Presque le silence

ESTEVE_presque_le_silence

  RL_Hiver_2022

Finaliste du Prix Orange du livre 2022

En deux mots
Après des vacances chez son grand-père, Cassandre retrouve l’enfer de son collège de banlieue où elle est harcelée et humiliée, y compris par celui qui deviendra son compagnon. Camille, comme le lui a dit le voyant qu’elle a consulté, tombera amoureuse d’elle. Ses cinq autres prophéties de malheur, s’avèreront-elles tout aussi vraies?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’amour et les cinq prophéties de malheur

Pour son troisième roman Julie Estève a choisi de raconter la vie d’une femme harcelée dans son enfance, entourée par la mort, mais qui va croire en des jours meilleurs, même si on lui a promis, outre l’amour, bien des malheurs. Un livre-choc.

Il y a d’abord, en guise de prologue, une angoissante invasion de chenilles, puis de papillons voraces qui causent d’immenses dégâts. Une sorte de clin d’œil à Moro-Sphinx, le premier roman de Julie Estève, une fable cruelle qui a d’emblée installé son style vif, tranchant.
Puis on entre dans le vif du sujet avec le récit de Cassandre, 13 ans, en vacances chez son grand-père à Saint-Étienne-d’Estréchoux. Là, la fillette peut se ressourcer, oublier les moqueries et le harcèlement dont elle est victime devant l’indifférence générale des enseignants et de ses parents. Sa mère semble absente, son père ne s’occupe plus que de son chat. «Je ne sais quel triste monde se cache à l’intérieur de mon père, une déchèterie, une carrosserie rouillée ou une nuit pâle. Je l’observe comme un paysage qui défile, flou, dans les trains. Daniel, clerc de notaire, est une ombre qui passe, une flaque d’eau. Je ne rencontre dans ses traits que l’ennui. Il est là, retourné comme un gant, à l’envers de lui-même. Seul Cassis semble lui donner une place au monde. Est-ce que tous les pères sont liquides, impénétrables. Point positif, il me passe tout: il s’en branle.»
Le mal vivre de la gamine va atteindre son point culminant lorsqu’elle sera humiliée par ses camarades de classe, à commencer par Camille qu’elle aime en secret. Sa tête rousse plongée dans la cuvette des toilettes la mène au désespoir. Mais elle va serrer les dents et croiser la route de Jonas, un graffeur. Le temps et l’adolescence passent. La chenille va devenir papillon. «J’ai dix-sept ans et je suis bonne; les rousses sont à la mode. J’ai changé de bahut, le ciel est sans nuages. J’ai des camarades de classe. Je fume des cigarettes, des Camel. Je porte des jupes courtes et des collants déchirés. Les filles regardent mes cheveux longs, épais, rouges, qui traînent dans mon dos. Les miracles n’arrivent pas que dans les films, mais chez le coiffeur. Je passe du chien au félin, du caniche à la lionne en deux heures, toilettage express.» Bac en poche, il lui faut du sexe, il lui faut un avenir. Comme Jacques Marrant – le bien-nommé — lui prédit que Camille va tomber amoureuse d’elle et qu’elle connaîtra bien des malheurs, elle va croire le voyant. D’ailleurs, quelques temps plus tard, il est dans son lit. Le couple fait des projets, part en voyage. Cassandre s’inscrit à l’école vétérinaire et pense au bonheur. Mais c’est alors que s’abattent les calamités. Son père perd son emploi, on diagnostique un cancer du sein à sa mère. Jonas se marie le jour où les tours jumelles s’effondrent. Puis ses parents se séparent.
«Mon père a acheté un petit terrain dans une pampa du sud de la France, à La Roque-sur-Pernes. C’est une terre sèche et stérile. Il a payé deux mille balles un vieux camping-car dans lequel il vivra. Le reste du fric, il l’a donné à ma mère pour son long voyage. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.»
Vœu pieux. Les catastrophes vont s’enchaîner au long d’une vie que Julie Estève va retracer en épisodes forts, comme une chute inéluctable. Un virus qui fait des ravages, un accident après l’autre, des décès qui se succèdent et un esprit qui peu à peu s’enfonce dans la nuit. Cassandre est alors la proie d’un long cauchemar et la pythie d’un monde qui se meurt. Qui entendra ses cris, sa souffrance, ses appels à l’aide?

Presque le silence
Julie Estève
Éditions Stock
Roman
208 p., 19,90 €
EAN 9782234088863
Paru le 12/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, d’abord à Saint-Étienne-d’Estréchoux, puis à Paris et en banlieue parisienne, à L’Hay-les-Roses, Villejuif, Étampes, Juvisy, Longjumeau, Antony, Saint-Denis, Pantin, Maisons-Alfort. On y voyage aussi à Cuba et dans les Caraïbes, à Cayo Largo ainsi qu’à Minorque. On y évoque aussi un séjour dans les Alpes, un terrain à La Roque-sur-Pernes, une étape à Mâcon.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XXe siècle à nos jours..

Ce qu’en dit l’éditeur
« Les mots m’étranglent. J’ai mal : tête, ventre, tout le temps. Je suis un calvaire de treize ans, un mètre cinquante, quarante kilos qui se brisent. Je ne ressemble à rien sinon à une laideur bizarre. Ce n’est pas avec cette gueule-là que je vais pécho Camille Leygues. Il est dans ma classe cette année et il me déteste, comme tout le monde. »
Cassandre est rousse, frisée et haïe des autres enfants. On l’appelle le Caniche. Elle aime Camille, un garçon très beau et fou de chevaux. Un jour, elle se rend chez un voyant pour connaître son avenir. Mais la séance tourne mal. Le cartomancien lui révèle cinq prophéties terrifiantes qui ne cesseront, au cours de sa vie, de la hanter.
Presque le silence raconte la vie d’une femme en dix chapitres, de son enfance à sa mort. Une vie qui traverse dix grandes pertes, l’amour fou et les deuils. Une vie mêlée au sort des hommes, des animaux et des arbres où les tourments de l’âme sont les miroirs de l’effondrement du monde.
Un roman d’apprentissage, écologique et tragique, où l’intime déchire l’universel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Memo Émoi
Blog Joellebooks
Blog Christlbouquine
Blog au fil des livres
Le blog d’eirenamg
Blog Le coin des chroniques

Les premières pages du livre
« 1
Les papillons
Ça a commencé dans les forêts tropicales et les mangroves en Guyane. Des œufs. Des tas d’œufs. Ils étaient des millions, des montagnes. Les œufs sont devenus des chenilles moches qui ont mangé les feuilles des arbres dont les palétuviers des marais. Leur abdomen était gonflé, leurs poils épais, elles avaient trois paires de pattes.

Pendant des kilomètres, la forêt fut recouverte de ces choses. Elle fut dévorée. La forêt : des troncs et des branches vides.

Un jour, les chenilles se sont changées en papillons de nuit, trapus, triangulaires. Ils étaient jaune et marron. Au crépuscule, ils ont volé vers les villes.

Ils cherchaient la lumière et la mort. Juste la lumière et s’éclater contre un soleil. Claquant leurs ailes, tarés, ils se jetaient sur les lampadaires, les télévisions, se fracassaient contre les phares des bagnoles, les enseignes, les lampes de chevet. Ils rampaient sous les portes, s’infiltraient comme des cafards dans les trous, tabassaient les vitres.

Les femelles, pour protéger leurs œufs, libérèrent des flèches de poison qui se plantèrent dans les chairs, laissant une plaie vive, puis purulente. Bébés, vieillards, tous y passèrent, sans distinction de sexe. Les hommes se barricadèrent. Ils vécurent dans le noir et la peur. Il y eut des cris, des larmes, des visages détruits.

Dans les villages, on trouva des peaux mortes et des gueules cassées, comme à la guerre, des traits pas droits, des moitiés de bouche, des regards blancs.

Les papillons ont migré au nord, au sud, dans les forêts canadiennes, russes, islandaises, au bois de Vincennes, en pleine brousse, dans la jungle thaïlandaise, partout où les arbres poussaient, ils se sont adaptés aux climats, aux espèces, ils se multiplieront jusqu’à ce que les hommes comprennent.

On les appelle les papillons cendres.
J’ai onze ans et je suis amoureuse de pépé Jean. C’est un type petit qui porte des shorts en lin. Il s’affaisse, l’âge. Il me regarde tout le temps. Quand il ne me regarde pas, il écrit des lettres et me dit le monde, les arbres, les hommes.

Je passe l’été plein sud, à Saint-Étienne-d’Estréchoux, un village de pierres et de vieilles personnes. Estréchoux, ce nom m’a toujours paru ridicule. Je disais Saint-Étienne sans la suite quand on me demandait où je partais en vacances. J’imaginais très bien Louis de Funès mâcher la formule entre ses dents et répéter dans un tas de grimaces : Saint-Étienne-d’Estréchoux !

On vit dans une maison pas pratique avec des meubles mités. Toilettes à l’ancienne – pot de chambre. Je construis sur la petite terrasse des structures métalliques avec le Meccano qui appartenait à ma mère. Je passe des heures à fabriquer mes installations, visser, intégrer les boulons, les roues et éventuellement un petit moteur. C’est souvent raté, au mieux bancal. Parfois je joue à la dînette. Mais tourner des épluchures dans une casserole minuscule sur un faux feu, y a pas plus chiant. Je préfère regarder valser le saule ou écouter gueuler les oiseaux. J’attends le moment de la pêche avec le sac en osier et les boîtes d’hameçons.

Il faut marcher quarante minutes pour arriver à la rivière, notre coin. Sur le chemin, on s’arrête dire bonjour à Madeleine qui est vieille, grosse, et seule. Elle me donne toujours un gâteau. Ils parlent avec pépé des autres qui ont mal au dos, aux jambes, qui vont se faire opérer la hanche, de ceux qui sont devenus fous. C’est un genre de péage. Madeleine sent l’eau de toilette. Elle a une barrette rose dans les cheveux et des tabliers à fleurs achetés au marché ; elle ressemble à quelqu’un qui n’a rien vécu. Elle est gentille mais je ne sais pas quoi lui raconter, et ses gâteaux sont secs. J’ai envie de crier fous-nous la paix avec tes histoires, laisse-moi avec lui, tu me voles du temps. Je souris muette et polie, et je chasse les lézards sur les murs, j’aime leur couper la queue. Un vent chaud console mon impatience.

Il y a partout des mûres sauvages au milieu des ronces. Elles sont gorgées de jus. Je les fourre dans ma bouche, elles noircissent mes dents et le contour de mes lèvres. Pépé apprécie ma gourmandise. Il dit : les gens qui aiment manger ne seront jamais tout à fait malheureux. Mon grand-père est veuf, sa femme est morte sur une plaque de verglas. Je ne crois pas que l’on puisse disparaître en glissant – à moins d’avoir un destin de rien. Pépé ment ! Je me souviens peu de Paulette, ma grand-mère. Sur les photographies dans les cadres, elle porte un chignon blanc. Il n’en parle jamais.

Quand les gens s’arrangent avec un mort et qu’ils improvisent une fin pourrie, c’est que le mort s’est pendu ou balancé dans le vide. Les suicides se rangent dans les placards de famille.

Le père de Camille Leygues par exemple : tombé d’une échelle un 14 juillet ! Camille a gobé le bobard ; les enfants n’ont aucun esprit critique. Je n’ai pas insisté auprès de lui parce que je voudrais qu’il m’embrasse avec la langue, et personne n’a envie de rouler une pelle à la vérité.

Pépé me prend souvent la main. Sentir sa main usée dans la mienne me donne l’impression d’écouter Queen à fond dans une voiture. On marche dans les herbes libres et les cailloux, il y a des serpents. Pépé m’apprend à reconnaître les vipères, tête triangle et pupille verticale. On écarte quelques branches et la rivière, froide et claire, est là. Je saute dedans avec mes bottes trouées. Je sens l’eau électriser mes jambes. Sous les pierres, je cueille des vers qui dansent. Je les broie entre mes doigts et j’accroche la purée d’appâts à l’hameçon de ma canne. Écraser les larves me procure une petite joie, un pouvoir sur quelque chose.

On reste côte à côte des heures à répéter les mêmes gestes dans la nature et le silence. Les mots sont sans importance. Lorsque l’un de nous attrape un goujon, on échange un sourire, c’est suffisant. À la rivière, j’oublie l’école. J’oublie que je n’ai pas d’amis, que je ne connais pas les rires ensemble, les soirées pyjamas, les secrets à l’oreille. Pépé ne sait pas que dans la cour de récréation on me crache dessus ; c’est un jeu qui les fait rire. Ils trouvent mes cheveux orange, laids, et le reste pas dans les clous.

La rivière, c’est mieux que la vie, et dans sa beauté je rêve de Camille Leygues. Je le vois dans trente-six jours au centre équestre de Châtenay-Malabry.

Mon grand-père a fait la guerre contre les nazis, il stocke des conserves périmées, des sacs plastique, des vieux journaux – y en a des piles. Il a une carte d’ancien combattant qui lui offre des avantages pas négligeables, bus gratis, retraite et rente. Tous les mois, il met de l’argent sur un compte pour mes études : je serai vétérinaire. Je fais souffrir les animaux, faut que j’arrête.

Pépé me regarde grandir. J’observe sa fatigue, ses yeux humides qui attendent un orage. Leur couleur n’est plus très franche, le bleu a passé, il tire vers l’aveugle. La peau de son cou est molle. Depuis une semaine, il lui arrive de crier sans préavis. Il a très mal à l’oreille, sa gueule tourne à la tragédie grecque.

Je suis caractérielle, il me dit gentiment. C’est vrai souvent ma voix se casse, la colère. Je ne sais pas pourquoi, sans doute à cause du monde et des questions qui m’écrasent, j’arme ma bouche de phrases cruelles – tu comprends rien/fous-moi la paix/je t’aime plus : celle-là est un bazooka. Je ne l’ai utilisée qu’une fois car sur le visage de mon grand-père est apparu le vide, et j’ai eu envie de mourir. J’ai couru dans les rues pierreuses de Saint-Étienne-d’Estréchoux, mes pieds coincés dans des méduses transparentes, pour échapper à la honte et briser ces quatre mots ensemble : je t’aime plus. Je suis arrivée à la rivière, suante, il faisait lourd sous les nuages, il allait pleuvoir. Je me suis assise sur un rocher plat. Dans ma tête, des images ont pénétré de force, défonçant les murs au pilon et me condamnant à regarder un enfant noir squelettique, un homme qui gueule au volant d’un Land Rover, un cormoran englué de pétrole, un clochard à un feu rouge, un accident de la route, les pompiers, une mère frappant son fils, Tchernobyl. J’ai hurlé, les poings serrés, sur mon rocher plat.

Je voulais juste que pépé me donne son Opinel. Le côté cow-boy de la lame qui se range, je trouvais ça cool. Avec un Opinel, on peut tailler le bois, ouvrir le ventre d’un poiscaille, menacer les autres dans la cour de récréation avec une tronche de chien méchant. Ils auraient chié dans leur froc ! Mais pépé a dit non. J’ai insisté. Non. Allez ! Non. S’il te plaît ! Non. Tu me le prêtes alors ? Va dans ta chambre. Alors tu m’en achètes un. Je veux plus te voir, dégage-moi de là : j’ai sorti le bazooka.

Sur mon rocher plat, j’ai senti les premières gouttes sur mes cheveux, très vite la saucée. J’ai pensé à un caniche roux, c’est comme ça que les autres m’appellent, le Caniche. Bande de cons. Je suis rentrée trempée, bouche fermée tête en bas. Pépé a eu un rire sonore et j’ai couru dans ses bras. Il est allé chercher une serviette pour me sécher. Il m’a embrassée, l’eau de ses yeux à ras bord. La pluie a cessé et on est sortis chasser les escargots dans les talus, aux bords des chemins et dans le petit bois. On les a mis dans une cage à la cave pour les affamer et les faire baver tout ce qu’ils pouvaient.

Le panier en osier est rempli de poissons. Pépé les fait cuire à vif dans une poêle avec l’huile, le sel, le persil. Il fait sombre, et frais. J’allume un feu dans la cheminée. Saint-Étienne-d’Estréchoux, c’est pas la Côte d’Azur. On mange la friture, c’est dégueulasse mais on parle, les bouches luisantes, du cosmos.

Pépé dit que l’univers est un ballon de baudruche qui grandit, ne pète pas et avance grâce à l’énergie qui l’a fait naître, un peu pareil que nous les hommes – naissance, croissance, mais sans la mort au bout. Il existe donc quelque chose, une force increvable qui crée sans relâche et vieillit sans s’effondrer. J’imagine alors un colosse creuser le noir avec ses mains de géant, fouiller le néant, pénétrer l’horizon pour y foutre ses galaxies et ses soleils, gagner du terrain et croître, croître, insatiable, avec l’idée fixe et conne d’envahir le rien pour fabriquer du vide. Des années-lumière de vide. Si ce gros type s’appelle Dieu alors Dieu est un bulldozer, ou un Américain.

Dans mon lit, sous l’édredon qui pèse, je regarde le plafond peler. J’ai laissé la porte bâiller, le feu s’éteindre au fond de la cheminée. Mes yeux restent ouverts, j’ai peur de la nuit.

Je me réveille la gorge pleine de ciment. Dans mon rêve, des nuées de papillons volaient vers la maison de mon grand-père.

Je pisse dans le pot en céramique. L’urine ricoche contre la faïence quand je perçois, dans la brume de ma fatigue, une sorte de gémissement. On dirait un chien qui s’est pris un coup de pompe dans les côtes. Je n’arrive pas à définir de quel côté ça vient. Droite, gauche. Dehors, ici. Je marche les pieds nus sur le carrelage. Je passe devant la cheminée froide, l’angoisse figée dans le thorax. Le silence est si dense que le moindre craquement est une explosion. Je m’approche de la chambre de pépé et me plaque à la porte comme un gecko : il y a le prénom de ma grand-mère, Paulette, qui sort de là. Je distingue le mot oreille. Mon oreille, putain, mon oreille, il dit. Entendre l’amour de sa vie qui étouffe sa douleur dans un traversin, y a pas plus dégueulasse. Je ne bouge pas. Je ne frappe pas. Je retourne dans mon lit pour ne pas abîmer la dignité de mon grand-père ; je pleure sous l’édredon.

Je suis la première debout. La maison sent le bois d’hiver. Il n’y a rien sur la table. Ni lait ni confiture, pas de pain grillé. Pépé dort. Je prends dans la poche de sa veste deux francs cinquante et je cours dans la grande rue vers la petite place. La camionnette du boulanger est garée à côté de l’ancien four. Une queue de cheveux blancs et de cannes attend devant. Madeleine achète une baguette et un gros pain rond pour la semaine. Je regarde ces gens presque morts. Pépé est léger. Eux, lourds. Jambes lentes. Haleine sale. Conversation chiante. Ils sont des écorces de platane. Au milieu de ça, on me trouve jolie alors que je ressemble à un caniche. On touche mes joues lisses. On me laisse passer : je suis Lady Di !

J’achète deux croissants, le boulanger m’en offre un troisième. Je pense à pépé dans son lit qui s’étouffe, il sera heureux de manger du beurre.

Madeleine me tient la grappe. Elle veut absolument nous inviter à dîner. Tu diras à Jean, vendredi ou samedi prochain, comme si elle avait un gala les autres jours de la semaine. Madeleine fait partie de ces vieilles coquettes avec du fard sur les tempes. Pas question d’en parler, et pas possible de me retenir de mépriser Madeleine. Pourquoi ? C’est une dame sympathique. Peut-être qu’elle veut foutre pépé dans son lit. Et puis sa vie de jardin à planter des tomates et des herbes aromatiques ! Madeleine n’a rien donné au monde à part un tas de légumes. J’ai besoin de modèles. Madonna, Freddie Mercury ou Django Reinhardt. Madeleine, c’est personne.

Je ne vois pas pépé ranger les bûches sous l’abri, réparer le vieux réveil, écrire des choses. Je prends une allumette dans la cuisine minuscule et je mets le feu au gaz. Je fais chauffer le lait. J’essaie de ne pas faire de bruit, de ne pas déranger la tristesse de mon grand-père.

Je trempe mon croissant dans le lait. Des billes de gras flottent à la surface. Je n’y devine pas mon avenir comme la Cassandre des Grecs que personne n’a crue lorsqu’elle a prédit la perte et la mort, les massacres en série, son propre meurtre.

Je n’ai pas envie de rentrer chez mes parents. Mon père ne s’intéresse qu’à son chat, vieux et con. Ma mère me manque un peu quand elle plonge dans mes cheveux ses mains longues. Je les appelle une fois par semaine de la cabine téléphonique pour dire la météo, ce que je mange ; nous n’avons rien à partager que le soleil ou la pluie.

Sur la table en bois, je pose la tasse de mon grand-père et la viennoiserie cachée dans une serviette de papier.

Je sors et je marche sur le chemin des châtaigniers qui monte à pic vers un ciel vide, je transpire. Je pense à Camille qui a des manières de duc. Il est blond. Depuis que son père s’est suicidé, il passe son temps avec des poneys. Son préféré est un shetland blanc, il s’appelle Capitaine. Les canassons, moi, j’en ai rien à foutre. Mes parents m’ont inscrite dans un centre équestre pour avoir la paix le samedi et me sociabiliser. J’aime pas les poneys, ils schlinguent, chient partout, et faut les décrotter, mais grâce à eux je suis près de Camille. Mon but dans la vie, c’est l’embrasser. Je vais être la meilleure côté bourrins, sauter toutes sortes de haies, gagner des médailles, et Camille ne pourra résister à la cavalière rousse sous sa bombe.

Je ramasse les mûres sauvages dans les ronces qui me griffent, je les mets dans un sac plastique pour le dessert.

Il est treize heures, pépé dort encore. Il n’a pas touché la viennoiserie. J’engouffre le deuxième croissant offert par le boulanger. J’attends que la tristesse de mon grand-père parte avec la poussière. Je fabrique avec le Meccano une installation boiteuse qui ressemble à un squelette d’église. Je m’endors sur la pierre froide.

Il est dix-sept heures, pépé ne sort pas de sa piaule. Je comprends que certaines douleurs prennent du temps. Je ne sais où consigner mon corps. Si je vais à la rivière, alors quand je rentrerai pépé sera près du feu avec son sourire.

La rivière coule et c’est une marche forcée. Depuis combien de temps elle coule comme ça, charriant ses tas de fritures. J’ai un orage dans la gorge. Je me suis assise sur le rocher plat, un serpent d’eau passe à côté, je lui crache dessus. Je squatte au pied de la peur. Je laisse filer les minutes, et dans les minutes il y a mon grand-père debout comme un arbre et moi qui me jette dans ses bras. Je rentre avec un trac qui me lacère.

Il fait nuit. Pépé dort toujours. J’allume la cheminée. Je mange les mûres qui laissent autour de ma bouche des taches violettes.

Le bruit des bûches, mon ventre, le silence.

Je pense à demain quand pépé passera le seuil avec son short en lin et qu’on parlera. Je lui poserai les questions qui fâchent, Paulette ; j’ai tant de questions en moi. Je lui demanderai les détails de sa vie, sa définition de la beauté. Je lui raconterai comment je vais aimer Camille et quand je serai vétérinaire. Je veux grandir dans son regard bleu-blanc.

Un papillon de nuit noir se jette dans les flammes, vingt-trois heures et la vie ferme sa gueule. Je reste assise devant le feu qui disparaît. La chambre de mon grand-père est un pays inaccessible. Mes jambes, des troncs. Je n’arrive pas à faire un pas, j’attends, je me fracasse, dedans.

La nuit est blanche. Je guette les bruits, il n’y a rien.

Pépé est mort.

Je reste dans la baraque trois jours à manger les pots de confiture, droguée à l’espoir que mon grand-père sorte de son trou. Sur la table du salon, le croissant a pourri avec des taches bleues éparses.

C’est Madeleine qui me trouve devant la cheminée éteinte. Elle qui ouvre la porte et crie, secoue pépé, appelle ma mère, dit le décès en larmes et effrayée d’avoir vu sortir de l’oreille de Jean un papillon de nuit noir.

Je vis chez Madeleine jusqu’à ce que mes parents débarquent, pendue, animale, à ses gros bras. Elle est une ombre rassurante et son cou plein de Cologne une bouée au large d’une mer en vrac.

Des phrases braillent dans ma tête : Le papillon a dévoré le cerveau de pépé/Sans pépé je n’ai pas ma place au monde/Sans pépé je suis foutue/Je hais les papillons/Je hais les animaux.

L’enterrement est rapide dans les hauteurs de Saint-Étienne-d’Estréchoux. La terre, la fleur sont jetées sur le manque. Au-dessus du corps de mon grand-père, plus que la mort, c’est l’idée de la mort qui vient, gros sabots, me pénétrer. La vie se perd, sans bruit, n’importe comment, c’est compris.

