Ne préfère pas le sang à l’eau

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En deux mots:
Après l’explosion d’une citerne d’eau qui devait assurer la prospérité d’une communauté, plusieurs centaines de personnes prennent le chemin de l’exil à la recherche d’un nouvel avenir. Une quête à hauts risques.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une autre histoire d’eau

L’explosion d’une citerne d’eau oblige toute une communauté à l’exil. Autour du besoin vital de boire, Céline Lapertot construit un conte politique d’une tension extrême servi par une écriture étincelante.

Il faut commencer par souligner l’ambiance, l’atmosphère très particulière que Céline Lapertot réussit à installer dès les premières pages de ce livre fort et qui pourrait dérouter par cette absence de vrais repères. Mais c’est là justement la volonté de la romancière, nous entraîner sur un terrain déstabilisant sur lequel l’angoisse est diffuse, la menace permanente, sans que pour autant on ne puisse clairement l’appréhender.
Nous sommes avec 300 personnes assoiffées sur les routes d’un exil improbable. Elles ont pris la route à la recherche de l’eau qui leur manque désormais cruellement. Cette eau qui est le gage d’un avenir meilleur. Portés par un «espoir immense en la chance d’un autre destin, d’une opportunité, où tout sera aussi facile que le fait de tourner le robinet d’eau froide. Et boire. Boire jusqu’à plus soif cette foi en la vie retrouvée.» Au fil des pages, on comprend toutefois que si l’espoir fait vivre, il peut aussi se tarir.
En remontant aux origines de cette tragédie, on découvre en effet qu’il leur aura fallu une fois chevillée au corps pour croire à des lendemains qui chantent. Car s’ils se retrouvent sans eau, c’est que la citerne qui leur fournissait le précieux liquide a explosé. Cette citerne qui était justement censée leur apporter paix, stabilité et prospérité. Cette citerne qui «devait révolutionner la vie des habitants de Cartimandua. (…) Une merveille de technologie faite d’acier et de béton. Un paquebot indestructible, contrairement au Titanic.» Voilà toutefois que l’histoire se répète… sauf qu’il ne s’agit pas ici d’un accident, mais d’un attentat perpétré pour asseoir le pouvoir d’un tyran. L’ironie de l’histoire veut du reste que cette citerne ait été érigée en face d’un pénitencier où sont enfermés les opposants au régime, les empêcheurs de penser en rond, comme ce jeune garçon qui entendait réveiller les consciences en délivrant des messages de liberté sur les murs de la ville. Comme tous ses codétenus qui ne supportent plus le régime draconien auquel ils sont soumis, n’ayant droit qu’à le moitié d’un verre d’eau par repas.
Le combat pour les ressources naturelles et l’eau en particulier n’est pas sans rappeler le thriller très sombre de Paolo Bacigalupi. Mais là où Water knife tient davantage du thriller écologique, le roman de Céline Lapertot serait davantage une fable politique, un appel à la vigilance servie par une plume précise et grave qui suggère autant qu’elle raconte.
C’est ainsi que l’on sent l’idée d’une mutinerie s’ancrer dans les crânes des prisonniers, mais on sent aussi la tension s’aviver chez leurs geôliers.
«Il aura fallu du sang pour qu’on comprenne que l’eau, ça se partage». Il aura aussi fallu cet écriture sèche pour faire de ce conte sur l’émigration, le climat, la tyrannie une formidable réussite. C’est bien simple, en le refermant, on ne regarde plus sa bouteille d’eau de la même façon!

Ne préfère pas le sang à l’eau
Céline Lapertot
Éditions Viviane Hamy
Roman
152 p., 17 €
EAN : 9791097417048
Paru le 11 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
« Cette sensation de fin du monde, quand tu as dix ans et que tu comprends, du haut de ton mètre vingt, qu’il va falloir abandonner la sécheresse de ton ocre si tu ne veux pas crever. Je serais restée des millénaires, agenouillée contre ma terre, si je n’avais pas eu une telle soif.
Maman a caressé la peau de mon cou, toute fripée et desséchée, elle m’a vue vieille avant d’avoir atteint l’âge d’être une femme. Elle a fixé les étoiles et, silencieusement, elle a pris la main de papa. On n’a pas besoin de discuter pendant des heures quand on sait qu’est venu le moment de tout quitter. J’étais celle à laquelle on tient tant qu’on est prêt à mourir sur les chemins de l’abîme.
J’étais celle pour laquelle un agriculteur et une institutrice sont prêts à passer pour d’infâmes profiteurs, qui prennent tout et ne donnent rien, pourvu que la peau de mon cou soit hydratée. J’ai entendu quand maman a dit On boira toute l’humiliation, ce n’est pas grave. On vivra. Il a fallu que je meure à des milliers de kilomètres de chez moi. »

Les critiques
Babelio 
Pages des libraires (Marie Michaud, Librairie Gibert Joseph, Poitiers)
Actualitté (Cécile Pellerin)
L’Humanité (Muriel Steinmetz)
Le Monde (Eric Loret)
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Domi C Lire 
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Bricabook 
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les livres de Joëlle (Joëlle Guinard)

Les premières pages du livre
« Ils étaient 300
L’éclat dans leur regard, quand ils ont franchi le dernier kilomètre qui les séparait de la ville. Tous immobiles, les yeux braqués sur l’horizon, contemplant en silence les murs d’un monde nouveau, celui dont on nous dit qu’il nous offre tout, ce monde aux multiples richesses qui ne mourra jamais. 300 paires de jambes, 300 paires de pieds, hommes, femmes, enfants, 300 cœurs qui battent d’un espoir démesuré, face à une foule incapable de plaquer des mots sur cette étrange lueur qu’on lit dans leur regard. C’est de cela qu’on se souviendra toute notre vie, l’éclat noir de ces prunelles comme des phares au milieu de la nuit, cette vie qui sue sang et eau le long des tempes et des aisselles, parcourant le chemin balisé de la colonne vertébrale. Cette vie qui n’est rien d’autre qu’un courant électrique actionnant les genoux et les mollets, allons, marchons, toujours plus loin, à la recherche de ce lointain trésor qu’on cache à notre vue: l’eau. L’espoir, ce fol espoir qui prend racine au cœur même de la vie, là où les femmes allaitent, là où les hommes charrient la terre en suppliant le ciel de donner au moins quelques gouttes de pluie. Cet espoir immense en la chance d’un autre destin, d’une opportunité, où tout sera aussi facile que le fait de tourner le robinet d’eau froide. Et boire.
Boire jusqu’à plus soif cette foi en la vie retrouvée. Boire le calice jusqu’à la lie qui se nomme l’espérance en notre humanité retrouvée. Cet espoir dégoulinait le long des trottoirs, dans leurs yeux écrasés de fatigue et de contentement. Ça y est, nous y sommes, dans ce monde où nous apportons nos propres couleurs.
Ils étaient assis, le long des routes qu’on leur avait assignées. Les yeux tournés à l’intérieur d’eux-mêmes.
L’âme un peu vaste des nombreux chemins empruntés, de douleur, de soif et d’impatience.
Attendre ici, quelques heures, bâtir un camp de fortune pendant quelques jours, le temps de savoir où aller, où se rendre exactement, où construire sa vie dans cette partie de monde qu’on ne connaît que par très lointain ouï-dire. Être prêt à tout endurer, du moment que la gorge, enfin, est comblée de ce qui vous a toujours manqué: l’eau. Ils étaient 300 que tout le monde regardait avec effarement, les bras ballants, les mains repliées sur les listes d’émargement, les fiches de renseignements à distribuer, les paquets de gâteaux comme une hostie après l’absolution, parce qu’on ne savait pas, à ce moment-là, que ce qu’ils nous enviaient, ce n’étaient pas nos biscuits fourrés au chocolat et nos paquets de Petits Beurre, ce n’étaient même pas nos sandwichs jambon-beurre et nos parts de pizza froides : c’étaient nos verres d’eau qu’on n’avait pas encore eu le réflexe de distribuer, tant nous pensions que c’était la faim qui primait. Comment aurions-nous pu savoir que la force de leur haine et de leur amour, toute la cristallisation de leurs espérances et de leurs plus grands renoncements ne tenaient qu’à ces verres d’eau dont ils rêvaient quotidiennement. Ils ont regardé nos biscuits, qu’ils ont pris avec reconnaissance mais avec réserve. C’est alors que l’un d’eux a pointé le doigt vers la tasse que tenait l’un des nôtres dans ses mains; d’un geste précis du pouce, il a désigné l’intérieur de sa gorge. Nous étions là, nos regards plongés dans ces 300 regards réalisant tout à coup ce que chacun pense en silence sans jamais se rendre compte qu’il le sait, traitant bêtement l’information comme une chose non importante à classifier: certains êtres humains sont capables de parcourir des milliers de kilomètres, d’embrasser les saisons et les climats, entassés dans leurs habits de fortune pour boire. Simplement boire.

