L’été en poche (12): Le Prix

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En 2 mots:
En ce 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm en compagnie de son épouse pour assister à la remise de son Prix Nobel de chimie. Alors qu’il se prépare, Lise Meitner, qui a travaillé avec lui durant des dizaine d’années, vient lui rendre visite pour qu’il rende des comptes. En imaginant ce huis-clos intense, étouffant, étincelant, Cyril Gely fait bien plus qu’éclairer un point d’histoire. Il nous offre une tragédie classique de très haute volée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Le prix
Cyril Gely
Éditions Points Poche
Roman
192 p., 6,60 €
EAN 9782757881484
Paru le 13/02/2020

Les premières lignes
« Nul ne sait ce que nous réserve le passé.
Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis ont envahi son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.
La lumière perce à peine à travers le ciel gris. Juste assez pour distinguer l’opéra et, face à lui, le palais royal de Stockholm. Dans l’autre chambre, Edith dort toujours. Les trottoirs sont recouverts de neige. Le toit des maisons aussi. Un étrange silence assourdit la ville. Hahn ne ressent pas le froid mordant qui lui saute au visage. Il ne l’a jamais ressenti. Même enfant, sa mère courait sans relâche derrière lui pour le couvrir. Hahn regarde sa montre, il est sept heures quarante-trois, et c’est la journée la plus importante de sa vie.
Le Comité lui a réservé une suite au Grand Hôtel. La suite 301, au troisième étage. Une large porte donne sur une entrée quelque peu étroite, où sont exposés plusieurs portraits. Puis un salon immense avec deux chambres de chaque côté. Celle de Hahn est à gauche. Edith dort encore dans celle de droite. Au-dessus du canapé en cuir, un tableau de William Turner, Tempête de neige en mer.
On pourrait croire que ce tableau a été placé sur ce mur exprès. Ce n’est pas impossible, mais rien ne le prouve non plus. Nous y reviendrons en temps utile.
Hahn a saisi les trois feuilles posées sur son bureau. Son écriture est distinguée, tranchante, sans ratures. Il relit pour la énième fois le discours qu’il a écrit. Ce discours, il le connaît par cœur. Mais ce matin, à la pâle lumière du jour, Hahn a besoin de se rassurer.
Ses lèvres se mettent à bouger. Les mots qu’il susurre à peine sont en anglais – langue que Hahn maîtrise parfaitement. Dans sa jeunesse, il a étudié à Londres et Montréal, avec Ramsay et Rutherford. Il parle de l’Allemagne meurtrie, de la malheureuse Allemagne, d’abord oppressée par les nazis, et maintenant par les Alliés. Il certifie que les scientifiques allemands n’ont pas souscrit au régime hitlérien. Et ajoute enfin qu’il ne faut pas juger trop durement la jeunesse de son pays. Comment pouvait-elle se faire une idée ? Sans radio étrangère, sans presse libre ? Nous avons tous été opprimés pendant douze ans, il est temps de tourner la page.
Soudain, Hahn a étrangement froid. Il ferme la fenêtre et passe la robe de chambre étendue au pied de son lit. Une douleur aiguë lui traverse l’estomac. Hahn glisse jusqu’à la salle de bains et verse un peu d’eau de mélisse dans un verre. Il boit, espérant que cela fera passer l’inflammation. Trop de nourriture, d’alcool, de café. Trop de stress, aussi. Depuis leur arrivée à Stockholm, mercredi dernier, il y a près d’une semaine, les Hahn n’ont pas eu un soir pour eux. Dîners, banquets, agapes, soupers. Ils ont mangé comme quinze ! En Allemagne, il n’y a rien. Ici, les magasins regorgent de nourriture. L’avantage d’être un pays neutre. La contrepartie est ce goût légèrement citronné de l’eau de mélisse. Otto Hahn a une maudite indigestion. »

L’avis de… Manon Botticelli (Culture Box, France Télévisions)
« Près de 70 ans après le Nobel d’Otto Hahn, Cyril Gely remet son prix à Lise Meitner, sans qui la fission nucléaire n’aurait sans doute pas été découverte. Son roman, la réhabilitation passionnante d’une grande physicienne, évoque évidemment en filigrane toutes ces grandes scientifiques restées dans l’ombre. »

Vidéo


La chronique de Gérard Collard. © Production GriffeNoireTV

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L’été en poche (9): J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi

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En 2 mots:
Vingt ans après les massacres au Rwanda, un mystérieux carnet va arriver au domicile de Sacha, qui à l’époque était envoyée spéciale dans le pays. Il s’agit du témoignage bouleversant de Rose, rescapée du génocide, qui a croisé la route de Sacha.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi
Yoan Smadja
Éditions Pocket
Roman
EAN 9782714481009

Les premières lignes
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
A-t-il accepté? Je crois qu’il ne m’a jamais répondu.
D’ordinaire, le printemps est une saison dorée. En avril 1994, il n’en fut rien. J’y ai vu un pays tout de vert, de terre et d’affliction vêtu.
La première impression se fait depuis le ciel. Je suis navrée pour les journalistes arrivés par la route, car leur a échappé ce que le Rwanda offre à la fois de plus singulier et de plus beau : l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. Une harmonie particulière naît de ce damier imparfait, elle témoigne de l’existence d’un dessein. J’ai cru y déceler quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance.
Irrésistible est le penchant des êtres pour le vernis, l’écume des choses ; au Rwanda, il avait brouillé notre vision. Nous avions ignoré les événements majeurs comme les signaux faibles. Ils n’ont, au creux des cœurs, dans le repli des âmes qui avaient prononcé le « plus jamais ça », à la face des vigies auprès desquelles nous avions fondé tant d’espoirs, rencontré aucun écho. On nous enseigne, pourtant, de nous inspirer de l’océan. Il est si éloigné du Rwanda, lui qui de tout temps méconnaît sa surface, néglige le vent, le vacarme des vagues, le ressac. L’écume. Car l’océan n’est que profondeur, le dessus ne lui importe pas.
Nous aurions dû comprendre ce qui se passait au Rwanda bien avant le printemps de cette année-là. Peut-être avions-nous tenté de ne pas voir, de nous rassurer. Peut-être avions-nous baissé la garde. Alors que les Rwandais et la communauté internationale auraient dû ne pas céder un pouce de terrain, ils avaient détourné les yeux, des années durant, face à l’hydre. Jusqu’au naufrage.
Le temps qui passe n’a sur nos vies que peu de prise. Les plus profondes blessures nous sont infligées en un éclair. Celles auxquelles on ne s’attend pas. Celles qui vous amènent à demander des comptes aux êtres que vous aimez passionnément. Celles qui finissent par vous séparer.
Disons que je me suis disputée – seule ; il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour le concéder.
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
Sacha Alona relisait ce texte écrit vingt ans plus tôt.
Après une pause forcée de quelques semaines à son retour – sa fuite – de Kigali, elle avait annoncé au rédacteur en chef du Temps qu’elle quittait les pages internationales du quotidien afin de se consacrer à la critique gastronomique. Il lui avait demandé de répéter. C’était à prendre ou à laisser.
En quelques mois, elle était parvenue à s’intégrer à ce cercle à la fois restreint et masculin, dont les papiers sont susceptibles de faire comme de défaire une réputation. Elle fit de la pâtisserie son domaine de prédilection. À mesure que sa plume s’affinait pour décrire l’équilibre d’une crème à l’orange, l’évidence de certaines associations, citron et girofle, rose et pistache, truffe et kadaïf, elle avait eu le sentiment de se dépouiller des réflexes de l’ancien temps. Ce que sa main gagnait en rêve et en émotion, elle avait le sentiment de le perdre en précision, en lucidité. En véhémence. Obstinée, talentueuse, elle ne fit jamais part de ses doutes ni de ses regrets. Elle avait troqué l’exaltation contre les rêves convenables et feutrés. À mesure qu’elle prenait du galon dans cet univers besogneux, ouaté, on oubliait qu’elle avait couvert par le passé quelques-uns des conflits les plus tragiques des années 1980 et 1990. Le grand reporter s’était fait critique gastronomique, et c’était devenu une passion. C’était devenu un refuge.
L’étonnement avait constitué le trait saillant de sa personnalité, dès l’enfance ; Sacha avait été une élève transportée par chaque cours, chaque visite de musée, chaque bribe de conversation captée. Si bien qu’elle ne sut comment s’orienter, craignant de passer à côté de quelque chose de captivant, de s’enfermer. Sa seule certitude fut qu’elle devait être là où l’Histoire se faisait, là où la foule des hommes, les soubresauts du temps lui semblaient remarquables. Elle intégra l’Institut d’études politiques de Paris avec le sentiment ambivalent que la chose publique était si vaste qu’elle devait englober tous les domaines et toutes les matières, mais était enseignée avec une hauteur telle qu’elle en oubliait le sort du citoyen, son quotidien. Elle se rendit à des conférences et négligea les enseignements, elle passa ses soirées auprès de militants politisés et omit de préparer ses examens. Elle n’éprouva jamais la moindre hésitation lorsque tel ou tel étudiant étranger, sur les bancs de la grande école, lui proposait de découvrir son pays. Elle fut de tous les combats, elle ne manqua aucun concert. Ses études ? Un courant d’air, sanctionné par quelques enseignants incapables de cerner cette frénésie émaillée d’absences, considéré avec le sourire par d’autres, bienveillants, attendris face à tant de souffle.
Alors que, tour à tour, les portes des cabinets ministériels, des centres de recherche et des grands groupes s’ouvraient devant ses amis, gestionnaires de leur propre carrière et déterminés à compter, Sacha, elle, voguait. Son diplôme en poche, tel un sésame et alors que la notion même de chômage de masse semblait inconnue, elle naviguait d’un emploi à un autre, d’une association à une autre, d’un continent à un autre, au hasard des rencontres et des propositions. Elle ne sut dire non à rien, toute à sa crainte de passer à côté de quelque chose.
Dès lors, elle excellait puis elle se lassait, éternelle débutante, appliquée, solaire, guidée par le désir incontrôlable qu’éprouvent ces jeunes gens auxquels le quotidien ne suffit jamais. Elle se plongea en chaque tâche avec obstination et avec passion.
Mais les emportements de la jeunesse sont comme la valse des sédiments, ils finissent par ralentir et par laisser derrière eux une mélancolie impalpable dont on peine à se défaire. C’est ainsi qu’elle se mit à écrire. Tout ce qu’elle vit. Tout ce qu’elle entreprit. Ses textes eurent pour titre l’énoncé du mois et du fait, brut. « C’est en mai 1982 que j’ai assisté à un enlèvement à Beyrouth ». « C’est en août 1980 que j’ai vu naître Solidarnosc ». « C’est en décembre 1986 que j’ai participé à l’inauguration du musée d’Orsay ».
Les mois, les années passèrent, et cette propension à s’émerveiller, à entamer chaque projet avec une fougue nouvelle, cette curiosité sans bornes que d’aucuns jalousaient furent progressivement perçues comme une faiblesse, une incapacité à se fixer. Ses amis se marièrent, les vies prirent des trajectoires différentes, elles cessèrent brusquement de se croiser. Le périmètre de l’existence s’était restreint. Le monde n’attend jamais.
L’indépendance est une forme de jouvence, on n’en prend conscience que lorsqu’on la perd. Les opportunités nouvelles se firent plus rares. Passé un certain âge, nos sociétés se méprennent quant à l’émerveillement : on le prend facilement pour de la naïveté. Il lui fut rétorqué que son CV n’était pas assez « lisible », qu’elle n’était pas assez « spécialisée ». Empreinte d’une nostalgie qui ne la quitta plus, elle conta ses errances professionnelles, les difficultés, la rugosité d’un temps nouveau. « C’est en janvier 1987 que j’ai perdu ma liberté ».
On l’appela à son domicile.
— Madame Alona?
— Oui?
— Bernard Witz, rédacteur en chef du Temps. Les papiers que vous nous envoyez depuis des mois n’offrent que peu d’intérêt. Je devrais d’ailleurs vous demander d’arrêter.
— Dans ce cas, pourquoi ne le faites-vous pas?
Un silence.
— Parce que l’agencement de vos mots a quelque chose de délicat.
— Dans ce cas, pourquoi n’offrent-ils que peu d’intérêt?
— Parce que si vous avez la prétention d’être journaliste, ce n’est pas de vous que vous devez parler, mais des autres.
— Dans ce cas, comment fait-on?
— Vous commencez par venir me voir demain à 8 heures.
La conversation avait duré moins d’une minute. Le lendemain, Bernard Witz lui avait dit:
— Je déteste cette nouvelle manière de s’appeler par son prénom, et je n’ai pas le temps de donner du « monsieur-madame » à mes journalistes. Cela vous pose un problème, Alona?
Ça n’en avait pas posé.
Le journalisme de guerre vint assez vite. Comme une évidence. La tension, la raideur.
Ses articles se firent aussi rares qu’espérés, quoi qu’elle ne cherchât jamais à susciter l’adhésion ou la bienveillance; pas même la reconnaissance. Pour atteindre la masse critique d’éléments, d’informations nécessaire à la rédaction d’un reportage, fidèle à elle-même, elle bouillonnait. Lorsqu’il s’agissait d’écrire, elle contait. Pour peu que Bernard Witz accepte ses papiers, et il n’en avait écarté aucun, elle disposait du nombre de colonnes qu’il lui fallait. Ce n’était plus du quotidien, c’était du magazine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. L’actualité la laissait indifférente.
Bernard Witz avait rapidement compris comment Sacha travaillerait. Il lui disait : « Alona, tu pars pour Sarajevo », conscient que cette phrase n’impliquait aucune limite de temps, aucune restriction d’espace. On ne pouvait être certain qu’elle resterait là où l’avion la déposerait initialement. On ne savait jamais quand elle serait de retour. Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs. »

L’avis de… Catherine (Librairie Montbarbon, Bourg-en-Bresse)
« Le Rwanda, les tutsi, la guerre, les massacres et puis Rose , si touchante, si attachante et Sacha. Deux femmes extraordinaires confrontées à l’horreur. Un roman pour nous aider à comprendre, à réaliser ce qui s’est passé. Bien sûr, on en avait entendu parler. Bien sûr on savait les atrocités qui avaient été commises mais là, on est dedans! On tremble, on pleure, on se dit que ce n’est pas possible: Comment a-t-on pu laisser faire? »

Vidéo

Yoan Smadja s’entretient avec Philippe Chauveau © Production Web TV culture

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Une femme de rêve

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  RL2020

Prix Claude Chabrol 2020 (roman noir adaptable au cinéma)

En deux mots:
Après une évasion spectaculaire, un dangereux criminel entame une virée sanglante en compagnie de sa fille et d’une femme prise en otage. Traqué par celui qui l’avait mis en prison, et qui reprend du service, il entend régler ses affaires avant de fuir au Brésil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Cavale sanglante

Dominique Sylvain a imaginé un meurtrier froid et déterminé qui, après avoir réussi une évasion spectaculaire, décide de régler ses comptes. Mais le polar classique va alors voler en éclats.

La scène est glaçante et donne d’emblée le ton. Ici, pas de sentiment, pas de fioritures. Le meurtre est une question de technique, prémédité consciencieusement: «Le projectile 9 mm traverse la boîte crânienne d’une femme et va se ficher dans une carrosserie de voiture. La victime a quarante-deux ans, elle est commandant de police. Son gilet pare-balles ne lui a servi à rien.» Malgré l’arrestation de Karmia, le meurtrier, Schrödinger reste profondément marqué par la vision de sa coéquipière s’effondrant «payant pour tous les autres», pour reprendre les paroles de Karmia, son assassin qui ronge son frein en prison. Et qui va réussir une spectaculaire évasion commanditée par sa fille Nico. Cette dernière va réussir à faire atterrir un hélicoptère au sein de l’établissement pénitentiaire où son père l’attend en compagnie d’Adèle qu’il a pris en otage. Le trio va réussir à déjouer les mailles du filet mis en place pour le retrouver. Il y a pourtant urgence, à en juger par la carrière de ce criminel: «Le gars avait commencé sa carrière dans le style gentleman braqueur; au fil des années, l’ambiance s’était gâtée. Fric, fiesta, défonce, alcool, un mélange létal sur le terreau d’une enfance catastrophique. Le type avait définitivement implosé au milieu des années 2000. Le jour où il avait reçu une balle en pleine poire lors d’une fusillade avec la police. Le début d’une lente descente aux Enfers. Qui s’était soldée par un dernier braquo cataclysmique. Une boucherie.»
Si Nico ne comprend pas trop pourquoi il faut s’encombrer d’un otage, elle a appris à obéir sans discuter. Y compris quand son père décide d’une étape supplémentaire avant de rejoindre Marseille où un bateau les attend pour gagner le Brésil où s’est installée sa mère.
Karmia prend la direction de la Lorraine, car il veut revoir une dernière fois Laurence avec qui il a eu une brève mais intense liaison. Cette dernière vit dans une forêt isolée pour y exister son métier. «Elle était devenue audio-naturaliste. Un mot compliqué pour dire qu’elle enregistrait les sons de la nature.» Des sons qu’elle vendait notamment au cinéma. Elle avait aussi collaboré à plusieurs ouvrages avec le photographe animalier Yannick Schneider avec lequel elle partageait désormais sa vie. Autant dire que l’arrivée de Karmia n’est pas vraiment de nature à la réjouir.
Et alors que l’enquête progresse doucement – Schrödinger ayant repris du service – et que les mailles du filet se resserrent, Adèle essaie de se rapprocher de Nico. Car après l’avoir crue «aussi dérangée que son père», elle s’est rendue compte que «c’était surtout une gamine meurtrie et déboussolée» et qu’elle pourrait peut-être s’en faire une alliée. C’est alors que les événements vont s’emballer. Quand la police arrive sur place, elle découvre un corps dans un champ, une ferme en flammes et des protagonistes qui se sont évaporés. Et ce n’est pas le SDF «au regard ravagé» qui erre par-là qui pourra leur être d’un grand secours.
Dominique Sylvain, qui a plus d’un tour dans son sac, va alors faire exploser le roman noir pour nous entraîner dans une nouvelle dimension, celle de ces liens invisibles qui se tissent entre les esprits, celle de ces expériences qui vont au-delà de l’entendement et qui fascinent autant qu’elles interrogent. Et c’est ce qui donne à ce roman à nul autre pareil cette dose de mystère qui font les grandes œuvres!