La mort est un poulpe qui nage dans ma tête.

Je me souviens de Madeleine avec ses larmes obèses qui me berce comme une poupée des nuits entières. Madeleine qui chante des chansons oubliées, qui dégage les escargots de la cave et qui me tend le paquet qu’elle a trouvé dans la chambre de pépé : Madeleine me sauve.

Les mains en nage, je défais le scotch qui entoure le petit sac. À l’intérieur, il y a l’Opinel de mon grand-père et une feuille avec son écriture appliquée : Pour tailler le bois, ma chérie, ma Cassandre.

Je plie les mots, je serre le couteau contre mon ventre. Je crache sur l’été et je pense : couper les cons dans la cour de récréation. En attendant de grandir, je rêve de Camille. Y a plus que ça, le besoin d’aimer.

2
Les rats
Il est tard dans le monde et le soleil écrase les mers, la vie, les montagnes. Les forêts sont noires, rouges, mortes. Tout est fondu, désolé. Les paysages perdus. L’océan est un bain de plastique et de méduses. Température de l’eau, trente-huit degrés. Les hommes ont disparu, rayés.

Un peu partout, des rats mangent des rats.

Ils sont une quinzaine autour d’un des leurs, le plus faible, le moins utile. Ils ont rongé les pattes, la queue, la tête. Ils ont sucé les os. Ils ont laissé les yeux, abandonnés sur le béton craqué. Des yeux hallucinés, sur une route de silence.

Les rats ne ressemblent pas à des rats. Ils sont grands comme des moutons. Ils se déplacent vite, en groupe, se nourrissent de vieux déchets, creusent et fouillent le sol. Ils sont maigres et quand la faim les rend fous ils se mangent entre eux.

Ils sont les derniers de la Terre : des moutons barbares. »

Extraits
« Je ne sais quel triste monde se cache à l’intérieur de mon père, une déchèterie, une carrosserie rouillée ou une nuit pâle. Je l’observe comme un paysage qui défile, flou, dans les trains. Daniel, clerc de notaire, est une ombre qui passe, une flaque d’eau. Je ne rencontre dans ses traits que l’ennui. Il est là, retourné comme un gant, à l’envers de lui-même. Seul Cassis semble lui donner une place au monde. Est-ce que tous les pères sont liquides, impénétrables. Point positif, il me passe tout: il s’en branle. » p. 35

« J’ai dix-sept ans et je suis bonne; les rousses sont à la mode. J’ai changé de bahut, le ciel est sans nuages. J’ai des camarades de classe. Je fume des cigarettes, des Camel. Je porte des jupes courtes et des collants déchirés. Les filles regardent mes cheveux longs, épais, rouges, qui traînent dans mon dos. Les miracles n’arrivent pas que dans les films, mais chez le coiffeur. Je passe du chien au félin, du caniche à la lionne en deux heures, toilettage express. » p. 55

« Suite à la guérison de sa femme, mon père a acheté un petit terrain dans une pampa du sud de la France, à La Roque-sur-Pernes. C’est une terre sèche et stérile. Il a payé deux mille balles un vieux camping-car dans lequel il vivra. Le reste du fric, il l’a donné à ma mère pour son long voyage. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. » p. 125

À propos de l’auteur
ESTEVE_Julie_DRJulie Estève © Photo DR – Hachette

Presque le silence est le troisième roman de Julie Estève. Ses deux précédents livres, Moro-sphinx (Stock, 2016) et Simple (Stock, 2018), ont été très remarqués par la presse. (Source: Éditions Stock)

Page Facebook de l’auteur
Compte instagram de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#presquelesilence #JulieEsteve #editionsstock #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

L’Amérique entre nous

SEIGNE_lamerique_entre_nous RL_Hiver_2022

En deux mots
De New York à Boston en faisant tout le tour des États-Unis, Aude Seigne nous propose un road-trip durant lequel elle s’intéresse à la culture cinématographique et s’interroge sur l’amour qu’elle éprouve conjointement pour deux hommes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Road-trip amoureux en Amérique

C’est dans un nouveau voyage que nous entraîne Aude Seigne dans ce roman qui s’interroge aussi sur la possibilité d’un amour pour deux hommes en même temps. Le cœur ne serait-il pas un chasseur solitaire?

Quand la narratrice débarque à New York avec Emeric, son compagnon, le couple est déjà riche d’une belle expérience, la traversée de l’Atlantique en paquebot, étape préparatoire à leur grande traversée des Etats-Unis. Journaliste dans un magazine suisse de cinéma, le Star, elle a obtenu un congé sans solde de trois mois mais aussi un mandat pour rassembler du matériel qui servira à une numéro spécial sur le cinéma américain. Ainsi, tout en suivant Emeric, photographe animalier, elle profite du voyage pour rencontrer acteurs et réalisateurs, visiter des lieux emblématiques, réécrire l’histoire du septième art.
Mais dès les premiers pas dans la Grande pomme, elle se heurte à une réalité nourrie par la fiction. La ville qu’elle parcourt est-elle celle que son imaginaire a construit à partir des films et des séries ou bien faut-il tenter de se débarrasser de ces images pour découvrir le «vrai» New York? Une interrogation qui va servir en quelque sorte de fil rouge tout au long des étapes du voyage, des Appalaches à la Californie, en passant par les grands parcs nationaux, Chicago et le Nouveau-Mexique. Chaque étape, y compris les motels où l’on s’arrête pour une nuit ou encore le match de baseball auquel on ne comprend rien des règles, confronte fiction et réalité, images fantasmées et réalité intrinsèque.
La belle idée d’Aude Seigne consiste à doubler ce questionnement d’une seconde quête, introspective. Comme ces paysages, elle cherche constamment à savoir qui elle est vraiment, qu’elle image elle donne aux autres. Depuis la rencontre avec Emeric jusqu’à celle avec Henry, depuis leur premier voyage jusqu’à cette escapade américaine. Jusqu’où elle peut être elle-même. Car il y a Emeric, qu’elle aime depuis sept ans, mais il y a aussi Henry, le collègue qui la comprend si bien et dont le femme attend un enfant. Henry qui, avant Emeric, aura appris qu’elle avait choisi de ne pas garder l’enfant qu’elle portait, Henry qui la comprend si bien, même sans parler. Alors peut-être fait-il dire à Emeric ce qu’il en est vraiment, qu’elle les aime tous les deux, qu’elle n’a pas envie de choisir. Mais un tel aveu ne va-t-il pas faire voler en éclats leur relation? Et comment réagirait-elle s’il décidait de s’octroyer la même liberté?
Si, au fil du récit, le voyage intérieur prend davantage de place que la découverte, il ne cesse d’être rattrapé par la réalité. Comme l’écrivait Umberto Eco en parlant du roman «les références au monde réel s’y mêlent si bien. Cela donne alors lieu à certains phénomènes bien connus. Le premier consiste à projeter le monde fictionnel sur le réalité, autrement dit à croire en l’existence réelle de personnages et d’événements fictifs». Aude Seigne en apporte ici une belle illustration, y ajoutant même une dimension supplémentaire en ajoutant une longue playlist qui accompagnera la lecture d’un fond sonore qui est aussi un guide musical.

La Playlist du livre (merci à Julie Vasa !)

L’Amérique entre nous
Aude Seigne
Éditions Zoé
Roman
240 p., 17 €
EAN 9782889279814
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est principalement situé aux États-Unis. Il nous emmène de Boston à Boston en effectuant un tour complet du pays.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pendant trois mois, un couple parcourt les États-Unis en voiture. Ciels, villes, animaux, tout les émerveille. Ils en profitent pour vérifier les clichés européens sur l’Amérique. Elle interviewe les stars et tente de distinguer le vrai de la fiction; lui photographie les geais bleus et les loups. Elle assiste à un mauvais match de baseball, ils traversent des incendies. La narratrice a pourtant un objectif plus important: elle aime deux hommes à la fois mais ne cesse de retarder le moment d’en parler à son compagnon.
Dans ce roman sur l’Amérique et l’amour libre, la narratrice procède à une enquête passionnée. Un va-et-vient vertigineux entre exaltation et blessures, doutes et ténacité, qu’accompagne une playlist accordée à la tonalité de chaque partie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTS (Nicolas Julliard)
Roaditude
Blog Joellebooks
viceversa littérature (Sarah Benninghoff)
Livrescapades
Blog L’Apostrophée (Julie Vasa)


Aude Seigne présente son nouveau roman, L’Amérique entre nous © Production éditions Zoé

Les premières pages du livre
« 1
L’Amérique ressemble d’abord à une ligne. Une discontinuité de points jaunes dans l’obscurité. Je songe à ces petites tourelles lumineuses qui indiquent les ondes sonores sur les appareils électroniques et qu’on appelle sonagrammes. L’Amérique est un sonagramme qui approche, dressé sur une première langue de terre noire qui déchire l’horizon. Je me penche vers Emeric. Ses boucles blondes agitées par le vent tiède chatouillent mes paupières et ma tempe. Je crie pour que ma voix couvre le vrombissement des machines : « On arrive en Amérique. » Il me corrige en souriant : «Aux États-Unis.»
Des centaines de réveils ont sonné simultanément, vers 4 h du matin, dans la succession de petites cabines voguant sur les eaux sombres. Quand nous sommes sortis sur le pont, l’air s’était modifié. Il n’était plus piquant et rageur comme pendant la traversée, mais tiède et sucré, chargé d’un bruissement presque tropical. J’ai eu tellement de peine à me lever que je me suis demandé si quelque chose n’allait pas. J’ai touché mon ventre, bombé et douloureux depuis quelques mois. Mais ça n’était pas pire qu’un autre jour.
Depuis le pont 12, à 50 mètres au-dessus de l’océan, nous regardons défiler le sonagramme – Long Island – que nous remontons à vitesse de tortue. Quarante minutes s’écoulent pour atteindre le pont Verrazano-Narrows, petite guirlande dorée qui marque l’entrée de la baie, puis trois heures encore pour s’amarrer au quai de Brooklyn. Dans la même durée, un avion aurait traversé la moitié de l’Atlantique, et le pont, le paquebot luminescent, la ville naissante, ne seraient qu’un feu d’artifice éphémère pour les yeux volatils.
À côté de nous, un quinquagénaire croit reconnaître la statue de la Liberté, s’exclame «There she is» en pointant du doigt. Il comprend sa méprise à mesure que le paysage grandit, désigne une autre trace lumineuse dans l’aube – «Oh no, there she is» – répète l’erreur et le geste, une vingtaine de fois. Je m’amuse de sa confusion, ignorant que moi aussi je chercherai bientôt un sens dans cet amas de pixels, perdue entre la verticalité et l’horizontalité complémentaires. Accoudé au bastingage, Emeric est quasiment immobile, sa silhouette de géant sourit d’un air serein. Il est beau. Je le lui dis et le photographie. Nous sommes euphoriques et fatigués.
Le ciel crépite, devient bordeaux puis mauve, dépêche des palettes de couleurs que je croyais impossibles sans Photoshop. Une craquelure fait surface. La baie de New York se déploie devant nous, l’arceau du pont en délimite l’accès comme un portique sacré. Hier, un officier en second a annoncé que la manœuvre serait délicate, puisqu’il n’y a que trois mètres entre le sommet des cheminées du paquebot et le tablier du pont. Je ne peux m’empêcher de serrer les dents, d’imaginer le fracas de carbone et d’acier, le bruit de la catastrophe.
Mais Hollywood est à l’autre bout de cette nouvelle terre et rien ne se produit. Le bateau glisse souplement sous le pont, un passage, une invitation. À cet instant, un camion klaxonne à tout va. Le mastodonte lumineux voguant à quelques mètres sous ses roues doit lui sembler étrange et magnifique. Son salut sonne comme un Welcome in America.

2
L’énormité du navire ne nous apparaît qu’au moment de le quitter. Les clients des suites ont la priorité, ainsi que ceux qui ont payé un supplément pour débarquer au plus vite. Il faut compter une journée de manœuvres pour évider notre petite ville flottante, déposer à terre ses 2 700 passagers, membres d’équipage, voitures, colis, instruments de musique et marchandises réfrigérées dans leurs contenants spécifiques. Pendant toutes ces heures, nous patientons dans notre chambre, sortons nus sur le balcon ouvert sur Manhattan. On pourrait peut-être nous voir, aux jumelles, depuis les gratte-ciels sud, mais comme on nous verrait de l’autre côté de l’univers, avec un décalage temporel qui annulerait l’impudeur. Une vedette aux initiales de la NYPD file devant la statue de la Liberté que nous avons finalement dépassée. L’île et le pays qu’elle amorce paraissent si proches que nous pourrions les toucher. Au premier plan, les canots de sauvetage en suspension devant les gratte-ciels semblent désormais de trop.
Nous profitons de l’attente pour utiliser le wifi gratuit du bureau d’immigration, qui rayonne jusque dans notre chambre après une semaine de déconnexion. Je cherche l’adresse de notre logement dans l’est de Brooklyn, le réseau me propose un trajet d’une heure à pied que nous décidons de suivre. Pendant que mes pouces s’activent, je laisse les notifications s’empiler en haut de l’écran. Parmi les noms familiers, je lis celui de Henry. Je survole son message pour y revenir plus tard, pour ne pas être trop imprégnée de la joie qu’il me procure.
Nous débarquons dans un hall sans fenêtre, où des caméras noires pendues à des tiges nous observent. Je m’attends à un interrogatoire serré, mais tout va vite, donner ses empreintes, bredouiller plus qu’on acquiesce, le bruit mat du tampon dans le passeport. La sortie du hangar est un tunnel qui débouche sur une lumière aveuglante, Emeric et moi le franchissons presque en courant, extatiques. Puis nous sommes dehors. Le soleil blanc de New York en juillet inonde le bitume. Nous contournons les taxis entassés sur le quai, nous éloignons à pied dans la chaleur vrombissante. L’aura de luxe suranné du paquebot se dissout rapidement derrière nous.
Nous marchons en direction de l’est, soulagés de suivre des lignes, un quadrillage qui contredit l’immensité marine. Mais le sac pèse, des mauvaises herbes poussent entre les dalles blanchies des docks. La zone industrielle que nous traversons est vide, sale, les regards que nous y croisons titubent. Il ne faut pas marcher beaucoup pour comprendre que nous sommes entrés dans New York par la banlieue, que nous sommes très loin de Downtown Manhattan, des brassées de dollars numériques de Wall Street, du clinquant de Broadway. Il me vient que je ne connais aucune ville qui exporte autant d’images d’elle-même, alors que nous sommes ici depuis trente minutes et que l’image me semble déjà incomplète. Nous nous faisons dépasser par les taxis qui emportent les voyageurs du paquebot, d’un confort à l’autre.
Nous perdons et retrouvons notre chemin à plusieurs reprises, sortons discrètement nos téléphones pour consulter la carte. Les rues ont beau être parallèles, elles débouchent sur des terrains vagues, là où devraient se tenir des parcs, des infrastructures sportives. Ou alors notre progression est barrée par une soudaine autoroute, qu’une petite passerelle de métal rouillé surmonte. Au bout de 45 minutes, il commence à pleuvoir, nous sommes rincés d’une averse d’été épaisse, gluante. Puis le soleil au zénith dissipe tout malentendu, brûle à nouveau les trottoirs en assassin.
Le propriétaire de l’appartement nous a fourni le code de la première porte, qu’il a recommandé de bien fermer derrière soi en s’assurant de ne pas avoir été suivis. Nous nous exécutons, restons bloqués derrière la seconde porte, à laquelle personne ne répond. Nous patientons la journée avec des allers-retours au café, à l’épicerie, au parc, où un groupe d’hommes assis sur des marches nous hèle : «Hey, white people, what are you doing here ?» En guise de réponse, nous leur sourions. Ils ont raison, nous n’avons pas la moindre idée de ce que nous faisons ici.
Lorsque le propriétaire arrive, il parle de la sécurité, surtout le soir. La station de métro n’est qu’à une centaine de mètres, et ce que je comprends, c’est qu’il faudra atteindre cette station comme un refuge. Nous mesurons le poids de l’expression « sortir de sa zone de confort», la vedette de la police new-yorkaise semble ne jamais avoir existé maintenant que nous consultons le site gouvernemental qui répertorie les crimes récents. Dans notre rue, deux meurtres cette semaine. Le quartier est classé en orange foncé, la dernière couleur avant le rouge qui recense les plus hauts taux de criminalité.
Il reste encore plusieurs heures de lumière, mais, allongés sur ce lit qui était l’objectif de la journée, nous nous décourageons. Je répète que c’est normal, qu’on se demande toujours un peu ce qu’on fait là, les premiers jours, les premières heures d’un voyage. Nous évoquons Séoul, où nous avions erré dans l’aube printanière à la recherche de caractères latins, n’avions trouvé qu’un night-club encore ouvert qui nous avait servi des chips. Pour éviter de parler du présent, nous enchaînons sur Ljubljana, la petite chambre blanche près du canal paisible où nous faisions souvent l’amour. Entre nous, le sexe est presque un rituel d’emménagement. Nos corps épuisés par un vol ou un train de nuit se déposent sur le lit avec l’intention de faire une sieste, mais le sommeil lourd dans les draps frais nous rapproche. En voyage, nos corps sont plus présents, leurs désirs plus impérieux, comme si nous nous observions mieux hors de notre milieu naturel.
Mais cette fois aucun de nous ne touche l’autre. En évoquant Ljubljana, Emeric dit qu’on ne compare pas une capitale de 200 000 habitants avec New York, et le débat s’envenime, est-ce que c’est 200 000 ou 300 000, et qu’est-ce que ça change, si on ne se sent pas en sécurité ici ? Emeric s’installe dans un coin de la chambre avec son ordinateur pour retoucher des photos, je reste muette sur le lit à regarder le plafond. Le ciel orageux est un bâillon qui nous étouffe, à moins que ce ne soit la déception. Je sais qu’il faut aimer New York, tout le monde me l’a dit. Ou alors la détester pour de bonnes raisons. Le sol tangue encore sous mes pas. J’ai le mal de terre. Emeric fait une brève recherche. Combien ça coûte, un vol New York – Ljubljana ? Je dis qu’il ne faut rien décider quand on est fatigué.

3
Six mois plus tôt, dans le bureau de ma cheffe. Elle porte un blazer fluo trop grand pour elle, cadeau d’une soirée de réseautage la semaine passée. Elle m’invite à m’asseoir, m’adresse un bref sourire qui compense ses gestes secs. Pendant qu’elle s’éloigne pour refermer la porte dans mon dos, j’observe les dernières couvertures du magazine affichées contre le mur. STAR janvier, STAR février, qui s’apprête à sortir en kiosque. Je regarde la place qu’il reste sur le crépi. J’espère ne pas être ici pour voir les éditions de juillet à octobre s’y déployer. J’espère que Daisy me convoque pour me donner une réponse au sujet de mon congé sabbatique, ces trois mois que je lui ai demandés pour réaliser mon rêve de road-trip américain.
Daisy claque la porte et se rassied en faisant le vide devant elle. …

Extrait
« Je l’attends souvent au même café, à la même table, nous nous enlaçons pour nous saluer. Il me parle de sa famille, de sa femme, des autres filles qu’il a aimées, il parle des voyages qu’il aimerait faire et des choses qu’il ne fait pas, juste pour les préserver. Il dit qu’il n’a pas toujours été fidèle, sans préciser davantage, il parle des relations qui n’entrent pas dans les cases, des amitiés folles et des tentatives d’amour – il prononce aussi le mot polyamour. Je prends ses paroles pour des aveux, une reconnaissance claire de ce que nous pourrions être. Ses mots, sa simple présence physique, m’apaisent.
Il parle de nous comme d’une évidence. Il dit que le temps passe trop vite quand nous sommes ensemble, que nous sommes à moitié pareils et à moitié différents, et que c’est l’équilibre parfait pour faire un couple. J’ai envie de lui dire qu’il provoque, qu’il feint l’innocence, qu’il tente de me séduire avec des banalités, mais tous les clichés semblent justes quand c’est lui qui les prononce. Il dit qu’il y a toutes sortes de manières d’aimer quelqu’un, et que le couple n’en est qu’une.
Il dit qu’on se permet souvent avec lui une sorte de rudesse parce qu’il a l’air fort, mais que ça n’est pas toujours le cas. Je l’écoute avec une attention infinie, tant je veux comprendre qui il est, être un réceptacle pour tout ce qu’il ne peut pas être. Même les défauts et les complexes que je pressens me touchent, je me vois en prendre soin, naviguer chaque jour autour de ses impossibilités. Parfois j’ai l’impression qu’il se découvre en me parlant et j’aime ça – le regarder se construire. Parfois mes yeux s’égarent sur son visage, je me demande à quoi ressemblent ses taches de rousseur quand on s’y attarde, le disque fragmenté de son iris quand on s’y noie. Je me demande comment ce serait, si j’avais le droit, d’être tout près de lui. »

À propos de l’auteur
SEIGNE_Aude_Yvonne_BoehlerAude Seigne © Photo Yvonne Böhler

Aude Seigne est née en 1985 à Genève. À 15 ans, un camp itinérant en Grèce lui révèle ce qui sera sa passion et son objet d’écriture privilégié pendant les dix années qui suivront: le voyage. En parallèle de ses études gymnasiales, elle commence donc à voyager pendant l’été: Grèce, Australie, Canada, La Réunion. Le lycée terminé, elle découvre le temps d’une année sabbatique l’Europe du Nord, de l’Est, et le Burkina Faso. Elle effectue ensuite un bachelor puis un master en lettres – littérature françaises et civilisations mésopotamiennes – de l’Université de Genève qu’elle a préparé lors d’un séjour à Damas en 2008, voyage qu’elle décide de raconter sous la forme de chroniques poétiques. Parues en 2011 aux éditions Paulette, ces Chroniques de l’Occident nomade seront récompensées par le Prix Nicolas Bouvier au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, et sélectionnées pour le Roman des Romands 2011. La même année, le livre est réédité aux éditions Zoé. Elle continue d’écrire et de voyager autant que possible: Italie, Inde, Turquie. Tous ces voyages, ainsi que la rêverie sur le quotidien, font l’objet de carnets de notes, de poèmes et de brefs récits. En 2015 paraît Les Neiges de Damas, suivi en 2017, d’Une toile large comme le monde. Parallèlement, Aude Seigne travaille, avec Bruno Pellegrino et Daniel Vuataz, à la série littéraire Stand-by, dont les deux saisons sont publiées respectivement en 2018 et 2019. En 2022, elle publiera avec ses deux compères un roman intitulé Terre-des-Fins (Source: Éditions Zoé)

Site internet de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte instagram de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lameriqueentrenous #AudeSeigne #editionszoe #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturesuisse #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Aulus

COSSON_Aulus Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo_2019

En deux mots
Sur les pas de son père qui a racheté un vieil hôtel dans une station thermale pyrénéenne sur le déclin, la narratrice raconte le son quotidien à Aulus. A travers les descriptions de ses randonnées, les habitants qu’elle croise et les souvenirs qu’elle fait revivre, on voit se dessiner un portrait sensible du lieu.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Retour à Aulus

Une jeune fille vient régulièrement séjourner dans l’hôtel désaffecté que son père a acheté sur un coup de tête. Pour son premier roman, Zoé Cosson a choisi de retracer l’histoire et la géographie d’Aulus, village des Pyrénées.

