Couleurs de l’incendie

LEMAITRE_Couleurs_de_lincendiecoup_de_coeur

En deux mots:
Madeleine Pericourt est l’héritière de la fortune de son frère Edouard. Après avoir été trompée et spoliée, elle va chercher à prendre sa revanche. Entre petits arrangements et grandes manœuvres politiques, ce roman dépeint parfaitement l’entre-deux-guerres.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Les couleurs du chef d’œuvre

Disons-le d’emblée : Couleurs de l’incendie est un très grand livre. Sans aucun doute l’un de ceux qui marqueront cette année 2018.

Sans que la lecture du premier tome de ce qui est annoncé comme une trilogie ne soit nécessaire pour apprécier Couleurs de l’incendie, il serait dommage de passer à côté du premier volume, Au revoir là-haut, le Prix Goncourt de 2013 disponible en poche ou encore dans la superbe adaptation cinématographique d’Albert Dupontel. L’occasion de faire connaissance avec quelques-uns des protagonistes de ce deuxième tome et d’apprendre les raisons de la mort tragique de Marcel Péricourt. Car c’est avec la scène des obsèques du patriarche de la famille que s’ouvre ce formidable roman.
Je prends le pari qu’à la fin de ce chapitre initial vous serez conquis par le style et l’intensité du récit et n’aurez de cesse d’en apprendre davantage sur le tragique fait divers qui va secouer toute l’assistance, la chute du deuxième étage de Paul, qui va s’écraser sur le cercueil de son grand-père. « Dans la cour soudain silencieuse, le choc de son crâne sur le chêne, accompagné d’un bruit sourd, provoqua une secousse dans toutes les poitrines. Tout le monde était sidéré, le temps s’arrêta. Lorsqu’on se précipita vers lui, Paul était allongé sur le dos. Du sang coulait de ses oreilles. »
Après l’émoi suscité par ce qui semble devoir être un accident ou un suicide, les convoitises vont très vite revenir sur le devant de la scène. Nombreux sont en effet les descendants avides de se partager l’une des plus importantes fortunes de France. Qui va finir par échoir à sa fille Madeleine, ne laissant que des miettes à Charles Péricourt, à son collaborateur Gustave Joubert, à des associations d’anciens combattants et à quelques autres œuvres de bienfaisance.
Mais une fois digéré ce choc, les vautours reprennent leur envol et vont finir par fondre sur une proie facile, car Madeleine est entièrement concentrée sur ce fils qu’elle a failli perdre si tragiquement et qui se retrouve paraplégique. Ceux qui affirment la conseiller pour pouvoir mieux la délester vont s’en donner à cœur-joie. Une signature par ici, un placement par là et déjà les fonds changent de main.
Même le personnel de maison montrera son côté cupide, même André, l’amant qu’elle a engagé comme précepteur de son fils et dont elle peut «disposer» ainsi sous son propre toit, va la trahir.
Parachutée dans un milieu d’hommes, Madeleine n’aura guère le temps d’apprendre les codes et les règles de ce club qui « suivait un parcours immuable. La politique d’abord, puis l’économie, l’industrie, on terminait toujours par les femmes. Le facteur commun à tous ces sujets était évidemment l’argent. La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes de quelle façon on pourrait le dépenser. »
Mais Pierre Lemaitre connaît trop bien les ressorts du roman noir pour ne pas bâtir sur ce terreau une vengeance que n’aurait pas renié Alexandre Dumas. Madeleine – Edmond Dantès au féminin – va démontrer un savoir-faire diabolique. Elle n’hésitera devant moyen pour parvenir à ses fins, allant jusqu’à se rapprocher de la pègre. De la duplicité à la malversation, du faux en écriture au chantage, de l’abus de confiance au retournement d’alliance, la panoplie déployée est aussi distrayante qu’efficace. Dupré, son allié dans ce plan machiavélique, résume bien sa mission: « aider à ruiner un banquier, à écraser un député, à dessouder un journaliste révolutionnaire, c’était une mission comme une autre en faveur du désordre, de la déstabilisation, une action de sape moderne… »
C’est plein de rebondissements, agrémenté de scènes très visuelles – à tel point que l’on «voit» déjà le film en lisant le livre – et très subtilement amené. Voilà pour le romanesque qui vaut à lui seul de se plonger dans ce roman.
Mais ce qui le rend exceptionnel, ce sont les différents niveaux de lecture supplémentaires, à commencer par la page d’Histoire qui nous est offerte. Derrière les épisodes tumultueux de cette riche famille, on trouve en effet la description très documentée de l’évolution politique, économique et sociale de l’entre deux guerres, de la peur du communisme et de la volonté de retrouver un pouvoir fort après la chute du cartel des gauches. Mais la droite qui revient en 1928 ne pourra rien pour juguler la crise financière qui, après les Etats-Unis frappera le pays au début des années Trente. Les frictions, les faillites, la misère vont provoquer de fortes tensions bin rendues dans le livre, entre les partisans d’un pouvoir fort et ceux qui veulent un front populaire. Déjà on voit poindre les Couleurs de l’incendie qui se prépare…
Avec malice et finesse Pierre Lemaitre nous propose aussi une réflexion plus actuelle. Comment ne pas voir, à la lumière des dernières actualités – allant jusqu’à la mise en examen d’un ex-président de la République – que la vigilance reste de mise. Que la soif de pouvoir, si ce n’est de l’argent, reste toujours un levier puissant et que les vautours sont loin d’avoir disparu…
Si vous n’avez pas encore découvert l’œuvre de Pierre Lemaitre, vous savez désormais ce qu’il vous reste à faire ! On ne voit pas les pages défiler et dès la fin du roman on réclame la suite.

