La tentation

LANG_la_tentation
  RL_automne-2019

En deux mots:
François chasse le cerf dans les Alpes, près de sa résidence secondaire. L’occasion d’une introspection, d’essayer de comprendre pourquoi son épouse multiplie les séjours dans un carmel, pourquoi son fils a abandonné ses études de médecine pour partir à New York où il a réussi dans la finance internationale et pourquoi sa fille a des fréquentations douteuses. Le drame couve…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Week-end de chasse en Vanoise

Le nouveau roman de Luc Lang met en scène un chirurgien confronté à épouse prise de crise mystique, un fils qui a refusé de suivre sa trace pour devenir financier et une fille qui s’est acoquiné avec un malfrat. Un drame d’une précision chirurgicale.

Un léger trouble au moment de tirer et François voit s’échapper le grand cerf qu’il avait en joue. Le chasseur aguerri s’est soudain rendu compte que le combat était inégal, que l’animal n’avait aucune chance. Les gouttes de sang à l’endroit où le cervidé a pris la fuite semblent le confirmer. Rattrapé et chargé dans son pick-up, il va démontrer qu’il n’a rien perdu de ses qualités de chirurgien en décidant d’opérer la cuisse du cerf et d’en extraire les éclats de la balle qui l’a atteinte.
Son fils Mathieu, qui l’a rejoint dans le relais de chasse familial, ne comprend pas cette décision bizarre.
La suite du nouveau roman de Luc Lang va se poursuivre sur ce même registre, l’incompréhension. François n’a pas compris que son fils interrompe ses études de médecine et un avenir tout tracé dans sa clinique pour se lancer dans la finance et devenir en quelques années un as de la finance à New York. C’est aussi outre-Atlantique qu’il a épousé le mannequin Jennifer Lilianson avec laquelle il est venu passer quelques jours de vacances.
François ne comprend pas non plus comment sa fille Mathilde, pourtant restée fidèle à la tradition en enchaînant les années de médecine, fréquente un homme aussi détestable qu’arrogant. Celui qui l’a «révélée à elle-même» nage dans des eaux troubles et fait de Mathilde la complice de ses trafics.
François enfin, ne comprend pas que son épouse soit prise d’une crise mystique et effectue des séjours de plus en plus prolongés au carmel. En allant la chercher pour la ramener dans leur appartement lyonnais, on lui annonce qu’elle a déjà quitté l’établissement.
Avec un sens aigu de la tension dramatique qui avait déjà fait merveille dans Au commencement du septième jour Luc Lang va nous conduire crescendo vers une scène de carnage autour de ce relais de chasse enneigé.
On y retrouve le grand cerf, le chirurgien qui va à nouveau devoir agir, les trahisons de ses enfants, une femme tout à la fois présente et absente, des gendarmes, un ami naturaliste et quelques cadavres…
N’est-ce pas quand on a tout, lorsqu’on a assuré son aisance financière et celle de ses enfants que tout se dérègle? Que l’envie de sortir du parcours tracé se fait de plus en plus pressante? Avec maestria, le romancier nous entraîne dans ces remises en cause parallèles qui vont virer au drame. Un livre à l’unisson de la météo ambiante du côté de la Vanoise: froid, âpre, traître.

La tentation
Luc Lang
Éditions Stock
Roman
360 p., 20 €
EAN 9782234087385
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Lyon, Annecy, du côté de Lanslebourg. On y évoque aussi Genève, Paris, Londres et New York.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’un monde qui bascule. Le vieux monde qui s’embrase, le nouveau qui surgit. Toujours la même histoire… et pourtant. François, chirurgien, la cinquantaine, aime chasser. Il aime la traque, et même s’il ne se l’avoue pas, le pouvoir de tuer. Au moment où il va abattre un cerf magnifique, il hésite et le blesse. À l’instant où il devrait l’achever, il le hisse sur son pick-up, le répare, le sauve. Quel sentiment de toute-puissance venu du fond des âges l’envahit? Quand la porte du relais de chasse en montagne s’ouvre sur ses enfants, que peut-il leur transmettre? Une passion, des biens, mais en veulent-ils seulement? Son fils, banquier, a l’avidité du fauve. Sa fille, amoureuse éperdue, n’est plus qu’une bête traquée. Ce sont désormais des adultes à l’instinct assassin. Qui va trahir qui? Luc Lang a écrit ici son histoire familiale de la violence. Son héros croit encore à la pureté. Cet ample roman nous raconte superbement sa chute et sa rédemption.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Médiapart (RENOD)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
L’index sur la détente, la joue sur la crosse, l’œil dans la lunette, il scrute l’animal, un cerf à seize cors dans la lumière dorée d’un jour d’octobre, qui se tient, puissant, campé dans une splendeur héraldique, les sabots enfouis dans une flaque de neige, la tête tournée de son côté avec une sorte d’affectation, comme s’il regardait la mort en face. L’homme aurait été sous le vent, la bête se serait déjà enfuie. C’est un cerf de sept ou huit ans qu’il a observé dans ses jumelles l’automne précédent, vigoureux mais trop jeune et dont les bois n’étaient pas encore dans leur plénitude. Cette année, la pousse est accomplie, les empaumures sont vastes et régulières, telles deux mains aux doigts écartés, les andouillers de massacre sont eux-mêmes d’une amplitude considérable.
Son chien est mort trois ans plus tôt, il se contente de chasser seul, il s’accommode, il sait observer, se placer dans le vent, effacer sa propre odeur, il pourrait marcher des heures sans faillir, deux jours d’approche cette fois le long des contreforts montagneux… Le travail de repérage lui semble toujours participer d’un désir charnel, celui d’une partie de cache-cache, presque d’un corps-à-corps. Mais à présent que l’encolure fauve et grise de l’animal se pose dans sa lunette Zeiss, le télémètre laser affichant une distance de 88 m il se trouble, s’embarrasse. Depuis quelque temps, il supporte difficilement ce déséquilibre des forces, sa puissance de feu qui interrompt brutalement la partie, en vole la fin, conférant à cette studieuse poursuite sur le massif une absurde vacuité. Ce serait quoi, finir la partie ? Il n’a pas de réponse, il éprouve simplement une amère déception dans les secondes qui suivent le tir après avoir pourtant signé, trente années durant, d’impressionnants tableaux de chasse. Dans un dixième de seconde, la balle entrera dans les chairs avec 450 kg d’énergie cinétique, l’animal sera fauché, l’altière silhouette disparaîtra dans l’horizon, une anomalie visuelle quasi hallucinatoire. C’est lui en somme qu’il va effacer en abrégeant la course du cerf, sa course vers le cerf. D’où cette hésitation qu’il a de l’index à l’instant où le dernier soleil rasant fait peut-être scintiller l’optique de sa lunette, que le cerf a bougé instinctivement, que la crispation du doigt sur la détente est devenue réflexe et tardive. La balle est partie, 860 m/s, éclair, soubresaut de l’épaule et du torse, secousse dans la nuque avec le recul de la carabine sans frein de bouche et qu’il maîtrise si bien. Mais cette hésitation d’une microseconde à une telle distance expliquerait que la balle ait manqué sa cible. L’animal a légèrement fléchi sur son côté droit, il a paru boiter un instant puis s’est enfui, faisant brusquement demi-tour pour s’évanouir sous le couvert des arbres. François jure entre ses dents, l’œil collé à sa lunette, la flaque de neige vide étincelant de reflets d’or, jusqu’à lui brouiller la vue. Il maugrée, marquant l’emplacement et la direction du tir avec un Chatterton orange fluo collé en croix sur le rocher, enfin s’avance jusqu’au névé où se tenait le cerf. Aucune trace de sang, il l’a… Mais il distingue sur la neige une touffe de poils fauves, courts, que la balle a vraisemblablement sectionnés à l’impact. Il sait qu’on ne se précipite pas sur les traces d’une bête blessée, au risque d’embrouiller soi-même les pistes, l’animal courant en tous sens pour semer son prédateur. Il y a donc ces poils mais pas d’esquille d’os ni de moelle, il se retourne, évalue l’emplacement du tir grâce au Chatterton fluo qui vibre sur la roche, il voit par où s’engouffrer sous le couvert des arbres… C’est à une cinquantaine de pas de l’anschluss qu’il découvre les premières traînées de sang sur les troncs de jeunes arbres à hauteur de ceinture. Il est à présent certain d’avoir touché le cerf au cuissot droit, la patte arrière gauche marquant fort sur le sol spongieux. C’est une balle haute de venaison, la blessure ne saigne pas nécessairement à l’impact ni durant les premières foulées. Il poursuit l’exploration du sous-bois, repère de larges gouttes maculant les feuilles d’automne dans l’empreinte même de la patte blessée, plus loin de fines gouttelettes qui indiquent la direction prise, avec le sang qui luit, vermillon sur le sol détrempé. L’animal a dévalé le contrefort à l’oblique, ses appuis sains sur l’aval pour ménager l’appui blessé, il zigzague peu, ne s’éprouve pas traqué. François se tient maintenant à presque 300 m de l’anschluss, une trop grande distance, il devrait appeler son ami Laurent, conducteur de chien de sang, afin de retrouver la bête blessée, le téléphone n’a aucune connexion, dans une heure il fera nuit, alors il continue, se fiant à son expérience. Un long brame déchire la pénombre bleutée, il n’est pas certain que ce soit son fugitif célébrant les biches alentour, le timbre paraît différent, quoique… Un bref silence, le brame de nouveau qui se prolonge en une plainte qui enfle, faisant tournoyer les points cardinaux. Il reprend sa progression, les arbres bientôt s’espacent, le versant vient buter contre la départementale, il épaule le fusil, pressentant que sa proie peut se tenir tapie plus loin dans le fossé. Il patiente de longues minutes, se redresse, s’approche de la route, relève une tache de sang frais qui lui colore la pulpe des doigts. Le bruit d’un moteur creuse le silence quand, à 50 m, surgissant de la matière même du rocher, l’animal bondit, traverse l’asphalte dans un claquement de sabots qui sonnent comme de la céramique, François n’a plus le temps d’épauler parce qu’il y a cette foutue BMW bleue débouchant du virage, qui roule si vite, moteur hurlant, le conducteur qui découvre la masse fauve et les bois immenses juste devant son capot, qui freine, donne un coup de volant, fait une embardée, le train arrière du grand coupé glissant vers le bas-côté, les roues mordant le gravier puis l’herbe et la terre, des flaques de boue qui giclent, des feuilles d’automne qui s’envolent en une nuée de papillons frémissants, le cerf est passé, il dégringole le fossé, disparaît sous la route… Il remarque deux personnes à l’avant de l’auto, un entrelacs de têtes et de bras que ballote la violente embardée, mais ce qui le bouleverse, c’est la chevelure et le profil trois quarts arrière de la passagère, une impression suffocante et confuse… Le conducteur, jeune, brun, des cheveux longs, une barbe de plusieurs jours, dont il n’a pu détailler les traits, a brutalement accéléré, parvenant à redresser le coupé qui s’est vite dissipé dans la courbe grise de la route… François s’avance avec l’hésitation d’un homme soudain vieilli, ses semelles comme engluées dans le goudron alors qu’il lui faudrait s’élancer à la suite de l’animal. Il reste figé au milieu de la route parce qu’il peut nommer l’image qui l’obsède et le pétrifie depuis une poignée de secondes, l’image d’un présent qui envelopperait toute son existence. Oui, ce mouvement du buste, de l’épaule, des cheveux, c’était Mathilde. Le soupçon dévorant que c’était elle la passagère à l’avant du coupé, avec une tension dans la nuque et le dos, une panique que le simple dérapage du véhicule ne peut seul expliquer. Il saisit son portable, sélectionne le prénom de sa fille, enclenche l’appel, mais ça ne capte toujours pas. Il fixe le bout de ses chaussures boueuses, rangeant machinalement le Samsung dans sa poche intérieure. Un bruit de moteur se rapproche dans son dos, il finit par traverser, se retourne vers… La silhouette équestre d’un gros scooter sort du virage, arrive à sa hauteur, le dépasse très vite, pilote et passager tout en noir, baskets, jean, parka, avec des casques à visière argentée, qui le fixent avec insistance. François recoiffe ses cheveux entre ses doigts, réajuste son bob toilé, revient à lui et descend le fossé à son tour, cherchant de nouveau l’empreinte des sabots. Il écoute la forêt, aucun craquement de bois brisé, aucun froissement de feuilles piétinées, c’est un silence d’avant les hommes, baigné d’une ombre laineuse qui tisse ensemble l’ossature des arbres et tend l’obscurité. Une encre épaisse suppure dans les replis du sol, effaçant les indices, mais on n’abandonne pas un animal blessé, un chasseur termine son travail, il doit conclure avant la nuit. Il dévale, vingt minutes encore, sans espoir, à la lueur de sa lampe torche, débouche aux abords d’un chemin qu’il reconnaît aussitôt, s’arrête, reprend son souffle, perçoit un léger bruissement de feuilles derrière un taillis. Il progresse courbé sur une trentaine de mètres, enjambe une souche d’arbre, évite un buisson de ronces et de noisetiers, deux chocards s’envolent dans un puissant brassage d’air, le cerf est là, allongé sur le flanc, pantelant, une écume blanche à la bouche. À l’approche de François, il se relève, vacille, parcourt quelques mètres puis s’abat de nouveau, la prunelle luisante, enfiévrée, un regard fixe de pure terreur. La bête sait de quelle imminence elle est l’objet, l’odeur de son bourreau emplit ses naseaux. La blessure au cuissot ne goutte plus, le pelage est simplement croûteux, noir de sang séché, mais la ramure est d’une dimension et d’un dessin si… il faudra préserver la tête s’il décide une naturalisation, il imagine la satisfaction d’Antoine, son ami taxidermiste, devant une telle perfection. François arme la carabine, glisse l’index dans le pontet, le replie sur la détente, il inspire, vise le poitrail à l’endroit du cœur, cherche un motif qui déclencherait son geste, entame un compte à rebours, s’attarde, pour finalement demeurer interdit. Ce n’est plus un trouble intérieur, c’est une… Il contourne prudemment l’animal, s’agenouille, pose sa main sur la tête en sueur, caresse le pelage gras et poisseux, saisit les bois, en palpe le grain, se relève, s’éloigne à reculons, rejoint le chemin, le barre en travers d’une lourde branche, puis remonte la pente à grandes enjambées. Il atteint la route, prend sur la gauche et marche un bon kilomètre dans une nappe de ténèbres, un froid humide qui sent l’humus et la terre, il songe à la silhouette de la jeune femme dans l’auto, il décompose sa vision, la déplie comme s’il allait contourner le profil pour distinguer le visage. Il aperçoit bientôt le pick-up, une tache claire à l’orée de la forêt et du départ de plusieurs GR. Il démarre le gros V6, empruntant la route qu’il vient de parcourir à pied, bifurque à l’embranchement du chemin forestier, il roule lentement, les pleins phares versant troncs, herbes, feuilles, rochers, flaques d’eau et de neige dans une incandescence blanche. Il poursuit trois minutes encore avant de stopper devant la branche placée en travers du chemin, descend, allume les phares sur le toit de la cabine, les braque sur le plateau, l’arrière du pick-up et le sous-bois, repère le buisson, s’approche, la bête a bougé d’une dizaine de mètres, elle frissonne, dans le même état de fièvre et d’épuisement. Il inspecte le relief du sol, puis manœuvre le Ford, les pneus s’enduisent d’une boue collante, il enclenche le crabot, met le 4×4 en travers et descend à reculons dans le bas-côté, s’enfonce au pas dans la végétation, s’immobilise non loin de l’animal noyé dans le pinceau des phares. Il coupe le moteur, sort, enfile des gants de chantier, tire avec force de sous le plateau la rampe d’accès en fonte d’alu, en pose l’extrémité au sol, déroule le câble du treuil à l’arrière de la cabine, y noue une corde nylon. La bête ainsi couchée est immense, elle rue, voudrait se redresser, lance ses bois dans le vide. Il tente de ligoter les antérieures et les postérieures à l’aide de nœuds coulants, il s’y prend mal, peste contre sa maladresse, se couche à moitié sur le flanc de l’animal, vaste, chaud, appréhendant un coup de sabot, une morsure. Il est en nage, s’essouffle, songe à ces fiers cow-boys qui neutralisent au lasso et ligotent en quelques secondes une vachette du même gabarit, de la même sauvagerie, il est loin du compte, il se bat contre une puissance musculaire insoupçonnée, une énergie élémentaire qu’il invective ou qu’il raisonne sans aucune espèce d’effet, autant injurier les arbres… Il patauge dans le feuillage pourrissant, la mousse, il rue lui-même dans la terre détrempée, le sang frais qui suinte à nouveau du cuissot troué, qui poisse, il suffoque dans l’odeur musquée du gibier aux abois, dans l’arôme du larmier, huileux et entêtant à l’époque des amours, un corps-à-corps absurde, un pugilat abruti dans l’éclat cru des phares, mêlant ses jurons et ses grognements aux cris d’effroi de la bête. Il parvient enfin à serrer les nœuds, les quatre pattes ficelées ensemble au plus près. Il est à genoux, tête basse, les mains sur les cuisses, il cherche l’air, ses veines saillent aux tempes, aux poignets, le cœur cogne dans les côtes. Il demeure prostré deux longues minutes, vide, sans force, se relève lentement, s’approche du plateau, ramasse le boîtier de télécommande, enclenche le treuil électrique, le câble se tend, puis la corde, l’animal vissé à la terre s’allonge, se distend, dépasse sa marge d’élasticité, les pattes puis le tronc s’engagent sur la rampe d’accès, le froissement râpeux du pelage sur l’alu rainuré a la sécheresse d’un Tergal, François maintient haut sur son bras libre la tête et la coiffe, accompagnant sur la rampe la montée du cerf à la vitesse de l’enroulement du câble. Aucun accrochage ne vient endommager les andouillers, le cervidé repose sur le plateau du pick-up qu’il encombre de sa masse, François range la passerelle, installe de vieux sacs de toile sous l’encolure et les bois, arrime mieux la bête, l’enveloppe de couvertures, verrouille l’abattant arrière, éteint les phares sur la cabine, redoutant que la peur n’achève l’animal. Il s’installe au volant, s’essuie le visage et les mains avec un chiffon sale, l’odeur du gibier imprègne ses vêtements, il baisse sa vitre, franchit les 30 m de sol forestier puis le bas-côté, profond en cet endroit, le nez du Ford se dresse, les roues avant s’engagent sur le chemin, il remonte prudemment vers la route. L’animal dans sa pleine maturité doit avoisiner les 250 kg, François ne comprend pas ce qu’il entreprend, il est fourbu.

