Tes ombres sur les talons

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En deux mots
L’avenir de Melissa semble tout tracé. Après de brillantes études, une carrière toute aussi brillante l’attend. Mais ses débuts professionnels sont décevants et elle se laisse entraîner vers une mauvaise pente. Après un drame, elle décide de fuir la France et cherche une nouvelle voie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Tous les voyages de Melissa

Dans ce court roman, Carole Zalberg raconte les errances d’une jeune femme d’aujourd’hui, entraînée vers une mauvaise pente avant de fuir. Ses voyages sont aussi et d’abord une quête intérieure.

Melissa est une fille sans histoire, ou presque. Une fille que Simone de Beauvoir appellerait une «fille rangée». Brillante élève ayant grandi dans un milieu modeste, elle suit le parcours conseillé, les classes préparatoires puis les grandes écoles. Même si elle se sent peu à l’aise au sein de «l’élite», elle fera des études plus qu’honorables et, après un job d’été dans un grand magasin se retrouvera au sein d’une rédaction. Si ses propositions sont pertinentes, elle perdra pied lorsqu’on lui demandera une enquête de terrain. Elle rejoindra alors une maison d’édition où, une fois de plus, elle faillira au moment de concrétiser ses idées. Elle est à nouveau remerciée et retourne vivre chez ses parents. Qui lui font comprendre qu’il ne lui ont pas payé de longues études pour qu’elle finisse affalée sur un canapé à regarder des séries en boucle.
Après quelques petits boulots, Melissa se retrouve au sein d’une start-up qui «vend au kilo du like et du commentaire positif». C’est là qu’elle fait la connaissance de Clémence qui va l’entraîner au sein de son groupe secret. Dirigé par Marc et Vadim, il se compose d’une vingtaine de personnes qui réfléchissent sur la marche du monde et échangent des idées qui déplaisent à Melissa, même si n’est pas insensible aux compliments appuyés auxquels elle a droit. Si bien qu’elle va finir pas se laisser séduire. «Toute proposition du maître est une caresse clandestine, ses demandes, un jeu amoureux à l’insu de tous. C’est en tout cas ce que Melissa veut croire et c’est ainsi qu’un soir d’hiver, elle forme avec d’autres un mur de haine où Mehdi et sa mère viendront s’écraser.» C’est avec cet épisode traumatisant, qui ouvre le roman, que Melissa s’envole pour les États-Unis.
Du côté de New York, puis de la Floride, elle peut essayer d’oublier son malaise. Elle a «de brèves poussées de honte en songeant à ses égarements récents et à leurs conséquences, mais entrevoit chez nombre de ceux qui ont pris la route et s’attardent en ce lieu des zones secrètes, de sombres semblables aux siennes, que tacitement, on choisit de ne pas révéler.» Melissa, que l’on appelle désormais Melie ne se transforme pas uniquement psychologiquement, mais aussi physiquement. Elle se fait couper les cheveux, s’adonne à de longues séances de natation.
Et décide de retrouver son autonomie, même si elle passe par des boulots précaires et des hébergements de fortune. C’est en se frottant à la «vraie vie» qu’elle se construit. C’est aussi en prenant la route, même si elle ne sait pas trop où tout cela la mènera. Car elle n’est encore qu’un brouillon d’elle-même.
Les kilomètres avalés, les expériences accumulées et les rencontres qu’elle va faire vont la forger.
Carole Zalberg, avec une économie de mots, dit parfaitement ce cheminement intérieur. S’adressant tour à tour à Melissa à la seconde personne – histoire de la secouer un peu – avant de revenir à une narration plus classique à la troisième personne, elle construit ce roman qui montre plus qu’il ne démontre. Qui interpelle avant d’apaiser. Jusqu’à l’harmonie du paysage intérieur avec celui qui l’accueille dans son nouveau chez soi.


Extrait des Chants de l’Apocalypse – Du sombre au clair, poème figurant dans le roman de Carole Zalberg, musique de Clément Walker-Viry

Tes ombres sur les talons
Carole Zalberg
Éditions Grasset
Roman
144 p., 16 €
EAN 9782246826712
Paru le 10/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris puis aux États-Unis, à New York et en Floride du côté des Keys, avant de partir jusqu’en Alaska, en passant par Pittsburgh, puis à revenir en France et finir en Corse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jeune fille au parcours scolaire sans faute, Melissa paraît s’intégrer au mieux dans la vie professionnelle… sans réellement trouver sa place. Fragilisée par un manque d’assurance sociale, elle perd le fil, se lie avec une autre jeune femme, désorientée comme elle, qui l’entraîne à de mystérieuses réunions. Dans ce groupe aux visées douteuses, animé par un gourou manipulateur, Melissa se soumet à un cadre rassurant et s’engage corps et âme dans un mouvement politique qui se révèle brutal et dangereux. Se croyant enfin protégée, enfin utile, enfin aimée, elle ne voit rien, ne veut pas comprendre. Jusqu’au jour où, associée aux funestes projets du groupe, elle se trouve mêlée à la mort d’un enfant. Tout bascule. Au lendemain du drame, Melissa entame une danse avec sa conscience, qui la mènera d’un engagement toujours plus extrême vers un effondrement et une réinvention de soi, de New York à la Corse en passant par Key West et l’Alaska où se nouent des rencontres déterminantes.
À travers la trajectoire individuelle de Melissa, Carole Zalberg aborde de son regard aigu et subtil la question de la radicalisation, des rêves déçus, de ces dons que la société ne sait pas toujours exploiter, décourage souvent et, pire, pervertit.
«Histoire d’une conscience», tel pourrait être le titre de ce roman dérangeant, bouleversant et lumineux.

Les critiques
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Ernest mag
Toute la culture (Romy Trajman)
Le blog de Dalie Farah
La Cause littéraire (Pierrette Epsztein)
Blog Les livres de Joëlle
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Blog Sur la route de Jostein
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Rencontre avec Carole Zalberg animée par Pierre Mazet © Production Escales du livre – Bordeaux

Les premières pages du livre
« J’avais longtemps eu une foi aveugle en mon avenir. C’était même au-delà de la foi. J’avais grandi dans une application telle que la question du but à atteindre ne se posait pas. Concentrée depuis toujours sur la route, je ne pouvais, je m’en rends compte, qu’avoir la conviction pour ainsi dire organique, en parfait petit cheval de course, qu’une récompense m’attendait à l’arrivée. Et jusqu’à l’obtention du diplôme censé m’assurer une place de choix dans le grand ordonnancement du monde, tout avait contribué à me donner raison.
Je n’étais pourtant pas née dans l’opulence, ni au sein d’une de ces familles qui font du moindre repas, de la sortie la plus banale des moments de foisonnement, l’occasion d’un apprentissage gourmand et ludique. Chez les Carpentier, on ne prenait les repas ensemble que le dimanche, lors d’un déjeuner au menu saisonnier : rosbif-purée d’octobre à mai, quiche-salade de juin à septembre.
Ma mère, cantinière, racontait alors les frasques des petits affamés, s’inquiétait de la bonne cuisson de la viande, prise chez le boucher aussi longtemps qu’il y en avait eu un dans le quartier. Un comme on n’en faisait plus, se plaignait-elle inexorablement, qui connaissait chaque client par son nom et devançait la plupart du temps leur commande. L’être humain est fait d’habitudes et ceux qui l’ont compris savent en tirer parti. Quoi de plus agréable, en effet, que de pénétrer dans une boutique en sachant qu’on y sera reconnu et servi sans même avoir à formuler la moindre demande ? À la fermeture de « sa » boucherie, ma mère avait dû se résoudre à acheter le rôti dominical au supermarché. Chaque dimanche, elle regrettait à voix haute la saveur de celui que lui préparait « son » cher petit commerçant si serviable et accueillant.
Mon père suivait sa propre partition. Chauffeur de bus, il se désolait de l’incivilité croissante des passagers, avait été effaré, je m’en souviens, par l’invasion des portables presque du jour au lendemain, et souffrait de ce nouveau type de pollution sonore : un seul pan de conversations intimes mais s’entremêlant sans pudeur dans un espace brinquebalant, souvent surchauffé, où chacun transportait son histoire. Ce déballage plus ou moins volontaire ajouté aux pensées, aux contrariétés, aux drames et aux joies produisait une cacophonie usant doucement les nerfs de mon père prématurément vieilli. À cinquante ans, il en paraîtrait vingt de plus.
Les discussions, dimanche après dimanche, dans la salle à manger exiguë et fanée (comme le sont les êtres sur qui les regards ne se posent plus assez souvent), n’en étaient pas mais des monologues inachevés, qui se croisaient sans se répondre, proférés pour soi et contre le silence embarrassant tant il révélait l’ennui ou plus exactement la fadeur régnant entre nous. Au moins, on n’allumait pas la télé avant le café.
Toute mon enfance et au-delà, jusqu’à mon départ pour la capitale où j’avais été précipitée dans une autre réalité, je n’avais rien trouvé à redire à ces rapports sans enthousiasme mais somme toute assez doux, non dépourvus d’une forme mineure, modeste et convenue, d’amour. Une sorte de minimum qui avait suffi à m’accompagner ces années-là et que je n’avais aucune raison de remettre en cause. Cela donnait une forme mineure, elle aussi, de bonheur.
Je cueillais la joie partout où je le pouvais : quand mon père m’autorisait à laver la voiture avec lui, quitte à finir trempée jusqu’aux os. Dis rien, Mounette, ça a jamais tué personne, un peu d’eau, lançait-il en rentrant ensuite dans la maison. Ma mère, attendrie par mon petit visage hilare et dégoulinant, ravalait ses reproches, nous intimait tout de même, voyous que nous étions, d’au moins ne pas salir les tapis. Elle forçait le ronchonnement et tout était pardonné. Le scénario se répétait quand, bandits récidivistes, nous revenions, couverts de boue mais des champignons plein notre sac, d’une balade en forêt.
Ou encore de la pêche aux couteaux, à marée basse. Il s’agissait alors, si l’on voulait éviter les foudres de Mounette, de ne pas mettre du sable plein le camping-car. Le simple fait de sortir même aussi timidement des rails et de prendre ainsi le risque pourtant peu inquiétant d’être « enguirlandé » ensemble me donnait le sentiment d’une complicité délicieuse. D’autant plus délicieuse que ce risque était aussi une occasion, rare, de susciter, chez ma mère, une manifestation bourrue, récalcitrante, de tendresse. Mounette avait l’affection taiseuse, aurait eu l’impression, si elle avait mis des mots sur l’attachement profond, presque animal, je le mesure aujourd’hui, qu’elle éprouvait pour moi, de se déshabiller devant des inconnus. Restaient les recommandations à la prudence, les consignes face au froid (tu vas attraper la mort Melissa, si tu sors comme ça), à la pluie (K-Way ceignant souvent ma taille, même quand aucun nuage n’était visible), à la nuit (ne va pas traînailler en rentrant, y a de la saloperie qui rôde), et bien sûr les engueulades, ces déclarations qu’à l’époque, je ne voyais évidemment pas ainsi. Sans me l’être jamais formulé, j’avais toutefois toujours considéré les réprimandes de ma mère comme une marque suffisante d’affection ou disons d’intérêt. Dans les films que nous regardions ensemble le samedi soir – je ne découvrirais, et avec quelle passion, le cinéma, le plaisir de partager les émotions avec des inconnus face au grand écran, qu’en venant m’installer à Paris –, dans les livres que je dévorais au point d’agacer et mon père (tu ne vas pas réussir à te lever demain) et ma mère (tu vas t’abîmer les yeux), je voyais bien que certains parents pouvaient être plus expansifs que les miens. Mais j’avais mis cela sur le compte de la nécessaire emphase de la fiction jusqu’à ce que je sois invitée chez eux, bien plus tard, par des amis étudiants. La première fois que j’avais vu une mère serrer dans ses bras son fils de vingt ans en lui disant qu’il était formidable, j’avais trouvé la scène quasi pornographique. Par la suite, je m’étais habituée à ces démonstrations, mais je continuais d’en éprouver un léger malaise et n’en déduisais pas, après coup, qu’on ne m’avait pas assez ou mal aimée. Mon enfance était un bloc posé au coin de ma mémoire, un terreau rude, minéral qui ne se questionnait pas, qui avait tenu son rôle puisque j’avais poussé droit.
Ainsi, mes bons résultats scolaires n’étaient ni fêtés ni source apparente de fierté. On considérait comme une chance que je ne sois pas obligée de quitter l’école pour gagner ma vie, contrairement à mes parents. Eux avaient dû travailler très jeunes, mon père parce que mon grand-père, mineur, n’avait plus jamais été embauché où que ce soit après la fermeture de la mine au fond de laquelle il était descendu jour après jour depuis l’adolescence. Ma mère parce qu’elle était l’aînée de six enfants et que sa contribution, aussitôt qu’elle avait été « en âge », aux maigres revenus du foyer allait de soi. Continuer l’école était un privilège. Point. Pas question d’avoir des difficultés ou de se plaindre. Là encore, j’avais tellement intégré cet état de fait que rien en moi ne regimbait. Je n’étais pas brillante, je ne crois pas. Juste assez appliquée pour réussir même dans les matières qu’à priori je n’aimais pas ou ne maîtrisais pas d’emblée, comme la chimie, qui m’impressionnait, ou les langues, pour lesquelles je n’avais pas d’oreille (sans doute par manque d’occasions d’en entendre et plus encore d’en pratiquer).
Sans le vouloir, sans y avoir mis une volonté de fer, j’avais eu une scolarité exemplaire et ce fut tout naturellement qu’au moment de décider d’une orientation, on m’avait conseillé de viser les grandes écoles et donc de tenter les concours. Conseil que j’avais suivi non par conviction d’être meilleure que d’autres mais parce que je n’avais alors ni rêves secrets ni projets ambitieux. Je me revois, petite âme embarquée sans remous, comblée tant qu’elle file et reste à flot. De fil en aiguille, ou plutôt de fleuves du tout-venant en ruisseau pour moi exotique, déconcertant et magnifique, j’avais intégré, après l’incontournable prépa, l’un de ces hauts lieux où incubent les futures élites.
Le premier jour, j’avais été envahie, presque plus encore physiquement que moralement, par un sentiment d’imposture qui m’était jusqu’alors inconnu. J’apprendrais plus tard que nous étions nombreux à l’éprouver en arrivant entre ces murs prestigieux, où l’intelligence s’affichait partout, vous agrippait au détour d’un couloir et d’une bribe de conversation saisie, irradiait des noms dont les salles étaient baptisées.
En plus de me sentir brusquement limitée, pas assez ou « mal » cultivée (je m’imaginais que contrairement à moi, tous les étudiants étaient « tombés dedans » dès l’enfance et il faut dire que tous s’évertuaient à faire croire à une érudition entretenue dès le berceau), je me trouvais d’apparence pataude, épaisse et musclée par les trajets à vélo alors que je me serais damnée pour l’évanescence. Pas plus qu’au sujet de mon avenir ou de l’amour de mes parents, je ne m’étais interrogée sur mon allure avant mon déplacement hors du cadre familier. Je ne me regardais que pour me vérifier : mes cheveux lisses pris d’un geste, ancien, dans l’élastique porté bas sur la nuque, peau et dents propres, stick à lèvres purement utilitaire, appliqué loin du miroir. Chemise blanche et jean noir hiver comme été, depuis qu’à l’adolescence j’étais passée de la maigreur à une densité de sportive. Je m’étais étoffée, disait-on autour de moi. Il avait fallu que je me retrouve entourée de silhouettes longilignes ou petites mais si menues qu’on aurait pu, qu’on désirait les soulever en enserrant leur taille, il avait fallu que je sois jetée dans ce bain-là, de sirènes, de petits poissons vifs et brillants, pour que je perçoive mes propres contours plus grossiers. On aurait pu penser que j’en aurais pris conscience après avoir volontairement perdu ma virginité – le soir de mes seize ans, en même temps que deux autres amies qui, comme moi, considéraient qu’on en avait assez parlé et souhaitaient savoir une bonne fois pour toutes ce que ça faisait. Nous avions vu, avec de gentils garçons dûment protégés, dans la cave aménagée du pavillon de mes parents, où j’étais libre de faire tout le bruit que je voulais sans les déranger. Pas de quoi fouetter un chat. Affaire classée sans euphorie ni drame. Mais c’était seulement maintenant que mon corps, allié de toujours, fiable et résistant sans être source de réels plaisirs (la cave n’avait pas été une réussite, de ce point de vue) autres que sportifs ou solitaires, devenait soudain mon traître. Dans les couloirs de l’école renommée, dans les rues et même dans le métro, que je prenais avec réticence les jours de neige ou de trop grosse pluie, je me vivais désormais fille-sandwich, mon physique si peu délié plus bavard que des panneaux annonçant que je n’étais pas de ce lieu, de cette classe, de ce milieu où l’on avait le pas léger et dansant, où l’on savait se parer sans parader – moi, en robe ou sur des talons, je me sentais déguisée, faisais déguisée, du coup, c’est certain –, où on avait l’art de se farder sans que cela se devine ou alors volontairement, par jeu.
J’avais lu les livres et engrangé tout le savoir nécessaire à mon intégration sans me douter que ce serait par le corps qu’au début en tout cas, je me noierais. Même au pays des intellectuels, on est regardé avant d’être écouté.
Face à mon ordinateur, je reprenais brièvement confiance, battais le rappel de mes connaissances et de mon infaillible volonté avant de replonger, souffle court et cœur à vif, dans des eaux que je finirais malgré tout par dompter. D’instinct, j’avais peu à peu trouvé la solution: je me dématérialisais. J’écrivais, filmais, dessinais, enregistrais ma vie transplantée, me déchargeais du poids des jours dans un blog bientôt très fréquenté, et me réinventais dans la foulée. Il y avait de la fermeté et de l’insolence dans mon trait. Je rattrapais, derrière mon écran, vingt ans de docilité et me révélais plus flamboyante que je ne l’avais jamais été. À la fin de ma première année, j’avais entraîné dans mon sillage une petite cour émoustillée par ma relative audace. Un assemblage hétéroclite de gentils faiblards se rebellant, certes modérément, par procuration. Dans le miroir déformant de leurs regards serviles et flatteurs, de leur flagornerie sur les réseaux, je me pris à rêver qu’il y avait pour moi aussi, finalement, dans cet avenir que je n’avais jusqu’alors pas pris la peine d’imaginer, un destin d’envergure. »

Extrait
« Elle met cependant des mois avant d’accepter d’agir en intervenant sur les réseaux ou en prenant part à des manifestations. Ainsi, se ment-elle, son intégrité est sauve. Dans le même temps, Marc poursuit sa conquête. La première fois qu’il la touche — un simple effleurement — après avoir tant parlé de la toucher et comment, entretenant entre eux une tension toxique et délicieuse, Melissa est littéralement foudroyée. Son corps, se dit-elle, n’était pas un corps avant cette invention. Cette masse dense et résistante qui jusqu’alors l’embarrassait est un gisement providentiel. La promesse savamment repoussée d’étreintes formidables. L’obsession se diffuse, endort la pensée, fait office d’univers. Toute proposition du maître est une caresse clandestine, ses demandes, un jeu amoureux à l’insu de tous. C’est en tout cas ce que Melissa veut croire et c’est ainsi qu’un soir d’hiver, elle forme avec d’autres un mur de haine où Mehdi et sa mère viendront s’écraser. » p. 44-45

Carole Zalberg est l’auteur de neuf romans dont Feu pour feu (Actes Sud, 2014), Prix Littérature-Monde ; Je dansais (Grasset, 2017), prix Simenon ; et Où vivre (Grasset, 2018). (Source: Éditions Grasset)

À propos de l’auteur
Carole Zalberg © Photo DR – Librairie Mollat

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Florida

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En deux mots
Elizabeth a sept ans quand sa mère l’inscrit à un concours de mini-miss. Pour l’enfant, c’est le début d’une spirale infernale qui va l’entraîner vers un abîme passant par la boulimie puis le body-building, à la recherche de son corps et de son identité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Mini-miss, maxi-problèmes

Olivier Bourdeaut, après En attendant Bojangles et Pactum Salis délaisse la vieille Europe pour nous entrainer aux USA avec Florida, l’histoire d’une petite-fille inscrite à un concours de mini-miss. Une réflexion brillante sur l’image du corps et la quête d’identité.

Victime d’être belle. La malédiction d’Elizabeth Vernn commence le jour de son septième anniversaire. Son premier cadeau, ce jour-là, est une robe de princesse. Le second est une participation à un concours de mini-miss. Qu’elle remporte. Elle ne le sait pas encore, mais c’est ce samedi-là que le drame s’est noué, que sa vie a basculé.
Car, à compter de ce premier succès, elle est devenue l’objet à fantasmes de sa mère. Elle va devoir désormais, semaine après semaine, sillonner les routes de Floride pour enchaîner les concours de beauté.
Si elle ne gagne pas, elle souvent sur le podium, laissant sa mère espérer qu’avec un petit effort supplémentaire, elle pourrait y arriver. Mais pour y parvenir, il ne faudra omettre aucun détail: la robe, la coiffure, le maquillage, le sourire. Plus tard viendront s’ajouter d’autres contraintes comme la gymnastique, le dentiste et la manucure.
Il n’aura fallu que quelques mois pour transformer sa mère de «touriste», celle qui inscrivent leur fille pour le plaisir, à amateur, puis d’amateur à professionnel avant de basculer dans une catégorie aussi dramatique que dangereuse, celle des «folles».
Il n’y a dès lors plus de limites: «Si je n’étais pas assez belle pour gagner, il fallait que je devienne plus sexy, plus femme, plus provocante, en clair que je devienne plus excitante. Sur les photos de mon avant-dernier concours, c’est bien simple, je ressemble à une pute, une pute de douze ans. Et sur une de ces photos, ma souteneuse me tient par la main, et elle a de ces yeux, mon Dieu, de ces yeux. Si vous pouviez voir cette image, ça m’éviterait d’écrire tous ces mots.»
La résolution du problème, si l’on peut dire, viendra d’un dérapage sur scène, un événement qui nécessitera un traitement chez un psy et le placement en pension. La belle petite fille va alors se transformer tout à la fois en élève brillante et en boule de graisse. Sa mère ne la reconnaît plus. Elle non plus du reste. Comme souvent en Amérique, c’est sur la route qu’elle va rencontrer la personne qui va à nous la transformer. Un artiste qui entend faire de ce corps une œuvre d’art et réalisant une performance en photographiant jour après jour cette métamorphose. Les galeries d’art et les amateurs se pressant à Art Basel Miami vont apprécier.
Si l’on cherche le point commun avec les précédents romans d’Olivier Bourdeaut, son best-seller En attendant Bojangles (2016) et Pactum salis (2018), on trouvera indéniablement ce grain de folie qui fait basculer une existence. On y ajoutera la rencontre qui change tout. Avec cette fois une réflexion percutante sur la marchandisation des corps, sur la tyrannie de l’image. Ou quand le paraître entend prendre le pas sur l’être.

Florida
Olivier Bourdeaut
Éditions Finitude
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782363391469
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, principalement en Floride, de Miami à Key West.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Ma mère s’emmerdait, elle m’a transformée en poupée. Elle a joué avec sa poupée pendant quelques années et la poupée en a eu assez. Elle s’est vengée. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Europe 1 (Nicolas Carreau – La voix est livre)
A voir A lire (Aline Sirba)
Blog Lily lit
Blog Valmyvoyou lit 
Blog Les lectures d’Antigone 
Blog Sylire 
Blog Les mots de la fin 
Blog Les livres de Joëlle
Blog sur la route de Jostein 


Olivier Bourdeaut est l’invité de l’émission «Sous couverture» animée par Thierry Bellefroid © Production RTBF

Les premières pages du livre
« Ne trouvez-vous pas cocasse que dans un pays de gagnants, ma malédiction soit d’avoir un jour gagné ? Pas n’importe quel jour, celui de mes sept ans. Ma mère me disait que j’étais très belle et que je n’étais pas trop bête. L’ordre des compliments est important, la forme aussi. J’étais très belle, une affirmation. Je n’étais pas trop bête, une négation. Elle aussi était belle et plutôt intelligente. C’est la raison pour laquelle je ne comprendrai jamais cette journée d’anniversaire ni toutes celles qui ont suivi pendant cinq ans. Enfin si, je comprends maintenant. Je comprends, mais je ne pardonne pas. Je ne pardonnerai jamais.
C’est long cinq ans. Revenons à l’origine. C’est mon anniversaire ! ai-je dû m’écrier avec candeur quand je me suis réveillée. C’est mon anniversaire ! ai-je dû répéter toute la matinée. J’en ai beaucoup parlé, plus que les années précédentes, pour la simple et bonne raison que ma mère m’annonçait une surprise merveilleuse depuis deux semaines. Je ne l’avais jamais vue aussi fière d’elle, j’aurais dû me méfier. On ne connaît pas suffisamment ses parents lorsqu’on a sept ans. Un sourire mystérieux, une voix qui sonnait faux, et surtout une trop grande impatience à l’évocation de cette journée, j’ai même eu peur qu’elle souffle elle-même sur mes bougies et qu’elle avale mon gâteau en une seule bouchée. J’aurais préféré.
Il n’y aura pas d’amies invitées. Je le comprends lorsque maman se présente avec un grand carton blanc rectangulaire. Normalement on ouvre ses cadeaux lorsque tout le monde est là. C’est plus drôle. Si je dois ouvrir mon paquet seule à midi, c’est qu’il n’y aura pas d’amies. Enfin si, ma mère est là. Elle se pense suffisante, elle s’imagine peut-être qu’elle est ma copine, et pourquoi pas la meilleure tant qu’on y est. Ruban rouge, agrafes, papier de soie, je fais tout sauter. C’est une robe, quelle surprise ! Une robe blanche de princesse : perles, dentelles, frous-frous et tralalas, c’est le comble de la joie. Mais pourquoi en faire des tonnes pour une surprise si banale ? Eh bien, parce que la surprise n’est pas là. La robe est la première étape de la surprise. La douche et la brosse à cheveux sont la seconde. Il faut se presser, nous allons être en retard. Elle en tremble au point de m’enfoncer les poils de la brosse dans le cuir chevelu. C’est une belle surprise qui m’humidifie les yeux. Elle est désolée mais il faut vraiment se presser, nous avons rendez-vous avec mon cadeau, ce n’est pas rien.

Une salle polyvalente, une lumière jaune, du carrelage blanc, des fanions multicolores frétillants, nous sommes loin du palais de conte de fées. En parlant de fées, il y en a tout autour de moi. C’est un château moche avec des princesses partout. Les parents sont là, posant des diadèmes, ajustant les ourlets, prenant des photos ; ils sont fiers, souriants, angoissés, je les comprends, c’est quelque chose d’être les parents d’une princesse. Cela ne fait-il pas de vous un roi ou une reine ?
La mienne, de reine, me tend mon numéro. Elle me conseille. Tu dois seulement marcher délicatement vers le trône, enfin l’estrade. Tu dois sourire mais pas trop, recommande-t-elle, c’est tout, c’est simple. Elle semble rassurée depuis qu’elle est arrivée. Elle croit en mes chances. Pour elle je suis plus belle que les autres. Je vais donc les écraser. Voilà ma surprise, mon cadeau, humilier d’autres petites filles. Sur le moment, je ne vois pas les choses comme ça, évidemment. Et ça marche. Je fais quelques pas, quelques sourires, quelques demi-tours et me voilà reine de beauté. C’est assez simple d’être Cendrillon. Pour une surprise, quelle réussite. Mon titre me donne droit à un cadeau, encore un, un coffret de maquillage. J’ai une coupe, une robe et du rouge à lèvres. Un sacré anniversaire. Quelle petite fille ne rêve pas d’être la plus belle des princesses ? Quasiment aucune. Je suis très heureuse, j’ajuste ma couronne, je suis fière de moi, ma mère ne touche plus terre et, pourtant, cette victoire est le début de l’enfer.
J’ai souvent changé d’aspect dans ma vie, mais je n’ai jamais changé de prénom ni de nom. Voilà deux choses stables chez moi, mon prénom et mon nom. Ce sont les seules. Elizabeth Vernn, deux mots qui permettent de faire le lien entre ce que je suis aujourd’hui et ce que j’étais à la naissance. Depuis le jour de mes sept ans, mon corps et moi faisons chambre à part. L’éloignement s’est fait progressivement. Nous nous sommes séparés car pour rester bien dans ma tête, il fallait que le jugement des autres sur ma peau ne me concerne plus.

Après ma victoire, en rentrant à la maison, je m’appartenais encore. C’était l’euphorie. Nous avons dansé dans le salon avec ma mère, sauté partout. Elle m’a couverte de baisers, de compliments, de regards doux. J’étais vraiment la plus belle, pas de doute. Lorsque mon père est rentré, il semblait soulagé de voir que j’avais gagné. Il m’a félicitée, il s’est félicité de la joie qui régnait dans son foyer. Il ne voyait pas souvent son épouse de bonne humeur. Mes parents ne s’entendaient plus vraiment, depuis longtemps. Alors si ce concours de mini-miss couronnait sa fillette et rendait sa femme guillerette, pourquoi s’en priver ?

Dommage, en effet, de s’arrêter en si bon chemin. Un titre de princesse ça se défend, ça s’entretient. Avant de quitter le château moche, maman a raflé tous les formulaires d’inscription et les prospectus de présentation. C’est bien simple, il y a des concours de mini-miss partout et tout le temps. Mais comme je n’étais plus n’importe qui, que je ne pouvais pas m’abaisser à participer à n’importe quoi, la Reine mère a sélectionné une compétition à mon niveau. L’idée me plaisait, pensez donc, j’étais une petite fille anonyme et bien tranquille, une robe, des sourires, une pirouette et me voilà reine de beauté. Pourquoi ne pas recommencer ? J’étais belle, il fallait en profiter. En sortant de l’école nous allions faire les boutiques à la recherche de l’écrin qui me permettrait de briller encore une fois. C’était vraiment sympa. Ma mère me regardait autrement, je me regardais différemment. Notre vie avait changé.
Je n’avais jamais rien gagné auparavant. Je n’avais jamais vraiment cherché à gagner quoi que ce soit d’ailleurs. Je faisais de mon mieux et ça me convenait. J’étais une bonne élève, sage et sérieuse. J’aimais apprendre, me rendre à l’école tous les matins me plaisait. J’avais des copines, la maîtresse m’appréciait, tout allait bien. En fait, je ne me posais pas de questions sur ma condition, mais forcément lorsqu’on devient une princesse tout change. On le dit, on en parle, on ne peut pas faire autrement, on devient un peu populaire, ça a des avantages. Des inconvénients aussi, ça crée des jalousies, des changements de comportement, on ne peut plus faire comme avant. À la sortie de l’école, certaines mères vous dévorent des yeux, d’autres vous ignorent, quelques-unes vous fusillent du regard. Il y en a une qui est venue dire à ma mère tout le mal qu’elle pensait de mon statut de princesse. Quelle idiote, de quoi je me mêle ? ai-je pensé sur le moment. C’est de la jalousie, a conclu ma mère, troublée par les sombres desseins qu’annonçait cette femme pour mon futur. Je repense souvent à elle.

Mais lorsqu’on est sur la rampe de lancement, il est inutile et dangereux de regarder ce qui se passe autour. Il faut regarder devant soi. Et devant nous, c’était trois semaines après ma victoire, une compétition plus élaborée. Il y aurait trois passages et donc trois tenues. Nous avons vécu, ma mère et moi, trois semaines de grâce. Elle me traitait un peu comme son égale, me demandant mon avis, mes envies. Nous regardions des magazines pour observer les poses des mannequins, je les imitais. J’ai réappris à marcher, je me suis entraînée à sourire. Tout ce qu’on fait naturellement, il fallait le faire différemment. Il fallait le faire mieux. Le vendredi soir en sortant de l’école, nous avons répété encore et encore, jusque très tard. C’était la première fois que je me couchais après minuit. Je me souviens d’une immense fatigue et d’une grande satisfaction en allant au lit. Petit à petit la fatigue sera un simple vide et la satisfaction un lointain souvenir.

La compétition se déroulait dans un bled dont j’ai oublié le nom. C’était assez loin, je me souviens, trois ou quatre heures de route. Le château, géant, était aussi moche que le précédent. Toujours du carrelage blanc, des lumières crues, des murs jaunes, des posters de mini-miss scotchés partout mais à hauteur d’enfant, ça m’avait marquée. On n’était pas seulement en compétition avec les fillettes présentes mais avec les championnes d’avant. Les reines du passé nous regardaient dans les yeux avec un air de défi. Essaie d’être aussi belle que moi si tu en es capable, suggéraient les regards pailletés. L’ambiance n’était pas aussi sympathique que la première fois, c’était plus professionnel. Il s’agissait de se qualifier pour avoir accès au prochain concours. Alors forcément, avec un tel enjeu, personne n’était là pour s’amuser, surtout pas les parents qui rappelaient à leur mini-championne l’importance de la mission, l’enjeu, le prix des tenues, la longueur du trajet, les heures de répétition.

On peut devenir princesse à trois ans, il faut le savoir. C’était déjà le cas il y a très longtemps dans les vieilles monarchies du Vieux Continent et ça arrive encore au royaume de Floride dans le comté de Miami-Dade. Je l’ai découvert ce jour-là et, pour être sincère, j’ai trouvé ça mignon. Le concours commence par les bébés. C’est bien organisé, leur capacité de concentration est moins forte. Un défilé de mannequins de moins d’un mètre, parfois avec des couches, c’est ravissant. Ils trébuchent, pleurent, sourient, hurlent, éclatent de rire, ils font n’importe quoi. Les bébés n’ont aucune conscience professionnelle. Certains parents le déplorent. La catégorie suivante est plus digne, plus sérieuse, à cinq ans on est grand et plus obéissant. Les chorégraphies sont apprises, plus ou moins appliquées. Je me souviendrai toujours de la numéro trois. Michelle aimait la glace au chocolat, la cuisine mexicaine, adorait écouter de la country avec ses parents et bien sûr voulait un jour devenir Miss America. Peut-être est-ce la cuisine mexicaine, la glace, la démesure de l’objectif final ou tout simplement d’apercevoir son père la filmer et sa mère se ronger les ongles mais la charmante Michelle s’est vidée sur l’estrade. De la merde partout dans ses frous-frous et la musique country qui continuait à brailler. La stupéfaction est telle que personne n’éteint la musique, le spectacle continue et Michelle se sent obligée de remuer les fesses, les bras. Son visage est pourpre, sa robe est marron et elle se dandine en regardant ses parents, le jury. Elle est perdue. Bien entendu tous les enfants rient, certains adultes aussi. Les jurés sont embêtés et la chanson semble ne pas vouloir se terminer. Michelle avait appris une longue chorégraphie, elle s’accroche à ce qui lui reste de souvenirs, un pas en avant, une main sur la hanche et termine par une révérence en pataugeant dans ses excréments. J’ai ri, comme les autres enfants. Ma mère me dit que ça peut arriver, que ce n’est pas grave, elle semble un peu embarrassée. Le président du jury parle dans son micro, vite et fort, il raconte n’importe quoi pour meubler pendant que le père de Michelle nettoie l’estrade. Elle sera deuxième dauphine, il ne faut pas la décourager, elle peut encore devenir Miss America si elle arrive à contrôler son stress et ses sphincters.

C’est au tour de ma catégorie, la scène est encore humide et sent l’eau de javel. Tout va pour le mieux. La concurrence est rude. À trois ans, ce sont les parents qui décident pour leurs enfants. À sept ans, on entre dans la coproduction. Les enfants sont parfois volontaires, en tout cas ils finissent par l’être, on forme une équipe familiale, ça ne plaisante pas, on se concentre. Ma voisine a des faux cils et demande avec sérieux à son père de vérifier plusieurs points sur son costume, un bouton menace de se détacher. Vite maman, du fil, une aiguille, il reste deux minutes. Elle est agacée car sa mère ne va pas assez vite. Cette fille me fait peur. Elle gagne. Je suis deuxième.

Tu te rends compte maman, elle a fait caca partout, dis-je en riant dans la voiture. Elle devait être malade, ça arrive me répond-elle. Puis, avec un peu de sévérité, elle constate que nous n’avons pas assez travaillé. En rentrant à la maison, je me souviens l’avoir entendue dire à mon père, des faux cils sur une gamine de sept ans, non mais t’imagines, certains parents exagèrent. J’aurais des faux cils deux mois plus tard.
« J’aime pas les lundis » a déclaré Brenda Ann Spencer aux flics qui l’ont arrêtée après sept heures de fête foraine sur des cibles humaines. Elle venait de jouer au ball-trap en tirant sur les enfants de l’école qui se trouvaient sous sa fenêtre. Elle a tué le Principal de l’école et le gardien aussi. Je suis née en 1989, dix ans après cette fusillade. Pour Noël, le père de Brenda lui avait offert une carabine 22 long rifle semi-automatique à lunette. Il y a des cadeaux dangereux. La carabine de Brenda a tué deux personnes et blessé une demi-douzaine de gosses. Après la grosse Bertha, la petite Brenda. Ma robe de princesse a fait une victime, mon corps. Les concours de mini-miss ont flingué bien plus de corps que la carabine de Brenda Ann Spencer, une hécatombe silencieuse. Pendant les cinq ans qu’ont duré ces week-ends de concours, je peux affirmer que j’ai adoré les lundis.

Figurez-vous que je n’étais pas si belle que ça, enfin pas assez. Il y avait toujours plus belle que moi. J’avais un physique de deuxième. Je ne suis plus jamais montée sur la première marche du podium, ce qui me rendait un peu triste, du moins au début, et agaçait la Reine mère. Sans que je ne lui aie rien demandé, elle m’avait foutu un shoot de gloriole en intraveineuse. Comme toutes les drogues, je le vérifierai plus tard, il faut continuer pour maintenir l’euphorie, sinon c’est la descente, la tristesse, le dégoût de soi, et celui des autres aussi, si si. Après des mois de défaites, je me suis mise à détester ma mère, les jurés et toutes les concurrentes. Ce n’est pas avec une carabine que j’aurais réglé ça mais avec un lance-flammes. Si mon père m’en avait offert un pour Noël, j’aurais cramé les châteaux moches et tous leurs habitants. J’aurais transformé les princesses en torches, les jurys en feu de joie et ma mère en chandelle, un Colombine enflammé.
Mais au fond de moi je voulais malgré tout y retourner, pour gagner une nouvelle fois. J’ai quand même été volontaire pendant quelques années, j’ai ma part de responsabilité, j’imagine. J’avais une boule dans l’estomac toute la semaine, et je pensais que gagner à nouveau la ferait disparaître. Rien n’est jamais simple avec l’orgueil. Je commençais sérieusement à haïr ma mère mais je voulais encore lui offrir un succès. Je me détestais mais je voulais encore qu’on m’aime. Il faut dire que la première victoire avait été d’une simplicité incroyable. Je crois que j’avais seulement un peu de fard sur les paupières, préparation rudimentaire. On appelle ça la chance du débutant. Mais après la chance, il faut du travail, des efforts et des artifices. Le travail, ce sont des répétitions tous les soirs après les devoirs, ça va. Les efforts, ce sont des restrictions tous les jours sur tout ce qui est bon, ça passe. Les artifices, c’est plus compliqué. Pour moi ça commençait dès le vendredi soir lorsque le coiffeur de ma mère venait m’épiler les sourcils. On enlève les poils sur les sourcils le vendredi soir car il faut laisser le temps aux rougeurs de disparaître et on en met de faux sur les cils le samedi matin pour que ça tienne bien. »

Extraits
« Il n’y a pas de limite pour certains parents puisque ce sont leurs enfants qui se farcissent le traitement de leur propre maladie. Je ne pouvais pas m’entraîner pour régler celui de ma mère. Alors elle a tiré sur toutes les manettes en même temps, comme un scientifique détraqué. Si je n’étais pas assez belle pour gagner, il fallait que je devienne plus sexy, plus femme, plus provocante, en clair que je devienne plus excitante. Sur les photos de mon avant-dernier concours, c’est bien simple, je ressemble à une pute, une pute de douze ans. Et sur une de ces photos, ma souteneuse me tient par la main, et elle a de ces yeux, mon Dieu, de ces yeux. Si vous pouviez voir cette image, ça m’éviterait d’écrire tous ces mots. » p. 37

« J’ai grandi et j’ai grossi à toute vitesse. En deux ans et j’ai changé totalement d’apparence, C’est bien simple, entre mon dernier concours de Miss et le début de ma seconde année de pension, je mets au défi quiconque de reconnaître la même personne. C’est impossible. Même moi, je n’y parviens pas. Souvent, le week-end, je regardais les nombreuses photos de la Princesse Kodak que j’avais été, et dans le miroir, la boule de graisse géante que je devenais, et je ne trouvais aucune ressemblance entre ces deux personnes. J’avais le sentiment d’être un ogre, le sentiment que je pouvais rentrer dans la photo et prendre cette petite chose fragile dans ma main comme King Kong avec la blonde. Je mangeais tellement de gras, mon estomac était si plein que j’avais des remontées acides qui rongeaient mes cordes vocales. » p. 67-68

« Quand vous tenez la queue d’un homme dans votre main, vous le tenez tout entier. Vous avez sa vie entre vos doigts, son passé, son présent et son futur, ses fantasmes, sa jouissance et ses souvenirs. Quand vous avez compris ça, vous avez le pouvoir. J’ai été puissante. » p. 74

À propos de l’auteur

Portrait d'Olivier Bourdeaut, Paris, 1er fevrier 2021

Olivier Bourdeaut © Photo Sandine Cellard

Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. L’Éducation Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant. Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en sera la première preuve disponible. Suivront Pactum Salis (2018) et Florida (2021). (Source: Éditions Finitude)

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Par le vent pleuré

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que l’auteur mérite le détour. Ron Rash, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, est un écrivain qui possède une très large palette allant de la poésie au roman noir, en passant par les nouvelles et même le livre pour enfants. Et comme l’écrit Philippe Chevilley « Les romans de Rash sont tous différents mais ont le même souffle. Commencer avec Par le vent pleuré me semble une bonne entrée en matière. »

2. Parce que son précédent roman Une terre d’ombre (disponible en poche) était déjà une belle réussite et comportait bien des ingrédients de ce nouvel opus, à commencer par l’arrivée d’un étranger qui vient bouleverser le quotidien des habitants et le « recyclage » d’un conte, ici un joueur de flûte comme celui de Hamelin.

3. Parce que la construction de Par le vent pleuré, à partir de la découverte d’ossements au bord de la rivière, nous permet de remonter le temps et de plonger dans les années soixante et notamment en 1967, l’année du fameux Summer of love.

4. Parce qu’autour de Ligeia, la jeune fille retrouvée morte, c’est le mythe de Caïn et Abel qui se rejoue. Les frères Bill et Eugène étaient jusqu’alors solidement tenus par leur grand-père. Mais avec l’arrivée de la belle étrangère tout va changer pour eux.

5. Pour cette critique élogieuse du Washington Post: « Rash est un conteur envoûtant, qui fait monter avec brio la tension entre le passé et le présent de l’histoire. Une histoire fondée sur le contrôle, le Mal et la nature même du pouvoir, celui de sauver comme celui de tuer. »

Par le vent pleuré
Ron Rash
Éditions du Seuil
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez
208p., 19,50 €
EAN : 9782021338553
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.
1967: le summer of love. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations. Le temps d’une saison, la jeune fille bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, et scellera à jamais leur destin – avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.
À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant sur fond de paysages grandioses l’éternelle confrontation d’Abel et de Caïn.

Les critiques
Babelio
Journal de Montréal (Karine Vilder)
Blog Nyctalopes 
Culturebox (Laurence Houot)
Page des libraires (Sarah Gastel)
Les Echos (Philippe Chevilley)
Lecteurs.com
Blog Action-suspense
Blog La rousse bouquine
Blog Encore du noir
Blog Bettie Rose Books
Blog Courrier international (Jean-François Schwab)


Ron Rash présente Par le vent pleuré © Production éditions du Seuil

Les premières pages du livre

Extrait
« Notre grand-père m’encourageait toujours à envisager une carrière médicale, mais sans grande conviction. De temps à autre, j’allais à son cabinet et je le suivais dans ses visites à domicile. S’il montrait quelque chose à Bill au microscope, ou lui expliquait un diagnostic, il lui arrivait de s’adresser aussi à moi, peut-être avec l’idée que je pouvais encore être au nombre des élus. Ou peut-être était-ce une façon de minimiser l’influence de ma mère. Mais une fois Bill entré à Wake Forest en année préparatoire aux études médicales, mon grand-père n’a plus jamais évoqué pour moi un avenir dans la médecine.»

À propos de l’auteur
Ron Rash, né à Chester en Caroline du Sud en 1953, a grandi à Boiling Springs et obtenu son doctorat de littérature anglaise à l’université de Clemson. Il a écrit à ce jour quatre recueils de poèmes, six recueils de nouvelles – dont Incandescences (Seuil, 2015), lauréat du prestigieux Frank O’Connor Award, et cinq autres romans, récompensés par divers prix littéraires : Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award. Une terre d’ombre (Seuil, 2014) a reçu le Grand Prix de Littérature policière. Ron Rash vit en Caroline du Nord et enseigne la littérature à la Western Carolina University. (Source : Éditions du Seuil)

Site Wikipédia de l’auteur 

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