Les petits garçons

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En deux mots:
Le narrateur de ce premier roman va nous raconter son enfance, son adolescence et ses premières années d’adulte aux côtés de son ami Grégoire. Le roman d’initiation émouvant et drôle d’un apprenti journaliste qui va finir par trouver sa place dans un monde peu accueillant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment je suis devenu un homme

Un délicieux premier roman vient inaugurer la collection «Arpège» chez Stock. Avec «Les petits garçons» Théodore Bourdeau réussit le plus beau des romans d’initiation, puisque c’est… le mien!

Tout compte fait, il n’y a pas trente-six raisons qui font que l’on aime un roman. Je crois que pour chacun d’entre nous, elles se limitent à deux ou trois, auxquelles on peut encore ajouter quelques considérations esthétiques. Soit l’histoire vous emporte, soit vous avez l’impression d’enrichir votre culture générale, soit vous vous sentez proches du narrateur ou de l’un des personnages. Avec le premier roman de Théodore Bourdeau, il ne m’a pas fallu chercher bien loin, car dès la première phrase, je me suis identifié à ce garçon. Ce «processus psychologique par lequel un individu A transporte sur un autre B, d’une manière continue plus ou moins durable, les sentiments qu’on éprouve ordinairement pour soi, au point de confondre ce qui arrive à B avec ce qui lui arrive à lui-même» atteint même ici un degré pour le moins troublant.
En fait, si je résume ce livre, je vous raconte ma vie! Cela pourrait commencer ainsi:
« Je suis né heureux. Un tout petit enfant, avec deux parents pour me chérir. Un tout petit enfant qui rit et qui se roule en toupie dans le lit de papa et maman le dimanche matin. Une bouche de quenottes, tout petit enfant, qui hurle d’excitation, qui pleure et qui rit. Qui pleure puis qui rit. Une boule de chair douce et encore innocente au malheur.»
Cela pourrait se poursuivre à l’école, quand ma route a croisé celle de Bernard. Bon, dans le roman de Théodore Bourdeau, il s’appelle Grégoire, mais c’était le même copain: « Aussi loin que je puisse me rappeler, dès l’école maternelle, Grégoire était là. Petit garçon rouquin, avec qui tout semblait facile. Jouer, faire des bêtises ou échanger des billes. Quand je voulais courir jusqu’à n’en plus pouvoir respirer, voler un bonbon, faire peur à un camarade de classe, Grégoire se portait toujours volontaire. »
Bernard était toujours le premier de la classe. Il avait toute mon admiration et quelquefois une pointe de jalousie perçait. Mais comme j’étais plus sportif que lui, les choses se sont bien vite arrangées. Et si je vous parle d’une autre époque que celle évoquée dans le roman, peu importe. Car Théodore Bourdeau a la plume elliptique. S’il ne dit pas tout, il laisse deviner sa pensée. Les événements historiques sont suggérés, sont même reconnaissables, sans être exactement situés géographiquement ou dans le temps. Des attentats, la montée de l’intégrisme religieux, la crise économique, la peur d’un avenir de plus en plus incertain… Il me semble que la jeunesse des années quatre-vingt n’avait rien à envier à celle des années deux-mille, sinon peut-être dans son acuité.
En revanche, ce qui n’a pas vraiment changé – surtout pour les timides – c’est l’attirance mêlée de crainte autant que d’excitation pour «les filles». Là encore, je pourrai souscrire mot pour mot au scénario imaginé par le narrateur pour conquérir Louise. Demander à une proche amie de servir de messagère et attendre impatiemment la réciprocité de l’amour que l’on offre. «Enfin, mes mots et mon amour parvenaient jusqu’aux oreilles et, je l’espérais, jusqu’au cœur de Louise. Mais alors qu’elle aurait dû esquisser un sourire puis rougir, son visage devint rictus, traduisant un dégoût amusé. Je perdis tout espoir quand le rictus se transforma en un éclat de rire. Tout était consommé. Louise ne voudrait pas de moi. Ma première boum ne serait pas le théâtre de mon premier amour.»
Il devient inutile de vous raconter la suite. Vous la trouverez dans le roman avec à peine quelques nuances. Sachez simplement qu’après avoir tâtonné un peu quant à mon avenir, j’ai fait une école de journalisme. La mienne était à Strasbourg et celle du roman plus vraisemblablement à Lille. Les mêmes angoisses quant à l’avenir de notre profession, les mêmes débats sur l’éthique et sur la concentration des groupes de presse…
Me voilà tout d’un coup pris de vertige au moment de conclure. Vous aurez compris pourquoi ce roman n’a si profondément touché, mais réussira-t-il à vous séduire aussi? C’est le pari que je prends et le vœu que je formule.
Et puisque nous en sommes aux vœux, souhaitons à Caroline Laurent plein succès à la nouvelle collection «Arpèges» inaugurée avec ce roman.

Les petits garçons
Théodore Bourdeau
Éditions Stock
Roman
256 p., 17,90 €
EAN 9782234086371
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans différents endroits qui ne sont pas vraiment précisés, mais on y devinera notamment Paris et Lille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire de deux amis qui traversent ensemble l’enfance, puis l’adolescence, et qui atterrissent à l’âge adulte le cœur entaillé.
C’est l’histoire d’un jeune homme maladroit, le narrateur, un peu trop tendre pour la brutalité du monde, mais prêt pour ses plaisirs.
C’est l’histoire d’un parcours fulgurant, celui de son ami Grégoire, et des obstacles qui l’attendent.
C’est aussi l’histoire d’une société affolée par les nouveaux visages de la violence.
C’est enfin une histoire de pouvoir, de déboires et d’amour.
Mais avant tout, c’est l’histoire de deux petits garçons.
Théodore Bourdeau signe un premier roman enlevé, à l’humour réjouissant, qui entremêle la douceur de l’enfance, les erreurs de jeunesse et le nécessaire apprentissage de la vie.