Couleurs de l’incendie
Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel
Roman
544 p., 22,90 €
EAN : 9782226392121
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et das les environs.

Quand?
L’action se situe en 1927 et Durant les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l’Europe.
Couleurs de l’incendie est le deuxième volet de la trilogie inaugurée avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013, où l’on retrouve l’extraordinaire talent de Pierre Lemaitre.

Les critiques
Babelio 
France Inter (Le Masque et la plume)
Libération (Claire Devarrieux)
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama 
LaPresse.ca (Josée Lapointe)
La Croix (Jean-Claude Raspiengas)
Le JDD (Alexandre Fillon)
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
Cultture-tops (Rodolphe de Saint-Hilaire)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Carobookine


Pierre Lemaitre présente Couleurs de l’incendie, deuxième volet de la trilogie inaugurée avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013. © Production La Grande Librairie

Les premières pages du livre
« Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent même de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure. Dès le début de la matinée, le boulevard de Courcelles était fermé à la circulation. Rassemblée dans la cour, la musique de la garde républicaine bruissait des essais feutrés des instruments, tandis que les automobiles déversaient sur le trottoir ambassadeurs, parlementaires, généraux, délégations étrangères qui se saluaient gravement. Des académiciens passaient sous le grand dais noir à crépines d’argent portant le chiffre du défunt qui couvrait le large perron et suivaient les discrètes consignes du maître de cérémonie chargé d’ordonner toute cette foule dans l’attente de la levée du corps. On reconnaissait beaucoup de visages. Des funérailles de cette importance, c’était comme un mariage ducal ou la présentation d’une collection de Lucien Lelong, le lieu où il fallait se montrer quand on avait un certain rang.
Bien que très ébranlée par la mort de son père, Madeleine était partout, efficace et retenue, donnant des instructions discrètes, attentive aux moindres détails. Et d’autant plus soucieuse que le président de la République avait fait savoir qu’il viendrait en personne se recueillir devant la dépouille de « son ami Péricourt ». A partir de là, tout était devenu difficile, le protocole républicatin était exigeant comme dans une monarchie. La maison Péricourt, envahie de fonctionnaires de la sécurité et de responsables de l’étiquette, n’avait plus connu un instant de repos. Sans compter la foule des ministres, des courtisans, des conseillers. Le chef de l’Etat était une sorte de navire de pêche suivi en permanence de nuées d’oiseaux qui se nourrissaient de son mouvement.
A l’heure prévue, Madeleine était en haut du perron, les mains gantées de noir sagement croisées devant elle.
La voiture arriva, la foule se tut, le président descendit, salua, monta les marches et pressa Madeleine un instant contre lui, sans un mot, les grands chagrins sont muets. Puis il fit un geste élégant et fataliste pour lui céder le passage vers la chapelle ardente. »

 

À propos de l’auteur
Auteur de romans policiers (Robe de marié, Alex, Sacrifices) et de romans noirs (Trois jours et une vie), Pierre Lemaitre est unanimement reconnu comme un des meilleurs écrivains du genre et récompensé́ par de très nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, il obtient le prix Goncourt pour Au revoir là-haut, immense succès critique et public. (Source : Éditions Albin Michel)

Page Wikipédia du roman

Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#couleursdelincendie #pierrelemaitre #editionsalbinmichel #hcdahlem #RL2018 #roman #rentreelitteraire #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #primoroman #lire #lectrices #lecteurs #MardiConseil

Crime de guerre en Alsace

STOERKEL_Katzenthal_guerre

En deux mots:
Un apprenti journaliste enquête sur un double meurtre commis au moment de la libération du village de Katzenthal d’où il est originaire. Peu à peu, il découvre que ce crime de guerre n’en est pas un.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le résistant, le collabo et la belle alsacienne

Le curé du village et un simple d’esprit sont retrouvés morts à Katzenthal, à la veille de la libération du village par les troupes alliées. Une troublante enquête commence.