Ce court roman est d’abord un livre de géographie. De géographie physique d’abord. Qui raconte un paysage, un village des Pyrénées, son environnement, son histoire, ses habitants. De géographie intime ensuite. De l’attachement à cet endroit, du lien au père, des émotions qui s’emparent de la narratrice. Dans ses pas on découvre Aulus-les-Bains, station thermale qui a connu son heure de gloire et qui, à l’image du Grand Hôtel de Paris, racheté par son père, est désormais sur le déclin. Les habitants, une centaine, sont authentiques. «Ce sont des corps du dehors, habitués à négocier avec la solitude, le temps qui ne meurt pas. Des corps tenaces qui ne tressaillent pas à l’intérieur. Qui commencent par les pieds la plante les orteils, qui se tiennent par les cuisses et se terminent par des mains carrées. Ces corps-là ne plieront pas. Ils ne ressemblent pas à ceux de la ville. Frêles, élancés, gras, voûtés. Ils auraient pu partir, presque tous. Faire leur vie ailleurs, à la campagne, sur un terrain plus plat, avec un climat plus doux, mais ils ne se sont pas résolus à quitter cet endroit où chaque centimètre est connu, vécu, chéri. Ils n’ont pas voulu se séparer du lieu où le corps a ses marques, sous l’église, dans le creux. Les autres, ceux qui ne sont pas nés là, ont suivi un ami. Ils ont retrouvé un ancêtre, découvert une tombe à leur nom, ils ont fait leur premier vol en parapente ici. Le village s’est présenté par hasard. Ils se sont installés.»
Un microcosme qui nous est présenté avec la patience d’un entomologiste qui observe à travers plusieurs focales son petit monde, à la fois étonné et fasciné.
À l’aide des cartes postales anciennes décrites en début de chapitre, on prend la mesure du temps qui s’est écoulé, des changements de mode de vie. Si on peut imaginer que l’ours faisait déjà parler de lui dans les conversations de l’époque, ce sont désormais l’exode rural, la fin des petits commerces – il ne reste guère comme boucherie et une épicerie – l’environnement au tour de la question de la centrale hydroélectrique et les élections à venir qui rythment les conversations. Des échanges que l’hôtelier prend plaisir à initier et à entretenir, sorte de chef d’orchestre du Titanic.
Zoé Cosson défend et illustre à sa manière une thèse établie au XVIIIe siècle par
Charles Victor de Bonstetten, un Suisse auteur de L’homme du Midi et l’homme du Nord, ou L’influence du climat. Entre Rousseau et Madame de Staël, il tente de définir les typologies des européens et constate combien le climat – notamment la montagne – façonne les caractères. Ici, les gens ne ressemblent pas à ceux de la ville. «Ils ne fixent pas le sol à côté de leurs chaussures, ne soupirent pas, et quand ils rient, tout leur corps vibre avec eux». C’est ce que la romancière appelle «l’attachement paysager» et qu’elle nous livre à la manière d’un diamant qu’elle polit soigneusement pour en faire briller toutes les facettes.

Aulus
Zoé Cosson
Éditions l’arbalète Gallimard
Premier roman
107 p., 12,90 €
EAN 9782072958397
Paru le 00/09/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Aulis dans les Pyrénées

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des réminiscences jusqu’au début du siècle passé.

Ce qu’en dit l’éditeur
Aulus est une station thermale des Pyrénées construite à la Belle Époque, qui ne compte plus, aujourd’hui, qu’une centaine d’habitants. Depuis son enfance, la narratrice y vient chaque année. Elle réside dans l’hôtel désaffecté que son père a acheté un jour aux enchères, point de départ de ses randonnées. Dans le village et sur les chemins, la narratrice écoute, regarde et recueille habitudes et histoires des Aulusiens: la météo, l’ours, la centrale plantée sur une rivière, les élections… Elle en fait un récit, celui d’un écosystème fragile, où hommes et nature cohabitent comme ils peuvent. Où une ancienne mine pollue dangereusement la montagne. Où tout menace de se défaire, malgré la force millénaire de la roche omniprésente. Un récit actuel, métaphore de notre époque, en perpétuelle rupture d’équilibre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Diacritik (Denis Seel)
Benzinemag (Éric Médous)
Maze (Emma Poesy)
Petite République
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog lettres capitales (Dan Burcea)
Lintervalle, blog de Fabien Ribery


Lecture et mise en musique d’un extrait d’Aulus © Production Richard Turcey

Les premières pages du livre
Aulus tient et persiste dans un coin de ma tête. Ce village ramassé, esseulé au fond d’une vallée étroite que la déprise rurale et industrielle a progressivement usée, élimée, vidée, se borne à la montagne. Il s’y confronte, il s’y soumet. En raison de cette topographie spécifique, Aulus m’est toujours apparu comme un terminus géographique. On ne passe pas à Aulus, on s’y rend.
Mon père a acheté là-bas un ancien hôtel aux chambres vides, en train de dépérir au milieu des montagnes. L’hôtel est devenu son royaume, et le lieu à partir duquel je découvre les corps qui peuplent les rues du village.
À Aulus, je ne suis ni résidente ni étrangère : je suis la silhouette derrière mon père, et l’hôtel est ce lieu poreux d’où j’écris. Un pied dedans, un pied dehors. Je regarde le monde à travers lui, j’imagine à travers les on-dit, ce que j’attrape des habitants lorsqu’ils viennent partager quelques mots sur la centrale, l’ours, un voisin, la météo. À Aulus, j’écoute et je marche, réel et fiction s’entremêlent.
Aulus s’appréhende comme la montagne, comme un ensemble d’accidents, de pans qui se succèdent et se cachent les uns des autres. On ne peut pas saisir Aulus d’un seul regard, on le découvre dans l’effort de la marche, à l’échelle du corps, par bribes, et il faut ensuite recoller mentalement ces morceaux pour s’en fabriquer une image.
Ce livre est le portrait rapiécé de ce lieu sans contour, un espace fait de calques, une sorte de cartographie qui n’élucide rien. Ce n’est ni une histoire ni un bloc.

1
J’observe mon père. Sa tête droite, tenue, ses yeux posés sur l’horizon. Il fixe la ligne bleue qui barre le pare-brise, les Pyrénées devant. Il n’a qu’une main sur le volant et le camion file tout droit. On traverse une série de villages désolés, His, Caumont, Lorp-Sentaraille, abandonnés le long de la départementale. Les maisons sont flétries, fermées, les murs à peine debout. Elles me filent le bourdon ces maisons. Tout est d’hier, morose. Il n’y a pas de piétons, personne. On dépasse la cité de Saint-Lizier, l’eau stagnante des barrages de Saint-Girons, et déjà l’usine Job de papier à cigarette diffuse son odeur âpre à l’intérieur du véhicule. Elle traîne un moment dans l’air, épaisse, envahit nos narines jusqu’à l’écœurement et pourtant je commence à sourire parce qu’à partir de là, vraiment, le paysage change et on s’enfonce dans le pays.
Le pays c’est la vallée du Garbet, une terre pleine de cailloux roulés d’où se lèvent des espèces fumantes. Les noisetiers prolifèrent, les troncs nus étouffent sous le lierre, les fougères agitent leurs longs bras souples. À présent la route se presse contre la rivière et, ensemble, elles glissent entre des collines d’un vert éclatant. Leurs croupes s’allongent, gonflent, se rapprochent. La radio ne capte plus et mes yeux restent collés à la vitre. L’espace mute, se vide, les maisons se dispersent, les monts s’élancent de plus en plus haut, se dressent, la roche perce leurs sommets et voilà les montagnes. Je n’en perçois pas le bout. Mon père s’agrippe au volant, l’estomac tourne, les roues chavirent à fond. Le camion force un passage dans le minéral jusqu’au moment où la roche s’ouvre et le regard s’élargit. Un plateau apparaît. Il n’est pas large mais des deux côtés les prairies huileuses absorbent et reflètent la lumière. Au fond, une couronne de pierres clôt l’horizon en arc de cercle. On se jette vers cette fin, ou ce commencement du monde, et enfin on lit le panneau : « Aulus-les-Bains, station thermale du cholestérol ».

Contrairement aux villages bâtis sur des hauteurs qui se montrent et surveillent de haut, celui-ci est engoncé dans un pli de terre, au plus près de l’eau. Ses habitants ne voient qu’un fil de ciel au-dessus de la ligne grise des crêtes. Les jours brefs et blancs de janvier, ils assistent au combat perdu du soleil qui ne perce pas, au blanc en ciment des éléments, à la résignation des arbres nus, des tombeaux de feuilles à leurs pieds. Au printemps, après la fonte des neiges, les torrents se remplissent. L’herbe se redresse, verdit. La montagne renaît. On déplace les bêtes. On défriche. On sème à partir de mai.
En août, le village est une fièvre, un bouquet. Une odeur d’herbe fraîche et coupée remue l’air, emplit les rues. Les géraniums débordent des pots. Tout frémit et ondule, tout se gonfle de rires et de joie, de lumière verte, luisante. Un soleil neuf et sauvage plaque des ombres nettes au sol et l’œil ébloui s’épuise à se recharger de troncs, d’eau, de fleurs et de bêtes. Les chiens dessinent en courant le contour des troupeaux, les trois restaurants affichent complet, l’épicerie de Marie bat son plein, les cyclistes pédalent, les randonneurs randonnent et on regarde Nicole, la nouvelle gérante du centre équestre, faire des tours de village suivie de familles sur poneys.
Le 3 août, pour la fête du village, on monte un stand de steak-frites-buvette ainsi qu’une guinguette. Un feu d’artifice éclate dans le ciel et les canards en plastique dévalent la rivière. On numérote leurs dos au feutre indélébile et le hasard de l’eau fait la course. Ils se prennent des rochers en pleine tête ou échouent, se retournent, et seuls quelques-uns parviennent indemnes au bas du village. On les suit d’en haut, derrière des murets en pierre. Car tout ici est en pierre. Les vieilles maisons sont en pierre, les granges sont en pierre, les murets qui délimitent chemins et terrasses aussi, et les arbres les plus coriaces prennent racine dans des quartiers de roche. La pierre bouche la vue, l’ennui, les trous. Elle bouche tout et, à partir d’une certaine altitude, elle recouvre tant que rien n’y pousse plus.

Personne ne dit « Aulus-les-Bains » en entier. On dit juste « Aulus ». « Aulus » tout court. Aulus est un village d’eaux niché à 750 mètres d’altitude. Il reçoit 700 curistes par an et s’étend sur 5 224 hectares, comprenant forêts, pâturages, névés, pics et cascades.
On s’y engage à travers une longue allée hérissée de platanes au garde-à-vous. Une entrée nette et saillante dans le paysage. Elle longe le camping, des grilles grandiloquentes, un manoir à gauche, la colonie de vacances rouge pétard à droite, des saules pleureurs inconsolables devant la cure vieillissante ; et, perpendiculaires à la route, trois petits ponts. Un en pierre, un en bois, un en béton.
Les visages se retournent au bruit du moteur. Mon père roule au pas. Il lève ses sourcils, agite sa main gauche, sourit largement. Quelquefois, il baisse la vitre et échange deux trois mots rapides. Au bout de l’allée, le camion débouche sur la place principale. Le tabac-presse-boulangerie de Fafa, l’épicerie de Marie, la médiathèque et, au centre, le rond-point neuf : une cascade en circuit fermé éclabousse de gros rochers de granit. Mon père bifurque à gauche dans la grand-rue, la carrèra, là où les maisons se serrent les unes contre les autres. Parfois, elles sont entrecoupées d’hôtels et de villas qui restent du temps où cette commune était une florissante station thermale. Je veux dire, du temps des calèches et du Grand Casino, des montreurs d’ours et des champs de seigle noir avec leurs étendues de fleurs blanches.
Mon père a acheté là, au bout de cette vallée sévère qu’on dit pauvre, un ancien hôtel délabré au prix d’un terrain agricole. Le Grand Hôtel de Paris. Une bâtisse de cent vingt-trois ans, toit crevé, parquet éventré, tuyauterie corrodée. Il a repéré l’annonce de nuit dans la vitrine illuminée d’une agence immobilière. « Bien placé en liquidation judiciaire destiné aux professionnels. » Il s’est présenté au nom de sa SCI plus ou moins fictive et parmi les trente acheteurs potentiels, on l’a choisi lui, arbitrairement. Il faut dire que mon père sait faire une première impression réussie malgré des habits désassortis. Il comprend et s’accommode de tout très vite, sait jauger, compter, inventer mille solutions à n’importe quel problème, et surtout, dérider les esprits. C’est qu’il consacre une grande partie de son temps à écouter la radio et une autre à élaborer ce qui surprendra ses interlocuteurs. Il ne se lasse pas de la capacité des mots à métamorphoser les traits d’un visage, les lèvres qui remuent, la langue qui tape contre le palais, et tout de suite après le sourire face à lui, le monde un peu plus léger.

2
La première fois, les visages ne se sont pas retournés. Il n’y a pas eu de gestes de la main, aucun sourire. Nous sommes passés inaperçus dans la rue, il était tôt, le camion de déménagement n’a pas fait mouche. L’hôtel, en revanche, une fois les volets ouverts, a vite attiré les regards indiscrets à travers les barreaux de la grille rouillée. Les corps ralentissaient, les têtes pivotaient et de grands yeux, avides de voir et de savoir, sont venus se jeter contre la façade décrépie. J’ai huit ans.
À l’intérieur, je découvre la pourriture. Celle qui lèche les murs et dévore les poutres du toit. Dans l’ancienne salle de bal, des gouttelettes perlent à la surface du dallage ocre. Le carrelage sue. L’eau remonte de la cave par flaques épaisses, des rivières dégoulinent le long du papier peint mais je m’en fiche. Je ne remarque ni les champignons qui ravagent les murs, ni les fissures menaçantes au-dessus de nos têtes. L’immensité me saisit. Les perspectives, les proportions. Les dizaines de portes alignées, rangées, numérotées. Dans mon imaginaire, les couloirs forment des rues, les chambres des microcosmes, et je suis l’archéologue d’un passé soufflé.
Pendant mes excursions dans les étages, mon père colmate les fuites. Il repositionne les seaux pour attraper les chutes d’eau, tapisse le sol de serviettes, de torchons. Affolé par l’hygromètre et ses 90 % d’humidité, il redouble d’efforts pour faire baisser ce chiffre obsédant. Dès qu’il peut, il installe des poêles à pétrole, des radiateurs à roulettes, de petits souffleurs. Il investit dans des déshumidificateurs à billes et finit par opter pour l’achat d’un climatiseur supplémentaire chaque année.
Lorsqu’il commence à faire courir l’électricité dans les murs, les plus réfractaires du village surveillent de loin. Ils misent sur la durée précédant la revente, ne saluent pas mon père ou seulement d’un signe de tête fébrile. Ils restent froids, distants comme des rocs. D’autres, au contraire, viennent proposer leur temps et leurs bras en échange de quelques sous. Paul et Jean font partie de ceux-là. Paul et ses yeux têtus, d’un bleu glacé ; Jean et ses spartiates en cuir, son rire espiègle, ses cheveux retenus en chignon par une pince en clair de lune. »

Extrait
« Du miel sort de leurs bouches et enrobe toute chose d’une substance gourmande. Ils ne ressemblent pas aux gens de la ville. Ils ne fixent pas le sol à côté de leurs chaussures, ne soupirent pas. Ils ont des dizaines de poches greffées au pantalon, à la silhouette, des semelles crantées, une voix qui s’affirme sans détours et roule, et quand ils rient, tout leur corps vibre avec eux. Ce sont des corps du dehors, habitués à négocier avec la solitude, le temps qui ne meurt pas. Des corps tenaces qui ne tressaillent pas à l’intérieur. Qui commencent par les pieds la plante les orteils, qui se tiennent par les cuisses et se terminent par des mains carrées. Ces corps-là ne plieront pas. Ils ne ressemblent pas à ceux de la ville. Frêles, élancés, gras, voûtés. Ils auraient pu partir, presque tous. Faire leur vie ailleurs, à la campagne, sur un terrain plus plat, avec un climat plus doux, mais ils ne se sont pas résolus à quitter cet endroit où chaque centimètre est connu, vécu, chéri. Ils n’ont pas voulu se séparer du lieu où le corps a ses marques, sous l’église, dans le creux.
Les autres, ceux qui ne sont pas nés là, ont suivi un ami. Ils ont retrouvé un ancêtre, découvert une tombe à leur nom, ils ont fait leur premier vol en parapente ici. Le village s’est présenté par hasard. Ils se sont installés. » p. 25

À propos de l’auteur

Zoé Cosson le 3 juin 2021
Zoé Cosson © Photo Francesca Mantovani

Zoé Cosson est née en 1995. Aulus est son premier roman. (Source: Éditions l’Arbalète Gallimard)

Page Facebook de l’auteur
Compte instagram de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#Aulus #ZoeCosson #editionslarbalete #hcdahlem #premierroman #68premieresfois #Gallimard #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #Pyrénées #avislecture #passionlecture #critiquelitteraire #primoroman #RL2021 #livre #roman #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #bookstagram #book #Bookobsessed #bookshelf #booklover #Bookaddict #instabooks #ilovebooks #babelio #goodbook

Debout dans l’eau

DERLEYN_debout_dans_leau

  68_premieres_fois_logo_2019 Logo_premier_roman

Ouvrage sélectionné pour le Prix Roblès 2022

En deux mots
Quelque part en Belgique, près d’un étang, une fille de onze ans raconte son quotidien. Elle séjourne chez ses grands-parents, croise des animaux et des gens, rêve et apprend les choses de la vie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Pour faire des ronds dans l’eau

Pour son premier roman Zoé Derleyn a choisi de raconter son séjour chez ses grands-parents lorsqu’elle était préadolescente. Avec poésie et humour, avec un brin de nostalgie.

Voilà un roman qui fonctionne comme un caillou jeté au milieu d’un étang. En suivant les ondes, on s’éloigne de plus en plus du cœur de l’histoire tout en découvrant de nouveaux cercles. Le premier se résume en une phrase. Une fille de onze ans séjourne chez ses grands-parents. Le second nous en apprend un peu davantage sur la géographie des lieux. Près du domaine, il y a un étang qui fascine la fillette, dans lequel elle se baigne, sent la vase et les poissons, imagine tout un monde, allant jusqu’à y voir surgir une baleine. Et autour de la maison, le grand jardin offre tout un monde de saveurs d’où émergent les groseilles à maquereau.
Le troisième cercle est celui du temps qui file au rythme de la météo et des activités. Entre la canicule qui va provoquer un carnage chez les poissons, la pluie qui n’empêche ni les chiens ni leur amie de se promener ou encore l’orage qui va frapper à l’heure des confitures, on va se laisser bercer par l’ambiance de cette campagne qui a quelque chose d’immuable.
Le quatrième cercle est celui de la sensualité. Au sortir de l’enfance, les bruits, les odeurs, les goûts et les couleurs accompagnent avec avidité cette existence.
Le cinquième cercle est constitué par l’entourage, à commencer par les grands-parents, qui sont une source inépuisable de savoir et de découvertes, des parties de pêche au jardin, du bricolage à la cuisine. Puis viennent toutes les personnes qui gravitent autour des grands-parents. Le personnel de maison, l’infirmière et Dirk, le jeune homme dont la plastique ne laisse pas la jeune fille insensible.
Ajoutons-y un sixième cercle, celui des émotions qui puisent dans une large palette, par exemple face à la blessure ouverte suite à une chute, ou encore lorsqu’elle comprend que la mort rôde autour du grand-père.
Des ronds dans l’eau chargés de poésie et d’un brin de nostalgie, des ondes qui nous emportent au pays de l’enfance et de l’apprentissage de la vie.

Debout dans l’eau
Zoé Derleyn
Éditions du Rouergue
Premier roman
140 p., 16 €
EAN 9782812621963
Paru le 4/05/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, du côté de Bruges et Gand.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La narratrice, une enfant de onze ans, vit chez ses grands-parents, dans le Brabant flamand. Sa mère l’a abandonnée des années auparavant. C’est l’été dans cette vaste maison bordée d’un étang et d’un magnifique jardin. Le grand-père est en train de mourir dans une des chambres à l’étage, visité chaque jour par une infirmière. Cet homme autoritaire, distant, intimidant, est l’ombre manquante dans le jardin, espace de prédilection où sa petite-fille l’assistait dans ses occupations. Alors que la mort approche, autour de la fillette prennent place les différents protagonistes de ce lieu où la nature est souveraine : ses grands-parents bien sûr, les trois chiens, un jeune homme qui s’occupe des gros travaux, une baleine qui un jour a surgi dans l’étang. Elle rêve aussi d’un ailleurs qui pourrait être l’Alaska, la mer des Sargasses ou les Adirondacks.
Dans ce premier roman qui impressionne par sa sobriété et sa maîtrise, Zoé Derleyn interroge avec subtilité la manière dont se construit une filiation.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Carnet et les Instants (Thierry Detienne)
L’Echo.be
Blog Le coin lecture de Nath

« Debout dans l’eau » de Zoé Derleyn – Entretien from Éditions du Rouergue on Vimeo

Entretien avec Zoé Derleyn © Production Éditions du Rouergue

Les premières pages du livre
Ni maintenant ni maintenant
Debout, de l’eau jusqu’à la taille, je suis capable de rester immobile dans l’étang très longtemps. Mes pieds disparaissent peu à peu dans la vase. À travers le reflet de mon maillot rouge, j’aperçois mes jambes, tronquées aux chevilles. Je laisse les poissons s’approcher de moi jusqu’à ce qu’ils m’embrassent les mollets, les genoux, les cuisses. Je ne bouge pas, j’oscille légèrement, je respire au rythme de l’eau, je fais partie de l’étang.
J’entends ma grand-mère qui m’appelle mais je ne réponds pas, ça gâcherait tout.
Au moment où les poissons s’imaginent que je suis un vieux tronc d’arbre, une branche, j’en attrape un : les doigts serrés sur les écailles visqueuses, je le sors de l’eau et je le brandis comme un trophée, juste le temps de savourer mon exploit, je le relâche avant qu’il n’ait vraiment compris ce qui lui arrivait.
En face de moi, la berge est vide, personne pour applaudir ma main triomphante fermée sur le poisson. Personne pour me voir extirper mes pieds de la vase, nager lentement dans l’eau tiède, dans le plaisir du mouvement retrouvé.
Dans le verger, j’arrache des touffes d’herbe pour frotter mes chevilles et mes mollets. Je m’allonge près des groseilliers à maquereau, je croque quelques fruits pas encore mûrs. Ma grand-mère ne m’appelle plus, elle doit penser que je suis partie jouer à la ferme. Que je suis trop loin pour l’entendre. En séchant, la vase laisse des traces presque dorées sur ma peau. L’odeur de l’étang reste sur moi. Un des chiens, Baron, trouve ma cachette ; il me renifle, me lèche le genou. Il attrape une groseille à maquereau, la recrache tout de suite ; dans quelques jours, quand elles seront sucrées, il les avalera. Il faudra faire attention à bien fermer la barrière du verger, sans quoi il les mangera toutes.
Baron se couche le long de moi et presque tout de suite j’ai trop chaud. Je passe mes doigts dans ses poils noirs, quelques-uns restent collés sur ma paume. Je m’essuie dans l’herbe, puis sur la surface brillante de mon maillot.
***
La cuisine est sombre et mes yeux ont du mal à s’habituer au changement de luminosité. Le carrelage est frais sous mes pieds.
– Ah, tu es là.
Ma grand-mère pèle des carottes et des pommes de terre. Je m’assieds en face d’elle. J’ai faim. J’allonge la main pour attraper une carotte mais elle fait un geste du menton vers la boîte en carton du pâtissier posée sur le buffet. Je prends un éclair au chocolat entre mes doigts, les mêmes qui ont serré le poisson. Le chocolat a légèrement fondu. Je m’installe à la fenêtre, face à l’allée.
– Tu crois qu’elle va venir ?
Elle hausse les épaules, prétend ne pas savoir de qui je parle.
– Qui ?
– Elle. Maman. Tu crois qu’elle va venir ?
– Rien n’est moins sûr.
Ma grand-mère pèle une carotte comme si elle voulait la punir.
***
L’eau de la douche vient de l’étang. Elle est filtrée quelque part à la cave. L’eau de la douche n’est pas verte ni brune, elle n’a plus le goût ni l’odeur de l’étang mais on ne peut pas la boire ; même si elle est filtrée, c’est bien l’eau des poissons. Le seul robinet d’eau potable de la maison se trouve à la cuisine. Je me lave de l’étang avec de l’eau de l’étang. J’utilise du savon liquide, beaucoup de savon liquide. Ma grand-mère en a des tas de flacons, de toutes les couleurs, de tous les parfums. Lavande. Pomme. Vanille. Je fais des mélanges, je me lave plusieurs fois de suite. Arrive un moment où j’en ai assez. Je m’enroule dans une serviette de bain. Je passe la tête par la porte entrouverte, je vérifie qu’il n’y a personne dans le couloir. Je cours jusqu’à ma chambre, laissant des traces mousseuses sur le plancher.
Je suis contente que mes cousins ne soient pas là. Ma grand-mère a parfois peur que je m’ennuie, toute seule pendant les vacances scolaires. Alors, elle invite des cousins éloignés et d’autres cousins pas si éloignés que ça. Je préfère m’ennuyer seule plutôt que jouer avec eux. Quand ils sont là, j’organise des parties de cache-cache pour leur échapper. Je me recroqueville derrière une vieille malle. Un des cousins vient inspecter le grenier, il tourne dans la pièce en m’appelant : Je sais que tu es là, montre-toi ! Je ne suis pas stupide. La poussière me donne envie d’éternuer alors je me frotte le palais du bout de la langue et je résiste. Je reste immobile, comme dans l’étang. Il ne me trouve pas et il s’en va, il referme la trappe derrière lui. Je pose mon oreille contre ma montre-bracelet. Je savoure le doux cliquetis de ma victoire. Je me demande s’ils ont arrêté la partie de cache-cache. Je me demande s’ils partiront avant que je ne descende. Je suis certaine que je suis la seule qu’il n’a pas trouvée, mon débile de cousin.
Je rince mon maillot rouge, je l’essore, l’eau fraîche coule entre mes doigts serrés, et je le pose sur le radiateur éteint. À travers la fenêtre, le soleil est brûlant ; demain matin, mon maillot sera sec. Je m’essuie paresseusement, je m’habille, la peau encore humide. Un jeans, des baskets, et un T-shirt bleu presque gris, avec le dessin à demi effacé d’un arc-en-ciel. Il est temps que j’aille le voir, dans sa chambre, comme chaque jour. Mon grand-père.
Je m’assieds au bord de son lit. La machine est posée par terre, les tubes en plastique remontent jusqu’à ses narines. Il a fort maigri. Ce n’est pas le même grand-père que celui qui m’avait réveillée à minuit, m’obligeant à aller chercher à la nage la barque orange que j’avais oublié d’amarrer et qui avait glissé jusqu’au milieu de l’étang.
Je lui dis que les groseilles à maquereau ne sont pas encore mûres.
Il demande si j’en ai mangé quand même.
Je réponds que non, je démens, je secoue la tête. Quelques gouttes d’eau tombent de mes cheveux en petites taches foncées sur mon jeans.
Le bruit de la machine me paraît fort au début, il finit par se mêler à nos silences.
C’est une belle chambre. Je l’aime bien parce qu’il y a des fenêtres des deux côtés. La vue arrière est la plus belle, l’étang, puis les pâtures encadrées de peupliers, une rangée de saules têtards qui suit le ruisseau jusqu’à sa source, loin là-bas. Quand mon grand-père n’était pas malade, il restait déjà des heures devant la fenêtre. Debout. Il y a quelques années, je lui avais demandé où s’arrêtait notre jardin. Il avait ri, à cause du mot jardin. Il avait dit : On voit que tu es née en ville. Quand j’étais plus petite, en visite chez les uns ou les autres de mes cousins, en ville, je demandais si l’eau du robinet était potable. Mes tantes gloussaient : On voit que tu vis à la campagne.
Mon grand-père avait répondu, avec un large geste du bras : Le jardin, c’est tout ça. Tout ce que tu vois. Et même plus loin. Cela ne m’avait pas particulièrement surprise, »

À propos de l’auteur
DERLEYN_Zoe_cyrus_paquesZoé Derleyn © Photo Cyrus Pâques

Zoé Derleyn a publié en octobre 2017 aux éditions Quadrature un recueil de nouvelles, Le Goût de la limace, lauréat du prix Franz De Wever 2018, décerné par l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. En 2021 est paru son premier roman, Debout dans l’eau. (Source: Éditions du Rouergue)

Page Facebook de l’auteur

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#deboutdsansleau #ZoeDerleyn #editionsdurouergue #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #premierroman #68premieresfois #primoroman #Belgique #litteraturecontemporaine #rentreelitteraire #avislecture #passionlecture #critiquelitteraire #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #bookstagram #book #Bookobsessed #bookshelf #booklover #Bookaddict #instabooks #ilovebooks #babelio #goodbook #Jeliscommejeveux

Seyvoz

KERANGAL_SORMAN_seyvoz  RL_Hiver_2022

En deux mots
Tomi Motz est appelé pour une mission de maintenance au barrage de Seyvoz. Mais arrivé sur place, rien ne va se passer comme prévu pour l’ingénieur. En parallèle à son séjour on lira l’histoire du village avant le barrage.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un barrage contre l’oubli

Maylis de Kerangal et Joy Sorman ont uni leurs plumes pour raconter l’histoire du village englouti par l’édification du barrage de Tignes. Sur les pas d’un ingénieur arrivé pour la maintenance, on va découvrir l’esprit du lieu.