Les critiques
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Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
La règle du jeu (Laurent David Samama)
Blog Le domaine de Squirelito
Blog Loupbouquin
Blog Les livres de Joëlle
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le blog de Delphine-Olympe
Blog The unamed Bookshelf 
Blog Bla Bla Bla Mia 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je suis né heureux.
Un tout petit enfant, avec deux parents pour me chérir. Un tout petit enfant qui rit et qui se roule en toupie dans le lit de papa et maman le dimanche matin. Une bouche de quenottes, tout petit enfant, qui hurle d’excitation, qui pleure et qui rit. Qui pleure puis qui rit. Une boule de chair douce et encore innocente au malheur.
Dans ma chambre, une grande corbeille en osier contenait toutes mes richesses. Voitures miniatures, robots déglingués, une vieille balle en mousse rongée par l’usure… Une raquette au cordage crevé, pour gagner Roland-Garros deux fois par semaine. Un pistolet en plastique pour simuler le cambriolage d’une riche demeure dans laquelle j’allais dérober vases antiques et montres précieuses. Et cette petite trompette en plastique pour imiter les jazzmen qu’écoutait papa le dimanche après-midi. Debout sur la table basse du salon, j’imaginais une foule d’adultes concentrés à mes pieds et j’engageais un solo furieux. Les membranes des enceintes grondaient et moi, avec ma petite trompette en plastique et mon pyjama, je faisais comme si je commandais les notes parfaites d’un de ces musiciens. Je vibrais de tout mon cœur à mesure que la musique, puissante, liquide, s’écoulait dans la pièce. Je me démenais pour obtenir le sourire de papa.
Dans le long couloir qui traversait l’appartement familial, il y avait le portrait d’un vieux monsieur, très digne, sanglé dans une gabardine sombre. Une grande toile sans cadre, un peu jaunie, craquelée. Moustaches lisses et regard dur de l’ancêtre qui toise sa lointaine descendance. Maman avait acheté le tableau dans une brocante un peu au hasard. L’homme aux moustaches était l’ancêtre d’un autre petit enfant, un inconnu pour nous. Qu’importe, c’était mon aïeul pour toujours : un capitaine d’industrie effrayant, un vieux cheminot dur au labeur, mon arrière-grand-père vice-ministre de quelque chose. La nuit, quand je marchais à tâtons dans le couloir pour rejoindre la cuisine et boire un verre d’eau, le vieux monsieur se transformait souvent en ogre prêt à me dévorer. Libéré, extrait de sa toile, ses pas résonnaient sur le sol et il fondait sur moi dans la stupeur d’un cauchemar.
Ma vie était légère, facile. Une aventure perpétuelle et joyeuse. Elle ne supportait aucune contrariété, à l’exception des frayeurs nocturnes de l’ancêtre. Un jour, à l’âge de huit ans, je demandai à maman s’il était possible de ne penser à rien. Si je pouvais déconnecter mon cerveau, même l’espace d’une seconde, et n’être plus qu’un corps inerte, qui ne produirait plus aucune matière imaginative. Maman me répondit que c’était sûrement possible. Qu’il fallait s’isoler dans un endroit le plus calme possible, faire le vide en soi, se concentrer sur sa respiration et peut-être alors, l’espace d’une seconde, je pourrais ne penser à rien. Je m’enfermais donc dans les toilettes, la pièce la plus calme de l’appartement. Assis sur le sol, le nez face à la cuvette, j’essayais de respirer le plus lentement possible, de ne prêter aucune attention aux bruits extérieurs. Je plongeais dans un gouffre de néant, je tentais d’imposer le sommeil à mon âme, de chasser la moindre de mes idées. J’étais comme mort, malgré les battements de mon petit cœur.
Grégoire était mon ami. Aussi loin que je puisse me rappeler, dès l’école maternelle, Grégoire était là. Petit garçon rouquin, avec qui tout semblait facile. Jouer, faire des bêtises ou échanger des billes. Quand je voulais courir jusqu’à n’en plus pouvoir respirer, voler un bonbon, faire peur à un camarade de classe, Grégoire se portait toujours volontaire. Nous n’étions qu’énergie.
Une malédiction commune accéléra cette amitié : nos deux anniversaires tombaient pendant les vacances. J’étais né à la fin de l’été, Grégoire juste avant Noël. Nous n’avions pas droit au rituel mis en place par notre maîtresse pour fêter les anniversaires : une guimauve distribuée en grande pompe à l’enfant qui grandissait, devant ses camarades jaloux. J’avais identifié deux choses : l’injustice de nos dates de naissance, mais aussi la cachette de la maîtresse, une boîte en aluminium pleine de guimauves, rangée sur une étagère facile d’accès. Je convoitais cette boîte depuis un certain temps quand l’occasion se présenta enfin grâce à un petit camarade prénommé Cyril, qui peinait à se contenir et faisait souvent pipi aux quatre coins de la classe. La maîtresse exténuée devait l’exfiltrer régulièrement pour le changer, nous fournissant ainsi l’interlude nécessaire pour aller voler les guimauves que nous méritions nous aussi. Le premier acte de notre amitié se joua ainsi. Comme des petits soldats, nous avions rampé sur le sol sous les regards des autres enfants stupéfaits. J’avais ouvert la boîte, attrapé deux guimauves roses, en avais donné une à Grégoire, puis nous avions battu en retraite vers nos places. J’avais rangé ma guimauve, comme un joyau, dans l’une des poches de mon manteau, alors que la maîtresse rejoignait finalement la classe, gardant sous son aile Cyril l’incontinent. À la récréation, nous avions brandi nos reliques sucrées, comme deux trophées, devant nos copains. Mais cette première épopée avait viré au drame. Un surveillant nous avait repérés, puis dénoncés à l’issue de la récréation. L’aventure s’était terminée sur une convocation de nos deux mères par la maîtresse et la restitution des guimauves devant tous nos camarades, terrible condamnation publique.
C’est ainsi que nos deux mamans prirent l’habitude de discuter après la classe, d’abord réunies par la honte, puis donnant leur avis sur nos maîtresses, débattant de l’opportunité de telle ou telle leçon. Elles s’appréciaient et dans un échange classique de bons procédés entre parents d’élèves, j’allais déjeuner chez Grégoire chaque mardi, et maman nous accueillait en retour le jeudi. Quand on arrivait chez mon ami, il y avait une porte cochère dont il fallait franchir l’encadrement de nos jambes maigrelettes. Puis nos voix résonnaient sous le porche, nous grimpions l’immense escalier et ses lourds tapis qui ouataient chacun des pas. Derrière la porte de l’appartement, la mère de Grégoire nous attendait, splendide grosse femme aux commandes de son logis. Nous enlevions nos chaussures dans l’entrée, pendant qu’elle allait de pièce en pièce, sans jamais s’arrêter de nous parler, de nous détailler le menu préparé par l’employée de maison, de nous entretenir de ses activités de la matinée. Le volume de sa voix faiblissait à mesure qu’elle s’éloignait, au détour d’un boudoir, d’une antichambre, d’un vestibule ou d’une bibliothèque. Puis elle reprenait corps quand, tout à coup, par un couloir dérobé elle accélérait le pas dans un fracas de parquet, et surgissait de son labyrinthe en ponctuant son monologue d’un point final: «À table les enfants!»
Grégoire était enfant unique. Son père, directeur d’une immense entreprise qui fabriquait du sucre, n’était jamais présent à l’heure du déjeuner. Dans l’appartement, il n’existait qu’à travers ses costumes, que j’avais aperçus dans un dressing qui marquait l’entrée de la suite parentale. Chez moi, il n’y avait pas de pièce réservée aux vêtements, papa et maman partageaient une commode en bois qui craquait tous les matins à l’heure du réveil. Alors, dès que je le pouvais, je jetais un œil à l’intérieur du dressing, j’admirais le mur d’étoffes grises, et je me recueillais un instant dans la forte odeur de cuir qui se dégageait des souliers du père de Grégoire. Chaque année au printemps, il offrait à la classe de son fils une visite de ses champs de betteraves, matière première du sucre qu’il vendait et qui finançait le somptueux appartement dans lequel il logeait sa famille. Un matin du mois de mai, notre groupe d’enfants s’avança donc dans la boue, en lisière d’un sous-bois. Trop occupé, le père de Grégoire n’apparut jamais, et c’est un responsable avec une casquette qui nous expliqua les différents stades de la culture de la betterave sucrière. Puis le groupe chemina à l’intérieur de l’usine pour déboucher en apothéose au milieu de montagnes blanches et granuleuses. Pendant toute la visite, Grégoire se tint quelques pas en retrait, satisfait, comme un roi. Il était le représentant sur terre de son illustre père, qui lui-même régnait, telle une divinité, sur le monde merveilleux du sucre.
On aurait pu imaginer que le mardi midi chez Grégoire, on mangeait des roudoudous au dessert, des berlingots, des barbes à papa. Mais non. Le mardi à déjeuner, il y avait des betteraves en entrée. Tous les mardis. Il fallait aussi réciter nos leçons. Être à la hauteur. Égrener nos notes de la semaine. Se tenir droit autour de l’immense table ronde. Ne pas cogner l’argenterie contre la porcelaine. Et terminer ses betteraves.
Je détestais les betteraves. J’étais pris de haut-le-cœur, tous les mardis à midi, quand j’avalais les derniers morceaux sanguinolents dans mon assiette. Mais j’adorais Grégoire. J’adorais courir partout dans l’appartement, me cacher derrière un fauteuil Renaissance, entendre les bibelots tinter sur les meubles quand nous cavalions d’un salon à l’autre. Et, dans une révérence haletante, ralentir le pas devant les costumes du père de Grégoire. »