Jean-Marie Stoerkel est comme le bon vin, il se bonifie avec le temps qui passe. Son nouveau roman en apporte la preuve éclatante, après Le Tueur à La Coiffe Alsacienne, L’Enfer De Schongauer et L’Espion Alsacien dont on retrouvera du reste la trace ici. Le récit est vif, le suspense bien construit, la documentation solide et les émotions liées à son histoire personnelle entraînent le lecteur à ne plus lâcher cette enquête qui tient tout autant du polar palpitant que d’une quête intime.
Nous sommes à la fin de 1944. Alors que la quasi-totalité du territoire peut s’abandonner aux joies de la victoire sur le régime nazi, la population de la «poche de Colmar» continue de souffrir. Jusqu’en 1945, elle va encore payer un lourd tribut avant de retrouver sa liberté. Le village de Katzenthal sera ainsi presque entièrement détruit. Quand James Monroe, Américain de Chicago et Martin Eschbach, Alsacien d’Ingersheim, entrent dans ce champ de ruines, le silence de mort qui les accueille est bien vite interrompu par une double déflagration. Le temps de se mettre à l’abri un nouveau coup de feu est tiré. De ce qu’il reste de l’église du village émerge alors Roger Schultz, l’adjoint au maire qui a réussi à éliminer l’officier nazi qui venait d’abattre le curé du village et un simple d’esprit qui n’avaient pas voulu évacuer les lieux. Quelques semaines plus tard il sera décoré pour cette action d’éclat dans Colmar en liesse.
Pendant ce temps à Katzenthal on commence à déblayer les décombres, on érige une église-baraque, on tente de panser les plaies. Thomas Sorg, qui avait choisi le maquis puis rejoint l’armée de libération et poursuivi les nazis jusqu’en Allemagne retrouve son village d’enfance, sa mère et … un pistolet Walther. Il ne lui en fallait pas davantage pour s’interroger sur ce qui s’était vraiment passé dans le village, car il semble désormais acquis que Roger Schultz faisait partie de ces hommes sans scrupules qui montraient beaucoup d’entrain dans leur collaboration.
C’est ainsi que, quelques jours avant de hisser les drapeaux tricolores et de mettre les œuvres de Hansi en vitrine de son magasin de vins de Colmar, on le voyait rire de bon cœur et faire des affaires avec les occupants.
Pour Thomas, qui venait de croiser les survivants des camps de la mort et appris la fin tragique de quelques uns de ses concitoyens, on imagine le choc et on comprend son besoin de savoir. Un besoin qui va vite devenir une nécessité, parce qu’il va découvrir que Suzel, la jeune fille dont il est en train de tomber amoureux, n’est autre que la fille de Schultz. Le résistant et la belle Alsacienne ont-ils affaire à un collabo? Thomas va devoir, bon gré mal gré, fréquenter ce notable et essayer de dénouer le vrai du faux.
Un travail de journaliste-enquêteur que l’auteur connaît bien pour avoir durant de longues années rempli les colonnes des faits divers de L’Alsace et découvert, chemin faisant, quelques secrets qui lui ont permis de construire une œuvre déjà riche de quelque quinze livres. J’imagine sa jubilation au moment de se mettre dans la peau de l’apprenti journaliste au Nouveau Rhin Français, l’organe de presse qui décide de donner sa chance à Thomas Sorg dont la plume et l’entregent font merveille, au point de créer des jalousies au sein de la rédaction.
Les entretiens qu’il réalise et les rencontres qu’il fait – de personnages ayant existé et à qui l’auteur rend ainsi hommage – lui permettront de dénouer ce crime de guerre en Alsace.
Quant à nous, amateurs de polars bien ficelés, nous gagnerons bien davantage qu’un agréable moment de lecture. En explorant cette période délicate de l’histoire de l’Alsace, on comprendra qu’il n’y a qu’un pas entre le héros et le traître, que dans de nombreuses familles on a eu des petits secrets à cacher, que l’histoire officielle n’est pas toujours la vraie et que les blessures de l’enfance ne se referment jamais complètement.

Crime de guerre en Alsace
Jean-Marie Stoerkel
Éditions du Bastberg
Coll. «Les Polars»
320 p., 14 €
EAN : 9782358590976
Paru en novembre 2017

Où?
Le roman se déroule principalement en Alsace, à Katzenthal, Colmar et dans les villages environnants, ainsi qu’aux Trois-Epis et à Breisach.

