La sarabande des Nanas

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  RL_ete_2022

En deux mots
Fille d’une Américaine et de Français fortunés, Marie-Agnès Fal de Saint-Phalle aurait pu connaître une jeunesse dorée, mais elle vivra l’enfer. Dès la fin de l’adolescence, elle se marie et cherche le salut dans l’art. Après des débuts difficiles, elle réussit par s’imposer, notamment après sa rencontre avec Jean Tinguely qu’elle finira par épouser en secondes noces.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«L’art des fous, la clé des champs»

Dans cette biographie romancée, Catherine Guennec met en scène la belle Niki de Saint Phalle et raconte comment, après un viol, elle a réussi à échapper au suicide et à la folie pour imposer son art et laisser derrière elle une œuvre remarquable.

«J’ai cavalé au bord du vide. J’ai côtoyé les gouffres et j’en suis revenue. Tout était noir, tapissé de nuit, et soudain, peu à peu, la lumière, la couleur…
D’une certaine façon, peindre m’aura permis d’être «folle» de façon acceptable. Et sortez, je vous prie, ce mot «folle» des sphères médicales. Moi, je vous parle de poésie, d’art. « L’art des fous, la clé des champs ».»
Quelle belle idée que cette collection «le roman d’un chef d’œuvre» qui nous permet d’entrer dans l’intimité d’un artiste grâce à la magie du souffle romanesque et à un dispositif narratif particulièrement attrayant. Catherine Guennec a choisi ici le mode choral en donnant la parole à Niki, mais aussi à ses proches et à ceux qui l’ont côtoyée, comme par exemple le psychiatre qui l’a suivie dans son établissement.
Mais n’allons pas trop vite en besogne et commençons par le commencement, quand Niki s’appelait encore Marie-Agnès Fal de Saint-Phalle, fille d’une Américaine qui préférera son pays à sa famille et d’un banquier de très bonne famille qui utilisera indifféremment sa cravache pour ses chevaux et ses enfants.
C’est dans les propriétés de la Nièvre et de l’Oise qu’elle grandit, dans le luxe mais sans amour. Les grands-parents veillent sur elle jusqu’à ce jour où la belle enfant reçoit la visite de son père et commet ce crime qui va la traumatiser profondément.
On comprend son humeur dépressive, ses tentatives de suicide, son internement. Mais on découvre aussi comment l’art, le dessin et la peinture avant la sculpture, parviendront à la sauver. D’abord en canalisant sa colère et sa violence, notamment avec ses œuvres à la carabine, puis avec des assemblages d’objets.
Elle s’émancipe du carcan familial en allant rejoindre sa mère aux États-Unis. À New York et Boston, elle travaille un temps comme mannequin puis rencontre Harry Matthews qu’elle épouse très vite et en avril 1951 naît leur fille Nora. Ils partent pour Cambridge, plein de rêves mais sans un sou. Harry veut devenir chef d’orchestre et voit le potentiel de son épouse: «Tu as le choix, Niki. Devenir un peintre traditionnel, somme toute mineur, ou donner toute ta mesure, ta démesure. Ta chance, c’est de ne savoir ni peindre ni dessiner, parce que tu vas tout inventer!»
Alors, elle a pris confiance, s’est décidée à voler de ses propres ailes. Elle part pour Paris, y découvre Brancusi et l’artiste-séducteur Jean Tinguely.
«Quand, pour la première fois, j’ai aperçu une de ses sculptures, un bric-à-brac grinçant suspendu dans son atelier, j’ai été saisie. Et conquise. Jamais rien vu de pareil ! C’était beau, c’était fou, c’était puissant et ça lui ressemblait.»
La suite est sans doute l’une des plus fascinantes collaborations entre deux artistes, un maelstrom créatif, des machines de l’un aux Nanas de l’autre, des mécaniques folles de l’un aux couleurs joyeuses de l’autre. Près de 3500 œuvres seront alors réalisées, près de deux par semaine!
Catherine Guennec nous entraîne avec bonheur dans La sarabande des Nanas, leurs soubresauts et leurs chocs. Car le couple va se séparer pour mieux se retrouver. Dans ce tourbillon, on n’oubliera rien des influences, celles de Gaudi et du Facteur Cheval, ni la genèse de l’une des œuvres maîtresses de Niki, le fabuleux Jardin des Tarots en Toscane. Après Gwenaelle Aubry qui avait publié l’an passé Monter en enfance et cherchait déjà dans les monstres de l’enfance de l’artiste les raisons de son œuvre foisonnante, voici un petit livre qui ravira tous les amateurs d’art. Car il possède une grande vertu: en le refermant, on n’a qu’une envie, retrouver ces Nanas, courir les musées et les expos. Ce monde joyeux et coloré, féministe et poétique qui répond pourtant à un crime.

Niki de Saint Phalle à Paris, Toulouse et Zurich
Paris
Les nanas vous attendent jusqu’au 21 octobre, à la Galerie Vallois, rue de Seine à Paris,

Toulouse

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Aux Abattoirs à Toulouse, jusqu’au 5 mars 2023 une grand exposition centrée sur les années 1980 et 1990 présentera «la seconde partie» de la vie de l’artiste qui prend pour point de départ l’année 1978 lorsque Niki de Saint Phalle lance le Jardin des Tarots et se finit en 2002 au décès de l’artiste.
Culture 31
France TV Culture
L’exposition est complétée par la parution d’un catalogue :

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Niki de Saint Phalle. Les années 1980 et 1990. L’art en liberté
Collectif
Éditions Gallimard / Les Abattoirs
224 pages 35,00 €
9782072995729
Paru le 06/10/2022

Zurich

Jusqu’au 8 janvier 2023, le Kunsthaus de Zurich permet de mieux appréhender tous les talents de Niki de Saint Phalle. L’exposition révèle l’artiste excentrique et pleine d’humour, mais qui s’est toujours intéressée aux problématiques sociales et politiques de son époque.
RTS

Ajoutons le superbe documentaire en accès libre Production TV5 Monde

Signalons également le tournage prochain d’un film sur Niki de Saint Phalle. L’artiste franco-américaine y sera interprétée par Charlotte Le Bon, sous la direction de Céline Sallette.

La sarabande des nanas selon Niki de Saint Phalle
Catherine Guennec
Ateliers Henry Dougier
Roman biographique
136 p., 12,90 €
EAN 9791031205199
Paru le 24/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans la Nièvre et dans l’Oise, à Nice et à Lans-en-Vercors, à Paris, impasse Ronsin, puis à Soisy-sur-École, mais aussi aux États-Unis, à New York et Boston puis en Californie et en Espagne, à Deia, dans la commune de Majorque, en Suisse, à Neyruz et Fribourg. On y évoque aussi des séjours à Londres et Marrakech

Quand?
L’action se déroule de 1930 à 2002.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mêlant récit romanesque et enquête historique, l’auteur raconte l’histoire d’un tableau célèbre.
Très tôt, elle l’avait décidé. Elle serait une héroïne. «George Sand, Jeanne d’Arc, un Napoléon en jupons…» «L’important était que ce fût difficile, grand, excitant…» Un triple vœu exaucé – par le Ciel, les étoiles ou le Destin (auxquels elle croit) – et au-delà de toute attente.
L’histoire, celle d’une franco-américaine bien née (vieille noblesse française…) d’une extrême beauté, commence comme un conte de fées pour virer très vite au cauchemar, au film d’horreur, qui va pourtant rebondir encore et encore. A travers ses amours et son œuvre, féconde, multiforme, poétique, bavarde… qui nous raconte des histoires, son histoire, qui met en scène le couple mythique qu’elle forme avec le sculpteur Tinguely.
Cette héroïne, rebelle et magnifique, va prendre la carabine «pour faire saigner la peinture», explorer la représentation de la femme: avec ses mariées, ses déesses, ses mères dévorantes et ses fameuses nanas… opulentes, joueuses et colorées.
Sa vie – difficile, grande et excitante – est un roman.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Détour

Les premières pages du livre
« Cette histoire, c’est l’histoire d’une petite fille. Une histoire qui ressemble à un conte de fées. Comme ça, et d’entrée de jeu, les fées, gentilles « nanas », semblent s’être généreusement penchées sur son berceau armorié.

Elle s’appelle Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle. Un nom «qui frappe d’abord par sa résonance phallique 1», n’est-ce pas ? Mais un nom glorieux qui s’est distingué à travers les siècles. Jacqueline, la maman, Américaine, est très belle, sophistiquée, élégante. Physique d’actrice – elle ressemble à Merle Oberon – et réserve hautaine de grande bourgeoise. Et André, le père ? Petite gueule d’ange, fils de très bonne, très ancienne, très noble famille, et banquier.

Elle est jolie aussi, la young lady, plus que jolie même. Une poupée qui promet et qui fera tourner les têtes si les petits cochons ne la mangent pas. C’est « l’ogre » (Pierre de Saint Phalle) qui le dit.

Les siens l’ont toujours appelé « l’ogre ». À cause du fouet. L’efficace menace de sa rude et glaciale majesté pour dresser les enfants et les chevaux récalcitrants.

Seule la petite « princesse » sait apprivoiser le vieil aristo. « C’est une ensorceleuse. Quand elle sera grande, elle mènera les hommes par le bout du nez », affirme Monsieur le comte, sous le charme de ce petit bout de femme.

La fillette est attachante. Et coquette. Elle aime user les miroirs et trouve qu’elle a de beaux yeux, clairs et bleus comme ceux de papa.

Pas faux. Et pour la beauté et pour la ressemblance.

En remontant dans l’arbre généalogique familial, on trouve peut-être un certain Gilles de Rais, mais aussi une cousine lointaine, une marquise, la célèbre Montespan – l’éblouissante, la gracieuse, « l’ensorceleuse » maîtresse du Soleil. Port de déesse, flots de cheveux blonds, bouche délicate, nez mignon, grands yeux… clairs et bleus comme ceux d’André et de Marie-Agnès, sans doute. Patrimoine génétique.

La jolie petite fille va connaître la vie de château.

Ombres massives à l’horizon, les voilà apparaître.

D’abord le vieux château de l’ogre, noyé en Nièvre profonde, en pleine campagne. Et puis l’autre – plus prestigieux –, celui de Fillerval, propriété du grand-père Harper, l’avocat. Il est situé dans l’Oise. À Thury-sous-Clermont, un petit village à une heure de Paris. De vieilles pierres entourées de douves, nichées au cœur d’un parc fantastique, flanqué d’un jardin Louis XIV dessiné par Le Nôtre, s’il vous plaît. Il y a aussi un étang privé rempli de carpes, des bâtiments de ferme… Le charme de l’ancien allié au confort moderne. Grand-père Harper a fait aménager un court de tennis, un terrain de golf. Il a aussi sérieusement transformé les pièces de la bâtisse en les dotant d’un confort exceptionnel. Dix-huit domestiques, dont huit jardiniers, armée discrète et active, œuvrent en permanence au château.

La jolie petite fille grandit.

Elle croise bientôt le prince charmant. Il s’appelle Harry, il est beau, jeune, aimable, intelligent. Il l’aime et il l’épouse. Ils seront heureux, ils auront des enfants… Marie-Agnès au pays des merveilles.

Elle commence bien, l’histoire. Toujours d’entrée de jeu et en apparence. Et c’est important, les apparences, chez les Saint Phalle.

Marie-Agnès va aussi croiser en chemin la peinture, la sculpture. Une des rencontres, la rencontre de sa vie. Toutes ses « œuvres » – et elle déteste ce mot de grande personne, ce mot prétentieux – raconteront des histoires. Et à travers elles son histoire.

Sa vie est un roman.

1
Nana

L’histoire, la vraie, je la connais. Dans les grandes lignes. Enfin, je pense. Parce qu’on croit savoir, mais on ne sait jamais tout.

Si vous me demandiez par quel miracle je sais ce que je vais vous raconter, je vous dirais que je le sais, c’est tout. J’étais là, depuis le début. Et je l’ai toujours suivie, même de loin.

J’étais la « gouvernante française », la bonne. Celle qui s’occupait des enfants en l’absence de leur mère. La petite et son grand frère Jean m’appelaient « Nana ». Un nom qui vous rappelle sans doute quelque chose.

Si vous saviez comme j’ai été fière, émue même, quand j’ai vu ces grandes sculptures joyeuses, pimpantes, les fameuses Nanas… qui dansent, qui jouent, qui explosent de couleurs. Jamais je n’aurais imaginé la petite de Saint Phalle capable un jour de toute cette gaieté.

Était-elle triste ou timide, je ne pourrais dire, je sais seulement que cette petite était fermée comme une huître. Repliée sur ses secrets et ses chagrins d’enfant. Un vrai petit sphinx. Peut-être devrais-je dire « sphinge », le pendant féminin, non ?

Elle a toujours aimé les histoires de sphinx et d’Égypte. Les contes, les fables, les belles histoires. Je lui en ai raconté. Sa grand-mère Harper aussi. La petite ne se lassait pas des Malheurs de Sophie.

Si je remonte le temps et mes souvenirs, curieusement, je ne la revois jamais pleurer. Et pourtant… Je crois qu’elle n’y arrivait pas.

« C’est dommage », m’a-t-elle dit un jour, bien des années plus tard. « Parce que les larmes sont merveilleuses. Elles purifient », elles libèrent.

C’était une gosse courageuse et espiègle. Fière aussi. « Ne pas montrer quand ça fait mal » : on aurait pu broder ces sept mots sur ses chapeaux.

Oui, elle aimait déjà les chapeaux.

J’essaie de me souvenir d’une de ses formules. Mes larmes, oui, c’est ça, mes larmes sont de « petites stalactites pétrifiées et tranchantes ». Elle avait quoi, alors ? Douze, treize ans, tout au plus. Elle passait quelques jours d’été au château avec Jean. »

1. Double résonance puisqu’on la surnommera « Niki » (niquer). Dans la mythologie, Niké est une déesse personnifiant la Victoire.

Extraits
« J’ai cavalé au bord du vide. J’ai côtoyé les gouffres et j’en suis revenue. Tout était noir, tapissé de nuit, et soudain, peu à peu, la lumière, la couleur…
D’une certaine façon, peindre m’aura permis d’être «folle» de façon acceptable. Et sortez, je vous prie, ce mot «folle» des sphères médicales. Moi, je vous parle de poésie, d’art. « L’art des fous, la clé des champs. » p. 39

« Harry était fier de moi. Il prétendait que mon courage l’épatait. Appréciait-il mon travail? Il disait qu’il aimait ma spontanéité d’autodidacte. ma vision originale, «personnelle».
«Tu as le choix, Niki. Devenir un peintre traditionnel, somme toute mineur, ou donner toute ta mesure, ta démesure. Ta chance, c’est de ne savoir ni peindre ni dessiner, parce que tu vas tout inventer!»
J’ai pris confiance. » p. 40

« Quand, pour la première fois, j’ai aperçu une de ses sculptures, un bric-à-brac grinçant suspendu dans son atelier, j’ai été saisie. Et conquise. Jamais rien vu de pareil ! C’était beau, c’était fou, c’était puissant et ça lui ressemblait. » p. 53

À propos de l’auteur
GUENNEC_Catherine_©DRCatherine Guennec © Photo DR

Après une carrière en communication, Catherine Guennec, littéraire de formation, se consacre à l’écriture. Elle a notamment publié La modiste de la reine, le roman de Rose Bertin chez Lattès en 2004. Chez First, elle est l’auteur de Espèce de savon à culotte ! … et autres injures d’antan paru en février 2012, et de Mon Petit Trognon potelé, paru en 2013 ainsi que des romans et des dictionnaires érudits et amusants sur la langue française. Elle est notamment l’auteure de L’Argot pour les nuls. On lui doit déjà, dans la collection «Le roman d’un chef d’œuvre», Les heures suspendues selon Hopper, Sous le ciel immense selon O’Keeffe ainsi que La sarabande des nanas selon Niki de Saint-Phalle (Source: lisez.com / Babelio)

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Triptyque en ré mineur

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En lice pour Le Prix Le Temps Retrouvé

En deux mots
En 1972 Milena est à Paris avec deux auteurs américains. En 1942, Lily se décide enfin à fuir Berlin. En 1995, Ana est sur un campus américain. Trois femmes, leurs amours et leur destin réunis en un triptyque éblouissant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Toutes les femmes de sa vie

Dans ce triptyque Sonia Ristić raconte les vies de Milena, de Clara et d’Ana. Trois femmes et trois époques, mais aussi trois fragments d’une autobiographie subjective.

Le 14 juillet 1972 Milena admire le feu d’artifice à Paris en compagnie de Peter et de Sam. Ils sont tous les trois écrivains, eux aux États-Unis, elle à Belgrade et profitent de cette parenthèse enchantée pour faire connaissance. Après avoir passé une nuit avec Peter, qui voit cette relation comme un jeu, Milena passe dans les bras de Sam. À compter de ce séjour en France, ils vont entretenir une correspondance intensive. Ce sont les lettres de Milena à Sam qui composent la première partie de ce triptyque où l’humour le dispute à l’émotion, sur fond d’anticommunisme primaire. Mais il est vrai que le rideau de fer continue alors à séparer l’est de l’ouest, rendant les relations d’une partie du globe à l’autre très difficiles.
Encore plus difficile est la situation des juifs en Allemagne à la fin des années 1930. C’est dans la capitale du Reich que vit Clara, fille d’un couple d’avocats juifs. Pour eux, la situation va devenir intenable, voire désespérée. Et Clara, qui est amoureuse de Lily, semble vouloir éluder la réalité au bénéfice de sa passion. Jusqu’au jour où les parents disparaissent, ou Lily n’est pas au rendez-vous quand il s’agit de fuir. Clara se souvient de la France où elle a été accueillie, d’avoir traversé la Suisse et de s’être retrouvée à Belgrade après avoir rejoint un groupe de partisans à Trieste.
Celle qui recueille ses confidences et cette histoire parcellaire est Ana, une écrivaine en mal d’inspiration. Elle a fait la connaissance de Clara dans l’asile psychiatrique où cette dernière est internée pour schizophrénie. Difficile alors de faire le tri entre vérité et affabulation. Mais elle sent qu’elle tient là un sujet de roman, d’autant qu’elle est en panne d’inspiration et vit une situation difficile, maintenant qu’elle a regagné la Serbie. Et qu’à nouveau les bruits de botte résonnent pour un conflit fratricide.
Finie la période bénie durant laquelle, elle a bénéficié d’une aide de l’État et a pu partir étudier dans un campus américain. C’est là qu’elle a rencontré Noah, qu’elle a entamé une liaison avec lui, se doutant qu’elle allait sans doute être éphémère.
Est-ce son amant américain qui lui a envoyé ce paquet contenant les lettres adressées par une certaine Milena à Sam? Le doute n’est pas levé, mais cette correspondance pourrait sans doute aussi faire l’objet d’un roman…
Avec toute la subtilité démontrée dans son précédent roman Saisons en friche, Sonia Ristić nous propose donc un triptyque rassemblant ces trois destinées. Trois manières de raconter la vie des femmes durant trois périodes distinctes, mais toutes trois confrontées à l’Histoire en marche, aux bouleversements politiques et à des décisions personnelles qui font basculer leur existence. Faut-il fuir ou rester? Faut-il accepter la demande en mariage? Faut-il jeter des fleurs sur les chars qui partent vers Vukovar?
Avec cette déclaration d’amour à l’écriture, Sonia Ristić nous offre également des portraits de femmes libres, qui ont envie de choisir leur destin et qui entendent tracer leur propre voie et faire entendre leur propre voix.

Triptyque en ré mineur
Sonia Ristić
Éditions Intervalles
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782369563204
Paru le 19/08/2022

Où?
Le roman est situé à Paris, à Belgrade, à New York, à Berlin, à Trieste. On y évoque aussi la Suisse, un voyage en France et aux États-Unis.

Quand?
L’action se déroule durant trois périodes distinctes, dans les années 1930-1940, dans les années 1970-1980 et en 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur
Belgrade, années 1970. Milena, une jeune scénariste, entame une relation épistolaire avec Sam, l’un des deux Américains qu’elle a rencontrés lors d’un séjour à Paris.
Berlin, années 1930. Clara, fille unique d’un couple d’avocats juifs et Lily, sœur aînée d’une famille ouvrière, se rencontrent et tentent de s’aimer.
France, 2020. En plein confinement, une romancière parisienne endeuillée reçoit une cantine remplie des lettres de Milena.
Sonia Ristić, par son talent de conteuse, noue pour le lecteur les liens translucides qui traversent les siècles. Liens d’amour, liens de folie, liens de liberté farouche, liens d’écriture ou de création.
Dans cette Chambre à soi moderne, elle tisse un fil entre ces femmes mues par leur indépendance, leur créativité et leur fière détermination à vivre un amour qui soit à la hauteur de leur liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La viduité
Blog Un dernier livre avant la fin du monde
Blog L’or des livres (Emmanuelle Caminade)
Blog Lyvres

Les premières pages du livre
MILENA
Lettres à Sam (Concerto pour piano n° 3 de Sergueï Rachmaninov)

Belgrade, August 3rd 1972.
Dear Sam,

Ta lettre est arrivée en neuf jours ! Nous voilà fixés sur les délais postaux, même s’il n’y a aucune garantie que les prochaines seront aussi rapides.

Non, elle n’a pas été « interceptée par le bureau de la censure » qui, je te le répète pour la énième fois, n’existe pas chez nous. Nous avons bien évidemment des gratte-papier qui jettent un œil sur ce qui s’apprête à paraître dans les maisons d’édition et visionnent les films avant de leur accorder un visa d’exploitation, mais on les appelle « lecteurs », tout simplement, et vu la production foisonnante je doute fort qu’ils aient le temps de rédiger des notes détaillées à l’attention du Parti, où je doute encore plus que qui que ce soit prenne le temps de les lire.

Alors, pour clore le chapitre « La fertile imagination d’un Américain moyen qui a vu trop de mauvais films d’espionnage » : Non, je n’ai subi aucun interrogatoire à mon retour de Paris. Personne ne me suit. Il n’y a ni voiture noire ni homme en imperméable fumant, le visage caché, en bas de chez moi. Seulement un grand soleil qui tasse les ombres projetées par les arbres, l’asphalte à moitié fondu par la chaleur épaisse de ce mois d’août, et trois gamines aux voix beaucoup trop aiguës qui sautent à l’élastique pile sous ma fenêtre. (Pure curiosité au rayon sociologie : joue-t-on à l’élastique en Amérique également ou est-ce un de nos exotismes balkaniques ?)

Bref, les seules questions qu’on m’ait posées depuis que je suis rentrée viennent de mes proches et sont, dans cet ordre :

— si j’ai ramené du bon cognac (nous en avons ici un ersatz terrible appelé Vinjak) ;

— quelles fringues je me suis achetées ;

— si j’ai rencontré un Français moche mais terriblement sexy ressemblant à Montand jeune ou à Belmondo.

Lorsque je réponds que j’ai rencontré deux Américains ne ressemblant, hélas ! ni à Steve McQueen ni à Humphrey Bogart, mon auditoire largement féminin est très déçu !

(Je te taquine. En vérité, toutes sont avides de m’entendre raconter les détails croustillants, mais en bonne écrivaine, je sais ménager le suspense et ne leur livre le récit de nos folles aventures que par courts épisodes. Ainsi, je m’assure de briller dans les soirées jusqu’à l’automne au moins.)

Merci pour les cartes avec les tableaux de Hopper, ils sont vraiment merveilleux, je ne connaissais pas ceux que tu m’as envoyés. Et mon voisin, M. Petrović, te remercie infiniment pour les jolis timbres venus enrichir sa collection déjà impressionnante. Depuis qu’il a compris que je reçois du courrier de l’étranger – d’Amérique qui plus est !–, je suis remontée de plusieurs crans dans son estime. Il ne me fait plus de remarques pincées sur la musique que j’écoute ni sur les heures avancées de la nuit auxquelles je rentre. Qui aurait cru qu’il suffirait d’une série de petites images bariolées pour l’amadouer ? Sans le savoir, tu vas m’épargner des conversations désagréables quasi quotidiennes.

J’ai repris le travail le lendemain de mon retour (tu peux imaginer ma forme olympique après la semaine de nuits très courtes que nous avons passée), mais rien de follement excitant. Une énième production du Tramway de Williams se prépare pour la saison prochaine au théâtre où je suis employée ; on m’a demandé d’en revoir la traduction, qui n’était pas très bonne, et de mieux faire sonner les dialogues en ­serbo-croate.

J’y passe quelques heures par jour avec Svetlana, l’amie dramaturge dont je t’ai parlé. Nous n’étions pas particulièrement copines lorsque nous étions à l’Académie des arts dramatiques, je la trouvais insupportablement prétentieuse et tatillonne, mais depuis que nous sommes collègues, nous nous sommes rapprochées et c’est une chic fille en réalité. Tellement farfelue et drôle, elle pourrait être un personnage de roman ! Quand on fait équipe, même en planchant sur les scripts les plus insipides, nous parvenons à nous amuser. Elle me tanne pour que nous partions quelques jours au bord de la mer (Belgrade en plein été est toujours un peu pénible), mais après mon escapade parisienne, je suis trop fauchée pour l’envisager sérieusement. Alors nous nous consolons en passant nos week-ends sur les plages de l’Ada Ciganlija (une petite île fluviale sur la Save, voir carte postale ci-jointe) où Svetlana peut reluquer les maîtres-nageurs à loisir. Elle dit que ça ne vaut pas les spécimens dalmates, mais on fait avec ce qu’on a.

J’ai une grande nouvelle… enfin peut-être. Je croise les doigts et touche du bois pour ne pas tout faire foirer en la criant sur les toits trop vite. Il se pourrait que j’obtienne un contrat permanent à la RTS (la Radio-­télévision-serbe). L’oncle de la tante du voisin du cousin de ma mère y a un poste important et ma mère le travaille au corps depuis des mois pour qu’il me dégotte une place. À la télévision les salaires sont meilleurs qu’au théâtre (ce qui ne serait pas de refus si nous prévoyons de nous revoir avant le siècle prochain), mais surtout, en y devenant permanente je pourrais plus facilement obtenir un logement d’État. Bon, ce serait Dieu sait où, Nouveau Belgrade sans doute, ça voudrait dire prendre des bus bondés pour venir bosser et vivre dans un de ces affreux blocs neufs (je te raconterai la splendide architecture du ­réal socialisme une autre fois), mais je ne m’en plaindrais point.

J’aime bien ma studette d’étudiante du centre-ville, elle est charmante et je suis près de tous les lieux que je fréquente, c’est juste que le loyer mensuel restreint considérablement ma capacité à renflouer ma tirelire dédiée aux voyages, et puis c’est plutôt mal chauffé, mes factures sont astronomiques en hiver. Donc, doigts croisés et bois touché pour que ma mère arrive à faire jouer son piston, puisque c’est ainsi que les choses semblent fonctionner chez nous. Je sais que même sans intervention divine (= maternelle) je finirai par obtenir un appartement tôt ou tard ; le truc, c’est que ça risque d’être tard (on attend habituellement au moins cinq ans avant de se voir accorder un appartement d’État), or ça m’arrangerait que ce soit tôt.

Dans mon entourage, personne ne comprend pourquoi je suis partie de chez mes parents, où j’ai toujours ma chambre, et où j’aurais été logée-nourrie-blanchie-choyée-gâtée en fille unique que je suis. Ici, nous restons vivre chez les parents jusqu’au mariage, et souvent même, les femmes passent de la cuisine maternelle à celle de la belle-mère. Il n’y a que les étudiants de la campagne qui louent chambres et studios le temps de leurs études, quand ils n’ont pas réussi à obtenir une place en résidence universitaire. Mais depuis ma première année à l’Académie, je me suis démenée pour être indépendante, je ne rêvais que de cela depuis l’adolescence. Svetlana dit que c’est à cause de Virginia et de sa Chambre à soi que j’ai prise au pied de la lettre. Elle n’a pas tort, même si je crois que ce fut également pour fuir la maladie de mon père. Bref, aussi modeste que soit mon nid, je n’échangerais ma liberté pour rien au monde. Lorsque je serai mieux logée, vous viendrez me rendre visite ici, tous les deux ?

Quoi d’autre ? Ah oui ! j’ai recueilli un chat errant. Un mâle gris maigrichon qui semble toujours perdu dans ses pensées et qui louche un peu. Je l’ai baptisé Jean-Paul (en hommage à Sartre, pas à Belmondo – je le précise car niveau culture générale, avec vous autres, Américains, on ne sait jamais). Me voilà parée : une mansarde du centre-ville, une machine à écrire sur un grand bureau, des ­reproductions de Hopper et des photos de Paris punaisées au mur, du cognac de luxe dans le buffet et un chat – le parfait attirail de l’autrice, jusqu’au cliché. Il ne reste plus qu’à écrire.

Rien de très prometteur de ce côté-là, hélas ! Des bouts d’idées, des tentatives, mais rien qui tienne, rien qui m’emporte. Je m’étais collée un soir à une nouvelle inspirée de nos soirées parisiennes et c’était d’un mauvais ! Tellement mauvais que j’ai eu un fou rire en la relisant à voix haute. On aurait dit un pastiche de Paris est une fête, le pauvre Ernest a dû se retourner dans sa tombe. Svetlana me maintient que souvent l’habit fait le moine, qu’en peaufinant le décor et les costumes je finirai par y croire moi-même, à mon statut d’écrivaine, mais je ne trouve pas cette approche très convenable pour une stanislavskienne.

Et toi, ton roman avance ? Raconte-moi un peu à quoi tu occupes tes journées. Et s’il te plaît, dis bonjour à Peter de ma part (je ne sais pas s’il a reçu ma lettre postée il y a une semaine).

Je t’embrasse,

M.

Belgrade, November 29th 1972.
Dear Sam,

Tout d’abord, mes plus plates excuses. Je suis désolée d’avoir mis tout ce temps à t’envoyer autre chose que quelques phrases laconiques au dos d’une carte postale, pour te confirmer que je recevais bien tes missives et te promettre une réponse digne de ce nom.

J’ai commencé à t’écrire à plusieurs reprises, mais chaque fois j’ai été interrompue par une urgence ou un imprévu. Les feuilles avec mes débuts de lettres restaient ainsi des jours et des jours sur mon bureau, jusqu’à ce que Jean-Paul finisse invariablement par renverser du café dessus, et alors, tout était à recommencer. C’est Jean-Paul donc qui est responsable de mon silence prolongé !

(Je crois que ce chat a la capacité de lire dans mes pensées. Alors que je suis en train d’écrire ceci, il me ­regarde fixement et avec une expression d’immense déception mâtinée de mépris. Ça va me coûter cher en foie de volaille pour qu’il me pardonne. Quant à mériter ton pardon, il me faut trouver une meilleure idée, car je ne suis pas certaine de pouvoir m’en tirer avec un Tupperware de boulettes de foie en direction de Philadelphie.)

Blague à part, je n’ai pas eu une seconde à moi ­depuis des semaines. À la fin de l’été, j’ai été emportée dans un tourbillon de travail et d’obligations familiales. Et puis on dirait que toutes les femmes de mon entourage se sont données le mot et se sont mises à convoler les unes après les autres. Depuis septembre, tous mes week-ends ont été pris par des noces et des fêtes de mariage. Et qui dit grosses fêtes le week-end dit gueule de bois ou indigestion jusqu’au mardi au moins ; pas les meilleures conditions pour écrire de longs courriers en anglais.

À propos de noces, ma mère semble avoir attrapé le virus également. Elle va me rendre chèvre. Elle me téléphone tous les deux jours pour me rappeler mon grand âge (je viens d’avoir 27 ans !), me causer de mon utérus (qui, selon ma mère, a un délai de péremption approchant à toute vitesse) et m’avertir du nombre décroissant de bons partis encore disponibles sur les étals de la foire aux maris. Elle ne cesse de comploter avec ses amies et me pose des traquenards, m’impose des déjeuners et dîners où soi-disant je ne peux pas me débiner, pour me faire rencontrer le fils d’une telle qui est ingénieur ou le neveu d’une autre promis à une brillante carrière de médecin.

Je me suis même retrouvée un soir à un quasi-blind date avec un professeur d’électrotechnique qu’on m’avait vendu comme le plus adorables des Apollon et qui s’est avéré l’être le plus ennuyeux de la planète. Du bout des lèvres, il m’a posé quelques questions sur mon travail et il a écouté mes réponses avec un sourire condescendant, comme si j’étais sa petite cousine de 12 ans lui racontant un de ses spectacles d’école. Il a enchaîné ensuite avec un exposé de trois heures sur des installations électriques (tu y crois toi, qu’il existe sur terre des hommes capables de parler trois heures durant d’installations électriques en étant persuadés que ça intéresse leur interlocutrice ?). J’ai regretté de ne pas avoir de foulard assez long pour aller me pendre dans les toilettes et abréger ainsi mes souffrances.

Merci, merci, merci infiniment pour les cadeaux ! Tu es fou, ça a dû te coûter une fortune d’envoyer ce colis. Tu es vraiment mon père Noël américain, et des remerciements en trois langues ne suffiraient pas pour exprimer ma gratitude.

(Bien sûr que le Père Noël existe chez nous, voyons ! Il est vrai qu’il ne s’appelle pas ainsi – littéralement, il s’appelle Pépé Givre dans ces contrées – et qu’il a l’habitude de venir dans la nuit du 31 décembre chez la plupart des gens. Mais il est habillé tout pareil ; il sue sous son costume et tripote probablement les enfants qui s’installent sur ses genoux pour la photo tout comme il le fait dans les grands magasins du paradis capitaliste. En revanche, non, pas de Halloween ni de Thanksgiving au paradis de l’autogestion socialiste, juste la fête nationale, qui tombe aujourd’hui d’ailleurs, et que j’honore en ayant enfin une journée rien qu’à moi pour t’écrire une lettre digne de ce nom.)

C’est ma voisine qui a réceptionné ton colis, tu ­aurais dû voir les étoiles dans ses yeux, prunelles transformées en drapeau américain, tandis qu’elle soupesait son poids et reluquait sa provenance. J’ai eu du mal à m’en débarrasser, elle bloquait la porte de son pied en espérant probablement que je le déballerais devant elle. Tu auras compris à ce stade que les services secrets me fichent une paix royale, mais qu’en revanche, la tendance de mes voisins à se mêler de ma vie est sans limite (ce qui n’a aucun rapport avec le communisme, ce sont juste les Balkans qui s’expriment). Qui sait ce qu’elle s’imaginait qu’il y aurait dedans ? Et à quel point elle aurait été déçue de découvrir que le carton contenait seulement des journaux, des livres et des papiers. Mais pour moi, ça a été comme mon anniversaire, Noël catholique, le jour de l’An et Noël orthodoxe combinés !

Je suis tellement touchée que tu te sois souvenu de notre première conversation dans ce café de Saint-­Germain-des-Prés, quand tu m’as demandé quel était mon livre préféré au monde. J’ai East of Eden, en serbo-croate bien sûr, mon exemplaire est corné, annoté, souligné, il ressemble à une tête de chou à force d’être lu et relu, mais que tu aies pris la peine d’écumer les boutiques d’antiquaires et les vide-greniers pour me trouver un exemplaire de l’édition originale signé de la main de Steinbeck m’a émue aux larmes. Je me fiche de savoir que la dédicace n’est probablement pas authentique, je choisis de croire que c’est mon idole lui-même qui a gribouillé ces quelques lignes, et mon cœur s’arrête à chaque fois que je pense que le colis aurait pu se perdre ou être volé.

Et le premier numéro de Ms Magazine, quelle merveille ! Cette couverture ! J’en suis dingue. Je vais l’encadrer je crois, après avoir photocopié les pages intérieures pour pouvoir relire les articles à loisir. Sérieusement, tu trouves que je ressemble à Gloria Steinem ? J’en suis très flattée, même si en dehors des cheveux, je ne vois pas vraiment la ressemblance. Elle a seulement une dizaine d’années de plus que moi, mais quand je vois tout ce qu’elle a déjà accompli, je me dis qu’il faudrait que je me mette plus ­sérieusement au boulot.

And last but not least, ta nouvelle ! J’ai rougi comme une adolescente en découvrant que son titre était Milena à Paris et je me suis précipitée pour la lire. Elle est magnifique, à force j’ai fini par la connaître par cœur. C’est très romancé évidemment, et notre petit trio apparaît bien plus sulfureux et passionné qu’il ne l’a été dans mon souvenir, mais je n’y vois que la preuve de ton immense talent. Et quel bonheur qu’elle ait été acceptée en vue d’une publication ! Je suis sincèrement admirative. Félicitations, mon brillant ami. Je ne voudrais pas abuser, mais te serait-il possible de m’envoyer un exemplaire de la revue lorsqu’elle paraîtra ? Si je me mets à clamer que je suis devenue la muse d’un fabuleux écrivain américain, personne ne me croira ; il me faut donc des preuves tangibles ! Je plaisante, la vraie raison c’est que je trouve cette nouvelle si belle, que j’aimerais beaucoup l’avoir dans sa version publiée.

Hors de question, en revanche, que je te fasse lire la mienne. Surtout après avoir découvert Milena à Paris. Je ne l’ai même pas montrée à Svetlana, à qui je montre bien des premières moutures honteuses en temps normal. Ma nouvelle est très mauvaise, crois-moi sur parole. Plus ampoulée que mes écrits du lycée. Je pourrais aussi bien m’en servir pour tapisser la litière de Jean-Paul. Cependant, je suis assez contente d’une fiction radio que je viens de terminer. Si j’ai le temps, j’essayerai de la traduire pour toi ; si ça t’intéresse bien sûr. Peut-être qu’après tout je ne suis pas complètement perdue pour la littérature.

Non, toujours pas de nouvelles pour l’appartement d’État. Ça va prendre un peu de temps, même avec un piston solide. Ce n’est pas grave, je ne suis pas pressée. Mon père m’a bricolé un chauffage d’appoint (il passe son temps à désosser et réassembler des machines ; pour les rendre plus performantes, dit-il) et ça va aller, je vais pouvoir tenir encore quelques hivers ici. J’aime le quartier où je suis, le grand parc de Tašmajdan tout proche (celui qui est sur la dernière carte que je t’ai envoyée) et les sonneries des tramways qui montent et descendent le boulevard de la Révolution. Mon chez-moi actuel est petit mais charmant. Je te joins le croquis fait par un ami peintre, ça rend mieux qu’en photo. (Garde ce dessin précieusement, Santi est un artiste exceptionnel et ce gribouillis, fait lors d’une soirée de beuverie, vaudra une fortune un jour.)

Alors que je suis en train d’écrire ces lignes, il commence à neiger. J’adore ce moment, celui de la première neige de l’hiver. Souvent ce n’est qu’au réveil que je découvre la ville recouverte de blanc, mais vu que je veille tard pour m’assurer de terminer ma lettre cette fois-ci, la nuit me fait ce cadeau. Jean-Paul est surexcité, il essaye d’attraper les flocons à travers la vitre. Et sur le trottoir en contrebas, un jeune couple s’embrasse. Le tableau est d’un kitsch ! On se croirait dans un navet hollywoodien. Je dois avouer que mon côté midinette s’en délecte. Bien au chaud grâce à l’invention de mon père, j’écoute Rachmaninov (le Concerto pour piano n° 3) et je corresponds avec un futur prix Pulitzer. Je trouve que ma vie est fabuleuse.

Merci encore, mon ami, pour toutes tes délicates attentions.

Love,

M.

P.S. : Merci également pour les nouvelles de Peter, qui est beaucoup moins prolixe que toi et ne m’en donne qu’au compte-gouttes. Embrasse-le de ma part.

Belgrade, January 5th 1973.
Dear Sam,

C’est à mon tour de me faire des films et de me ­demander si ce colis arrivera jusqu’à toi, ou bien s’il sera intercepté par des agents zélés de la CIA, ou du FBI, ou d’une autre de vos nombreuses agences fédérales chargées de veiller à ce que les méchantes communistes ne viennent pas perturber la bonne marche du consumérisme victorieux. Or, comme tu ne cesses de m’affirmer que les États-Unis sont un étalon pour ce qui est des libertés individuelles et du bonheur humain en général, que l’époque de la chasse aux sorcières maccarthyste est bien révolue, je ne peux qu’espérer que mon présent ne sera pas trop malmené avant d’atterrir dans tes mains, ou plutôt, sur tes épaules.

Au cas où,

NOTE À L’ATTENTION DE L’AGENT EN TRAIN D’INSPECTER CET ENVOI :

Cher Monsieur,

Ne perdez pas votre temps avec ma petite personne et allez plutôt boire un bourbon avec vos copains ou faire l’amour à votre femme.

Il n’y a rien ici qui mérite que vous vous y attardiez, seulement un pull-over en laine vierge en provenance du cœur de la Šumadija (Serbie, République fédérative ­socialiste de Yougoslavie), produite par des paysannes farouchement anti-communistes et tricoté de mes mains expertes (mes coordonnées complètes figurent au dos du colis).

Je jure sur l’honneur qu’à part un sens de l’humour passablement lourdaud, ce cadeau ne véhicule aucun message politique subliminal. Même si c’était le cas, Samuel J., destinataire dudit cadeau, est le plus ardent défenseur des valeurs de votre pays et ne saurait être retourné ni amené à le trahir d’aucune manière. Pas que j’eusse essayé, non, cette idée ne m’a même pas effleuré l’esprit, car voyez-vous, nos dissensions d’opinion sont justement ce qui rend mon amitié avec Samuel J. aussi précieuse et notre correspondance si amusante.

Si toutefois il y avait un message glissé entre les lignes (ou entre les mailles, ha ! ha! Ha!), celui-ci serait que le sens de l’humour n’est point incompatible avec le socialisme.

En vous souhaitant une vie formidable, à vous et à vos proches,

Milena Dj.

Je me suis longuement interrogée sur ce que je pourrais t’envoyer pour te remercier des merveilles que tu as fait pleuvoir sur moi. Même si tu as insisté sur le fait que tu n’attendais rien en retour et que tu ne voulais surtout pas que je me sente redevable de quoi que ce soit, je tenais à te faire savoir à quel point ton geste m’avait touchée.

Mais qu’offrir à quelqu’un qui semble tout avoir déjà, et qui vit dans un pays où, apparemment, il a accès à tout ce qu’il pourrait imaginer ? Livres ou magazines étaient éliminés d’office, à moins que tu n’aies maîtrisé le serbo-croate en cachette et en un temps record ? Quant aux disques que je trouve ici, ils sont pour une bonne partie des rééditions d’enregistrements faits aux États-Unis.

On m’a suggéré de te composer un panier garni avec des spécialités de bouche et des alcools locaux, mais si le colis était retenu au milieu de l’Atlantique plusieurs ­semaines durant, je craignais que tu ne sois bon pour une intoxication alimentaire, ce qui, en termes de remerciements, ne me semblait pas très approprié.

Svetlana voulait à tout prix que je pose nue pour notre ami peintre (celui qui a fait le joli dessin de mon studio). Elle imaginait une toile me représentant alanguie sur mon canapé, en train de caresser Jean-Paul, placé stratégiquement pour éviter que le tableau ne soit trop olé, mais :

— il n’y a aucun moyen de convaincre Jean-Paul de rester en place plus de cinq minutes ;

— poser nue en décembre à Belgrade dans un appartement avec des fenêtres datant d’avant-guerre présente un risque certain pour ma santé pulmonaire ;

— notre ami ayant un immense talent, la valeur de l’œuvre pourrait faire croire aux agents du contre-espionnage américain que tu n’es peut-être pas un citoyen si loyal que ça.

Il me fallait donc trouver quelque chose d’original, de non périssable, possédant à la fois une forte valeur sentimentale et une faible valeur matérielle. C’est en suivant ce raisonnement que j’ai eu l’illumination : j’allais te tricoter un chandail !

Si le résultat laisse à désirer, malgré les longues heures que j’y ai passé et les conseils experts de ma mère et de toutes mes tantes (bon, j’avoue, j’ai eu de l’aide pour monter les manches ; après avoir défait et refait trois fois sans que ça tombe comme il faudrait, j’ai laissé ma mère se charger de cette partie), sache que j’y ai mis beaucoup de cœur.

Sens-toi libre également de ne jamais le porter. Je l’ai mis deux minutes et j’ai cru devenir folle tellement la laine vierge gratte. Vive le polyester capitaliste !

Ah oui ! j’allais oublier. Ma mère et toutes mes tantes te passent un message extrêmement important. Si jamais tu étais suffisamment sentimental pour porter cette horreur et que tu te retrouvais obligé de laver le pull-over, surtout ne le met pas à la machine, car il serait foutu. Il faut le laver à la main, dans une bassine d’eau froide, avec du shampoing, et le laisser ensuite sécher à plat sur une serviette. (En écrivant ceci, je me rends compte que c’est un cadeau empoisonné, sorry !) Et s’il est sale mais ne présente aucune tache, il suffit de l’aérer puis de le mettre quelques jours dans un sac en plastique dans ton congélateur, mes tantes m’assurent que le froid désinfecte parfaitement !

Je n’arrive pas à croire que je viens d’écrire plusieurs pages pour parler d’un tricot moche. Il faut vraiment n’avoir rien à raconter !

Il est vrai que c’est un peu la routine.

J’assiste aux répétitions au théâtre. Je remplace la souffleuse partie en congé maternité. L’acteur qui joue Stanley est très, très, très loin du sex-appeal félin de Brando, il est moustachu et sent l’oignon après la pause déjeuner, ce qui nous plonge, Svetlana et moi, dans une hilarité difficile à contenir. Comme c’est moi qui ai revu la traduction, on ne cesse de me demander de réécrire la moitié des répliques parce que ce paysan n’arrive pas à dire correctement son texte. Heureusement, l’actrice qui joue Blanche est merveilleuse.

Je fais également des piges à la télé. Ce n’est pas follement créatif non plus, mais au moins j’apprends beaucoup sur l’écriture des feuilletons. Je file des coups de main sur celui qui a commencé l’année dernière – ça s’intitule Le théâtre à la maison –, c’est mieux que ce que le titre laisse présager et la série a un tel succès qu’il faut aller très vite pour pondre de nouveaux épisodes. Je ne suis pas créditée en tant que scénariste, ce qui m’embête forcément, mais au moins dans les couloirs on commence à savoir qui je suis et personne ne pourra dire plus tard que j’ai été pistonnée lorsque je finirai par obtenir un contrat permanent. (Il semblerait que ce soit pour bientôt, touchons du bois.)

Comme je passe mon temps à cavaler du théâtre à la RTS, inutile de préciser que je n’écris pas du tout « pour moi ». Ce qui me désole, comme tu peux l’imaginer. Mais c’est un renoncement temporaire qui me permettra d’avoir une meilleure situation par la suite, alors je tiens bon.

J’espère que tu as passé des fêtes agréables. Ici nous nous préparons pour la dernière de la série, Noël orthodoxe, qui tombe demain soir. À ce stade du marathon festif, nous avons tous pris au moins cinq kilos, et je ne rentre plus dans mes blue-jeans parisiens.

Je t’embrasse.

M.

P.S. : Peter m’a enfin écrit pour me dire qu’il sera à Athènes début février. Il fait un reportage sur la dictature des colonels pour son journal, mais tu dois être au courant de tout cela. C’est à 1 000 kilomètres de Belgrade et Svetlana pourrait me prêter sa voiture. Je ne suis pas sûre d’être capable de conduire autant tout seule pour faire l’aller-retour le temps d’un week-end, mais si je trouve quelqu’un pour m’y accompagner, j’ai promis à Peter que j’essayerais de l’y retrouver. Si j’y parviens, nous lèverons nos verres d’ouzo à ta santé dans le port du Pirée.

Belgrade, April 2nd 1973.
Dearest Sam,

Me voilà tournant autour de cette lettre depuis des semaines, ne sachant par où la prendre, puisque tu attends une vraie réponse de ma part et que tu m’exhortes à « être sérieuse pour une fois ».

Toute cette histoire est soudainement devenue si compliquée, je ne sais pas quoi en penser, à vrai dire. J’ai l’impression d’être en proie à une tornade d’émotions contradictoires et de ne pas me retrouver dans mes propres sentiments.

Je suis également très confuse face à tes questions, à propos de Peter notamment. Il s’agit de ton ami d’enfance, et même s’il voyage beaucoup et qu’il n’est pas le plus régulier des correspondants, vous vous voyez quand même assez fréquemment. Je suis surprise que vous n’en ayez pas parlé entre vous, et que tu ne sois pas déjà au courant de tous les détails. Mais sans doute que les hommes n’échangent pas avec la même franchise que les femmes ont l’habitude de le faire, qu’il y a des codes – y compris culturels – qui m’échappent, et tu dois avoir tes raisons pour m’interroger, moi, au lieu de ton meilleur ami.

Je vais tenter de reprendre les choses posément, depuis le début, sans être certaine d’y parvenir puisque, comme je te le disais plus haut, je suis très perturbée par ce soudain retournement dramatique.

Lorsque nous nous sommes rencontrés l’année dernière à Paris, tout était léger et pétillant et joyeux. Nous flottions tous les trois sur de petits nuages. Paris dont nous avions tellement rêvé en tant qu’aspirants écrivains ayant lu trop de Hemingway et de Fitzgerald. Ce cadre romanesque, cinématographique, et puis le manque de sommeil, et certainement le vin qui coulait à flots, tout cela faisait que nous étions sur une espèce de high, défoncés à la joie d’être en vie encore plus qu’à l’herbe que Peter dénichait Dieu sait où. Mais surtout, la manière dont nous nous sommes ­retrouvés tous les trois a été si belle dès les premiers instants ! Tu te souviens comment nous trinquions en nous disant que nous savions déjà que ce que nous étions en train de vivre, cette rencontre, était de celles qui marquent une vie ? Même si tu sais tout cela, il me semble important de te raconter comment moi j’ai vécu les choses, car je crois que la manière dont ça s’est déroulé par la suite y est fortement liée.

Tu es bien placé pour savoir que j’ai passé cette première nuit avec Peter, vu que tu nous as accompagnés jusqu’à mon hôtel. La nuit suivante Peter a disparu, sans doute avec cette Italienne fatale que nous avions rencontrée à La Rotonde, et c’est toi qui m’a tenu compagnie jusqu’au petit matin. Nous avons quadrillé Paris en parlant et un vrai lien s’est tissé entre toi et moi cette nuit-là. Il ne s’agissait pas seulement de mettre du baume sur mon amour propre froissé par l’infidélité de mon amant d’une nuit, c’était bien plus profond que ça. Et si deux jours plus tard je t’ai invité dans ma chambre pour rendre jaloux Peter (qui, lui, a paru plutôt se réjouir du tour pris par les événements), ce n’était certainement pas l’unique raison.

Depuis ces prémices probablement, j’étais déjà tiraillée entre la liberté, la joie, l’insouciance qui se dégageaient de lui et ton côté rassurant. À mes yeux, Peter était l’aventurier fougueux et passionnant, mais sur lequel on ne pouvait compter, et toi, tu étais exactement ce que tu t’efforces d’être, the good guy, Gary Cooper dans High Noon, droit dans tes bottes, fiable en toutes circonstances.

Nous étions à Paris, dans le scintillement de ces nuits d’été, au milieu de tous ces gens venant du monde entier que nous rencontrions, dans nos conversations passionnantes, nos fous rires, nos rêves de voyages et de gloire littéraire. Nous n’avions que quelques jours, quelques nuits, et tacitement nous avons tous les trois décidé que nous ne laisserions aucune considération petite-bourgeoise, aucun orgueil mal placé, nous gâcher ces moments. Tacitement nous avons décidé que ce petit tango à trois serait notre aventure, notre Jules et Jim, que nous allions nous y abandonner pour fabriquer ensemble de quoi rêvasser pendant les nuits d’hiver futures et nourrir nos proses.

Une fois que nous sommes tous revenus dans nos « vraies vies », tu as commencé à m’écrire, avec la régularité qui semble être la tienne en toute chose, et je me suis surprise à guetter le facteur. Si mon cœur bondissait également lorsqu’une carte de Peter arrivait, il ne m’y disait pas grand-chose. Je ne t’ai d’ailleurs jamais caché que nous étions en contact et c’est moi, apparemment, qui t’ai appris que nous avions prévu de nous retrouver à Athènes.

Ça me contrarie beaucoup de lire que « j’ai couru 1 000 kilomètres pour me jeter dans ses bras ». J’ai dû ­relire cette phrase plusieurs fois tellement ce genre de ­remarques ne te ressemble pas. Au risque de paraître prétentieuse, crois-tu vraiment que j’aie besoin de courir après un homme ou de me jeter dans les bras de qui que ce soit ? Et puis, quand bien même ce serait le cas, je n’aurais de comptes à rendre à personne. J’ai bien évidemment sauté sur l’occasion de le revoir puisqu’il était si près, mais Sam, j’aurais fait la même chose si ça avait été toi à sa place, ou n’importe quel autre ami que je n’ai pas l’occasion de voir aussi souvent que je le souhaiterais.

D’après ce que je comprends, Peter a été évasif sur notre temps à Athènes. Je ne pense pas que c’était pour te ­cacher quoi que ce soit ; il devait avoir ses raisons et tu le connais mieux que moi. Il y est venu pour un reportage assez général, sans se douter que pile à ce moment commencerait l’occupation de la faculté de Polytechnique par les étudiants. Cette occupation est toujours en cours, les rangs des opposants grossissent, et s’ils tiennent, s’ils ne se font pas tous emprisonner ou assassiner, ça pourrait bien finir par sonner le glas du régime des colonels. Mais je m’égare, ce n’est pas du tout ce que je cherche à t’expliquer…

L’occupation venait donc de commencer, et forcément, Peter a décidé de suivre cette piste. Comme j’étais là, je l’ai accompagné. Ce qui se déroulait sous nos yeux était passionnant, et c’était également la seule manière de partager quand même des moments avec lui. Nous avons passé la majeure partie de mes ­quarante-huit heures athéniennes dans un amphithéâtre plein à craquer à écouter de jeunes Grecs débattre (en grec) de lutte contre la dictature et du rôle des États-Unis dans la situation terrible du pays. Il n’y a eu ni soirées en amoureux dans les tavernes à touristes ni visites romantiques, même si je ne vois pas très bien ce que ça aurait changé. L’Acropole, nous ne l’avons vue que de loin (et elle est aussi impressionnante que je l’imaginais).

De ce qui a eu lieu sur le plan personnel entre ­Peter et moi à Athènes, de ce que nous nous sommes dit, je ne te raconterai rien. Si tu souhaites en connaître les détails, c’est ton meilleur ami qu’il te faudra interroger, pas moi. Si je peux me permettre d’être franche, je trouve que ça ne te regarde pas, comme ne regarde nullement ­Peter ce que toi et moi échangeons dans notre correspondance. D’ailleurs, il ne m’a posé aucune question à ce propos. Ce que je peux te dire en revanche, c’est que ces quarante-huit heures passées avec Peter à Athènes n’interfèrent en rien dans notre relation, épistolaire ou autre. Elles ne sont qu’une sorte de post-scriptum à ce que nous avons vécu à Paris, et qui sait, l’avenir nous le dira, elles en sont peut-être l’épilogue.

Je suis étonnée, je dirais même que je suis sonnée, par l’intensité de tes sentiments. Je m’attendais à tout sauf à une déclaration d’amour aussi enflammée de ta part. Je ne comprends pas trop d’où ça vient et j’aurais tendance à penser que c’est ta fertile imagination d’écrivain qui te fait croire qu’il s’agit là d’un grand amour. Je t’avoue que n’ai jamais réellement cru au coup de foudre, ces histoires m’ont toujours semblé n’appartenir qu’à la fiction. Je me dois d’être honnête avec toi et de te ­répondre que si mon attachement n’est pas à la hauteur du tien – à ce point dans le temps du moins, car de l’avenir je ne peux présumer –, ce que tu m’écris me bouleverse et m’interroge énormément.

Je ne sais pas quoi te répondre d’autre que : je ne sais pas. Je ne sais pas si, au fil des mois et des lettres, je finirai par réaliser que je ressens la même chose pour toi. Je ne sais pas si l’occasion de revoir Peter se représentera de sitôt et si, à cet instant, j’aurai envie de le revoir. Je ne sais pas. Je suis désolée, Sam, mais c’est tout ce que je peux te dire pour le moment, car je suis confuse et tiraillée. J’imagine que tu souhaiterais une réponse plus tranchée, plus certaine, une réponse que malheureusement, à ce jour, je ne suis pas en mesure de te donner.

Ce dont je suis cependant sûre est que je tiens énormément à toi, à nos lettres, à notre lien. Ça me briserait le cœur de te perdre. Sur ce point, je n’ai pas l’ombre d’un doute. Oui, j’ai beaucoup d’amour pour toi. Cet amour n’a peut-être pas la forme ni l’intensité que tu aurais souhaitée, mais c’est de l’amour, sois-en assuré.

Sommes-nous vraiment obligés de trancher, de ­décider de quoi que ce soit, là tout de suite, après quelques nuits parisiennes et quelques mois de correspondance ? Ne pourrions-nous pas juste continuer à nous écrire, ­apprendre à nous connaître par ce biais, en attendant de trouver une nouvelle occasion de passer quelques jours ensemble ? Il me semblerait fou de prendre une décision définitive sans nous être revus.

Ne doute jamais de mon attachement, je t’en ­supplie.

Je guetterai le facteur encore plus anxieusement dans les semaines qui viennent.

With all my affection,

M.

P.S. : Je ne peux pas croire que tu portes vraiment mon affreux pull-over ! Je te soupçonne de ne l’avoir mis que pour la photo. Mais je trouve que la couleur te va ­merveilleusement. »

Extrait
« L’amour de ma vie, c’est ce que je suis en train de faire. C’est l’écriture. Tout le reste que j’ai vécu et qui me reste à vivre n’est là que pour alimenter l’écriture. » p. 93

À propos de l’auteur
RISTIC_Sonia_©Christophe_PeanSonia Ristić © Photo Christophe Pean

Née en 1972 à Belgrade, Sonia Ristić a grandi entre l’ex-Yougoslavie et l’Afrique et vit à Paris depuis 1991. Après des études de lettres et de théâtre, elle a travaillé comme comédienne, assistante à la mise en scène et avec plusieurs ONG. Dans les années 2000, elle a fait partie du collectif du Théâtre de Verre avant de monter sa compagnie. Elle a beaucoup écrit pour le théâtre et est déjà l’auteure de quatre romans publiés chez Intervalles: La Belle Affaire (2015), Des fleurs dans le vent (Prix Hors concours 2018), Saisons en friche (2020) et Triptyque en ré mineur (2022).

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La fille de l’ogre

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En deux mots
Après avoir parfait son éducation en France, Flor de Oro retrouve sa république dominicaine natale et son père, le dictateur Trujillo. En débarquant la jeune croit aussi trouver l’amour, mais sa relation ne sera que la première d’une longue série contrôlée par un père intransigeant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une vie malmenée et mal menée

Après la trilogie des Déracinés, Catherine Bardon reste fidèle à la République dominicaine en retraçant la vie de Flor de Oro, la fille du dictateur Trujillo. Une biographie qui est d’abord un grand roman!

Un déchirement. Flor de Oro n’a qu’une dizaine d’années lorsque son père, chef de la police de la République dominicaine, décide d’envoyer sa fille dans l’une des plus prestigieuses écoles privées de France, afin de parfaire son éducation. Flor de Oro doit alors quitter Aminta, sa mère, Boule de neige son chien, mais aussi son climat et son décor de rêve pour le froid et les couloirs d’un vaste domaine. Une expérience difficile, mais qui lui permet de découvrir la haute bourgeoisie, parcourir les lieux de villégiature comme Saint-Moritz en Suisse ou Biarritz et de décrocher un diplôme. Pendant ce temps son père va prendre les rênes du pouvoir après un coup d’État quelques temps avant qu’un cyclone ne fasse des milliers de morts et de gros dégâts.
C’est donc un pays très différent et avec un tout autre statut qu’elle retrouve à 17 ans. Dans les flonflons de la fête organisée pour son retour elle va retrouver l’aide de camp qu’elle n’avait pu quitter du regard en débarquant, Porfirio Rubirosa. Mais l’amour peut-il trouver sa place dans un protocole très strict? Après avoir tenu tête à son père, elle finit par le faire céder et a même droit à un mariage grandiose avec le beau séducteur. Mais ce dont elle ne se doute pas, dans sa candeur et sa naïveté, c’est que désormais tous les faits et gestes du couple sont surveillés et rapportés au dictateur.
À l’image de toutes ces rumeurs qui circulent sur la police politique et la chasse aux opposants, elle va pourtant très vite comprendre que son père est un Janus dont la face sombre est impitoyable. Elle comprend alors «que si elle accepte de regarder en face ce qu’est son père, ce qu’il fait à son pays, ce qu’il fait à son peuple, elle sombrera. Elle le sait. Pour survivre, elle doit refouler ces pensées et ces images, les tenir à distance et leur dénier tout pouvoir sur elle.»
Mais ses envies d’émancipation sont balayées d’un revers de manche par «T», comme l’autrice a choisi de désigner le dictateur, qui régnera sans partage pendant trois décennies.
En déroulant la vie sentimentale de Flor de Oro, qui se mariera neuf fois, Catherine Bardon montre combien la cage dorée dans laquelle elle se meut est une prison. Que toute tentative pour s’en échapper est vouée à l’échec, y compris après la mort du tyran.
Sans manichéisme, la romancière nous permet de comprendre toute l’ambivalence de leur relation. Si sa fille a largement profité des largesses de son père, elle a aussi beaucoup souffert de ce statut si particulier. Espionnée en permanence, elle ne pouvait se permettre de faire un pas sans que celui-ci ne soit relaté à son père. Un carcan dont elle tentera bien de se défaire, mais sans succès. Car, comme l’a montré Diane Ducret dans ses ouvrages sur les femmes de dictateurs, ces derniers avaient pour la plupart un rapport très pervers avec leurs épouses et maîtresses. Et si elle n’a pas spécifiquement traité le cas de Trujillo, les déviances sont semblables. C’est Mario Vargas Llosa, avec son roman La fête au bouc, qui retrace les dernières années de Trujillo et son assassinat, qui va souligner combien le dictateur considérait les femmes comme lui appartenant, qu’elles devaient lui être offertes faute de bannissement, de disgrâce, de la perte de tous leurs biens, voire de prison ou d’exil forcé, la tout sans aucune justification. On comprend alors que le combat de de Flor de Oro aura été vain, même si elle n’a jamais cessé de le mener.
Comme l’a souligné Catherine Bardon dans un entretien accordé pour la sortie du roman, raconter la vie de Flor de Oro lui aura aussi permis de rendre hommage aux Dominicains, comme elle l’a fait dans sa saga des Déracinés, car La Fille de l’Ogre «est aussi une allégorie du peuple dominicain pendant la dictature.»

La fille de l’ogre
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
432 p., 00,00 €
EAN 9782365696944
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement en République dominicaine. On y voyage aussi en France, à Paris et plus précisément à Bouffémont, en lisière de Montmorency. Les vacances se déroulent à Saint-Moritz, à Biarritz, sur la Côte d’Azur et en Italie, notamment à Pise et Venise. New York et Berlin sont aussi des étapes dans la vie du personnage principal.

Quand?
L’action se déroule de 1915 à 1978.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le bouleversant destin de Flor de Oro Trujillo, la fille d’un des plus sinistres dictateurs que la terre ait porté.
1915. Flor de Oro naît à San Cristóbal, en République dominicaine. Son père, petit truand devenu militaire, ne vise rien moins que la tête de l’État. Il est déterminé à faire de sa fille une femme cultivée et sophistiquée, à la hauteur de sa propre ambition. Elle quitte alors sa famille pour devenir pensionnaire en France, dans le plus chic collège pour jeunes filles du pays.
Quand son père prend le pouvoir, Flor de Oro rentre dans son île et rencontre celui qui deviendra son premier mari, Porfirio Rubirosa, un play-boy au profil trouble, mi gigolo, mi diplomate-espion, qu’elle épouse à dix-sept ans. Mais Trujillo, seul maître après Dieu, entend contrôler la vie de sa fille. Elle doit lui obéir comme tous les Dominicains entièrement soumis au Jefe, ce dictateur sanguinaire.
Marquée par l’emprise de ces deux hommes à l’amour nocif, de mariages en exils, de l’Allemagne nazie aux États-Unis, de grâce en disgrâce, Flor de Oro luttera toute sa vie pour se libérer de leur joug.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Café Powell (Emily Costecalde)


Catherine Bardon présente son nouveau roman La fille de l’ogre © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« San Cristóbal,
République dominicaine
1920
— Flor ! Flor de Oro !
Elle a un prénom délicat et précieux, comme l’enfant qu’elle est.
Fleur d’Or.
C’est son père qui l’a choisi. Sa mère ne sait pas très bien d’où il l’a sorti. Alors elle lui dit qu’il l’a inventé pour elle, juste pour le plaisir de voir fleurir un grand sourire sur le visage de sa fille.
Un prénom inventé, rien que pour elle ! Flor de Oro est rassurée, son Papi l’aime.
— Flor ! Flor de Oro !
Du fond de la cour, sa mère l’appelle. Les petits chiens sont nés.
La bouche pleine de dulce de leche au coco, Flor accourt en sautillant. Un drôle de cloche-pied à trois temps qui la déséquilibre légèrement, presque une claudication. Elle trébuche et manque de s’étaler dans la poussière. Elle se rattrape de justesse. Aminta fait mine de n’avoir rien vu. Cette note dissonante lui arrache un sourire tendre. Ni elle ni son mari n’ont légué à leur fille le sens du rythme. Aminta, cette femme simple et sans grande éducation, adore la danse. Elle pense que c’est ce qui les a rapprochés, T et elle, la main sur la cambrure des reins, les bassins soudés, les corps qui oscillent, s’épousent, un creux pour un plein, les hanches qui balancent, les épaules qui se frôlent en tressautant… Ça et leur jeunesse, ça et leur terre de naissance, San Cristóbal.
Non décidément, sa petite Flor de cinq ans n’a pas le rythme dans la peau. Peut-être que Julia Genoveva, elle, l’aurait eu… peut-être…
Flor de Oro est là, devant sa mère, les joues rougies par sa course, les lèvres coquillage lustrées de sucre, entrouvertes, les yeux interrogateurs. Aminta hoche la tête et chasse avec résolution le fantôme de son aînée. Il ne doit pas peser sur l’enfance de Flor. Jamais.
Aminta prend la main de sa fille et la conduit devant l’abri de la chienne. Gisant sur le flanc dans l’ombre pauvre, les yeux fermés, la bête immobile endure les succions voraces d’un quatuor de chiots qui ressemblent à des rats. Flor se penche, examine attentivement la portée et pointe un index décidé sur une boule noire blottie contre la cuisse de la chienne.
— Celui-là !
La fillette s’accroupit, elle effleure le chiot du bout de ses doigts timides puis retire vivement sa main, la chienne s’est mise à gronder doucement. Fière de son audace, Flor lève des yeux brillants vers le sourire de sa mère.
*
Son Papi est rentré. Une permission. Flor ne le voit que rarement depuis qu’il est devenu élève soldat, guère plus d’une fois tous les deux mois. Il a intégré l’académie militaire de Haina, loin de San Cristóbal, là où les marines américains forment les officiers de la future armée dominicaine. Flor déteste les Américains, un jour elle a jeté des pierres sur une automobile qui passait avec à son bord quatre officiers.
T tapote distraitement le sommet du crâne de sa fille. Ses doigts dansent dans les boucles brunes, regrettant au passage qu’elles ne soient pas plus soyeuses. Interroge la mère. Aminta acquiesce, sage, bonnes notes à l’école. Bien. Flor dit à son père pour le chiot. T se laisse entraîner de mauvaise grâce vers la portée, non sans avoir planté un chapeau de paille sur la tête de sa fille. Il ne faudrait pas que sa peau brunisse au soleil, elle a déjà le teint mat. Sans hésiter, l’enfant lui désigne le chiot. C’est le mien. Il s’appelle Café. Son père grimace. Ce n’est pas le genre de chose qui l’attendrit. Il soupire bruyamment.
— Non, mi amor. Pas celui-là. Il est tout noir, il est mauvais comme tous les noirs. Regarde, il vole déjà le lait des autres.
Accroupie, les coudes sur ses genoux, Flor observe la portée avec attention. Son petit menton commence à trembler, des larmes montent à ses yeux, prêtes à dévaler ses joues. Elle aimait déjà Café. Mais Papi a raison, le noir prend toutes ses aises et piétine le chiot à côté de lui, un petit blanc avec des taches rousses au bout des pattes qui font comme des chaussures. Son père le pointe du doigt :
— Prends plutôt celui-là, il est blanc, tout blanc, et tu vas voir, il va devenir un tiguere si tu t’en occupes bien ! Tu pourras l’appeler Boule de Neige !
Voilà, Papi a décidé. Il a toujours raison, il ne faut pas le contrarier, pas le décevoir. Surtout pas. Une petite fille doit se plier aux décisions de son père, surtout quand c’est un soldat. Son chiot, ce sera Boule de Neige. Flor ne sait pas ce qu’est la neige.

De loin, Aminta a assisté à la scène, impuissante. Inutile de s’interposer. Elle a peur de cet homme, son mari. Il a toujours été autoritaire, colérique, inflexible et violent, et ça ne fait qu’empirer avec cette formation militaire. Autrefois déjà, avec son frère, quand il jouait les cuatreros, puis avec sa bande de voyous des « 42 »… Et plus tard dans la plantation de canne qui l’employait comme garde, il était craint comme la peste par les coupeurs haïtiens pour sa cruauté. Ah ça, il a marqué les mémoires, les dérouillées au nerf de bœuf et à la trique de goyave restent gravées dans les mémoires ! Tout au fond d’elle, Aminta, la fille de bonne famille, a toujours su qu’elle faisait une erreur en épousant ce petit télégraphiste sans éducation qui avait même fait de la prison. Est-ce son côté mauvais garçon ou bon danseur qui l’a fait flancher ? En plus il est infidèle, il ne se cache même pas de ses aventures… Vraiment, quelle erreur ! Enfin sa fille n’a pas à payer les pots cassés. Alors elle endure, Aminta. Pour Flor de Oro, elle serre les dents bravement et prépare une malteada à son mari.
Maintenant que la question du chiot est réglée et que Papi est content, Flor espère qu’il va lui nouer des rubans dans les cheveux en l’appelant mi princesa. Ou lui donner la ceinture de son uniforme à laver dans la rivière. Ou encore mieux, qu’il va la faire danser. Elle tournicote autour de lui tandis qu’il sirote sa boisson, le regard plein d’espoir en se dandinant d’un pied sur l’autre. T a compris. Aujourd’hui il est de bonne humeur. Il pose son verre, déclame quelques vers de sa voix haut perchée sous l’œil admiratif de sa fille et se met à fredonner un air à la mode.
D’un doigt délicat, il replace une mèche rebelle derrière l’oreille de Flor, puis il la soulève comme une plume et pose ses petits pieds chaussés de toile sur ses bottes de cuir avant de commencer à marquer les trois temps du merengue. Ils tournent ensemble, il ne la lâche pas. Baila mi’jita ¡ baila, mueve la cadera ! Comme c’est amusant. C’est l’unique jeu que Papi lui accorde, alors Flor se déhanche avec délectation, les yeux extasiés levés vers le visage de son père. Papi s’arrête soudain, il en a assez de la faire tourner. Flor se retrouve bras ballants, les deux talons sur le sol. Papi tape des pieds par terre pour enlever la poussière de ses bottes et lui tourne le dos sans un mot. Puis se ravisant, il fait un pas vers Flor, plonge la main dans sa poche et lui tend une pièce de 5 pesos, pour t’acheter un jouet, et un bout de canne qu’il épluche. Oh merci Papi ! Flor commence à suçoter le morceau, le sucre coule dans sa gorge. Que c’est bon ! Aujourd’hui, c’est vraiment un beau jour.
*
Dans l’enfance de Flor, il y a le fantôme.
Cette absence jamais dite. Ce vide intangible, ce manque qu’elle lit parfois dans le regard de sa mère lorsqu’il s’égare, dans certains de ses gestes, cette main qu’elle laisse soudain retomber, comme ça, sans raison, ce soupir qu’elle réprime. Flor ne sait pas sa sœur morte d’une fièvre tropicale, l’enfant envolée avant d’avoir atteint sa première année. Elle ne sait pas le trou béant dans le cœur d’Aminta, le dépit et la colère de son père qui n’a pas réussi, malgré une longue chevauchée de nuit sur une vieille carne, à ramener le docteur assez vite. Le rio Haina était en crue et il avait lutté durant des heures contre le courant et la pluie. À son retour, sa fille était morte. Il s’était juré ce jour-là de construire un pont au-dessus de ce maudit fleuve.
Flor ne sait pas qu’elle est la compensation de l’ange perdu, l’enfant de remplacement. Mais, instinctivement, elle perçoit cet espace trop grand pour elle qu’on lui demande de remplir. Alors elle fait de son mieux. Elle s’applique. À l’école, au catéchisme, à la maison. Elle se fait légère, jamais grave, jamais triste, elle sent qu’elle n’en a pas le droit.

Dans l’enfance de Flor il y a le grand absent, son père dont l’ascension militaire et politique est fulgurante. Impérieux, autoritaire, exigeant. Il n’a pas de temps à lui consacrer. Parfois, bien qu’elle ne soit pas le fils qu’il désirait, il se laisse attendrir l’espace d’un instant par cette petite fille si facile et si joyeuse, un peu timide, un peu sauvageonne, qui l’adore littéralement et qui craint en permanence de le décevoir. Il se laisse attendrir par ce grand sourire innocent qui éclaire magnifiquement le petit visage hâlé. Mais cela ne dure jamais. Tant de choses plus importantes l’appellent.

Dans l’enfance de Flor, il y a cette tache originelle. Dont elle ne pourra jamais se laver. Celle qui explique peut-être tout.
C’est une goutte.
Une goutte de sang noir. Haïtien. Celle dont on ne parle pas. Celle qui fait si honte à son père. Celle qui amènera plus tard le Jefe, qui prétend à un lignage aristocratique, à se poudrer de blanc, à se tartiner le visage du fond de teint des pierrots. Celle que trahissent les cheveux si indisciplinés de Flor et son teint qui n’est pas d’albâtre. Elle lui vient de loin, cette goutte. D’un arrière-arrière-grand-père, son aïeul maternel à lui, un officier haïtien, Joseph Chevallier, arrivé dans le pays quand il s’appelait Dominicana. Une ascendance inavouable, qu’il faut taire à tout prix. Mais, plus on cherche à l’oublier, plus elle éclot en Flor tandis qu’elle grandit, plus elle devient criante, cette goutte de sang.
Peut-être que Julia Genoveva ne l’avait pas, elle. Peut-être que c’était un bébé parfait. C’est pour ça que Papi et Mami la regardent avec pitié et ne l’aiment pas beaucoup, car elle, Flor de Oro, n’est pas parfaite.
Cette goutte de sang qui la hantera toute sa vie…

Saint-Domingue
Juin 1924
C’est un cataclysme dans sa vie d’enfant déjà bien chahutée par la carrière militaire de son père qui est en train de gravir rapidement les échelons de la hiérarchie galonnée. T a assisté avec soulagement au départ des derniers marines. Ce jour-là, il a emmené Flor au port de Saint-Domingue et lui a soufflé à l’oreille « Enfin ! » tandis que les bateaux de guerre prenaient le large. Puis pour fêter cette libération, il lui a offert une glace.
Maintenant que les Yanquis ont quitté le territoire, T vise tout simplement le sommet, la tête de l’armée à venir. Rien ni personne ne l’arrêtera ni ne se mettra en travers de son chemin.
Depuis plusieurs années, Flor de Oro ne voit plus son Papi qu’épisodiquement. Le couple de ses parents se délite à la même vitesse que se consolide l’ascension de T. Un véritable fiasco. Aminta a refusé de suivre son mari de garnison en garnison et il a quasiment déserté la maison familiale. Flor et sa mère vivent seules à San Cristóbal.

Ce dimanche, Papi a promis de venir. Levée de bon matin, cheveux soigneusement tressés, robe blanche à volants amidonnée et souliers noirs cirés, Flor l’attend fébrilement. Le soleil monte lentement dans le ciel, arrivent les heures chaudes et toujours rien. Dans la maison, la touffeur est accablante. Flor sort sous l’auvent. Elle voudrait bien jouer avec Boule de Neige, mais Aminta la rabroue. « Tu vas te salir, tu ne voudrais pas mécontenter ton père ? » Alors Flor attend, sagement assise dans la mecedora. Aminta se résout à servir le déjeuner, la table est dressée pour trois. Flor n’a pas faim, elle dépiaute sa cuisse de poulet du bout de sa fourchette. D’habitude c’est son morceau préféré, mais aujourd’hui elle ne peut rien avaler, même pas le concon que sa mère a soigneusement raclé au fond de la gamelle pour elle. Flor lève des yeux confus sur le visage de sa mère. Elle remarque les coins de sa bouche affaissés, encadrés des rides amères de la déception. Les larmes montent mais elle se retient, Mami a l’air si désemparée… Les heures de l’après-midi s’étirent. Flor somnole, tassée au fond de la chaise à bascule. Finalement, Aminta décide que c’est assez :
— Il ne viendra pas. Il aura eu un empêchement, il est tellement occupé, ce n’est pas de sa faute.
Pourtant elle sait, Aminta, que c’est de sa faute, qu’un père ne doit pas faire une promesse vaine à un enfant, que la blessure de Flor de Oro est profonde. Avec un feint enthousiasme, elle aide Flor à troquer sa jolie robe contre une jupe de toile qu’elle a cousue elle-même, car en plus d’être une bonne cuisinière et une femme qui tient sa maison impeccablement, Aminta est une couturière hors pair. La petite fille court retrouver Boule de Neige pour enfouir son chagrin dans la fourrure poussiéreuse du cabot.
*
Son père a des maîtresses. Comme sa maîtresse à l’école ? Flor s’interroge. C’est ce que crie Mami. Et de plus en plus violemment. Flor les entend quand ils se disputent. « J’ai autre chose à faire que de supporter des jérémiades de bonne femme. – sin vergüenza, mujeriego… Tu m’humilies, tu me déshonores. Tu n’as jamais fait que ça, m’humilier. – Et toi, tu n’arrêtes pas de te plaindre. Tu devrais plutôt être fière de moi… »
Fière… Aminta ricane.

Quand le divorce est prononcé, quand Aminta se retrouve seule avec 100 pesos de pension mensuelle pour élever Flor, elle se résigne. La petite Flor est dévastée. Ce qui arrive, elle ne savait pas que ça pouvait exister. Papi et Mami vont vivre séparément pour toujours, dans deux maisons différentes. Peut-être n’a-t-elle pas été assez gentille, pas assez bonne élève, pas assez obéissante, et Papi s’est lassé d’elle ? Peut-être ne viendra-t-il plus jamais ? Sa joie de vivre s’est évaporée, la petite fille joyeuse devient taciturne, son sourire s’efface et laisse place à une moue triste. La culpabilité a un goût amer.
*
Ce jour-là, T est venu les voir. Il a troqué son uniforme pour un costume de ville et, malgré la poussière de la piste, ses chaussures noires brillent comme un miroir. Il est si élégant. Aminta se tient en retrait, dans l’encoignure de la porte, elle a ôté son tablier et lisse sa robe du plat de la main, regrettant de ne pas avoir mieux coiffé ses cheveux. Assis dans un fauteuil, son père fait signe à Flor d’approcher. Son petit visage tendre est au niveau de celui, dur, du capitaine. Du haut de ses neuf ans, Flor se dit que tout est réparé, que tout va redevenir comme avant. Elle exulte et ne peut réprimer un sourire victorieux. Elle jette ses petits bras maigres autour du cou de son père. Mais elle déchante vite. Papi attrape ses menottes et les maintient fermement sur ses genoux. Il fronce le sourcil, sévère, et la regarde droit dans les yeux :
— J’espère que tu sauras te montrer à la hauteur des espérances que je mets en toi et des sacrifices que j’accepte pour ton éducation. Tu vas partir étudier en France, annonce-t-il solennellement.
Mise devant le fait accompli, Aminta se tord les mains. Flor est trop jeune. L’école de San Cristóbal est très bien. C’est une dépense tout à fait inutile. Jamais elles n’ont été séparées. Flor de Oro a besoin de sa maman. Car lui, eh bien lui, il n’est jamais là… Déjà Aminta regrette ses dernières paroles.
Mais lui, visage impassible, balaie ces arguments d’un haussement d’épaules :
— Je suis un homme important désormais. Un jour prochain, je dirigerai ce pays. Ma fille doit recevoir la meilleure éducation qui soit. Ici elle n’apprend rien et tu la gâtes trop, Aminta. Ça va l’endurcir, lui ouvrir des horizons, lui donner un vernis. C’est nécessaire car bientôt Flor de Oro aura un rang à tenir !
Un rang ? Quel rang ? Et pourquoi si loin ? Pourquoi la France ?
Parce que c’est la vieille Europe. Beaucoup plus classe que l’Amérique. Parce que c’est là-bas que les Dominicains de l’élite sont éduqués. Parce que T se targue d’avoir des ancêtres français, il ne faut pas l’oublier.
Pas français, haïtiens, se récrie Aminta en silence. Ça fait une belle différence. Mais elle se mord la joue et ne dit rien. Car que pèsent les états d’âme d’une mère et d’une enfant au regard du destin que T est en train de se forger ?

Flor de Oro, en plein désarroi, baisse la tête, agnelle sacrifiée sur l’autel de l’orgueil paternel. Elle comprend qu’elle n’a d’autre choix que de partir, si elle veut que son père l’aime.
Pourtant, à sa façon, il l’aime. Elle est sa seule enfant. T chasse le souvenir douloureux de l’aînée, ce bébé qu’il n’a pu sauver, et de son piteux retour dans sa case misérable. Et Flor de Oro a ce petit quelque chose, une espièglerie, une fantaisie, qui indiciblement le séduit. Pour un peu, T se laisserait attendrir.
Flor lève sur son père ses grands yeux bruns noyés de larmes et murmure dans un souffle :
— Je serai une bonne élève, je te promets Papi, j’aurai de très bonnes notes. Tu seras fier de moi.
— Les meilleures notes, tu dois avoir les meilleures.
Le cœur de Flor bat comme un colibri dans sa poitrine. T pose une main sur la tête de sa fille et caresse ses cheveux frisés. Flor ferme les yeux. Le poids de la main de Papi sur sa tête. Un adoubement. Elle se sent gonflée d’un immense espoir et prête à tout affronter. Pour lui. Pour Papi.
*
Puisque les dés sont jetés, Aminta n’a pas d’autre choix que de consoler et d’encourager sa fille. Car, malgré la promesse faite à son père, Flor renâcle à partir. Sa mère a beau lui brosser un tableau idyllique de la France, des amies qu’elle se fera, des langues étrangères qu’elle apprendra, de la jeune fille élégante qu’elle deviendra, Flor secoue la tête, tempête, trépigne, supplie. Non, elle ne veut pas quitter l’île. Ni sa maman. Ni ses amies. Ni ses cousins. Et puis il y a Boule de Neige.
Mais T a décidé et il n’y a pas d’échappatoire.
Aminta a deux semaines pour boucler les malles de Flor.
Dernière formalité avant le départ. Pour intégrer le pensionnat de Bouffémont, Flor doit être baptisée en catastrophe. Après la mort de son aînée, T, braqué contre l’Église, avait refusé son baptême au grand dam d’Aminta. Il choisit un de ses proches, le docteur Jose Mejia, comme parrain, sa marraine est une cousine d’Aminta. Flor voudrait creuser un trou dans le sable et s’y enterrer, tant elle a honte de marcher vers les fonts baptismaux à son âge.
*
C’est une petite fille courageuse qui embarque sur le steamer au port de Saint-Domingue. Le ventre noué, elle retient vaillamment ses larmes. Elle a revêtu une jolie tenue de voyage – une robe de velours bleu avec une veste assortie –, bien trop chaude pour la saison. Sa mère l’a mise en garde, là-bas il fait froid. Ses chaussures neuves à barrette lui serrent les pieds et la font souffrir. Ses cheveux tirés en arrière, lissés, dégagent son visage menu au front bombé. Elle rate une marche en montant la passerelle, trébuche et se rattrape avec maladresse à la rambarde. Elle lève les yeux sur le bateau. Il est immense, elle n’en a jamais vu de si grand. Pour la première fois, dans cet univers qu’elle entrevoit sans limites, Flor se sent minuscule. Soudain la corne résonne, effrayant les goélands qui s’éloignent en criaillant. La coupée est retirée et un grand froid s’empare d’elle. Flor frissonne malgré sa lourde veste de velours. Le bateau appareille. Il s’écarte lentement du quai et c’est un arrachement douloureux. Flor a peur mais elle réussit à produire un sourire approximatif et lève la tête vers l’homme qui l’accompagne. Une main cramponnée à la rambarde, elle agite frénétiquement l’autre vers la terre qui la congédie.
Elle voyagera pendant dix longues journées de mer infinie sous la responsabilité d’un secrétaire d’ambassade qui rejoint son poste à la légation parisienne. Elle disposera de sa propre cabine. Comme une princesse. Sa tête dépassant à peine du bastingage, la princesse sourit bravement, pour sa mère, de ce sourire large et franc qui illumine son visage et découvre toutes ses dents, ce sourire qui émeut tant Aminta, et même T, parfois.
Plantée sur le quai qui s’éloigne lentement dans la lumière déclinante du soleil couchant, petite silhouette qui va bientôt disparaître, Mami agite le bras. Le mouchoir blanc des adieux volette doucement.
Son père n’est pas venu lui dire au revoir. Trop occupé. Il est passé l’embrasser la veille au soir en coup de vent en lui faisant promettre une fois de plus qu’elle obtiendra les meilleurs résultats de sa classe. Promis, Papi.
À côté de l’enfant si frêle, se découpe la silhouette nette de l’homme chargé de veiller sur elle. Il accomplira sa tâche avec dévotion. Il admire tant le père, cet homme qui s’est fait à la force du poignet, cet homme à la main de fer qui dirige désormais la police nationale qu’il est en train de réformer pour en faire une armée, avec le consentement du vieux président Vásquez.
Le paquebot n’est plus qu’une petite tache sombre à l’horizon signalée par un panache de fumée grise qui se dissout dans le ciel.
Aminta quitte le quai d’un pas lourd.
Flor de Oro est partie.
*
Dans la solitude de sa cabine, Flor a le cœur serré. Elle oscille entre l’appréhension et l’excitation, elle fait un long voyage comme une grande, elle va rencontrer de nouvelles amies, Mami l’a promis. Et puis le monsieur qui l’accompagne est très gentil, il l’appelle Señorita Flor de Oro et la vouvoie. Comme une dame. Sa petite poitrine se gonfle de fierté. Pourtant, les larmes s’annoncent. Flor tente de les retenir. Elle pense à Boule de Neige et la digue rompt. Le flot inonde ses joues. Alors elle attrape Rosita, la poupée que Mami lui a cousue dans des chiffons. Elle a remplacé la première Rosita, celle en feuilles de canne, celle du temps de la plantation de San Cristóbal, tombée en poussière depuis longtemps. Flor serre Rosita dans ses bras, embrasse ses cheveux de laine et lui confie un secret. Elles partent ensemble dans un pays merveilleux, elles vont vivre dans un château, au milieu d’une grande forêt, avec des princesses et peut-être même des fées. Flor de Oro sait qu’elle est trop grande pour ça, son père le lui a interdit, mais elle enfonce résolument son pouce dans sa bouche en fredonnant pour bercer Rosita.

Cette déchirure, cette séparation signifient la fin de son enfance, cette solitude signifie les prémices de la douleur, la douleur qui se taira parfois, gommée par des bonheurs éphémères, la douleur qui plus jamais ne la quittera.

Bouffémont
Septembre 1924
C’est une recommandation de l’ambassadeur en poste à Paris. T a été catégorique, il veut la meilleure école pour Flor. La meilleure, internationale, laïque, surtout pas religieuse.
Le collège féminin de Bouffémont, qui vient tout juste d’ouvrir ses portes en lisière de la forêt de Montmorency, est sans aucun doute celui qu’il faut à la fille de T. Extrêmement sélective, extrêmement chère, cette école de prestige se targue de n’accueillir que des jeunes filles appartenant à l’élite de la société française et internationale. À l’instar des grands collèges anglais et américains, l’institution propose une formation complète, cours et travaux personnels, activités artistiques, sports et loisirs. De la maternelle au baccalauréat, on y délivre, avec des méthodes modernes, une solide éducation morale, intellectuelle et physique, qui prépare ces demoiselles à tenir et leur rang et leur maison. Et pour les plus ambitieuses, un métier, peut-être. Mais ça, c’est la cerise sur le gâteau. Virgile, Homère et Rousseau le matin, du golf ou de l’équitation l’après-midi, un concert classique le soir, tout ce à quoi T n’a jamais eu accès. Il n’a pas sourcillé devant le montant exorbitant des frais de scolarité. Deux mille cinq cents francs par trimestre.
*
La large allée traverse un immense parc planté d’arbres séculaires. Minuscule sur la banquette arrière de la limousine, le visage collé à la vitre, bouche bée, Flor est inquiète. Ça ne ressemble pas à une école. Pas du tout. On dirait plutôt une sorte de château, comme ceux des histoires que lui racontait Mami. Tout à coup ça lui fait peur. Tout est grand, démesuré même. Le chauffeur arrête la voiture sous le regard d’un couple de lions couchés en pierre blanche. Un escalier surmonté de tourelles donne accès à un bâtiment cerné d’une enfilade de colonnes dominant un parterre de fleurs. Ça n’est pas possible. Le chauffeur s’est trompé. « Vous êtes arrivée, señorita. » Flor avale avec difficulté la boule qui s’est formée dans sa gorge. C’est donc bien sa nouvelle école.

Une jeune femme en tailleur anthracite strict la conduit jusqu’au bureau de la directrice, tandis que le chauffeur décharge ses malles. Quand il lui fait ses adieux, Flor retient ses larmes. Maintenant elle est toute seule. Pour de bon. Elle se rend compte trop tard qu’elle a oublié de lui glisser le pourboire préparé par la femme de l’ambassadeur et elle se sent fautive. Que va-t-il penser d’elle ? Pourvu qu’on ne le rapporte pas à son père.

Madame Pichon, Henriette Pichon, la directrice fondatrice de l’institut, est émue par cette fillette au visage pétri d’angoisse qui ne parle que cinq mots de français. Bonjour, oui Madame, merci beaucoup. Elle est presque gênée, Henriette, par la détresse qu’elle sent prête à submerger l’enfant, si jeune, si fluette, si timide. Alors elle essaie de la mettre à l’aise, elle hésite, puis, au diable les convenances, elle lui prend la main fermement en riant. Allons-y.
— À Bouffémont, nous accueillons quelque trois cents élèves. Il y a trois bâtiments, le Palais scolaire, le Castel-sous-Bois et le manoir de Longpré qui abritent les chambres individuelles. C’est là que vous êtes logée, annonce Madame Pichon en ouvrant une porte.
Flor entre dans sa chambre, une vaste pièce précédée d’une alcôve avec un sofa. Un grand lit, un lit de parents, pense Flor, une armoire, un bureau, des étagères, deux fauteuils, un cabinet de toilette. De hautes fenêtres aux tentures sombres ouvrent sur le parc. C’est immense, lumineux et élégant. Flor s’approche de la fenêtre. Elle examine les rideaux, les palpe, ils sont épais, d’une incertaine couleur marron, apprécie la vue, un univers pâle, blanc et gris avec quelques nuances de vert, loin des couleurs éclatantes de son île. Elle se demande où elle va faire dormir Rosita.
Henriette Pichon l’entraîne déjà vers le Palais scolaire et ses « équipements », tout en lui martelant le credo de Bouffémont dans un espagnol impeccable : « Savoir, intelligence, distinction, beauté physique et morale. » Flor craint de ne pas être à la hauteur. La directrice précise : « Cet établissement a été construit selon les plans de Maurice Boutterin, architecte en chef du gouvernement et grand prix de Rome en 1909. » Flor sent qu’elle doit apprécier, alors elle approuve d’un hochement de la tête énergique.
« Il comprend dix-neuf salles de cours, une magnifique bibliothèque de vingt-mille ouvrages, un laboratoire pour les travaux pratiques de sciences, une salle de couture, une salle de lavage et repassage, de nombreuses salles à doubles parois pour les études musicales, neuf terrasses pour le repos, un cabinet médical, un cabinet de dentiste, un salon de coiffure, des salles de gymnastique, une salle de théâtre et, luxe suprême, une piscine intérieure d’eau chaude de 300 mètres carrés. »
Après cette énumération digne du meilleur guide touristique, Madame Pichon reprend son souffle… pour enchaîner aussitôt :
« Dix kilomètres d’allées pour vous promener, poursuit-elle, voilà le grand bassin, alimenté d’eau courante, vous pourrez vous y baigner, jeune fille. » Flor frissonne rien qu’à cette idée. Pour l’enfant des tropiques, ici il fait si froid. Exactement comme l’avait dit Mami. « Et l’étang pour faire du canoë, et les courts de tennis, et le terrain de golf, et les écuries… »
Madame Pichon n’en finit pas d’énumérer tout ce qui va faire de la nouvelle vie de Flor un enchantement. La petite fille a le tournis. Ce qu’elle comprend, c’est que c’est immense, elle va s’y perdre, c’est sûr. Ce qu’elle souhaite, c’est regagner cette chambre qui est désormais la sienne, déballer ses affaires et câliner Rosita.
*
C’est l’heure du déjeuner et Flor est conduite à la salle à manger. Elle s’installe à une table à côté d’autres petites filles déjà engagées dans une conversation animée. Flor ne comprend pas un mot de ce qu’elles disent, alors elle se perd dans la contemplation des vitraux multicolores de la coupole que la lumière fait miroiter comme des diamants.
La journée se passe en installation, présentations et jeux. Flor n’a rencontré qu’une seule autre élève qui parle espagnol, Celia, une Argentine dont le père fait de la politique, un peu comme le sien. Ça leur fait deux points communs. Comme elles n’ont guère le choix, elles passent une bonne partie de l’après-midi ensemble et dînent côte à côte.
Ce premier soir, Flor peine à s’endormir, perdue dans son lit trop grand. Pelotonnée en chien de fusil, elle presse Rosita contre son visage et, dans le tissu de la robe, dans la laine des cheveux, elle respire ce qui subsiste des effluves de son île.

Bouffémont
1924-1927
Les premiers jours ne se passent pas très bien.
Bouffémont, c’est un univers exclusivement féminin à l’exception du jardinier et des hommes de service que les élèves n’aperçoivent que rarement. Le monde extérieur a perdu de sa réalité. La musique de sa langue, les contes de l’enfance, la morsure du soleil, la douceur de la mer, la voix de sa mère, le goût sucré des mangues, les colères de son père, Flor a perdu tous ses repères, tout ce qui faisait d’elle une petite fille heureuse. Ici, le ciel est si gris, le soleil est si pâle, les couleurs des arbres si ternes. Et puis elle a froid, elle a froid tout le temps. Elle n’arrive pas à se réchauffer. Flor ne pensait pas qu’on pouvait avoir si froid. Il fait froid dans les galeries pour accéder aux salles de classe, il fait froid dans l’immense salle à manger, il fait froid dans l’église de Bouffémont où elle suit l’office religieux et dans le gymnase où elle court en short. Elle se réfugie dans la bibliothèque au premier étage et se pelotonne contre les radiateurs installés près des tables.

Pourquoi l’a-t-on envoyée si loin de tout ce qu’elle connaît ?
Mami lui manque. Son sourire indulgent, la chaleur de ses bras, l’odeur de jasmin de son cou, son sancocho si délicieux, la ronde qu’elles dansaient dans le jardin au retour de l’école, son baiser du soir, sueña con los angelitos mi’jita… Même quand Mami lui tirait les cheveux pour les démêler ou quand elle la forçait à terminer son assiette de mangú, même ça, ça lui manque.
Papi aussi lui manque. Et Boule de Neige. Le chagrin est si violent que parfois Flor pleure le soir, quand elle est seule dans sa grande chambre. Elle s’est remise à sucer son pouce comme un bébé. Ça fait une grosse bosse dure sur sa phalange, une excroissance blanchâtre qu’elle tente de cacher aux autres. C’est laid, elle le sait, mais elle ne peut pas s’en empêcher. Heureusement que Papi ne voit pas ça.
*
Contrairement à ce que lui avait vanté sa mère, sa mère qui n’a jamais mis les pieds à Bouffémont, sa mère qui n’a jamais quitté l’île, ce n’est pas facile de se faire des amies ici. Pas du tout.
Flor est loin d’être la plus populaire des pensionnaires. Petite, maigre, cheveux frisés, des jambes comme des pattes de héron… Sa goutte de sang noir la dessert, elle vient d’un pays si petit qu’on ne sait même pas le placer sur le planisphère, on n’a jamais lu le nom de son père dans les journaux. Et puis, il suffit de voir sa garde-robe pour comprendre qu’elle ne sait rien de la mode. Et qu’elle n’a sans doute guère d’argent. Flor se sent inexistante, presque invisible parmi cet aréopage de demoiselles bien mieux nées qu’elle, filles d’industriels, riches héritières, aristocrates, altesses.
Car à Bouffémont, il y a de véritables princesses, pas comme elle quand elle jouait à la reine avec ses cousines. En vrai. Illana est russe, Maryam et Zana viennent d’Iran, un très grand pays qu’elles montrent dans l’atlas de la bibliothèque. Alors Flor cherche son île, avec l’aide de Mme Ponsard, la bibliothécaire. Elle pointe de son index une tache verte au milieu du bleu, voilà, c’est là. Maryam fait une petite moue, Zana fronce son nez busqué et lâche d’un ton ironique « mais c’est minuscule », tandis que sa sœur ajoute, légèrement méprisante, « c’est pour ça qu’on en a jamais entendu parler ».
Flor est vexée. Elle riposte : « D’abord ce n’est pas minuscule et ensuite c’est très joli, vous n’imaginez pas comme c’est joli », ajoute-t-elle avec un air qu’elle espère mystérieux.
Et puis, d’un coup, elle trouve la réplique qui cloue le bec aux princesses. C’est Jules César qu’elle vient d’étudier en latin (le latin, elle déteste ça) qui la lui souffle : « Mieux vaut être le premier dans son village que le second à Rome. »
Eh bien c’est fait, Flor vient de s’aliéner le duo de princesses iraniennes.
*
Flor fait connaissance avec l’automne puis avec l’hiver. Elle ramasse des châtaignes, elle rentre avec les ongles noirs de terre qu’il lui faut brosser soigneusement. Elle découvre des odeurs nouvelles, celle des feuilles mortes pourrissant dans la terre humide, celle des champignons, celle des rubans de brume qui flottent dans la forêt. Et la neige. C’est un éblouissement. Maintenant elle comprend pourquoi son chien s’appelle Boule de Neige, elle pourra le raconter à Mami. En attendant elle le confie à Rosita. Qui va mal. La bourre de coton sort par des trous dans le tissu. Pendant l’atelier de couture, Flor répare sa poupée de chiffon. Elle coud de jolis boutons pour ses yeux. Elle est très fière du résultat.
*
Yulissa. Flor s’est inventé une confidente. Bien sûr, elle est trop grande pour croire vraiment à son existence, mais elle est aussi trop petite pour ne pas en éprouver le besoin. Chaque soir elle retrouve Yulissa sous ses draps, c’est son amie secrète, elle lui raconte tout, elle pouffe avec elle dans l’abri douillet, se moque de ses compagnes qui la regardent de haut. Les princesses surtout, avec leur nez crochu, leurs grands yeux noirs qui tombent sur le côté, leurs petites moues dédaigneuses. Elle lui parle de son prince charmant. Et de son Papi, surtout de son Papi, elle espère tant qu’il aura changé quand elle rentrera, qu’il aura un peu de temps pour elle, qu’il sera fier d’elle, enfin. Parfois elle rêve d’un autre père. Comme une très jeune enfant, elle rêve que ses parents ne sont pas ses parents. Que son père n’est pas son père. Les autres rêvent d’un père plus riche, plus important. Elle, elle rêve d’un père moins riche, moins important, discret, affectueux. Puis elle arrête de rêver car elle se sent déloyale envers Mami. Alors elle s’agenouille sur le sol, au bord de son lit trop grand, joint ses mains sous son menton et elle demande à Jésus de protéger son Papi, sa Mami et de faire pousser sa poitrine.
Flor s’enferme dans le cocon de cet univers-là. Yulissa et Rosita.
*
Flor doit se montrer digne de son père. Alors elle serre les dents et se force à sourire, tout le temps, à en avoir l’air bête.
C’est une toute petite fille, elle est petite par l’âge, petite par la taille, petite par la maturité. Elle, qui a toujours été entourée, se retrouve seule dans un monde inconnu dont elle ne possède pas les règles. Elle n’a guère le goût des études, elle la petite sauvageonne habituée à courir la campagne, à nager, à jouer avec les animaux, à pêcher, mais elle s’accroche de toute la force de ses neuf ans. Elle s’efforce avec une bonne volonté désarmante de trouver ses marques, de comprendre les codes de l’institution. Elle a promis d’être une élève modèle et de rapporter le meilleur bulletin. Il ne faut pas décevoir Papi, à aucun prix. Elle est bien décidée à apprendre le français au plus vite et aussi l’anglais. Elle n’a d’ailleurs pas le choix si elle veut avoir des amies.

Flor, qui a un caractère enjoué, essaie de se montrer brave. Peu à peu, avec l’innocence de ses neuf ans, elle se fait des amies. Mais c’est difficile et douloureux. Les autres voient leur famille souvent. Elle, sa famille est à dix jours de bateau.
Les fins de semaine sont solitaires, un long tunnel terne jusqu’au lundi matin. Elles ne sont qu’une poignée de pensionnaires à rester dans l’école vidée de toute vie. Elles ont pour elles l’étang, le terrain de golf, mais pas les écuries car les palefreniers sont en congé. Il y a la messe du dimanche matin, les repas où le moindre mot résonne lugubrement dans la salle à manger désertée, les jeux où l’on se force, les longues séances de lecture. Et l’ennui. Les heures sont une matière molle, un engourdissement des sens. Flor les traverse le plus souvent enfermée dans sa chambre, un livre ouvert retourné sur les genoux, pour tromper la surveillante. Elle rêvasse, s’envole et rejoint sa mère et ses cousines. Elle retrouve l’île, ses parfums, ses couleurs, sa chaleur, la brûlure du soleil sur sa peau, le goût du sel sur ses lèvres. En y pensant très fort, elle y est presque. Elle se complaît dans cette errance mélancolique, puis, reprenant pied, elle se fustige : Papi ne serait pas content. Alors elle reprend sa lecture.
*
Flor vit dans un décor princier à l’élégance Arts déco. En secret, elle a baptisé son immense chambre « ses appartements ». Cette démesure, ce luxe imprègnent son imaginaire d’enfant. Peu à peu elle laisse tomber Yulissa. Avec ses nouvelles amies, elles ont formé un club, « Les filles du bout du monde. » Blotties les unes contre les autres, elles se racontent des histoires de loups-garous et de sorcières. Il y a aussi des princes charmants. Très beaux, très courageux, avec des uniformes blancs à boutons dorés, chevauchant de puissants destriers.
*
Certains vendredis soir, Flor prend l’autocar privé de l’école jusqu’au terminus de la porte de Chaillot où un chauffeur en livrée l’attend au volant d’une limousine. Quand elles l’ont appris, les princesses ont commencé à la regarder autrement. Direction les appartements de l’ambassadeur. Flor n’aime pas trop ça, mais au moins elle y retrouve les accents de sa langue maternelle, cette façon d’estropier le castillan qui n’appartient qu’aux Dominicains. Et il y a les enfants qu’elle envie d’avoir leur maman et leur papa avec eux. Et cette grande chambre impersonnelle et ces repas protocolaires. Merci Madame, merci Monsieur, petite révérence. Les couverts à poisson. La goutte de porto qu’elle aime bien, le vin dans lequel on lui permet de mouiller ses lèvres, il faut bien faire son éducation, les nappes immaculées, les domestiques, le pourboire qu’elle glisse dans leur main au moment de regagner Bouffémont. Toutes ces petites choses qu’on lui apprend pour faire d’elle une demoiselle du grand monde.

Chaque vendredi, un chauffeur vient chercher Mathilde de Cadeville, la fille d’un duc breton, et la ramène le lundi. Flor est invitée chez elle. Mathilde habite dans une maison encore plus belle que Bouffémont, avec un parc. Flor s’applique à se tenir à table comme on le lui a appris chez l’ambassadeur. Elle ne fait presque aucune faute. Le duc tord le nez sans se cacher. « Elle est gentille, mais elle vient du peuple. C’est la fille d’un de ces militaires de pacotille… une république bananière… » Les mots s’échappent par la porte du fumoir de l’immense demeure, là où se sont réunis les messieurs après le dîner. Parlent-ils d’elle ? Flor se demande ce que cela veut dire. Il y a des bananes chez elle et son père est militaire, mais la pacotille, c’est quoi ? Et la république des bananes ? Dans le couloir Flor croise la mère de Mathilde qui lui sourit avec indulgence. « Retourne dans la salle de jeux. »

C’est embêtant, Flor ne peut pas rendre les invitations, elle ne peut tout de même pas convier ses nouvelles amies chez l’ambassadeur. Surprise, pour son anniversaire l’ambassadrice organise un goûter. « Invite tes amies, autant que tu veux. » Elles sont une dizaine à fêter son cumpleaños. « C’est clinquant » lui glisse en aparté Mathilde qui détaille le décor de l’appartement avec une petite moue réprobatrice.
*
Flor n’a personne avec qui partager ce qui la préoccupe, l’absence de seins, et ce qui la transforme, l’apparition des poils, du premier sang. Quand elle a senti son ventre se contracter, une sensation différente de toutes les douleurs qu’elle avait déjà connues, elle s’est roulée en boule sur son lit en poussant un petit gémissement. Quelque chose qu’elle n’avait pas digéré ? Personne ne lui a expliqué. Elle n’a pas la moindre idée de ce qui lui arrive. Une douleur violente lui déchire les entrailles et sa culotte tachée de sang l’épouvante. Elle se résout à consulter l’infirmière qui s’étonne de sa précocité, la rassure avec un sourire et la renvoie dans « ses appartements ».
*
Dans la distribution hebdomadaire du courrier, Flor est souvent oubliée. Rarement une lettre pour elle. Aucun appel de son père. Ni de Mami non plus. Avec ses 100 pesos de pension, Aminta ne peut pas se le permettre. Sa détresse est profonde, sa honte aussi. Parce qu’elle ne comprend pas. Comment comprendre que sa famille l’envoie dans un pays inconnu, loin de tout ce qui faisait sa vie, sans lui donner de nouvelles. Flor n’a pas le choix, c’est une petite fille courageuse. Elle s’endort avec des images de plage et de cocotiers plein la tête en espérant l’été, quand elle pourra revenir et retrouver Mami, Papi et Boule de Neige.

Collège féminin de Bouffémont
Rafael L. Trujillo
Saint-Domingue

Mon très cher papa,
Le jour de ta fête je t’ai envoyé un câble et après j’ai reçu le tien qui m’a rendue très heureuse.
Cela fait presque trois ans que je ne t’ai pas vu, et tu n’imagines pas comme j’en ai envie.
Si je viens en juillet comme tu le dis, tu verras comme j’ai grandi et comme j’ai changé, et j’espère te trouver changé avec moi.
Je peux y compter ?
Reçois toute mon affection et un million de baisers de ta fille.
Flor de Oro
J’ai reçu ton portrait et j’espère que le mien t’a plu.

Flor a confié sa lettre à l’ambassadeur. Elle attend la réponse avec appréhension.
*
Señorita Flor de Oro Trujillo
Paris France

Saint-Domingue, 20 février 1927

Ma chère fille,

Avec quelle satisfaction j’ai reçu ta petite carte affectueuse que tu as oublié de dater ! Et avec elle ton portrait sur lequel je note le changement favorable qui s’est opéré en quelques mois d’absence.
J’ai beaucoup de désir de te retrouver et j’espère te voir ici à l’occasion des prochaines vacances.
J’ai noté avec plaisir que tu progresses dans tes études, selon les informations de la directrice du collège. J’espère que tu continueras à t’appliquer comme jusqu’à présent.
En attendant, ton père t’embrasse,

Rafael L. Trujillo

Saint-Domingue
Juillet 1927
À bâbord se dessine le profil de la côte hérissé d’une courte falaise de roche corallienne. Flor de Oro laisse filer son regard le long du rivage en suivant des yeux le ballet des pélicans qui accompagnent la lente progression du bateau. Parfois ils plongent en piqué dans la mer, harponnent un poisson, repartent se perdre loin dans le ciel, et ça l’amuse. Elle cligne des yeux, éblouie par l’éclat du soleil et la pureté de la lumière. Son nez se plisse sous l’assaut des senteurs oubliées. C’est une véritable caresse, café, mangue, tabac, palme, iode, qu’elle respire à pleins poumons. Son corps se dilate, des frissons de pur plaisir lui parcourent l’échine. Il lui semble qu’elle renaît, qu’elle reprend sa vie là où elle l’avait laissée, exactement. Mais non, elle a grandi. Elle a changé, beaucoup même. Elle n’est plus une enfant. Mami va être si surprise. Et Papi si fier.
Peu à peu, l’eau d’un bleu profond se trouble et devient brune. Le bateau entre lentement dans les eaux fangeuses du rio Ozama. Après presque trois ans d’absence, Flor rentre au pays pour les vacances. Elle ne doit ce retour qu’à la bataille de haute lutte menée par sa mère. Aminta n’a eu de cesse d’obtenir gain de cause auprès de T, peu sensible aux états d’âme de sa première épouse. Sa fille, il ne se fait aucun souci pour elle. Mais de guerre lasse, il a cédé aux assauts d’Aminta.

Flor a tenu la promesse faite à son père. En dépit de la solitude, du froid, des angoisses, des peurs, des reyes non fêtés, des anniversaires oubliés, en dépit de tout, la fillette a tenu bon. Elle rapporte des résultats scolaires plus qu’honorables. Elle a même réussi à arrêter de sucer son pouce. Dans la solitude de sa cabine de première classe, elle a souvent feuilleté son précieux carnet et relu les annotations de ses professeurs. « Flor de Oro est une élève studieuse et appliquée. Flor de Oro a un grand sens de l’effort. Malgré quelques bavardages – elle hoche la tête, c’est vrai, elle a toujours tellement de choses à dire à sa voisine – et un démarrage difficile – ça elle s’en rappelle de ces cours où elle ne comprenait pas un mot –, Flor de Oro a fait une très bonne année. » Elle en est sûre, Papi sera fier, elle s’est tellement appliquée, même dans les matières qu’elle n’aime pas, comme le calcul, le latin et la géométrie. Elle a fait tout ça pour lui.

Après une navigation sans relief où les jours n’en finissaient pas de s’étirer, le port de Saint-Domingue est en vue. Flor sent son cœur cogner fort dans sa poitrine. Depuis le pont, son regard scrute l’essaim des familles. Elle les cherche des yeux. Ses parents. Ses jambes tremblent. Elle cherche. Elle descend la passerelle. Sa main serre la rampe. Elle cherche. Dissèque la foule. Un homme en uniforme militaire s’approche. Il s’incline, Señorita, l’escorte jusqu’à une limousine, suivi par les porteurs. Talonnée par le chagrin, la déception est immense. Flor de Oro ravale des larmes amères. Petite boule de douze ans, tassée à l’arrière du véhicule, muette, elle s’obstine à fixer les deux fanions qui flottent fièrement au vent sur les ailes de la voiture. Elle ne sait même pas où on l’emmène. La limousine s’arrête devant une maison du quartier résidentiel de Gazcue.
Mais où sont son père et sa mère ? Flor se raidit devant le seuil de la demeure aux allures prétentieuses de petit palais colonial. En haut des marches, se tient une femme endimanchée, engoncée dans une vilaine robe à fleurs qui ressemble à un rideau. Flor ne la connaît pas. Guindée, cérémonieuse. Un sourire figé sur les lèvres, une main inutilement tendue.
« Bonjour Flor de Oro. Je suis Bienvenida, la… une petite hésitation, une rougeur soudaine dans le cou, un semblant de gêne… la nouvelle épouse de votre père. »
Flor s’en doutait, eh bien voilà, c’est dit ! Elle pince les lèvres et sourit bravement à celle qui a remplacé sa mère, malgré l’étau d’amertume qui comprime sa poitrine. Elle le savait. T s’est remarié à Puerto Plata en mars dernier. Une lettre d’Aminta le lui a appris, une lettre digne, sans plainte, sans émotion, qui se contentait de constater. Flor a beaucoup pleuré, peinée pour sa mère, et comprenant qu’elle compte pour menu fretin dans le cœur de son père, puisque celui-ci ne l’a même pas avertie.
Flor a juste une petite inclinaison sèche de la tête vers Bienvenida, elle ne va quand même pas l’embrasser, ni même lui serrer la main, certainement pas. Elle la suit à l’intérieur. La seconde épouse lui offre une limonade. Flor la trouve pas si jeune. Se dit qu’elle a l’air gentille, malgré tout. En tout cas, une chose est sûre, elle est moins jolie et moins gaie que Mami.
Une demi-heure se passe sans que Bienvenida trouve rien à lui dire. Ou si peu. Que des choses convenues. Alors Flor converse dans sa tête avec Aminta. Elle fait les questions et les réponses. Elle n’est plus tout à fait là.
Du remue-ménage dehors.
Un coup de klaxon coupe court à ses réflexions. Une portière qui claque, un pas martial. Son père. Flor se précipite, « Papi ». T la prend dans ses bras et l’embrasse tendrement. Il plisse les yeux, il a l’air si content de la revoir. « Comme tu as grandi, ma Flor de Oro ! Amorcito, tu es en train de devenir une vraie señorita. J’ai une surprise pour toi, querida… »
Une seconde voiture arrive. La portière s’ouvre et Aminta en descend. Flor tremble d’allégresse en s’abandonnant dans le giron maternel.
Voilà, c’est pour cela qu’ils ne sont pas venus au port. C’était une surprise. Flor remercie son père en silence.

Il ne manque que Boule de Neige. Il est resté à San Cristóbal, la rassure Aminta. Flor le verra quand elle ira. Malheureusement Mami ne peut pas rester. Elle n’est pas la bienvenue chez Bienvenida qui est désormais la maîtresse des lieux. Aminta, répudiée pour une fille qui a la moitié de son âge, doit regagner sa maison avant la nuit.
Flor s’installe à Gazcue, seule dans une grande chambre aux tentures roses. Seule, comme à Bouffémont. Les amies en moins. Elle aurait largement préféré repartir avec Mami, mais on ne lui a pas demandé son avis.
*
Pendant ces quelques semaines d’été, Flor se partage entre la petite maison au toit de palme de San Cristóbal toujours impeccablement tenue par Aminta et la résidence princière de la capitale. À San Cristóbal, elle s’amuse, il y a ses cousins et ses amies d’enfance. Ils vont à la playita et parfois jusqu’à Najayo, barbotent dans l’eau, pêchent, jouent dans les jardins, grimpent dans les manguiers, chassent les crabes, récoltent de gros coquillages roses de lambis, dorment chez les uns et les autres… À Gazcue, Flor s’ennuie malgré les livres et la piscine. Bienvenida ne sait pas s’y prendre avec les enfants, elle est empotée, maladroite, compassée, artificielle. Surtout, elle est morose. Elle a déjà l’air d’une ombre. Car T n’est pas beaucoup là, et bien souvent Flor dîne en tête à tête avec sa belle-mère. Ce n’est pas très gai. Quand Flor le lui raconte Aminta se gausse. « Elle s’appelle Inocencia, la bien nommée… Elle a beau venir d’une très bonne famille de Montecristi, elle aussi, il la trompe. Toujours ses maîtresses… » Ce ne sont pas des confidences à faire à une enfant de douze ans. Flor cache son malaise en enfouissant son nez dans la fourrure de Boule de Neige.
Aminta, consciente de s’être laissé déborder par son ressentiment à l’égard de T, chasse sa fille d’un moulinet du poignet : « Je suis de mauvaise humeur, mi’jita, ça va passer. Va donc jouer avec tes cousines ! »
Mais Flor n’est ni aveugle ni stupide. Elle comprend l’amertume de sa mère. T lui verse à peine de quoi vivre dignement alors qu’il dépense sans compter à Saint-Domingue. Pour un homme qui prétend aux plus hautes fonctions, quel pingre ! Flor sent aussi la blessure de la femme bafouée, évincée pour une plus jeune, une plus riche, une plus socialement acceptable. Elle a pitié de Mami, et du chagrin pour elle, alors elle redouble de marques d’affection à son égard.

De toutes les vacances, Flor n’aura eu qu’un seul tête à tête avec son père, quelques jours après son retour. Il l’a félicitée pour ses bonnes notes et, en guise de récompense, lui a accordé la faveur d’une cavalcade à deux. Rien qu’eux deux. Il l’a aidée à se hisser en selle et a réglé lui-même la hauteur de ses étriers. C’est un excellent cavalier et Flor est fière de trotter à l’anglaise à ses côtés, ses leçons d’équitation ont porté leurs fruits. Pour une fois, Papi a laissé son grand uniforme et toutes ces médailles qu’il épingle sur sa poitrine. Car il est lieutenant-colonel maintenant. Aminta le lui a expliqué. Ce jour-là, il porte un simple complet de toile qui lui va bien et un chapeau mou. Il a l’air d’un vrai papa. Le temps d’un galop, il quitte l’armure et devient le père qu’il n’a jamais su être. Il complimente Flor, c’est rare. Il se félicite aussi : il a pris la bonne décision – mais il n’en a jamais douté – en l’envoyant en France. Non seulement ça le dédouane du souci de l’éducation de sa fille, mais elle a l’air de s’épanouir. T est bien trop occupé de lui-même pour remarquer le voile de tristesse qui par moment obscurcit le regard de Flor.
Au début du mois d’août, c’est l’ébullition dans la maison de Gazcue. T a été nommé général de brigade, et quatre jours plus tard, la police nationale est transformée en brigade nationale. T dirige donc l’armée, un spectaculaire bond en avant dans une trajectoire que rien ne semble devoir arrêter. Il s’est investi d’une mission dantesque : redresser le pays, en faire un État moderne, libéré du joug yanqui. Rien d’autre ne lui importe désormais. Il se consacre tout entier à son ambition avec une énergie peu commune. »

Extrait
« Elle sait que si elle accepte de regarder en face ce qu’est son père, ce qu’il fait à son pays, ce qu’il fait à son peuple, elle sombrera. Elle le sait. Pour survivre, elle doit refouler ces pensées et ces images, les tenir à distance et leur dénier tout pouvoir sur elle. » p. 148

À propos de l’auteur
BARDON_Catherine_©Philippe_MatsasCatherine Bardon © Photo Philippe Matsas

Après une carrière dans la communication, Catherine Bardon se consacre désormais à l’écriture et partage son temps entre la France et la République dominicaine. Elle est l’autrice de la saga Les Déracinés qui s’est vendue à plus de 500 000 exemplaires et qui a été distinguée à de nombreuses reprises, notamment par le Prix Wizo et par le Festival du premier roman de Chambéry en 2019. En quelques romans, Catherine Bardon s’est imposée comme une voix majeure du paysage romanesque français.

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En deux mots
Layla est convoquée pour un «entretien préalable en vue d’une naturalisation». L’occasion pour la jeune fille de revenir sur son parcours, de nous faire partager son quotidien difficile et de réfléchir à «ce qui fonde la France et fait un Français». Le tout au milieu de galères et d’autres galériens.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Comment ne plus être étrangère

Après nous avoir régalés avec La dédicace, Leïla Bouherrafa confirme son talent de romancière en nous racontant le parcours d’obstacles de Layla en vue de sa naturalisation. L’occasion d’une réflexion teintée d’humour sur ce qui fait la France et les Français.

Il aura suffi d’une rencontre un peu inhabituelle chez l’assistante sociale du XXe arrondissement et la remise d’un courrier qui l’invitait à un entretien en vue de sa naturalisation pour que la vie de Layla bascule.
En retrouvant toutes ses compagnes d’infortune dans le Dorothy, l’hôtel de Ménilmontant où elle loge, elle se sent déjà différente, même si toutes partagent la douleur de l’exil et le manque. Le manque de sa mère restée au pays contre sa volonté, de sa cousine Malika, de son cousin Jamil, de son oncle Farouk et du ciel. C’est ce qu’elle aimerait expliquer au docteur Bailleul, mais qu’elle préfère taire comme le rêve récurrent qu’elle fait et dans lequel elle se voit transformée en anguille. Car elle ne veut pas être prise pour une folle ou réduire ses chances d’obtenir la nationalité française.
Alors, malgré les contingences d’un quotidien difficile – elle est payée des clopinettes pour nettoyer les toilettes du restaurant de Mme Meng – elle va essayer de soulager le quotidien de ses frères de misère. Elle décide d’accompagner son ami Momo à l’hôpital psychiatrique, lui dont la bouffée délirante a fait quelques dégâts. On lui trouvera toutefois des circonstances atténuantes, lui qui est harcelé par la mairie de Paris parce que son administration souhaiterait qu’il rase sa barbe, jugée inappropriée pour un responsable de manège. Elle va tenter de retrouver un logement à une vieille dame dont l’immeuble s’est effondré à Bagnolet. Elle va même essayer de s’intéresser à l’inspecteur des services d’hygiène qui doit décider si le Dorothy est insalubre ou simplement indécent. Le tout sans oublier sa mission la plus urgente qui est de réfléchir à «ce qui fonde la France et fait un Français».
Comme elle l’avait déjà si bien fait dans son premier roman, La dédicace, Leïla Bouherrafa capte toute l’absurdité du monde avec une plume allègre, mêlant une douce ironie, un humour délicat avec une réalité implacable. Alors la solidarité et l’humanité arrivent à se frayer un chemin dans des situations qui semblent désespérées. Alors même la machinerie administrative, dans toute sa complexité et son côté kafkaïen, va laisser entrevoir un soupçon d’espoir. Je ne sais pas si Leïla Bouherrafa mérite un pays, en revanche je suis sûr qu’elle mérite toute notre attention !

Tu mérites un pays
Leïla Bouherrafa
Allary éditions
Roman
304 p., 000 €
EAN 9782370734068
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Tu dois être la jeune femme la plus heureuse du monde. »
Ce sont les mots de Marie-Ange, dans son bureau d’aide aux réfugiés, lorsqu’elle tend à Layla sa convocation pour être naturalisée.
Mais que signifie « être la jeune femme la plus heureuse du monde », quand on a laissé là-bas tous les siens, qu’on vit au Dorothy, hôtel insalubre tenu par un marchand de sommeil, et que son job consiste à rendre impeccables les toilettes du café de Mme Meng ? Quand le tendre Momo, son ami, sa boussole, est obligé de fermer son merveilleux manège parce que la Mairie de Paris le juge « trop barbu », ou que sa colocataire Sadia, sa belle, rebelle Sadia, s’humilie pour une poignée d’euros ?
Vibrant de colère et d’humanité, Tu mérites un pays raconte le parcours du combattant d’une exilée dans cette France où l’on n’est jamais tout à fait « assez français ». L’histoire, aussi, d’une émancipation, portée par une langue à la fois mordante et poétique, singulièrement puissante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Lolita Francoeur)
Gernigon.info

Signalons la rencontre en ligne organisée par VLEEL le 8 septembre à 19h. Pour s’inscrire gratuitement, c’est ICI

Les premières pages du livre
« Prologue
Même une allumette peut provoquer un incendie.

Sur une anguille
Je rêvais souvent que j’étais une anguille.
C’était toujours le même rêve. Je regardais la mer, et cette mer était trouble et agitée quand, soudain, j’apercevais dans l’eau une anguille qui nageait à contre-courant en se faufilant, c’est-à-dire qu’elle ne nageait pas tout droit mais en zigzaguant, comme un serpent.
Je ne sais pas pourquoi je rêvais que j’étais une anguille. C’est un animal qui n’est même pas sacré, qui se laisse attraper facilement et dont on se fout, comme on se fout des femmes, c’est-à-dire éperdument. Pourtant, dans mon rêve, je sentais que je n’étais pas ce genre d’anguille qui se laissait attraper facilement et dont on se foutait éperdument. J’étais simplement une anguille qui se faufilait et traversait la mer à contre-courant, persuadée qu’elle ne se ferait jamais attraper.
Je ne sais pas pourquoi je faisais ce rêve ni pourquoi je le faisais si souvent.
Ma mère, restée au pays contre sa volonté, disait que les rêves ont toujours un sens et que, si on cherchait à les comprendre, ils pouvaient nous révéler ce que l’on avait à l’intérieur de soi. Moi, je pensais que, pour savoir ce que l’on avait à l’intérieur de soi, le plus simple aurait été de s’ouvrir en deux avec un couteau bien tranchant, de part en part, d’un bout à l’autre. Sûrement que si l’on m’avait ouverte en deux, à cet instant, on aurait trouvé de la chair, du sang, de l’angoisse – car c’est de ça que sont faites la plupart des femmes –, mais aussi ma mère restée au pays contre sa volonté, ma cousine Malika, mon cousin Jamil, mon oncle Farouk et, parmi eux, cette anguille qui passait mes nuits à nager à contre-courant, à l’intérieur de moi, en se faufilant.
Je réfléchissais souvent à ce rêve. Je me demandais pourquoi, pourquoi une anguille, mais je ne parvenais jamais à trouver une réponse qui me satisfaisait entièrement. La vérité de ce rêve semblait toujours m’échapper, me filer entre les doigts telle une anguille sûre qu’elle ne se fera jamais attraper. Parfois, quand j’étais lasse de réfléchir, je me disais simplement : « Peut-être parce que les anguilles n’ont besoin que de la mer, et pas d’un pays », mais je me le disais comme les hommes font leurs promesses, c’est-à-dire sans grande conviction.

Sur la jeune femme la plus heureuse du monde
Je n’étais pas une anguille.
J’étais une étrangère, dans un pays étranger, et c’est ce qui me valait d’avoir rendez-vous une fois par semaine dans le bureau surchauffé de Marie-Ange.
Chaque fois que je m’y rendais, je me disais qu’il aurait mieux valu être une anguille. C’est que le bureau de Marie-Ange était toujours rempli de gens dont les problèmes consistaient pour la plupart à être alcoolique, syrien ou mère célibataire, et c’était le genre d’endroit qui vous rappelait sans cesse votre condition.
Ce matin-là, j’ai tout de suite su que Marie-Ange me cachait quelque chose car lorsque je suis entrée dans son bureau elle souriait avec les dents, ce qui lui arrivait rarement à cause de son métier qui l’obligeait à assister socialement toute la misère du 20e arrondissement.
Quand je suis entrée, Marie-Ange m’a fait asseoir gentiment sur une chaise puis elle a joint les mains comme si elle s’apprêtait à faire une prière et la voir comme ça, ça m’a presque donné envie d’être catholique.
Ses doigts étaient beaux, longs et fins, et ses ongles étaient parés d’un blanc nacré qui les faisait ressembler à de petits nuages.
Marie-Ange a ouvert un des tiroirs de son bureau et elle m’a dit : « J’ai un courrier pour toi. » Elle a alors sorti une enveloppe qu’elle a agitée sous mon nez en souriant et ça m’a confortée dans l’idée qu’il se passait un truc inhabituel : tous les courriers que je recevais impliquaient soit de se rendre à la préfecture, soit de rendre de l’argent, mais en aucun cas de sourire avec les dents.
J’ai jeté un regard à l’enveloppe que Marie-Ange tenait entre ses mains dans l’espoir qu’elle me donne un indice sur son contenu, mais c’était l’une de ces enveloppes à fenêtre, blanche, rectangulaire, comme il en existe des millions dans le monde, et encore plus dans l’Administration française.
Une enveloppe tout ce qu’il y a de plus banal, qu’on n’aurait jamais cru capable de transporter quoi que ce soit d’important, et surtout pas une destinée.
Après un moment, Marie-Ange s’est décidée à me la tendre et, en me la donnant, elle m’a dit : « Ouvre ! », comme si, une fois entre mes mains, j’avais pu penser à en faire tout autre chose. La brûler ou la déchirer en mille morceaux.
Entre mes mains, l’enveloppe était légère comme une plume.
De près, je me suis rendu compte qu’elle était un peu abîmée sur les bords mais que l’ouverture était nette, propre, d’une précision presque chirurgicale.
J’ai pensé que Marie-Ange avait dû utiliser un coupe-papier.
Je l’ai ouverte délicatement comme s’il s’agissait d’un objet très précieux.
De l’intérieur, j’ai sorti une feuille blanche pliée en trois, à la manière de l’Administration française, et je me suis mise à lire. À mesure que mes yeux parcouraient les mots sur la page, j’ai senti une vague de chaleur se propager dans tout mon corps, de mes orteils jusqu’à mes paupières, et ça m’a rappelé ce que je ressentais lorsque je passais mes journées d’été à plonger dans la mer, là-bas, avec ma cousine Malika.
À la fin de ma lecture, mon cœur s’est mis soudain à battre un peu plus vite, un peu plus fort, à la façon dont battent les cœurs lorsqu’ils croient frôler l’espoir, ou bien la mort.
Quelque chose en moi s’est pétrifié mais je ne me suis pas vraiment inquiétée car je pensais que c’est ce que l’on ressentait lorsqu’on avait rêvé d’une chose pendant longtemps et que cette chose finissait par arriver.
Être pétrifiée.
J’ai relevé la tête vers Marie-Ange afin de trouver dans ses yeux une lueur qui me confirmerait que j’avais bien compris. Chaque fois que je la regardais, je me disais qu’elle ressemblait à une fourmi. C’était à cause de ses lunettes qui lui faisaient des yeux toujours plus gros que le ventre, et le reste. Je l’ai regardée et elle souriait encore – même si elle avait enfin rangé ses dents. Comme je restais silencieuse, un peu tremblante, un peu choquée, elle a rompu le silence – ça se voyait que cette femme adorait rompre les silences – et c’est là qu’elle m’a sorti une chose qui m’a pétrifiée un peu plus encore.
Elle m’a dit : « Tu dois être la jeune femme la plus heureuse du monde. »
Je suis restée immobile, silencieuse, incapable de prononcer quoi que ce soit.
Je voulais lui répondre, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge, comme s’ils étaient des insectes minuscules et que ma gorge était une toile d’araignée.
À cet instant, je ne pensais plus du tout à mon rêve d’anguille, ni à la nouvelle que je venais d’apprendre ni à ce que je ressentais en plongeant dans la mer, là-bas, avec ma cousine Malika.
Je pensais à la jeune femme la plus heureuse du monde.
À vrai dire, il m’arrivait souvent de penser à elle. Je pouvais être en train de faire n’importe quoi, n’importe quelle activité du quotidien, puis m’arrêter subitement et penser à cette fille. Dans ces moments-là, je cessais tout ce que j’étais en train de faire et je me disais : « C’est sûr qu’à cet instant il existe quelque part dans ce monde une jeune femme plus heureuse que toutes les autres et qui ignore totalement qu’elle est la jeune femme la plus heureuse du monde. » J’essayais toujours d’imaginer à quoi cette fille pouvait bien ressembler. Je ne sais pas pourquoi, mais dans mon esprit elle avait toujours une allure folle avec de longs cheveux châtains qui lui tombaient en cascade sur les épaules, de beaux vêtements et un regard à vous faire tomber par terre.
J’imaginais cette fille en train de vivre sa vie de jeune fille, à contempler le ciel et à faire de grands projets inutiles, le tout sans se douter un seul instant qu’elle était la jeune femme la plus heureuse du monde. C’est pourquoi, lorsque Marie-Ange m’a dit que je devais être la jeune femme la plus heureuse du monde, je suis restée tout à fait immobile, silencieuse, incapable de dire quoi que ce soit, pour la simple raison que la particularité de la jeune femme la plus heureuse du monde est de ne jamais savoir qu’elle l’est.
Je trouvais cette idée à la fois belle, cruelle et révoltante.
Et cette idée me tuait. »

À propos de l’auteur
BOUHERRAFA_Leila_©kate_fichard

Leïla Bouherrafa © Photo Kate Fichard

Leïla Bouherrafa est née en 1989 à Paris. Elle a enseigné le français dans une association qui accueille de jeunes réfugiés. Elle est l’autrice de La Dédicace (2019), prix du premier roman du salon du livre du Touquet Paris-Plage. Son deuxième roman, Tu mérites un pays est paru en août 2022.

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Les enfants endormis

PASSERON_les_enfants_endormis  RL_ete_2022  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En lice pour le Prix du roman Fnac 2022
En lice pour le Prix Première Plume 2022
En lice pour le Prix «Envoyé par La Poste» 2022

En deux mots
Bien longtemps après la mort de son oncle Désiré, son neveu veut comprendre ce qui s’est joué dans les années 80. La chronique familiale dans l’arrière-pays niçois se double alors de l’histoire du sida, cette maladie «honteuse» que l’on avait alors décidé de cacher.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Chronique intime des années sida

En explorant la passé familial, Anthony Passeron raconte l’histoire que ses proches voulaient occulter. Mais l’intérêt de ce premier roman tient aussi à l’évocation en parallèle d’une maladie qui s’attaque au système immunitaire et de la lutte menée pour éradiquer ce que l’on va bientôt nommer le sida.

Nous sommes au début des années 1980 dans un village au-dessus de Nice. À ce moment, le narrateur – qui n’est alors qu’un enfant – ne comprend pas l’ostracisme dont est victime son oncle Désiré. Il sait ce que lui a confié son père, c’est-à-dire qu’il a dû aller jusqu’à Amsterdam pour le «récupérer». Cette expédition marque en quelque sorte le début du mystère, car l’histoire familiale s’était jusque-là cantonnée au bout de la vallée de la Roya où l’arrière-grand-père avait créé et développé une boucherie avant de la transmettre à son fils Émile, qui l’avait à son tour l’avait confiée à son père.
Pour lui qui passait désormais la majeure partie de son temps derrière la vitrine, on imagine ce qu’a pu représenter cette expédition de plus de mille kilomètres en compagnie de son cousin. Il a toutefois fini par retrouver son frère et à le ramener avec Maya, une Hollandaise mineure et sans passeport, avec qui il partageait le salon chez ses amis hollandais. «Les deux amoureux avaient du haschich plein les poches, mais tout s’est déroulé sans encombre. Ils sont arrivés au village tard dans la nuit.»
Ce n’est que quelques mois plus tard, quand un autre fléau aura essaimé dans la région, l’héroïne, que la famille commencera à s’inquiéter. D’autant que Désiré pioche dans la caisse pour payer sa drogue et que plusieurs faits divers alertent sur ses ravages. Mais lui et sa compagne sont déjà accro. Ils vont régulièrement chercher leur dose à Nice et ne se préoccupent pas des mises en garde des équipes de recherche médicale qui alertent sur la transmission du sida par le sang. Le verdict va alors tomber: le couple est séropositif.
Vient alors l’heure du déni. «Des médecins qui constatent la dégradation progressive de leur patient. Une mère qui affirme que son fils ne souffre pas d’une maladie d’homosexuels et de drogués. Un fils qui dit qu’il ne se drogue plus. À chacun son domaine: aux médecins la science, à ma famille le mensonge.»
La réalité de l’épidémie va s’imposer. Aux décès de l’oncle, de la tante et de la nièce s’ajoutent ceux de personnalités telles que Michel Foucault ou Rock Hudson. Sur fond de rivalité et de tâtonnements entre les travaux des équipes américaines et françaises, les millions de victimes s’additionnent.
Aussi pudique que documentée, l’écriture d’Anthony Passeron retrace ce drame intime et ce combat universel. Du coup, la détresse de cette famille, c’est aussi la nôtre face à un fléau qui fait peur parce que les informations sont trop parcellaires, parce que les quelques cas déclarés ici et là vont sont transformer en une gigantesque vague qu’il n’est désormais plus question de maîtriser. Tout au plus, on va tenter de l’endiguer, notamment en misant sur la prévention. Bouleversant!

Les enfants endormis
Anthony Passeron
Éditions Globe
Premier roman
288 p., 20 €
EAN: 9782383611202
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le haut-pays niçois. On y évoque aussi un voyage à Amsterdam.

Quand?
L’action se déroule de 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d’interroger le passé familial. Évoquant l’ascension sociale de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé qui grandit entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux récits : celui de l’apparition du sida dans une famille de l’arrière-pays niçois – la sienne – et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.
Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade celle
d’un paria.

Les critiques

Babelio
Lecteurs.com

France Inter (Ilana Moryoussef)

Blog motspourmots (Nicole Grundlinger)

Les premières pages du livre
« Prologue
Un jour, j’ai demandé à mon père quelle était la ville la plus lointaine qu’il avait vue dans sa vie. Il a juste répondu : « Amsterdam, aux Pays-Bas. » Et puis plus rien. Sans détourner les yeux de son travail, il a continué à découper des animaux morts. Il avait du sang jusque sur le visage.
Quand j’ai voulu connaître la raison de ce voyage, j’ai cru voir sa mâchoire se crisper. Était-ce l’articulation d’une pièce de veau qui refusait de céder ou ma question qui l’agaçait ? Je ne comprenais pas. Après un craquement sec et un soupir, il a enfin répondu : « Pour aller chercher ce gros con de Désiré. »
J’étais tombé sur un os. C’était la première fois, de toute mon enfance, que j’entendais dans sa bouche le nom de son frère aîné. Mon oncle était mort quelques années après ma naissance. J’avais découvert des images de lui dans une boîte à chaussures où mes parents gardaient des photos et des bobines de films en super-8. On y voyait des morts encore vivants, des chiens, des vieux encore jeunes, des vacances à la mer ou à la montagne, encore des chiens, toujours des chiens, et des réunions de famille. Des gens en tenue du dimanche qui se réunissaient pour des mariages qui ne tiendraient pas leurs promesses. Mon frère et moi, nous pouvions regarder ces images pendant des heures. On se moquait de certains accoutrements et on essayait de reconnaître les membres de la famille. Notre mère finissait par nous dire de tout ranger, comme si ces souvenirs la mettaient mal à l’aise.
J’avais des milliers d’autres questions à poser à mon père. De très simples, comme : « Pour aller à Amsterdam, il faut tourner à gauche ou à droite après la place de l’église ? » D’autres, plus difficiles. Je voulais savoir pourquoi. Pourquoi, lui qui n’avait jamais quitté le village, il avait traversé toute l’Europe à la recherche de son frère ? Mais à peine avait-il ouvert une brèche dans son réservoir de chagrin et de colère qu’il s’est empressé de la refermer, pour ne pas en mettre partout.
Dans la famille, tous ont fait pareil à propos de Désiré. Mon père et mon grand-père n’en parlaient pas. Ma mère interrompait toujours ses explications trop tôt, avec la même formule : « C’est quand même bien malheureux tout ça. » Ma grand-mère, enfin, éludait tout avec des euphémismes à la con, des histoires de cadavres montés au ciel pour observer les vivants depuis là-haut. Chacun à sa manière a confisqué la vérité. Il ne reste aujourd’hui presque plus rien de cette histoire. Mon père a quitté le village, mes grands-parents sont morts. Même le décor s’effondre.
Ce livre est l’ultime tentative que quelque chose subsiste. Il mêle des souvenirs, des confessions incomplètes et des reconstitutions documentées. Il est le fruit de leur silence. J’ai voulu raconter ce que notre famille, comme tant d’autres, a traversé dans une solitude absolue. Mais comment poser mes mots sur leur histoire sans les en déposséder ? Comment parler à leur place sans que mon point de vue, mes obsessions ne supplantent les leurs ? Ces questions m’ont longtemps empêché de me mettre au travail. Jusqu’à ce que je prenne conscience qu’écrire, c’était la seule solution pour que l’histoire de mon oncle, l’histoire de ma famille, ne disparaissent pas avec eux, avec le village. Pour leur montrer que la vie de Désiré s’était inscrite dans le chaos du monde, un chaos de faits historiques, géographiques et sociaux. Et les aider à se défaire de la peine, à sortir de la solitude dans laquelle le chagrin et la honte les avaient plongés.
Pour une fois, ils seront au centre de la carte, et tout ce qui attire habituellement l’attention se trouvera à la périphérie, relégué. Loin de la ville, de la médecine de pointe et de la science, loin de l’engagement des artistes et des actions militantes, ils existeront, enfin, quelque part.

Première partie
Désiré

MMWR
Le MMWR (1), le bulletin épidémiologique hebdomadaire publié aux États-Unis par les centres de prévention et de contrôle des maladies CDC (2), compte peu d’abonnés en France. Parmi eux, Willy Rozenbaum, qui dirige le service des maladies infectieuses de l’hôpital Claude-Bernard à Paris. À trente-cinq ans, avec sa moto, ses cheveux longs et son passé de militant au Salvador et au Nicaragua, l’infectiologue détonne dans le milieu médical parisien.
Le matin du vendredi 5 juin 1981, il feuillette le MMWR de la semaine qu’il vient de recevoir à son bureau. On y décrit la réapparition récente d’une pneumopathie extrêmement rare, la pneumocystose. On la croyait presque disparue, mais, selon le service qui comptabilise les prescriptions médicamenteuses aux États-Unis, elle réapparaît de manière surprenante, presque incompréhensible. Alors que d’ordinaire, cette maladie ne touche que les patients dont le système immunitaire est affaibli, les cinq cas recensés en Californie concernent des hommes jeunes et jusqu’alors en pleine santé. Parmi les rares informations dont dispose l’agence de santé publique américaine à ce stade, l’article relève que, curieusement, tous les patients concernés sont homosexuels.
L’infectiologue referme le rapport et reprend ses travaux de recherche avant d’assurer ses consultations de l’après-midi.
Deux hommes se présentent ce jour-là. Ils se tiennent par la main. L’un d’eux, un jeune steward amaigri, se plaint d’une fièvre et d’une toux qui durent depuis plusieurs semaines. Comme aucun des médecins de ville qu’il a consultés n’a réussi à le soigner, il est venu au service des maladies infectieuses et tropicales de Claude-Bernard. Willy Rozenbaum, perplexe, consulte le dossier que le steward lui tend. Il examine le jeune homme, lui prescrit une radiographie et d’autres examens pulmonaires.
Lorsque celui-ci revient quelques jours plus tard, les résultats de ses examens finissent de convaincre l’infec¬tiologue. Comme il le suspectait, son patient souffre d’une pneumocystose.
La coïncidence est extraordinaire. L’état de ce patient correspond trait pour trait à ce que le médecin avait lu dans le MMWR : une maladie très rare du système pulmonaire survenue chez un sujet jeune, homosexuel, qui n’a aucune raison d’être immunodéprimé. Tout est là, devant ses yeux. C’est la même affection, une maladie quasi éradiquée, qui vient d’être observée chez six patients, cinq Américains et, désormais, un Français.

Le décor
Des mouches. Des mouches de partout. Des mouches sur les morceaux de viande, sur les vitres. Des mouches noires qui jurent sur le carrelage blanc. Des mouches qui copulent sur les côtes de porc et les cuisses de poulet. Des mouches qui naissent dans les plis d’un rosbif et qui meurent, noyées dans le sang. Des mouches qui jubilent dans le bourdonnement du compresseur de la vitrine réfrigérée et qui se rient de la lumière bleue installée pour les électrocuter. Des mouches qui ont définitivement gagné.
C’est à peu près tout ce dont je me souviens du magasin de mes grands-parents. Une boucherie vide et silencieuse, désertée par la plupart des clients d’antan. Ceux qui y viennent encore le font en soutien à la famille, dans un dernier geste de solidarité. Ils discutent un moment, prennent des nouvelles davantage que de la marchandise.
Aujourd’hui, il n’en reste rien. Un panneau « À vendre ou à louer », assorti d’un numéro de téléphone, est affiché sur la vitrine. Toute la rue a subi le même sort. Le primeur, le salon de coiffure, le libraire, le réparateur de télévisions, la mercerie. Tous les commerces ont été progressivement abandonnés, comme les appartements au-dessus. Faute de candidats à la location, ils ont baissé le rideau. De l’époque faste, il ne demeure qu’un survivant en sursis : un petit institut de beauté au style désuet. La rue est désespérément vide. On n’y croise plus que des chats errants qui ont pris possession des caves des magasins. Ils vont et viennent à travers les grilles déchirées des trappes d’aération qui affleurent au ras des trottoirs. Quelques adolescents zonent parfois dans le coin. Perchés sur des scooters bricolés, assis sur les marches des anciennes boutiques, ils se disputent des paquets de cigarettes, s’insultent à longueur de journée. En l’espace de quelques décennies, l’ancienne sous-préfecture, autrefois prospère, s’est inexorablement endormie. Le centre est devenu périphérie. Les cris des enfants se sont tus. Mon décor a disparu.
Ça pourrait avoir son charme, pourtant. Avec les platanes le long de la rivière, le marché paysan et les ruelles, on pourrait se croire dans une Provence fantasmée. Mais autour du vieux village, les HLM décrépits, les épaves de voitures et les usines fermées racontent une tout autre histoire. Pour la comprendre, il faut d’abord en situer le territoire : une bourgade oubliée, perdue à la lisière de deux mondes, quelque part entre la mer et la montagne, la France et l’Italie. Puis, présenter la topographie : un village installé au fond d’une vallée, à la confluence d’une rivière et d’un fleuve dans ses dernières résistances alpines, juste avant qu’il ne s’abandonne à la plaine et vienne mourir dans la Méditerranée. Dire ensuite la rudesse du climat, les hivers qui s’éternisent au fond des replis encaissés, et les étés qui accablent, comme si, des climats alpin et méditerranéen, on n’avait gardé que le pire. Entre les forêts de pins sombres perdues dans la brume et les chênaies des adrets les plus favorables, le village s’était toutefois imposé comme une place commerciale où les paysans des hameaux voisins venaient vendre leurs maigres productions. Enfin, il faut intégrer à cette description des éléments historiques, rappeler que jusqu’au milieu du XIXe siècle, cette bourgade délaissée aux marges du comté de Nice, c’était encore l’Italie. Quand était venu le temps de l’annexion, la France en avait fait une sous-préfecture. Elle tentait de susciter ici un sentiment d’attachement à la patrie nouvelle. La construction de la route nationale et du chemin de fer reliant Nice à Digne avait permis au territoire de sortir peu à peu de l’enclavement. Des chantiers titanesques, du percement des tunnels à l’édification de viaducs monumentaux, menés à grand renfort d’ouvriers italiens, avaient ouvert la voie vers le littoral.
Malgré une économie plutôt fragile, une fraction de la population était parvenue à s’enrichir, à accumuler des biens : des entreprises, des commerces, des terrains et des appartements. Face à la vie austère des ouvriers des champs et des fabriques, une petite bourgeoisie locale se distinguait, accédait à une vie plus confortable. Sur les cartes postales en noir et blanc du début du XXe siècle, on voit ces familles qui flânent fièrement sur la promenade longeant la rivière, s’installent à la terrasse du café sur la place. L’une de ces photographies d’époque montre la devanture impeccable du magasin de ma famille. Un homme en costume se tient à l’entrée, droit et fier. Son nœud papillon et son chapeau sont impeccables. Il s’appelle Désiré. Mon arrière-grand-père fixe l’objectif d’un air sévère. Le contraste avec les autres habitants qui remontent la rue dans leurs salopettes de travail sales et rapiécées est saisissant. Cette image jaunie raconte à elle seule tout ce que signifiait notre nom. »

1. Morbidity and Mortality Weekly Report : bulletin hebdomadaire de morbidité et mortalité.
2. Centers for Disease Control and Prevention : le siège des CDC est situé à Atlanta, en Géorgie.

À propos de l’auteur
PASSERON_Anthony_Jessica_JagerAnthony Passeron © Photo Jessica Jager

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Il enseigne les lettres et l’histoire-géographie dans un lycée professionnel. Les Enfants endormis est son premier roman.

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Les derniers jours des fauves

LEROY_les_derniers_jours_des_fauves RL_Hiver_2022

En deux mots
Nathalie Séchard, la Présidente de la République française, décide de ne pas se représenter. Alors que la pandémie continue à faire des ravages et qu’une forte canicule s’abat sur le pays, la guerre de succession est déclarée entre le ministre de l’intérieur, celui de l’écologie et la représentante du Bloc patriotique. Et tous les coups semblent permis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Qui succédera à la Présidente de la République?

Jérôme Leroy a trempé sa plume dans l’encre la plus noire pour raconter Les derniers jours des fauves. Un roman de politique-fiction qui retrace le combat pour la présidence de la république sur fond de confinement, de canicule et de coups-bas. Haletant!

Nathalie Séchard aura réussi un coup de maître en devenant la première Présidente de la République française. De sa Bretagne natale aux cabinets ministériels, elle franchi les étapes avec maestria et connu une ascension fulgurante. Venue de la gauche, et grâce à une subtile campagne présidentielle en 2017, elle s’impose comme la candidate hors système en lançant le mouvement Nouvelle Société, déjoue les pronostics et accède à la fonction suprême face à la candidate du Bloc Patriotique. Mais l’usure du pouvoir et quelques épreuves comme la révolte des gilets jaunes ou la pandémie, ont érodé sa popularité. D’autant qu’à un confinement strict, elle a ajouté la vaccination obligatoire. Quelques défections et erreurs de casting dans son gouvernement ne l’ont pas aidée non plus.
Alors, dans les bras de son mari – de plus de vingt ans son cadet – elle décide de ne plus se représenter pour un second mandat.
L’annonce-surprise d’un passage au journal de 20 heures provoque l’émoi dans son entourage. Mais tandis que l’on se perd en conjectures, la France est secouée par un attentat contre un vaccinodrome qui fait 30 morts à Saint-Valéry-en-Caux. AVA-zéro, un groupuscule encore inconnu jusque-là revendique ce carnage. L’occasion pour Bauséant, le ministre de l’intérieur, d’asseoir sa stature présidentielle. Venu de la droite, il ambitionne de remplacer la Présidente et n’hésite pas à recourir à des méthodes de barbouzes. Il s’est aussi adjoint les services d’un jeune romancier pour que ce dernier rédige ses mémoires, ne se doutant pas qu’il faisait entrer le loup dans la bergerie. Car Lucien est une âme pure, petit ami de Clio, la fille de Manerville, le ministre de l’écologie, la caution verte et de gauche de ce gouvernement. Lui aussi se verrait bien à la tête du pays.
Jérôme Leroy n’oublie pas qu’il excelle dans le roman noir. Aussi, il n’hésite pas à noircir cette fiction politique qui voit bientôt les cadavres s’accumuler. Si bien que l’inquiétude monte. «Les hommes qui ont trop longtemps œuvré dans les conspirations de notre époque, qui ont connu la violence et côtoyé la mort ont développé une manière de préscience et ont compris, comme le notait Machiavel, que les individus ne sont pas maîtres du résultat des actions qu’ils entreprennent.»
On pourra s’amuser au petit jeu des ressemblances, qui ne sont pas fortuites, et trouver derrière le couple Macron inversé, les figures politiques qui ont inspiré le romancier. Mais le principal intérêt de ce livre haletant est ailleurs. Il nous montre une fois encore la fragilité de notre système politique où tout se décide au sommet de l’État et où par conséquent la bataille pour la présidence est féroce, quitte à employer des méthodes peu honnêtes et appuyer où ça fait mal. À crier au loup et au restriction des libertés quand un confinement général et une vaccination obligatoire sont décidées, quand une canicule vient encore ajouter des milliers de morts à cette crise.
Une agréable récréation et un beau sujet de réflexion à quelques jours du second tour des Présidentielles.

Les derniers jours des fauves
Jérôme Leroy
La Manufacture des livres
Roman
432 p., 20,90 €
EAN 9782358878302
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi un peu partout en France, d’abord à Pléneuf-Val-André, Rennes, Ploubanec, Audresselles, Saint-Brieuc, mais aussi à Cournai, Lunéville, Erquy, Maubeuge, Saint-Valéry-en-Caux ou encore à Sète.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nathalie Séchard, celle qui incarna l’espoir de renouveau à la tête de l’État, a décidé de jeter l’éponge et de ne pas briguer un second mandat. La succession présidentielle est ouverte. Au sein du gouvernement commence alors un jeu sans pitié. Dans une France épuisée par deux ans de combats contre la pandémie, les antivaxs manifestent, les forces de police font appliquer un confinement drastique, les émeutes se multiplient. Le chaos s’installe. Et Clio, vingt ans, normalienne d’ultragauche, fille d’un prétendant à la présidence, devient une cible…
Maître incontesté du genre, Jérôme Leroy nous offre avec ce roman noir la plus brillante et la plus percutante des fictions politiques. De secrets en assassinats, il nous raconte les rouages de l’implacable machine du pouvoir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
Le JDD (Karen Lajon)
France Culture (La grande table – Olivia Gesbert)
Be Polar (Aude Lagandré)
Blog Charybde 27
Blog Mon roman noir et bien serré
Blog Baz’Art
Blog motspourmots.fr


Jérôme Leroy présente son livre Les derniers jours des fauves © Production France Culture

Les premières pages du livre
« Nathalie s’en va
Nathalie Séchard, cheffe des Armées, grande maîtresse de l’ordre national de la Légion d’honneur, grande maî¬tresse de l’ordre national du Mérite, co-princesse d’Andorre, première et unique chanoinesse honoraire de la basilique Saint-Jean-de-Latran, protectrice de l’Académie française et du domaine national de Chambord, garante de la Constitution et, accessoirement, huitième présidente de la Ve République, en cet instant précis, elle baise.
Et Nathalie Séchard baise avec ardeur et bonheur.
Nathalie Séchard a toujours aimé ça, plus que le pouvoir. C’est pour cette raison qu’elle va le perdre. C’est comme pour l’argent, a-t-elle coutume de penser, quand elle ne baise pas. Les riches ne sont pas riches parce qu’ils ont un génie particulier. Les riches sont riches parce qu’ils aiment l’argent. Ils n’aiment que ça, ça en devient abstrait. Et un peu diabolique, comme tout ce qui est abstrait. Dix milliards plutôt que huit. Douze plutôt que dix. Toujours. Ça ne s’arrête jamais.
Le pouvoir aussi, il faut l’aimer pour lui-même. Il faut n’aimer que lui, ne penser qu’à lui, vivre pour lui. Pas pour ce qu’il permet de faire. Nathalie Séchard, qui baise toujours, a mesuré ces dernières années, que le pouvoir politique n’en est plus vraiment un. La présidente est à la tête d’une puissance moyenne où plus rien ne fonctionne très bien, comme dans une PME sous-traitante d’un unique commanditaire au bord de la faillite.
« J’aurais dû rester de gauche », songe-t-elle parfois, quand elle ne chevauche pas son mari.
Là, elle sent quelques picotements sur le dessus de ses mains. Chez elle, ce sont les signaux faibles annonciateurs, en général, d’un putain d’orgasme qui va déchirer sa race, et elle en a bien besoin, la présidente.
La nuit est brûlante, et ce n’est pas seulement une question d’hormones, c’est que la météo est caniculaire et que la présidente ne supporte pas la climatisation : elle a laissé ouverte la fenêtre de la chambre du Pavillon de la Lanterne. On entend des chouettes qui hululent dans le parc de la plus jolie résidence secondaire de la République.
Il convient par ailleurs que le lecteur le sache dès maintenant : cette histoire se déroulera dans une chaleur permanente, pesante, qui se moque des saisons et provoque une propension à l’émeute dans les quartiers difficiles soumis à un confinement dur depuis quinze mois, mais aussi de grands désordres dans toute la société qui prennent le plus souvent la forme de faits divers aberrants. Ils permettent de longues et pauvres discussions sur les chaînes d’informations continues dont la présidente Séchard estime qu’elles auront été le bruit de fond mortifère de son quinquennat.
Elle est de la chair à commentaires comme d’autres ont été de la chair à canon.
C’est pour chasser ce bruit de fond qu’elle préfère de plus en plus, à l’exercice d’un pouvoir fantomatique, faire l’amour et écouter Haydn, ce musicien du bonheur. Parfois, elle fait les deux en même temps et c’est le cas maintenant, puisque derrière ses soupirs entrecoupés de gémissements impatients, on peut entendre dans la chambre obscure, la Sonate 41 en si bémol majeur avec Misora Ozaki au piano.
Bien sûr, le pouvoir, il lui en reste l’apparence. Elle a aimé les voyages officiels, elle a aimé présider les Conseils des ministres, elle a aimé les défilés du 14 Juillet, les cortèges noirs de Peugeot 5008 et puis aussi l’empressement des hommes de sa protection rapprochée.
Elle n’aime même plus ça, cette nuit.
Cette nuit, elle aime son mari en elle, et la Sonate 41 en si bémol majeur. Penser à inviter Misora Ozaki à l’Élysée, avant la fin du quinquennat.
À propos de sa sécurité rapprochée, celle assurée par le GSPR, elle a mis un certain temps à savoir qu’on lui avait donné, juste après son élection, le nom de code de « Cougar blonde ». Quand elle l’a appris, elle a encaissé. Elle était habituée à ce genre de sale plaisanterie. Alors, Never explain, never complain. Sinon, ça aurait fuité dans la presse. Trois semaines nerveusement ruineuses de polémiques crapoteuses sur les réseaux sociaux. Et toute la France qui l’aurait appelée Cougar blonde.
Elle s’est juste donné, une fois, le plaisir de faire rougir une de ses gardes du corps, une lieutenante de gendarmerie qui l’accompagnait lors d’un déplacement houleux – mais a-t-elle connu autre chose que des déplacements houleux, la présidente Séchard ? – dans une petite ville du Centre dont la sous-préfecture avait brûlé après une manifestation des Gilets Jaunes.
Il pleuvait comme il sait pleuvoir dans ces régions de mélancolie froide, de pierres grises, de toits de lauzes, de salons de coiffure aux lettrages qui ont été futuristes à la fin de la guerre d’Algérie. Ces régions peuplées par des volcans morts et par les dernières petites vieilles qui ressemblent à celles d’antan, pliées par l’ostéoporose sous un fichu noir, comme si elles avaient quatre-vingt-dix ans depuis toujours et pour toujours. C’est émouvant, a songé la présidente qui a eu, dès son élection, des accès de rêveries assez fréquents qui l’inquiètent parce qu’ils sont peu compatibles avec sa fonction.
La petite ville sentait l’incendie mal éteint. La présidente écoutait sans trop les entendre les explications du sous-préfet devant les bâtiments sinistrés : ça braillait colériquement au-delà des barrières de sécurité, à une cinquantaine de mètres. Ça disait Salope. Ça disait Pute à riches. Ça disait Dehors la vieille. D’habitude, ils étaient plus polis quand même, les Gilets Jaunes. Le soir, on s’est indigné sur les plateaux de télé. On volait à son secours, pour une fois. Ce n’est pas qu’on l’aimait soudain, mais enfin, chez les journalistes assis et les politiques de tous les bords, on détestait encore plus les Gilets Jaunes.
La lieutenante de gendarmerie, une grande fille baraquée avec une queue de cheval de lycéenne, dans un tailleur pantalon noir, la main serrée sur le porte-documents en kevlar prêt à être déplié pour protéger Cougar blonde, crispait la mâchoire. Nathalie Séchard a été la première surprise de l’entendre dire :
– Ce serait un homme, ils ne parleraient pas comme ça, ces connards sexistes !
– Parce que Cougar blonde, vous trouvez ça sympa, lieutenant ? Il n’y a pas eu de femmes pour protester au GSPR ? Vous êtes quand même une vingtaine sur soixante-dix, non ?
– Madame la Présidente, je…
La semaine suivante, elle n’était plus « Cougar Blonde » mais « Minerve ». Le commissaire qui commandait le GSPR connaissait la mythologie et voulait se rattraper. Minerve, la déesse de la raison : on passait d’un extrême à l’autre.
Non, décidément, la présidente qui sent maintenant la sueur perler sur son front alors qu’elle modifie légèrement sa position pour poser les mains sur les pectoraux de son mari qui la tient par les hanches, n’est plus dans cet état d’esprit qui consiste à se shooter aux apparences du pouvoir et elle n’est même pas certaine de l’avoir jamais été.
Elle a eu plus de chance que de désir dans sa conquête de l’Élysée. Mais sa chance a passé, c’est le moins qu’on puisse dire.
Ces derniers temps, elle repense souvent aux riches sur lesquels elle a voulu s’appuyer et à l’énergie mauvaise que leur donne la rage de l’accumulation. On lui a reproché de leur avoir exagérément facilité les choses depuis son élection. Ça n’est pas pour rien dans son impopularité. Pourtant, elle ne les apprécie pas. Ils ne sont pas très intéressants à fréquenter, ils sont vite arrogants avec le personnel politique depuis qu’ils comprennent qu’ils pèsent plus sur l’avenir du monde qu’une cheffe d’État comme elle, de surcroît mal élue face à Agnès Dorgelles, la leader du Bloc Patriotique.
Sans compter que les plus jeunes, chez les riches, ne se donnent même plus l’excuse du mécénat ou de la philanthropie. Ils sont d’une inculture terrifiante et d’une remarquable absence de compassion. Elle a refusé de le voir, avant son élection, mais il s’agit, pour la plupart, de sociopathes ou de pervers narcissiques. Ce mal qu’elle a pour les faire cracher au bassinet pour de grands projets patrimoniaux ou éducatifs, malgré tous les cadeaux fiscaux dont elle les couvre. Il en faut des sourires, des mines, des chatteries pour quelques pauvres millions mis dans la restauration d’une abbaye cistercienne ou l’implantation d’écoles de la deuxième chance dans une région industrielle qui n’a plus d’industries, mais beaucoup d’électeurs du Bloc Patriotique.
La présidente Séchard ne dit jamais qu’elle les méprise, parce qu’elle est pragmatique. Comme Minerve, protectrice du commerce et de l’industrie. Les médias sont d’une servilité rare avec les riches et on la traiterait de populiste si soudain elle changeait son fusil d’épaule et commençait à les presser comme des citrons, histoire qu’ils rendent un peu de leur fric pour aider à la relance alors que la pandémie met à genoux le pays. Mais elle a beau se rendre compte qu’ils sont moins utiles qu’un médecin réanimateur, les riches, surtout par les temps qui courent, dès qu’ils pleurnichent, elle obtempère.
Le résultat est que Nathalie Séchard préside maintenant un pays riche peuplé de pauvres.
De temps en temps, tout de même, les pauvres se mettent en colère contre les riches. Et comme elle a trop aidé les riches pour qu’ils soient encore plus riches, une de ces colères a explosé pendant son quinquennat. On ne parle plus que de la pandémie ces temps-ci, mais elle est certaine que personne n’oubliera les Gilets Jaunes. Ils lui ont plus sûrement flingué son quinquennat que le virus.
Aider les riches avait pourtant semblé une bonne idée à la présidente Séchard. Elle a misé sur une forme de rationalité du riche, à défaut d’humanité. Sur une forme d’instinct de conservation : il finirait par être tellement riche qu’il voudrait sauver ce qu’il a amassé et donc, malgré lui, contribuerait à préserver l’écosystème nécessaire à sa survie. Que les pauvres en profiteraient un peu. Que ça ruissellerait à un moment ou un autre.
Même pas : ils se comportent comme le virus. Ils finiront par disparaître en tuant l’hôte qu’ils contaminent.
Et il sera trop tard pour tout le monde.
La présidente Séchard se penche sur son mari. Elle cherche ses lèvres dans le noir. Elle les trouve alors que son sexe va plus loin en elle.
C’est délicieux.
Le visage de la Gilet Jaune qui a réussi à se plaquer quelques secondes contre la vitre de sa voiture, en février 2019, lors d’un autre déplacement compliqué à Lunéville, lui a prouvé à quel point elle a désespéré son pays, à cause de ce pari absurde sur la raison des riches. C’est une image qui l’a marquée : la couperose de la femme, ses yeux exorbités dans un visage bouffi par des années d’alimentation ultra transformée, son désespoir terrible, sa bouche déformée qui articulait très clairement un « salope » que la présidente Séchard n’entendait pas derrière la vitre blindée.
Elle a haï cette femme, elle a souhaité voir un projectile LBD emporter la moitié de son visage hideux puis, sans transition, elle a eu envie de descendre de la voiture, de la serrer contre elle et de caresser ses cheveux rares et gras en lui disant que ça irait, qu’elle était désolée.
Était-ce encore la lieutenante de gendarmerie, assise sur le siège avant, à côté du chauffeur, qui l’en a dissuadée ? Ou ce commandant de police, Peyrade, que lui a conseillé son vieux facho de ministre de l’Intérieur, Beauséant ? Elle ne se souvient plus. L’image de la Gilet Jaune a effacé tout le reste de cette journée à Lunéville.
– Ce serait bien que Peyrade intègre le GSPR, madame la Présidente… C’est un bon, Peyrade : je le connais personnellement, il est à l’antiterrorisme. Je ne vous cache pas qu’il y a des menaces de plus en plus fortes sur votre sécurité. On vous hait, madame la Présidente. C’est irrationnel, mais on vous hait. Les GJ, les islamistes, les survivalistes, l’ultragauche…
– Je vous remercie de me parler aussi franchement, monsieur le ministre.
Et puis, ça te fait un homme de plus à toi dans mon entou¬¬rage proche, a-t-elle pensé. Je te connais, espèce de salopard compétent.
La femme Gilet Jaune a été brutalement mise à terre par des CRS en civil. Par curiosité, la présidente a demandé à être informée des suites de l’affaire. Hélène Bott, 37 ans, caissière à temps partiel imposé à l’hypermarché Leclerc de Lunéville, trois enfants, divorcée. Comparution immédiate : trois mois de prison, dont un ferme, avec mandat de dépôt. Nathalie aurait pu intervenir, peut-être. Elle ne l’a pas fait, partagée entre la culpabilité, la colère, le dégoût, la honte.
La Présidente Séchard n’aime pas les sentiments contradictoires en politique, elle aime ressentir des choses nettes, précises et droites comme le sexe de son mari en elle, à cet instant précis.
Un soir, au début de son quinquennat, quand elle croyait encore en sa politique de l’offre, elle l’a exposée, dans la salle à manger de ses appartements privés, à ce grand mou rêveur et sympathique de Guillaume Manerville, le ministre d’État à l’Écologie sociale et solidaire, qu’elle avait invité à dîner. Il voulait donner sa démission le lendemain, lors d’une matinale sur RMC. Même pas à cause de la réforme de l’assurance chômage et de la privatisation de la SNCF, ou pas seulement, mais parce que Henri Marsay, le Premier ministre, avait arbitré contre lui sur son projet de loi pour taxer les entreprises qui ne faisaient aucun effort sur les perturbateurs endocriniens. Il avait pris ça comme une humiliation personnelle, les perturbateurs endocriniens, Manerville. C’était son dada, les perturbateurs endocriniens. À se demander si sa fille unique, Clio, n’en a pas été victime, des perturbateurs endocriniens.
Veuf inconsolable, Manerville était venu seul.
C’est un homme qui approche la cinquantaine et les deux mètres avec des épaules larges, des yeux gris, des costumes en tweed bleu marine toujours froissés, des cravates club et une coiffure à la Boris Johnson. Tout ça lui donne l’allure un peu égarée et douce d’un professeur d’Oxford préparant l’édition critique d’un présocratique oublié.
Pendant ce dîner, il ne s’est pas départi de sa moue boudeuse. Il n’a pas craché sur le Haut-Brion, a souvent regardé le tableau de Joan Mitchell, lumineux, que la présidente Séchard avait emprunté au Mobilier national.
– Vous n’allez pas démissionner, Guillaume, vous êtes ma jambe gauche.
Elle lui a dit ça sur une intonation ambiguë. Ni vraiment une question, ni vraiment un ordre. C’est une de ses spécialités. Ça déstabilise l’interlocuteur. Il ne sait plus si on lui donne un ordre, si on l’implore ou si on lui demande conseil. La métaphore de la jambe pouvait aussi troubler par son côté égrillard. Mais Manerville n’est pas égrillard et c’est pour ça que Nathalie Séchard aime bien Manerville, en fait.
– Madame la Présidente, je deviens votre alibi, ce n’est pas acceptable.
– Comment pouvez-vous dire ça, Guillaume, vous êtes ministre d’État, le numéro deux derrière Marsay.
– C’est juste un titre, madame la Présidente. Une façon de donner des gages aux écolos et à votre électorat de gauche qui fond comme neige au soleil. Vous allez avoir besoin d’alliés de ce côté-là, mais vous ne les aurez jamais en laissant Marsay me ridiculiser.
Nathalie Séchard a hésité. Elle n’appréciait pas ce ton-là. Qu’il la donne, sa démission. Et puis non : elle n’avait personne pour le remplacer. Le parti présidentiel, Nouvelle Société, était une coquille vide, malgré son écrasante majorité à l’Assemblée : peu de professionnels, beaucoup de seconds couteaux de l’ancienne gauche, du centrisme et de la droite molle. Quelques-uns même, de la droite dure : Beauséant et ses soutiens. Elle a songé un bref instant à remplacer Guillaume Manerville par une personnalité de la société civile, mais ceux-là ont tendance à se laisser bouffer par leur propre administration : Marsay et elle se seraient épuisés en recadrages pour limiter les déclarations intempestives.
– J’ai besoin de vous, Guillaume, pour que nous restions tous fidèles au projet qui nous a amenés à la victoire, en mai dernier.
Ensuite, quand ils ont attaqué la soupe de pêches blanches à la menthe, elle a promis de mettre le projet de loi sur les perturbateurs endocriniens dans la prochaine niche parlementaire. Gagner du temps, c’est le secret. Elle a bien fait, il y a eu le scandale Marsay qu’il a fallu remplacer par Vandenesse, les grèves de la SNCF, les manifs contre l’ouverture au privé de la protection sociale, les Gilets Jaunes, et puis la pandémie. 120 000 morts. Alors, Manerville est toujours là tandis que ses perturbateurs endocriniens, sans compter ses projets de légalisation du shit et de milliards de subventions à la rénovation énergétique du parc immobilier des particuliers, c’est passé aux oubliettes.
Mais revenons à des choses plus humaines : au Pavillon de la Lanterne, à la Sonate 41 de Haydn, au toucher magique de Misora Ozaki, à l’orgasme prochain de la présidente Séchard, qu’elle pressent, avec joie, maousse.
Elle le sent monter avec une certitude océanique. Des images s’imposent à elle en flashs d’émeraude et d’écume, des images de grandes marées comme celles qu’elle a connues dans son enfance, à l’aube des années soixante-dix, à Pléneuf-Val-André, quand elle allait avec ses parents et ses deux frères ramasser des moules, des crevettes, des étrilles et même parfois des coquilles Saint-Jacques du côté de l’îlot du Verdelet.
À cette époque, déjà, Nathalie Séchard est troublée par cette odeur d’algue et de sel sans soupçonner qu’elle la retrouvera plus tard, avec un bonheur proustien, dans le sexe. Sa première expérience, en la matière, a lieu quand elle a dix-sept ans, alors qu’elle suit sa première année de droit à la faculté de Rennes avant d’intégrer Sciences-Po puis d’entrer à l’ENA où elle s’est inscrite au parti socialiste. Elle est sortie dans la botte, a choisi le Conseil d’État avant de se faire élire, de manière confortable, députée de la deuxième circonscription des Côtes-d’Armor.
C’est en 1988. Elle gagne, dans la foulée des municipales de 1989, la mairie de Ploubanec, 6 000 habitants, son calvaire de 1553, sa fontaine des Fées, sa Maison du Bourreau aux colombages ouvragés et sa conserverie de sardines dont Nathalie Séchard parvient, jusqu’à aujourd’hui, par miracle, à préserver l’activité et les deux cent cinquante emplois.
Elle a vingt-six ans, elle entre dans l’équipe du ministre de l’Éducation nationale. Elle a quelques amants sans lendemain, des hauts fonctionnaires comme elle, des hommes jeunes, ambitieux, intelligents, à la musculature languissante. Ils croient en l’économie de marché, font de la voile l’été dans le golfe du Morbihan avec d’inévitables chaussures bateau bleu marine et parlent de la nécessaire modernisation de l’État pour s’adapter à la mondialisation, avant de partir pantoufler dans le privé.
Cinq ans plus tard, en 1993, lors de la déroute de la gauche, elle est une des rares parlementaires de la majorité sortante à sauver son siège, avec deux cents voix d’avance. Elle devient consultante dans une grosse boîte de formation professionnelle tout en s’imposant médiatiquement en visage aimable de la jeune garde du parti. Réélue, beaucoup plus confortablement en 1997, elle entre dans le gouvernement Jospin : secrétaire d’État au Patrimoine, puis ministre déléguée à l’Enseignement professionnel auprès du ministre de l’Éducation nationale. Elle laisse une réforme à son actif, qui porte son nom, celle de l’apprentissage, plutôt bien vue par les syndicats enseignants et le patronat, et votée en première lecture à la quasi-unanimité à l’Assemblée et au Sénat.
Elle commence à remplir son carnet d’adresses, à tisser des réseaux chez les élus de tous les bords, chez les intellectuels, au Medef. On lui promet un bel avenir. Elle a le droit à deux ou trois unes d’hebdo, à des entretiens dans Le Monde, Les Échos, au portrait de la dernière page dans Libé : Nathalie Séchard, la gauche adroite.
À cette époque, elle vit pendant deux ans avec un acteur, un homme engagé qui, entre deux films à la Ken Loach, lit avec un lyrisme excessif des textes de Victor Hugo lors de cérémonies officielles où la France panthéonise des grands noms des Droits de l’homme, de la Résistance et reconnaît les fautes de son histoire en élevant stèles et mémoriaux avec gerbes déposées, salut au drapeau, hymnes joués par l’orchestre de la Garde républicaine.
Elle aurait bien un enfant avec lui : quand il ne se prend pas au sérieux, l’acteur est un compagnon aimable et un bon coup. Elle n’est pas forcément amoureuse, mais elle a eu de mauvaises lectures, Balzac et Chardonne, et elle croit qu’il faut surtout éviter l’amour pour réussir un couple.
Mais il n’y a pas d’enfant et il n’y en aura pas. Les médecins sont catégoriques. Endométriose jamais détectée. Stérilité. L’acteur veut adopter, elle refuse. L’acteur la quitte. Par SMS, le 21 avril 2002, alors qu’elle est à l’Atelier, le siège de campagne, et qu’on attend l’arrivée de Jospin. Jospin n’a pas voulu qu’on lui communique les résultats avant et il prend la gifle en pleine figure.
Ce soir-là, alors que le Bloc Patriotique du vieux Dorgelles triomphe sur les écrans et que les visages se ferment autour d’elle, elle pleure, comme d’autres, à la différence qu’elle ne sait pas si ses larmes sont dues à la fin de son histoire avec l’histrion engagé, ou parce qu’elle ne sera pas ministre des Affaires sociales, qu’elle n’aura pas d’enfants, que la gauche ne va jamais s’en remettre.
Nathalie Séchard sait désormais, vingt ans plus tard, qu’elle pleurait surtout sur elle-même, sur sa quarantaine qui approchait, sur la blessure narcissique infligée par l’hugolâtre qui a bien choisi son moment, ce salaud.
Ce 21 avril 2002, son premier réflexe est de téléphoner à son père, alors qu’autour d’elle les communicants distribuent les éléments de langage aux ministres présents et aux poids lourds du parti pour les plateaux télé. « Nathalie, dans dix minutes un duplex avec France 3 Rennes, ta circo a un des meilleurs scores de France pour Lionel… »
Son père répond tout de suite. Elle peut pleurer franchement dans le giron du professeur David Séchard, tout aussi effondré qu’elle. Elle a envie d’être près de lui, dans le salon de la maison d’Erquy. Elle voit le fauteuil club dans le bow-window où son père lit en levant parfois sur la mer ses beaux yeux gris dont elle a hérité.
Il réussit à la faire rire entre ses larmes quand il dit : « J’ai engueulé ta mère. Elle vient d’avouer qu’elle a voté Taubira. Je te la passe ? » Elle refuse parce que son attachée de presse lui fait signe en désignant sa montre.
Dans les toilettes, l’attachée de presse lui passe de l’eau froide sur le visage et lui refait son maquillage avant qu’elle entre dans le studio du QG de campagne pour aller débattre avec les élus bretons.
Les années suivantes, sous le quinquennat Chirac, elle lèche ses plaies à Ploubanec, dans la maison beaucoup trop grande qu’elle a achetée dans le Vieux Quartier, près de la Maison du Bourreau, à deux pas de la fontaine des Fées, vous voyez où, si vous connaissez Ploubanec.
Elle se baigne beaucoup, s’épuise en kilomètres de crawl. Elle a l’impression de ne plus avoir de libido, même pour la politique. Elle songe à accepter l’offre d’une université américaine, comme professeure invitée pour un cours sur les institutions européennes. Mais l’Iowa ne lui dit rien. Elle préfère les Côtes-d’Armor. Il n’y a pas la mer en Iowa.
Le soir, elle se regarde nue dans la glace de sa salle de bain, il lui revient des poèmes à la con, « La froide majesté de la femme stérile », elle se branle devant son reflet, pleure, vide ensuite une bouteille de grolleau gris en mangeant à même la boîte une choucroute et reste à ronfler sur la table de la cuisine. Elle se réveille en sursaut à six heures du matin, efface les traces de ses désordres avant l’arrivée de la femme de ménage.
Elle va à Paris trois jours par semaine, histoire de se faire voir à l’Assemblée lors des questions au gouvernement, d’entretenir ses réseaux chez les patrons, les journalistes, les syndicats réformistes et de participer au conseil d’administration de l’Institut Pierre-Mendès-France, un think tank social-libéral. L’Institut PMF produit pour l’essentiel des notes à l’intention des décideurs de tout poil. Il s’agit de rénover « le logiciel » de la gauche comme on commence à dire à l’époque.
Parfois Nathalie Séchard donne des tribunes dans les journaux. Elle prend comme une insulte personnelle le non au référendum de 2005 sur la Constitution européenne. C’est comme ça qu’elle s’aperçoit que son goût de la politique revient. Elle a de nouveau des aventures sexuelles, dont une assez chabrolienne dans son genre, avec le pharmacien de Ploubanec qui n’a pourtant jamais voté pour elle.
Le narrateur pourrait raconter leur histoire, pleine du charme désuet des adultères de province. Le narrateur dirait les rendez-vous cachés, les fous rires, la femme dépressive du pharmacien, la joie de se réveiller dans une maison sur les hauteurs de Concarneau pour un week-end clandestin, la mer bleue s’encadrant avec une beauté géométrique dans la grande baie vitrée. Le narrateur imaginerait une catastrophe, peut-être même un crime. La femme dépressive pourrait tuer son mari, ou son mari et Nathalie, ou seulement Nathalie. Le pharmacien pourrait tuer sa femme sans que Nathalie soit au courant, le scandale serait énorme et signerait la fin politique de la députée-maire Nathalie Séchard.
Mais ce sera pour une autre fois car l’exercice de l’uchronie est toujours délicat. Imaginer un cours différent aux événements politiques désormais connus de tous, comme l’élection de Nathalie Séchard, le 6 mai 2017, serait un défi que le narrateur ne se sent pas capable de relever.
Dans la réalité, Nathalie Séchard et le pharmacien de Ploubanec se quittent d’un commun accord sans avoir été découverts. Nathalie, en 2006, n’a plus le temps pour l’amour en province, qui ressemble un peu à un dimanche : elle fait partie de l’équipe de la candidate Royal à la présidentielle. De cette campagne, Nathalie retire la certitude qu’une femme présidente de la République, ce ne sera pas pour demain.
Mais après demain, peut-être.
Ségolène Royal doit se battre contre la droite, l’extrême droite et surtout contre les hiérarques de son propre parti qui la prennent pour une usurpatrice incompétente et laissent filtrer dans la presse des considérations machistes d’un autre âge à moins que, précisément, le machisme n’ait pas d’âge.
Nathalie se souvient encore d’un dîner en petit comité avec la candidate, au premier étage d’une brasserie de Saint-Germain connue pour ses écrivains alcooliques et ses harengs pomme à l’huile. Ségolène Royal a les lèvres serrées en découvrant un écho dans Le Canard enchaîné : un ancien ministre de son camp déclare n’être pas sûr qu’une femme présidente aurait le cran d’appuyer sur le bouton pour une frappe nucléaire. « Me dire ça, à moi, une fille de militaire… »
Pendant cette campagne, Nathalie Séchard croise de nouveau l’acteur, lors d’un meeting d’entre-deux-tours, à Lille. Il est assis au premier rang. Elle le trouve grossi, alopécique, vieilli. Et surjouant de plus en plus la grande conscience progressiste quand il est monté à la tribune pour réciter Melancholia : « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? »
Après le meeting, dans les salons du Zénith de Lille, il y a un buffet où la candidate se laisse féliciter. L’acteur vient vers Nathalie, comme si de rien n’était, une coupe de champagne à la main, pour lui faire la bise. Nathalie ne ressent plus rien : pas de choses vagues dans le ventre et dans l’âme, pas d’accélération du rythme de ses pulsations cardiaques. Comme elle a eu plus de temps depuis 2002, elle a lu Proust dans la vieille édition en trois volumes de la Pléiade qui appartient à son père : Nathalie est dans l’état d’esprit de Swann quand il a enfin cessé de souffrir à cause d’Odette. L’acteur est son Odette. Elle a gâché des années de sa vie pour un homme qui n’est même pas son genre.
Après la défaite de Royal, Nathalie est contactée comme d’autres personnalités de gauche pour participer au gouvernement sarkozyste, au nom de la politique d’ouverture. On lui propose un secrétariat d’État à la Famille. Si elle accepte, la droite ne présentera pas de candidat contre elle dans sa circonscription aux législatives qui arrivent, ni aux municipales qui ont lieu l’année suivante.
Elle hésite.
Elle fait une longue promenade avec son père sur la plage des Vallées, au Val-André : « Nathalie, ma chérie, je trouve déjà que ta gauche a tendance à oublier le peuple, mais tu te vois en plus dans un gouvernement de droite, avec cet excité qui traite les jeunes de racailles ? » Le professeur Séchard s’arrête, remet la capuche de son duffel-coat car ça commence à crachiner. Une vague vient mourir à leurs pieds.
« Et puis un secrétariat d’État à la famille… »
Il dit ça très doucement, le professeur Séchard, il ne veut pas blesser Nathalie. Mais enfin, aux repas de Noël dans la maison d’Erquy, aux soirées électorales de la mairie de Ploubanec, quand la famille est réunie, les deux frères aînés de Nathalie, un vétérinaire et un psychiatre, sont là avec leurs conjointes et leurs enfants. Elle, elle n’est que la tata sympa qui fait de la politique. Il s’inquiète, le paternel : sa fille connaît la saloperie fielleuse des politiques et des journalistes. Une femme sans mari, sans enfant, secrétaire d’État à la Famille, avec en plus l’aura de la traîtrise de ceux qui changent de bord pour un portefeuille, elle devait se douter que…
Ils finissent de parler de tout ça, à Saint-Cast-le-Guildo, en mangeant des huîtres et des tourteaux sur le port.
– Oui, tu as sans doute raison, papa.
Elle sauve sa circonscription et sa mairie, encore une fois. Elle reste d’une neutralité prudente dans les déchirements du parti socialiste. Elle s’occupe toujours du think tank Mendès-France, crée une amicale informelle de députés sur une ligne sociale-libérale mais sans déposer de motion à elle au congrès pour éviter de prendre des coups. »

Extrait
« Les hommes qui ont trop longtemps œuvré dans les conspirations de notre époque, qui ont connu la violence et côtoyé la mort ont développé une manière de préscience et ont compris, comme le notait Machiavel, que les individus ne sont pas maîtres du résultat des actions qu’ils entreprennent. » p. 331

À propos de l’auteur
LEROY_jerome_©pascalito2Jérôme Leroy © Photo Pascalito

Né en 1964 à Rouen, Jérôme Leroy a été pendant près de vingt ans professeur dans une ZEP de Roubaix. Auteur prolifique depuis 1990, il signe à la fois des romans, des essais, des livres pour la jeunesse et des recueils de poésie. Son œuvre a été récompensée par divers prix littéraires. Il est également le coscénariste du film de Lucas Belvaux Chez nous, sorti en salle en 2017. (Source: Éditions La manufacture de livres)

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Herr Gable

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En deux mots
Après la mort de Carole Lombard, Clark Gable noie son chagrin, avant de s’engager dans l’armée américaine pour prendre part au conflit. Quand Adolf Hitler apprend que son acteur préféré est en Europe, il charge l’un de ses tireurs d’élite de lui ramener l’acteur. La confrontation sera exceptionnelle!

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Autant en emporte Adolf Hitler

Rassemblant Hollywood et la grande Histoire, Jean-Baptiste Lentéric nous raconte un épisode inédit, la cinéphilie d’Hitler et d’Eva Braun et leur passion commune pour Clark Gable. Et l’idée un peu folle du Führer de capturer la star pour redorer son blason. Ce qui nous vaut un savoureux roman.

C’est au moment où la Seconde Guerre mondiale est en train de basculer du côté des Alliés que commence ce roman. Au Berghof, Hitler et Eva Braun s’offrent une séance privée de cinéma avec la projection de New York Miami de Frank Capra avec Clark Gable et Carole Lombard. C’est que le couple voue un culte à la star hollywoodienne et connaît tous ses films. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’outre-Atlantique l’acteur déprime après le disparition de son épouse dans un accident d’avion et décide de participer à l’effort de guerre. «Le 12 août 1942, Clark Gable s’engage dans l’armée de son pays, mettant un terme provisoire à sa carrière d’acteur. Le roi d’Hollywood est descendu de son trône pour devenir un soldat. Louis B. Mayer a fini par céder. Mais il a exigé qu’Andrew McIntyre, chef opérateur émérite et ami de Gable, accompagne son poulain dans l’aventure.»
Et alors que le chéri de ces dames suit un entrainement intensif sur bombardier avant de gagner la Grande-Bretagne, Hitler est enlisé à Stalingrad et doit redéployer ses troupes après l’avancée des alliés en Afrique du Nord. Des revers qui accroissent sa fureur et son plan de solution finale. Et quand il découvre que le talentueux acteur s’apprête à le bombarder, il donne des ordres pour le capturer. Et entend que ses meilleurs éléments se chargent de cette délicate opération. C’est à Florian Weiter, qui a vécu Stalingrad et a été ensuite affecté aux basses œuvres qu’échoit cette mission.
Mêlant avec dextérité les faits historiques avec le roman Jean-Baptiste Lentéric va alors nous offrir une confrontation exceptionnelle. Et un roman haletant, riche en rebondissements. On se régale tout au long de ce récit mené avec maestria, avec le plaisir d’avoir par la même occasion découvert un auteur qui ne manque ni de souffle, ni d’esprit!

Herr Gable
Jean-Baptiste Lentéric
Éditions Belfond
Roman
432 p., 20 €
EAN 9782714497512
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé Aux États-Unis, notamment à Los Angeles et New York, en Allemagne, notamment en Bavière et à Berlin, en Grande-Bretagne et en France, notamment à Paris.

Quand?
L’action se déroule de 1942 à 1950.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dévasté par la mort de son épouse Carole Lombard, Clark Gable décide de s’enrôler dans l’US Air Force. Sitôt sa formation d’artilleur aérien achevée, il embarque pour l’Angleterre. À bord d’un B-17, il participe à des missions de bombardement au-dessus de l’Allemagne nazie et de la France occupée. Adolf Hitler, grand cinéphile, ordonne de capturer l’acteur qu’Eva Braun et lui vénèrent. Cette mission hors normes est confiée au capitaine Florian Weiter, l’un des meilleurs tireurs d’élite de la Wehrmacht.
Un roman d’aventures mené tambour battant où sont habilement mêlées fiction et réalité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Bande-annonce du roman

Les premières pages du livre
« 1
Déployant ses ailes noires, un choucas s’élance de la cime du Kehlstein. Il plane au-dessus de l’Obersalzberg, survole une vaste étendue boisée interdite au public : la Führersperrgebiet. Sur ce secteur autrefois paisible trônent d’imposantes installations militaires ; casernes, postes de garde, entrepôts de munitions, plateformes de défense antiaérienne, galeries souterraines, bunkers, ainsi que les belles demeures des principaux dirigeants nazis. Le voilà au-dessus du chalet du Reichsmarschall Göring, chef tout-puissant de la Luftwaffe. Puis apparaît celui d’Albert Speer, ministre de l’Armement, et celui de Martin Bormann, secrétaire particulier d’Hitler. C’est ce dernier qui a œuvré à la transformation de ce havre de paix en centre névralgique du Reich.
La retraite alpine du maître de l’Allemagne, le Berghof, se profile enfin à l’horizon. Sur la terrasse, trente mètres à l’aplomb, se trouve une jeune femme blonde à l’allure athlétique. Chaque jour, à la même heure, elle lui offre les restes de son repas, des rebuts de charcuterie ou de volaille qu’elle disperse sur le parapet. Mais aujourd’hui l’oiseau cherche en vain sa pitance. Fräulein Braun n’a pas la tête à ça, une pensée autrement importante l’occupe. Le choucas pique sur la terrasse tel un Stuka déchirant le ciel lors de la campagne de France. Il est stoppé net dans son élan par Stasi et Negus qui, remarquant son ombre grandir au-dessus de leurs têtes, ont aboyé et montré les crocs. L’oiseau préfère renoncer. Il reprend de l’altitude et disparaît dans l’immensité de la montagne.
Fräulein Braun doit crier pour ramener ses deux scottish terriers à la raison. Une fois le calme revenu, elle reprend ses jumelles et continue de scruter la route qui relie le village de Berchtesgaden au Berghof.
Que font-ils, nom de Dieu ? Voilà deux heures qu’ils devraient être arrivés.
Au détour d’un virage, ils apparaissent enfin : une automitrailleuse et un camion bâché suivi par deux motards de la Wehrmacht. Derrière la baie vitrée monumentale du salon, Rochus Misch, garde du corps du Führer, et Greta, l’une des femmes de ménage, observent la scène avec attention. Ils sont habitués à ce convoi qui livre une fois par mois une cargaison plus précieuse que l’or, des objets illicites dont les maîtres des lieux sont les seuls, avec quelques privilégiés du premier cercle, à pouvoir profiter.
Sitôt le camion arrivé, Eva Braun saute du parapet et, telle une jeune fille courant à un rendez-vous amoureux, dévale les marches qui mènent à l’entrée. La bâche est soulevée à la hâte par les motards tandis qu’un groupe de Waffen-SS, mitraillette en bandoulière, entoure le véhicule. Sous l’œil inquiet d’Eva, la caisse de bois scellée est transportée jusqu’à une salle attenante au séjour.
Avant que le convoi ne se remette en branle, Fräulein Braun a demandé des explications au chauffeur. Pourquoi deux heures de retard ? La neige, a-t-il répondu. Que dire de plus ? La route, effectivement, est glissante une bonne partie de l’année. Le chauffeur n’y peut rien. Alors elle l’a laissé repartir sans lui chercher querelle.

La pièce, soudain, est plongée dans le noir. Confortablement assis dans l’un des vingt fauteuils répartis en quatre rangées, le Führer peut enfin se permettre un moment de détente. Il a passé une sale journée. Les nouvelles du front sont mauvaises. Les Alliés viennent de débarquer en Afrique du Nord. Ils appellent ça l’opération Torch. Déjà le mois dernier, à El-Alamein, l’Afrikakorps du maréchal Rommel a été stoppé par le général Montgomery. Humilié, le Renard du désert a été contraint de battre en retraite jusqu’en Tunisie. Sur le front de l’Est, ce n’est pas mieux. La bataille de Stalingrad s’éternise. Les troupes du général Paulus souffrent autant du froid que de problèmes de ravitaillement. Les soldats ne sont pas assez vêtus pour affronter l’hiver russe et ne mangent plus à leur faim. Harcelés nuit et jour par des snipers, ils ne prennent plus le risque de dormir. En quelques semaines, l’invincible armada qui a semé le chaos et la mort dans les plaines russes a subi de graves revers.
Dans la cabine située derrière la salle, un homme répondant au nom de Fritz Sauber s’affaire aux préparatifs. C’est lui qui a réceptionné la caisse. Il en a sorti quatre objets métalliques et ronds : des bobines de film de 35 millimètres. Avec précaution, il a installé la première sur le projecteur. Tout est prêt. Il guette le signal à travers la lucarne qui donne sur la salle. Ça y est, Fräulein Braun vient de lever la main. Sauber lance le film. Il s’agit de New York-Miami, un long-métrage américain réalisé par Frank Capra en 1934. Dans les rôles principaux : Clark Gable et Claudette Colbert, deux des plus grandes stars hollywoodiennes.
La projection dure une heure trente. Hitler et sa maîtresse en savourent chaque scène. Tour à tour amusés et émus, ils se réjouissent des tribulations d’Ellie Andrews, jeune femme issue d’une famille privilégiée, et de Peter Warne, un séduisant journaliste. Ellie refuse d’épouser l’homme que son père lui destine. Elle s’enfuit. Dans le même temps, Peter perd son emploi. Ces deux êtres à la dérive, que tout oppose, se retrouvent par hasard dans un bus reliant Miami à New York. Le bus tombe en panne. Commence une série de péripéties croustillantes à l’issue desquelles ils finiront dans les bras l’un de l’autre.
Depuis l’accession des nazis au pouvoir, il est interdit de lire des romans ou de voir des films américains. Tout ce qui vient des États-Unis est proscrit. Pourtant, Hitler et sa maîtresse continuent d’admirer Clark Gable. À leurs yeux, c’est le plus grand acteur vivant, tous pays confondus. Ce plaisir interdit qu’ils ont en commun, personne n’en a été officiellement témoin. Sur ce sujet, tous les employés du Berghof sont sourds et muets.
Eva est touchée par cette scène où Ellie, à bout de forces, s’endort dans le bus sur l’épaule de Peter. Elle donnerait tout pour être à sa place. Gable a tant d’allure. Comment résister à ce regard, ce sourire ? Le charme de cet Américain, elle ne l’a vu chez aucun autre homme.
Durant ce passage, Hitler a observé sa maîtresse à la dérobée. Il a remarqué ses yeux brillants et ses lèvres entrouvertes comme offertes à l’acteur. Le Führer a beau être la terreur du monde, il ne se fait aucune illusion : jamais il n’égalera Gable dans le cœur d’Eva.

La projection privée est à ce point sacrée que personne n’oserait déranger Hitler lorsqu’il regarde un film. Aussi Martin Bormann a-t-il eu la sagesse d’attendre le générique de fin avant d’entrer dans le sanctuaire. Il s’est approché sur la pointe des pieds en prenant garde de ne pas surprendre le Führer dans un moment d’intimité avec sa maîtresse. Il les a trouvés en grande conversation sur le film qui venait de s’achever. L’un comme l’autre sont d’authentiques cinéphiles. Ils ont vu tous les longs-métrages américains qui ont marqué l’histoire du septième art. Et ils en parlent comme des experts. Après le salut de rigueur – bras tendu, claquement de talons –, Bormann s’est penché et a chuchoté à l’oreille d’Hitler. Celui-ci s’est aussitôt levé.
— Désolé, ma chérie, je dois t’abandonner. Une affaire urgente, a-t-il expliqué après lui avoir fait un baisemain.
Eva n’a pas cherché à en savoir plus. Son amant n’aime pas qu’elle se mêle de politique ou de la conduite de la guerre. Son rôle a été clairement défini dès le début de leur relation. Officiellement, elle n’existe pas. Hitler répète souvent cette phrase dont elle ignore s’il en est l’auteur : « Je n’ai qu’une maîtresse, l’Allemagne. » Elle se tient en retrait et prend rarement la parole lorsqu’il reçoit des visiteurs de marque, membres du parti, de son état-major, ambassadeurs ou autres. En revanche, il tolère qu’elle le prenne en photo ou le filme, ce dont elle ne se prive pas. Elle sait qu’il tient à laisser une trace dans l’histoire, celle qui s’écrit avec un h majuscule. Et que ses hauts faits d’armes passeront à la postérité grâce à elle.
Fräulein Braun reste seule dans la salle. Au projectionniste qui lui demande si elle a encore besoin de lui, elle répond qu’elle souhaite revoir le film. Elle a du temps libre avant d’aller dîner chez Göring avec le Führer. Deux heures qu’elle est bien décidée à passer en tête à tête avec Clark Gable.
— Relancez le film et prenez votre pause, Fritz. Je m’occuperai du reste, crie-t-elle en direction de la lucarne.
Sauber s’exécute. Il a toute confiance en Eva. Il sait que la jeune femme est parfaitement capable de se débrouiller seule avec le projecteur, y compris de changer les bobines, tâche ingrate qui requiert autant d’adresse que de force. Fräulein Braun a travaillé chez Heinrich Hoffmann, photographe officiel du Führer. C’est d’ailleurs dans son atelier munichois qu’ils se sont rencontrés. Depuis, Eva s’est familiarisée avec le matériel de prise de vues. C’est devenu une passion. Elle possède plusieurs Rolleiflex ainsi qu’une caméra Bell & Howell de 16 millimètres, le nec plus ultra, avec laquelle elle filme dès qu’elle le peut son amant au Berghof.
Eva sourit en revoyant la scène où Ellie et Peter, à la suite de la panne du bus, font du stop. Peter fanfaronne. Il assure à Ellie qu’avec sa tactique – pouce tendu, sourire forcé – la première voiture s’arrêtera. Personne ne les prend. Peter s’octroie une pause, le temps de manger une carotte. Lasse, Ellie prend la relève. Elle se poste à son tour sur le bord de la route, remonte sa robe, découvrant un mollet gainé de soie noire. La voiture suivante pile aussitôt, au grand dam de Peter. Les voilà sauvés.
Arrive enfin la scène préférée d’Eva : Ellie et Peter passent la nuit dans un gîte. Ils tendent un drap entre leurs lits pour éviter toute situation embarrassante. Avant de se coucher, Peter ôte ses sous-vêtements. Le voilà torse nu. Au moment de sa sortie, New York-Miami a fait scandale à cause de ce passage. Dans l’Amérique prude des années 1930, ça ne se faisait pas de dormir nu. Le bruit a couru que l’industrie textile, à cause de cette scène devenue culte, a subi de lourdes pertes. Les hommes n’ont plus acheté de sous-vêtements.
Eva se pâme devant Gable. Bien sûr, elle vénère Hitler, comme toutes les jeunes filles du Reich. Elle sait la chance qu’elle a de partager son quotidien, de recueillir les confidences de cet homme qui, en quelques semaines, a mis l’Europe entière à feu et à sang. Dans le cœur de chaque Allemand, le Führer est l’égal d’Alexandre le Grand, de Gengis Khan ou de Napoléon, ces conquérants dont on apprend l’histoire dans les manuels scolaires. Mais Adolf n’en fera jamais sa femme. Elle ne restera qu’une maîtresse, une fille de l’ombre tout juste tolérée sur la terrasse du Berghof pour immortaliser le grand homme dans ses rencontres avec des chefs d’État, ses ministres ou ses généraux. Quant à avoir des enfants, il n’en est pas question. Eva est mortifiée lorsqu’elle doit le filmer en présence des rejetons de ses lieutenants, les Goebbels, les Bormann, dont les épouses, elles, peuvent s’afficher au grand jour.
En revoyant le film, Eva s’imagine à la place du personnage campé par Claudette Colbert. Lorsque Capra filme Gable en gros plan, elle tend ses lèvres vers l’écran pour l’embrasser alors que sa main droite mécaniquement se faufile entre ses cuisses.

Une fois son service fini, Sauber a regagné sa chambre. Il s’est changé, le voilà fin prêt à arpenter les sentiers enneigés.
— Scheiße ! Merde ! s’écrie-t-il en réalisant qu’il a oublié son paquet de cigarettes.

Sauber retourne dans la cabine de projection à pas feutrés. À travers la lucarne, il distingue la silhouette de Fräulein Braun comme prise de convulsions. Il s’approche, l’entend gémir de plaisir. Il s’éloigne de la lucarne, prend ses cigarettes et ressort aussi discrètement qu’il est entré. Cette scène des plus troublantes, il l’enfouira au plus profond de sa mémoire.
Ne rien voir, ne rien entendre. Et surtout ne rien dire. Telle pourrait être la devise du Berghof.

2
En trois semaines, un sniper a tué cinq de ses frères d’armes. Le premier a été surpris dans les latrines. Une balle en plein front tirée d’au moins cinq cents mètres. Le projectile a traversé la gorge du deuxième en train de boire du schnaps. Les troisième et quatrième ont été tués d’une même balle alors qu’ils marchaient l’un derrière l’autre en pleine nuit sur un chemin de ronde. Parmi ces hommes dont la moyenne d’âge n’excédait pas trente ans se trouvait le lieutenant Rudolf Brehmer, son ami d’enfance. Lui a pris une ogive en plein cœur alors qu’il s’étirait après une nuit trop courte. Aussi, lorsque l’Hauptmann Florian Weiter, tireur d’élite décoré de la croix de fer de deuxième classe, aperçoit enfin ce fumier de Russe à travers sa lunette, dans une maison en ruine distante d’environ quatre cents mètres, il tente sa chance. Il verrouille sa cible et presse la détente de son Gewehr 43.
— Tu l’as eu, ce fils de pute ! exulte le fantassin Siegfried Jung.
— Pas sûr. Passe-moi tes jumelles.
Jung s’exécute. Weiter scrute la pièce aux murs criblés d’impacts. Et avoue, dépité :
— Il n’est plus là. Je ne sais pas si je l’ai touché.
— Merde ! Qu’est-ce qu’on fait ?
— Il faut le retrouver. Réveille Friedrich. Allez, bouge-toi ! Il n’y a pas une minute à perdre. Tant qu’il sera en vie, nous serons en danger.

Stalingrad n’est plus qu’une ville à l’agonie, un amas de pierres informe. Depuis que les Russes ont repris une partie de la cité, un déluge de feu a réduit en poussière les rares immeubles qui tenaient encore debout. On s’entretue pour une rue, parfois un simple bout de trottoir. Les combats finissent au corps-à-corps. Quand les munitions viennent à manquer, on s’affronte au couteau ou à la baïonnette. C’est une guerre urbaine d’une sauvagerie inouïe. Ces snipers en embuscade prêts à frapper à tout moment ne sont qu’une poignée d’hommes, cinquante ou cent selon les estimations de l’état-major. Et pourtant ils font plus de ravages qu’une division entière. Ils sapent le moral des troupes. Le capitaine Florian Weiter, l’un des meilleurs tireurs de la Wehrmacht, a été chargé de les éradiquer par Paulus en personne, le commandant de la 6e armée.
Le petit groupe progresse difficilement entre les ruines fumantes. Les démineurs exposent moins leur vie que les hommes de Weiter. Eux au moins disposent d’appareils qui localisent les explosifs.
— Nos bombardiers ne nous ont pas aidés. En détruisant cette ville, ils ont facilité le boulot des snipers. Ces tas de gravats sont des planques idéales, peste le Gefreiter Friedrich Sturm en trébuchant.
— Au lieu de râler, regarde plutôt où tu mets les pieds, rétorque Weiter.
Ils parviennent aux abords de la maison d’où sont partis les tirs. D’un signe de la main, Weiter sépare ses hommes, leur commande d’encercler le bâtiment. Même s’il doute que le sniper y soit encore.
Le petit groupe entre dans la maison éventrée, passe d’une pièce à l’autre, arme au poing, en prenant d’infinies précautions. Personne. Ils montent à l’étage, pénètrent dans ce qui devait être une chambre. Un lit d’enfant est recouvert de poussière. Dans un recoin de la pièce, Jung ramasse un ours en peluche. Près de la fenêtre, Weiter découvre des douilles et des traces de sang.
— Il tirait d’ici.
— Qu’est-ce que je te disais ? Tu l’as eu, se réjouit Jung.
— Je l’ai seulement blessé, rectifie le capitaine.
D’autres gouttes de sang mènent Weiter et ses hommes jusqu’à une porte située à l’arrière de la maison. Ils ressortent, scrutent le sol. Il n’y a plus d’autres traces.
— Il a dû se faire un garrot, conjecture Sturm lorsqu’un projectile frôle son visage avant de frapper le mur de la maison.
— À terre ! hurle le capitaine.
— Ça vient du château d’eau, là, à 11 heures, dit Jung en pointant du doigt une sorte de tour à demi effondrée à une centaine de mètres.
— D’accord. Retournez dans la maison et ne bougez plus. Trop dangereux. Je vais finir le boulot seul, décrète Weiter en se relevant.
— Je viens avec toi, proteste Jung.
— Pas question ! tranche le capitaine en commençant à s’éloigner.
— Florian !
— Laisse. Il sait ce qu’il fait, s’interpose Sturm.
Haletant, Weiter court en zigzaguant jusqu’au château d’eau. Il n’essuie aucun tir. Tout en entrant dans le bâtiment, il s’interroge. Ce sniper l’a vu approcher. C’est un tireur aguerri. Alors pourquoi lui a-t-il laissé la vie sauve ? Est-il à ce point blessé qu’il ne peut plus tirer ? Est-il mort ? Ou s’amuse-t-il à faire durer le plaisir ?
Le capitaine dégaine son Luger et commence à gravir le large escalier en colimaçon. Les parois suintent d’humidité. Ça pue le moisi. Bientôt, il se trouve dans une quasi-pénombre. Des marches vermoulues se dérobent sous ses bottes. Des gouttes d’eau tombent dans des flaques, bruit obsédant qui ajoute à son angoisse.
Le voilà au dernier étage. À travers une paroi de béton percée par un obus, un faisceau de lumière éclaire le palier. Il y a là quatre portes, dont une entrouverte au bas de laquelle Weiter remarque d’autres gouttes de sang. Il arme son pistolet. Il pousse la porte d’un violent coup de botte et découvre le sniper à terre, affalé contre un mur, torse nu, qui se tient le ventre avec ses deux mains. Un fusil à lunette repose à côté de lui.
Weiter s’approche en le braquant avec son Luger. Il s’empare du fusil et lui crie en russe :
— Lève-toi, enfoiré !
L’autre lui répond dans un allemand impeccable :
— Je ne peux pas.
Troublé, Weiter lui demande, en regardant autour de lui :
— Tu es seul ?
— Oui.
Le capitaine s’agenouille et décroise les mains du Russe. La blessure est profonde. Le sniper s’est bricolé un bandage de fortune avec sa chemise. Il saigne abondamment.
— Où as-tu appris à parler l’allemand ?
— Au collège. Après le russe, c’est la langue que nous connaissons le mieux. Si tu es un tant soit peu instruit, tu dois savoir que nos deux pays étaient amis avant la guerre. Pour nous, vous incarniez la civilisation, le raffinement. Vous êtes devenus des monstres.
— Comment t’appelles-tu ?
— Grigori Zinoviev.
— Quel âge as-tu ?
— Vingt-deux ans.
— Ton grade ?
— Lieutenant, répond le blessé en claquant des dents.
Weiter remarque une veste militaire pendue à la poignée de porte, ornée de galons de l’Armée rouge. Il la fouille, découvre des papiers d’identité. Le sniper n’a pas menti. Il y a aussi, dans une autre poche, une photo de lui avec une ravissante jeune femme.
— C’est ta copine ?
— Ma femme.
Après une hésitation, le capitaine pose la veste sur les épaules du sniper. Et il sort une gourde de sa besace.
— Tu as soif ?
L’autre fait oui d’un signe de tête.
Weiter l’aide à boire. Il referme sa gourde, s’assied à côté de lui et allume une cigarette.
— Où as-tu appris à tirer comme ça ?
— C’est mon père. On vivait près de Toula. Il travaillait à la manufacture d’armes. J’ai été élevé avec des fusils et des revolvers. On s’exerçait au tir tous les dimanches. Dès l’âge de neuf ans, je mettais dans le mille à cent mètres.
Weiter serre le poing. Il songe à Rudolf, fauché dans la fleur de l’âge. Mais il ne peut s’empêcher d’être ému par ce soldat qui agonise sous ses yeux. Dans le fond, ils sont tous dans le même merdier. Allemands ou Russes, ça ne fait pas de différence. Tous préféreraient se trouver dans les bras de leur chérie, bien manger et dormir dans un bon lit sans se dire, à chaque instant, qu’ils peuvent crever bêtement. Ils ont une vie à vivre. De vieux gradés ventripotents qui, pour la plupart, se la coulent douce à des milliers de kilomètres du front en ont décidé autrement. C’est toute une jeunesse qu’ils sacrifient à leur guerre absurde.
— Combien de snipers y a-t-il dans ta division ?
— Deux cent cinquante, environ.
« Putain ! L’état-major était loin du compte », songe Weiter en écrasant sa cigarette.
— J’en grillerais bien une, moi aussi, grimace Zinoviev.
Le capitaine allume une autre cigarette et la lui cale entre les lèvres.
— Tu vas me descendre ? s’inquiète le sniper.
— Regarde-toi. Tu es déjà mort.
— C’est toi qui m’as flingué ?
— Oui.
— Tu vises bien, toi aussi.
— Il paraît, oui.
Zinoviev fond en larmes.
— Olga est enceinte. Et je ne serai pas à ses côtés pour voir naître notre enfant.
Weiter regarde la photo à nouveau. Et lui répond, l’œil noir :
— Le lieutenant Brehmer aussi était père de famille. Il avait un garçon de huit ans. Et une petite fille de cinq ans.
— Le lieutenant Brehmer ?
— Oui, mon meilleur ami.
Zinoviev se mure dans le silence. Du sang déborde de ses mains. Le capitaine se relève, le contemple un moment et lui dit :
— Dis-moi où vit ta femme. Si je m’en sors, je te promets que j’irai la voir.
— Pourquoi ?
— Pour lui dire que tu es mort en héros.

Un coup de feu retentit.
— Scheiße ! sursaute Jung.
— Ça vient du château d’eau, dit Sturm.
Quelques minutes plus tard, le capitaine Weiter réapparaît, au grand soulagement de ses hommes.
— Alors ? s’inquiète Jung.
— C’est réglé. Allez, on décampe.

3
Carole Lombard est aux anges. Après le discours exalté qu’elle vient de faire dans l’État de l’Indiana, son pays natal, elle a réussi à lever deux millions de dollars. Cette coquette somme sera intégralement reversée à l’armée américaine. C’est sa contribution à l’effort de guerre. Comme d’autres stars, miss Gable sillonne le pays sans relâche pour vendre des war bonds. Sa popularité est telle qu’elle n’a eu aucun mal à obtenir ces fonds. Partout, des foules l’acclament.
Dans la carlingue du DC-3 de la Trans World Airlines, Carole boit du champagne avec les membres de son équipe et sa mère qui l’accompagne parfois lors de ses déplacements. C’est une journée parfaite. Pourtant la star semble préoccupée. Elle reste souriante, donne le change. Mais ses collaborateurs ne sont pas dupes. Quelque chose ne tourne pas rond.
La destination finale de l’appareil est Los Angeles. Après une escale technique à Las Vegas, le DC-3 reprend les airs. La nuit est claire, sans vent. Les conditions de vol sont bonnes. Cependant, le pilote est informé que les balises au sol, indispensables à la navigation, ont été éteintes. Les États-Unis redoutent toujours une incursion ennemie sur leur territoire. Tout ce qui peut servir de point de repère a été neutralisé.
L’appareil dévie vers les montagnes alentour. Et c’est le drame. Vingt-trois minutes après avoir quitté Las Vegas, il percute de plein fouet le Double Up Peak, près du mont Potosí.

Un hurlement résonne dans la chambre de maître du ranch d’Encino. Chacun sait pourquoi. C’est encore M. Gable en proie à ce cauchemar, toujours le même. L’un des domestiques s’empresse de lui apporter une infusion de verveine. Lorsqu’il entre dans la chambre, il découvre le pauvre homme nu, ébouriffé, affalé au pied de son lit. Sur sa table de chevet trônent une bouteille de whisky largement entamée, une boîte de comprimés et un cendrier rempli de mégots. Ça pue le renfermé et le tabac froid. Le serviteur peine à soulever ce géant pour le remettre dans son lit. D’autant que ce dernier, soûl au dernier degré, est de sale humeur lorsqu’il fait ce cauchemar. Il ne se laisse pas faire.
Carole Lombard était l’amour de sa vie. Il l’a épousée trois ans auparavant. À deux, ils ont acquis ce ranch où ils ont vécu leurs meilleures années. Ils étaient inséparables. Voilà dix mois que Carole est partie. Clark reste inconsolable. C’est un homme brisé. Il se sent coupable. Miss Gable, en effet, aurait pu rentrer en train et rester en vie. Mais le trajet aurait duré deux jours et l’actrice avait hâte de regagner Los Angeles. Gable tourne alors avec la sublime Lana Turner. Aimant passionnément son épouse, l’acteur flanche malgré tout lorsque ses partenaires s’offrent à lui. Toutes rêvent d’inscrire Rhett Butler à leur tableau de chasse. Voilà pourquoi Carole Lombard n’était jamais tranquille.
Gable se lève péniblement. Depuis ce jour funeste de janvier 1942, la gueule de bois est sa compagne.
Il est presque midi lorsque le comédien sort faire le tour de son domaine, juché sur un tracteur. C’est un rituel qui date des premiers jours de son mariage. Quel que soit son état, il démarre son engin et part en reconnaissance. Il passe devant l’étable où Carole trayait elle-même les vaches. Le poulailler, où elle ramassait les œufs qu’ils mangeaient au petit déjeuner. Il longe les plantations d’agrumes et revoit son épouse comme si c’était hier, s’affairer aux tâches agricoles, donner des instructions pour que cette propriété reste bien entretenue et accueillante.
Sur le tournage d’Autant en emporte le vent, Gable avait une scène avec Olivia de Havilland où il était censé pleurer. Il avait menacé de quitter le plateau. Comment réagirait son public s’il le voyait sangloter comme une fillette, lui qui avait jusque-là incarné des personnages si virils ? Mais aujourd’hui Gable est seul sur son tracteur. Et des larmes coulent sans retenue sur ses joues bouffies par l’alcool.
Comment vivre sans toi ?
Ce ranch, ils l’ont acheté cinquante mille dollars au célèbre réalisateur Raoul Walsh. C’est la première fois que Gable a sa propre maison. Ce bonheur n’a duré que trois ans…
Carole était une fille simple qui, tout comme lui, fuyait les mondanités. Alors que Katharine Hepburn, Gary Cooper, Joan Crawford ou Cary Grant occupaient de somptueuses propriétés dans les quartiers prisés de Bel Air ou Beverly Hills, affichant leur réussite, eux vivaient comme un couple de fermiers du Midwest. Sans chichis, à l’écart des projecteurs. Jamais je ne retrouverai une femme comme toi.
Gable finit son circuit par l’étable et la porcherie où Carole, que rien ne rebutait, assumait les tâches les plus ingrates. C’est l’un des rares moments de la journée où il sort de sa torpeur. Seuls les souvenirs des jours heureux l’aident à surmonter sa peine. Il carbure au whisky, aux antidépresseurs et à la nostalgie.
— M. Tracy vous attend au salon, l’informe son majordome.
Gable esquisse un sourire.
— Dites-lui que je le retrouve dans dix minutes, le temps de prendre ma douche.

Tout en se déshabillant, Gable songe à cette autre gloire du septième art qu’il prend un malin plaisir à faire poireauter lorsqu’il l’invite à déjeuner. Spencer Tracy est une légende. Considéré comme l’un des tout meilleurs acteurs de sa génération, celle qui a impitoyablement enterré vivants les comédiens de l’ère du muet, il a tourné avec les plus grands. Avec Gable, il partage un goût immodéré pour les femmes, l’alcool et l’humour grinçant. Nés à un an d’écart, les deux comédiens ont d’abord été rivaux. Ils s’entendent à présent comme larrons en foire.

— Comment vas-tu, vieille branche ?
— Il est 13 h 30. On avait dit 13 heures, non ? fait remarquer Tracy, un rien irrité.
— Les stars se font toujours attendre.
— Je te rappelle que j’ai gagné deux oscars.
— Et moi, seulement un. Je sais. Mais je te rattraperai un jour, promet Gable en lui servant un scotch.
— Tu peux toujours rêver.
— N’oublie pas que tu t’adresses au roi d’Hollywood, Spencer.
— Le roi d’Hollywood, bien sûr. Qui t’a trouvé ce surnom ?
— Il me semble que c’est toi.
— Je suis ravi de voir que le whisky n’a pas encore entamé ta mémoire. Tu sais, c’était ironique.
— Venant de toi, je m’en serais douté.
— Au fait, tu te souviens de cette phrase de Carole à propos de ce sobriquet ?
— Non, feint Gable.
— À d’autres ! Elle disait : « Si la queue de Clark était plus courte d’un pouce, on l’appellerait la reine d’Hollywood. »
Gable sourit. Il prête volontiers le flanc aux piques de Tracy. Tous deux sont passés maîtres dans l’art de l’autodérision.
Les deux compères se mettent à table. Au menu, un jarret de porc assorti d’un coulis d’agrumes ; citrons, ananas, raisins, eux aussi cueillis au domaine. Pour arroser le tout, un mouton-rothschild 1939.
— Je me régale, concède Tracy.
— Tu m’en vois ravi.
Ils échangent d’autres plaisanteries lorsqu’un voile de tristesse tombe sur le visage de Gable. D’une petite boîte métallique à couvercle nacré, il sort trois pilules qu’il avale devant son ami.
— Toujours ces foutus cachets ? s’inquiète Tracy.
Gable fait oui d’un signe de tête. Et il s’affaisse sur son fauteuil.
— Tu veux que je te laisse ?
— Non, Spencer, reste. Tu es ici chez toi. Ça me fait du bien de te voir, répond Gable avant de fondre en larmes.
Tracy se lève, pose une main sur l’épaule de son ami.
— Excuse-moi. Je dois avoir l’air ridicule, gémit Gable, en séchant ses larmes avec sa serviette.
— Tu n’as pas à t’excuser. Et tu n’es pas ridicule.
— Elle était tout pour moi.
— Je sais. Vous étiez de loin le couple le mieux assorti d’Hollywood, soupire Tracy.
— Je n’arrive pas à rebondir. Je n’ai plus goût à rien.
— Comme je te comprends !
— Putain d’avion ! Pourquoi, nom d’un chien ? Pourquoi ? s’écrie Gable en martelant la table d’une main presque aussi large qu’une raquette de ping-pong.
— Tu devrais suivre le conseil que Carole t’a donné. Ça t’éviterait de broyer du noir à longueur de journée, se hasarde Spencer.
— Tu as peut-être raison. Après tout, qu’est-ce que je risque, perdre la vie ? Tu veux que je te dise ? J’en ai plus rien à foutre.

Les deux amis sont repassés au salon, ont continué à picoler. Sur le coup de 17 heures, Spencer Tracy est rentré chez lui. Mais c’est un domestique qui a pris le volant : il était trop éméché pour conduire lui-même.
Sitôt son ami parti, Gable se dirige vers son bureau d’un pas chancelant. D’un tiroir, il sort un bout de papier qu’il conserve précieusement. C’est un télégramme envoyé par Carole un an plus tôt alors qu’elle parcourait le pays pour vendre des war bonds. Il chausse ses lunettes de vue et lit ces mots, la main tremblante :
Ta place est à l’armée, avec les meilleurs.
Il repose le télégramme, ferme le tiroir et reste un moment pensif devant des portraits de Carole et lui au temps de leur gloire.
Carole a toujours souhaité qu’il participe comme elle à l’effort de guerre. Il fera mieux. Il répondra enfin aux sollicitations du général Arnold, chef de l’USAAF qui depuis l’entrée en guerre du pays caresse lui aussi l’espoir de l’enrôler. Mais il faudra au préalable que Louis B. Mayer, patron de la Metro Goldwyn Mayer avec qui l’acteur est sous contrat, donne son accord.
Il se ressert un scotch qu’il boit cul sec.
Après tout, personne ne m’attend plus à la maison. Alors banco. Et advienne que pourra.

4
Adolf et Eva sont à nouveau cloîtrés dans la salle de projection. Cette fois-ci, ils se sont passés des services du projectionniste. C’est Fräulein Braun qui s’occupe de tout. Fritz Sauber préfère ne pas savoir pourquoi la jeune femme lui a donné sa journée. Ce ne sont pas ses oignons.
Hitler contemple un groupe de jeunes femmes nues, toutes très appétissantes, s’ébattant dans l’eau près d’une cascade.
La nuit dernière, Eva est encore entrée dans sa chambre. Elle s’est glissée dans son lit, s’est blottie contre lui. Comme à son habitude, il a gardé sa chemise de nuit en coton blanc. Elle a tout essayé pour qu’il s’intéresse à elle. En vain. Il est resté impassible. Voilà plus de dix ans qu’elle est sa maîtresse. Durant toutes ces années, ils n’ont fait l’amour qu’en de rares occasions et avec peine. Conquérir le cœur d’Hitler a été pour elle un chemin de croix. Les premiers temps, la concurrence a été rude. Magda Goebbels, épouse de son ministre de la Propagande, était folle de lui. Tout comme Leni Riefenstahl, la réalisatrice, ou encore Hanna Reitsch, pilote de chasse émérite. Trompée à plusieurs reprises, délaissée, Eva a tenté de se suicider en se tirant une balle dans le cou. Sa sœur aînée, Isle, l’a sauvée in extremis. Il semblerait que le chancelier ne porte pas bonheur aux femmes. Plusieurs zones d’ombre entachent sa carrière de séducteur, comme la mort suspecte de Geli, fille de sa demi-sœur, qu’il a séduite et qu’on a retrouvée baignant dans son sang.
Les naïades continuent de se pavaner à l’écran. Eva se risque à poser la main sur une cuisse de son amant. Elle caresse sa verge qui, désespérément, reste au repos. Ces images de beautés dénudées, à même de réveiller le plus blasé des hommes, n’y changent rien. Hitler n’est puissant que sur les champs de bataille.
Le Führer s’est excusé. Il a quitté la salle de projection avant la fin de ce film qui n’a fait que l’irriter. Eva lui a souvent montré ce genre d’images prohibées dont il préfère ignorer l’origine. Elle recourt à toutes sortes de stratagèmes pour qu’il daigne enfin répondre à ses attentes. C’est de bonne guerre. Mais le fait de lui rappeler ses manquements aussi ouvertement a quelque chose de blessant.
— N’oublie pas, nous dînons avec Leni et les Goebbels, lui rappelle-t-il avant de la quitter.
Leni Riefenstahl est une femme brillante. Danseuse, actrice, réalisatrice, elle est non seulement une figure appréciée des dirigeants nazis mais jouit aussi d’une grande popularité auprès du public. Hitler l’a remarquée dès 1932 dans La Lumière bleue, film qu’elle a réalisé et dans lequel elle tient le premier rôle. Quant à son ministre Joseph Goebbels, il est lui aussi séduit. « C’est une merveilleuse enfant, pleine de grâce et de charme », a-t-il écrit dans son journal quelques années plus tôt. Hitler est à ce point impressionné par cette femme qu’il lui demandera par la suite de filmer ses réunions politiques, ce qu’elle acceptera volontiers. Mais c’est surtout grâce à son film sur les jeux Olympiques de 1936 qui se tiennent à Berlin, que Riefenstahl entre dans la lumière. Dans ce documentaire, Les Dieux du stade, elle filme les athlètes au plus près, en plein effort, en utilisant la technique du travelling. Elle recourt à des grues et d’autres nouveautés qui révolutionnent le genre. C’est une cinéaste accomplie, audacieuse et tout acquise à l’idéologie du national-socialisme. Face à elle, peu de femmes font le poids. Lorsque Leni apparaît sur la terrasse du Berghof auréolée de sa gloire, Eva Braun se sent soudain toute petite. Cependant, avec la maîtresse d’Hitler, Riefenstahl se montre bienveillante.
— Adolf m’a montré vos dernières images. C’est assez réussi, reconnaît-elle.
— Merci, Leni. Vous m’honorez. Mais lorsque vous dites « assez », j’imagine que ça pourrait être mieux.
— Oui. Notamment lorsque vous filmez de près le Führer ou ses collaborateurs. Essayez de les prendre en contre-plongée. Ça les mettra en valeur.
— Je suivrai votre conseil, soyez-en sûre. J’ai tant à apprendre de vous.
Un bruit de moteur se fait entendre. Negus et Stasi traversent la terrasse en trombe et sautent sur le parapet. Blondi, le berger allemand d’Hitler, reste en retrait.
— Ce sont les chiens que le Führer vous a offerts ? demande Leni en photographiant la scène.
— Oui. Je les adore. Ils me tiennent compagnie.
— Vous n’avez pas peur qu’ils tombent ?
— Oh, non, ils ont l’habitude. Je les ai bien dressés.
— Ils font bon ménage avec Blondi ?
— Ils s’entendent à merveille.
Riefenstahl préfère clore le chapitre. Le bruit court que Fräulein Braun ne supporte pas la chienne du Führer. Lors d’un repas, ce dernier l’a surprise en train de lui donner des coups de pied sous la table.
Hitler s’appuie sur la rambarde. Des membres de sa garde rapprochée l’entourent : Bormann, Theodor Morell, son médecin personnel, et Rochus Misch, qui ne le quitte jamais d’une semelle. En contrebas, ils aperçoivent le docteur Goebbels qui vient de sortir de son immense Mercedes décapotable. Tiré à quatre épingles, le ministre de la Propagande gravit les marches jusqu’au perron en claudiquant. Son pied bot le fait souffrir mais il n’en montre rien. Son épouse, Magda, et son garde du corps lui emboîtent le pas.
— J’ai ouï dire que vous aviez reçu un nouveau film américain, se hasarde Leni.
— Oui, New York-Miami, avoue Eva.
— Quelle chance vous avez ! C’est l’un des seuls films de Gable que je n’ai pas encore vus.
— Je vous le prêterai volontiers, propose Fräulein Braun alors que le ministre se joint aux convives.
Les deux femmes immortalisent la scène, Eva avec sa caméra, Leni avec un Rolleiflex.
Alors que Goebbels s’approche d’elles pour les saluer, Fräulein Braun s’agenouille et le filme d’en bas, respectant les recommandations de Riefenstahl, laquelle s’en réjouit.
Après le baisemain de rigueur, le ministre tourne les talons et rejoint le Führer. Ils disparaissent dans le grand salon tandis que Magda reste avec Eva et la cinéaste.
Magda Goebbels est une figure populaire. Elle incarne la femme allemande idéale et la pérennité de la race aryenne. Mère de six enfants, tous blonds comme les blés, elle est belle, cultivée et voue au chancelier un véritable culte. Le bruit court qu’ils ont été amants. Le fait est que le Führer, lorsqu’elle a épousé son ministre de la Propagande, était son témoin. C’est dire s’ils sont proches. Magda est jalouse d’Eva qui est plus jeune qu’elle de onze ans. Et qui, n’ayant pas encore connu les affres de la maternité, est toujours mince. Magda est bien la seule parmi toutes les femmes du Reich à pouvoir se permettre de la prendre de haut, de lui rappeler à tout bout de champ son statut peu enviable de maîtresse de l’ombre. Eva encaisse sans broncher. Elle n’est pas de taille à affronter cette femme puissante et adulée qu’on surnomme la première dame du Reich, même si elle n’est que l’épouse d’un ministre.
Lors du dîner, Eva n’a pas pipé mot. Écrasée par la volubilité de ces femmes, elle s’est contentée de manger sans se départir d’un sourire de circonstance. Dans le fond, c’est tout ce qu’on lui demande : faire bonne figure. Joseph Goebbels, assis à côté d’elle, l’a reluquée en douce. Ce ministre de premier plan, haut comme trois pommes – il mesure à peine un mètre soixante-cinq –, passe pour un chaud lapin. Il a fait du gringue à la sœur d’Eva, Gretl, lors d’une visite précédente. Sans succès.
Bormann, chef de la chancellerie, secrétaire particulier mais aussi chien de garde du Führer, n’a rien manqué du petit manège de Goebbels. Les deux hommes se haïssent. Ils sont comme deux courtisans qui se disputent la faveur du souverain. Pour accéder à Hitler, que l’on soit de ses intimes ou non, il faut passer par Bormann. Goebbels s’en plaint parfois mais ça ne change rien.
Après le dîner, Hitler, Goebbels et Bormann s’isolent dans un coin du grand salon. Ils sont rejoints par l’architecte et ministre Albert Speer, grand ordonnateur des somptueux défilés conçus à la gloire du tyran, qui a la lourde tâche de pourvoir l’armée en carburant, armes et munitions. Une discussion d’hommes commence, qui n’est pas censée regarder la gent féminine. Eva, Magda et Leni se regroupent de l’autre côté de la pièce. La maîtresse du Führer fait l’effort d’échanger quelques banalités avec ses invitées, juste pour la forme. Le cœur n’y est pas. D’autant que Leni, qui s’est intéressée à elle au début de la soirée parce qu’elles ont en commun la passion du cinéma, ne lui adresse quasiment plus la parole. Elle parle surtout avec Magda. D’égale à égale.

Hitler s’est encore couché vers 4 heures du matin. Une fois ses convives partis, il a retrouvé les plus hauts gradés de son état-major qui ont rallié le Berghof vers minuit. L’objet de cette réunion tardive était de préparer la riposte au débarquement des Alliés en Afrique du Nord. Concernant la France, il a été décidé de supprimer la ligne de démarcation et d’envahir le sud du pays qui bénéficiait jusqu’alors d’un statut de zone libre. La priorité est de prévenir un éventuel débarquement des Américains en Provence. Il faut l’empêcher à tout prix, faute de quoi l’issue de la guerre serait des plus incertaines.
Lorsque le Führer travaille tard, il ne se lève pas avant 14 heures. Eva, elle, est matinale. Plutôt que de se morfondre à attendre le réveil de son héros, elle vaque à ses occupations. Elle passe beaucoup de temps dans une chambre noire qu’elle a fait aménager au Berghof. Elle y développe elle-même ses pellicules. Elle fait en outre beaucoup de gymnastique, de longues randonnées dans la montagne ou de la natation à la belle saison, dans les lacs alentour. Elle aime aussi descendre au village de Berchtesgaden incognito, histoire de changer d’air. C’est du moins ce qu’elle prétend. Hitler ne voit pas ces escapades d’un bon œil. Depuis le jour où sa compagne a été traitée de « putain du Führer » dans la rue à Munich, il est inquiet pour sa sécurité. Aussi a-t-il demandé à Julius Schaub, son aide de camp, de lui trouver un homme de confiance afin de la protéger lors de ses sorties. Cet homme est un soldat aguerri. Il répond au nom d’Horst Bleiber.

Le caporal Bleiber est cantonné à un jet de pierre du Berghof, dans une caserne qui abrite une garnison de deux mille Waffen-SS. Cette unité est chargée de la sécurité non seulement du Führer mais aussi de ses principaux lieutenants et de toutes les installations militaires de l’Obersalzberg.
Démobilisé du front russe à la suite d’une grave blessure, Bleiber a été envoyé en convalescence dans les Alpes bavaroises. Au vu de sa bravoure au combat, ses chefs l’ont transféré dans la caserne du Berghof, loin des horreurs du front.

Eva fait sa gymnastique sur la terrasse lorsque Bleiber la voit pour la première fois. Le Führer est en déplacement dans son QG de Prusse orientale, la fameuse Wolfsschanze – ou « Tanière du loup ». C’est une chaude journée d’été. Elle porte un simple maillot de bain, la pudeur n’étant pas dans son tempérament. Elle fait d’amples mouvements de jambes, prenant malgré elle des poses suggestives. Dans ces moments, tout ce que le Berghof compte de personnel masculin se débrouille pour se rapprocher des fenêtres. Bleiber, comme les autres mâles présents dans la maison, se régale du spectacle. Lorsque Schaub lui confie la mission d’accompagner la jeune femme au village, il se dit qu’il est béni des dieux.
D’emblée, Eva s’est entichée de ce jeune homme bâti comme une montagne, blond, les yeux bleus, une dentition parfaite ; le prototype même de l’Aryen, l’Allemand au sang pur tel qu’Hitler l’a idéalisé au fil des pages de Mein Kampf. Bleiber, au demeurant, a une longue cicatrice qui lui barre la joue droite. Il la doit à une balle reçue à Stalingrad d’un de ces foutus snipers. Ça lui donne un côté viril qui ajoute à sa séduction.

Les voilà qui filent en direction de Berchtesgaden à bord d’un side-car de marque Zündapp. Pilote chevronné, Bleiber sollicite la moto au-delà du raisonnable. Il prend des virages serrés, accélère à fond dans les lignes droites. Eva exulte. Elle a l’impression d’être à la fête foraine, sur l’un de ces manèges qui vous retournent les tripes. Avide de sensations fortes, elle ne se sent jamais plus vivante qu’auprès de ce soldat avec qui elle entretient une relation clandestine depuis trois mois.
Déguisée en homme, grimée, elle n’a encore jamais été confondue par les villageois qui, au moins une fois par semaine, voient débouler la motocyclette. Eva porte l’uniforme, tout comme son accompagnateur. Elle cache ses boucles blondes sous un casque de cuir. Et ses yeux derrière des lunettes de soleil.
Au tout début de leur histoire, ils se sont contentés d’arpenter les ruelles de Berchtesgaden, s’arrêtant à l’occasion pour boire un chocolat chaud. Maintenant, ils traversent le village en trombe avant de prendre la direction de la forêt où, au hasard de leurs promenades, ils ont débusqué un refuge ouvert aux quatre vents. Là, sur une simple natte de paille, ils assouvissent enfin un désir brûlant.
Horst Bleiber est un amant hors pair mais aussi un grand lecteur. Il peut parler des heures durant de Goethe ou de Schiller. Ou d’auteurs anglo-saxons tels qu’Emily Brontë, Daphné du Maurier ou D. H. Lawrence, tous interdits depuis 1933.
Eva a longtemps hésité avant de s’abandonner à cet homme. Elle pensait appartenir au Führer corps et âme pour le restant de ses jours. Mais l’alchimie qui a d’emblée opéré entre elle et ce caporal l’a poussée à la transgression. Elle se doute bien que, s’ils sont découverts, l’un comme l’autre sont bons pour le peloton d’exécution.
Horst Bleiber, lui aussi, sait qu’il tente le diable. Ça ne le tourmente pas. Le danger, il vit avec depuis le début de l’opération Barbarossa. Dieu seul sait quelle bonne fée lui a permis de se retrouver à l’abri, loin de la mitraille, à veiller sur la maîtresse d’Hitler. Il est décidé à savourer chaque instant passé en sa présence.
Les premiers temps, ils n’ont fait que des balades. Quoique attirée par Horst, Eva ne se décidait pas à franchir le pas. Tout a basculé le jour où, après une randonnée harassante jusqu’à un lac d’altitude, ils se sont allongés sous un mélèze à l’abri du vent. Après une bonne collation, Bleiber a ouvert un livre : L’Amant de lady Chatterley. Il lui a lu des passages choisis. Eva était bouleversée, elle s’identifiait à Constance Reid, l’héroïne du roman. Elle aussi est attachée à un homme incapable de la satisfaire. Elle aussi est décidée à se consoler dans les bras d’un amant.

5
Il est presque minuit lorsque le tonnerre reprend. Une pluie de roquettes s’abat sur les positions allemandes. Les redoutables Katiouchas, les « orgues de Staline », viennent d’entrer en action. Le récital infernal de ces batteries de mortiers montées sur des camions dure plus de vingt minutes. Elles sont interminables. Terrés dans les ruines d’un garage, Weiter et ses hommes attendent que l’orage passe. Il faut rester vigilants. Les snipers profitent parfois de ce chaos pour faire un carton. De nombreux fantassins de la Wehrmacht ont ainsi été tués alors que le bombardement atteignait son paroxysme.
Avec cette arme, les Russes infligent de lourdes pertes aux Allemands. Ce pilonnage intensif, fruit d’une stratégie neuve, cause autant de dégâts matériels que moraux. Ces orgues diaboliques jouent leur cruelle musique sans crier gare. Les obus tombent au hasard, parfois sur la population civile à qui Staline a interdit de quitter la ville, se servant d’elle comme d’un bouclier. Il a voulu ainsi dissuader Paulus d’attaquer. En vain.
— Quel bordel ! peste Jung en se bouchant les oreilles.
Les mortiers se taisent enfin. Il règne alors un silence irréel que la poussière et les flammes rendent encore plus inquiétant. Partout des incendies rougissent le ciel. Les rares bâtiments encore debout finissent par s’écrouler. Weiter se risque à regarder au-dehors. Après quelques minutes d’observation, il dit aux autres, en leur faisant signe de le suivre :
— La voie est libre.
— Quoi ? s’écrie le caporal Sturm.
— Je dis que la voie est libre. Allez, magnez-vous, ça peut reprendre à tout moment.
Weiter sort de la cache en premier. Jung lui emboîte le pas. Ils se mettent à couvert quelques mètres plus loin, derrière une carcasse de voiture calcinée.
— Où est Sturm ? s’inquiète le capitaine.
— Qu’est-ce que j’en sais ?
Weiter retourne aussitôt sur ses pas. Il retrouve le caporal assis sur une pile de pneus, hébété. Du sang coule de ses oreilles.
— Friedrich ?
— Je n’entends plus rien, Florian. Mais ne te fais pas de bile, ça va aller, assure le caporal avant de s’effondrer.
Weiter porte secours à son camarade. Il déchire un mouchoir en plusieurs fragments avec lesquels il bouche ses oreilles. Et il l’aide à se relever. Les deux hommes ressortent du garage et retrouvent Jung à l’arrière de l’épave lorsqu’une automitrailleuse russe passe à tombeau ouvert près d’eux, tous feux éteints. Une fois le véhicule éloigné, les trois hommes se remettent en chemin. Sturm n’est plus en état de marcher. Weiter et Jung se relaient pour le soutenir.
— Ses tympans sont crevés. Il n’a plus d’équilibre, constate le capitaine.
— Les fumiers.
Avec la plus grande peine, ils parcourent deux cents mètres, progressant tant que bien que mal entre les gravats. Ils atteignent la Volga. Leur bataillon se trouve sur l’autre rive, près d’un ancien hangar où les Russes entreposaient des munitions au début de la bataille. Il faudra encore traverser le fleuve. Ils se réfugient sous un pont proprement coupé en deux par un récent bombardement. Weiter et Jung allongent leur camarade blessé à même le sol et le protègent avec une couverture qu’ils sortent de leur barda. Ils ouvrent une bouteille de vodka prise à un sniper neutralisé quelques jours plus tôt et boivent chacun leur tour pour se réchauffer.
— On n’y arrivera pas seuls, Siegfried. Essaie encore de signaler notre position, demande le capitaine.
Jung allume la radio, tente d’entrer en contact avec la garnison. Il y a de la friture. On entend une voix amie par intermittence, mais pas assez nettement pour communiquer.
— Ici le groupe 24 à la base. Est-ce que vous me recevez ?
— Dis-leur de nous couvrir quand on traversera.
— Tu en as de bonnes, Florian. Il faudrait déjà qu’ils me captent, ronchonne Jung.
— On va bien finir par les avoir. Continue.
— Ici le groupe 24 à la base. Est-ce que vous me recevez ?
Les rares bribes de voix allemandes se transforment en un grésillement continu.
— Ces salauds ont brouillé la fréquence.
Weiter soupire. Jung a sûrement raison. Les Russes sont passés maîtres dans l’art de saboter les transmissions des Allemands. Et ce pour empêcher les tireurs d’élite qui s’infiltrent derrière leurs lignes de revenir au bercail. Mais le capitaine s’est fait un devoir de ne pas faiblir devant ses hommes.
— Encore une fois, Siegfried.
— On va bientôt tomber en rade de batterie, proteste Jung.
Weiter prépare les rations, un amalgame de patates et de harengs durs comme du marbre à cause du gel. Il est hors de question d’allumer un brasero pour lutter contre le mercure qui affiche, de jour comme de nuit, des températures négatives. Et pour s’autoriser une cigarette, il faut prendre un luxe de précautions avant de craquer une allumette. Surtout la nuit.

Jung s’est acharné. Il n’a pas réussi à entrer en contact avec la garnison. Ils devront se débrouiller par leurs propres moyens pour rallier l’autre rive. Par chance, le fleuve est en partie gelé. Ça facilitera le passage.
Terrassé par la fatigue et le froid, Siegfried pique du nez.
— On va manger un morceau et essayer de dormir deux ou trois heures. On tentera le passage plus tard, lui dit le capitaine.
Jung approuve d’un signe de tête.
Tout en cassant la croûte, ils parlent à voix basse. Quant à Sturm, il s’est assoupi, lui aussi écrasé par le manque de sommeil.
— Comment as-tu gagné cette décoration ? demande Jung en avisant la croix de fer épinglée sur la veste de son supérieur.
Weiter finit de mâcher une bouchée de hareng avant de répondre, en prenant un air sombre :
— C’était il y a trois ans, en Pologne. J’étais en première ligne. Avec mes hommes, on devait récupérer un de nos officiers, un major capturé lors de l’offensive sur Varsovie. J’ai accompli la mission. Mais je suis revenu seul avec le major. Toute mon unité y est passée. À l’époque, je n’étais pas encore tireur d’élite. Je le suis devenu à la suite de cette opération. Je n’avais qu’une idée en tête : leur rendre la monnaie de leur pièce.
Jung est intrigué par une autre médaille en forme de broche. En son centre, il distingue une croix gammée surmontant une baïonnette et une grenade à manche croisées.
— Et celle-là ?
— C’est l’agrafe de combat rapproché qui récompense les luttes au corps-à-corps. Celle-là je l’ai eue au début de la bataille de Stalingrad.
— Combien de snipers as-tu abattus en tout ?
— Soixante-seize en comptant celui du château d’eau.
— La vache !
— Je n’en tire aucune gloire, tu sais.
— Tu devrais, pourtant. Chaque fois que tu flingues l’un de ces bâtards, tu sauves la vie d’un des nôtres.
— Oui, peut-être. Mais ce n’est pas le plus important.
— C’est quoi le plus important ?
— Vous ramener sains et saufs à la maison, Siegfried. C’est tout ce qui compte pour moi.

« Quelle heure peut-il bien être ? » se demande Sturm en entrouvrant les yeux. Le caporal parvient à se lever. Il fait quelques pas, manque de tomber, se reprend. Il a une migraine terrible. Des acouphènes sifflent dans ses oreilles. Une bruine glaciale tombe sur la ville martyrisée. Les incendies s’éteignent un à un. Bientôt, l’obscurité est totale. Il bute sur un objet mou. C’est le corps de Jung. Celui-ci est si endormi qu’il continue de ronfler. À côté de Jung, Sturm discerne la silhouette élancée du capitaine qui, lui aussi, dort profondément. Le caporal remarque des restes de ration abandonnés dans une gamelle. Tenaillé par la faim, il se précipite dessus. Il avise un fond de bouteille de vodka, auquel il réserve le même sort. « Ça fait du bien par où ça passe », se dit-il en allumant une cigarette au moment même où une sentinelle russe, perchée sur un promontoire à neuf cents mètres, scrute les abords du pont à l’aide d’une puissante longue-vue à visée nocturne.

Une lueur blafarde succède à l’obscurité. Bientôt, le jour se lève, dévoilant un décor d’apocalypse. Ils se réveillent trempés et transpercés jusqu’aux os par un froid polaire. Weiter se lève en premier. Il constate que les gamelles ont été nettoyées. Il pense d’abord à une bête affamée. La ville regorge de chiens et de chats errants qui, tout comme les hommes, cherchent chaque jour de quoi se nourrir dans cet océan de décombres. Mais où est le caporal ? Inquiet, Weiter sort son Luger et inspecte les lieux tandis que Jung se lève à son tour.
Le capitaine ne tarde pas à retrouver son camarade. Il gît face contre terre derrière la pile du pont, recroquevillé. Weiter remarque un briquet près du corps. Il s’agenouille, distingue un petit trou noir à la base de la nuque du caporal. Le saisissant par les épaules, il le retourne et pousse un cri d’effroi. Il ne reste plus rien du haut de son visage. Le front, les yeux et une partie du nez ont été emportés.

6
Louis B. Mayer, nabab de la MGM, éructe au téléphone :
— Il n’en est pas question. Je ne vous prêterai pas Clark Gable !
À l’autre bout du fil, le général Arnold, commandant en chef de l’USAAF, lui répond tout aussi vertement :
— Je me suis trompé sur votre compte, Louis. Je vous croyais patriote.
— Je ne le suis pas moins que vous, général. Mais Clark est notre acteur le plus rentable. L’envoyer combattre, quelle idée saugrenue ! Vous voulez notre ruine ?
— Vous me parlez de profits. Moi, je vous parle de botter le cul d’Hitler.
— Qu’est-ce que vous croyez ? Je suis concerné au premier chef par cette guerre. Sachez que je suis né en Russie. J’ai dû fuir mon pays à cause des pogroms. Ma famille, comme tant d’autres en Europe, a été persécutée parce qu’elle était juive.
— Raison de plus. Qu’est-ce que vous attendez pour vous joindre à nous ?
— Qu’espérez-vous de moi ? Je ne suis qu’un simple entrepreneur de spectacles.
— Non, Louis. Vous êtes bien plus que ça. Vous dirigez la société de production la plus prestigieuse du pays. Avec Ben-Hur, Le Magicien d’Oz, Tarzan, Autant en emporte le vent et d’autres films de ce calibre, vous avez fait rêver des millions d’Américains, et ce depuis des décennies.
Les propos flatteurs d’Arnold font mouche. Mayer baisse la garde lorsqu’on caresse son ego dans le sens du poil.
— C’est peu de chose comparé à votre engagement, dit-il, faussement modeste.
— Vendre du rêve, ça n’est pas rien. Lorsqu’une star accepte de venir quelques heures soutenir le moral des troupes, nos gars retrouvent le sourire comme par enchantement. Ils sont gonflés à bloc pour repartir au casse-pipe. Votre pouvoir vaut largement le mien.
— Vous exagérez.
— Clark est la plus grande vedette d’Hollywood. Il pourrait participer lui aussi à l’effort de guerre, comme feu son épouse.
— Précisez.
— Je voudrais utiliser sa popularité pour motiver de nouvelles recrues.
— Comment ?
— En réalisant un film documentaire. Nous manquons cruellement d’artilleurs aériens.
— Mais il ne connaît rien aux armes. Les pistolets ou les carabines qu’il a maniés dans ses films sont factices, vous savez.
— Il va de soi qu’on le formerait. Il n’est pas question qu’il monte dans un bombardier sans entraînement préalable.
— Un bombardier ?
— Oui.
— De quel entraînement s’agit-il ?
— Tir à la mitrailleuse, pour l’essentiel.
— À balles réelles ?
Le général éclate de rire.
— C’est la guerre, Louis. Pas du cinéma.
— Honnêtement, je ne sais pas. Vous devez sûrement avoir d’autres candidats en tête.
— Non, pas de ce niveau. Il y a bien James Stewart. Mais il est déjà des nôtres. Et très sollicité. C’est un excellent pilote. Il forme la relève et n’a donc pas le temps de s’impliquer dans ce projet.
— C’est regrettable.
Un silence. Le poisson est presque ferré. Mais il risque de s’échapper. Alors le général joue son va-tout. Avant ce coup de fil, il s’est renseigné sur ce producteur. Il sait que Mayer, plus que tout, a un profond respect pour les mères. La sienne, mais aussi celles des autres. Deux anecdotes en témoignent, qui ont fait le bonheur des tabloïds. Un jour, sur un plateau, un comédien traite la mère de sa partenaire de putain. Mayer se jette sur lui et le roue de coups. Une autre fois, l’actrice Ann Rutherford, venue lui demander une augmentation, commence par essuyer un refus. Mais lorsqu’elle prétend que c’est pour acheter une maison à sa mère, le nabab lui signe sur-le-champ un chèque de cent mille dollars.
— Songez à la postérité, Louis.
— Que voulez-vous dire ?
— Quelle trace laisserez-vous ?
— Je n’en sais rien. C’est le cadet de mes soucis.
— Avez-vous toujours votre mère ?
— Non, répond Mayer, visiblement troublé.
— Pourtant je suis certain qu’elle vous regarde de là-haut.
— Cette conversation prend une tournure bizarre. Seriez-vous mystique, général ?
— Non. Je crois seulement en une vie après la mort. Je crois que chaque homme sera jugé sur ses actes.
— Je le crois aussi.
— Bien. Et que dirait votre mère si vous vous contentiez de rester dans votre bureau à compter vos dollars alors que, chaque jour, des soldats américains meurent sous le feu de l’ennemi ?

Le 12 août 1942, Clark Gable s’engage dans l’armée de son pays, mettant un terme provisoire à sa carrière d’acteur. Le roi d’Hollywood est descendu de son trône pour devenir un soldat. Louis B. Mayer a fini par céder. Mais il a exigé qu’Andrew McIntyre, chef opérateur émérite et ami de Gable, accompagne son poulain dans l’aventure. Requête accordée.
À quarante-deux ans, le soldat Gable a commencé par raser sa célèbre moustache. Mais ça n’a pas suffi à tromper ses admiratrices qui l’ont suivi à la trace depuis l’école d’officiers de Miami Beach, où il a commencé sa formation, jusqu’à la base de Tyndall Field, en Floride, où il apprend à devenir artilleur. Des mesures ont été prises pour que ce soldat hors normes puisse suivre son entraînement. Ses fans sont maintenues à distance, avec interdiction de pénétrer dans la base. Les plus hardies se débrouillent malgré tout pour déjouer la vigilance de la police militaire. Elles se retrouvent parfois dans les quartiers de la star, pour le plus grand plaisir de ses camarades de chambrée qui profitent eux aussi de cet arrivage providentiel.
Bien alignés, les apprentis artilleurs sont au garde-à-vous. Gable détonne quelque peu dans cette rangée d’uniformes où la moyenne d’âge est de vingt ans. On ne voit là que des frimousses de gamins dont la fraîcheur et l’innocence contrastent avec son visage buriné par le chagrin et l’alcool. L’acteur tâche de faire bonne figure. Il redevient ce provincial qu’il n’a dans le fond jamais cessé d’être : un brave type, naturel, accessible, qui sait se faire aimer. Ses camarades l’apprécient, non parce qu’il est Clark Gable mais parce qu’il leur ressemble.
Après d’ultimes recommandations, le sergent instructeur mène ses recrues dans un champ spécialement aménagé pour l’entraînement. Il y a là des tourelles factices équipées d’un double canon de 50 millimètres ou de batteries de mitrailleuses lourdes.
— Voilà le type d’armement que vous aurez à maîtriser, explique le sergent en invitant ses hommes à prendre place dans les tourelles.
Plus loin, en plein champ, des soldats se préparent à actionner des catapultes telles qu’on en trouve sur les sites de ball-trap. Et les tirs commencent, lourds, puissants, à intervalles réguliers. Dans les bras du tireur, les vibrations sont telles qu’il ressort de la tourelle en tremblant, sous l’œil inquiet de la recrue qui prend sa place.
— Lorsque vous grimperez dans les B-17, ce sera une autre paire de manches, les gars. Ça se passera en plein ciel avec une visibilité aléatoire. Et en prime vous aurez les Messerschmitt des Boches au cul, continue le sergent.
Après les canons doubles de 50 millimètres, Gable et son acolyte McIntyre sont initiés aux joies de la mitrailleuse Browning M2 qui n’est pas plus aisée à manier. La cadence de tir est effrayante. Et même avec un casque de protection, le bruit est assourdissant.
Les premiers jours, les deux compères sont la risée de leurs camarades. Ils ne touchent aucune cible. Mais au bout de quelques semaines, leur technique s’affine. Ils commencent à assimiler les automatismes qui leur permettront, dans un avenir proche, de protéger leur vie et celle de leurs équipages. Des anges gardiens, tel sera leur rôle lorsqu’ils embarqueront pour l’Angleterre dans ces forteresses volantes avant de traverser la Manche pour en découdre avec les nazis.

7
Comme à son habitude, juste après son réveil, Hitler s’isole un moment dans sa chambre avec son médecin personnel, le docteur Theodor Morell. Misch reste derrière sa porte, en bon chien de garde qu’il est. La consigne est claire : le Führer ne doit être dérangé sous aucun prétexte. »

Extrait
« Le 12 août 1942, Clark Gable s’engage dans l’armée de son pays, mettant un terme provisoire à sa carrière d’acteur. Le roi d’Hollywood est descendu de son trône pour devenir un soldat. Louis B. Mayer a fini par céder. Mais il a exigé qu’Andrew McIntyre, chef opérateur émérite et ami de Gable, accompagne son poulain dans l’aventure. Requête accordée.
À quarante-deux ans, le soldat Gable a commencé par raser sa célèbre moustache. Mais ça n’a pas suffi à tromper ses admiratrices qui l’ont suivi à la trace depuis l’école d’officiers de Miami Beach, où il a commencé sa formation, jusqu’à la base de Tyndall Field, en Floride, où il apprend à devenir artilleur. Des mesures ont été prises pour que ce soldat hors normes puisse suivre son entraînement. Ses fans sont maintenues à distance, avec interdiction de pénétrer dans la base. Les plus hardies se débrouillent malgré tout pour déjouer la vigilance de la police militaire. Elles se retrouvent parfois dans les quartiers de la star, pour le plus grand plaisir de ses camarades de chambrée qui profitent eux aussi de cet arrivage providentiel. » p. 50

À propos de l’auteur
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Jean-Baptiste Lentéric © Photo Thomas Pirel

Jean-Baptiste Lentéric a d’abord travaillé pour le cinéma aux côtés de réalisateurs prestigieux tels que Samuel Fuller qui l’ont initié à l’écriture de scénarios. Passionné d’histoire et de musique, il joue aussi de la guitare dans un groupe de rock. Herr Gable est son premier roman publié chez Belfond. (Source: Éditions Belfond)

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Les Années sans soleil

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En deux mots
Elias Torres, libraire et écrivain, va devoir se confiner avec sa femme, son fils et sa fille dans son appartement toulousain. Une situation inédite qui va entrainer des tensions grandissantes et l’obliger à chercher une stratégie pour éviter l’explosion.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille confinée à Toulouse

Vincent Message raconte le quotidien d’un écrivain confiné avec son épouse et ses deux enfants à Toulouse. Pour se rassurer, il va chercher dans les livres les pires périodes de l’Histoire. Et trouver une belle matière à réflexion au milieu du chaos.

Il y a quelques événements dans la vie d’un pays qui marquent tous les habitants ou presque. Le jour de la chute du mur de Berlin, le 11 septembre, la victoire en finale de la coupe du monde de football ou plus récemment le confinement. C’est cet événement qui sert de fil rouge au nouveau roman de Vincent Message. Son narrateur, l’écrivain Elias Torres, se souvient très bien où il était quand les restrictions ont été décidées. À l’aéroport de New York pour y rencontrer son éditeur et sa traductrice, car l’un de ses romans devait paraître aux États-Unis. Mais après les nouvelles mesures de restrictions sanitaires décidées à la hâte devant la progression de l’épidémie, il ne quittera JFK que pour repartir d’où il était venu, laissant derrière lui ses illusions et un livre quasiment mort-né.
Ayant retrouvé son épouse et ses enfants, il ne se doute pas qu’ils vivent leurs dernières heures d’insouciance. Revenus d’une escapade dans les Corbières, ils retrouvent leur appartement toulousain. «Et aussitôt après, tout a fermé. Le lycée de Maud, la crèche de Diego, la librairie, la plupart des commerces. Les rideaux de fer et les stores se sont baissés pour ne plus se relever, comme si on était entrés dans la stase d’un dimanche infini, ou qu’il faisait nuit en plein jour et que le soleil était une autre forme de lune.» Alors, il faut expliquer aux enfants une situation dont on a soi-même de la peine à appréhender les tenants et les aboutissants. Alors il faut faire bonne figure en se doutant que ce ne serait pas simple. «En temps normal déjà, nous sommes quatre personnes avec des besoins très distincts, pas évidents à concilier, avançant cahin-caha, d’un compromis frustrant à l’autre, mais face aux événements en cours, ce serait pire, aucun de nous ne serait libre et n’aurait ce qu’il voulait.»
Alors pour conjurer la peur, chacun cherche à s’occuper. D’abord à parer au plus pressé, même si cela est un peu irrationnel. Faire le plein de courses pour ne manquer de rien au cas où. Elias va jusqu’à commander des jerrycans pour faire des réserves d’eau. Achat qui s’avérera inutile mais va le pousser à ranger sa cave pour trouver de la place aux conteneurs. Après ce tri lui vient l’idée de creuser le sujet qui les préoccupe tous, essayer de connaître les pires moments que la terre a traversé. L’occasion de rendre visite à Igor Mumsen, un vieil érudit qui possède des livres de Procope de Césarée relatant l’ère de Justinien, les guerres et les catastrophes endurées par le peuple. «Je tenais avec cette œuvre de quoi m’occuper des semaines. Je ne savais pas encore ce que je pourrais en faire, si c’était du travail ou une lecture sans but, mais cela produisait sur moi l’effet exact que je cherchais. J’étais ailleurs, dans un autre espace-temps, à partager les préoccupations et les vicissitudes d’un historien, d’un général et d’un empereur qui n’étaient plus que poussière depuis mille cinq cents ans. Je lisais avec avidité ces histoires de massacres, de villes assiégées et pillées, de revirements d’alliances, d’assassinats qui faisaient passer les années 1970 pour un bal des débutantes, et je relativisais un peu nos malheurs de Modernes, et je respirais mieux.»
Vincent Message ne nous cache rien des tourments de son personnage, des difficultés psychologiques au sein de la famille, du degré de saturation que la situation engendre. Sa fille de dix-huit ans qui s’éloigne toujours un peu plus de lui, sa femme qui n’en peut plus de tenir le ménage à bout de bras. Mais le romancier nous offre aussi les clés pour s’affranchir de cette période très pénible à vivre. Avec les livres, avec la poésie d’Hölderlin, avec des projets d’écriture, avec les rencontres qu’il va faire.
Après Cora dans la spirale qui nous confrontait, à la complexité de la vie d’une femme soumise à une société de la performance et à la violence du management, Vincent Message se penche, tout au long de cette chronique d’une année particulière – durant laquelle tous les repères sont brouillés – sur une France de plus en plus dure, une jeunesse opprimée et un avenir incertain face aux enjeux climatiques. Et semble s’interroger sur les prochaines années sans soleil.

Les Années sans soleil
Vincent Message
Éditions du Seuil
Roman
304 p., 19,50 €
EAN 9782021495553
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, à New-York pour un très bref séjour, puis à Paris, Narbonne et un village dans les Corbières ainsi qu’à Rodez. Mais c’est à Toulouse que va se dérouler le confinement.

Quand?
L’action se déroule principalement en 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur
Écrivain au succès modeste, libraire à ses heures, Elias Torres vit à Toulouse avec Camille et leurs enfants. Un certain mois de mars, tout se resserre autour d’eux : ils n’ont plus le droit de quitter le pays, leur ville, puis leur quartier. Elias s’inquiète pour sa fille, Maud, qui ne décolère pas contre l’inaction des dirigeants face à la crise écologique, et à qui la situation coupe toute perspective d’avenir. Il doit aussi prendre soin de son ami, le vieux poète Igor Mumsen.
Afin de relativiser la détresse du présent, Elias mène des recherches pour savoir quelles ont été les pires années de l’histoire de l’humanité. Pour lui, la réponse ne fait pas de doute : ce sont les décennies qui ont suivi 535-536. Ces années-là, le soleil a cessé de briller pendant près de dix-huit mois. Tout en luttant pour protéger les siens, Elias se passionne pour ce petit âge glaciaire qui a marqué l’histoire d’une empreinte aussi méconnue que décisive.
Dans ce roman porté par une voix inquiète et vive, l’amour de la littérature devient un des antidotes possibles aux angoisses qui nous hantent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Télégramme
En Attendant Nadeau (Sébastien Omont)

Les premières pages du livre
« Chacun d’entre nous se souvient où il était quand ça a commencé, ou plutôt quand il a compris que ça n’était pas anodin, que ça ne toucherait pas que les autres, que c’était parti pour durer et que ça allait changer nos vies. En ce qui me concerne, je venais de descendre d’un avion après huit heures de vol, et je patientais avec quelques centaines d’autres passagers dans les files d’attente tortueuses d’un contrôle aux frontières. Je rêvais d’entrer sur le territoire des États-Unis d’Amérique, comme d’autres rêveurs avant moi. Je ne fuyais rien. Je n’étais pas venu me construire une autre vie. Je m’apprêtais seulement à passer quelques jours à New York, pour ce que mon visa désignait comme un voyage d’affaires, même si l’expression sonnait faux pour parler de moi et de mon travail. J’étais fier de me dire qu’un livre m’avait précédé, s’était faufilé avant moi de l’autre côté de la frontière. Mon quatrième roman, Hibernation, paraissait chez Atlas Maior, dans une traduction d’Emily Kent que j’avais relue ligne à ligne, l’automne dernier, pendant que tout mon petit monde dormait malgré le vent d’autan qui battait à nos fenêtres. C’était mon premier livre traduit en anglais, et la première fois également que je remettais les pieds aux États-Unis après la période où nous y avions vécu, Camille Lanneau et moi, douze ans auparavant. Ce jour de mars ainsi était un jour de joie, à marquer d’une pierre blanche.
Je me rappelle très bien. La file n’avançait pas. Les autres avaient sorti leur téléphone, j’ai donc fait comme les autres et me suis reconnecté distraitement au réseau, sans vouloir voir que le thermomètre mondial s’affolait. Je savais qu’Emily Kent était venue me chercher, que James Barrister, mon éditeur, serait également là, et je fantasmais le panonceau sur lequel mon nom serait inscrit en lettres capitales, tout en sachant très bien qu’ils n’avaient pas de raison de pousser l’hospitalité jusque-là, puisque je connaissais leurs visages et qu’ils reconnaîtraient le mien. Tout de même, je me demandais si Emily Kent serait raccord avec la poignée de photos que j’avais trouvées d’elle. Le réseau avait beau nous livrer d’avance des images chaque jour plus fidèles de la réalité, je ne savais jamais à quoi ressembleraient les visages, ni quelle allure auraient les autres avant qu’ils ne surgissent devant moi.
Maintenant la file avançait. J’ai ouvert mon passeport à la page qui établissait, en mentions dénuées de la moindre ambiguïté, que j’avais quarante-trois ans, que j’étais citoyen français, qu’on m’appelait Elias Torres. Il était également écrit que j’avais les yeux verts, ce qui était plus audacieux, ou sujet au moins à débat. Mon tour est venu, j’ai rengainé mon téléphone. Le préposé au contrôle avait la bouche usée par la répétition de formules incontournables et, sous son képi bleu marine, un regard que la bureaucratie privait de toute lumière. Je l’ai laissé scanner mes empreintes digitales. J’ai regardé se dessiner ce labyrinthe délicat dont je n’avais jamais essayé de sortir, parce que personne ne m’avait dit que je risquais de m’y perdre. Je me sentais si heureux et si inoffensif que j’ai cru avoir mal entendu lorsqu’un de ses collègues est venu me chercher. On avait besoin de moi, j’étais requis, convié à ce qui s’appelle un entretien approfondi. J’ai tout de suite trouvé ça injuste et angoissant. Je ne suis pas né de la dernière pluie. Je sais que c’est comme ça que les ennuis commencent, de nos jours : par un sourire et un follow me please.
Je me rappelle très bien. Un bureau sans fenêtres, ce qu’il y a de plus aseptisé, l’ordinateur qui trône et un banc pour m’asseoir. Le type a scanné mon passeport, puis l’a examiné avec une attention louable, comparant la photo au visage qu’il avait devant lui, comme s’il lui restait des pouvoirs que les machines n’avaient pas pillés. Les bases de données moulinaient, il ne leur faudrait pas dix secondes pour exhumer des choses que même Camille ne savait pas, des choses que je n’avais confiées à personne et que j’avais moi-même oubliées. Sans cesser de bavarder, avec une bonhomie dont l’hypocrisie manifeste me tapait sur les nerfs, le type a enfilé une paire de gants en latex et m’a demandé de bien vouloir me lever. Il a pris ma température avec un thermomètre frontal, qui ressemblait un peu trop à une arme. Il a entrepris de me fouiller, a palpé les pans de ma veste, mon torse, mes cuisses jusqu’à l’entrejambe. Lorsque j’ai pu me rasseoir, lui demander ce qu’on me voulait, il m’a dit de ne pas m’en faire : il s’agissait seulement de répondre à quelques questions. Vu la période, vu la situation, je devais comprendre que les autorités prennent des précautions supplémentaires.
Ensuite l’homme a examiné le formulaire que j’avais rempli, six semaines auparavant, de dénégations vigoureuses. Je n’étais pas un terroriste. Je n’avais jamais été mêlé, de quelque manière que ce soit, au trafic d’armes ou de stupéfiants. Je ne comptais pas m’impliquer dans des activités criminelles ou immorales, même si je soupçonnais que la moralité faisait ici comme ailleurs, et peut-être ici plus qu’ailleurs, l’objet de définitions dangereusement variables. En somme, je n’avais pas d’intention maligne à l’égard de ce pays dont les clivages et les errements me préoccupaient parfois jusqu’à me mettre en orbite pour un atroce tour d’insomnie, mais dont je continuais à me sentir très proche, et où j’avais vécu une des plus belles années de ma vie.
L’homme m’a demandé d’énumérer les pays où je m’étais rendu au cours de la dernière décennie. Tandis que je me creusais la tête, il feuilletait mon passeport, recensait mes visas pour contrôler chacune de mes affirmations. J’ai vu surgir mon père, assis sur le lit dans ma chambre, une liasse de polycopiés à la main, quand il m’écoutait réciter les poèmes de Friedrich Hölderlin ou d’Edgar Allan Poe que j’apprenais par cœur dans mes années d’études. Jusqu’au jour dont je parle, les contrôles à l’immigration ne me faisaient pas plus peur que la fréquentation des poètes. J’ai évoqué l’Italie et la Grèce, le Mexique, la Chine et le Japon – chacun de ces mots amenant un monde. J’ai hésité à mentionner Cuba. Il n’y avait pas trace dans mon passeport du séjour que j’y avais fait, puisque le régime castriste, histoire de ne pas transformer en enfer l’existence de ses hôtes, tamponnait un papillon de carton éphémère au lieu de délivrer des visas. Prononcer ce nom, Cuba, aggraverait les soupçons qui pesaient contre ma personne. Le taire, c’était mentir, et s’ils s’en avisaient mentir était plus grave. D’un autre côté, je restais persuadé que je n’étais coupable de rien. L’homme m’a interrompu et tiré d’embarras : il a nommé d’autres pays, pays voyous dans la vision des choses qui faisait pour lui quasiment force de loi, États ennemis où je n’avais jamais mis les pieds. Je lui ai dit que le Moyen-Orient ne m’intéressait pas, ce qui était abrupt, mais pas loin de la vérité.
Une femme corpulente, peau brune, teint mat, est entrée dans la pièce, tirant derrière elle ma valise récupérée au sortir de la soute. L’homme l’a aidée à la soulever jusqu’à la table. J’étais frileux, c’était encore l’hiver, je voulais être élégant dans la mesure de mes moyens, la valise était lourde. La femme m’a demandé d’ôter ma veste et a entrepris d’en ouvrir les doublures avec un découseur. Elle s’excusait, bien sûr, elle recoudrait ensuite, mais c’était le protocole : il se cachait, d’après leur expérience, beaucoup trop de choses là-dedans. Pendant ce temps, l’homme alignait en piles instables mes vêtements froissés. Je transportais quelques exemplaires de mes romans précédents, que je comptais offrir à certaines des personnes que je rencontrerais. À qui, je ne savais pas, c’était la beauté de la chose. Ils se sont accrochés à ces produits de contrebande. Cela leur paraissait improbable que j’aie traversé l’océan pour parler d’un de mes livres. C’est vrai que ça n’était pas strictement nécessaire. On pouvait craindre du reste que le public, aux trois rencontres prévues, soit assez clairsemé. Moi-même je ne comprenais pas pourquoi c’était Hibernation, plutôt qu’un autre de mes livres ou le livre d’un autre écrivain, qui avait retenu l’attention des éditeurs d’Atlas Maior. Les deux policiers en tout cas désiraient tout savoir de ce que racontait le roman. Rien ne leur aurait été plus facile que de vérifier par eux-mêmes, mais ils aimaient décidément que tout sorte de ma bouche.
Cueilli au pied de l’avion, je parlais un anglais bien bègue pour résumer l’intrigue d’une manière décente. J’ai dit que c’était l’histoire d’un groupe d’hommes qui franchissait les Pyrénées, une fin d’hiver, pour fuir une menace dont la nature n’était pas précisée. Si on était adepte d’explications d’ordre autobiographique, on pouvait supposer que cela se passait en 1939, au moment de la Retirada, à laquelle mon grand-père Lluís avait participé, fuyant avec les républicains catalans devant des phalangistes qui n’aspiraient qu’à leur tirer dans le dos. Dans le récit, néanmoins, je restais délibérément flou sur les lieux et les dates. Ce qui était sûr, c’est que ces hommes se retrouvaient bloqués dans la montagne, et partageaient, quelques semaines durant, le territoire d’un ours. Cela se passait bien, d’abord, puis très mal. Et en leur disant cela, j’en disais peut-être assez, non ? Je m’en serais voulu de tout leur révéler. Bien sûr, j’étais au courant que les ours n’hibernaient pas. Ils hivernaient. Leur cœur ralentissait, mais leurs réveils étaient fréquents, et c’était souvent en janvier que les femelles donnaient naissance. L’hibernation requérait un ralentissement bien plus fort du métabolisme animal, elle plongeait dans une léthargie profonde. Pourtant j’avais maintenu ce titre, parce que le mot était plus courant, parce qu’il me plaisait plus et parce qu’il avait à mes yeux une portée plus large, peut-être métaphorique ou discrètement allégorique. Lorsqu’on écrit une histoire d’ours, ce n’est jamais seulement une histoire d’ours. Mais cela, croyez-moi, je ne leur ai pas dit.
C’était peine perdue de toute façon. À chacune de leurs relances, j’avais le sentiment qu’ils ne me faisaient pas confiance, qu’ils s’étaient fait leur opinion, qu’Elias Torres n’était qu’une couverture maladroite dissimulant ma véritable identité. Je pouvais avoir publié des livres sans les avoir écrits moi-même. Je pouvais avoir une femme, une fille de dix-sept ans et un fils de deux ans et demi simplement pour faire bonne mesure. Je me suis demandé avec qui ils me confondaient, qui était celui qu’ils cherchaient, et ce qui se passerait si un jour je me trouvais face à cet homme. J’ai même pensé avec regret qu’il y avait peu de chances que cette rencontre se produise.
Ils n’ont rien découvert, curieusement, à l’intérieur de ma veste. La femme s’est mise à recoudre. Ses gestes étaient aussi rapides que ceux d’une ouvrière dans une usine textile. Et c’est à ce moment-là, je me le rappelle très bien, que les haut-parleurs m’ont demandé de me présenter en salle d’embarquement. Les policiers n’ont pas eu l’air surpris. C’était l’issue qu’ils attendaient. Ça n’avait rien de personnel, mais je ne pouvais pas être admis sur le territoire américain. Pas cette fois-ci, pas dans ces circonstances. Vous devriez prendre ce vol, m’ont-ils répété à deux voix, sinon vous payerez de votre poche le billet de retour. Ils m’ont demandé pardon pour le désagrément. Ils espéraient pouvoir me souhaiter la bienvenue en bonne et due forme, lors de mon prochain séjour.
Le décollage était dans vingt minutes. J’avais péché par négligence et m’étais mis en retard. J’ai attrapé ma veste qui n’était qu’à moitié recousue, enfilé mon manteau de laine, et j’ai couru jusqu’à l’embarquement en suant à grosses gouttes. Les deux femmes au comptoir se sont réjouies d’entendre mon nom, mais ont relevé avec mécontentement l’existence de ma valise. Je devais bien voir moi-même qu’elle ne passerait jamais en cabine. J’ai bafouillé une sorte d’excuse. Elles n’avaient pas le temps de m’écouter et n’étaient pas autorisées, de toute façon, à me laisser errer dans les limbes de cette zone de transit. Alors elles ont étiqueté la valise pour qu’elle reparte en soute et elles m’ont gratifié de leurs sourires de commande : il n’y avait aucun souci, pas le moindre souci, je la retrouverais à l’arrivée.
Elias Torres s’est écroulé sur le siège 24F, le même siège qu’à l’aller, avec beaucoup de soulagement. J’ai bouclé ma ceinture. Je sentais la peur et la sueur. J’aurais aimé changer de chemise, pour être franc, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie. Je plaignais simplement ma voisine, dont le profil d’ailleurs me disait quelque chose. Tordant le cou à droite à gauche, j’ai regardé autour de moi. J’ai mis une minute à comprendre. La composition du vol était quasiment la même qu’à l’aller. Il y avait dix sièges vides et quelques nouvelles têtes. Sinon, c’étaient les mêmes personnes, occupant les mêmes places. Est-ce que tout le monde avait été refoulé ? Tous ceux qui n’étaient pas des citoyens états-uniens ? Est-ce que tout le monde avait subi la même épreuve que moi ? J’avais eu l’impression d’être l’un des seuls à être pris à part, mais mon champ de vision et le périmètre de mon attention avaient pu rétrécir sous le coup du stress. Il n’y aurait rien eu d’inconvenant à demander à mes voisins ce qui s’était passé pour eux. Si ce n’est que personne n’avait envie de parler. Les gens avaient la tête rentrée dans les épaules. Ils pianotaient sur leurs écrans ou regardaient dans le vide. Tout le monde semblait avoir honte. Ou alors c’était l’inquiétude qui faisait régner dans la cabine ce silence d’après la bataille.
Je me rappelle très bien. Nous sommes restés une demi-heure immobilisés sur le tarmac, sans que le commandant de bord nous fournisse d’explications. Et puis nous avons décollé. Avec un cœur plus calme, je ne jugeais plus que je l’avais échappé belle, et je sentais monter la colère de l’occasion perdue. J’écrivais depuis quinze ans et je n’arrivais pas à vivre de l’écriture. J’espérais que ce séjour et cette parution donneraient un nouvel élan à ma carrière. Je savais que cet espoir risquait d’être illusoire : le plus probable était que je passe quelques jours inspirants à discuter littérature, que j’aie le temps de deux ou trois promenades sur les lieux que j’avais aimés quand j’habitais le nord de Manhattan, ou bien dans des quartiers dont la rumeur voulait qu’ils aient beaucoup changé, et que je rentre à Toulouse avec d’autres images dans l’œil, heureux d’avoir faussé un moment compagnie au rythme de mon quotidien. Le plus probable était que mon roman, dans sa version américaine, connaisse des ventes encore bien plus confidentielles que dans sa version originale. Ce qui m’arrivait n’en était pas moins terriblement rageant.
Je pensais à Emily Kent. Nous n’avions échangé que par écrit, mais notre correspondance me plaisait. Je m’inquiétais parfois de la voir faire des fautes même dans les quelques lignes de français qui accompagnaient ses envois, sans pouvoir m’empêcher de juger ces fautes charmantes. La traduction elle-même m’avait pleinement rassuré. Elle était vive, ne s’éloignait du texte que pour y recoller plus loin, avec une ingéniosité, une souplesse syntaxique que je n’étais pas sûr d’avoir dans ma langue maternelle. J’étais impatient de voir à quel style de parole et de pensée s’articulait ce style de traductrice. J’avais regardé une conférence où elle parlait de son travail. Elle avait écrit un roman qui n’était pas encore paru en France : trois générations racontées à travers le jardin de la maison familiale, les haies qui montent trop haut et les parterres de fleurs, les nids de guêpes et les galeries de taupes, les arbres plantés pour fêter une naissance, élagués lorsqu’ils sont dangereux, mourant de sécheresse ou abattus d’un coup par la tempête. Je m’étais figuré que nous tomberions fous amoureux, que je me sentirais écartelé, mais que je déciderais de recommencer ma vie là-bas, à ses côtés. J’hésitais encore légèrement sur les prénoms de nos enfants. Autrement dit, j’étais un de ces mecs incapables d’entretenir quelque relation que ce soit avec une femme séduisante (même la relation la plus ténue ou la plus éphémère) sans me perdre aussitôt dans la joie un peu pathétique des fantasmes.
Je pensais aussi à la police. C’était moins excitant. J’étais pyrénéen, donc caucasien (comme ils disaient), j’avais de quoi payer mes titres de transport, je ne consommais plus de drogue qu’à des occasions rares, chez des copains plutôt que dans la rue, je me dispersais de moi-même avant la fin des manifestations, mes vêtements trahissaient d’emblée mon appartenance à la classe moyenne, et même sans doute à un milieu urbain, intellectuel ou artistique, c’était la première fois de ma vie qu’une interaction avec les forces de l’ordre se passait aussi mal. Je pouvais considérer que je n’avais pas eu de chance. Ou au contraire que j’avais jusqu’alors été extrêmement chanceux.
Je pensais à tout ça. Et lorsque j’aspirais à ne plus penser à rien, je profitais de ma place à côté du hublot et je regardais les nuages. Les couettes duveteuses des nuages dans lesquelles on aimerait plonger, pour y trouver un sommeil plus réparateur ou peut-être plus définitif. Les forteresses de nuages, leurs barbacanes et leurs chemins de ronde, leurs murailles sophistiquées que même une armée suicidaire assiégerait des mois en vain. La nuit abolissait le continent américain et me rapprochait de l’Europe aux anciens parapets. La nuit noyait dans notre dos l’océan Atlantique, et je commençais à comprendre qu’une autre nuit nous attendait, plus noire et insidieuse que toutes celles que nous avions connues.

Il m’a fallu du temps pour arriver chez moi. Au sortir de la gare, les rues de Toulouse étaient plus remuantes qu’un samedi midi ordinaire. Un premier souffle de printemps nous caressait le visage. Les gens se préparaient, achetaient des choses dont ils pensaient avoir besoin, ou qui risquaient de manquer.
Je n’ai pas aimé le silence de l’appartement. Camille avait emmené Maud et Diego à la campagne. C’était le premier week-end où il faisait assez beau pour sortir de la ville sans piétiner sur des chemins de boue. Je l’avais prévenue que je rentrais, comment dire?, plus tôt que prévu, que c’était lié à la situation, mais je n’avais pas dit un mot de ce qu’on m’avait fait subir. Ce n’était pas une de ces galères qu’on détaille à qui veut l’entendre, dans une joie de raconter qui compense en partie la mésaventure. Je me sentais victime, j’avais cette honte terrible que les agresseurs aiment provoquer pour ne pas être trop honteux eux-mêmes de ce qu’ils font. Je verrais selon la fatigue et l’humeur, avais-je annoncé à Camille, si je les rejoignais. « Tu fais ce que tu veux, vraiment », avait-elle répondu. Le simple son de sa voix était un réconfort. J’ai ouvert les placards, boulotté un sachet de pistaches qui traînait, puis des poignées de noix de cajou, enchaîné sur du fromage blanc à la crème de marrons. Je ne me suis pas senti moins vide.
Lors de l’arrivée à Paris, on m’avait confirmé après une heure d’attente que ma correspondance ne serait pas assurée. Mieux valait que je récupère ma valise et que je prenne le train. Allongé sur mon lit, paupières fermées, j’ai revu le carrousel à bagages qui faisait tourner sans fin ses écailles de caoutchouc noir. La bouche déversait des tombereaux de bagages, de toutes formes et couleurs, qui n’étaient jamais ma valise. J’étais debout à faire les cent pas, à taper des textos, à regarder les autres qui récupéraient leurs affaires comme si de rien n’était. J’ai fini par croire que je l’avais perdue. Au comptoir des réclamations, ils m’ont demandé plus de patience : rien d’illogique à ce que les derniers arrivés soient les derniers servis. La valise a fini par leur donner raison. Expulsée de la bouche d’ombre lors d’une ultime fournée, elle m’a reconnu, apparemment, s’est dirigée vers moi. Je l’ai saluée de la main. Je lui ai dit, petite valise, pardon de n’avoir pas su te protéger. Qu’est-ce que j’ai fait, petite valise, pour qu’ils te fassent subir tout ça ? Je l’ai appelée petite valise mais en réalité elle ne s’appelait pas comme ça. C’était une grosse valise, trapue, abîmée, baroudeuse. Le surnom m’est venu parce que j’avais de la tendresse pour nos souvenirs communs. Elle était seule sur le tapis. L’éclairage diminuait pour m’intimer de foutre le camp. C’était triste à mourir.
Avant de quitter l’aéroport avec les derniers passagers, d’abandonner aux techniciens et aux équipes de sécurité cette infrastructure gigantesque qui ne servait plus à rien, et dont d’autres humains, à une époque pas si lointaine, découvriraient les ruines, j’ai eu le réflexe de photographier le panneau des départs où tous les vols s’annulaient en cascade. Il y a le moment où on regarde ces noms, Karachi et Hong Kong, Copenhague et Tokyo, Bogota, Jakarta, Moscou, avec le désir d’embarquer à l’improviste pour une ville inconnue. Le voyage qu’on fait n’a de sens que dans un monde de voyages possibles, les pays qu’on connaît un peu, ceux qu’on découvrira plus tard, ceux où (sans qu’on le sache encore) on ne se rendra jamais – une carte mentale qui se précise. J’ai repensé au premier jus de canne bu sur la route qui mène de l’aéroport au centre de La Havane. J’ai repensé au poids que l’air des tropiques abat sur les épaules. J’ai revu les vagues qui se fracassent de tout leur long sur les digues du Malecón. Comme aux pires heures d’éruptions volcaniques, mais dans un ciel très clair, que n’obnubilait aucune fumée toxique, la possibilité même du voyage à l’autre bout du monde semblait en train de s’effondrer.
J’ai tenu à rouvrir les yeux avant que le sommeil ne me prenne. Les livres s’empilaient à terre, bien trop nombreux depuis que nous avons vidé le bureau pour que Diego ait sa chambre. « Pour un livre qui rentre, il en faut un qui sorte », tentait de me convaincre Camille. Je n’y arrivais pas. J’avais trop griffonné leurs marges, ils étaient liés par trop de souvenirs aux lieux où je les avais achetés, aux gens qui me les avaient offerts, à l’endroit où j’étais et à ce que je vivais lorsque je les avais lus. Parfois je fouinais jusqu’à en trouver quelques-uns dont j’étais prêt à me séparer : ils m’avaient fait forte impression mais n’étaient plus mon genre, ou bien le succès avait rendu leur auteur démagogue, ou bien je m’avisais que je les possédais en triple. Dans la semaine qui suivait, je revenais de la librairie avec le dernier album d’une série que j’aimais lire à Diego, un essai féministe auquel Maud serait sensible, la retraduction d’un classique que nous voulions, Camille et moi, découvrir depuis longtemps – et les interstices se fermaient, tout ce monde se serrait sur les étagères jusqu’à ne plus pouvoir bouger, ou aggravait encore le vertige des tours à mon chevet au risque de la chute. J’ai regardé la ville par la fenêtre. Au lieu des gratte-ciel attendus et des citernes d’immeubles si caractéristiques, c’étaient les toits de tuiles et les façades de briques de la ville où je suis né. Un genre de beauté que je connaissais mieux. J’étais libre de mes mouvements. J’aurais pu appeler des amis, sortir acheter le journal ou déjeuner seul en terrasse. Quelque chose me retenait. L’instinct soufflait : danger dans l’air, où sont les miens ?

Ce sont eux qui m’ont secouru, sauvé des idées noires en venant me chercher à la gare de Narbonne. La maison que Camille avait louée se trouvait un peu à l’écart d’un village situé dans les premiers contreforts des Corbières. Les rues étaient bordées de pins parasols et de cyprès, les talus envahis par les figuiers de Barbarie où les gamins gravent leurs initiales.
Le crépuscule est venu alors qu’on marchait dans les vignes.
J’ai eu du mal à trouver le sommeil dans ce lit au matelas mou, au milieu des meubles anciens qui rétrécissaient la chambre. Je suis descendu au salon, j’ai rencontré par chance une bouteille de cognac, Camille m’a rejoint et nous avons lampé tour à tour au même verre. « Je suis déçue pour toi. » Elle aurait préféré me retrouver enthousiaste après quelques jours de voyage. On était rarement loin l’un de l’autre, et il nous arrivait de penser qu’on ne se quittait pas assez pour se manquer. C’était mieux à coup sûr que de ne faire que se croiser, comme beaucoup de nos amis en couple, mais c’était tout de même dommage, en un sens. « Qu’est-ce qui va se passer, maintenant, à ton avis ? » Nous avons prononcé cette phrase-là en même temps. Comme il n’y avait pas de réponse, que nous n’avions pas d’expertise sur le sujet, que nous avions lu les mêmes articles dans les mêmes journaux, que nous pouvions en tirer toutes sortes d’hypothèses, parmi lesquelles les hypothèses nocturnes seraient sans doute les moins lucides et les plus angoissées, comme les tommettes se faisaient froides sous nos pieds nus et que le feu s’éteignait, nous avons bu le cognac jusqu’à la dernière goutte et nous sommes remontés faire ce qu’il y avait de mieux à faire, se serrer dans les bras, chercher le sommeil et rassembler nos forces. »

Extraits
« Je sentais néanmoins depuis des années que la dégradation était trop rapide pour qu’on ait le temps de s’y adapter, mais trop progressive également, trop graduelle pour que les discours d’alerte nous fassent battre le cœur. Un dixième de degré en plus ; le taux de concentration d’un gaz s’élevant de quelques parties par million: trop techniques, ces mesures-là, ça ne nous parle pas. Ou bien des arbres qui tombent à chaque seconde, mais hors de notre champ de vision et loin des caméras. Ou bien une espèce animale que les locaux observent de plus en plus rarement, mais qu’on ne sait pas reconnaître, voire dont on apprend l’existence le jour où la mort de son dernier représentant est annoncée dans les médias. Trop loin de nous, tout ça. Tant que le désastre n’est pas sur nos têtes. Tant qu’il ne nous frappe pas en personne… Toutefois je savais aussi que la science nous prédisait des accélérations, des événements extrêmes de plus en plus violents et fréquents — et surtout de l’inattendu. Eh bien voilà. Nous y étions, peut-être. » p. 34-35

« Et aussitôt après, tout a fermé. Le lycée de Maud, la crèche de Diego, la librairie, la plupart des commerces. Les rideaux de fer et les stores se sont baissés pour ne plus se relever, comme si on était entrés dans la stase d’un dimanche infini, ou qu’il faisait nuit en plein jour et que le soleil était une autre forme de lune.
Je n’ai pas eu le temps de penser à grand-chose, parce qu’il y avait les enfants. Nous leur avons expliqué la situation du mieux que nous avons pu, en les réunissant, puis en prenant chacun à part, puisque leur capacité à comprendre et les répercussions que la crise aurait pour eux étaient très différentes.
J’ai senti tout de suite combien ce serait dur d’affronter cette épreuve avec les enfants. En temps normal déjà, nous sommes quatre personnes avec des besoins très distincts, pas évidents à concilier, avançant cahin-caha, d’un compromis frustrant à l’autre, mais face aux événements en cours, ce serait pire, aucun de nous ne serait libre et n’aurait ce qu’il voulait. » p. 53-54

« Ça commençait à devenir long. Chacun chez soi, jour après jour. Les riches dans leurs résidences secondaires ou leurs maisons de famille, les étudiants dans leurs studios comme des religieux en cellule, les pauvres rêvant d’une chambre en plus, ou de voir des choses belles à travers leurs fenêtres. Ça engloutissait des médocs, ça buvait trop et ça allait divorcer sec. À côté des victimes directes, ça se paierait en suicides, en femmes battues à mort et en enfants violés, et tout le monde le savait. Les murs des pièces se rapprochaient. L’étau se resserrait autour de nos tempes. On en parlait dans nos fils de conversation, avec Gaëlle, Dounia, Marcus. Nous étions tous les quatre des créatures de centre-ville, nous avions renoncé à l’idéal de la maison et du jardin. Nous nous rendions compte que nos corps dépendaient de la ville, que les rues, les cafés et les berges du fleuve prolongeaient nos appartements au moins autant, dirait Bernard Stiegler, que nos téléphones prolongeaient nos cerveaux. » p. 111

« Je tenais avec cette œuvre de quoi m’occuper des semaines. Je ne savais pas encore ce que je pourrais en faire, si c’était du travail ou une lecture sans but, mais cela produisait sur moi l’effet exact que je cherchais. J’étais ailleurs, dans un autre espace-temps, à partager les préoccupations et les vicissitudes d’un historien, d’un général et d’un empereur qui n’étaient plus que poussière depuis mille cinq cents ans. Je lisais avec avidité ces histoires de massacres, de villes assiégées et pillées, de revirements d’alliances, d’assassinats qui faisaient passer les années 1970 pour un bal des débutantes, et je relativisais un peu nos malheurs de Modernes, et je respirais mieux. » p. 128-129

À propos de l’auteur

Vincent Message

Vincent Message © Photo Astrid di Crollalanza

Vincent Message est né en 1983. Il est l’auteur des romans Les Veilleurs (2009), Défaite des maîtres et possesseurs (2016) et Cora dans la spirale (2019), parus au Seuil, qui ont rencontré un large succès critique et public. (Source: Éditions du Seuil)

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Un si petit monde

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En deux mots
Les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant sont de retour. Ces familles d’un groupe scolaire de l’Est de la France vont traverser la fin du XXe siècle, accompagner les soubresauts de l’Histoire et sentir un besoin d’émancipation pour vivre pleinement leur vie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ceux du groupe scolaire sont de retour

Apportant une suite à La grande escapade, Jean-Philippe blondel retrouve ses personnages pour raconter la fin du XXe siècle. Une chronique douce-amère servie par une plume incisive.

Si les décennies se suivent et ne se ressemblent pas, il y a quelques jalons dans nos vies dont on se souvient avec plus d’acuité. Des moments d’Histoire que Jean-Philippe Blondel met en scène autour d’un microcosme, les enseignants d’un groupe scolaire de province, quelque part à l’est de Paris. Nous avions fait leur connaissance au sortir de mai 68 avec ce vent de liberté qui sera rattrapé par la crise pétrolière dans La grande escapade et nous les retrouvons ici autour de cette année 1989 qui a vu s’écrouler le mur de Berlin, les régimes communistes et bien des illusions. Le sida fait des ravages et la Guerre du golfe viendra mettre un terme aux rêves d’un monde désormais globalisé et apaisé. Une succession d’événements qui vont aussi changer les vies de Philippe Goubert, fraîchement rentré d’une escapade en Amérique du sud et qui envisageait d’y retourner au plus vite pour retrouver la femme avec laquelle il voulait faire sa vie. Un rêve de plus qui s’effondre… Mais il se rattrapera plus tard.
Gérard Lorrain aura-t-il plus de chance, lui qui ne voulait pas laisser «passer ses rêves.» Dans cette chronique douce-amère, c’est peut-être du côté des femmes qu’il faut chercher les initiatives concrètes. Du côté de Janick Lorrain qui ne va pas hésiter à changer de vie… avec Michèle Goubert. Dans cet immeuble où chacun épie l’autre, on comprend combien ces transgressions vont faire le sel des conversations. Les enfants basculent dans l’adolescence et leurs parents voient leurs rêves de jeunesse s’envoler. Au fur et à mesure du récit, leurs petits secrets sont révélés, leurs envies ne se cachent plus, leurs petits arrangements avec la morale éclater au grand jour et semer une joyeuse pagaille, laissant même certains des acteurs ébahis par leur propre audace.
Avec les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant, Jean-Philippe Blondel a trouvé les acteurs idéaux de la comédie humaine contemporaine. Tour à tour tendre et vache, fin et drôle, ce roman qui sonde les classes moyennes dans une France où le fossé entre Paris et la province semble devoir se creuser au fil des ans. Car derrière ce microcosme, on trouve aussi une subtile analyse de l’évolution sociologique et politique d’un pays qui se cherche lui aussi.
On se réjouit d’ores et déjà du troisième tome qui est annoncé et qui devrait nous faire basculer dans le XXIe siècle. Et de retrouver les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant pour une ultime valse !

Un si petit monde
Jean-Philippe Blondel
Éditions Buchet-Chastel
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782283034071
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman se déroule en France, dans une région qui ne doit pas être très éloignée de Troyes où vit l’auteur.

Quand?
L’action se déroule autour de 1989.

Ce qu’en dit l’éditeur
1989: la planète entière, fascinée, suit heure après heure la chute du mur de Berlin ; la peur du SIDA se diffuse ; la mondialisation va devenir la norme… Un avenir meilleur serait-il possible ? La guerre du Golfe va très vite confirmer que le nouveau monde ressemble à l ’ancien.
Pendant que les évènements se précipitent, les habitants du groupe scolaire Denis Diderot redéfinissent leur place dans la société. Janick Lorrain et Michèle Goubert découvrent qu’on peut vivre sans hommes. Philippe Goubert, indécis, va être soudain confronté à la révélation d’une vocation. Geneviève Coudrier semble inamovible, mais c’est le secret qu’elle cache jalousement qui va soudain faire bouger les lignes.
Après La Grande Escapade, Un si petit monde joue avec la confusion des sentiments, l’attirance pour la vie et pour la mort, l’amertume et le plaisir… Le lecteur retrouvera dans ces pages tout ce qui fait le charme délicat des romans de Jean-Philippe Blondel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV infos (Carine Azzopardi)
Ernestmag (David Médioni)
La Grande parade
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog foggy’s delight
Blog Baz Art

Les premières pages du livre
« Retour à la base
Philippe Goubert s’éveille au son du Twist in My Sobriety, de Tanita Tikaram, qui s’échappe du poste de radio dans la cuisine, au rez-de-chaussée. Sous la couette, Philippe frémit. L’automne ne s’est pas fait attendre. Les températures ont chuté à peine septembre commencé. Ce n’est pourtant pas à cause du froid que Philippe frissonne. C’est à la perspective du lendemain. La rentrée des classes. Il ne sait toujours pas s’il a bien fait de passer ce concours de l’Éducation nationale qui l’a bombardé professeur stagiaire d’anglais dans un collège de sa ville natale.
Il a été très surpris des résultats. Il pensait honnêtement avoir raté ses épreuves orales et s’était résigné à rester surveillant une année encore pour retenter le concours. Dépité et désœuvré à la fin des oraux, il était entré dans une agence de voyages et avait demandé le billet le moins cher pour l’Équateur ou pour un pays avoisinant. Il y avait eu une défection sur un charter pour Quito décollant le lendemain. Retour à la toute fin du mois d’août. Philippe avait signé le chèque qui liquidait toutes les économies qu’il avait effectuées dans l’année. Il venait de rendre le studio qu’il louait depuis deux ans. Il se doutait qu’en revenant si tard, il aurait des difficultés à retrouver un logement aussi bon marché, mais il n’en avait cure – ce qu’il souhaitait, c’était partir, quitter la France et les célébrations du bicentenaire de la Révolution. Et puis, surtout, il voulait retrouver Elena. Il était persuadé que leur histoire pouvait renaître de ses cendres.
Philippe avait rencontré Elena l’été précédent, alors qu’il voyageait sac au dos le long de la Cordillère avec ses deux meilleurs amis. Ils avaient grelotté dans la partie péruvienne pendant trois semaines et avaient décidé de passer la frontière pour rejoindre l’Équateur où, disait-on, le temps était plus clément et les plages hospitalières tout au long de l’année. À dix heures du matin, ils descendaient du bus à Cuenca dont ils admirèrent d’emblée l’architecture coloniale, le zocalo, et les ponts enjambant la rivière qui partageait la ville en deux. Ils furent tout aussi impressionnés par le calme qui régnait, comparé aux cités péruviennes qu’ils avaient traversées. Une escale de quelques jours ici leur permettrait sans doute de se remettre de leurs émotions et de recharger leurs accus. Ensuite, ils exploreraient ce pays aux dimensions modestes, puis se rendraient en Colombie où ils se la couleraient douce jusqu’à leur retour prévu quatre semaines plus tard. C’était l’itinéraire envisagé et c’était celui qu’avaient finalement suivi les deux autres, tandis que Philippe prenait racine à Cuenca, après être tombé fou amoureux d’une de ces jeunes filles délurées et métisses qui riaient fort dans les cafés du centre. Elena n’était pas restée insensible au charme du chico francés qui, se disait-elle intérieurement, devait quand même avoir de solides assises financières pour pouvoir ainsi sillonner le monde pendant l’été.
Ils se cherchèrent. Ils se trouvèrent. Elena suivait à l’université locale des études de marketing et de publicité qu’elle terminerait bientôt. Elle était prête à l’accompagner en Europe. Elle déchanta un peu lorsqu’il lui apprit qu’il n’avait pour l’instant pas de métier stable et qu’il vivait dans un tout petit studio. Il promit de passer l’année à préparer son arrivée. Il déménagerait dans un appartement plus grand. Il achèterait une nouvelle voiture. Elle fit la grimace lorsqu’il lui montra des photos de la ville de l’Est où il résidait – le décor semblait bien terne. Il eut alors une idée de génie : il lui expliqua que le mieux, sans doute, serait qu’il revienne ici. Il passerait en France les concours pour devenir directeur de l’Alliance française et demanderait à être muté à Cuenca, qui ne devait pas être la destination la plus prisée. Ils emménageraient ensemble l’été prochain dans la grande bâtisse blanche au jardin luxuriant. Ils se complurent dans le rêve qu’il leur bâtissait. Elle céda. Elle pleura beaucoup à l’aéroport lorsqu’il s’envola, le cœur brisé mais paradoxalement ragaillardi et déterminé, à la fin de la période estivale. Elle cracha par terre en sortant de l’aérogare. Elle connaissait les hommes. Il ne lui écrirait jamais, la tromperait allègrement et oublierait toutes ses promesses. Il était temps de passer à autre chose.
Ignorant tout du revirement de sa conquête, Philippe mit son plan à exécution. Il écrivit scrupuleusement à Elena une lettre par semaine, et fut un peu désappointé de constater qu’elle ne lui répondait guère (« guère » étant ici une litote employée pour atténuer la sécheresse du « pas du tout »). Il avala néanmoins toutes les œuvres du programme et s’entendit déclamer des extraits entiers d’Othello tard le soir dans sa minuscule cuisine. Au printemps, alors que sa belle ne lui avait toujours envoyé aucune missive et était souvent sortie lorsqu’il passait un de ces coups de fil international qui le ruinaient, il se rendit dans une immense salle d’examen pour disserter sur les sujets les plus improbables, et partagea ensuite une cigarette avec ceux qui deviendraient peut-être, sous peu, ses futurs collègues. Une fois les écrits passés, il téléphona à Elena pour lui annoncer son retour probable en Équateur – Alliance ou pas, il viendrait passer à Cuenca les mois d’été. Ce fut elle qui décrocha. Elle lui coupa la parole au bout de quelques secondes et lui annonça qu’elle avait beaucoup réfléchi depuis son départ. Dès début septembre, elle en était arrivée à la conclusion que leur histoire ne marcherait pas et qu’il était temps de briser là. Elle avait cru que, devant son silence épistolaire, il comprendrait le message mais apparemment il fallait lui mettre les points sur les i, ce qu’elle était donc en train de faire. Il était inutile de l’appeler. C’était fini. Basta.
Le choc fut brutal pour Philippe qui alla directement vider son portefeuille dans le bar le plus proche. Il eut envie d’appeler Baptiste Lorrain pour s’épancher, mais il se douta qu’entre la grossesse de sa compagne et son début dans la dentisterie, Baptiste avait d’autres chats à fouetter. Il se rendit également compte à cette occasion qu’il n’avait guère entretenu ses amitiés depuis son retour d’Amérique du Sud et qu’il lui faudrait réparer cet oubli au plus vite, au risque de finir seul et oublié de tous. C’est ce qu’il s’employa à faire tandis que l’année scolaire touchait à sa fin, avec un certain succès d’ailleurs, mais pas suffisamment pour qu’on l’invitât à partager une location balnéaire ou une tente dans un camping surdimensionné. Lorsque Philippe reçut par courrier la confirmation de son admissibilité, il constata avec épouvante qu’il n’avait pas travaillé les thèmes imposés pour les oraux et tâcha de combler cette lacune. En vain, se dit-il, en sortant d’une épreuve particulièrement humiliante qu’il avait débutée en renversant sur les trois membres du jury la cruche d’eau mise à disposition des candidats.
Deux jours après, il débarquait à Cuenca, au beau milieu d’une journée venteuse, déterminé à se battre avec fougue pour qu’Elena retombe dans ses bras. Il prit juste le temps de déposer son sac à dos à l’hôtel Niza avant de se rendre, le cœur battant, à la maison des parents d’Elena. Il n’y trouva que son frère, Pablo, qui lui ouvrit la porte l’air perplexe. Philippe et Pablo avaient passé deux ou trois soirées ensemble l’année précédente et ils s’appréciaient mutuellement. Pablo ne posa aucune question. Il expliqua seulement d’une voix un peu trop douce et avec une élocution un peu trop lente qu’Elena n’habitait plus ici, ni dans ce pays d’ailleurs. Elle s’était envolée pour la Floride deux mois auparavant au bras de celui qui était devenu son mari, à la grande satisfaction de sa mère puisque le dénommé Andreas était le cadet d’une des familles les plus en vue de Cuenca. Il était convenu qu’Elena s’appliquerait à parfaire un anglais déjà très fluide tandis que son bilingue d’époux prendrait sa place parmi l’équipe de direction de Flux Inc. où son père siégeait depuis quelques années. Elle chercherait ensuite un travail à mi-temps dans la mode ou les accessoires de luxe si tel était son désir, en attendant de se consacrer entièrement aux enfants que le couple ne pouvait que concevoir.
Pablo contempla avec commisération la déconfiture de Philippe, dont le visage devint plus blême que blême. Il l’invita à dîner avec des amis dans un nouveau restaurant du centre-ville et lui proposa de le loger gratuitement dans l’appartement de son cousin absent le temps qu’il se remette – à moins qu’il ne veuille repartir vers la France le plus tôt possible.
Philippe resta abasourdi pendant quatre jours pleins. Il se cala dans le canapé bleu et blanc du T3 vide et s’alimenta à peine. Les phrases se succédaient dans son cerveau sans que rien fasse sens. Il en oublia presque qui il était et ce qu’il venait fabriquer là. Le cinquième jour, pourtant, il eut faim. Vraiment faim. Il avala deux petits déjeuners, rangea et nettoya l’antre où il s’était terré, griffonna un mot de remerciement à Pablo en lui promettant de lui rendre la pareille si un jour il venait en France, reprit ses affaires et son itinéraire là où il l’avait arrêté l’année précédente. Il marcha sur le flanc des volcans, visita des marchés typiques, se perdit dans des nuits alcoolisées, descendit sur la côte et s’encanailla à Guayaquil. À un moment donné, il téléphona à André et Michèle et apprit qu’il était finalement admis au concours et qu’il devait prendre son service à la fin du mois d’août, comme tous les stagiaires. Il lui fallait également indiquer des vœux s’il ne voulait pas se retrouver en banlieue parisienne ou au fin fond de la Picardie. Il sentit plusieurs fois l’agacement de sa mère qui finit par lâcher « Mais pourquoi est-ce que c’est toujours aussi compliqué avec toi, à la fin ? Les autres candidats attendent les résultats finaux avant de partir en vacances, non ? Et puis, tu as rendu ton appartement, en plus ! Où vas-tu donc habiter en rentrant, si tu ne reviens pas plus tôt ? »
Chez ses parents.
C’était la seule réponse possible, celle que redoutaient à la fois Michèle, André et Philippe lui-même, et à laquelle ils sont confrontés depuis que ce dernier a foulé de nouveau le sol français, il y a une semaine. Philippe n’est pas encore tout à fait remis du décalage horaire et il s’en sert comme excuse pour éviter le questionnement maternel – Qu’est-ce qui s’est passé, au juste, avec cette jeune latino-américaine, on n’a jamais su en fait ? Est-ce que tu as pris rendez-vous avec les agences immobilières pour des visites ? Est-ce que tu as bien préparé ton sac pour la rentrée, tu as acheté un agenda et un carnet de notes, c’est important, tu sais, le carnet de notes ?
André considère Philippe avec perplexité. Il ne comprend pas ce qu’il fait là, à presque vingt-cinq ans, réfugié chez des géniteurs qui n’attendent que son départ, alors que lui-même, à son âge, volait déjà depuis longtemps de ses propres ailes. André soupire – cela aura donc toujours été difficile avec cet étrange fils qui leur ressemble si peu. Michèle, elle, est ostensiblement agacée. Elle répète qu’elle voudrait se concentrer sur ce qui va être une de ses dernières rentrées. Elle a cinquante-huit ans. Elle pourrait partir à la fin de l’année scolaire, lorsqu’elle aura enfin accompli ses trente-sept années et demie de service effectif, elle qui a embrassé la profession plus tard que ses collègues, mais elle a fait les calculs et elle attend d’avoir cumulé quelques trimestres supplémentaires pour pouvoir vivre plus confortablement, une fois en cessation d’activité. En vérité, Philippe le sait, sa mère s’angoisse. Elle a peur de quitter les enfants, les collègues, cette routine qui a bercé ces dernières décennies. Elle ne s’imagine pas désœuvrée. Elle a besoin de réfléchir à comment elle organisera son temps, mais en même temps elle plante sa tête dans la terre comme les autruches, et refuse d’envisager l’avenir.
Philippe prend un pull dans l’armoire de cette chambre qu’il occupe pour la première fois. Il n’a jamais vécu dans cette maison des années 1930 dont ses parents sont devenus propriétaires quelques années auparavant. Leur déménagement a surpris Philippe, mais Michèle lui a expliqué qu’elle souhaitait prendre les devants. Elle ne pourrait plus bénéficier d’un logement de fonction quand elle ne travaillerait plus et ne voulait pas attendre le dernier moment pour chercher le nid qui abriterait ses vieux jours. Elle avait aussi rappelé qu’André n’avait jamais aimé habiter le groupe scolaire qui, de toute façon, depuis la mort de Lorrain et le départ de Janick et de Baptiste, n’avait plus été le même. Philippe se rappelait que, lorsqu’il était petit, il était question de faire construire un pavillon à côté de la demeure de ses grands-parents maternels, mais ceux-ci ayant passé l’arme à gauche en l’espace de quelques mois, le projet avait été ajourné, puis annulé. Michèle s’était finalement rendu compte que c’était dans ces terres de l’Est qu’elle avait bâti sa vie, et que le Sud-Ouest ne pouvait plus représenter pour elle qu’une sorte de nostalgie permanente.
Philippe plisse les yeux et tente de voir les titres des livres qui s’entassent sur les planches de sa bibliothèque. Il repère deux ou trois Duras, Les Vestiges du jour qu’il a dévoré l’année dernière, les anglaises, Woolf, Mansfield, Austen, du contemporain français et américain, de Modiano à Bret Easton Ellis. Son regard tombe sur deux carnets à couverture noire. Son journal intime. Il a tout empilé en vrac lorsqu’il est revenu s’installer ici – il aurait dû dissimuler ces deux volumes-là. Il aurait surtout dû les jeter depuis très longtemps, mais il n’a jamais pu s’y résoudre. Il se souvient très bien de l’achat du premier carnet, dans cette librairie du centre-ville qui est sur le point de fermer aujourd’hui. C’était peu après le décès du père Lorrain. Quel étrange moment. Il s’était figuré devenir romancier, l’équivalent de tous ces écrivains dans les œuvres desquels il se plongeait jusqu’au cou, au point, parfois, de confondre la réalité et la fiction. Finalement, il n’avait fait que griffonner chaque soir le résumé des non-événements de la journée. Cela avait duré deux ans. Ensuite, la fatigue. Et puis l’envie d’autre chose. De la rencontre. Du désir. Du voyage. De l’ailleurs. Pendant son séjour en Amérique du Sud, il avait bien noirci quelques pages, mais elles n’avaient définitivement aucun intérêt. Il fallait se faire une raison. Il n’avait pas ça dans le sang. Plus tard, peut-être. Oui, plus tard. Quand il aurait réussi à relever la tête et à distinguer un horizon vers lequel cheminer.
Philippe esquisse une grimace devant la glace de la salle de bains avant de prendre son courage à deux mains et de descendre dans cette cuisine où il ne reste rien du petit déjeuner de ses parents – enfin de sa mère, parce que son père est parti très tôt à Paris et ne reviendra pas pendant deux ou trois jours. Michèle est déjà prête à rejoindre sa classe où elle s’affairera jusqu’à l’heure du déjeuner, dûment préparé et placé dans le réfrigérateur la veille. Lorsque Philippe pose sa tasse sur la table et que se forme une auréole, Michèle pince les lèvres, mais ne s’autorise aucune remarque. Pas la peine d’en rajouter. Philippe connaît par cœur la litanie des reproches qu’on peut lui adresser. Il a l’habitude de décevoir ses parents. C’est même le champion du monde du désappointement. Il connaît bien aussi ces vagues d’auto-apitoiement qui le submergent régulièrement. Il en a eu tout son soûl cet été. Normalement, il attend qu’elles recouvrent tout et il se laisse doucement couler. Aujourd’hui, pourtant, non. Une pensée vient d’éclore dans son esprit. Une phrase qui le pousse à sourire alors qu’il descend les escaliers et qu’il se souvient de ses journaux intimes et de ses ambitions passées.
Je suis une page vierge. Les mots chantonnent dans un coin de sa tête. Je suis une page vierge. Aujourd’hui est le premier jour du reste de ta vie. À partir de maintenant, tout est possible.

Une appréciation
Michèle Goubert observe son reflet dans le miroir. Elle n’a aucune tendresse pour ce qu’elle y voit. Le nez trop grand, les rides profondes sur le front, mal dissimulées sous une frange passée de mode, les poches sous les yeux. Il faudrait tout reprendre. Elle a lu dans un magazine, dans la salle d’attente du médecin, que la chirurgie esthétique était en plein essor. Elle a discrètement arraché les pages qui l’intéressaient. Elle s’est renseignée. C’est hors de portée. Du moins ça l’était tant que Philippe dépendait encore de leurs ressources. Avec cette carrière qui s’amorce, il ne devrait plus rien leur réclamer. Enfin.
Les choses auraient été très différentes, se dit-elle en posant le mascara sur ses cils, s’ils avaient eu d’autres enfants. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Des mois. Deux années complètes. Et puis un jour, d’un commun accord, ils avaient abandonné. Philippe resterait fils unique, et ils consacreraient toute leur énergie et tout leur argent à lui paver la route d’un avenir brillantissime. Nul doute qu’il était promis aux hautes sphères du pouvoir. Ils avaient déchanté lorsqu’ils avaient constaté à quel point leur rejeton était maladroit, mais s’étaient rassurés en se répétant ce qu’avait confié le rééducateur, avec un bon sourire : « Vous savez, ce n’est pas si grave, nombre de génies étaient gauchers, et certains d’entre eux étaient terriblement empêtrés dans leurs corps. » André et Michèle – surtout Michèle à vrai dire – modulèrent légèrement la phrase jusqu’à lui permettre d’entrer dans un moule acceptable. De malhabile, Philippe devint différent. Original. Un jeune homme avec un destin.
Alors, au bout du compte, bien sûr, c’était un peu décevant. D’abord, il fallut renoncer aux études scientifiques qui ne correspondaient décidément pas à la tournure d’esprit de ce fils qui ne pourrait pas être le nouvel Einstein. On se rabattit alors sur la filière littéraire, pour laquelle Philippe semblait montrer quelque appétence – surtout pour les langues étrangères, ce qui surprit Michèle et André qui n’avaient, eux, jamais eu d’atomes crochus avec l’anglais ou l’espagnol, et encore moins avec l’allemand, qu’André avait défendu d’apprendre à son fils.
Puisqu’il ne deviendrait pas astrophysicien ou chirurgien, et que la politique ne semblait pas l’intéresser plus que ça, c’était qu’il était né pour être un de ces artistes majeurs qui bouleversent les foules. C’était bien ce qu’avait laissé entendre Charles Florimont, d’ailleurs, lorsqu’il l’avait eu comme élève. Certes, Philippe n’avait probablement pas d’avenir dans les arts plastiques, mais il restait tellement de domaines, l’écriture, la dramaturgie, la réalisation cinématographique, voire la musique, qui sait ? Il se pouvait également qu’il devienne un de ces penseurs qu’on appréciait tant lorsqu’ils passaient chez Bernard Pivot, philosophes à la chemise blanche savamment débraillée, sociologues en veste noire de velours côtelé, essayistes à l’esprit vif et drôle dont on admirait la finesse et le trait.
On l’inscrivit contre son gré dans une classe préparatoire au concours d’Ulm, parce que tout le monde s’accordait à dire que c’était là le passage obligé de ceux qui veulent réellement briller dans les domaines culturels. Son dossier n’avait certes pas été accepté dans ces lycées de la capitale où ce qui comptait avant tout, c’était d’avoir de l’entregent, mais l’établissement où il s’était retrouvé à la rentrée était reconnu et se vantait d’avoir régulièrement des admissibles. André et Michèle ne doutaient pas que Philippe serait le premier admis – celui auquel on fait encore référence des années après. Philippe abandonna au bout d’un trimestre. Il ne se nourrissait presque plus et refusait de se lever pour aller en cours. Il ne reprit des couleurs que lorsqu’il rejoignit les bancs de la faculté.
Au fur et à mesure, Michèle et André abandonnèrent toute ambition pour leur fils, qui n’en manifestait lui-même que peu. L’atmosphère devint pesante. Il fut suggéré à Philippe de subvenir à ses propres besoins, étant donné qu’il ne souhaitait en faire qu’à sa tête et que le but de son existence semblait être de s’envoler aux confins du monde connu et d’y bourlinguer, attifé comme un clochard. À leur grand étonnement, leur fils se prit effectivement en charge et dégota un emploi de surveillant. Il ne sollicita pas leur aide pour vadrouiller en Amérique du Sud. Michèle et André se sentirent libérés d’un poids. Ils avaient accompli leur devoir, au fond, et ce n’était pas leur faute si Philippe n’était pas à la hauteur de leurs espoirs. Ils pouvaient désormais s’en laver les mains et reprendre leurs chemins respectifs. André vivait maintenant la moitié de la semaine à Paris et Michèle était libre de ses mouvements.
Elle avait commencé à profiter de la maison désertée et de son emploi du temps allégé. Aussi le retour, même temporaire, de Philippe au bercail fut-il accueilli avec fraîcheur. Sa rencontre avec Charles Florimont, quelques jours avant la rentrée, se révéla également contrariante – et il y fut question de Philippe, comme par hasard. Elle cherchait un ensemble pour un mariage où elle était invitée. Il venait acheter de la colle à bois et ne comprenait pas pourquoi il éprouvait tant de mal à trouver une place de parking libre. Ils se saluèrent de façon très empruntée. Il se dandina pendant quelques minutes en devisant de la pluie et du beau temps. Ce fut elle qui, comme d’habitude, prit le taureau par les cornes et proposa d’aller prendre un café en terrasse. Elle n’avait plus peur qu’on les remarque, vu qu’il ne s’était presque rien passé, qu’il y avait prescription et que, de toute façon, il n’y avait plus aucune attirance de son côté à elle. Charles babilla sur les vacances qu’il venait de passer, à la redécouverte de la Grèce, avec son épouse. Cette semaine, ajouta-t-il, il était seul car Josée était allée rejoindre leur fille en villégiature en Vendée. Michèle retint un bâillement. Elle se demanda si Charles Florimont était devenu aussi rasoir depuis qu’il était inspecteur ou si c’était déjà le cas avant mais qu’elle ne s’en était pas rendu compte. Cette promotion, Charles l’avait obtenue cinq ans auparavant. Depuis, Michèle et lui ne s’étaient revus que lors de réunions de bassin ou de stages obligatoires.
« Philippe va bien ? »
Ce fut le seul moyen que Charles trouva pour relancer la conversation. Michèle haussa les épaules. Elle expliqua qu’il était sur le point de faire ses premières armes comme enseignant d’anglais. Elle s’agaça lorsque Charles s’exclama : « Professeur ! Mais c’est formidable ! » et qu’il indiqua qu’il aurait adoré que sa propre fille suive ce chemin-là au lieu de se jeter à corps perdu dans le monde de l’entreprise. Michèle ne put s’empêcher d’ajouter que bon, elle attendait quand même mieux de la part de son fils. Pour la première fois en sa présence, Charles s’emporta. Prof, c’était un des derniers emplois qui avait du sens, parce que la transmission, tout de même, c’était ce qu’il y avait de plus important dans l’existence, non ? Elle, Michèle, et lui, Charles, n’étaient-ils pas enseignants tous les deux ? Est-ce que c’était déshonorant ? Est-ce que c’était sans valeur ? Les clients autour d’eux leur jetèrent des coups d’œil inquiets. Michèle écourta l’entrevue et revint chez elle en proie à la plus grande agitation. C’était fini, se jura-t-elle, elle n’adresserait plus la parole à Charles Florimont.
Michèle applique le rouge à lèvres et se recule de quelques centimètres. C’est mieux. Évidemment, le maquillage ne cache pas totalement l’outrage des ans, mais elle est présentable, et les parents d’élèves lui trouveront l’air gai et facétieux. Elle ne cherche plus à séduire. Lorsqu’elle repense à Florimont, elle revoit immédiatement les poils roux qui lui sortent maintenant des oreilles. Une vraie incongruité pour un homme dont le torse, et elle s’en souvient bien, est parfaitement glabre. Comparativement, André s’en sort mieux. Après une alerte cardiaque, il y a quatre ans, il a arrêté de fumer et s’est mis au jogging. Michèle a noté la disparition des bouteilles d’alcool fort qu’il cachait dans le cagibi où il se réfugiait lorsqu’il supervisait les comptes de la section locale du Parti socialiste. »

À propos de l’auteur
BLONDEL_Jean-Philippe_©DRJean-Philippe Blondel © Photo DR

Marié, père de deux enfants, professeur d’anglais, Jean-Philippe Blondel vit près de Troyes, en Champagne-Ardenne, où il est né en 1964. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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L’amour au temps des éléphants

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En deux mots
Du Tennessee, où ils assistent à la mise à mort d’une éléphante, en passant par le Paris de la Grande Guerre et jusqu’au Kenya, trois destins vont se retrouver liés, celui d’Arabella l’insoumise, de Jeremy le reporter et de William Vernon, obligé de fuir le Ku-Klux-Klan.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Arabella, Jeremy, William, une épopée

Dans cette formidable fresque romanesque, Ariane Bois nous entraine aux débuts du XXe siècle, des États-Unis en France puis en Afrique sur les pas d’un trio que les circonstances vont rassembler pour un bel hymne à l’amour et à la liberté !

Comme dans L’île aux enfants, son précédent roman, Ariane Bois saisit son lecteur dès les premières pages. Cette fois, ce n’est plus à un enlèvement que l’on assiste, mais à une exécution. Nous sommes dans le Tennessee en 1916. Une foule considérable s’est rassemblée pour assister à la pendaison d’une éléphante. La rumeur avait alors enflé, faisant de «Mary la tueuse» l’objet de toutes les attaques. Il avait alors été décidé de la pendre. L’occasion d’une dernière et horrible représentation.
Si la plupart des spectateurs hurlent leur contentement, certains sont tout au contraire effarés par la cruauté du traitement. Parmi eux, la jeune Arabella qui ne peut retenir ses larmes. Pas plus qu’elle ne comprend son père et son éducation rigoureuse, elle ne comprend le plaisir que l’on peut avoir à faire souffrir, elle qui se destine à soigner ses semblables.
Envoyé par le Boston Herald pour relater l’événement, Jeremy est lui aussi atterré par les mœurs barbares de ces gens du Sud et attendri par la peine d’Arabella.
À quelques mètres d’eux, Kid, un jeune homme noir, est lui aussi choqué par ce spectacle. Sa journée va du reste mal se finir, puisqu’il va être passé à tabac par un groupe de blancs le soupçonnant d’être un voleur et qui, sans autre forme de procès, le rouent de coups. Trois personnes qui, à priori, n’étaient pas faites pour se rencontrer et faire un bout de route ensemble. Mais la grande Histoire va en décider autrement. Prenant tour à tout le point de vue d’Arabella, de Kid et de Jeremy, Ariane Bois tisse sa toile et tend les fils qui vont finir par se rejoindre.
Car Arabella, Kid et Jeremy vont prendre la direction de la France et de ses champs de bataille. L’occasion pour Arabella d’oublier la sévérité paternelle, pour Kid de s’éloigner des champs de coton et du Ku-Klux-Klan et pour Jeremy d’oublier le parcours tout tracé que sa riche famille avait tracé pour lui.
Loin de leur Amérique, ils sont plongés dans ce conflit, cette boucherie qui va toutefois avoir la grande vertu de les réunir. Et quand les canons cessent de tonner, ils prennent la direction de Paris où les «Années folles» et le jazz doivent faire oublier les millions de morts, où l’insouciance est à l’ordre du jour. L’occasion aussi d’une fresque sur la formidable créativité qui régnait alors et sur les célébrités qui écumaient alors la capitale.
C’est lors d’une sortie au zoo de Vincennes qu’ils vont recroiser un éléphant et à nouveau être choqués par le spectacle offert. Ils ont alors l’idée folle de le ramener au Kenya!
Avec ce roman Ariane Bois enrichit sa palette. Autour de ses thèmes de prédilection, l’origine sociale, le racisme, la force de l’amour, elle rajoute l’écologie, la défense des animaux et la solidarité. Solidement documenté, depuis le fait divers d’origine et l’histoire de Mary l’éléphante jusqu’aux colons chasseurs d’ivoire, en passant par l’histoire de James Reese Europe, ce Jazz Lieutenant qui fit découvrir cette musique en France. Un homme à l’image de ce roman, rythmé, enlevé, entrainant.

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L’amour au temps des éléphants
Ariane Bois
Éditions Belfond
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782714493316
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est d’abord situé aux États-Unis, dans le Tennessee, à New York, puis en France, principalement à Paris et en Afrique, au Kenya.

Quand?
L’action se déroule au début du XXe siècle, en 1916 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il n’y a pas d’hommes libres sans animaux libres.
Ils ne se connaissent pas et pourtant, en cette journée caniculaire de septembre 1916 dans une petite ville du Sud des États-Unis, ils assistent parmi la foule au même effroyable spectacle: l’exécution par pendaison d’une éléphante de cirque, Mary, coupable d’avoir tué un homme. Cette vision bouleversera la vie d’Arabella, de Kid et de Jeremy.
De l’Amérique qui entre en guerre au Paris tourbillonnant des années 1920, des champs de bataille de l’Est de la France aux cabarets de jazz, des pistes de cirque jusqu’au Kenya dissolu des colons anglais, ces trois êtres devenus inséparables vont se lancer sur la trace des éléphants au cours d’une prodigieuse expédition de sauvetage.
Dans cette éblouissante saga, une jeunesse ivre d’amour et de nature livre son plus beau combat pour la liberté des animaux et celle des hommes.

Les critiques
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Ariane Bois présente L’Amour au temps des éléphants © Production Place des Éditeurs

Les premières pages du livre
« 13 septembre 1916, Erwin, Tennessee
De loin, ce n’est qu’une houle, un grondement. Mais quand on s’en approche, la foule ressemble à un organisme géant en colère. Elle bruit d’une seule poitrine, hurle à intervalles réguliers, donnant l’impression à celui qui l’observe de tanguer. Les hommes arborent leurs plus beaux chapeaux melon, les femmes paradent en tenues vives. Des enfants sont juchés sur les épaules paternelles, d’autres sautillent en piaillant. Certains ont suspendu leurs tâches quotidiennes, tels ces bouchers ceints de leurs tabliers sanguinolents ou ces boulangers blancs de farine.
Malgré la fine pluie qui tombe sans discontinuer depuis des heures, il est presque impossible de se frayer un chemin parmi la cohorte des citoyens qui piétinent le sol couvert d’une boue jaunâtre et grasse arrivant parfois jusqu’aux chevilles.
La population entière – deux mille âmes – semble s’être donné rendez-vous dans la rue principale d’Erwin, cette bourgade poussée trop vite, véritable champignonnière de constructions. Le spectacle va bientôt débuter, des petits malins cherchent à se faufiler au premier rang. Les chiens jappent, flairant l’événement exceptionnel.
Soudain, une rumeur monte de la foule.
Partis de Nolichucky Avenue, les éléphants ont emprunté Tucker Street et s’avancent désormais sur Main Street, enchaînés les uns aux autres. Mabel, la femelle aux yeux bordés de cils d’une longueur prodigieuse, ouvre solennellement la marche. Puis vient Shadrack, le vieux mâle, qui pose ses pattes avec précaution sur le sol, ébahi de croiser tant d’humains sur son chemin. Deux autres pachydermes, dont le nom s’est perdu, trottinent presque gaiement à côté de leurs cornacs. Enfin, dans un contre-jour saisissant, paraît Big Mary, la cause de cet engouement extraordinaire. C’est une éléphante d’Asie âgée de trente ans, mais contrairement à ses congénères souvent efflanqués, galeux ou malades, elle a des dimensions imposantes. Dépassant deux mètres au garrot, affichant cinq tonnes sur la balance, elle marche devant Jumbo, la star du fameux Barnum, le plus grand cirque du monde. Sa trompe oscillant au rythme de ses pas, elle avance, déroutée, nerveuse. Aujourd’hui, pas d’accessoires, ni ballons ni musique, rien qu’une procession sous la pluie, entre des colonnes de visages curieux, hostiles. Même ses entraîneurs qui cheminent à ses côtés lui semblent étrangers. Elle n’a eu droit ni aux caresses ni aux quignons de pain qu’elle s’empresse d’engloutir dans son fourreau gris. Et où est passé son cornac habituel, celui qui la lave, la félicite quand elle a bien travaillé et lui donne même du whisky, les soirs où le vent se faufile dans son enclos ? L’homme a déclaré forfait et l’a abandonnée.
Quand on écarte ses compagnons et qu’on l’immobilise soudain, Mary se met à trembler. Massés de l’autre côté de la rue, les éléphants refusent de la quitter. Les hommes du cirque jouent de la cravache pour les contraindre à avancer.
Sentant ses pieds se soulever, Mary barrit, affolée. Une acrobate détourne son visage raviné de larmes. Des ricanements, des jurons, des menaces montent du public.
— Respire, respire, ma vieille. Car la suite ne va pas te plaire !
— C’est la fête de la cravate au cou, ma belle !
— Quatre, trois, deux, un, dans les airs, Mary.
Des hommes lui passent une chaîne autour du cou et la fixent au crochet de l’immense grue.
— Tuez-la, tuez-la !
Le moteur démarre, la grue s’ébranle, la chaîne se tend autour de son corps.
Tirée par le cou avec une lenteur terrible, Mary commence son ascension funeste.
Dans la foule, indifférente à la boue qui macule ses pieds et à la pluie qui dégouline dans son cou, Arabella serre les poings devant l’ignoble tableau : l’animal suspendu, ballotté dans les airs, à deux mètres du sol. Soudain un bruit se fait entendre. La chaîne reliant Mary à la grue a cédé. L’éléphant s’écrase par terre dans un craquement d’os.
La clameur redouble.
— Allez-y, tuez-la !
Livides, des membres du cirque Sparks emmènent la jeune acrobate évanouie. Un cornac s’agenouille auprès de Mary et lui parle au niveau d’une oreille en forme d’immense feuille flétrie. Couchée sur le flanc, celle-ci regarde la foule d’un œil vide. Arabella se force à observer cette ignominie. Depuis la veille, elle ne pense qu’au sort de l’éléphant, à sa mort annoncée. Autour d’elle, beaucoup de reporters s’affairent, bloc-notes et crayon en main. Le spectacle a attiré la presse de Chicago et même de New York.
Vite, on passe une nouvelle chaîne autour de Mary, toujours inerte. Hissée à trois mètres du sol, elle commence à suffoquer, en se balançant doucement, dans un silence sépulcral, sous la potence d’acier. L’éléphant agonise une dizaine de minutes avant de fermer définitivement les yeux. Arabella se surprend à prier à voix basse.
C’est fini, on a tué « Mary la Tueuse », comme certains la surnommaient déjà. Des familles applaudissent à tout rompre. Leur appareil braqué dans le ciel lavasse, des photographes immortalisent la dépouille. Arabella aperçoit le reporter rencontré la veille, qui griffonne fébrilement sur son carnet. Elle se détourne vivement, l’homme ne l’a pas vue. Il le tient, son scoop ! C’est la première fois qu’on exécute un éléphant par pendaison. Le 4 janvier 1903, à Coney Island, on avait électrocuté Topsy, une éléphante d’une trentaine d’années comme Mary. Elle avait fini par écraser son gardien. Un meurtre, certes, mais qui s’apparentait à de la légitime défense : celui-ci tentait de lui faire avaler une cigarette allumée !
Jeremy Parkman espère décrocher la une de son journal. Cette histoire inouïe devrait captiver les lecteurs, même à Boston ! Abreuvés d’articles sur la guerre en Europe, ils se passionneraient pour le sort de Mary et la manière expéditive dont ces ploucs du Sud avaient réglé le problème.
Levant les yeux de ses notes, le journaliste aperçoit soudain Arabella. Que cette fille resplendit, même sous les larmes, avec son visage lumineux, cette peau satinée, une jupe verte épousant ses courbes, ses jolies jambes gainées de bas, qu’il devine plus qu’il ne les voit. Il ôte son chapeau pour la saluer, mais elle le fusille du regard et poursuit son chemin. Jeremy reste médusé. Comme si elle le tenait pour responsable du désastre ! Ensemble, ils avaient pourtant tout tenté pour sauver Mary.

La veille à Kingsport, Tennessee
— Tu n’iras pas à ce maudit spectacle ! Tu m’entends ? Il n’en est pas question.
Joseph Cox serrait les mâchoires, tout son visage traduisait sa détermination. Contrairement aux autres hommes qui s’empourpraient dès qu’ils hurlaient, le père d’Arabella affichait une pâleur inquiétante, comme s’il gelait sur place. Froid en temps normal, son regard virait au glacial. Dans ces moments-là, sa femme Lisbeth s’éclipsait en rasant les murs, redoutant les fréquentes explosions de colère de son mari. Arabella, elle, lui tenait tête.
— Mais c’est le cirque, papa ! Alors, oui, bien sûr que j’irai. Avec toute la ville, d’ailleurs.
— Des catins à moitié nues se trémoussant sur de la musique de clowns, ce n’est pas un endroit pour une jeune fille.
— Je n’ai plus dix ans.
À presque dix-huit ans, dans quatre mois et douze jours précisément, Arabella Cox se considérait comme une adulte. Elle avait arrêté l’école, qu’elle jugeait inutile, suivait des études à l’hôpital, travaillait par ailleurs afin de participer aux frais de la maison. Pour une fois qu’elle pouvait se distraire ! Le cirque, ce théâtre à la fois populaire et héroïque, la fascinait depuis toujours. L’odeur de sucre, de peinture fraîche sur les roulottes, de crottin sous les tentes sombres, la ravissait, tout comme les jongleurs et la ménagerie. Ses meilleurs souvenirs d’enfance restaient les représentations où sa Grand Ma Daisy l’emmenait dès qu’un cirque se produisait dans le bel État du Tennessee. Elle les connaissait tous, des plus modestes, ceux qui passaient en carriole avec deux pauvres canassons, des canards et un magicien hagard et souvent saoul, aux plus légendaires comme le Ringling ou le Barnum & Bailey Circus. Ceux-là sillonnaient les États-Unis d’est en ouest en train dans des convois de quatre-vingts wagons et s’arrêtaient dans les bourgs les plus reculés, comme Kingsport, où elle avait vu le jour.
— Et puis, il y a cinq éléphants, reprend Arabella à l’adresse de son père. Je ne vais pas rater ça !
— Si tu me désobéis, tu sais ce qui t’attend ! rugit Joseph Cox avant de claquer la porte, ce qui fait vibrer les murs.
Arabella connaissait le prix de ses rébellions. Son dos et ses jambes en gardaient des souvenirs cuisants, fouettés à l’occasion par le martinet paternel sur fond de prières sourdes et rageuses. Adventiste du septième jour, Joseph Cox croyait en effet en la Grande Controverse, autrement dit au conflit entre le Christ et Satan. Il pratiquait le sabbat, bannissait alcool, viande de porc et fruits de mer de sa maison et ne ratait aucun baptême par immersion de la région. Il se destinait au pastorat avant que sa famille, moins bigote que lui, ne le dissuade de suivre cette voie. Devenu comptable, il aimait son métier mais plaçait Dieu au-dessus de tout et vivait selon sa dure loi. Pas de loisirs, à part la lecture de la Bible, pas de médicaments en cas de maladie, jamais d’achats de plaisir ou flattant la vanité. Arabella abhorrait ces préceptes d’un autre temps et n’en faisait qu’à sa tête, quitte à en subir les conséquences.
Une longue femme maigre au visage délavé s’approche d’elle, plus ombre qu’être humain.
— Ne va pas te mettre en mauvaise situation, ma fille. Tu connais ton père… Je t’en prie, fais-le pour moi.
— Ne t’inquiète pas, maman. Tout se passera bien. Les éléphants m’attendent, conclut Arabella en clignant un œil malicieux.
Lisbeth Cox laisse échapper un soupir résigné qui creuse sa maigre poitrine. Depuis l’enfance, sa fille était indomptable. À sept ans, elle avait refusé de porter l’uniforme pour l’école une semaine entière, malgré les fessées paternelles. À dix ans, on l’avait surprise fourrant sa langue dans la bouche de son cousin. À quinze ans, il fallait l’arracher de son lit et la traîner à l’église où son père officiait avec une voix de stentor. Elle persistait à boire en cachette du thé et du café, malgré la doctrine adventiste tenant ces boissons pour du poison. Et contrairement à ses parents, elle pensait que l’Amérique se devait d’entrer en guerre contre les Allemands, au nom de la dette de liberté contractée auprès des Français depuis 1777. Joseph Cox s’en étranglait devant son potage, mais Arabella s’en moquait. À l’inverse de son frère aîné John, qui réglait son pas sur celui de son père et l’imitait dans ses moindres gestes, Arabella était née insoumise.
Arabella presse l’épaule de sa mère en songeant au cirque. Pourquoi l’aimait-elle autant ? Cet univers de tous les possibles l’attirait tel un aimant. La galerie des monstres, l’homme à la mâchoire de fer, la femme à barbe, les sœurs siamoises, les albinos, les nains, toute cette cour des Miracles l’émouvait autant qu’elle la fascinait. Petite, elle rêvait de devenir acrobate, de planer dans les airs avant d’atterrir sur les épaules d’un jongleur en débardeur étoilé. Puis elle avait découvert les éléphants, leurs barrissements caverneux, et s’était prise de passion pour ces créatures quasi mythologiques, ces statues de chair granitiques, avec leurs oreilles en draps de velours, leurs dagues d’ivoire plantées dans leur peau parcheminée, leurs trompes puissantes qui se dressaient et semblaient peindre des fresques invisibles dans les airs. Les éléphants nous ressemblaient tellement, contrairement à ce que l’on pouvait croire ! Joyeux ou tristes, attentifs à leur progéniture et à leurs congénères, intelligents, drôles, effrayants parfois, sans parler de leur mémoire biographique, ils n’avaient rien à nous envier. Au cirque, elle jubilait de les voir s’asseoir sur des tabourets, s’assembler pour former un petit train circulaire, jouer au ballon, résoudre des additions à l’aide de bâtons ou danser, majestueusement dressés sur leurs pattes arrière. Cet attachement lui venait sûrement des récits de sa grand-mère Daisy. Un temps missionnaire adventiste en Afrique australe, Grand Ma avait eu la chance d’observer des hardes en liberté dans la brousse. Plus tard, elle en avait fait de saisissantes descriptions à sa petite-fille, qui buvait ses paroles avant de s’endormir. Hélas, Grand Ma était morte, elles ne partageraient plus ces formidables après-midi où elles s’empiffraient de pop-corn sur les gradins, assistaient au spectacle sur la piste, puis filaient discuter avec les soigneurs. Amusés et séduits par ce curieux duo, ces derniers les laissaient caresser les bêtes dans leurs enclos et même les nourrir de courgettes et de pommes.
Arabella s’efforce de chasser ces souvenirs heureux avec une grand-mère adorée, happée un matin par le noir. On l’avait trouvée affaissée sur son évier, un vague sourire aux lèvres. Elle n’avait pas dû souffrir.
De la 3e Rue où elle habite jusqu’à Main Street, Arabella marche vite. Là encore, son père renâclerait. Selon ses parents, une demoiselle doit se mouvoir à pas mesurés et prudents, surtout à Kingsport, où les rues dépourvues de trottoir sont jalonnées d’ordures et souvent investies par des sangliers avides de déchets. En plein essor économique, la bourgade se couvre de tentes pour loger les ouvriers qui affluent des confins de l’État. On érige plus de deux cents maisons, dans un concert de marteaux, de scies, de jurons de charretiers. Les terres alentour s’arrachent comme au temps de la ruée vers l’or.
Arabella a remonté sa jupe pour presser l’allure, la parade va débuter. L’air chaud embaume d’effluves de pommes d’amour mêlés à l’âcreté de la bière et de la sueur des hommes. Pendant que les femmes s’éventent, ces derniers reluquent les cuisses des danseuses qui guettent le signal de l’orchestre.
Non loin d’Arabella, Jeremy Parkman, haute silhouette, habits élégants, port de tête aristocratique, a fort à faire avec son turbulent neveu de cinq ans.
— Tonton, achète-moi du nougat !
Le jeune homme s’exécute. Il ne peut rien refuser à James, dit Jimmy, le fils de sa sœur Marta, mariée à un notable de la ville de Charlotte. Chaque année, Jeremy lui rend visite, cette fois dans la maison de famille de son beau-frère, à Kingsport. Souffrante, elle lui a confié son fils pour la journée.
Une clameur s’élève. Les éléphants s’avancent en tête du défilé, indifférents au tumulte qu’ils déclenchent. Ouvrant la marche, Mary, la plus imposante, la star du show, a fière allure avec ses tresses et son diadème fantaisie posé sur sa lourde tête. Les gens du cirque le savent, plus un éléphant est gros, plus il attire les foules. Perché sur l’animal, son soigneur, un type roux à l’air malingre, sourit de toutes les dents qu’il lui reste et parade en agitant son bullhook, le bâton muni d’une pointe servant à diriger la bête.
Hypnotisée, Arabella s’approche comme si elle voulait toucher Mary.
— Il paraît qu’elle sait jouer au base-ball ! s’égosille un gamin.
— J’ai envie de la voir danser ! hurle une fillette en tapant dans ses mains.
Voilà un an que les enfants attendent ce spectacle. Ils suivront les éléphants jusqu’à l’étang où il est prévu que les bêtes se désaltèrent et jouent dans l’eau.
Tout à coup Mary se cambre, son grand corps s’arc-boute. Devant elle, au milieu de la rue, des cochons se sont invités au défilé et se disputent une pastèque pourrie en grognant. Son dresseur lui ordonne d’avancer en la menaçant du piolet. Aux aguets, clouée sur place, l’éléphante craint-elle le grognement des porcs ou convoite-t-elle leur fruit ? L’homme, qui s’en fiche, lui assène un grand coup sur le côté de la tête. L’animal pousse un barrissement de douleur, agite ses oreilles, s’ébroue, piétine le sol qu’il semble moudre dans un nuage de poussière. Tout à l’heure prompts à moquer le cornac impotent, les spectateurs reculent, apeurés. Sidérée, Arabella retient son souffle. Brusquement l’animal, d’une vivacité insoupçonnable, relève sa trompe, l’enroule autour du cornac tel un lasso et l’arrache de son dos comme une simple figurine. Une vague d’effroi agite les premiers rangs. Projeté tel un pantin dans les airs, l’homme atterrit sur un stand Coca-Cola, qui s’effondre dans un fracas assourdissant.
Des femmes crient de terreur. Mary semble hésiter, jauge les spectateurs, avance de quelques mètres, soulève sa lourde patte grise et la laisse retomber sur la tête du soigneur, qui explose dans un mélange de sang et de cervelle. Arabella se décompose, l’éléphante vient d’écraser le crâne de son dompteur comme une noix de coco ! Tout autour les gens s’éparpillent, épouvantés. Happée par la foule, Arabella va tomber, quand une main la soustrait au chaos.
— Mettez-vous à l’abri, tout de suite.
Un enfant dans les bras, l’homme la pousse derrière un établi. Arabella peine à reprendre ses esprits. Tout cela semble un mauvais rêve, ces cochons affamés, l’éléphant en fureur, l’homme catapulté et sa tête en charpie.
Soudain un type surgit d’un magasin avec un Colt et tire cinq fois sur Mary. Les cris redoublent, des gens plongent à terre. Mais les balles semblent glisser sur l’animal, qui secoue sa trompe pour défier l’assaillant.
— Respirez bien, mademoiselle, vous êtes toute pâle.
Jeremy regarde la fille, ses yeux d’un bleu irréel, ce visage en forme de cœur. Une odeur d’ambre et de sueur sucrée s’exhale de son corsage. Il l’entraîne derrière les colonnes de l’entrée d’un bar.
— Si vous voulez vomir, ne vous gênez pas.
— Après vous, je vous en prie…
La repartie de la fille le surprend, mais l’heure n’est pas à la joute verbale. Main Street est tapissée de chapeaux et d’ombrelles abandonnés, les mères hurlent les prénoms de leurs enfants perdus dans ce magma humain. Jeremy protège Jimmy qui s’accroche à son bras. Finalement, un homme du cirque réussit à sauter sur Mary. Sous sa poigne experte, elle se calme en quelques secondes. L’animal semble avoir tout oublié de la violence qu’il a déchaînée.
Jeremy époussette le pli de son pantalon mis à mal dans l’affolement.
— Bonjour, mademoiselle. Jeremy Parkman, pour vous servir. Vous n’avez rien ?
— J’ai vu pire, réplique la jeune fille.
— Dites-moi, à quoi ressemble le shérif par ici ? Je dois lui parler.
— Pourquoi ? Vous êtes un membre du cirque ?
— Non, du Boston Herald, un journal de la côte Est, sourit le jeune homme, laissant apparaître deux fossettes soulignant sa beauté un peu canaille et son regard carnassier.
— Tout le monde sait ce qu’est le Herald, rétorque Arabella en lui désignant un type qui s’avance en chaloupant parmi la foule. Fred Jackson. Notre shérif. Vous ne pouvez pas le louper, il est saoul dès midi.
— Très bien. Puis-je vous laisser seule ?
— J’allais vous le demander. Je n’ai besoin de personne.
— Quel est votre nom ?
— Arabella Cox.
Arabella aurait pu montrer plus d’aménité, le Yankee l’avait protégée de la foule, mais les mines et les postures du personnage l’agaçaient. Cette courtoisie condescendante, cette redingote pied-de-poule trop apprêtée pour Kingsport, ces longs cheveux calamistrés qui sentaient le barbier de luxe, ce mélange douteux de pirate et d’homme du monde pommadé, l’étrange intensité de son regard vert foncé, tout cela réveillait ses instincts de frondeuse et l’envie de se payer sa tête. Pendant un court instant, en tout cas, elle avait oublié le drame de l’éléphant, et de cela aussi, elle aurait pu le remercier. Elle savait depuis longtemps que ces animaux pouvaient attaquer, détruire et tuer, mais c’était la première fois qu’elle assistait à la mort violente d’un être humain. Et quelle mort horrible… Elle en avait l’estomac retourné, mais elle aurait préféré se faire couper un doigt plutôt que d’en convenir avec cet homme qui s’éloigne en tenant la main du petit garçon. Est-ce son fils ? Tout à coup, la lassitude l’envahit, l’étiole, s’immisce dans son dos, ses jambes. Elle rentre chez elle à petits pas, escortée par les images de cette parade macabre. Quel sort réservait-on à Mary ?

Plus tard, en fin de journée
— Alors, expliquez-moi, nom de Dieu. Que s’est-il passé au juste ?
Charlie Sparks s’est laissé tomber sur une chaise où son ventre gélatineux lui fait comme un tablier. En vingt-sept ans à la tête du cirque, le patron n’a jamais vécu pareille journée. Un homme broyé par l’un de ses animaux ! Et pas n’importe quelle bête : sa star, Mary, qui lui avait coûté les yeux de la tête – huit mille dollars ! – et dont il était si fier. Réuni dans la salle de la mairie avec son équipe, le maire, le shérif, le révérend et d’autres sommités de Kingsport, Charlie se demande comment protéger sa vedette, la soustraire à cette populace vengeresse qui réclame son exécution en scandant « Un fusil ou une corde ! ».
— C’est incompréhensible, lâche un dresseur. Mary était la plus sage de nos bêtes. Jamais un coup de pied ou un mouvement d’humeur…
— Le malheureux qui la montait, on sait qui c’était ? l’interrompt Sparks, irrité d’entendre chanter les louanges de l’animal en la circonstance.
Debout au fond de la salle, Arabella porte une robe bleu nuit ourlée de dentelle aux manches. Les hommes l’observent avec dédain ou concupiscence. Comme d’habitude, elle les ignore, absorbée par les débats qui augurent mal du destin de l’éléphante.
— Ma sciatique s’était réveillée, explique le cornac attitré de Mary. Avec toute la bonne volonté du monde, impossible de la monter. Alors à Saint Paul, il y a ce type qui s’est présenté… Un certain Walter Eldridge, il se faisait appeler « Red ». Il a commencé par filer un coup de main, ramasser la paille souillée, couvrir les bêtes avec des couvertures, c’était pas de trop…
— Ça n’explique pas comment il s’est retrouvé sur le dos de Mary, s’énerve Sparks, qui voit déjà se profiler les éternelles doléances syndicales de ses employés.
— Il a insisté, patron, profité de la situation pour se rendre utile, se défend le cornac. Nos éléphants sont doux, il a dû se passer quelque chose…
— Un chien qui grogne ? Un marmot qui braille ? Qui sait, avec ces bestioles ? maugrée un fermier. En tout cas, elle ne va pas s’en tirer comme ça.
— Elle a tué ! Elle tuera encore ! hurle le shérif Jackson, l’œil allumé par la gnôle.
— Cette bête est manifestement possédée, lance le révérend Johnson, un homme aux traits fins et cruels. Vous avez vu ses yeux ? Démoniaques…
Dehors, sous le soleil rouge sang de cet été sudiste, les citoyens de Kingsport réclament justice. Les plus excités se fraient un passage jusqu’aux fenêtres de la mairie, d’autres tambourinent à sa porte. Ils ne vont pas tarder à tout casser, pense Sparks.
— Rien n’annonçait un tel drame avec cet animal ? interroge Jeremy du fond de la pièce, en griffonnant des notes. Aucun antécédent violent ?
— Rien, lâche Sparks.
En son for intérieur, le patron du cirque est persuadé que Mary a déjà blessé voire tué quelqu’un par le passé. Nombre d’animaux au caractère belliqueux se refaisaient une virginité dans un nouveau cirque, sous un nom différent. Tenter de revendre la bête à un autre zoo pour récupérer une part de sa mise ? Cela semblait compromis. Les cinglés qui braillaient dehors ne l’avaient-ils pas déjà surnommée « Mary la Tueuse », scellant son destin ?
— Patron, les nouvelles vont vite. Des villes de la tournée annoncent qu’elles refuseront d’accueillir le cirque si Mary y figure. Les annulations, c’est la plaie de la profession…
L’homme qui vient de s’exprimer est le magicien de la troupe, en charge également de la publicité du cirque.
— En tout cas, moi je ne me rendrais pas à un spectacle où je risque de finir en mou pour les chats, ironise le maire en ricanant dans sa barbichette.
Arabella toise l’édile au monocle. Comment pouvait-on se montrer aussi abruti ?
Sparks soupire. Garder l’animal, le vendre paraissent aussi impossibles l’un que l’autre.
— Flinguons-la ! lance le révérend. Que justice soit faite.
— Ouais, la loi du talion ! renchérit le shérif en essuyant ses pattes graisseuses sur son pantalon informe.
— Impossible, lâche Sparks. Vous ne trouverez aucun fusil d’un calibre assez gros pour neutraliser cet animal, même dans le Sud.
Là encore, Sparks tait la vérité. Il suffit de tirer dans le conduit auditif d’un éléphant pour lui brûler la cervelle, mais il se garde bien de le dire à ces péquenauds !
— On pourrait lui trouer la panse avec un vieux canon de la guerre civile, suggère l’un des hommes.
— Ou l’électrocuter, comme l’a conseillé le grand Edison à New York il y a une dizaine d’années pour un autre foutu éléphant !
Arabella bondit de sa chaise.
— Mais vous êtes tous devenus fous ! crie-t-elle. C’était un accident, un malheureux accident. Qui sait ce que Mary a pu éprouver ? De la peur, sans doute. La tuer n’arrangerait rien. Elle ne recommencera pas ! Un mort ne vous suffit pas ?
Impressionné par la vigueur de la tirade, Jeremy fixe la jeune femme campée près de lui. Ses yeux bleu glace, ses fines mèches auburn échappées du chignon encadrant son visage rebelle et empourpré. De la dynamite, cette fille-là. D’une autre trempe que les dindes de la bonne société qu’il croise à Boston. Il devrait l’interviewer, écrire son portrait pour le journal, dans le style « La tigresse et l’éléphant ». Les lectrices, de plus en plus nombreuses, apprécieraient. Le boucan dehors le tire de ses pensées.
— Mes fidèles ont raison, lâche le révérend. Il faut pendre cet animal haut et court.
Arabella se tourne vers Jeremy.
— Eh bien, remuez-vous, le journaliste de Boston ! Dites quelque chose, aidez-moi à leur faire entendre raison.
Jeremy se surprend à obtempérer.
— Messieurs, envisageons calmement une alternative. Je suggère des jours de dressage ou de confinement avant d’utiliser cet animal pour les travaux des champs. Mary ferait une formidable bête de trait.
Ses propos se perdent dans le brouhaha et les ricanements.
— Insistez ! lance Arabella.
— Inutile. Ils sont décidés à la tuer. Et puis mon métier n’est pas de haranguer les foules mais de les informer.
Le ton suffisant de l’homme déplaît à la jeune fille.
— Joli métier, en effet. Eh bien moi, je vais continuer à me battre. Pas question d’autoriser une telle saleté, messieurs.
La voix d’Arabella monte dangereusement dans les aigus : elle va téléphoner à des journaux, prévenir la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux, celle-là même qui avait interdit qu’on pende Topsy.
— Et si cela ne suffit pas, j’alerterai le gouverneur et même la Maison-Blanche à Washington…
— Miss, je crois qu’en ce moment le Président a d’autres chats à fouetter, chuchote Jeremy avec une pointe de sarcasme. Vous les entendez dans la rue ? C’est un lynchage qu’ils veulent. Voilà bien une tradition du Sud, non ?
— Que connaissez-vous du Sud, monsieur le Bostonien ?
Blanche comme une craie, Arabella se lève et sort de la salle. Dehors la foule scande toujours : « Tuez-la ! Tuez-la ! » Elle s’enfuit sans attendre le verdict des hommes à la mairie : Mary l’éléphante est condamnée à être pendue à Erwin, la ville voisine, là où le train s’arrête. Une puissante grue rendra justice au nom des honnêtes citoyens en colère.

Kid
Kid avait assisté au châtiment de Mary. Par atavisme, il se méfiait de la foule, de ses débordements, mais c’était la première fois qu’il voyait un éléphant… Et dire que la pauvre bête allait mourir. Horrifié, il n’avait pourtant pu détourner son regard de la pendaison. Un être vivant se balançant au bout d’une chaîne ou d’une corde, si cela pouvait être le dernier, pensait-il, comme pour conjurer cette trouble fascination. Il n’y avait que des Blancs dans le public. Les Noirs comme lui s’étaient tenus à l’écart. La scène avait peuplé ses nuits de cauchemars.
Rien de tel qu’un épi de maïs couvert d’une fine couche de beurre pour se changer les idées. S’élançant tête baissée vers le marchand qui va fermer, Kid bouscule une femme au milieu de la rue. Une Blanche, la cinquantaine, toute ridée d’amertume et de colère. Il s’empresse de l’aider à se relever, mais la virago en jupons le repousse.
— Que fais-tu, négro ? Ne va pas me toucher avec tes sales mains !
— Je suis désolé, madame. Je ne vous ai pas vue.
Kid commence à ramasser les paquets éparpillés autour d’elle.
— Au secours, on me détrousse ! piaille la femme. Mon argent, mes affaires !
Un homme à la mâchoire de dogue s’approche, prêt à mordre.
— Pourriture de nègre ! Toujours à voler les gens !
— Non, je vous jure, répond Kid en posant les paquets. J’ai heurté madame sans le faire exprès. Pardonnez-moi.
Autour de lui convergent des hommes en chapeau, une meute patibulaire, prête à en découdre avec ce garçon gracile d’à peine un mètre soixante-dix, bâti comme un adolescent, aux yeux d’un vert de chlorophylle.
— Foutez-lui la correction qu’il mérite !
— Sac à charbon !
Un coup de pied le cueille au bas du dos, le fait trébucher. Un poing le redresse qui lui entaille la lèvre. Une femme lui crache au visage, la salive dégouline sur sa joue. Il protège son crâne de ses mains, mais une bourrade lui pilonne la tempe, une autre lui écrase un œil. Ces vociférations, ces ondes de haine qui lui vrillent les tympans et le tétanisent sont familières à Kid. Elles emplissaient déjà la rue le jour de la pendaison de l’éléphant.
Dans un sursaut, il se libère d’un assaillant – il le reconnaît, il a travaillé pour lui. La vue brouillée, il aperçoit une ruelle sombre, bouscule deux types et se rue vers l’obscurité, son salut. Il ne connaît pas cette partie d’Erwin, il habite de l’autre côté, dans le quartier réservé aux Noirs, avec ses rigoles d’eau putride, ses cases en bois au sol de terre battue et sa petite église si modeste qu’on dirait qu’elle va s’envoler à la moindre brise. La chaleur y est plus écrasante qu’ailleurs, selon sa maman qui a voyagé jusqu’à Memphis. Il se repère vite, à l’instinct, dans un dédale de rues. Enfin, le terrain vague, et au bout, sa maison.
En lui ouvrant la porte, sa mère retient un cri d’effroi devant son visage tuméfié, sanguinolent. Ma en a pourtant vu d’autres, sa propre mère est morte en lui donnant la vie et elle s’esquinte tous les jours dans les champs de maïs.
— Mais que s’est-il passé, fils ?
— Des sales types m’ont tabassé. Je n’avais rien fait, maman, je te promets.
Ma le guide vers la chaise en bois fabriquée par son père, comme les autres meubles de la case. Elle va chercher une bassine d’eau, trempe un linge qu’elle passe délicatement sur le visage de son fils. »

À propos de l’auteur
BOIS_Ariane_©Yannick_CoupannecAriane Bois © Photo Yannick Coupannec

Ariane Bois est romancière, grand reporter et critique littéraire. Elle est l’auteure récompensée par neuf prix de: Et le jour pour eux sera comme la nuit (Ramsay, 2009), Le Monde d’Hannah (Robert Laffont, 2011), Sans oublier (Belfond, 2014), Le Gardien de nos frères (Belfond, 2015), Dakota Song (Belfond, 2017). Après L’Île aux enfants, finaliste du prix Maison de la presse, L’Amour au temps des éléphants est son septième roman. (Source: Éditions Belfond)

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