Quand Tomi Motz, après une longue route depuis Paris, arrive au barrage de Seyvoz, il a la désagréable surprise d’apprendre que Brissogne, qui l’a convoqué, ne viendra finalement pas. Résigné, l’ingénieur gagne l’hôtel d’Abondance où une chambre lui a été réservée. Après avoir regardé quelques épisodes d’une série, il s’endort du sommeil des justes.
C’est à ce moment que Maylis de Kerangal et Joy Sorman ont choisi d’insérer dans leur roman, avec une couleur d’encre différente, la chronique du temps passé, lorsque Seyvoz était encore un village de montagne. On pourra ainsi, au fil du récit découvrir l’histoire de Seyvoz, au moment où les habitants apprennent qu’ils n’ont plus que quelques jours à passer dans le village avant que ce dernier ne soit englouti sous les eaux de retenue du barrage. Le temps de célébrer un dernier mariage et les trois cloches de l’église de Notre-Dame-des-Neiges seront déposées. On ira même, suite à des débats enflammés, déterrer les morts du cimetière et leur offrir une nouvelle sépulture à quelques kilomètres de là. «Comme le garde champêtre refusait de le faire, c’est Beaumichel qui a donné lecture de l’ordre du préfet: abandon du cimetière de Seyvoz, exhumation, transfert et inhumation des corps dans le cimetière nouvellement ouvert du hameau du Ruz, autour de l’église que l’on finissait de bâtir, un fac-similé de Notre-Dame-des-Neiges dont les habitants de Seyvoz haïssaient l’idée, jurant qu’ils n’y foutraient pas les pieds.»

KERANGAL_SORMAN_tignes
Tout aussi fort en émotions, on suivra l’un des immigrés venu prêter main forte à l’édification de cet édifice monstrueux. Joaquim ne rentrera jamais dans son Portugal natal ou encore le vain combat de la dernière poignée de résistants opposés à la destruction de leur village.
À son réveil, Tomi entend retrouver Brissogne, lui dire son fait, assurer sa mission de contrôle des installations et rentrer à Paris. Mais son programme va à nouveau être perturbé. D’abord parce que Brissogne reste introuvable, ensuite parce qu’un grésillement bizarre émane d’une partie du barrage, enfin parce que Tomi a quelques problèmes de santé. Il n’a alors d’autre choix que de passer une nouvelle nuit dans hôtel qui affiche complet, bien qu’il ne croise personne dans l’établissement.
Le troisième jour va encore lui réserver quelques surprises que je vous laisse le plaisir de découvrir, à la frontière du voyage initiatique et du fantastique.
Les deux autrices ont habilement su mêler leurs plumes – elles ont parfois rédigé ensemble et se sont aussi répartis certains chapitres sans que l’on puisse attribuer le texte à l’une ou à l’autre – pour nous offrir différentes entrées, manières d’appréhender ce mur de béton qui depuis plus d’un demi-siècle barre la vallée de ses 180 m de haut et ses 300 m de long. En faisant revivre les habitants du village qui, au début des années cinquante, ont dû tout abandonner devant l’inexorable montée des eaux, en nous entrainant dans la vallée et même dans le lac à l’occasion d’une plongée mémorable dans les 240 millions de mètres cubes d’eau, on découvre combien ce lieu est chargé d’un esprit très particulier. Et nous donne l’envie d’une escapade dans les Alpes.

Signalons que Maylis de Kerangal et Joy Sorman seront à Paris à la Maison de la poésie le lundi 7 mars à 19h pour y présenter leur livre.

Seyvoz
Maylis de Kerangal
Joy Sorman
Éditions Inculte
Roman
110 p., 12,90 €
EAN 9782360841394
Paru le 23/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Tignes et dans les environs. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tomi Motz, ingénieur solitaire, est mandaté par son entreprise pour contrôler les installations du barrage de Seyvoz, dont l’édification, dans les années cinquante, a entraîné la création d’un lac artificiel et englouti le village de montagne qui se trouvait là. Pendant quatre jours, Tomi arpente la zone. Sous l’effet d’un étrange magnétisme, sa mission se voit bientôt perturbée par une série de troubles sensoriels et psychiques. Autour de lui, le réel se dérobe ; tout vacille, les lieux et les comportements, les jours comme les nuits, et peut-être jusqu’à sa propre raison.
S’aventurant aux lisières du fantastique, ce roman sonde les traces d’une catastrophe. Maylis de Kerangal et Joy Sorman y font résonner une mémoire immergée mais insistante, et affleurer les strates de temps qui se tiennent dans les plis du paysage.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Franceinfo Culture (Camille Bigot)
France Inter (Boomerang – Augustin Trapenard)
France Culture (Par les temps qui courent – Marie Richeux)
La Vie (Marie Chaudey)
Générations nouvelles (René Jeoffro)
Blog Un dernier livre avant la fin du monde
Blog Mumu dans le bocage

Les premières pages du livre
« Jour I
Il pense au lac de soufre du Kawah Ijen. Il se souvient de la jeep devant l’hôtel à deux heures du matin, l’air glacé de la nuit asiate, le trajet chaotique jusqu’au pied du volcan, le café dans les timbales en fer-blanc autour du brasero, les voix fines des guides javanais, puis l’ascension, la température qui se réchauffe à mesure que le soleil se lève, les premières silhouettes qui descendent de la montagne sur les sentiers étroits, ployant sous le poids des blocs de soufre maintenus dans des sacs à dos de fortune, l’odeur piquante et âcre des émanations de gaz, et enfin, donc, apparu au terme d’une nuit de marche, ce lac brûlant, toxique, dans lequel il ne fallait surtout pas tomber sous peine d’être dissous comme dans un bain d’acide.
Devant lui, le lac de Seyvoz est bien de ce même bleu opaque, d’une même luisance mate, et propageant cette même impression de liquide épais, stable. En surface, il remarque des auréoles plus sombres qui, c’est bizarre, ne correspondent pas au relief autour du lac mais semblent projetées depuis les profondeurs. Il plisse les yeux, tente de faire coïncider ces ombres, leurs emplacements, leurs contours, aux lignes du paysage, mais rien ne s’ajuste.

Tomi Motz a roulé depuis Paris, sept heures à vitesse constante au volant d’une Passat grise floquée Voltang sur les portières, il est seize heures et il est bien au rendez-vous. D’une main machinale, il éclate l’opercule d’une Nicorette au fond de la poche de son jean, la gobe et commence à mâcher tête renversée vers les crêtes montagneuses qui encerclent la retenue de Seyvoz. Les cimes sont blanches encore, éblouissantes, mais les flancs cérusés, austères, la roche brute, couleur d’acier frotté, maculée de plaques herbeuses à mesure que l’on descend les pentes et que s’efface le monde minéral. Tomi s’étire puis inspire à fond, cambré, les paumes plaquées sur les reins, le ventre écrasé contre le parapet de béton, il gonfle les poumons, siphonne les moindres particules atmosphériques, se frotte les mains, subitement content d’être là quand depuis Paris cette mission à Seyvoz, mordant sur le week-end, ressemblait à une punition – Million l’avait appelé la veille d’une voix assise, une voix qui avait les pieds sur un bureau et pivotait distraitement dans son fauteuil, une voix si basse que Tomi s’était concentré pour suivre le cours de sa phrase, prenant appui sur les rares mots audibles comme on traverse le gué d’une rivière en posant le pied sur des cailloux : « Seyvoz », « maintenance des installations », « contacter Brissogne ».

Seize heures onze. L’espace est silencieux, la route qui couronne le barrage est vide, seul un épervier de grande envergure plane au-dessus du lac, décrivant des cercles dans le ciel pur. Tomi ne connaît rien aux oiseaux de montagne, ne saurait distinguer un tétras-lyre d’un aigle royal mais commence lui aussi à tourner en rond entre le parapet du barrage et la Passat qui refroidit, troublé de ne pas voir apparaître Brissogne, lequel lui a pourtant envoyé dans la nuit un message outrant l’aridité professionnelle : rv barrage 15h, cldt CB.
Nouveau coup d’œil à sa montre, où la grande aiguille ne bouge plus. Tomi tapote le cadran, le presse contre son oreille, écoute, rien, sort son portable, seize heures seize, il espère un message de Brissogne lui signalant un problème, un retard, et par là même s’excusant, mais son téléphone ne capte rien. Tomi pivote, oriente l’appareil dans toutes les directions, agacé : la centrale électrique de Seyvoz, soit le plus important site producteur d’électricité de la nation, serait donc une poche de territoire sans couverture réseau, une zone blanche. »

Extrait
« Comme le garde champêtre refusait de le faire, c’est Beaumichel qui a donné lecture de l’ordre du préfet: abandon du cimetière de Seyvoz, exhumation, transfert et inhumation des corps dans le cimetière nouvellement ouvert du hameau du Ruz, autour de l’église que l’on finissait de bâtir, un fac-similé de Notre-Dame-des-Neiges dont les habitants de Seyvoz haïssaient l’idée, jurant qu’ils n’y foutraient pas les pieds. Une voix a percé de nouveau, aiguë, touchez pas à nos morts, salauds, alors le prêtre a entonné sa psalmodie et les villageois lui ont emboîté le pas vers le cimetière, où ils ont regardé les croques morts faire leur travail, hostiles et résignés. » p. 77

À propos des autrices
KERANGAL_SORMAN_©Renaud-MonfournyMaylis de Kerangal et Joy Sorman © Photo Renaud Monfourny

Maylis de Kerangal est l’auteure, entre autres, de Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (2010, prix Médicis, prix Franz Hessel), Réparer les vivants (2014, Prix des étudiants France Culture-Télérama, Grand Prix du Livre RTL-Lire), Un monde à portée de main (2018) et Canoës (2021), tous parus aux éditions Verticales.
Joy Sorman publie son premier roman en 2005, Boys, boys, boys, lauréat du prix de Flore. Suivent notamment, chez Gallimard, Gros œuvre (2009), Paris Gare du Nord (2011), Comme une bête (2012), La Peau de l’ours (2014), puis Sciences de la vie (Seuil, 2017) et À la folie (Flammarion, 2021).
Elles sont toutes les deux membres du collectif Inculte. (Source: Éditions Inculte)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#Seyvoz #MaylisdeKerangal #JoySorman #editionsinculte #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #Tignes #barrage #VendrediLecture #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #avislecture #passionlecture #critiquelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #bookstagram #book #Bookobsessed #bookshelf #booklover #Bookaddict #instabooks #ilovebooks #babelio #goodbook #Jeliscommejeveux

Partout le feu

LAURAIN_partout_le_feu  RL_Hiver_2022  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Roman en lice pour le Prix Régine Deforges du premier roman 2022

En deux mots
Militante antinucléaire, Laetitia n’hésite pas à mener des actions spectaculaires avec son groupe de militants. Mais dans une Lorraine polluée et désindustrialisée, son message a du mal à passer, y compris au sein de sa famille. Du coup, son moral est en berne.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les combats de la génération Tchernobyl

Dans un roman à l’écriture très originale, Hélène Laurain met en scène une militante écologiste dans une Lorraine polluée. Elle mène un combat difficile sur une planète qui brûle alors que le monde regarde ailleurs.

Impossible de ne pas commencer par parler de la forme de ce roman très original. Il est composé de lignes sans ponctuation, que l’on pourrait assimiler à des vers d’un long poème, mais qui donne surtout à Hélène Laurain une liberté de construire une œuvre à base de punchlines, de paroles de chansons, de SMS, de citations, de post-it, de formules qui font souvent mouche, sans pour autant empêcher la fluidité de la lecture.
Laetitia, la narratrice, est une militante écologiste qui, au début du livre, vient de se faire arrêter encore une fois par la police, après avoir pénétré illégalement sur un site nucléaire avec sa bande pour y déployer une banderole dénonçant les dangers de l’atome. Il semblerait du reste que dès sa naissance, elle était la prédestinée à endosser ce costume de militante:
«le 26 avril 1986
à minuit 44
je naissais à la maternité des Orangers
3 minutes avant La Sœur
39 minutes avant la libération
à 2 108 kilomètres de là
des 200 bombes d’Hiroshima
milliards de milliards de becquerel
C’est chouette
de fêter chaque année l’avènement
de la génération Tchernobyl.»
La région où elle a grandi aura aussi contribué à cristalliser son engagement. Car en Lorraine, outre la centrale nucléaire de Cattenom, se dessine le projet d’enfouissement de tous les déchets nucléaires. Le projet baptisé Cigéo vise à stocker en couche géologique profonde les «déchets radioactifs de haute activité et à vie longue produits par l’ensemble des installations nucléaires françaises, jusqu’à leur démantèlement». Pourquoi cet endroit? L’explication d’Hélène Laurain peut faire froid dans le dos, car il y a sans doute une part de vérité dans la décision des autorités:
«Vous la connaissez celle-là
c’est l’histoire de trois énarques et quatre polytechniciens
dans une salle de réunion
ils disent beaucoup de choses
en écrivent beaucoup moins
dans leur rapport aux N +2
Nous nous inscrirons dans une démarche
de revalorisation des territoires ruraux ils écrivent
On n’a plus de colonies alors on va fourrer la merde
dans le trou du cul de la métropole ils disent
ils se demandent
s’ils devaient choisir une région bien pourrie
pour y déverser un torrent de déchets laquelle ils choisiraient
après un top 3 rapide
Nord – Picardie – Lorraine
ils remarqueront
qu’ils ont tous un faible pour la Lorraine
une région
triste comme une salle de cinéma vide
en pleine projection
ils se diront
Avec la sidérurgie ils sont habitués à se faire bien polluer
ils sont endurants
à défaut d’être résilients
les hommes s’intéresseront à la Meuse
presque vide.»
Face aux risques encourus et face à une planète qui se dérègle un peu plus tous les jours, elle se devait d’agir, même si pendant longtemps, elle aura cherché une autre voie. Après des études brillantes, classe prépa puis ESC Reims, elle a travaillé dans la communication, puis dans les relations publiques, mais sans s’épanouir. «puis j’ai fait une dépression j’ai arrêté
maintenant je fais des petits boulots
et je milite
j’essaie de trouver du sens à ce que je fais voilà.»
Après avoir vu le film Wild plants de Nicolas Humbert, qui agira pour elle comme un mantra et dont des scènes jalonnent le roman, elle choisit d’oublier ses brillants plans de carrière et part grenouiller à Thermes-les-Bains, où un espace balnéaire essaie de faire illusion tout près des anciennes aciéries et se lance dans l’action militante avec sa bande, avec Fauteur, Taupe, Dédé et Thelma. Mais au fil du temps, ils comprennent l’immensité de leur tâche. Refaire le monde en buvant des bières, en s’attaquant aux SUV, en se réfugiant à La Cave pour écouter Nick Cave ou faire l’amour, c’est bien loin de leur objectif. Expédients vite expédiés. Feux vite éteints. À moins que…
Hélène Laurain réussit son entrée en littérature dans un style qui n’est pas sans rappeler À la ligne du regretté Joseph Ponthus. La force des mots, scandés et alignés comme des paroles de rap, fait naître une étonnante poésie, teintée à la fois d’humour et de désespoir. Le tout dans un rythme qui dit l’urgence. Comme une danse au bord du volcan.

Playlist


Grace de Jeff Buckley

Partout le feu
Hélène Laurain
Éditions Verdier
Premier roman
156 p., 16 €
EAN 9782378561284
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Lorraine, dans la ville imaginaire de Thermes-les-Bains ainsi qu’en Meuse, du côté de Bure.

Quand?
L’action se déroule de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Laetitia est née trois minutes avant sa sœur jumelle Margaux et trente-sept minutes avant l’explosion de Tchernobyl. Malgré des études dans une grande école de commerce, elle grenouille au Snowhall de Thermes-les-Bains, au désespoir de ses parents. Elle vit à La Cave où elle écoute Nick Cave, obsédée par les SUV et la catastrophe climatique en cours.
Il faut dire que Laetitia vit en Lorraine où l’État, n’ayant désormais plus de colonie à saccager, a décidé d’enfouir tous les déchets radioactifs de France. Alors avec sa bande, Taupe, Fauteur, Thelma, Dédé, elle mène une première action spectaculaire qui n’est qu’un préambule au grand incendie final.
Dans ce premier roman haletant où l’oralité tient lieu de ponctuation, Hélène Laurain, née à Metz en 1988, nous immerge au cœur incandescent des activismes contemporains.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Diacritik (Johan Faerber)
Podcast En lisant En écrivant
La semaine (Pierre Théobald)
Le Blog du petit carré jaune
Blog Vivement l’école !
Blog Shangols

Les premières pages du livre
« souvent encore j’en rêve
je monte dans la camionnette blanche en dernier
quand nos regards se croisent on sourit nerveusement
Taupe a le visage jaune éclairé par son 3310
pianote pianote pianote
on l’appelle
la sonnerie c’est la symphonie de Mozart là
Taupe dit OK et raccroche
C’est bon l’appel a été passé dit Taupe à la cantonade
faut se grouiller
je nous regarde avec nos combis orange
des cosmonautes de Guantanamo
On est à une ou deux minutes dit Fauteur au volant
j’ai super envie de pisser
ça me fait tressauter le genou
Taupe me l’immobilise d’autorité
Ça va aller respire elle me dit
c’est un ordre c’est pas pour rassurer
je respire
personne dit rien
et on les voit au loin
les silhouettes
sales même la nuit
des tours de refroidissement
sabliers doux
et la fumée
toujours
déjà Taupe qui me dit plus fort
Tiens-toi prête
prends l’échelle prends l’échelle
tout le monde a dans la main son outil
elle la disqueuse
Dédé la pince à coupe rase
Thelma la pince multifonctions
Jona la moquette
Fauteur la bannière sur le siège à côté de lui
il freine en dérapant

Sors sors on me crie
j’ouvre la portière arrière saute fais glisser l’échelle
le sac de Taupe tombe au passage Fais gaffe putain
je m’enfonce les ongles dans le pouce ça saigne
on a quelques minutes pour entrer
Thelma commence à paniquer
C’est ça le bâtiment on est d’accord hein c’est ça hein elle dit
le premier grillage on le passe à l’échelle comme prévu
on essaie de stabiliser la moquette sur les barbelés
on glisse dessus
comme ça
on se ramasse comme des merdes de l’autre côté
à part Dédé qui galère à se relever ça marche ça fonctionne
on est tous passés en environ une minute
le deuxième grillage
faut l’ouvrir
la disqueuse de Taupe et de chaque côté les pinces
agrandissent le trou
c’est comme dans du beurre
désormais
chaque geste est limpide
Vite vite vite Taupe dit on entend la sirène de la police
on plaque la moquette à l’intérieur du trou
on y passe
y’a Taupe qui dit Putain et qui se tient l’oreille mais pas le temps
Bannière la bannière grouille
on se met en place comme prévu moi en deuxième entre Taupe et Fauteur
et on la déroule pour notre drone
F U R I E V E R T E
TCHERNOBYL, FUKUSHIMA… FICKANGE ?
derrière y’a Thelma et Dédé qui sortent les feux des sacs à dos
Thelma a une tête d’on-devrait-pas-être-là
Jona la face bourrée de tics

les copains ont même pas capté les flics qui sont sortis
de leur voiture dérapante
les flics savent que c’est nous
Olivier a appelé pour prévenir
normalement ils savent
ils ont ouvert le premier grillage
on est à trois mètres d’eux avec notre banderole
et ça commence à péter au-dessus de nos têtes
bombes prune
bouquets mer
embrasements pers
cascades
soleils
paillettes
doré doré doré
ça fait
un ascenseur de couleurs sur la façade crade
et tout ça
juste à côté de la piscine à combustibles
les explosions croustillantes puis les aigus en enfilade
les bruits qu’on connaît par cœur
ceux de la barbe à papa et des desperados
ça rappelle
l’été
la nuit
même aux flics
et toutes ces étoiles
se reflètent sur l’uniforme
et le bruit couvre leurs voix
leurs gestes
moi je ris
jusqu’à la claque de Taupe derrière mon crâne
Laeti oh
les flics finissent par ouvrir le premier portail
je pisse un peu quand je vois qu’ils ouvrent déjà le deuxième
adrénaline
on se rend les mains en l’air

on n’est pas des cow-boys
ils se jettent sur nous quand même
bam la tête par terre je finis de me pisser dessus
la dernière fusée est lancée par l’un l’une ou l’autre
BOUM le saule pleureur
les épaules des policiers absorbent le choc sonore
en même temps
ils dansent
la lumière dessine quelque chose sur leurs visages
ils me soulèvent à quatre
Ma chaussure je crie
putain
il me manque une chaussure
par terre ma chaussure je crie
une claque bouche/nez
Ma chaussure je chuchote
ils me jettent dans le fourgon Ta gueule ils disent je suis assise comme un tas tout mal fait
et les autres copains en tas tout mal faits à côté je les sens trembler
à l’intérieur ça jubile bien
en silence
compliqué de se sentir plus vivant que ça
Thelma a le visage de c’était-pas-une-partie-de-plaisir
Fauteur est en face de moi cette fois
d’une camionnette à l’autre
on se regarde
son visage à lui m’encourage
je pense
ils ont la police
on a la peau dure
je lui souris
j’ai peur
en route pour la garde à vue
c’était un beau feu d’artifice
*
eczéma : main gauche jusqu’au majeur
aujourd’hui je suis du matin à La Crasse
en arrivant j’ai écrasé
un pigeon
j’ai rêvé ou son aile tressaillait encore
Balec fait son interview
avec la journaliste de terrepourtous.fr
il est avec elle
à l’extérieur
il pointe fièrement l’enseigne
la commente content
Snowhall de Thermes-les-Bains
Tout schuss vers le fun
on s’était tapé des heures de brainstorming
pour cette enseigne
à la fin on avait dû choisir
la première idée de Balec
ils entrent dans le hall
Balec y reste pour que tout le monde le voie
il a dû travailler toute la nuit sur ses éléments de langage
je fais l’accueil
par la vitre je vois la piste
vide
secouée de neige artificielle
je l’observe
agiter son corps arqué
j’entends des bribes
Très select
accueillant une piste de ski indoor
d’Auckland Dubai Madrid La Haye Shanghai Barcelone
de 620 mètres de long aussi
heureux d’avoir construit les
crassiers des hauts fourneaux

sous la neige
de la revalorisation de l’image de la région dans la
démarche de proximité visionnaire de
la part belle également
à l’équipe de France de ski alpin qui passe
malgré les faux procès dont nous sommes
moins polluant qu’une grosse piscine
de l’avenir de la discipline
il serre la main à la journaliste
nous rejoint les joues rouges
s’accoude l’air de rien au comptoir de l’accueil
détaché
Et l’arsenic l’amiante et le plomb
l’air pourri qu’on respire
t’en parleras la prochaine fois je lui demande
il renifle
Laetitia
ah Laetitia
avec son monosourcil froncé là
ça fait presque des frisottis
arrête avec tes conneries un peu
c’est des rumeurs pour bosser moins ça
tu crois qu’ils nous laisseraient travailler ici si y’avait de l’arsenic
c’est toi l’arsenic
bon allez il dit en se mettant en chemin
à la sortie du boulot
le pigeon à côté de ma portière
n’est désormais plus qu’une crêpe
maximum 5 millimètres d’épaisseur
*
de retour dans La Cave
à écouter Nick Cave
C’est pour le jeu de mots Fauteur m’avait demandé sur Signal
Même pas j’écoute que Nick Cave
en ce moment
et je regarde qu’un film
Wild Plants de Nicolas Humbert
encore et encore et encore je lui avais écrit
je lui avais pas dit que tout ça
tout ça c’était de la beauté safe
à chaque fois ces images me font
entendre Mémou
et sa phrase sur la beauté
dans la merde y’a Pépou qui lave sa bagnole
tous les soirs 18 h 30
je lui gueule par le soupirail
C’est arrosage interdit t’as entendu parler de la canicule déjà
il sait tellement bien ne pas écouter
on dirait qu’il entend pas
il frotte avec son éponge chamois comme ça
il a vieilli ça se voit aux tempes »

