Nuits d’été à Brooklyn

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  RL2020

En deux mots:
En 1991 à New York, après un accident de la circulation qui cause la mort d’un enfant noir, une poignée d’excités décide de se venger et tuent Yankel Rosenbaum, un étudiant qui passait par là et qui avait la malchance d’être juif. C’est ce fait divers, mais aussi sa liaison avec Frederick dont se souvient Esther, alors étudiante en journalisme.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Un été à New York

En 1991, une jeune journaliste est envoyée à New York au moment où un acte antisémite enflamme Brooklyn. Vingt-cinq ans plus tard, Colombe Schneck s’en souvient. Mais ces Nuits d’été à Brooklyn sont aussi celles passées dans les bras de Frederick.

Après s’être intéressée à sa famille, notamment avec l’émouvant Les guerres de mon père, Colombe Schneck s’est plongée dans sa propre biographie. Après La tendresse du crawl et l’histoire d’amour avec Gabriel, elle se remémore l’année 1991 et ses débuts dans le journalisme. La romancière se cache en effet à peine derrière le personnage d’Esther Rosen, envoyée à New York pour y faire ses armes. La jeune fille qui découvre la grosse pomme ne va pas tarder à pouvoir montrer ses qualités de reporter puisque le 19 août, un fait divers dramatique se produit à Crown ¬Heights, un quartier de Brooklyn. C’est la description des faits, avec toutes les précautions d’usage – comme le ferait le représentant d’une agence de presse – qui ouvre le roman. ¬Pour ne pas perdre de vue la voiture du rabbin, Yosef ¬Lifsh qui le suit, accélère au feu orange. La collision qui suit fait déraper sa voiture, provoquant la mort de ¬Gavin, 7 ans, malgré les secours arrivés très vite sur place. Très vite, les rumeurs gagnent le quartier, suivis par des cris de vengeance: «On n’en peut plus. Les Juifs obtiennent tout ce qu’ils veulent. Ils tuent nos enfants. Nous n’obtenons ni la justice ni le respect.» Dans ce quartier où domine une communauté noire, en majorité afro-antillaise, vivent également quelques 20000 juifs. L’un d’entre eux, Yankel Rosenbaum, étudiant en histoire à l’université de Melbourne, a la mauvaise idée de se promener sur Brooklyn Avenue. Il est À 23 h 20 lorsqu’un petit groupe l’attrape, le bat et le poignarde à mort. Son assassin présumé est arrêté quinze minutes après par la police. «Tout au long de cette première nuit, une foule, en majorité des adolescents, crie dans les rues de Crown Heights Juifs! Juifs! Juifs!»
Au-delà du drame, c’est bien entendu l’occasion pour la jeune journaliste d’essayer de mieux connaître cette histoire, de tenter de la comprendre, de rendre compte de cet antisémitisme. Si elle est partie en Amérique pour essayer d’oublier sa famille, dont une partie est morte à Auschwitz, c’est raté. On imagine le choc, d’autant que les jours qui suivent sont loin d’apaiser la situation. Les révélations sur le rôle de la police, sur les règles en vigueur au sein des communautés et les suites juridiques vont tout au contraire attiser la colère.
Le réconfort, Esther va le chercher dans les bras de Frederick Armitage, issu lui de la bourgeoisie afro-américaine de Chicago. Elle a rencontré ce spécialiste de Flaubert à l’université et, malgré les vingt ans qui les séparent, veut croire à une belle histoire d’amour. D’ailleurs, en parlant de Flaubert, leur éducation sentimentale pourrait ressembler à l’inverse de Madame Bovary. Frederick s’ennuie dans son couple et va chercher dans ses amours clandestines une fraîcheur oubliée.
En attendant que tombent les masques et que les illusions s’envolent, chacun peut «profiter» de l’autre, partager ses fantasmes et ses réflexions. Sur la communauté juive, sur la communauté noire.
C’est avec vingt-cinq ans de recul qu’Esther tente de comprendre pourquoi la belle histoire s’est arrêtée, pourquoi leur rêve d’émancipation n’est resté qu’un rêve.
Réussissant une fois encore à mêler l’intime à l’analyse de la société, Colombe Schneck démonte avec brio les rouages d’un système au sein duquel racisme et antisémitisme s’inscrivent comme des «invariants» auprès de communautés fragiles. Ce faisant, elle rejoint Cloé Korman dans la réflexion proposée avec Tu ressembles à une juive: «il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles». En mettant en miroir les émeutes de 1991 et l’actualité récente, ce roman prouve que le combat est loin d’être gagné.

Nuits d’été à Brooklyn
Colombe Schneck
Éditions Stock
Roman
300 p., 20 €
EAN 9782234086357
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à New York et aux environs. On y évoque aussi Chicago et Paris.

Quand?
L’action se situe en 1991 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Appelons-le Frederick, il a 41 ans, il est professeur de littérature, spécialiste de Flaubert, marié, père de Lizzie, 15 ans et vit, au moment des faits, l’été 1991, dans une jolie maison en briques à trois étages dans le quartier de Carroll Gardens à Brooklyn. Frederick trompe sa femme. Sa maîtresse s’appelle Esther, elle est blanche, juive, parisienne, évidemment plus jeune. Elle vient de terminer ses études de journalisme. Elle est en stage de trois mois à New York. Cet adultère est un évènement minuscule, mais la vie personnelle est plus importante que les mouvements du monde, tant qu’on a la capacité d’y échapper. »
Pourtant ce sont bien les mouvements du monde qui vont rattraper Frederick et Esther.
Août 1991, à Crown Heights, un quartier résidentiel de Brooklyn, un juif renverse accidentellement deux enfants noirs qui jouent de l’autre côté de la rue. L’un d’eux est tué sur le coup. Ce quartier où cohabitent difficilement les deux communautés se retrouve très vite à feu et à sang, les rues résonnent aux cris de « morts aux juifs » et « vive les nazis », les magasins sont pillés et les voitures brûlent. Pendant que la réaction policière tarde à venir, Rabbins, révérends, mères de famille, journalistes et simples citoyens s’affrontent, cherchant la faute et la violence dans le regard de l’autre.
L’histoire d’amour entre Esther et Frederick ne survivra pas à ces événements qui les opposent jusqu’à la rupture. Esther ne s’en remettra pas et passera 25 ans à ressasser son amour perdu et à essayer de comprendre ce qui s’est joué lors de cet été 1991. Ce livre est le récit de sa quête pour répondre à la question posée un jour par son amant: Pourquoi ne pouvons-nous pas nous aimer les uns les autres ?
Le roman, écrit d’une plume alerte et qui touche toujours juste, que tire Colombe Schneck de ces événements bien réels transporte autant qu’il questionne sur les thèmes malheureusement actuels du racisme et de l’antisémitisme mais toujours en nous parlant la langue universelle de l’amour et de l’espoir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCJ (Josyane Savigneau)
Le Midi Libre (Laure Joanin entretien avec l’auteur)
Le Maine libre (Frédérique Bréhaut)
La Nouvelle République (Delphine Noyon – entretien avec l’auteur)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo) sx
Blog Vagabondage autour de soi 
Blog Les livres d’Ève 


Colombe Schneck présente Nuits d’été à Brooklyn © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 19 août 1991, jour de l’accident
C’est un soir d’été où les enfants jouent dehors après avoir dîné.
La queue de l’ouragan Bob est passée le matin. Des rayons clairs traversent les nuages.
Sur le trottoir encore mouillé, devant le 1677 President Street, Gavin Cato, 7 ans, et sa cousine Angela Cato réparent la chaîne de la bicyclette rouge du petit garçon.
Carmel, le père de Gavin, est à la porte, il les observe.
Le 1677 President Street est un bâtiment de brique de quatre étages, dans un ensemble qui en compte trois.
Pour rejoindre le 1677 President Street, en sortant du métro, vous tombez d’abord sur le 770 Eastern Parkway, une grande maison de brique rouge à l’allure néogothique, construite dans les années 1920, avec des petits toits pointus, d’étroites et hautes fenêtres. Elle abrite depuis 1940 la synagogue et la yeshiva des Loubavitch qui ont fui la Pologne et se sont installés dans ce quartier alors peuplé d’immigrés italiens, irlandais et de Noirs américains. Depuis le 770 Eastern Parkway, vous tournez à droite sur Kingston Avenue, vous arrivez dans President Street. La rue est bordée de pavillons, maisonnettes, protégées de jardinets où vivent des familles juives, les courtils restent fleuris d’iris mauves et de clématites aux petits pétales blancs, les balançoires émettent les mêmes grincements, vous pouvez apercevoir les couleurs des rideaux à travers les fenêtres. Encore cinq minutes de marche et vous êtes au 1677, où se situe l’immeuble et où vit la famille Cato. Le 1677 President Street est à quinze minutes à pied de la synagogue loubavitch, la première construction avant d’arriver au croisement avec Uttica, une rue commerçante, coiffeur afro, poulet jerky, fruits et légumes, supérettes, restaurant chinois casher, sneakers, bijouterie étincelante.
Le père de Gavin travaille comme maître d’œuvre dans le bâtiment, Sherman, le père d’Angela, est garde du corps à l’ONU. Ils ont immigré un an auparavant de Guyane et ont rejoint de nombreuses familles de classe moyenne ou plus modeste, originaires des Caraïbes, qui se sont installées ici à la fin des années 1960. Les Blancs sont alors partis, et seuls vingt mille Loubavitch sont restés vivre parmi les cent quatre-vingt mille habitants antillais et afro-américains de Crown Heights, ce quartier de Brooklyn à vingt minutes en métro de Manhattan.
Il est 20 h 20. Alors que les enfants s’amusent avec le vélo rouge de Gavin, trois voitures reviennent du cimetière Old Montefiore dans le Queens. Elles accompagnent le rabbin Menahem Mendel Schneerson.
À l’avant du cortège, une voiture de police banalisée avec à son bord deux policiers et un gyrophare allumé, au milieu, la voiture du rabbin, et derrière, un break Mercury Grand Marquis de couleur bleue conduit par un homme de 22 ans nommé Yosef Lifsh.
Le feu à l’intersection de President Street et d’Utica Avenue est vert, les deux premières voitures passent devant les enfants. Le conducteur de la troisième voiture, Yosef Lifsh, pour ne pas perdre la voiture du rabbin, accélère, passe à l’orange et accroche l’arrière d’une Chevrolet Malibu de 1981, conduite par un homme nommé Peter Petrosino, la voiture dérive vers la droite, Yosef Lifsh reprend le contrôle, veut éviter deux personnes qui traversent la rue et heurte volontairement un muret de béton qui se trouve sur le trottoir, il aperçoit trop tard les deux enfants jouant juste derrière, espère qu’il est suffisamment solide pour les protéger. Ce n’est pas le cas. Le muret en béton explose, la voiture s’arrête complètement au niveau des fenêtres du rez-de-chaussée de l’immeuble, de l’autre côté du trottoir, là où les enfants s’amusaient, quelques secondes avant, sur la roue du vélo rouge.
Le père de Gavin, Carmel Cato, surveille les enfants depuis la fenêtre de son appartement.
– Je me dis, il va y avoir un accident, je me demande jusqu’où la voiture va aller, j’entends qu’elle heurte d’abord le muret, sans voir ce qu’il se passe exactement. J’entends une explosion. Je vois mon fils allongé sur le trottoir.
(Silence.)
– Tout cela va très vite. Mon fils ne bouge plus. (Silence.) Je veux aller le voir.
(Silence.)
– Les policiers m’ont jeté, poussé, moqué, insulté. J’essayais d’expliquer, c’est mon fils, mes enfants. On est à l’hôpital. Je ne comprends pas. Cela dure longtemps. Un médecin arrive et me demande de le suivre.
(Silence.)
– Il m’annonce que Gavin est mort.
(Vingt-cinq ans après, dans une vidéo trouvée sur Internet, j’ai vu Carmel Cato poser sa main sur ses yeux pour cacher ses larmes.)
Gavin est tué. Sa cousine Angela est gravement blessée aux jambes.
Yosef Lifsh, le conducteur, et ses passagers sont blessés.
L’escorte du rabbin ne s’est pas arrêtée. Son chauffeur et les policiers n’ont pas conscience qu’un accident a eu lieu.
Un attroupement se forme sur le lieu de la catastrophe.
Yosef Lifsh sort de la voiture, il essaie de la soulever, afin de dégager le petit garçon coincé en dessous.
Quatre jeunes hommes l’en empêchent, s’emparent de lui et le tabassent.
Un passager de la voiture, Levi Spielman, tente de trouver une cabine téléphonique pour joindre le service d’urgence, il est attaqué avant de pouvoir le faire.
Un homme l’extrait de la voiture et dit aux autres :
– Il est à moi, je vais le faire arrêter.
Il le met en sécurité.
Deux minutes après l’accident, sont sur place la police et l’ambulance privée Hatzolah, association de volontaires juifs créée à la fin des années 60 pour offrir un service médical d’urgence aux membres de la communauté juive ne parlant que le yiddish.
Les ambulanciers de Hatzolah commencent par s’occuper des enfants, mais une ambulance mieux équipée de l’hôpital public de Kings County arrive, entre une et deux minutes après eux, selon le rapport de police, et prend en charge Gavin.
Les policiers demandent aux ambulanciers de Hatzolah d’emmener Yosef Lifsh et ses passagers, car la foule montre son hostilité aux responsables de l’accident aux cris de « Juifs, juifs, juifs ! ».
Une troisième ambulance privée Hatzolah s’occupe d’Angela qui souffre de plusieurs fractures aux jambes.
À l’Hôpital méthodiste dans le quartier de Park Slope à Brooklyn, Yosef Lifsh fait un test d’alcoolémie, il est négatif, on lui pose seize points de suture sur le visage et le crâne.
Les ambulanciers qui ont pris en charge Gavin arrivent à l’hôpital de Kings County.
À 20 h 32, la mort de Gavin est constatée.
À l’annonce de la mort de l’enfant, se propage dans la rue une série de rumeurs.
– Yosef Lifsh était ivre.
– Yosef Lifsh a voulu tuer l’enfant.
– Yosef Lifsh n’avait pas de permis de conduire.
– Yosef Lifsh a brûlé un feu rouge.
– L’ambulance Hatzolah a refusé de soigner Gavin, il en est mort.
À un concert de B.B. King qui a lieu à Wingate High School, un lycée situé à moins de 2 kilomètres de l’accident, un homme prend la parole pour annoncer :
– Les Juifs ont tué un gosse.
Une centaine de personnes se rassemblent devant le 1677 President Street, parmi eux Charles Price, 37 ans, chauve, petit délinquant, héroïnomane. Il est le plus âgé du groupe. Il avouera : « J’ai vu le mélange de sang et d’huile sur le corps de l’enfant, cela a été comme un détonateur, une explosion à l’intérieur de moi. »
Il se place au centre du lieu de l’accident et apostrophe la foule :
– On n’en peut plus. Les Juifs obtiennent tout ce qu’ils veulent. Ils tuent nos enfants. Nous n’obtenons ni la justice ni le respect.
Un autre ajoute :
– Allons vers Kingston Avenue et attrapons les Juifs !
Charles Price reprend :
– Vous ressentez ce que je ressens ? Vous ressentez cette douleur ? Je vais dans le quartier juif, qui vient avec moi ?
Des jeunes jettent des bouteilles sur les policiers présents, une voiture aux couleurs d’une école juive est incendiée. Devant le 770 Eastern Parkway, des Loubavitch lancent des pierres à leur tour.
À 23 h 20, un Australien de 29 ans nommé Yankel Rosenbaum, étudiant en doctorat d’histoire à l’université de Melbourne, venu à New York afin d’effectuer des recherches au YIVO, centre d’études juives, marche sur Brooklyn Avenue. Il n’a pas été prévenu de l’accident, de la mort de Gavin, ni des violences qui ont suivi.
Il est orthodoxe, mais pas loubavitch. Il est roux, barbu, porte une kippa sur la tête, un costume noir, un châle à franges blanches dépasse de sa veste « il a l’air juif » et quand il croise un groupe de jeunes gens devant une école, au coin de Brooklyn Avenue et President Street, Charles Price le signale :
– En voilà un. Attrapez-le. Il y a un Juif. Attrapez le Juif.
Yankel Rosenbaum est battu, puis poignardé par un petit groupe indistinct.
Quinze minutes plus tard, Lemrick Nelson, 16 ans, qui porte un tee-shirt rouge et une casquette de base-ball, est retrouvé par des policiers, caché derrière un buisson. Dans la poche arrière de son jean, un couteau sur lequel est gravé KilleR et trois billets de un dollar, tous tachés de sang.
Les policiers présentent Lemrick Nelson à Yankel Rosenbaum, encore conscient malgré sa blessure. Il le reconnaît et l’apostrophe :
– Pourquoi m’as-tu fait cela ? Je ne t’avais rien fait.

Yankel Rosenbaum est transporté à l’hôpital où il meurt quatre heures plus tard en raison d’une erreur de diagnostic, une importante blessure n’a pas été détectée par les médecins.
Lemrick Nelson, pris en charge pour « difficultés scolaires et de comportement » à la Paul Robertson High School, dont le niveau en lecture est celui d’un enfant de 8 ans, en calcul d’un enfant de 10 ans, sera poursuivi comme un adulte pour le « meurtre sans préméditation » de Yankel Rosenbaum.
Tout au long de cette première nuit, une foule, en majorité des adolescents, crie dans les rues de Crown Heights :
– Juifs ! Juifs ! Juifs !
(Cet accident, je tente de le reconstituer vingt-cinq ans après, les témoins s’opposant sur la couleur du feu, la vitesse de la voiture, l’ordre d’arrivée des ambulances, imaginant et ajoutant des « si » inutiles.
Si l’escorte du rabbin avait ralenti l’allure, si la Chevrolet Malibu de Peter Petrosino avait été plus rapide, si Yosef Lifsh avait accepté de perdre de vue la voiture du rabbin, si l’inquiétude n’avait pas pris toute la place, il aurait freiné, il se serait arrêté au feu à l’angle d’Utica et President, Gavin et Angela auraient continué leur jeu, le vélo rouge aurait été réparé, le père aurait sifflé l’heure d’aller se coucher, mais ce n’est pas ce qui s’est passé.)

À propos de l’auteur
Romancière, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, L’Increvable Monsieur Schneck (2006), Val de Grâce (2008), Les guerres de mon père (2018), et aux éditions Grasset, La Réparation et La tendresse du crawl, traduits dans plusieurs pays. (Source: Éditions Stock)

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Tu ressembles à une juive

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  RL2020

 

En deux mots:
«Tu n’es pas une juive» ou a contraire «Tu ressembles à une juive». Cloé Korman a dû entendre les deux assertions et combat avec vigueur et érudition le racisme et l’antisémitisme plus ou moins déclaré qui semble resurgir avec plus de vigueur aujourd’hui.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les bonnes questions sur l’antisémitisme

Délaissant le roman, Cloé Korman nous offre un court essai, une réaction aussi érudite que salutaire sur l’antisémitisme et le racisme qui semblent regagner du terrain aujourd’hui. Un texte utile.

Il m’arrive peu souvent de parler d’essais et de documents dans ce blog qui est d’abord consacré à la littérature contemporaine. Si je fais aujourd’hui exception c’est à la fois parce que j’ai eu la chance l’an passé de rencontrer Cloé Korman, qui siégeait à mes côtés en tant que membre du jury du Prix Orange du livre, et ensuite parce que le thème traité dans son livre m’apparait très important, ayant malheureusement dû constater dans ma région – l’Alsace – une recrudescence d’actes antisémites.
La profanation des cimetières juifs est d’ailleurs évoquée dans ce livre, même si c’est à partir d’exemples personnels que la romancière ancre ce manifeste. Comme ces phrases entendues qui semblent anodines au premier abord et qui, si on prend la peine d’y réfléchir un instant, sont porteuses de préjugés, pour ne pas dire d’intentions blessantes. Ainsi ce «tu n’es pas vraiment juive» qu’une camarade lui lance en constatant qu’elle n’est pas «juive comme elle» ou comme elle le voudrait. «Je prends l’uppercut, je garde pour moi ma rage et je rentre méditer l’insulte…»
Ou à l’inverse ce «Tu ressembles à une juive» tout autant porteur d’à priori et qui vont pousser Cloé à prendre la plume, à développer ce sujet brûlant.
En déroulant son histoire familiale, celle des juifs alsaciens du côté de sa mère, et celle des juifs immigrés de Pologne du côté de son père, elle constate combien ce sujet est longtemps demeuré tabou, qu’il valait mieux ne pas en parler, que la clandestinité valait bien mieux. Animant des ateliers d’écriture en banlieue parisienne (elle est enseignante en Seine-Saint-Denis), elle constate aussi qu’elle ne dit rien de ce passé ou encore de son appartenance à cette communauté. Le non-dit est massif. «Il me ramène à ce constat: aimer on ne pas aimer les juifs est devenu, redevenu, un positionnement stratégique au sein de la société française. C’est une ligne brisée qui la parcourt à nouveau en tous sens et sert à séparer les riches des pauvres, les élites des laissés-pour-compte, les Blancs des non-Blancs, et dont l’instrumentalisation se fait toujours aux dépens des juifs, mais aussi de toutes les minorités qui se distinguent de la norme blanche, catholique, à laquelle l’extrême droite cherche à résumer cette société. Dans une atmosphère d’autant plus inquiétante qu’elle se place dans un contexte de montée des extrêmes droites partout en Europe et sur le continent américain.»
C’est du reste le passage le plus intéressant à mon sens, celui qui lie l’antisémitisme et le racisme, celui qui explique qu’il faut faire cause commune: «Le racisme, ce n’est pas seulement accuser l’autre de son altérité. C’est aussi tout faire pour qu’il n’en sorte pas, et cette stratégie est bien en place dans la société française. Elle est structurée suivant un dispositif qui exploite de façon scandaleuse la différence entre l’antisémitisme et le racisme, qui creuse habilement la différence entre les juifs et tous les autres.»
Rappelant les faits historiques qui ont conduit l’État français à organiser les rafles et à livrer les juifs aux Allemands, elle nous rappelle aussi qu’après le conflit, on a choisi d’«oublier» ce rôle en concentrant le «devoir de mémoire» sur les camps de concentration et en oubliant par exemple Drancy. Bien entendu, la Shoah et ses conséquences n’en constituent pas moins un volet fort intéressant, avant d’en arriver aux dernières évolutions, aux attentats en France mais aussi aux Etats-Unis ou encore en Nouvelle-Zélande et aux faits divers aussi sordides que choquants. Un panorama qui lui permet de conclure «qu’il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles ce qui exige sans doute de surmonter le racisme au sein même de l’antiracisme.»
S’il faut lire ce court essai, c’est à la fois parce qu’il est solidement argumenté, qu’il anime au débat, mais aussi parce que la patte de la romancière le rend très abordable, très plaisant. Oui, il faut mener ce combat, sauf à finir «dans un monde mort, un jardin aux statues où nous irions ressembler à mort à nous-mêmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, jusqu’à ce que la rose soit à la rose moins qu’une rose mais une rose de poussière, une rose d’épines, un fil barbelé de cauchemar.»

Tu ressembles à une juive
Cloé Korman
Éditions du Seuil
Essai
108 p., 12 €
EAN 9782021432374
Paru le 9/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
La France a une vieille tradition de racisme. Du Code noir à l’islamophobie contemporaine, la mise au ban de certaines populations a pris de multiples formes, souvent tragiques. Pour ma famille, ce fut le Statut des Juifs en 1940 qui marqua la plongée dans l’horreur et entraîna un sentiment d’aliénation durable.
«Attache tes cheveux sinon tu ressembles à une juive»: d’une assignation à être plus discrète, à me conformer à une certaine norme physique, je ferai la focale de ce récit. En tant que femme, en tant qu’enfant d’une famille juive rescapée mais aussi en tant qu’écrivaine des banlieues, des minorités, des marges, le clivage pervers entre la lutte contre l’antisémitisme et les autres luttes antiracistes me choque. Il produit des effets politiques et électoraux désastreux. Il est au service de toutes les oppressions. C. K.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RFI (Olivier Favier)
Times of Israël
Le Monde (Christine Rousseau)
BibliObs (Élisabeth Philippe)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Avril 2007. J’assiste à un office dans une synagogue du nord de Manhattan, où j’accompagne un groupe de Français. C’est pour Pessah, la fête qui célèbre la sortie d’Égypte, la fin de l’esclavage du peuple juif. En tant que femme, on m’oblige à rester au fond de la salle, derrière les hommes. Je ne vois, je n’entends rien. Tout est masqué par les silhouettes noires et les chapeaux des hommes.
Trouvant cette situation à la fois ridicule et humiliante, j’ai fini par quitter les lieux. J’ai décidé d’attendre dehors mes amis.
Je patiente sur le perron de la synagogue, en haut de quelques marches en pierres grises, et je regarde tomber la pluie en cette journée pourrie d’avril (Pessah voisine avec Pâques, libération des uns, résurrection de l’Autre se produisent chaque année à peu de temps d’intervalle). Qu’est-ce que cela veut dire, d’exiger que les femmes assistent à l’office (elles étaient tout aussi nombreuses que les hommes), mais qu’elles n’y entendent rien ? Pourquoi cette insulte à l’intelligence, ce mépris ? La misogynie de la religion juive est là. Comme elle est là aujourd’hui à Paris, en plein été, quand je regarde les petites filles des Buttes-Chaumont qu’on oblige à sortir en collants épais par trente-cinq degrés, comme si les jambes nues des fillettes de dix ans étaient un outrage au soleil, de même que les cheveux et les bras, les chevilles de leurs mères qui les attendent sur les bancs du parc en longues tenues noires et couvrantes. Comme est misogyne la religion catholique, dont le pape mène la lutte contre l’avortement en disant des femmes qui y ont recours qu’elles sont des meurtrières, qu’elles embauchent un « tueur à gages » contre leur bébé, et qui force chaque année des millions d’entre elles de par le monde à assumer des grossesses non désirées, indifférent à ce que signifie pour l’enfant à venir de naître à une mère qui ne veut pas de lui.
Mais je ne vois pas qu’en France on s’intéresse énormément à la misogynie des rabbins ou à celle du Saint-Père, je n’ai encore jamais constaté que ces sujets faisaient les gros titres de la presse hebdomadaire. Le premier cas serait jugé, sans doute à raison, antisémite, attirant l’attention sur les orthodoxies d’un groupe social rescapé d’un génocide, et qui ne représente qu’un seul pourcent de la population française. Dans le deuxième cas, on trouverait malvenu de s’en prendre à une religion à laquelle se rattache à peu près la moitié de la population. En revanche, la presse hebdomadaire de droite s’inquiète assidûment de la misogynie dans la religion de huit autres pourcent des Français, la religion musulmane. Les hebdomadaires nationaux de droite les désignent régulièrement comme les véritables ennemis des droits des femmes. Regardez-les, d’ailleurs, ces femmes musulmanes, avec leur voile signe de soumission. Elles prétendent le porter pour accompagner les sorties scolaires. Elles l’arborent au supermarché, au restaurant ! Y compris pour faire du jogging !
Ce jour-là à Manhattan, mon œil erre sur l’avenue pluvieuse et j’attends. J’attends mes amis français et leur volonté de célébrer cette fête, par cet office, me paraît plus que légitime. Car j’aime Pessah, ainsi que le dîner rituel qui l’accompagne, qu’on appelle le séder. C’est un moment de souvenirs joyeux. L’épopée de la sortie d’Égypte m’a émerveillée étant petite. Je me remémore l’audience de Moïse auprès de Pharaon, l’invasion des sauterelles dans la ville, les bébés sacrifiés… puis les eaux de la mer Rouge se refermant sur les troupes royales, les chevaux et les cavaliers engloutis, les lances qui percent la crête des vagues quelques instants encore avant de sombrer. La liberté au prix de cette noyade, de ces actes terribles. Enfin, la vie d’expédients dans le désert, que nous rejouons à la table familiale chaque année pendant mon enfance : mon père met sa kippah ; il ouvre une haggadah illustrée par l’encre lumineuse de Raymond Moretti, aux lettres colorées, sertie d’or ; il lit un ou deux des passages qu’il préfère, il prononce les mots en hébreu. Nous disons un poème pour l’interroger sur le sens de quelques aliments symboliques rassemblés sur la table et que ma petite sœur qualifie de « crudités ». J’aime Pessah comme j’aime Hannukah et ses flammèches. C’est à peu près toute mon éducation religieuse.
Mes amis arrivent enfin. Je pense que nous allons repartir dîner tous ensemble mais je ne suis pas au bout de mes peines. J’apprends que nous sommes invités à rester pour le séder avec les fidèles de cette synagogue. Comme je n’ai pas aimé l’esprit du lieu je m’empresse de refuser, je dis que je vais rentrer chez moi. Après la sommation dans la salle de prière, le rappel à mon statut inférieur de femme, je ne sais pas à ce moment-là que le pire est encore à venir, une remarque qui va me faire chanceler : « Si tu vas dîner seule au lieu d’être avec nous », c’est une camarade qui parle, « tu n’es pas vraiment juive. »
Qu’est-ce qui autorise cette jeune femme française, étudiante aux Beaux-Arts en échange dans une prestigieuse université new-yorkaise, qui aurait tout pour être plutôt éclairée et tolérante, à me déclarer non juive ? Je prends l’uppercut, je garde pour moi ma rage et je rentre méditer l’insulte, mais pas longtemps. En fait, je ne suis pas venue jusqu’ici pour réfléchir à mon identité juive. New York a beau être la ville cosmopolite par excellence, la ville de la sublimation des communautés, qui arborent leur folklore et leurs mœurs à travers les restaurants ethniques, les commerces, les églises de chaque quartier, chinois, latino, noir évangélique… rien ne m’intéresse moins à ce moment de ma vie que d’explorer mes origines. La remarque de cette compatriote me fait penser à un témoignage entendu peu de temps avant au mémorial d’Ellis Island, d’une immigrée des années 1930 fraîchement débarquée de Pologne à qui un psychologue de l’Administration, censé trier les personnes aptes au travail et les autres, demande dans quel sens elle envisage de balayer un escalier : « De haut en bas ? Ou de bas en haut ? » Dans le casque audio à disposition des visiteurs du grand hall des arrivées devenu musée, la voix de la femme commente : « Mais je ne suis pas du tout venue jusqu’ici pour balayer des escaliers ! » Voilà : pour ma part, à ce moment-là je ne suis pas à New York pour me demander si je suis, ou non, juive. »

Extraits
« Enfin, s’il était vrai, par quelque logique absurde, que je n’étais pas juive, et que mes parents, mes grands-parents dans leur athéisme plus ou moins consommé ne l’avaient pas été non plus, ils auraient pu compter sur d’autres qu’eux pour les désigner comme juifs et vouloir les assassiner en tant que tels. Le «tu n’es pas vraiment juive» de cette camarade sonnait comme un écho sordide au «vous n’êtes pas français» adressé à mes ancêtres en 1942, assorti de l’obligation de porter l’étoile jaune et d’aller s’inscrire eux-mêmes sur des registres servant à organiser leur extermination. »

«Il me ramène à ce constat: aimer on ne pas aimer les juifs est devenu, redevenu, un positionnement stratégique au sein de la société française. C’est une ligne brisée qui la parcourt à nouveau en tous sens et sert à séparer les riches des pauvres, les élites des laissés-pour-compte, les Blancs des non-Blancs, et dont l’instrumentalisation se fait toujours aux dépens des juifs, mais aussi de toutes les minorités qui se distinguent de la norme blanche, catholique, à laquelle l’extrême droite cherche à résumer cette société. Dans une atmosphère d’autant plus inquiétante qu’elle se place dans un contexte de montée des extrêmes droites partout en Europe et sur le continent américain.» p. 23

«Il est une identité juive, athée, intellectuelle, diasporique, qui n’est pas bien accueillie dans la France d’aujourd’hui. Et ce bannissement a tout à voir avec l’antisémitisme, qui hait les juifs pour leur culte, leurs traditions, mais aussi pour leur intégration, leur mélange à l’intérieur des autres territoires et des autres cultures qui les ont accueillis. La fabrication imaginaire de la matrice israélienne, cette simplification, ce renoncement au pluralisme juif, je considère cela comme un acte antisémite.» p. 35

«Le racisme, ce n’est pas seulement accuser l’autre de son altérité. C’est aussi tout faire pour qu’il n’en sorte pas, et cette stratégie est bien en place dans la société française. Elle est structurée suivant un dispositif qui exploite de façon scandaleuse la différence entre l’antisémitisme et le racisme, qui creuse habilement la différence entre les juifs et tous les autres.» p. 40

« C’est en mesurant ce danger qu’il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles ce qui exige sans doute de surmonter le racisme au sein même de l’antiracisme. À défaut, C’est le racisme qui nous pense et nous conduit collectivement dans un monde mort, un jardin aux statues où nous irions ressembler à mort à nous-mêmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, jusqu’à ce que la rose soit à la rose moins qu’une rose mais une rose de poussière, une rose d’épines, un fil barbelé de cauchemar.» p. 107

À propos de l’auteur
Cloé Korman est née en 1983 à Paris. Son premier roman, Les Hommes-couleurs (Seuil, 2010), a été récompensé par le prix du Livre Inter et le prix Valery-Larbaud. Ses derniers livres parus au Seuil sont Les Saisons de Louveplaine (2013) et Midi (2018). (Source: Éditions du Seuil)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Écorces vives

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En deux mots:
Il aura suffi d’une étincelle, celle qui a mis le feu à une vieille ferme du Cantal, pour que les habitants s’emparent de ce fait divers et montent à l’assaut de ces rôdeurs qui les menacent. L’heure de la vengeance a sonné.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Il suffira d’une étincelle

Pour ses débuts dans le roman Alexandre Lénot a choisi de sonder des âmes meurtries, d’explorer à partir de l’incendie d’une ferme la propagation de la rumeur, l’exacerbation des sentiments. Très noir et très dérangeant.

Dans son premier roman Alexandre Lénot illustre à merveille les observations émises en 1824 par le Genevois Charles-Victor de Bonstetten. Dans son essai «L’homme du midi et l’homme du nord», il nous explique comment le climat influe sur le caractère des habitants et comment la géographie précède l’histoire. Ce préambule pour dire combien la région désertée du massif central où l’auteur situe son récit est bien davantage qu’un paysage, mais un acteur à part entière du drame qui se joue ici. L’écriture épouse du reste la densité des forêts, ses méandres, ses mystères. Touffue, envahissante, enveloppante, il nous prend même quelquefois l’envie de tailler à la serpe pour échapper à l’oppression grandissante.
Tout commence par un geste aussi spectaculaire qu’inexpliqué: Éli, qui «était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir» vient mettre le feu à une masure qui semble abandonnée, avant de passer son chemin.
Le capitaine Laurentin est fait du même bois, «il avait quitté la ville pour la gendarmerie dans les montagnes, pour les longues marches avec les chiens, pour les silences imposants, pour les nuages qu’on peut voir arriver de loin.»
Aux côtés de ces deux protagonistes, l’un essayant de fuir l’autre, l’auteur choisit de laisser trois autres personnages nous donner leur version des faits, trois femmes: Lison, Louise et Céline.
Lison a perdu son mari et avec lui bien des illusions. Elle doit désormais assumer seule l’éducation de ses deux garçons. Louise est une vieille connaissance d’Éli, c’est elle qui va l’accueillir et recueillir ses confidences. Il lui explique qu’en fait, il voulait acheter la maison qu’il a brûlée. Céline, pour sa part, était venue passer quelques jours de vacances là, avant de revenir pour ne plus repartir. Trois femmes qui, comme dans le chœur des tragédies grecques, vont faire souffler le vent de l’histoire, quitte à brouiller les pistes en relayant les rumeurs qui se propagent, notamment celles de ces rôdeurs qui les menacent.
On l’aura compris, il faut des caractères trempés pour venir se perdre là. Et quand on est installé, on se bat pour son territoire, se méfiant de tout étranger qui représente une menace potentielle.
Alexandre Lénot mêle habilement ces rumeurs aux bribes de biographies, dévoilant petit à petit les raisons qui ont poussé les uns et les autres, revient sur les souffrances endurées, les raisons des rivalités. Loin du polar traditionnel, il nous fait comprendre pourquoi «ici tout le monde poussait de travers, comme les arbres fruitiers qui se contorsionnent pour aller attraper plus de lumière.»

