Héritage

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En deux mots:
Le phylloxéra ayant ravagé sa vigne, un vigneron décide de chercher fortune en Californie. Il la trouvera au Chili. C’est le début d’une saga qui nous conduira sur près d’un siècle – avec des allers-retours en France – jusqu’à son arrière-petit-fils victime de Pinochet.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Des coteaux du Jura au Chili

Encore un superbe roman signé Miguel Bonnefoy. Héritage raconte sur plus d’un siècle la saga des Lonsonier, arrivés au Chili à la fin du XIXe siècle, et dont les différentes générations se heurteront à la fureur du monde.

C’est une histoire d’exil, comment en pourrait-il aller différemment avec Miguel Bonnefoy? Nous sommes cette fois à l’orée du XXe siècle, lorsque le phylloxéra ravage le vignoble français et jette dans la misère des milliers de familles. Sur les coteaux du Jura, le Patriarche de la famille a longtemps cru qu’il échapperait au fléau avant de devoir lui aussi capituler. Avec pour seul bagage, ou presque, un pied de vigne, il décide de partir pour la Californie où la Napa Valley fait figure d’Eldorado. Mais il n’arrivera jamais jusqu’à destination. Une escale à Valparaiso et les soins d’une «guérisseuse» vont le retenir au Chili. Sage décision au regard de la fortune qu’il ne tarde pas à amasser: «Lui qui avait pris la route vers l’inconnu, qui était un humble vigneron, un pauvre paysan, se trouva brusquement à la tête de plusieurs domaines et devint un ingénieux homme d’affaires. Rien, ni les guerres ni le phylloxéra, ni les soulèvements ni les dictatures, ne pouvait désormais troubler sa nouvelle prospérité, si bien que, lorsqu’il fêta sa première année à Santiago, Lonsonier bénit le jour où une gitane, à bord d’un navire en fer, avait brûlé une pierre verte sous son nez.
Il se maria avec Delphine Moriset, une rousse frêle et délicate, aux cheveux raides, issue d’une ancienne famille bordelaise, marchande de parapluies.» Le couple aura trois fils, Charles, Robert et Lazare, éduqués à la française. Un pays qu’ils aiment sans le connaître et pour lequel il s’engagent quand vient l’annonce du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Et, comme beaucoup de leurs compagnons, laisseront la vie dans cet enfer. Seul Lazare parviendra à s’en sortir et à regagner le Chili où il pourra perpétuer la lignée familiale en épousant Thérèse qui se passionne pour les oiseaux, en commençant par les rapaces. Elle fera installer une immense volière dans leur propriété et y mettra au monde leur fille Margot. Sera-t-il dès lors très étonnant que cette dernière rêve de s’envoler? De prendre les commandes de l’un de ces avions de l’aéropostale qui relient le Chili et la France?
Miguel Bonnefoy fait merveille dans la narration de cette saga familiale, en y ajoutant à chaque fois la petite touche fantastique qui construit la légende. Car entre les histoires d’une France si lointaine, celles d’un pays sauvage qui se développe anarchiquement, il reste un espace pour faire vivre ses rêves, même si par essence ils demeurent fragiles. Après les deux Guerres mondiales, l’apaisement tant espéré sera balayé par la dictature d’Augusto Pinochet en 1973, dont sera victime Ilario, L’arrière-petit-fils du patriarche bouclant, près d’un siècle après l’installation de son ancêtre, ce roman plein de bruit et de fureur, d’espoirs et de rêves, de poésie et magie, de parfums et de couleurs. Avec ce même moteur qui avait déjà fait merveille dans Sucre noir, cette aspiration à la liberté qui donne la force et l’envie. Un Héritage qu’il serait bien dommage de refuser!

Héritage
Miguel Bonnefoy
Éditions Payot & Rivages
Roman
208 p., 19,50 €
EAN 9782743650940
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, du côté de Lons-le-Saunier puis principalement au Chili, vers Valparaiso et la Terre de feu, en passant par Santiago. Les allers-retours entre les deux pays se poursuivront au fil des années.

Quand?
L’action se situe sur près d’un siècle, de 1873 à 1973.

Ce qu’en dit l’éditeur
La maison de la rue Santo Domingo à Santiago du Chili, cachée derrière ses trois citronniers, a accueilli plusieurs générations de la famille des Lonsonier. Arrivé des coteaux du Jura avec un pied de vigne dans une poche et quelques francs dans l’autre, le patriarche y a pris racine à la fin du XIXe siècle. Son fils Lazare, de retour de l’enfer des tranchées, l’habitera avec son épouse Thérèse, et construira dans leur jardin la plus belle des volières andines. C’est là que naîtront les rêves d’envol de leur fille Margot, pionnière de l’aviation, et qu’elle s’unira à un étrange soldat surgi du passé pour donner naissance à Ilario Da le révolutionnaire.
Bien des années plus tard, un drame sanglant frappera les Lonsonier. Emportés dans l’œil du cyclone, ils voleront ensemble vers leur destin avec, pour seul héritage, la légende mystérieuse d’un oncle disparu.
Dans cette fresque éblouissante qui se déploie des deux côtés de l’Atlantique, Miguel Bonnefoy brosse le portrait d’une lignée de déracinés, dont les terribles dilemmes, habités par les blessures de la grande Histoire, révèlent la profonde humanité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Bulles de culture
Europe 1 (Nicolas Carreau)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Lazare
Lazare Lonsonier lisait dans son bain quand la nouvelle de la Première Guerre mondiale arriva jusqu’au Chili. À cette époque, il avait pris l’habitude de feuilleter le journal français à douze mille kilomètres de distance, dans une eau parfumée d’écorces de citron, et plus tard, lorsqu’il revint du front avec une moitié de poumon, ayant perdu deux frères dans les tranchées de la Marne, il ne put jamais réellement séparer l’odeur des agrumes de celle des obus.
Selon le récit familial, son père avait autrefois fui la France avec trente francs dans une poche et un pied de vigne dans l’autre. Né à Lons-le-Saunier, sur les coteaux du Jura, il tenait un vignoble de six hectares quand la maladie du phylloxéra apparut, sécha ses ceps et le poussa à la faillite. Il ne lui resta en quelques mois, après quatre générations de vignerons, en contrebas des versants, que des racines mortes dans des vergers de pommiers et des plantes sauvages desquelles il tirait une absinthe triste. Il quitta ce pays de calcaire et de céréales, de morilles et de noix, pour s’embarquer sur un navire en fer qui partait du Havre en direction de la Californie. Le canal de Panama n’étant pas encore ouvert, il dut faire le tour par le sud de l’Amérique et voyagea pendant quarante jours, à bord d’un cap-hornier, où deux cents hommes, entassés dans des soutes remplies de cages à oiseaux, jouaient des fanfares si bruyantes qu’il fut incapable de fermer l’œil jusqu’aux côtes de la Patagonie.
Un soir qu’il errait comme un somnambule dans un couloir de couchettes, il vit dans l’ombre une vieille femme couverte de bracelets, aux lèvres jaunes, assise sur une chaise de rotin, au front tatoué d’étoiles, qui lui fit signe d’approcher.
– Tu n’arrives pas à dormir? demanda-t-elle.
Elle sortit de son corsage une petite pierre verte, creusée de cavernes minuscules et scintillantes, pas plus grosse qu’une perle d’agate.
– C’est trois francs, lui dit-elle.
Il paya, et la vieille femme brûla la pierre sur une écaille de tortue qu’elle agita sous son nez. La fumée lui monta si brusquement à la tête qu’il crut défaillir. Cette nuit-là, il dormit pendant quarante-sept heures d’un sommeil ferme et profond, en rêvant à des vignes d’or parsemées de créatures marines. À son réveil, il vomit tout ce qu’il avait dans le ventre et ne put se lever du lit tant son corps lui parut d’une lourdeur insoutenable. Il ne sut jamais si ce furent les fumées de la vieille gitane ou l’odeur fétide des cages à oiseaux, mais il sombra dans un état de fièvre délirante pendant la traversée du détroit de Magellan, hallucina parmi ces cathédrales de glace, voyant sa peau se couvrir de taches grises comme si elle s’effritait en cendres. Le capitaine, qui avait appris à reconnaître les premiers signes de la magie noire, n’eut besoin que d’un coup d’œil pour deviner les dangers d’une épidémie.
– La fièvre typhoïde, déclara-t-il. On le descendra à la prochaine escale.
C’est ainsi qu’il débarqua au Chili, à Valparaíso, en pleine guerre du Pacifique, dans un pays qu’il ne savait pas placer sur une carte et dont il ignorait tout à fait la langue. À son arrivée, il rejoignit la longue queue qui s’étirait devant un entrepôt de pêche avant d’atteindre le poste de douane. Il s’aperçut que l’agent du service d’immigration posait systématiquement deux questions à chaque passager avant de tamponner leur fiche. Il en conclut que la première devait concerner sa provenance, et la deuxième, logiquement, sa destination. Quand vint son tour, l’agent lui demanda, sans lever ses yeux sur lui: – Nombre?
Ne comprenant rien à l’espagnol, mais convaincu d’avoir deviné la question, il répondit sans hésiter:
– Lons-le-Saunier.
Le visage de l’agent n’exprima rien. Avec un geste fatigué de la main, il nota lentement: Lonsonier.
– Fecha de nacimiento ?
Il reprit:
– Californie.
L’agent haussa les épaules, écrivit une date et lui tendit sa fiche. À partir de cet instant, cet homme qui avait quitté les vignobles du Jura fut rebaptisé Lonsonier et naquit une seconde fois le 21 mai, jour de son arrivée au Chili. Au cours du siècle qui suivit, il ne reprit jamais la route vers le nord, découragé par le désert d’Atacama autant que par la sorcellerie des chamanes, ce qui lui faisait dire parfois en regardant les collines de la Cordillère:
– Le Chili m’a toujours fait penser à la Californie.
Bientôt, Lonsonier s’habitua aux saisons inversées, aux siestes en milieu de journée et à ce nouveau nom qui, malgré tout, avait conservé des sonorités françaises. Il sut annoncer les tremblements de terre et ne tarda pas à remercier Dieu pour tout, même pour le malheur. Au bout de quelques mois, il parlait comme s’il était né dans la région, roulant les «r» comme les pierres d’une rivière, trahi pourtant par un léger accent. Comme on lui avait appris à lire les constellations du zodiaque et à mesurer les distances astronomiques, il déchiffra la nouvelle écriture australe, où l’algèbre des étoiles était fugitive, et comprit qu’il s’était installé dans un autre monde, fait de pumas et d’araucarias, un premier monde peuplé de géants de pierre, de saules et de condors.
Il fut engagé comme chef de culture dans le domaine viticole de Concha y Toro et créa plusieurs chais, qu’on appelait bodegas, dans les fermes d’éleveurs de lamas et de dresseuses d’oies. La vieille vigne française, sur la robe de la Cordillère, réclamait une seconde jeunesse dans ce lambeau de terre, étroit et long, suspendu au continent comme une épée à sa ceinture, où le soleil était bleu. Rapidement, il intégra un cercle fait d’expatriés, de transplantés, de chilianisés, reliés par d’habiles alliances et enrichis par le commerce du vin étranger. Lui qui avait pris la route vers l’inconnu, qui était un humble vigneron, un pauvre paysan, se trouva brusquement à la tête de plusieurs domaines et devint un ingénieux homme d’affaires. Rien, ni les guerres ni le phylloxéra, ni les soulèvements ni les dictatures, ne pouvait désormais troubler sa nouvelle prospérité, si bien que, lorsqu’il fêta sa première année à Santiago, Lonsonier bénit le jour où une gitane, à bord d’un navire en fer, avait brûlé une pierre verte sous son nez.
Il se maria avec Delphine Moriset, une rousse frêle et délicate, aux cheveux raides, issue d’une ancienne famille bordelaise, marchande de parapluies. Delphine racontait que sa famille avait décidé d’émigrer à San Francisco, à la suite d’une sécheresse en France, dans l’espoir d’ouvrir un magasin en Californie. Les Moriset avaient traversé l’Atlantique, longé le Brésil et l’Argentine, avant de passer par le détroit de Magellan où ils firent une escale dans le port de Valparaíso. Par une ironie de l’histoire, ce jour-là, il pleuvait. Son père, M. Moriset, en homme décidé, était descendu sur le quai et avait vendu en une heure tous les parapluies qu’il avait emportés dans de grandes malles scellées. Ils n’avaient jamais repris le bateau pour San Francisco et s’étaient établis définitivement dans ce pays bruineux, serré entre une montagne et un océan, où l’on disait que, dans certaines régions, la pluie pouvait tomber pendant un demi-siècle.
Le couple, uni par les accidents du destin, s’installa à Santiago dans une maison de style andalou, sur la rue Santo Domingo, près du fleuve Mapocho dont les crues suivaient la fonte des neiges. La façade était cachée par trois citronniers. Les pièces, toutes hautes de plafond, exhibaient un mobilier d’époque Empire composé de vanneries en osier de Punta Arenas. En décembre, on faisait venir des spécialités françaises et la maison se remplissait de cartons de citrouilles et de paupiettes de veau, de cages pleines de cailles vivantes et de faisans déplumés, déjà posés sur leur plateau d’argent, dont les chairs étaient si raffermies par le voyage qu’on ne pouvait les couper à l’arrivée. Les femmes se livraient alors à des expériences culinaires invraisemblables qui semblaient plus proches de la sorcellerie que de la gastronomie. Elles mêlaient aux vieilles traditions des tables françaises la végétation de la Cordillère, embaumant les couloirs d’odeurs mystérieuses et de fumées jaunes. On servait des empanadas farcies de boudin, du coq au malbec, des pasteles de jaiba avec du maroilles, et des reblochons si puants que les servantes chiliennes pensaient qu’ils provenaient sans doute de vaches malades.
Les enfants qu’ils eurent, dont les veines n’avaient pas une seule goutte de sang latino-américain, furent plus français que les Français. Lazare Lonsonier fut le premier d’une fratrie de trois garçons qui virent le jour dans des chambres aux draps rouges, sentant l’aguardiente et la potion de serpent. Bien qu’entourés de matrones qui parlaient le mapuche, leur première langue fut le français. Leurs parents n’avaient pas voulu leur refuser cet héritage qu’ils avaient arraché aux migrations, qu’ils avaient sauvé de l’exil. C’était entre eux comme un refuge secret, un code de classe, à la fois le vestige et le triomphe d’une vie précédente. L’après-midi de la naissance de Lazare, alors qu’on le baptisait sous les citronniers de l’entrée, on se rendit en procession dans le jardin et, vêtus de ponchos blancs, on célébra cet instant en repiquant le pied de vigne que le vieux Lonsonier avait conservé avec un peu de terre dans un chapeau.
– Maintenant, dit-il en tassant la terre autour du tronc, nous avons réellement planté nos racines.
Dès lors, sans jamais y avoir été, le jeune Lazare Lonsonier imagina la France avec la même fantaisie que les chroniqueurs des Indes avaient probablement imaginé le Nouveau Monde. Il passa sa jeunesse dans un univers d’histoires magiques et lointaines, protégé des guerres et des bouleversements politiques, rêvant d’une France qu’on avait dépeint comme une sirène. Il y voyait un empire qui avait poussé si loin l’art du raffinement que les récits des voyageurs ne parvenaient pas à dépasser l’empire lui-même. La distance, le déracinement, le temps, avaient embelli ces lieux que ses parents avaient quittés avec amertume, de sorte que, sans la connaître, la France lui manquait.
Un jour, un jeune voisin avec un accent germanique lui demanda de quelle région venait son nom. Ce garçon blond, au port élégant, était issu d’une immigration de colons allemands au Chili, vingt ans plus tôt, dont la famille s’était installée dans le Sud pour travailler les terres avares de l’Araucanie. Lazare rentra chez lui avec la question au bout des lèvres. Le soir même, son père, conscient que toute sa famille avait hérité son patronyme d’un malentendu à la douane, lui murmura à l’oreille:
– Quand tu iras en France, tu rencontreras ton oncle. Il te racontera tout.
– Il s’appelle comment ?
– Michel René.
– Il habite où ?
– Ici, dit-il en posant un doigt sur son cœur.
Les traditions du vieux continent étaient si bien enracinées dans la famille qu’au mois d’août, personne ne fut surpris de voir arriver la mode des « bains ». Le père Lonsonier revint un après-midi avec des opinions sur la propreté domestique et importa une baignoire sur pied, dernier modèle, en fonte émaillée, avec quatre pattes de lion en bronze, qui ne présentait ni robinet ni écoulement, mais seulement un large ventre de femme enceinte où deux personnes pouvaient tenir côte à côte en position fœtale. Madame fut impressionnée, les enfants s’amusèrent de ses proportions et le père expliqua qu’elle était faite en défenses d’éléphant, prouvant ainsi qu’ils tenaient devant eux sans doute la découverte la plus fascinante qui soit depuis la machine à vapeur ou l’appareil photographique.
Pour la remplir, il fit appel à Fernandito Bracamonte, el aguatero, le porteur d’eau du quartier, père d’Hector Bracamonte qui devait jouer, quelques années plus tard, un rôle capital dans la généalogie familiale. Déjà à cet âge, c’était un homme courbé comme une branche de bouleau, avec d’énormes mains d’égoutier, qui traversait la ville à dos de mule en transportant des barriques d’eau chaude sur une charrette, montait dans les étages et emplissait les bassines avec des gestes fatigués. Il disait être l’aîné d’une fratrie vivant de l’autre côté du continent, dans les Caraïbes, parmi lesquels Severo Bracamonte le chercheur d’or, un restaurateur d’église de Saint-Paul-du-Limon, une utopiste de Libertalia et un maracucho chroniqueur qui répondait au nom de Babel Bracamonte. Mais malgré cette fratrie nombreuse, personne ne sembla se préoccuper de lui le soir où des pompiers le trouvèrent noyé à l’arrière d’un camion-citerne.
On installa la baignoire au centre de la pièce et, comme tous les Lonsonier s’y baignaient à tour de rôle, les uns après les autres, on y fit tremper des citrons du porche pour purifier l’eau et on ajouta un pont en bois de bambou pour feuilleter le journal.
C’est pourquoi, en août 1914, lorsque la nouvelle de la Première Guerre mondiale arriva jusqu’au Chili, Lazare Lonsonier lisait dans son bain. Une pile de journaux était apparue le même jour avec deux mois de retard. L’Homme Enchaîné publiait les télégrammes de l’empereur Guillaume au tsar. L’Humanité annonçait le meurtre de Jaurès. Le Petit Parisien informait de l’état de siège général. Mais la dépêche la plus récente du Petit Journal affichait, en caractères menaçants sur une grande manchette, que l’Allemagne venait de déclarer la guerre à la France.
– Pucha, lâcha-t-il.
Cette nouvelle lui fit prendre conscience de la distance qui les séparait. Il se sentit brusquement envahi d’un sentiment d’appartenance à ce pays lointain, attaqué à ses frontières. Il bondit hors de sa baignoire et, bien qu’il ne vît dans le miroir qu’un corps efflanqué, rabougri et inoffensif, inapte au combat, il éprouva néanmoins un regain d’héroïsme. Il gonfla ses muscles et une sobre fierté chauffa son cœur. Il crut reconnaître le souffle de ses ancêtres et sut à cet instant, avec un soupçon craintif, qu’il devait obéir au destin qui, depuis une génération, jetait les siens vers l’océan.
Il noua une serviette autour de sa taille et descendit dans le salon, le journal à la main. Devant sa famille rassemblée, dans une épaisse odeur d’agrumes, il leva le poing et déclara:
– Je pars me battre pour la France.
En ce temps-là, le souvenir de la guerre du Pacifique était toujours vivant. L’affaire Tacna-Arica, provinces conquises par le Chili sur le Pérou, créait encore des conflits frontaliers. L’armée péruvienne étant instruite par la France, l’armée chilienne par l’Allemagne, il ne fut pas difficile pour les enfants d’immigrés européens, qui naquirent sur le flanc de la Cordillère, de voir dans la discorde de l’Alsace-Lorraine une coïncidence avec celle de Tacna-Arica. Les trois frères Lonsonier, Lazare, Robert et Charles, étalèrent une carte de France sur la table et se mirent à étudier méticuleusement le déplacement des troupes, sans avoir la moindre idée de ce qu’ils voyaient, persuadés que leur oncle Michel René luttait déjà dans les prairies de l’Argonne. Ils interdirent de jouer Wagner dans leur salon et, un pisco à la main, sous la clarté d’une lampe, s’amusèrent à nommer les fleuves, les vallées, les villes et les hameaux. En quelques jours, ils recouvrirent le plan de punaises de couleur, d’épingles à tête, et de petits drapeaux en papier. Les servantes observaient cette pantomime avec consternation, en respectant l’ordre de ne pas mettre le couvert tant que la carte était sur la table, et personne dans la maison ne comprit comment on pouvait se battre pour une région où l’on n’habitait pas.
Pourtant, à Santiago, la guerre résonna comme un appel voisin, si puissant qu’il fut bientôt au centre de toutes les conversations. Brusquement, une autre liberté, celle du choix, celle de la patrie, était là, partout, affirmant sa présence et sa gloire. Sur les murs du consulat et de l’ambassade étaient collées des affiches qui avertissaient de la mobilisation générale et annonçaient des collectes de fonds. Des éditions spéciales étaient imprimées à la hâte et des demoiselles, qui ne parlaient que l’espagnol, fabriquaient des boîtes de chocolats en forme de képi. Un aristocrate Français, installé au Chili, déposa une légation de trois mille pesos pour récompenser le premier soldat franco-chilien qui serait décoré pour fait d’armes. Les cortèges se formèrent sur les boulevards principaux et les navires commencèrent à se remplir de recrues, fils ou petit-fils de colons, qui partaient garnir les rangs, les visages confiants, les sacs remplis de costumes pliés et d’amulettes en écailles de carpe.
Ce spectacle était si séduisant, si radieux, qu’il fut impossible pour les trois Lonsonier de résister au désir ardent de participer à cette levée en masse, entraînés par cette heure grandiose. En octobre, sur l’avenue Alameda de Santiago, devant quatre mille personnes, ils firent partie des huit cents francochiliens qui quittèrent la gare de Mapocho en direction de Valparaíso, où ils devaient embarquer sur un navire pour la France. Une messe fut célébrée dans l’église de San Vicente de Paul, entre la rue du 18-Septembre et San Ignacio, et une bande militaire interpréta La Marseillaise à haute volée devant un parterre tricolore. On raconta plus tard que les réservistes étaient si nombreux qu’il fallut ajouter des wagons spéciaux en queue de l’express del norte, et que certains jeunes volontaires, tardifs, mirent quatre jours à pied pour franchir la Cordillère des Andes, enneigée à cette saison de l’année, pour rejoindre le navire à Buenos Aires.
La traversée fut longue. La mer produisit sur Lazare une impression mêlée d’angoisse et d’émerveillement. Tandis que Robert lisait tout le jour dans sa cabine, tandis que Charles s’entraînait sur le pont, il fumait en écoutant les rumeurs qui circulaient parmi les autres recrues. Le matin, ils entonnaient des chants militaires et des marches héroïques, mais le soir, au crépuscule, assis en cercle, ils se racontaient des histoires épouvantables où l’on disait qu’au front il pleuvait des cadavres d’oiseaux, que la fièvre noire faisait germer des escargots dans le ventre, que les Allemands taillaient au couteau leurs initiales sur la peau de leurs prisonniers, qu’on signalait des maladies disparues depuis le Baron de Pointis. Encore une fois, Lazare évoquait la France comme une chimère, une architecture faite de récits, et au bout de quarante jours, quand il distingua ses côtes, il se rendit compte que la seule pensée qu’il n’avait pas envisagée fut qu’elle existât réellement.
Pour son débarquement, il s’était vêtu d’un pantalon de velours côtelé, de mocassins à semelle mince et d’une veste en maille torsadée qu’il avait héritée de son père. Habillé à la chilienne, il mettait pied à terre dans ce port avec l’ingénuité de l’adolescent qu’il avait été, et non avec la fierté du soldat qu’il allait devenir. Charles portait une tenue de marin, une chemise à rayures bleues et un bonnet de coton surmonté d’un pompon rouge. Il s’était taillé une moustache fine, parfaitement symétrique, ornant la lèvre comme ses glorieux ancêtres gaulois, dont il couchait l’épi avec une pointe de salive. Robert avait une chemise à plastron, un pantalon de satin, et laissait pendre au-dessus de sa taille une montre en argent, qu’il avait attachée à une chaînette, dont on découvrit, le jour de son décès, qu’elle avait toujours donné l’heure chilienne.
La première chose qu’ils remarquèrent en descendant sur le quai fut le parfum, presque identique à celui du port de Valparaíso. Ils n’eurent pas le temps de l’évoquer car aussitôt on les mit en file devant un commandement de la compagnie, et on leur distribua des uniformes, un pantalon rouge, une capote fermée par deux rangs de boutons, des guêtres et une paire de brodequins en cuir. Ils montèrent ensuite dans des camions militaires qui transportaient des milliers de jeunes immigrés sur les champs de bataille, venus se déchirer au sein même d’un continent que leurs pères avaient autrefois quitté sans retour. Assis sur des bancs face à face, nul ne parlait le français que Lazare avait lu dans les livres, avec des traits d’esprit et des mots choisis, mais on donnait des ordres sans poésie, on insultait un ennemi qu’on ne voyait jamais, et le soir, à l’arrivée, alors qu’il faisait une queue devant quatre larges casseroles en fonte, où deux cuisiniers réchauffaient du ragoût plein d’os, il n’entendit que des dialectes bretons et provençaux. L’espace d’un instant, il fut tenté de reprendre le bateau, de repartir chez lui, de retourner par où il était venu, mais il se souvint de sa promesse et décida que si un quelconque devoir patriotique existait au-delà des frontières, c’était bien celui de défendre le pays de ses ancêtres.
Les premiers jours, Lazare Lonsonier fut si occupé à consolider les tranchées, à installer des rondins et des claies, à aménager le sol en posant des panneaux quadrillés, qu’il n’eut pas le temps de ressentir la nostalgie du Chili. Avec ses frères, ils passèrent plus d’un an à installer des barbelés, à diviser des rations de nourriture et à transporter des malles d’explosifs, au milieu de longues allées bombardées, entre des batteries d’artillerie, d’une ligne à une autre. Au début, pour conserver une dignité de soldat, ils se lavaient à petite eau, quand ils trouvaient une source propre, avec un peu de savon qui couvrait leurs bras d’une mousse grise. Ils se laissèrent pousser la barbe, par mode plus que par négligence, afin d’avoir l’honneur d’être appelés eux aussi « poilus ». Mais les mois passant, le prix de la dignité devint humiliant. Par groupe de dix, ils se livraient à l’exercice dégradant de l’épouillage, nus dans un pré, leurs vêtements plongés dans de l’eau bouillante, frottant leur fusil avec un mélange de suie et de dégras, puis se rhabillaient avec des uniformes râpés, crottés, déchirés, dont l’odeur devait poursuivre Lazare jusqu’aux heures les plus sombres de la montée du nazisme.
La rumeur courut qu’on donnerait trente francs à celui qui ramènerait une information du front ennemi. Rapidement, dans les pires conditions, des fantassins affamés tentèrent leur chance en rampant au milieu des cadavres couverts de larves. Ils se traînaient dans la boue comme des bêtes, en veillant dans une crevasse pour tendre l’oreille, par-dessus les chevaux de frise, afin de saisir une date, une heure, un indice d’attaque. Loin de leur cantonnement, ils se faufilaient le long des lignes allemandes, tremblant de peur et de froid dans leur poste de guet clandestin, et passaient parfois des nuits entières recroquevillés dans un trou d’obus. Le seul à avoir touché les trente francs fut Augustin Latour, un cadet qui venait de Manosque. Il racontait avoir découvert une fois un Allemand au fond d’un ravin, le cou cassé par une chute, et il lui avait fouillé les poches. Il n’y avait rien trouvé d’autre que des lettres en allemand, des marks papier et de petites pièces en métal avec un trou carré au centre, mais dans un double fond en cuir, au niveau de la ceinture, il vit trente francs, soigneusement pliés en six, que l’Allemand avait sans doute volés à un cadavre français. Il les brandissait alors, fier de lui, en répétant :
– J’ai remboursé la France.
Ce fut plus ou moins à cette époque qu’on découvrit un puits à mi-chemin entre les deux tranchées. Jusqu’à la fin de sa vie, Lazare Lonsonier ne sut jamais comment les deux lignes ennemies s’étaient accordées sur un cessez-le-feu pour y accéder. Vers midi, on suspendait les tirs, et un soldat français disposait d’une demi-heure pour sortir de sa tranchée, s’approvisionner en eau avec de lourds seaux et faire marche arrière. La demi-heure passée, un soldat allemand se ravitaillait à son tour. Une fois les deux fronts fournis, on recommençait à tirer. On survivait ainsi pour continuer à se tuer. Cette danse noire se répétait tous les jours avec une exactitude militaire, sans aucun dépassement de part et d’autre, dans un strict respect des codes chevaleresques de la guerre, au point que ceux qui revenaient du puits disaient entendre pour la première fois, après deux ans de conflit, le chant lointain d’un oiseau ou la meule d’un moulin.
Lazare Lonsonier se porta volontaire. Chargé de quatre seaux pendus aux avant-bras, de vingt gourdes vides en bandoulière et d’une bassine à vaisselle entre les mains, il atteignit le puits après dix minutes de marche, en se demandant comment il rebrousserait chemin avec les mêmes récipients pleins. Le puits, entouré d’une vieille margelle et d’un muret décrépi, avait la tristesse d’une volière vide. Tout autour gisaient quelques bassines trouées de balles et une vareuse militaire que quelqu’un avait abandonnée sur le rebord.
Il attacha l’anse du seau au bout d’une corde et le fit descendre jusqu’à entendre un clapotement. Il tirait pour le remonter, lorsqu’une masse apparut subitement comme un rocher devant lui.
Lazare leva la tête. Debout, couvert de boue de camouflage, un soldat allemand pointait son arme sur lui. Terrifié, il lâcha la corde, laissant tomber le seau, se redressa d’un bond, voulut s’échapper, mais trébucha sur une pierre et cria: – Pucha!
Il attendit le tir, mais il ne vint pas. Lentement, il rouvrit les yeux et se tourna vers le soldat. Il fit un pas en avant, Lazare recula. Il avait sans doute le même âge que lui, mais l’uniforme, les bottes, le casque, tout lui en donnait davantage. Le soldat allemand baissa son pistolet et lui demanda : – Eres chileno ?
Cette phrase fut chuchotée dans un espagnol parfait, un espagnol où apparurent des condors furieux et des arrayanes, des cormorans et des rivières qui sentent l’eucalyptus.
– Si, répondit Lazare.
Le soldat eut une expression de soulagement.
– De donde eres ? demanda-t-il. – De Santiago.
L’Allemand eut un sourire.
– Yo también. Me llamo Helmut Drichmann.
Lazare reconnut le jeune voisin de la rue Santo Domingo qui lui avait demandé, dix ans auparavant, l’origine de son nom. La nouvelle de la guerre était tombée sur eux en même temps. Tous deux avaient cédé à la tentation de traverser un océan pour défendre un autre pays, un autre drapeau, mais à présent, devant ce puits, l’espace d’un instant, ils revenaient en silence pour s’abreuver à la source qui les avait vus naître.
– Escuchame, dit l’Allemand. On prépare une attaque surprise vendredi soir. Débrouille-toi pour être malade ce jour-là et passe la nuit à l’infirmerie. Ça pourrait te sauver la vie.
Helmut Drichmann prononça ces mots d’un seul souffle, sans calcul ni stratégie. Il le dit comme on donne de l’eau à un autre homme, non pas parce qu’on en a, mais parce qu’on connaît la soif. L’Allemand ôta son casque d’un geste lent, et seulement alors Lazare put le voir avec netteté. Son visage était d’une beauté marmoréenne, lourd et mat, d’une couleur sobre, dont la patine rappelait le charme discret des vieilles statues. Lazare se souvint de tous ces soldats qui dormaient dans des fosses dans l’espoir de surprendre une conversation, de révéler la cachette d’un peloton ou la position secrète d’une mitrailleuse, et il mesura le prix de cette confidence, qui lui apparut tout à coup évidente et absurde, jetée avec ses grandeurs et ses bassesses dans les véritables dimensions de l’histoire.
Il vécut ce jour-là le premier dilemme d’une longue chaîne que devaient poursuivre les générations après lui. Devait-il se sauver en se réfugiant à l’infirmerie, ou bien protéger les siens en faisant un rapport à son supérieur? Le refus de choisir montait en lui comme une clameur muette. Lorsqu’il regagna les lignes françaises, et qu’il croisa les yeux de ses compagnons, il craignit qu’on ne lise dans son regard sa double identité de menteur et

À propos de l’auteur
BONNEFOY_Miguel©RenaudMonfournyMiguel Bonnefoy © Photo Renaud Monfourny

En 2009, Miguel Bonnefoy remporte le Grand Prix de la Nouvelle de la Sorbonne avec La Maison et le Voleur. La même année, il publie Quand on enferma le labyrinthe dans le Minotaure (edizione del Giano, Rome). En 2011, Naufrages (éditions Quespire) est remarqué au Prix de l’Inaperçu 2012. En 2013, Prix du Jeune Écrivain avec Icare et autres nouvelles (Buchet-Chastel). En 2015, Le Voyage d’Octavio (Rivages) finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman, Prix de la Vocation, Prix des Cinq Continents – Mention Spéciale, Prix Fénéon, Prix Edmée de la Rochefoucauld et Prix L’Île aux Livres. En 2016, Jungle (éditions Paulsen) Prix des Lycéens et Apprentis d’Ile-de-France. En 2017, Sucre Noir (Rivages), finaliste du Prix Femina, Prix Mille Pages, Prix Renaissance et Prix des lycéens de l’Escale du Livre de Bordeaux. En 2018-2019, pensionnaire à la Villa Médicis. En 2020, il publie Héritage (Rivages). (Source: miguelbonnefoy.fr)

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Buveurs de vent

BOUYSSE_buveurs_de_vent  RL2020  coup_de_coeur 

Finaliste du prix du roman Fnac 2020

En deux mots:
Trois frères et une sœur nés du Gour Noir vont tenter de se construire un avenir dans cet endroit sous le joug de Joyce qui s’est octroyé tous les pouvoirs. Mais le pacte qui les unit sera-t-il plus fort que les sbires du tyran? Un combat à l’issue incertaine s’engage…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les quatre fantastiques

Marc, Matthieu, Luc et Mabel. Trois frères et leur sœur sont au cœur du nouveau roman de Franck Bouysse qui réussit, après Né d’aucune femme, un nouveau roman aussi noir que lumineux.

Au moins depuis Né d’aucune femme (qui vient de paraître en poche), on sait combien Franck Bouysse a la faculté de concocter des histoires sombres et lumineuses, qui vont creuser l’âme humaine au plus profond de leur essence. Pour ses débuts chez Albin Michel, il ne déroge pas à la règle, bien au contraire. Buveurs de vent apporte une nouvelle preuve de son talent, servi par une plume étincelante qui a conservé l’efficacité du polar. Et certains codes, comme la découverte dès la première page d’un cadavre et d’un mystère qui va hanter le lecteur jusqu’à l’épilogue. Nous voici convoqués dans une vallée qui, comme toujours chez l’auteur ne sera pas précisément située dans l’espace et le temps. On découvre le sinistre Gour Noir au moment «où un corps réduit à l’état de cadavre à la gorge tranchée et lavée de tout son sang dériva sur les eaux de la rivière, tourbillonna, se cogna à des rochers, avant de s’empaler sur une branche cassée et effilée par une force tempétueuse».
Après cette scène d’ouverture, nous faisons la connaissance de Marc, Matthieu, Luc et Mabel. «Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir». Pour défier le sort et pour oublier les coups de ceinturon que leur inflige leur père, ils ont inventé un jeu, s’accrocher chacun à une corde attachée au viaduc au moment où passe la locomotive, faisant vibrer le pont et leur corps. Une sensation exaltante, mais aussi une sorte de pacte qui les réunit.
Outre Martin et Martha, leurs parents, leur grand-père Élie complète la famille installée dans ce lieu contrôlé par Joyce. En quelques années cet homme a réussi à prendre le pouvoir sur toute la communauté, à s’approprier les terres, à faire plier les plus récalcitrants. «Il possédait toute la ville, et la rue principale s’était ramifiée, tel un mycélium. Chaque rue portait son nom suivi d’un numéro, à l’exception de Joyce Principale».
On comprend alors parfaitement l’envie de la fratrie de fuir, de s’évader de ce lieu oppressant. Pour l’un, la nature sera salvatrice, les arbres et les rivières, les sentiers qui s’éloignent de la centrale électrique, symbole de puissance et d’asservissement. Pour l’autre, ce sera la littérature, même si son père a interdit que des livres entrent dans la maison après avoir vécu un épisode traumatisant durant la guerre. Il va trouver dans les livres toutes les armes pour résister. C’est aussi la littérature, mais de manière plus indirecte, qui offre au troisième le moyen de briser ses chaînes. Il a entendu l’histoire de l’île au trésor et se persuade alors qu’il est Jim Hawkins, qu’il trouvera le trésor. Et comme souvent, celui que l’on imagine le «simplet» va démontrer que croire en ses rêves suffit à déplacer des montagnes. Reste Mabel, à la fois plus fragile et plus volontaire. Chassée du domicile, elle va trouver un travail de serveuse et faire l’objet de convoitises qui vont la mettre en grand danger…
Auteur de ces «quatre fantastiques» vont se cristalliser événements et rumeurs, épisodes dramatiques et déchirements, avant que ne se lève un souffle de révolte. Mais n’en disons pas plus, de peur de vous gâcher le plaisir de cette intrigue aussi soigneusement construite qu’une toile d’araignée, fil après fil – à l’image des cordes qui pendent au-dessus du viaduc – solide et fragile à la fois.
Impressionnant de maîtrise, Franck Bouysse livre ici un traité de résistance, un éloge de la littérature et un chant d’amour plein de poésie caché sous un roman noir. Sans oublier de poser quelques questions essentielles qui, à l’instar de ses personnages, continuent à nous accompagner une fois le livre refermé: « On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir.»

Buveurs de vent
Franck Bouysse
Éditions Albin Michel
Roman
400 p., 20,90 €
EAN 9782226452276
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action n’est pas davantage située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien.
Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette.
Matthieu, qui entend penser les arbres.
Puis Mabel, à la beauté sauvage.
Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs.
Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…
Dans une langue somptueuse et magnétique, Franck Bouysse, l’auteur de Né d’aucune femme, nous emporte au cœur de la légende du Gour Noir, et signe un roman aux allures de parabole sur la puissance de la nature et la promesse de l’insoumission.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu (Le livre de l’été – Nathalie Pelletey de la librairie Doucet au Mans)
Le JDD (Élise Lépine)
La Cause littéraire (Léon-Marc Lévy)
Blog Aude bouquine
EmOtionS – Blog littéraire
Blog Livrogne


Franck Bouysse présente Buveurs de vent © Production Éditions Albin Michel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
L’homme et l’ombre de l’homme précédaient la femme sur la pente boisée. Il avançait péniblement, penché en avant, le dos écrasé sous le poids d’un lourd paquetage enveloppé d’une peau de cerf qui contenait les possessions du couple, et des coquillages accrochés à sa ceinture cliquetaient chaque fois qu’il posait le pied sur le sol. La femme ne portait rien sur son dos, mais un enfant dans ses bras. L’enfant ne pleurait pas, il ne dormait pas non plus. L’homme marchait prudemment, d’abord pour éviter les embûches, aussi parce qu’il cherchait d’éventuelles empreintes qui auraient pu témoigner qu’ils n’étaient pas les premiers.
Ils parvinrent au sommet d’une crête. L’homme jeta un regard en direction de la vallée en contrebas, puis il regarda la femme, et elle regarda son enfant. La méfiance gagna du terrain dans les yeux de l’homme. Il voulut continuer sur le même versant, et elle lui saisit le bras. Peut-être tenta-t-elle de le dissuader, prétextant quelque monstruosité enfouie dans les replis de la végétation, qui révélaient par endroits le cours d’une rivière sinueuse aux eaux sombres. Personne n’en sait rien. Personne ne sait non plus s’il lui répondit, ou si une détermination silencieuse suffit à la convaincre de voir ce qu’elle ne voyait pas, à la convaincre d’un rêve naissant, admettre un grand projet sédentaire, et refouler le chaos tranquille de la marche. Personne ne sait, personne ne se souvient, car dans le futur, ni lui ni elle ne songea à écrire leur destinée commune, et la voilà maintenant perdue, et les voilà désormais oubliés, sans existence mythique, sans véritable grandeur.
Ce lieu fut nommé le Gour Noir. On ne sait également pas qui le choisit, peut-être l’homme, peut-être la femme. Sûrement un descendant. Nul besoin d’en dire davantage pour l’instant. Il ne reste qu’à laisser le paysage se déplier à la manière d’une lame de couteau longtemps prisonnière d’un manche gravé de noms et de visages. Tout cela n’est pas si lointain. Il suffit de remonter le mécanisme de l’horloge du temps aux aiguilles arrêtées sur cette heure matinale qui figea l’instant sur le cadran liquide de la rivière, de reprendre l’histoire bien après l’arrivée du premier homme et de la première femme, ce moment où un corps réduit à l’état de cadavre à la gorge tranchée et lavée de tout son sang dériva sur les eaux de la rivière, tourbillonna, se cogna à des rochers, avant de s’empaler sur une branche cassée et effilée par une force tempétueuse. Retourner au bord de la rivière, parmi les descendants du premier homme et de la première femme massés sur les berges, et imaginer ce qui précéda à l’aide de ce qui suivit.
Pas un seul oiseau, pas un seul reptile, pas un seul mammifère, pas un seul insecte, pas un seul arbre, pas un seul brin d’herbe, pas une seule pierre ne fut attendri par la scène. Seul un homme dans la foule en conçut une sourde et incompréhensible peine, qui s’accrocha dans son ventre, comme une prescience douloureuse de sa propre fin, un germe de mort qui allait enfanter un autre monde, conduisant certains à partir et d’autres à rester.
Pour témoigner de ce qui arriva ensuite, il faudrait peindre le silence avec des mots, même si les mots ne suffiront jamais à traduire une réalité, et ce n’est pas nécessaire. Il le faudra pourtant. Témoigner du dérisoire et du sublime. Retourner sur la crête, là-haut, tout là-haut, sur cette crête où apparurent le premier homme au fardeau et la première femme à l’enfant, voici plusieurs siècles, cette femme qui posa un regard plein d’espoir sur ce berceau verdoyant qu’elle croyait fait pour eux, leurs enfants à venir, et tous les enfants de leurs enfants ; et cet homme semblable à une bête endormie à l’entrée d’un terrier, dans l’humble domination des mondes enterrés.
Parmi les hommes présents sur chacune des berges, figés comme des poupées de cire dans un musée, occupés à regarder un cadavre réduit à l’état de brindille fichée dans une autre brindille, se trouvait peut-être et sûrement le coupable du meurtre.
Les regards se croisaient, fuyants, ahuris, suspicieux, entreprenants ou désœuvrés, cherchant tous un indice dans le but d’écrire le scénario qui avait conduit le cadavre à flotter, tentant de deviner quelle puissance l’avait réduit à cet état et poussé dans le courant. Des idées verraient le jour, chacun aurait la sienne, des idées qui parfois se recouperaient, mais dont aucune ne posséderait l’accent d’une vérité sans appel. Faute de preuve.
Dans les jours qui suivirent, quelques hommes eurent bien la tentation de détourner le cours de la rivière, croyant ainsi effacer le cauchemar en commandant au cadavre de remonter le courant et de disparaître. Ils étaient si peu nombreux qu’ils y renoncèrent vite et rejoignirent la masse du troupeau, ne voulant pas être en reste, ni exclus de l’édification du monde nouveau. Puisqu’il s’agissait bien de cela : construire un monde à partir d’un cadavre crucifié posé sur la rivière, en ces heures décisives s’agglutinant comme des mouches sur du papier collant, des heures molles emplies de souvenirs contournés de silence.
Il est temps maintenant de laisser venir une suite de mots, sans désir d’épargner quiconque, pas plus les innocents que les coupables, des mots qui finiront par disparaître, mais qui existeront tant qu’ils habiteront des mémoires.
Au moment où commence cette histoire, ils ne savaient encore rien du monde en devenir, mais le monde ancien les avait enfantés dans l’unique projet de les verser dans un autre. Ils ne savaient rien de l’histoire en train de s’écrire, mais ils étaient tous prêts à en raconter une, à leur manière, avec pour certains des trémolos dans la voix, et pour les autres, suffisamment de fierté pour paraître insensibles. Et c’est exactement ce qu’ils firent : raconter une histoire, celle qui les réunissait enfin, les projetait vers un tout autre but que la découverte de l’identité du coupable.
Qui saurait dire aujourd’hui qu’ils n’y sont pas parvenus ?
Qui oserait ?

Chapitre 1
Quatre ils étaient, un ils formaient, forment, et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir.

À la sortie de l’école, les enfants se rendaient au viaduc fait d’une arche monumentale supportant la ligne ferroviaire et sous lequel coulait la rivière, comme un fil par le chas d’une aiguille. Les soirs de beau temps, le soleil déchirait la surface en milliers de bouches grimaçantes et tatouait des ombres sur la terre craquelée en une symbolique éphémère, qui se déplaçait, pour disparaître au crépuscule, effacée par un dieu idiot. Par mauvais temps, des lambeaux de brume s’effilochaient en fragments vaporeux, tels de petits fantômes hésitant entre deux mondes. De grosses gouttes d’eau se détachaient de la voûte, kidnappant au passage la lumière dans leur course vertigineuse qui les mènerait à la disparition. Dans un grand remous sous le viaduc, une barque de pêcheur arrimée par une corde à un pieu cognait à intervalles réguliers contre une des piles faites de moellons rectangulaires en granit. On aurait pu croire que quelque chose vivait en dessous, donnant ce mouvement qui tendait et détendait la corde, quelque chose comme une entité plus vaste qu’un corps, une entité sans désir, ni jugement, ni hiérarchie même, simplement là pour désigner avec détachement l’espérance des hommes, donner l’illusion qu’il fut un temps où elle n’était pas vaine.
En allant à la rivière, Marc, Matthieu et Mabel repoussaient le moment de rentrer à la maison. Là-bas était si peu chez eux, qu’ils avaient fait d’ici leur royaume. Luc les attendait déjà, depuis qu’il n’allait plus en classe, depuis que l’institutrice avait dit à ses parents qu’elle ne pouvait rien faire pour lui, sur le ton de la défaite. Enfin réunis, ils demeuraient ainsi de longs moments attablés à leurs rêves, donnant chair aux émotions, les nourrissant chacun leur tour, assis côte à côte, comme des chats de gouttière délaissant la gouttière pour accéder au toit.
Du haut de ses dix ans, ce fut Mabel qui la première eut l’idée d’apporter des cordes pour les suspendre en haut du viaduc. Ses frères trouvèrent le projet merveilleux, se demandant comment ils n’y avaient pas pensé avant elle. Ils escaladèrent la voie la moins escarpée, portant chacun deux cordes enroulées autour des épaules, pareils à des alpinistes. Ils atteignirent le sommet du viaduc, dominant en aval la vallée tout entière avec ses carrières, et en amont, la centrale électrique, le barrage, puis une enfilade de maisons, peu à peu devenue une ville ressemblant à un trompe-l’œil quasi immuable, étant donné que nul n’avait le droit de construire un bâtiment supplémentaire, pas même une cabane à poules, sans autorisation.
Les enfants avaient tout prévu. Ils accrochèrent solidement les cordes aux rambardes, deux espacées d’une vingtaine de mètres et deux autres, exactement en face. Matthieu avait proposé de doubler chaque corde, par souci de sécurité. Ils jetèrent ensuite une longueur dans le vide et fixèrent l’autre autour de leur taille. Marc fut chargé de l’arrimage, ayant appris tout un tas de nœuds dans un livre.
Matthieu descendit le premier, pour montrer comment il fallait s’y prendre. Une fois en bas, il fit un signe du bras. Les autres le rejoignirent et tous demeurèrent ainsi accrochés dans ce vide choisi, comme des araignées au bout d’un fil de soie, guettant l’arrivée du train, unis par une entente tacite.
Dès qu’ils entendirent rugir au loin la locomotive, les gamins se mirent à crier, mêlant leurs cris en un seul pour réduire en cendres leurs peurs et communier au sein d’un même bonheur immédiat. Les vibrations produites par la machine lancée à pleine vitesse sur les rails s’accentuaient au fur et à mesure de l’approche, avant de se transmettre aux cordes et de traverser dans la foulée les corps fluets de l’onde de vie la plus pure. La même impression d’échapper au temps multipliée par quatre. Une grande émotion.
Après que le train se fut éloigné, les gamins se regardèrent en silence, leurs corps se détendirent, imprégnés du monde sensible environnant. Au bout d’un moment, Luc se mit à se balancer d’avant en arrière en riant. Les autres l’imitèrent, riant eux aussi, avec la sensation de faire entrer toujours plus d’air dans leurs poumons, mais pas le même air qu’en bas sur la terre ferme. La rivière, les arbres et le ciel se mélangeaient comme s’ils se trouvaient eux-mêmes dans une de ces boules en verre qu’on retourne pour changer le paysage.
Au début, ils délogèrent des oiseaux qui nichaient sous l’arche du pont. Certains vinrent les défier, tels de petits matadors emplumés protégeant leur nichée, ou simplement leur territoire, si bien que, par la suite, les gamins prirent l’habitude de coincer un bâton dans leur ceinture pour se défendre, inventant des bottes secrètes de mousquetaire en riant de plus belle. Un de ces volatiles, un faucon, affirma Matthieu, qui connaissait les oiseaux et tout ce que la nature prodiguait, avait même failli crever un œil à Luc, qui en gardait une cicatrice sur la pommette droite, un fait de guerre dont il n’était pas peu fier et qu’il n’aurait voulu effacer pour rien au monde, allant même jusqu’à gratter la plaie en cachette pour qu’elle laisse une empreinte indélébile, la marque de sa bravoure. Au fil des rencontres, les oiseaux finirent par accepter leur présence inoffensive. Ils ne les attaquaient plus, ne les provoquaient plus, les frôlaient de temps en temps, comme pour les saluer, leur dire qu’ils faisaient désormais partie intégrante de leur environnement, qu’ils en étaient des composants nécessaires à son équilibre ; les surveillant pourtant.
Ils n’étaient encore que des gamins défiant le destin, sans autre idéal que ce moment de liberté absolue, dont ils conserveraient le souvenir jusqu’à la mort. Ils se moquaient éperdument du danger, n’imaginant même pas que la corde pût s’effilocher et encore moins casser. Ils envisagèrent, à tour de rôle et en secret, de couper la leur, mais n’en parlèrent jamais aux autres. S’ils l’avaient fait, peut-être que tous se seraient entendus pour chuter ensemble. Dans le futur, aucun d’entre eux ne pourrait affirmer que le jeu n’en valait pas la chandelle.
La famille Volny habitait une maison de deux étages située au-dessous du barrage et de la centrale électrique. Une fine langue de terre orientée plein sud s’étendait à l’arrière, sur laquelle on cultivait des légumes en respectant les cycles des saisons, ceux de la lune et quelques croyances qui avaient aussi porté leurs fruits.
La maison avait été construite par l’arrière-arrière-grand-père de Martha, la mère des enfants, directement sur la roche. C’était une bâtisse en pierre des carrières du Gour Noir, coiffée d’une charpente en chêne recouverte d’ardoises. Sur une moitié de la façade, un appentis au toit constitué de bardeaux disparates faisait office de porche, et à un angle, les feuilles d’un yucca, dures et effilées comme des baïonnettes, surgissaient en ordre de bataille. Sur le plancher surélevé en mélèze, on avait installé un banc fait d’un madrier posé sur deux tasseaux fixés à la façade pour l’un et à une poutre pour l’autre. C’était là que, depuis toujours, les hommes s’asseyaient pour fumer et que les femmes accomplissaient d’utiles besognes, jamais ensemble.
Chaque année, à l’automne, il incombait aux mâles de vérifier l’étanchéité et la solidité de la construction, de remplacer si besoin les éléments défectueux avant même qu’ils ne provoquent le moindre désagrément. Cette famille n’était pas un cas particulier, il en allait ainsi pour chacune qui possédait une des rares maisons dans la vallée, de sorte que pas une seule semaine ne passait sans que l’on entende résonner dans les environs des coups de marteau, des bruits de scie ou de tout autre outil, comme s’il s’agissait d’instruments de musique à accorder.
L’intérieur de la maison des Volny était constitué d’un étage divisé en cinq chambres de taille identique, sommairement meublées, aux cloisons aussi minces que les parois d’un nid de frelons. Un grenier recueillait, au fil du temps, les objets inutiles et quelques souvenirs épars, que l’on venait rarement invoquer en cachette. Au rez-de-chaussée, une pièce commune faisait office de cuisine et de réfectoire, car personne n’aurait songé à utiliser le terme de salle à manger en observant la famille rassemblée se nourrir silencieusement d’une même bouche, sans plaisir d’être réunis, sans désir apparent. Il y avait aussi une salle de bains et une petite pièce servant de chambre au grand-père, depuis le drame.
Lorsqu’elle était encore en vie, grand-mère Lina racontait aux enfants qu’une araignée gigantesque vivait à l’intérieur de la centrale électrique. Les gamins en observaient souvent, des araignées, dans la nature, de toutes sortes. Ils savaient ce dont elles étaient capables pour piéger des insectes, les trésors de cruauté qu’elles pouvaient déployer. Ils imaginaient la lente agonie des proies, sans jamais songer à les libérer, non par sadisme, mais parce qu’ils ne se sentaient pas le droit d’infléchir l’équilibre naturel, et cela, sans jamais s’être concertés. C’était une autre espèce d’araignée dont parlait la grand-mère, encore plus impitoyable, selon ses dires et la conviction qu’elle y mettait. Elle expliquait avec le plus grand sérieux que les fils que l’on voyait pendre au-dehors n’étaient rien d’autre que sa toile qui se déroulait dans toutes les directions.
Alignés sur chaque pan de mur de la centrale, juste au-dessous de la toiture plane, des hublots noircis de crasse ressemblaient bel et bien aux yeux d’une araignée. Mère prédatrice nourrie des eaux de la rivière, surveillant un ramassis de philistins, qui n’auraient pu désormais se passer de lumière. En éclairant leurs nuits, elle les rendait un peu moins barbares et un peu plus esclaves. La bestiole ne sortait jamais de son antre, mais en passant à proximité, les enfants l’entendaient bourdonner, s’imaginant qu’elle tissait sans relâche ses fils noirs, afin d’étendre toujours plus loin son territoire, et ils se dévisageaient en se demandant lequel d’entre eux aurait le courage de s’aventurer le premier à l’intérieur.
À une époque, grand-père Élie pénétrait chaque jour dans la centrale électrique, son seau en fer-blanc à la main. Il nourrissait la veuve noire à sa façon, pour qu’elle continue de cracher sa toile par son abdomen gonflé et enfiévré, qu’elle continue de tisser son propre rêve de conquête bien au-delà des murs de la vallée. Plus tard, ce serait au tour de Martin, le père des gamins, de s’acquitter de cette noble tâche, après l’accident du grand-père. Et puis, tout s’accéléra ensuite très vite. La grand-mère mourut, sans avouer le fin mot de l’histoire aux gamins. Ils le découvriraient bien assez tôt, le fin mot. Ils n’y échapperaient pas. En attendant, ils alimentaient leur imaginaire en fabriquant d’autres rêves de conquête. Ils n’osèrent jamais poser de questions à leur père ou à leur mère, pas plus qu’aux hommes qu’ils voyaient ressortir de la centrale, le dos courbé, épuisés, comme s’ils avaient cédé une part d’eux-mêmes et que c’était précisément de cela que se repaissait la bête, et pas de nourriture solide, puis elle les abandonnait à une fatigue stérile sur la route silencieuse du retour.
C’était ainsi que vivaient les hommes de la vallée, à la manière d’éternels enfants qui auraient trop attendu de découvrir un secret, et c’est ainsi qu’ils mouraient, devenus trop faibles pour pousser la porte de la tanière du monstre, comme s’ils n’étaient plus dignes, pas même honorés pour les services rendus, désarmés, le sens de leur existence étouffé par des fils dont la démesure contraignait encore l’imagination des enfants qu’ils n’avaient jamais cessé d’être, dans les limites de leur savoir étriqué d’adulte.
En vérité, les âmes dociles qui peuplaient ce coin de monde étaient prisonnières de la toile au jour de leur naissance. Et peut-être que le pire dans tout cela était cette pitoyable fierté transmise de génération en génération, de vivre aux crochets de la créature, un statut de victime qui donnait un sens aux vies. Personne n’aurait songé à changer de place, puisqu’il était acquis qu’il n’en existait pas de plus enviable. Personne n’aurait su dire depuis combien de temps il en était ainsi. Des gens disparaissaient, inlassablement remplacés par de la chair fraîche, d’abord enthousiastes de se conformer à une loi immuable, comme emmaillotés dans des langes trop serrés, de sorte qu’ils étaient déjà morts au sortir du ventre des mères, sans espoir d’exister, pour ne pas avoir à déplorer leur échec. Du moins, c’était le destin promis à tous, sans rédemption possible, sans distinction de race ni de sexe. Un unique destin sans cesse raccommodé.
Les illusions n’avaient pas plus cours en ville que partout ailleurs dans la vallée. Chaque génération sacrifiait la suivante sur l’autel de la déesse fileuse, car proposer une vie meilleure aurait été considéré comme un acte de haute trahison envers la bête. Continuer, transmettre la soumission et la peur, démembrer les rêves entrevus dans l’enfance, représentait le seul projet des adultes. Surtout ne jamais croire aux rêves, ne pas même les respecter, avec le sentiment chevillé que, sinon, ce serait leur plus grande défaite. Accepter les défaites sans mener les guerres. En refusant le combat, rien de grave ne pouvait arriver. Et pourtant, il subsistait un espace éclairé d’une lumière diffuse, que la plupart des enfants, même issus du pire désastre familial, avaient conçu un jour au bord de la rivière, essayant de comprendre son langage, son mystère, mais ils finissaient par grandir et ne distinguaient plus que des draps liquides sous lesquels endormir leur âme, comme une algue accrochée à un vague rocher. Et lorsqu’ils se réveillaient après d’illusoires étreintes, il était toujours trop tard.
La ville entière appartenait à Joyce, le maître de l’araignée. On ne lui donnait pas d’âge, comme il en va souvent des gens qu’on n’a pas vus grandir. À l’époque de son arrivée, la ville bluffait avec sa rue principale bordée de taudis, son église et sa place au milieu de laquelle coulait une fontaine surmontée de la statue d’un général, dont on ne parvenait plus à lire le nom sur la plaque en zinc.
Joyce avait débarqué en ville un après-midi d’octobre, une sacoche en cuir à la main, comme en possèdent les médecins, avec une double pièce métallique sur toute la longueur, munie d’un crochet fermant à clé. Personne n’avait entendu le moindre bruit de moteur qui aurait précédé son apparition, et il n’y avait pas encore de gare. On raconta plus tard qu’il serait venu dans la barque amarrée au-dessous du viaduc, que jamais personne n’avait utilisée.
À peine arrivé, Joyce se dirigea vers la plus grande des bâtisses, l’auberge de la place, qui tenait aussi lieu d’hôtel. Un lourd rideau en velours pendait de l’autre côté, empêchant de voir à l’intérieur. Joyce prit connaissance des tarifs des chambres, affichés sur la porte vitrée. Il observa ensuite les environs, pour s’assurer de ne pas être observé, puis compta l’argent nécessaire à régler une semaine complète.
Dix ans plus tard, à la suite de multiples investissements fructueux, il possédait toute la ville, et la rue principale s’était ramifiée, tel un mycélium. Chaque rue portait son nom suivi d’un numéro, à l’exception de Joyce Principale. On raconte qu’il aurait effacé lui-même le nom du général, afin qu’il ne lui fît pas d’ombre. Il avait pris le pouvoir pour régner sur la vallée du Gour Noir et n’eut jamais à se justifier de rien, pas même de ses origines. Sa plus grande fierté résidait dans la construction de la centrale électrique alimentée par d’énormes turbines entraînées par l’eau de la rivière butant sur le barrage, comme le front d’un prodigieux taureau.
Joyce ne croyait en aucun dieu. Il pensait tout en termes de construction, ne se confiait à personne, et lorsqu’il parlait, c’était toujours pour lancer un ordre indiscutable. Il vivait seul dans un immeuble de sept étages situé en centre-ville, qu’il avait fait bâtir pour son unique usage. Il changeait de pièce chaque soir, lui seul en décidait. Les issues étaient en permanence surveillées par des vigiles et leurs chiens, de jour comme de nuit. Il sortait rarement de l’immeuble, sinon pour se rendre à son bureau de la centrale, allant toujours à pied, accompagné de ses gardes du corps armés tenant en laisse leurs molosses muselés aux oreilles taillées en pointe de flèche. On ne remarquait même pas Joyce au milieu de ses hommes, pareillement vêtu et portant un revolver. Il arrivait dès l’aube. Empruntant une entrée dérobée, condamnée par une porte blindée, il regagnait un grand bureau d’où il dirigeait ses affaires. Il avait placé un dirigeant à la tête de chacune de ses entreprises, qui lui rendait des comptes une fois par semaine, dans ce même bureau. Joyce les choisissait issus de la base. Il savait d’expérience que prendre une revanche sur la vie rendait les gens d’autant plus impitoyables envers leurs semblables.
La centrale électrique était le domaine exclusif de Joyce, le centre névralgique de sa toute-puissance, et il n’aurait laissé à personne le soin d’en prendre les rênes. Il ne sortait pas de son bureau de toute la journée et il ne déjeunait pas. Son ambition était sa seule nourriture, une ambition déclinée en une œuvre de toile, complexe et imparable. Joyce régnait par la peur. Les ouvriers de la centrale ne le croisaient presque jamais, mais ils le savaient là, pesant sur leur destin. Ils sentaient sa présence, accrochés à la toile, pareils à de dérisoires breloques. Ils se méfiaient des espions surveillant chacune des travées, ceux qu’ils avaient identifiés, ceux qu’ils soupçonnaient. Nul n’osait se plaindre ouvertement des salaires et des conditions de travail. Par le passé, certains étaient sortis du rang en de rares occasions, souvent à cause de l’alcool, mais cela ne les avait guère menés plus loin qu’au cimetière. Depuis ce temps, on laissait le feu couver sans souffler sur les braises, par crainte de se retrouver seul dans le brasier. Personne n’était disposé au sacrifice, à être celui qui se lèverait de nouveau. Les sourdes colères portées par la centrale se terminaient invariablement en fausses couches, des embryons noyés dans la rivière. Pour qu’il en fût autrement, il eût fallu qu’un vent nouveau parvînt à pénétrer dans la matrice bétonnée, mais Joyce n’aurait jamais permis qu’on laissât deux portes ouvertes en même temps.
Élie avait de l’or dans les mains. Du temps qu’il travaillait à l’entretien de la centrale électrique, il était capable d’effectuer toutes sortes de réparations, améliorant l’existant, inventant, innovant. Son ingéniosité le menait à trouver une solution à chaque problème. Jamais il ne se vantait. Le résultat faisait foi et cela lui suffisait. Sa réputation était grande, mais elle ne franchit jamais les murs de la centrale. Il aurait peut-être pu monnayer ses talents autrement s’il avait eu un peu d’ambition. Il aurait alors fallu partir. Il ne fut jamais tenté pendant que c’était encore possible. Sa dignité résidait dans le fait d’avoir trouvé sa place en ce monde, son rôle à jouer, du moins le crut-il, jusqu’à ce que, précisément, ce monde si précaire s’écroule autour de lui.
À cette époque, Élie faisait équipe avec Sartore, un type fainéant et sournois qu’on lui avait mis dans les pattes, cousin du contremaître, un tire-au-flanc qui picolait dès le réveil et aussi pendant les heures de service. En plus d’assurer son travail, Élie devait couvrir l’incompétence de son acolyte. C’est en essayant de rattraper une des multiples maladresses du poivrot qu’Élie glissa. Son pied droit fut happé jusqu’au mollet par un des engrenages qu’il avait lui-même installés pour entraîner le tapis destiné à alimenter le foyer de la chaudière. Il eut la présence d’esprit d’appuyer sur le bouton du coupe-circuit, pendant que Sartore le regardait médusé, pétrifié par le pied broyé et le sang qui coulait. Sans la sécurité, Élie y serait sûrement passé en entier.
Découvrant le désastre, le chirurgien préféra amputer jusqu’à mi-cuisse pour éviter tout risque de gangrène. L’homme de l’art avait l’air tellement sûr de lui que personne ne trouva matière à discuter et, pour tout dire, il n’en informa personne avant la fin de l’opération.
Par la suite, jamais Élie ne mit Sartore en cause, non par loyauté, mais à cause d’une fierté déplacée. Sartore vint une seule fois lui rendre visite à la maison avec une bouteille d’eau-de-vie enveloppée dans du papier kraft. Élie était assis dans son lit, en sueur. Un drap blanc couvrait le bas de son corps et s’arrêtait au bassin. L’autre ne pouvait détacher son regard de la frontière matérialisée par un relief abrupt donnant sur ce qui n’existait plus.
Ça te fait mal ? parvint-il à dire en bredouillant.
Élie ne répondit pas. Il saisit la bouteille des mains de Sartore et replia le papier pour dégager le goulot, puis se mit à boire à petites gorgées sans en proposer à l’autre, comme s’il n’était même pas là, comme s’il n’avait jamais été là.
Je suis désolé, tu sais, je m’en veux… Si je peux faire quelque chose.
Élie buvait. Il n’avait jamais eu l’habitude de boire autant. Un voile épaississait son regard rivé à la bouteille. La date se mit à danser sur l’étiquette collée de travers. S’il avait eu assez de force, il aurait balancé la bouteille à la face de Sartore, et l’autre dut le sentir, car il recula d’un pas, puis resta à distance, les yeux fixés sur la bouteille qui revenait se poser à intervalles réguliers à l’emplacement du tronçon de jambe manquant, à la manière d’un piston qui va et vient.
Sartore s’excusa de nouveau, et comme Élie ne réagissait toujours pas et que la bouteille était vide, il s’en alla et ne revint jamais.
La plaie une fois cicatrisée, Élie passa de longs moments à regarder le moignon que sa mémoire s’obstinait à prolonger, et ce n’était certainement pas un miracle, mais le pire des mensonges entretenus par ce corps qui se rêvait encore complet. Par la suite, ses forces en partie revenues, il demanda qu’on lui apporte du bois et des outils. Sans même quitter le lit, il entreprit de fabriquer deux béquilles. Chaque soir, Lina entrait pour secouer la couverture et balayer les copeaux tombés au sol, s’en allait les jeter dans le fourneau et revenait, un bol de soupe dans la main. Quelques jours plus tard, son ouvrage terminé, Élie s’assit au bord du lit et se leva en prenant appui sur les béquilles. Il fit le tour de la chambre et retourna s’asseoir, épuisé comme s’il avait traversé la vallée en courant.
Depuis, à la maison, les béquilles reposaient toujours de chaque côté de sa chaise, pareilles à des ailes au repos. En milieu d’après-midi, il les saisissait, se levait et sortait. Il déambulait jusqu’à la place du village et s’asseyait au bord de la fontaine en rêvassant. Souvent, en repartant, il se mettait à tourner sur lui-même comme un chien autour de sa merde, semblant chercher un nouvel équilibre, puis il s’immobilisait à bout de souffle en regardant la statue du général dominant la fontaine, figé dans sa charge héroïque, sabre au clair, il se mettait alors à crier des choses incompréhensibles en regardant défiler les nuages. Les passants s’éloignaient bien vite de lui, pensant à des accès de folie.
Il avait été mordu par l’araignée, à sa façon. Cela lui avait coûté une jambe et avait éteint les quelques lueurs dans ses yeux, que des témoins dignes de foi affirmaient avoir entrevues dans un lointain passé. En vérité, Élie criait pour s’empêcher de pleurer, et quand il n’avait plus de salive, il s’asseyait encore un court instant sur le rebord de la fontaine pour reprendre des forces. Il rentrait ensuite à la maison et s’enfermait dans sa chambre, les yeux encore gorgés d’eau et de colère, puis d’une infinie tristesse. Il demeurait alors des heures à regarder la bouteille désormais vide que Sartore lui avait apportée, passant et repassant un doigt sur l’étiquette salie. Jamais il ne but une autre goutte d’alcool que celui provenant de cette bouteille.
La malédiction de l’araignée était en marche. Lina tira sa révérence six mois après l’accident de son mari, toujours une histoire de fil qui lâche. »

Extrait
« On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir.
D’habitude, lors des repas, Martha s’asseyait après avoir rempli toutes les assiettes. Ce soir-là, elle était déjà assise quand tout le monde prit place en l’observant d’un œil curieux. Elle ne se leva pas. Le ragoût trépignait dans la cocotte posée sur le fourneau. Elle attendit encore, joignant les mains au-dessus de son assiette.
Qu’est-ce qu’il se passe, tu es malade? demanda Martin. Martha dévisagea chacun des membres de la famille, puis, sur un ton solennel, elle dit:
Il faut qu’on redevienne une vraie famille. » p. 261

À propos de l’auteur
BOUYSSE_Franck_3©pierre-demartyFranck Bouysse © Photo Pierre Demarty 

Franck Bouysse naît en 1965 à Brive-la-Gaillarde. Il partage son enfance entre un appartement du lycée agricole où son père enseigne et la ferme familiale tenue par ses grands-parents. Il y passe ses soirées et ses week-ends, se passionne pour le travail de la terre, l’élevage des bêtes, apprend à pêcher, à braconner…
Sa vocation pour l’écriture naîtra d’une grippe, alors qu’il n’est qu’adolescent. Sa mère, institutrice, lui offre trois livres pour l’occuper tandis qu’il doit garder le lit: L’Iliade et L’Odyssée, L’Île aux trésors et Les Enfants du capitaine Grant. Il ressort de ses lectures avec un objectif: raconter des histoires, lui aussi. Après des études de biologie, il s’installe à Limoges pour enseigner. Pendant ses loisirs, il écrit des nouvelles, lit toujours avidement et découvre la littérature américaine, avec notamment William Faulkner dont la prose alimente ses propres réflexions sur la langue et le style. Jeune père, il se lance dans l’écriture de ses premiers livres: il écrit pour son fils les romans d’aventures qu’il voudrait lui offrir plus tard, inspiré des auteurs qui ont marqué son enfance: Stevenson, Charles Dickens, Conan Doyle, Melville… Son travail d’écriture se poursuit sans ambition professionnelle. Le hasard des rencontres le conduit à publier quelques textes dans des maisons d’édition régionales dont la diffusion reste confidentielle. En 2013, il déniche une maison en Corrèze, à quelques kilomètres des lieux de son enfance. La propriété est vétuste, mais c’est le coup de cœur immédiat.
Il achète la maison qu’il passera plus d’une année à restaurer en solitaire. Alors qu’il est perdu dans ce hameau désolé, au cœur de ce territoire encore sauvage, un projet romanesque d’ampleur prend forme dans son esprit. Un livre voit le jour et, poussé par un ami, Franck Bouysse entreprend de trouver un éditeur.
Grossir le ciel paraît en 2014 à La Manufacture de livres et, porté par les libraires, connaît un beau succès. La renommée de ce roman va grandissant: les prix littéraires s’accumulent, la critique s’intéresse à l’auteur, un projet d’adaptation cinématographique est lancé. Ce livre est un tournant. Au total, près de 100000 exemplaires seront vendus. Suivront Plateau, puis Glaise, dont les succès confirment l’engouement des lecteurs et des professionnels pour cette œuvre singulière et puissante, et Né d’aucune femme, (prix des libraires 2019, prix Babelio 2019, Grand prix des lectrices de Elle 2019…). Buveurs de vent est son premier roman chez Albin Michel. (Source: La Manufacture de livres / Albin Michel)

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