Les fillettes

GOROKHOFF_les-fillettes

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Justine, Laurette, Ninon sont Les fillettes qui assistent au long naufrage de leur mère qui sombre dans la drogue et l’alcool, sans que leur amour, ni celui de son mari Anton ne puissent enrayer cette spirale infernale. De douloureux souvenirs d’enfance sublimés par une écriture au scalpel.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Maman, il faut te réveiller!»

Anton et Rebecca auraient pu connaître un petit bonheur tranquille, entourés de leurs trois filles. Mais Clarisse Gorokhoff, en allant creuser ses souvenirs d’enfance, nous propose un drame et un hommage à une mère qui se voulait libre.

Clarisse Gorokhoff construit son œuvre à un rythme «Nothombien» (un roman par an). Après De la Bombe et Casse-gueule, voici Les fillettes, qui est sans doute le plus fort et le plus personnel de ses livres. À sa lecture, on peut très bien imaginer le besoin qu’elle a dû ressentir d’entamer sa carrière littéraire par la fiction avant de coucher cette histoire sur le papier, avant de trouver la force et la manière de l’écrire. Le drame décrit dans le roman est en effet une partie de son histoire personnelle, la perte de sa mère alors qu’elle n’était qu’une fillette.
Ce sont à la fois ses propres souvenirs d’enfance qu’elle convoque dans le roman et les émotions partagées par la fratrie. C’est du reste après avoir retrouvé des lettres adressées par sa grande sœur à sa mère lui enjoignant de ne pas mourir, alors qu’elle était déjà dans le coma, qu’elle a eu le déclic. Dans un entretien pour le blog «Au fil des livres», elle raconte qu’elle a «été bouleversée par sa petite écriture maladroite et pleine de fautes (elle venait tout juste d’apprendre à écrire) qui donnait à sa mère de tels ordres existentiels. Ça été un choc et une révélation: il lui fallait replonger dans cette histoire et l’écrire.»
Nous sommes au milieu des années 90. Pour Rebecca et Anton ce pourrait être comme un conte de fée: ils se rencontrèrent, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants… Trois filles pour être précis. L’aînée Justine va sur ses dix ans, Laurette, la cadette a cinq ans, Ninon est encore au berceau. Quand on les retrouve, à l’heure du réveil, Rebecca manque à l’appel. Elle est encore couchée et n’émergera que plus tard, quand les démons de la nuit l’auront laissée tranquille.
Anton a pris le relais et gère sa petite famille en attendant que Rebecca guérisse. Car il en est persuadé, «un jour, elle ira bien. Ce n’est pas une intuition. C’est une décision. La femme pour laquelle il éprouve ce drôle de sentiment – capiteux mais merveilleux – ne sera plus hantée. Un jour, la vie lui paraîtra aussi plausible qu’aux autres. Et légère. C’est le défi qu’il s’est promis de relever. S’il l’avouait à Rebecca, elle lui rirait au nez. Pas méchamment, non. Après un éclat de rire désinvolte, légèrement grinçant, elle dirait : « C’est mignon Anton, c’est mignon de voir les choses comme ça. Si la vie pouvait être aussi simple…! »»
Les semaines qui suivent vont en effet l’obliger à réviser son objectif. L’addiction est une spirale infernale dont on ne sort pas d’un claquement de doigts.
En retraçant se drame à travers les yeux d’une petite fille, Clarisse Gorokhoff a su trouver la distance nécessaire pour éclairer ce drame d’une belle lumière. Dans ce jeu entre des filles qui grandissent, qui sont poussés par une belle énergie et une mère qui s’étiole et qui devient de plus en plus indéchiffrable, la peine et la douleur sont contrebalancées par une joie et une force, une flamme vive qui entend tout embraser.
Dans un roman d’apprentissage il arrive aussi que les rêves se brisent ou plus justement qu’ils ouvrent vers d’autres réalités, de celles qui construisent une existence, l’entrainent sur des voies jusque-là inexplorées. C’est le beau message de ce livre très précieux.

Les fillettes
Clarisse Gorokhoff
Éditions des Équateurs
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782849906729
Paru le 28/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris.

Quand?
L’action se situe à la fin du siècle dernier.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Avec elle, Anton s’était dit qu’il aurait la vitesse et l’ivresse. Tout le reste serait anecdotique. Avec cette fille, il y aurait de l’essence et du mouvement, des soubresauts incessants. Il l’avait pressenti comme lorsqu’on arrive dans un pays brûlant. On ferme les yeux, un bref instant, nos pieds foulent le feu – déjà, la terre brûle. Aujourd’hui Rebecca n’est plus une jeune fille – mais c’est encore une flamme. Ensemble, ils ont fait trois enfants. Trois fillettes sans reprendre leur souffle. Mais trois fillettes peuvent-elles sauver une femme? Avec des cris, des rires, des larmes, peut-on pulvériser les démons d’une mère?»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Tu vas t’abîmer les yeux
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Agathe the Book 
Blog Au fil des livres 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
L’enfance est une atmosphère. Décor impalpable et mouvant, mélange d’odeurs et de lumières. Les silhouettes qui l’habitent sont fuyantes, et finissent par s’envoler. Sa mélodie est apaisante, la seconde d’après elle se met à grincer. Agonie à l’envers, épopée ordinaire, c’est le début de tout ; une fin en soi. L’enfance est irréparable. Voilà pourquoi, à peine advenue, nous la poussons gentiment dans les abîmes de l’oubli. Mais elle nous court après – petit chien fébrile – et nous poursuit jusqu’à la tombe. Comment peut-on en garder si peu de souvenirs quand elle s’acharne à laisser tant de traces?
1
Ça cogne – c’est le soleil. Le jour se lève.
Laurette est réveillée depuis une éternité. Elle a hâte que le monde en fasse autant. Que la journée commence!
Les mains posées à plat sur son ventre, elle attend que la porte s’ouvre. Comme chaque matin, l’humidité l’arrache du sommeil. La vague de chaleur dure quelques secondes. Très vite, une houle de froid meurtrit ses petits os. Échec, à nouveau. Pourquoi n’arrive-t-elle pas à se réveiller à temps – ou au moins à se retenir? Comment font sa sœur et les autres enfants? Laurette est pourtant persuadée de se lever. Elle se voit même aller jusqu’aux toilettes, allumer la lumière, s’asseoir sur la lunette, tirer la chasse d’eau et retourner se coucher sur la pointe des pieds. Mais non… sa tête lui ment. Laurette a honte, elle n’ose plus remuer. Il ne lui reste plus qu’à attendre l’arrivée du soleil pour s’extirper de la moiteur. Elle n’en peut plus de fixer les lattes qui la séparent du lit de sa grande sœur.
«Justine? Tu dors?»
Laurette entend le réveil sonner dans la pièce d’à côté. Bientôt, un homme va ouvrir la porte de la chambre et allumer la lumière. Ça va piquer les yeux. « Debout les filles! Y a école, on se lève! » Justine va se retourner sous sa couette en maugréant. Elle finira par sauter de son échelle et foncer vers la cuisine, sans lui lancer un regard. Elle, Laurette, n’osera toujours pas bouger. «Allez! Dépêche-toi!» Son père finira par s’approcher de son lit, soulever sa couette et constater – quoi? – l’échec. Le drap trempé, le pyjama humide, le matelas inondé. S’il s’est levé du bon pied, il l’emmènera dans la salle de bains en soupirant. S’il s’est levé du mauvais pied, alors grondera l’orage: les sourcils froncés, le regard noir, la voix tonnante. «C’est pas vrai! Tu ne peux pas te retenir? Il va encore falloir changer les draps. À cinq ans, on ne pisse plus au lit, bon sang!» Et la journée commencera comme ça: honte, orage, école. Laurette attend que la porte s’ouvre. L’humeur des grands, c’est comme le ciel : on ne sait jamais qui du soleil ou de l’éclair l’emportera avant d’avoir pointé son nez dehors.
Si sa mère venait la réveiller, ce serait différent. Rebecca s’assiérait sur le rebord du lit et glisserait sa main dans les cheveux de sa fille. Elle chuchoterait: «Moi aussi, tu sais, je faisais pipi au lit. Ce n’est pas grave. Ça veut dire qu’on fait des rêves plus passionnants que les autres!»
Mais le matin, Rebecca se lève rarement. Elle reste dans son lit, plongée dans le noir. Parfois l’une des fillettes passe sa tête par l’entrouverture de la porte: «Maman?» Pas de réponse. Seul le souffle profond de sa respiration. Rebecca dort encore. Elle fait des rêves plus passionnants que les autres – des rêves de grands.

Extrait
« Ce n’est pas sorcier de se lever quand l’alarme retentit et de démarrer la journée. Un pied par terre, l’autre, on s’étire et hop ! on s’élance. Anton enfile un pantalon et va réveiller les fillettes dans leur petite chambre bleue. Laurette aura sans doute encore pissé au lit. Tant pis, ça finira bien par passer ! Il faudra la doucher puis aller dans la cuisine, sortir les bols du placard, ceux en émail avec écrit «Café» et «Chocolat», y déposer deux grosses cuillers de cacao et le lait demi-écrémé.
Anton allumera la radio pour que le monde s’insinue. Fait-il beau? Va-t‑il pleuvoir? Y a-t‑il moins de chômeurs et plus d’espoir? De nouveaux serial killers? Des avions détournés? Des tableaux de maître dérobés? Des forêts ravagées? Des animaux intoxiqués? Des élections truquées? Un début de guerre nucléaire? Des millions de dollars remportés par un facteur?
Tandis que le monde déferlera par scoops entre le micro-ondes et le frigidaire, Anton ira chercher dans son berceau la petite Ninon. Elle sera déjà debout sur son matelas, les mains agrippées aux barreaux, le regard fiévreux des bagnards fomentant leur prochaine évasion.
C’est son image préférée du matin. De ses trois fillettes, Anton n’en préfère aucune mais il a une tendresse particulière pour la dernière – elle lui rappelle la drôlerie d’une époque évanouie. Il l’emmènera ensuite dans la cuisine et la glissera sur sa chaise haute. Là, Justine et Laurette seront déjà en pleines hostilités matutinales.
Le matin, leurs voix aiguës sont infernales. «C’est moi qui prends la cuiller Mickey!» «Rends-moi mon bol!» ordonnera Justine tandis que Laurette tentera de garder la boîte de céréales plus près d’elle pour pouvoir se servir en premier. Anton augmentera le volume de la radio. Il s’en moque à vrai dire de savoir comment se porte le monde ce matin, c’est le bruit de fond qui l’intéresse. Il plonge son visage dans la fumée du café en pensant à la journée qui l’attend, et surtout à elle. Rebecca.
Un jour, elle ira bien. Ce n’est pas une intuition. C’est une décision. La femme pour laquelle il éprouve ce drôle de sentiment – capiteux mais merveilleux – ne sera plus hantée. Un jour, la vie lui paraîtra aussi plausible qu’aux autres. Et légère. C’est le défi qu’il s’est promis de relever. S’il l’avouait à Rebecca, elle lui rirait au nez. Pas méchamment, non. Après un éclat de rire désinvolte, légèrement grinçant, elle dirait : «C’est mignon Anton, c’est mignon de voir les choses comme ça. Si la vie pouvait être aussi simple…!» Mais la vie est simple, Rebecca, très simple même, quand on ne s’acharne pas à la rendre impossible. »

À propos de l’auteur
Clarisse Gorokhoff est née à Paris en 1989. Après De la bombe et Casse-gueule, parus aux Éditions Gallimard, Les Fillettes est son troisième roman. (Source : Éditions des Équateurs)

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Les amers remarquables

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  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_second_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Gabrielle est une mère fantasque qui n’hésite pas à disparaître, laissant son mari et ses enfants gérer le quotidien. De Berlin à Arcachon, sa fille raconte ses fugues et l’angoisse de ne pas la voir revenir, avant qu’avec l’âge, elle ne devienne sa «fuyarde chérie».

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le roman de Gabrielle

Emmanuelle Grangé nous revient avec un roman sensible, portrait d’une mère fantasque qui prend l’habitude de fuir sa famille avant de finalement retrouver le domicile conjugal. De la révolte à l’amour.

Dans son premier roman, Son absence, Emmanuelle Grangé confrontait une famille à la disparition de l’un de ses membres qui n’avait plus donné trace de vie depuis vingt ans. Il est aussi beaucoup question d’’absences dans ce second opus, même si elles sont plus épisodiques. Nous sommes à Berlin dans les années 1960, alors que la narratrice n’est encore qu’une petite fille. Gabrielle a suivi son mari diplomate dans la capitale allemande où elle passe son temps dans les mondanités. Quand elle n’est pas confiée à la fille au pair, la narratrice est envoyée chez les grands-parents à Malakoff. Quant à Pierre, son mari, il aurait pu, au hasard des réceptions où son épouse est chargée de tenir son rang, apprendre ce proverbe allemand qui dit que «l’oisiveté dévore le corps comme la rouille dévore le fer» et comprendre combien sa femme éprouvait le besoin de changer d’air, d’espace, de liberté, de bords de mer.
Cela lui aurait sans doute aussi évité le désarroi de ne plus la trouver au domicile conjugal et de devoir la supplier de revenir vers lui et sa famille.
Même la naissance d’un petit frère ne viendra pas contrecarrer ce qui va bientôt devenir une habitude. Après les brouilles conjugales, Gabrielle prend la fuite jusqu’à ce jour où il n’est plus possible de la joindre. «Nous sommes restés ballots, passifs, impuissants. Nous avons attendu le pire, l’annonce de l’hospitalisation, voire la mort de Gabrielle. Nous nous sommes habitués à vivre dans l’angoisse, puis dans la résignation. Gabrielle nous avait quittés pour de bon, je lui en ai voulu un peu, beaucoup… »
En déroulant l’histoire de cette famille, Emmanuelle Grangé se rend compte combien ces drames à répétition ont aussi un caractère formateur pour la jeune fille et la femme qu’elle devient et finalement, combien elle doit son caractère et sa liberté à ces épreuves. Bouclant la boucle quand elle devient une mère pour sa mère lorsque la vieillesse et la maladie vont avoir raison de ses escapades, elle rend un magnifique hommage à celle qui lui en a tant fait voir!
Car, au fil des chapitres – qui commencent tous par un extrait de Jane Eyre, le roman de Charlotte Brontë qui les rassemble aussi – le style gagne lui aussi en intensité et en gravité, suivant en quelque sorte la courbe de la vie de Gabrielle. Tout en pudeur et en retenue, mais de plus en plus proche de l’essentiel. C’est beau, fort, prenant.

Les amers remarquables
Emmanuelle Grangé
Éditions Arléa
Roman
176 p., 17 €
EAN 9782363081919
Paru en mai 2019

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, à Berlin, Büsum, Helmstedt-Marienborn, Tübingen avant de parcourir la France, de Paris et sa banlieue, Malakoff, Vanves et Meudon, en Bretagne, à Châteauneuf-du-Faou, puis en Loire-Atlantique et en Alsace, à Strasbourg, dans la Sud, à Avignon, à Nice, Èze, Vallauris et Biot et enfin dans le Sud-Ouest, au bassin d’Arcachon, au Cap Ferret et à Saint-Palais. On y évoque aussi Ouistreham et Genève.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
De son enfance, l’auteur garde le souvenir d’un grand appartement à Berlin, où son père est fonctionnaire international, la naissance d’un frère qui va bouleverser son quotidien de petite fille, des séjours en France pendant les vacances chez des grands-parents aimants, l’accent germanique des nurses qui se succèdent. Pourtant, dans toute cette banalité quelque chose détonne. La mère, fantasque, magnifique, amoureuse des rivages qui lui manquent tant, trop à l’étroit dans son rôle d’épouse de diplomate, ne peut s’empêcher de fuguer. Elle part, fuit l’appartement familial, laissant ses enfants et son mari. Elle revient cependant, jusqu’au jour où…
Comment se construire, grandir, trouver des repères lorsque rien n’est jamais sûr, quand la peur de l’abandon plane sur l’impression de sécurité et de normalité.
C’est ce portrait d’une mère à part qu’Emmanuelle Grangé esquisse aujourd’hui dans ce deuxième livre. On y retrouve ses thèmes de prédilection, la famille, le secret, la force silencieuse des non-dits. Mais aussi le travail du temps qui passe, qui vous entraîne dans sa course, faisant un jour de vous, le parent de ses parents. Aucun jugement, aucune rancœur, dans ce texte plein d’amour et de lucidité. Simplement le roman d’une famille, la sienne.

68 premières fois
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Les autres critiques
Babelio 
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L’Écho Républicain (Blandine Hutin-Mercier)
Blog Kimamori
Blog Lili au fil des pages 

Extraits
« Mon père trouve sa femme remarquable, si belle, unique dans ses vieux escarpins comme neufs car rehaussés de cabochons, il apprécie sa cuisine inventive. Il n’a pas pu venir le jour où elle lui annonce dans une lettre qu’elle ne rentre pas à la maison. »

« Nous sommes restés ballots, passifs, impuissants. Nous avons attendu le pire, l’annonce de l’hospitalisation, voire la mort de Gabrielle. Nous nous sommes habitués à vivre dans l’angoisse, puis dans la résignation. Gabrielle nous avait quittés pour de bon, je lui en ai voulu un peu, beaucoup… J’entendais ses injonctions: Ne dépends dans ta vie que de toi-même; quand un homme t’invite au restaurant, au cinéma, paye ton écot! Je lui en ai moins voulu. J’ai fini par l’imaginer travailleuse, gagnant son pain, son gîte, peut-être relectrice dans une maison d’édition, n’ayant rien d’autre à prouver que sa capacité d’être une femme libre. Elle vivait. Je le savais. » p. 65

À propos de l’auteur
Emmanuelle Grangé est comédienne. Elle vit à Paris. Elle a publié chez Arléa, Son absence, son premier roman, en 2017. (Source : Éditions Arléa)

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Un monstre et un chaos

LeVieuxJardinAW+

  RL_automne-2019  coup_de_coeur

 

En deux mots:
En 1939, après l’attaque allemande sur la Pologne, Alter se retrouve seul, livré à lui-même. Après bien des pérégrinations, il finit par trouver refuge au sein du ghetto de Lodz où ses talents artistiques vont lui permettre de survivre. Mais échappera-t-il pour autant à la solution finale ?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le marionnettiste de Lodz

Hubert Haddad revisite l’histoire du Ghetto de Lodz en suivant la destinée d’un gamin qui a trouvé refuge dans le théâtre de marionnettes… qui cache encore bien des secrets.

Si les livres d’Histoire parlent surtout du ghetto de Varsovie, le premier et le plus important fut celui de Lodz. Hubert Haddad nous retrace sa destinée dans ce somptueux roman, en choisissant de suivre un enfant qui y a trouvé refuge.
Tout commence avec les premières attaques allemandes en Pologne qui, rappelons-le, se déroulent sans déclaration de guerre formelle dès septembre 1939. Les bombes qui s’abattent sur le pays vont faire de nombreuses victimes civiles et arracher Alter à tous les membres de sa famille, y compris sa mère et son frère jumeau Ariel qui avaient réussi à échapper aux premiers massacres. À dix ans, il se retrouve seul, confronté à cette guerre, à la faim, au froid. Son errance va prendre fin à Łowicz où il est arrêté et consigné dans une forteresse. Ne disposant pas de papiers, il est enregistré sous l’identité de Jan-Matheusza, un patronyme électif qu’il conservera après son évasion et son arrivée à Lodz où il trouve refuge dans le ghetto dirigé par Chaïm Rumkowski.
Le «Seigneur du ghetto» voit dans le travail le salut de la communauté juive, reprenant à son compte l’inscription au fronton du camp de concentration d’Auschwitz «Arbeit macht frei» (le travail rend libre). Et de fait, le ghetto va se transformer en centre de production très performant fournissant l’armée allemande.
Hubert Haddad raconte et détaille sans juger, ce qui rend son récit à la fois très fort et très dérangeant. Peut-on comprendre ces milliers de personnes qui travaillent jusqu’à l’épuisement pour leurs bourreaux? Le matériel produit n’aide-t-il pas l’armée allemande dans la réalisation de la solution finale? Et surtout comment aurions-nous réagi? Comment conserver un peu d’espoir face aux exactions, exécutions sommaires et épidémies qui accompagnent la population du ghetto?
Pour Maître Azoï, le marionnettiste qui a conservé un minuscule théâtre «coincé entre un atelier de chapellerie et une manufacture de textiles non tissés» la réponse s’appelle la culture. Il résiste en montant des spectacles, en imprimant un journal clandestin, en agitant ses marionnettes, aidé en cela par Jan-Matheusza qui en quelques jours apprend à maitriser parfaitement la manipulation de son personnage. Une poupée qui lui permet de faire revivre son frère jumeau, à qui il peut se permettre de faire dire des choses, de faire passer des messages, voire de provoquer l’occupant.
Un occupant qui, au fur et à mesure de l’avancée du conflit, va se monter plus exigeant, plus nerveux, plus imprévisible… L’innommable, l’insoutenable est ici transcendé par la langue, comme c’était le cas avec «La plus précieuse des marchandises», le conte de Jean-Claude Grumberg. Hubert Haddad, dont le sens de la narration n’est plus à prouver, nous bouleverse avec cette écriture pleine de poésie et une force d’évocation peu commune. À la fois hommage au frère perdu, tableau saisissant de cette histoire du ghetto de Lodz et manifeste pour la création artistique, ce roman nous rappelle aussi à notre devoir de mémoire. Et espérer donner tort à l’exergue glaçant de Primo Lévi «c’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau».

Un monstre et un chaos
Hubert Haddad
Éditions Zulma
Roman
368 p., 20 €
EAN 9782843048715
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Pologne, à Lodz et dans les environs

Quand?
L’action se situe de 1939 à 1944.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lodz, 1941. Chaïm Rumkowski prétend sauver son peuple en transformant le ghetto en un vaste atelier industriel au service du Reich. Mais dans les caves, les greniers, éclosent imprimeries et radios clandestines, les enfants soustraits aux convois de la mort se dérobent derrière les doubles cloisons… Et parmi eux Alter, un gamin de douze ans, qui dans sa quête obstinée pour la vie refuse de porter l’étoile. Avec la vivacité d’un chat, il se faufile dans les moindres recoins du ghetto, jusqu’aux coulisses du théâtre de marionnettes où l’on continue à chanter en sourdine, à jouer la comédie, à conter mille histoires d’évasion.
Hubert Haddad fait resurgir tout un monde sacrifié, où la vie tragique du ghetto vibre des refrains yiddish. Comme un chant de résistance éperdu. Et c’est un prodige.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Espadon
Blog La Viduité
Blog Unwalkers 


Hubert Haddad vous présente Un monstre et un chaos © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Nous étions des jumeaux sans miroir. Lui s’appelait Ariel, le « lion de Dieu », l’archange, et moi Alter, le déjà-vieux-avant-de-naître, le maladif dont on bénit le souffle. Il n’y avait pas de miroir au logis et Shaena devenait presque aveugle à la nuit tombée. Ariel et moi n’avons jamais su de manière certaine si Shaena était notre mère. Si jeune, elle aurait bien pu être une sœur aînée à charge de famille. Peu d’années après notre naissance, il a fallu quitter Lodz précipitamment pour Mirlek, une grosse bourgade informe proche de la ville de Plonsk, dans la voïvodie de Mazovie, de l’autre côté de la Vistule. Un parent de complaisance, forgeron de son état, nous a recueillis et hébergés indéfiniment en ce lointain shtetl. Colosse taciturne qui battait son enclume du matin au soir, l’oncle Warshauer n’était pas riche mais nous reçûmes de lui l’indispensable sans véritable contrepartie : un gîte, l’accès à une fontaine et de quoi ne pas mourir de faim.
Je me souviens de cette grande chambre mansardée au-dessus du vacarme de l’atelier où cohabitaient trois rescapés d’un drame obscur. Un vieil escalier extérieur en bois délavé nous donnait une relative autonomie. Inquiet de son instabilité, le forgeron l’avait consolidé avec des clous à ferrer et quelques plaques d’acier. Nous l’empruntions dix fois par jour pour aller courir dans la rue principale ou derrière les baraquements, du côté des futaies et des champs. Mon frère et moi avions la bride sur le cou malgré les efforts de Shaena pour nous protéger du monde et peut-être aussi de cet inconnu à l’odeur de feu qu’elle nous avait appris à appeler oncle Warshauer. Tout à son labeur, semblant à peine se soucier de notre présence, il garnissait le garde-manger régulièrement dans l’espèce d’arrière-boutique ou de réserve du rez-de-chaussée aménagée en salle de vie. Nous y accédions au moyen d’un sombre, ténébreux escalier intérieur, puits de marches entre deux portes crasseuses. Il était rare de tomber sur l’habitant des lieux, tôt en besogne et enclin à souper après notre passage. Quand cela se trouvait, l’homme assis près du poêle à bois habituellement éteint nous considérait un instant avec une expression de stupeur, comme s’il se demandait ce que nous faisions là, puis ses traits reprenaient cet air d’impassibilité minérale propre aux forçats ou aux cadavres.
Certains soirs au grenier, sans doute pour atténuer l’effroi que l’oncle nous inspirait et pallier son mutisme, Shaena nous racontait par bribes ce qu’elle croyait savoir d’un passé sans archives ni autres témoins connus. Du temps de la Grande Guerre, bien avant notre naissance, quand trois empires se partageaient la Pologne, le jeune Warshauer avait été réquisitionné avec deux autres artisans du fer par l’armée austro-hongroise pour servir au titre de maréchal-ferrant. C’était l’usage d’emmener au front les forgeurs, essentiels à la mobilité de la cavalerie comme de l’artillerie. À la bataille de Kostiuchnowka, lui et ses compagnons brochèrent à tour de bras les sabots des chevaux ou des mules et soignèrent à l’occasion les bêtes blessées qui pouvaient encore l’être, dans la tradition des campagnes d’alors. Jamais n’aura-t-on vu plus vaste abattoir d’équidés. Shaena escamotait l’apocalypse : trois jeunes tambourineurs d’enclume s’en étaient revenus de guerre. En fait, l’oncle Warshauer, seul survivant, rentra l’âme fracassée au shtetl. Il s’était remis à la tâche en automate, allant de la forge à l’enclume tel un jacquemart d’horloge, tenaillant et martelant les métaux chauffés à blanc tandis qu’au-dessus râlait un énorme soufflet. Les yeux dans les étincelles, le forgeron ne semblait voir que les ailes innombrables d’un ange de feu, battues, rebattues et, dans cette gueule de braises, les langues jaillissantes vite déliées comme des lettres hébraïques, comme les lettres du kaddish, hautes, éperdues, aussitôt ravalées… »

1.
La nuit, Shaena riait parfois sans raison et chantonnait au bord des larmes ; elle ne disait rien de la douleur brûlante, des cœurs mutilés, de cette déchirure d’un monde à l’autre quand un lointain clocher sonnait minuit. Là-haut, au-dessus de l’atelier, les jumeaux dormaient dans le même lit sous un vasistas assez large pour voir luire les étoiles lorsque s’ouvrait l’océan des nuages.
— Tu dors? chuchotait alors l’un d’eux, ses yeux vert d’eau reflétant un croissant de lune. Ce matin la fille du Rav a dit que tu me ressembles pire qu’un dibbouk. Et dans la tête, avons-nous aussi les mêmes choses?
— Qu’est-ce que tu racontes ? D’abord, c’est pas malin de demander s’il dort à quelqu’un qui dort.
— On se ressemble comme deux souris ou deux moineaux, vrai?
— Tu es bien plus joli que moi, petite souris! Ne m’embête plus, j’ai trop sommeil.
— À part Shaena qui voit si mal avec ses yeux malades, les gens nous embrouillent tout le temps. Surtout depuis que nous avons grandi. Nous sommes pareils…
— Non, toi tu as un visage d’ange. Tout doré. Avec une peau de fille. On ne peut pas avoir la même âme.
— La même âme? répète pensivement Ariel juste avant de perdre conscience.
Alter, cette fois bien éveillé, le suit dans son rêve rien qu’en observant les légers frémissements de ses paupières. Alter n’a pas d’autre miroir que son frère. À Lodz, dans son souvenir, ils formaient une solitude indivisible. Ni lui ni forcément Ariel ne pouvaient se distinguer face à l’entourage. Il y avait certes d’autres visages, des femmes jeunes et vieilles, des hommes aux yeux luisants, beaucoup d’enfants aussi. Il se souvient d’un chat borgne qui errait dans les coins d’ombre, toujours sur le qui-vive, des toiles d’araignée accrochées à ses moustaches. Un chat peut-il être plus important qu’une foule du fond de la mémoire ? Kiti, c’était son nom, avait le même regard vert d’eau zébré de bleu que son jumeau. Il n’y a pas meilleur éclaireur des ténèbres qu’un chat borgne, par les rues, au secret des caves, dans un ancien garage à diligences, derrière les vantaux d’une maison funéraire que les endeuillés oubliaient de clore.
La lune s’est éteinte à la lucarne ; on entend déflagrer le vent dans les conduits de cheminée ; les nervures de la charpente attaquées par les insectes pétillent entre deux clameurs dans un chuchotis continu de mastication. La respiration un peu rauque de Shaena couchée à l’autre bout, derrière une lourde tenture suspendue à une poutre, semble répondre aux plaintes des éléments. Il ne fait pas si froid ; même en plein hiver, la chaleur de la forge se répand jusqu’aux combles grâce aux braises sous la cendre.
Ariel s’agite soudain. Haletant, il a rabattu la couverture et pousse un cri.
— Nisht, nisht! s’exclame-t-il dans un râle. Je ne veux pas!
— C’est rien, arrête ! dit son frère. Tu vas fâcher le satan.
Accoutumé à ses cauchemars, Alter l’a saisi par les épaules et s’efforce de l’apaiser comme font les cochers avec une bête que l’orage affole. Mais Shaena ne manque pas d’accourir ; à demi endormie, les jambes nues, elle s’assied au pied du lit et chantonne son éternelle berceuse :
Shlof, kindele, shlof,
dort in jenes hof
iz a lempele vayze,
vil mayn kindele bayse,
kumt der halter mit di gaygn,
tut die shefelekh tsuzamntraybn,
shlof, kindele, shlof.

Extrait
« Des soldats bottés et casqués, fusil en bandoulière, descendirent du second véhicule et firent descendre à coups de crosse des jeunes gens du premier, garçons et filles, les mains ligotées dans le dos. Tout fut accompli en moins de temps qu’il n’en faut pour se soulager ou fumer une cigarette. L’officier hurla des ordres. On plaqua les otages la face tournée contre le mur de pierres sèches surmonté de croix de ciment. Les soldats vite alignés les mirent aussitôt en joue. À ce moment l’une des filles, en jupe claire, d’une blancheur de peau éclatante, les cheveux roux mal noués en tresses, se mit à courir éperdument sur la route. L’officier leva le poing, visa et l’abattit d’une seule balle dans la nuque. L’instant de tomber, les bras entravés, elle esquissa un saut de biche et tournoya dans un adieu. »

À propos de l’auteur
Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’intellectuel et d’artiste, avec des titres comme Palestine (Prix Renaudot Poche, Prix des cinq continents de la Francophonie), les deux volumes foisonnants du Nouveau Magasin d’écriture, ou le très remarqué Peintre d’éventail (Prix Louis Guilloux, Grand Prix SGDL de littérature pour l’ensemble de l’œuvre). (Source: Éditions Zulma)

Page Wikipédia de l’auteur

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Tous tes enfants dispersés

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Trois ans après le génocide Blanche revient au Rwanda retrouver Immaculata, sa mère qui a échappé de peu au massacre et Bosco, son demi-frère qui était engagé dans l’armée régulière. Arrivant de Bordeaux, où elle essaie de construire une nouvelle vie, elle va se heurter à un mur de silence.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Retrouvailles de cœurs en lambeaux»

Dans ce beau premier roman de Beata Umubyeyi Mairesse une famille séparée par le génocide rwandais essaie de renouer les liens distendus au-delà des générations et des silences et d’oublier les fantômes qui la hante.

1997 à Butare, au sud du Rwanda. Blanche revient dans ce pays qu’elle a quitté trois ans plus tôt. C’est l’histoire de ses retrouvailles avec sa famille que nous raconte Beata Umubyeyi Mairesse dans ce premier roman à forte densité dramatique. Car les mots ne veulent plus sortir, les liens sont trop distendus. Car chacun combat d’abord ses propres fantômes.
Immaculata, la mère de Blanche, a perdu ses maris. Le père de Blanche est un ingénieur français qui a filé en métropole sans demander son reste, laissant son épouse et ses deux enfants – elle a aussi eu un fils avec Damascène, un Hutu qui est parti à Moscou – affronter les mois plus difficiles de son existence. Elle parviendra à confier sa fille à des expatriés évacués par l’armée belge tandis que son fils Bosco part au front pour défendre son pays. Durant trois mois, elle vivra terrée dans une librairie avant que son fils ne vienne la sortir de cet enfer.
En reconstituant le puzzle familial, on se rend bien compte combien leurs trajectoires différentes les ont éloignés les uns des autres. Tout tes enfants dispersés est bien le roman de l’incommunicabilité. De la mère avec ses enfants, du frère avec sa sœur, du petit-fils avec sa grand-mère. Même si l’on sent bien qu’une âme innocente comme l’est Stokely, peut être le premier à dépasser les non-dits, les peines intérieures, les rancœurs et les préjugés érigés au fil des ans. Stokely est le fils de Blanche et de Samora, un métis comme elle, rencontré à Bordeaux et avec lequel elle a eu envie de se construire une nouvelle vie.
Mais avant que l’enfant ne puisse s’exprimer et rendre la parole à sa grand-mère, il devra lui aussi franchir quelques obstacles. Né avec un frein de langue trop court, il devra être opéré. Baptisé par erreur Kunuma (qui se traduit par «se taire ou devenir muet»), il lui faudra devenir Kanuma («petite colombe») et apprendre le kinyarwanda pour s’ouvrir de nouveaux horizons.
Racontée à trois voix, cette histoire d’exil et d’oubli, de culpabilité et de pardon, de colonisation et d’accueil, de deuil et de naissance est aussi celle de femmes qui doivent apprendre à trouver leur voie – leur voix – dans un monde où les hommes entendent les soumettre, y compris en s’appropriant l’histoire et en la transformant. Bosco veut par exemple faire de sa sœur la complice des blancs chez qui elle habite désormais et dont le comportement durant le génocide fut loin d’être exemplaire.
Un thème que l’on retrouve dans le formidable roman de Yoan Smadja, J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi, et qui montre aussi combien les cicatrices sont difficiles à effacer, combien il est difficile de surmonter certains traumatismes.

Tous tes enfants dispersés
Beata Umubyeyi Mairesse
Éditions Autrement
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782746751392
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Rwanda, à Butare en venant de Kigali et Kampala, ainsi qu’à Save, Kanombe, Kibuye, Gitarama, Ruhango, Ruhashya, Nyanza, Rubona. On y évoque aussi Bordeaux, Paris et Bruxelles.

Quand?
L’action se situe de 1994 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-on réparer l’irréparable, rassembler ceux que l’histoire a dispersés? Blanche, rwandaise, vit à Bordeaux après avoir fui le génocide des Tutsis de 1994. Elle a construit sa vie en France, avec son mari et son enfant métis Stokely. Mais après des années d’exil, quand Blanche rend visite à sa mère Immaculata, la mémoire douloureuse refait surface. Celle qui est restée et celle qui est partie pourront-elles se parler, se pardonner, s’aimer de nouveau? Stokely, lui, pris entre deux pays, veut comprendre d’où il vient.
Ode aux mères persévérantes, à la transmission, à la pulsion de vie qui anime chacun d’entre nous, Tous tes enfants dispersés porte les voix de trois générations tentant de renouer des liens brisés et de trouver leur place dans le monde d’aujourd’hui. Ce premier roman fait preuve d’une sensibilité impressionnante et signe la naissance d’une voix importante.

68 premières fois
Blog T Livres T Arts 
Blog Les lectures de Joëlle 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Jean-Yves Potel)
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
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Beata Umubyeyi Mairesse présente Tous tes enfants dispersés © Production Autrement éditions

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Blanche
«C’est l’heure où la paix se risque dehors. Nos tueurs sont fatigués de leur longue journée de travail, ils rentrent laver leurs pieds et se reposer. Nous laissons nos cœurs s’endormir un instant et attendons la nuit noire pour aller gratter le sol à la recherche d’une racine d’igname ou de quelques patates douces à croquer, d’une flaque d’eau à laper. Entre eux et nous, les chiens, qui ont couru toute la journée, commencent à s’assoupir, le ventre lourd d’une ripaille humaine que leur race n’est pas près d’oublier. Ils deviendront bientôt sauvages, se mettront même à croquer les chairs vivantes, mouvantes, ayant bien compris qu’il n’y a désormais plus de frontières entre les bêtes et leurs maîtres. Mais pour l’heure, la paix, minuscule, clandestine, sait qu’il n’y a plus sur les sentiers aucune âme qui vive capable de la capturer. Alors, elle sort saluer les herbes hautes qui redressent l’échine sur les collines, saluer les oiseaux qui sont restés toute la journée la tête sous l’aile pour ne pas assister, pour ne pas se voir un jour sommés de venir témoigner à la barre d’un quelconque tribunal qui ne manquera pas d’arriver, saluer les fleurs gorgées d’eau de la saison des pluies qui peinent à exhaler encore et malgré tout un parfum de vie là où la puanteur a tout envahi.»
Tu disais cela quand tu parlais encore, Mama, à mots troués, en attendant que ton fils Bosco rentre du cabaret, cette soirée de 1997.
Tu utilisais le temps présent à cette heure exténuée du jour pour raconter tes souvenirs du mois d’avril 1994, comme si trois années ne nous avaient pas irrémédiablement séparées. Et les volutes blanches qui s’échappaient de ta main, celles qui sortaient de ma bouche entrouverte, toi Impala, moi Intore, les deux marques de cigarettes d’avant, les seules que nous voulions encore goûter comme pour conjurer le temps assassin, à moins que ça n’ait été une façon de s’étouffer à petit feu avec les effluves du passé, nos volutes se rejoignaient, nous entouraient d’un nuage rassurant.
Assises sur le même petit banc de bois brinquebalant qu’autrefois, sur la barza, la terrasse, de la grand-rue de Butare, nous étions cachées des passants par les larges troncs des jacarandas. Tu te laissais aller à parler du mois de lait qui était devenu celui du sang, ukwezi kwa mata kwahindutse ukw’amaraso, entre deux silences qui auraient tout aussi bien pu être des sanglots à couper au couteau et je t’écoutais sans savoir si ma main qui me demandait de te serrer le poignet n’allait pas te faire sursauter. Je restais donc immobile en soufflant fort ma fumée vers la tienne pour qu’elle t’atteigne et desserre ton chagrin figé. Bien que je n’y connaisse rien à la chimie, je me suis souvenue de ce joli mot de sublimation lorsque notre professeur nous avait raconté comment le solide devient gaz et je pensais qu’il devait y avoir un procédé qui de la même façon permettrait à des corps devenus rigides de s’envoler en fumée sans mourir pour autant, de se rejoindre harmonieusement dans les airs, invisibles aux passants. Je me suis imaginée en Intore, danseur guerrier coiffé de longs cheveux ivoire, d’une lance érodée et d’un minuscule bouclier en bois sculpté, voltigeant autour de toi l’Impala aux cornes torturées, antilope pourchassée, t’entourant d’une haie de mots sauvés, de mots ressuscités. Moi l’Intore valeureux, les bras tendus, le dos cambré, je faisais trembler la terre de mes pieds ornés de grelots amayugi, je faisais reculer l’ennemi menaçant en vantant tes hauts faits, tes enfants, tes amants, ta liberté si cher payée. Et pendant que la nuit nous aidait à disparaître rapidement dans la pénombre de la barza, j’écoutais ta voix en hochant la tête, et si mes mouvements étaient imperceptibles, parce que j’avais oublié depuis longtemps comment te toucher, là-haut dans la fumée, je faisais voler les mèches de sisal blanc ornant mon front comme un Intore, poète danseur, combattant d’apparat capable de conjurer ta mort du mois d’avril.
Un moment tu t’es tue, un arrêt incongru au milieu d’une phrase, tu as sursauté, poussé un petit cri puis un son étrange est sorti de ta gorge. J’ai cru que tu pleurais, j’ai scruté ton visage qui se détachait dans l’air enfumé, la ligne droite de ton nez éclairé avec précision par les derniers rayons du soleil couchant, j’ai craint que tu ne puisses plus contenir quelque souvenir brutal dans ta langue métaphorique qui m’avait jusqu’alors protégée, qui a protégé tous ceux qui n’ont pas voulu savoir jusqu’où était allée l’ignominie, et tout mon courage d’Intore s’est enfoui dans ma poitrine immobile. J’ai attendu, le ventre noué, attendu jusqu’à ce que je réalise que tu riais doucement, une fleur de jacaranda entre les mains. Elle était tombée de l’arbre devant nous, t’avait fait peur, cette peur enfantine qui menace de resurgir toute la vie au crépuscule, en dépit des épreuves vaillamment surmontées et de la raison que procure l’expérience du monde. Tu riais de ta peur, sans doute aussi pour éloigner les souvenirs qui t’avaient envahie durant ce bref instant où tu m’avais un peu raconté.
Tu as porté la fleur à tes narines, l’as longuement respirée, puis me l’as donnée dans un geste étonnamment délicat, contrastant avec les mouvements heurtés et l’humeur hiératique dans laquelle je t’avais retrouvée deux semaines auparavant.
J’ai caressé de l’index la clochette allongée dont la couleur bleu violacé était en parfaite concordance avec le crépuscule mourant à cet instant précis sur Butare. Le vent s’était levé, faisant bruisser le feuillage sombre des arbres et la nuit est tombée brusquement, sans sommation, comme elle sait si bien le faire, là-bas. Dans la vallée derrière la librairie, les grenouilles se sont immédiatement mises à coasser de concert, on aurait dit qu’elles attendaient le signal. Je t’ai rendu la fleur, tu l’as effleurée avec ta joue puis l’as jetée sur la terre sèche au pied du jacaranda. Il m’a semblé voir tes épaules se courber d’accablement. »

Extraits
« À quoi ai-je pensé pendant ces premières heures au pays? J’avais atterri la veille au soir avec la résolution de ne pas passer plus d’une nuit à Kigali et de demander dès le lendemain à ma nouvelle amie Laura de me conduire à la gare routière pour descendre vers le sud. C’était la seule que j’avais informée de mon voyage, parce que j’avais besoin d’un point de chute dans le pays, parce que je savais qu’elle garderait le secret le temps qu’il faudrait, elle l’étrangère rencontrée quelques mois auparavant chez des amis de Bordeaux. Quand elle avait dit, au détour d’une conversation à peine audible, au milieu des rires et de la musique, qu’elle partait travailler la semaine suivante au Rwanda, j’avais voulu y voir un signe. Je m’étais décidée le jour même à acheter un billet d’avion mais j’ignorais encore si j’allais avoir la détermination suffisante pour l’utiliser. Laura avait dépassé la quarantaine, elle offrait le regard taciturne de celle qui est allée sauver l’espoir des plus sombres retranchements de l’âme humaine, et un sourire étonnamment serein. » p. 21-22

« Qu’est-ce qui avait changé ici ?
Peut-être que les centaines de milliers d’anciens exilés tutsi qui étaient rentrés après la guerre avaient importé d’autres façons de vivre, qu’on ne se préoccupait plus tant d’égrener les généalogies, à moins que je n’aie dramatisé à outrance le souvenir des interactions avec mes compatriotes d’autrefois, ces moments de présentation où je me liquéfiais, prise au piège de ma carnation. J’étais surprise de voir que la conversation prenait un autre tour, plus sinueux. Il ne me demanda pas de parler de ma mère, ni de son mari. Il dit: «Tu es partie en 94?», je hochai la tête. Puis il laissa un silence presque complice s’installer. Il avait respecté mon mutisme en poussant l’accélérateur en même temps que le volume de la radio qui diffusait une rumba congolaise identique à celle qui passait sur Radio Rwanda, trois ans auparavant. J’avais redressé la tête, laissant mon regard se perdre dans les méandres de la route en macadam. » p. 28

À propos de l’auteur
Beata Umubyeyi Mairesse est née à Butare au Rwanda en 1979. Elle arrive en France en 1994 après avoir survécu au génocide des Tutsi. Elle poursuit ses études en France : hypokhâgne- khâgne puis Sciences-Po Lille et un DESS en développement et coopération internationale à la Sorbonne. Coordinatrice de projet pour MSF, chargée de programmes au Samu social International, assistante à la recherche à l’Université d’Ottawa, chargée de mission AIDES, elle anime des rencontres littéraires à Bordeaux où elle vit. Ses recueils de nouvelles Ejo et Lézardes (La Cheminante, 2015, 2017) ont reçu le Prix François-Augiéras, le Prix de l’Estuaire et le Prix du livre Ailleurs. (Source: Éditions Autrement)

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À la demande d’un tiers

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En deux mots:
La narratrice et Suzanne, sa sœur aînée, sont orphelines. Leur mère s’est jetée d’une tour. Malgré ce drame, elles vont essayer de se construire une vie, même si ce traumatisme reste profondément ancré. Pour dénouer le vrai du faux, une longue quête commence…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ma mère, ma sœur, Bambi et moi

Une mère qui se jette dans le vide et un vide qui se creuse autour de ses deux filles. Mathilde Forget nous offre un premier roman où le cocasse le dispute au tragique, où Bambi pleure et où Glenn Gould travaille sans jouer.

Mathilde Forget était jusque-là plus connue comme auteure, compositrice et interprète de chansons douces-amères (retrouvez quelques-uns de ses titres en suivant ce lien). Toutefois, après avoir suivi un master de création littéraire – comme quelques autres primo-romanciers de cette rentrée – elle a choisi de faire un détour vers le roman. Et le coup d’essai est plutôt réussi.
Dès l’exergue, la description de la scène durant laquelle Bambi apprend la mort de sa mère, le lecteur comprend que la mort et l’absence vont rôder dans ces pages où, en bonne logique les fêlures de l’enfance vont donner des adultes fêlés. D’autant plus fêlés que leur éducation protestante leur a appris qu’il n’était pas de bon ton d’exposer ses sentiments, de se plaindre.
N’ayant plus sa mère qui s’est suicidée en se jetant d’une tour, la narratrice va se tourner vers Suzanne, sa sœur aînée, persuadée que ces trois années de plus étaient garantes de décisions plus judicieuses : «Il me paraissait évident qu’elle avait des connaissances supplémentaires […] elle était mieux renseignée pour ne pas se faire avoir.»
Bien vite cependant, elle va se rendre compte que derrière les principes éducatifs et derrière les vérités «qui arrangent tout le monde», il existe une version différente qui éclaire différemment la perception que l’on peut avoir des gens ou des événements. Et si Suzanne peut se tromper, alors elle aussi peut se tromper et être trompée.
Le temps des explications est venu. Commençons par celle de Walt Disney sur l’absence quasi systématique des mères dans ses dessins animés: «elle impose au personnage principal de prendre ses responsabilités et donc de grandir plus vite, ce qui permet de raconter une vie entière en seulement 90 minutes, durée courante d’un film. Raconter la vie d’un faon qui n’aurait pas perdu sa mère prendrait trop de temps.» Poursuivons par celle sur les causes de la mort de sa mère qu’elle trouve, après avoir entendu plusieurs diagnostics de ses médecins, en volant son dossier médical. Terminons par Suzanne qui, après des crises successives, va finir à l’asile psychiatrique.
D’un drame Mathilde Forget fait une tragi-comédie en n’hésitant pas à ajouter ici un détail incongru et là une comparaison inattendue, à jouer de références cinématographiques et de parfums d’enfance. C’est dur et doux à la fois, c’est émouvant et cocasse, c’est maîtrisé et joyeusement foutraque. C’est réussi!

À la demande d’un tiers
Mathilde Forget
Éditions Grasset
Roman
162 pages, 16 €
EAN: 9782246820475
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, notamment du côté de la Savoie, sur la route de Genève, à Chamrousse et Contis-les-Bains et Grenoble. On y évoque aussi Lyon et Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’au début du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«La folie n’est pas donnée à tout le monde. Pourtant j’avais essayé de toutes mes forces.»
C’est le genre de fille qui ne réussit jamais à pleurer quand on l’attend. Elle est obsédée par Bambi, ce personnage larmoyant qu’elle voudrait tant détester. Et elle éprouve une fascination immodérée pour les requins qu’elle va régulièrement observer à l’aquarium.
Mais la narratrice et la fille avec qui elle veut vieillir ont rompu. Elle a aussi dû faire interner sa sœur Suzanne en hôpital psychiatrique. Définitivement atteinte du syndrome du cœur brisé, elle se décide à en savoir plus sur sa mère, qui s’est suicidée lorsqu’elle et Suzanne étaient encore enfants.
Elle retourne sur les lieux, la plus haute tour du château touristique d’où sa mère s’est jetée. Elle interroge la famille, les psychiatres. Aucun d’eux ne porte le même diagnostic. Quant aux causes: «Ce n’est pas important de les savoir ces choses-là, vous ne pensez pas?» Déçue, méfiante, elle finit par voler des pages du dossier médical qu’on a refusé de lui délivrer.
Peu à peu, en convoquant tour à tour Blade Runner, la Bible ou l’enfance des tueurs en série, en rassemblant des lettres écrites par sa mère et en prenant le thé avec sa grand-mère, elle réussit à reconquérir quelques souvenirs oubliés.
Mais ce ne sont que des bribes. Les traces d’une enquête où il n’y a que des indices, jamais de preuves.
La voix singulière de Mathilde Forget réussit à faire surgir le rire d’un contexte sinistre et émeut par le moyen détourné de situations cocasses. Sur un ton à la fois acide et décalé, elle déboussole, amuse et ébranle le lecteur dans un même élan.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
France TV info (Laurence Houot)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Page des libraires (Delphine Olivier-Auzie, Librairie Le Pain de 4 livres, Yerres)
Blog Les livres d’Eve 
Blog Vagabondageautourdesoi 


Mathilde Forget présente À la demande d’un tiers © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Bambi ne pose pas de questions. Lorsque son père lui apprend la nouvelle, il ne pose aucune question. Pas une seule. Il ne dit rien. Bambi a cinq ans et en un petit mouvement de tête il semble avoir déjà tout compris. À l’écran, la scène dure environ sept secondes qui ont demandé une demi-journée de travail au dessinateur du film, Tyrus Wong. Bambi reste figé un instant, les yeux grands ouverts. Puis sans colère il baisse la tête, laissant ses paupières se refermer. Enfin, comme pour conclure, Bambi nous donne à voir une larme, une grosse larme recouvrant au moins le tiers de sa face. Le blanc de son œil déborde, forme une goutte qui coule le long de sa joue, s’attarde à l’angle de sa mâchoire et finit par tomber pour rejoindre les flocons de neige qui balayent l’écran. Bambi a compris.
Et ça ne lui a demandé qu’une demi-journée.

Suzanne pose ses mains sur mes bras. Autour de mes biceps, elles forment deux brassards moites. La chaleur de sa peau saisit la mienne et pour garder l’équilibre, je m’agrippe à ses coudes. Nos quatre bras forment deux chaînes solides, une chorégraphie contemporaine. Suzanne me surprend par sa force. Enfants, nos combats ne duraient jamais très longtemps car le moindre assaut de ma part se révélait toujours trop brutal pour elle. Suzanne n’aimait pas la bagarre. J’étais ennuyée par sa douceur. Maintenant que nous sommes grandes, bien plus grandes, elle semble enfin une adversaire à ma taille.
Je me demande si les voisins d’en face nous observent en cachette. Ils pourraient facilement profiter du spectacle car nous sommes placées juste devant la fenêtre, restée ouverte toute la nuit. L’été a commencé. J’habite un studio au quatrième étage, ma rue est une impasse de pavés, de plantes approximatives et de morceaux de vélos. Je suppose que mes voisins dorment encore car le jour se lève à peine.
Suzanne est maintenant assise sur le lit, je suis debout face à elle. Je pousse sur ses bras pour la faire basculer en arrière. J’improvise. Elle se redresse et m’oblige à reculer. Sa force continue de me surprendre. Un pas à droite vers la fenêtre, un pas à gauche vers les couteaux de cuisine. Le seul qui coupe vraiment est bleu avec une lame blanche. Nos pieds entrent en scène, nos bustes s’alignent. On tourne sur nous-mêmes. Je repense à La Dame aux camélias que j’ai vu à l’Opéra de Paris. Au début du dernier acte, l’articulation d’un des danseurs avait craqué. Dans le public, quelques personnes s’étaient regardées, embarrassées par ce qu’elles venaient d’entendre. En une fraction de seconde, ce minuscule bruit remettait en cause à lui seul la réussite de tout le ballet. Genou cruel. Je me souviens aussi des cuisses musclées, arrondies comme des collines. Je sens les miennes se tendre sous la pression des déplacements de Suzanne. Mais malgré mes efforts je doute qu’elles ressemblent à celles des danseurs de l’Opéra de Paris.
Je perds du terrain. On se rapproche de la fenêtre et je sens que ce n’est pas dans mon intérêt. C’est le final souhaité par Suzanne. Je me place derrière elle et, avec mon bras gauche, j’encercle son buste pour attraper son poignet droit. En la maintenant contre moi, je me rapproche de la porte d’entrée derrière laquelle j’entends frapper: «Madame? Madame vous êtes là? Ouvrez la porte Madame.» Suzanne m’empêche d’ouvrir. Il fallait donc que j’arrive à la neutraliser d’une seule main pour pouvoir ouvrir la porte, à garder un œil sur le couteau bleu en restant loin de la fenêtre ouverte, tout en ayant l’air la plus saine d’esprit possible pour ne pas risquer de me faire embarquer à sa place. Le jeu était complexe et l’enjeu de taille. Je serre davantage mon bras autour de sa taille. Je constate, à la fois flattée et déçue, que je reste la plus forte. Je parviens à tirer la porte. Trois pompiers sont là. Ils foncent sur Suzanne et l’immobilisent sur le lit. Ces danseurs-là n’ont pas le temps de laisser craquer leurs articulations. Je me demande comment ils ont su lequel de nos deux corps entremêlés ils devaient maîtriser. Avant de leur ouvrir, j’étais effrayée à l’idée que Suzanne ne profite de la situation confuse pour m’accuser de l’avoir attaquée. Et plus je me serais défendue, plus j’aurais été suspecte et suspectée – Suzanne a toujours été meilleure comédienne que moi.
– C’est vous qui avez appelé? Vous êtes la sœur?
Entre le buste d’un pompier et l’épaule d’un autre, le regard de ma sœur. Rempli d’une force qui, malgré les apparences, lui donne plus de puissance que les trois uniformes penchés au-dessus d’elle pour la maintenir sur mon lit.
– Vous êtes la sœur?
– Oui, la petite.
Avant de rejoindre Suzanne aux urgences, j’ai pris le temps de faire mon lit et de passer le balai sur mon lino. Je m’inquiète quant à la gestion de mes priorités. Les voisins d’en face ont enfin ouvert leurs rideaux. Sur le chemin qui mène à l’hôpital, je m’attarde devant une caserne, espérant qu’un pompier me donne des nouvelles de ma sœur. En relevant la tête, j’aperçois une bannière en toile blanche qui flotte au-dessus de l’entrée: BAL DES POMPIERS 20 H.

Extraits
« Quand on a une sœur, le jour de notre naissance est déjà une question de partage.
Pour certaines choses, partager nous arrangeait bien. Comme les tâches ménagères, parce qu’à deux ça va plus vite.
Mais lorsqu’il y avait un choix à faire, j’étais toujours persuadée qu’il y en avait un bon et un mauvais. Une meilleure place, une meilleure serviette de bain, et même une meilleure gomme dans un lot de gommes identiques. Quand on est enfant, les mauvais choix ressemblent à un chocolat avec de l’alcool à l’intérieur. Rapidement j’ai décidé que le meilleur choix à faire était celui de Suzanne. Il me paraissait évident qu’elle avait des connaissances supplémentaires, elle avait trois ans de plus que moi, elle était mieux renseignée pour ne pas se faire avoir.
Quand on me demande ce que je veux, je réponds souvent: « Et toi? » »

« L’explication donnée par Walt Disney lui-même sur l’absence quasi systématique des mères dans ses dessins animés est qu’elle impose au personnage principal de prendre ses responsabilités et donc de grandir plus vite, ce qui permet de raconter une vie entière en seulement 90 minutes, durée courante d’un film. Raconter la vie d’un faon qui n’aurait pas perdu sa mère prendrait trop de temps. »

À propos de l’auteur
Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a reçu le Prix Paris jeunes talents en 2014 pour son EP de chanson Le sentiment et les forêts. Elle a suivi un master de création littéraire et publié des nouvelles dans les revues Jef Klak et Terrain vague. (Source : Livres Hebdo)

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Avant que j’oublie

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  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

 

Prix « Envoyé par La Poste » 2019

En deux mots:
La narratrice raconte la mort de son père et les jours qui suivent, depuis la préparation des funérailles à l’enterrement, en passant par les formalités administratives et le tri des affaires du défunt. Sa peine accroît l’acuité de son regard pour toutes les absurdités et incongruités de la situation.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Avec la politesse du désespoir

Pour son premier roman Anne Pauly s’est emparée d’un sujet difficile, la mort d’un père. Mais elle a réussi un hommage aussi drôle qu’émouvant, en mettant le doigt sur toutes ces petits détails absurdes et en trouvant pour cela une langue très originale.

Dieu sait que ce père que la narratrice vient de perdre est vraiment loin d’avoir été parfait. Le «gros déglingo» comme elle l’appelait se laissait aller à la violence, n’hésitait pas à ingurgiter quelques bouteilles, à rouspéter après le personnel médical ou à se prendre à sa famille qui pourtant l’a accompagné durant ses dernières années, alors que la maladie gagnait du terrain et qu’il ne se déplaçait plus. Une rudesse un peu contrebalancée par une vie plus secrète, dont les objets qui entourent le défunt viennent témoigner, «des mots fléchés force 4, sa petite bible, un recueil de haïkus, son livre sur Gandhi». Une recherche de spiritualité dont on reparlera, car pour l’heure, il s’agit de «mettre de l’ordre» et de préparer les obsèques.
Des obligations qui permettent aussi d’oublier son chagrin et de se concentrer sur des choses plus triviales comme le choix d’un cercueil, la rédaction de l’annonce mortuaire, l’envoi des faire-part et la préparation des obsèques avec le curé.
Si ce roman sensible et émouvant est si réussi, c’est qu’il balance constamment entre le rire et les larmes, démontrant avec grâce que la politesse du désespoir permet de ne pas sombrer, que l’humour est une soupape vitale.
Anne Pauly a aussi trouvé l’écriture qui se marie parfaitement à ce temps de crise, jouant beaucoup sur l’oralité, comme lorsque la narratrice accompagne son frère à l’entreprise de pompes funèbres: «du racket organisé, du délit d’initié, moi monsieur, je ne marche pas dans votre marge de malade et vos combines de merde, avait dit mon frère à monsieur Lecreux fils […] Au fond, j’étais d’accord avec lui sur l’obscénité de ce business de boîtes mais en ce moment difficile, ce n’était pas trop la peine de s’énerver parce qu’en réalité, la mort était déjà passée.»
On peut aussi rapprocher cette manière de parler de la mort de ces haïkus qui plaisaient tant au père disparu. De courtes formules dont l’usage immodéré est aussi un hommage au disparu. Je ne résiste du reste pas au plaisir de vous en livrer quelques-unes ici. À la morgue: «Ses sourcils et ses cheveux brillaient dans la lumière, pleins de laque et de givre parce qu’il sortait d’un putain de congélo.» À la lecture de l’épître aux Corinthiens: «Petite, j’imaginais des types plutôt retors spécialisés dans le négoce de raisins secs.» ou encore lorsque la famille monte en voiture: «En parcourant les cinquante mètres qui séparaient le parking de la chambre funéraire, tous vêtus de noir, j’ai eu un bref instant l’impression qu’on allait braquer un casino.» Je n’oublierai pas non plus Céline Dion, invitée surprise venue à la rescousse et offrant «la catharsis par la pop-check.»
Mais avant ces «toutes dernières larmes», on aura découvert les multiples facettes de la vie de cet homme qui donnent au fil du roman un portrait bien différent des premières pages avec – autre trouvaille de la romancière – une surprise de taille lorsque se manifeste une femme qui a bien connu cet homme. L’occasion d’une ultime pirouette qui prouve que fort souvent on se fait une idée fausse ou pour le moins partielle des gens. Une belle leçon d’humilité qui peut aussi être un manuel à l’usage de ceux qui vivent un deuil.

Avant que j’oublie
Anne Pauly
Éditions Verdier
Premier roman
138 p., 14 €
EAN 9782378560294
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et en Normandie, du côté de Porcheville, Morneville, Gaillon et surtout Carrières-sous-Poissy. On y évoque aussi des voyages à Limoges, en Espagne, en remontant de la Catalogne vers Narbonne et en faisant des arrêts dans les villages d’Ultramort et d’Amer et dans le Perche.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il y a d’un côté le colosse unijambiste et alcoolique, et tout ce qui va avec: violence conjugale, comportement irrationnel, tragi-comédie du quotidien, un «gros déglingo», dit sa fille, un vrai punk avant l’heure. Il y a de l’autre le lecteur autodidacte de spiritualité orientale, à la sensibilité artistique empêchée, déposant chaque soir un tendre baiser sur le portrait pixellisé de feue son épouse; mon père, dit sa fille, qu’elle seule semble voir sous les apparences du premier. Il y a enfin une maison, à Carrières-sous-Poissy et un monde anciennement rural et ouvrier.
De cette maison, il va bien falloir faire quelque chose à la mort de ce père Janus, colosse fragile à double face. Capharnaüm invraisemblable, caverne d’Ali-Baba, la maison délabrée devient un réseau infini de signes et de souvenirs pour sa fille qui décide de trier méthodiquement ses affaires. Que disent d’un père ces recueils de haïkus, auxquels des feuilles d’érable ou de papier hygiénique font office de marque-page ? Même elle, sa fille, la narratrice, peine à déceler une cohérence dans ce chaos. Et puis, un jour, comme venue du passé, et parlant d’outre-tombe, une lettre arrive, qui dit toute la vérité sur ce père aimé auquel, malgré la distance sociale, sa fille ressemble tant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
L’Humanité (Sophie Joubert)
GQ (Alexandre Lazerges)
Sitaudis (Carole Darricarrère)
Blog Le Capharnaüm éclairé
Blog des Arts 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le soir où mon père est mort, on s’est retrouvés en voiture avec mon frère, parce qu’il faisait nuit, qu’il était presque 23 heures et que passé le choc, après avoir bu le thé amer préparé par l’infirmière et avalé à contrecœur les morceaux de sucre qu’elle nous tendait pour qu’on tienne le coup, il n’y avait rien d’autre à faire que de rentrer. Finalement, avec ou sans sucre, on avait tenu le coup, pas trop mal, pas mal du tout même, d’ailleurs c’était bizarre comme on tenait bien le coup, incroyable, si on m’avait dit. On avait rangé les placards, mis la prothèse de jambe, le gilet beige, les tee-shirts et les slips dans deux grands sacs Leclerc, plié la couverture polaire verte tachée de soupe et de sang, fait rentrer dans la boîte à médicaments – une boîte à sucre décorée de petits Bretons en costume traditionnel – le crucifix de poche attaché par un lacet à une médaille de la Vierge, à un chapelet tibétain et à un petit bouddha en corne.
On avait sorti du chevet des petits sachets de moutarde, une compote abricot, un paquet de BN, faut pas se laisser entamer, une pince à épiler en plastique, un menu de la semaine sur lequel il avait essayé de noter quelque chose, des mots fléchés force 4, sa petite bible, un recueil de haïkus, son livre sur Gandhi, son étui à lunettes mité en skaï bordeaux, trois critériums dont un très ancien, une gomme, huit élastiques multicolores, une paire de lunettes rafistolée, deux tubes de Ventoline, un rouleau de Sopalin, son portefeuille et la fiche bristol sur laquelle il tenait sa petite comptabilité d’hôpital (télé, chambre, 18 €, 70 €, téléphone 12 €, Anne distributeur 60 €). Dans le cabinet de toilette, avec des gestes précis, j’avais réuni, dans sa trousse vert foncé le rasoir électrique plein de restes de barbe, les rasoirs Bic et la crème à raser, le bidon d’eau de Cologne Bien-Être Lavande dont il me faisait tamponner son mouchoir, la serviette-éponge et le savon, glissé dans le gant encore humide.
Mon frère avait déplié le fauteuil roulant, posé dessus la prothèse de rechange, les béquilles, le petit ventilateur Alpatec acheté chez Darty quelques heures plus tôt – la mort, s’approchant, semble donner chaud –, les sacs Leclerc, puis m’avait dit avec une douceur inhabituelle : Je descends à la voiture et je remonte. Un mec pratique, mon frère. Je m’étais retrouvée seule avec lui, mon macchabée, ma racaille unijambiste, mon roi misanthrope, mon vieux père carcasse, tandis qu’au-dehors tombait doucement la nuit. Non, tandis qu’au-dehors, en direct du septième étage de l’hôpital de Poissy – tadaaa ! –, tellement magnifique, quelle écrasante beauté Maïté, les lumières de la ville et le ciel orangé de la banlieue. Il aimait ça, les couchers de soleil. Il nous appelait toujours pour qu’on vienne les regarder.
Les infirmières avaient fermé ses yeux, coincé son visage dans une mentonnière et habillé son corps d’une petite blouse vert pâle façon sweat-shirt. C’était triste et drôle, ça l’aurait fait rire, cette petite blouse verte qui lui cachait à peine le genou. J’ai regardé son pied violacé, la vache ! le pauvre, sa barbichette miteuse et son beau visage déserté. En gardant sa grande main qui tiédissait dans la mienne, j’ai souhaité de tout mon cœur ne jamais oublier son odeur et la douceur de sa peau sèche. Je lui ai demandé pardon de ne pas avoir vu qu’il mourait, je l’ai embrassé et puis j’ai dit à haute voix, ciao je t’aime, à plus, fais-nous signe quand tu seras arrivé. Je suis sortie dans le couloir lino-néon, une aide-soignante est passée en savatant et mon frère est arrivé. On y est retournés une dernière fois, pour vérifier. Et puis on a plié les gaules, comme il disait toujours. La vie, cette partie de pêche.
Dans le miroir de l’ascenseur, nos gueules d’adultes, défaites. Coucou l’impact de la mort, bisous. Et la plus-que-certitude, en étant côte à côte, chacun avec sa part de gènes, qu’on était bien les enfants du défunt. On a juste dit bonsoir à une femme enceinte, souri à un interne : on s’est montrés urbains, polis, dignes dans la douleur. On a traversé le hall désert en silence, franchi la porte vitrée, atteint la voiture – mouip mouip – et puis on a pris l’autoroute, déserte elle aussi. Veille de Toussaint, lune claire, ciel dégagé, route à peine réelle.
Quand on a démarré, l’autoradio a relancé le disque à l’endroit où il s’était arrêté. Un CD spécialement conçu par moi pour mon frère mélomane, en souvenir de notre enfance trash mais chantante. Là encore, pas beaucoup de mots ni même de regards, juste des larmes qui perlaient et qu’on chassait d’un revers de main. Les morceaux s’enchaînaient comme autant de berceuses. Et puis tout d’un coup, un peu avant Porcheville, il y a eu Eloise de Barry Ryan, une déclaration d’amour, une supplique, un morceau pompier, victorieux, épique, Eloise, You know I’m on my knees. Un morceau un peu ringard repris plus tard pour le générique français de la série L’Amour du risque. Ça commence par la fin d’un fou rire, de ces rires qui se déclenchent après une bonne grosse blague et tarissent quand il faut reprendre son sérieux, puis démarrent les violons, les cuivres et la grosse caisse. C’était absurde, tant de gloriole, d’emphase et d’espoir ironique tout de suite après tant de silence et de rien. C’était drôle, tant de mise en scène et d’enflure après ce moment, ténu, modeste, où la vie s’en va sans qu’on la remarque. La bonne blague, la barre de rire. Nos rêves intenses, nos espoirs Champs-Élysées, et puis finalement, la vie crise cardiaque, la jambe en plastique et les masques à oxygène. C’était trop pour une seule journée, alors, enfin, j’ai pleuré. Des grosses larmes d’enfant, des sanglots bruyants. Mon frère m’a tapoté gentiment la nuque en me souriant et puis on a ri. Cette chanson après tout, c’était à peu près à l’image de ce qu’on avait toujours vécu avec nos parents : de l’amour, des cris, des drames, du désespoir avec, en fond, des trompettes et des violons. Le lendemain et les jours suivants, on a emprunté cette même route, de bon matin et au couchant pour aller s’occuper des papiers. À chaque fois, des cieux magnifiques, des nuages de toutes les couleurs et des couchers de soleil comme j’en avais rarement vu. Visiblement, il était bien arrivé. »

Extraits
« Ensuite, il a fallu s’occuper des formalités. Elles ont commencé par une dispute avec mon frère aux pompes funèbres Lecreux et fils, 27600 Gaillon, parce qu’il trouvait que les cercueils étaient trop chers. Tandis que le « Mazarin », le « Parisien », le « Richelieu », le « Sully », ou le « Turenne », poignées comprises et cuvette étanche, évoluaient vers des versions plus actuelles dans le respect de l’environnement et des familles, on serrait les dents. Tandis qu’une certaine Jacqueline M., dans une brochure triste et fleurie, se félicitait du déroulement harmonieux de la cérémonie, on crevait de misère. Du racket organisé, du délit d’initié, moi monsieur, je ne marche pas dans votre marge de malade et vos combines de merde, avait dit mon frère à monsieur Lecreux fils, qui, de son côté, avait évidemment calculé une marge pour se dégager un salaire, ce qui semblait normal mais quand même un peu grossier compte tenu de ce qui venait de nous arriver. Au fond, j’étais d’accord avec lui sur l’obscénité de ce business de boîtes mais en ce moment difficile, ce n’était pas trop la peine de s’énerver parce qu’en réalité, la mort était déjà passée. Mon frère le tardif et ses révolutions manquées. »

« Mes toutes dernières larmes sont sorties ce jour-là. J’avais enfin accepté. Si on m’avait dit que Céline Dion m’aiderait un jour dans ma vie à passer ce style de cap, je ne l’aurais pas cru. La catharsis par la pop-check. »

À propos de l’auteur
Anne Pauly est née en 1974 en banlieue parisienne. Après un master en Lettres modernes à l’Université de Nanterre et un master 2 de Création littéraire à Paris 8, elle vit et travaille aujourd’hui à Paris en tant que secrétaire de rédaction. Elle a notamment travaillé chez GQ Magazine. Elle est aussi commissaire du festival de musiques et de culture queer Loud and Proud. (Source: Livres Hebdo)

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Focus Littérature

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Un cheval dans la tête

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  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

 

Sélectionné pour le «Prix du Premier roman 2019»

En deux mots:
Jack aimerait faire de sa passion pour le cheval un métier à plein temps. Mais les difficultés sont nombreuses. Quand un industriel veut s’associer avec lui et l’accompagne à Séville pour acheter un étalon, il entrevoit la fin de ses soucis. Il part plein d’espoir…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La chevauchée de la dernière chance

Le Sud, le ranch, les chevaux… Pour son premier roman Sylvie Krier a rassemblé tous les éléments d’un western à la française. Mais gagner la liberté de vivre de sa passion n’est pas chose aisée.

Les éthologues vous diront la part d’instinct et d’apprentissage dans le comportement du cheval dans sa relation avec l’humain. En revanche, ils ne diront sans doute rien de l’attitude des humains qui les côtoient jour après jour et des modifications que cette proximité entraîne sur leur caractère. Pour cela il faudra le talent d’une romancière comme Sylvie Krier. En racontant le parcours de Jack, de son ami Chayton, de sa compagne Célie et de sa fille Louise, elle va nous montrer combien, consciemment ou non, ils vont adopter bien des traits de caractère de ces purs-sangs. À commencer par une soif de liberté inextinguible.
Jack, le narrateur de ce roman, a fait un choix radical en décidant de consacrer sa vie aux chevaux. Après avoir été cascadeur pour le cinéma et victime d’un accident qui a failli lui coûter cher, il choisit de rentrer dans le rang. Désormais, il va se concentrer à l’élevage et devoir s’éloigner de Snip, la photographe de plateau, avec laquelle il a eu une liaison. Dans le Sud, il va trouver un ranch et quelques chevaux, il va aussi trouver en Chayton un homme qui partage son rêve et n’hésite pas à démissionner de son boulot pour «mener enfin une vie en accord avec lui-même». Une vie rude et des journées de travail chargées, mais une vie qui offre aussi de se retrouver à la tombée de la nuit autour d’un feu de camp avec des amis. On refait le monde, on oublie les factures, les huissiers, les soucis, avec l’aide de l’alcool et des femmes.
Jack a une liaison avec Célie, mais elle n’entend pas pour autant se mettre en couple avec lui: «Nous avions décidé d’être libres, après une période de cohabitation qui s’était soldée par un échec. Célie attendait que je change. Je ne savais pas comment m’y prendre, alors j’attendais moi aussi.»
C’est à ce moment que Louise arrive du haut de ses quatorze ans. Sa mère a décidé qu’il serait juste que son père son occupe dorénavant. Encore un problème de plus à gérer, sous le regard Mickey qui vient régulièrement constater le désordre dans la maison et dans la vie de son frère.
«Plus de fuel. Plus de nourriture pour nous. Guère plus pour les chevaux. Plus de grain. J’ai tué mes dernières juments de réforme. L’abattoir me paiera peut-être quelques arriérés. À condition que la viande ne soit pas saisie. La semaine dernière, j’ai volé, avec l’aide de Chayton, des sacs d’orge dans une coopérative agricole.»
L’homme qui débarque alors avec sa fiancée est qui entend s’associer avec Jack le sortira-t-il de la mouise? Les perspectives apparaissent réjouissantes. Il propose d’aller à Séville chercher un étalon pour développer le cheptel.
Sylvie Krier a trouvé le ton pour raconter cette odyssée qui, au moins géographiquement suit son propre parcours, du Loiret au Sud de la France. On y sent la peur et la poussière, l’envie et l’espoir, mais aussi toutes les contradictions d’une odyssée incertaine: la force et la fragilité, l’espoir et le désespoir, le combat et le renoncement.

Un cheval dans la tête
Sylvie Krier
Éditions Serge Safran
Premier roman
206 p., 17,90€
EAN 9791097594244
Paru le 11/09/2019

Où?
Le roman se déroule en France, notamment à Dampierre-en-Burly dans le Loiret puis dans la région d’Arles et des Saintes-Maries-de-la-Mer. On y évoque aussi un voyage en Espagne, à Séville.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jack, marginal épris de liberté, élève des chevaux. Aidé par Chayton, individu troublant, il peine à joindre les deux bouts. Débarque sa fille, une adolescente qu’il connaît à peine tandis qu’à ses côtés Célie, jeune femme énigmatique, se débat dans une histoire familiale qui agonise.
Jack prend alors la route pour essayer de s’en sortir, allant au-devant de drôles d’aventures. Et puis un jour, un industriel lui propose d’acquérir une partie de son cheptel. Et d’aller choisir un étalon à Séville. Cette offre inespérée permettra-t-elle à Jack de reprendre sa vie en main?
Le corps-à-corps entre idéal et réalité, parfois épique, souvent émouvant, imprègne de manière captivante tout l’entourage de Jack et son cheptel aux allures de ranch du Far West.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
France Inter (Le cabinet de curiosités – Éric Delvaux)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« JACK
* La neige abolit tout. Une naissance imminente.
Il avait neigé toute la nuit. Je suis sorti réparer la clôture électrique du parc des juments. J’avais repoussé ce travail tant que j’avais pu, mais maintenant, c’était devenu une priorité. Courir après le troupeau un petit matin de printemps, passe encore, mais l’hiver dans le brouillard ou la nuit, non.
Il est tombé au moins vingt centimètres de neige. Elle recouvre le tas de ferrailles rouillées du hangar récupéré il y a des lustres, que je n’ai pas eu le temps de monter, les galets destinés à empierrer le chemin, et même la vieille carcasse de tracteur échouée en contrebas. La neige a gommé les ornières, les traces de véhicules. Autour de ma cabane, il n’y a plus rien. Bizarrement, j’ai l’impression qu’aujourd’hui tout est beaucoup plus simple.
Avec la brouette, quelques outils, un sac de pain, je me dirige vers le pré en coupant par le petit bois. Le parc est devenu une étendue immaculée, bordée d’arbres enneigés, qui restitue la lueur pâle d’un soleil d’hiver. Les traces d’un chevreuil, celles d’un sanglier aussi, à en juger comme le bas-côté a été retourné. Au printemps dernier, la clôture a été arrachée par des chasseurs. J’ai plusieurs fois porté plainte auprès de la compagnie de chasse, sans résultat. Avec la masse, j’essaye d’enfoncer les pieux d’acacia qui rentrent difficilement dans la terre froide. J’attrape un morceau de ruban électrique, je le fixe avec deux attaches, je tends de toutes mes forces. Mon épaule droite m’arrache une grimace.
J’élève des chevaux. Un métier qui suscite de la méfiance, dont personne ne comprend la finalité car il rapporte peu. Je ne possède aucun bien. Hector, mon voisin, résume facilement la situation lorsqu’il a bu, ou que son tracteur tombe en panne (deux cas de figure assez fréquents). Il m’interpelle depuis son champ :
— Tu peux m’dire à quoiqu’ça sert ces bêtes-là ?
Je ne revendique aucun de ces tampons officiels qui attribuent une place précise dans la société et font que l’on est considéré avec respect pour la seule raison que l’on sait précisément à qui on a affaire. Je m’en fous. Mon copain Chayton m’assure que c’est le début de la liberté. Franchement, ça me plaît quand il dit ça. Souvent, je me répète ses paroles, parce que, en général, les événements tendent à prouver que je ne suis pas toujours engagé sur la bonne voie.
Je me suis installé dans cette région il y a vingt ans sans rien y connaître. Mon oncle Joseph, menuisier, m’avait aidé à construire mon logement, une habitation en bois au-dessus d’une petite écurie. Oncle Joseph était à la retraite à l’époque. On avait passé six mois à bâtir le tout. Malgré quelques imperfections évidentes, qu’oncle Joseph niait obstinément, j’étais satisfait. Quand je regarde la charpente, les fenêtres qui ferment encore impeccablement, je pense à lui. Je trouve qu’on avait fait du bon boulot. J’exploite quelques hectares d’une terre pourrie de cailloux. Des tonnes de silex qui remontent comme par magie, et réapparaissent, même lorsqu’on les retire régulièrement.
Parfois j’observe Hector dans son champ, son corps noueux, presque calcifié, ses jambes qui ballottent dans des bottes en caoutchouc comme des tiges déposées dans un vase à ouverture trop grande. Quand je le vois fourrager avec une frénésie d’insecte dans les entrailles de cette terre ingrate, je ressens une fascination étrange, mêlée de répulsion. Cette terre tord les corps à son image. Austère et aride.
L’horizon cotonneux se fond dans la neige. Attiré par le bruit, le troupeau apparaît en haut du pré, les silhouettes se dessinent nettement. Ensemble, les juments s’immobilisent, encolures tendues, oreilles dressées. Leurs naseaux crachent des petits jets de vapeur. Elles descendent tranquillement le vallon dans ma direction, la baie en tête. Puis elles partent au petit trot, enfin au galop. Je reste immobile, à écouter le bruit feutré des sabots sur la neige. Fracas lointain qui gronde en approchant. Je pourrais rester dix ans comme ça, à les regarder galoper, la queue en panache, dans des gerbes de neige. Je me dis que ce simple spectacle suffit à mon bonheur. Elles stoppent à quelques mètres de moi. Je leur jette un peu de pain sec. Je m’approche. Je tâte leur dos pour voir si, à travers le poil d’hiver, elles n’ont pas trop perdu d’état. Malgré la température qui dégringole, elles ont l’air en pleine forme. J’observe les pis. Je passe mes doigts engourdis sur les mamelles. La noire ne va pas tarder à pouliner. Il faudra amener du foin, de la paille avec le pick-up, de l’eau chaude pour dégeler les abreuvoirs. Je traîne encore un peu puis je me décide à rentrer pour me faire un café. Devant l’écurie, mon regard glisse au fond de la vallée. Simplement. Facilement. La neige et rien d’autre. Je ne me suis pas senti aussi bien depuis un bon moment.
— Tilena va pouliner. Il va falloir la mettre à l’abri.
Chayton descend de la table sur laquelle il dort, saute sur ses pieds.
— Elle a du lait ?
Il est tout excité. Moi aussi, je suis excité. Mes huit juments sont pleines, les naissances vont bientôt débuter pour s’achever au début de l’été.
— Ça commence.
— Alors c’est pour cette nuit !
— C’est possible, oui.
Tilena a déjà fait trois beaux poulains, deux bais et un gris. Cette année, j’ai misé sur la locomotion en choisissant un mâle qui a remporté des prix dans des concours de modèles et allures. Elle peut nous faire une petite merveille. Chayton s’approche de moi. Son émotion est palpable. Sa lèvre inférieure frémit. Peut-être que ses yeux s’embuent un peu. J’attrape son bras, je le serre sans dire un mot. Il part un moment, revient avec la musette dans laquelle il stocke le fruit de ses cueillettes. Il sort un petit fagot. Il va le faire brûler pour que les esprits soient enclins à veiller sur la jument et le poulain à venir. Il souhaite que ce soit un mâle.
Chayton, cette fois, m’adresse un large sourire.
— On va la rentrer cet après-midi. Je dormirai avec elle dans l’écurie ce soir.
Je bois un café brûlant pendant que Chayton se fait des œufs sur le plat et un sandwich au fromage. On se prépare pour aller soigner le reste du cheptel éparpillé dans différents prés aux alentours. Il met sa toque en marmotte, farfouille dans un tiroir.
— Il n’y a plus de bougie ? On pourrait sortir cet après-midi.
Une balade dans la neige. L’idée me tente, j’avoue. La bougie fondue sous les sabots des chevaux les empêche de glisser, sinon la neige forme des amas, qui, transformés en glace, deviennent dangereux.
— On soigne déjà, on verra après.
On charge dans le pick-up des bidons d’eau chaude, du grain, du foin, de la paille, le tout attaché avec une corde. On a l’impression d’être seuls au monde. Chayton rigole comme un cinglé. L’air vif semble avoir décuplé ses forces, il saute partout en braillant.
— Hey ! On se croirait dans le Dakota !
* Contingences matérielles.

Quand j’essaye de démarrer, le pick-up toussote puis cale. La batterie a dû prendre un coup de froid. Je lève le capot, plonge la tête dans le moteur bien que je n’y connaisse pas grand-chose. J’entends un bruit au loin.
— Il y a un gars là-bas, me fait remarquer Chayton.
À cinquante mètres, j’aperçois un type habillé en noir, qui se dandine dans la neige.
— Va chercher le tracteur et les câbles.
Le type progresse lentement, accoutré d’un attirail vestimentaire de citadin. Parvenu à vingt mètres de moi, il agite un papier dans ma direction. La chienne sort de l’écurie, couverte de paille. Elle commence à grogner. Le type s’arrête.
— Monsieur Eltimore ?
Comme je ne réponds pas, il ajoute.
— Cabinet d’huissiers Matt et Komb. J’ai ici une saisie pour la société Herbagrain.
Je lève sur lui un regard mauvais. Il a un petit sursaut. La chienne est venue s’appuyer contre ma jambe. Elle émet un jappement rauque tandis que je la caresse doucement pour la calmer. Je remets le nez dans le moteur. D’un geste nerveux, j’attrape la jauge à huile. Le type sort un stylo de la poche intérieure de son pardessus.
— Vous pouvez me signer ce document s’il vous plaît ?
— Dégagez !
— Pardon ?
— Dégagez ! C’est clair ? Vous ne voyez pas que je travaille ?
Je claque le capot de toutes mes forces et grimpe dans l’habitacle. Le type hésite un instant puis fait demi-tour. Je le regarde s’éloigner en levant les genoux comme un petit soldat. La neige mouillée laisse des grosses traces sombres sur le bas de son pantalon.
* Quotidien d’un jour d’hiver. J’aimerais que Célie soit avec moi. Une âme indienne. Une fille énigmatique. »

Extraits
« J’élève des chevaux. Un métier qui suscite de la méfiance, dont personne ne comprend la finalité car il rapporte peu. Je ne possède aucun bien. Hector, mon voisin, résume facilement la situation lorsqu’il a bu, ou que son tracteur tombe en panne (deux cas de figure assez fréquents). Il m’interpelle depuis son champ :
– Tu peux m’dire à quoiqu’ça sert ces bêtes-là ? »

« Une quinzaine d’années auparavant, lors d’une fête western estivale, dans un bled perdu, j’avais amené deux Appaloosas, des bêtes un peu lourdes, sans grâce, qui avaient sur leur robe des taches semblables à des coups de pinceau, des éclaboussures. À cette époque, on voyait rarement de tels chevaux en France. Chayton exécutait une danse de la pluie devant quelques spectateurs. Il portait une coiffe en véritables plumes d’aigle qui descendait jusqu’à terre. En le regardant, j’avais pensé que ce type-là avait incontestablement quelque chose d’indien en lui.
Il avait pris l’habitude de venir m’aider lorsqu’il était libre. Je lui avais donné un petit mâle Appaloosa, en échange de son travail. Il curait, manipulait les poulains, m’aidait aux vaccinations, aux sevrages, aux débourrages. Pour gagner sa vie, Chayton travaillait en banlieue parisienne dans une société de mécanique de précision dans laquelle il avait été embauché, en raison de sa vue perçante. Il est capable de repérer une buse dans un arbre à trois cents mètres. L’intégration au sein de son univers de travail avait été compliquée, mais maintenant, c’était une chose acquise, d’après lui. Plus personne ne s’étonnait de le voir perché, immobile face au vide, sur la corniche de la tour dans laquelle il travaillait. Il avait fini par arrêter de chasser les animaux domestiques. Il adorait les dépecer. Il refuse obstinément de parler de cette époque. Je ne cherche pas à en savoir plus. Je suis simplement satisfait que la chatte qui rôde dans l’écurie et me débarrasse des rongeurs n’ait plus rien à craindre et que la chienne puisse garder les lieux sereinement. »

« Plus de fuel. Plus de nourriture pour nous. Guère plus pour les chevaux. Plus de grain. J’ai tué mes dernières juments de réforme. L’abattoir me paiera peut-être quelques arriérés. À condition que la viande ne soit pas saisie. La semaine dernière, j’ai volé, avec l’aide de Chayton, des sacs d’orge dans une coopérative agricole. »

À propos de l’auteur
Sylvie Krier est née à Auxerre. Après avoir fait des études de pharmacie à Dijon, elle exerce dans l’Yonne puis dans le Loiret. Elle vit aujourd’hui dans le sud de la France, près d’Avignon. Un cheval dans la tête est son premier roman. (Source : Éditions Serge Safran)

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Se taire

PINGEOT_se_taire
  RL_automne-2019

En deux mots:
Mathilde Léger, fille de bonne famille, est violée par un Prix Nobel de la paix. La jeune photographe ne veut toutefois pas faire de vagues et décide de se taire. Soutenue par sa sœur Clémentine, elle va essayer de se reconstruire et, lorsqu’elle rencontre Fouad, envisage de tirer un trait sur cette douloureuse épreuve.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

#Metoo, mission ou démission?

En imaginant une fille de bonne famille se faire violer par un Prix Nobel de la paix, Mazarine Pingeot entend montre dans un roman éclairant qu’il est difficile de lutter contre «des décennies de servitude féminine et d’acceptation du silence.»

Commençons par évacuer cette polémique que la presse people s’est empressée de relayer. Il faudrait voir dans ce roman l’histoire de Pascale Mitterrand, la petite fille de l’ancien président. Elle serait l’auteur de la plainte à l’encontre de Nicolas Hulot et les faits relatés par Mazarine Pingeot seraient inspirés par ce qu’elle a vécu. Outre le fait que la romancière et son éditrice rejettent ces allégations, il faut une fois encore dénoncer un faux procès et laisser aux romanciers leur liberté, le droit de s’inspirer de témoignages et de faits divers pour construire une œuvre de fiction plausible, réaliste.
Le personnage de Mathilde Léger, jeune fille de vingt ans, est au cœur du roman. Fille «du plus grand chanteur français, artiste engagé, et image de la France» et d’une intellectuelle féministe, petite-fille d’un écrivain membre de l’Académie française et également conscience morale du pays, elle a choisi d’être photographe. Parmi ses premiers mandats, elle se voit confier la réalisation d’une série de portraits du Prince de T., Prix Nobel de la paix qui vient de perdre sa fille. Dès les premières minutes du rendez-vous, elle sent que le regard du «grand homme» est bizarre, mais reste fixée sur le travail qu’elle a à faire. C’est alors que les choses dérapent : «Il prend mon visage dans sa main, le serre, […] il pose ses lèvres violemment contre les miennes, et me mord, et cherche ma langue, quand la deuxième main s’enfonce dans mon jean, puis ma culotte et enfin mon sexe, qu’il tient fermement […] il me pousse sur le lit, me traite de petite salope, baisse violemment mon pantalon et s’enfonce en moi, il y reste peu de temps. […] il me dit que je suis belle, qu’il aime ma beauté, qu’il m’a déjà vue dans des magazines, quand j’étais plus petite, qu’il m’avait repérée, que ça faisait longtemps qu’il en avait envie, il est content, il me remercie, mais maintenant il a du travail à terminer, si je pouvais le laisser. »
Malgré le choc et la sidération, Mathilde fait les photos qu’elle était venue réaliser et qui bientôt paraîtront en une du magazine qui l’a engagée et qui lui vaudront de vivres félicitations. Mais pour la jeune fille, ces clichés seront d’abord une marque d’infamie et le douloureux rappel d’une scène qu’elle veut oublier. Parce qu’elle a «été programmée pour ne pas faire scandale. Le Prix Nobel l’a bien compris.»
Car ici, contrairement au roman de Karine Tuil qui aborde aussi la question du viol et de ses conséquences, il n’est pas question de porter plainte. Le premier réflexe de la jeune fille, c’est de nier la chose, de laisser le silence recouvrir la chose: «Cette scène n’a pas eu lieu, j’en suis le seul témoin, les photos n’en montreront rien.»
Mazarine Pingeot montre fort bien combien il est difficile de vivre avec une telle épreuve. Car on ne se sent pas seulement souillée, on se sent aussi responsable…
«Depuis le Nobel, tout chez moi est coupable, le corps, le manque d’appétit, la fatigue, encore elle, demeurer auprès des miens, les quitter, l’approche de la nuit, le réveil. Les mots comme le silence. Tout s’équivaut, la valeur a failli. Son idée même. C’est dire. Et moi qui préférais l’image, ça me semblait plus vrai, plus fort. Je me raccroche aux mots que je ne dis pas. Je n’ai plus aucune confiance ni dans les formes ni dans les couleurs. Je n’ai plus confiance en ce que je vois.»
Au poids pesant d’une famille qui refuse le scandale vient s’ajouter «des décennies de servitude féminine et d’acceptation du silence.»
Seule Clémentine, la sœur de Mathilde, lui prête une oreille attentive, compréhensive, essayant de la soutenir, de lui changer les idées, de faire que le mal passe.
Sa rencontre avec Fouad marquera-t-elle la fin du traumatisme? Maintenant qu’elle a trouvé un homme avec lequel elle n’éprouve pas de crainte, avec lequel elle a envie de se construire un avenir, avec lequel elle se confie. Et qui l’encourage, bien des mois plus tard, à porter plainte.
Le fera-t-elle? Sera-t-elle prête à accepter le procès? À reprendre cette histoire douloureuse? C’est tout l’enjeu de la fin de ce roman, aussi surprenante que réussie.

Se taire
Mazarine Pingeot
Éditions Julliard
Roman
288 p., 19 €
EAN 97822600p53255
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et aux environs.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec pour seule expérience ses vingt ans et son talent de photographe, Mathilde est envoyée par un grand magazine chez une sommité du monde politique, récemment couronnée du prix Nobel de la paix. Quand l’homme, à la stature et à la personnalité imposantes, s’approche d’elle avec de tout autres intentions que celle de poser devant son appareil, Mathilde est tétanisée, incapable de réagir. Des années plus tard, une nouvelle épreuve la renvoie à cet épisode de son passé, exigeant d’elle qu’elle apprenne une fois pour toutes à dire non.
Dans ce roman sombre et puissant, tendu comme un thriller, Mazarine Pingeot continue d’explorer les thèmes qui lui sont chers : le poids du secret, le scandale, l’opposition entre les valeurs familiales et individuelles… En mettant en miroir deux instantanés de la vie d’une femme contrainte au silence par son éducation et son milieu, elle démonte les mécanismes psychologiques de répétition et de domination, en même temps qu’elle construit une intrigue passionnante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Élisabeth Philippe)
Paris Match (Valérie Trierweiler – entretien avec Karine Tuil et Mazarine Pingeot)
Madame Figaro (Marie Huret)
La libre Belgique (Geneviève Simon)
Europe 1 (Nicolas Poincaré reçoit Mazarine Pingeot – podcast)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Ici ou là, les femmes commencèrent à révéler les agressions dont elles avaient été les victimes. C’était au début un bruissement, amplifié par la Toile, puis devenu raz de marée. Les mentalités étaient emportées par la vague, elles donnaient l’impression de changer – comme si une mentalité pouvait changer en un clic, les temps s’affolaient et se court-circuitaient, on pouvait se poser des questions légitimes sur la notion de changement et sur la croyance collective qu’un cri de colère se transformerait en progrès social –, des hommes étaient accusés publiquement, on facilitait les dépôts de plainte, et même les délations. Les journalistes étaient à l’affût de scoops, de cette façon, deux d’entre eux allèrent fouiller dans les commissariats. Il ne leur fallut sans doute pas longtemps pour exhumer de vieilles mains courantes frappées par la prescription, mais qui contenaient des trésors…
Tout commença par un flash d’information: un personnage haut placé était accusé d’agression sexuelle. Il n’était ni le premier ni le dernier, ce type de nouvelle devenait monnaie courante. Il suffisait ensuite de jouer aux devinettes et d’accoler des noms. Ça allait du plus vraisemblable au plus farfelu, la vraisemblance tenant à la notoriété et à la respectabilité de l’homme en question. Les bons pères de famille pouvaient trembler, plus ils affichaient de vertu, plus dure serait la chute. On traquait indifféremment les cavaleurs et les curés défroqués, nul n’échapperait à la chasse à l’homme, puisque l’homme, potentiellement, était une bête de proie. Des affiches dans le métro montraient des femmes apeurées, s’accrochant à la barre métallique de la rame, tandis qu’un requin, un ours ou un loup rôdait, s’approchant dangereusement. Ces espèces en voie de disparition étaient censées représenter la plus mauvaise part de l’homme, voire son être profond. Au-delà de leur caractère illisible, ces affiches avaient suscité l’indignation des défenseurs des animaux. Comment pouvait-on comparer un être humain à un animal dont la nature était de chasser ? Certes l’homme s’était « humanisé » précisément en dépassant et en niant sa nature, mais ces pauvres bêtes, exterminées par la seule espèce qui conservait le monopole de la violence légitime, étaient innocentes. Les antispécistes furent à deux doigts de manifester, mêlant leurs voix à celles des féministes, plus promptes à s’insulter entre elles qu’à élaborer un plan de lutte commun. Les hommes se terraient, leur parole n’était plus audible, à moins qu’ils se fassent les porte-parole d’un féminisme militant, et se montrent prêts à offrir en expiation leurs testicules sur un plateau d’argent. La guerre des sexes battait son plein, dévoilant un marché au développement exponentiel, dont la presse écrite entendait bien profiter, elle qui vivait aussi ses derniers moments. Le journalisme avait abandonné sur le champ de bataille sa déontologie, l’heure était à l’hallali, on cherchait les coupables avec des piques, sur lesquelles, à l’instar des sans-culottes, on aurait volontiers planté des parties génitales sanguinolentes afin de les exposer à la vindicte populaire.
En réalité, le problème était d’ordre politique, il s’agissait ni plus ni moins d’une question de domination, mais le temps médiatique n’avait pas le loisir de creuser, il lui fallait des coupables et des victimes, ce qui signifiait alors : des noms. Non pas des catégories, des entités conceptuelles, des classes, des caractères, des appartenances, mais bien des noms : il fallait que la victime ait un visage et un corps, une histoire singulière, pour qu’on l’imagine au moment où sa vie avait basculé. On voulait des récits, on voulait des voix, on voulait des visages, de préférence attrayants. Raison pour laquelle les actrices firent sensation. Elles étaient belles, toujours parfaitement vêtues, elles avaient nécessairement souffert du regard des hommes puisque le système les contraignait à se faire objet du désir pour devenir sujet économique. Elles avaient dû plaire, et d’abord à leur producteur. Il avait l’argent, elles la chair. La transaction était facile à imaginer. Leur indignation et l’avalanche de dénonciations qui s’ensuivit permirent que s’ouvre le dossier du harcèlement sexuel. Ces femmes inventèrent de nouveaux modes de résistance : le choix de la couleur de leurs robes, le port de broches identiques. Elles parlèrent à des magazines, coiffées et maquillées par de grandes marques pour l’occasion. Puis, des victimes – on avait fait le tour des actrices, et les caissières intéressaient moins – on passa aux bourreaux: il fallait là encore des noms et des visages, non pas des types sociologiques, ni des représentants de la classe dominante, mais des gens qu’on connaissait. Si l’on pouvait éviter qu’ils soient par ailleurs stigmatisés par leur couleur de peau, histoire de conjurer tout amalgame raciste, c’était plus confortable : on choisissait l’option « Blanc à fort pouvoir d’achat », si possible en vue dans le milieu politique. Un sportif pouvait aussi faire l’affaire, mais ces pauvres gars qui n’avaient pas fait d’études et qui passaient du statut de prolétaire des cités à celui de milliardaire, avant d’avoir pu vivre une enfance, on le leur pardonnait. Ou on s’en fichait, ce n’étaient que des footballeurs, après tout, ils gagnaient trop d’argent, mais ils pensaient avec leurs pieds, pas étonnant qu’ils agressent des femmes tout en les payant. Si ces hommes étaient d’origine étrangère, les camps se divisaient : la droite soupirait, c’était dans l’ordre des choses, la violence était constitutive de l’éducation, le machisme inhérent à la culture, et la haine des femmes inscrite dans le code génétique ; pour la gauche, le bourreau pouvait éventuellement devenir victime, avoir subi la ségrégation donnant quelque raison de se venger, s’il ne gagnait pas sa vie, ce n’était pas un harceleur, mais un pauvre type auquel la chance n’avait pas souri, grandi dans un «quartier», maltraité par l’Éducation nationale, refoulé des entretiens d’embauche à cause de son patronyme… Celui-là ne faisait que suivre la pente du déterminisme social, le harcèlement devenait fait divers, soudain relégué à la rubrique « chiens écrasés », les pages « société » les acceptant de mauvaise grâce, ou à la condition qu’il s’agisse d’une tournante dont une victime plus à plaindre encore aurait fait les frais. Ces prises-là n’intéressaient pas.
On avait bien épinglé un célèbre prédicateur à tendance islamiste radicale qui avait « évangélisé » des âmes incertaines dans les caves des banlieues tout en tenant un discours policé sur les plateaux de télévision. Le cas était délicat, les journaux qui s’en emparèrent furent traités de «racistes», un comité de soutien de gens de gauche, mais pas antisémites précisèrent-ils aussitôt, se forma dans l’heure même, hurlant au complot. L’idéologue représentait la face lumineuse d’un islam qu’on se devait d’aimer, de chérir pour manifester l’ouverture des esprits à la différence, à toutes les différences, sachant mal évaluer les excès de différence quand celle-ci tuait, et si un excès participait de la différence, ou la discréditait. Les théories demeuraient floues sur la question, on tolérait le voile car rien n’était pire que la stigmatisation, quant aux femmes voilées elles-mêmes, cela ne relevait-il pas de leur choix, et du prérequis minimal de la démocratie que de les écouter? Si elles avaient envie de se couper les mains ou de s’auto-lapider, qui étions-nous pour le leur interdire? Le relativisme des valeurs, voilà les forces du progrès, qui pourtant heurtaient de plein fouet la revendication de ces autres femmes de ne plus être violées impunément. Au nom du relativisme, néanmoins, on pouvait accepter que le prédicateur, bel homme et beau parleur, en qui on avait mis toute sa confiance, eût quelque peu défloré des vierges mineures auxquelles on avait oublié de demander leur consentement. Consentir à porter le voile, oui, mais à se faire pénétrer par un ayatollah du puritanisme, cela n’était pas nécessaire. Au moins le relativisme était-il cohérent avec son principe même. »

Extraits
« Il prend mon visage dans sa main, le serre, je me dis que peut-être je ressemble à l’enfant pendue, avant la corde, peut-être est-il traversé par une douleur qui le laisse coi, et je pense à son pan de chemise, le pauvre, il ne sait pas, peut-être qu’il faudrait… Mais il pose ses lèvres violemment contre les miennes, et me mord, et cherche ma langue, quand la deuxième main s’enfonce dans mon jean, puis ma culotte et enfin mon sexe, qu’il tient fermement, je ne vois plus la fleur, j’essaie bien d’accrocher mon regard, mais je ne vois plus la fleur, il est trop près, ça bloque la vision, mais ça n’empêche pas d’imaginer, je vois la chambre d’amis dans la maison de la Drôme, et la fois où grand-mère m’a autorisée à y dormir, seulement pour voir, seulement pour jouer à « l’ami », seulement pour sentir la maison en étranger et la rencontrer d’une certaine manière, la rencontrer, ma maison de famille, observer les murs, les tapis, les papiers peints, comme s’ils étaient nouveaux, attachés à aucun souvenir, à aucune personne, complètement débarrassés de moi. Il me susurre des mots qui sont comme des pulsions, des mots sales, il veut que je le suce, tout de suite, il est impérieux, mais je suis en train de découvrir ma maison, j’arpente les pièces, et je sens leur odeur, je voudrais aller me coucher maintenant, alors il me pousse sur le lit, me traite de petite salope, baisse violemment mon pantalon et s’enfonce en moi, il y reste peu de temps. Je n’en sais rien, à peine le temps d’ouvrir la porte du couloir et de la refermer, car de nouveau je suis dans la chambre d’amis, la mienne et pas la mienne, le papier peint aux rayures vertes, que j’observe puisque ma vue s’est dégagée. Il s’est agenouillé devant le lit, et baise mes pieds, mes jambes, je le sais au bruit, je ne sens rien, il pleure maintenant, il me dit que je suis belle, qu’il aime ma beauté, qu’il m’a déjà vue dans des magazines, quand j’étais plus petite, qu’il m’avait repérée, que ça faisait longtemps qu’il en avait envie, il est content, il me remercie, mais maintenant il a du travail à terminer, si je pouvais le laisser. »

« Le silence ne viendra pas après, le silence appartient au bureau, à la maison, comme ses fenêtres et sa porte. Cette scène n’a pas eu lieu, j’en suis le seul témoin, les photos n’en montreront rien.
Moi, la fille du plus grand chanteur français, artiste engagé, et image de la France, j’ai été programmée pour ne pas faire scandale. Le Prix Nobel l’a bien compris. »

« Alors je balance tout, le Nobel, la voix gonflée de désir, et moi qui ne sais pas quoi faire, s’il faut obéir parce que c’est le Nobel, «un homme bien», le premier sujet qu’on me donne, il ne faut pas gâcher la fête, et si je me trompais, si c’était moi qui me faisais des idées, si ma peur prenait le dessus, parce que la peur habite les filles depuis la nuit des temps, parce que la peur est parfois la seule grille de lecture des filles qui passent à côté de sacrées expériences, parce que la peur dicte aux filles que tout est sexuel, alors qu’en réalité…, mais non, la peur disait vrai; tout est sexuel ET tout est politique, n’est-ce pas, bien sûr il voulait me sauter, il voulait sauter la fille et la petite-fille de. La fille de l’image. »

À propos de l’auteur
Romancière et scénariste, Mazarine Pingeot est l’auteure d’une douzaine de romans dont Bouche cousue, Bon petit soldat, Les Invasions quotidiennes et Magda. (Source : Éditions Julliard)

Site Wikipédia de l’auteur

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Ceux que je suis

DORCHAMPS_Ceux-que-je-suis
  68_premieres_fois_logo_2019RL_automne-2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »
Talent Cultura 2019
Sélection Prix du roman FNAC 2019

En deux mots:
Quand Marwan rentre de vacances au Portugal, un double choc l’attend. Son épouse le quitte et son père meurt. Ayant émis le souhait de reposer au Maroc, la famille organise les funérailles. Pour Marwan, le voyage sera l’occasion de découvrir quelques secrets de famille.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Des racines profondément enfouies

Dans un premier roman à l’intensité dramatique croissante, Olivier Dorchamps nous entraîne au Maroc, sur les pas d’un fils accompagnant le cercueil de son père. L’occasion de (re)découvrir sa famille.

Marwan est un peu fatigué. Il rentre de vacances au Portugal et doit préparer la rentrée. C’est la première fois que ce prof d’histoire-géo aura des élèves de terminale. Il est aussi perturbé par l’annonce que lui fait Capucine, sa compagne: «on se sépare. Elle a dit on, comme quand elle lançait et si on allait au cinéma, ce soir? ou bien on devrait se faire un petit week-end à Barcelone ou encore on n’est pas allé au resto depuis des semaines. Puis le sempiternel on n’est pas fait l’un pour l’autre, tu comprends? a guillotiné tout espoir, alors j’ai répondu d’accord.» Aussi quand sa mère lui demande de passer voir son père qui ne se sent pas très bien, il préfère renoncer. Quand il se réveille le lendemain matin, un message de son frère lui annonce qu’il est décédé.
Culpabilisant un peu, il se rend au chevet du défunt, dans l’appartement de Clichy qu’il partageait avec son épouse et où il retrouve toute la famille, son frère jumeau Ali avec son épouse Bérangère et son jeune frère Foued. En état de sidération, il ne réalise pas vraiment qu’il ne verra désormais plus son père. Il ne réagira pas non plus quand sa mère lui demande ce qu’elle va devenir. Un silence pesant s’installe alors. Ce n’est que lorsque Madame El Assadi, une voisine qui attend sagement devant la porte pour rendre un dernier hommage à son ami, lui fait remarquer que Tarek allait désormais lui manquer qu’il prend conscience du drame, qu’il comprend qu’à lui aussi, il va manquer: «On m’a enlevé une partie de moi-même, une partie que je ne retrouverai jamais. Il n’est plus là. II ne reste que l’absence. Et désormais nos vies passeront sans lui. Finalement grandir c’est ça; c’est perdre des morceaux de soi.»
Quand sa mère lui apprend que sa dernière volonté était d’être enterré au Maroc, il encaisse un nouveau choc. D’autant qu’il a été choisi pour convoyer la dépouille. Lui qui n’a jamais vécu au Maroc, qui ne parle pas très bien l’arabe, ne comprend pas cette décision qui va empêcher ses proches de se rendre souvent sur sa tombe.
Mais il entend respecter la parole de son père et s’envole avec son oncle Kabic vers Casablanca.
Ce dernier va profiter de l’occasion pour lui raconter l’histoire de la famille, celle de ses grands-parents, lui dire «des choses que même son père ne lui a jamais dites». Né en France, il va comprendre alors qu’il ne doit pas occulter ce passé s’il veut trouver sa vraie identité. «Je ne me sens pas marocain. Et pourtant, où que je sois, en France ou au Maroc, je n’ai pas le choix de ma propre identité. Je ne suis jamais ce que je suis, je suis ce que les autres décident que je sois.»
Olivier Dorchamps a construit son premier roman en ajoutant chapitre après chapitre davantage d’intensité dramatique jusqu’à l’épilogue et la révélation des secrets de famille restés jusque-là profondément enfouis.
Roman sur l’exil et sur la recherche de son identité, Ceux que je suis est aussi un bel hommage à la famille et aux valeurs qu’elle peut parvenir à transcender au-delà des frontières et au-delà de la mort.

Ceux que je suis
Olivier Dorchamps
Éditions Finitude
Premier roman
256 p., 18,50 €
EAN 9782363391186
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans la région, notamment à Clichy, ainsi qu’au Maroc, principalement à Casablanca. On y évoque aussi un voyage par la route en passant par Bordeaux, Bilbao et Algésiras, des vacances au Portugal et Nantes.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’au début des années 50.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le Maroc, c’est un pays dont j’ai hérité un prénom que je passe ma vie à épeler et un bronzage permanent qui supporte mal l’hiver à Paris, surtout quand il s’agissait de trouver un petit boulot pour payer mes études. »
Marwan est français, un point c’est tout. Alors, comme ses deux frères, il ne comprend pas pourquoi leur père, garagiste à Clichy, a souhaité être enterré à Casablanca. Comme si le chagrin ne suffisait pas. Pourquoi leur imposer ça ?
C’est Marwan qui ira. C’est lui qui accompagnera le cercueil dans l’avion, tandis que le reste de la famille arrivera par la route. Et c’est à lui que sa grand-mère, dernier lien avec ce pays qu’il connaît mal, racontera toute l’histoire. L’incroyable histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Le Blog de Mimi 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il a souvent fait ça ; rentrer tard sans prévenir. Oh, il ne buvait pas et ma mère avait confiance, il travaillait. Il travaillait depuis trente ans, sans vacances et souvent sans dimanches. Au début, c’était pour les raisons habituelles : un toit pour sa famille et du pain sur la table, puis après qu’Ali et moi avions quitté la maison, c’était pour ma mère et lui ; pour qu’ils puissent se les payer enfin, ces vacances ! En embauchant Amine pour les tâches lourdes au garage, il avait souri : non seulement il aidait un petit jeune qu’il connaissait depuis toujours, mais en plus il allait pouvoir emmener ma mère au cinéma, au restaurant, à la mer ; la gâter. Et la vie aurait moins le goût de fatigue.
J’avais des scrupules à partir en congés quand je le voyais trimer comme ça. On nous le reproche assez, à nous les enseignants, d’être constamment en vacances. Cet été, j’ai passé un mois et demi de far-presque-niente dans les Algarves, chez des amis. Je dis presque parce qu’il y a les cours à préparer d’autant que, cette année, j’ai des Terminales pour la première fois. Capucine m’avait rejoint les deux dernières semaines. Mon père a toujours trouvé extravagant que je passe mes vacances à l’étranger, mais j’en ai besoin pour affronter la rentrée et son troupeau d’ados qui se fichent de l’Histoire-Géo, comme du reste d’ailleurs. Cette violence étouffée de l’adolescence, je n’ai qu’à fermer les yeux pour me la rappeler : les angoisses, les humiliations, les coups de cœur, de gueule. Les maux de ventre. De toutes ces peurs, celle qui m’a traqué jusqu’à l’agrég et me traque encore parfois, c’est la crainte de décevoir.
Au retour du Portugal, il y a trois jours, j’appréhendais un peu la reprise. Capucine m’a rassuré. Prof au lycée à vingt-neuf ans, c’est flatteur, tu comprends ? Tu es brillant. Tu as toute la vie devant toi ! J’ai souri et elle a annoncé qu’on se séparait. Elle a dit « on », comme quand elle lançait et si on allait au cinéma, ce soir ? ou bien on devrait se faire un petit week-end à Barcelone ou encore on n’est pas allé au resto depuis des semaines. Puis le sempiternel on n’est pas fait l ’un pour l ’autre, tu comprends ? a guillotiné tout espoir, alors j’ai répondu d’accord. Pas parce que j’avais envie de rompre, mais parce que ses « on » sonnaient comme des « je » et qu’elle avait déjà pris sa décision.
Pendant quatre ans, elle m’a seriné que je devrais faire davantage de sport, que je ne lève pas suffisamment les yeux de mes bouquins, que j’ai trop d’opinions sur tout et à présent elle m’assène que je suis brillant mais qu’elle sera plus heureuse avec un autre, sans doute médiocre. Ça elle ne l’a pas dit, mais ça m’a fait du bien de le penser. Elle a rencontré quelqu’un, c’est très récent, ça date du début de l’été. Elle est déjà très amoureuse. Il est de Rennes. Elle m’a donné tous les détails, comme à une vieille copine. Un banquier breton qui jongle avec des millions entre Londres et Singapour. Médiocre, comme je disais ! C’est la vie, tu comprends ? a-telle répété avec un air d’évidence. Pourquoi est-elle venue avec moi au Portugal alors ? Elle ne voulait pas gâcher les billets d’avion. Et puis elle voulait voir si elle pouvait sauver notre couple. Ce coup-ci elle n’a pas dit « on ». Je me suis dit que son banquier lui avait proposé des vacances en Bretagne et qu’elle était venue au Portugal parce que la météo y est moins risquée que dans le Finistère. J’ai souri et elle a pris la mouche. C’est exactement ça qu’elle n’arrive plus à supporter, mes sourires. Elle n’en peut plus de ce bonheur fataliste qui me rend béat. Ça fait quatre ans que je souris sans m’apercevoir qu’elle est malheureuse. Oui, malheureuse ! Quatre ans que nous nous enfonçons dans cette routine qui la ronge. Il n’y a que moi qui ne m’en rends pas compte, tout le monde le lui a dit. En effet, je ne m’étais pas rendu compte qu’elle me trompait. Depuis combien de temps ? Depuis trois ? Quatre mois ? Qu’est-ce que ça peut faire ? J’ai besoin de changement, tu comprends ? Du changement ! Et elle est partie.
Mon père nous a toujours dit, à Ali, Foued et moi, de nous méfier des femmes aux noms de fleurs, elles ont souvent davantage d’épines que de parfum. Il avait connu une Rose à Casablanca dans sa jeunesse. Il n’en parlait jamais. Le lendemain de ma première déception amoureuse, je lui avais demandé si les chagrins que nous laissent les filles s’estompent avec le temps. Il m’avait simplement répondu il y a des piqûres qui font souffrir toute la vie. Et même après.
Il avait désapprouvé mon choix pour les vacances d’été. C’est cher le Portugal, avait-il murmuré en dodelinant de la tête ; mon fils, tu dois apprendre à faire des économies si tu veux des enfants. Lui, qui a passé sa vie à traquer le moindre sou, ne comprenait pas que notre génération n’épargne pas l’essentiel de son salaire. J’avais beau lui dire que je n’avais aucune envie de fonder une famille, il s’en débarrassait dans un haussement d’épaules. Si ta mère et moi on aurait le luxe de prendre des vacances, on choisira toujours le Maroc, et toi et tes frères aussi, tu devrais. Tu es français, c’est vrai, mais tu es aussi marocain, mon fils.
Il avait raison. J’aurais sans doute mieux fait d’aller à Agadir ou Essaouira. Même à Casa, voir la famille. Capucine n’aurait pas pris le risque d’aller en pays musulman, pas en ce moment, tu comprends ? Elle aurait passé ses vacances à se geler les os sur la plage de Perros-Guirec avec son amant et c’est moi qui rirais à présent.
Ça l’attristait que mes frères et moi soyons dénués de toute fibre patriotique, envers le Maroc comme envers la France d’ailleurs ; paradoxe d’une intégration réussie sans doute. Nous sommes français, nés ici et peu de Français ont l’âme patriote de nos jours. Ou ils le cachent pour ne pas se faire traiter de fascistes. Tu ne peux pas dire ça si tu es de Gauche, tu comprends ? répétait Capucine quand je parlais ainsi. Et les Communistes Résistants, ils n’étaient pas patriotes quand la Milice les fusillait ? Ça n’a rien à voir, on n’est plus de Gauche de la même manière aujourd’hui. C’est pourtant pas difficile à comprendre. »

Extraits
« J’ai souri et elle a annoncé qu’on se séparait. Elle a dit «on», comme quand elle lançait et si on allait au cinéma, ce soir? ou bien on devrait se faire un petit week-end à Barcelone ou encore on n’est pas allé au resto depuis des semaines. Puis le sempiternel on n’est pas fait l’un pour l’autre, tu comprends? a guillotiné tout espoir, alors j’ai répondu d’accord. Pas parce que j’avais envie de rompre, mais parce que ses «on» sonnaient comme des «je» et qu’elle avait déjà pris sa décision. »

« Hier soir il est rentré du garage, tard comme d’habitude. Il s’est plaint de douleurs dans la poitrine. Il a dit à ma mère que son cœur était comme pris dans un étau. Elle lui a demandé s’il avait soulevé quelque chose de lourd, Amine pourrait l’aider, l’est quand même là pour ça. Il a haussé les épaules en disant que c’était rien, qu’il avait juste besoin de repos. Il a fait le thé à la menthe pour eux deux, puis est allé se coucher dans la petite chambre pour ne pas la réveiller s’il était malade pendant la nuit. Sans dîner ? Mais elle a préparé le tajine, elle peut le passer au micro-ondes s’il veut. C’est pour ça qu’elle m’a appelé.
— Parce qu’en trente ans de mariage, Marwan, ton père, l’a jamais refusé mon tajine aux olives.
— Et Foued ?
— Foued ton frère non plus. Tout le monde il aime mon tajine aux olives !
— Non, Foued n’est pas là ?
— L’est chez Samira ce soir.
Je lui ai dit que j’étais fatigué. En réalité je n’avais pas envie d’épiloguer toute la soirée sur ma rupture avec Capucine.
— Fatigué des vacances, alors que ton père l’est mourant ?
— Il n’est pas mourant Maman. Prenez rendez-vous avec le Docteur Delorme demain matin, il a dû se froisser un muscle. J’enverrai un SMS à Amine pour lui demander de faire attention à Papa au garage et de ne pas le laisser porter trop de choses lourdes.
J’ai éteint mon téléphone et je suis allé me coucher. Je ne voulais plus de coups de fil, plus de messages, plus de problèmes. Plus de famille.
Quand je l’ai rallumé, tôt ce matin, il s’est mis à vibrer dans tous les sens. Puis j’ai reçu trois SMS de Foued.
Papa est mort
Cette nuit
Viens !
Il avait cinquante-quatre ans. »

«II va me manquer, mon père. On m’a enlevé une partie de moi-même, une partie que je ne retrouverai jamais. Il n’est plus là. II ne reste que l’absence. Et désormais nos vies passeront sans lui. Finalement grandir c’est ça; c’est perdre des morceaux de soi.» p. 37

« Si tu es fils de Marocain, tu es marocain m’avait ricané au nez le douanier en me tendant mon passeport français. Je suis né en France. Je n’ai jamais vécu au Maroc. Je ne me sens pas marocain. Et pourtant, où que je sois, en France ou au Maroc, je n’ai pas le choix de ma propre identité. Je ne suis jamais ce que je suis, je suis ce que les autres décident que je sois. »

« Llâ, llâ ! Non ! tu dois la garder. C’est toi que ton père a choisi pour rentrer chez lui. C’est ton héritage. De l’avoir revue me suffit. De l’avoir touchée et respirée, ça me rappelle de bons souvenirs. Toi, tu vas avoir besoin d’elle pour t’en forger de nouveaux. Et parfois, toi aussi tu l’ouvriras pour retrouver des odeurs oubliées, celle du Maroc ct celle de la France qui s’y mélangent si bien. Et celles de ton père aussi. Tu en as plus besoin que moi, Marwan. Elle me sourit sous l’œil protecteur de Kabic qui s’est assis à ses côtés sur le petit canapé près de la fenêtre, dans la caresse bienveillante du soleil. Quand je parle, même en arabe, Kabic traduit à l’oreille de ma grand-mère. C’est la première fois que je ressens à ce point la barrière de la langue comme un handicap. Je ne peux ni partager ma peine, ni prendre sur moi celle d ema petite grand-mère dont la fragilité m’émeut. »

À propos de l’auteur
Olivier Dorchamps est franco-britannique. Issu d’une famille cosmopolite, il a grandi à Paris et vit à Londres d’où il a choisi d’écrire en français. Il pratique l’humour, l’amitié et la boxe régulièrement. (Source : Éditions Finitude)

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La tentation

LANG_la_tentation
  RL_automne-2019

En deux mots:
François chasse le cerf dans les Alpes, près de sa résidence secondaire. L’occasion d’une introspection, d’essayer de comprendre pourquoi son épouse multiplie les séjours dans un carmel, pourquoi son fils a abandonné ses études de médecine pour partir à New York où il a réussi dans la finance internationale et pourquoi sa fille a des fréquentations douteuses. Le drame couve…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Week-end de chasse en Vanoise

Le nouveau roman de Luc Lang met en scène un chirurgien confronté à épouse prise de crise mystique, un fils qui a refusé de suivre sa trace pour devenir financier et une fille qui s’est acoquiné avec un malfrat. Un drame d’une précision chirurgicale.

Un léger trouble au moment de tirer et François voit s’échapper le grand cerf qu’il avait en joue. Le chasseur aguerri s’est soudain rendu compte que le combat était inégal, que l’animal n’avait aucune chance. Les gouttes de sang à l’endroit où le cervidé a pris la fuite semblent le confirmer. Rattrapé et chargé dans son pick-up, il va démontrer qu’il n’a rien perdu de ses qualités de chirurgien en décidant d’opérer la cuisse du cerf et d’en extraire les éclats de la balle qui l’a atteinte.
Son fils Mathieu, qui l’a rejoint dans le relais de chasse familial, ne comprend pas cette décision bizarre.
La suite du nouveau roman de Luc Lang va se poursuivre sur ce même registre, l’incompréhension. François n’a pas compris que son fils interrompe ses études de médecine et un avenir tout tracé dans sa clinique pour se lancer dans la finance et devenir en quelques années un as de la finance à New York. C’est aussi outre-Atlantique qu’il a épousé le mannequin Jennifer Lilianson avec laquelle il est venu passer quelques jours de vacances.
François ne comprend pas non plus comment sa fille Mathilde, pourtant restée fidèle à la tradition en enchaînant les années de médecine, fréquente un homme aussi détestable qu’arrogant. Celui qui l’a «révélée à elle-même» nage dans des eaux troubles et fait de Mathilde la complice de ses trafics.
François enfin, ne comprend pas que son épouse soit prise d’une crise mystique et effectue des séjours de plus en plus prolongés au carmel. En allant la chercher pour la ramener dans leur appartement lyonnais, on lui annonce qu’elle a déjà quitté l’établissement.
Avec un sens aigu de la tension dramatique qui avait déjà fait merveille dans Au commencement du septième jour Luc Lang va nous conduire crescendo vers une scène de carnage autour de ce relais de chasse enneigé.
On y retrouve le grand cerf, le chirurgien qui va à nouveau devoir agir, les trahisons de ses enfants, une femme tout à la fois présente et absente, des gendarmes, un ami naturaliste et quelques cadavres…
N’est-ce pas quand on a tout, lorsqu’on a assuré son aisance financière et celle de ses enfants que tout se dérègle? Que l’envie de sortir du parcours tracé se fait de plus en plus pressante? Avec maestria, le romancier nous entraîne dans ces remises en cause parallèles qui vont virer au drame. Un livre à l’unisson de la météo ambiante du côté de la Vanoise: froid, âpre, traître.

La tentation
Luc Lang
Éditions Stock
Roman
360 p., 20 €
EAN 9782234087385
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Lyon, Annecy, du côté de Lanslebourg. On y évoque aussi Genève, Paris, Londres et New York.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’un monde qui bascule. Le vieux monde qui s’embrase, le nouveau qui surgit. Toujours la même histoire… et pourtant. François, chirurgien, la cinquantaine, aime chasser. Il aime la traque, et même s’il ne se l’avoue pas, le pouvoir de tuer. Au moment où il va abattre un cerf magnifique, il hésite et le blesse. À l’instant où il devrait l’achever, il le hisse sur son pick-up, le répare, le sauve. Quel sentiment de toute-puissance venu du fond des âges l’envahit? Quand la porte du relais de chasse en montagne s’ouvre sur ses enfants, que peut-il leur transmettre? Une passion, des biens, mais en veulent-ils seulement? Son fils, banquier, a l’avidité du fauve. Sa fille, amoureuse éperdue, n’est plus qu’une bête traquée. Ce sont désormais des adultes à l’instinct assassin. Qui va trahir qui? Luc Lang a écrit ici son histoire familiale de la violence. Son héros croit encore à la pureté. Cet ample roman nous raconte superbement sa chute et sa rédemption.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Médiapart (RENOD)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
L’index sur la détente, la joue sur la crosse, l’œil dans la lunette, il scrute l’animal, un cerf à seize cors dans la lumière dorée d’un jour d’octobre, qui se tient, puissant, campé dans une splendeur héraldique, les sabots enfouis dans une flaque de neige, la tête tournée de son côté avec une sorte d’affectation, comme s’il regardait la mort en face. L’homme aurait été sous le vent, la bête se serait déjà enfuie. C’est un cerf de sept ou huit ans qu’il a observé dans ses jumelles l’automne précédent, vigoureux mais trop jeune et dont les bois n’étaient pas encore dans leur plénitude. Cette année, la pousse est accomplie, les empaumures sont vastes et régulières, telles deux mains aux doigts écartés, les andouillers de massacre sont eux-mêmes d’une amplitude considérable.
Son chien est mort trois ans plus tôt, il se contente de chasser seul, il s’accommode, il sait observer, se placer dans le vent, effacer sa propre odeur, il pourrait marcher des heures sans faillir, deux jours d’approche cette fois le long des contreforts montagneux… Le travail de repérage lui semble toujours participer d’un désir charnel, celui d’une partie de cache-cache, presque d’un corps-à-corps. Mais à présent que l’encolure fauve et grise de l’animal se pose dans sa lunette Zeiss, le télémètre laser affichant une distance de 88 m il se trouble, s’embarrasse. Depuis quelque temps, il supporte difficilement ce déséquilibre des forces, sa puissance de feu qui interrompt brutalement la partie, en vole la fin, conférant à cette studieuse poursuite sur le massif une absurde vacuité. Ce serait quoi, finir la partie ? Il n’a pas de réponse, il éprouve simplement une amère déception dans les secondes qui suivent le tir après avoir pourtant signé, trente années durant, d’impressionnants tableaux de chasse. Dans un dixième de seconde, la balle entrera dans les chairs avec 450 kg d’énergie cinétique, l’animal sera fauché, l’altière silhouette disparaîtra dans l’horizon, une anomalie visuelle quasi hallucinatoire. C’est lui en somme qu’il va effacer en abrégeant la course du cerf, sa course vers le cerf. D’où cette hésitation qu’il a de l’index à l’instant où le dernier soleil rasant fait peut-être scintiller l’optique de sa lunette, que le cerf a bougé instinctivement, que la crispation du doigt sur la détente est devenue réflexe et tardive. La balle est partie, 860 m/s, éclair, soubresaut de l’épaule et du torse, secousse dans la nuque avec le recul de la carabine sans frein de bouche et qu’il maîtrise si bien. Mais cette hésitation d’une microseconde à une telle distance expliquerait que la balle ait manqué sa cible. L’animal a légèrement fléchi sur son côté droit, il a paru boiter un instant puis s’est enfui, faisant brusquement demi-tour pour s’évanouir sous le couvert des arbres. François jure entre ses dents, l’œil collé à sa lunette, la flaque de neige vide étincelant de reflets d’or, jusqu’à lui brouiller la vue. Il maugrée, marquant l’emplacement et la direction du tir avec un Chatterton orange fluo collé en croix sur le rocher, enfin s’avance jusqu’au névé où se tenait le cerf. Aucune trace de sang, il l’a… Mais il distingue sur la neige une touffe de poils fauves, courts, que la balle a vraisemblablement sectionnés à l’impact. Il sait qu’on ne se précipite pas sur les traces d’une bête blessée, au risque d’embrouiller soi-même les pistes, l’animal courant en tous sens pour semer son prédateur. Il y a donc ces poils mais pas d’esquille d’os ni de moelle, il se retourne, évalue l’emplacement du tir grâce au Chatterton fluo qui vibre sur la roche, il voit par où s’engouffrer sous le couvert des arbres… C’est à une cinquantaine de pas de l’anschluss qu’il découvre les premières traînées de sang sur les troncs de jeunes arbres à hauteur de ceinture. Il est à présent certain d’avoir touché le cerf au cuissot droit, la patte arrière gauche marquant fort sur le sol spongieux. C’est une balle haute de venaison, la blessure ne saigne pas nécessairement à l’impact ni durant les premières foulées. Il poursuit l’exploration du sous-bois, repère de larges gouttes maculant les feuilles d’automne dans l’empreinte même de la patte blessée, plus loin de fines gouttelettes qui indiquent la direction prise, avec le sang qui luit, vermillon sur le sol détrempé. L’animal a dévalé le contrefort à l’oblique, ses appuis sains sur l’aval pour ménager l’appui blessé, il zigzague peu, ne s’éprouve pas traqué. François se tient maintenant à presque 300 m de l’anschluss, une trop grande distance, il devrait appeler son ami Laurent, conducteur de chien de sang, afin de retrouver la bête blessée, le téléphone n’a aucune connexion, dans une heure il fera nuit, alors il continue, se fiant à son expérience. Un long brame déchire la pénombre bleutée, il n’est pas certain que ce soit son fugitif célébrant les biches alentour, le timbre paraît différent, quoique… Un bref silence, le brame de nouveau qui se prolonge en une plainte qui enfle, faisant tournoyer les points cardinaux. Il reprend sa progression, les arbres bientôt s’espacent, le versant vient buter contre la départementale, il épaule le fusil, pressentant que sa proie peut se tenir tapie plus loin dans le fossé. Il patiente de longues minutes, se redresse, s’approche de la route, relève une tache de sang frais qui lui colore la pulpe des doigts. Le bruit d’un moteur creuse le silence quand, à 50 m, surgissant de la matière même du rocher, l’animal bondit, traverse l’asphalte dans un claquement de sabots qui sonnent comme de la céramique, François n’a plus le temps d’épauler parce qu’il y a cette foutue BMW bleue débouchant du virage, qui roule si vite, moteur hurlant, le conducteur qui découvre la masse fauve et les bois immenses juste devant son capot, qui freine, donne un coup de volant, fait une embardée, le train arrière du grand coupé glissant vers le bas-côté, les roues mordant le gravier puis l’herbe et la terre, des flaques de boue qui giclent, des feuilles d’automne qui s’envolent en une nuée de papillons frémissants, le cerf est passé, il dégringole le fossé, disparaît sous la route… Il remarque deux personnes à l’avant de l’auto, un entrelacs de têtes et de bras que ballote la violente embardée, mais ce qui le bouleverse, c’est la chevelure et le profil trois quarts arrière de la passagère, une impression suffocante et confuse… Le conducteur, jeune, brun, des cheveux longs, une barbe de plusieurs jours, dont il n’a pu détailler les traits, a brutalement accéléré, parvenant à redresser le coupé qui s’est vite dissipé dans la courbe grise de la route… François s’avance avec l’hésitation d’un homme soudain vieilli, ses semelles comme engluées dans le goudron alors qu’il lui faudrait s’élancer à la suite de l’animal. Il reste figé au milieu de la route parce qu’il peut nommer l’image qui l’obsède et le pétrifie depuis une poignée de secondes, l’image d’un présent qui envelopperait toute son existence. Oui, ce mouvement du buste, de l’épaule, des cheveux, c’était Mathilde. Le soupçon dévorant que c’était elle la passagère à l’avant du coupé, avec une tension dans la nuque et le dos, une panique que le simple dérapage du véhicule ne peut seul expliquer. Il saisit son portable, sélectionne le prénom de sa fille, enclenche l’appel, mais ça ne capte toujours pas. Il fixe le bout de ses chaussures boueuses, rangeant machinalement le Samsung dans sa poche intérieure. Un bruit de moteur se rapproche dans son dos, il finit par traverser, se retourne vers… La silhouette équestre d’un gros scooter sort du virage, arrive à sa hauteur, le dépasse très vite, pilote et passager tout en noir, baskets, jean, parka, avec des casques à visière argentée, qui le fixent avec insistance. François recoiffe ses cheveux entre ses doigts, réajuste son bob toilé, revient à lui et descend le fossé à son tour, cherchant de nouveau l’empreinte des sabots. Il écoute la forêt, aucun craquement de bois brisé, aucun froissement de feuilles piétinées, c’est un silence d’avant les hommes, baigné d’une ombre laineuse qui tisse ensemble l’ossature des arbres et tend l’obscurité. Une encre épaisse suppure dans les replis du sol, effaçant les indices, mais on n’abandonne pas un animal blessé, un chasseur termine son travail, il doit conclure avant la nuit. Il dévale, vingt minutes encore, sans espoir, à la lueur de sa lampe torche, débouche aux abords d’un chemin qu’il reconnaît aussitôt, s’arrête, reprend son souffle, perçoit un léger bruissement de feuilles derrière un taillis. Il progresse courbé sur une trentaine de mètres, enjambe une souche d’arbre, évite un buisson de ronces et de noisetiers, deux chocards s’envolent dans un puissant brassage d’air, le cerf est là, allongé sur le flanc, pantelant, une écume blanche à la bouche. À l’approche de François, il se relève, vacille, parcourt quelques mètres puis s’abat de nouveau, la prunelle luisante, enfiévrée, un regard fixe de pure terreur. La bête sait de quelle imminence elle est l’objet, l’odeur de son bourreau emplit ses naseaux. La blessure au cuissot ne goutte plus, le pelage est simplement croûteux, noir de sang séché, mais la ramure est d’une dimension et d’un dessin si… il faudra préserver la tête s’il décide une naturalisation, il imagine la satisfaction d’Antoine, son ami taxidermiste, devant une telle perfection. François arme la carabine, glisse l’index dans le pontet, le replie sur la détente, il inspire, vise le poitrail à l’endroit du cœur, cherche un motif qui déclencherait son geste, entame un compte à rebours, s’attarde, pour finalement demeurer interdit. Ce n’est plus un trouble intérieur, c’est une… Il contourne prudemment l’animal, s’agenouille, pose sa main sur la tête en sueur, caresse le pelage gras et poisseux, saisit les bois, en palpe le grain, se relève, s’éloigne à reculons, rejoint le chemin, le barre en travers d’une lourde branche, puis remonte la pente à grandes enjambées. Il atteint la route, prend sur la gauche et marche un bon kilomètre dans une nappe de ténèbres, un froid humide qui sent l’humus et la terre, il songe à la silhouette de la jeune femme dans l’auto, il décompose sa vision, la déplie comme s’il allait contourner le profil pour distinguer le visage. Il aperçoit bientôt le pick-up, une tache claire à l’orée de la forêt et du départ de plusieurs GR. Il démarre le gros V6, empruntant la route qu’il vient de parcourir à pied, bifurque à l’embranchement du chemin forestier, il roule lentement, les pleins phares versant troncs, herbes, feuilles, rochers, flaques d’eau et de neige dans une incandescence blanche. Il poursuit trois minutes encore avant de stopper devant la branche placée en travers du chemin, descend, allume les phares sur le toit de la cabine, les braque sur le plateau, l’arrière du pick-up et le sous-bois, repère le buisson, s’approche, la bête a bougé d’une dizaine de mètres, elle frissonne, dans le même état de fièvre et d’épuisement. Il inspecte le relief du sol, puis manœuvre le Ford, les pneus s’enduisent d’une boue collante, il enclenche le crabot, met le 4×4 en travers et descend à reculons dans le bas-côté, s’enfonce au pas dans la végétation, s’immobilise non loin de l’animal noyé dans le pinceau des phares. Il coupe le moteur, sort, enfile des gants de chantier, tire avec force de sous le plateau la rampe d’accès en fonte d’alu, en pose l’extrémité au sol, déroule le câble du treuil à l’arrière de la cabine, y noue une corde nylon. La bête ainsi couchée est immense, elle rue, voudrait se redresser, lance ses bois dans le vide. Il tente de ligoter les antérieures et les postérieures à l’aide de nœuds coulants, il s’y prend mal, peste contre sa maladresse, se couche à moitié sur le flanc de l’animal, vaste, chaud, appréhendant un coup de sabot, une morsure. Il est en nage, s’essouffle, songe à ces fiers cow-boys qui neutralisent au lasso et ligotent en quelques secondes une vachette du même gabarit, de la même sauvagerie, il est loin du compte, il se bat contre une puissance musculaire insoupçonnée, une énergie élémentaire qu’il invective ou qu’il raisonne sans aucune espèce d’effet, autant injurier les arbres… Il patauge dans le feuillage pourrissant, la mousse, il rue lui-même dans la terre détrempée, le sang frais qui suinte à nouveau du cuissot troué, qui poisse, il suffoque dans l’odeur musquée du gibier aux abois, dans l’arôme du larmier, huileux et entêtant à l’époque des amours, un corps-à-corps absurde, un pugilat abruti dans l’éclat cru des phares, mêlant ses jurons et ses grognements aux cris d’effroi de la bête. Il parvient enfin à serrer les nœuds, les quatre pattes ficelées ensemble au plus près. Il est à genoux, tête basse, les mains sur les cuisses, il cherche l’air, ses veines saillent aux tempes, aux poignets, le cœur cogne dans les côtes. Il demeure prostré deux longues minutes, vide, sans force, se relève lentement, s’approche du plateau, ramasse le boîtier de télécommande, enclenche le treuil électrique, le câble se tend, puis la corde, l’animal vissé à la terre s’allonge, se distend, dépasse sa marge d’élasticité, les pattes puis le tronc s’engagent sur la rampe d’accès, le froissement râpeux du pelage sur l’alu rainuré a la sécheresse d’un Tergal, François maintient haut sur son bras libre la tête et la coiffe, accompagnant sur la rampe la montée du cerf à la vitesse de l’enroulement du câble. Aucun accrochage ne vient endommager les andouillers, le cervidé repose sur le plateau du pick-up qu’il encombre de sa masse, François range la passerelle, installe de vieux sacs de toile sous l’encolure et les bois, arrime mieux la bête, l’enveloppe de couvertures, verrouille l’abattant arrière, éteint les phares sur la cabine, redoutant que la peur n’achève l’animal. Il s’installe au volant, s’essuie le visage et les mains avec un chiffon sale, l’odeur du gibier imprègne ses vêtements, il baisse sa vitre, franchit les 30 m de sol forestier puis le bas-côté, profond en cet endroit, le nez du Ford se dresse, les roues avant s’engagent sur le chemin, il remonte prudemment vers la route. L’animal dans sa pleine maturité doit avoisiner les 250 kg, François ne comprend pas ce qu’il entreprend, il est fourbu.

Extrait
« Sur la vaste esplanade, il suspendit son pas, envahi d’une solitude vibrante. La voûte était d’une telle transparence qu’on la croyait poudrée d’or, c’était un ciel d’Adoration des mages, il songea aux cieux de Giotto dans ce parfait silence, tête renversée, parcourant les configurations stellaires. Son enfouissement dans la voie lactée le dilatait d’un sentiment de quiétude jusqu’à ce qu’il s’éprouve saisi d’un vertige, d’une sourde inquiétude à l’endroit de sa fille, et d’une douleur naissante dans la nuque. Il délaissa le ciel, acceptant le bruissement des graviers sous ses semelles. Des frissons de fatigue l’assaillirent lorsqu’il entra dans la maison. »

À propos de l’auteur
Luc Lang est l’auteur de onze romans, dont Mille six cent ventres, prix Goncourt des lycéens, La Fin des paysages, Mother et Au commencement du septième jour. (Source: Éditions Stock)

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