Trois jours à Berlin

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En deux mots:
Le 9 novembre 1989 un fonctionnaire annonce que les voyages à l’étranger sont autorisés, précisant que la mesure s’applique immédiatement. Incrédules, les berlinois se dirigent vers les postes-frontière de l’ex-Allemagne de l’est. L’Histoire est en marche.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Ich bin ein Berliner»

À ses propres souvenirs de la chute du mur de Berlin Christine de Mazières vient ajouter les points de vue de différents acteurs, y compris ceux de l’ange Cassiel, conférant à ce moment historique sa dimension extraordinaire.

L’Histoire avec un grand H s’écrit souvent à partir de petites histoires, de faits qui semblent anodins, d’instants qui passeraient inaperçus s’ils n’étaient pas l’aboutissement d’un processus, le résultat d’un long cheminement. Christine de Mazières l’a parfaitement compris en construisant son roman. Elle nous raconte la chute du mur de Berlin en donnant la parole à des acteurs qui fort souvent ne se rendaient pas vraiment compte de ce qui se jouait ce 9 novembre 1989.
Prenez par exemple le cas de Günther Schabowski. Le journaliste, membre du Politbüro doit rendre compte des décisions gouvernementales après la fuite de milliers de personnes via la frontière hongroise ouverte depuis mai vers l’Autriche. Egon Krenz, nommé quelques jours plus tôt à la tête de la République démocratique allemande – en remplacement d’Erich Honecker remercié après avoir été vertement sermonné par un Michael Gorbatchev pressé de voir sa nouvelle politique de glasnost (transparence en russe) essaimer – lui donne deux feuilles de papier sur lesquelles il a rédigé «le projet de réglementation sur la liberté de circuler» avant de s’éclipser.
Lisant le texte, il est tout autant ébahi et incrédule que le parterre de journalistes rassemblés pour rendre compte de l’action gouvernementale. Pressé de questions, il ne veut pas trop s’avancer mais, devant l’insistance des journalistes, il finit par lâcher cette phrase : «Cela s’applique… à ma connaissance… euh… dès maintenant, sans délai.»
Rendons-nous maintenant dans l’appartement de Holger et Karin, un couple de Berlinois qui vivent depuis des années sous ce régime. Ils ont, comme presque tous leurs compatriotes, déjà eu maille à partir avec la Stasi, la fameuse police politique chargée de contrôler toute attitude déviante et ont une confiance très relative dans leurs dirigeants. On imagine leur sidération en entendant Günther Schabowski. Mais à leur place qu’aurions nous fait? Sans doute la même chose qu’eux. Nous aurions voulu savoir si ce que la télé venait d’annoncer était vrai où il s’agissait de ce que l’on appelle aujourd’hui une fake news. Après tout, que risquent-ils à aller voir au poste-frontière si la barrière est désormais levée?
Il en va de même pour leurs voisins et pour des milliers de compatriotes. De toutes parts, ils affluent aux points de passage comme celui de la Bornholmer Strasse.
En face d’eux, le soldat Uwe Karsten comprend très vite que ses chefs sont pris de court, qu’il leur faut improviser, qu’ils essaient d’aller aux nouvelles, de demander des instructions précises.
Alors que le chef de la sécurité, le lieutenant-colonel Becker, s’étrangle devant cet amateurisme et ce manque d’anticipation, l’improvisation s’impose comme un ultime recours. On décide de tamponner les photos des passeports, signal que leurs possesseurs pourront passer à l’ouest mais aussi qu’on leur refusera de rentrer chez eux. Dérisoire tentative de conserver une once de pouvoir… avant de finalement lever définitivement la barrière, de mettre à fin à la division de la ville qui date du 13 août 1961. Si pas un coup de feu n’a été tiré, si les caméras du monde entier vont pouvoir filmer l’enthousiasme des Berlinois à s’attaquer au «mur de la honte», c’est peut-être grâce à Cassiel.
L’ange qui survole la ville dans le superbe film de Wim Wenders, Les ailes du désir, ne pouvait manquer dans ce récit. C’est lui qui en fait se substitue à la romancière qui dispose de tous les pouvoirs, qui voit la foule autant que chacun des individus, qui sait leur histoire et leurs motivations, qui tend les fils invisibles qui relient les uns et les autres. Anna la Française venue à Berlin négocier l’achat des droits de livres pour le compte d’éditeurs et Micha qu’elle a croisé à l’Est et dont elle a perdu la trace ou, à l’inverse ceux qui ont fui à l’ouest et rêvent de pouvoir retrouver les membres de la famille et les amis restés de l’autre côté.
Christine de Mazières réussit très bien à dire la charge émotionnelle et l’énergie formidable qui se dégage de ces Trois jours à Berlin. Sans doute est-ce aussi parce qu’une partie de ma famille a vécu à Berlin-Est et que j’ai moi-même vécu ces instants de retrouvailles que ce livre m’a tant touché. À l’heure de fêter les trente ans de la chute du mur, je conclurai avec John Fitzgerald Kennedy et cet extrait de son fameux discours de 1963: «Tous les hommes libres, où qu’ils vivent, sont des citoyens de Berlin. Par conséquent, en tant qu’homme libre, je suis fier de prononcer ces mots: Ich bin ein Berliner!»

Trois jours à Berlin
Christine de Mazières
Éditions Sabine Wespieser
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782848053202
Paru le 03/03/2019

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, principalement à Berlin

Quand?
L’action se situe en November 1989.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 9 novembre 1989, à Berlin-Est habituellement désert sitôt la nuit tombée, des groupes silencieux convergent vers les postes-frontières. Tous ont entendu le porte-parole du Parti bredouiller ab sofort, « dès maintenant », en réponse à la question d’un journaliste sur la date de l’ouverture du mur.
De ce colossal cafouillage naît l’événement historique majeur que vivent, incrédules, les personnages de Trois jours à Berlin : Anna, une Française amoureuse de l’Allemagne, rêvant de retrouver Micha, naguère croisé à l’Est ; Micha lui-même, fils en rupture de ban d’un hiérarque communiste, que hante sa tentative de fuite à l’Ouest, quinze ans plus tôt ; le jeune cinéaste, transfuge de RDA, hébergeant Anna… Et quelques-uns qui, de part et d’autre du mur, oscillent entre stupéfaction et désarroi.
Sortant d’un cinéma où elle a revu Les Ailes du désir, alors que les premiers citoyens de l’Est ont déjà franchi le checkpoint, Anna marche dans la nuit avec le sentiment que le film se poursuit. Cassiel, l’ange des larmes de Wim Wenders, s’invite alors dans la ronde, survolant, ému et complice, la foule joyeuse et pacifique, avide de fraternisation.
Trente ans après la chute du mur, Christine de Mazières, alternant les points de vue avec autant de sensibilité que de justesse, insuffle à sa narration la force poétique des belles espérances soulevées par la réunification d’un pays qu’on imaginait à jamais divisé en deux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Journal du Centre (Muriel Mingau)
Pro / Prose 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Avant l’événement, avant le colossal acte manqué où tout a basculé, la pliure de l’histoire dans laquelle un monde a disparu, bien avant, il y a la ville.
Peut-être faut-il commencer par là. Cette ville bâtie sur une terre pauvre, ravinée de cours d’eau. Terre de moraines, dont les sablières et les lacs recèlent plus de plomb, d’acier et d’ossements blanchis que les forêts remplies d’oiseaux ne le laissent deviner.
Plaine immense, couloir de migrations, champ d’innombrables batailles.
Des peuples frugaux y sont passés depuis des millénaires. Des rois-soldats y ont levé d’immenses armées de conquêtes. D’un bout à l’autre du continent, ils ont avec fracas semé la mort comme du pavot noir, et sur les ruines, au cœur des villes, au cœur des hommes, construit des murs.

CASSIEL
Ils arrivent par petits groupes, silencieux. Comme des badauds, les poings dans les poches, mine de rien. De toutes les rues, ils affluent vers le poste-frontière de la Bornholmer Strasse, curieux et pourtant timides. Pendant le dîner, comme tous les soirs, ils ont regardé les nouvelles sur l’unique chaîne de télévision. La conférence de presse internationale après les réunions du Comité central est retransmise comme d’habitude dans l’émission Aktuelle Kamera. Sur l’écran apparaît, assis au podium, le porte-parole du Parti, cheveux gris, costume gris avec l’insigne rouge à la boutonnière. Il émane un ennui incommensurable de toute sa personne, comme s’il n’était pas sûr lui-même d’être là, accoudé à cette table nappée de gris, devant un micro et un parterre de journalistes réprimant des bâillements. Lui-même a l’air congestionné de celui qui lutte contre la contraction des muscles de la face et du diaphragme. Il sort enfin un papier de sa poche et semble découvrir ce qu’il lit. Aussitôt, un journaliste demande, à partir de quand?
L’homme gris hésite, les yeux sur son papier qui ne lui apporte pas de réponse. Il a le front luisant. Pourquoi ne lui a-t-on rien dit? Un fonctionnaire du Parti n’aime pas improviser. Tous les regards convergent vers lui. Les respirations sont suspendues. Vite, combler le silence pour éviter la catastrophe. Il prend alors un air dégagé et, parce qu’il ne peut quand même pas inventer un délai qui ne figure pas sur son bout de papier, il répond, comme une évidence, ab sofort, «dès maintenant». Et il ajoute, faussement assuré, unverzüglich, «sans délai». À ces mots, un tumulte de questions s’élève. Un morceau d’histoire est en train d’émerger de cette petite phrase qu’il s’étonne lui-même d’avoir prononcée. Il regarde un instant autour de lui. Il pense appartenir au petit cercle qui détient la vérité, à ceux qui peuvent faire le bonheur de tous. C’est si rassurant d’être dans le vrai, dans le sens de l’histoire, du bon côté, il ne faut surtout rien changer. Il connaît sur le bout des doigts son catéchisme et ne sait pas penser au-delà, ni autrement. Il ne peut pas concevoir ce qu’il vient de faire. Le bureaucrate vient de déclencher une révolution pacifique, il vient d’ouvrir le mur de Berlin et ne le sait pas encore.
Toute cette douceur que les hommes cachent au fond de leur cœur, toute cette douceur dont ils ont peur. Je suis entré un instant par la fenêtre chez les Brandt. Holger et Karin viennent de lâcher leurs fourchettes. Dès maintenant? Ils se regardent, incrédules. Qu’a-t-il dit? Sans délai? Tu l’as entendu, toi aussi? Ils se lèvent. Dans la chambre, les enfants sont endormis, les cartables au pied de leurs lits. Leurs souffles réguliers emplissent l’ombre mauve de tendresse. Je me penche sur eux pour leur insuffler de beaux rêves. Holger murmure: On y va? Il craint que Karin ne le traite de fou. Mais elle referme doucement la porte de la chambre et le regarde.
Ils prennent leurs manteaux et sortent. Cela ne prendra qu’un instant. Quel jour sommes-nous? Jeudi 9 novembre. Oui, il ne faudra pas trop tarder, la semaine n’est pas finie. Le poste-frontière de la Bornholmer Strasse est au coin de la rue. Ils veulent en avoir le cœur net. Comme des enfants ayant peur de commettre une bêtise, ils se donnent la main. La nuit est étrangement calme. Une brise légère fait chuchoter les feuilles jaunies des peupliers comme une caresse d’espoir. La bruine crée un halo flou autour des lampadaires. »

À propos de l’auteur
Christine de Mazières, franco-allemande, née en 1965, est haut fonctionnaire et vit dans la région parisienne. Pendant dix ans, de 2006 à 2016, elle a été la déléguée générale du Syndicat national de l’édition. (Source: Éditions Sabine Wespieser)

Compte Twitter de l’auteur 

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Les nuits d’Ava

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En deux mots:
Alors qu’elle tourne à Rome, Ava Gardner s’offre une nuit un peu folle en compagnie d’un chef opérateur à qui elle va proposer un petit jeu: refaire en photo quelques toiles de nus célèbres. Des décennies plus tard, un passionné de la star hollywoodienne va tenter de retrouver les clichés. Une enquête exaltante, entre cinéma et beaux-arts.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De l’origine à la fin du monde

Ce qui rend le nouveau roman de Thierry Froger aussi passionnant, c’est le savoureux mélange des genres qu’il nous propose, entre biographie romancée d’Ava Gardner, enquête menée comme un thriller et besoin pour le narrateur de retrouver l’affection et la considération de sa fille.

Et si le roman de Thierry Froger était plus proche de la réalité que les biographies – officielles ou non – d’Ava Gardner? En refermant ce délicieux roman, je ne suis pas loin de répondre par l’affirmative, parce que la magie de l’écriture nous fait prendre place aux côtés de la belle brune dans ses déambulations romaines, partager ses coups de folie et, à l’image du narrateur, nous rendre tous un peu amoureux.
Nous sommes à Rome en 1958. La MGM a choisi de quitter ses studios pour tourner La Maja nue dans une réalisation d’Henry Koster. Il s’agit du dernier film dû par l’actrice au studio et qui ne laissera pas de souvenir impérissable dans la carrière de l’actrice. Dans ses Mémoires, Ava écrira du reste que «La Maja nue, meilleur titre que bon film, n’a pas été ma contribution la plus mémorable à l’art du cinéma. Il s’agit d’une biographie assez insipide du grand peintre espagnol Francisco Goya. Je jouais la duchesse d’Albe, le modèle favori de Goya». Avant d’ajouter que ce film lui a permis de faire la connaissance de Giuseppe Rotunno «dont les couleurs superbes illuminent le film de bout en bout».

GARDNER_The-naked-Maja_AfficheThierry Froger imagine alors que, lassée de partager ses nuits avec Anthony Franciosa – qui interprétait le rôle de Goya – Ava décide une escapade avec le chef opérateur. Poursuivis par les paparazzis, leur virée nocturne va se terminer au petit matin par un petit jeu: Rotunno est chargé de reproduire quelques grandes toiles de nus célèbres, de «de rejouer la peinture en photographie». Tâche peu aisée pour les problèmes de cadrage qu’elle posait, mais ô combien stimulante pour «les attraits qu’elle proposait à ses yeux d’homme.» Voici donc les rouleaux de pellicule imprégnés des mises en scène de GOYA_la_maja_desnuda

La Maja desnuda de Goya,

TITIEN_La_venus_durbinode La Vénus d’Urbino du Titien,

VELASQUEZ_La_Venus_au_miroirde La Vénus au miroir de Vélasquez et de …

COURBET_la_naissance_du_mondeLa naissance du monde de Gustave Courbet!
Si l’alcool a désinhibé le photographe et son modèle, tous deux se rendent vite compte au réveil combien ces clichés sont explosifs. Ava fait promettre à Rotunno de les détruire, ce qu’il fera après avoir réalisé un tirage qu’il confiera à son modèle et avoir oublié un négatif dans sa chambre noire.
Jacques Pierre, le narrateur, délaisse alors ses travaux d’historien pour enquêter sur le sort des quatre clichés produits cette nuit-là. Il va alors nous entraîner d’un bout à l’autre de la planète, «de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro» et constater «avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images» car les convoitises qu’elles suscitent vont jusqu’à laisser quelques cadavres ici et là. Un thriller haletant qui va se doubler d’un rapprochement inattendu avec sa fille Rose. Car sa progéniture, qui vit à Rome avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, accepte de l’aider dans sa quête. L’occasion aussi de constater que les errances du cœur ne sont pas réservées aux stars d’Hollywood.
Avec maestria l’auteur nous fait découvrir quelques épisodes fort intéressants de l’histoire de l’art, notamment la genèse de la toile la plus célèbre de Gustave Courbet, avant de raconter la vie rêvée d’Ava – je suis persuadé que vous adorerez l’épisode de sa rencontre avec Marylin Monroe – sans oublier de nous éclairer sur les motivations de cet enquêteur passionné qui deviendra «une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes».
C’est enlevé, drôle, documenté et follement exaltant. Il n’y a effectivement «pas de plus belle quête que celle du chasseur sans proie, traquant l’ombre d’un doute, si ridiculement suspendue soit-elle aux petites lèvres d’Ava Gardner et aux forêts obscures comme des images.»

Les nuits d’Ava
Thierry Froger
Éditions Actes Sud
Roman
304 p., 20 €
EAN: 9782330108632
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part sur les traces d’Ava Gardner en Italie, à Rome et Naples, mais également à Madrid, Londres, Los Angeles, la Floride, Haïti ou encore à La Havane et d’autre part dans les pas du narrateur en France, à Arcis-sur-Aube, Paris, mais aussi à Nantes et Chalonnes-sur-Loire près d’Angers ou encore à Prondines dans le Massif central et à l’étranger, notamment à Charlotte, Raleigh et Smithfield en Caroline du Nord et à Punta Raisi et Palerme en Sicile.

Quand?
L’action se situe de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rome, août 1958. Ava Gardner s’ennuie sur un tournage. Hors champ, elle invente la dolce vita avant Fellini. Par une nuit arrosée, la star entraîne son chef opérateur, le timide Giuseppe Rotunno, dans une séance photo inspirée des grands nus de l’histoire de l’art. Dont un scandaleux tableau de Courbet… peint d’après photographie.
Les Nuits d’Ava raconte ce moment de bascule où Ava Gardner affronte l’érosion de sa propre image en s’adonnant à toutes les dérives. Et l’obsession parfois distraite d’un certain Jacques Pierre, historien fantasque, qui s’improvise détective sur les traces des quatre clichés produits cette nuit-là.
Avec une aisance joueuse et impertinente, Thierry Froger circule des cimes du glamour hollywoodien aux questionnements de l’adolescence provinciale, des vertiges de la gloire aux gouffres de la solitude, et slalome gracieusement entre les débats idéologiques agitant deux générations françaises et les coulisses crapuleuses du pouvoir américain des années 1950 à 1970.
Roman-tourbillon, enquête et rêverie, Les Nuits d’Ava orchestre une réflexion amusée et mélancolique sur notre rapport à l’image et aux icônes. On y explore les aléas de la construction et de la déconstruction de soi, l’invention de l’histoire et de notre modernité. Le tout dans la légère sensation d’ivresse des amitiés naissantes.

« Je crois aimer les images par-dessus tout, qu’elles soient peintures, photographies, projections tremblantes sur un drap blanc. Je les aime minuscules ou grandes, vives ou fatiguées. Je les aime quand, cherchant à mieux les voir, j’ai l’impression qu’elles me regardent un bref instant avant de s’évanouir.
Car me ravissent plus que toute autre les images fantômes : celles entrevues en songe, celles des films non tournés ou brûlés, les tableaux volés ou bien voilés, les dessins effacés à la gomme, les chefs-d’œuvre inconnus, invisibles, les photographies perdues.
Je pense souvent à cette phrase de Pascal Quignard : “L’homme est celui à qui une image manque” et il me semble que Les Nuits d’Ava raconte cette histoire : un homme se met à la recherche d’une image manquante qu’il désire et qui l’effraie.
Embarqué dans cette quête des origines qu’il mène comme une enquête moins policière que rêveuse, le narrateur navigue à vue. Il est vite ballotté entre les époques et les continents, entre sa petite histoire et celle des grands de ce monde, entre ses souvenirs et ses fantasmes, en premier lieu desquels sa vieille obsession pour Ava Gardner. Celle-ci – ou plutôt l’image impossible de celle-ci – traverse tout le livre au fil des naufrages et des épiphanies. Elle nous interroge sur ce que nous voyons, croyons voir, ou voulons voir, puisque juste en-deçà et au-delà de l’image, il y a l’imaginaire – c’est-à-dire ce bref instant où Ava Gardner nous regarde avant de s’évanouir comme une apparition. » T. F

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Jacques Morice)
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Libération (Virginie Bloch-Lainé – entretien avec l’auteur)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Le Temps (Jean-Bernard Vuillème)
Blog Loupbouquin
Blog Shangols 
Blog Les mots de la fin 
Blog Baz’Art 


Thierry Froger présente Les Nuits d’Ava © Production Actes Sud

INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Je crois avoir vu comme dans un songe cette voiture qui filait dans les rues désertes de Rome, vers quatre heures vingt du matin, poursuivie par les éclairs d’un cyclope. La Facel-Vega (ou la Ford Thunderbird) semblait rouler à l’aveugle et zigzaguait sur les pavés tièdes, éclairée par le gros œil circulaire et intermittent du flash Braun de deux paparazzi. Leur décapotable répétait le trajet erratique de la première voiture que conduisait Ava Gardner avec la grâce et l’inconscience des merveilleux pochards. À ses côtés, tout aussi ivre et néanmoins apeuré, l’acteur Anthony Franciosa bégayait mollement des lambeaux de prières qu’Ava Gardner ne pouvait entendre, hurlant et riant à chaque coup de volant qui faisait crisser le caoutchouc sur le basalte noir, les ailes de la voiture frôlant les murs comme on caresse et comme on griffe. Franciosa se cramponnait à son siège, tétanisé par l’alcool, la peur et les jurons d’Ava. Voyant dans le rétroviseur que les poursuivants ne perdaient pas de terrain, l’actrice a eu soudain l’intuition stratégique de les retarder en lançant par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la main, léchant imprudemment le volant et tirant de son sac des objets vite projetés en direction de la décapotable. Celle-ci a finalement ralenti, sans que ces pauvres projectiles en soient la cause, les deux photographes s’avisant de la plus grande vélocité de la Facel-Vega (ou de la Ford Thunderbird) ainsi que de la mauvaise tournure que pourrait prendre cette course poursuite nocturne où chacun semblait manquer de sang-froid et de lucidité dans la conduite des événements comme des véhicules. La voiture des paparazzi a fait un demi-tour soyeux sur une petite place au puits couvert et a parcouru le chemin inverse, non sans quelques haltes pour récupérer ici ou là les tendres dédicaces – ou ce qu’il en restait – que leur avait adressées Ava Gardner.
Le lendemain, le samedi 16 août 1958, l’actrice s’est réveillée avec un goût d’orange confite et d’oignon dans la bouche. Elle est sortie sur la terrasse de son appartement vers midi, vêtue d’un peignoir blanc, un verre de gin à la main pour réparer sa gueule de bois et la mauvaise conscience volatile qu’elle avait parfois. Elle a regardé un instant les adolescentes qui, en contrebas de son balcon, se faisaient photographier sur les marches qui montaient de la piazza di Spagna vers Trinità dei Monti: la plupart de ces jeunes filles imaginaient avec force et foi qu’elles ressemblaient à Audrey Hepburn dans Vacances romaines, imitant comme elles pouvaient son sourire espiègle et gracieux, agrandissant démesurément les yeux en prenant la pose. Rentrée dans l’appartement pour fuir la chaleur du milieu de journée, Ava Gardner a mis un disque de Frank Sinatra sur l’électrophone et a fait couler un bain d’eau froide pour réveiller son corps effacé. Cela faisait des mois qu’elle s’étourdissait . Rome avec le bonheur suffisant de croire qu’après ce tournage elle serait libre. On dit que la voix de Sinatra est de velours. »

Extraits
« Rotunno la regardait sans réussir à bien appréhender la folle étrangeté – et c’est probablement ce qui nous arrive à tous, deux ou trois fois peut-être au cours de notre vie misérable, quand nous sommes incapables de reconnaître l’inouï au moment où il surgit, condamnés ensuite à le traquer vainement dans la mémoire défaillante et complaisante, ce qui nous permet de tout inventer, y compris les possibilités de rêver et regretter sans fin ce qui s’est passé ou non. Il est difficile d’imaginer ce que pouvait penser Rotunno à quatre heures du matin, ivre et seul avec le plus bel animal du monde dont la peau nue débordait outrageusement d’une grande chemise blanche mal boutonnée. En ces circonstances et à sa place, sans doute aurais-je souhaité que cette nuit n’ait jamais existé – mais surtout qu’elle ne finisse pour rien au monde. » (p. 50-51)

« Devenu malgré moi une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes, je commençais à être bien placé pour savoir qu’on racontait en général n’importe quoi sur son compte. Soucieux de ne pas trop m’égarer, j’essayais d’appliquer à mon enquête les méthodes rigoureuses de l’investigation scientifique… » (p. 109)

« Après six mois de recherches désordonnées que je qualifiais pompeusement d’enquête, j’avais désormais quelques certitudes. Hormis la grande Origine dérobée chez Rotunno et la petite Vénus au miroir dont je n’avais pas retrouvé la trace, il semblait que les images scandaleuses d’Ava Gardner avaient ricoché d’un bout à l’autre de la planète, changeant plusieurs fois de main, de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro, et charriant dans leur sillage de nombreuses morts sans qu’aucun rapport de causalité ne puisse être formellement établi. Certains signes apparaissaient troublants cependant et il m’arrivait de considérer avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images dont j’étais, à ma manière consentante, également la victime en y consacrant tout mon temps et une partie de l’héritage maternel. Je n’arrivais pas à démêler la cause de la conséquence, la conséquence du fortuit, le vrai du probable et le probable du fictif, tant je me méfiais de mon goût des rapprochements douteux qui me conduisaient à tirer une pelote par les cheveux comme on crible de balles ou d’aiguilles la gueule d’une belette dans une meule de foin. » (p. 241)

À propos de l’auteur
Thierry Froger, né en 1973, enseigne les arts plastiques. Son travail questionne les transports de l’image, ses fragilités et ses fantômes (réels ou imaginaires, cinématographiques ou historiques). En 2013, il publie un recueil de poèmes, Retards légendaires de la photographie, (Flammarion, prix Henri-Mondor de l’Académie française en 2014). Sauve qui peut (la révolution) est son premier roman, pour lequel il a reçu le Prix Envoyé par la Poste. (Source : Éditions Actes Sud)

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L’été circulaire

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En deux mots:
À 16 ans, Céline annonce à ses parents qu’elle est enceinte mais refuse de dire qui est le père de l’enfant. Une situation que son père n’accepte pas. Il entend faire payer le «coupable». La tension monte comme la température durant cet été dans le Vaucluse.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un été presque ordinaire

« Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. »

Voilà un formidable roman construit comme une tragédie grecque, à la fois formidable analyse de l’âme humaine et thriller implacable. Marian Brunet réussit dès les premières pages, avec une scène-choc, à ferrer son lecteur. Dès lors, il ne lâchera plus cette histoire. Nous sommes près de Cavaillon dans un modeste pavillon où vivent Johanna, dite Jo (15 ans) et sa sœur Céline (16 ans) avec un père maçon et une mère au foyer. Quand Céline annonce qu’elle est enceinte, son père la gifle violemment. D’emblée on comprend que la violence est ici comme une seconde nature, que le bon a choisi de céder la place à la brute et au truand. « Chez eux, se souvient Johanna, une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. »
Ici on tente de suivre des études tout en se disant qu’elles sont faites pour les autres, on attend les estivants pour partager avec eux les vacances faute de pouvoir rêver d’autres horizons. Le passe-temps favori, outre boire et fumer, ce sont les bals qui animent les soirées estivales. On y retrouve les voisins, les collègues et on y fait quelquefois des rencontres. « Céline a toujours aimé ça, reine de la fête, adulée des garçons – toutes bandes confondues. Même quand elle était plus jeune, il y avait des coins d’ombre où se laisser glisser contre le corps d’un petit ami, jouer à ne pas aller plus loin mais s’arrêter tout au bord. Eux rêvaient de ses doigts aux ongles roses sur leur petit pénis dressé; elle serrait amoureusement de grosses peluches gagnées à la carabine en espérant des mots d’amour. Et s’il fallait se laisser tâter maladroitement les seins pour obtenir de pauvres Je t’aime balbutiants et autres dérivés sans imagination, elle était prête. » Et voilà comment la jeune fille s’est retrouvée enceinte. Et voilà pourquoi son père n’envisage qu’une solution : qu’elle dise qui est le père et qu’elle l’épouse. Sauf que Céline ne veut rien dire, faisant ainsi monter la tension et laisser fleurir les hypothèses.
Car il faut laver l’affront, trouver le responsable, le faire avouer. Toutes les fréquentations de Céline sont passées au crible. Jo est questionnée et voudrait bien pouvoir aider son père, mais « la vérité, c’est qu’elle n’en sait vraiment rien, de qui a mis sa sœur enceinte. En faisant le compte à rebours, trois mois en arrière, elle voit pas. Difficile de savoir, avec sa sœur. Du temps a passé, depuis les tripotages derrière les autos-tamponneuses. Elle est belle, Céline, mais faut pas croire que pour certains, elle est autre chose qu’une pute. »
La colère du père ne va cesser de grandir et, se mêlant d’effluves racistes, va se diriger contre un jeune d’origine maghrébine, cible idéale pour asseoir son besoin de vengeance. Il y a du Dupont-Lajoie dans cet homme-là.
Et à mesure que l’été avance, que la chaleur écrase le Lubéron, que l’on s’amuse en allant plonger dans les piscines des maisons encore inoccupées où en s’incrustant dans les fêtes des nantis, le drame va se nouer.
La chronique sociale se transforme alors brutalement en une tragédie aux rebondissements multiples que Marion Brunet orchestre avec maestria. Voilà sans aucun doute l’un des livres à emporter avec vous pour les vacances!

L’été circulaire
Marion Brunet
Éditions Albin Michel
Thriller
000 p., 18 €
EAN : 9782226398918
Paru le 1er février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Vaucluse, à l’Isle-sur-la-Sorgue, à Avignon avant de prendre la route vers Marseille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Fuir leur petite ville du Midi, ses lotissements, son quotidien morne: Jo et Céline, deux sœurs de quinze et seize ans, errent entre fêtes foraines, centres commerciaux et descentes nocturnes dans les piscines des villas cossues de la région. Trop jeunes pour renoncer à leurs rêves et suivre le chemin des parents qui triment pour payer les traites de leur pavillon.
Mais, le temps d’un été, Céline se retrouve au cœur d’un drame qui fait voler en éclats la famille et libère la rage sourde d’un père impatient d’en découdre avec le premier venu, surtout s’il n’est pas «comme eux».
L’été circulaire est un roman âpre et sombre, portrait implacable des «petits Blancs», ces communautés périurbaines renfermées sur elles-mêmes et apeurées. L’écriture acérée, la narration tendue imposent d’emblée le talent de Marion Brunet.

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Marion Brunet présente L’été circulaire dans La Grande Librairie. © Production France Télévisions

Les premières pages du livre:
« Chez eux, se souvient Johanna, une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. C’était mort au départ, atout ou appât, elles pouvaient s’asseoir sur l’idée même du jeu, vu qu’elles n’avaient pas écrit les règles.
Ce soir, Céline, c’est pas une main au cul qu’elle se prend, c’est une main dans la gueule. Le père, fou de rage, s’en étouffe à moitié. Déjà qu’il n’a pas beaucoup de vocabulaire, là, c’est pire. Il retourne la tête de sa fille de son énorme paluche de maçon; elle s’écroule sur le sol de la cuisine – un tas de tissu mouillé. Ça fait un bruit bizarre, comme si des petits bouts d’elle s’étaient brisés.
– C’est qui?
Céline est bien incapable de répondre, même si elle avait décidé de parler. Elle tente de reprendre sa respiration. Ses cheveux pendent en rideau, on ne voit ni ses yeux ni sa bouche. Jo voudrais bien l’aider mais elle sent ses pieds vissés au sol comme ceux d’un lit de prison.
La cuisine sent le détergent et la lavande, fragrance de pub pour le grand Sud, cigales et compagnie.
– C’est qui l’ordure qui t’a fait ça? C’est qui, le fils de pute sorti du con d’une chienne, qui a osé faire ça?
La mère remplit un verre d’eau. Il lui échappe des mains et roule dans l’évier en inox. Elle chuchote Arrête, mais sans conviction. D’ailleurs, on ne sait même pas à qui elle s’adresse.
– Tu vas répondre, oui?
Et puis le père cesse de crier. Son menton se met à trembler, une menace bien pire – Jo détourne les yeux. La mère s’accroupit, son verre d’eau à la main, et elle relève le visage de Céline sans douceur. Elle l’a jamais eue, faut dire. L’espace d’un petit instant, on pourrait se demander si elle va lui jeter l’eau au visage ou l’aider à boire. Céline pousse le sol d’une main, s’agrippe de l’autre au poignet de sa mère. L’eau déborde, coule sur le genou nu de la mère qui s’en agace. Dans un mouvement de recul, elle pose le verre par terre, se redresse difficilement – une très vieille femme, d’un coup, malgré son air d’avoir toujours trente ans. Céline lâche son poignet, reste prostrée sur un coude. Sa bouche a enflé, son nez semble tordu. Le père n’a jamais frappé aussi fort. Elle saisit le verre pour boire mais l’eau coule à côté, sur son menton et sur son tee-shirt décoré d’une vanité rose avec des paillettes autour, et du sang aussi qui jaillit en bulles de sa narine droite. Des milliers de pointes lui cisaillent le ventre.
Le père a croisé les bras, il a repris des forces jusque dans sa posture, et il défie Céline du regard. Elle a les yeux pleins d’eau, les joues creuses à force de serrer les dents.
– Elle dira rien, siffle la mère. Elle dira rien, cette garce. »

Extraits
« Manuel lève la tête et tend son regard vers les murs. Endetté jusqu’au cou mais propriétaire de sa maison en carton-pâte, de sa maison au crépi rose dans le lotissement social construit par une mairie vaguement socialiste, dans les années 80. Seulement il doit encore tellement de fric à son beau-père que c’est pas vraiment comme si elle était à lui. C’est plutôt comme si elle était à sa femme, la maison. Quand il y pense un peu trop, il a l’impression qu’on lui a coupé les couilles à la faucille. Et maintenant sa fille [enceinte à 16 ans], comme s’il était incapable de la surveiller. Au grand jeu de la vie, lui non plus n’a pas écrit les règles. Le problème, c’est qu’il pensait le contraire. »

« La bizarrerie a ses avantages. À force de faire semblant de ne pas la voir pour éviter son regard, les gens finissent par oublier qu’elle est là. Ça autorise certaines excentricités, et il lui arrive d’en abuser, histoire d’entretenir cette licence de petite folie, cet écran de trouble entre elle et les autres. Là, face au père, elle en a besoin. La vérité, c’est qu’elle n’en sait vraiment rien, de qui a mis sa sœur enceinte. En faisant le compte à rebours, trois mois en arrière, elle voit pas. Difficile de savoir, avec sa sœur. Du temps a passé, depuis les tripotages derrière les autos-tamponneuses. Elle est belle, Céline, mais faut pas croire que pour certains, elle est autre chose qu’une pute. »

« Ici, tout ce qui sort un tant soit peu de l’ordinaire est commenté, décortiqué, devient sujet. Dans le viseur des langues de comptoir, prophétiques et avinées, pas d’expédient sauf l’habitude. Seule l’habitude peut rendre banal ce qui ne l’est pas. »

« Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. C’était mort au départ, atout ou appât, elles pouvaient s’asseoir sur l’idée même du jeu, vu qu’elles n’avaient pas écrit les règles. »

« Il en jouit, de sa solitude supérieure, c’est sa came. Et puis elle est belle cette fille enceinte sortie d’on ne sait où. Pas le genre de la maison, c’est sûr, et ça, ça l’excite drôlement, le fils de bonne famille. Et comme son intelligence lui offre l’élégance d’un cynisme vaguement désespéré, il s’autorise à penser que oui, ce serait amusant de la sauter, avec son gros ventre et sa vulgarité qui affleure sous chaque éclat de rire. Ce serait beau, décadent, nouveau. Il s’ennuie tellement.
– Mais quoi? Pourquoi tu me regardes comme ça?
Céline glousse et entame la troisième bière que lui tend Côme.
Il se sent dégueulasse, et il trouve ça délicieux. »

À propos de l’auteur
Auteure reconnue en jeunesse pour ses romans Young Adult publiés chez Sarbacane et récompensés par plus de 30 prix comme le prix Unicef de littérature jeunesse 2017, Marion Brunet, née en 1976, a travaillé comme éducatrice spécialisée. Elle vit à Marseille où elle est lectrice pour diverses maisons d’édition et anime des rencontres littéraires auprès des scolaires. (Source : Livres Hebdo)

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