Quand?
L’action se situe fin 1944 et durant les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
28 décembre 1944. Katzenthal, petit village viticole alsacien, vient d’être détruit dans les combats de la poche de Colmar. Deux soldats libérateurs trouvent dans l’église endommagée les corps du vieux curé et de l’idiot du village, assassinés chacun d’une balle dans la tête, et celui d’un capitaine de la Gestapo. L’adjoint au maire et riche négociant en vins Roger Schultz sera décoré pour avoir attaqué à mains nues le gestapiste après ce crime de guerre.
Fin mai 1945. Le jeune soldat Thomas Sorg revient au village après quatre ans passés dans la Résistance à Mulhouse et dans le maquis du Vercors, puis dans la Brigade Alsace-Lorraine d’André Malraux et la Première armée française.
Devenu journaliste au Nouveau Rhin Français à Colmar, il se retrouve devant un dilemme cornélien en découvrant que le père de son amoureuse était un vil collabo.
Sur fond d’illustrations de Hansi, ce thriller historique est aussi un hymne à la Résistance alsacienne, avec des portraits de héros connus et inconnus qui ont réellement existé.

Les critiques
Babelio
L’Alsace (Hervé de Chalendar)

Les premières lignes du livre
« J’ai tué Hitler ! »
Adolphe Muller en voulait à Adolf Hitler avant toute chose parce qu’il portait le même prénom que lui. C’était encore une chance que tout le monde l’appelle le Muller Dolfi et qu’il soit né à la fin de 1918, juste après que l’Alsace était redevenue française. S’il était venu au monde seulement un mois plus tôt, l’officier d’état civil du village l’aurait indubitablement écrit à l’allemande, avec un «f», et pas avec le salutaire «phe» qui lui permettait de se démarquer orthographiquement du fou furieux Führer. Il s’accrochait à cette idée même si depuis quatre ans l’administration hitlérienne, qui germanisait à nouveau les noms des lieux et des gens alsaciens, lui remettait un «f» à la place du «phe».
«Pourquoi ?», avait-il demandé la première fois à l’employé de mairie, lequel, pour garder sa place, avait signé comme tous les fonctionnaires une déclaration de fidélité au Reich et au Führer. «Germanisierung! Mais tu es trop débile pour comprendre, mon pauvre Dolfi…», avait répondu le rond-de-cuir. Celui-ci était de ceux qui incarnaient l’obéissance. Dès le premier jour, il avait abandonné sans barguigner son béret franchouillard, respectant scrupuleusement les consignes de regermanisation amplifiées par le maire et surtout l’adjoint nommé Schultz.

À propos de l’auteur
Né en 1947 à Ingersheim dans le Haut-Rhin, Jean-Marie Stoerkel a effectué une carrière de journaliste à L’Alsace à Mulhouse où il était chargé de la rubrique faits divers et justice. Il est l’auteur de quatorze précédents livres – documents, récits et romans policiers – souvent inspirés de ses enquêtes. (Source : Éditions du Bastberg)

Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Le sympathisant

NGUYEN_Le_sympathisant

logo_avant_critique  Logo_premier_roman

Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que ce roman arrive sur le marché français avec une solide réputation. Il a déjà été couronné par le Prix Pulitzer 2016, le Prix Edgar du Meilleur Premier Roman 2016 et a été finaliste du prix PEN/Faulkner.

2. Parce que, comme l’a expliqué Viet Thanh Nguyen a Sophie Joubert, le livre est basé sur une très solide documentation: « Je lis sur la guerre du Vietnam depuis que je suis très jeune et mes recherches universitaires portent aussi là-dessus. Quand j’ai commencé le roman, j’avais l’essentiel de la documentation. J’ai seulement eu besoin de compléments sur les sujets que je connaissais mal, la chute de Saïgon, le tournage d’ « Apocalypse Now », les opérations de la police secrète et les actes de torture. Souvent, les détails étaient bien plus forts que tout ce qu’on aurait pu imaginer. »

3. Parce que le Washington Post en donne un saisissant résumé: « Nguyen, qui est né au Vietnam et a grandi aux États-Unis, fait de l’histoire désespérée d’un expatrié un thriller cérébral, qui s’attaque aux dilemmes existentiels de notre époque. D’abord instructive et dangereusement candide, la narration prend la forme d’une confession, écrite et sans cesse réécrite, dans une cellule d’isolement. Le capitaine emprisonné se remémore sa fuite auprès du général sud-vietnamien et son intrusion dans la communauté de réfugiés installée près de Los Angeles. De là, il continue d’espionner les infatigables soldats qui s’évertuent à bâtir un plan chimérique pour libérer leur pays natal des communistes. »

Le sympathisant
Viet Thanh Nguyen
Éditions Belfond
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude
504 p., 23,50 €
EAN: 9782714475657
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
À la fois fresque épique, reconstitution historique et oeuvre politique, un premier roman à l’ampleur exceptionnelle, qui nous mène du Saigon de 1975 en plein chaos au Los Angeles des années 1980. Saisissant de réalisme et souvent profondément drôle, porté par une prose électrique, un véritable chef-d’œuvre psychologique. La révélation littéraire de l’année.
Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double.
Ainsi commence l’hallucinante confession de cet homme qui ne dit jamais son nom. Un homme sans racines, bâtard né en Indochine coloniale d’un père français et d’une mère vietnamienne, élevé à Saigon mais parti faire ses études aux États-Unis. Un capitaine au service d’un général de l’armée du Sud Vietnam, un aide de camp précieux et réputé d’une loyauté à toute épreuve.
Et, en secret, un agent double au service des communistes. Un homme déchiré, en lutte pour ne pas dévoiler sa véritable identité, au prix de décisions aux conséquences dramatiques. Un homme en exil dans un petit Vietnam reconstitué sous le soleil de L.A., qui transmet des informations brûlantes dans des lettres codées à ses camarades restés au pays. Un homme seul, que même l’amour d’une femme ne saurait détourner de son idéal politique…
SYMPATHISANT n. m. : personne qui approuve les idées et les actions d’un parti sans y adhérer.

Les critiques
Babelio 
L’Humanité (Sophie Joubert – entretien avec l’auteur)
BibliObs (Doan Bui – entretien avec l’auteur)
En attendant Nadeau (Steven Sampson – entretien avec l’auteur)
Les lettres françaises (Jean-Oierre Han)
La Grande parade (Serge Bressan)
Blog Ça va mieux en l’écrivant
Lecteurs.com


Première partie de l’entretien avec Viet Thanh Nguyen pour la sortie de son livre Le sympathisant © Production La fringale culturelle


Seconde partie de l’entretien avec Viet Thanh Nguyen pour la sortie de son livre Le sympathisant © Production La fringale culturelle

Les premières pages du livre
« Je suis un espion, une taupe…un homme à l’esprit double…le mois dont je parle c’est le mois d’avril, le plus cruel de tous…un avril qui changea tout pour les habitants de notre petite partie du monde et rien pour la plupart des habitants du reste du monde ». Ces quelques lignes extraites de la première page plongent le lecteur dans le chaos de Saïgon à la fin avril 1975, quelques heures avant la prise de la ville par les communistes. L’introduction est magistrale, la suite est à l’avenant; de la constitution de la liste des 92 élus qui vont pouvoir s’échapper (« chaque nom que je rayais me faisait l’effet d’une condamnation à mort ») jusqu’à l’embarquement final, quatre ans plus tard, parmi les « boat people » en passant par Hollywood, Le Sympathisant nous entraine avec ses amis, sa famille, ses collègues militaires vietnamiens et américains, ses victimes et ses bourreaux à partager son parcours dans « cette expérience qu’ils appellent sans rire la Guerre Froide. »

Extrait
« Nous sommes tous présumés coupables, comme l’ont démontré les Américains eux-mêmes. Sinon pourquoi soupçonneraient-ils tout le monde d’appartenir au Vietcong ? Pourquoi tireraient-ils d’abord et poseraient-ils des questions après ? Parce que, pour eux, tous les Jaunes sont présumés coupables. Les Américains sont un peuple déboussolé parce qu’ils ne peuvent pas admettre cette contradiction. Ils croient en un univers où règne la justice divine, où l’espèce humaine est coupable de péché, mais ils croient aussi en une justice séculière dans laquelle les êtres humains sont présumés innocents. Or on ne peut pas avoir les deux à la fois. Et vous savez comment les Américains se débrouillent avec ça ? Ils font mine d’âtre éternellement innocents, peu importe le nombre de fois où ils perdent leur innocence. Le problème, c’est que ceux qui protestent de leur innocence pensent que tout ce qu’ils font est juste. Nous, au moins, qui croyons à notre propre culpabilité, nous savons de quels méfaits nous sommes capables. »

À propos de l’auteur
Viet Thanh Nguyen est né au Vietnam en 1971. Après la chute de Saigon, il fuit le pays avec toute sa famille et rejoint les États-Unis en cargo, comme des milliers de boat people. D’abord réfugiés dans un camp en Pennsylvanie, les Nguyen s’établissent en Californie.
Étudiant diplômé de Berkeley, Viet Thanh Nguyen devient professeur à l’université South California et entame en parallèle l’écriture de son premier roman, Le Sympathisant, qui s’impose dès sa sortie comme un immense succès critique et commercial. Finaliste des plus grands prix littéraires, dont le PEN/Faulkner, et consacré par le prix Pulitzer en 2016, traduit dans vingt-cinq langues, il lui vaut et qui lui vaut d’être comparé aussi bien à John Le Carré qu’à Saul Bellow. Viet Thanh Nguyen est également l’auteur d’un essai finaliste du National Book Award, Nothing Ever Dies, sur la guerre du Vietnam dans la mémoire collective, américaine et asiatique, ainsi que d’un recueil de nouvelles, The Refugees. Ces deux livres sont à paraître chez Belfond. Il vit à Los Angeles, avec son épouse et leur fils. (Source : Éditions Belfond)

Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel
Badge Critiques à la Une

Tags:
#lesympathisant #vietthanhnguyen #editionsbelfond #vietnam #RL2017 #roman #rentreelitteraire #unLivreunePage. #livre #lecture #books #RLN2017 #littérature #primoroman #lecture #lire #lectrices #lecteurs #premierroman #MardiConseil

Du vent

coup_de_coeurhanotte_du_vent

Du vent
Xavier Hanotte
Belfond
Roman
432 p., 19 €
EAN : 9782714458261
Paru en octobre 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en France et en Belgique, notamment à Paris et dans une ville côtière qui n’est pas nommée ainsi qu’à Bruxelles, Charleroi, Gosselies, Soignies. Toronto y est évoquée. Les voyages de Lépide occupent une seconde partie du livre, passant d’Europe en Afrique, du Mont Circé à Tarracine, des frontières du Latium et de la Campanie à Circei, Ostie, Milet, Utique, Carthage et de la Provence à Modène, de Rome, Espagne, Gaule, Misène, Sardaigne, Sicile

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une ville portuaire, le lieutenant Bénédicte Gardier vient prendre ses nouvelles fonctions au sein d’un important dépôt stratégique. Tandis qu’elle gagne son hôtel, comment se douterait-elle des ennuis qui l’attendent ?
Dans le port sicilien de Lilybée, le triumvir Lépide débarque avec ses légions. Il vient prêter main forte à son collègue Octave, dont l’ambition démesurée commence à l’inquiéter. Pourquoi ne prendrait-il pas enfin la part de pouvoir qui lui revient ?
Entre ces deux débuts d’histoires, quel lien ?
Leur auteur ! Le romancier Jérôme Walque s’est lancé dans une double entreprise de narration.
Seulement voilà… La littérature serait-elle davantage que du vent ? Quand les récits se mettent à déborder sur la réalité et que de mystérieux personnages, éditeurs ou policiers, s’en mêlent, Jérôme commence à douter.

Ce que j’en pense
*****
Du vent ne se résume pas, ou du moins, ne peut se résumer simplement. Car l’auteur ne nous offre pas un roman, mais plusieurs romans soigneusement imbriqués les uns dans les autres.
On commence par un John Le Carré pour suivre avec du Jean Giraudoux tout en oubliant pas d’entrelarder le tout avec de l’Italo Calvino. Rassurons d’emblée les lecteurs qui pourraient être effrayés par cette construction audacieuse. Le roman se lit facilement, l’humour n’est jamais très loin et une bonne dose d’autodérision vient couronner ce petit jeu qui est fort souvent un double je, à l’image de la première protagoniste à entrer en scène, le lieutenant Bénédicte Gardier.
Elle n’a pas le temps de s’installer dans la chambre 307 de l’Hôtel moderne qu’elle se retrouve ficelée comme un saucisson. Tandis que Sophie Opalka prend sa place pour fanfaronner auprès des autorités militaires, se jouant de tous les contrôles, Bénédicte va essayer de trouver un moyen de sortir de ce mauvais pas.
Ou plus exactement, Jérôme Walque. Car c’est lui le démiurge qui a imaginé ce scénario et qui doit désormais faire avancer l’intrigue.
Car ce romancier a fini par donner son accord à Jérémie, son ami écrivain en panne d’inspiration, afin de rédiger les premiers chapitres de cet ouvrage de commande qui doit inaugurer une nouvelle collection consacrée au bondage. Lancée par les éditions B & B (Blaise et Butte, encore un duo), cette collection offre une récréation bienvenue à Jérôme qui est un peu empêtré dans son roman historique.
Car contrairement à son ami Jérémie, qui prend la littérature à la légère, il est un écrivain «sérieux», même s’il ne rechigne pas à donner un coup de main à son double. Ainsi quand Jérémie avait signé chez deux gros éditeurs parisiens pour un même roman. Aidé d’un bon traitement de texte, il «avait remeublé de fond en comble l’un des deux opus» et fait paraître ce second livre sous pseudonyme. Il avait même fini par concurrencer le premier dans la course aux prix.
Passant de la comédie romantique au thriller psychologique, le voilà donc lancé dans une tentative de réhabilitation de la figure de Lépide, l’oublié du Second triumvirat qui préside aux destinées de l’empire romain à compter de 43 avant J.-C. Seulement voilà, à l’image de ses héros, encalminés dans un port, son inspiration attend aussi le souffle libérateur de ce roman qui s’intitule aussi Du vent.
Le pouvoir Octave, c’est vent
Le vent, Lépide, souffle où il veut !
Les lecteurs attentifs remarqueront que dans chacun des récits de petits indices sont habilement semés par l’auteur. Comme un jeu… de miroirs qui vont réfléchir la lumière de l’un vers l’autre. L’éditeur qui affirme avec emphase « Monsieur Walque, nous sommes les Socrate de la littérature dite légère », Jérémie qui encourage son confrère avec ce conseil « Un peu de créativité, un minimum de vocabulaire technique, et vogue la galère ! » ou, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Bénédicte qui parvient à téléphoner à Jérôme Walque afin de le sortir de son mauvais pas.
Avant d’avouer que « c’était la première fois de sa vie qu’un personnage lui inspirait autant de mauvaise conscience.», on se sera régalé avec l’auteur qui se sera cette fois documenté avec la BD américaine Les Aventures de Gwendoline.
« On appelle ça littérature, ô grand pontife. Et comme tout pouvoir, ce n’est guère plus que du vent. » Mais c’est un sacré vent de fraîcheur que Xavier Hanotte fait souffler, prouvant avec délectation que quand on a le pouvoir des mots, on a le pouvoir !

