Avant que tout se brise

ABBOTT_Avant-que-tout-se-brise

En deux mots
Megan n’est encore qu’une enfant lorsque qu’elle décide d’intégrer l’équipe américaine de gymnastique. Entraînant toute sa famille dans son sillage, on va la suivre au fil des années, Avant que tout se brise.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Avant que tout se brise
Megan Abbott
Éditions du Masque
Thriller
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch
334 p., 20,90 €
EAN : 9782702446447
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule dans une petite ville des États-Unis.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elle a les épaules élancées, les hanches étroites et des yeux sombres qui transpirent une détermination presque glaçante. À quinze ans, Devon est le jeune espoir du club de gymnastique Belstars, l’étoile montante sur qui se posent tous les regards, celle qui suscite tour à tour l’admiration et l’envie. Quand on est les parents d’une enfant hors norme, impossible de glisser sur les rails d’une vie ordinaire. C’est du moins ce que pense Katie, la mère de Devon, qui se dévoue corps et âme à la réussite de sa fille, même si cela demande des sacrifices.
Lorsqu’un incident tragique au sein de leur communauté réveille les pires rumeurs et jalousies, Katie flaire le danger s’approcher de sa fille et sort les griffes. Rien ni personne ne doit déconcentrer sa fille ou entraver la route toute tracée pour elle. Mais les rumeurs ne sont pas toujours infondées… et les enfants rarement conscients des montagnes qu’on déplace pour eux. Reste à déterminer quel prix Katie est prête à payer pour voir Devon atteindre le sommet.

Ce que j’en pense
Le monde du sport de haut-niveau n’est guère l’objet de romans. Encore moins de polars, si l’on excepte la série de Harlan Coben qui met en scène l’agent sportif Simon Bolivar. Aussi convient-il de saluer Megan Abbott qui semble creuser ce filon avec autant de talent que d’érudition. Après nous avoir fait découvrir les cheerleaders dans Vilaines Filles, les hockeyeuses sur gazon dans La Fin de l’innocence, puis les hockeyeuses sur glace dans Fièvre, nous voici au sein d’une famille américaine qui va tout sacrifier à la réussite de la carrière leur fille Devon, l’une des meilleures gymnastes du club de BelStars.
Pour avoir vécu l’expérience du sport de haut-niveau et découvert l’importance attribuée à la pratique sportive au sein du système scolaire américain, de l’école à l’université, je crois pouvoir affirmer que le parcours décrit ici tient davantage du reportage, de l’expérience vécue, que d’une fiction. Les notations sur le matériel, sur les entraînements ainsi que sur les atteintes physiques : tout sonne vrai.
Devon est victime d’un accident qui la prive d’une partie de ses orteils. Pour sa rééducation, le médecin l’encourage à pratiquer la gymnastique. À cinq ans à peine, elle met le pied – c’est le cas de le dire ici – dans un univers qui va non seulement la transformer, mais aussi bouleverser la vie de toute sa famille. « Et donc la gymnastique devint le centre, la puissante épine dorsale de toute leur vie. Devon eut cinq, six, sept ans : des milliers d’heures de travail entre la maison et le gymnase pour participer aux compétitions, une demi-douzaine de visites aux urgences pour un orteil cassé, une entorse au genou, un coude déboîté, ou sept points de suture quand elle s’était mordu la langue en tombant des barres asymétriques. Et l’argent dépensé. Les inscriptions à la salle de gym, aux compétitions, l’équipement, les voyages, les adhésions au club de supporters. Eric et Katie avaient cessé de compter, s’habituant peu à peu à l’inflation des relevés de carte de crédit. »
Pour son coach, la «superstar des agrès» peut viser la sélection nationale, voire les Jeux Olympiques. Du coup, son père va tout mettre en œuvre pour atteindre ce but, y compris aménager un trampoline chez lui, pousser les dirigeants du club à transformer le gymnase et offrir les meilleures conditions à «l’élastique humain».
C’est lors des travaux d’aménagement d’une nouvelle fosse de réception que le récit de l’ascension de la jeune gymnaste va prendre un tout tragique. Pour pallier à la défaillance d’un ouvrier tombé malade, le coach va le remplacer par son garçon de piscine, Ryan Beck.
Ce dernier va vite devenir l’attraction des gymnastes, mais aussi de leurs parents, venant tous jeter un œil dans la fosse où le jeune homme fait travailler les muscles de ses longs bras bronzés et donne l’impression de couler des tonnes de béton avec une facilité déconcertante. Alors lorsque l’on apprend que le beau jeune est mort, fauché par une voiture, c’est la consternation. D’autant plus que la police enquête afin de retrouver le chauffard et ne tarde pas à s’intéresser aux relations du jeune homme. Très choqué, le coach cesse d’entraîner. Eric ne comprend pas comment, au moment le plus crucial, sa fille ne bénéficie pas d’un soutien total. Katie cherche quant à elle à comprendre le rôle de Devon dans cette sombre affaire.
Très vite l’ambiance devient irrespirable, car cette crise exacerbe les sentiments, pousse les rancœurs, fait grimper le taux d’adrénaline. Entre les ambitions des uns et les jalousies des autres. Sans oublier les mutations liées à l’adolescence. « Ça fait bizarre, n’est-ce pas, le jour où vous découvrez que vous n’avez pas la moindre idée de ce qui se passe dans la tête de votre enfant ? Un matin, vous vous réveillez et il y a un inconnu dans votre maison. Il ressemble à votre enfant, mais ce n’est pas votre enfant. C’est autre chose, que vous ne connaissez pas. Et il continue à changer. Il n’arrête pas de changer devant vous. »
En fine connaisseuse de l’âme humaine, Megan Abbott fait monter la mayonnaise et nous offre un épilogue aussi violent que noir. Les gymnastes diront qu’il convient de terminer un aussi beau programme par une ultime pirouette…

Autres critiques
Babelio
Télérama (Michel Abescat)
Le JDD
Libération (Sabrina Champenois)
Blog Lettres exprès
Blog Un polar-collectif
Tête de lecture – Webzine littéraire
Le blog du polar
Blog Nyctalopes
Blog Les petits livres by Smallthings
Blog Léa Touch Book

Les premières pages du livre

Extrait
« Ce fut d’abord un travail constant, éreintant, plus de séances d’entraînement de cinq heures, plus de déplacements, d’innombrables doigts tordus, des paumes entaillées, et deux vieilles voitures fatiguées, avec des hernies sur les pneus et des portières enfoncées, les relevés de carte bancaire qui s’allongeaient, un abonnement au gymnase qui coûtait presque aussi cher qu’un de leurs deux crédits hypothécaires.
Mais ça arriva. Au printemps, Devon atteignit le Niveau 10. Parmi quatre-vingt-seize autres seulement dans tout l’État.
« Impossible de prédire jusqu’où nous pouvons aller maintenant », dit Coach T. en regardant Devon exécuter sauts et pirouettes.
Quelques mois plus tard, sous le soleil torride d’Orlando, après avoir terminé sixième à la poutre et aux barres lors des championnats nationaux du Niveau 10 Junior, elle fut classée première de tous les Niveau 10 de leur État.
« Le plus beau jour de notre vie », dit Devon, et tout le monde rit de ce « nous », sauf que c’était la vérité, non ?
« Une étoile est née », annonça Coach T. en se balançant sur ses talons, rayonnant et brandissant cette photo éblouissante de Devon parue dans le journal local : stoïque et majestueuse dans son justaucorps blanc comme neige, avec ses yeux sombres, les yeux d’Eric. À côté, il y avait cette super interview de Coach T., et le lendemain BelStars fut envahi de nouvelles recrues, les caisses débordaient. »

A propos de l’auteur
Megan Abbott est l’auteur de huit romans, parmi lesquels Fièvre (2015), Vilaines filles (2013) et La Fin de l’innocence (2012), et elle a obtenu plusieurs récompenses dont le prestigieux prix Edgar Allan Poe. Elle est docteur en littératures anglaise et américaine de l’université de New York et a également écrit pour des nombreuses publications telles que le New York Times, le Wall Street Journal, et le Guardian. Megan Abbott vit à New York. (Source : Éditions du Masque)

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Nous, les passeurs

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En deux mots
Portrait d’un Juste, médecin interné en camp de concentration, par sa petite-fille qui découvre un pan de l’histoire familiale. Une quête chargée d’émotion, un témoignage bouleversant.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai vraiment beaucoup aimé)

Nous, les passeurs
Marie Barraud
Éditions Robert Laffont
Roman
198 p., 18 €
EAN : 9782221197905
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement dans la région bordelaise, à Talence, Bordeaux, ainsi qu’à Compiègne, puis en Allemagne, au camp de Neuengamme, à Lübeck et Hambourg.

Quand?
L’action se situe de nos jours, mais la quête de l’auteur remonte jusqu’à la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai voulu raconter l’histoire de mon grand-père et, par ricochet, celle de ses deux fils. J’ai voulu dire ce qui ne l’avait jamais été, en espérant aider les vivants et libérer les morts. J’ai pensé que je devais le faire pour apaiser mon père. Ces mots, c’est moi qu’ils ont libérée. »
Qui est ce grand-père dont personne ne parle ? Marie, devenue une jeune femme, décide de mener l’enquête, de réconcilier son père avec cet homme disparu à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Albert Barraud, médecin, fut un résistant, arrêté par les Allemands. Marie découvrira son rôle protecteur auprès des autres prisonniers. Destin héroïque d’un homme qui consacra sa vie aux autres jusqu’à sa disparition en mai 1945, sur le paquebot Cap Arcona bombardé par l’aviation britannique… Au terme d’un voyage vers la mer Baltique avec son frère, Marie va défaire les noeuds qui entravaient les liens familiaux.

Ce que j’en pense
Le hasard fait quelquefois bien les choses. Après avoir terminé la lecture de Outre-Mère de Dominique Costermans, retraçant la recherche généalogique menée par la petite-fille d’un collaborateur des nazis, j’ai commencé celle de ce récit retraçant un parcours assez semblable. Sauf que cette fois, c’est le portrait d’un Juste, d’un résistant mort après avoir enduré durant des années la vie en camp de concentration que nous livre sa petite-fille. De ce singulier téléscopage, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, je relève d’abord des similitudes. Comme cette difficulté à dire les choses. Alors que l’elle aurait pu s’attendre à ce que l’on dresse un piédestal à ce héros, Marie se heurte à un mur de silence. Celui de sa grand-mère qui «jamais ne laissa échapper la douceur d’un seul souvenir», celui de son oncle et surtout celui érigé par son père, pour qui le sujet était tabou : « Parler d’Albert Barraud ou prononcer son nom, c’était accepter de voir le visage de mon père s’assombrir et son regard se noyer dans le vide. »
La seconde similitude tient à la psychogénéalogie. Partir à la recherche de son passé, essayer de cerner la vie de ses ancêtres est une entreprise périlleuse. Une quête qui tient souvent d’un besoin. Celui de comprendre, de se comprendre. Dominique Costermans aurait fort bien pu écrire aussi ces lignes: « Notre vie peut prendre chaque jour la forme de nos folies, mais elle reste, finalement, le prolongement des vies de ceux qui nous ont précédés. Qu’on le veuille ou non, nous venons compléter un cycle. Et je perçois aujourd’hui qu’ignorer ce qui fut avant nous, c’est perdre une partie de ce que nous sommes supposés devenir. Héros ou bourreaux, nos ancêtres nous transmettent bien plus que leur nom. »
Après la mort de sa grand-mère, après avoir arpenté de nombreuses fois la rue qui porte le nom de son grand-père sans connaître la raison de cet honneur, après s’être plusieurs fois heurté au déni paternel, Marie a fini par se voir confier un carton chargé de lettres, de photos. Des souvenirs qui ont attisé sa curiosité jusqu’à ce jour de novembre 2014 où elle décide d’entamer des recherches plus approfondies et parvient très vite à découvrir que son grand-père, médecin à l’hôpital Saint-André de bordeaux était un résistant très actif qui finit par être dénoncé. À la Kommandantur, l’intervention de son père, colonel, servira à lui faire éviter une exécution programmée. Il sera transféré à Compiègne, puis en camp de concentration à Neuengamme. Alors que son épouse et ses enfants espèrent qu’il réussira à tenir le coup et espèrent son retour, son statut de médecin lui permet d’obtenir un statut particulier. Il sera chargé de secourir ses compagnons d’infortune, au premier rangs desquels figure Roger Joly, l’un des rares hommes qui s’en sortira et apportera à Marie un témoignage aussi capital que poignant sur la vie dans le camp, sur la façon dont le médecin essayait de sauver le plus de monde, mais aussi sur les exactions commises par les nazis.
Et quand en avril 1945, les alliés se rapprochent, tous les prisonniers sont contraints de gagner la mer Baltique et d’embarquer par milliers sur des bateaux conçus pour quelques centaines de personnes tout au plus. L’aviation britannique enverra par le fond tous ces navires et provoquera la mort d’Albert Barraud, ajoutant une dimension tragique supplémentaire à son destin.
Mais l’histoire que Marie Barraud découvre et nous raconte avec pudeur et simplicité est aussi celle d’une famille qui a rendez-vous avec la vérité. Une vérité qu’elle ne voulait pas entendre jusque là. Les pages consacrées à son voyage avec son frère autant que la lettre de son père qui referme le livre m’ont ému aux larmes et confirmé combien l’auteur a réussi son entreprise : « J’ai voulu dire ce qui ne l’avait jamais été, en espérant aider les vivants et libérer les morts. J’ai pensé que je devais le faire pour apaiser mon père. Ces mots, c’est moi qu’ils ont libérée. »

68 premières fois
Le Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les lectures de Martine (Martine Galati)
Blog Les livres de Joëlle (Joëlle Guinard)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe (Delphine Depras)
Blog Mes écrits d’un jour (Héliéna Gas)
Blog Livres de Malice (Alice Théaudière)
Blog T Livres T Arts  (Annie Pineau)
Blog Mon petit chapitre (Anne Dionnet)

Autres critiques
Babelio 
La Vie (Yves Viollier)
Blog Pikobooks 
Blog Mémo Émoi 
Blog Histoire du soir


Présentation du livre par l’auteur (Production Librairie Mollat)

Les premières pages du livre

À propos de l’auteur
Il y a des vocations que les générations d’une même famille se transmettent naturellement. Chez les Barraud c’est la médecine. Une seconde nature. Une raison de vivre. Pour Marie Barraud, il en sera autrement. Son instinct, sa grande sensibilité et son inépuisable détermination, elle va les mettre au service de l’art. Elle sera comédienne. Formée chez Michel Galabru puis Blanche Salant ou elle découvre Strasberg et Stanislavski, elle s’envole enfin pour New York ou elle intègre les cours de John Strasberg, fils du célèbre professeur. Elle grandit sur le terrain entre séries télé, programmes courts et cinéma mais c’est surtout au théâtre que cette amoureuse des mots trouve son épanouissement. Lorsqu’on l’écoute parler de son métier, on découvre que finalement elle aussi guérit, soulage et accompagne l’âme des spectateurs. Marie a donc hérité de cette fibre familiale et la plus grande preuve réside dans ce premier roman. Avec Nous, les passeurs (2017), elle a su apaiser les siens. (Source : Éditions Robert Laffont)

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Marx et la poupée

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En deux mots
Un couple d’iraniens, opposant au régime des ayatollahs, est contraint à l’exil. C’est pour leur petite fille un déchirement qu’elle raconte avec force, émotion et une ironique lucidité. Un premier roman bouleversant.

Ma note
etoileetoileetoileetoileetoile (coup de cœur, livre indispensable que j’ai adoré)

Marx et la poupée
Maryam Madjidi
Éditions Le nouvel Attila
Roman
208 p., 18 €
EAN : 9782371000438
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule d’abord en Iran, à Téhéran principalement puis à Paris. Deux séjours, l’un en chine à Pékin et l’autre en Turquie, à Istanbul y sont également évoqués.

Quand?
L’action se situe de 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Je ne suis pas un arbre, je n’ai pas de racines. »
Depuis le ventre de sa mère, Maryam vit de front les premières heures de la révolution iranienne. Six ans plus tard, elle rejoint avec sa mère son père en exil à Paris.
À travers les souvenirs de ses premières années, Maryam raconte l’abandon du pays, l’éloignement de sa famille, la perte de ses jouets – donnés aux enfants de Téhéran sous l’injonction de ses parents communistes -, l’effacement progressif du persan au profit du français qu’elle va tour à tour rejeter, puis adopter frénétiquement, au point de laisser enterrée de longues années sa langue natale.
Dans ce récit qui peut être lu comme une fable autant que comme un journal, Maryam Madjidi raconte avec humour et tendresse les racines comme fardeau, rempart, moyen de socialisation, et même arme de séduction massive.

Ce que j’en pense
Si vous cherchez un jour une définition du mot «littérature», alors sortez votre exemplaire de Marx et la poupée, car ce livre doit figurer dans la bibliothèque de tout honnête homme. Pour le résumer, il suffit d’une phrase: c’est l’histoire d’une famille iranienne contrainte à l’exil et qui doit s’inventer une nouvelle vie en France. Mais ce qui fait sa force, c’est qu’en le refermant, il vous restera des images fortes, des épisodes inoubliables, des émotions intenses. Bref, ce qui constitue l’épine dorsale de la bonne littérature.
L’un de ces épisodes marquants arrive dès les premières pages. Nous sommes en 1980 à Téhéran et la narratrice n’est pas encore née. Ella même failli ne pas naître car sa mère, enceinte, se retrouver au cœur de la répression qui a suivi l’arrivée des ayatollahs, pourchassée par les gardiens de la révolution. « Ma mère porte ma vie mais la Mort danse autour d’elle en ricanant, le dos courbé ; ses longs bras squelettiques veulent lui arracher son enfant ; sa bouche édentée s’approche de la jeune femme enceinte pour l’engloutir. »
Elle finira par s’en sortir et accoucher, mais ni elle, ni sa famille ne voudront renoncer à leur liberté. La maison familiale, dans le quartier de Tehranpars sert aux réunions politiques clandestines. On y discute de Marx et d’une autre révolution, on parle de liberté. Vu par les yeux de la petite fille qui grandit dans cette ambiance, ce monde d’adultes est absurde. On y cache les tracts dans des couches-culottes, on enterre les livres signés Marx, Lénine, Che Guevarra dans le jardin ou on met en prison des gens dont les cheveux volent au vent. L’oncle Saman, qui a pris l’habitude de lui offrir une Golé Maryam, la belle fleur qui embellit son jour d’anniversaire, ne viendra pas. Il a été arrêté porteur de tracts et jeté en prison à Evin.
C’est là qu’un détenu passe son temps devant la télévision, regardant un stupide dessin animé. On se dit que l’intellectuel est en train de perdre la raison avant qu’il n’explique qu’il écoute la voix de son épouse, chargée de doubler l’un des personnages.
La répression est de plus en plus forte. Les participants à des fêtes privées sont impitoyablement poursuivis. Il est temps de songer à fuir. Les jouets sont répartis entre les enfants pauvres du quartier, achevant de briser le moral de la petite fille : «Je me sentais si seule au monde. J’étais convaincue que je vivais avec deux monstres qui me déposséderaient de tout.»
La vocation littéraire de l’auteur – double de la narratrice – date sans doute de ce moment où elle a dû monter dans un avion partant vers la France en laissant derrière elle sa grand-mère chérie et son pays natal : « Je voudrais semer des histoires dans les oreilles de tous les êtres. Je veux que ça fleurisse, qu’il en sorte des fleurs embaumantes à la place de toutes les fleurs manquantes, absentes, de toutes les Golé Maryam qui auraient dû être offertes et qui n’ont pas pu l’être. »
Si dans les chapitres suivants il n’est pas question de violence ou de répression, la tension ne faiblit pas pour autant. Car Maryam Madjidi dit la souffrance née de l’exil. Elle raconte, par exemple, comment son père doit subvenir aux besoins des famille en acceptant tous les petits boulots qui se présentent. Pour cela, elle nous raconte comment les mains de son pères changent. Grâce à un Iranien d’origine turque, il est d’abord tôlier-peintre dans un garage, avant que ce dernier ne ferme. Au chômage, ses mains devaient trouver quelque chose d’autre rapidement. Elles vont alors devoir travailler le bois, le béton, les briques, le ciment, le gravier, la peinture, les tuiles, la moquette, les enduits, le carrelage. « Puis un jour ses mains ont commencé à moins travailler, elles étaient fatiguées, ridées et craquelées par endroits. Il y avait aussi la marque d’innombrables blessures laissées par la matière et l’outil. La peau était devenue aussi dure que du cuir. »
Il passera alors à la calligraphie, dessinant de belles lettres persanes et cherchera dans l’opium de quoi soulager son vague à l’âme.
Sa fille ne va guère mieux. Elle ne retrouve pas les saveurs de son enfance, la musique de la langue de son pays. Elle va refuser de manger, refuser de parler. Fort heureusement pour elle, l’arrivée d’un couple de réfugiés iraniens et leur fille Shirin va lui permettre de retrouver le moral. Avec cette compagne de jeux joyeuse et pleine de vie, elle trouvera la complice qui lui permettra de trouver une place dans cette société parisienne. Comme un bouchon de champagne qui explose, elle accepte de lâcher les mots qu’elle a patiemment appris, sans toutefois vouloir les dire. « Les mots se pressaient pour sortir, impatients qu’ils étaient, ça fusait dans le petit studio, ils volaient, ils dansaient, ils butaient contre les meubles, ils s’élançaient de ma bouche comme des flèches et touchaient le plafond et les murs, ils virevoltaient eux-mêmes, soulagés d’être enfin libérés de ma bulle intérieure, enchantés de pouvoir enfin communiquer avec les autres. Tout l’espace était rempli de mes mots français. »
N’allez toutefois pas croire que ce premier roman si sensible devient alors une ode à l’intégration. Tout au contraire, il est question de rentrer au pays, de retrouver les parfums qui manquent tant à la famille, les amis et les proches qui souffrent en silence. Une image de plus suffit à faire voler en éclats ce rêve. En voyant sa petite fille faire du vélo en short et débardeur, son père comprend que ce retour est impossible : « On ne peut pas partir. Je ne peux pas lui enlever cette liberté si innocente. »
Il faudra attendre 2003 pour que la jeune femme retourne à Téhéran. Mais ne pourra pas y rester car son passeport ne suffit pas à faire d’elle… une iranienne.
Voilà sans doute le plus authentique des témoignages sur la condition des migrants. Ici foin de considérations politiques ou économiques. C’est le cœur, la chair, les sens qui parlent. C’est poignant, ironique, vrai. C’est de la grande littérature.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Le petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe (Delphine Depras)
Blog Les livres de Joëlle (Joëlle Guinard)
Blog Delphine’s books & more (Delphine Cressent)
Le blog de Nathalie (Nathalie Cez)
Blog Romanthé (Sara Dupouy-Adrian)
Blog Les couleurs de la vie 
Libfly (Catherine Airaud)
Blog L’ivresse littéraire 
Blog Mes écrits d’un jour (Héliéna Gas)

Autres critiques
Babelio 
Le Monde (Gladys Marivat)
L’Express (Delphine Peras)
Le Journal du Centre (Muriel Mingau)
En attendant Nadeau (Sébastien Omont)
Blog L’Albatros (Nicolas Houguet)
Blog Un dernier livre avant la fin du monde 
Blog Addict Culture (Eric Darsan)
Charybde 27 : le Blog 

Maryam Madjidi à «La grande librairie» de François Busnel

Extrait
« Nous marchons tous les trois dans la rue. Je suis assise sur les épaules de mon père, j’ai à peine un an. Un couple et son enfant qui se promènent. Rien de plus banal. A côté de mes couches, dans ma grenouillère, des comptes rendus de réunions du parti d’opposition pour lesquels mes parents militent. Mes parents doivent apporter ces documents à une autre antenne située plus loin dans la ville. Mon père avait eu la brillante idée d’enrouler ces documents dans du plastique et de les glisser à côté de mes couches. Il était sûr que la milice n’allait pas exiger de fouiller un bébé. En effet, l’idée était si ingénieuse qu’on me prêtait à d’autres camarades qui devaient accomplir la même mission : transmettre d’autres comptes rendus à d’autres antennes. J’étais devenue l’enfant du Parti, au grand désespoir de ma grand-mère qui s’arrachait les cheveux en voyant qu’on prêtait sa petite fille comme une chose et qu’on l’utilisait au service de la politique. »

A propos de l’auteur
Maryam Madjidi est née en 1980 à Téhéran, et quitte l’Iran à l’âge de 6 ans pour vivre à Paris puis à Drancy. Aujourd’hui, elle enseigne le français à des mineurs étrangers isolés, après l’avoir enseigné à des collégiens et lycéens de banlieue puis des beaux quartiers, des handicapés moteur et psychiques, des étudiants chinois et turcs, et des détenus. Elle a vécu quatre ans à Pékin et deux ans à Istanbul. (Source : Éditions Le nouvel Attila)

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Le cri du corps mourant

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En deux mots
Une bande de cinq enfants part à la recherche de leur ami qui vient d’être enlevé par un réseau international de truands. Pendant que la police piétine, les gamins font merveille.

Ma note
etoileetoile(bon livre, mais qui ne m’a pas totalement convaincu)

Le cri du corps mourant
Marcel Audiard
Éditions du Cherche-Midi
Thriller
400 p., 17,50 €
EAN : 9782749154145
Paru en février 2017

Où?
Le roman se déroule principalement dans le XVIIIe arrondissement à Paris et dans les environs, à Chatou, Montesson, Saint-Germain-en-Laye, Sartrouville et le Vésinet. La suisse y joue aussi un rôle non négligeable. Les villes de Zurich, Brienz et Interlaken y sont notamment mentionnées.

Quand?
L’action se passe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le Club des Cinq en Bibliothèque noire.
François, dix ans, est kidnappé. Sa sœur Puce, quatorze ans, flanquée de quatre camarades de classe, mène l’enquête en parallèle de la police.
Les ados : collégiens trublions et fouineurs qu’on ne souhaite pas à son pire ennemi. Petit problème avec l’autorité.
Les flics : brouillons et goguenards. Gros problèmes d’autorité.
Les truands : fins de race. Nostalgiques du milieu d’antan. Les zéros sont fatigués et les putes ne sont plus ce qu’elles étaient.
Paris 18e, quatrième personnage de l’histoire. Pérégrinations à flanc de Montmartre.
De l’Audiard troisième génération en Marcel et grand braquet.

Ce que j’en pense
Quand on s’appelle Audiard, qu’on est le petit-fils du grand dialoguiste Michel Audiard et le neveu du réalisateur Jacques Audiard et qu’on choisit de se lancer dans le roman, il faut avoir bien du courage. Car si votre patronyme peut vous ouvrir des portes, il peut aussi être très lourd à porter. Surtout si l’on choisit de tremper sa plume dans un genre proche de celui de ses glorieux aînés. On espère alors des dialogues aussi géniaux que dans les Tontons-flingueurs, une dimension sociale aussi élaborée que dans Dheepan.
Seulement voilà, si dès le titre, l’auteur revendique cette parenté (Le Cri du corps mourant est un clin d’œil au Cri du cormoran le soir au-dessus des jonques réalisé par Michel Audiard), force est de constater que malgré de belles trouvailles, le roman n’est pas à la hauteur de cette ambition.
Cela dit, on s’amuse à suivre cette joyeuse bande d’enfants à la recherche de leur frère et ami qui a subitement disparu du pavé parisien. On se délecte de leur gouaille et de leurs métaphores improbables. On en viendrait presque à oublier le scénario un peu bancal de cette histoire à laquelle il manque une sortie en apothéose.
Mais il est temps de vous présenter la famille Volponi (vous souvenez-vous des frères Volfoni dans les Tontons-flingueurs ?), à commencer par Odile, la mère qui «donnait aussi l’impression d’avoir passé ses dernières vacances à Dachau.» Sa fille n’est guère plus épaisse : «A quatorze ans, Puce donnait l’impression d’en faire onze à peine, du fait d’une constitution squelettique, diaphane. Chez elle, pas de place pour le gras.» La fratrie est constituée de deux frères. «Son frangin François, également de père inconstant, avait dix ans et passait son temps à tester les structures scolaires : il avait déjà acquis suffisamment de connaissances pour rédiger le premier guide à usage des cancres du primaire parisien.» C’est ce dernier qui va être kidnappé par… son père Raoul!
Mais bien vite le lecteur va se rendre compte que ce dernier, alcoolisé plus que de raison – son état habituel – s’est laissé entraîner dans une drôle de combine. Une équipe internationale de truands a fait d’une ancienne clinique du Vésinet un refuge pour leurs enlèvements. Mais si François n’est pas seul à goûter aux joies de la séquestration, il va montrer une belle énergie à pourrir la vie de ses gardiens et même réussir à leur fausser compagnie, tout en laissant à Gertrud, sa garde-chiourme un petit souvenir sanglant.
Alors que la police est avisée, Puce décide de mener elle aussi l’enquête avec ses amis. « Puce s’était entourée d’une cour restreinte de quatre zigues : Louis, Mourad, Blanche et Castille. Facétieux, les parents de Blanche étaient malgaches. Nettement moins facétieux, les parents de Mourad étaient kabyles. Mous, l’aîné de Mourad, était tombé deux ans plus tôt pour trafic de came. Se retrouver à Fleury pour de l’herbe, c’était bien naturel. Les parents de Castille n’étaient pas espagnols, mais parisiens « de souche », particularisme qu’ils revendiquaient dès qu’ils étaient en société. C’est-à-dire, tout le temps. » Le Club des cinq ne va pas tarder à retrouver la trace de François, grillant la politesse à Maarek, Bursky, le commissaire Dubley et l’inspecteur Hamdoni, des enquêteurs qui finiront, après moult tâtonnements, à suivre la trace des ravisseurs.
On passera sur les quelques épisodes annexes, les enlèvements de Emma Stolzberger, celui du Baron Hauptin, sur le cadavre en décomposition découvert dans l’appartement du frère, pour retrouver tous les protagonistes à l’heure du dénouement… qui va quelque peu nous laisser sur notre faim. Il y avait pourtant là de quoi nous offrir un beau feu d’artifice : les flics, les voyous et une bande de gamins intrépides. Peut-être que le prochain opus viendra concrétiser les jolies formules de ce roman aussi noir que cocasse.

Autres critiques
Babelio
Le Point (Julie Malaure)

Page des Libraires (Léa Brissy)
Blog Auprès des livres
Blog Echappée-Littéraire

Présentation vidéo par l’auteur (cherche midi editeur)
Pour vous mettre dans l’ambiance…

Extrait
« Raoul était devenu un point se confondant avec l’horizon depuis de longues années. Depuis que l’alcool était devenu sa compagne numéro un. Fort d’un alcoolisme mondain déjà copieux, Raoul avait passé la surmultipliée quatre ou cinq ans plus tôt, suite à ce qu’il appelait pudiquement un « revers de fortune ». La pudeur, pourtant, n’était pas forcément ce qui le définissait le mieux. On ne l’avait jamais vu hésiter à se balader à poil devant les gamins, aviné et encore chaud d’un des deux exercices hebdomadaires auxquels madame n’avait pas encore mis un terme.
L’alcool restait l’explication officielle pour justifier à fiston le départ de papa. François partageait désormais avec Puce le statut peu enviable d’abandonné de la première heure : son père avait disparu le lendemain de cette fertile nuit d’amour. Un vrai salaud, selon les termes choisis de madame. Comme s’il en existait des faux. »

A propos de l’auteur
Marcel Audiard naît à Paris en 1970. Son père meurt en 1975 dans un accident de voiture, une semaine avant l’anniversaire de ses 26 ans. Bac scientifique en poche, l’auteur intègre médecine. Marié, il est père de trois enfants. Après vingt-cinq ans de médecine, c’est sur un pari perdu qu’il décide d’écrire un roman. Si un verrou familial tacite l’a toujours tenu à bonne distance du cinéma, il ne lui a jamais été interdit de dire n’importe quoi. Ni de l’écrire. (Source : Éditions du Cherche-Midi)

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Sous le compost

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En deux mots
Une lettre anonyme prévient Franck que sa femme le trompe. Avec flegme, il va choisir de ne rien dire et de la tromper à son tour et plutôt deux fois qu’une. Mais ce petit jeu, dans une petite ville de montagne, n’est pas sans risques…

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Sous le compost
Nicolas Maleski
Fleuve éditions
Roman
288 p., 18,90 €
EAN : 9782265116573
Paru en janvier 2017
Finaliste du Grand Prix RTL-Lire 2017.

Où?
Le roman se déroule en France, dans une région de montagne qui n’est pas précisée.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Si ma femme n’avait pas commencé à me tromper, je n’aurais probablement jamais versé dans l’extra-conjugalité. »
Gisèle est vétérinaire de campagne, Franck s’est voulu écrivain. Il est désormais père au foyer. Pas de méprise, ce statut est une source intarissable de joie. Car en plus de lui assurer un temps précieux auprès de ses filles, il le dispense de côtoyer ses semblables.
Hormis la fréquentation de quelques soiffards, cyclistes tout-terrain ou misanthropes à mi-temps comme lui, Franck Van Penitas peut se targuer de mener une existence conforme à son tempérament : ritualisée et quasi solitaire. Son potager en est la preuve, où aucun nuisible susceptible d’entraver ce rêve d’autarcie ne survit bien longtemps. Franck traque la météo et transperce à coups de bêche les bestioles aventureuses.
Jusqu’à ce jour où une lettre anonyme lui parvient, révélant l’infidélité de sa femme.
Face à un événement aussi cataclysmique que banal, n’est pas Van Penitas qui veut. Accablement ? Coup de sang ? Répartition des blâmes ? Très peu pour lui. Franck a beau être un garçon régulier, il n’en est pas moins tout à fait surprenant et modifier son bel équilibre n’entre guère dans ses vues. Son immersion en territoire adultérin, le temps d’un été, prendra l’allure d’un étrange et drolatique roman noir conjugal.

Ce que j’en pense
Je ne sais pas s’il faut d’abord féliciter l’auteur pour le côté écolo-responsable de son narrateur, pour l’étude de mœurs joliment cynique ou pour le polar rural qu’il concocte pour le feu d’artifice final. À vrai dire, j’imagine que la sauce prend en raison de tous ces ingrédients savamment préparés. Mais reprenons depuis le début.
Nous sommes dans une petite ville de France dans une région de montagne. Franck Van Penitas y a suivi sa femme Gisèle qui y exerce le noble et éreintant métier de vétérinaire. Tandis que son épouse parcourt la campagne, Franck s’occupe du foyer et de leurs trois filles Valouise, Julie et Andrea. Comme le conseille Voltaire, il n’oublie pas de cultiver son jardin. Ce qu’il appelle «une micro-agriculture-vivrière-intensive» est l’objet de toute son attention. Non sans fierté, il peut expliquer à leurs amis Carlos et Valérie que son potager lui offre un bon rendement : « ce n’était pas bien sorcier, il fallait respecter quelques règles élémentaires et pour le reste il y avait une bonne dose de savoir empirique. »
Cette vie paisible et bien réglée va brusquement être remise en question. Une lettre anonyme laisse entendre que Gisèle a une liaison avec Carlos. Passé le choc de cette révélation, Franck va choisir de gérer la situation avec flegme: « Je ne lui avais rien dit de la lettre. J’avais peur qu’elle mente. Ou bien j’avais peur de la vérité. Je ne voulais pas non plus qu’elle sache que j’avais douté d’elle. Il fallait d’abord que j’aie une explication avec l’auteur anonyme. »
Avec les piliers de bar et copains cyclistes Bruno et Denis, il va tenter de trouver l’auteur de la lettre assassine, mais sans grand succès. En revanche, l’idée de se venger va bien vite prendre corps. Si Carlos couche avec son épouse, pourquoi ne coucherait-il pas avec l’épouse de son ami ? La belle et oisive Valérie Ricard-Schmitt va finir par accepter ce marché.
« – C’est la première fois que je couche avec un autre homme. Il n’y avait que Carlos pour moi. Je n’en reviens pas de l’avoir fait…
– Je n’avais jamais trompé Gisèle non plus. Et tu vois, je n’en ressens aucun remords.»
Mieux même, Franck et surtout Valérie vont prendre goût à la chose, se laisser aller «à un peu de naturalisme grossier» du genre cru et poétique: « À un moment, j’ai cru que ta petite nectarine était une fleur carnivore, avec des muscles violents et des mâchoires tapissées de ventouses gluantes. » Est-ce un effet non prévu de ces parties de jambes-en-l’air à répétition ou un sentiment de culpabilité ? Toujours est-il que Gisèle rallume la flamme qui semblait éteinte : « J’en concluais que rien n’était vraiment prévisible ni irrémédiable, le vent tournait, il n’y avait décidément pas de motif solide pour désespérer. »
Avec un brin de cynisme et une touche d’humour Franck se sent comme un coq en pâte. « Je poursuivais une liaison clandestine sur un mode dégradé, dont je sentais la rupture approcher tel un grondement pas si lointain. Et comme si ce n’était pas suffisant, j’avais une femme de plus dans mon viseur, stimulé par la promesse d’une aventure oxygénante et l’excitation d’un nouveau projet. »
Il jette son dévolu sur sa dentiste, la peu farouche Nadjesda.
«Je mentais comme on met un pied devant l’autre ; comme un chien aboie, sans que ça soit toujours nécessaire et avec autant de naturel.»
En redoutant que ces instants de félicité ne prennent fin soit par une bévue si vite arrivée dans un petit village, soit par l’appétit trop vorace de Valérie, il ne progresse guère dans son enquête pour découvrir le corbeau. Il va même jusqu’à établir une stratégie de défense basée sur le fameux «ce n’est pas moi qui a commencé» lorsque qu’un ami d’enfance devenu écrivain et son amie s’invitent au sein de la famille Van Penitas. Marc Barony est un écrivain reconnu et aimerait bien profiter du talent d’écriture qu’il a décelé chez Franck en lui confiant un travail. Mais cette activité ne passe pas vraiment dans l’emploi du temps de notre Don Juan.
C’est à ce moment que Nicolas Maleski décide de basculer dans le polar. L’amie de Marc disparaît, faisant ressurgir un fait divers plus ancien, la disparition d’une autre jeune fille attaquée, violée, étranglée et retrouvée… sous le compost.
Il serait cruel de dévoiler ici l’épilogue de ce roman où le démon de midi s’invite dans la petite maison de la prairie et où le lecteur découvre qu’au jeu de la vérité, on ne gagne pas à tous les coups !

Autres critiques
Babelio
L’Express (Lou-Eve Popper)
L’Indépendant (Michel Litout)
Page des libraires (Béatrice Putégnat)
Sens critique (Cédric Moreau)
Le blog de Guy 
Blog Culturelux.lu 

Les vingt premières pages 

Extrait
« J’étais soucieux, il y avait un malaise, je ne pouvais pas me le cacher. Au-delà de la lettre anonyme, il y avait des signes pas très encourageants ; notre couple ne présentait pas toutes les garanties de la félicité ; quelque chose semblait avoir changé, avoir dévié imperceptiblement. Entre nous ce n’était plus la même complicité naturelle, je n’avais pas besoin d’un courrier pour m’en rendre compte. J’étais pourtant resté quelqu’un d’assez marrant, pas toujours très causant, mais marrant quand même ; et d’humeur égale, plutôt ombrageuse d’accord, mais égale. »

A propos de l’auteur
Sous le compost est le premier roman de Nicolas Maleski, né en 1978. (Source : Fleuve éditions)

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Ne parle pas aux inconnus

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En deux mots
À 17 ans, Camille rêve de fuir sa famille, de vivre le grand amour avec Eva. Mais cette dernière disparaît subitement. Un choc qui va entraîner la jeune fille sur les routes d’Europe, direction Cracovie.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Ne parle pas aux inconnus
Sandra Reinflet
Éditions JC Lattès
Roman
380 p., 19 €
EAN : 9782709659376
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement à Thionville, en Moselle, puis sur les routes d’Europe jusqu’à Cracovie, passant notamment par Munich, Graz, Maribor, Ptuij, Zagreb, Kutina, Novi Sad, Szeged, Budapest. Porto, Bruxelles et Strasbourg y sont également évoqués.

Quand?
L’action se situe durant les dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce devait être une fête, une libération, la fin du lycée et des « ne pas ». Mais Eva ne répond plus et Camille ne répond plus de rien. Depuis que sa Polonaise a disparu, la jeune femme se cogne au silence comme un papillon à une ampoule. Elle décide de prendre la route pour la chercher. Un voyage au cours duquel elle croisera ces étrangers dont ses parents lui disaient de se méfier et qui tous, à leur manière, l’aideront à trouver ce qu’elle ne cherchait pas : elle-même.
Les secrets les mieux gardés ne sont-ils pas les plus en vue ? Les inconnus, parfois, sont ceux dont on croit tout connaître.

Ce que j’en pense
Ce roman d’initiation commence avec ce qu’il est convenu d’appeler un «rite de passage» : l’examen du baccalauréat et la fête qui va tirer un trait sur la scolarité autant que sur l’adolescence. Camille a dix-sept ans et vit à Thionville dans une famille modeste, ses parents travaillent tous deux à Carrefour. Pour essayer d’oublier son triste quotidien cette fête est la bienvenue, même si son amie Eva n’a pas eu sa chance et doit se présenter au rattrapage. Sauf que l’alcool, la drogue et la musique à fond vont faire déraper la soirée. « Le puzzle de la nuit se reforme malgré moi. L’alcool qui diffuse sa chaleur dans les tempes, toi, les murs qui palpitent, ton saut dans le vide, la traversée de la masse, lourde, toi encore, les paumes moites qui me touchent, une salive étrangère dans la bouche, le vertige, puis le noir. » Sans en avoir vraiment conscience, Camille est salie, violée et abandonnée. « Je crois que j’ai voulu ce final. Seule et sale au milieu de cons. Belle illustration de mes années lycée. »
Si elle se résigne à accompagner ses parents au supermarché pour un job d’été, ‘est qu’elle sait pouvoir compter sur son amie polonaise Eva Lisowski «La seule à valoir le coup» et pour laquelle Camille a d’emblée eu le coup de foudre, parce qu’elle ne ressemblait pas aux autres et donnait l’impression de s’en foutre. Sauf qu’Eva disparaît du jour au lendemain.
C’est alors que le roman bascule. Une lettre déposée sur la table de la cuisine commence avec ces mots : « Papa, Maman, je suis désolée. Je ne peux pas travailler cet été ici. Il faut que je parte, c’est une urgence. » Camille a décidé, ans avoir de nouvelles de son amie, d’aller la rejoindre à Cracovie où elle imagine qu’elle s’est rendue. On va la suivre durant sa traversée de l’Europe, au hasard des rencontres, entre inconscience et espoir : « Eva, même si le voyage s’étire, même si je zigzague, que je galère, que je me trompe de chemin ou le rallonge, on se rejoindra, et j’aurai une ascension dans les jambes pour mériter nos retrouvailles. »
C’est dans les Balkans, dans une galère noire, que ses yeux vont se dessiller. L’accueil des chauffeur-routier, de sa famille, les heures passées à chercher sa route, la nuit dans un squat vont l’obliger à reconsidérer sa place, à réviser son jugement un peu trop manichéen sur sa condition. Grâce à Buca, Lasha, Axel et Baz, elle va constater que « la famille c’est l’essentiel. Ils naissant ensemble, ils meurent ensemble, et entre-temps, ils se serrent les coudes. »
Après ces étapes à haut-risque, la voici à Cracovie où une nouvelle déconvenue l’attend : Eva a pris la direction opposée et se trouve au Portugal ! Toutefois, les jours difficiles qu’elle vient de passer l’on aguerrie et elle va trouver auprès de Melike une nouvelle alliée. Elle remplit son cahier orange de dessins, rencontre un éditeur, se projette dans une carrière artistique, imagine l’émotion de ses retrouvailles avec Camille. Quand un nouveau coup de tonnerre vient balayer cet optimisme. Sa mère vient de se faire renverser et se retrouve entre la vie et la mort à l’hôpital. L’urgence dicte son retour.
La nouvelle Camille, plus mûre et plus réaliste, que nous dépeint alors Sandra Reinflet n’est toutefois pas au bout de ses surprises. Elle va découvrir des carnets rédigés par sa mère et va pouvoir réécrire l’histoire familiale. Si cette accumulation de coups de théâtre peut sembler peu crédible à certains, peu importe. Pour un premier roman, l’auteur réussit très bien à ferrer son lecteur, à l’entraîner dans ce road movie chargé d’émotions. Saluons à ce propos le courage de la primo-romancière qui n’a pas hésité à prendre son sac à dos pour partir à la rencontre des autres. Des milliers de kilomètres plus tard, elle va découvrir sa mère et se découvrir elle-même. « Et il a fallu aller loin pour qu’on se rencontre enfin. »

68 premières fois
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Les jardins d’Hélène 
Blog T Livres ? T Arts ? 
La Bibliothèque de Delphine-olympe 

Autres critiques
Babelio 
Marie-Claire (Portrait vidéo de l’auteur)
Aufeminin.com 
Blog La World coolture 
Blog Livresse des mots
Blog Les lectures de Mylène 
Blog Echappées de Saxaoul 

Les premières pages du livre 

Extrait
Lecture musicale (Vidéo)
« J’entends ta basse. Son rythme en moi. Le concert continue.
Un liquide chaud m’emplit la gorge. Je tousse et recrache. J’en ai plein les mains. Soudain, quelque chose me pénètre. D’un coup. Crac. Un doigt ou un sexe à l’intérieur. Je sens mais n’ai pas mal. Laisser faire, lâcher prise. Flotter, m’abandonner à qui veut.
J’espère que tu me vois et que t’es jalouse à crever.
Ils sont combien autour de moi ? Deux ? Dix ? N’importe. Je ferme les yeux. Mon heure de gloire est arrivée. Regarde bien ça, ma Polonaise. Moi aussi je suis populaire. »

A propos de l’auteur
Née en 1981, Sandra Reinflet est inventeuse d’histoires vraies. Après trois ouvrages photos-texte, Ne parle pas aux inconnus est son premier roman. (Source : Éditions JC Lattès)

Site Internet de l’auteur 
Compte Twitter de l’auteur

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Les parapluies d’Erik Satie

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En deux mots
Plus qu’un portrait du compositeur Erik Satie, c’est à une plongée dans les arcanes de la création que nous convie Stéphanie Kalfon dans ce premier roman sensible et érudit. Avec cette belle question en filigrane… L’œuvre du musicien serait-elle différente si sa vie avait été plus heureuse ?

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Les parapluies d’Erik Satie
Stéphanie Kalfon
Éditions Joëlle Losfeld
Roman
216 p., 18 €
EAN : 9782072706349
Paru en janvier 2017
Sélectionné pour le Prix de la Closerie des Lilas qui sera remis le 17 avril 2017.

Où?
Le roman se déroule à Paris, à Arcueil, à Honfleur.

Quand?
L’action se situe au tournant du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1901, Erik Satie a trente-quatre ans. Sans ressources et sans avenir professionnel, il délaisse Montmartre et l’auberge du Chat Noir pour une chambre de banlieue sordide où, coincé entre deux pianos désaccordés et quatorze parapluies identiques, il boit autant, ou plus, qu’il compose. Observateur critique de ses contemporains, l’homme dépeint par Stéphanie Kalfon est aussi un créateur brillant et fantaisiste : il condamne l’absence d’originalité de la société musicale de l’époque, et son refus des règles lui vaut l’incompréhension et le rejet de ses professeurs au Conservatoire.

Ce que j’en pense
« On n’envie jamais les gens tristes. On les remarque. On s’assied loin, ravis de mesurer les kilomètres d’immunité qui nous tiennent à l’abri les uns des autres. » Dès ces premières lignes, on comprend que Stéphanie Kalfon ne va pas se contenter de retracer la vie d’Erik Satie, mais dépeindre une atmosphère, un cheminement, tenter d’expliquer le mystère qui entoure encore aujourd’hui ce compositeur et pianiste à nul autre pareil.
Pour cela, elle va faire fi de la chronologie, commencer par nous présenter «le petit homme hors norme» en mai 1901, alors qu’il a 35 ans, qu’il chemine à pied de Paris à Arcueil parce qu’il n’a pas les moyens de faire autrement pour regagner cette chambre de la rue Cauchy où règne un chaos indescriptible, entre deux pianos qui ne sont plus en état de marche et… quatorze parapluies. Arcueil rime avec cercueil.
Il se retrouve dans la misère après avoir perdu les siens, s’être fâché avec le tout-Paris de la musique, délaissé ses amis et Montmartre où il avait pu, sous l’aile protectrice de Rodolphe Salis, le patron du Chat noir, exercer son métier de gymnopédiste.
Car « depuis toujours il promène sa partition interne hors des musiques à la mode. Taillé pour l’exil, lui se fiche pas mal des « Périmés » et de l’Académie. Ses contemporains se sont embarqués sur un vieux bateau « modern style » et prennent l’eau jusqu’au bout des mâts. Son embarcation à lui, c’est le bout de ses mains. Tout ce qu’elles peuvent dire sans un mot, à leur façon. D’une manière si inimitable qu’elle retient l’oreille de l’Assemblée, elle étonne. »
Au fil de courts chapitres, il sera alors temps de remonter le temps, celui de l’enfance et déjà, de la mort qui rôde. À six ans, sa mère meurt. Avec son frère Conrad il retourne à Honfleur chez ses grands-parents. Mais sa grand-mère meurt est retrouvée à son tout morte sur la plage. Voilà les deux frères de retour à Paris. Erik y apprend le piano, entre au Conservatoire, mais ne tarde pas à refuser des règles qu’il juge désuètes. Il est renvoyé et, aussi curieux que cela puisse paraître, décide alors d’intégrer un régiment d’infanterie.
Bien entendu, il va vite constater que l’armée n’est pas faite pour lui et se fait réformer en se promenant poitrine nue dans le froid hivernal. Suivront les années montmartroises et la rencontre avec les poètes, les peintres, les musiciens parmi lesquels Claude Debussy tiendra sans doute un rôle majeur, entre fascination et rivalité. Non décidément, il reste en perpétuel décalage dans un monde qui est pourtant en train d’entrer dans la modernité. Après l’exposition universelle, le XXe siècle apparaît, celui du jazz et du coca-cola. Celui des gymnopédies et celui des trois morceaux en forme de poire aussi. Car le génie de Satie ne sera vraiment reconnu qu’après sa mort.
En lisant Stéphanie Kalfon, comment ne pas vous suggérer d’écouter en fond sonore cette musique si originale ? En (re)découvrant l’homme, vous (re)découvrez ainsi les principales œuvres d’Erik Satie. Vous verrez alors que le petit homme seul méritait cet hommage sensible, baigné de mélancolie.

68 premières fois
L’insatiable, le blog de Charlotte Milandri
Le Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Les livres de Joëlle (Joëlle Guinard)
Blog Mes écrits d’un jour 
Site Facebook de Cécile Rol-Tanguy 

Autres critiques
Babelio
France Culture (Les Émois – François Angelier)
Classiquenews.com
Fragments de lecture Les chroniques littéraires de Virginie Neufville

Les premières pages du livre

Extrait
«Satie fut méconnu. Insaisissable. Incompris. Peuplé d’une vie secrète dans laquelle peut-être, possible oui, possible, il aura mis le meilleur de lui-même. Or la société a besoin de cohérence. Erik Satie était un compagnon d’errance. Un rébus. L’homme qui possédait deux pianos et qui, pourrait-on dire au vu de la taille de sa chambre, vivait chez eux. Et puis surtout cette énigme : il fut l’homme aux quatorze parapluies noirs identiques.» (p. 25-26)

A propos de l’auteur
Titulaire d’une maitrise de philosophie à la Sorbonne et d’un DESS de Mise en Scène de l’Université de Nanterre Paris X (2005), Stéphanie Kalfon approfondit sa formation par des stages de dramaturgie, de scénographie, de direction d’acteurs, etc. Stéphanie Kalfon est lauréate de la bourse scénariste TV de la fondation Jean-Luc Lagardère en 2007 et a débuté comme scénariste de plateau sur la deuxième saison de la série Venus et Apollon pour Arte. Elle est aussi la réalisatrice du film Super Triste ! avec Emma de Caunes. Elle travaille actuellement sur un long métrage avec Jean-Pierre Darroussin. Elle a aussi participé à l’atelier scénario de la FEMIS. Les parapluies d’Erik Satie est son premier roman. (Source : Editions Joëlle Losfeld / agence-adequat.com)

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Les insatiables

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En deux mots
Un journaliste d’investigation, enquêtant sur la mort d’une prostituée, met à jour un scandale politico-économico-sanitaire. Une plongée décapante dans la France d’aujourd’hui.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Les Insatiables
Gila Lustiger
Éditions Actes Sud
Roman
traduit de l’allemand par Isabelle Liber
384 p., 23 €
EAN : 9782330066598
Paru en septembre 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et en région parisienne, à Évry, Mantes-la-Jolie et en allant vers la Normandie à Vernon, Louviers, Rouen, Pont-l’Évêque, tandis ques communes de Charfeuil et Rosaires semblent nées de l’imagination de l’auteur. En revanche, des voyages dans les hauts-lieux touristiques sont tels que Saint-tropez, Marbella, Genève, Saint-Moritz ou Porto-Cervo sont évoqués.

Quand?
L’action se situe d’une part en 1984 et d’autre part 27 ans plus tard avec le reprise de l’enquête par le personnage principal du livre.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1984, Émilie T., jeune escort-girl parisienne, avait été sauvagement assassinée, meurtre jamais élucidé. Vingt-sept ans plus tard, la presse annonce l’arrestation d’un employé de banque sans histoires, Gilles Neuhart, dont l’ADN correspond à celui trouvé sur la scène du crime.
Dix-sept lignes – c’est ce que son rédacteur en chef demande à Marc Rappaport sur cette affaire. Le journaliste, homme complexe et tourmenté, suit son intuition et cherche, envers et contre tout, à en savoir davantage sur le destin de la jeune femme.
Patiente et tenace, son enquête lève le voile sur un drame sanitaire impliquant quelques insatiables de l’industrie chimique et de la sphère politique.
Dans cet ambitieux roman dédié au journalisme d’investigation, Gila Lustiger dresse un portrait impitoyable de certains milieux français. S’inspirant de faits réels, l’auteur explore strate par strate la société parisienne et provinciale.
Un réquisitoire puissant contre les maux qui affligent nos démocraties néolibérales.

Ce que j’en pense
Gila Lustiger, auteur allemande vivant depuis plus de vingt ans en France, nous offre avec ce roman tout à la fois un thriller passionnant, une charge contre les élites, la révélation d’un scandale sanitaire et un portrait au vitriol de la France d’aujourd’hui. C’est dire la richesse et la densité de cette analyse sans concessions des mœurs de ces dirigeants politiques et économiques que le pouvoir aveugle et qui s’autorisent crimes et châtiments en toute impunité. Ceux qu’on appelle Les Insatiables. Elle nous dépeint la réalité de cette France à deux vitesses, ce fossé entre les nantis qui se permettent tout et les sans-grade qui semblent condamnés à subir leur sort.
C’est à un journaliste d’investigation répondant au nom de Marc Rappaport que l’auteur va confier le soin d’entraîner le lecteur dans un dossier non-élucidé. Franc-tireur et mouton noir de la famille, ce dernier ne se satisfait pas de voir les enquêtes de police bâclées ou trop vite classées, comme cet assassinat d’une prostituée survenu en 1984. Si, près de trente ans plus tard, on reparle de l’affaire, c’est que la police scientifique a pu exploiter des traces ADN et remonter jusqu’à un certain Gilles Neuhart, employé de banque et père de famille sans histoires.
Seulement voilà, Marc va constater très vite que sa culpabilité ne saurait être aussi évidente que la police l’affirme. En parlant à son épouse, puis au présumé coupable, il va comprendre que l’origine de ce viol, puis du meurtre brutal qui a suivi, est à chercher ailleurs.
Pierre, son rédacteur en chef et ami, lui enjoint de ne pas s’obstiner, d’autant que les pressions ne tardent pas à arriver.
«Pour des raisons profondes et inconnues, on se laissait entraîner et, soudain, on se retrouvait tout entier accaparé». Marc ne cédera pas, notamment en raison de son passé (son grand-père était un grand capitaine d’industrie) ainsi que de la proximité avec les habitants de son village d’enfance. Du coup Gila Lustiger rajoute encore une strate supplémentaire à ce formidable roman : on peut le lire comme un manuel à l’usage des jeunes journalistes, véritable mode d’emploi de l’investigation.
Ne négliger aucune piste, essayer de rapprocher des éléments qui n’ont à priori rien à voir, faire parler tous les protagonistes de l’histoire…
Voilà comment on passe d’un meurtre à une curieuse accumulation de cas de cancers, d’une prostituée tuée à Paris à une usine chimique aux procédés douteux. Grâce au chantage à l’emploi, elle peut se permettre de passer outre à certaines procédures, à faire fi de la législation pour accroître son marché et ses bénéfices.
Avec cette acuité que possède les personnes étrangères quand elles découvrent pour la première fois une ville, un milieu, des habitudes qui nous semblent tellement ancrées dans la société que l’on ne pense plus à les questionner, Gila Lustiger va dresser le catalogue des compromissions, des petits arrangements, de la corruption, de la criminalité en col blanc qui gangrènent notre pays.
On ne lâche plus le roman, d’autant que sa construction nous offre régulièrement de nouveaux coups de théâtre, reliant subtilement toutes les pièces du puzzle les unes aux autres : « D’un côté, nous avons le meurtre d’une prostituée commis il y a trente ans, e de l’autre ? Un groupe qui fabrique des additifs pour l’alimentation animale et dont le personnel présente un nombre élevé de cas de cancer du sein. Nous pensons que les deux histoires sont liées parce que le père de la victime et le beau-frère du meurtrier supposé travaillaient dans le même groupe. »
Bien plus plaisant que des ouvrages de sociologie, bien plus fascinant que les essais politiques, ce roman montre avec force détails un visage de la France, de l’évolution de la société. Que tous les candidats à la présidentielle devraient méditer, tant il est éclairant !

Autres critiques
Babelio 
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Culture-Tops 
La Vie (Yves Viollier)
Le Temps (Stefanie Brändly)
Blog Le Suricate 
Blog Bouquivore 

Extrait
« Des questions, des questions, toujours des questions. Et une seule conclusion : il vieillissait, il perdait peu à peu de son mordant, comme Pierre, dont la mine était si pincée, maintenant, que Marc n’avait aucun doute sur la suite. Le rédacteur en chef allait céder. Allez, d’accord, dirait-il, je te donne une semaine pour tes recherches, une semaine, pas plus. Et bien sûr, à peine sorti du restaurant, il regretterait sa décision et confierait à son ami la fastidieuse page locale pour une période d’expiation d’au moins dix jours. Ce qu’il regretterait aussi. Si bien qu’un soir, il sonnerait chez Marc avec une bouteille de pomerol et un petit sourire en coin. »

À propos de l’auteur
Gila Lustiger, auteur de langue allemande, vit en France. Elle a notamment publié Nous sommes (Stock, 2005, sélectionné pour le prix Médicis étranger), Un bonheur insoupçonnable (Stock, 2008) et Cette nuit-là (Stock, 2013). (Source : Éditions Actes Sud)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Dis-moi pourquoi

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Dis-moi pourquoi
Patrick Besson
Éditions Stock
Roman
162 p., 17 €
EAN : 9782234071117
Paru en septembre 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Campan près de Bagnères-de-Bigorre ainsi qu’à Lourdes. Les origines et les domiciles des protagonistes nous conduisent également à Chambon-sur-Voueize, à Paris, à Montrouge, à Dijon. Un séjour en Angleterre et un projet de voyage au Kenya, à Nairobi sont évoqués.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elle a un problème, Julie : les hommes la quittent mais ne lui disent jamais pourquoi.
Lors d’un séjour chez ses parents dans les Pyrénées, elle rencontre un jeune inspecteur du fisc, qui la quitte le jour de leurs fiançailles. Sans lui dire pourquoi. Mais nous qui avons lu le livre, on sait pourquoi !
Dis-moi pourquoi est aussi la peinture – au pistolet dirait l’auteur – d’une bourgeoisie décomposée, burlesque, égoïste, immorale et, ainsi que le montre la fin du livre, complètement folle.

Ce que j’en pense
***
Un peu comme dans un film de Claude Sautet, le dernier court roman de Patrick Besson nous convie à une réunion de famille autour d’un repas. La scène se déroule au pied du pic du Midi dans la demeure des Cauterets. Les hôtes sont Maryse, sexagénaire gourmande et un peu rondouillette («les mères sont souvent une version détériorée de leur fille») et son ex-mari surnommé Pilou. Ils sont divorcés, mais envisagent de se remarier.
Leur fille Julie, attachée de presse à Paris a fait le voyage après une nouvelle rupture. Mais qui sait, peut-être trouvera-t-elle l‘amour au bord de l’Adour ?
Jean-Jacques, son ami d’enfance est également présent avec son épouse Simone. Le couple d’Antillais est sur le point de voir naître leur premier enfant, heureux événement qui ne sera pas sans conséquences sur l’épilogue de ces retrouvailles champêtres.
Un peu incongrue dans cet aréopage est la présence d’Alain, l’inspecteur des impôts. D’autant que l’on apprendra bien vite qu’un contrôle fiscal a quasiment ruiné la famille et que Pilou se montre volontiers agressif en présence d’agents du fisc. Car il a notamment été contraint de vendre les vignes qui produisaient ce vin de Bigorre qui faisait sa fierté tout en faisant tourner les têtes.
Patrick Besson va ciseler les dialogues qui constituent le cœur de son roman et qui mêlent avec beaucoup d’habileté ironie, humour et affirmations de plus ou moins grande mauvaise foi.
Après Maryse, qui sent que le moment est parfaitement choisi pour réveiller sa libido, c’est un tour de sa fille de prendre le premier rôle de cette comédie grinçante.
Voilà « la femme créée pour la minijupe et les hauts talons. Elle a trente et un ans d’élégance méchante et un peu découragée. Longs cheveux bruns qui caressent son dos souvent nu. » en train de faire son irrésistible numéro de charme auprès de l’inspecteur des impôts qui fond comme neige au soleil, à tel point que l’on en vient déjà à parler de mariage !
Inutile de dire que Pilou – qui déteste qu’on l’affuble de ce surnom – ne voit pas vraiment cette relation d’un bon œil. Mais comme de son côté, il est question de remariage, il va laisser filer…
D’autant que Julie est peu encline à se lancer dicter son attitude par son géniteur: «J’ai passé mon enfance à attendre ses coups et mon adolescence à attendre ses coups de téléphone.»
D’une révélation à l’autre, d’un secret de famille à l’autre (si Simone, l’épouse de Jean-Jacques, est enceinte, c’est par un accident, Jean-Jacques ayant « brûlé un stop») on va se régaler de ces règlements de compte sous couvert de joyeuses retrouvailles.
Maryse s’amuse à dresser la liste des ex de sa fille jusqu’à ce, comme un boomerang, son petit jeu lui revienne en pleine figure. Elle va apprendre que l’un de ses propres amants, Edouard Daumal, a aussi mis sa fille dans son lit.
Quant à son père, il se souviendra des amis musiciens de sa fille, Barry et Jérôme et pourra ériger une règle universelle à partir de cette expérience : « Règle numéro un : ne jamais donner sa fille à un artiste. Premier inconvénient : il vous la rendra. Deuxième inconvénient : il vous la rendra en morceaux. »
Voilà par conséquent l’inspecteur des impôts presque adoubé par son ennemi. Ne reste plus qu’à publier les bancs, acheter une bague et faire confectionner les habits pour sceller leur union.
C’est à ce moment que l’orage va éclater. Soudain, le beau scénario va voler en éclats nous offrant une fin riche en surprises que je vous laisse découvrir. Sachez simplement qu’elle porte au paroxysme cette analyse sans fards de nos petits et grands travers. Dis-moi pourquoi la vie de famille devient si vite un jeu de massacre !

Autres critiques
Babelio
Le Point (Julie Malaure)
Blog Les petits carnets d’ABL 
Blog Culture 31 

Extrait
« – Pourquoi l’inspecteur des impôts ? demande Maryse.
– Il m’a paru adroit de l’inviter à déjeuner. J’ai l’impression que nous avons affaire à un gourmet.
– À quoi vois-tu ça ?
– À son tour de taille.
– C’est peut-être un goinfre.
– Alors il se goinfrera.
Maryse, pensive soudain, lève un doigt.
– Il faudra le tenir éloigné de Pilou. Quand mon ex-mari est à proximité d’un inspecteur des impôts, il l’insulte, ou bien le frappe.
– Il a perdu sa fortune dans un contrôle fiscal, rappelle Jean-Jacques.
– Notre fortune. À l’époque, nous étions mariés.
– C’était lui qui l’avait faite.
– Oui, mais c’était moi qui la dépensais.
– Pas élégant de quitter un homme ruiné.
– C’est lui qui a demandé le divorce. J’en ai conclu que, comme la plupart des hommes riches, il m’aimait pour son argent. Quant à moi, l’inspecteur des impôts peut toujours essayer de me ruiner, l’estomac de mes amis s’en est déjà chargé. » (p. 13-14)

À propos de l’auteur
Patrick Besson, depuis plus de quatre décennies, construit une œuvre diverse et multiforme, parmi laquelle il faut citer Dara (grand prix du roman de l’Académie française en 1985) et Les Braban (Prix Renaudot en 1995). Il poursuit par ailleurs une carrière de journaliste et de polémiste engagé, à la verve parfois meurtrière mais toujours pleine d’humour et de tendresse humaine. (Source : Éditions Stock & Plon)

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#RL2016 #dismoipourquoi #patrickbesson #editionsstock #roman

No Home

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No Home
Yaa Gyasi
Éditions Calmann-Lévy
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour
450 p., 21,90 €
EAN : 9782702159637
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule d’une part en Afrique, en Côte de l’Or (l’actuel Ghana) : Cape Coast, Accra et d’autre part aux États-Unis, de l’Alabama à la Californie, en passant par Baltimore, New York, Birmingham et les mines de Pratt City.

Quand?
L’action se situe du XVIIIe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un voyage époustouflant dans trois siècles d’histoire du peuple africain.
Maama, esclave Ashanti, s’enfuit de la maison de ses maîtres Fantis durant un incendie, laissant derrière elle son bébé, Effia. Plus tard, elle épouse un Ashanti, et donne naissance à une autre fille, Esi. Ainsi commence l’histoire de ces deux demi-sœurs, Effia et Esi, nées dans deux villages du Ghana à l’époque du commerce triangulaire au XVIIIe siècle. Effia épouse un Anglais et mène une existence confortable dans le fort de Cape Coast, sans savoir que Esi, qu’elle n’a jamais connue, est emprisonnée dans les cachots du fort, vendue avec des centaines d’autres victimes d’un commerce d’esclaves florissant avant d’être expédiée en Amérique où ses enfants et petits-enfants seront eux aussi esclaves. Grâce à un collier transmis de génération en génération, l’histoire se tisse d’un chapitre à l’autre : un fil suit les descendants d’Effia au Ghana à travers les siècles, l’autre suit Esi et ses enfants en Amérique.
En Afrique comme en Amérique, No Home saisit et traduit, avec une étonnante immédiateté, combien la mémoire de la captivité est restée inscrite dans l’âme d’une nation. Navigant avec talent entre histoire et fiction, nuit et lumière, avec une plume qui varie d’un continent à l’autre, d’une société à une autre, d’une génération à la suivante, Yaa Gyasi écrit le destin de l’individu pris dans les mouvements destructeurs du temps, offrant une galerie de personnages aux fortes personnalités dont les vies ont été façonnées par la loi du destin.

Ce que j’en pense
****
La clé de ce roman nous est livrée avant même qu’il ne commence, par l’arbre généalogique imprimé en ouverture du livre et auquel on pourra toujours se référer si, de chapitre en chapitre, on perd le fil du récit. Maame, esclave Ashanti, donnera naissance à deux demi-sœurs Effia et Esi. Deux sœurs qui ne se connaîtront jamais et qui formeront chacune une lignée de cet arbre, l’une ghanéenne et l’autre américaine.
Nous sommes au milieu du XVIIIe siècle, au moment où la traite des esclaves n’est plus seulement l’affaire des colonisateurs britanniques, mais participe aussi du jeu de pouvoir entre les tribus qui peuplent La Côte de l’Or (qui deviendra le Ghana). Les Ashanti étendent leur domination et font payer leur expansion territoriale en esclaves. Car ils ont compris, après les Fanti, que de cette façon ils s’attireront les bonnes grâces des Anglais. Voilà le premier choc de ce roman qui va balayer plus de deux siècles d’Histoire : les Noirs ont activement participé à la traite de leurs semblables et n’avaient rien à envier aux colonisateurs quant à la cruauté de leurs pratiques. Esi va pouvoir le constater après sa capture, durant son séjour dans les geôles de Cape Coast, au bord du Golfe de Guinée, et la traversée vers le Sud des Etats-Unis.
Sa demi-sœur Effia aurait pu la croiser, puisqu’elle demeure dans la même ville. Remarquée par James Collins, le nouveau gouverneur britannique, elle est achetée pour 30 livres et amenée dans son hôtel particulier à Cape Coast.
Les chapitres vont alors alterner, suivant tour à tour le parcours de l’une et de l’autre, le mariage d’Effia avec un Anglais et la naissance de leurs enfants d’une part, la vie dans le sud de l’Amérique d’autre part. Le chapitre intitulé Kojo retrace la peur des esclaves qui avaient réussi à fuir. En vertu de la loi statuant sur les modalités de leur capture et leur renvoi à leur propriétaire, le fils d’Esi – qui comme nombre de ses congénères s’appelle désormais Freeman – ne vit que dans la hantise d’être capturé. Une épée de Damoclès qui est aussi accrochée au-dessus de tous les membres de sa famille. Il se verra aussi confronté aux lois de ségrégation qui ont officiellement pris la suite de l’esclavage. Rappelons que les lois dites Jim Crow, nouveau choc, resteront en vigueur jusqu’en 1964 !
Génération après génération, jusqu’au «pèlerinage» au Ghana de la narratrice, on va découvrir que les enfants d’Effia n’auront pas une vie plus enviable que ceux d’Esi. Car les métisses sont rejetés par les Blancs autant que par les Noirs. C’est le cas du fils d’Effia qui ne pourra revendiquer ni la blancheur de son père, ni la noirceur de sa mère. Ni l’Angleterre ni la Côte d’or. Ajoutons que son homosexualité ne va pas arranger les choses.
Côté américain les enfants de ces Noirs qui ont émigré par milliers pour fuir les lois Jim Crow, se retrouvent dans des ghettos, comme ce quartier de Harlem à New York.
No Home s’inscrit dans la lignée de Racines d’Alex Haley, d’Amistad, le film de Steven Spielberg ou encore de Beloved de Toni Morrison en y ajoutant le rôle joué par les Africains eux-mêmes dans l’asservissement de leurs compatriotes. Le fruit de recherches menées à la fois au Ghana et dans son pays permet en effet à Yaa Gyasi (qui a immigré aux États-Unis avec sa famille à l’âge de 2 ans) de briser bien des tabous et de rebattre les cartes du bien et du mal. Oui, il y avait des Anglais et des Américains progressistes, oui, il y avait des Noirs qui ont su, avec cynisme et sans aucune morale, profiter d’un trafic qui malheureusement perdure sous une autre forme aujourd’hui. Mais, comme en d’autres temps, la question de l’allégeance aux troupes occupantes reste posée. Face aux fusils et à la puissance, y compris du point de vue technologique, le choix de la résistance valait sans doute à un suicide.
On saluera donc la performance de Yaa Gyasi qui, a 26 ans, réussit le tour de force de construire un roman formidablement bien documenté sans jamais tomber dans le jugement de valeur et à nous proposer une galerie de personnages que nous ne sommes pas prêts d’oublier !

Autres critiques
Babelio 
Afrolivresque.com (présentation vidéo par l’auteur)
Blog La croisée des plumes
Blog Café Powell 

Extrait
« Depuis leur premier jour au fort, James n’avait jamais reparlé à Effia des esclaves qu’ils gardaient dans la prison, mais il lui parlait souvent d’animaux. Ils formaient l’essentiel du trafic des Ashantis. Des animaux. Des singes et des chimpanzés, voire quelques léopards. Des oiseaux, des oiseaux de paradis et des perroquets comme ceux que Fiifi et elle tentaient d’attraper quand ils étaient enfants, parcourant la forêt à la recherche de l’oiseau unique, l’oiseau qui avait des plumes si belles qu’on ne pouvait le confondre avec les autres. Ils passaient des heures à chercher cet oiseau-là, et la plupart du temps n’en trouvaient aucun.
Elle se demanda ce que pouvait valoir un tel oiseau, car au fort tous les animaux avaient un prix. Elle avait vu James examiner un oiseau de paradis apporté par l’un de leurs commerçants ashantis et déclarer qu’il valait quatre livres. Et s’agissant de l’animal humain ? Combien pouvait-il valoir ? Effia savait, bien sûr, qu’il y avait des gens dans les cachots. Des gens qui ne parlaient pas le même dialecte qu’elle, des gens qui avaient été faits prisonniers au cours de guerres tribales, et même qui avaient été volés, mais elle ne s’était jamais demandé où ils allaient ensuite. Elle n’avait jamais réfléchi à ce que James pouvait penser chaque fois qu’il les voyait. S’il allait dans les cachots et voyait des femmes qui lui faisaient penser à elle, qui lui ressemblaient et avaient la même odeur qu’elle. S’il revenait hanté par ce qu’il avait vu. »

A propos de l’auteur
Yaa Gyasi est née à Mampong, au Ghana. Elle a émigré aux États-Unis à l’âge de deux ans, pour suivre son père, alors étudiant en français à l’université d’État de l’Ohio. Lectrice précoce, elle dévore Charles Dickens et Charlotte Brontë comme Lurlene McDaniel et Toni Morrison. Diplômée d’un Bachelor of Arts en anglais de l’université de Stanford et d’un Master of Fine Arts obtenu aux prestigieux Iowa Writers Workshop, où elle a décroché une bourse d’études, elle vit désormais à Berkeley, en Californie. Elle s’est lancée dans l’écriture de son premier roman, No Home, après un voyage au Ghana. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

Site Wikipédia de l’auteur 

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