à nu, est avant tout la chronique des souvenirs d’enfance, de cet âge où l’innocence peu à peu s’enfuit pour laisser place à des personnalités qui s’affirment, à des destins qui s’ébauchent, marqués par quelques épisodes inoubliables qui ont valeur de rites de passage.
Pour ouvrir ce roman au goût nostalgique, on retrouve une poignée d’enfants sur la corniche qui court le long du grenier du groupe scolaire, à une dizaine de mètres du sol. C’est Baptiste Lorrain qui a eu cette idée et qui a entraîné toute la bande en haut de l’immeuble pour un jeu qui mêle aventure, audace, danger, adrénaline. Si Pascal Ferrant n’avait pas touché l’épaule de Philippe Goubert et si les pieds de ce dernier ne s’étaient pas emmêlés, ce dernier ne se retrouverait pas les mains accrochées à la corniche. En quelque secondes, il voit son destin basculer… Mais la main secourable d’un pompier, suivi de la gifle retentissante de sa mère vont le ramener sur terre.
La vie autour du groupe scolaire Denis-Diderot peut dès lors reprendre son cours. Les parents se préoccuper de la vie de leurs voisins et leur progéniture faire du terrain vague au bord de la ligne de chemin de fer Paris-Bâle le cadre de leur émancipation et l’endroit où ils vont ériger leur cabane.
Jean-Philippe Blondel, en observateur attentif, va alors dévier des enfants à leurs parents et nous montrer combien ce microcosme – les enseignants et leurs époux ou épouses respectives – va se trouver au cœur des bouleversements d’une société qui n’a pas encore pris toute l’ampleur du mouvement initié par mai 68. Le patriarcat vacille, les principes rigides de l’enseignement vont soudain être traversés de voix discordantes, d’expériences nouvelles. Le jean et le tee-shirt s’invitent dans les garde-robes.
Après la coupure des vacances en famille, les envies d’émancipation se précisent. Alors que Gérard Lorrain rêve de ses prochains grands voyages, son épouse Janick grimpe les échelons de l’entreprise. Baptiste va sur ses quinze ans et prend la direction du collège. Charles Florimont se détache de sa Josée pour rêver à d’autres corps. Celui de Michèle Goubert ne lui déplairait pas. Mais avant cette grande escapade qui donne son titre au roman, il devra éteindre l’incendie provoqué par Reine Esposito. Un joli scandale qui rester dans les mémoires. Mais le point d’orgue de cette année particulière sera ce voyage à Paris dont je vous laisse découvrir les acteurs et le scénario.
C’est avec la palette d’un impressionniste que l’auteur nous raconte ce pays en train de basculer dans une société plus libre, plus ouverte. Par petites touches, il dépeint les courants encore en gestation qui vont déboucher sur une frénésie consumériste. Ayant partagé cette expérience du groupe scolaire – mon père était instituteur – j’ai aussi retrouvé dans ce livre une partie de mon enfance. Et ce joli parfum de nostalgie douce-amère.

La grande escapade
Jean-Philippe Blondel
Éditions Buchet Chastel
Roman
272 p., 18 €
EAN 9782283031506
Paru le 15/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans une région qui ne doit pas être très éloignée de Troyes où vit l’auteur.

Quand?
L’action se situe durant une année, de 1975 à 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Grande Escapade raconte l’enfance – un territoire que Jean-Philippe Blondel a jusqu’à présent refusé d’explorer dans ses romans. Les années 70, la province, l’école Denis-Diderot en briques orange, le jardin public, le terrain vague. Et surtout, les habitants du groupe scolaire. Cette troupe d’instits qui se figuraient encore être des passeurs de savoir et qui vivaient là, avec leurs familles.
1975-1976 ou des années de bascule : les premières alertes sérieuses sur l’état écologique et environnemental de la terre ; un nouveau président de droite qui promet de changer la société mais qui nomme Raymond Barre premier ministre ; les femmes qui relèvent la tête ; la mixité imposée dans les écoles…
Il y a les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant ; il y a Francine, Marie-Dominique et Janick. Il y a des coups de foudre et des trahisons. De grands éclats de rire et des émotions. Tous les personnages sont extrêmement incarnés. On y est ! Dans l’ambiance et le décor. Et le lecteur peut suivre, page après page, Jean-Philippe Blondel qui nous fait faire le tour du propriétaire de ce monde d’hier.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Croix (Francine de Martinoir)
La Grande Parade (Serge Bressan)
L’Indépendant (Michel Litout)
Blog Fflo la dilettante
Blog mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Blog Albertine22
Blog 31rst floor

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’affaire dite de la corniche
C’est à ce moment-là que Philippe Goubert se rend compte qu’il est vivant.
Il est suspendu à une douzaine de mètres du sol, les mains agrippées à la corniche qui court tout le long du grenier du groupe scolaire, ses amis lui jettent des regards anxieux depuis la lucarne derrière laquelle ils se sont réfugiés et sa mère est en train de piquer une crise de nerfs en contrebas tandis que le camion des pompiers arrive toutes sirènes hurlantes, couvrant la voix du chanteur français d’origine batave qui s’échappe par la fenêtre de la cuisine de Nicole Desplanques et prie qu’une dénommée Vanina ne le laisse pas seul au monde. La brise de ce juin 1975 s’infiltre sous son tee-shirt (Philippe aime le mot « tee-shirt », même s’il n’est pas très bien vu au sein de sa famille de l’utiliser, puisqu’il s’agit d’un anglicisme et que ces satanés Yankees vont bientôt coloniser notre langue comme ils annexent les territoires asiatiques et sud-américains, il serait mieux d’utiliser l’expression «maillot de corps», et tant pis si elle semble légèrement vieillotte et exhale des parfums de Deuxième Guerre mondiale et de colonies françaises) et Philippe Goubert comprend qu’il est sur le point de mourir, à dix ans à peine.
Il suffirait que ses doigts crispés et douloureux desserrent leur étreinte pour que son corps flotte un instant dans l’éther puis s’écrase dans l’allée du jardin public alors que sa mère tomberait cette fois carrément dans les pommes et que les pompiers se précipiteraient, mais trop tard, «on n’a rien pu faire, chef, le petit était déjà inerte».
Ce qui est sûr, pense-t il, c’est qu’on ne le reprendra plus à jouer à la pique sur les corniches du groupe scolaire. C’est Baptiste Lorrain, le meilleur ami de Philippe Goubert et son aîné d’un an, qui a eu cette idée saugrenue l’été dernier et toute la bande en a été émoustillée. Il faut dire que courir sur cette bordure de pierre d’un mètre de large qui longe les toits du bâtiment est exactement le type d’activité que recherchent les garçons : de l’aventure, de l’audace, du danger, de l’adrénaline, mais au sein d’un cadre familier. Et puis, tous ceux qui ont tenté l’expérience vous le diront: là-haut, quand on tutoie les cimes des arbres et qu’aucun édifice ne vient vous gâcher le soleil, on se sent le maître du monde. La seule chose à laquelle il faut évidemment prêter attention, c’est à ne pas trébucher quand votre camarade vous touche et que vous devenez à votre tour la pique, le loup ou l’un de ces noms dont on affuble celui qui a été plus lent que les autres et qui doit maintenant se venger. Or c’est justement ce qui s’est produit : Pascal Ferrant a touché l’épaule de Philippe Goubert dont les pieds se sont soudain emmêlés – en même temps il est tellement pataud, ce Philippe Goubert ! –, l’entraînant par-dessus bord. Il a tout de même eu l’instinct, au moment de sa chute, de se raccrocher à la corniche en poussant un hurlement de terreur, et ce au moment même où sa mère et Geneviève Coudrier débouchaient au coin de la rue, de retour du supermarché avec leurs cabas remplis à ras bord.
C’est donc là, entre ciel et terre, le regard accroché aux cumulus qui paressent, au milieu d’un invraisemblable tohu-bohu, que Philippe Goubert connaît sa première épiphanie. Il prend conscience des moindres parties de son corps, entend le sang qui bouillonne dans ses veines, ressent le périlleux engourdissement de ses doigts et assiste à la projection intérieure du très court film de son existence.
Curieusement, une fois le premier choc passé, il n’a pas peur – ce dont il est le premier à s’étonner, puisque tout le monde le décrit comme un trouillard de première. Il s’est vite résigné à l’idée qu’il va mourir, et il se plaît à croire qu’à décéder aussi jeune, il restera dans les mémoires du quartier. Les habitants du groupe scolaire gommeront ses défauts, arrondiront les angles, le rendront héroïque et exemplaire. Un jour, un de ses anciens voisins publiera un roman qui portera son nom (Philippe Goubert, un destin), sera édité dans la célèbre Bibliothèque Verte puis adapté en une de ces séries télévisées, rendez-vous incontournable du samedi après-midi. Les filles pleureront (surtout Nathalie Lespinasse), les garçons ravaleront leur salive et seront fiers de l’avoir connu. Ce sera beau. À ceci près que Goubert, dont les parents sont franchement anticléricaux, n’est pas du tout certain qu’il pourra assister à son apothéose. Le paradis, très peu pour lui. »

Extrait
« Non, ce qui le heurte c’est de se rendre compte qu’une fois les portes des logements de fonction refermées, les adultes portent des jugements pas seulement les uns sur les autres, ce qui paraît au fond tout à fait normal, mais aussi sur la progéniture de leurs voisins. Il est d’autant plus blessé que la critique provient de Janick Lorrain qui a toujours été, et de loin, un modèle pour lui – bien plus que sa propre mère ou que son père. Elle incarne à ses yeux la perfection – une alliance rare de douceur et de modernité. La façon dont elle s’exprime (cette voix calme et posée et les phrases affirmatives qui montent imperceptiblement en fin de proposition, se transformant presque en interrogatives), sa silhouette élancée et racée, l’élégance de ses tenues, ce monde extérieur qu’elle représente puisque elle, au moins, ne travaille pas dans le groupe scolaire – tout séduit Philippe, qui trouve sa mère bien plus quelconque, avec son rire tonitruant et contagieux, ses tenues parfois mal assorties et ses molaires en métal qui brillent au fond de ses gencives. Philippe a toujours secrètement mis Janick sur un piédestal et, même après la révélation de cette fin d’après-midi, il ne se résout pas à l’en faire descendre. » (p. 59)

À propos de l’auteur
Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, deux enfants, il enseigne l’anglais en lycée et vit près de Troyes, en Champagne-Ardenne. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003. (Source: Éditions Buchet Chastel)

Page Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#lagrandeescapade #JeanPhilippeBlondel #editionsbuchetchastel #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance #MardiConseil

La vraie vie

DIEUDONNE_la_vraie_vieLogo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
La narratrice grandit au sein d’une famille dirigée par un père violent. Avec son petit frère Gilles, ils essaient de l’éviter autant que faire se peut. Mais un accident violent traumatise Gilles et va pousser sa sœur à tenter de trouver une solution pour lui redonner le goût de vivre.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La nuit du chasseur

Adeline Dieudonné marquera cette rentrée littéraire 2018. Car outre le succès public et les nombreux prix venus couronner La vraie vie, elle prend d’emblée place parmi les plumes qui comptent dans la littérature francophone contemporaine.