Extraits
« le 26 avril 1986
à minuit 44
je naissais à la maternité des Orangers
3 minutes avant La Sœur
39 minutes avant la libération
à 2 108 kilomètres de là
des 200 bombes d’Hiroshima
milliards de milliards de becquerel
C’est chouette
de fêter chaque année l’avènement
de la génération Tchernobyl
j’ai dit à Pépou juste avant
que tout le monde n’arrive »
p. 46

« S’ils croient que la lutte se cantonne aux centrales
Ils sont encore plus cons qu’ils en ont l’air
j’aurais commencé par leur demander aux policiers
Vous la connaissez celle-là
c’est l’histoire de trois énarques et quatre polytechniciens
dans une salle de réunion
ils disent beaucoup de choses
en écrivent beaucoup moins
dans leur rapport aux N +2
Nous nous inscrirons dans une démarche
de revalorisation des territoires ruraux ils écrivent
On n’a plus de colonies alors on va fourrer la merde
dans le trou du cul de la métropole ils disent
ils se demandent
s’ils devaient choisir une région bien pourrie
pour y déverser un torrent de déchets laquelle ils choisiraient
après un top 3 rapide
Nord – Picardie – Lorraine
ils remarqueront
qu’ils ont tous un faible pour la Lorraine
une région
triste comme une salle de cinéma vide
en pleine projection
ils se diront
Avec la sidérurgie ils sont habitués à se faire bien polluer
ils sont endurants
à défaut d’être résilients
les hommes s’intéresseront à la Meuse
presque vide » p. 50

« post-it n° 19
disparition de la biodiversité
1000 x > taux naturel d’extinction des animaux
crise actuelle = 100 x + rapide que dernière extinction naturelle (dinosaures)
75 % environnement terrestre
40 % environnement marin
50 % cours d’eau: signes importants de dégradation
sur 105 732 espèces étudiées :
28 338 classées menacées »
P. 76

« Tu sais moi aussi j’ai changé mes habitudes dans le sens-où éructe
madame je bouffe de l’humus et des fanes
j’achète des fringues produites en France quitte à y mettre le prix
je mange de la viande plus que quatre fois par semaine
je fais mon compost j’achète à l’Amap
je fais ce que je peux
C’est trop tard pour faire ce qu’on peut je dis
c’est l’heure de faire le nécessaire
Tu parles en banderoles toi maintenant Dans-le-Sens-où la ramène
c’est pas notre système qui s’effondre c’est juste toi il enchaîne
Ouh t’as travaillé tes répliques bravo j’applaudis
Toi et tes petits airs supérieurs
tu nous as toujours pris de haut il me répond
vu d’où je viens personne aurait parié sur moi
alors ouais je suis fier de ma grosse montre
et de ma grosse bagnole
j’ai pas le luxe de me la jouer
retour aux sources et la vie dans les forêts moi je peux pas retourner chez papa maman si je perds mon boulot
et j’hériterai pas d’une villa six pièces dans le centre-ville
alors à partir de dorénavant
tes leçons tu peux bien te les foutre dans le »
p. 94

« Bonjour
comment allez-vous depuis le temps
C’est Madame Mueller bonjour
Ah vous êtes mariée félicitations
Non
un silence
Alors qu’est-ce que ça a donné après la prépa
vers quoi vous êtes-vous dirigée
J’ai fait l’ESC Reims
c’était un cauchemar
après j’ai travaillé dans la communication un peu par dépit
c’était pas mieux
d’abord marketing digital
je ne sais pas ce qui ma pris
puis communication culturelle
un passage malheureux par les public relations à Luxembourg
puis j’ai fait une dépression j’ai arrêté maintenant je fais des petits boulots
et je milite
j’essaie de trouver du sens à ce que je fais voilà
Ah
très bien
je vois
eh bien
bon courage alors mademoiselle
silence
Vous n’avez pas changé en tout cas »
p. 130-131

À propos de l’auteur
LAURAIN_Helene_©Sophie_BassoulsHélène Laurain © Photo Sophie Bassouls

Née à Metz en 1988, Hélène Laurain a étudié les sciences politiques ainsi que l’arabe en France et en Allemagne, puis la création littéraire à Paris-VIII. Elle vit dans le Grand Est avec sa famille et y travaille en tant que traductrice de l’allemand. Elle anime actuellement un groupe de lecture au Fonds régional d’art contemporain de Lorraine autour du thème de l’émancipation. Elle s’intéresse notamment à ce qui a trait au vivant, au féminisme, à la maternité, et s’attache à trouver des formes qui disent le contemporain. Partout le feu est son premier roman (Source: Éditions Verdier)

Compte instagram de l’auteur https://www.instagram.com/helene_laurain/

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#partoutlefeu #HeleneLaurain #editionsverdier #hcdahlem #premierroman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #coupdecoeur #Écriture #roman #Histoire #Langage #Livre #Lecture #Récit #Sexe #Rentréedhiver2022 #roman #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #primoroman #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Un barrage contre l’Atlantique

BEIGBEDER_un_barrage_contre_latlantique  RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

En deux mots
Installé à la pointe du cap Ferret, où vit son ami Benoît Bartherotte, Frédéric Beigbeder assiste au combat de Sisyphe de son ami pour sauver cette bande de terre vouée à être engloutie par la mer. C’est avec cet état d’esprit désenchanté que l’écrivain revient sur sa vie au moment où la sagesse prend le pas sur la frivolité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Face à la mer

À l’heure de jouer avec ses petits-enfants, Frédéric Beigbeder revient sur sa vie, ses amours, ses livres. Pour constater combien l’avenir est incertain. Ce faisant, il nous offre sans doute son livre le plus abouti.

Si les premières pages du nouveau roman du trublion des lettres françaises peuvent dérouter – il s’agit d’un alignement de phrases espacées de deux lignes et sans rapport entre elles pour bien les mettre en valeur – elles sont avant tout une habile manière de présenter son projet et l’endroit dont il parle. Oui, c’est bien l’écrivain devant sa page blanche, angoissé par l’exercice, mais aussi par le dérèglement climatique et la crise sanitaire, qui va tenter de donner une suite à Un roman français en allant chercher dans ses souvenirs. Des souvenirs qu’l convoque mot à mot pour en faire des phrases. Car oui, «une phrase est une phrase est une phrase est une phrase est une phrase». Un exercice sans cesse renouvelé, sans garantie de succès. Un peu comme le combat que mène jour après jour son ami Benoît Bartherotte en tentant de consolider la digue située au bout du Cap Ferret, afin d’empêcher l’Océan de submerger cette bande de terre où s’est installé l’écrivain. «Ce matin encore, plusieurs camions remplis de pierres sont venus déverser leur cargaison devant ma cabane, dans un fracas de tonnerre. Ce qui est beau dans ce combat contre la nature, c’est sa vanité.

BEIGBEDER_un_barrage_contre_carte
Bartherotte est le Sisyphe gascon. Il préside l’ADPCEF: «l’Association de Défense de la Pointe du Cap Ferret». Chaque jour, il pousse son rocher vers le fond de l’océan. Et le lendemain, il recommence.»
Prenons donc un écrivain, ses angoisses et ce lieu peint par Thierry de Gorostarzu, le «Edward Hopper basque» et dont il avait acheté l’œuvre, et tentons d’en faire une histoire. En commençant par le commencement.
«Je suis né près de Paris en 1965 d’un père chasseur de têtes et d’une mère éditrice de romans d’amour. Vers l’âge de six ans, mes parents ont divorcé et j’ai été élevé par ma mère avec mon grand frère. Pourquoi le divorce est-il un événement si grave? C’est pourtant simple à comprendre: les deux personnes que vous aimez le plus au monde ne s’aiment plus.» À l’heure du bilan, il écrira: «Mon père a été maladroit, blessant, absent, égoïste, et pourtant Je ne cesserai jamais de l’admirer. Ma mère a été aimante, protectrice, présente, altruiste, et quand je la vois, je fais de gros efforts pour ne pas suffoquer.»
Après une scolarité assez rectiligne, dont on retiendra les batailles de marrons dans les jardins du Luxembourg et la découverte de l’amour plus que du sexe, la présence de célébrités – ou en passe de passer à la postérité – à la maison et le besoin de faire la fête, l’aspirant écrivain va finir par trouver un boulot sérieux dans une agence de publicité, comme le souhaitait son père, avant de devenir chroniqueur, notamment pour le défunt magazine Globe.
Avec lucidité, Frédéric Beigbeder comprend qu’il n’a cessé toute sa vie à s’attacher à des hommes plus âgés, «que ce soit mes patrons, ou des mentors, des modèles que je considérais comme des pères de substitution, et qui m’ont servi de guides: Denis Tillinac, Philippe Michel, Bruno Le Moult, Thierry Ardisson, Jean Castel, Jean-Claude Fasquelle, Edmond Kiraz, Jean-Marie Périer, Michel Denisot, Alain Kruger, Jean-Yves Fur, Michel Legrand, Daniel Filipacchi, Albert Cossery, Paul
Nizon.… Benoit Bartherotte. Je suis un enfant qui veut qu’on l’adopte.
Toute ma vie je me suis cherché des maîtres, comme un chien abandonné.» Et aujourd’hui qu’il fait partie de ces êtres plus âgés, qu’il a fondé une famille et n’aime rien tant que de réunir sa tribu, il se rend bien compte du chemin parcouru. Un itinéraire bien loin d’être rectiligne, mais qui a nourri autant l’homme que l’écrivain. Un paradoxe qu’il résume ainsi: «j’ai fui l’embourgeoisement en choisissant une vie d’artiste, critiqué mon milieu d’origine, fréquenté des gauchistes, renié ma famille et mon milieu social, flingué tous mes employeurs (l’agence de publicité, la télévision, la radio) — tout cela pour finir par épouser une Genevoise, vivre à la campagne dans le même village que mes grands-parents, fonder une famille à où mes parents se sont mariés et écrire au Figaro. Je me suis vacciné contre la curiosité.» Mais pas contre la peur du lendemain. C’est donc comme le chante Calogero
Face à la mer
C’est toi qui résistes
qu’il nous livre son livre le plus écrit, le plus abouti. Celui d’un honnête homme.

GOROSTARZU_face-a_la_mer2Tableau de Thierry de Gorostarzu acheté par Frédéric Beigbeder et qui est reproduit sur le bandeau du livre / Galerie de l’Infante à Saint Jean de Luz

Un barrage contre l’Atlantique
Frédéric Beigbeder
Éditions Grasset
Roman
272 p., 20 €
EAN 9782246826552
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à la pointe du Cap Ferret, face à la digue Bartherotte. On y évoque aussi Guéthary, Neuilly-sur-Seine, Paris, Saint-Germain-en-Laye, Rambouillet, Senlis, Deauville, sans oublier l’étranger, notamment à Verbier en Suisse, en Italie et en Espagne, mais aussi en Indonésie.

Quand?
L’action se déroule en 2020 et 2021.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ce livre a été écrit dans un endroit qui devrait être sous l’eau». F. B.
Au hasard d’une galerie de Saint-Jean-de-Luz, Frédéric Beigbeder aperçoit un tableau représentant une cabane, dans une vitrine. Au premier plan, un fauteuil couvert d’un coussin à rayures, devant un bureau d’écrivain avec encrier et carnets, sur une plage curieusement exotique. Cette toile le fait rêver, il l’achète et soudain, il se souvient : la scène représente la pointe du bassin d’Arcachon, le cap Ferret, où vit son ami Benoît Bartherotte. Sans doute fatigué, Frédéric prend cette peinture pour une invitation au voyage. Il va écrire dans cette cabane, sur ce bureau.
Face à l’Atlantique qui à chaque instant gagne du terrain, il voit remonter le temps. Par vagues, les phrases envahissent d’abord l’espace mental et la page, réflexions sur l’écriture, la solitude, la quête inlassable d’un élan artistique aussi fugace que le désir, un shoot, un paysage maritime. Puis des éclats du passé reviennent, s’imposent, tels « un mur pour se protéger du présent ». A la suite d’Un roman français, l’histoire se reconstitue, empreinte d’un puissant charme nostalgique : l’enfance entre deux parents divorcés, la permissivité des années 70, l’adolescence, la fête et les flirts, la rencontre avec Laura Smet, en 2004… Temps révolu. La fête est finie. Pour faire échec à la solitude, reste l’amour. Celui des siens, celui que Bartherotte porte à son cap Ferret. Et Beigbeder, ex dandy parisien devenu l’ermite de Guétary , converti à cette passion pour un lieu, raconte comment Bartherotte, « Hemingway en calbute », s’est lancé dans une bataille folle contre l’inéluctable montée des eaux, déversant envers et contre tous des millions de tonnes de gravats dans la mer. Survivaliste avant la lettre, fou magnifique construisant une digue contre le réchauffement climatique, il réinvente l’utopie et termine le roman en une peinture sublime et impossible, noyée d’eau et de soleil. La foi en la beauté, seule capable de sauver l’humanité.
Une expérience de lecture, unique et bouleversante, aiguisée, impitoyable, poétique, et un chemin du personnel à l’universel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté
Le JDD (Alexis Brocas)
La Règle du jeu (Baptiste Rossi)
La Revue des Deux Mondes (Marin de Viry)
Atlantico (Annick Geille)
Les Echos (Adrien Gombaud)
Ernest mag (Jérémie Peltier)
Blog Agathe The Book
Benzine Magazine (Benoît Richard)

Les premières pages du livre
« Je voudrais faire ici un aveu: je suis complotiste.

Je pense que la nature conspire pour éradiquer l’homme.

L’être humain ayant causé trop de dégâts à la surface de la Terre, il est logique qu’elle songe à s’en débarrasser.

Même si nous comprenons pourquoi le monde cherche à nous éliminer, nous n’aurons pas le choix : nous devrons tout de même nous défendre.

La condition humaine est désormais celle d’un parasite qui cherche à survivre dans un environnement hostile.

Vous vous demandez peut-être pourquoi je saute deux lignes entre chaque phrase.

Les blancs qui entourent les phrases leur donnent une majesté, comme le cadre autour d’un tableau.

Noyées dans la masse d’une page noircie, une phrase perd de son attrait.

Mes phrases respecteront la distanciation littéraire.

Isolée sur la page, ma phrase crâne comme un mannequin dans une vitrine.

Nous sommes à bord d’un bateau qui coule, mais ce bateau, c’est la Terre.

L’intuition de Kafka était juste : il n’y a plus de différence entre l’humanité et le cafard.

Il peut arriver que le blanc qui entoure la phrase devienne plus beau que celle-ci : je n’ai pas dit que mon expérience était sans danger.

Chaque phrase doit donner envie de lire la phrase suivante, mais exister aussi de façon autonome.

L’espace blanc entre les phrases ne les isole pas ; il les expose.

Au matin, la menace océanique semble lointaine.

L’art du romancier consiste à camoufler ses scories.

Je choisis délibérément de faire l’inverse.

Je veux fragiliser mes propositions relatives.

Dans Autoportrait, Édouard Levé a imaginé un autre système.

Ses phrases n’avaient pas de liens entre elles ; pourtant l’ensemble de son livre dessinait un homme.

Ce livre recycle son principe de collage discontinu.

La dune du Pyla est un écran de cinéma où le soleil projette son film, dont les nuages sont les acteurs principaux.

Les ombres sur le sable déroulent un scénario de lumière.

« Souvenir » est la bande originale de cette fresque muette.

Pour cesser d’écrire des romans satiriques, il suffit d’écouter Orchestral Manoeuvres in the Dark, pieds nus devant une mer étale.

Je voudrais dénoncer nommément dans ce livre toutes les personnes qui ont comploté à me rendre heureux.

Ma mémoire remonte par bribes désorganisées (ou organisées sans me demander mon avis).

Je ne me souviens que par flashs : mes souvenirs sont stroboscopiques.

Mon passé m’envoie des SMS.

Je sens que je risque de semer mon lecteur en route.

J’ai besoin que mes phrases l’accrochent.

Mes phrases tapinent, aguichent, elles voudraient séduire comme une prostituée dans une vitrine du Red Light District d’Amsterdam.

Une phrase est une phrase est une phrase est une phrase.

Édouard Levé s’est suicidé le 15 octobre 2007 à Paris.

Considérons que chaque phrase notée ici reporte mon suicide d’une journée.

Cette phrase a sauvé ma vie, et la suivante, et la suivante, jusqu’au jour où plus rien ne viendra, et pan.

« Sois pareil à un promontoire contre lequel les flots viennent sans cesse se briser », dit l’empereur Marc Aurèle.

Je décide désormais de m’interdire les citations ; celle de Marc Aurèle sera la seule (avec les exergues).

La citation est une phrase dont on n’est pas propriétaire : une locution de location.

Seul sur sa digue immense, Benoît Bartherotte se tient debout comme Marc Aurèle, face à l’océan, à la pointe du Cap Ferret ; à ses pieds se brisent sans cesse les flots.

Le pape François a dit qu’il fallait construire des ponts plutôt que des murs.

Il a oublié les digues.

Les digues sont des murs marins qui protègent la terre des inondations.

Une digue est aussi un pont qui avance sur l’eau sans atteindre l’autre rive.

Proust contemple sur une digue les jeunes filles en fleurs, qu’il compare à un bouquet de corail.

Bartherotte a bâti une digue pour sauvegarder l’extrémité sud de la presqu’île de Lège-Cap-Ferret, en Gironde.

Cette langue de sable, absurdement mince, prétend séparer le bassin d’Arcachon de l’océan Atlantique.

Comme dit un écrivain bordelais, Guillaume Fedou : « Le Cap Ferret est le clitoris de la France. »

Il faut le visiter souvent, sinon la France est de mauvaise humeur.

Voici une carte pour mieux comprendre la beauté de la situation.

Le Cap Ferret est la langue de plaisir située devant Arcachon.

En face d’elle s’élève la dune de sable du Pyla, la plus haute d’Europe.

Entre la pointe du Cap et la dune du Pyla, à marée basse, apparaît une île exotique, le banc d’Arguin, où se posent les oiseaux en hiver et les bourgeois bohèmes en été.

Benoît chatouille l’extrémité sud de cette pointe depuis quarante ans.

Au niveau du phare, la bande de terre ne mesure qu’un kilomètre de large.

Chez Benoît, la distance entre l’océan et le bassin est de cent mètres, puis cinquante mètres, puis zéro : c’est là qu’il se tient, en plein vent.

Benoît vit ici depuis sa naissance.

Il résidait dans l’avant-dernière maison, puis il a acheté la dernière maison, qui s’est écroulée ; il l’a reconstruite en même temps qu’il entamait sa digue de protection maritime.

Je lui dis : « Tu as bougé de cent mètres en une vie. »

Il sourit : « Un peu moins. »

Il ajoute : « Je suis resté sur mes racines…

… Je ne vieillis pas, je pousse. »

Sans mémoire, on a besoin d’un point fixe, d’un lieu unique.

Moi aussi, je cherche l’immobilité qui donnera à mes enfants les souvenirs que je n’ai pas.

La discontinuité est une liberté qui égare.

Toute phrase devrait être un silex.

Un silex ne fabrique d’étincelles qu’entrechoqué à un autre silex.

De même, la digue Bartherotte est un empilement de rochers, de poteaux électriques et de traverses de train.

Entre 1985 et 1995, Benoît a déversé un million de tonnes de gravats pour défendre la Pointe.

Tout le monde dort sur la Pointe, sauf moi.

La nuit, je n’écris pas de phrases ; j’écris « Phrases ».

Un autre principe est celui imaginé par Éric Chevillard.

Son « Journal autofictif » est un prodige de phrases déconnectées.

Il est tout de même regrettable d’être précédé par quelqu’un d’aussi doué.

David Foenkinos, dans Charlotte, a tenté un récit biographique qui revenait à la ligne après chaque phrase.

Son but était analogue : rendre la lecture plus intense.

Je pouffe en imaginant la tronche de Chevillard comparé à Foenkinos.

Je ne les rapproche que pour expliquer la situation : beaucoup d’écrivains contemporains ressentent le besoin de séparer leurs phrases.

C’est la faute à Chamfort, qui copiait sur le livre des Proverbes dans la Bible.

Il est crucial de réinventer notre façon d’écrire si nous ne voulons pas que la littérature disparaisse au XXIe siècle.

Non, Twitter, vous n’avez pas le monopole de l’apophtegme ; vous ne l’avez pas.

Lincoln au Bardo de George Saunders intercale des phrases de fantômes dans un cimetière.

Alexandre Labruffe imite les bribes des Cool Memories de Baudrillard : une construction en pointillés, comme ces dessins dont je reliais les points numérotés à l’âge de cinq ans, pour finir par voir apparaître Mickey pilotant un avion.

Les romanciers contemporains ne savent plus comment ressusciter les phrases.

Les phrases se multiplient sur les réseaux digitaux : les romanciers ne doivent pas seulement vaincre la concurrence des autres romanciers, mais aussi celle des emails, des sms, des posts, des alertes, des retweets…

C’est comme s’il y avait une fuite des phrases : elles quittent les livres vers le nuage.

Elles s’envolent du papier réel vers un univers virtuel.

Il faut stopper l’hémorragie.

Écrire ce livre est non seulement un geste de survie, mais une tentative pour restaurer le prestige de la phrase nue.

Même Donald Trump n’a pas suffi à disqualifier les tweets ; il faut porter l’estocade.

Et voilà comment on transforme un recueil de billevesées en manifeste politique.

L’idée est simple : pour sauver les phrases, il faut peut-être sacrifier le roman.

Littérairement, je ne suis pas écolo.

Ce stratagème permet aussi d’augmenter la pagination de ce livre.

Je ne suis pas un escroc : j’annonce la couleur.

J’attends d’écrire la meilleure phrase de ce livre.

Le lecteur est probablement dans le même état que moi : une expectative de plus en plus molle, une démotivation progressive, une impatience polie qui tournera bientôt au haussement d’épaules.

Comme un trompettiste de jazz, je cherche la phrase bleue.

Il n’y a pas un monde d’avant et un monde d’après.

Il existait un monde avant, et aujourd’hui il n’y a plus de monde : en 2020, il n’y a plus rien, ni personne, nulle part.

Le monde se claquemure.

Nous avons été des cigales et maintenant il ne nous reste plus qu’à devenir fourmis – on va ramper, se terrer, se calfeutrer et regretter.

L’être humain a connu des hauts et des bas ;
Il va descendre à présent
À la cave pour longtemps.

Dans la grande cabane Bartherotte, l’armoire à doubles battants est entourée de masques africains.

Dans cette maison en bois inspirée des cabanes d’ostréiculteurs, les commodes XVIIIe contrastent avec les murs de pin.

Les vieux fauteuils sont recouverts de tapis devant la cheminée en pierre, alors que tout le reste est en bois qui craque.

De petites lampes à abat-jour jaunes imprimés de cartes géographiques sont disséminées partout dans le séjour, sur des guéridons où s’empilent les livres de photographies du Ferret et les vieux exemplaires du Chasse-Marée.

D’immenses paniers de rotin sont emplis de pommes de pin pour allumer le feu.

Au-dessus d’un piano Pleyel désaccordé, des gravures anciennes représentent des bateaux qui n’existent plus.

Au mur sont accrochées les photos jaunies d’ancêtres en maillot de bain ;
ils sourient encore
malgré leur mort.

Entre les grandes fenêtres ouvertes sur la mer, Martin Bartherotte a peint des danseuses africaines.

Dans le grand salon on trouve aussi cornes de buffles, poteries de terre cuite, assiettes de porcelaine dessinées, et la maquette d’un paquebot, et un buste d’aristocrate en marbre, des tortues métalliques, un crâne de gorille, des statues zouloues, des troncs d’arbres, une pirogue, une longue-vue, une armoire chinoise, un pouf marocain, une lanterne japonaise, des fusils de chasse, des accessoires de pêche, une paire de jumelles de la Kriegsmarine, et tout ce bric-à-brac sur fond de ressac donne le sentiment d’investir une caverne d’Ali Baba, pleine de trésors à embarquer sur un navire de pirates vers les mers du Sud, ou un grenier archivant le monde des siècles précédents, comme dans la première abbaye bénédictine, à Monte Cassino.

La décoration de la cabane me fait penser à ces capsules temporelles que des fous enterrent dans leur jardin pour sauvegarder quelques bribes de l’humanité après son extinction.

Je dis à Benoît : « Tu as accumulé tant de souvenirs… »

Il répond : « Ce ne sont pas des souvenirs mais de la sédimentation. »

Extraits
« Ce matin encore, plusieurs camions remplis de pierres sont venus déverser leur cargaison devant ma cabane, dans un fracas de tonnerre.
Ce qui est beau dans ce combat contre la nature, c’est sa vanité.
Bartherotte est le Sisyphe gascon.
Il préside l’ADPCEF: «l’Association de Défense de la Pointe du Cap Ferret».
Chaque jour, il pousse son rocher vers le fond de l’océan.
Et le lendemain, il recommence. » p. 40

« Tout est parti d’un tableau dans la vitrine d’une galerie, située à l’entresol de la maison de l’Infante, à Saint-Jean-de-Luz. L’artiste se nommait Thierry de Gorostarzu, le Edward Hopper basque. Un tableau en vitrine représentait un fauteuil Louis XV recouvert d’un coussin à rayures vertes et blanches, sous la tonnelle d’une cabane en bois, devant un bureau d’écrivain, avec un encrier, une plume, des carnets ouverts, trois livres anciens, sur une plage exotique.
Travailler dans des conditions pareilles est le rêve de tout écrivain.
J’avais l’impression de reconnaître cet endroit. » p. 46-47

« En regardant l’océan, je me rends compte que je voudrais écrire une phrase qui soit en quelque sorte comme son reflet miroitant, une phrase paisible et étincelante, qui ne raconte rien d’autre que son propre flot, qui aille et vienne, qui se contente d’exister sous le soleil, une phrase qui serait uniquement liquide, limpide, imposante mais sans prétention, une phrase qui vive, bouge, qui lèche la page comme l’écume sur le sable, une vague confiante et infinie qui avance et recule sur le blanc comme sur un banc de sable, de gauche à droite et recommence, inlassablement, son balancement de lettres, son parallélisme linéaire, son hypnose de mots, une phrase interminable qui fasse tourner la tête de son lecteur d’ouest en est et inversement, tel le spectateur d’un match de tennis à Roland-Garros, une phrase qui ferait tellement d’allers et retours qu’elle donnerait le tournis, une phrase qui obligerait à consulter un kinésithérapeute pour guérir d’un torticolis, et au masseur en blouse verte qui lui demanderait quel sport a pu causer une telle douleur à sa nuque, le blessé serait bien obligé d’en dénoncer le coupable: une phrase, docteur. » p. 52-53

« Mon père a été maladroit, blessant, absent, égoïste, et pourtant Je ne cesserai jamais de l’admirer.
Ma mère a été aimante, protectrice, présente, altruiste, et quand je la vois, je fais de gros efforts pour ne pas suffoquer.
L’âge ingrat dure toute la vie.
Le départ de ma fille aînée m’a brisé le cœur. C’est supposé être naturel, cette horreur?
Je ne veux pas que mes enfants grandissent.
On donne tout à un être et puis il s’en va vivre ailleurs, et on devrait s’en réjouir
Cette Peine infinie, je passe mes jours mes nuits ne pas l’accepter. » p. 109

« Je suis né près de Paris en 1965 d’un père chasseur de têtes et d’une mère éditrice de romans d’amour. Vers l’âge de six ans, mes parents ont divorcé et j’ai été élevé par ma mère avec mon grand frère. Pourquoi le divorce est-il un événement si grave? C’est pourtant simple à comprendre: les deux personnes que vous aimez le plus au monde ne s’aiment plus. L’amour circule d’une nouvelle façon. » p. 115

« Ma mère a eu plusieurs amants après son divorce (…) Il y a eu un aristocrate fauché, un Hongrois marié qui s’est défenestré, un barbu mort d’un cancer, un playboy de chez Castel. Ces papas successifs, à moi aussi ils ont été arrachés.
Je n’ai cessé toute ma vie de m’attacher à des hommes plus âgés, que ce soit mes patrons, ou des mentors, des modèles que je considérais comme des pères de substitution, et qui m’ont servi de guides: Denis Tillinac, Philippe Michel, Bruno Le Moult, Thierry Ardisson, Jean Castel, Jean-Claude Fasquelle, Edmond Kiraz, Jean-Marie Périer, Michel Denisot, Alain Kruger, Jean-Yves Fur, Michel Legrand, Daniel Filipacchi, Albert Cossery, Paul
Nizon.… Benoit Bartherotte. Je suis un enfant qui veut qu’on l’adopte.
Toute ma vie je me suis cherché des maîtres, comme un chien abandonné. » p. 117

« Mon paradoxe peut être résumé ainsi: j’ai fui l’embourgeoisement en choisissant une vie d’artiste, critiqué mon milieu d’origine, fréquenté des gauchistes, renié ma famille et mon milieu social, flingué tous mes employeurs (l’agence de publicité, la télévision, la radio) — tout cela pour finir par épouser une Genevoise, vivre à la campagne dans le même village que mes grands-parents, fonder une famille à où mes parents se sont mariés et écrire au Figaro.
Je me suis vacciné contre la curiosité.
Mon frère Charles a essayé de se passer de Guéthary.
Lui non plus n’y est pas parvenu: il y a trouvé une maison à son tour.
Passé la cinquantaine, il est compliqué de s’éloigner de ses origines; avant de crever, on a besoin de se réconcilier avec soi. » p. 134

« J’ai appris à reconnaître sittelles, pics-verts, mésanges, tourne-pierres ; les rouges-gorges, c’est plus facile. Je considère les oiseaux comme un message de Dieu ; je n’ai pas vraiment la foi mais ils m’encerclent, me frôlent de leurs ailes, se posent près de moi et me regardent comme s’ils cherchaient à me convaincre. Bientôt un arc-en-ciel couronne la Pointe d’est en ouest comme si j’avais emménagé à l’intérieur d’un juke-box Wurlizer des années 1950. Le soleil d’automne crée un mille-feuilles de roses et de bleus superposés dans le ciel pastel du bout du monde. Benoît est le seul homme que je connaisse qui a créé son propre paradis artificiel. Sa digue est la plus haute d’Europe, se vante-t-il : « quarante mètres !Plus haute que les hollandais ! »Puisqu’il n’y avait pas de falaise au Ferret, Benoît a décidé de créer la sienne : un Étretat sous-marin. La pluie à grosses gouttes espacées gifle les pommettes et mouille la barbe ainsi qu’un chien qui s’ébroue. Les cabanes ont fusionné avec les arbres et les vignes vierges comme dans les contes de fées où les branches entrent par les fenêtres, les troncs grandissent dans le salon et sortent par les toits. Habiter un organisme vivant est le fantasme de tout citadin…et son cauchemar aussi. La terre scintille le matin et sèche le soir. La première lumière est multicolore, ensuite le ciel s’uniformise, il choisit la lueur et s’y tient, mais pendant toute l’aurore, il aura tergiversé entre la parme et le rose, comme mon grand-père, au moment de s’habiller, devant son placard de chemises. Mes enfants mangent toutes ces choses que je mangeais à leur âge et ne peux plus manger aujourd’hui : éclairs au chocolat, Dragibus, Cornetto vanille, chouchous… »C’est quoi, ça » me demande ma fille de cinq ans, en désignant du doigt un capteur de glycémie collé sur mn bras. Je ne peux tout de même pas lui répondre que c’est ma mort en route. Le mot que j’emploie le plus souvent avec mes enfants est « attention ». Attention, tu vas te brûler la main, attention, tu vas faire tomber ton petit frère, attention, tu vas te casser le bras, oups, trop tard. Un dimanche-soir, mon père avait dévalisé avec moi le magasin de magie de la rue des Carmes. J’adorais faire des tours de magie. A neuf ans si l’on m’avait demandé ce que je voulais faire plus tard, j’aurais répondu magicien. Je regardais l’émission de Gérard Majax : « Y a un truc » sur Anne 2 et je j’apprenais à faire disparaître une pièce de un franc, à retrouver un as de pique et à cacher un œuf dans ma manche. Mon père nous a raccompagnés rue Monsieur le Prince. Il restait dans sa voiture et nous étions censés monter chez notre mère et ouvrir la fenêtre pour lui faire signe que nous étions bien arrivés. Je ne comprenais pas bien l’utilité de ce manège. S’il craignait qu’on se perdre dans l’immeuble ou qu’on se fasse kidnapper dans la cour par un voisin pédophile, pourquoi ne nous accompagnait-il pas jusqu’à la porte du troisième étage ? Ce système présentait deux avantages : il lui éviter de se garer et de voir ma mère. Ce soir-là, avec tous nos cadeaux de magiciens, nous sommes rentrés dans l’appartement de maman et avons oublié de faire signe à la fenêtre à papa qui attendait en bas dans la rue. Avec Charles, nous étions bien trop occupés à déballer les coffrets de prestidigitation. Soudain nous avons vu notre père débarquer comme une furie dans l’appartement et reprendre tous ses cadeaux en hurlant : « Sales gosses ! Moi je peux attendre en bas, vous vous en foutez ! Je reprends les cadeaux ! Égoïstes ! Enfants gâtés ! ». Je me souviens encore de notre crise de larmes. Je n’ai plus jamais fait de tour de magie. C’est à ce jour la seule fois où j’ai vu mon père s’énerver ( avec celle où j’ai entaillé avec un couteau à pain le bar en bois de Verbier). C’est ce soir-là que Charles a dit à mon père cette phrase que je n’ai jamais oubliée : « Il faudrait que tu te souviennes que nous ne sommes que des enfants ».

À propos de l’auteur
BEIGBEDER_Frederic_©DR_SIPAFrédéric Beigbeder © Photo DR – SIPA

Frédéric Beigbeder est auteur de onze romans, dont le célèbre 99 Francs, Windows on the world (Prix Interallié, 2003), Un roman français (prix Renaudot, 2009) et L’Homme qui pleure de rire (2020); réalisateur de L’amour dure trois ans (2011), et de L’Idéal (2016, adaptation par l’auteur de son roman Au secours pardon) ; scénariste de cinq films et documentaires ; critique littéraire au Figaro Magazine et au Masque et la plume. (Source: Éditions Grasset)

Page Wikipédia de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#unbarragecontrelatlantique #FredericBeigbeder #editionsgrasset #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #MardiConseil #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Sauvagines

FILTEAU-CHIBA_sauvagines  RL_Hiver_2022 Logo_second_roman   coup_de_coeur

En deux mots
Raphaëlle Robichaud, 40 ans, agente de protection de la faune, s’est installée dans une roulotte dans le haut-pays de Kamouraska. Quand sa chienne Coyote est prise dans un collet posé par des braconniers, elle se promet de mettre la main sur ce prédateur. Mais de chasseur, elle va devenir chassée. Fort heureusement, elle trouve le soutien de Lionel et d’Anouk.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le chasseur chassé avec son chien

En retraçant le combat d’une agente de protection de la faune dans le haut-pays de Kamouraska Gabrielle Filteau-Chiba poursuit sa quête écologique et féministe entamée avec Encabanée. Un roman fort, intense, profond.

On retrouve dans Sauvagines le même humour et la même poésie que dans Encabanée, le premier roman de Gabrielle Filteau-Chiba. Par un habile procédé narratif, on retrouve dans ce nouveau roman les extraits des carnets laissés par Anouk B. qui formaient la matière de ce livre. Des carnets qui seront confiés à cette autre femme venue séjourner dans la forêt canadienne, personnage principal du roman: Raphaëlle Robichaud, 40 ans, agente de protection de la faune installée dans une roulotte dans le haut-pays de Kamouraska. Raphaëlle qui finira par croiser la route d’Anouk.
Au début du roman, elle vient de faire l’acquisition de Coyote, un bâtard qui va l’accompagner dans ses expéditions et pourra, du moins elle l’espère, la prévenir de l’arrivée de l’ours qui a déjà laissé ses traces tout près de son logis.
Coyote qui, comme sa maîtresses, explore avec curiosité les alentours, mais qui va se faire piéger par des collets installés par des braconniers non loin du chalet de Lionel ou Raphaëlle a fait une halte. Elle retrouvera son chien bien amoché mais vivant, avec l’envie décuplée de faire payer ces chasseurs. «Mon rôle est entre autres de protéger la forêt boréale des friands de fourrure qui trappent sans foi ni loi, non pas comme un ermite piégeant par légitime subsistance dans sa lointaine forêt, non pas comme les Premiers Peuples par transmission rituelle de savoirs millénaires, mais par appât du gain, au détriment de tout l’équilibre des écosystèmes. Même en dehors des heures de travail, c’est mon cheval de bataille, veiller sur la forêt.» Un combat difficile, un combat qui semble vain, tant les habitudes sont solidement ancrées. «Dans le fond, tout le monde s’en fout de ce qui se passe ici. Ce n’est pas une petite tape sur les doigts de temps en temps qui va changer quoi que ce soit. Ce ne sont surtout pas des lois laxistes comme les nôtres qui vont protéger la faune.» Mais bien vite, c’est Raphaëlle elle-même qui doit se protéger. Après avoir installé une caméra de surveillance non loin de sa roulette, elle trouve un message sans équivoque du braconnier posé en évidence sur son lit. L’agente est devenue une proie. Avec l’aide de Lionel et d’Anouk, elle va mener l’enquête et tenter de l’empêcher de nuire. Car ce qu’elle a appris sur les mœurs du braconnier remplit désormais un épais dossier. Son but est de «venger les coyotes, les lynx, les ours, les martres, les ratons, les visons, les renards, les rats musqués, les pécans; venger les femmes battues ou violées qui ont trop peur pour sortir au grand jour.»
La magie de l’écriture de Gabrielle Filteau-Chiba, sensuelle et profonde, donne à ce roman une puissance vitale. On respire la forêt, on souffre avec les animaux piégés, on partage cette peur qui s’insinue sous la peau. Un hymne à la nature et à sa préservation qui est aussi une quête de l’essentiel. Quand, dépouillé de tout, il ne reste que la vérité des sentiments qui peuvent alors s’exprimer de toutes leurs forces.
Ajoutons que Sauvagines fait partie d’un triptyque et que le troisième roman intitulé Bivouac est paru au Québec. On l’attend déjà avec impatience!

Sauvagines
Gabrielle Filteau-Chiba
Éditions Stock
Roman
368 p., 20,90 €
EAN 9782234092266
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé au Canada, dans le haut-pays de Kamouraska.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Raphaëlle est garde-forestière. Elle vit seule avec Coyote, sa chienne, dans une roulotte au cœur de la forêt du Kamouraska, à l’Est du Québec. Elle côtoie quotidiennement ours, coyotes et lynx, mais elle n’échangerait sa vie pour rien au monde.
Un matin, Raphaëlle est troublée de découvrir des empreintes d’ours devant la porte de sa cabane. Quelques jours plus tard, sa chienne disparaît. Elle la retrouve gravement blessée par des collets illégalement posés. Folle de rage, elle laisse un message d’avertissement au braconnier. Lorsqu’elle retrouve des empreintes d’homme devant chez elle et une peau de coyote sur son lit, elle comprend que de chasseuse, elle est devenue chassée. Mais Raphaëlle n’est pas du genre à se laisser intimider. Aidée de son vieil ami Lionel et de l’indomptable Anouk, belle ermite des bois, elle échafaude patiemment sa vengeance.
Un roman haletant et envoûtant qui nous plonge dans la splendeur de la forêt boréale, sur les traces de deux-écoguerrières prêtent à tout pour protéger leur monde et ceux qui l’habitent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Presse (Iris Gagnon-Paradis)
La Gazette de la Mauricie (entretien avec la romancière)
Le Devoir (Anne-Frédérique Hébert-Dolbec)
La Croix (Corinne Renou-Nativel)
La Fabrique culturelle
Blog Les 2 bouquineuses
Revue leslibraires.ca (Isabelle Beaulieu)


Émission québécoise «Le savais-tu?» Anne-Christine Charest présente Gabrielle Filteau-Chiba, «jeune auteure de Saint-Bruno-de-Kamouraska qui a écrit Encabanée et Sauvagines». © Production TVCK

Les premières pages du livre
Première partie
La sainte paix

Les yeux bruns du coyote
25 juin
Les chaînes fouettent les niches, contiennent tout débordement possible. Le hurlement cacophonique de la centaine de bêtes annonce au maître mon arrivée, flairée sous le vent. Elles jappent d’excitation, maintenant que j’approche et m’enfonce jusqu’aux chevilles dans la boue du sentier de quatre-roues qui mène à leur geôle. Je cherche des yeux la cage où se trouve la dernière portée, pour laquelle j’ai fait toute cette route.
Je ne tenais pas à me dénicher un husky aux yeux couleur lac Louise. Me cherchais plutôt une chienne métissée aux yeux bruns comme les miens. Dans ma famille comme au chenil, les petits aux yeux bleus ont un statut particulier. Parmi mes frères et sœurs, j’étais l’enfant du péché, mon père pressentant qu’une chicane avait conduit ma mère à s’écarter pour un facteur ou un autre mieux membré. Toute ma vie, mes iris lui ont rappelé que j’étais peut-être le fruit de la trahison de sa femme qui descend d’Ève. Chez nous, la jalousie et la mauvaise foi l’emportent sur la raison. Pourtant, les gènes sautent parfois des générations.
Ici, comme dans toute compagnie de chiens de traîneau, les chiots les plus chérants1 ont les yeux vairons. L’animal insolite qui attire mon attention est une femelle aux yeux bruns et au pelage souris. Elle ne mange pas, tremble sur son lit de foin pendant que les autres se vautrent. L’homme debout dans l’enclos raconte qu’elle a un léger souffle au cœur, qu’elle n’aura pas la grande carrière d’athlète attelée qu’on attendait d’elle, qu’un chien maigre qui ne tirera pas sa vie durant des touristes venus de France pour vivre une expérience typiquement nordique est une bête qui ne gagne pas sa viande, une bête qu’on abattra comme celles trop vieilles pour servir. Des iris colorés auraient pu la sauver, mais comme en prime sa mère, par une nuit d’expédition, s’est éprise d’un coyote, on s’attend à ce que sa progéniture soit un défi de taille à dompter. Bref, la bâtarde est condamnée, inutile et trop banale pour qu’on veuille l’adopter.
– C’est elle que je veux.
Sans hésiter. Je caresse la mère infidèle, qui me laisse prendre sa petite sans grogner. Elle nous suit sagement des yeux jusqu’au bout du sentier. Peut-être qu’elle sait subodorer la compassion ? Boule de poil sous le bras, je retourne à mon camion avec le souvenir du jour où je me suis sauvée du calvaire familial. La prison de chiens dans mon rétroviseur, je roule en souriant. La petite s’est assoupie, la gueule sur mon poignet. Mes doigts sur le levier de vitesse sont engourdis, mais ce n’est pas grave. J’ai trouvé mon bras droit, une nouvelle corde à mon arc de gardienne des bois.
D’une rive à l’autre du fleuve, puis de Rivière-du-Loup aux terres de la Couronne, nous mordons la route jusqu’à notre refuge sous les érables à sucre qui, à l’aube de la saison de la chasse, seront tous d’un rouge plus vif les uns que les autres : une érablière abandonnée au pays des hors-la-loi derrière laquelle j’ai caché ma roulotte. La route est cahoteuse, on y progresse comme avalées par la forêt. En montant vers la pourvoirie des Trois Lacs, j’emprunte mon embranchement secret. Sur ce chemin, il y a plus de traces d’orignaux que de pneus, et les branches basses des épinettes semblent se refermer derrière nous. Plus que quelques détours jusqu’à notre tanière de tôle tapie dans l’ombre.
Une couverture de laine t’attend, bien pliée, au pied de mon matelas. Je te promets une chose : jamais tu ne connaîtras les chaînes. Et je te traînerai partout, te montrerai tout ce que je sais du bois. Un jour, peut-être, tu sauras même te passer de moi.
La noirceur s’installe, les chouettes louangent l’heure des prédateurs. Le poêle ne tarde pas à chasser l’humidité de la roulotte, et moi à tuer les maringouins.
Elle se faufile jusqu’à mes genoux, ma petite chienne trop feluette pour tirer des traîneaux. Je lui cherche un nom, à cette face de fouine qui, cachée sous la fourrure de sa queue, couine dans son sommeil, rêvant peut-être déjà des proies qui lui échapperont tantôt.
Dire que les mushers du chenil allaient t’abattre… Dire que tu ne verras plus jamais ta mère. Comment te faire comprendre, mon orpheline, que nous serons l’une pour l’autre des bouées, qu’accrochées l’une à l’autre nous pourrons mieux affronter les armoires à glace qui ne chassent que pour le plaisir de dominer, de détruire ? Commencer par te flatter avec toute la tendresse que j’ai et enfouir mon nez dans ta fourrure sentant la paille humide qui t’a vue naître. Il me sera peut-être difficile de maîtriser la fougue sauvage qui coule dans tes veines. Mais même si tu restes rustre, tu me protégeras, j’espère, des fêlés qui braconnent et qui ont envoyé trop de mes collègues manger les pissenlits par la racine. Ma chance me sourira de tous ses crocs blancs, côté passager, et fera taire ceux qui essaient de m’intimider. Malgré tous nos gadgets, mon arme de service et l’expérience du métier, ce sont quand même les colleteurs qui sont les mieux armés.
Les braconniers ne sont pas les seuls qui me tirent du jus. J’ai pris la décision de briser ma solitude il y a quelques jours, ayant découvert dans le tronc du pommier, à quelques pas de la cabane à sucre, des marques de griffes fraîches remontant jusqu’à la cime de l’arbre, là où dansait au vent une mangeoire à pics-bois pleine de suif. Impolie, la bête s’est goinfrée de toutes les graines tombées au sol, puis dans mes talles de petites fraises. C’est pardonné – il m’est revenu cette convention du jardinier qui prévoit trois fois plus de semis qu’il n’espère récolter de fruits : un tiers pour soi, une part de pertes, et le reste pour la visite…
Humaine ou animale… souhaitée ou inattendue… amicale ou affamée.
Considérant l’espacement entre les lacérations du bois, c’est un ours adulte, sans aucun doute. Venu tâter le terrain, il reviendra peut-être faire de mes réserves son gueuleton de réveil. Et ce ne sont pas les feuilles de métal qui me servent de murs qui l’en empêcheront.
Je cuis un riz à l’agneau sur le feu et dépose la bouette viandeuse près de la petite ; ses yeux fuyants sondent le danger, puis elle engouffre la poêlée.
Tu ne resteras pas maigre, tu prendras du poil de la bête.
Comme trop de gens ont déjà nommé leur chien Tiloup, Louve ou Louna, je manque d’idées de prénom à deux syllabes qui résonne bien dans le lointain. Que tu peux crier à pleine gorge sans pour autant t’érailler la voix. Une voyelle finale qui porterait aussi loin que l’écho. Yoko ou Kahlo ? C’est vrai que, par les temps qui courent, les k sont à la mode.
En attendant que je trouve mieux, elle se nommera Coyote. Ma chienne a déjà de la gueule, se plante sur mon chemin vers la corde de bois comme pour me dire que c’est elle qui doit mener l’attelage de nos provisions de chauffage jusqu’à la roulotte, puis trébuche sur mes bottes de pluie, tombe sur son flanc. Me regarde, espiègle, ventre offert. Le creux de sa bedaine est doux comme des feuilles de guimauve. Déjà, je m’étonne – c’est fou ce qu’une bête peut apporter comme joie de vivre à quelqu’un qui a si peu de vrais amis dans la vie, qui a renié sa famille et qui a l’intuition qu’à sa naissance, ses vieux sont partis de l’hôpital avec le mauvais bébé. J’ai fouillé albums poussiéreux et arbres généalogiques, peut-être que tout s’explique. J’en garde la preuve dans ma poche, contre mon cœur.
Un tout petit bout de femme se tient bien droit à côté de son imposant mari sur la photo jaunie. Yeux en amande, cheveux tressés, mocassins aux pieds. Lui, dans son habit de trappeur, pipe à la main, grosse moustache, front haut. Accroupi à côté d’elle, de son regard qui transperce l’image, l’air de dire sauvez-moi quelqu’un. Mon arrière-grand-père en petit bonhomme arrive à sa hauteur, sa paluche velue enserrant la taille de sa jeune épouse comme si son trophée de chasse pouvait lui échapper. D’elle, mes yeux bruns peut-être. D’elle, ma soif insatiable de tout apprendre sur les Premières Nations, comme si, en cumulant dans mon esprit les mots traduits, les romans de brousse et les poèmes de taïga, je pouvais me rapprocher de mes racines et renouer avec elle, mon aïeule mi’gmaq au nom chrétien inventé pour ses noces.
Quitter parenté et société pour habiter une roulotte stationnée creux dans la forêt publique, ça peut paraître bizarre, mais c’est la clé de mon équilibre mental : vivre le plus près possible des animaux que je me démène à protéger. Vivre le plus loin possible de ma famille qui n’a jamais été curieuse de savoir qui était notre arrière-grand-mère aux yeux bruns perçants comme ceux d’un coyote.
De retour au camion pour un dernier voyage de vivres avant la tombée de la nuit, je replace la photo sous le pare-soleil, d’où elle m’accompagne la plupart du temps. Repasse l’index sur la calligraphie soignée à l’endos.
Hervé Robichaud et sa jeune épouse,
Marie-Ange – 1903.
Tu n’as pas l’air d’une Marie-Ange ni d’être aux anges, plutôt pétrifiée, la colonne rectiligne comme son canon qui te dépasse presque. J’ai une pensée pour ta première nuit conjugale en chien de fusil. Je m’imagine ton vrai prénom, bien à toi, évoquant la beauté du territoire, et non la soumission des draps blancs et des robes de mariée. J’aurais aimé qu’on me raconte ton histoire, peut-être que je me serais sentie un peu plus chez moi parmi tes descendants si j’avais connu tes berceuses, recettes et illusions perdues. Le bungalow de banlieue qui sentait la mortadelle et les boules à mites m’étouffait. Les prières du souper, celles du soir, la peur des étrangers, du noir et des bêtes dehors, et les litanies sans fin de reproches xénophobes faisaient naître en moi les pires élans de rage. Fallait que je m’éloigne de ces gens avant de me mettre à leur ressembler. Il me fallait une forêt à temps plein, à flanc de montagnes qui s’en foutent des frontières, où tous sont sur un pied d’égalité face aux éléments, au froid, à la pluie, au vent. Le bois est un mentor d’humilité, ça, je peux le jurer. Un sanctuaire de beautés oubliées à force d’habiter dans le coton ouaté. Un temple à bras ouverts et aux gardes baissées.
Là où éclosent les Appalaches, dans le Haut-Pays de Kamouraska, le luxe des grands espaces se défend à coup de rituels païens. Tenir tête aux carnivores, arpenter ses sentiers du matin au soir et faire de petits pipis stratégiques ici et là. Recenser les plantes comestibles, pister la faune invisible, baliser mon espace vital et revenir sur mes pas jusqu’à l’érablière abandonnée, la roulotte, mon matelas.
J’ai élu domicile fixe sur ce territoire non organisé, mais essayez d’expliquer ça à une meute à court de gibier, faute d’habitats préservés. Ou à un ours qui vient de se faire débroussailler ses kilomètres de framboisiers sous les fils haute tension d’Hydro-Québec, juste avant son banquet estival.
Grâce à Coyote, je serai désormais armée d’un pif qui saura flairer ceux qui s’approchent trop près de la roulotte. Et si, en vieillissant, elle prend de la gueule, je pourrai la laisser descendre du camion avec moi quand je marche vers les pêcheurs aux glacières remplies à l’excès, les chasseurs qui cachent un nombre louche de pattes d’ongulés sous une bâche et les marcheurs du dimanche qui seraient tentés de profiter de la rencontre d’une femme seule au bout du monde pour soulager leurs appétits.
Parce que là où nous sommes, il n’y a personne qui m’entendra crier.
Ma longue tresse noire, je la laisse serpenter dans mon dos, mais parfois, je me demande s’il ne faudrait pas la couper court, me départir de tous mes artifices pour m’assurer une plus grande sécurité au pays des hommes réchauffés par l’alcool et l’envie de tuer. Et mieux servir mon devoir d’encadrer la tuerie. Que tout se fasse dans les règles de l’or, parce que c’est le cash qui mène ici. Paye ton permis et c’est beau, tu peux sortir du bois tes sept lynx par année. Et bientôt, il n’y aura même plus de quotas, me disent mes sources au Ministère.
Pincez-moi quelqu’un.
Non, ici, personne ne peut m’entendre crier de rage. Sauf ma chienne au poil qui se dresse et qui me demande de ses yeux bruns de coyote affolé par le bruit : mais qu’est-ce qui te prend, ma vieille? »

Extraits
« Mon rôle est entre autres de protéger la forêt boréale des friands de fourrure qui trappent sans foi ni loi, non pas comme un ermite piégeant par légitime subsistance dans sa lointaine forêt, non pas comme les Premiers Peuples par transmission rituelle de savoirs millénaires, mais par appât du gain, au détriment de tout l’équilibre des écosystèmes.
Même en dehors des heures de travail, c’est mon cheval de bataille, veiller sur la forêt. » p. 69

« Dans le fond, tout le monde s’en fout de ce qui se passe ici. Ce n’est pas une petite tape sur les doigts de temps en temps qui va changer quoi que ce soit. Ce ne sont surtout pas des lois laxistes comme les nôtres qui vont protéger la faune. » p. 94

« Venger les coyotes, les lynx, les ours, les martres, les ratons, les visons, les renards, les rats musqués, les pécans; venger les femmes battues ou violées qui ont trop peur pour sortir au grand jour. Moi, je ne veux pas vivre dans la peur. Et ça ne peut plus durer, ce manège, l’intimidation des victimes. Marco Grondin, c’est comme un prédateur détraqué qui tue pour le plaisir. Ça ne se guérit pas, ça. On n’aura pas la paix tant qu’il sévit, ni nous ni les animaux.
— Deux torts ne font pas un droit, murmure Anouk, qui triture l’ourlet de son chandail en hochant la tête.
— Vrai. Mais c’est ça pareil — y a un prédateur fou dans notre forêt. Alors on fait quoi? » p. 243

À propos de l’auteur
FILTEAU-CHIBA_Gabrielle_©Veronique_KingsleyGabrielle Filteau-Chiba © Photo Véronique Kingsley

En 2013, Gabrielle Filteau-Chiba a quitté son travail, sa maison et sa famille de Montréal, a vendu toutes ses possessions et s’est installée dans une cabane en bois dans la région de Kamouraska au Québec. Elle a passé trois ans au cœur de la forêt, sans eau courante, électricité ou réseau. Avec des coyotes comme seule compagnie. Son premier roman, Encabanée, a été unanimement salué par la presse et les libraires tant au Québec qu’en France. Sauvagines, son deuxième roman, a été finaliste du Prix France-Québec. Les droits de traduction ont déjà été cédées en Allemagne, Italie, Angleterre, Espagne et aux Pays-Bas. (Source: Éditions Stock)

Page Facebook de l’auteur
Compte instagram de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#sauvagines #GabrielleFilteauChiba #editionsStock #hcdahlem #roman #litteraturequebecoise #litteraturecontemporaine #rentréedhiver #Canada #Québec #lundiLecture #LundiBlogs #coupdecoeur #secondroman #jelisquebecois #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Les Années sans soleil

MESSAGE_les_annees_sans_soleil  RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

En deux mots
Elias Torres, libraire et écrivain, va devoir se confiner avec sa femme, son fils et sa fille dans son appartement toulousain. Une situation inédite qui va entrainer des tensions grandissantes et l’obliger à chercher une stratégie pour éviter l’explosion.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille confinée à Toulouse

Vincent Message raconte le quotidien d’un écrivain confiné avec son épouse et ses deux enfants à Toulouse. Pour se rassurer, il va chercher dans les livres les pires périodes de l’Histoire. Et trouver une belle matière à réflexion au milieu du chaos.

Il y a quelques événements dans la vie d’un pays qui marquent tous les habitants ou presque. Le jour de la chute du mur de Berlin, le 11 septembre, la victoire en finale de la coupe du monde de football ou plus récemment le confinement. C’est cet événement qui sert de fil rouge au nouveau roman de Vincent Message. Son narrateur, l’écrivain Elias Torres, se souvient très bien où il était quand les restrictions ont été décidées. À l’aéroport de New York pour y rencontrer son éditeur et sa traductrice, car l’un de ses romans devait paraître aux États-Unis. Mais après les nouvelles mesures de restrictions sanitaires décidées à la hâte devant la progression de l’épidémie, il ne quittera JFK que pour repartir d’où il était venu, laissant derrière lui ses illusions et un livre quasiment mort-né.
Ayant retrouvé son épouse et ses enfants, il ne se doute pas qu’ils vivent leurs dernières heures d’insouciance. Revenus d’une escapade dans les Corbières, ils retrouvent leur appartement toulousain. «Et aussitôt après, tout a fermé. Le lycée de Maud, la crèche de Diego, la librairie, la plupart des commerces. Les rideaux de fer et les stores se sont baissés pour ne plus se relever, comme si on était entrés dans la stase d’un dimanche infini, ou qu’il faisait nuit en plein jour et que le soleil était une autre forme de lune.» Alors, il faut expliquer aux enfants une situation dont on a soi-même de la peine à appréhender les tenants et les aboutissants. Alors il faut faire bonne figure en se doutant que ce ne serait pas simple. «En temps normal déjà, nous sommes quatre personnes avec des besoins très distincts, pas évidents à concilier, avançant cahin-caha, d’un compromis frustrant à l’autre, mais face aux événements en cours, ce serait pire, aucun de nous ne serait libre et n’aurait ce qu’il voulait.»
Alors pour conjurer la peur, chacun cherche à s’occuper. D’abord à parer au plus pressé, même si cela est un peu irrationnel. Faire le plein de courses pour ne manquer de rien au cas où. Elias va jusqu’à commander des jerrycans pour faire des réserves d’eau. Achat qui s’avérera inutile mais va le pousser à ranger sa cave pour trouver de la place aux conteneurs. Après ce tri lui vient l’idée de creuser le sujet qui les préoccupe tous, essayer de connaître les pires moments que la terre a traversé. L’occasion de rendre visite à Igor Mumsen, un vieil érudit qui possède des livres de Procope de Césarée relatant l’ère de Justinien, les guerres et les catastrophes endurées par le peuple. «Je tenais avec cette œuvre de quoi m’occuper des semaines. Je ne savais pas encore ce que je pourrais en faire, si c’était du travail ou une lecture sans but, mais cela produisait sur moi l’effet exact que je cherchais. J’étais ailleurs, dans un autre espace-temps, à partager les préoccupations et les vicissitudes d’un historien, d’un général et d’un empereur qui n’étaient plus que poussière depuis mille cinq cents ans. Je lisais avec avidité ces histoires de massacres, de villes assiégées et pillées, de revirements d’alliances, d’assassinats qui faisaient passer les années 1970 pour un bal des débutantes, et je relativisais un peu nos malheurs de Modernes, et je respirais mieux.»
Vincent Message ne nous cache rien des tourments de son personnage, des difficultés psychologiques au sein de la famille, du degré de saturation que la situation engendre. Sa fille de dix-huit ans qui s’éloigne toujours un peu plus de lui, sa femme qui n’en peut plus de tenir le ménage à bout de bras. Mais le romancier nous offre aussi les clés pour s’affranchir de cette période très pénible à vivre. Avec les livres, avec la poésie d’Hölderlin, avec des projets d’écriture, avec les rencontres qu’il va faire.
Après Cora dans la spirale qui nous confrontait, à la complexité de la vie d’une femme soumise à une société de la performance et à la violence du management, Vincent Message se penche, tout au long de cette chronique d’une année particulière – durant laquelle tous les repères sont brouillés – sur une France de plus en plus dure, une jeunesse opprimée et un avenir incertain face aux enjeux climatiques. Et semble s’interroger sur les prochaines années sans soleil.

Les Années sans soleil
Vincent Message
Éditions du Seuil
Roman
304 p., 19,50 €
EAN 9782021495553
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, à New-York pour un très bref séjour, puis à Paris, Narbonne et un village dans les Corbières ainsi qu’à Rodez. Mais c’est à Toulouse que va se dérouler le confinement.

Quand?
L’action se déroule principalement en 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur
Écrivain au succès modeste, libraire à ses heures, Elias Torres vit à Toulouse avec Camille et leurs enfants. Un certain mois de mars, tout se resserre autour d’eux : ils n’ont plus le droit de quitter le pays, leur ville, puis leur quartier. Elias s’inquiète pour sa fille, Maud, qui ne décolère pas contre l’inaction des dirigeants face à la crise écologique, et à qui la situation coupe toute perspective d’avenir. Il doit aussi prendre soin de son ami, le vieux poète Igor Mumsen.
Afin de relativiser la détresse du présent, Elias mène des recherches pour savoir quelles ont été les pires années de l’histoire de l’humanité. Pour lui, la réponse ne fait pas de doute : ce sont les décennies qui ont suivi 535-536. Ces années-là, le soleil a cessé de briller pendant près de dix-huit mois. Tout en luttant pour protéger les siens, Elias se passionne pour ce petit âge glaciaire qui a marqué l’histoire d’une empreinte aussi méconnue que décisive.
Dans ce roman porté par une voix inquiète et vive, l’amour de la littérature devient un des antidotes possibles aux angoisses qui nous hantent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Télégramme
En Attendant Nadeau (Sébastien Omont)

Les premières pages du livre
« Chacun d’entre nous se souvient où il était quand ça a commencé, ou plutôt quand il a compris que ça n’était pas anodin, que ça ne toucherait pas que les autres, que c’était parti pour durer et que ça allait changer nos vies. En ce qui me concerne, je venais de descendre d’un avion après huit heures de vol, et je patientais avec quelques centaines d’autres passagers dans les files d’attente tortueuses d’un contrôle aux frontières. Je rêvais d’entrer sur le territoire des États-Unis d’Amérique, comme d’autres rêveurs avant moi. Je ne fuyais rien. Je n’étais pas venu me construire une autre vie. Je m’apprêtais seulement à passer quelques jours à New York, pour ce que mon visa désignait comme un voyage d’affaires, même si l’expression sonnait faux pour parler de moi et de mon travail. J’étais fier de me dire qu’un livre m’avait précédé, s’était faufilé avant moi de l’autre côté de la frontière. Mon quatrième roman, Hibernation, paraissait chez Atlas Maior, dans une traduction d’Emily Kent que j’avais relue ligne à ligne, l’automne dernier, pendant que tout mon petit monde dormait malgré le vent d’autan qui battait à nos fenêtres. C’était mon premier livre traduit en anglais, et la première fois également que je remettais les pieds aux États-Unis après la période où nous y avions vécu, Camille Lanneau et moi, douze ans auparavant. Ce jour de mars ainsi était un jour de joie, à marquer d’une pierre blanche.
Je me rappelle très bien. La file n’avançait pas. Les autres avaient sorti leur téléphone, j’ai donc fait comme les autres et me suis reconnecté distraitement au réseau, sans vouloir voir que le thermomètre mondial s’affolait. Je savais qu’Emily Kent était venue me chercher, que James Barrister, mon éditeur, serait également là, et je fantasmais le panonceau sur lequel mon nom serait inscrit en lettres capitales, tout en sachant très bien qu’ils n’avaient pas de raison de pousser l’hospitalité jusque-là, puisque je connaissais leurs visages et qu’ils reconnaîtraient le mien. Tout de même, je me demandais si Emily Kent serait raccord avec la poignée de photos que j’avais trouvées d’elle. Le réseau avait beau nous livrer d’avance des images chaque jour plus fidèles de la réalité, je ne savais jamais à quoi ressembleraient les visages, ni quelle allure auraient les autres avant qu’ils ne surgissent devant moi.
Maintenant la file avançait. J’ai ouvert mon passeport à la page qui établissait, en mentions dénuées de la moindre ambiguïté, que j’avais quarante-trois ans, que j’étais citoyen français, qu’on m’appelait Elias Torres. Il était également écrit que j’avais les yeux verts, ce qui était plus audacieux, ou sujet au moins à débat. Mon tour est venu, j’ai rengainé mon téléphone. Le préposé au contrôle avait la bouche usée par la répétition de formules incontournables et, sous son képi bleu marine, un regard que la bureaucratie privait de toute lumière. Je l’ai laissé scanner mes empreintes digitales. J’ai regardé se dessiner ce labyrinthe délicat dont je n’avais jamais essayé de sortir, parce que personne ne m’avait dit que je risquais de m’y perdre. Je me sentais si heureux et si inoffensif que j’ai cru avoir mal entendu lorsqu’un de ses collègues est venu me chercher. On avait besoin de moi, j’étais requis, convié à ce qui s’appelle un entretien approfondi. J’ai tout de suite trouvé ça injuste et angoissant. Je ne suis pas né de la dernière pluie. Je sais que c’est comme ça que les ennuis commencent, de nos jours : par un sourire et un follow me please.
Je me rappelle très bien. Un bureau sans fenêtres, ce qu’il y a de plus aseptisé, l’ordinateur qui trône et un banc pour m’asseoir. Le type a scanné mon passeport, puis l’a examiné avec une attention louable, comparant la photo au visage qu’il avait devant lui, comme s’il lui restait des pouvoirs que les machines n’avaient pas pillés. Les bases de données moulinaient, il ne leur faudrait pas dix secondes pour exhumer des choses que même Camille ne savait pas, des choses que je n’avais confiées à personne et que j’avais moi-même oubliées. Sans cesser de bavarder, avec une bonhomie dont l’hypocrisie manifeste me tapait sur les nerfs, le type a enfilé une paire de gants en latex et m’a demandé de bien vouloir me lever. Il a pris ma température avec un thermomètre frontal, qui ressemblait un peu trop à une arme. Il a entrepris de me fouiller, a palpé les pans de ma veste, mon torse, mes cuisses jusqu’à l’entrejambe. Lorsque j’ai pu me rasseoir, lui demander ce qu’on me voulait, il m’a dit de ne pas m’en faire : il s’agissait seulement de répondre à quelques questions. Vu la période, vu la situation, je devais comprendre que les autorités prennent des précautions supplémentaires.
Ensuite l’homme a examiné le formulaire que j’avais rempli, six semaines auparavant, de dénégations vigoureuses. Je n’étais pas un terroriste. Je n’avais jamais été mêlé, de quelque manière que ce soit, au trafic d’armes ou de stupéfiants. Je ne comptais pas m’impliquer dans des activités criminelles ou immorales, même si je soupçonnais que la moralité faisait ici comme ailleurs, et peut-être ici plus qu’ailleurs, l’objet de définitions dangereusement variables. En somme, je n’avais pas d’intention maligne à l’égard de ce pays dont les clivages et les errements me préoccupaient parfois jusqu’à me mettre en orbite pour un atroce tour d’insomnie, mais dont je continuais à me sentir très proche, et où j’avais vécu une des plus belles années de ma vie.
L’homme m’a demandé d’énumérer les pays où je m’étais rendu au cours de la dernière décennie. Tandis que je me creusais la tête, il feuilletait mon passeport, recensait mes visas pour contrôler chacune de mes affirmations. J’ai vu surgir mon père, assis sur le lit dans ma chambre, une liasse de polycopiés à la main, quand il m’écoutait réciter les poèmes de Friedrich Hölderlin ou d’Edgar Allan Poe que j’apprenais par cœur dans mes années d’études. Jusqu’au jour dont je parle, les contrôles à l’immigration ne me faisaient pas plus peur que la fréquentation des poètes. J’ai évoqué l’Italie et la Grèce, le Mexique, la Chine et le Japon – chacun de ces mots amenant un monde. J’ai hésité à mentionner Cuba. Il n’y avait pas trace dans mon passeport du séjour que j’y avais fait, puisque le régime castriste, histoire de ne pas transformer en enfer l’existence de ses hôtes, tamponnait un papillon de carton éphémère au lieu de délivrer des visas. Prononcer ce nom, Cuba, aggraverait les soupçons qui pesaient contre ma personne. Le taire, c’était mentir, et s’ils s’en avisaient mentir était plus grave. D’un autre côté, je restais persuadé que je n’étais coupable de rien. L’homme m’a interrompu et tiré d’embarras : il a nommé d’autres pays, pays voyous dans la vision des choses qui faisait pour lui quasiment force de loi, États ennemis où je n’avais jamais mis les pieds. Je lui ai dit que le Moyen-Orient ne m’intéressait pas, ce qui était abrupt, mais pas loin de la vérité.
Une femme corpulente, peau brune, teint mat, est entrée dans la pièce, tirant derrière elle ma valise récupérée au sortir de la soute. L’homme l’a aidée à la soulever jusqu’à la table. J’étais frileux, c’était encore l’hiver, je voulais être élégant dans la mesure de mes moyens, la valise était lourde. La femme m’a demandé d’ôter ma veste et a entrepris d’en ouvrir les doublures avec un découseur. Elle s’excusait, bien sûr, elle recoudrait ensuite, mais c’était le protocole : il se cachait, d’après leur expérience, beaucoup trop de choses là-dedans. Pendant ce temps, l’homme alignait en piles instables mes vêtements froissés. Je transportais quelques exemplaires de mes romans précédents, que je comptais offrir à certaines des personnes que je rencontrerais. À qui, je ne savais pas, c’était la beauté de la chose. Ils se sont accrochés à ces produits de contrebande. Cela leur paraissait improbable que j’aie traversé l’océan pour parler d’un de mes livres. C’est vrai que ça n’était pas strictement nécessaire. On pouvait craindre du reste que le public, aux trois rencontres prévues, soit assez clairsemé. Moi-même je ne comprenais pas pourquoi c’était Hibernation, plutôt qu’un autre de mes livres ou le livre d’un autre écrivain, qui avait retenu l’attention des éditeurs d’Atlas Maior. Les deux policiers en tout cas désiraient tout savoir de ce que racontait le roman. Rien ne leur aurait été plus facile que de vérifier par eux-mêmes, mais ils aimaient décidément que tout sorte de ma bouche.
Cueilli au pied de l’avion, je parlais un anglais bien bègue pour résumer l’intrigue d’une manière décente. J’ai dit que c’était l’histoire d’un groupe d’hommes qui franchissait les Pyrénées, une fin d’hiver, pour fuir une menace dont la nature n’était pas précisée. Si on était adepte d’explications d’ordre autobiographique, on pouvait supposer que cela se passait en 1939, au moment de la Retirada, à laquelle mon grand-père Lluís avait participé, fuyant avec les républicains catalans devant des phalangistes qui n’aspiraient qu’à leur tirer dans le dos. Dans le récit, néanmoins, je restais délibérément flou sur les lieux et les dates. Ce qui était sûr, c’est que ces hommes se retrouvaient bloqués dans la montagne, et partageaient, quelques semaines durant, le territoire d’un ours. Cela se passait bien, d’abord, puis très mal. Et en leur disant cela, j’en disais peut-être assez, non ? Je m’en serais voulu de tout leur révéler. Bien sûr, j’étais au courant que les ours n’hibernaient pas. Ils hivernaient. Leur cœur ralentissait, mais leurs réveils étaient fréquents, et c’était souvent en janvier que les femelles donnaient naissance. L’hibernation requérait un ralentissement bien plus fort du métabolisme animal, elle plongeait dans une léthargie profonde. Pourtant j’avais maintenu ce titre, parce que le mot était plus courant, parce qu’il me plaisait plus et parce qu’il avait à mes yeux une portée plus large, peut-être métaphorique ou discrètement allégorique. Lorsqu’on écrit une histoire d’ours, ce n’est jamais seulement une histoire d’ours. Mais cela, croyez-moi, je ne leur ai pas dit.
C’était peine perdue de toute façon. À chacune de leurs relances, j’avais le sentiment qu’ils ne me faisaient pas confiance, qu’ils s’étaient fait leur opinion, qu’Elias Torres n’était qu’une couverture maladroite dissimulant ma véritable identité. Je pouvais avoir publié des livres sans les avoir écrits moi-même. Je pouvais avoir une femme, une fille de dix-sept ans et un fils de deux ans et demi simplement pour faire bonne mesure. Je me suis demandé avec qui ils me confondaient, qui était celui qu’ils cherchaient, et ce qui se passerait si un jour je me trouvais face à cet homme. J’ai même pensé avec regret qu’il y avait peu de chances que cette rencontre se produise.
Ils n’ont rien découvert, curieusement, à l’intérieur de ma veste. La femme s’est mise à recoudre. Ses gestes étaient aussi rapides que ceux d’une ouvrière dans une usine textile. Et c’est à ce moment-là, je me le rappelle très bien, que les haut-parleurs m’ont demandé de me présenter en salle d’embarquement. Les policiers n’ont pas eu l’air surpris. C’était l’issue qu’ils attendaient. Ça n’avait rien de personnel, mais je ne pouvais pas être admis sur le territoire américain. Pas cette fois-ci, pas dans ces circonstances. Vous devriez prendre ce vol, m’ont-ils répété à deux voix, sinon vous payerez de votre poche le billet de retour. Ils m’ont demandé pardon pour le désagrément. Ils espéraient pouvoir me souhaiter la bienvenue en bonne et due forme, lors de mon prochain séjour.
Le décollage était dans vingt minutes. J’avais péché par négligence et m’étais mis en retard. J’ai attrapé ma veste qui n’était qu’à moitié recousue, enfilé mon manteau de laine, et j’ai couru jusqu’à l’embarquement en suant à grosses gouttes. Les deux femmes au comptoir se sont réjouies d’entendre mon nom, mais ont relevé avec mécontentement l’existence de ma valise. Je devais bien voir moi-même qu’elle ne passerait jamais en cabine. J’ai bafouillé une sorte d’excuse. Elles n’avaient pas le temps de m’écouter et n’étaient pas autorisées, de toute façon, à me laisser errer dans les limbes de cette zone de transit. Alors elles ont étiqueté la valise pour qu’elle reparte en soute et elles m’ont gratifié de leurs sourires de commande : il n’y avait aucun souci, pas le moindre souci, je la retrouverais à l’arrivée.
Elias Torres s’est écroulé sur le siège 24F, le même siège qu’à l’aller, avec beaucoup de soulagement. J’ai bouclé ma ceinture. Je sentais la peur et la sueur. J’aurais aimé changer de chemise, pour être franc, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie. Je plaignais simplement ma voisine, dont le profil d’ailleurs me disait quelque chose. Tordant le cou à droite à gauche, j’ai regardé autour de moi. J’ai mis une minute à comprendre. La composition du vol était quasiment la même qu’à l’aller. Il y avait dix sièges vides et quelques nouvelles têtes. Sinon, c’étaient les mêmes personnes, occupant les mêmes places. Est-ce que tout le monde avait été refoulé ? Tous ceux qui n’étaient pas des citoyens états-uniens ? Est-ce que tout le monde avait subi la même épreuve que moi ? J’avais eu l’impression d’être l’un des seuls à être pris à part, mais mon champ de vision et le périmètre de mon attention avaient pu rétrécir sous le coup du stress. Il n’y aurait rien eu d’inconvenant à demander à mes voisins ce qui s’était passé pour eux. Si ce n’est que personne n’avait envie de parler. Les gens avaient la tête rentrée dans les épaules. Ils pianotaient sur leurs écrans ou regardaient dans le vide. Tout le monde semblait avoir honte. Ou alors c’était l’inquiétude qui faisait régner dans la cabine ce silence d’après la bataille.
Je me rappelle très bien. Nous sommes restés une demi-heure immobilisés sur le tarmac, sans que le commandant de bord nous fournisse d’explications. Et puis nous avons décollé. Avec un cœur plus calme, je ne jugeais plus que je l’avais échappé belle, et je sentais monter la colère de l’occasion perdue. J’écrivais depuis quinze ans et je n’arrivais pas à vivre de l’écriture. J’espérais que ce séjour et cette parution donneraient un nouvel élan à ma carrière. Je savais que cet espoir risquait d’être illusoire : le plus probable était que je passe quelques jours inspirants à discuter littérature, que j’aie le temps de deux ou trois promenades sur les lieux que j’avais aimés quand j’habitais le nord de Manhattan, ou bien dans des quartiers dont la rumeur voulait qu’ils aient beaucoup changé, et que je rentre à Toulouse avec d’autres images dans l’œil, heureux d’avoir faussé un moment compagnie au rythme de mon quotidien. Le plus probable était que mon roman, dans sa version américaine, connaisse des ventes encore bien plus confidentielles que dans sa version originale. Ce qui m’arrivait n’en était pas moins terriblement rageant.
Je pensais à Emily Kent. Nous n’avions échangé que par écrit, mais notre correspondance me plaisait. Je m’inquiétais parfois de la voir faire des fautes même dans les quelques lignes de français qui accompagnaient ses envois, sans pouvoir m’empêcher de juger ces fautes charmantes. La traduction elle-même m’avait pleinement rassuré. Elle était vive, ne s’éloignait du texte que pour y recoller plus loin, avec une ingéniosité, une souplesse syntaxique que je n’étais pas sûr d’avoir dans ma langue maternelle. J’étais impatient de voir à quel style de parole et de pensée s’articulait ce style de traductrice. J’avais regardé une conférence où elle parlait de son travail. Elle avait écrit un roman qui n’était pas encore paru en France : trois générations racontées à travers le jardin de la maison familiale, les haies qui montent trop haut et les parterres de fleurs, les nids de guêpes et les galeries de taupes, les arbres plantés pour fêter une naissance, élagués lorsqu’ils sont dangereux, mourant de sécheresse ou abattus d’un coup par la tempête. Je m’étais figuré que nous tomberions fous amoureux, que je me sentirais écartelé, mais que je déciderais de recommencer ma vie là-bas, à ses côtés. J’hésitais encore légèrement sur les prénoms de nos enfants. Autrement dit, j’étais un de ces mecs incapables d’entretenir quelque relation que ce soit avec une femme séduisante (même la relation la plus ténue ou la plus éphémère) sans me perdre aussitôt dans la joie un peu pathétique des fantasmes.
Je pensais aussi à la police. C’était moins excitant. J’étais pyrénéen, donc caucasien (comme ils disaient), j’avais de quoi payer mes titres de transport, je ne consommais plus de drogue qu’à des occasions rares, chez des copains plutôt que dans la rue, je me dispersais de moi-même avant la fin des manifestations, mes vêtements trahissaient d’emblée mon appartenance à la classe moyenne, et même sans doute à un milieu urbain, intellectuel ou artistique, c’était la première fois de ma vie qu’une interaction avec les forces de l’ordre se passait aussi mal. Je pouvais considérer que je n’avais pas eu de chance. Ou au contraire que j’avais jusqu’alors été extrêmement chanceux.
Je pensais à tout ça. Et lorsque j’aspirais à ne plus penser à rien, je profitais de ma place à côté du hublot et je regardais les nuages. Les couettes duveteuses des nuages dans lesquelles on aimerait plonger, pour y trouver un sommeil plus réparateur ou peut-être plus définitif. Les forteresses de nuages, leurs barbacanes et leurs chemins de ronde, leurs murailles sophistiquées que même une armée suicidaire assiégerait des mois en vain. La nuit abolissait le continent américain et me rapprochait de l’Europe aux anciens parapets. La nuit noyait dans notre dos l’océan Atlantique, et je commençais à comprendre qu’une autre nuit nous attendait, plus noire et insidieuse que toutes celles que nous avions connues.

