Mémoire de soie

BORNE_memoire-de-soie  RL2020  Logo_premier_roman 

En deux mots:
Quand il part pour son service militaire, la mère d’Émile lui confie leur livret de famille. En constatant que le père qui y est mentionné n’est pas le sien, il va tenter de comprendre qui se cache derrière ce Baptistin et découvrir un secret très bien gardé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Comme un fil qui se casse

Pour son premier roman Adrien Borne s’est inspiré de son arrière-grand-père Baptistin, éleveur de vers à soie. Son fils va découvrir un secret de famille et réécrire son histoire familiale.

Émile a 20 ans, l’âge de remplir ses obligations militaires. Alors qu’il s’apprête à rejoindre son régiment du côté de Montélimar, sa mère lui confie leur livret de famille. S’il n’y prend guère attention, c’est qu’il veut garder les images de son village, de sa mère travaillant au lavoir, de son père parti tôt au magasin. Sans grandes effusions, presque sans paroles.
Ce n’est que plus tard qu’il prendra la peine d’ouvrir ce livret et d’y découvrir un nom, Baptistin, qui y est mentionné comme étant celui de son père. Erreur administrative? Prénom oublié par son père qui lui a préféré Auguste? À moins qu’il ne s’agisse effectivement de son père dont on lui aurait caché l’existence jusque-là? Pour en avoir le cœur net, il va lui falloir remonter quelques décennies plus tôt, au moment où Suzanne, sa mère, fait la connaissance de son père. Et tenter de comprendre pourquoi on lui a soigneusement caché cette histoire. Ce qui ne s’est pas dit va peut-être pouvoir s’écrire…
À l’orée du XXe siècle la Drôme provençale reste une région de sériciculture qui fournit les soieries lyonnaises. Baptistin entend développer sa magnanerie et augmenter sa production de soie. Lorsqu’il rencontre Suzanne, il n’a pas seulement trouvé la femme de sa vie, mais aussi une personne qui partage cette envie et qui aime l’entendre parler de son projet. Comment il choisit les œufs et les feuilles de mûrier, comment il prépare les cocons des vers à soie, combien est délicate l’opération du déconnage et l’assemblage des fils qui demande dextérité et patience. Avec lui, elle oublie aussi les mauvais traitements subis en pensionnat. Mais son installation dans la magnanerie familiale est loin d’être paisible.
Sa belle-mère entend la mettre au pas: «Dans cette famille, les baveuses et les duchesses, très peu pour nous. Et tu m’as tout l’air d’être les deux à la fois. Bien bavarde et bien précieuse». Elle n’hésite pas à frapper sa belle-fille et lui dérobe le maigre pactole qu’elle avait patiemment amassé. Une cohabitation difficile qui va perdurer après 1914 et le départ de Baptistin pour la Guerre. Quatre longues années d’attente et de souffrance qu’elle affrontera avec l’espoir que tout changera quand son homme reviendra, quand la famille sera réunie. Car le petit Émile, conçu pendant une permission, naît en 1916. Mais le sort va s’acharner sur elle, car Baptistin ne parviendra jusqu’à son village, victime de la grippe espagnole. Il ne pourra même pas être enterré auprès des siens. Une perte qui va faire sombrer la jeune fille que l’on fait interner.
C’est alors qu’Auguste, le frère de Baptistin, entre en scène…
Il aura fallu la curiosité du jeune conscrit pour que le lourd secret de famille soit révélé. Que ses nombreuses questions trouvent petit à petit des réponses.
Adrien Borne renoue les fils de ce drame familial avec habileté, sans oublier de donner aux silences, à ses paroles tues trop longtemps, un poids terrible. Après le fracas de la Guerre, la déchirure et le deuil, les mots vont permettre à Suzanne de continuer à avancer, symbole d’une humanité retrouvée et figure de proue d’un superbe roman.

Mémoire de soie
Adrien Borne
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782709666190
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Drôme provençale, du côté de Montélimar et Taulignan.

Quand?
L’action se situe de la fin du XIXe siècle aux années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce 9 juin 1936, Émile a vingt ans et il part pour son service militaire. C’est la première fois qu’il quitte la magnanerie où étaient élevés les vers à soie jusqu’à la fin de la guerre. Pourtant, rien ne vient bousculer les habitudes de ses parents. Il y a juste ce livret de famille, glissé au fond de son sac avant qu’il ne prenne le car pour Montélimar.
À l’intérieur, deux prénoms. Celui de sa mère, Suzanne, et un autre, Baptistin. Ce n’est pas son père, alors qui est-ce? Pour comprendre, il faut dévider le cocon et tirer le fil, jusqu’au premier acte de cette malédiction familiale.
Ce premier roman virtuose, âpre et poignant, nous plonge au cœur d’un monde rongé par le silence. Il explore les vies empêchées et les espoirs fracassés, les tragédies intimes et la guerre qui tord le cou au merveilleux. Il raconte la mécanique de l’oubli, mais aussi l’amour, malgré tout, et la vie qui s’accommode et s’obstine.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Historia (Gérard de Cortanze)
Page des libraires (entretien avec l’auteur – Elodie Bonnafoux, Librairie Arcanes, Châteauroux)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Le Vif/L’Express