L’inventaire est impressionnant. Il n’y a quasiment pas un média – télévision, radio et presse écrite – qui ne se soit penché sur le premier roman d’Adeline Dieudonné pour en souligner les qualités. J’en viens du reste à me demander s’il est bien utile pour le modeste blogueur que je suis de poursuivre la série d’éloges, car j’ai moi aussi succombé aux charmes de «La vraie vie» et à cette histoire digne du Stephen King de «Misery».
Du coup, ma chronique sera un collage qui rendra par la même occasion hommage aux plumes qui ont analysé ce formidable suspense. Comme l’écrit Jérôme Garcin dans L’Obs, le livre s’ouvre «par le spectacle mortifère d’une faune empaillée dont le totem est une défense d’éléphant: félins, cerfs, daguets, sangliers, gnous, oryx, impalas, hyènes, tous tués par le père, un viandard éthylique en tenue militaire, qui les expose comme autant de trophées dans une pièce muséale de son pavillon d’une sinistre banlieue belge.» Un père violent et prédateur, «un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca.»
En face de lui, une ombre comme le dit Laurence Houot sur Culturebox: «Une femme maigre, avec des long cheveux mous (…) La famille redoute ses accès de colère froide, qui finissent toujours par s’abattre sur la mère.»
Reste la narratrice, 11 ans, et son petit frère Gilles. Ils tentent de s’en sortir, se livrant à leurs jeux dans la casse auto, en rendant visite à une voisine conteuse, en attendant le marchand de glace. Jusqu’au jour où ce dernier est victime d’un grave accident, la bombe de crème chantilly lui explosant au visage.
C’est Frédérique Roussel qui nous livre la suite dans Libération: «Des images cauchemardesques ont envahi les jeunes têtes. Le frère de 8 ans a une réaction de repli autistique et se délecte désormais de torture animale. Elle, elle est déterminée à le sauver du monstre qui l’a investi, jusqu’à imaginer construire une machine à voyager dans le temps pour revenir juste avant la scène du glacier.»
La narratrice se souvient de «Retour vers le futur», mais pour reproduire ce bond dans le passé, elle a besoin d’en savoir plus. Les cours du professeur Pavlović vont l’aider à progresser et à devenir une championne de la physique quantique.
Mais Gilles s’est rapproché de son père pendant ce temps, s’est inscrit au club de tir et a pris ses distances avec sa sœur qui, comme sa mère va devenir une proie lors d’une partie de chasse mémorable.
Pascal Blondiau dans «Le carnet et les instants», résume parfaitement combien «cette histoire de révolte, de résilience, de rage à vivre la vraie vie» nous est servie «dans un registre narratif pur, extrêmement visuel et sensible, d’une clarté et d’une efficacité absolue, soutenue par des métaphores cinglantes». Et laissons la conclusion à Alexandre Fillon dans Sud-Ouest Dimanche : Une chose est certaine, Adeline Dieudonné arrive parfaitement à prendre son lecteur en otage et à le surprendre du début à la fin. Il y a quelque chose de Joyce Carol Oates chez elle. L’avenir lui appartient.»

La vraie vie
Adeline Dieudonné
Éditions L’Iconoclaste
Roman
270 p., 17 €
EAN : 9782378800239
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se situe à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman initiatique drôle et acide. Le manuel de survie d’une guerrière en milieu hostile. La fureur de vivre.
Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.
LA POÉTIQUE DU CAUCHEMAR
La Vraie Vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des personnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Frédérique Roussel)
BibliObs (Jérôme Garcin)
La Croix (Jeanne Ferney)
Télérama (Christiane Ferniot)
Culturebox (Laurence Houot)
Actualitté (Béatrice Courau)
Le carnet et les instants (Pascal Blondiau)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Enfin livre! (Nicole Volle)


Adeline Dieudonné présente La vraie vie à La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres.
Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.
Et dans un coin, il y avait la hyène.
Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. Aux murs, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main qui brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille.
La pièce maîtresse de sa collection, sa plus grande fierté, c’était une défense d’éléphant. Un soir, je l’avais entendu raconter à ma mère que ce qui avait été le plus difficile, ça n’avait pas été de tuer l’éléphant. Non. Tuer la bête était aussi simple que d’abattre une vache dans un couloir de métro. La vraie difficulté avait consisté à entrer en contact avec les braconniers et à échapper à la surveillance des gardes-chasse. Et puis prélever les défenses sur la carcasse encore chaude. C’était une sacrée boucherie. Tout ça lui avait coûté une petite fortune. Je crois que c’est pour ça qu’il était si fier de son trophée. C’était tellement cher de tuer un éléphant qu’il avait dû partager les frais avec un autre type. Ils étaient repartis chacun avec une défense.
Moi, j’aimais bien caresser l’ivoire. C’était doux et grand. Mais je devais le faire en cachette de mon père. Il nous interdisait d’entrer dans la chambre des cadavres.
C’était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n’était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d’une petite voiture, une bouteille de Glenfiddich à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n’aurait pas vu la différence.
Ma mère, elle avait peur de mon père.
Et je crois que, si on exclut son obsession pour le jardinage et pour les chèvres miniatures, c’est à peu près tout ce que je peux dire à son sujet. C’était une femme maigre, avec de longs cheveux mous. Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J’imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas-grand-chose s’était peu à peu rempli de crainte. »

Extraits
« Il y a vachement, vachement longtemps, pas très loin d’ici, sur une montagne disparue, vivait un couple de dragons gigantesques. Ces deux-là s’aimaient si fort que la nuit ils chantaient des chants étranges et très jolis, comme seuls les dragons peuvent le faire. Mais ça faisait peur aux hommes de la plaine. Et ils n’arrivaient plus à dormir. Une nuit, alors que les deux amoureux s’étaient assoupis, rassasiés de leurs chants, ils étaient venus, ces crétins d’hommes, avec des torches et des fourches, sur la pointe des pieds, et ils avaient tué la femelle. Le mâle, fou de chagrin, avait carbonisé la plaine peuplée d’hommes, de femmes et d’enfants. Tout le monde était mort. Puis, il avait donné de grands coups de griffe dans la terre. Et ça avait creusé des vallées. Depuis, la végétation a repoussé, des hommes sont revenus, mais les traces de griffes sont restées. »
Les bois et les champs alentour étaient parsemés de cicatrices, plus ou moins profondes.
Cette histoire faisait peur à Gilles.
Le soir, il venait parfois se blottir dans mon lit parce qu’il croyait entendre le chant du dragon. Je lui expliquais que c’était juste une histoire, que les dragons n’existaient pas. Que Monica racontait ça parce qu’elle aimait bien les légendes, mais que tout n’était pas vrai. Au fond de moi-même, il y avait quand même un léger doute qui se baladait. Et j’appréhendais toujours de voir mon père rentrer d’une de ses chasses avec un trophée de dragon femelle. Mais, pour rassurer Gilles, je faisais la grande et je chuchotais : « Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. » p. 16-17

« Le vieux s’est penché pour faire un joli tourbillon de crème sur ma glace. Ses yeux bleus grand ouverts, bien concentrés sur la spirale nuageuse, le siphon contre sa joue, le geste gracieux, précis. Sa main si proche de son visage. Au moment où il est arrivé au sommet de la petite montagne de crème, au moment où le doigt s’apprêtait à relâcher sa pression, au moment où le vieux se préparait à se redresser, le siphon a explosé. Boum.
Je me souviens du bruit. C’est le bruit qui m’a terrifiée en tout premier. Il a percuté chaque mur du Démo. Mon cœur a manqué deux battements. Ça a dû s’entendre jusqu’au fond du bois des Petits Pendus, jusqu’à la maison de Monica.
Puis j’ai vu le visage du vieux monsieur gentil. Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans la façade d’une maison. Il en manquait la moitié. Son crâne chauve est resté intact. Son visage, c’était un mélange de viande et d’os. Avec juste un œil dans son orbite. Je l’ai bien vu. J’ai eu le temps. Il a eu l’air surpris, l’œil. Le vieux est resté debout deux secondes, comme si son corps avait eu besoin de ce temps pour réaliser qu’il était maintenant surmonté d’un visage en viande. Puis il s’est effondré.
Ça ressemblait à une blague. J’ai même pu entendre un rire. Ça n’était pas un rire réel, ça ne venait pas de moi non plus. Je crois que c’était la mort. Ou le destin. Ou quelque chose comme ça, un truc bien plus grand que moi. Une force surnaturelle, qui décide de tout et qui se sentait d’humeur taquine ce jour-là. Elle avait décidé de rire un peu avec le visage du vieux.
Après, je ne me souviens plus très bien. J’ai crié. Des gens sont arrivés. Ils ont crié. Mon père est arrivé. Gilles ne bougeait plus. Ses grands yeux écarquillés, sa petite bouche ouverte, sa main crispée sur son cornet de glace vanille-fraise. Un homme a vomi du melon avec du jambon de Parme. L’ambulance est arrivée, puis le corbillard. » p. 34-35-36

« Je me suis souvenue d’un film que j’avais vu un jour, dans lequel un scientifique un peu fou inventait une machine à remonter le temps. Il utilisait une voiture toute bricolée avec plein de fils partout, il fallait rouler très vite, mais il y parvenait. Alors j’ai décidé que moi aussi j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.
À partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. » p. 50

« Quand toute sa rage a eu fini de se déverser sur le type, il a regardé son poing plein de sang, l’air perplexe, se demandant si c’était le sien. Le type était incrusté dans son divan, comme un lapin dans l’asphalte d’une route de campagne. Du sang coulait de sa bouche pour aller se mélanger aux autres taches sur son tee-shirt. Dans les yeux de Gilles, j’ai vu la vermine exulter devant ce spectacle. Elle s’est remise à copuler, coloniser, dévaster le peu de terres encore fertiles et vivantes dans la tête de mon petit frère. » p. 84

« Il a dit « bon les enfants vous avez votre matériel? »
On a tous répondu « Oui ! »
« Ce soir, vous allez participer à votre première traque. La traque c’est… »
On aurait dit qu’il évoquait le souvenir d’une histoire d’amour.
C’est le moment où le lien se tisse entre vous et la bête. Un lien unique. Vous verrez que c’est la bête qui décide. À un moment, elle s’offre à vous parce que vous avez été le plus fort. Elle capitule. Et c’est là que vous tirez. Ça demande de la patience. Il faut harceler votre proie jusqu’à ce qu’elle décide qu’elle préfère la mort. Vous allez comprendre que ce qui vous guide vers cotre proie, ce ne sont pas vos yeux ni vos oreilles. C’est votre instinct de chasseur. Votre âme entre en communion avec celle de la bête et vous n’avez plus qu’à laisser vos pas vous mener à elle, calmement, sans vous presser. Si vous êtes de vrais tueurs, ça devrait être facile.
Cette nuit, il n’y aura pas de mise à mort. Juste la traque. Et la proie sera … » p.179

À propos de l’auteur
Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle habite Bruxelles. Dramaturge et nouvelliste, elle a remporté grâce à sa première nouvelle, Amarula, le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a publié une nouvelle, Seule dans le noir aux éditions Lamiroy, et une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, en 2017. La Vraie Vie est son premier roman. (Source : Éditions de l’Iconoclaste)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lavraievie #adelinedieudonne #editionsliconoclaste #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #explolecteur #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #primoroman #premierroman #MardiConseil

La Chance de leur vie

DESARTHE_La-chance-de_leur_vieEn deux mots:
La famille Vickery quitte Paris pour la Caroline du Nord où Hector a trouvé un poste d’enseignant à l’université. Sylvie, son épouse, appréhende un peu sa nouvelle vie tandis que leur fils Lester s’imagine déjà conquérir l’Amérique. Mais le trio n’est pas au bout de ses surprises.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La parenthèse américaine

Agnès Desarthe poursuit son exploration de la cellule familiale en imaginant cette fois un couple d’expats débarquant aux États-Unis avec leur fils. Leur nouvelle vie va leur réserver bien des surprises…

Leur avion a à peine décollé que déjà les choses commencent à se dérégler. Lester explique à l’hôtesse qu’il se prénomme «Absalom Absalom». Alors que sa mère imagine une plaisanterie, il lui explique qu’il a décidé de changer d’identité, de marquer ainsi la nouvelle étape de son existence.
C’est avec ce genre de petits détails qu’Agnès Desarthe construit son roman. En ajoutant des grains de sable dans une mécanique si bien huilée par Hector. En acceptant le poste qu’on lui propose à l’Université de Caroline du Nord il s’imagine couronner sa fin de carrière, offrir à son épouse un dépaysement exaltant et à son fils le moyen de parfaire son anglais tout en se frottant à une autre civilisation. Et si pour lui les choses semblent se passer pour le mieux – il est très bien accueilli par ses confrères – la vie d’expatrié est plus difficile à apprivoiser pour Sylvie et Lester qui sont encore en manque de repères. Hector fait le joli cœur et Sylvie s’interroge: « C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine. » Pour éviter la dépression, elle va s’inscrire à un cours de poterie et tenter de se faire de nouveaux amis tout en entretenant une correspondance avec le réfugié qu’ils avaient accueilli chez eux à Paris.
Nous sommes au moment où les attentats frappent Paris, où il faut bien admettre qu’ils sont bien mieux de ce que côté-ci de l’Atlantique.
Lester, quant à lui, est pris dans une sorte de révélation mystique qui lui permet de se faire passer pour une sorte de gourou auprès de ses nouveaux amis et de les entraîner vers quelques dérives que l’on peut mettre sur le compte de l’âge.
Point d’orgue de cette parenthèse américaine: la découverte de l’infidélité d’Hector…
Je vous laisse découvrir la façon dont le trio va gérer la crise, tout en soulignant combien l’écriture d’Agnès Desarthe, par son souci de l’observation, vient se mettre au service du récit. Pour avoir fréquenté quelques temps ce campus, je peux confirmer la justesse dans l’analyse de ce milieu et dans la psychologie des Américains que côtoie la famille Vickery, entre fascination et méfiance.
En refermant ce bon roman, relisez son titre. Vous y découvrirez alors toute son ironie et sa justesse.

La chance de leur vie
Agnès Desarthe
Éditions de l’Olivier
Roman
304 p., 19 €
EAN : 9782823610376
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, en Caroline du Nord et du Sud, du côté de Raleigh et Charleston, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe à la rentrée 2015 et dans les mois suivants.

Ce qu’en dit l’éditeur
Hector, Sylvie et leur fils Lester s’envolent vers les États-Unis. Là-bas, une nouvelle vie les attend. Hector a été nommé professeur dans une université de Caroline du nord. Très vite, son charisme fait des ravages parmi les femmes qui l’entourent.
Fragile, rêveuse, Sylvie n’en observe pas moins avec lucidité les effets produits par le donjuanisme de son mari, tandis que Lester devient le guide d’un groupe d’adolescents qui, comme lui, cherchent à donner une direction à leurs élans.
Pendant ce temps, des attentats meurtriers ont lieu à Paris, et l’Amérique, sans le savoir, s’apprête à élire Donald Trump.
Chez Agnès Desarthe, chaque personnage semble suivre un double cheminement. Car si les corps obéissent à des pulsions irrésistibles, il en va tout autrement des âmes tourmentées par le désir, la honte et les exigences d’une loyauté sans faille.
Mais ce qui frappe le plus dans cet admirable roman où la France est vue à distance, comme à travers un télescope, c’est combien chacun demeure étranger à son propre destin, jusqu’à ce que la vie se charge de lui en révéler le sens.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Fabienne Pascaud)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lettres Exprès 
Blog Cunéipage 
Blog Léa Touch Book 


L’éditeur Olivier Cohen présente La chance de leur vie d’Agnès Desarthe © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Hector avait une femme. Elle s’appelait Sylvie. Ensemble ils avaient un fils. Il s’appelait Lester. Un prénom anglais parce que la famille paternelle d’Hector était originaire de Penzance, en Cornouailles, ou plutôt d’une bourgade située au nord de cette station balnéaire. Un village dont on taisait le nom par amour du secret.
Récemment, Lester avait demandé à ce qu’on l’appelle autrement. Cela s’était passé dans l’avion. Au-dessus de l’océan Atlantique. À peu près au milieu, mettons. Là où, avait songé l’adolescent, passagers et équipage seraient irrémédiablement perdus si, par malheur, l’appareil venait à s’abîmer. Même si l’amerrissage est possible, avait-il spéculé, nous sommes si loin de tout, si détachés de la terre, que nous mourrons. Nous ne mourrons pas dans les flammes, nous ne mourrons pas sous le choc, corps lacérés par les éclats de carlingue, nous mourrons comme sont morts les marins, les explorateurs: de faim, de tristesse et d’angoisse.
Cela ne lui faisait pas peur. Il avait quatorze ans et s’exerçait fermement à la sagesse.
Nous mourrons.
Assis entre son père et sa mère – lui plongé dans un journal, elle lisant la même page de son livre depuis le début du vol parce qu’elle n’arrivait pas à se concentrer, qu’elle l’espionnait, car, oui, elle espionnait son fils, son fils qui l’inquiétait, sans qu’elle le reconnaisse, sans qu’elle en parle – Lester envisageait
leur disparition avec sérénité.
Alors qu’il s’imposait un rythme de respiration de cinq secondes à l’inspire et dix à l’expire dans l’espoir de faciliter son entrée en méditation profonde, paumes tournées vers le haut et paupières closes, une menue gerbe d’eau lui avait arrosé le visage. Ce n’était presque rien. Le contenu de la bouche d’une grenouille farceuse qui, pour jouer, lui aurait craché dessus. Mais ce n’était pas une grenouille, bien entendu. C’était Léonie, l’hôtesse atteinte d’un rhumatisme aigu et qui ne l’avait dit à personne parce qu’elle aimait les voyages, son uniforme, et redoutait un licenciement. Une pointe douloureuse au niveau du genou l’avait fait trébucher juste au moment où elle débarrassait la boisson d’un homme assis de l’autre côté de l’allée. L’eau avait jailli.
« Oh, pardon. Pardon mon grand. Comment t’appelles-tu  » lui avait-elle demandé en l’épongeant avec douceur.
Le garçon l’avait regardée attentivement. Le fond de teint rendait sa peau lisse et veloutée comme celle d’une pêche lavée, elle avait de gros yeux noisette d’animal, un petit foulard noué autour du cou.
« Absalom Absalom, avait répondu Lester.
– Absalom? C’est rare. Et comme c’est joli.
– Absalom Absalom, avait corrigé Lester. C’est une sorte de nom composé, si vous voulez, comme Jean-Jacques, sauf que c’est le même deux fois.
– Avec un tiret entre les deux?
– Non. Absalom espace Absalom. Comme ça, sans tiret.
– Intéressant », avait murmuré Léonie en adressant un regard d’admiration pas entièrement convaincu à la personne assise à côté du garçon dont elle n’aurait su dire s’il s’agissait de sa grand-mère, de sa tante, ou peut-être de sa mère. Ils étaient de la même famille, elle en aurait mis sa main à couper, car ils avaient les mêmes grands yeux écartés d’un vert… »

Extraits
« Il souriait. Il était fier. Quelque chose était arrivé dans sa vie. Il avait été nommé. Il avait été élu. Il avait passé des entretiens. Il avait convaincu. Son œuvre critique, son œuvre poétique seraient publiées aux presses universitaires de la faculté. La directrice du département, Farah Asmanantou, le lui avait assuré: « Ce sera
un honneur pour nous, un honneur, Hector. C’est le renouveau après Derrida, mais pas contre Derrida. Pour nous, c’est très fort. Vraiment très fort. » Elle avait plaqué sa main brune aux longs ongles bombés d’un rose bégonia sur sa poitrine, et son sein droit s’était légèrement enfoncé, comme un oreiller sous une tête. Hector avait tâté le col de sa chemise, l’abaissant puis le relevant aussitôt. C’était sa meilleure chemise, celle en lin gris, un cadeau de sa mère. »

« C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine. » p. 55

À propos de l’auteur
Agnès Desarthe est née en 1966. Romancière, elle a publié notamment : Un secret sans importance (prix du Livre Inter 1996), Dans la nuit brune (prix Renaudot des lycéens 2010) ou encore Une partie de chasse, ainsi que de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Elle a également publié un essai consacré à Virginia Woolf avec Geneviève Brisac, V.W. Le mélange des genres. Son essai autobiographique Comment j’ai appris à lire (Stock, 2013) a connu un grand succès critique et public et son dernier roman, Ce cœur changeant, a remporté en 2015 le Prix Littéraire du Monde. (Source: Éditions de l’Olivier)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lachancedeleurvie #agnesdesarthe #editionsdelolivier #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #LundiLecture

La purge

NESNIDAL_la_purgeLogo_premier_roman

En deux mots:
Une année de classe préparatoire dans un lycée de Clermont-Ferrand nous vaut un exercice de style sur le mode d’une dystopie post-apocalyptique. L’occasion de régler quelques comptes avec l’institution.

