Un coup de tête

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Prix de littérature de l’Union Européenne – 2021

En deux mots
Sigurlina ne supporte plus sa vie étriquée à Reykjavik et, après une agression sexuelle, décide de fuir le pays. Si elle trouve rapidement un emploi à New York, de tragiques circonstances vont la mener à la rue. Commence alors un difficile combat pour survivre.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fuite vers New York

En retraçant le parcours de Sigurlina qui, à la fin du XIXe siècle a fui Reykjavik pour New York, Sigrún Pálsdóttir réussit un roman qui mêle l’histoire et l’aventure aux sagas islandaises, sans omettre d’y ajouter une touche féministe.

Nous sommes à Reykjavik en 1896. Sigurlina y vit avec son père qui, après le décès de son épouse, se consacre presque exclusivement à ses collections. Au musée des Antiquités il passe son temps «au milieu de son fatras à répertorier les trouvailles qu’on lui apporte et qu’il s’efforce d’exposer pour les voyageurs étrangers.» Il en oublie sa fille qui n’a qu’à se consacrer à ses travaux d’aiguille et à trouver un bon parti.
Mais Sigurlina s’est forgé un fort caractère et entend mener sa vie comme elle l’entend. Elle est curieuse, aime lire et écouter les conversations, y compris lorsqu’elles ne lui sont pas destinées. Et elle a repéré un jeune rédacteur ambitieux. Mais ce dernier est promis à une autre. Alors, après avoir été troussée par un vieux sadique, elle décide de rassembler ses affaires, s’empare d’une fibule dans la collection de son père et prend le premier bateau vers l’Écosse, puis vers New York. Dans ses bagages, elle a aussi la lettre d’un important collectionneur que son père avait accueilli et guidé en Islande. Un courrier qui sera tout à la fois son sauf-conduit et sa lettre d’embauche. Installé dans une belle demeure, elle devient rapidement la secrétaire particulière de cet érudit. Mais, en voulant attraper un volume de sa bibliothèque, il fait une chute mortelle. Et voilà Sigurlina à la rue. Elle va parvenir à trouver un toit et un emploi de couturière, mais le destin va s’acharner contre elle. Un incendie détruit son immeuble et ses maigres biens. Dans la poussière et les cendres, elle parvient cependant à récupérer la fibule, se disant qu’elle pourrait peut-être en tirer un bon prix. Je vous laisse découvrir comment l’objet sera exposé au Metropolitan Museum avant de connaître des péripéties dignes des sagas islandaises, dont on finit du reste à l’associer.
On ne s’ennuie pas une seconde dans ces multiples pérégrinations qui, après avoir pris un tour dramatique vont virer au tragicomique. Et nous rappeler que l’Histoire n’a rien de figé, qu’elle se construit sur des récits plus ou moins authentiques, qui enflamment les imaginaires. Et à ce petit jeu Sigrún Pálsdóttir fait merveille, en retrouvant les recettes du roman populaire, en construisant son livre comme un feuilleton à rebondissements dans lequel chaque chapitre contient son lot de surprises. Bref, c’est un bonheur de lecture!

Un coup de tête
Sigrún Pálsdóttir
Éditions Métailié
Roman
Traduit de l’islandais par Éric Boury
192 p., 19 €
EAN 9791022612395
Paru le 20/01/2023

Où?
Le roman est situé en Islande, à Reykjavik et aux Etats-Unis, à New York. La traversée se fait avec une étape à Glasgow.

Quand?
L’action se déroule durant les dernières années du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la fin du XIXe siècle, à Reykjavík, un veuf excentrique élève sa fille pour tenir la maison, cuisiner, broder (elle y révèle un talent rare), mais aussi l’aider à cataloguer ses recherches archéologiques islandaises. C’est sans compter sur les rêves de voyage et l’esprit d’indépendance de la jeune fille.
Elle décide sur un coup de tête de partir pour New York proposer ses compétences à un collectionneur en emportant avec elle un objet unique et inestimable. Un malheureux hasard la conduit dans un atelier de couture des bas-fonds de Manhattan. Elle nous surprendra grâce à sa ténacité et son intelligence.
Un court roman efficace et passionnant, une tragicomédie sur la préservation de l’héritage culturel, un texte sur les coïncidences qui déterminent les destins autour d’un personnage attachant et déroutant qui suit sans faille son chemin vers la liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Voyage dans les lettres nordiques
Blog Lyvres
Blog Thé toi et lis
Blog Baz’Art


Sigrún Pálsdóttir présente son roman Coup de tête (en anglais) © Production EUPL Prize

Les premières pages du livre
Le bruit montait du salon. Des sonorités étranges. Un instant, ne comprenant pas un mot des paroles échangées, je crus que je rêvais. Puis j’entendis les ronflements discrets de grand-mère à mon côté et je compris que j’étais éveillée. Je me redressai dans le lit pour enjamber son corps frêle, me faufilai à travers la grande pièce commune sous les combles et m’allongeai sur le sol, le visage tourné vers la cage d’escalier. À travers la fumée de tabac qui flottait dans la pièce, je distinguais un homme d’âge mûr assis sur le canapé à côté d’une jeune femme. Il portait une veste brune et un foulard bleu, elle, un manteau vert et un chemisier clair orné d’un col en dentelle à la racine de son cou gracile, sous son menton. Le vieux Magnus était assis sur le tabouret en face des invités tandis que Gudlaug, debout, la cafetière à la main, remplissait les tasses. Mon père était installé dans le fauteuil sous la fenêtre et ma mère sur le coffre juste à côté, légèrement à l’écart de la fumée et du monologue du visiteur, interrompu par une remarque de la jeune femme au col en dentelle qui montra sa tasse du doigt. Elle semblait s’adresser à ma mère qui hocha la tête avec un sourire. Mais ce sourire ne m’était en rien familier, en réalité maman, adossée au mur du salon, avait un air étrange et le dos étonnamment voûté. Elle se redressa légèrement tandis que mon père prononçait quelques mots dont je compris qu’ils étaient la réponse aux questions de l’étrangère. Puis les invités se levèrent, ils prirent congé, et Magnus et mon père les raccompagnèrent à la porte. Voilà qui me permit de mieux distinguer les vêtements de la jeune femme, son ample robe longue qui s’évasait en partant de sa taille de guêpe et tourbillonnait sur son passage tandis qu’elle avançait dans le salon. Je me relevai, enjambai à nouveau grand-mère et fis semblant de dormir quand maman vint me caresser la joue. Elle me posa l’index sur le bout du nez et comprit que je ne dormais pas.

Le lendemain matin, personne ne fit état de la visite de la veille et je ne posai aucune question. Je n’éprouvais d’ailleurs pas le besoin d’en savoir plus. Le souvenir de ces senteurs exotiques me suffisait amplement, de même que l’image des hôtes dont la présence semblait avoir agrandi l’espace de notre salon. Je ne passais cependant pas le plus clair de mon temps à penser à ces étrangers élégants et, en réalité, j’avais presque oublié leur visite un jour que j’aidais ma mère à faire le ménage, jour où je découvris une image pleine de couleurs posée au sommet de la pile d’enveloppes que mon père n’avait pas ouvertes sur son bureau. C’était une carte postale. Je reposai mon chiffon pour l’examiner en la prenant à deux mains :

Le soir tombait sur une grande ville, les rues blanchies renvoyaient la lumière et des flocons étrangement épais descendaient vers la terre. Une petite fille entraînait sa mère vers la devanture d’un magasin pour lui montrer un grand renne, un homme en haut-de-forme noir, vêtu d’un manteau à col de fourrure, portait un paquet volumineux et tenait sa femme par la main. Derrière eux, un adolescent traînait un gros arbre de Noël et, de l’autre côté de la rue, des garçons faisaient des boules de neige pour les lancer sur le fiacre noir vernissé qui passait. Chacun avait une foule de choses à faire, mais se retrouvait figé dans sa course. Tous, sauf la jeune femme dans le coin à droite, qui semblait s’être immobilisée juste avant cet instant, et dont on ignorait si elle s’apprêtait à traverser la rue ou à continuer son chemin sur le trottoir. Vêtue d’un manteau bleu marine et d’un élégant chapeau rouge, elle protégeait ses mains du froid dans un manchon en cuir brun qu’elle serrait contre elle. Son visage était plus net que les autres détails de l’image : elle semblait perdue.

J’étais en train de me demander si elle était seule quand je sentis tout à coup la présence de ma mère derrière moi. Elle pencha la tête et posa le menton sur mon épaule pour regarder la carte. Du coin de l’œil, je la vis sourire en disant que ce courrier arrivait avec un certain retard. Puis elle se redressa et se remit au travail. Je retournai la carte adressée à Brandur Johnson. En haut, à droite, on lisait : New York, le 15 décembre 1879. L’écriture avait quelque chose de brouillon et, évidemment, je ne comprenais rien. Mais je pensais connaître l’expéditeur de cette carte.

Plus tard dans la journée, face à mon insistance, mon père consentit à me l’offrir. Je la rangeai dans le coffre que j’avais au pied de mon lit, où je pouvais la prendre quand j’avais du mal à trouver le sommeil après ma lecture du soir. Et, même au plus noir de la nuit de l’hiver 1880, je parvins encore à voir l’image en la maintenant assez longtemps devant mes yeux. Plongée dans les ténèbres, je distinguai en réalité des détails que je n’avais pas remarqués auparavant : au fond d’une étroite ruelle tapissée de neige, deux hommes chaudement vêtus se tenaient l’un face à l’autre en grande conversation. Plus je scrutais la carte, plus il me semblait que toute leur attention se concentrait sur la jeune femme au chapeau rouge. Désormais, j’avais l’impression que le désespoir qui envahissait son visage s’expliquait par le poids de leur regard, elle cherchait à savoir si elle devait se mettre à l’abri, ou si ce poids s’évanouirait.

Ma main retomba. La carte atterrit sur la couette et, aussitôt, la jeune femme au chapeau rouge traversa la rue, enjambant le MERRY CHRISTMAS en grandes lettres dorées en haut à droite de l’image, avant de s’échapper du cadre. Au même moment, les deux hommes se mirent en route et lui emboîtèrent le pas. Ils ne couraient pas, mais franchirent la chaussée à grands pas, traversèrent brutalement le Joyeux Noël, s’évanouissant lorsque j’entendis les craquements de l’escalier. Je sursautai et, dans ma torpeur, j’eus l’impression de voir grand-mère s’approcher du lit en boitant. Allongée, les yeux fermés, je cherchai la carte à tâtons et la glissai sous la couette. Grand-mère se coucha, je me tournai de l’autre côté. Et avant que ses ronflements discrets ne parviennent à m’enfermer dans le monde exigu de la pièce que nous partagions sous les combles, je m’engouffrai en chemise de nuit dans l’étroite ruelle où je suivis sur la neige blanche les deux hommes et la jeune femme qu’ils avaient prise en chasse.

I
Fin de réception à Reykjavik. Mars 1897
– Quant à cette boucle de ceinture finement ornementée, elle a souhaité l’acquérir pour la somme de quinze mille dollars américains. Auprès de sa propriétaire, une jeune Islandaise dénommée Branson. Miss Selena Branson.
Le Gouverneur se lève de son fauteuil et s’avance vers la fenêtre du salon. Il regarde le vol suspendu des flocons et la place Lækjartorg toute blanche de neige qui apporte un peu de lumière à la nuit sans fond :
– Eh bien, je vous demande, mes chers amis, s’il ne s’agit tout simplement pas là de Sigurlina Brandsdottir, la fille de Brandur Jonsson l’Érudit, le copiste de Kot dans le Skagafjördur.
Alors ça, c’était la cerise sur le gâteau ! Et ladite cerise laissait les invités du plus haut représentant du roi en Islande plus que dubitatifs. “Quelle absurdité !” tonna le Juge ; “Seigneur, non !” s’écria le Pasteur ; “Le petit bouchon de Brandur ?” se récria le Préfet ; “Le tout petit bouchon”, ricana le Poète ; “Un bouchon ?” claironna l’Historien ; “Quinze mille dollars ? s’étrangla le Trésorier du roi. Comment un objet aussi petit et aussi vieux pourrait-il avoir une telle valeur ? Une somme qui correspond à la quasi-totalité des réserves de la Banque nationale d’Islande ?”
Mais le septième invité, le Rédacteur en chef aussi svelte que bel homme, n’a aucune réaction. Il est assis légèrement à l’écart, tout près du mur, penché en avant, le regard concentré sur un détail du tapis d’Orient tissé main qui recouvre le parquet de ce salon d’apparat. Il essaie de se remettre en mémoire le visage d’une jeune fille, mais ne voit rien d’autre qu’un corps gracile enveloppé d’une robe aérienne retenue à la taille par une ceinture ornementée, une jolie poitrine sur laquelle retombent de fines mèches blondes et un col carré brodé au fil d’or dessinant un motif grec. Un ruban noir autour du cou et un bandeau doré sur la tête. Enfin, son visage lui apparaît. Il voit d’abord des lèvres fines qui esquissent un sourire, un nez élégant, légèrement épaté, puis des narines. La jeune fille les pince, comme pour essayer de retenir un rire, de maîtriser son énergie et sa vigueur. Ses yeux sont dissimulés derrière un masque noir, mais il les voit tout de même. Bleu d’eau derrière leurs paupières lourdes, soulignés de légers cernes. Un regard enjôleur qui le rend fou de désir, si bien qu’il sursaute, murmure le nom de Sigurlina, se redresse et se rend compte que tous le fixent d’un air inquisiteur : le Gouverneur, le Juge, le Pasteur, le Préfet, le Poète, l’Historien, le Trésorier du roi. Était-il censé dire quelque chose?
Le jeune homme recule et s’adosse à l’épais mur de cette ancienne prison au plafond bas devenue résidence officielle, bâtiment que certains qualifient de bicoque. Le Rédacteur a presque disparu derrière la plante tropicale chétive installée contre la paroi, au plus près de la porte laquée de blanc par laquelle on accède au salon. De l’autre côté du battant, l’oreille collée au bois, se trouve la servante, une grande femme imposante. Elle tient d’une main une carafe vide, son autre main plaquée sur la bouche. Voyant que les invités du Gouverneur n’ont plus aucun commentaire à faire sur l’histoire qu’il vient de raconter et qu’ils ne semblent guère désireux de répondre à sa question, elle recule lentement mais résolument. Puis elle longe le couloir, le pas rapide et décidé, et entre dans la cuisine. Elle repose la carafe en cristal, se débarrasse de son tablier et de sa coiffe, se dirige vers le vestibule et la porte de service, prend son manteau, le boutonne, et jette son châle sur ses épaules. Elle ouvre la porte d’un geste véhément. Un mur de neige qui lui monte jusqu’aux cuisses obstrue l’ouverture, mais qu’importe, elle sort et le traverse avec une telle énergie que la poudreuse virevolte devant elle. Elle s’avance à grandes enjambées vers le muret en pierre qui entoure la maison et le franchit lestement.
À petits pas, levant bien haut les jambes dans l’épaisse couche de neige, elle descend la rue Bankastræti. Lorsqu’elle atteint Austurstræti, en passant devant la demeure du Trésorier du roi, elle perd presque l’équilibre et laisse échapper un tout petit cri toutefois assez puissant dans la quiétude glaciale de Reykjavik pour faire sursauter la jeune fille à la fenêtre, qui se pique le doigt avec son aiguille, assise dans l’élégant fauteuil où elle brode au fil d’or des pantoufles vertes. La demoiselle se lève et pousse la petite lampe à pétrole sur le côté. Elle plaque son visage pâle à la vitre et ôte son index de sa bouche : “Eh bien, il y a des gens rudement pressés”, commente-t-elle, mais la servante du Gouverneur a déjà disparu, d’un pas vif, vers l’ouest de la ville. Et elle avance sans la moindre hésitation, elle accélère jusqu’à l’angle de la rue Adalstræti où elle tombe nez à nez avec deux chevaux affolés qui se cabrent, la font trébucher et atterrir de tout son long dans la congère. Une porteuse d’eau coincée dans la neige devant l’hôtel Islande hurle quelques paroles acerbes bien qu’incompréhensibles, puis se fraye un chemin vers l’accidentée à qui elle tend sa main bleue et gonflée. La servante la repousse et se relève sans son aide. Elle s’ébroue pour se débarrasser de la neige avant de reprendre sa route. Et elle allonge encore le pas, c’est presque une course qu’elle achève en rampant pratiquement dans la poudreuse. C’est qu’elle n’a pas une minute à perdre. Elle doit arriver au plus vite chez Brandur, à Brandshus. Tant que l’histoire de la petite Lina Branson, avec tous ses détours, ses rebondissements, ses ellipses et ses merveilles, est encore claire dans son esprit.

Partie de campagne. Fin d’été 1896
Tôt le matin, on frappa vigoureusement à la porte de Brandur. Silvia Popp était affolée. Elle faisait de grands moulinets de bras. Il fallait qu’on l’aide à préparer le pique-nique. La collation était destinée à des Américains qui devaient quitter la ville avec son père pour aller explorer la vallée de la rivière Ellidaa une demi-heure plus tard. Sussi Thordarsen lui avait fait faux bond au dernier moment, sans lui laisser le temps de se retourner. Silvia interpréta donc le large sourire de sa chère Lina comme un assentiment, puis repartit en toute hâte vers le centre. Sigurlina sortit pour suivre du regard son amie qui descendait au pas de course la rue Stigur, elle agitait frénétiquement la main, sachant pourtant que Silvia ne la voyait pas. Elle referma la porte, s’y adossa, le sourire encore aux lèvres. Puis, sur le point de monter s’habiller, elle s’arrêta à la porte du salon, fit volte-face et son regard tomba sur la table de la cuisine où reposaient les gigots de mouton de Gudmundur. “Bon sang”, murmura-t-elle, jetant aussitôt la viande dans la remise et se rappelant soudain tout ce qu’elle avait encore à faire. Le linge sale, les galons pour la veste de Thordis, le sol de la cuisine et toute la pile de papiers accumulés sur le bureau de son père. Papiers parmi lesquels se trouvaient deux lettres en anglais qu’elle devait mettre au propre et qui devaient partir le lendemain. Puis elle se dit que cela pouvait attendre, elle devait sortir. Sortir de la ville et rencontrer ces étrangers.
Environ quinze minutes plus tard, elle avait enfilé sa tenue d’équitation et se trouvait dans le bureau de son père, un petit papier à la main. Elle le déposa sur la table de travail, se gardant d’envisager sa réaction et préférant penser à sa mère dont c’était l’anniversaire du décès. Puis elle quitta la maison, descendit vers le centre, elle courait presque lorsqu’elle atteignit la rue Adalstræti. Un étranger aviné lui lança des jurons, mais elle n’y prêta guère attention car, au même instant, elle aperçut Jon Jonsson, le Rédacteur en chef, qui marchait dans la rue Austurstræti, en direction de l’ouest de la ville. Si beau et si profondément plongé dans ses méditations. Elle se demanda d’où il venait en cette heure matinale, mais resta de l’autre côté de la rue et baissa les yeux lorsqu’ils se croisèrent, préférant ne pas lui dévoiler sa destination.
En quittant la rue Austurstræti, elle vit devant la boutique du marchand deux hommes occupés à seller des chevaux, Silvia et son père étaient également présents. Bientôt arrivèrent trois robustes gaillards, rejoints presque aussitôt par deux jeunes femmes magnifiques vêtues de vestes cintrées et de robes en tissu épais. Sigurlina passa une main sur sa tenue, elle lui semblait bien banale et imparfaite, trop ample et confectionnée dans un tissu trop fin. On aurait dit un sac enveloppant son corps maigrelet et chétif. Mais elle avait mieux à faire que d’y penser puisque le marchand Popp donnait ses ordres, et qu’on installait les chevaux en ordre de marche. Tous étaient en selle et bientôt l’expédition quitta la place, franchit le pont et prit la direction de l’est, accompagnée des questions que les Américains posaient à Popp et au petit Pétur sur telle ou telle chose qui piquait leur curiosité en chemin. Le plus loquace, M. Watson, grossiste américain, parlait au nom du groupe. Le propriétaire du navire qui avait amené ces visiteurs en Islande était M. Wilson, un quinquagénaire à l’air bonhomme comme son ami Watson. Le troisième homme, M. Johnson, bien plus jeune, se montrait aussi bien moins loquace. L’une des femmes était l’épouse de Wilson, l’autre s’appelait Mlle Baker. Sigurlina ignorait les liens qui unissaient ces gens.
C’étaient les Américains qui ouvraient la marche. À travers le nuage de poussière soulevé par les sabots, elle observait les deux femmes de dos, leurs chapeaux exotiques, les rubans de soie qui pendaient à l’arrière avant de leur retomber sur les reins, entre leurs sacoches, si imposants qu’elles semblaient avoir une taille de guêpe. Leurs corps tressautaient sur la selle au gré des cahots du chemin tout en terre et en pierres. Peu à peu, le petit groupe s’éloigna du centre. Sigurlina en profita pour se confectionner mentalement une tenue de cavalière flambant neuve, en velours et en laine.
Arrivés au sommet de la colline de Skolavörduholt, ils prirent la direction de celle d’Öskjuhlid et continuèrent vers le nord, longeant la colline de Bustadaholt. Lorsqu’ils atteignirent leur destination, il faisait chaud, le soleil était haut dans le ciel. Ils s’arrêtèrent à côté de la cascade Kermoarfoss. Les étrangers observèrent les alentours tandis que Sigurlina et Silvia s’affairaient et sortaient les victuailles du coffre. Elles étendirent un linge immaculé dans l’herbe, sortirent le café et installèrent la collation sur la nappe, du pain, des gâteaux et un peu de viande ; des tranches de saucisse roulée au mouton et aux herbes. Les Américaines s’installèrent par terre et picorèrent tels deux petits oiseaux sous leurs ombrelles, puis ne tardèrent pas à se lever pour remonter ensemble la rivière. Et, bientôt, les hommes s’en allèrent également avec Popp et Pétur.
Après avoir tout rangé, Silvia redescendit en ville. Sigurlina s’installa sur l’herbe et sortit son ouvrage. Les galons pour la veste de Thordis. Le fil d’or scintillait joliment au soleil brûlant, mais elle avait si chaud sous ses jupons qu’elle brûlait d’envie de les relever. Puis, brusquement, le soleil disparut. Elle regarda devant elle et vit de grands orteils blancs dans l’herbe. “Bonjour !” lança une voix profonde avant de laisser éclater un rire. Elle leva les yeux. Celui qui avait le plus pris la parole pendant le trajet se tenait face à elle. M. Watson, grand et large, avec sa barbe fournie et ses cheveux bruns. Venu en Islande, disait-il, pour prendre du bon temps avec quelques amis. Il s’accroupit et se trouva si près d’elle que c’en était gênant. Il voulait toucher de son gros index les fleurs dorées que Sigurlina brodait sur le ruban de velours noir. “Un trésor. C’est à vendre ?” murmura-t-il. Sans même attendre la réponse de Sigurlina, il se releva, caressa sa barbe et regarda le ciel : “L’Occident est obsédé par les ruines et les objets antiques. Et ce n’est pas nouveau.” Puis il fit un pas de côté, s’allongea dans l’herbe, les mains sous la nuque, et prit une profonde inspiration. “Les musées et les cabinets des collectionneurs privés sont remplis de vestiges anciens, de marbres grecs et romains de toutes formes et de toutes tailles, de vases, de coupes et de statues.” Watson leva un bras et tendit son index vers le ciel : “Nous nous passionnons pour ces vestiges, et ils finiront par éveiller l’intérêt pour d’autres cultures, plus lointaines et particulières. Comme la culture islandaise !”
Sigurlina ne voyait pas vraiment comment réagir aux déclarations solennelles de cet homme, mais, alors qu’elle avait enfin rassemblé quelques mots dans sa tête pour lui donner un semblant de réponse, les autres membres du groupe les rejoignirent. Le plus jeune, M. Johnson, s’avança vers Watson en gloussant et lui donna une pichenette sur l’épaule du bout de sa chaussure. Watson feignit d’être endormi.
Le retour fut rapide. En descendant de sa monture devant le domicile du commerçant sur la place Lækjartorg, Watson prit congé de Sigurlina en lui promettant de passer à son domicile le lendemain pour lui acheter des produits de fabrication islandaise.
Le but de l’excursion était atteint. Tout en rentrant chez elle entre chien et loup, elle passa mentalement en revue le contenu de son coffre : des galons brodés, deux promis à Thordis et presque terminés, une pièce en lin, des galettes de chaise, des coussins pour canapé, un étui à épingles. Des chaussettes en laine ? Oui, Watson en avait parlé, si elle avait bien compris. Elle avait également des gants en quantité. Mieux valait vendre tout cela à des étrangers, plutôt que de passer son temps à tricoter pour les gens de la ville. Quoi d’autre ? se demanda-t-elle en entrant dans la maison. Elle passa de la cuisine au salon d’où elle aperçut son père par la porte entrouverte du bureau. Elle se débarrassa de ses vêtements. Il remarqua qu’elle était rentrée, mais ne prit pas la peine de lever la tête, et l’entendit monter l’escalier. Brandur était cette éternelle présence lointaine.
Elle se mit immédiatement à fouiller parmi ses affaires, plongée dans sa malle, elle secouait, étendait, tapotait et caressait les ouvrages qu’elle avait confectionnés. Puis elle entra tout entière dans le coffre, ferma les yeux et se vit disposer tous ses travaux d’aiguille sur la grande table du salon. À ce moment-là, son père serait parti au musée des Antiquités installé dans le grenier du Parlement, où il passait son temps au milieu de son fatras à répertorier les trouvailles qu’on lui apportait et qu’il s’efforçait d’exposer pour les voyageurs étrangers. Elle tendit le bras vers son livre, mais avait du mal à se concentrer. Du bruit arrivait par la fenêtre. La maison voisine était le théâtre d’une altercation avinée. Le couple qui l’habitait se disputait. Il y avait quelque temps, l’épouse avait mordu si fort son mari qu’elle lui avait presque arraché un doigt, aujourd’hui c’était elle qui hurlait sous ses coups. Sigurlina se boucha les oreilles et regarda le portrait de sa mère accroché au mur au-dessus de son lit : un visage apaisé, la douceur incarnée.
Tout à coup le silence revint, elle se retrouva comme projetée d’un bond à l’époque où le visage du cadre emplissait son univers. Elle n’en conservait que des instantanés : elle-même se bouchant les oreilles devant le hangar à la naissance de son petit frère, allongée sous une couverture avec sa mère qui lui lisait des contes, cousant avec elle une petite robe pour sa poupée, apprenant à lire, étalant de la confiture dans la pénombre sur de la génoise très fine pour en faire un gâteau à étages, scrutant une carte de Noël arrivée de l’étranger au beau milieu de l’été, jouant au Pouilleux avec sa grand-mère, sa grand-mère morte à côté d’elle dans le lit, un homme recouvert d’une étoffe noire, une explosion et un éclair si violents qu’elle n’osait pas bouger et franchir le linge blanc suspendu à la porte de la ferme, ni rêver de l’avenir qui débuterait par un long voyage vers Reykjavik en 1884. Elle avait alors quatorze ans. Elle se souvient de tout depuis le moment où elle a quitté son enfance à cheval, laissant derrière elle la ferme et la vallée, traversant l’impétueuse rivière Heradsvötn, arrivant à la ferme de Vidimyri où sa mère était restée alitée quelques jours, malade, enceinte. Puis ils avaient fait une halte à Bolstadarhlid et, enfin, à Gilshagi i Vatnsdal avant d’affronter la lande de Grimstunguheidi. Ils avaient campé sur les rives du lac Arnarvatn et, dès l’aurore, les chants d’oiseaux l’avaient réveillée. Sa mère et elle étaient sorties en rampant de la tente pour aller au bord du lac. Que lui avait-elle dit ? Sigurlina ne se le rappelait pas, elle se souvenait seulement du calme. Elle avait eu l’impression qu’elle allait mourir, plongée dans tout ce silence, c’est que dans les eaux lisses du lac et dans le sourire doux de sa mère, elle avait perçu comme une douleur, comme une inquiétude.
Jusqu’au moment où elle avait vu un petit caillou ricocher à la surface de l’eau. Son père et son frère étaient réveillés. Le quotidien avait repris son cours, atténuant la souffrance. Et sous la conduite assurée du chef de famille, ils avaient atteint leur halte suivante, Kalmanstunga. Comme ailleurs ils avaient été bien reçus, partout des paysans connaissaient son père. Ils avaient passé la nuit à la ferme où sa mère s’était bien reposée dans le grand lit de la maîtresse de maison avant le trajet du lendemain dans la vallée de Kaldidalur. C’était une longue étape, même si le soleil adoucissait l’air entre les glaciers, la route était semée d’embûches et ils avaient souvent dû mettre pied à terre et tirer leurs chevaux par la bride pour franchir les plus grosses plaques de neige. Puis cette image leur était apparue, presque identique à celle suspendue dans le cadre au-dessus de leur canapé, cette aquarelle représentant des plaines tapissées d’herbe au bord du lac.
Ils étaient arrivés à Reykjavik tard le soir. Cela lui avait fait un drôle d’effet de se retrouver parmi tous ces bâtiments qu’elle n’avait vus qu’en photo. Ils étaient allés droit vers la maison que son père avait achetée au printemps. Sigurlina la trouvait plutôt petite et plus exiguë que leur ferme dans le Nord. En outre, elle était vide puisque leurs meubles n’y avaient pas encore été installés. La première nuit, ils avaient dû dormir par terre, allongés sur des couvertures. La deuxième nuit aussi, celle où sa mère avait accouché. Sigurlina était endormie, mais, à son réveil, sa mère et le nouveau-né avaient disparu. Elle n’avait jamais vu ce petit garçon, on l’avait aussitôt placé en nourrice. Quant à sa mère, il était évident qu’elle ne reviendrait jamais.
Sigurlina était debout dans le salon vide. »

Extrait
« Le fiacre s’ébranle dans un cliquetis de métal. Sigurlina hésite entre tristesse et déception, mais fait de son mieux pour se convaincre que continuer à cohabiter avec cet homme lui aurait rendu la vie impossible. Que désormais une existence normale l’attend, faite de relations avec des gens de son âge, enfin elle va pouvoir tisser d’authentiques liens avec cette métropole. Elle garde donc la tête haute, assise dans cette voiture humide et froide, sans soupçonner que ce trajet la conduira dans le brouet grouillant d’existences humaines qu’abrite la partie basse de la ville. Où sa dextérité dans le maniement du fil d’or et de l’aiguille n’a pratiquement aucune valeur. Et où Sigurlina d’Islande disparaîtra. » p. 83

À propos de l’auteur
PALSDOTTIR_sigrun_DRSigrún Pálsdóttir © Photo DR

L’autrice et historienne Sigrún Pálsdóttir est née à Reykjavík en 1967. Elle obtient son doctorat en histoire des idées à l’Université d’Oxford en 2001, après quoi elle est chargée de recherches et maître de conférences à l’Université d’Islande. Elle se lance comme écrivaine freelance en 2007 et édite entre 2008 et 2016 le journal Saga, la principale revue d’Histoire islandaise à comité de lecture. Pálsdóttir s’illustre initialement comme autrice de biographies historiques. Þóra biskups (L’évêque Thora), son premier ouvrage publié en 2010, est suivi de près par Ferðasaga (Récit de voyage), paru la même année, qui raconte l’histoire d’une famille torpillée par un sous-marin allemand en 1944 alors qu’elle navigue à bord d’un bateau entre New York et l’Islande. Pálsdóttir publie son premier roman, Kompa, en 2016 et Delluferðin, son second, à la fin de l’année 2019. Les biographies de Pálsdóttir ont été sélectionnées pour le Prix littéraire islandais, le Prix littéraire féminin et le Prix culturel du journal local DV (catégorie littérature). Ferðasaga est nommé meilleure biographie de l’année 2013 par les libraires islandais et Kompa est sélectionné pour le Prix littéraire féminin d’Islande en 2016 et publié aux USA en 2019 par Open Letter (Université de Rochester) sous le titre History. A Mess. Delluferðin (Un coup de tête) a remporté le Prix de littérature de L’Union européenne 2021. (Source: EUPL / éditions Métailié)

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Vertiges persans

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En deux mots
Émilie a enfin concrétisé son rêve, elle suit les traces de son père décédé alors qu’elle n’avait que dix ans. Accompagnée de Zohre, guide expérimentée, elle escalade le plus haut sommet d’Iran, le Damavand. Une ascension difficile et riche en émotions.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Sur les pas de son père en Iran

Émilie Talon raconte son expédition en Iran où elle concrétise un projet un peu fou: faire comme son père en 1956 l’ascension du Trône de Salomon et du Damavand, le plus haut sommet iranien. Quand l’escalade prend un tour mémoriel.

Émile, le père d’Émilie qu’on appelait Milou, est mort en 1992. Sa fille n’avait dix ans. Trente ans plus tard, elle décide de partir sur ses traces, d’aller à son tour à l’assaut du Trône de Salomon et du Mont Damavand en Iran. Ce sommet qu’il avait gravé en 1956, à 27 ans. Une expédition qui tient à la fois du pèlerinage, de l’exploit sportif et de l’envie de découvrir des sensations nouvelles dans un monde où le minéral remplace peu à peu le végétal.
Mais avant de partir pour l’Iran, il faut s’approprier cette histoire. Un dossier récupéré dans les affaires héritées après la mort de son père, la bibliographie succincte disponible sur l’alpinisme en Iran et surtout la solidarité entre alpinistes vont lui permettre de poser les premiers jalons. De découvrir qu’en 1954 un premier groupe avait déjà pris la direction de la montagne de Téhéran, que des liens s’étaient alors formés avec les Français.
Quand Michel, Jean, Gérard, André, Milou et Amos, les six membres de l’expédition de 1956, partent pour l’Iran via Beyrouth, ils ont dans leurs bagages le témoignage de leurs prédécesseurs.
Et quand Émilie s’attaque à son tour à la montagne avec son amie Zohre, elle est déjà forte de cette histoire, d’un film tourné à ce moment et des conversations avec les passionnés stéphanois du club alpin. En marchant dans les pas de sa guide, elle marche aussi sur la trace de son père.
Émilie Talon a alors la bonne idée de retracer en parallèle les deux ascensions, 12 juillet 1956 et 6 août 2021. De chercher les différences, de deviner comment il a réagi face à tel obstacle, s’il a eu peur… Il n’est alors plus question de savoir si elle a bien fait d’entreprendre cette ascension, mais de ne pas laisser les émotions prendre le pas sur la sécurité. Mais pour cela, il y a fort heureusement Zohre, véritable ange gardien qui n’hésitera pas à payer de sa personne pour aider Émilie à atteindre son objectif. On ajoutera que ce comparatif entre 1956 et 2021 permet aussi de saisir l’ampleur de réchauffement climatique. Quand son père se battait contre la glace, elle doit éviter les éboulements de pierre. La roche est devenue instable et l’ascension au moins tout aussi dangereuse.
Après un premier récit, Iran, la paupière du jour (ed. Elytis 2021) qui retraçait ses voyages en Iran – où vit une partie de sa famille – Émilie Talon a conjugué ses deux passions dans ce second opus. La montagne, dont on comprend ici combien cet héritage lui est vital et l’écriture qu’elle soigne et peaufine dans de jolies formules où la poésie vient rehausser le récit, ou comme elle le dit si joliment, «croiser des fils ténus tirés d’une grosse pelote». En fouillant les traces, en y mêlant les souvenirs, les échanges avec les spécialistes et les journaux intimes, elle parvient à en démêler les nœuds pour nous offrir «quelques centimètres d’une tresse» que nous pourrons ceindre de cette belle citation: «Le bec de la plume peigne la chevelure du langage.»

Vertiges persans
Émilie Talon
Éditions Paulsen
Récit
160 p., 22 €
EAN 9782352213703
Paru le 21/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, en Rhône-Alpes du côté du Châtelard-en-Bauges, Bourg d’Oisans, Saint-Sorlin d’Arves et Saint-Étienne. Puis c’est l’expédition en Iran, avec l’ascension du Trône de Salomon et des pentes du volcan Damavand.

Quand?
L’action se déroule en 1956 et en 2021 avec de constants allers et retours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une jeune autrice part sur les traces de son père dans les montagnes d’Iran.
Une femme s’en va sur les traces de son père, disparu alors qu’elle avait 10 ans. Il était alpiniste et, bien avant cela, dans les années 1950, il était parti gravir le Trône de Salomon et le volcan Damavand en Iran. Elle arpente ces montagnes, fouille ses souvenirs, où survivent les traces les plus profondes de cet homme qu’elle a aimé. Sur place, une autre histoire s’écrit avec Zohre, formidable guide iranienne, belle, libre en ses hautes altitudes, audacieuse, qui devient son amie et l’accompagne pour apprivoiser sa peur et son histoire.
« Dans les pas de Zohre, je marche sur les traces de mon père. Je ne me fraie pas seulement un chemin dans la montagne, je descends et je remonte le long d’un fil ténu. Je dévale derrière Zohre et je le cherche lui. Mon père.
Il est venu par ici, dans les montagnes du nord de l’Iran. Il descendait du Trône de Salomon, la neige couvrait tous ces versants. C’était en 1956, il avait 27 ans, il brassait la neige.
Plus tard, je suis née. Il s’appelait Émile, on l’appelait Milou, je m’appelle Émilie. Il m’a appelée Émilie.
Cela fait trente ans qu’il n’est plus de ce monde et je marche sur ses traces sous les pas de Zohre. J’ai fouillé ses papiers, ses pitons, j’ai interrogé ses témoins, sa jeunesse, je questionne mes souvenirs, mon enfance, je le cherche sur la montagne et dans ma mémoire. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Altitude news (Adélie F.)

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
LES AVALANCHES
Nous sommes deux avalanches, la pente de pierre descend en même temps que nous, dans une fumée grise, jaune ; nous glissons, poussières. Nous déshabillons la montagne de sa parure de roches brisées. Nous sommes deux femmes devenues avalanches, glissements.
Comme elle me l’a demandé, je me tiens tout près derrière Zohre, ainsi les pierres que je déloge en déboulant ne prennent pas trop de vitesse avant d’atteindre ses chevilles. De loin en loin, nous nous arrêtons, le pied enfoncé dans la pente, enracinées dans la montagne dégringolante. Zohre se tourne alors, me sourit, elle m’appelle Miel, Honey. Nous rions même, nous conjurons la petite peur et les injonctions à la prudence de nos pères, que nous percevons sans avoir besoin de les entendre. Dans la montagne ne retentit que l’écho des pierres qui chutent libres, éclatent ou se replantent plus loin comme un poignard jeté dans la terre meuble.
Zohre, mon amie, ma guide, m’a proposé que nous nous encordions, cela m’a paru plus dangereux qu’autre chose : en équilibre précaire, secouée par une petite chute de l’une, l’autre pourrait voler et nous nous précipiterions l’une l’autre tout en bas, responsables et coupables, soudées par la corde et solidaires, mortes peut-être. J’ai donc refusé. Rien ne nous attache mais un même mouvement nous entraîne, nous descendons ensemble du Trône de Salomon, aux aguets, sur le fil et vivantes. Par un chemin de traverse.
Les rochers les plus imposants zippent, roulent sur les petits qui entraînent les autres pièces du puzzle : ce versant très peu arpenter qui doit nous permettre de prendre pied sur un glacier apparemment plat. De là, nous comptons glisser doucement jusqu’à une épaule un peu verte, où des plantes poussent, où nous pourrons nous reposer. Au début de la descente, nous voyions déjà l’épaule et nous nous amusions. Nous nous enfoncions dans la matière qui dévalait mais que j’imaginais alors seulement superficielle, je me figurais un roc solide sous elle, je m’élançais. En réalité, c’était la montagne elle-même qui dévalait déjà. Bientôt, j’ai réalisé que je n’avais jamais provoqué de tels éboulements. Le plus effrayant, c’est quand la pierre qu’on détache sous son pied tient l’ensemble des autres au-dessus de soi.
Nous ne sommes pas encore à mi-pente. Nous descendons du Trône à petits pas retenus. Nous contractons nos corps, indolores, soumis au désir qui nous anime, boucler notre ascension, serrer le nœud qui nous liera à cette montagne, puis nous retourner vers sa cime, la voir et nous souvenir.
Soudain : un fracas ! La montagne et Zohre filent, qui ont déplacé une pièce maîtresse et descendent comme un radeau de pierre et de chair. Tous les tessons de pierraille entassés dans un pli coulent ensemble, Zohre se transforme en avalanche, elle est une pierre, à plat ventre en un instant. Le haut du corps dressé pour rester en surface, elle ne nage pas car la pierre n’a pas la fluidité de la neige, mais elle émerge et la poussière n’éteint pas tout à fait sa couleur, l’orange des nœuds dans ses cheveux noirs, le rouge de ses lèvres sur lesquelles demeure un reste de cosmétique, le vert et le bleu dont elle s’habille dans la pente grisée qui drape la montagne comme un tchador sale et immense, et qui glisse. Elle part sous mes yeux, le buste dressé face à la pente…
Elle s’accroche à la poussière.
Elle s’arrête.
Cela a duré un instant.
Elle s’extrait avec lenteur, je m’approche prudemment, pour éviter une suravalanche. Je vois d’abord des gouttes écarlates sur le rocher, son sang rouge, sombre comme ses lèvres et ses ongles dont il dégoutte. Sa main s’est ouverte. Elle se tourne alors, elle me sourit, elle m’appelle Miel. Je l’appelle Azizam, ça veut dire « chérie » en persan, on se le dit entre filles, entre garçons, entre les deux, je le lui dis comme elle me dit Miel. Elle me demande si l’on peut s’asseoir un peu, je me dis que oui mais je pense qu’elle pourrait tomber dans mes bras si elle le voulait – malheureusement, le mètre qui nous sépare est trop abrupt pour être franchi sans danger.
À la verticale, les fesses posées, avec le plus de légèreté possible, contre un éclat de pierre, chacune se tient donc assise. Elle me dit que tout va bien en modulant sa voix comme le font les Iraniennes pour se montrer douces. Sa tête part un moment en arrière, ses yeux se sont fermés, elle se retient au bord du malaise. Bougeant à peine, je tends mon sac derrière elle pour lui faire un dossier, je le maintiens pour qu’il ne prenne pas la voie des airs.
La poussière est déjà retombée, une lumière pure baigne le profil de Zohre, plaquée dos à la pente, dans la traînée que nous seules pouvons discerner dans le chaos. Je module ma voix à mon tour, Azizam. Elle sourit, déchire l’emballage d’un biscuit puis le biscuit lui-même avec ses dents, sort la pharmacie de sa main sauve. Je la vois regarder le reste de la descente, tracer sa ligne. Elle n’a pas pleuré ou alors ses larmes ont été arrêtées net par ses cils de princesse des Mille et une nuits – ça ne sert pas qu’à faire des œillades au sultan. Elle s’empare des compresses. Je regarde et détourne les yeux alternativement ; moi non plus, je ne veux pas me pâmer. Elle tient la gaze autour sa main, je l’enturbanne avec du sparadrap, contractée au-dessus du mètre qui ne nous sépare plus complètement. Le sang maquille tout mais un long lambeau se détache clairement. Il faudrait suturer, nous ne le ferons pas, nous avons renoncé aux travaux de couture. Et puis Zohre se redresse, elle me sourit, Miel, tu es prête à descendre ? Les nœuds orange au bout de ses tresses vont recommencer à tressauter, nous visons le glacier. Je me lève, je franchis le mètre qui nous sépare. Je me remets en marche derrière Zohre.

Dans les pas de Zohre, je marche sur les traces de mon père. Je ne me fraie pas seulement un chemin dans la montagne, je descends et je remonte le long d’un fil ténu. Je dévale derrière Zohre et je le cherche lui. Mon père.
Il est venu par ici. Tandis qu’il descendait du Trône, il y a soixante-dix ans, la neige couvrait tous ces versants. C’était en 1956, il avait 27 ans, il brassait la neige.
Plus tard, je suis née, en 1982. Et il est mort en 1992. Il s’appelait Émile, on l’appelait Milou, je m’appelle Émilie. Il m’a appelée Émilie.
Cela fait trente ans qu’il n’est plus de ce monde et je marche sur ses traces sous les pas de Zohre. J’ai fouillé ses papiers, ses pitons, j’ai interrogé ses témoins, sa jeunesse, je questionne mes souvenirs, mon enfance, je le cherche sur la montagne et dans ma mémoire.

Ces versants dans lesquels Zohre et moi déboulons à nouveau, la main bandée, le corps serré, il y a soixante-dix ans, la neige les couvrait donc comme une chape royale… Le talon des Koflach d’Émile se plantait dans la pente blanche. Alors qu’aujourd’hui, sous les semelles d’Émilie, le socle du Trône s’effrite, les petites pierres roulent sous les grandes en crissant, les grandes glissent sur les petites comme des radeaux, avec fracas.
Dans les pas de Zohre, je marche sur les traces de mon père. Soudain, sous moi, la montagne s’effondre.

Chapitre 2
LIGNE DE FAILLE
Bien avant de parvenir dans les pentes du Trône de Salomon, quand j’ai décidé de partir dans les pas de mon père, ma mémoire s’est ébrouée doucement, me resservant les scènes profondément ancrées, ressassées, et celles appartenant au folklore familial. Écrire ces premières scènes m’a permis d’en révéler les subtilités, de rappeler quelques autres fragments.
J’étais une adulte de 38 ans qui pensait à son père, auquel l’avait liée – la liait ? – une relation fusionnelle. Prête à descendre vers son passé, à se laisser glisser le long du lien. Car qui me dit père, me dit enfance. L’histoire y prend sa source, c’est là que la pente se fracture et que l’avalanche commence à couler.

Ma mémoire me mène d’abord dans le petit creux – tout part du corps de mon père. Ma joue en épouse parfaitement la forme : il se dessine entre ses muscles pectoraux et son épaule, c’est un nid, un havre d’où j’écoute les mille et une histoires dont il me gâte.
Nous sommes allongés dans l’herbe, sous le ciel intense de l’Oisans, un ruisseau qui traverse le replat du Carrelet tinte tout près de nous. Le bruit de l’eau se mêle au conte de mon père. Il s’allonge toujours sur le dos, prenant comme oreiller soit son vieux sac, soit un caillou, il ouvre son bras et je viens me loger dans le fameux petit creux. Il scrute le ciel de l’Oisans, il sent sa fille aux anges contre lui et il fait pleuvoir des histoires dans l’air bleu qui nous entoure. Son imagination s’étend comme ce ciel, sans limite, les histoires ne cessent jamais, nous vivons avec elles, elles n’ont ni début ni fin clairement établis. S’y bousculent des hermines, la noble girouette Moitié de Poulet, les canards de Walt Disney, des cimes et partout, qui me fascinent, des fils d’Ariane qui permettent d’évoluer à travers les labyrinthes dissimulés par les glaciers. Des cristaux brillent dans la vitrine de Bourg d’Oisans et à tous les coins de nos fables. Pour raconter, mon père ne prend jamais de livre, il est le livre, l’album, le grimoire. Son bras s’ouvre comme une page moelleuse, sa voix s’élève, douce : c’est celle d’un homme qui a la cinquantaine, une grave maladie et une petite fille folle de lui.
Il conte l’histoire en regardant le ciel et en me tenant contre son flanc. Parfois sa main libre se lève pour dessiner quelque chose dans l’air. À d’autres moments, lorsque seule la minuscule lampe au plafond de notre van ou la bougie du foyer éclaire la nuit, il fait des ombres chinoises. Ses mains entrent en scène, grandes, larges, polies par des milliers de prises, quelquefois ornées d’une chevalière – rarement, l’usure sur le rocher l’a tant affinée qu’elle est devenue trop coupante pour être portée en permanence. Dans la nuit, ses mains projettent des figures de loups, d’oiseaux, d’écureuils sur les surfaces éclairées où le récit prend forme. Je joins alors mon poing au sien, ouvert, qui m’accueille, et nous formons la tête d’un ours brun énorme. D’autres fois encore, de nuit ou de jour, sa main me protège : au volant quand il freine, elle se tend instantanément devant moi, elle se pose sur mon ventre. Ce n’est pas la ceinture, qu’il a pourtant renforcée de bretelles pour en faire une forme de baudrier, qui me retient. C’est sa main immense posée sur moi.
Le berceau de l’épaule, le bouclier de la main : deux repères sur ce territoire originel que scinde aussi une faille, un point faible et central. Pourtant, quand le ruisseau tinte sous le ciel bleu d’Oisans, quand j’écoute l’histoire depuis son petit creux, je l’oublie un temps. Le ventre de mon père. Là où la douleur sourd. Je ne touche jamais ce ventre qu’on lui ouvre régulièrement, pendant sept ans, pour en déloger le cancer.
Mon père s’habille en salopette pour ne pas se faire mal là. Quand il conduit, il bloque sa ceinture de sécurité avec des pinces à linge afin que rien n’appuie sur sa douleur. D’ailleurs, si nous avions eu un accident, l’aurait-elle retenu, cette sangle au mécanisme entravé ? Mais nous n’en avons pas eu car il maniait les voitures avec le même doigté que les histoires. Sur la route de l’Oisans, à bord de notre VW, large vaisseau, il frôlait le précipice avec grâce. Rien ne l’attachait. Et moi, j’avais sa main qui me protégeait mieux que tout le reste.
Mais je voudrais revenir ici et maintenant en Oisans, en revenir au souvenir à l’estomac : je dois avoir 7 ans, l’âge de l’imagination, j’ai toujours 7 ans. Dans le petit creux, j’écoute l’eau et l’histoire : « Moitié de Poulet a trouvé des cristaux noirs entre les lames de glace. Ils brillent, couleur chocolat, couleur tabac. Ils brillent, ils éblouissent, dans le soleil… » Je tourne un peu la tête sans quitter le petit creux, un instant je regarde le ciel en face, puis le profil du conteur. Les rayons rebondissent sur son front, qu’il a grand et bombé, comme le mien. Ce front de mon père me fait penser au globe terrestre. Quelques rides horizontales le creusent, les ultraviolets l’ont cuivré pour toujours, ses cheveux blonds, paille, secs sont peignés sur le côté. Mon père entretient une élégance sportive, détendue, naturelle?
Je pose mes doigts sur son front, j’interromps le récit des cristaux noirs et nous jouons à « peau de pêche ». Une autre histoire prend alors nos visages pour supports : mon père dit « peau de pêche » et me caresse la joue, « cheveux de blé » dans mes mèches… il me chatouille, je prends le relais, j’appuie sur son front, même si ce que je préfère, c’est lui pincer doucement le nez, ce qui le fait sourire dans la seconde. « Peau de pêche » peut durer à l’infini, comme l’histoire. J’ignore si sa patience vis-à-vis de l’enfance vient de son âge apaisé ou s’il en a toujours fait preuve. Vingt-deux ans plus tôt, une autre petite fille blonde se blottissait contre lui : Bibi, ma douce et grande demi-sœur. Lui pressait-elle le nez ? J’ai 7 ans et il me semble alors qu’elle habite une autre terre, loin de la planète Père – ici ne vivent que deux êtres : lui et moi qui lui serre allègrement le nez et suis du bout du pouce la lisière de ses cheveux.
Le soleil de l’été uissan luit toujours sur nos fronts, mon père reprend l’histoire des cristaux, qui évolue. Son héros, Moitié de Poulet, personnage protéiforme et romanesque, mue. Sans explication excessive, il resurgit en jeune homme athlétique et devient un autre grand personnage de mon panthéon féerique : mon père jeune. Il admire les cristaux tabac et il grille une cigarette au sommet de la montagne, lors d’une ascension d’antan donc, du temps de la corde en chanvre autour de la taille. Là va survenir l’accident, on le sent déjà…
Le conteur n’a pas d’ambition didactique, il ne fait pas les histoires pour m’instruire mais pour notre bon plaisir. Nous voguons sur le fil de l’émotion. Il n’empêche que, par hasard et parce que sa mémoire l’inspire, son récit nous guide parfois sur des lieux périlleux. La peur se pointe alors, davantage que l’exaltation : on n’héroïse pas, on ne se complaît pas face au danger. D’autant que l’histoire sert avant tout à rendre inoffensifs les assauts malveillants du réel.
Le récit du péril encouru par le père jeune et fantasmatique, par le père de chair et d’os auquel je m’accroche, se déploie donc : au sommet, il roule sa cigarette. Lui et ses compagnons se sont décordés pour être plus à l’aise. Il n’y a pas de vent, on ne sent plus le danger. Une photo ? Oui, ce serait bien de faire une belle photo là ! Clope au bec, mèche sur le côté, mon père jeune met son œil dans le viseur. Il ne voit pas tout le monde. Alors il recule. Il recule encore. Un instant, il voit tout le monde, et puis il ne voit plus que la paroi : il tombe ! À la verticale, droit comme un i.
Puis il s’arrête : cette montagne-là est solide, une prise en granit, grosse comme le poing, vient de bloquer la pointe de sa Koflach… Il serre alors la paroi contre lui. « C’est sur les pieds que ça se passe », j’entendrai mille fois ce précepte. C’est sur les pieds que ça se passe pour grimper. Pour marcher. Pour se tenir debout. Et jusqu’à ce jour d’accident frôlé.
Maintenant, dans notre Oisans, mon père lève sa grande main dans le bleu du ciel. Il représente un cercle avec son pouce et son index : OK, c’était la taille de la prise. Confusément effrayée, je me blottis mieux dans le petit creux, et je jette un œil à la pointe de ces pieds qui l’ont sauvé, qui dépassent là-bas. Jamais il ne les dénude ailleurs que dans son lit qu’il déborde systématiquement : ils ont dû avoir trop froid, il en a gardé une sensibilité accrue au niveau des orteils. Aussi, dans la maison, dehors, partout, il craint que quelque chose tombe dessus, un caillou par exemple. Chaussée de sandales, ma mère l’inquiète, l’énerve même : quelque chose pourrait tomber sur son pied ! Le jour de la photo qui l’a lui-même fait chuter à pic, c’est son pied qui est tombé sur la pierre plutôt que l’inverse : nous soufflons.

Le ruisseau miroite au soleil maintenant, l’ombre a tourné. Nous nous redressons et regardons le moulin de bois que nous avons construit avant la sieste. Ses pales d’écorce virevoltent à toute berzingue. Une boîte de conserve rouillée, type corned-beef, trouvée sur place, maintient le dispositif concocté à partir de lambeaux de bois que mon père a retaillés. Avec son couteau – qu’il ne faut pas imaginer comme un Opinel mais comme un poignard –, il fait naître des formes nouvelles, des pièces du puzzle : le monde, aussi réel qu’imaginaire, reste notre grand jeu. En aval du Carrelet, ce sont les cailloux qui constituent le jouet par excellence ; roulés là par le fracassant Vénéon, ils s’arrondissent, deviennent de doux galets. En fin d’après-midi, quand nous serons descendus, nous nous rendrons sur le bord du torrent : je bâtis là des montagnes de cailloux, des montagnes qui débaroulent.

Enfant, je l’ignore encore, mais le lit du Vénéon et le large sommet du Trône de Salomon se font écho. Arrivée là-haut, adulte, je sursauterai : c’est, pour moi, le même terrain de jeux, des cailloux à peine plus anguleux, où des enfants joueraient à faire des tas, des cairns, des châteaux et des hommes de pierre, à se cacher derrière les rochers.

Au bord du Vénéon, mon père me regardait faire mes montagnes qui dégringolaient. Pensait-il alors au sommet du Trône ? Aux pentes qui s’étaient échappées sous ses pieds ? À celle sur laquelle nous nous tenions, joue dans le petit creux, en équilibre, fragiles ?

Chapitre 3
UNE LETTRE À LA SOURCE
Remonter à la source paternelle. Adolescente, je le souhaitais confusément. Jeune adulte, je le désirais ardemment sans oser le dire. Trentenaire, j’entame mes recherches à bas bruit. Je veux tirer et tisser le fil d’Ariane, découvrir l’histoire et la faire mienne. Jusqu’au voyage qui n’est encore qu’un désir confus.
Je cherche donc, comme on erre, jusqu’à ce que Bibi, ma demi-sœur, me remette une pochette qui contient un fatras de documents relatifs à notre père, conservés pendant des décennies par sa première épouse. Je la reçois comme un cadeau, quoique j’ignore à quels souvenirs, au-delà des miens, je m’apprête à me confronter.

Je touche et tourne ce porte-documents banal, dont la couleur a peut-être été vive avant qu’on ne l’oublie trop longuement au soleil, qu’elle y pâlisse comme les cheveux blondis par l’été au grand air. Une teinte beige, un or passé. Je fais glisser le ruban satiné dans la pièce métallique qui ferme le tout. La masse d’un livre non relié. Et dans ce tout, quelques mystères de mon père. Comme je l’ouvre, une page se soulève d’une liasse de feuilles légères, si fines qu’on dirait du papier bible.
Un rebord bleu attire mon œil. Cette première chose que j’examine, c’est une peinture : une carte simple, tracée par un pinceau qui y a représenté deux mers en bleu pâle sur la teinte plus sombre du papier, mer Noire et mer Caspienne. Entre elles et plus au sud, court une série de montagnes orange : Caucase, Alborz, mont Zagros, Alam Kouh, le Damavand assorti d’une mention erronée de son altitude – 6 010 mètres.
Je me suis moi-même baignée dans la mer Caspienne, sur la berge de l’Iran, avec ma famille maternelle qui, coïncidence, vit dans ce pays. J’en ai admiré les lions de mer. Mais ce qui m’interpelle ici, c’est la mention Alam Kouh: l’inconnu. J’effectue une recherche, découvre que le nom de ce massif signifie « la montagne du monde ».

Extrait
« Essayez d’écrire sur votre père, vous vous retrouverez à croiser des fils ténus tirés d’une grosse pelote : la maille des traces, les souvenirs de l’ex-belle-sœur, de votre mère, l’analyse du spécialiste, les journaux intimes, les filaments de votre mémoire. Si vous parvenez à en démêler les nœuds, vous ferez quelques centimètres d’une tresse. « Le bec de la plume peigne la chevelure du langage. » p. 137

À propos de l’auteur
TALON_emilie_DRÉmilie Talon © Photo DR

Ancrée au pied des Alpes, Émilie Talon entretient une connivence avec l’Iran où vit une partie de sa famille franco-iranienne. Son goût de l’ailleurs et de l’interculturalité l’ont aussi amenée à vivre au Portugal et en Tunisie. Elle a publié un premier récit en 2021: Iran, la paupière du jour (édition Élytis, 2021). (Source: Éditions Paulsen)

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En deux mots
Leyla accompagne son mari à l’aéroport. Elle n’a pas voulu le suivre au Canada et entend se consacrer au journalisme. Rodja, qu’elle a rencontrée à l’université, a aussi choisi de partir. Elle s’inscrit en doctorat à Toulouse. Shabaneh, quant à elle, veut travailler et se marier. Trois jeunes filles iraniennes à la croisée de leur destin.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Trois iraniennes face à leur destin

Leyla, Rodja et Shabaneh se sont rencontrées à l’université de Téhéran. En racontant leurs parcours respectifs, Nasim Marashi brosse le portrait saisissant de la jeune génération dans l’Iran d’aujourd’hui.

L’un part, l’autre reste. Misagh quitte l’Iran et laisse sa femme Leyla triste et désemparée. Car elle a choisi de rester en Iran, avec sa famille et ses amis. Elle entend poursuivre sa carrière de journaliste, de faire partager ses goûts culturels. Mais elle doit désormais faire sans son tendre amour. Eux qui étaient si proches, qui avaient les mêmes aspirations, sont désormais séparés par des milliers de kilomètres.
Pour tenter d’atténuer sa peine, Leyla peut compter sur ses amies Rodja et Shabaneh, même si le trio qu’elles formaient à l’université de Téhéran ne se voit plus aussi fréquemment. Car depuis, leurs professions respectives et leurs nouvelles connaissances occupent une place non négligeable dans leurs vies. Shabaneh travaille dans un bureau d’architectes où sa personnalité n’a pas tardé à susciter l’intérêt de son collègue Arsalan. Il ne rêve désormais que d’une chose, l’épouser. Mais elle se demande si elle l’aime vraiment et ne veut pas précipiter les choses. Elle veut aussi rester aux côtés de Mahan son frère handicapé. Arsalan se fait alors de plus en plus pressant. Il va bien falloir trancher la question.
Pour Rodja, le choix est fait. Pour elle, il n’est pas question de moisir en Iran. Toute son énergie est désormais consacrée à monter son dossier afin d’obtenir un visa pour la France et s’inscrire en doctorat à l’université de Toulouse. Mais son parcours dans les administrations est loin d’être gagné.
En suivant le parcours de ces trois iraniennes, en revenant sur leur passé et leurs familles respectives, Nasim Marashi brosse un portrait saisissant de la jeunesse iranienne d’aujourd’hui. Rodja voit toutes ces jeunes filles à la croisée des chemins comme des monstres: «On n’est plus du même monde que nos mères mais on n’est pas encore de celui de nos filles. Notre cœur penche vers le passé et notre esprit vers le futur. Le corps et l’esprit nous tirent chacun de son côté, on est écartelées. Si nous n’étions pas ces monstres, à l’heure qu’il est, on serait chacune chez soi à s’occuper de nos enfants. (…) On ne serait pas en train de poursuivre des chimères.»
Si dans ce roman il n’est pas directement question du régime des mollahs et de la répression qui frappe la population depuis bien trop longtemps (il a été publié en 2015 dans sa langue originale), on sent bien la chape de plomb qui pèse sur les habitants, à commencer par ce choix binaire que tous sont appelés à faire, partir – quand on peut – ou rester. Choix cornélien, car il est souvent définitif. Il peut aussi entraîner pour les familles des conséquences imprévisibles, voire dramatiques. Les peurs et les espoirs, les contraintes et les rêves sont parfaitement concentrés derrière les visages de Leyla, Rodja et Shabaneh. Ce qui explique sans doute le succès du livre en Iran, mais place aussi la romancière dans une situation délicate. Car comme c’est le cas dans le roman, les menaces et les intimidations des gouvernants se font de plus en plus précises. La lutte continue…

L’automne est la dernière saison
Nasim Marashi
Éditions Zulma
Roman
Traduit du persan (Iran) par Christophe Balaÿ
272 p., 22 €
EAN 9791038701564
Paru le 12/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en Iran, à Téhéran. On y évoque aussi le Canada et la France, notamment Toulouse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans le brouhaha des rues agitées de Téhéran, Leyla, Shabaneh et Rodja sont à l’heure des choix. Trois jeunes femmes diplômées, tiraillées entre les traditions, leur modernité et leurs désirs.
Leyla rêve de journalisme ou de devenir libraire. Son mari, pourtant aimant et attentionné, a émigré sans elle. A-t-elle eu raison de ne pas le suivre et de rester ? Shabaneh est courtisée par son collègue, qui voit en elle une épouse parfaite. Comment démêler si elle l’aime, si elle peut se résoudre à abandonner son frère handicapé, alors qu’elle en est l’unique protection ? Rodja, la plus ambitieuse, travaille dans un cabinet d’architectes, et s’est inscrite en doctorat à Toulouse – il ne manque plus que son visa, passeport pour la liberté. Vraiment ?
La solution est-elle toujours de partir ?
En un été et un automne, elles vont devoir décider. D’espoirs en incertitudes, de compromis en déconvenues, elles affrontent leurs contradictions entre rires et larmes, soudées par un lien indéfectible mais qui soudain vacille, tant leurs rêves sont différents. L’automne est la dernière saison est une magnifique histoire d’amour et d’amitié, sensible et bouleversante, profondément ancrée dans la société iranienne d’aujourd’hui, et pourtant prodigieusement universelle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« ÉTÉ
Leyla
Je te cherchais, je courais. Sur le carrelage blanc glacial du hall de l’aéroport. Dans un silence de mille ans.
À chaque foulée, ma respiration haletante bourdonnait à mes oreilles, de plus en plus fort, emplissant ma gorge d’amertume. Les vols internationaux étaient à l’autre bout. Ce n’était pas l’aéroport Imam Khomeini.
Non, plutôt Mehrabad. La zone d’embarquement ne cessait de s’éloigner, j’ai pourtant fini par atteindre la porte. Tu avais le dos tourné, mais je t’ai reconnu aussitôt.
Tu portais ta veste bleu foncé. Tu attendais tranquillement, ta valise à la main. La lumière était d’un blanc aveuglant. Je ne voyais que cette lumière et toi, un point bleu indigo au milieu de tout ce blanc. Je t’ai appelé. Mais tu t’es éloigné. Comme si tu flottais au-dessus
du sol. J’ai couru, tendu la main vers toi, attrapé la tienne. Ta main est restée dans la mienne, l’avion a décollé.
Je suis encore sur le bord des rêves. Dans cet entre-deux douloureux, entre veille et sommeil, où toutes les cellules de mon corps sont comme piégées dans un bâillement
sans fin. Je me force à ouvrir grand les yeux pour mettre un terme à ce supplice. J’aperçois le placard à moitié ouvert, la lampe éteinte sur la table de nuit, jonchée de verres sales, un réveil cassé, quelques livres.
Tes livres. Je passe la main sur le drap à côté de moi.
Tu n’es pas là. Il n’y a personne. Où suis-je? J’ai quel âge? Quel jour sommes-nous? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que je me sens mal. J’ai un goût amer dans la bouche, mon cœur bat la chamade. J’ai soif. Il
faut que je me souvienne. Je dégage mon bras gauche sur lequel j’étais allongée. La montre en acier a laissé sa marque imprimée sur mon poignet en sueur. Onze heures cinq. Si tard ? Je ferme les yeux, j’ai la tête prise
dans un étau. Je pense à hier, à avant-hier. Ça me revient. Nous sommes dimanche et j’ai rendez-vous pour un boulot. Je repousse la couverture.
Quand j’avais décroché le téléphone, il avait dit : «Bonjour Leyla, ici Amir Salehi. C’est Saghar qui m’a donné votre numéro.»
Ils s’apprêtaient à lancer un nouveau journal. Avec trois pages culturelles quotidiennes. La première partait sous presse à midi. Les deux autres dans la soirée. « Si vous en avez le temps, et bien sûr l’envie, passez
donc me voir au bureau dimanche après-midi.»
Du temps, j’en ai. Autant qu’il veut. Ces quatre
derniers mois, je n’ai rien eu d’autre que du temps, du temps à perdre, du temps gâché, inutile, qui n’enlève ni n’ajoute rien à ma vie. Je ne m’entendais pas bien avec le rédacteur en chef du magazine où je travaillais.
Quatre mois plus tôt, il était venu se poster devant mon bureau. «Tes articles m’appartiennent, j’en fais ce que je veux.» J’ai rassemblé mes affaires. « Tu t’imagines qu’on ne peut pas changer un seul mot de ce que tu écris?» J’ai fourré mes livres et mes stylos dans mon sac.
«C’est la dernière fois que je t’entends protester.» J’ai mis mon sac à l’épaule: « C’est la dernière fois, en effet.» Et je suis partie. Il ne comprenait pas que ses corrections avaient détruit mon article. Depuis que j’ai démissionné, je me réveille tous les matins, je suis le mouvement du soleil d’est en ouest, jusqu’à ce que la nuit tombe. Puis je m’endors. Je ne me souviens de rien d’autre. Parfois, je vois Rodja ou Shabaneh. Elles me rejoignent ici ou on sort manger un morceau, puis je reviens à la maison. Une fois papa est passé me prendre pour m’emmener à Ahwaz. J’ai revu maman et toute la famille. Pendant trois ou quatre jours. Je ne me souviens plus. J’ai du temps pour bosser. Autant qu’il veut. Mais l’envie? Je ne sais pas trop. Sans doute
que j’en ai envie. J’aimais ce que je faisais auparavant. Tu le sais bien. On riait beaucoup au boulot. Je m’en souviens. Mais à présent, qu’ai-je envie de faire, sinon rester allongée à compter les jours? Je ne sais pas.
— Je vais te présenter à la Société des Pétroles, avait dit papa. Je te trouverai un job dans ta spécialité. Avec un bon salaire. Tu te construiras un avenir. Tu vivras plus près de nous.
Je n’ai aucune envie de retourner vivre à Ahwaz. Mieux vaut ne pas regarder en arrière. Lors de mon dernier séjour, j’ai réalisé que c’était impossible.
À Ahwaz, il fait chaud. La chaleur monte du sol et vous écrase la poitrine. Combien de fois peut-on faire l’aller-retour jusqu’à la mer, à vingt minutes à pied ? Et combien de temps peut-on rester assis à lire un magazine sous un climatiseur, en respirant ce bon air chargé
de poussière? Combien de fois peut-on arpenter les allées du bazar Kyan, à rire et marchander avec les femmes arabes le prix des dattes ou du poisson ?
Pendant ces quelques jours, Ahwaz m’a semblé plus petite. Bien plus petite que dans mon enfance. Je pouvais traverser n’importe quelle rue en deux enjambées.
L’avenue Chaar Shir donnait directement sur
la place Nakhl, et celle-ci s’engouffrait dans Seyed Khalaf. Les cours étaient petites et les tranchées datant de la guerre minuscules comme des boîtes d’allumettes.
J’observais tout cela, et les images de mon enfance s’en trouvaient bousculées, rendant mes souvenirs confus.
Même la nuit, je n’arrivais pas à me détendre. Je n’avais qu’une envie, retrouver mon chez-moi. Mon lit. Notre lit.
— Viens bosser dans ma boîte. Ils recrutent. On sera à nouveau ensemble. Ce sera sympa, m’a dit Shabaneh. Ce ne sera pas sympa, j’en suis sûre. Je serai assise derrière un bureau toute la journée, à griffonner des chiffres sur du papier, sur des plans, sur un écran. Les
quatre se mélangeront aux deux, les deux aux cinq, et tous ces nombres s’aligneront les uns derrière les autres pour me ronger le cerveau. Avec des moins et des virgules. Zéro, virgule, trois. Zéro, virgule, huit. Le diamètre de l’arbre multiplié par la hauteur de la pale, la longueur du piston diminuée de celle du cylindre.
Tout cela me rendra folle. Shabaneh recroquevillée en elle-même, Rodja la tête plongée dans son écran, comme à la fac. Personne ne m’adressera la parole. Je serai toute seule dans un bureau déprimant.
— On fait nos valises et on part, a dit Rodja. Tu as juste le test de langue à passer. Je m’occupe de l’inscription à la fac et du visa. Pourquoi veux-tu rester ici?
— Si j’avais voulu partir, je serais partie avec Misagh.
— Quelle tête de mule! Arrête de te faire du mal, Leyla.
Je ne veux pas partir. Pourquoi personne ne
comprend-il ce que je dis? Et maintenant, même si je le voulais, je n’en aurais plus la force. Je n’ai pas l’énergie de Rodja, ni la tienne. Je sais ce que signifie partir, je l’ai observé de près. Dans ma propre maison, tous les formulaires que tu remplissais s’empilaient comme les degrés d’une échelle qui t’éloignait inexorablement de moi. Ça n’a pas été une période facile. Tu accumulais
des lettres et des documents par centaines. Que tu faisais traduire, tamponner et signer pour le rendez-vous à l’ambassade… Le rendez-vous à l’ambassade?!
On est dimanche. Rodja a rendez-vous de bonne heure à l’ambassade. Je lui avais promis de la réveiller. Comment ai-je pu oublier?
« La personne que vous cherchez à joindre n’est pas…»
Elle doit déjà être en route pour l’ambassade, voilà pourquoi son téléphone est éteint. Rodja n’est pas du genre à rater un rendez-vous. Elle est forte, comme toi.

J’ai la tête qui tourne. Il faut que je me fasse un thé et que je mange quelque chose. Je sors de la chambre, l’appartement est un chaos. Le cendrier déborde de mégots. Tu détestais cela, tu passais ton temps à les vider pour que l’appartement ne pue pas comme un dortoir de cité U, c’est ce que tu disais. Le plan de travail de la cuisine est jonché de serviettes en papier et d’assiettes sales où sont figés des reliefs de nourriture.
La table en verre est maculée de traces de doigts, les journaux de la veille, de l’avant-veille et de la semaine dernière s’entassent sans avoir été lus. Mon manteau traîne sur le canapé. Je me réfugie dans la chambre pour
me cacher sous les couvertures. Ceci n’est pas ma maison. Cette journée est en train de m’échapper, il faut que je la rattrape et que cet endroit redevienne ma maison. Si je retrouve du travail, si je vais mieux, de mieux en mieux, je pourrai prendre soin de la maison
à nouveau. Je réorganiserai tout. Je changerai les ampoules. Je ferai restaurer le canapé rouge. Il est sale, les ressorts sont défoncés, il a besoin d’un bon nettoyage et de nouveaux boutons blancs, comme à l’origine. Tu ne l’aimais pas. Ce rouge te sortait par les yeux. Dès le départ, tu m’avais dit que je finirais par m’en lasser. Le jour même où nous l’avons acheté. Toi et moi, avec Rodja et Shabaneh, nous avions séché le cours de midi
à la fac. Maman n’était pas encore arrivée à Téhéran. Nous avions écumé les boutiques d’ameublement pour ne pas avoir à retraverser toute la ville avec elle. Rodja avait suggéré: «Allons à Yaftabad », mais je n’avais pas envie de faire tout ce trajet. Elle a eu beau ajouter : «Juste une fois», je savais bien qu’on sillonnerait la ville cent fois pour quatre morceaux de bois recouverts de tissu. Toi, tu étais d’avis de la laisser faire à son idée.
Comme d’habitude, Shabaneh nous observait sans rien dire. Alors que nous passions par Djahan Koudak, j’ai aperçu dans la vitrine d’un grand magasin ce canapé rouge, avec ses boutons blancs et ses grosses fleurs, je suis tombée en extase. Tu t’es esclaffé:
— Un canapé rouge?! Je ne te donne même pas trois jours pour en avoir marre. En revanche, celui-là, le beige et marron, est magnifique… Rodja a fait la grimace.
— Mais vous avez quel âge? Si vous n’achetez pas du rouge maintenant, vous ne le ferez jamais. Vous aurez le temps, quand vous serez vieux, pour les teintes marronnasses, avec vos petits-enfants sur les genoux !
Moi, j’aimais bien ce rouge. Je ne m’en lasserais pas, j’en étais sûre. Je me suis tournée vers Shabaneh, l’éternelle indécise.
— Les deux sont bien. On n’irait pas voir aussi à Yaftabad ?
Aucune envie de courir jusque là-bas. C’était ce canapé que je voulais, aussi cher et criard soit-il. Il mettrait un peu de gaîté chez nous, et aussi entre nous.
J’ai téléphoné à papa.
— Peu importe le prix ! Tu vas t’asseoir dessus
pendant des années, choisis la couleur qui te plaît. Prends tout ce que tu veux.
Je l’ai acheté. Tu n’étais pas mécontent. Tu passais la main sur les fleurs, le tissu était si doux.

Quand maman est arrivée, nous sommes allés choisir les rideaux, marron, pour que la décoration de l’appartement soit à la fois à ton goût et au mien. Sept ans après, ils ont pris un coup de vieux. Il faudrait que je les change. Quand j’aurai retrouvé du boulot et que ça ira mieux, je verrai quelle couleur se marie bien avec le rouge et je remplacerai les rideaux. Je me ferai un chez-moi tout mignon tout beau. Dès que j’irai mieux. J’ai envie d’un thé. Je traverse la pièce jusqu’à la cuisine en essayant de ne pas regarder autour de moi.
La bouilloire est couverte de taches multicolores. À son poids, je me rends compte que j’ai encore oublié d’acheter du détartrant. Je la remplis d’eau et je la pose sur la gazinière, maculée de jaune craquelé, de graisse rouge, de grains de riz séchés et de macaronis couverts de sauce. J’observe sur la poignée du réfrigérateur des traces de doigts sales, les étagères sont couvertes de
miettes, il y a des sacs en plastique vides, et cette tache de yaourt qui me dégoûte, jaune et craquelée comme la terre du désert. De l’évier remontent les remugles d’une vaisselle sale qui date de plusieurs jours. Il faudra que je demande à Molouk Khanom de venir faire le ménage.
Voilà des mois que je dois l’appeler, mais je ne me sens pas la force de passer une journée entière à l’entendre pérorer sur sa malheureuse fille qui a divorcé ou sur la belle-sœur paralysée dont elle a la charge depuis plus de vingt ans. Ah ! Si maman était là ! Elle apporterait un rayon de bonheur dans cette maison. Elle ferait venir Molouk Khanom, remplirait le congélateur, une bonne odeur de cuisine se répandrait dans l’atmosphère. Elle viendrait s’asseoir à côté de moi pour papoter sans fin : ma tante maternelle qui a acheté une nouvelle voiture, ma tante paternelle qui n’a pas pris de nouvelles de grand-père depuis des lustres! Elle me parlerait de papa
qui se languit de Samira et de moi et réclame tous les soirs ses deux filles en rentrant du cabinet médical. Il aimerait tant les avoir à sa table. Elle me donnerait des nouvelles de sa cousine et des jumeaux, quels nouveaux
mots le fils de Samira vient d’apprendre en persan et comme il les prononce bien. Je m’installerais en face d’elle sur le canapé, je boirais un thé fraîchement infusé en mangeant une orange, j’écouterais sa voix résonner dans la maison en faisant juste des petits hum hum de temps en temps.
Je verse l’eau bouillante dans un verre. Des filets bruns forment des volutes dans l’eau. Je retire le sachet. Les nuages se mélangent, mon thé est prêt. Depuis que tu n’es plus là, j’ai remisé sans regret la théière sur l’étagère la plus haute. Je ne prends plus que du thé en
sachet. J’ai besoin de thé pour être en forme. Et je dois être en forme pour aller au travail. Je retrouve enfin le métier que j’ai toujours aimé et qui me rendait heureuse. Je vais devoir apprendre à l’aimer de nouveau.
Pourquoi pas? Ces jours-ci, rien ne m’amuse plus. Pourquoi? C’est sans doute parce que je ne fais rien. J’ai besoin de m’investir dans quelque chose qui m’occupe et me divertisse. Qui me fasse passer le temps. Qui me distraie de tout le reste. Sinon mes idées noires prennent le dessus. Je me laisse aller dans le canapé rouge, je peux rester ainsi pendant des heures sans m’ennuyer.

Juste à laisser les idées galoper dans ma tête. Je pense à moi, à toi, à Samira, à la vie de Shabaneh avec Mahan. Je me demande comment on a pu en arriver là, où nous nous sommes trompés, à quel moment de notre histoire et sous quelle pression nos fondations ont commencé à se fissurer sans que nous sachions pourquoi, si bien qu’au premier coup de vent, nous nous sommes effondrés sur nous-mêmes sans pouvoir nous relever. Même si nous en avions été capables, cela n’aurait jamais plus été comme avant. La faute à quel ingénieur, qui n’a pas su calculer correctement nos forces, qui nous a fourni une structure susceptible de s’écrouler à tout moment? Penser à cette vie dénuée d’humour, vide de désirs me brise en mille morceaux, comme cette vilaine tache de yaourt sur le plan de travail de la cuisine. Mais si j’ai un boulot, ça m’empêchera de penser: je travaillerai jusqu’à l’épuisement, puis je prendrai ma fatigue dans mes bras et je m’enfoncerai doucement dans le sommeil. Rodja me demande: « Pourquoi es-tu si dure avec toi-même? Toi, tu n’as pas besoin de bosser.»
Pourquoi ne comprend-elle pas que c’est ma seule consolation dans cette fichue vie? La seule. En partant, tu ne m’as rien laissé d’autre. Désormais il faut que je sois heureuse. Je ne dois pas l’oublier. Je me prends la tête dans les mains et j’essaie de me souvenir ce que c’était d’avoir un fou rire.
— Allons, Leyli, viens! Ne traîne pas comme ça. On est en retard.
— Je t’en prie, attends. Juste une seconde. Je te tenais par la main en riant aux éclats. J’étais pliée en deux au bord du trottoir tant je riais. Je n’arrivais plus à respirer, j’avais mal au ventre, je m’en souviens encore. Tu me tirais par le bras. On était en retard. Qu’est-ce qui nous faisait rire comme ça ? Je ne
me rappelle plus. Je me souviens seulement qu’on était avenue Enghelab. On sortait du cinéma Bahman, on venait de voir un film minable au Fajr Film Festival et on retournait à la fac. On cherchait un taxi sur l’avenue
Kargar, on se faufilait parmi les marchands de CD, les stands de samoussa ou de galettes koloutcheh de Fouman, les petits bouquinistes et les vendeurs de fripes. Il fallait jouer des coudes dans cette foule.
Tu portais la chemise blanche que Samira t’avait envoyée. Un type a foncé sur nous, tête baissée. Tu m’as lâché le bras pour le laisser passer. J’ai à nouveau éclaté de rire. L’homme m’a regardée. Tu as eu une seconde d’hésitation. Quand l’homme a relevé la tête,
il était trop tard. Il t’a heurté en pleine poitrine, renversant sur ta chemise blanche son verre de jus de grenade.
Durant tout le temps que nous avons vécu ensemble, cette tache n’est jamais partie, j’ai essayé le bicarbonate, le vinaigre, la Javel et même le détachant Rafouneh la dernière fois, avant de la mettre dans ta valise. «Ne la porte qu’à la maison, quand il n’y a personne d’autre», t’ai-je dit.
J’avale mon thé froid d’une seule gorgée. Le bruit me surprend. Est-ce à cause du silence qui règne dans l’appartement que le son se réverbère si fort dans ma tête? Ou bien est-ce mes oreilles qui ont perdu l’habitude d’écouter? Je me suis accoutumée à ce silence, à ce vide. À rester prisonnière derrière le double vitrage des fenêtres. Je n’ai même plus envie de faire de la musique.
Depuis combien de temps n’ai-je pas joué au piano ? Quatre mois? Huit ? Je ne sais plus. J’ouvre la main, écarte les doigts, je les replie pour les ouvrir à nouveau. Je les étire au maximum. La douleur remonte jusqu’au
poignet. Ils ont perdu toute leur souplesse et leur légèreté. Ils sont devenus courts et laids, les articulations raides et gonflées, ça me fait mal au moindre mouvement.
Ces doigts douloureux, aux ongles longs et mal taillés, accrochent sur les touches du clavier. Je ne peux plus jouer le passage de la valse en la mineur que tu aimais tant.
Tu étais venu t’asseoir près de moi sur le tabouret du piano.
— J’aime bien que tu aies les ongles courts et sans vernis.
— C’est à cause du piano.
Je t’avais appris à tenir le mi mineur grave à l’octave sur chaque temps quand je jouais Chopin.
— C’est ce jour-là que je suis tombé amoureux de toi, m’as-tu dit. Le jour où dans l’amphi de la fac, tu t’es mise au piano et que tu as joué, je crois, un morceau de Chopin. Tu savais que je te regardais?
— Vraiment? Tu me regardais? Je pensais que c’était moi qui étais tombée amoureuse la première. Le jour de la grève. Tu étais assis tout en haut des marches devant le syndicat étudiant, avec ton béret de velours, tu avais l’air tellement sûr de toi.
— J’aime toujours observer tes doigts qui dansent sur le clavier quand tu joues, indifférente à ce qui t’entoure.
Quand je m’exerçais, je sentais ta présence, à la porte du salon. Comment jouer maintenant que tu n’es plus là pour me regarder? Tu n’es plus là et mes doigts ne savent plus danser. Ils sont raides, j’ai tout oublié de Chopin. Il faut que je rattrape tout ça ! Quand j’aurai repris le boulot, et que j’aurai retrouvé un rythme, je ferai accorder le piano. Je reprendrai mes exercices pour que mes doigts redeviennent comme avant ton départ.
Il faut que je ressorte mes partitions. Pourquoi tout avance si lentement aujourd’hui? Il est à peine une heure. J’allume mon ordinateur portable avec l’espoir d’y trouver le seul message qui n’y est jamais. «Important, important, important !»; «Trois méthodes efficaces pour prévenir le cancer du sein »; « Une top model iranienne à New York ». J’efface tout. Je referme ma boîte mail pour ouvrir mon blog. Mon post d’hier a onze commentaires. J’y parlais de cette
nouvelle proposition de job, de Salehi, du journal et de toutes ces belles perspectives, de choses très simples en somme. On me répond : « Félicitations!» «Quand est-ce qu’on fête ça ?» « Bravo ! Tu écris à nouveau !» «Viens consulter notre page.» Etc. J’aime bien le fait de ne pas voir mes lecteurs. Quand j’ai envie de dire quelque chose, je peux l’écrire de loin et rester cachée pour lire les réactions, à mon propre rythme, de loin.
Je n’ai pas envie que quelqu’un s’assoie en face de moi et me fixe en attendant une réponse. C’est pour ça que j’aime les journaux. J’aime bien être assise dans la salle de rédaction à écrire, et le lendemain, me poster derrière le gros platane en face du kiosque à journaux pour voir combien de personnes s’arrêtent sur le titre de mon article. Le téléphone sonne. C’est Rodja, elle a fini à l’ambassade.
— C’est quand ton rendez-vous?
— À quatre heures et demie. J’étais réveillée aux aurores mais j’ai complètement oublié de te réveiller.
Tu étais à l’heure? Elle y était, oui.
— Allons déjeuner. Il n’est qu’une heure et demie, j’ai tout mon temps.
Rodja insiste:
— Tu me rejoins? Je n’ai pas envie d’aller bosser tout de suite. Déjeunons d’abord. Ensuite, j’irai au bureau, et toi au journal.
Je traîne des pieds. Je ne sais pas trop.
— Comment ça, tu ne sais pas trop ? Allez, viens.
Je n’ai pas de voiture. On se retrouve à deux heures et quart, à l’angle de Niloufar et d’Apadana. On trouvera bien un endroit. Tu viens, hein ? Si tu ne dis rien, c’est que tu es d’accord. Si je ne dis rien, cela signifie-t-il que je suis d’accord ?
Non, certainement pas! Quand je suis d’accord, je ne reste pas silencieuse. Je ris. J’ouvre la bouche pour dire oui, je suis d’accord. Mais le silence… sûrement pas!
Peut-être étais-je restée silencieuse ce jour-là aussi, tu en avais conclu que j’étais d’accord. J’étais là sans rien dire, occupée à faire tes valises. Je n’étais pas d’accord pour que tu partes. Je n’ai rien dit, et toi, tu es parti sans moi. Tu as d’abord rendu visite à tes parents. Tu t’es sans doute amusé à taquiner ta mère en lui demandant de ne pas s’en faire pour toi. Tu as certainement aussi embrassé tes tantes venues te dire au revoir, en leur promettant de revenir bientôt. J’ai rouvert deux ou trois fois tes valises pour m’assurer qu’on n’avait rien oublié, je les ai refermées, en silence. Toi, tu faisais le tour de la ville pour dire adieu à tes copains en leur faisant
promettre de ne pas me laisser seule et de prendre soin de moi en ton absence. Moi, je ne disais rien, je vérifiais ta valise une dernière fois, toi, tu bavardais avec les uns et les autres, plein d’espoir, souriant à ceux que
tu abandonnais. J’ai bouclé le cadenas de ta valise. Tu as ouvert la porte de l’appartement et tu es entré. Je ne disais rien, mais j’étais loin d’être d’accord. J’étais persuadée que tu ne partirais pas. Je m’attendais à ce que tu entres dans la chambre, que tu m’embrasses et que tu dises : «J’ai changé d’avis. Je n’irai nulle part si tu n’es pas d’accord.» J’espérais que tu dirais : «Non, je ne vais pas te laisser toute seule. Où irais-je sans toi ?» J’étais convaincue que tu ne partirais pas. Même quand tu as appelé le taxi pour l’aéroport Imam Khomeini. Je suis restée dans l’entrée. Tu t’es changé, j’ai détourné les yeux. Tu as enfilé une chemise et un pull neufs. Je les avais posés sur le lit après avoir retiré les étiquettes. Je les avais achetés moi-même, je voulais être certaine que tu serais le passager le plus élégant de l’avion : une chemise à rayures lilas, un pull gris et un jean foncé. Ta veste bleu ciel était sur le lit. Tu as ouvert ton sac à dos pour y mettre les habits que tu venais d’ôter.
— Je t’ai mis des habits neufs dans la valise. Pas la peine de prendre ceux-là.
— D’accord ! as-tu répondu sans un regard.
Tu as attrapé tes chaussettes. Je suis allée m’asseoir sur le canapé au salon avec mon livre. Je ne voulais pas pleurer. Tu n’allais pas partir. J’en étais sûre. Tu ne partirais pas sans moi. Tu voulais juste me faire peur. J’ai
entendu les roulettes de ta valise. Tu étais devant la porte et je t’ai regardé par-dessus mon livre. Tu portais ta veste bleu foncé. Tu as posé ton sac par terre, tu as enfilé tes chaussures que tu as lacées très lentement.
Quand tu as regardé vers moi, j’ai baissé les yeux.
— Viens dans mes bras.
Je n’ai pas bougé. Je suis entrée dans notre chambre et j’ai fermé la porte. Tes habits étaient encore sur le lit, derniers éclats de ta présence dans la maison en ton absence. Je suis restée là à écouter, la porte d’entrée s’est
ouverte et refermée, le bruit des roulettes s’est éloigné. Il ne fallait pas que je pleure. Tu allais revenir. J’en étais sûre. Tu ne pouvais pas vivre heureux sans moi. Tu rentrerais très vite. Peut-être même de l’aéroport. Peut-être demain ou après-demain. »

Extrait
« On est des sortes de monstres, Shabaneh. On n’est plus du même monde que nos mères mais on n’est pas encore de celui de nos filles. Notre cœur penche vers le passé et notre esprit vers le futur. Le corps et l’esprit nous tirent chacun de son côté, on est écartelées. Si nous n’étions pas ces monstres, à l’heure qu’il est, on serait chacune chez soi à s’occuper de nos enfants. On leur consacrerait tout notre amour, nos projets, notre avenir, comme toutes les femmes ont toujours fait à travers l’histoire. On ne serait pas en train de poursuivre des chimères. Leyla aurait courbé l’échine comme les autres pour suivre son mari. Moi, je m’emmerderais pas avec l’argent, les emprunts, le boulot… Je resterais ici bien tranquille à mener ma petite vie. Toi, tu aurais un mari, des enfants, tu serais heureuse. Au lieu de servir de mère à Mahan, tu aurais tes propres enfants. » p. 217

À propos de l’auteur

MARASHI_Nasim_©Florence_Brochoire
Nasim Marashi © Photo Florence Brochoire

Née en 1984, Nasim Marashi est romancière, scénariste et journaliste iranienne. Publié en 2015, son premier roman L’automne est la dernière saison a remporté le prix Jalal Al Ahmad, l’un des prix les plus prestigieux en Iran. Best-seller en quelques années, il atteint son 50e tirage et a été traduit en italien et en anglais. Son second roman connaît aussi un grand succès, traduit en turc et en kurde. (Source: Éditions Zulma)

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Seule

SLAOUI_seule  RL_2023 Logo_second_roman  coup_de_coeur

En deux mots
Anissa est complexée par son physique. Alors quand Dylan, un nouveau camarade de classe, s’intéresse à elle, elle est aux anges. Mais l’adolescent va la manipuler et l’entrainer sur une pente dangereuse. Ni sa grande sœur, elle aussi sous emprise, ni ses parents ne pourront éviter le drame.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un assassinat trop ordinaire

Dans son second et court roman, Nesrine Slaoui s’empare d’un fait divers sordide pour explorer la place peu enviable des femmes arabes dans notre société. Victimes de harcèlement et sous emprise, elles doivent être très fortes pour s’en sortir.

Deux couples. Anissa et Dylan. Abel et Nora. Anissa est collégienne et mal dans sa peau. Elle aimerait tant ressembler à ces stars des réseaux sociaux, mais face à son miroir elle se rend bien compte qu’elle est loin d’avoir les formes et le teint de ces mannequins. Au quotidien, elle doit encaisser les remarques désobligeantes et les insultes, aussi bien à l’école que dans sa cité. Alors elle fait profil bas. Mais une lueur d’espoir se fait jour quand Dylan, un nouvel élève, la remarque et lui fait savoir qu’elle lui plaît. Via leurs smartphones, ils échangent des messages de plus en plus intimes. Lorsque Anissa interrompt la conversation pour aller se doucher, Dylan lui réclame une photo de son corps qu’elle finit par lui envoyer en lui faisant promettre qu’il ne la montrera à personne.
Nora vit aussi dans la cité, où elle est désormais le symbole de la réussite. Diplômée, elle a réussi à intégrer un grand groupe de cosmétique et espère bien gravir les échelons pour pouvoir offrir à ses parents un avenir meilleur. Quand elle rencontre Abel, elle voit la vie en rose. Mais très vite, elle doit déchanter. Abel s’avère peu fiable et volage et prend un malin plaisir à ne pas honorer les rendez-vous qu’il a lui-même fixés. «Dans la mécanique de leur couple dont il se voulait maître, il reproduisait un schéma conscient; celui d’un homme détaché face à une femme dévouée. Il hésitait, elle patientait. Il n’exprimait rien, elle parlait sans arrêt. Il s’autorisait à fauter, elle prouvait sa loyauté. L’un devait sauver l’autre; elle devait se sacrifier.»
Pendant ce temps, Nora va connaître la honte et l’humiliation. Pendant une sortie scolaire Dylan cette à la pression de ses amis et met la photo de la salope en ligne sans vraiment se rendre compte des implications. Après le conseil de discipline, il va vouloir se venger d’Anissa. Le drame va se produire leur de leur rendez-vous sous la pile d’un pont en bord de Seine. Comme le souligne Patrick Besson dans son dernier roman, Ceci n’est pas un fait divers. C’est une onde de choc qui va secouer Nora, toute la famille, la cité et le pays tout entier.
En choisissant une écriture blanche – quasi journalistique – qui énonce les faits sans prendre parti, Nesrine Slaoui livre au lecteur les éléments d’un dossier explosif, le laissant libre de son interprétation. Le délit de faciès, le poids de traditions patriarcales fortement ancrées et celui de la religion sont pour les jeunes femmes de lourds boulets à traîner. Avant même de pouvoir se choisir un avenir, elles doivent se lester de ce fardeau. Une mission très difficile, car elles ne peuvent compter sur le soutien de leur famille, murée dans un silence coupable. Elles restent Illégitimes, pour reprendre le titre du premier roman de Nesrine Slaoui qui confirme ici tout son talent.

Seule
Nesrine Slaoui
Éditions Fayard
Roman
144 p., 17 €
EAN 9782213721491
Paru le 4/01/2023

Où?
Le roman est situé en France, en banlieue, notamment à Argenteuil et à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
A la mort d’Anissa qu’elle était trop loin pour empêcher, Nora décide d’en finir radicalement avec la violence des hommes.
Inspiré de deux faits réels sans rapport entre eux mais habilement rapprochés par la fiction, Seule nous plonge au cœur de problématiques hélas ancestrales comme le racisme, le sexisme et les violences faites aux femmes, sous un prisme toutefois résolument contemporain, où les réseaux sociaux, la pornographie, mais aussi un début de prise de conscience semblent devoir rebattre les cartes.
Deux vies en parallèle. Celle d’Anissa, une adolescente qui vit à Argenteuil, et celle de Nora, trentenaire parisienne. La première est victime d’un harcèlement scolaire violent et finira par en mourir. La deuxième lutte sur tous les fronts à la fois, contre le sexisme et le racisme qu’elle endure au quotidien, et pour ne pas se laisser broyer par une relation de couple nocive. Qu’est-ce qui les lie, sinon bien sûr de subir la brutalité du monde ? Et jusqu’où faudra-t-il aller pour en finir avec la violence des hommes ?

Inspiré de faits réels qui s’éclairent l’un l’autre par le détour de la fiction, Seule nous plonge au cœur de multiples problématiques contemporaines, de l’addiction aux réseaux sociaux à l’intériorisation des comportements genrés, et jusqu’au sujet complexe entre tous de la légitime défense de femmes en danger de mort.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio Nova
Slate (Thomas Messias)
Vogue (Tal Madesta)


Nesrine Slaoui présente son second roman Seule © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« 3 septembre 2021
Cité Champagne, Argenteuil
Dans les quartiers Nord de Marseille, à la Bricarde comme à la Castellane, centres névralgiques du trafic de stups où un minot meurt tué par balles de kalachnikov tous les quinze jours, les fenêtres offrent une vue de rêve et dégagée sur la mer Méditerranée. Une provocation, un horizon enviable faussement accessible car seule la plage de l’Estaque, la plus petite, l’est vraiment. Ici, cité Champagne, bien plus calme, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Paris, les balcons des logements sociaux offrent un panorama sur la capitale et ses monuments, au premier rang desquels la tour Eiffel, éclairée la nuit. Karim avait montré la vue à sa femme Yamina en dernier, comme une surprise, le jour de leur installation. Ils étaient étonnés, tous les deux, qu’un tel luxe s’invite jusque dans ces lieux retirés. C’était à se demander si les urbanistes et les architectes de ces grands ensembles cherchaient à amplifier le contraste entre ici et là-bas, ou au contraire à adoucir la tristesse abandonnée de cette cité d’Argenteuil. Ils imaginaient peut-être qu’en regardant au loin les habitants oublieraient la réalité à leurs pieds : les ascenseurs en panne, les halls imprégnés d’urine.

Au neuvième étage de sa tour, Anissa ne se souciait guère de l’horizon. Enfermée dans sa chambre, elle essayait de se prendre en photo avec son téléphone. Mais même en se hissant sur la pointe des pieds, ce qui allongeait ses jambes, et en courbant son dos pour accentuer ses fesses, aucun cliché n’était publiable sur Instagram. Pourtant, elle connaissait par cœur les astuces qui mettent en valeur une silhouette : se placer légèrement de profil, rentrer le ventre avec une main sur la taille. Quant au visage, elle évitait de sourire et gardait la bouche légèrement entrouverte pour figer ses traits fins. À force de parcourir les réseaux sociaux pendant des heures, tous les jours, elle appliquait leurs codes sans même s’en rendre compte. Mais, rien à faire : le reflet dans le miroir rectangulaire de sa chambre résistait à ses tentatives de domestication, et ce qu’elle tentait désespérément de photographier refusait de coïncider avec les autres profils qui défilaient sur l’écran. Sans filtre, sans artifice, son corps et son visage révélaient un physique ordinaire, ses imperfections, ses asymétries. Tout ça semblait loin de l’idéal calibré conçu de toutes pièces par les réseaux, de ses créatures, de ses fantasmes. Elle ne pouvait pas concourir, elle ne pouvait pas lutter. Et ce décalage entre sa réalité, modeste et émouvante, et ce à quoi elle voulait ressembler la torturait. Elle appréciait seulement son ventre plat d’adolescente. Le reste, elle le trouvait trop petit, trop filiforme, pas assez femme.

Dans sa classe de quatrième, quelques camarades arboraient de la poitrine, plus ou moins subtilement. Anissa s’observa quelques instants et ne trouva rien à mettre en avant. Enfin, rien de ce qu’Instagram valorise. Elle mesurait pourtant presque 1,70 mètre mais sans forme. Pas de seins, pas de fesses, pas de hanches ; ni lèvres pulpeuses, ni sourcils parfaitement dessinés ni faux ongles joliment colorés. Et même si elle prenait soin de ses longs cheveux noirs ondulés – leur appliquant tous les dimanches un mélange millimétré d’huiles végétales de ricin, de moutarde, de jojoba –, ils ne tombaient pas aussi joliment que sur les tutos des influenceuses. Anissa ne mesurait même pas la beauté de son teint olive – malgré ses petits boutons d’acné. Ses parents ne l’autorisaient pas encore à les cacher sous de l’anticerne, alors que beaucoup dans son collège se prêtaient déjà quotidiennement à l’art du maquillage. Elle aurait aimé s’entraîner, elle aussi, s’exercer à l’eye-liner – il fallait le pratiquer pendant des mois, voire des années, pour prétendre le maîtriser. Après une vingtaine d’essais qu’elle jugea infructueux, Anissa s’assit sur son lit et renonça à son selfie. Un jour j’aurai assez d’argent pour faire de la chirurgie esthétique. Cette perspective la réjouissait.

Son corps, elle le vivait comme un fardeau, il l’empêchait de plaire aux garçons qui, eux aussi, le comparaient à ceux des réseaux sociaux. Elle en était convaincue. À l’école, ils regardaient avec insistance celles dont les seins arrondissaient les pulls. Dans leur classement annuel des plus jolies filles, son nom n’apparaissait jamais. L’adolescente devait en plus composer avec les trouvailles shopping saugrenues de sa mère, qui privilégiait le confort et les prix bas, les matières bas de gamme, au bon goût ou à la mode. Elle grimaçait souvent sans oser rien dire devant les sacs remplis de pantalons de velours violets ou jaunes, trop grands, de pulls criblés de motifs enfantins – ribambelles de fleurs à paillettes, etc. Plus elle vieillissait, plus elle en avait honte, bien sûr. Pour se rendre en classe, elle portait presque exclusivement ce pantalon noir moulant aux fines rayures blanches verticales et les rares hauts un peu sobres qui lui plaisaient. Dans l’intimité de sa chambre, la jeune fille pouvait enfin extraire de leurs cachettes les tops courts achetés dans le dos de ses parents. Elle s’amusait alors à enfiler les minidébardeurs échancrés et colorés entassés dans une boîte à chaussures sous son lit. Ils ressemblaient à ceux qu’elle admirait sur les sites internet des grandes marques de fastfashion.

Ne pas exister sur Insta ravageait chaque jour davantage l’estime déjà faible qu’Anissa avait d’elle-même. Elle se trouvait de plus en plus laide. D’autant qu’elle subissait à n’en plus finir des moqueries au quotidien, sur sa grande taille, sur sa minceur. Parfois, avant de dormir, elle recevait d’un camarade de classe un texto où il était juste écrit « t’es moche ». Parfois, une dizaine de messages de ce genre arrivaient d’un seul coup dans une conversation de groupe sur Snapchat, avant de disparaître. Quand elle en parlait à des copines, qui n’en étaient pas, on lui reprochait sa susceptibilité. Anissa ne se sentait pas autorisée à se plaindre. Le harcèlement qu’elle endurait était d’autant plus douloureux qu’il ne laissait aucune trace apparente – nulle part.

Ce matin-là, alors qu’Anissa encaissait en silence ces humiliations depuis des mois, son corps prit la parole. Accumulées en elle, les unes après les autres, les insultes formaient, à force, une boule au fond de son estomac. J’ai mal au ventre, maman. Yamina n’y croyait pas. Elle soupçonnait un stratagème pour éviter l’école. Roh non tu vas pas commencer, tu vas y aller ! Elle ne pouvait pas savoir, Yamina, à quel point chaque jour passé là-bas mettait en danger la vie de sa fille. La femme de ménage l’enviait presque d’avoir la chance de pouvoir rester assise, sur une chaise, au chaud, à apprendre cette langue dont les interminables règles de conjugaison et de grammaire lui échappaient encore. Au Maroc, elle s’était mariée à peine majeure et avait rejoint ici son époux, installé depuis deux ans, en automne 1990. Malgré le stress, la perspective du long voyage en bateau, le sentiment d’arrachement, elle traîna ses valises, enceinte de leur premier enfant, de Casablanca à Tanger, pour embarquer. Elle avait dans un premier temps refusé de demander de l’aide avant de se laisser guider par un voyageur. Sans aucun repère, elle était perdue, ballottée dans la foule. Après deux nuits de solitude et de mal de mer, elle avait retrouvé Karim, son mari, qui l’attendait à Marseille, tout fier, devant sa Peugeot 205. Ils filèrent en direction du nord, en silence. Ils ne le brisèrent que pour parler du Maroc, Yamina déjà nostalgique de ce pays qu’elle venait de quitter.

Voilà, c’est ici chez nous ! Le chez nous, dans cette phrase prononcée en darija, sonna presque ironiquement, quand il se gara, en début de soirée, dans cette banlieue parisienne de l’Ouest. Yamina n’avait pas imaginé Paris comme ça : un gruyère de tours de béton blafardes, immenses et décevantes. Tu verras la tour Eiffel depuis l’appartement, elle est encore plus belle de loin. Karim lui apprenait déjà à rester à l’écart, comme lui. L’immigré évitait d’approcher la France de trop près, même si elle semblait les accueillir, il redoutait encore l’hostilité des regards, les réflexes trop souvent cruels des anciens colons.

Les années qui suivirent leur installation à Argenteuil – si loin du doux soleil, de l’air marin et de l’agitation familière de Casablanca –, la mère de famille s’occupa du foyer. Elle n’entreprit de travailler qu’après l’entrée en maternelle d’Anissa, la petite dernière, qui fêtait cette année ses quatorze ans. Le père, lui, fut d’abord manutentionnaire cariste chez Dassault Aviation avant de rejoindre l’entreprise de maçonnerie d’un ami. Les produits chimiques l’avaient bousillé, les gestes répétitifs, à force, aussi. Leur quotidien dans cette cité du Val-d’Oise ressemblait à celui de millions d’autres immigrés.

Dans les années 1970, au pied du bâtiment incurvé – qui constitue à lui seul tout le quartier –, des champs d’asperges s’étendaient encore sur la terre des Coteaux, progressivement rasés et remplacés par des pavillons. La cité ouvrière au nom festif, construite à la hâte au pied de la butte des Châtaigniers dans une frénésie d’urbanisation, se targuait à l’époque d’une vraie convivialité bercée par les valeurs du communisme. Tout se trouvait à proximité, au pas de la porte : un boulanger, un charcutier, un marchand de journaux, un cordonnier, une mercerie et deux coiffeurs. Il y a vingt ans, la solidarité régnait encore. Le quartier vivait au rythme des fêtes et des activités organisées par l’association locale. Tout s’est arrêté et les commerces ont fermé. Il ne reste qu’un salon de coiffure, une pharmacie et une pizzeria tenue par les jeunes habitants du coin : l’amicale des locataires leur en avait confié la direction pour les aider, les occuper, et tenter de calmer les tensions avec les baqueux. Peu de temps auparavant, sur le segment de route séparant la cité Champagne de la cité Roussillon juste au-dessus, un jeune homme avait percuté en motocross un poteau électrique alors qu’il circulait sans casque sur le trottoir, selon le parquet. Une voiture de la brigade anticriminalité circulait au même moment cette nuit de mai vers 2 heures du matin. Sabri est mort le lendemain. L’affaire a été classée sans suite, mais ses proches estiment que cette présence policière a un lien avec la mort du motard. Ils s’appuient sur des témoins qui affirment avoir vu le véhicule arriver gyrophare allumé. Ils réclament l’écoute des communications radio pour déterminer s’ils avaient eu la volonté de l’interpeller. En vain. Ici, comme partout ailleurs, les habitants des quartiers populaires fuient devant la police, par crainte d’y laisser leur vie.

L’ambiance se dégradait depuis longtemps dans la cité. La façade grisâtre de la banane – surnom donné par les habitants – ne reflète plus aucune lumière ; même sous un ciel bleu sans nuages, l’édifice couvert de saleté paraît ombragé. Malgré les promesses annuelles du bailleur, rien n’a été rénové depuis 1995. Trois cent soixante-dix-neuf logements sur treize étages, et autant de vies laissées pour compte. Parmi eux, celui des Bentaleb : un trois-pièces de soixante et onze mètres carrés loué pour 550 euros. Impossible, à ce prix-là, d’imaginer vivre ailleurs. Tant pis si la lumière de la chambre d’Anissa n’est pas idéale pour ses séances photo improvisées.

De toute façon, Yamina, Karim et Anissa sortaient peu. Les parents, à peine le nez dehors, baissaient la tête. Seuls les voisins d’immeuble les saluaient avec entrain parce qu’ils partageaient la même condition. Ils partaient, presque en même temps, tôt le matin, vers le centre-ville, les usines en périphérie ou une autre banlieue de l’Ouest, et revenaient le soir dans la fourmilière, parfois après avoir enchaîné plusieurs petits boulots dont certains payés au noir pour arrondir les fins de mois. Le reste du temps, ils ne la quittaient pas, cette fourmilière, comme si l’ordre social s’était matérialisé avec un checkpoint à l’entrée de la cité et empêchait ses habitants de rester trop longtemps à l’extérieur.

Extrait
« Dans la mécanique de leur couple dont il se voulait maître, il reproduisait un schéma conscient; celui d’un homme détaché face à une femme dévouée. Il hésitait, elle patientait. Il n’exprimait rien, elle parlait sans arrêt. Il s’autorisait à fauter, elle prouvait sa loyauté. L’un devait sauver l’autre; elle devait se sacrifier. » p. 67

À propos de l’auteur
SLAOUI_nesrine_©Charlotte_RobinNesrine Slaoui © Photo Charlotte Robin

Nesrine Slaoui est journaliste, diplômée de Sciences Po, elle a été chroniqueuse et présentatrice pour France 4, reporter pour I-télé, France 3 et Loopsider. Après Illégitimes (2021), son premier roman, elle publie Seule (2023). (Source: Éditions Fayard)

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Pleine et douce

FROIDEVAUX_METTERIE_pleine_et-douce  RL_2023

En deux mots
Ève, qui vient de naître, retrace ses premières impressions. Stéphanie, sa mère, explique combien il lui a été difficile de faire un bébé toute seule. Son amie Corinne est aussi toute seule, même si elle enchaine les partenaires. Sa sœur Lucie, avocate, a le profil de la femme rangée, mais rêve d’ailleurs. Les Témoignages se succèdent dans ce roman choral.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

En préparant la grande fête

Dans ce premier roman choral, Camille Froidevaux-Metterie donne la parole à un bébé, puis à de nombreuses femmes et dresse ainsi un joli tableau de leur place dans la société, de la maternité à l’émancipation. Vers la libération du corps et de l’esprit.

La première à prendre la parole dans ce roman choral est la petite Ève qui vient de naître. De son berceau, elle raconte l’agitation autour d’elle, sa vision du monde, ses stratégies pour retenir l’attention et satisfaire ses besoins vitaux. À travers son regard, on comprend aussi qu’elle a tout l’amour de Stéphanie, sa mère qui a continué à se battre avec ses peurs. Peut-être est-il temps de faire désormais confiance à cette fille qui a l’air bien déterminée à prendre sa place dans le monde.
En attendant, c’est à cette cheffe de cuisine, qui a livré un rude combat pour être mère, d’entrer en scène. Après avoir réussi à se faire une place dans un monde d’hommes, elle vient de concrétiser un second rêve, avoir un enfant. Ève est née par PMA, après un difficile parcours de combattante qu’elle a conclu en Espagne. Désormais, elle va pouvoir élever sa fille seule, comme elle l’a souhaité. Pour remercier Greg, le «père intime», et rassembler autour d’elle sa famille et ses amies, elle prépare une grande fête. Mais en attendant le grand jour, la parole est aux invitées, en commençant par Corinne qui s’est toujours voulue femme libre. Mais elle s’est perdue dans les bras des hommes, cherchant du réconfort dans le sexe, sans trouver l’amour. «Moi je n’ai pas de lac aimant où plonger, personne pour confirmer que je demeure aimable par-delà le passage des ans, aucune caresse quotidienne venant effacer les fameux outrages. Moi, il me faut affronter seule l’entrée dans la zone d’inconfort qui précède la zone de relégation.»
Sa sœur Lucie a suivi un parcours classique. Mariée, deux enfants, une profession d’avocate très prenante. Le schéma classique du couple qui s’use et l’envie d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Peut-être dans les bras d’un confrère. Elle a aussi caressé le rêve de partager aux côtés de Stéphanie son désir d’enfant. Un fantasme de plus dans une vie qu’elle a de plus en plus de peine à maîtriser. Son mari l’a quittée pour une plus jeune et elle se sent désormais bonne pour le rebut.
Lola, sa fille, raconte lors d’un cours sur la sexualité, que l’on peut désormais faire des enfants avec des éprouvettes. Un sujet délicat à aborder en classe, mais qui a le mérite de lancer un débat que les deux responsables du cours auraient préféré éluder.
C’est alors que Nicole, la mère de Stéphanie, vient ajouter sa voix très discordante. «C’est tout de même ahurissant quand on y pense. Cette enfant est née de nulle part, personne ne sait qui sont ses géniteurs, pas même Stéphanie! Cela dépasse l’entendement.» Opposée à ce projet, elle s’est résignée mais raconte que sa fille est «tombée enceinte à l’occasion d’une relation sans lendemain et que, étant donné son âge, elle a décidé de garder l’enfant».
En confrontant les générations et les avis, Camille Froidevaux-Metterie évite à la fois tout manichéisme et donne à voir la complexité de la question.
Charline qui a été victime d’agression sexuelle, Kenza à qui on vient de détecter une tumeur au sein, Colette qui regarde sa longue vie entourée de copines, Manon qui a ses premières règles et Jamila, la nounou qui aimerait tant avoir un homme à ses côtés complètent ce chœur de femmes en y ajoutant autant de nouvelles facettes. Elles vont toutes se retrouver pour un final surprenant.
En prolongeant Un corps à soi, son essai paru en 2021, ce détour par la fiction permet à la primo-romancière de mettre en scène les problématiques qu’elle étudie, le corps de la femme et ses transformations, les injonctions et les représentations que des années de patriarcat lui ont assigné. Des premières règles jusqu’à la ménopause en passant par la grossesse ou la maladie, en l’occurrence le cancer du sein. Mais la construction du roman permet aussi de confronter les femmes et leur psychologie à des âges différents, entre celle qui a vécu sous un patriarcat étouffant, celles qui ont essayé de se libérer de ces chaînes – et du schéma maternel – et celles qui voient l’avenir avec plus d’optimisme. Si elles parviennent toutes à se retrouver, alors un nouveau contrat social est possible. Pour une vie pleine et douce.

Pleine et douce
Camille Froidevaux-Metterie
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
224 p., 20 €
EAN 9782848054674
Paru le 5/01/2023

Où?
Le roman se déroule en France. On y évoque aussi plusieurs visites en Espagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une musique libre et joyeuse s’élève des pages de ce premier roman : celle d’un chœur de femmes saluant la venue au monde de la petite Ève, enfant née d’un désir d’amour inouï.
Stéphanie est cheffe de cuisine, elle voulait être mère, mais pas d’une vie de couple. Elle est allée en Espagne bénéficier d’une procréation médicalement assistée, alors impossible en France. Greg, l’ami de toujours, a accepté de devenir le «père intime» d’Ève. Dans à peine deux semaines, aura lieu la fête en blanc organisée pour célébrer la naissance de leur famille atypique, au grand dam de la matriarche aigrie et vénéneuse qui trône au-dessus de ces femmes.
À l’approche des réjouissances, chacune d’elles est conduite interroger son existence et la place que son corps y tient. Toutes, sœurs, nièces, amies de Stéphanie, témoignent de leur quotidien, à commencer par Ève elle-même, à qui l’autrice prête des pensées d’une facétieuse ironie face à l’attendrissement général dont elle est l’objet. Comme dans la vie, combats féministes, tourments intimes et préparatifs de la fête s’entremêlent.
Camille Froidevaux-Metterie dépeint avec une grande finesse cette constellation féminine, tout en construisant un roman dont les rebondissements bouleversent : rien ne se passera comme l’imaginent encore Stéphanie et Jamila, la nounou d’Ève, s’activant la veille du festin tant attendu.
Tour à tour mordante et tendre, l’écriture, dans sa fluidité et ses nuances, révèle un véritable tempérament d’écrivaine.

Les critiques
Babelio
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Les Inrocks (Faustine Kopiejwski)
Actualitté (Barbara Fasseur)
Maze (Anaïs Dinarque)
Maze (Anaïs Dinarque – entretien avec Camille Froidevaux-Metterie)
Blog Aline a lu


Camille Froidevaux-Metterie présente son premier roman à La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« Ève
Il doit être tôt, «pourquoi si tôt?», me demande-t-elle parfois de sa voix endormie. Alors j’attends un peu, je reste là, tranquille, à regarder la nuée d’oiseaux immobiles qui flottent au-dessus de moi. J’aime particulièrement le rouge. D’ordinaire, quand le groupe reprend son vol circulaire et que ce beau rouge passe à l’aplomb de mon visage, j’agite frénétiquement les bras pour essayer de l’attraper. J’adore son œil noir et brillant, le renflement vermillon de son ventre et cet air un peu espiègle qu’il a en me regardant. C’est Greg qui m’a offert ce mobile, parce que se réveiller chaque jour en suivant les oiseaux des yeux, m’a-t-il promis, c’est l’assurance d’une vie légère et aventureuse. Grand-mère a fait la moue et l’a trouvé inadapté, s’inquiétant de ces plumes véritables que je pourrais suçoter, qui pourraient m’empoisonner. Maman a haussé les épaules.

J’aime le bruit de la clé mécanique qu’elle remonte après m’avoir précautionneusement déposée dans mon lit. Je fais en sorte qu’elle s’y reprenne, qu’elle y revienne, deux fois, trois fois, même si je sais que cela ne l’amuse pas toujours. Elle aimerait bien que je m’endorme vite, que je la libère de ce rituel usant, tourner, s’éloigner sur la pointe des pieds, tirer doucement la porte qui grince, rentrer à nouveau si je décide de pleurnicher, tourner, s’éloigner sur la pointe des pieds… J’en profite un peu, il est si doux ce petit manège.
Au réveil, c’est autre chose. Je me lasse vite de contempler les volatiles arrêtés et, pour tout dire, je ne serais pas plus heureuse s’ils se remettaient à voler. C’est le matin, j’ai faim. Je tente de me retenir d’appeler, je me concentre sur mon bel oiseau cramoisi, mais mon estomac se tord et me fait mal. Presque malgré moi, je commence à geindre, un son discret mais constant, une tendre plainte. Il ne faut pas longtemps avant que je l’entende se lever, je continue de chouiner quelques secondes, pour la forme, car elle arrive. La voilà qui pousse la porte d’un grand geste et s’approche, les yeux gonflés, les cheveux en pétard, le peignoir à peine noué. Je cesse sur-le-champ de gémir et lui présente gracieusement mes deux dents. « Je me lèverais toute ma vie aux aurores, m’a-t-elle dit un jour, si tu m’accueillais toujours avec ce si beau sourire », alors je m’applique.
Elle se penche et m’attrape avec une infinie délicatesse. Doucement, elle me serre contre elle et je plonge dans la chaude odeur de sa nuit. Nous ne faisons qu’une à nouveau, mon visage dans son cou, ses lèvres sur ma peau. Je l’entends murmurer son amour, je ferme les yeux un instant, bref, puis romps notre béatitude en gigotant. J’ai faim et les effluves de sa chair ne me comblent pas. Elle me cale alors sur sa hanche et nous allons ensemble dans la cuisine.
Elle a préparé la veille le dosage de lait en poudre et d’eau minérale qu’il va lui suffire de mélanger puis de réchauffer. Je m’agite, je halète bruyamment, remuant bras et jambes tel un pantin devenu fou. Ça la fait rire, elle dit « ça vient, ça vient… », s’allonge à demi sur le canapé, tire le plaid sur ses jambes découvertes, et puis ça vient, le liquide tiède dans ma bouche, dans ma gorge, qui déborde, elle a mal réglé la tétine et me l’arrache sans prévenir pour diminuer le débit. Je suis sur le point de hurler, le pis en plastique me rebouche le clapet. Je tête avec ardeur, cela produit une mélodie rythmée, monocorde et ronde qui la plonge dans la torpeur. Je la sens relâcher son étreinte, je vois sa tête s’incliner jusqu’à venir reposer sur le coussin jaune. Je m’étale entre ses bras, complètement relâchée, seules ma bouche et ma langue s’activent. Quand je suis rassasiée, je sombre à mon tour. »

Extrait
« C’est tout de même ahurissant quand on y pense. Cette enfant est née de nulle part, personne ne sait qui sont ses géniteurs, pas même Stéphanie! Cela dépasse l’entendement. J’étais déjà opposée à ce projet fou de maternité en solitaire. Elle n’avait pas d’enfant, elle n’avait pas d’enfant! Elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même et reporter son énergie sur d’autres projets, en profiter pour voyager, je ne sais pas. Mais Stéphanie est têtue, elle tient ça de moi, et il a fallu que je me résigne à son choix de devenir mère par la grâce du progrès médical. C’est tellement compliqué d’expliquer cela, je n’y arrive pas à vrai dire. Mais j’ai trouvé une parade, je dis qu’elle est tombée enceinte à l’occasion d’une relation sans lendemain et que, étant donné son âge, elle a décidé de garder l’enfant. Cela m’épargne la honte de devoir entrer dans les détails sordides de sa grossesse. » p. 105

À propos de l’auteur
FROIDEVAUX-METTERIE_Camille_DRCamille Froidevaux-Metterie © Photo DR

Camille Froidevaux-Metterie, philosophe et professeure de science politique à l’université de Reims Champagne-Ardenne, a publié de nombreux essais dans lesquels elle travaille à élaborer une théorie féministe qui place le corps au centre de la réflexion. Dans le récent et très remarqué Un corps à soi (2021), l’écriture à la première personne résonnait déjà avec les voix plurielles des femmes. Pleine et douce, son premier roman, est paru le 5 janvier 2023. (Source: Sabine Wespieser éditeur)

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Par la racine

TENENBAUM_par-la-racine

  RL_2023

En lice pour le Prix Cazes 2023

En deux mots
En venant récupérer les objets laissés par son père décédé, Samuel découvre un carton rempli de divers objets et d’un carton avec ce message «Pour Samuel, quand le temps sera venu». Commence alors une enquête qui va le mener de Troyes à Dijon en passant par Lyon, Marseille et Venise jusqu’en Israël et lui faire découvrir son histoire familiale.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Pour Samuel, quand le temps sera venu»

Dans cette quête des origines, Gérald Tenenbaum imagine un écrivain et une bibliothécaire partant sur les traces d’un disparu. De Troyes en Italie jusqu’en Israël, ils vont tenter d’approcher la vérité… et se rapprocher.

C’est une route qu’il ne prendra sans doute plus jamais que Samuel emprunte en ce jour gris sur la Lorraine. Il se rend dans l’EHPAD où Baruch, son père, a passé ses derniers jours pour prendre possession des dernières affaires laissées par le vieil homme. En état honnête, cette route, il ne l’a pas empruntée bien souvent, ses relations avec son père étant devenues de plus en plus distendues au fil du temps. Aussi n’est-ce pas sans surprise qu’il découvre une note de Baruch à son intention dans le carton qu’on lui remet: «Pour Samuel, quand le temps sera venu», suivi d’un numéro de téléphone.
Il ne se doute pas encore qu’à partir de là, il va s’engager dans une enquête qui va très vite se muer en quête des origines, à la recherche des secrets de famille. La personne qui répondra à son appel aura beau lui indiquer qu’elle ne se souvient pas de Baruch, il fera le voyage à Troyes pour la rencontrer. Car elle a besoin de ses services. Car Samuel, après avoir tenté en vain de se faire publier, avait fini par accepter la proposition de son éditrice: se transformer en biographe. Désormais, il rédigeait à la demande de ses clients des biographies qu’il n’hésitait pas à «enjoliver» en ajoutant de la fiction dans des existences un peu trop ternes. A moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’enrichir un curriculum vitae.
C’est précisément ce que va lui demander la bibliothécaire de l’institut Rachi de Troyes, car elle a besoin de cette «nouvelle vie» pour décrocher un emploi à New York. Ensemble, ils vont entreprendre tout un périple, afin d’étoffer son histoire, de remonter son arbre généalogique, de commencer Par la racine. Une racine commune. Désormais, il n’est plus question d’heureux hasard, les liens entre eux devenant de plus en plus évidents. De Dijon à Lyon puis à Marseille et Venise pour ensuite traverser ensuite la Méditerranée et arriver en Israël, les étapes de leur voyage vont réserver leur lot de surprises et de révélations, les rapprocher de plus en plus, mais aussi soulever de nombreuses questions.
Une enquête permet au romancier de laisser glisser sa plume vers son propre passé, vers l’histoire du peuple juif et sa destinée si singulière. Et, comme dans son précédent roman, L’Affaire Pavel Stein, de nous prouver à nouveau la force des écrits, qu’il s’agisse d’une critique de cinéma, d’une lettre ou encore d’une vraie-fausse biographie. Car ces textes ont un fort pouvoir d’imprégnation. Ainsi, en refermant ce roman vous conserverez quelques images fortes qui feront désormais partie de votre imaginaire.

Par la racine
Gérald Tenenbaum
Éditions Cohen & Cohen
Roman
200 p., 19 €
EAN 9782367491066
Paru le 26/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, notamment en Lorraine, vers Lunéville puis à Troyes, Dijon, Lyon, Marseille. Un voyage mène aussi à Venise puis en Israël.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec de nombreux retours en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Samuel Willar est un écrivain particulier, spécialisé dans la rédaction d’autobiographies imaginaires, tant pour les morts que pour les vivants.
Lorsque son père, qui avait peu d’estime pour ce rapiéçage de vies, disparaît à son tour, un numéro de téléphone et une note manuscrite l’orientent vers une nouvelle commande, émanant d’une bibliothécaire de l’institut Rachi de Troyes. Il apparaît rapidement qu’une enquête s’impose, impliquant un voyage en commun à travers la France, l’Italie, la Méditerranée et au-delà. Chemin faisant, au fil des rencontres et alors que les accents d’un poète révolté font écho aux résonances mythiques de la Mitteleuropa, de multiples racines viennent tour à tour livrer leurs secrets.
A l’arrivée, l’avenir est à redessiner dans la lumière d’un regard et le halo du destin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Lili au fil des pages


Bande-annonce du livre © Gérald Tenenbaum

Les premières pages du livre
« Une semaine et un jour après
Cela a débuté comme un tourbillon et à présent c’est la tempête. Le tourbillon, on peut le laisser vous emporter, il paraît que s’en sortir ainsi est possible, même avec la honte, mais vivant: lâcher prise, se résigner à toucher le fond et marcher sur le fond. Mais avec la tempête, aucune échappatoire. Il faut lutter, l’affronter, il n’y a que ça. Face à face.
Le vent s’est levé une demi-heure en arrière, ou peut-être plus, ou peut-être moins. Le temps de l’orage n’est pas mesurable par les humains. Quant au temps humain, il est insaisissable, on le sait bien, le sablier ne prévient pas, on ne sait rien. S’écouler est dans la nature du sable, chaque grain est indifférent au glissement de son voisin, ce sont tous les grains ensemble qui font le flux.
Qu’importe. Son orage à lui n’est pas celui qui bat la campagne et qui ricoche sur les vitres. Vingt et quelques années plus tôt, son aïeule avait courbé les futaies et déraciné les chênes. Elle avait surpris tout le monde au tournant du millénaire. Fin décembre, on attendait la panne générale, la colère de Dieu, la perte du Nord magnétique ou le déferlement du vent solaire. Ce fut Lothar le 26 et Martin le 27, le plan Orsec, le président à la télévision, et la destruction aux trois quarts des mirabelliers lorrains.
Aujourd’hui, cette tornade nouvelle, qui souffle et qui crie, n’est pas son tourment, même si le volant de sa guimbarde par moments lui résiste, comme envoûté.
Car il est en route.
En début d’après-midi, la directrice de l’Ehpad l’a joint sur son mobile :
— Monsieur Willar ?
Lui revient en flash qu’à une époque, il répondait: « Son fils à l’appareil. »
— Oui.
— Samuel Willar ?
— Lui-même.
Il n’y aura personne, à jamais, pour répondre «Son fils ».
— Ici, madame Marchal. Nous avons rassemblé les affaires de votre p.. papa, enfin de Baruch.
— Oui?
— Il faudrait passer les chercher. C’est-à-dire à l’accueil.
— C’est urgent?
— Un peu. Soit on les stocke, soit on les restitue, mais là, entre deux… Vous comprenez?
— Tout à fait. Je prends la voiture. Je suis là dans une heure, une heure et demie.
— Parfait. N’oubliez pas.
— Oui?
— L’accueil est au premier à gauche, après la porte vitrée. Avant 17 heures, s’il vous plaît, délai de rigueur.
Le vent raréfie l’air, il fait le lit de la tempête. À présent, dedans, dehors, elle est dans sa tête.
La bretelle d’autoroute, puis la départementale contournant Bainville. Le château de Lunéville est planté dans son dos, celui de Bourlémont est assis sur l’horizon. Il cingle cette Lorraine où jadis les grands-parents se sont nidés.
Une fois passé Autreville, il rallie le bas-côté et coupe le moteur. Il a si souvent emprunté cette route, mais en cet instant il ne sait plus par où passer. (Emprunter est le mot, on ne possède pas la voie que l’on suit, on lui appartient.) C’est à gauche qu’il faut aller, il s’en souvient, mais, sous cette voûte ébréchée déchargeant l’averse en rideau, il ne visualise plus la bifurcation.
Il allume la radio. France Musique est de mise. Baruch était plus qu’un amateur, un résident de ce pays-là, un citoyen légitime puisqu’en transit permanent. Haendel, les Neuf airs allemands pour voix soliste, instruments et basse continue. Le timbre radieux de la cantatrice — est-ce Emma Kirkby? — porte la mélodie, épouse les variations, et saisit l’instant aux cheveux.
Haendel l’immigré. De ces cantates profanes ressurgit l’allemand maternel. Baruch lui aussi gardait en sanctuaire une langue d’exil tel le feu sous la cendre.
Baruch ou le baroque embarqué…
Il déglutit, double croche d’amertume.
Il éteint le poste. Da capo, da capo ma diminuendo, les incantations se dissolvent dans la texture de l’air.
Le silence qui suit est de Haendel encore, maïs le soupir entre en lui-même.
Le GPS remplace la modulation de fréquence.
Une autre manière de s’y retrouver.
Pas d’arbres au bord de la route, mais des clôtures à piquets reliés par des fils d’acier galvanisé que les paysans achètent au kilomètre. De loin en loin, un portail de champ ouvrant sur un enclos à foin ou un abri formant remise. La campagne subit la tempête sans vaciller. Placide, elle tient bon. Il n’y a que les hommes pour présumer d’une intention dans les humeurs du ciel. Passé, dans l’échancrure des côtes de Meuse, le village de Coussey, la voix féminine lui enjoint de «faire demi-tour dès que possible». Le carrefour suivant est désert. Il s’exécute devant l’ancienne menuiserie. Des années durant, elle a proposé des cuisines intégrées au goût du jour sans pour autant abandonner la reproduction de l’ébénisterie des jours anciens. Ce temps-là n’a plus cours; le bois vosgien sert-il encore pour les cercueils? Il s’engage finalement sur la route indiquée, qui pleure à grande eau, et ravale ses larmes en ruisseau. Sionne, Midrevaux, Pargny-sous-Mureau, et enfin la maison de retraite. L’allée en gravillons, le parking sous les arbres, le perron. Onze jours auparavant, dans la continuité des jours, il a gravi ces marches sans pressentir que le moment était à l’aguet. Le destin n’a pas de crécelle. L’escalier, deux étages, un troisième.
Le couloir, l’odeur.
Il y va sans se retourner.
La chambre, il y entre sans frapper, comme il fait toujours. Une dame blanche l’occupe, robe de chambre matelassée bleu-gris, col Claudine, cheveux en désordre, regard au-delà de l’horizon. Assise au fauteuil, elle en agrippe les bras et, qui sait pourquoi, retrouve le réflexe d’un sourire:
— Michel? Ah! Michel.
— Excusez-moi. Je cherche… je cherche quelqu’un d’autre.
— Quelqu’un d’ici ?
— Oui, c’est ici qu’il était.
— Alors, vous n’êtes pas Michel.
— Samuel.
— Pas grave.
Samuel balaie la pièce d’un coup d’œil circulaire. S’il a oublié la consigne, il en prend conscience à l’instant, c’est qu’il lui fallait bien, pour un adieu, revoir les lieux. Car les lieux demeurent. Ils ont cette faculté tranquille de persister, de se donner d’un être à l’autre, de transiter.
Les lieux ne font pas de façons.
La penderie est entrouverte. Une seconde robe de chambre de la même étoffe, mais vert céladon. Des robes, un manteau de drap clair et même un pantalon noir sur cintre, vu d’ici en sergé de viscose — ce tissu qu’à la boutique, au temps de la boutique, on désignait en aparté comme du prêt-à-boulocher.
Les vêtements de Baruch, il a dès le jour même, ce jour-là, indiqué qu’on pouvait les donner. Pas les brûler, s’il vous plaît, simplement les donner, le Secours populaire les accepte et les trie, ce qu’il en fait ensuite n’est pas notre affaire.
Le fauteuil, lui, n’a pas bougé. Hier encore, c’est-à-dire il y a peu, il était soudé à Baruch empesé. La dame blanche en bleu-gris matelassé y est installée à présent, mais elle n’est qu’invitée, elle ne fait pas corps avec le siège, pas encore. Elle pourrait se lever et comme un rien trouver une autre place où s’asseoir et soulager ses reins. Il faut du temps, n’est-ce pas, pour apprivoiser les choses qu’on dit inanimées.
Sans le ressentir pleinement, Samuel sonde l’espace. Que reste-t-il de ces années que Baruch a passées dans cette pièce, à lorgner la télévision débats politiques ou matches de tennis, toujours des affrontements — ou bien ouvrir le regard vers la fenêtre dont il avait demandé qu’on retire les rideaux.
La lumière tombait dru et crue: lorsqu’on lui faisait face, Baruch, qui l’avait dans le dos, apparaissait en ombre chinoise. Restait la voix. Les mots eux aussi tombaient dru et crus, pour remplacer les phrases qui souvent peinaient à se former, mais parfois renaissaient et, d’on ne sait où, jaillissaient en essaims.
Sur le seuil, Samuel cherche encore. L’adieu au lieu n’a lieu qu’une fois. La couverture du lit a été remplacée. Celle-ci ne doit pas tenir bien chaud, mais quelle importance, de mémoire de visiteur le radiateur est constamment au taquet.
Tant qu’on ne le prie pas de décamper, Samuel peut poursuivre. Les murs ont toujours été nus, ou vierges, c’est selon. Baruch voulait la place nette et d’un revers de main rejetait toute proposition de garniture. Un cadre métallique est à présent accroché droite du lit, peut-être la pensionnaire s’endort-elle de ce côté-là.
C’est une photographie couleur, demi-format ou un peu plus. Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, sourit sous une fine moustache à la Clark Gable. En blouson de cuir façon RAF, il est debout, la main posée sur le capot d’une Panhard des années cinquante, briquée comme un sou neuf.
Sans doute ce Michel qu’on attendait.
Restaure-t-il encore les véhicules anciens ? Participe-t-il à ces rassemblements qui ont la ferveur des amateurs, salons, rallyes-promenades ou roulages-parades? Ou bien un accident a-t-il brutalement mis fin à sa passion sur une route vosgienne enneigée? Où vont les sapins des Vosges? Michel est-il seulement encore en vie? À supposer que oui, a-t-il pénétré cette pièce où Baruch a vécu? A-t-il respiré cet air confiné? A-t-il ouvert la fenêtre? A-t-il formé le projet de poser des rideaux?
Sur l’unique étagère, dans l’angle de la fenêtre, un pot de géraniums en boutons. Quelques jours auparavant et depuis plusieurs années, la planchette de bois blond (est-ce du sapin vosgien?) était encore garnie de livres. Debout, penchés, ou couchés épars tels des soldats fauchés au champ d’honneur, ils composaient une présence désolée. Des poches cornés en éventail, que Baruch nonchalamment avait demandé qu’on lui apporte pour, disait-il, passer le temps qu’il reste.
Toute sa vie, il n’avait fréquenté que des essais, de Sartre et Beauvoir à Todorov et Grimaldi – de l’humain à l’inhumain -, en passant par Freud, et en évitant soigneusement Lacan. Sur la fin, toujours en éveil, il avait été séduit par le Sapiens de Harari sans pouvoir le terminer: le temps qu’il reste est par nature compté.
Pour autant, aux derniers temps de Baruch, seules les fictions, romans ou recueils de nouvelles, ont eu droit de cité: Asimov et ses robots, Carver et ses égarés, Camus et son étranger. Il lisait lentement, comme pour étirer les heures, et s’attachait à de menus détails, une réplique, un adjectif, une silhouette, une ombre, une ponctuation.
De cette bibliothèque éphémère, Samuel a fait don aussi, sur le coup, sans penser à son aspect testamentaire. Et là, sur le seuil, souriant à demi à cette dame damassée, prêt à prendre congé, il a le sentiment qu’il le regrettera plus tard. »

À propos de l’auteur
TENENBAUM_gerald_DRGérald Tenenbaum © Photo DR

Professeur à l’université de Lorraine, Gérald Tenenbaum est chercheur en mathématique pures et écrivain. Ses publications littéraires s’inscrivent dans de nombreux genres: théâtre, poésie, essai, nouvelles, roman. (Source: Éditions Cohen & Cohen)

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Chez elle

HOUDAER_chez_elle

  RL_2023

En deux mots
Clarisse a décidé d’offrir une escapade amoureuse dans sa ville natale à Jamel. La romancière en mal d’inspiration et le poète confidentiel prennent la direction de la ville côtière où elle a grandi. Mais à peine arrivée sur place, elle perd ses repères.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Une semaine en bord de mer

Frédérick Houdaer peut déployer ses talents de poète et de romancier dans ce court roman qui retrace l’escapade d’un couple en bord de mer. Un retour aux sources qui va très vite prendre un tour fantastico-burlesque. À moins qu’il ne s’agisse d’un roman noir.

Saluons d’emblée l’atmosphère très particulière de ce roman qui relate l’escapade que s’offre un couple – lui aussi très particulier – dans une ville côtière de la mer du Nord qui ne sera jamais précisément située. Une atmosphère que l’on peut retrouver chez Simenon par exemple. Car cette escapade amoureuse ne va pas tarder à se teinter de mystère jusqu’à devenir de plus en plus sombre au fil du récit.
Tout avait pourtant commencé comme un jeu entre Clarisse et Jamel. Établir une liste des endroits à visiter puis trouver un consensus pour prendre le large. Entre la romancière qui a connu son heure de gloire avant de tomber en panne d’inspiration et le poète aux tirages confidentiels, il s’agissait aussi de raviver la flamme. De ce point de vue, la ville natale de Clarisse pourrait fort bien faire l’affaire. Car même si elle n’y avait pas remis les pieds depuis fort longtemps, elle pourrait guider son homme dans les rues de la ville qui avait été entièrement reconstruite après la Seconde guerre mondiale qui avait quasiment rayé la localité de la carte.
Avec un peu de chance, elle retrouverait même des amies d’enfance, des camarades de classe qui avaient choisi de rester là, contrairement à Clarisse, parisienne d’adoption.
Est-ce sa mémoire défaillante? Est-ce la topographie de la ville qui s’est par trop modifiée au fil des ans? Toujours est-il que Clarisse n’arrive plus vraiment à situer les choses. Il lui semble même que les statues qui quadrillaient la ville et servaient de point de repère avaient été déplacées.
Même le banc de son enfance, lié a tant de souvenirs, n’est plus à son emplacement. Et quand ils dégustent des fruits de mer au restaurant, elle ne semble pas posséder la manière de décortiquer les crustacés.
Alors le doute s’installe dans l’esprit de Jamel. A-t-il affaire à une affabulatrice? Clarisse le mène-t-il en bateau? Et si oui, pour quelle raison? Avec Jamel le lecteur se perd en conjectures.
Mais n’oublions pas que l’on a affaire à un poète, que lui aussi peut soigner un jardin secret surtout si des vapeurs alcoolisés viennent se mêler à ses déambulations.
Frédérick Houdaer nous entraine dans un jeu de piste ludique, pour reprendre les termes de Grégoire Darmon dans sa préface (voir ci-dessous) qui remet en perspective le roman dans l’œuvre du poète et romancier. Un jeu auquel on se prend très vite, car on sent bien qu’il va nous réserver bien des surprises. Et de ce côté-là aussi, on va être gâté. Une petite semaine pour une grande aventure!

Chez elle
Frédérick Houdaer
Éditions Sous le Sceau Du Tabellion
Roman
128 p., 21 €
EAN 9782958177119
Paru le 5/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, dans une ville côtière qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Parce que ça commence comme une histoire d’amour presque banale, le fantastique discret qui s’invite au détour d’une page pourrait bien vous faire perdre les pédales. D’ailleurs tout est ici perte d’équilibre : on se ruine les chevilles sur les galets, on trébuche sur les falaises, on vacille de faux souvenirs en vrais mensonges, on titube de bar en bar. Le roman est entièrement construit pour mettre votre équilibre à l’épreuve, tout en sauts de puce, flash-back, ellipses, béant comme des trappes sous vos pieds candides, changements de ton et de décor brutaux.
Clarisse a décidé d’offrir une escapade amoureuse dans sa ville natale à Jamel. La romancière en mal d’inspiration et le poète confidentiel prennent la direction de la ville côtière où elle a grandi. Mais à peine arrivée sur place, elle perd ses repères.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

La Préface
« Ça devrait être écrit en gros sur la page de garde de tous les manuels de géographie:
MÉFIEZ-VOUS DES VILLES NATALES.
Surtout lorsqu’elles sont au bord de la mer, qu’il y a des falaises, qu’elles ont été reconstruites à 99 % après la dernière guerre.
Les lieux oubliés sont plein de pièges. La faute à ce bordel d’approximations et d’affects mal cautérisés qu’est notre mémoire, mais pas que. La faute aussi à la faculté de certaines villes (portuaires notamment) à laisser proliférer les fantômes. Et, c’est bien connu, il ne faut jamais, au grand jamais, se laisser entraîner à un jeu de cache-cache avec des fantômes.
C’est ce que semblent avoir oublié Clarisse et Jamel, les héros de Chez elle. Elle, est une romancière ayant connu son heure de gloire et désormais à moitié oubliée. Lui, un poète habitué à vendre 300 bouquins et servir de caution culturelle à des mairies de province en manque de respectabilité. Elle, est vraie-fausse bourgeoise parisienne ne vivant que sous pseudo. Lui, un provincial pas plus complexé que ça.
Ils ont la quarantaine, ils s’aiment. Et ça leur suffit comme sort de protection pour s’autoriser, impunément, une virée nostalgique dans sa ville natale à elle, entre dégustation de tourteaux et marches sur la plage, façon Lelouch.
Ce serait oublier que Frédérick Houdaer a commencé sa carrière dans le polar, avant qu’un voyage au Québec en 2003 le transforme, par un phénomène mal expliqué par la neurobiologie, en poète.
Au fil des années, il est devenu un des principaux animateurs de la scène poétique lyonnaise, comme éditeur et organisateur d’événements. De quoi faire parfois oublier que l’animal est, avant tout, écrivain. Ce qui est assez scandaleux : d’Angiomes (2005) au récent Pile poil, il a pourtant développé une poésie singulière, immédiatement reconnaissable, avant de revenir aux genres narratifs avec le roman Armaguédon strip (2018) et les nouvelles de Dures comme le bois (2022, avec Judith Wiart).
Encore que ces mots soient aussi piégés. Aficionado de la poésie états-unienne du siècle passé, l’auteur a ruminé Bukowski, Carver et Brautigan. Sa poésie est essentiellement narrative. Ses recueils, des suites d’instantanés en vers libres et généralement au présent, d’une concision presque journalistique, et truffées des marques d’époques – name dropping, marques – refusant toute grandiloquence. Presque des polaroïds.
On a pu classer un peu abusivement cette œuvre comme poésie du quotidien. Ce n’est pas totalement faux, mais très incomplet : si on pense à Bénabar ou à Delerm (l’un ou l’autre) on tape à côté. Chez Houdaer, il y a de la magie partout.
Sauf que cette magie (noire ou blanche) ressemble à tout sauf à ce qu’on associe généralement à ce mot. Elle est planquée entre les lignes, dans une allusion un peu mystérieuse, une correspondance a priori fortuite. Et quand la tapisserie du réel se décolle sournoisement pour faire place à rien d’identifiable il est trop tard, vous vous êtes pris les pieds dedans.
Si je m’attarde autant sur ces poèmes, c’est que Chez elle dialogue intensément avec eux: si vous connaissez bien l’œuvre du zig, vous en reconnaîtrez certains, mis en prose et s’intégrant douillettement au récit. C’est ludique, d’accord. Mais ce n’est pas pour ça que ce n’est pas sérieux, ou même dangereux. Encore un jeu de piste, encore des fantômes, peut-être un signal d’alerte. Chez elle est truffé de choses cachées: mines enterrées depuis la dernière guerre en attendant la bonne semelle, Pokemons envahissant les lieux les plus saints de la culture patrimoniale, œuvres d’art subventionnées monumentales, qui se déplacent toutes seules la nuit…
Parce que ça commence comme une histoire d’amour presque banale, le fantastique discret qui s’invite au détour d’une page pourrait bien vous faire perdre les pédales. D’ailleurs tout est ici perte d’équilibre: on se ruine les chevilles sur les galets, on trébuche sur les falaises, on vacille de faux souvenirs en vrais mensonges, on titube de bar en bar. Le roman est entièrement construit pour mettre votre équilibre à l’épreuve, tout en sauts de puce, flash-back, ellipses, béant comme des trappes sous vos pieds candides, changements de ton et de décor brutaux.
Il ne s’agit pas de tours de passe-passe gratuits d’un romancier content de ses effets de manche: c’est la substance même du roman. Si Chez elle paraît à première vue moins violent, amer et grinçant qu’Armaguédon strip, méfiez-vous en: il pourrait vous rappeler certains cauchemars, certains contes dans leur version non expurgée, ou certaines fables cruelles.
Mais sans morale pour vous rassurer à la fin.
À vous de vous démerder avec. Grégoire Damon

Les premières pages du livre
Jeudi
— C’est la fausse bonne idée la plus catastrophique que j’ai jamais eue.
Elle répète cette phrase dans le tram, en sanglotant. Depuis trois stations. Depuis trois stations, elle exagère, elle se montre injuste envers elle-même. Elle se déverse. Tu lui as déjà filé tous les mouchoirs en ta possession. Et tes avertissements ? Elle n’en a tenu aucun compte. Elle reste debout, à trembler, se fichant du regard des autres passagers, des façades de briques qui défilent derrière les vitres, des hoquets de votre rame. Elle liste les dernières conneries qu’elle a faites, dites, attirées. C’est aussi long et ennuyeux que le générique d’un blockbuster. Elle surprend son reflet dans une vitre, son fantôme qui parcourt les quartiers de sa jeunesse, Clarisse n’a plus peur des clichés, elle est bien au-delà de ça. Elle se plaint de ne ressembler à rien. C’est faux. Elle ressemble à une Reine Sinusite, ce sera son surnom du jour. Ses cheveux restent de toute cascade, de toute beauté. Ses yeux verts traversent tout. Sa morve est d’un vert profond également, d’un vert forêt, du vert de la mousse dans les contes de fées. Après avoir vidé ton paquet de mouchoirs, elle semble prête à descendre du tram, à héler les hommes de passage, à leur voler des kleenex. Quand la rue sera devenue déserte, elle finira par se moucher dans ses manches, dans ses cheveux… Elle restera verte, à l’intérieur.
— Je me suis laissée surprendre. J’ai été dépassée, Jam’… Je regrette toutes les horreurs que je t’ai dites.

Comment lui en vouloir ? Tu as su ce qui l’attendait. Tu as essayé de lui en parler hier, dans le train. Tu as même insisté lourdement: retrouver sa ville, remettre à jour certains de ses souvenirs, ce ne serait pas comme réactualiser une page web, cela lui coûterait plus qu’un simple clic. Elle a fait semblant de t’écouter, tu n’es ni médium ni psy, mais tout de même, tu fais « poète » de ta vie, elle te savait capable de sentir bien des choses arriver. Comme n’importe quel météorologue amateur.
Sauf que… sitôt arrivée ici, sitôt vos affaires posées à l’hôtel, elle est entrée dans son fameux mode électrique et elle vous a entraînés jusqu’à la plage de galets où chacun de vous a laissé une cheville. Cela a bien commencé.
Le tram frôle la rue des piétons et des banques, fait mine d’ignorer les cases de pierre du pouvoir local et les gens qui retirent leurs sous aux distributeurs, puis s’arrête un peu plus loin, accompagné de sa série de petits bruits qui ne vous fait plus sourire. Sortent des voiles, rentrent des epods. Clarisse veuf quitter la rame, tu la stoppes. Tu te lèves, et tu ne bouges plus, tu lui bloques le passage à ta Reine Sinusite. Cela suffit. Ce n’est pas là que vous descendez. Elle se rassoit. Son sens de l’orientation reste médiocre malgré sa connaissance de la cité. Ça ressemblerait à quoi, un G.P.S. paramétré à base à souvenirs ? Réglé sur ses souvenirs à elle ?
Un type monte et voit son ticket, pourtant vierge, être refusé par la machine. Ça n’a pas l’air de l’inquiéter. Il n’insiste pas et va s’asseoir en expliquant à voix haute
— ‘La pris un mauvais pli dans ma poche.
Le tram redémarre, tu comprends – trop tard – que si Clarisse a voulu descendre, c’était pour marcher sur une distance plus longue jusqu’à votre hôtel. Tu te tournes vers elle. Elle recommence à pleurer, mais plus discrètement cette fois.
‘La pris un mauvais pli dans ma poche.
Tu ressors de ton sac le Guide du routard. Cette fois elle ne te supplie pas de le ranger, sous prétexte qu’elle ne veut pas avoir l’air d’une touriste dans sa ville natale.

— Pourquoi je t’ai demandé de m’accompagner ?
Elle ne t’a pas forcé à la suivre. Tu vous revois dans votre piaule parisienne, chacun avec sa liste fraîchement établie. Vous aviez noté et numéroté par ordre de priorité des noms de villes à découvrir main dans la main: Porto, Ostende, Bonifacio… Il y avait même Venise qu’aucun de vous deux n’avait arpenté en amoureux, à plus de quarante balais. Fallait-il que vos ex aient été d’incroyables nullités pour que vous établissiez ce constat à vos âges.
Tu avais repéré le nom de la ville portuaire tout en haut de sa feuille. Tu avais plaisanté, maladroitement. « Celle-là » de destination ne vous ruinerait pas. Pourquoi pas Le Havre ou Dunkerque, tant qu’on y était ? « Celle-là », t’avait précisé Clarisse, « j’y suis née ». Trente années qu’elle n’y était pas retournée. Elle s’était jurée que le jour où elle trouverait l’homme de sa vie, elle irait là-bas avec lui.
Tu as joué le jeu, Jamel. C’est elle, qui… Se souvient-elle de tes mises en garde répétées depuis Saint-Lazare ? De ta petite histoire ? Toi aussi, tu es retourné dans le bled de ton enfance. Un coin que tu avais longtemps boudé. Toi aussi, tu as cru à une sorte de pèlerinage excitant et indolore (il n’y a bien que ceux de votre génération, les enfants des baby-boomers tarés, pour s’imaginer cela possible). Toi aussi, tu t’en es mordu les doigts. Chaque mètre carré de ton village, en raison des précieuses vignes qui le bordaient, était resté intact. Tu n’aurais pu en dire autant de toi, de retour de ta petite expédition. Quant à ta mère, elle s’était simplement foutue de toi. Même pas méchamment.
Le tram est pris de soubresauts. Vous êtes tous secoués. Particulièrement un jeune couple debout, à l’extrémité de la rame. La fille tient son mec par le sac à dos qui le déséquilibre. Elle les retient par la poignée, le sac et le mec.
Clarisse ne les voit pas. Elle ne regarde que toi.
— Maintenant, je te crois. Je prendrai au sérieux tes futurs avertissements. »

À propos de l’auteur
HOUDAER_frederick_DRFrédérick Houdaer © Photo DR

Né en 1969. Frédérick Houdaer habite à Lyon depuis l’âge de 11 ans. Une soixantaine de textes (nouvelles, poèmes) publiés dans diverses revues françaises et québécoises. Début 2001, une dizaine de ses textes est retenue pour l’anthologie Les Nouveaux Poètes français publiée aux éditions Les Lettres du Temps – Jean-Pierre Huguet. Il a exercé de nombreux petits métiers (trieur de verre, vendeur au porte-à-porte, agent d’accueil au Foyer Notre-Dame des Sans-Abri, veilleur de nuit dans une résidence de personnes âgées, etc.). (Source: lasemainedelapoesie.fr)

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Les Orphelines du Mont-Luciole

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En deux mots
Revenant dans les monts du Lyonnais de son enfance, la narratrice constate que les paysages de son enfance sont désormais menacés par les promoteurs immobiliers. Alors, il est plus que temps de replonger dans ses souvenirs et d’essayer de sauver la mémoire des pensionnaires de l’orphelinat, toutes emportées par la grippe espagnole.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Vie et mort des orphelines

Dans un premier roman qui s’apparente à une quête identitaire, Isabelle Rodriguez revient dans les monts du Lyonnais de son enfance et essaie de sauver la mémoire des orphelines qu’elle croisait alors et qui furent toutes emportées en quelques jours.

Pour raconter son histoire, et celle de sa famille, la narratrice nous parle d’abord d’architecture. De ces bâtiments qui entourent la maison familiale plantée sur les monts du Lyonnais, à commencer par la grande bâtisse au sommet de la colline, l’orphelinat du mont Luciole. En fait, c’est bien plus qu’un bâtiment voué à la démolition. C’est le lieu de toutes les histoires, de tous les fantasmes aussi. Un endroit où étaient rassemblées toutes les orphelines de la région. Jusqu’à ce que la grippe espagnole, au lendemain de la Première Guerre mondiale, ne les tuent toutes, foudroyées en quelques jours avec les religieuses qui les gardaient. Après les avoir toutes enterrées, on a muré les portes d’accès, fermé ce grand bâtiment vide.
Non loin de là se dresse le château des Enjoleras. C’est là qu’une riche famille d’origine espagnole venait passer les étés et qu’elle a remarqué Marie. Sa beauté lui aura permis à la grand-mère de la narratrice de franchir la porte de cette belle demeure, puis d’accompagner ses occupants à la mer. Aujourd’hui racheté par un promoteur du coin, la propriété a été divisée en dizaines de parcelles sur lesquelles des maisons à crépi rose et tuiles romaines ont été construites «parce que les Lyonnais à la campagne aiment rêver de Provence».
C’est face à la disparition de ses souvenirs, mais aussi d’un patrimoine qu’il faut désormais se battre, car il y a encore tant à dire, tant à raconter.
Par exemple son combat pour son identité. Quand ses camarades de classe lui reprochent son patronyme espagnol «dans lequel résonne celui de la grande tueuse», alors elle s’érige en protectrice des orphelines, va rechercher leurs traces. Mais, tout comme celles de ces ouvrières qui œuvraient dans les soieries et contribué à la prospérité de la région, elle ne recueille guère que quelques témoignages. Quand elle découvre le cimetière où ont été ensevelies les orphelines, elle va convaincre une amie de l’accompagner jusqu’à cet autre lieu, lui aussi voué à l’abandon.
Tout le roman est construit sur ces doubles pôles, celui familial avec les ancêtres canuts et historique avec la chronique des orphelines. Les deux trajectoires se rejoignant dans cette envie de préserver leur mémoire respective, de sauver les dernières traces, de ne pas tirer un trait sur ce passé désormais en voie de disparition. Le style vient épouser cette quête, se parant de la poésie propre à l’enfance. Une langue qui s’appuie sur les odeurs et les couleurs, une musique qui laisse toute sa place à la sensualité. Vous l0aurez compris, ce premier roman est riche de belles espérances.

Signalons la Rencontre-performance organisée par la Maison de la poésie le 21 janvier à 19h 30, animée par Samuel Loutaty : infos et réservations

Les Orphelines du Mont-luciole
Isabelle Rodriguez
Éditions Les Avrils
Premier roman
204 p., 20 €
EAN 9782383110026
Paru le 4/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Lyon et sur les monts du Lyonnais, dans les communes imaginaires de Morneré et Sorcelin (sans doute Saint Sorlin).

Quand?
L’action se déroule il y a une trentaine d’années, puis de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un retour envoûtant sur les lieux de l’enfance et l’imaginaire qui s’y déploie. Une supplique pour que la mémoire des campagnes ne s’efface jamais.
Des champs sauvages, trois fermes, une école à classe unique à l’ombre d’un orphelinat abandonné. Au village, on dit que toutes ses pensionnaires y sont mortes d’un coup, fauchées par la grippe espagnole au lendemain de la Grande Guerre. On ne sait rien de plus. Une enfant refuse l’oubli. Les orphelines sont ses fées. Alors, quand des promoteurs débarquent pour construire un lotissement à l’endroit de leurs tombes, elle promet de revenir, adulte et conquérante. De sauver la colline et ses légendes.

L’intention de l’auteur
Cette forme d’écoute du monde, je la dois à mes grands-parents maternels, des canuts de la campagne, qui me racontaient les ancêtres, le folklore de la région lyonnaise. Les journaux intimes de leurs parents étaient mes lectures. On m’offrait des aventures vécues là où je posais mon regard. C’était merveilleux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Barbara Fasseur)
RCF
Blog Baz’Art

Les premières pages du livre
« Dans la cour de l’école, l’ombre déployée depuis l’arrière de l’orphelinat nous parvient en flaques mouvantes. La cour, l’étroite route nouvellement goudronnée devant, les champs autour ; notre village se dissout dans ce contre-jour, se noie au sein de cette pénombre stagnante jusqu’au cœur des étés. Tous logés à la même enseigne, paysages et habitants, tous plongés dans l’ombre de la gigantesque bâtisse, à l’exception singulière du château blanc posé un peu plus haut sur la colline et qui est la plus belle chose que j’ai jamais vue.
L’orphelinat est un bâtiment aux portes murées, aux volets clos et condamnés, campé haut sur ses jambes devant nous ; une large enceinte qui empêche de voir au loin, qui nous empêche d’être vus, nous protège des regards, du vent, des tempêtes, à moins que ses murs de terre ne soient pas capables de résister plus longtemps et finissent par s’écrouler en nous entraînant dans leur chute.
On dit que la bâtisse est fragile, qu’il faudrait la détruire, qu’elle s’effondrait déjà sur ses propres fondations pendant qu’on la construisait, que des hommes étaient morts sur le chantier, sous les éboulements de pisé ; trois morts, avant même d’avoir réussi à faire sortir de terre l’immense édifice, chez nous, dans notre campagne esseulée au milieu de nulle part, avant que n’ait surgi, sur les pentes du mont Luciole, cette maison friable dont une toute jeune fille avait eu la vision à un siècle et demi de nous; friable mais colossale, capable de recueillir toutes les orphelines de la région, assez grande pour les accueillir toutes, vision devenue maison, devenue congrégation dont le fief serait Sorcelin.
Une toute jeune fille née dans les environs, au hameau du Leu, s’était obstinée et l’on avait malaxé la terre des monts du Lyonnais pour fabriquer un pensionnat. La jeune mousselinière avait vu en songe notre colline et voilà que, depuis, s’élève devant nous un bâtiment immense, sa peau d’argile étirée comme une peau de
tambour prête à craquer sous les excroissances de la façade, encore un étage, encore un flanc, la carcasse dilatée jusqu’au fragile, et cette faiblesse affleure sans fin derrière la silhouette massive, dans les plaies du crépi et des murs, derrière les aspérités des bois mangés par le temps. On peut le penser posé là, sans racines ; il est fragile, mais tenace, malgré l’abandon, les décennies de délaissement, malgré l’attente, malgré l’oubli. Ni château, ni immeuble, ni maison bourgeoise, maison de bourg, ferme ou exploitation agricole, plus volumineux que tous les corps des bâtis autour et aussi grand qu’un château pourrait l’être, cent fois plus grand et même plus que le château blanc posé plus haut sur le mont, le trapu et gracile orphelinat pour filles de Sorcelin est un ouvrage singulier, orné d’élégances timides, quelques lucarnes rondes, quelques chiens-assis, des tuiles poinçons aux faîtages des toits à quatre pentes, un clocher élancé, des lambrequins dentelés qui habillent les rives. Mais la construction reste austère derrière ces affèteries, s’entête dans une rigueur rude, appliquée, en dépit de sa ruine ; son ombre garde un sérieux consciencieux quand elle vient caresser les branches de nos platanes, reste sérieuse jusque dans ses caresses.
Au-devant de notre si petit village, le pensionnat désaffecté, écran pare-feu ou enceinte tronquée, grand-voile tourmentée mais résistante, disperse les contours de sa large silhouette, joue à définir ou à flouter les périmètres de notre monde, ce mont Luciole sur lequel jamais ne se résorbe tout à fait la nuit de pierre et de pisé projetée par le volume de l’édifice clos.
Seul le château blanc échappe à la loi ténébreuse. Grand accroc de lumière sur le tissu morose de nos forêts, sa façade a toujours le soleil en plein. La pénombre, c’est pour les autres, pour nous qui ne sommes pas châtelains, pour la cour de l’école, ses platanes, pour les ruelles du bourg, les jardins des pavillons. Ce n’est pas une ombre apaisante de Provence, de bords de mer à l’eau brillante, de cigales ou d’herbe brûlée, c’est une ombre paysanne, résignée, et, s’il me faut décrire le village de Sorcelin, je dis : c’est un village – trois fermes, quelques maisons d’artisans ou de bourg, une école à classe unique pour les dix enfants que nous sommes, une route, une église, un café pour les hommes, une poignée de pavillons en briques ou en parpaings –, un village lové dans les collines du Lyonnais, pas du côté des pierres dorées mais de celui des pierres brunes, avec un je-ne-sais-quoi d’intranquille, de renard endormi, lové dans l’ombre d’un orphelinat à la taille démesurée, massif et grêle, placé au premier plan, à l’endroit de la scène où tomberait le rideau lourd qui jamais ne s’ouvre sur aucun autre décor ; un village qui disparaît derrière un établissement construit il y a plus de cent cinquante ans et abandonné depuis, créé par la seule volonté d’une jeune fille des alentours.
Ici se dresse notre bâtisse faiseuse d’obscurité, ses alignements de fenêtres désormais closes, cinq ou même six étages superposés, des toits doubles encore, des dizaines de dortoirs, les portes murées, les couloirs vides, les lierres agrippés aux façades boursouflées sous leur joug. Elle se dresse là, on ne sait pas pourquoi ni comment, si loin de tout ; le gigantesque pensionnat nous propage sa nuit, sentence irrévoquée.
Les adultes osent parler de lui, dire qu’il faut le détruire, que c’est laid – ils disent cela, eux –, que ça ferait du terrain à bâtir – les promoteurs commencent leur prospection autour de Lyon. Dans la plaine, doucement, les routes s’élargissent, se goudronnent, on croise dessus des 4 × 4 qui rejoignent la ville, les grues assemblent de petits immeubles et des supermarchés –, ils parlent de l’abattre ; alors je leur jette des sorts, terribles. Je fais brûler des feuilles de laurier dont je viens déposer les cendres à leurs seuils, je récite d’infinies listes de malédictions, écrase des fleurs de millepertuis en des bouillies que je vais appliquer sur les murs effrités de mon orphelinat pour que tous restent à distance. Que celui qui s’approche à moins de un mètre soit pétrifié comme pierre, liquéfié comme mercure, soufflé comme poussière.
Car je l’aime, moi, cette nuit qui ne s’échappe jamais de nous, nous constitue, prend toute la place dans notre paysage. J’aime le réconfort des longs manteaux légers et froids dont elle nous vêt ; je reconnaîtrais sans erreur son parfum au milieu de mille autres. Aucune obscurité ne porte la même odeur, je saurais distinguer celle des platanes, acide, de celle du pisé, humide jusque dans les canicules, terreuse, et la nôtre par-dessus encore ; l’ombre emprunte à sa matrice quelque chose d’elle, et celle de l’orphelinat dépose sur nous le voile de ses silences, épand en nous une saveur aigre-douce d’insolubles mystères.
Le pensionnat est le roi de notre royaume, déployant face à nos regards sa large façade arrière, la plus sévère, la plus fermée, à la manière dont un chat boudeur aurait tourné le dos. Mais nous nous sommes apprivoisés lui et moi, et je lui laisse prendre avec joie toute la place qu’il a à prendre, concrète et impalpable, toute l’emprise au sol sur notre colline et toute la place dans les histoires que je me raconte, puis que je raconte aux autres, à l’école.
Dans la cour, les deux platanes projettent leur ombre sur la grande ombre originelle, elles se mêlent sur le gravier et les heures de récréation sont consacrées, entièrement, à l’histoire de la grande maison : il s’est passé quelque chose, quelque chose de terrible que nous ne savons pas ; moi j’invente, scénario après scénario : ça a été si terrible que les orphelines disparues sont revenues en fantômes, sont revenues hanter Sorcelin au point d’empêcher le jour d’y venir, au point de le plonger dans la nuit. L’ombre n’était pas aussi grande avant leur départ et je dis que cette ombre, que certains ne supportent plus, est la meilleure des preuves que leurs fantômes veillent, soucieuses. Je dis que cette ombre a été noircie par elles pour que l’on se souvienne, que l’on se souvienne pour toujours des filles qui ont disparu en laissant notre paysage à l’abandon, désolé, avec son orphelinat qui trône là, échoué comme un navire sur les côtes rugueuses d’une île désertée – si on me disait que nous sommes des naufragés, je le croirais sans doute.
Moins on se souviendra d’elles, plus l’ombre règnera. Elles sont revenues en fantômes, car elles sentent bien que nous les oublions, que nous ne cherchons pas à savoir ; elles refusent l’oubli que la destruction de leur maison finirait de sceller. Elles aussi nous ont jeté un sort : si le soleil arrivait sur notre village qui ne connaît pas cela, qui ne sait rien de cette étreinte, tout brûlerait, hommes et bêtes, maisons et prés. Et ce que je raconte, à force d’être raconté, entrera dans notre folklore et plus personne n’osera s’approcher du pensionnat ni n’osera le menacer.
Où iraient mes fantômes si leur ombre disparaissait ? Je peux les entendre elles-mêmes, mes orphelines, me dire tout cela. Elles ne dorment pas tranquilles, je sens leur inquiétude, leur façon de s’accrocher à notre village, de vouloir rester dans notre langage. Elles sont parties enfants ; je ne veux pas partir enfant. Je veux le temps de grandir, de faire, de fabriquer, de sauvegarder ; devenir adulte et acheter l’orphelinat. Je n’y ferai rien, je n’y habiterai pas, mais plus personne ne pourra le prendre au mont Luciole. Je ferai peut-être ôter les parpaings des fenêtres et des portes pour que le vent circule plus librement à travers lui, pour laisser passer un peu de lumière si je sens les filles rassurées – derrière l’orphelinat, nous avons le monde à nos pieds, qui s’étend comme la mer jusqu’aux silhouettes dentelées des Alpes. Je trouverai quelqu’un qui saura leur existence et expliquer pourquoi ce grand ciel lourd au-dessus de nous.
Je voudrais ne jamais partir d’ici. Je voudrais que rien ne vienne déranger notre paysage, qu’il soit toujours, en hommage, ainsi qu’il était lorsqu’il était le territoire des
petites filles dont personne ne connaît le destin.
Je chéris les secrets qui planent sur Sorcelin, qui se malaxent dans mes récits, saison après saison, se transforment dans mes histoires ; que les orphelines deviennent des héroïnes mille fois et de mille façons racontées, que les malédictions circulent, que les adultes aient peur à leur tour. Je savoure à pleine bouche notre chance d’avoir devant nous les fenêtres closes de l’orphelinat, de voir jouer à nos pieds ces brumes à la façon de marionnettes floues, de silhouettes de nuit, d’étranges morceaux d’obscur ; quelle chance, je mange toutes les hypothèses folles avec voracité, nous sommes le lieu où les fantômes viennent. Le soir, en passant devant le pensionnat fermé, qui n’a pas entendu les souffles de ces filles qui hantent la contrée ? »
Il s’agit d’apprendre à prêter l’oreille aux chants sourds de notre campagne, aux mystères des disparues de Sorcelin, qui épaississent encore la nuit indélogeable de notre colline, ce mont Luciole qui, jamais, ne se prélasse au soleil.

Les fantômes de l’orphelinat ne m’ont jamais fait peur. J’aimerais apprendre à leur parler, je dis souvent des mots en l’air pour les leur donner. Je m’applique, aussi consciencieusement que je le peux, à examiner chaque chose qui pourrait rendre compte de leur présence et de leurs voix.
Étendue sur la moquette de ma chambre, jusqu’à ce que la nuit arrive enfin, je remplis des cahiers de fables et de contes qui ne parlent que d’elles, leur invente des jeux, des prénoms, dessine les plans de leur pensionnat sur des assemblages soigneux de feuilles A4 qui recouvrent tout le sol de la pièce. Elles me disent, sans avoir besoin de me parler, que je ne suis pas seule sur mon île, que dans mes pas d’autres pas se sont posés avant les miens, que dans mes rires d’autres rires ou bien dans mes larmes d’autres larmes ont vécu et elles rendent ces larmes moins acides sur mes joues. J’espère les voir, les surprendre, fugaces, pour recueillir des preuves, j’apprends à être vigilante, attentive aux moindres changements de lumière, de teinte, de chaleur. J’ai tant appris à sentir que le soir, souvent, il faut me glisser des compresses imbibées de gros sel ou de poudre de charbon sous le nez pour me permettre de dormir.
Mes fantômes ne sont pas des apparitions de fêtes foraines, des linceuls flottants aux plaintes terrifiantes ; les filles sont là, sans avoir besoin d’apparaître, elles sont simplement ici chez elles, plus chez elles que nous qui sommes arrivés plus tard sur la Terre, voilà ce que je me dis quand je rentre doucement, en rapetissant chacun de mes pas sur le chemin du retour après l’école, ce chemin bien trop court pour avoir du temps pour rêver ; elles sont dans tout ce qui perce à travers l’odeur de la nuit, dans tout ce qui la rend belle ou inquiétante, dans toutes les douleurs et dans les joies trop grandes, dans tout ce que, grâce à elles, j’apprends à regarder.
Elles se glissent dans chaque moment que je souhaiterais retenir, dans tout ce que je me promets de ne jamais oublier, dans l’épaisseur de la buée que je souffle sur la vitre pour dessiner dedans, dans les heures tranquilles d’étude quand la fenêtre est ouverte en plein sur la campagne fixe. Elles sont dans les herbiers, fleurs séchées gardées comme trésors, dans les notes du piano maladroites sous mes doigts, dans le goût trop marqué des cassis qui claquent sous nos dents, dans les évanescences des pollens. Elles sont dans tout ce qui était là avant nous et qui ne bouge pas, dans le temps qui colle à notre peau comme les suées de printemps accrochent nos cheveux à nos joues, dans l’immobilité des jours, dans les silences d’après les questions que je pose, dans le silence d’entre mes mots, dans l’éclipse qui vient parfois quelques minutes l’été ajouter une nuit supplémentaire sur la nuit infinie de notre mont, dans les sillons des vinyles qui chantent Brel ou Barbara, dans le ronronnement du chat. Elles sont avec moi quand je suis seule, dans ma chambre à l’arrière du pavillon, dont la fenêtre donne sur la forêt du mont Luciole, sur son sommet qui croule sous les arbres noirs ; elles sont là chaque fois que je suis seule encore, assise en tailleur, entre la porte du bureau et la bibliothèque en bois, le beau recoin pour lire sans que personne ne songe à moi, elles sont là quand la planète entière semble m’avoir oubliée, quand les journées s’étirent dans les trop grands silences, ou dans le capharnaüm des cris et des drames mille fois répétés qui se jouent près de moi. Elles m’apprennent à regarder ailleurs, à voir ce que je peux trouver beau, me rappellent que le temps des vivants n’est pas le seul temps que notre corps connaîtra et qu’il faut bien trouver autour de nous des choses pour les aimer.
Entre les fées et les fantômes, je ne sais pas bien la nuance ; mes fantômes adoucissent la vie comme les magiciennes de Cottingley ont laissé des ailleurs merveilleux apparaître dans les jardins de la campagne anglaise. Sans elles, sans leur présence légère mais remarquable à chacun des endroits de ma vie, à chaque endroit facile ou douloureux, le village de Sorcelin ne serait rien d’autre que ce qu’il a jamais été, un simple chemin, devenu avec le temps une route carrossable, mais tellement étroite que deux voitures ne s’y croisent pas partout. Le village n’a jamais été que cela, une route entre deux grands virages qui se plient aux rudes dénivelés des monts du Lyonnais, de chaque côté de laquelle se nichent trois ou quatre exploitations agricoles, leurs baignoires rouillées sous les préaux, une place au sol en terre, trois maisons de bourg et l’église courbées les unes au-dessus des autres, figées en messes basses. Contre l’église, le monument aux morts, un modeste obélisque en pierre grise, à côté le café pour les hommes, pas ouvert tous les jours, qui vend depuis cent ans des cigarettes – quand c’est fermé on peut tout de même toquer à la fenêtre du bas –, plus loin l’école et la mairie que la IIIe République a éloignées du clocher, depuis les années 1980 quelques pavillons posés comme des verrues sur les pentes de ces monts dont nous sommes ceints. À la sortie, côté sud, un sanctuaire à l’image de celui de Lourdes, sa grotte miniature, sa statue de sainte Bernadette, un sanctuaire construit sur les ordres d’un abbé condamné après la Seconde Guerre mondiale. Et heureusement, en contrebas du village, à ses pieds, heureusement, le monumental orphelinat, la maison des petites sœurs, démesurée, disproportionnée, qui nous offre des histoires à inventer et derrière laquelle je me blottis, noyée dans le secret de l’abandon des lieux, en compagnie des fées qui embellissent ma campagne comme les bourgeons embellissent les branches, et qui veillent sur moi.
Elles sont des bijoux d’enfance que je me plais à porter, à la façon dont on se pare des doubles cerises en lourdes boucles d’oreilles quand le cerisier donne enfin, et si j’entends des bruits étranges lorsque je marche dans la forêt, qu’un corbeau vole un peu trop bas, un peu trop près, qu’un jouet tombe tout seul de l’étagère, que l’orage me surprend en balade, je n’ai pas de crainte, je me dis simplement qu’elles ne sont pas loin et que tout cela est de leur fait. Je me dis simplement qu’elles veillent sur moi.
Ce qui est beau est toujours menacé, à l’abandon ou bien inaccessible. Il me faut bien la force de mes fées pour soigner ma colère, pour ne pas détester ceux qui sont incapables de voir ce que je déclare merveilleux ; des travaux autour de l’église ont été faits sans soin, on a creusé pour faire passer des câbles, les anciens villageois enterrés ont fini dispersés par les enfants et par les chiens – mon frère avait ramené au pavillon un os humain. Un énorme tibia, plein de terre. Personne ne s’est soucié de la perte. Tout est bousculé sans tendresse, pourtant les lieux aussi réclament qu’on les aime.
Nous avons cette réplique de la grotte de Lourdes et personne ne vient espérer de miracles. Personne pour venir se faire miraculer. Le sanctuaire n’est indiqué nulle part, sur aucun panneau, je ne sais plus quel hasard m’a conduite un jour jusqu’à lui. De longues lianes de vigne et des broussailles forment un rideau épais qui occulte l’intérieur en rocaille de ciment; les herbes poussent sous les décors désagrégés, laissant apparaître les structures en fer soudées qui leur donnent leurs formes minérales. Il faut attendre l’hiver pour avoir une chance de voir au-delà de l’écran de ronces calcinées par le froid, et alors on aperçoit derrière une immense grille à pointes qui empêche de trop s’approcher, l’autel, la niche, la statue, un porte-cierge, tout ce qu’il faut pour que des pèlerins viennent, tout est prêt.
Derrière la grotte en faux cailloux, il y a une salle construite dans la vraie roche, une salle qui a dû être une chapelle, aux vitraux de couleur couverts par les lierres, qui ne captent plus beaucoup la lumière. Elle est remplie de bancs amoncelés en désordre et de statues couchées au sol. Il suffirait d’un seul miracle pour que le lieu soit sauvé, qu’il attire des humains pour prendre soin de lui ; mais le miracle ne se produit pas, ne s’est pas produit, et personne n’a même pris la peine de fermer à clef la salle des statues.
Je demande souvent à la Vierge de me miraculer. Ce ne serait pas trop spectaculaire, j’aurais bien du mal à le prouver, à le faire reconnaître. Il ne s’agirait pas de me faire offrir des ailes ou le don d’ubiquité – ce serait sur le champ validé ; je lui demande d’extraire l’étrange tristesse qui plane sur le mont, dans l’histoire de tous ceux qui sont passés par Sorcelin et qui ont espéré des choses jamais venues, qui ont espéré autre chose de leur vie, un autre destin. Je dois mal exprimer ma demande, je dois être trop imprécise, confuse, sûrement parce que ma tristesse est une étoffe compliquée à décrire. Je la remercie quand même d’être là, dans un lieu où chantent les fantômes, où la frontière avec leur monde est si mince, plus fine que n’importe où ailleurs sur la Terre. Je l’ai déjà mon miracle, c’est celui d’habiter ici.
La jeune mousselinière du hameau du Leu a construit son orphelinat sur notre mont, elle en avait eu la vision, c’est ici qu’elle est venue pour répondre à l’appel qu’elle avait entendu ; pourquoi notre village n’est-il pas devenu aussi connu que d’autres, pourquoi avec son histoire fabuleuse ne le protège-t-on pas ? Sorcelin a été choisi pour accueillir une réplique de Lourdes ; c’est bien qu’on a senti chez nous la possibilité du miracle, ou même compris qu’un miracle était déjà en cours.
Je voudrais ne jamais quitter Sorcelin.
Je voudrais que jamais il ne change. »

Extraits
« Le château des Enjoleras est passé dans d’autres mains, une fois de plus, ce qu’il restait de parc a été vendu en terrains à lotir, acheté par un promoteur du coin, un fils du pays comme on dit, un qui vend les prés pour que les riches Lyonnais viennent habiter ici, qui fait tomber les anciennes constructions pour en poser des neuves, à la provençale, parce que les Lyonnais à la campagne aiment rêver de Provence, tant pis pour les arbres noirs, on plante des lavandes.
Le parc que l’on disait classé, protégé, a été divisé en dizaines de parcelles sur lesquelles des maisons à crépi rose et tuiles romaines ont été construites. » p. 55

« Les autres portent des noms accrochés au village, l’une le nom du hameau sur la pente où se tiennent sa ferme et ses vergers, des arbres qui fabriquent les pommes débordantes de parfums dont on se souvient toujours après les avoir goûtées, d’autres s’appellent comme le sentier qui traverse les champs de maïs, un autre encore comme le lieu-dit au bord du ruisseau ; ils portent tous des noms que l’on retrouve gravés et peints sur l’obélisque de la place de l’église, mais pas moi. Mon nom n’est nulle part sur les cartes pour randonneurs, je porte un nom étranger, venu d’un pays qui a donné son nom à la maladie que les filles de l’orphelinat n’ont pas supportée, des filles venues d’un autre ailleurs que le mien, pas d’ici non plus. Je porte un nom dans lequel résonne celui de la grande tueuse, venu d’un pays que je ne connais pas, que je sais depuis si peu de temps situer à la surface du planisphère épinglé au mur du fond de la classe. » p. 69

À propos de l’auteur
RODRIGUEZ_Isabelle_2©Chloe_Vollmer-LoIsabelle Rodriguez © Photo Chloé Vollmer-Lo

Isabelle Rodriguez est née en 1982. Elle est diplômée de l’École supérieure des Beaux-Arts de Nîmes et du master de création littéraire du Havre. Dans son travail de plasticienne, elle construit des récits sur des personnages oubliés de l’histoire à partir d’objets et d’archives. Depuis quelques années, elle est retournée vivre près de Lyon et a choisi pour atelier une fabrique d’écrins désaffectée. Les Orphelines du Mont-luciole est son premier roman. (Source: Éditions Les Avrils)

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Le secret de Sybil

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En deux mots
Laurence et Sybil deviennent les meilleures amies du monde au moment d’entrer dans l’adolescence. Pendant des années, elles vont tout partager avant que leurs chemins ne s’éloignent. Après le bac, elles se verront de manière épisode et Sybil va emporter son secret.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ma meilleure amie, que je ne connaissais pas

Dans ce court roman Laurence Cossé raconte sa relation avec Sybil, de ses dix ans à sa mort. Une amitié très forte, mais aussi un portrait des femmes à la fin des années soixante. Et un parcours initiatique qui va virer au drame.

Comment se construit une relation? Comment se noue une amitié? Pourquoi finit-elle par s’étioler? Autant de questions qui hantent la narratrice au moment de raconter comment Sybil est entrée dans vie et y a occupé une place très importante. «C’est la sécurité affective dont j’ai le souvenir, la sécurité absolue nous baignant comme une mer chaude qui me fait appeler amour ce que nous avons partagé, Sybil et moi. Nous vivions là un privilège, une grâce que je ne pensais pas en ces termes mais dont toutes les fibres de mon être étaient sûres.»
De 10 à 14 ans, les deux amies vont s’entendre à merveille, au point même de voir leurs proches s’interroger sur cette complicité, cette proximité. En fait, c’est sur le plan intellectuel qu’elles se sont unies, échangeant leur savoir et leurs lectures. «Elle et moi, pendant des années, jour après jour nous avons parlé. Le cœur de notre amitié était là. Nous parlions avec délice, des heures.»
Des échanges qui vont les conduire à des études brillantes, mais aussi à un nouveau constat. Elles ne grandissent pas à la même vitesse, Sybil devenant une beauté qui faisait tourner les têtes alors que son amie avait tout du vilain petit canard. Mais surtout leurs différences qui les enrichissaient au début de leur relation, vont devenir des obstacles. La famille bourgeoise vise l’excellence et a les moyens de ses ambitions. On soigne sa tenue et son apparence, on fréquente la «bonne société» et on impose des règles strictes auxquelles Sybil ne songe pas à déroger. En revanche Laurence jouit de davantage de liberté. Mais ne peut s’empêcher de penser que cet hédonisme n’est pas choisi mais contraint, qu’il cache bien des lacunes.
En plaçant son récit durant cette période qui marque la fin de l’adolescence où se détermine les choix de vie, Laurence Cossé fait coup double. Elle nous livre les réflexions les plus intimes des deux jeunes filles, leurs interrogations et leurs aspirations et leur soif d’identité. Dans ce contexte les mères jouent un rôle primordial, que ce soit comme modèle ou comme repoussoir. Mais elle dresse aussi un panorama de la France à la fin des années soixante. Les questions féministes avaient alors une tout autre dimension. La femme qui travaillait faisait figure d’exception. Le compte en banque personnel n’est pas autorisé, pas plus que l’avortement. La pilule vient tout juste d’être légalisée.
Ajoutons-y un autre point fort, la construction du roman. Du roman initiatique on bascule dans la tragédie, de l’envie de vivre à la mort. Un contraste fort qui met en lumière toutes les facettes de cette relation, de la fascination au rejet. De l’enthousiasme à l’incompréhension. Il est alors fascinant de constater combien leurs cheminements respectifs s’inscrivent dans une trajectoire assez semblable, chacune restant enfermée dans un schéma bien difficile à dépasser.

Le secret de Sybil
Laurence Cossé
Éditions Gallimard
Roman
144 pages, 16 €
EAN 9782072985041
Paru le 5/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Paris et en proche banlieue. On y évoque aussi la Bretagne et Noirmoutier et le sud, de Collioure à la Sardaigne ainsi qu’un séjour en Angleterre.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« De dix à quatorze ans, j’ai connu l’amour. Je ne le savais pas, j’aurais dit qu’il s’agissait d’amitié. J’ai fait le rapprochement bien plus tard, après m’être essayée à ce qu’il est convenu d’appeler amour: ce que j’avais connu à dix ans n’était pas d’une autre nature. À ceci près qu’il n’entrait dans la joie d’alors ni saisons ni brouillards, ce qui est rarement le cas entre adultes. C’est la sécurité affective dont j’ai le souvenir, la sécurité absolue nous baignant comme une mer chaude qui me fait appeler amour ce que nous avons partagé, Sybil et moi. Nous vivions là un privilège, une grâce que je ne pensais pas en ces termes mais dont toutes les fibres de mon être étaient sûres. »
Puis le froid est venu. Il m’a fallu longtemps pour admettre que Sybil s’était détachée de moi, et encore des années pour comprendre que j’en savais bien peu sur elle. L. C.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Culture (Par les temps qui courent)
L’Indépendant (Michel Litout)
Le salon littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)
RCF (Christophe Henning)
Gallimard (entretien avec Laurence Cossé)
Blog Lily Lit

Les premières pages du livre
« Sybil
De dix à quatorze ans, j’ai connu l’amour. Je ne le savais pas, j’aurais dit qu’il s’agissait d’amitié. J’ai fait le rapprochement bien plus tard, après m’être essayée à ce qu’il est convenu d’appeler amour : ce que j’avais connu à dix ans n’était pas d’une autre nature. À ceci près qu’il n’entrait dans la joie d’alors ni saisons ni brouillards, ce qui est rarement le cas entre adultes. C’est la sécurité affective dont j’ai le souvenir, la sécurité absolue nous baignant comme une mer chaude qui me fait appeler amour ce que nous avons partagé, Sybil et moi. Nous vivions là un privilège, une grâce que je ne pensais pas en ces termes mais dont toutes les fibres de mon être étaient sûres.

C’était sa chevelure que l’on voyait d’abord. Le mot n’est pas de trop, en l’espèce. Elle n’avait pas des cheveux, comme tout le monde, elle était coiffée d’une chevelure. Pourtant, en classe, où je la rencontrai, jamais elle ne la portait dénouée. Sa mère y veillait. Elle avait deux énormes tresses dans le dos, luisantes, d’un brun chaud, qui lui auraient battu les cuisses si elles n’avaient été repliées sur elles-mêmes de façon à former deux boucles, deux lourdes pendeloques mordorées. J’avais lu tous les contes, les images affluaient, des fourrures, des toques, des écheveaux de soie, des turbans. Je ne crois pas avoir jamais éprouvé de l’envie devant cette foison, je me souviens d’un émerveillement indissociable de la joie. Il y avait là quelque chose d’exceptionnel et de somptueux, un don, une élection, une féerie.
Nous savions toutes, dans la classe, que cette cape de cheveux lui tombait aux genoux. Cela devait faire partie des questions usuelles : Jusqu’où ils descendent ? Car aucune de nous ne les avait vus libres. Les filles de dix ou onze ans que nous étions s’évaluaient entre elles en fonction des cheveux, pour une raison simple : nous ne savions distinguer que celui-là, des attraits physiques. Peut-être que des femmes laides se rappellent, enfants, avoir été objets d’admiration pour des boucles épaisses ou d’un blond tendre.
Les filles touchaient les cheveux qu’elles trouvaient beaux chez une autre. Elles les soulevaient, les faisaient jouer, les sentaient, elles se les enroulaient autour du poing. C’était bien la seule partie du corps d’autrui que nous pouvions explorer sans nous faire reprendre.
Je n’ai jamais touché les cheveux de Sybil, moi qui ai dû les regarder autant voire plus que les autres. Jamais vus défaits, ni être tressés. Et pourtant j’ai passé des vacances avec elle, nous partagions la même chambre, nous allions à la plage. Elle devait dormir les cheveux nattés, comme les femmes autrefois, du temps où, de leur vie, elles ne se coupaient pas les cheveux, et nager sans défaire ses tresses, ni dans l’eau ni après pour les faire sécher. Et quand sa mère la coiffait, c’était à l’écart des regards.
Il y avait une autre raison à ma retenue. Dans ma famille, nous étions priées, nous, les filles, de ne pas toucher, ni nos propres cheveux, ni surtout ceux des autres. On disait « ne pas tripoter ».

Je pense cheveux, Sybil, acajou, bai, chevaux. Crinière, animal, frisson, fauve.

Tous les matins sa mère démêlait cette masse vive, la lissait, la tressait, l’attachait. Cela devait lui prendre au moins vingt minutes. Sybil lisait-elle pendant ce temps-là ? Elle n’aurait jamais pu se coiffer seule, ses cheveux étaient trop épais, trop lourds.
J’imagine sa mère émue de cet amour particulier aux mères qui leur fait vivre comme une faveur ce qui apparaîtrait à d’autres comme une corvée. Ce rite du matin ne pouvait pas la laisser détachée. Madame D. ne coiffait pas Chloé, son autre fille, qui débrouillait seule d’un coup de peigne ses baguettes châtains, mi-longues. Elle-même avait les cheveux coupés court.
Brassant à pleines mains cette draperie, ce velours, comment n’aurait-elle pas été saisie par un désir de gloire pour l’enfant d’exception qui lui avait été confiée, ne ressemblant ni à père ni à mère et destinée à l’évidence à un destin hors du commun ?

Sybil avait par ailleurs des yeux en amande, un peu bridés, qui amenaient souvent les élèves à lui demander si elle n’était pas chinoise, sans tenir compte du vert de ses yeux ni de sa grande taille.
J’ai évoqué d’abord sa chevelure pour des raisons chronologiques. Quand on voyait Sybil pour la première fois, on ne voyait que cette exubérance. Des gens qui ne connaissaient pas son nom mais qui la croisaient quelquefois, dans la rue par exemple, devaient parler de la petite fille aux énormes tresses. C’était ne voir qu’un phénomène en elle, alors que cette singularité devenait vite insignifiante pour ceux qui la côtoyaient tous les jours.
À vrai dire, ces données physiques ne comptaient pas pour moi ces années-là. Passé l’étonnement du premier jour, si je savais ce que sa chevelure avait d’extraordinaire, je ne trouvais pas que Sybil fût particulièrement belle – et cela n’avait pas non plus d’importance. Notre amitié était intellectuelle. Je ne crois pas que le mot soit inadéquat à propos de petites adolescentes. Autant notre entente fut immédiate, autant dès les premiers mots échangés il fut flagrant et pour elle et pour moi que c’étaient nos esprits qui se plaisaient et qui se liaient l’un à l’autre.
Elle et moi, pendant des années, jour après jour nous avons parlé. Le cœur de notre amitié était là. Nous parlions avec délice, des heures. Je n’ai pas souvenir que nous nous soyons heurtées une seule fois, ni qu’il n’y ait jamais eu de tension entre nous, que l’une – elle ou moi – ait cherché à prendre le pas sur l’autre, l’ait contredite sans sourire ou lui ait coupé la parole.
Des filles de dix ou douze ans savent donc ce qu’écouter veut dire, s’écouter ? Savent qu’aimer commence là ?
Nous avions un bonheur intense à parler, à être ensemble et à parler, à nous retrouver en sachant que nous ne ferions rien d’autre.
Nous passions les récréations à parler. Sortant de classe, nous parlions sur le trajet dans un parfait oubli du temps si bien que, arrivées chez elle, ne voulant pas nous interrompre nous poursuivions ensemble jusqu’à ma porte. Mais là, nous n’avions pas fini et nous repartions jusqu’à la maison de meulière des D. Je te raccompagne, tu me raccompagnes. Passe et repasse la navette et la trame étoffe la chaîne.
Qu’avons-nous pu nous dire, tant d’heures, pendant des années ? Je n’en sais plus rien. De quoi parlent les enfants que l’on voit par deux, revenant de classe ?
Sans doute parlions-nous de notre quotidien, de l’école, des professeurs, des filles de la classe, d’un incident ayant brusqué la routine scolaire. Peut-être nous inquiétions-nous d’un devoir à rendre. Ou étions-nous électrisées par un sujet. Nous n’étions pas rivales mais nous avions toutes les deux le désir d’exceller. Je ne crois pas avoir jamais voulu la coiffer au poteau, ni m’être réjouie quand c’était le cas. Je me souviens par contre de notre joie commune le jour d’un contrôle de poésie – nous disions récitation – où nous avions eu vingt sur vingt l’une et l’autre. Joie commune, je veux dire même joie, joie d’être distinguées ensemble et joie d’être ex aequo. Sans doute aussi joie qu’il n’y ait que deux vingt dans la classe et que nous soyons ces deux-là.

J’imagine que nous parlions de livres car elle et moi étions grandes lectrices. Qui aurait soupçonné, entrouvrant la porte – peut-être étonné du silence – et nous voyant, assises dans la même chambre, l’une dans un fauteuil et l’autre sur le lit, plongée chacune dans un livre, que nous vivions l’accord parfait ?
Pour moi, c’était une évidence, lire était mon nom, mon lieu de naissance, ma vocation, mon destin. Tout le reste, l’étude, la compagnie de tiers qui n’étaient pas Sybil, la vie de famille, le sport – ce passe-temps absurde auquel mon père, pourtant si raffiné, attachait une importance incompréhensible, et qui faisait hurler mes frères de plaisir –, tout cela m’ennuyait.
Je lisais et j’aimais Sybil qui aimait lire autant que moi et à côté de moi.

Depuis longtemps, rentrée à la maison, j’avais pris l’habitude de ne pas traîner. Nous étions, chez nous, les enfants, laissés libres de notre temps jusqu’au dîner. Je faisais mes devoirs à toute allure. Alors seulement, je goûtais – les autres étaient dehors, à taper dans des balles ou à sauter des obstacles à vélo. Après quoi je lisais. Je plongeais dans les livres comme d’autres filent par la fenêtre et s’en vont dans les bois, ou dévalent jusqu’à la mer en déboutonnant leur chemise.

Madame D. emmenait ses filles à l’école en voiture et les y reprenait souvent à midi et le soir. Elle était la seule. Elle se garait cinq minutes à l’avance, au carrefour le plus proche de Sainte-Minime, toujours au même endroit, sur un petit parking où sa voiture aussi était la seule : c’est dire si elle faisait exception parmi les mères. Ses filles la retrouvaient là.
Aujourd’hui il y a des embouteillages à la sortie des classes. Les enfants, à l’époque, pouvaient marcher plusieurs kilomètres par jour. Ma mère, qui conduisait avec maestria un grand break familial, n’aurait pas imaginé nous emmener en classe en voiture. Mes frères y allaient à vélo et nous, les filles, à pied – chaperonnant une demi-douzaine de petits voisins comme, avant sept ou huit ans, nous l’avions été par des grandes qui nous houspillaient et que nous détestions. »

Extraits
« Il m’a fallu longtemps pour comprendre que c’était un parti pris chez mes parents. Ils étaient d’accord pour penser qu’il ne fallait pousser ni les enfants ni les adolescents mais qu’il était fondamental de leur épargner la compétition et de leur laisser beaucoup de temps libre, tout en leur donnant une autonomie qui fasse contrepoids à la pression scolaire : une espèce de détachement, une insoumission non théorisée et, à vrai dire, étrangement composite puisque s’y conjuguaient hédonisme et modération, non-conformisme et tradition, esthétisme et christianisme. » p. 34

« Je savais que ça n’allait pas. Je me doutais bien, par moments, que ça n’allait pas fort. Mais de mon côté, je boitais bas, ces années-là. Et un certain nombre de gens souffraient autour de moi, sans être pour autant considérés comme malades, pas plus que moi.
Quant à ceux qui l’étaient profondément, malades, ceux qui étaient atteints de troubles psychiques, on faisait tout pour le cacher. C’était une honte à l’époque, dans une famille, de compter une personne soignée pour ce genre de désordre. Nous avons peine à le croire aujourd’hui, on encourait le discrédit, la mise à l’écart. Les frères et sœurs risquaient d’être considérés comme impropres au mariage — «il y a de la folie dans la famille». Alors on taisait la réalité. On disait «Elle est fatiguée», « C’est un original, celui-là», «Il n’a jamais vraiment trouvé sa place». Tout était confondu. Les mêmes périphrases pouvaient désigner un homosexuel, un grand dépressif, ou quelqu’un qui avait commis une faute grave et en payait le prix d’un silence sur sa personne – une femme, faut-il le préciser, qui avait eu le tort de se laisser séduire avant d’être mariée, par exemple, ou qui, dûment mariée, avait fait un écart et, pire, n’avait pas su trouver moyen que cela ne se sache pas. » p. 122

À propos de l’auteur
COSSE_laurence_©Francesca_MantovaniLaurence Cossé © Photo Francesca Mantovani

Laurence Cossé est l’autrice de romans, dont Le coin du voile, La femme du premier ministre, Au Bon Roman, de nouvelles, de pièces pour le théâtre et la radio. Elle a obtenu en 2015 le Grand Prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. (Source: Éditions Gallimard)

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Le bureau d’éclaircissement des destins

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Finaliste du Prix RTL-Lire 2023

En deux mots
Après plus d’un quart de siècle passé au centre de recherche des victimes du régime nazi, Irène se voit confier la mission de rendre des objets trouvés dans les camps à leurs propriétaires ou à leurs descendants. À partir d’une marionnette en chiffon, elle va retracer le destin d’une famille au terme d’une enquête bouleversante.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Ne pas laisser la mort éclipser la vie»

Dans son nouveau roman très documenté, Gaëlle Nohant nous fait découvrir l’International Tracing Service, le plus grand centre de documentation sur les persécutions nazies. En suivant, Irène, chargée de restituer des objets retrouvés dans les camps d’extermination, elle nous offre aussi un témoignage bouleversant.

En 1990, à la recherche d’un emploi en Allemagne où elle s’est installée après avoir épousé un Allemand, Irène postule à un poste d’assistante dans une entreprise internationale dont elle ignore tout. Eva, qui la reçoit, lui explique alors que l’ITS (International Tracing Service) est le plus grand centre de documentation sur les exactions commises par le régime nazi. Fondé en 1948 et installé dans les bâtiments d’un haut-dignitaire nazi, ce centre continuait toujours sa mission. Comme le lui explique Eva, «des dizaines de milliers de lettres arrivent ici chaque année, dans lesquelles des voix implorent dans toutes les langues, racontent une longue quête. Certains ont retourné la terre en vain. D’autres écrivent: «Je ne sais rien. Devant moi, il y a un grand trou.» Ou encore: «Ma mère est morte avec ses secrets. Ne me laissez pas seul avec ce silence.» Chaque lettre pesait son poids d’espoir. De mots qui retenaient leur souffle.»
Très vite, Irène va s’investir dans son travail et prendre au fil de plus en plus d’assurance dans sa mission. Et après plus d’un quart de siècle, elle a réussi à se constituer un vaste réseau qui va lui servir dans sa nouvelle tâche, essayer de retrouver les propriétaires des milliers d’objets ramassés dans les camps, afin de les rendre à leurs propriétaires ou plus vraisemblablement à leurs descendants.
À partir d’une marionnette et d’une enveloppe précisant le nom du propriétaire, Teodor Masurek, elle commence une enquête minutieuse qui va lui permettre de découvrir que ce Pierrot est passé par plusieurs mains au camp de Neuengamme. En fouillant le passé et en recoupant ses informations, elle va nous entraîner dans le ghetto de Varsovie, essayer de comprendre ce que sont devenus les enfants qui ont pu échapper aux rafles ou ceux qui ont été volés. Elle va déchiffrer des documents enfouis par les derniers survivants, elle va revenir sur le courage incroyable des femmes incarcérées à Ravensbrück et qui servaient aux expérimentations de Mengele et consorts et qui ont décidé de se rebeller. Ce faisant, elle va aussi retrouver la trace de Eva, sa collègue disparue – qu’elle n’avait pas osé interroger de son vivant – qui avait elle aussi été victime de la barbarie nazie.
Mêlant avec brio le romanesque à la Grande Histoire, elle nous montre la complexité de la tâche et nous fait comprendre combien ce travail est essentiel et qu’il est bien loin d’être terminé.
Il n’est en effet pas rare de voir certaines victimes ne pas savoir par quel enchaînement de circonstances, elles sont arrivées dans un camp et ont pu survivre. Car pour nombre d’entre eux la reconstruction passait par le silence, la volonté d’effacer leur passé douloureux. Les révélations d’Irène sont alors dérangeantes, quand elles ne sont pas niées. Il est vrai aussi qu’en creusant un peu, elle met au jour des vérités dérangeantes. Tel enfant a été «adopté» par de «bons allemands» au désespoir de ses parents biologiques qui ont perdu toute trace de lui et l’imaginent mort. Tel autre ne s’est jamais demandé quel rôle avait pu jouer ses parents ou grands-parents dans la grande machinerie destructrice mise en place par Hitler et ses sbires. Gaëlle Nohant, qui avait déjà rassemblé une impressionnante documentation pour retracer le destin de Robert Desnos dans le formidable Légende d’un dormeur éveillé, a pu s’appuyer sur certaines pièces rassemblées à l’occasion. Mais elle s’est surtout longuement entretenue avec Nathalie Letierce-Liebig, la coordinatrice du département de recherche des archives d’Arolsen, qui a en quelque sorte servi de modèle à Irène. Tout comme cette dernière, la romancière s’est constitué un réseau, allant du musée de Lublin à l’Institut historique juif et au musée de l’Insurrection de Varsovie. De toutes ses lectures et voyages, de sa rencontre avec un descendant de déporté, elle a fait un grand roman sur la transmission et l’héritage, sur le devoir de mémoire. Un livre plus que jamais essentiel en ces temps troublés.

Le bureau d’éclaircissement des destins
Gaëlle Nohant
Éditions Grasset
Roman
416 p., 23 €
EAN 9782246828860
Paru le 4/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en Allemagne, à Bad Arolsen. On y évoque aussi les camps d’extermination, notamment ceux d’Auschwitz, Ravensbrück, Treblinka et Buchenwald et des voyages en Pologne, à Varsovie, en Grèce, à Thessalonique, en France, à Paris et en Allemagne, à Berlin ainsi qu’en Argentine, en Israël et aux États-Unis.

Quand?
L’action se déroule de 1948 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au cœur de l’Allemagne, l’International Tracing Service est le plus grand centre de documentation sur les persécutions nazies. La jeune Irène y trouve un emploi en 1990 et se découvre une vocation pour le travail d’investigation. Méticuleuse, obsessionnelle, elle se laisse happer par ses dossiers, au regret de son fils qu’elle élève seule depuis son divorce d’avec son mari allemand.
A l’automne 2016, Irène se voit confier une mission inédite : restituer les milliers d’objets dont le centre a hérité à la libération des camps. Un Pierrot de tissu terni, un médaillon, un mouchoir brodé… Chaque objet, même modeste, renferme ses secrets. Il faut retrouver la trace de son propriétaire déporté, afin de remettre à ses descendants le souvenir de leur parent. Au fil de ses enquêtes, Irène se heurte aux mystères du Centre et à son propre passé. Cherchant les disparus, elle rencontre ses contemporains qui la bouleversent et la guident, de Varsovie à Paris et Berlin, en passant par Thessalonique ou l’Argentine. Au bout du chemin, comment les vivants recevront-ils ces objets hantés ?
Le bureau d’éclaircissement des destins, c’est le fil qui unit ces trajectoires individuelles à la mémoire collective de l’Europe. Une fresque brillamment composée, d’une grande intensité émotionnelle, où Gaëlle Nohant donne toute la puissance de son talent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mediapart (Frederic L’Helgoualch)
Blog The Unamed Bookshelf
Le Blog de Samuel Massilia (entretien avec Gaëlle Nohant)
Blog Delcyfaro
Blog De quoi lire

Les premières pages du livre
« Chaque matin, elle vient par les bois. À mesure qu’elle traverse l’opacité des arbres et la nuit, Irène sent que la forêt dépose en elle quelque chose d’ancien qui se recrée sans cesse, une poussière de fantômes et d’humus. Elle roule dans le rayon jaune des phares et, peu à peu, glisse des ténèbres vers la lumière.
Dans la petite ville, les volets fraîchement repeints s’ouvrent sans grincer, les cheminées fument dans le matin brumeux. Rien ne dépasse, n’échappe à la vigilance des voisins. Irène aperçoit le boucher qui lève son rideau de fer. Quand elle lui adresse un signe amical, il fronce les sourcils, le regard troublé par un fond de méfiance. Il y a plus de vingt-cinq ans qu’elle s’est installée ici, mais les habitants de Bad Arolsen la voient toujours comme une étrangère. Cette Française qui les juge par en dessous. Et vient remuer, avec d’autres qui lui ressemblent, de vieilles histoires qu’il serait temps de laisser dormir.
Elle freine sec pour laisser passer un cycliste, avant de s’engager dans la longue allée boisée qui serpente entre les arbres. Au fond du parc, les bâtiments modernes abritent des dizaines de kilomètres d’archives et de classeurs que l’on pourrait longer des heures sans entendre les cris, les silences qu’ils renferment. Il faut avoir l’oreille fine et la main patiente. Savoir ce que l’on cherche et être prêt à trouver ce que l’on ne cherchait pas.

Irène est toujours émue de découvrir la plaque discrète. La première fois qu’elle avait gravi ces marches, elle avait déchiffré les mots « International Tracing Service » sans savoir ce qu’ils signifiaient.
Elle n’était qu’une gamine expatriée par indépendance qui était restée par amour, suivant son fiancé dans une région cernée de forêts où elle devrait déployer beaucoup de bonne volonté pour être acceptée, sans jamais y parvenir vraiment. Ce lieu était devenu, au bout du compte, ce qui se rapprochait le plus d’un chez-elle. Même après que l’amour l’avait désertée, quand elle s’était retirée en lisière de ville avec un enfant partagé entre deux maisons, elle n’avait pas imaginé repartir. Parce que chaque fois qu’elle gravit ces marches, elle se sent à sa place. Chargée d’une mission qui la dépasse et la justifie.

Le premier jour, c’est l’odeur qui l’a saisie. Ce mélange de moisi, de vieux papier, d’encre de photocopieuse et de café froid. Elle a respiré, avant d’en avoir conscience, le mystère enclos dans ces murs, ces tiroirs innombrables, ces dossiers hâtivement refermés à son passage.
Aujourd’hui, un concert de « Hallo Irene » et de sourires l’escorte à travers le grand hall d’entrée et jusque dans les étages. Elle appartient à ce lieu. Une ruche, dont les abeilles viennent d’un peu partout. Leurs prénoms composent une mosaïque changeante : Michaela, Henning, Margit, Arié, Kathleen, Kazimierz, Dorota, Constanze, Igor, Renzo, François, Diane, Gunther, Elzéar, Christian… Chacun dépose au vestiaire ce qu’il vit et souffre au-dehors. Il faut se vider de tout ce qui encombre, se rendre réceptif.

Elle dépose ses affaires sur son bureau, ouvre son agenda à la page du jour : le 27 octobre 2016. Relève le volet roulant. La lumière grise vient frapper la photo de son fils dans son cadre argenté. C’est la seule note intime de cette pièce où s’entassent livres et dossiers, dans un désordre apparent dont elle détient la clef. Sur le cliché, Hanno éclate de rire. C’était il y a quatre ans, pour son seizième anniversaire. Elle le taquinait, le doigt sur le déclencheur. Ensuite ils avaient dîné dans une brasserie du centre-ville, elle l’avait autorisé à boire un peu de vin mousseux. « Ne le dis pas à ton père. – Papa me laisse boire de la bière depuis un moment, tu sais », avait souri Hanno. Il était si beau, avec ses cheveux bouclés et cette fierté dans ses yeux noirs. Comme s’il s’éloignait déjà vers sa vie d’homme.
Irène avait pensé, Quand il sera parti, que me restera-t-il ?
Cette crainte lui avait fait honte. N’était-elle pas partie, elle aussi ? Elle n’avait laissé personne la retenir. Elle ne pèserait pas sur Hanno.
Aujourd’hui, il fait ses études à Göttingen et rentre le week-end, quand il n’est pas chez son père ou avec ses amis. Elle s’accommode de la distance. La solitude est son affaire, son élégance de la lui cacher.

Elle toque à la porte du bureau de Charlotte Rousseau.
— Bonjour, Irène. Je vous attendais. Je vous fais un café ?
— Volontiers.
— Le temps de s’habituer à cette grisaille humide, on sera enseveli sous la neige, grimace la directrice du centre en mettant une capsule dans la machine à café. Fichu pays.
D’origine toulousaine, elle endure le climat de ce coin de la Hesse. Dans sa voix chaleureuse affleure une pointe d’accent de son Sud-Ouest natal qui s’accroche à certains mots chargés d’affects. Traces mélodiques d’un pays coriace, balayé de soleil et de vent d’autan. Elle n’y retourne pas assez à son goût.
— Il va falloir vous requinquer un peu, vous êtes pâlotte, lui dit-elle tandis qu’elles sirotent leur expresso. J’ai une mission à vous confier.
Irène ne peut réprimer un sourire. Depuis que Charlotte Rousseau dirige l’International Tracing Service, cette phrase retentit plusieurs fois par jour. Cette petite femme à la silhouette nerveuse semble résolue à rattraper en un mandat tout ce qui n’a pas été accompli par ses prédécesseurs, au risque d’épuiser le personnel : certains ont mis au point des stratégies pour éviter de la croiser dans les couloirs.
Irène, c’est le contraire, l’énergie de la directrice la galvanise. Comme si elle avait ouvert les portes d’un mausolée poussiéreux. Et puis il y a entre elles cette discrète connivence, de partager la nostalgie de la France.
— De quoi s’agit-il ?
La directrice l’observe en buvant son café.
— Hier soir, j’ai pensé à ces objets qui viennent des camps. Ils ne nous appartiennent pas. On les garde ici, comme des reliques des Enfers. Je crois qu’il est temps de les rendre à qui de droit.
— À qui de droit ? interroge Irène. Mais leurs propriétaires sont morts. Enfin, la grande majorité d’entre eux.
— Ils ont peut-être des enfants, des petits-enfants. Vous figurez-vous le sens que ça aurait pour eux de recevoir ces objets revenus de si loin ? Dans leur vie, aujourd’hui. Comme un testament… Alors j’ai pensé à vous, et à votre équipe. Bien sûr, je ferai en sorte que vous receviez toute l’aide nécessaire.
Irène s’entend dire oui.
Même si elle pressent que ce qu’elle s’est rebâti de tranquillité risque de voler en éclats. Elle n’est pas sûre d’être prête. Submergée d’excitation et de crainte diffuse.
Elle accepte.
Et c’est ainsi, dans cette lumière brouillée d’automne, que tout commence.

Eva
Au fond du couloir, il y a cette pièce qui lui serre le cœur. Le bureau d’Eva, même si beaucoup d’autres l’ont occupé depuis son départ. Longtemps, Irène est venue s’y rassurer. Elle avait besoin d’une alliée. C’était beaucoup demander, mais Eva lui avait offert davantage. Irène lui doit ce qu’elle est devenue.
— Tu ne sais pas ce qu’on fait ici, pas vrai ? l’avait interrogée Eva, de sa voix grave où perçait un sourire.
Irène repense souvent à ce jour de septembre 1990. Elle avait vingt-trois ans, une alliance neuve à son doigt, la naïveté des jeunes gens qui croient que leur charme suffit à plier le monde. Et le sentiment d’avoir accompli des choses difficiles, dignes d’admiration : se déraciner, épouser un étranger. Celle qu’elle est aujourd’hui est partagée entre l’attendrissement et l’agacement. Tu ne savais rien, le dur de la vie était devant toi.
Eva Volmann lui avait fait passer un genre d’entretien d’embauche. Elle l’avait tutoyée d’entrée de jeu, comme un vieux sage son disciple. Elle dégageait une impression de force dans un corps sec. Difficile de lui donner un âge, de lui imaginer une vie. Un visage creusé de rides profondes où brûlait son regard gris-vert, d’une intensité intimidante. Serrés dans un chignon, ses cheveux noirs étaient striés de mèches argentées. Elle avait un timbre rauque que l’accent polonais rendait mélodieux.

Irène était gênée d’avouer qu’elle avait obéi à une impulsion, après avoir lu l’annonce dans un journal local. L’International Tracing Service cherchait une personne parlant et écrivant couramment le français pour participer à une mission de recherche. Ce que recouvrait cette mission, elle n’en avait pas idée. Le mot international l’avait attirée.
— Jusqu’en 1948, l’ITS s’appelait le Bureau central de recherches, lui avait expliqué Eva.
Cet endroit était né de l’anticipation des puissances alliées. Avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, elles avaient compris que la paix ne se gagnerait pas seulement au prix de dizaines de millions de morts, mais aussi de millions de déplacés et de disparus. Le dernier coup de feu tiré, il faudrait retrouver tous ces gens, les aider à rentrer chez eux. Et déterminer le sort de ceux qu’on ne retrouverait pas.
— Pour celui qui a perdu un être cher, ces réponses-là, c’est vital. Sinon, la tombe reste ouverte au fond du cœur. Tu comprends ?
En l’écoutant, Irène avait le sentiment de remonter le temps vers un paysage crépusculaire, où des files de gens hagards erraient à travers les ruines.
Étrangement, elle avait appréhendé la réaction de son mari. Ils n’avaient jamais évoqué le nazisme. Pourquoi redoutait-elle que ce travail lui déplaise ? Peut-être un haussement d’épaule qu’il avait eu un jour, elle ne se souvenait plus à quel propos. Un reportage, une commémoration ? Il avait eu ce geste, accompagné d’un soupir. Elle avait éteint le poste de télé.
— Quand je suis arrivée ici, avait continué Eva, cette ville… c’était une ville SS.
— J’imagine que c’était partout pareil, à l’époque.
— Non, l’avait-elle coupée. Pendant la guerre, cette ville vivait essentiellement grâce à la SS. Dans les rues, dans les forêts alentour, on croisait plus d’uniformes noirs que de civils. Tu peux imaginer ça ?
Irène ne comprenait pas. Alors Eva lui avait expliqué qu’avant-guerre, Arolsen était un gros bourg, sur lequel veillait déjà l’impressionnant château baroque avec ses dépendances, ses arbres millénaires dressés comme des sentinelles. Le prince héréditaire de Waldeck et Pyrmont, Josias, s’enticha d’Hitler. Fanatique des premiers jours, il offrit à cette religion du sang pur un peu de sa geste germanique, estampillant sa lignée des deux éclairs runiques de la SS. En retour il bénéficia d’une ascension fulgurante, devint général de division SS. Arolsen retrouva son ancien statut de ville-garnison. Le prince voyait grand : il installa dans son château une école d’officiers pour le corps d’élite de la SS ; un immense complexe comprenant une école d’administration, une caserne, qui abritait le deuxième régiment de la Division Germania de la Waffen-SS, et des bâtiments réservés aux services d’intendance. Rien n’était trop beau ; la ville et son prince s’enfiévraient de leur importance. On s’enivrait de cérémonies guerrières, de mariages célébrés en grande pompe. La première ville SS d’Allemagne, plantée en son cœur rouge et noir. Croulant sous les responsabilités, Josias privilégiait celle, si exigeante, d’inspecter le camp de Buchenwald, placé sous son autorité de général SS. Et comptait parmi les quinze plus hauts gradés de la SS en Allemagne. Himmler était son ami intime et le parrain de son fils.
— La plupart des gens l’ont suivi. Ils avaient toujours été loyaux envers leur châtelain.
C’était comme un tatouage secret, sous la brûlure de la défaite. Même si le prince déchu avait été jugé à Nuremberg et jeté dans la prison de Landsberg. Même s’ils s’étaient terrés des jours entiers, rongés par l’humiliation, terrifiés à l’idée de ce que leur réservaient les vainqueurs.
On avait exilé le prince loin du château. Dans ses salles vides ne résonnaient plus que les pas des GI’s. Des étrangers fumaient adossés aux statues, dérangeaient le silence, débarquaient les bras chargés de cartons. Sans égards pour les usages, les blasons médiévaux.
— Au début, les Américains ont installé le Bureau central de recherches dans les dépendances.
— Par provocation ? avait demandé Irène.
— Même pas, avait souri Eva. Par commodité. La ville avait été épargnée par les bombardements. Il y avait tous ces bâtiments vides. Assez de place pour loger les documents qui affluaient par camions de toute l’Allemagne. La ville était au croisement des quatre zones d’occupation du pays. Quelle ironie, quand même… Créer ici le plus grand centre de documentation sur les victimes de la persécution nazie !
— Les gens du coin ont dû avoir du mal à digérer ça.
— C’est le moins qu’on puisse dire… Ils ont fini par s’habituer à nous. Le centre est l’un des premiers employeurs de la ville.
Au début, le Bureau central de recherches, qui deviendrait plus tard l’International Tracing Service, incarnait une menace concrète pour la population.
— Ils nous détestaient, et ils crevaient de trouille.
Eva souriait et Irène avait pensé, Quelle a été sa vie, pour que ses dents soient si abîmées ?
— Ils n’avaient pas tort, mais il n’y a que les victimes qui nous intéressent. Et ceux à qui elles manquent.

De cette première rencontre avec Eva, Irène conserve le souvenir d’un vertige. Comme dans ces jeux d’enfant où on la faisait tourner sur elle-même, un bandeau sur les yeux. Cette ville dont le prince avait été un nazi ; où l’on continuait, en 1990, à rechercher les disparus de la guerre. Comment était-ce possible ? Eva lui avait montré les piles de courrier qui s’amoncelaient au secrétariat. Des dizaines de milliers de lettres arrivaient ici chaque année, dans lesquelles des voix imploraient dans toutes les langues, racontaient une longue quête. Certains avaient retourné la terre en vain. D’autres écrivaient : « Je ne sais rien. Devant moi, il y a un grand trou. »
Ou encore : « Ma mère est morte avec ses secrets. Ne me laissez pas seul avec ce silence. »
Chaque lettre pesait son poids d’espoir. De mots qui retenaient leur souffle.
— Si tu acceptes ce boulot, tu devras t’occuper des requêtes des citoyens français, lui avait dit Eva.
Quel fardeau sur ses épaules. Elle avait eu envie de fuir.
— Je ne sais pas si j’en suis capable, avait-elle murmuré.
Eva l’avait transpercée du regard :
— Si tu ne l’es pas, tu t’en iras. Tu ne seras ni la première, ni la dernière. Il est trop tôt pour savoir. Suis-moi.
Elle l’avait entraînée à travers un dédale de couloirs et d’escaliers où s’affairaient des employés chargés de dossiers, qui la saluaient distraitement. Certains prenaient le temps de dévisager Irène.
— Nous sommes près de deux cent cinquante à travailler ici à plein temps. La plupart de ceux qui ont commencé avec moi sont partis. Les nouveaux ne leur ressemblent pas, lui avait glissé Eva.
Il y avait dans ces derniers mots une nuance de jugement qui n’avait pas échappé à Irène.

Déambulant dans ces bâtiments austères, elle les trouvait intimidants. Une variation sur le vide et le monumental : casiers de paperasse jaunie empilés jusqu’au plafond, murs d’étagères, de classeurs et de tiroirs aux étiquettes sibyllines, couloirs interminables. Un labyrinthe de papier bruissait autour d’elles.
Elles avaient abouti dans un hall, meublé de quelques machines à café et de banquettes en skaï usées. Autour d’elles, les frontons des portes portaient des indications : Documents des camps de concentration, Documents du temps de guerre, Documents de l’après-guerre, Section de recherche des enfants, Section des documents historiques… Eva lui avait expliqué que l’ITS conservait plusieurs sortes de fonds. En premier lieu, les archives des camps. Du moins, ce qui avait pu être sauvé de la destruction des traces ordonnée par Himmler. Maigres reliefs de l’obsession nazie de la bureaucratie : des listes, des cartes d’enregistrement individuelles et des registres cachés par les déportés, ou que les assassins n’avaient pas eu le temps de faire disparaître. À Buchenwald, à Mauthausen et à Dachau, l’avancée des troupes alliées les avait pris de court.
Dans les derniers mois de la guerre, les Alliés s’étaient livrés à une course contre la montre, perquisitionnant les administrations allemandes, les hôpitaux, les prisons, les services de police, les asiles ou les cimetières. À ce butin originel s’étaient ajoutées au fil du temps les données que les entreprises allemandes acceptaient de leur céder, concernant les travailleurs forcés qu’elles avaient exploités. Questionnaires des personnes déplacées, correspondance des officiels nazis, liste des malades mentaux euthanasiés au château de Hartheim, décompte du nombre de poux sur la tête des détenus de Buchenwald… Depuis 1947, le fonds du centre n’avait cessé de grossir, tel un fleuve régénéré par une myriade d’affluents. Les premiers enquêteurs avaient chassé de l’archive partout en Europe, mais elle était parfois venue à eux par des biais surprenants. La chute du Rideau de fer avait libéré quantité d’autres secrets. Le trésor de guerre représentait aujourd’hui plusieurs dizaines de kilomètres de linéaire.

Irène se sentait écrasée par ce monument de papier.
La voix rauque d’Eva l’avait rattrapée :
— Ne te laisse pas impressionner. C’est une question d’habitude. Il y a de grandes sections, que tu vois sur ces portes. Le plus important, c’est de te souvenir que tout ça a été réuni dans un but : chercher les disparus. C’est ce qui rend ces archives très particulières. Et la pièce maîtresse, c’est le Fichier central. Viens faire connaissance.
Il contenait plus de dix-sept millions de fiches individuelles. Celui qui l’avait mis au point était surnommé Le Cerveau. Pendant plus de trente ans, cet ancien pilote hongrois, qui avait échoué à Arolsen après la chute de son avion et choisi d’y rester, avait été le maître du Fichier. Il en avait fait la clef de voûte des archives.
— Il est alphabétique et phonétique. Ça, c’est l’idée géniale. Dans les camps, les détenus étaient enregistrés par des SS ou des prisonniers qui orthographiaient leurs noms de travers. Parfois, ils les traduisaient en allemand pour aller plus vite. Beaucoup de gens n’ont pas été retrouvés parce qu’ils avaient été enregistrés sous une graphie fantaisiste. Tiens regarde, celui-ci a été égaré longtemps dans les profondeurs du fichier, juste parce que le greffier d’Auschwitz avait attaché son prénom et son nom : Leibakselrad. Leib Akselrad.
Le Cerveau avait mobilisé son équipe de polyglottes. Certains parlaient plus de onze langues. Pendant des mois, ils avaient travaillé sans relâche à créer ce grand fichier qui tenait compte de toutes les variantes possibles, dans toutes les langues, des erreurs de prononciation, des diminutifs. Pour certains noms, il pouvait y avoir jusqu’à cent cinquante formes différentes.

En parcourant ces listes, Irène avait ressenti un mélange d’émotion et d’excitation. Elle aimerait ça. Chercher, retrouver quelqu’un. Elle l’avait compris à cette vibration dans ses doigts. L’envie d’être seule face à cet océan de noms, autant d’énigmes à déchiffrer.
— Toutes nos enquêtes commencent ici, avait souri Eva. Mais pour être efficace, il faut en maîtriser le territoire.
— Le territoire… ?
Elle l’avait conduite devant l’immense carte murale qui occupait tout un pan de mur. Des centaines de camps y étaient symbolisés par un point rouge. Une légende précisait la nature de chacun, la durée de son existence et le nombre de ses victimes. Cette carte était un outil de travail. Une gigantesque toile d’araignée aux dimensions de l’Europe nazie.
— Le sort de dizaines de millions de personnes s’est joué ici. Celles qui ont fui, celles qui ont été prises ou se sont cachées, celles qui ont résisté, celles qu’on a assassinées ou sauvées in extremis… Et puis il y a l’après-guerre. Des millions de personnes déplacées. De nouvelles frontières, des traités d’occupation, des quotas d’immigration, l’échiquier de la guerre froide… Tu devras apprendre tout ça, devenir savante. Plus tu maîtriseras le contexte, plus tu réfléchiras vite. Le temps que tu gagnes, c’est la vie de ceux qui attendent une réponse. Et cette vie est un fil fragile.

Après la visite, elles avaient eu envie de prolonger la rencontre. La plupart des employés étaient partis. La chaleur douce de la fin d’après-midi enveloppait le perron et le parc. Eva lui avait offert une cigarette et elles avaient fumé en déambulant sous les arbres.
— Si tu ne t’enfuis pas tout de suite, tu devras passer l’entretien final avec le directeur. Depuis le milieu des années cinquante, c’est le Comité international de la Croix-Rouge qui gère l’ITS. À l’époque, les Alliés voulaient se libérer de cette charge. Ils avaient imaginé le centre comme une structure provisoire, mais ils ont vite compris que ses missions étaient loin d’être terminées. Ils ont décidé de le confier à une organisation « neutre ». Bon, c’était une définition de la neutralité appliquée à la guerre froide… Pendant vingt-cinq ans, ça ne s’est pas trop mal passé. On a eu quelques directeurs à la hauteur de la tâche. Jusqu’à l’arrivée de Max Odermatt, en 1979. On a su tout de suite qu’on entrait dans une nouvelle ère. Autant que tu le saches, tout le monde doit lui obéir au doigt et à l’œil. Les choses et les gens.
L’ironie donnait à la voix d’Eva des inflexions tranchantes, tandis qu’elle tirait sur sa cigarette.
— Il a instauré de nouvelles règles, qui en ont calmé plus d’un… La première, c’est que tu ne dois parler à personne de ce qu’on fait ici. Même pas sur l’oreiller. Ne me demande pas pourquoi, lui seul le sait. Peut-être qu’il rêvait de faire carrière à la CIA, va savoir. Si tu as besoin de tout dire à ton mari, il vaut mieux te trouver un autre boulot. Ce serait dommage, parce que j’ai un bon pressentiment à ton sujet.
Au contraire, dissimuler à son mari la nature de son travail soulageait Irène. Ce serait plus simple de dire « Mon patron exige la confidentialité ». Et d’écarter les nuages.

Ce n’est que lorsque Eva avait remonté ses manches pour profiter des derniers rayons du soleil qu’Irène avait aperçu les chiffres sur son avant-bras. Elle avait détourné les yeux, pour ne pas la blesser. Mais Eva avait surpris son regard et répondu à sa question muette :
— Auschwitz. Ils m’ont tout pris, mais ils n’ont pas eu ma peau.
Tétanisée, Irène n’avait rien su dire. Et peut-être sa guide n’attendait-elle aucune réponse, car elle avait aspiré une dernière bouffée de cigarette et écrasé le mégot. Pendant des années, il n’avait plus été question du passé d’Eva.

Irène n’arrive pas à se le pardonner. Elle s’est longtemps raconté que son amie préférait ce silence. Quand elle a compris que ce n’était pas Eva qu’il protégeait, il était trop tard.
Et chaque fois qu’elle pense à elle, ou qu’elle lui manque, il est trop tard.

Teodor
Irène inventorie les enveloppes rangées dans les grands placards métalliques, en ouvre certaines, les referme. Chacune porte une cote, un descriptif sommaire. Près de trois mille objets reposent ici, à l’abri de la lumière. On les manipule avec précaution, après avoir enfilé des gants.
Ils sont vieux, usés. Ce sont des cadrans de montre voilés dont les aiguilles se sont figées un matin de 1942. Ou peut-être un après-midi pluvieux du printemps suivant, ou par une nuit froide de l’hiver 1944. Elles indiquent l’heure où elles se sont arrêtées, comme un cœur cesse de battre. Ce qu’elles représentaient pour leurs possesseurs – la maîtrise de son temps et de sa vie – avait perdu toute signification.
Dans d’autres boîtes, des portefeuilles vides. Sur la page d’un agenda, quelques mots dans une langue étrangère qui résonnaient peut-être, ce jour-là, avec l’urgence de vivre et l’angoisse. Irène peut se les faire traduire, mais personne ne saura lui dire leur nécessité, pour celui qu’on a déshabillé à son entrée dans le camp. Des alliances nues, qui n’avaient pas quitté l’annulaire d’un mari ou d’une femme depuis le jour des noces. Des chevalières gravées. Des bijoux de pacotille à la coquetterie démodée. Une monture de lunettes brisée.
Ce sont des objets sans valeur marchande. Les biens monnayables étaient dérobés sans retour. Ce sont les restes méprisés par les assassins, dont la modestie trahit celle de leurs propriétaires. Au moment de partir pour ce long voyage vers l’inconnu, ils ont emporté du précieux qui ne pèse pas. Leurs papiers d’identité, quelques talismans sentimentaux. Souvenirs d’une vie qu’ils espéraient retrouver intacte après l’arrestation, le cachot, les tortures, le wagon plombé.
La plupart appartenaient aux déportés des camps de Neuengamme ou de Dachau. Des politiques, des asociaux, des homosexuels, des travailleurs forcés. À leur entrée au camp, leurs affaires étaient stockées au dépôt des effets personnels.
Rares sont les Juifs qui ont eu ce privilège. La majorité d’entre eux étaient tués dès leur arrivée dans les camps. Tout ce qu’ils possédaient, pillé et recyclé dans la machine de guerre nazie. Jusqu’à leurs cheveux, leurs dents en or, la graisse de leur cadavre.
L’ITS a hérité de près de quatre mille objets au début des années soixante. Un millier a été restitué à l’époque.
D’un objet qui attend de retrouver son propriétaire, on dit qu’il est en souffrance.
Irène a le sentiment qu’ils l’appellent. Il lui faut en choisir un, ou le laisser la choisir.

Elle emporte une petite marionnette dont le tissu terni s’effiloche. Un pierrot blanc devenu grisâtre, vêtu de son habit à collerette et d’une sorte de calot noir cousu à même la tête. De la taille d’une main d’homme, il semble déplacé au milieu des montres et des alliances. Rescapé de l’enfance.
Elle enfile ses gants blancs, comme une seconde peau. Sort délicatement le pierrot de sa boîte et l’allonge sur son bureau, dans la lumière laiteuse. Par chance, l’enveloppe précise le nom de son propriétaire : Teodor Masurek. Voilà tout ce qu’il possédait à son arrivée au camp de Neuengamme. Irène imagine l’enfant en pleurs à qui on arrache le compagnon de tissu qui l’a réconforté au long du terrifiant voyage. Il était assez petit pour être caché dans une poche. Elle pense au lapin en peluche que son fils traînait partout quand il était bébé. À l’oreille puante et usée qu’il suçait pour s’endormir. Après la séparation, lorsque son ex-mari oubliait de le remettre dans le sac, Hanno ne pouvait trouver le sommeil.
Qui étais-tu, Teodor ? Y a-t-il encore quelqu’un pour s’en souvenir ? Il y avait tant de manières de te tuer, expéditives ou inventives. Celui qui t’a offert ce pierrot est mort depuis longtemps. Mais il reste peut-être une personne qui tenait à toi. Un petit frère, un cousin.
Irène lance une recherche dans le Fichier central. Depuis leur ouverture aux chercheurs, en 2007, les fonds ont été en grande partie numérisés. Près de cinq cents Masurek y sont répertoriés. Deux Biélorusses, tous les autres sont polonais. Mais un seul Teodor, né le 7 juin 1929. Il venait de fêter ses treize ans quand on l’a déporté à Buchenwald, en septembre 1942. Un gosse. Sur sa fiche d’admission, le greffier du camp a précisé le motif de son internement : « voleur ».
Irène agrandit la photo d’un visage mince et anguleux, au teint hâlé. Un regard vif, des cheveux châtains coiffés à la diable. Il mesurait 1,68 mètre. Signe particulier : une cicatrice sous le menton. Il a renseigné son adresse, dans le village polonais d’Izabelin. Irène le trouve sur une carte virtuelle, à une vingtaine de kilomètres de Varsovie. Le document mentionne le nom de sa mère, Elzbieta. Pas de père.
A-t-il pu se procurer le pierrot à l’intérieur du camp ? Sa fiche indique qu’il y a passé dix-huit mois avant d’être transféré à Neuengamme.
Une autre mentionne que Teodor a été admis au Revier de Buchenwald un mois avant son transfert, pour une scarlatine. Sur la feuille de maladie, le médecin a écrit « forte fièvre » en marge d’une courbe de température éloquente. L’infirmerie du camp était l’antichambre de la mort. L’adolescent en est sorti au bout de quelques jours. Dans quel état ? L’a-t-on transféré dans un autre camp parce qu’il était trop faible pour travailler ?
Irène se frotte les yeux ; une image s’invite sur sa rétine. Un infirmier du Revier, dans son habit rayé de déporté, tend au gamin fiévreux, qu’on va charger à bord d’un wagon à bestiaux, ce pierrot récupéré sur un enfant mort.
Ces visions ne sont que des hypothèses qu’elle doit confronter au réel. Chercher la preuve. »

Extraits
« les frontons des portes portaient des indications : Documents des camps de concentration, Documents du temps de guerre, Documents de l’après-guerre, Section de recherche des enfants, Section des documents historiques. Eva lui avait expliqué que l’ITS conservait plusieurs sortes de fonds. En premier lieu, les archives des camps. Du moins, ce qui avait pu être sauvé de la destruction des traces ordonnée par Himmler. Maigres reliefs de l’obsession nazie de la bureaucratie: des listes, des cartes d’enregistrement individuelles et des registres cachés par les déportés, ou que les assassins n’avaient pas eu le temps de faire disparaître. À Buchenwald, à Mauthausen et à Dachau, l’avancée des troupes alliées les avait pris de court.
Dans les derniers mois de la guerre, les Alliés s’étaient livrés à une course contre la montre, perquisitionnant les administrations allemandes, les hôpitaux, les prisons, les services de police, les asiles ou les cimetières. À ce butin originel s’étaient ajoutées au fil du temps les données que les entreprises allemandes acceptaient de leur céder, concernant les travailleurs forcés qu’elles avaient exploités. Questionnaires des personnes déplacées, correspondance des officiels nazis, liste des malades mentaux euthanasiés au château de Hartheim, décompte du nombre de poux sur la tête des détenus de Buchenwald… Depuis 1947, le fonds du centre n’avait cessé de grossir, tel un fleuve régénéré par une myriade d’affluents. Les premiers enquêteurs avaient chassé de l’archive partout en Europe, mais elle était parfois venue à eux par des biais surprenants. La chute du Rideau de fer avait libéré quantité d’autres secrets. Le trésor de guerre représentait aujourd’hui plusieurs dizaines de kilomètres de linéaire. » p. 23

« Le lendemain il fait encore nuit quand elle part pour Ludwigsburg:
Quatre heures plus tard, elle sonne à la porte d’un bâtiment qui se fond avec discrétion dans le paysage. De l’extérieur, nul ne peut soupçonner qu’il est protégé par des portes blindées et des coffrages d’acier, ni qu’il conserve près de deux millions de dossiers sur les criminels nazis. L’Office central d’enquête sur les crimes du national-socialisme a été créé ici en 1958. À l’époque, la majorité de leurs auteurs vivaient au grand jour sans être inquiétés, ou avaient été amnistiés après quelques années de prison. Ils avaient recouvré leur position dans la société, exigeaient qu’on leur paye leurs arriérés de pension. La population allemande ne voulait plus de procès nazis. L’Office central, comme on l’appelle ici, a été aussi fraîchement accueilli que l’International Tracing Service… » p. 321

À propos de l’auteur
NOHANT_gaelle_©jean-francois_pagaGaëlle Nohant © Photo Jean-François Paga

Née à Paris en 1973, Gaëlle Nohant vit aujourd’hui à Lyon. Elle a publié L’Ancre des rêves, 2007 chez Robert Laffont, récompensé par le prix Encre Marine, La Part des flammes, Légende d’un dormeur éveillé et La femme révélée. Elle est également l’auteur d’un document sur le Rugby et d’un recueil de nouvelles, L’homme dérouté. (Source: Grasset)

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