Une femme de rêve
Dominique Sylvain
Éditions Viviane Hamy, coll. Chemins nocturnes
Thriller
304 p., 19 €
EAN 9791097417512
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans le Parc naturel régional de Lorraine, du côté d’Erickstroff et Marenberg ainsi qu’au Brésil. On y évoque aussi le Montana.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pas d’erreur, cette fille était de la race des vaincus. Elle ne tenterait rien. En bonne intello, elle se contenterait d’analyser. Et tu en arriveras à la conclusion que mon père n’a aucune raison de te vouloir du mal. Une déduction erronée. Le souci avec lui, c’est qu’il n’a jamais été maître des émotions étranges qui chevauchent dans les méandres de son esprit. Il est comme un demi-dieu, capable du pire comme du meilleur. Un être absurde et merveilleux, dépourvu d’empathie, sans peur, susceptible de se lancer dans des actions inutiles et sacrément périlleuses pour lui et son entourage.»
Après avoir fréquenté Les Infidèles et fait une escale au Japon avec Kabukicho, Dominique Sylvain nous emporte une fois encore dans son univers dangereusement onirique et sensuel. Nouvelles technologies et bitcoins lui offrent mille et une manières de tordre le cou aux codes du roman policier. Une femme de rêve brouille les pistes: au lieu de traquer le coupable, n’est-il pas plus séduisant de rechercher qui est la victime?
«Quelque part c’est insensé, mais ça me plaît ainsi.» Dominique Sylvain

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
France Inter(Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
Blog Quatre sans Quatre
Blog Baz-Art
Blog Fondu au noir (Caroline de Benedetti)
Le blog d’Eirenamg

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Vendredi 6 janvier 2017
Le tireur vise sa cible avec son pistolet semi-automatique MAC modèle 1950.
À 14 h 22 mn et 15 s, son doigt appuie sur la détente, et le temps se dilate.
La barrette fait basculer la gâchette qui comprime son ressort. Le chien libé ré pivote vers l’avant, poussé par la bielle sous l’action du ressort de percussion.
Il frappe le talon du percuteur, qui à son tour comprime le ressort, fait saillie dans la cuvette de tir et percute l’amorce. Le bloc culasse abaisse la tête du séparateur qui comprime à son tour le ressort.
Le talon du séparateur touche la barrette qui perd contact avec le talon de la gâchette. L’échappement se produit.
La balle, qui pèse huit grammes, est propulsée vers la cible à une vitesse de trois cent soixante mètres par seconde. L’énergie cinétique déployée à la bouche du canon est de cinq cents joules.
Le projectile 9 mm traverse la boîte crânienne d’une femme et va se ficher dans une carrosserie de voiture. La victime a quarante-deux ans, elle est commandant de police. Son gilet pare-balles ne lui a servi à rien.
L’homme qui a assisté à cette scène ne vit pas dans le même espace-temps que cette balle. Son temps n’est pas amorti. Et son présent prend immédiatement les couleurs d’un cauchemar. Il a vu la femme s’effondrer et le léger nuage rouge jaillir de sa tête.
Il tombe à genoux. Contrairement à sa partenaire, aucune balle n’a traversé son corps. Pourtant, même s’il l’ignore encore, il est blessé . Son cerveau, incapable d’accepter ce qui vient de se produire, est passé en mode protection. Il s’effondre parce que c’est le coût à payer pour sa survie. Comment supporter la réalité lorsqu’elle est devenue inacceptable? En s’écartant d’elle.

L’envol
Jeudi 15 mars 2018
Faire croupir ces hommes à deux pas du Paradis. C’était cela, le projet.
Depuis qu’elle avait débuté ses cours à Mauvoiry, cette évidence frappait pour la première fois Adèle Bouchard. Construire cette prison au-delà d’une avenue bordée de jardins, dans une ancienne abbaye calée entre une collégiale néogothique et un prieuré royal ne pouvait être que l’idée d’un sadique. L’effet é tait renforcé par la précocité du printemps. Le ciel turquoise jouait avec un troupeau de nuages nacré s, la brise chahutait des parfums de fleurs, l’air é tait caressant.
Une beauté inaccessible. Surtout pour ceux qui en avaient pris pour cher.
Elle échangea quelques mots avec les gens de l’accueil, leur abandonna son portable et sa carte d’identité , puis franchit le sas à détecteur de métaux. Chaperonnée par un gardien, elle traversa la cour d’honneur sous les sifflets fusant des cellules.
Les détenus la saluaient à leur manière. Et plus par tradition que par conviction. Pas de propos salaces ou d’insultes, elle faisait ce qu’il fallait pour cela; maquillage et dé colleté bannis, chignon serré , manches longues et baskets noires de rigueur.
Vite, le bâtiment abritant le gymnase et les salles de cours, et après cette première frontière franchir les deux portes aux lourds barreaux. Les verrous grincèrent. Salpêtre, désinfectant, relents de cantine, sueur : la chaleur et le manque d’aération amplifiaient les odeurs. Avec sa peinture écaillée et son éclairage aux néons, le lieu faisait penser à Shutter Island de Scorsese. Un décor entre cauchemar et ré alité, un huis clos aux couleurs de l’Enfer. Comme prévu par le règlement, le gardien lui tendit le talkie-walkie afin de donner l’alerte en cas de besoin. Elle ne s’était jamais sentie menacée. Ou alors par leur enthousiasme. Chaque jeudi matin, il s’agissait de tenir trois heures devant son public le plus exigeant. C’était bien le problème avec ces chers taulards. Ils n’étaient pas dispersés dans un amphi, non, ils lui faisaient face, pinailleurs, curieux comme des mômes pour compenser l’ennui des longues journées, prompts à dé border du sujet quand ils trouvaient l’occasion de parler famille, souvenirs, regrets. Selon l’appellation officielle, ils étaient ses «étudiants empêchés». Malgré ses longs allers-retours en métro et RER, elle ne regrettait rien, fière qu’elle é tait de s’inscrire dans une tradition humaniste, son université proposant depuis longtemps aux prisonniers d’Île-de-France la possibilité de poursuivre des études supérieures. Plus leur peine était lourde, plus ils avaient besoin d’elle. En préparant, en dépit de tout, une licence de lettres modernes, ils luttaient pour demeurer vivants. »

Extraits
« Le gars avait commencé sa carrière dans le style gentleman braqueur; au fil des années, l’ambiance s’était gâtée. Fric, fiesta, défonce, alcool, un mélange létal sur le terreau d’une enfance catastrophique. Le type avait définitivement implosé au milieu des années 2000. Le jour où il avait reçu une balle en pleine poire lors d’une fusillade avec la police. Le début d’une lente descente aux Enfers. Qui s’était soldée par un dernier braquo cataclysmique. Une boucherie. Le sang avait coulé. Celui de Séverine, la coéquipière de Schrödinger et son âme sœur. Karmia détestait les policiers comme on déteste Ebola; on prétendait qu’il avait voulu faire payer Séverine pour tous les autres, et qu’il avait sciemment visé la tête. La balle d’un flic lui avait ravagé le portrait, alors il s’était vengé. Une logique de défoncé. » p. 27

« Il n’avait pas fallu longtemps à Nico pour la retrouver. Comme tous ces gens qui ne se méfiaient pas de l’Internet, l’ancienne «chef op» du son avait laissé des traces. Elle était devenue audio-naturaliste. Un mot compliqué pour dire qu’elle enregistrait les sons de la nature. D’après son site, elle bossait pour les musées, faisait des conférences. Et vendait ces sons au cinéma. » p. 76

« Son regard pétillait d’intelligence, et son vocabulaire était plutôt sophistiqué . Un sacré gâchis. Elle aurait pu faire de brillantes études. Adèle reprenait espoir. C’était comme si un minuscule ballon d’hélium s’était mis à gonfler sans prévenir entre ses poumons. C’était à la fois bon et douloureux. Nico était aussi une victime. Peut-être pouvait-elle s’en faire une alliée? » p. 129

« Le corps d’Adèle Bouchard avait été retrouvé dans un champ. La jeune femme s’était brisé la nuque, probablement en tentant de fuir. Laurence Schneider était introuvable, et son mari, actuellement aux États-Unis, n’avait aucune nouvelle. La ferme des Schneider avait été presque entièrement détruite par les flammes. Un incendie volontaire. On avait trouvé des bidons de diesel à moitié calcinés. Le véhicule de Laurence, un 4×4 rouge qu’elle utilisait quotidiennement, avait disparu. La gendarmerie avait utilisé un hélicoptère pour survoler les bois sans succès. Et personne n’évoquait l’existence de la fille de Karmia. Il alla s’asseoir près de l’église et réfléchit. Lui, il avait une trace de cette fille. Elle dormait dans son portable. Karmia était passé à travers les mailles du filet. Mais tout ça n’expliquait pas ce qu’avait fabriqué sa fille en pleine forêt, fusil en main, en compagnie d’un SDF au regard ravagé. » p. 192

À propos de l’auteur
Dominique Sylvain est née le 30 septembre 1957 à Thionville en Lorraine. Elle travaille pendant une douzaine d’années à Paris, d’abord comme journaliste, puis comme responsable de la communication interne et du mécénat chez Usinor. Pendant treize ans, elle a vécu avec sa famille en Asie. Ainsi, Tokyo, où elle a passé dix ans, lui a inspiré son premier roman Baka! (1995). Sœurs de sang et Travestis – réécrit ensuite sous le titre du Roi lézard -, ont été écrits à Singapour. Elle habite actuellement à Paris mais reste très attachée à l’Asie où elle se rend régulièrement. Fan inconditionnelle de Murakami et lectrice insatiable, elle ne cesse de se réinventer avec une grande créativité.
Lauréat de nombreux prix, notamment le Grand Prix des lectrices de Elle en 2005 pour Passage du désir, elle se consacre désormais exclusivement à l’écriture. Ses dix-sept romans ont tous été publiés dans la collection Chemins Nocturnes, aux Éditions Viviane Hamy. (Source: Éditions Viviane Hamy)

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L’énigme de la Chambre 622

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  RL2020

 

En deux mots:
Un meurtre a été commis dans la chambre 622 du palace de Verbier durant le Grand week-end organisé par une grande banque suisse. Des années plus tard l’énigme reste entière, mais une cliente de l’hôtel va encourager l’écrivain venu en pèlerinage dans cet endroit chéri par son éditeur décédé à reprendre l’enquête.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’éditeur, l’écrivain et le banquier

Joël Dicker a réussi avec L’énigme de la chambre 622 l’exploit de raconter quatre histoires en une. Un meurtre mystérieux, un hommage à Bernard de Fallois, l’enquête d’un écrivain et de son acolyte et l’hommage d’un fils à son père.

Une fois n’est pas coutume, je me permets de commencer cette chronique par un souvenir personnel qui remonte à l’automne 1997. À l’occasion de la parution du roman Une affaire d’honneur, Vladimir Dimitrijevic, fondateur de la maison d’édition L’Age D’homme avait organisé une rencontre avec l’auteur Hubert Monteilhet et Bernard de Fallois, coéditeur de l’ouvrage. J’ai donc eu l’honneur et le privilège de rencontrer quelques années avant Joël Dicker ses deux éditeurs successifs. Vladimir Dimitrijevic qui a accepté de publier son premier roman Le dernier jour de nos pères avant de mourir en voiture et Bernard de Fallois qui le publiera finalement, non sans avoir renâclé. Cette entrée en matière pour confirmer la personnalité et les qualités d’un homme exceptionnel, pour souligner combien l’hommage rendu par Joël Dicker à son éditeur dans les premières lignes de L’énigme de la chambre 622 est sincère et émouvant: «Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout. Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui. On m’appelait l’écrivain, grâce à lui. On me lisait, grâce à lui. Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier.»
Bien entendu, l’hommage à cet homme disparu le 2 janvier 2018, n’est que l’une des pièces du puzzle savamment construit par l’écrivain genevois et qui, livre après livre, entraîne son lecteur dans des récits qui, comme des strates géologiques, se superposent et finissent par constituer un ensemble aux teintes et aux couleurs variées. Voilà donc un écrivain qui se brouille avec sa nouvelle conquête parce qu’il la délaisse au profit du livre qui l’accapare et qui décide de partir pour Verbier découvrir enfin ce palace que son éditeur voulait lui faire connaître. Là-bas il fait la rencontre d’une charmante voisine, qui rêve de le seconder dans l’écriture de son prochain livre. Elle a même l’idée de départ, en découvrant la mystérieuse absence de chambre 622 dans ce palace. D’autant que Scarlett – un prénom qui est aussi un hommage à Bernard de Fallois qui aimait Autant en emporte le vent – va découvrir que c’est parce qu’un meurtre a été commis dans cette suite qu’elle a été rebaptisée 621 bis. L’écrivain (c’est ainsi que sa nouvelle équipière va désormais l’appeler) va donc, au lieu de profiter du calme de la station, s’atteler à son nouveau livre en espérant résoudre cette énigme. Entre Verbier et Genève, il part avec sa charmante coéquipière à la rencontre des témoins, interroger les proches, les policiers chargés de l’enquête et faire partager au lecteur le résultat de leurs investigations.
Nous voici de retour quelques années plus tôt, au moment où se prépare comme chaque année le «Grand week-end» organisé par la Banque Ebezner et durant laquelle vont se jouer plusieurs drames, dont ce meurtre non élucidé. Il y a là tous les employés de la prestigieuse banque genevoise, à commencer par Macaire Ebezner, qui devrait être nommé directeur, même si les règlements de succession ne sont plus uniquement héréditaires. Ce qui aiguise les appétits et les rivalités, d’autant que l’amour vient se mêler aux luttes de pouvoir. Anastasia, la femme de Macaire a une liaison avec son principal rival, Lev Levovitch dont l’ascension fulgurante ne laisse pas d’étonner. Pour lui aussi, ce rendez-vous de Verbier revêt une importance capitale. Le ballet qui se joue autour d’eux est machiavélique, chacun essayant de tirer les ficelles d’un jeu dont on découvrira combien il a été biaisé dès le départ.
Les amateurs d’énigme à tiroir seront ravis. Mais ce qui fait le sel de ce roman très dense, c’est l’histoire de Sol et Lev Levovitch, émigrés arrivés miséreux en Suisse et qui vont, à force de travail, tenter de grimper les échelons et de s’intégrer dans le pays qui les a accueilli. Sol espère réussir une carrière de comédien, mais ses tournées achèvent de le ruiner. Il accepte alors une place au Palace de Verbier où il parviendra aussi à faire embaucher son fils, avec l’idée fixe de la faire réussir là où lui a échoué.
Roman de la transmission et de l’héritage, L’énigme de la chambre 622 est aussi le plus personnel de Joël Dicker dont la famille fuyant le nazisme est arrivée en 1942 à Genève et franchir à la fois les difficultés liées à leur statut de réfugié et l’antisémitisme bien installé au bout du lac. Depuis La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert «l’écrivain» a indéniablement gagné en assurance sans pour autant oublier de poser un regard d’enfant sur le monde. Cela en agacera certains, moi je me régale !

L’énigme de la chambre 622
Joël Dicker
Éditions de Fallois
Roman
576 p., 23 €
EAN : 9791032102381
Paru le 27/05/2020

Où?
Le roman se déroule en Suisse, principalement à Genève et Verbier, mais on y passe par Martigny et Le Châble, dans quelques capitales européennes et à Corfou.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière dans les histoires familiales des protagonistes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une nuit de décembre, un meurtre a lieu au Palace de Verbier, dans les Alpes suisses. L’enquête de police n’aboutira jamais.
Des années plus tard, au début de l’été 2018, lorsqu’un écrivain se rend dans ce même hôtel pour y passer des vacances, il est loin d’imaginer qu’il va se retrouver plongé dans cette affaire.
Que s’est-il passé dans la chambre 622 du Palace de Verbier?
Avec la précision d’un maître horloger suisse, Joël Dicker nous emmène enfin au cœur de sa ville natale au fil de ce roman diabolique et époustouflant, sur fond de triangle amoureux, jeux de pouvoir, coups bas, trahisons et jalousies, dans une Suisse pas si tranquille que ça.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
L’Illustré (Didier Dana – entretien avec l’auteur)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff Arman)
Les Échos week-end (Thierry Gandillot)
Journal de Québec (Marie-France Bornais)
Cosmopolitan 
Culturellement vôtre (Lucia Piciullina)
Blog L’Apostrophée 

À l’occasion de la sortie de son nouveau roman Joël Dicker dévoile les livres de sa vie. © Production Cosmopolitan

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le jour du meurtre
(Dimanche 16 décembre)
Il était 6 heures 30 du matin. Le Palace de Verbier était plongé dans l’obscurité. Dehors, il faisait encore nuit noire et il neigeait abondamment.
Au sixième étage, les portes de l’ascenseur de service s’ouvrirent. Un employé de l’hôtel apparut avec un plateau de petit-déjeuner et se dirigea vers la chambre 622.
En y arrivant, il se rendit compte que la porte était entrouverte. De la lumière filtrait par l’interstice. Il s’annonça, mais n’obtint aucune réponse. Il prit finalement la liberté d’entrer, supposant que la porte avait été ouverte à son intention. Ce qu’il découvrit lui arracha un hurlement. Il s’enfuit pour aller alerter ses collègues et appeler les secours.
À mesure que la nouvelle se propagea à travers le Palace, les lumières s’allumèrent à tous les étages.
Un cadavre gisait sur la moquette de la chambre 622.