Ma note:
★★ (bon livre. Je ne regrette pas cette lecture)

Ma chronique:

Une classe préparatoire à quoi ?

Tout au long de ce court premier roman Arthur Nesnidal va nous raconter une année de classe préparatoire dans un lycée aujourd’hui totalement détruit. Une fable grinçante sur la faillite d’un système.

Quand on se replongera dans les archives pour tenter de comprendre comment, au début du XXIe siècle, le système s’est délité avant de faillir complètement et d’entraîner conflits et destructions, alors on retrouvera sans doute un épais dossier consacré à l’éducation et à la fabrication des soi-disant élites qui devaient conduire le pays à la réussite. Un chapitre y sera sûrement consacré aux classes préparatoires qui, comme leur nom l’indique, devaient préparer les meilleurs élèves à intégrer les grandes écoles. Peut-être fera-t-il aussi référence à un ouvrage intitulé La purge et qui démontait alors, point par point, ce système défaillant.
Un témoignage édifiant – de l’intérieur – sur les curieux us et coutumes qui présidaient alors dans ce lycée que l’on n’aura guère de peine à situer à Clermont-Ferrand. «Tout, dans cet établissement, dégageait ce délicat fumet de rance et de désuet, de poussière et de moisi, dont nos enseignants se délectaient volontiers, s’extasiant sans retenue sur l’immuabilité réactionnaire des classes préparatoires. Les couloirs vomissaient leur papier peint en lambeaux, le carrelage d’avant-guerre se disloquait à tout-va, et la craie, sur nos tableaux encore noirs, n’en finissait plus d’agoniser en crissements déchirants. »
Après les infrastructures et le cadre de vie proposé aux élèves et aux enseignants, concentrons-nous sur les méthodes. On trouvera particulièrement motivant la haute considération affichée par le corps enseignant pour des élèves «médiocres, mauvais, incultes, vides». Les professeurs ne vont du reste pas manquer une occasion de souligner leurs propos, allant jusqu’à humilier ces cancres qui n’ont pas assimilé toutes les subtilités du latin, du grec ou des mathématiques : « il annonçait tout haut la note qui tombait; puis, sans élever la voix, il faisait des remarques sur les fautes grossières que l’on avait commises, sur les égarements qu’on eût pu éviter, sur tout ce qui faisait de nos humbles travaux d’immondes petits torchons; on aurait dit une hyène rôdant parmi les chats.»
Arthur Nesnidal s’en donne à cœur joie dans ce roman à charge, flinguant à tout va, massacrant avec cruauté, dézinguant sans discernement. C’est ce qui rend son brûlot tout autant jouissif qu’excessif. Car pour lui, il n’y a qu’à jeter le bébé avec l’eau du bain. On le suit volontiers lorsqu’il dénonce la nourriture qui leur est servie ou lorsqu’il met en avant les absurdités de l’administration. On se régale notamment de cette scène ubuesque lorsqu’il vient expliquer à la comptabilité qu’il s’acquittera de sa dette lorsque l’argent de la bourse lui sera versée: « Maintenant que vous savez que je paierai, et quand je le ferai, pourriez-vous arrêter d’envoyer des courriers de rappel ?
– On ne peut pas, c’t’automatique, récita-t-elle d’un ton embarrassé qu’une rage incontrôlée faussait de plus en plus.
Automatique, bien sûr. Comment n‘y avais-je pas songé? Ils avaient certainement inventé pour le soin du service une sorte de rotative à timbrer les enveloppes, et une autre machine plus ingénieuse encore pour reproduire l’écriture manuelle et ses fautes de français. Sans compter le robot à poster, merveille de technique, qui se glissait la nuit pour se faire discret jusques aux boîtes aux lettres les plus proches des bureaux. »
En revanche, le romancier donne avec son livre la preuve que la théorie du formatage des esprits, du modèle unique, peut très bien voler en éclats pour peu que l’on cherche à s’émanciper de ce modèle unique et stérile. Laissant de côté les « plaisirs d’ignorance, de paresse et d’orgueil » il nous offre un exercice de style vivifiant servi par une plume trempée dans l’acide.

La purge
Arthur Nesnidal
Éditions Julliard
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782260032502
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule à Clermont-Ferrand.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Vous, Mademoiselle, dites-nous ce que vous en pensez, vous qui avez raté votre devoir. » Aucune forteresse ne résiste à cela. Blême, frissonnante, l’expression fissurée par la déflagration, l’estomac enfoncé, l’espérance perdue, elle se faisait violence avec un héroïsme en tous points admirable pour ne pas fondre en larmes ou sombrer sous la table.
Sans complaisance, un étudiant décrit le quotidien d’une année d’hypokhâgne, sacro-sainte filière d’excellence qui prépare au concours d’entrée à l’École normale supérieure. Face au bachotage harassant, au formatage des esprits et aux humiliations répétées de professeurs sadiques, la révolte gronde dans l’esprit du jeune homme…
Féroce et virtuose, La Purge dénonce la machine à broyer les individus qu’est l’éducation élitiste à la française. Avec pour toutes armes la tendresse d’un Prévert et les fulgurances d’un Rimbaud, Arthur Nesnidal y taille en pièces l’académisme rance de ses professeurs et retourne contre l’oppresseur sa prose ciselée. Dans la plus pure tradition du roman d’apprentissage, un manifeste pour la liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Publik’Art (Delphine de Loriol)
Livres Hebdo (Jean-Claude Perrier)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe


Arthur Nesnidal présente son premier roman La purge © Production éditions Julliard

Les premières pages du livre
Parmi la multitude des enfers d’ici-bas, je vis, au commencement de ce siècle, tourner l’implacable machine de la grande industrie intellectuelle et vomir à grandes fournées ses séries de troufions de l’esprit et son lot de déchets. On nommait ces chaudrons les classes préparatoires. C’était le temps des gueux, c’était le temps des villes, le temps des miséreux qu’on ne verra jamais plus.
Il faut se figurer l’esprit de ce temps-là. Les murs de nos frontières n’étaient pas encore tombés, et cette contrée s’appelait alors la France, mère patrie de tous ses enfants nés de ses entrailles de terre et de sang. L’Histoire connaît ces envolées que le ciel ne peut ignorer. Les rues de nos bourgades serpentaient bruyamment sous leurs voitures enragées ; à Paris se dressaient Notre-Dame et la tour Eiffel, que la guerre détruisit depuis. La pluie zébrait la grisaille de notre civilisation, martelait le macadam qui chaussait les pas de nos aînés, et les immeubles de béton s’empilaient, sans ordre ni mesure, à la marge des trottoirs qu’investissait chaque aube la foule grouillante de nos ancêtres.
Le centre de la France hébergeait ses montagnes, jetées sans précaution au flanc des Auvergnats. Le massif abritait une fière citadelle. Blanche de brouillard, noire de Volvic, les dieux l’avaient dotée de forts reliefs rocheux, volcans que les Titans prenaient pour barricades pour repousser toujours le bronze des Latins.
Les patrouilles nerveuses y pourfendaient la cohue ; on entendait les cris mêlés aux coups de sifflets. Qu’on veuille s’imaginer cet incroyable flot de ces gens en désordre ; les chemises cravatées frôlaient l’exubérant jogging du sale et vieux clochard ; on marchait droit devant, l’œil sur la montre, vers la gare, le marché, la place de la Victoire, et traversait en hâte les chaussées carrossables au risque presque inconscient de se faire renverser. Au plus haut de la ville enrhumée surgissait la cathédrale gothique, extraite du pavé par les anciens croyants. Les paroissiens l’avaient peu à peu désertée, la science et la finance avaient eu raison d’elle ; nul doute que les troquets étaient mieux fréquentés ; les notables avaient migré sur les bancs des universités, des écoles, des mairies, des marchés ; le fossile chrétien était bien dépassé ; ses heures de gloire enfouies.
Et le clocher sonnait par habitude.
Je me rappelle bien mon entrée dans ce monde. C’était le septembre scolaire ; les feuilles s’agrippaient de leur mieux aux branches des platanes, les écoliers volaient derrière leurs parents, les cartables écrasaient notre jeunesse courbée. Des cohortes d’omnibus se poussaient au coin de chaque école primaire ; la police faisait traverser les petits ; un roulement de voitures déchargeait ses moutards.
Je m’étais, dès l’aurore, jeté hors de mon lit, trop heureux, à vrai dire, d’avoir le privilège d’arriver le premier au seuil de l’instruction. C’est à peine si je pris le temps d’ôter le cintre de ma chemise ; il faut dire qu’à la fois je passais un pantalon et laçais mes chaussures sagement couchées à mes pieds. Quel doigté délicat ! Je farcis mon gosier du petit déjeuner, fis ma toilette en deux ou trois gestes rapides, fus au lycée susdit en quelques enjambées.
Le lycée de nos rêves avait tout du bunker ; il avançait sur nous de tout son bétonnage ; sur son fronton simpliste on lisait son doux nom. Sous l’imposant portail de cette institution se tenait le troupeau des préparationnaires. On parlait, on maugréait ; on bécassait à tout va et de toutes les façons, on se bousculait. Au mur, on avait placardé la liste de nos noms, dans les caractères d’imprimerie les plus petits qui soient, et nous tentions en vain d’écarter ce tas d’hommes pour accéder enfin au tableau de répartition.
Plus tard on s’entassa dans une immense salle ; s’y tenait en faction le comité d’accueil. C’était le peloton des horribles fantômes qu’on percevait à peine du tréfonds de la pièce au travers de ce vague nuage de craie.
« Bienvenue », prétendit une voix par-dessus cette brouille.
Et le silence se fit.
« Bienvenue », reprit le tonnerre de sa voix d’ogre. Et il poursuivit son discours de rentrée. Il y était question de travail, d’ordre, de culture, et du nombre de notre promotion destiné à se réduire de moitié au passage en deuxième année, sans toutefois que nous ayons à nous en inquiéter, car il n’y avait à vrai dire aucune raison que nous ne passions pas pourvu que nous nous en montrions capables. Ne restait, plus en somme, qu’à se mettre au travail.

