L’autre moitié du monde

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En deux mots
Pour Toya, dont les parents sont exploités, la vie dans le delta de l’Èbre va vite devenir un combat permanent. Un professeur et un avocat vont l’informer, l’éclairer et renforcer son engagement. Mais après une première victoire, la dictature franquiste brisera ses espoirs de liberté.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Pero nada pueden bombas donde sobra corazón»

En nous entraînant dans le delta de l’Èbre dans les années 1930 Laurine Roux fait bien davantage que rendre hommage à son grand-père. Son troisième roman nous rappelle, plus que jamais, l’urgence de combattre pour la liberté.

Laurine Roux a pris son rythme de croisière, nous livrant tous les deux ans un roman qui nous permet d’explorer la planète et une large palette d’émotions. Dès ses débuts en 2018 avec Une immense sensation de calme (2018), on découvrait comment survivre dans une région inhospitalière. Deux ans plus tard, et avant le confinement lié à la covid, elle dressait le portrait d’une famille tentant de vivre en autarcie dans Le Sanctuaire. Avec ce troisième roman, on part pour la première dans un endroit identifiable, le delta de l’Èbre. C’est dans ce coin d’Espagne que vivent difficilement Toya et ses parents, Juan qui trime dans les rizières et Pilar, cuisinière au sein du vaste domaine d’un marquis et de son épouse tyrannique ainsi que leur fils dont l’activité principale semble être le droit de cuissage. La jeune fille va développer au fil des jours, avec le constat de l’exploitation dont sa famille et tout le bas peuple est victime, une colère qui va se transformer en conscience politique, en nécessité de se révolter.
Avec l’adolescence et avec l’aide de Horacio, l’instituteur, elle va découvrir la lutte des classes. Bientôt nourrie d’exemples que livre José, l’avocat catalan qui va également éclairer son engagement.
Cette vaste fresque historique, qui va des années 1930 à l’instauration de la dictature franquiste, nous permet d’embrasser espoirs et désillusions, de la victoire éphémère des paysans du delta à la sanglante défaite des partisans de la démocratie.
Comme dans ses précédents romans, Laurine Roux fait foin de la théorie pour se concentrer sur ses personnages, leurs émotions et leurs relations dans une écriture qui fait la part belle à la sensualité, aux bruits et aux odeurs. Ici l’amour côtoie la rage, le rire se perd dans les larmes, le bonheur qui étincelle n’est qu’un leurre. C’est dans les terres ingrates du delta de l’Èbre que Toya avance avec une conviction chevillée au corps. C’est aussi là qu’elle retrouvera les victimes des troupes franquistes de la bataille de l’Èbre.
Avec ces républicains – dont faisait partie le grand-père de la romancière – qui se font écraser, on se retrouve soudain en pleine actualité, quand la force brutale et sans discernement des dictateurs tente d’écraser les peuples qui aspirent à la liberté. Quand une moitié du monde entend dicter sa loi à l’autre moitié du monde.

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En 2018, 80 ans après, La Dépêche retraçait la bataille de l’Èbre, soulignant notamment que le Poble Vell de Cordoba d’Èbre, entièrement détruit après la bataille de l’Èbre, entre juillet et novembre 1938 n’a jamais été reconstruit et constitue aujourd’hui un lieu de mémoire. © Photo DR

L’autre moitié du monde
Laurine Roux
Éditions du Sonneur
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782373852530
Paru le 13/01/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, principalement dans le delta de l’Èbre.

Quand?
L’action se déroule années 1930 à la dictature franquiste.

Ce qu’en dit l’éditeur
Espagne, années 1930. Des paysans s’éreintent dans les rizières du delta de l’Èbre pour le compte de l’impitoyable Marquise. Parmi eux grandit Toya, gamine ensauvagée qui connaît les parages comme sa poche. Mais le pays gronde, partout la lutte pour l’émancipation sociale fait rage. Jusqu’à gagner ce bout de terre que la Guerre civile s’apprête à faire basculer.
De son écriture habitée par la sensualité de la nature, Laurine Roux nous conte, dans L’Autre Moitié du monde, l’épopée d’une adolescente, d’un pays, d’une époque où l’espoir fou croise les désenchantements les plus féroces. Une histoire d’amour, de haine et de mort.

Les critiques
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Rencontre littéraire avec Laurine Roux pour son roman L’autre moitié du monde © VLEEL

Les premières pages du livre
« Derrière chaque bouquet au bord de la route se tient un fantôme. Sa silhouette flotte en lisière, vie brumeuse dont on ne saura rien, à peine les derniers instants. Le reste, on peut uniquement l’imaginer : une maison non loin, quelqu’un resté seul, une toile cirée avec des motifs, longtemps on a mis une assiette en trop. Chaque fois les mains ont frémi. Cela fait cet effet de toucher l’absence.
Derrière chaque bouquet au bord de la route, la même scène : un tronc, peut-être un léger assoupissement, des éclats de verre − lumières rouges et blanches − et le volant auquel s’accroche le conducteur, yeux écarquillés une fraction de seconde avant le choc. Parfois, l’autoradio continue de tourner quand le cœur a cessé.
Derrière chaque bouquet au bord de la route, il y a une main. Qui accroche les tiges. Les doigts ont trempé dans les larmes. Depuis, elles ont séché. Mais les doigts restent lourds de chagrin. De ce chagrin qui meut les corps, les conduit chaque semaine au bord de la route ; la ficelle, le nœud, parfois sous la pluie, décrocher, remplacer. Comme ils sont vivants, ces doigts. Ce sont eux qui ont tenu quand tout vacillait ; éplucher les légumes, remettre une mèche échappée du chignon, caresser la tête du chat quand il réclame ses croquettes. Tout tient dans cette main. Le quotidien dans une poignée. Et un jour, quand le fantôme s’est présenté, la main n’a pas hésité. Elle s’est ouverte et a dit, Viens.
Les fantômes, ils mangent des fleurs. Des fraîches. Sans quoi, ils meurent. Sans amour, les fantômes n’existeraient pas. Voilà ce que nous apprennent les bouquets au bord de la route.
Ce qu’ils ne nous apprennent pas, c’est qu’ici, à l’entrée des rizières, là où quelqu’un accroche chaque semaine une gerbe d’œillets à la glissière de sécurité, il n’y a pas eu d’accident. Aucun éclat de verre, pas plus que d’autoradio qui continue de grésiller. Seulement l’épaisseur chaude du bitume sur la plaine. Les gens du coin préfèrent penser que Toya Vásquez Montalbán est folle, qui dépose ces bouquets depuis que la route est route. Personne n’a envie de se souvenir des fantômes qu’elle garde vivants.
Pour l’instant, Luz Ortega ignore encore tout de la femme aux fleurs et du delta.
Du château, Toya n’a jamais gravi les marches. Elle arrive par l’oliveraie qui tapisse le bas de la colline, évite d’accrocher ses vêtements aux bras querelleurs des agaves, atteint les orangers. Là, elle reprend son souffle. Les abeilles couronnent son crin brun. La petite préfère ce fouillis d’odeurs aux symétries des rosiers de Madame. L’enfant n’a que très rarement aperçu la Marquise en ses jardins. Les fois où cette dernière s’est laissé voir, sa robe rouge claquait par terre, soulevant des nuages de poussière, comme si les ordres assénés à Pepe, le jardinier, propageaient leurs ondes sèches au coton.
Aujourd’hui, doña Serena n’est pas dehors. La matinée chauffe déjà les peaux. Toya profite de l’ombre d’un citronnier, avise la bâtisse, ses colonnades. Les volets sont entrebâillés, les fenêtres si nombreuses qu’on dirait des yeux d’araignée. Derrière, la famille Ibáñez vaque à ses occupations, Madame penchée sur un registre, à vérifier les comptes des rizières, Monsieur à inspecter son uniforme. Assommés par le soleil, les alanos de Carlos, le fils de la famille, somnolent dans le chenil, n’aboient même pas à l’approche de l’enfant. Elle ferme les yeux, chasse l’image du petit marquis et de ses chiens.
Toya pousse la porte. Sa mère s’affaire au-dessus de la table, pèle l’ail, le dégerme, jette les gousses au fond du mortier. Elles rejoignent les pignons et l’épaisse couche de pain grillé que Pilar broie d’un énergique coup de main. Rien qu’en humant l’air, la gamine sait quelle picada se prépare en vue de quel ragoût. Ce midi, les Ibáñez déjeuneront d’un lièvre à la cannelle. Quelques heures auparavant, la petite a levé la bête au collet, elle vient livrer son butin. La Marquise apprécie le gibier fraîchement capturé. Quand Toya rapporte des vivres, ça permet de grappiller trois sous en plus.
Sur le billot, à l’endroit où Pilar découpe les viandes, les mouvements du couteau ont creusé le bois en cuvette. Le lièvre y gît, trapu. La cuisinière l’attrape par les oreilles, le soupèse. Au moins quatre livres. Elle caresse les cheveux de sa fille. L’odeur de l’ail incrustée sous ses ongles se mêle aux effluves nerveux de la bête. L’enfant ferme les yeux, respire. Elle voudrait rester toute la matinée mais il faut se hâter. On ne sait jamais : un jour les Ibáñez tolèrent, l’autre ils rossent.
Quand Pilar a incisé la peau du ventre, retiré les viscères, elle sectionne les pattes pour dépouiller l’animal. Toya récupère le pelage et les abats, se glisse par la porte arrière. Avant de rejoindre leur baraque, elle fait un crochet par le chenil, balance les entrailles aux chiens. Les alanos se jettent dessus, bâfrent la ventraille. La gamine observe la voracité des dogues. Leurs muscles roulent sous la peau. Elle déteste la forme pointue de leurs oreilles. Pilar raconte que Carlos les taille aux ciseaux, les chiots à peine âgés de quelques semaines. Le jeune marquis lâche ensuite les restes de pavillons sur la table. Lui ordonne de les accommoder avec une sauce au piment. Des gouttelettes de sang constellent sa chemise à jabot.
Chaque fois que Toya vient au Château, Pilar lui confie une bricole à donner aux molosses. Si l’un d’eux venait à s’échapper, peut-être épargnerait-il sa fille ?
Quand la petite disparaît derrière la porte, la mère se signe. Le Château n’est pas un endroit pour les enfants. Elle lève le hachoir et tranche la tête du lièvre.

Sur le chemin du retour, Toya repère deux tortues sur une berge. L’une cherche à grimper sur l’autre, blottie dans sa carapace. Celle de dessus tend le cou, ouvre la gueule. Une langue y pointe, isocèle rose. De son ventre, l’animal frappe le dos de l’autre. L’enfant s’approche, observe, rapidement interrompue par un taon qui vrombit autour de sa tête. Elle secoue ses bras, reprend la route de la chaumière.
Juan, son père, n’est pas encore revenu des rizières. En l’attendant, elle dégraisse la peau du lièvre, la met à tremper. Puis elle grignote quelques olives, un morceau de pain, et se déshabille. Le soleil chauffe le sol sablonneux. On y voit presque trouble tant il fait chaud. Toya s’oublie dans le delta quadrillé par les chemins de terre et les canaux, s’oublie au bord des bassins bordés de joncs et de roseaux, se fond dans les aplats beiges, jaunes et bleus. Un peu étourdie, elle avance pieds nus, repousse les touffes d’herbes hautes ; le rideau végétal se referme sur elle. L’enfant pénètre dans l’eau, bouillon saumâtre. Elle bascule la tête en arrière, laisse son corps affleurer. Offre son visage, ses seins naissants et la surface de ses cuisses au soleil. Le reste barbote dans l’eau. Elle sait que des bêtes vivent là-dessous, cette idée lui plaît.
Longtemps Toya demeure ainsi. Un héron se pose non loin, capture un vairon. Les plumes noires en demi-lune au-dessus de ses yeux lui donnent un air sévère. La petite songe au padre Miquel. Avec ses sourcils broussailleux, lui non plus n’a jamais l’air content. Cela fait un moment que le curé n’est pas venu à la baraque, peut-être a-t-il baissé les bras. Seule Pilar se plie au rituel, davantage par superstition que foi véritable. Juan se moque de sa femme quand elle repasse sa robe pour la messe, il lui fait des discours auxquels la gosse ne comprend pas grand-chose.
D’autres paysans se joignent parfois à lui, le soir, sur la terrasse. Ils s’échauffent sous les glycines. Les mots parviennent jusqu’à la paillasse de Toya dans un brouillard de tabac et de vermouth. De temps en temps, Francisco rapporte de l’horchata de chufa. Le père accepte que l’enfant se relève pour en boire un verre. Elle a beau reconnaître chacun des hommes, la nuit, leurs barbes sont plus sombres, leurs transpirations plus fortes. Francisco la fait sursauter, Alors, à quoi t’as passé ta journée ? Toya compte sur ses doigts : une, deux, trois grenouilles, elle les a capturées dans l’étang, et six orties de mer, C’est ça que tu manges. Le ton, pas discipliné, les gars aiment ça chez elle. Parce qu’elle n’est pas leur fille. Juan la reprend. Mais Francisco frotte la tête hirsute, Pequeña salvaje, petite sauvage, voilà comment il tempère les remontrances. À vrai dire, Juan n’est pas fâché, Toya le sent bien, qui laisse la tiédeur de la soirée l’envahir. Ce serait bon de rester avec eux, la chaleur et le plaisir l’emprisonneraient jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus bouger. La nuit a ce pouvoir. Mais il est tard. Le père ordonne, il faut aller au lit, des affaires à régler. Elle vole un beignet avant de filer.
Depuis peu, un jeunot a rejoint le groupe. Ce soir, il est là. Toya remarque que les autres sont économes en parole, que l’air se bande. Le nom d’Horacio arrive jusqu’à son lit. Celui de Barcelone aussi. Des études, un concours, toutes choses qu’elle ne connaît pas. Chez eux, personne n’est jamais allé à l’école. Toute la soirée, la gamine se concentre, s’étonne des inflexions légèrement aiguës du nouveau. Ses propos sont troués d’hésitations, de silences. Rien à voir avec ceux des paysans du coin. Eux, on dirait qu’ils tranchent leurs phrases comme du pain, avec l’assurance tranquille de la chose à faire. Horacio, la petite le sent, prend d’autres chemins. Elle ne saurait lesquels, reconnaît une façon de faire, celle de tourner autour d’une idée, de l’éviter pour mieux y revenir, et, la chose empoignée, de répéter le mot deux ou trois fois, histoire d’en finir : ce rythme, ces trajectoires, Toya les emprunte quand elle course une bête. Sa curiosité est piquée, elle se lève sur la pointe des pieds, traverse l’odeur de glycine jusqu’à l’embrasure de la porte, glisse un œil, le cœur battant. Tout se relâche dans la déception. L’inconnu n’a rien d’un braconnier ; ni bras robustes ni corps vaillant. Seule la bouche contraste avec le reste, singularité charnue dans un ensemble qui s’efface : le bleu des yeux se délaie dans la pâleur de la peau, les cheveux s’enfuient pour laisser le front haut. Tout s’amoindrit jusqu’aux doigts qui n’en finissent plus. À quoi s’attendait Toya ? Elle ne sait, mais fronce le nez. Toute cette blancheur, cette finesse… Soudain, elle tressaille. Les mains d’Horacio ressemblent à celles de Carlos : ce sont des mains de femme. La petite déguerpit, se blottit sous les draps. C’est décidé, elle déteste le jeune homme. Francisco finit de la convaincre en demandant à Horacio si la chambre au-dessus de l’école fait l’affaire. C’est donc le nouvel instituteur ! C’en est trop. Elle voudrait rentrer dans le matelas, devenir tortue : l’école, on n’y attrape que des crampes. Qui sait si ses parents ne voudront pas l’y envoyer ?
Dorénavant, dès qu’elle entend le maître, Toya s’enfuit. On a beau l’appeler pour boire un verre d’horchata, elle a toujours mieux à s’occuper. Indocile, mal élevée, dit le père. La vérité, c’est que la gamine n’en mène pas large. Elle veut à tout prix rester hors de portée, et fait de son lit un refuge. Comme ce n’est pas assez, elle se bouche les oreilles. La voix des hommes lui parvient dans un bourdonnement.
Un soir, l’une d’elles vrombit plus fort que les autres. L’enfant presse ses paumes contre sa tête mais le son s’insinue, tapit ses conduits, lui colonise le ventre. Elle l’a reconnue, c’est l’inflexion d’Horacio. La voix est là, sous les draps, un peu plus grave que de coutume. Toya fait des gestes désordonnés, de ceux qui éloignent les taons. En vain : plus de trêves ni de suspens, les phrases avancent, le flux s’élargit, pénètre tout – talons, crâne. Jamais elle n’a rien entendu de pareil ; les mots n’ont plus leur sens habituel, le chien n’est pas le chien et il n’aboie pas, la lune coule en filet d’huile d’olive, tout sonne si étrangement. Les oreilles de Toya chauffent, elle les frotte, mais le flot est implacable, coulée de lave, épaisse de colère, collante et brillante, on dirait du feu ; ses poumons brûlent, même aux heures les plus chaudes elle n’a vécu pareil embrasement. Elle pense à l’Èbre qui chemine coûte que coûte, à cette langue de boue, grasse et fertile, née pour atteindre l’embouchure, capable d’engrosser la mer de ses alluvions. Et soudain, la voilà debout, seulement vêtue de sa chemise de nuit, mue par une force qui la pousse vers la terrasse, la propulse devant l’instituteur. Elle ouvre grand ses yeux ; le corps du jeune homme se déploie en delta, terre et mer, gigantesque, tandis que ses mains courent sur les pages, ruisseaux vifs, et de cette première rencontre avec la poésie – plus tard, Toya apprendra qu’Horacio lisait un poème d’Antonio Machado –, elle ne retiendra que l’odeur de foudre après l’orage : l’enfant vient d’être fendue en deux par la force des mots.
Maintenant, le silence. Les hommes hochent la tête. Horacio se tient face à Toya, à nouveau frêle, un peu tremblant, lèvres charnues dans leur ensemble tendre. Il pose le livre sur la table. La gamine aimerait en lire le titre mais elle ne sait pas, se mord l’intérieur des joues. Horacio baisse son regard vers elle, Bonsoir. Il sourit. Toya voudrait planter ses pupilles en canif dans les siens, lui faire payer ce qui vient de se produire. Mais elle cligne bêtement des yeux. Francisco se moque. Elle ne l’entend pas. Son corps déborde de partout.

Les visites d’Horacio continuent. Toya refuse de se montrer, mais elle ne se bouche plus les oreilles, se surprend même à guetter. Un mot revient. Qu’elle emplit avec ce qu’elle peut. Le syndicat. Ce doit être quelque chose de désirable puisque Horacio laisse traîner la dernière syllabe. Une masse flottante, floue, mais colossale. Peut-être une construction, en tout cas quelque chose de solide, dans un bois bien poncé − arche ou navire, capable d’abriter tous les habitants des baraques. Mais rapidement la petite ronfle, ronronne plutôt, rêvant d’horizon et d’échafaudages.
Ce matin, la sonnette du vélo de Pedro l’arrache à ses songes. Le jour beurre à peine l’horizon. Toya s’extirpe de sa couche, avance pieds nus sur le seuil. La cafetière siffle sur le feu, Pilar s’affaire au-dessus d’une poêle. Pedro s’installe sous la pergola, tape du plat de la main la chaise à côté de lui ; la gamine s’assoit. Ils s’aiment bien ces deux-là, c’est leur rituel. La fumée s’échappe de la tasse, déroule son odeur de petit jour. L’enfant garde les yeux fermés, hume l’air. Pedro sent fort. La haute mer. Il revient du chalutier. Les mailles de son chandail retiennent encore un peu d’écume et de vent. Toya se laisse dériver. Le marin la regarde, un sourire en coin, puis balance le sac sur la table. Elle bondit tandis que les seiches se répandent en tentacules. Il éclate de rire et Pilar accourt en faisant semblant d’être fâchée. On ne joue pas avec la nourriture ! En vérité, elle n’a d’yeux que pour les bêtes, tâte leur chair, Dios mío qu’elles sont belles ! La Marquise en donnera sûrement un bon prix, Pilar paiera Pedro quand ce sera entendu. En attendant, elle en met deux ou trois de côté, pour préparer un arroz negro – le riz à l’encre de seiche, sa spécialité –, Viens donc manger ce soir, maigrichon. Pedro hésite, son dos lui tire, il pianote sur la table. Allez, marché conclu. Pour sceller l’affaire, il tapote la cuisse de la gamine. Et ajoute – l’arroz negro de Pilar ça ne se rate pas plus qu’une occasion de s’en prendre au curé −, Ta mère, elle ferait bouffer le padre Miquel en plein Carême. Depuis l’intérieur, Juan renchérit, Le padre Miquel, il a besoin de personne pour s’empiffrer, et il sort en enfilant son veston. C’est l’heure. Les hommes se serrent la main, À ce soir, alors. Ils en profiteront pour rediscuter de cette histoire de syndicat. Faut y regarder à deux fois, pas se précipiter. Vrai, mais ça peut plus durer comme ça. Et les deux hommes de se donner l’accolade, Hasta pronto amigo.

Pilar ne tarde pas non plus. Toya l’accompagne, elle l’aidera à préparer les seiches. La mère et la fille progressent à travers la lagune. Le matin, tout oscille, du beige au jaune poussin ; la peau, le sable, les herbes sèches, le tronc des oliviers. Même les feuilles paraissent enrobées d’or. À la manière de la crème ou de la farine, cette lumière lie le paysage, l’homogénéise. Les voix se mettent au diapason, on murmure. La cuisinière tâte une olive sur une branche. Pas encore la saison de la récolte, plus celle des fleurs, C’est le temps du noyau. En juin, l’olive se déploie du dedans. Le cœur durcit, la pulpe s’épaissit. Pilar jette un œil à sa fille. Elle aussi a changé. La mère voudrait s’en réjouir, mais les colonnades du Château apparaissent, lui ôtent toute envie de musarder. Partout le marbre matifie les rayons, étale ses veines noires, et elle sent bien qu’une seule bâtisse suffit à frelater le delta. La pomme pourrie dans le panier.
Pilar et Toya croisent Pepe, déjà affairé à tailler les buis. On se salue sans un mot, depuis le temps ; un signe, une main qui ôte le chapeau, c’est assez. Pepe vit sur place, dans une masure attenante au Château. Il se lève dès potron-minet, s’occupe des plantes avant même de boire son café au lait. Quand il fait trop chaud, elles veulent la paix. Il prend soin de chacune : les roses de la roseraie, les herbes du carré de simples, les crocus qui donneront le précieux safran, la tribu rouge orangé des agrumes, et tous les légumes à côté du puits. Ils sont sa seule compagnie ; Pepe n’a pas de famille. Un soso – un de ces vieux garçons, un « fade » –, désapprouve la Marquise qui compare volontiers les hommes aux taureaux. Chez les premiers comme chez les seconds, tout se situe dans les couilles : la bravoure, la noblesse, la force, ce qui rend digne en somme. Alors, imaginez une mauviette qui nomme ses roses. Pour être honnête, ça la dégoûte. La plupart du temps, la Marquise se gausse, Pépénis-fantôme, Pépeine-à-jouir, Pépimpuissant, Pépédéraste, elle dégoise de la chantilly plein les dents quand elle convie ses amies pour le goûter du mardi. En vérité, la Marquise craint le petit bonhomme, sa délicatesse, ses manières dont ni son mari ni son fils ne sont capables ; une salive désagréable envahit sa bouche tandis que ses incisives de cheval s’échouent dans la pâte à chou. Pour éviter de flancher, elle rit, postillonne un peu sur Carlota, sa confidente, qui n’ose reculer. La Marquise a raison de détester le larbin. Lui aussi pense parfois du mal d’elle. Dieu merci cela n’arrive pas souvent, il prie, le vieux jardinier, chasse l’impureté – à l’église, on désherbe son âme comme on tient son potager –, mais à la faveur d’un relâchement, d’un accès de fatigue, quelque chose de violent pousse au fond de son ventre, un chiendent trop vivace pour qu’il l’arrache à temps. Il a beau se signer, implorer tous les saints, ça se tord et ça crie, Qu’ils crèvent tous, ces cochons.

La lourde porte piquetée de clous se rabat. Chaque fois, le cœur de Pilar réprime un émoi. Elle imagine aisément la trappe des cachots se refermer avec ce même timbre mat. À l’intérieur, c’est son antre. Peu de lumière, on est à l’arrière du Château, la vie des domestiques n’appelle aucune splendeur, juste une vitre horizontale enchâssée dans le mur en chaux. On y aperçoit les feuilles des eucalyptus ; bleutées, elles lorgnent le sol comme autant de petites faux. Le père de la Marquise a fait venir les arbres du Maghreb il y a fort longtemps ; leur parfum éloignerait les moustiques. Pilar trouve avant tout qu’ils obstruent le jour, elle aimerait y voir plus clair : on cuisine avec le nez, mais aussi avec les couleurs.
Elle déballe les seiches sur la table. Cinq bêtes de belle taille, zébrées de marron. Les lave à grande eau. Pour le riz, il faut prélever la poche d’encre sans la crever. Toya glisse ses doigts à l’intérieur de l’animal, c’est gluant et dur à la fois ; l’os n’est jamais loin, prêt à sectionner les phalanges. Elle extrait précautionneusement cette ogive. Puis elle coupe les parties comestibles – ailes, tentacules, muscles –, les dépiaute. Tout, à l’intérieur, se révèle vierge, laissant penser que la bête a concentré ses vicissitudes dans cette liqueur noire. Toya se demande : en va-t-il ainsi des êtres humains ? Existe-t-il chez les meilleurs, sa mère par exemple, une poche qui retiendrait toutes les pulsions ? La petite scrute le visage de Pilar, sa douceur inviolable. Occupée à faire dorer les oignons, celle-ci ne lui prête aucune attention, saisit la vésicule et la presse. Le mucus gicle et obscurcit le fond de la poêle. Toya le sent, quelque chose au fond de sa mère, loin dans ses chairs, sécrète des humeurs. C’est pourtant d’une voix enjouée que Pilar lui réclame deux piments et trois tomates. Toya pousse la porte, file au potager.
Pepe n’est pas là. L’enfant tâte les fruits, s’attarde un instant sur les teintes orangées, les veines rouges qui irriguent le cœur. Soudain, un bruit. Staccato de pattes, friction de poils, souffle puissant, humide. Toya comprend tout de suite : un alano a dû s’enfuir du chenil. Elle se contracte, serre les poings : à force, peut-être disparaîtra-t-elle, liquéfiée dans une poche noire de peur ? Il lui suffira de libérer le nuage d’encre, comme les seiches. Mais Toya n’a rien d’un mollusque. Dans quelques secondes, elle sera face au chien, à cette espèce venue jadis de contrées barbares, dressée par les Scythes pour grossir les armées, déterrer les survivants sous les monceaux de cadavres, et les achever à coups de crocs. Alors, dans la clarté immobile qu’offrent les grands périls, l’enfant ne trouve rien d’autre à répliquer que de cueillir une tomate et de croquer dedans.
L’alano fonce sur elle, le menton de la gamine dégouline, celui du molosse aussi. Bientôt sa gueule s’ouvre. Toya pourrait pleurer, hurler, ce que l’on fait quand s’annonce la mort. Mais elle ne pense qu’à une chose : à la tomate, rien qu’à la tomate, elle ne saurait trancher entre l’acide et le doux. Parfois, ce n’est pas grand-chose, le courage ; un peu de sucre sur la langue. L’air se tend, les pattes du chien aussi : tout est joué. Mais un coup de fouet fige la scène. Un nerf de bœuf a fendu le sort. L’alano écume, retenu par on ne sait quel envoûtement, de la poussière voltige, et dans ce poudroiement une silhouette se détache. Longue, nonchalante, cadence ignoble ; sourire mi-figue, mi-raisin. C’est à ce moment que la petite se met à trembler. Tout son corps grelotte. N’importe qui aurait pitié. Pas Carlos. Toya perçoit l’odeur du vétiver dont il s’asperge après ses bains aux écorces de citron. Qu’on ne se méprenne pas, Carlos n’a rien d’une chica ; les pédales, les fiottes, c’est bien simple, il leur tranche les couilles. Voilà comment il parle. Il aime les femmes, il les aime immodérément − leur chevelure, le poil aux aisselles, la lisière foncée des mamelons, tout ce qu’elles cachent sous leurs jupes ; il plonge dedans, sauvagement. Un bruto, murmurent d’aucuns. Et Carlos lorgne l’entrejambe de la fillette, à tel point qu’elle se fait pipi dessus. Il hume l’air, renifle le parfum de la honte mêlée d’effroi. À aucun prix la gamine ne veut pleurer. Alors elle plante ses yeux dans ceux de l’homme. Les garde harponnés quand il s’approche, harponnés quand il relève sa tunique. Pauvre petite souillon… Voilà où cela mène, de voler des tomates. Faut-il qu’il lui apprenne ? Il obtient d’excellents résultats avec ses chiens. Toya le mordrait de rage, Carlos mériterait qu’elle lui balance des insultes comme des pierres, Coño, cabronazo. Mais elle tremble de partout, se laisse engloutir par l’humiliation. Elle finit par trouver un peu d’air au fond de son ventre et articule, Je voudrais trois tomates et deux piments – un temps –, s’il vous plaît. Le visage de Carlos s’illumine. Tout sonne faux, jusqu’à son Voilà, une, deux, trois tomates et deux piments. La petite prend les fruits, la fuite. Elle court à se tordre les chevilles, dérape sur les feuilles d’eucalyptus, jette son corps contre la porte, aussi fort que les oiseaux contre les vitres. Ça fait mal, un mal de chien, mais elle est à l’intérieur.
Pilar remue le riz pour qu’il n’accroche pas, jauge les tomates, les piments, Ça ira. Elle les aurait préférés plus mûrs, mais, Vale. Toya ne pipe mot. La mère recoiffe un peu sa fille, Sauvage, petite folle. L’enfant ne demande pas son reste, file à la baraque. Là, d’un geste rageur, elle ôte sa culotte, saisit une seiche dans le seau, et la frappe contre le mur jusqu’à ce qu’il ne reste rien de l’animal.

Pedro fait tinter la sonnette de son vélo. Habituellement Toya accourt, l’escorte jusqu’à la tonnelle. Mais ce soir elle ne s’est pas précipitée, ne montre même pas le bout de son nez. La gamine fait du boudin, marmonne Juan. Juste avant, Pilar a vérifié le front de l’enfant. Heureusement, pas de fièvre. Dans le coin, il est rare d’échapper à la malaria. Lorsque les accès sont trop forts, on ne songe pas au dispensaire, à plus de quarante kilomètres de là ; seuls les Ibáñez possèdent une automobile. Alors, on laisse passer les crises. Les paysans sont coriaces, ils serrent les dents. De temps en temps, la Marquise enregistre un décès. Quand il s’agit d’un homme, elle propose à un fils de prendre la relève. S’il n’y a pas de garçon, Madame prie la famille de quitter les lieux. Elle possède la quasi-totalité du delta, l’exploite en fermage. La Marquise a tous les droits.
C’est bien ça le problème. Pedro pince ses lèvres. De quoi parle-t-il, au juste ? Toya grappille des bribes, faire quelque chose, comme des chiens, les salauds, se réunir, les hommes discutent à voix basse, elle n’entend pas bien mais le mot est revenu, elle en est sûre, le syndicat, avec le vent qui souffle dedans, le sel dans les amarres et le bleu des rives nouvelles. Toya aimerait l’entendre encore, surtout ce soir. Mais Pilar sert le plat. Seul le bruit des fourchettes. Après une ou deux bouchées, Pedro soupire, De puta madre, ce petit goût de caramel… Il ne finit pas sa phrase, masse son ventre pour dire son ravissement. La fierté empourpre le visage de la cuisinière. Elle baisse les yeux, s’empresse de tempérer, C’est la tomate, il faut qu’elle accroche un peu en fin de cuisson. Pedro cligne de l’œil en direction de Juan, T’en as de la chance, mon cochon. Autour, les grenouilles coassent. Peut-être acquiescent-elles ? Ou bien est-ce seulement la saison qui veut ça − des cris d’amour comme autant de coïts. Depuis son lit, Toya écoute, meurt d’envie de rejoindre la tablée, elle le pourrait, on l’accueillerait de bon cœur. Mais son corps est encore dur de colère. Elle pourrait enfoncer ses doigts dans de la chair, arracher des suppliques. À la place, des feux intérieurs s’allument. Cette nuit-là, ils l’empêcheront de dormir.
En partant, Pedro a oublié – ou laissé – un bulletin sur la table. Toya tombe dessus au petit matin. Elle observe la gravure. Un homme brandit un fusil au milieu des rizières. Dans le prolongement du torse, le bras darde vers le ciel. Si quelqu’un se tenait tout près de la gamine, il entendrait son cœur cogner. Plus tard, elle retourne à ses furetages, gratte le sable, débusque un coquillage. La surface de porcelaine appelle ses rêves et ses suspensions d’enfant. Mais elle garde un arrière-goût déplaisant, une amertume. Ce matin, elle aurait aimé comprendre les signes autour du bras de cet homme. Toya sait qu’ils forment des mots, qui forment des phrases. Pour la première fois, elle se reproche de ne pas savoir lire.

Les semaines suivantes, Toya musarde, se dérobe aux obligations. Elle baguenaude. Un observateur appliqué pourrait se faire cette remarque : la gamine arrondit ses pas, gauchit sa trajectoire, la resserre, et si elle ignore ce que ses pieds dessinent, tous ses mouvements tracent d’impeccables figures géométriques, une série de larges cercles concentriques qui, petit à petit, se rapprochent du muret de l’école. Pour l’heure, Toya le nierait. Elle croit sincèrement que seul le hasard l’a poussée à suivre cette piste. Voilà ce qui l’a menée aux salines.
Un sirocco léger ride la surface de l’eau. Des échassiers tricotent un pas ou deux. Toya n’y prend garde, son attention entièrement retenue par une mante religieuse − un amas blanc et crémeux sort de ses organes génitaux, forme une mousse structurée d’alvéoles. On dirait une pâtisserie. L’enfant scrute la régularité du cocon, les palpitations du ventre. Soudain sursaute. On a ricané dans son dos. C’est Maria. Toya ne l’a pas entendue arriver. La vieille se tient à quelques centimètres, toute de nippes vêtue. Le bas de sa robe dégoutte, on la croirait émergée du fond des eaux. De fait, l’aïeule pue la vase. À ses pieds, un tamis, un seau grouillant de civelles. L’ancêtre lui fait signe. Qu’elle approche, allez, oui, voilà. Du bout de son index, la vieille trace des motifs sur le front de l’enfant, embrasse la pulpe de ses petits doigts, les appose entre ses sourcils. La fillette réprime un mouvement de recul. Avec une dextérité surprenante, l’autre lui attrape le poignet. Peau étique, arthrose, mais force de rapace. Qu’elle se dépêche, oui, comme ça. Et elle tire la jupe de la gamine, verse les civelles dans le creux du coton, puis fait claquer sa langue. Toya n’ose pas se rebiffer, on raconte tellement de choses sur l’aïeule. Elle ne demande pas son reste et détale en direction du Château. Dans le virage, elle se retourne : un souffle de vent a fait disparaître Maria. La chaleur a beau cogner son crâne, Toya frissonne. Elle reprend sa course, ignore les herbes qui cinglent ses mollets, les alevins qui s’entortillent ; grimpe la colline, traverse la roseraie en saluant à peine Pepe, et s’adosse hors d’haleine au mur de la cuisine. De curieux coups parviennent à ses oreilles. Le hachoir ? Le pilon ? Toya attend que le bruit ait cessé, actionne le heurtoir. Sa mère finit par ouvrir. Était-ce une ombre dans le couloir ? La Paloma qui balaie ? Toya n’aime pas croiser la mégère. Quand la femme de ménage ne passe pas son temps à l’église, elle le dépense à cancaner. La gamine montre le contenu de son cotillon à Pilar, Des bébés anguilles. C’est sorti comme ça. Elle transvase à la hâte le menu fretin dans une gamelle, sans prêter attention à sa mère qui se retient de vomir.
Toya ne rentre pas directement à la baraque, s’arrête au bord d’un bassin et glisse dans l’eau saumâtre. Elle laisse les carpes s’enrouler autour de ses chevilles, attend. L’enfant se demande si un jour, les histoires des grands seront moins opaques.

La maison est vide. Toya ôte sa jupe qui empeste le poisson. Elle reste jambes nues, peau rôtie par le soleil. Puis elle prépare du pan con tomate, des tranches de pain frottées d’ail et de tomate qu’elle arrose d’huile d’olive, et mâche sans fermer la bouche, c’est meilleur. Un peu plus tard, elle aperçoit la silhouette de son père au bout du chemin, allumette carbonisée dans les orangés du soir. Juan porte son baluchon sur l’épaule, son corps ploie à force de se pencher pour curer les digues, labourer les parcelles, les herser et y repiquer les touffes de riz. Toya le regarde avancer. Elle aime son ossature forgée par la besogne, sa casquette un peu de biais qui dit, Je fais ce que je veux, sa peau tannée, son œil gauche plus fermé que l’autre, ce léger dépôt de sel sur sa barbe. »

À propos de l’auteur
ROUX_laurine_©gerald_lucasLaurine Roux © Photo DR Gérald Lucas

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes. Elle écrit des nouvelles, de la poésie et des romans. Le Prix international de la nouvelle George Sand lui a été remis en 2012. Elle collabore aussi à des revues, notamment L’Encrier renversé et la Revue Métèque et tient un blog du nom de Pattes de mouche et autres saletés. Lectrice de Jean Giono et de Blaise Cendrars (dont elle fit l’objet de ses études universitaires), voyageuse, elle connaît bien les terres du Grand Est glacial. Une immense sensation de calme (2018), son premier roman, a obtenu le Prix SGDL Révélation 2018. En 2020, elle publie un roman post-apocalyptique Le sanctuaire et revient dans l’Espagne de son grand-père avec son troisième roman, L’autre moitié du monde, paru en 2022. (Source: Éditions du Sonneur / lecteurs.com)

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Le livre de Neige

LIRON_le_livre_de_neige  RL_Hiver_2022

En deux mots
Nieves, Neige en français, n’a pas dix ans quand elle doit quitter son Espagne natale. La conchita va devoir se faire une place dans une société hostile. Avec une philosophie de vie combative et un esprit curieux, elle réussira de brillantes études. Son fils Olivier retrace son parcours avec des yeux admiratifs.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma mère est ultragéniale

Le troisième roman d’Olivier Liron est consacré à sa mère, arrivée en France dans les années soixante, avec la vague d’immigration espagnole postfranquiste. Un livre-hommage, mais aussi une réflexion sur le sort de tous les réfugiés et migrants accueillis souvent avec méfiance, voire mépris.

C’est dans les faubourgs de Madrid que débute ce bel hommage d’Olivier Liron à sa mère. L’auteur – très remarqué de Einstein, le sexe et moi – qui retraçait son parcours jusqu’en finale de Questions pour un champion, change totalement de registre pour nous offrir ce portrait sensible et lumineux d’une femme qui entendait vivre sa vie en refusant les diktats.
Mais revenons dans le quartier madrilène de Lagazpi au début des années trente, au moment où naît Carmen, au sein d’une famille qui compte treize frères et sœurs. Quand la Guerre civile s’abat sur la ville, son père est arrêté puis exécuté, son frère sautera sur une mine. Le travail dans une usine d’aluminium puis sa rencontre avec Paco lui permettront d’atténuer sa peine. Contre l’avis de la belle-famille, ils se marient et donnent naissance à Maria Nieves durant l’hiver 1954. La jeune fille, dont le nom signifie Neige, est loin d’être une oie blanche. Dès ses premières années, elle ne s’en laisse pas conter et refuse le modèle que Franco et ses sbires veulent imposer au pays, celui de la femme soumise à son mari, responsable du ménage. Idem côté religion. Si elle suit les étapes jusqu’à sa communion, elle refuse cette image culpabilisatrice qu’on inculque depuis l’origine. «Pourquoi? S’ils ont fait des conneries, les premiers humains, on n’est pas responsables. On n’a pas à endosser!»
Une nouvelle épreuve attend cependant la jeune fille au début des années 60. Son père, puis sa mère, partent chercher du travail en France. Ils ne reviendront pas. Ce sera à Nieves d’aller les rejoindre, après avoir vécu quelques mois chez sa tia Bernarda, et découvrir ce pays froid et pluvieux. «L’exil est une blessure, une condamnation, un bannissement, une destitution, une indignité, un rejet.» Mais Nieves va faire de tous les obstacles qui se dressent sur sa route une force. Sans manuels scolaires, elle va apprendre et progresser, quand elle est ostracisée, elle trouve une issue en parcourant à la bibliothèque de Saint-Denis. Sa soif d’apprendre et l’aide de Madame Blin, cette prof qui va l’encourager à poursuivre des études, la conduiront jusqu’au baccalauréat et à la nationalité française. Désormais, tous les rêves sont possibles. Le tourbillon de la vie l’emporte. De brillantes études, un mari, un pavillon construit en bordure de forêt, un engagement pour l’écologie et un fils qui naît «le 27 mars 1987, trois jours après la convention pour la création de Disneyland Paris».
Olivier Liron a la plume sensible, mais ne se départit jamais de son sens de l’humour. Ce qui donne tout à la fois la distance nécessaire aux choses de la vie et la lecture de cette vraie-fausse biographie très agréable. Je ne vous dirai rien du marathon d’amour que constitue la seconde partie du livre. Aux mots d’enfants vont se succéder les années d’apprentissage de l’être-livre, l’être libre qui, comme sa mère, aime les bibliothèques et sait faire son miel de toutes les histoires qui s’y cachent. Et si les épreuves continuent de semer leur route, on sent que leur indéfectible lien leur servira toujours de boussole. À cœur vaillant, rien d’impossible!

Le livre de Neige
Olivier Liron
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 19 €
EAN: 9782072876653
Paru le 2/02/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, à Madrid puis en France, à Paris, Saint-Denis, Pantin, Aubervilliers, Dammarie-les-Lys ou encore Melun. On y évoque aussi des voyages à Dinard et Saint-Malo, à Moscou et Kazan.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai voulu écrire ce livre comme un cadeau pour ma mère, Maria Nieves, dite Nieves, qui signifie neige en espagnol. Un livre pour elle, entre vérité et fiction. Un portrait romanesque par petites touches, comme des flocons. »
Neige a grandi sous la dictature franquiste, puis connu l’exil et la misère des bidonvilles de Saint-Denis. Humiliée, insoumise, elle s’est inventée en France un nouveau destin. Hommage espiègle d’Olivier Liron à sa mère, cette héroïne discrète qui lui a transmis l’amour de la vie et l’idée que les livres sont notre salut, Le livre de Neige raconte aussi, en creux, la naissance d’un écrivain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
ELLE (Nathalie Dupuis)
Blog Le domaine de Squirelito
Blog Les livres de Joëlle
Blog Sur la route de Jostein
Blog Le coin lecture de Nath
Blog La bibliothèque de Juju
Blog Des livres et moi

Les premières pages du livre
« J’ai voulu écrire ce livre comme un cadeau pour ma mère, Maria Nieves, dite Nieves, qui signifie neige en espagnol. Un livre pour elle, entre vérité et fiction. Un portrait romanesque par petites touches, comme des flocons.

AUX ORIGINES
Madrid, années trente. Carmen de la Fe grandit dans le quartier de Legazpi au sud de la ville, au sein d’une famille de treize frères et sœurs. Parmi eux, cinq sont morts en bas âge. Carmen est très proche de sa grande sœur, la Bernarda, qui s’est mariée jeune. Elles chérissent leur mère Ana, una santa mujer, et se méfient du Borgne, leur père violent et alcoolique. Dès qu’il a le dos tourné, elles murmurent entre leurs dents : El cabrón !
Juste avant la naissance de Carmen, deux jumeaux sont morts. Sa mère Ana lui a dit :
— Les enfants qui meurent deviennent des anges.
Alors, quand elle sent une légère brise agiter les rideaux dans une pièce aux fenêtres fermées, quand elle éprouve une impression de fraîcheur sur ses tempes, un chuchotement inexplicable autour d’elle, elle sait que ce sont les jumeaux. Un dimanche, elle était en train de plier un couvre-lit dans la chambre de ses parents quand elle a entendu un grand froissement d’ailes. Elle s’est retournée, a senti leur présence. Ses anges gardiens.

Il faut se représenter le quartier de Legazpi avant la guerre d’Espagne, un quartier comme tous les autres quartiers de Madrid, avec des cloches, des horloges et des arbres, de la lumière sur tout cela comme un psaume ; un immeuble avec des géraniums accrochés aux fenêtres et des couloirs interminables où courent toute la journée des chiens et des petits enfants ; des rires qui éclatent dans le soir en grands bouquets parfumés. Au dernier étage vivent les Machado, un vieux couple d’antiquaires, et leur perroquet Gastón, la mascotte de l’immeuble. Quand elle va sur le toit pour faire sécher le linge, Carmen voit au loin le visage sec de la terre de Castille, comme un océan de cuir. Elle laisse le soleil inonder son visage. La gratitude des jours d’enfance est infinie.

Carmen ne sait ni lire ni écrire, elle aide sa mère à la maison. Très pieuse, elle adore se rendre à l’église de la Virgen de la Paloma, et y allumer des cierges pour sa mère et sa grande sœur. Pourtant, leur nom de jeune fille est de la Fe, trace des origines juives de la famille. À la fin de la Reconquista en 1492, les juifs et les musulmans qui vivaient en Espagne furent dans l’obligation de se convertir au christianisme, sous peine d’être jetés au bûcher – « le baptême ou la mort », telle était la devise funeste du prêtre dominicain Vincent Ferrier, qui pensait aussi que les juifs étaient « des animaux avec des queues et menstrués comme les femmes ». Les noms Santa Cruz, Amor de Dios ou Ave María viennent de cette conversion forcée. Les juifs qui continuaient à pratiquer secrètement leur religion furent désignés comme les marranos, les « porcs », et persécutés par l’Inquisition. Pour survivre, beaucoup adoptèrent des noms outrancièrement catholiques : José, María, Santiago, Jacobo, Tomás. Carmen est loin de s’en douter, quand elle allume des cierges à l’église.

Son plus grand bonheur est d’aller au marché. Elle aime la rue pleine de vie, les cris des vendeurs et l’odeur du pain chaud. Les marchandes de poisson qui trônent parmi les merlus, le bacalao et les calamars. L’huile d’olive. La pulsation de la ville. La beauté des toits sous le soleil froid. Les flèches des églises qui s’élancent vers le ciel. Les pommes de terre comme des lingots d’or. Elle touche les pastèques et les chirimoyas, les poivrons et les tomates bien mûres. Les jumeaux lui chuchotent un jour : « La vida es un regalo » (« La vie est un cadeau »).
À la tombée du soir, elle marche avec Bernarda dans la calle Princesa ou sur la Gran Via. Elles vont jusqu’à la Puerta del Sol, passent devant les tables bondées de la Taberna de Correos où se donnent rendez-vous de jeunes poètes inconnus de la Residencia de Estudiantes : des inconnus nommés Rafael Alberti, Federico García Lorca ou Pablo Neruda.
Mais un matin, tout se met à brûler. Madrid est en feu, comme si tous les bûchers de l’enfer étaient sortis de terre pour dévorer les êtres vivants. La poudre. Le sang. On est en 1936, l’Espagne vit sous la Seconde République et les élections sont marquées par une victoire écrasante du Front populaire. Une partie de l’armée espagnole, commandée par le général Franco, lance un coup d’État depuis le nord du Maroc. Le pays entier est divisé en deux camps. Quand la ville est bombardée, la famille se réfugie dans la cave d’un immeuble. Carmen invoque ses anges. Elle ne comprend pas la guerre, ou plutôt elle comprend que c’est exactement cela, la guerre, ne plus rien comprendre.
Les républicains sortent victorieux de la bataille de Madrid, mais la guerre continue. Le lundi 26 avril 1937, les avions de la légion Condor de la Luftwaffe et les Savoia-Marchetti SM.79 de l’Aviazione Legionaria de Mussolini bombardent Guernica. Carmen voit les avions étrangers qui arrivent tous les jours du ciel. Et le sang des enfants se met à couler dans les rues, simplement, como sangre de niños. Au début de l’année 1939, les forces républicaines s’effondrent. Des centaines de milliers de réfugiés espagnols s’enfuient pour gagner la France. Ils seront parqués dans ces camps de la honte que l’État français appelle des camps de concentration. Le 28 mars, les franquistes font leur entrée à Madrid. Le dernier jour de la guerre, le mari de Bernarda, Luis, qui se bat aux côtés des républicains, est fait prisonnier.
Dénonciation anonyme. Putain de dernier jour !
La répression s’exerce avec une barbarie sans précédent. Au total, la guerre civile espagnole fera plus d’un million de morts pour un pays de vingt-six millions d’habitants.
La petite Carmen met son plus beau chapeau, elle accompagne sa sœur Bernarda chez le général Varela pour demander la grâce du mari. Elles patientent longtemps devant l’entrée du palacio de Buenavista, le siège du ministère des Armées. Quand le général Varela fait son apparition, gants blancs en cuir de chevreau, bottes cirées, uniforme impeccable, escorté de ses soldats, il regarde la Bernarda et éclate de rire :
— Tu es une très belle gitane, mais je ne peux rien pour toi !
Quatorze jours plus tard, Luis sera fusillé.

À la fin de la guerre, Carmen a dix ans. Elle s’occupe de Luisa et Luisito, les deux enfants en bas âge de sa sœur. Dès qu’elle a le dos tourné, le petit Luisito échappe à sa surveillance et s’enfuit pour retourner chez sa mère. Un mercredi, dans un terrain vague à proximité de l’immeuble, il tombe sur un jouet magnifique. Il se penche sur le jouet, cherche à l’ouvrir avec les mains, puis avec les dents. La mine lui explose au visage. On vient chercher Carmen en urgence. Luisito est au pied de l’immeuble, défiguré, les entrailles du jeune garçon sortent de son ventre. Il meurt dans la voiture qui le transporte à l’hôpital, dans les bras de Carmen.
La vie continue pourtant. Il faut survivre et nourrir sa famille : Carmen ramasse des champignons pour les vendre à la gare avec des figurines de Mickey. Personne ne veut des champignons, alors elle les mange. Elle glane des épis de blé, qu’elle moud avec une bouteille pour faire de la farine. Elle grimpe comme un garçon dans les camions des maraîchers pour voler des oranges.
À quatorze ans, elle entre à l’usine d’aluminium où elle se blesse et perd l’usage d’un doigt. Elle fabrique des pièces de monnaie. Un jour, à la pause, un homme la regarde en souriant, cigarette aux lèvres. C’est Paco, fondeur dans la même usine. Carmen est gaie, rieuse et sympathique. Paco est plus âgé et beau garçon.
Ils vont faire un tour à la feria de San Isidro. Mais il se met à pleuvoir et Paco doit rentrer chez lui plus vite que prévu. Ils se perdent de vue.

Des années plus tard, ils se retrouvent par hasard. Carmen marche près de la gare d’Atocha lorsqu’elle tombe sur un homme qu’elle reconnaît aussitôt. Paco revient de ses deux ans de service militaire. Il s’exclame avec un sourire de marlou :
— Dis donc, toi… Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vue !
Elle ne se laisse pas impressionner :
— Moi aussi… Tu avais peur que je te mange ? Tu es marié ?
Paco vient de se séparer de sa fiancée Gabriela, qui s’amusait un peu trop entre les permissions. Il insiste pour revoir Carmen.
Il lui parle de son enfance. Il est orphelin et vient de Cadix, en Andalousie. Il a grandi parmi les champs d’oliviers. Son père était militaire à Melilla en territoire marocain, avant la guerre civile ; une voiture l’a renversé alors qu’il sortait de la caserne. Paco avait cinq ans. Sa mère a touché une minuscule pension de veuve, insuffisante pour faire vivre ses enfants, et Paco est parti dans un pensionnat de Séville, où il a appris à lire et à écrire. Il connaît même les tables de multiplication. Ruinée, la famille de Paco a quitté l’Andalousie et s’est installée dans un taudis de Vallecas, en banlieue de Madrid. Là-bas, on va chercher l’eau au puits. Il n’y a pas d’électricité, il faut s’éclairer à la bougie et les ombres dansent sur les murs.

En 1953, Carmen et Paco sont amoureux. Le père de Carmen, le Borgne, s’oppose fermement à leur mariage. Quand elle lui demande sa bénédiction, il la gifle :
— Je te maudis, hija !
De l’autre côté, la mère de Paco déteste Carmen, elle préférait Gabriela qui était de bonne famille. Pendant la semaine sainte, elle s’agenouille et supplie Dieu de faire échouer l’union. C’est mal connaître Dieu : ils se marieront.

Le curé, don Gerundio, est un homme que Carmen trouve sympathique, et bizarre. Pour avoir le droit de se marier par l’allée centrale, il faudra mettre le prix :
— Vous comprenez, ça use le tapis…
Avec don Gerundio, tout se monnaie. Les amoureux sont décontenancés. Paco demande de but en blanc :
— Par où est-ce le moins cher ?
— Par le côté. Mais en passant par le milieu, vous pouvez mettre des fleurs…
— Va pour le côté.
Il reste à convenir de l’heure :
— Disons midi ?
— À midi, ce sera plus cher… Et il y a un couple avant vous. Je peux vous proposer seize heures. Bien sûr, il fait chaud en général. Et puis c’est l’heure de la sieste…
— Va pour seize heures.
— Excellent choix ! Je peux vous faire une offre… à trente-cinq pesetas. Une bonne affaire !
C’est encore une fortune pour Carmen et Paco. Le curé insiste :
— Trente-cinq pesetas, c’est une affaire en or !

Rendez-vous est fixé le matin du grand jour, pour la confession obligatoire avant le mariage. Paco, mal remis de l’enterrement de vie de garçon, arrive avec deux heures de retard. Carmen, qui a attendu à l’église toute la matinée, explose. Elle ne veut plus se marier. Dans une colère folle, elle s’enfuit chez Bernarda :
— Deux heures de retard ! Je ne me marie pas ! J’en ai ras le bol, je rentre chez moi !
Sa sœur cherche à la calmer :
— Hermana, tu es folle ?
— Je ne me marie pas ! Eh, dis, deux heures de retard pour se confesser !
— Ne fais pas l’imbécile…
Paco, mort de honte, vient retrouver Carmen chez la Bernarda. Il l’implore à genoux de lui pardonner. Bernarda s’impatiente :
— Alors, tu te maries, ou tu ne te maries pas ?

Finalement, le mariage a bien lieu. Au moment où la cérémonie va commencer, Carmen aperçoit le curé qui lui fait signe avec insistance. Quel homme bizarre, décidément. Que lui veut-il encore ? Elle se porte à sa hauteur. Le curé lui annonce en souriant :
— J’ai une bonne nouvelle. Tu ne vas pas te marier par le côté : la fiancée qui devait se marier tout à l’heure a eu un accident !
Il éclate de rire :
— Vous pouvez la remplacer.
C’est donc par l’allée d’honneur que Carmen et Paco s’avancent vers l’autel. Ils profitent du tapis rouge et des bouquets de fleurs éclatantes. Les invités écarquillent les yeux. Les jeunes sœurs de Paco s’extasient de la beauté de la mariée, radieuse et triomphante. Sur les photographies du mariage, qui resteront pendant des mois dans la vitrine de l’église, les tourtereaux ressemblent à Grace Kelly et au prince Rainier. Carmen est sublime dans sa robe blanche. À son bras, Paco est l’élégance même. Bernarda se tient à côté d’eux, toute de noir vêtue, avec la peineta dans sa mantille et un œillet couleur rouge sang. Les invités chuchotent, terriblement jaloux :
— Como una que tiene dinero ! (« En voilà une qui a de l’argent ! »)
Pour le repas de mariage, on a fait simple. Un verre de lait et un petit pain pour tout le monde.

Carmen a reçu mille pesetas de l’usine en cadeau de mariage. Elle les donne intégralement à sa sœur Bernarda, qui s’est remariée et doit nourrir ses cinq enfants. Les jeunes mariés n’ont pas un rond. Quand ils peuvent, ils mangent un sandwich aux calamars à deux pesetas.

À l’hiver 1954, au moment où, en France, l’abbé Pierre lance son insurrection de la bonté, une petite fille naît à Madrid.
C’est la fille de Carmen et Paco.
On appelle la petite fille Maria Nieves, Marie des Neiges en espagnol. Est-ce parce qu’il faisait très froid à Madrid, cet hiver-là ? Maria de las Nieves est aussi l’un des noms de la Vierge Marie. On dit que c’est Nuestra Señora de las Nieves, Notre Dame des Neiges, qui, le matin du 5 août 358, fit tomber de la neige en plein été sur le mont Esquilin, à Rome, et recouvrit le sol de blancheur. Ce signe extraordinaire donna lieu à la construction de la basilique Santa Maria Maggiore, la plus ancienne église consacrée à la Vierge Marie.

Ainsi commence l’histoire miraculeuse de ma mère.
MIRACULÉE
Nieves est une miraculée. Dès les premières semaines après sa naissance, au cœur du terrible hiver 1954, elle attrape la coqueluche. En l’absence de traitement adapté, sans antibiotiques, ses quintes de toux fréquentes et prolongées plongent ses parents dans une terrible inquiétude ; Carmen prie toute la journée, elle ne veut pas perdre sa fille.
Nieves s’en sort in extremis grâce à une transfusion sanguine. Elle garde des séquelles de la maladie. Ses oreilles de bébé sont atteintes par l’infection ; les cellules de l’oreille interne, qui transmettent les sons au cerveau, sont parmi les rares de l’organisme qui ne se renouvellent pas. Le diagnostic des médecins est sans appel : la petite fille entendra moins bien que les autres. Surdité précoce.
Premier miracle, premiers stigmates.
Est-ce qu’on garde mémoire d’avoir frôlé la mort ? Est-ce à cela qu’elle doit ce farouche instinct de survie qui ne la quittera plus ? Cette joie infinie devant le miracle du vivant ? Ce sentiment d’une force et d’une vulnérabilité mêlées, indissociablement liées en elle, mort et vie tissées dans la même étoffe, la même moire ?
L’ONCLE D’AMÉRIQUE
Jour de baptême. Paco, élégant comme Humphrey Bogart dans son costume de location, porte fièrement sa fille dans ses bras. Nieves a pour parrain l’oncle Alfonso, en réalité un cousin éloigné, témoin de mariage de Paco. Une aura de mystère l’entoure. Que fait-il réellement dans la vie ? Quels liens entretient-il avec le régime franquiste ? Il se dit architecte, prétend construire des immeubles de luxe – mais personne n’a jamais vu le moindre bâtiment se réaliser. L’oncle Alfonso aurait participé aux plans de l’Edificio España, qui culmine à cent dix-sept mètres au nord de la plaza de España. Le plus grand immeuble de Madrid ! D’autres murmurent des choses moins avouables. On le dit trafiquant d’œuvres d’art ou marchand d’armes.
— Un grand architecte ! soutient fermement Paco, sourire aux lèvres.
Deux semaines après le baptême, l’oncle Alfonso part en Amérique latine, laisse derrière lui l’Europe aux anciens parapets et ne reviendra jamais. La petite Nieves ne sait pas à quoi il ressemble. En grandissant, elle imagine des tas de choses, bercée par les légendes familiales. Certains disent que le parrain de Nieves vit désormais avec sa fille dans un palais de Caracas, au Venezuela, couvert de diamants, à la tête d’une fortune colossale. Son gendre serait un célèbre acteur de cinéma portugais.
Un jour, il va penser à eux. Dès qu’une lettre arrive, Nieves s’empresse de demander :
— C’est l’oncle Alfonso ?
Elle s’attend à recevoir des cadeaux extraordinaires venus d’Amérique latine. Surtout le 5 août, fête des Maria Nieves. Mais les années passent et la famille n’a pas de nouvelles. On chuchote qu’Alfonso s’est fait descendre par la pègre locale.
Nieves rêve à son oncle d’Amérique.

CALLE MARQUÉS DE SANTA ANA
Calle Marqués de Santa Ana, numéro 5.
Toute la famille habite en pension chez Marcelina, une vieille dame rogue et acariâtre. Appartement spartiate : une pièce commune et un réduit sombre sans fenêtre. Pas de salle d’eau. Toilettes sur le palier. Nieves dort avec ses parents dans la pièce commune. La chambre de Marcelina est plongée dans l’obscurité absolue – on pourrait prendre la vieille pour l’une des Grées effrayantes de la mythologie grecque, ces créatures possédant une dent et un œil uniques, vivant dans une caverne où il fait toujours nuit. Cette pièce obscure terrorise Nieves. Qu’y a-t-il au fond de l’abîme ?
Paco continue à travailler à l’usine, Carmen s’occupe du ménage et des repas. Marcelina trône près de l’unique fenêtre du séjour et fait régner la terreur sur la petite fille, qui ne doit faire aucun bruit pour ne pas l’irriter. Nieves reste assise en silence contre un vieux bahut, découpe les personnages des tebeos, ces bandes dessinées bon marché, les assemble à sa façon, compose des frises et invente de nouvelles histoires, les siennes.
Elle est fille unique. Où caserait-on un autre enfant dans ce logement étriqué ? Et Marcelina, continuerait-elle à les accepter comme locataires ?

Madrid, hiver 1957. Au premier plan, Nieves, trois ans, calle Marqués de Santa Ana.

LA BELLE ANDALOUSE
Nieves est différente des autres.
Attentive au mystère de la vie, elle est curieuse du monde qui l’entoure. Un jour que Carmen s’en va régler une facture d’électricité à l’autre bout de la ville, à la grande poste de la plaza de Cibeles, Nieves passe d’interminables heures à jouer avec les oiseaux. C’est une enfant sensible, intelligente, éveillée. À la maison, ses parents l’appellent la Belle Andalouse, pour ses cheveux aussi noirs que ceux de Paco. Elle aime jouer à la corde à sauter dans la rue, jongler avec des balles, faire tourner un cerceau autour de sa taille. Des jouets simples – ni trottinette, ni jeux sophistiqués. Elle n’en souffre pas, mais les patins à roulettes, oh, comme ils la font rêver…
Ses parents ont fort à faire pour ne pas mourir de faim. La crise économique des années cinquante est terrible, Carmen et Paco pensent à chercher du travail à l’étranger. Faire un peu d’argent pour rentrer ensuite au pays. Ils n’en parlent pas à leur fille, pour ne pas l’inquiéter.

L’ÉCOLE FRANQUISTE
À l’école du quartier, les cours sont pris en charge par l’Église et assurés par une religieuse, sœur Dolores. Aujourd’hui, Nieves et ses camarades apprennent la leçon 22 du manuel, intitulée « Franco ! Franco ! Franco ! ». L’idéologie du régime est inspirée de la Phalange espagnole, ce parti politique d’extrême droite qui a joué un rôle décisif dans la guerre d’Espagne – même si les théoriciens du mouvement, comme Primo de Rivera, ont été éliminés par Franco. Un portrait de profil du généralissime surplombe quelques explications sommaires : « La Phalange est un mouvement espagnol pour l’implantation de la doctrine universelle nationale-syndicaliste. Une famille est formée par le père, la mère et les frères. » Dans l’esprit de Nieves, un doute surgit. Et les sœurs ? Les filles ? Elles ne font pas partie de la famille ?
Certaines questions lui brûlent les lèvres. « Le chef de la famille est le père. » Son père Paco est à l’usine du matin au soir, c’est sa mère Carmen qui prend toutes les décisions. Passons. La leçon se poursuit, répétant l’antienne des hiérarchies franquistes et le culte du chef : « Les familles, qui vivent les unes à côté des autres, forment un village ou une ville. Le chef d’un village ou d’une ville est le maire. Les villages et les villes forment une province. Les provinces forment une nation. Notre nation s’appelle l’Espagne. Le chef suprême de la nation est le généralissime Franco. » Nieves et ses camarades apprennent ces pages à la gloire de Franco. « Franco s’est mis il y a quelques années à la tête de l’Armée pour rétablir l’ordre en Espagne. Il a remporté la guerre, et maintenant il triomphe dans la paix en nous gouvernant avec beaucoup de réussite. » Le culte de la personnalité du dictateur puise dans un répertoire de métaphores en le présentant comme le sauveur élu de l’Espagne, illuminé par le Saint-Esprit. Il est comparé à Alexandre le Grand, à Napoléon ou à l’archange Gabriel. Dans toutes les grandes villes d’Espagne, une statue équestre le représente désormais comme le chef de la croisade chrétienne, la cruzada.
Sœur Dolores demande à la petite Nieves de relire le début de la leçon. Au lieu de réciter sagement, elle s’écrie :
— Une famille est formée par le père, la mère, les frères… et les sœurs !
Sœur Dolores voit rouge. Elle force Nieves à s’agenouiller par terre, les bras en croix :
— Comme le Christ, Nieves !
La petite doit faire pénitence, des livres dans chaque main. Quand elle faiblit sous le poids des manuels, sœur Dolores la frappe avec sa baguette. Une vraie méthode de torture.
Nieves comprend très vite que pour survivre elle doit se tenir à carreau, taire ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-même – la violence des châtiments physiques et de ce silence imposé, la spirale de la souffrance et de la honte, qui se nourrissent l’une de l’autre, font naître en elle un sentiment de révolte.
Est-ce à l’école franquiste que Nieves a commencé à ne plus croire en Dieu ? Est-ce parce que la religion lui donnait trop de crampes qu’elle est devenue, plus tard, une scientifique ? Est-ce cela qui l’a poussée à se tourner vers une autre religion, celle de la nature ?

Nieves, sept ans, commémoration à l’école de la Fiesta del Pilar.

LE GUIDE DE LA BONNE ÉPOUSE
Nieves grandit dans une dictature où les femmes et les jeunes filles sont réduites à un rôle d’esclaves domestiques. Sous la Seconde République espagnole, dans les années trente, les femmes ont conquis le droit de vote et commencé à occuper l’espace public. Mais la dictature de Franco veut reconduire les femmes à la bergerie domestique, supprimer leurs revendications égalitaires et les assigner à une fonction procréatrice – la patrie a besoin d’enfants après le bain de sang. La Section féminine de la Phalange espagnole se consacre à l’endoctrinement idéologique des femmes, cherchant à éteindre en elles tout désir d’émancipation et de révolte. Voici le programme antiféministe de sa dirigeante Pilar Primo de Rivera, sœur de José Antonio Primo de Rivera, fondateur du parti fasciste de la Phalange, et fille du dictateur Miguel Primo de Rivera qui fut aux commandes de l’Espagne dans les années vingt : « Grâce à la Phalange, les femmes vont être plus propres, les enfants plus sains, les peuples plus heureux et les maisons plus claires. Tous les jours nous devrions rendre grâce à Dieu d’avoir privé la majorité des femmes du don de la parole. Car si nous l’avions, qui sait si nous ne tomberions pas dans la vanité de l’exhiber sur les places. Les femmes ne découvrent jamais rien ; il leur manque le talent créateur réservé par Dieu aux intelligences viriles. La vie de chaque femme, malgré tout ce qu’elle veut simuler ou dissimuler, n’est pas autre chose qu’un éternel désir de rencontrer quelqu’un à qui se soumettre. »
Le Guide de la bonne épouse est une plaquette en couleurs, où figurent des femmes qui sourient, occupées avec bonheur à différentes tâches ménagères. Chaque page est numérotée et illustre un commandement à respecter, assorti d’un développement didactique. Le sous-titre annonce : « 11 règles pour rendre ton mari heureux. Sois l’épouse dont il a toujours rêvé ! » Il est suivi de ces onze commandements :

Un : Que le dîner soit prêt !
Prépare, en y passant du temps, un délicieux dîner quand il rentre du travail. C’est une façon de lui faire savoir que tu as pensé à lui, et que ses besoins te préoccupent. La plupart des hommes sont affamés quand ils arrivent à la maison. Prépare-lui son plat favori !

Deux : Fais-toi belle !
Repose-toi pendant cinq minutes, avant son arrivée, afin qu’il te trouve fraîche et resplendissante. Retouche ton maquillage, mets un ruban dans tes cheveux et fais-toi la plus belle possible pour lui. Souviens-toi qu’il a eu une dure journée et qu’il n’a eu affaire qu’à ses collègues de travail.

Trois : Sois douce et intéressante !
Sa journée de travail ennuyeuse a peut-être besoin d’être améliorée. Tu dois faire tout ce qui est en ton possible pour cela. Une de tes obligations est de le distraire.

Quatre : Range la maison !
Elle doit être impeccable. Fais un dernier tour dans les principales pièces de la maison avant que ton mari ne rentre. Range les livres d’école qui traînent, les jouets, etc. Et nettoie les tables avec un plumeau.

Cinq : Fais-le se sentir au paradis !
Pendant les mois les plus froids de l’année, tu dois préparer la cheminée avant son arrivée. Ton mari sentira qu’il est arrivé dans un paradis de repos et d’ordre, cela te redonnera le moral à toi aussi. Après tout, s’occuper de son confort t’apportera une énorme satisfaction personnelle.

Six : Prépare les enfants !
Coiffe-les, lave-les et fais-les changer de vêtements si nécessaire. Les enfants sont ses trésors et il doit les trouver resplendissants. Prends quelques minutes pour qu’ils se fassent beaux.

Sept : Fais le moins de bruit possible !
Au moment de son arrivée, éteins la machine à laver, le sèche-linge, l’aspirateur et fais en sorte que les enfants soient silencieux.
Pense à tout le bruit qu’il a dû supporter pendant sa dure journée au bureau.

Huit : Fais en sorte qu’il te voie heureuse !
Offre-lui un grand sourire et montre de la sincérité dans ton désir de le satisfaire.
Ton bonheur est la récompense de son effort quotidien.

Neuf : Écoute-le !
Tu as peut-être une douzaine de choses importantes à lui dire, mais à son arrivée, ce n’est pas le meilleur moment pour en parler. Laisse-le parler d’abord. Souviens-toi que ses thèmes de discussion sont plus importants que les tiens.

Dix : Mets-toi à sa place ! [¡Ponte en sus zapatos !]
Ne te plains pas s’il rentre tard, s’il sort se divertir sans toi ou s’il ne rentre pas de la nuit. Essaie de comprendre sa vie, faite de pression et d’engagements, et son réel besoin d’être détendu à la maison.

Onze : Ne te plains pas !
Ne le sature pas avec des problèmes insignifiants.
Ton problème, quel qu’il soit, est un détail infime en comparaison des siens. La bonne épouse sait quelle est sa place !

Bonus : Qu’il se sente à l’aise !
Laisse-le s’installer dans un fauteuil ou s’allonger dans la chambre. Prépare-lui une boisson chaude. Remets-lui son oreiller et propose de lui enlever ses chaussures. Parle avec une voix douce et agréable!»

Extraits
« Devant elle, le dieu sur sa croix souffre et expie. Elle ne lui a rien demandé pourtant! Elle préfère être responsable de sa vie. Pas besoin que quelqu’un d’autre prenne sa souffrance à sa place. Toujours cette image culpabilisatrice. Cette culpabilité qu’on porte depuis l’origine. Pourquoi? S’ils ont fait des conneries, les premiers humains, on n’est pas responsables. On n’a pas à endosser! »

« Sur la photographie de la première communion, Nieves a un sourire d’une tristesse infinie dans sa petite robe blanche. » p. 38

« Un rêve, c’est une fiction qui dit la vérité. » p. 46

« Ici, Nieves est une pouilleuse.
L’exil est une blessure, une condamnation, un bannissement, une destitution, une indignité, un rejet.
Maria, prénom de paria. » p. 47

« La vie est plus belle quand on la raconte. » p. 55

« Écrire, c’est s’inventer une nouvelle vie. » p. 159

À propos de l’auteur
LIRON_Olivier_francesca_MantovaniOlivier Liron © Photo Francesca Mantovani

Olivier Liron est né en 1987. Normalien, il étudie la littérature et l’histoire de l’art à Madrid et à Paris avant de se consacrer à la scène et à l’écriture. Il se forme en parallèle comme comédien à l’École du Jeu, au cours Cochet et lors de nombreux workshops. Il a également une formation de pianiste en conservatoire.
Au théâtre il écrit quatre pièces courtes qui s’accompagnent de performances, Ice Tea (2008), Entrepôt de confections (2010), Douze douleurs douces (2012), Paysage avec koalas (2013). Il réalise aussi de nombreuses lectures (Cendrars, Pessoa, Michaux, Boris Vian, textes des indiens d’Amérique du Nord). En 2015, il crée la performance Banana spleen à l’École Suisse Internationale. En 2016, il fonde le collectif Animal Miroir notamment en résidence au Théâtre de Vanves.
En tant que scénariste pour le cinéma, il a reçu l’aide à la réécriture du CNC pour le long métrage de fiction Nora avec Alissa Wenz et l’aide à l’écriture de la région Île-de-France pour le développement du long métrage Un cœur en banlieue.
Il a également écrit des nouvelles pour les revues Décapage et Créatures, ainsi que pour l’Opéra de Paris, sans oublier des fictions sonores pour le Centre Pompidou. Ses deux premiers romans, Danse d’atomes d’or et Einstein, le sexe et moi ont fait l’objet de multiples adaptations théâtrales et sont également en cours d’adaptation pour le cinéma.
Pour le théâtre, il écrit la pièce La Vraie Vie d’Olivier Liron, dans laquelle il interprète son propre rôle. La pièce est créée en 2016 puis se joue en tournée en France et en Belgique. Sa deuxième pièce Neige est créée par le collectif Lyncéus et la metteuse en scène Fanny Sintès en 2018. Olivier Liron se fait aussi connaître sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram par ses lectures de poésie et ses compositions au piano. En 2022 paraît son troisième roman, Le livre de Neige. (Source: Alma éditeur / Wikipédia)

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Cendres blanches

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Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2021

En deux mots
Une embuscade tendue par les douaniers, mais surtout le déshonneur après un viol et un avortement poussent Ametza vers l’exil. Du pays basque, elle va gagner New York où elle va devenir Emma et épouser un chef de la mafia.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Comment Ametza, forcée à l’exil, va devenir Emma

Olivier Sebban retrace avec Cendres blanches le destin peu commun d’une Basque contrainte à l’exil et qui va se retrouver à New York au cœur des trafics de la mafia, de la prohibition à la Seconde Guerre mondiale.

Ametza partage la vie des contrebandiers qui font passer les Pyrénées à des convois de plus en plus volumineux. Mais en ce jour d’hiver 1925, après avoir franchi la frontière de nuit, ils se font cueillir au petit matin par les douaniers.
La confrontation tant redoutée a alors lieu et le drame se noue en quelques secondes, causant la mort des trois douaniers et d’un contrebandier.
Deux ans plus tard, on retrouve Ametza sur un paquebot. Parti de Santander, elle a rejoint les Pays-Bas pour gagner les États-Unis. Une traversée difficile la conduit jusqu’à Ellis Island où un fonctionnaire peu scrupuleux lui remet une autorisation d’entrée sur le territoire au nom d’Emma. Ce sera dès lors sa nouvelle identité. À peine arrivée, elle est engagée par les Heidelberg, qui étaient à la tête de plusieurs restaurants «ravitaillés en scotch et en vin par le gang de Luciano». Logée dans leur immeuble érigé à la frontière du Lower East Side, elle avait en charge les enfants William et James, sept et neuf ans. Mais très vite, elle abandonna ce premier emploi pour suivre Saul Mendelssohn dans ses expéditions, lui servant notamment de chauffeur quand il partait récupérer les caisses de whisky de contrebande. Avec son amant, elle allait vite gagner du galon.
Olivier Sebban a choisi de construire son roman entre deux pôles, les contrebandiers à la frontière espagnole en 1925 avec l’attaque dans les montagnes, «la fuite et le déshonneur des lâches condamnés à demeurer dans le vestibule des enfers» et les contrebandiers de New York. Ametza devenue Emma lui servant de « fil rouge » entre les deux histoires qui vont mener de part et d’autre de l’Atlantique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Le sang et les larmes venant se mêler à la montée des périls. Vengeance, convoitise, règlements de compte et exécutions venant ponctuer cette soif d’argent et de pouvoir. On voit la peur gagner du terrain autant que l’envie d’ordre et de sécurité.
De la guerre des gangs à la guerre civile espagnole, c’est à un voyage jonché de cadavres que nous convie Olivier Sebban dans ce roman dense, très documenté et qui n’oublie rien des bruits et des odeurs dans son souci de réalisme. Une page d’histoire portée par des personnages forts, que l’on garde longtemps en mémoire.

Cendres blanches
Olivier Sebban
Éditions Rivages
Roman
300 p., 19 €
EAN 9782743652548
Paru le 7/03/2021

Où?
Le roman est situé dans les Pyrénées, entre le France et l’Espagne, du côté de Pamplona et Santander, mais aussi à New York et dans le New Jersey.

Quand?
L’action se déroule de 1925 jusqu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Hiver 1927. Ametza Echeverria contemple l’île de Manhattan sur le liner qui la mène à Ellis Island. Elle se souvient de ceux qu’elle abandonne, des convoyages de contrebande sur les sentiers des Pyrénées, accompagnée de son frère Franck – jusqu’à ce jour terrible qui l’a jetée sur les chemins de l’exil.
À New York, Ametza devient Emma. Elle rencontre Saul Mendelssohn, un mafieux de haut vol. Ensemble, ils organiseront des braquages et des règlements de compte, s’associant aux politiques corrompus et à la pègre locale.
Mais on ne se débarrasse jamais de son passé. Et quand le sien reflue, Emma prend le chemin de l’Europe pour accomplir sa vengeance.
Olivier Sebban retrace brillamment le portrait d’une femme puissante que rien ne peut détruire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Podcast Le livre du jour (Frédéric Koster)
Blog T Livres T Arts 

Les premières pages du livre
Personnages
Charlie Luciano, gangster italo-américain né Salvatore Lucania en 1897 en Sicile dans le village de Lercara Fridi, émigre à l’âge de neuf ans, en 1906, aux États-Unis, New York, Lower East Side. Devenu riche et puissant grâce à la Prohibition. Considéré comme l’inventeur et le chef de la mafia moderne après l’assassinat de Joe Masseria et Salvatore Maranzano.
Meyer Lansky, gangster juif américain né en 1902 à Grodno dans l’Empire russe, émigre à l’âge de neuf ans, en 1911, aux États-Unis, New York, Lower East Side. Ami de Luciano depuis l’enfance, il deviendra son bras droit. Surnommé par les médias le cerveau de la mafia, il sera trésorier du syndicat du crime après la mort de Joe Masseria et Salvatore Maranzano.
Benjamin Hymen Seigelbaum ou Bugsy Siegel, gangster juif américain né à Brooklyn en 1906. Ami et associé de Lansky et Luciano. Assassin pour le compte du crime organisé. Fondateur de Las Vegas.
Arnold Rothstein, gangster juif américain né à Manhattan en 1882 dans une famille aisée. Joueur et propriétaire de maisons de jeu. Mentor de Charlie Luciano. Fondateur de la mafia moderne. Il financera et organisera les premières opérations de bootleggers comme Luciano.
Frank Costello, gangster italo-américain né en Calabre en 1891, émigre en 1895 à New York, Harlem. Disciple de Rothstein, surnommé Premier ministre du crime, il deviendra conseiller de Luciano, et plus tard, lors de l’incarcération de celui-ci à Dannemora, chef de sa famille.
Albert Anastasia, gangster italo-américain né en Calabre en 1902, émigre à New York en 1917, surnommé Seigneur grand exécuteur ou Maître des hautes œuvres pour sa facilité à tuer. Il est nommé à la tête de la Murder Incorporated, bras armé du syndicat du crime, puis chef de la famille Gambino.
Lepke Buchalter, gangster juif américain né à New York dans le Lower East Side en 1897, associé à la famille de Luciano, un temps chef de la Murder Incorporated.
Nucky Thompson, homme politique et mafieux né en 1883. Des années 1910 jusqu’à son emprisonnement en 1941, il fut le chef du système politique et mafieux d’Atlantic City.
Joe Masseria, gangster italo-américain de l’ancienne génération, né en Sicile en 1886, émigre à New York en 1902, grand rival de Salvatore Maranzano dans la guerre des Castellammarese qui les opposa pour la prise du pouvoir à New York. Un temps allié à Lucky Luciano, il est assassiné par des hommes de celui-ci, dans un restaurant.
Salvatore Maranzano, gangster italo-américain de l’ancienne génération, né Sicile en 1887, émigre à New York en 1924, grand rival de Joe Masseria, vainqueur dans la guerre des Castellammarese qui les opposa, capo di tutti capi autodésigné, assassiné en 1931 par les hommes de Luciano et Meyer Lansky avec qui il avait conclu une alliance avant l’exécution de Masseria.

« Il la plaquait contre le mur et la soutenait de ses avant-bras et lui imposait son rythme. Elle haletait, ses jambes enserraient les hanches de l’homme. Elle l’enlaçait. Nuit de la Saint-Jean. Elle ne l’aimait pas, dansait avec lui les soirs de fête, détestait la maladresse et les propositions des autres, devinait qu’il n’aurait jamais osé lui réclamer ce qu’elle lui accordait et savait qu’elle le lui avait accordé afin qu’il ne se risque plus à la demander en fiançailles.
Les fusées d’un feu d’artifice s’élevèrent en chandelles, sifflements et lumières décrépites au-dessus des flammes d’un brasier autour duquel dansait une assemblée d’ombres, cessèrent de grimper et crevèrent en panaches exténués au-dessus des maisons à colombages, dévoilèrent un instant les montagnes avant de choir et mourir dans un souffle asthénique dont le crépitement révoqua toute chose à la faible lueur des étoiles.

Un col de montagne non loin de la frontière espagnole
1925
La frontière franchie de nuit, ils attendaient dans l’aube verglacée et l’un d’entre eux, posté à l’extérieur d’un virage en surplomb des lacets de l’ancienne piste carrossable, surveillait la vallée. Les flancs de la vallée s’évasaient sous le ciel pâle et la cime givrée des conifères entravait un lent mouvement de brume entre deux dévers. Le ciel se teinta de rose au-dessus des sommets dont l’arête dominait la nuit bientôt reléguée et le soleil frangea l’est d’une lumière neuve. Ils parlaient un espagnol rugueux et mâtiné de basque, tapaient du pied et recensaient les pertes et les gains d’une saison de brigandage, le nombre des mules emportées dans les ravins, les routes et les cols praticables avant les premières neiges, jusqu’au printemps et sa débâcle, évaluaient les saisies d’alcool et de tabac, les fusillades et les escarmouches sans conséquence entre douaniers et contrebandiers, fumaient leurs cigarettes roulées entre leurs doigts gourds.
Edur Cruchada entendit un bruit de moteur et se pencha un peu au-dessus du vide et reconnut la Ford à plateau du père de Franck Echeverria. Franck Echeverria conduisait depuis la veille au soir. Ametza, sa sœur assise entre son père et lui, les accompagnait. Le père, portière entrouverte, évaluait l’espace vacant entre le marchepied et l’abîme, gueulait parfois une consigne, tapait sur le toit de la cabine afin de signaler un obstacle. Edur adressa un signe au groupe des quatre Espagnols portant leurs fusils de chasse cassés à l’épaule et tous gagnèrent une portion de piste infranchissable en voiture. La Ford, équipée d’un bloc-moteur Berliet protégé d’une bâche en coton huilé, six cents kilos amarrés au plateau par des chaînes, progressa lentement dans les ornières.
Edur, armé d’un pistolet-mitrailleur suisse passé en bandoulière, magasin en escargot chargé de cartouches 7.65 Parabellum, passa une main aux ongles noirs dans sa barbe naissante, plissa les yeux et scruta une ligne sombre et taillée dans la paroi d’un ubac couvert de pins à crochets, se racla la gorge, toussa et cracha entre ses chaussures, releva la tête, étudia le risque d’une intervention des douaniers français, l’envisagea avec l’arbitraire d’un homme de terrain, l’espérance d’un homme renseigné, puis quitta son poste de guet pour gravir le virage et atteindre un replat planté de mélèzes à l’ombre desquels patientait une paire de bœufs attelés à une lourde charrue. Un chien de berger montait la garde sur le banc du postillon. Le chien se leva, remua la queue, bâilla et envoya un jappement plaintif. Edur saisit l’anneau passé dans le mufle de l’un des bœufs et l’entraîna lentement dans la pente.
Le père Echeverria descendit du pick-up en marche et trébucha, ajusta son béret et sourit. Franck poussa la Ford un peu plus avant dans la poussière et s’arrêta non loin de la route affaissée, au mitan d’une section nivelée sous un encorbellement de roche étincelante de glace, à l’endroit d’une source dont les eaux suintaient et moiraient couche après couche une ravine érodée.
Les contrebandiers espagnols doublèrent la portion de piste dangereuse. Edur mena les bœufs à la sortie d’un virage assez large pour exécuter un demi-tour sans dételer, manœuvra les animaux récalcitrants, meuglant et roulant des yeux, les guida doucement en marche arrière, serra le frein de la charrue et plaça deux caillasses sous les roues avant du chariot.
Franck fit signe à Edur de rejoindre le groupe des hommes maintenant rassemblés derrière le plateau de la Ford, ôta son feutre, le déposa sur la bâche et tira deux bouteilles de blanc sec des poches de sa canadienne en cuir. Ses cheveux luisaient de brillantine dans la franche lumière. Il confia une bouteille à son père, déboucha la seconde et la tendit à Edur. Edur dévoila ses petites dents jaunes en un bref sourire de refus. Franck haussa les épaules et but une gorgée, essuya la moustache de sa barbe courte et noire. Les Espagnols cherchèrent l’approbation d’Edur sans l’obtenir, puis vidèrent les bouteilles. Ametza récupéra les bouteilles et les rangea sous le siège passager de la Ford. Franck enfila une paire de gants de travail, retira la bâche et les chaînes, plia la bâche avec l’aide de sa sœur, la posa sur le capot, enroula les chaînes et lesta la bâche. Edur sollicita l’aide du plus jeune d’entre les contrebandiers, son neveu âgé de seize ans, fils de sa sœur propriétaire avec son mari d’une venta ravitaillée par la contrebande. Blond et pâle, les yeux bleus, maigre, coiffé d’une casquette informe et vêtu d’une courte veste en peau de mouton retournée, l’adolescent s’approcha, rétif, sa démarche chaloupée, son fusil trop lourd à l’épaule.
Le chien fit un bond hors de la charrette et vint laper la glace sous la ravine et manqua d’y laisser sa langue collée. Son maître, Anton, un homme gras et puissant, brisa d’un coup de talon la solide couche recouvrant la flaque. Le neveu déposa son fusil sous le banc du postillon, puis vint de mauvaise grâce aider son oncle à transporter un large brancard en bois de hêtre. Il marmonna, et l’oncle agacé ordonna au neveu indocile, imprévisible et parfois violent, de se mettre au travail sans rechigner.
Les hommes se répartirent autour du plateau de la Ford afin d’installer le moteur sur le brancard. Franck examina le brancard et proposa de glisser trois bastaings sous la charge, avant de la hisser dans la charrue. Les contrebandiers approuvèrent et décidèrent de sortir les bastaings logés entre le plateau et le châssis de la voiture. Edur discuta la manœuvre et leur solidité. Le père et le fils Echeverria avancèrent leurs arguments, se relayant en basque d’une voix claire et tranquille dans la froide et matinale atmosphère. Edur n’opposa plus un mot et contempla Ametza d’un œil glauque et sidéré, levant parfois la tête en direction d’une buse dont le vol concentrique et les sifflements échouaient à conjurer sa fascination.
Franck désigna les à-pics saignés de pénombre, le soleil à son principe entre les failles de schiste dressées à l’est et décréta qu’il ne fallait pas attendre que la glace fonde ou que la terre ramollisse, et dépêcha sa sœur un peu plus haut sur la route pour surveiller leurs arrières.
Le neveu d’Edur contemplait l’intérieur de la Ford et son oncle lui ordonna de se joindre aux porteurs. Le neveu renâcla et défia l’oncle du regard et l’oncle lui fit baisser les yeux. Les hommes dégagèrent le brancard sur le côté, reprirent position et hissèrent le moteur de quelques centimètres. Le père Echeverria ajusta les trois bastaings sous la charge aussitôt déposée et désigna une place pour son fils, plia sur son épaule un épais chiffon, évalua la fragilité du neveu et lui proposa de venir en soutien d’Anton. Les hommes s’en amusèrent, tandis qu’Edur, crispé sur les bois et les éventrations de brume maintenant chamarrée d’une lumière bleuâtre, considérait une chose à laquelle personne ne prêtait attention.
Processionnaires chancelants et baladant un catafalque bancal sur un chemin de montagne chaotique, ils avancèrent le long de la piste, en nage et soupirant, jurant et coudoyant le vide quand retentit une première sommation. Ils s’immobilisèrent et l’adolescent grimaça, gémit et supplia qu’on dépose la charge, gémit encore et vacilla insensiblement sur ses jambes trop frêles et tremblantes dans son pantalon trop large. Anton l’encouragea. Le neveu reprit son souffle et se plaça à l’endroit de la poutre ou la charge était un peu moins lourde et les contrebandiers plaisantèrent entre eux de cette escroquerie.
Ils n’entendirent pas la seconde sommation, poursuivirent leur avancée et cessèrent à la troisième. Décharge de chevrotine en ultimatum. Quelques branches et des aiguilles de pin s’éparpillèrent dans la ramure et tombèrent sur le képi des douaniers. Edur les vit dévaler depuis la ligne sombre et boisée taillée dans la paroi, les observa louvoyer en petites foulées entre les sapins et se positionner en surplomb de la piste, leurs armes braquées sur les porteurs. Il compta trois militaires équipés de fusils et de pistolets de fabrication espagnole. Le plus grand des trois lui ordonna de lever les mains et il obtempéra. Les douaniers se montrèrent un peu plus, blafarde trinité de fonctionnaires sous leur visière, imprudents et mal renseignés, en embuscade dans les hauteurs depuis le crépuscule précédent.
Edur espéra une nouvelle plainte de son neveu et son neveu la lui servit accompagnée d’une défaillance que les hommes tentèrent de compenser par un mouvement de bascule. Edur arma son fusil-mitrailleur et tira plusieurs rafales sur les gendarmes captivés par le début d’oscillation du chargement et l’inévitable chute et l’inévitable démembrement des hommes, les six cents kilos et les bastaings fracassés et les os brisés, les arbustes emportés dans un cataclysme de roche descellée et catapultée dans l’abîme.
Edur cligna des yeux et chassa l’image des douaniers désarticulés, un instant figés et rejetés dans l’obscurité. Le canon de son arme fumait. La colère et la tension dans ses bras et dans sa poitrine, forte au point de l’inciter à pivoter et abattre les hommes occupés à se relever de la poussière, affolés et vérifiant l’intégrité de leurs membres, ramassant leur béret avant de le battre contre leurs cuisses tétanisées. Franck et son père se redressèrent, indemnes, blêmes de peur et de saleté, visages couverts d’écorchures et d’ecchymoses. Le propriétaire du chien s’accroupit devant le moteur et appela Edur.
Les oreilles d’Edur bourdonnaient et ses yeux brûlaient. Il cilla et jura et demanda à l’un des hommes, dégringolé au mitan de la pente, d’aller ramasser les armes des douaniers et descendit la piste en maugréant sans remarquer la fille dans son sillage de cordite et de métal chauffé à blanc.
Il aperçut le bloc-moteur un peu plus bas sur la piste, sa chute interrompue, quintal de ferraille disloquée et immobilisée contre une souche d’arbre, son neveu adossé dans le dévers, presque assis, ses jambes écrasées, observant incrédule les hommes venir à lui en loqueteux spectateurs d’un sordide numéro de foire dont ils cherchaient en vain à lever la supercherie. Approchant, il sonda le fond de son âme en quête d’un signe capable de rédimer son habituelle indifférence et chasser la vague inquiétude éveillée par cette indifférence. Les rescapés firent place. Echeverria père et fils engagèrent Ametza à regagner la voiture. Edur distingua le visage exsangue de son neveu, baissa les yeux et ne vit de sang ni sur le chemin ni dans le fossé, leva de nouveau les yeux sur son neveu et lui adressa un hochement de tête entendu, dont le sens, irrévocable, échappait au plus jeune des deux. Un filet rose et mousseux coulait des lèvres de l’adolescent et l’oncle se souvint de la promesse faite à sa sœur de le protéger et de l’endurcir, chercha Anton parmi les témoins ahuris et décréta qu’on allait attendre que ça passe.
Aucun des contrebandiers n’avait vu pareil prodige et l’un d’entre eux se signa et murmura un Notre Père que les autres singèrent à sa suite. Le neveu agita des pupilles affolées sur leurs visages de rustres balbutiant et bricolant un sacrement, risqua une parole de protestation quand rien d’autre ne se forma qu’une bulle rose et transparente, incongrue et fragile, sur le point de rompre dans le souffle.
Le type, envoyé chercher les armes, descendait la route quand Franck et son père prirent l’initiative de faire levier avec l’un des bastaings brisés et dégager le corps inerte. Deux autres hommes saisirent le neveu sous les aisselles et le corps se déchira dans un flot de sang et d’intestins débraillés. Franck se détourna et courut vomir dans le fossé. Edur recula devant la flaque dont l’ourlet roulait comme un épais mascaret sur la piste. Les trois autres contrebandiers s’écartèrent et l’un d’entre eux saisit Ametza dans ses bras pour l’empêcher de voir le sang se répandre et tarir et former sur la terre une large plaque visqueuse. Franck se redressa, la respiration courte et les yeux pleins de larmes, poussa un long soupir et se retourna, perçut un ordre plusieurs fois répété et surprit l’un des contrebandiers en train d’essuyer frénétiquement le bout de sa chaussure dans l’herbe. Edur gueula une seconde fois son ordre et l’homme leva la tête et regarda autour de lui et regarda de nouveau son pied et recommença à le frotter dans l’herbe. Edur le somma de rejoindre son camarade stupéfait et immobile devant le corps sectionné afin d’en remonter le buste dans la pente et le foutre dans la charrette.
Ils s’exécutèrent sans méthode, tenant chacun une main du cadavre et le tirant derrière eux comme une viande de brousse. Edur les surveilla un instant puis fixa Ametza, sentit son sexe durcir, se détourna et regagna la charrette par la route, grimpa sur le plateau et se pencha sur son neveu et lui ferma les paupières. Les tissus et les chairs luisaient faiblement au niveau de l’abdomen. Sa colonne vertébrale avait été sectionnée et dépassait de son buste broyé. Anton se signa et dissimula la carcasse sous de grands sacs de jute et siffla son chien disparu dès les premiers coups de feu. Le chien refusait de venir. Il le surprit en train de lécher le sol et rogner les chairs coincées sous le moteur, se détourna et s’enfonça dans les bois en direction de l’Espagne.
Franck s’installa au volant de la Ford. Ses mains tremblaient. Il les serra sur le volant en bois. Ametza, pâle et nauséeuse, se cala à ses côtés. Le père rangea la toile huilée et les chaînes à l’arrière de la Ford et donna deux coups de manivelle. Ils roulèrent en marche arrière et firent demi-tour au premier virage, marquèrent une embardée au plus près de l’épaulement extérieur de la piste, afin d’éviter le moteur. Le chien montra les crocs.

Ametza Echeverria devient Emma Evaria
Ellis Island, New York
1927
De nombreux fantômes occupaient son exil et sa fuite l’avait rejetée aux confins d’un autre monde, sur l’océan et dans la promiscuité sans sommeil de migrants entassés au fond des cales du RMS Ausonia, un liner affrété par la Cunard. La mer avait été mauvaise depuis Santander en passant par Rotterdam où de nombreux immigrants, parmi les plus pauvres, étaient montés à bord. Elle avait passé plusieurs nuits et plusieurs jours recluse dans sa cabine, malade, étendue sur sa couchette bordée de draps jaunes et d’une épaisse couverture grise et rehaussée d’un feston dans la trame duquel on lisait, brodé et à intervalles réguliers, le nom de la compagnie. Elle s’était contentée de son réduit saturé d’odeurs de vomi, de cambouis, d’embruns, de charbon, de soupe froide et de métal froid, solitaire et livrée à des songes ineptes à l’orée desquels son fils devenait homme et la vengeait des méfaits de son frère et d’Edur. Elle avait subi les houles en surcroît de l’insomniaque arythmie des machines, méditant ses représailles inassouvies et maintes fois mises en scène et n’avait jusqu’ici jamais envisagé d’autre monde que l’ancien, précipitée vers l’ouest, somnolente et bientôt tourmentée par le détail des passagers morts et recensés dans les ponts inférieurs, leur quantité incidemment vociférée devant sa porte par un steward à l’intention d’un second steward agrippé à la main courante d’une coursive.
L’hécatombe avait fini par varier en nombre et se perdre dans son souvenir, les prénoms de son père et de son frère ajoutés ou retranchés au décompte, finalement dissipé à l’horizon de la mer apaisée. Elle était sortie sur le pont supérieur et n’aurait jamais pensé l’horizon capable de l’assiéger et la maintenir au centre d’un orbe imperceptiblement déporté vers l’Amérique, était longtemps demeurée immobile et partageant avec des centaines d’autres émergés des entrailles du bateau et, comme des milliers d’autres avant elle jetés dans la même entreprise de salut, sa mélancolie comme une gueule de bois soignée par les vagues à l’étrave. Elle s’était adoucie en lisière d’un silence continûment sapé par les tremblements de la cheminée du bateau dont le panache de fumée noire dérivait de travers et souillait d’un brouillard anthracite les hampes de lumières bleu pâle tombées d’entre les nuages.
Elle avait voulu regagner sa chambre. Dans l’entrepont, frôlant les costumes sombres, les robes, les enfants livides et emmitouflés, respirant les effluves de tabac, saisissant la profusion et la diversité des langues, sa colère était revenue. Ce qu’elle n’avait jamais songé haïr, la crasse, l’ignorance, quelque chose de vulnérable, un présage de détresse, lui devint insupportable. Elle emprunta l’escalier menant à sa cabine et remarqua qu’un homme observait discrètement le visage d’une jeune femme escortée par sa mère et sa sœur, pâle et brune sous son châle, des yeux verts, juive, italienne sans doute. Elle ralentit et l’homme inclina imperceptiblement le front, puis leva le regard sous le bord de son bowler hat, posa furtivement son attention sur elle tandis qu’elle accélérait le pas et se retrouvait face à l’écoutille et sa lourde porte de métal grippée et badigeonnée de couches de peinture blanche, se demandant combien de fois le RMS Ausonia avait traversé l’Atlantique et franchi des tempêtes et combien de spectres hantaient ses cabines et ses ponts et combien de jeunes types s’étaient émus au passage d’une fille aussi tangible que l’illusion d’un monde neuf et sans cesse repeuplé par la même insignifiante et sempiternelle humanité.
Elle commanda son premier vrai repas et s’assit sur sa couverture, se souvenant d’un air entendu pour la première fois O Mio Babbino Caro fredonné par une grosse Italienne calée sur un banc, ses cinq gosses affublés de casquettes loqueteuses, rassemblés autour d’elle comme autour d’une idole dont le chant ne comptait guère plus que les choses familières et les nostalgies éventées du pays perdu.
Un matin ils entrèrent dans la baie de New York et naviguèrent longtemps sous la neige et dans la brume laiteuse sans jamais distinguer ni la côte ni les plages de Coney Island. Hagards, ils cherchèrent à bâbord ce qu’ils avaient tous cherché depuis qu’ils arrivaient par milliers, la promesse d’une liberté en laquelle Ametza était peut-être la seule à n’avoir pas eu la chance ou la candeur de croire. Des blocs de glace vieil argent dérivaient sur les eaux noires quand elle s’aperçut qu’elle n’avait jamais vacillé ni songé disparaître par-dessus le bastingage.
Le ciel se dégageait à l’entrée de la seconde baie de l’Hudson et des cohortes de goélands accompagnaient le liner et de grands cormorans poursuivaient leur reflet au ras des eaux et la cloche de brume s’attardait encore entre de rares poches de brouillard. Ils l’aperçurent enfin, son front ceint d’une couronne, tête penchée du côté de son bras levé et tenant une torche, son grand corps vide et drapé de plaques de cuivre verdies et rivetées sur une crinoline de métal. Ils l’observèrent longtemps, poussant des cris de joie et se découvrant, les hommes asseyant leurs enfants sur leurs épaules, certains silencieux et révérant, exsangues et ignorants des épreuves qui les attendaient, évaluant leur délivrance à l’aune de la crainte et de la gratitude qu’elle leur inspirait.
Ils la doublèrent et voyagèrent lentement à rebours des barges chargées de locomotives et de wagons de marchandises poussées au cul par des tugboats trapus émettant de longs et stridents coups de sirène et envoyant leurs jets de fumée charbonneuse et blanche au-delà de laquelle mouillaient les transatlantiques et les cargos, les trois-mâts obsolètes.
New York bardée de docks, de grues et de palans dressés comme l’ossature d’animaux antédiluviens, la saillie de Battery Park visible depuis Ellis Island et Governor Island, ses hauts bâtiments de brique brune et rouge, venait sous un ciel bleu et dur. Elle aperçut le pont suspendu entre Brooklyn et Manhattan. Ses arches gothiques, ses piles, son tablier tendu entre les deux rives unies de la ville lui semblèrent n’être qu’une relique du Vieux Continent dont la perte patinerait bientôt les songes et la misère diurne et l’infecte réalité sur laquelle se rembourse l’espoir.
Elle attendait depuis des heures dans le hall d’Ellis Island, immense et blanc de faïence, assise sous l’une des deux bannières étoilées, suspendues à leurs hampes obliques au centre de la salle dont le plafond était cintré comme une nef, ne comprenant rien aux conversations, supportant les pleurs des enfants et des femmes, la populace interrogée par des fonctionnaires en uniforme, parlant toutes sortes de dialectes, yiddish, napolitain, calabrais, sicilien et irlandais. »

Extraits
« Moïse Heidelberg n’était pas encore rentré, peut-être encore installé à la table de jeu d’un speakeasy du Bowery, au bordel ou en conversation avec l’un des politiciens de Tammany habitués à boire un dernier verre au 21 Club. Les Heidelberg possédaient plusieurs restaurants ravitaillés en scotch et en vin par le gang de Luciano, et le père travaillait et jouait souvent aux cartes avec Arnold Rothstein. Elle ignorait tout d’Arnold Rothstein mais avait plusieurs fois entendu son nom et celui du maire, Jimmy Walker, au cours de conciliabules énigmatiques dont elle ne saisissait presque rien mais discernait d’instinct les enjeux illicites. La mère dormait encore quand ils quittèrent l’immense appartement et traversèrent le hall en marbre et descendirent les marches du perron d’un immeuble en pierre de taille, érigé à la frontière du Lower East Side. Emma travaillait et logeait chez les Heidelberg depuis trois semaines, accompagnait et venait rechercher les garçons à l’école, sept et neuf ans, William et James, maigres et pâles, cheveux noirs et pommadés sous d’épaisses Stetson en tweed. p. 65

Le père resta au chevet de son fils et le fils révéla par bribes l’attaque et le responsable de l’attaque dans les montagnes, le viol et l’avorton, la fuite et le déshonneur des lâches condamnés à demeurer dans le vestibule des enfers, harcelés par les taons. p. 138

Lucky Luciano, Frank Costello, Willie Moretti, Joe Adonis, Dutch Schultz et Al Capone allaient mourir. Tommy Lucchese, l’un des hommes de Maranzano œuvrant en secret pour Luciano, rencontra Saul dans Central Park aux premiers jours du mois d’août et lui révéla l’existence d’une liste noire établie par son boss. L’Irlandais Vincent Coll, en guerre contre Dutch Schultz, devait se charger du contrat et commencer par exécuter Luciano.
Dans la matinée du 10 septembre, Maranzano appela Luciano à son club et lui demanda de passer le voir chez lui afin de causer de différentes affaires à régler. Luciano comprit que le plan mis au point avec Lansky et Mendelssohn serait déclenché sans délai afin d’empêcher Vincent Mad Dog, vingt-deux ans, une fossette eu menton, des taches de rousseur, les yeux bleus, le cheveu épais et roux, né à Gweedore dans le comté de Donegal, honni d’entre tous les tueurs, assassin d’enfant, Michael Vengalli, cinq ans, mort au Beth David Hospital, victime d’une balle perdue au cours d’une fusillade déclenchée en pleine rue depuis une voiture visant un bootlegger au service de Schultz, d’entamer sa litanie de meurtres. p. 295

À propos de l’auteur
SEBBAN_Olivier_©DROlivier Sebban © Photo DR

Olivier Sebban est l’auteur de quatre romans, dont Le Jour de votre nom (Seuil, 2009, prix François-Victor Noury de l’Institut de France) et Sécessions (Rivages, 2016). (Source: Éditions Rivages)

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