Extrait
« Sur la vaste esplanade, il suspendit son pas, envahi d’une solitude vibrante. La voûte était d’une telle transparence qu’on la croyait poudrée d’or, c’était un ciel d’Adoration des mages, il songea aux cieux de Giotto dans ce parfait silence, tête renversée, parcourant les configurations stellaires. Son enfouissement dans la voie lactée le dilatait d’un sentiment de quiétude jusqu’à ce qu’il s’éprouve saisi d’un vertige, d’une sourde inquiétude à l’endroit de sa fille, et d’une douleur naissante dans la nuque. Il délaissa le ciel, acceptant le bruissement des graviers sous ses semelles. Des frissons de fatigue l’assaillirent lorsqu’il entra dans la maison. »

À propos de l’auteur
Luc Lang est l’auteur de onze romans, dont Mille six cent ventres, prix Goncourt des lycéens, La Fin des paysages, Mother et Au commencement du septième jour. (Source: Éditions Stock)

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Le ciel par-dessus le toit

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  RL_automne-2019

En lice pour le Prix du roman Fnac 2019

En deux mots:
À dix-sept ans, Loup est arrêté puis incarcéré pour avoir roulé sans permis et causé un accident. Sa mère et la sœur qu’il était parti rejoindre sont appelées à la rescousse, mais en découvrant leurs parcours respectifs, on comprend combien la justice est aveugle.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le ciel derrière les barreaux

Nathacha Appanah nous revient avec un court roman qui transcende le banal fait divers pour en faire un réquisitoire contre une justice aveugle et un chant d’amour maternel et fraternel.

C’est l’un de ces faits divers qui ne font que quelques lignes dans le journal, une de ces affaires qui encombrent les tribunaux. Un cas banal: «Loup avait eu l’idée de prendre la voiture de sa mère et de conduire jusqu’ici. Loup savait qu’il n’avait pas le droit de conduire mais sa sœur lui manquait tellement, c’est tout. Il n’avait pas le permis, il avait conduit prudemment jusqu’à l’entrée de la ville où il s’était trompé de sens. Après, il y a eu tous les bruits, les cris, sa voiture dans le fossé. Et sa crise de nerfs quand les policiers sont arrivés, aussi. Ce matin peut-être ou il y a dix minutes: le juge l’a placé en mandat de dépôt au quartier mineurs, à la maison d’arrêt de C.»
Avec son joli sens de la construction, Nathacha Appanah va alors nous proposer de revenir en arrière, de retracer la généalogie qui a conduit Loup dans cette prison depuis ses grands-parents.
Un couple sans histoires, acharné à se fondre dans la foule. Un couple ordinaire qui regarde grandir la petite Eliette. «Jusqu’à maintenant la vie était comme elle est si souvent, ni extraordinaire ni triste, de ces vies travailleuses, sans grande intelligence ni bêtise, de ces vies à chercher le mieux, le meilleur mais pas trop quand même, on ne voudrait pas attirer le mauvais œil. Souris, Eliette, lui disent tout le temps ses parents et aussi Viens dire bonjour, Eliette et quand il y a un dîner à la maison, Chante-nous À la Claire fontaine, Eliette.» Mais l’adolescente ne veut pas de cette vie, ne veut pas être présentée comme bête de foire. Eliette se révolte au fur et à mesure que son corps se transforme, jusqu’à ce jour où un baiser forcé la traumatise. C’est alors que tout va dérailler. Eliette a 16 ans quand l’enfance s’en va. Mais «comment faire pour naître à nouveau?» Son rite de passage va consister à mettre le feu à la maison et à se faire appeler désormais Phénix. Et faire de sa liberté nouvelle une nouvelle aliénation. Très vite, trop vite, elle se retrouve mère de deux enfants, Paloma et Loup qu’elle va élever en montant une petite entreprise de pièces détachées. Le jour où Paloma décide elle aussi de couper les ponts, elle n’entrevoit pas les conséquences de sa colère. Elle assure à Loup qu’elle reviendra le chercher très vite. Dix ans après, elle n’est toujours pas rentrée. C’est quand elle apprend que son frère est derrière les barreaux qu’elle a envie de tenir sa promesse.
Comme dans Tropique de la violence et En attendant demain, l’écriture de Nathacha Appanah transcende ces vies cabossées en chant d’amour. En faisant jouer les contrastes entre le sordide et la beauté, à ce ciel au-dessus de la prison. «Qu’est-ce que ça fait ici, cette beauté-là, cette couleur qui fait penser à la mer, au ciel?» Ça fait d’autant plus mal que ce ciel la rapproche de sa sœur, tout aussi sensible à ce ciel, regardant la nuit fondre «sur le jour en laissant des trainées roses et mauve orange. Ce ciel, par-dessus le toit, ressemble à un morceau de soie chatoyant». Un adjectif qui va bien aussi à l’écriture de Nathacha, même si ele n’en reste pas moins efficace dans son réquisitoire contre ce pays qui oublie «ces gens-là, les pauvres, les réfugiés, les sans paroles, les mères célibataires, les alcooliques, les drogués, les moins que rien, les chutés, les tombés, les mal-nés, les accidentés».

Le ciel par-dessus le toit
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard
Roman
125 p., 14 €
EAN 9782072858604
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France dans des endroits qui ne sont pas précisément définis.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Sa mère et sa sœur savent que Loup dort en prison, même si le mot juste c’est maison d’arrêt mais qu’est-ce que ça peut faire les mots justes quand il y a des barreaux aux fenêtres, une porte en métal avec œilleton et toutes ces choses qui ne se trouvent qu’entre les murs.
Elles imaginent ce que c’est que de dormir en taule à dix-sept ans mais personne, vraiment, ne peut imaginer les soirs dans ces endroits-là.»
Comme dans le poème de Verlaine auquel le titre fait référence, ce roman griffé de tant d’éclats de noirceur nous transporte pourtant par la grâce de l’écriture de Nathacha Appanah vers une lumière tombée d’un ciel si bleu, si calme, vers cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
La Croix (Jean-Christophe Ploquin)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je me tiens au centre de ce que je ne veux pas nommer
Si je dis le vrai nom des choses qui habitent ici
La beauté la tendresse et l’imagination s’envolent à travers la fenêtre
J’oublie parfois, pourtant
Voici un lit, voilà une chaise, ici une cuvette
Dehors des bruits de bottes et des clés qui tournent
Tiens, quelque chose au coin de mon oeil
C’est une blatte si noire et absolument immobile
Il y a des taches sombres sur le mur où est fixé le lit je sais ce que c’est
Je sais comment elles naissent et si je reste ici assez longtemps je finirai par laisser une trace moi aussi
Quelle forme prendrais-je sur le mur
Est-ce que d’autres que moi essaieraient de deviner
Comme dehors on s’allonge sur l’herbe et on démasque les nuages
Ils diraient je vois je vois
Un chien un insecte un serpent
J’aimerais tant que ce soit autre chose
Un ciel une étoile un rêve
Derrière moi une voix aiguë s’élève
Salaud enculé ta race
Je ferme les yeux et lentement chaque chose ici laisse tomber son nom
Le mien aussi je l’oublie peu à peu
Je ne suis rien qu’un garçon de l’ombre
Chaque son se ramasse flétrit s’éteint
Bientôt ne reste plus que le bruit blanc que fait mon coeur
Écrou 16587, Maison d’arrêt de C.

« Il était une fois un pays qui avait construit des prisons pour enfants parce qu’il n’avait pas trouvé mieux que l’empêchement, l’éloignement, la privation, la restriction, l’enfermement et un tas de choses qui n’existent qu’entre des murs pour essayer de faire de ces enfants-là des adultes honnêtes, c’est-à-dire des gens qui filent droit.
Ce pays avait heureusement fermé ces prisons-là, abattu les murs, promis juré qu’il ne construirait plus ces lieux barbares où les enfants ne pouvaient ni rire ni sangloter. Parce que ce pays croit en la réconciliation du passé et du présent, il a gardé un portail d’entrée pour que se souviennent ceux qui s’intéressent à ces traces-là, qui croient aux fantômes et aux histoires qui ne meurent jamais. Pour les autres, c’est l’entrée d’un beau square, en pleine capitale, et ils viennent s’y promener, s’y reposer, admirer le ciel ouvert, si bleu, si calme. Ils viennent en famille, avec leurs propres enfants et c’est aussi ça, ce pays, un jardin sur des anciennes larmes, des fleurs sur des morts, des rires sur des vieux chagrins.
Plus tard, parce que toujours ont existé les enfants récalcitrants, les enfants malheureux, les enfants étranges, les enfants terribles, les enfants qui font des choses terribles, les enfants tristes, les enfants stupides, les enfants qui n’ont jamais eu d’amour, les enfants qui ne savent pas ce qu’ils font, les enfants qui ne font qu’imiter ce que font les grands, ce pays a trouvé d’autres moyens pour les guérir, les redresser, les corriger, les observer, afin qu’ils deviennent des adultes à peu près corrects, c’est-à-dire des gens qui pourraient aller se promener dans des jardins, sous un ciel ouvert, bleu et calme.
Mais toujours et encore, il y a les murs qui entourent, qui séparent, qui aliènent, qui protègent et qui ne guérissent pas les cœurs. Il y a les gens dehors, les gens dedans, histoires toutes tracées, histoires de déterminisme, accidents, hasards, la faute à pas de chance, coupables, innocents, et voilà ce monde, à nouveau, qui se dessine tel un tableau abstrait où il est difficile de trouver un visage ami, un être cher, de s’accrocher à un sentiment connu, une couleur préférée.
Il était une fois, donc, dans ce pays, un garçon que sa mère a appelé Loup. Elle pensait que ce prénom lui donnerait des forces, de la chance, une autorité naturelle, mais comment pouvait-elle savoir que ce garçon allait être le plus doux et le plus étrange des fils, que telle une bête sauvage il finirait par être attrapé et c’est dans le fourgon de police qu’il est, là, maintenant, une fois cette page tournée. »

Extraits
« C’était simple et c’était tout, oui : Loup avait rêvé de sa sœur qu’il n’avait pas revue depuis des années et quand il s’était réveillé, son chagrin se tenait sur lui, comme un gros animal, et Loup avait eu l’idée de prendre la voiture de sa mère et de conduire jusqu’ici. Loup savait qu’il n’avait pas le droit de conduire mais sa sœur lui manquait tellement, c’est tout. Il n’avait pas le permis, il avait conduit prudemment jusqu’à l’entrée de la ville où il s’était trompé de sens. Après, il y a eu tous les bruits, les cris, sa voiture dans le fossé. Et sa crise de nerfs quand les policiers sont arrivés, aussi. Ce matin peut-être ou il y a dix minutes : le juge l’a placé en mandat de dépôt au quartier mineurs, à la maison d’arrêt de C. »

« Loup se sent perdu. Qu’est-ce que ça fait ici, cette beauté-là, cette couleur qui fait penser à la mer, au ciel ? C’est évidemment un piège, ce bleu-là, comme les sourires des gens qui viennent chercher des pièces de mécanique dans le jardin, le Je reviens très vite te chercher de sa sœur, le Tu n’es pas malade du docteur Michel. Loup sent son cœur qui s’emballe mais alors il aperçoit les bâtiments derrière cette porte bleue. Ce sont trois masses trapues dont les toits pointus sont en enfilade, par ordre croissant. On dirait un monstre à trois têtes et puisque Loup n’aime pas les mensonges, il est soulagé. Le voilà arrivé à destination. »

« Cette nuit fond sur le jour en laissant des trainées roses et mauve orange. Ce ciel, par-dessus les toits, ressemble à un morceau de soie chatoyant »

« Avant Phénix, Paloma et Loup, il y avait Eliette et c’est avec elle que tout a commencé. Commencé ? Non, plutôt déraillé, divergé alors que jusqu’à maintenant la vie était comme elle est si souvent, ni extraordinaire ni triste, de ces vies travailleuses, sans grande intelligence ni bêtise, de ces vies à chercher le mieux, le meilleur mais pas trop quand même, on ne voudrait pas attirer le mauvais œil. Souris, Eliette, lui disent tout le temps ses parents et aussi Viens dire bonjour, Eliette et quand il y a un dîner à la maison, Chante-nous À la Claire fontaine, Eliette. »

À propos de l’auteur
Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.
Son second roman, Blue Bay Palace, est contemporain : elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste. Suivront La Noce d’Anna (2005), Le dernier frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016), Une année lumière (2018) et Le ciel par-dessus le toit.
Ce qui relie tous ces récits, ce sont des personnages volontaires, têtus, impliqués dans la vie comme s’il s’agissait toujours de la survie. Les récits de Nathacha Appanah sont simples comme des destinées, et leurs héros ne renoncent jamais à consumer leur malheur jusqu’au bout. L’écriture, comme chez d’autres écrivains mauriciens de sa génération, est sobre, sans recours aux exotismes, une belle écriture française d’aujourd’hui. Quant aux sujets, ils évoquent certes l’Inde, Maurice, ou la femme : mais on ne saurait confondre Nathacha Appanah avec une virago des promotions identitaires. Son dernier roman le confirme assez qui nous entraîne insidieusement dans les méandres de l’intimité. (Source: Lehman college http://ile-en-ile.org/appanah/

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La vie qui m’attendait

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En deux mots:
À la quarantaine Romane découvre qu’elle a une sœur jumelle. Au-delà de l’émotion provoquée par leurs retrouvailles, de graves questions se posent. Qui leur a menti? Qui sont leurs vrais père et mère? Pourquoi ont-elles été séparées? Romane se lance dans une enquête aux multiples rebondissements.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Nous sommes deux sœurs jumelles…

Après «La chambre des merveilles» Julien Sandrel nous revient avec un roman tout aussi joyeusement débridé, mais tout aussi dramatique. À 39 ans, la vie de Romane va basculer: elle découvre qu’elle a une sœur jumelle.

Dans «La chambre des merveilles» une mère se battait pour son fils, victime d’un terrible accident. En lui offrant de vivre ses rêves par procuration, elle nous entraînait dans une folle quête. Pour son second roman Julien Sandrel a choisi d’autres ingrédients, mais reste fidèle à sa recette: un grain de folie, un suspense habilement entretenu, un rythme entraînant et des émotions à fleur de peau. Pour peu que l’on accepte l’improbable scénario de départ, on savoure cette nouvelle quête avec un vrai bonheur.
Médecin généraliste à Paris, Romane s’apprête à prendre quelques jours de vacances lorsque l’une de ses patientes vient lui annoncer qu’elle l’a croisée dans un hôpital marseillais, affublée d’une perruque rousse. Comme elle n’a jamais mis les pieds dans la cité phocéenne, elle pense tout au plus à une coïncidence, même si une chose l’intrigue. Elle aussi a un pigment roux, qu’elle ne montre toutefois pas. Aussi, pour en avoir le cœur net, elle décide de se rendre sur place sans davantage d’informations.
À l’hôpital elle est interpellée par une personne de l’accueil qui lui remet la carte vitale qu’elle a oubliée. Ainsi, elle a non seulement la confirmation qu’une personne qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau s’est bien rendue à une consultation, mais elle a aussi les informations figurant sur la carte, un nom et une date de naissance identique à la sienne. Une nouvelle poussée d’adrénaline et voici Romane en route vers Avignon où elle va rencontrer Juliette, sa sœur jumelle, qui tient une librairie. Un nouveau choc émotionnel, mais aussi toute une série de questions sur les trente-neuf années durant lesquelles elles ont été séparées. Qui sont vraiment leurs parents? Leur a-t-on menti et pourquoi? Quelle est la raison de leur séparation? Et à peine retrouvées, ne vont-elles pas se perdre à nouveau, car la maladie dont souffre Juliette est grave.
Mais n’en disons pas davantage, sinon pour souligner le sens du suspense de Julien Sandrel qui sait terminer ses chapitres par une révélation, un coup de théâtre, une information capitale qui va immédiatement pousser le lecteur à vouloir en savoir plus. Dès lors, il ne lâchera plus le roman. En y insérant une lettre-confession du père de Romane, il nous offre également de comprendre le dramatique enchaînement des événements. N’oublions pas non plus, autour de Romane et Juliette, les parents et les ami(e)s, qui viennent tout à la fois enrichir ce beau roman, mais lui apporter davantage de densité et ouvrir de nouveaux horizons.
Adressons enfin, en guise de conclusion, un message à tous ceux qui aiment agrémenter leur vie en lisant des livres et en allant au théâtre : Julien Sandrel nous rappelle que dans une librairie aussi bien qu’au théâtre – surtout à Avignon durant le festival – on peut faire des rencontres qui changent votre vie. Et si vous profitiez de l’été pour en faire l’expérience ?

La vie qui m’attendait
Julien Sandrel
Éditions Calmann-Lévy
Roman
324 p., 18,50 €
EAN 9782702163498
Paru le 06/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais surtout dans le Sud, à Marseille, à Aix-en-Provence et à Avignon.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des retours en arrière jusqu’en 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ma petite Romane, on se connaît depuis longtemps, il faut que je vous dise: je vous ai vue sortir en larmes du bureau de ce pneumologue à Marseille. Pourquoi vous cachiez-vous sous une perruque rousse?»
Romane, 39 ans, regarde avec incrédulité la vieille dame qui vient de lui parler. Jamais Romane n’a mis les pieds à Marseille. Mais un élément l’intrigue, car il résonne étrangement avec un détail connu de Romane seule: sa véritable couleur de cheveux est un roux flamboyant, qu’elle déteste et masque depuis
l’adolescence sous un classique châtain.
Qui était à Marseille?
Troublée par l’impression que ce mystère répond au vide qu’elle ressent depuis toujours, Romane décide de partir à la recherche de cette autre elle-même. En cheminant vers la vérité, elle se lance à corps perdu dans un étonnant voyage
entre rires et douleurs.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
ELLE
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Metro.be (entretien avec l’auteur)
Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
EmOtionS, blog littéraire
Cahiers Attard


Bande-annonce de La Vie qui m’attendait de Julien Sandrel © Production éditions Calmann-Lévy

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Est-il possible que toute mon existence se résume à cette seule journée ?
Ce jour-là fut le plus beau, le plus terrible, le plus définitif. Fondateur et destructeur. Mettant sur mon chemin, dans un même élan intolérable, le souffle incandescent de la vie et son exact opposé.
Ce jour-là, je l’ai vécu. Je ne l’ai jamais raconté. À quiconque.
Les souvenirs sont présents, pourtant. Âcres. Brutaux. Mais les plaies sont refermées. Recousues. Il a fallu du temps pour que la beauté me soit de nouveau accessible. Qu’elle se désolidarise enfin de ces images insoutenables que je n’ai cessé de voir apparaître à chaque battement de paupière.
Aujourd’hui encore, mon cœur – que peut-il faire d’autre ? – continue de marteler que j’ai fait ce qu’il fallait.
Pardon.

ANNÉES
MA VIE
— Oui, monsieur. Ce sera fait, bien sûr. Mes amitiés à votre épouse.
Je pose mon téléphone, incrédule. Qui d’autre que moi emploie encore cette tournure tombée en désuétude au siècle dernier ?
Je m’exprime comme une vieille, je vis comme une vieille, je ne discute qu’avec des vieux. Je suis vieille. Vieille et seule, voilà le résumé de ma vie.
Mais commençons par le commencement.
Je m’appelle Romane. J’ai trente-neuf ans. Je suis médecin généraliste, option hypocondriaque à tendance paranoïaque. Une spécialisation des plus originale que je n’applique qu’à moi-même, mes patients peuvent dormir tranquilles. Par habitude, plus que par choix, je vis à Paris où je suis née. Je voyage peu, car j’ai peur de presque tout ce qui permet de se déplacer au-delà d’un rayon de dix kilomètres. Monter dans une voiture est une épreuve. Dans un train, un bateau ou un avion, n’en parlons pas. Je connais les statistiques, un crash tous les douze millions de vols, moins de chances de périr en avion que de gagner au Loto. Moi, ça me fout les jetons, parce que les gagnants du Loto, ils ne sont pas nombreux mais ils existent bel et bien. Je voyage peu car j’ai peur des araignées, des serpents, de toutes les bestioles qui piquent, mordent ou grattent, du paludisme, de la dengue, du chikungunya, de la rage, de la grippe aviaire, d’être enlevée par une organisation mafieuse, de faire un infarctus loin d’un hôpital de premier rang, de mourir déshydratée à cause d’une simple dysenterie.
Récemment, mes paniques ont pris de l’ampleur. Une ampleur obsessionnelle, diront certains – dont mon psy. Depuis six mois, je suis sujette à ce que l’on nomme couramment l’hyperventilation. Dès que j’ai un moment de stress, la sensation qu’un danger est imminent, j’ai besoin de respirer dans un petit sac en papier pour reprendre le contrôle. Visualisez la scène au rayon fruits et légumes du supermarché du coin : la fille assise à côté des courgettes origine France, qui suffoque parce que sa paume s’est posée par mégarde sur un fruit déliquescent et qui s’imagine succomber dans l’heure à une attaque bactérienne, c’est moi. J’ai la joie de me transformer plusieurs fois par jour en petit chien haletant, et les sacs en papier Air France sont mes meilleurs compagnons. Mon amie Melissa, qui par un hasard épouvantable se trouve être pilote de ligne, est devenue mon fournisseur officiel.
Vieille, seule, hypocondriaque, ridicule.
J’aurais pu ajouter moche, mais pour être honnête, ce n’est pas vrai. Chaque jour, je vois passer des corps que j’examine en toute sécurité, planquée derrière mes gants de latex, et je me rends bien compte que le mien n’est pas le pire. Mais je n’y peux rien, je ne l’aime pas ce corps. Alors je le cache sous des vêtements neutres.
Je suis discrète, presque invisible. C’est ce que les gens apprécient. Les gens, pas les hommes. Le seul homme dans ma vie, c’est mon père. J’ai grandi seule avec lui, protégée par lui, j’ai toujours suivi la voie qu’il avait tracée, et il y a six mois de cela, je vivais encore chez lui. Je l’aime comme ça, mon père. Jusqu’à l’étouffement. Mon psy dit que mon hyperventilation n’est rien d’autre que la manifestation somatique de mon besoin d’air vis-à-vis de mon père. « Coïncidence troublante entre vos problèmes de souffle et votre décision de vous éloigner de lui, vous ne trouvez pas ? » m’a-t-il asséné. Il a sans doute raison, d’autant que ça ne s’arrange pas côté respiration, malgré mon déménagement. À la veille de mes quarante ans, j’ai décidé d’apprendre à vivre sans mon père. J’ai largué les amarres. Mon psy m’assure que c’est une bonne décision. Qu’il était temps.
Il était temps, mais il était tard. Bien trop tard pour que mon père l’accepte sereinement. J’ai bien tenté de lui expliquer que les gens normaux, avec une vie normale, voient leurs parents trois fois par an, leur téléphonent une ou deux fois par mois, que nous ne sommes pas obligés d’aller jusque-là, que nous pouvons déjà passer d’une vie sous le même toit à des toits différents, d’une surveillance permanente de mes faits et gestes à un coup de fil par semaine, que je lui ai épargné de longues années de poussées hormonales et autres sautes d’humeur, qu’il devrait être content, non ? Non, bien sûr que non. Pour mon père, cette modification profonde de nos vies quotidiennes est tout aussi absconse qu’inacceptable.
Depuis quelques mois, il ne m’adresse la parole que par pure nécessité. J’ai parfois l’impression d’être face à un enfant boudeur de soixante-cinq balais, déçu que son jouet préféré lui échappe. Au début, sa réaction m’a fait mal. Trop dure, trop radicale. Puis je l’ai intégrée. Au final, je pense que cet éloignement temporaire est nécessaire. Qu’il nous fait du bien à tous les deux. Il faudra du temps à mon père pour accepter cette nouvelle donne, mais il y parviendra. Une fois le choc absorbé, nos relations se normaliseront. Se banaliseront. Et ma respiration avec.
Je me rends compte que je parle de tout ça comme d’une rupture amoureuse. T’es vraiment grave, ma pauvre fille. C’est ton père, il n’y a pas rupture, il y a une mise à distance salutaire. Respire, Romane. Respire.
Vieille, seule, hypocondriaque, pathétique, mais qui se soigne. Ou du moins, qui essaie. »
*
Après avoir raccroché avec mon patient, je m’accorde quelques minutes pour boire un verre d’eau, me rafraîchir le visage. Aujourd’hui est un jour de canicule. J’ai l’impression désagréable d’être coincée dans un hammam, sans massage ni pâtisseries orientales. Je garde mon petit sac en papier à proximité car la moiteur m’oppresse. Mes vêtements collent, mes patients collent, mes gants collent. Ils ont annoncé 38 degrés à la radio ce matin. Un record à Paris, même pour un 15 juillet. Je suis en vacances à la fin de la semaine, et je ne sais toujours pas ce que je vais en faire. Rien ne m’effraie plus que de me retrouver face à moi-même – et Dieu sait que beaucoup de choses m’effraient. Je suis pourtant bien obligée de les prendre, ces vacances : Paris se vide significativement à ce moment de l’année, ouvrir le cabinet n’a aucun sens. Pour me motiver à fuir la fournaise parisienne, je me répète que me reposer renforcera sûrement mes défenses immunitaires, ce sera toujours ça de pris.
Punaise, qu’est-ce qu’il fait chaud ! Oui, c’est ma manière de parler. Dans ma tête je me dis putain fait chier cette chaleur de merde, mais l’idée se liquéfie en franchissant mes lèvres. J’ai acheté un ventilateur pour le cabinet, un autre pour ma chambre. Cette nuit, fête nationale oblige, j’ai eu du mal à fermer l’œil. Fenêtres ouvertes, j’entendais les altercations avinées des pochtrons du coin, et je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer qu’à tout instant pouvait surgir un individu mal intentionné. J’habite pourtant au cinquième étage, alors à part le double maléfique de Spider-Man, le risque d’intrusion est assez limité. Malgré tout, je n’étais pas tranquille. Je me suis réveillée à plusieurs reprises, en sueur. Autant dire qu’aujourd’hui il ne faut pas trop me chercher. Ça, c’est ce que je formule dans ma tête – comme si j’allais mettre un taquet à quelqu’un qui me gonflerait. La réalité, c’est qu’aujourd’hui comme tous les autres jours, je suis désespérément polie.
Je décolle une dernière fois mon chemisier de mon dos, et j’ouvre la porte. Mme Lebrun – soixante-dix ans, le cheveu tellement noir qu’il en devient perturbant, la dentition tellement parfaite qu’elle en devient suspecte – entre dans mon cabinet.
C’est une patiente de longue date, et une connaissance de mon père, selon ses dires : lorsqu’il exerçait encore son métier de gardien dans le parc des Buttes-Chaumont, je sais qu’il la croisait régulièrement. Je les ai soupçonnés à une époque de se connaître bien plus qu’ils ne l’avouaient. Mme Lebrun, d’ordinaire si volubile, s’assied en silence. Son mutisme m’étonne. M’inquiète.
— Ma petite Romane, il faut que nous discutions, toutes les deux.
Mme Lebrun me fixe de ses petits yeux sombres. Elle tient son sac sur ses genoux, les mains crispées. Son visage est fermé. Elle ne m’a jamais regardée comme ça.
Je ne le sais pas encore, mais Mme Lebrun s’apprête à modifier le cours de mon existence.
D’ici quelques minutes, rien ne sera plus pareil. Jamais. »

À propos de l’auteur
Julien Sandrel est né en 1980 dans le sud de la France, et vit à Paris.
après l’immense succès de la Chambre des merveilles, phénomène mondial vendu dans plus de 23 pays et en cours d’adaptation au cinéma, il revient avec un second roman tout aussi bouleversant. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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La partition

BRASSEUR-la-partition

En deux mots:
Koula épouse un représentant suisse et quitte la Grèce pour la Suisse. Les deux fils qu’elle va mettre au monde ne le guériront pas de son mal-être et des incartades de son mari. Elle divorce mais ne peut emmener que l’un de ses fils avec elle. En refaisant sa vie, en mettant au monde un troisième fils, elle va revivre «la partition».

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Koula et ses trois fils

En racontant dans «La Partition» l’histoire d’une femme mariée trop vite et la destinée de ses trois fils entre Grèce, Belgique et Suisse, Diane Brasseur confirme son talent de prosatrice sensible.

Pour son troisième roman après Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, Diane Brasseur nous propose le portrait d’une femme qui aura trois enfants qui seront ballotés dans trois pays différents et que l’on suivra durant trois générations.
La Partition s’ouvre en 1977, au moment où les trois frères doivent se retrouver, à l’occasion du concert donné par le benjamin au Victoria Hall à Genève. Mais Alexakis le violoniste va apprendre la mort subite de son aîné. Une manière de mettre en exergue le titre très juste de ce roman qui entraîne le lecteur par cercles concentriques jusqu’au cœur de «la partition».
Tout commence dans les années vingt, lorsque Paul Peter K, un représentant en porcelaines de Langenthal croise le regard de la belle Ekatarina sous le bleu du ciel de sa Grèce natale. Elle a seize ans et rêve d’évasion. En l’épousant, Paul Peter lui fait miroiter un avenir radieux. Mais Ekatarina, que l’on surnomme Koula, va vite déchanter. Sa vie en Suisse se transforme en cauchemar, pas seulement en raison des brumes et du froid, mais aussi par la difficulté à se faire accepter par sa belle-famille dont elle ne parle pas la langue, et surtout par les absences de plus en plus répétées d’un mari volage.
Quand elle mettra au monde Bruno K, le choc sera rude. Elle apprend que ce fils qu’elle imaginait comme une bouée de sauvetage est infecté par la syphilis.
Koula entend se battre pour lui offrir une belle vie. Un tempérament qu’elle aurait volontiers aussi mis au service de Georgely, son second fils.
Mais le choix qui lui est offert est cruel. Si elle divorce, les enfants seront répartis entre père et mère. Une partition qu’elle est contrainte d’accepter et choisit celui qu’elle considère le plus faible, Bruno K, avec lequel elle retourne en Grèce.
C’est là que l’histoire va étonnamment se reproduire. Elle essaie d’effacer sa dépression dans les bras d’un nouvel homme. Un Belge qu’elle va épouser à son tour, suivre en Belgique et lui donner un fils – alors qu’elle était persuadée de porter une fille. Alexakis passera du reste ses premières années dans le décor rose et avec la layette préparée dans cette éventualité.
La nouvelle partition qui arrive alors est celle provoquée par la Seconde Guerre mondiale et l’exil, à nouveau.
Diane Brasseur décrit admirablement cette famille recomposée en nous offrant toute la gamme des variations et des sentiments. L’abandon et les culpabilité, la fratrie essayant de renouer des liens distendus, les belles-familles soit toxiques, soit intégratrices. Le tout sous le regard d’une Koula cherchant à faire bonne figure dans ce chaos.
Variation sur le thème de la destinée – que serait l’histoire si elle avait choisi Georgely plutôt que Bruno K? – ce roman est aussi construit autour de la musique, d’une passion qui permet de laisser la tragédie de côté pour se concentrer sur son art. Bruno K étudie le piano, son frère Alexakis le violon. La musique qui aurait dû les réunir mais ne restera qu’en fond sonore de cette tragédie intense, émouvante, déchirante.

La partition
Diane Brasseur
Allary Éditions
Roman
448 p., 20,90 €
EAN 9782370732811
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule en Grèce, en Suisse et en Belgique.

Quand?
L’action se situe des années 1920 à la fin des années 1970.

Ce qu’en dit l’éditeur
De la Grèce aux rives du lac Léman, une superbe fresque familiale.
Un matin d’hiver 1977, Bruno K, professeur de littérature admiré par ses étudiants, se promène dans les rues de Genève. Alors qu’il devise silencieusement sur les jambes d’une jolie brune qui le précède, il s’écroule, mort.
Quand ses deux frères Georgely et Alexakis apprennent la nouvelle, un espoir fou s’évanouit. Le soir même, ils auraient dû se retrouver au Victoria Hall à l’occasion d’un récital de violon d’Alexakis. Pour la première fois, la musique allait les réunir.
La Partition nous plonge dans l’histoire de cette fratrie éclatée en suivant les traces de leur mère, Koula, une grecque au tempérament de feu.
Elle découvre l’amour à 16 ans, quitte son pays natal pour la Suisse dans les années 20 et refera sa vie avec un homme de 30 ans son aîné. Une femme intense, solaire, possessive, déchirée entre ses pays, ses fils et ses rêves. Une épouse et une mère pour qui l’amour est synonyme d’excès.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je vous écris pour ne pas rester seul trop longtemps, c’est mauvais. C’est mauvais mais on ne peut s’en empêcher. On allume une cigarette et tout le paquet se vide peu à peu. Comme les souvenirs. Ils ne reviennent jamais seuls. »
Lettre de Bruno K à sa famille,
22 mai 1942

GENÈVE. 12 JANVIER 1977.
Chacun porte en soi une mélodie.
Bruno K descend du train, gare de Genève, et sur le quai, il regarde les passagers pressés ou perdus.
Il a pris l’InterRegio de 8 h 27 qui relie Meyrin à Genève Cornavin.
Dans le wagon, il a salué d’un hochement de tête les habitués qui pendulent tous les jours comme lui.
Chaque matin, un rythme musical détermine l’allure de Bruno K.
Si par exemple dans sa tête il chante la Toccata et fugue en ré mineur de Bach, alors il marche nettement, sans fioriture, ni trop vite, ni trop lentement.
Si dans sa tête, c’est la ronde du Cinquième concerto de Beethoven qui résonne, il court presque.
Quand il flâne, à coup sûr il fredonne La Mer de Debussy.
Il peut lui arriver de penser à des rythmes différents, alors sa démarche change. Tous les trente mètres Bruno K ralentit ou accélère comme un pantin indécis.
Dans ces moments-là, il se dit qu’autour de lui les gens doivent le prendre pour un cintré.
Bruno K fait claquer la semelle de ses souliers, lacés, cirés, dans le tunnel des piétons sous les quais. Il n’attend pas d’être sorti pour allumer sa première cigarette, une Craven A.
Quelle musique entend-il, ce matin ?
Sa démarche est alerte. Bruno K avance dans le hall de la gare comme dans la vie, à grandes enjambées et la tête la première. Il a le front bombé des volontaires.
Son pardessus vole comme une cape. Pas de sacoche ni de mallette, Bruno K aime se sentir libre et voyager léger. Sa cravate est assortie à son complet.
Il cache ses cheveux courts et bouclés sous un chapeau en feutre gris. Son eau de Cologne, Acqua di Selva, lui donne une odeur de Méditerranée. Il s’est rasé de près ce matin, Bruno K a horreur de la barbe de trois jours qui transforme ses joues en papier de verre. Avant de sortir de la salle de bains, il a arraché d’un coup sec et précis un poil disgracieux entre ses sourcils.
Le soleil est déjà haut pour un matin d’hiver, il tape contre la baie vitrée du grand hall Nord et l’éblouit.
Bruno K cligne des yeux.
Il a les yeux bleus de sa mère et le regard si clair, il ne peut rien cacher : ni le désir, ni la jalousie, ni l’ennui, ni la déception, ni la peur.
Sa paupière droite ourlée de rouge – une vieille kératite mal soignée – le démange. Bruno K se frotte l’œil comme un enfant mal réveillé.
Dehors, l’air vif du matin lui fait du bien. Le temps est sec et le ciel dégagé. Dans le train, Bruno K a dû ouvrir le bouton du col de sa chemise – sans défaire son nœud de cravate – parce que le wagon était surchauffé.
Un instant il a eu un coup de fatigue mais il n’y a accordé aucune importance. Il a mis son début de migraine sur le compte de l’enfant bruyant assis en face de lui.
8 h 42, Bruno K sort de la gare et passe sous l’horloge: il est en avance.
À l’université on le surnomme « pendule » à cause de son extrême ponctualité. Au début de chaque cours, il retire sa montre et la pose sur son bureau. Après la sonnerie, il n’accepte plus les étudiants, sauf si c’est une jolie fille.
Bruno K est directeur de la section littéraire de l’université de Genève.
Sa salle de classe est au dernier étage. Quand ils y montent, les étudiants disent qu’ils vont au paradis.
Ses cours sont pleins, son estrade est une scène.
De combien de vocations est-il à l’origine ?
Quand ils s’installent dans le brouhaha des chaises, Bruno K regarde ses étudiants. Il les imagine dans leur chambre de bonne sous les toits, la nuit, travailler à leur bureau, entre un lit et des plaques de cuisson.
Dans sa salle de classe, il est le témoin de leurs grands rêves et des premières amours. Il voudrait leur dire : « moi aussi, j’étais à votre place ».
Puisqu’il est en avance, Bruno K va faire un détour par le lac.
Du Léman il ne se lasse pas, même si la vue est plus belle depuis Lausanne.
Ce matin, Bruno K ne saurait dire où commence et où termine le lac.
Dans la rue il regarde les femmes marcher. Il pourrait se perdre à les suivre, leur déhanchement le fascine. Il a la prétention de croire qu’il connaît les hommes en général et les femmes en particulier.
Pour les rendre heureuses, il ne suffit pas de les faire rire, il faut les faire danser.
Bruno K a besoin des femmes.
Devant lui, à quelques mètres, une grande brune trotte dans ses bottines. Sous une gabardine en cuir, elle porte une jupe dont le tissu à carreaux noir et beige semble épais.
De la laine?
La toilette des femmes en Suisse l’étonne, il ne les trouve pas assez apprêtées. Pour les fêtes, il est allé passer quelques jours à Paris, les femmes y sont plus élégantes.
Bruno K préfère l’hiver à l’été. Au moins quand il fait froid, les Suissesses portent des bas. Pas de poils, pas de cicatrices, pas de petites veines violacées qui courent le long de leurs jambes.
En fixant l’arrière de ses mollets fins et galbés, Bruno K se demande si sous sa jupe en laine, la jolie brune porte des bas ou des collants.
Prélude en ut majeur de Bach : il accélère.
Bruno K a la nostalgie de la soie, du nylon et des coutures.
Ah, les collants, cette hérésie qui déforme les fesses des femmes.
Dis-moi, ma jolie, ce matin devant ton miroir, as-tu enfilé une paire de bas ou des collants?
Pour seule réponse, avec ses jambes, elle tricote devant lui. La ceinture de sa gabardine se balance. La boucle argentée cogne dans les rétroviseurs des voitures garées rue des Alpes. Elle va finir par blesser quelqu’un, se dit Bruno K.
Sa jupe est si serrée, elle doit faire des petits pas. Sous le tissu à carreaux, il imagine les cuisses qui frottent l’une contre l’autre. Ses yeux étincellent.
Il l’a presque rattrapée. Maintenant, Bruno K aperçoit le profil de la jolie brune. Couvert de taches de rousseur, son nez en trompette dépasse d’un col en fourrure noir. Elle regarde en l’air comme si le ciel était un plan des rues de Genève. Sous son bras gauche elle a glissé un périodique féminin, mais Bruno K n’arrive pas à lire les titres.
Elle porte des collants, c’est sûr. Les jeunes femmes aujourd’hui ne mettent plus de bas, même sans jarretière. C’est inconfortable.
Les pavés de la rue des Alpes la déséquilibrent, elle ralentit.
Quand trouverai-je une femme qui marche harmonieusement, soupire Bruno K, en crachant la fumée de sa Craven A.
En tombant sur les genoux, un juron lui échappe. Pas un juron élégant de professeur comme « bonté divine » ou « sapristi ».
«Il faut savoir jurer dans la vie» répète Bruno K à ses étudiants, «dire des gros mots avec intensité».
Il a failli se brûler le pouce avec son mégot de cigarette. Sur le trottoir, son chapeau roule comme les virevoltants dans le désert au début des westerns.

Extraits
« LAUSANNE. 12 JANVIER 1977
Quand elle apprend la nouvelle, elle ne voit que le dos d’Alexakis à travers la double porte vitrée qui sépare la chambre du salon, dans la suite de l’hôtel.
On pourrait croire qu’il est prostré, mais non, Alexakis est penché au-dessus de la table. Absorbé, il remonte le mécanisme de sa montre.
Ce matin, le téléphone n’arrête pas de sonner à cause de cette histoire de violon. D’abord l’agent, puis l’organisateur, sans oublier le producteur. Tout le monde s’affole.
Le luthier a dit 14 h 00.
14 h 00 c’est juste mais cela joue encore. Le train est à 14 h 34, il arrive à Genève Cornavin à 15 h 20 où un chauffeur les attendra.
Alexakis sera dans la salle à 15 h 45 et sur scène à 15 h 50. Sans doute faudra-t-il écourter la répétition pour qu’il puisse dormir une heure dans sa loge.
Le concert commencera avec retard, à 20 h 45 ou à 21 h 00. Le public aime bien attendre, Gabrielle l’a remarqué, cela donne à la représentation un caractère exceptionnel.
Est-ce par crainte d’une annulation?
Dès que le rideau se lève, comme un soulagement, les applaudissements explosent.
Alexakis est préoccupé ce matin, il est encore plus distrait que d’habitude.
Cette nuit, il a fait le même cauchemar: il joue sur un violon sans corde.
Sur la scène d’un théâtre inconnu, l’orchestre démarre une longue introduction, du Mozart. À ce moment-là, Alexakis remarque que son violon est nu.
Il tente d’accrocher le regard du chef d’orchestre pour lui signaler qu’il y a un problème, il hésite à arracher le violon d’un autre ou à s’enfuir. L’attente est interminable.
Enfin c’est à lui, l’assemblée silencieuse le regarde. Alors il prend la position et fait corps avec son instrument, les jambes légèrement écartées et bien ancrées dans le sol, les épaules relâchées, il pose son menton et lève l’archet.
Alexakis ferme les yeux mais aucun son ne sort.
En se réveillant à trois heures, en sursaut, il ne se souvenait plus dans quelle chambre d’hôtel il était.
Même avec la présence rassurante de Gabrielle, il lui a été impossible de retrouver le sommeil. Le lit était inconfortable et hostile. Les draps, trop chauds et les oreillers trop mous. »

« Il y a quatre jours, Alexakis a fêté ses 46 ans mais il est de ces hommes à qui il est impossible de donner un âge.
Sans doute parce qu’il est grand et maigre.
Alexakis est beau mais il ne le sait pas, il ne cherche pas à plaire.
Comme les enfants, il rit les yeux plissés et la tête en arrière.
Dès qu’il se concentre, il enroule ses cheveux bruns et bouclés autour de son index. Cela s’appelle la trichotillomanie, Gabrielle s’est renseignée, inquiète de voir apparaître sur le haut de son crâne le début d’une calvitie.
On pourrait croire qu’il est timide mais il s’agit d’autre chose. Alexakis est secret. Les questions le bousculent. Il a besoin de silence et de temps pour s’exprimer.
Sa voix peut être aussi faible qu’un mince filet d’eau. Certains jours, il parle si doucement, Gabrielle ne cesse de lui demander de répéter ce qu’il vient de dire.
Alexakis n’est pas lâche, il ne manque ni de courage ni de franchise, mais cela lui est difficile de soutenir le regard d’un autre parce qu’il a les yeux clairs.
Le regard dit trop. Dans les yeux des autres, Alexakis a peur de devenir transparent. »

À propos de l’auteur
Diane Brasseur est franco-suisse. Née en 1980, elle a grandi à Strasbourg et a suivi une partie de sa scolarité en Angleterre, avant de faire des études de cinéma à Paris. Diane Brasseur est née en 1980, elle a grandi à Strasbourg. Elle habite à Paris. Après des études de cinéma, elle devient scripte et tourne une trentaine de long métrages avec, entre autres, Olivier Marchal, David Foenkinos, Albert Dupontel et Valérie Lemercier. Elle aime particulièrement accompagner des réalisateurs pour le tournage de leur premier film : Nicolas Bedos, Abd Al Malik, Andréa Bescond et Eric Metayer, Audrey Diwan. Diane Brasseur fréquente les ateliers d’écriture depuis l’âge de 14 ans. Elle est l’auteure de Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, traduits dans huit pays. (Source: Allary Éditions / lesmots.co)

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Ivoire

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Alors que les décideurs se réunissent pour tenter de trouver une politique commune pour sauver la faune en voie de disparition, des braconniers ont laissé derrière eux trente cadavres d’éléphants. Une mission périlleuse est décidée pour tenter de préserver la race dans le delta de l’Okavango, l’un des derniers sanctuaires.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Sur les traces des trafiquants d’ivoire

Aidé d’une solide documentation et d’un séjour au Botswana, Niels Labuzan nous propose une réflexion sur la place des animaux sauvages en Afrique sous la forme d’un thriller. Passionnant!

Ce qui frappe d’abord en lisant «Ivoire», c’est la somme d’informations – qui font souvent froid dans le dos – que l’auteur a rassemblé. Comme le rappelle Le Monde, Niels Labuzan a passé des mois à rechercher et trier la documentation avant de se rendre au Botswana, en avril 2017: «Il a étudié les enquêtes d’Interpol sur le trafic d’ivoire et compulsé des articles sur les massacres d’éléphants commis au Cameroun ou au Congo par des janjawids, les sinistres miliciens soudanais, échappés du Darfour.»
Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est bien davantage un roman d’aventures, un thriller qu’une thèse sur le trafic d’ivoire qu’il nous propose. Dans les somptueux paysages de l’Afrique encore sauvage, une course contre la montre est lancée pour préserver une faune de plus en plus menacée. Si l’éléphant figure en début de cette terrible liste, c’est qu’il voit tout à la fois son milieu naturel subir les assauts de l’homme et du climat et les braconniers les abattre à une cadence infernale. La Tanzanie a perdu 60% de ses éléphants en cinq ans, le Mozambique presque 50%. Le delta de l’Okavango peut sembler un sanctuaire, mais la menace se fait de plus en plus forte et visible. Face à une organisation mafieuse bien structurée, bien équipée et qui génère des milliers de dollars de bénéfices les rangers font ce qu’ils peuvent. Un soutien leur est apporté par Erin, une Française bien décidée à contrecarrer les trafiquants en traçant une carte des routes de l’ivoire. «Ça l’avait occupée pendant des années, avoir une vision claire du trafic, de la complexité de ces échanges globalisés. Elle était certaine de pouvoir exposer la manière dont la marchandise quittait le territoire africain et était acheminée à travers le monde. Elle avait réfléchi à la façon dont elle pourrait infiltrer un réseau de contrebande.»
Au moment où s’ouvre à Kasane une conférence chargée de faire le point sur les mesures prises au niveau international, on apprend que trente cadavres d’éléphants ont été retrouvés en RDC. Le secrétaire permanent Felix Masilo décide alors d’envoyer Seretse, au service du gouvernement du Botswana, pour une mission délicate: intégrer des défenses équipées d’un traceur dans un chargement de défenses d’un réseau de contrebande.
Arrêtons-nous du reste sur les acteurs de ce trafic qui réservent aussi quelques surprises, comme par exemple le fait qu’une femme soit à leur tête. Yang, une Chinoise qui avait «eu l’occasion de faire passer deux défenses braconnées en Chine, pour un couple de touristes, gagnant en un aller-retour ce qu’elle gagnait en un mois comme traductrice» et qui en une quinzaine d’années avait monté un réseau florissant car 70% de l’ivoire des éléphants tués en Afrique partent en Chine.
Celui qui est familier des règles de ce milieu est Bojosi. Aujourd’hui garde d’un territoire qu’il connaît parfaitement, il a été braconnier et se fait fort d’infiltrer leur milieu. Une opération risquée à l’issue des plus incertaines.
Niels Labuzan réussit parfaitement à nous sensibiliser à cette question en nous menant au cœur de cette opération, en nous faisant découvrir des tonnes d’ivoire, en nous expliquant les enjeux politiques et économiques de ce marché et en nous offrant un épilogue aussi dramatique que spectaculaire.

Ivoire
Niels Labuzan
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 18 €
EAN: 9782709661492
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Botswana. On y évoque les pays d’Afrique abritant encore des colonies d’éléphants ainsi que la Chine, destination de la majeure partie de l’ivoire de contrebande.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au Botswana, du delta de l’Okavango à la rivière Chobe, les animaux, et en particulier les éléphants, ont trouvé un refuge: des hommes veillent nuit et jour pour préserver la vie sauvage. C’est là que le combat a été engagé avec la plus grande volonté contre le braconnage. Les personnages de ce roman sont tous partie prenante d’une guerre bien particulière qui se joue en Afrique mais qui nous concerne tous. Douaniers, rangers, militaires, éleveurs, civils, braconniers… ils tuent ou protègent, vivent au milieu de ces paysages grandioses, entourés de ces animaux qui ont pu conserver leur liberté et leur dignité. Tous connaissent le prix de ces vies, savent ce que certains hommes sont capables de faire pour de l’ivoire ou une peau. Parmi eux il y a Seretse, qui travaille pour le gouvernement du Botswana, Erin, qui a quitté la France pour vivre dans une réserve et Bojosi, un ancien braconnier reconverti en garde. Ils n’idéalisent pas la nature, ne la sacralisent pas, ils y vivent, la protègent et pourraient y mourir.
Un roman superbe qui interroge les liens de l’homme avec la nature et le monde sauvage  : ces animaux craints, admirés, chassés, enfermés, vendus sont le reflet de notre histoire, de nos peurs et de notre avenir.

68 premières fois
Le blog de Mimi 

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Le suricate magazine (Daphné Troniseck)


Niels Labuzan présente Ivoire © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ils sont l’époque à laquelle ils vivent. L’endroit où ils se trouvent. Ils sont un groupe qui tait leur individualité. Quand l’un tombe, d’autres viennent grossir les rangs. Ils partagent les mêmes tâches, les mêmes cieux, le même avenir. Pour ne pas s’éteindre, ils sont dans un mouvement perpétuel. Aujourd’hui, ils sillonnent le parc de la Garamba, en RDC, demain, ils l’ignorent encore.
La chaleur du matin fait chauffer le métal de leurs armes. Conscients du moindre bruit, ils traversent des rivières en file indienne. Il arrive qu’ils soient obligés de s’encorder au risque de se perdre. Les arbres enchevêtrés, les racines, la succession de savanes ; pas un paysage qu’ils ne connaissent.
Dans la soirée, ils repèrent un troupeau. Ils avancent contre le vent, camouflant leur présence. Parfois, ils s’approchent si près qu’ils n’auraient qu’à tendre la main pour les toucher. Pour sentir que sous cette peau c’est bien la vie qui glisse, aussi.
On leur a donné quinze jours. Quinze jours et une certaine quantité d’ivoire à rapporter. Les éléphants connaissent la raison de leur présence, combien de fois ils les ont vus dissimuler leurs défenses dans la broussaille ? Mais que ces animaux se déplacent la nuit s’ils le veulent, qu’ils modifient leur comportement, leurs habitudes, ce n’est pas ça qui va les empêcher de les pister et de les trouver.
Le vent tourne.
Ils s’agrippent à leurs fusils. Ils en portent la tenue, c’est vrai, ça ne veut pas dire pour autant qu’ils sont militaires, ou alors une armée créée à partir de rien. Leurs armes viennent d’Europe de l’Est. Parties d’Ukraine ou de Moldavie après l’éclatement du bloc soviétique. Certaines ont transité par l’Asie avant d’être échangées contre des pointes d’ivoire. Les douilles de 7.62 étalées sur le sol rappellent une époque révolue.
La matriarche tombe. Pour être sûrs de leur coup, ils tirent au cœur et à l’arrière de l’oreille. C’est devenu banal d’entendre ici des décharges d’armes automatiques. Le reste du troupeau se disperse. Les plus jeunes se retrouvent livrés à eux-mêmes, leur mémoire aura des trous qui ne seront jamais remplis.
Une fois l’éléphant allongé sur cette terre, encore robuste, c’est un autre travail qui commence. Plus délicat. C’est qu’il faut avoir la main pour sortir les défenses. Pas question de les arracher, de les abîmer, elles perdraient trop de valeur. Lorsque la trompe a été sectionnée, le plus simple est de découper la tête à la hache puis, à l’aide d’une machette spéciale, il faut dégager la chair, rentrer à l’intérieur et, comme on déchausse une dent, sortir la défense intacte, la séparer de la mâchoire supérieure.
La récolte a commencé. Ils essuient leurs visages transpirants. Ces garçons liés à des individus qui mènent une guerre qu’ils ne comprennent pas toujours. Les opportunités regrettables.

La nuit tombe. Les défenses saignent encore. Un campement est monté. On leur a enseigné à ne pas craindre les gardes, même s’ils préfèrent les éviter. La Garamba est gérée par l’African Parks, ce serait un combat violent. Dans les poches, des couteaux attendent de se planter quelque part.
Un feu est allumé. Des prières s’élèvent dans un ciel qui reste muet. Des morceaux de viande grillent, ça sent bon. Demain le groupe fera ce qu’il sait le mieux faire. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à chasser, jusqu’à ce que l’espace qui les entoure soit vide ou que les hommes décident que l’ivoire n’a aucune valeur.
La journée, ils aiment le vent brûlant. Leurs mains sont creusées à force de manier la machette. Ils savent à peine où les défenses vont, ils se contentent de suivre le mouvement imposé. Ils ignorent pourquoi il leur en faut un si grand nombre, ils entendent dire que grâce à ça ils déstabilisent un monde que d’autres ont établi. Ils vont gagner quelques dollars, et après ? Sont-ils prisonniers de ce trafic ? Ce qui est sûr, c’est que s’ils devaient arrêter ils ne sauraient où aller ni quoi faire. L’histoire, dénuée de perspectives.

Un autre matin, ils entendent des cris. L’un d’entre eux s’est éloigné et s’est fait piétiner. Ça leur rappelle qu’ils sont autre chose qu’un groupe. Une fois, il y en a un qui s’est fait empaler. Drôle d’image. Qu’ils ne remettent pas en cause. Ils font brûler le corps. Ne laisser aucune trace de leur confrontation.
Le temps passe, ils accumulent les défenses, puis il faut se mettre en route. Dans les environs, il y a plusieurs points de rencontre. Kenya, Tchad, République centrafricaine… les frontières ne sont jamais un problème. Ces territoires, comme les éléphants, ils les ont gravés en eux. Cette fois, on leur dit d’aller à l’est. Tous ces pays, ils les connaissent, mais pour eux ça ne veut vraiment rien dire.
Erin aimait le bush au petit matin, quand tout était revêtu d’un voile d’or éphémère et que les acacias ne formaient qu’une bande sombre se détachant au loin, comme un collage. De toutes les heures d’une journée, c’est celle-là qu’elle préférait. Celle où tout se devinait, celle où elle buvait un café sur sa terrasse en préparant l’itinéraire de la journée à venir, sachant que l’imprévu modifierait tout, celle où elle se disait que vraiment, oui, il y a cinq ans, elle avait fait le bon choix.
À son arrivée dans la concession, elle s’était installée à l’écart, une maison de pierre et de bois au bord d’un sentier peu emprunté.
Elle mit sa radio à la ceinture, vérifia son téléphone et prit la direction du campement principal. La route longeait un bras du delta. Elle n’avait pas souvenir d’avoir vu le niveau de l’eau aussi bas en cette saison. La sécheresse sévissait en Afrique australe, poussant les animaux à se regrouper autour des rares points d’eau. Elle ralentit quand elle dépassa un groupe de wild dogs qui se partageaient les restes d’une proie, les corps roux et tachetés, les museaux recouverts de sang, puis roula jusqu’à ce qu’elle distingue à travers les feuillages le campement, là où se regroupaient ses envies, ses frayeurs, ses projections.
Elle eut à peine le temps de descendre de voiture qu’un des rangers lui apprit que des pièges avaient été découverts dans la nuit.
« C’est déjà la deuxième fois ce mois-ci.
— Je sais, pourtant… Vous les avez trouvés où ?
— Au nord, près de la frontière namibienne. »
Les braconniers s’aventuraient de plus en plus loin et ce n’était pas bon signe. Pour ces hommes, Erin n’avait aucune pitié. Elle était d’accord avec la règle qui s’appliquait ici : tirer pour tuer. Avait-elle déjà eu à le faire ? Non, mais elle était certaine que si c’était le cas, elle n’hésiterait pas.
« L’Anti-Poaching Unit1 a été prévenue, reprit le ranger. Vous voulez qu’on intervienne aussi ?
— Envoie une patrouille, qu’ils restent sur place quelques jours… S’il y a quoi que ce soit, je veux être la première avertie. » Elle était responsable de tout ce qui se passait ici, une réserve qu’elle avait séparée du reste du monde, 40 000 hectares qu’elle avait fait siens.
Elle passa une main dans ses cheveux, qu’elle avait sales, elle n’avait pas eu le temps de les laver, et se rendit dans un des hangars en tôle. Elle resta enfermée dans son bureau jusqu’à l’heure du déjeuner où on vint la prévenir que Felix Masilo cherchait à la joindre.
Elle eut un geste d’énervement.
Ce n’était pas son idée de l’avoir inclus dans son projet, mais elle ne pouvait plus reculer. Depuis des mois, elle montait une opération afin d’exposer une filière liée au trafic d’ivoire. Elle composa le numéro, sortit. À l’époque où elle se rendait encore à Gaborone, elle l’avait rencontré plusieurs fois.
« Monsieur Masilo.
— Merci de me rappeler, je commençais à me demander. Alors, on en est où ? La dernière fois qu’on s’est parlé…
— Je n’ai pas encore reçu l’équipement, c’est pour ça. Il devrait arriver dans les jours qui viennent.
— Un problème ?
— Non. Juste du retard.
— Je serai à Kasane après-demain, pour la conférence. Une chance de vous y voir ? Ce serait bien qu’on règle ensemble quelques détails. »
Elle ne répondit pas tout de suite.
« Vous êtes toujours là ?
— Non, monsieur, aucune chance de m’y voir.
— Ah ! C’est dommage, mais j’imagine que ça n’a pas tant d’importance que ça, même si je tiens à coordonner les deux événements. Je mise beaucoup sur vous. Dès que les choses se mettent en place, vous m’appelez, je ferai le nécessaire pour vous envoyer quelqu’un.
— Justement, sur ce point… Vous en êtes vraiment sûr ? Je veux dire…
— On en a déjà parlé, vous n’avez pas à vous inquiéter. Et vous serez contente de nous avoir à vos côtés, je vous assure. En attendant, tâchez de rester discrète sur notre coopération.
— Ne vous en faites pas pour ça, dit-elle plus pour elle-même.
— Pour le moment, du moins. »
Elle laissa passer un silence puis raccrocha sans un mot de plus.

Plus tard, elle prit une barre de céréales dans un tiroir, ça constituait souvent son seul repas, une bouteille d’eau et fit un point avec les rangers qui étaient disséminés dans la concession. Quand elle fut certaine que personne n’avait besoin d’elle, elle repartit. Direction le sud-ouest, une clairière isolée, un coin où on n’allait pas sans raison.
Après avoir roulé une heure, elle s’arrêta sur le bas-côté. Ici, les pistes prenaient fin et laissaient place à d’étroits sentiers qui donnaient la féroce impression de n’aller nulle part. La végétation était plus dense, elle s’entremêlait, soustrayant aux yeux humains les réels dangers. Erin but une gorgée d’eau, s’essuya la bouche d’un revers de manche, fit le tour du véhicule, tapant dans ses mains pour s’assurer qu’aucune bête n’allait la prendre par surprise, dégrafa son short et s’accroupit. Avec tout ce qu’elle avait à faire, elle oubliait souvent son corps. Il était devenu un outil.
En se relevant, elle se donna un peu d’air. Les quelques kilomètres qu’il restait à parcourir étaient les plus pénibles, d’autant que sa cuisse tirait à force de jouer avec l’embrayage et que des relents d’huile chaude avaient brûlé sa peau par endroits. L’équipe vétérinaire l’attendait sur place, elle y serait d’ici une vingtaine de minutes.
La lumière se fit oblique, plus chaleureuse. Le soir tombait vite, à peine un crépuscule. Ce ciel démesuré continuait de la surprendre, cette absence totale de limites, cette possibilité de s’oublier. »

Extrait
« Après une heure de vol, ils entamèrent leur descente vers l’Okavango. Bien sûr, au départ, ce n’était qu’un fleuve, mais ce fleuve devenait ensuite un delta intérieur et prenait vie dans le désert avant de se jeter dans les sables chauds du Kalahari. Depuis sa source, sur les hauts plateaux angolais, ses eaux grossissaient, charriant la vie, propulsant l’incroyable miracle partout. Un monde liquide s’étendant là où il n’avait rien à faire.
C’est depuis les airs qu’on en prenait toute la mesure, qu’on découvrait ces millions d’îles changeantes, les sinuosités hasardeuses de l’eau, les palmiers qui ne poussaient qu’ici, ce monde plat et si riche, indépendant, où les éléphants aiment prendre des bains.
Une étendue bleue, délivrant sur son passage un dégradé de verts au milieu de l’ocre environnante. Et ces formes joueuses. Ici, les cris de tous les animaux retentissaient, ils avaient trouvé leur refuge, dernier échappatoire à la brutalité. Tout était bouillonnant, la vie se donnait aussi facilement qu’elle se perdait. Et il y avait ce qu’on ne voyait pas à l’œil nu. Ce territoire ne dévoilait pas tous ses secrets d’un coup, il fallait s’approcher, écouter, regarder avec attention, un monde parallèle, microscopique, où tout était en feu, vibrant d’un perpétuel recommencement. »

À propos de l’auteur
Niels Labuzan est né en 1984. Il est l’auteur d’un premier roman remarqué, Cartographie de l’oubli, publié aux éditions Lattès en 2016. (Source : Éditions JCLattès)

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Habiter le monde

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Tom meurt d’un accident de montagne, laissant derrière lui Emily et son enfant. Après une période difficile qui a failli l’emporter, elle reprend petit à petit pied et tente de se construire un avenir. Lors d’un voyage en Australie, elle fera une rencontre décisive.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’escalade vers le bonheur

Après avoir retracé son expérience d’alpiniste dans «À la verticale de soi», Stéphanie Bodet se lance avec le même bonheur dans le roman. Et nous donne envie d’«Habiter le monde».

Emily a connu Tom Eliadec alors qu’elle était en terminale au lycée de Nemours. Et plus ce garçon taiseux qui ne s’intéressait pas aux filles la fuyait et plus il la fascinait. Car la passion quasi exclusive de Tom, c’est l’escalade. Aussi se décide-t-elle à l’accompagner sur les rochers de Fontainebleau où il s’entraine. Mais à peine le premier baiser est-il échangé qu’il lui annonce qu’il va partir pour Chamonix et devenir guide. Là-bas, il va très vite devenir «ET», l’alpiniste le plus rapide du monde. Et être rejoint par Emily. «L’épouse du héros», comme Paris-Match l’avait nommée, va suivre son ascension, le voir prendre toujours plus de risques et… chuter mortellement.
Un drame qu’elle va avoir de la peine à surmonter. «À chaque pas, elle butait sur l’absence. Le soleil la révoltait. Il n’avait pas cessé de briller depuis sa mort. Il fallait fuir.»
Après avoir choisi le Sud et les contreforts de la Sainte-Baume, elle va choisir de trouver un peu de réconfort auprès de sa famille. Guillaume, son frère parfumeur, l’accueille chez lui. Avec lui, elle va pouvoir se raccrocher à ses souvenirs d’enfance, se rapprocher de son père dont l’essentiel du temps est consacré à accompagner son épouse, dont la «maladie invisible» l’éloigne tous les jours davantage de lui. Mais cette mère qui n’a plus sa tête et ce père si dévoué font du bien à Emily.
Si elle retrouve l’envie d’avancer, c’est aussi parce qu’elle porte un enfant et qu’elle a envie d’avancer avec lui dans la vie.
Elle va s’installer à Paris pour y étudier et y travailler. Les concierges de son immeuble, Georges Dubois et son épouse Fatou, vont devenir des amis proches et lui proposer de garder Lucie pour lui offrir du temps pour elle.
Une autre rencontre va lui permettre de trouver du travail. Elle croise Juliette, qui faisait partie de l’équipe de Paris-Match, et qui lui propose de prendre une place laissée vacante dans la rédaction du blog de déco du magazine Your home. Très vite, elle va s’imposer avec ses articles rose bonbon.
Entourée de ses amis, elle reprend goût à la vie, constate que Lucie grandit avec les mêmes envies de grimper que son père qu’elle n’a pas connu. C’est alors qu’on va lui confier un reportage en Australie où elle devra notamment réaliser un entretien avec Mark, un architecte d’intérieur.
Dans ce roman des rencontres et des liens qui se nouent entre des personnes qui jusqu’alors ne se connaissaient pas, Stéphanie Bodet va choisir les antipodes, le dernier rivage, pour rassembler Mark et Emily. Une rencontre d’autant plus féconde que les circonstances vont leur permettent d’échanger longuement, de se trouver de nombreux points communs. Aussi c’est avec un pincement au cœur qu’Emily regagne la France.
Commence alors un échange épistolaire dans lequel chacun va de plus en plus se dévoiler. Je vous laisser découvrir les derniers rebondissements et l’épilogue de cette quête qui, j’en suis persuadé, vous emportera à votre tour.
La plume allègre, la construction très classique mais ponctuée de scènes fortes en émotions alternant avec quelques épisodes cocasses, des personnages attachants et une philosophie de vie lumineuse donnent en effet envie d’«habiter le monde».

Habiter le monde
Stéphanie Bodet
Éditions Gallimard / L’Arpenteur
Roman
288 p., 21 €
EAN 9782072821226
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Nemours puis dans les Alpes, du côté de Chamonix et d’Éourres, sur la Côte d’Azur, à Gémenos sur les contreforts de la Sainte-Baume, à Paris et en région parisienne, à Larchant, à Tours, à Cruas-Meyse, ainsi qu’en Australie, de Sydney à la Tasmanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un soir, alors qu’elle escaladait sans assurance une paroi des calanques plus raide et plus haute que les autres, elle avait soudain réalisé l’absurdité de la chose. Le rocher était friable. Elle se mettait bêtement en danger. Si une prise cassait, elle rebondirait le long de la paroi et disparaîtrait dans la mer. Elle réalisa que, depuis son départ, elle avait inconsciemment cherché à imiter Tom, à rejouer sa vie, en empruntant une voie qui n’était pas la sienne.
Cette prise de conscience l’amena à ralentir, à s’extraire d’un rythme devenu frénétique et aveugle, pour faire face au vide et à l’absence.»
À la mort de Tom, Emily repart en quête de l’essentiel pour ne pas perdre pied. Son enfant, sa famille, des amis qui l’aiment et la soutiennent lui permettent de retrouver goût à la vie et de développer une nouvelle manière d’appréhender le monde. Sa rencontre avec Mark, un célèbre architecte d’intérieur qui s’interroge sur le sens de son travail, et, comme elle, porte en lui une fêlure, fera ressortir le meilleur de chacun d’eux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Fabrice Drouzy)
Le Temps (Estelle Lucien – Portrait de l’auteur réalisé en 2017)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle attendait cet appel depuis si longtemps…
Comme si son esprit avait anticipé chacune des paroles du gendarme du PGHM, lui délivrant un message qu’elle connaissait depuis toujours. Elle s’apprêtait à donner la réplique d’une tragédie qu’elle avait répétée durant des nuits. Impression d’entrer en scène, lorsqu’elle avait répondu au pauvre homme chargé de lui apprendre la terrible nouvelle :
— J’attendais ce coup de téléphone depuis des années.
Avant de raccrocher. Effondrée.
Et lucide.
Car elle savait. Elle avait toujours su. Et pourtant… Souffle coupé, cœur emmuré, elle s’était assise par terre, hébétée. Les mains vides, ouvertes sur ses genoux. Rien ne lui restait plus.
Rien, songea-t-elle.
Son mental anesthésié repassait le message en boucle. Tom avait disparu. Tom était tombé. Son funambule qui se riait du vertige, et courait sur les arêtes comme un chamois, avait fait un faux pas…
Une cordée l’avait vu dévaler la face de 800 mètres avant de disparaître au fond de la rimaye. Les secouristes l’avaient localisé mais ils n’avaient pas eu de « chance », comme l’avait expliqué le capitaine. À l’instant où l’un d’eux avait aperçu son corps au fond de la crevasse, en équilibre sur la petite vire qui avait arrêté sa chute, le pont de neige s’était brusquement effondré, et Tom avait plongé dans les entrailles du glacier, profondeurs insondables.
Son corps allait dériver dans la glace vive, porté par d’obscurs courants, pendant des décennies, et peut-être refaire un jour surface, des kilomètres plus bas…
La montagne le lui avait pris. C’était écrit. Elle lui avait tout enlevé, même sa mort. C’est à elle seule qu’il appartenait, qu’il avait toujours appartenu.
*
Ce matin-là, lorsque la sonnerie du téléphone retentit une nouvelle fois dans le mazot, elle sentit qu’elle devait fuir. Échapper aux interviews des journalistes friands de couvrir la disparition du « héros », « l’extraterrestre des Alpes », « l’alpiniste invincible».
L’idée de jouer les veuves glorieuses lui fichait la nausée. C’était une question de survie. Hormis le vieux Jean, elle n’avait personne ici pour la protéger. Elle réalisa soudain à quel point elle avait été seule. À quel point elle était seule.
Sa vie avec Thomas l’avait éloignée du monde, de sa famille et de ses amis d’autrefois. Ils avaient dérivé l’un et l’autre sur des îlots séparés par un océan de malentendus, croyant vivre pourtant sur une même terre.
Ce matin, son minuscule îlot de paix et de sécurité achevait de sombrer. Il fallait partir, prendre la route. Et vite !
Avec des gestes d’automate, elle jeta pêle-mêle quelques vêtements et son matériel de montagne dans son sac à dos. Prit son réchaud, son duvet et le matelas gonflable qu’elle utilisait pour camper.
Elle se demandait, sans bien comprendre, d’où lui venait cette force, cet élan en dépit de la douleur.
Après la cérémonie, elle était restée prostrée trois jours durant sur le tapis, sans bouger, sans presque manger. Lorsque l’épuisement la saisissait, elle s’endormait, priant pour que le sommeil l’ensevelisse, lui épargne l’horreur du réveil. Ouvrir les yeux, c’était faire face à l’absence.
Un ami, amputé des orteils à cause de gelures, avait tenté, un jour, de lui expliquer l’élancement lancinant du membre fantôme. Cette partie du corps qui a cessé d’exister sur le plan physique et qui continue pourtant à vivre d’une vie invisible, à faire souffrir malgré l’absence. C’était ce qu’elle ressentait à chaque heure du jour, une douleur d’âme fantôme.
Réfugiée la nuit dans le vieux pull de Tom, elle revoyait son regard étrange, couleur de glace, traversé de rares éclats de tendresse, qui n’en avaient été que plus précieux à ses yeux. Elle pleurait son amour de jeunesse, regrettant ce qu’il était devenu. Mais pouvait-il en être autrement ?
Elle revit leurs escapades en fourgon, leurs nuits de bivouac sous les étoiles en chaussettes trouées, cette époque bénie où leur jeunesse insouciante savait vivre de peu. Riches de tout ce qu’ils ne possédaient pas : les agendas, les sponsors et les réseaux sociaux… Cette époque où la seule joie d’être les guidait.
Pourtant, ce matin-là, en se rappelant l’homme ardent et passionné, elle sécha soudain ses larmes.
Il l’avait aimée mais la montagne l’avait bientôt remplacée. C’était son véritable amour. Elle ne pouvait pas lutter. Elle avait toujours su qu’il en serait ainsi. »

Extraits
« Elle s’était prise au jeu de l’escalade. Elle ressentait à son tour ces sensations exaltantes qu’il évoquait. Oser pousser sur des appuis de pied infimes, avoir la foi, y croire en tentant des mouvements risqués, apprendre à échouer, ne pas se résigner, et recommencer. Inlassablement. Cette discipline lui offrait une vitalité et une confiance nouvelles. Elle sentait que ce qu’elle apprenait sur les pierres de Fontainebleau lui servirait toute sa vie. L’avenir s’éclairait ! »

« Sous les mains et les lèvres de Tom, Emily avait découvert les contours de son corps. Un corps très différent de ce corps d’adolescente qui l’avait habillée, au sortir de l’enfance, d’un sentiment de disgrâce. Elle n’avait eu que peu d’amitié pour lui jusqu’alors. Ses cuisses n’étaient pas aussi fuselées qu’elle l’aurait souhaité. Ses hanches et sa poitrine arrondies ne correspondaient pas à l’idéal qu’elle se faisait d’un corps de femme. Elle admirait les silhouettes androgynes. Lorsqu’elle lui avait avoué ses complexes enfantins, Tom avait ri de bon cœur. »

À propos de l’auteur
Stéphanie Bodet est née en 1976. Vainqueur de la Coupe du Monde d’Escalade de bloc en 1999, elle partage sa passion des voyages verticaux avec son compagnon Arnaud Petit.
Du Pakistan aux États-Unis, en passant par le Venezuela, le Maroc ou la Patagonie, elle parcourt la planète à la recherche des parois les plus vertigineuses.
Un an après l’ascension de la mythique paroi du Salto Angel, 979 m de dévers, Stéphanie est devenue, en 2007, la troisième femme à gravir intégralement en libre et en tête, El Capitan, au Yosemite. Auteur de Salto Angel et À la verticale de soi, un récit autobiographique (Éditions Paulsen), elle publie Habiter le monde, son premier roman, en 2019. (Source: Babelio, Wikipédia, site internet de Stéphanie Bodet)

Blog de l’auteur
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Grands carnivores

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Ils sont frères, mais tout les oppose. L’un vient d’être nommé directeur d’une grande entreprise, l’autre est peintre. Et quand le cirque s’installe en ville, l’un y voit une source de trouble, l’autre un moment de réjouissance. Alors quand la rumeur court que les cages des fautes ont été ouvertes…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les frères ennemis

C’est sous la forme du conte que Bertrand Belin nous revient. Il imagine que les cages des «Grands carnivores» ont été ouvertes et que les animaux du cirque errent en ville…

Les deux frères pourraient s’appeler Caïn et Abel, mais dans le conte imaginé par Bertrand Belin, ils n’ont pas de nom. On comprend toutefois que tout les oppose. Dans ce petit Empire, qui n’est pas situé non plus, le premier occupe une position privilégiée. Il vient d’être promu nouveau directeur des entreprises de boulons et autres fabrications métalliques du même genre. Très vite, l’auteur va le parer de toutes les plumes du paon: patriarche, notable, arriviste, «asservisseur patenté», serviteur de l’ordre et de la discipline et haïssant par conséquent les «parasites» dont fait partie son «barbouilleur» de frère.
On l’aura compris, le second est artiste-peintre. De joyeuse nature, se souciant peu du lendemain et préférant l’amour à la discipline, la fête à la rigueur, il se réjouit de l’arrivée d’un cirque en ville.
Mais le spectacle n’est pas celui qui est au programme des saltimbanques. L’information qui court dans la ville est que les cages du cirque ont été ouvertes et que les animaux se sont enfuis. Les grands carnivores erreraient en liberté dans les rues.
Face au danger, le premier réflexe est de rester sagement chez soi. Mais très vite la curiosité devient la plus forte. Chacun a envie de savoir comment et qui viendra à bout de ces bêtes.
Le directeur entend s’appuyer sur la peur pour faire régner l’ordre, édicter des lois sévères, interdire tous les fauteurs de troubles. Il n’est pas besoin de regarder bien loin pour trouver des correspondances avec l’actualité, y compris dans les dérapages verbaux. À moins que les outrances ne finissent par se retourner contre ceux qui les profèrent… Car à y regarder de plus près, il semble bien que les grands carnivores ne soient pas seulement en voie de disparition, mais qu’ils aient bel et bien disparu.
Bertrand Belin joue avec subtilité sur la dichotomie, celle des frères ennemis, celles de ces animaux aussi menaçants que menacés pour nous offrir une jolie réflexion politique baignant dans un climat très troublé.

Grands carnivores
Bertrand Belin
Éditions P.O.L
Roman
176 p., 16 €
EAN 9782818046739
Paru le 03/01/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
Lui est récemment promu à la tête des entreprises familiales, personnage sinistre et cynique, jaloux de son frère peintre, cultive l’art de soumettre et de se soumettre, de servir l’Empire et ses valeurs. Il n’a d’autre ambition que la restauration de ce qu’il appelle « la grandeur du pays » quand son frère rêveur fait l’artiste, aime, désire. Cultive ainsi de vaines activités, néfastes à l’ordre général. La joie de l’un éveille l’irritation voire la détestation de l’autre. De cette faille entre les deux frères naît inévitablement un déséquilibre, et beaucoup d’imprévu. Surtout si un cirque s’installe en ville…
La population apprend qu’un groupe de fauves s’est échappé durant la nuit. Introuvables, les bêtes sont au centre de toutes les conversations et objet de toutes les craintes. Les habitants seront entièrement tournés vers la défense et la préservation de leur intégrité individuelle, leur attention exclusivement dirigée vers ce danger inédit. Le climat de terreur où les fauves ont plongé la population, constitue l’occasion formidable de l’apparition d’un discours jusque-là souterrain.
Bertrand Belin réussit une étrange fable romanesque, dans un contexte imaginaire, à une époque à la fois lointaine et très proche de la nôtre. Cette situation de crise présente beaucoup d’analogies avec le climat auquel sont soumises aujourd’hui comme hier les populations, climat où la peur, amplifiée par les discours politiques opportunistes, tient lieu de carburant à l’Histoire. Bertrand Belin dépeint un monde dominé par la peur de l’autre et la cruauté, les soupçons, et qui soudain bascule dans un rêve éveillé. L’inquiétude se propage avec la rumeur. Qui a peur, à présent, d’être dévoré? Et par qui?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Sabrina Champenois)
En attendant Nadeau (Jeanne Bacharach)
L’Obs (Sophie Delassein)
Charybde 27 : le blog 
Lelitteraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)


Bertrand Belin lit un passage de Grands carnivores © Production Jean-Paul Hirsch

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il a des responsabilités. Il est le récemment promu. Il devra garantir la bonne marche des entreprises cependant que son frère empilera des croûtes. Lui seul prendra sa part des efforts qu’un citoyen reconnaissant doit à l’Empire. Ce n’est encore que le début mais sa réputation va grandissant. On le reconnaît à l’opéra, par exemple. À l’opéra, ce soir, tu as vu? j’ai vu. L’opéra où il admet qu’il est indispensable de se rendre quelques fois dans l’année, à l’occasion des premières, bien qu’il ne soit pas allé jusqu’à se rendre compte que les décibels et les gesticulations qu’il doit y supporter entretiennent un quelconque rapport avec le monde des arts qu’il a quoi qu’il en soit à cœur de cordialement mépriser. Il ne décèle, il va de soi, dans les tableaux « sinistres et déséquilibrés » de son frère, pas autre chose que de vagues traces laissées par l’agitation d’un de ses membres supérieurs, preuves en couleur assurant que du temps précieux a bien été gaspillé, ces merveilles n’étant à ses yeux que fatras de tentatives risibles et ridicules espoirs attendant dans une soupente le tribunal des flammes. Lui construit tandis que son frère pille. Il ensemence quand l’autre dilapide. Il lustre leur nom cependant que son frère le souille. Un tel frère ne peut lui être d’aucune utilité décidément, pense-t-il. Sa clique, ses frasques, sa mise, tout le navre. Le navre et lui nuit. Nuit à sa respectabilité, se dit-il. Avec tous ceux qui pourraient aujourd’hui ou demain mettre de l’huile dans la mécanique de l’ascension à laquelle il se considère promis, le récemment promu sait se montrer bon et daigne même faire preuve de patience et d’intérêt. Des autres, sachant en épargner quelques-uns aux moments opportuns, il ne pense qu’à se faire craindre. Les mouvements de son humeur, la façon qu’ils ont de lui comprimer puis de lui dilater la poche à venin, l’imprévisibilité de ses morsures, horripilent et navrent mais il y a toujours un délégué ou un décideur de seconde catégorie pour se compromettre en génuflexion devant ses plus mesquines toquades d’asservisseur patenté. Il y en a pour le craindre et le révérer, d’autres pour s’en méfier seulement et qui le méprisent. Ces derniers méprisent d’ailleurs autant les premiers, écœurés des comportements dégradants qu’ils adoptent dans le feu toujours nourri des humiliations servies par le récemment promu. Objets de sa méticuleuse cruauté, moqués, au rang de risée, ces subalternes par nature, comme les qualifierait le récemment promu, n’en sont pas moins fiers d’avoir été à leur tour, serait-ce un instant, au centre de son attention recherchée et ne trouvent pas mieux à faire que de s’en trouver flattés, certains ne renonçant pas à déclarer, allons-y, qu’ils l’aiment bien. Cela a pour conséquence, suivant un principe hélas déjà fort bien connu, que ceux qui ne comptaient pas parmi les admirateurs du récemment promu finissent par en vouloir davantage à ses victimes qu’à sa majesté elle-même, à laquelle ils reconnaissent, après tout il faut le lui concéder, un certain talent dans l’art de soumettre utilement et sans l’inquiéter la corolle de subordonnés qui l’orne. L’art de soumettre… qualité dont le cœur le plus pur, l’âme la mieux mise, est capable de reconnaître les avantages, parfois, au cours de son chemin d’honneur et de bonté. Certains, donc, l’aiment en l’aimant, les autres en ne l’aimant pas. »

Extrait
« Ce qu’il faut à l’Empire unifié, c’est un homme providentiel. C’est ce que pense le fondateur d’âge avancé, c’est aussi ce que pense le récemment promu nouveau directeur, et c’est ce que pense son épouse. C’est exactement ce que pense la gouvernante et c’est l’opinion du fumeur de harengs, celle aussi d’une partie des clients de la Brasserie Centrale et de son propriétaire. Un homme sous le règne duquel aucun lion ne se serait par exemple échappé d’un cirque pour la raison évidente qu’aucun cirque ne saurait être toléré dans l’Empire. » p. 158-159

À propos de l’auteur
Bertrand Belin est musicien, auteur et compositeur. Né à Auray en 1970, il arrive à Paris en 1989. Depuis de nombreuses années, parallèlement à une carrière de chanteur, il travaille avec le théâtre, la danse et le cinéma. (Source : Éditions P.O.L)

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Mes nuits apaches

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Un peu perdu dans son village de l’Ariège, Jonas apprend à se défouler en tapant fort sur la batterie offerte par son frère. Dès lors, il sait que la musique, que le rock, vont l’accompagner durant toute sa vie et n’hésite pas à partir pour Paris, quitte à laisser derrière lui son ami Henri et la belle Barbara.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sauvé par le rock

Plus qu’un livre sur le rock, davantage qu’une riche playlist, au-delà des illustrations de Marc Topolino «Mes nuits apaches» est un formidable roman d’initiation. N’hésitez pas à suivre Jonas!

Commençons par dire deux mots de l’objet. Ce livre fait partie de la collection «Les Passe-Murailles» dirigée par Emmanuelle Dugain-Delacomptée qui entend «revisiter les mondes immuables des classiques littéraires, entrer dans des tableaux qui s’animeraient soudain, débattre avec des philosophes disparus, s’égarer dans des films ou séries que rien ne destinait à se rencontrer, ou bien simplement évoquer l’influence de ces œuvres sur nos vies». À la fois par le sujet proposé, la découverte et l’influence de la musique rock et les illustrations de Marc Topolino qui parsèment le récit, l’objectif est atteint.
On prend beaucoup de plaisir à suivre le parcours de Jonas, même si son enfance et son adolescence n’ont pas été des plus joyeuses. Après avoir perdu son père – celui qui emmenait la famille Espagne sur l’air de Machucambos – et sa grand-mère, il voit son grand-frère quitter le domicile familial pour ses études et se retrouve seul avec sa mère. «Elle me trouvait malheureux alors que je n’étais que le reflet de son propre malheur.»
Dans cette ambiance lourde ce n’est pas le psy roumain auquel il va rendre visite qui lui sera d’un quelconque secours, mais Henri et Barbara. Encore, c’est le copain d’enfance, celui avec lequel il joue au foot. «Nos solitudes s’étaient prises en affection». Barbara, c’était autre chose. C’était le visage de l’amour, le fantasme absolu.
En attendant un hypothétique premier baiser, la vie de Jonas va changer lorsque son frère, de retour pour Noël, va lui offrir une batterie sur laquelle il va pouvoir lâcher toute sa colère. «À présent, j’étais armé. Il ne pouvait plus rien m’arriver. Le rock avait déboulé dans ma vie.»
Un vent de liberté souffle alors, qui le transforme du tout au tout. Ses fringues, sa dégaine et même ses rêves changent à mesure qu’il découvre cet univers musical. Il n’hésite pas à monter dans la camionnette des trois filles qui vont donner un concert à quelques kilomètres de là et s’improvise batteur de la blonde, la rousse et la brune.
À 17 ans, il lâche tout pour s’installer à Paris et pour, peut-être, oublier Barbara.
Il écume les concerts, sort avec Betty, oublie ses études en chemin. Il n’aura pas Lisa, mais décrochera finalement son bac au rattrapage. Il n’envisage son avenir que dans la musique, mais s’inscrit en fac d’anglais pour rassurer sa mère. Avant de devancer l’appel pour se débarrasser au plus vite du service militaire et oublier son ancienne vie. «Je prenais l’armée pour une sorte de machine à laver».
Mais c’est à La Réunion, sur «des effluves d’épices, de gingembre, de curcuma, de curry» qu’il va trouver sa voie. En entendant Kenyan et sa voix qui «venait vous attraper par le col et ne vous lâchait plus». La suite – et la fin – du livre va se jouer un registre d’intenses émotions, avec quelques surprises et, en complément d’une riche playlist, une bibliographie tout aussi intéressante.
Car désormais, c’est dans les livres et l’écriture que Jonas cherche son paradis.

Mes nuits apaches
Olivier Martinelli
Éditions Robert Laffont
Coll. «Les Passe-Murailles»
Roman
200 p., 20€
EAN 9782221219348
Paru le 03/01/2019

Playlist
LOS MACHUCAMBOS ✶ THE SPECIALS ✶ THE SMITHS ✶ BÉRURIER NOIR ✶ THE CRAMPS ✶ THE GUN CLUB ✶ THE CLASH ✶ MIOSSEC ✶ BUKOWSKI ✶ BOB DYLAN ✶ MARY MY HOPE ✶ JULEE CRUISE ✶ THE VELVET UNDERGROUND ✶ THE JESUS AND MARY CHAIN ✶ THE LIMIÑANAS ✶ PIERRE VASSILIU

Où?
Le roman se déroule en France, dans un village de l’Ardèche, puis à Paris, à Nîmes et Montpellier, avant un voyage à La Réunion.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je me sentais indestructible. J’étais fort, rapide et coureur de fond. C’était comme si toute la matière qui me constituait entrait en résonance avec la musique. Et ce soir, j’étais prêt à pardonner à tous ceux qui m’avaient fait du mal. Par leur absence, leur façon de m’oublier. Je crois bien que j’étais prêt à me pardonner moi-même.
Jonas traverse sa jeunesse et son adolescence comme un long tunnel jalonné de déceptions, de pertes et de frustrations. Jusqu’à ce qu’une lueur éclaire son chemin. Celle, éblouissante, du rock.
Désormais, tout va changer. Son look, les filles, les nuits, l’avenir…
Mes nuits apaches est le premier roman rock de la collection «Les Passe-Murailles», où la voix brûlante du jeune héros, impatient de vivre, jaillit dans l’air de soirées saturées de décibels, pour venir résonner à l’intérieur de votre poitrine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« De petites choses
Tout allait bien pour moi, au début. Je me sentais pas tellement différent des autres. Et puis mon père a décidé de tout gâcher. Aujourd’hui, j’ai compris que rien n’était de sa faute, qu’il n’avait rien décidé. Mais je lui en ai beaucoup voulu d’avoir foutu ma vie en l’air.
J’ai longtemps enfoui au fond de moi les souvenirs qui le concernaient. Quand ils se pointaient, je sentais deux mains puissantes tordre mon estomac comme on essore une serpillière. Ça me coupait la respiration. Et je mettais de longues minutes à retrouver mon souffle. Alors j’ai appris à les repousser, à les fouler au sol avant de les recouvrir de terre jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Aujourd’hui, je les laisse venir plus volontiers. J’ai renoncé à renoncer.
À propos de mon père, ce que je garde de lui, ce sont des petites choses. Des choses de rien. Ses cheveux gris, ses sous-pulls, le parfum de sa transpiration, ses emportements devant les infos, sa main sur ma tête, son rire et la façon dont il provoquait celui de ma mère. J’étais si jeune que tout s’embrouille parfois… les photos, les anecdotes racontées par mon frère et les vrais souvenirs. Ceux qui m’appartiennent vraiment.
Dans les vrais souvenirs, il y avait sa nuque. Ou plutôt, la tension qui habitait cette nuque alors qu’il nous conduisait vers l’Espagne. Le soleil de plomb qui cognait la carrosserie de la vieille 504 Peugeot. Le radiocassette qui tournait, la musique des Machucambos qui emplissait l’habitacle et nous donnait l’impression d’avoir déjà passé la frontière. Ses doigts qui martelaient le volant en rythme. Ses doigts qui se souvenaient d’avoir tenu la cadence dans des groupes de reprises, à la fin des années cinquante, dans les dancings d’Oran.
Je devais avoir huit ou neuf ans. J’étais coincé entre ma grand-mère et mon frère aîné. J’ignorais où se situait la frontière. Mais je la devinais. Je la flairais. Il suffisait d’observer la nuque de mon père, son relâchement soudain, les plis nouveaux qui striaient sa peau, l’affaissement de ses épaules.
Je me souviens de sa voix aussi, de son accent espagnol un peu heurté quand il reprenait les paroles de « Cuando calienta el sol », de celui de ma mère quand elle venait soutenir ses efforts, du fredonnement de ma grand-mère dans mon oreille d’enfant.
J’avais dix ans quand il est parti. Les gens disaient qu’il était parti pour ne pas m’annoncer qu’il était mort. Je suppose qu’ils utilisaient cette image pour me protéger. Mais pour moi, le résultat était le même. En partant, mon père avait foutu ma vie en l’air.
Entre eux, les adultes employaient aussi le mot « crabe » pour éviter d’avoir à parler de « cancer ». Cette image, par contre, ne me protégeait en rien. J’imaginais mon père pris de convulsions. Je voyais son corps infesté de bestioles, rongé de l’intérieur. C’était effrayant. J’en faisais des cauchemars la nuit.
Pour ma grand-mère, c’est arrivé peu de temps après. Mais ça a été plus net, plus brutal. Je n’ai pas eu à la visiter à l’hôpital. Je n’ai pas vu ses cheveux et ses sourcils tomber. Je l’ai vue tomber, elle, et sur le coup, j’ai cru qu’elle me faisait une blague. C’est pas tellement qu’elle était farceuse, ma grand-mère. Mais j’ai trouvé sa façon de tomber si grotesque, corps en avant, tout raide, comme au garde-à-vous, sans même essayer de mettre les mains devant en protection…
Nous revenions de la messe où je l’accompagnais tous les dimanches. Le curé de la paroisse était plutôt barbant. Je ne saisissais pas grand-chose à ses sermons. Même quand j’essayais de me concentrer. Il était gâteux et parlait à côté du micro. Parfois, il entrait carrément en transe en remuant la tête de gauche à droite. Ce qui fait qu’on n’entendait qu’une syllabe sur deux. Même les anciens n’y comprenaient plus rien. Tout le monde se regardait en attendant que ça passe, que sa crise se termine. Il m’est arrivé aussi de m’endormir. Des microsommeils dont j’émergeais la honte aux joues. Certaines images ne me parlaient pas. Le buisson ardent, le péché originel, et cette pomme, symbole de tentation et de mal. Tout ça me dépassait. J’aimais bien les pommes.
Comme d’habitude, j’ai patienté sagement alors que ma grand-mère, debout à mon côté, me couvrait de son amour. La messe, c’était le prix à payer. Je savais que ma récompense n’allait pas tarder. À la fin de l’office, on a franchi les grandes portes en bois clair. Mes doigts courts calés dans sa paume, on est sortis en clignant des yeux à cause du soleil qui venait de se jeter sur nous. Elle a salué certains voisins, des commerçants chez qui elle avait ses habitudes. Mais elle ne s’est pas éternisée. En s’éloignant, elle m’a soufflé : « Ces gens nous détestent. Ne te fie pas à leurs sourires de politesse. » Elle s’est écartée à petits pas nerveux avant d’ajouter : « Ils vont à l’église et ils sont incapables de bonté. »
Je ne lui ai pas demandé pourquoi elle pensait que ces gens ne nous aimaient pas. J’avais peur de sa réponse, peur qu’elle me condamne, moi aussi, à ne pas être aimé des autres. Mais au fond de moi, je savais. Je savais qu’ils détestaient notre accent, qu’ils détestaient les mythes et les fantasmes qu’il transportait.

Extrait
« Quand mon frère a eu son BAC, ça a été un drame pour ma mère et moi. On pressentait que la vie ne serait plus la même. La joie de Fred était un couvercle posé sur nos blessures. En désertant la maison, il allait emporter le couvercle avec lui. Les plaies de ma mère et les miennes s’ouvriraient de nouveau.
On a pris la route tous les trois pour l’installer à Bordeaux où il devait rentrer à l’école normale. La 504 émettait des cliquetis inquiétants. Le pot d’échappement percé vrombissait comme celui d’une Porsche. Avec plus de 150 000 kilomètres au compteur, elle était au bout du rouleau. Ma mère était muette. Elle conduisait, les yeux rivés à l’asphalte devant nous. Elle était tendue, son corps menu collé au volant. Elle avait toujours conduit comme si une planche de fakir était posée sur le dossier de son siège. »

À propos de l’auteur
Olivier Martinelli est né en 1967 et vit à Sète. Auteur de plusieurs romans et de nombreuses nouvelles, il a été lauréat du prix des Lecteurs de Deauville en 2012 avec La nuit ne dure pas et a obtenu le prix de la ZEC avec L’Ombre des années sereines en 2016. L’Homme de miel, son dernier roman, a été «coup de cœur» de quarante librairies en France et en Belgique.
Marc Topolino est né à Sète quelques jours après la mort d’Otis Redding. Depuis, il ne cesse de dessiner sur les feuilles et les arbres, de peindre sur les tableaux et sur les toits. (Source : Éditions Robert Laffont)

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On va revoir les étoiles

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Après avoir constaté que ses parents ne sont plus autonomes, le narrateur décide de les inscrire dans un EHPAD. Il va nous proposer la chronique sensible et touchante de leur séjour, mêlée de souvenirs et de ses sentiments face à ces vies qui s’en vont.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand les parents s’absentent

Emmanuel Sérot nous propose un premier roman sensible qui aborde un sujet délicat, le placement de ses parents dans un EHPAD. «On va revoir les étoiles» vous touche au cœur.

L’instant si redouté est arrivé. Les parents du narrateur ne sont plus autonomes, ne sont plus capables de vivre sans assistance. Sa mère est à l’hôpital, l’Alzheimer de son père n’est plus une douce fantaisie, mais bien une vie parallèle. « Je le laisse partir dans ses fameux méandres. Je l’accompagne même autant que je peux et j’attends de pouvoir le récupérer quand il reviendra vers mes rivages. Là où nous pouvons parler de la vraie vie, de mes enfants, mon métier, sa maison de pierres et de tuiles marseillaises, des menues tâches que j’y accomplis, les formalités administratives du moment. Mais Vite, ne perdons pas de temps dans ces instants volés, il repart si facilement de l’autre côté du miroir. »
Il faut désormais prendre la direction d’un établissement spécialisé et laisser derrière lui la maison familiale, témoin de toutes les vies qui ont grandi là. « Le vrai problème, c’est l’absence. Pas la disparition, elle est réservée aux morts. Mais l’absence. Ces personnes âgées qui n’ont pu rester chez elles sont entrées en absence. Elles se sont absentées de leur maison. La nuance, de taille, c’est qu’il s’agit d’une absence à vie. Tout le monde le sait, sauf elles parfois. En quittant leur chez eux, conduites le plus souvent par leurs enfants vers leur nouvelle maison, elles se sont retirées. D’ailleurs, cette nouvelle maison s’appelle «maison de retraite». Mais on devrait dire «maison de retrait». Car ceux qui sont là ont été retirés de la vie normale. Ils n’y font pas une retraite, non, ils sont mis en retrait. »
Ligne après ligne, dans un style élégant et pudique, Emmanuel Sérot va nous raconter les jours, les semaines, les mois qui vont défiler jusqu’à une issue que l’on pressent, que l’on sait inéluctable, que l’on redoute. Il va aussi se souvenir de son enfance, des épisodes marquants de la vie familiale jusqu’à ce jour où le chauffe-eau des toilettes est brusquement tombé, provoquant une inondation importante, mais n’émouvant pas plus que ça son père, «étrangement absent». Et comme sa mère, totalement sourde, n’a rien entendu il a bien fallu conclure que le couple ne pouvait plus continuer à vivre dans ce domicile sans mettre leurs existences en danger.
L’auteur trouve de très jolies formules pour dire sa peine, n’occulte rien de cet étrange sentiment qui l’habite, entre culpabilité – n’y avait-il pas d’autre solution? – et auto-persuasion – ils seront bien traités dans cet établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD): «Placer ses parents en maison de retraite est une somme de déchirures qui mettent à vif les plaies familiales, une redistribution totale des rôles où les enfants deviennent les parents et où les lignes bougent dans la fratrie. C’est un abandon, de soi et des autres. On inscrit ses parents dans l’absence. On débute un deuil, on s’abandonne soi-même dans cette infinie tristesse, d’autant plus qu’on est un acteur de cette histoire. […] C’est une immense culpabilité. C’est un moment où l’on n’a souvent que les larmes pour dire les choses et aussi, parfois, que les mots pour canaliser la douleur. »
À l’image de ses sentiments qui font comme les montagnes russes, on passe d’instant drôles – l’humour est aussi présent dans les EHPAD – aux moments d’angoisse comme quand le personnel explique, par exemple, qu’il est quasi impossible de gérer les fugueurs. On passe des moments de doute – peut-on se permettre de réaménager la maison sans en référer à ses parents? – aux (re)découvertes lorsqu’on ouvre un carnet qui traîne ou un livre.
Et puis viennent ces initiatives un peu folles, l’idée de reconduire ses parents pour un après-midi dans leur maison, de prendre la voiture et d’imaginer «un road-movie du quatrième âge». Je n’oublierai pas de mentionner les fort belles pages sur le personnel de ces établissements qu’on ne remerciera jamais assez pour leur dévouement.
On le voit, ce récit sensible – dont l’épilogue vous surprendra – touche au cœur. Et ce d’autant qu’il pose une question qui, un jour ou l’autre, nous touchera de près.

On va revoir les étoiles
Emmanuel Sérot
Éditions Philippe Rey
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782848767161
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, du côté de Vaison-la-Romaine et Avignon. On y évoque aussi Faucon, un village du Vaucluse, Paris et l’Autriche, plus particulièrement à Vienne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un voyage ni prévu ni voulu qui attend le narrateur lorsqu’il place ses parents dans une maison de retraite. Puisque sa mère ne sait plus où elle est et que son père commence à se perdre dans les méandres de son fleuve intérieur, il les éloigne pour toujours de leur demeure provençale, le rêve de leur vie. Visite après visite, il puise auprès d’eux ce qu’ils ont été, des parents vaillants et solides. Dans le village où plus rien ni personne ne l’attend, il recherche son enfance aux étés gorgés de soleil, et des réponses à cette question lancinante: «Pourquoi n’avons-nous rien vu venir » Malgré son chagrin et son désarroi, il trouve dans ce lieu de vie de la délicatesse et du dévouement, du réconfort pour ce qui n’est plus, des baisers, de l’amour aussi.
Dans ce premier roman à l’écriture limpide et poétique, Emmanuel Sérot montre avec beaucoup de sensibilité comment, à partir des difficultés quotidiennes du vieillissement, les mots peuvent faire surgir une souriante humanité : celle des soignants, des enfants devenus adultes et pétris de nostalgie, des parents eux-mêmes dont la fragilité touche profondément le lecteur. Car c’est lorsqu’on pense aborder ses toutes dernières longueurs que la vie peut réserver bien des surprises…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Alsace

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le fleuve de mon père
Il y a d’abord une femme. Elle a la cinquantaine, l’âge où la vie nous fait une pirouette et casse les rêves que nous avions pour nos parents vieillissants. Des rêves de fin de vie chez eux dans leur maison, avec leurs enfants pas loin.
À ses côtés, il y a une dame âgée. Ce peut être sa mère. En tout cas, c’est elle qui reste ici. De celle-ci je n’ai pas de visage, juste une silhouette vue de dos. Une femme voûtée mais pas tant que ça, qui marche à petits pas certes, mais qui marche. Et ma question à l’esprit: Déjà? Ne pouvaient-elles pas attendre encore? Est-ce obligatoire maintenant?
Elles sont dans le jardin, viennent de quitter de larges fauteuils sous le tilleul, l’après-midi de printemps touche à sa fin. De quoi parlaient-elles? Parlaient-elles seulement? La quinquagénaire regarde alentour, ses yeux voient les personnes âgées assises, là, elles aussi, à respirer le printemps. Mais elle, elle ne voit personne. Comme une libellule, son regard se pose sur l’un. Et repart sur l’autre, encore et encore, sans se fixer. La libellule s’est posée sur mes parents mais n’a rien fixé.
Elles se lèvent et entrent à petits pas dans le hall. La femme ouvre la porte et la retient pour la plus âgée. Je le sais, elle a alors ce choc qui me saisit chaque fois que j’entre là, même si je le cache derrière un sourire de façade et un joyeux «Bonjour messieurs dames! Ce choc oblige à marquer le pas, baisser le regard même une seconde: une nuée de fauteuils roulants gris enchevêtrés, collés les uns aux autres, serrés dans ce petit espace. Dans ces fauteuils, il y a autant de visages que de sujets de tableaux. Il y a des figures déformées, des lèvres qui ne suivent plus rien, des regards vitreux, chassieux, des mèches de cheveux qui défient les lois de la pesanteur. Et puis parfois, ici ou là, des regards intenses, perçants, qui me dévisagent et semblent vouloir imprimer ma figure.
Faire naturel, attraper les regards qui sont le plus près de moi, les saluer, marcher comme si de rien n’était et comme si j’avais une bonne raison d‘être ici. Dans quelques instants, je franchirai le hall, je pousserai la porte de l’escalier et gravirai à toute allure les marches qui mènent à la chambre de mes parents, pour me prouver que je suis en pleine forme, que je cours, moi, que je fais ce que je veux de mes muscles, que j’ai encore plein de temps devant moi.
«Je vais rentrer, tu vas bientôt dîner, je reviendrai demain», dit la dame qui cherche quelqu’un du regard, une aide-soignante, une infirmière, moi, n’importe qui pourvu qu’on ne la laisse pas là, seule à dire au revoir à sa maman.
Quand cela a été mon tour, le premier soir où j’ai laissé mes parents, j’ai enfoui mon visage dans l’épaule de ma mère qui m’arrive à peine à la poitrine. J’ai mélangé mes yeux mouillés au parfum de ses cheveux un peu en vrac. Puis deux aides-soignantes souriantes ont pris chacune mes parents bras dessus, bras dessous pour les emmener dîner, leur premier repas dans ce lieu que j’avais tant redouté pour eux. J’ai vu s’éloigner ces deux petites choses au pas mal assuré, qui avaient été mes rocs durant des décennies. L’une de ces jeunes femmes a tourné la tête vers moi, m’a lancé un regard vivant et un «Merci pour tout à l’heure!» car je l’avais aidée à relever une pensionnaire qui était tombée. Ce regard m’a fait du bien.
Le jour suivant, je reverrai la dame quinquagénaire. Cette fois-ci, elle sera accompagnée de sa sœur. Au moment de partir, je l’entendrai la houspiller pour qu’elle marche plus vite. «Dépêche-toi, sinon elle va nous voir et se mettre à crier, il ne faut pas qu’elle nous voie partir», dira-t-elle en parlant de leur mère qu’elles auront laissée dans une pièce voisine en prétextant je ne sais quoi. »

Extraits
«Je le laisse partir dans ses fameux méandres. Je l’accompagne même autant que je peux et j’attends de pouvoir le récupérer quand il reviendra vers mes rivages. Là où nous pouvons parler de la vraie vie, de mes enfants, mon métier, sa maison de pierres et de tuiles marseillaises, des menues tâches que j’y accomplis, les formalités administratives du moment. Mais Vite, ne perdons pas de temps dans ces instants volés, il repart si facilement de l’autre côté du miroir.»

«Le vrai problème, c’est l’absence. Pas la disparition, elle est réservée aux morts. Mais l’absence. Ces personnes âgées qui n’ont pu rester chez elles sont entrées en absence. Elles se sont absentées de leur maison. La nuance, de taille, c’est qu’il s’agit d’une absence à vie. Tout le monde le sait, sauf elles parfois.
En quittant leur chez eux, conduites le plus souvent par leurs enfants vers leur nouvelle maison, elles se sont retirées. D’ailleurs, cette nouvelle maison s’appelle «maison de retraite». Mais on devrait dire «maison de retrait». Car ceux qui sont là ont été retirés de la vie normale. Ils n’y font pas une retraite, non, ils sont mis en retrait. Une retraite religieuse, par exemple, dure quelques jours ou quelques semaines et puis on revient à la vie normale. Elle est choisie aussi, tandis que désormais il s’agit d’autre chose, dont personne a priori ne veut. »

« Placer ses parents en maison de retraite est une somme de déchirures qui mettent à vif les plaies familiales, une redistribution totale des rôles où les enfants deviennent les parents et où les lignes bougent dans la fratrie. C’est un abandon, de soi et des autres. On inscrit ses parents dans l’absence. On débute un deuil, on s’abandonne soi-même dans cette infinie tristesse, d’autant plus qu’on est un acteur de cette histoire.
Contrairement à ceux qui perdent leurs parents de maladies ou d’accidents sans rien pouvoir faire pour les sauver, nous tuons un petit peu nos parents en les soustrayant à leur vie, à leur maison et à leur tasse de café du matin dans la chambre. C’est une immense culpabilité. C’est un moment où l’on n’a souvent que les larmes pour dire les choses et aussi, parfois, que les mots pour canaliser la douleur. »

À propos de l’auteur
Emmanuel Sérot est journaliste à l’Agence France-Presse. Grand voyageur, infatigable marcheur, surtout en montagne, il a longtemps vécu à l’étranger, au Costa Rica, aux États-Unis ou encore en Autriche. «On va revoir les étoiles» est son premier roman. (Source : Éditions Philippe Rey)

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L’Enfant des Soldanelles

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En deux mots:
Envoyé dans un préventorium aux début des années cinquante, un garçon va se prendre d’amour pour la Haute-Savoie et vouloir tout partager avec un compagnon idéal. Devenu adultes, Guillaume et Augustin s’installent au pied des sommets. Mais une série de drames viennent secouer leur vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Voile noir sur les Alpes

Gérard Glatt revient dans les Alpes avec une histoire à la fois très personnelle et très romanesque. «L’Enfant des Soldanelles» tient à la fois du roman d’initiation et du thriller. Une double réussite!

Solide pilier de la collection «Terres de France», Gérard Glatt nous offre tous les ans un roman solidement ancré dans le paysage, doublé d’un scénario qui sonde l’âme de ses personnages. Après Retour à belle étoile, Les sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer, voici L’enfant des Soldanelles.
Ce nouvel opus lui permet de retrouver les Alpes et plus particulièrement la région de Chamonix qu’il connaît depuis son enfance, comme il prend soin de nous le rappeler dans un avant-propos éclairant: «J’ai passé six mois à Chamonix, un hiver et un printemps, du 27 décembre 1952 au 30 juin 1953. Je n’avais pas encore neuf ans. C’était aux Soldanelles, un préventorium». J’imagine que les premières pages du livre qui racontent comment Guillaume, atteint d’une maladie contagieuse, prend la direction des Alpes à la fois pour son air pur et pour l’éloigner de ses deux frères, Etienne et Benoît sont assez fidèles à ses souvenirs d’enfance. Qu’il a ressenti ce mélange de crainte face à l’inconnu et à l’éloignement de sa famille et de fascination pour ces montagnes et la découverte d’un nouvel univers, de nouveaux amis.
Sur cette base du vécu et du ressenti de l’enfant, Gérard Glatt a imaginé «le roman de l’initiation parfois douloureuse, toujours subie, de l’enfant, bientôt devenu adolescent, puis adulte. Du passage d’une vie à une autre. D’expériences humaines à d’autres.»
Le séjour de Guillaume aux Soldanelles va se prolonger, solidifier l’amitié avec Augustin et l’amour pour ces montagnes que les garçons rêvent de maîtriser. Très vite, l’un et l’autre vont devenir indispensables à Guillaume, ne s’imaginant pas vivre ailleurs. Et s’il fera une parenthèse par la Bourgogne avec sa famille, il reviendra parcourir tous les sentiers, explorer tous les massifs. Augustin et Guillaume vont trouver en Julien un guide parfait, rêver de nouvelles conquêtes.
De belles perspectives qui viendront se fracasser le jour où Julien est victime d’un accident, lui qui pourtant connaissait si bien «ses» montagnes. La présence d’Augustin et Guillaume va alors mette un peu de baume au cœur des Villermoz, ravis de voir les jeunes garçons fidèles à leur pacte d’amitié.
Augustin va s’engager au Peloton de Haute-Montagne de Chamonix, rencontrer Catherine et devenir père de famille. Guillaume, du retour de son service militaire, va se voir proposer de rejoindre l’entreprise de décolletage des Villermoz: «Tu ne remplaceras jamais Julien, c’est certain, lui avait dit Villermoz, parce que tu n’es pas notre enfant. Mais là n’est pas la question. On a confiance en toi, comme on aurait eu confiance en Augustin, pour assurer la continuité. Moi, je fatigue. De plus, tu as tous les diplômes qu’il faut. Pas de la même école que notre Julien, mais c’est tout comme. Enfin, tu feras ce que tu voudras… Faut que tu réfléchisses, gamin.»
L’avenir s’annonce sous les meilleurs auspices, d’autant qu’il fait la rencontre d’Aurélie et que très vite il comprend qu’elle sera celle qui partagera sa vie.
Du beau roman sur l’amitié et sur l’amour, on bascule alors dans le thriller.
La mort de Julien ne va pas rester la seule à jeter un voile noir sur le Mont-Blanc. Aurélie est fauchée par une voiture.
C’est alors que Gérard Glatt peut déployer tout son talent, remonter les parcours de chacun, lâcher ici et là quelques indices pour que le lecteur se mette en quête de l’effroyable vérité.
Refermant le livre, on est à nouveau bluffé par les talents d’alchimiste de l’auteur qui sait fort habilement marier le caractère des hommes à leur environnement. On n’imagine pas cette histoire ailleurs que dans ce paysage, tout à la fois majestueux de beauté et impitoyable, forgeant les caractères les plus trempés et les folies les plus passionnelles. C’est beau, c’est dur. C’est réussi.

L’Enfant des Soldanelles
Gérard Glatt
Presses de la Cité, coll. Terres de France
Roman
464 p., 21 €
EAN : 9782258161894
Paru le 17 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans les Alpes, en Haute-Savoie du côté de Chamonix, Sallanches et Magland, mais on y évoque aussi la région parisienne, le bois de Vincennes, La Norville, Montgeron, Rueil-Malmaison ainsi que la Bourgogne, du côté d’Auxerre et Toucy.

Quand?
L’action se situe principalement de 1952 à 1974, l’épilogue allant jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pendant la seconde moitié du XXe siècle, le roman d’une indéfectible amitié entre deux jeunes hommes, et l’initiation parfois douloureuse de l’un d’eux, Guillaume, à la vie d’adulte. Un parcours ancré dans le décor puissant des Alpes.
La montagne comme une évidence, comme une renaissance… Hiver 1952. Loin des siens, pendant six mois, Guillaume part en convalescence à Chamonix. Il découvre, ébloui, le décor grandiose des Alpes. Le petit citadin de huit ans en gardera le souvenir d’un paradis perdu. Mais il reviendra, tant le besoin est là, irraisonné, de vivre près des cimes avec son ami d’enfance Augustin. Une passion nourrie aux côtés de Julien Villermoz, un natif de la vallée de l’Arve, qui tel un grand frère les initie à sa montagne, à ses beautés et ses mystères. Jusqu’à un après-midi fatal…
Pour les deux jeunes hommes, le coup est rude, le vide immense. Et davantage encore pour Marguerite qui aimait son fils Julien. D’un amour vibrant. Exclusif. Dévastateur…
Un roman d’initiation qui mêle à l’émotion la tension et le suspense des passions humaines.

Les critiques
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Avant-propos
« J’ai passé six mois à Chamonix, un hiver et un printemps, du 27 décembre 1952 au 30 juin 1953. Je n’avais pas encore neuf ans. C’était aux Soldanelles, un préventorium. Pierre-Jean Remy, de l’Académie française, y séjourna également en 1951. Pour des raisons semblables aux miennes. Dans sa préface à Portraits de guides, de Roger Frison-Roche, outre la révélation que fut pour lui Chamonix, de son séjour aux Soldanelles il conserva, ce sont ses mots : « … un peu la nostalgie d’une manière de paradis perdu… ». Le préventorium, alors composé de trois chalets, a été rasé aux alentours des années 1980. Inutile d’y aller voir. A la place, une résidence assez luxueuse a été construite. Un chemin tout proche porte cependant le même nom. En 1953, à la tête des Soldanelles : le docteur Aulagnier et son épouse. Elle, des plus effacées comme souvent les femmes à cette époque. Et lui, l’être le plus affable qui fût pour les parents qui lui confiaient leur enfant, et le plus à l’écoute, tel un père, pour les enfants dont il prenait la charge. Le docteur Aulagnier, selon ce que m’a appris Christine Boymond Lasserre, guide conférencière à Chamonix, est mort en 1972. Longtemps, j’ai considéré que je lui devais ma santé recouvrée. Je l’ai pensé, et chaque jour, tandis que l’âge avance, je le pense plus fort encore… Qu’il sache, là où il est, qu’il m’a fallu du courage pour écrire ce livre, à ce point qu’il m’a éprouvé nerveusement et physiquement ; et sache que je ne regrette rien tant est grande la gratitude que je lui dois et lui devrai toujours d’être encore de ce monde…
Ce livre est-il un roman? un roman plutôt qu’un récit? ou tout bonnement mon histoire, comme Guillaume le revendique quelque part? Peut-être, au fil des pages, le lecteur se posera-t-il ces questions? Des questions qui mériteraient sans doute des réponses… Alors pourquoi différer et les remettre à demain, ces réponses que j’ai là, auxquelles j’ai donné la forme symbolique du roman et qui n’attendent que d’être dites ? Parce que, oui, mon histoire est dans ces pages. Elle est là, telle que je l’ai voulue ; elle est là, mais pas toute. Pour une simple raison, tout d’abord. C’est que je n’en évoque qu’une trentaine d’années, ces années qui ont couru de 1944 à 1974, tandis qu’en ce mois d’avril 2018, j’y mets le point final. Quarante-quatre années se sont donc écoulées et, du chemin, depuis, j’ai eu le temps d’en parcourir. A cette raison, une autre s’imposait à moi : Je voulais écrire un roman ; le roman de l’initiation parfois douloureuse, toujours subie, de l’enfant, bientôt devenu adolescent, puis adulte. Du passage d’une vie à une autre. D’expériences humaines à d’autres. C’est pourquoi cette histoire, mon histoire, est aussi, est surtout immensément rêvée. Car le cauchemar est aussi un rêve. Une convention comme une autre… Certes, nombre de pages, comme la relation de ce séjour à Chamonix, relèvent davantage du récit que du roman. Comme la découverte éblouie, par Guillaume, l’enfant que j’étais à douze, treize ans, de cette ferme abandonnée, au Bréau, près d’Auxerre. Ou cette espérance un peu folle, sous une forte pluie, de ce miraculeux ami – mes jambes, aujourd’hui, en tremblent encore – dont l’ombre mouvante sur les murs d’une chambre m’assurait qu’elle ne serait pas vaine. De nombreux autres passages pourraient être cités, mais ce serait altérer la lecture de ce livre où l’imaginaire, comme une nécessité littéraire, l’emporte malgré tout et de loin sur les faits. De mes principaux personnages, pour plus de distance, j’ai changé les prénoms. L’un est devenu Guillaume, et j’ai nommé l’autre Augustin. Des frères de Guillaume également, Etienne et Benoît, mes deux frères. Mais des autres personnages, qu’il s’agisse des parents de Guillaume ou de ceux d’Augustin, j’ai tout conservé de la personnalité de chacun, de leurs joies comme de leurs tristesses.
Ces derniers mots encore: le soir du 2 avril 1974, j’étais à Chamonix, dans le salon de l’hôtel Gourmets & Italy, rue du Lyret. Mariés trois jours plus tôt, le 30 mars, Madeleine et moi regardions L’Homme de Kiev à la télévision. Ce soir-là, je m’en souviens, un saint-bernard était couché à nos pieds. Il s’appelait Lord, et Lord, de temps à autre, entre de longs et profonds soupirs, levait les yeux comme pour s’assurer que nous étions toujours là… Depuis lors, nous n’avons cessé d’être deux… Chamonix, c’était aussi notre premier voyage. Et pour moi, le sentiment d’offrir le plus beau cadeau qui fût : mon cœur battant.
Rueil-Malmaison, le 3 avril 2018 »

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’histoire de Guillaume avait commencé le 27 décembre 1952, un peu à la manière d’un conte, bien qu’il fût né le 2 juillet 1944, un dimanche matin, avec la pluie.
Ce 27 décembre 1952, il avait donc huit ans et demi.
Il ne savait pas encore ce que c’était que la montagne ; ses premières vacances, en 48 ou 49, il les avait passées au bord de la mer, en Normandie ; aussi, malgré l’inquiétude qui lui serrait la poitrine à l’idée de rester six mois loin des siens, perdu au milieu de gens qu’il ne connaissait pas, c’était plein d’impatience qu’il attendait, à chaque instant, après chaque virage, que surgissent devant lui ces fameuses aiguilles dont on lui avait tant parlé : les aiguilles de Chamonix, que dominait, depuis la création du monde, superbe, immuable, le mont Blanc.
Le train s’arrêta dans un crissement assourdissant.
Il devait être 9 heures.
Etienne, le frère aîné de Guillaume, descendit le premier ; leur mère lui tendit les bagages, puis elle descendit à son tour ; et elle se tourna vers Guillaume qui, les lèvres tremblantes, lui sauta sans hésiter dans les bras.
En sortant de la gare, sous un soleil éclatant, Chamonix était blanche – la gorge serrée, respirant à peine, Guillaume n’avait rien trouvé de mieux pour la qualifier –, et elle brillait, aveuglante, presque agressive, surtout ses toits que recouvrait une épaisse couche de neige.
A présent, Guillaume avait des larmes dans les yeux.
Mais pouvait-il en être autrement?
A l’idée qu’on l’abandonne, de rester là, tout seul, entouré d’inconnus, quel enfant de son âge n’aurait pas été ce même jour, comme il l’était, en aussi grand désarroi? Quel enfant aurait pu imaginer que, six mois plus tard, au moment où sonnerait l’heure de repartir, au début de l’été suivant, ses yeux s’embueraient une nouvelle fois, mais pour une tout autre raison? Quel enfant aurait supposé que Chamonix serait alors devenue son berceau, la vallée de l’Arve, ce pays où il serait né, et qu’en le sortant du préventorium des Soldanelles, après l’y avoir laissé durant ces six mois de convalescence, ses parents le couperaient alors de ses véritables racines?
Peut-être cet enfant aurait-il dû exister?
Peut-être, oui.
En tout cas, Guillaume n’était pas pourvu de cette imagination ni de cette force qui, par la suite, après bien des années, lui auraient grandement simplifié l’existence. »

Extrait
« Ils étaient arrivés à Saint-Gervais-Le Fayet la veille ; la soirée était alors bien avancée et, dans les rues pétrifiées de froid, il n’y avait déjà plus grand monde.
Au Terminus Mont-Blanc, un hôtel situé à trois cents mètres de la gare et qui donnait sur l’avenue de Genève, on leur avait attribué une chambre immense, aux tentures décolorées, dans laquelle, le long d’un seul pan de mur, un peu comme les dents d’un peigne, trois lits avaient été disposés, chacun séparé par d’antiques tables de nuit et paré d’un épais édredon de couleur vert clair, comme le traversin et l’oreiller au coin droit duquel, en haut, étaient brodées des initiales. Un L et un P, semblait-il, bien que ce fût difficile à déchiffrer. Le jeu avait été de deviner ce qui pouvait se cacher derrière ce L et ce P. Etait-ce Léon ou Louise? Paule ou Pierre? Lucien ou Lucie?
Comme, de toute façon, ils ne connaîtraient jamais la bonne réponse, ils étaient bientôt passés à autre chose. Aux valises qu’il avait bien fallu ouvrir pour en sortir les pyjamas, les trousses de toilette et un livre pour chacun. La mère de Guillaume en avait profité pour s’assurer que son petit chéri ne manquerait de rien. « Oui, tout est là… » avait-elle déclaré après un moment. Puis, prudente, elle avait ajouté : « Enfin, j’espère… »

«Guillaume ne parlait pas du mont Blanc. Il faisait comme les autres. Pourtant, en cachette, il lui adressait souvent la parole. Ainsi, le matin, après le petit déjeuner, ou dans l’après-midi, en rentrant de promenade. Il se mettait alors à la fenêtre et profitait de ce que ses camarades jouaient entre eux, comme un peu de temps qu’il leur aurait dérobé, pour lui raconter ce qu’il pensait ne pouvoir dire à personne d’autre, pas même à Nathalie.»

À propos de l’auteur
Né à Montgeron, en 1944, Gérard Glatt, romancier et auteur pour la jeunesse, a publié Retour à Belle Etoile, Les Sœurs Ferrandon, Le Destin de Louise, Et le ciel se refuse à pleurer… Il est sociétaire de la Société des Gens de Lettres (SGDL), membre de la Maison des Écrivains et de la Littérature ainsi que de l’Association des Écrivains Bretons. (Source: Presses de la Cité)

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