Extraits:
« L’infirmerie scolaire était pour les élèves la dernière frontière avant le précipice. Y passer, c’était presque mourir; son sinistre dortoir confinait à la morgue; des plaintes de détresse venaient de tous côtés, chétives et déchirantes, les mourants de fatigue s’empilaient à tout va dans des chambres étroites et toujours surchargées. »

« Il annonçait tout haut la note qui tombait; puis, sans élever la voix, il faisait des remarques sur les fautes grossières que l’on avait commises, sur les égarements qu’on eût pu éviter, sur tout ce qui faisait de nos humbles travaux d’immondes petits torchons; on aurait dit une hyène rôdant parmi les chats. »

« C’était un monastère, d’esprit et de structure. On y entrait, innocent enfant de chœur; on en sortait perverti, transi de quelque fanatisme littéraire gâteur de libres pensées. Le génie flétrit sous les coups de l’autorité. »

« Il y a dans la nuit cette paix formidable qui tombe du silence des vies insomniaques. Ce silence ahurit la rumeur des journées ; c’est un silence épais qui confond la tourmente, terrasse les angoisses qui s’y noient sans un cri. C’est un néant rempli de mystère, comble de sérénité, qui couvre le veilleur d’une chaleur anonyme. Tranquille, perdu dans l’immensité d’une nuit bornée de quatre murs, d’un calme que même le grésillement effréné de la mouche conforte, le studieux ne craint pas de s’y voir englouti ; la nuit lui donne la main ; la fatigue patiente pour la prendre à son tour, elle qui conduira notre homme dans sa couche. Les âmes éveillées se subliment un instant, on touche à l’infini, le crâne ne connaît plus ses frontières et l’entendement soudain s’évade et s’éparpille dans le songe éveillé, … »

« La porte des toilettes butait contre la cuvette; on ne pouvait s‘y engouffrer qu’à force d’acrobaties pour les plus souples, qu’en fourrant une jambe dans l’eau pour les autres. Les couloirs étaient étroits, l’oxygène disputé par le surnombre haletant de sa montée; de là-haut, l’œil prenait en entier l’ensemble des constructions. Tout était mal conçu et pensé à moitié, et même pour un bagne, cela était atroce; on avait pris la tourbe pour en faire de la boue; on avait ignoré le savoir de trente siècles; on avait mis l’architecture aux encombrants.
Tout, dans cet établissement, dégageait ce délicat fumet de rance et de désuet, de poussière et de moisi, dont nos enseignants se délectaient volontiers, s’extasiant sans retenue sur l’immuabilité réactionnaire des classes préparatoires. Les couloirs vomissaient leur papier peint en lambeaux, le carrelage d’avant-guerre se disloquait à tout-va, et la craie, sur nos tableaux encore noirs, n’en finissait plus d’agoniser en crissements déchirants. »

« Maintenant que vous savez que je paierai, et quand je le ferai, pourriez-vous arrêter d’envoyer des courriers de rappel ?
– On ne peut pas, c’t’automatique, récita-t-elle d’un ton embarrassé qu’une rage incontrôlée faussait de plus en plus.
Automatique, bien sûr. Comment n‘y avais-je pas songé? Ils avaient certainement inventé pour le soin du service une sorte de rotative à timbrer les enveloppes, et une autre machine plus ingénieuse encore pour reproduire l’écriture manuelle et ses fautes de français. Sans compter le robot à poster, merveille de technique, qui se glissait la nuit pour se faire discret jusques aux boîtes aux lettres les plus proches des bureaux. Le génial créateur de cette mécanique devait être défunt, car ils ne savaient pas comment l’étalonner; vous supposez combien je créditais l’existence d’un si brillant Einstein de la papeterie. »

À propos de l’auteur
Arthur Nesnidal vit près de Clermont-Ferrand, où il a étudié la philosophie. Depuis 2015, il collabore au journal Siné Mensuel. Il a également séjourné dans la «Jungle» de Calais et écrit un document sur une école pour réfugiés, Les Nouveaux Hussards noirs de la République. Écrivain public bénévole, il fut aussi candidat aux législatives de 2017 pour La France insoumise. La Purge est son premier roman. Il a vingt-deux ans. (Source : Éditions Julliard)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Challenge NetGalley France 2018

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#lapurge #arthurnesnidal #editionsjulliard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #primoroman #NetGalleyFrance

Les heures rouges

ZUMAS_Les_heures_rouges

En deux mots:
Quatre femmes, quatre destins: Roberta, une prof d’histoire qui a 42 ans veut à tout prix un enfant ; Mattie, son élève de quinze ans qui va se retrouver bêtement enceinte ; Susan, la mère de famille qui a tout sacrifié pour sa progéniture et Gin, la «sorcière» que l’on consulte en désespoir de cause. Quatre destins rassemblés par toutes les questions liées à la maternité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quatre femmes et quelques enfants

Dans un roman choral, Leni Zumas met en scène quatre femmes de Newville, Oregon. Quatre femmes aux destins fort différents, mais que la question de la maternité va lier et déchirer.

Newville est une petite bourgade de l’Oregon, au Nord-ouest des Etats-Unis. C’est dans ce coin de l’Amérique profonde que Leni Zumas a situé son nouveau roman et a choisi de nous retracer le combat de quatre femmes très différentes et pourtant reliées par un lien aussi invisible que fort. Gin, aussi appelée la guérisseuse, est une marginale, que l’on vient consulter parce que l’on craint les médecins et surtout le qu’en-dira-t-on, est peut-être en fin de compte la plus censée et la plus libre de toutes.
Car dans la bourgade les tensions s’exacerbent, en raison d’un amendement voté par le Congrès sur l’identité de la personne qui décrète le droit à la vie dès la conception, ce qui rend notamment l’avortement illégal et pose de graves problèmes s’agissant de PMA et de dons d’ovule et de sperme, le transfert d’embryons dans l’utérus étant désormais interdit.
Bien entendu, il s’agit d’une dystopie, mais on sait que dans les Etats-Unis de Trump une large fraction de la population se bat pour ce type de régression qui entend faire de la seule cellule familiale traditionnelle le seul et unique modèle acceptable.
Mais revenons à nos quatre femmes. Si Gin est une observatrice attentive du microcosme qui gravite autour d’elle, Roberta est directement concernée par la nouvelle législation. Cette prof d’histoire a en effet décidé de faire un bébé toute seule. À 42 ans son horloge biologique tourne et elle se dit que la prochaine fécondation in vitro sera sans doute la dernière. Tout en décrivant sa peine, son mal-être et son combat, Leni Zumas a eu la bonne idée d’entrecouper le récit avec des extraits de la biographie sur laquelle Roberta travaille et qui retrace la vie de l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír au XIXe siècle. Cette islandaise intrépide a aussi été victime de l’ostracisme et de la misogynie.
L’une des plus brillantes élèves de Roberta est Mattie. Quinze ans à peine et elle aussi en proie à un terrible dilemme. Sa première expérience sexuelle tourne au drame. Elle se retrouve enceinte et va éprouver toutes les peines du monde à avorter, le Canada ayant érigé un «mur rose» pour empêcher les Américaines de franchir la frontière pour avoir recours à une IVG.
Reste Susan, la mère de famille qui n’a, à priori, pas à se préoccuper de ces questions. Mais Leni Zumas est bien trop habile pour ne pas ajouter à ce panorama une femme bien sous tous rapports. Susan est mariée, mère de deux enfants qu’elle a choisi d’élever en mettant entre parenthèses sa carrière d’avocate. Mais le bilan est bien amer. Entre un mari et des enfants qui la délaissent, elle sombre dans la déprime et envisage le divorce et même le suicide.
Il faut d’abord lire ce beau roman comme un avertissement face à la montée d’un néo conservatisme qui viendrait mettre à mal les conquêtes si fragiles résultant d’années de luttes. La peur et la douleur qu’expriment ces femmes doit résonner auprès de tous les lecteurs comme un signal d’alarme.
Parce que c’est sans doute ce manque de vigilance qui a piégé toutes les femmes qui, comme Roberta, ont cru à « une comédie politique, une surenchère de la Chambre des représentants et du Sénat ligués avec le nouveau président amoureux des fœtus». Jusqu’au jour où la loi est passée…

Les heures rouges
Leni Zumas
Les Presses de la Cité
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch
400 p., 21 €
EAN : 9782258146921
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, à Newville, du côté de Salem, Oregon.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Drôle, mordant, poétique, politique, alarmant, inspirant, Les Heures rouges révolutionne la fiction de notre époque.» Maggie Nelson (Une partie rouge, Les Argonautes)
États-Unis, demain. Avortement interdit, adoption et PMA pour les femmes seules sur le point de l’être aussi. Non loin de Salem, Oregon, dans un petit village de pêcheurs, cinq femmes voient leur destin se lier à l’aube de cette nouvelle ère. Roberta, professeure célibataire de quarante-deux ans, tente de concevoir un enfant et d’écrire la biographie d’Eivør, exploratrice islandaise du xixe. Des enfants, Susan en a, mais elle est lasse de sa vie de mère au foyer – de son renoncement à une carrière d’avocate, des jours qui passent et se ressemblent. Mattie, la meilleure élève de Ro, n’a pas peur de l’avenir : elle sera scientifique. Par curiosité, elle se laisse déshabiller à l’arrière d’une voiture… Et Gin. Gin la guérisseuse, Gin au passé meurtri, Gin la marginale à laquelle les hommes font un procès en sorcellerie parce qu’elle a voulu aider les femmes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Uranie – blog littéraire
Blog Les mots de Mahaut 
Blog Les curiosités de Didi 
Blog Le combat oculaire
Blog Sonia boulimique des livres 

Les premières pages du livre
« Née en 1841 dans une bergerie féroïenne,
L’exploratrice polaire fut élevée dans une ferme près de
Dans l’océan Atlantique, entre l’Écosse et l’Islande, sur une île où les moutons sont plus nombreux que les humains, la femme d’un berger mit au monde un enfant qui, une fois adulte, étudierait la banquise. Autrefois cet amas de glaces flottantes représentait un tel danger pour les bateaux que tout expert connaissant la personnalité de cette glace capable de prédire son comportement était précieux pour les compagnies et les gouvernements qui finançaient les expéditions polaires. En 1841, dans les îles Féroé, à l’intérieur d’une petite maison au toit de tourbe, sur un lit qui sentait la graisse de baleine, une mère qui avait mis au monde neuf enfants, dont cinq avaient survécu, donna naissance à l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír.

La biographe
Dans une pièce réservée aux femmes dont le corps est brisé, la biographe d’Eivør Mínervudottír attend son tour. Entre deux âges, elle a la peau blanche, des taches de rousseur, et porte un jogging. Avant d’être appelée à monter sur la table d’examen et à poser les pieds sur les étriers, à sentir une sonde explorer son vagin, à voir sur l’écran les images sombres de ses ovaires et de son utérus, la biographe passe en revue les alliances des autres patientes. Des pierres authentiques, de larges anneaux scintillants. Elles épousent le doigt de femmes dotées de canapés en cuir et de maris solvables, mais dont les cellules, les trompes et le sang faillissent à leur destin animal. Du moins c’est ce que la biographe aime à imaginer. Une histoire simple, facile, qui lui permet de ne pas penser à ce qui se passe dans la tête de ces femmes ou des maris qui les accompagnent parfois. L’infirmière Crabby a une perruque rose fluo et un corset à lanières en plastique qui dénude pratiquement tout son torse et expose son décolleté.
— Joyeux Halloween, explique-t-elle.
— À vous aussi, répond la biographe.
— Allons aspirer un peu de lignée.
— Pardon ?
— Anagramme de sang.
— Hmm, dit poliment la biographe. Crabby ne trouve pas la veine tout de suite. Elle doit la chercher, et ça fait mal. « Où es-tu passée, petite ? » demande-t-elle. Des mois de piqûres ont balafré et assombri le creux des coudes de la patiente. Heureusement, les manches longues sont de mise dans cette région du monde.
— Les Anglais sont revenus, n’est-ce pas ? dit Crabby.
— L’esprit vengeur.
— Eh bien, Roberta, le corps est une énigme. Ça y est… je te tiens. Le sang afflue dans le tube. Le prélèvement leur indiquera les taux d’hormone folliculostimulante, d’œstradiol et de progestérone fabriqués par le corps de la biographe. Il y a de bons et de mauvais chiffres. Crabby range le tube dans un support, à côté d’autres échantillons. Une demi-heure plus tard, quelqu’un frappe un coup à la porte de la salle d’examen – pour signaler sa venue, pas pour demander la permission d’entrer. L’homme qui pénètre dans la pièce porte des lunettes d’aviateur, un gilet et un pantalon de cuir, et une perruque noire bouclée sous un chapeau rond.
— Je suis le garçon de la bande, annonce le Dr Kalbfleisch.
— Waouh ! s’exclame la biographe, perturbée par ce nouveau look si sexy.
— Jetons un coup d’œil, vous voulez bien ? Il pose ses fesses gainées de cuir sur un tabouret, face aux cuisses ouvertes de la patiente, et laisse échapper un « oups » en retirant ses lunettes. Kalbfleisch a joué au football dans une université de la côte est, et il a encore un visage d’étudiant. Le teint doré, une piètre capacité d’écoute. Il sourit en énonçant des statistiques peu réjouissantes. L’infirmière tient le d’hormone folliculostimulante (14,3), à la température extérieure (13) et au nombre de fourmis par mètre carré de sol juste en dessous (87), et vous saurez quelles sont vos chances. D’avoir un enfant. Il fait claquer ses gants de latex en les enfilant.
— Très bien, Roberta, voyons ce qu’il en est. Sur une échelle de un à dix, dix étant la puanteur infecte d’un fromage trop fait et un, l’absence totale d’odeur, comment évaluerait-il le fumet émanant du vagin de la biographe ? En comparaison des autres vagins qui défilent jour après jour dans cette salle d’examen, des années de vagins, une foule de fantômes vulvaires ? Beaucoup de femmes ne se douchent pas avant de consulter, ou luttent contre une candidose, ou bien puent naturellement de l’entrejambe. Kalbfleisch a reniflé plus d’une fois des effluves musqués au cours de sa carrière. Il introduit la sonde échographique enduite d’un gel bleu fluo et l’appuie contre le col.
— La paroi est fine et lisse, dit-il. Quatre millimètres et demi. Exactement ce qu’il nous faut. Sur l’écran, la paroi utérine est un trait de craie blanche dans une masse obscure, si fin qu’il semble impossible à mesurer, mais Kalbfleisch est un professionnel qualifié, ses compétences inspirent une totale confiance à la biographe. Et justifient le montant des honoraires qu’elle lui verse – des sommes si énormes que les chiffres en paraissent virtuels, mythiques, ils n’ont aucun rapport avec votre compte en banque, car ils dépassent l’imagination. En tout cas, les revenus de la biographe n’y suffiront pas. Elle utilise des cartes de crédit. Le médecin passe aux ovaires, enfonçant et inclinant la sonde afin d’obtenir l’angle qu’il recherche.
— Voici le bon côté. Joli paquet de follicules… Les ovocytes eux-mêmes sont trop petits pour qu’on les distingue, même en agrandissant l’image, mais on peut compter leurs poches – les trous noirs sur l’écran grisâtre.
— Croisons les doigts, dit Kalbfleisch en retirant doucement la sonde. Docteur, j’ai vraiment un joli paquet de follicules ? Il recule sur le tabouret à roulettes, loin de l’entrecuisse de la patiente, et ôte ses gants.
— Pendant les derniers cycles – ce n’est pas elle qu’il regarde, mais son dossier –, vous avez pris du Clomid pour stimuler l’ovulation. Elle n’a pas besoin qu’il le lui rappelle.
— Malheureusement, le Clomid provoque aussi un rétrécissement de la paroi utérine, nous conseillons donc aux patientes de ne pas poursuivre le traitement pendant de longues périodes. Ce qui est votre cas. Attendez, de quoi s’agit-il ? Elle aurait dû le vérifier elle-même.
— Donc cette fois-ci nous allons essayer un protocole différent. Un autre médicament connu pour améliorer les chances de certaines patientes âgées au stade prégravide.
— Âgées ?
— Un terme clinique, c’est tout. Il ne lève pas les yeux de l’ordonnance qu’il est en train de rédiger.
— Elle vous expliquera le mode d’emploi et nous vous reverrons ici le neuvième jour. Il tend le dossier à l’infirmière, se lève et rajuste son pantalon en cuir avant de s’éloigner à grands pas. Connard – reyvarhol en féroïen. Crabby explique :
— Procurez-vous ces comprimés aujourd’hui et commencez à les prendre demain, à jeun. Chaque matin pendant dix jours de suite. Pendant cette période, il se peut que vos pertes vaginales dégagent une odeur désagréable.
— Génial, répond la biographe.
— Certaines femmes disent que cette odeur est très… euh, surprenante, continue l’infirmière. Mais quoi qu’il arrive, évitez la douche vaginale. Cela introduirait dans le canal des produits chimiques qui, s’ils franchissent la barrière du col, peuvent compromettre le pH de la cavité utérine. La biographe n’a jamais pratiqué la douche vaginale de sa vie et ne connaît personne qui l’ait fait.
— Des questions ? dit l’infirmière.
— À quoi sert – elle examine l’ordonnance en plissant les yeux – l’Ovutran ?
— À stimuler l’ovulation.
— Mais de quelle façon ?
— Il faudra le demander au médecin. Elle se plie à ces multiples intrusions dans son intimité sans comprendre le centième de ce qu’elle subit. Cela paraît brusquement effroyable. Comment peut-on élever un enfant seule si on ne sait pas ce qu’on inflige à son corps ?
— Je voudrais lui en parler maintenant, reprend-elle.
— Il est déjà avec une autre patiente. Le mieux, c’est d’appeler le cabinet.
— Mais je suis sur place. Ne pourrait-il… ou y a-t-il quelqu’un d’autre qui…
— Désolée, tout le monde est surchargé aujourd’hui. Halloween et tout ça.
— Quel rapport avec Halloween ?
— C’est une fête.
— Pas une fête nationale. Les banques sont ouvertes et le courrier est distribué.
— Vous devrez téléphoner au cabinet, énonce lentement Crabby, pesant ses mots. »

Extrait
« Deux ans plus tôt, le Congrès américain a ratifié l’amendement sur l’identité de la personne, qui accorde le droit constitutionnel à la vie, à la liberté et à la propriété à un oeuf dès l’instant de sa conception. L’avortement est aujourd’hui illégal dans les cinquante Etats. Les avorteurs peuvent être accusés de meurtre au second degré et les femmes désireuses d’avorter, de complicité de meurtre. La fécondation in vitro est également interdite au niveau fédéral, parce que l’amendement condamne le transfert d’embryons du laboratoire dans l’utérus (les embryons ne sont pas en mesure d’y consentir). » p. 42

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesheuresrouges #lenizulmas #pressesdelacite #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #bouquiner #lectrices #lecteurs #livresaddict #livresque #lecteurscom #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018

Hâte-toi de vivre!

ROLLIER_Hate_toi-de_vivre
Logo_premier_roman

En deux mots:
Après un accident, Léo se retrouve sur un lit d’hôpital. Pour l’aider à se reconstruire, elle va pouvoir compter sur sa grand-mère Lina, dont le fantôme l’accompagne désormais et entend lui prodiguer ses conseils avisés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)
Ma chronique:

Madame et son fantôme

Lauréate du Mazarine Book Day, Laure Rollier nous offre un roman aussi joyeux qu’entraînant sur les pas d’une trentenaire obligée de revoir ses priorités après un accident de voiture.

J’emprunte à Hélène Harbonnier, journaliste à la Voix du Nord, la formule qui résume le mieux ce joli roman : «un pavé de bonnes ondes, qui se déguste comme une sucrerie». La journaliste qui s’est penchée sur la vogue des romans «feel good», trouverait en effet sans aucune peine le point commun entre Hâte-toi de vivre et Il est grand temps de rallumer les étoiles de Virginie Grimaldi, À la lumière du petit matin d’Agnès Martin-Lugand ou encore Dans le murmure des feuilles qui dansent d’Agnès Ledig: tous ces livres (re)donnent le moral aux lecteurs en propageant une philosophie optimiste, un peu comme un manuel de développement personnel enrobé dans une bonne histoire.
Dans le cas de Laure Rollier, on pourrait même dire que la présence du livre dans les rayons des librairies est en elle-même déjà une première preuve que le volontarisme et l’envie de réussir peuvent déplacer des montagnes.
Elle est en effet la première lauréate du Mazarine Book Day. Cette initiative originale, sorte de speed-dating pour nouveaux auteurs, permet à chacun de venir présenter son livre en un maximum de dix minutes à un jury composé de l’éditeur, d’un libraire et d’un blogueur et d’avoir un retour argumenté.
La troisième édition vient du reste d’avoir lieu avec quelque 140 participants et en présence de Laure Rollier.
Mais venons-en au livre et à Léo, la narratrice, qui est professeur de philosophie dans un lycée du Sud-Ouest. L’existence qu’elle mène est celle de beaucoup de femmes, essayant de gérer au mieux un agenda chargé. Dès les premières pages, on comprend que ce n’est pas chose facile, car elle est déjà en retard. Mauvais conseiller, le stress va la mener à la catastrophe. Elle ne voit pas le bus qui arrive et termine… sur un lit d’hôpital.
Le choc du réveil s’accompagne d’une évidence et d’une surprise. Il va lui falloir retisser le fil de sa vie et revoir ses priorités, mais elle pourra bénéficier des conseils d’un fantôme, celui de sa grand-mère qui partage désormais son quotidien et qui entend la remettre sur de bons rails. Une jolie trouvaille, très romanesque, que cette voix de l’au-delà, mais si elle est tout sauf diplomate. Mais après tout, c’est en mettant les pieds dans le plat et en regardant la réalité telle qu’elle est – et non telle que Léo aimerait qu’elle soit – que l’on peut reconstruire une vie. Entre les amis qu’il va falloir trier, les amours qui méritent une réévaluation et la famille qui recèle un secret qui fausse son jugement, la jeune fille va pouvoir dresser un bilan critique et, au fil des pages, tracer les contours d’une vie choisie et non subie, avec ce qu’il faut de rebondissements.
Le récit est alerte, le style enlevé. Autour de Léo, les personnages de Lina, la grand-mère, de Louise la colocataire, de l’ami Juju et de sa fille Tess sont parfaitement campés et apportent leur pierre à l’édifice. C’est plein d’humour et cela se déguste effectivement comme un bonbon acidulé. Et après tout, il n’y a pas de mal à se faire du bien !

Hâte-toi de vivre
Laure Rollier
Éditions Mazarine
Roman
220 p., 17 €
EAN : 9782863744789
Paru le 21 février 2018

 

Ce qu’en dit l’éditeur
« 7 h 52. Collision. Accident de voiture.
À son réveil à l’hôpital, Léo, jeune professeure de philosophie âgée de trente ans, se retrouve nez à nez avec Mamie Lina, qui n’est autre que sa grand-mère décédée. Personnage haut en couleurs à l’humour cinglant qui donne son avis sur tout – sans qu’on le lui ait demandé –, celle-ci s’immisce dans la vie quotidienne hésitante de Léo et de ses amis Louise et Juju, à un moment décisif de leur vie. Par ses interventions intempestives, cette grand-mère pas comme les autres chamboule tout sur son passage. Mais en confrontant Léo à ses peurs et à ces secrets qui hantent toute famille, elle fait à sa petite-fille le plus beau cadeau: le courage de saisir la vie à pleine main – et de donner une chance au bonheur. »

Les critiques
Babelio
Blog Carobookine
La VIDA Magazine
Le Petit bleu d’Agen
Le blog d’eirenamg
Romanthé – un blog littéraire décalé
Blog Malénia dans ses livres
Blog Des livres et des coquelicots

Les premières pages du livre:
La musique d’Hotel California se lance sur mon téléphone…
6 h 35. C’est trop tôt. Cinq minutes encore. Pas plus.
7 h 10. Merde ! C’est trop tard, là ! Qu’est-ce qu’il a encore, cet iPhone ? J’avais mis le rappel pourtant, j’en suis sûre. C’est quand même incroyable qu’on vous vende des appareils qui coûtent deux bras et qu’ils ne soient pas fichus de fonctionner correctement. Parce que, maintenant, je le déverrouille et j’entends bien le cliquetis – il n’était donc pas en silencieux. Si j’ai le temps, je m’arrêterai chez Juju pour qu’il regarde ce qui a merdé.
7 h 20. Faites-nous penser à faire un procès à Apple. À ma mauvaise foi et à moi.
— Léo, je te dépose ?
— Non, non, je me lève juste, Louloune ! Je suis super à la bourre, je prends ma voiture ! rétorqué-je à ma colocataire en étouffant un bâillement.
— OK à plus, me répond Louise depuis le salon, juste avant de sortir en claquant bruyamment la porte d’entrée.
Je n’aime pas ça. Être en retard, je veux dire. Mais il est hors de question que j’attaque la journée sans mon intraveineuse de caféine… Putain, il est déjà 7 h 35. J’hallucine. J’ai cours à 8 heures. Autant se rendre tout de suite à l’évidence : comme je ne voyage pas avec Air Force One, je n’y serai jamais. Quel jour on est ? Jeudi… Je commence par les Littéraires. En plus.
J’aurais peut-être mieux fait de supplier ma colocataire de m’attendre, quitte à enfiler mes chaussures dans la voiture. Tandis que les minutes défilent, je me bats avec le tube de dentifrice, puis c’est au tour de mes cheveux de rester coincés dans la brosse. Plus on essaie de faire les choses rapidement, plus la vie nous balance des bâtons dans les roues, non ?
Dans le miroir de l’entrée, je jette un rapide coup d’œil sur l’étendue des dégâts et de mes cernes. Le mascara a fait ce qu’il a pu, mais il n’est pas chirurgien. Je vais devoir me résoudre à sortir comme cela, l’horloge tourne et je ne peux pas me permettre de remettre les pieds dans la salle de bain. Même si je l’entends m’appeler depuis l’étage.
Mes clés ? Qu’ai-je encore fait de mes clés ? En temps normal, je suis déjà en train de râler contre les parents qui se garent sur le parking des professeurs. Bouge-toi un peu, Léo ! Sur le mur de notre salon, l’horloge géante mi-suédoise, mi-taiwanaise se fout de ma gueule avec ses longs bras qui font la course entre eux.
Où est mon portable ? Il faut que j’appelle Louise, elle doit être arrivée au lycée! Elle !
— Louloune, tu peux t’arrêter à la «Vie scolaire» prévenir que je serai en retard? dis-je d’une traite dans le maudit téléphone tout en enfilant mes Converse.
— Genre, combien de retard? me questionne ma colocataire. Mais bouge, con!
— Quoi ?
— Non, je parle à Luc Alphand devant, le mec, il slalome avec les feux! Je l’entends râler comme j’en ai l’habitude.
— Dix minutes, quinze max. Qu’ils ne se barrent pas, les gosses, j’arrive, OK?
— OK, fait-elle tandis que le klaxon me transperce un tympan.
— Et arrête de répondre en conduisant!
— Alors arrête de m’appeler. Elle me raccroche au nez. »

Extrait
« 7 h 52. Cela devrait passer, le temps de me garer, 8 h 10, au pire, je suis devant la salle. À la radio, Manu raconte qu’il a entendu parler d’un mec qui n’a jamais pissé debout de sa vie. Jamais. Il trouve ça hallucinant, moi aussi. Le monde est peuplé de gens étranges. Mais qu’est-ce que…
7 h 53. BAM.
Je sens mon estomac monter irrémédiablement dans ma gorge. J’ai la nausée. Et cette odeur âcre qui me brûle les yeux. J’entends la ceinture enfoncer ma clavicule dans un craquement. Je suis sonnée par l’uppercut que l’airbag fait subir à mon nez. Il fait froid, j’ai froid. Manu ne parle plus. Mes oreilles sifflent tellement que je pourrais hurler. Toujours cette odeur âcre. Je ne comprends plus rien, je ne sais plus où je suis, j’ai mal. Je porte ma main à mon nez, elle est inondée de sang. Je découvre à ce moment le bus face à moi que je n’avais pas vu avant. Je distingue, malgré mes paupières de plus en plus lourdes, des gens courir vers moi. J’ai froid. J’ai sommeil. Je m’endors. »

À propos de l’auteur
Laure Rollier est auteure, blogueuse, caricaturiste et vit dans le Sud Ouest de la France avec ses trois enfants. Après avoir publié un recueil de poésie en 2015, Laure se consacre entièrement à ses activités artistiques et littéraires. En 2016, elle décide de publier son premier roman Ce que tu ne sais pas sur son blog dans le but de récolter des fonds pour la recherche contre le cancer, sa priorité. Parallèlement, Laure travaille sur des caricatures, principalement sur le thème de la petite enfance, la maternité et la grossesse pour des magazines et blogs français. Lauréate du Mazarine Book Day, son «vrai» premier roman Hâte-toi de vivre paraît en 2018 chez Mazarine. (Source : ensemble maintenant)

Page Facebook de l’auteur
Site Internet de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel
Badge Critiques à la Une

Tags:
#hatetoidevivre #laurerollier #editionsmazarine #hcdahlem #rl2018 #roman #rentreelitteraire #rentree2018 #MazarineBookDay #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #primoroman #lire #lectrices #lecteurs #premierroman #NetgalleyFrance

Le champ de bataille

COLIN_Le_champ-de-bataille

coup_de_coeur  Logo_second_roman

En deux mots:
Le père, la mère, le garçon, la fille. Une famille comme une autre, sauf que le garçon a 15 ans et que son adolescence est difficile. Qu’il passe son temps à saper le moral de ses parents déjà usés. Jusqu’au jour où…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

J’ai quinze ans et je vous em…

Pour son second roman, Jérôme Colin s’appuie sur son expérience de père de famille pour raconter l’adolescence. Et mettre du baume au cœur de bien des parents.

S’il existe bien des raisons de choisir un livre, la principale – vous en conviendrez – est l’envie que l’on a d’être emporté par l’histoire. Soit qu’elle vous emmène très loin, vous fait découvrir un monde inconnu, soit qu’elle vous touche parce que vous avez vécu de semblables situations, de pareilles émotions. Jérôme Colin m’a touché au cœur. À tel point que nous avons organisé une séance de lecture collective en famille et à haute voix. Mon épouse a eu ce cri du cœur après le premier chapitre «nous ne sommes pas seuls!», mon fils de quinze ans s’est soudain trouvé tout à fait «vivable» et moi je suis pris pour un psy, capable de réconcilier tout le monde avec cette bibliothérapie!
En parlant de psy, je crois que la meilleure façon de vous faire entrer dans ce roman est de suivre la séance chez la psy du narrateur, père de famille confronté à un adolescent difficile qui use son couple:
« – Alors, comment ça se passe ? m’a-t-elle dit.
– Pas trop mal. C’est la rentrée des classes… Jusqu’ici, tout va bien.
– Très bien ! Et votre femme ?
– Elle me manque.
Elle m’a regardé comme les psys savent le faire. J’ai embrayé. J’avais envie de retrouver notre vie d’avant les enfants. De retrouver la femme dont j’étais tombé amoureux, celle qui laissait traîner ses culottes, qui acceptait de rester au lit toute la journée pour regarder des films, et qui, en passant derrière moi, , caressait doucement mes fesses. Tout avait disparu. Combien de temps reste-t-il pour s’aimer quand vous devez vous réveiller à l’aube, préparer le petit déjeuner, torcher un cul, ramasser du vomi, donner à manger, changer le lange, habiller l’enfant, calmer ses pleurs, le mettre dans la voiture alors que le jour n’est pas encore levé ? L’attacher à ce satané siège-auto. L’emmener chez la gardienne et le lâcher avec une certaine culpabilité pour être à l’heure au travail. Supporter ensuite les demandes infondées et l’autorité abusive d’un patron pendant huit heures. Perdre son temps dans les embouteillages. Reprendre le gamin. Apprendre qu’il a tapé un petit copain chez la gardienne. Rentrer chez soi. Les mettre dans son parc. Payer quelques factures. Donner à manger. Torcher le cul. Faire une lessive. Relever ses e-mails pour ne pas être mal vu au boulot. Donner le biberon. Raconter une histoire. Mettre la lessive au sèche-linge. Repasser. Payer le reste des factures. Et enfin, alors qu’on termine à peine le rangement de la cuisine, aller se coucher. À l’instant où notre tête s’affaisse sur l’oreiller, penser que c’est décidément le plus beau moment du monde. Demander à son conjoint s’il a passé une bonne journée. Tomber de sommeil avant même d’entendre sa réponse. Et se réveiller toutes les trois heures. Combien de temps reste-t-il pour s’aimer dans cette vie là? »
Un long extrait, mais qui résume bien l’état d’esprit du narrateur. Et donne une bonne idée du style de ce roman qui sonde le quotidien avec un sens de l’observation très pointu et un humour dévastateur. Vous allez beaucoup rire à partager les péripéties familiales et sans doute aussi avoir quelque fois la larme à l’œil. Mais n’anticipons pas.
Si avec Léa, la femme de sa vie, «l’indicible a disparu», il imagine que partir pourrait être une solution. Mais il ne part pas de peur d’être seul. Et sans doute pour essayer de se prouver qu’il peut encore sauver cette famille. Mais je vous laisse découvrir l’épisode de reconquête de son épouse préparé avec minutie («Cet anniversaire, c’était notre Everest. Un sommet auquel nous avions souvent rêvé») pour en venir à la pièce de résistance de ce roman lu d’une seule traite, à savoir Paul, le fils rebelle qui nous vaut cette belle définition : « Avoir un adolescent, c’est accepter de savoir perdre son temps. Et avoir de fréquentes envies de meurtre sans jamais passer à l’acte. » Car ce dernier a tous les symptômes de la crise d’adolescence. Il essaie de franchir les limites, il décide que les adultes sont des incapables et qu’ils ne sont sur terre que pour «faire chier», ils transforme sa chambre en foutoir, il s’en prend même à sa petite sœur Élise et, bien entendu, il ne travaille plus à l’école. Ce dernier point offre au père l’occasion de se solidariser avec son fils, car il s’oppose lui aussi cette école du Moyen-Âge et ce proviseur affublé du surnom de Monsieur Mollasson. L’école doit plutôt accueillir, aider et soutenir que rejeter et sanctionner. Mais Paul n’a cure des théories paternelles et poursuit son travail de sape.
Au fur et à mesure que le ton monte, que se mère essaie de recoller les pots cassés, on sent l’ampleur de la tâche, la difficulté à vivre ce psychodrame permanent. On attend le prochain coup plutôt que la rémission.
Jusqu’à ce jour où Bruxelles est à son tout victime d’attentats terroristes. Que la seule chose qui compte alors est de s’assurer que Paul et Élise sont sains et saufs. Que l’amour qu’on porte à ses enfants est au-dessus de leurs crises. Je n’en dirais toutefois pas davantage. S’il est un champ de bataille sur lequel vous devez vous précipiter, c’est bien celui-là! (pour ma part, je cours chercher le premier roman de Jérôme Colin que je n’ai pas encore lu).

Le champ de bataille
Jérôme Colin
Allary Éditions
Roman
210 p., 17,90 €
EAN : 9782370731265
Paru le 22 février 2018

Où?
Le roman se déroule à Bruxelles.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La crise d’ado… vue du côté des parents.
Le problème avec les enfants, c’est qu’ils grandissent. Un jour, sans prévenir, ils claquent les portes, rapportent de mauvaises notes et ne s’expriment que par onomatopées. Surtout, ils cessent de vous considérer comme un dieu sur terre. Et ça, il faut l’encaisser.
La science explique qu’ils n’y sont pour rien. C’est leur cerveau en formation qui les rend feignants, impulsifs et incapables de ramasser leurs chaussettes. N’empêche. On n’a jamais rien créé de pire que les adolescents du virtuolithique. Voici l’histoire d’un couple sur le point de craquer face aux assauts répétés de leur fils de 15 ans. Qu’ont-ils mal fait ? Rien. Mais la guerre est déclarée. Et ils ne sont pas préparés. L’école les lâche, le père part en vrille, la mère essaie d’éteindre l’incendie.
C’est un roman sur l’amour familial où les sentiments sont à vif, comme sur un champ de bataille.

Les critiques
Babelio
Blog Le coin lecture de Nath
RTBF Le 6-8 (Michel Dufrasne)
Cinétélérevue.be (Charles Julie – entretien avec l’auteur)
Blog B comme bouquiner
Blog The reading bibliophile 
7sur7.be (Deborah Laurent)

Les premières pages du livre:
« Je peux rester ici de longues minutes à regarder mes pieds. La pièce fait deux mètres carrés tout au plus. Pierre bleue au sol et motif fleuri sur les murs. C’est Léa qui a choisi. Confort d’assise optimal, cuvette en céramique, protection anticalcaire, fermeture amortie, mécanisme trois ou six litres pour l’économie d’eau. C’est ma forteresse. Je m’y enferme avec la certitude que personne ne viendra m’y déranger. Laisser les gens déféquer en paix est l’une des dernières règles que l’on respecte encore dans cette maison.
Le pantalon à mi-iambes, je lisais un article sur le Hiram Bingham, train mythique qui traverse le Pérou de Cuzco au Machu Picchu à travers les Andes, lorsque j’entendis le grincement de la porte d’entrée et le pas lourd de mon fils aîné. Je pris le temps de terminer ma lecture et après avoir tiré la chasse, jetai un dernier coup d’œil à la cuvette en céramique. Un réflexe qui me permet de laisser le petit coin dans l’état où j’aimerais le trouver.
Il avait l’air inoffensif, affalé sur le divan, le téléphone portable sur les genoux, la télécommande de la télévision dans une main ct un paquet de chips dans l’autre. Depuis un an, il s’était pourtant méthodiquement appliqué à mettre notre famille à feu et à sang. À l’école, les notes dc comportement s’étaient accumulées et la situation s’était détériorée avec un certain nombre de professeurs. Après Noël, il avait écopé de trois jours dc renvoi pour avoir uriné avec un ami sur la porte de sa classe de religion. Sous la menace d’un programme d’accompagnement personnel, un léger mieux s’était fait sentir dans la dernière ligne droite. Le conseil de classe avait donc finalement accepté de le réinscrire.
Une nouvelle année scolaire débutait, que nous espérions meilleure que la précédente.
Il me dit bonjour sans même lever la tête et souffla lorsque je lui demandai son journal de classe. D’un signe de tête, il me désigna son sac à dos. «Si tu le veux, t’as qu’à le prendre », dit-il en augmentant le volume de la télévision. »

Extrait
« Si mon fils séchait les cours, c’était pour ne pas avoir à subir sa sale gueule, ses pantalons trop courts et son nœud papillon. Décidé cette fois à rédiger une réponse cinglante, j’ai ouvert mon ordinateur et posé mes mains sur le clavier. «Monsieur, mon fils Paul a seize ans. Et je ne peux le condamner de n’être que très peu excité à l’idée de subir deux heures de français et de mathématiques de bon matin. Vous l’avouerez, le programme est peu attirant pour un jeune garçon dont les sens sont littéralement en train d’exploser et qui ne pense qu’à une chose: le rétrécissement à venir de la longueur des jupes des filles avec le printemps qui s’annonce. Ajoutez à cela une heure de géographie pour apprendre le nom des fleuves de l’Asie du Sud et la plantation du riz dans les régions pauvres du Cambodge. Et enfin deux heures de technologie à dessiner très précisément une boîte d’allumettes en trois dimensions avec une perte sèche de deux points si le prof ne voit ne fût-ce qu’un coup de gomme ou s’il a oublié de mettre son nom en majuscules dans la marge. Vous comprendrez dès lors pourquoi mon fils a décidé de ne pas se présenter à l’école ce jour, préférant saisir l’opportunité d’une petite virée en ville avec ses amis.»

À propos de l’auteur
Jérôme Colin est né en 1974. Il est journaliste à la RTBF en Belgique où il anime «Entrez sans frapper» et présente «Hep taxi!». Son premier roman Éviter les péages a paru en 2015 chez Allary Éditions. (Source : Allary Éditions)

Page Wikipédia de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel
Badge Critiques à la Une

Tags:
#lechampdebataille #jeromecolin #allaryeditions #hcdahlem #rl2018 #roman #rentreelitteraire #rentree2018 #rentreehiver2018 #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #lectrices #lecteurs #VendrediLecture #NetGalleyFrance