Extrait
« Alors que notre interlocuteur tentait de nous expliquer une figure qui s’appelait le «ollie flip» en faisant de petits bonds sur place, Colombe s’entretenait maintenant avec Louise. Les dés étaient jetés. Fébrile, je plaquai les pans de ma raie au milieu puis me décalai d’un pas pour écarter Luc de mon champ de vision et focaliser mon attention sur l’acte crucial qui se jouait à quelques mètres de moi. Colombe parlait à l’oreille de son amie. Une musique pop quelconque sautillait sur la pièce. Enfin, mes mots et mon amour parvenaient jusqu’aux oreilles et, je l’espérais, jusqu’au cœur de Louise. Mais alors qu’elle aurait dû esquisser un sourire puis rougir, son visage devint rictus, traduisant un dégoût amusé. Je perdis tout espoir quand le rictus se transforma en un éclat de rire. Tout était consommé. Louise ne voudrait pas de moi. Ma première boum ne serait pas le théâtre de mon premier amour. »

À propos de l’auteur
Théodore Bourdeau est journaliste. Après avoir travaillé au «Petit Journal», il est aujourd’hui producteur éditorial de l’émission «Quotidien» diffusée sur TMC. Il a trente-huit ans et vit à Paris. (Source: Éditions Stock)

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Changer le sens des rivières

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En deux mots:
Marie rencontre Alexandre dans le café où elle est serveuse. Leur relation va s’achever brutalement, par une scène humiliante. Sa réaction va lui conduire au tribunal où un juge va lui permettre de retrouver le droit chemin et bien davantage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le juge, la serveuse et l’amateur de cinéma

Une serveuse et un passionné de cinéma vont s’aimer, se déchirer, se retrouver… Pour son cinquième roman, Murielle Magellan réussit le difficile pari de Changer les sens des rivières.

« J’aime les regretteurs d’hier
Qui trouvent que tout ce qu’on gagne, on le perd,
Qui voudraient changer le sens des rivières,
Retrouver dans la lumière
La beauté d’Ava Gardner. »
Dans l’album «Ultra moderne solitude», Alain Souchon a composé plusieurs petites merveilles dont «La beauté d’Ava Gardner» qui a inspiré à Murielle Magellan le très beau titre de son roman. Mais avant de changer le sens des rivières, attardons-nous un peu sur les paroles qui précèdent, car c’est bien le constat implacable que fait Marie: «tout ce qu’on gagne, on le perd». Une simple soustraction en apporte la preuve, celle qui vient déduire les dépenses de son salaire de 1320€ auquel on peut encore ajouter quelque 250€ de pourboires: «Loyer / charges: 410€ ; Téléphones / Internet: 53€; Essence / assurance / divers voiture: 110 €; Manger: 350€; Papa: 300€; Reste pour autres: 347€. Soit: 1 €/ jour environ.»
Autant dire que nous sommes en pleine actualité et que les débats et les propositions sur le pouvoir d’achat trouvent ici une belle illustration. On imagine que toutes les fins de mois sont difficiles et que le moindre accroc peut renverser le fragile équilibre auquel Marie s’accroche. Sa vieille Ford Fiesta ne doit pas la lâcher, son père doit rester calme et ne pas désespérer le personnel soignant, son patron doit continuer à lui proposer quelques heures supplémentaires…
Peut-elle imaginer que la solution puisse s’appeler Alexandre? Le jeune homme l’a séduite. Elle le trouve brillant, ravi qu’un intellectuel puisse s’intéresser à elle. Malheureusement l’admiration de Marie pour l’apprenti cinéaste augmente tout autant que le déception d’Alexandre pour les lacunes de la serveuse. Ce qu’elle voit comme un jeu, «T’as peur de devenir débile à mon contact? Embrasse-moi!» est brutalement devenu «une brutale nécessité» pour son partenaire. Marie repousse Alexandre qui chute lourdement et se blesse au moment où passe une patrouille de police. Le tout finit au tribunal où Marie est condamnée à dédommager la victime, n’a plus le droit de s’approcher de son domicile et devra indemniser le policier sur lequel elle a aussi déversé sa colère.
977€ non prévus. Ne sachant comment trouver l’argent, elle se retourne vers le juge Doutremont. Ce dernier lui propose alors un marché: il lui avance la somme dont elle a besoin en échange d’un service de taxi. Elle devra venir le chercher à son domicile pour l’emmener au tribunal où aux différents lieux de rendez-vous le temps d’éponger sa dette. Comme souvent, les rencontres improbables ouvrent de nouveaux horizons. Alors que le juge essaie de lui expliquer ce qu’est le «droit chemin», elle gratte le vernis derrière lequel se réfugie le magistrat. Petit à petit, ils se découvrent et s’apprivoisent. Après quelques péripéties que je vous laisse découvrir, Marie parviendra à changer le sens des rivières et Murielle Magellan à battre en brèche ce fameux déterminisme social qui certains entendent ériger en règle intangible. Et si bien des obstacles restent à franchir, Marie a compris qu’elle est désormais la maitresse de son destin.

Changer les sens des rivières
Muriel Magellan
Éditions Julliard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN: 9782260030102
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, au Havre et environs, à Oudalle, Saint-Aubin

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-on changer le cours de sa vie? À vingt ans, des rêves plein la tête, Marie n’a pas eu la chance d’étudier. Elle n’a connu que la galère des petits boulots et le paysage industriel du Havre. Aussi, lorsqu’elle rencontre Alexandre, garçon brillant et beau parleur, son cœur s’emballe. Mais comment surmonter ce sentiment d’infériorité qui la poursuit? Financièrement aux abois, piégée par un acte de violence incontrôlée, Marie accepte le marché que lui propose un juge taciturne, lui servir de chauffeur particulier pendant quelques mois. Une cohabitation qui risque d’être houleuse, compte tenu de la personnalité de ces deux écorchés vifs.
Dans ce roman d’apprentissage en forme de fable urbaine, Murielle Magellan confronte deux mondes habituellement clos, et nous livre un texte émouvant sur l’éveil à l’autre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Publik’Art 
Ernest (David Medioni)
Putsch (Emmanuelle de Boysson)


Murielle Magellan présente son roman Changer les sens des rivières © Production éditions Julliard

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Loyer/charges : 410 euros.
Téléphones/Internet : 53 euros.
Essence/assurance/divers voiture : 110 euros.
Manger : 350 euros.
Papa : 300 euros.
+ Salaire : 1320.
+ Pourboires : environ 250 euros.
Reste pour autres : 347 euros. Soit : 12 euros/ jour environ.

Marie scrute la liste rédigée de son écriture ronde d’ex-élève appliquée, et conclut que douze euros par jour, c’est assez pour s’acheter une paire de Converse roses pour son rendez-vous du lendemain avec Alexandre. Les siennes ont trop marché et malgré plusieurs passages en machine, la toile n’arrive plus à se débarrasser d’un fond gris épuisé. Elle imagine ses pieds avec les nouvelles chaussures au bout. Soixante euros pointure 38 pour ce moment qu’elle attend depuis si longtemps. Depuis qu’elle a mis Alexandre dans son collimateur de rêveuse. Marie ne sait pas pourquoi son corps s’agite autant quand le jeune homme n’est pas loin, et ce depuis le premier regard, quand il a franchi le seuil de la brasserie, il y a quatre mois. Lunettes rondes, prénom de chevalier, des choses à dire sur « la situation actuelle », Alexandre ne ressemble en rien aux voyous à quadriceps de footballeurs dont elle s’est entichée jusque-là. Il vient au bar chargé de gros livres qu’il feuillette aussi concentré qu’un vieillard devant la nuit qui tombe. Parfois, il sort de grandes feuilles cartonnées pour faire ce qu’il appelle ses story-boards, une succession de dessins qui décrit tous les plans d’un film. Il quittera Le Havre un jour pour se présenter à Paris au concours d’une école de cinéma renommée. En attendant, il est graphiste dans une petite entreprise de communication.
Un jean, un haut ample qui laisse apparaître ses épaules, un sourire en coin complice, Marie sait déployer ses charmes. Peu à peu, Alexandre s’est mis à la regarder, puis il a cherché le contact. « Et voilà Jean Seberg sans son journal », a-t-il tenté devant des amis à lui un jour où elle avait coupé ses cheveux encore un peu plus court. Ou bien un autre jour: «Cette créature est aussi discrète qu’un ange!» Elle le laissait dire, sans chercher à comprendre, séduite par son humour et son œil rieur. Quand il était seul, la timidité d’Alexandre l’emportait mais un simple coup d’œil, furtif, suffisait à la rassurer.
Marie a guetté le moment où il lui en demanderait davantage, et c’est arrivé quand elle ne s’y attendait pas, un après-midi, alors qu’il était en pleine conversation téléphonique et qu’elle ramassait sa monnaie; il a dit à son interlocuteur «attends une seconde» et a osé «Marie?! Tu fais quoi ce week-end?». Elle a répondu «Rien de précis», avec la délectation de celle qui s’enfonce dans un brouillard tiède. Il a levé le pouce et a repris sa conversation, mutin.
Avec Alexandre, Marie a l’impression que des mondes inexplorés se cachent derrière les virages, des supergalaxies au-dessus des nuages. Alexandre, c’est la perspective d’un ailleurs. Cette vibration sensuelle et romantique est inédite dans sa courte vie, mais elle la reconnaît malgré tout. Elle naît d’une mémoire enfouie, collective, saturée de romances ou d’images de conte de fées injectées par intraveineuses. La jeune femme n’est pourtant pas de ces filles à jupes courtes et tee-shirts déchirés qu’on trouve à l’arrière des théâtres les jours de concert. Elle ne s’est jamais rêvée en robe de mariée avec une vedette à son bras; elle a trop à faire pour sauver sa peau. Avoir un toit, de quoi manger, organiser son quotidien.
C’est peut-être par la télévision qu’est arrivée l’hypothèse d’être bouleversée « dès le premier regard » par un homme; la télévision sans cesse allumée durant son enfance, sur les fictions ou les téléréalités. Ce n’est pas par les livres, en tout cas, car elle ne lit plus depuis que sa mère est morte, et que, huit mois plus tard, sa sœur aînée Victoria a prétexté l’amour fou pour les abandonner et disparaître dans la nature avec un trentenaire tatoué. L’hypocondrie psychotique de leur père a fini de se déclarer. La brume est entrée dans la maison.
Marie avait douze ans. C’était assez pour garder de bons réflexes en orthographe mais rien depuis ne se fixe en elle. Malgré tout, à la grande fierté de son père, ancien chaudronnier, et de Mado, l’aide à domicile qui l’accompagne depuis des années, la cadette de la famille a obtenu son bac pro option chaudronnerie industrielle. Ainsi diplômée, elle aurait pu être technicienne d’atelier ou de chantier. Elle aurait pu participer à la réalisation de presque n’importe quel ouvrage métallique, pièces de bateau, d’avion, de train, de mobilier même; elle aurait pu travailler la tôle et les profilés, les tubes ou les poutrelles, contrôler la conformité ou définir des outillages. Mais Marie a préféré l’activité de serveuse, plus ludique à ses yeux juvéniles, et aux horaires plus souples, qui lui laisseront du temps pour marcher sur les docks avec Alexandre, se jeter sur lui entre deux cheminées et se voir vieillir dans les reflets des vitres teintées garées là. »

Extrait
« Tous les jours, ou presque, il faut prendre la route d’Oudalle, passer Saint-Aubin et aller voir Papa, pour être rassurée et repartir l’esprit libre. Les soirs de crise, elle le quitte sous les injures: «C’est bon, p’tite pute, tu peux aller te faire tringler et boire des coups», puisque depuis qu’il est fou, Papa, du haut de ses cinquante-cinq ans, pense que dehors tout le monde s’envoie en l’air, et qu’il est le seul à regarder la télé. Papa a amorcé sa sortie de route quand Isabelle, son épouse, est tombée malade. Il s’est mis à singer les douleurs qu’elle ressentait, en un mimétisme ridicule, presque drôle aux yeux des enfants. Sauf qu’à la mort bien réelle de sa femme, l’hypocondrie s’est déclarée de façon irrécusable: il allait crever lui aussi. Son cœur ne tenait plus. Il agonisait.
À l’époque, il travaillait encore chez Total, et certaines de ses bouffées délirantes avaient lieu à l’usine. Il a d’abord suscité la compassion de ses supérieurs, puis, à force de fausses alertes, il s’est fait renvoyer sous couvert de licenciement économique. Il n’a jamais cessé de railler sa direction: «Licenciement économique, tu parles! On a toujours besoin d’un chaudronnier.» Et il ajoutait que les patrons n’aimaient pas les cardiaques, fussent-ils leur meilleur ouvrier. Marie et Mado ont eu beau lui rappeler qu’il n’était pas cardiaque, tous les examens le démontraient, il n’en a jamais démordu. La médecine ne connaît sans doute pas toutes les formes de faiblesse du cœur. Un jour, ils trouveront ce qu’il a, ils identifieront une maladie rare, et plus personne ne ricanera. »

À propos de l’auteur
Murielle Magellan a d’abord écrit pour le théâtre et la télévision. En 2002, sa pièce Pierre et Papillon est jouée à Avignon puis au Théâtre des Mathurins et reçoit de nombreux prix. En 2004, Bernard Murat a monté sa pièce Traits d’union. Co-auteure de la série Petits meurtres en famille, pour France 2 (Globe de cristal), et de La Joie de vivre, d’après Émile Zola, réalisée par Jean-Pierre Améris, elle écrit également pour le cinéma (Sous les jupes des filles et Si j’étais un homme, tous deux d’Audrey Dana). Par ailleurs, elle a mis en scène le spectacle Oceanerosemarie, La Lesbienne Invisible et dirigé des mises en lecture de textes (de V. Ovaldé, notamment) dans le cadre du Paris des Femmes 2013 et du Festival des correspondances de Grignan. Son premier roman, Le Lendemain, Gabrielle, est paru en 2007 aux éditions Julliard. Depuis, elle a publié Un refrain sur les murs (2011, Prix Gaël Magazine, Prix Horizon du deuxième roman), N’oublie pas les oiseaux (2014) et Les Indociles (2016). Changer le sens des rivières est son cinquième roman. (Source : Éditions Julliard)

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En deux mots:
C’est l’histoire d’un amour. D’une passion dévorante, enragée, toxique. Mais c’est aussi l’histoire d’une fille qui s’émancipe. Qui quitte ses parents et sa Lorraine natale. Qui découvre dans l’écriture un sens à sa vie. C’est un choc. Un cri de rage. Un cœur qui bat de plus en plus fort.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La vie au rythme d’un cœur qui s’emballe

Bianca, Hope, Sujet inconnu. Trois romans en trois ans. Qui imposent Loulou Robert comme la chroniqueuse de sa génération. Car après l’amour, il ne reste que la littérature. La vraie passion.

Essayons une chronique à la manière de… À la manière de Loulou Robert. En phrases courtes. De quelques lignes tout au plus. De ce style si particulier qui donne un rythme syncopé à la phrase. Qui dit l’urgence, la frénésie, le besoin. Quelquefois la rage. Mais qui inscrit si bien la romancière dans notre époque où le SMS a remplacé la correspondance. Ce roman est écrit au rythme d’un cœur qui bat. Le troisième en trois ans, à un rythme «nothombien». Après Bianca et Hope voici donc Sujet inconnu. L’histoire d’une fille de l’Est qui n’imagine pas son avenir en Lorraine. Qui décide d’aller se chercher un avenir ailleurs. Comme dans Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu. Alors elle quitte un père entièrement concentré sur sa carrière de journaliste. Alors elle quitte sa mère qu’elle aime tant. Elle va «étudier» à Paris. En fait, elle se demande ce qu’elle fait sur les bancs de la fac. Elle a essayé de s’intéresser un peu à la chose mais a renoncé. Les cafés, la salle de boxe, les boîtes de nuit sont sa nouvelle université.
C’est là qu’elle fait des rencontres. C’est là qu’elle fait LA rencontre. Des atomes crochus qui se télescopent, se cherchent, s’unissent. Et quelquefois se rejettent, emportés vers d’autres univers. Car la tension persiste. Omniprésente. À l’envie de stabilité vient se heurter un quotidien difficile à appréhender. D’autant plus qu’une ombre s’avance. Le cancer. Qui se développe chez sa mère.
Un nouveau combat. Une nouvelle colère. Le cœur bat encore plus fort. S’emballe. Incontrôlable.
Les mots sont alors le dernier refuge. Les phrases qui s’alignent. Un besoin. Une nécessité. Les mots qui sont un exutoire. Qui font du mal et qui font du bien. Qui disent les émotions, qui disent les interrogations. Qui quelquefois apportent des réponses. Qui pansent les plaies. Qui ouvrent un horizon.
Une soif de liberté, d’absolu qui, on s’en doute, ne se satisfera pas de de demi-mesures. Quitte à se brûler, notre Icare vise le soleil.
On la suit dans son voyage. Intensément. Aveuglément.

Sujet inconnu
Loulou Robert
Éditions Julliard
Roman
252 p., 19 €
EAN : 9782260032465
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’à Metz et dans le Grand-Est.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
J’avais huit ans quand j’ai su que je ne finirais pas mes jours ici. Qu’ici je ne deviendrais personne. Qu’ici je n’aimerais personne. Qu’ici, rien. Je ne ressentirais rien.
J’avais huit ans et j’ai décidé de partir un jour. J’ai choisi de ressentir. J’ai choisi de souffrir. À partir de là, je suis condamnée à cette histoire.
Sujet inconnu, c’est, dans un style brut et très contemporain, l’histoire d’un amour qui tourne mal. Entre jeux de jambes et jeux de mains, l’héroïne de ce roman boxe, court, tombe, se relève, danse, au rythme syncopé de phrases lapidaires et d’onomatopées. Plus la violence gagne le récit, plus on est pris par cette pulsation qui s’accélère au fil des pages. Un roman écrit d’une seule traite, d’un seul souffle, dans l’urgence de gagner le combat, dans l’urgence de vivre, tout simplement.

Les critiques
Babelio
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Actualitté (Anahita Ettehadi)
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Blog L’Albatros (Nicolas Houguet)
Blog Domi C Lire
Le Blog du petit carré jaune 
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Les lectures d’Antigone 


Loulou Robert présente Sujet inconnu © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Je pensais que ma douleur me protégerait de toutes les autres. Je pensais être forte. Plus forte. Que toi. Que tout. Je pensais pouvoir tout arrêter. Partir avant. Avant quoi ? Toi. Toi, tu ne pars pas. Je pensais garder le contrôle. Être lucide. C’est le pire. J’étais lucide.
Je pensais beaucoup. J’avais des certitudes. J’avais tort.
Je devrais commencer par me présenter.
Ce qui vous intéresse est de savoir si cette histoire est vraie. Si la personne qui a écrit cette histoire a vécu cette histoire. Si son cerveau a vrillé comme celui du personnage. Pulsation cardiaque. Boum. Boum. Boum. Si ce cœur était réel. Si ce cœur était le mien. Cette question revient à chaque page. Chaque passage à la radio. Est-ce sa voix ? À la télé. Son visage ? Je pourrais parler à la troisième personne. Dire elle. Dire tu.
Je dis je. Cette histoire existe. Réelle ou pas. Elle existe. La réalité, on s’en fout. La réalité n’écrit pas d’histoires. Je. Tu. Il. Elle ne vit pas. Elle ne mange pas. Ne ressent pas. Ne baise pas. N’aime pas. Ne meurt pas.
Je ne veux pas être réelle.
Je ne veux plus savoir qui je suis.
Je ne sais plus qui je suis.
Je ne me présenterai pas.
J’ai une mémoire. Je sais d’où je viens. Nous venons tous de quelque part.
Ils l’appellent le Grand Est pourtant rien n’y est grand. J’ai toujours pensé que les plus sensibles venaient de régions merdiques. Ils ont ressenti le vide. L’absurde. Le sens de la vie, ils l’ont cherché. La vie aussi. La Creuse. La Meuse. De villes comme Vierzon ou Forbach. Où rester est synonyme de poison. Où les maisons sont des tombeaux. On a beau fuir. On ne renie pas sa mère. D’où je viens. Du ventre de ma mère. Du Grand Est.
J’avais huit ans quand j’ai su que je ne finirais pas mes jours ici. Qu’ici je ne deviendrais personne. Qu’ici je n’aimerais personne. Qu’ici, rien. Je ne ressentirais rien. Qu’ici je devrais survivre. Et pour survivre, il ne fallait rien ressentir. Qu’ici il n’y avait pas de couleurs. C’est gris. Tout. Le ciel, le sol et les visages. Tout est béton. Tout est dur et froid.
J’avais huit ans et un enfant m’a craché dessus dans la cour de récréation. Il m’a dit que j’étais bizarre. Il avait raison. J’étais bizarre. Pas bizarre en soi. Car être bizarre en soi, ce n’est pas bizarre. On est bizarre par rapport à quelque chose. Une norme. Et si ce garçon était la norme, alors oui, j’étais bizarre.
J’avais huit ans et j’ai décidé de partir un jour. J’ai choisi de ressentir. J’ai choisi de souffrir. À partir de là, je suis condamnée à cette histoire.
Celle que je ne voulais pas écrire. Pourtant, j’écris.

Extraits
« Ça vaut ce que ça vaut mais ma mère était la plus belle femme du Grand Est. Tous les mecs la désiraient et toutes les filles la détestaient. Elle n’avait pas beaucoup d’amis. Juste Frank, son vieux pote du lycée, fumeur à l’âge de quatorze ans. Frank est mort il y a dix ans. Le crabe. Parti en fumée. Ma mère a jeté les cendres dans la cour du lycée. Il était amoureux d’elle. Elle, de mon père. Ils sont restés bons copains. Et ensemble, ils descendaient des paquets de clopes aux terrasses des cafés, crachaient sur la région, et donnaient des notes aux passants. Les notes ne dépassaient jamais la moyenne.
Je n’ai qu’un vague souvenir de Frank. Il est plus comme une sensation. Il est un sourire de ma mère.
Frank n’appréciait pas mon père. Ce n’était pas qu’une histoire de jalousie. Il trouvait que ma mère méritait mieux. Par mieux, il ne pensait pas à lui. L’idée que ma mère puisse s’intéresser à un type comme lui était inconcevable. Il était plus petit qu’elle, plus jeune d’un an, et foutu comme une allumette. Frank avait hérité d’un gène qui l’empêchait de prendre du poids. Aucun muscle. Il était dispensé de sport. De plus, il était imberbe. On lui donnait quatorze ans. Même à sa mort, dans le cercueil, on lui donnait quatorze ans. Mais Frank avait du succès avec les filles. Il avait un truc que les autres n’avaient pas : l’humour. Pas de poils mais des fous rires assurés. Ma mère a survécu grâce à Frank. »

« J’étais assise sur mon tapis, adossée au canapé quand la porte s’est refermée. Je serrais Sam contre mon ventre et ma mère est partie. J’avais dix-huit ans et l’impression qu’on m’arrachait une partie de moi. Ma mère. Je ne l’ai pas retenue. Je ne me suis pas accrochée à son mollet. Je n’ai pas fait de crise. Je suis restée calme. Par amour, je n’ai pas pleuré. Par amour, j’ai dit que tout allait bien se passer. Que je serais bien ici. Bientôt, j’aurais des amis. Par amour, … »

À propos de l’auteur
Loulou Robert est l’auteure de Bianca (2016) et Hope (2017). (Source: Éditions Julliard)

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Mythomanie, mon amour

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En deux mots:
Voilà comment une rencontre fortuite entre un professeur de 39 ans et une étudiante de 20 ans va donner lieu à un superbe roman sur l’amour et sur tous les sentiments qu’il peut exacerber.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mythomanie, mon amour

Un écrivain de 39 ans rencontre une étudiante de 20 ans. Mais leur belle histoire d’amour résistera-t-elle à l’épreuve du temps? D’autant que le soupçon s’installe…

« J’allais avoir trente-neuf ans quand j’ai rencontré l’étudiante à la Sorbonne, où j’avais pris l’habitude d’écrire – romancier égaré dans les prolongations de sa jeunesse. L’été finissait. Un look de jeune fille modèle bâillonnant une silhouette de dancefloor, cheveux châtains dépeignés, yeux verts, une saharienne beige sur des jambes hâlées, des tropéziennes grillageant ses chevilles, elle me précédait cet après-midi-là dans le hall de la bibliothèque. « Si elle me tient la porte, je lui parle, si elle ne me la tient pas, c’est qu’elle veut m’éviter ! », m’étais-je dit, sans réfléchir à l’absurdité d’une telle déduction, puisque, distraite, absorbée dans ses pensées, l’étudiante aurait pu ne pas me voir, et puisque, aussi bien, me tenir la porte aurait pu n’être qu’une simple politesse. » Dès les premières lignes de son nouveau roman, Philippe Vilain nous en livre les clés: il va nous raconter une histoire d’amour improbable, fruit du hasard, née grâce à une porte de bibliothèque.
Une histoire d’amour que leur écart d’âge rend précieuse, comme on le dit d’une grossesse qui arrive tard. Pour le narrateur, ce caractère particulier va le pousser à soigner précieusement cette relation, allant jusqu’à faire de la belle Emma Parker l’objet de toutes ses attentions, nous en dévoilant le caractère, les faits et gestes, les habitudes vestimentaires – la brindille mini jupée, la fashionista – et les goûts en matière littéraire – Nabokov (oui, l’auteur de Lolita) et Kundera (oui, l’auteur de L’insoutenable légèreté de l’être) ou encore automobile (la voiture rouge du titre).
S’il se rend pas compte combien elle préfère ne penser qu’à l’instant, « Elle m’aimait comme on aime à vingt ans, pour elle-même, non pour moi. » il va bien devoir lui aussi réviser ses plans à plus ou long terme. Car la belle étudiante annonce tout de go qu’elle souffre d’une grave maladie et que ses jours sont comptés. Nous voici, narrateur et lecteur, plein de compassion pour cette héroïne trop jeune et trop belle pour mourir.
« Pour la majorité des vivants qui ne connaissent pas la date de leur mort, le temps est une donnée abstraite, un sentiment vague d’une durée indéterminée qui ne nous fait éprouver aucune urgence: nous avons le temps; mais pas pour les autres, les malades, les condamnés, le temps est compté, l’avenir réduit à peau de chagrin, et chaque minute doit donner la preuve d’exister, chaque jour doit être un tourbillon, comme une fête. C’est la philosophie qu’Emma avait choisie pour vivre les jours qu’il lui restait. Elle voulait tout faire, tout voir, tout vivre; même dans son sommeil, elle s’agitait, pour ne pas rester inoccupée. Emma débordait d’énergie. Son insouciance me subjuguait. Il fallait qu’elle s’étourdisse. » Peu importe alors les doutes sur la solidité de leur union ou encore le regard des collègues, des parents, de la société. Seul compte leur bel amour.
C’est alors que tout va basculer. Emma Parker n’est qu’une mythomane. On comprend alors mieux pourquoi elle refusait qu’on l’accompagne à ses rendez-vous à l’hôpital. Avec subtilité et un sens aigu de la narration Philippe Vilain nous donne une admirable leçon sur les ficelles du roman. Pour peu que le lecteur adhère à la thèse qui lui est proposée, il se laisse aveugler. Il trouve Emma Parker merveilleuse avant de la trouver odieuse. Il trouve le narrateur suffisant, Don Juan un peu ridicule avant de compatir une fois la mythomanie découverte.
Dès lors, quelle issue donner à l’union? Partir? Rester? À vous de découvrir comment va se terminer ce roman qui explore tous les sentiments autour de l’amour, de la culpabilité à la jalousie, de l’aveuglement à la douleur, de la conquête à l’absence. N’hésitez pas à emprunter ces tourbillonnantes montagnes russes du sentiment, car le voyage en vaut la chandelle !

La Fille à la voiture rouge
Philippe Vilain
Éditions Grasset
Roman
252 p., 19 €
EAN : 9782246861324
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Emma Parker a vingt ans. Fille d’un diplomate américain, habituée des soirées de la jeunesse dorée, elle conduit une voiture rouge, porte une jupe rouge, brûle les feux rouges. Tout en elle est rouge d’insolence et d’ambition. Étudiante dans une université parisienne, elle rencontre le narrateur, un écrivain de près de deux fois son âge. Tout va très vite, tout est joyeux : ils s’aiment, ils sortent, ils marchent la nuit dans Paris…
Et tout change soudain, quand Emma apprend à l’écrivain qu’elle souffre d’une maladie peut-être fatale. Une nouvelle histoire d’amour commence, d’autant plus vive que la mort s’annonce. Mais qui est vraiment Emma Parker ? S’inspirant d’une aventure personnelle, Philippe Vilain, grand analyste du sentiment amoureux, donne dans ce roman prodigieusement virtuose une Surprise de l’amour contemporaine.

Les critiques
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Philippe Vilain présente La Fille à la voiture rouge © Production Hachette France

Les premières pages du livre
« L’amour, moi qui ne cesse d’écrire sur l’amour, je me demande parfois si ce n’est pas l’amour qui m’écrit, en m’imposant ses histoires, ses hasards et ses romans, ses bonheurs et ses mensonges. J’allais avoir trente-neuf ans quand j’ai rencontré l’étudiante à la Sorbonne, où j’avais pris l’habitude d’écrire – romancier égaré dans les prolongations de sa jeunesse. L’été finissait. Un look de jeune fille modèle bâillonnant une silhouette de dancefloor, cheveux châtains dépeignés, yeux verts, une saharienne beige sur des jambes hâlées, des tropéziennes grillageant ses chevilles, elle me précédait cet après-midi-là dans le hall de la bibliothèque. « Si elle me tient la porte, je lui parle, si elle ne me la tient pas, c’est qu’elle veut m’éviter ! », m’étais-je dit, sans réfléchir à l’absurdité d’une telle déduction, puisque, distraite, absorbée dans ses pensées, l’étudiante aurait pu ne pas me voir, et puisque, aussi bien, me tenir la porte aurait pu n’être qu’une simple politesse. Je ne me serais sans doute pas posé de questions face à une femme de mon âge. L’étudiante devait avoir vingt ans, un peu plus, un peu moins, je ne savais pas : difficile d’évaluer l’âge que l’on a quitté depuis longtemps. J’ai oublié les mots que je bafouillais quand l’étudiante se retourna pour me tenir la porte, mais je me souviens de son sourire qui, pensais-je, approuvait ma démarche. Elle reprit son souffle dans les escaliers, avec un léger affolement dont je me persuadai d’être la cause, qui n’était sans doute pas plus intense que le mien, étouffé par l’expérience. Je précise les détails de cette rencontre parce que me fascine l’aléatoire de l’amour et qu’il m’amuse de penser combien notre histoire dépendit d’un geste qu’elle aurait pu ne pas faire, d’une phrase que j’aurais pu ne pas dire.
Cette porte vitrée, qui ouvre sur la bibliothèque de la Sorbonne, est désormais condamnée suite à d’importants travaux – curieuse issue pour celui qui, comme moi, aime donner du sens à son passé. Par la suite, cette porte a souvent hanté mes rêves. Parmi les plus spectaculaires que je me rappelle, il y a celui, assez drôle, où la poignée de cette porte me reste dans les mains et m’enferme dans la bibliothèque toute une nuit ; il y a aussi celui où la porte, instable, me tombe dessus quand je la tire vers moi. Mais il y a surtout le rêve de l’incendie, où une foule de jeunes gens en panique se pressent derrière la porte bloquée, aux vitres incassables ; de l’autre côté, j’aperçois l’étudiante, debout à côté d’un vélo, qui me fixe impassiblement, sans hurler, résignée, mais je ne peux rien pour elle. »

Extrait
« Pour la majorité des vivants qui ne connaissent pas la date de leur mort, le temps est une donnée abstraite, un sentiment vague d’une durée indéterminée qui ne nous fait éprouver aucune urgence: nous avons le temps; mais pas pour les autres, les malades, les condamnés, le temps est compté, l’avenir réduit à peau de chagrin, et chaque minute doit donner la preuve d’exister, chaque jour doit être un tourbillon, comme une fête. C’est la philosophie qu’Emma avait choisie pour vivre les jours qu’il lui restait. Elle voulait tout faire, tout voir, tout vivre; même dans son sommeil, elle s’agitait, pour ne pas rester inoccupée. Emma débordait d’énergie. Son insouciance me subjuguait. Il fallait qu’elle s’étourdisse. »

À propos de l’auteur
Philippe Vilain est romancier et essayiste. Il est l’auteur chez Grasset de plusieurs romans, Paris l’après-midi (2006), Pas son genre (2011, adapté au cinéma par Lucas Belvaux), La femme infidèle (prix Jean Freustié, 2013) et d’essais, comme La littérature sans idéal (2016). (Source : Éditions Grasset)

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la fille à la voiture rouge

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que Philippe Vilain présente son roman ainsi: « La Fille à la voiture rouge est un roman d’amour, sur la différence d’âge dans le couple, l’illusion des sentiments. Un écrivain de trente-neuf ans rencontre une étudiante de vingt ans, Emma Parker, fille d’un diplomate américain, qui fréquente la jeunesse dorée parisienne et roule dans une magnifique Porsche rouge. C’est une mystérieuse jeune fille… Ce roman s’inspire d’une histoire personnelle. »

2. Parce que cette histoire d’amour est aussi et d’abord le roman de la mythomanie. Et si en amour on ment toujours, ici on est dans la pathologie. L’auteur estime même qu’ « Il y a quelque chose de fascinant chez le mythomane. »

3. Pour cet extrait: «Le tourbillon des émotions, les délires poétiques d’Emma, le tumulte menaçant dans lequel son malheur nous plongeait, l’étonnement permanent face à la grâce particulière des instants, l’exaltation de la surprise et de la mélancolie, le gisement de l’improbable et le surgissement de l’inconnu, me donnaient l’impression de vivre quelque chose d’irréel».

 

La Fille à la voiture rouge
Philippe Vilain
Éditions Grasset
Roman
252 p., 19 €
EAN : 9782246861324
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Emma Parker a vingt ans. Fille d’un diplomate américain, habituée des soirées de la jeunesse dorée, elle conduit une voiture rouge, porte une jupe rouge, brûle les feux rouges. Tout en elle est rouge d’insolence et d’ambition. Étudiante dans une université parisienne, elle rencontre le narrateur, un écrivain de près de deux fois son âge. Tout va très vite, tout est joyeux : ils s’aiment, ils sortent, ils marchent la nuit dans Paris…
Et tout change soudain, quand Emma apprend à l’écrivain qu’elle souffre d’une maladie peut-être fatale. Une nouvelle histoire d’amour commence, d’autant plus vive que la mort s’annonce. Mais qui est vraiment Emma Parker ? S’inspirant d’une aventure personnelle, Philippe Vilain, grand analyste du sentiment amoureux, donne dans ce roman prodigieusement virtuose une Surprise de l’amour contemporaine.

Les critiques
Babelio
Culture-Tops 
Traversées, revue littéraire (Nadine Doyen)
Philosophie magazine (Alexandre Lacroix – entretien avec l’auteur)
Europe 1 (Interview)
Blog Booquin (Christine Larrouy)
Blog Envies de livres
Blog chocolatcannelle
Blog Efffleurer une ombre
Blog Brice fait des phrases (avec un questionnaire proposé à l’auteur)


Philippe Vilain présente La Fille à la voiture rouge © Production Hachette France

Les premières pages du livre
« L’amour, moi qui ne cesse d’écrire sur l’amour, je me demande parfois si ce n’est pas l’amour qui m’écrit, en m’imposant ses histoires, ses hasards et ses romans, ses bonheurs et ses mensonges. J’allais avoir trente-neuf ans quand j’ai rencontré l’étudiante à la Sorbonne, où j’avais pris l’habitude d’écrire – romancier égaré dans les prolongations de sa jeunesse. L’été finissait. Un look de jeune fille modèle bâillonnant une silhouette de dancefloor, cheveux châtains dépeignés, yeux verts, une saharienne beige sur des jambes hâlées, des tropéziennes grillageant ses chevilles, elle me précédait cet après-midi-là dans le hall de la bibliothèque. « Si elle me tient la porte, je lui parle, si elle ne me la tient pas, c’est qu’elle veut m’éviter ! », m’étais-je dit, sans réfléchir à l’absurdité d’une telle déduction, puisque, distraite, absorbée dans ses pensées, l’étudiante aurait pu ne pas me voir, et puisque, aussi bien, me tenir la porte aurait pu n’être qu’une simple politesse. Je ne me serais sans doute pas posé de questions face à une femme de mon âge. L’étudiante devait avoir vingt ans, un peu plus, un peu moins, je ne savais pas : difficile d’évaluer l’âge que l’on a quitté depuis longtemps. J’ai oublié les mots que je bafouillais quand l’étudiante se retourna pour me tenir la porte, mais je me souviens de son sourire qui, pensais-je, approuvait ma démarche. Elle reprit son souffle dans les escaliers, avec un léger affolement dont je me persuadai d’être la cause, qui n’était sans doute pas plus intense que le mien, étouffé par l’expérience. Je précise les détails de cette rencontre parce que me fascine l’aléatoire de l’amour et qu’il m’amuse de penser combien notre histoire dépendit d’un geste qu’elle aurait pu ne pas faire, d’une phrase que j’aurais pu ne pas dire.
Cette porte vitrée, qui ouvre sur la bibliothèque de la Sorbonne, est désormais condamnée suite à d’importants travaux – curieuse issue pour celui qui, comme moi, aime donner du sens à son passé. Par la suite, cette porte a souvent hanté mes rêves. Parmi les plus spectaculaires que je me rappelle, il y a celui, assez drôle, où la poignée de cette porte me reste dans les mains et m’enferme dans la bibliothèque toute une nuit ; il y a aussi celui où la porte, instable, me tombe dessus quand je la tire vers moi. Mais il y a surtout le rêve de l’incendie, où une foule de jeunes gens en panique se pressent derrière la porte bloquée, aux vitres incassables ; de l’autre côté, j’aperçois l’étudiante, debout à côté d’un vélo, qui me fixe impassiblement, sans hurler, résignée, mais je ne peux rien pour elle. »

Extrait
« Pour la majorité des vivants qui ne connaissent pas la date de leur mort, le temps est une donnée abstraite, un sentiment vague d’une durée indéterminée qui ne nous fait éprouver aucune urgence: nous avons le temps; mais pas pour les autres, les malades, les condamnés, le temps est compté, l’avenir réduit à peau de chagrin, et chaque minute doit donner la preuve d’exister, chaque jour doit être un tourbillon, comme une fête. C’est la philosophie qu’Emma avait choisie pour vivre les jours qu’il lui restait. Elle voulait tout faire, tout voir, tout vivre; même dans son sommeil, elle s’agitait, pour ne pas rester inoccupée. Emma débordait d’énergie. Son insouciance me subjuguait. Il fallait qu’elle s’étourdisse. »

À propos de l’auteur
Philippe Vilain est romancier et essayiste. Il est l’auteur chez Grasset de plusieurs romans, Paris l’après-midi (2006), Pas son genre (2011, adapté au cinéma par Lucas Belvaux), La femme infidèle (prix Jean Freustié, 2013) et d’essais, comme La littérature sans idéal (2016). (Source : Éditions Grasset)

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L’été en poche (50)

BRASME_Notre_vie_anterieure_P

Notre vie antérieure

En 2 mots
Nous sommes au début des années 90, au moment où Laure, la narratrice, rencontre Aurélien et Bertier, venus étudier comme elle à Paris. C’est une période à la fois insouciante et studieuse, légère et grave. L’avenir est devant eux…

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Olivier Jarrige (Le Républicain Lorrain)
« À 65 ans, Laure a dix-sept romans derrière elle. Elle entame au début de Notre vie antérieure son dix-huitième et dernier récit. Un pan d’autobiographie où justement, elle s’interroge sur ce qu’elle a écrit, ou plutôt sur ce qu’a été sa vie dans l’écriture. Au ton sobre, au phrasé juste, c’est la plus touchante partie de Notre vie antérieure, celle qui laisse l’empreinte la plus profonde. »

Notre vie antérieure

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Notre vie antérieure
Anne-Sophie Brasme
Fayard
Roman
162 p., 15 €
ISBN: 9782213681306
Paru le 15 octobre 2014

Où?
L’action se déroule principalement à Paris, entre rue de Solférino, rue Soufflot et la Bretagne sur l’île d’Oléron ainsi que quelques voyages en Lorraine, du côté de Metz.

Quand?
Le roman est scindé en deux parties, la première située en 1990-1991 et la seconde quarante ans plus tard, du 8 mai au 16 octobre, autant dire vers 2030 ( !).

Ce qu’en dit l’éditeur
Bertier aimait Laure, Laure aimait Aurélien et Aurélien aimait la vie. Ils étaient jeunes et sans doute pouvaient-ils encore espérer qu’avec le temps ce triangle amoureux revisité finisse par trouver son équilibre. Il n’en fut rien.
Devenue écrivain, Laure n’a pourtant jamais évoqué dans son œuvre cette période de sa vie. Dix-sept romans, mais pas une ligne sur les nuits blanches à Saint-Germain-des-Prés, les après-midis studieux à la bibliothèque Sainte-Geneviève, les interminables journées de vacances sur l’île d’Oléron.
Que s’est-il passé qui justifie ce blanc laissé au milieu des centaines de pages qu’elle a noircies depuis ?
A bientôt soixante-cinq ans, Laure Narsan entame ce qui sera sans doute son dernier livre. Et accepte enfin de revenir sur cet événement qu’il lui aura fallu quarante ans et dix-sept succès de librairie pour oser affronter.

Ce que j’en pense
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Le hasard des lectures m’a fait découvrir ce court roman après «Les rumeurs du Nil», le pavé de Sally Beauman. Mais quelquefois le hasard fait bien les choses, car les deux auteurs s’y prennent de la même manière pour mettre en scène leur récit. Il font alterner d’une part le regard de l’écrivain aujourd’hui sur l’épisode qui a le plus profondément marqué leur vie et la narration de cet épisode lui-même, au moment où les personnages le vivent. Une technique qui permet d’une part de conserver la fraîcheur du récit et ses zones d’ombre et d’autre part d’effectuer une analyse introspective et d’éclairer le chemin parcouru.
Nous sommes au début des années 90, au moment où Laure, la narratrice, rencontre Aurélien et Bertier, venus étudier comme elle à Paris. C’est une période à la fois insouciante et studieuse, légère et grave. L’avenir est devant eux, sans pour autant pouvoir deviner de quoi il sera fait. La liberté a un doux parfum, mais il s’évapore bien vite devant les contingences matérielles. L’amour est encore un jeu, mais il peut très vite tourner au casse-tête. Comme par exemple si le délicat équilibre du trio est rompu. C’est ce qui arrive sur l’île d’Oléron où la famille d’Aurélien possède une maison de vacances. Laure va se jeter dans les bras d’Aurélien alors que Bertier est amoureux d’elle.
Mais comme dans les tragédies grecques, Thanatos va donner rendez-vous à Eros : Aurélien va faire une mauvaise chute sur les rochers au bord de la plage et meurt quelques jours plus tard.
C’est l’écrivain Laure Narsan, près de quarante ans plus tard, qui va nous dire ce qu’il est advenu alors. Il serait bien entendu dommage de déflorer ici la fin du roman. Disons simplement qu’Anne-Sophie Brasme a parfaitement su rembobiner le fil de son histoire. Les tourments de l’âme sont servis par une écriture limpide, ce qui permet au lecteur de ne pas croire le personnage-écrivain quand il affirme que son œuvre est somme toute plutôt banale. L’auteur-écrivain nous prouvant le contraire, page après page.

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Salon littéraire

Extrait
« Naïvement, je croyais qu’il suffisait de revenir ici pour retrouver Aurélien. Faire cinq cent kilomètres en voiture et me retrouver sur une plage d’Atlantique, pour le ramener à la vie. Cela paraissait si simple. Presque à portée de main. Brusquement, je reçois au visage cette réalité : je ne reviendrai jamais. Tous ces lieux sont restés les mêmes ; mais ce que j’y ai vécu l’été de mes vingt ans, je ne le ressusciterai pas. Le silence de la plage me rappelle qu’Aurélien est mort il y a longtemps et que je suis peut être la seule à me souvenir de lui. »

A propos de l’auteur
Anne-Sophie Brasme est née en 1984. Elle étudie les lettres modernes à la Sorbonne. En 2001, elle publie son premier roman, Respire (Fayard, 2001), qui reçoit le prix du premier roman de l’Université d’Artois. Depuis, elle a publié Le Carnaval des monstres, également chez Fayard, en 2006. (Source : Editions Fayard)
Site Wikipédia de l’auteur

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