Les dévastés

DIMOVA_les_devastes RL_Hiver_2022

Lauréate du Prix Fragonard 2022

En deux mots
Alors que la Bulgarie est prise en tenaille entre les armées allemandes et soviétiques, Nikola refuse le plan de son épouse Raïna de quitter le pays. Un choix qu’il paiera de sa vie. Les crimes contre les ennemis du peuple vont alors se multiplier, laissant femmes et enfants démunis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Victimes du totalitarisme

En racontant un pan demeuré tabou de l’histoire de la Bulgarie, Théodora Dimova réussit un formidable plaidoyer contre l’oubli et nous rappelle à la vigilance face à tous les totalitarismes.

Les rumeurs de guerre se faisant de plus en plus persistantes, Raïna veut suivre l’exemple de nombreux compatriotes et fuir la Bulgarie. Nikola, son mari, ne comprend pas son attitude, lui qui au bout d’un travail acharné a réussi à vivre de sa plume, à la tête d’une revue et publiant régulièrement des romans. Il ne se voit pas quitter leur belle propriété de Boliarovo, des terres héritées des parents de Raïna pour une vie précaire en Suisse. Tout juste envisage-t-il de laisser son épouse partir avec ses enfants, Siya et Teodor. Mais pour Raïna la famille constitue un tout qui ne saurait être divisé et elle décide de rester aux côtés de son mari.
Un choix lourd de conséquences puisque, en cette année 1940, la Bulgarie va être secouée par un mouvement initié par Moscou, le combat contre tous les fascistes, contre tous les ennemis du peuple. Voilà que naissent des milices, des comités de salut public dont la première mission est l’éradication de tous ces militaires, hauts fonctionnaires, capitaines d’industrie, intellectuels qu’ils jugent mauvais. Très vite, Nikola va se retrouver sur leur liste. Malgré ses paroles rassurantes et son envie de croire que la raison l’emportera, il est arrêté, torturé, jugé par un simulacre de justice. Raïna aura beau intercéder en sa faveur, tenter de le faire libérer, elle n’obtiendra guère plus qu’un allègement passager de ses mauvais traitements avant son exécution.
Le sort de l’écrivain sera aussi celui de nombreuses autres personnes qui ont refusé de quitter leur pays.
Théodora Dimova choisit de nous raconter plusieurs de ces récits, de dire le destin de ces familles brisées par l’arbitraire de ce nouveau pouvoir personnalisé par un trio de bourreaux, trois jeunes hommes qui vont prendre un malin plaisir à arrêter chaque jour ceux qu’ils n’aiment pas. Vassa, Yordann et Anguel sont les oiseaux de mauvais augure de cet épisode dramatique de l’histoire de la Bulgarie longtemps resté tabou. Ce n’est du reste pas un hasard qu’aucun membre du gouvernement ne sera présent au moment des cérémonies en hommage aux victimes de ces crimes d’État.
En confiant à Alexandra, la petite-fille de Raïna, le soin de creuser cette histoire familiale, Théodora Dimova peut donner du recul à l’analyse, mais aussi nous révéler quelles furent les suites de ces forfaits. Comment les veuves ont survécu, comment leur combat a été mené au fil des années. Un roman fort et très émouvant, mais aussi un plaidoyer contre l’oubli et pour une analyse lucide du régime totalitaire. On ajoutera qu’au moment où l’Europe est à nouveau en guerre, ce livre peut aussi se lire comme un cri d’alarme, un appel à la vigilance.

Les dévastés
Théodora Dimova
Éditions des Syrtes
Roman
Traduit du bulgare par Marie Vrinat
240 p., 21 €
EAN 9782940628926
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en Bulgarie, à Boliarovo et Sofia, Sliven, Loukovit, Etropolé

Quand?
L’action se déroule de 1940 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La reconstitution de la mémoire et la parole donnée aux oubliés sont au cœur des Dévastés. C’est un roman choral aux portraits poignants de femmes ordinaires devant un événement extraordinaire : la terrible épuration qui suit l’arrivée au pouvoir des communistes, en 1944, et ses stigmates.
Trois femmes se retrouvent, un froid matin de février 1945, au bord de la fosse commune dans laquelle ont été jetés les corps des hommes qu’elles aimaient, et dont les destins se sont croisés dans une même cellule. Comme tant d’autres, ils ont été torturés, condamnés et sommairement exécutés, emportés par la rage révolutionnaire. Des décennies après, l’image de la fosse du cimetière de Sofia, où la neige tombe sans la recouvrir de sa blancheur continue de hanter les esprits…
Les biographies familiales s’entrelacent dans une prose intense. Les trois femmes sont dépassées par la tragédie du meurtre de leurs époux, la destruction soudaine de leur vie et de leur bonheur. Au-delà des figures masculines assassinées qui émergent à travers leurs récits, la douleur, dans ce livre, est un personnage central. Elle jaillit des phrases et parvient, de façon à la fois étrange et subtile, à alarmer et à réconforter, peut-être même à guérir.
Les Dévastés est un portrait de l’élite intellectuelle bulgare broyée par la terreur. Mais c’est aussi celui d’une société dans laquelle la tragédie est longtemps tue au point de devenir un douloureux secret. Sans pathos aucun, Théodora Dimova parvient à l’émotion pure et à une véritable empathie. Son style subtil et direct ainsi que la sobriété de l’écriture, en font une évocation empreinte d’humanité.

Les critiques
Babelio
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En Attendant Nadeau (Gabrielle Napoli)
Le Point (Élise Lépine)
Courrier des Balkans (Pierre Glachant)
Lettres capitales
hebdoscope (Laurent Pfaadt)
RCF (Caroline Leddet)
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Blog En lisant, en écrivant


Théodora Dimova présente son roman Les Dévastés © Production éditions des Syrtes

Les premières pages du livre
« RAÏNA
Le mois le plus froid, la nuit la plus noire, le vent le plus glacial. Raïna va et vient, comme une chauve-souris, entre les pièces, comme si elle ne voyait pas les murs, en s’y cognant. Elle erre dans l’appartement en cette nuit de février, amaigrie, assombrie, exsangue, l’ombre de la femme qu’elle était encore seulement quelques mois auparavant, elle ne trouve pas sa place, s’approche d’un objet puis s’en écarte, comme s’il la brûlait. Elle ouvre une fenêtre et tend l’oreille dans le silence de la nuit glacée, le froid fait irruption, elle s’enveloppe encore plus chaudement dans son étole en angora gris foncé, recule, s’empresse de refermer la fenêtre et reprend son absurde promenade d’une pièce à l’autre, dans le salon, le bureau, la chambre à coucher, elle passe devant la chambre des enfants, s’arrête, écoute jusqu’à ce qu’elle perçoive la respiration paisible et régulière de Siya et de Teodor, puis retourne à la fenêtre, l’ouvre de nouveau et se fige dans l’attente d’un bruit quelconque.
Oui, Petko lui avait promis qu’à l’instant où il apprendrait quelque chose il lui enverrait un message ou viendrait en personne, à défaut, il trouverait le moyen de lui faire signe. Mais elle n’avait aucune nouvelle de lui, ce qui augmentait sa tension nerveuse.
La voici de nouveau dans la cuisine, mais que faire dans la cuisine, sa longue jupe de laine se prend dans les pieds des chaises qui entourent la table, ranger la nappe, déplacer le petit vase, redresser l’icône, ouvrir le cellier, voir les bocaux de confiture de cerises blanches rangés l’un à côté de l’autre dans un ordre si apaisant. À chaque bocal est attaché un papier blanc avec un fil, on dirait une petite robe, et maintenant, refermer le cellier, traverser de nouveau le couloir à pas de loup en marchant sur les dalles blanches et pas sur les noires, puis, dans le salon, faire le tour des fenêtres, mettre encore un peu de charbon dans le poêle de faïence, le charbon est près de se terminer et il faut l’économiser, elle ne sait pas où on l’achète, dans les entrepôts jouxtant la ville, lui a-t-on dit, mais quels entrepôts, comment les trouvera-t-elle, c’est l’affaire des hommes, c’était Nikola qui s’occupait du charbon, Nikola qui s’occupait des taxes scolaires à l’école allemande, de la rémunération de la petite bonne, Koula, qui somnolait sur la banquette de la cuisine. Pouvait-on vraiment dormir pareille nuit, Koula comprenait-elle ce qui se passait ou avait-elle du mal à réaliser, avec son esprit indolent, et n’y croyait-elle pas complètement. Il va revenir, kakoraïno, il va revenir, répétait Koula d’un ton incantatoire, la nuit où l’on avait emmené Nikola, c’était à la mi-octobre et, depuis lors, tout avait tourné au cauchemar dont Raïna ne se réveillait que pour s’enfoncer dans un rêve encore plus sinistre. Elle était de taille moyenne, altière, avec une distinction naturelle, la peau mate et les cheveux châtain clair, les yeux noisette et un peu malicieux qui s’éclairaient toujours lorsqu’elle commençait à discuter avec quelqu’un. Il émanait d’elle légèreté naturelle et joie de vivre, de respirer l’air, d’être avec les autres créatures autour d’elle. En sa présence, les choses les plus infimes et apparemment les plus insignifiantes du quotidien resplendissaient et acquéraient du charme. Je ne comprends pas comment tu parviens à faire du poisson que tu as acheté et cuisiné une aventure aussi excitante, s’exclamait Nikola extasié en s’affairant impatiemment autour d’elle dans l’attente fébrile du dîner en perspective. Car tout devait être ordonné, bien arrangé, beau, et alors seulement on pouvait s’asseoir à table et commencer le repas. Devant toi, je me sens comme insignifiant, Raïnitchka, confiait parfois Nikola d’un air pensif, et elle, elle riait et passait les doigts dans les cheveux de son mari. Même si je suis bien plus intelligent et cultivé que toi, s’écriait Nikola en riant à son tour, et il prenait sa main gracieuse dans la sienne. Cultivé et intelligent, mais en réalité manquant de profondeur et prévisible. Peu importe si je tire de ma poche un savoir quelconque, comme un prestidigitateur. Alors que la manière dont tu vas acheter et cuisiner un poisson, ça, ça a du sens et c’est essentiel, et toutes mes connaissances ne valent pas un clou face à ton poisson, Raïna, ma petite biche à moi, chuchotait tendrement Nikola, tandis que les yeux de Raïna se mettaient à briller comme de l’or. Peu de temps auparavant, encore, elle ressemblait à la fois à une fée et à une concubine, une créature d’un autre ordre, jetée malgré elle parmi les hommes, enveloppée dans un cocon d’un monde distinct, impénétrable aux autres. Entre ces derniers et elle, il y avait toujours une distance, un abîme invisible qui incitait à ce qu’on le franchisse, elle attirait aussi bien les hommes que les femmes, qui aspiraient à devenir ses confidents et ses amis, afin de déchiffrer son mystère. Les gens adoraient être conviés aux dîners donnés par Raïna et Nikola, aux pique-niques qu’ils organisaient avec une énergie infatigable et avec dévouement près de leur villa de Boliarovo. Peu de temps auparavant, encore, leur demeure était le centre de leur cercle artistique rassemblant ceux qui partageaient leurs idées, et quiconque y avait accès se sentait intégré aux valeurs élevées du monde de l’art. Ils organisaient des après-midi littéraires, comme ils les appelaient pour blaguer, durant lesquels, au milieu d’un cercle restreint et choisi d’amis, Nikola lisait durant des heures les chapitres de son nouveau roman qu’il venait de rédiger, après quoi Raïna servait un dîner léger fait de sandwiches et de vin, et tous se lançaient dans des commentaires fort intéressants de ce qu’ils venaient d’entendre, qui s’achevaient parfois à l’aube. Nikola aimait dire pour plaisanter que, sans ces lectures, il ne pourrait pas écrire, que, grâce aux débats et aux explications qui duraient toute la nuit, il peaufinait ses idées, exprimait son intuition, voyait réellement ses héros assis parmi eux, les entendait parler, suivait leurs gestes, les expressions de leur visage, leurs réactions. Nikola s’efforçait de voir ce qu’il avait écrit à travers les yeux de ses auditeurs, il les interrogeait, leur posait des questions harassantes, mais il était certain que ces discussions l’aidaient, lui indiquaient la bonne direction, sans compter qu’elles étaient le fondement qui donnait sa forme et précisait les principes de leur cercle littéraire nommé avec humour par eux-mêmes « Cercle 19 ».
Elle passait pour la énième fois de la chambre à coucher à la salle à manger, de là dans le vestibule, le long du haut buffet en noyer dont les vitrines de cristal laissaient voir les figurines en verre et les verres en cristal, le long des fauteuils et du divan à la nouvelle tapisserie rose foncé qu’elle avait changée cet été-là. C’était comme si tout avait appartenu à une autre vie : le choix de l’étoffe, de la couleur, la commande des artisans qui travaillaient dans la maison et avaient fini en quelques jours de retapisser les meubles viennois anciens, et tout cela s’était passé durant l’été, à peine cinq ou six mois auparavant, Raïna ne pouvait s’arrêter d’y penser, durant l’été, tandis que quelques-uns seulement prêtaient l’oreille aux rumeurs selon lesquelles la Bulgarie allait rompre ses relations diplomatiques avec l’Allemagne, l’Union soviétique lui déclarerait la guerre afin d’avoir un prétexte pour franchir le Danube, pénétrer dans le pays, fouler le sol des Balkans, ce qui avait toujours été le but de l’Empire. À ce moment-là, durant l’été, les rumeurs concernant une éventuelle occupation par les Alliés étaient quelque chose de bien réel que les imprévisibles caprices du destin pouvaient encore permettre d’éviter. Et, de fait, un grand nombre de personnes quittaient le pays et partaient surtout en Suisse, or Raïna avait une cousine germaine qui y avait fait un mariage heureux. Raïna se rappelait chaque jour de cet été préoccupant et chaud, empreint de trouble et de tensions. Ils vivaient dans leur villa de Boliarovo, Siya et Teodor passaient toute la journée dans le jardin, ils se balançaient sur les balançoires à cordes que Nikola leur avait confectionnées, ou bien ils sortaient avec les enfants du voisinage et ne rentraient, épuisés d’avoir joué, qu’en entendant la voix inquiète de leur mère qui les appelait de la rue. Nikola travaillait sur les manuscrits pour la revue ou sur son nouveau roman qui, selon ses propres mots, racontait le naufrage de la génération qui avait connu son épanouissement après la Guerre européenne. Les pertes endurées par la Bulgarie, à ce moment-là, s’étaient transformées en traumatismes profonds auxquels ses héros n’avaient ni la force ni le courage de faire face. Les stigmates de la société se transforment en tragédie individuelle, c’est ce qui va arriver à notre génération, Raïna, son épanouissement a également été fauché par cette guerre dont nous attendons qu’elle prenne fin le plus tôt possible. Ce qui s’est produit va inéluctablement se répéter, sous une forme ou sous une autre, c’est, comment dire, ma révélation, ce que je veux le plus suggérer à mes lecteurs.
Souvent, des amis venaient spécialement de Sofia faire un crochet par leur villa de Boliarovo pour passer le chaud après-midi d’été à l’ombre et dans la verdure de leur jardin. Du petit jet d’eau avec la sculpture d’une jeune fille dansant s’échappait le paisible clapotis qui donnait une impression de fraîcheur. Raïna servait sur la petite table de marbre près du kiosque un sirop de griotte dans de hauts verres, ainsi qu’un café turc fleurant bon qu’elle venait de moudre avec son petit moulin. Raïna se rappelait ces après-midi nonchalants, sans un brin de vent, durant lesquels même les chats s’abritaient du soleil brûlant. On commentait les nouvelles de la politique, on se livrait à des conjectures quant à d’imprévisibles arrangements entre les grandes puissances, on partageait des pressentiments confus concernant l’issue des opérations militaires. Ce qui dominait, c’était la colère à l’égard du cabinet et des ministres qui ne parvenaient pas à gérer les conséquences des bombardements, le retour de la population évacuée, les rues demeuraient excavées ou jonchées de bâtiments écroulés, le chaos était maître du ravitaillement, le marché noir et la flambée des prix s’étalaient impunément, la gendarmerie n’arrivait pas à faire face aux attaques des maquisards à l’encontre de laiteries, d’entrepôts de l’armée, de trains, des maires, collecteurs d’impôts, gardes champêtres, gardes forestiers étaient tués impunément, les agressions contre la population pacifique devenaient de plus en plus odieuses.
Les pensées de Raïna revenaient souvent à un jour d’été, à la fin du mois d’août. Nikola et elle attendaient à la gare de Boliarovo le train pour Sofia. Les chemins de fer avaient du retard, ils durent attendre sur le quai plus d’une demi-heure dans la chaleur accablante. Et Raïna les imagina montant dans le train pour se rendre non pas à Sofia qui se trouvait à quarante minutes de distance, mais à Genève, chez sa cousine Lora. Dans cette rêverie, Raïna avait rassemblé dans son coffret en bois tous les bijoux qui lui venaient de sa mère et ceux que Nikola lui avait achetés au fil des ans : la bague de diamant, les bracelets en or, les perles, les ambres. Ils avaient libéré le bureau de la revue, pris les documents les plus précieux, laissé leur demeure avec les objets et meubles aimés qu’elle renfermait, les tableaux, les livres, le piano, ils avaient chargé leurs vêtements dans plusieurs valises et montaient, avec Siya et Teodor, dans le train pour Genève, afin de commencer une nouvelle vie, incertaine et inconnue, mais loin du danger sans nom qui les guettait ici. Le train arriva, ils montèrent dans le compartiment, ils étaient seuls, Nikola ouvrit la fenêtre, avec le vent chaud leur parvint l’odeur de graisse de machine brûlée dont on enduisait les traverses de bois. Et, tout à coup, Raïna éclata en sanglots, elle pleurait en silence, comme si elle venait d’apprendre une nouvelle tragique et irréversible. Pourquoi pleures-tu, Raïna, lui demanda Nikola, il vint s’asseoir à côté d’elle et la prit tendrement dans ses bras. Il éprouvait une inquiétude inexprimable, mêlée à de l’embarras, lorsque sa femme pleurait, ses yeux noisette s’éclaircissaient à en paraître presque jaunes, tandis que ses paupières rougissaient, et elle ressemblait encore plus à une biche poursuivie par une invisible menace. Fichons le camp d’ici, Nikola, partons, allons vivre ailleurs. Qu’est-ce que tu veux dire, ébahi, Nikola s’écarta un peu pour mieux l’observer. Il paraît que Staline a enjoint à un maréchal, j’ai oublié son nom, de préparer un régiment à occuper la Bulgarie. Il aurait ordonné la lutte armée contre tous ceux qui ne partagent pas les idées de la révolution bolchevique. Si nous allons chez Lora en Suisse, elle nous aidera jusqu’à ce que nous puissions nous prendre en mains. Vincent et elle font preuve de tant de compassion à notre égard, ils sont si sympathiques, et dans chacune de ses lettres, elle m’exhorte à aller chez eux. Ils nous céderont une chambre dans un premier temps, ensuite, nous trouverons une location. Je peux trouver du travail comme institutrice ou n’importe quoi d’autre, toi, tu traduiras et tu écriras. On peut aussi faire du sale travail, tu le sais, Nikola, il n’y a pas de travail honteux. Nikola continuait à l’observer avec un étonnement extrême, comme s’il avait perdu l’usage de la parole.
Tout le monde le fait, Nikola, tout le monde quitte la Bulgarie, poursuivit Raïna avec de plus en plus d’assurance. Nos amis diplomates le sous-entendent délicatement, ils disposent d’une information qui ne parvient pas jusqu’à nous, une information diplomatique interne, secrète. Les gros industriels ont depuis longtemps ouvert des comptes dans des banques suisses, les commerçants de tabac se sont établis massivement à Thessalonique et, de là, ils partent pour l’Europe. Mais ce sont des histoires de bonne femme, Raïna, l’interrompit brutalement Nikola, tu es une femme intelligente et sensée, réfléchis avec sang-froid, de quoi devons-nous avoir peur, les diplomates sont malgré tout des hommes politiques, les industriels sont des richards, et nous, nous sommes de simples intellectuels. Certes, nous avons les terres cultivées dont tu as hérité et qui nous permettent de vivre dans l’aisance, mais je suis tout de même un écrivain, mes livres se lisent et se vendent. Ai-je fait ou écrit quelque chose de répréhensible, ai-je causé du tort à quelqu’un ? Je fais ce que j’aime, la revue a ses milliers de fervents lecteurs, c’est ici que j’ai acquis un nom et une réputation par un travail acharné, comment pourrais-je délaisser tout cela ? Et comment écrire mes romans dans un pays étranger ? Dans une langue étrangère ? Tu te rends compte de ce que tu dis, Raïna ? Est-ce que je ne vois pas de mes propres yeux des écrivains russes émigrés chanter des romances devant la Maison des arts avant de tendre leur chapeau ? C’est cela que tu veux me faire vivre, Raïna ? En fin de compte, pourquoi vois-tu l’avenir de la Bulgarie aussi apocalyptique ? Que pourrait-on me faire à moi, un écrivain et éditeur ? Tu ne dis rien, Raïna ? Tu ne réponds pas ? Tu exprimes le souhait, et ce de manière aussi, comment dire, catégorique, sans appel, que nous quittions la Bulgarie et tu ne peux même pas me donner un seul argument pour l’expliquer. Parce que tout le monde en ferait autant ? Mais c’est ridicule ! Est-ce que je suis un voleur, un assassin, pour avoir peur ? Donc, tu penses que le nouveau pouvoir qui va certainement advenir peut m’envoyer en prison comme criminel ? Qu’on peut nous prendre notre villa, notre appartement ? Mais on les a achetés avec notre propre argent, c’est notre propriété, non ? Et même si l’on nous prend tout, on ne me prendra pas ma main, mon stylo, je pourrai toujours créer, non ? Je suis un dur à cuire, Raïna, tu le sais, rien ne peut m’effrayer. Tu sais d’où je suis parti et ce que j’ai vécu, Raïna. Quand j’étais étudiant, je dormais dans les wagons à bestiaux, à la gare, parce que ma famille ne parvenait pas toujours à m’envoyer de l’argent pour que je me loge. Je ne mangeais qu’une fois par jour, du pain et du sel, j’avais continuellement faim. Je portais mes chaussures à nu parce que je n’avais pas de chaussettes, je m’achetais du cirage pour en peindre. À un type comme moi, qu’est-ce qu’on peut lui faire ? Maintenant encore, je n’ai pas peur, maintenant encore, je n’ai rien à craindre.
Pardonne-moi, Nikola, j’ai les nerfs ébranlés, répondit Raïna, surtout à la pensée que nous allons descendre à la gare de Sofia incendiée, traverser les rues excavées, que je vais sûrement découvrir une autre maison connue qui a brûlé, maintenant en ruines. Raïna sortit de son sac à main quelques morceaux de sucre enveloppés dans une serviette, elle versa sur l’un d’eux une vingtaine de gouttes d’un flacon de valériane, le mit dans sa bouche et commença à sucer l’extrait tranquillisant. Les gouttes semblèrent exercer un effet magique sur elle, son visage s’apaisa soudain, sa voix s’éclaircit, elle se mit à raconter d’un ton chantant que, durant sa promenade matinale à Boliarovo, elle avait observé une division allemande en plein retrait sur la route en direction de Sofia, les soldats jouaient de l’harmonica et de l’accordéon, ils étaient enjoués, bien rasés, propres, elle avait senti l’été s’en aller de manière irréversible, aux feuilles tombées, à la verdure flétrie. Se séparer de l’été, c’était comme se séparer d’un être vivant, une séparation très personnelle. Raïna avait compris que quelque chose prenait fin à jamais pour eux. Elle avait du mal à l’exprimer, mais elle savait qu’ils ne pourraient échapper au mal qu’en fichant le camp de là, en fuyant ce pays. Leur vie ne serait plus jamais la même. Elle suppliait Nikola de la croire, de toute son âme, de tout son cœur.
Cela faisait combien de fois qu’en cette nuit glacée de février, durant laquelle elle attendait l’arrivée de Petko, Raïna se rappelait cette conversation dans le train. Elle se reprochait d’avoir été veule, de ne pas avoir fait confiance jusqu’au bout à son intuition très claire, de ne pas avoir insisté, frappé du pied, ne pas avoir menacé, même. Elle s’était simplement résignée à l’opiniâtreté de son mari, elle avait simplement cédé devant sa volonté. À présent qu’elle errait de pièce en pièce, tendant l’oreille aux pas de Petko sur le perron, Raïna continuait d’entendre le fracas régulier, monotone, du train en ce chaud après-midi d’août, de respirer l’odeur des rails et de ressentir le ballottement sur les banquettes de bois, la fenêtre du compartiment était ouverte, laissant passer l’air chaud qui ébouriffait de sa caresse ses cheveux d’un blond foncé. Une paysanne d’un village environnant entra dans le compartiment, chargée d’un panier rempli de bocaux de lait fermenté, elle les distribuerait sans doute à ses clients de Sofia. Elle scruta Raïna avec curiosité, son visage portait toujours la trace de ses larmes, ses paupières étaient encore rougies. Mais pourquoi une dame comme vous avec une si belle robe peut-elle bien pleurer, telle fut l’expression sincère qui s’inscrivit sur les traits de la paysanne avant qu’elle ne se dise manifestement : caprice de bourgeoise, et elle cacha sous la banquette ses pieds chaussés de chaussettes de laine et de galoches noires. Raïna sembla se reprendre elle aussi, elle sortit un petit mouchoir de soie, sécha ses larmes, se moucha, eut un pauvre sourire pour son mari, comme si elle voulait s’excuser de cet accès incontrôlé d’inquiétude et de peur, et regarda par la fenêtre. Ils passaient devant de hauts peupliers, on remarquait déjà dans leur feuillage des mèches jaunies, encore une ou deux semaines et l’été, abattu, céderait l’avantage à l’automne, l’herbe deviendrait grise, les soirées seraient peu à peu plus fraîches. L’espace d’un instant, elle avait compris qu’il ne valait pas la peine de continuer à discuter avec Nikola, car ce qu’il considérait comme juste devait être également une loi intangible pour elle. Elle n’avait pas le droit de penser différemment de lui, c’était interprété comme de l’indocilité de sa part, de la rébellion, un renoncement à l’amour et à la famille. Débattre avec Nikola était presque toujours dépourvu de sens, on exigeait d’elle une soumission sans faille à la volonté de son époux, Raïna s’en était convaincue plus d’une fois, tout comme elle s’était convaincue de l’amour de Nikola pour elle, de la cordialité et de l’amitié qui les liaient. Elle s’efforçait de faire en sorte qu’on n’en vienne pas à des querelles car elles se terminaient toujours par son inconditionnelle capitulation, son regret de ne pas les avoir évitées. Raïna laissait Nikola lui imposer sa volonté et faisait tout pour que cela ne diminue pas son amour et ne l’oppresse pas trop. Elle confessait ce péché, son plus grand, au père Mina, tracassée de toujours répéter la même chose sous une forme différente. C’est sans doute que je suis une personne très mesquine, mon père, mesquine et ingrate, disait Raïna, tandis que le père, qui avait son âge, un prêtre cultivé, maître de conférences en homilétique à la faculté de théologie, lui conseillait gentiment et pour la énième fois de parler avec son mari, de lui expliquer ses tracas posément et amicalement, lorsqu’elle n’était pas affectée, de s’en ouvrir à lui, confiante dans sa capacité à comprendre. Elle ne devait pas éprouver de colère à l’égard de son mari, bien entendu, mais elle ne devait pas non plus se soumettre aveuglément à sa volonté, elle ne devait pas se sentir oppressée, brisée, car le chrétien est un être entier, il est initié sur la voie de la guérison et c’est là que réside sa force, l’exhortait le père Mina, et il réussissait à apaiser l’angoisse qui s’emparait d’elle parfois. Pour l’heure, Raïna regardait distraitement les peupliers longeant la voie de chemin de fer et se disait qu’elle devrait aussi parler au père de cet accès d’impuissance et de colère rentrée. Je n’arrive pas à composer avec ma faiblesse, avec ma colère à l’égard de mon époux, qui m’empoisonne la vie, je ne puis accepter de devoir me soumettre à lui sans broncher, au contraire, il me semble qu’une telle soumission est un péché, dans cette situation je suis tout à fait, absolument certaine qu’il nous faut quitter la Bulgarie, comme le font presque tous, car de grands maux nous attendent, je le sais avec mon cœur, avec mon intuition de mère dont les enfants sont menacés. Elle savait que même le père Mina la soutiendrait totalement dans son désir de quitter le pays. Il en ferait certainement autant si ce n’était pas en contradiction avec sa dignité de prêtre qui est responsable et doit prendre soin de son troupeau, quelles que soient les circonstances. Car le père Mina n’était pas moins inquiet qu’elle, il prononçait chaque semaine des harangues dans la maison paroissiale de Boliarovo, dans lesquelles il exposait dans le détail les dangers de la menace bolchevique surtout pour l’Église et la foi, étayant ses dires par des faits concrets de persécutions à l’encontre de membres du clergé, qui paraissaient si monstrueux et si inacceptables que certains avaient peine à le croire. Oui, Raïna se rendrait directement au domicile du père Mina le lendemain, elle demanderait à parler avec lui, solliciterait un conseil. Tout à coup, la porte du compartiment s’ouvrit sur un aveugle qui se mit à jouer à l’harmonica la mélodie d’une rengaine populaire, Nikola sortit de l’argent de la poche de son gilet et le posa dans le petit pot en métal accroché au cou de l’homme, les pièces retentirent lourdement, Dieu vous donne la santé, prononça l’aveugle, il referma la porte et s’éloigna en direction du compartiment voisin, la mélodie aux lèvres. »

À propos de l’auteur
DIMOVA_theodora_DRThéodora Dimova © Photo DR

Née à Sofia en 1960, Théodora Dimova est une romancière et dramaturge bulgare. Ses écrits lui ont valu de nombreux prix en Bulgarie. Son premier roman, Emine, paru en 2001, a connu un succès immédiat. Son second roman, Mères, a obtenu le prix du concours Razvitié en 2004 et le prix de Littérature est-européenne à Vienne en 2006. Les dévastés, paru en 2022, a été couronné par le Prix Fragonard de littérature étrangère. Elle a également écrit une douzaine de pièces, s’inscrivant dans une démarche contemporaine du théâtre. (Source: Éditions des Syrtes)

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Tina

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En deux mots:
Tina est recherchée par des résistants de la dernière heure pour avoir couché avec un Allemand. Elle va réussir à fuir et gagner un couvent à Toulouse où l’attend une nouvelle vie. À moins que les choses ne soient pas si simples…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:
Quand la vie ne tient qu’à un cheveu

L’épuration qui a suivi la Libération n’a souvent été qu’une parodie de justice. À l’image de cet épisode dramatique.

Une sorte d’urgence. Un besoin d’écrire né de la rencontre avec un poème d’Éluard. C’est ainsi que Christian Laborde explique la genèse de ce court et magnifique roman sur son site: «Je suis… labordélique. Un jour où je tentai de mettre un peu d’ordre dans ma bibliothèque, dans la loggia où j’écris, je tombe sur Au rendez-vous allemand, le recueil de Paul Eluard. Je l’ouvre, je lis Comprenne qui voudra, et j’écris Tina.»
Et de fait, cette sombre histoire se lit comme un cri qui déchire la nuit, comme une douloureuse piqûre de rappel sur cette période trouble de notre histoire, mais aussi comme un hymne à l’amour. Il fallait vraiment la plume sensuelle et la poésie lumineuse de Christian Laborde pour enrichir un drame trop «ordinaire» de l’épuration.
Nous sommes au sortir de Libération dans le Sud-ouest, au moment où certains entendent faire du zèle pour montrer leur bravoure. Ces résistants de la dernière heure participent à la traque des collabos et des femmes qui ont frayé avec l’ennemi. Sur simple dénonciation et sans autre forme de procès que celui instruit par la vindicte publique, la soif de vengeance ou même la jalousie, on frappe, violente, tond ou tue ceux réputés avoir pactisé avec l’ennemi. Face à ces exactions, il n’y a qu’une seule issue : la fuite. Tine, dont le crime est d’avoir aimé un Allemand, réussit avec la complicité du maire de Lussac et de son ami Gustin, à s’échapper à la faveur de la nuit. « La nuit pourrait écrire des poèmes sur Léontine Massat, sur la beauté qu’elle qu’elle sauve chaque fois qu’elle se meut. Mais la nuit sent bien que c’est Léontine Massat qui doit être sauvée. Et la nuit fait tout ce qui est en son pouvoir pour qu’elle le soit.» Elle réussit à grimper dans un train de marchandises qui va la conduire jusqu’à Toulouse.
Dans la ville rose, elle trouve refuge chez les Sœurs. C’est là qu’elle apprendra la mort «accidentelle» de sa mère. Pour ne pas sombrer qu’elle sombre dans la dépression, on va l’autoriser à sortir pour rendre visite aux fournisseurs puis lui trouver un emploi dans la plus grande boulangerie de la ville. Même si elle vit dans des conditions précaires, elle retrouve une liberté de mouvement et peut à nouveau laisser ses cheveux en liberté et rêver à ces belles soirées de 14 juillet lorsqu’elle valsait «sa robe flottant autour de ses cuisses comme un pétale de coquelicot», à ces moments de plénitude partagés avec Karl Schäfer, amoureux de la poésie française, qui déclamait du Verlaine, qui récitait du Mallarmé, qui scandait du Hugo, qui disait des vers d’Apollinaire en fermant les yeux.
Ses cheveux sont d’or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent
Oui, dans ces moments, elle reprend goût à la vie, elle est prête à une nouvelle rencontre, un nouveau départ avec ce jeune homme qui la couve du regard et lui écrit des billets enflammés. Des Lettres à la femme feu. Sauf que tout n’est pas rose dans la ville rose…
Depuis ses premiers romans, on sait que le grand copain de Claude Nougaro sait swinger avec les mots. Il en apporte ici une nouvelle preuve éclatante. Tina est un roman sombre et lumineux, triste et gai, sensuel et glacé. Un tourbillon d’émotions qui vous emporte.

Tina
Christian Laborde
Éditions du Rocher
Roman
128 p., 14,90 €
EAN : 9782268096612
Paru le 10 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand Tina danse au bal du 14 juillet, à Lussac, ses cheveux se soulèvent comme un orage. Elle danse, change de cavalier et fredonne La Femme à la rose, la chanson d’Emma Liébel que Placidie, sa grand-mère, chantait en taillant ses rosiers : «Voici mon coeur/qui veut m’aimer/Voici mes bras/pour s’y pâmer…»
Tina est une femme libre dans un pays qui ne l’est pas. La France est occupée, la maison familiale réquisitionnée. Aux bottes allemandes succèdent les tondeuses de l’épuration. Pour rester vivante, sauver sa chevelure flamboyante qui lui donne des airs de Veronica Lake, Tina s’enfuit et trouve refuge à Toulouse, où le hasard fait des miracles, où les poètes sont chez eux.

Les critiques
Babelio
Wukali (Emile Cougut)


La femme à la rose, chanson que fredonne Tina, interprétée par Emma Liébel

Les premières pages du livre
« Elle s’approche de la fenêtre, le chien vient d’aboyer. C’est le maire. Il traverse la cour à grandes enjambées.
– Tu dois partir, Tine, ils sont chez Cabarroc, demain ils sont ici: pars!
Tine se tient immobile au milieu de la cuisine, droite comme un I, le plus beau I qui soit. On ne lit dans ses yeux ni surprise ni affolement. Le maire qui a repris son souffle fait un pas vers elle:
– Ils sont fous, Tine. Ce qu’ils font me dégoûte. J’étais chez Cabarroc et je n’ai rien pu faire. Chez Gardère, le curé s’est interposé: ils l’ont jeté à terre. Ils sont fous: pars!
Tine n’a aucun regard pour sa mère qui pleure, lui serre le bras. La bouche de sa mère charrie des sanglots, des «Seigneur», des «mon Dieu», ces chapelets de «pauvres de nous» que les femmes à chignons sévères et tabliers mauves récitent chaque fois que la foudre s’abat sur une grange, ou quand un gosse file en courant au presbytère chercher le curé. Tous ces mots, tous ces soupirs, toutes ce splaintes sont ceux de la mort et de la messe. Toutes sortent des bouches jaunes qui, à l’office, le dimanche, chantent faux. Ces mots ne sont pas ceux de Tine. Car Tine, elle est vivante. Autant que le vent et l’eau de la rivière. Antant que la pluie qui est la sœur sonore du soleil. Et sa bouche jamais ne sera jaune. Tine se tourne vers le maire :
– Je vais où ?
– Chez Gustin : il est au courant. Tu te caches chez lui, et vous attendez la nuit. Dès que la nuit est tombée, il te conduit à la gare de Tarjac. Y’aura qu’un seul train: un train de marchandises. Tu montes dans le train, et tu ne reviens pas. Tu ne reviens jamais.
– Il va où, ce train ?
— À Toulouse. C’est le terminus, et c’est le seul arrêt. ÀToulouse, personne ne te connaît, personne ne sait… Dès que t arrives, tu te présentes chez les Sœurs, rue des Trois-Fontaines. Tu viens de ma part. J’ai un mot pour elles: tiens. »

À propos de l’auteur
Quand il n’écrit pas, Christian Laborde monte sur scène ou sur son vélo. (Source : Éditions du Rocher)

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Crime de guerre en Alsace

STOERKEL_Katzenthal_guerre

En deux mots:
Un apprenti journaliste enquête sur un double meurtre commis au moment de la libération du village de Katzenthal d’où il est originaire. Peu à peu, il découvre que ce crime de guerre n’en est pas un.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le résistant, le collabo et la belle alsacienne

Le curé du village et un simple d’esprit sont retrouvés morts à Katzenthal, à la veille de la libération du village par les troupes alliées. Une troublante enquête commence.

Jean-Marie Stoerkel est comme le bon vin, il se bonifie avec le temps qui passe. Son nouveau roman en apporte la preuve éclatante, après Le Tueur à La Coiffe Alsacienne, L’Enfer De Schongauer et L’Espion Alsacien dont on retrouvera du reste la trace ici. Le récit est vif, le suspense bien construit, la documentation solide et les émotions liées à son histoire personnelle entraînent le lecteur à ne plus lâcher cette enquête qui tient tout autant du polar palpitant que d’une quête intime.
Nous sommes à la fin de 1944. Alors que la quasi-totalité du territoire peut s’abandonner aux joies de la victoire sur le régime nazi, la population de la «poche de Colmar» continue de souffrir. Jusqu’en 1945, elle va encore payer un lourd tribut avant de retrouver sa liberté. Le village de Katzenthal sera ainsi presque entièrement détruit. Quand James Monroe, Américain de Chicago et Martin Eschbach, Alsacien d’Ingersheim, entrent dans ce champ de ruines, le silence de mort qui les accueille est bien vite interrompu par une double déflagration. Le temps de se mettre à l’abri un nouveau coup de feu est tiré. De ce qu’il reste de l’église du village émerge alors Roger Schultz, l’adjoint au maire qui a réussi à éliminer l’officier nazi qui venait d’abattre le curé du village et un simple d’esprit qui n’avaient pas voulu évacuer les lieux. Quelques semaines plus tard il sera décoré pour cette action d’éclat dans Colmar en liesse.
Pendant ce temps à Katzenthal on commence à déblayer les décombres, on érige une église-baraque, on tente de panser les plaies. Thomas Sorg, qui avait choisi le maquis puis rejoint l’armée de libération et poursuivi les nazis jusqu’en Allemagne retrouve son village d’enfance, sa mère et … un pistolet Walther. Il ne lui en fallait pas davantage pour s’interroger sur ce qui s’était vraiment passé dans le village, car il semble désormais acquis que Roger Schultz faisait partie de ces hommes sans scrupules qui montraient beaucoup d’entrain dans leur collaboration.
C’est ainsi que, quelques jours avant de hisser les drapeaux tricolores et de mettre les œuvres de Hansi en vitrine de son magasin de vins de Colmar, on le voyait rire de bon cœur et faire des affaires avec les occupants.
Pour Thomas, qui venait de croiser les survivants des camps de la mort et appris la fin tragique de quelques uns de ses concitoyens, on imagine le choc et on comprend son besoin de savoir. Un besoin qui va vite devenir une nécessité, parce qu’il va découvrir que Suzel, la jeune fille dont il est en train de tomber amoureux, n’est autre que la fille de Schultz. Le résistant et la belle Alsacienne ont-ils affaire à un collabo? Thomas va devoir, bon gré mal gré, fréquenter ce notable et essayer de dénouer le vrai du faux.
Un travail de journaliste-enquêteur que l’auteur connaît bien pour avoir durant de longues années rempli les colonnes des faits divers de L’Alsace et découvert, chemin faisant, quelques secrets qui lui ont permis de construire une œuvre déjà riche de quelque quinze livres. J’imagine sa jubilation au moment de se mettre dans la peau de l’apprenti journaliste au Nouveau Rhin Français, l’organe de presse qui décide de donner sa chance à Thomas Sorg dont la plume et l’entregent font merveille, au point de créer des jalousies au sein de la rédaction.
Les entretiens qu’il réalise et les rencontres qu’il fait – de personnages ayant existé et à qui l’auteur rend ainsi hommage – lui permettront de dénouer ce crime de guerre en Alsace.
Quant à nous, amateurs de polars bien ficelés, nous gagnerons bien davantage qu’un agréable moment de lecture. En explorant cette période délicate de l’histoire de l’Alsace, on comprendra qu’il n’y a qu’un pas entre le héros et le traître, que dans de nombreuses familles on a eu des petits secrets à cacher, que l’histoire officielle n’est pas toujours la vraie et que les blessures de l’enfance ne se referment jamais complètement.

Crime de guerre en Alsace
Jean-Marie Stoerkel
Éditions du Bastberg
Coll. «Les Polars»
320 p., 14 €
EAN : 9782358590976
Paru en novembre 2017

Où?
Le roman se déroule principalement en Alsace, à Katzenthal, Colmar et dans les villages environnants, ainsi qu’aux Trois-Epis et à Breisach.

Quand?
L’action se situe fin 1944 et durant les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
28 décembre 1944. Katzenthal, petit village viticole alsacien, vient d’être détruit dans les combats de la poche de Colmar. Deux soldats libérateurs trouvent dans l’église endommagée les corps du vieux curé et de l’idiot du village, assassinés chacun d’une balle dans la tête, et celui d’un capitaine de la Gestapo. L’adjoint au maire et riche négociant en vins Roger Schultz sera décoré pour avoir attaqué à mains nues le gestapiste après ce crime de guerre.
Fin mai 1945. Le jeune soldat Thomas Sorg revient au village après quatre ans passés dans la Résistance à Mulhouse et dans le maquis du Vercors, puis dans la Brigade Alsace-Lorraine d’André Malraux et la Première armée française.
Devenu journaliste au Nouveau Rhin Français à Colmar, il se retrouve devant un dilemme cornélien en découvrant que le père de son amoureuse était un vil collabo.
Sur fond d’illustrations de Hansi, ce thriller historique est aussi un hymne à la Résistance alsacienne, avec des portraits de héros connus et inconnus qui ont réellement existé.

Les critiques
Babelio
L’Alsace (Hervé de Chalendar)

Les premières lignes du livre
« J’ai tué Hitler ! »
Adolphe Muller en voulait à Adolf Hitler avant toute chose parce qu’il portait le même prénom que lui. C’était encore une chance que tout le monde l’appelle le Muller Dolfi et qu’il soit né à la fin de 1918, juste après que l’Alsace était redevenue française. S’il était venu au monde seulement un mois plus tôt, l’officier d’état civil du village l’aurait indubitablement écrit à l’allemande, avec un «f», et pas avec le salutaire «phe» qui lui permettait de se démarquer orthographiquement du fou furieux Führer. Il s’accrochait à cette idée même si depuis quatre ans l’administration hitlérienne, qui germanisait à nouveau les noms des lieux et des gens alsaciens, lui remettait un «f» à la place du «phe».
«Pourquoi ?», avait-il demandé la première fois à l’employé de mairie, lequel, pour garder sa place, avait signé comme tous les fonctionnaires une déclaration de fidélité au Reich et au Führer. «Germanisierung! Mais tu es trop débile pour comprendre, mon pauvre Dolfi…», avait répondu le rond-de-cuir. Celui-ci était de ceux qui incarnaient l’obéissance. Dès le premier jour, il avait abandonné sans barguigner son béret franchouillard, respectant scrupuleusement les consignes de regermanisation amplifiées par le maire et surtout l’adjoint nommé Schultz.

À propos de l’auteur
Né en 1947 à Ingersheim dans le Haut-Rhin, Jean-Marie Stoerkel a effectué une carrière de journaliste à L’Alsace à Mulhouse où il était chargé de la rubrique faits divers et justice. Il est l’auteur de quatorze précédents livres – documents, récits et romans policiers – souvent inspirés de ses enquêtes. (Source : Éditions du Bastberg)

Page Wikipédia de l’auteur 

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