Un si petit monde

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En deux mots
Les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant sont de retour. Ces familles d’un groupe scolaire de l’Est de la France vont traverser la fin du XXe siècle, accompagner les soubresauts de l’Histoire et sentir un besoin d’émancipation pour vivre pleinement leur vie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ceux du groupe scolaire sont de retour

Apportant une suite à La grande escapade, Jean-Philippe blondel retrouve ses personnages pour raconter la fin du XXe siècle. Une chronique douce-amère servie par une plume incisive.

Si les décennies se suivent et ne se ressemblent pas, il y a quelques jalons dans nos vies dont on se souvient avec plus d’acuité. Des moments d’Histoire que Jean-Philippe Blondel met en scène autour d’un microcosme, les enseignants d’un groupe scolaire de province, quelque part à l’est de Paris. Nous avions fait leur connaissance au sortir de mai 68 avec ce vent de liberté qui sera rattrapé par la crise pétrolière dans La grande escapade et nous les retrouvons ici autour de cette année 1989 qui a vu s’écrouler le mur de Berlin, les régimes communistes et bien des illusions. Le sida fait des ravages et la Guerre du golfe viendra mettre un terme aux rêves d’un monde désormais globalisé et apaisé. Une succession d’événements qui vont aussi changer les vies de Philippe Goubert, fraîchement rentré d’une escapade en Amérique du sud et qui envisageait d’y retourner au plus vite pour retrouver la femme avec laquelle il voulait faire sa vie. Un rêve de plus qui s’effondre… Mais il se rattrapera plus tard.
Gérard Lorrain aura-t-il plus de chance, lui qui ne voulait pas laisser «passer ses rêves.» Dans cette chronique douce-amère, c’est peut-être du côté des femmes qu’il faut chercher les initiatives concrètes. Du côté de Janick Lorrain qui ne va pas hésiter à changer de vie… avec Michèle Goubert. Dans cet immeuble où chacun épie l’autre, on comprend combien ces transgressions vont faire le sel des conversations. Les enfants basculent dans l’adolescence et leurs parents voient leurs rêves de jeunesse s’envoler. Au fur et à mesure du récit, leurs petits secrets sont révélés, leurs envies ne se cachent plus, leurs petits arrangements avec la morale éclater au grand jour et semer une joyeuse pagaille, laissant même certains des acteurs ébahis par leur propre audace.
Avec les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant, Jean-Philippe Blondel a trouvé les acteurs idéaux de la comédie humaine contemporaine. Tour à tour tendre et vache, fin et drôle, ce roman qui sonde les classes moyennes dans une France où le fossé entre Paris et la province semble devoir se creuser au fil des ans. Car derrière ce microcosme, on trouve aussi une subtile analyse de l’évolution sociologique et politique d’un pays qui se cherche lui aussi.
On se réjouit d’ores et déjà du troisième tome qui est annoncé et qui devrait nous faire basculer dans le XXIe siècle. Et de retrouver les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant pour une ultime valse !

Un si petit monde
Jean-Philippe Blondel
Éditions Buchet-Chastel
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782283034071
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman se déroule en France, dans une région qui ne doit pas être très éloignée de Troyes où vit l’auteur.

Quand?
L’action se déroule autour de 1989.

Ce qu’en dit l’éditeur
1989: la planète entière, fascinée, suit heure après heure la chute du mur de Berlin ; la peur du SIDA se diffuse ; la mondialisation va devenir la norme… Un avenir meilleur serait-il possible ? La guerre du Golfe va très vite confirmer que le nouveau monde ressemble à l ’ancien.
Pendant que les évènements se précipitent, les habitants du groupe scolaire Denis Diderot redéfinissent leur place dans la société. Janick Lorrain et Michèle Goubert découvrent qu’on peut vivre sans hommes. Philippe Goubert, indécis, va être soudain confronté à la révélation d’une vocation. Geneviève Coudrier semble inamovible, mais c’est le secret qu’elle cache jalousement qui va soudain faire bouger les lignes.
Après La Grande Escapade, Un si petit monde joue avec la confusion des sentiments, l’attirance pour la vie et pour la mort, l’amertume et le plaisir… Le lecteur retrouvera dans ces pages tout ce qui fait le charme délicat des romans de Jean-Philippe Blondel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV infos (Carine Azzopardi)
Ernestmag (David Médioni)
La Grande parade
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog foggy’s delight
Blog Baz Art

Les premières pages du livre
« Retour à la base
Philippe Goubert s’éveille au son du Twist in My Sobriety, de Tanita Tikaram, qui s’échappe du poste de radio dans la cuisine, au rez-de-chaussée. Sous la couette, Philippe frémit. L’automne ne s’est pas fait attendre. Les températures ont chuté à peine septembre commencé. Ce n’est pourtant pas à cause du froid que Philippe frissonne. C’est à la perspective du lendemain. La rentrée des classes. Il ne sait toujours pas s’il a bien fait de passer ce concours de l’Éducation nationale qui l’a bombardé professeur stagiaire d’anglais dans un collège de sa ville natale.
Il a été très surpris des résultats. Il pensait honnêtement avoir raté ses épreuves orales et s’était résigné à rester surveillant une année encore pour retenter le concours. Dépité et désœuvré à la fin des oraux, il était entré dans une agence de voyages et avait demandé le billet le moins cher pour l’Équateur ou pour un pays avoisinant. Il y avait eu une défection sur un charter pour Quito décollant le lendemain. Retour à la toute fin du mois d’août. Philippe avait signé le chèque qui liquidait toutes les économies qu’il avait effectuées dans l’année. Il venait de rendre le studio qu’il louait depuis deux ans. Il se doutait qu’en revenant si tard, il aurait des difficultés à retrouver un logement aussi bon marché, mais il n’en avait cure – ce qu’il souhaitait, c’était partir, quitter la France et les célébrations du bicentenaire de la Révolution. Et puis, surtout, il voulait retrouver Elena. Il était persuadé que leur histoire pouvait renaître de ses cendres.
Philippe avait rencontré Elena l’été précédent, alors qu’il voyageait sac au dos le long de la Cordillère avec ses deux meilleurs amis. Ils avaient grelotté dans la partie péruvienne pendant trois semaines et avaient décidé de passer la frontière pour rejoindre l’Équateur où, disait-on, le temps était plus clément et les plages hospitalières tout au long de l’année. À dix heures du matin, ils descendaient du bus à Cuenca dont ils admirèrent d’emblée l’architecture coloniale, le zocalo, et les ponts enjambant la rivière qui partageait la ville en deux. Ils furent tout aussi impressionnés par le calme qui régnait, comparé aux cités péruviennes qu’ils avaient traversées. Une escale de quelques jours ici leur permettrait sans doute de se remettre de leurs émotions et de recharger leurs accus. Ensuite, ils exploreraient ce pays aux dimensions modestes, puis se rendraient en Colombie où ils se la couleraient douce jusqu’à leur retour prévu quatre semaines plus tard. C’était l’itinéraire envisagé et c’était celui qu’avaient finalement suivi les deux autres, tandis que Philippe prenait racine à Cuenca, après être tombé fou amoureux d’une de ces jeunes filles délurées et métisses qui riaient fort dans les cafés du centre. Elena n’était pas restée insensible au charme du chico francés qui, se disait-elle intérieurement, devait quand même avoir de solides assises financières pour pouvoir ainsi sillonner le monde pendant l’été.
Ils se cherchèrent. Ils se trouvèrent. Elena suivait à l’université locale des études de marketing et de publicité qu’elle terminerait bientôt. Elle était prête à l’accompagner en Europe. Elle déchanta un peu lorsqu’il lui apprit qu’il n’avait pour l’instant pas de métier stable et qu’il vivait dans un tout petit studio. Il promit de passer l’année à préparer son arrivée. Il déménagerait dans un appartement plus grand. Il achèterait une nouvelle voiture. Elle fit la grimace lorsqu’il lui montra des photos de la ville de l’Est où il résidait – le décor semblait bien terne. Il eut alors une idée de génie : il lui expliqua que le mieux, sans doute, serait qu’il revienne ici. Il passerait en France les concours pour devenir directeur de l’Alliance française et demanderait à être muté à Cuenca, qui ne devait pas être la destination la plus prisée. Ils emménageraient ensemble l’été prochain dans la grande bâtisse blanche au jardin luxuriant. Ils se complurent dans le rêve qu’il leur bâtissait. Elle céda. Elle pleura beaucoup à l’aéroport lorsqu’il s’envola, le cœur brisé mais paradoxalement ragaillardi et déterminé, à la fin de la période estivale. Elle cracha par terre en sortant de l’aérogare. Elle connaissait les hommes. Il ne lui écrirait jamais, la tromperait allègrement et oublierait toutes ses promesses. Il était temps de passer à autre chose.
Ignorant tout du revirement de sa conquête, Philippe mit son plan à exécution. Il écrivit scrupuleusement à Elena une lettre par semaine, et fut un peu désappointé de constater qu’elle ne lui répondait guère (« guère » étant ici une litote employée pour atténuer la sécheresse du « pas du tout »). Il avala néanmoins toutes les œuvres du programme et s’entendit déclamer des extraits entiers d’Othello tard le soir dans sa minuscule cuisine. Au printemps, alors que sa belle ne lui avait toujours envoyé aucune missive et était souvent sortie lorsqu’il passait un de ces coups de fil international qui le ruinaient, il se rendit dans une immense salle d’examen pour disserter sur les sujets les plus improbables, et partagea ensuite une cigarette avec ceux qui deviendraient peut-être, sous peu, ses futurs collègues. Une fois les écrits passés, il téléphona à Elena pour lui annoncer son retour probable en Équateur – Alliance ou pas, il viendrait passer à Cuenca les mois d’été. Ce fut elle qui décrocha. Elle lui coupa la parole au bout de quelques secondes et lui annonça qu’elle avait beaucoup réfléchi depuis son départ. Dès début septembre, elle en était arrivée à la conclusion que leur histoire ne marcherait pas et qu’il était temps de briser là. Elle avait cru que, devant son silence épistolaire, il comprendrait le message mais apparemment il fallait lui mettre les points sur les i, ce qu’elle était donc en train de faire. Il était inutile de l’appeler. C’était fini. Basta.
Le choc fut brutal pour Philippe qui alla directement vider son portefeuille dans le bar le plus proche. Il eut envie d’appeler Baptiste Lorrain pour s’épancher, mais il se douta qu’entre la grossesse de sa compagne et son début dans la dentisterie, Baptiste avait d’autres chats à fouetter. Il se rendit également compte à cette occasion qu’il n’avait guère entretenu ses amitiés depuis son retour d’Amérique du Sud et qu’il lui faudrait réparer cet oubli au plus vite, au risque de finir seul et oublié de tous. C’est ce qu’il s’employa à faire tandis que l’année scolaire touchait à sa fin, avec un certain succès d’ailleurs, mais pas suffisamment pour qu’on l’invitât à partager une location balnéaire ou une tente dans un camping surdimensionné. Lorsque Philippe reçut par courrier la confirmation de son admissibilité, il constata avec épouvante qu’il n’avait pas travaillé les thèmes imposés pour les oraux et tâcha de combler cette lacune. En vain, se dit-il, en sortant d’une épreuve particulièrement humiliante qu’il avait débutée en renversant sur les trois membres du jury la cruche d’eau mise à disposition des candidats.
Deux jours après, il débarquait à Cuenca, au beau milieu d’une journée venteuse, déterminé à se battre avec fougue pour qu’Elena retombe dans ses bras. Il prit juste le temps de déposer son sac à dos à l’hôtel Niza avant de se rendre, le cœur battant, à la maison des parents d’Elena. Il n’y trouva que son frère, Pablo, qui lui ouvrit la porte l’air perplexe. Philippe et Pablo avaient passé deux ou trois soirées ensemble l’année précédente et ils s’appréciaient mutuellement. Pablo ne posa aucune question. Il expliqua seulement d’une voix un peu trop douce et avec une élocution un peu trop lente qu’Elena n’habitait plus ici, ni dans ce pays d’ailleurs. Elle s’était envolée pour la Floride deux mois auparavant au bras de celui qui était devenu son mari, à la grande satisfaction de sa mère puisque le dénommé Andreas était le cadet d’une des familles les plus en vue de Cuenca. Il était convenu qu’Elena s’appliquerait à parfaire un anglais déjà très fluide tandis que son bilingue d’époux prendrait sa place parmi l’équipe de direction de Flux Inc. où son père siégeait depuis quelques années. Elle chercherait ensuite un travail à mi-temps dans la mode ou les accessoires de luxe si tel était son désir, en attendant de se consacrer entièrement aux enfants que le couple ne pouvait que concevoir.
Pablo contempla avec commisération la déconfiture de Philippe, dont le visage devint plus blême que blême. Il l’invita à dîner avec des amis dans un nouveau restaurant du centre-ville et lui proposa de le loger gratuitement dans l’appartement de son cousin absent le temps qu’il se remette – à moins qu’il ne veuille repartir vers la France le plus tôt possible.
Philippe resta abasourdi pendant quatre jours pleins. Il se cala dans le canapé bleu et blanc du T3 vide et s’alimenta à peine. Les phrases se succédaient dans son cerveau sans que rien fasse sens. Il en oublia presque qui il était et ce qu’il venait fabriquer là. Le cinquième jour, pourtant, il eut faim. Vraiment faim. Il avala deux petits déjeuners, rangea et nettoya l’antre où il s’était terré, griffonna un mot de remerciement à Pablo en lui promettant de lui rendre la pareille si un jour il venait en France, reprit ses affaires et son itinéraire là où il l’avait arrêté l’année précédente. Il marcha sur le flanc des volcans, visita des marchés typiques, se perdit dans des nuits alcoolisées, descendit sur la côte et s’encanailla à Guayaquil. À un moment donné, il téléphona à André et Michèle et apprit qu’il était finalement admis au concours et qu’il devait prendre son service à la fin du mois d’août, comme tous les stagiaires. Il lui fallait également indiquer des vœux s’il ne voulait pas se retrouver en banlieue parisienne ou au fin fond de la Picardie. Il sentit plusieurs fois l’agacement de sa mère qui finit par lâcher « Mais pourquoi est-ce que c’est toujours aussi compliqué avec toi, à la fin ? Les autres candidats attendent les résultats finaux avant de partir en vacances, non ? Et puis, tu as rendu ton appartement, en plus ! Où vas-tu donc habiter en rentrant, si tu ne reviens pas plus tôt ? »
Chez ses parents.
C’était la seule réponse possible, celle que redoutaient à la fois Michèle, André et Philippe lui-même, et à laquelle ils sont confrontés depuis que ce dernier a foulé de nouveau le sol français, il y a une semaine. Philippe n’est pas encore tout à fait remis du décalage horaire et il s’en sert comme excuse pour éviter le questionnement maternel – Qu’est-ce qui s’est passé, au juste, avec cette jeune latino-américaine, on n’a jamais su en fait ? Est-ce que tu as pris rendez-vous avec les agences immobilières pour des visites ? Est-ce que tu as bien préparé ton sac pour la rentrée, tu as acheté un agenda et un carnet de notes, c’est important, tu sais, le carnet de notes ?
André considère Philippe avec perplexité. Il ne comprend pas ce qu’il fait là, à presque vingt-cinq ans, réfugié chez des géniteurs qui n’attendent que son départ, alors que lui-même, à son âge, volait déjà depuis longtemps de ses propres ailes. André soupire – cela aura donc toujours été difficile avec cet étrange fils qui leur ressemble si peu. Michèle, elle, est ostensiblement agacée. Elle répète qu’elle voudrait se concentrer sur ce qui va être une de ses dernières rentrées. Elle a cinquante-huit ans. Elle pourrait partir à la fin de l’année scolaire, lorsqu’elle aura enfin accompli ses trente-sept années et demie de service effectif, elle qui a embrassé la profession plus tard que ses collègues, mais elle a fait les calculs et elle attend d’avoir cumulé quelques trimestres supplémentaires pour pouvoir vivre plus confortablement, une fois en cessation d’activité. En vérité, Philippe le sait, sa mère s’angoisse. Elle a peur de quitter les enfants, les collègues, cette routine qui a bercé ces dernières décennies. Elle ne s’imagine pas désœuvrée. Elle a besoin de réfléchir à comment elle organisera son temps, mais en même temps elle plante sa tête dans la terre comme les autruches, et refuse d’envisager l’avenir.
Philippe prend un pull dans l’armoire de cette chambre qu’il occupe pour la première fois. Il n’a jamais vécu dans cette maison des années 1930 dont ses parents sont devenus propriétaires quelques années auparavant. Leur déménagement a surpris Philippe, mais Michèle lui a expliqué qu’elle souhaitait prendre les devants. Elle ne pourrait plus bénéficier d’un logement de fonction quand elle ne travaillerait plus et ne voulait pas attendre le dernier moment pour chercher le nid qui abriterait ses vieux jours. Elle avait aussi rappelé qu’André n’avait jamais aimé habiter le groupe scolaire qui, de toute façon, depuis la mort de Lorrain et le départ de Janick et de Baptiste, n’avait plus été le même. Philippe se rappelait que, lorsqu’il était petit, il était question de faire construire un pavillon à côté de la demeure de ses grands-parents maternels, mais ceux-ci ayant passé l’arme à gauche en l’espace de quelques mois, le projet avait été ajourné, puis annulé. Michèle s’était finalement rendu compte que c’était dans ces terres de l’Est qu’elle avait bâti sa vie, et que le Sud-Ouest ne pouvait plus représenter pour elle qu’une sorte de nostalgie permanente.
Philippe plisse les yeux et tente de voir les titres des livres qui s’entassent sur les planches de sa bibliothèque. Il repère deux ou trois Duras, Les Vestiges du jour qu’il a dévoré l’année dernière, les anglaises, Woolf, Mansfield, Austen, du contemporain français et américain, de Modiano à Bret Easton Ellis. Son regard tombe sur deux carnets à couverture noire. Son journal intime. Il a tout empilé en vrac lorsqu’il est revenu s’installer ici – il aurait dû dissimuler ces deux volumes-là. Il aurait surtout dû les jeter depuis très longtemps, mais il n’a jamais pu s’y résoudre. Il se souvient très bien de l’achat du premier carnet, dans cette librairie du centre-ville qui est sur le point de fermer aujourd’hui. C’était peu après le décès du père Lorrain. Quel étrange moment. Il s’était figuré devenir romancier, l’équivalent de tous ces écrivains dans les œuvres desquels il se plongeait jusqu’au cou, au point, parfois, de confondre la réalité et la fiction. Finalement, il n’avait fait que griffonner chaque soir le résumé des non-événements de la journée. Cela avait duré deux ans. Ensuite, la fatigue. Et puis l’envie d’autre chose. De la rencontre. Du désir. Du voyage. De l’ailleurs. Pendant son séjour en Amérique du Sud, il avait bien noirci quelques pages, mais elles n’avaient définitivement aucun intérêt. Il fallait se faire une raison. Il n’avait pas ça dans le sang. Plus tard, peut-être. Oui, plus tard. Quand il aurait réussi à relever la tête et à distinguer un horizon vers lequel cheminer.
Philippe esquisse une grimace devant la glace de la salle de bains avant de prendre son courage à deux mains et de descendre dans cette cuisine où il ne reste rien du petit déjeuner de ses parents – enfin de sa mère, parce que son père est parti très tôt à Paris et ne reviendra pas pendant deux ou trois jours. Michèle est déjà prête à rejoindre sa classe où elle s’affairera jusqu’à l’heure du déjeuner, dûment préparé et placé dans le réfrigérateur la veille. Lorsque Philippe pose sa tasse sur la table et que se forme une auréole, Michèle pince les lèvres, mais ne s’autorise aucune remarque. Pas la peine d’en rajouter. Philippe connaît par cœur la litanie des reproches qu’on peut lui adresser. Il a l’habitude de décevoir ses parents. C’est même le champion du monde du désappointement. Il connaît bien aussi ces vagues d’auto-apitoiement qui le submergent régulièrement. Il en a eu tout son soûl cet été. Normalement, il attend qu’elles recouvrent tout et il se laisse doucement couler. Aujourd’hui, pourtant, non. Une pensée vient d’éclore dans son esprit. Une phrase qui le pousse à sourire alors qu’il descend les escaliers et qu’il se souvient de ses journaux intimes et de ses ambitions passées.
Je suis une page vierge. Les mots chantonnent dans un coin de sa tête. Je suis une page vierge. Aujourd’hui est le premier jour du reste de ta vie. À partir de maintenant, tout est possible.

Une appréciation
Michèle Goubert observe son reflet dans le miroir. Elle n’a aucune tendresse pour ce qu’elle y voit. Le nez trop grand, les rides profondes sur le front, mal dissimulées sous une frange passée de mode, les poches sous les yeux. Il faudrait tout reprendre. Elle a lu dans un magazine, dans la salle d’attente du médecin, que la chirurgie esthétique était en plein essor. Elle a discrètement arraché les pages qui l’intéressaient. Elle s’est renseignée. C’est hors de portée. Du moins ça l’était tant que Philippe dépendait encore de leurs ressources. Avec cette carrière qui s’amorce, il ne devrait plus rien leur réclamer. Enfin.
Les choses auraient été très différentes, se dit-elle en posant le mascara sur ses cils, s’ils avaient eu d’autres enfants. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Des mois. Deux années complètes. Et puis un jour, d’un commun accord, ils avaient abandonné. Philippe resterait fils unique, et ils consacreraient toute leur énergie et tout leur argent à lui paver la route d’un avenir brillantissime. Nul doute qu’il était promis aux hautes sphères du pouvoir. Ils avaient déchanté lorsqu’ils avaient constaté à quel point leur rejeton était maladroit, mais s’étaient rassurés en se répétant ce qu’avait confié le rééducateur, avec un bon sourire : « Vous savez, ce n’est pas si grave, nombre de génies étaient gauchers, et certains d’entre eux étaient terriblement empêtrés dans leurs corps. » André et Michèle – surtout Michèle à vrai dire – modulèrent légèrement la phrase jusqu’à lui permettre d’entrer dans un moule acceptable. De malhabile, Philippe devint différent. Original. Un jeune homme avec un destin.
Alors, au bout du compte, bien sûr, c’était un peu décevant. D’abord, il fallut renoncer aux études scientifiques qui ne correspondaient décidément pas à la tournure d’esprit de ce fils qui ne pourrait pas être le nouvel Einstein. On se rabattit alors sur la filière littéraire, pour laquelle Philippe semblait montrer quelque appétence – surtout pour les langues étrangères, ce qui surprit Michèle et André qui n’avaient, eux, jamais eu d’atomes crochus avec l’anglais ou l’espagnol, et encore moins avec l’allemand, qu’André avait défendu d’apprendre à son fils.
Puisqu’il ne deviendrait pas astrophysicien ou chirurgien, et que la politique ne semblait pas l’intéresser plus que ça, c’était qu’il était né pour être un de ces artistes majeurs qui bouleversent les foules. C’était bien ce qu’avait laissé entendre Charles Florimont, d’ailleurs, lorsqu’il l’avait eu comme élève. Certes, Philippe n’avait probablement pas d’avenir dans les arts plastiques, mais il restait tellement de domaines, l’écriture, la dramaturgie, la réalisation cinématographique, voire la musique, qui sait ? Il se pouvait également qu’il devienne un de ces penseurs qu’on appréciait tant lorsqu’ils passaient chez Bernard Pivot, philosophes à la chemise blanche savamment débraillée, sociologues en veste noire de velours côtelé, essayistes à l’esprit vif et drôle dont on admirait la finesse et le trait.
On l’inscrivit contre son gré dans une classe préparatoire au concours d’Ulm, parce que tout le monde s’accordait à dire que c’était là le passage obligé de ceux qui veulent réellement briller dans les domaines culturels. Son dossier n’avait certes pas été accepté dans ces lycées de la capitale où ce qui comptait avant tout, c’était d’avoir de l’entregent, mais l’établissement où il s’était retrouvé à la rentrée était reconnu et se vantait d’avoir régulièrement des admissibles. André et Michèle ne doutaient pas que Philippe serait le premier admis – celui auquel on fait encore référence des années après. Philippe abandonna au bout d’un trimestre. Il ne se nourrissait presque plus et refusait de se lever pour aller en cours. Il ne reprit des couleurs que lorsqu’il rejoignit les bancs de la faculté.
Au fur et à mesure, Michèle et André abandonnèrent toute ambition pour leur fils, qui n’en manifestait lui-même que peu. L’atmosphère devint pesante. Il fut suggéré à Philippe de subvenir à ses propres besoins, étant donné qu’il ne souhaitait en faire qu’à sa tête et que le but de son existence semblait être de s’envoler aux confins du monde connu et d’y bourlinguer, attifé comme un clochard. À leur grand étonnement, leur fils se prit effectivement en charge et dégota un emploi de surveillant. Il ne sollicita pas leur aide pour vadrouiller en Amérique du Sud. Michèle et André se sentirent libérés d’un poids. Ils avaient accompli leur devoir, au fond, et ce n’était pas leur faute si Philippe n’était pas à la hauteur de leurs espoirs. Ils pouvaient désormais s’en laver les mains et reprendre leurs chemins respectifs. André vivait maintenant la moitié de la semaine à Paris et Michèle était libre de ses mouvements.
Elle avait commencé à profiter de la maison désertée et de son emploi du temps allégé. Aussi le retour, même temporaire, de Philippe au bercail fut-il accueilli avec fraîcheur. Sa rencontre avec Charles Florimont, quelques jours avant la rentrée, se révéla également contrariante – et il y fut question de Philippe, comme par hasard. Elle cherchait un ensemble pour un mariage où elle était invitée. Il venait acheter de la colle à bois et ne comprenait pas pourquoi il éprouvait tant de mal à trouver une place de parking libre. Ils se saluèrent de façon très empruntée. Il se dandina pendant quelques minutes en devisant de la pluie et du beau temps. Ce fut elle qui, comme d’habitude, prit le taureau par les cornes et proposa d’aller prendre un café en terrasse. Elle n’avait plus peur qu’on les remarque, vu qu’il ne s’était presque rien passé, qu’il y avait prescription et que, de toute façon, il n’y avait plus aucune attirance de son côté à elle. Charles babilla sur les vacances qu’il venait de passer, à la redécouverte de la Grèce, avec son épouse. Cette semaine, ajouta-t-il, il était seul car Josée était allée rejoindre leur fille en villégiature en Vendée. Michèle retint un bâillement. Elle se demanda si Charles Florimont était devenu aussi rasoir depuis qu’il était inspecteur ou si c’était déjà le cas avant mais qu’elle ne s’en était pas rendu compte. Cette promotion, Charles l’avait obtenue cinq ans auparavant. Depuis, Michèle et lui ne s’étaient revus que lors de réunions de bassin ou de stages obligatoires.
« Philippe va bien ? »
Ce fut le seul moyen que Charles trouva pour relancer la conversation. Michèle haussa les épaules. Elle expliqua qu’il était sur le point de faire ses premières armes comme enseignant d’anglais. Elle s’agaça lorsque Charles s’exclama : « Professeur ! Mais c’est formidable ! » et qu’il indiqua qu’il aurait adoré que sa propre fille suive ce chemin-là au lieu de se jeter à corps perdu dans le monde de l’entreprise. Michèle ne put s’empêcher d’ajouter que bon, elle attendait quand même mieux de la part de son fils. Pour la première fois en sa présence, Charles s’emporta. Prof, c’était un des derniers emplois qui avait du sens, parce que la transmission, tout de même, c’était ce qu’il y avait de plus important dans l’existence, non ? Elle, Michèle, et lui, Charles, n’étaient-ils pas enseignants tous les deux ? Est-ce que c’était déshonorant ? Est-ce que c’était sans valeur ? Les clients autour d’eux leur jetèrent des coups d’œil inquiets. Michèle écourta l’entrevue et revint chez elle en proie à la plus grande agitation. C’était fini, se jura-t-elle, elle n’adresserait plus la parole à Charles Florimont.
Michèle applique le rouge à lèvres et se recule de quelques centimètres. C’est mieux. Évidemment, le maquillage ne cache pas totalement l’outrage des ans, mais elle est présentable, et les parents d’élèves lui trouveront l’air gai et facétieux. Elle ne cherche plus à séduire. Lorsqu’elle repense à Florimont, elle revoit immédiatement les poils roux qui lui sortent maintenant des oreilles. Une vraie incongruité pour un homme dont le torse, et elle s’en souvient bien, est parfaitement glabre. Comparativement, André s’en sort mieux. Après une alerte cardiaque, il y a quatre ans, il a arrêté de fumer et s’est mis au jogging. Michèle a noté la disparition des bouteilles d’alcool fort qu’il cachait dans le cagibi où il se réfugiait lorsqu’il supervisait les comptes de la section locale du Parti socialiste. »

À propos de l’auteur
BLONDEL_Jean-Philippe_©DRJean-Philippe Blondel © Photo DR

Marié, père de deux enfants, professeur d’anglais, Jean-Philippe Blondel vit près de Troyes, en Champagne-Ardenne, où il est né en 1964. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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La dame d’argile

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En deux mots
Sabrina hérite d’un magnifique buste de femme resté dans la famille depuis des siècles. Pour cette restauratrice d’art, c’est l’occasion d’enquêter sur l’origine de cette statue, sur la sans-pareille qui a servi de modèle à l’artiste et de retourner en Toscane sur la terre de ses ancêtres.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quatre femmes puissantes

Dans son troisième roman, Christiana Moreau retrace le destin de quatre femmes au caractère bien trempé. Sabrina, Angela, Costanza et Simonetta vont nous faire voyager de Belgique en Toscane et du Quattrocento à nos jours.

Restauratrice au musée des beaux-arts de Bruxelles, Sabrina n’a pas à chercher bien loin pour trouver d’où lui vient sa vocation. Si elle est installée en Belgique, sa famille est originaire de Toscane. Avant de quitter l’Italie, ses ancêtres étaient artisans et travaillaient dans des poteries où de grands artistes venaient passer commande après avoir imaginé leurs œuvres. Sa grand-mère Angela, en partant rejoindre son mari qui avait trouvé du travail dans les mines du bassin houiller de Liège, s’était vue confier par sa mère un buste de femme, propriété de la famille depuis des siècles. C’est désormais dans son appartement que trône cette statue, héritée après le décès de la nonna.
Aussi c’est avec excitation qu’elle attend la visite de Pierre, son professeur d’histoire de l’art à l’université – qui avait aussi été son amant – pour lui présenter cette dame en terre cuite.
Ébahi, le spécialiste reconnaît immédiatement cette pièce extraordinaire.
«Le modèle se nomme Simonetta Vespucci.
— Comment le sais-tu ?
Pierre sourit devant sa stupéfaction.
— La devise qui est gravée dans l’argile, «La Sans Pareille», est la même que celle qui figurait sur l’étendard de Giuliano de’ Medici, pour une joute donnée sur la place Santa Croce à Florence. Simonetta Vespucci, La Sans Pareille, bien que mariée, fut la «Dame» du chevaleresque Giuliano, c’est-à-dire l’idéale bien-aimée.
— Qui était-elle?
— Simonetta Cataneo avait seize ans quand elle épousa Marco Vespucci, le cousin d’Amerigo.
— Le célèbre navigateur florentin?
— Lui-même, celui qui a donné son nom à l’Amérique.
— Et ma statue… est sa cousine?
— Par alliance. Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici. Si le monde entier connaît son image, en revanche, on sait très peu de choses d’elle.»
Des révélations qui confortent Sabrina dans sa volonté d’enquêter et de partir en Toscane sur les traces de la sans-pareille.
Jouant sur les temporalités, la romancière raconte au lecteur l’histoire d’Angela, de son voyage vers la Belgique avec sa précieuse statue, mais aussi celle de Simonetta dans la Toscane du quattrocento au milieu des intrigues et des alliances et cette effervescence artistique autour des Medici. La force du roman, c’est de nous permettre de vivre chacune de ses époques au présent. Une construction qui donne également au lecteur un coup d’avance sur Sabrina. Quand elle arrive à Impruneta, accompagnée d’un spécialiste de l’histoire de l’art, il sait déjà que Costanza a arpenté les rues du village toscan bien des siècles auparavant avant de partir, déguisée en garçon, pour se mettre au service d’Antonio Pollaiolo. Ou que Angela n’a pas osé dévoiler l’œuvre d’art soigneusement emballée quand elle a découvert le baraquement dans lequel vivait son mari, au milieu des terrils. Sans oublier l’arrivée de Simonetta venue de sa Ligurie natale pour épouser un Medici et nous faire partager l’effervescence de toute la cour, fascinée par sa beauté, mais surtout des artistes qui vont en faire leur modèle et dont on retrouvera les traits dans de nombreuses peintures et sculptures (lire à ce propos cet article de Connaissance des arts).
Ses allers-retours de la fin du XVe siècle à nos jours permettent de mieux comprendre l’incroyable audace de la jeune artiste qui a bravé bien des interdits pour pouvoir exprimer son art. Les femmes qui entendaient ne pas se contenter de faire de la figuration sont alors victimes d’hommes qui n’entendaient pas céder une once de pouvoir. Elles devront se battre tout autant que ces migrants arrivant en Belgique quelques siècles plus tard, leur force de travail ayant été échangée pour une tonne de charbon. Surveillés par des fonctionnaires zélés pour que le vent de la révolte ne se lève pas dans leur esprit voulu docile, ils leur faudra beaucoup de force de caractère et de solidarité pour sortir de leur misère.
Christiana Moreau réussit une fois de plus, en conjuguant sa plume alerte à une solide documentation, à nous faire découvrir un pan extraordinaire de l’histoire de l’art, à nous faire montrer Florence bien mieux que dans des guides touristiques, mais aussi à défendre la cause des femmes à travers ces quatre destins si attachants. Comme dans La sonate oubliée, elle sait habilement se servir de son histoire personnelle et de sa passion pour l’art pour nous offrir un somptueux roman.

Galerie d’art
BOTTICELLI_simonetta_vespucci

Simonetta Vespucci vue par Botticelli…

DI_COSIMO_Piero_Portrait_Simonetta_Vespucci…et par Piero di Cosimo

La dame d’argile
Christiana Moreau
Éditions Préludes
Roman
320 p., 18,90 €
EAN 9782253040507
Paru le 9/06/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, notamment à Bruxelles et dans le bassin houiller de Liège, du côté de Seraing. Mais la plus grande partie du livre se déroule en Italie, en Toscane, de Florence à Impruneta. On y passe aussi de la Ligurie à Milan.

Quand?
L’action se déroule parallèlement su trois périodes, de nos jours, dans les années cinquante et à la fin du XVe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle vient de perdre sa grand-mère, Angela, et a découvert, dans la maison de celle-ci, une magnifique sculpture en argile représentant un buste féminin, signée de la main de Costanza Marsiato. Le modèle n’est autre que Simonetta Vespucci, qui a illuminé le quattrocento italien de sa grande beauté et inspiré les artistes les plus renommés de son temps.
Qui était cette mystérieuse Costanza, sculptrice méconnue? Comment Angela, Italienne d’origine modeste contrainte d’émigrer en Belgique après la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle pu se retrouver en possession d’une telle œuvre? Sabrina décide de partir à Florence pour en savoir plus. Une quête des origines sur la terre de ses ancêtres qui l’appelle plus fortement que jamais…
Dans ce roman d’une grande sensibilité, le fabuleux talent de conteuse de Christiana Moreau fait s’entremêler avec habileté les voix, les époques et les lieux, et donne à ces quatre destins de femmes un éclat flamboyant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Cité Radio (Guillaume Colombat – entretien avec Christiana Moreau)
Le Mag du ciné (Jonathan Fanara)

Les premières pages du livre
« Sabrina
Immobile sur sa chaise, Sabrina semble hypnotisée par la sculpture posée devant elle, sur la grande table d’atelier.
C’est un buste féminin.
Une terre cuite d’une belle couleur chaude, rose nuancé de blanc. Un visage fin et doux au sourire mélancolique, regard perdu au loin, si loin dans la nuit des temps. La chevelure torsadée emmêlée de perles et de rubans modelés dans la matière entoure la figure d’une façon compliquée à la mode Renaissance. La gorge est dénudée. Le long cou, souple et gracile, est mis en valeur par un collier tressé entortillé d’un serpent sous lequel apparaît une énigmatique inscription gravée : « La Sans Pareille ».
Depuis cinq ans qu’elle travaille pour le musée des Beaux-Arts de Bruxelles, c’est la première fois que la restauratrice a entre les mains un objet aussi fascinant et parfait. Le plus incroyable est qu’il lui appartient. À elle ! Une jeune femme d’origine plus que modeste, naturalisée belge, mais italienne de naissance.
L’excitation fait trembler sa lèvre inférieure qu’elle mordille de temps à autre. Son immobilité n’est qu’un calme de façade ; en elle grondent les prémices d’un orage sans cesse réprimé, dont les nuages noirs ne parviennent pas à déchirer le ciel de sa vie devenue trop sage. Elle s’est peu à peu accommodée de sa situation et semble, en apparence, avoir fait la paix avec elle-même. Elle n’éprouve plus ce désir destructeur qui l’a si longtemps rongée, et pourtant la menace couve. Des picotements désagréables tentent d’attirer son attention sur le risque imminent. Elle repousse ces pensées dérangeantes et tend la main vers la statue pour caresser la joue ronde et polie, sentir sous ses doigts la finesse du grain de la terre cuite, le lissé impeccable de la surface. Pas de peinture ni d’émaillage superflus, juste la patine des siècles lui procurant cette incomparable harmonie. Hormis le lobe d’une oreille ébréché ainsi qu’une mèche de cheveux brisée à l’arrière de la tête, sans doute à cause de la position couchée dans laquelle la sculpture a voyagé, son état de conservation semble miraculeux. Évidée, elle est épaisse de plus ou moins un centimètre. Sur la paroi interne, près de sa base, est gravé dans l’argile :
« Costanza Marsiato MCDXCIV anno fiorentino ».
Soudain, le son strident de la sonnerie qui retentit dans l’appartement tire Sabrina de sa réflexion. Elle sursaute, ce qui trahit son désordre intérieur.
Bien qu’elle attende depuis une bonne heure ce signal avec une impatience mal contenue, elle ressent pourtant dans son cœur une pointe de douleur, aussitôt tempérée par la perspective des exaltantes informations qu’elle va recevoir. Fébrile, elle traverse l’atelier vers le hall d’entrée et jette en passant un regard au miroir.
Elle n’aurait pas dû ! Il lui renvoie l’image d’une jeune femme agitée dans son chemisier rose fuchsia choisi pour ce rendez-vous, trop criard au goût de celui qui s’énerve à présent sur la sonnette. « Par provocation peut-être ? » lui suggère le reflet de son visage pâle, aux cernes bleutés.
Après avoir répondu à l’appel de l’interphone, elle attrape son sac abandonné sur la console à la recherche de maquillage. Elle remet du fard sur ses paupières rougies et de la poudre rose sur ses joues blêmes. Elle entend le visiteur sortir de l’ascenseur, se redresse et ouvre la porte blindée sur un homme en costume gris et pull assorti, la cinquantaine élégante. La moue qu’il esquisse du coin des lèvres laisse penser à Sabrina qu’il est inquiet. Elle connaît bien ce tic qui trahit son appréhension.
La jeune femme a les jambes flageolantes et la bouche entrouverte comme pour le mordre, ou l’embrasser.
— Enfin ! Pierre… parvient-elle à bredouiller, tu en as mis du temps…
Il se penche vers elle pour déposer un baiser sonore sur sa joue avec une expression d’ironie dans les yeux.
— Je ne te savais pas aussi pressée… dit-il avant d’ajouter, plus grave : Je pensais que nous deux, c’était terminé… tu m’avais dit…
Le retrouver là, devant elle, tout raide et sur ses gardes ! Elle ferme les yeux un instant. Elle a mal, mais ce n’est pas le moment de flancher, pense- t-elle. Elle dévisage Pierre et rétorque d’une voix peu maîtrisée :
— Il ne s’agit pas de cela !
Sabrina perçoit à travers le brouillard cotonneux de son émotion à quel point Pierre réactive la nostalgie de ces deux dernières années, l’ardeur prodigieuse qui l’avait portée dans les premiers mois de leur histoire avant que s’installent la culpabilité, le malaise, la rancœur et le désarroi.
Sans réfléchir davantage, elle lui prend la main et l’entraîne vers la pièce éclairée. Il y a des automatismes que nulle querelle ne peut effacer. Surpris, Pierre se laisse emmener sans broncher devant la table sur laquelle trône la statue.
Sabrina esquisse un geste comme pour faire les présentations, mais aucune parole ne franchit sa mâchoire crispée.
Il s’approche de l’œuvre et l’observe longtemps en silence.
Sabrina scrute le visage de Pierre pour y déceler la moindre réaction. Il fait le tour de la table, revient sur ses pas, prend la statue entre ses mains, la soupèse, la retourne, l’examine sous tous ses angles, caresse la surface satinée. Enfin, après un moment qui paraît interminable à Sabrina, il la repose.
N’y tenant plus, elle laisse échapper un « Alors ? ».
— D’où cela vient-il ?
— C’est à moi !
— À toi ? dit-il en souriant à ce qu’il pense être une plaisanterie.
— Oui… à moi ! répète-t-elle, soulagée d’en venir au fait, de pouvoir enfin confier son incroyable récit à une oreille compétente ; celle de son professeur d’histoire de l’art à l’université, expert en art ancien et accessoirement son ex-amant. Ma grand-mère est morte la semaine dernière, annonce-t-elle.
— Oh, je suis sincèrement désolé, dit Pierre sur un ton de circonstance.
Sabrina se réfugie derrière les larmes qui affluent, légitimant sa nervosité.
— Ma grand-mère italienne, ma nonna Angela…
— Je ne savais pas…
— Évidemment !
Sabrina hausse les épaules avec fatalité. Deux mois déjà qu’elle a poussé Pierre hors de chez elle, lui claquant la porte au nez par un matin chagrin. Elle avait voulu le mettre au pied du mur, car elle n’en pouvait plus d’être en marge, de scruter sans arrêt l’horloge, de se morfondre, de se résigner à beaucoup d’absence pour très peu de présence, d’espérer cet amant qui, par crainte de se faire piéger pour adultère, usait de mille et une ruses pour pouvoir passer une nuit chez elle. Elle en avait eu assez de se cacher comme une voleuse d’homme. Ce jour-là, de guerre lasse, elle lui avait enjoint de choisir. Sur-le-champ !
Elle avait perdu la partie.
Pierre n’avait pas eu le courage ou l’envie de se dégager d’un mariage qui le rassurait. Il s’était drapé dans ses scrupules et son devoir. Comment avait-elle ensuite trouvé la ressource de vivre encore après son éloignement ? L’amour-propre peut-être… L’obligation de sauver la face en lui prouvant qu’elle n’avait besoin de personne ? Qu’elle avait pris la bonne décision et n’avait pas de regrets ? Qu’elle était une femme libre et que son avenir était entre ses mains ? Pathétique ! S’il l’avait vue pleurer, attendre quelque chose, un signe, n’importe quoi qui puisse la guérir de ce naufrage.
Elle refoule cette houle d’amertume et se force à revenir au fait, en racontant très vite, par touches saccadées et en bousculant les mots.
— Laisse-moi t’expliquer. Angela était venue en Belgique après la guerre, à l’âge de vingt ans, pour y rejoindre mon grand-père, qu’elle connaissait à peine. Ils étaient jeunes et s’aimaient. Ils voulaient se construire une vie décente. Ils étaient pleins d’espoir.
Sabrina s’attendrit quelques instants sur le souvenir de ses aïeuls.
— Tu sais, poursuit-elle, après la Seconde Guerre mondiale, l’industrie carbonifère belge en Wallonie agonisait. Dans le sud du pays, les structures étaient usées, la production annuelle de charbon stagnait et la main-d’œuvre manquait à cause des conditions de travail très dures. Les Belges l’ont oublié… certains n’ont jamais voulu le savoir, ça n’était pas glorieux !
— Moi, je le sais… plaide Pierre. Mes parents ont connu cette époque, ajoute-t-il, conscient que cette affirmation souligne leur différence d’âge. Pour augmenter le rendement des mines, le gouvernement avait opté pour le recours à la main-d’œuvre étrangère à bas coût.
— C’est pour cette raison que la Belgique s’est tournée vers l’Italie. Après la guerre, le chômage y avait atteint un niveau inquiétant. L’émigration vers la Belgique s’est présentée comme une solution inespérée pour se débarrasser de l’excédent d’inactifs et éviter ainsi les désordres sociaux dans le pays.
Le premier accord bilatéral « mineur-charbon » prévoyait le transfert de cinquante mille travailleurs italiens dans les mines belges. Pour chaque ouvrier envoyé en Belgique, l’Italie recevait une tonne de charbon. Des hommes échangés contre du charbon !
— À l’époque, on n’en parlait guère, confirme Pierre, on le cachait comme une chose honteuse, et c’est vrai qu’elle l’était ! C’est bien plus tard que l’information s’est répandue.
Pierre se risque à regarder Sabrina, ses yeux mouillés, qu’il retrouve… presque comme avant. Elle paraît plus mûre que l’étudiante gauche et réservée pour laquelle il avait succombé à la tentation quelques années plus tôt. Concentrée, elle poursuit son récit sans prêter attention à son attendrissement.
— C’est ainsi que mes grands-parents, jeunes mariés, sans travail, réduits à la misère dans leur Toscane natale, ont décidé que mon grand-père partirait pour la Belgique.
Tandis qu’il l’écoute, Pierre ne peut s’empêcher de considérer l’attrayante assurance avec laquelle elle s’exprime, réveillant son désir. Il fait mine de tendre la main vers elle puis se ravise. Trop risqué. En aucun cas il ne veut faillir et revivre la cruelle aversion qui s’emparait de lui, chaque soir un peu plus forte lors du retour au foyer conjugal. Ce tiraillement inextricable entre les deux rivales malgré elles. Sabrina ne paraît pas s’être aperçue de son geste refréné.
— Chaque semaine, les trains emmenaient neuf cent cinquante hommes que se répartissaient les différentes mines de Wallonie. Mon grand-père travaillait dans des conditions déplorables dans le bassin industriel liégeois, mais il réussissait pourtant à envoyer un peu d’argent à Angela, qui survivait tant bien que mal si loin de lui. Plus tard, pour garantir une stabilité de la main-d’œuvre italienne, les mines belges ont encouragé les regroupements des familles. C’est dans cette nouvelle vague d’émigration que ma nonna Angela a rejoint son mari pour s’installer à Liège. Ils ont fait leur vie en Belgique, y ont acheté une maison, ont eu leur fille Francesca, ma mère, et ne sont jamais retournés dans leur chère Toscane, qui restait pour eux le paradis perdu, une cicatrice dans le cœur.
Elle secoue d’un air navré ses cheveux ondulés coupés au carré et, derrière ses allures de garçonne, Pierre la trouve si féminine. Il faut qu’il dise quelque chose d’intelligent, sinon elle va se douter qu’il ne l’écoute que d’une oreille distraite par l’attirance.
— Beaucoup d’Italiens que j’ai connus avaient la nostalgie de leur pays, pourtant ils ne pouvaient plus y retourner. À cause des enfants, nés ici, de leur vie reconstruite tant bien que mal.
— Il y a dix ans, mon grand-père est mort de silicose. La mine a fini par avoir sa peau… Ma grand-mère Angela est restée seule dans sa petite maison ouvrière avec une modeste pension de veuve. Et à présent, elle a rejoint son homme.
Sabrina se tait, luttant contre les larmes. Pierre, embarrassé, respecte son silence, la regarde serrer les dents, refouler les sanglots qui l’étouffent. Elle en a mal à la mâchoire. N’y tenant plus, ému, il prend sa main qu’elle lui abandonne.
— Après l’enterrement, murmure-t-elle, j’ai aidé ma mère à vider l’habitation. Cette maison, elle l’a en horreur. Elle représente toutes les privations de son enfance, les difficultés à s’intégrer parmi les écoliers belges. Elle n’invitait jamais de copains à jouer, car elle avait honte de la pauvreté et, d’ailleurs, aucun d’eux n’aurait voulu aller chez la « macaroni ». Elle souhaite la vendre au plus vite. Il y a entre ces murs trop de mauvais souvenirs pour elle, la misère puis la maladie de mon grand-père… Pendant qu’elle s’occupait du rez-de-chaussée, je m’affairais au grenier. Et c’est là…
Sabrina respire un grand coup.
— … c’est là que je l’ai trouvée ! dit-elle en faisant un geste théâtral vers la statue. Elle dormait dans une valise protégée par plusieurs épaisseurs d’étoffes. Dès le premier regard, j’ai bien vu que ce n’était pas un bibelot anodin. D’après ma mère, cette sculpture était dans la famille depuis de nombreuses générations. Elle-même n’en a qu’un vague souvenir de petite fille : l’interdiction formelle d’y toucher. Elle se rappelle qu’Angela l’avait rangée au grenier de peur qu’elle ne se brise. Elle lui disait qu’elle était précieuse parce qu’elle venait de Toscane et qu’il ne fallait jamais s’en séparer, quoi qu’il arrive.
— Et à présent elle est à toi ?
— Oui, ma mère me l’a donnée…
— Pourquoi ?
Sabrina a un petit rictus indulgent pour cet élégant bourgeois en costume gris, né avec une cuillère d’argent dans la bouche, qui n’a jamais eu à lutter pour sa survie et pour qui tout est facile.
— Tu ne peux pas comprendre combien elle est fière de ce que je suis devenue… Tu n’imagines pas ce que ça représente. Ils étaient de modeste condition et les enfants d’ouvriers faisaient rarement des études supérieures, surtout les filles italiennes. C’était dur pour eux. Cela coûtait cher et ils ont dû faire beaucoup de sacrifices…
— Je ne savais pas… balbutie Pierre pour la seconde fois.
— Bien sûr que tu ne savais pas, le coupe-t-elle, sarcastique. Et que penses-tu de la statue ? demande-t-elle à brûle-pourpoint pour changer de sujet avant de lui lâcher des mots qu’elle risquerait de regretter.
— Beaucoup de choses.
— Mais encore ?
— Elle est superbe ! Renaissance italienne.
— Quattrocento?
— Exact !
— Comment une histoire pareille est-elle possible ? C’est tout à fait invraisemblable! Angela n’avait aucune notion d’art, pas de culture, pas d’argent, pas même d’intérêt pour la Renaissance, pourquoi était-elle en possession de cette merveille? Ce n’est pourtant pas un objet volé? Du recel… J’espère que je ne vais pas avoir d’ennuis avec la police ou avec des mafieux! Comment prouver qu’elle m’appartient?
— C’est étrange, elle m’évoque un modèle de Botticelli, la coiffure, le front bombé, très dégagé… À cette époque, les femmes s’épilaient le front… Le nez à la française, signe de beauté à la Renaissance…
— C’est quoi, un nez à la française?
— Légèrement retroussé, à la différence des Italiennes qui l’ont plutôt droit avec la pointe inclinée vers le bas, comme toi, dit-il en souriant à cette jolie jeune femme qu’il a aimée et qu’il aime encore malgré tout ce qui a pu les séparer.
Sabrina, troublée, rencontre son regard bleu acier. Elle sent la confusion l’envahir et tente de se reconcentrer sur la sculpture.
— Puisque tu es le meilleur historien de l’art du pays, que peux-tu encore m’apprendre?
Pierre marque une pause en s’amusant de l’effet qu’il va produire.
— Je connais son identité…
— Costanza Marsiato ?
— Non, ça… il doit plutôt s’agir de la signature de la personne qui l’a réalisée.
— Mais c’est un nom de femme ! s’étonne-t-elle.
— C’est très bizarre, c’est vrai… C’est peut-être un « o » mal calligraphié… Costanzo ?
Sabrina examine l’inscription, réfléchit un instant et sent monter en elle une pointe de féminisme.
— Non, c’est bien un « a ». Et pourquoi pas une femme parmi tous ces sculpteurs prestigieux du quattrocento ? Costanza.
— Le modèle se nomme Simonetta Vespucci.
— Comment le sais-tu ?
Pierre sourit devant sa stupéfaction.
— La devise qui est gravée dans l’argile, « La Sans Pareille », est la même que celle qui figurait sur l’étendard de Giuliano de’ Medici, pour une joute donnée sur la place Santa Croce à Florence. Simonetta Vespucci, La Sans Pareille, bien que mariée, fut la « Dame » du chevaleresque Giuliano, c’est-à-dire l’idéale bien-aimée.
— Qui était-elle ?
— Simonetta Cataneo avait seize ans quand elle épousa Marco Vespucci, le cousin d’Amerigo.
— Le célèbre navigateur florentin ?
— Lui-même, celui qui a donné son nom à l’Amérique.
— Et ma statue… est sa cousine ?
— Par alliance. Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici. Si le monde entier connaît son image, en revanche, on sait très peu de chose d’elle. Elle serait morte de tuberculose à l’âge de vingt-trois ans et Botticelli ne cessera jamais de la peindre sa vie durant. Il l’avait souvent prise pour modèle et ne put jamais représenter la beauté qu’en l’évoquant. Il a même voulu être enterré dans l’église Ognissanti, auprès de sa tombe.
— Fidèle jusqu’au bout, murmure-t-elle, ne pouvant s’empêcher de comparer ce sentiment idéal avec sa lamentable histoire personnelle.
— À sa façon, car il préférait les garçons.
Sabrina est troublée par cet amour platonique. Elle se demande si des sentiments aussi forts qui durent jusqu’à la mort et même au-delà ne peuvent l’être que parce qu’ils sont chastes, inassouvis. L’amour idéal ne peut-il exister que dans la vertu désintéressée ? Dans l’impossibilité de vivre une attirance charnelle ? Est-ce que le sexe ramène la relation à un niveau de pulsion animale vite étiolée ? La passion est-elle vouée à l’échec lorsqu’elle est ancrée dans la médiocrité du quotidien ?
Sabrina avait tant espéré de sa liaison avec Pierre et attendait bien plus qu’il ne pouvait lui donner. Elle ne peut s’empêcher d’être remplie de regrets et sent revenir la vague bouleversante qu’elle a de plus en plus de mal à contenir. Durant ces derniers jours, avec le décès d’Angela, son émotivité a été mise à rude épreuve et la carapace qu’elle a tenté de construire jour après jour, cette coquille dans laquelle elle croyait s’être réfugiée, se fissure de toutes parts. Elle a beau essayer de garder le cap en se montrant brave, le bateau prend l’eau.
Avec une subite déraison, elle éprouve une envie incontrôlable de céder à l’appel du cœur. Elle s’effondre en larmes contre l’épaule accueillante de Pierre et aussitôt un étrange mélange de sentiments ambigus et délicieux l’enveloppe de réconfort.
Pierre, son amour, son absence, sa déchirure.
— Ne pleure pas, je t’en prie… je ne te savais pas aussi sensible.
Attendri, il profite de cet instant d’égarement pour l’entourer de ses bras consolateurs, lui caresser la nuque. Une étreinte chaude et silencieuse. Tempe contre tempe, ils restent figés face à la sculpture indifférente qui sourit dans le vague. Il n’a jamais voulu cette rupture et il la regrette plus que tout. Hélas, il n’a pas pu se conformer aux attentes de Sabrina et abandonner son épouse, sa compagne des bons et des mauvais jours depuis plus de vingt ans, une complicité, une douce habitude rassurante. Il n’a pas pu remettre sa vie en question. Lors de cette odieuse scène, elle avait sans doute raison quand elle lui a hurlé qu’il était lâche.
Les jambes de Sabrina flageolent si fort qu’elle a peur de tomber. Elle est secouée par une houle de larmes et noie l’épaule de Pierre en bredouillant entre deux sanglots :
— Trop d’événements autour de moi ces derniers jours… je n’en peux plus… et puis… nonna Angela… ma pauvre grand-mère qui aimait tant les histoires sentimentales… elle n’imaginait pas… elle n’a jamais su…
— Elle devait quand même s’en douter un peu puisqu’elle a si bien préservé ce chef-d’œuvre.
Pierre embrasse sa joue mouillée. Du bout des doigts, il caresse son épaule et glisse sur la douceur de sa peau au-dessus de l’échancrure du chemisier. Elle se sent mollir contre lui avec l’envie de s’abandonner.
— Quelle injustice, quelle tristesse… continue-t-elle à marmonner, Angela a vécu toute son existence si pauvrement alors que peut-être, qui sait, grâce à la statue, elle aurait pu être très riche…
Pierre cherche sa bouche, muselle ses paroles d’un baiser, aspirant son chagrin. Les yeux embués, elle secoue la tête, tente bien de lui échapper. Rien qu’un instant, sans conviction. L’esprit vidé, elle cède aux lèvres tendres. Il embrasse son visage salé, ses paupières gonflées. La douleur de leur séparation a été si brutale. Bien sûr, elle l’a voulue. Pourtant, en ce moment précis, ne compte plus que le besoin irrésistible et pernicieux de mettre toute cette souffrance entre parenthèses. Le désir annihile les bonnes résolutions.
*
Pierre s’est glissé hors des draps et est passé sans bruit dans la salle de bains. Il est là maintenant debout à côté du lit, enfilant son pull avec d’infinies précautions. Elle le regarde faire sans bouger. Elle sait déjà qu’il va filer rejoindre son épouse, pressé de se justifier en invoquant un prétexte quelconque qu’elle fera semblant de croire.
— Je t’ai réveillée, ma chérie ? Je ne le voulais pas… tu dormais si bien, j’en suis désolé.
Sabrina se demande ce qu’elle va faire de cet épisode d’abandon clandestin. Elle aurait préféré que tout soit limpide, normal. Que l’impulsion irrésistible qui les avait propulsés l’un vers l’autre ne s’arrête pas au seuil de sa porte, mais elle est aussi coupable que lui. Ils n’ont pas pensé aux conséquences. Puisque rien ne changera, elle fait un effort pour chasser les remords et les regrets qui commencent à l’assaillir. Tout le travail de lutte fourni pour essayer d’oublier vient d’être anéanti en une seule soirée par son inconscience.
Ce n’est pas ainsi qu’elle concevait l’amour lorsqu’elle était plus jeune. Elle croyait qu’on tombait amoureux et que tout était idéal et merveilleux. Nul ne lui avait enseigné combien ce sentiment est égocentrique, narcissique, intéressé. Comme ça vous dévaste, et tous les coups foireux auxquels il faut se hasarder pour gagner ce qu’on veut. Comment ses parents avaient-ils pu rester soudés, se soutenir dans les épreuves et traverser toutes ces années sans se séparer ? Comment pourrait-elle en vouloir à Pierre de ne pas remettre en question son mariage ?
Résignée, elle se force à lui dire d’une voix neutre et détachée :
— Ne t’en fais pas pour moi. Va vite retrouver ta femme… Il est tard, elle va s’inquiéter.
Pierre blêmit.
— Assurément, il serait mieux pour nous deux qu’elle n’apprenne pas ce que nous avons fait…
Sabrina semble si affligée qu’il détourne les yeux. Il culpabilise, n’est pas fier de lui. Elle ajoute :
— Tu crains qu’elle le sache ! Sûr qu’elle ne serait pas aux anges. Tu risquerais de morfler, pas vrai ?
Sabrina est bien consciente que lui renvoyer la responsabilité de leur faiblesse ne sert à rien, mais c’est plus fort qu’elle, elle ne veut pas être seule à souffrir. Elle a envie de lui faire peur, de lui faire mal. Trop tard pour regretter ! Cette scène lui donne un goût de déjà-vu et elle se sent trop lasse pour la rejouer.
— Tout cela n’a aucun sens. Nous devons oublier ce qui vient de se passer, murmure-t-elle, fataliste.
— Et toi, que vas-tu faire ? s’inquiète Pierre, mi-soulagé, mi-perplexe.
Sans hésitation, elle le regarde droit dans les yeux d’un air de défi :
— Partir pour Florence !
— Pour Florence ? Seule ?
— Oui. Pour deux raisons. M’éloigner de toi…
Il pâlit, accusant le coup.
— Et puis, je veux mener l’enquête. Savoir qui était cette mystérieuse Costanza. Pourquoi cette sculpture est restée inconnue jusqu’à nos jours. Comment elle était en la possession de ma nonna Angela. Découvrir son pays. M’imprégner de son atmosphère. Et encore bien d’autres choses que tu ne peux pas comprendre.
Elle soupire, soulagée d’avoir repris le contrôle de ses émotions, et pose la main sur le bras de Pierre en signe d’apaisement.
— S’il te plaît, fais-moi une promesse…
Pierre hésite, il est sur ses gardes, ne voulant pas revivre une nouvelle crise. Mais, sans attendre sa réponse, elle poursuit :
— Je dois reconnaître que tu as toujours été honnête envers moi. Tu ne m’as pas menti, tu ne m’as pas trahie. Ce n’était pas le bon moment pour nous deux, trop tard ou trop tôt… qui sait ? Le grand horloger a dû se tromper dans les heures… J’ai confiance en toi. Promets-moi de ne parler de la sculpture à personne. Pas avant mon retour, et pas avant que je puisse recueillir les informations nécessaires. Après tout, ce buste est peut-être une copie, ou plutôt une statue « à la manière de ».
— Ne t’en fais pas. Je te donne ma parole d’honneur de ne rien dire jusqu’à ton retour. Elle est restée plus de cinq cents ans dans l’anonymat, elle peut bien attendre encore un peu…
Il se dirige vers la table où il griffonne quelques lignes sur une feuille de papier.
Stefano Benedetti
Dottore in storia dell’arte
Esperto in Rinascimento
Via degli Strozzi, 5
Firenze
Sabrina se lève, enfile un peignoir et prend la feuille qu’il lui tend. Il explique :
— J’ai eu l’occasion de rencontrer Stefano Benedetti plusieurs fois lors de congrès. C’est le meilleur spécialiste de la sculpture Renaissance florentine. Tu peux aller le voir de ma part. Il est conservateur au musée du Bargello. Tu apprendras beaucoup de lui.
Il hésite puis ajoute avec un sourire penaud :
— Mais fais bien attention, c’est un charmeur italien. Un vrai latin lover !
— Merci bien ! Je suis vaccinée ! rétorque-t-elle en le poussant vers la sortie.
Il lui pose un dernier baiser sur le front en murmurant « Pardon » et elle referme sur lui la lourde porte blindée qu’elle a fait installer, ainsi qu’un coffre-fort caché dans un mur du salon, lorsqu’elle a commencé à avoir chez elle de plus en plus de travaux de restauration, des œuvres chères et précieuses. Elle paniquait à l’idée d’être cambriolée et avait fait transformer son appartement en bunker.
Elle retourne à l’atelier où trône sa mystérieuse nouvelle compagne et après l’avoir couvée d’un ultime regard amoureux, elle l’enferme dans le coffre-fort qu’elle dissimule derrière un tableau sans valeur.
— Bonne nuit, Simonetta Vespucci, murmure-t-elle.
Elle ouvre le tiroir du placard pour y trouver parmi quelques médicaments jetés en désordre celui qui vide la tête de la tristesse, de la solitude et de l’angoisse… Un demi-comprimé… non, tant pis, ce soir, un entier… Une gorgée d’eau pour faire passer avant de se recoucher dans son lit déserté. Elle se remémore sa grand-mère. Les jeux dans la petite maison quand ses parents travaillaient et n’avaient personne pour la garder pendant les vacances scolaires. Angela lui parlait dans un langage qui n’appartenait qu’à elle, mélangeant des mots français dans l’italien, un baragouin que la petite Sabrina comprenait parfaitement. Pour la première fois de sa vie, elle sent vibrer ses racines. Jamais auparavant elle ne s’est posé la question de ses origines ; elle était belge parmi les Belges. Mais aujourd’hui, elle entend l’appel de l’Italie. Le remue-ménage des derniers jours lui crie qu’elle doit partir. Faire ce voyage serait remonter dans le temps, dans les souvenirs perdus, et tisser le fil de sa propre histoire familiale, mieux comprendre d’où elle vient.
Ici, elle se sent seule… si seule. Elle en veut à Pierre et à elle-même. Elle a un besoin irrésistible de fuir très loin de tout ce qui la blesse. »

Extraits
« Le modèle se nomme Simonetta Vespucci.
— Comment le sais-tu?
Pierre sourit devant sa stupéfaction.
— La devise qui est gravée dans l’argile, «La Sans Pareille», est la même que celle qui figurait sur l’étendard de Giuliano de’ Medici, pour une joute donnée sur la place Santa Croce à Florence. Simonetta Vespucci, La Sans Pareille, bien que mariée, fut la «Dame» du chevaleresque Giuliano, c’est-à-dire l’idéale bien-aimée.
— Qui était-elle?
— Simonetta Cataneo avait seize ans quand elle épousa Marco Vespucci, le cousin d’Amerigo.
— Le célèbre navigateur florentin?
— Lui-même, celui qui a donné son nom à l’Amérique.
— Et ma statue… est sa cousine?
— Par alliance. Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici. Si le monde entier connaît son image, en revanche, on sait très peu de choses d’elle. » p. 22-23

« La Sans Pareille Terre cuite naturelle lisse, sans chamotte.
École Renaissance toscane.
Année florentine MCDXCIV — 1494 (l’année florentine commençait le 25 mars, jour de l’Annonciation)
Auteur : Costanza Marsiato (?)
Dimensions : 30 X 20 x 20 cm
État de conservation : lobe de l’oreille gauche ébréché. Mèche de cheveux arrière droite cassée.
Caractéristiques: argile sédimentaire d’origine marine, marquée par sa composition minéralogique riche en carbone qui, travaillée, offre des particularités structurelles et esthétiques très spécifiques telles que: basse absorption, résistance mécanique, résistance aux agents atmosphériques, physiques et chimiques, inaltérabilité dans le temps.
L’argile (grise d’origine) contient un pourcentage important d’oxyde de fer (environ 5%), qui détermine à la cuisson une couleur rouge rosé nuancé de blanc. » 72-73

À propos de l’auteur
MOREAU_Christiana_©DRChristiana Moreau © Photo DR

Christiana Moreau est une artiste autodidacte, peintre et sculptrice belge. Elle vit à Seraing, dans la province de Liège, en Belgique. Après La Sonate oubliée et Cachemire rouge, La Dame d’argile est son troisième roman. (Source: Éditions Préludes)

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Le passeur

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Prix de la Closerie des Lilas 2021

En deux mots
Après avoir été lui-même poussé à l’exil, Seyoum est désormais l’un des patrons du réseau de passeurs qui organise les voyages de migrants vers l’Europe depuis les côtes libyennes. Mais l’arrivée de la dernière «cargaison» de la saison va le replonger dans son passé et ébranler ses certitudes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le migrant, le bourreau et la terre promise

Stéphanie Coste a réussi un premier roman captivant en choisissant de parler des migrants du point de vue du passeur. Ce dernier, trafiquant sans foi ni loi, va être soudain rattrapé par son passé.

Seyoum est aujourd’hui un chef puissant du réseau de passeurs qui organisent la traversée des migrants et font fortune sur le dos de ceux qui n’ont pour seul espoir l’exil vers l’Europe. En échange d’un transport en convoi dans des camions bringuebalants et chargés comme des boîtes de sardines, d’un séjour dans des hangars insalubres où ils sont parqués et d’un voyage des plus aléatoires sur un vieux rafiot de plus en plus difficile à trouver, ils vont dépenser une fortune. Et faire prospérer ces trafiquants de chair humaine qui se soucient bien peu de la réussite de leurs voyages. Les douaniers et l’armée, complices de ce trafic, aimeraient pourtant ne pas avoir à repêcher constamment des corps et entendent aussi faire rémunérer cette «prestation». C’est dans ce contexte que Seyoum, qui a lui-même échappé à la dictature dans son Érythrée natale en prenant le chemin de l’exil, accueille la «cargaison» pour son dernier voyage de la saison. Une misère qu’il essaie d’oublier en se shootant au khat et en la noyant dans le gin. Mais le malaise persiste.
«Quarante-cinq zombies luisants me fixent du même regard suppliant. J’y vois passer les ombres d’épreuves inracontables. Leurs fringues en lambeaux sont maculées de déjections. Des mouches s’y vautrent sans qu’ils en soient conscients. Ils ont lourdé leur dignité quelque part dans le Sahara. Les abominations subies n’ont pas entamé le brasier au fond de leurs pupilles, ce putain d’espoir. Je pense au mec de vingt ans parti lui aussi d’Asmara il y a longtemps. La boule se rappelle à moi.»
Car Seyoum était amoureux quand il a fui son pays. Il espérait se construire un avenir brillant, loin de ce régime qui lui a pris sa famille et s’apprêtait à faire de même avec lui. Pour s’en sortir, pour devenir un bourreau intraitable, il a dû se forger une solide carapace qui va pourtant se fendiller lorsqu’un réfugié comprend qu’il est l’un Érythréen comme lui. «Quelque chose explose à l’intérieur de moi. Une vanne béante qui déverse des torrents de rage.» Et qui va le conduire à prendre une décision radicale.
En choisissant Seyoum comme narrateur Stéphanie Coste a trouvé un angle aussi particulier qu’intéressant pour traiter l’un des sujets d’actualité les plus brûlants. En suivant son parcours, on comprend la complexité du problème et la difficulté à imaginer une solution, bien loin du manichéisme de certains, prompts à sortir leur «Yaka». Ce roman-choc, poignant et violent, fort et émouvant, est à placer dans votre bibliothèque aux côtés de ceux de Louis-Philippe Dalembert avec Mur Méditerranée de de Christiane de Mazières et La route des Balkans, de Marie Darrieussecq avec La Mer à l’envers, de Sarah Chiche et Les Enténébrés, ou encore du premier roman de Johann Guillaud-Bachet, Noyé vif. Tout comme Stéphanie Coste, ces œuvres de fiction disent sans doute mieux la «question migratoire» que ne peuvent le faire les reportages qui restent souvent, par la force des choses, très superficiels.

Le Passeur
Stéphanie Coste
Éditions Gallimard
Premier roman
136 p., 12,50 €
EAN 9782072904240
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en Lybie et en Érythrée puis quelque part en Méditerranée, sur la route de Lampedusa.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand on a fait, comme le dit Seyoum avec cynisme, «de l’espoir son fonds de commerce», qu’on est devenu l’un des plus gros passeurs de la côte libyenne, et qu’on a le cerveau dévoré par le khat et l’alcool, est-on encore capable d’humanité ?
C’est toute la question qui se pose lorsque arrive un énième convoi rempli de candidats désespérés à la traversée. Avec ce convoi particulier remonte soudain tout son passé : sa famille détruite par la dictature en Érythrée, l’embrigadement forcé dans le camp de Sawa, les scènes de torture, la fuite, l’emprisonnement, son amour perdu…
À travers les destins croisés de ces migrants et de leur bourreau, Stéphanie Coste dresse une grande fresque de l’histoire d’un continent meurtri. Son écriture d’une force inouïe, taillée à la serpe, dans un rythme haletant nous entraîne au plus profond de la folie des hommes.

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Zouara, Libye, 15 octobre 2015
J’ai fait de l’espoir mon fonds de commerce. Tant qu’il y aura des désespérés, ma plage verra débarquer des poules aux œufs d’or. Des poules assez débiles pour rêver de jours meilleurs sur la rive d’en face.
Le nombre d’arrivées de Khartoum et Mogadiscio la semaine dernière m’a surpris. Je n’avais pas prévu qu’ils seraient tant à résister au Sahara. En général je fais un bon calcul avec les rabatteurs ; s’il en part cent cinquante de Somalie et d’ailleurs, à peine les deux tiers parviendront en Libye. Ils ne pourront éviter la traversée du désert, la mort assise sur leur cou comme une enclume. Il en meurt plus dans la fournaise des mirages qu’en mer en temps normal. La rage de survivre leur donne de plus en plus la gnaque.
Andarg doit en livrer une soixantaine de plus d’Érythrée aujourd’hui ou demain. Les Soudanais et les Somaliens sont déjà trop nombreux par rapport à la capacité du bateau. J’ai été trop gourmand, je le sais. J’ai voulu m’en mettre plein les poches pour la dernière traversée de la saison. Les croisières Seyoum ferment leurs portes pour l’hiver, allez-vous faire voir. Voilà ce que je me suis dit. Cette négligence finira par nuire à ma réputation. Une réputation construite en dix ans de boulot et trahisons diverses. La concurrence se moque comme moi de ses responsabilités. Du coup les fiascos se sont enchaînés de Tripoli jusqu’à Zouara, et ça commence à se savoir. La côte est devenue un dépotoir d’ordures pas tout à fait ordinaires. Le bouche-à-oreille a enflé dans le vent des récents naufrages. Et du Soudan jusqu’à la Somalie il a semé une graine de doute. Pour l’instant les candidats au mirage de l’Italie affluent toujours. Mais il va falloir faire gaffe.

— Seyoum ! Seyoum !
Ibrahim m’a fait sursauter. Mes mains tremblent. Un tic récent fait claquer ma mâchoire. J’ai encore brouté trop de khat hier soir, j’ai augmenté les doses, la botte quotidienne ne suffisait plus. J’ai presque tout fini. Heureusement Andarg a refait le plein en Éthiopie en attendant la livraison des Érythréens à la frontière. En pensant au goût amer des feuilles, je salive comme un animal attendant sa pitance. Je passe de plus en plus de temps à pioncer derrière mon cabanon. Ces dérives me laissent apathique et pourtant prêt à mordre. Mes yeux sont noyés en permanence de sang et de folie. Je commence à me foutre les jetons moi-même, je dois reprendre le contrôle. Ibrahim m’appelle encore. Je m’extirpe de l’ombre du palmier. Il fait encore chaud même si le soir va se pointer d’ici une heure. Je préfère traîner sur ce bout de sable plutôt qu’à l’entrepôt où je parque les migrants avant la traversée. Les Soudanais et les Somaliens qui y sont entassés depuis six jours n’ont plus rien à bouffer depuis hier. On leur file juste un peu de flotte pour les garder en vie. Certains portent sur leurs tronches les prémices de la révolte. Je les reconnais tout de suite. J’en fais tabasser trois ou quatre par jour pour maintenir l’ordre : l’épuisement gagne toujours, la peur les achève. Ils sont vite matés.
— Seyouuuum !
— Oui Ibrahim, je suis là. Qu’est-ce qu’il y a ? La cargaison des Érythréens est arrivée ?
Il déboule essoufflé devant moi.
— Non, pas encore. J’ai parlé avec Andarg tout à l’heure. Le camion a crevé près de Houn hier après-midi. Une grosse pierre sur la piste. Ils sont retardés d’une demi-journée. Mais y a tes amis, les deux gardes-côtes libyens, qui sont là. Enfin, sur la plage. Ils veulent te parler.
Amis, tu parles ! Ces sangsues s’accrochent à ma gorge et se gavent de mon pognon depuis quatre ans. Ils saignent aussi les autres gangs sur toute la côte jusqu’à Tripoli. Ces mecs-là font la fiesta tous les jours sur la tombe de Kadhafi en sirotant du thé noir. Merci mon pote pour le chaos que t’as laissé derrière ton cadavre, à la tienne. Je m’avance vers Ibrahim. Je le dépasse d’une bonne demi-tête.
— Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Ils sont déjà venus il y a même pas deux semaines récupérer leur enveloppe. On s’était mis d’accord que ça comptait pour deux traversées. Dis-leur que je suis pas là.
Ibrahim se balance sur ses jambes décharnées. Il évite mon regard en visant un point au milieu de ma poitrine. Son corps, tas d’os saillants, transpire la trouille. Par réflexe il voûte les épaules. Soudanais de Malakal, il est arrivé adolescent sur le port de Zouara, un mauvais film en boucle dans sa tête, celui de ses frères et de sa mère tombant les uns après les autres dans le Sahara. Un peu comme dans un jeu vidéo où le dernier debout est vainqueur. Il n’a pas gagné l’ultime manche de la partie : atteindre l’eldorado italien. La tempête a rabattu et coulé son bateau du mauvais côté, à vingt kilomètres de Zouara. Retour à la case enfer. C’était un de mes rafiots. Ibrahim n’a pas retenté la traversée. Et moi je le tolère depuis qu’il a échoué à ma porte, clébard craintif et loyal accroché à mes basques. Il finit par me dire, l’œil toujours fixé sur son point imaginaire :
— Je savais pas que tu voulais pas les voir. Je leur ai dit que t’étais là. Désolé Seyoum.
— Dégage, toi et ta gueule d’enflure, tu m’exaspères. Dis-leur que je viens mais d’abord je dois parler à Andarg. Fais-les attendre dans la cabane et sers-leur un verre de thé.
Il détale pour éviter une baffe éventuelle. Je m’éloigne de la cabane en me traînant. Un début de migraine s’installe. Le manque défonce mon cerveau chaque jour un peu plus tôt. Avant, le signal arrivait avec le coucher du soleil. Il survient maintenant en plein après-midi et plus rien de précis ne le déclenche. Je l’ignore comme je peux. Une envie de gerber s’installe dans ma gorge. Je déglutis difficilement. La nausée monte d’un cran. Ma peau pue encore les excès de la veille, l’acidité du jus de khat macéré dans ma bouche mélangée à celle du gin du marché noir que je bois par litres. Je sors mon portable de ma poche et appelle Andarg. Je dois faire plusieurs tentatives avant d’avoir la connexion.
— T’es où ? Et t’arrives quand exactement ?
— Ah Seyoum ! Quelle galère ! le camion a crevé, les deux roues avant en même temps à vingt-cinq bornes de Houn. Et Zaher n’avait chargé qu’une roue de secours avant le départ. Je l’ai envoyé à pied à Houn pour aller en chercher une autre. Du coup on a perdu un temps fou. Et y a deux vieux qui ont clamsé entre-temps. On sera là demain matin au plus tard.
Houn, encore à six cents bornes de la côte.
— Les Soudanais et les Somaliens cuisent dans l’entrepôt depuis des jours ! Et j’ai ces connards de gardes-côtes libyens qui sont revenus renifler. Heureusement que j’ai planqué le bateau. T’as acheté une came encore plus pourrie que la dernière fois, qu’est-ce que t’as foutu ?
Je regrette de l’avoir laissé négocier avec Mokhtar pendant que je réglais des affaires à Tripoli. Les pêcheurs du coin nous refourguent à des prix délirants du matos prêt à aller à la casse. Mokhtar est le pire mais on est obligés de passer par lui. Il connaît les plans pour choper des carcasses en tout genre quand les autres n’ont plus rien à offrir. Il connaît surtout l’art de l’arnaque. Ce mec est assis sur un tas d’or et de cadavres. Andarg, avec sa mollesse, n’a pas fait le poids. J’entends son crachat dans le téléphone. Je le sens sur la défensive.
— M’engueule pas ! Fallait payer le prix pour cette merde ou on avait rien. Y a plus assez de bateaux sur le marché en fin de saison, tu le sais aussi bien que moi. Y avait pas le choix.
— Mokhtar est une raclure, va falloir qu’on se bouge le cul pour trouver d’autres fournisseurs.
Andarg balance un deuxième crachat à distance.
— Justement y a le Soudanais qui voulait te voir pour en parler. Je l’ai croisé quand t’étais à Tripoli. J’ai oublié de te le dire. Mais bon l’essentiel c’est que j’aie trouvé un bateau pour la traversée, non ?
Le business a explosé ces dernières années. À la bonne époque avec dix mille dollars on pouvait acheter un bateau et des numéros de rabatteurs. Moi et quelques autres nous nous partagions le monopole. Depuis que Kadhafi s’est fait zigouiller, la concurrence a afflué, de la racaille qui vient profiter du chaos local et se faire de l’oseille sur nos plates-bandes. Tous ces mecs qui s’improvisent passeurs font monter les prix des bateaux en flèche. Même à Tripoli ça devient difficile d’acheter un chalutier. Les pêcheurs se gavent et n’ont plus besoin d’aller en mer. Heureusement, côté gouvernement, à part les gardes-côtes qui sont gourmands, on est encore à peu près tranquilles. Mais j’ai hâte que cette dernière traversée soit derrière moi, histoire de jauger en paix la nouvelle donne et de me reposer. D’ailleurs je me sens vidé d’un seul coup. Mes jambes flanchent dans le sable. Je trébuche sur une planche à moitié enlisée et manque de me casser la gueule. Je me retiens avec mon bras et me fais mal au poignet. Où est ma botte de khat ? Je réprime un frisson, je meurs de chaud pourtant.

— Seyoum, tu m’écoutes ? Allô ? Allô ? Ça passe plus ?

Les paroles d’Andarg vrombissent dans mes tympans. L’angoisse et ses hallucinations surgissent derrière le palmier, là-bas. J’éloigne le téléphone de mon oreille. Le ciel se renverse. La plage devient plafond. Je suis désorienté. Une salive épaisse scotche mes lèvres. Des mouches grouillantes s’agglutinent devant mes yeux explosés, cherchent à rentrer dans mes orbites. Je tousse violemment pour relancer le battement de mon cœur, me file une baffe. Le ciel et la plage retrouvent leur place. Andarg continue sa litanie. J’aboie :
— Arrête de bavasser ! Il faut faire embarquer la cargaison après-demain au plus tard. Ils annoncent des tempêtes et des vents contraires pour les prochains jours. Pas question que les mecs chopent la trouille et refusent de traverser.
— Ok, on va mettre les gaz. Au fait, à part les deux vieux d’hier y en a huit qui sont tombés du camion du côté soudanais, donc si tout se passe bien d’ici demain ils seront quarante-cinq.
— C’est quarante-cinq de trop vu l’épave que Mokhtar t’a refourguée. Allez, grouillez-vous. Et ne vous arrêtez même pas pour pisser.

Je raccroche et me dirige vers la cahute sur la plage où ces gros porcs de gardes-côtes m’attendent. Des groles défoncées et des lambeaux de vêtements sont éparpillés un peu partout sur le sable blanc, la mer turquoise en arrière-plan. Ils ont à peine nettoyé après le dernier naufrage. Du côté italien, on doit plus souvent ramasser des bouteilles de Pepsi et des emballages de sandwichs. Je ricane en pensant à ça. Au bord de l’eau un reste de canot éventré dégueule des paquets d’algues noirâtres. J’aperçois un morceau de jouet rose coincé à l’intérieur. Une bourrasque soulève le magma et laisse voir un visage de poupée. Les algues m’évoquent des bestioles immondes qui auraient tout dévoré sauf cette tête en plastique. Un nouveau coup de vent embarque des sacs plus loin. On dirait des ballons crevés de toutes les couleurs sortis d’une fiesta. Un nuage venu de nulle part cache le soleil et me rappelle la tempête prévue. Qu’elle ne moufte pas dans les deux jours à venir. Si le bateau doit chavirer, autant qu’il chavire en face.
Depuis que j’ai démarré mon business il y a dix ans je n’achète des coques ou des zodiacs que pour un seul passage. Certains concurrents ne le savent pas mais le rendement financier est meilleur, et ce système comporte moins de risques pour mes hommes. Ils font juste les premiers milles de la traversée pour mettre le rafiot sur le cap. Après il suffit de fourrer un GPS entre les mains d’un des passagers en lui expliquant que c’est tout droit. Moi je récupère mes mecs en zodiac, et à la volonté du bon Dieu pour le reste. À cause des prévisions météo cette fois, j’estime à deux chances sur dix le succès de l’expédition. Je me retrouve potentiellement avec cent quinze macchabées sur la conscience, mais c’est le business. Après avoir réglé mes hommes, les passeurs du Sahara, le bateau et autres broutilles, je ne vais pas m’asseoir sur cent mille dollars de bénéfices.

CHAPITRE DEUX
Les gardes-côtes assis autour de ma table branlante tirent tous les deux sur une clope. Leurs doigts jaunâtres dessinent des ronds dans l’air suffocant de ma piaule. Mohsan Ftis, le chef, lève un œil mauvais en me voyant. Son bide dépasse de son uniforme et exhibe ses poils drus. Des taches de sueur tatouent ses aisselles et son fute au niveau des couilles. Ce type me dégoûte.
— Mes amis, excusez-moi de vous avoir fait attendre. Je vois que vous êtes déjà installés. Encore un peu de thé à la menthe ?
— Arrête ton bullshit Seyoum, on est pas là pour faire un concours de politesses. Assieds-toi, il faut qu’on parle.
Je me méfie de ce rat obèse comme de moi-même. Un filet de thé coule sur son menton. Sa lèvre inférieure légèrement pendante me dit l’étendue de son faux-cuisme. Je sais par le gang des Égyptiens que Ftis a balancé plusieurs collègues ces derniers mois, malgré les gros bakchichs qu’on lui file. J’attrape le tabouret près de ma paillasse et le pose près de lui. L’odeur de graillon qu’il rote en même temps qu’il parle imprègne tout de suite mes fringues.
— Oui assieds-toi là, et écoute-moi bien.
Je fais semblant de ne pas capter la menace, et tire machinalement sur ma barbe pour gagner du temps. Tiens, je la taillerai ce soir.
— Je vous écoute capitaine, mais je croyais que tout était en règle depuis votre dernière visite. Comme vous êtes là, j’en profite pour vous informer que la traversée est prévue pour demain soir. On fait comme d’hab…
Ftis se lève d’un bond. Les verres de thé giclent sur la table. Ibrahim qui se tenait en chien de garde devant la porte se précipite avec le thermos. Je lui fais signe de sortir de la cabane. On reprendra du thé plus tard. Ftis postillonne:
— Justement on va pas faire comme d’habitude ! Qu’est-ce que vous foutez toi et tes potes depuis trois semaines ? ! Quatre naufrages ! Quatre !

ÉPILOGUE
Asmara, Érythrée, 9 juin 2005, jour de la fuite
Mon maigre bagage est prêt. Tout est organisé. Enfin, dans quelques heures, je vais retrouver mon Seyoum. Plus d’un an que je ne l’ai vu ! Je n’ai plus d’ongle à ronger ni de peau à arracher autour pour calmer mon angoisse, alors je focalise mon esprit sur ma dernière vision de lui, son visage grave, et sa main m’envoyant un baiser évaporé dans l’air. On a parlé du déroulement des opérations avec Maeza hier soir, ma grande cousine. Grâce à elle et à son mari Hailé, l’impossible est devenu possible. Pourtant l’appréhension noue mon ventre et fait trembler mes mains. Je les joins l’une à l’autre, comme une prière.
La journée s’égrène, interminable. Maeza viendra me chercher là-haut quand la voiture arrivera. Je regarde le soleil décliner, bas et rouge, à travers la fenêtre.

— Madiha, viens, c’est le moment.
Je n’ai pas entendu Maeza monter. J’attrape mon baluchon. Elle me fait signe de ne pas parler. Mon cœur fait un boucan pas possible. On descend dans la cuisine. Deux hommes en treillis nous y attendent. Je n’en reconnais aucun.
— Ce n’est pas Hailé qui devait m’emmener retrouver Seyoum ?
Maeza sans un mot prend le sac de mes mains, l’ouvre, et le montre à l’un des types :
— C’est bon, vous avez la preuve.
L’homme en regarde à peine le contenu. Puis il dit machinalement :
— Madiha Hagos, vous êtes en état d’arrestation pour tentative de fuite du pays. Vous encourez quatre ans de prison. Si vous opposez une quelconque résistance votre peine sera prolongée.
Je me tourne stupéfaite vers ma cousine. Elle hausse les épaules.
— Tu connais le montant de la prime pour dénoncer une fille de ministre en taule ? Alors, ta liberté, qu’est-ce que j’en ai à faire ? Seyoum on s’en fout, son père ne vaut plus rien. D’ailleurs ton chéri s’est cassé il y a déjà trois mois. Il a refilé aux autorités les petits mots que vous vous faisiez passer en douce en échange de sa liberté. On l’a laissé s’évader. Il n’a pas hésité une seconde. C’est beau l’amour !
Sa trahison m’anéantit, mais c’est celle de Seyoum qui écorche mon corps à vif. Je me refuse à y croire. Je suis muette de désespoir et d’incompréhension. Pourtant les deux soldats m’empoignent, me traînent jusqu’à leur véhicule, et me jettent à l’arrière. L’un d’eux file une liasse de billets à Maeza qui l’empoche, exultante, sans un regard sur moi. Elle-même lui tend un morceau de papier plié en deux et lui dit :
— Tu donnes cette lettre à qui tu sais, à l’endroit prévu, après que tu auras déposé Madiha au centre de détention. Et n’oublie pas de la boucler, Hailé n’est pas encore au courant de notre arrangement. Je lui expliquerai plus tard.
La voiture démarre et la silhouette de Maeza agrippée à son butin s’éloigne. Le soldat sur le siège passager déplie le morceau de papier bleu clair et le lit. Je ne comprends pas son rire qui éclate soudain dans l’habitacle. Une fourmi rouge, qui me rappelle celles de Sawa, court le long de mon bras. Je ne la chasse pas. Quelle importance si elle me mord ou pas ? »

Extraits
« Je me détourne de lui et examine vaguement la cargaison. Quarante-cinq zombies luisants me fixent du même regard suppliant. J’y vois passer les ombres d’épreuves inracontables. Leurs fringues en lambeaux sont maculées de déjections. Des mouches s’y vautrent sans qu’ils en soient conscients. Ils ont lourdé leur dignité quelque part dans le Sahara. Les abominations subies n’ont pas entamé le brasier au fond de leurs pupilles, ce putain d’espoir. Je pense au mec de vingt ans parti lui aussi d’Asmara il y a longtemps. La boule se rappelle à moi. » p. 36

« — T’as vraiment un problème de comportement mec. Pourquoi tu me regardes comme ça?
— Tu t’appelles Ephrem ? ! T’es érythréen alors! T’as un lien avec le journaliste Osman Ephrem?
Quelque chose explose à l’intérieur de moi. Une vanne béante qui déverse des torrents de rage. Je me jette sur lui et l’empoigne par le cou. Il tombe à la renverse en criant de surprise. Avant qu’il ne puisse réagir je me penche sur lui et lui envoie de toutes mes forces mon poing dans la tronche. L’impact du coup fait craquer mes phalanges et sa mâchoire. Il hurle de douleur. Dans ma furie qui balaie tout, je l’entends à peine. Il met ses bras devant son visage pour parer au prochain coup, que je suspends. Je secoue la main en maugréant entre mes dents «Putain il m’a fait mal ce con». L’air est irrespirable. Ma fureur irradie dans chaque parcelle de mon corps. Toute pensée rationnelle a quitté mon cerveau. N’y reste qu’un hurlement muet. Oui, mais pourquoi? Ce pourquoi me fait descendre d’un cran. Reprends-toi bon sang. Reprends-toi.
L’Érythréen me regarde, apeuré. Il s’imaginait quoi ? Réveiller ma corde sensible en invoquant une patrie commune ? Il voulait me dire «toi et moi on est frères, le même sang coule dans nos veines, nos pères et nos mères se connaissaient c’est sûr avant la terreur, avant l’indicible, peut-être aussi qu’on était dans la même école, tu te rappelles?». Ce mec croit qu’on a encore un passé? Je déglutis ma rage. L’air revient fluide dans mes poumons. Je m’approche de lui.
— Allez, relève-toi! Et arrête ton numéro sinon je l’en recolle une. » p. 49

À propos de l’auteur
COSTE_Stephanie_©francesca_mantovaniStéphanie Coste © Photo Francesca Mantovani

Stéphanie Coste a vécu jusqu’à son adolescence entre le Sénégal et Djibouti. Elle vit à Lisbonne depuis quelques années. Le Passeur est son premier roman. (Source: Éditions Gallimard)

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Dahlia

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En deux mots
Lettie se souvient de ses années de collège, du « club des cinq » qu’elle formait avec ses copines, mais surtout de sa copine Dahlia et du terrible secret qu’elle lui avait confié. En retraçant cet épisode de son adolescence, elle essaie de comprendre dans quel terrible engrenage elle s’était alors fourrée.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le poids d’un secret impossible à garder

Dans son nouveau roman Delphine Bertholon continue à creuser le monde de l’adolescence autour d’une narratrice qui retrace un épisode traumatisant de ses années de collège.

Lettie se souvient de ses années de collège dans le sud de la France au début des années 1990. À quatorze ans, cet âge où son corps se transforme, où sa personnalité s’affirme, elle vit avec sa mère dans un mobile home installé dans un camping du bord de mer et cherche à s’intégrer à la bande de filles plus délurées, aux formes et aux fringues plus marquées, quitte à délaisser ses amies «bien rangées», plus sages et plus lisses. Car Lettie ne veut plus être une enfant. Ses tentatives d’approche sont couronnées de succès et elle fait très vite partie du «club des cinq», même si son intérêt se porte aussi sur une fille restée en dehors de la bande, mais qui l’intrigue. Il faut dire que Dahlia est assez mystérieuse, ce qui la rend aussi attrayante à ses yeux. Leur amitié va s’ancrer au fil des jours, les confidences se faire plus intimes. Jusqu’à ce moment où Dahlia explique a Lettie qu’elle a été abusée par son père.
Comment vivre avec un tel secret? Quand bien même l’adolescente a promis de n’en parler à personne, elle ne peut s’empêcher de confier la chose à sa mère. Quand Dahlia est convoquée chez le principal du collège, elle comprend que la machine policière puis judiciaire s’est mise en route. À son tour, Lettie va devoir s’expliquer. Mais que peut-elle dire? Elle attend anxieuse la suite des opérations. Et comme Dahlia ne réapparaît plus, elle doit s’en tenir aux articles sibyllins des journaux. Dahlia a été prise en charge par les services sociaux, son père est incarcéré et sa mère crie à l’innocence de son mari. Une mère qui vient aussi dire son fait à Lettie, qui ne sait dès lors plus très bien qui croire.
Après Twist (2008) et Grâce (2012), Delphine Bertholon poursuit son exploration de l’adolescence, avec toujours autant de justesse de finesse dans l’analyse. En choisissant une narratrice désormais adulte et mère, elle prend le recul nécessaire à ce sujet sensible et confirme livre après livre qu’elle occupe désormais une place de choix parmi les romancières qui n’hésitent pas à s’emparer des sujets de société. Sa réflexion sur ce sujet brûlant complète la vision proposée sous un angle différent par Karine Tuil avec Les choses humaines, Mazarine Pingeot avec Se Taire ou encore Marcia Burnier avec Les orageuses. Plus proche dans la thématique et dans le traitement, ajoutons Sauf que c’étaient des enfants de Gabrielle Tuloup.
La romancière de Cœur-Naufrage est décidément comme le bon vin, elle se bonifie avec l’âge et nous offre ici son meilleur roman. En attendant le prochain!

Dahlia
Delphine Bertholon
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 21 €
EAN 9782081520158
Paru le 17/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le sud de la France.

Quand?
L’action se déroule de 1989 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Début des années 1990, dans le sud de la France. Lettie, quatorze ans, vit avec sa mère dans un mobile home et brûle secrètement d’être quelqu’un d’autre. Quand survient Dahlia, une fille un peu étrange, une ardente amitié se noue entre ces adolescentes que tout semble opposer. Dahlia a deux jeunes frères, des parents généreux, et Lettie voit dans le père de son amie l’homme idéal, celui qui lui a toujours manqué. Chacune envie l’autre ; qui sa tranquillité, qui sa famille joyeuse.
Mais le jour où Dahlia lui confie un secret inavouable, Lettie ne parvient pas à le garder. La famille de son amie vole en éclats. Au milieu du chaos, le doute : et si Dahlia avait menti ?
Delphine Bertholon explore le lien ambigu entre adolescence et vérité, et les frontières floues qui nous séparent du passé.

Les autres critiques
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Les premières pages du livre
« ÉTINCELLE
La première fois que je m’aperçus de l’existence de Dahlia, c’était au début de mon année de troisième, au retour des vacances de la Toussaint. Je venais d’avoir quatorze ans le 2 novembre. Je suis née le jour des Morts et c’était l’une des choses que ma mère aimait répéter, par jeu ; devenue adulte, je le répète à mon tour. J’ai fini par aimer, je crois, cette façon d’oxymore, comme si cela me donnait une touche d’originalité. Dahlia était dans ma classe depuis la rentrée, mais je ne l’avais pas remarquée jusqu’alors. Elle était encore ce que je fus longtemps : une invisible.

Mes deux premières années de collège, j’avais été une enfant sage, lisse et discrète, qui gardait ses amitiés d’école primaire. Je ne me mêlais guère aux autres élèves, ces nouveaux que je ne connaissais pas, plus citadins, plus branchés, qui me semblaient tous tellement plus vieux, plus mûrs, plus tout en fait, alors que nous avions sensiblement le même âge. Mais cet été-là, une métamorphose s’était opérée – l’été 1989, qui avait séparé la cinquième de la quatrième. J’avais quitté la cinquième en petite fille modèle, obéissante et plate ; j’intégrai la quatrième en jeune fille dérangée, méchante malgré moi, répudiant sans pitié mes copines de toujours (les abandonnant, me retournant contre elles, les oblitérant, et j’ai encore honte aujourd’hui de simplement l’évoquer) pour frayer avec cette bande que j’avais tant crainte – elles étaient belles, avaient des fesses, des nichons, une grande gueule, des Tampax dans leur sac. Elles avaient pour certaines de bonnes notes, d’autres étaient des cancres, mais la synergie ne s’opérait pas au niveau scolaire ; elle s’incarnait ailleurs, dans cette apparente liberté, les teintures capillaires intrépides, les tenues racoleuses, les cuites secrètes, le regard des garçons, les clopes, la masturbation dont elles parlaient avec un sans-gêne époustouflant – qui m’époustoufle toujours, trente ans plus tard. Si je crois comprendre pourquoi j’avais voulu me rapprocher d’elles, je ne sais pas vraiment comment j’y étais parvenue. Mon corps avait changé, c’est vrai, mais j’étais toujours attifée de la même manière absurde, mélange de fripes et de supermarché. Quelque chose dans mon regard, mon attitude, s’était modifié, sans que j’en sois tout à fait consciente. Ce fut un glissement progressif, de moi à elles, puis d’elles à moi, comme un apprivoisement, imperceptible au début, puis soudain radical : un beau jour, je me retrouvai avec la « bande », à descendre le bar parental dans la villa d’Aydée, à échanger mes fringues avec Marie, à essayer le chapeau de cow-boy dont Lydia ne se séparait jamais. J’étais « fifille à sa maman » et soudain, j’étais devenue « populaire ». Pour les garçons du collège, je faisais maintenant partie de la constellation, mais entrer dans le cercle des étoiles avait rendu ma vie très compliquée et cela explique peut-être en partie ma découverte de Dahlia – même tardive.

Ma mère m’avait déposée tôt ce matin-là, le jour de la rentrée des vacances de la Toussaint, avant d’aller au travail. Le TER était en grève et elle embauchait à sept heures. Elle était – est toujours – infirmière à domicile.
— Je suis désolée, minette. Le père Delabre, tu le connais. Avec lui, c’est maintenant ou tout de suite.
Je haussai les épaules d’un air entendu, mi-compatissant, mi-moqueur.
— Le Délabré…
Elle sourit, mais il y avait dans ce sourire une pointe de reproche. Je m’extirpai de l’habitacle de la voiture minuscule. Elle lança :
— Tu sais, hein ?
— Je sais, acquiesçai-je avant de claquer la portière, de sentir le froid cercler mes chevilles nues, comme des fers.
Tu sais ?/Je sais. C’était un truc entre nous, un rituel pour dire « je t’aime » sans le dire. Ma mère et moi étions, comme notre voiture, deux choses minuscules dans un monde à notre image. Même pour les mots, nous étions du genre anorexique. Sauf, bien sûr, quand elle était grise. De ce point de vue, je lui ressemble beaucoup : de taiseuse à fontaine, si le vin coule à flots. Une histoire de lâcher-prise, j’imagine.

L’odeur des pins était forte, mêlée à celle de l’asphalte mouillé, sève, fleurs et métal. Il faisait encore nuit. Les grilles du collège étaient closes, la lune ronde dans un ciel noir, vertigineux, abysse inversé. Je m’assis sur un haut muret, balançai mes jambes dans le vide. Mes baskets blanches semblaient phosphorescentes dans l’obscurité. Je suivais le mouvement de mes pieds comme s’il s’était agi de rayons laser, hypnotisée, somnolente. Elle me surprit, noir sur noir, surgie de nulle part, recrachée par la nuit devant mes baskets.
— Salut.
Jump scare – je manquai choir de mon muret. Je levai les yeux et la distinguai enfin, silhouette fine et sombre, façon Giacometti. J’avalai ma salive.
— Salut.
Elle dansait d’un pied sur l’autre. Elle avait froid, ou était mal à l’aise, ou les deux. J’eus l’impression que l’odeur des pins se faisait plus forte, résinant mes narines, que l’âcreté de l’asphalte s’encavait dans ma gorge. Elle ouvrit de nouveau la bouche :
— Je peux m’asseoir ?
Je hochai la tête et, dans le mouvement, revis la lueur pâle de mes baskets blanches. Je les avais extirpées de haute lutte à l’économie maternelle, des Reebok montantes. J’en rêvais depuis des années – les baskets des danseuses, des starlettes de clips. À quatorze ans, je possédais enfin quelque chose que j’avais réellement désiré. Elle dut remarquer mon manège, car elle déclara :
— Elles sont cool, tes chaussures.
Cette phrase me mit en rage (Putain, avais-je pensé, ce ne sont pas des « chaussures », d’où tu sors, merde, sérieux ?) tout en me plongeant dans un profond ravissement. Et puis, elle sentait bon, cette fille. Elle sentait – je cherchai un moment, finis par trouver – la tarte tropézienne. Crème, brioche, fleur d’oranger. Elle n’avait pas du tout l’odeur de son physique, sans fantaisie ni gourmandise. Elle se hissa à côté de moi dans un bruissement d’étoffe. Tels deux oiseaux perchés (ara/corbeau – ou, plus vraisemblablement, mésange/moineau), nous regardions en silence la grille du collège qui s’ouvrirait bientôt, avalerait les gosses, les cris, les espoirs et les chagrins. La fille balançait elle aussi ses pieds dans le vide, chaussés de croquenots noirs, style Doc Martens mais sans marque, sûrement même pas en cuir. J’eus brusquement honte, comme si après avoir répudié mes amies d’enfance (Melody, surtout), j’étais en plus devenue une sale bourge.
Nous vîmes arriver les dames de service. Elles semblaient étrangement différentes sans leurs uniformes et leurs charlottes en papier ; plus humaines, en fait. Les dames de service sont donc celles qui arrivent en premier, avais-je songé, et cette pensée avait enkysté ma honte. Invisibles, elles aussi.
— Tu t’appelles Lettie, c’est ça ?
Je hochai la tête.
— Laetitia… Mais tout le monde dit Lettie. Sauf ma mère.
— Elle dit quoi, ta mère ?
— Minette.
— C’est mignon.
— Ouais, je suppose. Si on veut.
Le silence retomba. Je ne connaissais pas, moi, son prénom. Des semaines dans la même classe, mais je n’en avais pas la moindre idée. En fixant de nouveau la grille qui, peu à peu, s’illuminait d’aurore, je songeais qu’elle avait une tête à s’appeler Samia. Ou Bianca. Ou Izabel. Elle avait le teint mat, olivâtre, d’un Sud plus au sud que le nôtre, mais je n’aurais su déterminer lequel. L’ironie voulait qu’en réalité, comme je l’appris plus tard, elle débarquait du Havre.
— Dahlia, déclara-t-elle.
— Quoi ?
— Dahlia. C’est mon nom.
Elle sauta du muret : la grille venait de s’ouvrir. Sans un mot de plus, sans se retourner, elle marcha jusqu’à l’entrée. Elle salua le gardien, première à pénétrer l’enceinte de ce pauvre royaume. Au loin, les autres arrivaient par grappes, déversés par les cars.
2
J’ai commencé à écrire après avoir vu la flèche de Notre-Dame s’effondrer dans les flammes. Je ne suis pas certaine du lien entre cette histoire et l’incendie, mais il y en a forcément un. Peut-être est-ce simplement la notion de chute. De destruction. Quoi qu’il en soit, le récit que j’avais dans le ventre, lové depuis l’adolescence quelque part dans les entrailles, est ressorti là, devant la télévision. Le soir du 15 avril 2019, ma mère, elle aussi derrière son écran à l’autre bout du pays, m’avait téléphoné. Il y avait dans sa voix tremblante, troublée, un mélange de détresse et d’excitation.
— C’est fou, complètement fou ! On dirait du cinéma, sauf que c’est la vérité. Ça me fait presque comme le 11 septembre, tu vois ? Enfin, non, quand même pas. Mais tu vois, quoi. Le côté, je ne sais pas… Irréel ?
J’ai acquiescé en silence, l’iPhone scellé à l’oreille, oreille collante de sueur et qui, déjà, me faisait mal. J’ai cherché en vain mes écouteurs. On dirait du cinéma, sauf que. Quelques jours plus tôt, alors que je zappais de chaîne en chaîne à la recherche d’un programme susceptible de m’aider à trouver le sommeil, j’étais tombée sur la rediffusion d’une émission consacrée à l’affaire Guzzo. Je l’avais déjà vue il y a bien longtemps : à l’époque, la production avait tenté de nous interviewer, ma mère et moi. Nous avions évidemment décliné, mais j’ai éteint la télévision comme si la télécommande venait de s’enflammer. Alors, j’ai eu envie de lui parler de Dahlia. Mais nous ne l’avions pas évoquée depuis si longtemps (« N’en parlons plus, minette. Ne parlons plus JAMAIS de tout ça, tu veux bien ? ») que les mots sont restés coincés dans ma gorge, comme les larmes derrière mes paupières. À quoi bon ?
Il n’empêche : ce même soir, j’ai allumé mon ordinateur et j’ai commencé à écrire. Mina, ma fille de trois ans, venait de partir en voyage avec son père. Nous n’avions jamais été séparées plus de quelques jours et le passé s’est engouffré par la béance qu’elle avait laissée derrière elle. Les choses se mélangeaient dans ma tête, de la même manière qu’elles s’étaient mélangées à l’époque, et la fange qui m’envahissait devait trouver un moyen de se déverser.

Nous étions derrière les buissons, Aydée, Lydia, Marie et moi. Michelle manquait, elle avait la grippe ; nous étions le Club des cinq avec un membre en moins. Aydée alluma une clope et, me soufflant la fumée au visage, entra dans le vif du sujet (j’imaginai alors leurs conversations sans moi, leurs médisances, et mon crâne me parut rétrécir comme si mes tempes devenaient des serre-joints).
— Alors comme ça, Lettie, tu traînes avec Guzzo ?
Je haussai les épaules.
— Elle est gentille.
Aydée renversa la tête, nuque en arrière, partit dans un fou rire certes fabriqué, mais très bien exécuté. Aydée était forte pour ce genre de choses (et quand elle m’agaçait, en mon for intérieur, c’est ainsi que je la surnommais – La Comédienne).
— Elle est… gentille ?!
— Je ne traîne pas avec elle. Juste, je lui parle. On n’a plus le droit de parler aux gens ?
Cette tirade me demanda un effort surhumain. Au procès, avant mon témoignage, j’avais fait une attaque de panique dans le couloir. Mais ce matin-là, dans la cour du collège, j’étais déjà une sorte d’avocate – sans bien savoir qui je défendais, de Dahlia ou de moi. Il faisait froid en cette fin novembre, mais je sentais la sueur glisser le long de mon dos sous le tee-shirt noir, le pull irlandais et le blouson en jean. J’avais envie de tout arracher, de me mettre à poil, de me rouler dans la boue. Face à ces six yeux, ces multiples bras et jambes, enchevêtrés, arachnide bigarrée, j’avais l’impression d’être en feu. Marie enchaîna :
— Tu fais bien ce que tu veux, hein, c’est la démocratie. Mais c’est pas super pour ton image, quoi. Tu sais comment les mecs l’appellent ?
Je savais, oui. Ortie Gazoil. Ils avaient, pour une fois, fait preuve d’imagination, avec ce jeu de mots issu de son prénom fleuri et de la sonorité particulière de son patronyme. Et si je n’avais pas saisi à quel point c’était méchant de leur part, j’aurais trouvé le surnom plutôt chouette : ça faisait héroïne de BD trash, genre Fluide glacial. Je hochai la tête mais, entre mes dents, je chuchotai, rageuse :
— Les mecs sont des cons.
Cette allégation provoqua chez les filles des sourires de teneurs différentes. J’aurais pu les baptiser en fleurs, elles aussi. Aydée, le lys, peau diaphane et corps de liane. Marie, la dionée, plante carnivore en forme de lèvres, mauvaise langue et bouche charnue glossée de rouge. Michelle l’absente, edelweiss, inaccessible, faussement douce, résistante. Et Lydia, coquelicot, fleur dont, gamine, je faisais des poupées, robes écarlates ceinturées d’un brin d’herbe, tête couronnée de boucles noires.
Et moi ?
Moi aussi, je me sentais ortie. Une ortie déguisée en rose blanche.

Dahlia, ce même soir, m’invita chez elle pour la première fois. En dernière heure, elle me fit passer un mot.
Tu veux venir à la maison ? Ma mère fait des gâteaux. Mon père te ramènera.
Je scrutai Marie, Aydée, Lydia. Elles étaient toutes penchées sur leur exercice de maths – sauf Lydia, qui était nulle en maths, nulle en tout, qui voulait juste devenir gymnaste olympique et regardait par la fenêtre, visiblement hypnotisée par une longue chiure de mouette qui (depuis des jours) barrait la vitre de la salle 202. Elles ne faisaient pas attention à moi, alors je répondis :
OK. On se retrouve à l’arrêt du car ?
Lydia et Aydée rentraient à pied. Marie, comme moi, allait à la gare prendre le TER. Aucune des populaires ne prenait le car, à l’inverse de Dahlia. Je pliai en quatre le morceau de papier, fière de ma stratégie.
Ni vue ni connue.

À l’aube des années 1990, Dahlia et moi sommes dans le sud de la France. Il y fait souvent beau, mais il y a beaucoup de vent, un vent parfois si intense qu’il porte sur les nerfs, vous donne l’impression de sombrer dans la folie. Il y a la Méditerranée, plus ou moins proche. En face de chez Aydée, près de chez Lydia, un peu en retrait pour les autres, loin de chez Dahlia. Aujourd’hui, j’habite à Paris et je veux en partir ; retourner chez moi, près de ma mère. Je ressens chaque jour cette ville comme une punition mais, pour parvenir à la quitter, je cherche peut-être à me libérer de quelque chose, qui n’est pas seulement ma conscience (« Tu n’as rien fait de mal, minette, rien »), mais aussi de ma peur – ma peur de vivre, tout bêtement.
Je devrais sans doute décrire Dahlia, mais c’est difficile. Son visage, sa démarche, son allure sont pourtant gravés en moi avec une précision photographique. Je pourrais dire, peut-être, qu’elle ne ressemblait pas à son prénom. Dahlia était sèche et brune, toute en angles et vêtue de noir. Étrangement, je ne saurais dire si elle était jolie ou pas, je crois que je ne me suis jamais posé la question en ces termes. À l’inverse des populaires, Dahlia était, point final. Précisément, rien chez elle n’était en représentation. C’est ironique, avec le recul. Mais à l’époque, c’était ce que je ressentais, et cela me faisait du bien : puisqu’elle était, je pouvais être. Je pouvais cesser de jouer le rôle de quelqu’un d’autre, mettre l’étoile en veilleuse, comme la flamme d’une bougie sous un éteignoir. Avec elle, je pouvais rester fumée.

La maison des Guzzo était vétuste et bordélique. Vue de l’extérieur, elle semblait crasseuse, mais ce n’était pas le cas ; au contraire. Chez moi aussi c’était modeste, mais si minuscule qu’il fallait ranger au fur et à mesure, sinon on ne pouvait pas vivre : on se retrouvait rapidement ensevelies sous le linge sale, enterrées vivantes dans une boîte trop petite, trop pleine. J’étais d’ailleurs préposée aux tâches ménagères et presque maniaque, comme si l’ordre était un gage de stabilité. Et puis, c’était juste maman et moi. La caravane, maman et moi. Chez les Guzzo, il n’y avait pas non plus une once de poussière sur les plinthes, pas une trace de calcaire sur les robinets, mais ils étaient cinq là-dedans, et pas n’importe quels « cinq ». Je n’ai jamais, depuis, rencontré un endroit si vétuste, si bordélique et si propre. Il fallait, chez eux, se déchausser. Pourtant, Dahlia avait deux petits frères, des jumeaux, monstres hirsutes – Gianni et Angelo. À l’époque, ils avaient six ans ; maintenant que j’ai moi-même un enfant, je me demande comment faisait Francesca, leur mère, pour garder cette maison à ce point sous contrôle, du moins en apparence.
Cette fin d’après-midi, chez les Guzzo, j’avais eu un pressentiment. Bien entendu, sur le moment, je n’avais rien analysé ; c’était une impression tout à fait instinctive, qui n’avait pas pénétré les fibres profondes d’un cerveau en formation. J’avais été fascinée par ce bazar organisé, par la douceur de Francesca, par l’énergie des jumeaux, par cette vie qui suintait par tous les pores, comme si cette maison était une peau, une peau souple, à la fois tendre et tendue. J’avais mangé les gâteaux avec bonne humeur, mais j’avais remarqué que Dahlia – comme moi taiseuse – devenait franchement mutique dans cet environnement qui, pourtant, lui était familier. Ce que je compris sans le comprendre, c’est que dans cette maison, les hommes prenaient trop de place. Même des hommes d’un mètre dix.
Comme convenu, son père me raccompagna en rentrant du travail, car Francesca n’avait pas le permis de conduire. M. Guzzo était, lui, chauffeur routier. Francesca était une authentique « mère au foyer » et peut-être était-ce la raison pour laquelle la maison vétuste était tellement impeccable. Mais cela tenait surtout à son tempérament.
C’est idiot, cette histoire de propreté. Ça doit paraître idiot. Mais quand tout s’est déclenché, au lieu d’être un point positif, ce fut un facteur aggravant. Le dévouement, la discrétion et la messe du dimanche, allons, messieurs-dames les jurés, seriez-vous dupes ? Ne cherchait-on pas à cacher la pourriture derrière les portes closes ? Rien n’est logique dans cette histoire mais à l’époque, le tempérament de Francesca servit l’accusation.

M. Guzzo, au volant de sa Citroën CX gris métallisé, tentait de faire la conversation. Il avait un fort accent italien, c’était charmant. M. Guzzo était charmant, de A à Z, le prototype du « mec bien ». Il avait des boucles brunes, des épaules carrées, un menton volontaire et un regard d’épagneul – le regard d’une créature trop tendre pour ce monde.
— Alors ça va, l’école ?
— Oui, merci.
— Je suis content que Dahlia se soit fait une amie. Elle ne se lie pas facilement alors c’était dur, le déménagement.
Je hochai la tête, tentai un sourire.
— Elle m’a dit.
Les lignes pâles de la route défilaient le long du pare-brise, aussi hypnotiques dans la nuit que mes Reebok montantes. Pauvre M. Guzzo, je n’étais pas une bonne cliente. Je crois pourtant qu’il m’a appréciée tout de suite, sans doute parce que je lui rappelais sa fille. Ça le rassurait qu’on ne dise rien, ni l’une ni l’autre. Nous étions, simplement, des adolescentes. J’avais un peu honte qu’il découvre où j’habitais. Son foyer était certes modeste, mais c’était quand même mieux qu’un camping. Étrangement, quand Dahlia m’avait proposé de venir chez elle, je n’avais pas pensé à cela : que son père, du même coup, saurait pour chez moi. Ce sentiment était d’autant plus curieux que je ne m’en étais jamais cachée. Même les filles de la bande savaient où je vivais et, de temps à autre, m’appelaient « la bohémienne ». Le malaise que j’éprouvais à l’idée que M. Guzzo sache la vérité tenait sans doute au fait que je ne pratiquais pas les pères, jamais. Le concept même de père m’était étranger. Et ce père-là ressemblait beaucoup à celui dont j’avais rêvé petite ; celui que je m’étais inventé, faute d’informations.
Après quinze minutes de route, nous dépassâmes la gare TER, tout éclairée de jaune. Le long des quais, des ombres patientaient, projetées sur les rails. Il n’était pas si tard, à peine dix-neuf heures trente.
— On est presque arrivés, murmurai-je.
Je lui signalai bientôt le panneau coloré, illuminé par la lumière des phares : il figurait un bouquet de pins parasols d’un vert irréel au-dessus duquel sautait allègrement un poisson argenté, tout aussi irréel avec son immense œil rond, malicieux, comme sur le point de vous faire une bonne blague. J’agitai la main devant le visage de M. Guzzo.
— Vous pouvez me laisser là.
Il ralentit et tourna vers moi ses grands yeux d’épagneul.
— Tu habites le camping ? demanda-t-il, un peu surpris.
— On a un mobile home à l’année, acquiesçai-je. Mais on est bien, vous savez. On a le confort moderne et tout…
— Oh, je m’en doute ! s’empressa-t-il de dire, pétrifié à l’idée de m’avoir vexée. C’est un joli coin, et vous êtes plus près de la mer que nous. Quoi, cinq minutes en voiture ?
Je souris.
— J’y vais à pied, parfois. Quand j’ai le courage. Pour descendre c’est facile, moins pour remonter.
Il freina pour de bon, puis manœuvra pour se ranger sur le bas-côté. Ses phares éclairaient jusqu’à la guérite d’accueil, à demi masquée par les arbres tordus. Il semblait contrarié.
— Tu ne veux pas que je te laisse au bout du chemin ? Ou plus loin ?
— C’est gentil, dis-je en posant la main sur la poignée, mais j’ai l’habitude. Ça ne craint rien, par ici. Je suis chez moi dans trente secondes.
Il écarta les bras d’un geste résigné.
— Alors…
— Merci de m’avoir ramenée.
— De rien. J’ai été ravi de te rencontrer, Lettie.
— Moi aussi, m’sieur. Bonne soirée.
Je claquai la portière, puis balançai mon sac à dos sur mon épaule droite. Je pris le sentier qui menait à l’entrée du camping. Comme je n’entendais pas la Citroën redémarrer, je me retournai. M. Guzzo attendait visiblement de me voir passer la barrière blanche après laquelle, censément, je serai en sécurité. Je lui fis un petit signe de la main avant de disparaître. J’avais songé, je me souviens, elle a du bol, Dahlia. C’est vraiment un chic type.
— Mais dans la salle de bains, par exemple, t’as jamais peur de te tromper de serviette ?
— Pourquoi j’aurais peur de ça ?
— Ben, je sais pas… Si tu prends la serviette de ton père sans faire exprès, et qu’il y a du sperme dessus… Tu pourrais tomber enceinte, non ?
J’étais chez Melody, ma meilleure amie à l’école primaire. Nous avions alors une dizaine d’années et Melody me dévisageait, les yeux écarquillés, au milieu des formes géométriques orange qui ornaient le papier peint de sa chambre.
— D’abord, a-t-elle finalement répliqué, je crois pas qu’on tombe enceinte comme ça. Et après, je vois pas pourquoi mon père mettrait du « sperme » sur les serviettes, c’est dégoûtant. Pourquoi tu dis des trucs pareils, qu’est-ce qui va pas chez toi ?!
Melody était en colère. Je ne l’avais jamais vue ainsi et je me sentais honteuse d’en avoir parlé. »

À propos de l’auteur
BERTHOLON_Delphine_©DR-sudouestDelphine Bertholon © Photo DR – Sudouest

Delphine Bertholon (1976) naît et grandit à Lyon, à deux pas de la maison des Frères Lumière. Dès qu’elle sait lire, elle engloutit les 49 volumes de Fantômette. Dès qu’elle sait écrire, elle entreprend la rédaction de nouvelles, métissage improbable entre Star Wars et La Petite Maison dans la prairie.
Au collège, elle hérite d’une machine à écrire: l’affaire devient sérieuse et son père, moqueur, lui promet un collier en diamants si elle passe un jour sur le plateau d’Apostrophes.
A dix-huit ans, elle entre en hypokhâgne, découvre Henri Michaux, se prend d’amour pour la littérature américaine avec Bret Easton Ellis, tombe dans Twin Peaks, la série de David Lynch. Elle pousse l’effort jusqu’à la khâgne puis, trop dilettante pour intégrer Normale, termine ses licence et maîtrise de Lettres Modernes à Lyon III. Abandonnant finalement l’idée d’enseigner, elle monte à Paris rejoindre des amis, partis tenter leur chance comme réalisateurs. A leurs côtés, elle devient scénariste, tout en poursuivant son travail littéraire. Après moult petits boulots alimentaires, elle intègre finalement en 2007 la maison Lattès avec Cabine Commune, son premier roman. Suivront Twist, L’effet Larsen, Grâce, Le soleil à mes pieds, Les corps inutiles, Cœur-Naufrage et Dahlia. Elle est également l’auteur de deux romans pour la jeunesse, l’un aux éditions Rageot, Ma vie en noir et blanc (2016), et Celle qui marche la nuit (Albin Michel Jeunesse, 2019). (Source: lesincos.com)

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Elle, la mère

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En deux mots
Au moment d’enterrer sa mère, son fils entend écrire la vérité sur sa vie. «Sa vérité. Vérité crue impossible à entendre.» Creusant les secrets d’une famille qui se voulait bien sous tous rapports, il dévoile des traumatismes qui ont laissé des traces, du grand-père aux petits-enfants.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un lourd secret qui en cache d’autres

Le premier roman-choc d’Emmanuel Chaussade explore les secrets d’une famille marquée par les abus sexuels. D’une écriture clinique, il raconte le parcours de la mère qu’il enterre et son combat pour dire l’indicible et pour sortir de cette spirale infernale.

«Cette petite fille abusée, c’est elle, celle qui deviendra la mère.» Maintenant qu’elle est morte, Gabriel se penche sur la vie de cette mère qu’il ne peut appeler autrement. Révéler qu’elle a été la victime d’un grand-père dont la générosité cachait une grave perversion. Pour se venger des reproches de son épouse quant à son alcoolisme, il couche avec de nombreuses femmes, même s’il a «un physique ingrat et un visage qui n’est pas harmonieux. C’est un notable et il a de l’argent, cela suffit pour gommer ces défauts et que s’ouvrent de nombreuses cuisses.» Mais il ne s’arrête pas là. «Il rend souvent visite aux enfants abandonnés de l’hôpital Notre-Dame. Accompagné de deux acolytes, il ne vient jamais les mains vides et offre à ces jolies petites filles pauvres des poupées, des tours de manège et des sucreries. Les trois hommes ont du mal à garder leurs mains au fond de leurs poches et le manège dure des années. Il y en a une qui reçoit plus de cadeaux que les autres. Gâtée par le grand-père qui s’intéresse de trop près, beaucoup trop près, à cette petite fille toujours souriante. Les religieuses ferment les yeux, étouffent les rumeurs, mais ouvrent leurs poches en grand car l’homme est plus que généreux. Et puis, toutes ces accusations sont infondées puisqu’ils sont les trois notables les plus en vue de la ville.»
Le calvaire de la petite fille toujours souriante ne va pas s’arrêter là. Lorsqu’elle se retrouve enceinte, on va lui trouver un mari, le fils de la famille chargé de couvrir ce crime. Bien entendu, ce mari ne va pas tarder à l’ignorer, sa belle-famille qui ne l’a pas choisie à la mépriser et ses enfants qu’elle «aime comme un animal» à s’écarter d’elle. Alors la mère serre les dents face aux attaques, aux rumeurs, aux quolibets. Ne pouvant chercher de réconfort auprès de sa propre mère, morte en mettant au monde son petit frère un an après ma naissance. «Des fragments de sentiments. Des morceaux de vie. Deux morts en si peu de mots.»
De plus en plus seule, elle constate la perpétuation de la tradition de l’adultère. Son mari va séduit la marraine de son nouveau-né avant de faire la conquête de deux de ses belles-sœurs. Et si la belle-mère met un terme à toutes ces histoires «elle en profite au passage pour interdire à sa bru tout contact avec sa propre famille. Elle prive ses petits-enfants de toutes relations avec leurs oncles et tantes maternels les premières années de leurs vies. La mère est fautive d’avoir des sœurs aussi jolies et désirables. La mère est victime d’avoir un mari volage. Tout est de sa faute.»
Alors pour tromper cette solitude qui la ronge, elle va chercher une distraction dans le sexe. «Bestialité avilissante. Râlements bruyants. Chiottes d’autoroute. Sexes tendus. Elle n’est qu’une pute, une salope, qui passe de queues en queues. Gémissements bruyants. Elle ouvre les cuisses à qui le veut. Ils la pénètrent sans ménagement. Emma Bovary du pauvre. Des mâles qui lui font mal.»
Emmanuel Chaussade nous livre cette «vérité crue impossible à entendre» par petites touches, par de courtes phrases qui résonnent comme des coups de marteau. Au fur et à mesure qu’il nous dévoile cette histoire, le malaise et la colère nous gagnent. Comment peut-on sortir indemne de cette sarabande perverse qui passe d’une génération à l’autre? Comment trouver un équilibre dans une vie totalement déséquilibrée? C’est le défi de ce fils qui veut comprendre pour conquérir sa liberté. Un témoignage poignant, un combat pour la vérité, un bréviaire pour un avenir apaisé.

Elle, la mère
Emmanuel Chaussade
Éditions de Minuit
Roman
96 p., 12 €
EAN 9782707346711
Paru le 7/01/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Elle, petite fille aux origines modestes. Envie de vivre plus forte que la mort.
Elle, adolescente aux rêves de prince charmant. Bal des illusions perdues.
Elle, femme libre, jalousée, traquée. Sacrifiée pour enterrer le passé.
Il revient au fils de découvrir les secrets de famille. Histoires de haine et d’amour.
Elle, la mère.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Philosophie magazine (Philippe Garnier)
Nonfiction (Anne Coudreuse)
Blog L’Espadon
Blog Mes écrits d’un jour
Blog Les jardins d’Hélène
Blog Lire au lit
Blog Les livres de Joëlle

Les premières pages du livre
« Elle n’a rien dit quand ils l’ont soulevée. Pas un mot. Elle ne s’est pas débattue. Pas un geste. Ils l’ont soulevée toute raidie. Ils l’ont allongée à l’intérieur et ils se sont reculés. Il a remonté le plaid jusqu’à sa taille. Posé ses mains glacées sur le revers. Glissé une lettre entre ses doigts joints. Il l’a marquée d’une petite croix et l’a embrassée une dernière fois sur le front. Comme il l’a toujours fait. Dernier baiser de l’amour. Premier baiser de la mort. Ils l’ont enfermée. Ils ont vissé le couvercle et ils ont emporté la boîte sans faire de bruit.
Ils l’ont descendue dans le trou. Au fond de l’antre noir. Elle s’est glissée en douceur à côté de son mari. Sans faire de bruit. Ils l’ont déposée au-dessus de son jeune fils et de ses beaux-parents. Pas de place perdue. Ils ont hissé les cordes. Il a jeté une poignée de terre au fond du trou. Elle n’a pas protesté quand ils ont fait rouler la dalle au-dessus d’elle. Condamnée à l’obscurité pour l’éternité. À peine le bruit des truelles qui raclent la pierre moussue. Muette dans sa nouvelle prison. Enfermée dans une fosse sans lumière. Ancienne vivante, nouvelle morte. Seule dans le noir et le froid. Sous terre, elle aura enfin la paix. Il l’espère. Il est seul, tout seul à l’enterrement de la mère. Seul face à la mère. Il lève la tête. Les oiseaux chantent joyeusement dans le ciel pour saluer la mort qui vient de se coucher.

Elle est seule dans la mort. Elle est seule dans la solitude de la terre. Le fils est seul dans son chagrin. Solitude commune, partagée. Le fils quitte la mère pour la dernière fois. Sans se retourner. Sans pleurer. Ses larmes, il les a versées il y a bien longtemps. Ses larmes ont disparu avec son enfance. Avec sa mort, il est passé de l’enfance à la vieillesse en quelques pelletées. Il sait qu’il restera toute la vie un enfant aux yeux de la mère.
Il ne se souvient pas d’avoir pleuré devant elle. Elle, il se rappelle l’avoir vue en larmes, si souvent, trop souvent. Plus le temps a passé, moins ses yeux se sont noyés. Ce n’est pas l’envie qui l’en a empêché mais, avec les années, elle a appris à retenir ses chagrins. Elle les a gardés pour elle. Ses douleurs étaient trop grandes pour pleurer.

Il se souvient, un soir de novembre, de l’avoir trouvée en pleurs. Elle regardait par la fenêtre, les yeux dans le lointain, fixée dans ses pensées. Le père n’était toujours pas rentré. Elle lui a dit de ne pas s’inquiéter et de retourner se coucher. Avec les années, elle a laissé ses larmes derrière elle, pas ses chagrins. Avec les années, il a découvert la raison de ses larmes.
Elle ne pleurait pas pour rien, elle riait de tout. Ils vont lui manquer ses rires francs, ses rires exubérants, ses rires parfois gênants. Peut-être étaient-ils forcés pour conjurer le mauvais sort. Ses rires et surtout ses sourires portés en bouclier pour repousser les agressions de la vie. Ces sourires qu’elle lui a transmis. Tous ces sourires éteints que portent les gens tristes.

Il revoit son sourire grave, teinté de mélancolie, le matin où il lui a demandé comment elle était habillée le jour de son mariage. « Simplement, lui a-t-elle répondu. Une robe sans prétention. » Il l’a suppliée de lui montrer les photos. « Il n’y en a pas eu. » Il l’a interrogée sur la cérémonie. « Deux témoins chacun. » Et puis la fête, après ? « Nous n’avions pas beaucoup d’argent, à l’époque. Nous n’avons rien fait. Pas de tralala ! » Elle a chassé son air mélancolique avec un sourire dont elle avait le secret. Secret défense qu’elle lui confiera quelques années plus tard quand il sera trop lourd à porter pour elle toute seule. Elle s’en déchargera dans un souci de vérité. Elle criera la vérité qu’on lui a demandé de cacher. La réalité que tout le monde voulait nier. Le droit de connaître la vérité.
Elle a caché sa tristesse et son air pensif en trempant ses doigts dans le bol d’eau qui sert à humecter le linge qu’elle repassait. Le linge des huit personnes qui vivaient à la maison. Des montagnes de vêtements, des piles de draps entassés dans l’immense corbeille en osier. Le grand panier qui servait de lit au fils pour discuter à côté d’elle. Séances de repassage, temps des confidences.
Il ne tirera plus jamais sur les draps pour l’aider à les plier. Plus jamais elle ne s’amusera à tendre le rectangle de lin blanc d’un coup sec, pour le faire tomber à la renverse. Le drap ne lui échappera plus des mains. Tous ces draps chargés d’histoires. Son dernier drap est un linceul dont le fils l’a enveloppée. Un plaid dont s’enroulent les Pachtouns d’Afghanistan pour qu’elle ait un peu moins froid là où elle va. Pour qu’elle ait un peu plus chaud, là où elle est.
C’est au cours d’un après-midi de repassage qu’elle lui raconte ce que sa belle-mère lui a offert le jour de son mariage. Un livre de cuisine qu’elle a encore en travers de la gorge. Difficile d’avaler ce cadeau de bienvenue dans sa nouvelle famille. Le message est clair. Votre place est à la cuisine. Cachée de tous à laver la vaisselle sale. Il y a mille recettes pour cacher ou déformer la vérité, il n’y en a pas pour domestiquer les êtres libres. Cette liberté qu’elle aime tant.
Pas de recette transmise de mère en fils. La mère n’est pas un cordon bleu. Insoumise aux palais fins. Rebelle aux préparations sophistiquées. Révoltée aux repas de plusieurs heures qui nécessitent beaucoup de précautions. La mère ne manque pas de bonne volonté pour faire plaisir à la tablée. Elle privilégie une cuisine simple, à base de produits qui rythment l’année. Pâques lance la saison de l’agneau, des jardinières de légumes et des fraises saupoudrées de
sucre et d’un filet de citron. Un bol de crème fraîche disposé à côté de l’assiette du père avant qu’il ne le lui réclame. Gigot, côtelettes, épaule, navarin, sauté, en cocotte ou au four, d’avril à juin, de l’agneau, uniquement de l’agneau. À croire que les autres animaux ont élu domicile sur une autre planète. L’été, elle se réjouit de l’arrivée des tomates farcies, des ratatouilles parfumées, des salades fraîches, des légumes crus et des tartes aux fruits. Elle redoute l’automne avec les gibiers si forts, l’odeur du chou farci à la queue de bœuf qui lui soulève le cœur. Les choux de Bruxelles, le bœuf bourguignon et le coq au vin, impossibles à avaler. Elle assaisonne les plats à sa manière. Le miel remplace la moutarde. La sauce mousseline qui doit accompagner les asperges brille par son absence. Elle remplace un ingrédient par un autre, transformant la recette d’origine en une nouvelle, ce qui provoque grimaces et grincements de dents des invités. Elle garde son énergie pour d’autres choses dont elle a le secret.
Plus jamais elle ne lui dira « Que tu es maigre. Tu ne manges rien à Paris. Tu as mauvaise mine. On dirait que tu es malade. » Quatre sentences d’affilée qui avaient le don de l’irriter. « Arrête de boire. Tu bois trop. » Ces deux-là l’achevaient et lui clouaient le bec pour un bon moment. Malgré cela, elle ne s’interdisait jamais une coupe de champagne, ou deux. À part une bouchée de terre et quelques vers, que peut-elle bien avaler maintenant ? Il n’y a pas de pissenlits autour de sa tombe. Les couleuvres, elle les a avalées de son vivant. Anorexie mortelle, lente descente en enfer, avant un paisible retour à la terre. Enracinée dans la terre nourricière. »

Extraits
« La mère aime d’instinct. Elle aime comme un animal. Sans réfléchir. Tout de suite, jamais ou pour la vie. Elle aime d’un amour vrai, d’un amour pur. Elle aime sans distinction. À vie. Elle aime sans différence. Enfants et amis aimés de la même façon. Aimés sans avantage. Elle est incapable d’aimer autrement. Elle écarte les gens toxiques. Des gens nuisibles lui sont imposés. Attaques sournoises. Faux amis blessés de ne pas avoir été adoptés. Rumeurs empoisonnées. Belle-famille qui ne l’a pas choisie. Moqueries assassines. Jalousie de son amour généreux et possessif. Elle est attaquée pour son manque d’instruction, elle qui n’est pas allée longtemps à l’école. Vilipendée d’être trop franche et trop directe. Dénigrée pour dire la vérité et dénoncer les mensonges. La mère serre les dents. Toujours le sourire comme seule défense contre leurs attaques répétées. Les êtres qui aiment la vie attirent ceux qui en ont peur. » p. 24

Sa mère qui lui a tant manqué. Sa mère dont elle a si peu parlé. Quelques bribes, souvenirs ténus, souvenirs émus. Le fils essaye de la faire parler de cette femme qu’il n’a pas connue. Trop douloureux. «Ma mère est morte en mettant au monde mon petit frère.» «Paul, mon petit frère, est mort quelques jours plus tard.» «Morts de la tuberculose. Tous les deux.» « C’était un an après ma naissance. » Des fragments de sentiments. Des morceaux de vie. Deux morts en si peu de mots. La mère ne ment pas. C’est sa vérité. P. 25

Le grand-père souffre de la sécheresse de sa femme qui lui reproche de trop boire. Il se console dans les bras d’autres femmes. C’est un sacré queutard. Il ne peut résister aux charmes de ces dames, pourtant il a un physique ingrat et un visage qui n’est pas harmonieux. C’est un notable et il a de l’argent, cela suffit pour gommer ces défauts et que s’ouvrent de nombreuses cuisses. C’est un homme lunaire et généreux qui, comme son épouse, a ses propres bonnes œuvres. À la différence de sa femme, il aime les enfants. Il rend souvent visite aux enfants abandonnés de l’hôpital Notre-Dame. Accompagné de deux acolytes, il ne vient jamais les mains vides et offre à ces jolies petites filles pauvres des poupées, des tours de manège et des sucreries. Les trois hommes ont du mal à garder leurs mains au fond de leurs poches et le manège dure des années. Il y en a une qui reçoit plus de cadeaux que les autres. Gâtée par le grand-père qui s’intéresse de trop près, beaucoup trop près, à cette petite fille toujours souriante. Les religieuses ferment les yeux, étouffent les rumeurs, mais ouvrent leurs poches en grand car l’homme est plus que généreux. Et puis, toutes ces accusations sont infondées puisqu’ils sont les trois notables les plus en vue de la ville. Cette petite fille abusée, c’est elle, celle qui deviendra la mère. » p. 32-33

« Tel père, tel fils. Le cher mari perpétue la tradition de l’adultère. Il séduit la blonde marraine du nouveau-né. Le conte de fées s’écroule. La mère est de nouveau enceinte. Le quatrième enfant en quatre ans. L’amour a pris un coup. La mère trompée accouche d’un troisième garçon dans des douleurs atroces, alors qu’il ne pèse pas trois kilos. Enfant mal né, enfant malformé, enfant sans vice qui naît avec une anomalie cachée. L’enfant a les mains bleues.
Elle est inquiète et son instinct de mère le crie. On la fait taire en la traitant de folle. Cet enfant a froid tout simplement. Mauvaise mère qui n’a pas pensé à lui mettre des gants pour le réchauffer. Taisez-vous ! Tout est de votre faute. La rivale s’éloigne mais elle a des sœurs. Jolis cœurs et corps à prendre. Le mari fait la conquête de deux de ses belles-sœurs. La belle-mère le découvre et met un terme à toutes ces histoires. Elle en profite au passage pour interdire à sa bru tout contact avec sa propre famille. Elle prive ses petits-enfants de toutes relations avec leurs oncles et tantes maternels les premières années de leurs vies. La mère est
fautive d’avoir des sœurs aussi jolies et désirables. La mère est victime d’avoir un mari volage. Tout est de sa faute.» p. 41

« Elle court, elle court après l’amour. Après des mâles éphémères.
Elle leur fait la cour, avec sa joie de vivre et ses sourires. Ils sont choisis par cette jeune femme mariée à un notable. Fiers d’être élus. Elle va les chercher, ces gens de rien, ces paysans. Ces ouvriers qui lui rappellent son père. Ces hommes qui la baisent comme une chienne, à l’arrière d’une voiture, dans une grange ou en forêt. Ils la prennent à la va-vite. S’enfoncent en elle avec brutalité. Cave humide et froide. Bestialité avilissante. Râlements bruyants. Chiottes d’autoroute. Sexes tendus. Elle n’est qu’une pute, une salope, qui passe de queues en queues. Gémissements bruyants. Elle ouvre les cuisses à qui le veut. Ils la pénètrent sans ménagement. Emma Bovary du pauvre. Elle puise encore plus profond dans la bassesse, comme pour se punir d’y prendre du plaisir. Des mâles qui lui font mal. » p. 46

« Elle dit sa vérité. Vérité crue impossible à entendre. Elle les dérange. Seul recours pour eux, la faire passer pour folle. Ils la traitent de folle. Ils la prennent pour folle. Ils la rendent folle. «Je ne suis pas folle quand même. Ils mentent, tu sais. Ils ne veulent pas voir la vérité en face.» C’est elle qui a raison, elle les a démasqués. Son tort est de le crier. Crier la vérité. Beau-père alcoolique et pédophile. Mari volage et malhonnête avec le fisc. Belle-mère mythomane qui s’est inventé une saga familiale. Beau-frère violent qui trompe sa femme. Fille aînée paranoïaque. Fils aîné pervers. Sa propre famille ne peut pas croire ce qu’elle dit. Ses frères et sœurs s’illusionnent devant les bonnes manières, les propriétés et les comptes en banque de sa famille d’adoption. La mère a compris que les bourgeois savent parfaitement jeter de la poudre aux yeux pour cacher leur tout petit esprit. Elle aussi, elle y a cru, avant de voir l’envers du décor. De quoi se plaint-elle, par rapport à eux qui ont si peu ? Elle vit dans un bel hôtel particulier rempli d’antiquités, un grand appartement en ville, un autre sur la Côte d’Azur. Son mari l’emmène skier l’hiver dans une station huppée. Le champagne coule à flots. Elle ne manque de rien. Pourquoi tous ces reproches? Décidément, elle est complètement folle. » p. 50

À propos de l’auteur
CHAUSSADE_Emmanuel_©Guillaume_NothEmmanuel Chaussade © Photo Guillaume Noth

Né en 1961. École des Beaux-Arts. Chambre Syndicale de la Couture Parisienne. Créateur de haute-couture. Directeur Artistique. Commissaire d’exposition. Elle, la mère est son premier roman. (Source: Éditions de Minuit)

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La Mer Noire dans les Grands Lacs

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En deux mots
Née en Roumanie d’un père congolais retourné au pays et d’une mère professeur d’université, la narratrice va partir à la recherche de son histoire, essayer de retrouver son père, de comprendre le mutisme de sa mère et de s’émanciper d’un pays qui la traite en paria.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Mon fils, écoute bien tout ce que je vais te dire»

Dans un premier roman bouleversant, Annie Lulu retrace la quête de Nili Makasi, de la Roumanie où elle est née, en passant par Paris où elle a étudié, jusqu’au Congo où elle est partie retrouver son père.

« Je m’appelle Nili Makasi, ce n’est pas un nom commun pour une Roumaine. Je suis née à Iaşi, dans la région moldave au nord-est de la Roumanie. J’ai eu une mère, ou plutôt ma mère a longtemps eu honte de moi, et je n’ai pas connu mon père, un étudiant congolais reparti après la révolution en 1990. À l’époque de ma naissance, c’était encore la dictature, le grand Conducător faisait venir des tas d’étudiants dans le pays, des Africains, des Égyptiens, des Syriens, ils venaient apprendre le communisme pour retourner ensuite essayer d’en faire quelque chose de potable chez eux, devenir l’avant-garde éclairée du prolétariat international, les cerveaux de l’égalité mondiale.» En nous présentant la narratrice de son roman riche en émotions, Annie Lulu pose le décor d’une quête qui va la conduire à Paris puis au Congo, à la recherche de ce père qui l’a abandonnée.
Se retrouvant seule avec une fille métisse, sa mère va alors déverser toute sa frustration sur sa fille: «J’aurais dû te noyer quand t’es née, j’aurais dû t’écraser avec une brique.» À sa charge, on dira qu’elle sait la difficulté à exister dans ce contexte de dictature et de misère sociale et que sa rigidité, sa sévérité avait pour but d’offrir à Nili les moyens de s’en sortir. Ce qui, au moins jusqu’à l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, en 2007, était loin d’être gagné.
Mais ces dix-huit années durant laquelle sa mère a eu honte d’elle ont forgé son caractère. Elle entend désormais tracer sa voie pour ne pas étouffer. Le salut viendra avec une bourse d’études d’une université parisienne, même si là encore il va lui falloir se débrouiller avec très peu de moyens. Mais petit à petit, elle se construit un réseau et découvre la solidarité des exilés. Une solidarité dont elle va avoir besoin le jour où elle entend quelqu’un parler de Makasi, le nom de son père. Peut-être y-a-t-il moyen de le retrouver ? Peut-être qu’un Congolais peut chercher dans un annuaire? Peut-être que quelqu’un a entendu parler de lui? Après une longue attente, le miracle se produit. Nili va économiser pour s’acheter un billet d’avion pour Kinshasa.
Sans dévoiler la suite du livre, j’ajoute que le livre est construit comme une longue lettre écrite aujourd’hui au fils que Nili va mettre au monde. Qu’au moment de vivre la même expérience que sa grand-mère et sa mère, elle entend lui faire le plus beau des cadeaux, la vérité. «Tu sauras tout de ce que je suis dans les moindres détails de mes renfoncements sombres et de mes secrets. On ne peut pas faire autrement quand on aime un enfant qui va grandir dans l’immensité vertigineuse de l’absence, et toi, mon fils, tu es là, tu sens déjà ce carambolage continu qu’est ma vie. Alors je ne te cacherai pas derrière des vêtements trop grands et je ne t’empêcherai pas d’entendre la vomissure humaine, je te préparerai. À être fort.»
Cette confession qui est tout à la fois un cri de rage et une déclaration d’amour, une plongée dans un passé douloureux et un chant d’espoir, est portée par une plume nourrie de plusieurs cultures qui s’entrechoquent et s’enrichissent. Une plume étincelante qui marque une remarquable entrée en littérature.

Signalons qu’en fin de volume, on trouvera une traduction succincte des termes et expressions non traduits ainsi que quelques précisions au sujet de figures historiques et culturelles dont il est fait mention.

La Mer Noire dans les Grands Lacs
Annie Lulu
Éditions Julliard
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782260054627
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman se déroule autour de trois pôles, d’abord en Roumanie, principalement à Iasi et Bucarest puis à Paris et en région parisienne et enfin au Congo, à Kinshasa et Bukavu.

Quand?
L’action se déroule des années 1990 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Née en Roumanie, dans une société raciste et meurtrie par la dictature, Nili n’a jamais connu son père, un étudiant congolais disparu après sa naissance. Surmontant au fil des ans sa honte d’être une enfant métisse, Nili décide de fuir à Paris où elle entend, un jour, dans la rue, le nom de son père: Makasi. Ce sera le point de départ d’un long voyage vers Kinshasa, à la recherche de ses racines africaines. Elle y rencontrera l’amour, le combat politique, la guerre civile et la mort. Et en gardera un fils, auquel s’adresse cette vibrante histoire d’exil intérieur, de déracinement et de résurrection.
Écrit d’une plume flamboyante, à la fois poétique, intense, épique et musicale, au carrefour des traditions balkaniques et africaines, ce premier roman sur la quête des origines bouleverse par sa profondeur et sa beauté.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Claire Devarrieux)
We Culte (Serge Bressan)
France Culture (L’invitée culture)
Lettres capitales (entretien réalisé par Dan Burcea)
Chroniques littéraires africaines (Sonia Le Moigne-Euzenot)
Podcast Fréquence protestante (Francoscopie – Boniface Mongo Mboussa)
RFI (Rendez-vous culture – Sarah Tisseyre)
RFI (Vous m’en direz des Nouvelles – Jean-François Cadet)
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Vanessa Springora et Annie Lulu présentent La Mer Noire dans les Grands Lacs © Production Julliard

Les premières pages du livre
« J’aurais dû te noyer quand t’es née, j’aurais dû t’écraser avec une brique. Cette phrase entendue enfant me revient sans cesse en tête. C’est ainsi qu’a commencé cette histoire de parias, parce que, d’une façon ou d’une autre, elles nous ont détruites, nos mères. Elles nous ont donné tout ce qui les consume, la haine qu’elles nourrissent pour leur propre désir, elles nous ont refourgué le paquet en nous disant : Démerde-toi. Mais moi, avec toi, mon fils, je ne pourrai pas, je ne pourrai pas faire autre chose que te faire grandir, sans te mentir, sans t’effacer.
Par où ta nuit commence, c’est comme te tremper dans un bain de senteurs, avec la mer en dedans, retenant le varech et le mouton des vagues, et tout ce que tu pourras imaginer de beau après le cri époumoné pour te sortir du monde. C’est comme sortir du monde en cavalcade, en chaleur, te rejoindre toi-même dans les yeux plissés d’un visage qui domine l’aube et ton corps chaque fois que tu fermes les yeux, chaque fois que t’emporte la houle de tamarins et de jaques qui te fait respirer, poser tes cuisses sur l’aine et ton front sur des lèvres qui ne te quitteront plus, les poumons humides et la voix moite, aussi longtemps que le remous qui t’a appelé dure, soupire et recommence. Avant que je te raconte, c’est ce que tu dois savoir, qu’on t’a appelé deux fois, qu’on t’a étreint en suffoquant la sueur, avec ton père, dans des noyades désarmantes, dans la splendeur de ce pays, on t’a appelé deux fois pour que tu viennes mûrir le mangoustan charnu découvert sous nos ventres, le roulis liquide d’un arbre à fruits d’espérance. Tu t’es retrouvé là, à émerger au tempo de l’ardeur où vibrait le cahotement de cette histoire de peaux, qui nous a ballottés, et qu’on appelle l’amour. Ce n’étaient que deux nuits dans le chant des insectes et d’un ventilateur, dans une maison de bois entre de vieux bâtiments, à l’est du cœur du monde, à l’est de tout espace, à l’abri dans l’étendue de cet amour immense depuis lequel ton père t’a décillé de toutes ses fibres et de tout son rythme joyeux, pour que tu voies, toi aussi tôt ou tard, combien c’est bon d’aimer. Alors moi, je te parle entre les côtes, depuis ce bord de lac calme, depuis l’odeur qui s’y est accrochée et toi, mon fils, écoute bien tout ce que je vais te dire, je ne pourrai pas répéter, ce sera dur de dire deux fois cette histoire jusqu’au glissement lent de ton père dans le plein de ma nuit.
D’abord, je t’aime. Tu es un peu la barque amarrée à un bout de terre ferme qu’on s’est fabriquée par besoin ton père et moi, par convocation du désir en nous, pour vivre et conjurer des tas de défaites, dont une vraiment sanglante qu’on n’avait pas prévue et qui m’a fait atterrir ici, à Bukavu. Je t’aime et tu viens au monde par la beauté. C’est quoi au juste, je vais te dire, la beauté, c’est une lignée bizarre de l’univers qui grandit dans quelque chose d’impair. Et ça a tellement maturé en moi, cette idée du chiffre impair, que je ne peux m’empêcher aujourd’hui de penser ma place d’avant, quand tu n’existais pas encore, il y a quelques mois à peine, avant que je débarque ici, au Congo. Ma place d’avant, comme celle d’un élément hydrophobe flottant à la surface d’une eau remplie d’air. Un tas de gras glissant, non préhensible, et qui pue. Voilà ce que j’étais. Une fille qui n’arrivait pas à devenir une femme, élevée en Europe et venue ici chercher son père pour lui faire payer la lâcheté indiscutable de m’avoir abandonnée à l’autre bout du monde en se fichant pas mal de ce que j’allais devenir. Il fallait que je le retrouve. Et je l’ai retrouvé. Au terminus de cette poursuite, tu t’es jeté dans l’imprévu de ma vie et aujourd’hui, mon fils, c’est ici que tout commence. Ce lac Kivu au bord duquel nous sommes assis ensemble, sur le ponton de l’étroite maison d’où je te parle, il en arrache pas mal à tous ceux que je connais, des étincelles iridescentes et douces, des écailles de poisson grises qui colonisent les joues et qu’on appelle des larmes. La lumière de cette fin d’après-midi d’automne fait reluire leur sédiment de bénédictions. De mes mains à mon ventre, de mon ventre à ce lit pluvial, il y a des cordes de limon, des générations de coquillages placentaires. Et toi, mon fils, je te demande de vivre. De ne pas avoir peur. Je te demande de tenir bon dans notre ventre. Alors maintenant, écoute bien, avant que tu naisses, que tu débarques dans le sillage de soufre que tous nos disparus ont laissé derrière eux, laisse-moi te raconter, comment j’ai cherché mon père, et comment on s’est retrouvés ici, toi et moi.
La fille roumaine de mon père congolais
Je m’appelle Nili Makasi, ce n’est pas un nom commun pour une Roumaine. Je suis née à Iaşi, dans la région moldave au nord-est de la Roumanie. J’ai eu une mère, ou plutôt ma mère a longtemps eu honte de moi, et je n’ai pas connu mon père, un étudiant congolais reparti après la révolution en 1990. À l’époque de ma naissance, c’était encore la dictature, le grand Conducător faisait venir des tas d’étudiants dans le pays, des Africains, des Égyptiens, des Syriens, ils venaient apprendre le communisme pour retourner ensuite essayer d’en faire quelque chose de potable chez eux, devenir l’avant-garde éclairée du prolétariat international, les cerveaux de l’égalité mondiale. Enfin l’idée pour le Conducător c’était surtout de copiner avec tous les autres grands chefs paranos qui pouvaient l’aider à renflouer ses caisses vides, et il en a trouvé un qu’il aimait particulièrement, un maréchal assassin à la tête du Congo, ce pays qu’on appelait Zaïre dans le temps, ils étaient copains, comme cul et chemise, voilà pourquoi il y avait plein de jeunes Congolais en tribulation périlleuse en Roumanie dans ces années-là, et il y en avait plein au campus des étudiants étrangers de la faculté des sciences de Iaşi, la ville où j’ai vu le jour. C’est là-bas, pendant une petite fête un soir de mars 1989, que ma mère, inscrite en première année à la faculté des lettres, a rencontré mon père, Exaucé Makasi Motembe. Je n’ai pas su grand-chose de lui jusqu’à ce que l’Afrique naisse en moi et que je vienne ici, au Congo. À l’est du cœur du monde. Ma mère m’a dit une fois que mon père était le garçon le plus beau et le plus intelligent de tous les étudiants en mathématiques d’alors, un idéaliste promis à une grande carrière dans son pays, un panafricain qui voulait fonder les États-Unis d’Afrique, et puis elle m’a dit que bon, en fait, il n’était pas si beau, juste un rêveur en calamiteuse désespérance, mais qu’il était brillant, que c’était le plus important, et quand elle m’a jeté ça à la figure, je n’ai rien compris du tout, je n’avais aucune idée de ce qu’était l’Afrique, sinon que ce maudit continent était la cause inévitable du ressentiment que m’insufflait chaque matin le miroir fendu de la salle de bains.
Avant que tu existes en moi, comment pouvais-je m’aimer ? Il faut comprendre. Quand tu as grandi dans un pays qui a aboli l’esclavage des Roms – c’est-à-dire des Tsiganes – sur son propre sol il y a à peine cent soixante ans, où la majorité des gens, élevés sous la dictature, n’a jamais vu un étranger de sa vie, et que ton père était un étudiant privilégié, doté d’une bourse du gouvernement, venu de très loin, qu’il mangeait au restaurant tous les jours au moment où les autochtones vivaient aux tickets de rationnement et n’avaient jamais connu la saveur d’une orange, on te fait souvent savoir qu’on t’en veut. D’être différente, pour parler sans colère. Tu peux te détester assez vite. C’est difficile à t’expliquer ici et maintenant, mais aux yeux des petits-enfants de la Garde de fer, les petits-enfants des membres de ce parti fasciste bien de chez moi, les héritiers des déporteurs, des pourvoyeurs de mort lente à tous ceux qui en 1941 n’étaient pas décrétés aryens, dans la ville où je suis née, je n’étais qu’une moitié de primate, ou bien un être surnaturel pour les plus niais d’entre eux, pas une personne normale en tout cas. C’est ça mon pays.
Pour justifier au monde et surtout à elle-même pourquoi je n’ai pas échoué à l’orphelinat, comme c’était l’usage d’y envoyer les enfants mulâtres, ma mère n’a cessé de répéter que depuis le jour de ma naissance, elle savait que je serais une enfant exceptionnelle, avec une destinée exceptionnelle, ce genre de conneries. Il faut l’entendre avec un bon accent moldave. Bref. Tout ça pour te dire, je n’avais pas trente-six manières d’y réagir, à la haine, et malgré mes efforts pour endiguer ma supériorité, j’ai dû finir par l’attraper. La diarrhée métisse. Le complexe de supériorité de l’alien. Cet être à l’intelligence transcendante venu d’un autre monde, destiné à sauver l’humanité, mais qui se retrouve affreusement limité dans un corps semi-leucoderme, transpirant et velu. Cette maladie infantile m’a frappée assez jeune pour que je m’y habitue facilement. En revanche m’en débarrasser c’était une autre histoire, pourquoi l’aurais-je fait tant que j’étais piégée à l’intérieur des frontières de ma région natale ? Comme je devenais un objet de curiosité locale, en grandissant j’ai pris tout le monde de haut, j’ai préféré faire la fière en public, poser une paire de lunettes de soleil sur mes narines et enfiler mes boules Quies pour avoir la paix. Mais là-bas, ça n’a rien à voir, tu sais. Ici, le seul endroit qui compte désormais, tu devras chasser cette tare de l’arrogance, te débarrasser vite fait du syndrome des maîtres de demi-teinte. Je te préviens, qu’on peut devenir monstrueux, par paresse, par amour-propre, avec cette histoire de peau plus ou moins claire qu’une autre.
Exaucé Makasi Motembe, mon père, pendant longtemps j’ai cru à tort qu’il avait simplement trouvé ma mère belle – comment résister à cet élancement de muscles fins de bonne famille sous la tête bien garnie d’une blondeur garçonne à couper le souffle – et que ce soir-là, à la fête étudiante de Mărtişor, la fête du printemps, sur le campus universitaire de Iaşi, ma mère devait être bourrée à la ţuică, et qu’ils s’étaient trompés, qu’ils s’étaient déshabillés par erreur, quelques minutes, et que mon père avait aussitôt filé rejoindre la lutte finale pour l’indépendance du continent africain sans même se douter que j’existerais un jour. Et toi, tu dois penser que j’étais trop dure avec lui, puisque cette histoire s’est passée tout autrement, mais tu verras aussi, ce que c’est que grandir sans son père. Alors imagine, personne ne te dit pourquoi il n’est pas là ni pourquoi tu lui ressembles tant, sans même que tu saches à quoi il ressemble au juste, personne ne te raconte qui il était vraiment ni comment l’amour a traversé sa moelle de part en part jusqu’à mourir étranglé par le remords de ne t’avoir pas connu. Je pensais, simplement, que mon père était un salaud, un abandonneur pathologique que le climat des Carpates n’avait pas réussi à séduire assez pour lui donner des couilles et de la persévérance. Je me suis trompée, mon fils, nous le savons tous les deux, je me suis trompée. Maintenant que j’ai les lettres que mon père m’a écrites des années durant. J’ai ces lettres, dans l’écrin de ma conscience et si souvent ouvertes, entre les mains, ici à la maison, nous le savons toi et moi, que ton grand-père, eh bien, il était différent.
Si j’avais su lire entre les lignes de ce que disait ma mère, elle qui n’avait pas la moindre idée de l’éclat de comète fulgurante qu’il lui avait été permis de rencontrer sous la forme du corps d’Exaucé Makasi Motembe, je n’aurais pas eu besoin d’attendre l’âge de vingt-cinq ans et d’atterrir ici au Congo pour connaître mon géniteur. Mon père était son nom, makasi, la force. La vertu faite chair à l’échelle d’une vie courte commencée dans la fuite, quand son propre père avait dû s’échapper de Bukavu en décembre 1960, après avoir survécu à l’exécution sommaire de tous les partisans de l’indépendance dans cette ville du nord-est du Congo où nous nous trouvons maintenant. Exaucé Makasi Motembe était encore un fœtus dans le ventre de sa mère, comme toi tu l’es aujourd’hui dans le mien. Mon père était le corps vivant du futur possible de ce pays d’argile rouge aux galeries infinies dans lequel je me suis mise à creuser pour le retrouver et lui casser la gueule. J’étais ignorante de son sort funeste, scellé il y a vingt ans déjà, un soir de pénurie d’avant-guerre dans une rue de Kinshasa.
Il n’y a pas un jour où je ne lui en aie voulu à m’en briser les os, à mon père, pas un jour de mon enfance dans ce vieux coin pourri de l’Europe où je ne lui en aie voulu d’être absent, de ne m’avoir jamais téléphoné, de se contenter d’être une espèce de plaie poisseuse enduite sur ma peau à la naissance et qui me valait de supporter les railleries interminables de tous les abrutis que j’avais pour camarades d’école et, plus tard, d’encaisser les regards lubriques d’ados acnéiques et vulgaires persuadés qu’ils deviendraient de petites stars locales s’ils arrivaient à m’attraper dans un coin en faisant en sorte que tout le voisinage le sache. Tu sais, je l’ai tellement haï, mon père. Je lui parlais dans mon sommeil, je lui parlais dans la salle de bains en prenant ma douche, je l’insultais assise sur les toilettes, en marchant dans la rue, en zappant interminablement les programmes télé. Je lui parlais toute ma douleur de n’être nulle part à ma place à cause de sa lubie d’avoir tiré un coup un soir avant de se faire la malle.
Les absents, tu vois, mon chéri, on n’y peut pas grand-chose. Tu l’apprendras plus tard, ce n’est pas souvent qu’ils choisissent de partir. Il ne faut pas en avoir après eux. Quand j’ai fini par réaliser combien disparaître n’est pas toujours un choix, en venant ici au Congo, c’était trop tard : la haine avait déjà fait son œuvre dans mes entrailles. Même si je ne me détestais plus comme avant, je n’ai pas pu m’empêcher, jusqu’aujourd’hui, alors que je te caresse de mes mains pour construire un mur de tendresse entre la haine et toi, pour interdire à la haine de traverser le cordon nourricier par lequel je te transmets désormais la force d’Exaucé Makasi Motembe, je n’ai pas pu m’empêcher de me sentir coupable et de me haïr moi-même de l’avoir haï lui. La haine, mon fils, c’est une malédiction. En elle, des millions de continuateurs silencieux se mutinent un jour contre celui ou celle qui l’a laissée entrer une seule fois dans son cœur, puis le tuent.
Exaucé Makasi Motembe, ton grand-père, c’était un révolutionnaire. Il n’aurait jamais abandonné sa famille dans l’impétuosité d’un lendemain en chute libre. Quand il a rencontré ma mère à cette fête du 1er mars, il a vu en elle ce que moi je n’ai jamais pu voir, il a vu la vie vivante emprisonnée dans une fille radieuse. Moi, tu sais, si j’avais été là avant ma conception pour assister à la rencontre entre mes parents, je l’aurais trouvée beaucoup trop belle pour qu’on ne s’en méfie pas, ma future mère, j’aurais glissé à l’oreille de mon père : Choisis-en une autre. Mais voilà, mon père voyait toujours le meilleur chez tout le monde, je l’ai senti en le lisant. Il essayait sans cesse de faire surgir l’intelligence humaine là où manifestement personne n’aurait songé qu’elle puisse se planquer, histoire de laisser une chance aux autres d’être plus qu’eux-mêmes. Il a laissé une chance à ma mère d’être plus qu’une jolie blonde intello, ouverte au monde, mais au fond bien plus raciste que les pauvres hères ignares des montagnes de son pays de timbrés. Mon père lui a écrit, dans une lettre de janvier 1992 :
… Elena mea, quand je t’ai vue la première fois j’ai cru que tu serais assez forte pour m’accepter dans ta vie et faire face aux préjugés d’arrière-garde et aux injures des réactionnaires… aujourd’hui je te demande d’avoir la même force et de ne pas céder à la pression de ton entourage ni à la facilité. Ne me coupe pas de ma petite Makasi, laisse-moi lui téléphoner. Une fille doit savoir que son père est là pour elle…

Elena Abramovici
Tu vois, mon fils, ça peut arriver à tout le monde de se tromper. Même si mon père n’était pas tout le monde, il s’est bien trompé à propos de ma mère. Alors qu’il écrivait, depuis sa maison de Kinshasa, des lettres qui ne me sont jamais parvenues bien que la plupart d’entre elles m’aient été destinées, des lettres que ma mère m’a cachées toute ma vie et a même renvoyées au Congo pour que je ne les lise pas, alors que mon père écrivait depuis sa maison, il n’avait pas la moindre idée de qui était ma mère, celle qu’il appelait Elena mea, mon Elena, et encore moins de ce qu’était ma vie avec elle à ce moment-là. J’ai souvent pensé, après avoir lu les lettres de mon père, que ma mère avait dû l’embobiner en lui parlant de la révolution marxiste-léniniste, ou l’amadouer en lui faisant miroiter un retour avec lui au Congo pour mettre en œuvre le programme du socialisme mondial, tout ça par curiosité exotique, pour passer une nuit avec un homme pas comme chez elle. Lui mentir, quoi. Comment expliquer autrement qu’il se soit laissé aussi facilement piéger entre les gracieux abducteurs de cette femme si différente de celle qu’il croyait connaître ? Peut-être la rencontreras-tu un jour, ma mère, je ne crois pas que tu la connaîtras, mais c’est tout de même possible au fond, et tu penseras que je suis sévère avec elle, que j’exagère tout et que la femme que je te raconte, ce n’est pas vraiment comme ça qu’elle est. Tu me traiteras de menteuse, me diras que je suis mal placée pour la juger et tu prendras sa défense. Eh bien, tu sais, je me hais toujours d’avoir injustement haï mon père, mais bizarrement je n’ai plus aucune colère contre celle qu’il a choisie pour me porter dans ce monde. Je ne peux pas lui en vouloir, à ma mère, ce n’est pas de sa faute si mon père s’est trompé. À une femme qui a si peu la mémoire de ce que c’est que souffrir, on ne peut pas demander d’être vraiment intelligente, encore moins d’être courageuse, et puis d’où lui viendrait-elle au juste, l’intelligence, et puis pour quoi faire ?

Ma mère, Elena Abramovici, elle a eu honte de moi toute ma vie, ou plutôt elle a eu honte de moi jusqu’à ce qu’avoir une fille comme moi devienne à la mode dans la capitale, après l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, en 2007, j’avais bientôt dix-huit ans, si on fait le compte, elle a eu honte de moi toute mon enfance. Petite, lorsque je sortais au magasin avec ma mère, elle m’habillait avec deux couches de vêtements, me glissait du coton dans chaque oreille, Il ne faut pas parler aux gens, Il y a beaucoup de bruit dehors, ça va te faire peur mamicoutsa, elle enfonçait ses deux doigts dans mes pavillons et on sortait faire les courses comme pour aller à la guerre. Je n’ai pas eu besoin d’imaginer ce qu’elle ne voulait pas que j’entende, combien de fois l’ai-je entendu en grandissant. Les Roumaines ont la langue bien pendue : Oh, tu as vu, regarde, une mulâtresse. Le mot métis, même s’il n’est pas plus délicat, ils connaissent pas là-bas, en roumain on dit mulatra, encore aujourd’hui. Ou alors : Maman, regarde le singe ! Lui, je n’arrive toujours pas à l’oublier, ce petit connard au supermarché, j’avais cinq ans, il me montrait du doigt et me mimait en macaque se grattant les aisselles, avec sa gueule de futur soldat teuton bien fasciste. Je me rappelle encore le visage de cet enfant démoniaque, son spectre venait toujours martyriser mes cauchemars, à l’âge de huit ou neuf ans. Le visage d’un blondinet cruel aux dents pleines de tartre, répugnant, noble descendant d’une lignée de Daces alcooliques. Et puis, plus tard, vers dix ans, ma mère ne me ouatait plus les oreilles, elle me donnait une paire de boules Quies que je gardais soigneusement dans ma poche, mais il m’arrivait de l’oublier. Une fois, à douze ans, au coin de la rue, un homme à moustache dans la quarantaine m’a demandé : Tu baises ? et puis plusieurs fois après cela, parce que mes seins se formaient et que ça devait se voir un peu en été, j’ai entendu : T’es une mulâtresse, tu prends moins cher ? C’est combien ? Après l’âge de dix ans, alors que je pouvais désormais rester seule à la maison pendant que ma mère faisait les courses, nous sommes allées exceptionnellement toutes les deux dans un magasin de chaussures pour mon anniversaire. Le rictus indélébile d’une femme à une autre dans le rayon voisin s’est gravé dans ma cervelle : T’as vu la fille ? Regarde sa mère, mais je l’ai vue à la télé elle, en fait c’est une pute qui va avec des Noirs !
C’est une pute qui va avec des Noirs. Je ne veux pas t’expliquer davantage pourquoi j’ai grandi avec des bouchons de mousse dans les oreilles, c’est bien trop violent pour un enfant, ni te décrire la manière dont ma mère ne réagissait jamais et s’évertuait à la hardiesse d’ignorer les pires obscénités qu’elle, qui n’avait pas les oreilles bouchées, entendait très distinctement. Elle levait la pointe du nez en détournant les yeux de ses agresseurs, surtout des agresseuses, des femmes aigries et mal baisées, jalouses, parce que ma mère était superbe, une nymphe extraordinairement belle, d’une beauté si rare qu’une fois un type d’une agence de mannequinat l’a même accostée au marché, un Américain chasseur de trésors esthétiques à travers l’étendue intarissable de jambes fuselées des Balkans, il l’a harcelée en lui tendant sa carte jusqu’à ce qu’il me voie et fasse la moue, plutôt à cause du fait que ma mère avait une gosse et non tellement à cause de ma tête dont il se contrefichait sûrement. Mais qu’est-ce qu’elle avait à les ignorer comme ça, toutes ces insultes, ma mère ? Elle ne pouvait pas se défendre une bonne fois pour toutes ? Les envoyer promener, leur dire : Hé, connard, c’est ma fille, tu fermes ta gueule de raciste ou je t’en colle une ! Non, ma mère n’aurait jamais fait ça. Laisser flâner son irritation en dehors des murs de son appartement. On pouvait lire sur son visage qu’elle essayait d’assumer son erreur le plus dignement possible. C’est d’ailleurs probablement pour cela qu’on se faisait autant insulter, ce n’était pas normal, ça devait être écrit sur son visage à ma mère : Injuriez-moi, je suis une pute allée avec un Noir et qui traîne son boulet la tête haute, c’est vraiment l’impression que ça donnait aux gens je crois, quand nous marchions dans la rue côte à côte, l’impression d’une bagnarde affublée d’un poids.
Je ne me rappelle pas un jour où, enfant, ma mère m’ait emmenée faire une balade dehors, juste pour nous promener, pour être toutes les deux, alors j’ai vite appris à digérer cette haine viscérale macérée dans la saleté des autres. Cette haine, je l’ai vue, enfant, dans les yeux d’Elena – très vite je ne l’ai plus appelée maman mais par son prénom –, derrière sa comédie placide, chaque fois qu’elle me planquait sous des couches de vêtements, l’hiver, ou qu’elle marchait légèrement décalée de moi, sa béance amère, la preuve.
J’ai grandi, je suis devenue belle et j’ai eu mes règles. Le jour de mes douze ans. Nous étions toutes les deux dans l’étroite salle de bains en train de nous brosser les dents avec du bicarbonate alimentaire et de l’huile. Je n’avais pas encore mis mon pyjama. Une large trace, que je ne voyais pas, perçait à travers ma culotte usée. Elena m’a giflée, m’a prise dans ses bras, elle a passé un pacte avec moi, et depuis, toutes les deux, on développe notre cerveau pour qu’il remplace notre sexe.
À la faculté des lettres de l’université de Bucarest, Elena Abramovici, c’est une célébrité, avant même d’être professeure. Sa beauté physique hors du commun, avec sa longue silhouette blonde à cheveux très courts, ce mètre quatre-vingts de relief harmonieux et ses cours atypiques mêlant toujours le cinéma et la littérature lui valent d’intervenir régulièrement dans les émissions culturelles à la télévision nationale, où elle s’amuse à jouer au sosie de Jean Seberg dans À bout de souffle quand on la filme de profil. Elle babille avec brio et délicatesse au sujet de grands poètes nationaux comme Mihai Eminescu, ou surtout des fiertés littéraires de la Roumanie du XXe siècle, Emil Cioran, Mircea Eliade, tous ces bêtas pro-nazis fascinés dans leur jeunesse par le Troisième Reich. Tu sais, mon chéri, ces types, ils n’avaient rien contre la déportation des grands-parents d’Elena et de leur famille, au contraire, mais enfin, ces antisémites-là sont devenus des monuments nationaux, et Elena en est devenue une spécialiste. Son amphithéâtre est toujours bondé et ses collègues femmes la détestent. Des tas d’étudiants m’approchent dans l’espoir d’obtenir d’elle une faveur, ou de figurer dans le public des émissions télé auxquelles elle est conviée, je ne leur réponds jamais. Elena m’a obligée à suivre son séminaire de littérature chaque année depuis mon admission à la faculté des lettres. J’aurais voulu lui faire comprendre, comment t’expliquer, que j’aurais préféré être couturière, dentelière ou brodeuse, mais je n’ai rien pu lui dire, à cause du pacte tacite entre elle et moi, de l’importance du cerveau quand on est une femme gâtée par le malheur d’être bien faite, l’affliction d’être un peu trop souvent désirée. Ma mère m’a contrainte à faire des études, pour me racheter d’avoir fait irruption dans sa vie, aussi par peur que je finisse sur le trottoir. Elle a dû fermement réfléchir à ce qu’elle allait faire de moi et penser que la moins mauvaise solution était encore que je lui ressemble le plus possible.
Je voudrais te dire qui est Elena Abramovici, ma mère, mais je ne peux pas vraiment. Je ne suis capable de la décrire que comme je la vois. Elena ne m’a presque jamais parlé de son enfance, de sa famille, de ses rêves, ni des beaux souvenirs que, j’imagine, les autres mères partagent avec leurs filles. Moi, tu sais, je ne ferai rien comme elle. Déjà, pour commencer: je vais avoir un fils. Et je t’aimerai davantage qu’un jour sur deux. Je baignerai dans toi. Tu sauras tout de ce que je suis dans les moindres détails de mes renfoncements sombres et de mes secrets. On ne peut pas faire autrement quand on aime un enfant qui va grandir dans l’immensité vertigineuse de l’absence, et toi, mon fils, tu es là, tu sens déjà ce carambolage continu qu’est ma vie. Alors je ne te cacherai pas derrière des vêtements trop grands et je ne t’empêcherai pas d’entendre la vomissure humaine, je te préparerai. À être fort. Lorsque des idiots me demanderont où est ton père, je leur dirai d’aller se faire foutre et que ça ne les regarde pas. Ton père, je vais te parler de lui, mais plus tard, après t’avoir tout raconté. Je te dirai ce qu’il s’est réellement passé. Mais tu sais, mon fils, même dans l’échancrure de monde crasseux où plonge ta petite vie, tu ne manqueras de rien dont un enfant privé d’une moitié de lui-même pourrait manquer, tu auras l’autre moitié pleine, débordante, je déborderai pour toi.
La vie si secrète d’Elena avant qu’elle accouche de moi, elle l’a enveloppée dans un linceul de deuil interdit à la voix, mais aussi interdit aux pleurs, ma mère ne s’est jamais plainte en ma présence d’avoir quitté ses parents à Iaşi pour s’installer à Bucarest quand je suis née et de ne plus jamais leur avoir adressé la parole. C’est tout ce que je sais. J’ignore si elle a des frères et sœurs, ou bien de vrais amis. On a vécu seules dans son tempérament de huis clos et elle ne faisait confiance à personne pour me garder, sauf peut-être à une vieille voisine maigrichonne aux os de sucre qu’elle appelait sa tante, mais qui ne l’était pas le moins du monde et dont j’ai très peu de souvenirs, si ce n’est l’odeur de ciorbă délicieuse qu’elle me préparait le midi quand Elena suivait ses cours à l’université et que je devais attendre qu’elle rentre me récupérer.
Elena n’a jamais eu personne dans sa vie, en tout cas à ce que je sache, je ne l’ai jamais vue avec un homme, sourire ou bien se donner la main, ni même parler à une distance physique inférieure à un mètre, et jamais un homme n’est venu chez nous, ne serait-ce que pour un repas. Sauf l’ancien directeur de l’université. Il appréciait beaucoup ma mère, ce qui devait faire jaser la plupart des femmes qui la connaissaient, bien que le directeur de l’université soit venu, il me semble, uniquement quand j’étais présente, après l’école, et toujours pour un café, sans aucun écart de gestes, Altă cafea, domnule Florescu ? »

Extraits
« Alors, déjà bien avancée que j’étais dans ma croissance de fables truquées et de fictions d’équateur, à ma mère une deuxième fois dans ma vie j’ai demandé où était mon père. Elena, tu sais où il est, mon père ? Est-ce qu’il est toujours au Congo? Elle travaillait à son bureau, entre ses piles cache-vie de livres et de copies. Elle l’a renversé d’un grand coup de muscles secs avec tous ses tiroirs. Elle a jeté sur moi les livres tombés au sol, a saisi les volumes les plus gros de la bibliothèque attenante, un à un, a visé juste, deux fois au milieu du visage, puis m’a coincée dans le fond de la pièce et m’a frappée avec, j’avais déjà dix-neuf ans. Tiens! Tu veux ton père? Il est là ton père, c’est ça ton père! Puis ma mère s’est fatiguée et s’est assise par terre et elle est restée là prostrée dans sa chanson à cycles denses pendant plusieurs minutes. Une espèce de chanson à sanglots bizarres où son regard absent ne me disait jamais rien. Pour subitement venir attraper chaque angle rigide de ma figure où elle a enfoncé très fort ses mains, et formuler en longueur une seule chose tranchante contre mon nez saignant : J’aurais jamais dû laisser cette pourriture te reconnaître, j’aurais dû te dire qu’il était mort et tu ne m’aurais pas foutu ma vie en l’air avec tes questions de merde. Me reconnaître. Ce jour-là, mon fils, j’ai compris ce que signifie avoir un nom, une constellation de roches mal trouées, semées dans la tête d’un enfant toujours prêt à en faire un corail de visages et d’idées d’ailleurs possibles. » p. 45

« Mon fils, il y a l’amour que j’ai pour toi, les coques nacrées déployées dans mes yeux quand je t’imagine grandir dans ce pays sous mon sein, et l’amour que je n’ai plus du tout et que toi tu vas connaître, à l’extérieur de mon ventre, comme celui que Michelle vendait aux hommes de Bucarest pour payer sa petite location. Ce genre d’amour-là. Une blessure qu’on ne peut pas dire et qu’on ne peut pas taire non plus, parce qu’elle vient de la trahison, de l’humiliation, de la sensation de ne pas être une personne, ou de l’impossibilité au fond de son cœur de savoir vraiment la valeur incommensurable de ce qu’est être une personne. Des femmes vont t’aimer, vont te vouloir, te désirer dans leur nuit, puis te mentir, t’humilier, t’injurier en public, être elles-mêmes, ou tout simplement te faire vraiment confiance et te chérir, et peut-être que tu ne le supporteras pas. S’il te plaît, fais attention. N’impose jamais à personne ce que j’ai connu avec cet homme. Perdre son sourire, c’est perdre le seul trésor qu’il nous reste quand on n’a rien à offrir à tous ses enfants futurs. » p. 96

À propos de l’auteur

LULU_Annie_©DRAnnie Lulu © Francesco Gattoni DR

Annie Lulu est née à Iasi, en Roumanie, d’un père congolais et d’une mère roumaine. Arrivée très jeune en France, elle étudie la philosophie, puis se consacre pleinement à l’écriture. La Mer Noire dans les Grands Lacs est son premier roman. (Source: Éditions Julliard)

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Les embrouillaminis

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En deux mots
Entendant différentes versions de la rencontre de ses parents, un petit garçon s’amuse à jouer avec ces moments qui marquent un destin. Si le voisin qui s’installe avait été une voisine, s’il avait choisi une école d’ingénieurs plutôt qu’une école de commerce… Les différents scénarios nous sont livrés dans ce roman interactif.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le roman des «si»

Si le voisin qui s’installe à côté avait été une voisine, si j’avais choisi une école d’ingénieurs plutôt qu’une école de commerce… Dans ce roman interactif, Pierre Raufast nous propose les différentes versions possibles et remporte haut la main la palme de l’originalité!

Il y a d’abord ce souvenir d’enfance. Quand le narrateur avait sept ans, la maison de ses voisins était mise en vente. L’occasion pour le petit garçon de rêver que les nouveaux propriétaires auraient un garçon de son âge avec lequel il pourrait jouer. Mais c’est une avocate plongée dans ses dossiers et soucieuse de son calme qui achète la maison et ne va pas tarder à prendre en grippe ce voisin bruyant.
Bien entendu, l’histoire aurait été très différente si le voisin avait été différent. Par exemple un homme sympathique et qui va se prendre d’affection pour son jeune voisin et lui ouvrir de nouveaux horizons. Alors, comme l’écrivain à la capacité de refaire son scénario et d’imaginer différentes histoires possibles, Pierre Raufast choisit de nous raconter ces deux histoires possibles. Fini le roman qui n’a qu’un seul fil conducteur; finie la «pelote narrative imaginée par l’écrivain et déroulée de façon linéaire par le lecteur». Place désormais au roman interactif, sorte de jeu de piste offert au lecteur, mais surtout réflexion ludique sur le roman, la fiction, les choix que nous faisons tout au long de notre vie et qui la façonne et la transforme, à l’image du scénario très changeant de la rencontre de ses parents. Ils s’amusent à modifier et embellir la chose à chaque que leur fils leur demande la «vraie version». Ce faisant, ils offrent à leur fils la liberté d’imaginer. Et il ne va pas se gêner!
Mais voici venu le moment de vous livrer le mode d’emploi de ces Embrouillaminis: vous pouvez décider de poursuivre votre lecture de façon linéaire ou suivre les instructions en fin de chapitre si vous préférez privilégier un scénario plutôt que l’autre. Vous pouvez aussi, et c’est ce qui fait tout le sel de ce livre, choisir d’abord une version puis le suivante. Ces nombreuses variantes de lecture ne rendent toutefois pour le critique pas la tâche facile: comment résumé l’histoire?
Disons simplement que l’enfant, puis l’adolescent va, suivant le cas, pouvoir suivre différentes filières scolaires, connaître ses premières expériences amoureuses et s’engager soit dans une école de commerce, soit dans une école d’ingénieurs. Côté cœur, l’option de s’installer avec sa copine puis fonder une famille a longtemps été prioritaire. Mais il va finalement choisir l’objection de conscience et travailler auprès d’une association ou encore de s’engager seize mois en entreprise à l’étranger (en lieu et place de son service militaire) et s’envoler pour le Mexique, où l’administration de la défense va finir par l’oublier. Découvrant la culture de l’Amérique centrale, il va également faire quelques belles rencontres qui vont à nouveau changer sa vie. Engagé comme effaroucheur à l’aéroport, il va passer ses soirées avec Salvador, Ruben, Flor, Ramirez ou encore Salina vont lui faire connaître des expériences inédites et le conduire, sous une forte drogue, à un jeu mortel. Arrêté, il va alors connaître la prison. «Quand je sortirai, je serai écrivain et je raconterai des histoires. Là, je pourrais imaginer les destins que je n’ai pas eus. Je pourrais vivre mille vies par procuration, je pourrais créer des alternatives et tester des mondes meilleurs. L’écriture, ce sont mes simulations numériques à la puissance cent, car seule l’imagination limite les univers possibles. Et puis un jour, peut-être, quand j’aurais suffisamment écrit, quand je ne distinguerai plus vraiment le réel de la fiction et que ma mémoire me jouera des tours, alors peut-être que ce jour-là je serai finalement en paix. Je confondrai mes livres et la réalité: je penserai que c’est dans un de mes romans que j’ai enterré une pute mexicaine, que j’ai volé des choses dans une galerie d’art, ou que j’ai piraté l’ordinateur d’une écrivaine. La réalité et la fiction se mélangeront dans un épais brouillard et je pourrai enfin m’endormir serein.»
Un projet mené de main de maître, avec cet humour qui a fait le succès de La fractale des raviolis et de La Baleine thébaïde, dont on retrouve du reste un morceau d’histoire dans ce nouveau roman, sorte d’autopromotion bienvenue. «Si vous refusez ce placement de produit honteux, indigne de l’intégrité littéraire de son éditeur, alors, à titre tout à fait exceptionnel, vous pouvez revenir sur votre choix, ce fameux matin où les oiseaux piaillaient dans les platanes. Rendez-vous au chapitre 43, page 270.»
Voilà sans aucun doute le roman le plus original et le plus ludique de cette année. À votre tour désormais de construire votre version!

Les embrouillaminis
Pierre Raufast
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
300 p., 20 €
EAN 9782373051063
Paru le 21/05/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans la vallée de Chantebrie, à Saint-Bourdasse-en-Brie. On y passe aussi par Coupiac, Chaudes-Aigues, Saint-Flour, Verdun ainsi qu’au Mexique, à El Sauz, Morelia et Mexico.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Aussi, en ce jour d’avril, quand cette voiture se gara en face du portail, j’étais collé contre la vitre, à observer le destin du monde. Deux personnes en descendirent, les visites commençaient. Cela remonte à loin et quand j’évoque ce passé, une brume enrobe mes souvenirs, l’essentiel est là, mais les détails m’échappent. Je ne me souviens plus du temps qu’il faisait ce matin-là. Je crois me souvenir qu’il faisait beau.»
S’il faisait beau, c’est une première histoire qui commence. Mais, si ça se trouve, il pleuvait. C’est une autre histoire qui commence. Pourtant, il n’y a qu’une histoire, qu’une vie, celle de Lorenzo, un jeune homme. Comme chacun d’entre nous, sa vie est une suite de choix. Quelles études faire? Où vivre? Avec qui vivre? Dans ce roman existentiel, mélancolique, inventif et émouvant, Pierre Raufast vous invite à vous perdre, comme son héros, dans la fantastique impossibilité de maîtriser nos choix et nos vies, dont pourtant nous rêvons de faire des destins.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Cultur’elle (Caroline Doudet)
Europe 1 (Nicolas Carreau)
Blog Lily lit  suivi d’un entretien avec l’auteur
Blog Mémo Émoi

Les premiers chapitres du livre
« Chapitre 1
Nous habitions au numéro 10 de la rue. Mon père, professeur d’histoire-géographie, était né à Toulon. Ma mère, d’origine madrilène, enseignait l’espagnol.
Je n’ai jamais trop compris comment ils s’étaient rencontrés. Quand je leur posais la question, ils se regardaient d’un air complice et me sortaient toujours une version différente. Une fois, ils étaient les deux nouveaux professeurs du lycée de la vallée de Chantebrie, l’autre fois, c’était à des cours de danse, une fois même, ils affirmèrent avoir fait connaissance à Madrid, dans un café où ma mère était serveuse.
Enfant, cette ribambelle d’histoires me plaisait et était devenue un jeu récurrent entre nous. Les dimanches soir de mélancolie, je réclamais à ma mère une nouvelle variante que j’épinglais quelque part dans le coin de mon cœur. Mais, en grandissant, j’arrivai à la conclusion qu’eux-mêmes ne se souvenaient plus de la vraie version, ou en avaient honte. Sinon, pourquoi tant de mystères ?
Un jour, bien des années plus tard, agacée par mon insistance, ma mère me répondit d’un ton froid que je ne lui connaissais pas : « Mais, au fond, Lorenzo, quelle importance ? Ce qui compte, c’est qu’un jour nous nous sommes rencontrés, que nous nous sommes aimés, et que tu sois né, non ? »
Ainsi réduisait-elle mon existence à la rencontre entre un ovule et un spermatozoïde. Les faits lui donnaient raison, mais j’eusse apprécié un conte plus étoffé, plus romanesque. Une vie ne se résume pas au tronc sec du dernier hiver, sans mémoire des feuilles du passé.
J’acquiesçai malgré tout ; ils avaient le droit d’avoir leur petit secret, mais longtemps cette phrase me hanta. Elle sous-entendait que nos vies se résumaient en quelques points de passage obligés. J’entendais ma mère décrire ainsi nos destinées : « Je suis née, je me suis mariée avec ton père, tu es né. Tu te marieras, tu auras un enfant, un jour je mourrai, puis viendra ton tour. » Deux existences condensées en moins de trente mots. Certes, les trous restent à combler mais, au fond, quelle importance, mon chéri ? Le principal est dit. Voici l’extrait sec. Triste synopsis minimaliste d’une vie qui gomme les rencontres annexes, les petites réussites sans lendemain, les voies sans issue, les infimes détails, les aléas sans conséquence. L’inquiétude du printemps 1986, cette bouteille qui réconcilia deux amis, la tuile envolée par cette nuit de fort mistral : tout ce qui fait le sel de nos petites vies. Seules les âmes fortes peuvent être ainsi comptables de leur vie.
Mais l’heure n’est plus à la philosophie ; il est temps de commencer ce récit par un de mes plus vieux souvenirs.

Nous habitions au numéro 10 de la rue, dans un lotissement de maisons mitoyennes à deux étages. Là-haut, les chambres. Au rez-de-chaussée, le salon, la cuisine et un bureau. Chaque maison avait son jardinet constitué d’une terre jaune de remblai où seuls quelques aromates habitués aux sols arides poussaient. Ma mère, cette magicienne, avait tout de même réussi à faire jaillir un mélange de fleurs champêtres le long du grillage délimitant notre jardin.
Les premières années, la maison mitoyenne était habitée par un vieux monsieur que l’on ne voyait jamais. Je n’ai pas vraiment de souvenirs de lui. Bien des années plus tard, mes parents m’apprirent qu’il avait été un écrivain assez connu dans les années 1950, mais que ses livres étaient désormais introuvables. Son œuvre maîtresse avait été une saga familiale en sept volumes sur l’histoire de la vallée. Qui se souvient de tout cela aujourd’hui ? Existe-t-il un paradis pour les personnages de fiction oubliés ? Une sorte de Champs Élysées où flotteraient les âmes vertueuses faites de lettres et de sueur ? À moins que nos bibliothèques ne soient qu’un vaste cimetière où reposent éternellement ces chimères littéraires.
Il mourut dans la plus grande discrétion et son fils mit sa demi-maison en vente. J’avais sept ans, et je me souviens que je fantasmais sur les futurs propriétaires. J’espérais une famille avec un garçon de mon âge avec qui je pourrais jouer aux cow-boys et aux Indiens. Et si c’était une fille ? Une chipie avec laquelle je serais obligé d’aller à l’école en lui tenant la main ? Je fronçais les sourcils : et si c’était un grand qui me volerait mes jouets ? Ou, au contraire, une mamie très gentille qui m’offrirait des bonbons ? Tout était possible, ce qui rendait l’attente encore plus délicieuse.
Aussi, en ce jour d’avril, quand cette voiture se gara en face du portail, j’étais collé contre la vitre, à observer le destin du monde. Deux personnes en descendirent, les visites commençaient.
Cela remonte à loin et, quand j’évoque ce passé, une brume enrobe mes souvenirs, l’essentiel est là, mais les détails m’échappent. Je ne me souviens plus du temps qu’il faisait ce matin-là.

Je crois me souvenir qu’il faisait beau. Dans ce cas, rendez-vous au chapitre 2.
Mais je me trompe certainement. Comment pourrais-je m’en souvenir ? Si ça se trouve, il pleuvait. Rendez-vous au chapitre 3.

Chapitre 2
Il faisait grand beau temps. Je m’en souviens, car la pelouse était verte et déjà drue pour la saison. Il ne manquait plus qu’un voisin de mon âge pour la transformer en mini-terrain de foot. En bordure du jardin, les bourgeons commençaient à pointer leur nez. Le soleil tapait sur les larges portes vitrées, ce qui donnait au salon une clarté incroyable. La veille, j’avais attrapé un nouveau papillon. C’était ma grande passion du moment. Je les cueillais délicatement par les ailes et les plongeais dans un bocal où se trouvait un coton imprégné de chloroforme. Une fois « endormis » (le mot pudique que mes parents utilisaient à la place de « morts »), je les scotchais dans un grand cahier à spirales.
Impatient, je sortis voir de plus près ce premier visiteur. J’avais pris ma collection sous le bras, comme le font les enfants, pressés de montrer leurs trésors aux nouveaux venus.
C’était une dame sans âge, grande, sèche, tout de noir vêtue. Elle me vit et se figea. Elle se retourna vers le propriétaire et dit, comme si je n’existais pas :
« J’aime bien le calme ; j’espère que les voisins n’ont pas d’enfants bruyants ?
— Rassurez-vous, dit le monsieur sans me regarder. C’est un couple d’enseignants tout à fait charmant, et ils n’ont qu’un seul enfant, qui est déjà au primaire. Mon père n’a jamais eu à se plaindre. C’est une famille très discrète. »
La dame fit la moue et pénétra dans la maison. J’entendis le claquement de ses talons sur le carrelage, puis la porte se referma.
Elle fut agréablement surprise par la luminosité du séjour. Elle imagina instantanément l’emplacement de son canapé, de son immense bibliothèque et de ses plantes vertes. L’étage lui convint aussi parfaitement : de quoi arranger une chambre d’amis et aménager un bureau où elle pourrait étudier ses dossiers. Madame A. était avocate et passait une grande partie de ses nuits à travailler ses plaidoiries. Elle ferma les yeux et évalua le silence des lieux. Visiblement satisfaite, elle posa deux ou trois questions d’usage et annonça qu’elle achetait la maison au prix demandé.
Je les vis remonter dans la voiture, sans un coup d’œil ni un au revoir pour ma petite personne. Je restai encore quelques minutes, mon grand cahier sous le bras, à regarder s’éloigner la voiture. Je n’avais jamais imaginé un tel scénario. Pour moi, il y avait toujours un enfant, gentil ou méchant, qui alimentait ma vision manichéenne du monde. C’était oublier que les adultes, aussi, peuvent être cruels.

Pendant toute mon enfance, madame A. fut une voisine détestable. À chaque fois que j’invitais des copains à la maison, elle se plaignait à mes parents : trop de bruits, trop d’agitation. Pour mes neuf ans, nous étions huit garçons et ma mère se disputa avec elle. C’était un mercredi après-midi ; nous avions improvisé un match de foot dans le jardin et la voisine était sortie furieuse. Elle préparait la défense d’une adolescente et nos cris compromettaient son sort. À l’entendre, nous serions tous responsables de sa condamnation à perpétuité. Ma mère avait argumenté ; des garçons de neuf ans ont besoin de bouger. L’avocate avait énuméré froidement les différents recours possibles face à cette situation qu’elle jugeait intolérable.
Au dîner, ma mère avait fustigé cette « vieille fille aigrie qui ne comprend rien aux enfants et à la vie ». Mon père, révolutionnaire dans ses tracts et utopiste de comptoir, ne bougea pas le petit doigt. Que faire face à une représentante du droit ? Mes parents renoncèrent à organiser d’autres anniversaires à la maison. Par extension, ils n’acceptèrent plus d’inviter des amis les mercredis ou les week-ends. Armée de son Dalloz, le Code civil rouge qu’elle brandissait en guise d’épée de Damoclès, elle devint un épouvantail à copains.
Roi sans amis dans son royaume : mes camarades se moquaient de moi. Lorenzo, pourquoi ne peut-on pas venir chez toi ? Tes parents sont-ils trop pauvres pour nous payer un goûter ? As-tu honte de ta chambre ? Je ne suis pas ton copain, tu n’as pas envie que je vienne ? Si tu ne m’invites pas, je ne t’invite pas.
Je tenais cette sorcière pour responsable de mon sort. À cause d’elle, j’appris la cruauté des enfants. Petit à petit, mes camarades de classe s’éloignèrent de moi. Me restaient mes papillons, mes jouets et mes livres, dans lesquels je m’immergeais avec délectation. Solitaire, je me créais des univers improbables où ma voisine subissait les dix plaies d’Égypte et bien plus encore.

Quand madame A. croisait mes parents, elle me vilipendait abondamment. Elle m’accusait d’avoir saccagé ses lauriers, d’avoir mis de la boue sur son paillasson, de ne pas être suffisamment poli avec la boulangère, et prédisait à mes parents la plus noire destinée pour moi : « Ce garnement finira en prison ! » Sur les lauriers et bien d’autres bêtises, elle avait raison, mais elle ne pouvait empêcher un enfant, esseulé par sa faute, de jouer les Zorro vengeurs. Quelque part, elle était responsable de mon indiscipline et de ma croisade. Le pâté de maisons était mon terrain de combat, le champ d’expérimentation de mes histoires imaginées dans mon lit. Notre grillage, la frontière entre le territoire des gentils et celui des méchants.

Heureusement, mes parents contrebalançaient cette ambiance délétère. Ils me nourrissaient de lectures et de jeux de société. Mon père, insatiable anarchiste éclairé, en profitait pour me parler des problèmes sociaux qui gangrenaient notre époque. Les parties de Monopoly étaient ponctuées de réflexions sur les bulles spéculatives. Il m’expliquait avec des mots très simples des concepts aussi compliqués que la liberté et le capitalisme. Il illustrait l’attrait pervers des dictatures au moyen de jeux de société.
De son côté, ma mère me parlait régulièrement espagnol, et grâce à elle je commençai ma sixième avec un niveau avancé. Elle me conseillait des livres et je fus un lecteur précoce, le chouchou de la bibliothécaire. C’était mon lot de consolation.
J’arrivai au lycée avec une solide culture générale. Bilingue, je lisais Gabriel García Márquez ou Jorge Luis Borges dans le texte. Je connaissais par cœur des tirades de Don Quichotte, ce qui impressionnait favorablement les filles de ma classe. Mais mon livre préféré restait Dune, un roman de science-fiction écrit par Frank Herbert. Il y avait dans cette épopée de l’Épice une dimension militaire et économique qui me fascinait. C’était un univers entier en six romans, dans lequel je me noyais avec volupté des soirées entières.
Curieux de tout, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, j’envisageai à peu près toutes les filières possibles sauf le droit. La figure de l’avocat, personnifiée par ma sinistre voisine, me rebutait.
Avec l’âge, j’appris à relativiser son comportement et m’en amusait. Avec plusieurs années de retard, je me vengeais de sa phonophobie en lui téléphonant en plein milieu de la nuit ou en déposant dans sa boîte aux lettres différentes fientes d’animaux ramassées spécialement pour elle. Je me souviens d’un jour où elle avait fait le tour du quartier avec une boîte en carton remplie de merde de chien. Elle montrait à tous les parents les abominations dont elle était victime, ne sachant pas s’il s’agissait d’une vengeance liée à un récent procès ou d’une blague potache d’un voisin. Finalement, ce n’était qu’une pauvre femme vivant dans un continuel climat d’insécurité et de stress. Ses nuits à potasser les dossiers la rendaient encore plus fatiguée, encore plus irascible. Quand je partais le matin, je la voyais tirer discrètement les rideaux pour contrôler les allées et venues dans la rue. Elle devenait paranoïaque.

Pendant les années lycée, mon père entra dans sa phase « uchronie ». La droite avait gagné les élections et, avec la cohabitation, les années socialistes n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes. À table, il aimait refaire l’histoire à partir d’hypothèses politiques fictives. Il lançait des débats stériles : « Et si Mitterrand avait été élu dès 1974 ? Vous vous rendez compte de là où on en serait aujourd’hui ? », ou bien : « Et si la crise de Cuba avait abouti à une troisième guerre mondiale ? »
Ma mère levait les yeux au ciel. « Si ma tante en avait, ça serait mon oncle ! » Cette expression me faisait rire, mais mon père gardait son sérieux. Avec l’âge il devenait une sorte de militant virtuel, délaissant les événements politiques actuels pour s’intéresser à ceux qui auraient pu se produire. Ma mère lui reprochait de vivre au subjonctif, dans des mondes parallèles qu’il modelait. Il la reprenait en levant l’index bien haut : « Parallèles, mais justes et égalitaires. » Mon père aurait dû être écrivain pour façonner son monde d’encre et de feuilles.

L’année du baccalauréat, je n’avais toujours pas la moindre idée du métier que je voulais exercer. Je m’intéressais à tout, donc à rien en particulier. Ma mère me conseilla d’intégrer une école de commerce. Là-bas, je continuerais les mathématiques, la finance, l’histoire économique, les langues vivantes ; une bonne filière pour repousser de quelques années mon choix d’orientation.
Je suivis sa recommandation et passai deux difficiles années en classe préparatoire, où mes seules pauses consistaient à lire et relire inlassablement les six tomes de Dune. En 1993, j’intégrai une école de commerce en région parisienne et me retrouvai avec une faune bien différente de celle que j’imaginais. Il y avait pas mal de requins, des jeunes gens, souvent issus de milieux favorisés, qui n’avaient qu’une seule ambition : dominer le monde. Être les rois de la finance, reprendre des entreprises, fermer les usines en France pour les rouvrir en Chine, inventer des besoins futiles, jouer sur nos peurs primaires, développer le consumérisme pour mieux vendre, encore et encore. L’objectif n’était pas de devenir riche, mais d’être le plus riche.
Moi qui adorais le réalisme magique de la littérature sud-américaine, moi qui vénérais l’idéalisme dérisoire de don Quichotte, je me retrouvai d’un coup dans le grand bain du pragmatisme financier. Produire plus pour s’enrichir davantage. Quand je racontais tout cela à mon père, il jubilait. Enfin, je lui donnais raison et prouvais la décadence de notre civilisation : « L’argent pourrit tout, il faudrait revenir à des valeurs humanistes plus fondamentales. Si en 1945, Churchill n’avait pas… » Ma mère levait les yeux au ciel et changeait de pièce.

Mais, même dans une fourmilière, on trouve toujours des exceptions, des fourmis à cinq pattes. Claire, une petite brune pétillante, partageait peu ou prou ma vision du monde. Bretonne, elle avait grandi dans un village où les hommes étaient marins ou éleveurs de cochons. Elle aimait bien les crêpes au chocolat, le vin blanc, les recueils de poésie, l’écologie, les discussions autour d’une tisane, les caresses de mes doigts dans son dos. Plus tard, elle voulait travailler aux ressources humaines pour aider les gens à s’épanouir. Elle pensait que le monde de l’entreprise était déjà bien trop cruel et qu’il fallait rajouter une pincée d’humanité dans les rouages. Contrairement à mon père, elle ne refusait pas le système en bloc ; comme don Quichotte, elle espérait toujours trouver un gramme de compassion dans une place boursière. J’aimais sa sensibilité autant que son corps et nous savourions ce délicieux début de relation, plein d’élans amoureux et d’illusions. Je l’appelais « ma princesse ».
En cours, je m’asseyais souvent un ou deux rangs derrière elle, pour le plaisir de la regarder. Ignorant tout du cours soporifique, je laissais mon esprit s’égarer et me demandais sans cesse comment notre relation évoluerait. Où et avec qui serai-je dans dix ans ? Avec elle ? Avec une autre ? Serons-nous mariés ? Aurons-nous un jour des enfants ? Un ? Deux ? Trois ? J’aimais entrevoir tous ces futurs possibles. Finalement, j’avais hérité de mon père cette passion pour les mondes hypothétiques. J’étais le cancre de Prévert qui alimente ses rêveries par l’oiseau de son cœur.

En 1995, je découvris le jeu vidéo Dune II. J’achetai à cette occasion mon premier ordinateur, pour retrouver les héros de ma saga préférée. Je passais des nuits à jouer, à faire fructifier mes stocks d’Épice et à me créer une double vie numérique. Cet univers virtuel m’éloignait de la froide réalité de mon école. Pourtant ce monde fantastique rempli de meurtriers, d’arrivistes et de coup bas n’était pas meilleur que le monde réel, mais j’avais l’impression d’avoir un réel pouvoir sur lui, une meilleure emprise sur les choses.

En dernière année, je me spécialisai en simulation financière, seule option possible pour échapper à la folie esclavagiste de l’économie moderne. Protégé derrière mon ordinateur, je modélisais le monde boursier et imaginais les évolutions à venir. J’étais curieusement moins intéressé par l’appât du gain que par cette promesse numérique de prédire les choses. Je ne vendrais pas l’Épice, mais prédirais les volumes. Je serais le nouveau Nostradamus en costume-cravate.
En cours, nous apprenions à jouer avec les paramètres, à répondre aux questions des mercenaires. Quelque part, cela me plaçait au-dessus d’eux : « Le cours de l’action va-t-il chuter ? » ; « Si la société perd un gros contrat, quel en sera l’impact boursier ? » : « Et si la banque centrale remonte son taux directeur ? » Je jonglais avec les hypothèses et domptais à mon tour le subjonctif paternel. Je voulais modéliser le monde, canaliser les si pour mieux les comprendre, rendre prévisible le risque aléatoire. Dans un autre monde, j’aurais pu devenir météorologue pour prédire le temps du lendemain, les ouragans et les cyclones.
J’expliquais à Claire ma passion : « Le mot si n’a que deux lettres : il serait dommage de se laisser mener par le bout du nez par un si petit mot. » Elle me répondait par des baisers et, une fois repu, je m’allongeais sur le dos et rêvais de maîtriser cette danse du chaos, ce tango imprévisible qui façonne le futur.

Ainsi s’illusionnent les jeunes diplômés.

Rendez-vous au chapitre 4.

Chapitre 3
Je crois me souvenir qu’il pleuvait depuis au moins une semaine. De ces giboulées de mars qui jouent les prolongations. La pelouse était dans un état catastrophique, l’herbe était soit trop haute, soit remplacée par une boue gorgée d’eau. Je me disais que si un voisin de mon âge arrivait, on ne pourrait pas jouer au foot avant l’été. Il n’était que 11 heures du matin, mais les nuages gris donnaient une ambiance crépusculaire – si bien que nous gardions les lampes allumées toute la journée pour augmenter la clarté.
Je mis mes bottes, mon imperméable à capuche et sortis en vitesse pour voir de plus près cette première visiteuse. C’était une dame sans âge, grande, sèche, tout de noir vêtue. Elle pencha son parapluie et m’observa avec méfiance. Elle se retourna vers le propriétaire et dit, comme si je n’existais pas :
« Je ne supporte pas le bruit. C’est bien dommage de voir que les voisins ont des gamins.
— Rassurez-vous, dit le monsieur en me regardant, c’est un couple d’enseignants tout à fait charmant et ils n’ont qu’un seul enfant. Mon père n’a jamais eu à se plaindre. C’est une famille très discrète. »
La dame fit la moue, me dévisagea et mit le pied dans une flaque formée au pied du perron. Son talon s’enfonça de quelques centimètres. Elle jura, j’éclatai de rire. Elle me lança un regard noir, ressortit sa chaussure toute maculée de boue et entra dans la maison sans même s’essuyer sur le paillasson. L’homme alluma le plafonnier et une lumière blafarde s’écrasa sur les murs vides. Elle secoua la tête.
« J’ai besoin de clarté. Je ne pourrais jamais vivre dans une telle caverne.
— Le temps n’est pas idéal. Normalement le séjour est très lumineux. Je vous propose de monter voir les chambres.
— Ce n’est pas la peine.
— Voulez-vous repasser quand il fera meilleur ? »
Elle lui décocha un regard agacé : « Je cherche une maison plus claire et surtout sans voisinage. Vous comprenez, je travaille beaucoup chez moi et j’ai besoin d’un calme absolu. » Il voulut dire que son père, lui aussi, avait besoin de silence quand il écrivait. Mais la femme avait l’air déterminée alors il haussa les épaules et la raccompagna vers la porte.

Une semaine plus tard, le fils revint accompagné par un homme d’une cinquantaine d’années. Il ne pleuvait plus et le visiteur commença par inspecter le jardin. Je courus dans le jardin pour me poster à quelques mètres du grillage. Il tourna la tête et m’apostropha.
« Alors jeune homme, comment tu t’appelles ?
— Lorenzo, monsieur.
— Et dis-moi, Lorenzo, comment est le jardin ? »
Je le regardai sans trop comprendre la question.
« Y a-t-il des insectes ? Des mantes religieuses ? Des papillons ? Est-ce qu’il y a beaucoup de vers de terre ? »
Le propriétaire voulut répondre, mais l’homme lui fit un clin d’œil. Je m’avançai d’un pas et marmonnai tout en tripotant mes mains :
« Des papillons, oui, et des fois il y a des sauterelles, monsieur.
— Des vertes ou des marron ? »
Je haussai les épaules. Il s’approcha de moi et s’accroupit.
« Ce n’est pas pareil, tu sais. Je parie qu’ici ce sont des criquets. Les sauterelles préfèrent la campagne, car elles sont omnivores. Les criquets sont herbivores, c’est parfait pour les petits jardins comme le tien. »
À cette époque, je collectionnais les papillons. Je les cueillais délicatement par les ailes et les plongeais dans un bocal où se trouvait un coton, imprégné de chloroforme par mon père. Une fois « endormis » (le mot pudique que mes parents utilisaient à la place de « morts »), je les scotchais dans un grand cahier à spirales.
« J’ai une grande collection de papillons dans un cahier, vous voulez la voir ? »
L’homme rit.
« Pas tout de suite, bonhomme. Je dois d’abord visiter la maison pour savoir si elle me plaît. »

Ils entrèrent dans la maison et je me mis à chercher des criquets dans l’herbe. Il était encore trop tôt dans la saison, mais je trouvai quand même un énorme escargot caché sous une feuille. Tout fier, je me campai devant le grillage pour exhiber ma merveille. Les deux hommes sortirent quelques minutes plus tard et se serrèrent la main. Je restai à les regarder, à l’écart, n’osant pas montrer ma trouvaille à l’inconnu. Ils parlèrent quelques minutes, puis se dirigèrent vers le portail. Au moment de partir, l’homme se tourna vers moi. « Je vais bientôt revenir, j’espère que tu me montreras ta collection de papillons. »
Sans un mot, je lui tendis mon escargot. Il le prit et l’observa. « Je vais le remettre dans l’herbe. Ce serait dommage que, ce soir, il ne puisse pas dormir chez son papa et sa maman. »
Voilà ma première rencontre avec monsieur B., ingénieur des Arts et Métiers, qui allait devenir mon mentor durant plusieurs années.

Monsieur B. travaillait à la centrale hydroélectrique de la vallée. Le week-end, quand il jardinait, et que je n’invitais pas de copains à la maison, je m’empressais de le rejoindre. On passait alors de longues heures à faire des expériences. Il m’apprit à mesurer la valeur de pi avec les troncs d’arbres et une simple ficelle. On construisit des mini-éoliennes avec des bouchons de liège et des dynamos de vélos. Il m’expliqua les rudiments de l’électronique en démontant de vieux appareils. Il m’aida à enrichir ma collection de papillons en m’emmenant promener dans les collines.
Je traversai l’école primaire d’un souffle exalté. Tout était prétexte aux mesures, aux expériences, au bricolage, à l’observation du monde. Je découvrais l’infini pour y déposer des mots d’enfant. Monsieur B., émerveillé, battait des mains et me racontait les étoiles.
Mes parents voyaient d’un bon œil l’influence de ce voisin, devenu un ami de la famille. Le samedi soir, il dînait avec nous et quand je montais me coucher, je les entendais jouer aux cartes et rire jusqu’à fort tard. Il était barbu, monsieur B., et j’ai en mémoire ce collier poivre et sel déformé par un sempiternel sourire.
Au collège, l’apprentissage devint plus théorique et il insista pour relire mes devoirs de mathématiques et m’enseigna des notions plus complexes. « La connaissance est liberté. Sors des quatre murs de la prison où le système veut t’enfermer. Ouvre toujours tes yeux et tes oreilles ! Sois un observateur attentif du monde. » Il me dévoila la beauté des équations différentielles bien avant l’heure. J’aimais mettre le monde en équation et m’étonner que cela colle parfaitement. Mes copains me regardaient, incrédules, préférer ces charabias à un après-midi de foot. Je délaissais un peu le français, un peu l’histoire-géo, ne gardais une moyenne excellente qu’en espagnol grâce à ma mère. C’est lui qui m’initia aux jeux vidéo, avec Zork, un jeu minimaliste où je me perdais mille fois dans de délicieuses ramifications narratives.
À cette époque, mon père était englué dans d’éternelles rengaines politiques. Il rabâchait sans cesse de vieilles histoires, refaisait le monde à sa façon en imaginant des issues possibles à des situations inventées. Monsieur B. s’en amusait : « Finalement, la politique ressemble aux sciences physiques : vous imaginez des mondes idéaux, vous explorez des variantes infinies de modèles économiques, sans jamais rien faire de concret. Vous êtes de vrais théoriciens ! » Ma mère éclatait de rire et mon père revêtait son sourire gêné.
Et puis un printemps, j’avais quatorze ans, monsieur B. nous annonça qu’il était muté dans une autre ville, à l’autre bout de la France, dans un autre univers. C’était une promotion, il y serait directeur d’une centrale hydraulique. « Mais pourquoi ne pas être directeur de celle de la vallée ? » Il m’expliqua que cela ne fonctionnait pas ainsi et que, pour pouvoir évoluer, il fallait bouger. « Augmenter l’entropie du système pour ne pas qu’il se relâche » : son clin d’œil humoristique ne suffit pas à me consoler. À l’âge où d’autres vivaient leur premier chagrin d’amour, j’expérimentai un grand vide, une tristesse de tout autre nature.

Ses anecdotes, ses expériences, ses sollicitations me manquèrent. Seul, il est beaucoup plus ardu de se motiver. Je perdis progressivement mon avance et m’intéressai mollement à d’autres choses. Mon père, plongé dans ses journaux politiques, ne levait le nez que pour me faire réciter mes leçons d’histoire-géographie, et encore, en rajoutant son grain de sel sur le dessous supposé des cartes. Ma mère profita de mes errances pour revenir à l’assaut avec ses romans espagnols. Je lus sans déplaisir Don Quichotte, mais n’insistais pas au-delà. La lecture comblait mon besoin d’imaginaire, mais n’arrivait pas à satisfaire ma soif de possibles, des hypothèses et des expériences qui les valident. Les romans n’ont qu’un seul fil conducteur ; ce n’est qu’une pelote narrative imaginée par l’écrivain et déroulée de façon linéaire par le lecteur. Une simple vision statique du monde, là où monsieur B. m’avait fait entrevoir la dynamique de systèmes bien plus complexes.
Pour combler ce vide, je m’investis dans les jeux vidéo. C’était l’époque des premières consoles de jeux. J’adorais l’idée de refaire dix, vingt, cinquante fois la même partie et de constater que les monstres optaient chaque fois pour des comportements différents. Chaque partie était unique tout en obéissant aux mêmes schémas. Voilà ce qu’il manquait aux livres ! En vérité, la composante aléatoire des monstres renouvelait le plaisir, mais n’apportait pas grand-chose au dénouement. Je finissais toujours par affronter le boss à la fin des premiers niveaux, puis je perdais systématiquement par manque de temps. Cela ne m’empêchait pas d’essayer encore et encore, tel Sisyphe poussant son rocher inlassablement au sommet de sa montagne.
J’initiais mon père à Populous, un jeu vidéo où nous incarnions un dieu chargé de l’évolution d’une civilisation. C’était l’occasion rêvée de mettre en pratique ses théories humanistes et anticapitalistes. Il n’en fut rien. Il se contenta de regarder, hébété, les petits personnages bouger au gré de mes mouvements de souris tout en répétant « C’est incroyable ce que l’on fait aujourd’hui ». Il m’incita à bâtir des républiques démocratiques qui n’avançaient pas. Nous étions encore à l’âge de pierre quand des dictatures armées nous envahissaient. Mon père s’agaça de cette vision voltairienne de l’homme et fustigea les producteurs américains du jeu.

À la place de monsieur B., un jeune couple et leur bébé s’installèrent dans la maison mitoyenne. Au début, j’entendais les pleurs de la petite fille la nuit. Puis la situation se normalisa et ce ne fut que des bonjours et bonsoirs polis quand on se croisait.
Pendant les années lycée, mon père se noya dans sa phase « uchronie ». Il aimait à refaire l’histoire à partir d’hypothèses politiques fictives. Il aimait lancer des débats stériles, du style : « Et si Mitterrand avait été élu dès 1974 ? Vous vous rendez compte de là où on en serait aujourd’hui ? », ou bien : « Et si la crise de Cuba avait abouti à une troisième guerre mondiale ? »
Ma mère levait les yeux au ciel. « Avec des si, on mettrait Paris en bouteille ! » Cette expression me faisait rire, mais mon père gardait son sérieux. Avec l’âge il devenait une sorte de militant virtuel, délaissant les événements politiques actuels pour s’intéresser à ceux qui auraient pu se produire. Ma mère lui reprochait de vivre au subjonctif, dans des mondes parallèles qu’il modelait. Il la reprenait en levant l’index bien haut : « Parallèles, mais justes et égalitaires. » Mon père aurait dû être écrivain pour façonner son monde d’encre et de feuilles.
En terminale, j’étais un élève normal, pas forcément excellent, mais pas ridicule non plus. J’avais gardé de mon compagnonnage avec monsieur B. un certain goût pour le questionnement, la curiosité et les sciences. Longtemps je me suis demandé quelle aurait été ma scolarité au lycée si monsieur B. n’était pas parti. Aurais-je gardé autant d’avance en mathématiques ? Aurais-je été en tête de classe ? Aurais-je passé moins de temps sur les jeux vidéo ? Nous avions gardé contact. Au début, je lui écrivais presque toutes les semaines pour lui expliquer mes avancées. Mais, les années passant, je ne prenais plus le temps. Trop de choses futiles à faire, pas assez de choses à raconter. J’enfilais excuse sur excuse pour limiter ma correspondance à une ou deux lettres par an.

Mon orientation se fit naturellement ; je m’inscris en classe préparatoire scientifique, comme un bon tiers de mes camarades. Cette idée me plaisait bien : je voulais développer des jeux vidéo, et devenir ingénieur était la voie royale pour décrocher un emploi dans ce secteur. Deux ans plus tard, j’intégrai, par le hasard du classement d’un concours, une école d’ingénieur en mécanique. Domaine a priori loin des jeux vidéo, mais mes parents me pressèrent d’accepter, ce que je fis.

Un peu paumé dans une filière que je n’avais pas choisie, je passais ma première année à décompresser. Beaucoup de bières, des soirées entre potes et des séances de cinéma. Je profitais d’une nouvelle liberté, loin de la vallée de Chantebrie. À cette époque, je passais des nuits entières sur le jeu vidéo Dune II, inspiré de mon roman préféré. Un jeu mélangeant aventures et stratégie dans lequel il fallait équilibrer les conquêtes militaires et économiques. Nous étions tout un groupe de passionnés et nous comparions l’avancée de nos quêtes.
Et puis un soir, lors d’une fête moins arrosée que les autres, je discutai avec Camille, une grande perche blonde qui avait atterri là par tacite validation parentale d’un brillant parcours scolaire. Comme moi, elle n’avait aucun attrait pour la mécanique, mais elle suivait les cours avec application, comme elle l’avait toujours fait. Elle s’acharnait à peaufiner ses devoirs, sachant très bien que jamais elle ne mettrait ces nouvelles compétences en application. Elle se destinait à la gestion de projet, terme vague qui couvrait un ensemble d’activités supposées moins techniques que les autres. Jouet du classement d’un concours national, elle s’adaptait tant bien que mal. Un demi-point en plus et elle aurait atterri dans une école de chimie. Un demi-point en moins, elle se serait retrouvée spécialisée en génie civil.
Pourtant, au lycée, Camille voulait devenir aide-soignante ; son rêve était d’aider les personnes âgées. Mais ses parents avaient jugé qu’avec ses résultats scolaires elle pouvait gagner davantage. Alors elle avait suivi une filière scientifique et passé le concours. De toute façon, à dix-huit ans, est-on vraiment capable de savoir ce que l’on veut ? C’était la thèse de son père. Il était expert-comptable, mais rabâchait sans arrêt qu’il aurait voulu faire marin. C’était davantage une posture qu’une véritable réflexion sur sa vie, car, dans ce cas-là, pourquoi n’avait-il pas écouté les aspirations de sa fille ?

Un soir de fin de première année, elle devint « ma princesse », surnom qui lui resta. En deuxième année, je déménageai dans son studio à quelques rues de l’école. Nous faisions l’amour régulièrement, avec cette prescience de savoir que ce n’était que le début d’une grande aventure. Le diplôme en poche, nous irions travailler en région parisienne comme la majorité des couples d’ingénieurs. Trois ans plus tard, nous nous marierions et aurions un ou deux enfants en fonction du logement que nous aurons pu nous payer. Dix ans plus tard, une chance sur deux d’être divorcés.
Dans n’importe quel jeu vidéo, j’aurais trouvé ce scénario trop linéaire, trop convenu. Mais c’était ma vie et je n’avais, comme la plupart des gens, aucun regard objectif dessus. Je découvrais pas à pas toutes les étapes d’un sentier mille fois foulé. Nos ancêtres ont beau avoir poli, vie après vie, les marches du destin, nous les gravissons en fiers conquérants, sourds à leurs conseils, aveugles à leur sort.

En troisième année, je choisis un stage à la centrale hydroélectrique de la vallée de Chantebrie afin de me rapprocher de mes parents. Le sujet était intéressant : modéliser la résistance mécanique des pales en rotation. Le premier jour, je demandai à mes nouveaux collègues s’ils avaient connu monsieur B. La plupart d’entre eux s’en souvenaient encore très bien. Dans la salle de repos, les dessins familiaux des employés étaient punaisés sur un grand tableau en liège. Au milieu, j’en reconnus deux que je lui avais offerts vers l’âge de dix ans. L’un représentait une fusée, une usine et un grand monsieur. L’autre, les trajectoires d’un papillon cherchant à éviter le filet d’un petit garçon. Ce fut comme deux petites aiguilles plantées dans mon cœur. C’était un peu grâce à lui que j’étais là, et pourtant cela faisait des années que je n’avais pas pris de ses nouvelles. Était-il toujours directeur ou était-il à la retraite ?
Je passai ces cinq mois à travailler sur ma modélisation. Les soirées, je continuais l’extraction de l’Épice dans Dune. J’étais désormais à un niveau avancé du jeu vidéo et ne pouvais plus m’arrêter.
La journée, je lançais mes modélisations numériques. Je les tordais dans tous les sens, jouais sur plusieurs scénarios : toute cette combinatoire des possibles me fascinait. À partir de quelle valeur les pales se brisent-elles ? À quelle vitesse minimale la turbine s’arrête ? J’exécutais un tas de combinaisons. J’aimais ces univers virtuels qui n’existaient que dans ma tête et prenaient vie dans cet ordinateur. J’étais devenu le dieu Populous de cette centrale. Je pouvais la faire exploser numériquement en un clic de souris. Les enchaînements de causes racines me fascinaient, tous ces arbres de décisions qui exploraient l’infinité potentielle d’un simple modèle.
Alors que ma vie semblait linéaire, préformatée, mon imagination et mon intellect naviguaient dans des myriades multicolores de mondes parallèles. J’avais trouvé ma voie : la simulation numérique et l’accès à des royaumes virtuels infinis.
Ainsi rêvent les jeunes ingénieurs.

J’eus soudainement envie de remercier monsieur B. de m’avoir orienté vers cette filière scientifique. Ce stage, à la centrale où il avait travaillé, était une superbe occasion de le faire. Rendez-vous au chapitre 53.

Puis je me dis qu’après son départ j’avais pas mal végété. Sans doute serait-il déçu de mon parcours scolaire, lui qui voyait de grandes choses en moi. Et puis, à quoi bon remuer le passé ? Je laissai tomber cette idée. Rendez-vous au chapitre 4.

Chapitre 4
Le 10 juin 1996, mes parents assistèrent à la cérémonie de remise de diplôme avec cette fierté non dissimulée de voir leur enfant correctement armé pour affronter la vie. Mon père, dans une retenue tout en pudeur, mélange d’une méfiance viscérale envers les élites et d’une satisfaction paternelle. Ma mère, tout en exubérance latine, me serrant dans ses bras et parlant à mon amie presque comme à une belle-fille.
Pour nous, l’avenir s’annonçait sous les meilleurs auspices. J’étais désormais sur les rails de la vie et je n’avais qu’à poursuivre mon petit bonhomme de chemin comme mes parents l’avaient fait vingt-cinq ans auparavant en épousant leur carrière de fonctionnaire. Nous allions chercher du travail en région parisienne et, une fois installés, rien ne pourrait nous faire dérailler.
Ne restait que la question du service militaire. En février de cette année, Jacques Chirac venait d’annoncer la professionnalisation des armées, mais les garçons nés avant 1979 devaient tout de même remplir leurs obligations militaires. Nous étions pratiquement la dernière génération à partir sous les drapeaux et la plupart de mes camarades de promotion cherchaient une excuse pour se dérober. Les dispenses s’obtenaient de plus en plus facilement. Il suffisait de négocier avec le médecin, d’arguer d’un emploi en CDI, de prolonger les études d’une ou deux années pour être réformé.
La question m’effleura. J’avais déjà reçu une offre d’emploi qui ne m’intéressait guère, mais j’aurais pu m’en servir pour éviter ces dix mois sous les drapeaux. J’hésitais. Et puis un drame mit fin à cette indécision.

Comme chaque soir, j’allumai mon ordinateur pour jouer à Dune. Mais cette fois-ci il ne démarra pas, le disque dur était foutu, cramé. Toute ma progression au jeu était perdue, des centaines d’heures de ma vie virtuelle étaient coincées dans cet amas de ferraille inutilisable. Fou de rage, je réinstallai tout et repris ma quête de zéro. Je fus tenté de prendre les mêmes décisions qu’un an plus tôt, mais, pour une raison inexpliquée, je changeai. La trajectoire qui se dessina fut infiniment plus prometteuse. Je collectai plus d’Épice en moins de temps. J’avais dévié un peu de ma route, par hasard, et les effets furent radicalement différents.
Je passai les trois heures de mon voyage en train à méditer cette expérience. Et si profitais de cette année de transition pour faire un pas de côté ? Et si j’ouvrais une parenthèse pour tenter autre chose ? Je ne risquais rien : au pire, je pourrais reprendre ma vie comme on reprend une ancienne partie sauvegardée. Le nez contre la vitre, je sentis les vibrations secouer mes convictions. Les champs, les prés et les villages défilaient. Hypnotique spectacle, semblable à une vie déroulée en accéléré. Les trajets en train ont toujours facilité chez moi l’introspection. Jusqu’à présent, ma vie n’avait été qu’un long chemin rectiligne, tracé par le cocon familial. J’étais allé d’une gare à l’autre sans même y penser. Je pressentis que cette année d’interlude pouvait m’ouvrir des perspectives inédites ; le train déraillerait pour m’emmener de l’autre côté du miroir.

J’en parlai à ma princesse, qui fut réfractaire à cette idée. Pourquoi changer de plan ? Pourquoi risquer quelque chose ? Elle préférait répondre à son destin et commencer le prochain chapitre de sa vie, pressée d’atteindre celui où notre premier enfant naîtrait. Elle évita la discussion comme d’autres éteignent la radio pour s’épargner les mauvaises nouvelles.
Pendant mon footing, je repensai à Paul, personnage obsédant de Dune. Jessica, sa mère, était génétiquement programmée pour n’engendrer que des filles. En le mettant au monde, elle avait désobéi, mais elle avait permis à son enfant d’avoir un destin extraordinaire. Je n’étais pas si pressé que ça de travailler dans un bureau à la Défense. Et si, moi aussi, j’allais chercher l’Épice de ma vie ? Et si je modifiais un peu les conditions initiales de mon logiciel ? Comme ça, pour voir, pour jouer ? Après tout, n’était-ce pas ce que je savais faire ?
Ma mère fut surprise, mais ravie de ma décision. Elle m’incita à voyager. À l’époque, on pouvait remplacer le service militaire par un service civil à l’étranger. L’idée était de trouver une entreprise qui veuille bien vous envoyer dans un pays où elle avait une filiale pour y travailler seize mois. C’était gagnant-gagnant, la société bénéficiait d’aides fiscales et le jeune diplômé trouvait une première expérience internationale tous frais payés. Elle s’activa et dénicha par son réseau hispanophone une copine dont le frère travaillait au Mexique. Il pouvait me pistonner pour entrer à l’aéroport d’El Sauz, dans l’État de Chihuahua. En tant qu’informaticien, il m’avait assuré que j’aurais une mission intéressante. Ma mère était enthousiaste : « Va découvrir le vaste monde, mon fils ! Tu vas rester les quarante prochaines années le cul vissé à une chaise. Profite de cette opportunité ! En plus, le Mexique, c’est un pays génial, celui d’Octavio Paz… »
Mon père, toujours branché dans ses trips philosophico-gauchistes, ne comprenait pas mon envie de faire le service militaire. Si je ne voulais pas travailler immédiatement, ce qu’il comprenait, pourquoi ne pas être objecteur de conscience et m’engager dans une cause humanitaire ? « Tu auras tout le temps de travailler pour un patron. Profite de ta jeunesse pour donner un peu de sens à ta vie, tu n’en auras pas toujours l’occasion. » Il proposa de me mettre en relation avec ses amis d’associations culturelles, qui regorgeaient de bons plans humanitaires.
Ma copine réfutait en bloc cette histoire de service national. Pourquoi repousser l’entrée dans la vie active ? Ensemble, ce serait plus simple de trouver deux boulots dans la même ville et d’emménager dans un appartement à nous. Je lui parlai de Paul et de la quête de l’Épice. Elle n’adhéra pas à ma théorie, mais concéda, en désespoir de cause, que le service militaire classique était son option préférée. Elle cherchait déjà du boulot en région parisienne et m’encouragea à postuler pour n’importe quel régiment de n’importe quelle armée, marine, terre, air, gendarmerie, pourvu que je sois à moins de trente kilomètres d’elle. Quand je lui disais que jouer au simple soldat pendant dix mois n’était pas une perspective enthousiasmante, elle balayait mes réticences d’un revers de la main :
« Faut savoir ce que tu veux ! Et puis tu dormiras chez nous, … »

Extraits
« Quand je sortirai, je serai écrivain et je raconterai des histoires. Là, je pourrais imaginer les destins que je n’ai pas eus. Je pourrais vivre mille vies par procuration, je pourrais créer des alternatives et tester des mondes meilleurs. L’écriture, ce sont mes simulations numériques à la puissance cent, car seule l’imagination limite les univers possibles.
Et puis un jour, peut-être, quand j’aurais suffisamment écrit, quand je ne distinguerai plus vraiment le réel de la fiction et que ma mémoire me jouera des tours, alors peut-être que ce jour-là je serai finalement en paix. Je confondrai mes livres et la réalité: je penserai que c’est dans un de mes romans que j’ai enterré une pute mexicaine, que j’ai volé des choses dans une galerie d’art, ou que j’ai piraté l’ordinateur d’une écrivaine. La réalité et la fiction se mélangeront dans un épais brouillard et je pourrai enfin m’endormir serein. Ma mémoire défaillante sera la pierre fondatrice de mon ataraxie.
Pour l’instant, j’aligne les mots, j’aligne les phrases dans l’attente de ce jour où je m’illusionnerai. Je me crée une forêt de mille histoires pour masquer la seule que je veux oublier. J’invente des personnages, des personnages féminins, je leur donne des prénoms pour enfouir celui que je n’ai jamais su. Je noie dans des fictions ma sombre réalité. » p. 147-148

« Si vous voulez connaître mes aventures sur l’Hirundo, lisez La Baleine thébaïde, du même auteur. Ainsi, nous éviterons de couper des arbres et de gaspiller du papier à recopier ce qui est déjà écrit ailleurs. Après tout, nous sommes dans le chapitre « Mission écologique » et chacun doit contribuer un petit peu.
FIN
Si vous avez déjà lu ce roman, et que vous vous souvenez de la fin, ou si vous refusez ce placement de produit honteux, indigne de l’intégrité littéraire de son éditeur, alors, à titre tout à fait exceptionnel, vous pouvez revenir sur votre choix, ce fameux matin où les oiseaux piaillaient dans les platanes. Rendez-vous au chapitre 43, page 270. » p. 263

À propos de l’auteur
RAUFAST_Pierre_©DRPierre Raufast © Photo DR

Pierre Raufast est né à Marseille en 1973. Il est ingénieur diplômé de l’École des Mines de Nancy. Il vit et travaille à Clermont-Ferrand. Son premier roman, La Fractale des raviolis, publié aux éditions Alma, obtient le prix Jeune mousquetaire, le prix de la Bastide et le prix Talents Cultura 2014. En 2015, La variante chilienne est dans la sélection du prix du roman Fnac. Les embrouillaminis est son sixième roman. (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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L’os de Lebowski

MAILLARD_los_de_lebowski  RL_2021  Logo_second_roman  coup_de_coeur

En deux mots
Lebowski, le chien d’un jardinier-paysagiste découvre un os en grattant la terre sur le domaine d’un client producteur de télévision. S’agissant d’un reste humain, notre homme n’aura de cesse de découvrir le fin mot d’une histoire dont il aurait peut-être mieux fait de ne pas chercher à connaître l’origine.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Jim Carlos a disparu

L’os de Lebowski, le second roman de Vincent Maillard, est un petit bijou qu’il serait bien dommage de laisser passer. Vous allez vous régaler de son ironie subtile, de son habile construction et de son surprenant épilogue!

Voilà un second roman qui est bien davantage qu’une confirmation. C’est un vrai bonheur de lecture! Son titre livre à lui seul les principaux éléments de l’intrigue. Le Lebowski dont il est question est le chien du narrateur. S’il répond à ce patronyme, c’est d’une part en hommage au Dude, le «Big Lebowski» des frères Coen, mais aussi parce que cette grosse boule de poils à la même nonchalance et cette envie furieuse d’en faire le moins possible. S’il accompagne son maître, jardinier-paysagiste chez ses différents clients, c’est d’abord pour se trouver une place tranquille et ne plus en bouger. Il n’en va pas différemment sur ce nouveau chantier, dans la belle propriété d’Arnaud Loubet, rédacteur en chef à la télévision qui entend donner une touche «développement durable» à ses trois hectares de terrain en intégrant un potager bio sur sa propriété, à quelques encablures de sa piscine.
Au fur et à mesure de l’avancée du chantier, Jim Carlos est invité à la table familiale, ayant promis à Amandine, la fille du couple formé par Arnaud et son épouse Laure d’attacher Lebowski, car elle a la phobie des chiens. L’occasion de constater combien ces bobos vivent dans leur monde, se confortant de leur arrogance et leur suffisance, dissertant sur les plaies de la société et les difficultés de la planète. Il va aussi découvrir une faille au cours de ces invitations, la fuite de leur fille aînée Jeanne. Un sujet devenu tabou, mais qu’il entend élucider en se mettant à la recherche de la jeune fille qu’il croit localiser à Doussac, dans la Vienne. L’occasion d’une excursion dans ce village et la rencontre avec une bien sympathique tenancière de café. Une escapade que Jim a pris le soin de consigner dans un grand cahier bleu dans lequel on trouve aussi le récit de l’étonnante découverte de Lebowski, pourtant peu habitué à une telle dépense d’énergie. Il s’est mis à gratter énergiquement la terre d’où il sort avec fierté l’os du titre. Un os qui va intriguer son maître au point de le confier à un voisin, ex médecin-légiste, qui ne va pas tarder à lui révéler qu’il s’agit bien d’une partie de squelette humain. À priori, il faudrait avertir la police.
Mais notre homme, on l’a vu, a des velléités d’enquêteur et entend confronter son employeur à sa découverte.
Sans en dire plus, on ajoutera que ce n’était sans doute pas la meilleure de ses idées. Ni pour lui, ni pour Lebowski. Encore que… S’il nous est donné de lire cette histoire et ses développements, c’est parce que la juge d’instruction Carole Tomasi est en possession du cahier bleu, mais aussi du cahier orange qui sera découvert après les premières investigations déclenchées par la magistrate.
Avec une imagination fertile et un sens de l’humour très incisif, Vincent Maillard réussit à construire une histoire très addictive, usant des codes du thriller pour creuser cette curieuse propension que développent ceux qui se retrouvent soudain à la tête d’une belle fortune et disposant d’un pouvoir tout aussi certain. Ils s’imaginent alors au-dessus des lois. Ou se sentent investis du droit de faire tourner le monde comme ils l’entendent, parce qu’après tout ils ont «tout compris». Et leurs éventuels contradicteurs ne peuvent du coup être que des ignorants ou des incapables.
Cette savoureuse charge contre les élites trop bien-pensantes est politiquement très incorrecte, mais elle fait joyeusement plaisir. On se régale!

L’os de Lebowski
Vincent Maillard
Éditions Philippe Rey
Roman
208 p., 19 €
EAN 9782848768786
Paru le 6/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Je m’appelle Jim Carlos, je suis jardinier.
J’ai disparu le 12 janvier 2021. Un de mes derniers chantiers s’est déroulé aux Prés Poleux, dans la propriété des Loubet : Arnaud et Laure. Lui est rédacteur en chef à la télévision, elle est professeure d’économie dans l’enseignement supérieur. Chez eux tout est aussi harmonieux, aussi faux qu’une photographie de magazine de décoration. Tout, même leurs cordiales invitations à partager des cafés ou des déjeuners au bord de leur piscine, vers laquelle je me dirigeais avec autant d’entrain que pour descendre au bloc opératoire…
Vous trouverez dans ce livre les deux cahiers que j’ai écrits lors de mon aventure chez ces gens. Mais aussi l’enquête menée par la juge Carole Tomasi après ma disparition.
Lebowski est le nom de mon chien. Tout est sa faute. Ou bien tout le mérite lui en revient. C’est selon.
Maintenant il est mort.
Et moi, suis-je encore vivant ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Première partie (Le cahier bleu)
Premier jour
Il faut, d’une manière ou d’une autre, être enfermé pour avoir le temps d’écrire. C’est le cas. Et avoir une idée. Je n’avais pas d’idée. Pas d’histoire. Hormis la mienne.
Et celle de mon chien, auquel je ne cessais de penser.
Notre histoire donc, depuis le premier jour où je l’ai vu.

Je n’avais pas demandé « combien pour ce petit chien dans la vitrine », d’ailleurs il aurait été bien incapable de ponctuer la question des deux petits « whou whou » de la chanson. Il somnolait. Et depuis il n’a jamais fait que ça. Les autres chiots bondissaient, aboyaient, se mordillaient et se roulaient dans les copeaux artificiels. Lui, non. Ce doit être ça qui m’a attiré. Une forme d’acceptation tranquille, cette philosophie ataraxique qui n’appartient qu’aux animaux.
Le vendeur m’avait fait tout un article sur les mérites du golden retriever, l’ami des enfants. Je ne lui avais pas répondu que je n’avais pas d’enfant, ni que si j’en avais, je n’aurais pas besoin d’acheter un chien. Ni que si j’aimais vraiment les chiens, j’irais en délivrer un à la SPA. Ni que si j’aimais vraiment les goldens, j’en chercherais un dans un élevage digne de ce nom et pas dans un supermarché où on peut acheter un chien comme un paquet de rouleaux de Sopalin. J’ai mélangé tout ça et j’en ai conclu que, malgré tout, je délivrais un petit être de sa prison vitrée dans un temple de la marchandisation du vivant.

C’était il y a sept ans. Je ne regrettais rien de cet achat impulsif. Ce chien était une crème. Un peu crétin? Pas sûr. Au départ je l’avais baptisé Dumby. Je trouvais que ça évoquait My Dog Stupid de John Fante, un des rares bouquins que j’ai lus quand j’étais jeune. Mais ensuite, il s’est transformé en une grosse masse molle et blonde, toujours avachi et décalé comme Jeff Bridges dans le film des frères Coen, alors ça m’a amusé de le surnommer Lebowski, et finalement le nom lui est resté. Depuis sept ans, il dort essentiellement. Il ne court après aucune balle, aucun bâton. Quand je le sors, il marche, la tête basse, derrière moi. On croise des tas de chiens qui tirent sur leur laisse ou courent dans tous les sens. Il les regarde d’un œil apitoyé. Je lui file des croquettes, et lui me refile son bon regard certifié fidélité inconditionnelle. Je le caresse de temps en temps, il soupire de contentement. Ou d’accablement ? C’est difficile à dire. Enfin, disons que nous cohabitons paisiblement.

J’emmène Lebowski sur mes chantiers de jardinage. Je suis paysagiste / création-entretien, comme disent mes cartes de visite. En général, les clients l’apprécient. Il y a des gens qui n’aiment pas les chiens, mais peu qui ne supportent pas les peluches. Il n’existe pas de ligues anti-peluches. Or, incontestablement, cet animal est plus proche de la peluche que du molosse.
Mais cette fois-ci, j’ai eu beau plaider la cause de Lebowski, rien à faire. «Ma fille a une phobie des chiens», m’a dit le client. Il fallait selon lui que je le laisse dans la voiture. Je lui ai dit que ce n’était pas possible avec cette chaleur. On a négocié. Il a fini par accepter que je l’emmène au fond de sa propriété à la condition expresse que je passe au large et que je l’attache à un arbre ou à quelque chose. Je n’ai pas de laisse, j’ai bricolé un bout de corde pour arranger l’affaire. Ça n’a pas eu l’air de traumatiser mon animal, qui n’avait pas dans ses projets de courir toute la sainte journée le long du mur du parc jusqu’à y tracer un cynodrome de lévriers, et encore moins d’aller chasser les garennes ou les canards de la mare. Comme je l’ai dit, c’était un cador surdiplômé de l’école des stoïques. Je l’ai attaché au tronc d’un grand chêne. Il possédait de la sorte un alibi en béton pour déployer tout son savoir-faire en matière de léthargie chronique.
À l’avant de la propriété trônait, à la place de l’ancien manoir des Prés Poleux dont il ne restait que quelques murs, une immense construction blanche, moderne, sérieuse comme un tribunal, et anguleuse comme une villa d’architecte, percée de multiples baies vitrées donnant sur plusieurs terrasses aménagées dont l’une, au sud, accueillait une piscine turquoise et discrètement glougloutante. L’homme, le père de la fille phobique aux chiens, m’accompagna jusqu’à l’angle sud-est de ses trois hectares tout en m’expliquant son projet. On sent bien d’ailleurs que l’homme est un homme de projets. Il s’appelle Arnaud Loubet. Il a, à l’époque, cinquante et un ans, il est plus grand que moi, il mesure donc plus d’un mètre quatre-vingts. Son visage est ambigu, le front, les yeux et le nez expriment une grande détermination, mais les joues sont un peu molles, et le menton un peu faiblard. Ça ne se remarque pas tout de suite car le tout est flouté et harmonisé par une belle chevelure blanche de patriarche, ou de patron, à mi-chemin entre la coupe d’un pilote de ligne et celle d’un mandarin de la littérature. Bref, l’homme a un projet. Il veut créer un jardin potager dans ce coin de la propriété. « J’ai bien réfléchi à la question », me dit-il. C’est un homme construit, qui réfléchit, qui analyse, qui se fait une opinion, puis qui décide.
« Pour moi, ici, c’est parfait, ajoute-t-il en tendant les mains vers la zone prévue.
– Mais… avec le mur et les arbres, c’est à l’ombre.
– Et alors ?
– Alors si vous voulez que ça pousse, à la lumière, c’est mieux. »
L’homme m’a regardé en plissant légèrement les yeux. Il m’a choisi parce que je suis un jardinier spécialisé dans les aménagements éco-bio-permaculture-garantis-sans-pesticide, etc. L’inverse exact de tout ce qui avait été fait sur ces trois hectares depuis Louis-Philippe. Mais l’homme, comme tout le monde, entamait son grand virage vers le bio, le durable, la sobriété heureuse de Pierre Rabhi et de tout ce qui se vendait bien en matière de consommation écoresponsable. Il y avait encore du chemin à faire avant d’apercevoir la sortie de la courbe. Mais surtout, et malgré tout, était-il concevable, pour revenir à la conversation en cours, qu’un simple jardinier puisse penser d’une manière plus juste que lui ? Apparemment oui (ça avait un tout petit peu de mal à passer mais ça allait passer) car l’homme possédait une autre carte dans sa manche, un atout maître : il était « doté d’un solide sens de l’humour », comme on me l’a dit plus tard. Alors il a posé un index sur sa bouche en penchant la tête en arrière tel un homme qui réfléchit intensément, puis il a hoché doucement la tête comme si une idée lumineuse faisait lentement son chemin dans son esprit et il a prononcé avec ironie : « Hum ! hum !… pas bête… on voit que vous êtes de la partie ! » avant de m’adresser un grand sourire complice. J’ai fait un tour d’horizon du regard et je lui ai proposé de créer son potager au sud-ouest.
« J’ai repéré qu’il y a une arrivée d’eau là-bas.
– Non. »
À mon tour je l’ai regardé en plissant légèrement les yeux, exactement comme il l’avait fait, je ne sais pas trop pourquoi, ça devait m’amuser, puis j’ai levé les sourcils en avançant la mâchoire inférieure en signe d’interrogation.
« Non. Là-bas, non. On a… On a d’autres projets dans cette partie. »
Oui. L’homme décidément est un homme de projets. J’ai acquiescé en hochant lentement la tête, toujours comme lui l’avait fait d’une manière ironique quelques secondes plus tôt. Est-ce que je me moquais encore de lui ? Ou bien exerçait-il sur moi une influence inconsciente, une contagion mimétique ? Je l’ignorais. J’ai fait quelques pas, je suis monté sur une butte, j’ai constaté que Lebowski, affalé au pied du grand chêne, avait attaqué sa journée. J’ai laissé l’espace m’imprégner, et je lui ai proposé une autre solution : un carré adossé au mur nord, ce serait moins discret mais, avec une jolie clôture, ce serait charmant. Il a dit « OK, feu vert », j’imagine qu’il s’est retenu de dire green light.
J’ai donné quelques coups de pioche au pied du mur nord. Il faisait déjà très chaud et la pioche soulevait des petits nuages de poussière, mais la terre était tendre et bonne pour le maraîchage. Elle était marbrée, légèrement sableuse et limoneuse – le travail du fleuve, distant de plus de trois cents mètres aujourd’hui, mais qui avait recouvert cette plaine régulièrement au cours des millénaires passés –, et aussi organique – des forêts avaient poussé ici dont l’humus avait amendé le sol. Du gâteau. Presque. Car le bruit de deux épées médiévales qui s’entrechoquent retentit quand l’outil heurta une pierre de la taille d’un pavé parisien. Quelques coups de pioche supplémentaires me firent comprendre qu’il n’y avait pas eu ici que de l’eau et des arbres, des hommes y avaient bâti des édifices qui s’étaient effondrés ou qu’on avait détruits. Des monceaux de pierres s’étaient éparpillés, puis avaient été recouverts comme les vestiges d’un château fort en galets oublié sur une plage. Il me faudrait trimer pour débarder la surface du potager. Et ce n’était pas cette feignasse de Lebowski qui allait m’aider à sortir tout ça. Si un éducateur canin au monde avait pu lui apprendre à creuser pour dénicher quoi que ce soit, même une truffe, ce gars-là pouvait être nommé meilleur dresseur de l’année. C’était pourtant un sacré costaud ce clebs, une carcasse de chien des Pyrénées plutôt que de golden. En le harnachant, j’aurais pu lui faire tirer une carriole pour transbahuter les caillasses à la manière d’un bœuf. T’as qu’à croire ! Autant essayer directement de lui apprendre à marcher sur ses deux pattes arrière et à pousser la brouette. Je délimitais avec des piquets la parcelle d’environ cent cinquante mètres carrés dédiée au potager. Le ciel était d’un bleu si profond que j’avais envie de me cracher dans les mains et d’empoigner gaiement le manche de la pioche – debout, les gars, réveillez-vous, il va falloir en mettre un coup ! –, mais c’était absurde. Je n’aimais pas trop faire ça, mais là, pas le choix, il me faudrait passer le motoculteur pour faire remonter l’essentiel des pierres, sans quoi j’y perdrais trois jours et j’y gagnerais une hernie discale. À moins que je demande à mon pote Yuriy et à sa palanquée d’Ukrainiens de venir me filer un coup de main ? Ils étaient capables de régler ça en deux heures, à peine plus de temps que n’en met une harde de sangliers pour retourner le pied d’un châtaignier. Je passerai plutôt le motoculteur, il faudra que je prépare une explication au cas – très improbable – où Arnaud demanderait des explications à cette entorse aux règles de la permaculture.
Avant de m’y coller, j’ai été voir le chien. Je l’ai appelé, il a soulevé un œil. J’ai tapé dans mes mains pour qu’il se bouge. Il s’est relevé à grand-peine, à la manière d’un pachyderme qui sort d’une anesthésie générale. J’ai détaché la laisse improvisée et je l’ai emmené boire près de l’arrivée d’eau au sud du parc, sur le mur des anciennes écuries, là où Arnaud avait refusé l’installation du potager. En passant sous une charmille, Lebowski s’est approché d’un tronc pour soulever la patte arrière, son seul et unique exercice physique répertorié. J’ai empli d’eau une soucoupe de terre qui traînait là et il a bu avec la délicatesse d’un phacochère d’une savane reculée. Moi-même j’ai avalé deux gorgées et je me suis humidifié la nuque. Il n’était pas encore 10 heures mais le soleil envoyait déjà ses directs comme un boxeur sur le sac de frappe. C’est à ce moment-là que j’ai entendu gratter derrière moi et, dans mon champ de vision périphérique, j’ai cru voir Lebowski s’agiter avec fébrilité. Quelque chose de tout à fait anormal. Une crise d’épilepsie ? Ou un truc dans le genre. Je me suis retourné : il creusait ! En voilà bien une autre ! Il labourait la plate-bande au pied d’une rangée d’hortensias. Bien en appui sur les pattes arrière, il moulinait des pattes avant comme des godets de pelleteuses. Comme un chien de cartoon qui creuse un tunnel. D’abord j’ai cru qu’il avait pris un coup de chaleur, mais il était resté à l’ombre. Il s’est arrêté une seconde, m’a regardé d’un air ravi, et a repris ses travaux d’excavation avec frénésie. Bon Dieu ! Ainsi, ce chien me réservait des surprises. Il avait fallu attendre sept ans pour qu’il se révèle. Il ne pouvait pas y avoir de truffes ici. Un lingot d’or ? Ça n’a pas d’odeur. Du pétrole ? Calmons-nous. Plus probablement un os enterré là par un de ses congénères, ou bien, ce n’était pas à exclure avec lui : rien. Comme ça durait, je lui ai dit : « Ça suffit, allez, on y va ! » Il a redoublé d’efforts, la tête et les épaules enfouies dans son trou, puis s’est relevé, triomphal, quelque chose dans la gueule. Une pierre ? Il avait compris mon problème et il voulait m’aider ? « Je vais te les sortir moi tes caillasses ! » – il voulait me faire payer le dénigrement et les moqueries dont je venais de l’accabler par la pensée ? Non. Malgré la terre qui le brunissait, on pouvait deviner que le truc était un os. Un bout d’os. J’ai voulu regarder ça de plus près. Lebowski a grogné. Ça m’a fait rire : décidément, il faisait son coming out : je suis un chien, nom d’un chien ! Je lui ai quand même pris. J’ai examiné l’objet et j’ai voulu m’en débarrasser en le jetant dans les buissons, mais comme le pauvre me regardait avec son air de chiot affamé de race saint-sulpicienne, je le lui ai rendu. J’avais assez perdu de temps, je me suis remis en marche. Lebowski m’a suivi en remuant doucement la queue, ça, ça n’avait pas changé.
Je retournais donc à ma camionnette pour la rapprocher de ma zone de travail quand Arnaud est revenu vers moi avec sa démarche d’homme tranquille, maître de céans, maître de lui-même, maître de l’univers en première intention. Il m’a dit : « Venez donc boire un café, je vais vous présenter ma femme. » Est-ce que j’avais vraiment le choix ? J’aurais pu lui dire : « Merci, non, c’est gentil mais la demi-heure que je vais perdre avec vous, je vais devoir la rattraper en transpirant un peu plus tout à l’heure ; et puis je crains de vous connaître déjà si bien. Ce sera tellement sans surprise, votre compagnie me semble plus ennuyeuse que celle des arbres. » Mais ça aurait été vexant, évidemment. Lebowski me suivait toujours, de plus en plus à l’aise, le Rantanplan. Alors – j’avais déjà oublié –, d’un signe du menton pour désigner mon chien doublé d’un haussement de sourcils qui se voulait embarrassé, Arnaud a ajouté : « C’est sans doute un oubli, mais je vous rappelle que le chien ne doit pas s’approcher de la maison. » En réalité, il m’adressait une sommation discrète, à la manière d’un adulte demandant à un enfant de ramasser une pièce tombée du porte-monnaie d’une vieille dame dans la queue à la boulangerie. L’homme donnait des ordres et entendait être obéi. J’ai remmené Lebowski au fond du parc et je l’ai rattaché à son arbre, puis je suis revenu sur la terrasse pavée, abritée du soleil par une tonnelle de vigne. Comme le reste, l’endroit était aussi harmonieux, aussi décontracté, aussi faux qu’une photographie de magazine de décoration. Un cruchon en céramique ocre était posé sur un muret de pierres sèches, il devait probablement contenir de l’eau fraîche que Perrette était allée puiser à la source.
Laure s’est levée pour me serrer la main, ou plutôt pour me laisser serrer la sienne ; j’aurais ressenti la même tonicité si j’avais serré la natte de ses cheveux qui pendait sur son épaule droite. Elle me sourit aimablement et me pria de m’asseoir sur un fauteuil de rotin tressé garni de coussins rayés. « Allez, un p’tit café ! » Arnaud se leva pour accéder à la cuisine d’été qui donnait sur la terrasse. Allons bon ! On est entre nous, pas de manières, on se débrouille, on va se faire un « p’tit café ».
Jean-Luc m’avait brossé, il y a longtemps, un portrait de ce couple étincelant. Jean-Luc était un pote et un collègue de la région qui avait travaillé chez eux. Ils ignoraient que je le connaissais, et que j’en savais un peu plus qu’ils ne l’imaginaient. Je savais qu’Arnaud était rédacteur en chef d’un magazine du week-end pour une grande chaîne de télévision.
Tous les ans, on annonçait la mort de la télévision, mais la vieille était coriace comme une baleine bleue, qui peut vivre plus de cent ans – or elle n’en avait que soixante-dix. Certes autour d’elle tournoyaient les réseaux sociaux, des bancs de maquereaux, les chaînes YouTube, des fish-balls délirants, et même de nouvelles plates-formes à péage, quelques épaulards qui prenaient de l’assurance, mais la vieille cétacé poursuivait calmement sa route océanique. Les vieux restaient bien calés devant elle (or tout le monde devient vieux), et Arnaud continuait à percevoir les primes que son émission ajoutait à son salaire déjà bien confortable.
Quant à Laure, elle enseignait l’économie à la faculté de Paris-Dauphine et à l’ESSEC. Leurs deux salaires cumulés pouvaient leur permettre de se fringuer italien, de rouler allemand et de voyager cosmopolitan, mais pas d’acquérir un tel domaine. Non, il venait de ses parents à elle, qui eux-mêmes en avait hérité, etc. Les gros patrimoines sont rarement le résultat d’une vie de dur labeur aux champs ou à l’usine.
Arnaud est revenu avec un plateau et trois expresso. « J’ai fait des firenze arpeggio, je ne vous ai pas demandé, pardon, j’espère que ça ira », a-t-il dit (en soignant son accent italien), essentiellement à l’intention de sa femme, mais tous les deux guettaient ma réaction du coin de l’œil. Le bouseux connaît-il les capsules Nespresso ? J’ai hoché doucement la tête. Firenze, ça ira.
Je savais aussi qu’Arnaud et Laure avaient deux filles. La plus jeune, Amandine, celle qui a peur des chiens, avait seize ans, l’autre était plus âgée, plus de vingt ans en tout cas. Elle était partie de la maison.
Le café était explosif. C’est terrible à avouer, mais cette maudite multinationale suisse avait réussi à faire tenir une montagne péruvienne dans une capsule d’un centimètre cube. Ce qui me gâchait un peu le plaisir, c’était de voir Arnaud avec son pantalon de toile beige retroussé, les pieds bien écartés dans des sandales de marque, visiblement traumatisé par les spots publicitaires de George Clooney, et puis elle, assise bien droit, bien convenable, tenant sa tasse de thé comme si j’étais Élisabeth II, et m’évitant du regard comme si j’étais Pablo Escobar. J’ai tourné la tête vers le parc. Je ne voyais pas Lebowski, qui, lui, devait se tenir comme bon lui semble, autrement dit vautré tel le Dude canin qu’il était. Le parc était aussi nickel que les chromes de la vieille Citroën DS que j’avais entraperçue dans la dépendance près du portail. Je finis mon café aux arômes de forêt équatoriale du nord du Pérou, ces vallées dominées par la cordillère Blanche, ultimes sanctuaires de la planète, l’exact opposé de cet enclos de nature dressée à la trique, tondue à l’anglaise, taillée à la française, alignée comme une parade du Troisième Reich. « Vous savez, pour nous, ce potager, c’est un premier pas vers notre “reconversion”, une forme de résistance au collapse général. Nous avons beaucoup réfléchi, notamment durant le confinement. » Laure avait parlé d’une voix très douce, en tenant sa tasse à deux mains sous son nez telle une geisha son bol de thé, tout en laissant son regard trouver l’inspiration dans le bleu du ciel.
Je hochais la tête en cherchant désespérément quelque chose à répondre, qui ne venait pas. Ces discours enflammés pour « repenser le monde d’après », je les avais entendus des dizaines de fois, et la suite aussi : « Et il n’y a pas que la terre… » avait ajouté Laure en me regardant cette fois dans les yeux d’un air qui m’a semblé étrangement triste. Après avoir laissé passer un silence qu’elle jugea digne d’une mûre réflexion, elle déclara : « En cas de catastrophe, ce sont les liens sociaux qui seront déterminants. » Elle n’a pas précisé « notamment avec les paysans ». Dans le coin, les agriculteurs sulfataient leurs parcelles dont on ne voyait pas le bout en larguant des cargaisons de glyphosate. Leurs tracteurs avaient plus à voir avec une escadrille de B-52 chargés de napalm qu’avec L’Angélus ou Des glaneuses de Millet. Et cette guerre-là n’avait pas cessé avec les accords de Paris en 1973, elle ne s’arrêtait jamais. Par ailleurs ces péquenots votaient plutôt Rassemblement national, ce qui était « la ligne à ne pas franchir » pour pouvoir discuter avec Arnaud et Laure. Bref, j’ai continué à me taire en hochant la tête d’un air pénétré. Ma composition de taiseux-proche-de-la-nature semblait leur plaire. Je représentais probablement le joint idéal avec ceux qui savent faire sortir quelque chose de terre dans l’hypothèse de plus en plus prégnante où les temps deviendraient difficiles.
« Nous n’imaginons pas pouvoir mettre en place une autosuffisance alimentaire avec ce carré mais… il est important que chacun apporte sa pierre à l’édifice n’est-ce pas ? »
J’échappais de peu au colibri de Rabhi dont on m’avait tellement rebattu les oreilles que je l’aurais volontiers explosé à la .22 et englouti en le tenant par le bec comme un ortolan. Laure aurait voulu que je développe un peu : que pouvaient-ils attendre de ce potager, en termes de « retour sur investissement » ? aurait pu dire la professeur d’économie.
« Quelques salades l’été, quelques soupes l’hiver. »
Ils me regardèrent avec une mine déçue. Moi je pensais aux minutes qui s’écoulaient, sans qu’un mètre carré n’ait encore été travaillé. Je sentais qu’ils attendaient que j’explique un peu plus, ce que j’avais déjà fait en long, en large et en travers avec Arnaud au moment du devis. Je laissais mes yeux parcourir l’étendue de gazon, d’un vert tilleul, rasée et irriguée comme un green de golf.
« Vous pourriez vivre à trois sur cette superficie, mais il faudra tout utiliser, cultiver des céréales, vendre la DS pour acheter un vieux tracteur de la même époque, aménager une basse-cour, une étable avec une ou deux vaches, une soue avec un cochon. Transformer la propriété en ferme. »
Cette fois ce sont eux qui hochaient la tête, ils laissaient leur imagination travailler, visualisaient cette transformation du domaine en images scolaires : « les animaux de la ferme ». Je les ai remerciés pour le café, et je me suis levé pour retourner à mon utilitaire et en débarquer non une vache, mais le motoculteur.

Lebowski, sans surprise, dormait. Coincé entre ses deux pattes avant, le bout d’os était prisonnier de la bête. Avec beaucoup d’imagination, quelqu’un, disons un homme préhistorique n’ayant pas connu la domestication des loups, aurait pu croire que l’animal avait dévoré un cerf dont il ne restait que cet os, conservé pour se faire les dents (un noceur repu s’accordant une petite sieste après un festin, son cure-dent entre les doigts). Je me suis attelé au motoculteur pour retourner le sol. Heureusement, aucun écologiste radicalisé dans les parages pour me voir enfreindre l’un des dix commandements de l’agriculture douce. Le plus dur restait à faire : j’ai compté, quatre-vingt-douze brouettes de pierres à transporter jusqu’à l’ancienne fosse condamnée tout au sud. De quoi bâtir une chapelle, au moins. J’ai fini éreinté. Je ne faisais plus de terrassement depuis mon opération du dos. Il a tenu, ça m’a suffi. Le carré était beau. Cette terre n’avait pas été dévitalisée et les vers étaient nombreux, mes plus fidèles ouvriers.
La journée s’achevait, le soleil vaporisait en mille rayons sa lumière jaune à travers les ramures des grands arbres, des chênes sûrs de leur suprématie ancestrale, quelques hêtres aristocratiques, quatre platanes monumentaux, des tilleuls innombrables, des marronniers placides et toute la plèbe des petits feuillus à bois tendre. Lebowski n’avait pas bougé d’un poil, mais il avait ouvert un œil. Le fauve sentait venir la faim. L’heure de se lever pour aller chasser le caribou, ou plutôt, une fois à la maison, attaquer la seule chose qu’il ait jamais attaquée : sa gamelle de croquettes.
Moyennant quoi, rentré chez nous, il n’avait pas lâché son os. Il le tenait coincé dans un coin de sa gueule comme un increvable mégot de Gitane maïs pendu aux lèvres d’un ouvrier à l’ancienne. Je l’ai attrapé. Il l’a retenu une seconde avant de desserrer les mâchoires pour me le céder. Il m’a regardé avec son air de bon copain, « OK je te le prête l’ami, je comprends que ça te fasse envie ». J’ai observé de nouveau la chose. Granuleux, plus brun que blanc, poreux comme une éponge. Je me suis souvenu de mes études d’ingénieur en travaux publics et de l’efficacité maximum de la structure alvéolaire. Et puis une drôle de question m’est apparue : à qui avait appartenu cet os ? Ce truc avait été enrobé de la viande d’un mammifère – pas un os de poulet, loin de là – et avait structuré une bête, un bestiau, avait joué son rôle de vérin de la locomotion, avait été vivant. Avait appartenu à un individu. De quelle espèce ? Je l’ai examiné sur toutes les coutures. Je n’ai pu que constater mon ignorance crasse en matière d’anatomie. C’était un gros os. Un fémur ? une tête de fémur ? une tête de fémur de quoi ? Je me suis demandé qui saurait. Gilbert, le boucher ? J’ai posé l’os sur une étagère de la cuisine. Lebowski le regardait, puis me regardait moi, alternativement, « Euh… c’est à moi quand même, t’oublies pas, l’ami ? ». Il a gémi à la façon de Chewbacca, il avait exactement la fourrure d’un Wookiee. Mais pas les mêmes compétences guerrières. Je l’ai nourri donc. Et j’ai dîné à mon tour. J’ai associé un truc surgelé à une salade de mon jardin, équilibrant l’empoisonnement industriel avec la déprime végane. J’ai parcouru les journaux, écouté distraitement une émission vide de sens, mais l’os me prenait la tête. Ce genre de petit détail sans importance qu’on aimerait ignorer mais qui revient sans cesse, encore et encore, jusqu’à ce qu’on le règle, un point c’est tout. Et même point à la ligne.

On est attablé à la terrasse d’un bon restaurant de bord de mer. Une table pour deux. Sur la gauche, le soleil a accompli sa plongée sous la ligne d’horizon et éclabousse les nuages d’une poudre orangée. Le vin blanc est floral au nez et frais en bouche. On écoute la femme qu’on aime parler des mystères de l’inspiration. Elle est passionnante. Mais. Mais l’employé qui a dressé cette table – un stagiaire sans doute – a placé la salière tout au bord de la nappe. Vraiment à ras du bord ! En fait il n’y a aucun risque qu’elle tombe, même en tapant sur la table avec les deux mains. Mais bon, une salière n’a pas à être aussi près du vide. Sait-on jamais ? Un geste maladroit et c’est la chute. On pense à ça ! Au lieu de célébrer les noces d’un moment de grâce. C’est résolument idiot. C’est absurde. Ça n’a aucune importance. Il faut quand même être capable de passer au-dessus de ces minuscules contingences ! Sinon on n’en sort plus. Tu parles, je veux, oui : plus on se dit ça, plus la salière devient le sujet le plus crucial de l’univers. L’harmonie de l’instant, les yeux de l’être le plus cher au monde, le système solaire, tout cela n’est rien comparé à cette maudite salière. Aucun espoir de vaincre le négligeable petit pot empli de fleur de sel marin. L’objet est maléfique, c’est Satan. Trop près du bord. Ça stresse. À mort. Le moucheron du lion de La Fontaine. Le mieux serait d’abandonner la partie, d’incliner la tête, « respect, petite salière, tu m’as fait mordre la poussière », de tendre la main, de ramener ce petit récipient un peu plus vers le centre, et de revenir à la vie normale. L’os, c’était cette salière.
Mais que faire ? Il ne suffisait pas de tendre la main pour le déplacer, il fallait le passer au spectromètre façon 007 pour un bilan ADN sans appel. J’ai mis de la musique sur la chaîne stéréo. Un disque, pour faire avec les fichiers MP3 la même chose qu’avec la junk-food surgelée ; ou avec le potager dans le parc de Laure et Arnaud : équilibrer, rééquilibrer le monde. L’oreille interne en l’occurrence. J’ai mis The National. Les meilleurs du moment. L’album Trouble Will Find Me, et le morceau « I Need My Girl » m’a soulagé. L’os s’est fait dégager du centre du ring. Lebowski, le Diogène des médors, n’avait pas fait tant d’histoires, il avait posé sa tête sur ses deux pattes avant dans une position qui pouvait laisser supposer qu’il boudait, mais non, je savais qu’il l’avait déjà oublié.
Je vis seul avec ce chien. Je ne suis pas malheureux. Ma bien-aimée, Claire, est partie en Bretagne, une sorte de séparation à l’amiable. On se revoit de temps à autre. Je n’ai pas d’enfant. Claire a une fille d’une vingtaine d’années, Maëlle, avec qui j’entretiens des relations plus qu’épisodiques. J’avais dû assumer la position de père de substitution au pire moment, en pleine adolescence, et ça ne m’avait pas réussi. Voilà. C’est tout. Quant à l’os, je vais le faire voir à Gilbert. Le boucher. Point à la ligne, le retour. »

Extrait
« J’ai repensé à ce déjeuner complètement hystérique derrière son apparente décontraction. Tout était presque normal dans cette famille, mais le presque était énorme, et même flippant. Jeanne, Amandine, la Balagne, rien n’allait. Même ce chien, d’une certaine manière, n’était pas à sa place. En l’observant, je me disais que ce bon gros golden aurait été plus adapté à cette propriété, à cette famille bourgeoise, qu’à leur jardinier. Un labrador-à-cathos-sur-la-plage-de-Saint-Malo. Bon, enfin, c’était comme ça.
Je suis retourné à mon potager, qui prenait forme. » p. 50

À propos de l’auteur
Ancien grand reporter, Vincent Maillard est aujourd’hui réalisateur de documentaires, et scénariste pour la télévision. L’os de Lebowski est son second roman, après Springsteen-sur-Seine (Éditions Fanlac, 2019). (Source: Éditions Philippe Rey)

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En deux mots
Alias est un enfant battu par sa mère, comme va le découvrir sa voisine après la séparation de ses parents, lorsqu’elle à la garde de l’enfant. Les services de la protection de l’enfance, chargés de trouver une solution, ne vont qu’aggraver le problème.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Quand l’intérêt de l’enfant doit primer

Dans un court et percutant roman Claire Gallois part en guerre contre les services de la Protection de l’enfance en retraçant le parcours édifiant d’«Alias», enfant battu et confié… à son bourreau!

Un peu comme dans L’Ami de Tiffany Tavernier, la narratrice va nous parler de ses voisins. Un couple apparemment sans histoires. Maxime est courtier en assurances, son épouse Noëlle – qui préfère qu’on l’appelle Chouchou – est mannequin, travaillant notamment pour les catalogues de vente par correspondance et les soutiens-gorge perfect silhouette. On appellera leur fils Alias, pour ne pas lui faire du tort. Un fils que la narratrice gardait quelque fois chez elle, y compris après le divorce relativement rapide du couple. Car les absences trop longues et répétées de son épouse ne convenaient plus à son mari.
C’est en donnant un coup de main à Chouchou qu’elle s’est rendue compte de son absence d’instinct maternel. Et si, la cinquantaine passée, elle prend la plume pour nous raconter ce qu’il est advenu de ce fils considéré comme un obstacle, c’est qu’elle sait ce qu’il a enduré, d’abord psychologiquement puisqu’il a rapidement compris qu’il ne serait pas entouré d’amour. Et puis physiquement: «Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure, mais je ne pleure pas.»
Une spirale infernale va alors entraîner le garçon vers le fond. Car si la justice et la Protection sociale de l’enfance décident d’éloigner le fils de sa mère, le poids des procédures et l’absence de discernement – l’administration en vient à soupçonner le père et même l’enfant lui-même de dissimuler la vérité – perturbent au plus haut point un psychisme déjà mis à rude épreuve. Au point qu’il ne voit qu’une issue, sauter par la fenêtre. S’il est arrêté avant de commettre l’irréparable, il va toutefois se retrouver en asile psychiatrique. Une étape de plus d’un chemin de croix qui n’avait pourtant rien d’inéluctable.
Dans ce réquisitoire parfaitement documenté, Claire Gallois part en guerre contre les services de la protection de l’enfance. «Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque.»
En imaginant combien Alias compte de frères et de sœurs pris en charge pas ces services de la protection de l’enfance, si mal nommés, on en frémit d’horreur.
Avec son sens aigu de la formule, la romancière nous fait découvrir ce «petit salon de la philosophie du malheur». Ajoutons qu’en refermant le livre, on forme des vœux pour que les politiques s’emparent rapidement de ce sujet, ô combien sensible, ô combien tragique.

Alias
Claire Gallois
Éditions Flammarion
Roman
128 p., 16 €
EAN 9782080235282
Paru le 5/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les enfants ne savent pas se venger de l’injure que le monde leur fait.»
Est-ce en racontant leur histoire que la narratrice de ce livre saura leur faire justice? Cette femme de cinquante ans s’est occupée d’Alias, le fils de ses voisins et amis, depuis toujours. Le couple s’est rapidement séparé et, quand l’enfant a eu dix ans, il a révélé les sévices physiques et psychologiques que sa mère lui faisait subir. S’ensuivent des plaintes, une enquête et un dossier qui atterrit à la Protection de l’enfance, une institution qui va, au mépris de ce que l’enfant a enduré, rendre sa vie plus cauchemardesque encore.
Alias est le récit de cette témoin d’un naufrage, qui croise les expériences d’autres parents et enfants meurtris à jamais. Un livre puissant qui nous montre que «l’amour, comme les nuages, peut prendre des formes inimaginables».

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Les Notes 

Les premières pages du livre
« La mort m’a plus d’une fois sauvé la vie. Depuis l’enfance, elle m’est apparue comme un instrument de liberté. Et la fonction de la liberté est d’échapper à l’oppression du pouvoir exercé par certains êtres, certains événements sur vos décisions personnelles. Parfois, il semblerait qu’il vaudrait mieux disparaître pour contenter tout le monde. J’ai compris la leçon très tôt. Quand je me trouvais dans une situation qui dépassait le seuil tolérable de la douleur, je l’affrontais sans faiblir, je me disais : « M’en fiche, je m’évaderai quand je veux, c’est moi qui choisirai mon heure. Ceux-là ne m’auront pas vivante. » Pour moi, c’était un privilège que les grands n’avaient pas.
J’ai vécu jusqu’à l’adolescence en toute sérénité. Je n’avais qu’un seul but : grandir. Grandir pour partir. Mon seul tourment était l’impatience. Je prenais trop souvent la mesure de ma croissance avec un centimètre et un crayon tenu sur la tête pour laisser une marque au dos d’une porte de placard. Parfois, j’étais découragée : quand est-ce que je serais grande ?
C’est arrivé d’un seul coup. Avec l’accident fatal qui a fauché l’aînée de cette famille. Sur la route, les gendarmes avaient tracé à la craie le contour de son corps et ma mère, totalement asservie à la douleur, m’a craché au visage : « Pourquoi n’es-tu pas morte à la place de ta sœur ? »
Un vent venu de nulle part m’a figée en statue. Oui, j’ai voulu mourir sur le coup. Et puis je me suis posé la question idiote que se pose un enfant : « Mais comment on fait ? »

Si j’en parle aujourd’hui, c’est à cause d’Alias. On l’avait enfermé dans une vision de son quotidien, et même de son avenir, en circuit fermé. Des parasites salariés d’une institution judiciaire lui collaient aux trousses. Voulaient lui imposer leur théorème des bons sentiments, au mépris de ce qu’il avait enduré, de son désespoir.
Il a été plus fliqué qu’un voleur. Après l’intervention pleine de douceur et de compassion de la brigade des mineurs, il a passé une nuit entière à plat ventre à marteler, poings fermés sur son matelas, à hoqueter sans une larme et tout bas : « J’en veux pas de cette petite vie de merde. »

Quarante ans nous séparaient mais il m’a donné le sentiment d’une transmission des blessures, comme si elles se reliaient en secret à seule fin de se reproduire. Comme si le passé et le présent se rejoignaient dans l’intime. Comme si même des années mornes ou brillantes de bonheurs divers se fondaient, elles aussi, dans toutes les souffrances d’une terre morte.

Alias est un prénom mystérieux. La plupart du temps, on est bien incapable de deviner lequel est la vraie personne. Cela peut être aussi un nom de guerre. Ou encore, un nom de domaine, une façon de dire « autrement ». Alias ne pouvait pas m’appartenir. On ne possède pas un enfant comme un capital. C’est pourquoi je l’ai baptisé ainsi. Alias n’est pas le nom sur le livret de famille du petit garçon que j’ai rencontré et aimé. Il existe un risque incontournable au fait d’aimer : le fait d’être incompris, le fait d’échouer. Nous avons connu les deux. Nous ne nous oublierons jamais. Nos souvenirs seront sans doute différents, certaines vérités de chacun gardent leur mystère, quel que soit le partage.
Maintenant, Alias est grand. Le fait de l’appeler ainsi me rend libre. L’écriture est la seule discipline où les critiques ne peuvent s’exercer que sur la forme d’un récit, il ne peut être pénalisé par d’éventuelles controverses sur la vraisemblance des faits. Moi qui n’ai jamais fait que lire les autres, aujourd’hui, pour la première fois, j’ai besoin d’écrire cette histoire, notre histoire.
L’idée m’en a surprise, comme un coup à l’estomac, à l’énoncé d’un extrait de procès-verbal dressé par la police du commissariat de quartier : « Violence suivie d’incapacité n’excédant pas 8 jours sur un mineur de 15 ans par un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime. Victime blessée à mains nues sans mobile apparent. » C’est son père qui m’a tendu ce bout de papier, en se retournant devant sa porte cochère, un simple hasard de circonstance, impossible à prévoir, je ne sors jamais très tôt le matin. Il a semblé comme happé au passage par ma présence – ce qui ne s’était jamais produit. À le voir ainsi figé, presque méconnaissable, il m’a fait rejoindre aussitôt la peur intérieure qui se lisait sur son visage. Un genre d’absence au passé, balayé par une menace dont on pressent le danger sans pouvoir encore en mesurer l’importance. Nous sommes restés un moment, immobiles sans un mot, face à face sur le trottoir, dans la sidération partagée de l’impensable. Mon bref coup d’œil sur le procès-verbal m’avait rendue muette à mon tour.

Le père et la mère d’Alias étaient des gens au sourire immédiat quand nous nous croisions. Nous habitions la même rue. Nous nous rendions toujours service. Son papa, Maxime, dépannait mon chauffe-eau ou empoignait au passage mon panier de courses trop lourd. Bébé, j’ai gardé assez souvent Alias pour tirer d’embarras sa maman quand ses rendez-vous tombaient à l’improviste. Elle était inscrite dans une agence de mannequins, Dream City, et elle figurait chaque saison dans le catalogue de La Redoute, collections Robes à fleurs ou ceintures Sportfy. Elle posait aussi pour les soutiens-gorge destinés aux poitrines généreuses «Perfect silhouette». C’était donc une très belle fille, port de tête d’altesse, sourire à faire pâlir un dentiste. Elle l’affichait, sans trace de restriction, ce sourire trop beau, enthousiaste quand elle soulevait à bout de bras son bébé dès qu’il y avait deux ou trois personnes en vue. Elle le tenait très haut, comme elle aurait pavoisé avec un drapeau (elle l’habillait chez « Idéal Baby »), et riait encore plus fort à la cantonade avant de proclamer : « C’est mon fils, mon amour », avec de gros baisers sur le petit crâne adouci d’un duvet blond de poussin, tant qu’elle pouvait recueillir des mines attendries ou joyeuses. Moi je l’admirais parce que, depuis l’âge de six ou huit mois, dès qu’Alias m’apercevait, il entamait une vive bascule de tout son petit corps vers moi et elle n’était pas jalouse. Elle riait encore en me le flanquant dans les bras. Personne n’aurait imaginé qu’elle riait un peu trop pour être franche.

Tout le monde avait été pris de court, à la mairie, le jour de la cérémonie. À la lecture de l’état civil des conjoints, l’assistance avait découvert qu’elle avait déjà été mariée. Deux fois. Cette surprenante récidive, chez une si jeune femme, fit naître dans l’assemblée ultrachic un discret murmure. Si encore elle avait été veuve, les invités auraient pu se réjouir de voir en cette nouvelle union le choix d’une âme miraculeusement sensible. Mais quand les réjouissances sont de mise officielle, le cœur et la raison se disputent une issue : opprobre ou compassion ? Ricanements ou bravos ? Une coalition de crédules égayés l’emporta et certains applaudirent. Futée comme elle était, l’obstinée du mariage tenait son sauvetage : des larmes, des sanglots, des « pardons » étouffés, et elle s’était jetée au cou de son nouveau mari qui l’avait serrée dans ses bras pour la réconforter : « Mais on s’en fiche, nous, Chouchou, calme-toi, on est heureux ! »
Maxime est courtier en assurances, il sait très bien que chaque risque a son prix. Il avait raison, oublier deux maris précédents, cela peut arriver à tout le monde, bien sûr. Se faire appeler Chouchou aussi. Elle n’aimait pas son vrai prénom, Noëlle, assez convenu, certes, mais il y a pire. Chouchou par exemple. Pour elle, ça voulait dire aussi « chérie, favorite », elle le revendiquait.

Telle que je l’ai connue, Chouchou se maintenait, même au quotidien, dans la représentation. Celle-ci est par définition égoïste, amorale, mais le plus souvent on ne peut pas y résister, seulement s’y soumettre. Elle s’exerçait à ne pas déchoir du premier rôle. Quand elle a cessé de paraître toute-puissante, elle a endossé celui de victime. Et avec quel succès ! Mais cela est pour plus tard.
Pendant deux ou trois ans après leur divorce – survenu quelques mois après le mariage pour cause d’incompatibilité entre le quotidien conjugal et les absences de plus en plus fréquentes de Madame qui volait jusqu’à Singapour pour poser entre les pousse-pousse et étoffer le catalogue de La Redoute –, j’ai continué à voir Alias. Quand son père, qui occupait toujours le même appartement, était en manque de nounou, j’allais le chercher à la crèche, à la maternelle, puis au CP, j’ai même dû faire le CE1.
On s’amusait bien. Si le ciel était beau, on faisait un tour au manège magique où un lama, une vache, une poule et même un dinosaure valsaient à la queue leu leu sous l’égide d’un lutin en habit rouge qui tournoyait en douceur pour frôler le front des petits ; ils tendaient en vain leurs deux bras pour l’attraper. Je ne suis pas une fan avérée des bébés. Quand j’ai vu Alias pour la première fois, il avait quelques jours. Je ne sais pas ce qui s’est passé. L’amour a tellement de visages. Il a pris aussitôt celui d’Alias. Comment ? Pourquoi ? La réponse m’importe peu. Encore qu’elle m’effleure souvent : où que tu sois, Alias, et même si tu préfères (peut-être) ne plus me revoir, grâce à toi, je ne serai plus jamais seule au monde.

En garde alternée, Chouchou a continué à tenir le rôle de la maman attentive, aimante. Pour moi, un danger ne se résume pas à partir d’un « avant » et d’un « après ». Je sais maintenant qu’il se fabrique avec plein de petits riens, et même avec ce qui est dit sans y penser (comme on continue de voir des amis de loin en loin, parce qu’on y reconnaît un détail qui fait écho à notre propre vie).
C’est seulement avec le recul que me reviennent certains épisodes auxquels je n’avais pas accordé une attention soutenue. Après la naissance d’Alias, Chouchou avait vite repris son travail, « Ça l’épuisait de parler bébé ». Pas moi. Je venais donc m’occuper de lui, captivée sans fin par sa découverte du monde. Le tout petit doigt qui s’élevait pour la première fois et le regard du nouveau-né qui n’en croyait pas ses yeux. La marionnette dansante qu’il voulait toucher… sans succès et qui éveillait ses premiers sourires. Sa menotte qui tentait toujours de me tirer les cheveux et les baisers partout, même sur son nombril quand je le changeais et qui se transformaient en vrais rires sonnants et trébuchants.
J’attendais que sa mère rentre pour partir mais il lui fallait se démaquiller, téléphoner surtout et tout le temps, et elle me demanda un jour en chuchotant, faute de pouvoir interrompre son bavardage passionnant, de donner au bébé le biberon qu’elle venait de préparer. »

Extraits
« Je suis au bout de la situation, je ne sais plus qui je suis et j’ai peur de ma mère, je suis prêt à partir. Mes parents sont séparés. Elle m’a régulièrement giflé et frappé depuis. Ma mère m’a toujours dit après m’avoir donné des coups que si j’en parlais à papa, elle irait en prison et moi en foyer le temps que le juge statue. Au moment de prendre mon bain, elle me fait déshabiller en me tapant avec un bâton de chaise qu’elle a cassée en me cognant. Elle m’a déjà griffé en arrachant mes vêtements. Elle me secoue pour que je pleure mais je ne pleure pas, et elle: “Le silence des poltrons, tu connais? Ma mère m’interdit de parler des coups que je reçois, elle me dit: « sinon ce sera pire ». » p. 22

« Combien de jours, de semaines, de mois à tournicoter dans l’absurde monotonie d’une procédure dite judiciaire? La mère qui harcèle, le père qui encaisse, l’enfant qui trinque. Même Clémentine se décourageait. Elle présumait que Chouchou continuerait ses poursuites mensongères jusqu’à la majorité d’Alias. De temps à autre, elle se prétendait à l’étranger, vrai ou faux, on s’en moquait, c’était un soulagement pour Alias, délivré des visites médiatisées. J’ai fait exprès de laisser passer le temps sans compter. La routine implacable des Schmolles avait rendu Alias mutique. » p. 67

À propos de l’auteur
GALLOIS_Claire_©Claire_DelfinoClaire Gallois © Photo DR

Claire Gallois est romancière, essayiste et critique littéraire. Elle a publié une dizaine de romans et des récits, dont Une fille cousue de fil blanc, L’Homme de peine, Les Heures dangereuses, L’Empreinte des choses cassées et, en 2017, Et si tu n’existais pas, aux Éditions Stock. (Source: Éditions Flammarion)

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Cendres blanches

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Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2021

En deux mots
Une embuscade tendue par les douaniers, mais surtout le déshonneur après un viol et un avortement poussent Ametza vers l’exil. Du pays basque, elle va gagner New York où elle va devenir Emma et épouser un chef de la mafia.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Comment Ametza, forcée à l’exil, va devenir Emma

Olivier Sebban retrace avec Cendres blanches le destin peu commun d’une Basque contrainte à l’exil et qui va se retrouver à New York au cœur des trafics de la mafia, de la prohibition à la Seconde Guerre mondiale.

Ametza partage la vie des contrebandiers qui font passer les Pyrénées à des convois de plus en plus volumineux. Mais en ce jour d’hiver 1925, après avoir franchi la frontière de nuit, ils se font cueillir au petit matin par les douaniers.
La confrontation tant redoutée a alors lieu et le drame se noue en quelques secondes, causant la mort des trois douaniers et d’un contrebandier.
Deux ans plus tard, on retrouve Ametza sur un paquebot. Parti de Santander, elle a rejoint les Pays-Bas pour gagner les États-Unis. Une traversée difficile la conduit jusqu’à Ellis Island où un fonctionnaire peu scrupuleux lui remet une autorisation d’entrée sur le territoire au nom d’Emma. Ce sera dès lors sa nouvelle identité. À peine arrivée, elle est engagée par les Heidelberg, qui étaient à la tête de plusieurs restaurants «ravitaillés en scotch et en vin par le gang de Luciano». Logée dans leur immeuble érigé à la frontière du Lower East Side, elle avait en charge les enfants William et James, sept et neuf ans. Mais très vite, elle abandonna ce premier emploi pour suivre Saul Mendelssohn dans ses expéditions, lui servant notamment de chauffeur quand il partait récupérer les caisses de whisky de contrebande. Avec son amant, elle allait vite gagner du galon.
Olivier Sebban a choisi de construire son roman entre deux pôles, les contrebandiers à la frontière espagnole en 1925 avec l’attaque dans les montagnes, «la fuite et le déshonneur des lâches condamnés à demeurer dans le vestibule des enfers» et les contrebandiers de New York. Ametza devenue Emma lui servant de « fil rouge » entre les deux histoires qui vont mener de part et d’autre de l’Atlantique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Le sang et les larmes venant se mêler à la montée des périls. Vengeance, convoitise, règlements de compte et exécutions venant ponctuer cette soif d’argent et de pouvoir. On voit la peur gagner du terrain autant que l’envie d’ordre et de sécurité.
De la guerre des gangs à la guerre civile espagnole, c’est à un voyage jonché de cadavres que nous convie Olivier Sebban dans ce roman dense, très documenté et qui n’oublie rien des bruits et des odeurs dans son souci de réalisme. Une page d’histoire portée par des personnages forts, que l’on garde longtemps en mémoire.

Cendres blanches
Olivier Sebban
Éditions Rivages
Roman
300 p., 19 €
EAN 9782743652548
Paru le 7/03/2021

Où?
Le roman est situé dans les Pyrénées, entre le France et l’Espagne, du côté de Pamplona et Santander, mais aussi à New York et dans le New Jersey.

Quand?
L’action se déroule de 1925 jusqu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Hiver 1927. Ametza Echeverria contemple l’île de Manhattan sur le liner qui la mène à Ellis Island. Elle se souvient de ceux qu’elle abandonne, des convoyages de contrebande sur les sentiers des Pyrénées, accompagnée de son frère Franck – jusqu’à ce jour terrible qui l’a jetée sur les chemins de l’exil.
À New York, Ametza devient Emma. Elle rencontre Saul Mendelssohn, un mafieux de haut vol. Ensemble, ils organiseront des braquages et des règlements de compte, s’associant aux politiques corrompus et à la pègre locale.
Mais on ne se débarrasse jamais de son passé. Et quand le sien reflue, Emma prend le chemin de l’Europe pour accomplir sa vengeance.
Olivier Sebban retrace brillamment le portrait d’une femme puissante que rien ne peut détruire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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Les premières pages du livre
Personnages
Charlie Luciano, gangster italo-américain né Salvatore Lucania en 1897 en Sicile dans le village de Lercara Fridi, émigre à l’âge de neuf ans, en 1906, aux États-Unis, New York, Lower East Side. Devenu riche et puissant grâce à la Prohibition. Considéré comme l’inventeur et le chef de la mafia moderne après l’assassinat de Joe Masseria et Salvatore Maranzano.
Meyer Lansky, gangster juif américain né en 1902 à Grodno dans l’Empire russe, émigre à l’âge de neuf ans, en 1911, aux États-Unis, New York, Lower East Side. Ami de Luciano depuis l’enfance, il deviendra son bras droit. Surnommé par les médias le cerveau de la mafia, il sera trésorier du syndicat du crime après la mort de Joe Masseria et Salvatore Maranzano.
Benjamin Hymen Seigelbaum ou Bugsy Siegel, gangster juif américain né à Brooklyn en 1906. Ami et associé de Lansky et Luciano. Assassin pour le compte du crime organisé. Fondateur de Las Vegas.
Arnold Rothstein, gangster juif américain né à Manhattan en 1882 dans une famille aisée. Joueur et propriétaire de maisons de jeu. Mentor de Charlie Luciano. Fondateur de la mafia moderne. Il financera et organisera les premières opérations de bootleggers comme Luciano.
Frank Costello, gangster italo-américain né en Calabre en 1891, émigre en 1895 à New York, Harlem. Disciple de Rothstein, surnommé Premier ministre du crime, il deviendra conseiller de Luciano, et plus tard, lors de l’incarcération de celui-ci à Dannemora, chef de sa famille.
Albert Anastasia, gangster italo-américain né en Calabre en 1902, émigre à New York en 1917, surnommé Seigneur grand exécuteur ou Maître des hautes œuvres pour sa facilité à tuer. Il est nommé à la tête de la Murder Incorporated, bras armé du syndicat du crime, puis chef de la famille Gambino.
Lepke Buchalter, gangster juif américain né à New York dans le Lower East Side en 1897, associé à la famille de Luciano, un temps chef de la Murder Incorporated.
Nucky Thompson, homme politique et mafieux né en 1883. Des années 1910 jusqu’à son emprisonnement en 1941, il fut le chef du système politique et mafieux d’Atlantic City.
Joe Masseria, gangster italo-américain de l’ancienne génération, né en Sicile en 1886, émigre à New York en 1902, grand rival de Salvatore Maranzano dans la guerre des Castellammarese qui les opposa pour la prise du pouvoir à New York. Un temps allié à Lucky Luciano, il est assassiné par des hommes de celui-ci, dans un restaurant.
Salvatore Maranzano, gangster italo-américain de l’ancienne génération, né Sicile en 1887, émigre à New York en 1924, grand rival de Joe Masseria, vainqueur dans la guerre des Castellammarese qui les opposa, capo di tutti capi autodésigné, assassiné en 1931 par les hommes de Luciano et Meyer Lansky avec qui il avait conclu une alliance avant l’exécution de Masseria.

« Il la plaquait contre le mur et la soutenait de ses avant-bras et lui imposait son rythme. Elle haletait, ses jambes enserraient les hanches de l’homme. Elle l’enlaçait. Nuit de la Saint-Jean. Elle ne l’aimait pas, dansait avec lui les soirs de fête, détestait la maladresse et les propositions des autres, devinait qu’il n’aurait jamais osé lui réclamer ce qu’elle lui accordait et savait qu’elle le lui avait accordé afin qu’il ne se risque plus à la demander en fiançailles.
Les fusées d’un feu d’artifice s’élevèrent en chandelles, sifflements et lumières décrépites au-dessus des flammes d’un brasier autour duquel dansait une assemblée d’ombres, cessèrent de grimper et crevèrent en panaches exténués au-dessus des maisons à colombages, dévoilèrent un instant les montagnes avant de choir et mourir dans un souffle asthénique dont le crépitement révoqua toute chose à la faible lueur des étoiles.

Un col de montagne non loin de la frontière espagnole
1925
La frontière franchie de nuit, ils attendaient dans l’aube verglacée et l’un d’entre eux, posté à l’extérieur d’un virage en surplomb des lacets de l’ancienne piste carrossable, surveillait la vallée. Les flancs de la vallée s’évasaient sous le ciel pâle et la cime givrée des conifères entravait un lent mouvement de brume entre deux dévers. Le ciel se teinta de rose au-dessus des sommets dont l’arête dominait la nuit bientôt reléguée et le soleil frangea l’est d’une lumière neuve. Ils parlaient un espagnol rugueux et mâtiné de basque, tapaient du pied et recensaient les pertes et les gains d’une saison de brigandage, le nombre des mules emportées dans les ravins, les routes et les cols praticables avant les premières neiges, jusqu’au printemps et sa débâcle, évaluaient les saisies d’alcool et de tabac, les fusillades et les escarmouches sans conséquence entre douaniers et contrebandiers, fumaient leurs cigarettes roulées entre leurs doigts gourds.
Edur Cruchada entendit un bruit de moteur et se pencha un peu au-dessus du vide et reconnut la Ford à plateau du père de Franck Echeverria. Franck Echeverria conduisait depuis la veille au soir. Ametza, sa sœur assise entre son père et lui, les accompagnait. Le père, portière entrouverte, évaluait l’espace vacant entre le marchepied et l’abîme, gueulait parfois une consigne, tapait sur le toit de la cabine afin de signaler un obstacle. Edur adressa un signe au groupe des quatre Espagnols portant leurs fusils de chasse cassés à l’épaule et tous gagnèrent une portion de piste infranchissable en voiture. La Ford, équipée d’un bloc-moteur Berliet protégé d’une bâche en coton huilé, six cents kilos amarrés au plateau par des chaînes, progressa lentement dans les ornières.
Edur, armé d’un pistolet-mitrailleur suisse passé en bandoulière, magasin en escargot chargé de cartouches 7.65 Parabellum, passa une main aux ongles noirs dans sa barbe naissante, plissa les yeux et scruta une ligne sombre et taillée dans la paroi d’un ubac couvert de pins à crochets, se racla la gorge, toussa et cracha entre ses chaussures, releva la tête, étudia le risque d’une intervention des douaniers français, l’envisagea avec l’arbitraire d’un homme de terrain, l’espérance d’un homme renseigné, puis quitta son poste de guet pour gravir le virage et atteindre un replat planté de mélèzes à l’ombre desquels patientait une paire de bœufs attelés à une lourde charrue. Un chien de berger montait la garde sur le banc du postillon. Le chien se leva, remua la queue, bâilla et envoya un jappement plaintif. Edur saisit l’anneau passé dans le mufle de l’un des bœufs et l’entraîna lentement dans la pente.
Le père Echeverria descendit du pick-up en marche et trébucha, ajusta son béret et sourit. Franck poussa la Ford un peu plus avant dans la poussière et s’arrêta non loin de la route affaissée, au mitan d’une section nivelée sous un encorbellement de roche étincelante de glace, à l’endroit d’une source dont les eaux suintaient et moiraient couche après couche une ravine érodée.
Les contrebandiers espagnols doublèrent la portion de piste dangereuse. Edur mena les bœufs à la sortie d’un virage assez large pour exécuter un demi-tour sans dételer, manœuvra les animaux récalcitrants, meuglant et roulant des yeux, les guida doucement en marche arrière, serra le frein de la charrue et plaça deux caillasses sous les roues avant du chariot.
Franck fit signe à Edur de rejoindre le groupe des hommes maintenant rassemblés derrière le plateau de la Ford, ôta son feutre, le déposa sur la bâche et tira deux bouteilles de blanc sec des poches de sa canadienne en cuir. Ses cheveux luisaient de brillantine dans la franche lumière. Il confia une bouteille à son père, déboucha la seconde et la tendit à Edur. Edur dévoila ses petites dents jaunes en un bref sourire de refus. Franck haussa les épaules et but une gorgée, essuya la moustache de sa barbe courte et noire. Les Espagnols cherchèrent l’approbation d’Edur sans l’obtenir, puis vidèrent les bouteilles. Ametza récupéra les bouteilles et les rangea sous le siège passager de la Ford. Franck enfila une paire de gants de travail, retira la bâche et les chaînes, plia la bâche avec l’aide de sa sœur, la posa sur le capot, enroula les chaînes et lesta la bâche. Edur sollicita l’aide du plus jeune d’entre les contrebandiers, son neveu âgé de seize ans, fils de sa sœur propriétaire avec son mari d’une venta ravitaillée par la contrebande. Blond et pâle, les yeux bleus, maigre, coiffé d’une casquette informe et vêtu d’une courte veste en peau de mouton retournée, l’adolescent s’approcha, rétif, sa démarche chaloupée, son fusil trop lourd à l’épaule.
Le chien fit un bond hors de la charrette et vint laper la glace sous la ravine et manqua d’y laisser sa langue collée. Son maître, Anton, un homme gras et puissant, brisa d’un coup de talon la solide couche recouvrant la flaque. Le neveu déposa son fusil sous le banc du postillon, puis vint de mauvaise grâce aider son oncle à transporter un large brancard en bois de hêtre. Il marmonna, et l’oncle agacé ordonna au neveu indocile, imprévisible et parfois violent, de se mettre au travail sans rechigner.
Les hommes se répartirent autour du plateau de la Ford afin d’installer le moteur sur le brancard. Franck examina le brancard et proposa de glisser trois bastaings sous la charge, avant de la hisser dans la charrue. Les contrebandiers approuvèrent et décidèrent de sortir les bastaings logés entre le plateau et le châssis de la voiture. Edur discuta la manœuvre et leur solidité. Le père et le fils Echeverria avancèrent leurs arguments, se relayant en basque d’une voix claire et tranquille dans la froide et matinale atmosphère. Edur n’opposa plus un mot et contempla Ametza d’un œil glauque et sidéré, levant parfois la tête en direction d’une buse dont le vol concentrique et les sifflements échouaient à conjurer sa fascination.
Franck désigna les à-pics saignés de pénombre, le soleil à son principe entre les failles de schiste dressées à l’est et décréta qu’il ne fallait pas attendre que la glace fonde ou que la terre ramollisse, et dépêcha sa sœur un peu plus haut sur la route pour surveiller leurs arrières.
Le neveu d’Edur contemplait l’intérieur de la Ford et son oncle lui ordonna de se joindre aux porteurs. Le neveu renâcla et défia l’oncle du regard et l’oncle lui fit baisser les yeux. Les hommes dégagèrent le brancard sur le côté, reprirent position et hissèrent le moteur de quelques centimètres. Le père Echeverria ajusta les trois bastaings sous la charge aussitôt déposée et désigna une place pour son fils, plia sur son épaule un épais chiffon, évalua la fragilité du neveu et lui proposa de venir en soutien d’Anton. Les hommes s’en amusèrent, tandis qu’Edur, crispé sur les bois et les éventrations de brume maintenant chamarrée d’une lumière bleuâtre, considérait une chose à laquelle personne ne prêtait attention.
Processionnaires chancelants et baladant un catafalque bancal sur un chemin de montagne chaotique, ils avancèrent le long de la piste, en nage et soupirant, jurant et coudoyant le vide quand retentit une première sommation. Ils s’immobilisèrent et l’adolescent grimaça, gémit et supplia qu’on dépose la charge, gémit encore et vacilla insensiblement sur ses jambes trop frêles et tremblantes dans son pantalon trop large. Anton l’encouragea. Le neveu reprit son souffle et se plaça à l’endroit de la poutre ou la charge était un peu moins lourde et les contrebandiers plaisantèrent entre eux de cette escroquerie.
Ils n’entendirent pas la seconde sommation, poursuivirent leur avancée et cessèrent à la troisième. Décharge de chevrotine en ultimatum. Quelques branches et des aiguilles de pin s’éparpillèrent dans la ramure et tombèrent sur le képi des douaniers. Edur les vit dévaler depuis la ligne sombre et boisée taillée dans la paroi, les observa louvoyer en petites foulées entre les sapins et se positionner en surplomb de la piste, leurs armes braquées sur les porteurs. Il compta trois militaires équipés de fusils et de pistolets de fabrication espagnole. Le plus grand des trois lui ordonna de lever les mains et il obtempéra. Les douaniers se montrèrent un peu plus, blafarde trinité de fonctionnaires sous leur visière, imprudents et mal renseignés, en embuscade dans les hauteurs depuis le crépuscule précédent.
Edur espéra une nouvelle plainte de son neveu et son neveu la lui servit accompagnée d’une défaillance que les hommes tentèrent de compenser par un mouvement de bascule. Edur arma son fusil-mitrailleur et tira plusieurs rafales sur les gendarmes captivés par le début d’oscillation du chargement et l’inévitable chute et l’inévitable démembrement des hommes, les six cents kilos et les bastaings fracassés et les os brisés, les arbustes emportés dans un cataclysme de roche descellée et catapultée dans l’abîme.
Edur cligna des yeux et chassa l’image des douaniers désarticulés, un instant figés et rejetés dans l’obscurité. Le canon de son arme fumait. La colère et la tension dans ses bras et dans sa poitrine, forte au point de l’inciter à pivoter et abattre les hommes occupés à se relever de la poussière, affolés et vérifiant l’intégrité de leurs membres, ramassant leur béret avant de le battre contre leurs cuisses tétanisées. Franck et son père se redressèrent, indemnes, blêmes de peur et de saleté, visages couverts d’écorchures et d’ecchymoses. Le propriétaire du chien s’accroupit devant le moteur et appela Edur.
Les oreilles d’Edur bourdonnaient et ses yeux brûlaient. Il cilla et jura et demanda à l’un des hommes, dégringolé au mitan de la pente, d’aller ramasser les armes des douaniers et descendit la piste en maugréant sans remarquer la fille dans son sillage de cordite et de métal chauffé à blanc.
Il aperçut le bloc-moteur un peu plus bas sur la piste, sa chute interrompue, quintal de ferraille disloquée et immobilisée contre une souche d’arbre, son neveu adossé dans le dévers, presque assis, ses jambes écrasées, observant incrédule les hommes venir à lui en loqueteux spectateurs d’un sordide numéro de foire dont ils cherchaient en vain à lever la supercherie. Approchant, il sonda le fond de son âme en quête d’un signe capable de rédimer son habituelle indifférence et chasser la vague inquiétude éveillée par cette indifférence. Les rescapés firent place. Echeverria père et fils engagèrent Ametza à regagner la voiture. Edur distingua le visage exsangue de son neveu, baissa les yeux et ne vit de sang ni sur le chemin ni dans le fossé, leva de nouveau les yeux sur son neveu et lui adressa un hochement de tête entendu, dont le sens, irrévocable, échappait au plus jeune des deux. Un filet rose et mousseux coulait des lèvres de l’adolescent et l’oncle se souvint de la promesse faite à sa sœur de le protéger et de l’endurcir, chercha Anton parmi les témoins ahuris et décréta qu’on allait attendre que ça passe.
Aucun des contrebandiers n’avait vu pareil prodige et l’un d’entre eux se signa et murmura un Notre Père que les autres singèrent à sa suite. Le neveu agita des pupilles affolées sur leurs visages de rustres balbutiant et bricolant un sacrement, risqua une parole de protestation quand rien d’autre ne se forma qu’une bulle rose et transparente, incongrue et fragile, sur le point de rompre dans le souffle.
Le type, envoyé chercher les armes, descendait la route quand Franck et son père prirent l’initiative de faire levier avec l’un des bastaings brisés et dégager le corps inerte. Deux autres hommes saisirent le neveu sous les aisselles et le corps se déchira dans un flot de sang et d’intestins débraillés. Franck se détourna et courut vomir dans le fossé. Edur recula devant la flaque dont l’ourlet roulait comme un épais mascaret sur la piste. Les trois autres contrebandiers s’écartèrent et l’un d’entre eux saisit Ametza dans ses bras pour l’empêcher de voir le sang se répandre et tarir et former sur la terre une large plaque visqueuse. Franck se redressa, la respiration courte et les yeux pleins de larmes, poussa un long soupir et se retourna, perçut un ordre plusieurs fois répété et surprit l’un des contrebandiers en train d’essuyer frénétiquement le bout de sa chaussure dans l’herbe. Edur gueula une seconde fois son ordre et l’homme leva la tête et regarda autour de lui et regarda de nouveau son pied et recommença à le frotter dans l’herbe. Edur le somma de rejoindre son camarade stupéfait et immobile devant le corps sectionné afin d’en remonter le buste dans la pente et le foutre dans la charrette.
Ils s’exécutèrent sans méthode, tenant chacun une main du cadavre et le tirant derrière eux comme une viande de brousse. Edur les surveilla un instant puis fixa Ametza, sentit son sexe durcir, se détourna et regagna la charrette par la route, grimpa sur le plateau et se pencha sur son neveu et lui ferma les paupières. Les tissus et les chairs luisaient faiblement au niveau de l’abdomen. Sa colonne vertébrale avait été sectionnée et dépassait de son buste broyé. Anton se signa et dissimula la carcasse sous de grands sacs de jute et siffla son chien disparu dès les premiers coups de feu. Le chien refusait de venir. Il le surprit en train de lécher le sol et rogner les chairs coincées sous le moteur, se détourna et s’enfonça dans les bois en direction de l’Espagne.
Franck s’installa au volant de la Ford. Ses mains tremblaient. Il les serra sur le volant en bois. Ametza, pâle et nauséeuse, se cala à ses côtés. Le père rangea la toile huilée et les chaînes à l’arrière de la Ford et donna deux coups de manivelle. Ils roulèrent en marche arrière et firent demi-tour au premier virage, marquèrent une embardée au plus près de l’épaulement extérieur de la piste, afin d’éviter le moteur. Le chien montra les crocs.

Ametza Echeverria devient Emma Evaria
Ellis Island, New York
1927
De nombreux fantômes occupaient son exil et sa fuite l’avait rejetée aux confins d’un autre monde, sur l’océan et dans la promiscuité sans sommeil de migrants entassés au fond des cales du RMS Ausonia, un liner affrété par la Cunard. La mer avait été mauvaise depuis Santander en passant par Rotterdam où de nombreux immigrants, parmi les plus pauvres, étaient montés à bord. Elle avait passé plusieurs nuits et plusieurs jours recluse dans sa cabine, malade, étendue sur sa couchette bordée de draps jaunes et d’une épaisse couverture grise et rehaussée d’un feston dans la trame duquel on lisait, brodé et à intervalles réguliers, le nom de la compagnie. Elle s’était contentée de son réduit saturé d’odeurs de vomi, de cambouis, d’embruns, de charbon, de soupe froide et de métal froid, solitaire et livrée à des songes ineptes à l’orée desquels son fils devenait homme et la vengeait des méfaits de son frère et d’Edur. Elle avait subi les houles en surcroît de l’insomniaque arythmie des machines, méditant ses représailles inassouvies et maintes fois mises en scène et n’avait jusqu’ici jamais envisagé d’autre monde que l’ancien, précipitée vers l’ouest, somnolente et bientôt tourmentée par le détail des passagers morts et recensés dans les ponts inférieurs, leur quantité incidemment vociférée devant sa porte par un steward à l’intention d’un second steward agrippé à la main courante d’une coursive.
L’hécatombe avait fini par varier en nombre et se perdre dans son souvenir, les prénoms de son père et de son frère ajoutés ou retranchés au décompte, finalement dissipé à l’horizon de la mer apaisée. Elle était sortie sur le pont supérieur et n’aurait jamais pensé l’horizon capable de l’assiéger et la maintenir au centre d’un orbe imperceptiblement déporté vers l’Amérique, était longtemps demeurée immobile et partageant avec des centaines d’autres émergés des entrailles du bateau et, comme des milliers d’autres avant elle jetés dans la même entreprise de salut, sa mélancolie comme une gueule de bois soignée par les vagues à l’étrave. Elle s’était adoucie en lisière d’un silence continûment sapé par les tremblements de la cheminée du bateau dont le panache de fumée noire dérivait de travers et souillait d’un brouillard anthracite les hampes de lumières bleu pâle tombées d’entre les nuages.
Elle avait voulu regagner sa chambre. Dans l’entrepont, frôlant les costumes sombres, les robes, les enfants livides et emmitouflés, respirant les effluves de tabac, saisissant la profusion et la diversité des langues, sa colère était revenue. Ce qu’elle n’avait jamais songé haïr, la crasse, l’ignorance, quelque chose de vulnérable, un présage de détresse, lui devint insupportable. Elle emprunta l’escalier menant à sa cabine et remarqua qu’un homme observait discrètement le visage d’une jeune femme escortée par sa mère et sa sœur, pâle et brune sous son châle, des yeux verts, juive, italienne sans doute. Elle ralentit et l’homme inclina imperceptiblement le front, puis leva le regard sous le bord de son bowler hat, posa furtivement son attention sur elle tandis qu’elle accélérait le pas et se retrouvait face à l’écoutille et sa lourde porte de métal grippée et badigeonnée de couches de peinture blanche, se demandant combien de fois le RMS Ausonia avait traversé l’Atlantique et franchi des tempêtes et combien de spectres hantaient ses cabines et ses ponts et combien de jeunes types s’étaient émus au passage d’une fille aussi tangible que l’illusion d’un monde neuf et sans cesse repeuplé par la même insignifiante et sempiternelle humanité.
Elle commanda son premier vrai repas et s’assit sur sa couverture, se souvenant d’un air entendu pour la première fois O Mio Babbino Caro fredonné par une grosse Italienne calée sur un banc, ses cinq gosses affublés de casquettes loqueteuses, rassemblés autour d’elle comme autour d’une idole dont le chant ne comptait guère plus que les choses familières et les nostalgies éventées du pays perdu.
Un matin ils entrèrent dans la baie de New York et naviguèrent longtemps sous la neige et dans la brume laiteuse sans jamais distinguer ni la côte ni les plages de Coney Island. Hagards, ils cherchèrent à bâbord ce qu’ils avaient tous cherché depuis qu’ils arrivaient par milliers, la promesse d’une liberté en laquelle Ametza était peut-être la seule à n’avoir pas eu la chance ou la candeur de croire. Des blocs de glace vieil argent dérivaient sur les eaux noires quand elle s’aperçut qu’elle n’avait jamais vacillé ni songé disparaître par-dessus le bastingage.
Le ciel se dégageait à l’entrée de la seconde baie de l’Hudson et des cohortes de goélands accompagnaient le liner et de grands cormorans poursuivaient leur reflet au ras des eaux et la cloche de brume s’attardait encore entre de rares poches de brouillard. Ils l’aperçurent enfin, son front ceint d’une couronne, tête penchée du côté de son bras levé et tenant une torche, son grand corps vide et drapé de plaques de cuivre verdies et rivetées sur une crinoline de métal. Ils l’observèrent longtemps, poussant des cris de joie et se découvrant, les hommes asseyant leurs enfants sur leurs épaules, certains silencieux et révérant, exsangues et ignorants des épreuves qui les attendaient, évaluant leur délivrance à l’aune de la crainte et de la gratitude qu’elle leur inspirait.
Ils la doublèrent et voyagèrent lentement à rebours des barges chargées de locomotives et de wagons de marchandises poussées au cul par des tugboats trapus émettant de longs et stridents coups de sirène et envoyant leurs jets de fumée charbonneuse et blanche au-delà de laquelle mouillaient les transatlantiques et les cargos, les trois-mâts obsolètes.
New York bardée de docks, de grues et de palans dressés comme l’ossature d’animaux antédiluviens, la saillie de Battery Park visible depuis Ellis Island et Governor Island, ses hauts bâtiments de brique brune et rouge, venait sous un ciel bleu et dur. Elle aperçut le pont suspendu entre Brooklyn et Manhattan. Ses arches gothiques, ses piles, son tablier tendu entre les deux rives unies de la ville lui semblèrent n’être qu’une relique du Vieux Continent dont la perte patinerait bientôt les songes et la misère diurne et l’infecte réalité sur laquelle se rembourse l’espoir.
Elle attendait depuis des heures dans le hall d’Ellis Island, immense et blanc de faïence, assise sous l’une des deux bannières étoilées, suspendues à leurs hampes obliques au centre de la salle dont le plafond était cintré comme une nef, ne comprenant rien aux conversations, supportant les pleurs des enfants et des femmes, la populace interrogée par des fonctionnaires en uniforme, parlant toutes sortes de dialectes, yiddish, napolitain, calabrais, sicilien et irlandais. »

Extraits
« Moïse Heidelberg n’était pas encore rentré, peut-être encore installé à la table de jeu d’un speakeasy du Bowery, au bordel ou en conversation avec l’un des politiciens de Tammany habitués à boire un dernier verre au 21 Club. Les Heidelberg possédaient plusieurs restaurants ravitaillés en scotch et en vin par le gang de Luciano, et le père travaillait et jouait souvent aux cartes avec Arnold Rothstein. Elle ignorait tout d’Arnold Rothstein mais avait plusieurs fois entendu son nom et celui du maire, Jimmy Walker, au cours de conciliabules énigmatiques dont elle ne saisissait presque rien mais discernait d’instinct les enjeux illicites. La mère dormait encore quand ils quittèrent l’immense appartement et traversèrent le hall en marbre et descendirent les marches du perron d’un immeuble en pierre de taille, érigé à la frontière du Lower East Side. Emma travaillait et logeait chez les Heidelberg depuis trois semaines, accompagnait et venait rechercher les garçons à l’école, sept et neuf ans, William et James, maigres et pâles, cheveux noirs et pommadés sous d’épaisses Stetson en tweed. p. 65

Le père resta au chevet de son fils et le fils révéla par bribes l’attaque et le responsable de l’attaque dans les montagnes, le viol et l’avorton, la fuite et le déshonneur des lâches condamnés à demeurer dans le vestibule des enfers, harcelés par les taons. p. 138

Lucky Luciano, Frank Costello, Willie Moretti, Joe Adonis, Dutch Schultz et Al Capone allaient mourir. Tommy Lucchese, l’un des hommes de Maranzano œuvrant en secret pour Luciano, rencontra Saul dans Central Park aux premiers jours du mois d’août et lui révéla l’existence d’une liste noire établie par son boss. L’Irlandais Vincent Coll, en guerre contre Dutch Schultz, devait se charger du contrat et commencer par exécuter Luciano.
Dans la matinée du 10 septembre, Maranzano appela Luciano à son club et lui demanda de passer le voir chez lui afin de causer de différentes affaires à régler. Luciano comprit que le plan mis au point avec Lansky et Mendelssohn serait déclenché sans délai afin d’empêcher Vincent Mad Dog, vingt-deux ans, une fossette eu menton, des taches de rousseur, les yeux bleus, le cheveu épais et roux, né à Gweedore dans le comté de Donegal, honni d’entre tous les tueurs, assassin d’enfant, Michael Vengalli, cinq ans, mort au Beth David Hospital, victime d’une balle perdue au cours d’une fusillade déclenchée en pleine rue depuis une voiture visant un bootlegger au service de Schultz, d’entamer sa litanie de meurtres. p. 295

À propos de l’auteur
SEBBAN_Olivier_©DROlivier Sebban © Photo DR

Olivier Sebban est l’auteur de quatre romans, dont Le Jour de votre nom (Seuil, 2009, prix François-Victor Noury de l’Institut de France) et Sécessions (Rivages, 2016). (Source: Éditions Rivages)

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