Autres critiques
Babelio 
L’Humanité (Jean-Claude Lebrun)
Le Monde (Bertrand Leclair)
La Cause littéraire (Philippe Leuckx)
Le Carnet et les instants (Marguerite Roman)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Des livres et Sharon

Les premières pages du livre 

A propos de l’auteur
Né en 1960 en Belgique, Xavier Hanotte vit près de Bruxelles. Philologue et germaniste, il a traduit quelques-uns des plus grands romanciers flamands et néerlandais contemporains parmi lesquels, aux éditions Belfond, Hubert Lampo et Marten’t Hart, ainsi que le poète anglais Wilfried Owen (Le Castor Astral). Ses romans, Manière noire (1995), De secrètes injustices (1998), Derrière la colline (2000), Les Lieux communs (2002), Ours toujours (2005), Le Couteau de Jenufa (2008), ainsi que son recueil de nouvelles L’Architecte du désastre (2005), tous publiés chez Belfond, ont été unanimement salués par une critique élogieuse. (Source: Éditions Belfond)

Site Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel

Envoyée spéciale

ECHENOZ_Envoyee_speciale

Envoyée spéciale
Jean Echenoz
Editions de Minuit
Roman
320 p., 18,50 €
ISBN: 9782707329226
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, Villeneuve-Saint-Georges, Limoges, mais aussi dans des endroits beaucoup plus reculés tels que Châtelus-le-Marcheix ou Bénévent-l’Abbaye ainsi qu’en Corée du Nord.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s’occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l’empêcher d’accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n’est pas toujours très bien organisé.

Ce que j’en pense
****
Quel plaisir de retrouver Jean Echenoz au meilleur de sa forme ! Il s’empare cette fois des codes du roman d’espionnage pour en faire une épopée loufoque. On se retrouve ici plus proche des pieds nickelés en vadrouille que d’une mission à la James Bond. Pour traiter le délicat dossier qui vient d’atterrir sur son bureau, le responsable du renseignement n’a, par exemple, d’autre alternative que de recruter et former un agent capable de déjouer la remarquable organisation mise sur pieds par la Corée du Nord.
Mais n’allons pas trop vite en besogne. Voici notre héroïne qui, comme dans les Trois Mousquetaires, répond au doux prénom de Constance. Après une éphémère carrière de chanteuse, elle se retrouve au sommet… d’une éolienne au centre de la France. C’est dans la nacelle de cette source d’énergie renouvelable qu’elle va renouveler les méthodes de formation en spécialiste du renseignement, secondée par Christian et Jean-Pierre. Des geôliers qui vont, au fil des jours, oublier leurs consignes de prudence pour accorder de plus en plus de liberté et d’initiative à leur prisonnière aux jolis yeux. « Elle avait l’air tonique et déterminée, semblant soudain prendre les choses en main sur un ton de monitrice, de cheftaine, d’animatrice de jeu télévisé mal accordé à son état de captive : Qu’est ce qu’on pourrait faire à manger ce soir, qu’est ce qui vous plairait pour dîner ? »
Dans cette ambiance certes confinée, l’ambiance est vite joyeuse. On mange, on boit – beaucoup – et on se raconte des tas d’histoires jusqu’au jour où l’oiseau décide de quitter son nid pourtant devenu bien douillet.
Mais pour l’intérêt du récit, et parce que Constance trouve la chose plutôt amusante, il n’est pas bien difficile de la localiser et d’enclencher la deuxième phase du programme que le général en charge du dossier ne va pas tarder à lui révéler : «Vous allez déstabiliser la Corée du Nord.»
Nous voici donc partis pour ce pays ô combien hermétique, mais qui ne peut toutefois s’affranchir de quelques règles universelles comme cette fameuse loi de l’attraction des corps dont notre Mata Hari nationale sait faire bon usage avec un haut dignitaire répondant au doux nom de So Thalasso.
Loin de pouvoir disposer de moyens électroniques sophistiqués pour suivre les progrès de cette mission, c’est par le biais d’une coopération intensive avec les autres services secrets que l’on s’informe : «les Américains surveillent tout ce qu’ils veulent dans le coin. Je m’entends bien avec eux, on s’échange des tuyaux, ça se passe beaucoup mieux qu’avec les Chinois, par exemple. Il y a aussi le MI6 qui fait marcher là-bas une toute petite antenne, mais les Anglais ne trouvent jamais grand chose, les Américains sont mieux.»
Toutefois, alors que l’on touche au bout, un grain de sable va venir enrayer la machine… et nous offrir un épilogue à la hauteur de ce roman aussi parodique que distrayant.
Régalez-vous !