Écorces Vives
Alexandre Lenot
Éditions Actes Sud / actes noirs
Roman
208 p., 18,50 €
EAN 9782330113766
Paru le 03/10/2018

Où?
Le roman se déroule en France, sur les hauteurs du massif central, du côté d’Auriac-l’Église.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver: un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.
Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Éli
Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose.
Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir, personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée. Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort.
Il avait passé la nuit là, le cul crotté, entre la maison de Siskiyou, une toute petite réserve à grains aux murs épais qu’on avait transformée en habitation, et l’ancien corps de ferme en ruine qui lui faisait face. L’aube n’était plus très loin, le noir se teintait de gris et les étoiles s’éteignaient. Tout était blafard, à cette heure. Il se leva d’un bond, maladroit. Il trouva les clés de la remise, et là le réservoir d’essence de la tondeuse. Il rassembla des bouteilles de verre vides et des chiffons graisseux. Y ajouta du liquide vaisselle et du vinaigre.
À l’impact, le toit prit feu instantanément. Le deuxi謬me cocktail Molotov passa par un grand trou dans la façade de la vieille ruine. Il enflamma le parquet du premier étage. Pour la dernière bouteille, il se retourna et s’approcha au plus près de la maison de Siskiyou, vit par une fenêtre ouverte le canapé élimé, la table ronde couverte d’une toile cirée fleurie et le joli poêle à bois vert foncé. Il ferma les yeux pour ne pas pleurer, et lança son engin, à l’aveugle, de toutes ses forces. La chaleur lui sauta au visage comme une bête affamée.
En quelques minutes, la ruine entière se transforma en torche et hurla. Du métal grinçait, du vieux bois explosait. Les ronces qui grimpaient sur les murs se rabougrirent et prirent feu à leur tour. De l’autre côté, c’était moins spectaculaire, de la fumée surtout, du gris et des bouffées de noir.
Il revint à sa station, accroupi entre les deux maisons, ramena sa capuche sur son visage. Il avait entendu quelques animaux s’aventurer près de lui dans la nuit, une chouette dans un merisier et sans doute quelques biches dans le champ en contrebas, près de la rivière. Lui revinrent à l’esprit ces rituels indiens où on se couvre le visage de cendre en guise de deuil. Ça sentait le feu de bois, et par-dessus la peur, sa propre peur, alors que les flammes fleurissaient, que la végétation tout autour était prise à son tour. Le feu bondissait, joueur ayant perdu la raison, se propageant dans tout le hameau. Le grand peuplier au bord de la rivière s’embrasa d’un coup, les flammes partant de la base et se précipitant à son sommet comme si elles se livraient une course sans merci, et il sursauta, peut-être pas aussi stoïque qu’il espérait l’être. Avait-il crié ? Il refusa de se lever, s’agrippa à l’idée de ne pas bouger, de rester là, advienne que pourra, le visage en plein dans le brasier. C’est qu’il voulait désespérément être courageux, plus courageux qu’il ne l’avait jamais été. Il s’imaginait sans doute qu’alors la chaleur sécherait ses larmes, que le feu l’apaiserait enfin, se disait que sinon il n’avait qu’à se laisser réduire à néant une bonne fois pour toutes.
C’est là qu’il la vit, dans la clarté étrange de ce minuscule matin gris parcouru par le feu, en haut de la butte qui surplombait le hameau, là où le bitume s’arrêtait et où il ne restait plus qu’un petit chemin de terre.
Une silhouette fine, pas bien grande, peut-être une enfant, dont on ne distinguait pas les traits, juste des cheveux roux qui s’échappaient d’une capuche de laine grise. Elle se tenait en silence au début du chemin, pas surprise et pas effrayée, mais pas non plus tranquille, le corps comme ceux des chiens en arrêt, fixe et tendu.
Peut-être voulait-il l’éloigner, ou alors l’attraper: il se mit à courir vers elle. Il jeta un œil sur la maison qui partait en fumée et quand son regard revint vers le chemin, il n’y avait plus personne. »

Extrait
« Le capitaine Laurentin a mal en permanence. Toutes les circonstances de la vie le lui rappellent. Mais il se souvient que cette douleur n’est que résiduelle. Elle n’est pas grand-chose par rapport à sa lointaine cousine, celle qui s’était installée à demeure au temps où des chirurgiens s’acharnaient sur son genou désarticulé pour en refaire quelque chose d’à peu près fonctionnel, et où des infirmières la nuit venue se montraient généreuses en morphine.
Dans les souvenirs de ce temps-là, il y a ceux de Jeanne. Elle avait décidé de ne pas le lâcher. Cette belle femme au front calme et aux joues rosées l’avait agrippé avec douceur et fermeté pour l’empêcher de sombrer. »

À propos de l’auteur
Alexandre Lenot est né en 1976. Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. (Source: Éditions Actes Sud)

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Objet trouvé

JAMBON_PUILLET_Objet-trouve
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En deux mots:
Une femme habillée de latex est retrouvée morte dans un appartement de Lyon. Dans la pièce attenante, un homme prostré. L’enquête qui commence va nous entraîner dans le milieu BDSM de Lyon, mais aussi nous offrir une réflexion sur la sexualité et la quête de la jouissance, sur le couple et sur… la vie de famille!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Maîtresse et esclave

Sabrina est retrouvée morte dans son appartement de Lyon. En racontant l’enquête qui suit Matthias Jambon-Puillet nous offre un premier roman qui explore une face cachée de la sexualité. À la fois étonnant, sans tabous, et surprenant.

Attention, livre chaud, livre choc! Cet Objet trouvé n’est pas à mettre entre toutes les mains, même s’il nous dévoile un pan fort intéressant de la sexualité connu sous le sigle BDSM et dont Wikipédia nous apprend qu’il signifie «Bondage, Discipline, Sado-Masochisme» et «désigne une forme d’échange sexuel contractuel utilisant la douleur, la contrainte, l’humiliation ou la mise en scène de divers fantasmes dans un but éro-gène. Au centre des pratiques sadomasochistes et fondé sur un contrat entre deux parties (pôle dominant et pôle dominé)».
Avec l’histoire de Marc, Matthias Jambon-Puillet va nous en offrir une illustration sai-sissante. Marc, c’est cet homme retrouvé par une brigade de pompiers un immeuble de la Croix-Rousse à Lyon. Chargée de vérifier si une jeune femme dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours est toujours en vie, elle va tomber sur le corps sans vie de Sabrina, ligotée dans une tenue de cuir qui ne couvre qu’un minimum de ses attributs généreux et sur cet homme prostré, recroquevillé dans la pièce attenante.
L’enquête commence. Elle va nous permettre, grâce à l’habile construction du roman, de découvrir petit à petit comment on en est arrivé à ce drame. Comment Marc a sou-dain basculé d’une vie à une autre. Comment, le soir de l’enterrement de sa vie de garçon, il a disparu, laissant Nadège, sa fiancée, désemparée. D’autant plus que, quelques mois plus tard, elle donnera naissance à un petit garçon qu’elle appellera Enzo.
L’habile construction du roman, qui fait alterner les points de vue, nous permet de suivre Marc et Sabrina – le dominé et la dominante – ainsi que Nadège et Enzo qui essaient de se construire un avenir avec Antoine. Jusqu’à ce fameux fait divers qui va remettre Marc dans la vie de Nadège. C’est l’heure des questions, des remises en cause, des doutes: «J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment». Mais c’est aussi un formidable jeu de la vérité où les masques vont tomber les uns après les autres.
Évitant tout manichéisme, Matthias Jambon-Puillet nous propose une réflexion aigüe sur les liens qui unissent un homme et une femme, sur la quête de l’harmonie sexuelle, sur les limites du pouvoir que l’on peut avoir sur une personne et sur la pos-sibilité – ou non – de changer après avoir été pris dans un tel engrenage. Un premier roman parfaitement maîtrisé et une jolie performance, car avec un tel sujet les risques de dérapages étaient très nombreux.

Objet trouvé
Matthias Jambon-Puillet
Éditions Anne Carrière
Roman
200 p., 18 €
EAN : 9782843379215
Paru le 31 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon et Villeurbanne. On y évoque aussi un voyage jusqu’au Saintes-Maries-de-la-Mer

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le soir de son enterrement de vie de garçon, Marc disparait, laissant seule sa fiancée, Nadège, enceinte de leur premier enfant. Trois ans plus tard, alors que Nadège a refait sa vie, on retrouve Marc: nu, dans une salle de bain, bras menottés dans le dos. Dans la pièce voisine, quelqu’un est mort – une femme gainée de cuir. Qui était-elle? Que s’est-il passé durant ces années? Et, surtout, quel futur pour Marc et Nadège?
Derrière l’énigme apparente se cache une histoire simple qu’il faut reconstituer, celle de trois personnes qui se cherchent, se frôlent, et doivent choisir comment mener leur vie.
Dans ce roman, Matthias Jambon-Puillet donne à voir un triangle amoureux atypique, qui trouve sa réalisation dans l’exploration des sexualités alternatives. C’est aussi, en filigrane, une réflexion sur la masculinité, l’engagement et la quête de la jouissance.

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Les Echos (Esther Attias)

Les premières pages du livre
« Prologue
Thibaut est l’homme par lequel l’histoire commence. C’est là son rôle. Il n’en avait pas conscience quand il s’est engagé dans les pompiers volontaires. Lui, ce qu’il s’imaginait du métier, c’était surtout sauver des vies, la camaraderie, le feu. Après plu-sieurs années de service, il connaît maintenant l’enjeu véritable. Il a accepté cette nouvelle fonction. Lorsqu’une intervention se déroule sans accroc, lorsqu’il sauve quelqu’un, résout un problème bénin, lui et son équipe ne font que maintenir la situa-tion initiale en place. «Non, vous ne mourrez pas aujourd’hui.» «Non, votre apparte-ment ne partira pas en flammes.» «Non, votre chat n’est pas perdu.» «Je n’ai rien à vous apprendre si ce n’est que vous avez évité le pire, que la vie continuera sans heurt.» Le revers de la médaille du mérite, ce sont toutes les tragédies, les catas-trophes, les arrivées trop tard. Dans ces cas-là, Thibaut constate, consigne et commu-nique l’information. Il est l’étincelle de la réaction en chaîne qui s’apprête à tout dévas-ter.
Il pense à tout ça, Thibaut, pendant que son collègue tape aux portes du petit im-meuble montée de la Grande-Côte, en plein milieu des pentes de la Croix-Rousse. La mission de ce lundi matin consiste à s’assurer qu’une jeune femme, dont on est sans nouvelles depuis plusieurs jours, est toujours en vie. Thibaut n’aime pas intervenir dans le quartier. Foule de complications que cet enchevêtrement de maisons sur ter-rains pentus, tous ces bâtiments de pierre qui se mêlent les uns aux autres, cousus entre eux par d’étroits escaliers en colimaçon. Par exemple, le petit groupe ne peut pas pénétrer dans l’appartement par la fenêtre, comme ils procéderaient s’il s’agissait d’un immeuble récent. Alors, avant d’enfoncer l’épaisse porte d’époque, et en l’absence de gardien, on interroge les voisins. «Quelqu’un a-t-il une clef?» Les col-lègues de Thibaut tambourinent, s’excusent, expliquent. Le cirque dure cinq étages et dix bonnes minutes avant que l’équipée ne s’avoue vaincue. Ils auront essayé. Thi-baut enfile ses lunettes de protection, retrousse ses manches, attrape le pied-de-biche qu’on lui tend.
Le pompier fléchit les jambes, raidit le dos, accélère le pouls. Il fiche d’un coup net la pointe de la barre en métal au niveau de la serrure, entre la porte et son cadre. Thibaut contracte des années de renforcement musculaire. Poignets, avant-bras, biceps, tri-ceps, épaules et pectoraux besognent de concert pour maximiser la pression contre le montant. La peinture s’écaille, le bois plie. La barre vient appuyer contre le verrou. Il ne s’agit dès lors plus que d’une question de force, jusqu’au point de rupture, là où les lois de la physique termineront le travail. Le reste de l’équipe s’écarte.
Le bruit fascine, la chair de bois qui hurle, le métal de la serrure que l’on pousse, c’est une lente agonie. La porte cède dans une gerbe d’échardes. Thibaut, pris de court, titube en arrière, on le rattrape. Ses muscles tremblent de la différence de sollicitation, passés de tout à rien, ses doigts restent crispés autour du métal. On lui reprend le pied-de-biche. La porte achève de s’ouvrir, soulagée parce que vaincue.
– Est-ce qu’il y a quelqu’un? Madame, c’est les pompiers. Est-ce que tout va bien?
Pas de réponse, pas même d’écho, aucun bruit, Thibaut pénètre dans l’appartement. Une entrée avec portemanteau, petit meuble orné de bibelots et courriers ouverts au-tour duquel se prosternent des chaussures alignées avec soin. Le couloir aux murs nus s’enfonce quelques mètres vers l’intérieur, enjambe une petite cuisine séparée pour arriver au salon. Plafond haut, poutres et pierres apparentes, la décoration est froide: meubles de verre et de métal, pas de magazines jetés en vrac sur le canapé. Seule source de chaleur au milieu du minimalisme, plusieurs étagères de livres habil-lent un renfoncement. L’appartement se déploie via une mince marche qui donne sur un second couloir. Thibaut remarque une ligne de démarcation en forme de relief sous le plâtre qui court du sol au plafond au niveau de la marche: il pénètre dans l’im-meuble voisin. Le logement s’étend entre deux bâtisses distinctes. Typique du quar-tier, datant de l’époque où les ateliers textiles ont été convertis en souricières pour la petite classe moyenne. »

Extraits
« – On m’a dit que tu n’obéissais qu’aux infirmières, pas aux médecins ni aux policiers. Tu ne réponds pas à leurs questions. C’est pour ça que tu es encore suspect. À moins que ce ne soit pour ça que tu n’es pas encore coupable. Je ne sais pas qui elle était ni ce qu’elle t’a fait et maintenant elle est morte. Je ne peux pas lui demander. Elle ne peut pas me répondre. Peut-être même qu’elle ne t’a rien fait, peut-être que tu étais toujours comme ça, planqué quelque part au fond. Notre couple n’était pas parfait, je me souviens de chaque engueulade, ces moments où on a bien cru en rester là. Et parce que tu confiais tes doutes et frustrations, je pensais te connaître. J’espère que je n’étais pas à côté de la plaque; pas pendant toutes ces années avec toi. Je crois que ce serait ça, le pire, que je sois passée à côté de qui tu es vraiment. La vérité, c’est que je n’en sais rien. Et sans cette femme, il n’y a que toi qui peux me dire. »

« « Quoi? » demande-t-elle? « Aucune importance en fait », répond-il. Les plans ont chan-gé, il est temps de prendre ses responsabilités. Il compte l’annoncer ce soir: sa fiancée est enceinte. Ce n’était pas prévu. Mais il ne regrette pas, promis. Elle veut le garder et lui veut faire ce qu’il faut, Sabrina ne comprend pas, en quoi l’enfant change tout, qu’est-ce qu’il l’empêche de continuer à étudier? Marc lève les yeux, regarde le ciel. Un enfant, c’est une responsabilité, morale, financière. Il doit se marier, il doit mettre la fac de côté, le temps de se stabiliser. D’ailleurs, ses parents l’y encouragent, feront ce qu’il faut pour les soutenir. Ils en ont beaucoup parlé, ils y tiennent. Son ami Nicolas lui a proposé de prendre une place à son atelier, en menuiserie, au moins les premières années du bébé. Ce ne sera pas si mal. Si le cœur de Sabrina continue à battre, ce n’est plus de désir. »

À propos de l’auteur
Né à Lyon en 1986, Matthias Jambon-Puillet vit à Paris. Il travaille dans le milieu du divertissement et des nouvelles technologies. Objet trouvé est son premier roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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La dérobée

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En deux mots:
Quand Claire retrouve Antoine, son amour de jeunesse, c’est bien plus que son passé qui lui revient en mémoire. Ces retrouvailles vont bousculer sa famille, ses certitudes et rouvrir l’enquête d’un fait divers sordide.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Antoine ne voit plus Claire

Sophie de Baere nous offre un roman d’initiation à l’envers. Lorsque Claire retrouve Antoine, son amour de jeunesse, l’introspection est douloureuse. Le passé vient fracasser son présent.

Claire a fait sa vie. Lorsqu’elle fait le bilan, à quarante ans passés, elle n’a pas à se plaindre. Certes, il n’y a rien de très exaltant à se retrouver responsable de caisse sur une aire d’autoroute, à partager son quotidien avec François, un mari qui n’est guère attentionné – l’usure du couple a fait son travail – et une fille qui, de jour en jour, s’éloigne davantage d’elle. Reste l’assurance de couler des jours tranquilles au soleil de Nice. Jusqu’au jour où son passé lui revient en pleine figure.
Antoine, son amour de jeunesse, a choisi de s’installer dans l’appartement vacant de son immeuble en compagnie de Paola, son épouse. Dans la boîte à souvenirs, les premiers émois, l’amour éternel que l’on se jure, les plans sur la comète…
«Le 7 juillet 1987, Antoine Riedman est entré en moi calmement, sans tumulte. Comme s’il ne faisait que se conformer à notre destin. Et cet instant limpide est resté à jamais inscrit dans ma mémoire de midinette comme celui d’une promesse éternelle.»
Mais le temps des rêves prend fin le jour où elle fait la connaissance du père d’Antoine. L’avocat la rejette en trois phrases glaçantes. Puis, en autant de gestes équivoques, la réduit à un objet de plaisir et rien d’autre. La belle histoire de la fille ordinaire qui s’éprend d’un jeune d’une classe sociale plus élevée s’achève brutalement. Antoine disparaît du jour au lendemain, ne répond plus aux lettres, s’efface de sa vie. Ne reste que la tristesse, la douleur et un sentiment de trahison, d’abandon.
Il n’en reste pas moins que ce retour ravive les plaies, mais aussi la belle histoire. Claire peut-elle croire Jacques Brel lorsqu’il affirme qu’«on a vu souvent rejaillir le feu d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux»? En tout cas elle a envie d’y croire à nouveau, de pimenter sa vie trop terne à son goût. «Presque trente ans plus tard, je redeviens sa chose.»
Ce qui peut ressembler à un banal adultère prend bien vite une autre tournure. Le passé de Claire et d’Antoine est aussi marqué par un fait divers sordide, l’assassinat d’une jeune fille de dix-sept ans tout près de l’endroit où ils se retrouvaient pour s’aimer.
Sophie de Baere, avec un sens aigu de la construction, nous livre peu à peu les indices qui vont permettre de reconstruire le scénario de ce drame. Suivant Claire dans ses réflexions, on partage le tumultueux maelstrom de ses pensées, tour à tour exaltées, tour à tour désespérées. Jusqu’à un épilogue digne d’un thriller.
Voilà ce que j’appelle des débuts de romancière réussis !

La dérobée
Sophie de Baere
Éditions Anne Carrière
Roman
250 p., 18 €
EAN : 9782843379062
Paru le 13 avril 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Nice et environs. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors que Claire mène une existence morne mais tranquille avec son mari, elle tombe sur Antoine, son grand amour de jeunesse. Jeune grand-mère d’une petite Léonie, Claire travaille comme responsable de caisse sur une aire de l’autoroute A8 et croit n’avoir plus grand-chose à partager avec Antoine, photographe reconnu et marié à une fille de diplomate.
Mais l’irruption inattendue d’Antoine qui va user de tous les stratagèmes pour rétablir une relation avec elle, oblige Claire à interroger son existence du moment et à fouiller les drames du passé… À travers les évènements dramatiques de sa vie, Claire saisit peu à peu qui elle est et ce qu’elle souhaite vraiment.
Habilement mené, ce roman aux airs de quête initiatique nous entraîne sur des chemins insoupçonnés. On se laisse d’abord prendre par le charme d’une écriture, puis très vite le lecteur est happé par l’histoire, le destin de l’héroïne et les nombreux rebondissements savamment dosés.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Un brin de Syboulette 
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Blog Le domaine de Squirelito 
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Blog Quand Sy lit 
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Blog L’Apostrophée 
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Les Autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com

Extraits
« Je trimballe avec moi un ventre plein de larmes. Paris est glacial et la fumée noirâtre des pots d’échappement fouille mes narines et mon cou. Je croise des visages tour à tour placides et hostiles. Des manteaux de laine pressés me frôlent sans me voir. Un givre mou s’est déposé sur les branches brunes des arbres émaciés et mes bottes frottent leurs semelles de mousse au goudron glissant des trottoirs bondés. Adossée contre la vitre taguée d’un Abribus, j’essaie de réchauffer mes doigts blanchis et durcis par le froid. Mes doigts de porcelaine, presque inertes.
Lorsque j’introduis dans la grosse serrure dorée la clef qu’Antoine m’a confiée, j’ignore encore ce que je m’apprête à faire. Mon esprit flotte entre deux territoires. J’ai l’impression que ma colonne vertébrale s’effrite et que la masse informe et flasque que je suis en train de devenir va bientôt se répandre sur le tapis du salon puis disparaître. Je suis un ver de terre. »

« Je suis de ces filles qui n’osent pas et se taisent. Je ne monte pas sur les tables en chantant et je danse dans un coin sombre de la salle de bal. Je suis de celles qui, la soirée entière, sirotent un kir framboise en hochant la tête avec un sourire inoffensif. (…)
Pas assez jolie. Pas assez intelligente. Pas assez efficace. Pas assez drôle. Je suis l’incarnation du manque. Du presque vide. Et s’il m’arrive quelque chose de bien, ce ne peut être qu’un hasard ou un incident. L’amour de François est un incident. Même la naissance de mes enfants est un incident. Quand je vois leurs jolis minois, je ne peux m’empêcher de penser que Dieu a dû faire une erreur d’aiguillage. »

« On ne peut pas dire que mon existence soit un écrin de béatitudes, mais elle ne m’apparait pas non plus comme un lourd fardeau. C’est plutôt un bain moussant qui tiédit et qu’on hésite à quitter car on s’y est trop alangui. Malgré la peau qui fripe. Malgré la mousse qui s’étiole et nous signifie qu’il faut sortir. »

À propos de l’auteur
Après avoir étudié la philosophie, Sophie de Baere vit et enseigne à Nice. La Dérobée est son premier roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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Je t’aime

ABEl_Je-taime

En deux mots:
Un accident mortel provoqué sous l’emprise du cannabis va faire basculer la vie d’Alice, la petite amie du conducteur et, par un effet de domino, celle de toute sa famille. Quand l’amour est proche de la haine, personne ne s’en sort indemne!

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Je t’aime… je te hais

Dans «Je t’aime» Barbara Abel explore ces liens étranges qui unissent parents et enfants lorsqu’ils sont confrontés à une crise majeure. Quand la tension est extrême, l’amour est alors proche de la haine.

On appelle cela un fait divers, autrement dit un événement à ranger dans la catégorie de ceux qui arrivent presque quotidiennement et qui ne méritent pas que l’on ne s’y attarde outre-mesure. En l’occurrence, il s’agit d’un accident de la circulation. La voiture conduite par un jeune homme s’est encastrée dans un bus de transport scolaire, causant la mort du chauffeur, dont la voiture a dévié de sa trajectoire, et celle d’un petit garçon de sept ans.
Mais sous la plume de Barbara Abel, on saisit immédiatement la dimension dramatique et les implications de cet accident. Bruno, le conducteur de la voiture, était un jeune homme bien, qui vivait sa première histoire d’amour, et qui rentrait chez lui après avoir ramené la belle Alice chez elle. Certes, il était un peu énervé, parce que sa mère les avait surpris dans sa chambre et avait exigé que la jeune fille rentre chez elle. Mais surtout, ils avaient tous les deux passé l’après-midi à s’aimer et à fumer quelques joints. Les résultats des analyses ne laissent aucun doute.
Ce qui laissent pantois à la fois la mère de Bruno, greffière au tribunal, qui n’aurait pu imaginer que son fils se droguait et le père d’Alice, chirurgien, qui «n’a rien vu venir».
Il en va tout différemment de Maude, la belle-mère d’Alice qui a surpris la fille de son nouveau compagnon quelques mois plus tôt en train de tirer sur un joint. Elle lui a promis de ne rien dire à son père si elle promettait d’arrêter. En fait, elle entretenait l’espoir que ce secret puisse les rapprocher, car depuis qu’elle avait recomposé sa famille en emménageant avec ses deux enfants chez Simon et Alice, les tensions étaient permanentes. Et comme on le sait, «une famille recomposée, c’est comme une greffe: on ne sait jamais si ça va prendre.»
Et si on imagine bien combien la perte de son amoureux peut affecter Alice, on va découvrir au fur et à mesure combien chacun des membres de la famille va être affecté par ce drame. À la peine et au mutisme d’Alice vient en effet s’ajouter une enquête de police, car les mères des deux enfants décédés, Nicole et Solange, veulent que l’on fasse toute la lumière sur cette affaire. Depuis combien de temps se droguaient-ils? Qui a fourni la drogue? Qui sont les trafiquants? Après un premier interrogatoire qui n’a pas permis de lever le voile une perquisition est ordonnée. Elle va permettre de découvrir des plants de cannabis dans la cave du domicile et entraîner la garde à vue d’Alice.
Simon qui «nourrit pour sa fille une adoration indissociable des angoisses ordinaires afférentes à la fonction paternelle» ne veut pas croire à cette culpabilité pourtant si évidente. Maude est bouleversée, mais veut croire que tout va s’arranger. «L’amour est le moteur de ses actes, il légitime ses choix, il est la matière première de ses pensées. Elle aime fort, avec bonheur et sans répit. Elle aime sa vie, son boulot, ses enfants… »
Après Je sais pas, Barbara Abel poursuit son exploration des liens familiaux et de la psychologie des enfants. L’épilogue qu’elle va nous proposer va vous laisser pantois. En nous prouvant que «rien n’est plus proche de l’amour que la haine», elle réussit une nouvelle fois un roman fort et prenant que vous n’aurez pas envie de lâcher avant le dernier coup de théâtre!

Je t’aime
Barbara Abel
Éditions Belfond
Thriller
464 p., 19,50 €
EAN : 9782714476333
Paru en janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Après un divorce difficile, Maude rencontre le grand amour en la personne de Simon. Un homme dont la fille, Alice, lui mène hélas une guerre au quotidien. Lorsque Maude découvre l’adolescente en train de fumer du cannabis dans sa chambre, celle-ci la supplie de ne rien dire à son père et jure de ne jamais recommencer. Maude hésite, mais voit là l’occasion de tisser un lien avec elle et d’apaiser les tensions au sein de sa famille recomposée.
Six mois plus tard, Alice fume toujours en cachette et son addiction provoque un accident mortel. Maude devient malgré elle sa complice et fait en sorte que Simon n’apprenne pas qu’elle était au courant. Mais toute à sa crainte de le décevoir, elle est loin d’imaginer les effets destructeurs de son petit mensonge par omission…
Ceci n’est pas exactement une histoire d’amour, même si l’influence qu’il va exercer sur les héros de ce roman est capitale. Autant d’hommes et de femmes dont les routes vont se croiser au gré de leur façon d’aimer parfois, de haïr souvent.
Parce que dans les livres de Barbara Abel, comme dans la vie, rien n’est plus proche de l’amour que la haine…

Les critiques
Babelio 
Le Carnet et les instants (Nausicaa Dewez)
Les lectures de l’oncle Paul 
Zonelivre.fr 
Blog Carobookine
Blog Collectif Polar 
Emotions – blog littéraire et musical
Rubrique Un livre en cinq questions 


Barbara Abel présente Je t’aime © Production Marie-Claire Belgique

Les premières pages du livre:
« La première fois que Maude a dit « Je t’aime » à quelqu’un, c’était par écrit. Elle avait dix-sept ans, l’été commençait à peine et, avec lui, les vacances scolaires s’étalaient à perte de vue jusqu’à une rentrée lointaine et négligeable. Septembre ressemblait à un concept. Elle venait de tomber amoureuse d’un garçon de trois ans son aîné, jeune étudiant en médecine, rencontré à l’anniversaire d’une amie commune.
Louis.
Ils ont roucoulé une semaine durant, avant de partir chacun de leur côté pour des vacances prévues de longue date.
En 1998, si les téléphones mobiles se banalisaient, les communications coûtaient un bras. Les mails nécessitaient la possession d’un ordinateur, les portables et autres laptops étaient encore rares, raison pour laquelle la lettre restait le moyen de communication le plus répandu.
Perdue au fin fond de l’Espagne en compagnie de ses parents, Maude a attendu un mot doux de Louis pendant deux interminables semaines, guettant chaque jour l’arrivée du facteur. Elle avait envoyé une missive au début de son séjour, révélant entre les lignes la force de son amour et la folie de ses attentes. La distance idéalisait la romance, l’absence de l’aimé en aiguisait le désir. Sans nouvelles de Louis, son cœur jouait aux montagnes russes, passant en un éclair des sommets exaltés de l’espoir aux creux dépressifs du doute. Le dix-septième jour, enfin, au retour d’une balade, une lettre est apparue parmi le courrier, le miracle qu’elle n’attendait plus. Fébrilc, elle a décacheté l’enveloppe et découvert un court feuillet gribouillé d’une écriture à peine lisible : le jeune homme, dont la graphie ressemblait déjà à celle du médecin qu’il était appelé à devenir, avait couché sur le papier ses émois, qu’elle a eu un mal de chien à décrypter. Les quelques phrases manuscrites semblaient receler tout le mystère de ses sentiments. Au bas de la page, pourtant, quelques mots effaçaient tout doute quant à l’adoration du jeune homme: « À vite, mon amour. »
Transportée par cette déclaration qu’elle n’espérait plus, Maude s’est empressée de lui répondre. Tremblante, elle a achevé son billet par ces mots d’une folle audace, concédant à leur relation une intimité qui lui faisait tourner la tête: « Je t’aime. »
Au moment d’écrire ces sept lettres, son cœur s’est répandu dans sa poitrine. Il l’a inondée d’une chaleur épicée, une flamme à la fois distincte et diffuse, un truc bizarre qui encombrait son corps et son esprit tout ensemble. Elle y a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était. Sa chair et son âme.
Les vacances se sont achevées sans autre nouvelle de Louis. À son retour, Maude s’est empressée de lui donner rendez-vous, consumée par un feu que le fantasme avait nourri sans relâche. Arrivée un quart d’heure à l’avance, elle a utilisé ce temps pour magnifier un lien qu’elle avait déjà largement célébré dans ses rêves les plus fous.

Soyons clairs, les retrouvailles ont été un échec cuisant, un naufrage qui a englouti jusqu’aux tisons oubliés. »

Extrait
« Dans la rue, cinq silhouettes accompagnées d’un chien s’approchent de la maison alors que l’aube n’est encore qu’un vague projet. L’obscurité s’attarde au-dehors comme à l’intérieur, elle manipule les ombres à sa guise et se gausse du faisceau lumineux que l’éclairage public étire jusque dans le salon.
Dans la cuisine, l’horloge indique cinq heures cinquante-huit. À l’extérieur, quatre des hommes, ainsi que le chien, rejoignent la porte d’entrée tandis que le cinquième fait le tour par l’arrière et se poste devant la porte du jardin. Ils se déplacent sans bruit, avec une économie de moyens dont la synchronie n’a d’égale que l’efficacité. »

À propos de l’auteur
Barbara Abel vit à Bruxelles où elle se consacre à l’écriture. Prix Cognac avec L’Instinct maternel (Éditions du Masque, 2002), puis sélectionnée par le prix du Roman d’Aventures pour Un bel âge pour mourir (Éditions du Masque, 2003), elle voit aujourd’hui son œuvre adaptée à la télévision et traduite en plusieurs langues. Marquant son grand retour au roman noir, Derrière la haine (Fleuve Éditions, 2012) – Prix des lycéens de littérature belge 2015 –, sort sur les grands écrans en 2018. Après la fin (2013) est son dernier roman publié chez Fleuve Éditions. Après L’Innocence des bourreaux (Belfond, 2015) et Je sais pas (Belfond, 2016), Je t’aime (Belfond, 2018) est son douzième roman. Tous ces titres sont repris chez Pocket. (Source : Éditions Belfond)

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Et le ciel se refuse à pleurer…

GLATT_et-le-ciel-se-refuse-a-pleurer

En deux mots:
Fait divers en Haute-Savoie: une femme est retrouvée morte, fauchée par un sapin. Mais quelquefois les apparences sont trompeuses, surtout lorsque l’on creuse les secrets de famille…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

« C’est vrai que Germaine elle est cruelle »

Comme l’a chanté Jacques Brel, la personne au cœur du nouveau roman de Gérard Glatt – qui meurt dès la première page – n’est pas une Sainte.

Trois hommes et une femme. Trois hommes réunis pour enterrer Germaine découverte sous un sapin, à quelques mètres de la ferme de montagne située au-dessus de Sallanches en direction du Grand Arvet. Le premier à entrer en scène est son mari. Tronchet a découvert son épouse sous un sapin, apparemment écrasée par le conifère. C’est du moins ce que conclue le docteur Echenoz dépêché sur place.
Edmé, le garçon de ferme, arrive ensuite pour tenter de soulager Tronchet. Cela fait des années qu’il aide à la ferme et fait quasiment partie de la famille. Il est du reste de la même génération qu’Antoine, le troisième homme de cette histoire qui a choisi de «monter» à Paris et qui rejoint père et ami, quasi-frère, pour les obsèques.
Si les émotions affleurent à peine, c’est sans doute à cause de la rudesse du climat et du travail ingrat qu’ils ont à effectuer pour produire le lait et le fromage, mais c’est aussi parce que Germaine avait un caractère aussi difficile que les hivers de Haute-Savoie. C’est peut-être du Québec que vient le portrait le plus juste de cette femme. Là-bas, l’expression «être une germaine» – un jeu de mots créé par la combinaison des verbes gérer et mener – sert à décrire une femme autoritaire et «contrôlante». Au fil des pages, on va découvrir comment elle a jeté le grappin sur Tronchet, comment il a été décidé qu’elle l’épouserait, comment Antoine et Edmé son entrés dans la famile et comment la situation s’est dégradée année après année.
Görard Glatt sait mieux que personne planter le décor de ses romans. Après l’Auvergne et les Monts du Forez dans Retour à Belle Étoile et dans Les Sœurs Ferrandon, voici le décor somptueux et écrasant des Alpes que l’on peut sans conteste compter comme l’un des personnages du livre. Car ici la géographie rencontre l’histoire. Ici, on doit tous les jours compter avec les caprices de la nature, en sachant qu’au mieux on réussira à en tirer de quoi nourrir sa famille.
Une fois de plus, on peut convoquer Jacques Brel: « Ces gens-là ne parlent pas ». Ou alors par bribes…
Quand Antoine retrouve son père, il n’est du reste guère besoin de mots. Ils se connaissant et s’aiment. Leurs souvenirs sont aussi le terreau de l’intrigue que l’auteur tricote patiemment jusqu’au dénouement qui, comme on peut s’en douter, réservera son lot de surprises.
Il n’y a, à mon sens, aucune raison de ranger les romans dits «de terroir» dans une catégorie inférieure. Si vous daignez vous plonger dans celui-ci, vous aurez l’éclatante démonstration que l’inverse est vrai. Ce roman est un grand roman.

Et le ciel se refuse à pleurer…
Gérard Glatt
Presses de la Cité / Terres de France
Roman
349 p., 20 €
EAN : 9782258146716
Paru en janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, en Haute-Savoie, à Sallanches et dans les environs. On y évoque aussi Paris et sa banlieue.

Quand?
L’action se situe en 2016, avec quelques retours en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Août 2016, en Haute-Savoie, sous un soleil de plomb, trois hommes se retrouvent à la mort de celle qui a broyé leur vie. Souvenirs et confidences de chacun jaillissent pour faire éclater le secret de la défunte…
Morte et muette à jamais, Germaine, fauchée par un sapin. C’est son mari, Tronchet, qui en fait la macabre découverte ce jour d’août 2016. Le travail harassant de la ferme, le soin constant porté aux bêtes n’auront été finalement que le ciment et le quotidien d’un couple désassorti. Pourquoi cette femme belle, vénéneuse, ne cachant pas son désir pour d’autres hommes, s’est-elle mariée avec cet honnête paysan, qu’elle méprisait? Dans sa solitude et sa peine, car l’homme était amoureux, Tronchet a auprès de lui son grand fils Antoine, revenu de la ville le temps des funérailles, mais aussi Edmé, frère de cœur d’Antoine, toujours fidèle à la besogne, un vrai garçon de ferme. Tous trois forment une chaîne unie, solidaire, délivrée de l’emprise toxique de Germaine, mais pas de leurs tourments, de leur histoire commune, ni de leurs doutes quant aux circonstances étranges de la mort de Germaine.
Il y a aussi ce médaillon doré, que tous ont toujours vu au cou de la défunte, qui renfermait un soi-disant secret… Un secret que l’opaque Germaine n’a jamais voulu dévoiler.

Les critiques
Babelio 
France Bleu (Valérie Rollmann)
Blog Sélectrice 

Les premières pages du livre 
« Le 17 août 2016. Pour le coup, ce n’était pas de la blague, Tronchet faisait vraiment la tronche quand le docteur Echenoz est enfin arrivé. Parce que ça faisait déjà une bonne heure qu’il l’avait appelé, regrettant de n’avoir pu le faire de là où il était, bien au-dessus de la ferme où pâturaient ses vingt vaches, sur le chemin du Grand Arvet, lorsqu’il avait découvert Germaine, sa femme, sous le tronc d’un sapin qui s’était abattu sur elle et l’avait aplatie comme une crêpe. Il était d’autant plus chagrin que, de son côté, pour la dégager de là-dessous, ce qui n’avait pas été une mince affaire, on le comprendra aisément, à cause du branchage, plus épais qu’un roncier, puis la ramener, la portant dans ses bras, il lui avait fallu tout l’après-midi, en exagérant à peine. C’est assez dire que si vraiment on avait pu espérer un instant la sauver, ce qui n’était pas le cas, l’arrivée de l’homme de science, bien trop tardive, n’avait plus d’intérêt que pour constater le décès et délivrer le permis d’inhumer.
Ce 17 août, après l’avoir un tant soit peu arrangée robe et savates, cheveux aussi -, Tronchet avait soulevé Germaine, et, tout en ayant soin d’éviter les ornières du chemin, il avait entrepris de la ramener à la ferme, le regard porté loin devant, jusqu’où, semblait-il, l’horizon se heurtait aux montagnes. Son regard, que pas une larme ne troublait, ne ñxait rien de précis, hormis ce que sa mémoire fidèle à quelques instants de sa vie lui avait alors imposé. Tel ce joyeux rire, le rire d’Antoine, le ñls qu’il avait eu de Germaine, le rire aigrelet, déjà très lointain d’un enfant heureux d’apporter avec lui, comme un trésor entre ses mains, ce que sa maîtresse, un jour, lui avait appris à l’école. Cette phrase que Victor Hugo avait écrite cent quatre vingt-onze années plus tôt, en août 1825 : «La vallée de Sallanches est un théâtre; la vallée de Servoz est un tombeau; la vallée de Chamonix est un temple… », comme lui et Adèle, son épouse, accompagnés de leur petite Léopoldine, alors âgée de un an, voyageaient à travers les Alpes. « La vallée de Sallanches est un théâtre… » Antoine l’avait répétée à ses parents, lors du repas du soir, tandis que sa mère s’occupait à remplir son assiette. Tronchet, en l’écoutant, avait tenté un léger sourire. Ce que Hugo avait écrit était si vrai. »

À propos de l’auteur
Gérard Glatt est né en 1944, à Montgeron, quelques semaines avant la Libération.
Pour étrange que ce soit, ses premiers bonheurs, c’est la maladie qui les lui offre, à l’âge de sept ans, quand une mauvaise pleurésie le cloue au lit des mois et des mois. Il découvre la lecture, et cette collection fameuse du Petit Livre d’Or.
Pendant ses études secondaires à Paris, Gérard Glatt a pour professeurs l’écrivain Jean Markale, spécialiste de la littérature celtique, puis René Khawam, orientaliste renommé et traducteur des Mille et Une Nuits. A la même époque, il rencontre Roger Vrigny – l’année où celui-ci reçoit le prix Femina – et Jacques Brenner, alors éditeur chez Julliard. L’un et l’autre, qui connaissent bien « le besoin d’écrire », l’encouragent à poursuivre ses débuts littéraires: il leur a déjà soumis plusieurs textes.
Quelques années plus tard, après de fastidieuses études de droit, il entre dans l’administration des Finances où il fait connaissance de Pierre Silvain, sans doute l’une des plus fines plumes contemporaines. Pierre Silvain le soutient à son tour. En 1977, son premier roman, Holçarté, est publié chez Calmann-Lévy où il retrouve Roger Vrigny, devenu directeur littéraire. En 1981, aux éditions Hachette, sortent les Contes du Pays Basque, puis il collabore à la revue Europe. Il quitte alors l’administration pour prendre la direction d’un cabinet de conseil en commerce extérieur.
Aujourd’hui, Gérard Glatt s’est retiré pour ne plus se consacrer qu’à l’écriture. Il partage son temps entre la région parisienne et la Bretagne. Auteur d’une dizaine d’ouvrages, il publie aux Presses de la Cité Retour à Belle Etoile et Les Sœurs Ferrandon. (Source : Presses de la Cité)

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La serpe

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que Philippe Jaenada semble se spécialiser dans l’exploration de faits divers aussi sinistres que mystérieux. Après l’affaire Dubuisson qu’il a recréée dans La petite femelle en 2015, voici le triple meurtre commis à la serpe dans un château du Périgord en 1941.

2. Parce que le personnage au centre de cette histoire n’est pas un inconnu pour les amateurs de littérature. Ce fonctionnaire du Quai d’Orsay qui répond au nom d’Henri Girard est l’auteur, sous le pseudonyme de Georges Arnaud, du roman Le salaire de la peur qui trouvera dans son adaptation cinématographique une très large audience.

3. Parce que, autour de la personnalité d’Henri Girard, c’est un pan de l’histoire de France qui est ici placée sous les feux de la rampe, celui l’Occupation puis de la guerre d’Algérie. Une période durant laquelle la justice était aussi rendue d’une manière particulière.

4. Parce que les 648 pages de cet ouvrage très dense et très détaillé s’appuient sur une très solide documentation, ne laissant aucun des aspects de ce triple homicide dans l’ombre. Une fois plongé dans l’histoire, le lecteur ne lâchera plus le récit, car il lui offre la possibilité de se faire son intime conviction. Parions que les tenants de l’innocence d’Henri Girard trouveront sur leur route une cohorte de lecteurs qui opteront pour sa culpabilité. La démonstration sera alors faite que la vérité n’est pas aisée à établir.

5. Parce que les mœurs du monde de l’édition parisienne de l’époque nous sont aussi révélés. Un aspect qui intéressera sans doute d’abord les grands lecteurs curieux de savoir comment se construisent les livres, mais que je trouve passionnant.

La serpe
Philippe Jaenada
Éditions Julliard
Roman
648 p., 23 €
EAN : 2260029396
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin d’octobre 1941, dans un château sinistre au fin fond du Périgord, Henri Girard appelle au secours : dans la nuit, son père, sa tante et la bonne ont été massacrés à coups de serpe. Il est le seul survivant. Toutes les portes étaient fermées, aucune effraction n’est constatée. Dépensier, arrogant, violent, le jeune homme est l’unique héritier des victimes. Deux jours plus tôt, il a emprunté l’arme du crime aux voisins. Pourtant, au terme d’un procès retentissant (et trouble par certains aspects), il est acquitté et l’enquête abandonnée. Alors que l’opinion publique reste convaincue de sa culpabilité, Henri s’exile au Venezuela. Il rentre en France en 1950 avec le manuscrit du Salaire de la peur, écrit sous le pseudonyme de Georges Arnaud.
Jamais le mystère du triple assassinat du château d’Escoire ne sera élucidé, laissant planer autour d’Henri Girard, jusqu’à la fin de sa vie (qui fut complexe, bouillonnante, exemplaire à bien des égards), un halo noir et sulfureux. Jamais, jusqu’à ce qu’un écrivain têtu et minutieux s’en mêle…
Un fait divers aussi diabolique, un personnage aussi ambigu qu’Henri Girard ne pouvaient laisser Philippe Jaenada indifférent. Enfilant le costume de l’inspecteur amateur (complètement loufoque, mais plus sagace qu’il n’y paraît), il s’est plongé dans les archives, a reconstitué l’enquête et déniché les indices les plus ténus pour nous livrer ce récit haletant dont l’issue pourrait bien résoudre une énigme vieille de soixante-quinze ans.

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Philippe Jaenada vous présente «La serpe» © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre:
« Quelle malchance ! s’écria Claude. »
Je n’aurais pas mieux dit. J’ai quitté le périphérique depuis vingt secondes, léger, enthousiaste, excité comme un marmot à l’idée de ce que je vais chercher à cinq cents kilomètres de Paris, ce samedi 15 octobre, et je suis à peine entré sous le tunnel sale de l’embranchement vers l’autoroute, après la porte d’Italie, qu’un voyant rouge s’allume sur le tableau de bord de la Mériva que j’ai louée ce matin. Pour que le stress causé par l’imprévu soit légèrement accentué par l’inconnu, je ne comprends pas le sens du symbole qui s’affiche : j’opinerais du chef, OK, je vois le problème, face à une burette d’huile ou à un petit thermomètre, mais là, c’est un point d’exclamation entre parentèses : (!). Comme si on prenait des précautions pour me prévenir, discrètement, presque timidement : on ne veut pas vous affoler, mais faites très attention.
Ce point d’exclamation est souligné d’un trait cranté, crénelé, genre semelle de Pataugas ou, si je regarde bien, une sorte de ligne brisée (je pile à dix centimètres du pare-chocs arrière de la voiture jaune qui me précède, mon cœur est projeté vers l’avant – ça freine toujours, sous ce tunnel), ce qui donne l’impression avec les parenthèses sur les côtés, qu’il est à l’intérieur d’un chaudron sur le feu. Ce n’est pas plus rassurant. J’ai quitté Paris depuis trois cents mètres et une image m’apparaît en tête : j’ai été capturé par des cannibales qui me font cuire.
Hier soir, j’ai dîné avec ma femme et notre fils, Anne-Catherine et Ernest, dans un nouveau restaurant de notre quartier, genre bobo : dernier repas de famille avant mon départ seul, vers le Périgord, vers une vieille et mystérieuse histoire. Nous nous sommes demandé si ce n’était pas la première fois depuis la naissance d’Ernest, il y a seize ans, que je louais une voiture sans eux. Sans doute. Nous partons deux ou trois fois par an, en Alsace dans la famille d’Anne-Catherine ou dans la mienne du côté d’Aix en Provence, au ski en Haute-Savoie, en Italie l’été, toujours tous les trois, ensemble et insouciants.
Près de notre table en formica bleu, dans ce restaurant, une étagère présentait, en décoration je suppose, une trentaine de livre de la « Bibliothèque rose » et quelques-uns de la « verte ». J’ai tendu le bras pour en prendre un dans la rangée, rose : Le Club des cinq en roulotte d’Enid Blyton. Enide Bliton, ça remonte. Le hasard une aventure en roulotte, la veille de mon voyage dans le temps – en Meriva. (Quand Ernest avait huit ou neuf ans j’ai essayé de lui faire Le Club des cinq, il n’a pas aimé. A mi-lecture, il m’a dit, un peu embarrassé, craignant de me décevoir, que c’était bien, pas mal quoi, mais que ce qui l’ennuyait, c’est qu’il ne se passait rien. Etonné, j’ai feuilleté le livre, vite fait, et ça m’est revenu : c’est vrai, en général, dans Le Club des cinq, les trois premiers quarts du roman, il ne se passe rien. »

À propos de l’auteur
Philippe Jaenada est né en 1964. Il a publié chez Julliard Le Chameau sauvage (prix de Flore 1997 et prix Alexandre-Vialatte), adapté au cinéma par Luc Pagès sous le titre À + Pollux ; Néfertiti dans un champ de canne à sucre (1999) ; La Grande à bouche molle (2001); chez Grasset, Le Cosmonaute (2002), Vie et mort de la jeune fille blonde (2004), Plage de Manaccora, 16 h 30 (2009), et La Femme et l’Ours (2011). Son précédent roman, Sulak (Julliard, 2013), a reçu, entre autres, le Prix d’une vie 2013 (décerné par Le Parisien Magazine) et le Grand Prix des lycéennes de ELLE en 2014. (Source : Éditions Julliard)

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Nos vies insoupçonnées

JEANNERET_Nos_vies_insoupconnes

Nos vies insoupçonnées
Anaïs Jeanneret
Albin Michel
Roman
192 p., 16 €
ISBN: 9782226322876
Paru en avril 2016

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris ainsi que sur une plage de Bretagne, à l’île de Ré, sur une autre de Normandie, à Oberhoffen, un coin reculé d’Alsace, sans oublier l’évocation d’un séjour à la montagne, à l’Île Maurice et un autre sur une île grecque, deux semaines de vacances au Mexique puis un séjour à Guadalajara.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une petite fille perdue. Une femme qui a fait le mauvais choix. Un commissaire désabusé et romantique. Une institutrice en colère. Une gloire des médias au parcours inattendu. Une mère et son fils dont la rencontre a scellé des liens d’autant plus solides que leurs passés furent chancelants.
Autant de vies en apparence si banales… jusqu’à ce que l’écriture d’Anaïs Jeanneret en dévoile les subtils décalages et entrelacs : cette part du hasard, de la rencontre, ou encore du désir qui les fait soudainement palpiter et les relie les unes aux autres sous l’effet d’une force insoupçonnée.

Ce que j’en pense
***
Autant vous avertir d’emblée : la construction très originale de ce roman demande une lecture attentive et peut-être est-il préférable de le lire d’une traite pour que les éléments de ce puzzle viennent parfaitement s’emboîter. Sans quoi vous risquez de vous perdre dans les histoires et les personnages. Ajoutons que la plume alerte et le joli style d’Anaïs Jeanneret vous rendront la lecture très agréable, même si ce n’est qu’à la fin du roman que le puzzle dévoilera l’image d’ensemble.
D’emblée, on est pris par le récit de cet enfant coincé sous l’armoire d’une salle de classe et qui tente de suivre la leçon : «Je découvre les élèves de ma cachette. Leur façon de s’agiter et leurs voix me suffisent pour imaginer leurs visages. On entend mieux quand on ne voit pas.» Comme la maîtresse qui finit par découvrir la petite fille, le lecteur ne sait pas qui elle est, comment elle est arrivée là, quel sera son avenir.
Le chapitre suivant ne lèvera pas davantage le voile, car un autre récit commence. Voici le parcours d’Emma qui se demande comment elle est passée à côté de la vie dont elle rêvait. Son premier amour étant parti au service militaire, elle a accepté d’accompagner ses parents à l’île Maurice pour y fêter le réveillon de ses vingt ans. C’est là qu’elle tombe sous le charme de Laurent. Un mois plus tard, est enceinte. «À partir de là, je n’avais plus rien maîtrisé. Ma vie avait été une succession d’erreurs et de renoncements. Ma seule certitude était que je n’étais pas amoureuse de Laurent. (…) Par fierté, j’avais persisté dans mon fourvoiement. Un mauvais aiguillage est si facile. Il suffit d’un moment d’égarement.»
Les jumeaux Victor et Louis naissent presque au même moment ou Laurent devient avocat. Emma s’efface derrière la carrière de son mari et s’occupe de ses enfants, mais sa frustration va croître au fil des enfants jusqu’au jour où le divorce lui semble inéluctable. «Victor venait de s’installer avec sa fiancée. Louis espérait être engagé dans l’entreprise lilloise où il effectuait son stage. Ainsi, je m’étais retrouvée pour la première fois seule chez moi.» Prête pour de nouvelles aventures…
C’est sur une plage bretonne qu’elle va croiser Manuel : «Il a surgi de l’océan, du vide, de la lumière du large que je percevais à travers mes paupières closes. Il a surgi du passé, de ma préhistoire.» Mais n’est-il pas trop tard pour entamer une nouvelle liaison ?
Entre temps, Manuel est devenu commissaire de police. Il est chargé de l’affaire Alice, cette petite fille prénommée ainsi par la maîtresse qui l’a découverte dans sa classe. Les liens entre les différentes histoires commencent à se tisser.
Anaïs Jeanneret nous propose alors de revenir sur le parcours de la maîtresse. Eloïse Jinkerson a maintenant 43 ans. Elle est seule, mais a trouvé un peu de sérénité après une relation difficile avec un écrivain. Mais était-elle amoureuse de l’écrivain ou de son œuvre ? Et lui, était-il sous le charme de la jeune fille ou éprouvait-il le besoin d’avoir une admiratrice à portée de main? Toujours est-il que le temps ne va pas tarder à user le couple. «Le jour où il n’a plus vu en moi qu’une contrainte, qu’un frein à ses désirs de liberté, il m’a quittée. Je n’ai éprouvé aucune surprise. La douleur n’en a été que plus vive.» Puis les années ont passé, jusqu’à ce jour où Alice est entrée dans sa vie.
Je vous laisse découvrir comment David Alejandro, sa mère adoptive et sa grand-mère viendront compléter le puzzle jusqu’aux révélations finales. Et si Nos vies insoupçonnées n’étaient pas avant tout des liens insoupçonnés ? Et si les liens du sang n’étaient somme toute pas aussi forts que ceux que l’on choisit de construire avec une fille ou un fils que l’on adopte ? «J’ai six ans et demi. Je m’appelle Alice Jinkerson. Je sais que ce n’est pas mon vrai nom. Mais qu’est-ce que ça peut faire. Quand je suis triste, je me le répète plusieurs fois. Chaque syllabe sonne dans ma tête, et cette musique me rend légère. Alors je peux vaincre les ombres.»

Autres critiques
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Paris Match (François Lestavel)
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Les premières pages du livre

Extrait
« Les journées me paraissent interminables. J’ai mal partout à force de ne pas bouger. Pour me dégourdir les jambes, je fais de minuscules mouvements. J’essaie de remuer mes orteils dans mes chaussures, mais elles sont trop petites, je plie légèrement les genoux, je tourne la tête doucement sur les côtés. Je ne dois surtout pas toucher l’armoire. Pour rendre le temps moins long, j’écoute ce que dit la maîtresse, les enfants qui se parlent à eux-mêmes, ceux qui bavardent entre eux, les crayons qui tombent par terre, la craie qui crisse sur le tableau, les pieds qui tapent le sol, le chant des oiseaux, le chahut des autres classes, la rumeur venant de la cour. Il n’y a jamais de silence. Même pendant les récréations ou l’heure du déjeuner, l’école est comme une baleine qui gronde et ronfle. »

A propos de l’auteur
Anaïs Jeanneret a publié plusieurs romans, dont Poupées russes (Prix du Quartier latin, 1993), Les Yeux cernés (1999), et La Traversée du silence (Albin Michel, 2002). Son dernier ouvrage, La solitude des soirs d’été, a reçu le prix François-Mauriac de l’Académie française 2014. (Source : Éditions Albin Michel)

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Focus Littérature

Sur une majeure partie de la France

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Sur une majeure partie de la France
Franck Courtès
Jean-Claude Lattès
Roman
270 p., 19,00 €
ISBN: 9782709650588
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Seine et Marne, près de Meaux et Chelles, dans de slieux qui ont pour nom Mortcerf, Gisvres, Tancreux, Évril-en-Multien ou Fuvières. Paris est également évoquée.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec l’évocation de souvenirs de l’enfance du narrateur jusqu’à la période contemporaine, sur à peu près trente années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment raconter cette impression de dépossession quand je retourne à la campagne ? Une campagne où je n’ai pas grandi mais où j’ai fait grandir en moi, lors des weekends et des vacances, la certitude que la beauté était en péril ?
Inspiré par mes souvenirs, j’ai voulu dérouler les destins parallèles de deux enfants, Quentin et Gary, sur une période de trente années, dans un village situé à moins de 80 kilomètres de Paris, passé du paradis à l’enfer.
Enfant sensible, Quentin aime profondément la nature ; Gary, lui, inquiète déjà par sa sauvagerie et son agressivité. En grandissant, Quentin s’éprend d’une jeune fille nommée Anne ; ils échangent leurs premières étreintes tandis que Gary s’entoure d’un gang, vole, fume et se met à écouler de la drogue fournie par les Marocains de la cité voisine, allant jusqu’à embringuer le jeune frère de Quentin.

Ce que j’en pense
****
Ce roman pourrait être le récit d’un fait divers sordide, l’un de ceux qui font régulièrement la manchette des quotidiens régionaux. Il s’agit en l’occurrence d’un homicide. Emporté par sa soif de violence et de vengeance, un jeune homme tue l’une de ses connaissances, presque un ami.
Mais au-delà de ce règlement de compte, Franck Courtès nous offre une chronique de cette France dite profonde. Une France qui a énormément changé et dont le narrateur, parti vivre à Paris, à la nostalgie.
Au moment où commence le livre, il prend la direction de «sa» campagne avec son épouse et ses enfants. Il a envie de retrouver ce coin de terre où il a passé son enfance et où la nature avait beaucoup à lui offrir : «Ma passion pour cette terre, cette liberté, cette beauté attachait pour toujours mon être au paysage. Car le paysage donne lieu à l’amour.»
Un paysage qui va se modifier à la fois par les bouleversements de l’agriculture et l’usage intensif de pesticides et par la pression démographique qui voit la création de cités à quelques encablures des champs. «Enfant toujours je devinais qu’on voulait en finir avec la campagne. J’en profitais jusqu’à l’épuisement. Chaque action humaine la détruisait un peu plus.»
À ses côtés, il y a Quentin, le fils de Geneviève et Tikiti. Lui aussi aime cette nature, aime faire des découvertes, apprend quasi instinctivement la faune et la flore qui s’y épanouissent.
Une période durant laquelle il partage les jeux avec les enfants du village, mais qui va prendre fin dès que d’autres centres d’intérêt prennent le relais… «À l’adolescence, les bals, les filles et les cafés en ville les attiraient davantage que les chemins ou le marais. J’y ai goûté un peu, aux filles et à l’alcool surtout, avant de me retrancher sur mes terres, c’est-à-dire celle des autres. Les jeunes filles étaient compliquées à aborder pour un garçon immature comme moi. Elles me donnaient l’impression d’avoir une épargne à protéger ; un trésor qu’elles négociaient longuement jusqu’à me rendre malade les fois où j’étais vraiment amoureux.»
Quentin s’amourache d’Anne et finira par la mettre enceinte. Gary, quant à lui, va filer un bien mauvais coton, car «Dans les terres dévitalisées de l’Île-de-France, les graines de violence prenaient bien.»
Après plusieurs renvois de l’école, il avait trouvé comment s’en sortir: «Chaque jour, un garçon d’origine marocaine de la petite cité de Fuvières lui fournissait un haschich bon marché venu du Maroc (…) qui n’en avait presque plus que le nom, tant il était coupé de terre, de henné, de colle, de paraffine, d’acide de batterie, d’huile de moteur, de benzène, de phénols, le tout s’attaquant au foie, aux reins, bouchant les artères, décimant les neurones.» Déjà, on sent le drame sous-jacent. Car si chacun entend faire l’expérience de cette drogue, nombreux sont aussi ceux pour qui l’argent facile est paré de vertus que ne peut avoir la dure vie dans les exploitations agricoles. Par exemple pour Benoît, le jeune frère de Quentin. Aveuglé par des promesses fallacieuses, il va vouloir se lancer dans le trafic et oublier les conseils de son aîné. D’autant que ce dernier est également confronté à un autre problème : son amie Anne est enceinte et entend garder leur enfant.
Avec un vrai sens de la construction, Franck Courtès relève, chapitre après chapitre, l’intensité dramatique. À l’image de ce shit qui circule beaucoup dans la région, histoire de semer l’envie pour récolter le besoin, l’auteur pose un à un les jalons qui vont conduire au drame annoncé.
Un roman dur et âpre, une belle réussite avec une pointe de nostalgie. À moins qu’il ne s’agisse d’une mise en garde contre une société qui perd ses valeurs.

Autres critiques
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Blog A bride abattue
Blog L’Homme qui lit
Blog de Michel Collart

Extrait
« Autour, à l’horizon, c’était l’agriculture, les champs de blé, de maïs, les prés à vaches noires à motifs blancs. Et puis encore des forêts ; la campagne française.
Une campagne féerique six semaines par an. Une semaine l’hiver, quand le silence faisant ses premiers pas, la neige dessinait en noir et blanc des paysages immaculés, à l’allure médiévale, dans lesquels les chiens en courant traçaient des lignes sombres.
Et environ cinq au début de l’été, quand la terre frémissait, lorsque surgissait des recoins, du fond des jardins, des bords de route, une végétation foisonnante et menaçante, plongeant les chemins dans la pénombre, les bouchant comme un mauvais cholestérol. Car ici, c’était le règne de l’ortie, de la ronce, des mauvaises herbes en tout genre, fraîches comme des salades, en couronnes, en cascades, en explosions. Une sauvagerie verte qui semblait un mystère tant elle renaissait de rien, comme installée en quelques nuits par un jardinier ivre. Les liserons blancs paraient d’une robe princière la plus vulgaire des broussailles. Dans la plaine et dans le vent, derrière la forêt, des blés verts accrochaient le soleil.
Les mois restants, la campagne n’était que brume et boue, des temps de craie, un soleil pâle, roulé dans la farine, une humidité à vous glacer le cou, à vous faire rentrer la tête dans les épaules, les poings dans les poches, les angines à répétition. À l’horizon, les dents des grandes roues de tracteurs mordaient la terre chocolat de l’automne. »

A propos de l’auteur
Franck Courtès fut photographe pendant vingt ans. Vingt années de voyages autour du monde, de rencontres (des Daft Punk à Michel Legrand, de Franck Ribery à Patrick Modiano) dans lesquelles il puise pour raconter. Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles très remarqué, Autorisation de pratiquer la course à pied (Prix de la Société des Gens de Lettres 2013), et d’un roman, Toute ressemblance avec le père (2014). (Source : Editions JC Lattès)

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