Le guetteur

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En deux mots:
À la mort de sa mère, le narrateur vient mettre de l’ordre dans ses affaires et découvre qu’elle écrivait des romans policiers. Désireux d’en savoir davantage sur cette passion secrète, il va enquêter et découvrir un tout autre visage de cette femme… y compris le secret de sa naissance.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Christophe joue à cache-cache

Le nouveau roman de Christophe Boltanski est un fascinant kaléidoscope qui va permettre, au fil des chapitres, de découvrir toute les facette d’une inconnue : sa mère.

Christophe Boltanski passe d’une cache à l’autre avec le même bonheur. De La cache de la rue de Grenelle où sa famille trouvait refuge pour échapper aux rafles durant la Seconde guerre mondiale jusqu’à celle de la rue Philibert-Lucot où, au début des années 60, papiers et documents des combattants clandestins pour la libération de l’Algérie étaient planqués. Cette fois, l’auteur a décidé de se pencher sur la biographie de sa mère, un personnage qu’il va découvrir, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, au fil de cette enquête passionnante.
Après son décès, il se rend au domicile de cette dernière pour le vider. Si son nettoyage avait été un peu plus expéditif, il n’aurait jamais su qu’elle aimait le roman noir. « J’aurais pu ne jamais savoir que ma mère écrivait. Ou plus exactement qu’elle avait tenté d’écrire. La chemise plastifiée bleu iris, retenue par deux élastiques, reposait dans le tiroir de sa table de chevet. Je faillis la jeter, comme le reste. Elle attira mon attention à cause de son étiquette collée sur la tranche : «Dossier Polar». Une mention plutôt ludique, vu les circonstances, propre à éveiller la curiosité. Je l’ouvris sans craindre de violer un secret. Elle contenait des notes sur le Prozac « un nouvel antidépresseur avec très peu d’effets secondaires » -, le virus du sida et ses premiers traitements, une étude de nature scientifique consacrée aux agresseurs sexuels, de nombreuses coupures de presse datant de la fin du XXe siècle et des textes rédigés à l’encre violette, sa couleur fétiche, d’une calligraphie ample, régulière… »
À partir de ce matériau la curiosité du romancier – à moins que ce ne soit celle du journaliste qui sait comment rassembler des informations, les recouper et les vérifier – va être piquée au point de devenir quasi obsessionnelle, n’hésitant pas à harceler les voisins ou témoins supposés, à solliciter les administrations et à multiplier les recours. Un acharnement qui va finir par payer…
Mais n’anticipons pas. Le Guetteur qui donne son titre au roman est un personnage imaginé par sa mère dans une ébauche de texte influencé par les «maîtres du genre, des auteurs américains qu’elle adulait comme Dashiell Hammett, David Goodis, James Cain ou Raymond Chandler.» En le découvrant, il a l’intuition qu’il a vraiment existé ou au moins qu’il a été inspiré par l’une de ses connaissances. C’est pourquoi il épluche les carnets d’adresse, recherche d’autres documents. « Ma mère était ce que je ne savais pas d’elle et que je chercherais indéfiniment toute ma vie. Elle se barricadait, elle élevait des remparts et guettait un ennemi invisible. Pour pouvoir l’appréhender, je devais la transformer en un roman policier, la réduire à des informations consignées dans mon carnet, méthode familière que je pratiquais depuis des décennies, et la tenir ainsi à distance, parce que cette histoire me faisait peur. Par ce biais, les moindres bribes que je recueillais acquéraient une profondeur, une grandeur imprévues. »
Il va finir par découvrir qu’au tournant des années 60 sa mère avait joué un rôle actif en faveur du mouvement pour l’indépendance de l’Algérie, son appartement servant notamment de base arrière aux militants recherchés par la police. Et si elle avait effectivement été espionnée?
Au fil des 33 courts chapitres, la partie de cache-cache va se transformer en un jeu de la vérité qui, à travers le détail de l’opération Flore, dont je ne dévoilerai rien ici, va conduire le narrateur à découvrir dans quelles circonstances il est né. Remercions donc la DST et le docteur Ogino, sans lesquels nous n’aurions pas pu nous régaler de ce délicieux roman.

Le Guetteur
Christophe Boltanski
Éditions Stock
Roman
288 p., 19 €
EAN : 9782234081710
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Verneuil-sur-Seine.

Quand?
L’action se situe de la fin des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mais qui guette qui ? Lorsque le narrateur découvre dans l’appartement de sa mère le manuscrit d’un polar qu’elle avait entamé, « Le Guetteur », il est intrigué. Des recensements de cigarettes fumées, les pneus des voitures voisines crevés – comment vivait cette femme fantasque et insaisissable ? Elle qui aimait le frisson, pourquoi s’est-elle coupée du monde ?
Elle a vécu à Paris avec pour seul compagnon son chien Chips. Maintenant qu’elle est morte, le mystère autour d’elle s’épaissit. Alors il décide de la prendre en filature. Et de remonter le temps. Est-ce dans ses années d’études à la Sorbonne, en pleine guerre d’Algérie, où l’on tracte et l’on se planque, que la jeune femme militante bascule ?
Le Guetteur est le roman bouleversant d’une femme qui s’est perdue. La quête d’un fils qui cherche à retrouver sa mère. La confirmation d’un grand écrivain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama (Nathalie Crom)
Le JDD (Marie-Laure Delorme)


Christophe Boltanski présente «Le Guetteur» © Production Hachette

Les premières pages du livre
« Suis-je le seul à l’espionner ? Je l’aperçois à travers la vitre embuée du café. Posée sur la banquette en skaï jaune, droite comme une ballerine, elle écoute deux garçons qui se font face. Fidèle à son habitude, elle fume une cigarette. Les volutes bleuâtres de sa Gauloise nimbent les contours de son visage et l’amènent à plisser ses yeux bruns. Elle correspond aux photos que j’ai conservées d’elle. Avec son attitude réservée, discrète, presque boudeuse, son pantalon pied-de-poule, sa marinière à rayures, ses souliers plats et sa frange longue, lissée à droite, qui lui barre la vue et qu’elle s’évertue à repousser d’un bref battement de tête, elle paraît vouloir imiter une chanteuse yé-yé à la mode, plus jeune de quelques années, dont elle partage le prénom.
Ses compagnons, jambes étendues, épaules voûtées, affectent une allure plus décontractée, presque avachie. Le premier tient le rôle du boute-en-train. Le second, celui du beau ténébreux. Elle trône entre les deux. Avec son port haut, elle les domine d’une mèche malgré sa petite taille. Le cendrier plein et les tasses vides accumulés devant eux témoignent qu’ils sont assis là depuis longtemps. Ils occupent la table du fond, celle qui jouxte la cabine de téléphone couverte de dessins phalliques et de graffiti à la gloire du lettrisme. Manteaux en boule, piles de livres et de journaux, ils s’étalent, ils prennent racine, comme si ce recoin plaqué de plastique stratifié leur appartenait. Le plus enjoué des trois passe commande, fouille dans sa poche, compte ses sous, lève à nouveau la main, bredouille ce qui ressemble à des excuses. Après plusieurs allers-retours, le serveur à gilet revient avec une demi-portion de frites.
Part réduite de moitié et petits soins. L’attitude du garçon à leur égard confirme leur statut d’habitués. De toute évidence, La Fourchette, snack-bar franchouillard de la rue de l’École-de-Médecine, constitue leur quartier général. Difficile, à cet instant, de définir la nature des liens qui les unissent. En revanche, leur occupation se devine aisément. Ce sont des étudiants en lettres, comme le dénotent leur âge, leur mise affranchie des codes vestimentaires de l’époque, leur condition économique précaire sans être miséreuse, le quartier où ils évoluent, à mi-chemin entre le boulevard Saint-Michel et la place de l’Odéon, leur apparente oisiveté, le simple fait qu’ils soient là, dans un café, un après-midi de semaine, et non pas dans un bureau ou, pis, de l’autre côté de la Méditerranée, un uniforme sur le dos et la trouille au ventre.
Afin de saisir des bribes de leur conversation, je pousse la porte de mon imaginaire et m’accoude au comptoir. Qu’est-ce que vous prenez ? me demande une femme-tronc, chef d’un orchestre de percolateurs et de tireuses à bière. Je ne me formalise pas de son ton revêche que j’attribue autant à sa pratique professionnelle, celle de tenancière d’un troquet parisien, qu’à une trop longue fréquentation d’une clientèle estudiantine et désargentée. Contrairement à son employé, elle paraît ne plus supporter tous ces parasites qui confondent son mobilier en similicuir avec des bancs publics. Je l’entends bougonner en briquant une soucoupe avec son chiffon: « Ce ne sont pas des consommateurs, ils ne boivent rien ! »
La salle sent le tabac gris et l’eau de Javel. Quelqu’un entre, on quête son salut, on l’interpelle, on lui lance un sourire de connivence, on lui serre la dextre, on le congratule. Ce n’est plus un débit de boissons, mais un club privé, un aréopage de membres cooptés. Carabins d’un côté, sorbonnards de l’autre. Fraternités réunies par amphis, convictions ou goûts musicaux. Presque autant de filles que de garçons. Plus de couples que de polycopiés. La Fourchette, c’est un café où l’on vient draguer.
Un nouveau venu, vite repéré à son air halluciné, fait son apparition. Après avoir balayé la salle du regard, un regard de myope, perdu dans le vague et filtré par de grosses lunettes rectangulaires, il s’approche du trio d’un pas mal assuré, comme s’il marchait dans l’obscurité. Un visage rond, encore enfantin, des cheveux noirs et crépus, il porte une chemise à carreaux fermée jusqu’au col, un pull épais, des mocassins fatigués, nécessitant un bon coup de cirage, et une veste en daim au revers molletonné d’où dépasse de la poche une revue de poésie reconnaissable à sa minceur et à la sobriété de sa couverture. Il tend l’oreille en ouvrant la bouche car il souffre aussi de surdité. Il ne semble connaître personne à part l’éternel railleur de la bande qui lui désigne une chaise et le présente au reste de la tablée.
Pendant un instant, chacun se jauge, se renifle, relève les babines, montre les dents, émet des signes discrets relatifs à son origine sociale et son orientation sexuelle, capte des molécules suspendues dans l’air, filtre des fréquences sonores, guette chez l’autre un geste, un mouvement de tête, une inflexion de voix susceptible de le trahir. Quelques échanges de salutations et de phéromones plus tard, les voilà tous assis. Pour se donner une contenance, l’inconnu sort une pipe et la coince entre ses lèvres sans l’allumer.
Le groupe qu’ils forment à présent suit un schéma assez classique: les deux premiers garçons, le nouvel arrivant et son ami jovial, témoignent de leur empressement pour la fille qui ne cache pas son attirance pour le troisième, en dépit du fait ou peut-être, précisément, parce que celui-ci affecte à son égard une indifférence dont il est malaisé de dire si elle est feinte ou sincère. Impossible à ce stade de deviner que c’est l’outsider qui va remporter la course.
En attendant, ils ont des choses plus austères à discuter. Pour pouvoir s’entretenir en toute tranquillité, ils alimentent le juke-box en pièces de monnaie. Leur conversation se mêle à la voix stridente de Marvin Gaye, puis à celle plus grave de Sarah Vaughan. Des pieds bibopent sur le carrelage. Entre deux disques et avant que le saphir planté au bout du bras en bakélite ne touche le fond du sillon, j’entends parler de peuples frères, de gouvernement impérialiste, de vérité révolutionnaire. « Notre sort est lié au leur, s’écrie le ténébreux qui, visiblement, exerce sur la meute un pouvoir sans partage. Leur violence qui au quotidien nous est étrangère est objectivement la nôtre. Il faut sortir de la passivité et reprendre l’initiative. »

Extraits
« Son personnage était une ombre. Un désir mal défini et menaçant. Deux faisceaux optiques. Deux chemins lumineux dans la nuit. L’homme épie des femmes. Ou plutôt des cibles. Il les tient en joue. Chacune dans son carré. Dans quel but ? À ce stade, ses motifs ne sont pas connus. Jusqu’où est-il prêt à aller ? Ses deux petits hublots lui permettent de gommer la distance qui le sépare de ses proies. Mais va-t-il se contenter d’être deux yeux morts ?
Le voyeur souhaitait-il être vu ? Trouvait-il son plaisir dans son absence, son effacement ou dans le croisement des focales ? Il ne se contentait pas de regarder ses voisines, il voulait exercer sur elles un pouvoir. « Au bout de ses jumelles, elles perdaient leur innocence et modifiaient insensiblement leur comportement ; tels des animaux pris dans le pinceau des phares, leurs gestes s’altéraient, se faisaient gauches, leur visage se crispait, comme si elles subissaient, de mauvais gré, sa volonté à distance. » Plus inquiétant encore, il les actionnait par des fils, pareilles à des marionnettes. Internet et la téléphonie cellulaire n’existant pas encore, il les pêchait à la ligne fixe. Il les harcelait au téléphone. Le texte s’arrêtait, comme les autres, six pages plus tard, au moment où le guetteur s’apprêtait à contacter l’une de ses victimes : « Il lui laissa le temps de sortir de la douche, compta jusqu’à dix, puis fit le numéro. »

« Tout la rattachait au roman noir, à un univers noir, à une littérature qui vise moins à résoudre une énigme qu’à montrer la noirceur de la société. Son rejet de l’ordre établi, son caractère atrabilaire, son pessimisme foncier la portaient naturellement vers des auteurs qui s‘appliquent à dépeindre des villes pourries, des mondes dominés par des salopards, où le héros ne peut compter sur personne et ne vaut en général pas mieux que les autres. Il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste pour reconnaître dans ses ébauches de textes l’influence des maîtres du genre, des auteurs américains qu’elle adulait comme Dashiell Hammett, David Goodis, James Cain ou Raymond Chandler. »

À propos de l’auteur
Romancier et journaliste, Christophe Boltanski est l’auteur de Minerais de sang, et de La Cache, qui a reçu le prix Femina en 2015. (Source : Éditions Stock)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Kornelia

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En deux mots:
Le corps parfait et les cheveux blonds de la nageuse est-allemande Kornelia Ender fascinent le narrateur. Voici l’histoire de cette quadruple championne olympique, mêlée aux souvenirs de l’adolescent.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:
Un amour de nageuse

Kornelia Ender a été quadruple championne olympique de natation en 1976 et le fantasme de Vincent Duluc, qui revient sur cette époque particulière.

Après nous avoir rappelé la carrière de George Best, le cinquième Beatles, puis nous avoir remis en mémoire l’épopée des Verts de Saint-Étienne dans Un printemps 76, Vincent Duluc poursuit l’exploration de sa jeunesse en délaissant son cher football pour revenir sur son idole des années soixante-dix, une sirène blonde émergeant de la piscine olympique de Montréal: Kornelia Ender.
Si ce nom ne vous dit rien, après tout qu’importe. Car au-delà de la biographie de la championne, c’est toute une époque et tout un système que l’auteur nous raconte. Grâce à lui, on va éviter le travers de beaucoup de procès portant sur une époque passée, c’est-à-dire porter un jugement avec les yeux d’aujourd’hui sur les dangereuses dérives « d’un pays qui manipulait ses athlètes au nom de la victoire socialiste. »

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Kornelia Ender lors des championnats du monde de Belgrade en août 1973. DR

L’une des meilleures plumes de L’Équipe commmence son récit par la relation du voyage qu’il a effectué à Schornsheim où Kornelia Ender-Grummt est aujourd’hui kinésithérapeute. Dans cette petite ville de Rhénanie-Palatinat, il espère croiser l’ex-championne, lui dire toute son admiration. Mais il craint tout autant la rencontre avec cette sexagénaire qui, selon toute vraisemblance, ne correspondra plus en rien avec l’athlète qui a enflammé son cœur d’adolescent (l’auteur avait quatorze ans lors des J.O. de Montréal. Et renonce finalement à son projet pour ne garder en mémoire que les images du triomphe de la belle allemande.
Nous voici donc au commencement, du côté de Halle, en République démocratique allemande. La fille d’un colonel et d’une infirmière est reprérée par les services de détection mis en place dans tout le pays et commence à accumuler les performances alors qu’elle n’a pas encore douze ans. Aussi est-elle la plus jeune athlète sélectionnée pour les Jeux Olympiques de Munich en 1972 où elle ne fera pas de la figuration puisqu’elle reviendra de Bavière avec trois médailles d’argent (200 mètres, relais 4 fois 100 mètres et 4 fois 100 mètres quatre nages).
Mais Kornelia frappe l’imagination du narrateur en 1973, lors des premiers Championnats du monde de natation organisés à Belgrade. Ce ne sont pas tant les quatre médaille sd’or qui le subjuguent, mais le maillot de bain de Kornelia qui laisse entrevoir un corps parfaitement sculpté.
Il n’en faut pas davantage pour qu’on poster vienne égayer sa chambre au côté de ceux des footballeurs et pour qu’il se réveille en pleine nuit pour assiter au triomphe de «sa» nageuse à Montréal: l’or au 100m nage libre, au 200m nage libre, au 100m papillon et au 4 x 100m 4 nages. Elle ne devra s’avouer battue que dans le 4 x 100m nage libre, décrochant l’argent derrière les rivales américaines.
En parlant de rivalité, les pages consacrées à Shirley Babashoff, la Californienne qui ne parviendra jamais à battre l’Allemande – sauf en relais – sont édifiantes. Elles montrent la guerre que se livraient alors, au sortir de la Guerre froide, l’est et l’ouest. On comprend très vite qu’il ne s’agit pas de dénoncer un dopage que l’on soupçonne, mais de trouver les moyens de faire encore mieux. En rappelant que Kornelia a davantage été victime que participante de ce système, l’auteur ne tente pas seulement de continuer à vivre son rêve, mais réussit à nous convaincre de la bonne foi de cette étoile filante. Sans «Ostalgie» comme disent les Alllemands qui regrettent la RDA, mais avec les yeux de l’admirateur inconditionnel qu’il fût et demeure.


Ce court film retrace la carrière de Kornelia Ender, depuis ses premiers diplômes jusqu’aux Jeux de Montréal . © Production Sportsreference.com

Kornelia
Vincent Duluc
Éditions Stock
Roman
256 p., 18 €
EAN : 9782234083417
Paru le 28 février 2018

Où?
Le roman se déroule d’abord dans un pays qui n’existe plus, la République démocratique allemande – RDA – à Halle, Leipzig, Berlin-Est, mais aussi dans les villes-hôte des Championnats du monde de natation et des Jeux Olympiques, telles que Belgrade, Munich, Montréal ainsi qu’en France, à Bourg-en-Bresse et Paris.

Quand?
L’action se situe de 1953 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai retrouvé une photo de Kornelia au fond d’un carton de souvenirs dans le grenier de mes parents. Sur une des fiches cartonnées des héros olympiques, elle sortait de l’eau, ses cheveux blonds plaqués en arrière, parce que les sirènes ne
reviennent pas à la condition terrestre avec une frange qui leur tombe sur les yeux. Elle avait dix-sept ans et à cet âge tout battait la chamade, son coeur d’artichaut et ses ailes musculeuses qui rythmaient le papillon.
Je l’ai cherchée comme on part sur les traces d’un amour de jeunesse, dans l’empreinte d’une époque qui avait sacré sa blondeur blanchie par le chlore, dans les archives d’un régime qui avait tout consigné, même ce qu’elle avait oublié. J’espère que je l’ai trouvée.»

Les critiques
Babelio
Valeurs actuelles (Mickaël Fonton)
France-Inter (Le journal pop de Joy Raffin)
France Bleu (1 livre – Frédérique Le Teurnier)
EPJT (Valentin Jamin)
Blog Lire le sport

Les premières pages du livre:
« J’aimerais beaucoup la croiser mais je ne veux pas la rencontrer. Elle a passé sa jeunesse à être surveillée et écoutée, je me contenterais de la regarder depuis ma timidité. Je préférerais qu’elle reste un mystère, ne pas savoir si elle est Greta Garbo ou Odette Toulemonde. Bien sûr, il reste à déterminer si Garbo a voulu qu’on l’oublie, ou qu’on ne l’oublie pas, après avoir tourné son dernier film à l’âge de trente-six ans, en 1941. Elle sortait emmitouflée, son rire de divine avait cessé de tomber en cascade, ses yeux masqués de verres fumés cachaient leur lumière, et l’on ne pouvait tenir que c’était pour n’être pas reconnue : cette mise en scène même d’une notoriété camouflée la singularisait, entretenait l’ancienne flamme, ce mythe auquel elle se confrontait en glissant à petits pas sur les trottoirs de la Cinquième Avenue, que des reines sans prénom et des femmes sans couronne arpentaient en costume de scène à la tombée du jour sans parvenir à rivaliser avec un souvenir. Dès 1950, à New York, elle avait cessé de paraître en public pour fuir la compagnie des hommes, des femmes aussi, parfois. Kornelia, elle, est restée dans la vie. C’est le monde qui s’est retiré.
Un après-midi d’avril, du soleil des vignes de la Rhénanie-Palatinat aux premiers dégradés sombres des forêts de Bavière, j’ai mis deux heures et quarante ans pour aller de Kornelia Ender à Roland Matthes, dans l’Allemagne qui n’était pas leur pays du temps qu’ils formaient un couple idéal aux yeux de l’époque, et des amoureux. J’ai suivi la route qui éloigne désormais les enfants séparés d’un pays disparu. La RDA aura existé pendant quarante ans, dont trente-sept années de séparation, ce qui épouse à peu près leur vie de couple depuis 1976. Ils se sont éloignés de l’or des piscines olympiques et rapprochés de l’oubli en suivant des vies parallèles qui ne se rejoignaient plus.
J’ai traversé Schornsheim, un village en pente ; sur l’autre colline dévalaient les vignes. Je me suis rangé le long du trottoir opposé, à quelques mètres de l’entrée du cabinet de kinésithérapie de Kornelia, j’ai vu la plaque portant son nom de jeune fille héroïque accolé à celui de son deuxième mari, Kornelia Ender-Grummt, j’ai vu les stores orangés accrochés aux fenêtres, dans l’angle d’une maison de village massive. C’était un après-midi de printemps traversé de douceur immobile. Quand la porte s’est ouverte sur des patients qui laissaient à l’entrée une poussette ou un déambulateur, j’ai vu la salle d’attente et considéré le dernier sas qui me séparait d’elle. J’ai toujours su que je n’irais pas plus loin, que je préférerais deviner, comme les antihéros des films américains observent depuis une voiture garée en retrait un amour de jeunesse dans son jardin sans clôture avec ses enfants et son nouveau mari. Le scénariste organise la scène à l’instant même où l’homme rentre du travail, ce qui sous-tend d’une part que la femme ne travaille pas, ou moins et qu’elle a pu rentrer plus tôt, et d’autre part sème chez le spectateur l’espoir subliminal qu’elle finira par s’ennuyer de ces rituels banlieusards et se retournera un jour, en refermant la porte, vers l’homme de la rue. C’est ainsi qu’ils nous tiennent, par l’ambiguïté entraperçue.
Nous sommes tous revenus sur les lieux d’amours anciennes, en simple pèlerinage, sans rien chercher ni attendre, juste pour revoir l’endroit et se revoir soi-même, en comptant sur le hasard de dix secondes sur une période de vingt ans pour croiser celle ou celui qui passerait dans la rue, irait prendre son courrier sur le palier, taillerait ses roses dans le jardin, glisserait comme une silhouette dans un décor familier, ou comme un fantôme. La seule issue souhaitable de la quête est de demeurer une illusion, parce que le hasard serait un embarras, si difficilement justifiable qu’il faudrait se cacher pour voir sans se montrer, et ainsi éviter exactement ce que l’on faisait semblant de chercher, la rencontre.
Lorsqu’elle advient, par préméditation ou par hasard, il y a peu d’émotion comparable à ce qu’embrasse le premier regard, trente ou quarante ans plus tard. Nous avons du mal à retrouver la trace des femmes, elles suivent les hommes et changent de nom, pour la plupart, brouillant les pistes et suggérant que celles qui ont gardé le leur seraient celles qui ont raté leur vie de famille ou réussi leur divorce. Les hommes qui cherchent à retrouver les femmes sont indifférents au bilan comparé et narcissique des rides et des défaites, indifférents aux ombres : le matin, dans la glace, ils cherchent ce qui change, mais chez elles, quêtent ce qu’il reste, les traces de lumière.
Nous avons croisé dans les rues piétonnes d’anciennes amours que nous n’avons pas reconnues. Nous avons constaté l’érosion sur les visages de nos premiers flirts, mais notre premier regard d’après, une vie plus tard, nous a tiré du côté du déni ou de l’aveuglement, superposant deux époques et deux images au détriment de la vie réelle, de la vie qui a passé. Ce n’est plus le constat qu’il ou elle a changé qui nous prend par surprise, ce sont les stigmates qui créent l’émotion, c’est l’évidence d’une longue vie sans nous qui nous prend par la main et par les sentiments, nous laissant avec un vertige dont on ne sait pas quoi faire.
La conscience du vide, dans lequel les années de l’intervalle se sont engouffrées, s’éprouve un samedi soir d’insomnie en regardant Donna Summer sur YouTube chanter « MacArthur Park » ou « Last Dance » au début des années 2000. Elle a une ride profonde sur le front, qui n’existait pas trente ans plus tôt, là, entre les sourcils, elle a un peu plus d’ampleur dans une magnifique robe blanche, la gorge un peu plus remplie, la voix qui tient moins longtemps les aigus ; lorsque l’on clique sur la version originelle de 1976, elle est d’une beauté parfaite, et sa voix casse à chaque rupture harmonique, et elle danse comme on ensorcelle en arpentant la scène de ses longs compas bottés de cuir. 1976 nous plonge dans une nostalgie attendue, acceptée, peut-être recherchée, mais c’est la Donna crépusculaire qui nous emporte, par ses manières d’accepter d’être regardée pour ce qu’elle était et de nous livrer les traces du combat qu’elle a mené jour après jour pour retenir ce qui était en train de s’en aller, une grâce qui s’éventait comme une poussière d’or par le chas du sablier. »

Extrait
« Cependant que la lumière éclairait encore la blonde Kornelia, de Leipzig, enfin juste à côté, à Halle, l’ombre avait déjà commencé d’envelopper la blonde Shirley, de Los Angeles, enfin juste à côté, à Huntington Beach. Shirley Babashoff avait un sourire californien de beach girl, des taches de rousseur qui en faisaient la fille next door, et, chaque fois qu’elle comptait ses médailles pour s’endormir, trouvait tardivement le sommeil. Elle comptait son or et il en manquait ; Kornelia Ender et la RDA avaient décidé qu’une vie américaine s’écoulerait à l’ombre de ses rêves.
J’ai connu ces filles fantasmées, je les évoquais à voix basse, nous avions sur elles de longues théories qui présupposaient le mystère et, en retour, il leur arrivait de nous demander l’heure. C’était leur manière de n’être jamais banales, leur vernis sacré se serait craquelé dans l’instant si elles s’étaient intéressées à nous… »

À propos de l’auteur
Vincent Duluc est l’auteur chez Stock de deux récits très remarqués et salués par la presse (George Best, le cinquième Beatles et Un printemps 76). Il est le leader de la rubrique football de L’Équipe et intervient régulièrement en tant que consultant sur La chaîne L’Équipe et RTL. (Source : Éditions Stock)

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Couleurs de l’incendie

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En deux mots:
Madeleine Pericourt est l’héritière de la fortune de son frère Edouard. Après avoir été trompée et spoliée, elle va chercher à prendre sa revanche. Entre petits arrangements et grandes manœuvres politiques, ce roman dépeint parfaitement l’entre-deux-guerres.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Les couleurs du chef d’œuvre

Disons-le d’emblée : Couleurs de l’incendie est un très grand livre. Sans aucun doute l’un de ceux qui marqueront cette année 2018.

Sans que la lecture du premier tome de ce qui est annoncé comme une trilogie ne soit nécessaire pour apprécier Couleurs de l’incendie, il serait dommage de passer à côté du premier volume, Au revoir là-haut, le Prix Goncourt de 2013 disponible en poche ou encore dans la superbe adaptation cinématographique d’Albert Dupontel. L’occasion de faire connaissance avec quelques-uns des protagonistes de ce deuxième tome et d’apprendre les raisons de la mort tragique de Marcel Péricourt. Car c’est avec la scène des obsèques du patriarche de la famille que s’ouvre ce formidable roman.
Je prends le pari qu’à la fin de ce chapitre initial vous serez conquis par le style et l’intensité du récit et n’aurez de cesse d’en apprendre davantage sur le tragique fait divers qui va secouer toute l’assistance, la chute du deuxième étage de Paul, qui va s’écraser sur le cercueil de son grand-père. « Dans la cour soudain silencieuse, le choc de son crâne sur le chêne, accompagné d’un bruit sourd, provoqua une secousse dans toutes les poitrines. Tout le monde était sidéré, le temps s’arrêta. Lorsqu’on se précipita vers lui, Paul était allongé sur le dos. Du sang coulait de ses oreilles. »
Après l’émoi suscité par ce qui semble devoir être un accident ou un suicide, les convoitises vont très vite revenir sur le devant de la scène. Nombreux sont en effet les descendants avides de se partager l’une des plus importantes fortunes de France. Qui va finir par échoir à sa fille Madeleine, ne laissant que des miettes à Charles Péricourt, à son collaborateur Gustave Joubert, à des associations d’anciens combattants et à quelques autres œuvres de bienfaisance.
Mais une fois digéré ce choc, les vautours reprennent leur envol et vont finir par fondre sur une proie facile, car Madeleine est entièrement concentrée sur ce fils qu’elle a failli perdre si tragiquement et qui se retrouve paraplégique. Ceux qui affirment la conseiller pour pouvoir mieux la délester vont s’en donner à cœur-joie. Une signature par ici, un placement par là et déjà les fonds changent de main.
Même le personnel de maison montrera son côté cupide, même André, l’amant qu’elle a engagé comme précepteur de son fils et dont elle peut «disposer» ainsi sous son propre toit, va la trahir.
Parachutée dans un milieu d’hommes, Madeleine n’aura guère le temps d’apprendre les codes et les règles de ce club qui « suivait un parcours immuable. La politique d’abord, puis l’économie, l’industrie, on terminait toujours par les femmes. Le facteur commun à tous ces sujets était évidemment l’argent. La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes de quelle façon on pourrait le dépenser. »
Mais Pierre Lemaitre connaît trop bien les ressorts du roman noir pour ne pas bâtir sur ce terreau une vengeance que n’aurait pas renié Alexandre Dumas. Madeleine – Edmond Dantès au féminin – va démontrer un savoir-faire diabolique. Elle n’hésitera devant moyen pour parvenir à ses fins, allant jusqu’à se rapprocher de la pègre. De la duplicité à la malversation, du faux en écriture au chantage, de l’abus de confiance au retournement d’alliance, la panoplie déployée est aussi distrayante qu’efficace. Dupré, son allié dans ce plan machiavélique, résume bien sa mission: « aider à ruiner un banquier, à écraser un député, à dessouder un journaliste révolutionnaire, c’était une mission comme une autre en faveur du désordre, de la déstabilisation, une action de sape moderne… »
C’est plein de rebondissements, agrémenté de scènes très visuelles – à tel point que l’on «voit» déjà le film en lisant le livre – et très subtilement amené. Voilà pour le romanesque qui vaut à lui seul de se plonger dans ce roman.
Mais ce qui le rend exceptionnel, ce sont les différents niveaux de lecture supplémentaires, à commencer par la page d’Histoire qui nous est offerte. Derrière les épisodes tumultueux de cette riche famille, on trouve en effet la description très documentée de l’évolution politique, économique et sociale de l’entre deux guerres, de la peur du communisme et de la volonté de retrouver un pouvoir fort après la chute du cartel des gauches. Mais la droite qui revient en 1928 ne pourra rien pour juguler la crise financière qui, après les Etats-Unis frappera le pays au début des années Trente. Les frictions, les faillites, la misère vont provoquer de fortes tensions bin rendues dans le livre, entre les partisans d’un pouvoir fort et ceux qui veulent un front populaire. Déjà on voit poindre les Couleurs de l’incendie qui se prépare…
Avec malice et finesse Pierre Lemaitre nous propose aussi une réflexion plus actuelle. Comment ne pas voir, à la lumière des dernières actualités – allant jusqu’à la mise en examen d’un ex-président de la République – que la vigilance reste de mise. Que la soif de pouvoir, si ce n’est de l’argent, reste toujours un levier puissant et que les vautours sont loin d’avoir disparu…
Si vous n’avez pas encore découvert l’œuvre de Pierre Lemaitre, vous savez désormais ce qu’il vous reste à faire ! On ne voit pas les pages défiler et dès la fin du roman on réclame la suite.

Couleurs de l’incendie
Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel
Roman
544 p., 22,90 €
EAN : 9782226392121
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et das les environs.

Quand?
L’action se situe en 1927 et Durant les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l’Europe.
Couleurs de l’incendie est le deuxième volet de la trilogie inaugurée avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013, où l’on retrouve l’extraordinaire talent de Pierre Lemaitre.

Les critiques
Babelio 
France Inter (Le Masque et la plume)
Libération (Claire Devarrieux)
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama 
LaPresse.ca (Josée Lapointe)
La Croix (Jean-Claude Raspiengas)
Le JDD (Alexandre Fillon)
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
Cultture-tops (Rodolphe de Saint-Hilaire)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Carobookine


Pierre Lemaitre présente Couleurs de l’incendie, deuxième volet de la trilogie inaugurée avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013. © Production La Grande Librairie

Les premières pages du livre
« Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent même de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure. Dès le début de la matinée, le boulevard de Courcelles était fermé à la circulation. Rassemblée dans la cour, la musique de la garde républicaine bruissait des essais feutrés des instruments, tandis que les automobiles déversaient sur le trottoir ambassadeurs, parlementaires, généraux, délégations étrangères qui se saluaient gravement. Des académiciens passaient sous le grand dais noir à crépines d’argent portant le chiffre du défunt qui couvrait le large perron et suivaient les discrètes consignes du maître de cérémonie chargé d’ordonner toute cette foule dans l’attente de la levée du corps. On reconnaissait beaucoup de visages. Des funérailles de cette importance, c’était comme un mariage ducal ou la présentation d’une collection de Lucien Lelong, le lieu où il fallait se montrer quand on avait un certain rang.
Bien que très ébranlée par la mort de son père, Madeleine était partout, efficace et retenue, donnant des instructions discrètes, attentive aux moindres détails. Et d’autant plus soucieuse que le président de la République avait fait savoir qu’il viendrait en personne se recueillir devant la dépouille de « son ami Péricourt ». A partir de là, tout était devenu difficile, le protocole républicatin était exigeant comme dans une monarchie. La maison Péricourt, envahie de fonctionnaires de la sécurité et de responsables de l’étiquette, n’avait plus connu un instant de repos. Sans compter la foule des ministres, des courtisans, des conseillers. Le chef de l’Etat était une sorte de navire de pêche suivi en permanence de nuées d’oiseaux qui se nourrissaient de son mouvement.
A l’heure prévue, Madeleine était en haut du perron, les mains gantées de noir sagement croisées devant elle.
La voiture arriva, la foule se tut, le président descendit, salua, monta les marches et pressa Madeleine un instant contre lui, sans un mot, les grands chagrins sont muets. Puis il fit un geste élégant et fataliste pour lui céder le passage vers la chapelle ardente. »

 

À propos de l’auteur
Auteur de romans policiers (Robe de marié, Alex, Sacrifices) et de romans noirs (Trois jours et une vie), Pierre Lemaitre est unanimement reconnu comme un des meilleurs écrivains du genre et récompensé́ par de très nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, il obtient le prix Goncourt pour Au revoir là-haut, immense succès critique et public. (Source : Éditions Albin Michel)

Page Wikipédia du roman

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Crime de guerre en Alsace

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En deux mots:
Un apprenti journaliste enquête sur un double meurtre commis au moment de la libération du village de Katzenthal d’où il est originaire. Peu à peu, il découvre que ce crime de guerre n’en est pas un.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le résistant, le collabo et la belle alsacienne

Le curé du village et un simple d’esprit sont retrouvés morts à Katzenthal, à la veille de la libération du village par les troupes alliées. Une troublante enquête commence.

Jean-Marie Stoerkel est comme le bon vin, il se bonifie avec le temps qui passe. Son nouveau roman en apporte la preuve éclatante, après Le Tueur à La Coiffe Alsacienne, L’Enfer De Schongauer et L’Espion Alsacien dont on retrouvera du reste la trace ici. Le récit est vif, le suspense bien construit, la documentation solide et les émotions liées à son histoire personnelle entraînent le lecteur à ne plus lâcher cette enquête qui tient tout autant du polar palpitant que d’une quête intime.
Nous sommes à la fin de 1944. Alors que la quasi-totalité du territoire peut s’abandonner aux joies de la victoire sur le régime nazi, la population de la «poche de Colmar» continue de souffrir. Jusqu’en 1945, elle va encore payer un lourd tribut avant de retrouver sa liberté. Le village de Katzenthal sera ainsi presque entièrement détruit. Quand James Monroe, Américain de Chicago et Martin Eschbach, Alsacien d’Ingersheim, entrent dans ce champ de ruines, le silence de mort qui les accueille est bien vite interrompu par une double déflagration. Le temps de se mettre à l’abri un nouveau coup de feu est tiré. De ce qu’il reste de l’église du village émerge alors Roger Schultz, l’adjoint au maire qui a réussi à éliminer l’officier nazi qui venait d’abattre le curé du village et un simple d’esprit qui n’avaient pas voulu évacuer les lieux. Quelques semaines plus tard il sera décoré pour cette action d’éclat dans Colmar en liesse.
Pendant ce temps à Katzenthal on commence à déblayer les décombres, on érige une église-baraque, on tente de panser les plaies. Thomas Sorg, qui avait choisi le maquis puis rejoint l’armée de libération et poursuivi les nazis jusqu’en Allemagne retrouve son village d’enfance, sa mère et … un pistolet Walther. Il ne lui en fallait pas davantage pour s’interroger sur ce qui s’était vraiment passé dans le village, car il semble désormais acquis que Roger Schultz faisait partie de ces hommes sans scrupules qui montraient beaucoup d’entrain dans leur collaboration.
C’est ainsi que, quelques jours avant de hisser les drapeaux tricolores et de mettre les œuvres de Hansi en vitrine de son magasin de vins de Colmar, on le voyait rire de bon cœur et faire des affaires avec les occupants.
Pour Thomas, qui venait de croiser les survivants des camps de la mort et appris la fin tragique de quelques uns de ses concitoyens, on imagine le choc et on comprend son besoin de savoir. Un besoin qui va vite devenir une nécessité, parce qu’il va découvrir que Suzel, la jeune fille dont il est en train de tomber amoureux, n’est autre que la fille de Schultz. Le résistant et la belle Alsacienne ont-ils affaire à un collabo? Thomas va devoir, bon gré mal gré, fréquenter ce notable et essayer de dénouer le vrai du faux.
Un travail de journaliste-enquêteur que l’auteur connaît bien pour avoir durant de longues années rempli les colonnes des faits divers de L’Alsace et découvert, chemin faisant, quelques secrets qui lui ont permis de construire une œuvre déjà riche de quelque quinze livres. J’imagine sa jubilation au moment de se mettre dans la peau de l’apprenti journaliste au Nouveau Rhin Français, l’organe de presse qui décide de donner sa chance à Thomas Sorg dont la plume et l’entregent font merveille, au point de créer des jalousies au sein de la rédaction.
Les entretiens qu’il réalise et les rencontres qu’il fait – de personnages ayant existé et à qui l’auteur rend ainsi hommage – lui permettront de dénouer ce crime de guerre en Alsace.
Quant à nous, amateurs de polars bien ficelés, nous gagnerons bien davantage qu’un agréable moment de lecture. En explorant cette période délicate de l’histoire de l’Alsace, on comprendra qu’il n’y a qu’un pas entre le héros et le traître, que dans de nombreuses familles on a eu des petits secrets à cacher, que l’histoire officielle n’est pas toujours la vraie et que les blessures de l’enfance ne se referment jamais complètement.

Crime de guerre en Alsace
Jean-Marie Stoerkel
Éditions du Bastberg
Coll. «Les Polars»
320 p., 14 €
EAN : 9782358590976
Paru en novembre 2017

Où?
Le roman se déroule principalement en Alsace, à Katzenthal, Colmar et dans les villages environnants, ainsi qu’aux Trois-Epis et à Breisach.

Quand?
L’action se situe fin 1944 et durant les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
28 décembre 1944. Katzenthal, petit village viticole alsacien, vient d’être détruit dans les combats de la poche de Colmar. Deux soldats libérateurs trouvent dans l’église endommagée les corps du vieux curé et de l’idiot du village, assassinés chacun d’une balle dans la tête, et celui d’un capitaine de la Gestapo. L’adjoint au maire et riche négociant en vins Roger Schultz sera décoré pour avoir attaqué à mains nues le gestapiste après ce crime de guerre.
Fin mai 1945. Le jeune soldat Thomas Sorg revient au village après quatre ans passés dans la Résistance à Mulhouse et dans le maquis du Vercors, puis dans la Brigade Alsace-Lorraine d’André Malraux et la Première armée française.
Devenu journaliste au Nouveau Rhin Français à Colmar, il se retrouve devant un dilemme cornélien en découvrant que le père de son amoureuse était un vil collabo.
Sur fond d’illustrations de Hansi, ce thriller historique est aussi un hymne à la Résistance alsacienne, avec des portraits de héros connus et inconnus qui ont réellement existé.

Les critiques
Babelio
L’Alsace (Hervé de Chalendar)

Les premières lignes du livre
« J’ai tué Hitler ! »
Adolphe Muller en voulait à Adolf Hitler avant toute chose parce qu’il portait le même prénom que lui. C’était encore une chance que tout le monde l’appelle le Muller Dolfi et qu’il soit né à la fin de 1918, juste après que l’Alsace était redevenue française. S’il était venu au monde seulement un mois plus tôt, l’officier d’état civil du village l’aurait indubitablement écrit à l’allemande, avec un «f», et pas avec le salutaire «phe» qui lui permettait de se démarquer orthographiquement du fou furieux Führer. Il s’accrochait à cette idée même si depuis quatre ans l’administration hitlérienne, qui germanisait à nouveau les noms des lieux et des gens alsaciens, lui remettait un «f» à la place du «phe».
«Pourquoi ?», avait-il demandé la première fois à l’employé de mairie, lequel, pour garder sa place, avait signé comme tous les fonctionnaires une déclaration de fidélité au Reich et au Führer. «Germanisierung! Mais tu es trop débile pour comprendre, mon pauvre Dolfi…», avait répondu le rond-de-cuir. Celui-ci était de ceux qui incarnaient l’obéissance. Dès le premier jour, il avait abandonné sans barguigner son béret franchouillard, respectant scrupuleusement les consignes de regermanisation amplifiées par le maire et surtout l’adjoint nommé Schultz.

À propos de l’auteur
Né en 1947 à Ingersheim dans le Haut-Rhin, Jean-Marie Stoerkel a effectué une carrière de journaliste à L’Alsace à Mulhouse où il était chargé de la rubrique faits divers et justice. Il est l’auteur de quatorze précédents livres – documents, récits et romans policiers – souvent inspirés de ses enquêtes. (Source : Éditions du Bastberg)

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Le sympathisant

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que ce roman arrive sur le marché français avec une solide réputation. Il a déjà été couronné par le Prix Pulitzer 2016, le Prix Edgar du Meilleur Premier Roman 2016 et a été finaliste du prix PEN/Faulkner.

2. Parce que, comme l’a expliqué Viet Thanh Nguyen a Sophie Joubert, le livre est basé sur une très solide documentation: « Je lis sur la guerre du Vietnam depuis que je suis très jeune et mes recherches universitaires portent aussi là-dessus. Quand j’ai commencé le roman, j’avais l’essentiel de la documentation. J’ai seulement eu besoin de compléments sur les sujets que je connaissais mal, la chute de Saïgon, le tournage d’ « Apocalypse Now », les opérations de la police secrète et les actes de torture. Souvent, les détails étaient bien plus forts que tout ce qu’on aurait pu imaginer. »

3. Parce que le Washington Post en donne un saisissant résumé: « Nguyen, qui est né au Vietnam et a grandi aux États-Unis, fait de l’histoire désespérée d’un expatrié un thriller cérébral, qui s’attaque aux dilemmes existentiels de notre époque. D’abord instructive et dangereusement candide, la narration prend la forme d’une confession, écrite et sans cesse réécrite, dans une cellule d’isolement. Le capitaine emprisonné se remémore sa fuite auprès du général sud-vietnamien et son intrusion dans la communauté de réfugiés installée près de Los Angeles. De là, il continue d’espionner les infatigables soldats qui s’évertuent à bâtir un plan chimérique pour libérer leur pays natal des communistes. »

Le sympathisant
Viet Thanh Nguyen
Éditions Belfond
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude
504 p., 23,50 €
EAN: 9782714475657
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
À la fois fresque épique, reconstitution historique et oeuvre politique, un premier roman à l’ampleur exceptionnelle, qui nous mène du Saigon de 1975 en plein chaos au Los Angeles des années 1980. Saisissant de réalisme et souvent profondément drôle, porté par une prose électrique, un véritable chef-d’œuvre psychologique. La révélation littéraire de l’année.
Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double.
Ainsi commence l’hallucinante confession de cet homme qui ne dit jamais son nom. Un homme sans racines, bâtard né en Indochine coloniale d’un père français et d’une mère vietnamienne, élevé à Saigon mais parti faire ses études aux États-Unis. Un capitaine au service d’un général de l’armée du Sud Vietnam, un aide de camp précieux et réputé d’une loyauté à toute épreuve.
Et, en secret, un agent double au service des communistes. Un homme déchiré, en lutte pour ne pas dévoiler sa véritable identité, au prix de décisions aux conséquences dramatiques. Un homme en exil dans un petit Vietnam reconstitué sous le soleil de L.A., qui transmet des informations brûlantes dans des lettres codées à ses camarades restés au pays. Un homme seul, que même l’amour d’une femme ne saurait détourner de son idéal politique…
SYMPATHISANT n. m. : personne qui approuve les idées et les actions d’un parti sans y adhérer.

Les critiques
Babelio 
L’Humanité (Sophie Joubert – entretien avec l’auteur)
BibliObs (Doan Bui – entretien avec l’auteur)
En attendant Nadeau (Steven Sampson – entretien avec l’auteur)
Les lettres françaises (Jean-Oierre Han)
La Grande parade (Serge Bressan)
Blog Ça va mieux en l’écrivant
Lecteurs.com


Première partie de l’entretien avec Viet Thanh Nguyen pour la sortie de son livre Le sympathisant © Production La fringale culturelle


Seconde partie de l’entretien avec Viet Thanh Nguyen pour la sortie de son livre Le sympathisant © Production La fringale culturelle

Les premières pages du livre
« Je suis un espion, une taupe…un homme à l’esprit double…le mois dont je parle c’est le mois d’avril, le plus cruel de tous…un avril qui changea tout pour les habitants de notre petite partie du monde et rien pour la plupart des habitants du reste du monde ». Ces quelques lignes extraites de la première page plongent le lecteur dans le chaos de Saïgon à la fin avril 1975, quelques heures avant la prise de la ville par les communistes. L’introduction est magistrale, la suite est à l’avenant; de la constitution de la liste des 92 élus qui vont pouvoir s’échapper (« chaque nom que je rayais me faisait l’effet d’une condamnation à mort ») jusqu’à l’embarquement final, quatre ans plus tard, parmi les « boat people » en passant par Hollywood, Le Sympathisant nous entraine avec ses amis, sa famille, ses collègues militaires vietnamiens et américains, ses victimes et ses bourreaux à partager son parcours dans « cette expérience qu’ils appellent sans rire la Guerre Froide. »

Extrait
« Nous sommes tous présumés coupables, comme l’ont démontré les Américains eux-mêmes. Sinon pourquoi soupçonneraient-ils tout le monde d’appartenir au Vietcong ? Pourquoi tireraient-ils d’abord et poseraient-ils des questions après ? Parce que, pour eux, tous les Jaunes sont présumés coupables. Les Américains sont un peuple déboussolé parce qu’ils ne peuvent pas admettre cette contradiction. Ils croient en un univers où règne la justice divine, où l’espèce humaine est coupable de péché, mais ils croient aussi en une justice séculière dans laquelle les êtres humains sont présumés innocents. Or on ne peut pas avoir les deux à la fois. Et vous savez comment les Américains se débrouillent avec ça ? Ils font mine d’âtre éternellement innocents, peu importe le nombre de fois où ils perdent leur innocence. Le problème, c’est que ceux qui protestent de leur innocence pensent que tout ce qu’ils font est juste. Nous, au moins, qui croyons à notre propre culpabilité, nous savons de quels méfaits nous sommes capables. »

À propos de l’auteur
Viet Thanh Nguyen est né au Vietnam en 1971. Après la chute de Saigon, il fuit le pays avec toute sa famille et rejoint les États-Unis en cargo, comme des milliers de boat people. D’abord réfugiés dans un camp en Pennsylvanie, les Nguyen s’établissent en Californie.
Étudiant diplômé de Berkeley, Viet Thanh Nguyen devient professeur à l’université South California et entame en parallèle l’écriture de son premier roman, Le Sympathisant, qui s’impose dès sa sortie comme un immense succès critique et commercial. Finaliste des plus grands prix littéraires, dont le PEN/Faulkner, et consacré par le prix Pulitzer en 2016, traduit dans vingt-cinq langues, il lui vaut et qui lui vaut d’être comparé aussi bien à John Le Carré qu’à Saul Bellow. Viet Thanh Nguyen est également l’auteur d’un essai finaliste du National Book Award, Nothing Ever Dies, sur la guerre du Vietnam dans la mémoire collective, américaine et asiatique, ainsi que d’un recueil de nouvelles, The Refugees. Ces deux livres sont à paraître chez Belfond. Il vit à Los Angeles, avec son épouse et leur fils. (Source : Éditions Belfond)

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Du vent

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Du vent
Xavier Hanotte
Belfond
Roman
432 p., 19 €
EAN : 9782714458261
Paru en octobre 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en France et en Belgique, notamment à Paris et dans une ville côtière qui n’est pas nommée ainsi qu’à Bruxelles, Charleroi, Gosselies, Soignies. Toronto y est évoquée. Les voyages de Lépide occupent une seconde partie du livre, passant d’Europe en Afrique, du Mont Circé à Tarracine, des frontières du Latium et de la Campanie à Circei, Ostie, Milet, Utique, Carthage et de la Provence à Modène, de Rome, Espagne, Gaule, Misène, Sardaigne, Sicile

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une ville portuaire, le lieutenant Bénédicte Gardier vient prendre ses nouvelles fonctions au sein d’un important dépôt stratégique. Tandis qu’elle gagne son hôtel, comment se douterait-elle des ennuis qui l’attendent ?
Dans le port sicilien de Lilybée, le triumvir Lépide débarque avec ses légions. Il vient prêter main forte à son collègue Octave, dont l’ambition démesurée commence à l’inquiéter. Pourquoi ne prendrait-il pas enfin la part de pouvoir qui lui revient ?
Entre ces deux débuts d’histoires, quel lien ?
Leur auteur ! Le romancier Jérôme Walque s’est lancé dans une double entreprise de narration.
Seulement voilà… La littérature serait-elle davantage que du vent ? Quand les récits se mettent à déborder sur la réalité et que de mystérieux personnages, éditeurs ou policiers, s’en mêlent, Jérôme commence à douter.

Ce que j’en pense
*****
Du vent ne se résume pas, ou du moins, ne peut se résumer simplement. Car l’auteur ne nous offre pas un roman, mais plusieurs romans soigneusement imbriqués les uns dans les autres.
On commence par un John Le Carré pour suivre avec du Jean Giraudoux tout en oubliant pas d’entrelarder le tout avec de l’Italo Calvino. Rassurons d’emblée les lecteurs qui pourraient être effrayés par cette construction audacieuse. Le roman se lit facilement, l’humour n’est jamais très loin et une bonne dose d’autodérision vient couronner ce petit jeu qui est fort souvent un double je, à l’image de la première protagoniste à entrer en scène, le lieutenant Bénédicte Gardier.
Elle n’a pas le temps de s’installer dans la chambre 307 de l’Hôtel moderne qu’elle se retrouve ficelée comme un saucisson. Tandis que Sophie Opalka prend sa place pour fanfaronner auprès des autorités militaires, se jouant de tous les contrôles, Bénédicte va essayer de trouver un moyen de sortir de ce mauvais pas.
Ou plus exactement, Jérôme Walque. Car c’est lui le démiurge qui a imaginé ce scénario et qui doit désormais faire avancer l’intrigue.
Car ce romancier a fini par donner son accord à Jérémie, son ami écrivain en panne d’inspiration, afin de rédiger les premiers chapitres de cet ouvrage de commande qui doit inaugurer une nouvelle collection consacrée au bondage. Lancée par les éditions B & B (Blaise et Butte, encore un duo), cette collection offre une récréation bienvenue à Jérôme qui est un peu empêtré dans son roman historique.
Car contrairement à son ami Jérémie, qui prend la littérature à la légère, il est un écrivain «sérieux», même s’il ne rechigne pas à donner un coup de main à son double. Ainsi quand Jérémie avait signé chez deux gros éditeurs parisiens pour un même roman. Aidé d’un bon traitement de texte, il «avait remeublé de fond en comble l’un des deux opus» et fait paraître ce second livre sous pseudonyme. Il avait même fini par concurrencer le premier dans la course aux prix.
Passant de la comédie romantique au thriller psychologique, le voilà donc lancé dans une tentative de réhabilitation de la figure de Lépide, l’oublié du Second triumvirat qui préside aux destinées de l’empire romain à compter de 43 avant J.-C. Seulement voilà, à l’image de ses héros, encalminés dans un port, son inspiration attend aussi le souffle libérateur de ce roman qui s’intitule aussi Du vent.
Le pouvoir Octave, c’est vent
Le vent, Lépide, souffle où il veut !
Les lecteurs attentifs remarqueront que dans chacun des récits de petits indices sont habilement semés par l’auteur. Comme un jeu… de miroirs qui vont réfléchir la lumière de l’un vers l’autre. L’éditeur qui affirme avec emphase « Monsieur Walque, nous sommes les Socrate de la littérature dite légère », Jérémie qui encourage son confrère avec ce conseil « Un peu de créativité, un minimum de vocabulaire technique, et vogue la galère ! » ou, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Bénédicte qui parvient à téléphoner à Jérôme Walque afin de le sortir de son mauvais pas.
Avant d’avouer que « c’était la première fois de sa vie qu’un personnage lui inspirait autant de mauvaise conscience.», on se sera régalé avec l’auteur qui se sera cette fois documenté avec la BD américaine Les Aventures de Gwendoline.
« On appelle ça littérature, ô grand pontife. Et comme tout pouvoir, ce n’est guère plus que du vent. » Mais c’est un sacré vent de fraîcheur que Xavier Hanotte fait souffler, prouvant avec délectation que quand on a le pouvoir des mots, on a le pouvoir !

Autres critiques
Babelio 
L’Humanité (Jean-Claude Lebrun)
Le Monde (Bertrand Leclair)
La Cause littéraire (Philippe Leuckx)
Le Carnet et les instants (Marguerite Roman)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Des livres et Sharon

Les premières pages du livre 

A propos de l’auteur
Né en 1960 en Belgique, Xavier Hanotte vit près de Bruxelles. Philologue et germaniste, il a traduit quelques-uns des plus grands romanciers flamands et néerlandais contemporains parmi lesquels, aux éditions Belfond, Hubert Lampo et Marten’t Hart, ainsi que le poète anglais Wilfried Owen (Le Castor Astral). Ses romans, Manière noire (1995), De secrètes injustices (1998), Derrière la colline (2000), Les Lieux communs (2002), Ours toujours (2005), Le Couteau de Jenufa (2008), ainsi que son recueil de nouvelles L’Architecte du désastre (2005), tous publiés chez Belfond, ont été unanimement salués par une critique élogieuse. (Source: Éditions Belfond)

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Envoyée spéciale

ECHENOZ_Envoyee_speciale

Envoyée spéciale
Jean Echenoz
Editions de Minuit
Roman
320 p., 18,50 €
ISBN: 9782707329226
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Villeneuve-Saint-Georges, Limoges, mais aussi dans des endroits beaucoup plus reculés tels que Châtelus-le-Marcheix ou Bénévent-l’Abbaye ainsi qu’en Corée du Nord.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s’occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l’empêcher d’accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n’est pas toujours très bien organisé.

Ce que j’en pense
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Quel plaisir de retrouver Jean Echenoz au meilleur de sa forme ! Il s’empare cette fois des codes du roman d’espionnage pour en faire une épopée loufoque. On se retrouve ici plus proche des pieds nickelés en vadrouille que d’une mission à la James Bond. Pour traiter le délicat dossier qui vient d’atterrir sur son bureau, le responsable du renseignement n’a, par exemple, d’autre alternative que de recruter et former un agent capable de déjouer la remarquable organisation mise sur pieds par la Corée du Nord.
Mais n’allons pas trop vite en besogne. Voici notre héroïne qui, comme dans les Trois Mousquetaires, répond au doux prénom de Constance. Après une éphémère carrière de chanteuse, elle se retrouve au sommet… d’une éolienne au centre de la France. C’est dans la nacelle de cette source d’énergie renouvelable qu’elle va renouveler les méthodes de formation en spécialiste du renseignement, secondée par Christian et Jean-Pierre. Des geôliers qui vont, au fil des jours, oublier leurs consignes de prudence pour accorder de plus en plus de liberté et d’initiative à leur prisonnière aux jolis yeux. « Elle avait l’air tonique et déterminée, semblant soudain prendre les choses en main sur un ton de monitrice, de cheftaine, d’animatrice de jeu télévisé mal accordé à son état de captive : Qu’est ce qu’on pourrait faire à manger ce soir, qu’est ce qui vous plairait pour dîner ? »
Dans cette ambiance certes confinée, l’ambiance est vite joyeuse. On mange, on boit – beaucoup – et on se raconte des tas d’histoires jusqu’au jour où l’oiseau décide de quitter son nid pourtant devenu bien douillet.
Mais pour l’intérêt du récit, et parce que Constance trouve la chose plutôt amusante, il n’est pas bien difficile de la localiser et d’enclencher la deuxième phase du programme que le général en charge du dossier ne va pas tarder à lui révéler : «Vous allez déstabiliser la Corée du Nord.»
Nous voici donc partis pour ce pays ô combien hermétique, mais qui ne peut toutefois s’affranchir de quelques règles universelles comme cette fameuse loi de l’attraction des corps dont notre Mata Hari nationale sait faire bon usage avec un haut dignitaire répondant au doux nom de So Thalasso.
Loin de pouvoir disposer de moyens électroniques sophistiqués pour suivre les progrès de cette mission, c’est par le biais d’une coopération intensive avec les autres services secrets que l’on s’informe : «les Américains surveillent tout ce qu’ils veulent dans le coin. Je m’entends bien avec eux, on s’échange des tuyaux, ça se passe beaucoup mieux qu’avec les Chinois, par exemple. Il y a aussi le MI6 qui fait marcher là-bas une toute petite antenne, mais les Anglais ne trouvent jamais grand chose, les Américains sont mieux.»
Toutefois, alors que l’on touche au bout, un grain de sable va venir enrayer la machine… et nous offrir un épilogue à la hauteur de ce roman aussi parodique que distrayant.
Régalez-vous !

Autres critiques
Babelio
L’Express
Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Libération (Philippe Lançon)
Culturebox
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)

Extrait
« C’est à hauteur de ce véhicule que l’homme en bleu de travail s’est arrêté en disant: Attendez un instant, je voudrais vous montrer quelque chose qui pourrait vous intéresser, et Constance a paru tout à fait prête à s’intéresser. Il a fait glisser de son épaule la courroie de sa boîte à outils qu’il a ouverte et dont il a extrait, toujours souriant, une perceuse. Regardez-moi ça, lui a-t-il dit, si ce n’est pas beau. Elle est insensée, cette perceuse, c’est ce qu’on fait de mieux. Compacte, légère, efficace, parfaitement silencieuse. Pas mal, non ? Comme Constance hochait poliment, elle s’est sentie happée par un coude : elle s’est tournée, c’était un type qui venait de sortir de la fourgonnette, côté passager, et qui tenait à présent gentiment son bras, tout aussi souriant mais beaucoup moins beau : grand, osseux, cou décharné, regard d’autruche. Vous voyez, a poursuivi l’homme en bleu, elle est idéalement adaptée aux travaux de précision, délicats et répétitifs. Elle fait visseuse, aussi, notez. Regardez, je vais la faire fonctionner. Et Constance a perçu alors qu’un troisième type, sans doute le chauffeur de l’utilitaire, la prenait par son autre bras non sans un sourire tout aussi affable, et celui-ci non plus n’était pas terrible : râblé, courtaud, rougeaud, museau de lamantin. Semblable mise en place n’a rien qui puisse d’emblée vous rassurer, certes, mais ces trois hommes affichaient une expression aimable, prévenante, attentionnée : par effet de mimétisme niais, Constance s’est mise à sourire à son tour. Donc, a dit l’homme en bleu, je la mets en marche, voyez-vous, et Constance a en effet vu, dans le plus grand silence, le foret de la perceuse se mettre à tourner rapidement sur lui-même cependant qu’un des types, sans lâcher le bras de Constance, levait de l’autre main le hayon de la fourgonnette. Puis, lorsque l’homme en bleu a dirigé la mèche de la perceuse vers la mâchoire inférieure de la jeune femme, comme procèderait un dentiste sans vous prier d’ouvrir auparavant la bouche, elle a cessé de sourire. Autruche et Lamantin la maintenaient à présent par les deux bras, fermement. Tout cela se déroulait sans témoins car, tout en étant proche des grands axes, ce qui permet un repli facile, l’angle des rues Pétrarque et du Commandant-Schloesing est donc un coin sans trop de passage, idéal pour régler discrètement une affaire. Constance a vite battu quatre fois des paupières. Mais je ne vais évidemment pas faire une chose pareille, l’a rassurée l’homme en bleu, c’était juste pour vous faire voir. D’ailleurs je m’en vais vous laisser tranquille, a-t-il annoncé en désignant le hayon ouvert de l’utilitaire, si vous voulez bien vous donner la peine. Et comme Constance se tournait vers le véhicule, il lui est apparu que son espace arrière, séparé de l’avant par une paroi métallique, était occupé par un fauteuil d’allure confortable mais dont les pieds, les accotoirs étaient équipés de sangles en polypropylène à boucles de serrage plastique. Sur le dossier du siège, un élégant capuchon noir se trouvait négligemment plié. Constance a hésité comme nous hésiterions tous mais, observant que la mèche de la perceuse était toujours en rotation, elle a préféré monter dans la fourgonnette qu’envisager de subir, sans anesthésie, d’aléatoires travaux stomatologiques. »

A propos de l’auteur
Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m’en vais. (Source : Editions de Minuit)

Site Wikipédia de l’auteur

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