Le village perdu

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En deux mots:
Une femme lapidée attachée à un pieu au milieu d’un village du nord de la Suède, un bébé abandonné et quelque 900 personnes qui se sont volatilisées. Voilà ce que deux policiers découvrent en 1959. Un mystère qui ne sera jamais résolu et qu’une équipe de tournage entend raconter – sinon résoudre – en se rendant sur place.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Que s’est-il passé à Silvertjärn?

Après la trilogie de L’île des disparus écrite avec sa mère Viveca, Camilla Sten réussit avec brio ce thriller écrit seule. Il revient sur un mystérieux fait divers datant de 1959, la disparition de tout un village dans le nord de la Suède.

Une scène d’ouverture qui marque les esprits. Un faits divers particulièrement sordide et un mystère jamais résolu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fille de Viveca Sten a bien retenu les leçons de sa mère et de leur travail en commun pour la trilogie L’île des disparus. Ici aussi, il est question de disparus. De près de 900 personnes qui peuplaient le village de Silvertjärn et dont on a perdu toute trace. Le 19 août 1959 Albin et Gustaf, deux policiers dépêchés sur les lieux au nord de la Suède vont le constater, tout en faisant deux découvertes, le corps d’une femme lapidée, attaché à un pieu sur la place du village et un nourrisson abandonné, seule trace de vie de cet endroit désormais maudit.
Le second chapitre se déroule de nos jours. Il détaille le film documentaire que projette de réaliser Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn avant de disparaître elle aussi avec toute sa famille. Elle lance sur internet une plateforme de financement participatif et va rassembler une équipe chargée de se rendre sur place pour filmer ce qui deviendra en quelque sorte la bande-annonce du documentaire.
Tone, une ancienne amie très proche – dont on va découvrir qu’elle est aussi liée à l’affaire – décide de rejoindre le groupe des professionnels composé d’une troisième jeune femme, Emmy, et de deux hommes Max et Robert.
Entraînant les lecteurs à la suite de l’équipe du film dans ce décor saisissant, Camilla Sten va alors faire monter la tension. À l’étrangeté de ce lieu totalement abandonné viennent très vite s’ajouter des phénomènes aussi étranges qu’inexplicables. Ils entendent des bruits bizarres, ont l’impression d’être épiés. Pour comprendre ce qui se joue ici, les chapitres vont alors alterner entre le passé et le présent, tissant en parallèle deux histoires aussi passionnantes que terrifiantes qui vont finir par se rejoindre dans un épilogue qui vous laissera pantois.
Entre le quotidien de cette ancienne cité minière quasi isolée du reste du monde, notamment durant les mois d’hiver et l’exploration menée par Alice et son équipe, de l’ancienne école à l’ancienne église, en passant par quelques habitations qui ont pu résister au temps, ce sont deux scénarios à faire froid dans le dos qui vont s’élaborer. On retrouve les familles d’Alice et de Tine, la personnalité de cette femme retrouvée morte ainsi que celle du Pasteur fraîchement débarqué pour semer la bonne parole jusqu’au jour du drame. On tremble avec Alice lorsqu’elle se rend compte que le doute n’est plus permis: ils ne sont pas seuls à Silvertjärn!
Retrouvant l’ambiance du film Le projet Blair Witch, Camilla Sten va elle aussi jouer avec nos nerfs et nos peurs, creuser les forces et les faiblesses des acteurs du drame. En jouant sur les descriptions des lieux et sur les détails qui accentuent l’intensité dramatique comme les escaliers qui s’effondrent, les ombres qui s’étirent, les bruits difficiles à identifier, on imagine déjà le formidable suspense sur grand écran. En attendant, régalez-vous avec ce formidable thriller!

Le village perdu
Camilla Sten
Éditions du Seuil
Roman
Traduit du suédois par Anna Postel
432 p., 21,90 €
EAN 9782021426526
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en Suède, dans le village perdu de Silvertjärn.

Quand?
L’action se situe en parallèle en 1959 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment tout un village peut disparaître sans laisser de traces?
1959. Silvertjärn. La population de cette petite cité minière s’est mystérieusement évaporée. A l’époque on a seulement retrouvé le corps d’une femme lapidé et un nourrisson.
De nos jours, le mystère reste entier.
Alice Lindstedt, une documentariste dont la grand-mère est originaire du village, part avec une équipe explorer la cité fantomatique, en quête des secrets de cette tragédie.
Mais la piste de l’ancien pasteur du temple déterrera la mémoire d’un sombre passé…
Un passé qui hante encore le présent et semble avoir réveillé les ombres du village perdu.
«Ce livre m’a donné des frissons de la première à la dernière page.» Camilla Grebe, autrice de L’Archipel des larmes

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Quatre sans Quatre 
Blog Livresse du Noir 


Bande-annonce du roman de Camilla Sten Le Village perdu © Production Éditions du Seuil

Les premiers chapitres du livre
Le 19 août 1959
C’était un après-midi caniculaire, au mois d’août. La chaleur était si intense que la brise qui s’engouffrait par les vitres baissées rafraîchissait à peine l’habitacle. Albin avait retiré sa casquette et laissait pendre son bras par la fenêtre, évitant d’effleurer la carrosserie pour ne pas se brûler.
– On en a encore pour longtemps? demanda-t-il de nouveau à Gustaf.
Ce dernier se contenta de grogner, ce qu’Albin interpréta comme une invitation à consulter lui-même la carte s’il était si curieux. Il l’avait déjà fait. Ils roulaient vers une ville qu’Albin ne connaissait pas, une ville trop petite pour posséder un hôpital ou même un poste de police. À peine plus grande qu’un village.
Silvertjärn.
Qui avait entendu parler de Silvertjärn?
Il était sur le point de demander à Gustaf s’il y était déjà allé, mais ravala sa question. Gustaf était du genre taiseux, même dans des circonstances favorables. Albin l’avait bien compris. Depuis près de deux ans qu’ils travaillaient ensemble, Albin n’avait jamais réussi à lui faire prononcer plus de deux mots d’affilée.
Gustaf ralentit, jeta un coup d’œil à la carte placée entre les deux sièges et prit un virage serré vers la gauche. Il s’engagea sur un chemin de gravier qu’Albin avait à peine remarqué entre les arbres. Albin fut précipité vers l’avant et manqua de lâcher sa casquette.
– Tu crois qu’on va trouver quelque chose par-là? s’enquit-il.
Il s’étonna que Gustaf ouvre la bouche et lui réponde.
– Aucune idée.
Encouragé par ces deux mots, Albin continua :
– On aurait surtout dit deux rigolos qui avaient un peu trop bu. Je suis sûr qu’on se déplace pour que dalle.
Le chemin était étroit et inégal, Albin dut se cramponner pour ne pas décoller de son siège à chaque cahot. De part et d’autre de la voiture s’élevaient de grands arbres. Il ne distinguait qu’une mince bande de ciel, d’un bleu si ardent qu’il lui brûlait les yeux. Le trajet lui sembla durer une éternité.
Puis la forêt s’éclaircit.
La bourgade ressemblait comme deux gouttes d’eau à la petite ville industrielle où Albin avait passé son enfance. Sans doute y avait-il une mine ou une usine qui employait tous les hommes.
L’endroit était agréable avec ses maisons en rang d’oignons, sa rivière qui serpentait entre les bâtisses et son église en crépi blanc qui dominait les toits et semblait luire dans le soleil du mois d’août.
Gustaf freina d’un coup sec. La voiture s’arrêta.
Albin se tourna vers lui.
De profonds sillons lui barraient le front. Ses joues tombantes et mal rasées lui donnaient un air désemparé.
– Écoute, dit-il à Albin.
Quelque chose dans sa voix le fit s’immobiliser et tendre l’oreille.
– Je n’entends rien.
Il n’y avait pas un bruit, hormis le ronron du moteur.
Ils s’étaient arrêtés au beau milieu d’un carrefour. Il n’y avait rien de spécial. À droite, une maison jaune au perron décoré de fleurs à moitié flétries ; à gauche, une autre quasiment identique, mais rouge avec des pignons blancs.
– Justement.
Au ton insistant de son collègue, Albin comprit ce qu’il voulait dire.
Il n’y avait rien à entendre. Le silence était total. Il était 16 h 30 un mercredi de la fin de l’été dans un village au milieu des bois. Pourquoi ne voyait-on pas d’enfants jouer dans les jardins? Ou des jeunes femmes prenant l’air devant leur porte, les cheveux plaqués sur leur front luisant de sueur?
Albin jeta un regard à la ronde sur les rangées soignées de maisons. Toutes bien entretenues. Toutes closes.
Il n’y avait pas âme qui vive, où qu’il posât les yeux.
– Où sont-ils tous passés? demanda-t-il à Gustaf.
La ville ne pouvait pas être complètement déserte. Les gens devaient bien être quelque part.
Gustaf secoua la tête et appuya de nouveau sur l’accélérateur.
– Ouvre l’œil, intima-t-il.
Albin déglutit avec difficulté. Sa gorge était râpeuse, il la sentait sèche, serrée. Il se redressa sur son siège et remit sa casquette.
La voiture roulait. Le silence lui semblait aussi oppressant que la chaleur. La sueur perlait dans son cou. Quand la place du village apparut devant eux, Albin éprouva un intense soulagement. Il montra du doigt la silhouette dressée au beau milieu de l’espace ouvert.
– Regarde, Gustaf. Il y a quelqu’un.
Peut-être Gustaf avait-il une meilleure vue que lui ; ou ses longues années dans la police lui avaient conféré un flair qu’Albin n’avait pas encore. Toujours est-il que Gustaf arrêta la voiture avant de s’engager sur la place, ouvrit sa portière et descendit.
Albin resta à l’intérieur, appréhenda la scène par bribes. D’abord, il pensa : Voilà quelqu’un de très grand.
Puis:
Non, ce n’est pas un géant, c’est une personne qui étreint un réverbère. Comme c’est étrange !
Toutes les pièces du puzzle ne s’assemblèrent que lorsque la pestilence s’insinua par les vitres baissées. Albin ouvrit la portière et sortit en titubant, espérant échapper à l’odeur, mais elle était encore plus forte à l’extérieur. Une émanation douçâtre, rance, écœurante ; de la chair pourrie, fermentée, abandonnée de longues heures durant aux rayons du soleil.
Ce n’était pas une personne embrassant un réverbère. C’était un corps ligoté à un pieu grossièrement taillé. De longs cheveux raides dissimulaient le visage – par pitié pour l’observateur – mais de grosses mouches rampaient sur les bras et les jambes boursouflés. Les cordes qui liaient le cadavre au pilori lacéraient la chair molle et spongieuse. Les pieds étaient noirs. Impossible de voir si c’était dû à la pourriture ou au sang qui s’était écoulé et avait coagulé en larges flaques autour du poteau.
Albin ne fit que quelques pas avant de se plier en avant et de rendre son déjeuner sur le pavé.
Lorsqu’il leva la tête, il vit que Gustaf était quasiment arrivé à hauteur du corps. Il se tenait à quelques mètres et l’observait.
Gustaf se retourna et regarda son collègue qui s’essuyait la bouche en se redressant. Des rides aussi profondes que chez un chien de Saint-Hubert couraient autour de ses lèvres, expression à la fois d’un dégoût et d’une terreur pure.
– Qu’est-ce qui a bien pu se passer ici, bon sang? demanda-t-il, sur un ton stupéfait.
Albin n’avait pas de réponse. Il laissa le silence de la ville déserte s’installer.
Mais là, dans la quiétude, il entendit soudain quelque chose. Un bruit faible, lointain, mais reconnaissable entre mille. Albin, l’aîné d’une fratrie de cinq, avait grandi dans un appartement où les enfants partageaient la même chambre. Il l’aurait identifié n’importe où.
– Mais qu’est-ce que… marmonna Gustaf en se tournant vers l’école de l’autre côté de la place. Au deuxième étage, une fenêtre était ouverte.
– On dirait un bébé, dit Albin. Un nourrisson.
Puis l’odeur prit le dessus et il vomit de nouveau.

Description du projet
« Le village perdu » est une série documentaire consacrée à Silvertjärn, le seul village fantôme de Suède. Nous souhaitons produire un documentaire en six épisodes, complété par un blog décrivant nos travaux de recherche et nos découvertes au cours de ce processus. Silvertjärn est une petite cité ouvrière au milieu du Norrland, restée plus ou moins intacte depuis 1959, l’année où toute la population de près de neuf cents habitants a disparu dans des circonstances mystérieuses.
«Cliquez ici pour en savoir plus sur l’histoire de Silvertjärn»
Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn, est à l’initiative de ce projet qu’elle produit :
« Quand j’étais petite, ma grand-mère me parlait souvent de Silvertjärn et de la disparition de ses habitants. Elle n’y vivait plus au moment du drame, mais ses parents et sa petite sœur figuraient parmi les disparus.
L’histoire de Silvertjärn m’a toujours fascinée. Il y a tellement de choses qui semblent ne pas coller. Comment la population entière d’un village peut-elle se volatiliser sans laisser de traces ? Que s’est-il passé exactement ? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre. »
Nous prévoyons de passer six jours à Silvertjärn au début du mois d’avril pour des prises de vues et des recherches sur le village. En tant que contributeur, vous aurez accès aux vidéos tournées et aux photographies prises lors de ce repérage. Nous allons examiner quelques-unes des théories qui expliqueraient la disparition – de la fuite de gaz provoquant une psychose massive à une malédiction lapone séculaire.
« Cliquez ici pour en savoir plus sur les théories autour de Silvertjärn »
Si tout se passe comme prévu, l’équipe retournera à Silvertjärn en août, le mois où la population a disparu, pour que le documentaire soit tourné à la même saison.

Contreparties pour nos contributeurs :
Accès immédiat au matériel filmé à Silvertjärn en avril
Accès illimité aux publications de l’équipe de production sur les réseaux sociaux.
Lettres d’information régulières par mail faisant état de nos avancées
Visionnage en avant-première de la version longue du documentaire
Possibilité de visiter Silvertjärn avec notre équipe au moment de la sortie de la série et du lancement du blog.

33 450 couronnes collectées sur un
objectif de 150 000 couronnes
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Présent
Un grésillement, un son strident, m’arrache à ma somnolence.
Je me redresse, cligne des yeux. Tone coupe la radio. Le crépitement cesse, remplacé par le ronronnement étouffé du moteur et le silence confiné de l’habitacle.
– Qu’est-ce que c’était ?
– La radio fait des siennes depuis quelques kilomètres. On est passé du rock de papy à du rock dansant… Et maintenant ces grésillements.
– Ça doit être le début de la zone blanche.
Je sens l’excitation monter dans mon ventre. Je sors mon mobile de ma poche : il est plus tard que je ne le pensais.
– J’ai encore du réseau, mais ça capte mal. Je vais mettre à jour nos statuts une dernière fois avant qu’on soit coupés du monde.
Je me connecte sur Instagram et j’immortalise la route qui s’étire devant nous, baignée de la lumière dorée du couchant.
– Que dis-tu de cette légende, Tone : « Bientôt arrivés, nous entrons dans la zone blanche. Nous vous retrouvons dans cinq jours… à moins que les fantômes ne nous kidnappent…»?
Tone esquisse une grimace.
– C’est peut-être un peu exagéré.
– Mais non, ils en raffolent !
Je poste la photo sur Instagram, je la partage sur Twitter et Facebook avant de ranger mon mobile dans ma poche.
– Nos fans adorent les spectres, les films d’horreur et ce genre de conneries. C’est notre principal argument de vente.
– Nos fans. Nos onze fans.
Je lève les yeux au ciel. Je dois admettre que ça m’attriste. C’est un peu trop vrai pour en rire.
Tone ne le voit pas. Elle garde les yeux braqués sur la route déserte et anonyme. Une autoroute droite sans virage ni courbe. De grands conifères poussent de part et d’autre de l’asphalte. Du côté gauche, le soleil ardent de la fin de journée semble suspendu dans un ciel sanguinolent qui déferle sur la forêt et sur nous.
– Nous devrions bientôt arriver à la bifurcation, dit Tone. Je sens qu’on approche.
– Tu veux que je prenne le volant ? Je n’avais pas prévu de m’endormir. Je ne sais pas ce qui m’arrive.
Tone répond par un sourire contenu.
– Si tu es restée debout jusqu’à 4 heures la nuit dernière pour tout vérifier, ce n’est peut-être pas étonnant.
Je n’arrive pas à déterminer si c’est un reproche.
– Non, peut-être pas.
Pourtant, je suis surprise. Je pensais que les picotements d’excitation et la fébrilité qui m’avaient tenue en éveil pendant plusieurs nuits m’empêcheraient de trouver le repos aujourd’hui, dans la voiture.
D’un coup d’œil dans le rétroviseur, j’aperçois juste derrière nous l’autre fourgonnette blanche qui transporte Emmy et le technicien. En queue de cortège, on distingue la Volvo bleue de Max.
Est-ce de l’impatience ou de l’inquiétude que je sens au creux de mon ventre ?
La lumière intense teint d’un rouge ardent mon pull en laine blanc aux motifs de torsade. Le profil de Tone se découpe clairement. Elle est l’une de ces personnes plus belles de profil que de face, avec un menton bien marqué et un nez droit de patricien. Je ne l’ai jamais vue maquillée. À côté d’elle, je me sens ridicule et exagérément vaniteuse. Je me suis fait des mèches pour éclaircir et faire briller mes cheveux naturellement ternes, couleur d’eau sale. Pour la modique somme de neuf cents couronnes. Bien que je n’aie pas cet argent ; bien qu’il ne soit pas prévu que j’apparaisse sur les films que nous allons tourner au cours des cinq prochains jours.
Je l’ai fait pour moi. Pour calmer mes nerfs. Et puis, des photos, il faudra bien en prendre, pour Instagram et Facebook, pour Twitter et le blog. Nous devons donner à nos fans enthousiastes de quoi susciter l’intérêt, attiser la flamme.
J’ai la bouche pâteuse après mon petit somme. J’aperçois le gobelet en plastique de la station-service calé dans le porte-tasse.
– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
– Du Coca. Sers-toi.
Sans attendre ma question, Tone ajoute :
– Coca zéro.
Je saisis le verre tiède et avale de longues gorgées du soda éventé. Ce n’est pas très rafraîchissant, mais j’avais plus soif que je ne le pensais.
– Là ! lâche soudain Tone en freinant.
La vieille route n’est pas enregistrée dans le GPS, nous l’avons vu en planifiant l’itinéraire. Nous nous sommes donc appuyés sur des cartes des années quarante et cinquante ainsi que sur les archives de l’Administration suédoise des transports. Nous avons également pris en compte le tracé du chemin de fer à l’époque où les trains à vapeur desservaient le village deux fois par semaine. Max, un féru de cartes, nous a assuré que la route devait se trouver là. Mes derniers doutes se dissipent quand j’aperçois une intersection, presque complètement dissimulée par la broussaille. C’est l’entrée de la seule route carrossable qui menait jadis à Silvertjärn.
Mais au lieu de s’y engager, Tone arrête la camionnette.
Étonnée, je me tourne vers elle.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle est plus pâle que d’ordinaire, sa petite bouche est pincée et ses taches de rousseur semblent briller sur sa peau blanche. Ses mains sont cramponnées au volant.
– Tone ? fais-je d’une voix plus douce.
D’abord, elle ne répond pas. Elle fixe un point au milieu des arbres, sans rien dire.
– Je ne croyais pas voir ça un jour…
Je pose une main sur son avant-bras. Ses muscles sont bandés comme des ressorts d’acier sous la fine étoffe de son tee-shirt à manches longues.
– Tu veux que je conduise ?
Les autres aussi se sont arrêtés – la deuxième camionnette juste derrière nous et, j’imagine, Max dans sa Volvo bleue.
Tone lâche le volant et se renverse contre le dossier.
– Ça vaut peut-être mieux.
Sans me regarder, elle détache sa ceinture et ouvre la portière pour descendre.
Je l’imite, je descends d’un bond et je contourne le véhicule. Dehors, l’air est limpide, pur et glacial. Il me frappe de plein fouet et traverse immédiatement mon pull épais, malgré l’absence de vent.
Tone a déjà bouclé sa ceinture lorsque je monte sur le siège conducteur. J’attends qu’elle prenne la parole, mais elle ne dit rien. Alors, j’appuie doucement sur l’accélérateur et nous nous engageons sur la route envahie par la végétation.
Un silence presque recueilli s’installe. Lorsque les arbres nous ont englouties et semblent se pencher au-dessus de la petite route, la voix de Tone s’élève dans la pénombre, me faisant sursauter.
– C’est mieux que ce soit toi qui conduises pour entrer dans le village. C’est ton projet. C’est toi qui voulais venir. Pas vrai ?
– J’imagine que oui.
Heureusement que nous avons pris une assurance en louant les véhicules. Ils ne sont en rien adaptés à ce type de terrain. Mais nous avions besoin de camionnettes pour transporter le matériel et les fourgonnettes 4 × 4 hors de prix auraient explosé plusieurs fois notre budget.
Nous roulons en silence. Les minutes s’écoulent. À mesure que nous nous enfonçons dans les bois, je suis frappée par l’isolement extrême de la petite communauté. Surtout à l’époque. Ma grand-mère maternelle m’a raconté que peu d’habitants étaient motorisés. Pour rejoindre la civilisation, on prenait un train qui ne passait que deux fois par semaine. Vu le temps qu’il nous faut pour atteindre le village en voiture, parcourir ce chemin à pied, quand on n’avait pas d’autre choix, ne devait pas être une sinécure.
Nous dépassons un sentier qui serpente vers les profondeurs de la forêt. Je me demande un instant si je dois m’y engager. Non, ce doit être le chemin de la mine. Je continue tout droit, au ralenti, je roule sur des brindilles et des branches tombées. Le véhicule couine, mais poursuit sa route au prix de gros efforts.
Au moment où je commence à m’inquiéter, craignant que nous ayons fait fausse route – que nous empruntions un vulgaire chemin de randonnée, que nous soyons en train de pénétrer de plus en plus profondément dans la forêt pour finir par rester coincés avec nos voitures, notre matériel, notre bêtise et nos ambitions –, les arbres s’ouvrent comme par miracle devant nos yeux.
– Là ! murmuré-je, m’adressant plus à moi-même qu’à Tone.
Je me risque à accélérer un peu, juste un peu, mon sang afflue dans mes veines quand le ciel rougeoyant du mois d’avril se découvre peu à peu devant nous.
Nous sortons de la forêt, la route descend vers une vallée, ou plutôt, une petite dépression. C’est là que se niche Silvertjärn.
De sa haute flèche surmontée d’une mince croix, l’église domine le quartier est du village. La croix scintille dans la lumière du couchant, d’une clarté irréelle. De l’église à la rivière, les maisons semblent avoir poussé comme des champignons pour ensuite s’écrouler, se décomposer, tomber en ruine. Le cours d’eau d’un rouge cuivré coule entre les habitations et se jette dans le petit lac auquel le village doit son nom. Silvertjärn, le lac d’argent. Peut-être était-il argenté, jadis, mais aujourd’hui il est noir et lisse comme un vieux secret. Le rapport de la compagnie minière indique que le lac n’a pas été inspecté et que sa profondeur est inconnue. Il pourrait plonger jusqu’à la nappe phréatique. Il pourrait être sans fond.
Sans réfléchir, je détache ma ceinture, j’ouvre ma portière et saute sur l’humus printanier humide et doux pour observer le village. Le silence est total. On ne distingue que le ronronnement régulier du moteur et les légers soupirs du vent lorsqu’il murmure au-dessus des toits.
J’entends Tone descendre du véhicule. Elle ne dit rien. Ne referme pas derrière elle.
Et moi, j’exhale une prière, une incantation, une salutation :
– Silvertjärn.

Passé
En rentrant de chez Agneta Lindberg, Elsa a un mauvais pressentiment. Quelque chose ne tourne pas rond.
En marchant d’un bon pas, on peut parcourir la distance entre la maison de Mme Lindberg et la sienne en un petit quart d’heure, mais Elsa y parvient rarement en moins de quarante minutes : on l’intercepte à chaque coin de rue pour discuter.
Depuis quelques mois – depuis que la pauvre Agneta a reçu la nouvelle – Elsa lui rend visite une fois par semaine, le mercredi après-midi : c’est si commode de passer chez elle après avoir déjeuné chez la femme du pharmacien.
On ne fait pas grand-chose pendant ces repas. Quelques femmes du village se retrouvent tout simplement pour papoter, cancaner, parler de tout et de rien, boire du café dans des tasses fragiles et se sentir supérieures aux autres, l’espace d’un instant. Mais cela ne fait de mal à personne et Dieu sait que les femmes de Silvertjärn ont besoin de s’occuper. Elsa ne peut pas non plus nier qu’elle apprécie ces moments, bien qu’elle soit parfois obligée de tancer ses consœurs quand leurs ragots deviennent trop malveillants.
À quoi bon se livrer à des conjectures sur le père biologique de petit dernier du maître d’école ? Elsa était avec l’enseignant et sa pauvre femme quand le bébé refusait le sein, et elle avait rarement vu père aussi fou de son enfant. Alors qu’importe si les cheveux du garçonnet sont carotte.
Il fait chaud en cet après-midi d’avril – une chaleur étouffante pour la saison – et Elsa transpire sous son corsage. Elle aime marcher le long de la rivière. Le chemin est plat et lisse, et on peut voir le lac scintiller au loin. L’eau de fonte déferle en susurrant en contrebas de la rive. Ce qu’elle aurait envie de s’arrêter et d’y tremper les pieds !
Elle s’en abstient, bien sûr. De quoi aurait-elle l’air si elle soulevait sa jupe et se mettait à patauger comme une enfant insouciante ? Cela ne ferait que nourrir les ragots des commères du village !
C’est au moment où Elsa sourit à cette pensée qu’elle se rend compte que quelque chose a changé. Tout en se retournant pour voir qui pourrait bien l’épier si elle sautait dans la rivière, elle prend conscience qu’il n’y a personne.
Le cours d’eau est pourtant bordé d’habitations. C’est là que le quartier le plus ancien de Silvertjärn commence. D’ailleurs, Elsa préfère ce quartier aux maisons neuves. Quand elle s’est installée avec Staffan à Silvertjärn – à peine sortie de l’enfance – ils vivaient dans l’un des nouveaux pavillons construits par la compagnie minière, une bâtisse froide, sans âme. Elsa demeure aujourd’hui convaincue que c’est à cause de ces murs blancs pleins d’échardes qu’elle a si mal vécu sa première grossesse. Elle s’était arrangée pour déménager le plus vite possible.
Les maisons qui jouxtent le cours d’eau, plus anciennes, ont plus de charme. Elsa en connaît tous les occupants. D’ailleurs, sans vouloir se vanter, elle peut même dire qu’elle connaît tout le monde à Silvertjärn. Mais le quartier de la rivière, sous l’église, c’est le sien. C’est pourquoi elle veille tout particulièrement sur ceux qui y vivent. Elle aime passer devant la maison du coin avec son toit de guingois, rendre visite à la petite Pia Etterström et ses deux jumeaux ; se poster en face de la terrasse d’Emil Snäll et lui demander comment va sa goutte ; s’arrêter pour admirer les rosiers de Lise-Marie.
Mais aujourd’hui, personne ne la hèle, personne ne lui fait signe.
Malgré la chaleur, il n’y a personne dans les jardins, sur les perrons ; personne n’a ouvert sa fenêtre. Personne n’est venu la saluer après l’avoir vue depuis la cuisine. Elsa devine des mouvements derrière les rideaux des cuisines, derrière les fenêtres fermées. On dirait que tout le monde s’est barricadé chez soi.
Son cœur se serre.
Plus tard, elle se demandera si une partie d’elle-même n’avait pas déjà compris, avant même qu’elle se mette à courir, avant qu’elle arrive dans sa cuisine en sueur, hirsute et qu’elle voie Staffan assis à la table, le visage livide, bouleversé.
Mais ce n’est pas vrai. Elle ne comprend pas, elle ne se doute de rien. Comment aurait-elle pu se douter ?
Alors, quand Staffan lui dit d’une voix de somnambule :
– Ils ferment la mine, Elsie. Ils nous l’ont annoncé aujourd’hui. Ils nous ont ordonné de rentrer chez nous.
Elle s’évanouit sur-le-champ pour la première et la dernière fois de sa vie.

Présent
Je n’ai jamais vu Silvertjärn de mes propres yeux. Je m’en suis forgé une image par le biais des histoires de ma grand-mère, j’ai passé des nuits à chercher sur Google pour trouver des descriptions, mais il n’y a presque rien.
Je me retourne en entendant les cliquetis de l’appareil photo de Tone. Placé devant ses yeux, il lui cache la moitié du visage.
En réalité, nous aurions dû filmer notre arrivée. Cela aurait été une entrée en matière puissante ; cela aurait permis d’attirer l’attention. C’est ce dont on a besoin quand on demande des subventions. Car inutile de se voiler la face : quel que soit le nombre de photos postées sur Instagram, quel que soit le taux de financement sur Kickstarter, sans subventions, nous ne pourrons tourner le film tel que je l’ai imaginé. C’est la vérité. Sans le soutien d’une administration ou d’une fondation, nous n’avons aucune chance.
Mais je suis sûre que nous finirons par obtenir les fonds.
Car qui pourrait résister à ce que nous avons devant les yeux ?
La lumière jaillit sur les bâtiments délabrés, les noyant dans un océan orange et vermillon. Ils semblent étonnamment bien préservés. Ils devaient avoir des méthodes de construction différentes à l’époque. Mais même d’ici, en hauteur, on voit la décrépitude. Certains des toits se sont effondrés et la nature a sérieusement commencé à reprendre ses droits. Difficile de distinguer une frontière claire entre la forêt et les maisons. Les rues sont envahies de végétation, le chemin de fer rongé par la rouille s’étire de la gare vers les bois où il est recouvert, comme une artère bouchée.
Le tout est d’une beauté un peu écœurante. Comme une rose défraîchie sur le point de perdre ses pétales.
Le cliquetis s’interrompt. Je regarde Tone, qui a baissé son appareil photo.
– Alors, qu’est-ce que ça donne ? demandé-je.
– Avec ce paysage, je crois qu’un iPhone aurait suffi.
Elle contourne la voiture et se poste à côté de moi, fait apparaître les images. Nous nous sommes mis d’accord pour que Tone se charge des photos. À la différence de moi, d’Emmy et du technicien, elle n’a jamais travaillé dans le cinéma – elle est conceptrice-rédactrice. Mais elle est passionnée de photographie depuis plusieurs années, et ses clichés sont bien meilleurs que ceux que je pourrais réaliser avec le même appareil. »

À propos de l’auteur
STEN_Camilla_©Stefan_TellCamilla Sten © Photo Stefan Tell

Camilla Sten, née en 1992, est la fille de la célèbre autrice de polars Viveca Sten. Ensemble, elles ont écrit la trilogie L’île des disparus, acclamée par la critique. Le village perdu, vendu dans 17 pays, est son premier roman adulte, également en cours d’adaptation au cinéma. (Source: Éditions du Seuil)

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La fièvre

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En deux mots:
Un homme qui s’effondre en pleine rue, un bateau mis en quarantaine, une épidémie dont on ne connaît pas l’origine va frapper des milliers de personnes, provoquant un vaste mouvement de panique. Cela se passait en 1878 sur les bords du Mississipi.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les ravages de l’épidémie

C’est avant la pandémie que Sébastien Spitzer s’est mis à l’écriture de La fièvre, qui raconte l’épidémie qui a frappé le Sud des États-Unis en 1878. Le parallèle avec la pandémie de 2020 est saisissant et prouve une fois de plus la capacité des romanciers à saisir l’air du temps.

Si Sébastien Spitzer n’aime rien tant que varier les plaisirs et les époques, il sait aussi plonger dans l’Histoire pour se rapprocher des thématiques très actuelles. Ces rêves qu’on piétine, son premier roman couronné de plusieurs prix, dressait un portrait saisissant de Magda Goebbels et posait tout à la fois la question du mal, de la maternité et du devoir de mémoire. Le cœur battant du monde, en retraçant la rencontre entre Karl Marx et Friedrich Engels dans un Londres qui s’industrialisait à grande vitesse, était aussi une réflexion sur l’éthique et le capitalisme. Avec ce troisième roman, il nous entraine aux États-Unis au sortir de la Guerre de Sécession. Les chapitres initiaux vont nous présenter un esclave affranchi rattrapé par des membres du Ku Klux Klan et pendu en raison de sa couleur de peau, Emmy une jeune fille qui fête ses treize un jour de fête nationale et qui espère le plus beau des cadeaux, que son père qui vient de sortir de prison regagne le domicile familial. Mais à bord du Natchez qui vient d’accoster au ponton, elle ne peut l’apercevoir. Enfin, l’auteur nous invite à Mansion House, l’un des bordels les mieux soignés de Memphis où les douze pensionnaires jouissent d’un peu de liberté mais restent sous la surveillance attentive d’Anne Scott, la tenancière française de cette maison des bords du Mississipi. Ce matin, au réveil, alors qu’elle entend fêter le 4 juillet par un bal costumé, ses plans sont contrariés par la découverte d’un client mal en point. Et les premiers soins qu’elle prodigue ne semblent guère le soulager.
Puis nous faisons la connaissance de Keathing, le patron du Memphis Daily, qui entend profiter de la fête nationale pour imprimer son plus gros tirage. Il espère que dans l’attente du feu d’artifice on passera le temps à lire son édition du 4 juillet 1878.
C’est alors que deux drames se produisent quasi simultanément. Emmy constate une agitation inhabituelle autour du Natchez censé transporter son père. Les passagers sont sommés de regagner le navire tandis qu’un homme est évacué sur une civière. C’est alors que le malade de Mansion House est pris de folie. Il se précipite tout nu vers la rivière avant de s’écrouler en pleine rue. Deux cadavres et un même diagnostic: la fièvre.
Pour les autorités, la nouvelle ne pouvait tomber à pire moment, car la récolte de coton s’annonce exceptionnelle. Et alors que l’on tergiverse, des nouvelles alarmantes de la Nouvelle Orléans font état d’une épidémie et de morts par dizaines. Keathing ne peut plus reculer la parution de son article. Il doit informer la population. En fait, il va provoquer un vaste mouvement de panique aux conséquences économiques et humaines aussi imprévisibles que terribles.
Si le parallèle avec la pandémie qui a frappé le monde en 2020 est facile à faire, c’est bien davantage la manière de réagir face à ce drame qui est au cœur du roman. Qui va rester en ville et qui va fuir? Qui des sœurs dans leur couvent ou des prostituées dans leur bordel vont se montrer les plus courageuses et les plus solidaires? Comment va réagir le sympathisant du Ku Klux Klan face à la détresse de la communauté noire, plus durement frappée par ce mal insidieux? Qui va se dresser face aux pillards qui entendent profiter du chaos? Les situations de crise ont le pouvoir de révéler certaines personnes, de faire basculer leur destin. C’est ce que montre avec force la plume inspirée de Sébastien Spitzer.

SPITZER_yellow-fever1878Les sœurs de la charité étaient-elles aussi charitables que l’imagerie populaire le laisse entende? © Public Library of America

SPITZER_Martyrs_Park_MemphisLe «Parc des martyrs» de Memphis, dédié aux victimes de l’épidémie. © Tennessee Historical Commission

Pour ceux qui habitent Mulhouse et la région, signalons que Sébastien Spitzer participera à une conférence-rencontre le mercredi 14 Octobre 2020 à 20h à la Librairie 47° Nord. Inscriptions par mail ou par téléphone:
librairie@47degresnord.com 03 89 36 80 00

La fièvre
Sébastien Spitzer
Éditions Albin Michel
Roman
320 p., 19,90 €
EAN 9782226441638
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à Memphis mais aussi tout au long du Mississipi jusqu’à la Nouvelle Orléans. On y évoque aussi New York.

Quand?
L’action se situe en 1878.

Ce qu’en dit l’éditeur
Memphis, juillet 1878. En pleine rue, pris d’un mal fulgurant, un homme s’écroule et meurt. Il est la première victime d’une étrange maladie, qui va faire des milliers de morts en quelques jours.
Anne Cook tient la maison close la plus luxueuse de la ville et l’homme qui vient de mourir sortait de son établissement. Keathing dirige le journal local. Raciste, proche du Ku Klux Klan, il découvre la fièvre qui sème la terreur et le chaos dans Memphis. Raphael T. Brown est un ancien esclave, qui se bat depuis des années pour que ses habitants reconnaissent son statut d’homme libre. Quand les premiers pillards débarquent, c’est lui qui, le premier, va prendre les armes et défendre cette ville qui ne voulait pas de lui.
Trois personnages exceptionnels. Trois destins révélés par une même tragédie.
Dans ce roman inspiré d’une histoire vraie, Sébastien Spitzer, prix Stanislas pour Ces rêves qu’on piétine, sonde l’âme humaine aux prises avec des circonstances extraordinaires. Par-delà le bien et le mal, il interroge les fondements de la morale et du racisme, dévoilant de surprenants héros autant que d’insoupçonnables lâches.

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Sébastien Spitzer parle de son roman La Fièvre © Production Albin Michel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
– Par pitié, laissez-moi !
Il est face contre terre, comprimé par un homme à genoux sur sa nuque. Sa pommette et son front tassent le sable du sentier. Un filet de sang dégoutte sous lui comme la poisse. Combien sont-ils ? Quatre ? Cinq ? Tous portent des toges blanches.
L’un d’eux pèse sur son dos et lui déboîte les bras, coudes aux reins, pognes au dos.
– Ahhh ! Pour l’amour de Dieu, je vous en prie. J’ai rien fait.
Un autre lui lie les chevilles si fort qu’il entrave ses artères. Son pouls bute contre le chanvre. Il a la bouche dans le sable et son cri s’y enterre parmi la bave et ce branle-bas d’effroi qui coagule. Un homme rôde en retrait, chasseur tapi dans l’ombre. C’est lui le chef de ces mauvais génies en toge qui hantent les campagnes depuis des mois maintenant, semant les cadavres, éparpillant le drame et ravivant l’idée que naître noir est une malédiction.
Quand on est né esclave, mourir est un fait comme un autre, une douleur de plus, un mauvais jour de trop. Son père l’a vécu dans sa chair. Il est mort aux champs, épuisé de fatigue. Son grand-père succomba d’une balle dans la nuque. Il avait soixante ans et souffrait de partout. Mais pas lui. Plus maintenant. Il a été affranchi. Il est devenu libre. Un homme parmi les hommes. Il a le droit de vivre et de rêver sa vie sans penser à la mort. Il s’y est habitué depuis la fin de la guerre, la victoire de Lincoln et les lois votées pour libérer les Noirs, faire taire les fouets des maîtres, les coups des contremaîtres. Libres enfin ! Quel miracle ! Il s’est mis à rêver de lundis, de l’école pour ses enfants, d’un emploi dans le commerce, de dimanches en prières et de semaines qui se ressemblent.
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Le pire des refrains s’est accroché à ses lèvres.
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Les toges blanches le relèvent. Leurs visages sont cachés. La lune cruelle éclaire la scène d’un crime en cours.
Il voit son ombre au sol, pas plus noire que leurs ombres. Ils sont cinq contre lui. Cinq juges de mauvaise foi. Cinq silhouettes masquées et un nom murmuré :
– Keathing, viens m’aider !
Son instinct prend le pouvoir. Serrer les dents. Faire le dos rond. Attendre. Se taire. Pleurer un peu, puisque ça dure. Pleurer, ça fait du bien, c’est souffrir en silence. Tenir. Tenir bon.
Très jeune, avant la guerre, son père lui avait appris à cousiner la douleur, à débecter ses rages. Il lui avait dit que s’il s’abandonnait à cette douleur comme à ces rages, il ne ferait qu’attiser le drame noir.
Rien n’y fait.
Le mauvais sort s’acharne. Seul un chien se dévoile. Tel quel. Plein de crocs enfoncés dans le muscle de sa cuisse. Il souffre. Aveuglément face à cet animal, avec des yeux de nuit noire et une haleine sauvage. Le chien cesse de grogner et lève mollement la patte sur le poteau devant. Il marque son territoire de quelques gouttes d’urine pendant que l’ancien esclave implore ses bourreaux blancs :
– Pourquoi ? Pourquoi moi ?
En vain.
L’un d’eux serre sa trachée pour qu’il ouvre la bouche. Il fourre deux doigts dedans. Il enfonce un chiffon plein de flotte dans sa gueule. Lui tente de résister, secoue un peu le tronc et attire le chien. Il n’entend même plus ses grognements furieux. Il a pris le même muscle et mord.
– Faut pas traîner, murmure une voix.
Soudain, tout s’atrophie. La bête a lâché prise. Une chouette froisse l’air. Un coassement annonce l’accouplement de crapauds. Son cœur bat si fort qu’il pourrait exploser. Combien de temps encore ? Combien de temps avant de mourir ?
Une corde fend l’air et cogne contre un poteau. Les nœuds de chanvre crissent sur un rondin de bois. Il compte plusieurs brassées.
– Tu vas trop loin ! dit celui qu’il a pris pour leur chef. On devait simplement lui faire peur. Pas ça !
« Ça », c’est le mot qui l’achève. « Ça », c’est l’idée qui gomme tous les « pourquoi », les « par pitié ».
– T’es pas obligé de rester là.
Une main le pousse devant. Une autre le maintient droit, debout, calé contre ce poteau transformé en potence, comme un mât d’injustice dressé devant une lune bien blanche, bien complice.
Les hommes et le chien-loup s’activent dans son dos. Comme sa jambe se dérobe, il s’adosse au poteau, jette un dernier regard vers la grande ville au loin, la vallée qui serpente et les champs qui se déclinent, noir sur noir, jusqu’au bout de l’horizon. Il les connaît par cœur, chaque pousse, chaque travée. Cette vie est un boyau d’enfer, une fosse de Babel. Il y avait cru pourtant à ces lois, à ces mots. Il ne peut plus se défendre quand ils lui passent la corde au cou, et prie.
– Notre Père qui êtes aux cieux, que Votre nom soit sanctifié. Que Votre règne arrive.
Comme il n’a plus de prise, mais juste la honte de grommeler des mots qui finissent en charpie, il se résigne. Il ferme lentement les yeux. Il prend la mesure de l’instant qui le sépare de l’éternité.
– Amen.
Une pulsation cardiaque. Encore une. Un autre battement. Le dernier ? Sa vie à rebours sature sa mémoire. Toutes ces images passées surgissent en tornade. Il voudrait effacer la douleur qui l’empêche de se remémorer le visage de cette fille, dans la cabane d’en face. Elle préférait sourire au lieu de lui répondre. Elle avait de fines hanches et des épaules si droites que tout son corps semblait en équilibre en dessous, comme le fléau d’une balance. Elle avait le front suave. Un sourire à mille dents. Des yeux bruns, grands et vifs, qui guettaient la gaieté. Il aurait pu l’aimer. Lui faire plein d’enfants. Il tremble de regret. Elle serait devenue sa nouvelle femme et ils auraient élevé une tripotée de gosses. Si seulement il avait traversé la rue entre elle et lui.
Il sent le nœud qui serre. Il va finir sa vie au bout de cette fourche fruste, dans ce cercle formé par un bout de chanvre torsadé, les pieds ballottant vaguement, scruté par les corbeaux et ses cinq bourreaux. Le rituel est en cours. Il n’y a plus rien à faire.
La corde crisse et serre. Un papier sort d’une poche. Pendant que sa langue cogne contre le bout de tissu, des mots chargés d’absurde encrassent la nuit. Ils récitent :
– Au nom des Chevaliers Immortels protecteurs de la race,
Au nom du Grand Cyclope garant de notre avenir,
Au nom de la Cause perdue et de ses humiliés,
L’Empire de l’Invisible et le Soleil Invincible t’ont condamné à mort.
La suite s’est perdue au fond de son âme.
Demain, quand Memphis s’éveillera, la ville découvrira son corps bien vertical, bien aligné. Des gens passeront devant lui et feront des commentaires, gênés ou amusés. De longues heures s’écouleront avant que l’un d’eux estime que c’en était assez, qu’on en avait assez vu des Noirs suppliciés.
On fera une prière et on citera son nom. On chantera, un peu, à voix ténue et triste, comme on chante à chaque fois pour ceux qu’on a punis parce qu’ils avaient le tort de croire que même noir on pouvait être libre. On le mettra en terre et on parlera de lui au passé, comme des autres. C’est comme ça ! C’est le Sud.
Emmy dort encore. Rabougrie dans son lit. Ses bras adolescents agrippent le balluchon qui lui sert d’oreiller. Des soubresauts remontent le long de son échine, parfois jusqu’aux épaules, bifurquent vers son visage et impriment à sa bouche d’étranges balbutiements. Elle fait des bruits de succion, bave et grogne puis replonge dans son rêve.
Le jour s’est pointé charriant les bruits de la ville. Des rires. Des pas. Le couinement d’un essieu. Les sabots d’une mule butant sur un caillou qui éclate sous ses fers.
Une brise trimbale l’odeur d’une poudre lointaine, de celles dont on faisait les balles, autrefois, pendant la guerre, quand des Bleus tuaient des Gris par centaines de milliers. Emmy était presque là, dans le ventre de sa mère. Elle attendait que la paix soit signée pour montrer le bout de son nez.
Une explosion retentit.
– Papa ? demande-t-elle en sursaut, fouillant les coins de la pièce et tombant sur sa mère qui s’approche, lentement, de sa démarche peu sûre.
– T’as encore fait une crise, ma fille chérie ?
Emmy tarde à répondre, le temps de faire le tri entre ses attentes et ses rêves, le vrai et ce qu’elle voudrait.
– Non. Pas cette fois. Je ne crois pas, en tout cas. J’ai pas mal aux épaules, dit-elle en s’étirant. Ni à la nuque. Non, maman. C’était pas une crise nerveuse. Je crois que c’était plutôt une sorte de cauchemar. Je suis en retard ?
Sa mère lève le nez et estime l’heure du jour.
– Non. Pas encore. Je n’ai pas entendu la cloche du débarcadère.
Le visage de sa mère est teinté de brun sale. Ses yeux opalescents fixent toujours leur néant, mais elle sent et entend bien mieux que les voyants. Elle le saurait déjà si son père était là. Ses sens ne la trompent pas.
Emmy frotte ses paupières comme pour chasser ses mauvais songes. Mais des images s’accrochent. Le visage d’un homme.
Un paquet de bonbons dans un sachet de papier, bombé, comme rempli d’air. Emmy tendait les mains vers le cadeau de son père. Elle allait s’en saisir, mais il a éclaté comme une de ces baudruches que les gosses du quartier gonflent et font exploser lors de chaque carnaval. Et puis tout s’évanouit. Les bonbons et son père, ses attentes bernées. Depuis le temps qu’elle attend. Elle a tout un stock d’espoirs déçus à cause de lui. Sa tête en est farcie, et parfois elle se dit que ces crises étranges, ces spasmes épileptiques sont dus à ce trop-plein de dépits, à ces désillusions qui pourrissent au fond d’elle. Comme si elle les refoulait. C’est son père. C’est comme ça. Il a toujours été celui qui trompe son monde.
Dans les rues de Memphis, la grande fête s’annonce. Une partie de la ville va bientôt célébrer le jour de l’Indépendance. La pétarade commence. Des tas de déflagrations accompagnent les rires des gamins extasiés.
Emmy se penche par la lucarne. Les commerces sont fermés. Deux hommes endimanchés longent le trottoir d’en face. Un autre les salue. Emmy cherche les enfants et, en tendant le cou, voit une femme qui rabat un pan de sa longue jupe avant de traverser. Elle est jeune. Ses cheveux brun-roux tombent en guirlandes d’anglaises. Ses bottines sont couvertes de poussière et ses talons de bois battent les trottoirs de guingois, parfois mités, souvent branlants.
Au carrefour de Madison, en plissant les yeux pour contrer le soleil, elle distingue des fumerolles, des panaches d’explosifs et une bande de gamins accroupis dans un coin autour d’une allumette qui s’approche d’une mèche. Le feu prend. La mèche crépite et fume et les enfants éclatent plus vite que l’explosion, laissant dans leur sillage des crépitements de rire.
– Cessez ! lancent des vieilles barbes aux fenêtres.
Emmy se retourne.
– T’es sûre qu’il n’est pas arrivé ?
Sa mère lui tend la robe qu’elle avait mise de côté. Toujours au même endroit, sur la chaise près de leur lit. Elle l’aide à s’habiller.
– Tu es tout énervée, ma fille. Calme-toi ! Tu sais bien qu’avec lui…
– Cette fois j’y crois, maman. Je suis sûre qu’il va venir.
Emmy palpe la lettre dans sa poche. C’est sa seule lettre de lui. La première en treize ans. Elle ne l’a jamais vu ni même entendu. Mais ces mots sont de lui. Billy Evans. Il écrit qu’il viendra par le vapeur le jour de son anniversaire.
Elle n’a qu’une vague idée de lui, forgée année après année, comme les pièces d’un puzzle. Elle se l’est représenté par la grâce des mots, des souvenirs semés chez les uns et les autres. D’abord ceux de sa mère qui répète souvent qu’il était grand et beau. Parfois, elle ajoute qu’il était pareil au fleuve, obstiné, impétueux, comme s’il avait quelque chose à prouver au monde, une revanche à prendre sur les obstacles dressés en travers de sa route…
« Qui pourrait redresser ce que Dieu a fait courbe, ma fille ? Hein ? Dis-moi ? Qui a ce pouvoir-là ? On n’oblige pas les étoiles à suivre un chemin de balises. Ton père est né comme ça, avec ses courbures. Toutes les jetées cherchant à l’orienter, toutes les digues visant à le contraindre, les pieux, le rabotage sont restés sans effet. »
Ensuite, elle se taisait, gardant le reste pour elle. Emmy a dû puiser à d’autres sources pour savoir. Chez des voisins. Chez des gens de passage. Dans la rue. Dans les champs. N’importe où. L’image de son père a gagné en nuances. Tous disaient qu’il était beau, certes, mais qu’il avait surtout la beauté des escrocs, de quoi désarmer les doutes, et une faconde à rouler les sceptiques. Emmy serrait les poings, souvent. Elle voulait les faire taire, tous ceux qui s’acharnaient sur les mauvais côtés de son père. D’autres présentaient les choses autrement. Pour eux, son père avait un don. Il était plus habile que le caméléon et plus malin qu’un comédien de la côte.
« Ton père ! Ah ça, ton père ! C’était quelqu’un, celui-là ! Billy avait le don de soumettre les esprits le temps d’y glisser une idée un peu folle, son idée, et de l’y faire germer. Si bien que les autres, y croyaient qu’ils avaient une idée bien à eux, un beau projet, comme celui de l’hôtel, et y se mettaient à l’œuvre. Il avait ce don-là. On peut dire qu’il savait provoquer l’ambition. Il semait la confiance. Après, pour la récolte… c’était une autre affaire. »
C’est ainsi que sur Main Street, dans le quartier commerçant, surgirent des fondations. Un hôtel allait naître. Le charpentier œuvrait. Le maçon s’activait. Un étage fut dressé puis le chantier cessa. Il fallait de l’argent et le compte n’y était pas. Le promoteur s’efforçait de convaincre les banquiers que l’argent arriverait, qu’il avait une idée et que, la guerre finie, il ferait des bénéfices. Quand il se retourna, Billy n’était plus là. Il avait disparu, avec quelques dollars, une avance pour l’idée de ce projet farfelu. Le promoteur paya, fut ruiné et finit par grossir les rangs de ceux qui maudissaient le nom de son père.
« Billy ! Quel numéro ! Billy ! Billy Evans ! Mais Dieu qu’il était beau. Et cette beauté-là, elle n’était pas volée. Normal qu’il ait pris la plus belle de Memphis. Ta mère, Emmy. Ton père était si beau. »
Les yeux vert printemps. Des dents plein la bouche. Et le reste, Emmy le jette dans l’eau du fleuve avec les grandes gueules de ces alligators qui se repaissent du mal et ruminent tout le bon. Pourvu qu’ils s’en étouffent, qu’ils finissent ventre en l’air.
Billy.
Son père.
Imaginé par elle et condamné par eux. Plus malin que tous les autres. Puni de penser plus vite. Condamné à se taire. Purgeant une peine au loin, parce qu’il s’était fait prendre, une fois de plus, une fois de trop. Emmy mit des années à comprendre le vrai sens des mots « peine de prison ».
Elle se disait qu’elle aussi était condamnée, à la même peine que lui. La peine de ne pas le voir. Elle s’était persuadée qu’ils étaient tristes ensemble, tous les deux, loin l’un de l’autre. Pas besoin de se voir pour s’aimer. Sa mère le lui prouve chaque jour. Elle l’aime aveuglément.
Dans quelques heures, les rues de Memphis seront toutes noires de monde. Il y aura des couleurs accrochées aux fenêtres. Des fanions rouges, blancs, bleus. Des essaims d’inconnus échappés des hameaux situés en amont du grand fleuve ou de plus loin encore. Il y aura une fanfare, comme chaque année. Les anciens soldats noirs porteront l’uniforme des Zouaves avec leur gilet rouge et joueront de longues heures, en remontant Main Street jusqu’à l’embarcadère, comme tous les 4 Juillet depuis la fin de la guerre.
Emmy est impatiente. Le jour de l’Indépendance est aussi celui de son anniversaire. Elle a treize ans.
Elle voit la moue de sa bouche, qui ravale sa phrase pour ne pas briser le sort. Tout est dans le silence de sa mère et ses sourcils relevés en accent circonflexe comme une paire de mains jointes qui pointeraient vers le ciel. Elle espère. Sa mère prie pour qu’il vienne. Billy. Il n’était pas si mauvais. Il l’a vraiment aimée. Et elle, elle l’adorait. Son beau génie de père, chevalier d’industrie comme disent les pédants, ceux qui se payent de mots et crèvent la gueule ouverte de n’avoir rien osé. Son père a écrit qu’il allait revenir pour les sortir de là, de cette misère de peau, de cette cabane d’esclaves.
– Tu sais maman, j’ai réfléchi.
– Oui ma fille.
– En attendant qu’il achète une ferme, il pourrait dormir là. Je lui laisserais ma place.
– Ah oui ! Et tu dormiras où ?
– J’ai réfléchi. Je dormirai dehors. Et si la ferme est trop chère, il pourra toujours assembler quelques planches pour agrandir notre cabane.
– La nôtre ?
– Oui. La terre est assez dure du côté de la clôture. Je l’ai tâtée du pied hier. Elle est sèche et tassée. Y a pas de trace d’humidité. J’ai bien regardé sur le côté. Il y a assez de terrain pour soutenir des cloisons et un plancher épais.
– Et qui va payer ça ?
Le tintement de la cloche tombe opportunément.
– Vite ! Vite ! Je suis sûre que c’est papa !
Emmy agite ses longs bras. Elle est tout élancée comme le tronc de l’orme devant. Sa chevelure est un houppier. Pas le temps de se coiffer. Elle se met à quatre pattes pour dénicher ses souliers.
Une autre sonnerie retentit. Plus longue. Ça vient de l’embarcadère.
– Tant pis. J’ai pas le temps, dit-elle en sortant pieds nus.
Elle enjambe la clôture, traverse Madison et remonte vers le fleuve. Sa jupe enveloppe ses jambes et virevolte sous elle telle une méduse folle. Elle court comme les enfants, sans se soucier des regards en coin des femmes et des hommes sur ses longues cuisses fuselées. Elle court à perdre haleine, fixant les cheminées du bateau qui approche avec ses deux gaillards, l’un à la proue, l’autre à la poupe, et sa grande gueule béante comme celle d’un poisson-chat. Emmy ne cille même pas, de peur que si elle lâche sa cible des yeux elle fasse demi-tour, ou pire, disparaisse.
Ses pieds nus frappent le sable. Son cœur choque sa poitrine. Ses mains vont chercher loin devant comme si elle pouvait raccourcir la distance qui la sépare du quai. Elle a la bouche ouverte et le ventre vide depuis la veille. Légère ! Si légère ! C’est son anniversaire et son père va venir pour elle.
Des mouettes rasent le fleuve. Elles sont remontées de l’embouchure, en aval, à des centaines de miles. Il y a foule près du quai. Des dizaines de dos d’hommes et de femmes s’agglutinent.
Sur le pont du Natchez, le capitaine sonne trois coups secs. C’est le signal donné au machiniste en salle. Les deux cheminées crachent ce qui leur reste de fumée. La roue à aubes ralentit puis se cale en trouvant le point mort. L’équipage remonte les coursives. Il y a beaucoup de courant. Depuis la crue de juin, il a encore gagné et contrarie l’accostage.
Le visage barbouillé du mécanicien surgit d’un hublot de bâbord. Le navire vire lentement. Il a dépassé le pont. Sa proue pointe vers l’aval. Un sifflement retentit. Soudain, sa roue repart, mais à rebours cette fois, plus puissante, plus vaillante. Ses larges tambours brassent des mètres cubes d’eau, frappant de toutes leurs forces comme pour régler leurs comptes avec ce maudit fleuve. Les tambours cognent si fort que des éclats de racines valdinguent alentour.
Emmy en a déjà vu, des approches mal finir. L’an dernier, un triple pont bien plus gros que le Natchez a fini par le fond.
En haut de la passerelle, un matelot pivote et jette devant lui la glène de cordage. Un badaud sur le quai s’en empare et la noue. La passerelle se déploie. C’est bon ! Tout va bien. La foule s’avance. Emmy cherche sur le pont, parmi les passagers, le visage inconnu de son père, comme l’aimant cherche la paille. Elle guette l’évidence, armée de tous les indices qu’elle amasse depuis des années. Grand. Blond. Yeux clairs. Aujourd’hui la trentaine. Pourvu qu’il tienne parole. »

À propos de l’auteur
SPITZER_Sebastien_©Astrid-di-CrollalanzaSébastien Spitzer © Photo Astrid di Crollalanza

Sébastien Spitzer est traducteur et journaliste. Son premier roman Ces rêves qu’on piétine a reçu un formidable accueil critique et public. Il a été le lauréat de nombreux prix (prix Stanislas, Talents Cultura, Roblès). Avec Le Cœur battant du monde, il fut finaliste du Goncourt des Lycéens 2020. (Source: Éditions Albin Michel)

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Erika Sattler

BEL_erika_sattler  RL2020  

En deux mots:
Erika Sattler, épouse d’un officier SS, doit quitter la Pologne au moment où l’armée soviétique se rapproche. Durant son voyage, elle aura l’occasion de se rendre compte des exactions commises par les nazis et de leur moral en berne. Mais reste persuadé de la victoire du national-socialisme.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon bel idéal national-socialiste

Spécialiste des «portraits de femmes qui dérangent et secouent», Hervé Bel confirme son talent avec Erika Sattler, une jeune femme qui a embrassé l’idéal national-socialiste et veut encore croire à la victoire alors que l’armée russe avance.

J’ai découvert Hervé Bel grâce à Caroline Laurent qui a publié son roman La femme qui ment aux Escales, où elle a elle-même publié ses livres Et soudain, la liberté et Rivage de la colère. Après avoir beaucoup aimé Les choix secrets (disponible en poche), j’ai adoré Erika Sattler, car encore une fois se vérifie la promesse de son éditrice: «Hervé excelle dans les portraits de femmes qui dérangent et secouent.»
Nous sommes cette fois dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, au moment où un prisonnier parvient à fuir son camp de travail. Celui qui apporte son aide est un jeune officier SS, Paul Sattler.
Une main tendue assez étonnante venant d’un homme qui n’a pas la réputation d’être un tendre. Peut-être sent-il que le vent est en train de tourner? En ce début 1945 l’armée russe ne cesse de gagner du terrain et il faut songer à se replier.
Après avoir démonté l’usine de guerre qui emploie quelque 4000 personnes et organisé le convoyage des pièces détachées et des hommes vers l’Allemagne, il s’occupe du voyage de son épouse Erika qui l’avait suivi en Pologne.
Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’elle se prépare aussi à quitter Gerd Halter, son amant. Après l’avoir croisé à Fribourg sept ans plus tôt, elle avait retrouvé le beau blond devenu commandant SS quinze jours plus tôt. Après une dernière nuit d’amour, elle prend la direction de Posen (aujourd’hui Poznan), première étape d’un voyage qui s’annonce très éprouvant.
Les trains sont non seulement pris d’assaut, mais ils font l’objet d’attaques aériennes qui vont forcer les passagers à descendre et à fuir. Erika se retrouve alors en compagnie d’une poignée de survivants à errer sur les routes. Le froid et la faim viennent s’ajouter à la peur de croiser des habitants hostiles ou des Russes dont la sauvagerie est déjà légendaire. Ils pillent les maisons, violent les femmes avant de tout détruire. Aidé par un soldat Allemand, Erika parviendra à s’en sortir, contrairement à la mère du petit Albert, désormais orphelin et qu’elle va prendre avec elle, après lui avoir fait une promesse: «Tu as entendu parler de Jésus, je suis sûr? Eh bien, c’était un juif! Et cela a donné les catholiques. Quand nous aurons gagné la guerre, alors ce sera leur tour d’y passer. Crois-moi, j’aurai ma part. Je les tuerai comme j’ai tué les Juifs! Tout ça pour toi et ta mère!»
Erika reste en effet persuadée de la victoire de son idéal, même si tous les indices semblent démontrer le contraire. Pour elle ceux qui n’y croient plus sont de «mauvais Allemands» qui ne méritent pas ce Führer dont le discours l’avait subjugué lorsqu’à 16 ans, elle avait pu assister à l’un des grands rassemblements organisés par les nazis. Une opinion qui ne changera pas non plus lorsqu’elle découvrira «un charnier de cadavres gelés en costume rayé» dans un train qui avait déraillé. «Dans ce magma, des têtes, des jambes, des bras tendus, levés vers le ciel, tous si bien mêlés que l’on ne distingue aucun corps entier. À y regarder de plus près, leurs membres ne sont plus que des os et de la peau. Ils ne risquent pas de pourrir: aucun petit bout de chair à offrir à la vermine».
Hervé Bel a choisi de croiser le récit du voyage d’Erika et d’Albert vers l’Allemagne avec celui de son mari, arrêté pour avoir aidé un prisonnier et qui va se retrouver à son tour en cellule. Le mal et le bien en quelque sorte, tous deux très mal en point et tous deux n’ayant qu’un mince espoir de survivre. L’épilogue lèvera le voile sur leurs destins respectifs, nous rappelant combien les années de l’immédiat après-guerre ont continué à charrier de rancœurs, de haine, de malheur. Après La chasse aux âmes de Sophie Blandinières et La race des Orphelins de Oscar Lalo, voici une troisième occasion de nous souvenir de ce que fut cette politique qui malheureusement continue à trouver des adeptes de nos jours.

Erika Sattler
Hervé Bel
Éditions Stock
Roman
342 p., 20,90 €
EAN 9782234086401
Paru le 26/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Pologne occupée et en Allemagne, notamment en Bavière et en Forêt-Noire.

Quand?
L’action se situe de l’arrivée des nazis au pouvoir à 1969, mais elle est principalement centrée sur la fin 1944 et le début 1945.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Il lui était apparu d’abord quelconque, avec sa moustache et son uniforme terne, gris ou vert, devant son pupitre. Puis il avait parlé. Non, d’abord, il était resté silencieux, les bras croisés, les sourcils froncés, tournant lentement la tête, comme un maître qui attend que ses élèves se taisent. La rumeur s’était tue d’elle-même. Alors il avait commencé à parler. Des phrases prononcées lentement, d’une voix douce. Un adagio en quelque sorte, le début lent, presque inaudible d’un quatuor à cordes, qui forçait les auditeurs à encore plus de silence pour comprendre ce qu’il disait. Soudain, le ton était monté, sa voix avait pris une puissance inattendue. Ce qu’il disait avait fini par n’avoir plus d’importance. La voix réveillait en elle des émotions presque musicales, toutes sortes de sentiments, colère, exaltation, tristesse, et joie, une joie indescriptible. On croyait Hitler et on voyait presque ce qu’il annonçait. Cet homme était habité, porteur d’un message extraordinaire. Les gens l’écoutaient bouche-bée, les émotions de chacun excitant celles de l’autre.
Erika avait seize ans. Elle était rentrée chez elle transformée. Elle serait national-socialiste.»
Janvier 1945. Les Russes approchent de la Pologne. Sur les routes enneigées, Erika Sattler fuit avec des millions d’autres Allemands. La menace est terrible, la violence omniprésente. Pourtant, malgré la débâcle, Erika y croit encore: l’Allemagne nazie triomphera.
Dans ce livre puissant, dérangeant et singulier, Hervé Bel brosse le portrait d’une femme qui se rêve en parfaite ménagère national-socialiste.
La «banalité du Mal» dans sa glaçante vérité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Sean James Rose)
Actualitté 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« UN JOUR DE MARS 1944
L’évasion
La forêt bruissait du souffle des scies et des hommes harassés, des cris des kapos, et de l’écho saccadé des cognées. L’air sentait la pourriture végétale sur la terre gorgée de froid.
En ce début d’après-midi, les gardes, le ventre plein, étaient fatigués, car même les plus méchants digèrent. Ils fumaient en regardant ailleurs pour n’avoir pas à sévir.
C’était aussi, pour les détenus, un moment de repos relatif. Les muscles se détendaient un peu. Parfois, un œil toujours fixé sur les SS et les kapos qui buvaient du café chaud à même les thermos, ils interrompaient leur travail. Jamais longtemps.
L’un d’eux en profita pour aller pisser derrière un buisson. Il s’appuya contre un chêne…
Plus rien. Un trou noir dans lequel il se laissa tomber avec un contentement inexprimable.
Il se réveilla avec le sentiment que quelque chose n’allait pas: c’était le silence. Il ouvrit les yeux; un instant, il espéra qu’il rêvait puis comprit que son commando était reparti au camp sans lui. Aussitôt, son estomac se vida, toute la soupe claire, par tous les orifices. Il savait ce qui arrivait à ceux qui avaient le malheur de ne pas rentrer au camp avec les autres.
La nuit tombait. Il était fichu. Inutile de chercher à s’enfuir ou de demander asile à un paysan. Les Boches offraient des récompenses à ceux qui dénonçaient les fuyards. Circonstance aggravante, il était juif.
Il se coucha sous la souche d’un arbre, et se tint immobile autant qu’il lui était possible. Il tremblait des pieds à la tête. Du suc gastrique remontait sans cesse à sa bouche. Il avait peine à respirer. Aucune échappatoire. Ou plutôt une seule : se suicider tout de suite, en se jetant d’un arbre.
Jamais il n’aurait la force de monter si haut. Alors il imagina se fracasser la tête en se précipitant contre un tronc. Cela semblait difficile, et il se demanda même s’il était possible de mourir de cette façon. Longtemps, il rêva de ce qu’il se savait incapable de faire.
La nuit recouvrait tout.
Là-bas, au camp, l’alerte devait avoir été donnée, et on le cherchait.
Il sursauta. Des pas, des rires gras. Une sueur visqueuse lui inonda la figure. C’était une patrouille partie à sa recherche. À entendre leurs voix joyeuses, on aurait cru une bande de joyeux lurons en knickerbockers et grosses chaussettes qui se baladaient dans la Forêt-Noire.
Dès qu’ils le verraient, ils cesseraient de rire, ou plutôt ce ne serait plus le même rire. Ils le battraient à coups de crosse, sur la tête, dans le ventre, en prenant garde à ne pas le tuer.
La patrouille était maintenant toute proche. Il hésita à sortir. «Messieurs, je suis désolé, je ne l’ai pas fait exprès. S’il vous plaît, veuillez me pardonner!»
En position fœtale, il pissa encore dans ses cuisses. Il claquait des dents. Il voulut penser à Anna, mais son nom ne fit que lui traverser l’esprit. Au regard de ce qui allait suivre, plus rien de sa vie ne semblait avoir d’importance. Pas même le passé. D’ailleurs, cela faisait longtemps qu’il n’y songeait plus.
La peur triturait ses viscères, soulevait encore et encore son estomac. Ses tempes battaient si fort qu’il croyait les entendre résonner autour de lui.
Il eut une pensée pourtant, une seule, cinq mots : « Je voudrais être un animal. »
Un soldat arrivait maintenant, une lampe de poche à la main. Son halo éclaira les feuilles gelées près de sa cachette.
Le prisonnier vit les bottes, et l’homme se pencher, qui braqua un instant la lumière sur lui, avant de l’en détourner. Il devina le relief de son casque d’acier et la rondeur de ses joues serrées par la jugulaire. Il tenait un chien-loup par une laisse qu’il tirait pour l’empêcher d’avancer. C’était fini. Il allait appeler les autres et le faire sortir en lui arrachant une oreille.
Mais le soldat, immobile, le regarda; soudain, murmura: «Reste tranquille. Je reviens tout à l’heure.»
D’une voix forte qui lui cogna le cœur, l’homme ensuite cria: «Rien à signaler par ici, il doit être plus loin. On va le trouver!»
Et il s’éloigna.
Alors, à nouveau le silence. Le froid est une mort douce. On s’endormait, paraît-il.
Il songea à Anna, sa fiancée, qu’il supposait à Ravensbrück. Puis, tenaillé par la faim, à une boucherie de Strasbourg, sa ville.
Combien de temps s’écoula ainsi, il ne le sut jamais.
Tout à coup, Nicolas Berger entendit des pas dans les feuilles mortes qui craquaient comme des croûtes de pain. Penché sur lui, habillé en civil, un chapeau large en feutre sur la tête, l’Allemand lui murmura: «Sortez!», d’une voix grave et douce. Berger tremblait à nouveau, mais moins que tout à l’heure. Malgré ses jambes engourdies, il se releva aussi vite qu’il le put, les yeux baissés, au garde-à-vous. On ne regarde jamais un Allemand en face. Il n’aime pas ça et vous flanque un coup de gummi en plein visage. L’Allemand ne disait rien. Il devait réfléchir.
Le prisonnier osa lever la tête, et il reconnut le lieutenant SS Paul Sattler qui avait dirigé le commando de l’après-midi. Un jeune homme encore. »

Extraits
« Erika Sattler s’éveille, aussitôt se tourne et retrouve le corps de Gerd. Elle se souvient de la veille et ressent une immense détresse. Il la prend dans ses bras. Le lit est chaud. Ils se reniflent. Ils se caressent. Leur peau est légèrement humide. Leurs lèvres se rencontrent sous les couvertures. Qu’il fasse plus chaud! C’est si bon de transpirer ensemble! Ils se serrent, ils se mordent, comme si chacun voulait arracher quelque chose à l’autre, son odeur, un peu de chair… Elle voudrait bien savoir ce qu’il pense, si, comme elle, il est malheureux.
Mais comment savoir? Il ne dit jamais rien. Encore quelques minutes, et il va se lever. Il partira dans la nuit rejoindre sa chambre. Personne ne pourra soupçonner qu’il est venu ici. Il ne reste que quelques minutes avant son départ…
Il faut encore faire l’amour, vite, pour recueillir sa semence qu’elle gardera en elle pendant le voyage. Ainsi il sera encore près d’elle. » p. 21

« Regarde, toi et ta mère. Vous êtes de purs Germains, et combien y en a-t-il sur terre? Pas beaucoup. Les historiens disent que nous venons d’une île, elle s’appelait Scandia, au nord de la Scandinavie. Il fait froid là-bas. Il faut être très solide pour y survivre. Les meilleurs ont survécu. Puis l’île est devenue trop petite. Avec nos bateaux, nous avons sillonné les mers, nous avons exploré l’inconnu. Certains des nôtres se sont arrêtés en Germanie. Tes ancêtres appartenaient à ceux-là. D’autres ont continué leur chemin, très loin, jusqu’en Grèce. Cela a donné les Spartes, de grands guerriers! Et les Romains aussi, jusqu’au moment où les Juifs les ont affaiblis, de l’intérieur. Tu as entendu parler de Jésus, je suis sûr? Eh bien, c’était un juif! Et cela a donné les catholiques. Quand nous aurons gagné la guerre, alors ce sera leur tour d’y passer. Crois-moi, j’aurai ma part. Je les tuerai comme j’ai tué les Juifs! Tout ça pour toi et ta mère! »

« Devant eux, un charnier de cadavres gelés en costume rayé. Leur train a déraillé, sans doute la veille. Ils sont là, entassés comme un tas de pommes de terre renversé. «Ne regarde pas!» crie-t-elle à Albert qui s’avance. Mais l’enfant a déjà vu et semble indifférent.
Dans ce magma, des têtes, des jambes, des bras tendus, levés vers le ciel, tous si bien mêlés que l’on ne distingue aucun corps entier. À y regarder de plus près, leurs membres ne sont plus que des os et de la peau. Ils ne risquent pas de pourrir: aucun petit bout de chair à offrir à la vermine.
Il vaut mieux ne pas trop s’approcher. Il se pourrait que l’un ou l’autre soit encore vivant. Rien que d’y penser, Erika sent un fourmillement sur son crâne.
«C’est effroyable!» balbutie Kranz. »

« Aux yeux d’Erika, la guerre était avant tout une aventure lointaine. Il était entendu que l’Allemagne, jamais, ne serait conquise. Qu’il y eût des aléas, bien sûr, cela faisait partie du jeu… Mais que celui-ci puisse se terminer par l’anéantissement de la patrie, elle n’y avait jamais songé. Pense-t-on que la Terre, le Soleil et les étoiles puissent un jour périr?
La peur lui étreint le ventre. Jusqu’à maintenant, elle ne se croyait pas vraiment en danger. Même durant l’attaque du train de la veille. Il lui semble d’ailleurs, dans le souvenir qu’elle en garde, que quelqu’un en elle observait paisiblement la petite Erika affolée par les bombes. »

À propos de l’auteur
BEL_Herve_2020©DRHervé Bel © Photo DR 

Né en 1961, Hervé Bel a fait des études de droit et d’économie. Il partage son temps entre Paris, la Normandie et Beyrouth où il travaille. La Nuit du Vojd, son premier roman (Lattès, 2010), a obtenu le prix Edmée de la Rochefoucauld et a été sélectionné par le Festival du premier roman de Chambéry. Il est aussi l’auteur, des Choix secrets (JC Lattès, 2012) et de La femme qui ment (Les Escales, 2017). Avec Erika Sattler, il signe un roman audacieux et rare sur la «banalité du Mal». (Source: Éditions JC Lattès)

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Un jour viendra couleur d’orange

DELACOURT_un-jour-viendra-couleur-dorange  RL2020

En deux mots:
Pierre a enfilé son gilet jaune, occupe les ronds-points et crie sa colère tandis que Louise, son épouse accompagne les patients en fin de vie. Après la naissance de leur fils Geoffroy – un enfant pas comme les autres – ils se sont éloignés l’un de l’autre. Chacun d’entre eux va dès lors se battre pour son avenir.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Changer les couleurs du monde

Sur fond de crise des gilets jaunes, Grégoire Delacourt a réussi un roman d’une forte intensité dramatique en racontant le destin d’un couple et de leur enfant né «différent».

C’est en 2018, au moment de la contestation des gilets jaunes, que Grégoire Delacourt a choisi de débuter son nouveau roman. Pierre a rejoint la lutte, tient un rond-point, rêve de jours meilleurs.
Lorsqu’il se retourne, il voit ce jour d’élection présidentielle en 2002 et ses illusions s’envoler. Lionel Jospin a décidé d’arrêter la politique, Le Pen sera face à Chirac au second tour. Un choc qu’il partage avec tous ceux qui rêvaient de lendemains qui chantent. Parmi toutes ces personnes, il croise le regard de Louise et ressent, comme une urgence, l’envie de dissoudre ce malaise dans l’amour. L’envie de s’unir, de montrer qu’ensemble, on peut réussir quelque chose. Après coup, il se dira que ce furent sans doute ses trois plus belles années.
Quand son fils Geoffroy est né, la joie de la parenté s’est transformée en nouvelle épreuve. Geoffroy ne réagissait pas. Il était différent.
L’épreuve de trop pour Pierre. Il n’a pas supporté cette injustice, s’est éloigné de Louise, a cherché du réconfort dans d’autres bras. Louise, quant à elle, a choisi de se battre, de ne pas rester spectatrice de son infortune. Elle va utiliser pour Geoffroy la même recette qu’au travail, où elle accompagne les personnes en fin de vie: «Louise aidait ceux qui partaient. Et quand un sourire se posait sur les visages chiffonnés, elle savait qu’elle avait trouvé les mots justes, mené les moribonds à cette joie insaisissable qui permet le lâcher prise». Grâce aux soins qu’elle lui prodigue, cherchant à entrer dans son monde, elle le soulage et le rassure. Geoffroy est différent, mais très doué. Et alors que ses parents se déchirent, se séparent, il va faire deux rencontres déterminantes. Les yeux Véronèse de Djamila, quinze ans, et la cabane où vit Hagop Haytayan, un Arménien qui a choisi de se retirer dans une forêt où les nuances de vert sont nombreuses. Car Geoffroy range sa vie d’après les couleurs. Il aime le vert, il n’aime pas le jaune. Ce que son père ne comprend pas. Il s’obstine à vouloir l’éduquer à sa façon, lui faire partager sa conception de la vie.
Ceux qui devraient vouloir le bien sont ceux qui vont faire le plus de mal. Pierre va faire souffrir Geoffroy et les frères de Djamila vont vouloir imposer leurs préceptes religieux, leur intégrisme à leur sœur et l’entraîner vers l’abîme.
Grégoire Delacourt, en choisissant un poème d’Aragon pour le titre de son roman,
«Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange / Un jour de palme un jour de feuillages au front / Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront», nous en livre la clé. Comme le soulignera Hagop, «les ennuis venaient quand les hommes avaient perdu le sens de la poésie. Étaient restés sourds aux murmures du cœur.»

Un jour viendra couleur d’orange
Grégoire Delacourt
Éditions Grasset
Roman
272 p., 19,50 €
EAN 9782246824916
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Nord. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.
Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, «un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront».
Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Fivorites.com 
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Le coin lecture de Nath
Blog Pamolico 
Blog Vagabondage autour de soi 


Grégoire Delacourt présente Un jour viendra couleur d’orange © Production Grasset

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jaune
Il faisait encore nuit lorsqu’ils sont partis. Les pleins phares de la voiture élaguaient l’obscurité avant d’éclabousser de jaune, pour un instant, les murs des dernières maisons du village, puis tout replongeait dans les ténèbres. Ils étaient six, serrés, presque coincés, dans le Kangoo qui roulait à faible allure. Ils portaient des bonnets comme des casques de tankistes, des gants épais, des manteaux lourds – la nuit était froide. L’aube encore loin. Ils avaient des têtes fatiguées de mauvais garçons, même les deux femmes qui les accompagnaient. Ils ne se parlaient pas mais souriaient déjà, unis dans une même carcasse, un entrelacs de corps perclus de colères et de peurs. Une même chair prête au combat, parée aux blessures puisqu’il n’est de vie qui ne s’abreuve de sang. C’était leur première fois. De l’autoradio montait Le Sud, la chanson de Nino Ferrer. S’est suicidé ce type-là, a dit l’un d’eux. Une toile de Van Gogh, la touffeur d’un treize août, des chênes rabougris, deux érables, un églantier, un champ de blé moissonné en surplomb du Quercy blanc, les stridulations des cigales et soudain, une déchirure. Un coup de feu. Puis le silence. Silence de plomb. La chevrotine pénètre le cœur et le corps du chanteur s’effondre. Dans la voiture, personne ne chantait le refrain de la chanson qui promettait un été de plus d’un million d’années. Ils avaient soudain des mines graves. Le conducteur a coupé la radio. Dix minutes plus tard, le Kangoo s’est arrêté au rond-point, en travers de la départementale déserte. Les six passagers en sont descendus. Les corps étaient lourds. Ils ont sorti le brasero du coffre à la lueur des lampes de poche. Les filets de petit bois. Les Thermos de café. Les sacs de boustifaille. Ils ont caché la bouteille de cognac et les grands couteaux. J’aurais quand même dû prendre le riflard, a regretté l’un d’eux. On va quand même pas tirer les premiers, a commenté un autre. Et on a ri d’un rire sans gloire. Ils se savaient des chasseurs qui finiraient tôt ou tard à leur tour par être pourchassés. En attendant, il fallait tenir. Quand le barrage a été installé, ils ont bu un coup. Ils ont cherché des mots qui réchauffaient. C’est de leur faute, faut arrêter de nous prendre pour des cons, a pesté Tony, un trapu ombrageux. Origine italienne, précisait-il, j’ai dans les veines le même sang que Garibaldi. Le feu éclairait la nuit et les visages dévorés. La hargne assombrissait les regards. Les peaux se fanaient. Les doigts tremblaient. Quand une première voiture est apparue au loin, ils se sont levés comme un seul homme. Ils ont eu un peu peur, forcément. Mais la peur appelle aussi le courage. Le courage entraîne l’espoir. Et l’espoir fait battre les cœurs. Prendre les armes. On veut juste une vie juste, avait réclamé Pierre, et ils avaient tous été d’accord. Ils avaient même fabriqué une banderole avec ces mots qu’ils avaient trouvés chantants sans savoir que dans cette vie juste que réclamait Pierre, il y avait tout le poids de ses chagrins, de ses défaites de père, ses abandons d’époux, ses colères. Tous les cœurs ne dansent pas les mêmes querelles. Allez, on demande pas la lune. Juste un bout, avait-il ajouté. Et les autres avaient ri. Les corps ont revêtu des gilets jaune fluorescent. Ont pris position sur la chaussée. La voiture était à moins de trois cents mètres maintenant. Une des deux femmes s’est allongée sur l’asphalte gelé. Quelqu’un a lâché, eh Julie, n’exagère pas quand même, et Julie, avec une fierté de louve, a répondu ben qu’ils m’écrasent, tiens, on verra le chaos que ça sera. Deux cents mètres. C’était la première menace. Le baptême du feu. La voiture lançait des appels de phares qui ressemblaient à des insultes. Mais à mesure qu’elle approchait, ils devinaient la fourgonnette sombre d’Élias le boulanger, et les appels de phares sont alors apparus dans des cris de joie. J’ai bien pensé que vous seriez là, les gars, c’est le meilleur endroit pour tout bloquer. Voilà ma première fournée. Baguettes tradition. Viennoises. Pain complet. Seigle. Maïs, bien cuit comme tu l’aimes, a-t-il précisé à Julie qui se relevait. Et, la crème de la crème les amis, cent croissants beurre. Encore chauds. Dans quelques heures, loin d’ici, à Paris, les murs parleront des brioches de Marie-Antoinette. Des rêveurs enragés tenteront de prendre l’Élysée comme on prend son destin en main. Des pavés voleront comme tombent des cadavres d’oiseaux. Il exhalera déjà une odeur d’insurrection. Un parfum de muguet en novembre. Je peux pas rester avec vous, a ajouté Élias, penaud, mais si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous appelez. La pleutrerie fait les lâchetés généreuses. Lorsqu’il est reparti, on l’a applaudi. Les croissants fondaient dans la bouche. C’était un beurre au goût d’enfance. Au goût d’avant. Quand le monde s’arrêtait au village voisin. À la coopérative. Ou à la grande ville. Quand le bureau de poste était encore ouvert. Quand l’assureur venait à la maison. Et le docteur. Quand le bus passait deux fois par jour et que le chauffeur, parce que vous marchiez le long des champs ou que les nuages menaçaient, stoppait ailleurs qu’à l’arrêt. Le temps où le monde avait la taille d’un jardin. La nuit tirait maintenant à sa fin. Le ciel se marbrait de cuivre. Les six gilets jaunes ressemblaient à des flammes qui dansent. Des lucioles d’ambre. Il y a toujours quelque chose de joyeux à partir au combat. En ce troisième samedi de novembre, le jour s’est levé à 8 h 05. Vers 8 h 30 sont arrivées les premières voitures qui se dirigeaient vers la ville. Une ou deux vers les plages du Nord. Le temps du week-end. Vers des maisons froides qui sentent le feu ancien, le sel humide, les photos moisies. On les a arrêtées. On a offert des croissants aux conducteurs. Aux passagers. Certains descendaient, se réchauffaient au brasero. Ça discutait. Ça s’emportait souvent. Mais tout le monde s’accordait à dire que la nouvelle taxe de six centimes et demi sur le gasoil c’était du vol. La négation de nos vies. Encore un mensonge. Faut se battre. C’est ce qu’on fait, mon gars, a dit Jeannot, un grand échalas pâle, c’est ce qu’on fait, mais en douceur. Ça existe la douceur, ça a son mot à dire. Peut-être, a repris le gars, mais les 80 kilomètres-heure ça aussi c’est une immense connerie. Déjà qu’à 90, on n’arrive pas à doubler les camions. Y veulent quoi ces connards ? Ces bobos. Parisiens. Planqués. Les mots pétaradaient. Tout y est passé. Branleurs de politiciens. Petits barons. Tout pour eux rien pour nous. Qu’on crève, c’est ça ? Qu’ils nous installent donc le métro, tiens. Qu’ils viennent vivre notre vie. Rien qu’une semaine. Tout ça, c’est pour faire cracher les radars, a crié l’un d’eux. Eh ben on va aller se les péter leurs radars, a proposé Pierre et tout le monde a été d’accord mais personne n’a osé bouger parce que chacun savait que c’est la première violence qui est la plus difficile. L’irréversible. Celle qui signe le début de la fin : après le premier coup, les fauves se lâchent. La chair des hommes devient champ de bataille. Alors personne n’a bougé. Des automobilistes ont abandonné leur voiture sur l’accotement enherbé pour rejoindre les autres. Ils ont revêtu leur gilet de luciole, ces bestioles qui brillent la nuit pour trouver leur partenaire et se reproduire. Ainsi les corps des laissés-pour-compte, des petits, des sans-dents, des fainéants et de « ceux qui ne sont rien » brillaient dans cette première aube afin de se reconnaître et de se reproduire par milliers. Dizaines, centaines de milliers. Dans quelques heures, les corps entremêlés de l’indignation feraient apparaître une méchante tache jaune sur le poumon de la République. Et rien ne serait jamais plus comme avant. Une voiture de la gendarmerie venait de s’arrêter à cent mètres de là. Aucun militaire n’en est sorti. Ils observaient. Ils connaissaient bien la théorie de l’étincelle. Du feu aux poudres. Ce qu’ils voyaient pour l’instant était bon enfant. Un petit déjeuner sur un rond-point. Une kermesse. Voilà que plus de cinquante automobiles étaient bloquées maintenant et des plus éloignées retentissaient des coups de Klaxon insistants, comme des râleries, des doigts d’honneur, mais quand une poignée de lucioles a remonté la file, le silence s’est fait aussitôt. On fouillait alors frénétiquement l’habitacle à la recherche de son gilet jaune. On s’empressait de l’étaler sur le tableau de bord. Regardez, les mecs, je suis avec vous. C’est dégueulasse ces taxes. Me faites pas de mal. Certains opéraient rapidement un demi-tour. S’enfuyaient. Une guerre, c’est choisir un camp, c’est se lever, et peu d’hommes ont les jambes solides. Quand il n’y a plus eu de croissants ni de pain, on a laissé passer les voitures. Une à une. On tentait un dernier échange avec le conducteur. On se promettait des luttes et des révoltes. Quelques têtes sur des piques. Sur la grande banderole, l’encre noire du slogan de Pierre brillait dans le soleil froid. « On veut juste une vie juste. » Plus tard, ça a été au tour d’un Cayenne de s’arrêter. Une voiture au nom d’un bagne sinistre dans lequel, sur dix-sept mille forçats, dix mille ont trouvé la mort entre 1854 et 1867. Dix mille morts sales. Véreuses. Une voiture qui représentait quatre virgule sept années de smic, et encore, si on mettait tout son argent dans la caisse, mais il fallait bien se loger, bien se nourrir, se vêtir, ensoleiller la vie des enfants. Laisse, a dit Pierre à Julie. C’est pour moi. Et Pierre s’est approché de la Porsche. Un gilet jaune était posé sur le cuir fauve du luxueux tableau de bord. Le conducteur était bel homme. Regard clair. Visage doux. La cinquantaine. Assis à l’arrière, un garçon de l’âge de son fils. L’enfant était occupé à sa tablette, il ne percevait rien des éclats du mécontentement des hommes. De l’air soufré. Pierre a fait signe à l’homme de baisser sa vitre. Sa guerre venait de commencer.

Bleu
Dans chacune des chambres, le mur qui faisait face au lit était bleu. Un bleu azurin, presque pastel. Un ciel dans lequel on se cognait. Une immensité en trompe-l’œil. Une couleur d’eau fraîche qui possédait un effet calmant et faisait baisser la tension artérielle. On disait même que le bleu pouvait réduire la faim. Et ici, au cinquième étage, c’était de fin de vie dont on parlait. Ceux qui arrivaient avaient encore faim mais plus aucun appétit. Les bouches ne mordaient plus. Les doigts tricotaient le vide. Parfois, les yeux suppliaient. Les malades partaient mais voulaient rester encore. Alors on soulageait les corps, on nourrissait les âmes. Au commencement, avant de rejoindre le cinquième, Louise avait été infirmière au premier. En néonatologie. Elle avait choisi ce service après la naissance de son fils car l’accouchement avait été difficile. Presque une bagarre. Depuis, l’enfant n’avait jamais supporté qu’on le touche. Le contact de l’eau, le poids de l’eau l’avaient fait souffrir, tout comme certains vêtements sur sa peau, certaines matières, et il lui avait semblé qu’ici, elle pourrait se rattraper. Toucher. Caresser. Ressentir. Avoir enfin des mains de mère, des gestes millénaires, des tendresses insoupçonnées – même, par exemple, lorsqu’elle poserait une sonde gastrique dans un corps de la taille d’un gigot. Toutes ces années, elle avait aimé maintenir cet équilibre inconstant entre une promesse et une incertitude, veillé à garder hors de l’eau les visages violacés, les petits corps prématurés, jusqu’à les tendre un jour aux parents, leur dire ces deux mots qui font toujours pleurer parce qu’ils parlent d’un miracle. Il vivra. Mais aujourd’hui, Louise était assise dans une de ces chambres où le mur face au lit est bleu, un bleu azurin, presque pastel. Elle travaillait désormais à l’étage où l’on ne dit plus il vivra mais il s’en va. Dans le bleu. La couleur du ciel. Elle avait demandé à rejoindre le service car elle aimait l’idée qu’il y ait d’autres chemins. Je t’accompagne. Je vais là où tu vas. Avec chaque patient, elle goûtait une nouvelle forme d’amour. À chaque fois une victoire quand la peur s’évaporait. Quand la maladie n’était plus un combat mais le temps qui restait, une grâce. On pouvait gagner des guerres en se laissant tomber. Là, elle tenait dans sa paume la main de dentelle effilochée de Jeanne, Jeanne qui n’avait plus peur, qui ne pleurait plus, qui n’attendait plus ses deux grands fils qui auraient dû venir, qui avaient promis de venir, ce samedi, maman, on sera là samedi, car le médecin leur avait dit ne traînez pas si vous voulez un au revoir, on ne se remet pas d’un adieu raté, alors ils avaient juré samedi, on prendra la route tôt, ça roulera bien. Les deux grands fils qui ne sont pas venus. Et voici que les râles s’amenuisent, deviennent semblables à un chuintement de gaz, alors Louise a pour Jeanne des mots qui sont ceux d’une fille et d’une sœur, les mots d’une mère, d’une amante. La scopolamine et la morphine avaient œuvré dans le silence du corps évidé. Jeanne ne souffrait pas. Jeanne s’en allait doucement. La faim avait disparu, le feu s’éteignait tandis que ses deux grands fils étaient bloqués au péage de Fleury-en-Bière, au milieu des manifestants en liesse, dans la vague mimosa, les chansons à fond dans les bagnoles, les odeurs de graillon. Une frairie. Une sauvagerie en laisse. Au même moment, dans le hall de l’hôpital, les images tournaient en boucle sur les deux grands écrans de télévision. On parlait de plus de deux cent quatre-vingt mille manifestants. Deux cents blessés. Peut-être quatre cents. C’était flou. Des policiers aussi. Des états graves. Des interpellations. Des gardes à vue. Les commentateurs s’en donnaient à cœur joie. Gilets jaunes, verts de rage, colères noires. Des stations-service, des supermarchés, des péages étaient bloqués. Il y aurait deux mille manifestations à travers la France. Sur certains ronds-points, des flics sortaient les matraques. La rage se traite à coups de tatanes. Dégagez. Dégagez. À l’hôpital, certains visiteurs commentaient les images d’actualité à voix basse. On ne sait jamais ce que pense le voisin. D’autres tentaient de calmer les enfants qui criaient. Qui exigeaient un Coca. Qui ne voulaient pas voir pépé. Sa bouche sent mauvais. C’est dégueu. D’autres encore fumaient devant la large porte vitrée de l’entrée, en aspirant de longues bouffées d’asphyxiés, avant de s’en retourner, le regard égaré, voir leur proche en train de crever d’un carcinome thymique ou d’un mésothéliome et de maugréer contre ces saloperies de maladies. Au Pont-de-Beauvoisin, en Savoie, une femme de 63 ans était morte tout à l’heure, percutée par une automobiliste prise de panique face aux gilets jaunes – le premier cadavre de la guerre qui se livrait ici. Au même moment, au cinquième étage de l’hôpital Thomazeau, venait de mourir Jeanne, 74 ans, d’un adénocarcinome et, deux chambres plus loin, Maurice, 82 ans, des suites d’une maladie de Charcot. Jeanne était restée avec Louise, et Jeanne avait eu froid. Maurice était entouré des siens. On avait dit dans le bureau des infirmières qu’il était parti en souriant. La famille semblait contente. Ils avaient remercié tout le service des soins palliatifs. Promis d’envoyer des fleurs. À Paris, la situation restait tendue aux abords de l’Élysée. Mille deux cents personnes étaient toujours regroupées dans le secteur de la Concorde. Louise est rentrée chez elle. C’était un samedi comme un autre. Le jour des familles. Du bordel dans les couloirs. Des chiottes sales. Elle allait retrouver son mari qu’elle n’avait pas vu ce matin, cinq de ses vieux potes étaient venus le chercher vers 4 heures pour aller bloquer un rond-point sur la départementale. Elle lui avait laissé deux Thermos de café sur la table de la cuisine. »

Extraits
« Sa mémoire était déjà encombrée de choses qui ne servaient qu’à le rassurer sur la permanence du monde. Les chiffres étaient un équilibre, une certitude tout comme les couleurs. Ce qui terrifiait, c’était la poésie des hommes, c’est à dire leur imprévisibilité, car pour lui la poésie des hommes n’était que cela, fantaisies, cabrioles, facéties. Ne pas savoir si un inconnu croisé dans la rue va vous sourire, être tout à fait indifférent ou bien vous poignarder le ventre et le cou avec un couteau de chasse spécial sanglier était absolument effrayant. »

« Djamila prenait celle de Geoffroy, la serrait très fort. La broyait même. Cette douleur avait le don de concentrer toutes ses peurs et la main de Djamila de les extirper. »

« Quand il y a trop de bruit, ses mains frappent sa tête, comme pour écraser les bruits dans son crâne. Ce sont les cafards. Des bestioles constituées de plus de vingt mille gènes, vous expliquera-t-il, soit presque autant que notre propre patrimoine génétique et parmi elles, plusieurs familles de gènes qui en font des insectes pratiquement impossibles à tuer, notamment à cause d’une production d’enzymes capables de décomposer la moindre substance toxique, y compris les pesticides. Il ne dit jamais de gros mots. Il respecte les règlements à la lettre. La loi. Lorsqu’il passe devant un miroir, il ne se voit pas toujours. Il voit l’arbre, jamais la forêt. Il perçoit le monde à sa façon. Mais surtout, il y a quelque chose en lui que vous détestez par- dessus tout, il ne vous reconnaît pas. »

« L’interdit et la violence possédaient quelque chose de sexuel. D’animal. Transgresser, c’était déplacer les lignes. Occuper plus de place. Déployer sa force. Cela revenait à jouir.»

« le rire est une vague qui emporte toutes les hontes et toutes les peurs »

« On ne l’appelle jamais monsieur. Monsieur Zeroual. On le tutoie comme un chien. Au second tour, il y a dix millions de Français qui ont voté la kahba Le Pen. Dix millions qui veulent nous foutre à la mer. Ils n’ont jamais voulu de nous. En attendant, ils nous parquent dans des immeubles dans des rues aux noms d’oiseaux. Comme des injures. Alors on va se montrer. Leur montrer qu’on est là. Qu’on est chez nous. Et puis Bakki a posé sur le lit un djilbab. Tiens. Tu t’habilleras avec ça maintenant. Et je ne veux plus qu’on me dise que les frères t’insultent dans la rue. Et je ne veux plus non plus entendre que tu traînes avec le petit débile. Un petit gaouri décérébré. Sinon, c’est fini l’école. Tu restes enfermée ici. Ah, et tu donneras ça à ton prof de sport, a-t-il ajouté, C’était un certificat médical la dispensant de piscine pour cause d’allergie au chlore. Djamila s’est alors allongée sur son lit. Elle a ramené la couette sur son corps lapidé. Elle a disparu dessous, comme sous la glaise d’une tombe, et ses frères ont quitté sa chambre et ç’en a été fini de son enfance. » p. 158

« Je crois qu’il existe aussi une vérité poétique. Et elle me fait peur, parce qu’elle se situe dans le cœur. Pas dans le cerveau, qui est un ordinateur. Si cette vérité est possible, alors on devrait tous se mélanger. On gommerait ainsi le blanc, le noir, le rouge, le jaune et il n’y aurait plus qu’une seule couleur. Celle de l’être humain. On ne peut pas être raciste envers soi-même. Djamila avait frappé ses mains. C’est exactement ça la poésie, Geoffroy! C’est tout ce qui peut changer le monde en beauté. Même si c’est illogique. Mais l’illogisme est encore une forme de logique, avait commenté le garçon malicieux. Alors, poursuit Hagop après cette longue explication, je lui ai répondu que les ennuis venaient quand les hommes avaient perdu le sens de la poésie. Étaient restés sourds aux murmures du cœur. Le garçon s’est habillé et nous sommes partis. Dans la voiture, il était agité. Il a commencé à taper la vitre avec son front. De plus en plus fort. » p. 202

À propos de l’auteur

DELACOURT_Gregoire_©DRGrégoire Delacourt © Photo DR

Né à Valenciennes en 1960, Grégoire Delacourt a publié huit romans aux éditions JC Lattès. En 2011, L’Écrivain de la famille (150 000 ex, Prix Marcel Pagnol 2011, Prix Rive Gauche à Paris 2011, Prix Carrefour du Premier Roman 2011, Prix Cœur de France 2011). En 2012, La liste de mes envies (1,2 millions d’ex, Prix Méditerranée des Lycéens 2013, Prix Livresse de Lire 2013) traduit en 35 langues, adapté au cinéma par Didier Le Pêcheur en 2014 et au théâtre. En 2014, On ne voyait que le bonheur (305 000 ex, Prix des Lectrices Edelweiss, Meilleur roman de l’année 2014), adapté au Festival d’Avignon. Et Mon Père en 2019 (23 000 ex). (Source: Éditions Grasset)

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Buveurs de vent

BOUYSSE_buveurs_de_vent  RL2020  coup_de_coeur 

Finaliste du prix du roman Fnac 2020

En deux mots:
Trois frères et une sœur nés du Gour Noir vont tenter de se construire un avenir dans cet endroit sous le joug de Joyce qui s’est octroyé tous les pouvoirs. Mais le pacte qui les unit sera-t-il plus fort que les sbires du tyran? Un combat à l’issue incertaine s’engage…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les quatre fantastiques

Marc, Matthieu, Luc et Mabel. Trois frères et leur sœur sont au cœur du nouveau roman de Franck Bouysse qui réussit, après Né d’aucune femme, un nouveau roman aussi noir que lumineux.

Au moins depuis Né d’aucune femme (qui vient de paraître en poche), on sait combien Franck Bouysse a la faculté de concocter des histoires sombres et lumineuses, qui vont creuser l’âme humaine au plus profond de leur essence. Pour ses débuts chez Albin Michel, il ne déroge pas à la règle, bien au contraire. Buveurs de vent apporte une nouvelle preuve de son talent, servi par une plume étincelante qui a conservé l’efficacité du polar. Et certains codes, comme la découverte dès la première page d’un cadavre et d’un mystère qui va hanter le lecteur jusqu’à l’épilogue. Nous voici convoqués dans une vallée qui, comme toujours chez l’auteur ne sera pas précisément située dans l’espace et le temps. On découvre le sinistre Gour Noir au moment «où un corps réduit à l’état de cadavre à la gorge tranchée et lavée de tout son sang dériva sur les eaux de la rivière, tourbillonna, se cogna à des rochers, avant de s’empaler sur une branche cassée et effilée par une force tempétueuse».
Après cette scène d’ouverture, nous faisons la connaissance de Marc, Matthieu, Luc et Mabel. «Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir». Pour défier le sort et pour oublier les coups de ceinturon que leur inflige leur père, ils ont inventé un jeu, s’accrocher chacun à une corde attachée au viaduc au moment où passe la locomotive, faisant vibrer le pont et leur corps. Une sensation exaltante, mais aussi une sorte de pacte qui les réunit.
Outre Martin et Martha, leurs parents, leur grand-père Élie complète la famille installée dans ce lieu contrôlé par Joyce. En quelques années cet homme a réussi à prendre le pouvoir sur toute la communauté, à s’approprier les terres, à faire plier les plus récalcitrants. «Il possédait toute la ville, et la rue principale s’était ramifiée, tel un mycélium. Chaque rue portait son nom suivi d’un numéro, à l’exception de Joyce Principale».
On comprend alors parfaitement l’envie de la fratrie de fuir, de s’évader de ce lieu oppressant. Pour l’un, la nature sera salvatrice, les arbres et les rivières, les sentiers qui s’éloignent de la centrale électrique, symbole de puissance et d’asservissement. Pour l’autre, ce sera la littérature, même si son père a interdit que des livres entrent dans la maison après avoir vécu un épisode traumatisant durant la guerre. Il va trouver dans les livres toutes les armes pour résister. C’est aussi la littérature, mais de manière plus indirecte, qui offre au troisième le moyen de briser ses chaînes. Il a entendu l’histoire de l’île au trésor et se persuade alors qu’il est Jim Hawkins, qu’il trouvera le trésor. Et comme souvent, celui que l’on imagine le «simplet» va démontrer que croire en ses rêves suffit à déplacer des montagnes. Reste Mabel, à la fois plus fragile et plus volontaire. Chassée du domicile, elle va trouver un travail de serveuse et faire l’objet de convoitises qui vont la mettre en grand danger…
Auteur de ces «quatre fantastiques» vont se cristalliser événements et rumeurs, épisodes dramatiques et déchirements, avant que ne se lève un souffle de révolte. Mais n’en disons pas plus, de peur de vous gâcher le plaisir de cette intrigue aussi soigneusement construite qu’une toile d’araignée, fil après fil – à l’image des cordes qui pendent au-dessus du viaduc – solide et fragile à la fois.
Impressionnant de maîtrise, Franck Bouysse livre ici un traité de résistance, un éloge de la littérature et un chant d’amour plein de poésie caché sous un roman noir. Sans oublier de poser quelques questions essentielles qui, à l’instar de ses personnages, continuent à nous accompagner une fois le livre refermé: « On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir.»

Buveurs de vent
Franck Bouysse
Éditions Albin Michel
Roman
400 p., 20,90 €
EAN 9782226452276
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action n’est pas davantage située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien.
Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette.
Matthieu, qui entend penser les arbres.
Puis Mabel, à la beauté sauvage.
Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs.
Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…
Dans une langue somptueuse et magnétique, Franck Bouysse, l’auteur de Né d’aucune femme, nous emporte au cœur de la légende du Gour Noir, et signe un roman aux allures de parabole sur la puissance de la nature et la promesse de l’insoumission.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu (Le livre de l’été – Nathalie Pelletey de la librairie Doucet au Mans)
Le JDD (Élise Lépine)
La Cause littéraire (Léon-Marc Lévy)
Blog Aude bouquine
EmOtionS – Blog littéraire
Blog Livrogne


Franck Bouysse présente Buveurs de vent © Production Éditions Albin Michel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
L’homme et l’ombre de l’homme précédaient la femme sur la pente boisée. Il avançait péniblement, penché en avant, le dos écrasé sous le poids d’un lourd paquetage enveloppé d’une peau de cerf qui contenait les possessions du couple, et des coquillages accrochés à sa ceinture cliquetaient chaque fois qu’il posait le pied sur le sol. La femme ne portait rien sur son dos, mais un enfant dans ses bras. L’enfant ne pleurait pas, il ne dormait pas non plus. L’homme marchait prudemment, d’abord pour éviter les embûches, aussi parce qu’il cherchait d’éventuelles empreintes qui auraient pu témoigner qu’ils n’étaient pas les premiers.
Ils parvinrent au sommet d’une crête. L’homme jeta un regard en direction de la vallée en contrebas, puis il regarda la femme, et elle regarda son enfant. La méfiance gagna du terrain dans les yeux de l’homme. Il voulut continuer sur le même versant, et elle lui saisit le bras. Peut-être tenta-t-elle de le dissuader, prétextant quelque monstruosité enfouie dans les replis de la végétation, qui révélaient par endroits le cours d’une rivière sinueuse aux eaux sombres. Personne n’en sait rien. Personne ne sait non plus s’il lui répondit, ou si une détermination silencieuse suffit à la convaincre de voir ce qu’elle ne voyait pas, à la convaincre d’un rêve naissant, admettre un grand projet sédentaire, et refouler le chaos tranquille de la marche. Personne ne sait, personne ne se souvient, car dans le futur, ni lui ni elle ne songea à écrire leur destinée commune, et la voilà maintenant perdue, et les voilà désormais oubliés, sans existence mythique, sans véritable grandeur.
Ce lieu fut nommé le Gour Noir. On ne sait également pas qui le choisit, peut-être l’homme, peut-être la femme. Sûrement un descendant. Nul besoin d’en dire davantage pour l’instant. Il ne reste qu’à laisser le paysage se déplier à la manière d’une lame de couteau longtemps prisonnière d’un manche gravé de noms et de visages. Tout cela n’est pas si lointain. Il suffit de remonter le mécanisme de l’horloge du temps aux aiguilles arrêtées sur cette heure matinale qui figea l’instant sur le cadran liquide de la rivière, de reprendre l’histoire bien après l’arrivée du premier homme et de la première femme, ce moment où un corps réduit à l’état de cadavre à la gorge tranchée et lavée de tout son sang dériva sur les eaux de la rivière, tourbillonna, se cogna à des rochers, avant de s’empaler sur une branche cassée et effilée par une force tempétueuse. Retourner au bord de la rivière, parmi les descendants du premier homme et de la première femme massés sur les berges, et imaginer ce qui précéda à l’aide de ce qui suivit.
Pas un seul oiseau, pas un seul reptile, pas un seul mammifère, pas un seul insecte, pas un seul arbre, pas un seul brin d’herbe, pas une seule pierre ne fut attendri par la scène. Seul un homme dans la foule en conçut une sourde et incompréhensible peine, qui s’accrocha dans son ventre, comme une prescience douloureuse de sa propre fin, un germe de mort qui allait enfanter un autre monde, conduisant certains à partir et d’autres à rester.
Pour témoigner de ce qui arriva ensuite, il faudrait peindre le silence avec des mots, même si les mots ne suffiront jamais à traduire une réalité, et ce n’est pas nécessaire. Il le faudra pourtant. Témoigner du dérisoire et du sublime. Retourner sur la crête, là-haut, tout là-haut, sur cette crête où apparurent le premier homme au fardeau et la première femme à l’enfant, voici plusieurs siècles, cette femme qui posa un regard plein d’espoir sur ce berceau verdoyant qu’elle croyait fait pour eux, leurs enfants à venir, et tous les enfants de leurs enfants ; et cet homme semblable à une bête endormie à l’entrée d’un terrier, dans l’humble domination des mondes enterrés.
Parmi les hommes présents sur chacune des berges, figés comme des poupées de cire dans un musée, occupés à regarder un cadavre réduit à l’état de brindille fichée dans une autre brindille, se trouvait peut-être et sûrement le coupable du meurtre.
Les regards se croisaient, fuyants, ahuris, suspicieux, entreprenants ou désœuvrés, cherchant tous un indice dans le but d’écrire le scénario qui avait conduit le cadavre à flotter, tentant de deviner quelle puissance l’avait réduit à cet état et poussé dans le courant. Des idées verraient le jour, chacun aurait la sienne, des idées qui parfois se recouperaient, mais dont aucune ne posséderait l’accent d’une vérité sans appel. Faute de preuve.
Dans les jours qui suivirent, quelques hommes eurent bien la tentation de détourner le cours de la rivière, croyant ainsi effacer le cauchemar en commandant au cadavre de remonter le courant et de disparaître. Ils étaient si peu nombreux qu’ils y renoncèrent vite et rejoignirent la masse du troupeau, ne voulant pas être en reste, ni exclus de l’édification du monde nouveau. Puisqu’il s’agissait bien de cela : construire un monde à partir d’un cadavre crucifié posé sur la rivière, en ces heures décisives s’agglutinant comme des mouches sur du papier collant, des heures molles emplies de souvenirs contournés de silence.
Il est temps maintenant de laisser venir une suite de mots, sans désir d’épargner quiconque, pas plus les innocents que les coupables, des mots qui finiront par disparaître, mais qui existeront tant qu’ils habiteront des mémoires.
Au moment où commence cette histoire, ils ne savaient encore rien du monde en devenir, mais le monde ancien les avait enfantés dans l’unique projet de les verser dans un autre. Ils ne savaient rien de l’histoire en train de s’écrire, mais ils étaient tous prêts à en raconter une, à leur manière, avec pour certains des trémolos dans la voix, et pour les autres, suffisamment de fierté pour paraître insensibles. Et c’est exactement ce qu’ils firent : raconter une histoire, celle qui les réunissait enfin, les projetait vers un tout autre but que la découverte de l’identité du coupable.
Qui saurait dire aujourd’hui qu’ils n’y sont pas parvenus ?
Qui oserait ?

Chapitre 1
Quatre ils étaient, un ils formaient, forment, et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir.

À la sortie de l’école, les enfants se rendaient au viaduc fait d’une arche monumentale supportant la ligne ferroviaire et sous lequel coulait la rivière, comme un fil par le chas d’une aiguille. Les soirs de beau temps, le soleil déchirait la surface en milliers de bouches grimaçantes et tatouait des ombres sur la terre craquelée en une symbolique éphémère, qui se déplaçait, pour disparaître au crépuscule, effacée par un dieu idiot. Par mauvais temps, des lambeaux de brume s’effilochaient en fragments vaporeux, tels de petits fantômes hésitant entre deux mondes. De grosses gouttes d’eau se détachaient de la voûte, kidnappant au passage la lumière dans leur course vertigineuse qui les mènerait à la disparition. Dans un grand remous sous le viaduc, une barque de pêcheur arrimée par une corde à un pieu cognait à intervalles réguliers contre une des piles faites de moellons rectangulaires en granit. On aurait pu croire que quelque chose vivait en dessous, donnant ce mouvement qui tendait et détendait la corde, quelque chose comme une entité plus vaste qu’un corps, une entité sans désir, ni jugement, ni hiérarchie même, simplement là pour désigner avec détachement l’espérance des hommes, donner l’illusion qu’il fut un temps où elle n’était pas vaine.
En allant à la rivière, Marc, Matthieu et Mabel repoussaient le moment de rentrer à la maison. Là-bas était si peu chez eux, qu’ils avaient fait d’ici leur royaume. Luc les attendait déjà, depuis qu’il n’allait plus en classe, depuis que l’institutrice avait dit à ses parents qu’elle ne pouvait rien faire pour lui, sur le ton de la défaite. Enfin réunis, ils demeuraient ainsi de longs moments attablés à leurs rêves, donnant chair aux émotions, les nourrissant chacun leur tour, assis côte à côte, comme des chats de gouttière délaissant la gouttière pour accéder au toit.
Du haut de ses dix ans, ce fut Mabel qui la première eut l’idée d’apporter des cordes pour les suspendre en haut du viaduc. Ses frères trouvèrent le projet merveilleux, se demandant comment ils n’y avaient pas pensé avant elle. Ils escaladèrent la voie la moins escarpée, portant chacun deux cordes enroulées autour des épaules, pareils à des alpinistes. Ils atteignirent le sommet du viaduc, dominant en aval la vallée tout entière avec ses carrières, et en amont, la centrale électrique, le barrage, puis une enfilade de maisons, peu à peu devenue une ville ressemblant à un trompe-l’œil quasi immuable, étant donné que nul n’avait le droit de construire un bâtiment supplémentaire, pas même une cabane à poules, sans autorisation.
Les enfants avaient tout prévu. Ils accrochèrent solidement les cordes aux rambardes, deux espacées d’une vingtaine de mètres et deux autres, exactement en face. Matthieu avait proposé de doubler chaque corde, par souci de sécurité. Ils jetèrent ensuite une longueur dans le vide et fixèrent l’autre autour de leur taille. Marc fut chargé de l’arrimage, ayant appris tout un tas de nœuds dans un livre.
Matthieu descendit le premier, pour montrer comment il fallait s’y prendre. Une fois en bas, il fit un signe du bras. Les autres le rejoignirent et tous demeurèrent ainsi accrochés dans ce vide choisi, comme des araignées au bout d’un fil de soie, guettant l’arrivée du train, unis par une entente tacite.
Dès qu’ils entendirent rugir au loin la locomotive, les gamins se mirent à crier, mêlant leurs cris en un seul pour réduire en cendres leurs peurs et communier au sein d’un même bonheur immédiat. Les vibrations produites par la machine lancée à pleine vitesse sur les rails s’accentuaient au fur et à mesure de l’approche, avant de se transmettre aux cordes et de traverser dans la foulée les corps fluets de l’onde de vie la plus pure. La même impression d’échapper au temps multipliée par quatre. Une grande émotion.
Après que le train se fut éloigné, les gamins se regardèrent en silence, leurs corps se détendirent, imprégnés du monde sensible environnant. Au bout d’un moment, Luc se mit à se balancer d’avant en arrière en riant. Les autres l’imitèrent, riant eux aussi, avec la sensation de faire entrer toujours plus d’air dans leurs poumons, mais pas le même air qu’en bas sur la terre ferme. La rivière, les arbres et le ciel se mélangeaient comme s’ils se trouvaient eux-mêmes dans une de ces boules en verre qu’on retourne pour changer le paysage.
Au début, ils délogèrent des oiseaux qui nichaient sous l’arche du pont. Certains vinrent les défier, tels de petits matadors emplumés protégeant leur nichée, ou simplement leur territoire, si bien que, par la suite, les gamins prirent l’habitude de coincer un bâton dans leur ceinture pour se défendre, inventant des bottes secrètes de mousquetaire en riant de plus belle. Un de ces volatiles, un faucon, affirma Matthieu, qui connaissait les oiseaux et tout ce que la nature prodiguait, avait même failli crever un œil à Luc, qui en gardait une cicatrice sur la pommette droite, un fait de guerre dont il n’était pas peu fier et qu’il n’aurait voulu effacer pour rien au monde, allant même jusqu’à gratter la plaie en cachette pour qu’elle laisse une empreinte indélébile, la marque de sa bravoure. Au fil des rencontres, les oiseaux finirent par accepter leur présence inoffensive. Ils ne les attaquaient plus, ne les provoquaient plus, les frôlaient de temps en temps, comme pour les saluer, leur dire qu’ils faisaient désormais partie intégrante de leur environnement, qu’ils en étaient des composants nécessaires à son équilibre ; les surveillant pourtant.
Ils n’étaient encore que des gamins défiant le destin, sans autre idéal que ce moment de liberté absolue, dont ils conserveraient le souvenir jusqu’à la mort. Ils se moquaient éperdument du danger, n’imaginant même pas que la corde pût s’effilocher et encore moins casser. Ils envisagèrent, à tour de rôle et en secret, de couper la leur, mais n’en parlèrent jamais aux autres. S’ils l’avaient fait, peut-être que tous se seraient entendus pour chuter ensemble. Dans le futur, aucun d’entre eux ne pourrait affirmer que le jeu n’en valait pas la chandelle.
La famille Volny habitait une maison de deux étages située au-dessous du barrage et de la centrale électrique. Une fine langue de terre orientée plein sud s’étendait à l’arrière, sur laquelle on cultivait des légumes en respectant les cycles des saisons, ceux de la lune et quelques croyances qui avaient aussi porté leurs fruits.
La maison avait été construite par l’arrière-arrière-grand-père de Martha, la mère des enfants, directement sur la roche. C’était une bâtisse en pierre des carrières du Gour Noir, coiffée d’une charpente en chêne recouverte d’ardoises. Sur une moitié de la façade, un appentis au toit constitué de bardeaux disparates faisait office de porche, et à un angle, les feuilles d’un yucca, dures et effilées comme des baïonnettes, surgissaient en ordre de bataille. Sur le plancher surélevé en mélèze, on avait installé un banc fait d’un madrier posé sur deux tasseaux fixés à la façade pour l’un et à une poutre pour l’autre. C’était là que, depuis toujours, les hommes s’asseyaient pour fumer et que les femmes accomplissaient d’utiles besognes, jamais ensemble.
Chaque année, à l’automne, il incombait aux mâles de vérifier l’étanchéité et la solidité de la construction, de remplacer si besoin les éléments défectueux avant même qu’ils ne provoquent le moindre désagrément. Cette famille n’était pas un cas particulier, il en allait ainsi pour chacune qui possédait une des rares maisons dans la vallée, de sorte que pas une seule semaine ne passait sans que l’on entende résonner dans les environs des coups de marteau, des bruits de scie ou de tout autre outil, comme s’il s’agissait d’instruments de musique à accorder.
L’intérieur de la maison des Volny était constitué d’un étage divisé en cinq chambres de taille identique, sommairement meublées, aux cloisons aussi minces que les parois d’un nid de frelons. Un grenier recueillait, au fil du temps, les objets inutiles et quelques souvenirs épars, que l’on venait rarement invoquer en cachette. Au rez-de-chaussée, une pièce commune faisait office de cuisine et de réfectoire, car personne n’aurait songé à utiliser le terme de salle à manger en observant la famille rassemblée se nourrir silencieusement d’une même bouche, sans plaisir d’être réunis, sans désir apparent. Il y avait aussi une salle de bains et une petite pièce servant de chambre au grand-père, depuis le drame.
Lorsqu’elle était encore en vie, grand-mère Lina racontait aux enfants qu’une araignée gigantesque vivait à l’intérieur de la centrale électrique. Les gamins en observaient souvent, des araignées, dans la nature, de toutes sortes. Ils savaient ce dont elles étaient capables pour piéger des insectes, les trésors de cruauté qu’elles pouvaient déployer. Ils imaginaient la lente agonie des proies, sans jamais songer à les libérer, non par sadisme, mais parce qu’ils ne se sentaient pas le droit d’infléchir l’équilibre naturel, et cela, sans jamais s’être concertés. C’était une autre espèce d’araignée dont parlait la grand-mère, encore plus impitoyable, selon ses dires et la conviction qu’elle y mettait. Elle expliquait avec le plus grand sérieux que les fils que l’on voyait pendre au-dehors n’étaient rien d’autre que sa toile qui se déroulait dans toutes les directions.
Alignés sur chaque pan de mur de la centrale, juste au-dessous de la toiture plane, des hublots noircis de crasse ressemblaient bel et bien aux yeux d’une araignée. Mère prédatrice nourrie des eaux de la rivière, surveillant un ramassis de philistins, qui n’auraient pu désormais se passer de lumière. En éclairant leurs nuits, elle les rendait un peu moins barbares et un peu plus esclaves. La bestiole ne sortait jamais de son antre, mais en passant à proximité, les enfants l’entendaient bourdonner, s’imaginant qu’elle tissait sans relâche ses fils noirs, afin d’étendre toujours plus loin son territoire, et ils se dévisageaient en se demandant lequel d’entre eux aurait le courage de s’aventurer le premier à l’intérieur.
À une époque, grand-père Élie pénétrait chaque jour dans la centrale électrique, son seau en fer-blanc à la main. Il nourrissait la veuve noire à sa façon, pour qu’elle continue de cracher sa toile par son abdomen gonflé et enfiévré, qu’elle continue de tisser son propre rêve de conquête bien au-delà des murs de la vallée. Plus tard, ce serait au tour de Martin, le père des gamins, de s’acquitter de cette noble tâche, après l’accident du grand-père. Et puis, tout s’accéléra ensuite très vite. La grand-mère mourut, sans avouer le fin mot de l’histoire aux gamins. Ils le découvriraient bien assez tôt, le fin mot. Ils n’y échapperaient pas. En attendant, ils alimentaient leur imaginaire en fabriquant d’autres rêves de conquête. Ils n’osèrent jamais poser de questions à leur père ou à leur mère, pas plus qu’aux hommes qu’ils voyaient ressortir de la centrale, le dos courbé, épuisés, comme s’ils avaient cédé une part d’eux-mêmes et que c’était précisément de cela que se repaissait la bête, et pas de nourriture solide, puis elle les abandonnait à une fatigue stérile sur la route silencieuse du retour.
C’était ainsi que vivaient les hommes de la vallée, à la manière d’éternels enfants qui auraient trop attendu de découvrir un secret, et c’est ainsi qu’ils mouraient, devenus trop faibles pour pousser la porte de la tanière du monstre, comme s’ils n’étaient plus dignes, pas même honorés pour les services rendus, désarmés, le sens de leur existence étouffé par des fils dont la démesure contraignait encore l’imagination des enfants qu’ils n’avaient jamais cessé d’être, dans les limites de leur savoir étriqué d’adulte.
En vérité, les âmes dociles qui peuplaient ce coin de monde étaient prisonnières de la toile au jour de leur naissance. Et peut-être que le pire dans tout cela était cette pitoyable fierté transmise de génération en génération, de vivre aux crochets de la créature, un statut de victime qui donnait un sens aux vies. Personne n’aurait songé à changer de place, puisqu’il était acquis qu’il n’en existait pas de plus enviable. Personne n’aurait su dire depuis combien de temps il en était ainsi. Des gens disparaissaient, inlassablement remplacés par de la chair fraîche, d’abord enthousiastes de se conformer à une loi immuable, comme emmaillotés dans des langes trop serrés, de sorte qu’ils étaient déjà morts au sortir du ventre des mères, sans espoir d’exister, pour ne pas avoir à déplorer leur échec. Du moins, c’était le destin promis à tous, sans rédemption possible, sans distinction de race ni de sexe. Un unique destin sans cesse raccommodé.
Les illusions n’avaient pas plus cours en ville que partout ailleurs dans la vallée. Chaque génération sacrifiait la suivante sur l’autel de la déesse fileuse, car proposer une vie meilleure aurait été considéré comme un acte de haute trahison envers la bête. Continuer, transmettre la soumission et la peur, démembrer les rêves entrevus dans l’enfance, représentait le seul projet des adultes. Surtout ne jamais croire aux rêves, ne pas même les respecter, avec le sentiment chevillé que, sinon, ce serait leur plus grande défaite. Accepter les défaites sans mener les guerres. En refusant le combat, rien de grave ne pouvait arriver. Et pourtant, il subsistait un espace éclairé d’une lumière diffuse, que la plupart des enfants, même issus du pire désastre familial, avaient conçu un jour au bord de la rivière, essayant de comprendre son langage, son mystère, mais ils finissaient par grandir et ne distinguaient plus que des draps liquides sous lesquels endormir leur âme, comme une algue accrochée à un vague rocher. Et lorsqu’ils se réveillaient après d’illusoires étreintes, il était toujours trop tard.
La ville entière appartenait à Joyce, le maître de l’araignée. On ne lui donnait pas d’âge, comme il en va souvent des gens qu’on n’a pas vus grandir. À l’époque de son arrivée, la ville bluffait avec sa rue principale bordée de taudis, son église et sa place au milieu de laquelle coulait une fontaine surmontée de la statue d’un général, dont on ne parvenait plus à lire le nom sur la plaque en zinc.
Joyce avait débarqué en ville un après-midi d’octobre, une sacoche en cuir à la main, comme en possèdent les médecins, avec une double pièce métallique sur toute la longueur, munie d’un crochet fermant à clé. Personne n’avait entendu le moindre bruit de moteur qui aurait précédé son apparition, et il n’y avait pas encore de gare. On raconta plus tard qu’il serait venu dans la barque amarrée au-dessous du viaduc, que jamais personne n’avait utilisée.
À peine arrivé, Joyce se dirigea vers la plus grande des bâtisses, l’auberge de la place, qui tenait aussi lieu d’hôtel. Un lourd rideau en velours pendait de l’autre côté, empêchant de voir à l’intérieur. Joyce prit connaissance des tarifs des chambres, affichés sur la porte vitrée. Il observa ensuite les environs, pour s’assurer de ne pas être observé, puis compta l’argent nécessaire à régler une semaine complète.
Dix ans plus tard, à la suite de multiples investissements fructueux, il possédait toute la ville, et la rue principale s’était ramifiée, tel un mycélium. Chaque rue portait son nom suivi d’un numéro, à l’exception de Joyce Principale. On raconte qu’il aurait effacé lui-même le nom du général, afin qu’il ne lui fît pas d’ombre. Il avait pris le pouvoir pour régner sur la vallée du Gour Noir et n’eut jamais à se justifier de rien, pas même de ses origines. Sa plus grande fierté résidait dans la construction de la centrale électrique alimentée par d’énormes turbines entraînées par l’eau de la rivière butant sur le barrage, comme le front d’un prodigieux taureau.
Joyce ne croyait en aucun dieu. Il pensait tout en termes de construction, ne se confiait à personne, et lorsqu’il parlait, c’était toujours pour lancer un ordre indiscutable. Il vivait seul dans un immeuble de sept étages situé en centre-ville, qu’il avait fait bâtir pour son unique usage. Il changeait de pièce chaque soir, lui seul en décidait. Les issues étaient en permanence surveillées par des vigiles et leurs chiens, de jour comme de nuit. Il sortait rarement de l’immeuble, sinon pour se rendre à son bureau de la centrale, allant toujours à pied, accompagné de ses gardes du corps armés tenant en laisse leurs molosses muselés aux oreilles taillées en pointe de flèche. On ne remarquait même pas Joyce au milieu de ses hommes, pareillement vêtu et portant un revolver. Il arrivait dès l’aube. Empruntant une entrée dérobée, condamnée par une porte blindée, il regagnait un grand bureau d’où il dirigeait ses affaires. Il avait placé un dirigeant à la tête de chacune de ses entreprises, qui lui rendait des comptes une fois par semaine, dans ce même bureau. Joyce les choisissait issus de la base. Il savait d’expérience que prendre une revanche sur la vie rendait les gens d’autant plus impitoyables envers leurs semblables.
La centrale électrique était le domaine exclusif de Joyce, le centre névralgique de sa toute-puissance, et il n’aurait laissé à personne le soin d’en prendre les rênes. Il ne sortait pas de son bureau de toute la journée et il ne déjeunait pas. Son ambition était sa seule nourriture, une ambition déclinée en une œuvre de toile, complexe et imparable. Joyce régnait par la peur. Les ouvriers de la centrale ne le croisaient presque jamais, mais ils le savaient là, pesant sur leur destin. Ils sentaient sa présence, accrochés à la toile, pareils à de dérisoires breloques. Ils se méfiaient des espions surveillant chacune des travées, ceux qu’ils avaient identifiés, ceux qu’ils soupçonnaient. Nul n’osait se plaindre ouvertement des salaires et des conditions de travail. Par le passé, certains étaient sortis du rang en de rares occasions, souvent à cause de l’alcool, mais cela ne les avait guère menés plus loin qu’au cimetière. Depuis ce temps, on laissait le feu couver sans souffler sur les braises, par crainte de se retrouver seul dans le brasier. Personne n’était disposé au sacrifice, à être celui qui se lèverait de nouveau. Les sourdes colères portées par la centrale se terminaient invariablement en fausses couches, des embryons noyés dans la rivière. Pour qu’il en fût autrement, il eût fallu qu’un vent nouveau parvînt à pénétrer dans la matrice bétonnée, mais Joyce n’aurait jamais permis qu’on laissât deux portes ouvertes en même temps.
Élie avait de l’or dans les mains. Du temps qu’il travaillait à l’entretien de la centrale électrique, il était capable d’effectuer toutes sortes de réparations, améliorant l’existant, inventant, innovant. Son ingéniosité le menait à trouver une solution à chaque problème. Jamais il ne se vantait. Le résultat faisait foi et cela lui suffisait. Sa réputation était grande, mais elle ne franchit jamais les murs de la centrale. Il aurait peut-être pu monnayer ses talents autrement s’il avait eu un peu d’ambition. Il aurait alors fallu partir. Il ne fut jamais tenté pendant que c’était encore possible. Sa dignité résidait dans le fait d’avoir trouvé sa place en ce monde, son rôle à jouer, du moins le crut-il, jusqu’à ce que, précisément, ce monde si précaire s’écroule autour de lui.
À cette époque, Élie faisait équipe avec Sartore, un type fainéant et sournois qu’on lui avait mis dans les pattes, cousin du contremaître, un tire-au-flanc qui picolait dès le réveil et aussi pendant les heures de service. En plus d’assurer son travail, Élie devait couvrir l’incompétence de son acolyte. C’est en essayant de rattraper une des multiples maladresses du poivrot qu’Élie glissa. Son pied droit fut happé jusqu’au mollet par un des engrenages qu’il avait lui-même installés pour entraîner le tapis destiné à alimenter le foyer de la chaudière. Il eut la présence d’esprit d’appuyer sur le bouton du coupe-circuit, pendant que Sartore le regardait médusé, pétrifié par le pied broyé et le sang qui coulait. Sans la sécurité, Élie y serait sûrement passé en entier.
Découvrant le désastre, le chirurgien préféra amputer jusqu’à mi-cuisse pour éviter tout risque de gangrène. L’homme de l’art avait l’air tellement sûr de lui que personne ne trouva matière à discuter et, pour tout dire, il n’en informa personne avant la fin de l’opération.
Par la suite, jamais Élie ne mit Sartore en cause, non par loyauté, mais à cause d’une fierté déplacée. Sartore vint une seule fois lui rendre visite à la maison avec une bouteille d’eau-de-vie enveloppée dans du papier kraft. Élie était assis dans son lit, en sueur. Un drap blanc couvrait le bas de son corps et s’arrêtait au bassin. L’autre ne pouvait détacher son regard de la frontière matérialisée par un relief abrupt donnant sur ce qui n’existait plus.
Ça te fait mal ? parvint-il à dire en bredouillant.
Élie ne répondit pas. Il saisit la bouteille des mains de Sartore et replia le papier pour dégager le goulot, puis se mit à boire à petites gorgées sans en proposer à l’autre, comme s’il n’était même pas là, comme s’il n’avait jamais été là.
Je suis désolé, tu sais, je m’en veux… Si je peux faire quelque chose.
Élie buvait. Il n’avait jamais eu l’habitude de boire autant. Un voile épaississait son regard rivé à la bouteille. La date se mit à danser sur l’étiquette collée de travers. S’il avait eu assez de force, il aurait balancé la bouteille à la face de Sartore, et l’autre dut le sentir, car il recula d’un pas, puis resta à distance, les yeux fixés sur la bouteille qui revenait se poser à intervalles réguliers à l’emplacement du tronçon de jambe manquant, à la manière d’un piston qui va et vient.
Sartore s’excusa de nouveau, et comme Élie ne réagissait toujours pas et que la bouteille était vide, il s’en alla et ne revint jamais.
La plaie une fois cicatrisée, Élie passa de longs moments à regarder le moignon que sa mémoire s’obstinait à prolonger, et ce n’était certainement pas un miracle, mais le pire des mensonges entretenus par ce corps qui se rêvait encore complet. Par la suite, ses forces en partie revenues, il demanda qu’on lui apporte du bois et des outils. Sans même quitter le lit, il entreprit de fabriquer deux béquilles. Chaque soir, Lina entrait pour secouer la couverture et balayer les copeaux tombés au sol, s’en allait les jeter dans le fourneau et revenait, un bol de soupe dans la main. Quelques jours plus tard, son ouvrage terminé, Élie s’assit au bord du lit et se leva en prenant appui sur les béquilles. Il fit le tour de la chambre et retourna s’asseoir, épuisé comme s’il avait traversé la vallée en courant.
Depuis, à la maison, les béquilles reposaient toujours de chaque côté de sa chaise, pareilles à des ailes au repos. En milieu d’après-midi, il les saisissait, se levait et sortait. Il déambulait jusqu’à la place du village et s’asseyait au bord de la fontaine en rêvassant. Souvent, en repartant, il se mettait à tourner sur lui-même comme un chien autour de sa merde, semblant chercher un nouvel équilibre, puis il s’immobilisait à bout de souffle en regardant la statue du général dominant la fontaine, figé dans sa charge héroïque, sabre au clair, il se mettait alors à crier des choses incompréhensibles en regardant défiler les nuages. Les passants s’éloignaient bien vite de lui, pensant à des accès de folie.
Il avait été mordu par l’araignée, à sa façon. Cela lui avait coûté une jambe et avait éteint les quelques lueurs dans ses yeux, que des témoins dignes de foi affirmaient avoir entrevues dans un lointain passé. En vérité, Élie criait pour s’empêcher de pleurer, et quand il n’avait plus de salive, il s’asseyait encore un court instant sur le rebord de la fontaine pour reprendre des forces. Il rentrait ensuite à la maison et s’enfermait dans sa chambre, les yeux encore gorgés d’eau et de colère, puis d’une infinie tristesse. Il demeurait alors des heures à regarder la bouteille désormais vide que Sartore lui avait apportée, passant et repassant un doigt sur l’étiquette salie. Jamais il ne but une autre goutte d’alcool que celui provenant de cette bouteille.
La malédiction de l’araignée était en marche. Lina tira sa révérence six mois après l’accident de son mari, toujours une histoire de fil qui lâche. »

Extrait
« On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir.
D’habitude, lors des repas, Martha s’asseyait après avoir rempli toutes les assiettes. Ce soir-là, elle était déjà assise quand tout le monde prit place en l’observant d’un œil curieux. Elle ne se leva pas. Le ragoût trépignait dans la cocotte posée sur le fourneau. Elle attendit encore, joignant les mains au-dessus de son assiette.
Qu’est-ce qu’il se passe, tu es malade? demanda Martin. Martha dévisagea chacun des membres de la famille, puis, sur un ton solennel, elle dit:
Il faut qu’on redevienne une vraie famille. » p. 261

À propos de l’auteur
BOUYSSE_Franck_3©pierre-demartyFranck Bouysse © Photo Pierre Demarty 

Franck Bouysse naît en 1965 à Brive-la-Gaillarde. Il partage son enfance entre un appartement du lycée agricole où son père enseigne et la ferme familiale tenue par ses grands-parents. Il y passe ses soirées et ses week-ends, se passionne pour le travail de la terre, l’élevage des bêtes, apprend à pêcher, à braconner…
Sa vocation pour l’écriture naîtra d’une grippe, alors qu’il n’est qu’adolescent. Sa mère, institutrice, lui offre trois livres pour l’occuper tandis qu’il doit garder le lit: L’Iliade et L’Odyssée, L’Île aux trésors et Les Enfants du capitaine Grant. Il ressort de ses lectures avec un objectif: raconter des histoires, lui aussi. Après des études de biologie, il s’installe à Limoges pour enseigner. Pendant ses loisirs, il écrit des nouvelles, lit toujours avidement et découvre la littérature américaine, avec notamment William Faulkner dont la prose alimente ses propres réflexions sur la langue et le style. Jeune père, il se lance dans l’écriture de ses premiers livres: il écrit pour son fils les romans d’aventures qu’il voudrait lui offrir plus tard, inspiré des auteurs qui ont marqué son enfance: Stevenson, Charles Dickens, Conan Doyle, Melville… Son travail d’écriture se poursuit sans ambition professionnelle. Le hasard des rencontres le conduit à publier quelques textes dans des maisons d’édition régionales dont la diffusion reste confidentielle. En 2013, il déniche une maison en Corrèze, à quelques kilomètres des lieux de son enfance. La propriété est vétuste, mais c’est le coup de cœur immédiat.
Il achète la maison qu’il passera plus d’une année à restaurer en solitaire. Alors qu’il est perdu dans ce hameau désolé, au cœur de ce territoire encore sauvage, un projet romanesque d’ampleur prend forme dans son esprit. Un livre voit le jour et, poussé par un ami, Franck Bouysse entreprend de trouver un éditeur.
Grossir le ciel paraît en 2014 à La Manufacture de livres et, porté par les libraires, connaît un beau succès. La renommée de ce roman va grandissant: les prix littéraires s’accumulent, la critique s’intéresse à l’auteur, un projet d’adaptation cinématographique est lancé. Ce livre est un tournant. Au total, près de 100000 exemplaires seront vendus. Suivront Plateau, puis Glaise, dont les succès confirment l’engouement des lecteurs et des professionnels pour cette œuvre singulière et puissante, et Né d’aucune femme, (prix des libraires 2019, prix Babelio 2019, Grand prix des lectrices de Elle 2019…). Buveurs de vent est son premier roman chez Albin Michel. (Source: La Manufacture de livres / Albin Michel)

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La chasse aux âmes

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  RL2020  Logo_second_roman

 

En deux mots:
Un homme vient se venger des crimes dont lui et sa famille ont souffert. La procès de Joachim est l’occasion de se plonger dans l’une des pages les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale, au cœur du ghetto de Varsovie. Et d’interroger les témoins d’une incroyable chaîne de solidarité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ils sont sortis du ghetto de Varsovie

Dans son second roman, Sophie Blandinières retrace l’histoire du ghetto de Varsovie en suivant notamment quatre frères bien décidés à s’en sortir. Un roman qui est aussi un appel à la vigilance.

Dès la scène d’ouverture, ce roman vous prend aux tripes. On y voit un homme errer dans la neige, la barbe en feu. Il est victime d’un incendie volontaire provoqué par un certain Joachim qui dira pour sa défense. «Je suis juif, je suis revenu».
Cet homme a pris la route de Grady, le village polonais dont il s’était enfui et qui est désormais en émoi. Ne sachant que faire de cet homme dont le récit remue un passé aussi triste qui sensible, les juges décident de le condamner à 10 ans de prison. Après avoir hésité à l’acquitter.
C’est désormais à Juliette, sa fille, qu’est dévolue la tâche de faire la lumière sur son passé. Elle va tenter de rassembler son histoire, de comprendre son geste insensé.
Pour cela, elle part pour Varsovie où une vieille dame l’attend. Ava, qui avait été rebaptisée Maria, était l’un des rares enfants nés dans le ghetto à en être sortie vivante. À 79 ans, elle ressent le besoin de témoigner. «Ces dernières années, elle s’était préparée à ce tribunal intime, elle avait réuni les éléments du procès, après la séquence judiciaire, elle avait étoffé le dossier par des entretiens avec les témoins, et avec Joachim, auquel elle rendait visite, munie de son dictaphone, une fois par semaine».
Elle raconte le journal de Luba, dont «elle connaissait chaque virgule, chaque date». Elle raconte comment elle a connu Joachim et ses trois frères, Szymon, Marek et Aron. Elle raconte sa patiente recherche des témoignages et détaille la chronologie des faits.
Une histoire bouleversante au cœur de l’horreur qui voit les mauvais traitements grimper au fil des jours dans l’échelle de l’horreur. De l’autre côté, il reste une volonté féroce de faire triompher la vie, de ne pas céder à l’inhumanité des bourreaux. Cherchant tous les moyens pour fuir cet enfer – il n’y a désormais guère de doute sur le sort réservé aux juifs – certains trahissent et vendent leur âme pour bénéficier d’un peu de répit, d’un sursis. D’autres font preuve de solidarité et de courage pour vivre et imaginer des moyens de sortir de cette prison.
Bela et Chana, aidées par Janina, vont mettre au point un réseau clandestin pour faire passer les enfants hors du ghetto. Une fois dehors, ils sont confiés à des familles ou des institutions qui leur donnent une nouvelle identité, en font des «polonais catholiques». Après avoir réussi à passer une trentaine d’enfants, Chana sent que l’heure de donner sa chance à son propre fils a sonné, même si son père n’est pas de cet avis. Avec cet exemple, on comprend le dilemme de parents qui peuvent s’imaginer ne plus jamais revoir leurs enfants. Bien des années plus tard, certains de ceux qui auront survécu, tenteront de reconstituer leur histoire.
Sophie Blandinières a su trouver les mots pour dire cette quête, pour dire la douleur et l’incompréhension, pour dire la brutalité et la solidarité, les petits calculs et les grands sacrifices. Oui, encore et toujours, il faudra témoigner pour ne pas oublier. «La chasse aux âmes» fait désormais partie de ces témoignages qui doivent servir à notre édification, notamment pour les jeunes générations qui doivent se battre pour le «plus jamais ça».

La chasse aux âmes
Sophie Blandinières
Éditions Plon
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782259282499
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Pologne, à Varsovie, Praga, Jedwabne, Grady

Quand?
L’action se situe durant la Seconde Guerre mondiale et les années qui ont suivi.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’Histoire bouscule les âmes, la perversité de l’occupant nazi qui veut corrompre, voir ses victimes s’autodétruire et met en place un jeu ignoble dont l’objectif est de survivre, à n’importe quel prix: vendre son âme en dénonçant les siens ou ses voisins, abandonner ses enfants affamés, ou sauver son enfant, lui apprendre à ne plus être juif, céder son âme au catholicisme pour un temps ou pour toujours en échange de sa vie.
Pour survivre, il faut sortir du ghetto. Par tous les moyens.
Trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, vont les leur donner. Elles ont organisé un réseau clandestin qui fait passer le mur aux enfants et leur donne, pour se cacher en zone aryenne, une nouvelle identité, un nouveau foyer, une nouvelle foi, polonais et catholiques.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Livres for fun

Le premier chapitre du livre
« L’homme était nu. La barbe en feu, les pieds dans la neige, il exécutait des mouvements de gymnastique ineptes, levant le bras gauche et la jambe droite ensemble, tournant sur lui-même de plus en plus vite pour tenter d’éteindre le brasier qu’était son menton. Dès qu’il ralentissait, épuisé par le vertige, les efforts, et ses blessures, il recevait un coup de gourdin, alors il se réanimait, il se remettait à danser, disgracieux et pathétique, sous les yeux noirs des bouleaux décharnés par l’hiver. Le désarticulé chantait aussi, puisqu’on le lui avait demandé, puisqu’il consentait à laisser l’humanité le quitter pour ne pas mourir.
Le témoin s’en souvenait : d’abord ça l’avait étonné de voir là un étranger enfoncer ses pas dans la neige tombée dru, lourde à courber les branches des pins, à une heure où même les gens du village n’osent pas sortir, à la lumière pure d’une aube coupante comme un châtiment. Mais il était retourné à la table où fumait son café, il ne se mêlait pas de ce qui se produisait de l’autre côté de sa fenêtre, ça valait mieux, il l’avait appris de force par sa mère qui l’avait retenu dans la maison quand, enfant, un jour d’été, il avait voulu comprendre ce qui se passait dans les rues de Jedwabne, pourquoi les cris, l’odeur, la couleur inattendue de l’air.
C’est plus tard, quand il avait entendu chanter à tue-tête, horriblement, qu’il était sorti. Dans la silhouette absurde, l’épouvantail sans vêtements ni chapeau qui gesticulait, il n’avait pas reconnu son voisin. De toute façon, il n’aurait rien fait. Il ne cherchait pas à s’en excuser, il était sidéré, ce qu’il voyait et entendait n’avait aucun sens, ça l’avait pétrifié. Il était resté là, devant sa porte, jusqu’au bout, il avait regardé l’étranger emmener, à coups de crosse sur la tête, le voisin, vers la grange, et l’y faire entrer sans le suivre, il avait vu ensuite, très vite, des flammes naître et se démultiplier. Il se rappelait une colonne noire qui trouait le bleu du ciel, et aussi s’être réjoui parce qu’il faisait beau, après une longue semaine de blizzard et de flocons gros comme des balles.
Dans la torpeur du village de Grady, la grange avait eu le temps de se consumer entièrement. Du voisin, il n’était pas resté grand-chose à enterrer. On avait pu reconstituer ses déplacements grâce aux taches rouges qui coloraient la neige.
De l’étranger, on n’avait plus entendu parler, on n’avait cessé de supposer, d’inventer des histoires à la mesure des faits, sans queue ni tête, jusqu’à son procès. Car, à la stupeur de tous, un mois plus tard il s’était livré en prononçant une phrase que la police s’était bien gardée de confier aux médias. Je suis juif, je suis revenu, avait-il déclaré. Les détails de ce crime, d’autant plus terrifiant qu’il semblait arbitraire, aussi fou que celui qui l’avait commis, occupaient la conscience et les nuits des Polonais, surtout les anciens.
Après, ça avait été encore pire, l’étranger avait un prénom, Joachim, un visage. Et un mobile.
Selon moi, le criminel n’avait pas d’excuse. Pourtant je ne savais même pas ce qu’il avait fait, j’étais petit, j’étais en France, j’étais son fils. Je crois.
Avant de disparaître, avant mes dix ans, quand il était encore à la maison, il n’était pas mon père, il ne me parlait pas, il criait quelquefois, quand la joie était trop forte, quand les couleurs étaient trop vives, les jouets trop dispersés. Quand nous étions des enfants. C’était dans ces moments-là qu’il nous détestait le plus, mon frère Marek et moi, qu’il nous punissait durement, réquisitionnait nos larmes, appelait notre désarroi. Alors, seulement, il se calmait, il se taisait, prenait son pardessus sur le perroquet de l’entrée et s’en allait. À son retour, il ne serait pas venu nous embrasser, nous dire pardon, même sans mots, il allait plutôt recueillir ceux, amers et violents, de ma mère.
Un matin de décembre, en partant pour l’école, encore engourdi, le pantalon en velours par-dessus le collant en laine qui gratte, une trace de chocolat au coin des lèvres et sur la chemise à carreaux verts, j’ai remarqué une valise devant la chambre de mes parents et le drôle d’air qu’avait mon père au moment de nous dire, comme tous les matins, travaillez bien à l’école, le vague dans le ton, la voix qui trébuche. Sur la table de la salle à manger, le soir même, il manquait son couvert.
Maman n’a répondu qu’une fois à la question, où est papa, le jour de son départ, il est parti, il ne reviendra pas, on se débrouillera très bien sans lui.
Apparemment, elle disait juste, comme si, jusqu’alors, il avait été de trop, un invité désagréable dont on regrette la présence, un inconnu qui instille le malaise, un fauteur de gêne, de malheur.
Trois semaines après sa disparition, maman avait reçu un coup de téléphone mystérieux qui l’avait bouleversée au point de l’empêcher d’aller travailler à l’hôpital. Pendant dix jours, ses patientes avaient accouché sans leur gynécologue. À nous, elle n’avait pas voulu avouer les motifs de son abattement. Et puis, d’un coup, sa gaieté ressuscitée nous avait emportés, soulevés de nouveau pour nous immuniser contre la gravité, le syndrome de son mari, et la compenser, pour préserver notre enfance, entretenir notre ignorance salutaire. Elle guettait nos éventuelles ressemblances avec lui, elle nous observait scrupuleusement, elle examinait, inquiète, les moindres signes de mélancolie ou d’angoisse.
Ce qu’elle nous taisait, elle en parlait à une autre, une amie de longue date, qui avait croisé mon père, je les ai entendues, derrière le mur, les phrases dures, la colère intacte, qu’il ne se batte pas plus pour elle, pour nous, pour la vie, qu’il se laisse engloutir par on ne sait quoi. Elle se sentait trompée, mais à vide, sans rivale, sans autre femme, sans quoi que ce soit d’autre en face, sinon quelque chose de si souterrain qu’il était hors d’atteinte.
Le Joachim qu’elle avait épousé n’avait, en réalité, pas existé ou si peu, il était une illusion, celle qu’il s’efforçait de donner, un homme vivant qui lui récitait des poèmes.
D’après ma mère, la mascarade avait cessé bien avant ma naissance, en 1968 précisément, après le séjour d’une parente qui n’avait eu d’autre choix que de fuir la Pologne, quelqu’un qui avait connu mes grands-parents, jamais évoqués par mon père.
Je n’ai jamais su ce que cette Chana avait bien pu lui dire pendant les soirées où ils s’isolaient, s’était emportée maman, mais ça l’a transformé radicalement, après c’était terminé, il est devenu un automate qui allait enseigner les mathématiques et revenait lui faire des enfants.
Alors je suis né, puis Marek, mais, ensuite, une fausse couche a fait basculer mon père dans une amertume et une colère telles qu’elles ont dissous ses contours d’homme. Il est devenu une bouche pleine de ressentiment, qui accusait ma mère d’avoir tué, s’exténuant dans son métier à faire naître des bébés anonymes, son troisième fils, Aron, un prénom en creux, vide et ennuyé, comme le ventre de maman, sans enfant pour le porter, un prénom imposé par papa, tout comme mon prénom, Szymon, malgré sa graphie ardue, et Marek.
Nous ne serions que deux fils, insuffisants pour l’équilibre, pour le barrage au néant qui faisait son trou dans mon père, nous étions aussi peu que rien.
Maman était soulagée de sa disparition, ses fils échapperaient aux ombres dont leur géniteur était porteur, et pas seulement. Elle avait tenu sa ligne, un silence parfait autour de lui, jusqu’à façonner un mort, plus inexistant que s’il avait été un cadavre en putréfaction quelque part, son nom gravé dans le marbre d’une tombe.
Nous étions, mon frère et moi, complices de son obstruction, dressés à ne pas poser de questions, formés à oublier, nier, enjoliver. Accrochés à une racine unique, tressée et solide, nous étions forts, assez en tout cas pour grandir droit. Après, nous nous sommes désaxés, feignant de nous en étonner, mais sans jamais trahir la vieille plaie endormie par les pommades de notre mère.
Maintenant elle est morte, il y a un mois, depuis, elle ne peut plus rien empêcher. Ni que je fouille dans ses affaires – des lettres auxquelles elle ne répondait pas, une photo qui appartenait à mon père, mais qu’elle n’a pas jetée – ni que j’apprenne ce qu’elle a refusé de savoir et lui, de raconter, ni que je vienne ici, à Varsovie, parce que c’est ici qu’il est né, mon père, ici qu’il n’a pas eu d’enfance. C’est aussi là qu’il est revenu en 1991, quand il nous a laissés, un peu plus. Là, enfin, qu’il est mort.
Il y avait eu un procès qui, malgré la netteté du crime de l’étranger, malgré le peu de témoins, avait duré des mois et fasciné la Pologne. L’avocat du prévenu, connu pour sa sagacité et ses ruses, avait trouvé le moyen de ranger l’opinion de son côté et de prolonger le combat pour que la défaite ne soit pas vaine, aussi parce que c’est ce que son client souhaitait, de l’attention, qu’on le laisse s’expliquer, qu’il puisse, tant d’années après, convalescent, déposer un mot après l’autre, doucement, revenir en 1940, faire surgir cet enfant du ghetto qui avait décidé de s’en sortir, en dépit de sa culpabilité, qui se fortifiait à chaque nouveau mort.
Il n’était certes pas le seul survivant, l’histoire avait été racontée ad nauseam, les criminels de guerre châtiés, les comptes étaient bons, l’affaire était réglée, le mal isolé, il affichait complet. Inutile d’encombrer les mémoires avec une haine qui pourtant avait été sacrément flamboyante au pays de Copernic, mieux valait lui substituer la fiction, l’exception, l’exemple de quelques Polonais héroïques, dont on exagérerait la bravoure, mieux valait soigner les légendes, œuvrer pour le salut de la fierté d’un peuple friand de contes épiques dont les mamelles de la nation regorgent.
Lors des grands procès, Nuremberg, Eichmann, Francfort, Barbie, les victimes, celles qui s’en étaient sorties, si l’on peut s’en sortir, l’une après l’autre, avaient livré leur récit. Selon Joachim, ça ne suffisait pas, ça n’allait pas, c’était de l’abattage, au bout du compte, les rescapés étaient mêlés indifféremment, il fallait les additionner pour la charge, pour prouver, les histoires individuelles se confondaient en une seule, elles se valaient, ce que chacun avait subi se dissolvait dans ce que tous avaient subi, ce qu’ils avaient en commun les rendait, et il en mesurait l’ironie, interchangeables, un seul visage, pas de visage, sans prénom, sans nom; le bourreau, lui, était visible, et son identité, notoire.
Je suis juif, je suis revenu. L’accusé avait tenu à faire cette déclaration, qui n’avait été ni bien comprise ni bien reçue, excitant contre lui les premiers jours de son procès une colère unanime, cet étranger, qui se prétendait victime alors qu’il avait mis au point le massacre d’un brave citoyen polonais pour un mobile brumeux, il exagérait, il l’aurait cherchée, sa condamnation.
Lorsque son avocat avait relaté à Joachim les commentaires de la presse, ce dernier, laconique, avait lancé : à leur tour d’avoir peur.
Puis il avait arrêté les énigmes : il répondait désormais généreusement aux questions de la Justice, il offrait une foule de précisions, il décrivait, racontait, il se hâtait, avec la peur qu’on le coupe, il ne laissait même pas le temps à ses larmes de couler, il était intarissable, il saisissait sa chance, c’était son histoire, seulement la sienne qu’il faisait défiler publiquement, il était revenu pour ça.
Personne d’autre que lui ne le pouvait, les morts, eux, étaient restés habiter les forêts polonaises de bouleaux alignés à l’infini, des forêts brunes et gelées, imperturbables, indifférentes aux craquètements des cigognes.
On avait songé à le gracier. Certes, il était coupable, mais son récit, comme les témoignages de Polonais qui avaient eu un lien avec lui autrefois, avait secoué les jurés et troublé la fermeté de leur décision. Ils devaient condamner un homme qu’ils avaient pris en pitié, qui leur avait fait honte, une honte épaisse, poisseuse, honte de ce qui avait été fait chez eux, par eux, de ce qu’ils étaient en train de faire, honte de le juger lui qui avait le courage de se tenir devant eux, de les considérer assez pour ça, lui qui était allé jusqu’à se souiller, tuer, sacrifier son statut d’innocent, troquer son âme contre la vérité.
À contrecœur, ils l’avaient reconnu coupable de l’assassinat de Paweł. Et le juge, conservateur, catholique fervent et patriote zélé, irrité d’avoir été touché, humilié au nom de toute la Pologne convoquée sur le banc des accusés par l’étranger, peu à peu désignée à sa place par les faits, avait prononcé une peine de dix ans d’emprisonnement. Plus tard, le magistrat avait confessé à l’avocat de Joachim avoir choisi de faire un exemple, selon l’expression consacrée pour justifier dureté, abus et violence, car il redoutait le pire. Par le pire, il entendait ou plutôt il imaginait que d’autres Juifs, beaucoup d’autres, ou leurs enfants ou leurs petits-enfants, pourraient revenir se venger, reprendre leurs biens, dépouiller, égorger, immoler des Polonais.
L’étranger s’en doutait, qu’il provoquerait la peur et que cette peur raviverait la détestation locale du Juif, elle n’attendait que ça, flamber à nouveau, elle se nourrissait d’un rien, le fantasme l’engraissait, ne plus voir de Juifs inquiétait autant que d’en voir, leur absence se voulait aussi agressive que leur présence, leur rareté aussi insupportable que leur grand nombre. Il avait aussi prévu que son geste ne sortirait pas du pays, que son procès ne s’ébruiterait pas, qu’aucun comité de soutien ne se créerait en France, en Israël ou aux États-Unis, où l’on était bien embêté, où l’on préférait s’abstenir d’avoir une opinion, où l’on avait rapidement enterré les échos en provenance de l’Est, désagréables, leur préférant les bonnes nouvelles du Proche-Orient, un espoir de concorde.
Personne n’aurait intérêt à relever l’événement, ne pas fragiliser la paix qui compose souvent avec l’oubli, laisser remisés les jerricanes d’essence, c’était l’option la plus sensée ; quand on sait à quel point l’Histoire déraisonne.

J’aurais pu, à leur instar, ne pas m’attarder sur ce que j’avais découvert dans les tiroirs de ma mère, continuer d’ignorer de quoi, de moi, ce que j’avais cherché, c’est-à-dire des restes de la vie de mon père, des bouts avec lesquels vieillir correctement, non pas des réponses à des questions dont je n’avais pas les moyens, mais des fragments à déposer dans un espace en moi inhabité, délaissé depuis près de trente ans, comme un trou d’air dangereux qui avait un prénom, Joachim, c’était tout. Sans parents, sans lieu de naissance, sans souvenirs, mon père était une abstraction, un homme sans corps, sans début ni fin. De fait, pour nous, sa mort n’avait pas eu lieu, ou depuis toujours.
En sortant du cimetière où nous venions d’enterrer notre mère, tu crois qu’il est toujours vivant, m’avait demandé Marek. Entre nous, papa était devenu notre père, puis Joachim, puis Lui. Je n’avais pas répondu, nous avions continué à marcher, puis devinant mes réflexions, d’une voix blanche, oui, avait-il ajouté, maintenant, j’ai besoin de savoir.
Je ne lui ai pas encore dit, je ne peux pas, il faut que je reconstitue notre père avant, que je recouse entre eux les destins, que je remette en ordre, en chair, en vie ce qu’il a été, que je comprenne ce à quoi il a échappé, ce qui l’a rattrapé.
C’est dans l’une des deux lettres rescapées que figurait la date de son décès, 17 mars 2005, et il ne s’agissait pas d’un faire-part administratif adressé à l’épouse du mort, mais d’un courrier manuscrit, rédigé d’une plume claire et vive, signé Ava et posté à Varsovie. Tout au long de ces quatre pages, elle s’attristait du silence implacable de ma mère, qui n’était pourtant pas parvenu à la décourager d’écrire depuis 1992, et elle restituait les derniers jours, les derniers repas, les derniers mots de mon père.
Elle avait visiblement l’habitude de cette chronique, et maman de la brûler dans le poêle, lequel avait peut-être même été installé à cet effet. Les lignes finales exprimaient de la tristesse et de l’inquiétude. Vous devez comprendre, chère Juliette, que je me fais vieille. Bientôt, je ne pourrai plus vous écrire, garder ce lien pour vos fils, j’ai promis à Joachim de leur raconter. »

Chapitre 2
« Elle n’a pas été surprise que je l’appelle, je m’étais empressé, elle n’avait pas eu le temps, ni le désir de mourir, elle m’attendait.
Dans un café de la vieille ville, presque en face du château de Varsovie, elle semblait avoir toujours été là devant son thé, elle ne faisait pas âgée pour ses soixante-dix-neuf ans, les cheveux soigneusement teints en blond, le regard d’un bleu intact, la beauté de sa jeunesse avait été loyale, elle souriait, la même fossette au menton que celle de mon père, regardant par la vitre l’automne qui s’abattait en juillet.
Elle ressemblait à l’une des femmes sur la photo dérobée à la volonté de ma mère, la plus jolie des trois, celle aux yeux de chat et aux pommettes hautes, une frange irrégulière et blonde qui dépasse de son voile d’infirmière. La deuxième, tête nue, vêtue aussi de blanc, un stéthoscope autour du cou et une cigarette aux lèvres, fixait le photographe, l’œil noir, émaciée, les cheveux très bruns et courts. La troisième, de trois quarts, avait l’air de s’intéresser à quelque chose hors cadre, elle portait une coiffe blanche ornée d’une croix et, dessous, une raie au milieu et un chignon parfaits.
Au dos de la relique en noir et blanc, aucun prénom n’était inscrit, seulement un lieu, Varsovie. Je n’avais pas tardé à la sortir de la poche intérieure de ma veste et à la mettre sous les yeux d’Ava, afin qu’elle identifie le trio, qu’elle entame là son récit.
Sa main, veineuse et tachetée, aux ongles impeccables, avait glissé doucement de sa tasse, déjà froide, à l’image, et, désignant la ravissante, submergée, elle avait prononcé un prénom, à peine audible.
Bela, sa mère de sang, qu’elle n’avait pas connue, sa mère avait été Matylda, une Polonaise joyeuse et affectueuse, belle et solide, sage et altruiste.
Ava avait été rebaptisée Maria et élevée dans les bonnes valeurs catholiques à Praga, de l’autre côté de la Vistule, par des parents aimants, modestes et braves, qui lui tenaient la main et l’endormaient le soir, la soignaient, la consolaient et qui avaient ensuite raccourci leur confort afin qu’elle fasse de longues études. Elle avait vécu ainsi, dans la chaleur de leur gentillesse, dans la confiance et la familiarité avec le monde, jusqu’en février 1968. Là, tout s’était craquelé.
Une après-midi où elle attendait devant le Femina – une salle de spectacle de l’ancien ghetto qui avait survécu –, elle avait été abordée par une femme d’une quarantaine d’années, élégante et courtoise, affreusement pâle aussi. Après s’être excusée de son inconvenance, cette dernière avait interrogé Ava sur sa broche en faux diamants rouges, une fleur sertie de doré, elle en avait ausculté chaque pétale. Surprise, mais bizarrement sans peur, Ava, encore nommée Maria, avait cru à la convoitise de cette dame, et pensé qu’elle ne pourrait pas la satisfaire, le bijou, un cadeau d’anniversaire de sa mère présumée pour ses dix-huit ans, étant trop ancien pour être encore disponible quelque part dans la capitale polonaise.
Mais la conversation avait pris un autre tour, l’inconnue avait voulu savoir l’âge de son interlocutrice et la réponse avait suscité un trouble certain. Pendant un instant, Ava qui s’estimait quelconque et invisible, s’était sentie extraordinairement précieuse. Ensuite, tandis que la nuit pointait et que ses camarades, à qui elle avait demandé de l’attendre, s’étaient déjà lassées et avaient grimpé dans un tramway, elle avait senti l’effilement d’une lame scinder son être.
En rentrant à pied ce soir-là, dans le froid sec, Maria ne reconnaissait plus rien de Varsovie. Les immenses rectangles de béton quadrillés de fenêtres, les avenues larges et droites comme des autoroutes pour le vent, les lampadaires capricieux et orange, au loin le Palais stalinien de la Culture et de la Science, à côté duquel elle habitait ; ce que quotidiennement elle appréciait de sa ville s’était mué en une fresque vide et molle où sa marche s’enlisait.
Naturellement, elle avait longé la synagogue Nożyk, miraculeusement rescapée de ces années saturées de haine antisémite, de cette époque infâme qui refaisait surface, où tout ce qui était juif devait être éradiqué, elle s’était assise le long du mur, abattue, disloquée. Elle n’était pas Maria, mais Ava, elle était juive, elle était l’un des rares enfants qui étaient parvenus à naître dans le ghetto où l’amour avait pourtant crevé en même temps que les fleurs, les arbres, de faim.
C’est cette femme, Chana, qui l’en avait sortie en avril 1943, en pleine insurrection, parce qu’elle était proche de sa mère, qui participait à la révolte armée et qui la lui avait confiée, ainsi qu’une broche en rubis, il faudrait certainement graisser des pattes, payer des Polonais pour être hébergé, pour ne pas être dénoncé.
Sa mère s’appelait Bela.
Comme convenu, Chana avait attendu Bela à Pruszków, dans une maisonnette de la banlieue sud-ouest de Varsovie, à l’adresse sécurisée fournie par leur ange gardien, la Polonaise qui complétait le trio, leur amie Janina, logisticienne de leur évasion. Cachée derrière un rideau à carreaux bleu et blanc, qui berce le bébé de six mois, emmailloté dans une couverture, Chana avait guetté sa mère.
Après quelques jours d’attente, l’angoisse s’était installée, elle ne la reverrait pas. Il ne restait d’elle que la petite Ava, maintenant, il faudrait s’en occuper, lui trouver un refuge où personne ne se douterait qu’elle était juive, où l’on oublierait sa mère, où l’on ne saurait rien du père sauf qu’il ne reviendrait jamais chercher sa fille, où le temps filerait dans le bon sens, vers un futur qui ne sentirait plus le brûlé, où l’on pourrait faire confiance à ses voisins.
Un mois après avoir quitté le ghetto, dans une étonnante veste miniature en fourrure, le bébé avait atterri chez ses nouveaux parents polonais. La broche leur avait été remise alors qu’ils n’avaient rien exigé, c’était la première fois, avec la petite, ils étaient comblés. Ça suffirait. Ils n’auraient pas à dire à leur fille qu’elle ne l’était pas, ils pourraient lui faire croire, et à eux aussi peu à peu, qu’elle était de leur sang, elle finirait peut-être par leur ressembler, la filiation perdrait son ombre, ils seraient une authentique famille, et pour être de vrais parents, ils parviendraient sans doute à être injustes, impatients et sévères.
Ça avait été si facile pour eux, le sort les avait conservés dans leur bulle, indifférents aux événements, accueillant ce qui se présentait à leur porte, que ce soit une orpheline juive en danger ou les troupes soviétiques, par piété, parce qu’ils avaient Jésus pour modèle et la Vierge Marie pour les protéger, ils n’avaient pas eu à penser ni résister, ils se faisaient petits, absents de l’Histoire et de son poison qui corrompait leur pays, ils aimaient leur fille, ils l’avaient baptisée Maria.
Officiellement, elle était demeurée Maria, qu’elle devienne juive, en cette année 1968, n’était pas approprié : en mars, la Pologne avait renoué avec son vice, avec ses mauvais gestes, son vilain réflexe, sa vieille pulsion de déjudaïsation, odżydzanie. De nouveau, on refusait aux Juifs le droit d’être polonais et, pour être bien certains qu’ils s’en iraient, habilement, on les avait destitués, on les avait privés de leur métier, de leurs revenus. On comptait sur l’humiliation, l’appauvrissement et la terreur. Comme ils n’avaient eu d’autre choix, pour survivre, que d’avoir une mémoire, ils avaient eu peur, effroyablement peur, car ça commençait toujours par de petites et grandes vexations, par des restrictions sérieuses de la citoyenneté, plus le droit d’exercer sa profession, plus le droit d’entrer ici ou là, ni de sortir, plus le droit de se fondre dans la foule, plus le droit d’être la foule.
D’un coup, il avait fallu trancher, être polonais ou juif, rester en se reniant, partir en s’abandonnant. C’était effrayant parce que absurde, mais c’était le principe, l’incompréhension.
Chana, ainsi que treize mille autres, avait appris qu’il valait mieux ne pas attendre d’avoir compris pour réagir, qu’il n’y avait rien à comprendre d’ailleurs dans la rage, justement, qu’il valait mieux se sauver avant, avant, c’est tout.
Elle avait fait ses adieux à Ava qui restait en Pologne et elle avait quitté Varsovie pour Tel-Aviv, mais, au passage, elle s’était arrêtée en France pour mon père auquel elle était attachée, car c’était le seul qui lui restait, le seul avec qui se souvenir, le seul qui partagerait sa détresse d’avoir fui, d’être arrachée à un pays qui l’avait si continument maltraitée, qu’elle aimait d’une passion dangereuse, comme éprise d’un amant manipulateur et dominateur, sous emprise, emplie d’un amour malade, mortel, dont elle aurait été incapable volontairement de s’affranchir. C’était en elle, elle n’y pouvait rien, elle était polonaise, ils avaient beau lui crier qu’être juive l’empêchait d’être une vraie Polonaise, elle était née là, dans une famille assimilée, elle avait imbibé la Pologne, sans réciprocité, comme un corps rejette un greffon.
En cette année 1968, cet exode lui répugnait tant qu’après-guerre, en dépit de tout ce qu’elle avait perdu et souffert, elle n’y avait pas songé. Chana avait tant à dire à Joachim, des nouvelles, les dernières, comment elle avait été chassée, et d’autres, qui n’avaient pas été divulguées, par prudence, parce qu’elle était fatiguée de toute cette saloperie, elle voulait que ça s’arrête, elle ne lui accorderait pas sa voix, une tranchée pour s’écouler encore. Mais les purges de 68 avaient abîmé son filtre, attaqué les profondeurs où elle avait jeté il y a très longtemps ce qui devait être tu, sa colère avait eu besoin de celle de Joachim, sa rage se cherchait un complice.
Joachim, Chana l’avait connu enfant, lui, et ses trois frères, l’aîné, le beau Szymon, et les petits Marek et Aron.
J’avais donc des oncles, ils s’appelaient comme mon frère et moi. Il y avait aussi des grands-parents, Jakub et Hanka. Il y avait tant de prénoms qui, à peine énoncés, se mettaient à danser autour de moi dans ce café où Ava invoquait les morts, l’un après l’autre.
Soudainement, elle s’était tue, harassée d’avoir charrié la leste et compacte matière du temps, le palais, dehors, s’était éclairé, le Varsovie de carton-pâte dépliait son illusion, la nuit révoquait les secrets, les serveuses espéraient notre départ.
Les mains d’Ava s’étaient immobilisées, elle semblait soulagée, son sourire était une brèche où m’engouffrer, je pourrais la revoir, je voulais tout savoir. Elle avait demandé la note, l’avait réglée et m’avait proposé de la raccompagner jusqu’à sa voiture, c’était fini, elle s’en allait, je voulais rentrer avec elle, je réclamais sa voix encore, ses histoires, celle de Chana la doctoresse, la sienne, celle de mon père, à peine évoquée, j’implorais ses mots, de l’eau dans mon être lyophilisé, j’étais prêt à tirer sur son imperméable comme le font les enfants sur la jupe de leur mère qui s’éloigne, je n’en resterais pas là, ce soir, je ne rentrerais pas à l’hôtel, seul, avec ces spectres dont je n’étais pas encore familier, avec ces marbres descellés.
Ava m’attendrait le lendemain chez elle, elle m’avait donné son adresse, elle me raconterait en détail, avec des preuves, cette fois. Ces dernières années, elle s’était préparée à ce tribunal intime, elle avait réuni les éléments du procès, après la séquence judiciaire, elle avait étoffé le dossier par des entretiens avec les témoins, et avec Joachim, auquel elle rendait visite, munie de son dictaphone, une fois par semaine.
Elle avait écouté abondamment sa voix basse et morne, ses silences comme des forages, ses souvenirs charriés dans le lit caillouteux d’un fleuve sanglant, un déluge qui aurait noyé l’arche, et déserté la Bible.
Du journal de Luba versé au procès, elle connaissait chaque virgule, chaque date, elle avait été bouleversée par ce que l’enfant du ghetto écrivait, le contraste entre sa graphie encore ronde, hésitante et la maturité de ce qu’elle énonçait. Pour ne pas faire pâlir davantage l’encre noire, Ava avait choisi la nuit pour s’imprégner de la chronique de cette enfant sensible, pour tourner avec précaution les pages jaunies des cahiers souples d’écolière, pour poser ses mains sur leur couverture brique écornée, rayée et tachée, pour déplier les feuilles de toutes sortes qu’elle avait utilisées, lorsque les cahiers étaient venus à manquer.
Sans faiblir, sans douter, sans craindre, Ava avait associé les témoignages, des vivants et des morts, recoupé, complété, reconstitué une histoire dans laquelle ils tenaient tous, ils ne seraient plus à l’étroit, une histoire qu’elle avait répétée, repassée, fait propre, polie jusqu’à ce que son émotion s’y dissipe, jusqu’à en avoir aboli le moindre pli de larmes. Elle en avait restauré la chronologie pour me faciliter le voyage, elle avait préparé l’alternance de la parole de Joachim et des écrits de Luba, elle les avait mis bout à bout, elle avait recousu le ruban du film.
À mon hôtel de l’avenue Grzybowska, affalé sur mon lit, je contemplais par la fenêtre la clarté de la nuit quand une gigantesque masse violette et noire l’a déchirée, m’incitant à me lever et à vérifier, conscient néanmoins des possibles effets de la boisson locale, qu’il s’agissait bien d’un Armageddon. Il avançait, splendide et menaçant au-dessus de l’ancien ghetto. Dont il ne restait, au-dessous de moi, qu’une bribe de mur, un pointillé chaotique.
C’est là que cet homme, Joachim, m’attendait, enfant, pour être enfin mon père.

Extrait
« Ava m’attendrait le lendemain chez elle, elle m’avait donné son adresse, elle me raconterait en détail, avec des preuves, cette fois. Ces dernières années, elle s’était préparée à ce tribunal intime, elle avait réuni les éléments du procès, après la séquence judiciaire, elle avait étoffé le dossier par des entretiens avec les témoins, et avec Joachim, auquel elle rendait visite, munie de son dictaphone, une fois par semaine.
Elle avait écouté abondamment sa voix basse et même, ses silences comme des forages, ses souvenirs charriés dans le lit caillouteux d’un fleuve sanglant, un déluge qui aurait noyé l’arche, et déserté la Bible.
Du journal de Luba versé au procès, elle connaissait chaque virgule, chaque date, elle avait été bouleversée par ce que l’enfant du ghetto écrivait, le contraste entre sa graphie encore ronde, hésitante et la maturité de ce qu‘elle énonçait. Pour ne pas faire pâlir davantage l‘encre noire, Ava avait choisi la nuit pour s’imprégner de la chronique de cette enfant sensible, pour tourner avec précaution les pages jaunies des cahiers souples d’écolière, pour poser ses mains sur leur couverture brique écornée, rayée et tachée, pour déplier les feuilles de toutes sortes qu’elle avait utilisées, lorsque les cahiers étaient venu à manquer. »

À propos de l’auteur
Prix Françoise-Sagan pour son premier livre Le sort tomba sur le plus jeune, paru chez Flammarion, Sophie Blandinières consacre sa vie à l’écriture. (Source : Éditions Plon)

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L’été en poche (12): Le Prix

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En 2 mots:
En ce 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm en compagnie de son épouse pour assister à la remise de son Prix Nobel de chimie. Alors qu’il se prépare, Lise Meitner, qui a travaillé avec lui durant des dizaine d’années, vient lui rendre visite pour qu’il rende des comptes. En imaginant ce huis-clos intense, étouffant, étincelant, Cyril Gely fait bien plus qu’éclairer un point d’histoire. Il nous offre une tragédie classique de très haute volée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Le prix
Cyril Gely
Éditions Points Poche
Roman
192 p., 6,60 €
EAN 9782757881484
Paru le 13/02/2020

Les premières lignes
« Nul ne sait ce que nous réserve le passé.
Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis ont envahi son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.
La lumière perce à peine à travers le ciel gris. Juste assez pour distinguer l’opéra et, face à lui, le palais royal de Stockholm. Dans l’autre chambre, Edith dort toujours. Les trottoirs sont recouverts de neige. Le toit des maisons aussi. Un étrange silence assourdit la ville. Hahn ne ressent pas le froid mordant qui lui saute au visage. Il ne l’a jamais ressenti. Même enfant, sa mère courait sans relâche derrière lui pour le couvrir. Hahn regarde sa montre, il est sept heures quarante-trois, et c’est la journée la plus importante de sa vie.
Le Comité lui a réservé une suite au Grand Hôtel. La suite 301, au troisième étage. Une large porte donne sur une entrée quelque peu étroite, où sont exposés plusieurs portraits. Puis un salon immense avec deux chambres de chaque côté. Celle de Hahn est à gauche. Edith dort encore dans celle de droite. Au-dessus du canapé en cuir, un tableau de William Turner, Tempête de neige en mer.
On pourrait croire que ce tableau a été placé sur ce mur exprès. Ce n’est pas impossible, mais rien ne le prouve non plus. Nous y reviendrons en temps utile.
Hahn a saisi les trois feuilles posées sur son bureau. Son écriture est distinguée, tranchante, sans ratures. Il relit pour la énième fois le discours qu’il a écrit. Ce discours, il le connaît par cœur. Mais ce matin, à la pâle lumière du jour, Hahn a besoin de se rassurer.
Ses lèvres se mettent à bouger. Les mots qu’il susurre à peine sont en anglais – langue que Hahn maîtrise parfaitement. Dans sa jeunesse, il a étudié à Londres et Montréal, avec Ramsay et Rutherford. Il parle de l’Allemagne meurtrie, de la malheureuse Allemagne, d’abord oppressée par les nazis, et maintenant par les Alliés. Il certifie que les scientifiques allemands n’ont pas souscrit au régime hitlérien. Et ajoute enfin qu’il ne faut pas juger trop durement la jeunesse de son pays. Comment pouvait-elle se faire une idée ? Sans radio étrangère, sans presse libre ? Nous avons tous été opprimés pendant douze ans, il est temps de tourner la page.
Soudain, Hahn a étrangement froid. Il ferme la fenêtre et passe la robe de chambre étendue au pied de son lit. Une douleur aiguë lui traverse l’estomac. Hahn glisse jusqu’à la salle de bains et verse un peu d’eau de mélisse dans un verre. Il boit, espérant que cela fera passer l’inflammation. Trop de nourriture, d’alcool, de café. Trop de stress, aussi. Depuis leur arrivée à Stockholm, mercredi dernier, il y a près d’une semaine, les Hahn n’ont pas eu un soir pour eux. Dîners, banquets, agapes, soupers. Ils ont mangé comme quinze ! En Allemagne, il n’y a rien. Ici, les magasins regorgent de nourriture. L’avantage d’être un pays neutre. La contrepartie est ce goût légèrement citronné de l’eau de mélisse. Otto Hahn a une maudite indigestion. »

L’avis de… Manon Botticelli (Culture Box, France Télévisions)
« Près de 70 ans après le Nobel d’Otto Hahn, Cyril Gely remet son prix à Lise Meitner, sans qui la fission nucléaire n’aurait sans doute pas été découverte. Son roman, la réhabilitation passionnante d’une grande physicienne, évoque évidemment en filigrane toutes ces grandes scientifiques restées dans l’ombre. »

Vidéo


La chronique de Gérard Collard. © Production GriffeNoireTV

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L’été en poche (9): J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi

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En 2 mots:
Vingt ans après les massacres au Rwanda, un mystérieux carnet va arriver au domicile de Sacha, qui à l’époque était envoyée spéciale dans le pays. Il s’agit du témoignage bouleversant de Rose, rescapée du génocide, qui a croisé la route de Sacha.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi
Yoan Smadja
Éditions Pocket
Roman
EAN 9782714481009

Les premières lignes
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
A-t-il accepté? Je crois qu’il ne m’a jamais répondu.
D’ordinaire, le printemps est une saison dorée. En avril 1994, il n’en fut rien. J’y ai vu un pays tout de vert, de terre et d’affliction vêtu.
La première impression se fait depuis le ciel. Je suis navrée pour les journalistes arrivés par la route, car leur a échappé ce que le Rwanda offre à la fois de plus singulier et de plus beau : l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. Une harmonie particulière naît de ce damier imparfait, elle témoigne de l’existence d’un dessein. J’ai cru y déceler quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance.
Irrésistible est le penchant des êtres pour le vernis, l’écume des choses ; au Rwanda, il avait brouillé notre vision. Nous avions ignoré les événements majeurs comme les signaux faibles. Ils n’ont, au creux des cœurs, dans le repli des âmes qui avaient prononcé le « plus jamais ça », à la face des vigies auprès desquelles nous avions fondé tant d’espoirs, rencontré aucun écho. On nous enseigne, pourtant, de nous inspirer de l’océan. Il est si éloigné du Rwanda, lui qui de tout temps méconnaît sa surface, néglige le vent, le vacarme des vagues, le ressac. L’écume. Car l’océan n’est que profondeur, le dessus ne lui importe pas.
Nous aurions dû comprendre ce qui se passait au Rwanda bien avant le printemps de cette année-là. Peut-être avions-nous tenté de ne pas voir, de nous rassurer. Peut-être avions-nous baissé la garde. Alors que les Rwandais et la communauté internationale auraient dû ne pas céder un pouce de terrain, ils avaient détourné les yeux, des années durant, face à l’hydre. Jusqu’au naufrage.
Le temps qui passe n’a sur nos vies que peu de prise. Les plus profondes blessures nous sont infligées en un éclair. Celles auxquelles on ne s’attend pas. Celles qui vous amènent à demander des comptes aux êtres que vous aimez passionnément. Celles qui finissent par vous séparer.
Disons que je me suis disputée – seule ; il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour le concéder.
C’est en avril 1994 que j’ai demandé à Dieu de divorcer.
Sacha Alona relisait ce texte écrit vingt ans plus tôt.
Après une pause forcée de quelques semaines à son retour – sa fuite – de Kigali, elle avait annoncé au rédacteur en chef du Temps qu’elle quittait les pages internationales du quotidien afin de se consacrer à la critique gastronomique. Il lui avait demandé de répéter. C’était à prendre ou à laisser.
En quelques mois, elle était parvenue à s’intégrer à ce cercle à la fois restreint et masculin, dont les papiers sont susceptibles de faire comme de défaire une réputation. Elle fit de la pâtisserie son domaine de prédilection. À mesure que sa plume s’affinait pour décrire l’équilibre d’une crème à l’orange, l’évidence de certaines associations, citron et girofle, rose et pistache, truffe et kadaïf, elle avait eu le sentiment de se dépouiller des réflexes de l’ancien temps. Ce que sa main gagnait en rêve et en émotion, elle avait le sentiment de le perdre en précision, en lucidité. En véhémence. Obstinée, talentueuse, elle ne fit jamais part de ses doutes ni de ses regrets. Elle avait troqué l’exaltation contre les rêves convenables et feutrés. À mesure qu’elle prenait du galon dans cet univers besogneux, ouaté, on oubliait qu’elle avait couvert par le passé quelques-uns des conflits les plus tragiques des années 1980 et 1990. Le grand reporter s’était fait critique gastronomique, et c’était devenu une passion. C’était devenu un refuge.
L’étonnement avait constitué le trait saillant de sa personnalité, dès l’enfance ; Sacha avait été une élève transportée par chaque cours, chaque visite de musée, chaque bribe de conversation captée. Si bien qu’elle ne sut comment s’orienter, craignant de passer à côté de quelque chose de captivant, de s’enfermer. Sa seule certitude fut qu’elle devait être là où l’Histoire se faisait, là où la foule des hommes, les soubresauts du temps lui semblaient remarquables. Elle intégra l’Institut d’études politiques de Paris avec le sentiment ambivalent que la chose publique était si vaste qu’elle devait englober tous les domaines et toutes les matières, mais était enseignée avec une hauteur telle qu’elle en oubliait le sort du citoyen, son quotidien. Elle se rendit à des conférences et négligea les enseignements, elle passa ses soirées auprès de militants politisés et omit de préparer ses examens. Elle n’éprouva jamais la moindre hésitation lorsque tel ou tel étudiant étranger, sur les bancs de la grande école, lui proposait de découvrir son pays. Elle fut de tous les combats, elle ne manqua aucun concert. Ses études ? Un courant d’air, sanctionné par quelques enseignants incapables de cerner cette frénésie émaillée d’absences, considéré avec le sourire par d’autres, bienveillants, attendris face à tant de souffle.
Alors que, tour à tour, les portes des cabinets ministériels, des centres de recherche et des grands groupes s’ouvraient devant ses amis, gestionnaires de leur propre carrière et déterminés à compter, Sacha, elle, voguait. Son diplôme en poche, tel un sésame et alors que la notion même de chômage de masse semblait inconnue, elle naviguait d’un emploi à un autre, d’une association à une autre, d’un continent à un autre, au hasard des rencontres et des propositions. Elle ne sut dire non à rien, toute à sa crainte de passer à côté de quelque chose.
Dès lors, elle excellait puis elle se lassait, éternelle débutante, appliquée, solaire, guidée par le désir incontrôlable qu’éprouvent ces jeunes gens auxquels le quotidien ne suffit jamais. Elle se plongea en chaque tâche avec obstination et avec passion.
Mais les emportements de la jeunesse sont comme la valse des sédiments, ils finissent par ralentir et par laisser derrière eux une mélancolie impalpable dont on peine à se défaire. C’est ainsi qu’elle se mit à écrire. Tout ce qu’elle vit. Tout ce qu’elle entreprit. Ses textes eurent pour titre l’énoncé du mois et du fait, brut. « C’est en mai 1982 que j’ai assisté à un enlèvement à Beyrouth ». « C’est en août 1980 que j’ai vu naître Solidarnosc ». « C’est en décembre 1986 que j’ai participé à l’inauguration du musée d’Orsay ».
Les mois, les années passèrent, et cette propension à s’émerveiller, à entamer chaque projet avec une fougue nouvelle, cette curiosité sans bornes que d’aucuns jalousaient furent progressivement perçues comme une faiblesse, une incapacité à se fixer. Ses amis se marièrent, les vies prirent des trajectoires différentes, elles cessèrent brusquement de se croiser. Le périmètre de l’existence s’était restreint. Le monde n’attend jamais.
L’indépendance est une forme de jouvence, on n’en prend conscience que lorsqu’on la perd. Les opportunités nouvelles se firent plus rares. Passé un certain âge, nos sociétés se méprennent quant à l’émerveillement : on le prend facilement pour de la naïveté. Il lui fut rétorqué que son CV n’était pas assez « lisible », qu’elle n’était pas assez « spécialisée ». Empreinte d’une nostalgie qui ne la quitta plus, elle conta ses errances professionnelles, les difficultés, la rugosité d’un temps nouveau. « C’est en janvier 1987 que j’ai perdu ma liberté ».
On l’appela à son domicile.
— Madame Alona?
— Oui?
— Bernard Witz, rédacteur en chef du Temps. Les papiers que vous nous envoyez depuis des mois n’offrent que peu d’intérêt. Je devrais d’ailleurs vous demander d’arrêter.
— Dans ce cas, pourquoi ne le faites-vous pas?
Un silence.
— Parce que l’agencement de vos mots a quelque chose de délicat.
— Dans ce cas, pourquoi n’offrent-ils que peu d’intérêt?
— Parce que si vous avez la prétention d’être journaliste, ce n’est pas de vous que vous devez parler, mais des autres.
— Dans ce cas, comment fait-on?
— Vous commencez par venir me voir demain à 8 heures.
La conversation avait duré moins d’une minute. Le lendemain, Bernard Witz lui avait dit:
— Je déteste cette nouvelle manière de s’appeler par son prénom, et je n’ai pas le temps de donner du « monsieur-madame » à mes journalistes. Cela vous pose un problème, Alona?
Ça n’en avait pas posé.
Le journalisme de guerre vint assez vite. Comme une évidence. La tension, la raideur.
Ses articles se firent aussi rares qu’espérés, quoi qu’elle ne cherchât jamais à susciter l’adhésion ou la bienveillance; pas même la reconnaissance. Pour atteindre la masse critique d’éléments, d’informations nécessaire à la rédaction d’un reportage, fidèle à elle-même, elle bouillonnait. Lorsqu’il s’agissait d’écrire, elle contait. Pour peu que Bernard Witz accepte ses papiers, et il n’en avait écarté aucun, elle disposait du nombre de colonnes qu’il lui fallait. Ce n’était plus du quotidien, c’était du magazine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. L’actualité la laissait indifférente.
Bernard Witz avait rapidement compris comment Sacha travaillerait. Il lui disait : « Alona, tu pars pour Sarajevo », conscient que cette phrase n’impliquait aucune limite de temps, aucune restriction d’espace. On ne pouvait être certain qu’elle resterait là où l’avion la déposerait initialement. On ne savait jamais quand elle serait de retour. Elle s’envolait, libre, douée d’une faculté rare : la capacité à percevoir le monde avec les yeux de l’autre. Inébranlablement convaincue que la matière dont se compose l’homme est si fragile, si fluide, que l’écoute ne peut que la révéler. Witz attendait d’elle qu’elle raconte les villes, qu’elle en rapporte le crépuscule, les instants précieux et, à travers eux, les affres de l’homme, l’aspérité des âmes, le battement des cœurs. »

L’avis de… Catherine (Librairie Montbarbon, Bourg-en-Bresse)
« Le Rwanda, les tutsi, la guerre, les massacres et puis Rose , si touchante, si attachante et Sacha. Deux femmes extraordinaires confrontées à l’horreur. Un roman pour nous aider à comprendre, à réaliser ce qui s’est passé. Bien sûr, on en avait entendu parler. Bien sûr on savait les atrocités qui avaient été commises mais là, on est dedans! On tremble, on pleure, on se dit que ce n’est pas possible: Comment a-t-on pu laisser faire? »

Vidéo

Yoan Smadja s’entretient avec Philippe Chauveau © Production Web TV culture

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Une femme de rêve

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  RL2020

Prix Claude Chabrol 2020 (roman noir adaptable au cinéma)

En deux mots:
Après une évasion spectaculaire, un dangereux criminel entame une virée sanglante en compagnie de sa fille et d’une femme prise en otage. Traqué par celui qui l’avait mis en prison, et qui reprend du service, il entend régler ses affaires avant de fuir au Brésil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Cavale sanglante

Dominique Sylvain a imaginé un meurtrier froid et déterminé qui, après avoir réussi une évasion spectaculaire, décide de régler ses comptes. Mais le polar classique va alors voler en éclats.

La scène est glaçante et donne d’emblée le ton. Ici, pas de sentiment, pas de fioritures. Le meurtre est une question de technique, prémédité consciencieusement: «Le projectile 9 mm traverse la boîte crânienne d’une femme et va se ficher dans une carrosserie de voiture. La victime a quarante-deux ans, elle est commandant de police. Son gilet pare-balles ne lui a servi à rien.» Malgré l’arrestation de Karmia, le meurtrier, Schrödinger reste profondément marqué par la vision de sa coéquipière s’effondrant «payant pour tous les autres», pour reprendre les paroles de Karmia, son assassin qui ronge son frein en prison. Et qui va réussir une spectaculaire évasion commanditée par sa fille Nico. Cette dernière va réussir à faire atterrir un hélicoptère au sein de l’établissement pénitentiaire où son père l’attend en compagnie d’Adèle qu’il a pris en otage. Le trio va réussir à déjouer les mailles du filet mis en place pour le retrouver. Il y a pourtant urgence, à en juger par la carrière de ce criminel: «Le gars avait commencé sa carrière dans le style gentleman braqueur; au fil des années, l’ambiance s’était gâtée. Fric, fiesta, défonce, alcool, un mélange létal sur le terreau d’une enfance catastrophique. Le type avait définitivement implosé au milieu des années 2000. Le jour où il avait reçu une balle en pleine poire lors d’une fusillade avec la police. Le début d’une lente descente aux Enfers. Qui s’était soldée par un dernier braquo cataclysmique. Une boucherie.»
Si Nico ne comprend pas trop pourquoi il faut s’encombrer d’un otage, elle a appris à obéir sans discuter. Y compris quand son père décide d’une étape supplémentaire avant de rejoindre Marseille où un bateau les attend pour gagner le Brésil où s’est installée sa mère.
Karmia prend la direction de la Lorraine, car il veut revoir une dernière fois Laurence avec qui il a eu une brève mais intense liaison. Cette dernière vit dans une forêt isolée pour y exister son métier. «Elle était devenue audio-naturaliste. Un mot compliqué pour dire qu’elle enregistrait les sons de la nature.» Des sons qu’elle vendait notamment au cinéma. Elle avait aussi collaboré à plusieurs ouvrages avec le photographe animalier Yannick Schneider avec lequel elle partageait désormais sa vie. Autant dire que l’arrivée de Karmia n’est pas vraiment de nature à la réjouir.
Et alors que l’enquête progresse doucement – Schrödinger ayant repris du service – et que les mailles du filet se resserrent, Adèle essaie de se rapprocher de Nico. Car après l’avoir crue «aussi dérangée que son père», elle s’est rendue compte que «c’était surtout une gamine meurtrie et déboussolée» et qu’elle pourrait peut-être s’en faire une alliée. C’est alors que les événements vont s’emballer. Quand la police arrive sur place, elle découvre un corps dans un champ, une ferme en flammes et des protagonistes qui se sont évaporés. Et ce n’est pas le SDF «au regard ravagé» qui erre par-là qui pourra leur être d’un grand secours.
Dominique Sylvain, qui a plus d’un tour dans son sac, va alors faire exploser le roman noir pour nous entraîner dans une nouvelle dimension, celle de ces liens invisibles qui se tissent entre les esprits, celle de ces expériences qui vont au-delà de l’entendement et qui fascinent autant qu’elles interrogent. Et c’est ce qui donne à ce roman à nul autre pareil cette dose de mystère qui font les grandes œuvres!

Une femme de rêve
Dominique Sylvain
Éditions Viviane Hamy, coll. Chemins nocturnes
Thriller
304 p., 19 €
EAN 9791097417512
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans le Parc naturel régional de Lorraine, du côté d’Erickstroff et Marenberg ainsi qu’au Brésil. On y évoque aussi le Montana.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pas d’erreur, cette fille était de la race des vaincus. Elle ne tenterait rien. En bonne intello, elle se contenterait d’analyser. Et tu en arriveras à la conclusion que mon père n’a aucune raison de te vouloir du mal. Une déduction erronée. Le souci avec lui, c’est qu’il n’a jamais été maître des émotions étranges qui chevauchent dans les méandres de son esprit. Il est comme un demi-dieu, capable du pire comme du meilleur. Un être absurde et merveilleux, dépourvu d’empathie, sans peur, susceptible de se lancer dans des actions inutiles et sacrément périlleuses pour lui et son entourage.»
Après avoir fréquenté Les Infidèles et fait une escale au Japon avec Kabukicho, Dominique Sylvain nous emporte une fois encore dans son univers dangereusement onirique et sensuel. Nouvelles technologies et bitcoins lui offrent mille et une manières de tordre le cou aux codes du roman policier. Une femme de rêve brouille les pistes: au lieu de traquer le coupable, n’est-il pas plus séduisant de rechercher qui est la victime?
«Quelque part c’est insensé, mais ça me plaît ainsi.» Dominique Sylvain

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
France Inter(Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
Blog Quatre sans Quatre
Blog Baz-Art
Blog Fondu au noir (Caroline de Benedetti)
Le blog d’Eirenamg

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Vendredi 6 janvier 2017
Le tireur vise sa cible avec son pistolet semi-automatique MAC modèle 1950.
À 14 h 22 mn et 15 s, son doigt appuie sur la détente, et le temps se dilate.
La barrette fait basculer la gâchette qui comprime son ressort. Le chien libé ré pivote vers l’avant, poussé par la bielle sous l’action du ressort de percussion.
Il frappe le talon du percuteur, qui à son tour comprime le ressort, fait saillie dans la cuvette de tir et percute l’amorce. Le bloc culasse abaisse la tête du séparateur qui comprime à son tour le ressort.
Le talon du séparateur touche la barrette qui perd contact avec le talon de la gâchette. L’échappement se produit.
La balle, qui pèse huit grammes, est propulsée vers la cible à une vitesse de trois cent soixante mètres par seconde. L’énergie cinétique déployée à la bouche du canon est de cinq cents joules.
Le projectile 9 mm traverse la boîte crânienne d’une femme et va se ficher dans une carrosserie de voiture. La victime a quarante-deux ans, elle est commandant de police. Son gilet pare-balles ne lui a servi à rien.
L’homme qui a assisté à cette scène ne vit pas dans le même espace-temps que cette balle. Son temps n’est pas amorti. Et son présent prend immédiatement les couleurs d’un cauchemar. Il a vu la femme s’effondrer et le léger nuage rouge jaillir de sa tête.
Il tombe à genoux. Contrairement à sa partenaire, aucune balle n’a traversé son corps. Pourtant, même s’il l’ignore encore, il est blessé . Son cerveau, incapable d’accepter ce qui vient de se produire, est passé en mode protection. Il s’effondre parce que c’est le coût à payer pour sa survie. Comment supporter la réalité lorsqu’elle est devenue inacceptable? En s’écartant d’elle.

L’envol
Jeudi 15 mars 2018
Faire croupir ces hommes à deux pas du Paradis. C’était cela, le projet.
Depuis qu’elle avait débuté ses cours à Mauvoiry, cette évidence frappait pour la première fois Adèle Bouchard. Construire cette prison au-delà d’une avenue bordée de jardins, dans une ancienne abbaye calée entre une collégiale néogothique et un prieuré royal ne pouvait être que l’idée d’un sadique. L’effet é tait renforcé par la précocité du printemps. Le ciel turquoise jouait avec un troupeau de nuages nacré s, la brise chahutait des parfums de fleurs, l’air é tait caressant.
Une beauté inaccessible. Surtout pour ceux qui en avaient pris pour cher.
Elle échangea quelques mots avec les gens de l’accueil, leur abandonna son portable et sa carte d’identité , puis franchit le sas à détecteur de métaux. Chaperonnée par un gardien, elle traversa la cour d’honneur sous les sifflets fusant des cellules.
Les détenus la saluaient à leur manière. Et plus par tradition que par conviction. Pas de propos salaces ou d’insultes, elle faisait ce qu’il fallait pour cela; maquillage et dé colleté bannis, chignon serré , manches longues et baskets noires de rigueur.
Vite, le bâtiment abritant le gymnase et les salles de cours, et après cette première frontière franchir les deux portes aux lourds barreaux. Les verrous grincèrent. Salpêtre, désinfectant, relents de cantine, sueur : la chaleur et le manque d’aération amplifiaient les odeurs. Avec sa peinture écaillée et son éclairage aux néons, le lieu faisait penser à Shutter Island de Scorsese. Un décor entre cauchemar et ré alité, un huis clos aux couleurs de l’Enfer. Comme prévu par le règlement, le gardien lui tendit le talkie-walkie afin de donner l’alerte en cas de besoin. Elle ne s’était jamais sentie menacée. Ou alors par leur enthousiasme. Chaque jeudi matin, il s’agissait de tenir trois heures devant son public le plus exigeant. C’était bien le problème avec ces chers taulards. Ils n’étaient pas dispersés dans un amphi, non, ils lui faisaient face, pinailleurs, curieux comme des mômes pour compenser l’ennui des longues journées, prompts à dé border du sujet quand ils trouvaient l’occasion de parler famille, souvenirs, regrets. Selon l’appellation officielle, ils étaient ses «étudiants empêchés». Malgré ses longs allers-retours en métro et RER, elle ne regrettait rien, fière qu’elle é tait de s’inscrire dans une tradition humaniste, son université proposant depuis longtemps aux prisonniers d’Île-de-France la possibilité de poursuivre des études supérieures. Plus leur peine était lourde, plus ils avaient besoin d’elle. En préparant, en dépit de tout, une licence de lettres modernes, ils luttaient pour demeurer vivants. »

Extraits
« Le gars avait commencé sa carrière dans le style gentleman braqueur; au fil des années, l’ambiance s’était gâtée. Fric, fiesta, défonce, alcool, un mélange létal sur le terreau d’une enfance catastrophique. Le type avait définitivement implosé au milieu des années 2000. Le jour où il avait reçu une balle en pleine poire lors d’une fusillade avec la police. Le début d’une lente descente aux Enfers. Qui s’était soldée par un dernier braquo cataclysmique. Une boucherie. Le sang avait coulé. Celui de Séverine, la coéquipière de Schrödinger et son âme sœur. Karmia détestait les policiers comme on déteste Ebola; on prétendait qu’il avait voulu faire payer Séverine pour tous les autres, et qu’il avait sciemment visé la tête. La balle d’un flic lui avait ravagé le portrait, alors il s’était vengé. Une logique de défoncé. » p. 27

« Il n’avait pas fallu longtemps à Nico pour la retrouver. Comme tous ces gens qui ne se méfiaient pas de l’Internet, l’ancienne «chef op» du son avait laissé des traces. Elle était devenue audio-naturaliste. Un mot compliqué pour dire qu’elle enregistrait les sons de la nature. D’après son site, elle bossait pour les musées, faisait des conférences. Et vendait ces sons au cinéma. » p. 76

« Son regard pétillait d’intelligence, et son vocabulaire était plutôt sophistiqué . Un sacré gâchis. Elle aurait pu faire de brillantes études. Adèle reprenait espoir. C’était comme si un minuscule ballon d’hélium s’était mis à gonfler sans prévenir entre ses poumons. C’était à la fois bon et douloureux. Nico était aussi une victime. Peut-être pouvait-elle s’en faire une alliée? » p. 129

« Le corps d’Adèle Bouchard avait été retrouvé dans un champ. La jeune femme s’était brisé la nuque, probablement en tentant de fuir. Laurence Schneider était introuvable, et son mari, actuellement aux États-Unis, n’avait aucune nouvelle. La ferme des Schneider avait été presque entièrement détruite par les flammes. Un incendie volontaire. On avait trouvé des bidons de diesel à moitié calcinés. Le véhicule de Laurence, un 4×4 rouge qu’elle utilisait quotidiennement, avait disparu. La gendarmerie avait utilisé un hélicoptère pour survoler les bois sans succès. Et personne n’évoquait l’existence de la fille de Karmia. Il alla s’asseoir près de l’église et réfléchit. Lui, il avait une trace de cette fille. Elle dormait dans son portable. Karmia était passé à travers les mailles du filet. Mais tout ça n’expliquait pas ce qu’avait fabriqué sa fille en pleine forêt, fusil en main, en compagnie d’un SDF au regard ravagé. » p. 192

À propos de l’auteur
Dominique Sylvain est née le 30 septembre 1957 à Thionville en Lorraine. Elle travaille pendant une douzaine d’années à Paris, d’abord comme journaliste, puis comme responsable de la communication interne et du mécénat chez Usinor. Pendant treize ans, elle a vécu avec sa famille en Asie. Ainsi, Tokyo, où elle a passé dix ans, lui a inspiré son premier roman Baka! (1995). Sœurs de sang et Travestis – réécrit ensuite sous le titre du Roi lézard -, ont été écrits à Singapour. Elle habite actuellement à Paris mais reste très attachée à l’Asie où elle se rend régulièrement. Fan inconditionnelle de Murakami et lectrice insatiable, elle ne cesse de se réinventer avec une grande créativité.
Lauréat de nombreux prix, notamment le Grand Prix des lectrices de Elle en 2005 pour Passage du désir, elle se consacre désormais exclusivement à l’écriture. Ses dix-sept romans ont tous été publiés dans la collection Chemins Nocturnes, aux Éditions Viviane Hamy. (Source: Éditions Viviane Hamy)

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L’énigme de la Chambre 622

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  RL2020

 

En deux mots:
Un meurtre a été commis dans la chambre 622 du palace de Verbier durant le Grand week-end organisé par une grande banque suisse. Des années plus tard l’énigme reste entière, mais une cliente de l’hôtel va encourager l’écrivain venu en pèlerinage dans cet endroit chéri par son éditeur décédé à reprendre l’enquête.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’éditeur, l’écrivain et le banquier

Joël Dicker a réussi avec L’énigme de la chambre 622 l’exploit de raconter quatre histoires en une. Un meurtre mystérieux, un hommage à Bernard de Fallois, l’enquête d’un écrivain et de son acolyte et l’hommage d’un fils à son père.

Une fois n’est pas coutume, je me permets de commencer cette chronique par un souvenir personnel qui remonte à l’automne 1997. À l’occasion de la parution du roman Une affaire d’honneur, Vladimir Dimitrijevic, fondateur de la maison d’édition L’Age D’homme avait organisé une rencontre avec l’auteur Hubert Monteilhet et Bernard de Fallois, coéditeur de l’ouvrage. J’ai donc eu l’honneur et le privilège de rencontrer quelques années avant Joël Dicker ses deux éditeurs successifs. Vladimir Dimitrijevic qui a accepté de publier son premier roman Le dernier jour de nos pères avant de mourir en voiture et Bernard de Fallois qui le publiera finalement, non sans avoir renâclé. Cette entrée en matière pour confirmer la personnalité et les qualités d’un homme exceptionnel, pour souligner combien l’hommage rendu par Joël Dicker à son éditeur dans les premières lignes de L’énigme de la chambre 622 est sincère et émouvant: «Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout. Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui. On m’appelait l’écrivain, grâce à lui. On me lisait, grâce à lui. Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier.»
Bien entendu, l’hommage à cet homme disparu le 2 janvier 2018, n’est que l’une des pièces du puzzle savamment construit par l’écrivain genevois et qui, livre après livre, entraîne son lecteur dans des récits qui, comme des strates géologiques, se superposent et finissent par constituer un ensemble aux teintes et aux couleurs variées. Voilà donc un écrivain qui se brouille avec sa nouvelle conquête parce qu’il la délaisse au profit du livre qui l’accapare et qui décide de partir pour Verbier découvrir enfin ce palace que son éditeur voulait lui faire connaître. Là-bas il fait la rencontre d’une charmante voisine, qui rêve de le seconder dans l’écriture de son prochain livre. Elle a même l’idée de départ, en découvrant la mystérieuse absence de chambre 622 dans ce palace. D’autant que Scarlett – un prénom qui est aussi un hommage à Bernard de Fallois qui aimait Autant en emporte le vent – va découvrir que c’est parce qu’un meurtre a été commis dans cette suite qu’elle a été rebaptisée 621 bis. L’écrivain (c’est ainsi que sa nouvelle équipière va désormais l’appeler) va donc, au lieu de profiter du calme de la station, s’atteler à son nouveau livre en espérant résoudre cette énigme. Entre Verbier et Genève, il part avec sa charmante coéquipière à la rencontre des témoins, interroger les proches, les policiers chargés de l’enquête et faire partager au lecteur le résultat de leurs investigations.
Nous voici de retour quelques années plus tôt, au moment où se prépare comme chaque année le «Grand week-end» organisé par la Banque Ebezner et durant laquelle vont se jouer plusieurs drames, dont ce meurtre non élucidé. Il y a là tous les employés de la prestigieuse banque genevoise, à commencer par Macaire Ebezner, qui devrait être nommé directeur, même si les règlements de succession ne sont plus uniquement héréditaires. Ce qui aiguise les appétits et les rivalités, d’autant que l’amour vient se mêler aux luttes de pouvoir. Anastasia, la femme de Macaire a une liaison avec son principal rival, Lev Levovitch dont l’ascension fulgurante ne laisse pas d’étonner. Pour lui aussi, ce rendez-vous de Verbier revêt une importance capitale. Le ballet qui se joue autour d’eux est machiavélique, chacun essayant de tirer les ficelles d’un jeu dont on découvrira combien il a été biaisé dès le départ.
Les amateurs d’énigme à tiroir seront ravis. Mais ce qui fait le sel de ce roman très dense, c’est l’histoire de Sol et Lev Levovitch, émigrés arrivés miséreux en Suisse et qui vont, à force de travail, tenter de grimper les échelons et de s’intégrer dans le pays qui les a accueilli. Sol espère réussir une carrière de comédien, mais ses tournées achèvent de le ruiner. Il accepte alors une place au Palace de Verbier où il parviendra aussi à faire embaucher son fils, avec l’idée fixe de la faire réussir là où lui a échoué.
Roman de la transmission et de l’héritage, L’énigme de la chambre 622 est aussi le plus personnel de Joël Dicker dont la famille fuyant le nazisme est arrivée en 1942 à Genève et franchir à la fois les difficultés liées à leur statut de réfugié et l’antisémitisme bien installé au bout du lac. Depuis La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert «l’écrivain» a indéniablement gagné en assurance sans pour autant oublier de poser un regard d’enfant sur le monde. Cela en agacera certains, moi je me régale !

L’énigme de la chambre 622
Joël Dicker
Éditions de Fallois
Roman
576 p., 23 €
EAN : 9791032102381
Paru le 27/05/2020

Où?
Le roman se déroule en Suisse, principalement à Genève et Verbier, mais on y passe par Martigny et Le Châble, dans quelques capitales européennes et à Corfou.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière dans les histoires familiales des protagonistes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une nuit de décembre, un meurtre a lieu au Palace de Verbier, dans les Alpes suisses. L’enquête de police n’aboutira jamais.
Des années plus tard, au début de l’été 2018, lorsqu’un écrivain se rend dans ce même hôtel pour y passer des vacances, il est loin d’imaginer qu’il va se retrouver plongé dans cette affaire.
Que s’est-il passé dans la chambre 622 du Palace de Verbier?
Avec la précision d’un maître horloger suisse, Joël Dicker nous emmène enfin au cœur de sa ville natale au fil de ce roman diabolique et époustouflant, sur fond de triangle amoureux, jeux de pouvoir, coups bas, trahisons et jalousies, dans une Suisse pas si tranquille que ça.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
L’Illustré (Didier Dana – entretien avec l’auteur)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff Arman)
Les Échos week-end (Thierry Gandillot)
Journal de Québec (Marie-France Bornais)
Cosmopolitan 
Culturellement vôtre (Lucia Piciullina)
Blog L’Apostrophée 

À l’occasion de la sortie de son nouveau roman Joël Dicker dévoile les livres de sa vie. © Production Cosmopolitan

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le jour du meurtre
(Dimanche 16 décembre)
Il était 6 heures 30 du matin. Le Palace de Verbier était plongé dans l’obscurité. Dehors, il faisait encore nuit noire et il neigeait abondamment.
Au sixième étage, les portes de l’ascenseur de service s’ouvrirent. Un employé de l’hôtel apparut avec un plateau de petit-déjeuner et se dirigea vers la chambre 622.
En y arrivant, il se rendit compte que la porte était entrouverte. De la lumière filtrait par l’interstice. Il s’annonça, mais n’obtint aucune réponse. Il prit finalement la liberté d’entrer, supposant que la porte avait été ouverte à son intention. Ce qu’il découvrit lui arracha un hurlement. Il s’enfuit pour aller alerter ses collègues et appeler les secours.
À mesure que la nouvelle se propagea à travers le Palace, les lumières s’allumèrent à tous les étages.
Un cadavre gisait sur la moquette de la chambre 622.

Chapitre 1.
Coup de foudre
Au début de l’été 2018, lorsque je me rendis au Palace de Verbier, un hôtel prestigieux des Alpes suisses, j’étais loin d’imaginer que j’allais consacrer mes vacances à élucider un crime commis dans l’établissement bien des années auparavant.
Ce séjour était censé m’offrir une pause bienvenue après deux petits cataclysmes personnels survenus dans ma vie. Mais avant de vous raconter ce qui se passa cet été-là, il me faut d’abord revenir sur ce qui fut à l’origine de toute cette histoire: la mort de mon éditeur, Bernard de Fallois.
Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout.
Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui.
On m’appelait l’écrivain, grâce à lui.
On me lisait, grâce à lui.
Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier. Bernard, sous ses airs d’élégant patriarche, avait été l’une des personnalités majeures de l’édition française. Pour moi, il avait été un maître et surtout, malgré les soixante ans qui nous séparaient, un grand ami.
Bernard était décédé au mois de janvier 2018, dans sa quatre-vingt-douzième année, et j’avais réagi à sa mort comme l’aurait fait n’importe quel écrivain : en me mettant à écrire un livre sur lui. Je m’y étais lancé corps et âme, enfermé dans le bureau de mon appartement du 13 avenue Alfred-Bertrand, dans le quartier de Champel, à Genève.
Comme toujours en période d’écriture, la seule présence humaine que je tolérais était celle de Denise, mon assistante. Denise était la bonne fée qui veillait sur moi. Éternellement de bonne humeur, elle organisait mon agenda, triait et classait le courrier des lecteurs, relisait et corrigeait ce que j’avais écrit. Accessoirement, elle remplissait mon frigidaire et m’approvisionnait en café. Enfin, elle s’attribuait des fonctions de médecin de bord, débarquant dans mon bureau, comme si elle montait sur un navire après une interminable traversée, et me prodiguait des conseils de santé.
— Sortez d’ici ! ordonnait-elle gentiment. Allez faire un tour dans le parc pour vous aérer l’esprit. Ça fait des heures que vous êtes enfermé !
— Je suis déjà allé courir tôt ce matin, lui rappelais-je.
— Vous devez vous oxygéner le cerveau à intervalles réguliers ! insistait-elle.
C’était presque un rituel quotidien : j’obtempérais et je sortais sur le balcon du bureau. Je m’emplissais les poumons de quelques bouffées de l’air frais de février, puis, la défiant d’un regard amusé, j’allumais une cigarette. Elle protestait et me disait, d’un ton consterné :
— Vous savez, Joël, je ne viderai pas votre cendrier. Comme ça, vous vous rendrez compte de ce que vous fumez.
Tous les jours, je m’astreignais à la routine monacale qui était la mienne en phase d’écriture et qui se décomposait en trois étapes indispensables : me lever à l’aube, faire un jogging et écrire jusqu’au soir. C’est donc indirectement grâce à ce livre que je fis la connaissance de Sloane. Sloane était ma nouvelle voisine de palier. Depuis son récent emménagement, tous les habitants de l’immeuble parlaient d’elle. Pour ma part je n’avais jamais eu l’occasion de la rencontrer. Jusqu’à ce matin où, de retour de ma séance de sport quotidienne, je la croisai pour la première fois. Elle revenait elle aussi d’un jogging et nous pénétrâmes ensemble dans l’immeuble. Je compris aussitôt pourquoi Sloane faisait l’unanimité parmi les voisins : c’était une jeune femme au charme désarmant. Nous nous contentâmes d’un salut poli avant de disparaître chacun dans notre appartement. Derrière ma porte, je restai béat. Cette brève rencontre avait suffi à me faire tomber un peu amoureux.
Je n’eus bientôt plus qu’une idée en tête : faire la connaissance de Sloane.
Je tentai une première approche par l’entremise de la course à pied. Sloane courait presque tous les jours, mais sans horaires réguliers. Je passais des heures à errer dans le parc Bertrand, désespérant de la croiser. Puis soudain, je la voyais qui filait le long d’une allée. En général, j’étais bien incapable de la rattraper et j’allais l’attendre à l’entrée de notre immeuble. Je trépignais devant les boîtes aux lettres, faisant semblant de relever le courrier chaque fois que des voisins allaient et venaient, jusqu’à ce qu’elle arrive enfin. Elle passait devant moi, me souriait, ce qui me faisait fondre et me décontenançait : le temps de trouver quelque chose d’intelligent à lui dire, elle était déjà rentrée chez elle.
C’est la concierge de l’immeuble, madame Armanda, qui me renseigna sur Sloane : elle était pédiatre, anglaise par sa mère, père avocat, elle avait été mariée deux ans mais ça n’avait pas marché. Elle travaillait aux Hôpitaux Universitaires de Genève et alternait des horaires de jour ou de nuit, ce qui expliquait ma difficulté à comprendre sa routine.
Après l’échec de la course à pied, je décidai de changer de méthode : je confiai à Denise la mission de surveiller le couloir à travers le judas et de m’avertir lorsqu’elle la voyait apparaître. Aux cris de Denise (« Elle sort de chez elle ! ») je déboulais de mon bureau, pomponné et parfumé, et j’apparaissais à mon tour sur le palier, comme s’il s’agissait d’une coïncidence. Mais nos échanges étaient limités à une salutation. En général, elle descendait à pied, ce qui coupait court à toute conversation. Je lui emboîtais le pas, mais à quoi bon ? Arrivée dans la rue, elle disparaissait. Les rares fois où elle prenait l’ascenseur, je restais muet et un silence gêné s’installait dans la cabine. Dans les deux cas, je remontais ensuite chez moi, bredouille.
— Alors ? demandait Denise.
— Alors rien, maugréais-je.
— Oh, mais vous êtes nul, Joël ! Enfin, faites un petit effort !
— C’est que je suis un peu timide, expliquais-je.
— Oh, arrêtez vos histoires, voulez-vous ! Vous n’avez pas l’air timide du tout sur les plateaux de télévision !
— Parce que c’est l’Écrivain que vous voyez à la télévision. Joël, lui, est très différent.
— Allons, Joël, ce n’est vraiment pas compliqué : vous sonnez à sa porte, vous lui offrez des fleurs et vous l’invitez à dîner. Vous avez la flemme d’aller chez le fleuriste, c’est ça ? Vous voulez que je m’en charge ?
Puis il y eut ce soir d’avril, à l’opéra de Genève, où je me rendis seul à une représentation du Lac des Cygnes. Voilà que pendant l’entracte, sortant fumer une cigarette, je tombai sur elle. Nous échangeâmes quelques mots puis, comme on sonnait déjà le rappel des spectateurs, elle me proposa d’aller boire un verre après le ballet. Nous nous retrouvâmes au Remor, un café à quelques pas de là. C’est ainsi que Sloane entra dans ma vie.
Sloane était belle, drôle et intelligente. Certainement l’une des personnes les plus fascinantes que j’aie rencontrées. Après notre soirée au Remor, je l’invitai à sortir plusieurs fois. Nous allâmes au concert, au cinéma. Je la traînais au vernissage d’une improbable exposition d’art contemporain qui nous valut un sérieux fou rire et d’où nous nous enfuîmes pour aller dîner dans un restaurant vietnamien qu’elle adorait. Nous passâmes plusieurs soirées chez elle ou chez moi, à écouter de l’opéra, à discuter et refaire le monde. Je ne pouvais m’empêcher de la dévorer du regard : j’étais en adoration devant elle. Sa façon de cligner les yeux, de replacer ses mèches de cheveux, de sourire doucement lorsqu’elle était gênée, de jouer avec ses doigts vernis avant de me poser une question. Tout chez elle me plaisait.
Je ne pensai bientôt plus qu’à elle. Au point de délaisser momentanément l’écriture de mon livre.
— Vous avez l’air complètement ailleurs, mon pauvre Joël, me disait Denise en constatant que je n’écrivais plus une ligne.
— C’est à cause de Sloane, expliquais-je derrière mon ordinateur éteint.
Je n’attendais que le moment de la retrouver et de poursuivre nos interminables conversations. Je ne me lassais pas de l’écouter me raconter sa vie, ses passions, ses envies et ses ambitions. Elle aimait les films d’Elia Kazan et l’opéra.
Une nuit, après un dîner arrosé dans une brasserie du quartier des Pâquis, nous atterrîmes dans mon salon. Sloane contempla, amusée, les bibelots et les livres dans les bibliothèques murales. Elle s’arrêta longuement sur un tableau de Saint-Pétersbourg que je tenais de mon grand-oncle. Puis, elle s’attarda sur les alcools forts de mon bar. Elle aima l’esturgeon en relief qui ornait la bouteille de vodka Beluga, je nous en servis deux verres sur glaçons. J’allumai la radio sur le programme de musique classique que j’écoutais souvent le soir. Elle me mit au défi d’identifier le compositeur qui était en train d’être diffusé. Facile, c’était du Wagner. C’est donc sur La Walkyrie qu’elle m’embrassa et m’attira contre elle, en me murmurant à l’oreille qu’elle avait envie de moi.
Notre liaison allait durer deux mois. Deux mois merveilleux. Mais au fil desquels, peu à peu, mon livre sur Bernard reprit le dessus. D’abord je profitai des nuits où Sloane était de garde à l’hôpital pour avancer. Mais plus j’avançais, plus j’étais emporté par mon roman. Un soir, elle me proposa de sortir : pour la première fois je déclinai. « Il faut que j’écrive », expliquai-je. Au début Sloane fut parfaitement compréhensive. Elle aussi avait un travail qui parfois la retenait davantage que prévu.
Puis je déclinai une seconde fois. Là encore, elle n’en prit pas ombrage. Comprenez-moi bien : j’adorais chaque instant passé avec Sloane. Mais j’avais le sentiment qu’avec Sloane, c’était pour toujours, que ces moments de connivence se répéteraient indéfiniment. Alors que l’inspiration pour un roman pouvait partir aussitôt qu’elle arrivait : c’était une opportunité qu’il fallait saisir.
Notre première dispute eut lieu un soir de la mi-juin lorsque, après lui avoir fait l’amour, je me levai de son lit pour me rhabiller.
— Tu vas où ? me demanda-t-elle.
— Chez moi, répondis-je comme si c’était parfaitement naturel.
— Tu ne restes pas dormir avec moi ?
— Non, je voudrais écrire.
— Alors quoi, tu viens tirer ton coup et puis tu te barres ?
— Il faut que j’avance dans mon roman, expliquai-je, penaud.
— Mais tu ne vas pas passer tout ton temps à écrire, quand même ! s’emporta-t-elle. Tu y passes toutes tes journées, toutes tes soirées et même tes week-ends ! Ça devient insensé ! Tu ne me proposes plus rien.
Je sentis que notre relation risquait de s’étioler aussi vite qu’elle s’était enflammée. Il me fallait agir. C’est ainsi que quelques jours plus tard, à la veille de partir pour une tournée de dix jours en Espagne, j’emmenai Sloane dîner dans son restaurant préféré, le japonais de l’Hôtel des Bergues, dont la terrasse se trouvait sur le toit de l’établissement, offrant une vue à couper le souffle sur toute la rade de Genève. Ce fut une soirée de rêve. Je promis à Sloane moins d’écriture et plus de « nous », lui répétant combien elle comptait pour moi. Nous ébauchâmes même un projet de vacances, en août et en Italie, pays que nous aimions particulièrement tous les deux. Est-ce que ce serait la Toscane ou les Pouilles ? Nous ferions des recherches dès mon retour d’Espagne.
Nous restâmes à notre table jusqu’à la fermeture du restaurant, à une heure du matin. La nuit, en ce début d’été, était chaude. Durant tout le repas, j’avais eu cette étrange sensation que Sloane attendait quelque chose de moi. Et voilà qu’au moment de nous en aller, lorsque je me levai de ma chaise et que les employés se mirent à passer la serpillière sur la terrasse autour de nous, Sloane me dit :
— Tu as oublié, hein ?
— Oublié quoi ? demandai-je.
— C’était mon anniversaire, aujourd’hui…
En voyant mon air atterré, elle comprit qu’elle avait raison. Elle partit, furieuse. Je tentai de la retenir, me confondant en excuses, mais elle monta dans le seul taxi disponible devant l’hôtel, me laissant seul sur le perron, comme l’imbécile que j’étais, sous le regard goguenard des voituriers. Le temps de récupérer ma voiture et de rejoindre le 13 avenue Alfred-Bertrand, Sloane était déjà rentrée chez elle, avait coupé son téléphone et refusa de m’ouvrir. Je partis le lendemain pour Madrid, et pendant tout mon séjour là-bas, mes nombreux messages et mes courriels restèrent sans réponse. Je n’eus aucune nouvelle d’elle.
Je rentrai à Genève le matin du vendredi 22 juin, pour découvrir que Sloane avait rompu avec moi.
C’est madame Armanda, la concierge, qui fut la messagère. Elle m’intercepta à mon arrivée dans l’immeuble :
— Voici une lettre pour vous, me dit-elle.
— Pour moi ?
— C’est de la part de votre voisine. Elle ne voulait pas la mettre dans la boîte aux lettres à cause de votre assistante qui ouvre votre courrier.
J’ouvris immédiatement l’enveloppe. J’y trouvai un message de quelques lignes :
Joël,
Ça ne marchera pas.
À bientôt.
Sloane
Ces mots m’atteignirent en plein cœur. La tête basse, je montai jusqu’à mon appartement. Je songeai qu’au moins, il y aurait Denise pour me remonter le moral ces prochains jours. Denise, la gentille femme abandonnée par son mari au profit d’une autre, icône de la solitude moderne. Rien de tel, pour se sentir moins seul, que de trouver plus esseulé que soi ! Mais en pénétrant chez moi, je tombai sur Denise qui semblait s’en aller. Il n’était même pas midi.
— Denise ? Où allez-vous ? lui demandai-je pour toute salutation.
— Bonjour, Joël, je vous avais dit que je partirais tôt aujourd’hui. J’ai mon vol à 15 heures.
— Votre vol ?
— Ne me dites pas que vous avez oublié ! Nous en avions parlé avant votre départ pour l’Espagne. Je pars à Corfou avec Rick pour quinze jours.
Rick était un type que Denise avait rencontré sur Internet. Nous avions effectivement discuté de ces vacances. Cela m’était complètement sorti de la tête.
— Sloane m’a quitté, annonçai-je.
— Je sais, je suis vraiment désolée.
— Comment ça, vous savez ?
— La concierge a ouvert la lettre que Sloane lui a laissée pour vous et m’a tout raconté. Je ne voulais pas vous l’annoncer à Madrid. »

Extrait
« Bernard était un grand éditeur, dis-je. Mais il était aussi beaucoup plus que ça. Il était un grand homme, doté de toutes les supériorités, qui avait eu, au cours de sa carrière dans l’édition, plusieurs vies. À la fois homme de lettres et grand érudit, il était également un redoutable homme d’affaires, doté d’un charisme et d’un talent de conviction hors du commun : il eût été avocat, tout le barreau parisien était au chômage. Il y avait eu une époque pendant laquelle Bernard avait été le patron, craint et respecté, des plus importants groupes d’édition français, tout en étant proche de grands philosophes et d’intellectuels du moment, ainsi que d’hommes politiques au pouvoir. Dans la dernière partie de sa vie, après avoir régné sur Paris, Bernard s’était mis en retrait sans perdre une once de son aura : il avait créé une petite maison d’édition, à son image : modeste, discrète, prestigieuse. C’était le Bernard que j’avais connu, moi, lorsqu’il m’avait pris sous son aile. Génial, curieux, joyeux et solaire : il était le maître dont j’avais toujours rêvé. Sa conversation était scintillante, spirituelle, allègre et profonde. Son rire était une leçon permanente de sagesse. Il connaissait tous les ressorts de la comédie humaine. Il était une inspiration pour la vie, une étoile dans la Nuit. » p. 26-27

À propos de l’auteur
Joël Dicker est né en 1985 à Genève où il vit toujours. Ses romans sont traduits dans le monde entier et sont lus par des millions de lecteurs. Son œuvre a été primée dans de nombreux pays. En France, il a reçu le Prix Erwan Bergot pour Les Derniers Jours de nos pères, puis le Prix de la vocation Bleustein-Blanchet, le Grand prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des Lycéens pour La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Ce dernier roman a aussi été élu parmi les 101 romans préférés des lecteurs du Monde et a été adapté en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Il a publié en 2015 Le Livre des Baltimore, en 2018 La Disparition de Stephanie Mailer et en mai 2020 L’Énigme de la chambre 622. (Source : Éditions De Fallois)

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