Extraits
« Papa, pourtant, n’était pas du genre à cracher dans la soupe. Depuis toujours, il écoutait les conseils de maman, puisés à même la terre, elle qui n’était pas née dans le béton mais au milieu des champs qui donnent des fruits. Elle connaissait la valeur de la terre, maman, celle qui nous étouffe dans la boue quand elle épouse l’eau échappée de la Citerne explosée. Ses rapports à la Citerne étaient intimes, complexes, parce qu’elle savait que son père avait aidé à la construire et à l’aménager. Son père ne rentrait que les week-ends, après une semaine de travail à l’usine, à bâtir cette immense Citerne qui devait révolutionner la vie des habitants de Cartimandua. Selon lui, elle était parfaite. Une merveille de technologie faite d’acier et de béton. Un paquebot indestructible, contrairement au Titanic. Rien ne pouvait détruire cette structure qui allait enfin apporter l’eau courante à tous les foyers. La modernité! Ce mot faisait rêver la petite Pia qu’elle était, couchée dans son champ de blé et déjà persuadée qu’un jour elle vivrait en ville. Avec la construction de cette citerne, la famille gagnerait de l’argent, et alors, tout serait possible. Elle la rêvait, cette citerne. Son père avait des traces de peinture blanche sur son bleu de travail. Alors elle pouvait encore mieux l’imaginer, la Grande Citerne qui permettrait de se laver, de boire, de cuire les aliments. Le recul de la pauvreté, de la saleté, de la promiscuité. Une avancée considérable de ses rêves à elle, fille d’ouvrier, amoureuse de la Citerne avant même de l’avoir rencontrée. Assise sur le canapé à côté de son mari qui construit un mur mental entre eux, maman doit se souvenir de la première fois, où, enfin, elle avait pu la voir en vrai, la Citerne qui exploserait une petite quarantaine d’années plus tard. »

« Chacun naît par hasard dans la vie.
Moi je voulais juste de l’eau. Puisqu’il paraît que c’est l’eau qui nous donne tout, à commencer par la vie. Je voulais juste en boire, simplement jusqu’à plus soif.
La sentir couler dans ma gorge et glisser entre mes phalanges. De l’eau propre et claire, de l’eau qui reflète la pureté de notre beau ciel d’été, de l’eau que l’on boit sans risquer de s’empoisonner.
Et maintenant je suis morte. Morte dans l’eau. C’est l’eau qui m’a tuée. Alors que j’en attendais tout. Elle était mon messie, l’étincelle que l’on place dans toutes les espérances, personne ne peut imaginer comme elle était mon papillon dans le ventre. Je voulais juste en boire un peu. Je n’aurais volé personne, je n’aurais pas cherché à priver quelqu’un de sa propre part de survie.
La morsure de la soif aurait pu me rendre égoïste, mais je peux le promettre, j’aurais partagé le peu d’eau que j’aurais trouvé, si on me l’avait demandé. La pauvreté accable, mais ne nous aiguise pas comme des aigles. Je savais être douce dans mes contentements et dans mes demandes. Nous ne voulions pas déranger. »

À propos de l’auteur
Céline Lapertot est professeur de français à Strasbourg. Depuis l’âge de 9 ans, elle ne cesse d’écrire. Après Et je prendrai tout ce qu’il a à prendre et Des femmes qui dansent sous les bombes – plébiscités aussi bien par les lecteurs que par les médias tels que Télérama ou Le Nouvel Observateur -, Ne préfère pas le sang à l’eau, son nouveau roman est paru le 11 janvier 2018. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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L’attrape-souci

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En deux mots:
Lucien se rend avec sa mère dans une grande librairie de Buenos Aires. C’est là qu’elle disparaît soudainement, laissant son enfant de onze ans livré à lui-même. Sa quête commence…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’enfant perdu

À 11 ans, Lucien se retrouve livré à lui-même dans les rues de Buenos Aires. Pour ses débuts, Catherine Faye nous propose un roman d’apprentissage aussi exotique que prenant.

Lucien à onze ans. Venant de Paris, il débarque à Buenos Aires et commence à prendre ses marques dans sa nouvelle vie argentine. Après quelques jours, sa mère l’emmène se promener au centre-ville. Ensemble, ils entrent dans une grande librairie. Des livres du sol au plafond, mais aussi des attrape-souci, « de petites boîtes ovales bizarres, jaunes et recouvertes de signes avec des poupées minuscules à l’intérieur. «Quand tu as un souci, n’importe lequel, tu glisses une des petites poupées sous ton oreiller, tu le lui confies et le lendemain matin, quand tu te réveilles, plus de souci, il s’est envolé.»
Sauf que cette fois, ce n’est pas le souci qui disparaît mais la mère! Quand Lucien se retourne, il n’y a plus personne. Il a beau courir dans les rayons de la librairie, puis dans la rue, sa mère s’est comme envolée.
Après la vendeuse qui ne comprend pas ce qu’il veut et le jette littéralement dans la rue, Lucien va se retrouver bien en peine pour trouver de l’aide. Même la police est suspicieuse, tant et si bien qu’il lui faut désormais apprendre à se débrouiller seul. Pour trouver un abri, pour trouver de quoi manger, pour tenter d’élaborer un plan pour retrouver sa mère et pour éviter les dangers qui le guettent.
Sur ces pas, on va bien vite se rendre compte de l’énorme défi qu’il lui faut relever. Car aux angoisses et aux difficultés viennent s’ajouter des problèmes de santé inhérents à sa condition d’enfant de la rue.
« Je serais incapable de dire combien d’heures, combien de jours j’ai divagué, égaré entre deux eaux. La nuit et le matin ne faisaient qu’un, l’après-midi, la fièvre montait. J’avais l’impression de me noyer, puis je remontais à la surface, ballotté entre cauchemars et rêves, sommeils profonds et délires (…) je lâchais prise. L’ombre de ma mère, immobile, semblait me surveiller, je l’entendais fredonner, tantôt douce, tantôt méchante. Je tendais la main pour la toucher. Rien. Personne. »
Mais après quelques jours difficiles et fort d’une certitude nouvelle, «une voiture se répare, un rhume se guérit, une mère se retrouve», il va croiser le chemin d’une mercière prête à l’accueillir dans sa famille avec ses filles. Ariana, Anita, Solana.
C’est avec cette dernière qu’il va connaître ses premiers émois sexuels. «Je faisais quelque chose de défendu, je nageais entre deux eaux. Impossible de résister.»
Mais son initiation ne va pas s’arrêter là. Il va faire d’autres rencontres, plus ou moins heureuses. Il va aussi faire quelques rencontres qui vont lui ouvrir de nouveaux horizons. Et le mener à prendre sa vie en mains, plutôt que d’être ballotté par le destin. Pour cela trois bouteilles en plastique bleu et trois balles colorées devraient faire l’affaire. Il y aura aussi Arrigo le jardinier et la belle dame élégante qui pourrait bien la mener à sa mère…
Dans ce beau roman de formation, Catherine Faye a sans doute mis beaucoup plus d’elle qu’une lecture trop rapide peut le laisser supposer. Si, comme son Lucien, rebaptisé Lucio, elle a passé son enfance en Argentine, j’imagine qu’elle a aussi eu son jardin secret, son raconte-à-moi qui est l’antichambre de la littérature. À la manière de ces histoires qu’elle a pu s’inventer, qui n’étaient belles que si elles faisaient un peu peur, elle nous offre un suspense initiatique servi par un bel imaginaire, magnifié par ses souvenirs d’enfance et conclu par une fin qui vous surprendra. Bref, tout pour nous séduire.

L’attrape-souci
Catherine Faye
Éditions Mazarine
Roman
300 p., 18 €
EAN : 9782863744758
Paru le 17 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Argentine, à Buenos Aires et environs.

Quand?
L’action se situe au début du siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Décembre 2001. Lucien, onze ans, vient d’arriver à Buenos Aires avec sa mère. Dans une librairie, il est captivé par de mystérieuses petites boîtes jaunes. Dedans, de minuscules poupées. Selon une légende, si on leur confie ses soucis avant de s’endormir, le lendemain, ils se sont envolés.
Le temps qu’il choisisse son attrape-souci, c’est sa mère qui s’est envolée. Disparue.
Lucien part à sa recherche. Se perd.
Au fil de ses errances, il fait des rencontres singulières. Cartonniers, prostituées, gamins des rues avec qui il se lie, un temps. Et grâce à qui, envers et contre tout, il se construit, apprend à grandir. Autrement.
Rebaptisé Lucio par ses compagnons de route, cet enfant rêveur et déterminé incarne ce possible porte-bonheur que chacun a en soi.

Les critiques
Babelio
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog La Dory qui lit 

Les premières pages du livre 
« Je l’ai perdue comme ça. C’était l’après-midi. Nous avions déjeuné dans un bistrot à étages de Palermo, en sortant, il avait encore fallu faire les magasins. Depuis notre arrivée à Buenos Aires, nous n’arrêtions pas de marcher et d’entrer dans des boutiques. Je ne comprenais pas grand-chose à ce que nous étions en train de faire, on était partis de Paris, comme ça, très vite et très loin, en plein mois de décembre, des vacances ou alors une autre vie. Elle avait décidé de m’emmener dans la ville de son enfance, une enfance de rêve, c’est ce qu’elle me répétait. C’était juste après l’attentat des tours jumelles. 2001, une drôle d’année.
Je me souviens de ses sandales à talons compensés, elle se tordait les chevilles sur les trottoirs cabossés, me tirait par la main, on manquait de tomber tous les deux. Je les vois encore, ses sandales, parce qu’à chaque fois qu’elle les mettait elle me demandait si elles lui allaient, en se tournant dans tous les sens devant le miroir. Elles avaient une bride rouge, fine, on aurait dit un bracelet autour de ses pieds. J’aimais m’amuser avec, faire et défaire la boucle quand elle dormait et que je m’ennuyais. Elle aimait mettre des talons, ma mère, même si elle était grande. Elle disait que l’élégance, c’est de donner l’impression qu’on va s’envoler. Et moi, j’avais peur.
J’avais onze ans, elle trente. Ou quarante. À onze ans, trente ou quarante ans, c’est un peu la même chose. Et puis, avec le temps, j’ai oublié.
Il devait être cinq heures, l’air était doux, l’ombre violette des jacarandas recouvrait la rue et les caniveaux, elle était entrée dans une librairie. Des passages étroits s’enfonçaient entre les présentoirs en désordre et les étagères penchées, débordantes de livres. Un vrai château de cartes. Dans un coin, un étalage de petites boîtes ovales bizarres, jaunes et recouvertes de signes – des croix, des flèches, des yeux –, j’étais fasciné. Ma mère s’était approchée. Elle m’expliquait qu’à l’intérieur il y avait des poupées minuscules, indiennes. D’Amérique du Sud, pas des États-Unis, ni des Indes, c’est ce qu’elle m’avait dit.
– Donc, vois-tu, quand tu as un souci, n’importe lequel…
Elle avait laissé un blanc.
– … tu glisses une des petites poupées sous ton oreiller, tu le lui confies et le lendemain matin, quand tu te réveilles, plus de souci, il s’est envolé.
– Il y en a beaucoup, des poupées, dedans ?
– Sept, des petits messieurs pour les soucis au masculin et des petites dames pour les soucis au féminin.
En détournant la tête, elle avait ajouté :
– Et un petit enfant aussi, pour le souci… qui n’en est pas vraiment un.
– Je peux en avoir un d’attrape-souci ?
– Lucien ! Exprime-toi correctement ! Tu dois dire : Pourrais-je en avoir un, s’il te plaît, maman ?
Elle me reprenait tout le temps. Il fallait que je parle comme il faut, surtout devant les autres.
– Fais attention quand même ! Et tiens-toi droit.
Puis, après s’être éloignée avec son grand sac mou en toile verte plaqué sous le bras, elle s’était mise à regarder des livres empilés près de l’entrée. Elle n’arrivait pas à en lire les titres, même un peu de biais, alors, elle essayait de déchiffrer les mots à l’envers. Toujours dans des positions improbables, ma mère.
Elle voulait un roman qui se passe au bout du monde, c’est ce qu’elle expliquait maintenant à la vendeuse au chignon plat, dans cette langue qu’elle parlait couramment, l’argentin. J’aimais l’entendre faire danser ses phrases, avec tous ces mots qu’elle m’avait appris à Paris les soirs où elle était de bonne humeur. Il avait fallu que j’apprenne vite parce qu’elle avait décidé qu’entre nous on parlerait cette langue. Un point c’est tout. Je m’en sortais plutôt bien. Avec un vocabulaire d’enfant, mais ça allait.
Ça faisait des jours que ma mère cherchait ce livre du bout du monde, un livre contre les insomnies. »

Extraits
« J‘avais mal dans le bas du ventre, là où on m’avait opéré. Au bout d’un long moment, ça s’est calmé. Tout doucement, il m’a collé une tasse brûlante entre les lèvres et m’a fait boire un liquide qui ressemblait à du feu. A bout de force, je me suis laissé glisser entre ses jambes, ma joue posée sur sa cuisse, ça empestait les chaussettes. Je me suis agrippé à lui et je me suis endormi, brusquement, profondément.
Je serais incapable de dire combien d’heures, combien de jours j’ai divagué, égaré entre deux eaux. La nuit et le matin ne faisaient qu’un, l’après-midi, la fièvre montait. J’avais l’impression de me noyer, puis je remontais à la surface, ballotté entre cauchemars et rêves, sommeils profonds et délires. De temps à autre, Gaston me mouillait les lèvres avec une éponge qui sentait l’essence, me grattouillait les cheveux. Je me laissais faire, je lâchais prise. L’ombre de ma mère, immobile, semblait me surveiller, je l’entendais fredonner, tantôt douce, tantôt méchante. Je tendais la main pour la toucher. Rien. Personne. »

« Les petites boîtes se ressemblaient toutes, je n’arrivais pas à me décider, je les trouvais mal taillées, trop plates, pas assez colorées, j’en aurais voulu qui soit parfaite. Je les dévorais des yeux, sans oser les toucher, encore moins les ouvrir pour voir dedans. D’un coup, j’ai su laquelle j’allais prendre, j’ai souri, je me suis retournée pour faire signe à ma mère. De là où j’étais, je ne la voyais pas, j’ai tendu la main pour la saisir, mais j’ai eu peur que la libraire ne pense que j’allais la voler, alors, je l’ai reposée, j’ai regardé de tous les côtés et je me suis dirigé vers la sortie, les mains vides. Sauf que, dehors, personne. Elle avait disparu. »

À propos de l’auteur
Catherine Faye est journaliste indépendante et auteure depuis 1990. Elle a passé son enfance à l’étranger, notamment en Argentine. Dans ses récits, ce sont les parcours atypiques, les histoires de vies, qui la guident. L’Attrape-souci est son premier roman. (Source : Babelio)

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Trio pour un monde égaré

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En deux mots :
À travers trois personnages en quête d’identité et de liberté, Marie Redonnet dessine les contours d’une société à la dérive, d’un avenir qui pourrait être dramatique si on n’y prend pas garde.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Trois personnages en quête de bonheur

Willy Chow, Douglas Marenko et Tate Combo prennent successivement la parole pour raconter leur parcours, leur combat, leurs peurs. Trois errants en quête de liberté.

Marie Redonnet va tisser, chapitre après chapitre, une toile de plus en plus dense, de plus en plus riche en alternant les personnages, sans que l’on sache s’ils sont liés où non. Le premier à entrer en scène est Willy Chow. On l’appellera ainsi faute de mieux, car on comprend d’emblée qu’il n’a pas toujours eu cette identité. Mais désormais, il entend en finir avec sa vie d’avant, essayer de trouver dans son nouveau domaine, une bergerie plantée d’oliviers, une paix qu’il a longtemps combattue. Même si l’auteur nous laisse dans le flou quant à ses faits d’arme, il était un révolutionnaire et doit se protéger ainsi que ses proches.
Le second chapitre met en scène Douglas Marenko. Personnage tout aussi trouble que le premier, il a été arrêté à la frontière d’un pays qui n’est pas nommé. Ayant brulé ses papiers, il ne peut prouver son identité. Mais il est persuadé qu’il n’est pas Douglas Marenko, contrairement à ce qu’affirment ses geoliers. Jusqu’à cette rencontre avec Olga Marenko qui affirme être son épouse. Endosser le rôle du mari lui permettra de sortir de sa prison.
Vient ensuite Tate Combo, une femme qui a aussi pris le chemin de l’exil pour fuir la misère et la possible destruction de son village. Elle va être prise en charge par un photographe qui entend en faire un modèle absolu, une jeune déesse avec l’aide de la chirurgie esthétique. Comme Willy et Douglas, elle va se battre pour retrouver une identité, pour retrouver sa liberté et sa dignité.
Mais leur havre de paix est bien fragile. On sent la violence, la guerre, la dictature, la crise économique…
Des périls qui vont mettre à mal la toile tissée patiemment par l’auteur. Elle ne tient guère qu’à quelques fils bien fragiles, mais synonymes d’espoir dans ce monde égaré.
Si l’approche de ce texte peut vous sembler ardue, commencez par la seonde partie du livre. «Un parcours» éclaire à la fois la biographie de Marie Redonnet et son œuvre. À travers la manière dont elle parle de ses différents livres et éditeurs, on comprend en effet beaucoup plus aisément comment elle a construit ce trio e tcomment elle s’est servie de ce parcours pour structurer son récit.

Trio pour un monde égaré
Marie Redonnet
Éditions Le Tripode
Roman
200 p., 17 €
EAN : 9782370551467
Paru le 4 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman haletant de l’auteur de La Femme au colt 45 suivi d’une postface autobiographique inédite.
Willy Chow est un ancien rebelle qui vit dans une bergerie entre la mer et les collines. Il tente d’oublier un passé trouble, mais la guerre fait à nouveau rage à la frontière et menace la paix de son domaine…
Le scientifique Douglas Marenko n’est pas Douglas Marenko. Emprisonné dans une cellule d’un nouveau genre après avoir tenté de fuir son pays, on voudrait pour des raisons qu’il ignore lui faire endosser une nouvelle identité. Il résiste jusqu’à ce que ses geoliers lui présentent une femme censée être son épouse, et qu’il sait avoir connue…
Tate Combo a elle aussi quitté son pays, après une prophétie de son père qui prédisait la destruction de son village. Elle vit désormais dans la mégapole Low Fow, où un photographe en vogue a décidé d’en faire, à force d’opérations chirurgicales, l’incarnation d’une déesse qu’il vénère. Le jour où elle décide de rompre cette métamorphose imposée, des avions s’écrasent sur les tours de la ville…
Trois voix embarquées dans les tourments de pays en guerre qui s’entrelacent. Trois personnages qui tentent d’échapper à l’effacement programmé de leur être. Trois destins qui se font écho et font écho à la violence récurrente de leur monde. Marie Redonnet offre ici un récit haletant et magistralement orchestré sur les menaces, intérieures et extérieures, qui visent nos libertés.

Les critiques
Babelio
Diacritik (Marie-Odile André)
En attendant Nadeau (Sébastien Omont)
L’Humanité (Muriel Steinmetz)
France Culture (émission «par les temps qui courent» – Marie Richeux)
Blog Sur la route de Jostein
Blog L’avis textuel de Marie M. 

Les premières pages du livre 
Willy Chow
« C’est écrit sur mon passeport. Nom: Chow. Prénom: Willy. J’ai eu d’autres identités. Willy Chow est la dernière. Mon adresse: domaine d’Olz à Salz. Je ne veux plus en changer. La photo sur mon passeport est ressemblante: visage bien dessiné, cheveux gris frisés coupés ras, yeux verts, regard perçant et inquiet, lèvres épaisses, nez fort et busqué, arcades sourcilières proéminentes, rides profondes sur le front et les joues. Je suis petit de taille, robuste et trapu. Je vis retiré au domaine d’Olz depuis deux ans. Ma vie a été multiple comme mes identités. J’ai résisté aux tentations de rentrer dans le rang à chaque fois qu’elles se sont présentées. J’ai voulu vivre ainsi, insoumis et précaire. S’il y a un fil rouge qui me conduit, il est invisible. Je me fie à mon instinct qui m’a pourtant souvent trompé. L’égarement fait partie de mon chemin. Moi seul sais que je n’ai pas encore réalisé ce que je dois réaliser. Willy Chow, ce sera le nom écrit sur le registre des décès à la mairie de Salz, le jour de ma mort.
J’ai acheté ce domaine à l’abandon il y a dix ans, une centaine d’hectares avec une vue lointaine sur la mer et le désert. La guerre l’avait détruit, les bâtiments étaient délabrés, les propriétaires en fuite. Personne ne s’était porté acquéreur. J’avais juste assez d’argent pour le payer comptant. »

À propos de l’auteur
Depuis son premier roman (Splendid Hôtel, Minuit, 1986) jusqu’à son plus récent (La Femme au colt 45, Le Tripode, 2016), Marie Redonnet poursuit une œuvre fascinante, qui chemine entre la fable et le scalpel. (Source : Éditions Le Tripode)

Postface autobiographique inédite de Marie Redonnet
Site Wikipédia de l’auteur 

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Les sables de l’Amargosa

VAYE-WATKINS_les_sables_de_lamargosa

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que Claire Vaye Watkins a été sacrée en 2012 par la National Book Foundation comme l’un des écrivains les plus importants de sa génération et que la revue britannique Granta l’a classée au printemps dernier comme l’un des 20 meilleurs jeunes écrivains américains.

2. Parce qu’elle est la lauréate du Prix Prix littéraire Lucien Barrière

2. Parce que, comme l’écrit Eric Neuhoff dans le Figaro: « Ce roman déborde de lumière et d’invention. On est entre Mad Max et La Route, mélange maîtrisé de science-fiction et de fable philosophique. Des mines de talc ont été transformées en prisons souterraines. Les danses de la pluie semblent bien inutiles. L’apocalypse est là. Cela n’empêche pas les humains de demeurer tels qu’ils étaient, trouillards, mesquins, jaloux. Le paradis n’est pas pour demain. En attendant, Claire Vaye Watkins a l’avenir devant elle. »

4. Parce qu’à travers ce conte philosophique, ce sont tous les problèmes de la Califormie qui émergent, à commencer par ceux qui touchent à l’environnement. La rareté des ressources naturelles et le dérèglement climatique poussent les gens à fuir ce qui devient peu à peu en enfer. Du coup, on voit réapparaître quelques illuminés, dans la lignée de Charles Manson.

5. Pour cette citation qui donne bien le ton du livre: « Leur tête ne savait rien mais leur corps sentait cette incandescence magnétique, la sentait agir comme agit la lune qui réveille le fer dans le sang. Tout ce qu’ils savaient, c’est que leur souffle n’était pas coupé, mais parfaitement synchronisé. »

Les sables de l’Amargosa
Claire Vaye Watkins
Éditions Albin Michel
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Sarah Gurcel
416 p., 23,50 €
EAN : 9782226328588
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Une terrible sécheresse a fait de la Californie un paysage d’apocalypse. Fuyant Central Valley devenue stérile, les habitants ont déserté les lieux. Seuls quelques résistants marginaux sont restés, prisonniers de frontières désormais fermées, menacés par l’avancée d’une immense dune de sable mouvante qui broie tout sur son passage.
Parmi eux, Luz, ancien mannequin, et Ray, déserteur « d’une guerre de toujours », ont trouvé refuge dans la maison abandonnée d’une starlette de Los Angeles. Jusqu’à cette étincelle: le regard gris-bleu d’une fillette qui réveille en eux le désir d’un avenir meilleur. Emmenant l’enfant, ils prennent la direction de l’Est où, selon une rumeur persistante, un sourcier visionnaire aurait fondé avec ses disciples une intrigante colonie…
Salué par la presse américaine, Les Sables de l’Amargosa surprend autant par son réalisme, d’une brûlante actualité, que par sa dimension prémonitoire. Portée par une langue d’une beauté brutale, ponctuée de scènes mémorables, cette fable réinvente le roman de l’errance dans la lignée de John Steinbeck et Cormac McCarthy.
« Un roman exaltant, dérangeant, hypnotique et audacieux, qui impose Claire Vaye Watkins comme une voix majeure de la littérature américaine. » Louise Erdrich

Les critiques
Babelio 
Le Figaro (Eric Neuhoff)
Salon littéraire (Ariane Bois)
Blog Encore du Noir! 
Blog Le capharnaüm éclairé 
Fragments de lecture… Les chroniques littéraires de Virginie Neufville


Présentation des Sables de l’Amargosa de Claire Vaye Watkins pour la rentrée littéraire © Production éditions Albin Michel.

Les premières pages du livre
À ce stade, même selon une indulgente auto-estimation, Luz était totalement défoncée. Elle en prit la mesure tandis que le soleil d’entre les soleils plongeait dans le Pacifique et qu’elle se retrouvait pieds nus au centre d’un cercle de percussionnistes, à secouer une boîte de Reebok remplie de décorations de Noël cassées en guise de tambourin, tout en agitant ce qu’elle avait de seins. Luz ne savait pas danser, elle n’avait jamais su. Mais ce rythme-ci était d’une simplicité éléphantine, comme le glouglou des valves du corps — une musique égalitaire. Elle frappait lourdement des pieds le limon sec du canal. L’espace d’un instant, elle s’inquiéta pour Ray, puis laissa tomber. Il devait être parfaitement au courant de son état, comme d’habitude. Sans doute l’observait-il depuis la périphérie du cercle, sirotant la décoction maison à base d’eau salée dont elle s’était enfilé de grandes rasades toute la journée.

Extrait
« Vous partiez en car. Il y avait des camps en Louisiane, en Pennsylvanie, dans le New Jersey. Impossible de savoir où on vous envoyait. De toute façon ça ne changeait rien. C’était temporaire, disaient les autorités. Ce que vous aviez de mieux à faire pour la cause commune. Pas dupe, elle était quand même inscrite, sa valise pleine de romans et de vêtements de marque, la boîte à chapeau lourde de ses économies. Sauf qu’elle détestait les foules, détestait tous les êtres humains à l’exception de celui qui se trouvait à côté d’elle.
Brusquement, farouchement, elle ne voulait plus monter dans un car le lendemain. À la place elle voulait tomber amoureuse. S’effrayant elle-même, elle dit : « Je devais. »
Alors Ray la ramena chez lui, dans la résidence abandonnée de Santa Monica depuis laquelle ses amis organisaient leur petite résistance. Ils firent l’amour dans la buanderie, sur le sac de couchage de Ray. Après quoi il dit : « Il faut que tu me promettes qu’on ne parlera pas de la guerre.
— Et toi qu’on ne parlera pas de l’eau.
— Promis juré. »

À propos de l’auteur
Née en 1984 à Bishop (Californie), Claire Vaye Watkins enseigne aujourd’hui à l’université du Michigan. Distinguée par plusieurs prix littéraires anglo-saxons tels que le Story Prize, le Dylan Thomas Prize et le Young Lions Fiction Award de la New York Public Library, elle a été sacrée en 2012 par la National Book Foundation comme l’un des écrivains les plus importants de sa génération. En 2014, elle a été l’un des lauréats de la Fondation Guggenheim. Enfin, la revue britannique Granta l’a classée au printemps dernier comme l’un des 20 meilleurs jeunes écrivains américains. Cette trentenaire californienne devient ainsi la plus jeune lauréate du Prix Lucien Barrière. (Source : livreshebdo.fr)

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Sur les routes, après la catastrophe

FLAHAUT_Ostwald

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Ostwald
Thomas Flahaut
Éditions de l’Olivier
Roman
176 p., 17 €
EAN : 9782823611656
Paru en août 2017

En deux mots:
À la violence économique qui frappe le Territoire de Belfort vient s’ajouter la catastrophe écologique: un grave incident est enregistré à la centrale nucléaire de Fessenheim. L’heure de l’exode a sonné, notamment pour Noël et Félix qui partent à la recherche de leur père qui vit dans la banlieue de Strasbourg.

Ma note:
★★ (bon livre. Je ne regrette pas cette lecture)

Où?
Le roman se déroule en France, notamment à Belfort et en Alsace, à Strasbourg et dans sa banlieue, à Ostwald, ainsi qu’à Fessenheim.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ma chronique

Sur les routes, après la catastrophe

Le premier roman de Thomas Flahaut s’ouvre sur une image forte, de celles qui marquent un jeune homme. Nous sommes en automne 2016, à Belfort. Des milliers de personnes sont rassemblées au pied du lion de Bartholdi, sous les frondaisons de la citadelle qui domine la ville.

Une gigantesque banderole recouvre la pelouse en-deça du fauve qui ne rugit plus depuis longtemps et proclame son «soutien aux Alsthommes». Car l’annonce de la fermeture prochaine de l’usine Alstom, emblématique du Territoire, sonne comme le tocsin. Elle annonce la mort. Car tout le monde a malheureusement déjà fait l’expérience de ce type d’événement, du déclin industriel qui entraîne le déclin des sous-traitants, des commerçants et des services publics. La journée «ville morte» pourrait bien être une anticipation du destin redouté par la population.
Noël et son frère Félix savent qu’ils devront partir pour se construire un avenir. Mais ils n’imaginaient pas l’éclatement brutal de la famille. Leur père part s’installer à Ostwald, dans la banlieue de Strasbourg. Leur mère ne veut pas croire à l’inéluctable déclin.
C’est dans ce contexte déjà très anxiogène que, quelques temps plus tard, la nouvelle d’un incident grave survenu à la centrale nucléaire de Fessenheim, où les plus anciens réacteurs sont encore en service. D’abord incrédule, la population va très vite ressentir le besoin de prendre le large, même si les autorités ne veulent pas l’affoler.
« Des cercles colorés se déploient comme des ondes autour de la centrale, à travers les forêts noires recouvrant les ballons vosgiens, les champs et les zones urbaines, plus claires. Un journaliste décode la signification des couleurs. Rouge: déjà évacué. Orange: à Paris, on y réfléchit. Jaune, couleur qui recouvre le territoire de Belfort: il n’y a théoriquement rien à craindre. La prise régulière de pastilles d’iode est tout de même nécessaire. La télévision et le monde bégaient. Et nous, nous les écoutons, nous les regardons bégayer. Tout le pays doit être comme nous. Les yeux vides, la bouche ouverte et les idées engourdies, figé dans l’atmosphère de peur diffuse d’avant les grandes paniques. Fixant silencieusement les lumières de la télévision qui colorent le brouillard des événements. Regardant, anxieux, si l’endroit où l’on vit est plongé dans le rouge, l’orange ou le jaune et soupirant, soulagé, si on se trouve assez loin du rouge. Après le jaune, c’est le vert des forêts. S’il y a un danger là, il est invisible, et c’est au moins une consolation.
Maman avait reçu des pastilles d’iode, trois plaquettes, une par personne sans doute. Toutes sont périmées. »
Noël et Félix décident de rejoindre leur père à Ostwald. Plus facile à dire qu’à faire. Ils sont d’abord retenus dans un camp improvisé où les nerfs sont à vif, où la loi du plus fort semble primer, où les exactions se multiplient. Par chance, ils parviennent à s’échapper. Commence alors une errance dans la zone contaminée, dans une Alsace vidée de ses habitants ou presque. Des signes de vie apparaissent du côté du Haut-Koenigsbourg, mais ils sont plus inquiétants que rassurants. Ce n’est qu’à Strasbourg, sur les bords du Parlement européen, qu’un semblant de communauté s’est installée. Après la jungle de Calais, voici celle de la capitale européenne:
« Près du feu, deux jeunes garçons dorment, enlacés. À côté d’eux, un troisième réduit en poudre des pilules blanches dans un bol, à l’aide d’un canif. C’est un bivouac. Et le Parlement est devenu une jungle. Les beats technos retentissent, lointains, comme les cris nocturnes de bêtes tropicales.
– C’est drôle, hein?
Marie s’assoit près du garçon qui verse la poudre à l’intérieur d’une des flasques posées à ses pieds, dans un gros carton. Elles contiennent un liquide jaune, parsemé d’éclats toxiques.
– C’est quoi?
– Un Pripiat.
– Quoi?
– C’est la ville près de Tchernobyl.
– Je sais ça; Félix.
– C’est un cocktail. De la vodka, des pastilles d’iode et du valium, c’est moi qui l’ai inventé.
– Et la couleur?
– C’est un secret.
– T’en veux? »
Quand les situations deviennent extrêmes, les règles ne s’appliquent plus de la même manière. C’est le cas lorsque la violence économique frappe un bassin de population, c’est aussi le cas lorsque l’équilibre naturel est fortement perturbé. Thomas Flahaut nous met en garde. Et même s’il prend de grandes libertés avec le réalisme de son errance, il a le mérite de nous rappeler à la vigilance.

Ce qu’en dit l’éditeur
« La secousse que j’ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.
Centrale nucléaire de Fessenheim. »
Évacués avec le reste de la population, Noël et son frère, Félix, se retrouvent dans un camp improvisé en pleine forêt, la forêt où ils se promenaient, enfants, avec leur père. C’était avant la fermeture de l’usine où celui-ci travaillait, avant le divorce des parents, et l’éclatement de la famille.
Cette catastrophe marque, pour eux, le début d’une errance dans un paysage dévasté. Ils traversent l’Alsace déserte dans laquelle subsistent de rares présences, des clochards égarés, une horde de singes échappés d’un zoo, un homme qui délire…
Ostwald est le récit de leur voyage, mais aussi du délitement des liens sociaux, et peut-être d’une certaine culture ouvrière. C’est la fin d’un modèle qui n’ayant plus de raison d’être ne peut être transmis : confrontés aux fantômes du passé, les deux frères doivent s’inventer un avenir. Peut-être est-ce la morale de ce roman en forme de fable.