Autres critiques
Babelio
L’Express
Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Libération (Philippe Lançon)
Culturebox
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)

Extrait
« C’est à hauteur de ce véhicule que l’homme en bleu de travail s’est arrêté en disant: Attendez un instant, je voudrais vous montrer quelque chose qui pourrait vous intéresser, et Constance a paru tout à fait prête à s’intéresser. Il a fait glisser de son épaule la courroie de sa boîte à outils qu’il a ouverte et dont il a extrait, toujours souriant, une perceuse. Regardez-moi ça, lui a-t-il dit, si ce n’est pas beau. Elle est insensée, cette perceuse, c’est ce qu’on fait de mieux. Compacte, légère, efficace, parfaitement silencieuse. Pas mal, non ? Comme Constance hochait poliment, elle s’est sentie happée par un coude : elle s’est tournée, c’était un type qui venait de sortir de la fourgonnette, côté passager, et qui tenait à présent gentiment son bras, tout aussi souriant mais beaucoup moins beau : grand, osseux, cou décharné, regard d’autruche. Vous voyez, a poursuivi l’homme en bleu, elle est idéalement adaptée aux travaux de précision, délicats et répétitifs. Elle fait visseuse, aussi, notez. Regardez, je vais la faire fonctionner. Et Constance a perçu alors qu’un troisième type, sans doute le chauffeur de l’utilitaire, la prenait par son autre bras non sans un sourire tout aussi affable, et celui-ci non plus n’était pas terrible : râblé, courtaud, rougeaud, museau de lamantin. Semblable mise en place n’a rien qui puisse d’emblée vous rassurer, certes, mais ces trois hommes affichaient une expression aimable, prévenante, attentionnée : par effet de mimétisme niais, Constance s’est mise à sourire à son tour. Donc, a dit l’homme en bleu, je la mets en marche, voyez-vous, et Constance a en effet vu, dans le plus grand silence, le foret de la perceuse se mettre à tourner rapidement sur lui-même cependant qu’un des types, sans lâcher le bras de Constance, levait de l’autre main le hayon de la fourgonnette. Puis, lorsque l’homme en bleu a dirigé la mèche de la perceuse vers la mâchoire inférieure de la jeune femme, comme procèderait un dentiste sans vous prier d’ouvrir auparavant la bouche, elle a cessé de sourire. Autruche et Lamantin la maintenaient à présent par les deux bras, fermement. Tout cela se déroulait sans témoins car, tout en étant proche des grands axes, ce qui permet un repli facile, l’angle des rues Pétrarque et du Commandant-Schloesing est donc un coin sans trop de passage, idéal pour régler discrètement une affaire. Constance a vite battu quatre fois des paupières. Mais je ne vais évidemment pas faire une chose pareille, l’a rassurée l’homme en bleu, c’était juste pour vous faire voir. D’ailleurs je m’en vais vous laisser tranquille, a-t-il annoncé en désignant le hayon ouvert de l’utilitaire, si vous voulez bien vous donner la peine. Et comme Constance se tournait vers le véhicule, il lui est apparu que son espace arrière, séparé de l’avant par une paroi métallique, était occupé par un fauteuil d’allure confortable mais dont les pieds, les accotoirs étaient équipés de sangles en polypropylène à boucles de serrage plastique. Sur le dossier du siège, un élégant capuchon noir se trouvait négligemment plié. Constance a hésité comme nous hésiterions tous mais, observant que la mèche de la perceuse était toujours en rotation, elle a préféré monter dans la fourgonnette qu’envisager de subir, sans anesthésie, d’aléatoires travaux stomatologiques. »

A propos de l’auteur
Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m’en vais. (Source : Editions de Minuit)

Site Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne
Amazon

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature