Gailland, père et fils

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En deux mots
De son fauteuil roulant, Chris observe les Alpes qu’il aime tant. Au bout de sa longue-vue, un homme pend au bout d’une corde. Il s’agit d’un ami d’enfance. Son décès fait suite à un autre drame survenu quelques ans plus tôt en Bretagne. Un policier fait le rapprochement et va tenter de comprendre tous ces mystères.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un drame peut en cacher d’autres

Un accident de la route en juillet 1990 va entraîner la paralysie de Chris. Les cinq autres passagers sont indemnes. Un drame qui permet à Gérard Glatt de nous offrir l’un de ses plus beaux romans, explorant le lien filial dans une quête digne d’un Maigret.

Nous sommes dans les Alpes, au pied des Aravis, dans cette région qu’affectionne Gérard Glatt. Le roman s’ouvre sur les jeunes années de Chris qui vit là avec ses parents, son père encadreur et sa mère infirmière. Ce sont les années de collège et de lycée, les années où il faut commencer à envisager une vie professionnelle et à s’imaginer un avenir. Ce sont aussi les années où l’on sort avec les copains, où l’on commence à s’intéresser aux filles.
Mais pour Chris tout s’arrête la nuit du 3 au 4 juillet 1990. Le véhicule dans lequel il a pris place avec cinq autres personnes est réduit en quelques secondes à un amas de tôles desquels les jeunes vont s’extirper un à un. Sauf Chris. La manivelle du cric a été projetée dans son dos et s’est enfoncée dans sa colonne vertébrale, le paralysant à vie. La violence du choc lui a aussi fait perdre la mémoire. Son père s’investit alors énormément, pour le veiller, lui donner «de son temps, de son âme, pour lui réorganiser une mémoire, une mémoire véritable, pour que les bribes éparses de son existence, pareilles à un éparpillement d’éclats de verre, retrouvent plus ou moins la place qui était la leur». En sortant de l’hôpital, il comprend toutefois que sa vie est liée à celle de ses parents, qu’il est désormais une personne dépendante. Une petite lumière va toutefois s’allumer en 1993 lorsque, répondant à une petite annonce, il va décrocher un travail de correcteur pour une maison d’édition bretonne. D’autres éditeurs viendront s’ajouter plus tard à ce premier employeur, lui permettant de gagner sa vie. Et de s’installer où bon lui semble avec son ordinateur.
S’il ne peut plus courir la montagne avec ses amis qui n’ont du reste plus jamais donné signe de vie, il ne se lasse pas du somptueux décor qu’il contemple tous les jours depuis son balcon où son père lui a installé une longue-vue. Un télescope au bout duquel il croit bien voir un homme suspendu dans le vide…
Très vite les gendarmes vont confirmer la macabre découverte et très vite, il vont découvrir son identité. Il s’agit de Tantz, l’un des passagers de la voiture dans laquelle se trouvait Chris au moment de l’accident. Un destin tragique qui va réveiller des souvenirs, mais aussi des soupçons. Car il pourrait s’agir d’un homicide et non d’un accident. De quoi intriguer Martin Gagne, un commissaire à l’ancienne, sorte de Maigret qui sait que deux et deux font quatre et qui sait additionner des faits divers. Ainsi, celui qui a eu lieu dans les Alpes et celui qui a eu lieu au pied des remparts de Saint-Malo pourraient bien être liés. Car la seconde victime se trouvait aussi dans la voiture accidentée.
Et comme par hasard le mort breton correspond à la période où la famille Gailland s’était installée tout à côté de Cancale. Une période bretonne, une parenthèse pour essayer de construire autre chose.
S’il y a du Simenon dans Gailland, père et fils, c’est à la fois par son atmosphère et par le mystère à résoudre, mais surtout par l’analyse psychologique des personnages. Ce père taiseux qui préfère confier sa vérité à des carnets que de répondre aux interrogations de son fils. Ce commissaire qui préfère interroger les acteurs plutôt que les indices, qui fait confiance à ses intuitions. Et ce jeune homme qui cherche à retrouver son passé et soulager son père.
Construit avec dextérité, ce roman joue avec la chronologie et avec les acteurs tout autant qu’avec le lecteur. Un lecteur qui va lui aussi se laisser happer par cette histoire qui place la filiation au cœur du récit, retrouvant ainsi l’un des thèmes de prédilection de l’auteur de Retour à Belle Etoile, Les Sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer… ou encore de L’Enfant des Soldanelles.
Après la parenthèse autobiographique de Tête de paille, revoici le romancier au meilleur de sa forme !

Bibliographie sélective
Dans ce roman, il est aussi question de livres et de lecture: «A la fin des années 90, les bons livres ne manquaient pas… Comme La Quarantaine, de Le Clézio, La Douleur du dollar, de Zoé Valdés, ou encore Le Dit de Tianyi, de François Cheng.»
«Ces derniers temps, il se laissait volontiers emporter par la littérature américaine. Coup sur coup, il avait lu La joie du matin, de Betty Smith, Une voix dans la nuit, d’Armistead Maupin. Mon chien stupide et Les compagnons de la grappe, de John Fante, l’avaient littéralement embarqué.

Gailland, père et fils
Gérard Glatt
Éditions des Presses de la Cité
Collection Terres de France
Roman
400 p., 20 €
EAN 9782258194403
Paru le 6/05/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans les Alpes, au pied des Aravis, du côté de Sallanches et Chamonix, Megève, Praz-sur-Arly et Chambéry, Les Contamines, Servoz, Combloux, Saint-Gervais, Passy ou encore Les Houches ainsi que la Bretagne avec Cancale, Saint-Servan, Saint-Malo, Rennes. On y évoque aussi Paris et Rueil-Malmaison, Lyon ainsi que le Massif Central et un voyage à Issoire.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout l’amour d’un père pour son fils à la jeunesse foudroyée à la suite d’un accident de voiture. Entre Savoie et Bretagne, un roman bouleversant sur le puissant lien filial.
Chaque jour, sous les yeux de Chris, se déploie la beauté immuable de la chaîne des Aravis.
Un matin qu’il observe ses montagnes à la longue-vue, la vision d’un corps suspendu au-dessus du vide le renvoie brutalement à son passé.
Juillet 1990. Ils étaient six copains qui fêtaient à Chamonix la fin de leur année d’études. La conduite folle dans les lacets. L’accident. Lui seul touché de plein fouet. Des jambes devenues inertes, inutiles, une vie atomisée…
C’est son père qui, dans un flot d’amour, accompagne le rescapé, tente de lui reconstruire pierre par pierre sa jeunesse perdue. Mais il ne peut s’empêcher de penser aux amis de son fils unique qui l’ont rayé de leur existence. Cette vie pleine de promesses à laquelle Chris avait droit lui aussi, n’est-ce pas eux qui la lui ont volée ?
Entre Savoie et Bretagne, un suspense poignant sur la puissance du lien filial.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Ouest-France 

Les premières pages du livre
« Samedi 5 mai 2018. «Entre les promeneurs et moi, une balustrade. Guère davantage…» C’est ce que Chris ajoute toujours, l’air sérieux, quand on lui demande s’il a un lieu de prédilection pour travailler. Parce que d’où il est installé, une terrasse, plutôt un grand balcon, jusqu’à la route ça doit faire combien ? cinq à six mètres – une pelouse et quelques arbustes, trois rosiers maigriots, un portail en bois, verni chêne foncé, une haie de thuyas. En disant ça, ce qu’il aime croire ou laisser penser, c’est qu’en tendant le bras, il pourrait poser la main sur la première épaule venue. Effleurer la douceur d’une joue ou se prendre les doigts dans l’une de ces chevelures amples et féminines à la mode. Ou bien encore, pour lui moins sensuel, il n’y a pas de doute là-dessus, quoique… dans celle d’un jeune homme qu’une gelée coiffante hérisserait, quitte d’ailleurs à s’y écorcher les doigts, ou bien d’un homme qui serait encore jeune, entre trente-cinq et quarante ans… Ou d’un vieillard… D’une femme âgée, par exemple, ce qu’il aurait tant souhaité que devienne sa mère, les épaules légèrement voûtées, les joues un peu tombantes, le dessus des mains parcheminé… Oui, caresser une chevelure comme était la sienne, soyeuse et bouclée, qui sentait si bon quand, tout gamin, il y fourrait son nez… Très souvent, quand il est là, sur son balcon, devant sa table, et cloué dans son fauteuil, il se prend aussi à rêver de son père… Pourquoi ? Il ne le sait pas… Ça lui vient comme ça. Alors qu’il pense à tout autre chose… Le visage de son père lui apparaît soudain, monumental, sur fond de montagnes. Des montagnes qui n’ont rien à voir avec celles qu’il observe du matin jusqu’au soir. Rien à voir avec les Aravis. Ni avec la chaîne des Fiz qui domine la façade est du chalet. Encore moins avec celle du Mont-Blanc, plus au sud… Chris ne s’explique pas cette apparition. Comme une toile immense qu’on aurait déployée à son insu du fond de la vallée jusqu’au sommet de la pointe Percée. D’ailleurs, il ne cherche pas à savoir. C’est un visage au regard rempli de bonté. Le visage d’un homme triste. D’un homme désolé d’être parti si vite, de n’avoir rien pu faire pour retenir la vie. Ni un an, ni un mois, ni même un jour de plus. Une apparition qui ne s’explique pas plus que l’existence elle-même, et son achèvement. C’est ce que pense Chris lorsque, dans la brume, s’estompe le visage de son père. Ce visage, le même exactement, qu’il lui a laissé il y aura bientôt trois ans – trois années pleines, jour pour jour ou peu s’en faut, c’était le 9 mai 2015, il était près de 22 heures – avec ce beau regard, et ce presque sourire. Ces yeux bleu profond, grands ouverts sur le vide. Et ces lèvres tendrement écartées, qui tentaient un sourire, un rictus à peine marqué sur la gauche. Et ce front haut, que barrait une seule ride et que mouvementaient encore, malgré la mort, quelques cheveux épars – une vingtaine, pas davantage, juste une mèche –, toujours aussi blonds. Pâle plaisanterie d’un courant d’air qui provenait de l’entrebâillement d’une fenêtre… Ce soir-là, comme les autres soirs, il s’était employé auprès de Chris. L’avait d’abord conduit dans la salle de bains où ils avaient fait les clowns tout en se lavant les dents, ensuite aux toilettes.
« Quand tu auras fini, tu me diras… » avait-il lancé tout en s’adossant à la porte.
C’était un jeu, bien qu’ils eussent passé l’âge depuis longtemps. Mais il y avait tant d’affection entre eux deux qu’ils pouvaient tout se permettre. Dans le voisinage, nul n’ignorait plus ce que le père accomplissait pour son fils. Ni ce qu’ils avaient fait leur vie durant.
« Oui, oui, t’inquiète ! » répondait Chris, tout en urinant, château branlant, une main plaquée au mur, tandis que de l’autre il s’efforçait de viser au plus juste pour éviter qu’une goutte n’échappe à la lunette.
Enfin, il l’avait aidé à se glisser sous les draps.
« Laisse-moi, p’pa, laisse-moi faire… » avait protesté Chris, sans trop insister cependant.
Ça faisait tant plaisir à son père de lui venir en aide, de l’accompagner dans son effort, de lui soulever une jambe, puis l’autre… Et de terminer toujours ainsi après avoir effectué un rapide tour d’horizon :
« Tu ne manques de rien au moins ? Tu as ton livre ? Tout ce qu’il te faut ? »

Chris ? C’est Chris depuis que le monde existe. Même enfant, ses parents l’appelaient Chris. C’était toujours Chris par-ci, Chris par-là. Jamais Christophe. Ni Christian. Ni Chrysostome. Ni même Cristobal. Oui, pourquoi pas Cristobal ? Ou Christophe ? Ou Christian ? Son prénom, le vrai, celui qu’on avait écrit dans le registre d’état civil et dans le livret de famille, à la page réservée aux enfants issus d’un mariage ou d’une union quelconque, il ne l’avait appris qu’en entrant au cours préparatoire, après que la maîtresse, une grande femme brune aux cheveux raides qui lui tombaient sur les épaules, vêtue ce jour-là d’une blouse largement ouverte sur une poitrine pareille à celle de sa mère, de la couleur du lait, avait dit à tous les élèves de s’asseoir afin qu’elle puisse procéder à l’appel et ainsi mieux les connaître. Ce qui signifiait donner un visage au prénom de chacun. Car, leur avait-elle expliqué ensuite, tout au long de l’année scolaire, elle les appellerait chacun par son prénom. Du moins, s’ils le voulaient bien. Comme c’était une question, tous en chœur, ils avaient répondu que oui, ils voulaient bien. Surtout que la maîtresse avait l’air gentille, malgré ses longs cheveux noirs, son nez pointu qui lui faisait de sombres narines quand elle levait un peu la tête, et ses chaussures dont les semelles couinaient aussi fort qu’un chat dont on aurait écrasé les pattes lorsqu’elle marchait, c’est-à-dire sans arrêt depuis qu’ils étaient entrés dans la classe, comme qui, avait pensé Chris, aurait eu envie de faire pipi.
Bientôt, le silence s’était installé.
Juchée sur une estrade, la maîtresse s’était assise derrière son bureau. Puis elle avait croisé les jambes. D’une chemise cartonnée, elle avait sorti une feuille sur laquelle était tapé le nom de chacun, suivi de son prénom. Vingt-sept noms, dans l’ordre alphabétique. Comme aucun ne commençait par la lettre A, elle était passée à la lettre B.
Elle avait appelé Édouard Balmat. Un garçon que Chris ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais croisé dans les rues de Sallanches, ni nulle part ailleurs. De toute façon, ça lui était égal. Parce qu’il avait déjà décidé qu’Édouard et lui ne seraient jamais copains. C’était son visage, rond et couvert de taches de son, qui ne lui revenait pas. La maîtresse ne s’était pas contentée de les appeler les uns après les autres. A tous, elle leur avait posé une question. A Édouard, elle avait demandé s’il était parent de Jacques Balmat, le premier avec Paccard à avoir gravi le mont Blanc.
« Non, non, m’dame ! avait répondu Édouard, la voix assurée. Lui, il n’était pas d’ici. Il était des Pèlerins d’en Haut, à côté de Chamonix.
— Tu en es certain ?
— Oh, ça oui, m’dame ! »
Impressionné, Chris lui avait aussitôt pardonné sa tête trop ronde et ses taches de son.
Et puis son tour était venu :
« Jean-Pierre Gailland ? » avait demandé la maîtresse.
Comme personne n’avait levé la main, à deux reprises elle avait réitéré sa demande.
« Jean-Pierre est absent ? s’était-elle encore enquise. L’un d’entre vous le connaît-il ? »
Le voisin de Chris avait alors levé la main.
« Lui, il avait fait comme ça, en désignant Chris. Il s’appelle Gailland, mais Chris, pas Jean-Pierre… »
Chris avait hésité un instant.
« C’est vrai, m’dame, s’était-il enfin décidé. C’est pour ça que je n’ai pas levé la main. Parce que je ne m’appelle pas Jean-Pierre. Mon prénom, c’est Chris… »
Puis, tout à trac :
« Et Jean-Pierre, m’dame, qu’est-ce que c’est moche ! »
Dans la classe, on s’était mis à rire.
« Les enfants, les enfants, un peu de calme… avait dit la maîtresse en tapant des mains sur le bureau. Alors, comme ça, tu t’appelles Chris et non Jean-Pierre ?
— Oui, m’dame. C’est comme ça à la maison. Depuis toujours. Et ça me plaît bien.
— Alors, allons-y pour Chris. Tu es content ?
— Oh, oui. Merci, m’dame. »
De retour à la maison – sa mère était venue le chercher à la sortie de l’école, vers seize heures –, pendant un long moment, il avait fait son bougon. Juste ce qu’il fallait pour qu’elle s’inquiète et lui demande ce qui n’allait pas. Il avait la bouche pleine, mais ça ne l’avait pas empêché de répondre sur un léger ton de reproche et tout en regardant par terre :
« C’est la maîtresse… »
Il avait eu un hoquet. Comme des pleurs qu’il aurait eu du mal à refouler.
« La maîtresse… il avait tout de même repris, elle… elle a dit comme ça que je m’appelle Jean-Pierre et pas Chris… Et que c’était marqué comme ça sur son papier… »
Sa mère avait sursauté.
« Comment ça, tu ne t’appelles pas Chris ? Bien sûr que si, tu t’appelles Chris ! Je vais aller la voir, moi…
— Oh non, maman.
— Et pourquoi non, mon chéri ? Faut que je lui explique.
— Lui expliquer quoi, maman ?
— Pourquoi tu t’appelles Chris et pas Jean-Pierre. »
Alors Chris avait soupiré.
« Oh, maintenant, c’est plus très grave, tu sais…
— Mais si, c’est grave… »
Chris avait sorti un mouchoir.
« Parce qu’elle veut bien que je m’appelle Chris… Pour me faire plaisir, je crois. Et pour te faire plaisir à toi aussi. Et à papa. Parce que je lui ai dit que Jean-Pierre, c’était trop moche. Tu sais, elle est gentille la maîtresse… »
Sa mère n’avait pas répondu.
Puis elle s’était assise et l’avait pris sur ses genoux.
A six ans, c’était encore un âge où il pouvait pleurer tout en respirant la saveur de lait qui se dégageait de son cou. Cette saveur qu’il avait retrouvée, rien qu’avec les yeux, lorsqu’il avait découvert, dans le décolleté de la blouse de sa maîtresse, à la base de son cou, cette même couleur soyeuse.
Il avait soupiré :
« Je ne veux pas qu’on m’appelle Jean-Pierre…
— Ça ne se reproduira plus, mon chéri…
— Tu me promets ? »
Aurait-elle pu, vraiment ?
Je ne veux pas qu’on m’appelle Jean-Pierre…
Elle l’avait regardé, lui avait souri.
La tête en arrière, lui aussi, il avait souri.
Puis elle lui avait parlé de Danny et de Jesse ; et elle lui avait dit comment Danny et Jesse, après l’avoir conçu et une attente de neuf mois, l’avaient accueilli.
« C’est tout simple, avait-elle commencé, la voix basse et blanche. Moi, vois-tu, avant que tu viennes au monde, j’aurais voulu que tu t’appelles Jesse… Mais ton papa, il disait que Jesse, c’était le prénom d’un hors-la-loi… »
Chris l’avait interrompue.
« C’est quoi un hors-la-loi ? il avait demandé.
— Papa te dira ça plus tard… Lui, il préférait Danny. Mais moi, Danny, je n’aimais pas trop. Alors, on a longtemps discuté. Un mois, deux mois… Et puis, finalement, on a décidé que tu t’appellerais Chris. Parce que Chris, ça nous convenait à tous les deux. Surtout à moi, en fait. A cause de Chris Marker. Un monsieur qui fait des films. Que j’avais vu à Annecy, lorsque j’étais à l’école d’infirmières. Tu comprends ? »
Elle s’était arrêtée, le regard un peu perdu.
Chris avait levé la tête. Il avait dit :
« Non, maman, je ne comprends pas… »
Pour lui, Chris Marker était un mystère. Et le resterait sans doute encore longtemps.
« Non, m’man… »
Sa mère avait hoché la tête.
Son sourire s’était effacé.
« Tu es triste, dis ?
— Non, ma puce… »
Puis elle avait repris, secouant à nouveau la tête :
« A l’hôpital, la personne qui s’occupait de la déclaration des naissances, elle a dit à ton papa que Chris, ce n’était pas un prénom… Lui, il a répondu que si, et que ce serait le tien. Mais l’autre a fait comme si elle n’avait rien entendu, et elle lui a demandé de choisir entre Christian et Christophe. Et comme ton papa est têtu, tu le connais, il a dit à cette personne qu’elle n’avait qu’à mettre ce qu’elle voulait, Jean-Pierre si ça pouvait lui faire plaisir, et qu’il s’en moquait, parce que pour nous, tes parents, tu serais toujours notre Chris…
— Et papa, il a eu du mal ?
— Quand il est revenu dans ma chambre, tu étais dans mes bras, il était tout en pleurs… Il aurait tant voulu que je sois heureuse… Tant voulu m’avoir donné un petit Chris au lieu d’un Jean-Pierre… Tu le comprends, ça, au moins ?
— Et tu l’as consolé, dis, maman ?
— Il t’a aperçu. A son tour, il t’a pris dans ses bras. Et tu t’es mis à brailler si fort, oh là là, qu’il a presque eu peur de t’avoir cassé quelque chose. Alors, je t’ai repris… Ensuite, on a oublié cette vilaine histoire… »

« Tiens, voilà André… »
André, c’est le prénom que Chris a donné hier à ce promeneur, le voyant passer pour la première fois.
« Voilà André… » répète-t-il pour lui-même.
Il a les mains dans les poches, une casquette en toile à visière rouge, un blouson beige, fermé à demi, et un jean bleu pâle, délavé sur le devant, au niveau des cuisses et, à l’arrière, de la pliure des genoux jusqu’aux fesses. Il marche, nonchalant, l’air de quelqu’un qui s’ennuie, tandis que ses gamins – quatre ou cinq ans chacun, des jumeaux, c’est plus que probable – tentent sans cesse d’attirer son attention par des cris aigus qui voudraient lui faire croire toutes les cinq ou dix secondes qu’ils auraient fait une nouvelle découverte. Ils sont l’un et l’autre vêtus de manière identique ; et ils arborent aussi une même tignasse blonde et bouclée.
Mine de rien, comme il en a l’habitude, installé dans son fauteuil, un verre de bière à disposition, Chris les regarde passer, puis disparaître derrière le mélèze.
Avant hier après-midi, il ne les avait encore jamais vus. Ils ne lui manquaient pas non plus, pour tout dire. A cause de leurs braillements. Il ne sait déjà plus où ils sont et pourtant il les entend encore. De beaux gamins, tout de même. Est-ce qu’ils repasseront par ici quand ils retourneront chez eux ? Ou prendront-ils un autre chemin ?

Qui les suit maintenant à quinze mètres derrière ? C’est Denise. Denise et son allure pressée. Difficile de croire qu’elle se promène. Pourtant, c’est comme ça. Tout en se promenant, elle filoche. Elle a tout de même bien changé, en dehors de cette façon qu’elle a de cavaler comme si elle avait un train à prendre, depuis que Chris la connaît. Son compagnon aussi du reste, qui a toujours autant de peine à la suivre. Denise, ça fait maintenant six ans que Chris l’a baptisée ainsi. Depuis que son père et lui, après la mort de sa mère, ont quitté Sallanches pour habiter à Passy, dans un chalet, avec une belle vue sur le lac. Pourquoi Denise ? Parce qu’au début des années 2000, lorsque Chris et ses parents étaient partis vivre à Cancale, en Bretagne, l’une de leurs amies qui portait ce prénom lui ressemblait à la fois par la taille : un mètre soixante-trois ou quatre, et par l’âge : entre cinquante-cinq et soixante ans. Par les cheveux également, qu’elle portait courts et teignait de cette couleur indéfinissable, tirant sur le rouge. Mais surtout par la silhouette : le ventre assez marqué de profil, mais sans excès ; les fesses moins hautes qu’elles n’avaient dû l’être lorsqu’elle avait vingt-cinq ans ; une légère voussure des épaules, mais avec, malgré tout, la volonté affirmée dans le port de tête de se tenir très droite ; et une poitrine, il faut bien en parler – le meilleur pour la fin, comme toujours – que Chris aurait eu de la peine à décrire tant elle était étoffée chez la Denise de Cancale et tant elle l’est aussi chez la Denise de Passy. Tout ce qu’il faut pour rattraper au cours de son cheminement de l’assiette à la bouche les excédents latéraux d’une fourchette. Cela étant, c’est sa Denise, et d’ailleurs son vrai prénom – Chris l’a appris, il y a peu. C’est sa Denise, et il l’aime bien comme elle est. Peut-être est-ce même réciproque. Il s’est déjà posé la question. Il faudrait qu’il le lui demande. Car il lui arrive, tandis qu’elle s’arrête pour attendre son René qui n’en finit pas de la rejoindre, de se tourner vers lui et de lui faire un signe de la main, le bras droit collé au corps. C’est un geste timide, voire même craintif. Souvent accompagné d’un aussi timide « Coucou ! » qu’elle répète deux ou trois fois, la voix presque éteinte. Aurait-elle peur d’être surprise ? Par qui ? Par son René ? Le malheureux, vu son état bien avancé, Chris ne le voit guère en capacité de lui en vouloir de quoi que ce soit.

Chris a bien changé, lui aussi, il ne rechigne pas à le reconnaître. C’est un fait, voilà tout. Ses cheveux, ni longs ni courts, sont devenus gris. Mais pas d’un beau gris, presque argenté. Non, son gris à lui tire davantage sur le jaune pisseux. Depuis quelques années, il a l’impression que ses yeux, d’un brun quelconque, se sont enfoncés sous ses arcades sourcilières, ce qui donne à son regard – selon ce qu’on lui a déjà rapporté – une ardeur parfois proche de la cruauté. Heureusement, la broussaille de ses sourcils, qu’il taille de temps en temps tout de même, atténue cet effet quasi violent qui ne colle pas avec son caractère. Pour le reste, il se paie un front aussi lisse ou presque qu’une peau de bébé, un teint mat, patiné sur des joues creuses – en raison du soleil qu’il reçoit à longueur de temps lorsqu’il travaille sur sa terrasse –, des épaules et des bras de terrassier, obtenus au long des années à force de pousser (ou de retenir) les roues de son fauteuil. Un cou maintenant chiffonné, et une poitrine glabre dans l’échancrure de sa chemise ouverte ou de son polo. Quoi encore ? Un arrière-train encore plus inexistant que celui de Denise, des cuisses guère plus épaisses que ses mollets. Finalement, le portrait craché d’un mec qui s’est retrouvé un jour salement coincé dans un tas de ferraille. Ce qu’il observe sans jamais s’y être habitué quand il se reflète dans une glace.

A midi, après que Mona est partie – c’est elle qui apporte à Chris son repas tous les jours, le soir également, sauf les samedis et les dimanches, et les autres jours où elle ne travaille pas : Noël, Pâques, Ascension, 1er et 8 mai, 11 novembre, etc., sans parler de ses vacances, cinq semaines qu’elle arrange à sa façon, rarement plus de deux à la fois –, donc, à midi, il était plutôt 13 heures, l’heure à laquelle il déjeune, après l’Australie, il a fait un tour en Nouvelle-Calédonie, entre Caldoches et Kanaks. Toujours avec Emmanuel Macron. D’abord sur BFM-TV, ensuite sur TF1. Comme grand patron, tout compte fait, il ne le croit pas si mauvais bougre. Il pense même que si c’était à recommencer, il revoterait pour lui. Malgré ce pif qu’il a vachement pointu. Et l’art qu’il a de n’écouter que lui-même. Mais bon, nul n’est parfait, comme on dit. En revanche, la société, la nôtre, celle de Chris, celle dont Macron a pris la tête il y a tout juste un an, vue de son balcon et des actualités qui lui sont infligées, Chris peine à croire qu’elle puisse s’arranger si aisément. Avec ces ringards, Le Pen et Mélenchon, qui font tout pour que rien ne change, la morgue toujours au bord des lèvres, le derrière confit dans la graisse d’oie. Des gueulards, il n’y a pas d’autre mot, qui usent et abusent de ce qu’ils nomment le peuple – il n’est pas mal, lui non plus, il faut bien aussi le reconnaître ! Et qui soufflent sur les braises du foyer pour que la pauvreté du pauvre monde qui leur réchauffe les pieds – elle est là pour ça, il ne faudrait surtout pas que ça change – se poursuive ad vitam aeternam. Qu’est-ce qu’ils foutraient autrement, pourrait-on m’expliquer ? se demande Chris. Parce que c’est bien là leur seule raison d’être, entuber le peuple pour qu’eux s’engraissent, ou bien se trompe-t-il ? Enfin, même s’il s’en fout un peu – à cinquante ans et bientôt une poussière de plus, qu’a-t-il encore à espérer ? –, il se demande ce que tout ça va donner… Tiens, ne serait-ce que pour la petite Mona, justement. Vingt-six ans, elle a. Tout frais, tout chauds. D’il y a seulement deux semaines. Et, pourtant, à elle comme à ceux de son âge, quel avenir est-ce qu’on leur réserve ? Déjà un petit côté vieille fille. Voilà le travail ! Ce qui lui fait penser ça ? En vrai, il n’en sait trop rien. Peut-être que c’était dans sa nature. Peut-être qu’elle est née comme ça. Avec son côté : « J’ai l’habitude de… », dont elle ne démord pas. Ses couettes à la Sheila des années 70. Après tout, ça lui est égal à Chris. C’est seulement pour dire. Parce que Mona, il l’aime bien. Comme Denise. A cette différence près, tout de même, que Mona, elle lui tient compagnie pour de bon. Pas longtemps à chaque fois, mais assez pour lui changer les idées. Une quinzaine de minutes à midi, autant le soir. Comme le facteur, s’il le voulait. Un nouveau service de La Poste. Il lui arrive de se tâter. Ce pourrait être à l’essai. Alban aussi, il est sympathique. Il vient les week-ends. Et reste plus longtemps que Mona. Il raconte à Chris ses aventures. Filles ou garçons. En fait, Chris croit qu’il en pince pour les deux. Comme s’il ne savait pas de quel côté pencher. Mona, elle, est plus discrète sur ces choses-là. Plus réservée d’une façon générale. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne fréquente guère. Des copines, en dehors de sa mère, elle doit bien en avoir, même si Chris n’en est pas certain. Vertueuse, plutôt, comme l’association FOI dont elle est membre. Du catholique pur et dur. C’est comme ça qu’il la voit. Elle n’en reste pas moins mignonne, même si pas très grande. Mais comme Chris est assis tout le temps – en dehors de ces fois peu fréquentes où il se rattrape juste avant de s’écrouler, notamment lorsque ses jambes se mettant à trembler à l’intérieur, surtout dans les mollets, une idée folle le prend de sortir de son fauteuil, comme s’il pouvait lui échapper – les occasions qu’il a de la regarder de haut (humour noir…) sont rares. N’empêche, il se répète souvent qu’elle a un joli minois. Nez un peu retroussé, assez fin cependant. Deux fossettes, une de chaque côté de la bouche, qui apparaissent dès qu’elle tente un sourire. Des pommettes saillantes, des yeux couleur d’eau profonde. Sourcils et cheveux sont brun cuivré. L’allure est gracile. Une silhouette qui le ferait bander si le toucher s’unissait au regard. Mais pour ça, il faudrait oser. Et oser, Chris ne le peut pas. Parce qu’il ignore ce qu’elle a dans la tête. Parce qu’il ne désire ni la surprendre ni la décevoir. Parce qu’il se doit de la respecter, eh oui ! telle qu’elle est, dans son intégrité. Parce qu’il se dit qu’un jour sans qu’il le lui demande, d’elle-même, elle se penchera vers lui et lui offrira ses lèvres. Il a le droit de rêver, n’est-ce pas ? Ses lèvres et rien de plus. Lui qui n’a connu que celles de sa mère, juste posées sur ses joues, et les lèvres de son père sur le haut de son front, à la naissance des cheveux.

Après André et ses gamins braillards, Denise et son René, combien de promeneurs ont défilé tandis que Chris pensait à d’autres choses ? Combien de poussettes ? de planches à roulettes et de rollers ? de ballons envolés ? de chiens-chiens à sa mémère ? de canaris en cage ? de voyageurs s’en revenant de la gare ou y allant ? Combien sont passés tandis qu’il avait l’esprit ailleurs, sans aucune envie précise, ni même diffuse. Hormis celle de pisser. Maintenant devenue pressante. Pourtant, ce n’est pas encore le moment. Aux toilettes, lorsqu’il s’y rend tout seul, c’est vraiment qu’il ne peut plus se retenir. Il a dû boire sa bière un peu vite. Il le sait, pourtant : la bière, c’est diurétique ! Son kiné le lui répète souvent. Mais il a fait chaud, ces temps-ci, trop chaud. Alors une canette de trente-trois centilitres, c’est si vite bu. Et tellement meilleur que la Thonon ou l’Évian !

C’est à titre exceptionnel que Mona est venue ce midi. Le samedi n’est pas son jour. Ni le dimanche. Pas la peine de revenir là-dessus. Ce soir, Mona le lui a dit, ce sera à nouveau Alban. Ah, celui-là ! Chris lui demandera pourquoi, aujourd’hui, il lui a fait faux bond. Ça l’obligera à rester un peu plus longtemps. Au moins, dimanche dernier, il aurait pu le prévenir. Il devait bien le savoir. Pourquoi est-ce qu’il ne l’a pas fait ? Si Chris grogne comme ça, c’est parce qu’il s’attendait à lui lorsqu’il a entendu grincer la porte d’entrée, et que Mona a déboulé comme une folle avec son plateau-repas. En retard qui plus est. Parce que Alban, c’est l’exactitude même. Alors, lorsque Mona a claironné : « C’est moi que v’là ! », elle a fichu à Chris une de ces frousses, il en tremble encore. Dans son dos, elle s’est annoncée, tandis qu’il était plongé dans la lecture d’un de ces tapuscrits (il n’y a que les antiques de son genre qui parlent encore de manuscrits) que les éditions de La Houle pour lesquelles il travaille depuis plus de vingt ans comme correcteur lui ont fait parvenir il y a déjà deux mois, afin qu’il le leur renvoie à la fin du mois de juin, au plus tard début juillet. Enfin… Profond soupir. Pas digne d’être publié, c’est ce qu’il pense. Même retravaillé. Parce que, franchement, ça ne vaut pas tripette. Nul n’est dupe là-dessus. Ça n’est même pas indigent. En vrai, ça n’existe pas. Seulement voilà, le problème, c’est que le lecteur lambda se rue sur ces niaiseries dès que c’est en librairie. C’est ce qu’il attend. Ce qui le fait saliver. La romance torchonnée. Et, clairement, ce qui met Chris en boule. Parce que ce lecteur – il est si con, mais si con ! – en passe même commande deux ou trois mois avant sa sortie, à peine les géants du Net en ont fait l’annonce dans leur rubrique A paraître. Désolée, l’éditrice de La Houle, une maison pourtant sérieuse, lui répond toujours la même chose : « Ils aiment ça, Chris, c’est ce qu’ils veulent, je n’y peux rien… Alors, tu corriges le plus gros, ce qui te paraît imbitable, et puis tu laisses le reste… » Avec un soupir, et lui expliquant par là que ces auteurs qui n’en sont pas mais qui se vendent comme des petits pains lui permettent aussi de publier ceux qui non seulement ont des choses à dire, mais qui savent aussi les écrire. Une denrée rare, de plus en plus rare à l’heure où on s’autopublie. Chris pourrait-il lui donner tort ? Bien sûr qu’elle a raison. Ça aussi, il le sait, comme il sait que la bière est bonne pour sa tuyauterie à condition de ne pas en abuser. Sans de bonnes ventes, pas de bons bouquins. N’empêche, ça démoralise parfois… Tenez, il ne sait même plus comment il en est arrivé là. A toutes ces pensées qui lui défilent dans la tête, ni pour quelles raisons ? Ni comment, ni pourquoi… Pour meubler la vacuité d’un espace, peut-être ? Espace-temps ? Existence ? A peu près la même chose, non ? A moins que ce ne soit pour évacuer on ne sait quelle curiosité plus ou moins malsaine qu’il traînerait derrière lui depuis ce matin ? On ne sait quelle fébrilité qu’il ressentirait dans le dedans de ses guiboles ? Ces jambes si vigoureuses hier, aux mollets fermes, qui galopaient si vite et si bien, et pendant si longtemps, avec tant d’aisance, et sans faiblesse, mais qu’un jour de bonheur, oui, un jour de bonheur, un jour de trop-plein, a connement, si connement réduites à rien, rien du tout… Ah, tout ça pourquoi ? Toutes ces réflexions remplies d’animosité ? Parce qu’il craint qu’Alban ne vienne pas ? Pourtant, il en est persuadé, il ne tardera pas, Mona lui a dit que ce soir, ce serait lui, Alban. Alban et pas elle… Non, non, surtout parce qu’il désespère de revoir l’ami Martin avant la nuit tombée. Il m’a promis, mais sait-on jamais ? Martin Gagne. Commissaire de son état. Beau gars. La quarantaine. Un mètre quatre-vingt-cinq. Un visage, nom de Dieu ! à rendre jaloux l’évangéliste Jean. Celui de la Cène, si bien traité par Vinci. Leonardo da. Dans les yeux qu’il a bleus, une telle douceur, un tel souci d’amour. Actuellement en vacances dans ce beau coin, ici, à Passy. Avec sa famille. Sa femme, Thérèse, et Léo qui doit se faire ses dix-huit ou dix-neuf ans. Et la toute brunette Alma, qui ne doit pas en avoir plus de sept… Allez, allez… Au fait, au fait… Il faut bien qu’il y arrive enfin… Un peu de courage, bon sang… C’était ce matin. A son réveil. Tout de même assez tôt. Vers 7 heures, guère plus. Le soleil n’avait pas encore sauté Barmerousse… Une vision de stupeur à laquelle, entêté comme une mule, il se refuse à penser depuis ce moment. Non, c’est faux. Qu’il repousse comme s’il lui déniait toute évidence, toute matérialité depuis que Martin est reparti. Donc une heure plus tard. Aux alentours de 8 h 15. Qu’il repousse avec vigueur, mais qui lui vrille les entrailles, le torture, comme si son envie de pisser ne lui suffisait pas… Malgré les mioches d’André, ces gredins mal élevés ; les pas cadencés de Denise, et ce pauvre René qui a tant de mal à la suivre, qui sue sang et eau ; et tout ce beau monde à portée de main qui n’a cessé de défiler comme pour mieux le soustraire à l’effroi, cet effroi qui le fait encore frissonner…

C’était ce matin. Comme tous les matins du monde, avec encore un peu de rosée sur les pétunias, il est sorti du lit pour se glisser dans son fauteuil. Combien de temps ça lui a pris ? Comme d’habitude ! Un quart d’heure et une bonne suée. Ensuite, il a ouvert la porte-fenêtre de la salle à manger. L’air était encore frais. Encore vif. Il avait la transparence, la limpidité du diamant bleu. Les Aravis, face à lui, étaient dégagés. Sans relief véritable. Hormis, bien visible, leur dentelle sommitale, et des nuances de blanc et de gris. Une symphonie silencieuse, teintée de regrets. Pourquoi de regrets ? La belle invention ! Métaphore du pauvre, qui passe par hasard et qu’on saisit au vol, voilà tout… Pas facile de faire ce qu’on veut, surtout quand on ne tient pas sur ses jambes. « Bon Dieu de merde ! » il a rugi, comme il rouspète tous les jours à la même heure, la roue gauche de son fauteuil bloquée par l’encadrement de la porte de sa chambre, ou la droite, tout aussi coincée par le vantail droit de la fenêtre qui donne sur sa terrasse, là où il désire se rendre précisément. Avant de prendre son petit déjeuner. Rien que pour coller son œil droit – droit comme le vantail de la fenêtre, sacrée coïncidence ! – sur l’oculaire de sa longue-vue qu’il laisse dehors nuit et jour, et redécouvrir, chaque matin, un bout de son là-haut. Ce là-haut, ce qu’il ne peut plus atteindre : les cimes, ah, les cimes…
« Bon Dieu de merde ! » avait-il encore rugi, mais cette fois quand il s’était redressé. D’un coup. Comme si le diable en personne lui avait sauté à la figure.

Chris lui avait pourtant dit de venir tout seul. Il avait même insisté. Au bout du fil, insoucieux, Martin ne cessait de plaisanter. En vrai, il ne croyait pas ce que Chris lui racontait. Les effets d’un mauvais rêve, c’était plus que probable.
« Je m’habille et j’arrive… » il avait enfin répondu.
Tout seul, lui avait dit Chris.
Tout seul, nom d’un clébard !
Pourtant, avant qu’il n’ait sonné à la grille, Chris n’était plus sur la terrasse mais tout de même encore assez près de la fenêtre, le premier qu’il avait aperçu, c’était Léo. La mèche dans les yeux, il lui avait fait un grand sourire.
« Chris, tu ouvres ? »
Il piaffait, tout heureux.
Chris lui avait dit qu’il n’avait qu’à pousser le portail.
Il était entré, suivi de son père. Ils avaient grimpé l’escalier, tous deux vachement légers. L’un en bermuda bleu ciel et polo. Comme au milieu de l’été. L’autre, le père, en pantalon de fine cotonnade et chemisette déboutonnée. Quelques poils roux en meublaient l’échancrure.
Martin s’était approché.
Il avait posé la main sur l’épaule de Chris, tandis que Léo essayait déjà de se faufiler entre le fauteuil et la fenêtre pour aller sur la terrasse.
« Pas de ça, Lisette », avait dit Chris.
Sa bonne humeur s’était estompée aussitôt.
« Pourquoi tu ne veux pas ? »
Chris avait haussé les épaules.
« J’avais dit à ton père de venir tout seul.
— Qu’est-ce que t’as ? »
Léo était inquiet.
« Qu’est-ce que j’ai ? Ce n’est pas ça la question, Léo. Tu restes là, s’il te plaît, et tu laisses d’abord passer ton père. Tu veux bien, dis ? Parce que… »
Sur le balcon, comme toujours, ce qui l’intéressait, c’était la longue-vue, une Bresser Condor que Chris a depuis trois ans maintenant. Un petit bijou qui lui permet d’observer ces montagnes sur la croupe desquelles, adolescent et même devenu adulte, il s’est adonné aux pires cabrioles. Dès la belle saison de retour, cette longue-vue, il l’installe à côté de lui, sur son trépied. Et souvent, pour se délasser, après deux ou trois heures de correction, l’esprit fatigué et les doigts gourds, il regarde la nature, il s’évade, il part à la découverte des alpages, du côté des Aravis, de la pointe des Verts jusqu’à la pointe Percée et même au-delà. Il tente de traquer les bouquetins, du côté des Fours, droit devant lui, et au-dessus de Mayères ; et parfois de surprendre les rapaces dans leur vol, comme le gypaète ou le milan noir. Les hommes ne lui sont pas non plus indifférents, surtout ceux qui s’élèvent par troupeaux – hélas, ce n’est pas de la blague –, jusqu’au sommet du mont Blanc. Est-ce nostalgie de sa part ou mélancolie ? Il ne saurait dire. Pincement au cœur, en tout cas, ça oui.
« Parce que quoi ? » avait répété Léo.
Chris avait ignoré la question.
« Va donc voir, il avait dit à Martin. C’est toi que j’ai appelé, pas ton fils. Tu vas comprendre. Hier soir, sans doute, après le départ de Mona, quand je suis rentré, tu sais comme c’est parfois difficile, j’ai dû bousculer la longue-vue. Et figure-toi ce qu’il y avait au bout ce matin… Je ne la rentre jamais, tu comprends, ou je devrais attendre que quelqu’un arrive…
— Un jour, ou plutôt une nuit, tu te la feras piquer, je te l’ai déjà dit. C’est tout de même du beau matos.
— Penses-tu donc… Va, je te dis. Peut-être que tu rigoleras moins ensuite… »

Ils se connaissaient à peine qu’ils s’étaient déjà tutoyés.
C’était venu tout seul.
Pour Chris, la présence de Martin et de sa petite famille, ce n’est rien que du bonheur.
Tous les quatre, ils occupent le chalet situé au-dessus du sien. Thérèse et les enfants, surtout, plus souvent que Martin. Pour les vacances scolaires, c’est réglé comme du papier à musique : ils débarquent de Lyon où Martin a son boulot. Et alors ils redonnent vie à ce virage de Boussaz, en bordure de forêt. Eux, au-dessus du virage, à l’extérieur. Chris, dans le creux du coude. En fait, bien que sur la commune de Passy, sous les rochers de Varan, ils sont tout voisins de Sallanches. Et, bien sûr, ils dominent la vallée, plein ouest, avec le soleil qui leur chatouille les narines une belle partie de la journée, dès le printemps arrivé et même en hiver, quand ils ont le temps sec et froid. Leur chalet, il s’appelle Les Redons. Pourquoi ? Chris n’en sait fichtre rien. Eux non plus, d’ailleurs. A ce qu’il sait, ils le louent à l’année pour pas trop cher. De toute façon, ça ne le regarde pas. Ce qu’il voit, surtout, c’est qu’il s’entend à la perfection avec eux. Mieux que ça, leur voisinage le rassure. Parce qu’à part eux, en dehors des trois fermes encore au-dessus, ils ne sont pas très nombreux dans le secteur. Du passage, essentiellement. Des gens qui se promènent, comme Denise, à qui un peu de marche ne fait pas de mal. D’autres qui partent en randonnée, le pas léger, ou qui en reviennent, la savate plus lourde. Dans une journée, les semaines de vacances, un joli petit paquet tout de même.

« Va, je te dis… » il avait donc insisté.
Martin l’avait enjambé.
Il avait fait signe à Léo de se tenir tranquille.
Une fois sur le balcon, il avait regardé Chris.
« Et alors ?
— Tu ne bouges pas la longue-vue, tu places ton œil sur l’oculaire, ce que j’ai fait ce matin, ensuite je t’écoute… »
Même pas trente secondes s’étaient écoulées.
Martin Gagne s’était redressé. Il s’était tourné vers Chris, puis vers Léo. Et à nouveau vers Chris.
« C’est ça que tu as vu ? il avait fait, s’étranglant à moitié.
— Oui, la même chose que toi, non ?
— Tu crois que… ?
— Qu’il est mort, tu veux dire ? »
Martin avait haussé les épaules.
« Je ne crois rien, avait continué Chris. Rien du tout. Je t’ai appelé parce que… Parce que j’ai été choqué sur le moment. Tu imagines, non ? S’il est mort ? En fait, j’en suis à peu près certain. T’as vu l’allure… »
Soucieux, Martin avait opiné.
« Et t’as appelé personne ?
— Tu veux dire quoi ?
— Les gendarmes ?
— Non. Je t’ai appelé tout de suite. Personne avant… »
Martin avait son smartphone sur lui.
« P’pa, je peux, moi aussi ? » avait risqué Léo, contrarié de se sentir hors du coup.
Martin avait bougonné.
Puis il avait crié, agacé :
« Tu fais ce que tu veux, merde ! Après tout, t’as regardé pire à la télé… »
La tête de Léo.
Le visage devenu blême, le menton tremblant.

Sur l’instant, un frisson avait parcouru Martin. Pourtant, il n’en avait rien laissé paraître. Le métier voulait ça ! Ce qu’il venait d’observer l’avait sidéré. Dans le cercle de l’oculaire, au milieu de la fissure qui faisait suite à la crête des Verts – une fissure rocheuse d’une trentaine de mètres, offrant de belles prises aux mains, méritant néanmoins de sages précautions, à l’approche du sommet de la pointe Percée ; la Cheminée de Sallanches, pour les gens de la vallée –, le corps d’un homme, inerte, suspendu au-dessus du vide, retenu par une corde nouée à la taille. Un corps plié en deux, dans l’allure de ces lapins dont le boucher brise la colonne pour éviter qu’ils ne prennent trop de place dans le cabas de la cliente, avait pensé le commissaire en se redressant.
« C’est là tout ce que tu voulais me montrer ? » avait-il demandé à nouveau.
Il était encore sous le choc.
« C’est déjà pas mal, non ?
— Oui, je crois bien.
— Il a passé la nuit comme ça, tu crois ?
— Je connais moins la montagne que toi, Chris. Je suppose qu’il était seul. Il a dû dévisser, rater une prise… Mais s’il était seul, pourquoi est-ce qu’il était encordé ? Enfin, encordé, même pas de baudrier… »

Il avait appelé ses collègues de la gendarmerie.
Après avoir raccroché, il avait dit qu’il allait les rejoindre, tout en enjoignant à son fils de rentrer à la maison.
La tête basse et les bras ballants, Léo avait descendu l’escalier. Chris l’avait vu sortir. Contrarié, il lui avait jeté un sale œil. Sa journée était foutue. Chris s’en voulait. Mais c’était absurde. Parce qu’il n’y était pour rien. Si Léo avait quelque chose à reprocher, ce ne pouvait être qu’à son père.
Martin était parti à son tour.
« Faut que je me dépêche. »
Il avait laissé passer quelques secondes.
Avait réfléchi ou seulement hésité, puis :
« Surtout, ta longue-vue, tu ne la déplaces pas. Tu poses un œil de temps en temps. Si tu remarques quelque chose, tu m’appelles. Tu es sûr que ce matin… ? »
Chris l’avait interrompu.
« Sûr de quoi ?
— Est-ce que je sais ?
— D’avoir appelé personne d’autre que toi ? ou d’être tombé là-dessus par hasard ? »
Chris avait protesté avec force.
« Ce sont les montagnes, Martin, qui m’intéressent. Et ce qui s’y passe. Tu le sais aussi bien que moi. Je suis arrivé, j’ai regardé… Un uppercut qui m’a remué sur l’instant… Il fait beau. Ciel bleu, pas un nuage. Dans une heure, peut-être deux, des grimpeurs vont tomber là-dessus… »
Martin avait voulu se montrer détendu.
« Au moins, ça te change les idées… »
Comme Chris ne répondait pas, il avait achevé :
« J’y vais, et je te tiens au courant. »
Puis il avait descendu l’escalier quatre à quatre. Sur la route, un bref regard, et un signe de la main.

C’était ce matin. Comme tous les matins du monde, avec ce soupçon de rosée qui donne tant d’éclat aux pétunias.

Déjà 18 h 30. Ce même samedi.
Alban fermait la porte, c’est ce que Chris supposa lorsque lui parvint un imperceptible froissement d’air. Avec Alban, jamais le moindre claquement, pas même un grincement, aurait-il été machinal. Le silence. Rien que le silence. Un silence lourd. Parfois pesant. Pareil à celui dont on encombre les morts. Chris lui en avait fait l’observation, un soir. C’était au tout début. Un sourire aux lèvres. Ils se connaissaient à peine. Mais ça ne l’avait pas fait rire, au contraire. « Je ne veille pas les morts, il avait répondu. C’est pour si des fois vous étiez en train de somnoler. Est-ce que je peux savoir, moi, tant que vous n’êtes pas devant moi, si vous dormez ou non ? » Le ton acide, avec ça. La mine renfrognée de quelqu’un que Chris aurait pris pour un imbécile. Ce qui n’était pas le cas. Seulement histoire de dire ou d’entamer la conversation.

A présent, tout ça, c’est terminé. Tous les deux, ils plaisantent. Comme déjà dit, il arrive de plus en plus souvent à Alban de s’installer en face de Chris, un verre à la main, une heure, deux heures d’affilée. Parfois davantage. Il parle à Chris et Chris lui parle. Ils ne voient pas le temps passer. En fait, Alban se livre davantage que Mona, mais sans paraître. Avec plus de naturel. Il est vrai aussi que Chris et Mona se voient cinq jours sur sept. Alors, forcément, elle et lui ont moins de choses en retard à se raconter.

Alban pointa bientôt le nez.
Chris lui demanda :
— Salut, tu vas bien ? Bonne journée ?
Alban fit oui de la tête.
— Désolé pour ce midi.
Puis il fila vers la cuisine où il se déchargea du repas de Chris, une omelette aux champignons et de la salade, et des bricoles qu’il lui avait demandé de lui rapporter le dimanche précédent. En général, tout ce qui pesait trop lourd pour Mona. Les bouteilles d’eau et les bouteilles de vin. La lessive en baril. Les produits d’entretien que lui avait réclamés la femme de ménage. Des livres également, des grands formats, mais surtout des poches. Chris ne s’abreuvait pas qu’à la production de La Houle, loin de là, ni qu’aux autres maisons d’édition pour lesquelles il effectuait aussi la correction des tapuscrits qu’elles lui faisaient parvenir, comme L’Ombre et Belledonne.
— Tu dînes tout de suite ? lui demanda Alban. Moi, c’est comme tu veux. Dans une heure, non ?
— Dans une heure, d’accord, répondit Chris.
Il ajouta aussitôt :
— Tu peux me rentrer, s’il te plaît ? Commence à faire frisquet. Là, sur les épaules et dans le dos.
Puis, en bougonnant :
— Ce n’est pas encore l’été.
Alban réapparut ; il brandissait une espèce de couverture.
— Tu veux ça ? plaisanta-t-il.
— T’es con ou quoi ? D’où est-ce que ça sort ?
— Trouvé sur une chaise.
Chris haussa les épaules.
— Mona, ce matin, qui aura oublié de reprendre ce vieux machin. Occupe-toi plutôt de moi, je te dis.
Alban balança la pièce de tissu dans le couloir.
— Si ça ne t’ennuie pas, proposa-t-il à Chris tout en poussant son fauteuil, on dîne ensemble. J’ai apporté tout ce qu’il faut. En plus de ton repas, je te rassure.
Chris fit semblant de s’étonner :
— Ni copains ni copines, ce soir, un samedi ?
— Abstinence complète, Chris… Et ta longue-vue, je la rentre également ?
Bon sang ! Chris n’y pensait plus.
— Non, non, tu n’y touches pas, s’écria-t-il.
Alban s’esclaffa :
— Ton petit bijou, c’est vrai…
— Ce n’est pas ça du tout. Je vais te raconter. Mais avant, tu me conduis aux toilettes. Parce que je n’en peux plus. C’est la bière, je crois bien…
Alban rigola encore plus.
— En route, Totophe !
Il a envie de me foutre en rogne ou quoi ? marmotta Chris à part lui. Totophe… Quel âne !
— Et après, oui, tu me racontes, continua Alban. Mais tu ne comptes pas la laisser dehors toute la nuit ? L’humidité et tout. L’année dernière, tu te souviens, je me bataillais déjà pour elle. Enfin, c’est comme tu veux.
Il ramena Chris dans la salle à manger qui lui servait de salon et de bureau, parce que c’était là qu’il travaillait, du moins quand la saison le lui imposait, là qu’il s’étalait, se répandait sans ordre, ni honte, un vrai foutoir, et que s’empilaient ses lectures, heureuses ou douloureuses.
Une belle pièce, de près de vingt-cinq mètres carrés.
Son royaume.

Souvent, à voir Alban vaquer chez lui, à son aise, autant que dans ce studio où il disait vivre, Chris imaginait en lui le fils qu’il aurait pu avoir. Il se demandait même si Alban, de son côté, n’agissait pas avec lui comme il aurait agi avec son père, cette même spontanéité, cette même aisance. Son père, il ne l’avait jamais connu. Que sa mère qui l’avait élevé toute seule. Pourtant, c’est davantage de lui que d’elle qu’il parlait. Ce père qu’il inventait, à qui il dessinait une silhouette aux courbes fragiles, façonnait un visage malléable, comme en pâte à modeler, selon son humeur. Enfant, sa mère ne lui en avait rien dit. Et encore à présent, elle ne lui en disait rien. Comme si elle non plus ne l’avait pas connu. « Je suis le fruit du Saint-Esprit… » avait fait Alban, un jour de tristesse.

— Tiens, dit-il, ton petit verre du samedi soir. Et pour une fois, je t’accompagne. On trinque ?
— On trinque ! acquiesça Chris.
Les deux verres de rouge s’entrechoquèrent.
— Alors, ton histoire, tu me la racontes ?
Chris fit mine de ne pas avoir entendu.
— Pas mauvais, ton vin, observa-t-il. C’est du quoi ? Je suis bête ! Je parie un mondeuse, c’est ça ?
— T’as gagné !
Un vrai bonheur, Alban.
— Je suis passé devant Francioli, tu vois où ? L’occase a fait le larron. Il te plaît ?
— Manque que les gâteaux salés.
Léger temps mort.
Ou plutôt de réflexion.
— Du saucisson de Magland ? suggéra Alban. T’en voudrais aussi ? Ce serait une bonne idée. J’en ai acheté, c’était pour notre repas, comme entrée, mais on peut l’entamer à présent. Qu’est-ce que tu en dis ?
La réponse de Chris, il l’avait déjà dans la tête.
— Economise-toi, dit-il en souriant, j’ai tout compris.
Il se leva, un tour dans la cuisine, et revint bientôt, les mains pleines : saucisson, couteau, assiette.
— Alors, maintenant, je t’écoute…
Il y eut un silence.
Chris hésitait entre Magellan et l’un de ces documentaires sur l’Égypte ancienne qu’on passe si souvent à la télé, mais il comprit que ce soir, ce ne serait ni l’un ni l’autre. Surtout si Martin déboulait à son tour, ce qu’il espérait vivement. D’autant qu’il ne lui avait jamais manqué jusqu’ici. Parce que ce ne serait plus lui qu’Alban écouterait, mais Martin. Et Martin serait content lui aussi d’avoir gagné un auditeur.
Enfin, il commença à narrer sa journée. Ce réveil un peu fou qui l’avait conduit, savoir pourquoi ? sur le balcon, avant qu’il ne prenne sa chicorée et ses biscottes, et ce bout de brioche qui lui restait d’hier. Et cette idée saugrenue qu’il avait eue de poser sitôt son œil sur l’oculaire.
Il raconta à Alban sa stupeur, le tremblement qui lui avait pris les bras, les jambes et, bientôt, tout le corps, lorsqu’il avait relevé la tête et posé son regard au loin, bien au-dessus du lac, en direction de Burzier et des bois environnants, comme pour être certain qu’il n’avait pas rêvé, et que sa longue-vue ne lui jouait pas un mauvais tour, un tour à la noix, une saloperie, rien que pour voir l’effet que ça produirait.
— Mais le mort, Alban, avec mes vrais yeux, je ne l’ai pas distingué. Personne n’aurait pu le voir. Martin non plus, il ne l’a pas vu. Il n’y a que l’œil rivé à l’oculaire qu’on peut apercevoir aussi nettement les choses quand elles sont si loin. Avec un grossissement de soixante-douze fois, même les grimpeurs qui s’accrochent à la pointe Percée ne peuvent me dissimuler la marque de leurs godasses. J’exagère à peine…
Au fur et à mesure qu’il avançait, que sa relation se faisait plus précise, le front d’Alban se plissait, une ride creusée entre ses sourcils. En fait, il n’en croyait pas ses oreilles. Et ses yeux, tout ronds, s’exorbitaient. Ce qui lui en bouchait un coin, c’était le macchabée, plié en deux, se balançant dans le vide, au bout d’une corde nouée à la taille.
— On a tué ce type, c’est ça ?
Chris n’y avait pas songé.
— Tu crois vraiment ? interrogea-t-il incrédule. Je penchais pour un accident.
Alban hocha la tête.
— Non, je ne sais pas, c’était une idée.
Alors, Chris poursuivit.
Il parla de Martin. De la façon dont il avait pris les choses en main. Du pauvre Léo, déconfit, reparti les épaules basses après s’être fait engueuler. De sa journée bousillée. Il parla de Denise et de son René, tout en se disant qu’Alban n’en avait certainement rien à foutre. D’André et de ses gosses. Et de ses réflexions aussi dérisoires que ridicules qui l’avaient traversé, à propos des écrivains d’aujourd’hui – écrivaillons, rectifia-t-il –, des éditeurs qui ne valaient pas mieux, et de ces encenseurs de misère, guère plus futés, mais pompeux, avec leurs airs à faire mourir de rire, mais que d’aucuns admirent. Triste, lamentable humanité… Comme si tout ça pouvait l’avancer à quoi que ce soit. De la bile, de la bile et rien de plus. Et de la fatigue en sus, à maudire si platement, si connement tous ces gens qui le nourrissaient. Amertume ou rancœur ? Tout ça pour tenter de rayer, de raturer, d’effacer cette vision. Ce mort. Ce cadavre.
— Crois-tu vraiment, répéta-t-il, que tout ça soit possible, Alban ? Dis-le-moi. Réponds-moi.
— Tout ça quoi ? Que veux-tu que je te dise ?
Soupir, léger soupir.
— Que c’est absurde, par exemple.
— Sûrement pas, Chris. Ce matin, je suppose, ce qui t’est arrivé n’a pas été anodin. Tu t’es jeté sur ta longue-vue et il y a eu ce type au bout de sa corde. Et quelque chose a refait surface que tu devais refouler ces derniers mois. Est-ce que je me trompe ? Tu ne m’aurais pas parlé comme tu viens de faire, sinon. Avec cette animosité.
— Quelque chose en moi qui se serait réveillé, tu penses ? En même temps que moi ?
— Pas en même temps, rectifia Alban. Seulement lorsque t’as vu le type, là-haut.
— … et que j’avais rangé dans un coin de ma tête ? continua Chris. Ou que je refoulais, comme tu dis ? »

Extraits
« Parfois, il s’interrompait. N’allait pas au bout de sa phrase. Parce qu’il ne parlait pas toujours de Tantz. Ce pouvait être de Xavier, ce pouvait être aussi d’Hélène. Il ne me parlait pas toujours de Tantz, mais son esprit, lui, ne parvenait jamais à l’écarter complètement. À travers Hélène, à travers Xavier, c’était toujours Tantz. S’il avait pu l’attraper, je me dis qu’il l’aurait frappé, qu’il l’aurait amoché comme il faut, et pas seulement avec des mots. Avec ses poings, c’est sûr, ou tout ce qui lui serait tombé sous la main. Une bonne punition, ça oui… En revanche, c’est vrai, de Marc et de Carol, il m’en causait rarement… Quand je serai rentré et que j’aurai déballé les courses, tout ce que Chris m’a demandé d’acheter pour le déjeuner, et ce soir, et demain matin, et que je lui aurai dit quelques mots, je descendrai au sous-sol… J’ai hâte, soudain… Un peu de frissons aussi… Merde, merde, si ça se trouve, peut-être que la mort de Tantz, ce tableau morbide – je ne l’ai pas vu, mais ce n’est pas dur à imaginer -, peut-être que Michel il avait tout prévu. Quelque chose comme ça… Ou pire encore… » p. 134

« Encore aujourd’hui, malgré les années écoulées, il a le sentiment que pour lui, tout s’est arrêté cette nuit du 3 au 4 juillet 90, vers 2 heures du matin.
Bien sûr, lorsqu’il parle de cette nuit du 3 au 4 juillet, il ne fait que reprendre ce qu’on lui a dit et redit pendant des jours, des semaines et des mois… De toute façon, quelle importance à présent? Qu’est-ce que cela changerait si l’accident avait eu lieu une semaine plus tard? En revanche, son père a tant donné de son temps, de son âme, pour lui réorganiser une mémoire, une mémoire véritable, pour que les bribes éparses de son existence, pareilles à un éparpillement d’éclats de verre, retrouvent plus ou moins la place qui était la leur… » p. 143

« Chris avait un job, c’était déjà bien. On devait être en 93. Il avait répondu à une petite annonce parue dans un canard qui n’avait sans doute rien de local. Comment lui était-il parvenu? Les éditions de La Houle cherchaient un correcteur. Elles venaient d’être créées par un type de son âge, il l’avait su plus tard, installé en Bretagne. Lui-même breton et né à Morlaix. Erwan Le Gaec. Erwan… Fou de littérature, il avait décidé de mettre le peu qu’il possédait au service de nouveaux auteurs. Ça aussi, il le lui avait expliqué bien plus tard. Le CV de Chris lui avait convenu, son inexpérience également. Ils travaillent ensemble depuis maintenant vingt-cinq ans. » p. 148

« Carnet n° 4 (extraits)
Lundi 5 décembre 2005, dans la soirée — Qu’en sait-il, ce commissaire, de mon amour excessif? A-t-il au moins des enfants? ou rien qu’un seul? Je donne à Chris ce que je lui dois. Y compris ce qu’il ne me demande pas. Est-ce vraiment trop? Beaucoup trop? Il n’avait pas demandé à vivre. Et pourtant… Il n’avait pas demandé à vivre éclopé, cloué dans un fauteuil roulant. Et pourtant… Alors, Odile et moi, à notre manière, nous l’aidons du mieux que nous pouvons. Sans rien vouloir réparer. Que pourrions-nous réparer? Nous ne sommes pour rien dans ce qui est arrivé. Parce que si je n’ai pu le retenir avant qu’il ne monte dans cette voiture, si je n’étais pas présent, c’est sans doute parce que ce devait être ainsi. Je n’écris pas cela pour me défausser, mais parce que je ne crois ni au hasard ni aux coïncidences. Uniquement au destin. Ou encore à la volonté de Dieu, que je néglige depuis longtemps, c’est exact. » p. 249

À propos de l’auteur
GLATT_Gerard_©DR_ouest_franceGérard Glatt © Photo DR Ouest-France

Gérard Glatt est né en 1944, à Montgeron, quelques semaines avant la Libération. Ses premiers bonheurs, c’est la maladie qui les lui offre, à sept ans, quand une mauvaise pleurésie le cloue au lit pendant des mois : il découvre la lecture. Pendant ses études secondaires à Paris, Gérard Glatt a pour professeurs l’écrivain Jean Markale, spécialiste de la littérature celtique, et René Khawam, orientaliste renommé et traducteur des Mille et Une Nuits. Il rencontre également Roger Vrigny – l’année où celui-ci reçoit le prix Femina – et Jacques Brenner, éditeur chez Julliard. L’un et l’autre l’encouragent à poursuivre ses débuts littéraires. Quelques années plus tard, entré dans l’administration des Finances, il fait la connaissance de Pierre Silvain, sans doute l’une des plus fines plumes contemporaines, qui le soutient à son tour. En 1977, il publie son premier roman, Holçarté, chez Calmann-Lévy. Auteur d’une dizaine d’ouvrages (romans, poésies, livres pour la jeunesse), Gérard Glatt ne se consacre aujourd’hui qu’à l’écriture. Il partage son temps entre la région parisienne et la Bretagne. (Source: Éditions Presses de la Cité)

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J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa

MINIERE_jai_dixhuit_ans_tous_les_ages  RL_hiver_2021

En deux mots
Pour échapper aux coups de sa mère, Valentine s’évade en écrivant son histoire. Un projet qu’elle poursuivra après avoir été jetée dans la rue à ses dix-huit ans. Elle va alors rencontrer un père qu’elle croyait disparu et tenter de rassembler les morceaux manquants de son histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Albertine part à la recherche de son histoire

Isabelle Minière nous revient avec un roman subtil et prenant. En confiant à Albertine le soin de raconter son histoire depuis son enfance auprès d’une mère violente, elle retrace une quête envoûtante.

C’est l’histoire d’une fillette qui vit seule avec sa mère et qui subit jour après jour sa violence. Après les coups viendront la ceinture et le martinet. Mais sa fille encaisse en silence, car elle a trouvé un moyen d’oublier sa peine. Elle se raconte des histoires, s’entraine à lire et à écrire et se promet qu’un jour elle racontera sa vie, quand bien même elle serait sans intérêt. «Qui décide si une vie est intéressante ou pas? Une vie sans intérêt peut être intéressante à raconter, je me raccrochais à ça, sinon j’aurais déprimé à fond, Je me serais retrouvée au fond du fond du fond, j’avais des prédispositions.»
Inutile de mettre en œuvre ses plans pour fuguer, pour partir loin de cette sorcière, car un soir en rentrant chez elle, elle voit sa mère partir en ambulance, après une tentative de suicide. Un premier changement dans sa misérable vie qui lui offre un peu de liberté. Le second, encore plus radical, arrive avec ses dix-huit ans. Elle se voit confier un post-it avec le nom de son père et trois sacs Ikea contenant toutes ses affaires. Bon débarras! Son géniteur, qu’elle croyait disparu à jamais, habite en fait à quelques centaines de mètres, dans un immeuble d’un quartier plus huppé.
Accueillie par un ami qui l’installe dans l’appartement de son père, Albertine – cet ami connait le prénom de la jeune fille, alors que sa mère ne l’a quasiment jamais utilisé – va aller de surprise en surprise. Ce père est loin d’être un monstre. Sa version des faits remet en cause celle servie par sa mère, même si de nombreuses questions restent en suspens. «Les mensonges. Les pièces d’un puzzle. Il me manquait des pièces. La sorcière a empêché mon père de me reconnaître, de me voir, de m’approcher. Ouais mais, mais quand même… C’était un grand garçon, ce mec-là, il aurait pu exiger de me voir, me voir de force, m’enlever, me kidnapper à la sortie de l’école, me sortir des griffes de la sorcière. Puisqu’il savait que j’existais, il m’a abandonnée. À mon triste sort.»
Autant dire que la méfiance règne, que l’on est loin du conte de fées. Que le père et sa fille vont devoir tout reconstruire pour se trouver enfin. Mission impossible?
Isabelle Minière poursuit ici son exploration des relations familiales et des situations explosives. Depuis On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, en passant par Au pied de la lettre jusqu’à Je suis né laid, elle creuse un sillon qui donne, au fil des romans, de forts jolies moissons.

J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa
Isabelle Minière
Serge Safran éditeur
Roman
192 pages, 17, 90 €
EAN 9791090175815
Paru le 6/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec une mère violente et hargneuse, plus préoccupée par ses amants et ses traductions de romans à l’eau de rose que par sa fille, la vie d’Albertine n’est pas un long fleuve tranquille. Depuis son enfance jusqu’à l’adolescence, ce ne sont que brimades, injustices et souffrances. Pour échapper à cette mère surnommée « la sorcière », Albertine s’invente des histoires qu’elle note dans un cahier.
Le jour de sa majorité, sa mère la met à la porte, munie de trois sacs IKEA contenant ses affaires et d’un post-it avec le nom et l’adresse de son père, dont elle ignorait jusque-là l’existence.
La rencontre avec cet homme, très différent de ce qu’elle rêvait, lui fait découvrir des vérités inattendues, lui ouvre des portes inespérées sur le présent et l’avenir. Et Albertine de trouver sa vocation à raconter des histoires, d’abord aux enfants qu’elle garde, puis… sur scène!

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« L’histoire de Non-Non
Dès que j’ai su lire, j’ai eu envie d’écrire l’histoire de ma vie. Même si ma vie n’était pas très intéressante. Je me suis d’abord entraînée en inventant l’histoire de Non-Non.
J’écrivais ça dans mon lit, dans ma tête. Et sans réfléchir. J’entendais les pas de ma mère monter l’escalier, comme une sorcière, sans chapeau pointu (ce que j’aurais trouvé plutôt rigolo), mais avec un couteau entre les dents. Ma mère, la sorcière, venant vérifier si je dormais.
Avant, le temps d’avant, avant que je ne sache lire, je cachais un livre dans mon lit et j’essayais de le déchiffrer. J’explorais les pages, les lettres, les dessins… Mon imagination inventait des histoires à dormir debout, à ne pas dormir du tout. Du coup: flagrant délit. La sorcière surgissait, et rugissait «Tu ne dors pas!» Comme si on dormait sur commande ; je ne comprenais pas. J’avais beaucoup de mal à comprendre les adultes, ils me semblaient manquer de logique, surtout ma mère. S’il était bon de se coucher de bonne heure, que faisait-elle dans l’escalier, tard le soir, à se faufiler, marche après marche, à pas de loup, pour que je ne l’entende pas? Elle aurait été plus tranquille dans son lit, non? On aurait été tellement plus tranquilles, elle et moi, si elle avait appliqué les consignes qu’elle m’imposait: dormir tôt.
J’étais si absorbée à deviner ce que les lettres et les dessins signifiaient que je ne voyais pas le temps passer. Je me promettais chaque soir d’éteindre vite la lumière, et ne tenais pas ma promesse, c’est le problème avec les livres.
Soudain elle ouvrait la porte, me surprenait avec la lumière allumée. Alors la furie la prenait, ses mains devenaient folles, sa voix aussi. Coups et hurlements. Une folie; elle ne se contrôlait pas, comme si un monstre prenait possession d’elle, c’est pourquoi elle est pour moi devenue la sorcière; c’est pourquoi parfois je la plaignais. Elle n’avait pas choisi d’être possédée par une sorcière, elle subissait cela, tout comme je subissais les coups, les hurlements, et tout le reste. Je me disais des choses aussi bizarres que ça, pour éviter de la détester tout à fait. C’est très difficile de détester sa mère. Pour un père, je ne savais pas, je ne connaissais pas le sujet, j’étais inculte en la matière.
Dès que la porte s’ouvrait, je me tassais sous la couverture, un oreiller sur la tête, j’étais terrifiée à l’idée qu’un coup particulièrement violent puisse me fracasser le cerveau — je doutais beaucoup de sa solidité.
Mes précautions ne servaient jamais à rien. Elle se précipitait sur moi, envoyait valdinguer draps, couverture et oreiller, Les lançait dans la pièce. Ma peau nue, c’est ce qu’elle voulait. Elle poussait un cri de rage, on aurait dit une bête sauvage, puis se ruait sur moi, frappait, frappait, frappait. J’essayais de protéger ma tête avec mes mains, je me concentrais là-dessus, jusqu’à ce que la sorcière s’épuise. Ça arrivait d’un seul coup: elle était à bout de souffle, à bout de force. Elle poussait un énorme soupir et repartait en se lamentant «Qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour avoir un enfant pareil?» Je ne voyais pas ce que le ciel venait faire là-dedans, ça faisait partie du délire de ma mère.
Un soir elle a quitté la chambre en geignant: «J’en ai plus qu’assez d’avoir mal aux mains À cause de toi! Égoïste! Tu t’en fous d’abîmer les mains de ta mère!» Il devait me rester un fond d’optimisme, car j’ai espéré que ce serait la fin des coups, que pour prendre soin de ses mains elle renoncerait à me frapper.
Or elle a vite trouvé une solution pour ménager ses mains. La ceinture a fait son apparition. Ça faisait encore plus mal, mais ça faisait un peu moins de peine: la ceinture était un objet, sans intention, sans méchanceté. Sauf que j’étais encore plus inquiète pour ma tête. Puis elle a sans doute eu peur d’abîmer la ceinture, ce fut le tour du martinet. Elle prenait son élan, hurlait, et me lacérait. Le dos, le fesses, le ventre, les jambes. Et elle oubliait la tête. Ce ne devait pas être un martinet pour tête. C’était presque rassurant, je pouvais protéger mon ventre sans craindre que mon cerveau éclate en morceaux. Ça se terminait par la même litanie «Qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour avoir un enfant pareil?» Pauvre ciel; j’avais la certitude qu’il n’y était pour rien, et que ma mère était cinglée.
Parfois, dans des moments de calme, entre deux orages, les moments où elle était trop fatiguée pour me traiter d’idiote d’andouille, de crétine, d’abrutie, d’imbécile, ou autres douceurs qu’elle affectionnait, elle se plaignait d’avoir été maltraitée par sa mère, d’avoir été battue, insultée. J’étais sidérée, même si j’étais habituée. Quoi? Elle avait souffert de ces choses-là et elle les répétait? Ça ne lui traversait pas l’esprit? C’était incompréhensible. Je me disais que ce n’était pas sa faute, si ma mère était un peu folle. Et j’avais très très peur d’être folle à mon tour. Non, pas par hérédité, mais par histoire ressemblante, une espèce d’imprégnation. C’était très confus. Très troublant aussi: je plaignais beaucoup l’enfant malheureuse que ma mère avait été, ça m’empêchait de trop la détester, ce qui était pourtant tentant, surtout quand les gifles pleuvaient, pour un oui pour un non, quand les cris, quand les coups. Surtout le soir. Le soir quand la sorcière venait faire son tour de garde.
Puis j’ai su lire, et elle fut bien déçue.
Elle rangeait le martinet, bien embêtée de ne pas m’avoir saisie en flagrant délit. Avant, le temps d’avant, le temps où je ne savais pas lire, les flagrants délits étaient fréquents, je rallumais la lumière pour explorer les pages, les lettres, les dessins, comprendre l’histoire. Et la sorcière jouait son rôle de sorcière, moi je jouais le rôle de la petite fille qui cache ses larmes, pour ne pas donner trop de joie à la sorcière. C’était le temps d’avant. Ma mère ne savait pas que je savais lire, je m’étais bien gardée de le lui dire. Ne jamais faire trop de confidences aux gens en qui l’on n’a pas pleinement confiance. Les confidences, ça se mérite.
Quand elle me voyait avec un livre, elle croyait que je regardais les images, j’avais la délicieuse sensation de lui jouer un bon tour.
Donc, je ne dormais pas, mais la lumière était éteinte et j’écrivais. Je voyais les pages défiler, comme dans un vrai livre, j’ajoutais çà et là des dessins, pour décorer. J’entendais les pas redescendre l’escalier, et je pensais: «Je t’ai bien eue, sorcière! Je raconterai ça, quand j’écrirai l’histoire de ma vie». Et j’écrivais l’histoire de Non-Non.
Non-Non était un petit pantin au visage tout rond, de bonnes joues, un bonnet rouge sur la tête. J’avais très envie d’avoir un bonnet, comme la plupart de mes camarades en hiver, et je l’aurais choisi rouge si j’avais eu le choix — mais la sorcière était contre les bonnets, allez savoir pourquoi. Non-Non avait donc droit, lui, au bonnet rouge. Il était très drôle, il faisait des blagues. Il était né dans un champignon géant, et le champignon l’avait tout de suite accueilli comme son enfant, passé le moment de la surprise. Champignon, ainsi baptisé par Non-Non, offrait une voiture jaune à Non-Non, lui apprenait un tas de choses, et rigolait. Ils s’entendaient bien, tous les deux, Champignon disait des trucs tellement rigolos que Non-Non éclatait de rire. Moi, je collais le drap sur ma bouche pour ne pas rire. Je riais à l’intérieur.
J’inventais chaque soir un nouvel épisode des aventures de Non-Non, j’inventais sa vie. Non-Non me consolait de vivre. L’histoire de Non-Non, je l’ai écrite dans ma tête, soir après soir, mais c’est quand même mon premier livre. Ensuite, je me l’étais promis, j’écrirais l’histoire de ma vie.
C’est la maîtresse d’école qui a annoncé à ma mère que je savais lire et écrire. Elle a fait semblant d’être déjà au courant, «Oui, oui, bien sûr.»
J’avais peur qu’elle me dise, arrivée à la maison «T’aurais pu me le dire!», et qu’elle me foute une claque — elle avait la claque tellement facile que ça m’intriguait, comme si la claque partait de façon automatique, comme un réflexe. Même pas. Pas de claque. Pour un peu, j’aurais été déçue, ma prédiction de claque automatique étant contredite.
Elle ne m’a pas parlé de ce que la maîtresse lui avait dit. Mais elle a continué à jouer à la sorcière, marche après marche, pour vérifier si je dormais. Soir après soir, j’ai continué à la décevoir. Et à imaginer comment lui échapper. Me sauver la nuit, quand elle dormait? Et pour aller où? Me trouver seule, toute petite, face à un loup? Il y avait beaucoup de loups dans mon imagination, des loups sauvages, meurtriers, encore plus dangereux que la sorcière. Alors comment faire?
Avant d’éviter les loups, éviter les coups.
Ça m’a demandé du temps, mais j’ai fini par trouver la cachette du martinet: sous son lit, dans une petite valise, dissimulé sous du linge de toilette, et enveloppé dans une taie d’oreiller. Je l’ai foutu à la poubelle, sous les épluchures, et j’ai sorti la poubelle, J’étais fière de moi. J’ai fini l’histoire de Non-Non, bien décidée à écrire un jour l’histoire de ma vie. »

Extraits
« J’avais l’impression que ce Léon (c’est le prénom de l’auteur) m’encourageait à raconter l’histoire de ma vie, même si elle était sans intérêt, Qui décide si une vie est intéressante ou pas? Une vie sans intérêt peut être intéressante à raconter, je me raccrochais à ça, sinon j’aurais déprimé à fond, Je me serais retrouvée au fond du fond du fond, j’avais des prédispositions. » p. 25

« Les yeux du paternel continuent à briller. Stop. Je n’ai jamais pleuré au cinéma, et j’ai l’impression d’être plongée dans un film dramatique. J’ai pas choisi de jouer. Je pleurerai pas.
Je ferme les yeux, j’imagine. Mon père, ma mère, le bébé interdit de père. Les mensonges. Les pièces d’un puzzle. Il me manquait des pièces. La sorcière a empêché mon père de me reconnaître, de me voir, de m’approcher. Ouais mais, mais quand même… C’était un grand garçon, ce mec-là, il aurait pu exiger de me voir, me voir de force, m’enlever, me kidnapper à la sortie de l’école, me sortir des griffes de la sorcière.
Puisqu’il savait que j’existais, il m’a abandonnée. À mon triste sort. » p. 101

À propos de l’auteur
MINIERE_Isabelle_©DRIsabelle Minière © Photo DR

Isabelle Minière est née au Mali. Elle a passé son enfance près d’Orléans, fait ses études à Tours et à Paris où elle vit aujourd’hui. Elle écrit des romans, des nouvelles et des livres pour la jeunesse. Elle est aussi psychologue, hypnothérapeute.
J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa est le cinquième roman à paraître chez Serge Safran éditeur après Je suis né laid, Au pied de la lettre, On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise et Je suis très sensible. (Source: Serge Safran Éditeur)

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La sirène d’Isé

HADDAD_la_sirene_dise  RL_hiver_2021  coup_de_coeur

En deux mots
Leeloo met au monde Malgorne, avant de disparaître. L’enfant sourd et muet va grandir dans un asile d’aliénés, aux bons soins de Sigrid, une vieille dame et du Dr Riwald qui règne sur cet endroit bien à l’abri des regards. Jusqu’au jour où l’avancée de la mer, qui ronge la falaise, l’oblige à fermer l’établissement.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’enfant sourd entendra-t-il le chant de la sirène?

Dans son nouveau roman, initiatique et envoûtant, Hubert Haddad met en scène un enfant né sourd dans un établissement isolé au fin fond d’une baie. Un conte lumineux.

Cela commence par une naissance quasi miraculeuse dans un sanatorium transformé en «maison de repos» construit face à la mer, au bord d’une falaise, dans la baie d’Umwelt. C’est dans cet endroit reculé, à l’abri des regards – en fait la population ne préfère rien savoir des traitements qu’on y prodigue – que la fragile Leeloo met au monde un fils baptisé Malgorne. Le bébé, né sourd, va devoir se débrouiller dans cet environnement hostile mais aussi protégé de la fureur du monde. Il ne pourra bénéficier de l’aide de sa mère, Leeloo étant portée disparue, emportée par l’océan. Sigrid va alors jouer le rôle de mère de substitution de même que le Dr Riwald, qui règne sur cette institution et à qui la justice a confié l’enfant. Un troisième viendra jouer un grand rôle dans l’initiation de l’enfant, Martellhus, le jardinier. C’est lui qui est en charge de la récréation du labyrinthe, un immense espace boisé devenu «un dispositif privilégié d’analyse comportementale, voire de thérapie» pour les patients. Prenant de l’âge, Martellhus confie son savoir à Malgorne qui, patiemment, va apprendre à apprivoiser cette végétation, faire des arbres des alliés qui vont lui permettre d’avancer.
Pendant ce temps, la mer sape la falaise. Jusqu’à ce jour où un effondrement important provoque la fermeture de l’institution psychiatrique.
«On dissémina les malades dans les institutions asilaires du district; quant aux membres du personnel, ils durent subir divers contrôles et interrogatoires avant d’aller postuler ailleurs selon leurs qualifications. La vieille Sigrid fut transférée dans une maison de retraite. Déserté face à l’immédiate proximité de l’océan, le domaine des Descenderies prit vite un aspect irréel qui raviva d’anciennes rumeurs combinant folie et phtisie, dégénérescence et contagiosité, sur fond d’enquête criminelle».
Martellhus et Malgorne continuent de veiller sur le domaine désormais à la merci des éléments. Seule une jeune fille répondant au doux nom de Peirdre, ose encore s’aventurer à bicyclette sur le chemin côtier pour tromper sa solitude, car son père, au décès de son épouse, a pris le commandement d’un navire. «D’évidence, le veuf avait fui les pluies infinies, battantes comme un cœur au tombeau. Il avait repris du service dans la marine marchande au lendemain des funérailles et n’était plus jamais reparu. La fin d’un amour est une fin du monde. On oublie tout au milieu des mers, la mort et la trahison. On s’oublie soi-même aux cimes de l’océan, seul endroit avec le ciel où l’infini partout s’abîme en lui-même.»
Cette apparition va envoûter Malgorne qui n’aura qu’une envie, la revoir.
Après avoir revisité une page d’histoire avec Un monstre et un chaos qui se déroulait dans la ghetto de Lodz, Hubert Haddad continue à explorer les territoires de l’enfance, les rites initiatiques et le combat contre l’adversité. Toujours aussi prenant, avec des phrases toujours aussi joliment ciselées, ce conte convoque sirène et solitude, grand large et rêves d’enfants, malédiction et soif de liberté. Laissez-vous à votre tour envoûter par la puissance poétique de ce récit.

La sirène d’Isé
Hubert Haddad
Éditions Zulma
Roman
192 p., 17,50 €
EAN 9791038700024
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé principalement à Umwelt, contrée imaginaire dans une baie reculée d’Angleterre. On y évoque aussi Tanger, Göteborg, ou encore Port Harcourt au Niger.

Quand?
L’action n’est pas précisément située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la pointe sud de la baie d’Umwelt, loin du monde et hors du temps, le domaine des Descenderies a accueilli des générations de patientes. Né de la fragile Leeloo, Malgorne grandit sous la houlette de Sigrid, entre incompréhension et possession jalouse. Il trouve bientôt refuge dans le dédale de l’extravagant labyrinthe d’ifs, de cyprès, de pins et de mélèzes imaginé par le Dr Riwald. S’il n’entend ni le ressac ni les vagues qui se déchirent sur les brisants, Malgorne se nourrit des vents et scrute sans fin l’horizon.
Depuis l’ancien sémaphore, Peirdre sonde elle aussi chaque soir l’océan, hantée par la voix d’une amie disparue. Son père, capitaine au long cours, fait parfois résonner pour elle les cornes de brume de son cargo de fret.
C’est sur la grève, un matin, devant le corps échoué d’une étonnante créature marine, que Peirdre et Malgorne forgent soudain l’espoir du retour d’autres sirènes. Après Le Peintre d’éventail, Hubert Haddad nous entraîne dans la magie d’un nouveau jardin entre terre et mer. La Sirène d’Isé est un roman magnétique, envoûtant et lumineux.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
La Cause Littéraire (Fawaz Hussain) 
RFI (Vous m’en direz des nouvelles – Jean-François Cadet) 
Blog Levons l’encre 
Blog Baz’Art 
Blog encres vagabondes (Serge Cabrol) 
Le blog de Virginie Neufville 
Blog La Viduité 
Blog Lili au fil des pages 

Les premières pages du livre
« Avertissement
C’est une histoire véridique et pourtant fabuleuse, mais elle ne m’appartient pas, elle n’appartient à personne, pas même aux rares protagonistes encore de ce monde. En second rôle d’aucune étoile, je préfère ne pas dévoiler celui qui me fut assez distraitement imparti. On comprendra à demi-mot quelle exigence m’engage à relater cette histoire invraisemblable si dramatiquement avérée.

Prologue
On naît aveugle au milieu d’une fanfare : voix, cris, bruits d’organes et d’engins, rivières du vent, appels et chants d’oiseaux. Lui ne put rien entendre une fois délogé du ventre de sa mère, pas même un souffle. Sans doute devina-t-il le monde au chaud remuement qui soudain l’entourait, tout de poussées, de glissements et d’entraves, et à cette tiède haleine modulée en ondes légères sur son visage à peine déplissé des ténèbres. Le silence existe-t-il plus qu’un cri muet de sourd ? Ployée, les seins nus, la démente à l’enfant fredonnait à son oreille. Elle psalmodiait sans paroles une complainte du fond des âges. Mais Leeloo n’était pas si folle ; ses mouvements avaient une grâce nécessaire. Dans ses bras, le nouveau-né semblait inspirer ses gestes par secrète influence. Leeloo fredonnait et parfois des mots lui venaient incompréhensiblement :
De l’eau, donnez-moi de l’eau fraîche
La neige tombe seule dans les rues
La neige monte et descend l’escalier
Donnez-moi de l’eau fraîche pour chanter
Au petit matin, la sage-femme qui l’avait assistée dans la nuit revint d’un pas précipité à son chevet comme si elle avait craint le pire. La jeune mère dormait, la tête inclinée vers l’enfant que l’infirmière de service venait de replacer dans un minuscule lit de fer.
— C’est bien de le lui avoir laissé, dit l’accoucheuse en effleurant d’un doigt le montant du berceau. Mais il ne faudrait pas la perdre de vue.
— Il n’y a pas à s’inquiéter, répondit froidement l’infirmière.
Les deux femmes échangèrent un regard vide, bouches closes. L’une et l’autre devaient se demander par quel extraordinaire cette naissance avait pu s’accomplir.

À peine éveillée, Leeloo, le front moite, s’était écriée : « Du lait, donnez-moi du lait froid ! », comme si sa vie en dépendait. Bulles remontées d’abysses dans l’écume de l’aube, les images d’un rêve lui revinrent. Elle courait, les bras serrés contre sa gorge. Une lumière poussiéreuse filtrait d’un dédale de couloirs obscurs. Chaque porte s’écartait sur une silhouette menaçante qui n’était autre que la porte suivante. Il n’y a pas d’issue, toutes les portes franchies se referment derrière elle.
Après un coup d’œil sur la fenêtre et les deux personnes en blouse dressées au pied de son lit, Leeloo s’est tournée vers l’enfant dans un sursaut d’effroi. Le berceau de fer lui paraissait si éloigné, comme un esquif à la dérive. La jeune femme concentra toute son attention sur cette créature inconnue d’elle et de l’univers quelques heures plus tôt. D’où sortait cette petite chose d’une prodigieuse fragilité ? Existait-elle pour de vrai ? Un subterfuge lui parut soudain flagrant : on avait profité de son sommeil pour intervertir les poupées ; celle du rêve, bien à elle, à cette autre un peu rouge et fripée. Dans ce cas, comment échapperait-elle à son cauchemar ?
Mais le bébé bâilla et s’étira mollement dans ses langes. Leeloo crut deviner un sourire de porcelaine sous le bouton rose du nez. Subitement, il se mit à happer l’air et à grimacer. La sage-femme s’empressa.
— On dirait qu’il a faim, dit-elle.
Leeloo reçut le nourrisson avec une expression terrifiée. Elle ressentit une brûlure à la pointe du sein, comme si sa propre chair aspirait son sang. Ses larmes apitoyèrent les soignantes qui ne saisirent rien de sa douleur.
— Il ne faut pas s’affoler, dit l’une.
— Tout ira bien, dit l’autre.

Le docteur Riwald était puissant. Personne d’autre que lui ne voulait prendre soin de Leeloo. Pas même l’ombre sans nom qui l’eût plutôt maudite. On la ramènerait donc à l’institution des Descenderies. Le docteur avait tout arrangé. On ne lui retirerait pas l’enfant, il vivrait à l’abri avec elle, côté jardins, face à la mer, dans une annexe privée de l’immense édifice. Leeloo ne comprenait rien à son sort. Après la mort du père et de la mère coup sur coup, d’un excès d’amour ou de découragement, il y avait de cela un gouffre d’années, l’ombre sans nom et deux gendarmes l’avaient conduite un jour au bout des landes, à la pointe sud de la baie d’Umwelt, dans ce drôle de château face au vide.
Il y a maintes espèces d’établissements publics ou privés en charge des corps souffrants et des âmes affolées, éperdues, expirantes d’avoir tant espéré, mais la plupart de ces lieux de relégation, soumis aux pesanteurs administratives, n’assurent que l’ordinaire de leur fonction et cèdent à l’extraordinaire au gré des circonstances.
Édifié à la fin du XIXe siècle sur l’une des plus hautes falaises de la côte, en respect de la bande littorale inconstructible d’une centaine de mètres, le vaste complexe des Descenderies fut l’un des premiers hôpitaux maritimes destinés aux poitrinaires. La peste blanche frappait en priorité les plus démunis, les ouvriers et leurs enfants, mais aussi les plus exposés à la solitude morale et à la déréliction. On l’appelait atrocement « le mal des petites bonnes », mal qui n’épargnait guère les demoiselles bien nées confiées aux pensionnats et aux instituts religieux où la dureté de la règle entretenait les foyers d’infection. À l’origine dévolue aux jeunes filles phtisiques, la fondation des Descenderies perdit sa vocation première à la suite de la découverte de la pénicilline en 1928 et plus spécialement de la streptomycine peu avant le second conflit mondial. Dans l’après-guerre, à l’heure où l’on fermait les uns après les autres ce type d’établissements devenus inutiles, en bord de mer comme en montagne, un autre motif hâta la désaffectation du sanatorium des abords d’Umwelt : les vagues de suicides de résidentes transies de solitude, comme appelées par l’immédiate délivrance, à moins de cent mètres, entre abîme et lointain. Malgré les grilles en façade surélevées de pointes de lance, les jeunes pulmoniques parvenaient à contourner les obstacles dans l’exaltation de la fièvre. Cet usage du néant frappa durablement les imaginations et se perpétua en contes et en ragots longtemps après la fermeture de l’établissement. Recyclé deux décennies plus tard en «maison de repos», litote convenue pour rasséréner le voisinage, le domaine des Descenderies accueillit jusqu’à ces dernières années petites et grandes douleurs dans l’accointance des familles en quête de tranquillité. Certains lieux marqués par l’étrangeté du sort semblent lestés de fatalité et, d’un siècle à l’autre, comme pour y souscrire, connaissent d’analogues tragédies. À l’époque pas si éloignée où l’on enfermait bien davantage pour troubles mentaux que pour actes délictueux, le docteur Riwald eut à répondre de maltraitances méthodiques envers les patients sous sa tutelle. Médecin chef et directeur en poste, il prônait en effet une méthode de soins paradoxale alors en vogue, consistant à provoquer un traumatisme
prétendument libératoire qui, dans certaines circonstances, pouvait aboutir à un homicide caractérisé, quoique dans son principe involontaire. Faire frôler la mort à des malades souffrant d’asthénies, de phobies ou de délires en tous genres était censé occasionner un état de choc salutaire, une sorte de catharsis opératoire. Mais au troisième décès lié à ces traitements, les dénonciations anonymes s’accumulant, une enquête finit par être lancée et bien nonchalamment instruite. Prononcée l’année de la grande comète, la fermeture administrative de l’établissement pour infraction grave au code de la santé publique ne fut accompagnée d’aucune mesure confiscatoire. Les patients du docteur Riwald se virent dispersés dans les asiles des environs avec l’accord des familles, tandis que les membres du personnel exempts de poursuites allèrent trouver de l’embauche ailleurs.
Le processus d’érosion de la falaise, tributaire de la nature variable des tufs géologiques, s’étant considérablement accéléré, la société gérante dut en revanche assumer la maintenance du domaine désormais incessible pour cause de risque majeur.
Modèle inaugural, l’architecture héliotropique du bâtiment aux vastes espaces intérieurs, aux fenêtres panoramiques, en ferait un site classé malgré l’avis d’expropriation lancé par le district communal. Ces décrets antinomiques résultant du conflit des compétences eurent pour résultat de bloquer avant longtemps toute ingérence publique ou privée.
Ainsi donc, hormis l’entretien et le gardiennage imputables aux parties contractuelles, rien n’affecta plus le domaine des Descenderies comme en suspens d’avenir. On changeait à l’occasion un carreau de fenêtre ou quelque faîtière brisée par les intempéries.
Recruté aux premiers jours de la mise en service de la clinique psychiatrique un quart de siècle plus tôt, le gardien du domaine resté à demeure après sa clôture accomplissait en automate ses rondes de factionnaire dans la vaste cour d’accès disposée en jardins à la française, entre le portail monumental à vantaux ajourés flanqué de portes piétonnes et la façade de briques blanches de l’immeuble, toute nervurée d’arabesques en stuc et rehaussée de mosaïques, avec ses cinq niveaux d’immenses baies donnant sur la mer. Lui-même logeait au rez-de-chaussée du pavillon de garde à l’angle des hautes grilles, au milieu d’une collection de poupées de mode articulées en faïence peinte héritée d’une sœur défunte.
Côté lande, à l’arrière du bâtiment, le parc enclos d’un muret de pierres sèches à sa création et plus tard surélevé d’une belle hauteur de briques avait été planté de résineux: ifs, pins à l’encens, cyprès, mélèzes, essences jadis censées traiter efficacement la phtisie en appoint à la cure d’air marin et de lumière.
Du haut de l’escalier y menant, on eût dit un îlot forestier aux allures de bois sacré, assez vaste et conçu pour s’y perdre, avec, visible en son centre, un dôme biscornu de gloriette qui étincelait au soleil pardessus l’épaisse canopée d’égale voussure, faîtages entrelacés et taillés en terrasse afin d’inhiber la poussée vers la lumière des arbres les plus vigoureux. Un mur d’enceinte bornait l’étendue boisée à quelques
mètres d’écart, laissant ainsi courir une large allée de terre battue où quelques statues en buste engainées sur piédestal alternaient avec d’étroits bancs de fonte à usage purement ornemental.
Le docteur Riwald, clinicien avéré de la culture de l’hystérie, par ailleurs organiste liturgique bénévole à la paroisse Saint-Jude d’Umwelt et grand amateur de jardins dédaliques, s’était décidé à tirer parti de cette insolite plantation hygiénique qui, au fil des années, avait eu la patiente agilité de se ramifier et de s’épaissir au point d’en devenir impénétrable. Il y avait dans cette forteresse arbustive un défi d’espèce sauvage.
L’idée de le relever ne lui vint pas d’emblée; il s’était souvenu de sa passion des jardins secrets, enfant, quand seul le plaisir de s’égarer motivait ses fugues. Puis il avait longuement réfléchi au possible usage clinique de cette façon de cloître d’ombres ou de mangrove polaire, une fois agencé selon ses vœux. Il s’agissait en priorité de dompter cette jungle avec le concours d’ouvriers sylvicoles, ou plutôt d’en ordonner le secret, de concevoir un parc aux cent allées courbes, rectilignes et sinueuses là où régnait une sorte de chaos directionnel. Maître Willumsen, un arboriste forestier de l’arrière-pays, vieil homme passionné d’astronomie, fut engagé sur la foi du pasteur de Saint-Jude qui le disait capable de créer une cathédrale végétale à partir d’un bois maudit.
C’est ainsi que le docteur Riwald fit élaguer, essoucher, aligner, transplanter des années durant le peuplement anarchique du parc jusqu’à atteindre la forme la plus approchante de son utopie paysagère.
L’œuvre accomplie, il lui vint à l’esprit de déplacer et de restaurer en son point nodal l’armature et les verrières d’un édicule à fonction de serre, structure baroque en forme de kiosque inspirée des radiolaires dessinés par Ernst Haeckel et jusque-là oubliée sous un manteau de lierre poussiéreux, dans un dégagement des jardins de façade. Fort d’un certain pragmatisme conjectural particulier à sa profession, l’aliéniste s’était convaincu d’ouvrir à certaines heures l’accès au parc muré à l’arrière de l’ancien sanatorium. Les quelques pensionnaires sélectionnés eurent ainsi tout loisir d’interroger leur propre égarement au gré du réseau de voies entrelacées. Au fil des années, le docteur Riwald perfectionna et mit plus largement en pratique sa méthode de traitement fondé sur l’état de choc psychologique ou «collapsus émotionnel». La récréation du labyrinthe devint même un dispositif privilégié d’analyse comportementale, voire de thérapie. »

Extraits
« Le pouvoir des notables étant ce qu’il est, l’arrestation et la mise en garde à vue du docteur Riwald ne furent pas pour rien dans la subite diligence de l’administration territoriale; un mandataire de justice hâta le démantèlement de la structure hospitalière. On dissémina les malades dans les institutions asilaires du district ; quant aux membres du personnel, ils durent subir divers contrôles et interrogatoires avant d’aller postuler ailleurs selon leurs qualifications. La vieille Sigrid fut transférée dans une maison de retraite. Déserté face à l’immédiate proximité de l’océan, le domaine des Descenderies prit vite un aspect irréel qui raviva d’anciennes rumeurs combinant folie et phtisie, dégénérescence et contagiosité, sur fond d’enquête criminelle. » p. 90

« Le commandant Owen était sans pardon, mais il chérissait Peirdre à sa façon, aussi l’avait-il diligemment instruite, servante inapte et scrupuleuse, à l’intendance de la maison grâce à une dotation gérée par un notaire. D’évidence, le veuf avait fui les pluies infinies, battantes comme un cœur au tombeau. Il avait repris du service dans la marine marchande au lendemain des funérailles et n’était plus jamais reparu. La fin d’un amour est une fin du monde. On oublie tout au milieu des mers, la mort et la trahison. On s’oublie soi-même aux cimes de l’océan, seul endroit avec le ciel où l’infini partout s’abîme en lui-même. » p. 126

À propos de l’auteur
HADDAD_hubert_©nemoperierstefanovitchHubert Haddad © Photo Nemo Perier-Stefanovitch

Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’intellectuel et d’artiste, avec des titres comme Palestine (Prix Renaudot Poche, Prix des cinq continents de la Francophonie), les deux volumes foisonnants du Nouveau Magasin d’écriture, ou le très remarqué Peintre d’éventail (Prix Louis Guilloux, Grand Prix SGDL de littérature pour l’ensemble de l’œuvre). (Source: Éditions Zulma)

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Malamute

DIDIERLAURENT_malamute  RL_hiver_2021  coup_de_coeur

En deux mots
Le vieux Germain accepte d’accueillir son neveu Basile afin d’éviter l’EHPAD. Dans la ferme voisine une jeune fille vient d’emménager et va susciter leur intérêt pour des raisons très diverses. De fortes chutes de neige s’abattent sur leurs histoires…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Huis-clos noir dans un paysage blanc

Jean-Paul Didierlaurent, l’inoubliable auteur du Liseur de 6h 27, nous revient avec un récit très noir autour de trois solitudes qui vont remuer un lourd passé. Dans un massif montagneux pris par la neige, il va bouleverser leurs existences.

Est-ce parce qu’il a été écrit durant le confinement que ce nouveau roman nous plonge dans une atmosphère lourde, un huis-clos noir dans un massif couvert de neige? Toujours est-il que l’auteur du Liseur de 6h 27 décrit merveilleusement bien ce décor et cette ambiance oppressante.
Tout commence par l’extrait d’un journal intime rédigé en 1976 par une femme qui a émigré des Balkans pour commencer une nouvelle vie dans les Vosges. Le projet de Dragan, son mari est d’élever des Malamute, chiens de traineau originaires de l’Alaska, pour proposer des balades aux touristes. Mais on en saura pas davantage pour l’instant, car on bascule en 2015, au moment où Germain est confronté à un choix cornélien. Ce vieil homme vit seul dans sa ferme et ne demande rien à personne. Sauf qu’il avance en âge et commence à avoir quelques soucis. De petits accidents qui inquiètent sa fille Françoise, installée à Marly-le-Roi. Aussi décide-t-elle de laisser son père choisir s’il va en EHPAD ou s’il accepte la compagnie de Basile, son lointain neveu, qui a accepté de veiller sur lui. «Entre la peste et le choléra, il avait choisi la peste», même s’il n’entend rien céder de sa liberté. Au volant de son van aménagé, Basile vient pour sa part tenter d’oublier le drame qu’il a vécu deux ans auparavant, lorsqu’une fillette s’est fracassée avec sa luge sur sa dameuse, lui qui est chargé de préparer les pistes aux skieurs. Alors que les deux ours essaient de s’apprivoiser, Basile fait la connaissance d’Emmanuelle, leur voisine. Une autre solitaire qui exerce le même difficile métier que lui, au volant de son engin de damage sophistiqué, un Kässbohrer PistenBully 600 Polar SCR pour les spécialistes. On ne va pas tarder à comprendre qu’Emmanuelle Radot est en fait la fille de Pavlina Radovic et qu’elle est revenue vivre dans la ferme où ses parents s’étaient installés quarante ans plus tôt.
Si Germain se réfugie dans sa cave où il fait de la dendrochronologie, c’est-à-dire qu’il étudie des tranches d’arbres remarquables, les lisant «de la même manière que d’autres lisent les livres, passant d’un cerne à un autre comme on tourne des pages, sans autre prétention que celle d’interroger les géants sur la marche du temps, à la recherche d’une certaine logique dans ces successions concentriques», il se rappelle aussi qu’il a bien connu la mère d’Emmanuelle.
Après le départ de Françoise, venue passer le réveillon auprès de son père, le temps s’était adouci au point que les habitants ont organisé une procession pour faire venir la neige. «Que la neige soit avec nous, que son règne vienne! Que la neige soit avec nous, que son règne vienne!»
Leurs vœux seront exaucés bien au-delà de leurs attentes et c’est dans un enfer blanc que la part d’ombre de chacun va peu à peu se dévoiler.
En insérant les extraits du journal intime de Pavlina tout au long du roman, Jean-Paul Didierlaurent fait remonter le passé à la surface du présent et dévoile des blessures encore vives. Et quand viennent les ultimes révélations, on est passé du roman blanc au roman noir. La parenté avec son compatriote vosgien Pierre Pelot est alors une évidence. Mêmes décors, mêmes histoires d’hommes confrontés au poids du passé, chargés de lourds secrets. Qui a écrit que la géographie, le climat dans lequel on vit était consubstantiel à l’œuvre que l’on écrit? Ajoutons-y une puissance de narration qui vous emporte et vous comprendrez que Jean-Paul Didierlaurent est ici au meilleur de sa forme!

Malamute
Jean-Paul Didierlaurent
Éditions Au Diable Vauvert
Roman
360 p., 18 €
EAN 9791030704198
Paru le 11/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans un massif montagneux de l’Est. Sans être nommé, on reconnaîtra La Bresse et ses environs où vit l’auteur derrière «La Voljoux». On y évoque aussi Marly-le-Roi, Courchevel, les Deux Alpes, Tignes, Paris, Lyon ainsi que Basoko, Kinshasa et Brazzaville.

Quand?
L’action se déroule de avril 1976 à 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Un rêve avorté, des secrets bien gardés, un vieil homme bougon et de la neige, beaucoup de neige… les ingrédients qui participent à la réussite de Malamute. Qu’on se le dise : Jean-Paul Didierlaurent est définitivement un merveilleux conteur. » LIBRAIRIE COIFFARD
« L’auteur brosse merveilleusement l’atmosphère oppressante de ce huis-clos montagnard, composé de mystères, mais aussi de personnages truculents. Drame rural, intrigue, suspense, un zeste de fantastique, ce magnifique roman est tout à la fois ! » LIBRAIRIE DE PORT MARIA
« Quel beau roman ! Beaucoup d’émotion sous des mètres de neige ! » LIBRAIRIE POLINOISE
« Une écriture fluide qui nous emporte. » LIBRAIRIE RUC

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
France Bleu Lorraine (Portrait lorrain – Sarah Polacci)


Bande-annonce de Malamute de Jean-Paul Didierlaurent © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Journal de Pavlina Radovic (traduit du slovaque) Avril 1976
Deux jours, nous avons mis deux jours pour franchir les mille trois cents kilomètres qui nous séparaient de notre nouveau domicile. Dragan avait espéré boucler le parcours en moins de vingt-quatre heures, le temps qu’il lui avait fallu les fois précédentes pour atteindre sa destination. C’était sans compter la remorque et les chiens. Pendant ces deux jours de route, les bêtes n’ont pas cessé d’aboyer et de grogner d’excitation, les babines écumantes de rage, comme pressées d’en découdre avec un ennemi invisible. Nous avons traversé plusieurs pays, franchi des fleuves larges comme deux autoroutes, longé des villes immenses, des champs infinis, des collines couvertes de vignobles, des plaines verdoyantes parsemées de villages au nom imprononçable. À mi-parcours, l’un des pneus de la remorque a éclaté et nous avons failli verser dans le fossé. Je frissonne encore à l’idée que notre aventure aurait pu s’achever au milieu de nulle part dans un bas-côté rempli d’eau croupissante, coincés entre le rêve vers lequel nous roulions et la vie que nous venions de laisser dans notre dos. L’idée d’échouer si près du but, de devoir rebrousser chemin pour retourner au pays me faisait horreur. Retrouver cette vie étroite dans laquelle je me trouvais confinée, à barboter tel un poisson dans une mare devenue trop petite, m’aurait été insupportable. Avant de changer la roue, Dragan a dû calmer les chiens qui hurlaient à la mort. Plus loin, le voyant de surchauffe moteur nous a contraints à un nouvel arrêt sur la première aire venue pour remettre du liquide de refroidissement. Les passages en douane nous ont beaucoup ralentis. Un temps précieux perdu pour des douaniers méticuleux, qui ont épluché un à un les carnets de vaccination des quatre malamutes et contrôlé leurs tatouages. Et à chaque fois l’obligation pour moi d’apaiser Dragan, de le raisonner, de lui dire que tout cela n’était rien, que l’arrivée à la maison, notre maison, n’en serait que plus belle. De la ferme, je ne connaissais que les rares photos qu’il m’en avait montrées. Plus que les clichés, c’est son enthousiasme contagieux qui m’a convertie à son projet. Ça et le besoin irrépressible d’aller respirer un autre air, de partir avant de me retrouver définitivement prisonnière de l’usine qui emploie tout le village, à mouler à longueur de jour des pièces comme mon père et mes frères, à respirer dans la fournaise et le fracas des presses ces horribles émanations de caoutchouc et d’huile chaude qui empuantissent l’atmosphère et que la plupart d’entre nous finissent par ne même plus sentir. Le jour où tu ne les sens plus, m’a dit une fois une collègue à la pause déjeuner, c’est qu’il est trop tard, que ton corps et ton esprit appartiennent totalement à l’usine. Depuis plus de quinze ans que j’y bosse, l’opératrice de fabrication que je suis ne manque jamais de vérifier chaque matin à son arrivée que son nez parvient encore à percevoir la puanteur. Toutes ces années passées à attendre Dragan, je me suis raccrochée à cette puanteur comme on se raccroche à une douleur qui nous rappelle qu’on est toujours vivant, que la mort n’a pas gagné, pas encore. Le mariage, les papiers, tout est allé si vite. Pour l’argent, je n’ai jamais vraiment su d’où il venait et je préfère ne pas savoir. Je n’ai pas posé de questions. Trop peur des réponses. L’argent n’a jamais été un problème pour Dragan, ni avant ni après la légion. Parti à vingt-deux ans pour s’engager, il est revenu à trente-six comme s’il était parti la veille, avec, glissé dans son portefeuille, son Sésame pour la France, une carte de résident que les quatorze années passées sous le béret vert lui avaient accordée. Un beau matin, il était là, devant la maison, à piétiner sur le trottoir, fumant cigarette sur cigarette en attendant de trouver le courage d’aller demander ma main au vieux. Il a connu des guerres, je le sais. L’Algérie, le Tchad et bien d’autres encore, toutes plus sanglantes les unes que les autres. Comme pour l’argent, je n’ai pas posé de questions sur ce trou de quatorze ans dans lequel il lui arrive de se noyer parfois. Des absences pendant lesquelles son regard se fait lointain et son corps s’avachit sur lui-même, vidé de ses forces. Je n’aime pas ces absences. Toujours cette crainte au fond de moi qu’un jour il n’en revienne pas. Depuis notre départ, le sac de toile ne m’a pas quittée et pèse agréablement sur mes cuisses. De temps à autre, je sers contre mon ventre son contenu. Une trentaine de livres qui à eux seuls constituent toutes mes richesses. Je n’ai pas pu tous les emporter, il m’a fallu faire des choix, en abandonner certains pour en sauver d’autres. Des auteurs russes pour beaucoup. Là où mes amies passaient leurs maigres économies à s’étourdir d’alcool et de danses le week-end, jusqu’à l’abrutissement, j’ai toujours préféré trouver refuge dans les livres. Eux seuls possèdent ce pouvoir fantastique de m’arracher, le temps de la lecture, à la fange dans laquelle je me débats à longueur de jour. La forêt nous a engloutis à la tombée de la nuit. Un corridor d’immenses sapins noirs de part et d’autre du ruban d’asphalte. La route a serpenté sur plusieurs kilomètres à flanc de montagne. De temps à autre, une trouée dans la forêt nous laissait entrevoir en contrebas les lumières de la plaine que nous venions de quitter. Les virages en lacet ont fini par me donner la nausée. Le 4X4 a franchi le sommet du col avant de basculer vers la vallée qui scintillait comme si la main d’un géant avait semé au pied de la montagne une multitude de diamants. Lorsque le panneau d’entrée du village a surgi dans les phares, j’ai crié de joie malgré mon cœur au bord des lèvres et applaudi comme une gamine. La Voljoux. J’aime ce nom qui contient tous nos espoirs. Ça sonne comme bijou, caillou, chou, genou, hibou, mes premiers mots appris en français. Je les ai répétés dans la voiture en chantonnant, bijou, caillou, chou, genou, hibou, Voljoux, encore et encore, jusqu’à ce que Dragan me demande d’arrêter. Tu es encore plus excitée que les bêtes, il a dit en souriant. J’aime lorsqu’il sourit, son visage s’éclaire de l’intérieur. Après avoir traversé le village endormi, nous avons gravi le versant opposé et puis la ferme était là, posée au milieu du pré, à moins de vingt mètres de la route. Une masse sombre ramassée sur elle-même, comme écrasée par son propre toit et qui se découpait sur l’herbe éclaboussée par l’éclat laiteux de la lune. La clef serrée dans le creux de ma main avait pris la chaleur de ma paume. Comme si elle rechignait à s’ouvrir, la porte a gémi sur ses gonds lorsque Dragan l’a poussée. L’interrupteur a émis un claquement sec, sans résultat. Le courant n’avait pas été rétabli malgré la demande faite auprès de la compagnie d’électricité. Il a encore actionné le commutateur à deux reprises avant de cracher un juron. Kurva! Nous sommes entrés chez nous tels des voleurs. La ferme s’est révélée à moi par petites touches à travers le faisceau de la torche. Le cercle de lumière jaune a glissé sur le papier peint des murs, rampé sur le carrelage du couloir, s’est promené sur le formica des meubles de la cuisine. Ma nausée a redoublé d’intensité lorsque l’odeur de moisissure et d’humidité emprisonnée derrière les volets clos s’est engouffrée dans mes narines. J’ai vomi dans l’évier en pierre un long jet acide. Le robinet a hoqueté par deux fois avant de crachoter un filet d’eau glaciale. Je me suis aspergé le visage et ai bu à même le col de cygne pour éteindre l’incendie dans le fond de ma gorge. Dragan s’est occupé des chiens puis s’est effondré sur le matelas posé sur le sol de la chambre, ivre de fatigue. Il m’a fallu du temps pour trouver le sommeil. Il y avait ce mot qui tournoyait dans ma tête comme une mouche dans un bocal, ce premier mot prononcé par Dragan dans la maison, un juron qui avait résonné désagréablement à mes oreilles avant que la nuit ne l’avale : kurva. Un mot étranger qui n’avait pas sa place ici.

Avant même de quitter son lit, Germain sut qu’elle était là. Les sons feutrés disaient sa présence, tout comme la clarté intense du dehors que peinaient à contenir les volets. Une excitation toute enfantine s’emparait à chaque fois du vieil homme au moment de la retrouver et il dut refréner l’envie de se ruer vers la fenêtre. Ne pas mettre la charrue avant les bœufs, la phrase préférée que ce trou du cul de kiné d’à peine vingt ans lui rabâchait à chacune de ses visites hebdomadaires. « Les bœufs avant la charrue, je sais », grommela Germain pour lui-même. Attendre que le sang irrigue de nouveau l’extrémité de ses membres engourdis avant même de penser à chausser les pantoufles. Il grimaça. Constater à chacun de ses réveils que son organisme n’était plus que ruine constituait une souffrance plus terrible encore que les douleurs physiques. Il en arrivait à envier parmi ses congénères ceux partis vadrouiller au pays des absences sur le continent Alzheimer, l’esprit envolé avant le corps, en éclaireur. La tête, pensa le vieil homme, c’est ça le vrai problème. Trop claire la tête, trop consciente de la décrépitude de tout le reste. À quatre-vingt-quatre ans, ses sens se délitaient les uns après les autres, insidieusement. Un voile de cataracte devant les yeux, des bourdonnements dans les oreilles, autant de petites morts qui vous mettaient en retrait du monde. Il patina vers la fenêtre. Ses pas allaient gagner en assurance au fil de la journée mais les premiers mètres restaient délicats à négocier. Se concentrer, avancer un pied après l’autre. Un train de tortue pour ne pas finir avec le cul de la charrue par-dessus la tête des bœufs.
La lumière vive se rua dans ses rétines en une myriade d’aiguilles lorsqu’il ouvrit les volets. Son flair ne l’avait pas trompé. Elle était arrivée pendant la nuit, précédée la veille au soir par cette odeur propre à elle seule, indéfinissable, qui laissait ce drôle de goût de métal sur le palais. La neige. Près de vingt centimètres d’une neige lourde que venaient caresser les dernières écharpes de brume abandonnées par la nuit. L’hiver refermait ses mâchoires sur l’automne avant même la Saint-Albert, comme pressé d’en finir, mais ça ne durerait pas, le vieil homme le savait, les arbres lui avaient dit, c’était écrit dans leur chair, et les arbres ne mentaient jamais. Il ne fallait voir dans cette précocité qu’un caprice météorologique sans lendemain. En attendant Germain n’aimait pas ça, cette neige posée sur les dernières feuilles rescapées de l’automne. Yeux plissés, il attendit que ses pupilles domptent l’éblouissement avant de relever la tête. La carcasse mangée par la rouille de l’antique Renault 4 adossée au hangar de la ferme se parait ce matin d’une robe immaculée. Les marches de granit menant au jardin disparaissaient sous une cascade d’ondulations blanches. Couvert de neige collante, le grillage du vieux poulailler s’étirait en une dentelle délicate. Cette faculté d’embellir les choses même les plus laides, d’étouffer le fracas du monde, d’adoucir les angles, de combler les creux, d’aplanir les bosses fascinait l’octogénaire. Même les grands sapins n’étaient plus que rondeurs une fois dissimulés sous leur manteau. Les gens de la ville, tous ces gens de l’asphalte, c’est ainsi qu’il se plaisait à les nommer, ne voyaient en elle qu’un fléau froid et envahissant dont il fallait nettoyer les routes le plus rapidement possible, quand ils ne louaient pas au contraire sa venue à l’approche des vacances, ne comprenant pas qu’elle tarde à arriver. Germain lui n’avait jamais considéré la neige autrement que pour ce qu’elle était : une évidence qui revenait chaque hiver recouvrir le massif, une vieille connaissance que l’on devait accepter comme elle était et qui n’avait que faire qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas.
Une fois le challenge journalier de l’enfilage de vêtements relevé avec succès, Germain remonta à petits pas le couloir glacial et pénétra dans la cuisine où régnait une chaleur agréable. Mieux que les injonctions de sa fille, le poids des corbeilles de bois avait eu raison de ses ultimes réticences à faire installer le chauffage central. Il devait bien admettre aujourd’hui que cette concession au confort, un confort obéissant à la simple rotation d’un robinet thermostatique, facilitait la vie, même si le discret ronronnement de la chaudière ne remplacerait jamais le joyeux crépitement d’une bûche dans le foyer de la cuisinière. Le vieil homme réchauffa le café de la veille puis attrapa le stylo suspendu à la ficelle sous le calendrier punaisé sur le mur et encercla la date du jour. 14 novembre 2015. Il avait perpétué cette habitude de sa défunte femme de marquer ainsi l’arrivée de la neige. Clotilde aimait consigner les choses, des choses aussi insignifiantes que la chute des premiers flocons. De la même manière elle se plaisait à s’emprisonner l’existence dans un corset d’habitudes, le feuilleton télé du début d’après-midi, la séance de cinéma du lundi avec les amies, les cours de poterie du mardi soir, le marché du mercredi matin, la médiathèque le vendredi, la pâtisserie du dimanche, autant d’œillets où glisser le lacet pour bien enserrer les jours, et avancer d’un rendez-vous à un autre sans avoir à contempler l’abîme du temps qui passe. Sans parler de cette manie exaspérante de dresser la table du petit-déjeuner pour le lendemain avant l’heure du coucher, comme on dresse un pont entre deux rives. Le vieil homme déjeuna d’une demi-tranche de pain accompagnée d’un soupçon de confiture. Son appétit l’avait abandonné. En lieu et place des casse-croûtes gargantuesques de sa jeunesse, c’était le pilulier qui l’attendait à présent sur la toile cirée, avec ces gélules qu’il avalait mécaniquement sans même savoir à quoi elles pouvaient bien servir. Chaque matin, le pilulier était là, une évidence avec laquelle, comme pour la neige au-dehors, il lui fallait bien faire avec.
Debout sur le perron, il extirpa de la poche de son gilet le paquet de cigarettes, saisit une cibiche du bout de ses doigts calleux et en tapota le cul machinalement sur le dos de sa main. Au moment de l’allumer, la voix de Françoise sa fille résonna sous son crâne : « Cette cochonnerie va finir par te tuer. »« La vie finit toujours par nous tuer », lui rétorquait-il, réplique qui la mettait hors d’elle. Le capot du briquet à essence claqua dans le silence. La première bouffée de la journée, la meilleure, songea Germain en tirant d’aise une longue taffe. Il releva la tête en direction des piquets de déneigement rouge et blanc plantés sur le bord de la route. Avec l’âge, la distance entre la maison et la chaussée lui paraissait chaque hiver un peu plus grande, comme si une main divine se plaisait à distendre l’espace pour lui rendre la tâche plus rude encore. Il cracha un glaviot épais qui disparut dans la neige et tourna la tête en direction de la ferme voisine. La bâtisse reposait sur l’étendue blanche du pré tel un chicot sale. Une fumée grise montait paresseusement dans le ciel. L’octogénaire frissonna. Il n’avait plus vu cette cheminée fumer ainsi depuis la fin des années soixante-dix. Quelqu’un habitait à nouveau l’endroit. Une jeune femme, d’après ce que sa cataracte lui avait permis de deviner à travers le carreau la semaine précédente tandis qu’elle déchargeait du coffre de sa voiture des sacs de provisions. Sûrement une saisonnière qui n’avait rien trouvé de mieux pour se loger sur la station que cette bicoque délabrée. Il repensa à l’ancienne voisine, à sa présence éthérée emprisonnée toutes ces années entre Clotilde et lui, comprimée entre leurs deux silences. Depuis le décès de son épouse, le souvenir de la femme avait forci. Un poison toujours plus nocif. Elle survenait dans la mémoire de Germain en fulgurances aussi précises que douloureuses. La silhouette gracile, l’éclat du regard, la voix chantante, cette façon si particulière de prononcer les mots, autant de résurgences coupables tandis que l’image de Clotilde, elle, ne cessait de s’affadir au fil des ans. Il cracha un nouveau glaviot, empoigna le manche de la pelle rangée sous l’auvent de l’entrée et contempla d’un air las la boîte aux lettres plantée en bordure de propriété une vingtaine de mètres plus haut. Vingt mètres qui lui en paraissaient cent.

Le raclement de la pelle sur les dalles de la cour, fer contre pierre, rythmait la progression du vieil homme. Germain procédait en gestes mesurés. Pousser en fléchissant les genoux, basculer son buste vers l’arrière et verser la pelletée sur le côté. Ne pas emballer le cœur. Dans l’effort, ses poumons, deux soufflets de forge tapissés de goudron par des années de tabagisme, laissaient plus fuir d’air qu’ils en avalaient mais tant que ses mains posséderaient encore la force de serrer un manche de frêne, il continuerait de déneiger de la sorte. La turbine à neige offerte par sa fille pour son quatre-vingtième anniversaire prenait la poussière au fond du garage. Lors de son unique utilisation, la machine pétaradante avait goulûment avalé l’équivalent d’un demi-mètre cube d’or blanc avant de caler, la gueule obstruée de neige lourde. L’engin de malheur lui avait arraché le bâton des mains tandis qu’il tentait d’en désengorger la cheminée. Il avait repris la pelle. On n’avait jamais vu une pelle se retourner contre son maître. Un quart d’heure fut nécessaire à Germain pour atteindre le bourrelet du chasse-neige, un rempart de près d’un mètre de haut constitué de blocs compacts, mélange de neige et de potasse que le vieil homme piqueta du bout de la pelle sans conviction. »

Extrait
« Germain lisait les arbres de la même manière que d’autres lisent les livres, passant d’un cerne à un autre comme on tourne des pages, sans autre prétention que celle d’interroger les géants sur la marche du temps, à la recherche d’une certaine logique dans ces successions concentriques. L’arbre du jour présentait soixante-quatre cernes. Après un rapide calcul, l’octogénaire inscrivit sur le registre l’année où l’arbrisseau était sorti de terre: 1951. Une rapide consultation de l’encyclopédie chronologique lui apprit que le hêtre qu’il avait sous les veux avait pointé ses premières feuilles l’année de la mort de Pétain. » p. 73-74

À propos de l’auteur
DIDIERLAURENT_Jean-Paul_©DRJean-Paul Didierlaurent © Photo DR

Jean-Paul Didierlaurent vit dans les Vosges. Nouvelliste lauréat de nombreux concours de nouvelles, deux fois lauréat du Prix Hemingway, son premier roman, Le Liseur du 6h27, connaît un immenses succès au Diable vauvert puis chez Folio (370.000 ex vendus), reçoit les prix du Roman d’Entreprise et du Travail, Michel Tournier, du Festival du Premier Roman de Chambéry, du CEZAM Inter CE, du Livre Pourpre, Complètement livres et de nombreux prix de lecteurs en médiathèques, et est traduit dans 31 pays. Il est en cours d’adaptation au cinéma. Jean-Paul Didierlaurent a depuis publié au Diable vauvert un premier recueil de ses nouvelles, Macadam, Le Reste de leur vie, roman réédité chez Folio, et La Fissure. (Source: Éditions au Diable vauvert)

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Vers le soleil

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En deux mots
Comédien désargenté, Sacha se voit proposer un rôle inhabituel, jouer le rôle d’un oncle pour une petite fille malade. En quelques années, il va prouver son talent, mais surtout s’attacher à sa «nièce». Lorsqu’ils sont en vacances en Toscane, il apprend que sa mère fait partie des disparues de la catastrophe de Gênes…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Tu es le soleil de ma vie»

Julien Sandrel nous revient avec un quatrième roman en quatre ans. «Vers le soleil» est tout aussi réussi que les précédents et démontre avec beaucoup d’émotions à la clé qu’on choisit sa famille!

Depuis le succès de son premier roman La chambre des merveilles, paru en 2018, Julien Sandrel nous offre tous les ans un nouveau livre. Avec La vie qui m’attendait et Les étincelles, il a à chaque fois exploré un univers différent, mais il a aussi à chaque fois trouvé le scénario bluffant, la situation qui entraine le lecteur à partager de fortes émotions en suivant des personnages qu’il n’a plus envie de lâcher.
Disons-le d’emblée, Vers le soleil ne déroge pas à la règle. Toujours fort générateur d’émotions, il ajoute même cette fois une tension digne du meilleur des polars.
Cela commence par une rencontre à la terrasse d’un café parisien. Sacha, le narrateur, aimerait oublier ses petits boulots et percer enfin comme comédien. Mais pour l’instant, il fait surtout de la figuration, comme dans ce Malade imaginaire où il a un petit rôle. Très vite, il n’écoute plus ses partenaires, car il est subjugué par une femme attablée un peu plus loin. Et si sa tentative d’approche est plutôt maladroite, il parvient tout de même à laisser son numéro de téléphone à Tess, la belle inconnue.
Contre toute attente, elle va le rappeler pour… lui proposer un rôle. Les médecins lui ont conseillé d’entourer sa fille malade de figures paternelles, elle qui est née prématurément et sans père. D’abord incrédule, Sacha va accepter et s’inventer un rôle de tonton. Et cette fois, il a un premier rôle qu’il remplit à merveille.
Au fil des ans, il est de plus en plus présent et va finir par accepter de partir avec sa nièce en vacances en Toscane. Tess les rejoindra après une visite à Gênes chez son amie Francesca. Nous sommes le 14 août 2018 et Francesca vit avec son fils au pied du Pont Morandi.
Alors que Sacha passe un bon moment avec sa nièce au parc aquatique, une longue portion du pont s’effondre, écrasant la maison de Francesca, qui parviendra à fuir. Les autres occupants sont portés disparus et ne répondent plus au téléphone.
Sacha ne veut pas affoler Sienna et décide de ne rien lui dire. Mais ce dilemme n’est rien à côté de ce que lui apprend Francesca sur Tess. Victime de violences conjugales, elle a fui son pays et changé d’identité, Sophie Moore devenant Tess Moreau, après que Tom, son compagnon, ait été arrêté avant qu’il ne mette ses menaces de mort à exécution.
«Sacha, tu sais que je suis une incorrigible optimiste, alors ce que Je pense intimement, c’est que Tess ne mourra pas. Mais je suis aussi une pragmatique. J’ai appris à envisager le pire. Sacha, si Tess mourait, non seulement tu n’aurais aucun droit sur Sienna, mais la police remonterait la piste Sophie Moore, tôt ou tard. Les parents de Tess découvriraient l’existence de Sienna, et deviendraient ses tuteurs officiels. À moins que…
Mon Dieu. J’ai compris ce qu’elle s’apprête à dire. Je formule moi-même la suite, d’une voix blanche.
— À moins que Tom ne comprenne que Sienna est sa fille, et n’en demande la garde.»
En prenant la route pour Capalbio et le Jardin des Tarots de Niki de Saint-Phalle avec Sienna, on imagine tout à la fois le flot d’émotions et la difficulté à continuer à faire comme si de rien n’était. D’autant que l’étau se resserre. Comme le lui apprend sa logeuse, Sienna est désormais recherchée par la police. Alors qu’à Gênes, il n’y a aucun signe de vie des victimes, Sacha doit prendre la fuite. Parviendra-t-on à sauver Livio et Tess? Sacha réussira-t-il à échapper à la police? Quand faudra-t-il dire la vérité à Sienna? Comment la parenté de Sophie Moore va-t-elle réagir? Tels sont désormais les enjeux de ce roman que Julien Sandrel mène tambour battant, comme à son habitude.
Entre les mots d’enfant et les combats des adultes, entre l’envie d’un cocon protecteur pour la petite fille et les drames qui ont frappé sa mère, le romancier choisit d’aller, envers et contre tout, Vers le soleil.

Vers le soleil
Julien Sandrel
Éditions Calmann-Lévy
Roman
268 p., 18,50 €
EAN 9782702166376
Paru le 24/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, en Grande-Bretagne, notamment à Durham, Cambridge et Douvres, puis en Espagne, à Madrid. Le circuit des vacances passe par l’Auvergne et Saint-Nectaire, puis par la Provence et Marseille, Aix-en-Provence, Sanary, Hyères et Saint-Raphaël avant de gagner l’Italie, à Gênes, à San Casciano, Capalbio, Grosetto, Sienne, Venise, puis sur la route allant vers la Slovénie.

Quand?
L’action se déroule principalement en août 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
IL N’EST RIEN POUR ELLE, MAIS ELLE N’A PLUS QUE LUI…UN BIJOU D’ÉMOTION
14 août 2018. Tess part vers la Toscane, où elle doit rejoindre pour les vacances sa fille Sienna et l’oncle de celle-ci, Sacha. Mais alors qu’elle fait étape chez sa meilleure amie à Gênes, un effroyable grondement ébranle la maison, et tout s’écroule au-dessus d’elle. Une longue portion du pont de Gênes vient de s’effondrer, enfouissant toute la zone. Tess est portée disparue.
Lorsque Sacha apprend la catastrophe, c’est tout leur univers commun qui vole en éclats. Tous leurs mensonges aussi. Car Sacha n’est pas vraiment l’oncle de cette petite fille de neuf ans : il est un acteur, engagé pour jouer ce rôle particulier quelques jours par mois, depuis trois ans. Un rôle qu’il n’a même plus l’impression
de jouer tant il s’est attaché à Sienna et à sa mère. Alors que de dangereux secrets refont surface, Sacha sait qu’il n’a que quelques heures pour décider ce qu’il veut faire si Tess ne sort pas vivante des décombres : perdre pour toujours cette enfant avec laquelle il n’a aucun lien légal… ou écouter son cœur et s’enfuir avec elle pour de bon ?
En attendant, il décide de cacher la vérité à la petite fille, et de la protéger coûte que coûte.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Carobookine
Blog J’adore la lecture

Les premières pages du livre
« Le pont de Gênes, également appelé pont Morandi, est un édifice à haubans mis en service en 1967, afin de permettre à l’autoroute A10 – dite « autoroute des fleurs » – de franchir le val Polcevera, entre les quartiers de Sampierdarena et Cornigliano.
Le 14 août 2018 à 11 h 36, une longue portion du pont de Gênes s’est effondrée.
Le bilan définitif de la catastrophe, établi cinq jours plus tard, fait état de quarante-trois morts et seize blessés.

SACHA
Trois ans auparavant
Je m’appelle Sacha.
J’ai trente ans, j’habite à Paris, je suis comédien, et c’est en référence à Guitry que ma mère m’a nommé ainsi. Voilà pour ma biographie légèrement enjolivée, la version curriculum vitae.
Dans la vraie vie, j’habite une chambre de bonne Porte de La Chapelle, mon prénom résulte de l’adoration de feu ma génitrice pour Sacha Distel, j’essaie d’être acteur mais finis le plus souvent figurant.
Alors puisqu’il faut bien manger et que je ne suis pas allé très loin dans les études, j’exerce tout un tas d’activités : dès lors qu’on ne me demande pas de tuer quelqu’un, je suis assez peu regardant. J’ai été, en vrac, et dans le désordre : baby-sitter, jardinier, guide touristique improvisé pour touristes chinois, serveur, livreur, distributeur de prospectus, promeneur de chiens, participant à des sondages rémunérés (jusqu’à ce que les instituts s’en aperçoivent), homme de ménage, téléconseiller. On m’a même déjà payé pour faire la queue à la place de quelqu’un – oui, ça existe vraiment. Je pourrais essayer de me stabiliser, prendre un job et le garder, mais cela signifierait la fin de mes rêves de théâtre, et je ne suis pas prêt à y renoncer.
Je n’ai jamais connu mon père, et ma mère est morte quand j’avais quatorze ans. D’une overdose, dans la chambre d’hôtel d’un comédien un peu connu qu’elle aimait trop, au point de laisser son fils unique dîner seul, se coucher seul, se débrouiller seul. Je crois qu’on peut dire que je suis un vieux routier de la solitude. J’ai appris dans la douleur à quel point se lier à quelqu’un pouvait rendre malheureux, alors je ne m’attache pas. Je ne me sens bien que dans l’éphémère.
C’est sans doute pour cela que je voue une passion aux représentations fugaces de présents fantasmés : le théâtre bien sûr, mais aussi les haïkus, ces courts poèmes japonais qui visent à dire et célébrer l’évanescence des choses. On est parfois surpris quand je récite un haïku, ça ne colle pas avec ce que je dégage, apparemment : avec mon mètre quatre-vingt-cinq et mon allure sportive, on s’attend plutôt à m’entendre parler de boxe ou de football – les gens sont pétris de préjugés.
*
Lorsque je l’aperçois pour la première fois, je suis dans un café, au cœur du Xe arrondissement de Paris. Elle est en grande conversation avec une amie, à quelques mètres de moi. Sa grâce, son port de tête de danseuse, sa peau diaphane, ses grands yeux clairs mélancoliques, tout en elle aimante mon regard.
Je sors d’une représentation du Malade imaginaire, dans lequel je tiens le rôle ô combien gratifiant d’un apothicaire muet, je suis avec un groupe de collègues comédiens, mais je ne les écoute que distraitement, car j’observe cette inconnue du coin de l’œil. Quand son amie l’embrasse et quitte le bar, elle reste seule, quelques instants. J’hésite. Je n’aborde jamais une femme de cette façon. Éphémère n’est pas synonyme d’inconséquent, et je n’aime pas l’idée que l’on puisse me prendre pour un dragueur. Mais je ne peux pas faire autrement. Quelque chose en elle m’attire irrésistiblement. Si je n’y vais pas, je le regretterai.
Je prends une grande inspiration, et mon courage à deux mains. Un frisson parcourt mon corps, lorsque je m’élance vers elle. Je l’aborde, lui propose un verre, qu’elle refuse poliment. Je propose une verveine, elle refuse en souriant. Je propose de l’épouser, elle refuse en éclatant de rire. Sa beauté est encore plus évidente, à cette distance réduite. Elle me fixe étrangement, je prends ses œillades pour des encouragements… jusqu’au moment où elle m’assène « vous avez du noir, là », en désignant une coulure le long de ma joue droite. Et merde, j’avais oublié que j’étais encore maquillé. Je saisis l’occasion pour entamer une vraie conversation, elle continue de sourire, mais soudain son visage se crispe. Elle me lance un « je dois y aller, désolée… », rassemble ses affaires, dépose de la monnaie sur la table, se dirige vers la sortie. Comme si un mécanisme d’autodéfense venait de se mettre en branle, lui intimant l’ordre de fuir, sur-le-champ.
Je ne peux pas la laisser partir comme ça. J’attrape une serviette en papier, y note mon numéro de téléphone et improvise un pseudo-haïku :
Sacha – avec ou sans mascara
J’anime vos soirées, vos bar-mitsva,
votre vie.
(Rayer les mentions inutiles.)
Je cours dans la rue, lui tends la missive. Elle me regarde comme si j’étais un extraterrestre. Elle rit de nouveau, se saisit du bout de papier, puis s’éloigne.
À cet instant, je pense sincèrement ne jamais la revoir.
Pourtant, quelques semaines plus tard, je reçois un coup de fil inattendu. Elle me propose un rendez-vous, et ajoute un mystérieux : « Ce que j’ai à vous demander n’est pas banal. »
Que peut donc avoir à me dire cette belle inconnue ? Ayant une imagination fertile, je me prends à envisager différents scénarios – la plupart sexuels, il faut bien l’avouer… Ma curiosité est en tout cas aiguisée.
Il est prévu que nous nous retrouvions dans le même café, au bord du canal Saint-Martin. La fébrilité avant un rendez-vous amoureux n’est pas l’apanage des femmes, contrairement à ce que nous ont inculqué des siècles d’histoires de princesses-qui-mettent-des-plombes-à-se-pomponner et de princes-séduisants-sans-effort-ni-artifice. J’essaie différentes tenues… mais je décide d’opter pour la sobriété : jean brut et T-shirt blanc fluide. Je conserve une barbe de trois jours – qui me donne un air plus adulte –, et je coiffe-décoiffe ma chevelure noire aux boucles difficilement domptables.
En sortant du métro République, je prépare mes répliques – chassez l’acteur, il revient au galop. J’hésite à tenter la carte de l’humour, et puis je me dis que ça a plutôt fonctionné lors de notre première rencontre, alors pourquoi pas ? Juste avant d’entrer dans le bar, j’extrais de mon sac à dos de survie professionnelle de quoi ajouter une petite touche personnelle à mon look. Je sais bien qu’en me déguisant, je gagne en assurance : je me sens plus sûr de moi dans un costume de comédien.
J’ouvre la porte, et l’aperçois tout de suite. Aussi lumineuse que dans mon souvenir. Et elle… il lui est impossible de me rater.
— J’ai pensé que sans la coulure noire sur le visage vous risquiez de ne pas me reconnaître. Bonjour, mademoiselle. Je ne sais même pas comment vous vous appelez.
Elle observe en souriant ma joue barbouillée, ma presque révérence. Elle est surprise, amusée, c’est visible. Mais elle bride ses réactions. Elle se lève pour m’accueillir, et me tend la main. Mode formel, donc. J’ai tout à coup un peu honte de ce maquillage noir qui me barre le visage. Je me rends compte que, loin de briser la glace, cette approche clownesque a peut-être créé une distance entre nous. Quel con.
— Je m’appelle Tess. Vous, c’est Sacha, c’est bien ça ?
J’acquiesce pour la forme, tout en sortant un mouchoir et un démaquillant.
— Tess, vous avez un léger accent…
— Je suis anglaise, mais je vis en France depuis longtemps.
Elle parle un français parfait. Le seul indice de son origine étrangère, c’est sa manière de prononcer, quasiment à l’identique, les sons « en » et « on ».
Elle continue, imperturbable.
— Sacha, je vais aller droit au but. Vous m’avez dit être comédien, et vous avez mentionné le nom du théâtre dans lequel vous jouiez le soir de notre rencontre. J’ai fait une recherche sur vous sur le web… et comment dire ? J’ai remarqué que votre carrière d’acteur comporte… quelques périodes creuses. Ne le prenez pas mal… mais je me suis dit que vous cherchiez peut-être un complément de revenu.
— Je ne le prends pas mal, mais comme entrée en matière vous avouerez qu’on a connu plus sympathique qu’une analyse critique de CV…
— Pardon, je ne voulais pas… Pardon, vraiment.
Elle baisse les yeux. Semble désolée. Sincèrement. Maladroite, désolée, désuète aussi dans sa façon de se tenir, dans ses gestes, dans ses mots. Un certain charme nineties, accentué par cette pince de collégienne qui orne sa chevelure dorée. Elle m’attire, sans que je puisse vraiment me l’expliquer.
Je lui souris, l’encourage à poursuivre, tout en finissant de me démaquiller.
— Sacha, j’ai un travail à vous proposer. Rémunéré, bien sûr.
Elle plante ses yeux dans les miens. J’y décèle une ombre, troublante, singulière, qui s’estompe vite. C’est étrange, cette sensation, alors même que son regard est très bleu. L’espace d’un instant, j’ai cette image de romance bas de gamme qui me traverse : ses yeux sont pareils à des lacs. Ça a l’air idiot dit comme ça, mais ils en ont la couleur et la profondeur, à la fois translucide et opaque, attirante et inquiétante. Elle prend une grande inspiration, puis se lance.
— Sacha, j’aimerais que vous soyez le père de ma fille.
Je la regarde avec des yeux ronds. Et un sourire mi-amusé, mi-lubrique. Elle se rend compte de l’absurdité des mots qu’elle vient de prononcer, et éclate de rire.
— Je suis maladroite, ça n’est pas ce que je voulais dire !
Elle continue de glousser quelques secondes. Lorsqu’elle rit, des petites rides apparaissent au coin de ses yeux, allongeant son regard. Quel âge a-t-elle ? Je dirais vingt-sept, vingt-huit ans, soit deux ou trois ans de moins que moi. Elle s’éclaircit la voix, boit une gorgée d’eau, se reprend.
— J’ai une fille de six ans. Elle s’appelle Sienna. C’est une enfant… particulière. Elle traverse une passe difficile. Je travaille beaucoup, elle est souvent seule, j’ai essayé de l’inscrire à des activités, au centre de loisirs, mais elle n’y est pas heureuse. La psychologue scolaire m’a conseillé de l’entourer d’autres adultes, d’autres figures d’autorité. Or, je suis assez solitaire…
Je ne comprends pas bien en quoi cela me concerne, mais elle n’a pas fini.
— J’ai vu un reportage, il y a quelques jours. À propos d’un comédien, au Japon, qui endosse des rôles… dans la vraie vie. Une sorte d’acteur pour clients privés, qui, selon la demande, peut jouer un meilleur ami, un mari, un proche éploré lors de funérailles. Le reportage suivait des clients de cet homme, qui expliquaient à quel point son intervention les aidait à combler des failles, dans leur vie. Son entreprise a beaucoup de succès, apparemment. Mais je n’ai pas trouvé d’équivalent en France.
Elle marque une pause. Dirige ses yeux azur vers les miens. Je crois avoir compris ce qu’elle me demande. Pure folie.
— Sacha, je voudrais donner à ma fille une image de son père, ainsi qu’une présence masculine à laquelle elle puisse se raccrocher. J’aimerais vous proposer de jouer ce rôle auprès d’elle. Vous pourriez prétendre être un proche du père de Sienna, quelqu’un qui l’aurait bien connu dans sa jeunesse, et qui ne l’aurait plus revu depuis. Vous seriez libre d’inventer la vie rêvée de ce père, et de la lui raconter. Il s’agirait de quelques après-midi par mois, pas plus.
Et merde, sous ses apparences de normalité, cette femme est une cinglée. OK, j’aime les filles originales, mais celle-ci est un cran au-dessus. On est bien loin du rendez-vous galant que j’espérais.
— Vous plaisantez, je suppose ? Et le père de votre fille, où est-il ?
La question est cruciale. Sensible aussi, étant donné la fébrilité que je décode soudain, à travers les mouvements de ses mains.
— C’était un homme d’un soir. J’étais jeune, j’avais trop bu. Je ne connais même pas son nom. Je ne sais rien de lui, je ne l’ai jamais revu, n’ai jamais cherché à le revoir. J’élève ma fille seule, depuis toujours.
Je réfléchis quelques instants. Elle reste calme, silencieuse. Crispée, aussi.
— Pardon Tess, mais vous n’avez pas de famille ? Pas d’amis ? Ou bien vous ne pourriez pas simplement lui dire la vérité, à votre fille ? Qu’elle ne connaîtra jamais son père, mais qu’il faut avancer quand même ? Moi je n’ai jamais connu le mien, et ma mère est morte quand j’avais quatorze ans. Eh bien j’avance, malgré tout. Pas très vite, pas très loin, mais je fais de mon mieux.
— Je n’ai personne sur qui compter, au quotidien. Vous trouvez peut-être cela pathétique, mais c’est comme ça. Et je suis désolée pour vos parents.
— Vous ne pouviez pas savoir.
J’observe son visage, son regard. Cherchant à y déceler ses motivations profondes. Elle ne me dit pas tout, c’est évident. Une image me traverse. Ma mère, ses hommes d’un soir, sa solitude, ses espoirs déçus. Je secoue la tête, ma mère n’a rien à faire là. Et puis cette fille n’a pas l’air d’une droguée.
Je devrais prendre mes jambes à mon cou, me tirer vite et loin. Mais, je ne sais pas pourquoi, je reste scotché à ma chaise. À poursuivre cette discussion surréaliste. Peut-être parce que la douleur que je pressens derrière la demande de cette inconnue m’émeut plus que je ne veux bien me l’avouer. Il y a en elle des cicatrices auxquelles je ne peux rester insensible. Comme un écho de ma propre histoire. Je suis bien placé pour savoir que l’on a parfois besoin d’un peu d’aide pour pouvoir regarder l’avenir en face. Cette jeune femme a un sacré culot, un sacré courage de venir me demander ça. De quoi protège-t-elle sa fille ? Que cherche-t-elle exactement, par cette demande désespérée ?
— Sacha, je vois bien ce que vous pensez. Vous me croyez folle, et vous avez sûrement un peu raison. Nous n’avons pas parlé argent, mais je peux vous proposer cinq cents euros par mois. Pour une après-midi par semaine.
Ah oui, quand même. Pour moi qui jongle entre mes allocations d’intermittent et mes petits boulots, c’est loin d’être négligeable.
— Si je fais deux après-midi par semaine, vous montez à mille balles ?
— N’exagérez pas.
Elle sourit. Moi aussi.
— Tess, vous ne me connaissez pas. Qu’est-ce qui vous fait penser que je serai à la hauteur de ce que vous espérez ? Que je ne suis pas un criminel sans foi ni loi, ou un pédophile ?
— Disons que c’est une intuition, un alignement de planètes. Le reportage japonais est arrivé peu après notre rencontre. Et j’avais gardé votre petit mot, puisqu’on n’est jamais à l’abri d’une organisation de bar-mitsva intempestive…
Elle accompagne cette dernière phrase d’un demi-sourire, et baisse les yeux.
— Bien évidemment, je serai présente à vos côtés lors des premiers rendez-vous. J’aime ma fille plus que tout. Je ne prendrais jamais aucun risque.
Nourrissant plus d’ambition de séduction de cette jeune femme que de rêves de parentalité, je dois avouer que l’argument « je serai présente à vos côtés » fait mouche. Et puis je ne peux pas me permettre de cracher sur une telle somme. Au fond, que me propose-t-elle ? Cinq cents euros mensuels pour me transformer en conteur, et passer une après-midi par semaine avec elle et sa fille. On a connu pire.
Je dois être un peu dingue moi aussi, car ce job incongru m’excite beaucoup. Je ne sais pas dans quoi je m’embarque, mais j’ai envie d’accepter.
— Sacha ? Qu’en pensez-vous ?
J’en pense que j’ai déjà plein d’idées concernant la vie rêvée de ce père…
— Si – et je dis bien si – j’étais d’accord, ce serait à une condition : rester entièrement libre. Pouvoir mettre fin à ces séances quand bon me semble. Ne vous inquiétez pas, si cela devait arriver, je ne partirais pas comme un voleur, sans explication ni au revoir auprès de votre fille.
— Votre demande me semble légitime, et plutôt saine à vrai dire. Vous verrez, Sienna est une petite fille merveilleuse. Et je ne dis pas ça parce que c’est ma fille. Vous vous en rendrez vite compte.
Elle se lève, me tend la main. Je prends sa paume dans la mienne, et la garde un peu plus longtemps que nécessaire. Je crois déceler une légère rougeur sur son visage. Sur le mien aussi – et je sais qu’elle n’est pas seulement due au démaquillant.
Un dernier silence. Une dernière hésitation, de part et d’autre.
— Alors à bientôt, Sacha ?
— À bientôt, Tess. »

Extrait
« Sacha, tu sais que je suis une incorrigible optimiste, alors ce que Je pense intimement, c’est que Tess ne mourra pas. Mais je suis aussi une pragmatique. J’ai appris à envisager le pire. Sacha, si Tess mourait, non seulement tu n’aurais aucun droit sur Sienna, mais la police remonterait la piste Sophie Moore, tôt ou tard. Les parents de Tess découvriraient l’existence de Sienna, et deviendraient ses tuteurs officiels. À moins que…
Mon Dieu. J’ai compris ce qu’elle s’apprête à dire. Je formule moi-même la suite, d’une voix blanche.
— À moins que Tom ne comprenne que Sienna est sa fille, et n’en demande la garde. » p. 94

À propos de l’auteur
SANDREL_Julien_©p_LourmandJulien Sandrel © Photo P. Lourmand

Julien Sandrel a 39 ans. La Chambre des Merveilles (Prix Méditerranée des lycéens 2019, Prix 2019 des lecteurs U), son premier roman, a connu un succès phénoménal en librairie. Vendu dans vingt-six pays, il est en cours d’adaptation au cinéma. Suivront La vie qui m’attendait (2019), Les étincelles (2020) et Vers le soleil (2021), (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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Grand Platinum

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Après la mort de son père, Louise veut sauver un bien curieux héritage, les carpes exceptionnelles que les éleveurs japonais lui ont offert et qu’il a réparties dans des bassins parisiens. Avec son frère et des connaissances, elle organise une opération commando.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Opération commando pour sauver les carpes

Pour ses débuts en littérature Anthony van den Bossche a trouvé une manière très originale de rendre hommage à un père disparu, en partant sur les traces des carpes des bassins parisiens.

Louise est une trentenaire qui gère sa vie comme son agence de communication, sans temps morts. Traversant Paris pour aller d’un rendez-vous à un autre, elle tente de convaincre Stan, son principal client, de ne pas renoncer une nouvelle fois à un projet. Il faut dire que ce designer, après avoir été adulé, a désormais l’humeur exécrable. Il ne parvient plus à imposer ses créations, à tenir une ligne, à tenir les délais. Alors Louise tente de rattraper le coup.
Son père venant de décéder, elle s’arroge une autre mission, tenter de trouver un abri à sa collection secrète, les carpes japonaises disséminées dans plusieurs plans d’eau parisiens. Avec l’aide d’Ernesto, son jardinier bien décidé à retourner à Montauban, elle imagine pouvoir repêcher ces Koï qui valent des fortunes. La mare du Grand-Palais devant leur servir de refuge. Les choses vont encore se compliquer lorsqu’elle découvre que Saïto, un spécimen rare avec des «émaux éclatants déposés en miroir sur son dos», a été vendu à un habitant de l’île Saint-Louis. Se faisant passer pour une rédactrice du Figaro Madame, elle parviendra à le localiser au sommet d’un immeuble, dans un bassin qui offre une vue imprenable sur Notre-Dame.
Mais il lui faut aussi mettre la main sur son frère qui ne répond pas à ses appels. Essayant de se faire une place dans le milieu du cinéma, ce dernier a dû constater combien cet univers pouvait être impitoyable et s’il conserve l’espoir de percer, tente de cacher sa déprime.
Avec la disparition de leur père, ils ne se retrouvent plus pour leur rituel hebdomadaire, la séance au hammam de la Grande Mosquée, purificatrice et relaxante, précédant le repas chez Fabrice l’écailler. En revanche, elle se souvient que son frère va toutes les semaines nager à la piscine d’Auteuil. C’est là qu’elle parviendra, après quelques longueurs complices, à lui demander de l’aider à rassembler les carpes. En quelques heures, l’expédition commando est planifiée. En une nuit, il faudra récupérer les carpes et les rapatrier dans le grand bassin avant de faire de même pour Saïto.
Bien entendu, le plan ne va pas se dérouler exactement comme prévu. Mais je vous laisse découvrir les aléas de cette pêche peu commune.
La légende imaginée par Anthony van den Bossche va nous faire découvrir comment les Japonais sont parvenus à élever des carpes extraordinaires et comment, malgré l’interdiction de les exporter, le père de Louise a pu, année après année, collectionner quelques superbes spécimens. Mais ce premier roman est aussi et avant tout, l’occasion de rendre hommage à un père disparu. Car elle se retrouve dans cet héritage si particulier, derrière le mensonge tacite de son géniteur. «Cet enchaînement de non-dits, dont elle avait fait sa vie, elle aussi, avec ses clients qui voulaient croire au pouvoir magique de l’attachée de presse et raconter avec elle des «histoires» aux journalistes compréhensifs, impatients de les colporter à des lecteurs volontairement crédules. La vérité était l’affaire des romans.»

Grand Platinum
Anthony van den Bossche
Éditions du Seuil
Premier roman
160 p., 16 €
EAN 9782021469165
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. Mais on y évoque aussi le Morvan, Montauban et des voyages à Milan et au Japon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Louise a fondé une petite agence de communication. Elle est jeune et démarre une brillante carrière, malgré les aléas du métier, liés en particulier à son fantasque et principal client, un célèbre designer , Stan. Elle doit aussi jongler avec les fantasmes déconcertants de son amant, Vincent. Mais elle a autre chose en tête : des carpes. De splendides carpes japonaises, des Koï. Celles que son père, récemment décédé, avait réunies au cours de sa vie, en une improbable collection dispersée dans plusieurs plans d’eau de Paris. Avec son frère, elle doit ainsi assumer un étrange et précieux héritage.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi 
Blog La bibliothèque de Marjorie 

Les premières pages du livre
« Louise traversa le Palais-Royal, énumérant ce qu’elle pouvait repousser au lendemain : ne pas écrire le communiqué Morel, ne pas aller chercher le chèque chez Emmanuel, ne pas aller au bureau en fin d’après-midi. Elle quitta la symétrie sans surprise du jardin à la française, puis ralentit devant la terrasse du Nemours, distraite par un couple de voyageurs entamant une carafe de vin au petit déjeuner, sans égard pour le fuseau horaire local. Elle attrapa la rue Saint-Honoré et força le pas vers le seul rendez-vous qu’elle ne pouvait annuler, face au Ritz, au dernier étage d’un hôtel particulier où s’empilaient joailliers et banquiers d’affaires. Qui avait envie d’habiter un endroit pareil ? À part Stan ? Quelques cartons encombraient le palier. Louise ouvrit la porte sur un étrange silence un jour d’emménagement. Afin d’alléger les charges du studio, Stan s’était résolu à accueillir « temporairement » ses cinq derniers salariés chez lui. Un assistant, une comptable et trois designers s’installaient dans le vaste salon, reléguant la star dans sa chambre. Elle croisa le regard de Paul, Il est là, confirma l’assistant d’un coup de tête, puis elle vit les visages congestionnés de l’équipe, dont la bonne humeur venait d’être soufflée par une colère du patron. Louise inspira. Parler la première, ne pas se laisser entraîner dans une séance de conception sans queue ni tête, finir le dossier Caville, caler la conférence de presse et encaisser les honoraires en retard.
Elle poussa la porte, Stan la cueillit avant qu’elle n’ouvre la bouche :
– Salut, professeure Xavier. Tu es en avance, on avait dit neuf heures et demie.
– Bonjour, Stan. J’avais noté neuf heures. Peu importe… Donc aujourd’hui on se fait un petit jeu de questions-réponses, je dois finir le dossier de presse Caville. Je pars à Milan après-demain rencontrer la nouvelle rédactrice en chef du T Mag pour son cocktail d’ouverture. (Puis, sans respirer 🙂 Tu as passé un bon week-end ? J’imagine que c’est un peu contraignant, cette histoire de déménagement. On se met où ?
Il écoutait en battant l’air du front comme un monteur de cinéma équipé de ciseaux imaginaires, obsédé par les blancs, prêt à tailler dans les dialogues.
– On avait dit neuf heures et demie, reprit-il. On ne cale rien pour l’instant, j’ai dit à Caville d’aller se faire foutre, les protos étaient pourris ; ce débile de Raynard n’a encore rien compris, et maintenant il me parle d’un bouchon recyclable ! Du design pensé pour être mis à la poubelle… quelle ambition ! Je ne veux plus parler à ces crétins du marketing. (Il dégagea sèchement la mèche noire qui lui barrait l’œil.) Assieds-toi, j’ai une idée de dingue. Écoute : on va installer une collection d’art contemporain dans un jet. Un musée dans les airs. Un avion pour cinq six personnes. Un musée privé qui fera des allers-retours Paris-New York, tu vois la puissance du truc ?! (Ses pupilles voilées par le mauvais sommeil brisaient la douceur asiatique de son regard.) On va démarcher les Saoudiens : j’ai rencontré un type ce week-end sur la place, il a accès à la famille royale, je te le présenterai. Vas-y, prends des notes, je te raconte.
Il alluma une cigarette, souriant de sa diversion, certain d’embarquer une fois de plus son interlocutrice loin des problèmes qu’il venait lui-même de créer. Depuis des mois, chaque idée de Stan était un caprice tracé dans la fumée, dont l’archivage était confié à Louise. Elle ravala son exaspération et s’assit au pied du lit avec un sourire blanc.
– Stan, tu as dit au seul client qui te doit encore de l’argent d’aller se faire foutre ? C’est le huitième prototype ; ils ne peuvent pas se tromper à chaque fois !
Il allait et venait de la terrasse à la chambre, attendant de s’approprier à nouveau la conversation.
– Stan, tu ne veux pas finir ce flacon ?
– Si, on va le finir, mais ils sont nuls ! Et je me fous de Caville. Ils ont besoin de moi, pas l’inverse. On va faire un coup énorme avec les Saoudiens. Je te parle de plusieurs millions ! Je te raconte…
– Stan, je ne veux pas plusieurs millions dans deux ans, coupa Louise, je veux mes honoraires le mois prochain.
Elle contint sa colère pour reprendre plus doucement :
– Il faut que je file. Tu vas prendre ton téléphone, rattraper le coup avec Raynard ; on se voit à mon retour.
Il tournait autour d’elle comme un vison en cage, démangé par la frustration, les bras plaqués au corps pour éviter les meubles, tandis que son visage dodelinait pour dire non à l’évidence. Elle quitta la chambre, fit une moue dépitée en direction de Paul, dessina d’un doigt « On s’appelle plus tard » et prit l’escalier pour défouler son agacement. Dehors, elle prévint le bureau : « On ne cale pas la conférence Caville, oui, je sais, les honoraires vont avoir du retard, on va se débrouiller, je passe demain. »
Elle traversa la place de la Madeleine, longea l’ambassade américaine, avala une bouffée d’air minéral et se calma. Stan la rappellerait dans deux heures ou dans deux jours pour continuer la discussion comme si de rien n’était. L’ego de ses clients avait beau être la matière première dont elle vivait depuis dix ans, chaque caprice, chaque revirement, chaque facture impayée était désormais un coup de pique qui l’obligeait à baisser la tête et sapait un peu plus son amour-propre. Elle laissa la Concorde derrière elle, se mit dans le sens du courant et suivit la Seine jusqu’au Grand Palais.
Un camion entrait en piste sous la nef de verre, guidé de la voix et du geste par un régisseur, tandis qu’une dizaine d’autres véhicules patientaient pour décharger leur cargaison. Elle dépassa le pavillon théâtral et tendit le cou jusqu’à apercevoir un petit bassin en contrebas : une oasis avec sa cascade artificielle, creusée dans la berge comme un bénitier, plantée d’une végétation assez touffue pour avoir l’air sauvage. Elle descendit quelques marches sous un portique en trompe-l’œil patiné de mousse et s’approcha d’un pas de chasseur dans l’espoir de surprendre le sursaut d’une grenouille ou le départ d’un canard. Mais pas un claquement, pas une onde ne vint troubler le volume d’eau inhabité.
– Bonjour, Louise.
Elle reconnut le jeune homme aux bottes de caoutchouc rencontré quelques semaines plus tôt à l’enterrement de son père ; une voix douce avec un léger accent du Sud-Ouest.
– Bonjour, Mehdi. Vous vouliez me voir ?
– Oui, je voulais vous dire, et aussi à votre frère… (Son corps se tortillait de timidité sous le regard pourtant amical de Louise.) Je vais bientôt retourner chez moi. À Montauban. On m’a proposé un poste, la même chose qu’ici, les jardins. Je ne vais plus pouvoir m’occuper des poissons de votre père.
Elle l’invita à marcher le long du bassin en baissant la voix, intriguée :
– Je ne savais pas que vous l’aidiez. Mais il est vrai que le caractère illégal de cette activité l’obligeait certainement à garder le secret sur l’identité de ses complices, ajouta-t-elle en forçant le sérieux.
Le jardinier municipal s’autorisa un sourire.
– J’étais une sorte de complice alors, si vous voulez. Je jetais un coup d’œil quand je passais, je les nourrissais quand votre père s’absentait – elles n’ont pas tout ce qu’il faut dans ces mares parisiennes. Et à l’automne nous les mettions à l’abri des hérons.
Louise regarda Mehdi, puis le bassin vide, sans comprendre. »

Extraits
« Les koishi avaient poussé le vice jusqu’à produire des couleurs plus naturelles que les étangs ne pouvaient en accoucher. Ce vert thé, ce brun châtaigne et ce noir tarentule se fondaient dans le décor, sans jurer parmi les poissons de rivière. Pourtant, chaque reflet était une exagération, une fiction graphique, une super normalité aidée par l’homme, aussi outrancière qu’un projet de Stan. Seule une fugace poignée de filaments nacrés monta à la surface et rompit l’’harmonie trompeuse. L’ébauche d’une carpe au platine oxydé. «Une Ghost Koï» Les paroles de son père lui revenaient. «Une carpe fantôme.» Les Koï étaient des poissons fragiles, trop fragiles pour certains amateurs, qui souhaitaient simplement des couleurs vives pour animer leurs étangs. Les éleveurs avaient trouvé la parade en accouplant une carpe Platinum, dont les Européens étaient friands, avec une carpe cuir, commune et résistante au froid. La carpe Ghost était le chaînon manquant entre artifice et nature. Un poisson métallique aux entournures de théière encrassée: spectaculaire et robuste. Les koishi retournaient sur leurs pas après trois siècles de sélection; rebroussant chemin vers la nature, injectant une dose de sauvagerie dans la pureté fabriquée du Platinum. Entre deux eaux, la carpe fantôme flottait comme un reproche parmi ses congénères indifférentes à ce que les hommes avaient fait d’elles. Hirotzu était-il dupe? Imaginait-il vraiment ses carpes dans les improbables douves d’un château bourguignon? »p. 140

« Louise ressentit une tendresse immense pour le mensonge tacite dont elle avait hérité. Cet enchaînement de non-dits, dont elle avait fait sa vie, elle aussi, avec ses clients qui voulaient croire au pouvoir magique de l’attachée de presse et raconter avec elle des «histoires» aux journalistes compréhensifs, impatients de les colporter à des lecteurs volontairement crédules. La vérité était l’affaire des romans. Celle de son père était à lire deux fois. Dans la mare, chaque coup de queue pour éviter le filet de Mehdi était désormais porteur d’une nouvelle légende. Une légende héroïque à partager avec son frère. » p. 141

« On pouvait commencer un monde avec une flaque d’eau et du soleil. Oui, elle pouvait tout recommencer. » p. 150

À propos de l’auteur
van_den_BOSSCHE_Anthony_©titusprodAnthony van den Bossche © Photo titusprod

Anthony van den Bossche est né en 1971. Ancien journaliste (Arte, Canal +, Nova Mag, Paris Première, M6, Le Figaro) et commissaire indépendant (design contemporain), il accompagne aujourd’hui des designers, artistes et architectes.
Il a publié un récit documentaire, Performance (Arléa, 2017). Grand Platinum est son premier roman. (Source: Éditions du Seuil)

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Histoire du fils

LAFON_histoire_du_fils  RL2020

En deux mots:
C’est l’histoire d’un enfant élevé par la sœur de sa mère et qui cherche ses parents. C’est l’histoire de ce père qui ne sait pas qu’il a un fils. C’est l’histoire des secrets de famille et des liens invisibles qui se tissent. Mais c’est aussi l’histoire de racines, d’un pays et de ses sources.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les branches invisibles de l’arbre généalogique

Le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon est aussi fort que les liens de famille, aussi solidement ancré que le pays originel, même si ceux-ci semblent s’être évaporés.

Comme un vigneron mélange plusieurs cépages ou plusieurs cuvées pour composer un vin plein de finesse et d’arôme, Marie-Hélène Lafon a réalisé son propre assemblage pour construire un roman à l’histoire aussi familiale que minérale, où l’émotion et les sentiments font fi de la chronologie. Histoire du fils pose un arbre généalogique sur une carte de France pour aussitôt constater que des zones d’ombre existent dans l’histoire familiale autant que dans la géographie. Des zones d’ombre que le livre va tenter d’éclairer.
Paul Lachalme est un élève doué auquel l’école républicaine va donner sa chance. Après ses bons résultats à l’école primaire, il va pouvoir poursuivre son parcours d’excellence à Aurillac où il sera désormais pensionnaire. C’est là qu’il va tomber sous le charme de Gabrielle, une infirmière avec laquelle il rêve déjà de mener la grande vie. Quand il monte à Paris pour finir ses études de Droit et devenir avocat, il se réjouit qu’elle puisse le rejoindre. En revanche, ce qu’il ne sait pas, c’est que cette dernière est enceinte. Aussi quand elle met au monde André, elle préfère le confier à sa sœur Hélène avant de filer vers la capitale.
Le garçon va grandir à Figeac, auprès d’Hélène et de son mari Léon, recevant irrégulièrement la visite de sa mère. Car la belle idylle a fait long feu. Mais Gabrielle a choisi de rester à Paris.
Marie-Hélène Lafon joue alors avec les non-dits et les secrets de famille, proposant au lecteur diverses pistes. Que sait Paul de sa paternité? Gabrielle a-t-elle caché sa descendance? A-t-elle voulu instaure rune sorte de mur entre Paris et la Province? Hélène va-t-elle présenter André à son père? André sera-t-il plus heureux à Paris, entre des parents biologiques séparés qu’en province où il a ses racines? À l’image du roman qui passe allègrement d’une année à une autre, on suit les interrogations des uns et des autres et on tente de rattacher les bribes des lignées familiales qui vont couvrir tout un siècle. Servi par une écriture très sensuelle où les lieux changent en fonction des saisons, où les parfums et les odeurs sont indissociables des personnages qui les traversent, le roman raconte aussi la métamorphose d’une France qui a traversé deux guerres et le bouleversement des rapports humains. C’est alors que l’on prend conscience que le sujet du livre pourrait fort bien être ailleurs. Derrière la filiation, ou plutôt devant, la romancière ne nous a-t-elle pas donné un livre sur la solitude, sur le manque qui va accompagner chacun des protagonistes, depuis ce frère jumeau qui meurt ébouillanté, laissant son frère seul jusqu’à ce petit-fils revenu à Chanterelle, où tout a commencé.

Histoire du fils
Marie-Hélène Lafon
Éditions Buchet-Chastel
Roman
176 p.,15 €
EAN 9782283032800
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans le Cantal, le Lot et le Puy-de-Dôme, à Chanterelle, Aurillac, Figeac, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de 1908 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le fils, c’est André. La mère, c’est Gabrielle. Le père est inconnu.
André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille.
Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, Histoire du fils sonde le cœur d’une famille, ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds, ceux qui creusent des galeries dans les vies, sous les silences.
Avec ce nouveau roman, Marie-Hélène Lafon confirme la place si particulière qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire français.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Info Culture (Laurence Houot)
La Croix (Antoine Perraud)
RTBF (Sophie Creuz)
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jeudi 25 avril 1908
Les pieds nus d’Armand glissent sur le parquet ; il ne veut pas réveiller Paul qui dort encore et fait son petit bruit de lèvres dégoûtant, comme un chiot quand il tète. Il va attendre un peu, mais pas trop longtemps, il ne faut pas que Paul se réveille, il gâcherait la fête des retrouvailles, Paul gâche tout. Paul et lui sont nés le même jour, le 2 août 1903 ; il sait, par sa mère et par sa tante, qu’il n’y avait jamais eu de jumeaux dans les deux familles avant eux. Il préférerait n’être pas jumeau, ou l’être avec Georges, sans Paul. Il comprend que c’est impossible, parce que les choses sont comme elles sont, la tante Marguerite le dit souvent, il tourne et retourne derrière ses dents cette phrase un peu bizarre qui glisse et lui échappe, il s’applique un moment à penser aux phrases grises de la tante Marguerite, et à son odeur, cendres froides et saucisson sec. Il réfléchit beaucoup aux odeurs et aux couleurs des gens, des choses, des pièces ou des moments et, quand Antoinette vivait avec eux à Chanterelle, il la faisait rire avec ce qu’elle appelait ses folies, et elle riait elle riait, elle pleurait aussi du coin des yeux à force de rire tellement ; maintenant il ne peut plus dire ses folies à personne. Georges sent la confiture de prunes, quand la tante la laisse cuire longtemps en été dans la bassine de cuivre, il sent cette confiture à ce moment précis, et pas quand on l’étale sur des tartines au goûter en hiver ; même le père en mange et fait des compliments à la tante qui ne lui répond rien et le regarde comme si elle le voyait pour la première fois. Amélie sent la rivière, au printemps, la rivière haute des neiges fondues. Paul sent le vent et la lame froide des couteaux qui sont dans la cuisine et qu’ils n’ont pas le droit de toucher. Pour sa mère, il hésite, et ça change tout le temps, la neige quand elle devient bleue le soir au bord du bois, le café chaud, elle sent rouge aussi certaines fois. Pour le père, la soupe de légumes peut-être, mais il ne trouve pas vraiment, il s’arrête, ça se fige à l’intérieur de lui et il préfère ne pas insister. Les odeurs sont un jeu et on ne peut pas jouer avec le père. La petite chambre de Georges, entre celle des parents et la leur, sent le chaud blanc des fers à repasser que sa mère ou Amélie font glisser sur les linges en pliant le bras et en écartant le coude, bras et coude droits pour sa mère, gauches pour Amélie qui est pourtant la plus habile. La grande toilette du samedi soir, avec les serviettes tièdes et douces, et la mère et la tante penchées sur lui, sur eux, la grande toilette sent rose, Antoinette et Amélie ne s’occupent pas de cette toilette du samedi. La tante dit, en détachant bien chaque mot, on ne mélange pas les torchons et les serviettes ; ou qui va à la chasse perd sa place, ou qui dort dîne, ou qui sème le vent récolte la tempête, ou les chiens ne font pas des chats. Il sait par cœur toutes les phrases de la tante, surtout celles qu’il ne comprend pas, et les récite parfois, en silence, mot à mot, pour s’endormir, ou pour se calmer, pour se refroidir, comme maintenant, quand il sent qu’il voudrait sauter d’un seul bond les six marches de l’escalier et se poser dans la cuisine sur l’épaule d’Antoinette, comme une hirondelle. La tante dit aussi, une hirondelle ne fait pas le printemps. Pour prendre patience jusqu’à ce que le carillon de la salle à manger sonne la demie, il s’applique à penser aux fraises, celles qu’Antoinette aura cueillies pour lui à Embort, les premières, et celles du jardin de la tante. Il sait que sa mère, sa tante et Amélie sont dans la cuisine et s’affairent pour la lessive, ça commence aujourd’hui et ça durera deux jours entiers. Antoinette viendra aussi, elle revient pour les gros travaux, elle est sans doute déjà arrivée, elle lui a promis les premières fraises et Antoinette tient toujours ses promesses. Elle ne vit plus à Chanterelle mais à Embort, il a bien retenu le nom, dans un autre pays beaucoup plus doux où poussent de grands cerisiers, elle le raconte et montre avec ses deux bras comment les cerisiers s’arrondissent dans les vergers de ce nouveau pays où elle habite avec son mari. Il a beaucoup pleuré quand elle est partie avec ce mari, qui est frisé, même si sa mère et la tante Marguerite lui ont expliqué que c’était normal, que les jeunes filles comme Antoinette, quand elles trouvent un mari, quittent les enfants dont elles s’occupent dans les maisons des autres pour suivre leur mari et habiter avec lui dans leur propre maison où elles auront des enfants à elles. La tante Marguerite a penché la tête en disant ces mots et il a compris qu’il ne fallait pas poser davantage de questions. Il sait que la tante Marguerite n’a ni mari, ni maison, ni enfants, et il sent que la tristesse traverse sa peau et lui donne une odeur particulière que n’ont pas sa mère, Antoinette ou Amélie. C’est un parfum gris et froid qui lui serre le ventre ; il pourrait pleurer, mais il ne pleure pas, il ne faut pas le faire, on se moquerait. Il sort de la chambre, la fenêtre au bout du couloir est pleine de lumière, comme le grand vitrail de l’église quand il fait beau ; le soleil se lève de ce côté et on ne ferme jamais les volets de cette fenêtre, même l’hiver. Il est seul dans le couloir, tout le monde est en bas, dans la cuisine, et son père est parti à la Mairie, le jeudi matin son père va très tôt à la Mairie. Il était encore dans son lit quand il l’a entendu fermer la porte et traverser la place ; à l’oreille, et les yeux fermés, parce qu’il écoute mieux les yeux fermés, il reconnaît le pas et les façons de faire de chacun, sa mère, sa tante, son père, Paul, Georges, Amélie et même d’autres personnes, comme Solange ou Antonin, qui viennent pour aider et n’habitent pas avec eux ; il reconnaît aussi les aboiements de chaque chien du bourg, c’est un jeu et un secret, Paul ne doit pas savoir. Armand s’avance, il marche dans la lumière tiède, il la sent sur lui, sur ses pieds, sur ses mains, son visage, ses cheveux, il ferme les yeux. Plus tard, bientôt, quand il sera assez grand, il sera enfant de chœur, sa mère et sa tante le voudront, son père ne pourra pas l’empêcher, il a entendu Antoinette le dire à Amélie même si elles ont changé de sujet quand il est entré dans la cuisine. Antoinette et Amélie craignent le père, tout le monde le craint, même Paul, les colères du père sont comme l’orage et le tonnerre, la maison tremble, la terre tremble, c’est la nuit en plein jour ; quand ça s’arrête, quand le père s’en va, on recommence à respirer. En attendant on peut réciter à l’intérieur de soi la prière que leur mère dit le soir dans la chambre pour Paul et lui, Georges ne comprend pas, il est encore trop petit. Armand a essayé pendant la dernière colère, mais ça n’a pas marché, il sait pourquoi, la prière commence par Notre père, et les mots se coincent dans sa gorge, ça ne passe pas. Il faudrait pouvoir en parler à Antoinette aujourd’hui, ou demain ; ensuite elle repartira, dès que la lessive sera finie, et il ne sait pas quand elle reviendra. Antoinette a des idées, des solutions pour tout, elle sait des tours de magie, il aime ses bras, ses cheveux, son cou, il aime entrer à la volée avec elle dans l’église vide les après-midi de beau temps, juste pour aller faire une génuflexion et le signe de croix dans les flaques de lumière jaune et rouge qui tombent du grand vitrail. Ils s’assoient aussi une minute dans le confessionnal, chacun de son côté, elle à droite lui à gauche, le bois est lustré et doux, le confessionnal sent la cire, le miel, le beurre frais. Il aime l’église, il sera enfant de chœur, il aime Antoinette.
Il entend sa voix qui monte de la cuisine, mêlée à celle de sa mère, la tante et Amélie ne disent rien. Il se tient debout sur la première marche de l’escalier, il attend, il sait que sa mère et sa tante sont levées depuis longtemps déjà et ont mis l’eau à chauffer sur le grand fourneau dans deux faitouts très hauts qui ne servent que pour les lessives ; le reste du temps ils sont rangés sur l’étagère du bas dans la buanderie et ils aiment, Georges et lui, jouer avec le plus profond qui est assez grand pour que Georges s’y glisse entièrement, comme dans une sorte d’étui dur, il disparaît à l’intérieur et se balance d’avant en arrière ou de droite à gauche en imitant les poules quand elles ont pondu, le faitout a l’air de danser en gloussant et ils rient sans pouvoir s’arrêter. Ils le font en cachette, quand les adultes ne s’occupent pas d’eux, ils seraient grondés parce qu’il ne faut pas abîmer les ustensiles. Paul trouve que c’est un jeu de petits et se moque d’eux mais ne les dénonce pas. Armand descend deux marches et s’assied sur la troisième d’où il peut voir, sans être vu, ce qui se passe dans la cuisine. Antoinette est là ; elle va et vient, les bras chargés de linge, ses cheveux moussus sont roux, Antoinette est rousse, pas rouquine, il n’aime pas ce mot que son père dit parfois. Antoinette est rousse comme le renard qu’ils ont vu l’hiver dernier, sa mère et lui, en traversant le grand pré du haut, un soir de neige. Sa mère a serré sa main qu’elle tenait dans la sienne, ils se sont arrêtés, le renard aussi, saisis, les trois ; ensuite le bois a avalé la bête, il n’est plus resté que ses traces à peine visibles sur la neige bleue et dure. Antoinette est un miracle, comme le renard. Son père tue les renards, son père est chasseur, plus tard, lui, il sera enfant de chœur et il ne chassera pas, il ne veut pas tuer les bêtes, ni les renards magiques, ni les lièvres de velours, ni les chevreuils bondissants, ni les oiseaux, aucun oiseau, surtout pas les oiseaux. Tout se bouscule à l’intérieur de lui, les oiseaux, Antoinette la renarde, le vitrail de l’église, les fraises, le beurre frais du confessionnal, le secret du grand faitout. Il ne résiste pas, c’est trop de tout en une seule goulée, ses pieds nus battent en silence la mesure de sa joie sur la quatrième marche, il voudrait s’envoler. Il aime se souvenir du dernier été, quand il ne savait pas encore qu’Antoinette partirait, ils allaient les soirs, eux, les deux, ils arrosaient les salades, surtout les salades, et d’autres légumes qui ne l’intéressaient pas beaucoup mais il aimait porter les petits brocs, le blanc et le bleu, il suivait Antoinette, il la respirait dans l’odeur de la terre mouillée, il avait des ailes, il galopait du puits à l’autre bout du jardin, sans rien abîmer, pour chercher de l’eau, encore de l’eau. Le jardin était un royaume vert et doré, le jardin était le monde et la lumière ne finissait pas. Ensuite, avant de rentrer, ils passeraient par le coin des fraises, ils seraient accroupis l’un en face de l’autre, de chaque côté de la plate-bande, ils fouilleraient doucement la dentelle fraîche des feuilles et sentiraient sous leurs doigts s’arrondir les fraises, trois ou quatre, pas davantage, pour ne pas fâcher la tante. Il y aurait un autre été, bientôt, mais Antoinette ne serait plus là. La demie de huit heures bondit au carillon, lui aussi, il n’y tient plus, il est debout, ses pieds sont nus sur les marches hautes de l’escalier. Antoinette lui tourne le dos, elle est devant le fourneau, elle ne l’a pas encore vu mais il sait qu’elle l’attend, il ne touche plus terre, il jaillit, il court, il se jette dans les jambes de son Antoinette au moment où elle se retourne ; elle a retiré du fourneau le haut faitout brûlant, elle le porte à bout de bras, empoigné, et ça s’achève dans un cri déchiré qui réveille Paul.

Extrait
« On était à l’étude. Il frottait ses pieds l’un contre l’autre sous le pupitre ; il avait toujours les pieds froids, même si sa mère glissait dans sa valise de courts chaussons de laine fine, gris ou noirs, qu’elle tricotait pour lui, là-haut, l’hiver, à Chanterelle. Le matin, au dortoir, il les enfilait discrètement sous ses chaussettes, ils étaient très ajustés, et doux sur la peau. On ne devait pas savoir, au lycée, que Paul Lachalme craignait le froid aux pieds et portait des chaussons tricotés par sa mère. Il avait un rang à tenir. Ils étaient une poignée, quatre ou cinq, à n’avoir pas cessé, toute l’année précédente, de clamer, proclamer et déclamer, avec lui, dans son sillage, leur hâte d’en être, d’avoir seize ans, enfin, pour s’engager, tenter au moins de le faire, et partir, quitter cette honte molle de l’arrière où les femmes, les enfants, les vieillards, les estropiés, les demi-portions et les planqués attendaient, poussant l’ordinaire des jours tranquilles avec leur ventre, tandis que les hommes vivaient ailleurs, et mouraient, au-dessus d’eux-mêmes. Paul était content de sa phrase et de ses formules ; il en avait le goût, d’aucuns disaient le don, et en usait volontiers au fil des discussions enflammées entre internes sur la cruciale question de cette guerre qui ne finissait pas. Ceux qui voulaient partir, et rejoindre, ou remplacer, ou venger les pères, les oncles, les frères, les cousins, les amis, en imposaient aux autres ; on osait à peine dire ou même penser que l’on avait peur, ou que cette guerre enterrée dans la boue depuis quatre ans n’avait plus vraiment de sens, ou que l’on ne savait pas comment infliger ça en plus, ce départ, à une mère, à une sœur déjà vouées au noir et aux larmes. L’Armistice avait tranché dans le vif et coupé court aux atermoiements et aux rodomontades. Deux mois plus tard, l’interminable janvier s’étirait dans le gris glacé des semaines à entasser les unes sur les autres jusqu’aux lointains congés de Pâques et Paul Lachalme avait froid aux pieds à l’étude du soir. On avait été rendu à son état d’enfance, on ne deviendrait pas un héros, on ne serait pas mort au champ d’honneur, il était trop tard pour tout ; on dépendait, on redevenait impuissant, on n’avait jamais cessé de l’être, on subissait et on se débattait avec tout ça, les semaines, les pieds froids, la première Bucolique et autres purges scolaires. Sub tegmine fagi, sous le couvert des hêtres ; vivement que l’on y soit, sous les hêtres, à Chanterelle, à Pâques, en avril, dans le printemps du monde ; encore une formule ; pas tout à fait. Paul secoue la tête. Il ne parle à personne du pays d’en haut, de Chanterelle, des parents, de la tante ; c’est un royaume, ça ne se partage pas, et il ne faut pas donner prise »

À propos de l’auteur
Marie Hélène LafonMarie-Hélène Lafon © Photo Brigitte Beaudesson 

Marie-Hélène Lafon est professeure de lettres classiques à Paris. Elle est l’auteure de 13 romans et fictions chez Buchet/Chastel. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Mémoire de soie

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En deux mots:
Quand il part pour son service militaire, la mère d’Émile lui confie leur livret de famille. En constatant que le père qui y est mentionné n’est pas le sien, il va tenter de comprendre qui se cache derrière ce Baptistin et découvrir un secret très bien gardé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Comme un fil qui se casse

Pour son premier roman Adrien Borne s’est inspiré de son arrière-grand-père Baptistin, éleveur de vers à soie. Son fils va découvrir un secret de famille et réécrire son histoire familiale.

Émile a 20 ans, l’âge de remplir ses obligations militaires. Alors qu’il s’apprête à rejoindre son régiment du côté de Montélimar, sa mère lui confie leur livret de famille. S’il n’y prend guère attention, c’est qu’il veut garder les images de son village, de sa mère travaillant au lavoir, de son père parti tôt au magasin. Sans grandes effusions, presque sans paroles.
Ce n’est que plus tard qu’il prendra la peine d’ouvrir ce livret et d’y découvrir un nom, Baptistin, qui y est mentionné comme étant celui de son père. Erreur administrative? Prénom oublié par son père qui lui a préféré Auguste? À moins qu’il ne s’agisse effectivement de son père dont on lui aurait caché l’existence jusque-là? Pour en avoir le cœur net, il va lui falloir remonter quelques décennies plus tôt, au moment où Suzanne, sa mère, fait la connaissance de son père. Et tenter de comprendre pourquoi on lui a soigneusement caché cette histoire. Ce qui ne s’est pas dit va peut-être pouvoir s’écrire…
À l’orée du XXe siècle la Drôme provençale reste une région de sériciculture qui fournit les soieries lyonnaises. Baptistin entend développer sa magnanerie et augmenter sa production de soie. Lorsqu’il rencontre Suzanne, il n’a pas seulement trouvé la femme de sa vie, mais aussi une personne qui partage cette envie et qui aime l’entendre parler de son projet. Comment il choisit les œufs et les feuilles de mûrier, comment il prépare les cocons des vers à soie, combien est délicate l’opération du déconnage et l’assemblage des fils qui demande dextérité et patience. Avec lui, elle oublie aussi les mauvais traitements subis en pensionnat. Mais son installation dans la magnanerie familiale est loin d’être paisible.
Sa belle-mère entend la mettre au pas: «Dans cette famille, les baveuses et les duchesses, très peu pour nous. Et tu m’as tout l’air d’être les deux à la fois. Bien bavarde et bien précieuse». Elle n’hésite pas à frapper sa belle-fille et lui dérobe le maigre pactole qu’elle avait patiemment amassé. Une cohabitation difficile qui va perdurer après 1914 et le départ de Baptistin pour la Guerre. Quatre longues années d’attente et de souffrance qu’elle affrontera avec l’espoir que tout changera quand son homme reviendra, quand la famille sera réunie. Car le petit Émile, conçu pendant une permission, naît en 1916. Mais le sort va s’acharner sur elle, car Baptistin ne parviendra jusqu’à son village, victime de la grippe espagnole. Il ne pourra même pas être enterré auprès des siens. Une perte qui va faire sombrer la jeune fille que l’on fait interner.
C’est alors qu’Auguste, le frère de Baptistin, entre en scène…
Il aura fallu la curiosité du jeune conscrit pour que le lourd secret de famille soit révélé. Que ses nombreuses questions trouvent petit à petit des réponses.
Adrien Borne renoue les fils de ce drame familial avec habileté, sans oublier de donner aux silences, à ses paroles tues trop longtemps, un poids terrible. Après le fracas de la Guerre, la déchirure et le deuil, les mots vont permettre à Suzanne de continuer à avancer, symbole d’une humanité retrouvée et figure de proue d’un superbe roman.

Mémoire de soie
Adrien Borne
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782709666190
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Drôme provençale, du côté de Montélimar et Taulignan.

Quand?
L’action se situe de la fin du XIXe siècle aux années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce 9 juin 1936, Émile a vingt ans et il part pour son service militaire. C’est la première fois qu’il quitte la magnanerie où étaient élevés les vers à soie jusqu’à la fin de la guerre. Pourtant, rien ne vient bousculer les habitudes de ses parents. Il y a juste ce livret de famille, glissé au fond de son sac avant qu’il ne prenne le car pour Montélimar.
À l’intérieur, deux prénoms. Celui de sa mère, Suzanne, et un autre, Baptistin. Ce n’est pas son père, alors qui est-ce? Pour comprendre, il faut dévider le cocon et tirer le fil, jusqu’au premier acte de cette malédiction familiale.
Ce premier roman virtuose, âpre et poignant, nous plonge au cœur d’un monde rongé par le silence. Il explore les vies empêchées et les espoirs fracassés, les tragédies intimes et la guerre qui tord le cou au merveilleux. Il raconte la mécanique de l’oubli, mais aussi l’amour, malgré tout, et la vie qui s’accommode et s’obstine.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Historia (Gérard de Cortanze)
Page des libraires (entretien avec l’auteur – Elodie Bonnafoux, Librairie Arcanes, Châteauroux)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Le Vif/L’Express


Adrien Borne présente Mémoire de soie © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Un cocon à dévider
La lumière suinte et dessine autour du volet un liséré clair. Elle reste le plus sûr repère. Celui de la course du soleil. Émile souligne des yeux la marque blanche, tirant sur un jaune léger, elle court jusqu’à sa table de chevet, ne l’atteint pas encore, semble vouloir l’épargner. Il a vingt ans ce 9 juin 1936.
À cette heure, la chambre demeure fraîche sous l’épaisseur des pierres. Autrefois, à sa place se nichaient les vers et les papillons d’une magnanerie, ultime fierté familiale; on y avait couvé les cocons jusqu’à extinction. Mais c’est un temps dont on ne parle jamais et les murs ne racontent qu’une odeur de succession indistincte. Des murs épais, brutaux, noircis par le temps et dont rien ne filtre. Une pièce forteresse. De quoi fabriquer un concentré de vie. L’ordinaire à l’étouffée. À l’exception de la petite chambre de sa mère, la pièce occupe tout le premier étage.
Émile frotte ses pieds l’un contre l’autre, les réchauffe à ce qui lui reste de sommeil sous la couverture. Le matin s’est avancé, il lui abandonne quelques instants. Les poules se déchaînent dans le jardin, la truie grogne, l’âne dans le champ du haut déverse ses vulgarités sonores, la maison paraît livrée aux animaux, alourdie du silence des hommes. Il part tout à l’heure. Quand le soleil n’entrera plus dans la pièce. Personne n’a bousculé ses habitudes pour autant. Son père hier soir l’a serré dans ses bras. Comme il se doit, selon une loi humaine immuable, il est parti ouvrir le magasin à l’heure dite ce matin. Prouvant que, dans cette famille, l’uniforme n’a jamais été de rigueur, il ne signe pas plus les héros qu’il ne justifie les trop-pleins d’émotions. Ses racines ne se perdent dans aucune nostalgie de grandeur. La Grande Guerre a même eu la distinction d’épargner les siens. Son père a été exempté. Pas si banal à l’aune du désastre. Alors un fils qui s’embarque pour le service militaire se charge d’une ambiguïté épineuse n’ouvrant la porte à aucun excès. Pas de fierté ni d’inquiétude. Que ce soit pour deux années pleines ne change rien à l’affaire. Deux années à titre exceptionnel, à en croire les ministères, manière d’écarter tout risque et de ne pas être pris de court face à l’ennemi. Le temps est au désastre, comme on dit à La Cordot en une autre analyse, plus pessimiste.
Émile s’assure que le ciel est déjà vif. D’un bleu peigné de mistral. Une journée de juin odorante, bientôt abattue de chaleur. Une journée prometteuse. Il étire sa grande carcasse anguleuse, un instant torse nu, emmailloté dans les draps.
Entre mille. Il le reconnaîtrait entre mille ce dos penché sur l’ouvrage au lavoir. Un lavoir de pierre, ombragé d’un toit rudimentaire, assemblé plus que bâti au lendemain de l’insolation de la bonne des Caroux. Depuis, les femmes s’activent à la fraîcheur bancale de cet abri, les genoux posés sur ces pierres usées, si douces qu’Émile adore y abandonner la main. Comme il pourrait le faire, suppose-t-il, sur la peau d’une femme.
Mais ce matin, c’est le dos de sa mère qu’il contemple une fois encore, ce dos si familier. Droit, souple à la fois. Tonique. Large. En dissonance avec la délicatesse du cou et la fragilité des jambes que personne n’aperçoit jamais sous la longue jupe sombre. Ce dos toujours penché sur quelque chose, un cocon à dévider, un fil à tirer, une chemise à rapiécer, du linge à laver ; les yeux fouillent le silence, scrutent les bas-fonds, comme s’ils veillaient, désertant le monde, tout à la fois ici et ailleurs. Ce dos, il pourrait le suivre jusqu’en des terres reculées. Il a appris à l’aimer pour ce qu’il est. Cette force et son ingratitude.
Ce matin, Suzanne a pris sa place habituelle au lavoir. Elle non plus n’a dérogé à aucune règle. Qu’il parte sous les drapeaux, ce fils, puisqu’il en est ainsi. Puisque la République l’a érigé en règle implacable. Les soubresauts avec les Allemands, ce Hitler, n’ont pas droit de cité dans la maison. Il n’existe pas ou plus ou pas tout à fait, passé la porte de la cuisine, ce monde entier.
Sur la place du village, son sac à ses pieds, debout devant la boutique du brocanteur, Émile regarde à présent sa mère battre avec énergie un drap blanc. Une pulsion. Sait-elle seulement que le car ne devrait plus tarder, sait-elle qu’Émile n’est pas encore parti, qu’il est là, à quelques mètres à peine, qu’il la regarde avec un doute sincère? Il aimerait savoir s’il va lui manquer. Un petit quelque chose. Une esquisse. Un doigt glissant sur le lobe de l’oreille.
Il avance lentement vers elle, abandonnant son sac au sol, au milieu de la place, pour lui poser une main sur l’épaule. Elle interrompt son geste, ne marque aucune surprise. Cette mère, personne ne la surprend plus, il se murmure que cela fait son mystère. Le bras suspendu, elle tourne son visage vers lui et offre ce léger sourire dont elle use en toutes circonstances. Sauf quand la compassion est de rigueur. Car aussi rude soit-elle, Suzanne ne manque jamais de compassion. Quand, petit, il lui arrivait d’être piégé par un chemin tortueux et de revenir salement amoché, Émile se souvient des gestes précis. Elle y mettait un cœur joli. Et lui, s’il souffrait d’un genou sanguinolent, se réchauffait à sa douceur. Mais, l’âge aidant, les genoux saignent moins et soudain, sans en avoir l’air, entre les bras d’une mère, la place est plus étroite. N’est resté que ce sourire qu’elle offre à son fils à l’instant, comme elle l’offrirait au boulanger ou à un chien. Deux légers plis à la commissure des lèvres. Si mécaniques qu’ils lui transpercent le ventre. Il a appris, lui aussi, à ne pas montrer. Alors il sourit en retour.
Elle se redresse avec difficulté. Le corps ne suit pas le rythme du dos, il a moins de rage à partager. Elle appuie une main sur son torse comme pour mieux reprendre son équilibre et l’embrasse sur la joue. Ce n’est pas si mal au fond. Elle charge le linge dans son panier, elle avait terminé, ça tombe bien. Qu’est-ce qui tombe bien ? Qu’il ne l’ait pas interrompue avant la fin ? Elle rentre. Elle va étendre ce linge qu’elle a soigneusement lavé. Avec le vent et la douceur du jour, il sera sec avant le milieu de l’après-midi. C’est une belle journée. Ils font quelques pas ensemble, côte à côte. Il s’arrête au niveau de son sac, là où le car pour Montélimar marquera l’arrêt, sois prudent, pas de bêtises, Suzanne poursuit son chemin, il la voit disparaître à l’angle de la maison. Le car ne devrait plus tarder.
Dans son magasin, le brocanteur s’emporte contre une chaise. Le coiffeur tire comme un affamé sur sa pipe. Au loin, longeant le Rhône, c’est un train qui tousse. Cette fois, oui, Émile est seul sur la place et il ne manque pas d’avoir un vertige à imaginer ce qui l’attend, ce qui fait l’épaisseur entre la peur et l’excitation. L’armée, l’uniforme, la guerre jamais loin. Comment fait-on? La logique des hommes. L’esprit de corps. La baston. La sournoiserie. Qu’en dit-on? À sa droite, au cœur du tunnel de platanes, s’avance le car dans un nuage de poussière. Horizon flou. Il ne l’a pris qu’une fois par le passé et il se demande s’il aura encore la nausée. Et puis, parce que l’espoir a des ressources inépuisables, il se tourne de nouveau vers l’angle de la maison derrière lequel sa mère vient de s’effacer. Et elle réapparaît. Il se détourne d’elle une seconde pour évaluer la distance du car. Le temps joue en sa faveur. Suzanne revient. Pour lui. À moins qu’elle ait oublié un linge au lavoir ; il jette un regard rapide. Non. Aucune tache blanche ne tranche avec le brun des pierres. C’est bien pour lui qu’elle revient. Elle est là. Le nuage de poussière a désormais un bruit de moteur. Elle se penche, entrouvre le sac d’Émile et y glisse un livre. Tout fin petit livre. C’est pour l’armée, un livret de famille, il n’aura qu’à le donner le moment venu, ils comprendront. Voilà. Elle finit par ce voilà. Le car est là. Entre-temps, le chauffeur est venu se garer. Elle sourit. Ce même sourire pâle. Il monte à l’avant. Moins seul désormais. Avec ce petit livre dont il n’a jamais entendu parler, avec ce geste qu’elle a eu, se pencher sur son sac, y enfouir quelque chose, le plaçant bien au fond pour le dissimuler aux regards ou s’assurer qu’il ne tombe pas. Moins seul. Il pense à son père, Auguste, affairé dans son magasin déjà à cette heure-là. Il est 11 h 14 ce 9 juin 1936. Le car repart de La Cordot, passe devant la maison, Suzanne s’apprête à étendre le linge dans le jardin et Émile contemple le chemin qui s’ouvre devant lui.
Par la route, personne n’a jamais su établir à La Cordot la distance exacte jusqu’à Montélimar. L’espace s’estime à la découpe. En densité. Et ce matin de novembre 1918, ces espaces lestent les pas, à la glaise. De ces étendues opacifiées. Pour ne pas s’affaisser sur lui-même, Auguste est parti sans prendre le temps de rien, sous ses yeux à elle qui ne diront rien. Suzanne, au lavoir, à casser la glace avec le battoir. La matière pétrifiée par le froid. Depuis l’hiver précédent, depuis que la neige a tout étouffé sur son passage, Auguste sait affronter les saisons, savamment épaissi de couches de vêtements. Mais il ne sait que faire de l’embarras. Cette gêne soudaine. Grossière. La mort que l’on n’attend plus et qui vient tout de même. Dix jours après l’armistice qui aurait dû lui rendre son frère. À contretemps. Bien sûr que c’est affligeant. C’est sa conviction à lui. Et c’est sa conclusion à l’arrivée, après avoir éperdument longé ce Rhône revêche. Il a laissé derrière lui les mûriers et l’aigreur de la magnanerie. Plus il entre dans cette pièce et plus elle lui semble pourrir sur pied. Pour un peu, elle contamine toute la maison.
Il n’abandonne pas. Il est à sa tâche. Au pied de la caserne à Montélimar, dont une aile entière se trouve en quarantaine, pour soigner les condamnés. Il s’attendait à le voir rentrer de la guerre, ce frère; il faut maintenant aller le chercher. Jusque dans son lit. La mort passée. Et après un chemin qui ne mène en général nulle part, sauf aux habitudes. Ce chemin mille fois emprunté.
Le soleil tombe tout juste derrière l’Ardèche. Le temps d’un cycle, Auguste est déjà de retour à La Cordot. Avec lui. Sous les regards mêlés. Un perceptible sentiment de malédiction. Dix jours après l’armistice que son frère a dû si passionnément célébrer. Les chapeaux se soulèvent autant par compassion que par admiration pour l’inventivité du diable. Qui d’autre! Sauf qu’on rempile vite après le passage d’Auguste et de son frère. On embroche sans tarder le goût d’avenir qui revient en bouche après la privation et la longue attente. Il peut bien défiler avec son chargement, l’Auguste. Ici comme ailleurs, on a déjà bien payé son dû. Alors on ne va pas traînasser quatre ans de plus sur un malheur de plus. D’ailleurs, quand il entre dans La Cordot, c’est sous les fanions tendus par-dessus le renouveau et les drapeaux en symphonie. Le froid ne suffit pas à figer la fête, les couleurs et le désir de tout, soudain. Il plane un délire solide. Un appétit qui coupe la pitié.
Et puis si les chapeaux ne tardent pas à revenir à leur place, bien au chaud sur les têtes, c’est que tout le monde sait ce qu’Auguste charrie avec lui. Des horreurs, la guerre en a traîné jusqu’ici, mais pas de ce type-là. Le malheur n’a pas la finesse contagieuse ou alors par superstition. Il y a des cadavres moins fréquentables que d’autres. La grippe ne vaut pas un champ de bataille. Ce soir, Auguste se réjouit que la maison soit la troisième après l’entrée du village, qu’il puisse vite se mettre à l’abri du supplice du regard des autres.
Il racontera plus tard la caserne. Bien plus tard. Les draps humides, tendus entre les lits. Parfois à peine de quoi se glisser entre chaque malade. Les uns sur les autres. En tête à tête, par dizaine. La toux. Le délire de la fièvre. Parce que cette grippe, qu’on dit espagnole, elle fait chavirer les cerveaux avant les corps. C’est à ça qu’on reconnaît sa virtuosité. Ingénieuse, maligne. Elle déchire l’espace de râles et de divagations. Certains malades sont même attachés. Une zone de confinement. La maladie peaufine son récital. Auguste n’en perçoit qu’une mélodie lointaine. Car, ce qu’il n’avouera jamais, c’est qu’il n’a pas osé approcher, en tout cas pas au-delà de ce qui était conseillé. La contagion. La transmission. Empêché par son moignon de naissance au bras gauche, le même qui lui avait fait manquer la guerre, Auguste a observé deux infirmières mal protégées d’un masque blanc enrouler son frère dans un drap mauvais, deux infirmières le déposer à l’arrière de la charrette, après l’avoir chargé sur un brancard, deux infirmières tirer le drap pour accorder un semblant de pudeur à cet homme qui en était privé depuis si longtemps. Le drap ne suffisait pas. Son frère était noir. Noir. Tirant sur le bleu. Et ça, Auguste l’avait vu. Il l’avait su. Par la rumeur qui court et qui avait atteint le village épargné. Su que deux taches postillonnent d’abord sur les joues, couleur acajou. Il se souvient du mot. Acajou. Et puis la couleur infiltre les doigts. Les ongles. Elle remonte le long des bras. Elle s’épanche sur le torse. Tant qu’il est conscient, le malade voit la mort entrer en lui et l’envahir. Le patient meurt asphyxié, les poumons saturés de sang et enflés. Mais aux infirmières, Auguste n’avait pas demandé de détails de ce genre. Il ne s’était pas inquiété de ce que son frère avait concédé ou non à l’agonie. Avait-elle seulement duré cette agonie ? Il avait fait l’économie de cette question lui en préférant une autre : fallait-il se protéger ? Dans un demi-sourire qu’il devait à l’espoir réduit en bouillie, un médecin a fini par répondre : de lui, il n’y avait plus rien à craindre, de tout le reste, qu’en savait-on. Auguste avait repris la route sans se retourner une seule fois sur ce frère, déposé à l’arrière d’une carriole et plus contagieux à en croire la médecine. Mais qu’allait-on faire de lui ?
Plus tard. Un marteau et une somme de clous. L’enfant à ses pieds. Auguste partage son fardeau. Dans ce parfum écœurant de paille moisie. Est-ce seulement possible? Détourné de son impuissance, Auguste est obnubilé par cette odeur, au point qu’il finit par approcher, plus près qu’il ne l’a jamais fait pour s’en assurer, oui, c’est donc son frère qui sent ainsi la paille moisie. Encore un peu de créativité. Ce n’est pas terminé.
Il ne tient pas dans la boîte, dit la Mère dans un rictus. Le torse du cadavre, gorgé de putréfaction, dépasse. Le cercueil lui-même, bâti dans le noyer dont déborde la région, ne veut pas de cet homme-là. La vie à armes odieuses. On ne peut pas refermer la boîte à cause de cette poitrine gonflée comme une outre. Est-ce lui qui dans un dernier espoir résiste à sa condition ? Seules les flammes du feu et l’enfant animent de leurs éclats la pièce pétrifiée, consternée par ce misérable final. Et la musique résonne.
Sous les fanions, les instruments. Depuis que la guerre a pris la poudre, on ne craint plus le facteur, pas plus les gendarmes annonciateurs de malheurs et les mines de deuil du maire, alors on peut bien chanter. Au café, à une encablure d’oreille, les gars ne se privent pas de rattraper la vie perdue. Et la guitare de Dupuy, et la voix de Dupuy, et les mots de Dupuy, enivrent l’assistance avec autant de saveur qu’une Suze généreuse.
On a fait des valses de bien de couleurs
Des bleues, des blanches, des roses
Moi, j’en connais une qui rend d’bonne humeur
Lorsqu’on est morose.
Auguste le sait, il y a de l’humeur au café. Une belle humeur. De quoi s’attabler en confiance. On fête encore l’armistice. Pas les morts d’après. Dix jours après.
Elle n’est pas verte, elle n’est pas lilas
Mais j’adore sa nuance
Vous apprendrez tous cette valse-là,
Elle fut faite en France.
Il tourne le visage vers Suzanne pour la première fois. Ils n’ont pas échangé un mot depuis hier soir et le passage du maire.
On la chante quand on voit crânement
Défiler nos jolis régiments
C’est la valse « bleu horizon »,
Qui vous fait passer des frissons.
Le maire était entré, avec cette manière de dire sans le dire, j’ai des nouvelles. Mais qui en réclamait donc? Car aux dernières nouvelles, pour Suzanne, il rentrait de la guerre, son homme. Entier. Chamboulé, sûrement, mais fier à n’en pas douter. Ça, elle l’avait lu, elle qui savait lire, lui qui savait si mal écrire mais qui savait dicter. Alors les nouvelles, Monsieur le Maire, n’en ajoutez pas à celles qu’on a déjà. Et pourtant la mort conservait de quoi chaparder et de quoi alimenter encore la gazette. Quand le maire eut terminé, quand il eut fermé la porte sur le vide, Suzanne longtemps après porta son tablier à sa bouche pour retenir un cri qui ne viendrait plus. Maintenant elle est plantée là. Chatouillée elle aussi par l’odeur de paille moisie qui baigne la cuisine, malmenée par la musique qui ne fait pas de quartier pour les sentiments, désespérée, emportée par une chanson que la guerre a fait naître. Son homme ne tient toujours pas dans la boîte.
Il faut forcer.
Des pas de danse et des sourires là-bas. La musique encore.
Auguste lui épargne ce spectacle.
Elles s’élèvent, ces voix chaudes.
Alourdi, Auguste monte sur une chaise, il devine ce corps amaigri mais ventripotent toujours camouflé dans ce mauvais drap.
Les drapeaux, dans le vent, claquent sous le mistral.
Auguste pose la dernière planche du cercueil et, pour sceller le tout, il s’allonge dessus. De tout son poids.
Des rires devant la fenêtre, ils rentrent se coucher.
En son for intérieur, Auguste se demande si son frère peut exploser. Le ventre ainsi tassé. Écrasé par moins mort que lui.
De sa main valide, il cloue. »

Extraits
« Suzanne a appris à aimer le quotidien d’une orpheline de Taulignan. Tout doucement. D’abord pour les amitiés sincères. Entre filles. De même destinée. Par classe d’âge. On tournait à quatre cents gamines. Avec un renouvellement tous les ans. De l’abattage, et le bon côté que ça foisonne de lubies enfantines des plus banales. Mais en matière de banalité, quitte à devenir fille perdue, autant faire tomber les murs. Va pour les complicités. À condition d’autre chose. Cette autre chose, elle n’a pas tardé. Les murs sont tombés quand la porte de la filature s’est ouverte pour la première fois devant Suzanne, dans un bruit formidable. »

« J’en peux plus de ces machins-là qui s’agitent au-dessus de ma tête, ça me dégoûte et j’espère bien que mon bon mari il m’entend pas dire ça, sinon il va me secouer salement quand on se retrouvera mais tant pis. Assez de ces vers à soie qui rapportent que de la misère. Assez mais pas tout de suite. Pas encore, tu m’entends. Baptistin est là pour tenir bon, et si ça coûte la santé, c’est tant pis pour lui et pour les autres. C’est signé. Alors les gamines de ton cru, elles foutent le camp ou elles s’inclinent. Dans cette famille, les baveuses et les duchesses, très peu pour nous. Et tu m’as tout l’air d’être les deux à la fois. Bien bavarde et bien précieuse.
La Mère sort alors de la poche de son tablier une enveloppe et une petite fortune. 123 francs exactement. Elle est allée la dénicher dans la blouse de Suzanne. »

À propos de l’auteur
BORNE_Adrien_©DR_TF1Adrien Borne © TF1 DR

Titulaire d’une maîtrise d’histoire, Adrien Borne a poursuivi ses études à l’ESJ de Lille. Il entre en 2006 à RTL puis prend la tête de la matinale de RMC info en 2009 avant d’en devenir le rédacteur en chef adjoint. En 2015, il passe sur iTélé (devenu CNews) et coprésente « Le duo de l’info » puis, un an après, « La matinale week-end ». Il rejoint LCI en 2017 à la présentation des JT de la matinale et dirige LCI midi depuis la rentrée 2019. Tout au long de sa carrière de journaliste, Adrien Borne a volé du temps pour se consacrer à l’écriture et n’a jamais oublié la Drôme, région dont il est originaire. Mémoire de soie est son premier roman. (Source : Livres Hebdo)

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Trois incendies

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En deux mots:
Léa la grand-mère, Alexandra la mère et Maryam la fille: trois générations et trois parcours bien différents que l’on va suivre de la seconde Guerre mondiale à nos jours. Aux soubresauts du monde viendront alors se mêler les liens familiaux, y compris secrets.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La Guerre des trois

Vinciane Moeschler nous offre avec «Trois incendies» sont roman le plus ambitieux et le plus abouti, se déployant sur trois générations et nous offrant trois portraits de femmes attachantes.

La grand-mère, la mère, la fille: trois générations de femmes et trois histoires totalement différentes bien qu’intimement mêlées. Voilà la résumé le plus succinct que l’on puisse faire de ce roman qui embrasse les problématiques les plus personnelles sur la famille, les relations mère-filles, l’héritage et la transmission et une vision beaucoup plus large sur la place de la femme, sur leur combat pour l’émancipation au fil des ans, sur l’engagement professionnel, sur le poids des guerres ou encore la place des réfugiés. Léa, la grand-mère née en Belgique, a vécu la Seconde guerre mondiale et l’exil. Sa fille Alexandra, reporter de guerre, parcourt les points chauds du globe son appareil-photo en bandoulière et Maryam, sa fille, qui se sent abandonnée et cherche sa place dans un monde si difficile à appréhender, à comprendre.
Si le projet de Vinciane Moeschler est ambitieux, il est mené à bien grâce à la construction qui fait alterner les chapitres du point de vue de Léa, d’Alexandra et de Maryam. Ce qui permet de différencier les points de vue mais aussi de confronter des périodes historiques et de mettre par exemple en parallèle les bombardements qui ont secoué Bruxelles au moment de l’avancée des troupes allemandes et qui ont jeté Léa sur les routes de l’exil et ceux qui ont détruit Beyrouth au début des années quatre-vingt et dont Alexandra est témoin. Maryam va en quelques sorte nous offrir la synthèse de ces témoignages en réfléchissant ouvertement à cette folie humaine, en la comparant au comportement des animaux vers lesquels elle se tourne plus volontiers: «Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux.»
C’est du reste l’autre point fort de ce roman, les passerelles que l’on va voir émerger, conscientes ou inconscientes et qui relient ces trois femmes entre elles. Une généalogie des sentiments. Une volonté d’émancipation qui rend aveugle Léa autant qu’Alexandra: « Ainsi, les deux femmes empruntaient les mêmes chemins de traverse. Aimant trop vite, sans trop y croire, mettant à plus tard la promesse d’une vie de couple ordinaire. Elles avaient confondu leurs traces, l’empreinte de leurs pas pour devenir des femmes libres.»
Une liberté qui a aussi un prix, qui entrainer Alexandra à mener une double-vie et engendrer un lourd secret de famille. Mais c’est aussi l’occasion d’évoquer les hommes – mari, amant et père – et de souligner qu’ils ne sont pas de simples faire-valoir. Ils sont tour à tour un refuge, un point d’ancrage dans un monde hostile ou un divertissement, un moyen d’oublier combien l’envie de s’émanciper peut se heurter à une morale, à des devoirs quand par exemple l’amour se confronte à l’amour filial.
Quand Maryam ne comprend plus sa mère, qu’elle se sent délaissée…
Vinciane Moeschler évite toutefois l’écueil du manichéisme. La psychologie des personnages est complexe, à l’image de leurs atermoiements, de leurs questionnements. Comme les pôles des aimants que l’on retournerait, les êtres sont tour à tour repoussés puis attirés. Quand Alexandra décide d’emmener sa fille avec elle à Berlin au moment où le mur tombe, c’est dans le regard d’une Allemande qu’elle redécouvre sa mère, qu’elle comprend ce qui la pousse dans les zones de conflit: «Ma mère la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais.» David Bowie chante We can be heroes just for one day (on peut être héros juste pour un jour). Et le rester pour la vie!

Trois incendies
Vinciane Moeschler
Éditions Stock
Roman
280 p., 19 €
EAN 9782234086395
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles, en France, à Paris, à Châtellerault, à Poitiers ainsi qu’en Suisse, à Genève, aux États-Unis, à New York ainsi qu’à Buenos Aires, en Argentine. on y évoque aussi les lieux de conflit où se retrouve la photoreporter tels que Beyrouth ou encore Kaboul, sans oublier le Berlin de 1989.

Quand?
L’action se situe du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Beyrouth, 1982. Avec son Rolleiflex, Alexandra, reporter de guerre, immortalise la folie des hommes. Mais le massacre de Chatila est le conflit de trop. Ne comprenant plus son métier, cet étrange tango avec la mort, elle éprouve le besoin vital de revoir sa mère, Léa…
Celle-ci, née en Belgique, a connu une enfance brutale, faite de violence et de secrets. Alors que sa mémoire s’effrite, sa fuite des Ardennes sous les assauts des nazis lui revient, comme un dernier sursaut avant le grand silence.
Et puis il y a Maryam, la fille d’Alexandra, la petite-fille de Léa. Celle qui refuse la guerre, se sent prête à aimer et trouve refuge auprès des animaux…
De Beyrouth à Buenos Aires en passant par Bruxelles, Berlin et Brooklyn, Vinciane Moeschler brosse le portrait de trois femmes, trois tempéraments — trois incendies

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Orient littéraire (Hervé Bel)


Vinciane Moeschler présente son roman «Trois incendies» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« ALEXANDRA
Beyrouth, août 1982
Chambre numéro huit, le lit est défait. L’empreinte de son corps y est encore visible lorsqu’elle part au lever du jour, là où la lumière reste délicate. Dans les rues, dédale de gravats qui évoque la mort, elle marchera. Elle ignore si ce soir elle sera encore vivante. Ou si son corps sera réduit à des contours sur des draps.
C’est à l’hôtel Cavalier qu’elle a pris ses repères. À cause des coupures d’eau, elle n’a pas pu se laver. Ni hier, ni aujourd’hui. Il est sale son corps, de terre, de fumée, de poussière, de cendres, du bruit de la guerre et des cris qu’elle connaît par cœur. Ceux des mères et de leurs enfants en écho. Il y a aussi les tirs des mitraillettes des phalanges libanaises qui se glissent dans les angles de la ville dévastée, trouée de partout, égratignée dans sa mémoire. La carcasse mitraillée de l’Holiday Inn témoigne de la destruction du quartier de Hamra.
Alexandra Raskin a trente-quatre ans, des cheveux courts, des sourcils bien dessinés, des pommettes un peu hautes, un sourire doux. De sa mère, elle a hérité des yeux en amande qu’elle ferme légèrement lorsqu’elle colle un œil dans le viseur. Elle possède deux appareils photo, un Canon ainsi qu’un Rolleiflex, qui lui vient d’un grand-père qu’elle n’a pas connu. Si elle l’utilise peu en reportage, c’est pour pouvoir le conserver le plus longtemps possible ; son format de négatif, 5,7”, est unique. Rapidement, elle aspire une bouffée de cigarette, écrase son mégot dans le cendrier. Elle se prépare à sortir.
Dans le cul-de-sac de l’Orient, césure de deux mondes qui se déchirent, tout n’est que désolation. Pour elle qui a connu sa beauté d’autrefois, il est difficile de se confronter à ce champ de ruines. La magnifique avenue Bechara el-Khoury, l’hôtel Marika, la place des Canons, la mosquée d’el-Omari… C’était avant. Avant la ligne verte que ligature désormais la rue Damas, l’est et l’ouest, la chrétienne et la musulmane, ce territoire que l’on ne veut plus partager. Avant les offensives israéliennes, les blindés syriens et les milices palestiniennes. Avant la routine des bombes. La ville ne se raconte plus qu’autour de ce no man’s land boursouflé de détritus et envahi par les colonnes de fumée produites par la combustion des ordures. Beyrouth, carrefour des traités de paix, de la lente et inexorable avancée de la machine à détruire. Beyrouth balafrée, terre éclatée, cité martyre qui ne compte plus ses morts ni ses années de conflit. En regardant ce paysage, Alexandra se demande si le pire n’est pas le face-à-face entre la ville anéantie et ses habitants qui ne se reconnaissent plus dans ce chaos. On n’a plus le droit de penser, plus le droit de rêver. Entre les rafales de kalachnikov, il faut sauver sa peau.
Aujourd’hui Alexandra a rendez-vous avec un jeune militaire de la fraction nationaliste. Elle décide d’y aller en taxi. Après avoir roulé au milieu des nids-de-poule, évité les squelettes de béton, il la dépose sans plus de délicatesse dans le dédale des ruelles d’Aïn el-Remmaneh, le quartier même où a commencé la guerre. Au bas des immeubles abîmés, elle prend des photos. Beyrouth est cette ruine qui capte si bien la lumière. Ses images en sont d’autant plus terrifiantes.
Le secteur est sous contrôle. Elle croise trois phalangistes, des Kataëb. L’un d’eux la dévisage d’un air hautain. Le cheveu rare, la peau grasse, son arme en bandoulière, il s’approche d’elle. Document, please. Tandis qu’elle met du temps à fouiller dans sa veste, il ne cesse de la fixer. Elle accélère son geste et, lorsqu’elle lui tend son accréditation dans laquelle est glissée sa carte de presse, il baisse sa mitraillette. Méticuleusement, le milicien parcourt chaque ligne. Il fait durer l’attente en s’assurant que la photo corresponde bien à la femme qui est en face de lui. Son haleine fétide la dégoûte. Elle sait qu’il suffit d’un geste ou d’une parole maladroite pour que la scène se transforme en carnage. Lorsqu’il lui fait signe du menton, elle ferme les yeux, soulagée. It’s ok. Now, go away! Il part rejoindre les autres. Alexandra s’éloigne. Elle entend au loin, provenant des quartiers ouest, l’appel à la prière. Tout est calme.
Placardé contre les murs, le portrait de Bachir Gemayel qui vient d’être élu président de la République libanaise. Tout semble en meilleur état que du côté musulman et pourtant, dans l’enchevêtrement des fils électriques dénudés, des décombres congestionnent les rues, des pneus brûlés et des voitures défoncées par les impacts de balles attestent qu’ici aussi on a souffert. Quelques pousses tentent çà et là d’émerger des gravats.
Alors qu’elle cherche l’adresse du jeune nationaliste, un gamin qui s’amuse à tirer avec une arme en plastique la guide jusqu’à une maison autrefois cossue. On devine à peine ce qui a été un salon, une cuisine, une chambre, une salle de bains. Ne demeurent que des pans de murs articulés les uns aux autres de manière anarchique. L’effondrement est proche. Les fenêtres, ou ce qu’il en reste, sont recouvertes par des planches de bois. Soudain, le jeune homme la surprend. Pas bien grand, plutôt filiforme. Il l’invite à partager un mezzé. À cause de la puissante luminosité du dehors, Alexandra manque de trébucher sur des sacs de sable disposés anarchiquement dans la pièce sombre. Il parle un peu anglais, quelques mots de français. Poliment, il lui désigne les coussins brodés de fils argentés, dispersés en rond sur le sol et qui contrastent avec la décrépitude du lieu. Tandis qu’ils s’installent, Alexandra ne peut s’empêcher d’observer les photos de famille glissées dans des cadres délicatement agencés et alignés avec précision sur des parois chancelantes: attitudes posées, visages sereins, encore épargnés par la guerre. La statuette du Christ qu’on a pris soin de dépoussiérer, les jouets dépareillés d’un petit enfant sont les seuls objets rassemblés dans la pièce. Sous le canapé râpé en velours vert, une kalach est planquée. Cette odeur de moisi entêtante, remugle provenant d’un petit tas de vêtements qui sèchent sur un fil au bout du couloir, témoigne de la vie qui persévère. Une femme silencieuse qui a l’âge d’être sa grand-mère leur sert un peu de moutabal, accompagné de légumes et de kaaks, puis se retire discrètement. Elle ressemble aux coussins, fine et précieuse.
Le jeune homme lui confie ses doutes. Pourquoi s’entretuer entre Arabes? J’ai pas été élevé comme ça. Non, mes parents n’y sont pour rien, pour rien! répète-t-il avec une pointe de fatigue. C’est la milice chrétienne qui l’a recruté. Un brave garçon comme la guerre les adore. Pour lui, au début, ce fut juste une manière de s’affirmer. Afin de le motiver, afin qu’il prenne conscience que le patriotisme c’est la haine des musulmans, on lui a parlé du massacre des chrétiens à Damour, on lui a même donné des détails, des détails atroces comme tous les conflits savent en fabriquer avec une facilité monstrueuse. Il raconte: j’obéissais aux ordres. Maintenant, je déteste la religion, je vomis le cèdre cousu sur mon costume de partisan. J’ai honte! Alexandra sait qu’il combat parce qu’il n’a plus le choix. Je vois les atrocités, je vois qu’on frappe des femmes, mais je ferme ma gueule. Si ma mère savait. Comment je vais survivre, moi, après tout ça? Je suis d’origine syriaque, le Liban n’est pas mon pays, mais où aller? Ma vie est ici.
Une histoire qu’Alexandra connaît bien. Elle l’a déjà entendue maintes fois dans la bouche de sa mère. Des jeunes gens que la guerre fascine, et qu’on finit par laisser sur le bord des routes, comme ces chiens qu’on abandonne au début des vacances parce qu’ils deviennent trop encombrants. Des jeunes gens qui ont perdu leurs illusions, en prise avec l’ambiguïté d’un conflit qui les maltraite. Ils croyaient quoi? Que la guerre allait résoudre leur problème existentiel, les soustraire de leur propre dérive, comme une pulsion de vie? Au lieu de cela, la guerre aura contaminé leur mémoire, contaminé leur devenir, contaminera leurs enfants plus tard. Il n’y aura plus de salut possible. Ils resteront à la marge, à moins que la mort ne les rattrape, à moins qu’ils ne se transforment eux aussi en machine à tuer.
Il lui tend une main molle. Il a les bonnes manières d’un homme civilisé. Quel type de bourreau deviendra-t-il si la guerre persévère? Aimera-t-il autant de femmes qu’il en aura tué?
Ils n’ont plus grand-chose à se dire. La vieille femme la raccompagne. Elle jette un dernier coup d’œil au long corps un peu voûté du jeune homme.
Pensant rejoindre la route principale, dans le but de héler un taxi, Alexandra se retrouve face à un terrain vague. À l’ombre des grands immeubles décatis, quelques herbes brûlées, un tas de ferraille fouillé par de longs rats secs. Le vent qui s’est mis à souffler semble vouloir aspirer cette étendue austère. Des douilles éparpillées sur le sol évoquent un champ de tir. Elle entend soudain un cri, accompagné de rires hystériques. En se retournant, elle les voit, là, à quelques mètres d’elle, dissimulés auprès d’une carcasse de voiture. Les partisans qui l’ont contrôlée il y a deux heures ne sont plus seuls. Un vieux Palestinien leur fait face, leurs armes sont pointées sur lui, ses mains sont liées dans le dos. Ils le forcent à s’incliner. Sous la menace, le vieillard se met à genoux, prostré et résigné, regardant le sol en signe de soumission. Il porte son keffieh de travers, il n’a plus de cheveux. Des murmures semblent s’échapper de sa bouche. Prie-t-il doucement? Il est sans colère, comme s’il se savait perdu. Les trois hommes l’encerclent tout en se moquant de lui. Ils hurlent, le chahutent, parsèment leurs paroles de crachats. Alexandra se rapproche. Chaque pas est une torture. Elle avance à découvert. Encore un pas. Elle pointe son objectif sur eux. Un faisceau de lumière éclaire brusquement la nuque chétive du vieux avant qu’un nuage ne passe. Un dernier pas. Le plissé de ses rides forme des petits sillons comme ceux d’un désert de sable. Il y a dans cette scène quelque chose de biblique. Alexandra tenterait-elle une fois encore de reproduire le chiaroscuro du Caravage où les personnages sont percutés de lumière? Au moment où elle appuie sur le déclencheur, un des miliciens charge son arme. À la deuxième photo, sans qu’elle s’y attende, il tire froidement dans la tête du vieil homme. Son corps s’effondre. Il doit être bien léger parce que sa chute n’émet aucun bruit, amortie par la terre caillouteuse. Pour tromper sa peur, elle continue de pointer son objectif. L’œil collé au viseur elle échappe au réel. L’image doit être floue, qu’importe!
Le phalangiste, celui-là même qui l’avait interpellée, lui jette un bref coup d’œil pour s’assurer qu’elle a bien compris le message. Avec le bout de sa botte, il pousse une ultime fois le vieil homme immobile.
Une balle aura suffi.
Il fait signe aux deux autres de partir, abandonne le cadavre à la poussière et au soleil. »

Extraits
« Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux. » p. 82

« Elle se hisse sur le Mur.
Ses pieds glissent, elle insiste, poussée par des mains anonymes.
And the shame was on the other side.
Ma mène la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais. On la retrouvera plus tard, avenue Unter den Linden, où dans l’euphorie elle me tendra un bout de pierre. Un morceau du Mur, carré et rogné, épais et lourd. Éclat de cet instant imprégné de liberté. Fragment emblématique de l’histoire incongrue de ce monde.
We can be heroes just for one day. » p. 163

« Léa avait élevé seule sa fille, conçue par une de ces nuits d’amour fugaces. À Genève, les petits boulots ne manquaient pas dans cette ville prospère des années cinquante. C’est comme ça que sa mère était devenue tour à tour vendeuse dans un supermarché, dans une boutique de fleurs, serveuse la nuit dans une discothèque, puis manucure dans un salon d’esthétique. Une belle femme fière que les hommes ne pouvaient que dévorer des yeux. Ne jamais dépendre d’un homme, tu m’entends, Alex? Répétait-elle. Léa avait fait son choix, être une mère dévouée plutôt qu’une amante sur le qui-vive. » p. 196

À propos de l’auteur
De nationalité franco-suisse, Vinciane Moeschler vit à Bruxelles. Elle est journaliste et auteure de documentaires radiophoniques (RTBF, France Culture). Elle a publié quatre romans, dont un sur le destin d’Annemarie Schwarzenbach. Depuis plus de dix ans, elle anime des ateliers d’écriture en psychiatrie. (Source: Éditions Stock)

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Amour propre

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019″

En deux mots:
Le temps est venu pour Giulia de cesser de vivre par procuration. Élevée par son père, mariée à la va-vite et devenue mère par tradition, elle éprouve le besoin de respirer. Dans le but d’écrire un livre, elle prend la direction de la villa Malaparte à Capri. Un voyage qui va la transformer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Giulia a soif de liberté

En imaginant une femme s’installant dans la Villa Malaparte à Capri pour y écrire un livre sur l’auteur de La Peau, Sylvie Le Bihan fait coup double, nous offrant de (re)découvrir une œuvre et une réflexion sur le statut de la femme.

«Naples, Capri, Malaparte, une histoire de famille. Celle d’une gamine élevée par un homme seul à la tristesse calcifiée après le départ de sa femme, ma mère, disparue un matin d’été et dont le fantôme me frôle encore les nuits d’insomnie. Année après année, j’ai écrit ma propre histoire en enfilant maladroitement les quelques phrases qui s’échappaient de la bouche de mon père, un homme trop discret. Des petites perles, secrets volés d’une enfance sans mère dont je n’avais retrouvé que deux photos jaunies, glissées entre les pages du seul livre qu’elle avait laissé derrière elle, La Peau de Curzio Malaparte, un trésor que je chérissais et que je détestais à la fois.» Aujourd’hui Giulia panse ses plaies. Elle peut se retourner sur son enfance et adolescence «construite auprès d’un fantôme», ce père qui ne s’est jamais vraiment remis du départ de son épouse. Elle peut revenir sur son mariage avec l’homme qui aurait dû la convaincre «qu’on pouvait rester», mais qui avait fini par fuir lui aussi. Elle peut comprendre qu’après le divorce, elle a ressenti cette obligation d’assurer un avenir à sa progéniture. Mais maintenant que les enfants sont grands, elle n’aspire qu’à une chose, un peu de liberté.
Aussi, malgré l’avertissement de son père qui estime que Alex, Thomas et Antoine ont encore besoin d’elle, elle part pour Capri où elle a la chance de découvrir un endroit exceptionnel, la Villa Malaparte, l’endroit où a vécu cet écrivain qui l’a accompagné depuis le départ de sa mère et dont elle entend approfondir la vie et l’œuvre.
Si Gianluca et Nina, le couple de gardiens des lieux, lui réservent un accueil plutôt froid – elle dérange leur quiétude – le charme des lieux opère. Mais il lui faut apprendre à apprivoiser ce grand vaisseau pointé vers l’océan: «Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.»
Comme souvent, une rencontre va permettre le déclic. Massimo Luglio, qui a organisé son séjour, lui a transmis les coordonnées de Maria, «une femme proche des propriétaires, en charge des écrits non publiés de Malaparte et de la conservation de la maison.» Avec elle, elle va non seulement parler littérature, mais aussi faire le bilan d’une vie, réfléchir à son rôle. Sans fards, sans tabou.
«Il y a dans la vie un temps pour agir, par instinct, par volonté, par hasard ou par devoir, un temps déterminé pour chaque palier, ensuite arrive celui de réfléchir, de revenir sur ce qu’on a fait, d’analyser froidement ce qu’on a réussi ou raté et, si c’était à refaire et malgré l’amour que je porte à mes enfants, je pense honnêtement que je ferais tout différemment, sans eux.»
Sylvie Le Bihan réussit avec beaucoup de finesse à lier les deux quêtes. Quand elle parle de Malaparte, n’est-ce pas aussi de Giulia? Quand, par exemple, elle affirme que c’est «l’insolente sincérité» de l’écrivain qui dérange, ne parle-t-elle pas de cette femme bien décidée à regarder la vérité en face? De même lorsque Maria lui explique qu’il s’efforçait continuellement d’être et non de paraître, on comprend que Giulia aspire aussi à ce droit.
Ce séjour italien, on l’a compris, est bien davantage qu’une parenthèse dans sa vie. Sans en dévoiler l’épilogue, on peut affirmer qu’une femme bien différente repartira de cet endroit qu’elle nous donne envie d’aller découvrir séance tenante.

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Villa Malaparte © bellanapoli.fr

Amour propre
Sylvie Le Bihan
Éditions JC Lattès
Roman
280 p., 18,90 €
EAN 9782709664134
Paru le 06/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Italie, à Capri. On y évoque aussi Paris et la Bretagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Giulia n’a hérité de sa mère que son prénom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son père et avec les livres du grand écrivain. Elle est devenue mère, elle est devenue professeure d’université, spécialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle, mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant: elle ne fuit pas comme sa mère a fui dès sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hérité de cette absente, ce qu’elle a légué, elle, mère si présente, à ses enfants.
Elle répond à l’invitation d’un ami universitaire et part seule à la Villa Malaparte à Capri pour écrire un livre. L’œuvre du grand écrivain, ce qu’elle lit, découvre de l’auteur dans cette maison mythique, sa solitude, le silence de la maison où sont passés tant d’hommes et de femmes qu’elle admire, tout cela sert sa quête: quelle mère a-t-elle été, quelle éducation a-t-elle reçu et a-t-elle donné? Et une question plus grave et plus essentielle peut-être: a-t-elle aimé ses enfants? Les aiment-elles tout en regrettant la vie qu’elle aurait pu avoir sans eux? Etait-elle faite pour être mère ou est-elle faite comme sa mère pour la liberté, l’absence de responsabilités?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bernard Pivot)
Blog Les livres de Joëlle
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Clara et les mots 
Blog Les livres de K79 
Blog Bricabook
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin
Blog Agathe the Book 


Sylvie Le Bihan présente son ouvrage «Amour propre» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 10 novembre 2017, Capri.
Avant de quitter la maison pour me rendre au village, je fis quelques pas vers Gianluca qui m’observait, immobile, les yeux mi-clos et le dos légèrement appuyé sur le chambranle de la porte d’entrée. Sans un mot, il sortit de sa poche une lanière de cuir torsadé à laquelle étaient accrochées trois clés, le trousseau des invités. Je m’en emparai et fis un signe de la main à Nina afin d’attirer son attention et de lui demander si elle voulait que je rapporte quelque chose pour le dîner. Assise au soleil sur le banc en pierre de la terrasse du rez-de-chaussée, elle fumait une de ses cigarettes jaunes roulées à la main et me fit non de la tête, le regard fixé sur les rochers de Faraglioni. Le chat de la maison s’arrêta devant moi pour me dévisager, puis disparut dans l’ombre des bosquets.
Seuls six jours étaient passés depuis mon arrivée sur l’île et nous nous étions déjà tous habitués au mutisme hostile qui régissait nos rapports.
Après avoir lancé un «au revoir», resté sans réponse, je gravis les marches de brique rouge qui séparent la maison du chemin privé. À peine dépassé le premier portail et comme à chacune de mes sorties, je m’arrêtai devant la tombe de Febo, simple pierre blanche posée sur un rocher et, la tête baissée, je me mis à aboyer tout bas afin que ni Nina ni Gianluca ne m’entende.
Outre mon inimitié pour ce couple employé à l’entretien et à la garde des lieux, j’avais aussi l’intime conviction que ni Nina ni Gianluca ne saisissaient l’importance de leur mission. Ils mettaient de l’ardeur à la tâche, mais la douceur méritée était absente. J’aurais voulu leur raconter l’histoire de cette maison et celle de l’homme qui l’avait imaginée, bâtie et aimée. Sur la terrasse, alors que la fumée de nos cigarettes se mêlait dans la brise d’automne, je tentais vainement d’aborder le sujet, leur indifférence me peinait. Mes deux compagnons me semblaient si loin de mon histoire et de celle de ce lieu unique que je me taisais avant d’écraser mon mégot et de rentrer.
Plus les jours passaient, plus j’étais convaincue qu’il était essentiel d’aimer cette maison d’un amour sincère avant d’en franchir le seuil, qu’il fallait avoir l’âme et le cœur propres pour recevoir ce qu’elle était prête à donner.
En l’absence des propriétaires, Febo et moi étions donc les seuls à même de protéger le souvenir de Curzio, son maître bien-aimé. Aux aguets, posés tels deux Shïsa, ces couples de statuettes, demi-lion, demi-chien, sentinelles des temples d’Okinawa, nous nous tenions, lui la gueule ouverte dans la mort pour chasser les mauvais esprits et moi, vivante, la bouche fermée pour retenir le peu de bonnes âmes qu’il restait.
En ce matin de novembre, je remontai le sentier sinueux en essayant de minimiser l’impact de l’humeur du couple sur le reste de mon séjour. Avant d’arriver au dernier portail de la propriété, je décidai de me concentrer sur le choix du sentier que j’allais emprunter pour rejoindre la piazetta du village.
Depuis mon arrivée sur l’île je n’avais pas écrit une ligne, je me perdais dans un dédale de recherches en découvrant chaque jour un trésor sur les rayonnages de la bibliothèque de la maison. Un nouvel ouvrage, une photo ou une lettre inédite qui me fascinaient au point que les multiples flèches et ratures sur mes notes transformaient le plan de mon livre en une treille couverte de ramifications désordonnées, semblables au parcours de la vigne sur les murs du village.
Les fins d’après-midi, allongée sur les dalles du toit-terrasse de la maison, encore chaudes des derniers rayons du soleil d’automne, je me laissais aller au farniente. Je reportais ainsi, jour après jour, l’écriture de mon livre comme si je redoutais le moment où j’allais poser mes premiers mots sur une feuille blanche.
Vivre au cœur de cette maison, avoir le temps d’écrire, de lire, être enfin libre de mes mouvements, cela avait tout d’un rêve accompli, mais en venant seule ici, dans ce paysage rude et doux, si loin de Paris, j’avais surtout fui le silence qui suit le chaos et qui, longtemps après, résonne encore des cris poussés.
À quarante-six ans, j’avais tout raté.
Alors, depuis mon arrivée à Capri, je marchais chaque jour à en perdre haleine, une cadence que j’imposais à mon corps fatigué, des efforts vains. J’arpentais l’île depuis ces deux chemins et le point culminant de mes journées n’était plus désormais que de faire le seul choix qui me restait: celui de la direction de mes pas.
Face au dernier portail du chemin privé, j’avais presque oublié Nina et Gianluca. Je décidai de rejoindre le village et la piazza Umberto I par le chemin de gauche qui suit les dessins de la côte et ceux des jardins des maisons blanches construites sur les falaises et abritées des regards par une végétation dense et de hauts portails pleins. C’est le chemin le plus long, presque trois kilomètres, et celui où je risquais de croiser le plus de touristes, même si en novembre, ils étaient nettement moins nombreux qu’en été.
Je laissai pour une autre fois mon chemin préféré, celui qui part vers la droite. À certains endroits, il suffit de se pencher au bord de la falaise, pour apercevoir, en contrebas, l’eau turquoise qui se détache en de petits triangles scintillants accrochés aux cimes des arbres. Une promenade qui mène à la grotte di Matromania et où l’écho du clapotis des gouttes d’eau de pluie sur la roche de calcaire accueille la fatigue avant d’attaquer l’ascension d’un escalier à pic qui longe des jardins en espalier. La veille, je m’étais surprise à chantonner, les pas rythmés par la musique d’un transistor allumé sous une tonnelle déserte encore fleurie de clématites, pour arriver, le souffle court, dans une ruelle à l’arrière du village. Il serait temps que j’arrête de fumer.

Avant d’ouvrir le portail de fer qui résiste fièrement depuis tant d’années à la puissance des vents et de la pluie, je me retournai vers la mer l’esprit un peu plus léger, pour savourer ma chance d’être là et pris une longue inspiration.
Face à moi, la pointe du Capo Massulo sur laquelle la silhouette d’un rectangle rouge orangé se détachait du bleu transparent de la mer Tyrrhénienne. Un vaisseau sans ornement, construit proue au vent, pierre insolente amarrée sur un pic rocheux, et c’est cette demeure minérale, chef-d’œuvre du rationalisme italien, qui symbolisait le mieux mon rêve enfin accompli, car j’étais là pour elle et pour lui.
En fermant les yeux et en tendant l’oreille, je crus entendre, portés par les embruns, les cris d’effroi, suivis de ceux de joie d’un après-midi d’été de 1951, alors que devant ses invités affolés, Curzio faisait des tours de bicyclette sur la terrasse, un toit plat, sans balustrade, qui surplombe la mer. « Nul lieu en Italie n’offre une telle ampleur d’horizon, une telle profondeur de sentiment. C’est un lieu propre seulement aux êtres forts, aux libres esprits », c’est ainsi que Curzio parlait de La casa come me.
J’avais devant moi la vision d’un rêve, l’expression d’une joie exigeante, une floraison spontanée, le point orange d’une figue de barbarie entre les pointes d’un cactus, une maison poussée sur la pierre qui donnait du sens non seulement à ce rocher mais aussi à tout ce qui l’entourait et je me dis que sans cette maison, le paysage aurait forcément été moins beau car on sentait là la force et la pensée, comme la douce violence d’une évidence. Une maison-manifeste allongée sur la mer, un fol autoportrait architectural d’un misanthrope curieux, la mémoire ancrée dans la roche d’un homme obsédé par ce seul projet. Il l’avait laissée en cadeau à ceux qui lui survivraient, comme l’unique témoignage concret de sa sensibilité, une trace qui s’efface en fendant l’horizon, une ligne de petits pointillés, souvenirs fugaces de sa nostalgie, qui brûlent chaque soir au soleil couchant. »

À propos de l’auteur
Sylvie Le Bihan Gagnaire dirige les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire. Elle a publié aux éditions du Seuil trois romans remarqués: L’Autre (2014) qui a obtenu deux prix du premier roman, Là où s’arrête la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un récit Petite bibliothèque du gourmand (Flammarion, 2013), préfacé par son mari Pierre Gagnaire. (Source: Éditions du Seuil / JC Lattès)

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