Les critiques
Babelio 
livreshebdo.fr (Léopoldine Leblanc)
Télérama (Aurélien Ferenczi)
L’Humanité (Sophie Joubert)
L’Alsace (Olivier Brégeard)
RTS (émission «Versus-lire»)
Blog Danactu-résistance

Les premières lignes…
« Comment ça meurt une ville ?
Quand nous sortons de chez nous, maman enfile un casque marqué du logo bleu de son entreprise, Alstom. Ce casque, elle ne l’a sans doute jamais porté. Elle ne le portera plus jamais, elle l’espère. Papa, lui, a revêtu le blouson de cuir du dimanche, râpé par les années, couvert de sillons gris et de craquelures, plus beau que ses costumes de semaine, bleus, unis et lisses. L’élastique du blouson enserre sa taille et simule dans le pli du cuir une bedaine qu’il n’a pas. Sur les photos de l’époque, je le vois amaigri. Je m’en souviens, comme je me souviens de ce journal roulé qui sort de sa poche. De son titre, de sa une, le souvenir imprécis des mots mais celui, bien clair, du vertige qu’ils avaient provoqué en moi.
Une usine ferme. La ville qu’elle faisait vivre agonise. La ville meurt.
Et l’idée de la voir s’effondrer, cette ville, avec toutes ses pierres, ses voitures et ses habitants, l’idée du vide qui viendrait après sa mort, du néant replié sur toutes ses rues et ses existences, alors, me hante.
Belfort. Un mois de novembre. J’ai onze ans. Papa a garé sa Golf devant le parking de l’Arsenal. La bise fait tourbillonner les feuilles mortes entre les premiers manifestants qui attendent. Bientôt, le goudron défoncé est noir de monde. La foule gonfle de minute en minute. Les policiers sont repoussés contre les remparts. Au-dessus de nous le lion de grès, gigantesque, regarde à l’horizon les collines boisées en lisière des Vosges se fondre dans le ciel noir. Sous ses pattes, une banderole est tendue. Lettres larges et rouges, éclatantes. »

Extrait
« Tous les yeux sont dirigés vers l’écran plat accroché au mur, entouré des logos de marques de bière tricotés en tubes néons aux couleurs acides. La secousse que j’ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.
Centrale nucléaire de Fessenheim.
Puis ce sont des cortèges de bus et de camions militaires, des pompiers au visage couvert d’un masque à gaz, des dizaines d’hommes vêtus de combinaisons jaunes. Sous leurs silhouettes identiques, à la démarche comique, défile en boucle le même message. Lettres blanches sur un bandeau rouge.
Grave incident la nuit dernière à la centrale de Fessenheim.
Le barman pointe la télécommande en direction de la télévision et change de chaîne. C’est un geste de bravoure. Les chevaux enchaînent de nouveau, et comme tous les jours depuis la création du monde, les tours d’hippodrome.
Eh ben voilà. »

À propos de l’auteur
Né en 1991 à Montbéliard (Doubs), Thomas Flahaut fait partie de la jeune génération qui compose la rentrée littéraire. Après avoir étudié le théâtre à Strasbourg, il rejoint la Suisse pour suivre un cursus en écriture littéraire. Diplômé de la Haute école des arts de Bienne, il vit et travaille à Lausanne, où il a cofondé le collectif littéraire franco-suisse Hétérotrophes. Ostwald est son premier roman. (Source : livreshebdo.fr / Editions de l’Olivier)

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Ostwald

FLAHAUT_Ostwald

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que ce roman figure dans la liste des 10 «incontournables» de la rentrée de C-News, «dix ouvrages qui procureront une lecture de qualité ou, à défaut, feront parler d’eux.»

2. Parce que le sujet abordé me touche de près, habitant à quelques kilomètres de la centrale de Fessenheim. Les plus vieux réacteurs nucléaires en service en France sont un peu comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Elle est dite sûre, mais située en zone sismique… alors le scénario imaginé par Thomas Flahaut a quelque chose de glaçant.

3. Parce qu’il figure dans la sélection des 68 premières fois toujours très pertinente.

4. Parce que, comme l’écrit Aurélien Ferenczi dans Télérama «la réussite du livre tient à ce parasitage du roman classique par le « genre » fantastique, sans déperdition littéraire — le dénouement ultra ouvert passerait mal en collection SF.»

5. Parce que j’aurais grand plaisir à rencontrer l’auteur Vendredi 15 septembre à 20h à la librairie 47° nord à Mulhouse (8 rue du Moulin). Il sera aussi le jeudi 28 septembre à la librairie Page 50 à Strasbourg (6 rue du Renard-Prêchant) et samedi 25 novembre au salon du livre de Colmar.

Ostwald
Thomas Flahaut
Éditions de l’Olivier
Roman
176 p., 17 €
EAN : 9782823611656
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
« La secousse que j’ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.
Centrale nucléaire de Fessenheim. »
Évacués avec le reste de la population, Noël et son frère, Félix, se retrouvent dans un camp improvisé en pleine forêt, la forêt où ils se promenaient, enfants, avec leur père. C’était avant la fermeture de l’usine où celui-ci travaillait, avant le divorce des parents, et l’éclatement de la famille.
Cette catastrophe marque, pour eux, le début d’une errance dans un paysage dévasté. Ils traversent l’Alsace déserte dans laquelle subsistent de rares présences, des clochards égarés, une horde de singes échappés d’un zoo, un homme qui délire…
Ostwald est le récit de leur voyage, mais aussi du délitement des liens sociaux, et peut-être d’une certaine culture ouvrière. C’est la fin d’un modèle qui n’ayant plus de raison d’être ne peut être transmis : confrontés aux fantômes du passé, les deux frères doivent s’inventer un avenir. Peut-être est-ce la morale de ce roman en forme de fable.

Les critiques
Babelio 
livreshebdo.fr (Léopoldine Leblanc)
Télérama (Aurélien Ferenczi)
L’Humanité (Sophie Joubert)
L’Alsace (Olivier Brégeard)
RTS (émission «Versus-lire»)
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Les premières lignes…
« Comment ça meurt une ville ?
Quand nous sortons de chez nous, maman enfile un casque marqué du logo bleu de son entreprise, Alstom. Ce casque, elle ne l’a sans doute jamais porté. Elle ne le portera plus jamais, elle l’espère. Papa, lui, a revêtu le blouson de cuir du dimanche, râpé par les années, couvert de sillons gris et de craquelures, plus beau que ses costumes de semaine, bleus, unis et lisses. L’élastique du blouson enserre sa taille et simule dans le pli du cuir une bedaine qu’il n’a pas. Sur les photos de l’époque, je le vois amaigri. Je m’en souviens, comme je me souviens de ce journal roulé qui sort de sa poche. De son titre, de sa une, le souvenir imprécis des mots mais celui, bien clair, du vertige qu’ils avaient provoqué en moi.
Une usine ferme. La ville qu’elle faisait vivre agonise. La ville meurt.
Et l’idée de la voir s’effondrer, cette ville, avec toutes ses pierres, ses voitures et ses habitants, l’idée du vide qui viendrait après sa mort, du néant replié sur toutes ses rues et ses existences, alors, me hante.
Belfort. Un mois de novembre. J’ai onze ans. Papa a garé sa Golf devant le parking de l’Arsenal. La bise fait tourbillonner les feuilles mortes entre les premiers manifestants qui attendent. Bientôt, le goudron défoncé est noir de monde. La foule gonfle de minute en minute. Les policiers sont repoussés contre les remparts. Au-dessus de nous le lion de grès, gigantesque, regarde à l’horizon les collines boisées en lisière des Vosges se fondre dans le ciel noir. Sous ses pattes, une banderole est tendue. Lettres larges et rouges, éclatantes. »

Extrait
« Tous les yeux sont dirigés vers l’écran plat accroché au mur, entouré des logos de marques de bière tricotés en tubes néons aux couleurs acides. La secousse que j’ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.
Centrale nucléaire de Fessenheim.
Puis ce sont des cortèges de bus et de camions militaires, des pompiers au visage couvert d’un masque à gaz, des dizaines d’hommes vêtus de combinaisons jaunes. Sous leurs silhouettes identiques, à la démarche comique, défile en boucle le même message. Lettres blanches sur un bandeau rouge.
Grave incident la nuit dernière à la centrale de Fessenheim.
Le barman pointe la télécommande en direction de la télévision et change de chaîne. C’est un geste de bravoure. Les chevaux enchaînent de nouveau, et comme tous les jours depuis la création du monde, les tours d’hippodrome.
Eh ben voilà. »

À propos de l’auteur
Né en 1991 à Montbéliard (Doubs), Thomas Flahaut fait partie de la jeune génération qui compose la rentrée littéraire. Après avoir étudié le théâtre à Strasbourg, il rejoint la Suisse pour suivre un cursus en écriture littéraire. Diplômé de la Haute école des arts de Bienne, il vit et travaille à Lausanne, où il a cofondé le collectif littéraire franco-suisse Hétérotrophes. Ostwald est son premier roman. (Source : livreshebdo.fr / Editions de l’Olivier)

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La fille du van

NINET_La_fille_du_van

coup_de_coeur  Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo

En deux mots:
Sonja a vécu l’horreur en Afghanistan et tente de soigner un stress post-traumatique en parcourant les plages du Sud. C’est là qu’elle rencontre Pierre, ancien champion olympique qui essaie de surmonter la dépression post-gloire médiatique. Deux malheurs qui s’unissent peuvent-ils conduire au bonheur?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

La fille du van
Ludovic Ninet
Serge Safran éditeur
Roman
208 p., 17,90 €
EAN : 9791090175716
Paru en août 2017
Sélectionné pour le Prix Hors-concours 2017

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Sud entre Mèze, Sète et Balaruc-les-Bains, sur les bords de l’étang de Thau.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sonja, jeune femme à la chevelure rousse, fuit son passé militaire en Afghanistan et lutte contre ses cauchemars. Elle se déplace et dort dans un van. Tout en enchaînant des petits boulots, elle erre dans le sud de la France.
Échouée à Mèze, dans l’Hérault, elle rencontre Pierre, ancien champion olympique de saut à la perche, homme aux rêves brisés. Puis se lie d’amitié avec Sabine qui la fait embaucher dans un supermarché, et Abbes, fils de harki au casier judiciaire bien rempli.
Entre Mèze, Sète et Balaruc-les-Bains, sur les bords de l’étang de Thau, tous les quatre vont tenter, chacun et ensemble, de s’inventer de nouveaux horizons, un nouvel avenir.

Ce que j’en pense

Coup d’essai, coup de maître. Pour son premier roman Ludovic Ninet aura réussi à aller au plus profond de l’intime, à fouiller ces zones de la conscience qui construisent – ou détruisent – une personne sans pour autant donner avoir recours à un quelconque jargon, sans jamais s’ériger en donneur de leçons. Au cœur de ce roman, on retrouve deux personnes cabossées par la vie. La fille du van d’abord. Au volant de son van, Sonja tente d’oublier les images qui la hantent, celles de cette embuscade en Afghanistan qui a coûté la vie à ses collègues. De retour en France, elle n’a pas pu retrouver une vie «normale» auprès de son mari et de son enfant et a préféré fuir pour les préserver de ses accès de violence, des syndromes d’angoisse, de sa dépression. Ce stress post-traumatique, que Karine Tuil avait également exploré dans son roman L’insouciance, fait aujourd’hui des ravages dans le monde entier. En exagérant à peine, on pourrait même dire que plus la guerre est sophistiquée, plus les armes sont bourrées d’électronique et plus les dégâts psychiques sont importants. Pour Sonja les médicaments et l’alcool apportent pendant quelques temps un soulagement. « Elle ouvre la deuxième canette, la vide et puis s’endort, abrutie. Une fusillade la réveille. Elle sursaute, ça tire, ça canarde, elle cille pour émerger et déjà sa bouche colle, c’est la nuit, Sonja, comme toujours les insurgés attaquent la nuit. Elle cherche les balles traçantes mais n’en voit aucune, craint les impacts de roquettes, retient son souffle, d’où tirent-ils, les ordures? Nouvelle rafale. Elle plaque les mains sur ses oreilles, va pour s’allonger sur la banquette ou, mieux, se blottir contre les pédales. Mais elle entend des rires. Pas des cris, des rires, des rires d’enfant. Elle se redresse, risque un regard circulaire. Jamais les enfants ne riaient pendant que ça tirait. Il ne pleut plus. Elle reconnaît l’étang de Thau. Elle aperçoit, au bord de l’eau, un groupe de jeunes adolescents qui font exploser des pétards. On est samedi soir.
Quelle conne. »
Le traumatisme est toujours là. La cavale est partie pour durer, mais son pécule diminue à vue d’œil. Il va lui falloir trouver un emploi, ne serait-ce que pour pouvoir acheter un poulet grillé. Car pour l’heure, il ne lui reste que quelques pièces.
Sauf que Pierre, le vendeur ambulant des poulets, a déjà repéré Sonja. Ce mélange de beauté sauvage et de détresse ne le laisse pas indifférent.
Quand vient son tour et qu’elle demande ce qu’elle peu avoir avec son pécule, Pierre lui répond qu’elle peut prendre ce qu’elle veut.
« Elle a l’air de le prendre pour un fou.
– Ce que vous voulez, répète Pierre. Je vous assure.
Derrière lui, les poulets rôtissent en tournoyant. Les voitures, coffre rempli, vont, viennent sur le parking dans le bruit humide des pneus dans les flaques, les clients semblent subjugués par les volailles ruisselantes. Pierre sourit pour marquer sa bienveillance. Mais la honte a envahi le beau visage. La fille se planque derrière ses longs cheveux, renifle, regarde par terre, puis les autres clients, gênée, revient à Pierre.
– Vous inquiétez pas, insiste-t-il.
Et il lui tend un poulet entier, dans son sac en papier. Elle l’accepte. Un sourire qui ne dure pas la transforme, elle murmure un merci appuyé. La poupée de porcelaine est maquillée de taches de rousseur et n’a pas l’accent du coin.
Elle s’éloigne.
Pierre la suivrait bien. Mais il y a les clients, et la raison. La recette à assurer, le stock, la marge, tu ferais mieux de lui courir après, Pierre, alors cours, qu’attends-tu, cours.
Il ne court pas. » Parce qu’il pense qu’elle est trop jeune pour lui, trop bien pour lui. Parce ce que lui aussi a un passé qui l’encombre, même s’il est glorieux. Il a été champion olympique de saut à la perche et se retrouve désormais à tenter de joindre les deux bouts en vendant des poulets grillés.
Les amateurs d’athlétisme savent que les champions olympiques ne sont pas légion et que le premier à être monté sur la plus haute marche du podium dans cette discipline a été Pierre Quinon en 1984 à Los Angeles. Ludovic Ninet a été sensible à son histoire et lui rend en quelque sorte hommage en s’inspirant de son destin tragique. Car sans vouloir dévoiler la fin du roman, on comprend que des blessures et un manque de performances ont peu à peu éloigné Pierre des pistes jusqu’à retomber dans l’anonymat et dans la dépression.
À ce stade de ma critique, il me faut avouer que j’ai connu Pierre Quinon, que je l’ai croisé à plusieurs reprises. Quand ma carrière d’athlète de haut-niveau s’est achevée, la sienne démarrait. J’imagine qu’aujourd’hui les choses ont changé, mais à l’époque les athlètes étaient vraiment amateurs et devaient faire de nombreux sacrifices pour progresser. Un exemple pour replacer les choses dans leur contexte. Les structures sport-études que nous avons fréquenté tous deux permettaient de bénéficier d’horaires aménagés et de bonnes conditions d’entrainement. Mais après le bac, rien n’était prévu. Il fallait alors une sacrée force de caractère pour continuer, pour réussir. Et le jour où les performances ne sont plus là, la Fédération vous oublie.
Mais peut-être que la rencontre de deux malheurs peut faire un bonheur. Au milieux des tourments Pierre et Sonja sont des bouées de sauvetage l’un pour l’autre. Quand ils finissent par se retrouver, ils sortent la tête de l’eau. Avec son ami Abbes, un fils de Harki qui a également beaucoup souffert de cette destinée familiale, il vont trouver un travail à Sonja, tenter de se remettre sur de bons rails. Ils vont même jusqu’à échafauder des plans d’avenir. Rêvent de ce jour où le van cédera la place à un voilier pour partir au large, à l’aventure.
« — Un jour, finit-il par répondre, Abbes m’a dit, tu sais, Pierre, j’ai fait beaucoup de conneries et j’ai payé ma dette. Mais le meilleur m’attend. C’est ce que j’aime chez lui. Il croit au futur.
— Et vous, Pierre, vous y croyez ?
— Au futur? Avant, peut-être, oui. Maintenant…
Il pourrait dire à nouveau, si, depuis que tu es là, mais il craint de la faire fuir, et cette soudaine dépendance à elle dont il devient esclave un peu plus chaque jour, merde, Pierre, tu es ravagé, il suffit qu’elle disparaisse et… Alors il s’abstient – l’optimisme est une sale maladie… »
Ludovic Ninet: un nom à retenir et à mettre à la suite des découvertes de Serge Safran qui a un don incontestable à dénicher les nouveaux talents.

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Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

Autres critiques
Babelio 
livreshebdo.fr (Pauline Leduc)
20 Minutes 
Tafmag (Romane Ricard)
lecteurs.com (Amélie Bigot)
Vaux livres (Max Buvry)
Ecribouille.net 
Blog Lectures féériques 

Les premières pages du livre

Extrait
« Cette cavale a commencé un jour. Le pécule a fondu.
Elle ne sait plus pourquoi elle tient. Mais elle tient.
Elle croyait s’éloigner de son passé, ses pas l’ont ramenée sur les berges de son enfance.
Ici, aujourd’hui, un type au regard pur l’a nourrie. Elle revoit ce sourire timide, les joues roses. Ses yeux. Deux billes bleues. »

À propos de l’auteur
Ludovic Ninet est né à Paris en 1976. Il a exercé le métier de journaliste pendant quinze ans, notamment dans la presse sportive, il devient ensuite formateur au CFPJ ou à l’ESJ-Pro. Il vit aujourd’hui en Vendée. La Fille du van est son premier roman. (Source : livreshebdo.fr / Serge Safran éditeur)
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Les nuits de Williamsburg

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En deux mots
Samuel Goldblum nous refait le coup du juif errant. Écrivain en mal d’inspiration, il part pour New York où il va faire d’étonnantes rencontres, changer d’orientation sexuelle et retrouver la foi dans la création artistique.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Les nuits de Williamsburg
Frédéric Chouraki
Éditions Le Dilettante
Roman
256 p., 17,50 €
EAN : 9782842638856
Paru en septembre 2016

Où?
Le roman se déroule à Paris et banlieue, notamment à Clamart et Meudon-la-Forêt, puis aux Etats-Unis, principalement à Williamsburg, un quartier de New York ainsi que le long de la côte, à Coney Island. De nombreux voyages sont aussi évoqués, par exemple au Canada, aux îles Hébrides, au Cambodge ou dans les pays Baltes.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière / La seconde âme en nous se greffe à la première », a édicté un beau jour, se ratissant la barbe d’une main auguste, le père Hugo. Bien beau tout cela, marmonne et maugrée Samuel Goldblum, notre héros, mais quelle nuit choisir pour s’y fondre ? Dans quelle ombre propice refonder sa vie ? Et puis quelle foutue âme est donc la mienne ? Rejeton frondeur d’une famille juive de Clamart, romancier au succès en pleine détumescence houspillé par une éditrice foutraque et capiteuse, Goldblum backroome en roue libre dans les nuits pouacres du gay Marais. Mais le désenchantement menaçant, il opte pour un réenracinement loin de Maman et des moustachus. Le voilà plongé (entendez à la plonge), à Brooklyn, sans un sou, dans les nuits de Williamsburg (son pont, ses hips et ses hassidims), famélique otage d’un impitoyable pizzaiolo. Fuyant ce cauchemar à calzone, à la rue il est sauvé de la voirie par une famille de juifs religieux au centre de laquelle flamboie Rebecca la rousse, un vrai pique-nique de soleil. L’âme enluminée par la lecture du Zohar et les reins bizarrement embrasés par la fille de la maison, il se croit un temps sur la voie du salut. Que nenni, une nuit il se fait la belle, l’autre, et retourne aux fièvres new-yorkaises hantées par les fantômes de la Beat Generation. Pour finir, back to Paris, avec dans la musette Les Nuits de Williamsburg, enfin de quoi se ragaillardir la plume. Porté par une prose turgescente et une gouaille enfiévrée, le roadbook folâtre et initiatique d’un « noctambule affreux vivant à bout portant ». Vital.

Ce que j’en pense
« Samuel Goldblum se vit congédié, sans autre forme de procès, de la maison d’édition prestigieuse où il avait fourbi ses armes de plumitif, quinze ans durant. Le coup était rude. » Pour le narrateur du nouveau roman de Frédéric Chouraki, le temps de la remise en cause est venu. L’ère du dilettantisme dans son quartier du Marais, de l’indolence du juif homosexuel, des aspirations à vivre de sa plume sont révolus. Pour être bourgeois bohême, il faut des moyens qu’il n’a plus. Il doit désormais se poser des questions existentielles. A-t-il encore sa place «au sein de ce paysage régi par l’écume des choses, les postures et la médiatisation spectaculaire» ?
Le départ d’un ami vers les Etats-Unis va l’empêcher de tergiverser bien longtemps. Sans perspectives et sans argent, il décide de le rejoindre à Williamsburg, un quartier de la grande pomme. Où l’Amrican dream se transforme très vite en galère noire. Il n’est pas vraiment bienvenu au sein de la colocation et doit trouver au plus vite un emploi. Par exemple plongeur au Ciao Ragazza, une pizzeria où il trime comme quatre. « Il n’était plus un romancier prometteur, mais un robot des temps modernes, une victime du fordisme nouvelle vague. »
Aussi n’est-il guère étonnant que Samuel préfère rendre son tablier que de mourir d’épuisement et poursuivre ses errances.
Le miracle se produit alors qu’il croit avoir touché le fond, sous la forme d’un « croisement improbable entre la chanteuse yiddish Talila et la renarde de Mary Webb. » Rebecca va prendre le jeune Français sous son aile protectrice et l’inviter à partager le gîte et le couvert au sein de sa famille très religieuse, au moins en apparence. « Il venait à peine de renaître au monde et voilà qu’une rousse affriolante lui octroyait, dans un français à la Jane Birkin, un cours de Talmud Torah. »
La beauté et l’entregent de la jeune femme auront à la fois raison de son homosexualité et de ses réticences. Elle s’offre à lui, une nuit de pleine lune et trouve dans le sexe bien des vertus. Après avoir goûté et regoûté à la chose, Sammy se dit qu’un piège va se refermer sur lui et prend à nouveau la poudre d’escampette. Exit la famille Berkovits. Bienvenue Brooklyn, dernière étape pour notre juif errant. Car si la vie coule ici au ralenti, comme « une pâte visqueuse au goût artificiel.», Samuel sent bien qu’un nouveau miracle est sur le point d’éclore : «Il était un feu de joie en puissance, le calme trompeur avant l’orage. »
On ne dévoilera pas la forme de ce nouveau miracle, la couverture du livre étant de ce point de vue un indice éclairant. Et s’il ne devait suffire, rappelons que quand notre exilé avait du vague à l’âme, « il se replongeait dans le Big Sur de Kerouac, le Kaddish de Ginsberg ou dans La Machine molle de Burroughs et décollait littéralement du sol.»
Avant de reprendre l’avion vers la France, Samuel Goldblum aura parachevé son initiation. Après avoir bu «à la source première du héros de sa jeunesse» il aura les armes qui lui manquaient pour son grand œuvre !
Et Frédéric Chouraki qui, contrairement aux apparences, ne s’est pas gouré d’époque pourra nous offrir un roman dense et riche, joyeusement désespéré et lucidement déglingué.

Autres critiques
Babelio
L’Express (Estelle Lenartowicz)
Francetvinfo.fr (Le livre du jour – Philippe Vallet)
Toute la culture (Yaël)
Benzine mag (Denis Billamboz)
Blog Mes impressions de lecture
Causeur.fr (Maya Nahum)

Les premières pages du livre 

Extrait
« Lorsqu’il lui arrivait de baguenauder, à la manière d’un Walter Benjamin ou d’un Ralph Rumney, dans les artères encombrées de son quartier, il ne pouvait s’empêcher de ressentir sa parfaite inadéquation. Il avait beau arborer les attributs extérieurs de ses contemporains (une vilaine barbe, une moue arrogante, des tempes grisonnantes), il ne se reconnaissait en aucune façon dans ces légions de consommateurs attablés aux terrasses de la rue de Bretagne ou de Picardie. Qu’avait-il de commun avec ces pintades glougloutantes, ces chapons au timbre de Castafiore, ces succédanés d’artistes à la gomme qui péroraient trop fort sur l’Art pour éviter d’avoir à le pratiquer? À la décharge de Sammy, ses romans, imparfaits, déviants, « segmentants », avaient au moins le mérite d’exister! Derrière la patine d’ironie, un lecteur scrupuleux aurait même pu déceler une certaine mélancolie non feinte qui, dans ces temps d’euphorie obligatoire, constituait une anomalie salutaire. »

A propos de l’auteur
Frédéric Chouraki est né à Paris en 1972. Féru de tennis féminin, de mystique juive et de littérature anglo-saxonne, il étudie le journalisme avant de satisfaire son goût du voyage. Il séjourne quelque temps en Angleterre, enseigne le français en zone sensible, pige pour des revues de cinéma et réalise aujourd’hui des reportages sous des latitudes plus exotiques. (Source : Éditions Le Dilettante)

Site Wikipédia de l’auteur 

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