Adrien Borne présente Mémoire de soie © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Un cocon à dévider
La lumière suinte et dessine autour du volet un liséré clair. Elle reste le plus sûr repère. Celui de la course du soleil. Émile souligne des yeux la marque blanche, tirant sur un jaune léger, elle court jusqu’à sa table de chevet, ne l’atteint pas encore, semble vouloir l’épargner. Il a vingt ans ce 9 juin 1936.
À cette heure, la chambre demeure fraîche sous l’épaisseur des pierres. Autrefois, à sa place se nichaient les vers et les papillons d’une magnanerie, ultime fierté familiale; on y avait couvé les cocons jusqu’à extinction. Mais c’est un temps dont on ne parle jamais et les murs ne racontent qu’une odeur de succession indistincte. Des murs épais, brutaux, noircis par le temps et dont rien ne filtre. Une pièce forteresse. De quoi fabriquer un concentré de vie. L’ordinaire à l’étouffée. À l’exception de la petite chambre de sa mère, la pièce occupe tout le premier étage.
Émile frotte ses pieds l’un contre l’autre, les réchauffe à ce qui lui reste de sommeil sous la couverture. Le matin s’est avancé, il lui abandonne quelques instants. Les poules se déchaînent dans le jardin, la truie grogne, l’âne dans le champ du haut déverse ses vulgarités sonores, la maison paraît livrée aux animaux, alourdie du silence des hommes. Il part tout à l’heure. Quand le soleil n’entrera plus dans la pièce. Personne n’a bousculé ses habitudes pour autant. Son père hier soir l’a serré dans ses bras. Comme il se doit, selon une loi humaine immuable, il est parti ouvrir le magasin à l’heure dite ce matin. Prouvant que, dans cette famille, l’uniforme n’a jamais été de rigueur, il ne signe pas plus les héros qu’il ne justifie les trop-pleins d’émotions. Ses racines ne se perdent dans aucune nostalgie de grandeur. La Grande Guerre a même eu la distinction d’épargner les siens. Son père a été exempté. Pas si banal à l’aune du désastre. Alors un fils qui s’embarque pour le service militaire se charge d’une ambiguïté épineuse n’ouvrant la porte à aucun excès. Pas de fierté ni d’inquiétude. Que ce soit pour deux années pleines ne change rien à l’affaire. Deux années à titre exceptionnel, à en croire les ministères, manière d’écarter tout risque et de ne pas être pris de court face à l’ennemi. Le temps est au désastre, comme on dit à La Cordot en une autre analyse, plus pessimiste.
Émile s’assure que le ciel est déjà vif. D’un bleu peigné de mistral. Une journée de juin odorante, bientôt abattue de chaleur. Une journée prometteuse. Il étire sa grande carcasse anguleuse, un instant torse nu, emmailloté dans les draps.
Entre mille. Il le reconnaîtrait entre mille ce dos penché sur l’ouvrage au lavoir. Un lavoir de pierre, ombragé d’un toit rudimentaire, assemblé plus que bâti au lendemain de l’insolation de la bonne des Caroux. Depuis, les femmes s’activent à la fraîcheur bancale de cet abri, les genoux posés sur ces pierres usées, si douces qu’Émile adore y abandonner la main. Comme il pourrait le faire, suppose-t-il, sur la peau d’une femme.
Mais ce matin, c’est le dos de sa mère qu’il contemple une fois encore, ce dos si familier. Droit, souple à la fois. Tonique. Large. En dissonance avec la délicatesse du cou et la fragilité des jambes que personne n’aperçoit jamais sous la longue jupe sombre. Ce dos toujours penché sur quelque chose, un cocon à dévider, un fil à tirer, une chemise à rapiécer, du linge à laver ; les yeux fouillent le silence, scrutent les bas-fonds, comme s’ils veillaient, désertant le monde, tout à la fois ici et ailleurs. Ce dos, il pourrait le suivre jusqu’en des terres reculées. Il a appris à l’aimer pour ce qu’il est. Cette force et son ingratitude.
Ce matin, Suzanne a pris sa place habituelle au lavoir. Elle non plus n’a dérogé à aucune règle. Qu’il parte sous les drapeaux, ce fils, puisqu’il en est ainsi. Puisque la République l’a érigé en règle implacable. Les soubresauts avec les Allemands, ce Hitler, n’ont pas droit de cité dans la maison. Il n’existe pas ou plus ou pas tout à fait, passé la porte de la cuisine, ce monde entier.
Sur la place du village, son sac à ses pieds, debout devant la boutique du brocanteur, Émile regarde à présent sa mère battre avec énergie un drap blanc. Une pulsion. Sait-elle seulement que le car ne devrait plus tarder, sait-elle qu’Émile n’est pas encore parti, qu’il est là, à quelques mètres à peine, qu’il la regarde avec un doute sincère? Il aimerait savoir s’il va lui manquer. Un petit quelque chose. Une esquisse. Un doigt glissant sur le lobe de l’oreille.
Il avance lentement vers elle, abandonnant son sac au sol, au milieu de la place, pour lui poser une main sur l’épaule. Elle interrompt son geste, ne marque aucune surprise. Cette mère, personne ne la surprend plus, il se murmure que cela fait son mystère. Le bras suspendu, elle tourne son visage vers lui et offre ce léger sourire dont elle use en toutes circonstances. Sauf quand la compassion est de rigueur. Car aussi rude soit-elle, Suzanne ne manque jamais de compassion. Quand, petit, il lui arrivait d’être piégé par un chemin tortueux et de revenir salement amoché, Émile se souvient des gestes précis. Elle y mettait un cœur joli. Et lui, s’il souffrait d’un genou sanguinolent, se réchauffait à sa douceur. Mais, l’âge aidant, les genoux saignent moins et soudain, sans en avoir l’air, entre les bras d’une mère, la place est plus étroite. N’est resté que ce sourire qu’elle offre à son fils à l’instant, comme elle l’offrirait au boulanger ou à un chien. Deux légers plis à la commissure des lèvres. Si mécaniques qu’ils lui transpercent le ventre. Il a appris, lui aussi, à ne pas montrer. Alors il sourit en retour.
Elle se redresse avec difficulté. Le corps ne suit pas le rythme du dos, il a moins de rage à partager. Elle appuie une main sur son torse comme pour mieux reprendre son équilibre et l’embrasse sur la joue. Ce n’est pas si mal au fond. Elle charge le linge dans son panier, elle avait terminé, ça tombe bien. Qu’est-ce qui tombe bien ? Qu’il ne l’ait pas interrompue avant la fin ? Elle rentre. Elle va étendre ce linge qu’elle a soigneusement lavé. Avec le vent et la douceur du jour, il sera sec avant le milieu de l’après-midi. C’est une belle journée. Ils font quelques pas ensemble, côte à côte. Il s’arrête au niveau de son sac, là où le car pour Montélimar marquera l’arrêt, sois prudent, pas de bêtises, Suzanne poursuit son chemin, il la voit disparaître à l’angle de la maison. Le car ne devrait plus tarder.
Dans son magasin, le brocanteur s’emporte contre une chaise. Le coiffeur tire comme un affamé sur sa pipe. Au loin, longeant le Rhône, c’est un train qui tousse. Cette fois, oui, Émile est seul sur la place et il ne manque pas d’avoir un vertige à imaginer ce qui l’attend, ce qui fait l’épaisseur entre la peur et l’excitation. L’armée, l’uniforme, la guerre jamais loin. Comment fait-on? La logique des hommes. L’esprit de corps. La baston. La sournoiserie. Qu’en dit-on? À sa droite, au cœur du tunnel de platanes, s’avance le car dans un nuage de poussière. Horizon flou. Il ne l’a pris qu’une fois par le passé et il se demande s’il aura encore la nausée. Et puis, parce que l’espoir a des ressources inépuisables, il se tourne de nouveau vers l’angle de la maison derrière lequel sa mère vient de s’effacer. Et elle réapparaît. Il se détourne d’elle une seconde pour évaluer la distance du car. Le temps joue en sa faveur. Suzanne revient. Pour lui. À moins qu’elle ait oublié un linge au lavoir ; il jette un regard rapide. Non. Aucune tache blanche ne tranche avec le brun des pierres. C’est bien pour lui qu’elle revient. Elle est là. Le nuage de poussière a désormais un bruit de moteur. Elle se penche, entrouvre le sac d’Émile et y glisse un livre. Tout fin petit livre. C’est pour l’armée, un livret de famille, il n’aura qu’à le donner le moment venu, ils comprendront. Voilà. Elle finit par ce voilà. Le car est là. Entre-temps, le chauffeur est venu se garer. Elle sourit. Ce même sourire pâle. Il monte à l’avant. Moins seul désormais. Avec ce petit livre dont il n’a jamais entendu parler, avec ce geste qu’elle a eu, se pencher sur son sac, y enfouir quelque chose, le plaçant bien au fond pour le dissimuler aux regards ou s’assurer qu’il ne tombe pas. Moins seul. Il pense à son père, Auguste, affairé dans son magasin déjà à cette heure-là. Il est 11 h 14 ce 9 juin 1936. Le car repart de La Cordot, passe devant la maison, Suzanne s’apprête à étendre le linge dans le jardin et Émile contemple le chemin qui s’ouvre devant lui.
Par la route, personne n’a jamais su établir à La Cordot la distance exacte jusqu’à Montélimar. L’espace s’estime à la découpe. En densité. Et ce matin de novembre 1918, ces espaces lestent les pas, à la glaise. De ces étendues opacifiées. Pour ne pas s’affaisser sur lui-même, Auguste est parti sans prendre le temps de rien, sous ses yeux à elle qui ne diront rien. Suzanne, au lavoir, à casser la glace avec le battoir. La matière pétrifiée par le froid. Depuis l’hiver précédent, depuis que la neige a tout étouffé sur son passage, Auguste sait affronter les saisons, savamment épaissi de couches de vêtements. Mais il ne sait que faire de l’embarras. Cette gêne soudaine. Grossière. La mort que l’on n’attend plus et qui vient tout de même. Dix jours après l’armistice qui aurait dû lui rendre son frère. À contretemps. Bien sûr que c’est affligeant. C’est sa conviction à lui. Et c’est sa conclusion à l’arrivée, après avoir éperdument longé ce Rhône revêche. Il a laissé derrière lui les mûriers et l’aigreur de la magnanerie. Plus il entre dans cette pièce et plus elle lui semble pourrir sur pied. Pour un peu, elle contamine toute la maison.
Il n’abandonne pas. Il est à sa tâche. Au pied de la caserne à Montélimar, dont une aile entière se trouve en quarantaine, pour soigner les condamnés. Il s’attendait à le voir rentrer de la guerre, ce frère; il faut maintenant aller le chercher. Jusque dans son lit. La mort passée. Et après un chemin qui ne mène en général nulle part, sauf aux habitudes. Ce chemin mille fois emprunté.
Le soleil tombe tout juste derrière l’Ardèche. Le temps d’un cycle, Auguste est déjà de retour à La Cordot. Avec lui. Sous les regards mêlés. Un perceptible sentiment de malédiction. Dix jours après l’armistice que son frère a dû si passionnément célébrer. Les chapeaux se soulèvent autant par compassion que par admiration pour l’inventivité du diable. Qui d’autre! Sauf qu’on rempile vite après le passage d’Auguste et de son frère. On embroche sans tarder le goût d’avenir qui revient en bouche après la privation et la longue attente. Il peut bien défiler avec son chargement, l’Auguste. Ici comme ailleurs, on a déjà bien payé son dû. Alors on ne va pas traînasser quatre ans de plus sur un malheur de plus. D’ailleurs, quand il entre dans La Cordot, c’est sous les fanions tendus par-dessus le renouveau et les drapeaux en symphonie. Le froid ne suffit pas à figer la fête, les couleurs et le désir de tout, soudain. Il plane un délire solide. Un appétit qui coupe la pitié.
Et puis si les chapeaux ne tardent pas à revenir à leur place, bien au chaud sur les têtes, c’est que tout le monde sait ce qu’Auguste charrie avec lui. Des horreurs, la guerre en a traîné jusqu’ici, mais pas de ce type-là. Le malheur n’a pas la finesse contagieuse ou alors par superstition. Il y a des cadavres moins fréquentables que d’autres. La grippe ne vaut pas un champ de bataille. Ce soir, Auguste se réjouit que la maison soit la troisième après l’entrée du village, qu’il puisse vite se mettre à l’abri du supplice du regard des autres.
Il racontera plus tard la caserne. Bien plus tard. Les draps humides, tendus entre les lits. Parfois à peine de quoi se glisser entre chaque malade. Les uns sur les autres. En tête à tête, par dizaine. La toux. Le délire de la fièvre. Parce que cette grippe, qu’on dit espagnole, elle fait chavirer les cerveaux avant les corps. C’est à ça qu’on reconnaît sa virtuosité. Ingénieuse, maligne. Elle déchire l’espace de râles et de divagations. Certains malades sont même attachés. Une zone de confinement. La maladie peaufine son récital. Auguste n’en perçoit qu’une mélodie lointaine. Car, ce qu’il n’avouera jamais, c’est qu’il n’a pas osé approcher, en tout cas pas au-delà de ce qui était conseillé. La contagion. La transmission. Empêché par son moignon de naissance au bras gauche, le même qui lui avait fait manquer la guerre, Auguste a observé deux infirmières mal protégées d’un masque blanc enrouler son frère dans un drap mauvais, deux infirmières le déposer à l’arrière de la charrette, après l’avoir chargé sur un brancard, deux infirmières tirer le drap pour accorder un semblant de pudeur à cet homme qui en était privé depuis si longtemps. Le drap ne suffisait pas. Son frère était noir. Noir. Tirant sur le bleu. Et ça, Auguste l’avait vu. Il l’avait su. Par la rumeur qui court et qui avait atteint le village épargné. Su que deux taches postillonnent d’abord sur les joues, couleur acajou. Il se souvient du mot. Acajou. Et puis la couleur infiltre les doigts. Les ongles. Elle remonte le long des bras. Elle s’épanche sur le torse. Tant qu’il est conscient, le malade voit la mort entrer en lui et l’envahir. Le patient meurt asphyxié, les poumons saturés de sang et enflés. Mais aux infirmières, Auguste n’avait pas demandé de détails de ce genre. Il ne s’était pas inquiété de ce que son frère avait concédé ou non à l’agonie. Avait-elle seulement duré cette agonie ? Il avait fait l’économie de cette question lui en préférant une autre : fallait-il se protéger ? Dans un demi-sourire qu’il devait à l’espoir réduit en bouillie, un médecin a fini par répondre : de lui, il n’y avait plus rien à craindre, de tout le reste, qu’en savait-on. Auguste avait repris la route sans se retourner une seule fois sur ce frère, déposé à l’arrière d’une carriole et plus contagieux à en croire la médecine. Mais qu’allait-on faire de lui ?
Plus tard. Un marteau et une somme de clous. L’enfant à ses pieds. Auguste partage son fardeau. Dans ce parfum écœurant de paille moisie. Est-ce seulement possible? Détourné de son impuissance, Auguste est obnubilé par cette odeur, au point qu’il finit par approcher, plus près qu’il ne l’a jamais fait pour s’en assurer, oui, c’est donc son frère qui sent ainsi la paille moisie. Encore un peu de créativité. Ce n’est pas terminé.
Il ne tient pas dans la boîte, dit la Mère dans un rictus. Le torse du cadavre, gorgé de putréfaction, dépasse. Le cercueil lui-même, bâti dans le noyer dont déborde la région, ne veut pas de cet homme-là. La vie à armes odieuses. On ne peut pas refermer la boîte à cause de cette poitrine gonflée comme une outre. Est-ce lui qui dans un dernier espoir résiste à sa condition ? Seules les flammes du feu et l’enfant animent de leurs éclats la pièce pétrifiée, consternée par ce misérable final. Et la musique résonne.
Sous les fanions, les instruments. Depuis que la guerre a pris la poudre, on ne craint plus le facteur, pas plus les gendarmes annonciateurs de malheurs et les mines de deuil du maire, alors on peut bien chanter. Au café, à une encablure d’oreille, les gars ne se privent pas de rattraper la vie perdue. Et la guitare de Dupuy, et la voix de Dupuy, et les mots de Dupuy, enivrent l’assistance avec autant de saveur qu’une Suze généreuse.
On a fait des valses de bien de couleurs
Des bleues, des blanches, des roses
Moi, j’en connais une qui rend d’bonne humeur
Lorsqu’on est morose.
Auguste le sait, il y a de l’humeur au café. Une belle humeur. De quoi s’attabler en confiance. On fête encore l’armistice. Pas les morts d’après. Dix jours après.
Elle n’est pas verte, elle n’est pas lilas
Mais j’adore sa nuance
Vous apprendrez tous cette valse-là,
Elle fut faite en France.
Il tourne le visage vers Suzanne pour la première fois. Ils n’ont pas échangé un mot depuis hier soir et le passage du maire.
On la chante quand on voit crânement
Défiler nos jolis régiments
C’est la valse « bleu horizon »,
Qui vous fait passer des frissons.
Le maire était entré, avec cette manière de dire sans le dire, j’ai des nouvelles. Mais qui en réclamait donc? Car aux dernières nouvelles, pour Suzanne, il rentrait de la guerre, son homme. Entier. Chamboulé, sûrement, mais fier à n’en pas douter. Ça, elle l’avait lu, elle qui savait lire, lui qui savait si mal écrire mais qui savait dicter. Alors les nouvelles, Monsieur le Maire, n’en ajoutez pas à celles qu’on a déjà. Et pourtant la mort conservait de quoi chaparder et de quoi alimenter encore la gazette. Quand le maire eut terminé, quand il eut fermé la porte sur le vide, Suzanne longtemps après porta son tablier à sa bouche pour retenir un cri qui ne viendrait plus. Maintenant elle est plantée là. Chatouillée elle aussi par l’odeur de paille moisie qui baigne la cuisine, malmenée par la musique qui ne fait pas de quartier pour les sentiments, désespérée, emportée par une chanson que la guerre a fait naître. Son homme ne tient toujours pas dans la boîte.
Il faut forcer.
Des pas de danse et des sourires là-bas. La musique encore.
Auguste lui épargne ce spectacle.
Elles s’élèvent, ces voix chaudes.
Alourdi, Auguste monte sur une chaise, il devine ce corps amaigri mais ventripotent toujours camouflé dans ce mauvais drap.
Les drapeaux, dans le vent, claquent sous le mistral.
Auguste pose la dernière planche du cercueil et, pour sceller le tout, il s’allonge dessus. De tout son poids.
Des rires devant la fenêtre, ils rentrent se coucher.
En son for intérieur, Auguste se demande si son frère peut exploser. Le ventre ainsi tassé. Écrasé par moins mort que lui.
De sa main valide, il cloue. »

Extraits
« Suzanne a appris à aimer le quotidien d’une orpheline de Taulignan. Tout doucement. D’abord pour les amitiés sincères. Entre filles. De même destinée. Par classe d’âge. On tournait à quatre cents gamines. Avec un renouvellement tous les ans. De l’abattage, et le bon côté que ça foisonne de lubies enfantines des plus banales. Mais en matière de banalité, quitte à devenir fille perdue, autant faire tomber les murs. Va pour les complicités. À condition d’autre chose. Cette autre chose, elle n’a pas tardé. Les murs sont tombés quand la porte de la filature s’est ouverte pour la première fois devant Suzanne, dans un bruit formidable. »

« J’en peux plus de ces machins-là qui s’agitent au-dessus de ma tête, ça me dégoûte et j’espère bien que mon bon mari il m’entend pas dire ça, sinon il va me secouer salement quand on se retrouvera mais tant pis. Assez de ces vers à soie qui rapportent que de la misère. Assez mais pas tout de suite. Pas encore, tu m’entends. Baptistin est là pour tenir bon, et si ça coûte la santé, c’est tant pis pour lui et pour les autres. C’est signé. Alors les gamines de ton cru, elles foutent le camp ou elles s’inclinent. Dans cette famille, les baveuses et les duchesses, très peu pour nous. Et tu m’as tout l’air d’être les deux à la fois. Bien bavarde et bien précieuse.
La Mère sort alors de la poche de son tablier une enveloppe et une petite fortune. 123 francs exactement. Elle est allée la dénicher dans la blouse de Suzanne. »

À propos de l’auteur
BORNE_Adrien_©DR_TF1Adrien Borne © TF1 DR

Titulaire d’une maîtrise d’histoire, Adrien Borne a poursuivi ses études à l’ESJ de Lille. Il entre en 2006 à RTL puis prend la tête de la matinale de RMC info en 2009 avant d’en devenir le rédacteur en chef adjoint. En 2015, il passe sur iTélé (devenu CNews) et coprésente « Le duo de l’info » puis, un an après, « La matinale week-end ». Il rejoint LCI en 2017 à la présentation des JT de la matinale et dirige LCI midi depuis la rentrée 2019. Tout au long de sa carrière de journaliste, Adrien Borne a volé du temps pour se consacrer à l’écriture et n’a jamais oublié la Drôme, région dont il est originaire. Mémoire de soie est son premier roman. (Source : Livres Hebdo)

Site internet de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur
Compte Instagram de l’auteur
Page LinkedIN de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#memoiredesoie #AdrienBorne #editionsJCLattes #RentréeLittéraire2020 #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #hcdahlem #roman #NetGalleyFrance #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #primoroman #premierroman
#livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #filiation #passion #guerre #heritage #Histoire #mémoire #transmission #frustrations #obligations #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Nos rendez-vous

ABECASSIS_nos_rendez-vous
  RL2020

 

En deux mots:
Amélie rencontre Vincent à Paris et rêvent d’une vie à deux. Mais leur premier rendez-vous est manqué. Dès lors, ils vont se livrer à une course-poursuite au fil du temps pour réussir à se construire un avenir commun, même si leurs routes vont vite diverger.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le fabuleux destin d’Amélie… et de Vincent

Avec élégance Éliette Abécassis a écrit le roman des rendez-vous manqués, faisant d’Amélie et de Vincent le symbole de toutes ces histoires qui auraient pu être écrites différemment.

Ceux qui suivent Éliette Abécassis se souviendront sans doute qu’en 2014 elle avait publié pour les trente ans du magazine Femme actuelle une nouvelle intitulée «Le rendez-vous», l’histoire d’Agathe et de Frédéric qui se cherchent et se retrouvent trente ans après. Il n’est guère besoin d’aller chercher plus loin l’idée de ce court roman qui retrace cette fois l’histoire d’Amélie et de Vincent (deux personnages qui dans une première version s’appelaient Charlotte et Stéphane).
On les découvre au début de leur parcours universitaire, au moment où ils ont tout l’avenir devant eux. «Elle, issue d’une famille de la région normande, était en Lettres et se destinait à l’enseignement. Brune, les yeux cernés, ouverts sur le monde, comme étonnés d’en découvrir la couleur, le corps chétif, mince, le sourire timide, elle était enfant encore, à peine femme. Elle se demanda s’il allait lui donner son numéro de téléphone, s’il désirait l’appeler, si elle lui plaisait comme il lui plaisait.»
Lui «était poli et bien éduqué, un peu distant mais sympathique. Un zeste de fantaisie, comme une folie douce. On le sentait parfois ailleurs, dilettante, rêveur. Il faisait de la musique, du piano, c’était ce qu’il aimait par-dessus tout.»
Ils font connaissance en marchant dans Paris, comme des touristes. Parlent de leurs aspirations et de leurs craintes pendant des heures, ne voyant pas le temps passer. Constatant finalement qu’ils sont bien ensemble, ils se donnent rendez-vous au café de la Sorbonne. Ils se doutent tous deux que ce jour marquera le début d’une belle histoire.
Frédéric est ponctuel, tandis qu’Agathe n’est pas encore décidée quant au choix de ses vêtements et quand elle arrive enfin, il est parti. Ce rendez-vous manqué – ils ne le savent pas encore – n’est que le premier jalon d’une histoire qui va se poursuivre au fil des ans. L’incompréhension, le refus ou la peur de dire vraiment ce qu’ils ressentent, la difficulté de communiquer autant que leurs parcours professionnels respectifs vont les éloigner, avant de les rapprocher à nouveau.
Jusqu’à ce soir de réveillon à la veille de l’an 2000, ils auront parcouru la planète et auront entamé une carrière professionnelle. Amélie est désormais prof de lettres dans un lycée parisien, Frédéric est cadre dans un groupe de consulting, victime en quelque sorte de la pression familiale qui ne le voyait pas réussir dans la musique, sa vraie passion. Une pression sociale qui l’a également poussé à se marier et à fonder une famille, même s’il n’a pas oublié Amélie. Qui va aussi de son côté tenter de construire une histoire. Mais elle va passer d’un partenaire à l’autre sans vraiment trouver le bon.
Par l’intermédiaire des réseaux sociaux, ils vont pouvoir échanger et même se croiser à nouveau sans pouvoir s’avouer un amour qui n’est compatible avec leurs vies respectives.
Éliette Abécassis réussit là une très belle variation sur le thème de la vérité en amour, sur le poids des non-dits et sur la difficulté de dire les sentiments. Et comme chacun de nous a au moins eu l’impression de passer à côté d’une histoire, on ne peut que s’identifier à cet homme, à cette femme et partager leur frustration. Que ce serait-il passé si j’avais fait ceci, si je n’avais pas fait cela…
Du coup, le fabuleux destin d’Amélie et de Frédéric devient un peu le nôtre, avec les mêmes emportements et les mêmes frustrations, mais aussi avec les mêmes impondérables et les mêmes errements. Ce roman construit sur les «si» est si juste et si dramatique, si bouleversant et si fataliste.

Nos rendez-vous
Éliette Abécassis
Éditions Grasset
Roman
162 p., 15 €
EAN 9782246817376
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et Bernay, mais on y évoque des voyages effectués dans le monde entier, en Suisse, en Italie (notamment à Venise, à Vérone et à Rome, ainsi qu’en Sardaigne), en Grèce, en Égypte, au Brésil, en Afrique du sud, au Vietnam, au Japon, en Australie, aux États-Unis, en Inde, à Hong Kong, sans oublier la tournée des capitales européennes, de Luxembourg à Londres, d’Athènes à Oslo.

Quand?
L’action se situe de la fin des années 80 à nos jours, sur une trentaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce roman d’une passion d’amour contrariée est aussi le roman d’une époque. Amélie et Vincent se rencontrent, jeunes, à la Sorbonne à la fin des années 80. Chacun ressent un coup de foudre sans oser l’avouer à l’autre: aucun des deux ne se sent «à la hauteur», aucun ne fait le premier pas, aucun n’a la maturité de saisir son bonheur…
Ils se donnent rendez-vous, la jeune femme est en retard: A quelques minutes près, ce jour-là, ce n’est pas un simple rendez-vous qu’elle rate, c’est sa vie.
Puis la vie prend le dessus, les emporte malgré eux vers des destins qu’ils ne maîtrisent plus, leur fait prendre des bifurcations comme on emprunte des portes, puis des couloirs, de dix ans, de vingt ans, de trente ans… On suit en parallèle la trajectoire intime et professionnelle d’Amélie et de Vincent, et chaque fois que les hasards de l’existence les remettent en présence, ce n’est pas «le bon moment». «Trente ans que nous nous connaissons… Des mariages, des divorces, des deuils, des enfants, des centaines de voyages, parfois au bout du monde, des succès, des échecs, des espérances déçues, des rêves d’enfance perdus, des enfances déchues…Trente ans de rêves et de désir».

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Vagabondage autour de soi 
Blog Lili au fil des pages 


Éliette Abécassis présente Nos Rendez-vous © Production Éditions Grasset

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ce fut un long couloir, à Paris, à l’université de la Sorbonne, un échange de regards. Ils étaient là, simplement, dans la même file d’attente, devant le secrétariat. Deux personnes qui discutent ensemble, de tout, de rien, comme cela se produit des milliers de fois dans une vie.
Vêtue de couleurs sombres, avec une frange, des lunettes et du khôl sous les yeux, elle sortait tout droit de l’adolescence et d’un escalier qui montait du rez-de-chaussée, avec sa meilleure amie, Clara, en rouge et noir, à moitié dissimulée par un chapeau plus grand qu’elle, et trois autres compagnons, tous étudiants à la Sorbonne. Ils partageaient la même vision de la vie et un grand appartement avec d’autres colocataires, dont un jeune homme qui parlait une langue indéfinissable, grec, croate ou suisse allemand, et qui vivait avec eux depuis des mois, sans que personne sache vraiment d’où il venait ni ce qu’il faisait là. En plein cœur du Quartier latin, c’était une sorte de squat où ils donnaient des fêtes sagement alcoolisées, et où traînaient le soir des cadavres de poulet et des restes de bouteilles, à moins que ce ne soit l’inverse. Ils s’étaient rencontrés, tous les cinq, en militant à SOS-Racisme. Ils avaient défilé pour Malik Oussekine, martyr des manifestations contre la loi Devaquet, et ils se retrouvaient, le soir, à distribuer des tracts et à lutter, ils ne savaient pas très bien pourquoi, sinon pour étancher leur soif d’engagement.
Lui, arrivé de Saint-Germain, avec son gilet sur sa chemise blanche, ses lunettes rondes et ses cheveux bouclés, un rien dandy, un rien parisien, s’inscrivait en licence d’économie. Il était poli, timide et socialiste, ayant accueilli l’élection de Mitterrand avec une grande joie. Son ami Charles l’accompagnait : il venait de Corse, avait l’air sombre, les sourcils froncés et un sourire complice. Ils s’étaient rencontrés sur les bancs de la fac, et ils militaient ensemble contre l’extrême droite.
Après l’inscription, la troupe d’étudiants se rendit place de la Sorbonne, pour prendre un café. Ils poursuivirent leur conversation, sur tout et rien, ce qu’ils faisaient, et ce qu’ils rêvaient d’accomplir. Ils finirent par se présenter. Elle s’appelait Amélie, et lui Vincent. Elle, issue d’une famille de la région normande, était en Lettres et se destinait à l’enseignement. Brune, les yeux cernés, ouverts sur le monde, comme étonnés d’en découvrir la couleur, le corps chétif, mince, le sourire timide, elle était enfant encore, à peine femme. Elle se demanda s’il allait lui donner son numéro de téléphone, s’il désirait l’appeler, si elle lui plaisait comme il lui plaisait. S’il valait mieux le montrer ou le cacher, le taire tout à fait. Si elle était assez belle, ou s’il y avait un défaut rédhibitoire, quelque chose en elle qui ne lui conviendrait pas, son nez trop grand, ses pommettes trop hautes, ses cheveux mal coupés, son allure pas trop féminine. Elle fut impressionnée par sa façon de parler, sa mèche sur les yeux, son assurance, la beauté de son visage, l’intensité de son regard, sa voix chaude, profonde et pourtant fine, subtile. Un caractère affirmé mais doux, il était poli et bien éduqué, un peu distant mais sympathique. Un zeste de fantaisie, comme une folie douce. On le sentait parfois ailleurs, dilettante, rêveur. Il faisait de la musique, du piano, c’était ce qu’il aimait par-dessus tout.
Puis ils ont marché dans Paris, comme des touristes. Ils ont traversé le pont, se sont rendus sur l’île Saint-Louis, ont admiré la Seine sous un soleil couchant, se sont assis sur les quais, et se sont raconté leur vie. Vincent, au milieu du groupe, était impressionné. De la voir ainsi, devant lui, si étrange, timide et captivante. Elle, un air innocent et malicieux à la fois. Il se dit qu’il avait rencontré quelqu’un d’intéressant, de profond, de cultivé, et qui semblait le comprendre, avec qui il pourrait parler. Elle était charmante et bizarre, un peu triste, comme perdue dans la ville. Était-il possible qu’elle s’intéressât à quelqu’un comme lui ? Elle semblait inabordable. Et pourtant elle était là, à côté de lui, et ils parlaient.
Elle, avec ses vêtements sombres, mal dans sa peau, quoi qu’elle porte, quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle dise, s’exprimait souvent dans une confusion due à sa timidité et la mauvaise image qu’elle avait d’elle-même. Sa mère lui avait dit : « Quand on a ton physique, ma fille, il vaut mieux compenser par l’intellect. » Peut-être l’intriguait-elle ? Elle n’osait y croire. Il était séduisant, avec sa balafre sur la joue gauche, qui faisait penser à Robert Hossein dans Angélique, marquise des anges, nimbé de parfum, entouré de filles ce type-là ! Un air hiératique, et une façon de regarder qui la clouait sur place. Un charme émanait de son regard, et de sa voix profonde, presque caressante, il lui demanda ce qu’elle faisait. Elle se mit à bégayer, elle étudiait, et pour gagner sa vie, elle donnait des cours, elle écrivait à ses heures perdues, elle aimait l’art, la peinture, la sculpture, elle courait au jardin du Luxembourg, avec un walkman. Et lui, était-il parisien ? Montmartre, la colline et ses vignes, un grand appartement, des parents commerçants, ils ne comprenaient rien à ce qu’il voulait, ce qu’il aimait, la musique. Il avait eu un professeur dans sa jeunesse, un voisin qui enseignait au conservatoire dans le 17e à Paris et lui avait transmis la passion du piano.
Elle, élevée dans le rigorisme d’une éducation provinciale, menait une vie rangée. Son père, directeur d’école, ne la laissait pas sortir. Adolescente, elle n’avait pas le droit de se rendre dans les bars, ni dans des boums – que ses parents appelaient « surboums », mot issu de la période yé-yé qu’ils n’avaient pourtant pas vraiment connue –, ni de recevoir des amis du sexe opposé. Née en 1968 pourtant, il semblait que la libération de la femme n’avait pas eu lieu chez elle, ni même effleuré le foyer parental, de près ou de loin. Lectrice de Simone de Beauvoir, qui était devenue son modèle, son idéal, elle s’était juré qu’un jour elle existerait à part entière. Elle se réfugiait dans les livres, pour s’y retrouver dans un miroir et fuir le réel.
Or, ce soir-là, il faisait beau sur la ville déjà envahie par la torpeur estivale. Les gens marchaient d’un pas nonchalant sur les quais, devant les cafés. Des vieux, des jeunes, des enfants, des femmes, des hommes, des amoureux. Des couples, assis sur des bancs. Des rues qui menaient jusque dans le Marais, où boulangeries et restaurants vendaient des falafels et des shawarmas, à même le trottoir, dans un joyeux brouhaha.
Puis lorsque les autres décidèrent de rentrer chez eux, il lui proposa de prendre un café. Pourquoi pas. Ils avaient le temps. Ils restèrent à discuter, sur le pont, se promenèrent encore, s’arrêtèrent chez un bouquiniste, devant un étal sur les quais de Seine. On y trouvait, pour trois francs six sous, des livres d’amour, des thrillers, des romans de gare, à l’eau de rose, à tiroirs, haletants, nouveaux, anciens, futuristes, des manuels, des essais, des livres de psychologie ou de philosophie, d’Histoire ou d’histoires, et même des recueils de poésie.
C’était le temps où les gens lisaient, dans les métros, les rues, les plages et les lits, les salles de bains et les cuisines, les gens apportaient des livres dans les parcs, les jardins, les piscines, les salles d’attente, les bus, les trains, les avions, ils lisaient dans les fauteuils, les canapés, les salons, les hôtels, les cafés et les bars, les villes et les villages, l’été comme l’hiver, le soir ou le matin, en mangeant, en se couchant, en se levant, avec une tasse de thé ou un verre de vin, au coin du feu, lorsque le jour déclinait : les gens lisaient partout, à chaque moment de leur journée, à chaque heure de la vie, pour se raconter une autre histoire, pour fuir le réel ou le vivre plus intensément, pour comprendre les hommes ou pour les détester, ou simplement pour passer le temps. Tous les vendredis soir, Amélie regardait l’émission «Apostrophes», où Bernard Pivot interrogeait les auteurs avec une passion réelle, Roland Barthes ou Françoise Sagan, Albert Cohen, Truffaut, Jankélévitch, Le Roy Ladurie ou Duby, tous avec la cravate, sauf BHL. Vincent préférait Michel Polac qui, au milieu d’un nuage de fumée, alimentait les débats autour de Charlie Hebdo, de Minute et de Harakiri, et Serge Gainsbourg disait «merde» avec ses lunettes noires et Pierre Desproges dissertait sur l’intelligence des sportifs devant Guy Drut. »

À propos de l’auteur
Écrivain, réalisatrice, scénariste, Éliette Abecassis est  l’auteur de plus de vingt ouvrages dont on peut rappeler notamment Qumran (200.000 ex en France seulement), La répudiée (100.000 ex), Un heureux événement (150.000 ex), Sépharade ou encore Le maître du Talmud (Albin Michel, 2018). Après Une question de temps elle publie Nos rendez-vous, toujours chez Grasset. (Source : Éditions Grasset)

Site internet de l’auteur 
Page Wikipédia de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur 
Compte Instagram de l’auteur 
Compte Facebook de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#ElietteAbecassis #nosrendezvous #editionsgrasset #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #auteur #book #writer #reading #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise
#amour #litterature #bookstagram #instalivre #bookoftheday #instabook #booklover #livrestagram #NetGalleyFrance #MardiConseil
@elietteabecassis

Ce qui nous sépare

COLLONGUES_ce-qui-nous-sépare68_premieres_fois_Logo

Ce qui nous sépare
Anne Collongues
Actes Sud
Roman
176 p., 18,50 €
ISBN: 9782330060541
Paru en mars 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en banlieue parisienne, le long d’un parcours du RER dont les stations ne sont jamais nommées. Les parcours des différents passagers permettent d’évoquer leurs origines ou leurs voyages, des souvenirs ou des destinations rêvées : Montélimar, Donville, Saint-Nazaire, Le Havre, Belém, Sdérot et Tel-Aviv, la Thaïlande.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir d’hiver, dans un RER qui traverse la capitale et file vers une lointaine banlieue au nord-ouest de Paris. Réunis dans une voiture, sept passagers sont plongés dans leurs rêveries, leurs souvenirs ou leurs préoccupations. Marie s’est jetée dans le train comme on fuit le chagrin ; Alain, qui vient de s’installer à Paris, va retrouver quelqu’un qui lui est cher ; Cigarette est revenue aider ses parents à la caisse du bar-PMU de son enfance ; Chérif rentre dans sa cité après sa journée de travail ; Laura se dirige comme tous les mardis vers une clinique ; Liad arrive d’Israël ; Frank rejoint son pavillon de banlieue.
Attentive et bienveillante, Anne Collongues fait tourner la lanterne magique de l’existence et livre un texte subtil, aussi juste dans l’analyse psychologique de ses personnages qu’émouvant dans la représentation de leur beauté banale. Ce qui les sépare, c’est finalement ce qui les rapproche : cette humanité qui fait de chacun d’eux un petit monde accomplissant sa modeste révolution, traçant une destinée minuscule qui, au fil de ce trajet dans la nuit des cités-dortoirs, va connaître sa modification.

Ce que j’en pense
***
Je me souviens… avoir lu il y a bien des années La vie mode d’emploi de Georges Perec, l’histoire d’un immeuble parisien qui, à la manière d’une maison de poupée, se laissait découvrir appartement par appartement.
Je me souviens des films de Claude Sautet durant lesquels on retrouvait souvent les protagonistes autour d’une table, pour un mariage ou en enterrement, après avoir découvert un bout du parcours de chacun.
Je me souviens aussi de la collection de livres reliés dans la bibliothèque de mon oncle. Les 27 volumes des «Hommes de bonne volonté» de Jules Romains, dont la lecture m’apparaissait alors comme une entreprise impossible.
Je me souviens aussi de Marie et Laura, de Cigarette, de Liad, Frank, Chérif, et Alain, les sept voyageurs qui, par un soir d’hiver se retrouvent dans cette rame du RER qui va d’une banlieue parisienne à l’autre.
Je m’en souviens d’autant mieux que cela fait plus de trente ans maintenant que je prends le train pour me rendre au travail et pour en revenir le soir et que fort souvent je me suis pris au jeu d’imaginer la vie de ces personnes que je croise occasionnellement ou plus régulièrement. J’ai même griffonné un soir une idée de roman, dans lequel le narrateur décidait de confronter ses déductions avec les vrais voyageurs.
Autant dire que le premier roman d’Anne Collongues a résonné en moi dès les premières lignes.
Dès que Marie, après avoir hésité jusqu’à la dernière seconde, décide de monter dans le RER. Parce que pour elle, ce voyage a une signification toute particulière. En fait, Marie s’enfuit parce qu’elle ne supporte plus sa petite vie, entre un mari qui ne l’aime plus et une fille qui pleure. Marie, «jean informe, sac de collégienne, aux pieds de vieilles Converse, et le caban rouge bon marché» fait pourtant envie à Laura. Si elle partage son compartiment, c’est qu’elle est partie plus tôt du bureau et qu’elle veut, elle aussi goûter à un moment de liberté.
Et que dire de Liad qui se promenait la veille encore à Sdérot en Israël. Après ses trois ans de service militaire au sein de Tsahal, il a décidé de partir pour Paris plutôt que d’aller en Thaïlande. Dans ce RER, il a le temps de ruminer sa décision. En voyant les tristes paysages, il commence à se demander s’il a bien fait. Mais il a l’avenir devant lui.
Ce n’est plus vraiment le cas de Cigarette qui rêvait d’évasion et qui a déjà manqué un cargo vers le Brésil. En regagnant le ce café où elle travaille, on suit aussi ses espoirs déçus et sa frustration.
L’histoire de Chérif est aussi particulière. Osera-t-il vraiment rentrer chez lui ? Céline et son corps si sensuel l’attendent. Mais également Sofian et peut-être toute une bande qui voudra laver un terrible affront.
Franck n’est pas beaucoup plus joyeux. Il rentre dans son pavillon de banlieue et aspire à la tranquillité qui se refusera à lui. Il le pressent.
Alain a aussi été durement frappé par le destin. Un incendie, la mort d’un enfant, l’éclatement du couple… Il essaie de se reconstruire.
Sept existences que le lecteur va suivre tout au long de ce trajet, sept destins qui vont coexister avant de former un tableau d’une société bien malade.
S’il est quelquefois difficile de bien suivre chacun des parcours, c’est parce que l’auteur a aussi tenté, en construisant son livre avec des morceaux d’histoire, de trouver «une manière de les rapprocher sans utiliser un événement extérieur, de les rassembler, d’aller, en s’approchant de la fin, vers un seul chant à plusieurs voix.»
Mission accomplie. Même si ce chant à plusieurs voix n’a rien d’un chant d’espérance, si on croise des vies brisées et des drames douloureux, on sent en filigrane des hommes de bonne volonté. Je m’en souviens…

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog L’insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Echappées (Françoise Leroux)

Autres critiques
Babelio
Culturebox
Toute la culture (TLC)
Blog Clara et les mots
Blog La marche aux pages (suivi d’un entretien avec l’auteur)

Extrait
« La main de Chérif tourne et retourne dans sa poche nerveusement son briquet, les phrases dans la tête se bousculent, il n’y a plus rien qu’il puisse faire, pas même être désolé, c’est trop tard. Il ne peut plus rien empêcher. C’est avant qu’il aurait fallu penser aux conséquences de geste, sa main se posant sur la cuisse de Céline. A quoi pensait-il ? A rien. A rien d’autre qu’à elle. De toute sa vie, il n’avait pas ressenti de moment plus intense que celui-là, cette seconde avant de l’embrasser, et il va le payer. Cher. »

A propos de l’auteur
Née en 1985, Anne Collongues est devenue photographe après cinq années d’études aux beaux-arts ponctuées de voyages. Elle a passé trois ans à Tel Aviv et vit désormais à Paris. Ce qui nous sépare est son premier roman. (Source : Editions Actes Sud)

Site internet de l’auteur

Commandez le livre en ligne
Amazon

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature