Le chemin des amoureux

LOUISON_le_chemin_des_amoureux
  RL2020

En deux mots:
Deux dates synonymes de bonheur, puis de malheur pour Juliette. Le 13 novembre 2015 naît Joseph, le fruit de l’amour au moment où les attentats endeuillent Paris et le dimanche 15 juillet 2018 où meurt Jérôme, son mari, alors que la France célèbre ses champions du monde de football.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le bonheur un jour de deuil et réciproquement

Pour son premier roman, la dessinatrice Louison a choisi de nous faire prendre les montagnes russes de l’émotion, imaginant une naissance au moment des attentats et un décès le jour où l’équipe de France est championne du monde de football.

L’humour pour refouler la souffrance, l’autodérision pour éloigner les peurs. Les mots qui sauvent. Voilà comment Juliette peut encore croire à la vie après l’épreuve qu’elle vient de subir et voilà comment Louison embarque ses lecteurs sur son manège avec sa cargaison de rires et de larmes, avec un énorme bagage d’émotions.
Après la visite chez l’obstétricienne – qui rappellera des souvenirs à de nombreux parents – Juliette a la confirmation qu’elle est bien enceinte et que le bébé se porte bien. Maintenant, il faut annoncer la nouvelle à Jérôme, son mari. Pour cela, elle imagine tout un scénario qui, au moment fatidique finit par s’écrouler. Pourtant la chose n’avait pas l’air si compliquée: «Il aurait suffi que je me lève avec un grand sourire et dise en soulevant mon pull: «Tu vas être papa», et j’aurais à peine eu le temps de compter jusqu’à trois avant qu’il ne m’embrasse.» Mais Juliette et tétanisée, incapable de répondre à la question de Julien qui vient de trouver une facture qui traînait: «peux-tu m’expliquer pourquoi tu as acheté un test de grossesse hier à 13h 07 et pourquoi il y a une bouteille de champagne à côté de toi sur le canapé?» Ou plutôt si, elle parvient à lâcher une réponse: «Tu t’es lavé les mains en sortant des toilettes?»
Mais rassurez-vous, ce malentendu passé, ce sont des semaines de félicité qui attendent le couple jusqu’au 13 novembre 2015 et la naissance du petit Joseph. Et si Jérôme est tout blême en découvrant son fils, c’est parce qu’il vient d’apprendre ce qui vient de se passer dans Paris et plus particulièrement à la terrasse de «leur» restaurant- L’horreur au Stade de France, la prise d’otages au Bataclan, la carnage aux terrasses des restaurants. «Ensuite, il attrapa le téléphone dans sa poche pour me montrer des informations qui très vite ont saturé mon esprit. Cette horreur ne pouvait pas se mélanger avec la joie d’avoir rencontré mon fils pour la première fois».
À la sortie de la maternité, il faut faire contre fortune bon cœur et entourer Joseph d’encore plus d’amour. C’est le quotidien des néo-parents post-attentats que Julien Blanc-Gras a raconté l’an passé dans Comme à la guerre. Malgré la fatigue et malgré les difficultés d’un emploi du temps qui n’est malheureusement pas extensible, Juliette et Jérôme s’accrochent jusqu’à un… accrochage provoqué par une tâche laissée par une tasse de café sur la table de la cuisine. Une vétille, mais qui peut conduire à la rupture, mais aussi – dans le meilleur des cas – à une franche explication. Juliette se confie, raconte qu’elle aimerait un deuxième enfant, se marier, déménager, et qu’au fond elle n’en avait «rien à foutre de ces traces de café sur la table dans la cuisine». Jérôme acquiesce et le bonheur s’installe à nouveau…
Seulement voilà, le jeu des montagnes russes n’est pas fini. Après avoir grimpé jusqu’en haut, la descente est vertigineuse, mortelle. Je vous laisse la découvrir…
Si on se laisse prendre à cette histoire, qui est pour partie autobiographique, c’est d’abord par le style cocasse et l’humour de la primo-romancière, c’est ensuite par l’effet-miroir qu’elle nous offre en nous proposant de nous rappeler comment se déroulaient nos propres vies durant ces deux moments-clé des dernières années et enfin parce que la manière dont Juliette affronte sa douleur nous met du baume au cœur. Bravo et merci!

Le chemin des amoureux
Louison
Éditions Robert Laffont
Roman
270 p., 18 €
EAN 9782221242216
Paru le 9/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des voyages à Copenhague, en Bretagne, à Saint-Malo.

Quand?
L’action se situe de nos jours, plus précisément de 2015 à 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment vivre sa plus grande joie quand, dehors, tout est glacé d’effroi, et sa plus violente peine quand, autour de vous, un pays entier est en liesse ?
De la soirée du vendredi 13 novembre 2015, où Joseph, leur fils, vient au monde à la maternité de la Pitié-Salpêtrière, à la journée du dimanche 15 juillet 2018, où elle perd brutalement Jérôme, l’homme de sa vie, Juliette se souvient. De tout. Des minuscules comme des énormes choses.
Et comme rien, dans sa nature, ne la prédispose à la tragédie, elle nous entraîne par la grâce de son regard tendre, cocasse et décalé dans l’histoire d’un amour plus fort que la mort où éclate à chaque page un formidable goût de vivre.
La dessinatrice Louison signe ici un premier roman à la générosité contagieuse, à l’image de ses BD.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Tribune de Genève (Thérèse Courvoisier)
Blog Les lectures d’Amandine 

Podcast de l’émission «entre nous soit dit», Radio Télévision Suisse


Louison au micro de Marika Mathieu sur RCJ © Production Radio RCJ

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’affiche fait une cinquantaine de centimètres de largeur sur soixante-dix de hauteur. Personne n’a pris la peine ou n’a eu l’envie de l’encadrer, ne serait-ce que pour la mettre à l’abri de la poussière. En l’observant depuis près d’un gros quart d’heure, je ne peux pas dire que cela me choque. Je crois même que plus on regarde cette affiche, plus on se demande s’il ne serait pas plus judicieux de s’en servir au prochain été pour démarrer un barbecue. Le fond est d’un jaune sans doute autrefois vaguement poussin et qu’on peut désormais ranger dans la catégorie chromatique des prélèvements urinaires de personnes en fin de vie. Le papier glacé s’est terni et les innombrables traces de doigts qui le maculent forment une constellation à laquelle aucun scientifique n’aurait envie de donner un nom, encore moins le sien. Les quatre morceaux de ruban adhésif qui la maintiennent au mur semblent affligés d’avoir fini ici. Aucun n’est de la même longueur, comme si leur présence aux quatre extrémités du poster les punissait d’une mauvaise partie de courte paille où tout le monde aurait perdu. Au centre de l’image, trois pots de fleurs en terre cuite parfaitement alignés dans lesquels ont été posés de minuscules bébés endormis. La photographe a profité de cet état de sommeil aux faux airs de coma et de leur méconnaissance des subtilités du droit à l’image pour les affubler de chapeaux ridicules supposés être des tournesols. Et ces trois enfants me font face, catapultés du monde animal vers celui du végétal, dans le seul but de décorer à moindre coût le mur défraîchi de la salle d’attente d’un service d’obstétrique.
En regardant attentivement ces petits paquets de chair endormis dans leur terre cuite, je me dis que ces enfants ont probablement été inconsciemment marqués à vie par cette séance photo. Désormais jeunes adolescents ils doivent passer leur temps libre à voler ou vandaliser des magasins de jardinage, mus par un sentiment de vengeance dont ils ne peuvent identifier l’origine. L’un d’entre eux souffre peut-être d’un trouble obsessionnel compulsif l’obligeant à piétiner tout ce qui ressemble de près ou de loin à un ficus. Tous les trois sont certainement victimes d’une rare intolérance psychosomatique à l’huile de tournesol dans un monde où l’allergie à la mode, c’est le gluten ou l’arachide. Le lactose à la rigueur, mais l’huile de tournesol, pff, la honte.
Je suis sur le point de prendre mon téléphone et de lancer une pétition sur Change.org pour interdire les photos de nourrissons dans les articles de jardinage lorsqu’on appelle mon nom.
*
À peine entrée dans la salle d’examen, une question fuse: «Alors, Juliette, toujours rien?» Je regarde Monique d’un œil perplexe. J’ai envie de lui rétorquer: «Si, si, j’ai accouché ce matin pendant que le café coulait, tout s’est bien passé, j’ai même eu le temps de faire griller un peu de pain, en revanche, la tuile, il ne restait que du beurre doux, mais que voulez-vous, Monique, y a des matins comme ça…»
Monique est sage-femme. Monique est ma sage-femme. Monique est compétente, charmante, entre deux âges, et Monique pose parfois de drôles de questions depuis les presque neuf mois que nous nous fréquentons. La première, c’était à l’échographie de contrôle à cinq semaines. Avant de lancer les recherches, elle m’a regardée d’un air sévère et a dit: «À votre avis, il y en a combien?» J’avais l’impression d’avoir Jean-Pierre Foucault devant moi, mais sans le pognon à gagner ni l’avis du public. «Bah on va dire un? Un c’est bien, non? Pourquoi, vous aviez quoi en tête de votre côté?» Sans répondre, Monique avait commencé l’examen. Je sentais mon pouls au bout de chacun de mes doigts, de chacune de mes oreilles même s’il y en avait moins, et finalement jusqu’au bout de chacun de mes cheveux. Là, d’un coup, ça faisait beaucoup.
«Roulements de tambourrrrrr», avait ajouté Monique histoire de m’achever, avant d’appuyer sur un bouton qui monta le volume de l’appareil d’examen. Un fond sonore de battements cardiaques envahit la pièce. «Vous entendez?» À cet instant précis, j’avais eu envie de crier à Monique que je prenais le 50/50, la réponse D, que j’étais même prête à appeler ma mère mais que je n’avais aucune idée du résultat, et qu’avec son jeu à la con elle me fichait en l’air ce moment pourtant précieux. Sans doute sensible au fait que la peau de mon visage prenait de plus en plus la couleur du mur derrière moi, Monique lâcha dans un sourire : «Y en a qu’un, mais il a de l’énergie comme douze!» Je l’ai regardée et j’ai bredouillé: «J’imagine que c’est mieux que l’inverse.»
*
Même salle d’examen, trente-quatre semaines et des poussières plus tard, et cette nouvelle question absurde: «Toujours rien?» Je suis assise devant Monique sur la petite banquette en Skaï recouverte d’une protection en papier essuie-mains, le ventre tellement énorme que je me demande si finalement ils ne sont pas vraiment douze là-dedans. Je suis habillée comme une personne dont la maison aurait été en train de brûler au moment où elle prenait sa douche et qui aurait enfilé n’importe quoi pour ne pas sortir nue. Mes chaussures ne sont pas lacées, mes chaussettes probablement dépareillées, et ce que je porte en guise d’écharpe ressemble clairement à une couverture.
«Non, Monique, toujours rien, que voulez-vous, cet enfant est probablement un réfugié politique par anticipation. Il a compris que l’extérieur est un piège dans lequel il ne faut pas se jeter. Ou alors il a un Alzheimer extrêmement précoce et il oublie chaque matin que c’est le jour de naître. Allez savoir.»
Mais nos dialogues restaient souvent coincés dans ma tête, histoire de ne pas compliquer le lien avec quelqu’un qui passait beaucoup de temps à mettre des choses ou des doigts dans mon corps. Une fois de plus, la phrase ne franchirait pas ma bouche ; je me contentai de lui sourire avec un soupçon de désespoir légèrement surjoué et finis par soupirer un très dispensable : « Non, toujours rien. »
Après un court examen, sorte de contrôle technique de tout ce qui se situait entre mon nombril et mes genoux, et qui ressemblait en tout point à celui que j’avais subi la veille et le jour d’avant, Monique me livra une nouvelle fois son implacable verdict : « Rien en effet. Sauf si coup de théâtre, on vous déclenche dimanche matin. On ne va pas passer le réveillon là-dessus, hein ? »
En évoquant le réveillon, Monique alimentait à son insu une plaisanterie qui courait depuis quelques jours au sein de mon entourage, au fur et à mesure que la date du terme approchait, puis qui s’était intensifiée maintenant que le jour J s’éloignait dans le rétroviseur. À force d’entendre mes parents et mes amies Suzanne et Colette me dire que ce bébé n’arriverait pas avant Noël, j’avais presque fini par le croire. Le dialogue imaginaire avec ma sage-femme reprenait : « Oui, Monique, je sais bien que c’est impossible, c’est à plus de six semaines après mon terme, oui, je sais que je ne fais pas partie de ces mammifères ayant une gestation d’un an, oui, Monique la plaisanterie consiste à sous-entendre que mon bébé sera comme moi, sa mère, toujours un peu à la bourre.»
Je souris de nouveau à ma sage-femme, nos regards se croisèrent comme tant de fois lors de ces trente et quelques dernières semaines, et soudain une impulsion parcourut mon corps. Pas une contraction, ç’aurait été trop beau, trop cinématographique, trop parfait et donc pas du tout mon genre. Non, simplement, d’un coup, j’ai eu envie de lui parler. Et pas pour de faux.
Était-ce cette fin de grossesse qui me donnait l’élan pour m’affranchir, était-ce le léger trop-plein d’hormones et l’impatience qui faisaient de moi leur marionnette ? Toujours est-il que dans l’instant qui suivit, je décidai d’ouvrir la bouche et de m’adresser à elle, pour de vrai. Après tout, notre relation arrivait elle aussi à son terme, autant la pimenter un peu, comme ces couples qui tentent le tout pour le tout avant de se résoudre à la séparation. J’aurais pu débarquer avec des bas noirs et une bombe de chantilly, j’ai préféré lui parler de pachydermes. Parfois, la vie est faite de choix plus ou moins heureux. »

Extraits
« En reprenant le bus qui me ramenait chez moi, j’ai pu constater mon degré de détresse apparent quand l’ensemble des passagers présents à bord me proposèrent leur place. Je semblais être arrivée à un point où même le chauffeur aurait pu me laisser la sienne sans que cela étonne personne. Une seule a toutefois suffi, malgré la taille de mon postérieur, et j’ai choisi la plus proche de l’entrée, histoire d’économiser chacun de mes gestes. Le siège était cependant un peu surélevé et il fallait m’y hisser. Les passagers ont pudiquement regardé ailleurs le temps que je fasse levier de mon propre corps pour réussir la manœuvre. Ça y est, j’étais enfin assise avec mon préadolescent dans le ventre, et profitai de ce moment de calme pour donner des nouvelles à son futur père. Récupérer mon téléphone dans la poche arrière de mon jean fut là aussi un défi. Je sentis une goutte de sueur me glisser le long de la colonne vertébrale. Quand on a dépassé son terme de plus de trois jours, et plus globalement vécu les quarante semaines d’une grossesse, on se défait, en plus de la politesse d’usage, d’un certain nombre d’autres choses, dont la honte ou l’embarras. On devient une sorte de créature pragmatique, concentrant son énergie à aller d’un objectif A à un objectif B, lequel peut s’avérer aussi proche que la poche arrière d’un jean menaçant à tout moment de se déchirer sous la pression d’un cul qui n’en finit pas de grossir. Mon iPhone en main, je tapai: « Sors du RDV avec Monique. Ton fils a commencé à meubler à son goût l’intérieur de mon utérus. Faudra peut-être envisager de l’enfumer pour qu’il sorte. Sinon RAS. Et toi, tout va bien ? On s’appelle tout à l’heure ? Bisous. » »

« Jérôme m’expliquerait plus tard dans la nuit qu’elles attendaient derrière la porte que je sois prévenue. En croisant le regard rougi de l’infirmière passée plus tôt dans la soirée, je compris les efforts qui avaient été les siens pour m’épargner, pour m’offrir encore quelques minutes au calme et me laisser profiter de la naissance de mon enfant. Elle a pris ma main et m’a dit dans un sanglot: « Il est si beau, votre petit garçon, c’est pas juste qu’il arrive maintenant. »
À tour de rôle, les sages-femmes sont venues nous serrer, Jérôme et moi, dans leurs bras. Chacune a également caressé doucement le front chevelu de Joseph, comme pour reprendre une petite dose de vie avant d’affronter le reste de la nuit, puis elles sont reparties dans le même calme avec lequel elles étaient arrivées, laissant encore plus forte la sensation de mirage de ce début de nuit, de ce Joseph + 5 heures. »

« Nous n’étions plus le jeune couple qui passe son temps à poil, à boire du vin, fumer des cigarettes et discuter des heures, la tête posée sur les fesses de l’autre. Nous avions connu des années douces puis d’un coup une saison en grand huit, où des attentats effroyables avaient, malgré nous, accompagné l’arrivée de notre enfant. Dans cette insupportable coïncidence, nous avions dû l’accueillir, l’aimer, ne pas en faire une éponge à nos angoisses. Même devant un monde qui nous échappait, même devant un camion qui écrase tout le monde à Nice, même devant un président orange élu à la tête des États-Unis, même et surtout devant une planète qui se réchauffe dans l’indifférence générale ou presque. Nous avons usé de toutes les souplesses pour que notre enfant ne ressente pas dès son plus jeune âge les violences du monde dans lequel nous avions décidé de le précipiter. Et comme il fallait bien que nos angoisses et nos colères s’expriment quelque part, elles se sont muées peu à peu en petites guerres du quotidien. À tour de rôle et plusieurs fois par jour. Une petite phrase par ci, une remarque par-là. Des micro-conflits, pour ne pas avoir à tout faire exploser. »

« pardon d’avoir autre chose à foutre de mes journées que de t’envoyer des photos salaces pour te chauffer et me faire sauter le soir dans les onze minutes que j’ai au calme avant de m’écrouler de fatigue. Pardon d’avoir à gérer les cauchemars de Joseph, les changements de draps pleins de pisse à 2 heures du mat’ parce que ta conne de mère l’a traumatisé avec son putain de Roi Lion, pardon d’avoir parfois trop de boulot et d’aimer passer mes week-ends à préparer des powerpoints pour être un peu bien dans mes pompes le lundi matin quand j’arrive au taf, pardon d’avoir l’impression que mes seins ressemblent à des rollmops et d’avoir plus envie de te les montrer trop souvent pour que tu ne puisses pas mentalement les comparer à ce qu’ils étaient quand tu m’as connue, pardon d’avoir pris du cul quasiment autant que j’ai perdu de l’enthousiasme pour aller baiser sous la douche, et pardon de ne pas avoir vraiment l’énergie de me transformer en femme fatale qui te bande les yeux quand tu arrives à la maison alors qu’en général la première chose que tu demandes quand tu passes la porte, c’est si j’ai pris le PQ que tu préfères chez Franprix. »
Sans lui laisser le temps d’intégrer et encore moins de digérer ce que je venais d’énoncer, je continuai, en apnée ou presque: Oh, et pardon de ne pas t’envoyer des petits messages pleins de cœurs et de sous-entendus lourdingues comme ta connasse de collègue qui fait vibrer ton téléphone à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, et pardon d’avoir foutu mes strings à la poubelle pour ne garder que des sous-vêtements qui n’ont pas l’ambition de devenir un de mes organes internes, pardon aussi de considérer que notre avenir se situe un peu plus loin que la prochaine pipe que je vais te tailler parce que j’aurais eu la flemme de faire plus. Pardon de ne plus vouloir vivre dans un quartier qui pue la mort, Jérôme, tu m’entends, ça schlingue la mort partout. Pardon, hein, pardon d’avoir l’impression d’enjamber des cadavres chaque fois que je vais acheter des chouquettes et pardon de trouver ça insupportable, et pardon, oh mon Dieu, un grand pardon Jérôme, de vouloir continuer à construire des choses avec toi, au bout de six ans, alors que bon, on est bien comme ça hein, mais oui, ON EST BIEN COMME ÇA. »

« En regardant les premières gouttes passer une à une par le filtre en papier pour atterrir dans le réceptacle en Pyrex de la cafetière, j’ai pensé que c’était un peu fou la vie parfois. En l’espace de vingt-quatre heures, les choses s’étaient totalement transformées. Les traces de tasse de café qui, la veille, me faisaient monter la tension à 18, étaient ce matin les complices d’un bonheur retrouvé. Elles étaient là, définitivement tatouées sur la table en Formica, et pourtant je leur souriais. Sans ces marques, sans la dispute qui avait suivi, sans le pouvoir tachant du café, la journée n’aurait pas été si orageuse et la nuit si belle. Et si j’étais tombée enceinte cette nuit? La main sur le ventre, je regardais tranquillement ce nouveau café du jour franchir peu à peu les graduations de la carafe en verre. Amusée, je me demandais ce que cet arabica-ci nous apporterait.

« Le chef des pompiers commença, la voix posée, presque trop, comme si elle avait été préenregistrée sur un disque: « Vous nous avez donc appelés suite au malaise de votre mari…  »
Je l’interrompis avec l’information la plus inutile à énoncer à cet instant-là.
« On est pacsés, pas mariés. »
Le chef des pompiers acquiesça de la tête pour accuser réception de cette information tout en poursuivant.
« Quand nous sommes arrivés sur les lieux, nous avons constaté que la victime était inconsciente et après examen rapide nous n’avons pas réussi à trouver un pouls. »
Voilà qu’il recommençait à parler de cette victime dont je ne savais rien.
« Après avoir tenté un massage cardiaque ainsi que la pause d’un défibrillateur, nous n’avons malheureusement pas réussi à trouver de trace d’activité sur l’électrocardiogramme ni sur l’encéphalo-cardiogramme. Après quarante-deux minutes de soins, un médecin du Samu a malheureusement dû constater le décès de votre compagnon. Nous vous prions d’accepter nos plus sincères condoléances. Un officier de police va arriver d’ici quelques minutes pour vous expliquer la suite de la procédure. » J’ai regardé le pompier en chef, le médecin du Samu qui venait d’entrer dans le salon avec une expression sincèrement désolée, et le pompier du verre d’eau qui désormais n’osait plus regarder que ses pieds. D’autres visages apparaissaient tout autour sans vraiment s’imprimer à la surface de mes rétines. Au moment où l’officier de police sonnait à la porte, j’ai prononcé cette phrase, si absurde que quelques semaines plus tard elle me plongerait dans des fous rires incontrôlables: « Je crois qu’il reste du café si quelqu’un en veut. » »

À propos de l’auteur
Louison est née en 1985 à Paris. Après une formation artistique à l’atelier de Sèvres à Paris, elle entre au magazine Marianne en 2009 en tant que dessinatrice sur le site internet. Depuis 2016, elle collabore avec le magazine Grazia, où elle a raconté chaque semaine la dernière année du président Hollande à l’Élysée. De cette expérience sortira sa première bande dessinée, Cher François (Marabulles / Marabout). Deux titres (Les 12 râteaux d’Hercule et La guerre du gras n’aura pas lieu) ont suivi depuis en octobre 2018 et juin 2019. Elle a également travaillé pour Greenpeace, France Culture, et Le Parisien Magazine. (Source: LivresHebdo et Éditions Robert Laffont)

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Trois jours à Berlin

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En deux mots:
Le 9 novembre 1989 un fonctionnaire annonce que les voyages à l’étranger sont autorisés, précisant que la mesure s’applique immédiatement. Incrédules, les berlinois se dirigent vers les postes-frontière de l’ex-Allemagne de l’est. L’Histoire est en marche.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Ich bin ein Berliner»

À ses propres souvenirs de la chute du mur de Berlin Christine de Mazières vient ajouter les points de vue de différents acteurs, y compris ceux de l’ange Cassiel, conférant à ce moment historique sa dimension extraordinaire.

L’Histoire avec un grand H s’écrit souvent à partir de petites histoires, de faits qui semblent anodins, d’instants qui passeraient inaperçus s’ils n’étaient pas l’aboutissement d’un processus, le résultat d’un long cheminement. Christine de Mazières l’a parfaitement compris en construisant son roman. Elle nous raconte la chute du mur de Berlin en donnant la parole à des acteurs qui fort souvent ne se rendaient pas vraiment compte de ce qui se jouait ce 9 novembre 1989.
Prenez par exemple le cas de Günther Schabowski. Le journaliste, membre du Politbüro doit rendre compte des décisions gouvernementales après la fuite de milliers de personnes via la frontière hongroise ouverte depuis mai vers l’Autriche. Egon Krenz, nommé quelques jours plus tôt à la tête de la République démocratique allemande – en remplacement d’Erich Honecker remercié après avoir été vertement sermonné par un Michael Gorbatchev pressé de voir sa nouvelle politique de glasnost (transparence en russe) essaimer – lui donne deux feuilles de papier sur lesquelles il a rédigé «le projet de réglementation sur la liberté de circuler» avant de s’éclipser.
Lisant le texte, il est tout autant ébahi et incrédule que le parterre de journalistes rassemblés pour rendre compte de l’action gouvernementale. Pressé de questions, il ne veut pas trop s’avancer mais, devant l’insistance des journalistes, il finit par lâcher cette phrase : «Cela s’applique… à ma connaissance… euh… dès maintenant, sans délai.»
Rendons-nous maintenant dans l’appartement de Holger et Karin, un couple de Berlinois qui vivent depuis des années sous ce régime. Ils ont, comme presque tous leurs compatriotes, déjà eu maille à partir avec la Stasi, la fameuse police politique chargée de contrôler toute attitude déviante et ont une confiance très relative dans leurs dirigeants. On imagine leur sidération en entendant Günther Schabowski. Mais à leur place qu’aurions nous fait? Sans doute la même chose qu’eux. Nous aurions voulu savoir si ce que la télé venait d’annoncer était vrai où il s’agissait de ce que l’on appelle aujourd’hui une fake news. Après tout, que risquent-ils à aller voir au poste-frontière si la barrière est désormais levée?
Il en va de même pour leurs voisins et pour des milliers de compatriotes. De toutes parts, ils affluent aux points de passage comme celui de la Bornholmer Strasse.
En face d’eux, le soldat Uwe Karsten comprend très vite que ses chefs sont pris de court, qu’il leur faut improviser, qu’ils essaient d’aller aux nouvelles, de demander des instructions précises.
Alors que le chef de la sécurité, le lieutenant-colonel Becker, s’étrangle devant cet amateurisme et ce manque d’anticipation, l’improvisation s’impose comme un ultime recours. On décide de tamponner les photos des passeports, signal que leurs possesseurs pourront passer à l’ouest mais aussi qu’on leur refusera de rentrer chez eux. Dérisoire tentative de conserver une once de pouvoir… avant de finalement lever définitivement la barrière, de mettre à fin à la division de la ville qui date du 13 août 1961. Si pas un coup de feu n’a été tiré, si les caméras du monde entier vont pouvoir filmer l’enthousiasme des Berlinois à s’attaquer au «mur de la honte», c’est peut-être grâce à Cassiel.
L’ange qui survole la ville dans le superbe film de Wim Wenders, Les ailes du désir, ne pouvait manquer dans ce récit. C’est lui qui en fait se substitue à la romancière qui dispose de tous les pouvoirs, qui voit la foule autant que chacun des individus, qui sait leur histoire et leurs motivations, qui tend les fils invisibles qui relient les uns et les autres. Anna la Française venue à Berlin négocier l’achat des droits de livres pour le compte d’éditeurs et Micha qu’elle a croisé à l’Est et dont elle a perdu la trace ou, à l’inverse ceux qui ont fui à l’ouest et rêvent de pouvoir retrouver les membres de la famille et les amis restés de l’autre côté.
Christine de Mazières réussit très bien à dire la charge émotionnelle et l’énergie formidable qui se dégage de ces Trois jours à Berlin. Sans doute est-ce aussi parce qu’une partie de ma famille a vécu à Berlin-Est et que j’ai moi-même vécu ces instants de retrouvailles que ce livre m’a tant touché. À l’heure de fêter les trente ans de la chute du mur, je conclurai avec John Fitzgerald Kennedy et cet extrait de son fameux discours de 1963: «Tous les hommes libres, où qu’ils vivent, sont des citoyens de Berlin. Par conséquent, en tant qu’homme libre, je suis fier de prononcer ces mots: Ich bin ein Berliner!»

Trois jours à Berlin
Christine de Mazières
Éditions Sabine Wespieser
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782848053202
Paru le 03/03/2019

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, principalement à Berlin

Quand?
L’action se situe en November 1989.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 9 novembre 1989, à Berlin-Est habituellement désert sitôt la nuit tombée, des groupes silencieux convergent vers les postes-frontières. Tous ont entendu le porte-parole du Parti bredouiller ab sofort, « dès maintenant », en réponse à la question d’un journaliste sur la date de l’ouverture du mur.
De ce colossal cafouillage naît l’événement historique majeur que vivent, incrédules, les personnages de Trois jours à Berlin : Anna, une Française amoureuse de l’Allemagne, rêvant de retrouver Micha, naguère croisé à l’Est ; Micha lui-même, fils en rupture de ban d’un hiérarque communiste, que hante sa tentative de fuite à l’Ouest, quinze ans plus tôt ; le jeune cinéaste, transfuge de RDA, hébergeant Anna… Et quelques-uns qui, de part et d’autre du mur, oscillent entre stupéfaction et désarroi.
Sortant d’un cinéma où elle a revu Les Ailes du désir, alors que les premiers citoyens de l’Est ont déjà franchi le checkpoint, Anna marche dans la nuit avec le sentiment que le film se poursuit. Cassiel, l’ange des larmes de Wim Wenders, s’invite alors dans la ronde, survolant, ému et complice, la foule joyeuse et pacifique, avide de fraternisation.
Trente ans après la chute du mur, Christine de Mazières, alternant les points de vue avec autant de sensibilité que de justesse, insuffle à sa narration la force poétique des belles espérances soulevées par la réunification d’un pays qu’on imaginait à jamais divisé en deux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Journal du Centre (Muriel Mingau)
Pro / Prose 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Avant l’événement, avant le colossal acte manqué où tout a basculé, la pliure de l’histoire dans laquelle un monde a disparu, bien avant, il y a la ville.
Peut-être faut-il commencer par là. Cette ville bâtie sur une terre pauvre, ravinée de cours d’eau. Terre de moraines, dont les sablières et les lacs recèlent plus de plomb, d’acier et d’ossements blanchis que les forêts remplies d’oiseaux ne le laissent deviner.
Plaine immense, couloir de migrations, champ d’innombrables batailles.
Des peuples frugaux y sont passés depuis des millénaires. Des rois-soldats y ont levé d’immenses armées de conquêtes. D’un bout à l’autre du continent, ils ont avec fracas semé la mort comme du pavot noir, et sur les ruines, au cœur des villes, au cœur des hommes, construit des murs.

CASSIEL
Ils arrivent par petits groupes, silencieux. Comme des badauds, les poings dans les poches, mine de rien. De toutes les rues, ils affluent vers le poste-frontière de la Bornholmer Strasse, curieux et pourtant timides. Pendant le dîner, comme tous les soirs, ils ont regardé les nouvelles sur l’unique chaîne de télévision. La conférence de presse internationale après les réunions du Comité central est retransmise comme d’habitude dans l’émission Aktuelle Kamera. Sur l’écran apparaît, assis au podium, le porte-parole du Parti, cheveux gris, costume gris avec l’insigne rouge à la boutonnière. Il émane un ennui incommensurable de toute sa personne, comme s’il n’était pas sûr lui-même d’être là, accoudé à cette table nappée de gris, devant un micro et un parterre de journalistes réprimant des bâillements. Lui-même a l’air congestionné de celui qui lutte contre la contraction des muscles de la face et du diaphragme. Il sort enfin un papier de sa poche et semble découvrir ce qu’il lit. Aussitôt, un journaliste demande, à partir de quand?
L’homme gris hésite, les yeux sur son papier qui ne lui apporte pas de réponse. Il a le front luisant. Pourquoi ne lui a-t-on rien dit? Un fonctionnaire du Parti n’aime pas improviser. Tous les regards convergent vers lui. Les respirations sont suspendues. Vite, combler le silence pour éviter la catastrophe. Il prend alors un air dégagé et, parce qu’il ne peut quand même pas inventer un délai qui ne figure pas sur son bout de papier, il répond, comme une évidence, ab sofort, «dès maintenant». Et il ajoute, faussement assuré, unverzüglich, «sans délai». À ces mots, un tumulte de questions s’élève. Un morceau d’histoire est en train d’émerger de cette petite phrase qu’il s’étonne lui-même d’avoir prononcée. Il regarde un instant autour de lui. Il pense appartenir au petit cercle qui détient la vérité, à ceux qui peuvent faire le bonheur de tous. C’est si rassurant d’être dans le vrai, dans le sens de l’histoire, du bon côté, il ne faut surtout rien changer. Il connaît sur le bout des doigts son catéchisme et ne sait pas penser au-delà, ni autrement. Il ne peut pas concevoir ce qu’il vient de faire. Le bureaucrate vient de déclencher une révolution pacifique, il vient d’ouvrir le mur de Berlin et ne le sait pas encore.
Toute cette douceur que les hommes cachent au fond de leur cœur, toute cette douceur dont ils ont peur. Je suis entré un instant par la fenêtre chez les Brandt. Holger et Karin viennent de lâcher leurs fourchettes. Dès maintenant? Ils se regardent, incrédules. Qu’a-t-il dit? Sans délai? Tu l’as entendu, toi aussi? Ils se lèvent. Dans la chambre, les enfants sont endormis, les cartables au pied de leurs lits. Leurs souffles réguliers emplissent l’ombre mauve de tendresse. Je me penche sur eux pour leur insuffler de beaux rêves. Holger murmure: On y va? Il craint que Karin ne le traite de fou. Mais elle referme doucement la porte de la chambre et le regarde.
Ils prennent leurs manteaux et sortent. Cela ne prendra qu’un instant. Quel jour sommes-nous? Jeudi 9 novembre. Oui, il ne faudra pas trop tarder, la semaine n’est pas finie. Le poste-frontière de la Bornholmer Strasse est au coin de la rue. Ils veulent en avoir le cœur net. Comme des enfants ayant peur de commettre une bêtise, ils se donnent la main. La nuit est étrangement calme. Une brise légère fait chuchoter les feuilles jaunies des peupliers comme une caresse d’espoir. La bruine crée un halo flou autour des lampadaires. »

À propos de l’auteur
Christine de Mazières, franco-allemande, née en 1965, est haut fonctionnaire et vit dans la région parisienne. Pendant dix ans, de 2006 à 2016, elle a été la déléguée générale du Syndicat national de l’édition. (Source: Éditions Sabine Wespieser)

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Les nuits d’Ava

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En deux mots:
Alors qu’elle tourne à Rome, Ava Gardner s’offre une nuit un peu folle en compagnie d’un chef opérateur à qui elle va proposer un petit jeu: refaire en photo quelques toiles de nus célèbres. Des décennies plus tard, un passionné de la star hollywoodienne va tenter de retrouver les clichés. Une enquête exaltante, entre cinéma et beaux-arts.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De l’origine à la fin du monde

Ce qui rend le nouveau roman de Thierry Froger aussi passionnant, c’est le savoureux mélange des genres qu’il nous propose, entre biographie romancée d’Ava Gardner, enquête menée comme un thriller et besoin pour le narrateur de retrouver l’affection et la considération de sa fille.

Et si le roman de Thierry Froger était plus proche de la réalité que les biographies – officielles ou non – d’Ava Gardner? En refermant ce délicieux roman, je ne suis pas loin de répondre par l’affirmative, parce que la magie de l’écriture nous fait prendre place aux côtés de la belle brune dans ses déambulations romaines, partager ses coups de folie et, à l’image du narrateur, nous rendre tous un peu amoureux.
Nous sommes à Rome en 1958. La MGM a choisi de quitter ses studios pour tourner La Maja nue dans une réalisation d’Henry Koster. Il s’agit du dernier film dû par l’actrice au studio et qui ne laissera pas de souvenir impérissable dans la carrière de l’actrice. Dans ses Mémoires, Ava écrira du reste que «La Maja nue, meilleur titre que bon film, n’a pas été ma contribution la plus mémorable à l’art du cinéma. Il s’agit d’une biographie assez insipide du grand peintre espagnol Francisco Goya. Je jouais la duchesse d’Albe, le modèle favori de Goya». Avant d’ajouter que ce film lui a permis de faire la connaissance de Giuseppe Rotunno «dont les couleurs superbes illuminent le film de bout en bout».

GARDNER_The-naked-Maja_AfficheThierry Froger imagine alors que, lassée de partager ses nuits avec Anthony Franciosa – qui interprétait le rôle de Goya – Ava décide une escapade avec le chef opérateur. Poursuivis par les paparazzis, leur virée nocturne va se terminer au petit matin par un petit jeu: Rotunno est chargé de reproduire quelques grandes toiles de nus célèbres, de «de rejouer la peinture en photographie». Tâche peu aisée pour les problèmes de cadrage qu’elle posait, mais ô combien stimulante pour «les attraits qu’elle proposait à ses yeux d’homme.» Voici donc les rouleaux de pellicule imprégnés des mises en scène de GOYA_la_maja_desnuda

La Maja desnuda de Goya,

TITIEN_La_venus_durbinode La Vénus d’Urbino du Titien,

VELASQUEZ_La_Venus_au_miroirde La Vénus au miroir de Vélasquez et de …

COURBET_la_naissance_du_mondeLa naissance du monde de Gustave Courbet!
Si l’alcool a désinhibé le photographe et son modèle, tous deux se rendent vite compte au réveil combien ces clichés sont explosifs. Ava fait promettre à Rotunno de les détruire, ce qu’il fera après avoir réalisé un tirage qu’il confiera à son modèle et avoir oublié un négatif dans sa chambre noire.
Jacques Pierre, le narrateur, délaisse alors ses travaux d’historien pour enquêter sur le sort des quatre clichés produits cette nuit-là. Il va alors nous entraîner d’un bout à l’autre de la planète, «de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro» et constater «avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images» car les convoitises qu’elles suscitent vont jusqu’à laisser quelques cadavres ici et là. Un thriller haletant qui va se doubler d’un rapprochement inattendu avec sa fille Rose. Car sa progéniture, qui vit à Rome avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, accepte de l’aider dans sa quête. L’occasion aussi de constater que les errances du cœur ne sont pas réservées aux stars d’Hollywood.
Avec maestria l’auteur nous fait découvrir quelques épisodes fort intéressants de l’histoire de l’art, notamment la genèse de la toile la plus célèbre de Gustave Courbet, avant de raconter la vie rêvée d’Ava – je suis persuadé que vous adorerez l’épisode de sa rencontre avec Marylin Monroe – sans oublier de nous éclairer sur les motivations de cet enquêteur passionné qui deviendra «une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes».
C’est enlevé, drôle, documenté et follement exaltant. Il n’y a effectivement «pas de plus belle quête que celle du chasseur sans proie, traquant l’ombre d’un doute, si ridiculement suspendue soit-elle aux petites lèvres d’Ava Gardner et aux forêts obscures comme des images.»

Les nuits d’Ava
Thierry Froger
Éditions Actes Sud
Roman
304 p., 20 €
EAN: 9782330108632
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part sur les traces d’Ava Gardner en Italie, à Rome et Naples, mais également à Madrid, Londres, Los Angeles, la Floride, Haïti ou encore à La Havane et d’autre part dans les pas du narrateur en France, à Arcis-sur-Aube, Paris, mais aussi à Nantes et Chalonnes-sur-Loire près d’Angers ou encore à Prondines dans le Massif central et à l’étranger, notamment à Charlotte, Raleigh et Smithfield en Caroline du Nord et à Punta Raisi et Palerme en Sicile.

Quand?
L’action se situe de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rome, août 1958. Ava Gardner s’ennuie sur un tournage. Hors champ, elle invente la dolce vita avant Fellini. Par une nuit arrosée, la star entraîne son chef opérateur, le timide Giuseppe Rotunno, dans une séance photo inspirée des grands nus de l’histoire de l’art. Dont un scandaleux tableau de Courbet… peint d’après photographie.
Les Nuits d’Ava raconte ce moment de bascule où Ava Gardner affronte l’érosion de sa propre image en s’adonnant à toutes les dérives. Et l’obsession parfois distraite d’un certain Jacques Pierre, historien fantasque, qui s’improvise détective sur les traces des quatre clichés produits cette nuit-là.
Avec une aisance joueuse et impertinente, Thierry Froger circule des cimes du glamour hollywoodien aux questionnements de l’adolescence provinciale, des vertiges de la gloire aux gouffres de la solitude, et slalome gracieusement entre les débats idéologiques agitant deux générations françaises et les coulisses crapuleuses du pouvoir américain des années 1950 à 1970.
Roman-tourbillon, enquête et rêverie, Les Nuits d’Ava orchestre une réflexion amusée et mélancolique sur notre rapport à l’image et aux icônes. On y explore les aléas de la construction et de la déconstruction de soi, l’invention de l’histoire et de notre modernité. Le tout dans la légère sensation d’ivresse des amitiés naissantes.

« Je crois aimer les images par-dessus tout, qu’elles soient peintures, photographies, projections tremblantes sur un drap blanc. Je les aime minuscules ou grandes, vives ou fatiguées. Je les aime quand, cherchant à mieux les voir, j’ai l’impression qu’elles me regardent un bref instant avant de s’évanouir.
Car me ravissent plus que toute autre les images fantômes : celles entrevues en songe, celles des films non tournés ou brûlés, les tableaux volés ou bien voilés, les dessins effacés à la gomme, les chefs-d’œuvre inconnus, invisibles, les photographies perdues.
Je pense souvent à cette phrase de Pascal Quignard : “L’homme est celui à qui une image manque” et il me semble que Les Nuits d’Ava raconte cette histoire : un homme se met à la recherche d’une image manquante qu’il désire et qui l’effraie.
Embarqué dans cette quête des origines qu’il mène comme une enquête moins policière que rêveuse, le narrateur navigue à vue. Il est vite ballotté entre les époques et les continents, entre sa petite histoire et celle des grands de ce monde, entre ses souvenirs et ses fantasmes, en premier lieu desquels sa vieille obsession pour Ava Gardner. Celle-ci – ou plutôt l’image impossible de celle-ci – traverse tout le livre au fil des naufrages et des épiphanies. Elle nous interroge sur ce que nous voyons, croyons voir, ou voulons voir, puisque juste en-deçà et au-delà de l’image, il y a l’imaginaire – c’est-à-dire ce bref instant où Ava Gardner nous regarde avant de s’évanouir comme une apparition. » T. F

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Jacques Morice)
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Libération (Virginie Bloch-Lainé – entretien avec l’auteur)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Le Temps (Jean-Bernard Vuillème)
Blog Loupbouquin
Blog Shangols 
Blog Les mots de la fin 
Blog Baz’Art 


Thierry Froger présente Les Nuits d’Ava © Production Actes Sud

INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Je crois avoir vu comme dans un songe cette voiture qui filait dans les rues désertes de Rome, vers quatre heures vingt du matin, poursuivie par les éclairs d’un cyclope. La Facel-Vega (ou la Ford Thunderbird) semblait rouler à l’aveugle et zigzaguait sur les pavés tièdes, éclairée par le gros œil circulaire et intermittent du flash Braun de deux paparazzi. Leur décapotable répétait le trajet erratique de la première voiture que conduisait Ava Gardner avec la grâce et l’inconscience des merveilleux pochards. À ses côtés, tout aussi ivre et néanmoins apeuré, l’acteur Anthony Franciosa bégayait mollement des lambeaux de prières qu’Ava Gardner ne pouvait entendre, hurlant et riant à chaque coup de volant qui faisait crisser le caoutchouc sur le basalte noir, les ailes de la voiture frôlant les murs comme on caresse et comme on griffe. Franciosa se cramponnait à son siège, tétanisé par l’alcool, la peur et les jurons d’Ava. Voyant dans le rétroviseur que les poursuivants ne perdaient pas de terrain, l’actrice a eu soudain l’intuition stratégique de les retarder en lançant par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la main, léchant imprudemment le volant et tirant de son sac des objets vite projetés en direction de la décapotable. Celle-ci a finalement ralenti, sans que ces pauvres projectiles en soient la cause, les deux photographes s’avisant de la plus grande vélocité de la Facel-Vega (ou de la Ford Thunderbird) ainsi que de la mauvaise tournure que pourrait prendre cette course poursuite nocturne où chacun semblait manquer de sang-froid et de lucidité dans la conduite des événements comme des véhicules. La voiture des paparazzi a fait un demi-tour soyeux sur une petite place au puits couvert et a parcouru le chemin inverse, non sans quelques haltes pour récupérer ici ou là les tendres dédicaces – ou ce qu’il en restait – que leur avait adressées Ava Gardner.
Le lendemain, le samedi 16 août 1958, l’actrice s’est réveillée avec un goût d’orange confite et d’oignon dans la bouche. Elle est sortie sur la terrasse de son appartement vers midi, vêtue d’un peignoir blanc, un verre de gin à la main pour réparer sa gueule de bois et la mauvaise conscience volatile qu’elle avait parfois. Elle a regardé un instant les adolescentes qui, en contrebas de son balcon, se faisaient photographier sur les marches qui montaient de la piazza di Spagna vers Trinità dei Monti: la plupart de ces jeunes filles imaginaient avec force et foi qu’elles ressemblaient à Audrey Hepburn dans Vacances romaines, imitant comme elles pouvaient son sourire espiègle et gracieux, agrandissant démesurément les yeux en prenant la pose. Rentrée dans l’appartement pour fuir la chaleur du milieu de journée, Ava Gardner a mis un disque de Frank Sinatra sur l’électrophone et a fait couler un bain d’eau froide pour réveiller son corps effacé. Cela faisait des mois qu’elle s’étourdissait . Rome avec le bonheur suffisant de croire qu’après ce tournage elle serait libre. On dit que la voix de Sinatra est de velours. »

Extraits
« Rotunno la regardait sans réussir à bien appréhender la folle étrangeté – et c’est probablement ce qui nous arrive à tous, deux ou trois fois peut-être au cours de notre vie misérable, quand nous sommes incapables de reconnaître l’inouï au moment où il surgit, condamnés ensuite à le traquer vainement dans la mémoire défaillante et complaisante, ce qui nous permet de tout inventer, y compris les possibilités de rêver et regretter sans fin ce qui s’est passé ou non. Il est difficile d’imaginer ce que pouvait penser Rotunno à quatre heures du matin, ivre et seul avec le plus bel animal du monde dont la peau nue débordait outrageusement d’une grande chemise blanche mal boutonnée. En ces circonstances et à sa place, sans doute aurais-je souhaité que cette nuit n’ait jamais existé – mais surtout qu’elle ne finisse pour rien au monde. » (p. 50-51)

« Devenu malgré moi une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes, je commençais à être bien placé pour savoir qu’on racontait en général n’importe quoi sur son compte. Soucieux de ne pas trop m’égarer, j’essayais d’appliquer à mon enquête les méthodes rigoureuses de l’investigation scientifique… » (p. 109)

« Après six mois de recherches désordonnées que je qualifiais pompeusement d’enquête, j’avais désormais quelques certitudes. Hormis la grande Origine dérobée chez Rotunno et la petite Vénus au miroir dont je n’avais pas retrouvé la trace, il semblait que les images scandaleuses d’Ava Gardner avaient ricoché d’un bout à l’autre de la planète, changeant plusieurs fois de main, de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro, et charriant dans leur sillage de nombreuses morts sans qu’aucun rapport de causalité ne puisse être formellement établi. Certains signes apparaissaient troublants cependant et il m’arrivait de considérer avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images dont j’étais, à ma manière consentante, également la victime en y consacrant tout mon temps et une partie de l’héritage maternel. Je n’arrivais pas à démêler la cause de la conséquence, la conséquence du fortuit, le vrai du probable et le probable du fictif, tant je me méfiais de mon goût des rapprochements douteux qui me conduisaient à tirer une pelote par les cheveux comme on crible de balles ou d’aiguilles la gueule d’une belette dans une meule de foin. » (p. 241)

À propos de l’auteur
Thierry Froger, né en 1973, enseigne les arts plastiques. Son travail questionne les transports de l’image, ses fragilités et ses fantômes (réels ou imaginaires, cinématographiques ou historiques). En 2013, il publie un recueil de poèmes, Retards légendaires de la photographie, (Flammarion, prix Henri-Mondor de l’Académie française en 2014). Sauve qui peut (la révolution) est son premier roman, pour lequel il a reçu le Prix Envoyé par la Poste. (Source : Éditions Actes Sud)

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L’été circulaire

BRUNET_Lete_circulaire

En deux mots:
À 16 ans, Céline annonce à ses parents qu’elle est enceinte mais refuse de dire qui est le père de l’enfant. Une situation que son père n’accepte pas. Il entend faire payer le «coupable». La tension monte comme la température durant cet été dans le Vaucluse.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un été presque ordinaire

« Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. »

Voilà un formidable roman construit comme une tragédie grecque, à la fois formidable analyse de l’âme humaine et thriller implacable. Marian Brunet réussit dès les premières pages, avec une scène-choc, à ferrer son lecteur. Dès lors, il ne lâchera plus cette histoire. Nous sommes près de Cavaillon dans un modeste pavillon où vivent Johanna, dite Jo (15 ans) et sa sœur Céline (16 ans) avec un père maçon et une mère au foyer. Quand Céline annonce qu’elle est enceinte, son père la gifle violemment. D’emblée on comprend que la violence est ici comme une seconde nature, que le bon a choisi de céder la place à la brute et au truand. « Chez eux, se souvient Johanna, une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. »
Ici on tente de suivre des études tout en se disant qu’elles sont faites pour les autres, on attend les estivants pour partager avec eux les vacances faute de pouvoir rêver d’autres horizons. Le passe-temps favori, outre boire et fumer, ce sont les bals qui animent les soirées estivales. On y retrouve les voisins, les collègues et on y fait quelquefois des rencontres. « Céline a toujours aimé ça, reine de la fête, adulée des garçons – toutes bandes confondues. Même quand elle était plus jeune, il y avait des coins d’ombre où se laisser glisser contre le corps d’un petit ami, jouer à ne pas aller plus loin mais s’arrêter tout au bord. Eux rêvaient de ses doigts aux ongles roses sur leur petit pénis dressé; elle serrait amoureusement de grosses peluches gagnées à la carabine en espérant des mots d’amour. Et s’il fallait se laisser tâter maladroitement les seins pour obtenir de pauvres Je t’aime balbutiants et autres dérivés sans imagination, elle était prête. » Et voilà comment la jeune fille s’est retrouvée enceinte. Et voilà pourquoi son père n’envisage qu’une solution : qu’elle dise qui est le père et qu’elle l’épouse. Sauf que Céline ne veut rien dire, faisant ainsi monter la tension et laisser fleurir les hypothèses.
Car il faut laver l’affront, trouver le responsable, le faire avouer. Toutes les fréquentations de Céline sont passées au crible. Jo est questionnée et voudrait bien pouvoir aider son père, mais « la vérité, c’est qu’elle n’en sait vraiment rien, de qui a mis sa sœur enceinte. En faisant le compte à rebours, trois mois en arrière, elle voit pas. Difficile de savoir, avec sa sœur. Du temps a passé, depuis les tripotages derrière les autos-tamponneuses. Elle est belle, Céline, mais faut pas croire que pour certains, elle est autre chose qu’une pute. »
La colère du père ne va cesser de grandir et, se mêlant d’effluves racistes, va se diriger contre un jeune d’origine maghrébine, cible idéale pour asseoir son besoin de vengeance. Il y a du Dupont-Lajoie dans cet homme-là.
Et à mesure que l’été avance, que la chaleur écrase le Lubéron, que l’on s’amuse en allant plonger dans les piscines des maisons encore inoccupées où en s’incrustant dans les fêtes des nantis, le drame va se nouer.
La chronique sociale se transforme alors brutalement en une tragédie aux rebondissements multiples que Marion Brunet orchestre avec maestria. Voilà sans aucun doute l’un des livres à emporter avec vous pour les vacances!

L’été circulaire
Marion Brunet
Éditions Albin Michel
Thriller
000 p., 18 €
EAN : 9782226398918
Paru le 1er février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Vaucluse, à l’Isle-sur-la-Sorgue, à Avignon avant de prendre la route vers Marseille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Fuir leur petite ville du Midi, ses lotissements, son quotidien morne: Jo et Céline, deux sœurs de quinze et seize ans, errent entre fêtes foraines, centres commerciaux et descentes nocturnes dans les piscines des villas cossues de la région. Trop jeunes pour renoncer à leurs rêves et suivre le chemin des parents qui triment pour payer les traites de leur pavillon.
Mais, le temps d’un été, Céline se retrouve au cœur d’un drame qui fait voler en éclats la famille et libère la rage sourde d’un père impatient d’en découdre avec le premier venu, surtout s’il n’est pas «comme eux».
L’été circulaire est un roman âpre et sombre, portrait implacable des «petits Blancs», ces communautés périurbaines renfermées sur elles-mêmes et apeurées. L’écriture acérée, la narration tendue imposent d’emblée le talent de Marion Brunet.

Les critiques
Babelio
Télérama (Michel Abescat)
Le Temps (Jean-Bernard Vuillème)
Blog Encore du noir
Publik’ArtPublik’Art (Bénédicte de Loriol)
Blog Ecri’turbulente


Marion Brunet présente L’été circulaire dans La Grande Librairie. © Production France Télévisions

Les premières pages du livre:
« Chez eux, se souvient Johanna, une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. C’était mort au départ, atout ou appât, elles pouvaient s’asseoir sur l’idée même du jeu, vu qu’elles n’avaient pas écrit les règles.
Ce soir, Céline, c’est pas une main au cul qu’elle se prend, c’est une main dans la gueule. Le père, fou de rage, s’en étouffe à moitié. Déjà qu’il n’a pas beaucoup de vocabulaire, là, c’est pire. Il retourne la tête de sa fille de son énorme paluche de maçon; elle s’écroule sur le sol de la cuisine – un tas de tissu mouillé. Ça fait un bruit bizarre, comme si des petits bouts d’elle s’étaient brisés.
– C’est qui?
Céline est bien incapable de répondre, même si elle avait décidé de parler. Elle tente de reprendre sa respiration. Ses cheveux pendent en rideau, on ne voit ni ses yeux ni sa bouche. Jo voudrais bien l’aider mais elle sent ses pieds vissés au sol comme ceux d’un lit de prison.
La cuisine sent le détergent et la lavande, fragrance de pub pour le grand Sud, cigales et compagnie.
– C’est qui l’ordure qui t’a fait ça? C’est qui, le fils de pute sorti du con d’une chienne, qui a osé faire ça?
La mère remplit un verre d’eau. Il lui échappe des mains et roule dans l’évier en inox. Elle chuchote Arrête, mais sans conviction. D’ailleurs, on ne sait même pas à qui elle s’adresse.
– Tu vas répondre, oui?
Et puis le père cesse de crier. Son menton se met à trembler, une menace bien pire – Jo détourne les yeux. La mère s’accroupit, son verre d’eau à la main, et elle relève le visage de Céline sans douceur. Elle l’a jamais eue, faut dire. L’espace d’un petit instant, on pourrait se demander si elle va lui jeter l’eau au visage ou l’aider à boire. Céline pousse le sol d’une main, s’agrippe de l’autre au poignet de sa mère. L’eau déborde, coule sur le genou nu de la mère qui s’en agace. Dans un mouvement de recul, elle pose le verre par terre, se redresse difficilement – une très vieille femme, d’un coup, malgré son air d’avoir toujours trente ans. Céline lâche son poignet, reste prostrée sur un coude. Sa bouche a enflé, son nez semble tordu. Le père n’a jamais frappé aussi fort. Elle saisit le verre pour boire mais l’eau coule à côté, sur son menton et sur son tee-shirt décoré d’une vanité rose avec des paillettes autour, et du sang aussi qui jaillit en bulles de sa narine droite. Des milliers de pointes lui cisaillent le ventre.
Le père a croisé les bras, il a repris des forces jusque dans sa posture, et il défie Céline du regard. Elle a les yeux pleins d’eau, les joues creuses à force de serrer les dents.
– Elle dira rien, siffle la mère. Elle dira rien, cette garce. »

Extraits
« Manuel lève la tête et tend son regard vers les murs. Endetté jusqu’au cou mais propriétaire de sa maison en carton-pâte, de sa maison au crépi rose dans le lotissement social construit par une mairie vaguement socialiste, dans les années 80. Seulement il doit encore tellement de fric à son beau-père que c’est pas vraiment comme si elle était à lui. C’est plutôt comme si elle était à sa femme, la maison. Quand il y pense un peu trop, il a l’impression qu’on lui a coupé les couilles à la faucille. Et maintenant sa fille [enceinte à 16 ans], comme s’il était incapable de la surveiller. Au grand jeu de la vie, lui non plus n’a pas écrit les règles. Le problème, c’est qu’il pensait le contraire. »

« La bizarrerie a ses avantages. À force de faire semblant de ne pas la voir pour éviter son regard, les gens finissent par oublier qu’elle est là. Ça autorise certaines excentricités, et il lui arrive d’en abuser, histoire d’entretenir cette licence de petite folie, cet écran de trouble entre elle et les autres. Là, face au père, elle en a besoin. La vérité, c’est qu’elle n’en sait vraiment rien, de qui a mis sa sœur enceinte. En faisant le compte à rebours, trois mois en arrière, elle voit pas. Difficile de savoir, avec sa sœur. Du temps a passé, depuis les tripotages derrière les autos-tamponneuses. Elle est belle, Céline, mais faut pas croire que pour certains, elle est autre chose qu’une pute. »

« Ici, tout ce qui sort un tant soit peu de l’ordinaire est commenté, décortiqué, devient sujet. Dans le viseur des langues de comptoir, prophétiques et avinées, pas d’expédient sauf l’habitude. Seule l’habitude peut rendre banal ce qui ne l’est pas. »

« Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. C’était mort au départ, atout ou appât, elles pouvaient s’asseoir sur l’idée même du jeu, vu qu’elles n’avaient pas écrit les règles. »

« Il en jouit, de sa solitude supérieure, c’est sa came. Et puis elle est belle cette fille enceinte sortie d’on ne sait où. Pas le genre de la maison, c’est sûr, et ça, ça l’excite drôlement, le fils de bonne famille. Et comme son intelligence lui offre l’élégance d’un cynisme vaguement désespéré, il s’autorise à penser que oui, ce serait amusant de la sauter, avec son gros ventre et sa vulgarité qui affleure sous chaque éclat de rire. Ce serait beau, décadent, nouveau. Il s’ennuie tellement.
– Mais quoi? Pourquoi tu me regardes comme ça?
Céline glousse et entame la troisième bière que lui tend Côme.
Il se sent dégueulasse, et il trouve ça délicieux. »

À propos de l’auteur
Auteure reconnue en jeunesse pour ses romans Young Adult publiés chez Sarbacane et récompensés par plus de 30 prix comme le prix Unicef de littérature jeunesse 2017, Marion Brunet, née en 1976, a travaillé comme éducatrice spécialisée. Elle vit à Marseille où elle est lectrice pour diverses maisons d’édition et anime des rencontres littéraires auprès des scolaires. (Source : Livres Hebdo)

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