Et ils dansaient le dimanche

PIGANI_et-ils-dansaient-le-dimanche  RL-automne-2021

En deux mots
En 1929 Szonja quitte la Hongrie pour venir travailler dans les usines textiles de la région lyonnaise. Les rêves de liberté qu’elle caresse vont vite se heurter à la dure réalité des cadences infernales et des odeurs toxiques. Peut-être qu’un mari pourra lui ouvrir de nouvelles perspectives.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Szonja ou la vraie vie

Paola Pigani s’est plongée dans l’histoire industrielle de la région lyonnaise pour retracer le destin des immigrés engagés pour produire la soie artificielle. À travers l’histoire de Szonja, ce sont les luttes ouvrières des années 1930 qu’elle fait revivre.

Deux jeunes filles essaient de dormir un peu dans le train qui les mène de Budapest à Lyon. Márieka et Szonja font partie d’un contingent d’ouvrières recrutées en Hongrie pour servir de main d’œuvre dans les usines de viscose. Depuis 1923, de «bons patrons» recrutent à tour de bras, notamment en Italie, en Pologne et en Hongrie, mais aussi en Arménie et en Espagne pour faire tourner ces usines monstrueuses ou la chimie transforme les matières premières en soie artificielle.
À peine débarquées de la gare de Perrache, un bus les conduit dans un pensionnat aux règles strictes où les religieuses les logent et les nourrissent contre un loyer défalqué de leur paie qui est inférieure à celle des françaises et à celles des hommes qui touchent 3,50 francs de l’heure. Là encore, il n’est pas question de se reposer, le travail attend. Après avoir pointé, dix heures éprouvantes attendent les salariés dans des relents de vapeurs chimiques. Pour Szonja comme pour les autres, il faut tenter d’apprivoiser les étapes de fabrication, tenir la cadence, apprendre une langue et des termes techniques qui ne lui disent rien.
«Szonja fixe des yeux les flottes de viscose, ces écheveaux visqueux; il lui faut rester attentive à la transformation de la matière souple jusqu’au débit du fil sans fin qu’elle tire avec les mêmes pensées. Elle se crée des rituels, imagine des choses pour oublier la fatigue, y fait un nœud mental à chaque heure écoulée de la matinée. Ensuite, elle oublie, puise dans la coulée des gestes répétitifs. Une mélancolie nouvelle s’étire alors, tandis que la pluie s’abat sur la verrière.»
Au fur et à mesure que les semaines passent, il n’y a guère que les sorties dominicales avec ses sœurs d’infortune qui mettent un peu de baume au cœur. Elles font alors le constat de leur échec. Leur rêve de liberté s’est transformé en une nouvelle servitude que leur maigre pécule ne pourra compenser. Reste la perspective de trouver un mari, de quitter le pensionnat Jeanne d’Arc, de fonder une famille. Méfiante, Szonja finit par répondre aux avances de Jean et accepte de l’épouser. Le couple va pouvoir emménager dans un appartement au quatrième étage de la cité. Une nouvelle expérience qu’ils doivent Gérer, trouver leurs marques, afin de partager au mieux leur quotidien de misère. Mais le combien le conte de fées est bien loin et très vite les soucis se transforment en griefs puis en coups. La crise de 1929 se fait aussi sentir aussi à Vaulx-en-Velin. Le travail se fait plus rare. Il faut fermer des unités, licencier. Le tout accompagné de relents xénophobes. Ceux qui échappent à la porte voient leurs conditions de travail se dégrader encore. La maladie, l’alcool et la violence domestique sont des fléaux qui s’étendent bien plus vite que les mouvements syndicaux qui réclament juste un peu de justice sociale.
En étudiant les archives et en fouillant la mémoire ouvrière, Paola Pigani ne donne pas uniquement de la chair et de la véracité à son récit, elle brosse un pan d’histoire qui résonne tout particulièrement aujourd’hui, au moment où une frange croissante de la population voit dans les immigrés la cause de tous leurs maux. Vision simpliste et nauséabonde qui ne tient pas au regard d’une réalité bien plus complexe. Szonja n’est pas sans rappeler, bien des années plus tard Elise ou la vraie vie de Claire Etcherelli ou encore, pour la solidarité ouvrière, le Germinal de Zola. Un roman fort, de ceux qui laissent une marque indélébile à ses lecteurs.

Et ils dansaient le dimanche
Paola Pigani
Éditions Liana Levi
Roman
240 p., 19 €
EAN 9791034904303
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Vaulx-en-Velin et dans la région lyonnaise. On y évoque aussi les pays d’origine des migrants, et principalement la Hongrie et l’Italie.

Quand?
L’action se déroule de 1929 à 1936.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur le quai de la gare de Perrache, un jour de l’année 1929, une jeune Hongroise, Szonja, a rendez-vous avec son avenir : la France où brillent encore les Années folles et l’usine qui l’a embauchée à la production de viscose. Répondre au désir des femmes d’acquérir ces tissus soyeux à bas prix ne lui fait pas peur. Son rêve, c’était de quitter le dur labeur de paysanne. À Vaulx-en-Velin, dans la cité industrielle, elle accepte la chambre d’internat chez les sœurs, les repas au réfectoire et les dix heures quotidiennes à l’atelier saturé de vapeurs chimiques. Les ouvriers italiens ne font-ils pas de même ? Elsa, Bianca, Marco et les autres tiennent les rythmes épuisants, encaissent les brimades des chefs, inhalent les fumées nocives contre de maigres salaires. Cela ne les empêche nullement de danser le dimanche au bord de la Rize.
Dans ces modestes vies d’immigrés, la grande crise fera irruption, amenant chômage, mise à l’écart des étrangers et affrontements avec les ligues. Portée par une inébranlable solidarité et une détermination à vivre, la colère constituera le socle de leur rassemblement, jusqu’à aboutir au Front populaire.
Après les soyeux, la légende lyonnaise des viscosiers.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
L’usine Nouvelle (Christophe Bys)
France 3 Auvergne Rhône Alpes (Franck Giroud)
SoundCloud (Lyon demain, Gérald Bouchon)
Blog Le tourneur de pages
Blog Surbooké (Laurent Bisault)
Blog Le fil de Mirontaine
Blog Alex mot-à-mots


Paola Pigani présente Et ils dansaient le dimanche © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Prologue
« Je t’attends, je serai patiente », m’a-t-elle dit dans un rêve, son visage voilé par un rideau. À peine ai-je eu le temps de distinguer une silhouette, des boucles brunes, des jambes maigres au ras d’une combinaison, une poignée d’épingles à cheveux sur une sorte de guéridon. De toutes mes forces, j’ai essayé de retrouver ses traits, de parfaire le rêve, donner chair à une image furtive, l’habiller de temps, de mémoire. Je serai patiente.
Ces mots m’ont poursuivie alors que je tentais de distinguer la provenance d’un bruit étrange dans la chambre. Il m’a semblé entendre une feuille tomber, puis deux. J’ai arpenté mon petit périmètre de silence. Le bruit a repris, comme la chute d’une présence infime. J’ai laissé mon regard flotter de part et d’autre de la pièce, oubliant tout ce qui pouvait parvenir de l’extérieur, oubliant la ville et ses rumeurs d’asphalte, le soleil trop fort qui cognait au carreau. Aux aguets entre les murs, je me sentais devenir la proie de moi-même. C’est alors que j’ai aperçu contre la plinthe une sorte de phasme, un brin de vie mi-paille mi-herbe qui tentait de retrouver le plein air, le plein jour, la pleine clarté. Une créature minuscule, une fibre froissée dans un coin de ma chambre et de ma vie.
« Je t’attends, je serai patiente, je reviendrai. » C’était elle, la femme de mon rêve. J’ai compris alors que je partirais de rien, d’un soupçon d’existence, d’un fil de rayonne aussi ténu que celui d’une araignée.
J’allais devoir écarter le rideau doucement, l’approcher, la nommer, la déloger aussi d’une des alcôves de la mémoire ouvrière. Cerner son histoire traversée de toutes les fatigues, de tous les élans. Suivre la ligne de l’Est jusqu’au passage des migrants, m’attacher à ceux qui avaient fondé une ville de banlieue autour d’une des plus grandes usines de textile artificiel en France, marcher dans les gravats, imaginer derrière chaque pan de l’effondrement ce qui s’était construit de la solidarité. Une épopée ouvrière, cosmopolite et fragile, au siècle dernier.
Parce que rien n’éblouit cette mémoire, sinon les traces de l’effort humain.

Épaule contre épaule, leurs deux visages dans l’anse de leurs cheveux mêlés. Impossible pour l’une de remuer une main sans réveiller l’autre. Szonja s’est endormie contre Márieka. Ni elles ni ceux du convoi ne traverseront l’océan, n’atteindront les Amériques. Tous suivront la voie tracée dit-on par MM. Gillet et Chatin. De bons patrons les attendent en France, convoitant depuis 1923 une main-d’œuvre servile et bon marché, qui ont cru en l’avènement de la viscose, cette soie artificielle dont se vêtent déjà à bas prix toutes les femmes d’Europe, dont on va pouvoir fabriquer les meilleurs parachutes pour la prochaine guerre.
Lorsqu’elle se réveille, Szonja fixe à l’angle du wagon les reposoirs en bois où valises et cabas à provisions ont été hissés. Une louche en cuivre dépasse de l’un d’eux et prend la lumière des réverbères à chaque gare. Un petit soleil témoin pour elle seule. Le voyage est si long depuis Budapest qu’un fragile mouchoir de poussière s’est accroché à la hauteur des rideaux en gros drap. Son regard oscille entre ces deux points d’accroche.
Des poivrons, des oignons crus passent de main en main, puis des œufs durs, des petits pains au pavot. Szonja voudrait tout avaler à la fois sans rien connaître des villes traversées – Vienne, Linz, Munich, Berne, Genève – ni des villages perdus dans le magma de la nuit. Être déjà arrivée, trois ou quatre jours plus tard à Lyon avec une vraie faim, un espace dans son corps et dans sa tête où pourraient s’incruster l’attente, le désir, une autre Szonja.
Pour l’heure, elle a du mal à se déplier dans ce compartiment où les voyageurs sont tellement serrés les uns contre les autres. Entre les pépiements des femmes, les montées de tabac des hommes et le tempo régulier du train sur les rails, elle n’a droit qu’à un sommeil coupé menu. Elle sait à peine ce qui l’attend, là-bas, un contrat pour quelques mois, chambre et repas dans un pensionnat dont les frais seront prélevés sur sa paie. Travailler dans une usine en France, loin des paysans de Sárvár, des champs de houblon, de betteraves, avoir une place parmi les hommes, gagner son propre argent. Szonja ne pense pas à être libre. Le pays qui s’annonce au-delà des brumes n’a pas de contours. Liberté et rêve ne ressemblent à rien.
Dans les couloirs du wagon, le petit monsieur à chapeau gris repasse pour la troisième fois avec une jeune femme qui traduit en hongrois ses consignes à tous. Ensemble, ils vérifient les noms sur un registre que l’homme tient avec autant de dévotion qu’une bible, s’assurent que personne ne manque, qui aurait renoncé la veille du départ, ravalé par une fiancée ou une mère en larmes, ou par le sentiment de trahir les siens. Peut-être se sent-il prophète à cette heure, l’homme si grave au registre, ayant le devoir de guider leur petit peuple indigent ? Parmi les six cents voyageurs, près de la moitié ira à Vaulx-en-Velin, en périphérie de Lyon, les autres à Izieux et à Échirolles. Un contingent a déjà été détaché pour une usine de Colmar.
L’aventure en grise certains. Pour eux, la chance penche vers des collines, des rivières, des villes aux vitrines illuminées. Pour les autres, la peur se niche entre les mains croisées sur des genoux secs et sages. Ne pas remuer l’air, ne pas réagir à la promiscuité, ne pas entraver l’allant dans le convoi des vaillants.
Avant la prochaine gare, un couple s’agite, s’habille à la hâte. L’homme enjambe plusieurs paires de genoux couverts d’enfants et de victuailles, saisit leur unique valise. Sa femme secoue la tête sans un mot face aux visages étonnés du wagon entier. Tous les deux se dirigent vers le bout du couloir avant de sauter comme des fugitifs sur le quai désert. Des centaines d’yeux les regardent disparaître dans le noir. On ne veut pas savoir s’ils ont raison ou tort, s’il faut croire à la suite aveugle du voyage pour émigrer dans l’espoir.
Szonja imagine qu’après ce train il y en aura d’autres, et au bout des voies ferrées un tramway ou un autocar jusqu’à l’usine. Ses chaussures sentent déjà l’immobilité moite. Elle les ôte, traverse le wagon en socquettes, puis le suivant, une forêt avec ses odeurs fauves, ses hommes à la lisière des compartiments qui fument et l’avalent du regard. Elle s’écarte d’eux, se plaque contre les parois du couloir pour éviter de les frôler. Un grand brun lui glisse tout bas qu’elle ressemble à Erzébet Simon, lui demande si elle est juive, comme cette Miss Europa 1929 qui vient d’être élue plus belle femme d’Europe, beauté consolante pour le peuple hongrois depuis la dislocation de l’Empire. Szonja s’éloigne des garçons, ne rougit même pas à leurs allusions. Ils sont quelques-uns, comme eux, à vouloir mettre à profit les longues heures du voyage pour faire la cour aux filles, gagner du temps, ne pas risquer de les voir un jour entre les bras d’un Français. Ils rêvent de fiançailles sauvages en chemin de fer. Ils aimeraient franchir à deux, enlacés, les grilles du paradis de l’Homme nouveau.
Le crépuscule brouille les visages dans les coursives mal éclairées. Szonja revient s’affaler sur la banquette du wagon. La pluie bat les vitres tandis que ses voisins mangent un fruit en silence, gardent le plus longtemps possible leur couteau dans une main, un morceau de pain dans l’autre, pour que dure le goût d’hier. Leurs doigts attentifs autour du fruit ou de la miche déjà un peu rassie.
La jeune fille essaie de les oublier et de rendormir les dernières images qui s’enroulent autour d’elle comme la vieille laine de son chandail où glissent ses mains froides.
C’était quelques semaines avant le départ. Elle était restée assise sur un talus en bordure de champ, avait frotté la terre qui maculait ses bas de laine, s’était relevée un peu trop brusquement comme pour secouer le ciel de bruine et l’impression d’appartenir à un monde las. Une oie s’était approchée de la mare, à dix pas de Szonja, lourde et laide dans son gloussement poussif. Cette vision de grasse volaille sans désir de voler l’avait soudain traversée. Non, elle n’allait pas devenir ainsi. Faire sa vie avec un paysan de Sárvár ou de la plaine de Pécs. N’avoir pour horizon que des lignes tremblantes de blé, les houblonnières, les touffes bleues des choux, le vieux verger du père. Ne porter qu’une robe par saison, les mêmes chaussures toute la vie pour les mêmes routes villageoises.
Sa cousine Márieka l’avait rejointe et elles étaient allées à l’épicerie acheter du sucre et du fil à coudre, s’étaient attardées dans leurs rires, l’oubli des besognes, avaient gaspillé quelques minutes encore à lire des avis à la population sur le mur de l’école. Un vol de cigognes était passé au-dessus de l’église. Leurs deux visages tournés vers le ciel avaient suivi les ailes, les nuages dans la même blancheur de céruse, un flou presque sale. Szonja avait tiré sa cousine par la manche et l’avait contrainte de revenir sur leurs pas. Peut-être n’avaient-elles pas tout saisi de l’affiche de recrutement.
« Recherchons ouvriers hommes, femmes de seize à quarante ans, familles, couples, célibataires bien-portants pour un travail dans une nouvelle usine de textile en France. Contrat de trois mois renouvelable en fonction de la valeur à la tâche. Transport et logement assurés et déduits de la paie par quinzaine. Se présenter ici même le 4 novembre à partir de neuf heures. Priorité sera donnée aux anciens ouvriers de l’usine de Sárvár. »
Elles s’étaient demandé un instant ce que signifiait « bien-portants », s’étaient tâté les bras et pincé les hanches. Oui, elles pouvaient prétendre à un travail d’ouvrières là-bas, loin des terres magyares et de leurs hommes à longue moustache. Le balancement du panier qu’elles tenaient à deux avait repris entre leurs jupes. Márieka avait fait halte soudain. Grave, elle avait cherché dans les yeux de Szonja ce bleu d’enfance qui dansait encore. Lui avait secoué les mains. « Toi et moi, on va y aller ! »
Deux bouches en moins à nourrir dans leurs familles. Moins de draps à laver. Deux bouches à remplir de mots nouveaux, France, ouvrière, usine. Deux bouches qui redoubleraient d’audace, d’une faim vorace. Elles allaient se faire leur propre dot d’avenir.
Puis tout était allé très vite. Être pauvre, c’est savoir se jeter sans état d’âme dans un ailleurs. Plier sa vie dans une valise en carton bouilli, entre quelques vêtements et des rêves de second choix.
Leur grand-mère leur avait donné un coupon de tissu qu’elles avaient partagé pour se coudre deux robes identiques toutes droites, et avec les chutes elles s’étaient fait des rubans un peu grossiers pour se nouer les cheveux. Elles n’en aimaient pas le motif, des rayures gris et grenat. Elles n’aimaient ni leurs souliers plats, ni les premières, ni les dernières lamentations de la grand-mère, ni l’idée de monter dans un train interminable avec des villageois trop familiers.
Un matin, déjà éprises de leur nouvelle vie, elles avaient coupé leurs lourdes nattes pour dégager leur nuque, à la mode de Budapest, et elles s’étaient promis de ne jamais porter de fichu sur la tête. Une envie d’avoir une longueur d’avance sur la beauté des femmes alors que leurs pommettes rosies et leur allure gauche trahissaient encore leurs dix-sept ans. Les parents, eux, ne disaient rien, leurs filles ne partiraient pas pour longtemps, six-huit mois tout au plus. On les avait recommandées aux agents du recrutement et au prêtre, garant de la moralité des travailleurs : des jeunes filles droites et courageuses, ayant déjà embauché à la sucrerie près de Sárvár. Au moins, elles reviendraient avec un peu d’argent, après cette crise qui jetait tant de désœuvrés sur les routes.
La veille du grand départ, Szonja avait encore aidé le père à remplir un tombereau de betteraves, poussé les oies dans leur enclos, curé ses ongles terreux, lavé ses cheveux avec une excessive lenteur, enduit ses mains de saindoux pour en atténuer les gerçures. Puis elle était allée vider la bassine dehors pour regarder le soleil rougir les chaumes derrière le puits. Elle avait voulu provoquer contre l’anse du seau en zinc le petit cri de rouille de la chaîne qui l’amusait enfant, se donner le courage de balancer aussi les doutes et les craintes de la grand-mère. Après ça, ne rien entendre, ne plus rien voir, laisser l’eau noire, au fond, tout au fond. Tourner en rond dans le jour finissant, essayer de repousser la lumière alentour, penser à des choses simples et idiotes.
Szonja avait juré, craché sur le cuir de ses chaussures qu’elle les jetterait par la fenêtre du train même si elle n’en avait pas d’autres. Avec une vieille chaussette, elle les avait pourtant fait briller autant que possible pour leur donner un aspect neuf malgré les traces de betterave mauves. Elle avait usé encore de crachats pour ne pas gaspiller le cirage, changé les lacets effilochés. Bientôt elle marcherait sur le quai d’une gare, dans les rues d’une ville inconnue, se tiendrait autrement au bras de Márieka, le cou dégagé. Elles seraient deux marcheuses de l’avant, éprises d’une légèreté qui claquerait au soleil.
Ensemble, les deux cousines avaient préparé des œufs durs, du pain, glissé à l’intérieur des miches des messages de chance griffonnés sur des bouts de papier roulés, choisi des pommes pas trop mûres, cassé des noix, saupoudré des petits fromages de paprika et de poivre. Les éternuements de Szonja s’étaient mêlés aux larmes de sa cousine pour lui revenir en rires soulevant son corps de spasmes nerveux. Un instant, elles s’étaient laissées aller, sans aucun mot à la bouche, à des grimaces mêlant peur contenue et excitation idiote.
Au moment de partir, Szonja avait regardé trembler ce qu’il y avait de plus réel dans sa petite vie, les branches nues du tilleul dans la cour dont l’ombre sèche passait et repassait sur leur grand-mère assise au milieu des volailles, les mains serrées autour de l’écuelle de maïs. La vieille dame avait levé les yeux vers elles. De ses lèvres s’écoulait une prière. Seule Szonja l’avait deviné.
Entre les arrêts du train pour recharger la locomotive en eau et charbon, une fatigue inexorable s’accumule, dans l’attente d’une escale plus longue. À Vienne, heureusement, les passagers ont pu arpenter les grands halls, acheter du pain frais, du lait, quelques crêpes, du tabac. Ils ont dû compter chaque pièce avec anxiété, prendre garde à réserver un peu d’argent pour les prochaines étapes. La plupart d’entre eux n’ont pas changé leur peu de monnaie hongroise. Pour les dernières escales en Suisse, en France, ils se contenteront d’aller aux toilettes, de respirer l’odeur métallique des gares.
Après deux jours de voyage, le train siffle longuement avant de s’arrêter au milieu de nulle part. Il faut habituer ses yeux aux fumées et vapeurs qui se mêlent au brouillard épais pour distinguer un semblant de gare et les toits d’une ville presque irréelle. Où sont-ils ? dans quel pays ? Les mécaniciens de la locomotive sautent sur le quai, affolés. Seuls le petit homme en gris et la traductrice sont autorisés à descendre pour s’informer : ils préviennent qu’on ne repartira pas avant plusieurs heures. Ils longent le train entier sous les fenêtres, répétant l’information et interdisant toute sortie. On détache la locomotive. L’opération secoue les premiers wagons et transmet l’onde d’inquiétude aux suivants jusqu’à l’extrémité perdue dans la brume.
Une nuée de corneilles afflue : de vieilles femmes tout en noir qui se précipitent et sortent de leurs cabas maintes choses à vendre. Leur haleine fume dans l’air glacé. Leurs mains qui semblent avoir été passées au brou de noix tendent à la portière et aux fenêtres des petits fromages, des chaussettes en tricot, des flacons d’eau-de-vie, des pommes. Après un bref marchandage, Szonja et Márieka en achètent quatre pour le prix de deux. Un géant passe ses gros bras à travers la vitre pour tirer à lui un sac entier. Il agite deux billets, demande encore trois fioles d’eau-de-vie. Des envieux regardent ses achats passer par les fenêtres, laissant entrer le froid. Szonja et Márieka ont l’impression de ne manger que des pommes depuis trois jours, ça lave les dents, ça fait briller nos bouches, mais une heure après, on a encore faim. Tant pis, elles s’en contenteront.
Toutes les vieilles s’agglutinent pour écouler le reste de leurs marchandises. Le monsieur gris essaie de les chasser en déclarant que, dans ce train à destination de la France, on n’a besoin de rien. Il crie presque À DESTINATION DE LA FRANCE. Mais dans ce convoi pour la France, on n’a prévu que l’eau et le pain, durci en moins d’une nuit.
Les pauvres femmes finissent par disparaître dans la brume, un fatras d’ailes sombres laissant derrière elles l’impression d’une halte dans une contrée hors du temps.
On ne sait plus si on attend le soleil ou la lune. Les va-et-vient reprennent dans les couloirs. Des soupirs de résignation gagnent tous les compartiments, que couvrent peu à peu les bruits d’allumettes qu’on craque pour une pipe, une cigarette, une lampe torche. Entre le froissement des pages tournées, missels ou journaux, le fil des bavardages las, des berceuses murmurées.
Le train repart enfin à la nuit tombée.
Les garçons qui ont remarqué Szonja repassent dans le couloir, insomniaques et nerveux. Szonja détourne la tête, baisse les yeux dans l’espoir qu’ils ne la reconnaissent pas, essaie de dormir un peu dans les bruits de papiers froissés, de mâchoires appliquées. Ils dévisagent toutes les jeunes filles, cherchent un peu de joie, en vain.
Márieka s’agite dans son sommeil, enfouit son visage dans son châle. Puis un à un s’éteignent les mouvements humains, le compartiment sombre dans le silence. Seule la plainte lancinante du train rythme la nuit. Szonja rêve qu’il s’arrête en plein champ. En quelle saison ? À quelle heure du jour ? Les wagons se vident en un instant. Une foule de femmes, d’hommes et d’enfants se répand dans l’herbe, sans bagage, sans chapeau ni manteau. Restée seule derrière la vitre du train, elle s’écrie « Revenez ! », mais personne ne l’entend.
Elle se réveille en sursaut. Tout le monde dort. Sauf une mère qui lange discrètement un bébé sur ses genoux. L’odeur des selles accroît le malaise de Szonja. La femme roule le linge souillé dans un vieux journal et, le temps de le porter dans le seau à déchets au bout du wagon, lui confie le petit. Elle caresse son crâne couvert d’un bonnet de coton, sa respiration lente lui fait du bien. Tous deux se laissent bercer jusqu’au retour de la mère. Les jeunes femmes échangent encore quelques signes. Une odeur de tabac s’échappe du couloir. L’aube est lente à venir. »

Extrait
« Szonja fixe des yeux les flottes de viscose, ces écheveaux visqueux; il lui faut rester attentive à la transformation de la matière souple jusqu’au débit du fil sans fin qu’elle tire avec les mêmes pensées. Elle se crée des rituels, imagine des choses pour oublier la fatigue, y fait un nœud mental à chaque heure écoulée de la matinée. Ensuite, elle oublie, puise dans la coulée des gestes répétitifs. Une mélancolie nouvelle s’étire alors tandis que la pluie s’abat sur la verrière. Elsa, à la sortie, la prend par le bras. » p. 46-47

À propos de l’auteur
PIGANI_Paola_Melania_AvantazoPaola Pigani © Photo Melania Avantazo

Paola Pigani est romancière et poète. Elle est l’auteure de trois romans remarqués, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures (2013), Venus d’ailleurs (2015) et Des orties et des hommes (2019). (Source: Éditions Liana Levi)

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Furies

RUOCCO_furies  RL-automne-2021  Logo_premier_roman

Lauréate du Prix «Envoyé par la Poste» 2021

En deux mots
Bérénice se rend en Turquie, à la frontière syrienne pour négocier l’achat d’antiquités pillées sur les sites en guerre. Asim de son côté, en voulant sauver sa sœur Taym des djihadistes va causer sa mort. Contraint à l’exil, il va croiser le chemin de Bérénice. Leurs vies vont alors basculer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’archéologue, le fossoyeur et la petite fille

Dans un premier roman étonnant de maîtrise Julie Ruocco nous entraîne en Turquie où Bérénice fait du trafic d’antiquités et où Asim a trouvé refuge après avoir vu les siens mourir. Leur rencontre va bouleverser leurs vies.

C’est à l’enterrement de son père que Bérénice a rencontré «L’Assyrien» qui s’est présenté comme un ami du défunt. Nazar, c’est ainsi qu’il s’appelle, lui a expliqué qu’il l’avait été soutenu à son arrivée en France et a proposé à la jeune orpheline de lui trouver un travail. Il devait sans doute savoir qu’elle avait fait des études d’archéologie et qu’elle serait parfaite pour accomplir les missions qu’il allait lui confier, à savoir se rendre à la frontière turco-syrienne et y négocier l’achat d’antiquités provenant des sites conquis par l’État islamique comme Palmyre. Des pillages qui pouvaient aussi s’apparenter à un sauvetage de pièces vouées à la destruction. De retour à Kilis pour une nouvelle transaction, elle va cette fois se trouver confrontée à une situation inédite. À travers un trou du grillage, on lui confie une petite fille. «Bérénice était en train de faire ce que l’on appelle une immense connerie et elle le savait. Elle avait planté le contact suisse devant le camp de réfugiés et était revenue dans la ville en stop avec, dans les bras, une enfant dont elle ne connaissait même pas le nom.»
Mais avant de revenir à Bérénice Julie Ruocco choisit de nous mener de l’autre côté de la frontière où les djihadistes gagnent tous les jours davantage de terrain, semant la terreur et la mort. Asim, qui a vu une grande partie de sa famille mourir choisit de faire fuir sa sœur Taym. Son plan consiste à organiser un mariage fictif afin de permettre au cortège, qui sera aussi composé de candidats à l’exil, puisse franchir plus facilement les barrages. Un plan qui va échouer dans le sang et coûter sa tête à la mariée. Asim la retrouvera décapitée et balancée dans une fosse commune. Dès lors, il ne va pas uniquement vouloir offrir une sépulture digne à sa sœur, mais à tous ceux qui sont tombés. Le pompier se transforme en fossoyeur et même au-delà, en gardien de la mémoire des disparus. La clé USB contenant les récits de vie recueillis par Taym ne le quittera plus. Et quand il sera contraint de fuir et de gagner la Turquie où il pourra profiter de l’assistance de son oncle, il restera hanté par toutes ces vies effacées.
On l’aura compris, Julie Ruocco va faire se rencontrer les deux récits menés en parallèle. Je vous laisse découvrir dans quelles circonstances Bérénice croisera le chemin d’Asim. J’ajoute simplement qu’à partir de ce moment leurs vies, déjà passablement bouleversées, vont prendre une direction inattendue, leurs aspirations trouver un but commun. «Sans doute le monde existe parce que les générations se sont succédé pour le raconter. Je crois que des vies peuvent être libérées du néant parce que quelqu’un les aura entendues. Je crois à la fraternité des mots et des peuples qui se lèvent et chantent alors que tout se tait autour d’eux. Il y a des hommes et des femmes qui se sont tenus droits dans la tempête avant d’être engloutis. Et il faudra bien que quelqu’un le raconte.»
Avec un vrai sens de la narration et une plume sensible qui fait jaillir de la poésie dans les pires moments, on ne peut qu’être impressionnés par ce premier roman bouleversant. D’une puissance peu commune, il montre tout à la fois le côté le plus sombre des hommes et leur face la plus lumineuse. Trouver de la beauté dans le chaos, de l’espoir au milieu des morts qui s’accumulent, n’est-ce pas une belle définition de l’humanité? Après Antoine Wauters et son tout aussi bouleversant Mahmoud ou la montée des eaux, cette rentrée est décidément forte en émotions sur des thématiques très actuelles.

Furies
Julie Ruocco
Éditions Actes Sud
Premier roman
288 p., 20€
EAN 9782330153854
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi à Thessalonique, en Turquie, notamment à Kilis et En Syrie. On y évoque aussi Palmyre

Quand?
L’action se déroule il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les destins d’une jeune archéologue, dévoyée en trafiquante d’antiquités, et d’un pompier syrien, devenu fossoyeur, se heurtent à l’ expérience de la guerre. Entre ce qu’elle déterre et ce qu’il ensevelit, il y a l’histoire d’un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution. Variation contemporaine des Oresties, un premier roman au verbe poétique et puissant, qui aborde avec intelligence les désenchantements de l’histoire et «le courage des renaissances». Un hommage salutaire aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.

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Julie Ruocco présente Furies, son premier roman © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Coïncidences
“On vit dans un monde de coïncidences. Un homme et une balle qui se rencontrent, c’est une coïncidence.”
Elle ne savait pas pourquoi, mais les mots d’Aragon tournaient en boucle dans sa tête et elle ne pouvait rien y faire. Cela faisait pourtant longtemps qu’elle n’avait pas relu Aurélien. Elle fixait les grappes d’air qui s’agglutinaient à la surface de son café bouillant. On aurait dit des œufs ¬d’insecte en train d’éclore.
— Bérénice ? Tu m’écoutes ?
Ses yeux se levèrent vers son interlocuteur, un homme d’une cinquantaine d’années. Malgré l’ampleur de son embonpoint, ses grandes boucles serrées en essaims blancs et son teint sombre lui donnaient des allures de pâtre grec. Il plantait sur elle un regard sévère.
— Si tu n’es pas prête, on arrête tout et je trouve une autre fille. C’est un coup trop dangereux pour envoyer quelqu’un qui plane.
C’était comme si les mots avaient percé sa bulle et que la rumeur de la terrasse se déversait lentement en elle. Elle était de nouveau à Paris, en plein cœur du Ve arrondissement. Les vapeurs des percolateurs et de café lui donnaient chaud. Elle eut un mouvement d’épaules pour se délasser, presque un geste de somnambule, avant de lui répondre :
— Je t’ai déjà dit que je pouvais m’en occuper. Et puis, toi et moi, on sait pertinemment que tu ne retrouveras pas de sitôt une autre nièce pour faire ce travail.
Il avait été piqué mais pas convaincu. Il continuait de la regarder avec ce mélange de contrariété et de suspicion qui caractérisait les hommes de son âge. Des hommes sûrs de leur autorité dans un monde qui leur échappait chaque jour un peu plus.
— La dernière fois, j’ai bien réussi à en faire passer plus que prévu. Tu as déjà oublié la marge que tu as pu te faire grâce à moi, tonton ?
Le tonton détourna la tête, le visage un peu de biais comme si, avec sa voix douce et sèche, elle venait de lâcher une grossièreté et qu’il cherchait à s’assurer que personne ne l’avait entendue. Bérénice l’observait toujours. Il lui apparaissait maintenant qu’il avait les yeux trop enflés, la paupière un peu trop grasse pour jouer au vénérable berger. Il avait plutôt l’air d’un amant égaré ou d’un souteneur avec trop de scrupules. Autour d’eux, d’autres couples dépareillés occupaient les tables cirées. Des clients adultères en face de filles sans âge, des faux mécènes en face de vrais paumés et, bien sûr, des directeurs de thèse en pleine séance de mystification devant des étudiants désespérés. Elle pensa avec un brin d’ironie qu’en les voyant, un passant aurait pu hésiter entre ces trois catégories. Et il n’aurait peut-être pas eu tort. Son père lui répétait tout le temps qu’il suffisait d’un rien pour faire un destin, et que tous demeuraient interchangeables.
— Méfie-toi petite, dans ce genre de carrière, on est bonne jusqu’à la prochaine. C’est fini l’époque des Malraux et des Apollinaire. Aujourd’hui si tu te plantes tu y restes, et crois-moi, il suffit de pas grand-chose, d’une coïncidence même.
Elle ne cilla pas.
— Eh bien, on verra tout ça le jour de la ¬prochaine.
Il l’observait boire son café à petites gorgées amères, ses grandes prunelles mates toujours fixées sur lui. Depuis le début, il n’avait pas aimé son regard. Ce n’étaient pas des yeux de femme, ni de jeune homme d’ailleurs. Leur lueur était trop vague pour refléter quoi que ce soit. C’étaient des yeux de chat ou de vieillard rieur, avec toute leur lumière tournée vers l’intérieur. Des yeux impossibles à lire. Les voir plantés dans le visage d’une fille, même brune et banale comme elle, ça lui avait toujours mis un doute. Ou peut-être qu’il devenait trop vieux, tout simplement. Il eut un soupir las et fit glisser une enveloppe sur la table.
— Tiens, ce sont les informations qui concernent ce que tu dois identifier et nous ramener. Pour ce qui est de la logistique et des papiers, tu sais à qui tu dois t’adresser.
Bérénice reposa sa tasse en hochant la tête. Puis, elle attrapa l’enveloppe et se pencha sur lui pour le saluer. Il savait bien que ce signe d’affection était de trop entre eux. Pourtant, il accepta sans broncher son baiser sur la joue. Bérénice n’y manquait jamais. C’était sa façon à elle de dire qu’elle n’oubliait pas leur première rencontre. Cette fois où il était venu l’embrasser avec son odeur de pluie fanée et son imperméable trop étroit. Oui, il devait bien pleuvoir ce jour-là. C’était le jour où elle avait enterré son père. Et elle ne savait pas encore qu’elle venait de faire la connaissance de “l’Assyrien”.
Il s’était présenté comme un ancien ami de son père et peut-être qu’il n’avait pas menti. Elle se souvenait vaguement d’avoir entendu l’histoire de l’arrivée en France, de l’aide qu’il avait reçue d’un camarade, d’un presque frère qu’il ne lui avait jamais présenté.
Elle était seule devant le cercueil. Nazar, parce que c’était son nom, lui avait dit les mots d’usage. Il l’avait serrée dans ses bras. Deux fois. Une lorsqu’il était arrivé au funérarium, la seconde avant de la quitter. C’est là qu’il avait sous-entendu que si elle cherchait du travail, il pourrait l’aider, qu’elle était de la famille après tout et qu’il se doutait bien qu’avec des études d’archéologie, ça ne devait pas être facile. Lui connaissait des gens que ça pouvait intéresser. En y repensant, c’était bien le genre de boulot qu’on ne pouvait entreprendre qu’en famille…

Elle ouvrit la porte de la petite galerie d’art. Le carillon résonna dans la salle. Bérénice avait toujours trouvé que ce bruit était anachronique pour un temple du moderne. Mais elle n’eut pas vraiment le loisir d’admirer les toiles ou les sculptures. Des claquements de talons, solennels d’abord, puis précipités, l’entraînèrent dans l’arrière-salle. Elle eut tout juste le temps d’apercevoir un tailleur bleu avec une jupe un peu courte pour la saison. L’arc des jambes était anguleux. Toujours aussi maigre, pensa Bérénice.
— Bonjour, Olga.
La voix de son interlocutrice claqua dans l’air :
— Je t’ai déjà dit de ne pas venir en pleine après-midi.
— Je ne savais pas que l’on en était à ce genre de précautions…
Olga Petrovna leva les yeux au ciel avec des airs d’héroïne tragique. Sa grand-mère était venue de Pologne. Pour nourrir ses enfants, elle avait arpenté tous les hôtels particuliers de la capitale en se faisant passer pour une duchesse russe dans l’espoir de revendre à bon prix des bijoux contrefaits. Sa fille avait perdu le faux accent mais avait gardé les réseaux d’acheteurs. Olga, c’était déjà la troisième génération, celle qui avait investi dans l’art contemporain en achetant très cher une réputation de respectable initiée. Une vitrine parfaite pour qui voulait protéger des activités d’un autre genre.
— C’est tout le drame de notre situation ! Il nous faut faire le travail des justes avec des précautions de criminels.
En plus du carnet d’adresses bien rempli, Olga avait hérité d’un goût prononcé pour la mise en scène. Bérénice sortit l’enveloppe de sa poche :
— Et as-tu pris toutes les “précautions” nécessaires pour le prochain vol ?
L’expression de Mme Petrovna hésitait entre l’horreur et l’indignation.
— Tu peux provoquer, mais sache que ce sont sur les petits vols d’aujourd’hui que se bâtissent les grandes collections de demain !
— Je ne parlais pas de la transaction, mais du voyage en avion.
La quadragénaire rougit un peu. Il y eut un instant de flottement pendant lequel elle chercha un dossier sur le bureau encombré. Elle le tendit à Bérénice avec empressement.
— Voilà, en plus du passeport nous avons ajouté quelques livres turques, au cas où tu devrais rester là-bas plus longtemps.
Bérénice ne répondit rien et se saisit de la liasse. Elle était presque sortie lorsqu’elle entendit jeter par-dessus son épaule :
— Ne t’y attarde pas trop, il paraît que la situation empire tous les jours…
Le carillon tinta de nouveau quand elle franchit la porte. Elle n’avait pas peur. Avec le temps ces allers-retours étaient devenus une vague habitude. Elle rentrerait ce soir dans sa chambre sous les toits, elle mémoriserait le contenu de l’enveloppe, les objets précieux qui y étaient détaillés, et demain, elle prendrait l’avion pour aller les chercher. En pensée, elle retraçait déjà tous les fils possibles de leurs origines. Elle imaginait des destins d’argent et de pierre qui enjambaient les siècles, traversaient les hasards du temps et de l’histoire. Des bijoux millénaires qui n’avaient plus nulle part où se poser et laissaient leur or couler dans les veines des trafics d’antiquités et le ventre des marchés noirs. Elle se souvenait qu’étudiante, elle s’émouvait de ces héritages dispersés, sacrifiés par l’avidité des vivants. Plus maintenant.

Bérénice avait ouvert l’enveloppe. C’était une série de photographies imprimées sur du papier froissé. Tout un tas de joailleries antiques : des émaux d’Égypte, des grenats de Mossoul, des broches verrotées, mais aussi des lapis-lazulis sumériens et des ceintures d’or et de cuivre de la période hellénistique. Bérénice y recensa même une tiare martelée et des ferrets granulés d’or avec, en vrac, des restes d’ornements d’Ebla, de Mari. Parmi les trésors des receleurs, elle remarqua une parure qui lui sembla réellement authentique et facile à revendre. Des colliers et des boucles d’oreilles datant certainement de l’époque de Dioclétien. Ils devaient avoir été retrouvés quelque part dans une des nécropoles qui entouraient Palmyre. Son cœur se serra. “Palmyre”. Rien que le mot lui était douloureux.
Elle était à l’hôpital lorsqu’elle avait regardé, hébétée, les images qui défilaient sur les chaînes d’information. Des vidéos en haute résolution d’une destruction sauvage et cette impression d’engloutissement absolu qui s’était emparée d’elle alors qu’elle était assise près de son père endormi. Des drapeaux noirs flottaient sur Palmyre. Bérénice n’avait suivi que très distraitement la montée de cette marée. Pendant tous ces mois, sa principale préoccupation avait été de veiller son père. Mais aujourd’hui, l’orage qui grondait avait éclaté. C’était comme si quelque chose s’était réveillé dans les entrailles du désert et venait réclamer aux hommes sa part de néant et de folie. Elle était restée figée. Ce n’était pas seulement une ville qui tombait, des cohortes fanatiques se dressaient du fond des âges pour en finir avec la civilisation, pour anéantir tout ce en quoi elle et son père croyaient. Les scènes tournaient en boucle. Elle ne savait même plus à quel moment il avait cessé de respirer. Elle se rappelait juste l’après-midi il y a très, très longtemps, où il lui avait dit qu’il l’emmènerait au pied du temple de Baal. Vers la fin, elle pensait que, lorsqu’il divaguait, l’esprit de son père allait rejoindre les temples. Il partait revisiter ses mausolées, murmurait ses chansons anciennes dans les vents chauds. Au milieu des vapeurs d’antiseptiques, cette image l’apaisait.
À la télévision, les masses continuaient de s’abattre sur les statues, les pierres étaient défigurées à coups de pic. Bérénice avait la sensation que c’était le corps de son père qui était supplicié. Dans chacune des colonnes, dans chaque arc réduit en poussière, c’était son corps à lui qu’on dépeçait, là, devant ses yeux, et elle était impuissante. Toutes les histoires qu’il lui avait racontées, tout ce qu’il n’avait pas eu le temps de lui dire et tout ce en quoi elle espérait était dynamité, renversé, piétiné. Son père était mort, Palmyre tombée. Elle était seule au monde, prisonnière de ruines qui n’existaient plus.
D’abord, elle n’avait pas réagi, c’était comme rater une marche dans le noir ou rêver que l’on se réveille. On essaie de se reprendre, sauf qu’à cet instant, la chute n’a pas de fin. On ne saisit pas, on n’entend plus rien. Les noms et les parfums vous parviennent comme à travers une brume. Blanc. C’était la couleur de son deuil. Celui d’un homme qu’elle avait aimé sans le connaître. Celui d’un pays qu’il avait toujours porté en lui comme une blessure. Était-il kurde, turc, ou syrien ? Son père ne lui avait jamais rien dit et il était mort avant qu’elle puisse le lui demander vraiment. Qui était-il, ce passionné d’art et d’histoire qui avait si bien tu la sienne ? Un simple immigré ? Un amoureux des Lumières et de la littérature française ? À la fin, il était devenu professeur de français. Remplaçant. C’était sa fierté, lui qui récitait les alexandrins avec un accent improbable.
Par amour pour Racine et le théâtre, il avait nommé sa fille d’après l’une de ses pièces. Par amour pour elle et par superstition aussi, il n’avait pas choisi une véritable tragédie : Titus et Bérénice. Aucun assassinat et pas de vengeance, simplement l’histoire d’un départ ou peut-être celle d’un retour. Celui de la reine de Palestine. “Bérénice”. Cette façon qu’il avait de l’appeler en ourlant le r. Un peu comme une promesse, un peu comme une menace.
— Son destin est de quitter Rome pour retourner là-bas, disait son père.
— C’est où, “là-bas” ?
Il ne lui avait jamais répondu et elle s’était sentie bête. Bête et ingrate, parce qu’elle osait lui poser la question de l’exil alors qu’il s’était battu pour lui offrir “la plus belle République après Rome”. Petite, il l’avait bercée avec des chants dont elle ignorait la langue, lui avait narré des mythes inconnus. Il l’avait élevée seul, lui inculquant la pudeur des filles et l’esprit d’un garçon timide, nourrie d’amour et assoiffée d’histoire. Se doutait-il que c’étaient ses silences qui l’avaient jetée à l’assaut du temps et des chantiers d’archéologie ? Accoucher le passé, voler des choses au néant, voilà ce qu’elle faisait de mieux. Combien de fois avait-elle envié ces bijoux déterrés du sable ? Elle aurait voulu qu’on se penche sur elle avec la même délicatesse, qu’on dissipe les secrets du passé et remonte le fil de son histoire.
Alors, quand l’Assyrien était venu à elle pour lui demander de ramener les débris de Palmyre, de Mossoul, elle avait accepté. Oui, elle lécherait les miettes, elle gratterait ce qu’il restait avec les ongles et ramènerait ce qui pouvait encore être sauvé. Tant pis si elle se rendait complice du massacre, tant pis si elle devait racheter les dépouilles aux bourreaux et négocier le prix du sang. Tout cela n’avait plus d’importance.

Dans le fond, elle aurait fait une très mauvaise archéologue. C’est ce que Bérénice pensait dans l’avion qui l’amenait en Turquie. Sans qu’elle les convoque, ses souvenirs d’étudiante non diplômée remontaient à la surface. Pour ses professeurs, elle manquait de passion ou, au contraire, souffrait d’une vision trop romantique du métier. Une vision naïve, un peu mythologique aussi.
— Les ruines n’ont pas toute une philosophie enfouie, ce sont parfois juste la trace d’un passé révolu et qui persiste, l’avait prévenue une enseignante.
Bérénice ne l’avait pas vraiment écoutée, trop pressée de se confronter aux ouvrages des hommes et du temps mêlés. Elle-même ne s’expliquait pas son appétit pour l’effondrement et ce qui y survivait. Le passé avait son secret, cette fécondité des cimetières qui réensemençait un présent forcément orphelin. Elle était hantée par les gloires révolues, les défaites enterrées. L’image même du néant, sa puissance fantomatique s’entremêlait sans cesse à sa réalité. Bérénice était avide de chaque trace ou témoignage décalé d’un monde à rebours de la mort. Sa tendresse pour ces récits anonymes n’avait pas de limites, comme si les existences jetées en pâture au temps pouvaient remplacer les manques de la sienne, les silences d’une famille éteinte, sans mémoire. Bérénice chérissait tout ce qui portait la marque de l’histoire parce qu’elle n’en avait pas, du moins c’est ce qu’elle croyait.
Au début du semestre, sa plume recopiait avec fébrilité les mots des professeurs. Elle notait les bonnes phrases, les expressions qu’elle voulait retenir comme des prières : “lire le sol comme un livre”, “faire l’autopsie du temps”. Toutes ces promesses kitschs qui impressionnaient tant les gamines précaires et qui lui avaient laissé un goût d’inachevé. Elle s’en voulait d’y avoir cru avec tant de docilité. Au fil des semaines, elle avait vu ses espoirs s’effriter sous ses doigts impatients. Elle restait évasive lorsque son père lui posait des questions sur ses travaux. Elle n’osait pas lui parler du manque de financement, des cafés qui s’étiraient en débats interminables, de l’inertie administrative, de la morgue des conférenciers et de leurs sectes d’élus. Elle ne voulait pas entailler sa fierté, diminuer les sacrifices qu’il avait faits pour lui permettre d’intégrer cette école. Elle était pourtant loin d’être la dernière. Au contraire, elle faisait son possible pour plier sa nature rêveuse aux exercices d’archives, de taxinomie ou de frise temporelle. Malgré cela, Bérénice gardait toujours en elle l’instinct de la dévastation, le désir aussi un peu profane de révéler l’invisible. Elle savait s’approprier des images, des formes et des couleurs qui n’existaient plus et qui pourtant continuaient de lui apparaître dans toute leur singularité. Mais plus que tout elle avait soif de terrain et ne manquait jamais une occasion de participer aux fouilles, comme cette fois où elle avait signé pour un chantier d’été dans les environs de Thessalonique. Des amies avaient essayé de la mettre en garde :
— Méfie-toi, il n’y a presque pas de filles dans ce séminaire.
C’est seulement sur place qu’elle avait compris ce que cela impliquait. Un kilomètre carré de poussière réservé aux protégés des grands pontes de l’école. Elle n’y était pas la bienvenue. Le chantier avait ses propres règles, sa hiérarchie. Il y avait les laborieux et les étudiants étrangers qui creusaient pendant que les héritiers parlaient ambition et avancement. Les rares filles présentes avaient le droit de moins transpirer au soleil à condition d’endurer avec le sourire les remarques suffisantes des responsables. Bérénice, bien sûr, creusait. Le protocole ne s’arrêtait pas là. Dès qu’un étudiant, à bout de sueur, approchait d’une zone intéressante, d’un début de vestige, il était prié d’en référer aux chargés de chantier, lesquels appelaient le professeur. Ce dernier leur faisait l’insigne honneur de se déplacer pour frétiller triomphalement du pinceau excavateur. C’était le jeu, ça et taper des pieds sur la terre battue pour faire fuir les serpents qui infestaient la zone. Bérénice s’en était accommodée. »

Extraits
« Bérénice était en train de faire ce que l’on appelle une immense connerie et elle le savait. Elle avait planté le contact suisse devant le camp de réfugiés et était revenue dans la ville en stop avec, dans les bras, une enfant dont elle ne connaissait même pas le nom. Encore une fois, ça s’était produit. Elle avait répondu à l’appel du vent et du soleil, comme ce jour-là avec la Furie. Toutes ses certitudes s’entrechoquaient dans une panique amère. Elle réfléchissait. Elle pensait à sa vie, au rapport qu’il devait bien y avoir entre cette existence qui s’était dépliée passivement en elle et ce violent sursaut. Depuis son enfance, elle était hantée par une passion de l’absolu et de l’invisible. À présent, cette passion l’avait menée des chantiers de Thessalonique à la frontière de la guerre. Sur ses genoux, la respiration de la petite s’accélérait à mesure qu’elles approchaient de la ville. Bérénice sentait son corps transpirant se recroqueviller dans les virages. Elle s’insultait intérieurement. Elle n’était qu’une trafiquante, une voleuse. D’abord les ruines et maintenant l’enfant. Bérénice savait qu’elle outrepassait toutes les règles. Elle échangeait les destins, modifiait des trajectoires à défaut d’en avoir une. » p. 87

« La peur, avait-elle écrit, est obscurité et solitude. Elle est un manque absolu de repères qui nous isole, nous prive de notre force. Le ressort de notre lutte n’est pas l’annihilation de l’adversaire, mais la revendication forcenée de rester des humains, avec notre nom et notre histoire.” Il n’était jamais question de Dieu ou de drapeau dans ses notes, seulement des hommes. En parlant avec les survivants des prisons, elle avait compris que même les bourreaux suivaient des protocoles, ils avaient leur méthode et leur signature. Les pratiques de l’ombre étaient rationalisées : pour chaque victime, il devait y avoir une identité et une famille à contacter. Nommer l’horreur, chiffrer un massacre, c’était déjà lutter contre l’écrasement de la pensée, surmonter le fantasme et, peut-être, s’y préparer.
Bérénice retrouvait beaucoup de traces d’entretiens avec d’anciens prisonniers du régime. “Éclairer les contours du monstre, délimiter son empire mouvant pour le priver de l’ombre qui le nourrit”, c’est ce que cette femme avait écrit en anglais au-dessus d’une série de retranscriptions. Une sorte de défi ou de prière. Elle connaissait l’histoire, les mécanismes des massacres, les rumeurs qui entretenaient la mémoire de la peur. Elle savait que contre l’instinct du désespoir, il fallait la clarté brute des faits, qu’il fallait chiffrer l’horreur pour lutter contre le silence et l’oubli. L’endormissement des consciences, la paralysie des forces prenaient leur source dans l’impossibilité de la parole, dans l’effacement des preuves et l’impunité des bourreaux ordinaires. C’était contre tout cela que la sœur d’Asim avait décidé de se battre.
Son travail titanesque n’appelait jamais la vengeance, seulement la justice et la mémoire. Parfois, à la résurrection des ombres succédait une écriture brisée. Bérénice ouvrait des articles inachevés, des fichiers incomplets. La parole se raréfiait, se désarticulait par à-coups. À ces endroits, on ne lisait plus que des tirets amers :
« 21 août 2013_utilisation d’arme chimique dans la Ghouta_ silence de la communauté internationale_ pas d’intervention. » »p. 178-179

« Il fallait bien dérober le feu là où il avait été allumé, là où il pouvait encore éclairer, purifier le cœur des hommes. Ramener au jour ce qui avait été enterré dans le secret des cimetières, voilà ce qu’elle devait faire et elle devait le faire aux côtés des cultures qu’on condamnait à force d’indifférence. C’est à travers l’enfant qu’elle avait compris tout cela et puis, Bérénice avait croisé le courage de femmes capables de danser au milieu des ruines et ça, c’était planté au fond d’elle. Jamais elle ne s’était sentie aussi forte, jamais elle n’avait été aussi démunie. Dans sa poche, la clé de Taym pesait plus lourd que toutes les pierres de chantier, plus lourd que la terre des siècles qu’il fallait déblayer. À présent, Bérénice savait qu’elle avait trouvé une mémoire universelle, un écrin d’horreur et d’espoir : le trésor de la Furie.
— Sans doute le monde existe parce que les générations se sont succédé pour le raconter. Je crois que des vies peuvent être libérées du néant parce que quelqu’un les aura entendues. Je crois à la fraternité des mots et des peuples qui se lèvent et chantent alors que tout se tait autour d’eux. Il y a des hommes et des femmes qui se sont tenus droits dans la tempête avant d’être engloutis. Et il faudra bien que quelqu’un le raconte.
— Pourquoi toi ?
C’était la première fois que Bérénice croisait réellement son regard :
— Peut-être parce que pendant longtemps je n’ai rien écouté, j’ai refusé de les voir, de les entendre, Aujourd’hui, je ne souhaite pas parler à leur place, je veux simplement parler d’eux. Je veux parler, pas parce que je suis la seule à connaître la vérité, mais parce qu’après ça, j’aspire au silence. » p. 213

À propos de l’auteur
RUOCCO_Julie_©lio-photographyJulie Ruocco © lio-photography

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en relations internationales, a travaillé au Parlement européen pendant cinq ans. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie esthétique : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l’épreuve du jeu vidéo (L’Harmattan, 2016). Furies est son premier roman. (Source: Éditions Actes Sud)

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La patience du serpent

BRECART_la_patience_du_serpent

  RL-automne-2021

En deux mots
Christelle, Greg et leurs deux enfants ont quitté la Suisse pour parcourir la planète. À bord de leur bus, ils s’arrêtent à San Tiburcio, ville mexicaine au bord du Pacifique. C’est là qu’ils font la connaissance d’une étrange famille qui va bousculer leurs plans et leurs certitudes.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les étrangers à la rencontre de l’étrange

Le nouveau roman d’Anne Brécart a des airs de conte initiatique. Il nous entraine au Mexique dans les pas d’un couple suisse et leurs deux enfants qui, après un long voyage ont décidé de s’accorder une pose dans un village au bord du pacifique. Une étape qui va profondément les transformer.

Prendre la route et découvrir le vaste monde. C’est le rêve que Greg et Christelle ont longtemps caressé avant de pouvoir le concrétiser. En compagnie de leurs deux jeunes enfants et de leurs économies, ils quittent leur petit village brumeux de Suisse pour les vastes étendues du continent américain. Après avoir acheté un bus, ils avalent les kilomètres jusqu’au Mexique où ils éprouvent le besoin de faire une pause. Renseignement pris, ils décident de poser leur sac à dos à San Tiburcio, petite bourgade balnéaire au bord du Pacifique.
Le chapitre d’ouverture nous apprend que Christelle a été très affectée par le décès de German Engel Cristobal dont on s’apprête à organiser les funérailles. Lors de la veillée funèbre, elle est quasiment accueillie comme un membre de la famille. C’est le cheminement vers cette intimité que raconte ce roman.
Très vite la petite famille trouve ses marques et loue un petit lopin de terre pour y installer son bus. La routine s’installe entre les sorties à la mer et celles au village pour faire quelques courses. Comme tout le monde semble trouver son compte dans cette vie sédentarisée, les jours défilent. Jusqu’au jour où Christelle constate la présence d’une femme mystérieuse et mutique sur leur terrain. Les quelques mots que finira par lâcher Ana Maria troublent la suissesse: «je te connais». Un trouble qui va persister quand, quelques jours plus tard, elle est invitée dans la grande propriété qui domine le village. Aux côtés d’Ana Maria, German reçoit Christelle et la fixe d’un regard perçant, l’appelant Charlotte. Un mystère de plus qui va la pousser à revenir encore et encore sous l’œil suspicieux de Greg qui trouve toutefois un arrangement avec son épouse. Il la laissera fréquenter le domaine et pourra lui aussi s’offrir des moments de liberté et partir avec sa planche de surf affronter les vagues.
Alors que la belle saison laisse la place à celle des pluies et transforme les rues en ruisseau, la terre en boue, Ana Maria promet d’aider Christelle à trouver une maison pour éviter qu’ils ne soient emportés par une coulée ou un glissement de terrain.
Alors que les touristes, en particulier les Américains, désertent San Tiburcio, Christelle va petit à petit comprendre que German est, comme elle, un exilé. Sauf que lui a été contraint à fuir les persécutions pour trouver refuge en Amérique centrale. L’Europe auquel il rêve n’est plus qu’un fantasme, de même que cette Charlotte qu’il a confondue avec son invitée et au bras de laquelle il rêve de se promener dans les jardins du Luxembourg.
Si on sait depuis le chapitre initial qu’il n’en sera rien, on voit tout de même leur relation s’intensifier. Et alors qu’ils s’installent dans la maison qu’on a fini par leur trouver, le malaise va s’amplifier. Christelle entend s’émanciper, Greg va chercher à se rapprocher des esprits, le tout sous fond de précarité, car leurs moyens s’épuisent.
Anne Brécart, qui effectue chaque année de longs séjours au Mexique, a parfaitement su rendre cette atmosphère particulière, cette sorte de fascination pour l’ailleurs propre au voyage que vient contrebalancer la «vie d’avant» avec ses souvenirs et une belle part de nostalgie qui fait se rapprocher les exilés. Son roman, qui paraît dans la maison d’édition qui publie Nicolas Bouvier et Ella Maillart, s’inscrit dans cette lignée d’écrits qui nous font découvrir le monde autrement. Une belle réflexion sur l’envie d’ailleurs, sur le frottement des cultures – qui peut faire des étincelles – et sur le besoin de repères dans un monde étranger, fussent-ils factices.

La patience du serpent
Anne Brécart
Éditions Zoé
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782889279272
Paru le 2/09/2021

Où?
Le roman est situé au Mexique, principalement dans un village au bord du Pacifique nommé San Tiburcio. On y évoque aussi la Suisse, l’Europe de l’Est et Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Christelle et Greg ont choisi la vie nomade. Ils ont la trentaine et sillonnent le monde en minibus avec leurs deux petits garçons. Amateurs de surf, ils s’installent là où se trouvent les meilleurs spots, vivent de petits boulots et d’amitiés éphémères. Le vent les mène jusqu’à San Tiburcio, sur la côte mexicaine, Greg s’y sent vivant lorsqu’il danse sur la crête des vagues. Mais il faut s’habituer au soleil implacable, au grondement de l’océan, aux pluies diluviennes des tropiques. Un jour, Ana Maria, une jeune femme du village, fait irruption dans leur existence. Elle entraîne Christelle dans une relation vertigineuse qui va bouleverser la famille.
Dans une langue sensuelle et luxuriante, Anne Brécart décrit le quotidien de ces voyageurs à la recherche d’une autre vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
RTS (Coralie Claude)
Jusque tard dans la nuit (entretien avec Anne Brécart)
Soundcloud (Pierre-François Garel lit un extrait du roman)
Blog Daily Passions


Anne Brécart évoque son roman La Patience du serpent. Présentation suivie du mot de l’éditrice, Caroline Coutau. © Production Éditions Zoé

Les premières pages du livre
« Prologue
German Engel Cristobal était mort à la fin de la saison sèche. Depuis plus d’une semaine, des nuages noirs s’accumulaient au-dessus de la côte mais il n’avait pas plu. Certains arbres avaient perdu leurs feuilles et se dressaient comme des bougies jaunes vers le ciel. Le reste de la végétation était d’un vert poussiéreux et triste. Même les chevaux laissaient pendre leur tête vers la terre, leur encolure courbée avait une grâce infinie qui émouvait Christelle aux larmes sans qu’elle puisse se l’expliquer. De toute façon, elle était à bout, la mort de German Engel Cristobal lui avait mis les nerfs à vif, les émotions en pelote, elle n’en pouvait plus.
German était mort chez lui dans la nuit du mercredi au jeudi de manière mystérieuse. Tout le monde était au courant de l’événement mais personne ne savait ce qui l’avait tué ; la cause de sa mort semblait n’avoir aucune importance aux yeux de ceux qui, ce jour-là, franchissaient la porte de la maison Cristobal. C’était le premier jour de veillée et Ana Maria Engel Cristobal avait invité tous les habitants à venir rendre un dernier hommage à German alors que plus personne n’avait été convié chez eux depuis plus d’un quart de siècle. La construction blanche aux tourelles mauresques d’où l’on avait vue sur le Pacifique surplombait le village, accrochée au flanc de la colline. C’était une des plus anciennes demeures et aussi l’une des plus imposantes.
Les voisins et connaissances qui s’y pressaient découvraient ses couloirs frais, les meubles lourds et solennels, la semi obscurité traversée par la lumière des bougies dont les flammes vacillaient dans les courants d’air. Les visiteurs murmuraient avec apitoiement, en entrant dans la chambre mortuaire, qu’il était bien jeune pour partir. Mais la volonté divine s’était accomplie. Qui aurait demandé des comptes au destin ?
Après avoir fait la queue dans le couloir plein d’ombres, ils entraient dans la bibliothèque où German les attendait, étendu sur un lit. Il était digne, inspirait du respect. Ceux qui s’étaient moqués de lui à voix basse de son vivant le trouvaient subitement imposant. L’un après l’autre, ils s’installaient sur la chaise à côté de la couche, penchaient la tête, sans rien dire, se plongeaient dans une conversation intime avec l’homme cireux. Il y avait les amis d’enfance avec lesquels il avait été à l’école, l’épicière chez laquelle il achetait parfois une bière, le jardinier et son fils qui venaient entretenir le jardin, le vendeur de quesadilla du coin de la rue, le pompiste et tant d’autres.
Tous avaient l’air de penser que les morts fulgurantes faisaient partie des lois de la nature, aussi élémentaires qu’un lever de soleil ou le ressac du Pacifique dont le bruit entrait par les fenêtres ouvertes.
Les gens autour de Christelle parlaient des dernières fois qu’ils l’avaient vu, du mot gentil qu’il avait eu pour l’épicière, du sourire qu’il avait échangé avec son ancienne maîtresse d’école en passant dans la rue. Ils évoquaient avec attendrissement l’habitude qu’il avait d’aller boire un chocolat vers quatre heures quand la touffeur de la fin d’après-midi paralysait les gestes.
Christelle attendait comme tout le monde, pour échanger quelques paroles avec le mort. Elle était soulagée de la bienveillante indifférence des villageois, ils ne lui faisaient sentir d’aucune manière qu’elle n’était pas des leurs. Elle se laissait glisser dans leur chuchotement comme dans une eau fraîche qui calmait son corps brûlant de fièvre.
Elle sentait des regards de sympathie sur elle. Ils savaient ou alors ils devinaient la part qu’elle avait prise à la mort de German, se disait-elle, et cette pensée la soulageait ; elle répondait avec reconnaissance aux sourires qu’elle glanait sur les visages les plus proches.
Pour ses familiers, pour sa sœur Ana Maria Engel Cristobal, pour tous ceux qui étaient rassemblés là, German Engel Cristobal n’était pas véritablement mort, il avait simplement changé d’état, il était devenu plus sage, plus accessible, plus patient, plus aimable. Tous considéraient cette nouvelle condition comme une chose bonne en soi, ils disaient en s’épongeant le front avec des mouchoirs en tissu blanc : «Comme il a l’air heureux, comme il est paisible. Il a rejoint sa maman, elle l’a sûrement bien accueilli.» Christelle comprenait suffisamment l’espagnol pour entendre les petits compliments qu’ils faisaient en quittant la pièce : «Il a l’air délivré. Quel beau trépas.»
Elle était seule à se torturer, à se demander ce qui avait bien pu provoquer sa mort.
Arriva son tour. Elle s’assit sur la chaise en face de German Engel Cristobal revêtu de son costume couleur champagne, le même dont il était habillé quand il la recevait. La chemise qu’il portait la frappa car elle était mieux repassée, empesée, le gilet brodé avait été nettoyé avec soin ; German était très beau.
Elle avança son buste dans sa direction et lui posa silencieusement la question : es-tu fâché ?
Non, il n’était pas fâché, il avait été très heureux de la connaître, très heureux de passer cette dernière soirée avec elle. De toute façon, le chemin qui s’ouvrait devant lui était long, bien plus long que la vie, alors partir un peu plus tôt n’était pas un problème, au contraire. Il avait aimé écouter Mozart avec elle. Il était content qu’elle vienne le voir, et de pouvoir contempler son beau visage une dernière fois.
Christelle s’était mise à pleurer silencieusement. Au creux de sa mémoire il y avait toujours la voix de l’homme qui était couché devant elle. La main de German Engel Cristobal bougea légèrement comme s’il voulait lui dire un dernier au revoir. Elle n’osa pas toucher le bout de ses doigts de peur de les sentir froids et raides alors que German lui paraissait encore si vivant. Il partait avec son secret et ce n’étaient pas les légères vibrations qui émanaient de lui, comme une dernière palpitation de vie, qui pouvaient lui apporter une réponse.
Christelle avait envie de rester assise mais sentit une petite pression sur son épaule gauche. La visite était terminée, il fallait laisser la place à ceux qui, derrière elle, attendaient leur tour.
Au salon, Ana Maria Engel Cristobal servait des verres de jus de fruits aux visiteurs. Tout le monde parlait à voix basse mais Christelle était la seule à avoir les yeux rougis. La sœur du défunt lui tendit un mouchoir en tissu et Christelle s’essuya discrètement le visage et le nez. Ana Maria faisait semblant de ne pas voir que Christelle avait pleuré, ou peut-être, cette pensée traversa Christelle, peut-être ne savait-elle pas ce qu’étaient les pleurs.

Chapitre 1
Christelle et sa famille sont arrivés à San Tiburcio par hasard. Cela s’est passé ainsi.
Sur l’autoroute 200 qui longe la côte pacifique du Mexique, ils se sont arrêtés à onze heures pour prendre de l’essence. Le minibus est collant, la vitre avant recouverte d’une couche brune qu’ils n’arrivent plus à nettoyer. Les enfants geignent à l’arrière, à cause de la chaleur, de la route et de l’immobilité forcée. Pourtant cela ne fait que trois heures qu’ils sont partis et déjà les petits n’en peuvent plus.
Le pompiste a un visage lisse et jeune, un short blanc et un t-shirt vert aux couleurs de l’entreprise pétrolière Pemex. Il a l’air confiant, comme attendu par un avenir radieux. Il nettoie leur vitre avant quasi opaque, sans commentaire. Son air bienveillant va droit au cœur de Christelle. Cela fait un moment que la famille cherche un lieu où se poser quelques semaines et il lui semble être la personne à laquelle ils peuvent faire confiance. Sans consulter Greg, elle demande au jeune homme s’il ne connaît pas un village agréable au bord de la mer. Un village pas trop peuplé, pas trop touristique. Il jauge la famille d’un bref coup d’œil, hoche la tête, dit : «Vous cherchez San Tiburcio ? C’est à moins de vingt kilomètres d’ici.»
À côté de la station-service, un vendeur ambulant propose des fruits et des noix de coco. Christelle, pour se dégourdir les jambes et pour ne plus entendre les enfants pendant quelques minutes, va acheter du lait de coco et des tranches d’ananas. Tenir l’écorce rugueuse dans les mains lui fait plaisir. Tout ce qui vient de ce pays lui paraît précieux et rare : les arbres sans nom, les fruits exotiques, les oiseaux nimbés de rêve. Au plus profond d’elle, elle veut sentir qu’elle est arrivée là où elle devait arriver, qu’elle a trouvé le pays, l’endroit qu’elle cherche depuis près d’une année.
Même l’autoroute paraît belle à Christelle. La canopée forme un dôme au-dessus de la bande d’asphalte, comme si cette cicatrice n’était qu’une légère balafre dans le tissu épais de la forêt. Maintenant, il ne leur manque plus que la mer, le sable, la vie douce, la bonne vie.
Remontée dans le bus tout en couleurs qu’ils ont acheté aux États-Unis, elle s’installe sur le siège du conducteur, Greg sur le siège passager. Avant même d’avoir tourné la clé de contact, elle sent la sueur coller ses cuisses et son dos au revêtement plastique, ravivant ce picotement sur sa peau qui se transforme en démangeaison insupportable après quelques heures. Sans autre commentaire, elle fait les vingt kilomètres avant de prendre à gauche direction San Tiburcio.
Elle aime le mot «nomade» qui part sur un «no» et qui finit sur ce «made» un peu mou. C’est un mot plein de voyelles et cela lui plaît. Mais ils ne sont pas partis à cause des sonorités de ce mot. C’est l’idée qu’elle aime, l’idée d’être toujours en route et de ne s’installer définitivement nulle part.
No-ma-de, un choix de vie qui me ressemble, disait Christelle à ses amis en Suisse. Ainsi elle et Greg ne s’englueraient pas, ils resteraient toujours mobiles, autant physiquement que psychiquement. Un défi aussi. La nuit avant de s’endormir, se levaient en elle des images de route sans fin s’enfonçant dans la forêt de plus en plus dense. Elle voyait des montagnes et un haut plateau qu’ils découvriraient au bout d’une piste à peine esquissée. Elle ne savait pas très bien expliquer ce qu’elle cherchait. Rien de ce qu’elle avait appris jusqu’alors, à l’école ou à la maison, ne semblait lui donner la mesure de cette quête. Elle ne voulait pas le contraire de la vie choyée qu’elle aurait pu avoir en Suisse. Elle voulait quelque chose de radicalement différent pour lequel il fallait inventer une nouvelle langue. En attendant de trouver cet idiome, elle disait que chaque jour serait la découverte d’un nouveau monde. Ainsi ils échapperaient à jamais aux habitudes, au train-train ; Greg était d’accord avec elle, il souriait et tirait sur sa cigarette roulée à la main.
Pourtant ce jour-là, après une année de voyage, ils aspirent à s’arrêter avant de reprendre la route pour aller encore plus loin, pour se rapprocher encore plus de cette vie absolument authentique.
Avant d’arriver sur la carretera Pacifico 200 qui longe la côte du Mexique, ils ont traversé le désert de Sonora ; quatre personnes dans un minibus, deux enfants, un homme, une femme. Un exploit. On leur avait dit que la traversée serait dangereuse. Qu’à certains endroits la route n’était qu’une piste qu’il était facile de perdre. Et, de fait, le danger avait été omniprésent. Jaune et poudroyant, il avait posé sa gueule de vieux chien du désert contre les vitres du bus, ils avaient senti son souffle puissant, desséchant sous le ciel d’un bleu cobalt. Ils avaient eu peur, juste assez pour se sentir héroïques.
Ce premier matin à San Tiburcio, ils découvrent la rue centrale en terre battue. Le bus tangue doucement en passant dans les nids-de-poule. Christelle a un petit moment de vertige. Qu’est-ce que le village leur réserve ? Une prémonition l’effleure. Que se cache-t-il derrière les maisons basses, dans les cours intérieures que l’on ne voit pas depuis la rue ? Derrière ces visages qui se lèvent vers le bus, ces regards qui se posent sur eux, les nouveaux arrivants ?
La mer scintille au bout de la route principale, la plage s’ouvre devant eux encadrée par trois arbres majestueux. Christelle parque le bus sur la place, le Malecon comme on appelle ici tous les fronts de mer urbanisés, et ils en sortent comme d’une gangue sèche et poussiéreuse pour aller s’installer sur le sable. Il est dix heures du matin. »

À propos de l’auteur
BRECART_Anne_©DRAnne Brécart © Photo DR

Bien qu’issue d’une famille francophone, Anne Brécart a suivi dans son enfance à Zurich l’enseignement d’écoles de langue allemande. Elle a ensuite fait des études de Germanistik en Suisse romande, où elle réside aujourd’hui. Traductrice littéraire de l’allemand (notamment de Gerhard Meier), elle anime des ateliers d’écriture et enseigne à Genève l’allemand et la philosophie. Tous ses romans ont été publiés chez Zoé. (Source: Éditions Zoé)

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Temps sauvages

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En deux mots
Un importateur de bananes et un publicitaire ont trouvé la martingale pour développer leurs affaires: faire croire que les réformes lancées au Guatemala par le président Arbenz étaient téléguidées par Moscou. Cette fake news, comme on ne l’appelait pas encore au sortir de la seconde Guerre mondiale, a entraîné des milliers de morts et ruiné tous les efforts de démocratie et de progrès durant des décennies.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Guatemala, quarante ans de malheur

Manuel Vargas Llosa retrace les circonstances qui ont mené au coup d’État et à la chute du président réformateur Jacobo Arbenz au Guatemala en 1954. Ce faisant, il montre comment un mensonge a plombé ce pays pour des décennies.

C’est une histoire vieille de près d’un siècle et pourtant d’une actualité brûlante. C’est la démonstration que le capitalisme le plus sauvage n’hésite pas à s’affranchir de la vérité pour prospérer toujours davantage. C’est la démonstration de l’impérialisme américain dans ce qu’il a de plus détestable et c’est enfin la tragédie d’un petit pays d’Amérique centrale, aujourd’hui l’un des plus pauvres au monde: le Guatemala.
La plume magique de Mario Vargas Llosa en fait pourtant d’abord une histoire d’hommes et de femmes, d’ambitions et de rêves, de pouvoir et de trahison, d’amour et de jalousie. Comme dans une tragédie antique, s’avancent d’abord les principaux protagonistes. Sam Zemurray, juif fuyant les pogroms et qui débarque aux États-Unis à la veille du XXe siècle, pourrait être le plus bel exemple du rêve américain. Self made man qui a l’idée d’importer des bananes et qui ne va pas tarder à imposer ce fruit sur les tables américaines et faire de sa société, la United Fruit Company, une multinationale qui s’étend principalement en Amérique centrale et latine ainsi qu’aux Antilles.
C’est en 1948 à New York qu’il rencontre Edward L. Bernays, lui aussi immigré juif, neveu de Sigmund Freud pour lui proposer de s’occuper des relations publiques de son entreprise qui souffrait d’une mauvaise réputation aussi bien aux États-Unis que dans les pays d’importation. Les deux hommes si dissemblables vont monter l’une des plus formidables opérations de désinformation de l’histoire et asseoir leur prospérité pour un demi-siècle.
Mais n’anticipons pas et poursuivons cette galerie de personnages hauts en couleur avec miss Guatemala, Martita Parra. Née chétive, la fille d’une famille d’artisans venus d’Italie et d’un juriste et avocat, va devoir épouser un médecin de 28 ans son aîné, le docteur Efrén Garcia Ardiles. Ce dernier ayant avoué à son père qu’il l’avait mise enceinte.
Jacobo Arbenz Guzmán entre alors en scène. Fils d’un pharmacien suisse qui a passé sa jeunesse aux côtés des indiens croupissant dans la pauvreté, «il sut qu’au Guatemala il y avait un grave problème social lié aux inégalités, à l’exploitation et à la misère, même si, ensuite, il se dirait que c’était grâce à sa femme, la Salvadorienne María Cristina Vilanova, qu’il était devenu un homme de gauche.» Brillant officier il devint ministre de la défense d’Arévalo, premier président soucieux de réformer le pays vers davantage de justice sociale. Mais durant son mandat, il eut surtout à combattre les tentatives de coups d’État et les factieux, avant de céder le pouvoir à son ministre de la défense, brillamment élu par un peuple avide de changement. Nous sommes en 1950 et c’est le moment de retrouver Bernays et Zemurray. Les deux hommes ont peaufiné leur plan, fait entrer de riches famille dans leur conseil d’administration et approché les journalistes pour leur proposer l’exclusivité des informations sur ce qui se trame réellement au Guatemala. Derrière le pouvoir en place, il fallait voir la main des communistes soucieux d’établir une tête de pont dans cette région du monde, voire d’installer une base militaire à quelques encablures du pays de l’oncle Sam. Après la parution des premiers articles, le département d’État et la CIA commencèrent aussi à s’intéresser à la question. Et quand Arbenz fit voter sa loi de réforme agraire, les oppositions avaient eu le temps de fourbir leurs armes, de nouveaux acteurs de faire leur apparition. Trujillo, le dictateur de la République dominicaine, dont Vargas Llosa avait déjà parlé dans La fête au bouc, qui racontait les derniers jours de sa dictature.
Avec l’aide de l’un de ses sbires, Johnny Abbes García, le Dominicain entendait neutraliser son voisin en soutenant le colonel Carlos Castillo Armas qui préparait des troupes au Honduras pour envahir son pays et prendre le pouvoir. N’oublions pas non plus John Peurifoy, l’ambassadeur américain, venu pour «en terminer avec la menace communiste».
Après le coup d’État, on va retrouver miss Guatemala qui a quitté son mari en espérant retrouver son père. Mais il refusera de la voir, alors sur un coup de tête cherchera refuge auprès du Président de la République qui en fera sa maîtresse. Le destin de la belle est à lui seul un roman. Contrainte à fuir après l’assassinat de son amant, on la retrouvera en République dominicaine dans d’autres bras, mais aussi au micro d’une radio de plus en plus écouée dans toute l’Amérique centrale. Une vraie vedette qui va susciter de nouvelles convoitises.
Le Prix Nobel de littérature péruvien a eu accès aux archives déclassifiées du département d’État et de la CIA, mais il a aussi rencontré beaucoup des acteurs et des victimes de cette fake news aux conséquences dramatiques. Ce faisant, il ne plonge pas seulement dans l’Histoire d’un petit pays d’Amérique centrale, il nous met en garde contre cette mode qui consiste à prêcher le faux pour faire basculer l’opinion. L’arme préférée des populistes et complotistes de tout poil est redoutable. Raison de plus pour aiguiser son esprit et ne pas prendre pour argent comptant toutes ces théories qui aujourd’hui – réseaux sociaux aidant – ne cessent de s’accumuler. Une mise en garde nécessaire qui est aussi un appel à la vigilance.

Temps sauvages
Mario Vargas Llosa
Éditions Gallimard
Roman
Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort
400 p., 23 €
EAN 9782072903861
Paru le 9/09/2021

Où?
Le roman est situé au Guatemala, principalement à Guatemala Ville. On y voyage aussi aux États-Unis, au Mexique, en République Dominicaine, au Honduras et au Salvador ainsi qu’en Suisse, à Genève.

Quand?
L’action se déroule de la fin de la Seconde guerre mondiale jusqu’au tournant du siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Conçu comme une redoutable machine narrative, Temps sauvages nous raconte un épisode-clé de la guerre froide : le coup d’État militaire organisé par les États-Unis au Guatemala en 1954, pour écarter du pouvoir le président légitime Jacobo Árbenz. Ce nouveau roman constitue également une sorte de coda à La fête au Bouc (Gallimard, 2002). Car derrière les faits tragiques qui se déroulent dans la petite République centroaméricaine, le lecteur ne manquera pas de découvrir l’influence de la CIA et de l’United Fruit, mais aussi du ténébreux dictateur de la République dominicaine, Trujillo, et de son homme de main: Johnny Abbes García.
Mario Vargas Llosa transforme cet événement en une vaste fresque épique où nous verrons se détacher un certain nombre de figures puissantes, comme John Peurifoy, l’ambassadeur de Washington, comme le colonel Carlos Castillo Armas, l’homme qui trahit son pays et son armée, ou comme la ravissante et dangereuse miss Guatemala, l’un des personnages féminins les plus riches, séducteurs et ambigus de l’œuvre du grand romancier péruvien.

Les critiques
Babelio
goodbook.fr
Les Échos (Pierre de Gasquet)
France Culture (Olivia Gesbert)
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Toute la Culture (Ilan Lévy)
Lpost.be (Jacques Melon)
Pages des libraires (Camille Colas Librairie du Channel, Calais)
Que Tal Paris
Blog Le domaine de Squirelito

Manuel Vargas Llosa s’entretient avec Christophe Ono-dit-Biot à propos de son roman Temps sauvages © Production Le Point

Les premières pages du livre
« Avant
Inconnus du grand public et, par ailleurs, peu présents dans les livres d’histoire, les deux hommes qui ont eu probablement le plus d’influence sur le destin du Guatemala et, d’une certaine façon, sur celui de toute l’Amérique centrale au XXe siècle furent Edward L. Bernays et Sam Zemurray, deux personnages qui ne pouvaient être plus différents de par leur origine, leur personnalité et leur vocation.
Zemurray naquit en 1877, non loin de la mer Noire, et, étant juif à une époque de terribles pogroms sur les territoires russes, s’enfuit aux États-Unis, où il débarqua, accroché à la main de sa tante, avant l’âge de quinze ans. Ils trouvèrent refuge chez des parents à Selma, dans l’Alabama. Edward L. Bernays appartenait lui aussi à une famille d’émigrants juifs, mais d’un niveau social et économique élevé, avec, de surcroît, un illustre personnage dans sa lignée : son oncle Sigmund Freud. Si leur trait commun était d’être juifs, bien que peu pratiquants au demeurant, ils étaient en effet fort dissemblables. Edward L. Bernays se flattait d’être en quelque sorte le père des relations publiques, une spécialité qu’il n’avait pas inventée, mais qu’il porterait (aux dépens du Guatemala) à une hauteur inégalée jusqu’à la transformer en l’arme politique, sociale et économique majeure du XXe siècle. Cela deviendrait un fait d’évidence, même si, parfois, l’egolâtrie du personnage pousserait la revendication de cette paternité à des extrêmes pathologiques. Leur première rencontre avait eu lieu en 1948, année où ils commencèrent à travailler ensemble. Sam Zemurray avait sollicité un rendez-vous et Bernays le reçut dans le petit bureau qu’il avait alors au cœur de Manhattan. Il est probable que ce Bernays à la mise élégante et à la parole mesurée, aux manières aristocratiques et parfumé à la lavande Yardley ait été peu impressionné par le mastard énorme et mal attifé, sans cravate, pas rasé, vêtu d’une veste élimée et chaussé de godillots de paysan.
— J’ai essayé de lire votre livre, Propaganda, et je n’y ai pas compris grand-chose, dit Zemurray au publicitaire en guise de présentation.
Il parlait un anglais laborieux, comme s’il doutait de chaque mot.
— Pourtant, il est écrit dans un langage élémentaire, à la portée de n’importe quelle personne alphabétisée, se justifia Bernays.
— Possible que ce soit ma faute, reconnut le mastard, sans se démonter le moins du monde. En vérité, je ne suis en rien un lecteur. Je suis à peine passé par l’école dans mon enfance là-bas, en Russie, et je n’ai jamais bien appris l’anglais, comme vous pouvez voir. Et c’est pire quand j’écris des lettres, bourrées de fautes d’orthographe. L’action m’intéresse plus que la vie intellectuelle.
— Bon, s’il en est ainsi, je ne sais en quoi je pourrais vous être utile, monsieur Zemurray, dit Bernays, faisant mine de se lever.
— Je ne vous ferai pas perdre beaucoup de temps, le retint l’autre. Je dirige une société qui importe des bananes aux États-Unis depuis l’Amérique centrale.
— L’United Fruit ? demanda Bernays surpris, examinant avec plus d’attention son visiteur miteux.
— Nous avons, semble-t-il, une très mauvaise réputation, aussi bien aux États-Unis qu’en Amérique centrale, c’est-à-dire dans les pays où nous opérons, poursuivit Zemurray en haussant les épaules. Et, à ce que je vois, vous êtes la personne qui pourrait arranger ça. Je viens vous engager comme directeur des relations publiques de l’entreprise. Bon, donnez-vous le titre qui vous plaît le mieux. Et pour gagner du temps, fixez vous-même votre salaire.
Ainsi avait commencé la relation entre ces deux hommes si dissemblables, le publiciste raffiné qui se prenait pour un universitaire et un intellectuel, et le grossier Sam Zemurray, un homme qui s’était forgé lui-même, un entrepreneur audacieux qui avait commencé avec cent cinquante dollars d’économies et monté une société qui – même si son apparence ne le révélait pas – l’avait transformé en millionnaire. Il n’avait pas inventé la banane, bien sûr, mais grâce à lui, aux États-Unis où peu de gens auparavant avaient mangé de ce fruit exotique, elle faisait désormais partie de l’alimentation de millions de gens et commençait à se populariser en Europe et dans d’autres régions du monde. Comment y était-il parvenu ? Il était difficile de le savoir objectivement parce que la vie de Sam Zemurray se confondait avec les mythes et les légendes. Cet entrepreneur primitif avait davantage l’air de sortir d’un livre d’aventures que du monde industriel américain. De plus, lui qui, au contraire de Bernays, était tout sauf vaniteux avait l’habitude de ne jamais faire état de sa personne.
Au cours de ses voyages, Zemurray avait découvert la banane dans les forêts d’Amérique centrale et, avec une heureuse intuition du profit commercial qu’il pourrait tirer de ce fruit, il commença à l’exporter par bateau vers La Nouvelle-Orléans et d’autres villes d’Amérique du Nord. Dès le départ, elle fut fort appréciée. Tant et si bien que la demande croissante le conduisit à se convertir, de simple commerçant, en agriculteur et producteur international de bananes. Voilà comment avait commencé l’United Fruit, une société qui, au début des années 50, étendait ses réseaux au Honduras, au Guatemala, au Nicaragua, au Salvador, au Costa Rica, en Colombie et dans plusieurs îles des Caraïbes, et générait plus de dollars que l’immense majorité des entreprises des États-Unis, et même du reste du monde. Cet empire était, sans aucun doute, l’œuvre d’un seul homme : Sam Zemurray. Maintenant, des centaines de personnes dépendaient de lui.
Il avait travaillé pour la compagnie du matin au soir et du soir au matin, voyagé à travers toute l’Amérique centrale et les Caraïbes dans des conditions héroïques, disputé le terrain à la pointe du pistolet et du couteau à d’autres aventuriers comme lui, dormi en pleine brousse des centaines de fois, dévoré par les moustiques et contractant des fièvres paludéennes qui le martyrisaient de temps à autre. Il avait suborné les autorités, trompé des indigènes et des paysans ignorants et négocié avec des dictateurs corrompus grâce auxquels – profitant de leur convoitise ou de leur stupidité – il avait acquis peu à peu des propriétés qui comptaient maintenant plus d’hectares qu’un pays européen de bonne taille, créant des milliers d’emplois, construisant des voies ferrées, ouvrant des ports et alliant la barbarie à la civilisation. C’était du moins ce que Sam Zemurray disait quand il devait se défendre des attaques que subissait l’United Fruit – qu’on appelait la Fruitière et surnommait la Pieuvre dans toute l’Amérique centrale –, non seulement de la part des envieux, mais aussi des concurrents nord-américains qu’en vérité il n’avait jamais autorisés à rivaliser avec son entreprise à la loyale dans une région où elle exerçait un monopole tyrannique sur toute la production et la commercialisation de la banane. Pour cela, au Guatemala par exemple, Zemurray s’était assuré le contrôle absolu de l’unique port du pays dans les Caraïbes – Puerto Barrios –, de l’électricité et du chemin de fer qui traversait le pays d’un océan à l’autre et appartenait aussi à sa compagnie.
Bien qu’aux antipodes l’un de l’autre, les deux hommes formèrent une bonne équipe. Sans aucun doute, Bernays aida grandement à améliorer l’image de la société aux États-Unis, à rendre celle-ci présentable devant les hautes sphères politiques de Washington et à la mettre en relation avec des millionnaires à Boston, qui se flattaient d’être des aristocrates. Il était arrivé à la publicité de manière indirecte grâce à ses bonnes relations avec toutes sortes de gens, surtout des diplomates, des politiciens, des patrons de presse, radio et télévision, des chefs d’entreprise et de riches banquiers. C’était un homme intelligent, sympathique, gros bûcheur, et l’un de ses premiers succès fut d’organiser la tournée de Caruso, le célèbre chanteur italien, aux États-Unis. Ses manières ouvertes et raffinées, sa culture, son affabilité, séduisaient les gens, car il donnait l’impression d’être plus important et influent qu’il ne l’était en réalité. La publicité et les relations publiques existaient avant sa naissance, bien entendu, mais Bernays avait élevé cette pratique, tenue pour mineure par toutes les entreprises qui y recouraient, au rang de discipline intellectuelle de haut vol, participant de la sociologie, de l’économie et de la politique. Il donnait des conférences et des cours dans de prestigieuses universités, publiait livres et articles en présentant sa profession comme la plus emblématique du XXe siècle, synonyme de prospérité et de progrès. Dans son livre Propaganda (1928), il avait écrit cette phrase prophétique qui le ferait passer, d’une certaine manière, à la postérité : « La manipulation consciente et intelligente des comportements constitués et de l’opinion des masses est un élément important de la société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme méconnu de la société constituent un gouvernement invisible qui est le pouvoir véritable dans notre pays… La minorité intelligente a besoin de faire un usage continu et systématique de la propagande. »
Cette thèse, que certains critiques avaient considérée comme la négation même de la démocratie, Bernays aurait l’occasion de la mettre en œuvre avec beaucoup d’efficacité dans le cas du Guatemala dix ans après avoir commencé à travailler comme conseiller publicitaire de l’United Fruit.
Ses conseils contribuèrent énormément à conforter l’image de la compagnie et à lui assurer appuis et influence dans la sphère politique. La Pieuvre ne s’était jamais souciée de présenter son remarquable travail industriel et commercial comme profitable à la société en général et, tout spécialement, aux « pays barbares » où elle opérait ; et qu’elle aidait – selon la définition de Bernays – à sortir de la sauvagerie en créant des emplois pour des milliers de citoyens dont elle élevait ainsi le niveau de vie en les intégrant à la modernité, au progrès, au XXe siècle et à la civilisation. Bernays convainquit Zemurray de faire construire par la compagnie quelques écoles sur ses domaines, d’envoyer des curés catholiques et des pasteurs protestants dans les plantations, de bâtir des dispensaires de premiers soins et d’autres établissements de même nature, d’accorder des bourses et des allocations aux étudiants et aux professeurs, idées qu’il présentait comme une preuve indubitable du travail de modernisation qu’elle réalisait. En même temps, selon une planification rigoureuse, avec l’aide de scientifiques et de techniciens, il lançait la consommation de la banane au petit déjeuner et à toute heure du jour comme quelque chose d’indispensable à la santé et à la formation de citoyens sains et sportifs. C’est lui qui fit venir aux États-Unis la chanteuse et danseuse brésilienne Carmen Miranda (Chiquita Banana au cinéma et au music-hall). Elle rencontrerait un immense succès avec ses chapeaux faits en régimes de bananes et, grâce à ses chansons, elle assurerait avec une efficacité extraordinaire la promotion de ce fruit qui, la publicité aidant, intégrerait bientôt les foyers américains.
Bernays réussit également à rapprocher l’United Fruit du monde aristocratique de Boston et des sphères du pouvoir politique – chose qui jusqu’alors n’était jamais venue à l’esprit de Sam Zemurray. Les plus riches des richards de Boston ne possédaient pas seulement argent et pouvoir, ils avaient aussi des préjugés et ils étaient en général antisémites. De fait, ce ne fut pas tâche aisée pour Bernays d’obtenir, par exemple, que Henry Cabot Lodge acceptât de faire partie du directoire de l’United Fruit, ni que les frères John Foster et Allen Dulles, membres de l’important cabinet d’avocats Sullivan & Cromwell de New York, consentissent à être les fondés de pouvoir de la compagnie. Bernays savait que l’argent ouvre toutes les portes et que pas même les préjugés raciaux ne lui résistent. Il réussit, de la sorte, à nouer ce lien difficile après ce qu’on a appelé la Révolution d’octobre au Guatemala en 1944, quand l’United Fruit commença à se sentir menacée. Les idées et les relations de Bernays se révéleraient d’une très grande utilité pour renverser le prétendu « gouvernement communiste » guatémaltèque et le remplacer par un autre plus démocratique, autrement dit plus docile à ses intérêts.
C’est pendant la période du gouvernement de Juan José Arévalo (1945-1950) que les inquiétudes commencèrent. Non que le professeur Arévalo, qui défendait un « socialisme spirituel », confusément idéaliste, se fût engagé contre l’United Fruit. Mais il avait fait approuver une loi du travail qui permettait aux ouvriers et aux paysans de former des syndicats ou de s’y affilier, ce qui sur les terres de la compagnie n’était pas permis jusqu’alors. Cela fit dresser l’oreille de Zemurray et des autres dirigeants. Lors d’une session houleuse du directoire, tenue à Boston, on convint qu’Edward L. Bernays voyagerait au Guatemala, qu’il évaluerait la situation et les perspectives futures et qu’il verrait si les choses qui s’y passaient, sous le premier gouvernement issu d’élections vraiment libres dans l’histoire de ce pays, étaient dangereuses pour la compagnie.
Bernays passa deux semaines au Guatemala, installé à l’hôtel Panamerican dans le centre-ville, à quelques pas du palais du Gouvernement. Avec l’aide de traducteurs, car il ne parlait pas l’espagnol, il s’entretint avec des fermiers, des militaires, des banquiers, des parlementaires, des policiers, des étrangers installés dans le pays depuis des années, des leaders syndicaux, des journalistes et, bien évidemment, avec des fonctionnaires de l’ambassade des États-Unis et des dirigeants de l’United Fruit. Bien qu’il ait beaucoup souffert de la chaleur et des piqûres de moustiques, il accomplit un excellent travail.
Lors d’une nouvelle réunion du directoire à Boston, il exposa son impression personnelle de ce qui, à son sens, survenait au Guatemala. Il fit son rapport à base de notes avec l’aisance d’un bon professionnel et sans la moindre trace de cynisme :
— Le danger que le Guatemala devienne communiste et soit une tête de pont pour que l’Union soviétique s’infiltre en Amérique centrale et menace le canal de Panama est éloigné, et je dirais même que, pour le moment, il n’existe pas, les rassura-t-il. Fort peu de gens au Guatemala savent ce que sont le marxisme et le communisme, pas même les deux ou trois pelés qui se déclarent communistes et qui ont créé l’école Claridad pour diffuser des idées révolutionnaires. Ce péril est irréel, bien qu’il nous convienne que l’on croie qu’il existe, surtout aux États-Unis. Le vrai péril est d’une autre nature. J’ai parlé avec le président Arévalo en personne et avec ses plus proches collaborateurs. Lui est aussi anticommuniste que vous et moi. La preuve en est que le président et ses partisans insistent pour que la nouvelle constitution du Guatemala interdise l’existence de partis politiques ayant des connexions internationales. Ils auraient, de même, déclaré à plusieurs reprises que « le communisme est le plus grand danger qu’affrontent les démocraties » et fini par fermer l’école Claridad tout en déportant ses fondateurs. Mais, aussi paradoxal que cela paraisse, son amour sans mesure pour la démocratie représente une sérieuse menace pour l’United Fruit. Messieurs, il est bon de le savoir, pas de le dire.
Bernays sourit et jeta un regard théâtral à la ronde : quelques-uns des membres du directoire sourirent par politesse. Après une brève pause, il poursuivit :
— Arévalo voudrait faire du Guatemala une démocratie à l’exemple des États-Unis, pays qu’il admire et qu’il prend pour modèle. Les rêveurs sont dangereux en général, et en ce sens le docteur Arévalo l’est certainement. Son projet n’a pas la moindre chance de se réaliser. Comment transformer en démocratie moderne un pays de trois millions d’habitants dont soixante-dix pour cent sont des Indiens analphabètes à peine sortis du paganisme ou qui y sont encore, et où il doit y avoir trois ou quatre chamans pour un médecin ? Un pays où, par ailleurs, la minorité blanche, composée de grands propriétaires terriens racistes et exploiteurs, méprise les Indiens et les traite comme des esclaves ? Les militaires avec qui je me suis entretenu semblent vivre aussi en plein XIXe siècle et pourraient faire un coup d’État à tout moment. Le président Arévalo a essuyé plusieurs rébellions de l’armée et a réussi à les écraser. Soyons clairs : bien que ses efforts pour faire de son pays une démocratie moderne me paraissent vains, toute avancée sur ce terrain, que l’on ne s’y trompe pas, nous causerait un grave préjudice.
« Vous vous en rendez compte, n’est-ce pas ? poursuivit-il, après une nouvelle pause prolongée qu’il mit à profit pour boire quelques gorgées d’eau. Prenons quelques exemples. Arévalo a approuvé une loi du travail qui permet de constituer des syndicats dans les entreprises et les domaines agricoles ; elle autorise les ouvriers et les paysans à s’y affilier. Et il a édicté une loi contre les monopoles calquée sur celle des États-Unis. Vous pouvez imaginer ce que signifierait pour l’United Fruit l’application d’une telle mesure pour garantir la libre concurrence : sinon la ruine, du moins une chute sérieuse des bénéfices. Ceux-ci ne proviennent pas seulement de l’efficience de notre travail, des efforts et des dépenses que nous faisons pour combattre les déprédateurs, assainir les sols que nous gagnons sur la forêt pour produire plus de bananes, mais aussi du monopole – qui éloigne de nos territoires des concurrents potentiels – et des conditions vraiment privilégiées dans lesquelles nous travaillons : exonérés d’impôts, sans syndicats et à l’abri des risques et périls que tout cela entraîne. Le problème n’est pas seulement le Guatemala, petite partie du théâtre de nos opérations. C’est la contagion aux autres pays centraméricains et à la Colombie si l’idée de se transformer en « démocraties modernes » s’implantait chez eux. L’United Fruit devrait affronter les syndicats, la concurrence internationale, payer des impôts, garantir les soins médicaux et la retraite des travailleurs et de leur famille, être la cible de la haine et de l’envie qui menacent en permanence les entreprises prospères et efficaces dans les pays pauvres, et a fortiori si elles sont américaines. Le danger, Messieurs, c’est le mauvais exemple. La démocratisation du Guatemala, bien plus que le communisme. Même si, probablement, cela ne réussira pas à se concrétiser, les avancées dans cette direction signifieraient pour nous un recul et une perte.
Il se tut et passa en revue les regards perplexes ou inquisiteurs des membres du directoire. Sam Zemurray, le seul à ne pas porter de cravate et qui détonnait, par sa tenue informelle, parmi les messieurs élégants qui partageaient la longue table où ils étaient assis, prit la parole :
— Bien, voilà le diagnostic. Quel est le traitement qui permet de guérir la maladie ?
— Je voulais vous laisser respirer avant de continuer, plaisanta Bernays en prenant un autre verre d’eau. Maintenant, passons aux remèdes, Sam. Ce sera long, compliqué et coûteux. Mais le mal sera coupé à la racine. Et cela donnera à l’United Fruit encore cinquante années de croissance, de bénéfices et de tranquillité.
Edward L. Bernays savait ce qu’il disait. Le traitement consisterait à agir simultanément sur le gouvernement des États-Unis et sur l’opinion publique américaine. Ni l’un ni l’autre n’avaient la moindre idée de l’existence du Guatemala, et encore moins qu’il constituerait un problème. C’était une bonne chose, en principe. « C’est nous qui devons informer le gouvernement et l’opinion publique à propos du Guatemala, et le faire de telle sorte qu’ils soient convaincus que le problème est si important, si grave, qu’il faut le conjurer immédiatement. Comment ? Avec subtilité et opportunisme. En organisant les choses de façon que l’opinion publique, décisive dans une démocratie, fasse pression sur le gouvernement pour qu’il agisse afin de mettre un frein à une menace sérieuse. Laquelle ? Ce que n’est pas le Guatemala, comme je vous l’ai expliqué : le cheval de Troie de l’Union soviétique infiltré dans l’arrière-cour des États-Unis. Comment convaincre l’opinion publique que le Guatemala se transforme en un pays où le communisme est déjà une réalité vivante et que, sans une action énergique de Washington, il pourrait être le premier satellite de l’Union soviétique dans le Nouveau Monde ? Au moyen de la presse, de la radio et de la télévision, sources principales d’information et d’orientation pour les citoyens, aussi bien dans un pays libre que dans un pays esclave. Nous devons ouvrir les yeux de la presse sur le danger en marche à moins de deux heures de vol des États-Unis et à deux pas du canal de Panama.
« Il convient que tout se passe de manière naturelle, ni planifiée, ni téléguidée par personne, et encore moins par nous, trop intéressés à cette affaire. L’idée que le Guatemala soit sur le point de passer aux mains des Soviétiques ne doit pas venir de la presse républicaine et de la droite aux États-Unis, mais plutôt de la presse progressiste, celle que lisent et écoutent les démocrates, c’est-à-dire le centre et la gauche. C’est celle qui touche le public le plus nombreux. Pour donner la plus grande vraisemblance à cette idée, tout doit être l’œuvre de la presse libérale. »
Sam Zemurray l’interrompit pour lui poser une question :
— Et qu’est-ce qu’on va faire pour convaincre cette presse qui est une pure merde ?
Bernays sourit et fit une nouvelle pause. En acteur accompli, il promena un regard grave sur tous les membres du directoire :
— C’est pour cela qu’existe le roi des relations publiques, c’est-à-dire moi-même, plaisanta-t-il, sans aucune modestie, comme s’il perdait son temps à rappeler à ce groupe de messieurs que la Terre est ronde. C’est pour cela, Messieurs, que j’ai tant d’amis parmi les propriétaires et les directeurs de journaux, de radios et de télévisions aux États-Unis.
Il faudrait travailler avec prudence et habileté pour que les médias ne se sentent pas manipulés. Tout devait se dérouler avec la spontanéité que met la nature dans ses merveilleuses transformations, faire en sorte que cela constitue des « scoops » que la presse libre et progressiste découvrirait et révélerait au monde. Il fallait caresser dans le sens du poil l’ego des journalistes, qui était, en général, surdimensionné.
Quand Bernays eut fini de parler, Sam Zemurray redemanda la parole :
— S’il te plaît, ne nous dis pas combien va nous coûter cette plaisanterie que tu as décrite avec tant de détails. Cela fait trop de chocs pour une seule journée.
— Je ne vous dirai rien de plus pour le moment, acquiesça Bernays. Il importe que vous vous souveniez d’une chose : la compagnie gagnera beaucoup plus que tout ce qu’elle pourra dépenser dans cette opération si nous obtenons que le Guatemala ne devienne pas la démocratie moderne dont rêve le président Arévalo pour le prochain demi-siècle.
Les dires d’Edward L. Bernays lors de cette mémorable séance du directoire de l’United Fruit à Boston s’accomplirent au pied de la lettre, confirmant, soit dit en passant, la thèse qu’il avait exposée selon laquelle le XXe siècle serait celui de l’avènement de la publicité comme outil principal du pouvoir et de la manipulation de l’opinion publique dans les sociétés aussi bien démocratiques qu’autoritaires.
Peu à peu, vers la fin de la présidence de Juan José Arévalo, mais surtout pendant celle du colonel Jacobo Árbenz Guzmán, commencèrent de paraître dans la presse des États-Unis des reportages qui, dans le New York Times, le Washington Post ou l’hebdomadaire Time, signalaient le danger croissant que représentait pour le monde libre l’influence acquise par l’Union soviétique au Guatemala par le biais de gouvernements qui, bien que cherchant à afficher leur caractère démocratique, étaient en réalité infiltrés par des communistes, des compagnons de route, des crétins utiles, car ils prenaient des mesures en contradiction avec la légalité, le panaméricanisme, la propriété privée, le marché libre, et ils favorisaient la lutte des classes, la haine de l’inégalité sociale, ainsi que l’hostilité envers les entreprises privées.
Des magazines et des revues nord-américains qui ne s’étaient jamais intéressés auparavant ni au Guatemala, ni à l’Amérique centrale, ni même à l’Amérique latine, commencèrent, grâce aux habiles démarches et aux relations de Bernays, à envoyer des correspondants au Guatemala. On les logeait à l’hôtel Panamerican, dont le bar deviendrait guère moins qu’un centre de presse international, où ils recevaient des dossiers parfaitement documentés sur les faits qui corroboraient ces indices – l’adhésion syndicale comme arme de combat et la destruction progressive de la propriété privée – et obtenaient des interviews, programmées ou suggérées par Bernays, avec des fermiers, des entrepreneurs, des chefs religieux (parfois l’archevêque lui-même), des journalistes, des leaders politiques de l’opposition, des pasteurs et des professionnels qui confirmaient avec force détails les craintes que le pays se transforme peu à peu en un satellite soviétique grâce auquel le communisme international pourrait miner l’influence et les intérêts des États-Unis dans toute l’Amérique latine.
À un moment donné – précisément alors que le gouvernement de Jacobo Árbenz lançait la réforme agraire dans le pays –, les démarches de Bernays auprès des propriétaires et directeurs de magazines et de revues ne furent plus nécessaires : une véritable inquiétude – c’était l’époque de la guerre froide – s’était fait jour dans les cercles politiques, économiques et culturels aux États-Unis, et les médias eux-mêmes s’empressaient d’envoyer des correspondants pour vérifier sur le terrain la situation de cette minuscule nation infiltrée par le communisme. L’apothéose fut la publication d’une dépêche de l’United Press, écrite par le journaliste britannique Kenneth de Courcy, qui annonçait que l’Union soviétique avait l’intention de construire une base de sous-marins au Guatemala. Life Magazine, The Herald Tribune, l’Evening Standard de Londres, le Harper’s Magazine, The Chicago Tribune, la revue Visión (en espagnol), The Christian Science Monitor, entre autres, consacrèrent de nombreuses pages à montrer, au travers de faits et de témoignages concrets, la soumission graduelle du Guatemala au communisme et à l’Union soviétique. Il ne s’agissait pas d’une conjuration : la propagande avait superposé une aimable fiction à la réalité et c’est sur cette base que les journalistes américains, mal préparés, écrivaient leurs chroniques sans se rendre compte, pour la plupart, qu’ils étaient les pantins d’un génial marionnettiste. Ainsi s’explique qu’une personnalité de la gauche libérale aussi prestigieuse que Flora Lewis ait couvert d’éloges disproportionnés l’ambassadeur américain au Guatemala, John Emil Peurifoy. Le fait que ces années furent les pires du maccarthysme et de la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique contribua fortement à faire de cette fiction une réalité.
Quand Sam Zemurray mourut, en novembre 1961, il allait avoir quatre-vingt-quatre ans. Retiré des affaires en Louisiane, croulant sous les millions, il ne lui entrait toujours pas dans la tête que ce qu’avait planifié Edward L. Bernays lors de cette lointaine réunion du directoire de l’United Fruit à Boston s’était accompli au pied de la lettre. Il ne soupçonnait pas non plus que la Fruitière, bien qu’elle ait gagné cette guerre, avait déjà commencé à se désintégrer et que dans peu d’années son président se suiciderait, la compagnie disparaîtrait et qu’il en resterait seulement de mauvais et abominables souvenirs.

I
La mère de miss Guatemala appartenait à une famille d’émigrants italiens, les Parravicini. Après deux générations, le nom avait été raccourci et hispanisé. Quand Arturo Borrero Lamas, jeune juriste, professeur de droit et avocat en exercice, demanda la main de la jeune Marta Parra, cela fit jaser toute la société guatémaltèque parce que, de toute évidence, la fille des cavistes, boulangers et pâtissiers d’origine italienne n’était pas du même rang social que cet élégant monsieur convoité par toutes les jeunes filles à marier de la haute société, lui qui avait un nom, de la fortune et un prestige professionnel. Les commérages finirent par cesser et la plupart des gens assistèrent, les uns en tant qu’invités, les autres en spectateurs, au mariage qui fut célébré à la cathédrale par l’archevêque de la ville. Le général Jorge Ubico Castañeda, éternel président, en fut aussi, donnant le bras à son aimable épouse, vêtu d’un élégant uniforme constellé de médailles ; et, sous les applaudissements de la foule, ils se firent tirer le portrait sous le porche avec les mariés.
Ce mariage ne fut pas une réussite du côté du lignage. Marta Parra tombait enceinte tous les ans et, malgré toutes ses précautions, elle accouchait de garçons squelettiques à moitié morts et qui décédaient au bout de quelques jours ou de quelques semaines en dépit des efforts des infirmières, des gynécologues et même des sorciers et sorcières de la ville. Après cinq années d’échecs répétés, Martita Borrero Parra vint au monde et se montra très vite si belle, si vive et si éveillée qu’on la surnomma miss Guatemala. Contrairement à ses frères, elle survécut. Et comment !
Elle était née maigrichonne, la peau sur les os. Ce qui frappait depuis cette époque où les gens faisaient dire des messes pour que la drôlesse n’ait pas la malchance de ses frères, c’était la finesse de sa peau, ses traits délicats, ses yeux immenses et ce regard paisible, fixe, pénétrant, qui se posait sur les gens et les choses comme si elle s’efforçait de les graver dans sa mémoire pour l’éternité. Un regard qui déconcertait et faisait peur. Símula, l’Indienne maya-quiché qui serait sa nourrice, prédisait : « Cette gamine aura des pouvoirs ! »
La mère de miss Guatemala, Marta Parra de Borrero, ne put guère profiter de cette fille unique qui avait survécu. Non qu’elle mourût – elle vécut jusqu’à quatre-vingt-dix ans passés et décéda dans un asile de vieillards sans bien se rendre compte de ce qui se passait autour d’elle – mais à la suite de la naissance de la fillette elle se trouva épuisée, silencieuse, déprimée et (comme on disait à l’époque, par euphémisme, pour désigner les fous) dans la lune. Elle restait chez elle à longueur de journée, immobile, sans parler ; ses bonnes, Patrocinio et Juana, lui donnaient à manger à la cuillère et lui faisaient des massages pour empêcher ses jambes de s’atrophier ; seules des crises de larmes qui la plongeaient dans une somnolence hébétée la tiraient de son étrange mutisme. Símula était la seule avec qui elle s’entendait, ou peut-être la servante devinait-elle ses caprices. Le docteur Borrero Lamas finit par oublier qu’il avait une femme ; les jours et les semaines passaient sans qu’il entre dans la chambre déposer un baiser sur le front de son épouse, et il consacrait tout le temps qu’il ne passait pas dans son bureau – plaidant au tribunal ou donnant des cours à l’université de San Carlos – à Martita, qu’il cajolait et adorait depuis sa naissance. La fillette grandit collée à son père. Ce dernier laissait Martita gambader parmi les visiteurs, quand le week-end sa maison coloniale se remplissait de ses amis d’âge mûr – juges, fermiers, politiciens, diplomates – qui venaient jouer à l’anachronique vingt-et-un. Le père s’amusait du regard qu’elle portait sur ses amis avec ses grands yeux gris-vert comme si elle voulait leur arracher leurs secrets. Elle se laissait câliner par tous mais, hormis avec son père, était très peu encline à répondre à ces marques de tendresse.
Des années plus tard, en évoquant cette première époque de sa vie, Martita se souviendrait à peine, comme des flammes s’allumant et s’éteignant, du grand trouble politique qui, soudain, commença à meubler les conversations de ces notables venus les fins de semaine jouer ces parties de cartes d’antan. Elle les entendait vaguement dire, vers 1944, que le général Jorge Ubico Castañeda, ce monsieur couvert de galons et de médailles, était devenu brusquement si impopulaire qu’il y avait eu des mouvements de troupe et de civils ainsi que des grèves d’étudiants pour tenter de le renverser. Ils y réussirent la même année avec la fameuse Révolution d’octobre, quand surgit une nouvelle junte militaire présidée par le général Federico Ponce Vaides, qui fut elle aussi renversée par les manifestants. Enfin il y eut des élections. Les vieux messieurs du vingt-et-un avaient une peur panique de voir le professeur Juan José Arévalo, qui venait de rentrer de son exil en Argentine, l’emporter car, disaient-ils, son « socialisme spirituel » (qu’est-ce que cela voulait dire ?) attirerait la catastrophe sur le Guatemala : les Indiens relèveraient la tête et se mettraient à tuer les bonnes gens, les communistes à s’approprier les terres des grands propriétaires et à envoyer les enfants de bonne famille en Russie pour les vendre comme esclaves. Quand ils parlaient de ces choses-là, Martita attendait toujours la réaction d’un de ces messieurs qui participaient à ces week-ends de parties de cartes et de commérages politiques, le docteur Efrén García Ardiles. C’était un bel homme, yeux clairs et cheveux longs, qui se moquait régulièrement des invités en les désignant comme des paranoïaques des cavernes car, selon lui, le professeur Arévalo était plus anticommuniste que tous réunis et son « socialisme spirituel » rien d’autre qu’une manière symbolique de dire qu’il voulait faire du Guatemala un pays moderne et démocratique en le soustrayant à la pauvreté et au féodalisme primitif dans lequel il vivait. Martita se souvenait des disputes qui éclataient : les vieux messieurs accablaient le docteur García Ardiles en le traitant de Rouge, d’anarchiste et de communiste. Et quand elle demandait à son papa pourquoi cet homme bataillait toujours seul contre tous, son père répondait : « Efrén est un bon médecin et un excellent ami. Dommage qu’il soit si fou et tellement de gauche ! » Martita fut piquée par la curiosité et décida de demander un rendez-vous au docteur García Ardiles pour qu’il lui explique ce qu’étaient la gauche et le communisme.
À cette époque, elle était déjà entrée au collège belgo-guatémaltèque (de la congrégation de la Sainte Famille d’Helmet) tenu par des religieuses flamandes, que fréquentaient toutes les filles de bonne famille du Guatemala ; et elle avait commencé à rafler les prix d’excellence et à décrocher de brillantes notes aux examens. Cela ne lui coûtait pas beaucoup d’efforts, il lui suffisait de mobiliser un peu de cette intelligence naturelle dont elle débordait et de savoir qu’elle ferait un immense plaisir à son père avec les excellentes appréciations de son carnet de notes. Quel bonheur éprouvait le docteur Borrero Lamas le jour de la fin des classes, quand sa fille montait sur l’estrade recevoir son diplôme pour son application à l’étude et sa parfaite conduite ! Et avec quels applaudissements les bonnes sœurs et l’auditoire félicitaient la fillette !
Martita eut-elle une enfance heureuse ? Elle se le demanderait souvent les années suivantes et répondrait que oui, si ce mot signifiait une vie tranquille, ordonnée, sans soubresauts, d’enfant entourée de domestiques, gâtée et protégée par son père. Mais n’avoir jamais connu la tendresse d’une mère l’attristait. Elle rendait visite une seule fois par jour – le moment le plus difficile de la journée – à cette dame toujours alitée qui, tout en étant sa mère, ne lui portait aucune attention. Símula l’emmenait lui donner un baiser avant d’aller dormir. Elle n’aimait pas cette visite, car cette dame paraissait plus morte que vive ; elle la regardait avec indifférence et se laissait embrasser sans lui rendre sa tendresse, quelquefois en bâillant. Elle ne s’amusait pas plus avec ses petites amies dans les fêtes d’anniversaire où elle se rendait avec Símula en guise de chaperon, pas même à ses premiers bals quand elle était déjà dans le secondaire, que les gars se mettaient à courtiser les filles, à leur adresser des mots doux, et que les couples commençaient à se former. Martita s’amusait plus durant les longues veillées du week-end avec les bonshommes du vingt-et-un. Et surtout lors des apartés qu’elle avait avec le docteur Efrén García Ardiles qu’elle accablait de questions sur la politique. Il lui expliquait qu’en dépit des lamentations de ces messieurs, Juan José Arévalo manœuvrait bien, essayant enfin d’introduire un peu de justice dans ce pays, surtout pour les Indiens, c’est-à-dire la grande majorité des trois millions de Guatémaltèques. Grâce au président Arévalo, disait-il, le Guatemala allait se transformer enfin en démocratie.
La vie de Martita prit un tour extraordinaire le jour de ses quinze ans, à la fin de 1949. Tout le vieux quartier de San Sebastián, où se trouvait sa maison, vécut de quelque manière cette célébration. Son père lui offrit la quinceañera, fête par laquelle les bonnes familles du Guatemala célébraient les quinze ans de leurs filles, une fête qui signifiait leur entrée dans la société. Son père, en même temps qu’il l’emplit de lumières, fit décorer de fleurs et de guirlandes la maison au vaste vestibule, aux fenêtres à grilles et au jardin luxuriant qui se situait au cœur du quartier colonial. Il y eut une messe à la cathédrale célébrée par l’archevêque lui-même, à laquelle Martita assista vêtue d’une robe blanche pleine de dentelles, avec dans les mains un bouquet de fleurs d’oranger, toute la famille présente, y compris des oncles, tantes, cousins et cousines qu’elle voyait pour la première fois. Il y eut des feux d’artifice dans la rue et une grande piñata pleine de bonbons et de fruits confits que se disputèrent avec bonheur les jeunes invités. Les domestiques et les garçons servaient en costume traditionnel, les femmes avec le huipil plein de couleurs et de formes géométriques, les jupes à volants et les ceintures noires, les hommes avec le pantalon blanc, la chemise de couleur et le chapeau de paille. Le Club hippique se chargea du banquet et on engagea deux orchestres, l’un traditionnel avec neuf joueurs de marimba, l’autre plus moderne formé de douze professeurs qui interprétèrent les danses à la mode : bamba, valse, blues, tango, corrido, guaracha, rumba et boléro. Au beau milieu du bal, Martita, la reine de la fête, qui dansait avec le fils de l’ambassadeur des États-Unis, Richard Patterson Jr., perdit connaissance. On la porta jusqu’à sa chambre et le docteur Galván, qui était présent en tant que chaperon de sa fille Dolores, amie de Martita, l’examina, prit sa température et sa tension et la frictionna avec de l’alcool. Elle reprit rapidement ses esprits. Ce n’était rien, expliqua le vieux médecin, une légère chute de tension à cause des émotions de la journée. Martita se rétablit et revint au bal. Mais elle passa le reste de la soirée tristounette et comme ailleurs.
Quand tous les invités furent partis, la nuit étant bien avancée, Símula s’approcha du docteur Borrero. Elle murmura qu’elle souhaitait le voir seule à seul. Il la conduisit à la bibliothèque. « Le docteur Galván se trompe, lui dit la nourrice. Chute de tension ! Mon œil ! Je suis désolée, docteur, mais je vous le dis tout net : votre fille est enceinte. » Ce fut au tour du maître de maison d’avoir des vapeurs. Il se laissa tomber dans le fauteuil ; le monde, les étagères remplies de livres tournaient autour de lui comme un manège.
Bien que son père la priât, la suppliât, la menaçât des pires châtiments, Martita manifesta la force de son caractère et combien elle irait loin dans la vie en refusant sans appel de révéler qui était le père du bébé en train de prendre forme dans son ventre. Le docteur Borrero Lamas fut sur le point de perdre la raison. Il était très catholique, une vraie grenouille de bénitier, pourtant il en vint à envisager l’avortement quand Símula, le voyant fou de désespoir, lui dit qu’elle pourrait conduire la demoiselle chez une « faiseuse d’anges ». Mais, après avoir tourné et retourné la question dans sa tête et surtout après avoir consulté son confesseur et ami, le père jésuite Ulloa, il décida de ne pas exposer sa fille à un risque aussi grand et qu’elle n’irait pas en enfer pour avoir commis ce péché mortel.
Savoir que sa fille avait gâché sa vie lui déchirait le cœur. Il dut la retirer du collège belgo-guatémaltèque car la grossesse la faisait vomir et s’évanouir à tout moment et les bonnes sœurs auraient découvert son état, et le scandale n’aurait pas manqué. L’éminent juriste souffrait terriblement de ce que sa fille ne ferait pas un beau mariage à cause de cette folie. Quel jeune homme sérieux, de bonne famille et à l’avenir assuré donnerait son nom à une dévoyée ? Négligeant son cabinet et ses cours, il consacra tous les jours et toutes les nuits qui suivirent la révélation que la prunelle de ses yeux était enceinte à chercher à découvrir qui pouvait être le père. Martita n’avait eu aucun prétendant. Elle ne semblait pas même intéressée, comme les autres filles de son âge, à flirter avec les jeunes gens tant elle était accaparée par ses études. N’était-ce pas extrêmement étrange ? Martita n’avait jamais eu d’amoureux. Le docteur surveillait toutes ses sorties en dehors des heures de cours. Et qui, comment, où l’avait-on mise enceinte ? Ce qui d’abord lui avait paru impossible se fraya un chemin dans sa tête et, rongé par le doute, il décida d’en avoir le cœur net. Il chargea de cinq balles le vieux revolver Smith & Wesson qu’il avait peu utilisé, s’exerçant au tir au Club des Chasseurs, ou lors de parties de chasse où l’entraînaient ses amis dudit cercle et où il s’ennuyait profondément.
Il se présenta à l’improviste chez le docteur Efrén García Ardiles, qui vivait avec sa mère fort âgée dans le quartier voisin de San Francisco. Son vieil ami, qui venait de rentrer du cabinet où il passait ses après-midi – il travaillait le matin à l’hôpital général San Juan de Dios – le reçut aussitôt. Il le conduisit à un petit salon où se trouvaient sur des étagères des livres et des objets primitifs maya-quiché, des masques et des urnes funéraires.
— Toi, tu vas répondre à ma question, Efrén – le docteur Borrero Lamas parlait très lentement, comme s’il lui fallait s’arracher les mots de la bouche. Nous sommes allés ensemble au collège des frères maristes et, en dépit de tes absurdes idées politiques, je te considère comme mon meilleur ami. J’espère qu’au nom de cette longue amitié, tu ne me mentiras pas. C’est toi qui as mis ma fille enceinte ?
Il vit le docteur Efrén García Ardiles devenir blanc comme un linge. Ce dernier ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises avant de lui répondre. Il parla enfin, en bégayant, les mains tremblantes :
— Arturo, je ne savais pas qu’elle était enceinte. Oui, c’est moi. C’est la pire chose que j’ai faite dans ma vie. Jamais je n’aurai fini de m’en repentir, je te le jure.
— Je suis venu te tuer, fils de pute, mais tu me dégoûtes tellement que je ne peux même pas.
Et il éclata en sanglots qui lui secouaient la poitrine et baignaient son visage de larmes. Ils restèrent près d’une heure ensemble, et quand ils se séparèrent à la porte, ils ne se serrèrent pas la main ni ne se donnèrent les habituelles tapes dans le dos.
En arrivant chez lui, le docteur Borrero Lamas gagna directement la chambre où sa fille s’était enfermée à clé depuis le jour de son évanouissement.
Son père lui parla depuis la porte, sans s’asseoir, toujours debout, d’un ton qui n’admettait aucune réplique :
— J’ai parlé avec Efrén et nous sommes arrivés à un accord. Il se mariera avec toi pour que cet enfant ne naisse pas comme ces petits que les chiennes mettent bas dans la rue et qu’il puisse avoir un nom. Le mariage sera célébré dans la propriété de Chichicastenango. Je parlerai au père Ulloa pour qu’il vous marie. Il n’y aura aucun invité. On l’annoncera dans le journal puis on enverra les faire-part. Jusqu’à ce moment-là, nous continuerons à faire semblant d’être une famille unie. Après ton mariage avec Efrén, je ne te reverrai ni ne m’occuperai de toi, et je chercherai le moyen de te déshériter. D’ici là, tu resteras enfermée dans cette chambre, sans sortir.
Ainsi fut fait. Les noces soudaines du docteur Efrén García Ardiles avec une fille de quinze ans, vingt-huit de moins que lui, donnèrent lieu à papotages et commérages qui firent le tour de la ville de Guatemala et la tinrent en haleine. Tout le monde sut que Martita Borrero Parra se mariait de cette façon parce que ce docteur l’avait mise enceinte, ce qui n’était pas surprenant de la part d’un type avec de telles idées révolutionnaires, et tout le monde plaignit le probe docteur Borrero Lamas qu’à partir de ce moment personne ne vit plus sourire, ni participer aux fêtes, ni jouer au vingt-et-un.
Le mariage eut lieu dans la lointaine propriété du père de la mariée, aux environs de Chichicastenango, là où l’on cultivait le café, et il fut lui-même l’un des témoins ; les autres étaient des employés de la ferme, analphabètes, qui durent signer avec des croix et des bâtons avant de recevoir pour ça quelques quetzals. Il n’y eut pas même un verre de vin pour trinquer au bonheur des nouveaux mariés.
Les époux revinrent à la ville de Guatemala directement au domicile d’Efrén et de sa mère, et toutes les bonnes familles surent que le docteur Borrero, tenant sa promesse, ne verrait plus jamais sa fille.
Martita accoucha au milieu de 1950 d’un enfant qui, officiellement du moins, était un prématuré de sept mois. »

Extraits
« II convient que tout se passe de manière naturelle, ni planifiée, ni téléguidée par personne, et encore moins par nous, trop intéressés à cette affaire. L’idée que le Guatemala soit sur le point de passer aux mains des Soviétiques ne doit pas venir de la presse républicaine et de la droite aux États-Unis, mais plutôt de la presse progressiste, celle que lisent et écoutent les démocrates, c’est-à-dire le centre et la gauche. C’est celle qui touche le public le plus nombreux. Pour donner la plus grande vraisemblance à cette idée, tout doit être l’œuvre de la presse libérale. »
Sam Zemurray l’interrompit pour lui poser une question :
— Et qu’est-ce qu’on va faire pour convaincre cette presse qui est une pure merde ?
Bernays sourit et fit une nouvelle pause. En acteur accompli, il promena un regard grave sur tous les membres du directoire :
— C’est pour cela qu’existe le roi des relations publiques, c’est-à-dire moi-même, plaisanta-t-il, sans aucune modestie, comme s’il perdait son temps à rappeler à ce groupe de messieurs que la Terre est ronde. C’est pour cela, Messieurs, que j’ai tant d’amis parmi les propriétaires et les directeurs de journaux, de radios et de télévisions aux États-Unis.
Il faudrait travailler avec prudence et habileté pour que les médias ne se sentent pas manipulés. Tout devait se dérouler avec la spontanéité que met la nature dans ses merveilleuses transformations, faire en sorte que cela constitue des «scoops » que la presse libre et progressiste découvrirait et révélerait au monde. Il fallait caresser dans le sens du poil l’ego des journalistes, qui était, en général, surdimensionné. » p. 29

« La vie de Martita prit un tour extraordinaire le jour de ses quinze ans, à la fin de 1949. Tout le vieux quartier de San Sebastián, où se trouvait sa maison, vécut de quelque manière cette célébration. Son père lui offrit la quinceañera, fête par laquelle les bonnes familles du Guatemala célébraient les quinze ans de leurs filles, une fête qui signifiait leur entrée dans la société. Son père, en même temps qu’il l’emplit de lumières, fit décorer de fleurs et de guirlandes la maison au vaste vestibule, aux fenêtres à grilles et au jardin luxuriant qui se situait au cœur du quartier colonial. Il y eut une messe à la cathédrale célébrée par l’archevêque lui-même, à laquelle Martita assista vêtue d’une robe blanche pleine de dentelles, avec dans les mains un bouquet de fleurs d’oranger, toute la famille présente, y compris des oncles, tantes, cousins et cousines qu’elle voyait pour la première fois. Il y eut des feux d’artifice dans la rue et une grande piñata pleine de bonbons et de fruits confits que se disputèrent avec bonheur les jeunes invités. Les domestiques et les garçons servaient en costume traditionnel, les femmes avec le huipil plein de couleurs et de formes géométriques, les jupes à volants et les ceintures noires, les hommes avec le pantalon blanc, la chemise de couleur et le chapeau de paille. Le Club hippique se chargea du banquet et on engagea deux orchestres, l’un traditionnel avec neuf joueurs de marimba, l’autre plus moderne formé de douze professeurs qui interprétèrent les danses à la mode: bamba, valse, blues, tango, corrido, guaracha, rumba et boléro. Au beau milieu du bal, Martita, la reine de la fête, qui dansait avec le fils de l’ambassadeur des États-Unis, Richard Patterson Jr., perdit connaissance. On la porta jusqu’à sa chambre et le docteur Galvän, qui était présent en tant que chaperon de sa fille Dolores, amie de Martita, l’examina, prit sa température et sa tension et la frictionna avec de l’alcool. Elle reprit rapidement ses esprits. Ce n’était rien, expliqua le vieux médecin, une légère chute de tension à cause des émotions de la journée. Martita se rétablit et revint au bal. Mais elle passa le reste de la soirée tristounette et comme ailleurs.

Quand tous les invités furent partis, la nuit étant bien avancée, Simula s’approcha du docteur Borrero. Elle murmura qu’elle souhaitait le voir seule à seul. Il la conduisit à la bibliothèque. « Le docteur Galvän se trompe, lui dit la nourrice. Chute de tension! Mon œil! Je suis désolée, docteur, mais je vous le dis tout net : votre fille est enceinte. » Ce fut au tour du maître de maison d’avoir des vapeurs. Il se laissa tomber dans le fauteuil ; le monde, les étagères remplies de livres tournaient autour de lui comme un manège.
Bien que son père la priât, la suppliât, la menaçât des pires châtiments, Martita manifesta la force de son caractère et combien elle irait loin dans la vie en refusant… » p. 38-39

À propos de l’auteur
VARGAS_LLOSA_Mario_©power_axleMario Vargas Llosa © Photo Power Axle

Mario Vargas Llosa, né au Pérou en 1936, est l’auteur d’une vingtaine de romans qui ont fait sa réputation internationale. Son œuvre, reprise dans la Bibliothèque de la Pléiade, a été couronnée par de nombreux prix littéraires, dont le plus prestigieux, le prix Nobel de littérature, en 2010. (Source: Éditions Gallimard)

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Les Confluents

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En deux mots
C’est à Aqaba que les chemins de Liouba et de Talal se croisent pour la première fois, qu’ils peuvent échanger leurs expériences de grand reporter, elle étudiant les effets du réchauffement climatique et lui les populations dans les zones de guerre. Tout au long du roman leurs rencontres se multiplieront et les rapprocheront toujours davantage.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Nos déserts sont plus fertiles que vos villes»

Anne-Lise Avril a choisi de nous faire parcourir la planète dans un roman qui raconte la rencontre de deux reporters partis respectivement explorer les effets du réchauffement climatique et les populations des zones de guerre. Deux thèmes forts, doublés d’une histoire d’amour impossible.

Joli titre pour un joli roman. Si le dictionnaire nous apprend qu’un confluent est le point de jonction de cours d’eau, de glaciers, de courants marins, on pourra ajouter que par extension qu’il est aussi le point de rencontre entre deux personnes. En l’occurrence, il s’agit de deux reporters, Liouba et Talal, partis sur les routes du monde pour rendre compte des combats qui s’y mènent. Pour Liouba, journaliste dont c’est la première expérience, il s’agit de chercher les effets du changement climatique et de raconter comment on essaie de s’adapter, de trouver des solutions. Pour Talal, le photographe, en revanche, l’enjeu est de suivre les populations dans les zones de conflit, provoquant souvent des migrations qui démultiplient les problèmes.
C’est en Jordanie qu’ils vont faire connaissance. À la terrasse d’un café d’Aqaba, Liouba va pouvoir raconter son premier reportage avec les bédouins du Wadi Rum qui, du côté d’At-Tuweisa essaient d’empêcher l’avancée du désert en plantant des arbres. Un combat difficile, à l’issue incertaine, qui pourtant porte tous les espoirs d’une population. Talal livre quant à lui des images qui montrent l’autre face de la médaille, celle qui laisse les gens désemparés, ne voyant pas d’autre issue à leur problème que la fuite. Au mieux, ils trouvent refuge dans un abri provisoire, un camp monté en urgence.
Durant tout le roman, on va ainsi parcourir la planète, de Monrovia en Turquie, des steppes de Russie en Guinée, d’Arkhangelsk à la Tanzanie. Tout au long des quatre parties qui composent l’ouvrage, le désert, la forêt, la nuit, l’île, Anne-Lise Avril montre plus qu’elle ne démontre et raconte cette planète bien mal en point et dont le chapitre initial situé en 2040 et qui raconte le combat désormais perdu de quelques indonésiens à sauver leur île envahie par la montée des eaux, sonne comme un avertissement. C’est d’une plume sensible que la romancière nous offre des descriptions de paysages avec leurs odeurs et leurs couleurs, remarquablement documentés. Et dont on saisit d’emblée la fragilité autant que les enjeux géopolitiques et environnementaux.
Mais le roman raconte aussi une histoire d’amour, ou plutôt la difficile relation qui va s’instaurer au fil des voyages entre les deux voyageurs qui, à chaque fois qu’ils se croisent, sont émus et heureux, s’imaginent pouvoir construire quelque chose. Mais en découvrant leur histoire personnelle, on comprend bien qu’ils sont eux aussi condamnés à l’errance, n’ayant plus de parents, n’ayant plus de racines. «Il y avait, au sein de ces voyages, l’impression d’un lieu en soi, où Liouba se sentait à l’abri du
rythme et des contingences du quotidien.» Un premier roman fort qui laisse pourtant un chemin d’espoir, même s’il est escarpé et de plus en plus difficile à gravir.

Les confluents
Anne-Lise Avril
Éditions Julliard
Premier roman
199 p., 18 €
EAN 9782260054788
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman se déroule sur presque tous les continents, notamment en Jordanie, à Aqaba, Monrovia, Casablanca, Moscou, Berlin, Dar es Salam, Tripoli ou encore Malenge en Indonésie, sans oublier Arkhangelsk.

Quand?
L’action se déroule de nos jours jusqu’en 2040.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tels deux cours d’eau donnant naissance à un fleuve, un confluent est un point de rencontre entre deux êtres qui se trouvent, s’attachent et apprennent à s’aimer.
Porté par une écriture d’une poésie rare, ce premier roman est à la fois une ode à la nature et un appel au réveil des consciences.
Liouba est une jeune journaliste qui parcourt le monde à la recherche de reportages sur le changement climatique. En Jordanie, elle croise la route de Talal, un photographe qui suit les populations réfugiées. Entre eux, une amitié se noue qui se transforme vite en attirance. D’année en année, le destin ne cessera de les ramener l’un vers l’autre, puis de les séparer, au gré de rencontres d’hommes et de femmes engagés pour la sauvegarde de la planète, et de passages par des théâtres de guerre où triomphe la barbarie. Liouba et Talal accepteront-ils de poser enfin leurs bagages dans un même lieu ?
Ce premier roman, grave et mélancolique, a pour fil conducteur l’amour lancinant entre deux êtres que les enjeux du monde contemporain éloignent, déchirent et réunissent tour à tour. Avec cet éloge de la lenteur et du regard, Anne-Lise Avril donne à la nature une place de personnage à part entière, et au fragile équilibre des écosystèmes la valeur d’un trésor à reconquérir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Cité Radio (Guillaume Colombat)
The Unamed Bookshelf
Blog Domi C Lire
Blog Le domaine de Squirelito
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sur la route de Jostein
Blog Tabous


Anne-Lise Avril présente Les Confluents © Production Éditions Julliard

Les premières pages du livre
« 2040
Et tout finira. Parce qu’un départ, toujours, marque quelque chose d’un début et d’une fin. Un début, pour celle qui s’éloigne vers l’horizon nouveau. Une fin, pour celui qui demeure dans un paysage vide.
Quand Jaya quitta l’île de sa naissance, elle emporta avec elle une part de lumière qui ne revint jamais. Son frère fit avec elle le début du voyage, celui qui la mena de la forêt à l’embarcadère. Ils marchaient vers l’océan, pieds nus dans le sable et dans l’aube, sous les nuages flamboyants. Fines silhouettes silencieuses, aux ombres géantes allongées sur la plage, confondues avec le sable. Le vent passait sur eux et les faisait frissonner.
Ce désir de départ, elle l’avait dans ses gènes depuis toujours. Elle l’avait hérité de ses parents. Pourtant, le déchirement des adieux lui rompait le cœur pour la première fois. Quand l’embarcadère fut en vue, elle ralentit le pas. Elle voyait autrefois des tortues nager autour de ses pilotis en bois. Elle les aimait davantage que tous les autres animaux de l’île, parce qu’elles avaient connu d’autres plages, d’autres rivages, bien loin d’ici. Plus jamais, maintenant. Les tortues avaient disparu, avaient quitté le littoral depuis longtemps. Les vagues étaient venues grignoter la terre qui bientôt ne serait plus que mer. À l’orée de la jungle, certaines maisons en bois du village avaient déjà été envahies par les flots. L’île s’enfonçait lentement dans l’univers aquatique.

C’était l’année 2040, à présent, et l’humanité subsistait au cœur de la fournaise qu’était devenu le monde. Ouragans et tornades, de part et d’autre de l’Atlantique, laissant derrière eux des terres de gravats et de désolation. Disparitions des îles, soudaines ou progressives, vestiges des temps anciens où leur isolement était paradis. Forêts de cendres, champs de feu, brasiers béants et éternels. Épidémies par-delà les frontières, sans endiguement et sans remède, au cœur de villes en sommeil qui ne savaient plus comment revenir à la vie. Fonte des glaces, irrémédiable, sous l’étendard vain des prétendants au pétrole. Riyad, Lahore, Pékin, aux atmosphères chargées de pollution, villes au bord de la déflagration. Calcutta, Abidjan, Miami, sous la ligne de marée haute, villes dévorées par les océans amers. Kinshasa, Karachi, Hanoï, au cœur du monde brûlant, villes désertées au climat aride. Sur les routes du monde, des réfugiés s’étaient mis en marche dans la quête d’un impossible asile. Au cœur des savanes africaines, la dernière girafe s’était éteinte sur un lit de poussière. Voilà ce qu’était le monde. En proie à la violence du sentiment de deuil. Cendres de ces univers aimés et connus, désormais disparus. L’ère de l’exil sonnait le glas d’une humanité perdue.

Aux confins de l’Indonésie, Jaya se hissa à bord d’un bateau. Amarré au ponton, il se balançait doucement au rythme des vagues. Il serait bientôt en mer, livré aux confluents des courants marins, abîmé dans l’infini et le lointain. Aux confluents de sa vie. Entre la peur et l’espoir, la foi et l’abandon de toute certitude. Assise à la poupe, elle regarda l’île, longtemps, une dernière fois. Le front de la jungle et les massifs rocheux au-delà. Le visage de son frère, qui n’aurait bientôt plus d’autre réalité que celle de sa mémoire. Elle l’emporterait, au plus profond d’elle-même, partout où elle irait.
Elle se préparait à passer d’un monde à l’autre. Ou bien peut-être à entrer dans le monde, pour la première fois.

Première partie
Le Désert
2009
Liouba s’était longtemps tenue à l’écart du désert. Elle y voyait une frontière définitive, infranchissable, qu’elle désirait et redoutait à la fois. Elle n’en connaissait que la couleur des montagnes, rouges ou grises et parfois presque bleues, le soir, à la tombée de la nuit. Elle savait que des vallées de sable s’étendaient derrière ces masses de grès et de granit, et que des kilomètres de pistes les traversaient. Elle savait que certaines de ces routes n’étaient pas achevées, comme si l’homme avait abandonné face au désert. Que ces routes infinies n’étaient que les traces de ceux, si rares, qui y composaient leurs vies depuis des millénaires. Mais rien de ce qu’elle pressentait du désert n’éteignait ni sa peur ni sa soif d’aller voir par elle-même ce qu’elle y trouverait. L’inconnu s’était fait une place dans sa vie, et elle ignorait encore comment s’y confronter. Elle se levait chaque matin face aux montagnes, qui s’étendaient comme un défi derrière la fenêtre de sa chambre d’hôtel. À le voir ainsi de l’extérieur, comme un paysage, le désert s’était assimilé pour elle aux lignes de l’horizon qui le limitaient, partout présentes, fugaces, inatteignables. Le désert l’attendait. Elle avait rendez-vous avec lui, et pourtant, à mesure que les jours défilaient, composaient cette attente, elle le redoutait davantage.

Elle avait loué une chambre d’auberge dans le centre d’Aqaba. Le mois d’avril annonçait déjà la fin de la saison de floraison. Tempête de fleurs dans les rues du printemps. Les arbres se défaisaient de leurs atours de couleurs, laissant place à la vibrance végétale, épaisse et capiteuse, de leurs branches alourdies par les feuilles neuves. Les bruits de la ville emplissaient sa chambre à travers la fenêtre. Elle entendait le moteur des taxis, les rires des passants sur le trottoir, parfois l’aboiement d’un chien, ou seulement la rumeur d’une foule en perpétuel mouvement. Des odeurs venues de la rue se superposaient les unes aux autres, des relents de poisson et d’épices, des effluves de pain frais et de marrons chauds, des parfums de laurier et de jasmin.
Liouba s’était tenue en observation des jours durant, seule dans un lieu dont elle apprenait à connaître les mouvements, les pulsations, les habitudes et les silences. Aydin n’appelait pas. Elle regardait son téléphone pendant des minutes entières, et il redevenait à ses yeux ce qu’il était, un objet dénué de sa fonction, un écran inerte posé sur son lit ou sur une table, un bibelot moderne qui ne la connectait plus au monde, mais à sa propre solitude.
À l’inertie de l’attente, elle préférait ses errances urbaines. Les boulevards ombragés par le front des palmiers qui opposaient leur verticalité à l’étendue plate de la mer Rouge. Les voiles colorés des femmes, soulevés par le vent marin. Les effluves de pomme sur les étals des marchés et de narguilé aux terrasses des cafés. Un peu plus au nord, il était possible d’apercevoir la ville dans son entier, ses bâtisses blanches nichées entre l’immensité des montagnes rouges et celle de la mer ourlée d’écume, les formes élancées des minarets, et, de l’autre côté du golfe, les contours d’Eilat, sa voisine israélienne, à quelques kilomètres à peine, et pourtant aussi distante d’Aqaba que peut l’être un monde radicalement différent.
Son voyage avait commencé bien avant son départ. Il était né d’une projection de son esprit, d’un instinct soudain, de l’idée du lieu qu’elle aspirait à rejoindre et de l’envie de quitter celui qu’elle habitait. Il était né du rêve d’une fuite à mener sans méthode, sans préméditation. En quittant Paris, quelques semaines plus tôt, elle n’avait rien laissé derrière elle. Elle n’avait emporté que ce qu’elle possédait de plus cher et de plus utile, à l’intérieur d’une valise. Elle était partie sans garantie de trouver, à son retour, une rédaction qui publierait le reportage qu’elle allait chercher aux confins de la Jordanie. C’était son premier départ. Elle ne savait pas exactement comment faire. Elle apprenait. Savoir trouver une histoire. Savoir la raconter. Savoir ensuite la vendre à ceux qui seraient susceptibles de la lire. Tel était le métier qu’elle s’était choisi et dont elle expérimentait la réalité pour la première fois. Elle pressentait qu’il y avait quelque chose à dire, ici, sans savoir encore précisément quoi, et elle savait que pour pouvoir le dire, il lui faudrait quitter Aqaba, aller à la rencontre du désert qui l’aimantait et comprendre ce que c’était que de vivre avec lui.
Dalir Khair, le veilleur de son auberge, était un vieil homme à la peau sombre et au visage maculé de taches solaires. Elle essayait souvent d’imaginer ce qu’avait été sa vie avant d’arriver là, avant de tenir cette auberge aux murs blancs, logée dans une ruelle sableuse du centre-ville. Il ne demeurait jamais dans la quiétude oisive du soleil de printemps. Il ramassait les fleurs tombées des bougainvillées et les disposait dans des assiettes creuses remplies d’eau. Il cueillait des olives, juché sur un tabouret qu’il déplaçait d’arbre en arbre, tout le long de la rue. Il se rendait au souk dont il ramenait des cargaisons de fruits frais dans une petite brouette. Il balayait le sable dans le hall, qui gardait la fraîcheur des murs épais et du sol en carrelage. Ce n’était que le soir, à la tombée de la nuit, qu’il s’arrêtait enfin, lorsque l’appel à la prière venait recouvrir le tumulte des rues, faisait vibrer l’atmosphère et s’enrubannait autour de tout ce qui composait la ville. Il s’asseyait alors sur le perron jusqu’à ce que la mélopée s’éteigne dans l’épaisseur du crépuscule. Liouba se joignait parfois à lui dans sa solitude. Il fermait les yeux et dodelinait de la tête, aux notes du joueur de oud qui se faisait l’écho du muezzin. La lumière allumée du hall derrière eux avait l’éclat tamisé d’un refuge pour voyageurs, d’un abri contre la distance. Elle était, depuis son arrivée, la seule locataire de l’auberge. Il lui offrait du thé et des biscuits au miel, les paupières plissées, comme pour mieux la distinguer. C’est dans l’un de ces moments-là qu’il lui avait parlé d’un jeune fermier bédouin, qui venait vendre, une fois par mois, à Aqaba, les œufs de ses volailles et la chair de ses chèvres. Il lui avait proposé, à elle qui cherchait une histoire, à elle qui cherchait à aller dans le désert et à y raconter quelque chose, de les mettre en contact. Elle avait accepté. Le veilleur avait relevé son numéro de téléphone et lui avait dit qu’Aydin Jaradat l’appellerait la prochaine fois qu’il serait de passage en ville.

Liouba était née à Moscou, et Moscou était restée figée en elle comme une carte postale, comme la ville qu’elle avait connue dans son enfance. L’image statique et édulcorée d’un univers qu’elle avait habité jusqu’à ses sept ans. Son père, Henri Darcet, y avait rencontré sa mère, Elena Azarova, qui avait quitté la Sibérie pour y mener des études de journalisme. Liouba se souvenait surtout de ces promenades avec ses parents dans les vergers du sud de la ville, à Kolomenskoïe, dans le ravin du Golosov. Ils partaient pour la journée, s’enfonçant dans les sous-bois humides et marécageux, s’avançant dans le brouillard. Au détour d’un chemin ou d’une nappe de brume, ils croisaient parfois une église orthodoxe ou un palais en bois. Sa mère disait que l’eau du ruisseau qui coulait sous leurs pieds ne gelait jamais, même au cœur de l’hiver, et que le sol des vergers était chargé d’électromagnétisme. Elle lui racontait qu’au dix-septième siècle, un groupe de cavaliers tatars avait été capturé là par l’armée du tsar, au cœur d’une tempête de neige. Les guerriers errants avaient alors affirmé qu’ils venaient d’une époque lointaine, et qu’ils avaient effectué, lors de la tempête, un saut temporel de plus de cinquante ans vers le futur. Liouba n’avait pas oublié cette légende. Elle était pour elle la preuve qu’il existait certains endroits sur Terre où il était possible de disparaître, de glisser dans les failles du temps et de l’espace. Bateaux et avions au large des Bermudes. Guerriers tatars au cœur de la Russie centrale. Fosses ouvertes vers d’autres mondes. Il était possible de s’évaporer sans laisser de traces.
Elle était étudiante à Paris quand ses parents avaient choisi de retourner s’installer à Moscou. La ville leur manquait. Moscou et ses ciels nébuleux, la neige qui tombe dès le mois d’octobre, donnant au jour les couleurs de la nuit, et à la nuit la douceur du coton. Ils y avaient tous les deux des opportunités professionnelles. Elena, rédactrice en chef de l’édition russe d’un magazine français, auteure d’éditoriaux militants contre le régime de Vladimir Poutine. Henri, docteur en botanique spécialisé dans la flore boréale, opposant aux projets d’exploitation pétrolière qui menaçaient l’intégrité des forêts de Yakoutie. Ils remontaient le grand pont de pierre situé au-delà de la place Rouge quand l’assassin les avait pris pour cible. Quatre coups de feu silencieux dans le crépuscule, au moment précis où la lumière touchait l’obscurité. La fine zone de contact entre le jour et la nuit. La fine zone de contact entre la vie et la mort. Elle ne connaissait pas les détails. Elle était alors à Paris, seule dans son appartement d’étudiante, les pieds sur les tuyaux du radiateur. Il y avait eu cet appel téléphonique. Il y avait eu la nouvelle de leur mort. Et puis il y avait eu l’avion jusqu’à Moscou pour les obsèques de son père et de sa mère.
Cet hiver-là, dans la ville de sa naissance, elle avait dû apprendre à marcher différemment, non seulement pour garder l’équilibre malgré la neige et la glace sur les trottoirs, mais pour parvenir à se mouvoir en dépit de la douleur qui écartelait ses articulations. Comme si chaque mouvement qu’elle accomplissait dans un monde sans ses parents conduisait inéluctablement à la ruine du corps qu’ils avaient créé. Et dans cette lutte contre le démembrement, contre le déchirement, elle avait découvert ce qu’était la solitude, la seule solitude dont on ne revient jamais, et qui, lui semblait-il, la tiendrait en exil jusqu’à la fin de sa vie.

Le jour où Aydin Jaradat téléphona, elle était installée à la terrasse d’un restaurant de rue. Les mains serrées autour d’un thé brûlant, elle en respirait la vapeur, y puisait une forme de délicieuse langueur et de douce amertume, un envoûtement, un réconfort lumineux. Elle observait le passage des charrettes chargées de marchandises qui remontaient vers le marché couvert. Étoffes écarlates et tapis orientaux. Mangues et grenades survolées par un essaim de moucherons. Son téléphone était posé sur la table, entre la soucoupe de sa tasse et la petite cuillère, quand l’écran s’illumina. Elle le porta à son oreille, le cœur accéléré soudain par la manifestation de ce signe tant attendu. Dans l’espace insaisissable ouvert par la communication téléphonique, elle entendit la voix du Bédouin qui grésillait, comme recouverte de sable. Une liaison ténue s’était établie entre Aqaba et le désert. Elle fut saisie d’un léger vertige à l’instant où son corps semblait subir réellement le passage entre ces deux lieux. Aydin lui parlait en anglais. Il serait à Aqaba dès le lendemain matin, disait-il. Il la conduirait jusqu’à son village, dans le désert. Lorsqu’il raccrocha, tout avait changé autour d’elle. Elle avait l’impression d’avoir basculé dans une autre dimension, étroitement liée à la réalité et pourtant légèrement dissemblable, comme l’image renvoyée par un miroir déformant. À la fenêtre d’un immeuble, de l’autre côté de la rue, elle vit une femme sans voile qui étendait du linge. Sur le trottoir, au milieu de la foule, un enfant tirait un chariot rempli d’oranges. Il lui adressa un sourire et une grimace. Le voyage recommençait.

Elle avait choisi la Jordanie parce qu’elle était prise par l’appel du désert, de ces paysages immenses et vides qui la laveraient de son deuil. Rien ne la retenait plus à Paris. C’était son rêve, à présent, de partir, de s’absorber dans le monde, de s’en faire témoin, de disparaître derrière ses mots, de devenir ce puits à travers lequel passerait la lumière. La douleur de la perte, le souvenir de Moscou, c’était ce qu’elle voulait fuir. En perdant ses parents, elle avait perdu le lien avec les patries de ses origines, avec ce qui la rattachait aux générations du passé. Elle n’était plus ni de Russie ni de France. Elle était seule, en exil. Irréductible. Libre.

Le lendemain, Dalir Khair lui serra les mains et la pressa de revenir loger dans son auberge à son retour du désert. Dans la lumière du milieu d’après-midi, les rues d’Aqaba étaient plongées dans cette couleur de sable, qui semblait tomber du ciel comme une bruine légère, se déposait sur les pavés des rues et les façades des bâtisses, donnait à la ville une profondeur dans les nuances et une douceur dans les matières. Comme une protection transparente et impalpable préservant la ville dans ses métamorphoses immobiles, elle qui avait tant de fois changé de nom et de forme sans jamais changer d’essence. Aydin lui avait donné rendez-vous dans un café situé sur le front de mer, à proximité du souk. Partout, les avenues étaient bordées d’oliviers et jonchées de gravats d’immeubles détruits ou inachevés. Aqaba était un labyrinthe en perpétuelle mutation que nulle carte ne pouvait figer. En rejoignant le bord de plage, elle vit deux hommes qui étaient assis, les pieds dans l’eau, autour d’une table en bois, posée là comme au hasard. Ils allumaient de nouvelles cigarettes aux mégots des précédentes, hagards, les yeux mi-clos, le visage abandonné aux embruns. Elle trouva l’adresse dont lui avait parlé Aydin et s’y installa. Le vent de l’après-midi, porté par la mer, était déjà empreint de la clarté glaciale de la nuit à venir. En regardant autour d’elle, elle s’aperçut que le Bédouin l’avait précédée. Il fumait une cigarette, adossé à un muret de pierre. Il devait avoir à peu près son âge, les traits encore fins d’une enfance qui s’attarde, l’air toutefois sérieux déjà, la mâchoire raide et tendue. Il portait, autour de sa tête, un keffieh rouge et blanc. Son regard s’illumina lorsqu’il croisa les yeux de Liouba. C’était l’un de ces sourires inoubliables, qui portait, avec lui, toute la chaleur du désert.
— Liouba Darcet ? dit-il en s’approchant et en prenant une chaise à côté d’elle.
Ils firent connaissance. Il parlait couramment l’anglais, qu’il avait appris en servant de guide à une équipe d’archéologues britanniques autour du Qasr al-Bint, à Pétra. Il avait grandi avec sa famille dans le désert du Wadi Rum, selon la tradition bédouine, ne demeurant jamais plus de quelques mois au pied de la même montagne, finissant toujours par lever le camp, par repartir à travers l’immensité de roche et de sable, avec de vastes troupeaux, à la recherche d’un nouvel endroit où vivre.
— Tout a changé, maintenant, dit-il. Le gouvernement impose aux familles bédouines de demeurer au même endroit. De fonder des villages. De construire des maisons plutôt que de tisser des tentes en poil de chèvre. Ils creusent des puits pour nous et bâtissent des écoles, mais en perdant la vie nomade, nous avons perdu quelque chose qui était notre liberté. Nous avons dû apprendre à devenir ceux qui restent, et non plus ceux qui s’en vont.
Il avait commandé un thé qu’il buvait à petites gorgées.
— Mais nous appartiendrons toujours au désert, reprit-il. Nous y sommes nés, nous nous y sommes adaptés. Et aucune mesure gouvernementale ne pourra nous enlever cette appartenance. Nous sommes le désert.
Il alluma une cigarette et tourna son regard vers la mer. Le grondement des vagues était omniprésent. L’air marin déposait, sur toutes les surfaces, sur tous les objets, une fine pellicule de sel.
— Que cherches-tu exactement, dans le Wadi Rum ? demanda-t-il à Liouba.
— Une histoire. J’aimerais raconter comment les hommes vivent avec leur écosystème, s’y adaptent et sont marqués par lui.
— Tu es journaliste environnementale ?
— Je voyage, dit-elle. J’écris. J’apprends à exercer mon métier.
— Il y a, près de mon village, à At-Tuweisa, un homme qui a commencé à planter des arbres. Il le fait parce que les troupeaux diminuent à force de manquer de nouveaux espaces de pâturage. Il le fait parce que les sécheresses sont de plus en plus fortes. Même pour un climat désertique, ce n’est pas normal. Et si nous devons rester au même endroit, il faut en faire un lieu où pourront vivre les générations futures.
— Comment s’appelle cet homme ?
— Babak Majali. Les jeunes Bédouins des villages alentour sont de plus en plus nombreux à venir travailler sur son chantier de plantation. J’y passe de temps en temps, quand le travail manque à la ferme.
— Ma mère était journaliste, et mon père botaniste, confia Liouba. Alors une forêt dans le désert, c’est peut-être exactement le sujet qu’il me faut.
— Je t’emmène, renchérit Aydin avec un sourire. Tu vas venir planter des arbres avec nous. Tu vas écrire notre histoire. Tu as raison : c’est exactement ce qu’il te faut.

Ils prirent la route dans l’heure qui suivit. Aydin avait garé sa camionnette derrière le souk, où il avait acheminé ses marchandises avant de retrouver Liouba. Au sortir d’Aqaba, ils atteignirent tout de suite le désert. Ils roulèrent longtemps en suivant la seule route possible, qui n’était pas tant une route qu’une piste, parfois à peine discernable parmi les roches. À l’horizon, des dunes vierges, dont les versants n’avaient jamais été foulés par l’homme, se dévoilaient dans leur multitude. Elles étaient fendues, çà et là, de gigantesques massifs de grès rouge. Partout, autour d’eux, c’était la couleur ocre du sable et le reflet du soleil, à s’en brûler les yeux. Des pneus abandonnés au bord de la piste. Des troupeaux de chèvres et de dromadaires, disséminés dans la végétation arbustive. Et, de loin en loin, de fines tornades de sable. Ils continuèrent à rouler jusqu’à la nuit, au gré des pistes du désert qui leur imposaient une direction, un équilibre, une lenteur.
À l’arrivée dans le village d’At-Tuweisa, le soleil avait disparu depuis longtemps derrière les montagnes. Les maisons se distinguaient à peine dans le crépuscule. Quand Aydin arrêta le moteur de la camionnette, il ne resta soudain plus rien que la paix du désert. Liouba descendit du véhicule et respira l’odeur puissante de la nuit et du sable. En levant la tête vers le ciel, elle vit, à intervalle irrégulier, des météorites qui le traversaient et lui imprimaient leur sillon incandescent. Derrière elles, c’était la Voie lactée, l’infini d’une galaxie insondable, vaste lumière dans le noir absolu.
C’était son monde, à présent. C’était à l’intérieur de ce monde qu’elle évoluerait pour les semaines à venir, loin de chez elle, dans le silence profond.

Elle se réveilla au chant du coq. Il lui fallut d’abord se concentrer pour comprendre où elle était. La fraîcheur de la chambre. La lumière rouge qui filtrait à travers la fenêtre poussiéreuse. Des voix d’hommes qui s’interpellaient puis disparaissaient dans le silence du matin. Le cri lancinant d’une chèvre. L’odeur de feu de bois qui imprégnait la couverture dont elle n’osait encore s’extirper, sur la banquette où elle avait passé sa première nuit dans le désert.
Elle s’habilla à la hâte, noua un foulard autour de ses cheveux, et sortit de la maison vide. Les montagnes étaient pâles encore, presque roses, silhouettes vaporeuses dans le ciel clair de l’aube. Moins d’une dizaine de maisons composaient cette partie du village d’At-Tuweisa. Elles étaient faites de briques ocre et recouvertes d’un toit de tôle. À droite de l’habitation où elle avait dormi, un tapis recouvrait des gravats. Du linge séchait sur un fil tendu entre deux murs. Un enfant l’observait derrière un drap en mangeant un quartier de pastèque. Un chat roux fila le long d’un mur et disparut derrière le rideau accroché dans l’encadrement d’une porte.
— Tu as bien dormi ? demanda Aydin.
Il avait surgi sans bruit derrière elle, un panier rempli d’œufs dans les bras.
— La pondaison du jour, dit-il. Je vais te faire une omelette.
Elle le suivit dans la cuisine. Il habitait avec sa femme, Azadeh, qui était encore occupée au poulailler. Ils s’étaient mariés l’été précédent, dans la famille d’Azadeh qui préservait encore, autant que possible, son mode de vie nomade, dans le nord du désert. Ses parents à lui étaient morts plusieurs années auparavant, et il avait repris la responsabilité de leur troupeau de chèvres et de leur élevage de volaille. À présent, il cultivait aussi la pastèque, sous une petite serre aménagée.
La cuisine puisait sa lumière d’une unique fenêtre, ouverte au-dessus d’un évier en fer rouillé. Aydin plaça une poêle sur le réchaud et y brisa quatre œufs, qu’il fit cuire avec un peu d’huile de sésame. Liouba le questionnait sur son enfance, sur son père, qui avait fait partie des premiers Bédouins du Wadi Rum à s’être installés à At-Tuweisa.
— Il a fait ce pari, dit-il. Il n’avait pas de mal à imaginer que la vie dans une maison, pour ses cinq enfants, serait plus confortable. Aujourd’hui, mes frères continuent à arpenter le désert. Ils n’ont pas réussi à s’accoutumer à ce nouveau mode d’existence. Mais il y avait la ferme de mon père, que je n’aurais pas pu abandonner pour partir moi aussi. Et Azadeh, qui souhaite que nos enfants, lorsque nous en aurons, aillent à l’école d’Ataiwash, comme les garçons du village. Alors nous sommes restés.
— Est-ce que cela te manque ? D’être toujours en partance, de ne jamais t’attacher à un lieu plus qu’à un autre ?
— Je mentirais si je te disais que cela ne me manque pas, répondit-il. Quand je ferme les yeux, le soir, je revois les grands troupeaux de dromadaires qu’on menait avec les anciens. Il y avait, dans le regard de ces bêtes, dans leur placidité, une forme de beauté qui, étrangement, m’apaisait davantage que les paysages. J’avais l’impression, parfois, que le désert ne voulait pas de nous. Nous avions beau l’habiter depuis plus longtemps que la mémoire de nos aïeux, depuis les tribus nabatéennes, il y avait quelque chose qui nous résistait encore. À voir les carabines de mes aînés, toujours à portée de main, je sentais que nous étions en danger, ou que nous étions nous-mêmes le danger. C’est une terre qui est faite pour les scorpions, les bouquetins et les renards. Je me demandais parfois où allait la route, et si elle finirait un jour. Et pourtant, je sentais confusément que je n’avais pas d’âme, si ce n’était celle du désert.
Azadeh apparut dans l’embrasure de la porte. Elle ne parlait pas anglais, mais elle s’adressait à Liouba comme si celle-ci la comprenait, avec une douceur et une sollicitude qui avaient aussitôt lié les deux femmes. Elle lui apportait une serviette et du savon, blanc et brun comme un morceau de pain, aux effluves de genévrier. Depuis quelques années, leur maison était dotée de l’eau courante, froide et non potable, mais qui leur permettait de se laver à l’abri des murs.

Ils prirent le chemin de la plantation après le petit déjeuner. Les pieds dans le sable pâle et plat, en ligne droite, vers la montagne la plus proche. Bientôt, derrière eux, le village ne fut plus qu’une silhouette, un mirage, un tremblement sur l’horizon du désert.
Au sein de la parcelle, il y avait des centaines de trous creusés dans le sol. Disséminés sur plusieurs hectares, des hommes et des femmes, courbés en deux, déplaçaient le sable avec des pioches. Au-dessus d’eux, une pépinière était logée dans un escarpement, plusieurs bâtons de bois entre lesquels était tirée une toile de jute. De jeunes pousses d’arbres s’alignaient à l’abri, feuilles contre feuilles, nuances de vert dans le rouge du désert.
Babak Majali travaillait face au vent qui traversait les montagnes, ses yeux sombres plissés dans l’éclat poudré du contre-jour. Il portait le dishdasha, une tunique noire qui tombait jusqu’à ses pieds. Son visage était couvert d’une épaisse barbe grise et semblait marqué par le temps, sans qu’il soit toutefois possible de discerner précisément son âge. Il s’arrêta lorsqu’il vit Liouba et Aydin venir vers lui. Le jeune Bédouin échangea avec lui quelques mots d’arabe, puis ils reprirent en anglais.
— Liouba est française, expliqua Aydin. Elle aimerait écrire l’histoire de cette forêt que tu plantes. Elle est venue te rencontrer.
Babak lui tendit la main pour la saluer.
— Que faites-vous ici, exactement ? demanda Liouba.
— Nous étudions la végétation potentielle qui poussait à cet endroit il y a des millions d’années, répondit Babak. Dans les profondeurs ancestrales du sable, nous cherchons des indices.
— Qu’avez-vous trouvé jusqu’à présent ?
— Des figuiers, des grenadiers, des oliviers. Des frênes oxophylles. Des genévriers. Des chênes chevelus et des chênes kermès. Des sapins de Cilicie et des pins de Calabre. Une vingtaine d’essences, au total. Et ce n’est pas fini.
— Et que faites-vous ensuite ?
— Ensuite, nous allons chercher des graines dans les forêts d’Ajlun, au nord d’Amman, au Liban ou en Syrie. Nous les faisons pousser dans la pépinière installée là-haut. Nous les planterons plus tard dans les trous préparés.
— Combien avez-vous de chances que ça marche ?
— Une chance sur mille, peut-être. Mais même si nous n’avions qu’une chance sur un million, il faudrait essayer.
Le soleil du matin brûlait déjà dans le ciel clair. Il essuya la sueur qui coulait sur son front d’un revers de main. Liouba lisait sur son visage une sorte de fatigue mêlée à un rayonnement intérieur, une conviction intime et pure, source de courage.
— Si la chaleur du désert ne te fait pas peur, reprit-il, nous avons besoin de personnes comme toi sur le chantier. C’est un travail utile. L’ultime résistance de la vie dans le désert.

Elle se mit à l’œuvre le jour même. Aydin était reparti à la ferme. Ils étaient une vingtaine à s’affairer autour d’elle, des femmes et des hommes, des jeunes Bédouins venus des villages alentour, de Disah ou de Shakaria. Les hommes maintenaient une forme de distance à son égard, par timidité ou par méfiance. Les femmes, en revanche, s’approchaient d’elle, lui expliquaient en arabe comment manier la pioche sans se faire mal au dos, l’emmenaient jusqu’à la pépinière pour lui présenter les différentes essences d’arbres qui y étaient produites, partageaient avec elle leurs provisions de gâteaux au miel emportées pour la journée. L’une d’elles, Bushra Bawab, parlait anglais. Elle portait son plus jeune enfant sur son dos, enrubanné dans un foulard. Elle lui montra les bassins qui accueillaient le substrat destiné à fertiliser le sol.
— On le réalisera en compostant principalement du thé, détailla-t-elle. L’idée est d’enrichir les sols en composants organiques afin d’attirer les termites, naturellement présents dans le désert. Les galeries souterraines qu’ils creuseront permettront de recueillir l’eau de pluie.
— Cela fait longtemps que tu travailles sur le chantier ? s’enquit Liouba.
— Plus de deux ans, maintenant. Le projet a fait parler de lui dans la région. Avec scepticisme, d’abord. À At-Tuweisa, les hommes disaient que Babak Majali était fou. Je crois plutôt qu’il est visionnaire. Il a compris qu’au rythme du réchauffement actuel, il ne nous serait bientôt plus possible de vivre ici. Alors il s’adapte. Et il permet, dans le même temps, à nos communautés de s’adapter elles aussi. Son projet est courageux. Au lieu de partir encore, comme les Bédouins l’ont toujours fait, il a décidé de rester et de donner la possibilité à ses petits-enfants de rester à leur tour. Dans dix ans, cette forêt nous permettra de nous nourrir, de faire paître notre bétail, de trouver un peu de fraîcheur dans le désert.
Elle parlait en s’efforçant de séparer les quartiers d’une orange qu’elle avait tirée de son sac en tissu. Elle en tendit un morceau à Liouba, et s’assit un moment avec elle, sous le soleil au zénith.

En fin de journée, les planteurs se dispersèrent. Ils repartaient vers leurs villages, à pied ou en camionnette. Bushra et Liouba rejoignirent At-Tuweisa en marchant. Les couleurs s’étaient modifiées. Le sable qui paraissait pâle le matin même, presque incolore, s’était doté de teintes violettes au soleil couchant. Elles se séparèrent devant la maison de Bushra, où son fils aîné jouait à la balle avec d’autres garçons. Au crépuscule, le village résonnait du murmure des sourates, que prononçaient tout bas des hommes tournés vers le sud-est. »

Extraits
« La nuit était tombée sur Monrovia, très vite en fin d’après-midi, avec de grandes lumières qui s’épandaient vers le port et s’éteignaient au large de l’Atlantique. L’hôtel donnait sur La plage, à l’abri d’un front de palmiers derrière lequel Liouba apercevait tout un paysage océanique qui lui donnait le vertige. Elle lisait distraitement les journaux dans la pénombre de la réception. Elle s’était habituée à la solitude de ces voyages, de ces attentes, dans les aéroports et les hôtels. À Paris, elle avait commencé à travailler pour Terre d’exil, un magazine documentaire qui avait publié son premier reportage en Jordanie, et pour lequel elle écrivait désormais sur des sujets environnementaux, en s’attachant particulièrement aux forêts. Elle partait parfois des semaines entières, redoutant ces départs et les désirant tout à la fois, dans la peur et l’excitation de l’inconnu. Il y avait, au sein de ces voyages, l’impression d’un lieu en soi, où elle se sentait à l’abri du
rythme et des contingences du quotidien. Mais il lui semblait aussi atteindre, par le voyage, l’exact contraire du lieu, cette zone parfaitement flottante de l’entre-deux. » p. 60-61

« — Pourquoi es-tu venu à Monrovia? questionna-t-elle. Dis-moi que ce n’était que pour le filon d’un bon reportage. Cela m’aidera peut-être à relativiser.
— J’avais envie de nous offrir un moment privilégié, Mais cela ne rime à rien. Les parenthèses ne mènent jamais nulle part. Elles se referment, tout simplement.
Il souffrait de formuler ces mots qu’il ne pensait pas, mais qui lui semblaient être les seuls possibles. Il n’avait jamais ressenti ce trouble, ce désir. Avec Liouba, c’était quelque chose d’inconnu, de nouveau, qui lui faisait peur. Ce qu’il avait tenu pour acquis tout ce temps vacillait dangereusement depuis leurs retrouvailles. Le fait de rester fidèle à une femme pour finalement rester libre, ne pas perdre de temps à explorer d’autres possibles. L’équilibre et la paix trouvés avec Alda étaient ce qu’il lui manquait dans les autres champs de sa vie. Il pressentait que le risque était trop grand de succomber à son attirance pour Liouba. Une désorientation si forte, la rupture de la seule ancre qui l’avait maintenu au rivage depuis qu’il couvrait des zones de guerre.
— Dans une opération mathématique, énonça Liouba, les éléments entre parenthèses sont à traiter en priorité. Sans quoi le résultat final est faux.
Autour d’eux, tout n’était que profondeur. Profondeur d’obscurité et de silence. Elle ne voyait pas Talal, mais tous les signes de sa présence étaient exacerbés, dans cette tentation tonitruante, habitée par la nuit et le couvert de son invisibilité. Leurs mains se trouvèrent dans le noir, et ce fut soudain leur seul repère, quelques centimètres de peau fine tendue sur des os, un contact imperceptible et pourtant déjà défendu, comme un premier baiser. » p. 87-88

« Puis, naturellement, en revenant sur leurs voyages passés, Talal et Liouba avaient commencé à se montrer l’un à l’autre les endroits qui les avaient marqués. Ils voyageaient virtuellement, face à l’écran qui affichait la carte du monde, ils se transportaient, en quelques clics, vers des contrées qu’ils avaient connues, vers les vergers de Kolomenskoïe ou l’île de Büyükada, vers les rues de Beyrouth ou la forêt de Mazumbai. Et, chaque fois, les lieux eux-mêmes apparaissaient, entiers, tangibles, grâce aux millions de pixels qui matérialisaient en quelques secondes, la vue satellite de leur réalité. La virtualité semblait soudain plus réelle que le réel lui-même. L’imagination devenait part de leur vérité.
En discutant, en naviguant, ils se rapprochaient l’un de l’autre imperceptiblement. Leurs genoux se frôlaient, Talal ressentait la chaleur qui émanait de la cuisse de Liouba, nue sous sa robe d’été, abandonnée contre la sienne. À mesure que la soirée avançait, leur conversation s’imprégnait d’une forme d’urgence. Il leur semblait saisir, pour la dernière fois la chance d’oser dire, l’audace de former des mots qu’ils ne pourraient plus que taire après la fin du voyage. Ils reprenaient le fil, tacitement, de leurs aveux nocturnes dans la forêt. » p. 92

À propos de l’auteur
AVRIL_Anne-Lise_2©Thomas_GarnierAnne-Lise Avril © Photo Thomas Garnier

Née en 1991, Anne-Lise Avril passe les étés de son enfance dans la forêt des Ardennes, où elle découvre le goût de la lecture et l’envie d’écrire. Après le bac, elle étudie en Hypokhâgne et en Khâgne, puis intègre l’école de commerce de Rouen. Après un trimestre d’études à Moscou à l’âge de 24 ans, elle développe une fascination pour la culture russe et une passion pour la photographie et le voyage, qu’elle poursuit dans les années suivantes à travers d’une exploration des pays du Grand Nord et de l’Afrique. Lauréate du concours d’écriture Guerlain, elle publie une nouvelle sur le conflit syrien en 2017 dans un recueil paru au Cherche-Midi. Elle travaille aujourd’hui à la communication d’une entreprise qui finance des projets de reforestation partout dans le monde, Reforest Action, et continue à développer en parallèle une activité de photographe documentaire. De sa curiosité insatiable pour les enjeux environnementaux contemporains, elle a puisé l’inspiration de son premier roman, Les Confluents. (Source: Éditions Julliard)

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Ne t’arrête pas de courir

PALAIN_ne_tarrete_pas_de_courir RL-automne-2021 coup_de_coeur

Lauréat du Prix Blu Jean-Marc Roberts 2021 et du Prix du roman News 2021
En lice pour le Prix Renaudot, Prix de Flore Prix des Inrockuptibles et Prix du Roman des étudiants France Culture / Télérama

En deux mots
Par une coupure de presse Mathieu Palain découvre l’histoire de Toumany Coulibaly, champion d’athlétisme incarcéré après un cambriolage effectué le soir même de son sacre. Le journaliste décide alors de lui écrire. Le champion va accepter de lui raconter son histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le champion est en prison

S’il n’avait donné le titre de Sale gosse à son premier roman, Mathieu Palain aurait pu le donner à ce second qui retrace le parcours de Toumany Coulibaly, champion de France du 400 m et cambrioleur. Une rencontre bouleversante, une histoire édifiante.

«Quand j’ai commencé à m’intéresser à Toumany Coulibaly, j’étais en immersion à Auxerre, dans un service de la protection judiciaire de la jeunesse, pour un boulot d’enquête qui, je ne le savais pas encore, allait devenir un roman. Mon quotidien consistait à suivre des éducateurs en prise avec des gamins qui ne vont pas bien. Des écorchés vifs, qui saignent et lèchent leurs plaies. Des gosses en dépression qui se débattent dans leur adolescence en essayant de rester vivants. J’ai passé six mois à leur contact.» Si Mathieu Palain revient sur Sale gosse, son premier – et excellent ¬– roman, dès les premières pages de son second opus, c’est à la fois pour nous en confier la genèse et pour nous signifier la continuité de son travail. Il s’intéresse, aux marges de la société, à ces jeunes qui ont sombré, à ces histoires qui remplissent les rubriques des faits divers.
Cette fois, il s’agit de Toumany Coulibaly, un nom dont les férus d’athlétisme ont entendu parler, car ce jeune homme a réussi des performances de valeur internationale sur 400 m. En apprenant qu’il a été incarcéré à Fleury-Mérogis, Mathieu Palain décide de lui écrire et propose de le rencontrer. Le rendez-vous mettra de longs mois à se concrétiser, mais dès lors les deux hommes vont échanger régulièrement. Toumany va autoriser son interlocuteur à prendre des notes et à raconter son histoire.
Elle commence dans les années 80, quand son père Mamadou «entend parler de Montreuil, une ville bénie aux portes de Paris qui aurait déjà accueilli plus de dix mille Maliens. Une fois qu’il s’est niché dans vos tripes, l’appel d’une vie meilleure est irrésistible. Il part. Ses deux femmes le rejoignent après qu’il a trouvé un poste d’éboueur à la mairie de Paris.»
Quand Toumany naît, le 6 janvier 1988, il prend place au sein d’une fratrie qui se compose de 17 frères et sœurs qui bien vite quitte la Seine-Saint-Denis pour emménager à Vigneux-sur-Seine. C’est là qu’il grandit, c’est là qu’il commet ses premiers larcins. Une manière de s’affirmer, de faire plaisir, mais aussi de combattre ce qu’il considère comme une injustice. Bien entendu son père ne voit pas les choses de la même façon et n’hésite pas à l’envoyer au Mali où il doit ronger son frein. À son retour pourtant, les choses ne s’arrangent pas, loin de là. Pris dans la spirale de la délinquance, il prend part à des cambriolages et est régulièrement condamné par la justice lorsqu’il se fait attraper. Car Toumany court vite, très vite même. Repéré pour ses qualités athlétiques, il ne va pas tarder à s’imposer sur le tour de piste où il améliore régulièrement son record jusqu’à descendre sous les 46 secondes.
Il intègre alors l’équipe de Patricia Girard, médaillée olympique sur 100 m haies et désormais coach intraitable. Aux portes de l’équipe de France, il est toutefois rattrapé par son casier judiciaire. Imbroglios, galères et problèmes ne vont pourtant pas l’empêcher de devenir champion de France. Sauf que quelques heures après le podium, il est pris par la police en flagrant délit de cambriolage. Et cette fois, c’est la case prison qui va l’empêcher de réaliser son rêve, de participer aux J.O. de Rio.
Quand Mathieu Palain le retrouve, il garde son rêve et aimerait tant que ses quatre enfants, Ethan, Kylian et Tina, enfants de sa femme Rita, et de son fils, Tiago, fils né d’une autre femme le voient courir en 2024 à Paris. Une ambition qui va tarauder l’enquêteur qui n’aura de cesse de vouloir apporter une réponse à cette question en allant voir les psys, les entraineurs, les journalistes. En se mettant lui aussi à courir jusqu’à vouloir défier son champion.
S’il faut lire ce livre, c’est certes pour ce récit, mais c’est aussi pour la force dégagée par cette rencontre, par ce qu’elle apporte aux deux hommes. Mais ce témoignage est aussi un réquisitoire contre la justice qui oublie d’être juste et contre cet univers carcéral malheureusement fort justement décrié. Quand un détenu fait tous les efforts que l’on attend de lui et n’obtient rien en échange, quand toute l’administration est complice d’un système mafieux, alors on ne peut que se révolter. Et souhaiter que ce petit ruisseau finira par une grande rivière.

Ne t’arrête pas de courir
Mathieu Palain
Éditions de l’iconoclaste
Roman
422 p., 31 €
EAN 9782378802394
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, Montreuil, Évry, Ris-Orangis, Corbeil, Grigny, Vigneux-sur-Seine, Fleury-Mérogis, Réau, Montgeron, Fresnes. Une partie se déroule au Mali, à Bamako et Bandiougoula.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’énigme d’un homme, champion le jour, voyou la nuit. Un face-à-face exceptionnel entre l’auteur et son sujet.
De chaque côté du parloir de la prison, deux hommes se font face pendant deux ans, tous les mercredis. L’un, Mathieu Palain, est devenu journaliste et écrivain, alors qu’il rêvait d’une carrière de footballeur. L’autre, Toumany Coulibaly, cinquième d’une famille malienne de dix-huit enfants, est à la fois un athlète hors norme et un cambrioleur en série. Quelques heures après avoir décroché un titre de champion de France du 400 mètres, il a passé une cagoule pour s’attaquer à une boutique de téléphonie.
Au fil des mois, les deux jeunes trentenaires deviennent amis. Ils ont grandi dans la même banlieue sud de Paris. Ils auraient pu devenir camarades de classe ou complices de jeux. Mathieu tente d’éclaircir « l’énigme Coulibaly », sa double vie et son talent fracassé, en rencontrant des proches. Il rêve qu’il s’en sorte, qu’au bout de sa course, il se retrouve un destin.
Tout sonne vrai, juste et authentique dans ce livre. Mathieu Palain a posé ses tripes sur la table pour nous raconter ce face-à-face bouleversant. Quand la vraie vie devient de la grande littérature.
La révélation d’un auteur qui dépeint avec talent une France urbaine, ultra-réaliste et contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Franceinfo Culture (Anne-Marie Revol)
RTBF (podcast Week end Première – L’invité)
Quotidien (conseil de lecture de la brigade)
Blog Mémo Émoi
Blog Squirelito
Blog La page qui marque


Mathieu Palain et Toumany Coulibaly © 28 Minutes – ARTE TV

Les premières pages du livre
« Maintenant je connais ça par cœur, mais la première fois j’ai failli rater le parloir. J’avais pris mes dispositions, pourtant. Je m’étais couché tôt, j’avais mis un réveil. Seulement j’avais oublié la voiture. J’ai une bagnole en fin de vie, un Nissan qui pollue trop et à la jauge d’essence capricieuse. Même en panne sèche sur la bande d’arrêt d’urgence, elle persiste à indiquer les trois quarts du plein, alors comme cela m’est arrivé un paquet de fois et que je n’éprouve aucun plaisir à poireauter le long d’une nationale en attendant la dépanneuse, j’essaye de lui donner à boire régulièrement. Il était sept heures quand j’ai quitté la station-service de la porte de Montreuil, je m’en souviens parce que le mec à la radio annonçait les titres du journal. Je me suis dit, t’as de la marge. Puis j’ai vu toutes ces voitures à l’arrêt sur le périphérique, leurs feux traçant un fleuve rouge vif dans la nuit. Un accident. J’avais pas le droit d’être en retard. Même d’une minute. Vous ne répondez pas à l’appel, pas de parloir, tant pis pour vous. Il m’a fallu une heure et quart pour faire quarante kilomètres. Je me suis garé n’importe comment devant la prison et j’ai couru à l’accueil en espérant y trouver du monde. C’était le cas. Ça sentait le café là-dedans. La télé était branchée sur M6 Boutique, des filles en brassière faisaient de leur mieux pour nous vendre une ceinture qui donne le ventre plat. Je transpirais. J’ai à peine eu le temps de laisser mon portable au casier que le surveillant a lancé à travers la salle : « Parloir de 8 h 45 ! »
On était seize. Des mères, des sœurs, des compagnes et des sacs de linge au bout des doigts. J’étais le seul mec. En rang d’oignons, on a suivi le surveillant jusqu’à une porte blindée, il nous a fait attendre une minute dans le vent et la porte s’est ouverte. Il faisait chaud à l’intérieur, on s’y est engouffrés comme dans un bus en hiver. Il n’y avait rien dans cette salle, à part un portique de sécurité et un tapis roulant à rayons X. Le surveillant nous appelait un par un. Vous sonnez, vous enlevez un truc – ceinture, collier, paire de bottes. Trois échecs sous le portique et vous rentrez chez vous, parloir annulé. Ça a été mon tour, le surveillant a dit : « Famille Coulibaly », et je me suis avancé, sentant sur moi le regard de ces femmes qui pensaient, ce petit Blanc, là, il s’appelle Coulibaly ? J’ai ôté ma veste. À gauche, il y avait une vitre sans tain, que le surveillant a fixé un instant avant de me laisser franchir le tourniquet. Ensuite, il a fallu traverser la cour d’honneur. Les cellules étaient là. J’ai cherché une silhouette à la fenêtre mais il était trop tôt, ou bien il faisait trop froid, je n’ai rien vu derrière les barreaux. Tout me semblait très blanc. Sans les murs d’enceinte, les miradors et les rangées de barbelés, on aurait pu croire à un hôpital. Au-dessus de nos têtes, il y avait une immense toile d’araignée. Des câbles antiaériens, installés après l’évasion de Rédoine Faïd, le braqueur. Ses complices avaient découpé la porte à la disqueuse avant de l’extraire du parloir en menaçant tout le monde à la kalachnikov. Un hélicoptère les attendait. C’était il y a huit mois. Depuis, Faïd a été repris.

Les femmes déposent leurs colis à une surveillante derrière un comptoir et on refait l’appel pour recevoir un numéro de cabine. « Coulibaly, la 24. » Un surveillant m’ouvre une porte repeinte en mauve, au bout d’un couloir, et je me retrouve seul devant trois chaises en plastique et une table bancale. Voilà à quoi ressemble un parloir. Je me place au milieu, en écartant les bras je touche les murs des deux côtés. Je suis de taille moyenne, 1 mètre 74, et comme je n’ai pas des bras d’orang-outan, je dirais que la pièce fait à peu près ça de large, 1 mètre 74. Au mur, il y a un bouton rouge et un hygiaphone. Le bouton rouge, je suppose qu’on appuie dessus quand les choses dégénèrent, quand des petites amies qui n’en peuvent plus d’attendre viennent un jour dire qu’elles n’en peuvent plus, justement, et qu’elles refusent de perdre leur temps. Voilà, c’est la dernière fois. Une claque part, ça gueule, la femme en danger presse le bouton rouge et les surveillants déboulent. Le type est ceinturé, il hurle à la mort dans le couloir, sa voix chargée d’insultes s’éloigne dans les étages tandis que sa femme hoquette, le souffle court, se disant au fond d’elle, c’est bon, c’est fini.
Je l’ignorais mais l’établissement venait de vivre une histoire similaire. Alertés par des bruits suspects, les surveillants avaient déclenché l’alarme et trouvé le détenu qui sautait à pieds joints sur la tête de sa compagne. Quand en garde à vue on lui demanda pourquoi il avait fait ça, il répondit : « Elle m’a trompé. » La jeune femme, vingt-sept ans, avait été transportée à l’hôpital dans un état grave.
Il y a plus de sept cents détenus à Réau, sans compter le personnel et les surveillants, pourtant c’était comme si j’étais seul dans le bâtiment. Le silence était parfait. J’avais installé une chaise en face de la mienne, à une distance que j’estimais raisonnable pour une discussion, et continué d’attendre, seul dans cet espace si vide que le regard n’accroche nulle part. J’étais là pour visiter quelqu’un que je ne connaissais pas, et je me demandais ce qu’on allait bien pouvoir se dire. Je suppose que ça arrive avant un rendez-vous galant, ce genre de stress, on espère que l’alchimie va prendre, mais on prépare quand même deux ou trois sujets de conversation, au cas où. Ça me paraît loin, maintenant, mais à un moment, dans le silence de cette pièce froide, la question m’a violemment percuté : « Qu’est-ce que tu fais là ? »

J’étais tombé sur un article qui commençait ainsi : « C’est l’histoire d’un athlète sacré champion de France du 400 mètres qui a choisi de gâcher son talent et sa vie. Toumany Coulibaly, 30 ans, comparaissait à nouveau devant le tribunal correctionnel d’Évry pour une tentative de cambriolage. Le coureur est actuellement en détention pour des faits similaires. »
J’ignore si c’est parce que ça parlait de sport ou de ce coin de l’Essonne où j’avais grandi, mais ça m’a intéressé. Plus loin dans l’article, le jeune homme était cité à l’audience, demandant à la presse de ne plus écrire sur ses affaires, car le plus âgé de ses quatre enfants avait appris à lire et ça lui ferait mal d’apprendre que son père n’est pas seulement un champion, mais aussi un voleur multirécidiviste. Bien sûr, les journalistes s’étaient moqués de lui, et dans Le Parisien on avait eu droit au détail de son « palmarès judiciaire » : treize condamnations, que des vols et des cambriolages. J’ai cherché d’autres articles et je suis tombé sur cette info que j’ai eu beaucoup de mal à croire : le 22 février 2015, quelques heures après avoir remporté le titre de champion de France du 400 mètres, Toumany Coulibaly ne sabre pas le champagne. Il ne fête pas l’événement avec sa femme et ses enfants au restaurant. Non, il pose sa médaille sur la table de la cuisine, attrape une cagoule et rejoint quatre complices pour cambrioler une boutique de téléphones portables.

Sa première incarcération remonte à 2007. On avait dix-neuf ans en 2007. Je veux dire lui et moi, puisqu’on a six mois d’écart. Je marchais chaque matin de mon immeuble jusqu’à la gare de Ris-Orangis et me tapais une heure de RER pour rejoindre la fac, à Paris. Je voulais devenir journaliste, j’avais échoué dans le sport et j’avais pas de plan B. Lui dormait à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, bâtiment D3, à cinq minutes de chez moi. J’ai regardé à nouveau sa photo dans le journal. Il est en tenue de compétition, cuissard et débardeur. Il se mord la lèvre supérieure, fronce les sourcils et regarde loin devant. Il a l’air d’un type inquiet, sur le point d’envisager la fuite.
Quand j’ai commencé à m’intéresser à Toumany Coulibaly, j’étais en immersion à Auxerre, dans un service de la protection judiciaire de la jeunesse, pour un boulot d’enquête qui, je ne le savais pas encore, allait devenir un roman. Mon quotidien consistait à suivre des éducateurs en prise avec des gamins qui ne vont pas bien. Des écorchés vifs, qui saignent et lèchent leurs plaies. Des gosses en dépression qui se débattent dans leur adolescence en essayant de rester vivants. J’ai passé six mois à leur contact. Je n’en suis pas sorti en expert de la délinquance, loin de là. Disons qu’on m’a fait prendre conscience de principes importants, comme de ne pas laisser tomber un jeune qui a passé sa vie à être abandonné. Peut-être ai-je été influencé par cette expérience. Peut-être pas. Toujours est-il qu’après avoir lu tout ce que je pouvais lire sur Toumany Coulibaly, et alors qu’il exprimait très clairement son désir de ne plus avoir affaire à des journalistes, j’ai décidé de lui écrire.
Toumany Coulibaly
Allée des Thuyas
94260 Fresnes

Cher monsieur Coulibaly,
On a le même âge, on a quasiment grandi au même endroit (Ris-Orangis pour moi) et, si on se croisait, dehors on se tutoierait sûrement, mais on ne se connaît pas, alors je vais dire « vous ».
Mon père était sprinteur à Montgeron, petit, trapu, explosif, il jaillissait des blocks, mais ses jambes courtes l’handicapaient ensuite, il perdait en vitesse. Il était spécialiste du 60 mètres. Le 100, pour lui, c’était déjà trop long. Il n’est jamais devenu champion de France mais il a un record en 7,2 secondes qui n’est pas dégueulasse.
Moi, je ne suis même pas vraiment rapide – je joue 6 au foot, le type qui court longtemps –, mais je sais que le tour de piste est la pire des distances. Il faut être à fond tout en gérant l’effort. Rester en fréquence mais ne pas s’asphyxier. Accepter le lactique sans tétaniser. C’est un sport de chien qui vous fait vomir à l’entraînement et n’offre rien à part des souvenirs et des coupes qui prennent la poussière. On n’y gagne pas sa vie.
Je m’appelle Mathieu Palain. Je suis journaliste. Je ne veux pas vous faire chier. Je sais simplement, parce que j’ai passé ma vie à Ris, Évry, Grigny, Corbeil, qu’il y a des choses que les journalistes ne peuvent pas comprendre. Disiz La Peste a fait une chanson là-dessus, le « Banlieusard Syndrome ». Une histoire de spirale du mec de tess, le truc qui fait qu’on a beau chercher à s’enfuir, le quartier nous rattrape.
Je sais que ce n’est pas facile, et que s’entraîner dans une promenade à Fresnes est un non-sens. Mais j’aimerais vous rencontrer. Je ne suis pas psychologue, mais je pense que je comprends.

Je signais de mon nom, ajoutant mon adresse et mon numéro de portable.
Et puis rien. Le silence.
Je me suis d’abord dit que j’avais fait erreur, il n’était peut-être pas à Fresnes. Puis j’ai compris qu’il faisait ce qu’il avait promis de faire : ne plus parler aux journalistes.
Un an a passé.
Et puis, alors que je sortais de quinze jours de vacances sans connexion, j’ai rallumé mon portable et découvert un texto, reçu d’un numéro inconnu :
« Salut Mathieu c’est Toumany. »
Il m’a fallu un moment.
« Toumany Coulibaly ? »
Il répondit immédiatement.
« Oui c’est bien moi. Le sprinteur. »
« Vous avez reçu ma lettre ? Je suis à l’étranger avec très peu de réseau, seriez-vous d’accord pour se voir ? »
Je ne sais pas pourquoi, je l’imaginais dehors.
« Oui très bien reçue. Je l’ai conservée. Je ne suis plus à Fresnes mais toujours incarcéré à Réau. On peut reprendre contact à votre retour, pas de soucis. »
«Ah, Réau?»
«Oui… comme j’ai pris un certain nombre d’années de prison, j’ai été transféré en centre de détention.»
«Vous arrivez à vous entraîner?»
«Oh oui je m’entraîne très très dur. Je n’ai jamais lâché le sport. Depuis le premier jour de mon incarcération, je m’entraîne sans relâche. Je cours autour d’un grand terrain de foot en synthétique qui fait deux cent cinquante mètres. J’y ai accès tous les jours, pareil pour la musculation, je cours en promenade aussi. Le week-end, je fais du renforcement. Et d’autres sports aussi : de la boxe pour le cardio, volley pour la détente, yoga pour la gestion de mon souffle, j’ai repris mes études et obtenu mon BTS de comptabilité en juin dernier. Et je me soigne à travers les psys.»
«Tout ça ! C’est dingue. Vous pensez que je pourrais obtenir un parloir?»
«Oui, je ne dépends plus du juge, vous y aurez droit, je vous envoie les démarches à faire.»
Voilà comment je me suis retrouvé ce mercredi aux alentours de 8 h 45, à patienter dans une cabine de parloir du centre pénitentiaire du Sud Francilien.

Le silence vous apprend à entendre l’imperceptible. Une voix d’homme, le cliquetis d’un trousseau de clés, le « poc, poc » des chaussures de sécurité. Je tire sur mon jean, je me lève et reste là, les bras ballants, à attendre que la porte s’ouvre. Toumany Coulibaly entre en baissant la tête. Il est plus costaud que je le pensais. Un surveillant referme derrière lui. On se serre la main. Il sourit.
— Merci pour votre lettre. Je la relis souvent.
— Pourquoi m’avoir répondu un an après ? je demande.
— Je vous avais écrit bien avant mais vous m’aviez pas répondu. C’était un texto qui disait « Merci pour la lettre », un truc comme ça. J’avais pas mis mon nom, vous avez pas dû comprendre que ça venait de moi.
Je n’ai aucun souvenir d’un tel message.
— Comment ça va ?
— Très bien. Les jours passent vite, je subis pas du tout ma peine.
— Vous pouvez sortir de cellule ? Vous faites quoi de vos journées ?
— Je suis tout le temps dehors. C’est un autre monde, par rapport à Fresnes. Là-bas, on est les uns sur les autres, cellules fermées, tu sors que pour la douche ou la promenade, ça n’a rien à voir. Ici, on m’a confié le poste de monteur vidéo, je fais des petits films, des reportages…
— C’est-à-dire ?
— J’ai un pied, une caméra, et je filme ce qui se passe dans la prison. Par exemple, cet après-midi, je dois monter un reportage sur Paris-Roubaix, la course de vélo. Des détenus l’ont faite un jour avant les pros.
— Vous les avez filmés ? Comme à la télé ?
Je l’imaginais sur une moto à l’arrière du peloton, une caméra à l’épaule, à avaler de la boue et de la poussière, à avoir mal au cul à la fin de la journée, à cause des pavés.
Il rit.
— J’aurais bien aimé. Non, j’ai récupéré les images et je vais faire le montage. Tous mes reportages, je les diffuse sur la chaîne interne.
— Qui les regarde ?
— Les détenus. Ils ont la télé, il suffit qu’ils se branchent sur la 80 et ils voient ce que je fais.
— Du coup, vous vous baladez avec votre caméra et vous filmez ce que vous voulez ?
— C’est ça. Enfin, ça doit quand même être validé par la direction, donc y a des endroits que je peux pas filmer. Les murs, les grillages, tout ce qui pourrait servir à une évasion. À part ça, ils me laissent tranquille. En ce moment, on tourne un long-métrage.
— Un film de cinéma ?
— Un quatre-vingt-dix minutes. L’histoire d’un boxeur incarcéré. Je joue le rôle principal, c’est pour ça, j’ai poussé de la fonte comme un débile ces derniers temps, mais il fallait que je me fasse un corps de boxeur : les bras, les abdos, tout ça.
Par réflexe, il gonfle le buste, dévoilant les muscles épais qui s’échappent des manches de son t-shirt.
— Je suis lourd, là. 88 kilos, c’est n’importe quoi.
Il a l’air en pleine santé.
— Vous mesurez combien ? je demande.
— 1 mètre 92. Mon poids de forme, c’est 82 kilos. Après le tournage, je reprendrai la course sérieusement parce que sur 400 mètres, quand t’en peux plus et que la respiration se met à siffler, tu les sens les kilos en trop.
L’espace d’un instant, je n’ai pas su quoi répondre. J’ai repensé aux sujets de conversation qu’on prépare en cas de blanc.
— Vous gagnez un peu d’argent ? Comment faites-vous pour cantiner ?
Ah, au fait, oubliez les séries américaines. La cantine n’a rien à voir avec un réfectoire où les détenus en pyjama orange se battent à la fourchette. Chez nous, la gamelle est servie en cellule. On mange sur son lit en regardant la télé. Non, la cantine c’est le magasin général, l’épicerie au coin de la rue, l’endroit où vous achetez tout et n’importe quoi : un ventilateur, des baskets, une paire de chaussettes, de la confiture, du Nutella, une console de jeux, des plaques pour cuisiner… Ça n’a l’air de rien dehors, mais en taule, c’est vital.
— Je bosse à l’atelier. En ce moment, on trie des prospectus. Le tarif, c’est 3 euros les mille fascicules. Si tu carbures bien, tu peux te faire 39 euros. Avant, quand j’étais à Fresnes, je travaillais pas. Y a trop de candidats là-bas, ils donnent la priorité à ceux qu’ont pas de soutien, les indigents qui touchent jamais de mandat, qu’ont personne dehors, pas de femme, pas d’amis.
— Votre femme, elle vient vous voir ?
— Chaque semaine, ouais. Y a qu’elle qu’a un permis. Et toi.
Ça m’a détendu de l’entendre passer au tutoiement.
— T’as des frères et sœurs ?
Il sourit à nouveau.
— On est dix-huit chez nous. Famille malienne. J’ai deux mères. Dix-sept frères et sœurs.

J’ai pensé à Will Hunting, ce film où Matt Damon joue un surdoué avec un casier long comme le bras. Il passe son temps à se battre, fait la navette entre le tribunal et la prison, et un jour il rencontre cette fille – Minnie Driver –, une grosse tête de Harvard qui doit bûcher pour réussir parce que, contrairement à lui, elle n’a pas de génie. Ils sortent ensemble, ça se passe comme dans un rêve, sauf qu’au bout d’un moment la fille se rend compte qu’il ne lui a rien confié de vraiment personnel, alors elle lance, parce qu’il est de Boston-Sud et que c’est bourré de catholiques irlandais par là-bas :
« Alors, t’as plein de frères et sœurs ? »
Il est un peu surpris par la question, mais il acquiesce.
« Combien ? elle demande.
— Tu me croirais pas si je te le disais. »
Elle hausse les sourcils.
« Quoi, attends, cinq ? sept ? huit ?
— J’ai douze grands frères. »
Elle crie presque :
« Tu te fous de ma gueule !
— Je le jure devant Dieu. Je suis le treizième, le chanceux.
— Tu te souviens de leurs prénoms ?
— Hein ? C’est mes frères, bien sûr que je me souviens de leurs prénoms.
— Prouve-le. »
Sans la quitter des yeux, il débite à toute vitesse :
« Marky, Ricky, Jimmy, Terry, Mikey, Davy, Timmy, Tony, Joey, Robby, Johnny et Brian.
— Encore.
— Marky, Ricky, Jimmy, Terry, Mikey, Davy, Timmy, Tony, Joey, Robby, Johnny et Brian. »
Elle s’en veut d’avoir douté. Elle dit :
« J’aimerais les rencontrer », et il souffle en retour :
« Bien sûr, ouais, faudra faire ça… »
Plus tard dans le film, on apprend que Matt Damon n’a pas de frères, qu’il a été abandonné, ballotté de famille d’accueil en famille d’accueil et que les cicatrices qui marquent ses jambes ne sont pas les stigmates d’une chute à vélo mais les traces laissées par les coups de couteau et les mégots qu’on éteignait sur sa peau. On se dit alors qu’il part en vrille pour de bonnes raisons.
Je revivais cette scène quand Toumany a dégainé ses dix-sept frères et sœurs.
— Ils n’ont pas de permis pour venir ici ? je demande.
— Non. J’ai coupé les ponts avec tout le monde, les potes aussi. Je veux pas qu’ils viennent. Faut que je me recentre sur moi-même. On fait pas du neuf avec du vieux.
Pour la première fois, il y avait quelque chose de grave dans sa voix.
— Et tes enfants ? T’as des enfants, non ?
Je savais qu’il en avait quatre.
— J’ai trois enfants, Ethan, Kylian et Tina, avec ma femme, Rita, et un fils, Tiago, avec une autre femme. Les trois premiers viennent une fois par mois. Tiago, ça fait trois ans que je l’ai pas vu.
— Comment ils le vivent ? Je veux dire, ça là, ton incarcération ?
Il se passe une main sur le visage.
— Pendant longtemps, je leur ai pas dit que j’étais en prison. Avec leur mère, on disait que j’étais en stage, que je pouvais pas rentrer à la maison, et ils y croyaient. Ils venaient ici, ils pensaient que c’était un genre de centre d’entraînement et que leur père cravachait pour devenir un champion. Mon plus grand, Ethan, il a dix ans maintenant, j’ai dit à Rita, l’année prochaine, c’est le collège, faut lui dire. Moi, à son âge, je prenais le RER seul, tu m’aurais pas fait avaler ces conneries, mais elle m’a dit c’est pas la même éducation, pas la même génération, alors on a attendu. Puis elle est tombée sur l’historique de l’ordinateur et elle a vu qu’il avait tapé « Toumany Coulibaly » dans Google. Là, y a pas de secret, tu fais ça, toutes mes affaires ressortent.
— Alors ?
— Alors je lui ai dit la vérité. Il a pas pleuré. Il a réagi comme moi dans ce genre de situation, il a souri. Je sais que je l’ai énormément déçu.
— Elle date de quand, cette annonce ?
— La semaine dernière. C’est dur, mais il faut le faire. Tina, elle a trois ans, elle dit : « Samedi on va chez papa ! », ça me fend le cœur. C’est pas chez papa, c’est la prison.
Il prend une profonde inspiration.
— J’ai peur que mes actes se répercutent sur mes enfants. Je veux pas comprendre qu’il est trop tard le jour où j’irai voir mon fils au parloir. Ou quand ma fille me dira « Papa, il m’a trompé, je suis enceinte, je lâche l’école… » parce que je pourrai m’en prendre qu’à moi-même.
J’avais pas de montre. Je me disais que ça devait bientôt faire une heure, quand le surveillant s’est pointé à la porte. Il l’a entrouverte et a lancé « Fin de parloir », avant de poursuivre vers la cabine d’à côté. Toumany s’est levé, il a souri à nouveau, un vrai sourire, et m’a tendu la main.
— À bientôt.

Une fois dehors, j’avais peur d’oublier ce qu’on venait de se dire, alors j’ai roulé juste assez pour quitter le parking sous vidéosurveillance, je me suis garé le long de la voie rapide et j’ai pris des notes. C’était pas hyper confortable, alors j’ai appelé un contact à la direction de l’administration pénitentiaire pour savoir si, en tant que journaliste, je pouvais demander un permis spécial pour mener mes interviews proprement, avec un dictaphone ou un bloc-notes, au moins.
— Je serais toi, il m’a dit, je ferais pas ça. Non seulement ils te fileront pas l’autorisation, mais en plus ils vont te sucrer le parloir. Si tu demandes à faire un vague reportage sur « le sport en détention », ils seront partants, ils te trouveront une prison, un moniteur de sport motivé pour te parler, ça, y a aucun souci. Mais aller voir un mec bien précis pour l’interroger sur sa vie, ça leur plaira pas.
— Pourquoi ?
— Parce que ça starifie un détenu. Ça crée des jalousies. Donc pour éviter de foutre la merde en détention, ils te diront non.

En raccrochant, j’ai remarqué que la prison était encore à un jet de pierre. Par la vitre passager, je voyais le toit du mirador dépasser de la cime des peupliers. Il devait y avoir des gardes armés à l’intérieur, mais j’ai eu beau plisser les yeux, de là où j’étais, il m’était impossible de distinguer qui que ce soit. J’ai remis le contact.
Sur le retour, j’ai reçu un message.
« Yo, merci à toi de t’être déplacé. Ça me fait énormément plaisir. Franchement, j’aurais pas cru, mais le courant passe bien. T’as dû remarquer que je parle énormément. »
J’ai eu envie de revenir. J’avais d’un coup plein de questions.

La semaine suivante, j’avais un petit crayon dans la poche arrière de mon jean, avec des feuilles vierges pliées en quatre. Je savais que ça sonnerait pas au portique. Au parloir, j’ai demandé à Toumany si ça le dérangeait que je prenne des notes, il m’a dit non, vas-y, sans problème, et je me suis mis à gratter. Je risquais probablement pas grand-chose, mais le simple fait de cacher ces trucs me rendait nerveux. Il y a un hublot dans la porte qui permet aux surveillants de voir ce qu’il se passe depuis le couloir. Ils restent pas là à scruter vos faits et gestes – tous les couples font l’amour –, mais ils jettent quand même un œil de temps en temps. Ça me stressait de voir leurs silhouettes passer à travers le couloir. J’ai rangé mon crayon et je m’en suis tenu à la mémoire et au carnet dans la voiture.

Depuis le début, il y avait un truc que je pigeais pas : où avait-il trouvé un iPhone ?
— Je l’ai acheté ici. 500 euros. Tout le monde a un téléphone. Sans ça, tu subis vraiment.
— Qui les fait entrer ?
— Des détenus. Des surveillants. Un vieil iPhone comme le mien, ils le touchent autour de 80 euros dehors, mais à l’intérieur, ça se vend facile 500. À Fresnes, c’était 1 000 euros.
— Et tu t’es jamais fait repérer ?
— Non. Mais c’est réglo, si tu les fais pas chier, les surveillants te laissent tranquille. Ça fait bientôt trois ans que je suis incarcéré, j’ai eu deux fouilles. La dernière, j’étais au téléphone quand le gardien s’est annoncé à la porte, j’ai juste eu le temps de cacher le portable, il a fait un tour rapide, RAS, il est ressorti.
— Mais ils savent que vous avez des portables ?
— Bien sûr qu’ils savent. Je te dis, si tu te tiens à carreau, il t’arrivera rien. Tu te souviens de la chaleur, la semaine dernière ? On faisait des pompes avec des potes dans le couloir. J’étais en train de filmer quand le surveillant est arrivé. Il a rigolé. On le voit se marrer sur la vidéo.
— Ça fait trois ans que t’es là… Ta fin de peine, elle est pour quand ?
— Octobre 2023.
On était en 2019. Ça me semblait si loin. Je me suis retenu de lâcher « désolé ».

Pour des vols sans violence, normalement vous prenez trois ans, vous faites dix-huit mois et vous sortez. Le truc, c’est que Toumany avait tellement d’affaires… J’étais incapable d’expliquer l’enchevêtrement de ses condamnations, mais il en avait assez pour se retrouver avec une peine de braqueur à main armée.
— T’as encore été jugé le mois dernier, non ?
— Ils m’ont rajouté deux ans ferme. Pour le Carrefour de Vigneux.
— C’est quoi l’histoire ?
Il sourit. Il a l’air gêné mais je crois pas qu’il le soit.
— J’avais arrangé le coup avec le vigile pour un cambriolage. Il devait me sortir les plans du magasin, me donner les emplacements des caméras, débrancher l’alarme. On avait rendez-vous. Je le sentais pas, mais j’y suis allé quand même. Quand je suis arrivé, la police m’attendait. Je venais de me faire opérer des genoux, les points étaient frais, je pouvais pas courir, je me suis fait serrer.
— Pourquoi t’y es allé si tu le sentais pas ?
Il hausse les épaules.
— Je sais pas. J’avais besoin de fric. J’étais en rééducation à Clairefontaine, je voyais les footballeurs débarquer en Ferrari, en Lamborghini, et moi j’étais là, avec mon survêt de l’équipe de France, pas un euro en poche, j’avais même pas de quoi payer le kiné.
— C’était combien ?
— 60 euros la séance… Ma femme a essayé de me retenir, je la revois dans l’appartement, me barrer la porte d’entrée, je lui disais « Laisse-moi y aller », elle gueulait et tout, mais j’ai rien voulu savoir. J’en pouvais plus, je devais de l’argent à trop de monde, je volais à l’étalage pour que mes gosses aient des couches sur les fesses, je piquais des boîtes de thon, je payais plus mes amendes, c’était trop.
— Elle a réagi comment, ta femme, quand elle a su que t’étais en garde à vue ?
Il ajuste sa posture. La chaise fait un bruit de plastique.
— Ma femme ? il répète. Ma femme, je lui fais perdre son temps. Elle comprend pas pourquoi je suis comme ça. Elle m’avait envoyé chez Kiabi acheter des fringues pour la petite, je suis revenu avec une robe à 35 euros pour un bébé de trois semaines. Elle m’a hurlé dessus : « J’habille pas mes enfants avec des vêtements volés ! Va les rapporter ! »
Il rit.
— J’avais même pas volé la bonne couleur.
Je ris aussi.
— Et tes parents, ils en pensent quoi ?
— Ma mère, elle prie. Elle dit : « Toumany, tu dois voir l’imam. Tu as la main qui vole. » Voilà, c’est pas moi, c’est ma main. Encore hier, je l’ai eue au téléphone, elle me l’a ressorti.
Il souffle.
— Tu sais, on me voit comme un mec solide, mental d’acier et tout, mais je suis pas si fort. Parfois, je dirais même que je suis faible.
Je ne dis rien. Je l’observe. Il respire.
— J’ai fait des trucs dont j’ai vachement honte. Des vols à l’arraché.
— Des sacs à main ?
Je l’imaginais avec ses 88 kilos de muscle, traîner une vieille dame sur le trottoir pour un sac Chanel. Ça collait pas. J’arrivais pas à mettre son visage sur le corps du type qui ferait un truc pareil.
— J’ai posé une question à une fille, une blonde, sur le quai du RER, elle m’a envoyé chier. Son téléphone a sonné devant moi, elle a décroché, je lui ai arraché. Je l’ai entendue crier « Au voleur ! », j’ai couru tout ce que j’ai pu mais en sautant les tourniquets, j’ai pris une trop grande impulsion, ma tête a heurté un truc dans le plafond et je suis tombé K.-O. Quand je suis revenu à moi, un grand rebeu me maintenait au sol. Il devait bosser dans le bâtiment, il avait des mains épaisses, le genre qui attrape des tuiles gelées sur les chantiers. Il me tenait d’un bras, de l’autre il m’a mis une gifle de cow-boy. Je me suis mis à pleurer. J’ai dit que j’étais malien, que j’avais pas de papiers, il m’a fait la leçon, comme quoi c’était à cause de mecs comme moi que nous, les immigrés, on avait une sale image. Là-dessus, il m’a remis une gifle aussi forte que la première, il a pris le portable et l’a rendu à la fille. Avant de partir, il m’a lancé : « T’as de la chance d’être tombé sur moi. Les keufs, ils te renvoient au bled à la nage ! »
— T’as peur de rechuter ? Je veux dire, ce genre d’histoire, ça pourrait encore arriver ?
— J’ai trente et un ans. Je peux pas répéter les mêmes conneries à l’infini, faut que j’avance. Des pulsions, des tentations, j’en aurai jusqu’à la fin de ma vie. Mais je veux plus céder à la facilité. Je veux plus de ça, là, la prison, mes enfants au parloir… Ça va être dur. Il me faudra un suivi à vie. Je suis pas encore guéri.
Il a l’air sincère.
— Et le sport, t’y crois encore ?
À ce moment de l’histoire, j’avais besoin d’entendre qu’il n’avait pas lâché.
— Je m’entraîne pour ça, pour revenir. Mon objectif, c’est les Jeux olympiques à Paris en 2024.
J’essaye de prendre un ton raisonnable :
— T’es de 1988, comme moi. On aura trente-six ans en 2024. Tu penses pas que tu seras cramé ?
— J’en sais rien, faudra juger sur place. Mais je m’entraîne dur, je cours, je mange bien, je dors à 22 heures, j’ai jamais bu, jamais fumé, je suis pas abîmé.
J’avais envie de croire à cette histoire : le type aux oubliettes qui revient quand on le croit mort. Ça arrive dans les livres, au cinéma. Mais l’athlétisme est un sport cruel, qui exige le meilleur de vous-même. À 90 % de vos capacités, oubliez, vous allez vous ridiculiser.

Quand il a reçu ma lettre, Toumany était à la maison d’arrêt de Fresnes, un édifice en meulière qui sentait probablement la peinture à son inauguration en 1898, mais qui a du mal avec le progrès : 200 % d’occupation, des punaises de lit, des champignons, des rats qui couinent en dévalant les coursives. Les cours de promenade consistent en un couloir vétuste aux murs si hauts qu’on ne peut espérer le soleil qu’au zénith. Plusieurs tribunaux les ont jugées « attentatoires à la dignité humaine » mais Toumany n’a rien d’autre pour courir alors il slalome entre les détenus, trouve une foulée correcte et avale les 21 kilomètres d’un semi-marathon dans une cour de quinze mètres de long. Pour ne pas avoir à compter les tours, il est autorisé à porter une montre GPS qui lui indique l’allure et les kilomètres. Au bout d’une heure trente, la montre sonne l’arrivée. Toumany ralentit, marche, lève les bras une minute et remonte s’étirer en cellule. C’était il y a longtemps. Il entamait sa peine. Il aurait pu se dire, j’en ai pour cinq ans, minimum, je peux lever le pied, j’affronterai la souffrance quand l’horizon sera dégagé. Mais non.

— À quoi tu penses quand tu cours comme ça, au milieu des détenus ? je demande.
— À la foule. Au speaker dans le stade, aux concurrents que j’aperçois dans les coins. Je pense à ça quand je cours, plus du tout à la prison.
Le surveillant met un tour de clé, dit « C’est l’heure » d’une voix monocorde et reste dans l’embrasure, à attendre qu’on se dise au revoir. Toumany me serre la main. Je sens un papier dans ma paume. Je ferme le poing. Ils sortent, me laissant seul dans le silence. J’ouvre la main. C’est une feuille d’écolier, avec une marge et des grands carreaux, pleine de phrases au stylo bille. Je fais un tour sur moi-même pour vérifier qu’il n’y a pas de caméra, fourre la feuille dans ma poche et attends d’être à l’abri dans mon vieux Nissan, au bord de la voie rapide.
C’est une longue lettre. Je l’ai lue deux fois. Je n’ai pas pu prendre de notes à chaud, je l’ai rangée et j’ai roulé d’une traite jusqu’à la maison. Le lendemain, au petit déjeuner, Adèle a demandé ce qu’il y avait dedans. Elle a éteint la radio et je lui ai lue à voix haute. Quand j’ai relevé la tête, elle pleurait en silence au-dessus de son thé.

Qui suis-je ?

Je suis insaisissable.
Derrière mon sourire et mes attitudes gentilles, il ne faut surtout pas qu’on gratte trop le vernis parce que je crois que je suis un monstre sans CŒUR.
Je veux toujours faire bonne impression. Le regard des autres est important, je veux tellement plaire que je ne dis jamais NON. Même si je sais que ça va me mettre dans des histoires. Mais jamais je ne me battrais. Je n’aime pas la violence et je suis LÂCHE.
Les autres le savent vite et profitent de mes faiblesses.
Je suis drôle, souriant, gentil et très IMMATURE mais dans le fond, je pense surtout à moi.
Je suis MANIPULATEUR, hyper MENTEUR et pas si gentil que ça. Il est difficile de me faire CONFIANCE, je ne suis pas si FIABLE.
En fait, j’ai un aspect positif en apparence mais assez négatif derrière. J’aime avoir un ascendant sur les autres même si je suis quelqu’un de solitaire qui n’a besoin de personne et déteste demander de l’aide.
Je ne m’intéresse aux autres que si c’est bon pour moi. J’abuse souvent de la culpabilisation avec mon entourage. Ce qui fait de moi quelqu’un de NARCISSIQUE.
QUI SUIS-JE ?
Je ne sais pas trop à part que je suis un VOLEUR avec des pulsions incontrôlables.
Je suis MENTEUR et MANIPULATEUR mais derrière tout ça je suis très TIMIDE.
Je DÉTRUIS tout ce que je CONSTRUIS. Au fond de moi je rêve et j’ai ENVIE DE RÉUSSIR mais je me rends compte trop TARD que je n’y arriverai pas.
J’aime mes ENFANTS et je VEUX devenir MEILLEUR pour MOI, pour EUX et le MONDE ENTIER.

À la fin, il signe d’un dessin étrange, très enfantin. Un bonhomme souriant, les cheveux dressés en pics.

Je ne savais pas quoi penser. Par texto, je lui écris :
« J’ai lu en sortant, j’ai été surpris. Je pense que tu es trop sévère avec toi-même. »
« C’est exactement, mais exactement au mot près ce que me dit la psy : trop dur avec moi-même. Elle pense que je me trompe. Mais je me juge au regard de mes actes. »
Ce titre en rouge. Ces majuscules. Il y avait quelque chose qui me dérangeait et pendant quelques jours je n’ai pas su l’identifier. Puis j’ai aligné les mots sur une feuille : CULPABILISATION, MENTEUR, MANIPULATEUR, NARCISSIQUE, IMMATURE, LÂCHE. C’était du jargon d’expert psychiatre. Il a connu tellement d’instructions, tellement de procès, de juges, de psys, il a lu tellement de rapports qu’il a fini par s’emparer des termes que les experts ont collé sur son cas. Il y croit sans doute quand il affirme « je suis un manipulateur narcissique », mais qu’est-ce que ça veut dire ?
Dans ma lettre, j’affirmais pompeusement : « Je ne suis pas psychologue, mais je pense que je comprends. » C’était un mensonge. J’avais beau avoir le même âge, avoir grandi au même endroit, savoir qu’il existe des forces invisibles qui vous ramènent sans cesse aux problèmes du quartier, il y avait plein de choses que je ne saisissais pas chez lui. Je n’étais plus sûr de rien.
Je voulais qu’il change. Qu’il s’en sorte. Qu’il arrête de voler et qu’il devienne champion olympique du 400 mètres. Je rêvais. Je refusais de voir une réalité que pourtant il ne me cachait pas. Je savais qu’à son arrivée à Réau, le gradé l’avait convoqué dans son bureau. Pour blaguer, il avait lancé : « Oh là là, planquez tout, voilà Coulibaly ! » Les surveillants avaient ri, Toumany s’était assis et le gradé avait déroulé son speech : « Vous avez du talent, vous êtes intelligent, vous n’avez rien à faire en prison, vous devriez être dehors à défendre la France dans les grandes compétitions… » et pendant qu’il parlait, Toumany passait son bureau en revue en se disant, il faut que je lui pique un truc. Vingt minutes plus tard, il avait une télécommande universelle dans la poche. Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait en faire, elle ne lui servait à rien. Il a fini par la donner à un détenu qui en avait assez de se lever pour changer de chaîne sur sa télé.
J’aurais pu en conclure qu’il était irrécupérable. Mais un camé doit toucher le fond pour rebondir. Connaître l’overdose, la cure, la rechute, la cure, la rechute… C’est en moyenne après le septième séjour en désintox qu’on décroche vraiment de la dope. Le tout, c’est d’y croire.
J’avais envie d’y croire. »

Extrait
« Mamadou entend parler de Montreuil, une ville bénie aux portes de Paris qui aurait déjà accueilli plus de dix mille Maliens. Une fois qu’il s’est niché dans vos tripes, l’appel d’une vie meilleure est irrésistible. Il part. Ses deux femmes le rejoignent après qu’il a trouvé un poste d’éboueur à la mairie de Paris. Toumany naît le 6 janvier 1988, à Montreuil, donc, mais il a peu de souvenirs de ses années en Seine-Saint-Denis. Il est encore petit quand les Coulibaly emménagent trente kilomètres plus au sud, à Vigneux-sur-Seine. Au rez-de-chaussée d’un immeuble bas. Cité de la Croix-Blanche. Taux de chômage: 52%.
Disons que l’histoire commence là.
Toumany est le cinquième de la fratrie. Il a une mère, Mina, qu’il appelle Maman, et une autre, Bintou, qu’il appelle Matoutou. Elles pourraient se jalouser, mais il n’y en a pas une pour lancer: «Comment tu parles à mon fils?» puisque les dix-huit gosses sont les leurs à toutes les deux. Dix-huit naissances, cela implique d’être toujours enceinte, d’avoir sans cesse un bébé dans les bras, une couche à changer, un sein à donner. Les rôles sont bien définis, Mamadou étant le seul à gagner sa vie, il occupe le sommet de la pyramide. Les enfants lui parlent peu car on ne s’adresse pas au chef pour ne rien dire. Mamadou ne participe pas aux corvées, à part la tasse qu’il lave après avoir bu son thé, seul dans la cuisine, à quatre heures du matin, avant de marcher jusqu’à la gare… » p. 42-43-44

À propos de l’auteur
PALAIN_mathieu_©celine_nieszawer

Mathieu Palain © Photo Céline Nieszawer

Remarqué pour ses talents de portraitiste dans la revue XXI, Mathieu Palain a publié son premier roman, Sale Gosse en 2019, qui a été un succès critique et public. Avec Ne t’arrête pas de courir, il affirme son goût pour une littérature du réel, dans la lignée des journalistes écrivains. Il a 32 ans. (Source: Éditions de L’Iconoclaste)

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Pour que je m’aime encore

MADJIDI_pour_que_je_maime_encore

En deux mots
L’adolescence n’est pas vraiment la période la plus gaie de l’existence, surtout quand on arrive d’Iran, qu’on vit dans une cité de la banlieue parisienne et qu’on a de la peine à accepter un corps qui se transforme. Difficile alors de se sentir intégrée et de se projeter vers un avenir réjouissant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La banlieue, la quitter et y revenir

Après l’exil dans Marx et la poupée, Maryam Madjidi raconte la vie en banlieue parisienne et le combat d’une adolescente pour s’intégrer, pour s’en sortir. Avec la même plume incisive et drôle, sans doute pour conjurer un sort peu envieux.

La vie d’une jeune adolescente «issue de l’émigration» dans la banlieue parisienne, on se l’imagine, est loin d’être un chemin de roses. Surtout quand on est une fille, surtout quand on a de la peine à accepter l’image qui se reflète dans le miroir.
C’est d’abord une histoire de cheveux. De cheveux frisés, rêches et rebelles. Une toison qui enflamme l’imagination des «amis de classe» qui vont lui trouver un sobriquet bien cruel, washing machine, pour lui faire sentir que cette chevelure ne ressemble à rien, sinon à une masse informe sortant du lave-linge. En voulant se guérir de ce complexe et avoir des cheveux doux et soyeux, elle ne réussira qu’à se brûler le cuir chevelu au second degré. Une leçon qui n’aura toutefois servi à pas grand-chose. Poursuivant l’exploration de son corps, l’adolescente va trouver aussi très disgracieux son unique sourcil qui va d’un œil à l’autre et qu’une douloureuse séance d’épilation ne changera pas. Une caractéristique qui lui vaudra un nouveau surnom, barre de shit.
De manière générale, tous les poils de son corps vont agrandir son mal-être, comme ceux qui poussent sous son nez et lui vaudront un troisième surnom, moustache.
Cette phobie va la pousser à vouloir se débarrasser de tous ses poils. D’abord en empruntant le rasoir de son père pour avoir une peau bien lisse. Mais les poils vont repousser encore plus drus, encore plus forts. Viendra alors la cire chaude et de nouvelles souffrances.
C’est d’abord dans son rapport au corps que s’exprime le mal-être de cette fille d’immigrés venus d’Iran qui ne rêve que de se fondre dans la masse, de ressembler aux copines de classe. Une aspiration qui l’aveugle, car elle ne se rend pas compte qu’elles ont aussi leurs complexes et leurs problèmes. De Sabine et ses chiens qui chient partout à Fanny qui a exprimé sa violence sur son vélo en passant par Kali et sa terrifiante famille ou encore par Sabil qui n’a pas usurpé son surnom de Sabil-La-Terreur.
Et quand tout ce beau monde part pour les vacances, elle reste face à son triste horizon, car c’est la période où son père, qui travaille dans le bâtiment, a le plus de travail. Ce n’est qu’après des années qu’ils pourront partir aux étangs d’Attin, entre Le Touquet et Berck-sur-Mer, pour continuer à s’ennuyer, mais dans un paysage champêtre.
C’est aussi l’époque où elle écoute Difool et le Doc à la radio qui font son éducation sexuelle, où elle a le droit d’aller à une première boum, où elle envisage de «faire la chose». La première fois, ce sera entre un pont et une voie de RER, sur «un lit de fougères et de feuilles mortes˚. «La première fois, c’était donc s’allonger avec un garçon sur soi qui s’agite quelques minutes pendant que la ligne 5 passe, puis se rhabiller et partir, et sur le chemin du retour sentir très fort en soi qu’on ne sera plus jamais la même.» Désormais, il faut se construire un avenir. En rêvant de la voie royale, celle qui passe par les grandes écoles, Khâgne et Hypokhâgne avant d’intégrer l’École Normale Supérieure. Mais il ne suffit pas de bénéficier du «contingent de banlieue» pour réussir…
Arrivée en France à six ans, Maryam Madjidi avait retracé le parcours de sa famille dans Marx et la poupée, un premier roman percutant couronné par la Prix Goncourt du premier roman. C’est avec le même ton, drôle et énergique, qu’elle poursuit sa chronique et attrape son lecteur. La violence, la lutte des classes, la difficulté de s’intégrer et de comprendre les codes d’une société qui cherche d’abord à marginaliser et à discréditer plutôt qu’à inclure pourraient donner lieu à un récit noir, à un drame qui joindrait la misère économique au mal-être adolescent. Mais la vitalité, l’humour et la belle énergie de Myriam Madjidi donne à son roman un souffle qui laisse entrevoir une porte de sortie. Du coup, on attend déjà avec impatience son troisième roman.

Pour que je m’aime encore
Maryam Madjidi
Éditions Le Nouvel Attila
Roman
210 p. , 18 €
EAN 97823711001107
Paru le 27/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en banlieue, notamment à Bondy, Drancy, La Courneuve et Bobigny. On y passe aussi des vacances aux étangs d’Attin, entre Le Touquet et Berck-sur-Mer et on y évoque l’Iran.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’adolescente qui prend la parole dans ces pages meuble de ses rêves les grands espaces de la banlieue parisienne. Son enfance et son adolescence sont une épopée tragi-comique: le combat avec son corps, ses parents, son école… et ses rêves d’ascension sociale pour atteindre l’autre côté du périph. Riche de désirs comme de failles, rendue forte par le piège douloureux de l’intégration et de l’initiation, elle offre une vision singulièrement drôle, aimante et charnelle d’une cité ordinaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog La Bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Aires libres


Maryam Madjidi présente son roman Pour que je m’aime encore © Production Cassandre

Extrait
« Sur ce lit de fougères et de feuilles mortes, j’avais laissé la petite fille. La « première fois », c’était donc s’allonger avec un garçon sur soi qui s’agite quelques minutes pendant que la ligne 5 passe, puis se rhabiller et partir, et sur le chemin du retour sentir très fort en soi qu’on ne sera plus jamais la même. » p. 107

À propos de l’auteur
MADJIDI_Maryam_DRMaryam Madjidi © Photo DR

Maryam Madjidi est née en 1980 à Téhéran, et a quitté l’Iran à l’âge de 6 ans pour vivre en France où elle enseigne la langue française. Elle a vécu quatre ans à Pékin et deux ans à Istanbul. Marx et la poupée, son premier roman, a obtenu le prix Goncourt du premier roman et le prix Ouest-France Étonnants Voyageurs en 2017. Pour que je m’aime encore est son deuxième roman. (Source: Éditions Le Nouvel Attila)

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Les vies de Jacob

BOLTANSKI_les_vies_de_jacob RL-automne-2021

En deux mots
Une collection de photos trouvées dans une brocante constituent le point de départ d’une chasse à l’homme. Qui peut bien être ce Jacob B’Chiri que l’on retrouve en France, en Italie, en Tunisie, en Israël ? De l’agent secret à l’artiste affabulateur, le kaléidoscope est fascinant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

369 autoportraits

Dans son nouveau roman Christophe Boltanski part sur les traces d’un curieux homme-caméléon qui a laissé derrière lui des centaines de photos prises dans des cabines photomaton. Mais qui était vraiment Jacob B’Chiri?

C’est au hasard d’une brocante que Christophe Boltanski tombe sur un curieux album photo rassemblant des centaines de cliché réalisés dans des cabines photomaton par un illustre inconnu. Il n’en fallait pas davantage pour enflammer l’imagination du romancier parti à la recherche du moindre indice pour retracer une vie. Très vite, il fait son miel de tous les indices, détails aperçus sur les photos ou annotations. «Je ne partais pas de zéro. C’était même tout le contraire. Je me débattais avec l’infini. L’homme que je cherchais procédait par accumulation. Il élevait des montagnes. Loin de léguer à la postérité une feuille immaculée, il laissait un fouillis inextricable. Pas le moindre espace vacant. Sur chacune de ses planches, il amoncelait, comme s’il déversait le trop-plein de lui-même. Il multipliait les indices ou peut-être les pièges, des trompe-l’œil destinés à induire en erreur les générations futures. Comment savoir? Il submergeait ses improbables lecteurs de détails a premier abord sans importance qui, mis bout à bout, semblaient former un gigantesque puzzle.»
C’est ce puzzle que le romancier va chercher à rassembler, pièce par pièce. Voilà d’abord un nom, Jacob B’Chiri. Puis les adresses laissées par ce «juif errant» : Casa Gizzi, via R. Cadorna 29, Roma (Italie); Kaufmann Lutz Inn, Margarethenstr. 22, 4051 Basel (Suisse) ou encore 24, Saint-Nizier, Quincié-en-Beaujolais. Pour faire bonne mesure on ajoutera Djerba et Paris et Marseille et surtout Israël.
«Cet inconnu mettait son nom partout comme s’il anticipait son anonymat futur. Il l’inscrivait sur chaque vignette jusqu’à plus soif, sans omettre l’apostrophe entre la première et la deuxième lettre de son patronyme.» En revanche, son prénom change beaucoup, comme s’il cherchait sa vraie personnalité. De Jacob, on passe à Zakine, Yaaqov ou encore Jacques. Est-ce une tentative pour se fondre dans la masse? Voilà qui pourrait accréditer l’hypothèse de l’agent secret, membre du Mossad. Un service militaire en Israël, la Guerre des six jours et un emploi au sein de la compagnie d’aviation israélienne forment des indices solides. Mais d’un autre côté les 369 autoportraits et des études aux Beaux-Arts brouillent ces cartes. Ne s’agit-il pas plutôt de se construire une image d’artiste? «Avant lui, il y a eu André Breton et ses amis surréalistes, le maître du pop art Andy Warhol et sa Factory, ou Richard Avedon qui, dès la fin des années 1950, convie les stars de son époque dans le photomaton de son studio new-yorkais. Durant cette même année 1972, l’artiste italien Franco Vaccari installe à son tour une cabine à la Biennale de Venise et invite les visiteurs à laisser sur les murs une preuve en celluloïd de leur passage. Ils sont quarante mille à se prêter à l’expérience. Notre héros en fait-il partie? Après, il y aura Cindy Sherman, Michel Folco et son double, le personnage de Nino dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Et bien d’autres encore.»
On le voit, le grand écart est vertigineux, mais Christophe Boltanski prend bien soin de ne pas trancher, de laisser le lecteur se faire sa propre opinion dans ce mille-feuille où on pourra encore choisir entre professeur d’hébreu, fourreur, électronicien, agent de sécurité et employé pour accompagner les défunts au Consistoire de Paris.
Ce jeu de piste est fascinant, montrant à la fois combien il est difficile de cerner une personnalité aussi fantasque et révèle que, comme tout le monde, on vit plusieurs vies au cours d’une existence.
Voilà qui nous ramène aussi aux précédents livres du romancier, à la mémoire familiale de La cache et aux jeux de faux-semblants dans Le Guetteur. Un joli kaléidoscope aux fascinantes facettes.

Les vies de Jacob
Christophe Boltanski
Éditions Stock
Roman
232 p., 19,50 €
EAN 9782234087439
Paru le 25/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans quatre pays, la Tunisie, la France, Israël et la Suisse. Le récit se déroule notamment à Djerba, Rome, Bâle, Genève, Marseille, Saint-Nizier, Quincié-en-Beaujolais, Beer-Sheva, Jérusalem, Tel Aviv.

Quand?
L’action se déroule de la seconde partie du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
369. C’est le nombre de Photomatons que Jacob B’rebi a pris de lui-même entre 1973 et 1974. À quoi pouvaient bien servir ces selfies d’avant l’heure qui montrent tantôt un visage troublé, tantôt un rire forcé, qui paraissent si familiers et lointains en même temps? Sont-ils l’expression d’une coquetterie, d’un humour solitaire ou la clé d’un mystère
Lorsque Christophe Boltanski ouvre cet album ramassé aux puces, il est aussitôt aspiré par ces figures sorties d’un conte de Lewis Carroll. L’homme s’est réinventé en de multiples personnages, l’un barbu, l’autre glabre, l’un en uniforme, l’autre en chemisette décontractée. Acteur, steward, espion? Les détails pourraient devenir des indices – ou des trompe-l’œil. Au dos des clichés, des adresses nourrissent encore l’énigme, de Rome à Bâle, de Marseille à Barbès ; quant aux prénoms ou diminutifs, ils ressemblent à des alias.
Christophe Boltanski veut comprendre qui fut cet homme. Son besoin de savoir le conduit dans des échoppes à l’abandon, des terrains vagues, des docks déserts, des lieux ultra-sécurisés, puis dans les cimetières de Djerba, et enfin en Israël, aux confins du désert du Néguev ou au pied du mont Hermon. Patiemment, l’auteur reconstitue les vies vécues et rêvées de Jacob, où se mêlent paradis perdu, exil, désirs de vengeance, guerres et ambitions artistiques. Peu à peu, la quête s’approche du mythe, celui d’un homme qui recherche une terre pour oublier les arrachements de l’enfance, mêle instinct de fuite et de liberté, dans l’espoir de se réconcilier avec la mort et avec la vie.
Après La Cache qui a reçu le prix Femina et Le Guetteur, Christophe Boltanski élargit son exploration littéraire à un anonyme, si représentatif d’une France prise par les violences de l’Histoire, où l’existence individuelle oscille entre goût du secret et quête de sens. Une épopée contemporaine, où l’émotion saisit le lecteur page à page.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Page des Libraires (Michel Edo Librairie Lucioles à Vienne)

Les premières pages du livre
« Tu marches vers le rideau et regardes forcément en dessous afin de t’assurer qu’il n’y a personne. Le tissu plissé, lourd et épais doit te rappeler les draperies d’un théâtre. Son lever et sa chute ne marquent-ils pas ton entrée en scène ? Tu l’écartes du bout des doigts et disparais derrière, comme par magie. Au passage, ta tête effleure sa surface rêche, pleine de poussière, moirée de gris noirâtre. Tu le refermes d’un geste brusque, de la même manière que tu claques une porte. Tu préfères te produire à huis clos et tu étais certainement pressé de sortir de la cohue. En tirant sur la tringle, tu traces un pointillé, une frontière tremblante entre toi et les autres. C’est ta façon de faire un pas de côté, de te singulariser. Et aussi de trouver ta case.

Tu quittes ton métro blafard et tout ce qui rime avec, des mots en o synonymes de routine et d’ennui. Une simple tenture flottant à mi-hauteur suffit à t’isoler du monde. Te voici reclus au milieu de la foule. Tes semblables n’ont plus de visage. Ils sont réduits à des pas, à un va-et-vient de chaussures sur le bitume. Tu aimes sans doute cette sensation d’entre-deux, d’être à la fois dedans et dehors, de te dissimuler derrière un voile, tout en étant exposé à la vue de tous.

Adossée à un mur carrelé, la cabine photomaton trône à l’angle d’un couloir, entre le guichet et les escaliers mécaniques. Surmontée d’une enseigne lumineuse, on ne voit qu’elle et personne ne la remarque. Son emplacement importe peu. Elle pourrait être n’importe où. Dans une salle des pas perdus, une agence postale, un grand magasin. Ta cachette affectionne l’ombre, les courants d’air, les allées couvertes, les lieux à la fois peuplés et anonymes, là où les gens se croisent sans se regarder. À force, elle fait partie du mobilier urbain, au même titre que les kiosques à journaux ou les colonnes Morris. Tu es heureux de retrouver partout où tu vas la même forme parallélépipédique, le même sol en acier strié, le même siège rotatif en fonte, le même décor aseptisé de bloc opératoire.

Tu vides tes poches et vérifies que tu as de la monnaie. Tu prélèves quatre pièces d’un franc, car nous sommes au début des années 1970. Dans cette période de bouleversements, tu dois aimer les choses carrées. Les machines bien huilées. Les opérations strictement minutées.

La lumière crue des projecteurs fait cligner tes paupières. Tu n’es déjà plus le même. Ton écrin en métal te procure un semblant d’assise. Pareil à un bouddha posé sur son socle, indifférent au tumulte sourd des passants et aux bruits d’essieux venus des profondeurs, tu ne prêtes pas davantage attention aux tremblements sous tes pieds qui accompagnent le passage des rames. Là où tu es, rien ni personne ne peut t’atteindre. Immobile, presque hiératique, tu essaies de te concentrer, comme un sportif avant une rencontre importante. Tu as rendez-vous avec toi-même.

Malgré l’étroitesse, la saleté, les relents de sueur, les graffiti obscènes, tu te sens chez toi dans ce cube ouvert à tout le monde. Tu éprouves chaque fois que tu y retournes une forme d’ivresse. Tu respires comme un seigneur en train de croître. C’est ta machine à te dupliquer. Tu arrives seul et tu repars en quatre exemplaires. Tu te soustrais pour mieux t’additionner.

Le tabouret est-il trop bas ? Tu le relèves, avec le plat de la main, tout en scrutant un point invisible, quelque part à l’horizon. Tu entreprends maintenant de retirer ton manteau, un exercice délicat quand on n’a même pas la place de tendre les bras. À l’issue d’une suite d’acrobaties plutôt disgracieuses, tu peux enfin t’asseoir et redonner un semblant d’ordre à ta personne. Tu inspectes ta silhouette dans le carré de verre fixé en face de toi et découvres une rangée de dents immaculées. Un clavier d’un ivoire étincelant, sans dièse ni bémol. Zygomatiques étirés au maximum, maxillaires serrés, bouche ouverte jusqu’aux oreilles. Tous tes muscles contribuent à façonner ce sourire de marbre, impassible, d’une rigidité quasi sépulcrale.

Sous l’effet de la contraction de tes commissures, les deux buissons suspendus au-dessus de tes orbites n’en forment plus qu’un. Tu parais tendu, surtout, plus sérieux que d’habitude. Tu poses de trois quarts, la tête légèrement penchée. Ton apparence est soignée. Tu portes une chemise claire à col anglais, parfaitement repassée, qui tranche avec ta peau mate, une veste de coupe classique, d’une couleur grise ou brune, et une cravate club assortie. Impossible d’être plus précis. La photo qui témoigne de ton passage est en noir et blanc.

Tu as discipliné ta grosse tignasse. Rien ne fourche ni ne tournicote. Tes cheveux sont plus touffus au sommet du crâne ; plaqués en arrière, taillés sur les tempes, ils te donnent un air de premier de la classe. Tu dois sortir de chez le coiffeur. Ta peau est glabre, du moins rasée du matin ou de la veille au soir. Une aréole, comme la trace d’une estafilade, obombre ta lèvre inférieure. La torsion de tes traits révèle une mâchoire légèrement prognathe. Avec ta grande bouche, tes pommettes saillantes, ton front haut, ton menton pointu, ton visage expressif, un peu clownesque, tu présentes une vague ressemblance avec l’acteur Roberto Benigni. Tu as vingt-quatre ou vingt-cinq ans.

Tu as ôté tes grandes lunettes ovales à la monture épaisse. Conformément à l’usage, tu gardes le visage dégagé, la peau nue, le regard ouvert. Tu t’exposes sans défense, le plus dépouillé possible, comme si la vérité de ton être en dépendait, alors que c’est tout le contraire qui se produit. L’apprêt nous humanise, le dénuement nous nivèle.

Tu entames probablement la première étape d’une longue procédure menant à la délivrance d’un document quelconque. Cela expliquerait ton attitude un peu guindée. Ta boîte à peine plus grande qu’un cercueil remplit une mission de service public. Elle aide à cartographier les gens, à les mettre en fiche, à les plastifier, les tamponner et les enfermer dans une enveloppe. C’est un peu comme si tu entrais dans l’antichambre d’une mairie ou d’une préfecture. Face à ton guichet automatique, à coup sûr, tu es impressionné et te comportes avec la plus grande prudence, comme chaque fois que tu affrontes un monstre froid.

Alors, tu bombes le torse, retiens ta respiration, tends tes muscles orbiculaires afin de garder les pupilles bien ouvertes quand l’éclair jaillira. À tâtons, tu glisses les pièces de monnaie dans la fente cerclée de métal. Ton corps tout entier s’immobilise. L’appareil produit quatre bruits sourds, semblables au claquement d’une bulle d’air à la surface de l’eau ou d’un pistolet muni d’un silencieux dans un film de Michel Audiard. Un rayon aveuglant sort de ses entrailles et irradie ton visage. Et puis, plus rien. Plus une lueur, plus un son. Encore ébloui, tu perds de ta prestance et t’affaisses, tels ces vieux comiques frappés d’une forme de catalepsie dès que leurs numéros éculés prennent fin. Sortant de ta torpeur, tu te dépêches de remettre ton manteau. Une dernière injonction t’invite à lever le camp au plus vite : « Vous êtes priés de ne pas rester dans la cabine. Quelqu’un d’autre attend peut-être pour s’en servir », peut-on lire, tout en bas du panneau, en guise d’épilogue.

Personne ne vient briguer ta place. L’appareil n’attire jamais grand monde. Tu te demandes parfois si tu n’es pas son unique client. Les gens autour de toi ne cherchent qu’à remonter à l’air libre ou à effectuer le chemin inverse, ce qui crée un embouteillage à l’endroit précis où tu te tiens. Tu te retrouves ballotté entre deux flots d’usagers de forces et de densités inégales. Les premiers ressortent par paquets, au rythme des trains, tandis que les seconds affluent en plus petit nombre, mais à jet continu. Tu t’impatientes. Le regard rivé sur ta montre, tu comptes les minutes. Impossible de partir sans ta gueule en celluloïd. Tu ne vas pas la laisser là, collée contre la paroi, à titre de spécimen, ou traînant par terre comme un vieux ticket. Tu tends l’oreille et imagines ton avatar prisonnier d’un immense mécanisme d’horlogerie, emporté par des roues dentées, des bielles et des courroies, décrivant des huit entre deux cylindres, comme Charlie Chaplin dans Les Temps modernes. Tu guettes un déclic, un bruit de ressort, qui annoncerait ta délivrance. Et soudain, tu te vois émerger de la machine, tête la première, frissonner comme une feuille, sous l’effet de la soufflerie, et tomber délicatement dans la corbeille.
Lorsque je parcourus les premières pages, je ne vis qu’une figure de gaieté. Les coins d’une bouche légèrement relevés et, entre les deux, un étalage d’émail. Le sourire flottait, semblable à un râtelier, à un clapet amovible, doté d’une existence propre. Il marquait de son cachet ovale la première photo et revenait inlassablement, à la manière d’un motif sur un tissu. Il n’adhérait pas vraiment au reste du corps. Il s’apparentait plutôt à une parure, un collier, une espèce d’alacrité en sautoir, quelque chose que l’on peut mettre et retirer. On pouvait presque le découper selon les pointillés et l’attacher derrière les oreilles avec des élastiques, comme protection.

Omniprésent, il rayonnait au centre du cadre et drainait l’attention sans toutefois faire événement. D’une pesanteur de pierre, il ne disait rien. Il restait muet. Ce n’était pas une béance, ni un hiatus, mais un sourire plein, un sourire fermé qui ne renvoyait qu’un éclat de diamant. On y cherchait en vain une trace d’ironie, une légèreté, une jubilation, l’expression d’un sentiment particulier, un soupçon d’équivoque. Un sourire parle. Un sourire, c’est éphémère, ça ne dure qu’un instant. Celui-là semblait avoir été taillé dans un bloc de résine. Il devait être l’œuvre d’un orthodontiste. Solidité et brillance garanties dix ans.

Était-il de circonstance ? Associée généralement à des réjouissances collectives, une caméra appelle l’hilarité des muscles. Le sourire se faisait, ici, plus machinal, comme l’appareil qui l’avait enregistré. Le lieu n’invitait pas au relâchement. Il poussait plutôt au garde-à-vous. Comment rester naturel face à un robot ? Peut-on être vif et alerte dans un caisson de métal ? Cette mimique, sortie d’une boîte de conserve, manquait de fraîcheur et, fatalement, virait à la grimace, au tic nerveux.

En dépit de son conditionnement, ce demi-masque de comédie m’intrigua. Il constituait le point fixe d’un tableau vivant. Sa charnière autour de laquelle tous les autres éléments gravitaient : la posture du visage, l’implantation des cheveux, les vêtements, les gestes de la main. Autant de micas qui se recomposaient à l’infini, comme un kaléidoscope pivotant sur son axe. À tel point que je crus au début avoir affaire non pas à un mais plusieurs individus, chacun réductible à quelques attributs remarquables, et tous affublés du même rictus figé.

L’effet d’optique ne résistait pas à un examen plus attentif. Derrière ce sourire inaugural, il n’y avait qu’une seule personne. Un inconnu résumé à son buste en hermès, un homme-tronc et manchot enfermé dans un petit rectangle de carton bordé d’un contour blanc. Des tirages de dimensions standard : 3,5 centimètres de large, 4,5 centimètres de haut, le format prévu pour un passeport ou un permis de conduire. Quoi de plus banal ? La photo d’identité figure parmi les choses les mieux partagées du monde. Reliquats administratifs, miroirs d’une jeunesse perdue, on en possède tous quelques exemplaires démonétisés enfouis au fond d’un tiroir.

Pris séparément, ces portraits conformes ou déclarés tels ne présentent à dire vrai qu’un intérêt modéré. À quelques exceptions près, ils n’appellent pas de commentaire particulier. C’est inévitable. Un photomaton ne fait pas de miracle. Règles de prises de vue simplifiées à l’extrême, usage du flash qui écrase les blancs et gomme les reliefs, afin d’obtenir une image uniforme, cadrage et distance imposés. Tous ces visages successifs étaient installés dans la même forme monotone.

Ce qui me frappait, c’était leur nombre. Ils composaient une masse compacte, une multitude homogène, issue par scissiparité d’une même matrice. Ils défilaient derrière un film de cellophane, en colonnes par quatre ou cinq, droits, impassibles, telle une armée de clones. Entassés les uns contre les autres, alignés en rangs serrés sur des feuilles cartonnées jaunies par le temps, ils remplissaient un cahier entier.

Avec sa reliure en similicuir marbrée de vert, poisseuse au toucher, sillonnée de ridules noirâtres, l’album ressemblait à un vieux grimoire. Lourd, volumineux, plein de poussière, il exhalait des relents de bas-fond. On s’attendait à y dénicher des signes cabalistiques, des rites occultes. On tombait sur des centaines de selfies. Précisément, sur trois cent soixante-sept clichés en noir et blanc et deux en couleurs, tous ou presque réalisés dans une cabine automatique de photographie, comme l’attestaient le cadre unique, la focale fixe, la lumière venue de face et l’éternel rideau en arrière-plan.

Rien à voir avec un ensemble disparate, accumulé au fil des ans, avec des souvenirs glanés ici et là, réunis dans un même volume, parce qu’il faut bien les classer quelque part. L’objet que je voyais pour la première fois ne relevait pas du hasard, de la nostalgie, de la rareté, de l’instant soigneusement sauvegardé, mais de la production en série, d’une forme d’usinage. Il participait d’une entreprise méthodique, quasi obsessionnelle, presque sans limites.

« Le type est ouf, tu ne trouves pas ? » me lança la productrice de cinéma au moment où je redressais la tête. En toute chose, elle manifestait un égal enthousiasme. « Quand j’ai vu ça, c’était l’hallu totale. » Par habitude, elle m’avait tutoyé d’emblée. Les mêmes réflexes professionnels l’amenaient à abuser de superlatifs et à manger la moitié des mots. Je venais de perdre mon emploi quand elle m’avait invité à déjeuner dans une cantine vietnamienne située en face du bureau de sa société baptisée Les Copains d’abord. Cela faisait longtemps qu’elle souhaitait faire quelque chose de cet album trouvé aux puces quatre ans plus tôt. Elle voulait me le confier pour que j’en tire la matière d’un synopsis. Elle hésitait entre le documentaire et la fiction, entre, disait-elle, un « rail réaliste » et un autre « plus loufoque », « plus déjanté ». À l’entendre, tout paraissait ouvert. Je pouvais laisser libre cours à mon imagination. « Et si le film ne se fait pas, tu pourras toujours en faire un livre », ajouta-t-elle pour me convaincre.

Elle se disait fascinée par ce jeune homme affligé d’une curieuse manie, celle d’accumuler des images à son effigie, toujours différentes, en proie à de perpétuelles mutations, à des métamorphoses infinies, qui semblaient explorer toutes les possibilités de son être. Il était un et multiple. Il faisait collection de lui-même et d’autrui. « C’est quelqu’un et tout le monde à la fois », remarqua fort à propos la productrice.

Il ne se contentait pas de vous regarder de face avec son sourire carnassier. À la longue, il paraissait se lasser de son « cheese » sur commande. Une crampe des muscles bucco-faciaux, peut-être ? Entre deux murs de blancheur, il montrait son profil découpé à la serpette, le droit le plus souvent, écartait les babines et contemplait le plafond ou peut-être un au-delà céleste. Aspiré par une lumière surnaturelle, son visage était soudain en extase. Il lui arrivait aussi de poser de trois quarts, les yeux encore une fois levés, touchés non plus par la grâce mais par un optimisme résolu, tourné vers un avenir radieux, une aube nouvelle, tel un candidat sur une affiche électorale.

À la moitié du recueil, il semblait progressivement gagné par la mélancolie et arborait un masque triste à la Buster Keaton. Sur plusieurs planches, il se montrait lymphatique et nuageux. Plongé dans ses pensées, il paraissait indifférent à la présence de l’objectif, fermait les paupières, courbait l’échine. Clic ! Il simulait une gueule de bois, paupières mi-closes, lèvres pendantes. Clic ! Appuyait sur sa tête comme si elle allait exploser. Clic ! Affectait l’ennui en étouffant un bâillement. Clic ! Fumait une cigarette qu’il tenait en évidence, entre le majeur et l’index. Puis retrouvait son entrain et riait aux éclats. Clic ! Ou émettait un ricanement plus grinçant, plus sardonique. Clic !

De nouveau, il faisait le pitre. Il jouait. Au jeune premier, au mauvais garçon, à l’employé modèle, à l’agent secret, lunettes noires et costume gris. Il endossait des rôles. Tantôt Elvis, coiffure gominée, chemise ouverte au col pelle à tarte, rictus charmeur, tantôt Raspoutine, les deux globes exorbités, la chevelure en bataille. Un prophète sorti de l’asile.

C’était à chaque fois une saynète différente. Quelqu’un avait-il crié, de l’autre côté du rideau ? Il tendait l’oreille et dessinait un cornet avec sa main, avec l’exagération d’un Pierrot sur le qui-vive. Plus loin, il décochait une œillade de crooner, dans le style du studio Harcourt, le menton appuyé sur l’index, le pouce dressé le long de la joue, montre d’aviateur au poignet, mèche rebelle, col de chemise largement ouvert au-dessus de la veste à carreaux. Il exécutait une pantomime. Il nous parlait en silence. Quand il ouvrait la gueule jusqu’à se décrocher la mâchoire, on l’entendait presque pousser un ah ! comme chez le médecin. Page après page, il enchaînait ses numéros, avec son air tour à tour satisfait, entendu, étonné, farceur, narquois, vaguement strabique, grave ou alors habité, presque fou, limite inquiétant.

Il semblait parfois promouvoir une boutique de postiches en tous genres : barbe courte de hipster, toison fournie de vieux loup de mer, bouc méphistophélique, rouflaquettes à la rockabilly, moustache en brosse ou pyramidale… Il changeait de système pileux presque aussi souvent que de tenues vestimentaires. Confondant son photomaton avec un salon d’essayage, il alternait le complet-veston et des tenues plus décontractées, un blouson clair en cuir souple, une canadienne au revers en peau de mouton, un ciré de marin, des pulls en tergal à col roulé, pareils à ceux qui habillaient les Compagnons de la chanson. À force, il devait avoir épuisé l’ensemble de sa garde-robe. À intervalle régulier, je le voyais réapparaître avec les mêmes vêtements, au rythme, je suppose, de ses lessives, de ses obligations professionnelles ou tout simplement de ses préférences. Histoire d’introduire un peu de variété, il s’autorisait, ici et là, une touche de fantaisie : un foulard, une écharpe écossaise, une chemise disco satinée, une cravate à fleurs, un maillot à rayures mode babygro.

Sur la page de garde, il avait écrit : « Album de l’année 1973-1974 ». Au singulier, comme s’il faisait référence à un cursus universitaire, un cycle couronné par un examen. La période évoquait le coup d’État de Pinochet, la fin de la guerre du Vietnam, le poncho en laine de lama, les robes indiennes, les bâtons d’encens, la tour Montparnasse ou les films de Pierre Richard. Et si son sourire était celui d’un étudiant post-soixante-huitard ? S’il répondait à une époque ? À une injonction au bonheur ? Un appel à jouir sans entraves ? Et si tout ceci n’était que l’expression d’une jeunesse hédoniste et narcissique ? Le symbole d’une société du spectacle ?

Ses séances de pose avaient dû s’échelonner sur une longue durée. On ne troque pas une paire de bacchantes finement taillées pour une barbe touffue en un claquement de doigts. Ses innombrables changements capillaires et pileux témoignaient du passage du temps. C’était comme regarder quelqu’un vieillir en accéléré dans une conserve inoxydable. En feuilletant son portfolio, je voyais ses traits s’épaissir et les premières ridules apparaître autour de ses yeux en amande. Sa figure tout entière bougeait, évoluait par à-coups, à la manière d’un de ces petits livres animés pour enfants.

Je n’avais plus en face de moi l’homme qui rit, mais un personnage solitaire et fragile. Il me donnait l’impression d’un prisonnier enchaîné à sa propre image. Sa boîte, c’était son panoptique, son quartier d’isolement, sa cellule de poche. Dans photomaton, il y a le mot maton. Un gardien de délit de faciès. Une phrase de Guy Debord me revint : « Plus il contemple, moins il vit. »

Vous ne choisissez pas une histoire. Elle s’impose à vous. Elle déboule sans prévenir, l’air de rien. Vous la chassez. Elle revient. A priori, elle ne vous concerne pas. Elle semble même assez éloignée de vos préoccupations, et pourtant elle vous touche. Vous essayez de comprendre pourquoi sans y parvenir. Vous ne savez pas par quel bout la prendre, jusqu’au moment où vous percevez une note familière, comme un écho assourdi de votre musique intérieure, et, doucement, vous vous laissez gagner. Elle vous trotte dans la tête, pareille à une rengaine. Vous êtes fatigué de la ressasser, mais impossible de s’en défaire. Elle finit par vous obséder. Il n’existe alors plus qu’un seul moyen pour s’en débarrasser : l’écrire.

Et même là, face à votre écran, vous n’êtes pas davantage maître de la situation. L’histoire vous joue des tours, elle vous embringue, et, parfois, vous avale tout cru. Sans le vouloir, vous en faites partie, vous devenez l’un de ses personnages. Cette histoire, non content de m’envahir, allait m’entraîner dans une longue suite d’épreuves.

Au début, il ne s’agissait que d’un jeu de piste, de partir à la poursuite d’un inconnu, de reconstituer sa vie et, à défaut, de l’inventer. Pris dans son sens littéral, un album, c’est une page blanche. On peut y mettre ce qu’on veut.

À chacune de nos rencontres, la productrice émettait sur celui qu’elle appelait par commodité « John Doe » de nouvelles hypothèses. Un jour il était « barge », un autre « gay », un troisième elle en faisait une sorte de Fantômas, un personnage clandestin et insaisissable. Elle était convaincue que son album recelait un secret. À cause d’une étiquette, décolorée par le temps, apposée au verso de la quatrième de couverture. Un rectangle jaunâtre dont je relus plusieurs fois la suscription rédigée en capitales et en caractères gras, comme pour mieux en souligner l’importance : « EN CAS D’ACCIDENT, PRIÈRE DE CONTACTER le consulat d’ISRAËL, 3, rue Rabelais, à Paris 8e. »

Que cherchait-il à entrevoir avec son scanner ? Lui-même ? Quelque chose en lui ? Une vérité cachée au plus profond de son être ? Et que faisait-il quand il en sortait ? Rentrait-il chez lui ? Avait-il même un logement ? Une femme ? Des enfants ? Des amis ? Un métier ? Ou alors ne vivait-il que pour ces brefs moments sous les rayons de sa machine ? Combien de temps laissait-il passer entre deux séances de pose ? Quelques jours ? Plusieurs semaines ? Changeait-il à chaque fois d’automate pour brouiller les pistes, ou retournait-il toujours au même endroit par habitude ou fétichisme ? Quelle tête affichait-il, une fois revenu dans la vraie vie ? Celle qu’il arborait sur son ruban blanc ? Promenait-il son sourire pétrifié parmi la foule ou le réservait-il à son miroir sans tain ? Faute de l’avoir aperçu ailleurs que dans un isoloir, je l’imaginais mal à l’aise en public, d’un tempérament taiseux et distrait, enclin à la rêverie, porté davantage à la contemplation qu’à l’action. À tort, sans doute. Je n’avais aucune certitude à son sujet. Que des questions.

Après toutes ces années, à quoi ressemblait-il ? Je ne l’avais vu qu’assis sur sa chaise tournante, dans sa posture figée, quasi hémiplégique. J’ignorais s’il était petit ou grand, maigrichon ou ventru. Aurais-je pu seulement le reconnaître si je l’avais croisé à l’improviste dans la rue ? Tout signalement comporte une date de péremption au-delà de laquelle il n’est plus valide. Par-dessus tout, il me manquait l’essentiel : son regard, qui ne peut être saisi que dans l’échange, dans la confrontation avec autrui, son air par nature volatil, sa manière de se tenir, de marcher, la lourdeur ou la vivacité de ses gestes, la modulation de sa voix, tout ce par quoi il différait de ses semblables, ce qui ne pouvait être gravé sur une plaque aussi sensible soit-elle, cette chose imperceptible qui faisait qu’il était lui et pas quelqu’un d’autre.

Était-il encore vivant ? Le sort réservé à son cahier vert, le simple fait de l’avoir entre les mains, incitait malheureusement à penser le contraire. Un tel objet qui touche au corps, à l’intime, n’aboutit pas sur la table à tréteaux d’un chiffonnier comme ça. On sème rarement des petits bouts de soi à la ronde, sinon, peut-être, pour échapper à quelque chose, dans une forme de mutilation réflexe, comme un lézard avec sa queue.

La productrice raffolait de ces vieilles photos qui, à l’occasion, lui servaient d’outils de travail. À force de récolter les souvenirs des autres, généralement sur les marchés, via des chineurs qu’elle connaissait, elle en avait déduit une règle qui présentait l’avantage de résoudre l’épineuse question du droit à l’image : « Quand tu tombes sur ce genre de trucs, tu peux être sûr que la personne est décédée », répétait-elle.

Un album à l’abandon en guise de faire-part. Je ne comprenais pas pourquoi je ressentais une telle tristesse à cette idée somme toute banale, inhérente à un art voué au passé. J’avais beau savoir que, par essence, la photographie enregistre ce qui n’est plus, je refusais d’admettre que tous ces yeux, ces petits éclats parvenus jusqu’à moi, après avoir cheminé pendant des décennies, aient pu correspondre à un astre mort.

Je me méfie des images, des écrans, de tout ce qui fait obstacle entre moi et les autres. Les hygiaphones m’intimident. Les grillages m’oppressent. En ces temps où un verre de pinard agité devant l’œilleton d’un ordinateur tient lieu d’apéro entre copains, j’exècre plus que jamais les filtres et les barrières. Sans même attendre cette virtualisation forcée du monde, j’ai toujours été convaincu que rien ne remplace une rencontre. Ce sont les aveugles qui ont raison. Comme eux, je ne crois qu’au toucher, à l’ouïe, au souffle, à l’odorat, aux embrassades. Le reste n’est qu’illusion. J’apprécie les tête-à-tête, pas les vis-à-vis, ce gouffre entouré d’immeubles. Les fenêtres sur cour ne nourrissent que des malentendus et des fantasmes.

Rien de plus froid, de plus lisse, de plus trompeur qu’une effigie certifiée aux normes. Peut-on reconstituer une existence à partir d’un buste ? Je ne disposais que d’un détail, d’une synecdoque. La partie pour un tout, pareille à une relique. Je devais redonner à cette pièce fragmentaire ce qu’elle était supposée établir au départ : une identité.

Je n’allais pas la trouver aux puces. Méfiant sans être agressif, toujours pressé, même quand il n’avait rien à faire, mon vendeur rechignait à dévoiler l’origine de sa marchandise. « J’ai pas le temps », me déclarait-il à chaque fois, y compris durant la semaine, lorsque son bord de trottoir était désert. Les mains dans les poches, les épaules rentrées, il semblait fermé comme une huître. « Appelle-moi plus tard », ajoutait-il en désignant le zéro-six étalé à l’arrière de son camion. La convivialité chez lui se limitait à l’usage du tutoiement. Mes coups de téléphone tombaient toujours au mauvais moment. « Là, je peux pas te parler, j’entre en clientèle », répondait-il invariablement, ce qui, dans sa bouche, signifiait qu’il dépeçait un appartement.

Les brocanteurs n’aiment pas évoquer la manière dont ils s’approvisionnent. Quand on les interroge sur la provenance de leur bric-à-brac, ils recourent à un terme vague qui les dispense de préciser les conditions dans lesquelles ils l’ont acquis. Ils disent l’avoir « sorti », comme on tire quelqu’un d’un mauvais pas. D’où exactement ? D’un débarras ? D’un autre étal ? D’une benne à ordures ? Impossible de s’en souvenir. »

Extraits
« Je ne partais pas de zéro. C’était même tout le contraire. Je me débattais avec l’infini. L’homme que je cherchais procédait par accumulation. Il élevait des montagnes. Loin de léguer à la postérité une feuille immaculée, il laissait un fouillis inextricable. Pas le moindre espace vacant. Sur chacune de ses planches, il amoncelait, comme s’il déversait le trop-plein de lui-même. Il multipliait les indices ou peut-être les pièges, des trompe-l’œil destinés à induire en erreur les générations futures. Comment savoir? Il submergeait ses improbables lecteurs de détails a premier abord sans importance qui, mis bout à bout, semblaient former un gigantesque puzzle.
À défaut d’accéder à son identité, à ce quelque chose qui le distinguait de tous les autres, je pensais tenir un début d’état-civil. Au début et à la fin du cahier, de grosses étiquettes rectangulaires, semblables à celles qui autrefois tapissaient les malles-cabines, couvraient les pages de garde.
Un nom et un prénom revenaient sans cesse: B’chiri Jacob. Libellés dans cet ordre. Suivait une adresse à chaque fois différente.
« B’chiri Jacob c/o Casa Gizzi, via R. Cadorna 29, Roma (Italie) ». « B’chiri Jacob c/o Kaufmann Lutz Inn, Margarethenstr. 22, 4051 Basel (Suisse) », « B’chiri Jacob c/o Pillet Jean, 24, Saint-Nizier, Quincié-en-Beaujolais, 69 (France) ». Et ainsi de suite. L’homme ne tenait pas en place.
Cet inconnu mettait son nom partout comme s’il anticipait son anonymat futur. Il l’inscrivait sur chaque vignette jusqu’à plus soif, sans omettre l’apostrophe entre la première et la deuxième lettre de son patronyme. À la ligne suivante, d’un discret « c/o », il le confiait «aux bons soins» de ses hôtes du moment. Tel un colis. Un fardeau que l’on devine encombrant, lourd à porter, et aussi fragile, nécessitant vigilance et attention. Car, à l’évidence, c’était bien ce nom, ce bagage, cette étiquette accolée à chacun de nous, qu’il interrogeait à travers ses autoportraits équivoques et ses mouvements erratiques. »
p. 42-43

« Comment Jacob B’chiri vivait-il sa proximité avec les morts? Je ne pourrais jamais le lui demander. Shimon Mercer-Wood avait enfin retrouvé sa trace dans les dossiers de l’ambassade. « Il est décédé le 24 mai 2014, à Paris, m’écrivit-1l. Il a été inhumé en Israël, à Beer-Sheva. Je regrette de ne pas pouvoir vous fournir des informations plus satisfaisantes. »
J’avais beau m’y attendre, la nouvelle m’affligea. C’était comme si je venais de perdre non pas un ami, le mot est trop fort, ni même une connaissance, mais un familier, quelqu’un dont la présence m’était devenue habituelle et à laquelle j’accordais une importance que j’ai toujours du mal à expliquer. » p. 99

« En la matière, je suis au regret de dire que l’élève des Beaux-Arts ne fait preuve d’aucune originalité — et sans doute est-ce la raison pour laquelle il gardera son trombinoscope pour lui et ne le montrera qu’à ses frères et sœurs, puis le remisera au fond d’un carton.
Avant lui, il y a eu André Breton et ses amis surréalistes, le maître du pop art Andy Warhol et sa Factory, ou Richard Avedon qui, dès la fin des années 1950, convie les stars de son époque dans le photomaton de son studio new-yorkais. Durant cette même année 1972, l’artiste italien Franco Vaccari installe à son tour une cabine à la Biennale de Venise et invite les visiteurs à laisser sur les murs une preuve en celluloïd de leur passage. Ils sont quarante mille à se prêter à l’expérience. Notre héros en fait-il partie? Après, il y aura Cindy Sherman, Michel Folco et son double, le personnage de Nino dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Et bien d’autres encore.
Il ne consacre à tout cela qu’un mi-temps, car il doit, par ailleurs, gagner sa croûte. Il a toujours été dans la dèche. À qui pourrait-il demander de l’argent? Sa famille n’a pas un rond. Il ne peut même pas se payer un loyer. » p. 191

« Jacob, ce héros. Pour tout le monde, c’est le fils prodige, celui qui a réussi. Comment ne pas attribuer à un tel personnage quelques actes de bravoure ? Il n’en fait pas étalage ? C’est qu’il n’a pas le droit d’en parler, tout simplement. Sa réserve, ses mystères, ses silences reflètent son désir de passer inaperçu. Et puis, les gens les plus remarquables ne sont-ils pas aussi les plus modestes ? Ses échecs apparents, son incapacité à trouver sa voie ne peuvent s’expliquer que par l’existence d’une double vie. Il n’est ni artiste, ni architecte, ni professeur d’hébreu, ni fourreur, ni électronicien, ni même agent de sécurité. Ce ne sont là que des couvertures. Ce qu’il est ou plutôt ce qu’il était réellement, Itzhak pensait le savoir. Il n’en était pas sûr, mais comment peut-on l’être dans un univers où règne les faux-semblants? » p. 197

À propos de l’auteur
BOLTANSKI_Christophe_©Philippe_MatsasChristophe Boltanski © Photo Philippe Matsas

Né en 1962 à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), Christophe Boltanski a été grand reporter à «Libération», au «Nouvel Observateur», et rédacteur en chef de la revue «XXI». Il est l’auteur de Minerais de sang, de La Cache, qui a reçu le prix Femina en 2015 et de Le Guetteur (2018). (Source: L’Obs / Éditions Stock)

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Rien ne t’appartient

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Prix des Libraires de Nancy – Le Point 2021

En deux mots
Emmanuel, le mari de Tara vient de mourir. Un deuil qui est l’occasion de retracer son parcours dans ce pays lointain, lorsqu’elle s’appelait Vijaya, lorsqu’elle rêvait à une carrière de danseuse et qui connaîtra sévices et brimades dans le pensionnat qui l’accueillera après la mort de ses parents, opposants politiques. Jusqu’au jour où un tsunami vient tout balayer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fille gâchée

C’est à un nouveau tsunami émotionnel que nous convie Nathacha Appanah avec Rien ne t’appartient. Un court roman, un superbe portrait de femme et des drames en cascade.

Emmanuel est mort. Le mari de Tara la laisse seule et désemparée. Quand Eli, son beau-fils, vient lui rendre visite, il découvre «la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé.» Même si ce deuil n’est pas le seul auquel elle a dû faire face, même si cette épreuve n’est pas la pire qu’elle ait endurée, elle n’y arrive plus. Car toucher un objet, ranger quelque chose, c’est retrouver des traces de leur histoire, de son histoire. Une histoire terrible, insupportable.
En fait, Tara est une survivante, comme on va le découvrir au fil des pages. Tout avait pourtant si bien commencé dans ce pays qui n’est jamais nommé – sans doute le Sri Lanka – et qui ressemble à un paradis sur terre.
Ses parents, un père professeur engagé en politique et une mère aimante, l’ont baptisée Vijaya (Victoire) et entendent lui construire un bel avenir. En grandissant, elle se passionne pour le bharatanatyan, la danse traditionnelle, elle adore les senteurs de la cuisine d’Aya qui, comme le jardin qui l’entoure éveille ses sens. Au milieu de ce bonheur et de cette soif de connaissances, l’armée va débarquer et tuer ses parents ainsi qu’Aya. L’orpheline est alors conduite dans un refuge qui a tout d’une prison. «Ici rien ne t’appartient» lui explique-t-on avant de lui enlever jusqu’à son nom. Désormais elle s’appellera Avril puisqu’elle est né durant ce mois et sa vie de «fille gâchée» s’apparentera à de l’esclavage.
Jusqu’à ce jour où une catastrophe majeure, un tsunami, déferle sur le pays. Un drame qui paradoxalement sera sa planche de salut. C’est dans le chaos généralisé qu’elle va pouvoir se construire un avenir.
Nathacha Appanah, comme dans ses précédents romans, Le ciel par-dessus le toit, Tropique de la violence ou encore En attendant demain se refuse à sombrer dans le désespoir. Une petite lumière, une rencontre, un chemin qui se dessine permettent de surmonter la douleur. Avec ce monologue puissant elle secoue la noirceur, elle transcende la douleur. De sa magnifique écriture pleine de sensualité, la mauricienne prouve combien les mots sont des alliés importants, que grâce à eux, il est toujours possible de construire, de reconstruire. Et de faire tomber les masques. Je fais de Rien ne t’appartient l’un de mes favoris pour les Prix littéraires de l’automne.

Rien ne t’appartient
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16,90 €
EAN 9782072952227
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans un pays jamais nommé, mais qui ressemble au Sri Lanka.

Quand?
L’action se déroule tout au long de la vie de Vijaya, Avril, Tara jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue.»
Il n’y a pas que le chagrin et la solitude qui viennent tourmenter Tara depuis la mort de son mari. En elle, quelque chose se lève et gronde comme une vague. C’est la résurgence d’une histoire qu’elle croyait étouffée, c’est la réapparition de celle qu’elle avait été, avant. Une fille avec un autre prénom, qui aimait rire et danser, qui croyait en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les démons de son pays.
À travers le destin de Tara, Nathacha Appanah nous offre une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
France TV Info (Laurence Houot)
lelitteraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)
Libération (Claire Devarrieux)
La lettre du libraire
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Blog Sur la route de Jostein
Blog L’Or des livres
Blog Mélie et les livres
Page Wikipédia du roman


Nathacha Appanah présente Rien ne t’appartient © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Tara
Le garçon est ici. Il est assis au bord du fauteuil, le dos plat, le corps penché vers l’avant comme s’il s’apprêtait à se lever. Son visage est tourné vers moi et, pendant quelques instants, il y a des ombres qui glissent sur ses traits taillés au couteau, je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient. Je ne dis rien, je ne bouge pas, je ferme les yeux mais mon ventre vibre doucement et la peau dans le creux de ma gorge se met à battre. C’est cette peur sournoise que le garçon provoque chaque fois qu’il apparaît, c’est son silence, c’est sa figure de pierre, c’est sa manière de me regarder, c’est sa capacité à me faire vaciller, perdre pied, c’est parce qu’avant même de le voir j’ai deviné sa présence.
Quand il est là, l’air se modifie, c’est un changement de climat aussi brusque que silencieux, il se trouble et se charge d’une odeur ferreuse et par vagues, ça souffle sur ma nuque, le long de mes bras, sur mon front, mes joues, mon visage. Je transpire, ma bouche s’assèche. Je pourrais me recroqueviller dans un coin, bras serrés autour des genoux, tête rentrée, et attendre que ça passe mais j’ai cette étrange impression d’avoir vécu cent fois ce moment-là. Je ne sais pas quand, je ne sais pas où, pourtant je reconnais cette brise humide sur ma peau, cette odeur métallique, ce sentiment d’avoir glissé hors du temps et pourtant cent fois l’issue m’a échappé. Il me vient alors une impatience comme lorsque je cherche désespérément un mot exact ou le nom de quelqu’un, c’est sur ma langue, c’est à portée de main, au bout de mes doigts, c’est si proche. Alors, malgré la peur qui vient et mon esprit qui flanche, j’abandonne ce que je suis en train de faire et je me mets à le chercher.
Il ne faut pas croire que le garçon se cache ou se dérobe, non, il semble simplement avoir trouvé un endroit où il attend que je le découvre. Une fois, il était au fond de la salle de cinéma, debout, et la lumière de la sortie de secours lui faisait un halo rouge sur la tête. Une autre fois, il était assis sur un banc dans le jardin public et, si ce n’était son visage tourné vers moi, on aurait pu croire qu’il venait là regarder les passants, les canards et la manière dont les branches des arbres se penchent au-dessus de l’eau mais jamais ne la touchent. Il y a une semaine, je l’ai vu qui se tenait sous la pluie, de l’autre côté de la rue. Sa peau avait un aspect ciré, et même transie de peur, j’avais eu le désir troublant d’embrasser sa bouche brillante et mouillée.
Aujourd’hui, quand je rouvre les yeux, il est toujours là, dans ce fauteuil où je m’installe pour lire le soir. C’est la première fois qu’il vient chez moi, je ne me demande pas comment il a fait, s’il a profité d’une porte mal verrouillée, s’il est passé par le balcon, ce n’est pas important, je sais qu’il est tel un animal souple, à se glisser ici, à ramper là, à apparaître sans bruit et à disparaître à sa guise. S’il lui venait l’envie de s’appuyer sur le dossier du fauteuil, de tendre le bras gauche, il pourrait effleurer les tranches de la rangée de livres et prendre dans sa paume le galet noir en forme d’œuf, si lisse et parfait qu’il paraît artificiel. Je l’ai ramassé il y a des années sur la plage de…
La plage de…
Je ne me souviens pas du nom. Ça commence par un « s », je la vois, cette longue bande de sable où les lendemains de tempête, la mer dépose des morceaux de bois flotté. J’essaie de me concentrer, j’imagine la rue principale qui mène à cette plage, la partie haute qui est pavée, les commerces endormis l’hiver et ouverts jusqu’à minuit l’été. Dans ma tête, je fais des allers-retours dans cette rue, j’essaie de tromper ma mémoire, de lui faire croire que je veux me souvenir d’autre chose, c’est ainsi que les choses fonctionnent. Il faut savoir se gruger soi-même. Tant de détails me reviennent avec netteté, la frise d’un magasin de chaussures, l’odeur sucrée des crêpes, la fumée bleue du poulet qui grille sur une plaque improvisée, la poisse des doigts qui tiennent le cornet de glace, le grondement des vagues la nuit, le sel qui paillette le duvet des bras et le bombé des joues, mais pas le nom de cette plage. Quand le garçon est là, il y a un mur entre certains mots et moi, entre certains événements et moi, je tente désespérément de les atteindre mais c’est comme s’ils n’existaient plus. Quand le garçon est là, je deviens une femme qui balbutie, qui cherche, qui tâtonne, qui bégaie, ma langue est lourde, j’émets des sons tel un petit enfant, sa, se, si.
Le tremblement qui avait commencé dans mon ventre se répand en moi. Je me couvre le visage de mes mains, les ramène en poings serrés sur ma bouche et soudain je pense à Eli qui doit arriver dans moins d’une heure. J’oublie le galet, la plage, je regarde à nouveau le garçon qui n’a pas bougé d’un iota.
Il porte un pantalon de toile et une chemise à manches courtes avec une poche à l’avant. Au revers de cette poche, il y a l’agrafe argentée d’un stylo. Ses habits sont trop larges pour lui, empesés, d’un autre temps, comme s’il les avait empruntés à son grand-père. Aux pieds, il a des chaussures vernies qu’il porte sans chaussettes, tel un dandy, mais qui sont, elles aussi, trop grandes. De là où je me tiens, il m’apparaît maigre et sec, peut-être est-ce l’effet de ses vêtements amples. Son visage est celui d’un jeune homme – ses traits sont bien dessinés, fermement ancrés, ses sourcils épais, ses cheveux noirs et abondants mais plus je l’observe, plus j’ai le sentiment qu’il est ancien, qu’il vient de très loin, qu’il a traversé le temps, les époques, les mémoires.
Sa bouche bouge légèrement, peut-être qu’il mâchonne l’intérieur de ses joues, je connais quelqu’un qui fait ça, comment s’appelle-t-il déjà ? On a travaillé dans le même bureau pendant quelques mois, il avait un long cou et aimait jouer au solitaire à l’heure du déjeuner… Son prénom commence par un « d ». Da, de, di.
Le garçon continue de me regarder d’une manière intense qui n’est ni hostile ni amicale. Je me demande s’il lit dans mes pensées, s’il m’entend lutter pour retrouver le nom de cette fichue plage, de ce type au long cou, si ça l’amuse d’être dans ma tête, si c’est une satisfaction pour lui de me voir ainsi, tremblante et confuse. Je cherche une réponse sur son visage, dans la manière dont il est assis, dans son immobilité, dans son attente. Est-ce possible que plus je le regarde, plus il me semble familier, comme s’il se fondait peu à peu dans le décor de ce salon, comme s’il prenait les couleurs du crépuscule. Est-ce possible que ce ne soit pas de lui que j’ai peur mais de ce qui va surgir, tout à l’heure, ce soir, cette nuit ?
Quelque chose le long de ma colonne se réveille quand le garçon est là, de minuscules décharges électriques qui vont et viennent sur mon dos, et ça aussi, j’ai l’impression que c’est ancien, que j’ai déjà éprouvé cela. Mon esprit se comporte d’étrange manière, il m’échappe, puis me revient. Je voudrais lui demander ce qu’il fait là, ce qu’il me veut, pourquoi il me poursuit comme ça, pourquoi il ne dit rien, comment il apparaît et disparaît, je voudrais lui dire de partir. Je voudrais aussi lui demander son nom.
Je regarde dehors, vers le balcon et les plantes éreintées par trois semaines de pluie. Cette nuit, il fera beau, a dit l’animateur à la radio avant de se reprendre. Cette nuit, il ne pleuvra pas. Sur la place que j’aperçois, les arbres sont rabougris. En vérité, tout est comme ça après trois semaines de pluie incessante, battante, bruyante parfois. Même les gens ont pris un aspect chétif, craintif, le dos courbé dans l’expectative d’une saucée. Tout glisse, écrasé ou balayé. Rien ne reste. Seule l’eau est vive, elle bouillonne dans les caniveaux, elle enfle, elle inonde, elle dévale, elle remonte d’on ne sait où, des nappes phréatiques, du centre même de la terre, devenue source jaillissante plutôt que noyau en fusion.
Le gris perle du soir a débordé du dehors et s’infiltre ici. Il y a tant de choses à faire avant qu’Eli n’arrive : me doucher, me changer, me préparer à sa venue. Il m’a dit au téléphone ce matin, Je dois te parler, est-ce que je peux passer ce soir ?
Je sais que c’est important. Eli est le genre à dire ce qu’il a à dire au téléphone, c’est son objet préféré, cette chose qu’il peut décrocher et raccrocher à loisir, qu’il utilise comme bouclier ou comme excuse, un appel remplace une visite, des mots distraits en lieu et place d’un moment ensemble. Je passe le seuil du salon, j’appuie sur l’interrupteur, le gris se carapate et j’ai le souffle coupé par l’état de la pièce. Il y a des tasses et des assiettes sales sur la table basse, des sacs en plastique qui traînent, des vêtements et des couvertures sur le canapé. Par terre, des livres, des magazines, des papiers, une plante renversée, de la boue. Dans ma tête ça enfle et ça se recroqueville. Toutes mes pensées prennent l’eau, deviennent inutiles et imbibées, et puis, non, elles refont surface, elles sont encore là. Quand je vois ce salon, mon esprit se tend et j’ai honte. Cela me ressemble si peu, j’aime que chaque chose soit à sa place. J’aime chaque objet de cette maison, jamais je ne les laisserais à l’abandon ainsi, on dirait une pièce squattée. J’imagine clairement le choc que ça ferait à Eli s’il voyait ça. Je me demande quand tout a commencé, est-ce le jour où le ciel s’est ouvert sur nos têtes, est-ce le jour où j’ai vu le garçon pour la première fois, est-ce le jour où Emmanuel est mort ?
J’imagine Eli ici, la bouche ouverte, les mains sur les hanches, une habitude dont il n’arrive pas à se défaire. À quoi pensera-t-il ? Certainement à Emmanuel, son père, cet homme merveilleux qui m’a épousée il y a plus de quinze ans et qui est mort il y a trois mois ? À cet événement qui m’a rendue veuve, qui l’a rendu orphelin mais qui ne nous a rien donné à nous deux. On aurait pu croire que la disparition de cet homme si bon nous aurait liés comme jamais de son vivant nous l’avons été. L’amour, le respect, l’admiration que nous avions pour Emmanuel, ces sentiments sans objet soudain, auraient pu se rejoindre, se transformer en une affection par ricochet, un lien qui ne se nomme pas exactement mais qui vit en sa mémoire, en son souvenir. Pourtant, non. Eli est resté loin, débarrassé de tout devoir filial, libéré de moi enfin et, devant ce salon sens dessus dessous, me vient cette pensée insupportable que, ce soir, il me verra comme un fardeau que son père lui aura laissé.
Je regarde l’heure, 18 h 07, j’oublie le garçon dans le fauteuil, je soupèse la situation comme si je m’attaquais à un problème de mathématiques. Je respire un grand coup, si je ne me presse pas, si je réfléchis calmement, je le résoudrai. Autrefois, quelqu’un m’avait expliqué comment aborder les mathématiques, c’était dans une alcôve, ça sentait l’eau de Cologne… C’est un souvenir à facettes qui remonte, il clignote, il bouge, c’est flou, je ne veux pas de lui, pas maintenant. Il me faut rester concentrée. J’ai une petite heure, non, disons quarante minutes, avant qu’Eli ne vienne et je sais comment agir : sacs-poubelle, lave-vaisselle, chiffon, aspirateur, serpillière, air frais. Je sens mon cerveau travailler, gagner en force et en souplesse. Je fais un pas vers la fenêtre et mon reflet me renvoie une femme à la tenue négligée mais je me détourne vite – je m’occuperai de cela plus tard. 18 h 10. Je dis haut et fort, Tu ne peux pas rester ici. Je m’adresse au garçon sans le regarder directement. Ce soir, je parle aussi aux murs, aux livres, aux choses inanimées dans ce salon, à ces souvenirs qui m’entraînent loin d’ici et à cette partie de moi-même qui se lève. Quelque chose bouge au coin de mon œil, est-ce lui, est-ce qu’il va se mettre debout, est-ce qu’il va me parler, est-ce qu’il va me toucher, pourvu qu’il ne me touche pas, je vais m’effondrer si sa peau vient effleurer la mienne. Je le regarde dans les yeux et ça gonfle dans ma tête, la pensée d’Eli glisse et m’échappe. J’essaie de m’accrocher à Emmanuel, lui seul pouvait me maintenir debout, me garder intacte et préservée de ma vie d’avant, mais il n’existe plus
Cette couverture roulée sur le canapé qui rappelle un chat endormi ces assiettes où il y a encore des restes de nourriture les tasses les verres les papiers les magazines les vêtements par terre – ça me fait l’effet de pièces de puzzle mal assorties. Je les vois en gris telle une vieille photo, je ne les comprends pas, à quoi bon s’y intéresser, ça ne me concerne pas. Je me tourne vers le garçon assis dans le fauteuil. Il y a des livres et des magazines autour de lui mais je sais qu’il n’a pas marché dessus ou d’un coup de chaussures vernies, écartés de son chemin. Il est assis pieds serrés genoux serrés, les avant-bras sur les accoudoirs. Je l’imagine arriver ici tel un danseur de ballet, virevoltant dans le seul bruissement de ses vêtements amples, évitant les livres les magazines les piles de papiers, posant d’abord un bras sur l’accoudoir du fauteuil, le corps soulevé et tenu par ce seul bras, puis, dans un mouvement fluide, effectuer un arc de cercle avec les jambes et descendre doucement dans le fauteuil. Quand ses fesses se posent, il exécute quelques ciseaux avec les jambes puis les ramène vers lui serrées collées et enfin il laisse ses pieds toucher délicatement le sol. Je souris au garçon danseur parce que moi aussi j’aime danser.
Les bras pliés devant ma poitrine, paumes apparentes, index et pouce de chaque main se rejoignant pour former un œil en amande, les autres doigts tendus, les pieds et genoux ouverts. Tât, je tends un bras vers la droite en frappant le pied droit. Taï, je tends l’autre bras vers la gauche en frappant le pied gauche. Taam, je ramène les deux bras. Dîth, bras droit devant. Taï, bras gauche devant. Taam, les paumes à nouveau devant mes seins. Encore un peu plus vite. tât taï taam dîth taï taam. J’ai déjà dansé sur ces syllabes je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient mais devant le garçon, elles sortent de ma bouche, c’est du miel. tât taï taam dîth taï taam. J’ai le souvenir d’une pression ferme sur ma tête pour que je continue à danser bas, que je garde les jambes pliées, ouvertes en losange. D’un doigt seulement on redresse mes coudes pour que mes bras restent à hauteur de mes épaules, d’un autre on relève mon menton. tât taï taam dîth taï taam.
Il y a quelque chose de moins raide dans la posture du garçon peut-être ai-je déjà dansé pour lui, peut-être est-ce ce qu’il attend de moi ? La cadence s’accélère, j’ai chaud, je voudrais me déshabiller et danser nue avec seulement des grelots à mes chevilles mais je ne les ai pas. Où sont-ils ? Je dois les avoir aux pieds quand je danse ! Je me baisse je rampe sur le tapis je soulève les magazines ils doivent être sous le canapé mais je ne peux y glisser que ma main il faut soulever ce meuble il est si lourd à quoi ça sert d’être une adulte quand on n’est pas fichu de soulever quoi que ce soit. Mon visage est plaqué sur l’assise. Il y a une odeur familière ici que je renifle profondément ça me rappelle quelque chose ça me rappelle quelqu’un qui était là, qui aimait être là, quelqu’un que j’ai essayé de soulever aussi et d’un coup d’un seul je me souviens, Emmanuel
Mon esprit se tend à nouveau. Je devrais commencer par débarrasser le canapé, arranger les coussins, jeter un plaid dessus, ce sera la première chose qu’Eli remarquera, lui qui est si sentimental, qui aime croire que les objets acquièrent une aura mystérieuse, humaine presque parfois, par la manière dont ils arrivent en notre possession, par la force des années ou parce qu’un événement particulier leur est lié. Il est attaché aux choses, une feuille séchée, un caillou, un vieux jouet, un livre jauni, un tee-shirt décoloré, un collier en bois cassé qui appartenait à sa mère, ce canapé. C’est sur ce canapé que son père est mort, il y a trois mois, et capturé dans les fibres des coussins, il y a encore, je le sens, son parfum. Ce n’est pas véritablement son parfum quand il était vivant mais quelque chose qui reste de lui, qui me serre le cœur, qui me ramène à son absence et à tout ce qui s’écroule depuis sa mort. Ces notes de vétiver, une touche de citron mais aussi un relent poudré, un peu rance.
C’est moi qui l’ai trouvé sur ce canapé. Il avait pris l’habitude de venir lire dans le salon. Il se réveillait avant l’aube cette dernière année, il disait qu’il avait de moins en moins besoin de sommeil avec l’âge alors que moi, c’était l’inverse. J’ai toujours eu l’impression qu’en fermant les yeux la nuit je menais une autre vie, je devenais une autre et que jamais mon corps et mon esprit ne se reposaient. Je pouvais dormir jusqu’en milieu de matinée et encore, jamais je ne me sentais reposée.
J’enfouis ma tête entre les coussins, mon esprit est serré tel un poing autour d’une image, celle de son dos large et rond et ses genoux pliés m’offrant à voir la plante de ses pieds. Ce matin-là, j’ai fait du café, j’ai grillé du pain, j’ai vidé le lave-vaisselle, il était déjà 11 heures et je me disais qu’il allait se réveiller avec l’odeur du café et des toasts, le bruit des couverts qu’on pose sur la table. Il n’avait pas bougé et je me suis approchée de lui. Je voudrais me concentrer sur cette minute où je le regarde dormir, oui je suis persuadée qu’il dort, je dis son nom doucement, je pose ma main sur sa hanche, puis je la fais remonter jusqu’aux épaules et jusque dans ses cheveux que je caresse, c’est un duvet si doux, et je me souviens encore de cette sensation sous mes doigts, mon esprit qui est alerte et tendu me le rappelle, me le fait sentir à nouveau. Je chuchote, Emmanuel. Il ne bouge pas. Je touche son front et je me rends compte qu’il est si froid ce front-là et c’est à ce moment que je me mets à le secouer, à hurler son nom et d’autres choses encore. C’est à ce moment que j’ai essayé de le soulever, j’avais dans la tête l’image d’êtres humains qui portent d’autres êtres humains, qui courent, qui tentent de se sauver ou de sauver celui ou celle qu’ils portent, ils font ça comme si ce n’était rien et je pensais que j’étais assez forte pour le porter, le descendre dans les escaliers, sortir dans la rue et demander de l’aide. Mais je n’ai réussi qu’à le faire tomber, à le tirer sur quelques mètres. Ma tête dans les coussins, ma tête à essayer de garder son odeur, ma tête à essayer de ne pas flancher, ma tête qui voudrait que cette minute, avant que ma main ne touche son front froid, cette minute-là s’étire, enfle et devienne une bulle dans laquelle je mènerai le reste de ma vie. Juste cette belle et innocente minute. »

Extraits
« Je ferme les yeux, j’imagine ce qu’Eli voit: la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé. Si je pouvais invoquer un peu de courage, je lui dirais que je suis encore celle qui aime profondément son père, celle dont il aime les sandwichs, celle qui l’appelle à l’aube le jour de son anniversaire, celle qui n’a jamais voulu remplacer sa mère, celle qui reste éveillée quand il voyage en avion, celle qui a tenté de porter son père à bout de bras, celle qui comprend combien est grande et pesante l’absence d’Emmanuel.
Mes bras n’ont aucune force, aucune utilité, je me fais l’effet d’un animal malade qui essaie de se mettre debout. Eli s’approche alors. Sa main droite enserre mon poignet, il passe un bras derrière moi, sa main gauche vient entourer mon coude gauche et il me relève. Je le regarde et certaines choses étant immuables, je sais que nous pensons tous les deux à la personne qui n’est plus. Eli me soutient fermement, il est si grand qu’il peut certainement voir le dessus de ma tête, je me laisse aller sur lui, je respire l’odeur de la cigarette sur son tee-shirt. Sans rien dire, il se penche et m’aide à remettre ma jupe. Avait-il un jour imaginé prendre soin de son père, se voyait-il faire les courses, venir le week-end pour du menu bricolage, l’emmener à des rendez-vous, ce genre de choses sans relent, sans drame, sans détresse? » p. 32-33

« Quand enfin Rada se tourne vers moi, c’est une vie virevoltante qui commence.
Elle revêt un sari de danse, sort des claves, des clochettes et sur le côté ouest de la véranda, nous commençons le cours par une séance de yoga pour s’échauffer et étirer nos muscles. Puis nous enchaînons avec les adavus, les différentes postures des jambes, des pieds, des bras, des mains, du cou. tât taï taam dîth taï taam. C’est la partie la plus ardue et la plus fastidieuse parce que Rada ne lâche jamais rien. Les adavus sont les lettres de l’alphabet, répète-t-elle, comment tu pourrais lire sans les apprendre toutes, comment tu pourrais danser la bharatanatyam sans maîtriser les adavus? Comment tu pourrais monter sur scène un jour ? Elle appuie sur mes épaules pour que mes genoux restent fléchis, elle remonte mes coudes quand ceux-ci s’affaissent et d’un doigt elle tapote mon menton pour que je le relève, afin que ma nuque soit longue, ma posture élégante. Sous sa voix répétant les syllabes, sous les claquements des claves, j’enchaîne les postures tant qu’elle le demande. » p. 65

« Pendant longtemps, je suis persuadée que la vie est ainsi, découpée en plusieurs bouchées, divisée en plusieurs gorgées. Les bougainvilliers et les hibiscus, les iris d’eau, l’écho de ma voix dans le puits, les fleurs de frangipaniers, le rire de mes parents, la lune qui ensorcelle ma mère, les bananiers et les palmiers, le coassement des grenouilles et le chant des oiseaux, les fourmis en file indienne, les devoirs et les leçons à n’en plus finir, les crêpes fines d’Aya que j’engloutis alors qu’elles sont encore brûlantes, les noix de coco qui tombent lourdement au sol, le nid d’abeilles à l’arrière de la maison, les nuages noirs qui naissent toujours au-dessus du bois et la pluie que j’attends parce que j’aime entendre les premières gouttes sur le toit, la voix de mon père qui ne vacille pas à la radio, les claves de Rada, tât taï taam dîth taï taam. Pendant longtemps je crois que ceux que j’aime et ce qui m’entoure sont éternels. » p. 70-71

« Quand il est là, le garçon me porte là où il n’y a ni violence ni coffre ni bûcher ni peur. Je ne sais pas nommer ce que nous faisons, l’amour le sexe la fièvre l’union le cœur la nourriture l’eau être avoir nos corps étalés comme une mappemonde du doigt de la bouche explorer, mais tandis que nous faisons un et tout cela mon esprit s’apaise et j’imagine des lumières se rallumer çà et là pour tracer un chemin. Tandis que nous faisons un et tout cela je suis vivante et je ne pense plus à retourner chez moi. Je veux être ici et maintenant.
Il m’arrive de danser pour lui sous le grésillement de l’ampoule. tât taï taam dîth taï taam. Je suis le dieu et son élue, je suis à la fois toutes les adoratrices et les rejetées, je suis la forêt et le désert, la fleur qui éclôt et la nuit qui dure. » p. 96

« Pour l’instant, ce rien ne t’appartient ici ne concerne que mon sac et ce qu’il contient. Je ne sais pas encore que ces mots englobent la robe que je porte, ma peau, mon corps, mes pensées, ma sueur, mon passé, mon présent, mon avenir, mes rêves et mon nom. » p. 108

À propos de l’auteur
APPANAH_Nathacha_©Francesca_MantovaniNathacha Appanah © Photo Francesca Mantovani

Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.
Son second roman, Blue Bay Palace, est contemporain: elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste. Suivront La Noce d’Anna (2005), Le dernier frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016) et Le ciel par-dessus le toit
(2019).
Ce qui relie tous ces récits, ce sont des personnages volontaires, têtus, impliqués dans la vie comme s’il s’agissait toujours de la survie. Les récits de Nathacha Appanah sont simples comme des destinées, et leurs héros ne renoncent jamais à consumer leur malheur jusqu’au bout. L’écriture, comme chez d’autres écrivains mauriciens de sa génération, est sobre, sans recours aux exotismes, une belle écriture française d’aujourd’hui. Quant aux sujets, ils évoquent certes l’Inde, Maurice, ou la femme: mais on ne saurait confondre Nathacha Appanah avec une virago des promotions identitaires. (Source: Lehman college)

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Mahmoud ou la montée des eaux

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En deux mots
Mahmoud Elmachi revient sur les lieux de son enfance, un village syrien aujourd’hui englouti après la création du barrage de Tabqa. Engloutis aussi, ses projets et ses rêves qu’il tente de retrouver en plongeant. Sous l’eau, la guerre disparaît et les souvenirs reviennent, sa famille, son épouse Sarah et un monde paisible.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le chant d’adieu du vieux sage

Dans son nouveau roman, Antoine Wauters s’est glissé dans la peau d’un vieux Syrien qui voit son pays mourir. Une oraison poétique autant que funèbre qui vous prend aux tripes.

C’est magnifique. C’est du moins la première impression que l’on peut avoir au bord de ce lac, oasis au bord du désert dans un pays de culture et de tradition millénaires. C’est là que vient se ressourcer Mahmoud Elmachi, usé par les années de guerre et de peur, par la solitude aussi. Il vit dans un cabanon au bord du lac al-Assad, l’étendue d’eau que forme le barrage de Tabqa au bord de l’Euphrate. De là, avec masque et tuba, il plonge régulièrement vers ce village englouti où il a grandi et où se trouvait l’école où il a fait ses débuts comme enseignant.
Il plonge à la chasse aux souvenirs, mais aussi aux rêves engloutis, à commencer par celui d’Hafez El-Assad qui a ordonné la construction de l’ouvrage, promettant ainsi la prospérité aux habitants expropriés. En lieu et place du lait et du miel promis, c’est plutôt la désolation. Quand Bassel, le successeur désigné du Président meurt, c’est Bachar qui quitte Londres, rentre en Syrie et, s’il n’a pas d’intérêt particulier pour la politique, va se métamorphoser: «Les monstres naissent dans la nuit. Il range ses habits de médecin, se forme à l’Académie militaire de Homs et éclipse peu à peu, bye-bye, le jeune homme timide de Hyde Park.
Maintenant, il regarde les gens dans les yeux quand il leur parle. Au fond des yeux. Et se tient droit comme le fil d’une épée. C’est un capitaine, un gradé. Il nous a pris nos vies, Sarah. Il est toujours trop tard quand on ouvre les yeux. Penchés au-dessus de nous, les monstres tiennent de longs ciseaux glacés et les pointent en notre direction. Tchak! Voilà comment ils font. Ils nous prennent nos rêves et les coupent en menus morceaux.»
Entre Daech, l’armée de résistance et les forces gouvernementales, sans oublier la coalition internationale, c’est désormais une pluie de bombes qui s’abat autour du lac où rodent des soldats aux abois. On comprend que Mahmoud préfère se réfugier dans ses souvenirs, écouter la voix de sa femme disparue, de ses enfants qu’il n’a pas revu depuis qu’ils ont rejoint l’armée rebelle et chercher, au fond du lac un peu de calme et de sérénité.
Son chant d’amour résonne d’autant plus fort que le contraste entre la violence et la douleur avec la poésie qu’il défend du tréfonds de son âme est fort.
C’est aussi la raison pour laquelle Antoine Wauters a construit ce somptueux roman en vers libres, arme redoutable contre la barbarie. Comme pendant les années où il était enfermé et que son esprit vagabondait, se nourrissant de la poésie de son épouse, le vieil homme a compris que le temps et les mots forment une armure de grâce et de dignité, même si elle vous tue, elle vous aura aidé à vivre.

Mahmoud ou la montée des eaux
Antoine Wauters
Éditions Verdier
Roman
144 p., 15,20 €
EAN 9782378561123
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en Syrie, principalement au bord du barrage de Tabqa.

Quand?
L’action se déroule durant les cinquante dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Syrie.
Un vieil homme rame à bord d’une barque, seul au milieu d’une immense étendue d’eau. En dessous de lui, sa maison d’enfance, engloutie par le lac el-Assad, né de la construction du barrage de Tabqa, en 1973.
Fermant les yeux sur la guerre qui gronde, muni d’un masque et d’un tuba, il plonge – et c’est sa vie entière qu’il revoit, ses enfants au temps où ils n’étaient pas encore partis se battre, Sarah, sa femme folle amoureuse de poésie, la prison, son premier amour, sa soif de liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Kima Mori (Yassi Nasseri)
Diacritik (Johan Faerber)
Le carnet et les instants (Alain Delaunois)
Blog L’Or des livres


Antoine Wauters lit un extrait de son roman Mahmoud ou la montée des eaux © Production Verdier

Les premières pages du livre
« Les couloirs verts et or de ma lampe torche

Au début, les premières secondes, je touche toujours mon cœur pour vérifier qu’il bat.
Car j’ai le sentiment de mourir.
J’ajuste mon masque, me tenant à la proue.
Je fais des battements de jambes.
Le vent souffle fort.
Il parle.
Je l’écoute parler.
Au loin, les champs de pastèques,
le toit de la vieille école et des fleurs de safran.
L’eau est froide malgré le soleil,
et le courant chaque jour plus fort.
Bientôt, tout cela disparaîtra.
Crois-tu que les caméras du monde entier se déplaceront pour en rendre compte ?
Crois-tu que ce sera suffisamment télégénique pour eux, Sarah ?
Qu’importe.
Agrippé à la proue, je vois mon cabanon, une vache qui paît en dessous des arbres, le ciel immense.
Tout est loin.
De plus en plus loin.
J’enfile mon tuba. Je fixe ma lampe frontale afin qu’elle ne bouge pas.
Et je palme lentement pour maintenir mon corps d’aplomb.
Je prends ensuite une grande, profonde respiration, et tout ce que je connais mais que je fuis, tout ce que je ne supporte plus mais qui subsiste, tout ce qui nous tombe dessus sans qu’on l’ait jamais demandé, je le quitte.
Une sensation exquise.
La meilleure.
Bientôt, je coule, je disparais mais je n’ai plus peur car mon cœur s’est habitué.
L’eau me porte, pleine de déchets. Je les ignore.
Des algues mortes.
Je les ignore.
Je ne veux rien voir de la nuit.
Tout est jaune et vert trouble à ces grandes profondeurs. L’eau de plus en plus froide.
Pure.
Si j’éteignais ma lampe, il ferait noir,
et en dehors des bulles d’air que je relâche parcimonieusement et du plancton tout contre moi, il n’y aurait rien.
Je palme encore.
À cet endroit de la descente, je pense à toi dans notre lit, immobile sans doute, ou sous le prunier,
en train de lire les poètes russes que tu aimes tellement.
Maïakovski.
Akhmatova.
Ton cœur est un buisson de lumière chaque fois que tu lis les poètes russes.
Et moi je n’arrive plus à te dire que je t’aime. Nous avons connu Beyrouth et Damas, Paris où mes poèmes nous ont menés l’été 87.
Nous avons joui l’un de l’autre de nombreuses fois, vécu ensemble sans le moindre tarissement, connu la peur, la faim, l’isolement, et à l’instant où je te parle, je suis brisé, Sarah, séparé de ma propre vie.
Je n’y arrive plus, voilà.
Quand on a perdu un enfant, ou plusieurs enfants, ou un frère, ou n’importe qui comptant follement pour nous, alors on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans le cœur. On ne peut plus avoir qu’un ridicule morceau de joie. Un fétu minuscule. Et on se sent comme moi depuis tout ce temps : séparé.
Détruit.
Je continue de palmer, souple, toujours plus souple, pour ne pas blesser l’eau.
Ne la blesse pas, vieil Elmachi.
Tout en bas, le minaret de la grande mosquée. Je tourne autour.
C’est si beau !
Des poissons.
D’autres algues, gonflées comme la chevelure des morts.
Les couloirs verts et or de ma lampe torche.
Et, plus haut, comme une aile d’insecte dans le vent,
ma petite barque qui se dandine, ma petite tartelette de bois.
Sans oublier le soleil, qui, même ici, continue de me traquer.
Mon grain de beauté me fait mal, mais je ne suis plus dans la lassitude des choses, ici.
Je suis bien.
Ce n’est pas une distance physique. C’est du temps.
Je rejoins ce qui s’est perdu.
Je rejoins le temps perdu.
À la terrasse du café Farah, cherchant une table libre, je ne trouve que des bancs de poissons.
Ils me fixent un instant, avant de s’éclipser.
Je remonte vers la barque.
Je sauve un papillon.
Tout est là.
Je respire.
Certains jours, il m’arrive de ne pas avoir la force de plonger.
Le vent des regrets souffle trop fort et, assis dos aux combats en repensant à mes années de prison, je comprends mes enfants qui ont pris les armes et sont partis se battre.
Un instant, moi aussi je veux lutter.
Je le veux.
J’en rougis.
Puis je comprends qu’il n’y a plus d’ennemis.
Nous sommes seuls.
Seuls comme dans cette cellule où ils venaient percer mes ongles et pisser sur moi.
Percer mes ongles, pisser sur moi.
Trois ans.
Je ne te l’ai jamais dit comme ça, pardon.
De l’été 87, date de notre retour de Paris, jusqu’à l’automne 90.
Nous avions déjà nos deux fils et notre chère Nazifé.
Tous les jours, ils me faisaient écrire des choses prorégime.
De stupides choses prorégime.
« J’aime notre Président. Sa valeur n’a pas d’égale à mes yeux.
Je n’ai jamais vu un Président aussi sage que le Président el-Assad.
Je n’ai jamais vu un leader comme lui de toute ma vie.
Je n’ai jamais vu quelqu’un comme lui.
Il est le père du peuple.
Il aide les pauvres.
Il est contre l’injustice, contre la corruption, un Arabe authentique.
Chaque fois qu’il y a un problème qui nous menace, il est le seul à porter la nation sur ses épaules, etc. » Je redescends sous l’eau.
Voir ce que ma mémoire n’a pas retenu.
Les arbres.
Les arbres subsistent au fond du lac. Mais il est impossible de les reconnaître. Certains ont conservé leurs bourgeons, de pauvres petits grelots mauves comme des doigts de pieds d’enfants.
Lorsque je braque ma lampe et tends la main en leur direction, »

Extrait
« 1994, oui. Bachar rentre au pays et il devient un autre.
Les monstres naissent dans la nuit. Il range ses habits de médecin, se forme à l’Académie militaire de Homs et éclipse peu à peu, bye-bye, le jeune homme timide de Hyde Park.
Maintenant, il regarde les gens dans les yeux quand il leur parle. Au fond des yeux. Et se tient droit comme le fil d’une épée.
C’est un capitaine, un gradé.
Il nous a pris nos vies, Sarah.
Il est toujours trop tard quand on ouvre les yeux. Penchés au-dessus de nous, les monstres tiennent de longs ciseaux glacés et les pointent en notre direction. Tchak! Voilà comment ils font.
Ils nous prennent nos rêves et les coupent en menus morceaux.
Son père n’était pas différent. Avec son cher service de renseignements, le fameux Mukhabarat, lui aussi passa nos rêves par les armes. » p. 20-21

À propos de l’auteur
WAUTERS_antoine_©Lorraine_WautersAntoine Wauters © Photo DR – Lorraine Wauters

Antoine Wauters est né à Liège en 1981. Il a publié aux éditions Verdier Pense aux pierres sous tes pas, Moi, Marthe et les autres, Nos mères et Mahmoud ou la montée des eaux. (Source: Éditions Verdier)

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