Il m’a fallu du temps pour arriver chez moi. Au sortir de la gare, les rues de Toulouse étaient plus remuantes qu’un samedi midi ordinaire. Un premier souffle de printemps nous caressait le visage. Les gens se préparaient, achetaient des choses dont ils pensaient avoir besoin, ou qui risquaient de manquer.
Je n’ai pas aimé le silence de l’appartement. Camille avait emmené Maud et Diego à la campagne. C’était le premier week-end où il faisait assez beau pour sortir de la ville sans piétiner sur des chemins de boue. Je l’avais prévenue que je rentrais, comment dire?, plus tôt que prévu, que c’était lié à la situation, mais je n’avais pas dit un mot de ce qu’on m’avait fait subir. Ce n’était pas une de ces galères qu’on détaille à qui veut l’entendre, dans une joie de raconter qui compense en partie la mésaventure. Je me sentais victime, j’avais cette honte terrible que les agresseurs aiment provoquer pour ne pas être trop honteux eux-mêmes de ce qu’ils font. Je verrais selon la fatigue et l’humeur, avais-je annoncé à Camille, si je les rejoignais. « Tu fais ce que tu veux, vraiment », avait-elle répondu. Le simple son de sa voix était un réconfort. J’ai ouvert les placards, boulotté un sachet de pistaches qui traînait, puis des poignées de noix de cajou, enchaîné sur du fromage blanc à la crème de marrons. Je ne me suis pas senti moins vide.
Lors de l’arrivée à Paris, on m’avait confirmé après une heure d’attente que ma correspondance ne serait pas assurée. Mieux valait que je récupère ma valise et que je prenne le train. Allongé sur mon lit, paupières fermées, j’ai revu le carrousel à bagages qui faisait tourner sans fin ses écailles de caoutchouc noir. La bouche déversait des tombereaux de bagages, de toutes formes et couleurs, qui n’étaient jamais ma valise. J’étais debout à faire les cent pas, à taper des textos, à regarder les autres qui récupéraient leurs affaires comme si de rien n’était. J’ai fini par croire que je l’avais perdue. Au comptoir des réclamations, ils m’ont demandé plus de patience : rien d’illogique à ce que les derniers arrivés soient les derniers servis. La valise a fini par leur donner raison. Expulsée de la bouche d’ombre lors d’une ultime fournée, elle m’a reconnu, apparemment, s’est dirigée vers moi. Je l’ai saluée de la main. Je lui ai dit, petite valise, pardon de n’avoir pas su te protéger. Qu’est-ce que j’ai fait, petite valise, pour qu’ils te fassent subir tout ça ? Je l’ai appelée petite valise mais en réalité elle ne s’appelait pas comme ça. C’était une grosse valise, trapue, abîmée, baroudeuse. Le surnom m’est venu parce que j’avais de la tendresse pour nos souvenirs communs. Elle était seule sur le tapis. L’éclairage diminuait pour m’intimer de foutre le camp. C’était triste à mourir.
Avant de quitter l’aéroport avec les derniers passagers, d’abandonner aux techniciens et aux équipes de sécurité cette infrastructure gigantesque qui ne servait plus à rien, et dont d’autres humains, à une époque pas si lointaine, découvriraient les ruines, j’ai eu le réflexe de photographier le panneau des départs où tous les vols s’annulaient en cascade. Il y a le moment où on regarde ces noms, Karachi et Hong Kong, Copenhague et Tokyo, Bogota, Jakarta, Moscou, avec le désir d’embarquer à l’improviste pour une ville inconnue. Le voyage qu’on fait n’a de sens que dans un monde de voyages possibles, les pays qu’on connaît un peu, ceux qu’on découvrira plus tard, ceux où (sans qu’on le sache encore) on ne se rendra jamais – une carte mentale qui se précise. J’ai repensé au premier jus de canne bu sur la route qui mène de l’aéroport au centre de La Havane. J’ai repensé au poids que l’air des tropiques abat sur les épaules. J’ai revu les vagues qui se fracassent de tout leur long sur les digues du Malecón. Comme aux pires heures d’éruptions volcaniques, mais dans un ciel très clair, que n’obnubilait aucune fumée toxique, la possibilité même du voyage à l’autre bout du monde semblait en train de s’effondrer.
J’ai tenu à rouvrir les yeux avant que le sommeil ne me prenne. Les livres s’empilaient à terre, bien trop nombreux depuis que nous avons vidé le bureau pour que Diego ait sa chambre. « Pour un livre qui rentre, il en faut un qui sorte », tentait de me convaincre Camille. Je n’y arrivais pas. J’avais trop griffonné leurs marges, ils étaient liés par trop de souvenirs aux lieux où je les avais achetés, aux gens qui me les avaient offerts, à l’endroit où j’étais et à ce que je vivais lorsque je les avais lus. Parfois je fouinais jusqu’à en trouver quelques-uns dont j’étais prêt à me séparer : ils m’avaient fait forte impression mais n’étaient plus mon genre, ou bien le succès avait rendu leur auteur démagogue, ou bien je m’avisais que je les possédais en triple. Dans la semaine qui suivait, je revenais de la librairie avec le dernier album d’une série que j’aimais lire à Diego, un essai féministe auquel Maud serait sensible, la retraduction d’un classique que nous voulions, Camille et moi, découvrir depuis longtemps – et les interstices se fermaient, tout ce monde se serrait sur les étagères jusqu’à ne plus pouvoir bouger, ou aggravait encore le vertige des tours à mon chevet au risque de la chute. J’ai regardé la ville par la fenêtre. Au lieu des gratte-ciel attendus et des citernes d’immeubles si caractéristiques, c’étaient les toits de tuiles et les façades de briques de la ville où je suis né. Un genre de beauté que je connaissais mieux. J’étais libre de mes mouvements. J’aurais pu appeler des amis, sortir acheter le journal ou déjeuner seul en terrasse. Quelque chose me retenait. L’instinct soufflait : danger dans l’air, où sont les miens ?

Ce sont eux qui m’ont secouru, sauvé des idées noires en venant me chercher à la gare de Narbonne. La maison que Camille avait louée se trouvait un peu à l’écart d’un village situé dans les premiers contreforts des Corbières. Les rues étaient bordées de pins parasols et de cyprès, les talus envahis par les figuiers de Barbarie où les gamins gravent leurs initiales.
Le crépuscule est venu alors qu’on marchait dans les vignes.
J’ai eu du mal à trouver le sommeil dans ce lit au matelas mou, au milieu des meubles anciens qui rétrécissaient la chambre. Je suis descendu au salon, j’ai rencontré par chance une bouteille de cognac, Camille m’a rejoint et nous avons lampé tour à tour au même verre. « Je suis déçue pour toi. » Elle aurait préféré me retrouver enthousiaste après quelques jours de voyage. On était rarement loin l’un de l’autre, et il nous arrivait de penser qu’on ne se quittait pas assez pour se manquer. C’était mieux à coup sûr que de ne faire que se croiser, comme beaucoup de nos amis en couple, mais c’était tout de même dommage, en un sens. « Qu’est-ce qui va se passer, maintenant, à ton avis ? » Nous avons prononcé cette phrase-là en même temps. Comme il n’y avait pas de réponse, que nous n’avions pas d’expertise sur le sujet, que nous avions lu les mêmes articles dans les mêmes journaux, que nous pouvions en tirer toutes sortes d’hypothèses, parmi lesquelles les hypothèses nocturnes seraient sans doute les moins lucides et les plus angoissées, comme les tommettes se faisaient froides sous nos pieds nus et que le feu s’éteignait, nous avons bu le cognac jusqu’à la dernière goutte et nous sommes remontés faire ce qu’il y avait de mieux à faire, se serrer dans les bras, chercher le sommeil et rassembler nos forces. »

Extraits
« Je sentais néanmoins depuis des années que la dégradation était trop rapide pour qu’on ait le temps de s’y adapter, mais trop progressive également, trop graduelle pour que les discours d’alerte nous fassent battre le cœur. Un dixième de degré en plus ; le taux de concentration d’un gaz s’élevant de quelques parties par million: trop techniques, ces mesures-là, ça ne nous parle pas. Ou bien des arbres qui tombent à chaque seconde, mais hors de notre champ de vision et loin des caméras. Ou bien une espèce animale que les locaux observent de plus en plus rarement, mais qu’on ne sait pas reconnaître, voire dont on apprend l’existence le jour où la mort de son dernier représentant est annoncée dans les médias. Trop loin de nous, tout ça. Tant que le désastre n’est pas sur nos têtes. Tant qu’il ne nous frappe pas en personne… Toutefois je savais aussi que la science nous prédisait des accélérations, des événements extrêmes de plus en plus violents et fréquents — et surtout de l’inattendu. Eh bien voilà. Nous y étions, peut-être. » p. 34-35

« Et aussitôt après, tout a fermé. Le lycée de Maud, la crèche de Diego, la librairie, la plupart des commerces. Les rideaux de fer et les stores se sont baissés pour ne plus se relever, comme si on était entrés dans la stase d’un dimanche infini, ou qu’il faisait nuit en plein jour et que le soleil était une autre forme de lune.
Je n’ai pas eu le temps de penser à grand-chose, parce qu’il y avait les enfants. Nous leur avons expliqué la situation du mieux que nous avons pu, en les réunissant, puis en prenant chacun à part, puisque leur capacité à comprendre et les répercussions que la crise aurait pour eux étaient très différentes.
J’ai senti tout de suite combien ce serait dur d’affronter cette épreuve avec les enfants. En temps normal déjà, nous sommes quatre personnes avec des besoins très distincts, pas évidents à concilier, avançant cahin-caha, d’un compromis frustrant à l’autre, mais face aux événements en cours, ce serait pire, aucun de nous ne serait libre et n’aurait ce qu’il voulait. » p. 53-54

« Ça commençait à devenir long. Chacun chez soi, jour après jour. Les riches dans leurs résidences secondaires ou leurs maisons de famille, les étudiants dans leurs studios comme des religieux en cellule, les pauvres rêvant d’une chambre en plus, ou de voir des choses belles à travers leurs fenêtres. Ça engloutissait des médocs, ça buvait trop et ça allait divorcer sec. À côté des victimes directes, ça se paierait en suicides, en femmes battues à mort et en enfants violés, et tout le monde le savait. Les murs des pièces se rapprochaient. L’étau se resserrait autour de nos tempes. On en parlait dans nos fils de conversation, avec Gaëlle, Dounia, Marcus. Nous étions tous les quatre des créatures de centre-ville, nous avions renoncé à l’idéal de la maison et du jardin. Nous nous rendions compte que nos corps dépendaient de la ville, que les rues, les cafés et les berges du fleuve prolongeaient nos appartements au moins autant, dirait Bernard Stiegler, que nos téléphones prolongeaient nos cerveaux. » p. 111

« Je tenais avec cette œuvre de quoi m’occuper des semaines. Je ne savais pas encore ce que je pourrais en faire, si c’était du travail ou une lecture sans but, mais cela produisait sur moi l’effet exact que je cherchais. J’étais ailleurs, dans un autre espace-temps, à partager les préoccupations et les vicissitudes d’un historien, d’un général et d’un empereur qui n’étaient plus que poussière depuis mille cinq cents ans. Je lisais avec avidité ces histoires de massacres, de villes assiégées et pillées, de revirements d’alliances, d’assassinats qui faisaient passer les années 1970 pour un bal des débutantes, et je relativisais un peu nos malheurs de Modernes, et je respirais mieux. » p. 128-129

À propos de l’auteur

Vincent Message

Vincent Message © Photo Astrid di Crollalanza

Vincent Message est né en 1983. Il est l’auteur des romans Les Veilleurs (2009), Défaite des maîtres et possesseurs (2016) et Cora dans la spirale (2019), parus au Seuil, qui ont rencontré un large succès critique et public. (Source: Éditions du Seuil)

Page Wikipédia de l’auteur
Page Facebook de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte instagram de l’auteur
Compte Linkedin de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lesanneessanssoleil #VincentMessage #editionsduseuil #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2022 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #Rentréedhiver2022 #rentreelitteraire #rentree2022 #RL2022 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Les Déshérités

DECOPPET_les_desherites

  RL-automne-2021

En deux mots
Les deux cadavres que retrouve l’inspecteur Gross dans une ferme sur le haut du canton de Vaud sont criblés de balles tirées par un fusil d’assaut. Si très vite l’enquête se tourne vers un membre de la famille, ce « coupable idéal » ne convainc pas le policier qui poursuit son enquête.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Double meurtre dans les Alpes vaudoises

En retraçant l’enquête menée par un inspecteur après la découverte de deux cadavres dans une ferme, Valentin Decoppet met les ingrédients du polar au service d’une réflexion sur les secrets de famille, la corruption et la cupidité.

C’est dans un décor que l’on qualifierait volontiers d’idyllique, dans les Alpes vaudoises, au-dessus du Rhône, que l’inspecteur Gross est appelé. Dans une ferme où une vingtaine de bêtes attendent de pouvoir sortir de leur étable après la traite, il découvre deux cadavres tués par balle. Son chef expliquera aux médias lors d’une conférence de presse de cinq minutes les résultats des premières investigations. «Les victimes sont Alexandre et Marie Rochat, respectivement âgés de trente-sept et quarante ans. Mariés, sans enfants, ils ont été retrouvés sans vie avant-hier. Les blessures par balle correspondent à une arme de type fusil d’assaut. Le suspect est en fuite, nous vous tiendrons au courant de l’avancée de l’enquête.»
L’enquête qui justement n’avance plus. Les interrogatoires des membres des familles des deux victimes qui ont pu être jointes ne donnent rien. On ne sait rien, on n’a rien vu, on n’avait plus guère de relations avec le couple. Reste Jean Rochat qui a disparu depuis le jour du drame. L’homme avait déjà eu affaire à la justice lorsque la municipalité lui avait proposé de lui racheter un bout de ses terres pour y faire passer un chemin de randonnée. Au tribunal, il avait fini par gagner avec le soutien d’une association écologique qui avait démontré la présence d’une espèce protégée de papillons. Mais ce combat l’avait perturbé à tel point qu’il avait passé plus d’un an en hôpital psychiatrique.
Après quinze jours d’errance, il est arrêté à Zweisimmen et avoue les crimes aux policiers bernois. À Gross, il avouera avoir jeté l’arme dans la fosse à purin où elle sera effectivement retrouvée.
Mais cette affaire est trop rondement menée pour l’inspecteur. Il veut en avoir le cœur net et poursuit son travail et se rend compte qu’il « a mis les pieds dans une affaire qui s’empire à mesure qu’il en découvre les dessous. Ces querelles de village le dépriment, des personnes sont mortes, et c’est à lui de mettre cette histoire au clair. » C’est en recherchant une montre Omega qu’il va comprendre que les relations de Jean sont beaucoup plus complexes qu’elles ne le semblaient à priori.
Mais comme dans sa vie privée, Gross ne sait plus vraiment comment mener sa barque à bon port.
Valentin Decoppet réussit, sous couvert de polar, à nous offrir une plongée dans les liens familiaux souvent distendus à l’heure des héritages. Alors la cupidité et la jalousie, le sentiment d’injustice et l’envie de vengeance prennent le pas sur les liens du sang. Ajoutez-y la soif du pouvoir, un soupçon de corruption et quelques remords et vous obtiendrez une subtile analyse des mœurs peu ragoutants d’une époque où le moindre bout de terre, surtout en Suisse, fait beaucoup d’envieux. Une belle réussite servie par un style limpide, mêlé d’helvétismes de bon aloi.

Les déshérités
Valentin Decoppet
Bernard Campiche Éditeur
Roman
172 p., 00,00 €
EAN 9782882414687
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en Suisse, principalement dans les Alpes vaudoises, mais aussi à Aigle et Lausanne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la poursuite de l’auteur d’un meurtre sordide, l’inspecteur Gross découvre peu à peu les histoires d’un village montagnard. Jalousies familiales, internement forcé et corruption s’entremêlent et forcent le policier à s’immiscer toujours plus profondément dans la vie des habitants.

Les critiques
Babelio

À propos de l’auteur
DECOPPET_Valentin_©Philippe_PacheValentin Decoppet © Photo Philippe Pache

Valentin Decoppet est né en 1992 à Lausanne. Après des études de français, d’allemand et de traductologie, il obtient un Master en écriture créative à la Haute école des arts de Berne. Il traduit de l’allemand et du suisse allemand et vit à Berne. (Source: Bernard Campiche Éditeur)


Focus Littérature

Tags
#lesdesherites #ValentinDecoppet #BernardCampiche #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturecontemporaine #litteraturesuisse #VendrediLecture #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #auteur #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict