Ici, la Béringie

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En deux mots
Jeanne est une archéologue de sauvetage, appelée sur des sites qui vont être prochainement détruits, comme c’est le cas en Béringie, du côté de la Sibérie occidentale après le réchauffement de la planète. Une région qu’avait déjà exploré le géologue Hushkins à l’époque de la Guerre froide et où vivait Sélhézé, il y a des milliers d’années. Leurs histoires respectives forment la trame de cet ambitieux premier roman.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les trois visages de la Béringie

Dans cet ambitieux premier roman, Jeremie Brugidou nous fait découvrir la Béringie à travers les récits croisés d’une archéologue, d’un géologue et d’un autochtone à trois époques différentes. Sur fond de dérèglement climatique et d’ambitions géopolitiques.

On le sait, le permafrost est menacé de disparaître avec le réchauffement climatique et de libérer ainsi des tonnes de gaz à effet de serre émises par les plantes et animaux anciens gelés. Et c’est en Sibérie occidentale, du côté du détroit de Béring que la menace est la plus grande. C’est là que l’on envoie Jeanne, une archéologue, afin qu’elle puisse faire des prélèvements et retracer en particulier l’histoire de la faune prise jusque-là dans les glaces. Ses traces préhistoriques vont disparaître pour laisser place au «Beringia Park» que des investisseurs souhaitent ériger là pour le repeupler de mammouths et aurochs clonés et proposer des safaris aux chasseurs.
Revenir au temps des chasseurs, c’est aussi ce que fait l’auteur en nous racontant la vie de l’un d’entre eux, Sélhézé. Le jeune homme, il y a plusieurs milliers d’années, va être confronté à la montée des eaux et à la création sur ses terres d’un détroit qui reliera Russie et Amérique. On l’aura compris, c’est encore une fois le moyen de rassembler les temporalités, de confronter ce bouleversement climatique avec celui qui nous menace. Mais ce télescopage des époques s’accompagne aussi d’un mélange des genres dans le style. On y retrouve un journal de bord, des rapports scientifiques, des mythes, un rapport de fouilles, un herbier, de la poésie et une quête obsédante.
Ces allers et retours entre raison et imagination caractérisent surtout Hushkins, le géologue qui n’a de cesse de fouiller ce territoire, d’en explorer tous les recoins. Car ici la rigueur scientifique s’imprègnent des croyances qui ont aussi construit cet endroit du globe, l’œuvre littéraire en étant en quelque sorte le dépositaire.
Premier roman ambitieux, Ici la Béringie nous parle certes d’écologie, mais il va bien au-delà. Dans notre rapport au monde et aux animaux, dans la primauté de l’économie et de l’exploitation des ressources et dans le besoin de sans cesse nourrir nos imaginaires, il nous propose une sorte de bréviaire pour les temps futurs qui s’annoncent bien sombres. Ce faisant, il s’inscrit logiquement à la suite de Doggerland, le roman dans lequel Elisabeth Filhol explorait elle aussi une terre engloutie, celle qui reliait la Grande-Bretagne au reste de l’Europe.

Ici, la Béringie
Jeremie Brugidou
Éditions de l’Ogre
Premier roman
200 p., 19 €
EAN 9782377561049
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé entre la Sibérie orientale et l’Alaska, sur ce qui consiste aujourd’hui le Détroit de Béring.

Quand?
L’action est construite autour de trois époques, il y a quelque quatre mille ans, dans les années de Guerre froide et dans un futur assez proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il y a quelques milliers d’années, Sélhézé, une jeune Qui-Collecte, voit la mer envahir progressivement son environnement.
À l’aube de la guerre froide, Hushkins, un géologue américain, découvre les traces de la Béringie au milieu du chaos provoqué par les incursions américaines et soviétiques.
Dans un futur proche, Jeanne, une archéologue, cherche son frère disparu en même temps qu’elle dirige le chantier de fouilles du permafrost au sein du Beringia Park, sorte de Jurassic Park consacré à la faune du Pléistocène.
Des milliers d’années les séparent et pourtant, les destins de ces trois personnages sont intimement liés et portent en eux le secret de la Béringie.
Ici la Béringie est l’histoire de ce territoire disparu, mystérieux et sauvage, qui sommeille aujourd’hui dans les profondeurs du détroit de Béring.
Dans son premier roman, Jeremie Brugidou reprend les codes du récit d’exploration, du carnet de terrain et du roman d’aventures pour interroger les relations que nous entretenons avec le vivant à l’heure où les bouleversements climatiques nous rapprochent plus que jamais des Tchouktches, derniers habitants de cette terre fantôme qu’est la Béringie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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Diacritik (Jean-Philippe Cazier)
Le Carnet et les instants (Thierry Detienne)
Actualitté (Victor de Sepausy)
La Kube
L’echo.be ( Timour Sanli)
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Charybde 27: le blog

Les premières pages du livre
« Malgré le ressac, le ferry manœuvre élégamment au plus proche de la grève d’Ouelen. Le sable froid reçoit mes pieds et le vent de la toundra sibérienne m’accueille. Sur la jetée, William me tend immédiatement le carnet. La couverture épaisse et gondolée est auréolée de traces de sel. Sensation mêlée de douceur et de rugosité, je passe ma paume tout autour. Impression de caresser une vieille bête aux poils cristallisés par la mer. Je ne l’ouvre pas tout de suite. William m’a contactée il y a quelques mois pour rejoindre cette mission de sauvetage archéologique et diriger les fouilles de l’« arche aux baleines ». C’était l’occasion de retrouver Naomi et d’explorer une piste plus personnelle. Le carnet avait été remis à William dans une enveloppe à mon nom par l’un des locaux engagés sur le terrain de fouilles. C’est ce qui a précipité mon départ. J’ai tout de suite su que c’était un message de mon frère, même si William m’expliquait au téléphone qu’il s’agissait visiblement d’un carnet authentique, jusque-là perdu, d’une expédition scientifique qui s’était déroulée ici il y a environ un siècle.
Demain, je dois rencontrer les rangers de l’immense parc de conservation qui jouxte la zone de fouilles pour évoquer les « fuites » d’ivoire de mammouth. L’augmentation brutale de la fonte du permafrost avait pris tout le monde de court. D’anciens vestiges biologiques très bien conservés avaient émergé dans le Grand Nord et provoqué une ruée vers les ossements. On retrouvait mammouths, dents de sabre, saïgas, tous les classiques. Parfois, on découvrait aussi des structures préhistoriques comme l’arche aux baleines et alors, dans l’urgence, on faisait appel à moi. Naomi m’avait parlé du trafic important de parties animales décongelées qui transitait par les bateaux de pêche du détroit. Ça provoque parfois certains accrochages avec les orques qui migrent et qu’elle observe en ce moment. Après des mois de séparation, je la rejoins enfin.

La traversée du détroit de Béring a été moins pénible que je ne le pensais. Belle conversation avec un architecte tchouktche sur le ferry. Le détroit se dit aussi « Irvytguyr ». J’ai noté ce que j’ai pu malgré la houle. Son sourire était vertigineux. Il m’a dit qu’en tchouktche il y avait beaucoup de termes pour désigner le permafrost selon la densité du gel dans les sols. À une époque où les changements étaient plus lents, on inventait des noms pour chaque état des choses. Il a attiré mon attention sur quelques larges ombres très vives qui sillonnaient sous la coque. J’ai repéré un aileron poivre et sel, recouvert de crustacés ou de coraux avec une large cicatrice sur la pointe qui se recourbe en spirale. Mon camarade de mer est un Louoravétlan, un « homme véritable », m’a-t-il traduit avec un rictus. Il connaît les baleines, c’est un chasseur et, comme beaucoup, il travaille en ce moment sur les grands travaux. Au-dessus de nous, on ne voyait que ça : le chantier du pont monumental s’imposant face au ciel. Un pylône s’enfonçait brutalement au milieu du petit morceau encore émergé de l’île de la Grande Diomède, qu’on appelle ici Imèklin. J’ai mieux compris les tirades révoltées de Naomi. Quand l’énergie magnétique avait scellé l’union des États-Unis et de la Russie, il avait fallu bâtir une infrastructure au goût du jour. Du côté de l’Alaska, tout le monde ne parle que du grand pont qui reliera les continents et survolera l’enfer qu’est devenu le détroit depuis l’augmentation du trafic maritime avec l’ouverture du passage du Nord-Ouest. La construction atteint presque la Sibérie. Encore quelques mois de travaux et ce fameux pont géant sera terminé. La Gozok Sustainable Industries ne me laissera pas un jour de plus avant de tout faire exploser pour installer ses turbines sous-marines et renforcer les sols là où ça fond. Le chauffeur qui m’a emmenée à l’embarcadère du ferry côté Alaska s’est vanté d’assurer les transports avec l’un des derniers véhicules à pétrole de la planète. Je regardais alors le chantier du pont qui se prolongeait vers l’horizon. « Du côté sibérien, les travaux prennent du retard », m’a-t-il dit. Je sais, c’est pour ça qu’on m’a appelée.

Entre le signe inattendu de mon frère, l’ordre de mission archéologique, les dossiers de subventions et les négociations avec Gozok, tout s’était accéléré jusqu’à mon départ. C’est la première fois que je dirige un chantier de fouilles pour la paléoanthropologie. Je me familiarise tout juste avec les termes et les concepts. Le référent paléo m’a gentiment fait comprendre que je n’avais rien à faire ici et que, s’il leur fallait un vulgaire braconnier des sous-sols, ils avaient déjà de quoi faire sur place. Il m’a reprise sur la « palynologie ». J’ai encaissé. Quel rapport entre la mission ici et l’étude des pollens ? J’ai tenu bon, je suis quand même la meilleure dans les sauvetages de fouilles archéologiques improvisées, celles qu’on lance en urgence avant que les projets de grands travaux ne rasent tout. Je n’y connais rien en préhistoire, mais William me fait confiance.

Première nuit en Tchoukotka. J’aurais pu dormir si je n’avais pas ouvert ce foutu carnet. Installée dans ma tente sur le camp de fouilles, sur la première page, année 1946, je lis le nom de Hushkins. L’écriture change en cours de route. Je suis persuadée que c’est mon frère qui a écrit la suite. Un jeu de piste un peu pervers pour que je le retrouve. J’ouvre prudemment le vieux carnet qui s’effriterait presque. Sous la pulpe de mes doigts, ça crépite au coin des feuilles. Les premières pages sont remplies de listes assez précises d’espèces que j’imagine végétales au vu de l’herbier qui compose les pages suivantes : des tiges, des fleurs, des graines, toutes sèches et cramées par le sel. Puis des traces de sang oxydé et d’écailles recouvrent quelques pages, après quoi les listes s’estompent et des récits se chevauchent, parfois illisibles. William a utilisé le terme « fiévreux » en parlant de ce carnet abîmé, dont les pages étaient auréolées et cartonnées par l’humidité et le sel. Entre deux fleurs aplaties, ça se brouille. Un petit bruant des neiges perce la première aube dans le ciel noir. Je manipule difficilement le carnet, dont chaque page semble près de s’effriter sous mes yeux. Les tiges se mêlent aux fibres du papier, ça entre dessous, dedans, à travers. Ici le bleu évaporé des spores vibre encore sur la plaine. Des fleurs, Arnica frigida, Astragalus arcticus, Cerastium beeringianum, recomposent un paysage en deux dimensions, pressées sur l’aplat du papier. Ce carnet a plus d’un siècle, pourtant quelque chose s’agite encore entre les pages. Je cherche les signes de mon frère dans les remous chronologiques. Mon rythme cardiaque change et me pince la poitrine. C’est là que le sommeil me quitte définitivement. Au-dessous de Lupinus arcticus, une fleur qui déverse sa vivacité argentée sur toute la double page, une écriture plus récente, moins effacée : Il y a ici la Béringie. William m’a répété cette phrase énigmatique prononcée par l’homme qui lui avait apporté le carnet. Je fouillerai les autres carnets pour comprendre ce qu’il a voulu dire, mais je suis sûre que c’est la marque de mon frère. Derrière ces mots, des pages semblent scellées, je ne parviens pas à les séparer sans déchirer complètement la page avec son écriture. Des miettes végétales tombent à chaque tentative. Ça sent l’humide. Sur les pages suivantes, je devine, esquissée au charbon délavé, une vaste vallée fluviale. Un ours invente la prairie par un chant profond et chaud. Je repense aux kèlièts, les esprits invisibles, et aux tèryky, des créatures errantes de la toundra, contre lesquelles le Tchouktche du ferry m’a mise en garde. Des êtres déplacés et déliés ; et des ivrognes, a-t-il ajouté après un silence, en rigolant. Ne pas oublier aussi de trouver des « racines d’or » que l’on peut faire en tisane pour soigner les yeux. Je ne me lasse pas de caresser du bout des doigts Lupinus arcticus qui halète dans un souffle bleuté. Plus loin, c’est une loutre qui crée la Terre, et au verso je lis : « Ranunculus hyperboreus a été figée dans sa danse tourbeuse, pourtant tu peux la faire revivre depuis les profondeurs de la mer. »

J’étais au fond de l’océan et tout était translucide. Jusqu’à la surface s’érigeaient de grandes montagnes dont les pointes dépassaient à l’air libre. J’étais peut-être à une centaine de mètres de profondeur et je respirais parfaitement. C’était une technique que j’avais apprise des poissons et qu’il ne fallait surtout pas que j’oublie. Je me répétais sans cesse la procédure respiratoire à suivre. C’était complexe, je crois, mais presque naturel, apaisé en tout cas. Je voyais des corps colossaux passer au-dessus, des baleines et d’autres créatures. Il y avait des tanks qui descendaient également en file indienne depuis la berge lointaine. Ce qui me frappait, c’était la clarté de l’eau, en noir et blanc, tout était limpide et flottant sur des distances infinies. La guerre se préparait dans une placidité indescriptible. Au fond, un bouillonnement m’appelait intensément. Je descendais lentement le long de la pente douce, de plus en plus profondément. Soudain, j’ai croisé un corbeau. Je ne sais pas s’il nageait ou volait. Il s’est posé devant moi et avait l’air de me toiser. J’ai commencé à douter de ma propre légitimité sous-marine. Je n’arrivais plus à respirer, je me suis réveillé.

Pas besoin d’être palynologue pour comprendre. Il pose le carnet et fait tourner entre ses doigts la fleur vive au-dessus de son front. Les pollens parlent la langue commune. Être à l’écoute, laisser passer les premières incompréhensions, attendre que les particules se déposent, par strates. Parfois ça parle, et on ne s’y attend pas. C’est quand ils ont trouvé ici la même fleur qu’il avait cueillie de l’autre côté que l’évidence lui a claqué la poitrine. Les mêmes signatures-pollen de part et d’autre du détroit. Il place l’anémone dans son herbier sibérien et ils compareront la fleur avec celle conservée dans l’herbier alaskien, l’herbier maudit. Avec soin, il la fixe au papier par la tige, note la date, l’arborescence phylogénétique avec le nom de ses ancêtres connus et une nouvelle suggestion de dénomination taxonomique qu’il avait pris l’habitude d’inventer avec elle : Dianae beringianum. Il relève le nez et sent le souffle glacé de la toundra sur sa nuque. Il fixe à nouveau la page fraîche de l’herbier qu’il laisse un peu battre au vent sec. Il le sait, ces fleurs appelées aussi « filles du vent » ne sont pourtant pas arrivées ici par le vent d’est. Elles ne sont pas plus récentes que celles de l’autre côté, en Alaska, ni plus vieilles que celles des îles Aléoutiennes. Elles ont toutes colonisé par radiation depuis un centre commun qui se trouve aujourd’hui sur le plateau océanique à des centaines de mètres sous la mer. Il en mettrait sa main à couper.

Hushkins se relève de son lit de tussack, s’ébroue et envoie une secousse dans ses bras engourdis et ballants. Des paquets de tiges sèches roulent sous le vent. Debout un temps, il reste immobile devant l’étendue de la péninsule des Tchouktches, aux limites des terres sibériennes. Les poils de la steppe se dressent en un frisson qui fait chanceler le vieux chercheur. Son corps partage une autre intimité avec ces lieux. Le vent froid agresse les vertèbres. Il se penche en avant et observe, le dos rond, les morceaux de prairie secs qui partent au vent et tournoient un temps autour de son corps empêché. Il a arpenté des terres semblables toute sa vie, de l’autre côté du détroit, juste en face. Maintenant, ces années lui remontent dans la colonne. Hushkins se laisse toiser docilement par le vent, le corps penché en avant, la tête relâchée. Diane lui avait appris à détendre ainsi le dos quand il se fige. Il fait quelques pas, la tête et les bras pendants, perdant un peu l’équilibre, se laissant aller aux aspérités du terrain, fermant parfois les yeux, détendu jusqu’à retomber sur les touffes moelleuses de tussack. Les autres sont de l’autre côté de la colline, près du campement. Il frôle les limites que forment la prairie avec les dunes et son humanité avec le reste. Des limites en saccades, comme des plateaux empilés, des morceaux de terrain qui se glissent dessus dessous en une cristallisation anachronique. Avec son ancienne réglette de géologue, il mesure des empilements de quelques décimètres d’épaisseur, soit plusieurs centaines de milliers d’années.

Enfoncer le doigt dans le sable. Humer les tiges de jonc humides. Réveiller les paumes au lichen. Relier les deux mondes. Au pied des volcans, les plages pareilles aux jours se chevauchent et dessinent une carte du temps. Un battement par siècle. Il lui semble que son cœur s’est accordé au temps des transformations géologiques depuis qu’il se laisse guider par l’idée, trop vaste pour son esprit, que Diane lui a soufflée. L’idée de la terre engloutie. L’archéologie des crêtes de plage révèle une esquisse vivante du mouvement des bancs de sable. Elles dessinent les mouvements de la mer comme de la terre et forment une archive à ciel ouvert de leurs interactions au cours des différentes périodes de glaciation et de déglaciation. Chaque bande de sable lui fournit un indicateur sur une ligne du temps dont il ne connaît pas encore tout à fait l’échelle. Il pourrait compter en millions d’années s’il trouvait les bons empilements. Entre ses doigts, il caresse la petite pierre polie qu’il garde toujours dans la poche de sa chemise. Elle lui rappelle les lèvres de Diane et l’abrasion du torrent où il l’avait rencontrée pour la première fois ; encore une autre chronologie. Son regard pointé vers l’est, il croit distinguer l’autre rive, de l’autre côté du détroit de Béring, et le temps en extension accélérée qui l’en sépare. L’expédition délivre toutes ses promesses, il faut juste tenir, encore un peu, et continuer à jouer au chef de meute. Devant lui, la mer et ses nuances de bleu. Il voit clair sur des kilomètres et des millénaires à la fois.

Avant de rejoindre les deux autres, il s’assoit dans le sable pour observer un moment l’activité des insectes. Il oublie un peu les plantes et leurs rêves enracinés dans une mémoire qu’il voudrait tant troquer contre celle de ces coléoptères littoraux qui vaquent à d’immenses projets. Dans un autre récit, leur prothorax ressemblerait au masque d’un esprit dit « soleil noir » et dont les élytres formeraient le corps iridescent et polymorphe. S’ils ouvraient la bouche, on y verrait l’univers. Hushkins a déjà épinglé le spécimen, et les boîtes entomologiques sont pleines. En suivant les errances de ces nouveaux personnages à la trace, Hushkins trouve des fossiles de coquilles de mollusques disparus. Celles de l’escargot marin géant Neptunea complètent les relevés des crêtes de plage et indiquent un ressac de l’océan s’étalant sur des dizaines de millions d’années. Il y a environ treize mille ans, se répète-t-il, la terre s’étalait à sec jusqu’à l’Amérique pour la dernière fois. Maintenant, il a la certitude que Diane avait raison, mais elle ne verra jamais comment leurs deux univers se rejoignent. Depuis, la mer recouvre les terres et monte encore, et les migrations de mollusques bivalves ont repris entre la mer de Béring et la mer des Tchouktches, autour de la péninsule extrême-orientale de la Sibérie qui touche presque l’autre doigt lithique, américain.

Les moustiques fêtent le crépuscule. Leurs corps montent et descendent selon une carte qu’ils sont seuls à connaître. Ils sont affairés au grand événement de la fin des jours. Ils disent adieu à ces milliers de petits soleils qui se couchent à quelques centaines de mètres d’eux. C’est ce monde-là qu’ils perçoivent, lui aurait dit Diane. Verront-ils le lever du jour ? Pendant ce temps, Hushkins rejoint ses deux compagnons, Sigafoos et Myza, et à eux trois ils forment un triangle qui avance sur la plaine, consciencieusement. Ils ont le nez pointé vers le sol, un carnet à la main. Ils composent un tableau. Trois hommes dans les hautes herbes, deux accroupis, un debout, masques et carnets. Hushkins peut écrire debout immobile pendant des heures. Parfois, autour d’un dessin de semence de pissenlit, ses notes de terrain trahissent une bifurcation inattendue : « Nous en étions là à tracasser le sol… depuis combien de temps déjà ? » Les graminées s’accumulent dans les poches des yeux. Hushkins a abandonné le masque anti-moustiques. Le grillage que portent Sigafoos et Myza semble animé d’une pellicule vivante qui vibre, cherchant désespérément un accès au sang. Cette expédition repose d’abord sur une intimité inscrite dans le partage involontaire des sangs, orchestrée par un empire de moustiques nouvellement éclos.
Sigafoos insère son stylet dans le sol, mesure l’hygrométrie, note, prélève le tubercule, note, effrite les graines, note. Il réserve une case dans chaque ligne de son tableau pour y apposer le bout de son doigt recouvert de pollen : il y presse son doigt, et une trace jaunâtre imbibe le papier. Il a remarqué que la couleur du pollen et la forme de l’auréole ne sont jamais tout à fait identiques d’une fleur à une autre et il crée en parallèle un autre classement, qu’il garde pour lui. La palynologie trouve là sans doute son plus haut point d’expression. C’est peut-être une sorte de nuancier phylogénétique, une gamme de couleurs de l’évolution du vivant depuis l’apparition des plantes à fleurs et des pollinisateurs. Le soleil se couche, comme chaque soir, loin derrière ces montagnes qu’on distingue parfaitement à plusieurs centaines de kilomètres dans une clarté de ciel. Et le trio prend un moment pour sentir la transition des couleurs, des températures et des sons.

Le triangle a fait bon chemin. La plaine a été quadrillée, l’inventaire de ce côté de l’océan doit être pathologiquement exhaustif. Hushkins était déjà allé au bout de son obsession de l’autre côté, seul, avant la guerre. Ou plutôt il avait terminé seul, puisque Diane l’avait accompagné pendant plusieurs années. Puis elle était morte au loin, d’un cancer, pendant qu’il finissait le recensement. Il n’en parle jamais. Quand il a rencontré Myza à Petropavlovsk, chez un mécanicien, il partait pour un exil sans retour. Mais auprès de Myza, il s’est mis à raconter, encouragé par sa générosité avec les histoires, et a déversé un flot de paroles pendant plusieurs nuits. Les histoires de plantes et de Diane se mélangeaient et Myza croyait reconnaître une histoire familière. Il a encouragé Hushkins à poursuivre la quête, il l’accompagnerait et lui servirait de guide. Alors Hushkins a retrouvé le fil de son « rêve palymnésique », comme il l’appelait, un rêve hanté de souvenirs d’humains et d’angiospermes. Il n’a plus quitté Myza. Et il n’a plus jamais parlé de sa vie de l’autre côté du détroit, avec Diane.
Parfois Myza raconte à son tour. Il parle d’un amour d’avant le temps. Il invente un peu. Il recompose. Sigafoos ne pose jamais de questions. Il est botaniste dans chaque cellule de son être. Ses mains sont de la couleur des chatons de saule qu’il frotte constamment entre ses paumes. Il est accroupi dans les hautes herbes et malaxe une pâte de pigment jaune rosacé, de la couleur des couchants.

Le ravitaillement se fait attendre depuis une semaine. Myza garde ce sourire inimitable qui est pour Hushkins la matérialisation de la confiance. Hushkins propose aux deux camarades un nouveau camp de base pour la suite des recherches, quand le ravitaillement sera arrivé, de l’autre côté du lac à l’intérieur des terres, sur un plateau plus exposé au vent. Il faut bien éliminer l’hypothèse d’une propagation éolienne. Ce sera sans doute moins confortable. Myza sourit. Les précautions des Blancs lui ont toujours inspiré un sourire ironique. Il se souvient des têtes indigènes fichées sur leurs propres harpons tout le long de la péninsule devenue base militaire soviétique. La décision était tombée sous la forme d’un colis jeté depuis un avion. Ils avaient une semaine pour se déplacer. Où ? Personne n’y avait songé. Les chasseurs de la côte n’y avaient pas accordé d’importance et, de plus, la saison battait son plein. Une semaine plus tard, une frégate militaire ramenait de sa chasse un filet de têtes indigènes et les soldats avaient pris le soin de les empaler sur des harpons plantés tous les neuf mètres le long de la frontière de la nouvelle base. Leurs cheveux battaient au vent.
Myza, ça lui est égal, il aime ces terres, avec ou sans vent, et cette expédition est la seule possibilité pour lui d’y revenir. Il a quelque chose à y retrouver. Depuis la grande confiscation par les étrangers russes et américains, seules les expéditions scientifiques ont accès au lieu. Étudier puis civiliser l’extrémité du territoire, achever le travail inabouti des missionnaires orthodoxes, favoriser les échanges. Le commerce des peaux et de l’ivoire a englouti les autres habitants de la péninsule, comme les isatis, ces renards bleus des banquises ; fourrures de phoque, d’ours blanc ou de renne, peaux de zibeline et de glouton, défenses de morse sculptées ou non, sans parler de l’huile et des fanons de baleine. Appétit vorace des visiteurs étrangers et flots de mauvaises eaux-de-vie. Le XIXe siècle avait vu la grande baleine boréale et les camarades morses chassés jusqu’à quasi-extinction. Il n’y a pas si longtemps, on rencontrait sur les côtes du Kamtchatka, rapportés par les courants, à peine plus de carcasses de morses décapités que d’humains boréaux massacrés. Le bruit de la dékoulakisation se répand maintenant sur les steppes et pourrait bien à nouveau tout faire basculer. Il lui semble entendre encore les porte-voix : « Le pouvoir aux pauvres vers l’avenir radieux et unique du communisme soviétique. » Il faut profiter de la moindre fenêtre de vent avant le rétrécissement définitif du monde. Et puis, un autre projet est en cours, qui fait sourire Myza.
Sigafoos, ancien braconnier à l’ouest, trappeur et homme des bois, diplômé de l’université de Seneca, suit Hushkins depuis qu’il a fini son doctorat sous sa direction. Il lui doit toutes ses découvertes botaniques. Sur les recommandations de Hushkins, il a effectué le tout premier prélèvement de colonne de glace dans un lac des terres confisquées d’Alaska et y a découvert une véritable frise chronologique à unité pollen. Mais pour la première fois, il émet un doute. S’ils cherchent des traces de pollens, pourquoi aller fouiller les plaines balayées ? Il entrevoit déjà sur les plaines plus exposées des pollens disséminés au vent frappant les tiges sèches. Il voit se profiler les énormes lacunes dans le registre phylochromatique de son carnet. Il voit la fébrilité du chef. Pour le convaincre, Hushkins lui parle des mousses, lichens et couverts de roche qu’il a recensés en Alaska sur les falaises les plus exposées. Des structures et des motifs végétaux officiellement endémiques, mais qu’il espère retrouver également ici, sur cet autre côté de la mer de Béring. On perd l’itinéraire précis des pollens, mais on trouvera le réseau des mousses. Sigafoos sent bien que Hushkins les emmène sur une voie dont il dissimule le cap, il voit bien le regard embrumé du vieux maître et, pour la première fois, sent l’issue incertaine de cette expédition. Mais Myza trace déjà l’itinéraire jusqu’aux lichens.

Le soir, les trois camarades parlent surtout de Joy. À la dernière livraison, elle leur a apporté les nouvelles de la guerre qui recommence. Ça affecte ses affaires, mais elle continue de faire le lien entre les communautés autochtones de la côte alaskienne et celles d’ici. Hushkins est inquiet car elle cristallise les soupçons. Cependant il continue de lui confier les carnets qu’il remplit chaque semaine et qu’il faut mettre en sûreté, à l’abri de l’humidité et des fouilles arbitraires qui ne manqueront pas lors du retour aux entrepôts de Beringovski. Il ne saurait d’ailleurs pas où stocker la quantité de textes et d’extraits d’herbiers qu’ils sont en train d’accumuler. C’est Joy qui les fait passer à l’ouest, ou plutôt, vu d’ici, en direction de l’est. Hushkins est persuadé qu’au retour il réalisera la paix par la force de son idée : la réunification des deux grands blocs par un Éden commun et oublié.

Au loin, on entend des tambours. Myza note rigoureusement les rythmes. Hushkins n’en sait rien, mais Myza a d’autres projets que celui de constituer des herbiers pour réconcilier deux grandes nations qui se sont bâties sur les cendres de son peuple. Cette expédition est l’occasion de revenir sur des terres confisquées. Ils sont près des pâturages d’estive pour les rennes. Des campements de nomades sont installés dans les vallées voisines et résonnent dans la clarté glacée de l’air. Les peaux d’estomac tendues sur des cerclages de bois fumé font sonner un rythme inhabituel parmi les nomades. Les tambours ont de très anciennes fonctions et ont toujours servi d’intermédiaires. Maintenant, il semble qu’un nouveau canal se soit créé pour communiquer entre familles à chants rythmiques différents au sujet des transformations du territoire qu’elles partagent. Myza note la différence des rythmes entre les peaux sacrées et les peaux profanes tout en consultant les cartes de la zone. Les nouveaux rythmes indiquent des directions, des distances, des vitesses. Il est bien placé pour entendre les frappes des campements éloignés.

Autour du feu, Hushkins lit le journal de Steller, compagnon naturaliste du commandant Béring au cours de l’expédition maritime qui donna son nom au détroit et apporta la mort au commandant en 1741. Ce soir, Steller dessine les vaches de mer, ou ce qui deviendra brièvement la rhytine de Steller avant de disparaître. Avec ces dessins, seules traces qui nous restent des sirènes, chassées jusqu’à l’extinction par les marins qui les avaient découvertes, on complète certaines lacunes dans le registre fossile, comme les expressions de leur regard. Sigafoos complète ses carnets. Hushkins feuillette le journal et lit des extraits à haute voix. « Ce foutu Béring refuse absolument de me prêter attention, alors que je collecte depuis des jours au fil de l’eau des traces irréfutables de terre ferme. Je vois passer des algues aux bulbes éclos qui trahissent une mise à sec prolongée et donc des roches émergées à proximité. Pourtant aucun de ces médiocres navigateurs ne veut croire aux courants marins. Je lui dis haut et fort ce que je pense de lui et on me met aux fers. On prend le chemin le plus long et déjà le scorbut frappe dans les basses cales. Nous n’atteindrons jamais l’Amérique. » Hushkins s’absorbe dans le feu au rythme du battement des flammes. Avec ses herbiers, il récolte des traces de passage et voit dans la terre des courants là où le reste du monde ne voit que de l’immuable. « Atteindrons-nous l’Amérique avant que je ne sombre ? » écrit-il dans la marge du journal de Steller.
Hushkins se remémore chaque soir les chapitres qui constitueront l’ouvrage décisif de sa vie. Les calculs sont contradictoires, mais selon son hypothèse, le détroit a connu de nombreuses ouvertures et fermetures au cours des derniers soixante millions d’années, entraînant un effet de refuge puis de recolonisation par les plantes, de contraction puis d’expansion du biotope terrestre. Ce mouvement de compression et de décompression a formé des cercles concentriques dont il estime que le centre se trouve aujourd’hui sous la surface de la mer de Béring, autour des îles Diomède. Selon Hushkins, lors de la dernière période émergée de la Béringie, la flore était suffisamment diversifiée, et le climat suffisamment tempéré au sud du plateau pour que celle-ci ait été peuplée pendant des dizaines de milliers d’années par des populations d’hominidés.

Au moins dix mille ans.
Le temps pour l’établissement d’une véritable culture béringienne, engloutie il y a à peine douze mille ans.

Il lève la tête un temps et regarde la fumée qui sort de sa bouche comme aspirée par le sombre. Il visualise les cercles les uns dans les autres qui augmentent puis diminuent, propageant puis anéantissant les colonisations florales. C’est comme une respiration très lente. Il faudrait pouvoir sauter de cercle en cercle, se dit-il, jouer sur différentes bagues du temps. Il retarde le moment de dormir car ses nuits l’emmènent trop loin.

Dans un demi-sommeil, il creuse sous la mer au son des tambours qui l’empêchent de dormir.

Le scientifique a du mal à faire le pont entre ses deux rives existentielles.
L’autre côté du détroit le hante aussi.
Myza reconnaît dans le rythme inhabituel des tambours l’outrage et l’appel qui s’y tapit.
En Hushkins a lieu une autre guerre, glacée, un permafrost des viscères, depuis que Diane est morte. Il lui semble que les battements s’adressent à lui et font sursauter le temps.

Ce matin, je suis réveillée par un battement qui se fait de plus en plus fort au campement des ouvriers. Ça commence par des saccades, puis des sortes de glissements rythmiques pour évoluer vers une véritable secousse tellurique propagée à partir de vieux bidons de kérosène vides. Dans un demi-sommeil, je me dis que les travaux de construction des néohydroturbines ont déjà commencé et qu’on creuse sous la mer. Je me lève en sursaut, croyant entendre le broyage de ma structure préhistorique sous les chenilles géantes des mégasondes Gozok. Il faudra que je tire ça au clair.

Depuis quelques jours maintenant, je travaille avec l’équipe d’excavation au cœur du sanctuaire archéologique sous une pluie atmosphérique. Le détrempage des boues, récemment libérées du permafrost, facilite l’extraction des ossements. Avec le réchauffement, les terres autrefois prisonnières de la glace dégèlent et révèlent leurs mystères. Au début, je me suis inquiétée de voir des pigments rouges et noirs s’écouler dans les failles sous l’effet des jets. On a beau affiner la cible des lances à eau, ça frappe fort et indistinctement. Parfois, derrière un mur de glaise, une paroi disparaît aussi vite qu’elle est apparue. Nous gagnons du temps, nous perdons des images, nous n’avons plus trop le choix. Il faut arriver au bout de ce lieu avant qu’ils ne rasent tout. Le financement arrive à son terme et il y a peu de chances que Gozok Sustainable Industries renouvelle l’enveloppe et retarde encore le bâti. Au vu des résultats, disons, peu applicables. À l’époque où William m’a contactée pour ce chantier de fouilles qui s’annonçait compliqué – ma spécialité –, il m’a prévenue qu’il faudrait ménager tout le monde et gagner du temps vu ce que les fouilles mettaient au jour. J’ai alors mis en place mon plan B et réussi à faire espérer à GSI un nouveau minerai hyperductile pour leurs nouvelles générations de voitures Grav-zero, « zéro gravité », avant qu’ils n’explosent tout pour installer les turbines et finaliser le pont. Je savais que, depuis le passage au rayonnement magnétique dans les transports et les télécommunications, ils auraient besoin de ce type de minerai, surtout avec l’organisation des JO 2054 au pôle Nord. Nous leur avons laissé entendre qu’une telle découverte était « hautement probable ». Nous avons un peu faussé les relevés géomorphologiques, un petit montage improbable avec les fonds marins de l’Atlantique exploités pour leurs ressources. Il m’arrive encore de confondre les cartes et de m’appuyer sur les cartes faussées, sortes de rhapsodies géologiques que je trouve très belles, mais qui s’avèrent piégeuses si je ne suis pas attentive. Pendant les mois de préparation des dossiers de financement, j’y ai mélangé les propriétés de toutes sortes de terrains miniers tout en effaçant sans scrupule leurs contours géopolitiques. Maintenant, je sens tous ces mois tendus de levées de fonds qui remontent et s’écoulent, impitoyables, le long d’un filet d’eau glacé à la tombée des reins. Je sens que ma relation à ces terres est en train de changer. Je ne dis plus « Tchoukotka », mais « péninsule des Tchouktches » et je sais que le détroit de Béring se dit ici « Irvytguyr ».

Le campement a été installé sur la plage voisine, sur un des escarpements créés par les nombreux reflux de la mer de Béring au cours des derniers soixante millions d’années. Depuis la fameuse expédition Hushkins, cet endroit éveille les fantasmes scientifiques. Dès que les relations internationales l’ont permis, le terrain a très vite été enseveli sous les activités et les discours scientifico-entrepreneuriaux. Ces derniers temps, leur accumulation accélérée laisse entrevoir une sale tournure. Le désastre à venir sera sans doute aussi fracassant que l’a été la découverte de ces lieux. J’imagine une fin tragique à l’image de celle de l’expédition Hushkins, qui a involontairement ouvert la voie à toute cette machinerie d’extraction.

La pointe de la Sibérie orientale recule à mesure que le reflux diminue et que remonte la mer. Encore quelques centimètres et tout sera salé. Tout ce que cette toundra contient de trésors enfouis sera dévoré par l’indifférence marine. En attendant, on profite des quelques degrés supplémentaires pour percer la glace. L’industrie de dragage des dégels bat son plein et j’ai fait jouer la concurrence pour acquérir ce merveilleux système hydraulique. Les pompes envoient une eau à très haute pression pour briser les masses de permafrost décompactées et la succion fait le reste. La boue est rejetée et forme une petite péninsule qui prolonge la falaise. On peut extraire jusqu’à quatre-vingts tonnes par heure dans ce sol de glace, de roche et de galettes argileuses. Aux abords de la zone de fouilles, on abaisse la pression et progressivement la lance à eau fait place aux brosses et aux souffles de nos bouches. Agenouillée avec les autres sur une terre surprise de sa mise au jour soudaine, je marche indélicatement sur des rêves.

Ici, nous avons commencé à dégager une structure gigantesque d’ossements qui date probablement du Pléistocène. La structure s’impose au paysage, aussi bornée et indifférente qu’un somnambule aux rêves farouches. Puissante et haute, elle est à la fois une évidence, une énigme, un charnier et un poème. En général, je me contente de diriger les fouilles et d’organiser la récupération des artefacts dans les meilleures conditions possibles, mais ici quelque chose me retient et m’absorbe. J’ai l’habitude des recherches archéologiques appartenant à notre temporalité historique, avec des écrits, des témoignages. Ici, l’énigme est abyssale. Grâce à William, je participe autant que je peux aux discussions des paléoanthropologues. Nous sommes parvenus à reconstituer un quasi-récit. Nous savons qu’au cœur de ce récit il y a ces côtes de baleines franches boréales mêlées à des défenses de mammouths, disposées en allée, formant comme une arche profonde de plusieurs dizaines de mètres de long. Une côte, une défense, une côte, une défense, etc., érigées tel le squelette d’une immense chimère endormie. Le tracé de l’arche est très précis. Une sorte de couloir ou de tunnel. Se dirigeant vers la mer. L’hypothèse m’est d’abord apparue évidente et brusque : un intermédiaire terre-mer. Mais apparemment, à l’époque de la mise en place de cette structure, la mer se trouvait beaucoup plus loin, et il était alors difficilement imaginable qu’elle puisse un jour arriver jusqu’ici, à l’entrée ou à la sortie de ce tunnel d’ossements, de ce qui est aujourd’hui littéralement un passage. On me dit qu’il faudrait parvenir à la dégager jusqu’au sol originel où elle a été érigée, sans la fragiliser. C’est pas gagné. Avec la marée, les galets emportés par les vagues jouent déjà une musique régulière sur les os.

Avec le réchauffement, l’archéologie de sauvetage foule de nouvelles terres. Mais si la mer monte encore, tout sera recouvert. Déjà les vagues taquinent les mammouths et les domaines se mélangent. Des dragages robotisés sous le plancher océanique ont dégagé récemment tout un corps de fauve, tellement bien conservé dans la glace sous les sédiments qu’il a comme bondi hors de la fosse d’extraction. L’opération a été filmée par les caméras des robots. Le scaphandrier qui se trouvait alors au fond pour entretenir le système de pompe a vu fondre sur lui un fauve gigantesque à dents de sabre, d’au moins cinq mètres de long. Avec le tourbillon créé par les rejets de pompage, la bête a flotté en spirale pendant plusieurs minutes, belle comme un pétale dans le vent, curieuse comme une panthère jouant avec un homard dans les fonds de la mer, avant d’être emportée plus loin par les tombants et les courants de convection d’eaux profondes. On voyait le scaphandrier se débattre, sans visibilité, entre les câbles, les tuyaux et le sable soulevé en brouillard. La bête n’a pas pu être récupérée, mais les images hantent encore les réseaux sociaux. Je revois ce fauve qui tourbillonne en pleine eau, les yeux fermés, comme saisi par un rêve apnéique, léger dans sa prédation féroce. Peut-être reste-il dans son estomac des morceaux humains. Tout au fond de la mer, je vois son cadavre dans les plaines abyssales fournir un festin d’un autre temps à une assemblée de requins aveugles, de congres benthiques, de poulpes translucides et de crabes recouverts de filaments bactériens comme des lianes de poussière.

Peut-être en sera-t-il de même avec cette arche. Je vois un corps arrêté trop tôt en plein milieu d’un processus ; de quoi, je ne sais pas. Comment le dater, comment imaginer son environnement ? Les procédés de datation atomique donnent des fourchettes temporelles trop larges. La grande interrogation des spécialistes, c’est de savoir si l’arche date de la fin des « terres béringiennes », juste avant le basculement hors du Pléistocène. Dans les intestins de mammouths récupérés dans les tourbes voisines, on retrouve des pollens qui indiquent une terre riche en herbes et en joncs. Une sorte de paysage de steppe, mais clairsemé de bouquets denses témoignant d’une vitalité arboricole et de fourrés d’arbrisseaux. Ces ossements et ces défenses ont-ils connu les mêmes contrées ? Quelles subjectivités les contemplaient alors ? J’ai lu que les études génétiques sur les ADN des populations en Asie et aux Amériques avaient révélé non seulement la proximité entre ces deux groupes humains, mais surtout une étape intermédiaire de peuplement entre les deux continents. L’image du « passage de Béring », je l’ai bien : la migration des hominidés entre les deux grands continents. Mais l’image d’un « monde de Béring » m’est inconnue.
Les études parlent d’une « mutation importante des haplotypes », ce qui semble signaler un groupe génétique isolé pendant plusieurs milliers d’années, peut-être une dizaine, suffisamment en tout cas pour créer une « maturation » inscrite dans les gènes, avant d’entrer définitivement en Amérique. Si la Béringie a été si longuement habitée par les humains, il doit y avoir des récits liés à ces terres submergées. Plus de dix mille ans de peuplement dans un climat idéal. On doit pouvoir retrouver aussi des récits qui évoquent la disparition des terres. Il doit y avoir des traces, peut-être même une civilisation béringienne. Du côté américain, tout est verrouillé, effacé dans le besoin d’instaurer le mythe du Nouveau Monde. Étrangement, ici, il reste des zones grises. Cette arche est la trace d’un récit, d’une histoire de fin du monde. Si seulement on parvient à la dater, je pourrai remonter les écheveaux du temps pour pister une source narrative, un écho du monde de celles et ceux qui ont vécu ici.

Sous la tente, je me replonge dans les cartes et les carnets. Il faut que je sois claire devant William sur le programme de fouilles. Mon rituel : punaiser les pensées parasites. Je suis venue pensant chercher quelqu’un et maintenant j’ai l’impression que c’est moi qu’on cherche, que quelque chose me cherche. Sensation tenace de ne pas être à ma place. Pour quoi, pour qui est-ce qu’on s’embourbe ainsi dans la vase et le temps, là, à « tracasser le sol », comme dirait Hushkins ? Plongée dans mes cartes-hologrammes de la stratigraphie locale, j’ai quelques remords, des arrière-pensées. Ces cartes montrent des terres pleines à ras bord de données, de stocks, de potentiels, pour les scientifiques comme pour les exploitants. Mais les terres ont été progressivement vidées de leurs habitants. Moi aussi, je l’ai voulue, mon expédition héroïque, et j’ai tout figé dans le temps : le détroit de Béring et ses habitants avec. Je déplace des montagnes de tourbe gelée avec l’aide de chasseurs locaux. Où vivent-ils ? Les bases militaires, les compagnies d’extraction minière, puis énergétique, les réserves scientifiques, les parcs de préservation et maintenant les parcs de réincarnation impliquent tous un déplacement des populations autochtones. Ça me révolte, et pourtant j’y participe en faisant le travail du croque-mort : rendre le cadavre présentable. Le prétexte aujourd’hui est la conservation d’un territoire en voie de disparition, avec tout son biotope et son patrimoine culturel. Les mêmes qui conservent aujourd’hui massacraient avec zèle quelques dizaines d’années à peine en arrière. Faire plier l’indigène, détruire ses relations à l’environnement, éliminer les proies principales. Pour introduire l’idée d’une nature séparée de l’humain, qu’il faudrait protéger de l’ignorant, de l’indigène. On détruit, on répare et on renomme, puisque, au fond, grâce à nous, on recrée.
Le dernier déplacement massif, celui des Évènes, ou Kaaramkyns, comme on les appelle ici, pour la création du Beringia Park, a eu lieu il y a quelques années. Il a provoqué des soulèvements importants chez les communautés autochtones. Plusieurs passages reliant les zones sèches ont été bloqués et tenus pendant des semaines. Le parc, c’est des milliards de dollars qui passent sous leur nez et sur leurs terres. Ça a commencé par la réintroduction de bœufs musqués, de bisons des plaines, de chevaux de Yakoutie et autres grands brouteurs, ramenés par avion et bateau, puis ça a été le clonage de quelques mammouths et grands prédateurs, le tout pour recréer un écosystème pléistocène. On a fait venir des néomammouths de Corée du Sud où leurs cellules avaient été mises en culture à partir de morceaux de chair presque fraîche récupérée dans une croûte glacée près d’ici. Le mammouth naît d’un éléphant indien, le tigre à dents de sabre naît de la dernière mère porteuse des tigres de l’Amour gardée en captivité. J’ai des ouvriers qui sont spécialisés dans la récupération discrète de morceaux de mammouths pour les musées et les labos à travers le monde. Le grand-père de l’un d’entre eux a découvert le premier mammouth entier, à la fin du XXe siècle. L’animal avait quatre mois quand il était mort, et aujourd’hui il a à peu près quarante mille ans. La viande aurait pu encore être mangée. Il avait fallu retenir les chiens. C’est le nouvel or local. Depuis la « submersion planétaire » déclarée officiellement par l’ONU en 2046 et devenue maintenant quotidienne, l’humanité semble chercher à épuiser ses propriétés démiurgiques dans une sorte d’ultime potlatch des connaissances : face à la fin, on balance toute notre capacité technique pour le plaisir de la voir brûler. Que savait-on au juste du monde des panthères nébuleuses avant qu’elles n’aient complètement disparu l’année dernière ? Quels secrets, quels chants, quels rêves avaient-elles à nous transmettre ? On s’est contentés de stocker des peaux et des chromosomes. Les tigres ressuscités par clonage auront-ils les mêmes rêves que les tigres d’avant ?

Le soir, je traîne un peu au campement des ouvriers. Je vois un cercle de bidons renversés aménagé sur un morceau de terre fraîchement aplani. Mon chef de chantier, Mitkine, tente de m’attirer vers le feu pour boire un verre de vodka. À propos des tambours bricolés, il évoque un désir de renouer avec le folklore musical de leurs ancêtres. Je n’en crois pas un mot, mais je sens qu’il vaut mieux ne pas trop creuser, les hommes me paraissent très à vif. Ces tambours improvisés sont une alerte dont je dois tenir compte. Mais à qui ces signaux sont-ils vraiment adressés ? Aux communautés d’Alaska ? On me raconte des récits de libération des eaux ayant inondé le lien terrestre avec l’Amérique. Dans ces temps anciens, pas de différence profonde entre les êtres, seulement un riche répertoire de corps et de figures, et tout le monde était « humain » sous des formes variées. Il fallait juste être attentif à la singularité et à l’importance de toutes ces perspectives afin de naviguer entre les formes pour maintenir un équilibre. Depuis, il y a trop de tèryky. Il faut alors les abattre pour soulager le mal dont elles sont le symptôme, une sorte de glissement des réseaux de communication entre les êtres, une confusion et une incompréhension généralisées. Aujourd’hui, on a besoin de distinctions pour s’y retrouver, me dit-il, c’est comme ça. Je me demande si mon frère ne se serait pas fondu dans un groupe comme celui-ci. C’est plausible. Ou peut-être est-il devenu tèryky. S’il est encore en vie quelque part, en tout cas, c’est ici que je le trouverai, j’en mets ma main à couper. Demain, je dois rencontrer Caïmœn. »

À propos de l’auteur
BRUGIDOU_Jeremie_©Jean-Philippe_CazierJeremie Brugidou © Photo Jean-Philippe Cazier

Jeremie Brugidou est né en 1988 et vit à Bruxelles. Il est artiste-chercheur, cinéaste et écrivain. Il a réalisé plusieurs films (Bx46 en 2014, Le Chant de la nuit en 2017, avec Fabien Clouette, et Poacher’s Moon avec David Jaclin en 2021). Docteur en études cinématographiques, ses recherches portent sur la manière dont la fiction et les images permettent d’imaginer de nouvelles perspectives anthropologiques. Il pratique le thuy phap, un art martial vietnamien. (Source: Éditions de l’Ogre)

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Oiseau

SKADEN_oiseau

  RL-automne-2021

En deux mots
Dans un futur assez lointain, une poignée d’hommes et de femmes trouve refuge sur une planète où ils ne disposent guère que de quoi survivre, mais ils s’accrochent. Un groupe de Terriens débarque un siècle plus tard et vient remettre en cause l’équilibre déjà très fragile de la communauté.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’homme est-il un loup pour l’homme?

Dans ce roman d’anticipation, le norvégien Sigbjørn Skåden imagine un petit groupe d’humains installé sur une planète lointaine et qui voit débarquer des Terriens, sans savoir si ces nouveaux arrivants sont un espoir ou une menace.

Nous voici dans un monde qui pourrait fort bien être le nôtre dans moins d’un demi-siècle. L’un de ces instants de bascule, d’un combat pour la survie de l’humanité dans un environnement devenu de plus en plus hostile. Sur une planète non répertoriée pour l’instant vit une poignée de survivants, un peu plus d’une trentaine d’hommes et de femmes qui ont trouvé refuge sous un dôme qui leur permet d’assurer leurs besoins vitaux. Pourtant, ils disposent tout de même d’une certaine technologie, notamment d’écrans leur permettant de communiquer, car la parole a laissé place à l’écrit. Pour le reste, les animaux ont disparu et les repas sont tous à base de graines et de céréales, véritable viatique dans cet univers hostile ou même le jour et la nuit ne sont plus réguliers.
C’est dans ce contexte que débarquent les Terriens partis à la recherche d’exilés. Sur leur planète qui compte désormais plus de neuf milliards de personnes, la vie est aussi devenue de plus en plus difficile, les ressources s’amoindrissant toujours davantage.
L’arrivée de ces explorateurs n’est pas pour autant vécue comme une délivrance par les autochtones qui craignent notamment que leur infériorité dans le domaine scientifique et technologique ne se retourne contre eux, qu’ils deviennent des vassaux des nouveaux arrivants.
La première phase de la cohabitation est pourtant prometteuse, les messages d’encouragement et les promesses de soutien donnent même à certains l’impression que ces visiteurs seront leurs sauveurs, qu’ils pourront les aider à reconstruire leur histoire engloutie dans une perte de données et de toutes archives. Restent donc l’amour et la haine, la solidarité et le conflit.
Sigbjørn Skåden, qui se bat pour préserver l’identité des Sami dans une Norvège qui semble ne les considérer que comme une ethnie folklorique, dépeint cette guerre pour la survie d’un peuple dans une dystopie qui scinde le récit en deux époques, l’année 2048 et l’année 2147 et permet au lecteur de basculer de l’espoir au désespoir, de la paix à la guerre, de la vie à la mort. Les perspectives sont sombres, mais le roman est captivant, notamment par une écriture très éloignée des grandes épopées. Ici, il n’est pas question de retracer à la manière d’un Robinson Crusoé, le quotidien des habitants pour se nourrir et se protéger d’une nature hostile, pas davantage de faire étalage de découvertes scientifiques et de la supériorité du génie humain, mais de contempler ce monde qui n’offre plus guère de perspectives. Et nous oblige à nous poser les vraies questions. Existentielles. Vitales.

Oiseau
Sigbjørn Skåden
Agullo éditions
Roman
Traduit du norvégien par Marina Heide
160 p., 12,90 €
EAN 9782382460054
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé sur une planète non répertoriée.

Quand?
L’action se déroule dans le futur, en 2048 et en 2147.

Ce qu’en dit l’éditeur
2048. Heidrun s’adresse à sa fille: en tant que première enfant née sur Home, elle incarne l’avenir des hommes sur cette planète. C’est là que se sont installés les passagers de l’expédition UR après avoir quitté la Terre, à bout de ressources. Mais la vie n’a rien à voir avec celle qu’ils ont connue: le climat est rude, la temporalité différente et aucun son ne parvient à percer le lourd silence qui règne là. Heidrun confie à sa petite le rôle de l’oiseau, celle qui saura les guider tous vers la lumière. 2147. Un siècle plus tard, la poignée d’hommes qui survivent difficilement sur Home rendent tous les jours hommage à leurs ancêtres, les pionniers. Mais un jour, leur quotidien est bouleversé par l’arrivée d’un vaisseau à bord duquel se trouve une équipe venue de la Terre. Tout le monde ne voit pas d’un bon œil cette intrusion : ces étrangers apportent-ils un nouvel espoir ou leur venue signera-t-elle la fin de la petite communauté ? Quel genre d’avenir nous attend si nous quittons la Terre ? Quels seront nos plus grands défis ? Les conditions de survie difficiles ou la nature humaine ? Telles sont quelques-unes des questions à la base de ce roman contemplatif qui saura donner goût à la science-fiction aux plus réfractaires.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Blog Le nocher des livres
Blog Les lectures du Maki

Les premières pages du livre
« 2048
Su, réveille-toi. Je vais te raconter une histoire. L’histoire de quelqu’un qui a découvert une planète inconnue. Tu entends, Su, ma petite fille ? Des gens sont partis dans un vaisseau qui portait le nom d’un oiseau, ils ont voyagé loin, longuement, jusqu’à trouver une tempête. Ils s’y sont précipités tout en sachant qu’ils ne pourraient jamais faire demi-tour, à des années-lumière de tout ce qu’ils connaissaient. Réveille-toi, Su, il faut que tu m’écoutes. Écoute ce que maman a à te dire. De l’autre côté, il y avait une planète. Ils l’ont appelée Sedes, parce que ce serait leur nouveau chez eux. Au bout d’un moment, une petite fille est née là-bas. C’était toi, Su. C’était toi.

Extrait du journal de bord
DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA PLANÈTE, IL Y A L’OCÉAN. GRAND-PÈRE M’Y A EMMENÉE UN JOUR, AVANT QUE LES DERNIERS AVIONS NE SOIENT IMMOBILISÉS À TERRE. C’ÉTAIT L’APRÈS-MIDI, IL S’EST POSÉ SUR LE RIVAGE ET NOUS NOUS SOMMES INSTALLÉS LÀ POUR REGARDER L’INFINITÉ DU LARGE. AVANT LE COUCHER DU SOLEIL, DES TOURBILLONS SONT APPARUS, DES SPIRALES QUI SE SONT MATÉRIALISÉES UNE À UNE DANS LA DENSE COUCHE DE NUAGES ET SONT TOMBÉES DU CIEL, VERS LA SURFACE HOULEUSE. NOUS SOMMES RESTÉS LONGUEMENT LÀ, TANDIS QUE LA LUMIÈRE S’ÉVANOUISSAIT À L’HORIZON, DES CENTAINES DE TOURBILLONS S’AGITAIENT À FLEUR D’EAU, FRONÇAIENT LA NOIRCEUR DE L’OCÉAN.

2147
Le matin, le vent souffle. La lumière d’un soleil. Dans une zone montagneuse, au creux d’un petit renfoncement, un homme se redresse en position assise, à l’abri d’une tente en forme d’œuf. Il s’étire. Le paysage est aride et désert, seules quelques saillies rocheuses viennent percer le sable rouge, pas un brin de verdure, pas un mouvement, tout est statique, mort, sauf les bourrasques qui balaient le sable épais, fait non de grains mais de débris écarlates.
L’homme dans son œuf commence à manger. Un bruit omniprésent monte aux alentours, un bruissement subtil qui se lève avec la lumière matinale et se pose telle une nappe monotone sur le paysage. D’un geste lent et calme, il se nourrit et s’hydrate, tandis que le soleil grimpe de plus en plus haut au-dessus des crêtes. Une fois son repas terminé, il glisse l’emballage dans un sac et enfile un casque. Puis il replie la tente d’un seul geste et la fourre dans le sac. Sa combinaison est rouge, elle aussi, d’un rouge plus clair que la terre, et son casque d’un blanc fané, orné d’une visière transparente qui lui couvre tout le visage. Le tissu du vêtement s’agite quand l’homme se lève et fait face au vent, le nez pointé vers la montagne.
Il se met à escalader le versant. Ses pieds s’enfoncent dans le sol sans laisser de traces ; dès qu’il lève le talon, du sable ruisselle et comble le trou, comme si aucun être humain n’était jamais passé par ici. Au sommet du col, il s’arrête. Le paysage montagneux s’étire de toutes parts, rouge et désert. Le soleil est perché au-dessus de sa tête et le bruit s’est intensifié, le bruissement sourd a laissé place à un crépitement perçant, une vibration dans l’air qui vous transperce la chair et érafle le squelette. À l’aide d’un appareil qu’il sort de son sac, il fait quelques mesures de routine, alors que le vent redouble de force, tiraille le tissu de sa combinaison, lèche le sable au sommet. Les rafales s’acharnent sur lui, s’abattent en pellicule sur sa visière. L’homme reste immobile un instant, les yeux plissés vers le jour naissant, avant de ranger l’appareil, de tourner le dos au soleil et de redescendre là d’où il vient.

La lumière se dissipe. La vallée est une langue, un versant qui s’incline depuis les hauteurs pour venir se coucher au fond d’une profonde cuvette. Outre de petits reliefs qui rompent çà et là le sable rouge, le paysage est plat, monotone, rébarbatif. Quand l’homme franchit le passage qui y mène, l’obscurité a commencé à s’imposer. Dans la cuvette en contrebas, la lumière se diffuse à la manière d’une lanterne, un grand dôme éclaire peu à peu le crépuscule. L’homme se hâte dans cette direction. En s’aplanissant, le terrain s’élargit pour former un arc de part et d’autre de la vallée bordée de parois rocheuses escarpées qui, tout au fond, s’arrêtent sur un mur massif enfermant le tout dans un cocon.
Arrivé en bas, l’homme ralentit. Ses pas se font plus agiles, plus légers. Il coupe de biais, se dirige vers le côté de la vallée, où une imposante terrasse naturelle forme un toit, un léger appentis. Aux alentours, le sable est plus sombre, d’une teinte plus profonde, rouge bordeaux. Une vaste zone sableuse aux grains plus fins, plus collants, comme du terreau. Ce sont les vestiges des excavations, d’importantes quantités de terre ont été extirpées d’ici et acheminées ailleurs.
L’homme se penche, en attrape une poignée, la verse dans un étui qu’il a extrait de son sac, avant de se retourner d’un coup et de repartir vers le dôme lumineux, plus loin dans la vallée.
Même ici, le vent malmène la combinaison, les bourrasques remontent jusqu’à la crête et s’emparent de l’homme. Une fois tout près du but, il constate que la lumière du jour a presque décliné, mais celle du dôme l’éclaire de plus en plus. Une porte s’ouvre.
La pièce est une cellule isolée, un espace intermédiaire qui sépare le dehors du dedans. L’homme attend là sans bouger que s’allume un indicateur vert. Il retire alors son casque, libère un entremêlement d’épais cheveux noirs, il a les traits jeunes, le teint pâle et lisse, les yeux clairs, limpides. Après avoir retiré ses vêtements d’extérieur, il approche du mur qui donne sur le dôme et entre, aussitôt la porte ouverte.
La zone urbaine baigne dans une couleur mate et argentée, un reflet blême venu du soleil artificiel illumine les façades et les toits. L’homme marche entre les bâtiments. MONTIFRINGILLA, lit-on en lettres rouges flamboyantes dans son dos, au-dessus de la porte par laquelle il s’est glissé.
Des ombres tombent dans les ruelles, de petites poches d’obscurité. Il n’y a pas âme qui vive. Le toit du dôme est transparent, il fait sombre au-dehors, le crépitement perçant s’est tu, on n’entend pas un bruit, pas même le son des pas. Là où la ville prend fin pour laisser place à une grande zone cultivée qui s’étend sur tout le périmètre, l’homme pénètre dans une petite maison. Sans prendre la peine d’allumer, il traverse le séjour en direction de la cuisine, avance à tâtons à la lueur qui filtre de l’extérieur. Il attend d’être arrivé dans la salle de bains pour allumer, et s’observe dans le miroir. De sombres poils de barbes naissants lui criblent le menton, percent sa peau d’émail. L’eau coule à grand jet du robinet, au lieu de s’engouffrer droit dans la bonde, elle forme un maelström dans le lavabo. L’homme se baisse et se passe de l’eau sur le visage. Dehors, l’obscurité devient plus profonde.
Lorsqu’il se couche dans sa petite alcôve, la maison est de nouveau plongée dans le noir. Il dort. Et quand il se réveille, il voit une silhouette qui le regarde, assise dans la pièce. Il se redresse, bat des cils, allume la lumière.
Maman ? écrit-il sur un clavier laissé à son chevet. Maman, qu’est-ce qu’il y a ?
Ses paroles apparaissent sur un panneau mural.
Sa mère lui sourit.
Rien, écrit-elle. Je voulais juste être sûre que tu sois bien rentré.
Il fait noir. L’homme l’observe d’un air troublé.
Tu ne dors pas ?
Le vent se déchaîne depuis le coucher du soleil, le temps n’a jamais été aussi long, écrit-elle. La nuit dure depuis près de douze heures.
L’homme jette un œil par la fenêtre de l’alcôve. L’obscurité est toujours aussi profonde, mais les nuages filent à vive allure dans le ciel.
Tu as attendu longtemps ? écrit-il. Que je me réveille ?
Sa mère est assise sur un tabouret escamotable accroché au mur, dans un coin de la pièce. La lumière du lit jette des ombres sur son visage. Toute sa figure s’éclaire lorsqu’elle se penche en avant. Il fait bon.
Mais non, répond-elle, et elle lui passe la main dans les cheveux. Je mets en route le petit déjeuner?

Dans la cuisine, une seule lampe est allumée, une fenêtre au plafond donne sur la voûte, le toit du dôme et le ciel qui le surplombe, et une autre, dans un mur, sur le champ. Au-dessus courent des nuages isolés dans le noir, ils apparaissent dans la clarté des sources lumineuses qu’ils dissimulent, des étoiles qu’ils camouflent un instant pour ensuite les révéler.
Quand l’homme entre dans la cuisine, il trouve sa mère penchée sur la cuisinière, elle mélange le contenu d’une petite casserole sans prêter attention à lui. Il s’assied, la table est déjà mise. La vieille femme regarde d’un œil distrait le champ et les nuages qui filent dans le ciel, lui reste là, à l’observer.
Je ne me rappelle pas avoir jamais connu une tempête aussi violente, écrit-il au bout d’un moment.
Le texte apparaît sur un écran sphérique au-dessus de la table, mais sa mère, plantée devant la cuisinière, dos tourné, ne le voit pas. Il laisse ses paroles en suspens, le temps qu’elle se retourne, en vain. Il appuie alors sur une touche du clavier, et le texte passe sur un écran intégré à sa combinaison, au niveau du torse. Puis il s’approche de sa mère et lui prend délicatement l’épaule. Elle sursaute et se retourne, s’empressant d’afficher un sourire.
Tu m’as fait peur, écrit-elle, je ne t’avais pas vu.
Non, poursuit-elle, en réponse à ce qu’elle lit sur le torse de son fils, moi non plus.
La journée sera terriblement longue, peut-être la plus longue de l’histoire de Home, écrit-il.
Oui, peut-être.
Le calme règne dans la ville, personne n’a encore mis le nez dehors, mais quelques maisons sont allumées, des ombres glissent aux fenêtres, certains sont réveillés, ils attendent que le jour se lève. La mère retire la casserole du feu, elle l’apporte à table et s’installe sur le tabouret, en face de son fils.
Mange, écrit-elle, tant que c’est chaud.
Ils partagent le repas en silence, regardent par la fenêtre le périmètre du dôme et au-delà. La vieille femme mange lentement, elle porte tant bien que mal la cuillère à sa bouche, mâche tout en reposant sa main sur la table, pour répéter ce geste encore et encore. Elle a le visage maigre, les joues creuses, le teint hâve et flétri, grisâtre comme le papier qui se décompose en cellulose.

L’eau qui jaillit d’une fissure au pied de la montagne, en haut de la vallée, forme une rivière qui longe tout le territoire jusqu’à la paroi inférieure, où elle s’engouffre dans un trou dans la roche, disparaissant aussi soudainement qu’elle apparaît. Un cours éternel et indomptable, d’une force brutale, un flot blanc qui se précipite à travers la vallée, la seule source d’eau à ciel ouvert de la planète, en plus de l’océan à l’opposé.
Lorsque l’homme sort de chez lui, qu’il referme la porte de la maison, le jour a commencé à se lever. La lumière se faufile sur les bâtiments bas, s’installe sur les façades. Des nuages épars dissimulent un instant le soleil puis glissent plus loin, mais dans le dôme l’air est immobile et la température stable, seul un bruissement croissant vient perturber le silence, l’écho de la clarté du jour.
Il marche entre les maisons en direction du centre-ville, traverse une place puis s’introduit dans un bâtiment différent des autres, une construction à deux étages au toit vitré. La centrale de contrôle. Un cylindre de verre constitue le cœur du bâtiment : l’observatoire. Au sommet, un gigantesque télescope pointé vers la voûte est installé en contrebas d’une salle d’observation, avec un grand écran incurvé qui couvre tout un mur, ainsi que des machines, des chaises et une table. Un homme est assis là, seul, le regard fixé sur l’écran, sur les mesures qu’il parcourt à l’aide du tableau de commandes devant lui. Il est plus âgé, presque aussi vieux que la mère. Son nom, Ansgar, est cousu à points serrés sur sa combinaison, côté gauche.
Tu as interrompu l’excursion, écrit-il sans se retourner quand l’homme entre dans la pièce.
Ses paroles s’affichent sur le grand écran. Il pivote sur sa chaise, le salue d’un aimable hochement de tête. L’homme répond avec un sourire et prend place sur la chaise voisine.
On vérifie les résultats ensemble depuis le début ? suggère Ansgar. J’y ai jeté un œil, tout semble normal, mais c’est toujours mieux de regarder à deux.
Oui, tu n’es plus tout jeune, quelque chose pourrait t’avoir échappé, répond l’homme.
Peut-être, écrit Ansgar, le sourire aux lèvres.
Les analyses forment une masse flottante qui glisse lentement sur l’écran. Personne ne prononce un mot. L’homme s’enfonce dans sa chaise. À travers la baie vitrée, il voit sa mère, seule au milieu du champ. Elle va et vient dans le périmètre, tâte distraitement une pousse puis une autre, le visage tourné vers le fond de la vallée et sa formation de trente-quatre obélisques qui se dressent là où la rivière disparaît dans la roche. Un bosquet de pierre au milieu du paysage plat. À intervalles réguliers, elle s’arrête et se redresse, rentre les épaules, tout en scrutant les obélisques qui sortent du sable au loin.
Une jeune femme entre à son tour dans la pièce. Ils la remarquent seulement quand elle s’assied près de l’homme.
Bonjour, écrit-elle, avec un sourire radieux.
Tiens, ma fille, répond Ansgar, te voilà.
Bonjour, écrit l’homme.
Il la dévisage un instant et lui sourit.
Son nom, Iŋgir, est inscrit comme les leurs sur sa combinaison.
Il y a du nouveau ? leur demande-t-elle, le regard malicieux.
L’homme lui donne un coup de coude taquin. Iŋgir rougit et jette un œil à Ansgar. Il fixe de nouveau le flux de données qui défile sans cesse sur l’écran. Elle s’étire légèrement, bombe le torse, ses seins ressortent sous sa combinaison. Elle a les cheveux plus clairs que les deux autres, blond cendré, et la peau blanche, souple, sillonnée de vaisseaux bleuâtres. Elle dégage quelque chose de doux, de transparent. La fermeture éclair de sa combinaison laisse entrevoir la peau nue de son décolleté. À son tour, elle donne un discret coup de coude à son voisin, avant de se retourner vite vers l’écran, tout sourire.
Dix-sept portraits sont exposés au mur dans leurs dos, dix-sept hommes et femmes vêtus de la même combinaison, surmontés d’une inscription en grandes lettres : Nos 18 pionniers. Cor unum. Un seul cœur. Sur la première rangée se devine la trace d’une photographie qui a été retirée.
Dehors, la mère s’est immobilisée, le regard fixé sur les obélisques qui se dressent au fond de la vallée. La tempête se concentre de ce côté-là du ciel, les nuages qui roulent se font plus sombres et plus sauvages. Tous trois consultent longuement les résultats, assis à leurs places. Quand l’homme jette de nouveau un œil vers le champ, sa mère a disparu.
Voilà, rien de nouveau, écrit Ansgar une fois qu’ils ont tout parcouru.
Il y en a déjà eu, papa ? ironise Iŋgir.
Un jour, on pourrait connaître la percée, écrit Ansgar. Et tu ne pourras plus te moquer.
Il sourit à pleines dents, presque comme un rire muet. Le bruissement omniprésent s’accroît progressivement – le bourdonnement constant de microsons qui ricochent dans le conduit auditif – et s’étend en les enveloppant comme une couverture.
On devrait regarder le bulletin météo, écrit l’homme. On dirait que des conditions extrêmes nous attendent.
J’ai vérifié avant votre arrivée, répond Ansgar. Le vent devrait s’intensifier au cours de la soirée et de la nuit, je crois que nous allons affronter les rafales les plus fortes de notre histoire. C’est bien que tu aies arrêté les analyses et que tu sois rentré.
Oui, heureusement, écrit Iŋgir.
Elle déplace discrètement son bras pour que sa main repose contre celle de l’homme. Elle lui lance un regard, puis se tourne vers son père.
Ça souffle sur la rotation de la planète, reprend Ansgar. Si les pronostics s’avèrent exacts, la journée de demain pourrait être plus longue de 50 %, voire 75 %, que la moyenne.
Iŋgir remue la main, sa peau effleure celle de l’homme. Il a beau la regarder, elle continue en l’ignorant. Il finit par porter les yeux au-dehors, vers le champ déserté.
Il n’y a aucun danger, poursuit Ansgar. Mais la nuit sera longue. Très longue.
Iŋgir sursaute lorsque l’homme commence lentement à se lever. Elle le regarde enfin.
Tu t’en vas ? écrit-elle.
Je vais juste voir où est passée ma mère, répond-il. Je ne l’aperçois nulle part.
Elle a dû rentrer, écrit Ansgar.
Oui, sans doute.
Une fois à l’extérieur, l’homme coupe en direction de la partie inférieure du dôme. La zone cultivée, qui s’étend de tout son long, couvre plus de la moitié de toute la surface. Il marche tranquillement à travers champs, va d’un pas léger et prudent le long des sillons. Ses talons s’enfoncent dans la terre cultivée, du grain poisseux colle à ses semelles, … »

À propos de l’auteur

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Sigbjørn Skåden © Photo DR
Né en 1976, Sigbjørn Skåden est un écrivain same (lapon) installé à Tromsø. De langue same et norvégienne, il fait ses débuts en littérature en 2004 avec un poème épique contant le quotidien d’un village du Grand Nord de la Norvège à l’époque de l’entre-deux-guerres. Ce texte remarqué lui vaut d’être nommé au prestigieux prix du Conseil nordique en 2007. Oiseau est son deuxième roman, publié en Norvège en 2019 et salué par la critique. Il écrit également des textes pour des projets transartistiques expérimentaux. (Source: Agullo Éditions)
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Le Doorman

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Ray a quitté Oran, alors que l’Algérie était française, pour se construire une nouvelle vie à New York. Immigré, comme beaucoup des «petites mains» de la grosse pomme, il va trouver un emploi de Doorman, un poste qui est aussi pour lui un observatoire privilégié de la société.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Je repartirai de zéro dans la vieille New York»

Madeleine Assas a réussi un premier roman aussi étonnant que passionnant. En suivant Ray, juif d’Algérie française, engagé comme Doorman à New York, elle nous raconte la ville qui ne dort jamais avec un œil d’une acuité exceptionnelle.

Raymond est un vrai new-yorkais. C’est-à-dire qu’il vient d’ailleurs. Il a parfaitement assimilé les codes de la grande ville pour l’avoir inlassablement arpentée avec son ami Salah. Mais aussi parce que pendant plus de trois décennies, il a été Doorman dans un building de vingt-deux étages au 10 Park Avenue.
Son histoire a commencé sous le ciel d’Oran durant la Seconde Guerre mondiale, au moment où la police française rafle son père pour l’envoyer sur le continent. Un voyage dont il ne reviendra pas. Le petit Raymond a pourtant imaginé, quand les Américains ont débarqué, que tout allait rentrer dans l’ordre. Le garçon était loin d’imaginer qu’au début des années 1960, il lui faudrait à son tour monter dans un bateau pour Marseille, rejoindre Paris puis gagner l’Amérique. Comme beaucoup d’immigrés, il a commencé par de petits boulots, s’est retrouvé sur le marché aux poissons où il rencontre Salah qui deviendra son meilleur ami, mais surtout un guide merveilleux. Avides de découvrir leur nouveau pays, les deux jeunes hommes arpentent la ville bloc par bloc et découvrent une «ville aux multiples territoires, aux différentes langues, aux populations diverses, perpétuellement renouvelées, ville mouvante aux transformations permanentes». Une ville qui va devenir la leur.
Raymond, devenu Ray, va alors faire une seconde rencontre, tout aussi déterminante. Hannah Belamitz va bon seulement lui proposer d’occuper la place vacante de Doorman dans son immeuble, mais également lui offrir d’y loger dans un studio du dernier étage. C’est aussi avec Hannah que Ray va se retrouver coincé dans l’ascenseur lors de la panne d’électricité du 9 novembre 1965. C’est du reste avec cet épisode marquant de la ville que Madeleine Assas choisit d’ouvrir son roman. Immobilisés dans le noir, ils tuent le temps et vont échanger un baiser. «On ne sait pas vraiment quand le baiser commence. Même espéré, même attendu, cet instant fugace est en général oublié. Je pense que c’est elle qui m’a embrassé. D’abord. Ce baiser ne fut ni le début mi la fin de quelque chose. Il s’inscrivit, à l’instar de la panne, comme un soupir, une interruption infinitésimale sur l’échelle du temps, avant que le monde ne reprenne sa course, le chaos urbain son désordre organisé et l’ascenseur, sa montée vers le dixième étage.»
Ajoutons qu’à compter de ce jour Hannah deviendra une personne à part dans sa vie même si, fonction oblige, il reste très discret sur leurs relations tout au long des années. Une discrétion qui prévaut aussi sur sa vie privée. C’est tout juste si on fait la connaissance de ses petites amies successives comme Rivka la Polonaise ou Lindsay l’Américaine. Car on sent bien que sa famille, ce sont les habitants de l’immeuble qu’il va suivre – pour certains – jusqu’à leur mort ou, pour les enfants, jusqu’à leur envol dans la vie. Avec une tendresse particulière pour Alma.
Un microcosme, une communauté qui nous donne à vivre et à comprendre New York de l’intérieur, notamment lorsque l’on complète le tableau avec les autres Doormen, Herman, Zacharie et les autres. Autant d’immigrés, autant de destins.
Madeleine Assas a parfaitement réussi son projet. Ray est effectivement «le guide idoine dans la ville-monde pour raconter, à travers son regard curieux, bienveillant, et ses pérégrinations nostalgiques, notre lien entre un passé qui s’effrite inexorablement, à l’image des entrailles d’une vieille mégapole en constante transformation, et un futur incertain, perpétuellement projeté, tours de verre de nos utopies.»

Le Doorman
Madeleine Assas
Éditions Actes Sud
Roman
384 p., 22 €
EAN 9782330144272
Paru le 3/02/2021

Où?
Le roman est situé principalement aux États-Unis, à New York. On y évoque aussi Oran, en Algérie et le voyage passant par Marseille, Paris et Chicago.

Quand?
L’action se déroule depuis la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le Doorman est le roman d’un homme secret vêtu d’un costume noir à boutons dorés. Un étranger devenu le portier d’un immeuble de Park Avenue puis, avec le temps, le complice discret de plusieurs dizaines de résidents qui comme lui sont un jour venus d’ailleurs. À New York depuis 1965, ce personnage poétique et solitaire est aussi un contemplatif qui arpente à travers ce livre et au fil de quatre décennies l’incomparable mégapole. Humble, la plupart du temps invisible, il est fidèle en amitié, prudent en amour et parfois mélancolique alors que la ville change autour de lui et que l’urbanisme érode les communautés de fraternité.
Toute une vie professionnelle, le Doorman passe ainsi quarante années protégées par son uniforme, à ouvrir des portes monumentales sur le monde extérieur et à observer, à écouter, avec empathie et intégrité ceux qui les franchissent comme autant de visages inoubliables. Jusqu’au jour où il repart pour une autre ville, matrice de son imaginaire.
Ce livre est le théâtre intemporel d’une cartographie intime confrontée à la mythologie d’un lieu. Il convoque l’imaginaire de tout voyageur, qu’il s’agisse du rêveur immobile ou de ces inconditionnels piétons de Manhattan, marcheurs d’hier et d’aujourd’hui aux accents d’ailleurs.

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Madeleine Assas Lit un Extrakt de son roman Le Doorman © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Le 9 novembre 1965, à 17 h 28, une gigantesque rupture du courant électrique se produisit à New York.
Dès le lendemain, l’incontournable succession exponentielle des chiffres, énumérant en désordre le nombre de foyers paralysés, les heures sans fin dans l’obscurité, le décompte des populations en mouvement cherchant la lumière, celui des sauveteurs réquisitionnés ou improvisés, révéla l’ampleur de l’événement. Une catastrophe pour les uns, une péripétie curieuse, excitante pour les autres, la plus grande part de l’énorme population du Nord-Est des États-Unis touchée par la panne.
Il y en eut qui regrettèrent presque ces heures d’obscurité, d’immobilité, de marche forcée, d’attente impuissante, et pensèrent encore longtemps après, avec nostalgie, au rapprochement improvisé de la multitude, à la solidarité soudain inévitable et instantanément gratifiante, aux élans spontanés qui se manifestèrent partout sans compter, grâce à la faillite d’un petit relais électrique de dix centimètres, dans une centrale de l’Ontario.
Il y eut des chiffres records : la durée de la panne – jusqu’à quatorze heures –, le nombre de personnes immobilisées, coincées dans les métros, les ascenseurs, sur les quais de gare ; celui des policiers, des pompiers, membres des forces de l’ordre et de secours, en service ou appelés en urgence sur le terrain.
Il y eut bien quelques pillages et bris de glaces. Mais le nombre des personnes arrêtées fut étonnamment bas et celui des accidents anormalement faible, malgré l’arrêt de tous les feux de circulation de la mégapole. Dans cette ville où le superlatif est le fondement même de toute existence, humaine, architecturale, professionnelle, financière, esthétique, la fierté et le plaisir d’aligner des chiffres dépassant le périmètre du commun des mortels, à savoir tout ce qui n’était pas new-yorkais, les individus, les métros, les bus, les hôpitaux, les repas distribués gratuitement, les couvertures, les anecdotes, cocasses ou bouleversantes, les bougies, furent jubilatoires.
Des mois durant, New York se rengorgea du succès de la gestion de l’incident. Et aucun New-Yorkais ne manqua de signaler, fier et incrédule à la fois, que la statue de la Liberté était restée éclairée pendant toute la durée de la panne. On se garda bien de préciser que le flambeau de la grande dame était alimenté par le réseau du New Jersey voisin, source d’électricité indépendante. Ce New Jersey raillé, méprisé qui, le temps de ces jours d’euphorie et de solidarité, remonta dans l’estime de ceux de l’autre rive, à l’autre bout du Holland Tunnel, puisqu’il s’était fort bien acquitté de la tâche noble et essentielle de veiller sur le symbole de la ville. Qui sans faillir, seul sur son caillou, continua d’éclairer le monde et les eaux obscures de l’entrée du port.
Il y eut des rencontres improbables, des entraides incongrues. C’était la panne totale, compacte d’obscurité et mouvante d’ombres, mais partout dans la ville jaillirent des étincelles d’humanité dont la grande ruche avait oublié sinon l’existence, du moins la possibilité même d’une infime manifestation.
New York est sacrément, salement et merveilleusement humaine. Elle est brutale, dure, âpre, hautaine. L’agressivité et l’impatience disparurent des canyons de pierre, des avenues bondées, des rues surpeuplées, des parcs, des bureaux, des magasins, de la fin de l’après-midi jusqu’au lendemain matin.

Ce 9 novembre 1965, dans l’ascenseur du 10 Park Avenue, Hannah Belamitz et moi nous nous sommes embrassés. On ne sait pas vraiment quand le baiser commence. Même espéré, même attendu, cet instant fugace est en général oublié. Je pense que c’est elle qui m’a embrassé. D’abord. Ce baiser ne fut ni le début ni la fin de quelque chose. Il s’inscrivit, à l’instar de la panne, comme un soupir, une interruption infinitésimale sur l’échelle du temps, avant que le monde ne reprenne sa course, le chaos urbain son désordre organisé et l’ascenseur, sa montée vers le dixième étage.

Comme tous les mardis, j’avais beaucoup marché avant de prendre mon service, à seize heures. C’est le jour où je retrouve Salah. Salah Waahli est mon premier ami, ici. Il a quitté sa Palestine natale quand celle-ci est devenue l’État d’Israël. Son âge paraît fluctuant, selon qu’il sourit ou pas. Nous nous étions rencontrés l’hiver précédent, au marché aux poissons. Après avoir déchargé pendant plusieurs semaines les casiers de l’entreprise de pêche Fanelli, je conduisais alors un camion de livraison. Lui, travaillait pour un oncle qui avait un restaurant à Brooklyn, et choisissait la marchandise. Il m’avait demandé du feu. Appuyé au camion, j’attendais en grelottant la fin d’un chargement. La glace pilée débordant des étals, la vision des poissons brillants et pétrifiés sur ce linceul blanc, l’air troublé des brumes composites des souffles des humains énervés qui s’invectivaient sous la lumière crue des néons et des jets noirâtres des pots d’échappement des véhicules sur le départ, durcissaient d’autant plus l’atmosphère glaciale de cette aube de décembre. Mon cœur était lourd d’ennui, de solitude. Après les premiers mois d’installation, pendant lesquels j’avais profité de mon indépendance, apprécié comme jamais ma liberté, chéri ma solitude et savouré le luxe ultime de ne rien devoir à personne et ne compter que sur moi ; quand, peu à peu, moi et New York était devenu New York et moi, j’ai senti que, sujet minuscule avalé par le monstre, il me fallait respirer, prendre des pauses. J’ai compris que si je ne voulais pas être digéré par l’énergie colossale de la ville et rejeté comme un débris par sa mécanique sans pitié, je devais me construire, ou plus exactement me reconstruire. Recomposer un monde affectif autour de moi, au moins une bulle, modeste, et cela passait par des rencontres, des liens. Les rencontres étaient faciles à New York, le contact simple, immédiat. Mais je restais profondément européen, français, dans mon comportement. J’abordais les autres avec timidité, une réserve polie, presque sauvage à l’étalon de la cordialité américaine, directe et bruyante. Or je brûlais de curiosité. Je m’interrogeais sur l’affabilité du sourire qui s’étirait devant moi, je voulais découvrir, connaître, aimer. Au marché aux poissons, c’était impossible. Tout était trop froid, et pas seulement les matins d’hiver. Tout allait trop vite. Les gestes, les transactions ne pouvaient être suspendues.
J’avais répondu machinalement à Salah que je ne fumais pas. Au lieu de s’éloigner, il s’était rapproché de moi. Son regard direct, interrogateur, m’avait fait lever la tête et décroiser les bras que je gardais contre moi pour me réchauffer.
Il m’avait demandé : “Tu as un accent. Tu es français ? – Oui”, j’avais répondu.
Je n’avais pas su décrypter le “ah, ah…” ascendant et chantant, ni français ni anglais, qu’il m’avait lancé, mi-curieux mi-moqueur. Et on en était restés là.

Petit à petit, avec l’approche du printemps, on avait commencé à échanger davantage, dépassé les sujets de la météo et des poissons. Il faisait jour plus tôt et, même si la température était encore basse, la fraîcheur était différente, annonciatrice des beaux jours. Le soleil léchait les eaux de l’East River et créait sous le pont des carrés de lumière où il faisait bon accueillir, les yeux fermés, la douce chaleur des premiers rayons. Ou boire vite fait un café. Nos chargements terminés, on s’accordait toujours un bref moment, avant qu’il ne parte pour Brooklyn et moi vers mes livraisons. On avait beaucoup parlé de l’Algérie, où j’étais né. Il ne me parlait pas de lui. Seul le présent comptait. Il me disait : “Je suis amoureux de New York comme d’une femme. Quand je ne travaille pas, je marche, je marche, New York c’est le monde, c’est chez moi et c’est une terre étrangère, les territoires, les peuples, tous différents ! Les frontières, je les passe toutes, je vais, je viens, no passport, no control ! Tu veux m’accompagner ?”
Je ne demandais pas mieux. Pour moi, c’était avant tout la meilleure façon de découvrir la ville. Depuis mon arrivée, je ne m’étais pas encore beaucoup aventuré au-delà du périmètre de ce que j’appelais mon appartement, un petit studio sur Eldridge Street, et du trajet vers Fulton et le marché. Et Salah était ce qui ressemblait le plus à un futur ami, j’osais l’espérer. J’avais accepté et depuis, ensemble, nous nous consacrions un jour par semaine pendant quelques heures, à la découverte de la grande cité. Des premiers dimanches nous étions passés au mercredi, au lundi, puis au mardi, au gré de nos jours de repos. Ou plutôt du mien : j’avais deviné qu’il s’arrangeait avec son oncle pour faire coïncider notre journée de congé. Quelles que soient l’humeur du ciel ou la nôtre, nous partions en exploration, nous marchions.
J’avais alors quitté le marché aux poissons. Lui aussi. Il accueillait les clients au restaurant de son oncle et avait commencé des études de cinéma à NYU. Moi, j’avais trouvé une place de réceptionniste dans un hôtel de Midtown, près de Grand Central, et trois jours par semaine, j’étais serveur dans un restaurant de l’Upper West Side. C’était avant de travailler ici, sur Park Avenue.
Ce 9 novembre, il commençait à faire froid. À New York, en automne et jusqu’en décembre, le thermomètre fait le yoyo et il faut quelquefois attendre la fin du mois de janvier pour que le ciel se décide à basculer dans le long tunnel de l’hiver, sans soubresauts d’été indien ou autres signes de printemps précoce. J’attendais Salah sur Lexington, à l’angle de la 41e rue. Le rituel est le même depuis que nous avons commencé nos équipées. Il m’appelle, me donne rendez-vous à l’angle d’une rue et d’une avenue. Jamais une sortie de métro, ou dans un café. Se retrouver dans la rue, c’est sans doute pour lui être déjà en marche. Il est d’une ponctualité scrupuleuse qui m’oblige à la même courtoisie. Il arrive le plus souvent de Flatbush, où il vit, ou d’Atlantic Avenue où habitent ses parents. C’est toujours lui qui choisit notre itinéraire. Rien de remarquable ni de pittoresque, rien de beau ni de spectaculaire, il ne s’agit pas d’une promenade touristique. On dessine des rectangles, trois blocs sur trois, sept sur sept, dix sur dix, cela dépend du temps dont nous disposons, de nos découvertes et de nos conversations. Une portion de rue, un morceau d’avenue, une portion de rue, un morceau d’avenue. Invariablement, nous commençons par remonter vers le nord. Ou bien on s’engage dans une rue jusqu’à l’avenue frontière qu’il a décidée ce jour-là, puis la rue au-dessus, le petit segment d’avenue de l’autre côté du rectangle, et on plonge dans une autre rue. Nous dessinons de nos pas un tissage urbain invisible. Notre marche est rapide, nous devisons côte à côte mais c’est lui le meneur. Souvent il s’arrête, stoppe brutalement notre conversation du moment pour commenter la ville, inlassablement.
— Tu vois, on pense ici que l’horizontalité est limitée, à la différence de la verticalité. C’est faux ! Regarde. – Il me prend par les épaules, me place dans un axe est-ouest, à partir des 30e rues, il fait ça systématiquement. – Suis la rue vers l’ouest, ou vers l’est – il me bouscule, me tourne brutalement de l’autre côté –, cette trouée magnifique, cette saignée grandiose entre les buildings, qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté, hein ? Qu’y a-t-il au bout de ce ciel ?
— Eh bien, à l’ouest l’Hudson, de l’autre côté l’East River, New York est entouré d’eau, c’est une île, je réponds.
— Mais tu ne les vois pas ! Il y a… Je ne sais pas, imagine ! – Il s’anime. – Une falaise à pic, une autre ville gigantesque, l’océan, une flotte de galions hollandais fantômes, de bateaux anglais rouillés…
— Tu devrais faire du cinéma.
— Je croyais les Européens un peu plus rêveurs et poètes. Surtout toi, un Français.
— Il y a surtout la voie rapide FDR et Brooklyn, Queens…
Salah lève les yeux au ciel, puis m’enfonce son index dans la poitrine.
— C’est la verticalité qui est limitée. Et tu sais pourquoi ? Parce que sa limite, c’est l’arrogance. – Comme par réflexe, il se tourne vers le sud. – Il paraît que l’année prochaine va commencer la construction d’un gigantesque complexe d’affaires Downtown, près de Wall Street, les plus hautes tours de New York. Jusqu’où vont-ils aller !

Sa passion m’amuse. Je ne discute pas, je sens qu’il attend, dans ces trajectoires géométriques que nous dessinons semaine après semaine, que quelque chose se passe, quelque chose d’inhabituel, de surprenant. Il est comme au cinéma. Je le soupçonne quelquefois d’organiser notre trajet du jour, de faire des repérages pour mieux apprécier la promenade avec moi et commenter le plus précisément possible nos découvertes. Pour ma part, il me suffit d’un son, un parfum, un regard échangé. Chaque passant, chaque individu croisé est un monde à lui seul, un voyage mystérieux. La ville vibre de millions de promesses. Elle est puissante, dangereuse, imprévisible. On ne peut vivre qu’aux aguets, à New York. La vie vous submerge, la mort est partout.

Aujourd’hui, notre but était Tudor City, cette enclave très particulière au bord de l’East River entre les 40e et 43e rues. Les limites du jour étant la Première et la Deuxième Avenue, nous n’avions pas beaucoup marché depuis notre point de départ. En allant vers l’est, les piétons se faisaient plus rares, même la chaussée était vide. Entrés dans ce territoire unique à Manhattan, nous nous sommes assis dans le petit parc cerné de grands buildings rouges néogothiques. Les bruits de la ville nous parvenaient étouffés. Nous étions comme sur une île. Presque déserte. Saisis par ce qui pouvait être considéré comme du silence dans cette métropole où il n’existe pas, peu à peu engourdis par la quiétude du lieu, nous sommes restés sans parler sur notre banc, à observer les ombres du jardin, les pigeons, les quelques passants qui longeaient les grilles du parc. Nous étions seuls. L’endroit me mit soudain mal à l’aise. Trop protégé, trop à l’écart du chaudron. Trop tranquille. Je ne savais pas encore que Tudor City, comme toute la ville, serait plongée dans le noir à la fin de la journée, que gargouilles, corniches, dentelles minérales et balcons de pierre disparaîtraient dans l’obscurité accidentelle de la panne. L’îlot de briques écarlates et les enchevêtrements de pierre composeraient alors un décor de cauchemar, mystérieux et effrayant.

Revenus un peu plus tard à notre point de rencontre sur Lexington Avenue, grouillante d’une masse pressée, bruyante, nous nous sommes quittés rapidement, comme à notre habitude, en nous serrant légèrement la main. Le vent se levait, faisait rouler des papiers sales, voler les cheveux des femmes qui se hâtaient vers Grand Central. À contre-courant du fleuve continu qui me frôlait, me touchait, me heurtait, je suis redescendu vers Park Avenue, soulagé de replonger dans le vacarme, le mouvement, la multitude.

— Vous vous souvenez de notre rencontre dans ce restaurant… Comme s’appelait-il déjà ?
— Le Zarzuela.
— Oui, un restaurant espagnol ! Je me souviens, vous portiez une chemise rouge, très rouge. Je me demandais si votre moustache était fausse !

Elle rit. J’ignore où elle se trouve précisément dans la cabine. J’ai perdu mes repères. Nous sommes deux noyés dans l’obscurité de cet ascenseur qui devient peu à peu une boîte, qui se rétrécit inexorablement. Je me suis assis sur le sol parce que je commençais à trembler. J’aime l’obscurité mais je déteste les espaces clos. Je ne peux même pas m’accrocher au halo de la veilleuse elle aussi en panne pour échapper à ce noir solide. J’agrippe mes chevilles, la tête rentrée dans mon col.
Deux heures. Peut-être trois, que nous sommes prisonniers. Et elle rit. Debout sans doute. J’entends, dans le bourdonnement qui emplit mes oreilles, sa voix au-dessus de moi. Ou bien elle s’est assise, si elle a réussi à rabattre la petite banquette de bois. J’essaie de ralentir ma respiration, d’inspirer profondément sans que cela s’entende.
— Vous savez, madame Belamitz, vous n’êtes pas obligée de me faire la conversation.
— Non, je me demandais… C’était très bon ce que nous avions mangé.
— De la paella.
— C’est ça, de la paella ! Je ne connaissais pas du tout. C’était délicieux. C’était vous qui la faisiez je crois.
— Oui. C’est une recette de ma mère, qui la tenait de ma grand-mère. Il paraît que mon arrière-grand-père, qui était cuisinier, est allé jusqu’à Liverpool faire goûter sa paella.
— Liverpool ? Il était anglais ?
— Non ! – Je ris. J’en profite pour souffler deux petites expirations silencieuses. Je me sens soudain mieux grâce à Juan Batista de Liverpool. – Il venait de Valence, Valencia, en Espagne.
— Alors vous êtes un peu espagnol ?
— Je suis beaucoup espagnol.
Je l’entends respirer. Un léger soupir.
— Vous deviez être un bon fils.

Les minutes, les heures n’existent plus quand on cesse d’y penser. Un fourmillement douloureux me paralyse le pied droit. J’ai chaud. Je vais essayer d’enlever ma veste d’uniforme sans qu’elle ne s’en aperçoive.
— Vous pouvez enlever votre veste, vous savez. Il fait chaud.
— Merci.
— Ne vous inquiétez pas, je me suis déjà débarrassée de mes chaussures.

Nous avons bavardé ainsi pendant presque sept heures. C’était surtout elle qui parlait. Par moments, je voulais qu’elle se taise. J’avais besoin du silence pour me concentrer sur mon angoisse, l’envie insidieuse d’uriner, la sueur que je sentais perler sur mon cuir chevelu, le chuintement dans mes oreilles. Mais il m’oppressait aussi. Elle l’avait compris. Nous étions dans le noir. Hors du temps.

— M. Belamitz et moi, nous n’avons pas eu d’enfant. Nous n’avons pas voulu. Vous avez toujours votre père ?
— Il est mort.
— Je suis désolée.
— Ce n’est rien… Je veux dire que vous ne pouviez pas savoir. Il est mort pendant la guerre.
— La guerre d’Algérie ?
— Non, la Seconde Guerre mondiale.
— Mais vous m’aviez dit, je crois, votre mère…
— Ma mère est morte pendant la guerre d’Algérie. Mon père, c’était avant.
— Vous deviez être si jeune. Vous êtes seul alors, Ray ?
Je l’ai entendu comme une question mais ce n’en était pas une.
— Oui. Non. Je ne me sens pas seul ici, à New York.
— Je suis née ici. Pinchus vient de Brooklyn. Mon père aussi était né à Brooklyn.
Dans l’obscurité, on ne sait pas de quoi sont faits les silences.
— Il est mort en Europe. Un endroit qui s’appelle Sobibor. Il était retourné chercher sa mère, qui elle-même voulait ramener la sienne ici, en Amérique. Il était têtu… Mais la famille, vous savez…

Le dos appuyé contre la paroi de l’ascenseur, je ravale les mots qui se bousculent. Je connais à peine cette femme et je me dois de rester à ma place. Je voudrais lui dire que mes parents, en réalité, ne sont pas morts pendant les guerres. On dit pendant la guerre mais l’expression devrait rester dévolue aux soldats, aux militaires, aux politiques. Aux hommes en armes, sur le terrain des champs de bataille ou des combats idéologiques.
J’aurais voulu lui dire que mon père avait été raflé à Nice, en 1942, après avoir traversé la Méditerranée pour faire passer une partie de sa famille en Italie et en Corse, Oran-Gênes sur un cargo maltais et une mer démontée. Ma mère, elle, avait disparu le 5 juillet 1962 à Oran, trois mois et demi après le cessez-le-feu. Le massacre d’Oran a gardé ses mystères, ses disparus et ses morts, et ma mère effacée. La Méditerranée reste pour moi une mer sanglante. Une nappe froide de silence recouvre ses vagues de tragédies. Ce silence, c’est ma force, mon arme et ma survie. Même si cette Hannah Belamitz, avec sa voix douce, ses phrases qui se terminent toujours comme si elle questionnait, comme si ses affirmations manquaient de certitude, ébranle de sa délicatesse et de sa sollicitude mes résolutions de secret et d’oubli. C’est elle qui m’avait proposé, l’été dernier, alors que je transpirais sous la chemise en nylon rouge du Zarzuela, de venir travailler ici. Pinchus Belamitz, son mari, était à la tête du board, le conseil des copropriétaires, et ils cherchaient un Doorman. Elle m’avait posé la question, avec cette façon de vous regarder comme si c’était à l’intérieur de vous et j’avais dit oui tout de suite. Je pouvais laisser tomber l’hôtel et le restaurant, Doorman, c’était un job à plein temps, et même plus que ça, je ne le savais pas encore.

Je me suis levé pour me dégourdir les jambes, en quelque sorte, dans l’espace réduit.
J’ai senti sa main légère sur mon bras. J’ai senti sa chaleur. Et puis ses lèvres sur les miennes. L’oubli. Le silence. Nos souffles. La lumière est soudain revenue, tremblante, nouvelle. L’ascenseur a hoqueté, soupiré et il s’est lentement élevé, comme par magie. Je n’ai pas bougé. Elle me regardait, elle m’a souri. Un sourire doux, triste, qui m’a serré le cœur d’une tendre poigne incompréhensible. L’ascenseur s’est arrêté, les portes se sont ouvertes et elle est sortie, ses escarpins à la main, sans se retourner.
Le 10 Park Avenue est un ancien hôtel. Construit dans les années 1930, il a été reconverti, comme nombre de ces grands bâtiments édifiés dans le New York de l’entre-deux-guerres, en immeuble d’habitation. Après toutes ces années à mon poste de Doorman, je reste surpris par la pénombre du grand hall quand, les jours d’été, je laisse derrière moi l’avenue brûlée de soleil. Tourne la large porte à tambour et c’est entrer dans un autre monde, retrouver un passé luxueux figé en couleurs sombres, bois, cuivre et velours. La réception du concierge est restée la même depuis les riches heures oisives, où escarpins et richelieux vernis foulaient élégamment le sol à damier noir et blanc. Derrière le comptoir de marbre, le mur de bois sculpté en arabesques compliquées garde la marque des clés des chambres et l’empreinte de missives aux couleurs pâles. Depuis les années 1950, les crochets de cuivre sont inutiles et les niches cirées muettes.
Les voyageurs de passage sont aujourd’hui des résidents, la plupart d’entre eux propriétaires d’appartements de diverses superficies mais au standing à peu près égal. La moyenne d’âge est plutôt élevée, la population aisée, le 10 Park Avenue est une adresse sinon prestigieuse du moins recherchée, telle qu’elle sera définie à l’aube du XXe siècle, quand la fièvre immobilière s’emparera de la ville. Sur vingt-deux étages, les cent dix logements diffèrent selon le goût de chacun, classique, excentrique, minimaliste, kitsch. Il y a le style américain, le genre européen, anglais ou français, l’ambiance orientale, quelques capharnaüms qui tiennent plus du garde-meuble d’antiquités que du lieu de vie. Je les découvrirai peu à peu.

En cette année 1965, quelques mois après ma prise de fonction, je n’ai pas encore visité tous les domiciles. Il m’est arrivé quelquefois d’apporter mon aide, chargé de paquets, de bagages, ou de pousser la chaise roulante de Mme Raider lorsque celle-ci est revenue de l’hôpital. Mais mon service s’est arrêté sur le seuil de la porte. De même, si j’ai l’obligation et le devoir, par mon poste, à la fois d’accueil et de vigie, de mettre un nom sur chaque résident de l’immeuble, je ne connais pas, pour l’instant, tous les habitants. Cela dépend de l’heure de mon service.
J’ai débuté par le service de nuit. Je commençais à vingt heures et je finissais onze heures plus tard. Trop tard pour dire bonsoir à ceux qui rentraient du travail, trop tôt pour les saluer d’un bonjour matinal au commencement d’une nouvelle journée. J’ai toujours préféré cette tranche horaire nocturne. Non parce que les départs et les arrivées des habitants et des visiteurs y étaient moindres et par conséquent ma tâche plus légère et mon attention plus relâchée, mais parce que le soir, la nuit, sa fin et le lever du jour donnaient à ceux et celles pour qui je faisais tourner la porte d’une pichenette bien réglée une sorte d’aura magique et mystérieuse. Un des deux doormen de jour, Vince, appelait ces heures, the glamourous time.
Souvent, c’était en effet l’heure du théâtre ou de l’opéra, le moment d’un dîner en ville entre amis dans un restaurant huppé à la cuisine le plus souvent d’inspiration française. La manche de mon uniforme frôlait vison, cachemire, vigogne ou cape de soie. Car en ce temps-là, dans certains quartiers de la ville comme le nôtre, on s’habillait encore pour sortir et le 10 retrouvait sa riche et scintillante atmosphère de grand hôtel.
J’avais noué une relation particulière, que j’ai toujours gardée même lorsque je suis passé, l’année suivante, “de jour”, avec ceux de la nuit. Ils étaient plus disponibles, plus insouciants. Les femmes me souriaient, j’étais le premier regard étranger qui les découvrait dans leurs atours de soirée, en sortant de l’ascenseur. À la fois bienveillantes et séductrices, elles plongeaient leurs yeux dans les miens comme dans un dernier miroir. Leurs compagnons appréciaient, fiers et amusés, complices.
Mais plus que les autres, mes préférés restaient les chiffonnés du petit matin. Durant toutes ces années, il y en eut toujours six ou sept, souvent les mêmes, sur les deux cents habitants du building. Quand il ne faisait pas trop froid, j’aimais faire le guet à quelques pas des portes, sous le dais de toile vert foncé, et je les voyais arriver, en tanguant, à petits pas comptés, ou la démarche maintenue digne jusqu’à l’écroulement final devant l’ascenseur. Au fil des mois, des liens de confiance réciproque établis, j’en ai soutenu plus d’un jusqu’à son appartement où, après les avoir fait entrer, et plus ou moins installés dans un fauteuil – je ne pouvais en faire davantage –, je me voyais sollicité d’un dernier verre, de confessions que j’essayais d’écourter le plus diplomatiquement possible, ou de propositions loufoques. Mes chiffonnés du petit matin restaient toujours affables et polis. Les quelques agressifs qui gâchèrent ces moments suspendus de l’aube, où j’avais le sentiment d’être le capitaine d’un grand navire solitaire dans l’océan de la nuit, furent rares. Ils n’étaient pas réellement ni volontairement méchants et je les comprenais. Nous étions seuls et nous en souffrions à cette heure sombre du jour, chacun à notre manière, agitée et décousue ou silencieuse et immobile. »

Extraits
« Dix ans après mon arrivée à New York, le point le plus lointain que j’ai atteint, partant du cœur de Manhattan, fut City Island, un petit bout de terre qui n’avait d’île que le nom, appartenant au Bronx. »

« Pendant plus de trente ans, je ne suis jamais sorti de New York. Je n’en ai jamais ressenti l’envie profonde ni le besoin indispensable. Pourtant, les grands espaces de l’Ouest, que j’admirais au cinéma, les images des autres grandes villes américaines comme Los Angeles et Chicago, la Louisiane et son héritage français mâtiné d’espagnol, les récits que j’entendais autour de moi, de ceux qui partaient en vacances, en week-end, pour les lieux les plus enchanteurs et les plus spectaculaires de ce continent aux multiples pays, réveillaient quelquefois de leurs attraits ma curiosité et un besoin de me déplacer, de bouger, plus que de voyager, à proprement parler, vers des terres inconnues. New York suffisait largement à mes pulsions. Ville aux multiples territoires, aux différentes langues, aux populations diverses, perpétuellement renouvelées, ville mouvante aux transformations permanentes, ville à laquelle j’appartenais et qui était mienne, je pouvais au prix d’un token de métro partir en exploration et rentrer chez moi le soir, rassasié de découvertes. Je m’en voulais, au début, de me découvrir aussi sédentaire, casanier. Je ne me reconnaissais pas dans cet immobilisme, cette acceptation à la fois résignée et volontaire de ne plus franchir de frontières. Voyager, ce n’était pas prendre le métro et rester dans le périmètre circonscrit d’une ville, si grande et diverse soit-elle. Voyager signifiait passeport, valises, billets d’avion ou de train, monnaies étrangères et inconnues. Il y eut des projets, jamais réalisés, vers le Mexique, le Canada. Mais quand me monta, par relents, l’aigre chagrin profondément enfoui, presque oublié, de la traversée Oran-Marseille, à la vue de ma valise qui m’avait accompagné jusqu’ici et dont je n’avais jamais pu me résoudre à me débarrasser, je compris que ce n’était pas le moment, que je n’étais pas prêt, que plus tard, peut-être, je pourrais quitter une terre sans avoir peur de la perdre, partant rassuré de savoir qu’à mon retour, elle serait toujours là pour m’accueillir. »

« Nous marchions et Bentzion parlait, en faisant de grands gestes. je compris que son désarroi ne venait pas seulement du dépeuplement de son quartier chéri mais du changement de population qui gagnait les rues par le sud, petit à petit, comme une vague, Chinatown s’étendait, grandissait. Déjà, East Broadway, là où se dressait l’immeuble du Forward, avait été colonisé par restaurants et magasins asiatiques. La population suivait dans les immeubles, les nouveaux arrivants remplissaient les étages. Chinatown avait commencé à grignoter Little Italy, qui s’était vidé pour les mêmes raisons que celles qui avaient dépeuplé le Lower East Side. Le quartier juif s’effritait à son tour. Un autre phénomène naissait, qui annonçait la gentrification du XXI siècle et qui transformerait définitivement les vieux quartiers de New York et des grandes capitales occidentales. La New York Historic Preservation se battait pour classer des blocs entiers d’immeubles, d’anciens ateliers à l’armature en fonte. La carcasse était conservée mais le cœur de ce qui avait été les foyers obscurs et insalubres de maisonnées surpeuplées serait rénové en intérieurs luxueux. Vieux bars et delis deviendraient cafés branchés : magasins de cornichons en saumure, bazars de tout et de n’importe quoi laisseraient la place à des boutiques de créateurs et galeries d’art. La transformation était lente, elle se faisait touche par touche, elle prendrait des années. Mais Bentzion avait déjà l’impression d’être en terre étrangère. »

Herman est resté presque une année avec nous. Doorman de nuit, il était doux, discret. Il envoyait presque tout l’argent qu’il gagnait de ses trois emplois à sa famille, restée en Colombie. Ses yeux pétillaient de malice et je le sentais frustré de ne pas assez maîtriser l’anglais pour nous faire rire de traits d’humour qu’il devait manier, j’en étais certain, avec talent dans sa langue. Herman habitait le Bronx et prenait le métro pour se rendre tous les jours, en début de soirée, au 10. Il repartait au lever du jour, à six heures, pour rejoindre son lit et quelques heures de sommeil avant de travailler à la plonge dans un restaurant de Washington Heights, à l’heure du déjeuner. Il retournait chez lui pour faire une sieste et de nouveau, prenait le métro vers le sud, où nous l’attendions. Je savais que le week-end, ces deux jours où il ne travaillait pas chez nous ni au restaurant, il faisait de petits travaux de construction et d’aménagement, non déclarés, en compagnie de compatriotes ou d’autres Hispaniques d’Amérique du Sud. Peinture, maçonnerie, menuiserie, rien n’était trop pénible pour gagner quelques dollars supplémentaires. Pour ne pas montrer les marques de ces durs labeurs, il gardait souvent ses mains calleuses dans ses poches même si cela nous était interdit. Herman est mort un matin de mai 1987, poignardé dans le métro, alors que, rentrant d’une nuit de veille au 10, il s’était assoupi, le corps écrasé de fatigue, le visage plissé contre la vitre sale.
Zacharie a rempli de toute sa haute stature et de son élégance princière la porte du 10 pendant trois ans, Ce fut Hannah Belamitz qui le dénicha, je ne sais où. Il était d’une beauté stupéfiante, et noir, de ce noir profond qui devenait sous certains éclairages presque bleu. Il ne marchait pas, il dansait, Même lorsqu’il était immobile, près des portes, il semblait animé d’un rythme intérieur, d’une musique mystérieuse connue de lui seul qui le faisait se mouvoir imperceptiblement.

À propos de l’auteur
ASSAS_Madeleine_2©Carole_ParodiMadeleine Assas © Photo Crole Parodi

Le Doorman est le premier roman d’une femme dont l’étonnante virtuosité littéraire vient peut-être de sa fréquentation – elle est comédienne – des vies réelles comme imaginaires lointaines et étrangères. À moins qu’il ne s’agisse de l’attachement à cette ville qu’elle parcourt nuit et jour depuis longtemps. (Source: Éditions Actes Sud)

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Et toujours en été

WOLKENSTEIN_et-toujours-en-ete
  RL2020

En deux mots:
C’est une maison de vacances sur la côte normande, très exactement à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). C’est là que la narratrice a passé quasiment tous ses étés depuis les années 80. L’occasion d’un retour en arrière sous forme d’escape game dans une exploration pièce par pièce.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La maison de Saint-Pair-sur-Mer

Julie Wolkenstein nous entraine dans un escape game. Une façon très originale d’explorer la maison de vacances pièce par pièce et de raconter plus de quarante années de souvenirs.

Pour commencer, émettons deux hypothèses. La première, que vous ayez profité du confinement pour écrire ou mettre un peu d’ordre dans vos affaires. La seconde que vous préparez des vacances en France, peut-être dans un endroit que vous avez connaissez déjà et que vous avez envie de revoir, éventuellement même dans une maison de vacances. Deux hypothèses qui, si elles s’avèrent justes, devraient être deux raisons supplémentaires de vous plonger dans ce délicieux roman dont le titre à lui seul vous indique que sa lecture sera idéale dans les prochaines semaines.
Julie Wolkenstein nous en donne la clé à la page 159: «ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison.»
Car si cette belle réponse à la question que posait Lamartine, «Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?» est une manière ludique de plonger dans des décennies de souvenirs, elle est aussi une sorte de thérapie pour la romancière qui a perdu en quelques années son père, l’écrivain Bertrand Poirot-Delpech, son frère et son éditeur. Et si leurs fantômes hantent ces pages, ils ne gâchent en rien le plaisir que l’on prend à cette exploration. Les amateurs d’énigmes sont même ravis de voir combien la généalogie compliquée ajoute une dose de mystère au récit. Plusieurs femmes et plusieurs descendances, des divorces et des héritages vont apporter leur lot de mobilier – forcément dépareillé – dans la maison acquise en 1972.
Julie a alors quatre ans et se souvient de l’escalier qu’elle a gravi dans les bras de sa mère, premier indice topographique permettant de confirmer la présence d’un étage et de situer les chambres à coucher. Tout au long du roman, c’est ainsi que le lecteur va progresser, découvrant ici les cirés accrochés au porte-manteau, là un coffre au trésor, ici les boîtes de jeux de société, là les objets de décoration accumulés au fil des ans ainsi que les livres. Le piano, le baby-foot ou encore la table de ping-pong ne viendront que plus tard… L’histoire se déroule au gré des découvertes, sans pour autant être chronologique, comme nous l’explique la narratrice: «Si c’est la première fois que vous jouez à un escape game, vous méritez que je vous aide un peu. Chaque fois que vous activez une fonction, au fil de votre progression, vous pouvez avoir provoqué un événement ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, et il faut vous en assurer systématiquement.»
L’originalité du roman, on l’aura compris, tient à cette manière d’accumuler les anecdotes, qu’il s’agisse de petites histoires qui font une vie ou d’épisodes plus marquants comme les travaux de 2002. La mérule, un champignon qui a provoqué de gros dégâts va entrainer de grandes modifications dans l’agencement de la villa et la décoration, effaçant en quelques semaines des décennies de souvenirs. Et peut-être l’envie de les consigner pour ne pas les oublier. À moins que l’envie d’écrire ne soit consécutive à la lecture de Portrait de femme de Henry James.
Au fil des séjours et des années, le décor va évoluer, les habitants aussi. L’histoire va gagner en densité, la focale va se faire plus précise, souvent accompagnée d’une bande-son. Et s’il nous arrive quelquefois de perdre un peu le fil, peu importe. C’est un bien joli parfum de nostalgie qui flotte sur ces journées estivales.

WOLKENSTEIN_saint-pair_vue-de-la-plageVue de la plage Saint-Nicolas à Saint-Pair-sur-Mer SOURCE : https://awarewomenartists.com/

Et toujours en été
Julie Wolkenstein
Éditions P.O.L
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782818049679
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, plus précisément à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). On y évoque aussi les voyages depuis Paris, passant par Villedieu-les-Poêles, ainsi que les environs, notamment Granville et les îles Chausey.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière jusqu’en 1972.

Ce qu’en dit l’éditeur
Julie Wolkenstein invente avec ce nouveau livre une émouvante forme d’autobiographie contemporaine. Et toujours en été s’inspire des jeux vidéo dits escape games (ou escape the room) dans lesquels les joueurs doivent explorer pièce par pièce une maison, un château, collecter des indices et ainsi progresser et finir par découvrir une histoire et ses secrets.
Un escape game c’est comme la vie. Surtout lorsque cette vie (la mienne) est d’abord un lieu, une maison aux multiples pièces, chacune encombrée de souvenirs et peuplée de fantômes », écrit la narratrice. Les fantômes, il y en a deux principalement, le père, écrivain et académicien, mort en 2006, et le frère disparu en novembre 2017. Il y a aussi le souvenir de l’Anyway, le voilier du père transmis à son fils. La narratrice s’adresse à ses lecteurs et nous participons avec elle à la visite de la maison familiale de Saint-Pair-sur-mer dans la Manche. On remonte le temps, celui des étés des années 70 et 80, mais aussi de plus lointaines époques. Comme dans les escape games, il y a parfois des raccourcis topographiques à découvrir et à emprunter pour aboutir à des révélations. C’est en quelque sorte une « vie mode d’emploi ». Les pièces, les meubles, les objets de toutes sortes (tableaux, disques vinyles, horloges, livres, instruments de cuisine, jouets…) forment un drôle de puzzle autant spatial que temporel, à reconstituer pour faire apparaître avec bienveillance et mélancolie l’histoire d’une famille. Son humanité, avec ses failles et ses disparitions.

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Aware – Women House (Julie Wolkenstein lit un extrait du livre)


Julie Wolkenstein présente Et toujours en été © Production Jean-Paul Hirsch

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« TUTORIEL
Fin février, début mars 2018, j’étais avec Jules et deux ou trois amis à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). Je ne me souviens plus du temps qu’il a fait, variable sans doute, pas chaud – je revois des feux dans la cheminée. Nous avons joué au mah-jong bien sûr, et à des jeux de société primés au dernier festival annuel des jeux de société, où il fallait combiner des bûches et des prairies (Kingdomino), ou créer des carrelages portugais (Azul). Malgré une connexion internet presque inexistante, nous avons aussi joué sur écran à un jeu vidéo du type escape game qui s’appelle Rusty Lake: Hotel.
Je ne suis pas experte en escape game (c’est, en gros, une variante particulière de jeu vidéo d’aventure graphique), et je commettrai peut-être des fautes en présentant ce que j’en ai retenu, confondrai certains des principes exposés ici avec ceux d’autres jeux, différents aux yeux des puristes. Bref, je simplifie.
Vous entrez dans une pièce. Plus ou moins familière : une cuisine, ou une salle des machines. Selon l’univers virtuel dans lequel vous projette le jeu : un laboratoire, un observatoire, une centrale électrique, une bibliothèque, un hangar à bateaux, un ascenseur, une chambre à coucher, etc. Vous devez l’explorer sous tous les angles.
Vous pouvez activer certains éléments du décor en cliquant dessus. Dans la plupart des jeux, lorsque, animée par votre souris, la petite flèche balaie l’écran, les éléments du décor sur lesquels vous pouvez agir, et seulement ceux-là, se signalent par une légère phosphorescence. Lorsque c’est une porte (d’armoire, ou donnant sur une autre pièce, un autre espace, parfois un autre temps), en général vous n’arrivez pas à l’ouvrir. Vous entendez un grincement, le battant résiste, il vous faut trouver une clef.
Parfois, pourtant, le tiroir d’un meuble cède : à l’intérieur, d’un clic, vous vous appropriez un objet. Pas une clef, ce serait trop facile : plutôt une bobine de fil, ou une petite boule de verre enneigée, un truc en tout cas dont vous ne voyez pas immédiatement à quoi il pourrait vous servir. Vous le rangez dans votre « inventaire ».
Votre « inventaire » devient, au fil de votre exploration, une liste hétérogène d’objets matérialisée à votre gré sur l’écran (à gauche ou en dessous de l’image principale, c’est-à-dire de l’espace que vous explorez), et dont vous pouvez utiliser certains éléments, séparément ou ensemble, une ou plusieurs fois (une clef – ou une clef reconstituée à partir d’un écrou et d’un tire-bouchon – ne sert d’ordinaire qu’une fois, et disparaît donc de votre inventaire, alors qu’une boîte d’allumettes y restera, et resservira).
Le but de ces jeux consiste à sortir d’une pièce pour en explorer une autre. Les plus scénarisés finissent, pièce après pièce, indices après indices, par raconter une histoire (policière, fantastique, comique, ou les trois à la fois).
Pour progresser dans le jeu (l’espace, souvent aussi le temps), il faut observer minutieusement chaque nouveau décor. Pour avancer, reculer, tourner votre regard, à droite ou à gauche, vers la zone qui vous intéresse (admettons que vous ayez affaire à un jeu dont la technique et le graphisme sont relativement sophistiqués : pas à un pionnier des années 1980), il suffit de bouger légèrement votre souris. Lorsque vous aurez réussi à ouvrir des portes, des passages, et franchirez de plus grandes distances, pointez votre souris (ou plutôt la flèche qui la représente sur l’écran) vers l’endroit où vous voudrez aller, et cliquez. Dans certains jeux, il y a même un raccourci clavier qui permet de courir. Enfin, la plupart vous offrent la possibilité de zoomer sur ce que vous voulez regarder de plus près, par exemple en caressant de votre index la molette de votre souris.
S’il y a dans un nouveau décor (c’est fréquent) des papiers qui traînent (lettre décachetée, liste de noms ou de numéros, recettes de cuisine : tout dépend du genre de pièce que vous explorez), il faut les lire attentivement. Si le jeu ne prévoit pas que vous puissiez les ranger dans votre inventaire, il vaut mieux les recopier, ou les prendre en photo si vous disposez d’un smartphone (ce qui n’est pas le cas de Jules, qui joue donc toujours muni d’un grand cahier où il prend toutes sortes de notes cabalistiques).
S’il y a des images, accrochées aux murs ou traînant dans un coin (regardez bien dans tous les coins), elles ont généralement un sens qu’il vous faudra deviner. N’oubliez pas de vérifier aussi les plafonds, on ne sait jamais.
S’il y a des appareils (télévision, grille-pain, réacteur thermonucléaire, gramophone, là encore, en fonction de l’univers proposé), essayez de les faire fonctionner en cliquant dessus. La plupart du temps, vous n’y arriverez pas (pas tout de suite), mais vous verrez s’allumer des voyants, ou passer des liquides dans des tuyaux, et vous apprendrez plus tard (lorsque vous aurez déchiffré les papiers, ou décrypté les images) à les faire marcher. »

Extraits
« Si c’est la première fois que vous jouez à un escape game, vous méritez que je vous aide un peu. Chaque fois que vous activez une fonction, au fil de votre progression, vous pouvez avoir provoqué un événement ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, et il faut vous en assurer systématiquement. Récapitulons: depuis l’entrée, vous avez appris à voyager entre deux époques, les années 1980 et le présent, où vous êtes revenus après avoir offert le Elle d’août 2017 à la jeune fille autrefois curieuse de son avenir. Vous avez constaté que ce cadeau vous avait ouvert la porte de la salle à manger, où vous êtes bloqués. Et si, maintenant que vous avez ouvert cette salle à manger, vous retourniez dans les années 1980 pour voir à quoi elle ressemblait alors, et, surtout, si vos voyages temporels n’ont pas déverrouillé une autre porte? » p. 76

« Mais puisqu’il s’agit, même lorsqu’on explore un archipel, de résoudre des énigmes pour se déplacer d’un lieu à un autre, ou d’une époque à une autre, et que ces lieux sont, avant la résolution de ces énigmes, des lieux clos, je campe sur mes positions: ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison. » p. 159

À propos de l’auteur
Julie Wolkenstein, qui enseigne la littérature comparée à Caen, a publié 8 livres aux éditions P.O.L et y a traduit Edith Wharton et Francis Scott Fitzgerald. Elle a reçu le Prix des deux Magots en 2018 pour son dernier livre Les Vacances. (Source: Éditions P.O.L)

Page Wikipédia de l’auteur

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Pourquoi le saut des baleines

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

Prix Gens de mer, 2015

En deux mots:
En hommage au poète Guennadi Gor, qui a décrit «une baleine à l’agonie, sanglotant dans un océan de deuil», le narrateur part à la recherche de l’explication du saut des cétacés. Un besoin, une envie, un message… des hypothèses qui s’accumulent et une vérité qui sort des profondeurs.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Répondre au grand pourquoi existentiel

C’est un petit livre sans prétention que nous offre Nicolas Cavaillès. L’éditeur de Cioran cherche une explication au mystérieux saut des baleines et nous entraîne dans de profondes réflexions.

Improbable, voire incongru. Tel pourrait être le premier qualificatif à donner à ce petit livre hybride, ni vraiment un essai, ni vraiment une nouvelle, plutôt une sorte de catalogue d’éventualités, de pistes de réflexion autour d’un sujet qui, avouez-le, n’est pas le premier de vos préoccupations : pourquoi le saut des baleines? N’était la rencontre avec l’œuvre et la vie d’un écrivain russe, peut-être même que le narrateur n’aurait lui-même pas essayé de creuser le sujet.
Guennadi Samoïlovitch, passé à la postérité sous le nom de Guennadi Gor, a notamment croisé le chemin d’«une baleine à l’agonie, sanglotant dans un océan de deuil». Une phrase, une image qui hanté l’auteur. L’ironie de l’histoire veut que son livre le plus connu s’intitule La Vache (Éditions Noir sur Blanc, 2004) et nous éloigne de ce qui va devenir l’obsession de son admirateur. Encore que…
Mais n’anticipons pas et revenons à nos cétacés dont Nicolas Cavaillès commence à dresser la galerie. Il est vrai qu’entre les différents types de baleines, les rorquals, les cachalots et le mégaptère, encore appelé baleine à bosse, jubarte ou poisson de Jupiter, il y a pléthore. Ce qui ne simplifie pas l’élucidation de LA question. Car ces monstres des mers ne sautent pas tous de la même façon, se permettant des fantaisies dans leur envol.
Le plus simple ne serait-il dès lors pas de considérer que «le saut de la baleine pourrait n’être qu’une réaction maladroite à une oisiveté insolite»? Mais alors, pourquoi se donner autant de peine? C’est un peu comme si un écrivain décidait d’écrire un livre cherchant une explication au saut des baleines pour tromper son ennui…
Alors, il faut creuser son sujet, chercher dans les publications scientifiques, convoquer les souvenirs de lecture. Voilà le Capitaine Némo à bord de son Nautilus en route vers les îles Féroé et, bien avant lui, Aristote venu à la rescousse. Devant l’aspect incongru du saut, on se souviendra aussi de ce fou dansant croisé par Dostoïevski durant son séjour au bagne d’Omsk qui lui inspirera «Souvenirs de la maison des morts». N’oublions pas non plus Glenn Gould interprétant les Variations Goldberg peu avant sa mort et nous aurons un panorama des réflexions – et digressions – que l’étude du mouvement entraîne.
Car s’il y a bien une certitude, Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle le confirmera, c’est que la baleine retombe, provoquant dans sa chute une énorme vague. De quoi ébranler bien des certitudes.
On l’aura compris, il faut lire ce petit recueil comme un traité de l’incompréhension, comme une recherche d’autant plus belle qu’elle est vaine. «Nous ne saurons jamais pourquoi les baleines bondissent, ni même pourquoi nous nous le demandons. Ce maudit pourquoi se nourrit de tout, et ne recrache rien: dans le fond, on ne sait jamais pourquoi rien du tout.» Et c’est ce qui rend l’exercice aussi beau et aussi poétique!

Pourquoi le saut des baleines
Nicolas Cavaillès
Éditions Le Sonneur
Roman
72 p., 12 €
EAN 9782916136844
Paru le 19/03/2015

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce court ouvrage, qui tient autant de l’essai cétologique que de la fantaisie littéraire, s’attaque à l’un des mystères les plus coriaces et les plus fascinants du règne animal: les bonds prodigieux qu’effectuent parfois les grands cétacés hors de l’eau. Beaucoup d’hypothèses ont été formulées à ce sujet par les biologistes du comportement, aucune n’a convaincu. L’auteur explore une piste personnelle et théorise sur ce que les baleines se tordant au-dessus de l’océan doivent à l’ennui et à l’absurde ; il invite à considé¬rer leur saut comme une victoire sur l’insupportable et comme une manifestation exemplaire de la plus haute des libertés.
«Nous ignorons pourquoi les baleines et autres cétacés effectuent parfois ces sauts stupéfiants au-dessus des mers et des océans, mais les hypothèses ne manquent pas, elles se renforcent même du seul fait que la question n’a pas été tranchée. On dit qu’elles bondissent dans les airs pour déglutir, se débarrasser de leurs parasites, communiquer, séduire en vue d’un accouplement, pécher en gobant, chasser en catapultant, fuir des prédateurs sous-marins comme l’espadon ou le requin, s’étirer, s’amuser, en imposer, ou encore ponctuer un message, une attitude. Aucune de ces explications ne convainc: fâcheusement partielles ou intolérablement saugrenues, toutes ont été contestées. Comme c’est le cas face aux grandes interrogations métaphysiques, elles semblent toutes buter contre l’étroitesse du cerveau et de l’imagination qui les échafaudent. La question serait-elle insoluble ? […] Ivresse, libération, secousse non moins absurdes, en dernier lieu, futiles, qui n’apaisent qu’un moment, qu’il faut toujours recommencer, et dont la baleine doit savoir en son for intérieur, dans ce magma d’instincts, de mémoire et d’analyse, la grande vanité. Mais en un monde qui n’est que poussière d’étoile remuée dans un trou noir, la créature, même bardée de ses instincts, gènes et neurones, même flattée par l’héritage multimillénaire de la sélection naturelle, peut goûter un acte aussi gratuit que la totalité dans laquelle elle baigne. Ainsi la baleine sauterait-elle quia absurdum, parce que c’est absurde?»

68 premières fois
MARCHAND_GillesSélection anniversaire: le choix de Gilles Marchand
«Il y a des livres qui marquent parce qu’on a l’impression qu’on n’avait rien lu qui y ressemblait. Je me souviens d’avoir ouvert Pourquoi le saut des baleines sans trop savoir à quoi m’attendre. Je me suis laissé prendre, je ne l’ai plus lâché. C’est une prose magnifique, un livre très court qui nous habite longtemps.
On sent une espèce de jubilation de Nicolas Cavaillès qui s’attaque à l’un des grands mystères de la nature. Je dois confesser qu’il y a des mystères qui me fascinent et que j’adore l’idée de ne jamais pouvoir les percer. On ne sait pourquoi l’on bâille. Et on ne sait toujours pas pourquoi les baleines soulèvent leur incroyable masse et la balancent hors de leur milieu naturel.
Aujourd’hui encore je ne parviens pas à savoir si Nicolas Cavaillès a mis la poésie au service de la science ou la science au service de la poésie. Il doit s’agir de l’une des définitions possibles de la littérature.»

Les autres critiques
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Actualitté (Cristina Hermeziu)
Slate (Robin Panfili)
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Lecture d’extraits du livre Pourquoi le saut des baleines de Nicolas Cavaillès, paru en 2015 aux éditions du Sonneur par Grégoire © Production Librairie Obliques

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Au poète Guennadi Gor
À qui adresser mieux qu’à vous, cher Guennadi Samoïlovitch, les pages qui suivent et le mystère qu’elles explorent, l’un des plus coriaces du règne animal: le prodigieux saut des grands cétacés?
Vous qui à peine poupon mais déjà fils de révolutionnaires bouriates passâtes une année en prison, soixante-treize ans avant de mourir d’une maladie nerveuse sans être jamais sorti de ce vaste goulag qu’est la Russie moderne, vous qui par contre le traversâtes, ce continent carcéral, depuis la Baltique jusqu’à la mer d’Okhotsk, où vous fréquentâtes les Nivkhes, peuple du Sud de l’Amour et de l’île Sakhaline, ethnie livrée comme leurs voisins Koriaks kamtchatkiens à une misérable agonie, vous le poète bâillonné qui plus tard bondîtes dans la science-fiction comme un humaniste aux abois dans l’insupportable cosmos, vous-même, oui, vous décrivîtes un jour une baleine à l’agonie, sanglotant dans un océan de deuil.
Mes longues méditations nocturnes sur le saut des cétacés doivent beaucoup de leur intensité à la vision que vous eûtes ce jour-là, qui attisa en moi cette intuition primordiale : pas plus qu’il n’y a de fumée sans feu, il ne saurait y avoir de bond de baleine sans un drame sous-jacent.
J’eusse aimé vous demander si votre baleine affligée, vous l’aviez également vue dans les airs ; il semble sage d’en douter, mais aussi de douter de ce doute. Tant de morts menacent la baleine contemporaine – un navire de pêche, une attaque de requins, la vieillesse, un échouement, une crise identitaire, un piège de la banquise, une noyade par fatigue, l’infection de l’air, la pollution des eaux et de ses habitants, un infarctus en plein saut, ou encore la chute d’une fusée sibérienne et sa pluie de verre et de métal –, tant de trépas possibles que les secrets de la vie de la baleine, à commencer par celui de ses bonds, ne peuvent y être absolument étrangers. Mais vous mourûtes vous-même de votre propre mort, singulière, ineffable, et me voici seul aujourd’hui avec ce cadavre abscons dont j’attendrai en vain le saut ; tout se brouille, et les envolées fantomatiques dont je suis hanté ressemblent parfois à d’orgueilleux affronts défiant la Camarde. L’océan est aussi un cimetière suffocant, bondé de charognes décomposées ; on n’y pénètre pas sans être de mort imprégné.
Cher Guennadi Samoïlovitch, vous qui ne m’avez rien demandé, souffrez seulement que cet essai vous soit dédié, je vous prie, après quoi, sans plus troubler votre repos, je retournerai parmi les derniers léviathans de la Terre, dans les flots muets de l’existence, y employer tant qu’elle m’est octroyée ma médiocre vue à guetter un nouveau saut pour étoffer notre nescience.

Question
Que la nature les ait dotés de fanons ou de dents, qu’ils mesurent trois ou quinze mètres, qu’ils pèsent cent kilos comme certains dauphins ou cent tonnes comme la baleine du Groenland et le rorqual bleu, la grande majorité des cétacés saute, de temps en temps ou souvent, hors de l’eau : ils projettent leur corps dans les airs, d’où ils retombent dans leur milieu habituel. Si l’on croit aisément comprendre les petits dauphins bondissant gaiement, le phénomène est autrement mystérieux chez les titans les plus puissants, par exemple chez le mégaptère, également appelé baleine à bosse ou jubarte, long de quinze mètres et lourd de trente tonnes, qui lorsqu’il saillit hors de l’eau émerge sur le flanc, ses nageoires tendues le long de son corps, vrille dans les airs, et bascule sur le dos dans un gigantesque éclaboussement : sa vitesse lorsqu’il s’élève et déchire la surface atteint les trente kilomètres par heure, et le saut est rarement unique, l’animal pouvant en enchaîner une vingtaine, durant un quart d’heure ou plus.
Nous ignorons pourquoi les baleines et autres cétacés effectuent parfois ces sauts stupéfiants au-dessus des mers et des océans, mais les hypothèses ne manquent pas, elles se renforcent même du seul fait que la question n’a pas été tranchée. On dit qu’elles bondissent dans les airs pour déglutir, se débarrasser de leurs parasites, communiquer, séduire en vue d’un accouplement, pêcher en gobant, chasser en catapultant, fuir des prédateurs sous-marins comme l’espadon ou le requin, s’étirer, s’amuser, en imposer, ou encore ponctuer un message, une attitude. Aucune de ces explications ne convainc : fâcheusement partielles ou intolérablement saugrenues, toutes ont été contestées. Comme c’est le cas face aux grandes interrogations métaphysiques, elles semblent toutes buter contre l’étroitesse du cerveau et de l’imagination qui les échafaudent. La question serait-elle insoluble ?
Observons attentivement le mégaptère renversé dans les airs : il en va comme s’il s’était heurté à porte close. Sa nageoire vient à peine de quitter la poignée inflexible et voici qu’un mouvement d’élévation, de raidissement et de recul s’empare de lui, un élancement de dépit, une contorsion amère, les yeux levés au ciel. Oui, il pourrait y avoir une vive aigreur dans ce bond colossal au-dessus des océans bleus, ou bien de l’impatience, comme dans l’œil petit, bas et foncé de la baleine à bosse. On traîne ses trente tonnes dans toutes les eaux du globe, les ailes ballantes, et il n’est rien nulle part que cet élément désolé, invinciblement compact, à peine peuplé de microbes et de bestioles. Le saut fournirait à la baleine son ivresse, une fête solitaire, un peu suicidaire peut-être, une sortie, une libération exaspérée, si brève soit-elle, une expérience totale soulevant le monstre de sa tête jusqu’à sa nageoire caudale, une secousse monumentale pour se soustraire un instant à la tautologie sous-marine. N’étant par moments plus capable de supporter le contact étouffant de l’eau, elle sauterait en quête d’une échappatoire à son existence, pour fausser compagnie à son élément comme à autrui, pour un instant de solitude aérienne, de pause, de transcendance peut-être ou d’inconscience, et d’oubli.
… Ivresse, libération, secousse non moins absurdes, en dernier lieu, futiles, qui n’apaisent qu’un moment, qu’il faut toujours recommencer, et dont la baleine doit savoir en son for intérieur, dans ce magma d’instincts, de mémoire et d’analyse, la grande vanité. Mais en un monde qui n’est que poussière d’étoile remuée dans un trou noir, la créature, même bardée de ses instincts, gènes et neurones, même flattée par l’héritage multimillénaire de la sélection naturelle, peut goûter un acte aussi gratuit que la totalité dans laquelle elle baigne. Ainsi la baleine sauterait-elle quia absurdum, parce que c’est absurde ?
Coupons court, par ailleurs, à l’accusation d’anthropomorphisme : l’humain n’a pas inventé l’ivresse, l’éréthisme, le suicide ni la transcendance. Le sentiment de l’insupportable, impérieuse sensation, n’épargne aucun animal ; chacune à sa piètre manière, les bêtes se hasardent à une quête de sagesse ou d’indifférence. La baleine n’a pas attendu que nous façonnions le mot détachement, ni le concept de déterritorialisation, pour bondir hors de l’eau. »

Extraits
« Même chez les cétologues les plus expérimentés, on constate l’incapacité à pressentir le surgissement d’un mégaptère (par exemple), y compris dans les cas, rares, où l’animal saute à quelques mètres seulement du navire dans lequel les observateurs le guettaient en nombre.
Aucun souffle ne le trahit, il jaillit soudain au-dessus des flots et expose un court instant toute sa carcasse grasse et musclée, noire et luisante, parfois tachée de blanc sur le ventre, avant de replonger déjà dans un grand bain d’écume, aussi insaisissable qu’imprévisible, un bras décollé comme pour saluer la compagnie dont il prend congé, et souriant parfois de ses fanons gris. Il a sondé, comme disent les marins, il ne réapparaîtra pas: la mer se referme aussitôt sur la monotonie de ses vagues nées de vagues pour engendrer d’autres vagues, sous lesquelles le mégaptère poursuivra sa route subreptice.
La jubarte saute à l’insu de tous, et ne bondit devant aucun observateur étranger dont elle a constaté la présence. Le moment et le lieu doivent lui appartenir, et ne servir qu’au saut.
Monstrueux spectacle, le saut serait-il l’œuvre exotérique de la baleine, son mode d’expression le plus explicite, sa confession la plus intime, sa harangue la plus ouverte, aussi dégagée, aussi franche que le vaste ciel vide dans lequel elle se déploie? H semblerait que ce soit le contraire: le bond aérien est ésotérique en cela qu’il ne s’adresse à personne, qu’il se dérobe à toute loi, qu’il échappe; peut-être n’est-ce même qu’un entraînement, un brouillon secret avant un saut essentiel qui serait sous-marin, ou sa pâle répétition, au sens théâtral du terme, sur la scène instantanée de l’atmosphère.
La vérité est parfois plus étrange que la fiction. comme l’a dit un jour quelqu’un. Il existe des sentiments tellement farfelus que sous leur effet le bond est plus plausible que son absence. bien qu’il soit 153radoxalement moins crédible, et inénarrable. On se demande pourquoi la baleine saute. on crierait volontiers à la fabulation, à la légende, au mythe; la baleine » p. 24-25

« Habituée à ce que son corps soit en totalité porté par la mer, mobilis in mobili, la baleine ne survit guère à un contact avec la terre côtière, qui la blesse, ou dont elle n’a pas la force de se détacher ensuite, trop lourde. Le saut trahirait alors, aussi, une violente psychose de l’ankylose et de la fixité, en bonne partie justifiée.
Dans tous les cas, notons-le bien, les bonds s’offrent comme l‘image d’une quête angoissée de liberté. D’une manière ou d’une autre, pour les baleines qui sautent hors de l‘eau, la vie sous-marine échoue si bien à se suffire à soi-même et à se donner pour sa propre et seule fin, qu’elle les pousse par instants à s’évader dans les airs, quoique ce saut si bref puisse paraître plus vain encore que le reste. » p. 32-33

« Comme il fallait s’y attendre face à un tel sujet, le miroitement de la baleine en son mystérieux saut soulève des vagues proliférantes de questions qui s’éternisent dans notre océan d’intranquillité, tandis que les rares réponses à y peindre s’évaporent vite; nous ferons mieux de tout abandonner ici, sans espérer nulle synthèse ni aucune forme de couronnement des différentes hypothèses soutenues plus haut, et en acquiesçant à ceci, leur antithèse à toutes: nous ne saurons jamais pourquoi les baleines bondissent, ni même pourquoi nous nous le demandons. Ce maudit pourquoi se nourrit de tout, et ne recrache rien: dans le fond, on ne sait jamais pourquoi rien du tout. Dire que la baleine saute parce qu’elle en a besoin, parce qu’elle subit l’influence de telle hormone, parce qu’elle ne dispose pas d’autres moyens pour communiquer, se laver, etc. (quand bien même ces suppositions ne seraient pas fausses), ce n’est pas dire pourquoi, ce n’est pas répondre au grand pourquoi existentiel qui seul importe. » p. 61-62

À propos de l’auteur
Né en 1981, Nicolas Cavaillès est l’éditeur de Cioran dans la Pléiade (Gallimard, 2011) et l’auteur de Vie de monsieur Leguat qui a remporté le prix Goncourt de la Nouvelle 2014 et de Pourquoi le saut des baleines, Prix Gens de mer 2015, Les Huit Enfants Schumann, mention spéciale du jury du Prix Françoise Sagan et de Mort sur l’âne. (Source: Les éditions du Sonneur)

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Les vies multiples de Jeremiah Reynolds

GARCIN_Les_Vies_multiples_de

Les vies multiples de Jeremiah Reynolds
Christian Garcin
Stock
Roman
160 p., 17 €
ISBN: 9782234078895
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman nous fait faire tout un tour du monde en commençant par un tour des Etats-Unis, depuis Pittsburgh en Pennsylvannie, en passant par la Nouvelle-Angleterre, Louisville dans le Kentucky, Virginie, la Caroline du Sud, l’Ohio, le Connecticut, le Massachusetts, le Maryland, le Delaware, le New Jersey et New York. L’expédition vers l’Antarctique mènera le lecteur du sud de la côte occidentale du Chili jusqu’à l’entrée du détroit de Magellan et du canal de Beagle, passant du côté de l’île Riesco au sud de la Patagonie, sans oublier Valparaiso, Tirúa et l’île de Mocha.

Quand?
L’action se situe au XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Étonnant et fulgurant destin que celui de Jeremiah Reynolds : après avoir probablement été le premier homme àposer le pied sur le continent antarctique en 1829 et avoir fait de cette expédition un récit qui influença Edgar Allan Poe pour ses Aventures d’Arthur Gordon Pym, il devint colonel pendant la guerre civile chilienne, chef militaire des armées mapuches, avocat à New York, effectua un demi-tour du monde, et écrivit un récit de chasse au cachalot blanc qui fut peut-être à la source d’un des romans les plus lus et les plus commentés de la littérature américaine et mondiale.

Ce que j’en pense
****
Rendons grâce à Christian Garcin qui dans son nouveau roman a su débusquer un personnage d’aventurier peu commun. Ce faisant, il nous livre également une très bele réflexion sur la soif d’histoires et sur le besoin de tout un chacun d’avoir des rêves, de vouloir élargir son horizon.
Mais revenons à notre homme, ce Jeremiah Reynolds qui n’apparaît qu’au quatrième chapitre, au moment où ce «jeune journaliste débrouillard et ambitieux» croise la route de John Cleves Symmes Jr. On l’aura deviné, les trois premiers chapitres relatent le parcours de cet autre personnage, tout aussi haut en couleur, et qui influencera fortement son jeune interlocuteur. Ce vétéran parcourait les Etats-Unis pour expliquer sa théorie de la terre creuse et chercher un financement pour une expédition vers l’Antarctique. Si ce dernier n’obtenait guère de succès dans son entreprise, il n’en réussissait pas moins à convertir quelques auditeurs. Notamment ceux qui, comme Jeremiah, ne pensaient qu’à découvrir le vaste monde.
« Reynolds était né dans une famille pauvre du comté de Cumberland, en Pennsylvannie, et orphelin de père dès l’âge de cinq ans. Sa mère, Elizabeth Nicholson, s’était remariée l’année suivante avec un certain Job Jeffries, veuf également, dont le jeune fils, prénommé Darlington, serait l’unique compagnon de jeux de Jeremiah jusqu’à son départ douze ans plus tard sous des cieux plus accueillants. Ils déménagèrent tous ensemble dans le comté de Clinton, Ohio. »
C’est là que notre héros suivit quelques études tout en travaillant pour contribuer aux besoins de la famille. Il fut notamment embauché pour transporter des troncs jusqu’à la rivière, mais ne put s’acquitter de cette trop rude tâche. Bravant les quolibets, il assura aux moqueurs que viendrait «le temps où vous serez fiers et honorés d’avoir roulé des troncs d’arbre avec Jeremiah N. Reynolds. »
Ce qui peut sembler une forfanterie s’avérera être une vraie prophétie. De 1823, date de la rencontre avec Symmes, jusqu’en 1827, au moment de leur rupture brutale, le jeune apprend beaucoup, s’aguerrit et devient bien meilleur ambassadeur que son aîné.
Les années qui vont suivre sont celles de la concrétisation, du moins en partie, de ce grand dessein. Car enfin, il peut embarquer en direction du pôle Sud. Il atteindra les 62° de latitude sud et errera quelques temps le long du cap Barrow, à la pointe nord de l’Antarctique. Si «la théorie de la terre creuse semblait oubliée, et les tentatives den vérifier la pertinence momentanément abandonnées», il va rester un domaine où elle va continuer à faire florès : la littérature.
Le Voyage au centre de la terre de Symmes marque le point de départ de nombreux autres livres dont Christian Garcin nous raconte la genèse. Il y a là le «Manuscrit trouvé dans une bouteille», nouvelle d’Edgar Allan Poe que l’on peut considérer comme l’ébauche des Aventures d’Arthur Gordon Pym, le Pellucidar d’Edgar Rice Burroughs (le créateur de Tarzan), La Terre de Sannikov du russe Vladimir Obroutchev ou encore Les Montagnes hallucinées de H.P. Lovecraft, en passant bien sûr par le roman éponyme de Jules Verne.
Et si la soif d’aventures, de découverte, d’anticipation ne suffisait pas, voilà qu’apparaît une chasse au grand cachalot blanc, Mocha Dick.
On voit déjà poindre Hermann Melville et son célébrissime Moby Dick.
Mais Reynolds, qui faut-il le préciser a vraiment existé, ne veut pas vivre les rêves des autres.
En 1830, il choisit les champs de bataille et devient colonel pendant la guerre civile chilienne, puis chef militaire des armées mapuches, avant d’embarquer à nouveau pour rejoindre Boston via les côtes chiliennes, le Cap Horn, puis le Brésil avant d’arriver à Boston en 1834.
Il rejoindra ensuite New York, sera avocat, fera un peu de politique et tentera vainement d’écrire un chef d’œuvre. Rendons grâce à Christian Garcin d’avoir exhumé ce personnage étonnant dont les pessimistes diront qu’il n’a rien réussi et que seul l’appât du gain le motivait. Mais les plus optimistes, dont je fais partie, admireront l’opiniâtreté, la volonté et le brin de folie sans lequel il est bien difficile d’aspirer à transcender son existence.

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Le début du livre
« Au début du mois de novembre 1812, alors que les troupes napoléoniennes ignoraient encore qu’elles allaient combattre les Russes aux alentours de la ville de Borisov puis franchir la Berezina en abandonnant derrière elles des milliers de cadavres gelés ou noyés, d’autres troupes, de l’autre côté du monde, venaient quant à elles de livrer une bataille décisive près d’une autre rivière dont le nom, Niagara, s’il est également resté dans les mémoires, évoque cependant davantage la puissance et la majesté de la nature que sa rude ingratitude, et bien plus la blondeur de Marilyn que la détresse des grognards morts gelés.
Cette bataille, dite de «Queenston Heights», fut l’une des vingt environ qui, entre 1812 et 1815, virent s’affronter les troupes anglaises et américaines dans ce qui fut ensuite appelé la «seconde guerre d’indépendance». Le parallèle entre la bataille de Queenston Heights et celle de la Berezina se limite cependant à un hasard de calendrier qui fait que l’une a rapidement succédé à l’autre : les forces en présence en effet n’étaient pas comparables, ni le nombre des victimes. Aux cent mille combattants russes et français de l’une répondent à peine sept mille cinq cents Anglais et Américains de l’autre et, en regard des soixante-quinze mille morts et blessés sur le champ de bataille russe, les cinq cents victimes des bords de la rivière Niagara font pâle, et heureuse, figure. C’est d’ailleurs une caractéristique des batailles européennes d’avoir été formidablement massacrantes et gourmandes en vies humaines – règle que le siècle suivant ne ferait qu’illustrer de manière magistrale. La bataille d’Eylau en 1807 fut un carnage qui marqua longtemps les esprits, et la campagne de Russie cinq ans plus tard a laissé des traces profondes dans le souvenir des Russes, aussi bien que des Français. La bataille de la Berezina à elle seule vit s’affronter autant de combattants que la totalité des vingt batailles de la seconde guerre d’indépendance américaine, et coûta six à sept fois plus de vies humaines.
Lors de cette bataille de Queenston Heights, à l’issue de laquelle les Anglais perdirent leur plus brillant stratège, le général Isaac Brock, mais remportèrent cependant une victoire décisive, s’était illustré un officier américain de trente-trois ans nommé John Cleves Symmes Jr. Il se trouvait en poste à la fois à Fort Érié et à Fort Niagara, qui tous deux marquaient la frontière canadienne à l’embouchure de la rivière du même nom sur le lac Ontario. Impétueux et courageux, il avait capturé lui-même plusieurs officiers britanniques qu’il gardait prisonniers dans les geôles du fort Érié, jugées plus sûres que celles du fort Niagara. Un émissaire anglais, le major Evans, avait proposé de les échanger contre des prisonniers américains. Mais le jour où, sans avoir prévenu quiconque, le major Evans parvint aux portes du fort Erié, John Cleves Symmes Jr se trouvait à Fort Niagara. Son supérieur, le major Van Rensselaer, qui eût pu le recevoir, était quant à lui souffrant. C’est donc un aide de camp de ce dernier qui, assisté de quelques officiers, s’entretint avec le major Evans. »

A propos de l’auteur
Christian Garcin est l’auteur de nombreux ouvrages (romans, nouvelles, essais, carnets de voyage…) parmi lesquels La Piste mongole (Verdier, 2009), Des femmes disparaissent (Verdier, 2011), Les Nuits de Vladivostok (Stock, 2013) et Selon Vincent (Stock, 2014). (Source : Editions Stock)

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