Chapitre 1.
Coup de foudre
Au début de l’été 2018, lorsque je me rendis au Palace de Verbier, un hôtel prestigieux des Alpes suisses, j’étais loin d’imaginer que j’allais consacrer mes vacances à élucider un crime commis dans l’établissement bien des années auparavant.
Ce séjour était censé m’offrir une pause bienvenue après deux petits cataclysmes personnels survenus dans ma vie. Mais avant de vous raconter ce qui se passa cet été-là, il me faut d’abord revenir sur ce qui fut à l’origine de toute cette histoire: la mort de mon éditeur, Bernard de Fallois.
Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout.
Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui.
On m’appelait l’écrivain, grâce à lui.
On me lisait, grâce à lui.
Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier. Bernard, sous ses airs d’élégant patriarche, avait été l’une des personnalités majeures de l’édition française. Pour moi, il avait été un maître et surtout, malgré les soixante ans qui nous séparaient, un grand ami.
Bernard était décédé au mois de janvier 2018, dans sa quatre-vingt-douzième année, et j’avais réagi à sa mort comme l’aurait fait n’importe quel écrivain : en me mettant à écrire un livre sur lui. Je m’y étais lancé corps et âme, enfermé dans le bureau de mon appartement du 13 avenue Alfred-Bertrand, dans le quartier de Champel, à Genève.
Comme toujours en période d’écriture, la seule présence humaine que je tolérais était celle de Denise, mon assistante. Denise était la bonne fée qui veillait sur moi. Éternellement de bonne humeur, elle organisait mon agenda, triait et classait le courrier des lecteurs, relisait et corrigeait ce que j’avais écrit. Accessoirement, elle remplissait mon frigidaire et m’approvisionnait en café. Enfin, elle s’attribuait des fonctions de médecin de bord, débarquant dans mon bureau, comme si elle montait sur un navire après une interminable traversée, et me prodiguait des conseils de santé.
— Sortez d’ici ! ordonnait-elle gentiment. Allez faire un tour dans le parc pour vous aérer l’esprit. Ça fait des heures que vous êtes enfermé !
— Je suis déjà allé courir tôt ce matin, lui rappelais-je.
— Vous devez vous oxygéner le cerveau à intervalles réguliers ! insistait-elle.
C’était presque un rituel quotidien : j’obtempérais et je sortais sur le balcon du bureau. Je m’emplissais les poumons de quelques bouffées de l’air frais de février, puis, la défiant d’un regard amusé, j’allumais une cigarette. Elle protestait et me disait, d’un ton consterné :
— Vous savez, Joël, je ne viderai pas votre cendrier. Comme ça, vous vous rendrez compte de ce que vous fumez.
Tous les jours, je m’astreignais à la routine monacale qui était la mienne en phase d’écriture et qui se décomposait en trois étapes indispensables : me lever à l’aube, faire un jogging et écrire jusqu’au soir. C’est donc indirectement grâce à ce livre que je fis la connaissance de Sloane. Sloane était ma nouvelle voisine de palier. Depuis son récent emménagement, tous les habitants de l’immeuble parlaient d’elle. Pour ma part je n’avais jamais eu l’occasion de la rencontrer. Jusqu’à ce matin où, de retour de ma séance de sport quotidienne, je la croisai pour la première fois. Elle revenait elle aussi d’un jogging et nous pénétrâmes ensemble dans l’immeuble. Je compris aussitôt pourquoi Sloane faisait l’unanimité parmi les voisins : c’était une jeune femme au charme désarmant. Nous nous contentâmes d’un salut poli avant de disparaître chacun dans notre appartement. Derrière ma porte, je restai béat. Cette brève rencontre avait suffi à me faire tomber un peu amoureux.
Je n’eus bientôt plus qu’une idée en tête : faire la connaissance de Sloane.
Je tentai une première approche par l’entremise de la course à pied. Sloane courait presque tous les jours, mais sans horaires réguliers. Je passais des heures à errer dans le parc Bertrand, désespérant de la croiser. Puis soudain, je la voyais qui filait le long d’une allée. En général, j’étais bien incapable de la rattraper et j’allais l’attendre à l’entrée de notre immeuble. Je trépignais devant les boîtes aux lettres, faisant semblant de relever le courrier chaque fois que des voisins allaient et venaient, jusqu’à ce qu’elle arrive enfin. Elle passait devant moi, me souriait, ce qui me faisait fondre et me décontenançait : le temps de trouver quelque chose d’intelligent à lui dire, elle était déjà rentrée chez elle.
C’est la concierge de l’immeuble, madame Armanda, qui me renseigna sur Sloane : elle était pédiatre, anglaise par sa mère, père avocat, elle avait été mariée deux ans mais ça n’avait pas marché. Elle travaillait aux Hôpitaux Universitaires de Genève et alternait des horaires de jour ou de nuit, ce qui expliquait ma difficulté à comprendre sa routine.
Après l’échec de la course à pied, je décidai de changer de méthode : je confiai à Denise la mission de surveiller le couloir à travers le judas et de m’avertir lorsqu’elle la voyait apparaître. Aux cris de Denise (« Elle sort de chez elle ! ») je déboulais de mon bureau, pomponné et parfumé, et j’apparaissais à mon tour sur le palier, comme s’il s’agissait d’une coïncidence. Mais nos échanges étaient limités à une salutation. En général, elle descendait à pied, ce qui coupait court à toute conversation. Je lui emboîtais le pas, mais à quoi bon ? Arrivée dans la rue, elle disparaissait. Les rares fois où elle prenait l’ascenseur, je restais muet et un silence gêné s’installait dans la cabine. Dans les deux cas, je remontais ensuite chez moi, bredouille.
— Alors ? demandait Denise.
— Alors rien, maugréais-je.
— Oh, mais vous êtes nul, Joël ! Enfin, faites un petit effort !
— C’est que je suis un peu timide, expliquais-je.
— Oh, arrêtez vos histoires, voulez-vous ! Vous n’avez pas l’air timide du tout sur les plateaux de télévision !
— Parce que c’est l’Écrivain que vous voyez à la télévision. Joël, lui, est très différent.
— Allons, Joël, ce n’est vraiment pas compliqué : vous sonnez à sa porte, vous lui offrez des fleurs et vous l’invitez à dîner. Vous avez la flemme d’aller chez le fleuriste, c’est ça ? Vous voulez que je m’en charge ?
Puis il y eut ce soir d’avril, à l’opéra de Genève, où je me rendis seul à une représentation du Lac des Cygnes. Voilà que pendant l’entracte, sortant fumer une cigarette, je tombai sur elle. Nous échangeâmes quelques mots puis, comme on sonnait déjà le rappel des spectateurs, elle me proposa d’aller boire un verre après le ballet. Nous nous retrouvâmes au Remor, un café à quelques pas de là. C’est ainsi que Sloane entra dans ma vie.
Sloane était belle, drôle et intelligente. Certainement l’une des personnes les plus fascinantes que j’aie rencontrées. Après notre soirée au Remor, je l’invitai à sortir plusieurs fois. Nous allâmes au concert, au cinéma. Je la traînais au vernissage d’une improbable exposition d’art contemporain qui nous valut un sérieux fou rire et d’où nous nous enfuîmes pour aller dîner dans un restaurant vietnamien qu’elle adorait. Nous passâmes plusieurs soirées chez elle ou chez moi, à écouter de l’opéra, à discuter et refaire le monde. Je ne pouvais m’empêcher de la dévorer du regard : j’étais en adoration devant elle. Sa façon de cligner les yeux, de replacer ses mèches de cheveux, de sourire doucement lorsqu’elle était gênée, de jouer avec ses doigts vernis avant de me poser une question. Tout chez elle me plaisait.
Je ne pensai bientôt plus qu’à elle. Au point de délaisser momentanément l’écriture de mon livre.
— Vous avez l’air complètement ailleurs, mon pauvre Joël, me disait Denise en constatant que je n’écrivais plus une ligne.
— C’est à cause de Sloane, expliquais-je derrière mon ordinateur éteint.
Je n’attendais que le moment de la retrouver et de poursuivre nos interminables conversations. Je ne me lassais pas de l’écouter me raconter sa vie, ses passions, ses envies et ses ambitions. Elle aimait les films d’Elia Kazan et l’opéra.
Une nuit, après un dîner arrosé dans une brasserie du quartier des Pâquis, nous atterrîmes dans mon salon. Sloane contempla, amusée, les bibelots et les livres dans les bibliothèques murales. Elle s’arrêta longuement sur un tableau de Saint-Pétersbourg que je tenais de mon grand-oncle. Puis, elle s’attarda sur les alcools forts de mon bar. Elle aima l’esturgeon en relief qui ornait la bouteille de vodka Beluga, je nous en servis deux verres sur glaçons. J’allumai la radio sur le programme de musique classique que j’écoutais souvent le soir. Elle me mit au défi d’identifier le compositeur qui était en train d’être diffusé. Facile, c’était du Wagner. C’est donc sur La Walkyrie qu’elle m’embrassa et m’attira contre elle, en me murmurant à l’oreille qu’elle avait envie de moi.
Notre liaison allait durer deux mois. Deux mois merveilleux. Mais au fil desquels, peu à peu, mon livre sur Bernard reprit le dessus. D’abord je profitai des nuits où Sloane était de garde à l’hôpital pour avancer. Mais plus j’avançais, plus j’étais emporté par mon roman. Un soir, elle me proposa de sortir : pour la première fois je déclinai. « Il faut que j’écrive », expliquai-je. Au début Sloane fut parfaitement compréhensive. Elle aussi avait un travail qui parfois la retenait davantage que prévu.
Puis je déclinai une seconde fois. Là encore, elle n’en prit pas ombrage. Comprenez-moi bien : j’adorais chaque instant passé avec Sloane. Mais j’avais le sentiment qu’avec Sloane, c’était pour toujours, que ces moments de connivence se répéteraient indéfiniment. Alors que l’inspiration pour un roman pouvait partir aussitôt qu’elle arrivait : c’était une opportunité qu’il fallait saisir.
Notre première dispute eut lieu un soir de la mi-juin lorsque, après lui avoir fait l’amour, je me levai de son lit pour me rhabiller.
— Tu vas où ? me demanda-t-elle.
— Chez moi, répondis-je comme si c’était parfaitement naturel.
— Tu ne restes pas dormir avec moi ?
— Non, je voudrais écrire.
— Alors quoi, tu viens tirer ton coup et puis tu te barres ?
— Il faut que j’avance dans mon roman, expliquai-je, penaud.
— Mais tu ne vas pas passer tout ton temps à écrire, quand même ! s’emporta-t-elle. Tu y passes toutes tes journées, toutes tes soirées et même tes week-ends ! Ça devient insensé ! Tu ne me proposes plus rien.
Je sentis que notre relation risquait de s’étioler aussi vite qu’elle s’était enflammée. Il me fallait agir. C’est ainsi que quelques jours plus tard, à la veille de partir pour une tournée de dix jours en Espagne, j’emmenai Sloane dîner dans son restaurant préféré, le japonais de l’Hôtel des Bergues, dont la terrasse se trouvait sur le toit de l’établissement, offrant une vue à couper le souffle sur toute la rade de Genève. Ce fut une soirée de rêve. Je promis à Sloane moins d’écriture et plus de « nous », lui répétant combien elle comptait pour moi. Nous ébauchâmes même un projet de vacances, en août et en Italie, pays que nous aimions particulièrement tous les deux. Est-ce que ce serait la Toscane ou les Pouilles ? Nous ferions des recherches dès mon retour d’Espagne.
Nous restâmes à notre table jusqu’à la fermeture du restaurant, à une heure du matin. La nuit, en ce début d’été, était chaude. Durant tout le repas, j’avais eu cette étrange sensation que Sloane attendait quelque chose de moi. Et voilà qu’au moment de nous en aller, lorsque je me levai de ma chaise et que les employés se mirent à passer la serpillière sur la terrasse autour de nous, Sloane me dit :
— Tu as oublié, hein ?
— Oublié quoi ? demandai-je.
— C’était mon anniversaire, aujourd’hui…
En voyant mon air atterré, elle comprit qu’elle avait raison. Elle partit, furieuse. Je tentai de la retenir, me confondant en excuses, mais elle monta dans le seul taxi disponible devant l’hôtel, me laissant seul sur le perron, comme l’imbécile que j’étais, sous le regard goguenard des voituriers. Le temps de récupérer ma voiture et de rejoindre le 13 avenue Alfred-Bertrand, Sloane était déjà rentrée chez elle, avait coupé son téléphone et refusa de m’ouvrir. Je partis le lendemain pour Madrid, et pendant tout mon séjour là-bas, mes nombreux messages et mes courriels restèrent sans réponse. Je n’eus aucune nouvelle d’elle.
Je rentrai à Genève le matin du vendredi 22 juin, pour découvrir que Sloane avait rompu avec moi.
C’est madame Armanda, la concierge, qui fut la messagère. Elle m’intercepta à mon arrivée dans l’immeuble :
— Voici une lettre pour vous, me dit-elle.
— Pour moi ?
— C’est de la part de votre voisine. Elle ne voulait pas la mettre dans la boîte aux lettres à cause de votre assistante qui ouvre votre courrier.
J’ouvris immédiatement l’enveloppe. J’y trouvai un message de quelques lignes :
Joël,
Ça ne marchera pas.
À bientôt.
Sloane
Ces mots m’atteignirent en plein cœur. La tête basse, je montai jusqu’à mon appartement. Je songeai qu’au moins, il y aurait Denise pour me remonter le moral ces prochains jours. Denise, la gentille femme abandonnée par son mari au profit d’une autre, icône de la solitude moderne. Rien de tel, pour se sentir moins seul, que de trouver plus esseulé que soi ! Mais en pénétrant chez moi, je tombai sur Denise qui semblait s’en aller. Il n’était même pas midi.
— Denise ? Où allez-vous ? lui demandai-je pour toute salutation.
— Bonjour, Joël, je vous avais dit que je partirais tôt aujourd’hui. J’ai mon vol à 15 heures.
— Votre vol ?
— Ne me dites pas que vous avez oublié ! Nous en avions parlé avant votre départ pour l’Espagne. Je pars à Corfou avec Rick pour quinze jours.
Rick était un type que Denise avait rencontré sur Internet. Nous avions effectivement discuté de ces vacances. Cela m’était complètement sorti de la tête.
— Sloane m’a quitté, annonçai-je.
— Je sais, je suis vraiment désolée.
— Comment ça, vous savez ?
— La concierge a ouvert la lettre que Sloane lui a laissée pour vous et m’a tout raconté. Je ne voulais pas vous l’annoncer à Madrid. »

Extrait
« Bernard était un grand éditeur, dis-je. Mais il était aussi beaucoup plus que ça. Il était un grand homme, doté de toutes les supériorités, qui avait eu, au cours de sa carrière dans l’édition, plusieurs vies. À la fois homme de lettres et grand érudit, il était également un redoutable homme d’affaires, doté d’un charisme et d’un talent de conviction hors du commun : il eût été avocat, tout le barreau parisien était au chômage. Il y avait eu une époque pendant laquelle Bernard avait été le patron, craint et respecté, des plus importants groupes d’édition français, tout en étant proche de grands philosophes et d’intellectuels du moment, ainsi que d’hommes politiques au pouvoir. Dans la dernière partie de sa vie, après avoir régné sur Paris, Bernard s’était mis en retrait sans perdre une once de son aura : il avait créé une petite maison d’édition, à son image : modeste, discrète, prestigieuse. C’était le Bernard que j’avais connu, moi, lorsqu’il m’avait pris sous son aile. Génial, curieux, joyeux et solaire : il était le maître dont j’avais toujours rêvé. Sa conversation était scintillante, spirituelle, allègre et profonde. Son rire était une leçon permanente de sagesse. Il connaissait tous les ressorts de la comédie humaine. Il était une inspiration pour la vie, une étoile dans la Nuit. » p. 26-27

À propos de l’auteur
Joël Dicker est né en 1985 à Genève où il vit toujours. Ses romans sont traduits dans le monde entier et sont lus par des millions de lecteurs. Son œuvre a été primée dans de nombreux pays. En France, il a reçu le Prix Erwan Bergot pour Les Derniers Jours de nos pères, puis le Prix de la vocation Bleustein-Blanchet, le Grand prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des Lycéens pour La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Ce dernier roman a aussi été élu parmi les 101 romans préférés des lecteurs du Monde et a été adapté en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Il a publié en 2015 Le Livre des Baltimore, en 2018 La Disparition de Stephanie Mailer et en mai 2020 L’Énigme de la chambre 622. (Source : Éditions De Fallois)

Site internet de l’auteur

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L’America

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  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Ana Fontarossa aime Vittorio Bevilacqua. Mais en Sicile la fille d’un riche chef mafieux ne saurait épouser un pêcheur. Pour échapper aux tueurs qui sont à ses trousses, Vittorio fuit aux États-Unis. D’abord à la Nouvelle-Orléans, puis en Californie, il mène une nouvelle vie tandis qu’Ana espère toujours le retrouver.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Vendetta dans le Nouveau Monde

Avec L’America Michel Moutot nous offre un magnifique roman. On y suit un jeune pêcheur sicilien contraint de fuir aux États-Unis après la découverte de sa relation avec la fille d’un chef mafieux.

Michel Moutot fait partie de ces rares auteurs qui réussissent à embarquer leur lecteur dès les premières lignes de leur roman. C’était le cas avec Ciel d’acier et Sequoias, c’est aujourd’hui le cas avec L’America. La seule constante demeurant ce regard tourné vers l’Amérique.
Tout commence pourtant en Sicile, avec un scénario à la Roméo et Juliette, qui fait se rencontrer un jeune pêcheur et la fille d’un riche propriétaire et négociant de l’île.
« Sur une majestueuse chaloupe blanche, la plus belle embarcation de l’île, Ana Fontarossa, longs cheveux châtains, sourire de madone, fixe Vittorio Bevilacqua. Elle a remarqué dès son arrivée ce beau jeune homme mince mais musclé, brun au regard clair, les cheveux coupés court, une petite tache de naissance au coin de l’œil gauche, comme une larme. Elle ne l’a pas quitté des yeux…» Dès qu’il apprend cette relation Salvatore Fontarossa voit rouge. Le chef mafieux ne saurait tolérer cette union. Il convoque ses trois fils Paolo, Aldo et Enzo et sa famille Ana. «Il tonne, de sa voix grave à l’accent rocailleux des montagnes.
– Puttana! Salope! Traînée! Ton cousin avait raison! Pas encore dix-neuf ans et déjà le vice au corps! Je sais ce que tu as fait hier soir, où tu étais. Tu devrais savoir que rien ne m’échappe à Trapani. Je suis sûr que c’était ce pêcheur de merde, ce pouilleux de Marettimo. Lui, il est mort. Tu m’entends? Mort! Tu as déshonoré ta famille. Ma seule fille! Tu m’as déshonoré.»
En fait, Vittorio a pu échapper aux tueurs, mais il est dès lors conscient du danger qui le menace. Il a juste le temps de prévenir sa famille avant de prendre la fuite: «Ce que j’ai fait va déclencher une vendetta qui peut durer des années. Ce Fontarossa va me chercher jusqu’au bout de la terre. Si je reste ici je vous mets en danger. Si je disparais, ils vous épargneront.» Grâce au soutien d’un riche négociant qui a déjà eu maille à partir avec la mafia et au bout de quelques péripéties, il parviendra à embarquer pour l’Amérique.
Il ne sait alors rien de ce qui se passe sur son île. La soif de vengeance de Fontarossa aura coûté la vie à plusieurs personnes. Ana, qui est enceinte, est recluse dans un couvent, avant que son père ne décide de la marier de force.
C’est à la Nouvelle-Orléans que commence la nouvelle vie de celui que les autorités américaines ont rebaptisé Victor Water. S’il ne tarde pas à prendre ses marques au milieu des différentes communautés qui tentent de contrôler le trafic de marchandises, il va aussi se rendre compte qu’on ne lui fera aucun cadeau et que, comme en Sicile, une police parallèle gangrène la ville et avec laquelle il finira aussi par avoir maille à partir. Il lui faut à nouveau fuir, partir pour la Californie car à New York la mafia a déjà étendu son réseau et n’aurait guère de peine à la localiser. Du côté de Pittsburgh, il va retrouver son ancien métier de pêcheur.
Ana, quant à elle, ne l’a pas oublié. Elle a compris qu’il a pu fuir et entend le retrouver par tous les moyens, même si l’entreprise est des plus périlleuses.
Ces retrouvailles improbables auront-elles lieu? C’est tout l’enjeu de la dernière partie de ce magnifique roman qui, entre Jack London et Mario Puzo, nous tient en haleine du premier au dernier chapitre.
Avec Michel Moutot, qui s’appuie sur une solide documentation, on retrouve en effet la veine des grands romans d’aventure, capable de nous décrire les bayous de Louisiane aussi bien que les saisons de pêche en Alaska, sans oublier pour autant d’explorer les tréfonds de l’âme humaine, ce besoin de vengeance aveugle pour un «code d’honneur» auquel on ne saurait déroger aussi bien que la passion brûlante de deux amoureux pour lesquels le désir s’affranchit de toutes les règles. C’est magnifique, brillant, addictif.

L’America
Michel Moutot
Éditions du Seuil
Roman
432 p., 21 €
EAN 9782021420180
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule en Italie, principalement en Sicile, entre Trapani, Marettimo et Palerme, mais aussi à Naples. La seconde partie nous emmène aux États-Unis, à New York et la Nouvelle-Orléans puis vers l’Ouest, à San Francisco, Pittsburgh, Sacramento, Benicia et jusqu’à la baie de Nushagak en Alaska.

Quand?
L’action se situe au début du XXe siècle, de 1902 à 1910.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marettimo, petite île au large de la Sicile, juillet 1902. Quand il tombe amoureux de la belle Ana, venue passer l’été dans la maison de son père, Vittorio Bevilacqua, jeune pêcheur, ne peut se douter qu’il met en marche un engrenage qui l’obligera à fuir à l’autre bout du monde.
Ana est la fille de Salvatore Fontarossa, le fontaniero le plus puissant de Trapani, chef d’un clan mafieux enrichi dans les vergers de citrons de la ville. Don Salva envoie son fils aîné châtier le misérable qui a déshonoré sa fille. Mais la balle de revolver ne part pas, Vittorio se défend, le sang coule. « Quitte cette île cette nuit, pars le plus loin possible. Va en America. Ne reviens jamais, ou nous sommes tous morts », lui dit un ancien.
De Naples à New York, puis de La Nouvelle-Orléans à la Californie, Vittorio tente d’oublier Ana. Enceinte de lui, elle surmontera toutes les épreuves. Pour, un jour, retrouver l’homme qu’elle aime? À travers la trajectoire de deux amants en quête de liberté et que tout sépare, Michel Moutot signe un roman d’aventures passionnant sur l’essor de la Mafia et le destin des émigrants partis tenter leur chance en Amérique à l’aube du XXe siècle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Les Échos Week-End (Isabelle Lesniak)
Le Vif
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe


Extrait de L’America de Michel Moutot © Production La bibliothèque de Delphine-Olympe

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Trapani (Sicile) – Juillet 1902
La table est dressée au cœur du verger, à l’abri des regards sur les hauteurs de Trapani. Bergerie centenaire, murs de pierres sèches, toit de tuiles caché sous le feuillage, fenêtres étroites aux vitres brisées. Les branches ploient sous les citrons ; vert profond des feuilles, brise légère, ombre bienfaisante dans la chaleur de juillet. L’air embaume les agrumes, la terre chaude et le jasmin. Une source jaillit entre deux rochers. Ses eaux chantent entre les pierres, roulent sur des cailloux blancs jusqu’à un abreuvoir taillé dans un bloc de marbre veiné de gris. Assis dans un fauteuil d’osier, quand les autres se contentent de tabourets ou de caisses retournées, Salvatore Fontarossa plonge la main dans le ruisseau, en boit une gorgée puis la passe sur sa nuque de taureau. À cinquante ans, ses cheveux bouclés, plantés bas sur le front, et sa barbe se teintent de gris. Sa mâchoire carrée et ses yeux noirs au regard intense, toujours en mouvement, lui donnent un air de prédateur. Il porte, malgré la chaleur, un pantalon de velours à grosses côtes, une chemise blanche et un gilet brun orné d’une chaîne de montre et d’un étrange insigne rappelant une décoration maçonnique avec compas et couteau.
Un homme vêtu en paysan sicilien s’avance à petits pas, les yeux baissés, épaules voûtées, chapeau de paille tenu à deux mains devant lui.
– Pipo. C’est gentil de me rendre visite. Comment vont votre femme et vos charmantes filles ? Vous la connaissiez, la source ?
– Non, don Salva. Je n’étais jamais…
– Eh bien, la voilà. Belle et si fraîche. Même en août, elle ne se tarit pas. Un trésor. Le seul trésor. Vous comprenez pourquoi nous autres, les fontanieri, on nous appelle les maîtres de l’eau ? Vous avez vu les canaux, les réservoirs, les clapets en montant ? Vous savez qui les contrôle ?
– C’est vous, don Salva.
– Oui, c’est moi. Et mes fils, que vous connaissez, je crois. Maintenant, parlons sérieusement. Vous vous souvenez de ce qui s’est passé l’an dernier ?
– Si je m’en souviens… Ma récolte de citronniers divisée par deux, faute d’arrosage. Les orangers, pire encore. Les canaux à sec. Les barriques à dos d’âne. Une catastrophe.
– Vous ne voudriez pas que ça recommence, n’est-ce pas ?
– Oh non, don Salva. Une autre saison comme ça et je suis ruiné. Mais j’ai un accord avec le duc da Capra a Carbonaro, le propriétaire. Un contrat. Je devais…
– Pipo, don Pipo… Vous n’avez toujours rien compris. Il vit où, le duc ?
– À Palerme… Ou à Naples.
– Ou plutôt à Rome. Dans l’un de ses palais. Quand l’avez-vous vu à Trapani pour la dernière fois ? Ou même en Sicile ? Maintenant, qui est ici, sur cette terre ? Chaque jour et chaque nuit ? Qui veille sur elle ? Qui a été chargé par le duc de gérer le domaine et son irrigation ? De répartir l’eau de cette source entre les voisins ?
– C’est vous, bien sûr, don Salva… Fontaniero…
– Voilà ! Moi, mes fils et mes amis.
Autour de la table, les hommes, casquettes ou chapeaux de paille, approuvent de la tête. Certains ont des pistolets à la ceinture. Ils ont posé près des fourchettes un San Fratello, un couteau à manche de corne ou d’olivier. Les pantalons sont en grosse toile ; bretelles, manches de chemises retroussées. Une femme en fichu noir apporte un plat de légumes grillés, une autre une casserole fumante. Une adolescente les suit, avec deux pichets de vin rouge et une miche de pain.
– Faites-nous l’honneur de déjeuner avec nous, Pipo. Nous allons parler. Je suis sûr que nous pouvons nous entendre. Aldo, approche une chaise pour notre ami, il ne va quand même pas s’asseoir sur une caisse.
Pietro « Pipo » Pistola prend place à la droite du chef de clan. Ses vergers d’agrumes, plus bas dans la vallée, font vivre sa famille depuis des générations. Aussi loin qu’il se souvienne, les Pistola ont expédié oranges et citrons à Rome, Paris, Londres et ailleurs. Son père a ouvert la ligne avec La Nouvelle-Orléans, quand Pipo était enfant. Mais l’exportation des agrumes ne date pas d’hier, elle a commencé il y a deux siècles, racontent les anciens, quand les navigateurs ont compris l’importance des vitamines contre le scorbut et que la Navy anglaise et la Royale française ont embarqué des caisses de citrons pour les longues traversées. Une manne. Nulle part ailleurs terre n’est aussi bénéfique pour les agrumes, le climat aussi parfait. Les bonnes années, les branches ploient à se rompre sous les fruits. Mais si cet été l’eau ne coule pas dans les rigoles, c’est fini. Il faudra vendre les terres. C’est peut-être ce qu’il cherche, ce voleur. Fontaniero, tu parles. Mafioso, oui. Et celui-là est le pire de tous. Il tient la source, les sentiers dans la montagne, les barrages, il nous tient tous.
– Excusez-moi, don Salva, mais je voudrais éclaircir quelque chose. Sans vous offenser, bien sûr. J’ai reçu le mois dernier une lettre du duc m’annonçant qu’il avait changé de fontaniero. Que désormais, pour l’eau je devais m’adresser à un certain Emilio Fontana. Mais…
– Mais quoi ?
– Il est mort.
– Oui, il est mort. Une décharge de chevrotine en pleine poitrine, à ce qu’on dit. Pas loin d’ici. Il n’a pas eu de chance, des voleurs sans doute. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que nos collines sont mal famées à la tombée du jour. À partir d’une certaine heure, je ne me déplace pas sans arme, ni sans un de mes fils. Oubliez ce Fontana. Je ne sais pas ce qui lui a pris, au duc, de vouloir me remplacer. Notre famille gère l’eau depuis toujours par ici. Même lui n’y peut rien. Il faudra qu’il s’y fasse. Alors, don Pipo, voilà ce que je vous propose : la garantie de ne plus jamais être à sec, contre trente pour cent de la récolte.
– Trente pour cent ? Mais, c’est énorme ! Comment…
– Vous préférez en perdre la moitié, comme l’an dernier ? Ou davantage ? En plus, si je passe le mot que nous sommes en affaire, vous et moi, personne n’osera vous voler un citron, croyez-moi. Tout le monde y gagne. Vous, surtout.
Pietro Pistola coupe une tranche de courgette, refuse les pâtes, et pour se donner le temps de réfléchir, boit une gorgée de vin.
– Vingt-cinq pour cent ?
– Don Pipo, pensez-vous être en position de négocier ? Trente pour cent, c’est une bonne offre. J’ai du respect pour vous, nos familles se connaissent depuis longtemps. Je ne fais pas cette proposition à tout le monde. Il n’y aura pas d’eau pour tous cet été.
– C’est d’accord, don Salva. Trois caisses sur dix. Mais vous me garantissez…
– Vous aurez assez d’eau pour creuser un bassin et vous baigner dedans, si ça vous chante. Vous pouvez même prévoir d’agrandir les vergers, si vous avez encore des terres. Parole de fontaniero.
– Merci, merci beaucoup, don Salva. Je ne vais pas pouvoir rester, il faut que je redescende.
– Goûtez au moins ces busiate alla trapanese. Maria fait les meilleures de Sicile.
– Une autre fois, peut-être, don Salva. Je dois y aller, on m’attend ce soir à Palerme, et j’ai du chemin à faire.
– Je comprends. Aldo, accompagne notre associé jusqu’à la route. À bientôt, donc, cher ami.
Il montre un papier rempli de paille, d’où émergent des goulots de bouteilles.
– Acceptez ces quelques litres de marsala, en gage d’amitié. Et n’hésitez pas à venir me voir si vous avez des problèmes d’eau, ou de quoi que ce soit d’autre. Je suis votre serviteur.
– Merci, don Salvatore.
– Et si vous pouviez toucher un mot de notre accord à votre voisin, Pepponi, vous lui rendriez service. Il n’est pas raisonnable.
– Bien entendu.
Pietro Pistola se lève, salue la tablée d’un mouvement de tête, remet son chapeau, fait quelques pas à reculons puis se retourne pour suivre, sur le sentier, le fils aîné du chef qui marche en souriant, sa lupara – fusil à canon et crosse sciés – à l’épaule. Les femmes du clan Fontarossa apportent des lièvres rôtis sur le feu de bois d’oranger qui crépite derrière la cabane de pierres sèches où sont stockées, hors saison, les caisses de fruits. Puis des cannoli, en dessert, que les hommes terminent en se léchant les doigts. Antonino, le deuxième des trois fils de Salvatore Fontarossa, murmure quatre mots à l’oreille de son père.
– Je viens après le café. Ils sont prêts ?
– Oui, père. Tremblants comme des feuilles.
– Bien. Laisse-les mariner un peu.
Dix minutes plus tard, le chef du clan se lève, essuie sa bouche du dos de sa main. Les autres replient les couteaux, glissent les armes dans les ceintures. Ils partent à travers le verger, cheminent en file indienne jusqu’au pied d’une colline plantée d’oliviers. Entre deux rochers plats en forme de triangle s’ouvre l’entrée d’une grotte, gardée par deux hommes près d’un feu de bois. L’un est gros, hirsute, barbe blanche, vêtu pour la chasse au sanglier. Il tient, cassé dans le creux de son bras, un tromblon du siècle dernier. L’autre, plus jeune, svelte, regard fiévreux et geste rapide, taille une branche avec un coutelas, s’interrompt à la vue de la colonne.
– Merci, Santo. Tu peux venir avec nous. Toi, petit, file. Tu n’es pas prêt. »

Extraits
« Sur une majestueuse chaloupe blanche, la plus belle embarcation de l’île, Ana Fontarossa, longs cheveux châtains, sourire de madone, fixe Vittorio Bevilacqua. Elle a remarqué dès son arrivée ce beau jeune homme mince mais musclé, brun au regard clair, les cheveux coupés court, une petite tache de naissance au coin de l’œil gauche, comme une larme. Elle ne l’a pas quitté des yeux depuis qu’il s’est jeté à l’eau, corps d’athlète parmi les pêcheurs poilus et ventrus. Quand il remonte à bord de sa barque, à la force des bras, les pieds dans le filet, leurs regards se croisent. »

« – Vous tous, asseyez-vous. Toi, approche.
Raclements de chaises. Paolo fait un geste vers la panière. Aldo, de la tête, lui fait signe de ne pas bouger. Enzo joint ses mains pour contenir des tremblements de rage. Ana s’avance vers son père, esquisse un sourire. Elle s’apprête à l’embrasser quand don Salva lui donne un coup de poing sur la joue droite. Ana s’écroule, hurle de surprise et de douleur.
Carla se précipite pour s’interposer.
– Toi, dehors!
Ana pleure, hoquette, saigne au coin de la bouche. Elle tente de se redresser mais une gifle la cloue au sol. Elle est incapable de parler ou respirer. Son père se penche vers elle, l’attrape par les cheveux, la relève, l’assied de force sur une chaise. Elle s’effondre sur la table, sanglote, les mains sur les oreilles pour parer de nouveaux coups. Il tonne, de sa voix grave à l’accent rocailleux des montagnes.
– Puttana! Salope! Traînée! Ton cousin avait raison! Pas encore dix-neuf ans et déjà le vice au corps ! Je sais ce que tu as fait hier soir, où tu étais. Tu devrais savoir que rien ne m’échappe à Trapani. Je suis sûr que c’était ce pêcheur de merde, ce pouilleux de Marettimo. Lui, il est mort. Tu m’entends? Mort! Tu as déshonoré ta famille. Ma seule fille! Tu m’as déshonoré. Avant ce soir, toute la ville saura qu’Ana Fontarossa, la fille de don Salvatore Fontarossa, le fontaniero, est une garce qui se fait prendre dans la cale d’un bateau comme une putain du port. Pire qu’une puttana, parce qu’elle, au moins, elle fait ça pour manger! »

À propos de l’auteur
Michel Moutot est reporter à l’Agence France-Presse, spécialiste des questions de terrorisme international. Lauréat du prix Albert-Londres en 1999, correspondant à New York en 2001, il a reçu le prix Louis-Hachette pour sa couverture des attentats du 11 Septembre. L’America est son troisième roman, après Ciel d’acier, récompensé par le prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points en 2016, et Séquoias, prix Relay des Voyageurs en 2018. (Source: Éditions du Seuil)

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Se le dire enfin

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En deux mots:
Édouard laisse sa femme en plan en gare de Rennes pour suivre une romancière britannique. Il ne sait pas encore que cette escapade va le conduire à faire la connaissance d’un groupe de «cabossés de la vie» qui, comme lui, cherchent à se reconstruire. La forêt de Brocéliande et ses mystères va servir de cadre à leur quête.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts!»

Le septième roman d’Agnès Ledig est une quête de vérité, de ce réel que l’on cache trop longtemps et qui a besoin d’un concours de circonstances exceptionnel pour qu’on ose se le dire enfin.

Dès les premières pages vous êtes pris par l’intrigue. Il faut dire qu’il y a de quoi. Imaginez un couple rentrant de vacances en Bretagne. Devant la gare de Vannes, ils prennent le temps de prendre un dernier verre lorsque Édouard, le mari, décide de venir en aide à une vieille dame lourdement chargée. Quelques minutes plus tard, Armelle, son épouse voit le car pour Rennes passer devant elle. «Un indéfinissable mélange de colère et de panique s’empara d’elle quand elle aperçut son mari assis sur un siège à côté de la vieille dame au chapeau.» On va découvrir par la suite que ce coup de tête était un mouvement salutaire, le déclencheur d’une remise en cause d’une vie qui ne lui convenait plus, entre routine, désamour et démotivation.
Mais n’anticipons pas. Aux côtés d’Édouard, une romancière britannique part retrouver la maison d’hôtes où tous les ans elle vient chercher calme et inspiration. C’est là, à l’orée de la forêt de Brocéliande qu’elle lui propose de séjourner. En fait, elle a une idée derrière la tête. Car Édouard pourrait bien être le personnage de son prochain livre. Car cet invité inattendu, elle le pressent, cache quelques secrets.

C’est du reste aussi le cas de la petite communauté qui vit là, à commencer par Gaëlle, la propriétaire des lieux qui tente de cicatriser ses blessures en offrant à ses hôtes toute son attention et sa bienveillance. Comme son fils Gauvain et comme la belle et rebelle Adèle qu’elle héberge aussi, elle trouve dans la forêt de Brocéliande de quoi se ressourcer, de quoi puiser une énergie nouvelle.
A cette photo de groupe, il ne faut pas oublier d’ajouter Raymond, le vieux sage qui a aussi traversé bien des épreuves et dont la philosophie de vie est source d’encouragement pour tous ces cabossés de la vie qu’observe Platon. Le chat ne perd rien des allées et venues de chacun, intrigué et quelquefois amusé par les atermoiements des uns, les lubies des autres.
D’abord centré sur ses problèmes, «pris au piège d’un fonctionnement tacite accepté il y a bien longtemps», Édouard va peu à peu s’ouvrir aux autres, découvrir qu’il peut aussi aider ces personnes qu’il côtoie et dont les traumatismes ne sont pas moindres que les siens. La confiance s’installe et chacun accepte de partager ses secrets. La fuite face à un père violent pour Adèle, l’hypersensibilité pour Gauvain, la douloureuse solitude pour Gaëlle qui le pousse à lui faire cet aveu. Il a retrouvé la trace d’Élise, son amour de jeunesse: «Nous nous sommes quittés à dix-sept ans, nous en avons cinquante, l’histoire est incroyable.»
Agnès Ledig a cette faculté, roman après roman, de donner au fil des pages davantage d’épaisseur à ses personnages. Quand on imagine les avoir enfin cernés, on se rend compte d’une nouvelle faille ou au contraire d’une force jusque-là insoupçonnée. Comme le ferait un tailleur de diamant, elle briller les facettes les unes après les autres pour livrer un bijou aussi complexe que beau. Mais cette fois, elle y rajoute un ingrédient, la magie du lieu.
Brocéliande, cette forêt qu’elle a longuement étudiée avant de l’arpenter longuement avec l’aide d’un guide, tient en effet un rôle central dans cette thérapie de groupe. C’est du reste à Val-André que la romancière a écrit son roman, au plus près de cette forêt. Et quand la géographie se met au service de l’introspection, on en viendrait presque à ressentir les vibrations de ce territoire. Comme l’a si bien dit Chateaubriand, chez qui m’a offert le titre de cette chronique :
« Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts!
A quel amant jamais serez-vous aussi chères?
D’autres vous rediront des amours étrangères;
Moi de vos charmes seuls j’entretiens les déserts. »

Se le dire enfin
Agnès Ledig
Éditions Flammarion
Roman
432 p., 21,90 €
EAN 9782081457966
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, entre Vannes, Rennes, Val-André et les sentiers de la forêt de Brocéliande, mais aussi à Paris et dans le Jura.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
De retour de vacances, sur le parvis d’une gare, Édouard laisse derrière lui sa femme et sa valise. Un départ sans préméditation. Une vieille romancière anglaise en est le déclic, la forêt de Brocéliande le refuge. Là, dans une chambre d’hôtes environnée d’arbres centenaires, encore hagard de son geste insensé, il va rencontrer Gaëlle la douce, son fils Gauvain, enfermé dans le silence d’un terrible secret, Raymond et ses mots anciens, Adèle, jeune femme aussi mystérieuse qu’une légende. Et Platon, un chat philosophe. Qui sont ces êtres curieux et attachants ? Et lui, qui est-il vraiment ? S’il cherche dans cette nature puissante les raisons de son départ, il va surtout y retrouver sa raison d’être.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien (Sandrine Bajos)
Mariefrance
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Platon s’approcha de l’arbre à pas de loup, grimpa le long du tronc couvert d’une mousse épaisse, ses griffes largement déployées pour atteindre l’écorce et s’y agripper. Deux énormes branches jumelles – qui, à deux mètres du sol, partaient à l’opposé l’une de l’autre – offraient à son corps gracile une zone plane et confortable. Il s’allongea et ferma les yeux. Le chat pouvait rester ainsi des heures sans bouger. À l’affût du moindre bruit, en sécurité, perché là-haut au bord d’une clairière calme.
Le temps s’écoulait, rythmé par l’agitation alentour et les nombreux chants d’oiseaux.
Le bruissement des feuilles répondait au murmure imperceptible des graminées qui dansaient dans le vent.
L’animal, enveloppé de verdure, se laissait bercer par le concert que la nature lui jouait, riche de milliers de solistes.
Platon ne céderait jamais sa place car il sentait qu’elle était sienne. Rien ne pouvait s’opposer à cette douce vérité.
Après sa sieste, il pandicula avec soin puis s’éloigna comme il était venu, vers sa maison de Doux Chemin, intrigué par cette sensation éprouvée durant son sommeil. Il se retourna juste avant de bifurquer vers le sentier qui menait au hameau, pour regarder le tilleul une dernière fois.
Rien ne serait plus comme avant.

Quai numéro 1
Édouard raccrocha, un sourire satisfait sur les lèvres.
Il observait sa femme apporter quelques corrections à son maquillage à l’aide de son miroir de poche. Longs cils, grands yeux noisette, pommettes hautes, lèvres pulpeuses, chevelure soyeuse. Son épouse était une très belle femme. Longtemps il avait ressenti cette fierté de voir les hommes se retourner sur son passage, lorsqu’il l’avait à son bras. Assis en terrasse sur le parvis de la gare de Vannes, ils terminaient leur verre. Leur TGV entrerait bientôt en gare pour les déposer à Paris. Ils reprenaient le travail deux jours plus tard. Armelle était heureuse de rentrer. Ce séjour dans le golfe du Morbihan avait eu beau être charmant, elle n’avait pas pu décrocher de ses mails professionnels dont elle était inondée au quotidien. Une négligence de deux semaines l’aurait condamnée à la noyade dès son retour. De quoi la rendre nerveuse durant toutes les vacances. Et puis, Armelle avait engagé un processus important avant leur départ. Elle était impatiente d’en constater les effets.
— Le notaire, annonça Édouard en rangeant le téléphone dans sa poche. La maison de ma mère est vendue.
— En voilà une bonne nouvelle ! Nous allons enfin pouvoir refaire la cuisine.
— Elle est encore fonctionnelle, non ?
— On voit bien que tu n’y passes pas beaucoup de temps !
Alors qu’il avalait en silence cette dernière remarque, Édouard aperçut une vieille dame, petite et menue, qui sortait de la gare. D’une main, elle tirait avec difficulté une lourde valise sur laquelle était calé un gros vanity-case. De l’autre, elle tenait un sac à main en cuir rouge. La femme portait un élégant chemisier à fleurs sur une jupe plissée, et sa chevelure blanche relevée en un chignon parfait était surmontée d’un chapeau en feutre de couleur crème orné d’une fine dentelle. De minuscules lunettes rondes menaçaient de s’échapper du bout de son nez. Un personnage d’Agatha Christie, se dit Édouard, jusque dans les moindres détails, hormis des baskets aux pieds qui la reliaient à la modernité au même titre qu’un éclairage LED dans une grotte du paléolithique. Elle s’immobilisa, leva la main pour se protéger du soleil et poussa un bruyant soupir en scrutant au loin les autobus en correspondance.
— Vous voulez de l’aide ? proposa Édouard en se levant.
— Well ! Voilà qui est fort aimable, cher monsieur, répondit-elle avec un fort accent anglais. Cette valise doit peser autant livres que moi.
— Fais vite, s’agaça Armelle, le train ne va pas tarder.
— Au pire je te rejoins sur le quai, dit Édouard en enfilant son sac à dos. C’est juste à côté.
— Tu ne veux pas me laisser ton sac ?
Il ne répondit pas.
Armelle les regarda s’éloigner sur le parvis en direction de la gare routière, de l’autre côté de la route. Son mari avait pris un peu d’embonpoint ces dernières années. Il était grand, pour le moment cela se voyait peu. L’âge et l’effet d’un certain relâchement alimentaire œuvraient. Si l’ensemble restait tonique, le ventre commençait à prendre ses aises. Armelle lui faisait régulièrement la remarque, elle qui entretenait son corps à l’équerre comme une haie de thuyas. Il lui renvoyait toujours un « à quoi bon ? » blessant.
Après tout, c’est son problème, pensa-t-elle sans état d’âme.
Édouard portait le gros vanity-case d’une main et tirait la valise dont les roulettes martelaient le pavé tel un roulement de tambour sur le chemin du condamné vers l’échafaud. L’idée lui glaça le sang. Pourquoi cette image alors qu’il n’avait aucune raison de ressentir la situation comme telle? La vieille dame suivait en trottinant derrière lui, sans se laisser distancer. Ils disparurent derrière le premier bus de la rangée.
Armelle ferma son miroir d’un geste lent. Saisir un verre, ouvrir son agenda, écrire un message sur son téléphone, chaque mouvement de ses doigts fins toujours parés d’un vernis rouge était gracieux. Elle rassembla ses affaires, sortit son porte-monnaie pour régler les consommations. Le train serait bientôt en gare et Édouard ne revenait pas. Elle hésitait à l’appeler pour lui préciser l’horaire de départ. Il le connaissait. Elle se fit violence pour ranger son téléphone dans son sac et pesta contre l’irresponsabilité de son mari.
Debout, chargée de bagages, elle vit le troisième bus s’engager sur la route à destination de Rennes et passer à sa hauteur. Son regard s’attarda sur les occupants. Un indéfinissable mélange de colère et de panique s’empara d’elle quand elle aperçut son mari assis sur un siège à côté de la vieille dame au chapeau.
Édouard la regarda à peine avant de tourner la tête. Cette lâcheté légendaire qu’elle lui avait toujours prêtée, sans pour autant l’imaginer capable d’un tel acte.
L’autocar venait de disparaître au bout de la rue quand un haut-parleur annonça l’arrivée imminente du TGV pour Paris.
Quai numéro 1. »

Extraits
« Il était pris au piège d’un fonctionnement tacite accepté il y a bien longtemps. À y réfléchir, dès le début de leur relation. Tout s’était construit sur cette dépendance et si cela l’avait flatté un temps, lui donnant de l‘importance voire un côté indispensable, il comprit alors à quel point il s’y sentait désormais prisonnier. Assis sur un tronc mort, il se noyait dans ses pensées, sombrait, refaisait surface, sombrait à nouveau. Il comprenait, dans un cruel constat, quel élément, de l’air ou de l’eau, constituait sa vie de couple. Il ignorait cependant le temps qu‘il lui faudrait pour trouver une zone où il avait pied. Pour l‘instant, l‘urgence était de trouver l’air. » p. 56

« Élise Lenoir
3, rue des Mouettes
22370 Pléneuf-Val-André

Val-André, le 10 août 2018

Mon cher Édouard,
Je remercie le destin de m’avoir permis de te retrouver juste au moment où j’avais besoin de t’écrire.
Je peux ainsi t’envoyer cette petite lettre, comme nous nous l’étions promis il y a maintenant si longtemps, pour t’annoncer que j’ai enfin réalisé mon rêve d’adolescente.
À cinquante ans, il était temps!
J’ai fait confiance à la vie…
J’espère que tu as réalisé le tien, l’idée était si belle et si importante à tes yeux…
Je pense souvent à toi. je ne t’ai pas oublié.
Je ne t’oublierai jamais. Comment pourrais-je…
Je t’embrasse,
Clic-clac,
Élise » p. 103

« Personne ne pouvait soupçonner la force du lien entre eux. De ces liens étranges qui existent déjà avant que les êtres se connaissent et frappent la rencontre du sceau de l’attachement inné et indéfectible. Cela avait permis à Raymond de comprendre l’enfant malgré le mur de silence et à Gauvain d’abandonner ses tourments à la confiance du vieux. Pas de passé à partager, dont il fallait tenir compte. Juste vivre le quotidien banal mais nourrissant, au propre et au figuré. Ce qu’on ne dévoile à personne, ils se le partageaient. Nul n’allait dans les endroits reclus qu’ils connaissaient, loin des sentiers battus et même des plus sauvages. Si Raymond avait parfois du mal à suivre, quand il était question de cèpes, de pieds-de-mouton et de bolets, il crapahutait comme un gamin à la chasse au trésor. Au diable ses articulations vengeresses. » p. 185

« Lui revint la description que Gaëlle avait fait de son fils, et qui le replongea au creux de sa propre enfance. L’hypersensibilité dont il avait souffert, sur laquelle il n’avait jamais posé de mots. Il avait dû appartenir à cette catégorie d’enfants différents qu‘on appelait aujourd’hui précoces, ou dys-quelque chose. Quarante ans plus tôt, ce genre de dépistage n‘était pas monnaie courante. Le comportement de cet adolescent le renvoyait à sa propre réalité – il en fut consolé. Sa différence, ressentie depuis toujours, ne lui apparaissait plus comme une faiblesse mais comme un fait dont il s’était accommodé. » p. 272

À propos de l’auteur
Agnès Ledig a d’abord exercé le métier de sage-femme, avant de se consacrer à l’écriture. Elle publie Marie d’en haut (Les Nouveaux Auteurs, 2011), Coup de cœur des lectrices Femme actuelle, avant de rejoindre les éditions Albin Michel avec Juste avant le bonheur (2013), qui remporte le prix Maison de la Presse, puis Pars avec lui (2014), On regrettera plus tard (2016), De tes nouvelles (2017) et Dans le murmure des feuilles qui dansent (2018). Son septième roman, Se le dire enfin, est édité chez Flammarion en 2020.
Elle écrit également des albums jeunesse illustrés par Frédéric Pillot. On leur doit Le petit arbre qui voulait devenir un nuage (Albin Michel Jeunesse, 2017) et Le Cimetière des mots doux (Albin Michel Jeunesse, 2019). En 2020, ce duo lance une nouvelle série chez Flammarion Jeunesse, collection «Père Castor», Mazette est très sensible et Mazette aime jouer. Depuis 2018, Agnès est «ambassadonneuse» de l’Établissement français du sang (EFS) afin de promouvoir le don de sang auprès du grand public. (Source: lisez.com)

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Grand frère

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

Prix Première
Prix Régine Deforges
Prix Goncourt du Premier Roman 2018

En deux mots:
Azad et Hakim grandissent en banlieue parisienne, inséparables jusqu’au jour où le cadet décide de partir en Syrie pour soigner les victimes de la guerre. Trois ans d’absence marquées par des attentats, trois années de doute et d’interrogations qui ne seront pas levées au retour du petit frère.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«C’était pas ma conception du djihad»

Pour Grand frère Mahir Guven a été couronné de nombreux prix et notamment le Goncourt du premier roman en 2018. Une récompense bien méritée pour ce récit à deux voix, celle du grand frère resté en France et celle du petit frère parti en Syrie.

C’est l’histoire de deux frères. L’aîné s’appelle Azad. Ça veut dire libre. Son cadet s’appelle Hakim. Ça veut dire le juste, le sage, l’équitable ou le médecin. Celui qui œuvre pour le bien.
Il y aurait mille façons de résumer leur histoire. D’abord familiale. Dire qu’ils ont grandi en région parisienne auprès d’un père syrien et d’une mère bretonne qui est morte trop jeune. Que l’autre et ultime membre de la famille est leur grand-mère qu’il a fallu placer dans une institution parce que son esprit commençait à vagabonder.
Puis sociale. On pourrait parler de leurs efforts d’intégration, raconter comment de jour en jour ils progressaient au football jusqu’à rêver de gloire jusqu’au jour où une agression, un tacle trop appuyé – le jours où les recruteurs du PSG les suivait – a eu raison de leurs ambitions sportives. Ils ont alors déprimé, passant des journées avec leur console. L’un cherchant refuge dans la religion, l’autre dans la drogue.
La religion, parlons-en aussi. De ces musulmans qui écument la cité pour enrôler de nouveaux adeptes en leur faisant miroiter non seulement la noble cause, mais aussi de nombreux avantages. S’ils se décident à suivre ces «frères», c’est plus désœuvrement et par manque de moyens financiers que par dévotion.
Enfin, il y aurait leur parcours professionnel. Car ils ont fini par se caser. Le grand frère est chauffeur VTC et le petit frère infirmier. Une petite main en lequel on place une grande confiance puisqu’il est l’encouragé à remplacer le chirurgien lors d’opérations chirurgicales à cœur ouvert.
Des destins ordinaires qui vont basculer le jour où une ONG va proposer à Hakim de partir en Syrie, le pays de son père qu’il voit tant souffrir, pour soigner les blessés.
Son absence va durer trois longues années.
Mahir Guven choisit de nous livrer d’une part la version d’Azad et d’autre part celle d’Hakim. Une manière subtile de nous faire comprendre à la fois le ressenti de l’un et de l’autre, de constater combien la réalité peut être distendue.
Et alors qu’en France, à la suite des attentats, tous les Syriens sont devenus suspects, en Syrie on essaie de sauver sa peau. Trois années de souffrance, trois années d’incompréhensions. Jusqu’à ces retrouvailles inattendues: « Il croit p’têt que la vie, c’est un film? Qu’on revient comme ça au milieu de la nuit sans prévenir? Pour qui y s’prend? Et il attend dans le couloir, trempé comme un chien errant. Mais moi, j’ai rien demandé, ça fait trois ans que je lui cours après et que je dors plus. Et Monsieur débarque comme ça, gratuitement. À lui de s’excuser. Petite merde. Il a pas changé, pas grandi. À présent ses doigts tremblent. Il les glisse dans sa poche pour me les cacher. C’est mon frère, l’homme que je déteste le plus au monde.
Il a lu tout ça dans mon regard. Tout ce que je veux lui dire depuis dix ans. […] C’est mon frère et je l’aime plus que tout. »
Ce face à face entre le grand et le petit frère de retour de Syrie est à la fois bouleversant, instructif et diablement bien construit. Avec un scénario digne du meilleur polar, avec des rebondissements qui vous ferons passer par toutes les émotions. Une belle réussite couronnée par le prix Goncourt du premier roman. Une récompense amplement méritée!

Grand frère
Mahir Guven
Éditions Le livre de poche
Roman
320 p., 7,90 €
EAN 9782253074366
Paru le 30/01/2019

Où?
Le roman se déroule alternativement en France et en Syrie, principalement en banlieue parisienne du côté de Bobigny, Bagnolet et Aubervilliers. On y évoque aussi une période au sein de l’armée jusqu’au Tchad et au Soudan et des vacances à Argelès-sur-Mer. Côté syrien, venant de Turquie, on passe par Alep, Raqqa jusqu’à Palmyre.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Grand frère est chauffeur de VTC. Enfermé onze heures par jour dans sa «carlingue», branché en permanence sur la radio, il rumine sur sa vie et le monde qui s’offre à lui de l’autre côté du pare-brise. Petit frère est parti par idéalisme en Syrie depuis de nombreux mois. Engagé comme infirmier par une organisation humanitaire musulmane, il ne donne plus aucune nouvelle. Ce silence ronge son père et son frère, suspendus à la question restée sans réponse : pourquoi est-il parti? Un soir, l’interphone sonne. Petit frère est de retour.
Un premier roman au style percutant. Mohammed Aïssaoui, Le Figaro littéraire.
Dans un langage maîtrisé truffé d’argot, Mahir Guven passe du portrait sociétal brossé avec un sens du détail journalistique au polar sur fond de djihadisme. Frappant, éclairant, mais aussi drôle. Amandine Schmitt, L’Obs.

Les 68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix d’Odile d’Oultremont

d_OULTREMONT_Odile_©Barbara_Iweins
Odile d’Oultremont est scénariste et réalisatrice. Après Les Déraisons, un premier très bien accueilli, elle a publié Baïkonour. (Photo: Le Soir © Barbara Iweins)

«Deux frères élevés en banlieue parisienne, l’un est chauffeur de VTC l’autre infirmier.
A travers les témoignages croisés de Grand Frère et Petit frère, on découvre la réalité d’une jeune génération franco-syrienne qui hésite entre forcer l’intégration uberisée de notre époque ou céder à l’illusion de la «terre promise» syrienne.
Mahir Guven dessine le portrait passionnant d’une fratrie sacrifiée à ses choix impossibles, avec un sens brillant du portrait. Sa langue est unique, décomplexée, tonitruante, c’est vif, c’est drôle, c’est terrible. J’en garde le souvenir de deux cœurs haletants, troublés, fiers et magnifiques.
Trois ans après, j’y pense encore, souvent, à ce roman. Et j’en suis heureuse.»

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Mahir Guven nous présente Grand frère à l’occasion de sa parution en poche © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Grand frère
La seule vérité, c’est la mort. Le reste n’est qu’une liste de détails. Quoi qu’il vous arrive dans la vie, toutes les routes mènent à la tombe. Une fois que le constat est fait, faut juste se trouver une raison de vivre. La vie ? J’ai appris à la tutoyer en m’approchant de la mort. Je flirte avec l’une en pensant à l’autre. Tout le temps, depuis que l’autre chien, mon sang, ma chair, mon frère, est parti loin, là-bas, sur la terre des fous et des cinglés. Là où, pour une cigarette grillée, on te sabre la tête. En Terre sainte. Dans le quartier, on dit « au Cham ». Beaucoup prononcent le mot avec crainte. D’autres – enfin quelques-uns – en parlent avec extase. Dans le monde des gens normaux, on dit « en Syrie », d’une voix étouffée et le regard grave, comme si on parlait de l’enfer.
Le départ du petit frère, ça a démoli le daron. Suffit de compter les nouvelles rides au-dessus de son monosourcil pour comprendre. Toute sa vie, il a transpiré pour nous faire prendre la pente dans le bon sens. Tous les matins, il a posé le cul dans son taxi pour monter à Guantanamo ou descendre à la mine. Dans le jargon des taxis, ça veut dire aller à Roissy, ou descendre à Paris, et transporter des clients dans la citadelle. Celle qu’on ne pourra jamais prendre. Et soir après soir, il rapportait des sacoches épaisses de billets pour remplir le frigo. La dalle, le ventre vide, la faim ? Sensation inconnue. Toujours eu du beurre, parfois même de la crème dans nos épinards.
Mais bon, quoi que le vieux ait fait, à part la Terre, ici-bas rien ne tourne vraiment rond. Parfois, je voudrais être Dieu pour sauver le monde. Et parfois, j’ai envie de tout niquer. Moi y compris. Si c’était aussi facile, je prendrais le chemin de la fenêtre. Pour sauter. Ou du pont au-dessus de la gare RER de Bondy. Pour finir sous un train. Moins rapide et plus sale. En vrai, j’en sais rien et j’m’en bats lek1, parce que aujourd’hui c’est le 8, et c’est le jour que Dieu a choisi pour son plan.
Le 8 septembre, c’est le jour où Marie la vierge est née. Pas le 7, pas le 9. Le 8, pour la faire naître et, des années plus tard, lui confier la mission d’accoucher de Jésus. Le 8 ? Un chiffre sans fin, et c’est le seul, c’est un double rond. Un truc parfait. Quand vous y mettez le pied, vous n’en ressortez plus. Le 8 : une embrouille, une esbroufe, un truc d’escroc, l’histoire que vous raconte un Marseillais. Et c’est aussi le jour où la femme sur la photo accrochée au mur au-dessus du buffet, celle qui sourit à côté de mon père, est remontée chez Lui, à Ses côtés. Fin de la mission. Morte.
Chaque fois, elles tremblent. Mes lèvres. Alors, j’essaie de faire sans. Ses bras, ses mains, son odeur, sa voix. Et son visage, et ses sourires, et la douceur de ses caresses dans nos cheveux. C’est pas facile de vivre. Ça fait pitié de le dire, mais j’ai pas honte. Je préférerais vivre sans ce truc dans le cœur. Me lever le matin, tôt, avant l’aube même, la tête vide, et boire mon café dans un bistrot du boulevard de Belleville en lisant les résultats sportifs, au milieu des bruits de vaisselle et des garçons qui s’activent. C’est dur de mourir en septembre, le 8. Parce que c’est le jour où Marie est née. Et Marie, elle n’a rien demandé à personne, on lui a mis Jésus dans le ventre et, par la force des choses, elle est devenue une sainte. En réalité, personne n’a rien compris. Personne. Ni les prophètes, ni les califes, ni les prêtres, ni les papes. Le choix de Dieu, c’est pas Jésus. Non, c’est Marie. Celle qu’il a choisie pour faire Jésus. La seule qui a obtenu ses faveurs. Le choix divin, c’est elle.
Sur la photo au mur, mon père est pas encore vieux. Mince comme un fil de pêche. Pas de moustache, mais déjà le monosourcil épais, scotché au-dessus de sa truffe de métèque. Zahié, la vieille de mon père, ma grande-reum, disait de ce sourcil que c’était l’autoroute de Damas à Alep. Comme si l’ange Gabriel lui avait calé la barre noire au milieu du front pour le différencier et jamais le perdre de vue. Un sourcil à mon père, et à Marie, il lui a dit de revenir à ses côtés. Combien d’années depuis son départ? Au moins dix ou quinze…? Peut-être vingt? Elle adorait Zidane. Elle le trouvait beau. L’équipe de France. Les bleus. Thuram et ses deux buts. La Coupe du monde. Dix-huit ans! Ça fait dix-huit ans et j’ai réussi à vivre tout ce temps. Plus longtemps sans elle qu’avec elle, et pourtant ça se referme pas, ça brûle toujours. Un puits de braise au milieu de la poitrine. Pourquoi nous ? Tout allait bien à cette époque. Enfin sûrement, je sais plus, comme l’impression que oui. Mais peut-être que c’était différent. On saura jamais. Et pourquoi le daron est resté seul tout ce temps? Il faut le voir : aigri, bougon, lui arracher un sourire mériterait une Légion d’honneur. Qu’est-ce qu’il fait à part regarder la télé, le foot, les émissions politiques ? Ou parler de son taxi? Je sais même pas si c’est son boulot ou la vie sans épouse qui l’a rendu aussi énergique qu’une huître qui se bute à la marie-jeanne. Les deux sûrement. Mais dix-huit ans seul ! Avec son taxi et son zgeg, ma parole. Une main sur le volant, l’autre sur le poireau. Et encore, pas sûr qu’il s’astique, qu’il mouche le petit singe, même pour l’entretien de la machine. Peut-être que le vieux va voir les tainps? Il a joué au cow-boy de la vie. Un tacos pour cheval, sa langue pour flingue, les joues chargées de mots à cracher sur les enculés, et deux fistons pour lieutenants. L’un parti pour le Far East. L’autre à sa table, buvant sa soupe et écoutant ses salades. Non, en vérité, ça aurait été plus simple autrement.
Sa vie est restée au cachot. Dans une zonz de doutes et de peurs. Il suffit de zoomer sur sa grotte et d’observer le soin qu’il porte à la préparation de la table pour se demander ce qu’il fout dans cet immeuble de chiens, dans ce quartier de crève-la-dalle, avec ces enfants de schlagues, une gueule de Pachtoune, des dents de gitan, et son métier de gadjo qui finira par lui faire pousser le bulletin pour Marine. Les gens pensent qu’on est feuj, wallahlaradim. Parce que tous les vendredis, la table est dressée comme à l’Élysée. Mais rien à voir, de toute façon mon vieux dit qu’il est pas musulman, mais communiste.
Et selon lui c’est pas une religion… Bref…
À sa table, qu’on soit deux ou vingt, rien n’est laissé au hasard, la disposition des plats, l’assortiment de couleurs, les assiettes, les couverts. « L’appétit vient d’abord des yeux, puis du nez », me dit le dar en arabe, en parsemant des épices sur un caviar d’aubergine. Elle, la table, pourrait lever la main droite et le jurer : « Oui, ton père est presque une femme comme les autres. » Enfin, la moitié du temps. Ce soir, il a consommé sa moitié féminine en préparant le dîner. Les trésors du mezzé sont éparpillés partout sur sa nappe en plastique. Quand il la sort, soi-disant pour pas abîmer la table, l’envie de l’insulter me chatouille les lèvres. À quoi ça sert d’acheter un meuble en merisier, si c’est pour mettre une nappe de chez Tati dessus ? Quel blédard, sur la tête de ma m… !
Cinq sœurs sont nées avant lui, il a été élevé comme s’il était la sixième. Ménage, cuisine et même couture avec minutie, labeur, gouttes au front, mains sèches et mal de dos. Pas un homme comme les autres, non. Il peut pas, les millénaires de coutumes et d’éducation dispensées aux femmes de son pays ont fait de lui un spécimen à part. La mère et les sœurs l’ont réglé comme une jeune femme syrienne qu’on prépare dès l’enfance pour épouser un enfoiré du village voisin. Enfin, dans le meilleur des cas, parce que souvent c’est plutôt un cousin, pour tenir une promesse de daron à daron faite à la naissance.
Tout ça, il l’est la moitié du temps. Car l’autre moitié, c’est un moustachu à la voix rauque presque ordinaire, il mastique la bouche ouverte en essayant de formuler une énième théorie sur la guerre au bled. À chaque mot, il propulse d’entre ses lèvres de minuscules morceaux de nourriture trempés de salive qui viennent buter sur les poils de sa moustache. Puis sa grosse main velue empoigne une serviette comme une éponge à chiotte et il s’essuie la bouche à la manière d’un maçon qui gratte une vieille peinture au papier de verre. Mon daron, c’est presque une œuvre d’art qui parle sans arrêt et répète en boucle : Assad, Daech, les Américains, Merkel, Hollande, Israël, Damas, Alep, les Kurdes, et Tadmor, son village natal, et nanani, nanana… avec grognement à chaque virgule et insulte à chaque point. En vrai, il casse les couilles de ouf… Mais bon, c’est mon daron, et il faut faire avec. La famille, quoi. Normal…
Sur la table, tout est prêt comme sur les photos des livres de cuisine. Un festin pour dix, mais on est plus que deux. Sa femme ? Partie avec la grande faucheuse. Sa mère ? Maison de retraite. Son fils aîné ? À sa table, à attendre. L’autre fils ? Disparu, parti loin, loin, très loin, soi-disant pour soigner les pauvres. Mais sûrement chez les fous, à la guerre, sur la route de la mort, peut-être dans le désert, peut-être dans un cimetière, tombé Kalach à la main, ou toujours vivant dans le bled de son père. Celui de la Bible, de la télé, d’Internet, des fous de Dieu, que les cerveaux ont en horreur, sans vraiment savoir ce qu’il s’y passe. Au Cham, comme disent les gars du quartier. En Syrie, quoi ! Sûrement qu’il est en train de niquer sa mère au milieu de la rocaille, à l’ouest du Tigre, à l’est de l’Euphrate et de la Méditerranée, là où la vie vaut moins qu’un regard déplacé, moins qu’une clope fumée, moins qu’un foulard mal attaché. Fils de putain. Pardon, Maman. »

Extraits
« À cause de ses problèmes politiques, il a jamais pu retourner en Syrie. Alors avec le repas, le café et la musique, c’est comme s’il était au village, il cultive le souvenir du bled. L’exil a jamais été son truc. Il connaît l’histoire, la politique, l’économie de ce pays sur le bout des doigts, mais en vrai il comprend rien à la France. Il pense que c’est un pays parfait et que tout le monde est intelligent. Sauf que la connerie est la richesse la plus équitablement partagée au monde. Et Dieu n’a pas oublié la France. Du coup, là-haut dans la tête de mon père, ça bugue, il comprend pas, ça le bute et ça le rend lui-même con. » p. 26

« Il croit p’têt que la vie, c’est un film? Qu’on revient comme ça au milieu de la nuit sans prévenir? Pour qui y s’prend? Et il attend dans le couloir, trempé comme un chien errant. Mais moi, j’ai rien demandé, ça fait trois ans que je lui cours après et que je dors plus. Et Monsieur débarque comme ça, gratuitement. À lui de s’excuser. Petite merde. Il a pas changé, pas grandi. À présent ses doigts tremblent. Il les glisse dans sa poche pour me les cacher. C’est mon frère, l’homme que je déteste le plus au monde.
Il a lu tout ça dans mon regard. Tout ce que je veux lui dire depuis dix ans. […] C’est mon frère et je l’aime plus que tout. » p. 102

« Puis je comprenais pas un truc. Les deux terros avaient déclaré bosser pour Al-Qaïda au Yémen. Mais ici nos gars en parlaient comme si c’était les nôtres qui avaient fait les attentats. Moi, c’était pas ma conception du djihad. La guerre, il fallait la mener à la loyale, et c’est ce qu’on faisait ici. Mais je fermais ma gueule. Pas trop le choix. Les moudjahidines avec qui je vivais ne comprenaient rien, ils avaient pas fait d’études. C’étaient des anciens d’Irak et d’Afghanistan. Pour les éviter, je trouvais des moyens de rentrer assez tard, et après le dîner je repartais rendre visite aux convalescents. À force de travail, en sept mois j’avais l’impression d’avoir passé un doctorat en médecine. Bedrettin me laissait opérer. C’est lui qui faisait encore les diagnostics. Souvent, il me forçait à m’exercer. C’était un peu toujours la même chose. Des balles, des plaies, des entailles. Nettoyer, recoudre, vérifier les lésions, puis suturer la peau. » p. 112

À propos de l’auteur
Mahir Guven est né apatride en 1986 à Nantes. Il a écrit Grand frère, son premier roman en 2017. Son histoire personnelle fait écho à son écrit: né apatride d’une mère turque et d’un père kurde, il n’aura de cesse de chercher sa place dans la société, tout comme le personnage principal de son roman. Salué par la critique, Grand frère a obtenu diverses récompenses en 2018 dont le prix Première, le prix Régine Deforges ainsi que le prix Goncourt du Premier roman. Son style percutant et incisif tout comme la thématique traitée ont fait rentrer ce roman dans l’univers prestigieux de la littérature française. Parallèlement à ce métier d’écrivain, il participe au journal Le 1 (hebdomadaire lancé en 2014 par Éric Fottorino et Laurent Greilsamer; il traite de sujets d’actualité à travers le regard d’écrivains, de chercheurs, d’anthropologues, etc.) qu’il décide de quitter en avril 2018 pour se consacrer à ses projets. Il collabore actuellement à la revue America, lancée en 2017 par Éric Fottorino et François Busnel, trimestriel français consacré aux États-Unis pendant la durée du mandat de Donald Trump. Il dirige aujourd’hui la nouvelle collection «La Grenade» aux éditions JC Lattès. (Source: Hachette)

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Des vies débutantes

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En deux mots:
Exilé aux États-Unis, Adrien rêve de devenir photographe. En attendant , il fait le taxi dans une petite ville du Wisconsin. Ayant trouvé un emploi dans un centre photo du Maine, il va y faire deux rencontres déterminantes et tracer son parcours avant de devoir fuir devant la police.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«L’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai»

Le premier roman de Sébastien Verne a tout du roman d’apprentissage. Il retrace le parcours d’Adrien, un Français exilé aux États-Unis avec un appareil photo en bandoulière. Il va tutoyer son rêve avant de prendre la fuite et basculer vers le polar…

Les photographes et la photographie semblent particulièrement inspirer les romanciers. Après Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse et La femme révélée de Gaëlle Nohant, voici le parcours d’Adrien, jeune photographe français qui s’est exilé aux États-Unis. On le retrouve à La Crosse, petite cité du Wisconsin qui borde le Mississipi au moment où débute le roman.
Il vient d’obtenir le droit de conduire un taxi et peut ainsi mêler l’utile à l’agréable, en réalisant des clichés de la région mais surtout de ses habitants et notamment de certains de ses clients. Celui qui l’intrigue le plus est un homme qui lui commande une bouteille de brandy qu’il doit lui livrer tous les matins et empoche pour cela cinquante dollars. Sans le connaître, il aimerait le prendre en photo. Mais ses demandes restent vaines jusqu’au jour où le silence l’accueille. S’enhardissant, il pénètre dans la maison et découvre une femme morte «encadrée d’animaux empaillés qui semblent lui survivre». Plutôt que d’appeler les urgences, il récupère son matériel et réalise une séance photo, m’hésitant à mettre le cadavre en scène. Ce sera son dernier rendez-vous, car son patron le vire illico.
«Du coup, Adrien a du temps à tuer. En fouillant à la bibliothèque, il trouve une quantité phénoménale d’articles. La vieille femme au brandy, c’est «madame Dahmer, mère de Jeffrey Dahmer, condamné pour multiples assassinats, tueur en série». Son fils a défrayé la chronique, il a marqué l’Amérique au fer blanc. On l’a appelé «le cannibale de Milwaukee» en 1991.»
Adrien n’aura pas chômé longtemps. Il est embauché comme technicien de laboratoire à Rockport, dans le Maine. Un travail à mi-temps qui va tout à la fois lui permettre de se perfectionner et de côtoyer photographes de renom et élèves du Rockport Photo Center où il ne tarde pas à faire son trou. Parce qu’il a aussi trouvé là deux personnes qui ont trouvé le moyen de mettre du beurre dans leurs épinards. Gloria, responsable de la galerie photo, s’occupe entre autres des tirages photo et n’hésite pas à se constituer une petite réserve personnelle. Travis pour sa part gère les commandes pour le laboratoire et complète ses revenus en organisant du trafic de matériel. Tout se passe bien jusqu’au jour où les soupçons se précisent et où la fuite semble le moyen le plus sûr d’échapper à la police. Le road-trip qui s’impose alors nous conduit à travers le Maine vers le Canada…
Pour un premier roman Sébastien Verne combine parfaitement les codes du roman d’apprentissage et celui du roman «américain», y ajoutant même une touche de polar bienvenue. Dans les pas de ce trio improbable, dont il serait dommage, de dévoiler ici le destin, on se laisse emporter. Comme dirait Barbara,
Si la photo est bonne
Juste en deuxième colonne
Y a le voyou du jour
Qui a une petite gueule d’amour

Des vies débutantes
Sébastien Verne
Asphalte Éditions
Premier roman
192 p., 16 €
EAN 9782918767916
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, à La Crosse dans le Wisconsin, puis à Rockport dans le Maine, avant de partir vers la frontière canadienne en passant notamment par Belfast puis Unity et Skowhegan. On y évoque aussi la France où Adrien retrouve quelques temps ses racines.

Quand?
L’action se situe aux début des années 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Fin 1992, en bordure du Mississippi. Jeune photographe français, Adrien fait le taxi dans le Wisconsin et documente son périple américain: portraits de clients, paysages fluviaux. Repéré pour un de ces clichés, il est embauché par un centre photographique de prestige, dans le Maine. C’est là qu’il fait deux rencontres fondamentales: Gloria, la responsable de la galerie, qui détourne des tirages de grande valeur, et Travis, avec qui il se livre à des trafics de petite envergure. Mais le trio d’écorchés va s’embarquer sur un coup trop gros pour lui. Vingt ans plus tard, Adrien aura l’opportunité de retourner sur les lieux de cette jeunesse aventureuse…
Roman d’apprentissage, Des vies débutantes est une ode à la liberté et aux grands espaces américains. Au fil des pages se dessine la trajectoire d’un homme qui s’est écarté malgré lui du chemin tracé pour se retrouver en marge de sa propre existence.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog L’Or des livres 
Blog Unwalkers 
Blog Bepolar (Jérôme Vincent)
Blog The killer inside me 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Entretien d’embauche
« Tu veux du café?
– Non merci.
– Comment tu t’appelles?
– Adrien Beausure.
– T’es canadien?
– Oui, Québec francophone.
– Tu as le permis ? »
Il hoche la tête, connivence.
«Jamais condamné?»
Il secoue la tête, connivence à nouveau.
Le voilà presque au volant d’un taxi jaune, à la suite du plus rapide entretien d’embauche de sa vie. Il a menti – il n’est pas plus canadien que portoricain –, mais il est recommandé par Slim, le reste est convenu. Celui avec qui Adrien a rendez-vous est un Indien qui se fait appeler Rikkie. Le téléphone sonne, il répond, attentif, puis reformule quasi instantanément : «Hillview Homes, pour Lutheran Hospital, dans cinq minutes, entendu.»
Bande-son, l’annonce au dispatch : «Hillview Homes, pour Lutheran Hospital, dans cinq minutes pour Phil, tu te dépêches !»
Le business de Rikkie donne sur State Road. Pour y entrer, on passe un portail vaguement grillagé, à l’ombre en cette saison. Le soleil distille de longues silhouettes sur le rectangle d’asphalte à l’opposé. Ses rayons, sur le mur d’en face, aux briques peintes en rouge, réchauffent un peu le parking, au moins visuellement. Deux taxis hors d’usage sont garés là, à l’écart. Le premier, enfoncé à l’avant, est amputé d’une portière ; l’autre patiente, essoufflé, sur un cric. Rikkie se réserve l’exigu garage comme atelier et, à l’arrière, il camoufle tant bien que mal des bidons d’huile usagés, vestiges encombrants d’une flottille de taxis en bordure du Mississippi.
Le local de Rikkie est ouvert à tous les vents. Il y habite, aussi. Le rez-de-chaussée est équipé d’une cuisine qui ne sert qu’à faire du café. L’endroit est assez propre. Dans le flot des appels matinaux, Rikkie s’active, seul à gérer sa minuscule plate-forme logistique, son mug à la main ; il pioche un donut nappé au chocolat avec des pépites roses. On se réveille tout juste dans cet îlot de La Crosse, Wisconsin. Au talk-show du matin, des soldats américains débarquent en Somalie, ils sont en nombre, opération « Restore Hope », ni Adrien ni Rikkie ne savent vraiment pourquoi. Ils se laissent distraire par l’écran, après la pub, des images de routiers en déroute dans le blizzard plus au nord, à la frontière du Minnesota. Il est 8 heures, Channel 8 WKBT, les news, mercredi 9 décembre 1992, moins onze degrés Celsius à La Crosse, pas de précipitations, soleil toute la journée.
Dans cette pièce basse de plafond, un cerf empaillé, trophée de chasse, toise les deux hommes. Le téléphone sonne à nouveau, Adrien s’écarte et sort du terrier. Depuis la porte, il entend Rikkie qui fait l’annonce au dispatcher :
«Hillview Homes, pour Lutheran Hospital, t’es sur place Phil?»
Rikkie s’affaire aux urgences du matin. Adrien joue avec son ombre contre le mur ; ça l’occupe et le réchauffe sûrement. Il traîne sur le parking en attendant son taxi jaune.
Période d’essai
Une Oldsmobile Sedan 1987 franchit lentement le portail, son ombre déformée se dessine sur le mur, elle se gare à dix mètres de là. Le chauffeur, bedaine en mauvaise santé, s’extirpe de la voiture, quelques miettes accrochées aux rayures vertes de son pull-over. Rikkie observe puis s’approche. Il aime qu’on prenne soin des véhicules, Adrien l’a immédiatement compris.
« Tu remplaces toujours un gars, tu prends sa voiture. Il finit la nuit, tu prends la journée. Pour l’instant, on fait comme ça, on verra après comment ça se passe. Tu t’arrangeras avec les autres, tu prendras la nuit ou la journée, c’est pas mon problème. »
La buée sort de sa bouche comme d’un pot d’échappement.
«La Sedan revient toujours avec le plein, sinon c’est toi qui payes. Tu me dois 75 dollars de location et le reste, c’est pour toi.»
Voilà pour la fiche de poste. Les règles doivent être simples pour les chauffeurs de taxi, ça limite les embrouilles. La radio, c’est déjà assez problématique. Le téléphone sonne, Rikkie se presse à l’intérieur.
Dispatch: «University Main Hall vers l’aéroport. Phil, c’est pour toi dans la foulée!»
10 h 30, calé au fond d’une lourde américaine jaune pétant, Adrien parcourt l’étendue d’un territoire qu’il partage désormais avec l’immense Mississippi, monstre de boue.
La Sedan a déjà le ventre vide, le pull rayé vert est un arnaqueur. Il fait le plein au Kwik Trip, spécialiste en remplissage, gasoil, estomac, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, café tiède. Helen est une balise au comptoir, ils se voient tous deux pour ne pas se sentir seuls, passer la mauvaise saison ensemble, blottis parfois l’un contre l’autre. Elle habite l’immeuble le plus haut de toute la ville, au coin de Cass Street et de Third Street, au-dessus du Piggy’s. Avant d’entrer, il passe toujours sous une tenture à la belle calligraphie blanche sur fond bleu d’où se détache « Elliot Arms Apartments », ça donne un air citadin à leur liaison, mais ça ne suffit pas. Il se lasse parfois très vite des jouets, surtout de ceux qu’il n’a pas vraiment voulus.
Un taxi fonctionne comme les griffes d’un râteau. Il agrippe tout. Rikkie possède la compagnie. Quoi qu’il arrive, il prend 75 dollars au chauffeur du matin et autant en fin de journée. Tous les taxis de La Crosse, Wisconsin, appartiennent à Rikkie, tous les taxis sont jaunes, c’est comme ça, la règle est immuable, un numéro de téléphone, 782-9492, sur chaque portière. Le véhicule fonctionne sans taximètre. Dès son premier jour, préliminaire à toute chose, Adrien passe au lavage et astique vite fait l’intérieur de la Sedan. Touche finale, il asperge l’habitacle de quelques gouttes d’huile essentielle de lavande ; un taxi présentable est un taxi aimable. Chacun des chauffeurs se souvient de cette pancarte accrochée au-dessus du coin de table qui fait office de bureau, réalisée dans un point de croix grossier. Rikkie la pointe volontiers du doigt, elle rappelle sans ambiguïté la devise éclairée du patron : «Qualité, disponibilité, ponctualité.»
«Quoi qu’il arrive, tu règles le compteur à zéro en début de trajet, tu multiplies par un dollar cinquante le mile et tu as le prix de ta course. Facile de t’en souvenir, non?»
Bien que l’usage de cette arithmétique ait objectivement quelque chose d’effrayant, il semble que c’est la norme acceptée. Ne manque plus qu’un joli canevas «tu t’y conformes ou tu dégages!». Il faut à Adrien une demi-douzaine de courses avant de payer la location et le gasoil. Son travail finance la rente de Rikkie. C’est normal, il en a fait, des efforts, le boss, pour se garder une place au soleil. Une compagnie de taxis, ça se construit à la force du poignet, et Adrien a toute sa place dans cette petite chaîne alimentaire. Son visa expire bientôt et il a besoin d’argent.
Dispatch : « Au 3035, 31st Street vers Kmart… »
Alors, en arpenteur, des journées entières, Adrien parcourt un bout du comté et tente de reconstituer sa trésorerie. Il s’aventure jusqu’à Shelby, Coon Valley ou Lake Delton. Il emprunte des routes désertes, improbables et qui parfois figurent à peine sur sa carte. Il pousse jusqu’à Trempealeau tout au bout, après State Road 61, pour une dame qui veut se rendre chez le coiffeur à La Crosse. C’est une excellente course, il fera l’aller-retour.
À cette époque de l’année, les rives du fleuve sont prises par les glaces, à Trempealeau. Les semaines d’hiver se succèdent et le ciel crache de la neige lorsqu’il ne fait pas trop froid. Le village est recroquevillé sur une route principale que le fleuve, glacé et poissonneux, peut avaler à la première crue. Au bout, l’embarcadère des barques à fond plat. Lorsqu’à l’été elles rentrent, ventrues, c’est pour laisser la famille Dubois décharger, vider, fumer des carpes et des poissons-chats au bois de hêtre. Dubois Smokery est un passage obligé avant l’expédition vers les quartiers juifs de New York. La lumière se rend complice, devient propice. Adrien prend quelques photos, documente un village hibernant. Il se gare à l’écart, laisse le moteur de sa voiture tourner et s’éloigne d’une centaine de mètres environ, puis il photographie son taxi jaune dans la grisaille. »

Extrait
« Du coup, Adrien a du temps à tuer. En fouillant à la bibliothèque, il trouve une quantité phénoménale d’articles. La vieille femme au brandy, c’est «madame Dahmer, mère de Jeffrey Dahmer, condamné pour multiples assassinats, tueur en série». Son fils a défrayé la chronique, il a marqué l’Amérique au fer blanc. On l’a appelé «le cannibale de Milwaukee» en 1991; Slim a presque mis dans le mille. Le type, il a tué dix-sept homosexuels, ils l’ont chopé c’était il y a deux ou trois ans. Sa tête au regard vitreux, vestige unique, relique, est conservée par sa tordue de mère. La légende veut qu’il ait été scalpé et décapité par son codétenu, un Indien. C’était partout dans les journaux.
Adrien a quitté La Crosse le soir du 16 avril 1993, suite au message téléphonique d’une certaine Gloria Underwood, responsable au Rockport Photo Center lui signifiant que son tirage intitulé Roue de la fortune est porteur de bonnes nouvelles et qu’on l’attendait dès que possible à Rockport, Maine pour un job à mi-temps de technicien labo. » p. 50-51

À propos de l’auteur
Sébastien Verne vit à Lyon. Des vies débutantes est son premier roman. (Source : Asphalte Éditions)

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Avant la longue flamme rouge

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En deux mots:
Saravouth a 11 ans en 1971, au moment où le Cambodge traverse l’une des pages les plus sombres de son histoire. Il trouve refuge dans son «royaume intérieur», fruit de ses lectures pour occulter le drame qui va toutefois le rattraper. Il faudra désormais qu’il se débrouille seul…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Du Pays des Khmers au Royaume intérieur

Changement de registre pour Guillaume Sire qui, après avoir exploré la télé-réalité avec Réelle nous entraine au Cambodge. Sur les pas d’un enfant tentant d’échapper à la guerre, il nous offre un drame émouvant et une ode à la littérature.

Nous avions laissé Guillaume Sire retracer la folie qui s’était emparée de la France avec l’arrivée de la téléréalité dans Réelle. Il nous revient avec un roman aussi fort, mais à la fois géographiquement et thématiquement fort différent puisqu’il a cette fois choisi un garçon pour raconter les années qui ont vu le Cambodge basculer dans l’horreur.
À onze ans, Saravouth ne semble toutefois pas trop se soucier des bruits de bottes. Il a trouvé son bonheur dans les livres, dans les histoires qui façonnent son imaginaire. Sa mère, qui enseigne la littérature au lycée français de Phnom  Penh, lui fait notamment découvrir l’Iliade et l’Odyssée. Dans l’esprit du garçon, les personnages d’Homère viennent rejoindre ceux de Peter Pan, ou le petit garçon qui ne voulait pas grandir de James Matthew Barrie qu’elle lui lisait le soir.
C’est ainsi qu’il construit son «Royaume intérieur», creuset des aventures les plus folles que sa sœur Dara aimerait beaucoup pouvoir visiter. D’autant que sa fantaisie ne semble pas avoir de limites et que tous les récits, comme par exemple les légendes que sa voisine Thàn lui confie, viennent le nourrir de nouveaux détails. Saravouth va tenter coûte que coûte de préserver cet espace de liberté face à la violence qui se déchaîne autour de lui. Les khmers rouges, les Américains, les Français vont essayer de pousser leurs pions, de résister, d’avancer, de s’imposer dans un pays totalement déstabilisé. Devant la menace, il faut fuir, tenter de trouver un refuge plus sûr. Mais les explosions, les balles qui sifflent et les mortiers qui s’abattent vont provoquer l’éclatement de la famille et séparer le garçon des siens. C’est seul qu’il va tenter de regagner Phnom Penh, trouver refuge dans un pensionnat et essayer de retrouver les siens. Toute l’horreur de la situation est racontée à travers des scènes saisissantes, comme celle où le bateau dans lequel les réfugiés ont pris place est canardé de tous côtés et où Saravouth voit ses compagnons d’infortune mourir les uns après les autres avant d’être à son tour blessé et devenir inconscient.
La seconde partie du roman, toute aussi passionnante, nous montre le garçon tenter de se construire un avenir tout en espérant pouvoir un jour retrouver cette famille dont il a perdu toute trace. Mais quand on a Peter Pan et Ulysse pour allié, tout devient possible…
Basé sur une histoire vraie, ce roman de bruit et de fureur, nous offre une nouvelle – et fort émouvante – variation sur la guerre et ses ravages, sur la folie qui peut s’emparer des hommes et sur la barbarie qui en découle. Mais il se double, et c’est ce qui le rapproche de Réelle, d’un roman initiatique. Le destin de Saravouth se joue tout autant autour de l’institut Saint-Joseph que dans son esprit. Les livres lui auront appris que même la mort peut être déjouée, que le pire n’est jamais sûr. Qu’un vers de René Char peut suffire à vous éloigner de l’enfer.

Avant la longue flamme rouge
Guillaume Sire
Éditions Calmann-Lévy
Roman
332 p., 19,50 €
EAN 9782702168790
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule au Cambodge, entre Phnom Penh, Kampong Chhnang et Tonlé Sap.

Quand?
L’action se situe en 1971 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Il essaye de courir en poussant sa famille devant lui, mais un hurlement ouvre le ciel et  une  mitraillette frappe des millions de coups de  hache partout en même temps. Dans le Royaume, il y a des vrombissements lointains. »
1971: le Cambodge est à feu et à sang. Saravouth a  onze  ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur  mère  enseigne la littérature au lycée français. Leur  père travaille à la chambre d’agriculture. Dans  Phnom  Penh assiégée, le garçon s’est construit un  pays imaginaire: le  «Royaume  Intérieur».
Mais un jour, la guerre frappe à sa porte. Les fondations du  Royaume vacillent. Séparé de ses parents et de sa sœur, réfugié dans la forêt sur les rives du Tonlé Sap, Saravouth devra survivre dans un pays en plein chaos, animé par  une  volonté farouche de retrouver sa famille.
Inspiré d’une histoire vraie, ce roman restitue une épopée intérieure d’une rare puissance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Dépêche
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
À voir À lire (Cécile Peronnet)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog C’est quoi ce bazar? 
Blog Passeuredelivres
Le Blog littéraire de Dan Burcea (Entretien avec l’auteur)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Saravouth a beau avoir onze ans, il a déjà réalisé une œuvre colossale. Ça a commencé quand il en avait cinq, lorsque sa mère, au lieu des albums illustrés, a ouvert un livre sans un dessin. Feuillets jaunis, fendillés sur les bords, odeur de chou, texture de toile d’araignée, goût de feu de bois, caractères d’imprimerie vaguement gothiques.
— Il était une fois, dans un château fort…
— Qu’est-ce que c’est, maman, un château fort ?
— C’est une pagode avec des murs épais, des tours, un donjon, des remparts, des douves, une église, du foin et des chevaux. Une pagode européenne.
— Et à quoi ça ressemble ?
— Mon chéri, c’est très haut.
— Et à quoi ça sert ?
— À protéger la princesse.
— C’est tout ?
— Et les récoltes. Protéger la princesse et les récoltes.
— Il y a des fenêtres ?
— Il y a des meurtrières.
— Qu’est-ce que c’est des meurtrières ?
— Ce sont des fenêtres assez larges pour tirer des flèches sur les ennemis et assez étroites pour ne pas être touché par les leurs.
— Et les douves, maman, qu’est-ce que c’est ?
— La pagode est entourée d’eau. C’est ça les douves.
— Et à quoi ça sert ?
— Toujours pareil : protéger la princesse et les récoltes. Je la raconte, cette histoire ?
— D’accord.
— Il était une fois, dans un château fort, une princesse enfermée dans la chambre du donjon, son père le roi n’est pas rentré des croisades…
Saravouth trouva la description du château insuffisante. Il décida de la compléter dans sa tête. En plus de l’église, du foin, des chevaux blancs et blonds, des tours en pierres polies, luisantes, des meurtrières et des douves vaseuses, il imagina un toit de verre semblable à celui du pavillon Napoléon-III, une esplanade gardée par des lions sculptés et un clocheton d’émeraude. À l’heure du dîner, le château était complet. Pour franchir les douves, où nageaient des requins et des gobies phosphorescents, il fallait passer un pont-levis en bois vermoulu. Pour compléter les tours crénelées, Saravouth avait ajouté des toits pointus, rouges et laqués. Et pour la princesse, une cheminée d’où s’exhalait un parfum de noisette. Le soir, il ne trouva pas le sommeil avant d’avoir ajouté encore plusieurs détails. Des canards morillons et des buffles dans la cour, des cerisiers, des nuages mousseux et vernissés, des chevaliers en armure, un boulanger et l’odeur du pain : les petits éclats tièdes, la farine envoûtante. Ça se mariait au parfum de noisette. Le lendemain il plaça une montagne derrière le château, des éboulis, des grottes, la neige éternelle, les cheveux de glace. Il n’avait jamais vu de montagne semblable mais c’était d’après lui une sacrée réussite. Il ajouta encore un temple bouddhiste : chedi conique, stèles, pierres angulaires. Et une mission coloniale : la croix, les chapelles, les colonnades doriques. Une échelle de corde, une balançoire en bois peint. Puis une forêt autour de la montagne, d’arbres ébouriffés. Ensuite, les animaux. Un hippopotame dont la peau avait la consistance de l’écorce du hêtre, des loutres rieuses et d’autres mammifères qu’il inventa de toutes pièces : bananes-girafes, tamtams-à-becs, coquecigrues… Et finalement une meute de tapirs à monocle. Après dix mois de travaux, il décida d’intituler son œuvre Le Royaume Intérieur. Aussitôt, il lui sembla qu’il fallait également donner un nom au monde où vivaient ses parents, Dara et les autres êtres humains. Ce serait L’Empire Extérieur.
Depuis le jour glorieux du premier château fort, Saravouth n’a pas arrêté d’ajouter des éléments au Royaume. Parfois des détails : un toboggan orange, une cabane amphibie. D’autres fois des merveilles, dont la construction exigea plusieurs jours de travail. Il mit une semaine à engendrer le peuple des Tings, avec sa Cheftaine-à-Plumes, ses Découvreurs, les herses de son village et le Totem d’Hiver. Et presque un mois à dessiner la Baie-du-Matin-Clair, ses cubes de marbre scintillant, sa mangrove labyrinthique, son eau turquoise, ses têtards-étincelles, son pho-follet et la forêt des trompettes-à-groseilles. À cela s’ajoutèrent une mer salée, des océans, des îles, d’autres châteaux et plusieurs peuples enracinés : Sioux, Judokas, Tartares, Bohémiens, Caïds et, bien sûr, les Pirates redoutables et le taureau Bouldur.
Chaque leçon à l’école est l’occasion d’ajouter des substances, comme les briquettes d’un jeu de construction qui n’aurait ni fin ni limite. Une leçon d’histoire sur la prise d’Angkor lui a fourni une armée de Siamois. Une leçon d’anglais lui a procuré des bumblebees. Une leçon de français des coqs en pâte. Une leçon de sciences naturelles un Théâtre-aux-Abeilles. Saravouth pioche des personnages, des décors, il recompose, additionne, démêle. Il a élevé une tour parabolique au bord du Précipice-Horizon. Déployé une nuée de cerfs-volants au-dessus du Baobab-Souterrain. S’il repère dans une rue de l’Empire un chat au pelage satiné ou n’importe quel fragment ouvragé et digne d’intérêt, touk-touk aérodynamique, flaque présumée sans fond, il en génère une copie et la transfère au Royaume. Les histoires que sa mère lui raconte constituent un gisement inépuisable, ainsi que la catéchèse du père Michel. C’est grâce à cette dernière qu’il a annexé au Royaume une région nommée Ancien-Testament, dominée par le mont Sinaï, ainsi qu’une région nommée Nouvelle-Alliance, dominée par le Golgotha – et des personnages remarquables tels que Salomon-Le-Roi-Sur-Son-Trône, Simon-des-Sirènes, Pierre-à-Pleurs et Zachée-Dans-Les-Branchages.
Le syncrétisme mi-bouddhiste, mi-hindouiste des Cambodgiens, pratiqué par les grands-parents de Saravouth, est lui aussi un généreux pourvoyeur. Saravouth a intégré la triade hindoue – Brahma, Vishnou, Shiva – et Ganesh le dieu à tête d’éléphant, avec dans les mains une hache, un nœud coulant et un citron ; ainsi que son bouddha préféré : le prince Vessantara, avant-dernière incarnation du Gautama. L’histoire du Vessantara raconte comment un brahmane prénommé Jujaka a abusé de la générosité du prince en lui demandant de lui donner ses enfants, ce que Vessantara, qui avait fait le vœu d’être parfaitement généreux, accepta sans hésitation. Seule sa femme, Maddi, aurait pu sauver les enfants. Mais, au moment critique, elle était retenue dans la forêt par un tigre. À son retour, il était trop tard. Le brahmane Jujaka avait emporté son fils, Jali, et sa fille, Kanha.
Saravouth dessine les créatures du Royaume et punaise ses œuvres aux murs de sa chambre, de sorte que les exportations ont lieu tantôt de l’Empire vers le Royaume, tantôt du Royaume vers l’Empire. Il existe des passages. La chambre à coucher, naturellement. La salle d’attente chez le pédiatre, la cour de récréation et la banquette de la voiture. Les yeux de Saravouth quand ils sont ouverts sont une lunette astronomique pointée depuis le Royaume vers l’Empire. Fermés, ils forment sur le seuil de l’Empire un gouffre noir et vivant dans lequel il suffit à Saravouth de se jeter pour atterrir dans le Royaume. Son nez, ses doigts et ses oreilles sont quant à eux autant de ponts suspendus par lesquels transitent dans les deux directions des milliers de messagers plus ou moins subtils et déterminés.
Si un autre enfant à l’école veut lui voler sa balle en osier, Saravouth plonge dans le Royaume et demande au taureau Bouldur de lui donner assez de force pour affronter l’ennemi. Lorsque le professeur d’histoire l’interroge à propos de la guerre menée par Jayavarman pour expulser les pilleurs chams, il n’a qu’à répéter ce que murmurent à son oreille les kokobulles chargés pendant qu’il dort d’apprendre ses leçons. Et si le surveillant général, monsieur Faïck, le punit parce qu’il a chahuté au réfectoire, il est consolé par la Dame-aux-Yeux-Noirs.
Il a essayé d’en parler aux adultes. À ses parents, ses grands-parents, aux professeurs de l’école René-Descartes, à quelques conducteurs de touk-touk et aux curés de la mission Saint-Joseph. « J’ai construit un pays à l’intérieur de ma tête. » Mais aucun ne le croit. Ou bien ils le croient, mais aucun ne comprend, parce que pour eux c’est normal à onze ans d’avoir, comme ils disent, « de l’imagination ». S’ils écoutaient plus attentivement, ils sauraient pourtant que le Royaume ne ressemble pas au monde imaginaire des autres enfants, et ce pour au moins deux raisons. D’une part, sa géographie est cumulative : tout ce qui est créé dans le Royaume s’ajoute à ce qui l’a été. D’autre part, les lois physiques du Royaume, même si elles diffèrent de celles de l’Empire, sont inéluctables. Par exemple si Saravouth jette une balle, elle rebondit, s’élève, et reste cinq secondes en l’air. Ni quatre, ni six, mais cinq. Cinq secondes exactement. Puis elle retombe sans précipitation, comme Neil Armstrong sur la lune. D’ailleurs en voyant cette espèce d’ours blanc sauter sur la surface poussiéreuse et accidentée, et flotter avant de retomber, Saravouth en a tout de suite conclu que le Royaume avait annexé la Lune.
Il a également essayé de parler du Royaume aux autres enfants, et en particulier à ses amis de l’école : Hak et Michel. Ceux-là ont fait semblant d’y croire. Mais le jour des neuf ans de Michel, lorsque Saravouth lui a offert le dessin d’un wapiti-à-collerette vivant au sud du Royaume, dans les prairies de passiflores, Michel a déclenché l’hilarité de ses invités en roulant des yeux et en sifflant. Saravouth a compris qu’il ne fallait plus parler du Royaume aux autres enfants. Il en avait été le créateur, il faudrait en être le gardien. »

Extrait
« Ce n’est pas seulement pour y être moins seul que Saravouth ouvre ainsi à Dara les portes du Royaume, mais parce qu’un jour, en se demandant ce qu’il se passerait si tout à coup il perdait la mémoire, il en est venu à la conclusion que si le Royaume pouvait exister ailleurs que dans sa tête, s’il pouvait être partagé et transmis, cela le protégerait mieux que n’importe quel rempart. Si je l’oublie, elle pourra me le rendre. »

À propos de l’auteur
Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse Capitole. Il a publié quatre romans : Les Confessions d’un funambule (La Table ronde, 2007), Où la lumière s’effondre (Plon, 2016), Réelle (L’Observatoire, 2018) et Avant la longue flamme rouge (Calmann-Lévy, 2020). (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Une poignée de vies

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  RL2020

 

En deux mots:
Betty Russel vient d’acheter la maison où elle a passé son enfance. L’occasion de revisiter son passé et d’essayer de comprendre sa vie d’alors, son enfance, son adolescence et ses premiers temps de femme mariée, avant qu’elle choisisse de tout abandonner et de s’enfuir.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La double vie de Betty Russel

Après Le mur invisible, voici un nouveau roman de Marlen Haushofer traduit par Jacqueline Chambon. Un beau portrait de femme dans l’Autriche de la première moitié du XXe siècle.

«En mai 1951, dans une petite cité autrichienne, un certain Anton Pfluger mourut dans un accident de voiture.» Ainsi commence le nouveau roman de Marlen Haushofer qui nous avait déjà impressionné avec Le mur invisible. Ses héritiers constatent alors que la situation financière du défunt n’était pas aussi florissante qu’ils se l’imaginaient et son contraints de mettre en vente la demeure familiale. Betty Russel se présente alors. «Après être restée un assez long moment dans le jardin, elle dit qu’elle achetait la maison au prix que l’agent lui avait proposé. Toni dit qu’il allait faire rédiger un contrat de vente par son avocat. Elle expliqua en outre qu’il lui serait agréable que les anciens propriétaires continuent à y habiter.»
Cette étrangère, on va le découvrir bien vite, a en fait déjà vécu là. C’est son histoire que la romancière va dérouler, plongeant dans un passé mouvementé, comme une tentative de comprendre ses choix de vie, son incapacité à aimer, son envie de fuir.
C’est par petites touches, à partir d’objets et d’images que le roman est construit. Il aura suffi d’ouvrir un tiroir: «elle trouva un cierge de communiant, un petit cheval de bois, une pile de cahiers d’écolier et une boîte pleine de cartes postales et de photographies. Le cheval de bois, elle le reconnut. Tout en le tournant entre ses doigts, elle eut peur d’éprouver de l’émotion ou du chagrin, mais il n’en fut rien.
La fenêtre était grande ouverte et, du jardin, montait l’odeur du foin. Betty se souvint de la jeune femme, qui, si souvent, s’était penchée la nuit à la fenêtre, les yeux pleins de larmes, émue, livrée sans force au parfum envoûtant de l’été.»
Des années qui ont suivi la première guerre mondiale jusqu’à 1951, l’entrelacs des souvenirs va nous permettre de découvrir une maison habitée par des femmes, «tante Sophie, tante Else, les domestiques et la vieille bonne d’enfants. Pour la petite fille elles étaient des géantes dans leurs longues robes et leurs lourds chignons roux, bruns ou blancs. Au milieu de ce gynécée, la petite Lisserl est tour à tour rebelle puis résignée, dissimulatrice puis triste. Et comme son chagrin n’intéressait personne, «elle devint alors polie, gentille et même un peu trop lisse.» Lisserl ou Élisabeth, on l’aura compris, est aujourd’hui Betty. Une Betty qui, sous la plume de Marlen Haushofer observe cette Élisabeth comme si elle était une autre personne qu’elle cherche à comprendre. Elle la «voit» durant ses années de pension, puis de retour auprès de ses parents accepter un travail de secrétaire puis trouver auprès de son employeur un mari. Mais c’est contre son gré qu’elle se conforme à ce modèle classique du mariage auprès d’un homme qui voit en elle surtout la mère de famille et la responsable de la bonne tenue de leur maison. Une vie de plus en plus confise et un sentiment d’inutilité s’installe qui ne trouvera pas d’exutoire avec un amant.
Si bien qu’elle choisit la liberté et laisse son mari, son enfant et son amant.
Une déchirure viendra qui ne lui permettra pas de trouver pas l’apaisement, un choix qui n’est qu’une nouvelle aliénation. Au moment de se retourner, elle va aussi dévoiler un secret de famille qui donne à ce roman de la double vie encore davantage d’intensité dramatique.

Une poignée de vies
Marlen Haushofer
Éditions Chambon
Roman
Traduit de l’allemand (Autriche) par Jacqueline Chambon
188 p., 19 €
EAN 9782330130343
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en Autriche, principalement dans une ville qui n’est pas nommée.

Quand?
L’action se situe en 1951 avec des retours en arrière jusqu’au années après le premier conflit mondial.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux décennies sont passées quand une femme revient dans la maison où elle a vécu avec sa famille, qu’elle a abandonnée pour vivre sa propre définition de la liberté. Elle ouvre une boîte qui la replonge dans son passé. Maintenant, et sans que celui-ci en soit conscient, elle est face à son fils…

Les critiques
Babelio
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Libération (Frédérique Fanchette)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En mai 1951, dans une petite cité autrichienne, un certain Anton Pfluger mourut dans un accident de voiture. En se rendant en ville, sans raison apparente il rentra dans un arbre, avec pour conséquence une fracture du crâne et des blessures internes. Il ne reprit plus conscience. On supposa qu’il avait été pris d’un brusque malaise. Quelques jours avant, Anton Pfluger avait fêté son cinquantième anniversaire, sans doute avec quelques excès. Dans les semaines suivantes on s’aperçut que la situation financière qu’il avait laissée derrière lui n’était pas aussi bonne qu’on l’avait supposée.
La famille Pfluger possédait, depuis plusieurs générations, une petite fabrique de clous qu’on pensait prospère. Quand survint l’événement, son fils, qui se prénommait aussi Anton, mais qu’on appelait Toni, était un étudiant de vingt-deux ans. Sans ces études il aurait pu lui aussi vendre des clous, mais pour le prestige et parce qu’Anton souhaitait vivre dans la grande ville on lui avait permis de fréquenter l’université.
Ce jeune homme, qui ne s’intéressait pas le moins du monde au commerce, se retrouva soudain dans une situation difficile. Finalement il abandonna la direction de la fabrique au directeur adjoint qui s’était consacré aux clous depuis l’enfance et dont on pouvait espérer qu’il gérerait honnêtement l’entreprise. Quelques mois avant la mort du patron, sa fille s’était mariée et elle, ou peut-être son époux, exigeait de toucher sa part d’héritage.
Après avoir pris conseil et pour éviter une mesquine querelle de famille, Toni décida de vendre la fabrique de clous pour pouvoir payer sa part à sa sœur.
L’étonnant, dans cette affaire, fut que la veuve se rangea du côté de son beau-fils au lieu d’être du côté de sa propre fille. Toni Pfluger, en effet, était le fruit du premier mariage de son père avec une femme, qui s’était noyée dans la rivière à l’âge de vingt-cinq ans. Une année après cet accident, Anton Pfluger avait épousé la meilleure amie de sa femme ; il n’aurait pu donner une meilleure mère à son enfant.
Pour une raison quelconque, Mme Käthe Pfluger avait toujours préféré son beau-fils à sa fille.
Le père, toutefois, s’était beaucoup plus occupé de sa fille que de Toni qui, comme sa mère, avait un caractère difficile et entêté et montrait de l’attachement à sa belle-mère. Il ne repoussa jamais ses tendresses puis, en grandissant, se montra plein de galanterie et d’égards envers celle qui, par sa beauté, sa blondeur et sa douceur, séduisait tous les hommes.
Souvent, en parlant avec lui, elle retrouvait clairement cette distance que sa mère avait toujours conservée dans toutes ses amitiés. De cette mère, il avait hérité ce don de faire croire à son interlocuteur qu’on se confie à lui, alors qu’on lui cache l’essentiel.
Après leurs échanges, Käthe se sentait un peu oppressée. Elle caressait les cheveux dorés de son beau-fils et oubliait ses propres préoccupations en retrouvant les grands yeux gris de son amie dans le fin visage du garçon. Elle ignorait que le sentiment qu’elle éprouvait n’était autre que le mal du pays, mais elle avait appris à ne jamais y penser et se hâtait d’oublier une pensée déjà éprouvée, qu’elle avait toujours été incapable de s’expliquer.
Elle avait au moins préservé l’entente familiale, pensait-elle avec cette bienveillance qui lui avait permis de supporter l’humeur grincheuse de son mari et le caractère récalcitrant de sa fille.
À présent que son époux était mort et sa fille mariée, elle pouvait un peu se laisser aller. Plus personne n’était là pour lui dicter sa conduite. Elle pouvait manger les sucreries qu’elle aimait tant, rester chez elle en peignoir et, après le repas, s’allonger sur le divan avec un roman à l’eau de rose qui aurait provoqué les railleries de sa fille.
Le gentil Toni se gardait bien de la critiquer. Il lui apportait des fleurs et des confiseries et n’était pas irrité, à l’inverse de son père, lorsqu’elle invitait ses amies pour le goûter.
Il écoutait volontiers les derniers commérages, et faisait des remarques spirituelles et sans méchanceté ; elle trouvait donc qu’ils s’entendaient parfaitement.
Quand il lui proposa de licencier la bonne et de prendre à la place une femme de ménage, elle fut aussitôt d’accord. Elle se contenta de fermer les chambres inutilisées et de restreindre leur train de vie.
Quand elle lui avait demandé ce qu’il avait contre la bonne, Toni avait simplement répondu: « Elle dérange « . »

Extraits
« Elle ouvrit le coffre, il était vide, les deux tiroirs du haut de la commode l’étaient également, mais dans le troisième tiroir, elle trouva un cierge de communiant, un petit cheval de bois, une pile de cahiers d’écolier et une boîte pleine de cartes postales et de photographies.
Le cheval de bois, elle le reconnut. Tout en le tournant entre ses doigts, elle eut peur d’éprouver de l’émotion ou du chagrin, mais il n’en fut rien. La fenêtre était grande ouverte et, du jardin, montait l’odeur du foin. Betty se souvint de la jeune femme, qui, si souvent, s’était penchée la nuit à la fenêtre, les yeux pleins de larmes, émue, livrée sans force au parfum envoûtant de l’été. » p. 16

« Tu dois devenir aussi grande et aussi forte que nous », disait la bonne en lui remplissant la bouche de miel et de bouillie. Lieserl regardait le visage semé de taches de rousseur sous les cheveux roux, percevait la chaleur du corps moelleux et savait dans son cœur que jamais elle ne deviendrait comme ça. » p. 19

À propos de l’auteur
Après des études de philologie allemande à Vienne, Marlen Haushofer (1920-1970) se marie et élève deux enfants. Tiraillée entre ses devoirs de mère au foyer et ses ambitions littéraires, elle est obligée d’écrire son œuvre tôt le matin ou la nuit. C’est à partir de 1946 qu’elle publie ses premiers contes dans des journaux; suivront ensuite des nouvelles et des romans. Son œuvre, dont la plupart des protagonistes sont des femmes, est marquée par l’intrusion de troublantes fantasmagories dans la banalité du quotidien. Avec Le Mur invisible (1963), son talent est enfin reconnu dans son pays mais elle disparaît déjà en 1970, à 50 ans. Plus tard, ce sont les féministes qui ont révélé son travail au grand public. Désormais, elle fait partie de ces femmes-écrivains dont les héroïnes sont inoubliables. (Source: Éditions Jacqueline Chambon)

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