Un coup de tête

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Prix de littérature de l’Union Européenne – 2021

En deux mots
Sigurlina ne supporte plus sa vie étriquée à Reykjavik et, après une agression sexuelle, décide de fuir le pays. Si elle trouve rapidement un emploi à New York, de tragiques circonstances vont la mener à la rue. Commence alors un difficile combat pour survivre.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fuite vers New York

En retraçant le parcours de Sigurlina qui, à la fin du XIXe siècle a fui Reykjavik pour New York, Sigrún Pálsdóttir réussit un roman qui mêle l’histoire et l’aventure aux sagas islandaises, sans omettre d’y ajouter une touche féministe.

Nous sommes à Reykjavik en 1896. Sigurlina y vit avec son père qui, après le décès de son épouse, se consacre presque exclusivement à ses collections. Au musée des Antiquités il passe son temps «au milieu de son fatras à répertorier les trouvailles qu’on lui apporte et qu’il s’efforce d’exposer pour les voyageurs étrangers.» Il en oublie sa fille qui n’a qu’à se consacrer à ses travaux d’aiguille et à trouver un bon parti.
Mais Sigurlina s’est forgé un fort caractère et entend mener sa vie comme elle l’entend. Elle est curieuse, aime lire et écouter les conversations, y compris lorsqu’elles ne lui sont pas destinées. Et elle a repéré un jeune rédacteur ambitieux. Mais ce dernier est promis à une autre. Alors, après avoir été troussée par un vieux sadique, elle décide de rassembler ses affaires, s’empare d’une fibule dans la collection de son père et prend le premier bateau vers l’Écosse, puis vers New York. Dans ses bagages, elle a aussi la lettre d’un important collectionneur que son père avait accueilli et guidé en Islande. Un courrier qui sera tout à la fois son sauf-conduit et sa lettre d’embauche. Installé dans une belle demeure, elle devient rapidement la secrétaire particulière de cet érudit. Mais, en voulant attraper un volume de sa bibliothèque, il fait une chute mortelle. Et voilà Sigurlina à la rue. Elle va parvenir à trouver un toit et un emploi de couturière, mais le destin va s’acharner contre elle. Un incendie détruit son immeuble et ses maigres biens. Dans la poussière et les cendres, elle parvient cependant à récupérer la fibule, se disant qu’elle pourrait peut-être en tirer un bon prix. Je vous laisse découvrir comment l’objet sera exposé au Metropolitan Museum avant de connaître des péripéties dignes des sagas islandaises, dont on finit du reste à l’associer.
On ne s’ennuie pas une seconde dans ces multiples pérégrinations qui, après avoir pris un tour dramatique vont virer au tragicomique. Et nous rappeler que l’Histoire n’a rien de figé, qu’elle se construit sur des récits plus ou moins authentiques, qui enflamment les imaginaires. Et à ce petit jeu Sigrún Pálsdóttir fait merveille, en retrouvant les recettes du roman populaire, en construisant son livre comme un feuilleton à rebondissements dans lequel chaque chapitre contient son lot de surprises. Bref, c’est un bonheur de lecture!

Un coup de tête
Sigrún Pálsdóttir
Éditions Métailié
Roman
Traduit de l’islandais par Éric Boury
192 p., 19 €
EAN 9791022612395
Paru le 20/01/2023

Où?
Le roman est situé en Islande, à Reykjavik et aux Etats-Unis, à New York. La traversée se fait avec une étape à Glasgow.

Quand?
L’action se déroule durant les dernières années du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la fin du XIXe siècle, à Reykjavík, un veuf excentrique élève sa fille pour tenir la maison, cuisiner, broder (elle y révèle un talent rare), mais aussi l’aider à cataloguer ses recherches archéologiques islandaises. C’est sans compter sur les rêves de voyage et l’esprit d’indépendance de la jeune fille.
Elle décide sur un coup de tête de partir pour New York proposer ses compétences à un collectionneur en emportant avec elle un objet unique et inestimable. Un malheureux hasard la conduit dans un atelier de couture des bas-fonds de Manhattan. Elle nous surprendra grâce à sa ténacité et son intelligence.
Un court roman efficace et passionnant, une tragicomédie sur la préservation de l’héritage culturel, un texte sur les coïncidences qui déterminent les destins autour d’un personnage attachant et déroutant qui suit sans faille son chemin vers la liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Voyage dans les lettres nordiques
Blog Lyvres
Blog Thé toi et lis
Blog Baz’Art


Sigrún Pálsdóttir présente son roman Coup de tête (en anglais) © Production EUPL Prize

Les premières pages du livre
Le bruit montait du salon. Des sonorités étranges. Un instant, ne comprenant pas un mot des paroles échangées, je crus que je rêvais. Puis j’entendis les ronflements discrets de grand-mère à mon côté et je compris que j’étais éveillée. Je me redressai dans le lit pour enjamber son corps frêle, me faufilai à travers la grande pièce commune sous les combles et m’allongeai sur le sol, le visage tourné vers la cage d’escalier. À travers la fumée de tabac qui flottait dans la pièce, je distinguais un homme d’âge mûr assis sur le canapé à côté d’une jeune femme. Il portait une veste brune et un foulard bleu, elle, un manteau vert et un chemisier clair orné d’un col en dentelle à la racine de son cou gracile, sous son menton. Le vieux Magnus était assis sur le tabouret en face des invités tandis que Gudlaug, debout, la cafetière à la main, remplissait les tasses. Mon père était installé dans le fauteuil sous la fenêtre et ma mère sur le coffre juste à côté, légèrement à l’écart de la fumée et du monologue du visiteur, interrompu par une remarque de la jeune femme au col en dentelle qui montra sa tasse du doigt. Elle semblait s’adresser à ma mère qui hocha la tête avec un sourire. Mais ce sourire ne m’était en rien familier, en réalité maman, adossée au mur du salon, avait un air étrange et le dos étonnamment voûté. Elle se redressa légèrement tandis que mon père prononçait quelques mots dont je compris qu’ils étaient la réponse aux questions de l’étrangère. Puis les invités se levèrent, ils prirent congé, et Magnus et mon père les raccompagnèrent à la porte. Voilà qui me permit de mieux distinguer les vêtements de la jeune femme, son ample robe longue qui s’évasait en partant de sa taille de guêpe et tourbillonnait sur son passage tandis qu’elle avançait dans le salon. Je me relevai, enjambai à nouveau grand-mère et fis semblant de dormir quand maman vint me caresser la joue. Elle me posa l’index sur le bout du nez et comprit que je ne dormais pas.

Le lendemain matin, personne ne fit état de la visite de la veille et je ne posai aucune question. Je n’éprouvais d’ailleurs pas le besoin d’en savoir plus. Le souvenir de ces senteurs exotiques me suffisait amplement, de même que l’image des hôtes dont la présence semblait avoir agrandi l’espace de notre salon. Je ne passais cependant pas le plus clair de mon temps à penser à ces étrangers élégants et, en réalité, j’avais presque oublié leur visite un jour que j’aidais ma mère à faire le ménage, jour où je découvris une image pleine de couleurs posée au sommet de la pile d’enveloppes que mon père n’avait pas ouvertes sur son bureau. C’était une carte postale. Je reposai mon chiffon pour l’examiner en la prenant à deux mains :

Le soir tombait sur une grande ville, les rues blanchies renvoyaient la lumière et des flocons étrangement épais descendaient vers la terre. Une petite fille entraînait sa mère vers la devanture d’un magasin pour lui montrer un grand renne, un homme en haut-de-forme noir, vêtu d’un manteau à col de fourrure, portait un paquet volumineux et tenait sa femme par la main. Derrière eux, un adolescent traînait un gros arbre de Noël et, de l’autre côté de la rue, des garçons faisaient des boules de neige pour les lancer sur le fiacre noir vernissé qui passait. Chacun avait une foule de choses à faire, mais se retrouvait figé dans sa course. Tous, sauf la jeune femme dans le coin à droite, qui semblait s’être immobilisée juste avant cet instant, et dont on ignorait si elle s’apprêtait à traverser la rue ou à continuer son chemin sur le trottoir. Vêtue d’un manteau bleu marine et d’un élégant chapeau rouge, elle protégeait ses mains du froid dans un manchon en cuir brun qu’elle serrait contre elle. Son visage était plus net que les autres détails de l’image : elle semblait perdue.

J’étais en train de me demander si elle était seule quand je sentis tout à coup la présence de ma mère derrière moi. Elle pencha la tête et posa le menton sur mon épaule pour regarder la carte. Du coin de l’œil, je la vis sourire en disant que ce courrier arrivait avec un certain retard. Puis elle se redressa et se remit au travail. Je retournai la carte adressée à Brandur Johnson. En haut, à droite, on lisait : New York, le 15 décembre 1879. L’écriture avait quelque chose de brouillon et, évidemment, je ne comprenais rien. Mais je pensais connaître l’expéditeur de cette carte.

Plus tard dans la journée, face à mon insistance, mon père consentit à me l’offrir. Je la rangeai dans le coffre que j’avais au pied de mon lit, où je pouvais la prendre quand j’avais du mal à trouver le sommeil après ma lecture du soir. Et, même au plus noir de la nuit de l’hiver 1880, je parvins encore à voir l’image en la maintenant assez longtemps devant mes yeux. Plongée dans les ténèbres, je distinguai en réalité des détails que je n’avais pas remarqués auparavant : au fond d’une étroite ruelle tapissée de neige, deux hommes chaudement vêtus se tenaient l’un face à l’autre en grande conversation. Plus je scrutais la carte, plus il me semblait que toute leur attention se concentrait sur la jeune femme au chapeau rouge. Désormais, j’avais l’impression que le désespoir qui envahissait son visage s’expliquait par le poids de leur regard, elle cherchait à savoir si elle devait se mettre à l’abri, ou si ce poids s’évanouirait.

Ma main retomba. La carte atterrit sur la couette et, aussitôt, la jeune femme au chapeau rouge traversa la rue, enjambant le MERRY CHRISTMAS en grandes lettres dorées en haut à droite de l’image, avant de s’échapper du cadre. Au même moment, les deux hommes se mirent en route et lui emboîtèrent le pas. Ils ne couraient pas, mais franchirent la chaussée à grands pas, traversèrent brutalement le Joyeux Noël, s’évanouissant lorsque j’entendis les craquements de l’escalier. Je sursautai et, dans ma torpeur, j’eus l’impression de voir grand-mère s’approcher du lit en boitant. Allongée, les yeux fermés, je cherchai la carte à tâtons et la glissai sous la couette. Grand-mère se coucha, je me tournai de l’autre côté. Et avant que ses ronflements discrets ne parviennent à m’enfermer dans le monde exigu de la pièce que nous partagions sous les combles, je m’engouffrai en chemise de nuit dans l’étroite ruelle où je suivis sur la neige blanche les deux hommes et la jeune femme qu’ils avaient prise en chasse.

I
Fin de réception à Reykjavik. Mars 1897
– Quant à cette boucle de ceinture finement ornementée, elle a souhaité l’acquérir pour la somme de quinze mille dollars américains. Auprès de sa propriétaire, une jeune Islandaise dénommée Branson. Miss Selena Branson.
Le Gouverneur se lève de son fauteuil et s’avance vers la fenêtre du salon. Il regarde le vol suspendu des flocons et la place Lækjartorg toute blanche de neige qui apporte un peu de lumière à la nuit sans fond :
– Eh bien, je vous demande, mes chers amis, s’il ne s’agit tout simplement pas là de Sigurlina Brandsdottir, la fille de Brandur Jonsson l’Érudit, le copiste de Kot dans le Skagafjördur.
Alors ça, c’était la cerise sur le gâteau ! Et ladite cerise laissait les invités du plus haut représentant du roi en Islande plus que dubitatifs. “Quelle absurdité !” tonna le Juge ; “Seigneur, non !” s’écria le Pasteur ; “Le petit bouchon de Brandur ?” se récria le Préfet ; “Le tout petit bouchon”, ricana le Poète ; “Un bouchon ?” claironna l’Historien ; “Quinze mille dollars ? s’étrangla le Trésorier du roi. Comment un objet aussi petit et aussi vieux pourrait-il avoir une telle valeur ? Une somme qui correspond à la quasi-totalité des réserves de la Banque nationale d’Islande ?”
Mais le septième invité, le Rédacteur en chef aussi svelte que bel homme, n’a aucune réaction. Il est assis légèrement à l’écart, tout près du mur, penché en avant, le regard concentré sur un détail du tapis d’Orient tissé main qui recouvre le parquet de ce salon d’apparat. Il essaie de se remettre en mémoire le visage d’une jeune fille, mais ne voit rien d’autre qu’un corps gracile enveloppé d’une robe aérienne retenue à la taille par une ceinture ornementée, une jolie poitrine sur laquelle retombent de fines mèches blondes et un col carré brodé au fil d’or dessinant un motif grec. Un ruban noir autour du cou et un bandeau doré sur la tête. Enfin, son visage lui apparaît. Il voit d’abord des lèvres fines qui esquissent un sourire, un nez élégant, légèrement épaté, puis des narines. La jeune fille les pince, comme pour essayer de retenir un rire, de maîtriser son énergie et sa vigueur. Ses yeux sont dissimulés derrière un masque noir, mais il les voit tout de même. Bleu d’eau derrière leurs paupières lourdes, soulignés de légers cernes. Un regard enjôleur qui le rend fou de désir, si bien qu’il sursaute, murmure le nom de Sigurlina, se redresse et se rend compte que tous le fixent d’un air inquisiteur : le Gouverneur, le Juge, le Pasteur, le Préfet, le Poète, l’Historien, le Trésorier du roi. Était-il censé dire quelque chose?
Le jeune homme recule et s’adosse à l’épais mur de cette ancienne prison au plafond bas devenue résidence officielle, bâtiment que certains qualifient de bicoque. Le Rédacteur a presque disparu derrière la plante tropicale chétive installée contre la paroi, au plus près de la porte laquée de blanc par laquelle on accède au salon. De l’autre côté du battant, l’oreille collée au bois, se trouve la servante, une grande femme imposante. Elle tient d’une main une carafe vide, son autre main plaquée sur la bouche. Voyant que les invités du Gouverneur n’ont plus aucun commentaire à faire sur l’histoire qu’il vient de raconter et qu’ils ne semblent guère désireux de répondre à sa question, elle recule lentement mais résolument. Puis elle longe le couloir, le pas rapide et décidé, et entre dans la cuisine. Elle repose la carafe en cristal, se débarrasse de son tablier et de sa coiffe, se dirige vers le vestibule et la porte de service, prend son manteau, le boutonne, et jette son châle sur ses épaules. Elle ouvre la porte d’un geste véhément. Un mur de neige qui lui monte jusqu’aux cuisses obstrue l’ouverture, mais qu’importe, elle sort et le traverse avec une telle énergie que la poudreuse virevolte devant elle. Elle s’avance à grandes enjambées vers le muret en pierre qui entoure la maison et le franchit lestement.
À petits pas, levant bien haut les jambes dans l’épaisse couche de neige, elle descend la rue Bankastræti. Lorsqu’elle atteint Austurstræti, en passant devant la demeure du Trésorier du roi, elle perd presque l’équilibre et laisse échapper un tout petit cri toutefois assez puissant dans la quiétude glaciale de Reykjavik pour faire sursauter la jeune fille à la fenêtre, qui se pique le doigt avec son aiguille, assise dans l’élégant fauteuil où elle brode au fil d’or des pantoufles vertes. La demoiselle se lève et pousse la petite lampe à pétrole sur le côté. Elle plaque son visage pâle à la vitre et ôte son index de sa bouche : “Eh bien, il y a des gens rudement pressés”, commente-t-elle, mais la servante du Gouverneur a déjà disparu, d’un pas vif, vers l’ouest de la ville. Et elle avance sans la moindre hésitation, elle accélère jusqu’à l’angle de la rue Adalstræti où elle tombe nez à nez avec deux chevaux affolés qui se cabrent, la font trébucher et atterrir de tout son long dans la congère. Une porteuse d’eau coincée dans la neige devant l’hôtel Islande hurle quelques paroles acerbes bien qu’incompréhensibles, puis se fraye un chemin vers l’accidentée à qui elle tend sa main bleue et gonflée. La servante la repousse et se relève sans son aide. Elle s’ébroue pour se débarrasser de la neige avant de reprendre sa route. Et elle allonge encore le pas, c’est presque une course qu’elle achève en rampant pratiquement dans la poudreuse. C’est qu’elle n’a pas une minute à perdre. Elle doit arriver au plus vite chez Brandur, à Brandshus. Tant que l’histoire de la petite Lina Branson, avec tous ses détours, ses rebondissements, ses ellipses et ses merveilles, est encore claire dans son esprit.

Partie de campagne. Fin d’été 1896
Tôt le matin, on frappa vigoureusement à la porte de Brandur. Silvia Popp était affolée. Elle faisait de grands moulinets de bras. Il fallait qu’on l’aide à préparer le pique-nique. La collation était destinée à des Américains qui devaient quitter la ville avec son père pour aller explorer la vallée de la rivière Ellidaa une demi-heure plus tard. Sussi Thordarsen lui avait fait faux bond au dernier moment, sans lui laisser le temps de se retourner. Silvia interpréta donc le large sourire de sa chère Lina comme un assentiment, puis repartit en toute hâte vers le centre. Sigurlina sortit pour suivre du regard son amie qui descendait au pas de course la rue Stigur, elle agitait frénétiquement la main, sachant pourtant que Silvia ne la voyait pas. Elle referma la porte, s’y adossa, le sourire encore aux lèvres. Puis, sur le point de monter s’habiller, elle s’arrêta à la porte du salon, fit volte-face et son regard tomba sur la table de la cuisine où reposaient les gigots de mouton de Gudmundur. “Bon sang”, murmura-t-elle, jetant aussitôt la viande dans la remise et se rappelant soudain tout ce qu’elle avait encore à faire. Le linge sale, les galons pour la veste de Thordis, le sol de la cuisine et toute la pile de papiers accumulés sur le bureau de son père. Papiers parmi lesquels se trouvaient deux lettres en anglais qu’elle devait mettre au propre et qui devaient partir le lendemain. Puis elle se dit que cela pouvait attendre, elle devait sortir. Sortir de la ville et rencontrer ces étrangers.
Environ quinze minutes plus tard, elle avait enfilé sa tenue d’équitation et se trouvait dans le bureau de son père, un petit papier à la main. Elle le déposa sur la table de travail, se gardant d’envisager sa réaction et préférant penser à sa mère dont c’était l’anniversaire du décès. Puis elle quitta la maison, descendit vers le centre, elle courait presque lorsqu’elle atteignit la rue Adalstræti. Un étranger aviné lui lança des jurons, mais elle n’y prêta guère attention car, au même instant, elle aperçut Jon Jonsson, le Rédacteur en chef, qui marchait dans la rue Austurstræti, en direction de l’ouest de la ville. Si beau et si profondément plongé dans ses méditations. Elle se demanda d’où il venait en cette heure matinale, mais resta de l’autre côté de la rue et baissa les yeux lorsqu’ils se croisèrent, préférant ne pas lui dévoiler sa destination.
En quittant la rue Austurstræti, elle vit devant la boutique du marchand deux hommes occupés à seller des chevaux, Silvia et son père étaient également présents. Bientôt arrivèrent trois robustes gaillards, rejoints presque aussitôt par deux jeunes femmes magnifiques vêtues de vestes cintrées et de robes en tissu épais. Sigurlina passa une main sur sa tenue, elle lui semblait bien banale et imparfaite, trop ample et confectionnée dans un tissu trop fin. On aurait dit un sac enveloppant son corps maigrelet et chétif. Mais elle avait mieux à faire que d’y penser puisque le marchand Popp donnait ses ordres, et qu’on installait les chevaux en ordre de marche. Tous étaient en selle et bientôt l’expédition quitta la place, franchit le pont et prit la direction de l’est, accompagnée des questions que les Américains posaient à Popp et au petit Pétur sur telle ou telle chose qui piquait leur curiosité en chemin. Le plus loquace, M. Watson, grossiste américain, parlait au nom du groupe. Le propriétaire du navire qui avait amené ces visiteurs en Islande était M. Wilson, un quinquagénaire à l’air bonhomme comme son ami Watson. Le troisième homme, M. Johnson, bien plus jeune, se montrait aussi bien moins loquace. L’une des femmes était l’épouse de Wilson, l’autre s’appelait Mlle Baker. Sigurlina ignorait les liens qui unissaient ces gens.
C’étaient les Américains qui ouvraient la marche. À travers le nuage de poussière soulevé par les sabots, elle observait les deux femmes de dos, leurs chapeaux exotiques, les rubans de soie qui pendaient à l’arrière avant de leur retomber sur les reins, entre leurs sacoches, si imposants qu’elles semblaient avoir une taille de guêpe. Leurs corps tressautaient sur la selle au gré des cahots du chemin tout en terre et en pierres. Peu à peu, le petit groupe s’éloigna du centre. Sigurlina en profita pour se confectionner mentalement une tenue de cavalière flambant neuve, en velours et en laine.
Arrivés au sommet de la colline de Skolavörduholt, ils prirent la direction de celle d’Öskjuhlid et continuèrent vers le nord, longeant la colline de Bustadaholt. Lorsqu’ils atteignirent leur destination, il faisait chaud, le soleil était haut dans le ciel. Ils s’arrêtèrent à côté de la cascade Kermoarfoss. Les étrangers observèrent les alentours tandis que Sigurlina et Silvia s’affairaient et sortaient les victuailles du coffre. Elles étendirent un linge immaculé dans l’herbe, sortirent le café et installèrent la collation sur la nappe, du pain, des gâteaux et un peu de viande ; des tranches de saucisse roulée au mouton et aux herbes. Les Américaines s’installèrent par terre et picorèrent tels deux petits oiseaux sous leurs ombrelles, puis ne tardèrent pas à se lever pour remonter ensemble la rivière. Et, bientôt, les hommes s’en allèrent également avec Popp et Pétur.
Après avoir tout rangé, Silvia redescendit en ville. Sigurlina s’installa sur l’herbe et sortit son ouvrage. Les galons pour la veste de Thordis. Le fil d’or scintillait joliment au soleil brûlant, mais elle avait si chaud sous ses jupons qu’elle brûlait d’envie de les relever. Puis, brusquement, le soleil disparut. Elle regarda devant elle et vit de grands orteils blancs dans l’herbe. “Bonjour !” lança une voix profonde avant de laisser éclater un rire. Elle leva les yeux. Celui qui avait le plus pris la parole pendant le trajet se tenait face à elle. M. Watson, grand et large, avec sa barbe fournie et ses cheveux bruns. Venu en Islande, disait-il, pour prendre du bon temps avec quelques amis. Il s’accroupit et se trouva si près d’elle que c’en était gênant. Il voulait toucher de son gros index les fleurs dorées que Sigurlina brodait sur le ruban de velours noir. “Un trésor. C’est à vendre ?” murmura-t-il. Sans même attendre la réponse de Sigurlina, il se releva, caressa sa barbe et regarda le ciel : “L’Occident est obsédé par les ruines et les objets antiques. Et ce n’est pas nouveau.” Puis il fit un pas de côté, s’allongea dans l’herbe, les mains sous la nuque, et prit une profonde inspiration. “Les musées et les cabinets des collectionneurs privés sont remplis de vestiges anciens, de marbres grecs et romains de toutes formes et de toutes tailles, de vases, de coupes et de statues.” Watson leva un bras et tendit son index vers le ciel : “Nous nous passionnons pour ces vestiges, et ils finiront par éveiller l’intérêt pour d’autres cultures, plus lointaines et particulières. Comme la culture islandaise !”
Sigurlina ne voyait pas vraiment comment réagir aux déclarations solennelles de cet homme, mais, alors qu’elle avait enfin rassemblé quelques mots dans sa tête pour lui donner un semblant de réponse, les autres membres du groupe les rejoignirent. Le plus jeune, M. Johnson, s’avança vers Watson en gloussant et lui donna une pichenette sur l’épaule du bout de sa chaussure. Watson feignit d’être endormi.
Le retour fut rapide. En descendant de sa monture devant le domicile du commerçant sur la place Lækjartorg, Watson prit congé de Sigurlina en lui promettant de passer à son domicile le lendemain pour lui acheter des produits de fabrication islandaise.
Le but de l’excursion était atteint. Tout en rentrant chez elle entre chien et loup, elle passa mentalement en revue le contenu de son coffre : des galons brodés, deux promis à Thordis et presque terminés, une pièce en lin, des galettes de chaise, des coussins pour canapé, un étui à épingles. Des chaussettes en laine ? Oui, Watson en avait parlé, si elle avait bien compris. Elle avait également des gants en quantité. Mieux valait vendre tout cela à des étrangers, plutôt que de passer son temps à tricoter pour les gens de la ville. Quoi d’autre ? se demanda-t-elle en entrant dans la maison. Elle passa de la cuisine au salon d’où elle aperçut son père par la porte entrouverte du bureau. Elle se débarrassa de ses vêtements. Il remarqua qu’elle était rentrée, mais ne prit pas la peine de lever la tête, et l’entendit monter l’escalier. Brandur était cette éternelle présence lointaine.
Elle se mit immédiatement à fouiller parmi ses affaires, plongée dans sa malle, elle secouait, étendait, tapotait et caressait les ouvrages qu’elle avait confectionnés. Puis elle entra tout entière dans le coffre, ferma les yeux et se vit disposer tous ses travaux d’aiguille sur la grande table du salon. À ce moment-là, son père serait parti au musée des Antiquités installé dans le grenier du Parlement, où il passait son temps au milieu de son fatras à répertorier les trouvailles qu’on lui apportait et qu’il s’efforçait d’exposer pour les voyageurs étrangers. Elle tendit le bras vers son livre, mais avait du mal à se concentrer. Du bruit arrivait par la fenêtre. La maison voisine était le théâtre d’une altercation avinée. Le couple qui l’habitait se disputait. Il y avait quelque temps, l’épouse avait mordu si fort son mari qu’elle lui avait presque arraché un doigt, aujourd’hui c’était elle qui hurlait sous ses coups. Sigurlina se boucha les oreilles et regarda le portrait de sa mère accroché au mur au-dessus de son lit : un visage apaisé, la douceur incarnée.
Tout à coup le silence revint, elle se retrouva comme projetée d’un bond à l’époque où le visage du cadre emplissait son univers. Elle n’en conservait que des instantanés : elle-même se bouchant les oreilles devant le hangar à la naissance de son petit frère, allongée sous une couverture avec sa mère qui lui lisait des contes, cousant avec elle une petite robe pour sa poupée, apprenant à lire, étalant de la confiture dans la pénombre sur de la génoise très fine pour en faire un gâteau à étages, scrutant une carte de Noël arrivée de l’étranger au beau milieu de l’été, jouant au Pouilleux avec sa grand-mère, sa grand-mère morte à côté d’elle dans le lit, un homme recouvert d’une étoffe noire, une explosion et un éclair si violents qu’elle n’osait pas bouger et franchir le linge blanc suspendu à la porte de la ferme, ni rêver de l’avenir qui débuterait par un long voyage vers Reykjavik en 1884. Elle avait alors quatorze ans. Elle se souvient de tout depuis le moment où elle a quitté son enfance à cheval, laissant derrière elle la ferme et la vallée, traversant l’impétueuse rivière Heradsvötn, arrivant à la ferme de Vidimyri où sa mère était restée alitée quelques jours, malade, enceinte. Puis ils avaient fait une halte à Bolstadarhlid et, enfin, à Gilshagi i Vatnsdal avant d’affronter la lande de Grimstunguheidi. Ils avaient campé sur les rives du lac Arnarvatn et, dès l’aurore, les chants d’oiseaux l’avaient réveillée. Sa mère et elle étaient sorties en rampant de la tente pour aller au bord du lac. Que lui avait-elle dit ? Sigurlina ne se le rappelait pas, elle se souvenait seulement du calme. Elle avait eu l’impression qu’elle allait mourir, plongée dans tout ce silence, c’est que dans les eaux lisses du lac et dans le sourire doux de sa mère, elle avait perçu comme une douleur, comme une inquiétude.
Jusqu’au moment où elle avait vu un petit caillou ricocher à la surface de l’eau. Son père et son frère étaient réveillés. Le quotidien avait repris son cours, atténuant la souffrance. Et sous la conduite assurée du chef de famille, ils avaient atteint leur halte suivante, Kalmanstunga. Comme ailleurs ils avaient été bien reçus, partout des paysans connaissaient son père. Ils avaient passé la nuit à la ferme où sa mère s’était bien reposée dans le grand lit de la maîtresse de maison avant le trajet du lendemain dans la vallée de Kaldidalur. C’était une longue étape, même si le soleil adoucissait l’air entre les glaciers, la route était semée d’embûches et ils avaient souvent dû mettre pied à terre et tirer leurs chevaux par la bride pour franchir les plus grosses plaques de neige. Puis cette image leur était apparue, presque identique à celle suspendue dans le cadre au-dessus de leur canapé, cette aquarelle représentant des plaines tapissées d’herbe au bord du lac.
Ils étaient arrivés à Reykjavik tard le soir. Cela lui avait fait un drôle d’effet de se retrouver parmi tous ces bâtiments qu’elle n’avait vus qu’en photo. Ils étaient allés droit vers la maison que son père avait achetée au printemps. Sigurlina la trouvait plutôt petite et plus exiguë que leur ferme dans le Nord. En outre, elle était vide puisque leurs meubles n’y avaient pas encore été installés. La première nuit, ils avaient dû dormir par terre, allongés sur des couvertures. La deuxième nuit aussi, celle où sa mère avait accouché. Sigurlina était endormie, mais, à son réveil, sa mère et le nouveau-né avaient disparu. Elle n’avait jamais vu ce petit garçon, on l’avait aussitôt placé en nourrice. Quant à sa mère, il était évident qu’elle ne reviendrait jamais.
Sigurlina était debout dans le salon vide. »

Extrait
« Le fiacre s’ébranle dans un cliquetis de métal. Sigurlina hésite entre tristesse et déception, mais fait de son mieux pour se convaincre que continuer à cohabiter avec cet homme lui aurait rendu la vie impossible. Que désormais une existence normale l’attend, faite de relations avec des gens de son âge, enfin elle va pouvoir tisser d’authentiques liens avec cette métropole. Elle garde donc la tête haute, assise dans cette voiture humide et froide, sans soupçonner que ce trajet la conduira dans le brouet grouillant d’existences humaines qu’abrite la partie basse de la ville. Où sa dextérité dans le maniement du fil d’or et de l’aiguille n’a pratiquement aucune valeur. Et où Sigurlina d’Islande disparaîtra. » p. 83

À propos de l’auteur
PALSDOTTIR_sigrun_DRSigrún Pálsdóttir © Photo DR

L’autrice et historienne Sigrún Pálsdóttir est née à Reykjavík en 1967. Elle obtient son doctorat en histoire des idées à l’Université d’Oxford en 2001, après quoi elle est chargée de recherches et maître de conférences à l’Université d’Islande. Elle se lance comme écrivaine freelance en 2007 et édite entre 2008 et 2016 le journal Saga, la principale revue d’Histoire islandaise à comité de lecture. Pálsdóttir s’illustre initialement comme autrice de biographies historiques. Þóra biskups (L’évêque Thora), son premier ouvrage publié en 2010, est suivi de près par Ferðasaga (Récit de voyage), paru la même année, qui raconte l’histoire d’une famille torpillée par un sous-marin allemand en 1944 alors qu’elle navigue à bord d’un bateau entre New York et l’Islande. Pálsdóttir publie son premier roman, Kompa, en 2016 et Delluferðin, son second, à la fin de l’année 2019. Les biographies de Pálsdóttir ont été sélectionnées pour le Prix littéraire islandais, le Prix littéraire féminin et le Prix culturel du journal local DV (catégorie littérature). Ferðasaga est nommé meilleure biographie de l’année 2013 par les libraires islandais et Kompa est sélectionné pour le Prix littéraire féminin d’Islande en 2016 et publié aux USA en 2019 par Open Letter (Université de Rochester) sous le titre History. A Mess. Delluferðin (Un coup de tête) a remporté le Prix de littérature de L’Union européenne 2021. (Source: EUPL / éditions Métailié)

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Le grand incendie

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En deux mots
Virginia doit fuir la Californie en proie à de gigantesques incendies. Ianov, du fin fond de sa Sibérie orientale doit faire de même. Enfin Asna, dans le Kurdistan syrien doit faire face à une guerre dont l’une des armes est la terre brûlée. Trois destins, trois exils dont les routes vont finir par se croiser.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La guerre, le feu, la fuite

Antonin Sabot confirme tout son talent avec ce roman choral qui va rassembler trois réfugiés climatiques, à la suite de mégafeux qui embrasent la planète. Une fiction dont la probabilité se précise. Est-il déjà trop tard?

Virginia est une rescapée du grand incendie qui a détruit Paradise. Si elle revient dans le Nord de la Californie au moment où de nouveaux feux ravagent la région, c’est qu’elle se sent investie d’une mission. Au milieu d’un paysage ravagé par les flammes, elle veut retrouver son père qui avait fui avec sa mère et ses deux filles pour l’Iowa où il avait tenté de reconstruire une vie qui, il le sentait bien, ne serait plus jamais pareille. Du reste, après avoir touché l’argent de l’assurance et pu acheter une maison modeste dans un quartier modeste, il avait fini par s’enfuir.
Ianov est lui aussi un rescapé, mais du côté de la Sibérie orientale. Lui aussi a vu le feu venir ravager la nature jusqu’alors préservée. On disait que même les environs de Moscou n’avaient pas échappé au fléau. C’est avec un sentiment de honte, de n’avoir pu sauver ses animaux, qu’il revient dans les ruines fumantes de sa ferme, un chemin que sa jument a aussi retrouvé et avec laquelle il entreprend de prendre la route pour une contrée moins hostile. Une biche, puis d’autres animaux vont l’accompagner dans son périple. «Ianov se fondait peu à peu dans ce groupe animal. Seuls ses yeux lui donnaient encore visage humain, et il sentait à chaque pas son identité l’abandonner un peu plus. Sombrant dans un désert de lassitude, il décida de ne pas aller plus loin ce jour-là. Il voulait dormir, sentir sa conscience l’abandonner, peut-être pour toujours, et finalement, que lui importait ?»
Asna vit en Syrie, dans la région autonome du Kurdistan. Elle aussi se bat contre le feu. Faire brûler les récoltes est un moyen de pousser les habitants à fuir la région. Une arme de guerre dans un conflit interminable qui lui a déjà pris son amour de jeunesse et conte laquelle elle se bat de toutes ses forces, ne voulant pas abandonner son pays. Olan, son amant, est plus pragmatique. Il entend quitter ces terres brûlées, se chercher un avenir loin de la guerre.
Aux États-Unis, en Russie et en Syrie, ces nouveaux migrants vont gonfler un flot de plus en plus puissant que des autorités dépassées ne peuvent plus endiguer. Virginia, Ianov et Asna ainsi que leurs proches vont finir par se retrouver. La mémoire du drame qu’ils ont partagé va les souder. Mais pour quel avenir?
Solidement documenté, le roman d’Antonin Sabot fait frémir. Le lauréat du Prix Jean Anglade 2020 pour Nous sommes les chardons confirme son talent pour ancrer ses personnages au cœur de la nature, même lorsqu’elle est la proie aux flammes. Mais c’est sans doute ce paroxysme qui révèle les hommes dans ce qui les constitue au plus profond d’eux-mêmes.

Le grand incendie
Antonin Sabot
Presses de la Cité
Second roman
288 p., 21 €
EAN 9782258202009
Paru le 12/01/2023

Où?
Le roman est situé aux Etats-Unis, notamment dans le Nord de la Californie et en Iowa, en Russie et principalement en Sibérie orientale et enfin en Syrie, dans la zone occupée par les Kurdes.

Quand?
L’action se déroule de nos jours ou dans un futur proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Durant un été où le ciel du monde entier s’est couvert de rouge feu, Virginia, Ianov, Asna et Olan deviennent des naufragés du feu, face à la nature, face à ce que nous lui avons fait et à ce qu’elle nous fait en retour. Ils vont traverser la planète et se retrouver à New York, où leur destin les attend…
En Californie, Virginia, éleveuse de chevaux, rescapée du premier mégafeu à avoir rasé une ville entière, celle de Paradise, quinze ans plus tôt, est à la recherche de son père dans un État aujourd’hui ravagé. Au cœur de la Sibérie, Ianov, ancien soldat parti s’isoler dans une ferme que les flammes viennent de détruire, emmène sa jument blessée pour un dernier voyage, dans lequel le rejoignent des animaux sauvages. Au Kurdistan, Asna et Olan combattent la politique de la terre brûlée des terroristes et quand leur dernier champ de blé disparaît, ils finissent par fuir.
Tous vont traverser la planète pour se retrouver là où leur destin les attend.
Ce roman choral visionnaire et saisissant, nourri de notre réalité, a toute sa place au côté du Grand Vertige de Pierre Ducrozet ou encore de 2030 de Philippe Djian. On y apprécie la plume sensible à la nature d’Antonin Sabot, lauréat du prix Jean Anglade du premier roman en 2020 avec Nous sommes les chardons.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« 1
États-Unis, nord de la Californie
Virginia était sortie de son pick-up au niveau du panneau Bienvenue à New Haven, un quartier chaleureux où il fait bon vivre. Au-delà, plus une maison, juste quelques pins maigres et noirs qui s’élevaient çà et là. Calcinés. Le quartier avait été littéralement abandonné aux flammes. Des maisons, il ne restait que les minces structures en acier qui les supportaient encore quelques jours auparavant, répondant au quadrillage des rues tracées en damier.

Un monde miniature, qui ne se réveillerait plus. À la taille des habitations on devinait qu’il ne s’agissait pas d’un quartier riche. Ce n’est pas là que les pompiers avaient dû concentrer leurs efforts. L’auraient-ils fait, seraient-ils parvenus à le sauver ?

Le feu arrivé du nord avait attaqué les alentours d’Arcadie. Jusqu’au dernier moment, les autorités avaient espéré pouvoir préserver la ville. Mais, une nuit, le vent avait tourné. L’évacuation avait eu lieu dans l’urgence et chacun n’avait sauvé que ce que pouvait contenir sa voiture. Bizarrement, la plupart des gens se retrouvent à attraper en catastrophe quelques papiers, leur téléphone portable, un ordinateur, leur téléviseur, une peluche pour les enfants, et parfois une arme s’ils en possèdent une. Savoir qu’un risque existe ne suffit pas à en accepter les conséquences. Imaginer que tout peut disparaître serait trop lourd à porter.

Dans les décombres, on devinait aux carcasses de machines à laver et de sèche-linge l’emplacement des buanderies. Et aux tuyaux et robinets tordus celui des cuisines et des salles de bains.

La proximité des maisons avait favorisé la propagation des flammes. Le quartier avait été rayé de la carte en moins d’une heure d’après le journal télévisé local. Mais l’information n’était restée qu’un court temps à l’antenne, car le feu avait poursuivi son œuvre dévoratrice et d’autres lotissements plus cossus avaient été à leur tour menacés. Ce reportage avait suffi à décider Virginia à venir jusque-là.

Ce qui l’avait attirée, c’était que ce lotissement aurait pu pousser n’importe où. Elle-même avait grandi dans un quartier ressemblant à celui-ci, dans une maison à peine plus grande, avait fait du vélo dans une impasse où les voisins avaient toujours un œil dehors. Pour « nous protéger les uns les autres », disaient-ils. Elle descendait du bus scolaire à deux pas de chez elle, mais faisait un détour en rentrant pour voir s’il n’y avait pas quelque chose à récupérer dans la décharge que constituait le jardin du vieux Morris, elle traînait dehors en short court pour manger de la crème glacée avec sa petite sœur les soirs d’été, quand la chaleur infernale des journées s’apaisait un peu. Ensemble, elles regardaient les « grands » du quartier faire les idiots devant leurs voitures avant de partir au cinéma, ou au bar, ou sur quelque parking où les mecs peloteraient les filles qui se laisseraient à moitié faire en riant. Avec sa petite sœur, elles pensaient que c’était à peu près le paradis. À peu près seulement, car les histoires de garçons ne les intéressaient pas encore. Les petites filles de New Haven devaient croire la même chose avant que la désolation ne vienne frapper. Comme elle avait frappé le quartier de Virginia à la fin des années 2010.

Avant de prendre la route, elle avait voulu revoir l’effet des flammes sur la fragile grandeur du rêve américain. Est-ce que des vies entières de labeur peuvent vraiment s’envoler en aussi peu de temps que le disent les journaux ? Une heure pour tout un quartier, une heure pour toutes ces vies. Cela faisait quoi ? Cinq minutes chacun ? Même pas. Les petits pavillons de banlieue avec garage, bordés d’un carré de pelouse bien tondu, flamant rose en déco, arrosage automatique, volets roulants et climatisation en option, s’effondraient sous le poids des ambitions de leurs propriétaires. Un songe dont elle avait elle-même été sortie avec fracas, âgée d’à peine quatorze ans, quand sa maison, censée les protéger, était partie en fumée.

Pendant plusieurs mois, ils avaient été hébergés dans un gymnase municipal, avec certains de leurs anciens voisins. Ceux qui n’avaient pas péri dans leur voiture, pris au piège. Mais cette fois, il n’y avait plus de murs pour les séparer les uns des autres, seulement de fins rideaux gris, accrochés à des montants métalliques. Les « grands » ne faisaient plus les idiots, et les adultes ne surveillaient plus les impasses à l’arrière des maisons.

L’équipe d’une chaîne d’information en continu s’était introduite dans le gymnase. Ils avaient dû soudoyer un employé de la mairie pour entrer, ou peut-être s’étaient-ils faufilés après l’un des rescapés pour filmer leurs conditions de vie. D’ordinaire, ces types tournaient des reportages sur des Cubains qui traversaient l’océan sur des radeaux de fortune, ou des victimes de tsunami à l’autre bout du monde. De pauvres étrangers. Et ça ne choquait personne. Cette fois, « ceux du Gym », comme on avait fini par appeler les réfugiés, n’étaient pas d’accord pour que l’on montre la misère dans laquelle ils étaient tombés, la queue pour aller aux toilettes ou aux douches, la bouffe immonde qu’on leur servait et les habits sales de leurs gamins.

« Ça vous aidera à obtenir de meilleures conditions de vie », avaient argué les types de la télé. Mais ça n’avait rien changé. Au contraire, le Gym avait été fermé trois mois plus tard par les autorités prétextant l’insalubrité du lieu, et ses occupants avaient dû chercher à se loger ailleurs. Virginia et sa famille étaient parties chez une cousine, dans les Grandes Plaines, loin des forêts.

Durant toute cette période et après avoir fait une crise de nerfs le premier jour dans le gymnase, son père n’avait plus dit un mot. C’est sa mère qui avait dû expliquer leur situation aux agents de la FEMA, l’agence fédérale en charge des situations d’urgence, à l’assistante sociale envoyée par la mairie, et qui avait interdit au cameraman de les approcher, elle et sa famille. La petite sœur de Virginia ne desserrait les lèvres que pour laisser s’en échapper une plainte que seule parvenait à calmer leur mère en la prenant sur ses genoux.

Une foule de détails remontait en Virginia alors qu’elle posait les yeux sur le quartier dévasté de New Haven. La police n’avait même pas pris le temps de poser des rubans pour délimiter les lieux interdits d’accès et aucune patrouille ne semblait vouloir passer, signe que personne ne craignait les pillards. Il n’y avait rien à voler. Repérant la carcasse d’un vélo d’enfant, la jeune femme se prit à espérer que les habitants de New Haven seraient mieux traités qu’elle ne l’avait elle-même été. Elle en doutait pourtant. Tant de monde avait perdu sa maison cet été. Peut-être n’auraient-ils même pas le droit à un coin de gymnase et devraient-ils se contenter d’une place sur un parking de supermarché pour dormir dans leur voiture.

Une odeur écœurante de plastique brûlé régnait encore sur le quartier et Virginia dut s’arrêter, s’asseoir sur le bord d’un trottoir pour reprendre son souffle et ne pas vomir. Au fond de son estomac, il y avait à nouveau cette sale crampe vicieuse qui remontait, celle qui ne l’avait pas lâchée pendant des mois après l’incendie de sa ville, la dislocation de sa famille et le départ de son père désormais mutique. Elle ouvrit la bouche en grand, cherchant de l’air.

On aurait dit un matin brumeux. Mais les matins brumeux ne vous prennent pas à la gorge dans des relents suffocants. Regardant autour d’elle en attendant de recouvrer des forces, elle ne pouvait voir au-delà de la première rangée de maisons. Le reste était englouti dans un voile gris de poussière. Plus rien ne tenait debout hormis les arbres séparant les allées et qui devaient donner il y a peu à ce pauvre quartier un faux air de village de vacances. Vêtus de suie noire, privés de leurs branches basses et de leurs aiguilles, ils se tenaient là, raides et gauches comme à un enterrement.

Il fallait chercher au sol les dernières traces de la vie du quartier : sur la pelouse en face d’elle, les restes fondus d’un cabanon de jardin et de chaises longues avaient laissé des empreintes rectangulaires et sombres. Calquer sur ce paysage de cendres des images de petits bonheurs comme un bain de soleil ou une après-midi de jardinage lui était impossible. L’incendie a ceci de radical qu’il efface toute image du passé, pensa Virginia. Il annihile en nous ce qui existait auparavant. Tout ce qu’elle parvenait à imaginer ici, c’était le rideau de flammes qui s’était fermé sur les scènes de son adolescence, vingt ans auparavant.

Depuis, il y avait à nouveau eu de gigantesques incendies dans l’Ouest américain. Chaque année, on atteignait de nouveaux records. C’était la seule manière que les journaux télévisés avaient trouvée pour faire sentir le caractère exceptionnel de ces feux. Mais l’exceptionnel se répétant chaque année ne faisait plus autant recette. Virginia, elle, ne trouvait aucun feu aussi cauchemardesque que celui qu’elle avait elle-même nommé « mon incendie ». D’ailleurs, les journalistes s’y référaient encore aujourd’hui comme à un étalon macabre. Aussi Virginia prenait-elle un soin particulier à couper toute source d’information pendant la période des feux. Période qui se faisait de plus en plus longue au fil des ans.

Il lui avait fallu de nombreuses années pour dépasser sa terreur. Longtemps, elle s’abstint de se rendre dans les restaurants branchés où la dernière mode imposait d’installer une cheminée vitrée, alimentée par du gaz, bien en vue face à la salle. Elle ne supportait pas plus leur version bas de gamme où un écran de télévision diffusait en boucle la vidéo d’un foyer où brûlait perpétuellement la même bûche. Même devant ces simulacres, elle était prise de panique et se recroquevillait en elle-même pour ne pas laisser remonter les souvenirs des cris d’horreur de sa petite sœur et ceux de ses parents les pressant vers la voiture familiale, ce matin d’été où le ciel était devenu noir de fumée et où le crépuscule avait été mis à mal par les lueurs rouges des arbres et des maisons en feu. La mode avait fini par passer et Virginia était retournée au restaurant.

Elle était venue à Arcadie, Oregon, sans bien savoir ce qu’elle cherchait. Quelques jours auparavant, elle avait allumé sa vieille télévision alors qu’elle savait que les infos ne feraient que parler des incendies ravageant la côte Ouest, plus grands que jamais. Pourquoi, alors qu’elle s’appliquait depuis de nombreuses années à ne pas le faire, à petit-déjeuner sans toucher à la radio, seulement en fixant du regard les chevaux dans le corral et à ne penser qu’à eux, à essayer de deviner, rien qu’à leur allure, comment ils allaient, à imaginer la séance de dressage qui s’annonçait, à la balade plus tard dans la matinée et peut-être aux travaux l’après-midi ? Elle n’aurait su le dire. Cette saison durant laquelle elle se coupait de l’extérieur la reposait. Le monde autour se limitait aux clients venant prendre des nouvelles du débourrage de leur bête et accueillant les progrès accomplis par des sourires discrets mais persistants. Ils étaient rarement du genre à parler des nouvelles. Pour eux, l’horizon se limitait aux résultats du rodéo du week-end précédent et à l’affiche du suivant. Ça lui allait bien. Ce monde un peu fermé sur lui-même, elle avait tout loisir de le dépasser en hiver quand le travail au ranch se faisait moins pesant et qu’elle retrouvait le temps d’écouter le brouhaha du monde.

Mais cette année il avait été difficile de ne pas entendre parler des incendies. Leurs nuages étaient arrivés jusqu’aux limites de l’État. Certains matins, la lumière était si étrange, d’un jaune presque vert, que les bêtes piaffaient dans leurs stalles. Certains disaient qu’il y avait davantage d’oiseaux, car ceux-ci avaient fui l’Ouest pour se réfugier dans les Plaines. Alors, même ses clients les plus bornés lui en touchaient un mot, demandant si ça n’affectait pas le dressage des chevaux.

« C’est vrai quoi, paraît que les bêtes, ça flaire des trucs que nous on sent pas. »

Elle se raidissait et ne répondait rien. Ils n’insistaient pas. Ils savaient tous qu’elle en venait, de cet Ouest en proie aux flammes, et ils ne la poussaient pas plus loin lorsqu’ils la voyaient se rembrunir. Ils savaient qu’il valait mieux la boucler. Et aussi que l’état d’esprit du dresseur influe sur l’animal dont il s’occupe. Ils ne voulaient pas risquer de compromettre l’éducation de leur bête.

N’empêche, ils en avaient parlé et elle avait allumé la télévision. Un vieux machin posé sur son frigo dont sa sœur se moquait les rares fois où elle venait la voir depuis le Canada, où elle s’était installée. Elle lui avait même proposé de lui en offrir une plus grande, plus fine, plus moderne. Virginia avait toujours refusé. Un petit écran un peu flou, ça suffisait pour faire entrer le monde dans sa cuisine sans lui donner trop de place. C’était déjà beaucoup pour se confronter à ses démons comme elle s’était enfin résolue à le faire.

Elle avait vu les images d’Arcadie : il y avait des dizaines d’incendies en cours dans le pays, et ils remontaient jusqu’à Seattle, beaucoup plus au nord qu’à l’habitude. On n’était qu’au milieu de la saison et les pompiers étaient déjà exténués. Sur toutes les chaînes les reporters s’époumonaient à annoncer le pire été que l’on ait jamais connu. Elle avait failli éteindre la télévision. Ne plus entendre, ne plus voir. Mais elle s’était rendu compte qu’elle ne tremblait pas, qu’elle ne frissonnait plus. Elle s’assit tout de même, mais elle parvint à regarder tout un bulletin sans éprouver l’envie de pleurer. Elle se sentit même un peu fascinée par l’ardeur des flammes avalant des arbres dans une forêt qu’elle avait peut-être arpentée enfant. Elle s’interdit cependant ce sentiment et eut un rictus de dégoût en pensant à tous ces gens qui devaient passer leur journée à regarder des hectares de forêts partir en fumée, des hélicoptères de pompiers et des Canadair s’escrimer à les ralentir, dans un ballet de colibris impuissants. Absurde. Pour elle, on n’avait pas le droit de regarder ça si l’on n’avait pas connu la peur du feu.

Peu après, elle avait confié les chevaux en cours de dressage à un collègue qu’elle estimait, s’était excusée auprès des propriétaires, les avait remboursés et avait jeté ses affaires dans son pick-up, pour partir vers les forêts en feu de son adolescence.

S’appuyant sur un compteur électrique à moitié fondu, elle parvint à se relever. Elle avait abandonné un peu plus haut son véhicule. Une rue sans plus aucune maison qui la borde, ce n’est plus une rue, pensa-t-elle avant de grimper dans son pick-up. Ce n’est plus le fil qui relie nos vies, qui ouvre la possibilité d’aller voir ailleurs ou de revenir sur nos pas.

Elle sortit du lotissement et descendit la rue principale menant au centre-ville.

Elle traversait des quartiers épargnés mais largement vidés de leurs habitants. À un barrage, elle prétexta, après que les policiers eurent examiné ce qu’elle transportait, venir aider des proches puis demanda où elle pourrait manger. Les policiers étaient épuisés par les nuits et les jours passés à patrouiller. Sous les linges mouillés censés les protéger de la poussière en suspension, elle comprit tant bien que mal leurs explications hachées par une respiration trop courte. Virginia se demanda s’ils seraient vraiment capables de faire quelque chose si des pillards venaient par ici.

Deux pâtés de maisons plus loin, dans la lumière de plus en plus sombre de l’après-midi, l’enseigne rose du Patty’s Diner clignotait comme une tache de couleur dans une photographie en noir et blanc. En se garant sur le parking vide, elle essaya de distinguer si c’était vraiment ouvert, mais on avait visiblement abandonné l’idée de garder les vitres propres, et la couche de crasse l’en empêcha.

2
Russie, Sibérie orientale
Ianov avait retrouvé la jument qui tournait en rond dans la cendre. D’un pas hésitant, elle longeait la barrière principale du corral et, arrivée à son extrémité, faisait demi-tour, revenait à son point de départ, s’arrêtait un instant devant l’entrée et repartait. Pourtant, il ne restait plus la moindre barrière. La bête suivait le souvenir de son enclos, inscrit dans ses muscles meurtris. À chaque foulée, elle soulevait de maigres volutes poudreuses. Aveugle, elle ne parvenait pas à s’arrêter, ses pieds la faisaient souffrir dès qu’elle les posait. Le sol était encore chaud, du moins le craignait-elle.

À chaque tour de piste, elle levait la tête pour humer l’air suffocant. Elle cherchait une trace de son poulain. Rendue folle par les flammes, elle avait fui aussi loin qu’elle avait pu, probablement vers le lac Noir. En tout cas, c’est ce qu’imaginait Ianov, qui ne voyait pas d’autre moyen pour elle d’avoir survécu alors que tout avait brûlé sur des hectares alentour. Les seuls arbres encore debout se dressaient sur la petite île au milieu de l’étendue d’eau où flottaient des bouts de bois calcinés. Peut-être la jument était-elle parvenue à nager jusque-là, peut-être n’était-elle pas encore aveugle au moment de se jeter dans les flots, ou alors elle s’y était précipitée et n’avait atteint l’îlot que par chance. Ensuite, son instinct l’avait ramenée à la datcha. Son poulain, lui, n’avait pas réussi à échapper aux flammes.

Sentant son maître approcher, la jument secoua la tête et racla le sol de sa jambe meurtrie.

« Je suis là », souffla Ianov, incapable d’en dire plus pour la rassurer alors qu’il savait l’avoir abandonnée.

Quel genre de maîtres sommes-nous, nous qui prétendons posséder les animaux, mais qui les laissons dans notre fuite ? se demanda-t-il. Qui sommes-nous, pour prétendre prendre soin d’eux, les élever, si nous les oublions au premier danger pour sauver notre propre peau ?

Il avait tout largué derrière lui, avait ouvert les enclos, fait grimper son chien dans la camionnette et s’en était allé. Un peu plus loin, le chien, pris de folie, avait sauté par cette fichue vitre qui ne remontait plus, et avait détalé vers les fourrés. Ianov avait crié pour le faire revenir, mais n’avait pas essayé de le rattraper. C’était bien trop dangereux. Inutile.

Il alla chercher un bidon d’eau dans son van et donna à boire à la jument, lui nettoya sommairement les naseaux.

« Là, là. Doucement. »

La bête, encore nerveuse tout à l’heure, s’était un peu calmée depuis le retour de Ianov. Il l’attacha à un bout de portail en fer et alla fouiller dans les décombres.

Il ne restait presque rien de la ferme où il vivait depuis vingt ans. Même le fourneau n’était plus qu’un tas de tôle tordue. Quelques bouts de ferraille et de céramique traînaient çà et là. Tout ce qu’il avait construit de ses mains reposait à ses pieds. Sur la dalle de béton couverte de cendre gisaient des têtes de pioches et de pelles, des embouts de perceuses, comme des caractères noirs d’une langue inconnue sculptés sur une page grise et mouvante. Ianov se retourna. Ses pas laissaient eux aussi des signes inintelligibles sur le sol.

Il fut pris de vertige. Il se sentait propulsé dans un autre monde, dans une réalité où il n’aurait jamais construit cette maison, n’aurait jamais rangé ses outils les uns à côté des autres sur l’établi dans un ordre qu’il aimait apprécier chaque fois qu’il quittait la pièce, jetant un regard par-dessus son épaule comme pour s’assurer qu’aucun ne tentait d’échapper à sa surveillance. Dans ce monde, il n’aurait pas eu tous ces animaux autour de lui, et il ne les aurait pas laissés périr dans les flammes.

Il voulut s’appuyer à l’encadrement de la porte pour reprendre ses esprits et manqua tomber. Il n’y avait plus ni porte ni encadrement. Rien que le vide d’une vie effacée. Il plia sa longue carcasse en réprimant la douleur qui fusa dans ses reins fatigués pour s’accroupir un moment. Il était à court d’air. Il prit sa tête entre ses mains. Passer les paumes sur ses cheveux tondus bien ras lui procurait depuis tout petit une sensation d’apaisement, relaxante. Mais ça ne fonctionnait plus. Quand il parvint à se lever, le sol avait enfin cessé de tourner. L’univers entier avait lui aussi comme suspendu sa rotation. Ianov retourna auprès de la jument. Elle était tout ce qui lui restait.

Les animaux sont les seuls innocents dans cette histoire, et pourtant ils sont les premières victimes, pensa Ianov. Comprennent-ils seulement ce qui se passe ? Voient-ils que nous sommes les responsables, et pour cela nous jugent-ils ?

La bête s’était calmée et il s’approcha d’elle, tâchant d’évaluer la gravité de ses blessures. Les brûlures avaient mis sa peau à nu, rosâtre et boursouflée sur toute sa tête jusqu’aux naseaux, et sur les flancs. Sa crinière avait disparu. Seul le haut de son dos, vers le garrot, semblait préservé. Ianov n’avait jamais vu ça et ne savait pas si elle pourrait survivre. Il se dit qu’il devrait la faire soigner. Il n’y avait rien d’autre à sauver à la ferme.

Il détacha la jument et la tira vers sa vieille camionnette, mais elle refusa de monter. Ianov tenta bien de la cajoler, de lui parler à l’oreille, mais rien n’y fit. Il essayait de la pousser, mais c’est lui qui tombait dans la cendre encore tiède. Il était couvert de poussière et le cheval raclait le sol. Où qu’il la touchât, il la faisait tressaillir de souffrance. Elle était un paquet de nerfs qu’il craignait de faire vriller. Il ne voulait pas qu’elle s’échappe, aussi l’attacha-t-il à l’arrière du fourgon. Il la conduirait jusqu’à la ville la plus proche. Mais le camion refusa lui aussi de démarrer. Il aurait pu le réparer si ses outils n’avaient pas été détruits. Il ne jura même pas de frustration.

Peut-être que la jument ne voulait pas abandonner l’endroit où son poulain avait péri. Pas comme ça, en tout cas. Pas en montant dans un van défoncé dont on baisserait le hayon comme celui du camion menant à l’abattoir. Alors, il la prit par la longe et partit droit devant. Vers l’est.

Pourquoi cette direction qui ne menait nulle part ? Il n’en savait rien. L’idée de faire soigner l’animal s’était évanouie et il n’y avait pas de direction meilleure qu’une autre pour l’accompagner dans son dernier voyage.

« Je peux bien faire ça pour toi, ma vieille », avait-il chuchoté.

Devant l’immensité de la taïga dévastée, il n’avait pas de but. Pas de refuge en vue, pas de ferme encore debout où il pourrait offrir un ultime repos à sa jument. Il voulait juste marcher encore une fois à son côté, sentir son flanc tout contre son épaule, la rassurer quand elle ne saurait où poser les pieds, l’aider à se coucher quand elle ne voudrait plus continuer et attendre auprès d’elle qu’elle s’éteigne.

Ils avançaient lentement, péniblement. Tous deux couverts d’une même croûte de cendre et de sueur mélangées. On aurait eu bien du mal à dire où commençait l’homme et où finissait l’animal. Ianov essayait de reconnaître les endroits où ils passaient, mais le paysage ne se ressemblait plus. Il lui fallut un effort intense pour distinguer la butte qui marquait la fin de ses terres. De toute façon, au sein de cette immensité, cette frontière n’était que théorique. Les limites de terrains ne servaient qu’aux ingénieurs moscovites qui ordonnaient les coupes de bois depuis leurs ordinateurs et envoyaient les coordonnées GPS aux bûcherons. Ici, chacun s’arrangeait avec ses voisins, si par miracle il en avait, pour savoir où cesser d’exploiter. Et même les bûcherons des grandes compagnies forestières savaient s’arrêter avant vos bois pour ne pas trop vous déranger.

Comme tout cela lui paraissait lointain et étrange, maintenant. Ni les lignes de démarcation ni la topographie n’avaient plus aucun sens. Lorsqu’il atteignit enfin la butte où s’arrêtait son lopin, il marqua une pause et en entreprit l’ascension. Au sommet, il put embrasser du regard une grande partie de la plaine alentour. Aussi loin que son regard portait, plus un arbre ne coupait l’horizon. À l’est, le ciel était noir de cendres. Ailleurs, il était d’un gris terne, masquant le soleil et effaçant les quelques reliefs du paysage.

Ianov observa sa jument. Elle était bizarrement calme et il crut tout d’abord qu’elle était près de mourir. Il la caressa et elle montra apprécier encore le contact de cette main amie. Ianov soupira en pensant aux dernières semaines écoulées durant lesquelles il aurait pu, peut-être, mettre ses animaux en sécurité si seulement il avait compris ce qui risquait de se passer. Mais personne n’avait imaginé si grand feu.

Les incendies avaient débuté près de Moscou. La capitale russe avait l’habitude de passer la fin de l’été un foulard noué sur la bouche. Les fumées pouvaient venir de loin. Chaque année, une partie des forêts environnantes se consumait. Si le vent était défavorable, il charriait un air vicié qui venait ajouter à la pollution suffocante de juillet et d’août. On demandait aux vieux de rester chez eux, de ne plus descendre discuter ou jouer aux échecs dans les parcs. On faisait comprendre aux vieilles qu’il valait mieux cesser un moment de sortir nourrir les chats errants de leur quartier. Celles qui le faisaient tout de même se plaignaient aux passants de ces restrictions stupides. Selon elles, on pouvait mesurer la gravité des incendies à la maigreur des chats moscovites.

« Regardez comme ils sont malingres, cet été. Il n’y a donc personne pour se soucier d’eux ? »

Mais les passants n’écoutaient guère les vieilles. Ils étaient même plutôt contents que quelques-unes de ces sales bestioles finissent par crever de faim. Ça ferait moins de crottes et d’odeur de pisse dans les halls d’immeubles.

Ce qui les embêtait, eux, c’était de devoir porter toute la journée un linge humide devant la bouche et le nez, qui faisait que cet abruti de marchand de tabac prétendait ne pas les comprendre et qu’il en profitait pour essayer de leur refourguer un paquet des cigarettes sur lesquelles il tirait la meilleure marge, des Kosmos ou des Balkan Star infumables. C’est sûr qu’il faisait semblant, il le savait bien, ce qu’on prenait d’habitude. Les mêmes américaines light depuis des années.

Ceux qui ne fumaient plus, ou un peu moins, avaient aussi leurs soucis. Comme de ne plus pouvoir faire leur jogging pour avoir l’air en forme au bureau à la rentrée. Leur patron, lui, comme tous ces enfoirés de riches, pouvait continuer tout l’été à le faire, son jogging, puisque naturellement tous ces gens-là passaient l’été dans leurs jolies datchas, loin de la fournaise moscovite.

Mais cette année, c’était comme s’ils avaient emporté le feu dans leurs bagages. La forêt avait été fragilisée par des étés toujours trop secs et de plus en plus chauds, et sans aucune logique le feu émergeait dans des endroits jusque-là préservés. Les charmantes maisons de campagne, souvent construites au milieu des bois – « Tu verrais comme c’est pittoresque », se vantaient-ils à leur retour –, avaient été détruites.

C’était la première fois que les incendies avaient autant avancé en Sibérie. Ianov n’avait jamais rien connu de tel. Il avait presque pu voir les flammes arriver depuis l’ouest, passer sur lui et continuer vers le Kamtchatka. Enfin, il n’aurait rien vu du tout s’il n’avait pas sauté dans sa camionnette et fui vers le nord. Là-bas, les bois s’arrêtaient et il pensait pouvoir se mettre en sécurité. Depuis une colline, il avait regardé le feu dévaler la plaine comme un troupeau incontrôlable. Il ignorait combien de temps exactement avait duré l’incendie. Plusieurs jours, puisqu’il avait le souvenir d’avoir dormi et de s’être réveillé tantôt affalé sur le volant de sa camionnette ou le dos contre les roues, tourné vers la forêt en train de se consumer. Une fois où il faisait nuit, il avait cru rêver devant les ombres dansantes projetées par les flammes monstrueuses. Elles montaient à dix ou vingt mètres au-dessus de la cime des arbres comme si ceux-ci n’étaient qu’une mer arrosée de pétrole qui flambait.

Pendant tout ce temps, la ligne des arbres au loin se découpait sur fond écarlate. Puis, dans un immense craquement qui dura plusieurs heures, elle s’affaissa, effacée à son tour par le feu. Au dernier jour, peut-être le sixième, avait-il estimé à la longueur de sa barbe, on ne voyait plus qu’un enchevêtrement de troncs rongés et quelques fûts debout mais dépourvus de branches, des épouvantails d’arbres. La surface de la terre s’était couverte d’un linceul monochrome aux nuances anthracite et grège. Ciel au diapason.

Incapable de réfléchir, il avait grimpé dans sa camionnette et était reparti sans réaliser que ce qu’il appelait « ma ferme » ne serait plus qu’une ruine fumante. Pas un seul instant il n’avait songé à se rendre dans la ville la plus proche, à aller trouver une autorité à laquelle déclarer le sinistre. À quoi bon ? Personne ne se préoccupait d’arbres brûlés. Il y en avait tant que ça ne faisait pas grande différence pour ceux qui ne vivaient pas dans les bois. Et plus personne ne vivait là, à part Ianov et quelques autres fermiers que les citadins prenaient pour des fous ou, dans le meilleur des cas, des arriérés. Même les forestiers s’en foutaient pas mal, des feux de forêt. Ils avaient de telles étendues à leur disposition et de telles machines mangeuses d’arbres, qu’ils se moquaient de devoir aller plus loin pour exploiter ce qu’il y avait à tirer de la forêt. Ianov ne pouvait imaginer que, cette fois, même les forestiers les plus brutaux et les citadins les plus endormis ne vivaient plus que rivés à leur poste de télé.

Il roulait sur la route réduite à un bout de goudron fondu et boursouflé. On ne voyait plus le moindre brin de verdure. Il s’était arrêté, était descendu vérifier que ce n’était pas son pare-brise sale qui l’empêchait de bien voir. Le silence l’avait frappé comme la balle des snipers qu’il redoutait lors de son service en Ingouchie, des années auparavant. Cette balle qui n’était jamais venue l’avait atteint en pleine poitrine. Il avait dû se retenir à la portière de la camionnette.

La nature n’a rien de silencieux, contrairement à ce que pensent ceux qui ne la fréquentent que le week-end ou pour leurs vacances. La nature, ce n’est pas le calme de quelques feuilles froissées tombant au sol. La forêt telle que Ianov l’entendait était un tumulte de discussions animales, des cris d’alarme et de détresse, depuis les appels de ralliement des loups aux hululements des chouettes se disputant le territoire, du jeu du vent avec les arbres et des arbres avec le vent. En arrivant ici, il avait d’abord cru trouver le silence, car ses oreilles avaient été assourdies par le bruit des tirs de mortier, du roulement des tanks et des explosions de bombes artisanales. Puis ses sens avaient guéri du trop-plein de bruit, et il avait appris à vivre entouré de la rassurante clameur de la forêt.

Mais plus un son ne provenait de la nature morte. Le battement de son cœur à ses tempes était le bruit le plus terrible qu’il ait entendu depuis celui des balles claquant autour de lui.

Le plus difficile face au silence, c’est de savoir combien de temps il va durer. Ianov n’osait pourtant pas le rompre. Il avait reculé doucement pour se réfugier dans la cabine de la camionnette, et le moteur crachotant l’avait réconforté. Il avait conscience d’avoir cessé de respirer tout le temps qu’il était resté dehors. Soudain, les images de ses animaux lui étaient revenues et il avait démarré, espérant qu’un miracle aurait permis à certains de fuir.

Était-ce bien un miracle qui avait sauvé son cheval, ou plutôt une malédiction dont il devrait supporter le poids pour racheter les fautes de l’humanité ? Les premiers mois de son installation dans la taïga, Ianov avait pris l’habitude de voir des signes dans les petits événements du quotidien. Que ce soit la construction de sa grange, sa jument qui avait eu un poulain en bonne santé, ou un semis qui germait à merveille, cela l’aidait à supporter l’isolement. Imaginer une volonté invisible lui donnait une raison supérieure pour avancer dans son projet, quand la plupart de ses anciens camarades, en tout cas ceux qui n’avaient pas été recrutés par des compagnies de sécurité privées, avaient sombré dans la vodka. Puis petit à petit, il avait abandonné cette habitude de donner une raison à tout. La succession des jours et des saisons avait fini par lui suffire. Il s’était fondu dans le temps vivant de la nature, qui n’a pas besoin, lui, de justification. On pourrait croire que sa première attitude relevait du mysticisme, de la religiosité, mais il avait appris que c’était le contraire. La vraie mystique, la vraie foi, se tient dans l’acceptation, dans la communion avec le vivant.

Mais ce feu était trop gros pour son stoïcisme de néophyte. Il venait à nouveau bousculer l’équilibre qu’il pensait avoir trouvé. Il fallait une raison à ce déchaînement de violence. Il posa la main sur le garrot de sa jument, et la tira de l’avant. L’accompagner dans son dernier voyage était sa mission d’homme perdu dans l’immensité brûlée.

3
Syrie, région autonome du Kurdistan
Avant de sortir de l’épicerie abandonnée qui lui servait de logement, Asna saisit le lourd manteau militaire qui reposait sur l’unique chaise de la pièce. C’était son ancien petit ami qui le lui avait offert avant de partir au combat et de ne jamais en revenir. Elle le haïssait pour cela aussi fort qu’elle l’avait un jour aimé. Mais elle n’avait pas le temps de s’abandonner à la nostalgie. D’ailleurs, elle avait décidé depuis longtemps de ne plus penser à cet homme qui l’avait tant fait souffrir. Il n’était plus là pour la protéger, alors que les sirènes retentissaient pour la seconde fois dans le mois. Comme elle avait espéré ne plus avoir à les entendre ! Combien de prières silencieuses avait-elle adressées à une entité en laquelle elle ne croyait pas vraiment, mais qui par moments la réconfortait ? Elle n’aurait su le dire, mais elle les avait crues exaucées. Le temps des moissons était si proche, ça aurait bien été le diable ! Le Mal avait sans doute décidé d’attendre le dernier moment pour frapper et anéantir les espoirs d’Asna et des siens. Les champs brûlaient et toutes les personnes valides du village se précipitaient pour essayer de sauver ce qui pouvait encore l’être.

« Olan ! T’es sourd ou quoi ? La sirène ! Lève-toi ! » lança-t-elle à l’homme qui avait partagé sa nuit et sommeillait sur le matelas pourri posé au pied du vieux comptoir de la boutique.

Elle poussa précipitamment la porte battante calfeutrée avec des planches de bois et le vent agita ses cheveux qu’elle n’avait pas pris le temps d’attacher, lui apportant l’odeur lourde des blés en flammes. Elle noua son épais foulard autour de sa tête et le plaqua sur ses lèvres. L’amère senteur envahit sa bouche. De toutes les maisons, les habitants sortaient, s’habillant à la hâte, rameutés par la sirène qui hurlait. Courant le long des dernières maisons du village, Asna dépassa des vieux qui se dirigeaient vers les champs et elle se retint de leur crier de rentrer chez eux. Ils n’avaient à gagner, en venant contempler le massacre, que de ces regrets dont leurs vies étaient déjà tissées.

Asna se souvint des vergers qu’il y avait là quand elle était petite fille. Chaque famille en possédait un et le transmettait de génération en génération. Il y avait un figuier qui vous donnait des fruits comme du miel, des abricotiers, des pruniers, un citronnier et des grenadiers qui portaient des fruits aux mille graines. Quelques pieds de vigne, bien sûr. L’héritage, ici, c’était les arbres, pas la terre.

« C’est elle qui nous possède », disaient les vieux.

Mais si c’est la terre qui nous possède et nous retient, se demanda Asna, que faire lorsqu’elle est ravagée et n’a plus rien à nous offrir ? Les anciens n’avaient pas appris cela aux jeunes. Ils ne s’étaient pas attendus à devoir répondre à une telle question.

Asna grimpa sur le tertre qui séparait les champs du village et faillit s’évanouir. Sous la fumée noire et grasse s’élevaient de hautes flammes fouettées par le vent. Elles n’étaient pas les plus grosses qu’Asna ait vues, mais elles formaient un mur continu qui barrait la plaine et avait déjà assailli plusieurs parcelles au loin, le long de la rivière. Elles progressaient à toute allure. Sur le chemin qui menait aux champs assiégés, elle vit se détacher les silhouettes de ceux qui avaient donné l’alerte, prêts à se jeter dans la bataille. Pour lutter, ils n’avaient que des couvertures ou leurs vestes.

La jeune femme courut vers eux. Deux vieux tracteurs tiraient des citernes sur le chemin cabossé, bordé d’épis cassants que la chaleur avait séchés sur pied, mais qui portaient encore leurs grains. On allait récolter dans quelques jours à peine, pesta Asna, bien qu’il fût trop tard pour se lamenter.

Le vent avait balayé la fumée jusqu’à elle. Elle toussa de dépit, ses jambes faiblirent. Elle se sentait misérable, esseulée au beau milieu des champs où elle avait couru tant de fois lorsqu’elle était enfant. Cette plaine où se balançait l’engrain ancestral lui paraissait alors infinie, et à chaque nouvelle moisson elle se demandait comment les adultes allaient pouvoir la récolter tout entière. Ils y parvenaient cependant, juchés sur des tracteurs mis au rebut par les agriculteurs de l’Ouest. Elle aimait se cacher dans les greniers où l’on entassait les sacs de grains, s’amuser autour des bottes de paille avec Rajan, qui avait le même âge qu’elle et dont elle espérait qu’il l’épouserait un jour.
Les deux enfants avaient grandi comme frère et sœur. Leurs familles étaient amies et leurs parents les poussaient à jouer ensemble. Ils chahutaient, se faisaient des guerres sans merci. Un jour, Rajan avait donné à Asna pour gage de l’embrasser si elle voulait être libérée. »

Extrait
« Ianov se fondait peu à peu dans ce groupe animal. Seuls ses yeux lui donnaient encore visage humain, et il sentait à chaque pas son identité l’abandonner un peu plus. Sombrant dans un désert de lassitude, il décida de ne pas aller plus loin ce jour-là. Il voulait dormir, sentir sa conscience l’abandonner, peut-être pour toujours, et finalement, que lui importait ? L’idée que ses compagnons s’en prendraient peut-être à son corps pendant la nuit, qu’ils ne laisseraient que ses os sur la rive moussue d’un ruisseau, l’effleura, mais ne l’effraya pas. Il ne ferait alors que continuer à se fondre en eux. De toute façon, il ne voulait pas lutter plus longtemps. Il s’endormit en goûtant la fraîcheur des herbes perlées de fines gouttelettes. » p. 84

À propos de l’auteur
SABOT_Antonin_DRAntonin Sabot © Photo DR

Né en 1983, Antonin Sabot a grandi entre Saint-Étienne et la Haute-Loire. Il a vécu douze ans à Paris où il a été journaliste pour Le Monde, reporter en France et à l’étranger. Attiré par la parole et la vie de ceux dont on parle peu dans les journaux, les gens prétendument sans histoire, il a initié et participé à des projets de reportages sociaux avant les élections présidentielles de 2012 et 2017.
Puis il est revenu vivre dans le village de son enfance, dans une de ces campagnes où le temps «coule pas pareil». Avec des amis, il y a fondé la librairie autogérée Pied-de-Biche Marque-Page.
Il partage son temps entre l’écriture et la marche en forêt, et entreprend déjà d’apprendre le nom des arbres et des oiseaux à son fils qui vient de naître.
Cette nature qui lui est très chère est omniprésente dans ses deux premiers romans Nous sommes les chardons qui a remporté le Prix Jean Anglade 2020 et Le Grand incendie. (Source: Presses de la Cité)

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Dans les murmures de la forêt ravie

ALAUZET-dans_les_murmures_de_la-foret-ravie  RL_2023  Logo_premier_roman

En deux mots
Le troupeau de Jean vient d’être décimé. Alors les hommes du village décident de traquer le loup. Mais Jen préfère régler lui-même le problème et part dans la forêt, laissant sa fille Agnès et son ouvrier Pàl se débrouiller sans lui. Face au loup, c’est toute sa vie qu’il va retrouver. Une vérité douloureuse.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La solitude, la forêt et le loup

Avec ce premier roman très noir, Philippe Alauzet confronte une nouvelle fois le loup et l’homme. Sauf que l’histoire n’est pas aussi simple qu’elle y paraît. Qui s’attaque à son troupeau ? Et qui est le plus solitaire des deux ? Le combat s’engage.

La cohabitation de l’homme et du loup n’a jamais été simple. Nombreux sont les paysans qui se sont opposés aux campagnes de réintroduction de la bête qui s’attaquait à leurs troupeaux. Aussi quand s’ouvre ce roman, la découverte de brebis égorgées ravive la colère des bergers qui n’ont qu’une envie, aller abattre au plus vite ce prédateur qui demain peut s’en prendre à leurs bêtes. Mais Jean, la victime, refuse leur proposition. Il n’a besoin de personne pour régler le problème et préfère partir seul traquer la bête. Car Jean est un solitaire. Après avoir perdu sa femme, il a construit sa vie autour de sa ferme, son coin de terre, sa fille Agnès et son chien Pentecôte. À leurs côtés, Pàl, l’ouvrier immigré, est lui aussi un taiseux, enfermé dans un son exil douloureux. Plus qu’un groupe, ils forment un trio de solitudes qui cohabitent. Chacun avec son histoire, ils se sont construits de solides remparts. Jean préfère la forêt aux hommes. Agnès rêve d’ailleurs mais la quarantaine passée, elle ne se berce plus d’illusions. Tout juste accepte-t-elle une relation à minima avec Pàl, car il faut bien que le corps exulte. Puis elle retourne à ses occupations domestiques. Finalement, le seul qui fait le lien entre eux, le seul à ne pas avoir d’états d’âme et de pensées parasites, c’est le chien. S’il suit volontiers Jean dans la forêt, il aime aussi retrouver Agnès et Pàl, de retour de ses expéditions.
La forêt, c’est d’ailleurs le personnage inattendu de ce conte noir, l’endroit qui grouille de vie, où l’horizon est certes limité, mais où tout peut se passer. La compagne de Jean : «Cette forêt qu’il connaît comme personne, c’est comme si elle l’avait vu naître. Parfois, il la sent battre dans ses veines. Il en a étudié chaque arbre, chaque pousse, chaque herbe, chaque être qu’il pourrait nommer, fourrant dans sa mémoire rétive à tout autre sujet un trésor de savoirs dont on serait bien en mal de connaître la source. Et là, pourtant, cerné par les odeurs de la terre et des bois, par les mille voix du vent caressant ses oreilles, Jean se sent subitement le cœur aussi lourd que le ciel qui plombe. Ça lui tombe dessus comme une fiente.»
Car au fur et à mesure qu’il progresse dans sa traque, il chemine aussi dans son esprit. Ses souvenirs viennent le hanter, sa solitude le consume, ses certitudes vacillent. Alors, il n’est plus un roc quand il se retrouve nez à nez face à «une masse musculaire roulant sur son dos et ses épaules, une allure lourde et puissante, près de quatre-vingts kilos de force et de longues pattes nerveuses prêtes à bondir: un loup à robe grise nervurée de crème et de charbon, la fourrure grossière et longue dressée sur son échine». Le loup dont «les babines retroussées laissaient voir, tout en grand, canines et incisives, terribles, mortelles, machine à rompre et à broyer n’attendant qu’un geste de l’homme pour déchaîner l’enfer.» Mais l’enfer n’est jamais sûr et Philippe Alauzet va alors imaginer une issue surprenante à cette confrontation. Avec une écriture poétique, à la fois proche de la terre et des humeurs de l’esprit, le primo-romancier nous livre une réflexion sur l’enfermement, la prison intérieure qui se construit insidieusement. Mais aussi sur les forces qui poussent à sortir de cette aliénation. Voilà des débuts en littérature plus qu’encourageants, qui ne sont pas sans rappeler ceux de Franck Bouysse.

Dans les murmures de la forêt ravie
Philippe Alauzet
Éditions du Rouergue
Premier roman
112 p., 13,80 €
EAN 9782812624155
Paru le 4/01/2023

Où?
Le roman est situé en France dans une région forestière qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Agnès n’a jamais quitté la ferme de Jean, son père. Après que sa mère a disparu, alors qu’elle était adolescente, elle a peu à peu pris sa place. Et si elle rejette les avances des hommes, elle veut bien des caresses de Pàl, l’ouvrier qui travaille chez eux, un étranger qui n’a que des terres brûlées derrière lui. Mais de la forêt vient une bête qu’on croyait disparue, qui décime les troupeaux. Jean n’est pas de ces hommes qui se résignent. Il prend un fusil et suivi de son chien, Pentecôte, passe l’orée du bois, les limites du monde.
Avec ce premier roman d’une puissante poésie, Philippe Alauzet nous fait entrer dans un conte noir, l’histoire de la libération d’une enfant blessée, dans un monde clos sur ses silences et ses secrets, où les fantômes rendent l’amour impossible.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Ils étaient une dizaine autour de Baron, de Péchac.
Baron, il serrait les poings de rage. Il avait des larmes dans les yeux, et on savait pourquoi : ils auraient tous eu la même rage et la même peine s’ils avaient été à sa place.
La machine faisait un bruit d’enfer, avec ses puissants vérins. Un gars attachait la bête par une patte, puis le bras articulé montait, déposait la carcasse dans la benne. On défaisait la sangle. La bête tombait dans un vacarme lourd et
sec.
Au début, ça avait résonné contre la tôle, puis les carcasses s’étaient entassées les unes sur les autres avec un bruit sourd de sacs et de carton.
Dans cette benne, il n’y avait pas seulement l’outil de travail de Baron, il y avait surtout sa motivation, son courage, son goût pour cette vie-là.
La femme de Baron le tenait par l’épaule. Elle lui caressait la joue et le front, comme si elle avait cherché à éponger toute sa rage et sa peine. Il lui serrait la main.
Jean regardait ces mains – celles qui se serrent, celle sur le front. Il n’y aurait pas eu de mains pour éponger son front si ça lui était arrivé, à lui. Il se disait : « Il a de la chance dans son malheur, le Baron, il va pas nous faire chier. » Il aimait pas grand monde, Jean, à part Pentecôte, son border collie qui justement était là, à ses pieds, le museau levé vers lui, la langue pendante, attendant un signe, n’importe lequel. Son monde se résumait à Jean. Son champ de vision s’était définitivement réduit à l’homme et à ce que l’homme attendait de lui : rassembler les bêtes, les tenir dans le cercle, les mener de la pâture à l’étable, de l’étable à la pâture.
Jean sentit la présence du chien à ses pieds, lui caressa la tête d’un geste appuyé, comme pour se donner un peu de réconfort.
– Il va nous ruiner si ça continue comme ça.
– Il m’en a pris une dizaine, le salaud.
Ils avaient tous le même discours, les Marty, les Roussignac, les Costes, les Raynal, les Lacombe. Un de ceux qui avaient parlé était une grande bringue à la pomme d’Adam surdimensionnée. Il regardait en direction d’une masse sombre, toute proche, échevelée, hirsute, compacte comme une boule. Il y avait des rochers çà et là, rongés de mousse et de ronces, des bouquets de jeunes arbres stoïques, un fouillis de buissons ternes et revêches, serrés les uns aux autres. Derrière venait le monstre, replié sur lui-même, agité faiblement par le vent froid et sec, emmêlé de fougères, de branches mortes, de baies piquantes, de troncs envahis de lichen, parfois pourris sur pied, sans ciel, avare de lumière, patient et attentif – et mauvais, nul n’en doutait dans le coin, mauvais comme une vieille fille sans âge, et avec ça une odeur de terre lourde, une odeur brune, presque noire. L’homme regardait vers la forêt. Une enceinte lointaine et proche qui encerclait le pays, bouchant tout horizon. N’importe où que se pose le regard, elle était là, barbouillée de brume. Comme elle était impénétrable, ses yeux y cherchaient les bêtes d’avant, celles des nuits de pleine lune, celles qui se cachaient derrière les portes, sous les lits. Il était là, le monstre, celui qui avait planté ses crocs et ses griffes dans le cou des brebis, à peine bu leur sang, négligé leur chair (d’où les bêtes fauves tuaient-elles sans nécessité, par seul goût du carnage ?). Comme il fallait bien un coupable, il était là, caché, à l’affût. Nul ne le voyait, mais il les voyait tous, un par un, choisissant sa future proie.
– Et les gars de la ligue, ils font quoi ?
Un des types cracha par terre.
– S’ils manquent de fusils, j’en suis, et plutôt deux fois
qu’une.
La ligue, elle est censée protéger les brebis et le mode de vie des loups. Ici, on s’en fout pas mal du mode de vie du loup : depuis qu’il est de retour, on compte les cadavres d’ovins par dizaines. Personne n’a les moyens d’encaisser une telle perte sans broncher. L’été, les brebis dorment le jour, à cause de la chaleur, elles ne sortent manger que la nuit. Et aucun des bergers présents ne peut se permettre de négliger toutes les autres activités que nécessite une exploitation. C’est une rude vie. Rien que la traite, ça prend des heures, et chaque jour il faut recommencer. C’est pas une vie, on pourrait dire, c’est un piège. Pas moyen de lever le pied, pas le droit de se reposer, de s’arrêter, d’être malade – et des vacances, on en parle même pas. Les brebis, si on s’occupe pas d’elles, elles vont pas le faire toutes seules. Y en a sans doute qui parfois rêvent de décrocher, d’envoyer balader tout ça, de foutre le feu à l’étable avec ces putains de chieuses dedans, de tout faire cramer et de se poser sur un rocher pour regarder passer les nuages et les heures. Mais si certains se le disent dans les moments de découragement, ça ne dure pas longtemps : cette vie, ils l’aiment, c’est la leur, sinon ils tiendraient pas une semaine.
Mais là, Baron, qui est pas loin d’avoir soixante ans, s’il les a pas, il a pris un sacré coup. Il serre la main de sa femme qui a posé sa tête sur son épaule. Il s’essuie le nez d’un revers de manche.
– Pour moi c’est bon, je raccroche.
Elle lève à peine la tête vers lui, elle s’attendait pas à ça, mais elle est d’accord.
– Y a un gars qui m’a approché. S’il a pas trouvé ailleurs, je lui vends. Place aux jeunes.
Il a dit ça avec quelque chose de méchant dans la voix. Et il tourne les talons. Il va vers ceux qui manœuvrent le bras articulé. Ils échangent deux mots. Les types semblent sur leur réserve, comme si le malheur c’était contagieux (ça l’est peut-être).
Il signe un papier. On lui tend un bordereau détaché d’un bloc. Et il s’éloigne sans se retourner.
Du coup, les autres aussi se dispersent. C’est sinistre, cet amas de charognes, sous ce ciel incolore, battu par une gifle qui tire la peau et sèche les lèvres. Et ils ont du boulot, qu’ils vont accomplir en savourant la chance d’en avoir encore sur la planche, jusqu’à pas d’heure.
Jean baisse la tête vers Pentecôte. Lui aussi il va partir. Le chien comprend et fait des ronds autour de lui.
– T’es un bon tireur. Si on organise une battue pour buter ce fumier, t’en es ?
Le gars qui a parlé, la grande bringue à la pomme d’Adam surdimensionnée, est un des derniers à rester. Il y en a deux autres avec lui. Ils ont un air farouche. Y en a un qui jette un doigt accusateur vers la forêt. La grande bringue regarde Jean fixement – il a peut-être un air de défi, mais pas beaucoup d’illusions. Ils ne l’aiment pas. Tous, ici, ont fait de longues études, les jeunes en tout cas, et les moins jeunes c’est à peu près pareil. Tous ont étudié, réfléchi, acquis une expertise qui n’a rien à envier aux autres professions, sont des techniciens dans leur domaine, des entrepreneurs au
rendez-vous de fortunes diverses, mais des chefs d’entreprise performants. Jean, à leurs yeux, c’est la caricature du paysan tel que l’imaginent ceux de la ville : un péquenaud taiseux, fruste, méchant, arriéré, arc-bouté sur sa bêtise. Il les ferait tous passer pour des sauvages, ça les dégonde.
Jean mâchouille quelque chose (sans doute sa rancœur envers tous et tout). Il regarde vers la forêt comme s’il la fouillait. Puis il lâche :
– C’est pas mon problème. Et si c’était mon problème, j’aurais besoin de personne pour le régler.
C’est dit, et c’est clos. On n’en aura pas plus.
Il a déjà tourné casaque, Pentecôte en éclaireur. L’autre gars lance dans le vide :
– T’as pas toujours dit ça. C’est quand ça t’arrange, pas vrai ?
Mais Jean est déjà loin. Ce qu’on pense de lui, pareil, c’est pas son problème.
Agnès a l’impression d’avoir l’âge de son père. Elle sent la paille, le foin, l’étable. Elle y passe ses journées, les mains calleuses à cause de la fourche avec laquelle elle balance des paquets de paille, des pis qu’elle malaxe, même si la traite est automatisée, on est plus au Moyen Âge, des barrières pleines d’échardes. Elle a la peau tannée par le froid, le vent, et le soleil d’été qui brûle comme brûle l’hiver dès l’automne venu, y a pas de mesure.
Pàl a débarqué il y a un an ou deux, il est resté. Tout ça, pour lui, c’est de la rigolade: dans son pays, on vit dans la boue, on connaît la faim, et le froid, n’en parlons pas, vingt au-dessous de zéro, c’est pas loin de six mois sur douze, et le reste du temps on boit pour oublier. »

Extraits
« Cette forêt qu’il connaît comme personne, c’est comme si elle l’avait vu naître. Parfois, il la sent battre dans ses veines. Il en a étudié chaque arbre, chaque pousse, chaque herbe, chaque être qu’il pourrait nommer, fourrant dans sa mémoire rétive à tout autre sujet un trésor de savoirs dont on serait bien en mal de connaître la source. Et là, pourtant, cerné par les odeurs de la terre et des bois, par les mille voix du vent caressant ses oreilles, Jean se sent subitement le cœur aussi lourd que le ciel qui plombe. Ça lui tombe dessus comme une fiente. » p. 39

« Quatre-vingts centimètres au garrot, plus d’un mètre cinquante de longueur, une masse musculaire roulant sur son dos et ses épaules, une allure lourde et puissante, près de quatre-vingts kilos de force et de longues pattes nerveuses prêtes à bondir : un loup à robe grise nervurée de crème et de charbon, la fourrure grossière et longue dressée sur son échine, pointait vers Jean sa gueule tordue par la rage. Les babines retroussées laissaient voir, tout en grand, canines et incisives, terribles, mortelles, machine à rompre et à broyer n’attendant qu’un geste de l’homme pour déchaîner l’enfer. Le museau plissé, plus menaçant que l’orage qui tonne dans le lointain, rejoignait deux petits yeux très rapprochés, couleur d’ambre et de flamme. Le loup grondait, puis grognait, puis ronflait dans sa gorge et semblait une forge prête à vomir son feu, avant de grogner à nouveau, et ce grognement avait déjà tout de la morsure. La tête aplatie, les oreilles plaquées contre le crâne, le cou tendu, les yeux presque clos fusant entre deux paupières cruelles, le loup affermissait son emprise, les griffes plantées dans le sol, un coureur sur la ligne. » p. 51-52

À propos de l’auteur
ALAUZET_philippe_ ©Laurent_Parson

Philippe Alauzet © Photo Laurent Parson

Après des études musicales, Philippe Alauzet se tourne vers l’écriture et le cinéma en participant à l’âge de 20 ans à la création d’une société de production de films courts-métrages. Active jusqu’au milieu des années 2000, cette société développe des projets de longs et produit un certain nombre de courts-métrages dont il écrit ou supervise les scénarios, ce qui lui donne une première occasion de s’intéresser à la réalisation.
Après ces productions « traditionnelles », son goût de la liberté et de l’action le poussent vers des formes toujours plus intimes dans des structures toujours plus minimalistes. Il s’attache donc à la production et à la réalisation en 2006, avec une équipe légère, de « Avec (ou sans) Mozart », entouré de deux comédiens, d’une maquilleuse et d’un machiniste. Moyen-métrage de 53 minutes tourné en 5 jours, « Avec (ou sans) Mozart » marque un tournant dans cette tentative d’autonomie qui culmine en 2010 où, dans la cadre des célébrations du 80ème anniversaire des Grandes Inondations du Sud-Ouest, le Conseil Général 82 et la Ville de Moissac lui confient la réalisation d’un documentaire-fiction : « Moissac sous les eaux ». Ce film est l’ultime étape de cette démarche entamée avec « Avec (ou sous) Mozart » puisqu’il réalise seul, en quelques mois, ce documentaire ambitieux – à la fois lyrique et réaliste – dont l’édition DVD marque l’aboutissement.
Il ressent alors le besoin, fort de ces expériences qui lui ont donné une grande capacité d’adaptation, le sens de la rapidité et de la souplesse, de revenir à un cinéma plus traditionnel dont il ne s’est jamais éloigné que dans le mode de production et non dans l’esprit. Après avoir approfondi ses compétences dans toutes les activités qu’il a abordées (étant tour à tour scénariste, réalisateur, producteur, cadreur, monteur, infographiste, compositeur), il ressent le besoin de s’appuyer sur d’autres savoirs-faire – tant par soucis de faire progresser son propre mode d’expression que par goût du partage et du travail en commun. En 2009, il crée Varouna Films. Il prépare alors en 2012, avec la complicité de Marc Antona, de Trividya Films, la réalisation de son premier long-métrage, La Source.
Il est marié et a un enfant. Aujourd’hui il travaille dans une médiathèque. Dans les murmures de la forêt ravie est son premier roman. (Source: varouna-films.com/ Le Rouergue)

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Ceci n’est pas un fait divers

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En deux mots
Quand le narrateur apprend que son père a tué sa mère, il file prendre le TGV pour rejoindre sa sœur de 11 ans dans la maison familiale de Blanquefort pour tenter de la réconforter, elle qui est seule témoin d’un féminicide brutal. Comment son père a-t-il pu donner dix-sept coups de couteau à se femme avant de prendre la fuite ?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Papa vient de tuer maman»

Après l’accident de train Paris-Briançon, Philippe Besson continue d’explorer la société française à l’aune de ces faits divers. Son nouveau roman raconte le désarroi de deux enfants face à un féminicide. Habilement construit, il éclaire tout à la fois les failles du système et la violence d’un tel traumatisme.

C’est à Paris que le narrateur apprend la bouche de sa petite sœur Léa, 13 ans, qui a assisté au drame et a trouvé le courage d’appeler son frère: «Papa vient de tuer maman.» Un choc qu’il lui faut rapidement digérer pour venir au secours de l’adolescente désormais seule aux côtés du cadavre. Leur père a pris la fuite sans un mot pour sa fille qu’il a aperçu une fois le crime commis.
Dans le TGV qui le conduit à Blanquefort, berceau de la famille, il prévient les gendarmes et s’assure de la sécurité de Léa qu’il préfère ne pas assaillir de toutes les questions qui trottent dans sa tête.
Arrivé sur place, il prend rapidement conscience de l’horreur de la situation en voyant les badauds se rassembler autour de la scène du crime et en apprenant que sa mère s’était fait saigner de dix-sept coups de couteau. Après avoir reconnu le corps à la morgue, accompagné sa sœur chez les gendarmes pour son interrogatoire, elle qui reste le seul témoin du drame, il retrouve son grand-père maternel qui, après avoir perdu son épouse, perd sa fille unique.
Si pendant le dîner, ils prennent tous bien soin de ne pas évoquer le drame, chacun des protagonistes doit maintenant se confronter aux questions, comment cela a-t-il pu se produire et pourquoi? Comment n’a-t-on pas vu venir la chose? Qu’aurait-t-il fallu faire ? Ce sentiment de culpabilité va d’abord perturber le narrateur, parti à l’opéra de Paris cinq ans plus tôt pour y intégrer le corps de ballet, vivre sa passion pour la danse, mais aussi laisser ses parents se disputer et sa petite sœur assister impuissante à ces tensions croissantes.
Tout en retraçant le parcours de Cécile Morand, la fille du buraliste, et de son mari, persuadé que son épouse était désormais sa chose, celle sur laquelle il pouvait passer toutes ses colères et toutes ses frustrations, Philippe Besson nous propose – comme le titre du roman le suggère – de ne pas nous attarder aux gros titres de la presse. Sur les pas des enquêteurs et aux côtés de la famille, l’enquête qui se déroule va apporter son lot de révélations. Sur les silences et les dysfonctionnements de la machine judiciaire, mais aussi sur le quotidien de deux enfants qui doivent désormais vivre avec l’image d’une mère lardée de coups de couteau, d’un père qu’ils ne veulent plus voir, d’un grand-père qui tente de les secourir de son mieux. En le lisant, on voit s’incarner tout un jargon. On saisit la violence d’un féminicide, on appréhende la rouerie du pervers narcissique, on comprend la difficulté de traiter le choc post-traumatique.
Tout aussi réussi que Paris-Briançon, ce roman s’inscrit dans le droit fil de Sa préférée de Sarah Jollien-Fardel, l’une des révélations de l’an passé, qui racontait aussi l’emprise d’un mari violent sur son épouse. On lui souhaite la même réussite !

Ceci n’est pas un fait divers
Philippe Besson
Éditions Julliard
Roman
208 p., 20 €
EAN 9782260055372
Paru le 5/01/2023

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Blanquefort, en Gironde. On y évoque aussi Paris, Bordeaux et une escapade à la dune du Pyla.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Papa vient de tuer maman.» Passée la sidération, deux enfants brisés vont devoir se débattre avec le chagrin, la colère, la culpabilité. Et réapprendre à vivre.
Léa, treize ans, et son frère, dix-neuf ans, ont grandi à Blanquefort, en Gironde. L’aîné a quitté le foyer familial à quatorze ans pour aller étudier la danse à Paris. Lorsqu’il reçoit un appel affolé de sa sœur lui annonçant que leur mère a succombé sous ses yeux aux coups de leur père, il pare au plus pressé: appeler la police et sauter dans un TGV pour retrouver Léa. En chemin, surgit le remords d’être parti depuis cinq ans, laissant sa cadette seule avec leurs parents, un couple aux relations tourmentées. Une fois sur place, il est confronté à l’effroyable réalité: le pavillon familial encerclé par les gendarmes, le corps sans vie de la défunte gisant sur le sol de la cuisine; son père fugitif, recherché pour meurtre; sa sœur, mutique, enfermée dans son traumatisme.
Le jeune homme remonte le cours du temps pour tenter de comprendre l’origine d’un tel acte. Il se remémore son père, instable et maladivement jaloux, piégé dans une vision étriquée de la masculinité, et sa mère, épouse effacée masquant la terreur que lui inspire son mari, toujours arrangeante pour ne jamais le froisser. Peu à peu, le puzzle prend forme. Tous les signes avant-coureurs de la tragédie étaient là, mais personne n’a rien vu, rien fait pour l’empêcher. Le fils brisé doit, dès lors, se débattre avec la culpabilité et le ressentiment. Tout en étant investi d’une nouvelle responsabilité: protéger Léa. Ainsi s’engage un long combat pour inventer un avenir possible.
Philippe Besson s’empare d’un sujet de société qui ne cesse d’assombrir l’actualité: le féminicide. En romancier du sensible, il y apporte un éclairage singulier, adoptant le point de vue des enfants des mères tuées par leur conjoint, dont on ne parle que trop rarement. Avec pudeur et sobriété, ce roman, inspiré de faits réels, raconte la difficulté de vivre l’après, pour ces victimes invisibles.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Barbara Fasseur)

Les premières pages du livre
« Au téléphone, d’abord, elle n’a pas réussi à parler.
Elle avait pourtant trouvé la force de composer mon numéro, trouvé aussi la patience d’écouter la sonnerie retentir quatre fois dans son oreille, puisque j’étais occupé à je ne sais quoi à ce moment-là et que j’ai décroché à la dernière extrémité. Finalement, elle m’avait entendu crier son prénom dans une sorte de précipitation car j’étais tracassé à l’idée d’avoir manqué l’appel mais au moment de s’exprimer, aucun son n’est sorti, aucun, comme si soudain elle était devenue muette et, en réalité, c’était ça, exactement : elle était devenue muette, sous la violence du choc.
Moi, je ne savais rien du choc. Je savais juste que ma petite sœur m’appelait, ce qu’elle ne faisait qu’en de très rares occasions – on ne se parlait pas beaucoup, et généralement c’était en tête à tête, lorsque je rentrais le week-end – et si j’étais un peu surpris, je n’étais pas vraiment inquiet. L’inquiétude a déboulé quand j’ai entendu son souffle, son souffle seulement, dans le téléphone, sa respiration, la respiration de quelqu’un qui suffoque ; voilà, ça ressemblait à une suffocation. Alors, j’ai recommencé à m’exclamer, j’ai dit : « Léa ? Léa c’est toi ? » Et pas de réponse.
J’aurais pu penser : elle me fait une blague, ou elle a appuyé sur la touche correspondant à mon contact par inadvertance et elle ignore que je l’entends, ce sont des choses qui arrivent, mais je n’ai pas pensé ça. J’aurais pu imaginer qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre au bout du fil, une personne qui lui aurait subtilisé son portable, ou qui téléphonerait à sa place parce qu’elle en serait empêchée, mais je ne l’ai pas imaginé : j’étais certain que c’était bien elle. Ce souffle, même court, même déformé, était le sien, ça ne faisait aucun doute. Je ne pouvais pas me tromper. Ça avait à voir avec l’intimité. C’est même la preuve de l’intimité, ce genre de certitude.
Comme elle ne disait toujours rien, j’ai insisté, avec de la douceur cette fois-ci, en gommant toute angoisse, en n’y mettant aucune exaspération non plus, à croire que j’avais deviné qu’il fallait être gentil, et elle a enfin pu s’exprimer. Elle a murmuré : « Il s’est passé quelque chose. »
Je me souviens très bien de la sensation de glace le long de mon échine, j’étais assis sur le tabouret devant la petite table de cuisine de mon studio et je me suis aussitôt redressé sous l’effet du froid. J’ignore pourquoi ce souvenir est si précis quand tant d’autres, demeurés flous, ont exigé des efforts considérables pour que je parvienne à les reconstituer – il faudrait que j’en demande l’explication à ma psy –, je suppose que certains instants décisifs sont inoubliables, et parfois on sait, tandis qu’ils se produisent, qu’ils sont, en effet, décisifs.
Je n’ai pas demandé : « Il s’est passé quoi ? » J’en aurais eu largement le temps puisque, avant de poursuivre, Léa a laissé s’écouler plusieurs secondes, au moins une dizaine ; les secondes qui lui étaient nécessaires pour reprendre le dessus et réussir à nommer l’innommable. Je devais soupçonner que ça ne servait à rien de formuler une telle question car ma petite sœur allait parler désormais, malgré sa voix anémiée, malgré son souffle resserré. Elle était l’unique détentrice d’une vérité et elle allait la révéler, ça lui appartenait, elle avait téléphoné dans ce seul but, me choisir s’était imposé comme une évidence, elle avait été paralysée au tout début, puis en proie à une vive émotion mais elle en était capable, elle dirait ce qu’elle avait à dire.
Et c’est ce qu’elle a fait.
Elle a dit : « Papa vient de tuer maman. »

Léa avait treize ans, moi dix-neuf.
On n’était pas taillés pour une calamité de cette nature, de cette ampleur.
Personne ne l’est. Évidemment.
Sauf que nous, ça nous est tombé dessus.

D’autres que moi auraient hurlé un « quoi ? qu’est-ce que tu racontes ? », demandé qu’on répète pour s’assurer d’avoir compris – en fait ceux qui demandent qu’on répète ont compris, simplement ils obéissent à un réflexe pavlovien, ils n’y croient pas, ils ne peuvent pas y croire, ou ils sont dans une forme de déni – moi je n’ai pas
hurlé, pas protesté.
En revanche, j’ai ânonné un « comment ? », exigé des éclaircissements, cherché à connaître les circonstances exactes, la façon dont les choses s’étaient produites. C’est cela qui est venu. Ça ne pouvait pas demeurer aussi général, aussi colossal, il fallait des détails, du concret, du substantiel, du tangible, il fallait des frontières, des lisières.
Léa n’a pas répondu.
J’ai mesuré, trop tard, qu’on ne devait pas poser ce genre de questions à une gamine de treize ans, encore moins à la fille de la victime.
Alors, j’ai réduit mes exigences, baissé d’un ton et émis l’hypothèse qui m’a paru la moins effroyable, celle en laquelle je plaçais un dernier espoir, sans y croire pourtant: « Il n’a pas fait exprès ? »
Elle s’est contentée du strict minimum: «Si.»
Un «si» calme, définitif.
Qui nous envoyait droit en enfer.
Là, je me suis tu à mon tour.
Abasourdi, assommé par la nouvelle, écrasé par elle. Il faut le reconnaître : c’était tellement énorme et tellement inattendu. Encore aujourd’hui, quand il m’arrive de convoquer les mots murmurés par Léa pour les réentendre dans ma tête, où d’ailleurs ils me parviennent avec une acuité confondante et une facilité désarmante, je continue d’être stupéfié et démoli. Je reste ébloui qu’ils aient été prononcés un jour.

Ensuite, j’ai été dévasté, je crois. Oui, c’est un abattement qui s’est produit, juste après. Ma mère était morte. Ma mère, qui comptait tant, que j’aimais – le vilain mot, d’ailleurs je ne l’avais jamais prononcé, idiot que j’étais – et dont j’allais être privé pour toujours, alors que j’entrais tout juste dans l’âge adulte (cette nouvelle allait m’y précipiter, comme on jette une friture dans de l’huile bouillante – cette image déroutera sans doute, elle est cependant la plus juste). Le chagrin m’a envahi. Il n’a pas provoqué de sanglots, ni même de larmes – la stupeur, ça stoppe les épanchements – mais il s’agissait bien de chagrin. Il s’agissait bien d’affliction, de désolation, appelez ça comme vous voulez.
J’ai aussi éprouvé un sentiment d’horreur. Ma mère avait succombé à une mort violente. On croit toujours que la mort de ses parents surviendra tardivement, calmement, et quand on aura eu le temps de s’y préparer. On redoute la maladie. On écarte l’hypothèse de l’accident ; par manque d’imagination, ou par superstition. On n’envisage jamais le meurtre. Jamais l’exécution. Ça n’arrive que dans les films, ou dans les journaux à scandale.
Puis a surgi l’indignation. Ma mère venait de perdre la vie alors qu’elle se trouvait sans défense, ou en tout cas qu’il lui était impossible d’avoir le dessus. Elle était une femme menue quand mon père était une force de la nature. Face à lui, elle n’avait pas la moindre chance de s’en sortir. Qui plus est, l’apprendre par téléphone rendait le tout encore plus irréel et ahurissant. J’étais perdu. Absolument perdu. (C’était ma faute aussi : je m’étais beaucoup éloigné et depuis longtemps, je devrai en reparler.)
Quand je raconte, on pourrait croire que cet enchaînement d’émotions a duré longtemps. Mais non, à peine une poignée de secondes.
C’est extraordinaire, tous les états qu’on peut traverser en une poignée de secondes.

La respiration de ma petite sœur dans le combiné a tout renvoyé au second plan : il y avait des urgences à gérer et j’étais celui qui pouvait, qui devait les gérer. N’est-ce pas aussi pour cela qu’elle m’avait appelé ?
« Tu es où, là?
— Dans la cuisine.
— Seule?
— Avec maman. »
Elle a dit « maman » comme si notre mère était encore en vie, encore une personne vivante, comme si rien n’avait changé. J’ai dû réprimer un sanglot. Puis j’ai visualisé la scène. J’ignorais toujours les circonstances, mais il n’était pas difficile d’imaginer le cadavre au sol, du sang autour. Quand je dis : « pas difficile », qu’on ne se méprenne pas. Évidemment, c’était horrible. Et même insoutenable. Mais ça relevait de la déduction, du raisonnement, d’autant que je connaissais parfaitement la topographie des lieux. J’ai donc vu Léa près du cadavre de notre mère. Qu’on me permette de m’arrêter sur cette étrangeté. La scène, je ne l’ai jamais vue pour de bon. C’est pourtant elle qui continue de me hanter. « Et papa? Il est toujours là?
— Non. Il a foutu le camp, je ne sais pas où. »
De nouveau, j’ai imaginé (c’était ma façon de corriger mon éloignement, mon absence, ma défection à l’instant le plus considérable). Il avait reculé d’abord, sans doute un peu hagard, avant de décamper comme un trouillard, un lâche. Peut-être n’avait-il même pas claqué la porte en sortant. Dans l’allée devant la maison, il avait tangué tel un homme ivre. J’ai immédiatement effacé cette image. Parce qu’elle atténuait la portée de son geste. « Tu es absolument sûre que maman est…?
— Oui. » Je ne nourrissais guère d’espérance mais, quand on n’a jamais été en présence d’un cadavre auparavant, on peut se tromper, non? Les coups portés (s’il s’agissait bien de coups) auraient pu ne pas être fatals. Sauf que le « oui » a été net lui aussi. Léa avait beau être bouleversée, son intelligence était intacte. (J’apprendrais qu’elle avait pris son pouls, encore une vision insoutenable.) Et, dans cette tempête, les faits établis, les vérités simples constituaient, pour elle, une boussole. J’ai conscience de ne pas avoir terminé ma question, de ne pas avoir prononcé le terme fatidique (de cela aussi, je suis certain). Après coup, je me suis demandé si j’avais buté sur la réalité, à la façon d’un cheval qui renonce devant l’obstacle, si j’avais manqué de courage.
Ou si j’avais souhaité ne pas rajouter de la violence. Je crois maintenant que Léa m’a coupé. Que c’est elle qui a choisi de me protéger.
« Toi, tu n’as rien?
— Non.» Il ne s’en était pas pris à elle (j’ai failli ajouter «Dieu merci», sauf qu’il n’y avait aucun dieu à remercier et s’il en existait un, il était plutôt à blâmer). Il serait temps plus tard de déterminer si mon père l’avait menacée, s’il avait tenté quelque chose – ce qui ajouterait encore à l’effroyable – mais ce qui importait, c’est qu’elle fût saine et sauve. Ce serait l’unique bonne nouvelle de cette journée d’apocalypse.
« Ne reste pas dans la cuisine, s’il te plaît. Monte dans ta chambre, ferme-la à clé et n’en sors pas. »
Il était fondamental de la mettre à l’abri, et surtout de la préserver du spectacle terrible qui s’offrait à elle. Si, moi, j’étais déjà en proie à l’effarement et à la panique, alors dans quel état pouvait-elle se trouver ? D’autant qu’elle avait peut-être même assisté à la mise à mort, mais cela, je n’ai pas osé le lui demander. On en parlerait les yeux dans les yeux. « Ou va chez Mme Bergeon, si tu préfères. » J’improvisais. Rester dans la maison, même porte close, pouvait sembler rassurant, mais se révéler dangereux, si notre père revenait. Se réfugier chez la voisine offrait davantage de sécurité. À moins que le meurtrier – c’est ainsi qu’il devait être désigné, n’est-ce pas ? – ne rôde encore dans les parages.
Elle a dit : « Je préfère ma chambre. » Un univers rassurant pour elle, un cocon, un endroit où il ne pouvait rien lui arriver. Cela étant, dans une cuisine non plus, il n’est pas censé arriver quoi que ce soit. Dans une cuisine non plus, on n’est pas censé se faire tuer. J’ai répondu : « Comme tu voudras. » J’ai poursuivi : « Je préviens la police. Ils seront là rapidement. Et moi, je prends le premier train. » Elle a dit : « D’accord. » J’ai ajouté : « Je te rappelle quand je serai dans le TGV. Je ne te laisse pas, hein. Je ne te laisse pas. » Elle a redit : « D’accord. »
Après avoir raccroché, je suis resté assis sur le tabouret. Je devais pourtant m’occuper des gendarmes, de mon billet, mais je n’ai pas pu m’empêcher de chercher dans ma mémoire la dernière fois que j’avais vu ma mère en vie. C’était trois semaines plus tôt. Elle m’avait raccompagné au train. J’ai essayé de me rappeler ses derniers mots et je n’y suis pas arrivé. C’étaient sans doute des mots tout bêtes. Quelque chose comme : « Tu as vérifié que tu n’as pas oublié tes clés ? » J’ai tenté de reconstituer la toute dernière image. Dans mon souvenir, elle se tenait sur le quai, levait la main dans ma direction pour me dire au revoir. J’avais dû lui répondre avec le même signe de la main, mais je n’en étais pas certain. Mon imprécision, ce flottement m’ont mortifié.
J’ai senti que je ne devais pas me redresser tout de suite. J’avais besoin de recouvrer mes esprits pour ne pas être victime d’un éblouissement et chuter. Comme après une prise de sang. Et j’avais besoin de penser, de sortir de l’indépassable folie de la brève conversation avec ma sœur, de reprendre une forme de contrôle. J’ai alors prononcé les mots à voix haute et en les détachant : mon père vient de tuer ma mère.
C’est ça qui s’est imposé: prononcer les mots à voix haute, avec l’intention d’établir leur consistance, leur matérialité, de leur conférer un sens ; avec l’espoir irrationnel de mettre également leur teneur à distance, au moins un peu.
Cependant, c’est un résultat très différent que j’ai obtenu. Devant la table minuscule, je me suis rendu compte que, si j’étais choqué, je n’étais peut-être pas complètement surpris. J’ai pensé : ça devait arriver. Ou plutôt : ça pouvait arriver. Pourtant, jamais, auparavant, je n’avais formé cette prédiction. Jamais. Alors quoi? Alors elle devait être tapie dans mon inconscient et voilà qu’elle surgissait. Trop tard.
Mais non. J’ai chassé l’idée. Ce n’était pas le moment d’être rattrapé par des trucs pareils. »

Extraits
« Cécile Morand. Née au milieu des années 1970. Si aussitôt vous visualisez l’imagerie de l’époque, les pantalons pattes d’eph, les fleurs dans les cheveux, la paix et l’amour, le retour à la nature, les combats féministes, les luttes ouvrières, Pompidou bouffi de cortisone, vous vous fourrez le doigt dans l’œil. Bien sûr que c’était ça, mais pas à Blanquefort, Gironde, sept mille habitants à ce moment-là. Cécile Morand était avant tout la fille du buraliste. Et ça suffisait pour la définir, ça la résumait, ça résumait son monde. » p. 51-52

« La réalité, c’est qu’on cherche rarement à savoir qui étaient nos parents avant qu’ils ne deviennent nos parents. On dispose d’informations, bien sûr. On connaît approximativement leur parcours, on sait ce que faisaient leurs propres parents puisqu’on les fréquente en général, on possède des repères, des balises, mais souvent on n’a pas cherché à en apprendre davantage, comme si ça ne nous regardait pas, comme si ça leur appartenait à eux seulement, ou comme si ça ne nous intéressait pas, le passé des autres c’est tellement ennuyeux quand soi-même on est dans l’âge tendre ou l’âge bête. Il arrive que certains se montrent curieux, posent des questions, ça n’a pas été mon cas, je ne les ai jamais interrogés sur leur jeunesse. J’imagine que c’était aussi un effet de notre pudeur, du mutisme imposé au sujet des sentiments, on n’allait pas se livrer à des confessions, du déballage. » p. 58

« j’ai appris qu’il faut plonger dans les profondeurs pour comprendre ce qui se passe à la surface. J’ai compris aussi que l’invisible est plus parlant que le visible. Et que des bribes ne deviennent des indices que si on les relie à quelque chose d’autre, ou entre elles. » p. 65

À propos de l’auteur
BESSON_Philippe_DRPhilippe Besson © Photo DR

Auteur de premier plan, Philippe Besson a publié aux éditions Julliard une vingtaine de romans, dont En l’absence des hommes, prix Emmanuel-Roblès, Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L’Arrière-saison, La Maison atlantique, Un personnage de roman, Arrête avec tes mensonges, prix Maison de la Presse, en cours d’adaptation au cinéma avec Guillaume de Tonquédec et Victor Belmondo, sous la direction d’Olivier Peyon, Le Dernier Enfant et Paris-Briançon. (Source: Éditions Julliard)

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Sa préférée

JOLLIEN-FARDEL_sa_preferee

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En lice pour le Prix Goncourt 2022
Finaliste du prix du Roman Fnac 2022

En deux mots
Emma, Jeanne et leur mère Claire vivent dans la peur. Leur père et mari les bat régulièrement sous l’œil indifférent des habitants de leur village valaisan. Jeanne va chercher son salut dans la fuite, sa sœur dans la mort. Peut-on construire une vie sur la colère?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma sœur, ma mère et… mon père

Sarah Jollien-Fardel est l’une des grandes découvertes de cette rentrée. Autour d’un père d’une violence extrême vis-à-vis de sa femme et de ses deux filles, elle construit un roman qui ne laissera personne indifférent.

Dans ce village de montagne des Alpes valaisannes, la vie d’Emma, de sa sœur Jeanne et de leur mère est un enfer. Un enfer qui a un nom, Louis. Quand ce chauffeur routier n’est pas sur les routes, il fait régner la terreur sur sa famille. Une violence qui surgit pour une broutille. Alors les coups pleuvent. Jeanne, la narratrice, a appris à anticiper et son intuition lui permet d’être davantage épargnée. Jusqu’à ce jour où elle tient tête à son père. Ses blessures nécessiteront de faire venir le médecin. Mais au lieu de signaler l’agression, ce dernier se contentera de soigner la fillette. Une lâcheté dont il n’est pas seul coupable. Dans le village, on sait, mais on se tait.
Jeanne va réussir à fuir en s’inscrivant au cours de formation des institutrices qui vont l’éloigner durant cinq années. Sa sœur aînée va trouver un emploi de serveuse chez un cafetier qui l’héberge également. En découvrant sa petite chambre, Jeanne va aussi apprendre que sa sœur a aussi régulièrement été victime de violences sexuelles. La préférée de son père, va n’en souffrir que davantage.
Emma aura essayé de s’en sortir, de trouver un gentil mari. Mais sa réputation de trainée aura raison de son projet. La vie lui deviendra insupportable et la seule issue qu’elle trouvera sera le suicide. Un drame suivi d’un scandale lors des obsèques. «Ma mémoire, pourtant intransigeante et impeccable, a effacé le monologue que j’ai vomi au visage de mon père. Une tante que je connais à peine, sœur de ma mère, m’entraîne alors que je hurle, ça je me le rappelle: « Tu l’as violée, tu l’as tuée. » Mes adieux à ma sœur se sont terminés au sommet de ces marches en pierre.»
Alors, il faut apprendre à vivre avec cette absence. C’est à Lausanne qu’elle va découvrir qu’une autre vie est possible. En nageant dans le Léman, elle découvre son corps. Dans les bras de Charlotte, la grande bourgeoise affranchie, elle va vivre une première expérience sexuelle. Mais c’est avec Marine, l’assistante sociale au grand cœur, qu’elle découvre la mécanique du cœur. Mais alors qu’elle semble avoir trouvé un nouvel équilibre, un nouveau choc, une nouvelle mort va la fragiliser à nouveau.
Sarah Jollien-Fardel réussit avec une écriture classique et limpide, aux mots soigneusement choisis, à dire la souffrance et la violence qui marquent à vie. Elle montre aussi combien il est difficile de se débarrasser d’un tel traumatisme. Jeanne va essayer, cherche l’appui d’un psy, de ses ami(e)s. Le retour en Valais lui permettra-t-elle de trouver l’apaisement? C’est tout l’enjeu de ce roman impitoyable entièrement construit sur une «destructrice intranquillité».
S’il n’y a rien d’autobiographique dans cette violence familiale, la colère qui porte tout le livre est bien réelle. Sarah Jollien-Fardel, qui a grandi dans un village valaisan, où les hommes et la religion dictaient leur loi. Elle aussi a ressenti le besoin de quitter cette contrée aux traditions pesantes pour vivre à Lausanne. Et comme Jeanne, elle est aujourd’hui de retour sur ses terres natales. Après avoir tenu plusieurs blogs et tenté sa chance avec son roman auprès de nombreux éditeurs, elle a participé à une rencontre avec Robert Seethaler, qui était accompagné de son éditrice Sabine Wespieser. Deux rencontres qui vont s’avérer déterminantes. Et la belle histoire ne s’arrête pas là, car Sa préférée est notamment en lice pour le Prix Goncourt !

Sa préférée
Sarah Jollien-Fardel
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
208 p., 20 €
EAN 9782848054568
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en Suisse, dans un village du Valais qui n’est pas nommé ainsi qu’à Conthey et Sion, puis à Lausanne. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1980-1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa sœur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l’assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.
Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l’École normale d’instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa sœur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.
Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d’apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu’elle s’accorde. Habitée par sa rage d’oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d’êtres bienveillants que sa sauvagerie n’effraie pas, s’essayant même à une vie amoureuse.
Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s’invite.
Sa préférée est un roman puissant sur l’appartenance à une terre natale, où Jeanne n’aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n’avoir su la protéger de son destin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En Attendant Nadeau (Feya Dervitsiotis)
La lettre du libraire
Femina.ch (Isabelle Falconnier)
La Cause littéraire (Stéphane Bret)
Blog Aline-a-lu (Aline Sirba)


Sarah Jollien-Fardel présente son premier roman Sa préférée © Production Lire à Lausanne

Les premières pages du livre
« Tout à coup il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. Presque en silence. Ma sœur jacassait. Comme souvent. Mon père disait «Elle peut pas la boucler, cette gamine». Mais elle continuait ses babillages. Elle était naïve, joyeuse, un peu sotte, drôle et gentille. Elle apprenait tout avec lenteur à l’école. Elle ne sentait pas lorsque le souffle de mon père changeait, quand son regard annonçait qu’on allait prendre une bonne volée. Elle parlait sans fin. Moi, je vivais sur mes gardes, je n’étais jamais tranquille, j’avais la trouille collée au corps en permanence. Je voyais la faiblesse de ma mère, la stupidité et la cruauté de mon père. Je voyais l’innocence de ma sœur aînée. Je voyais tout. Et je savais que je n’étais pas de la même trempe qu’eux. Ma faiblesse à moi, c’était l’orgueil. Un orgueil qui m’a tenue vaillante et debout. Il m’a perdue aussi. J’étais une enfant. Je comprenais sans savoir.
C’étaient invariablement les mêmes scènes. Il rentrait après sa journée sur les routes. Il empestait l’alcool. S’il s’asseyait au salon dans le canapé en cuir décrépit, s’il s’endormait, on savait alors que nous serions, toutes les trois, en paix pour quelques heures. S’il posait son corps massif sur une chaise de la cuisine, s’il prenait un couteau pour ouvrir des noix ou pour trancher un morceau de ces fromages qu’il faisait vieillir dans la cave au sol terreux, on n’y couperait pas. C’était d’une banalité désolante. Un scénario usé jusqu’à la corde, où chacun jouait le rôle qui lui était prédestiné. Personne n’avait le recul du spectateur. Nous étions tous les quatre embarqués dans la même valse, où chacun posait les pieds au bon endroit. Nous n’avions ni la conscience, ni l’imprudence de risquer un autre pas.
Ça pouvait être la viande filandreuse du ragoût, un clou de girofle de trop, une feuille de laurier trop dure, une carotte trop cuite, des oignons coupés trop gros. Ça pouvait être la pluie ou la chaleur étouffante de la cabine de son camion. Ça pouvait être rien. Et ça démarrait. Les cris, la peur, la vulgarité des mots, un verre contre un mur, une claque sur le visage de ma sœur ou de ma mère. Je courais sous la table, je fixais le mouvement des pieds dans cette danse familiale trop connue. Parfois, ma mère tombait devant moi, lovée en boule sur le sol. Ses yeux criaient la peur, ses yeux criaient «Pars», je détalais sous mon lit. Regarder, observer. Jauger. Rester ou courir. Mais jamais, jamais boucher mes oreilles. Ma sœur, elle, plaquait ses mains sur les siennes. Moi, je voulais entendre. Déceler un bruit qui indiquerait que, cette fois, c’était plus grave. Écouter les mots, chaque mot : sale pute, traînée, je t’ai sortie de ta merde, t’as vu comme t’es moche, pauvre conne, je vais te tuer. Derrière les mots, la haine, la misère, la honte. Et la peur. Les mots étaient importants. Je devais les écouter tous. Et leur intonation aussi. A force de scènes, j’avais réussi à distinguer s’il était trop aviné ou trop fatigué pour aller jusqu’au bout, jusqu’aux coups. S’il allait s’épuiser ou s’il avait la force de pousser ma mère contre un mur ou un meuble et de la frapper.
Je sentais aussi le miel bon marché qu’il ajoutait aux tremolos. Ceux-ci étaient terribles. Et je ne sais pas pourquoi, ni comment, ma mère et ma sœur pouvaient être endormies par cette fausse douceur. Croire qu’ils n’étaient pas, eux aussi, un prélude à sa haine. Elles croyaient, elles espéraient surtout que, ce soir-là̀, nous passerions outre. Peut-être c’était pire encore de savoir. J’avais l’impression d’être sa complice. J’anticipais en prétextant des devoirs à finir pour m’éloigner. Ou je débarrassais à toute vitesse la table, afin qu’elle soit libérée des objets qu’il pourrait nous balancer à travers la figure. Le pire, c’étaient les bouteilles. Il les faisait valdinguer contre les murs, il fallait se courber pour éviter leur trajectoire. Je craignais le poids de la carafe en émail dans laquelle maman préparait le sirop. J’avais réussi à voler un pot en plastique dans un grand magasin. Nous faisions les courses, elle et moi. A la racine des cheveux, ma mère avait la tempe cousue à cause d’un éclat d’une satanée bouteille, une mauvaise chute, avait-elle dit au docteur. Ses cheveux, je les trouvais merveilleux. Lisses et épais. Pas comme les miens. J’adorais les caresser, je me blottissais contre elle lorsqu’elle tricotait ou lisait. J’entortillais une de ses mèches aux reflets caramel autour de mon index. Ma chevelure n’avait pas de nuances, elle était foncée, terne, trop raide. Emmêlée, jamais brillante. Parfois, le nez contre ses cheveux, je respirais leur odeur en fermant les yeux. Elle me disait timidement d’arrêter. Elle était gênée que je puisse la trouver belle.
Au centre commercial, j’avais usé de manigances pour qu’elle achète ce pot en plastique à neuf francs nonante qui ne nous blesserait pas s’il le balançait sur nous. C’était trop cher, car il contrôlait chaque franc dépensé. Elle avait refusé. Deux jours plus tard, alors qu’elle m’avait envoyée chercher du beurre et de la polenta, j’avais réussi à voler et à planquer le pichet dans mon sac à dos d’écolière. Je transpirais, j’avais le cœur en pagaille à la caisse, mais j’avais réussi. Quand je l’ai posé sur la table en bois, griffée par la violence de mon père, bien droite, je l’ai regardée dans les yeux. «Tu l’as payé comment ?» J’avais prévu la combine, m’étais arrêtée en route, l’avais sali avec de la terre, rayé avec un petit caillou, puis rincé au bassin du village. «C’est la mère de Sophie qui le jetait, je lui ai dit que j’en cherchais un pour faire de la peinture, alors elle me l’a donné.» Ce moment où vous dites un mensonge. Cet instant suspendu, une fraction de seconde. Ça bascule dans un sens ou dans l’autre. Je savais manier le regard, le tenir sans faillir, l’enrober d’innocence. J’écartais bien les yeux et étirais mes lèvres dans un faux sourire fermé. Ça marchait toujours.
Comme ma mère et ma sœur se ressemblaient physiquement, mais aussi par leurs réactions, avec le temps, j’ai pensé que, si je n’étais pas comme elles, je devais forcément être comme lui. Sinon, comment expliquer qu’il baissait les yeux lorsque je le fixais sans broncher, qu’il ne me frappait jamais autrement qu’en me tirant les cheveux. Ni gifle, ni m’attraper par les épaules comme il faisait avec elles en les secouant comme des pruniers. Une seule fois, il a franchi le pas.
J’étais assise à la table de la cuisine. C’était un dimanche en fin de journée. Il était parti, comme tous les dimanches après le repas. On ne savait pas ce qu’il faisait de ses après-midi dominicaux. Ça m’intriguait, ces heures loin de la maison. Il allait où, avec qui ? J’interrogeais ma mère, elle se dérobait par une banalité ou une autre question : «On est pas bien, toutes les trois ?» Je le fuyais, mais, en même temps, tout tournait autour de lui. Puisqu’il avait le pouvoir terroriste de moduler l’air et l’ambiance, j’étais en permanence obsédée par lui. Ma mère cuisinait un coujenaze. Une recette humble de chez nous. Des pommes de terre et des haricots, qu’il fallait cuire à petit feu jusqu’à ce que l’eau s’évapore entièrement. Tout se mélangeait alors sans former une purée. Les haricots devenaient tendres, les patates fondantes. Ma mère cuisinait avec un rien. Parce qu’elle n’avait rien, elle grappillait des centimes où elle pouvait. Mais jamais la mitraille qu’elle trouvait dans les poches des pantalons de mon père avant de les laver. Rien n’était gratuit avec lui. Il l’avait giflée pour cinq centimes laissés délibérément sur la table. La chair des poulets était raclée, les os recuits pour un bouillon. Il lui arrivait souvent de demander un crédit à la gérante du petit commerce villageois. Mon père achetait un cochon par an. «C’est bon pour les truies», il disait.
Ce dimanche, dans la cuisine crépusculaire, je dessinais un tigre ou, plutôt le buste d’un tigre bonard et pas dangereux pour un sou. Une bouille tachetée, une casquette jaune et rouge, un pull bleu. J’avais plié les feuilles en deux, puis agrafé le long de la pliure. Dans ce livret bricolé avec ma maladresse enfantine, une histoire imaginaire dont je n’ai pas gardé de souvenir précis. Je ne me rappelle que l’exaltation de disposer un mot après un autre. Ce n’était même pas compliqué. C’était être loin de cette maison. J’avais adoré ces heures, les jours précédents, à plat ventre sur mon lit, quand les phrases s’étaient nouées d’elles-mêmes, jusqu’au point final. Une émotion ardente qui ressuscite à chaque fois que j’y pense. Ces mots connus de tous, arrangés à ma sauce, accolés à un adjectif plutôt qu’à un autre, formaient ce truc qui n’existerait pas sans moi. Ce n’était pas de la fierté́, c’était une joie solitaire avec un pouvoir magique immense : m’extirper de ma vie.
Il regarde par-dessus mon épaule alors que je peau- fine ce félin de gosse. Je n’avais aucun don pour le dessin, mais il fallait bien une couverture pour mon livre ! Je ne sais pas ce qui l’a attendri. Mon laisser- aller innocent – courbée, bras à l’équerre en train de colorier – ou alors l’odeur du repas, ou l’ambiance de la maisonnée, ou cette vision idéalisée de la famille au moment où il a pénétré dans la cuisine et qu’il nous a vues, ma mère et moi. A moins que ce ne fût-ce qu’il avait vécu durant son après-midi. Je ne sais pas, mais il a posé sa main large et calleuse sur mon crâne. Je me suis raidie d’un coup, sur la défensive.
«Tu fais quoi ?
– Ben, tu vois bien.
– Arrête de faire la maligne avec moi.»
Il retire sa main.
Je savais qu’il ne fallait jamais se risquer à le provoquer, mais, cette félicité-là, il ne la gâcherait pas. Ni le bonheur dense de fignoler cette historiette que je voulais montrer à ma maîtresse dès le lendemain.
Avec un ton hautain, aussi péremptoire que je pouvais l’adopter du haut de mes huit ans, j’ai osé :
«Un tigre, cher ami.»
2. J’avais entendu cette expression – «cher ami» – en sortant de la messe, dans la bouche du docteur Fauchère, à qui on ajoutait, avec déférence, l’article défini. «Le» docteur Fauchère était le médecin de notre village montagnard, l’un des rares universitaires à cette époque. Ce matin-là, Gaudin, le boucher, lui faisait des courbettes sur l’esplanade de l’église. Le docteur Fauchère avait ponctué la conversation d’un «merci, cher ami». Qu’est-ce que ça sonnait bien dans sa bouche ! Le sourire chaleureux, juste ce qu’il fallait entre la politesse et la retenue. Je trouvais que ce «cher ami» donnait un air important à celui qui le prononçait et signifiait clairement à son interlocuteur qu’il n’était pas du même rang. En douceur, avec subtilité. Alors j’ai osé crânement, «cher ami». Mon père était inculte, mais il avait l’instinct des méchants et des animaux. Comme Micky, le chat d’Emma, ma sœur, qui ne traînait jamais dans ses pieds, détalait sitôt que la Peugeot 404 bleu ciel de mon père apparaissait dans la cour en terre devant la maison. Je ne lui avais jamais laissé entrevoir mon mépris ni ma haine muette. Mais ce «cher ami» signait le premier tir de notre combat, qui ne se terminerait même pas avec la mort.
J’aurais pu anticiper, j’avais toujours les sens en éveil, la peur comme boussole. En une seconde, il a empoigné ma tête et m’a soulevée. La chaise est tombée. Mes oreilles étaient emprisonnées par ses paluches d’ogre. Je voyais ma mère épouvantée, en face de moi. Il m’a lâchée, je suis tombée. Je pensais que c’était fini. Juste un mouvement d’humeur. Il m’a tirée par l’avant-bras. Depuis la cuisine jusqu’à ma chambre. Je me cognais au montant des portes, contre les murs. J’ai entendu ma mère hurler son prénom. Je crois que c’était la première fois que je l’entendais de sa bouche : «Louis, non, Louis, laisse-la, elle est petite.» Louis a fermé la porte de la chambre, je n’ai pas eu le temps de me relever, mon épaule me faisait mal. J’étais au sol et il me frappait les fesses, le dos. Il m’a retournée, a serré ses mains en étau autour de mon cou. Il avait le visage rouge et déformé, les yeux exorbités et déments. Et un sourire. C’était immonde. A voir et à ressentir. Si je ne connaissais pas encore la manière dont les traits se métamorphosent sous la puissance de la jouissance, ou du pouvoir sur l’autre, j’ai vu la bestialité d’un homme, un père, le mien. Au-dessus de moi, il avait relâché l’étreinte de ses mains de géant, les balançait partout sur mon corps maigrichon. Ma tête, mon torse, mes bras. Au lieu de me protéger, sidérée, je le regardais les yeux écarquillés à me faire mal aux paupières.
Ma mère a fait valdinguer une poêle sur son crâne presque entièrement déplumé. De surprise, il a cessé net. S’est levé, lui a balancé une gifle monumentale qui l’a projetée contre le mur. Je tremblais, j’avais uriné sans m’en rendre compte. Je ne pleurais pas, j’ai vomi, me suis évanouie. Je me souviens des murmures, de la caresse chaude d’une lavette sur mon front, de la lumière tamisée. Quand j’entrouvre les yeux, ma mère, et derrière elle, «le» docteur Fauchère. C’était notre Sauveur. Il allait nous sortir de notre trou pestilentiel. J’en étais certaine. Il avait le regard doux, il n’était pas comme les autres, je sentais bien qu’il était instruit et, de fait, son intelligence, pensais-je, nous libérerait.
«Alors, Jeanne, tu as joué les cascadeuses ?»
Il me taquine, ça ne peut pas être autrement. Qu’est- ce qui est pire ? Être un salopard ignare ou un homme subtil, mais suffisamment lâche pour ne pas voir qu’une gamine de huit ans a été rossée ? Avant de le mépriser définitivement, j’ai tenté la franchise, il se pouvait que je n’aie pas l’air si cabossé.
«C’est mon père.
– Ton papa ? Tu veux voir ton papa ? Mais il n’est pas là, ton papa.
– Non-non-non-non.» C’est une prière, non-non-non-non, j’élève le ton, mais ma voix est fluette : «C’est pas vrai. C’est mon père qui m’a tapée.»
Il passe la main sur mon front : «Ça va passer, il faut la surveiller cette nuit.» Des murmures encore, et surtout la trahison de cet homme que je vénérais, pas plus tard que ce matin. J’épiais ses expressions lorsque nous allions à son cabinet ou à la messe du dimanche. Je m’étais inventé un personnage de bienveillance, de supériorité et de bonté́. Je ne voyais ni hypocrisie ni suffisance. Il avait, sous mes yeux, maintes fois démontré – par un sourire malin, un regard, un froncement de sourcils ou par la façon de bouger sa tête face à un patient – son éducation plus sophistiquée et supérieure à beaucoup dans notre village rustaud. Et moi, gamine orgueilleuse, je m’étais empressée de singer ce bon vieux docteur Fauchère. Ce «cher ami» me valait une dérouillée monumentale, une épaule démise, des bleus, des courbatures.»

Extraits
« Dans ce bled, réputé loin à la ronde pour son manque solidarité et son inclination à la méchanceté, ils étaient venus en masse se repaître de notre misère publique. Ma colère, compagne éternelle, éventrait mon estomac. J’aurais dû ne pas faillir en public. Je n’ai pas pu. Sitôt sur le parvis de l’église, endolorie, j’explose. C’est laid, ça entache la solennité du moment Ma mémoire, pourtant intransigeante et impeccable, a effacé le monologue que j’ai vomi au visage de mon père. Une tante que je connais à peine, sœur de ma mère, m’entraîne alors que je hurle, ça je me le rappelle: «Tu l’as violée, tu l’as tuée.»
Mes adieux à ma sœur se sont terminés au sommet de ces marches en pierre. On m’a emmenée de force à l’internat. Je sautais comme un cabri, j’éructais, je bavais, le mari de ma tante m’a giflée: «Elle fait une crise de nerfs, appelle un docteur.» Une cousine m’a chaperonnée pour la nuit. J’émergeais, me rendormais, me réveillais en pleurant. Des cauchemars sombres, mon père qui m’étrangle. Je manque d’air, j’entends des cris, des «J’appelle la police» de la surveillante de l’internat Il est là, complètement ivre: «Je vais te tuer, sale garce!» Je ne réagis pas, sonnée par les médicaments. » p. 54

« J’aurais tout donné pour me nourrir de réminiscences heureuses. Repenser, la joie au cœur, à cette gommette coccinelle qui avait ensoleillé le visage de maman, à l’écureuil qu’Emma et moi avions essayé de capturer, en vain, durant un après-midi entier, à Paul endormi contre mon dos, à mon corps plongé dans l’eau vivace du lac Léman alors que le ciel est prêt à imploser de rouges, aux baisers sur le front, au temps arrêté devant un coucher de soleil ahurissant à Querceto avec Marine, à cet inconnu qui dit merci avec un sourire, à l’eau turquoise du lac de Moiry, aux errances sur les bisses, aux terrasses, aux soirées, à Nina Simone ou à L’Homme qui plantait des arbres, que j’avais relu mille fois. À la place, infuser dans les limbes de mon chaos. Demeurer dans cette destructrice intranquillité. Je ne m’en arracherai pas. » p. 195-196

À propos de l’auteur
JOLLIEN-FARDEL-sarah©marie_pierre_cravediSarah Jollien-Fardel © Photo Marie-pierre Cravedi

Née en 1971, Sarah Jollien-Fardel a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine avec son mari et ses deux fils. Devenue journaliste à plus de trente ans, elle a écrit pour bon nombre de titres. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef du magazine de libraires Aimer lire. Les lieux qu’elle connaît et chérit sont les points cardinaux de son premier roman. (Source: Sabine Wespieser Éditeur)

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Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi

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En deux mots
À 10 ans Noah décide qu’il sera président des États-Unis et part recueillir des signatures. L’un des premiers signataires est un vieil homme, séduit par le culot du garçon. Deux vies qui réservent bien des surprises

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Noah et la shoah

Camille Andrea nous régale à nouveau avec ce roman qui met aux prises un garçon de dix ans qui se rêve président et un rescapé de la Seconde guerre mondiale. L’auteur du sourire contagieux des croissants au beurre signe un conte plein de vitalité.

Pour réussir sa vie, il faut faire preuve d’ambition et d’une volonté de fer. C’est ce que ce dit Noah, 10 ans. Le garçon de Nashville décide de faire du porte à porte pour rassembler un millier de signatures. Quand il sonne à la porte de Jacob Stern, le vieil homme est séduit par le culot du petit métisse qui a déjà rodé son discours, qui commence par dire merci. Une entame qui intrigue le septuagénaire qui décide pourtant de ne pas signer d’emblée de peur de ne pas revoir cet esprit vif qui vient meubler sa solitude.

Au fil de leurs échanges on va en apprendre un peu plus sur leurs vies respectives. Noah a perdu sa mère et doit aider son père qui tient une pizzeria. Le veuf est aigri, sévère et ne fait guère preuve d’affection envers son fils. Il entend être respecté et entend mettre fin aux rencontres avec ce vieux pervers. À tout prendre, il le préfère encore lorsqu’il se plonge dans ses volumes d’encyclopédie.
C’est d’ailleurs à l’aide de ses livres qu’il va en savoir davantage sur cette Shoah dont Jacob Stern a été l’une des victimes. Un passé que la maladie d’Alzheimer va peu à peu effacer et qui est consigné dans cinq cahiers «à brûler après ma mort sans les lire». Car au fil du récit, on va découvrir que le monde n’est pas manichéen, mais paré de nombreuses nuances, que derrière une vérité peuvent se terrer bien des mensonges. Alors, si Noah doit ne retenir qu’une chose de ses visites chez le vieil homme, c’est la complexité du monde, c’est la difficulté à décider en conscience.
Camille Andrea, dont on rappellera qu’il s’agit d’un auteur reconnu publiant sous pseudonyme, joue avec beaucoup d’à-propos ce jeu des masques dans ce conte qui mêle humour et gravité. D’une plume légère, il nous entraîne dans un monde du faux semblant et de la duplicité. Mais la vertu première de ce roman qui se lit avec gourmandise, c’est la belle démonstration qu’il nous propose: ne jugez pas avant d’avoir en main toutes les pièces du dossier.

Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi
Camille Andrea
Éditions Plon
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782259312011
Paru le 19/05/2022

Où?
Le roman est situé aux Etats-Unis, principalement à Nashville. On y évoque aussi Washington et l’Allemagne, notamment Auschwitz.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Noah, 10 ans, entra dans la vie de Jacob avec la force d’une tempête. Une rencontre qui changera tout et qui donnera la plus improbable des amitiés.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Quatre secondes et cinquante centièmes. C’est le temps que Noah, enfant métisse de 10 ans, a pour convaincre chaque personne du voisinage qu’il sera le prochain président des Etats-Unis. C’est peu, quatre secondes et cinquante centièmes, mais ce fut suffisant pour Jacob Stern, vieil homme de confession juive de soixante-quinze ans.
Noah venait d’entrer dans la vie de Jacob avec la force d’une tempête, l’abreuvant de jolis mots et de belles espérances. Une rencontre entre deux générations, deux visions du monde et de l’avenir. Un vieil homme qui a perdu goût à la vie et en proie au vide destructeur, et un enfant ambitieux, lumineux, au discours d’un politicien de cinquante ans. Ils n’ont en commun que les souvenirs qu’ils ont créés ensemble autour de donuts au chocolat et de grands verres de lait. Souvenirs que Jacob oubliera un jour et que Noah ressassera toujours.
Une rencontre qui changera tout et rien. Elle ne ralentira pas la perte de mémoire de Jacob, elle ne rendra pas forcément Noah président. Mais elle leur fera réaliser que rien n’est écrit. Et qu’il suffit de le comprendre assez tôt pour ne pas subir sa vie, mais au contraire la construire.
Un roman qui nous montre qu’on ne peut réellement connaître un homme sans avoir entendu chaque versant de son histoire. Les gens ne sont pas toujours ce que l’on croit. Le monde n’est ni noir ni blanc, il est teinté de nuances et de choix difficiles. Jacob le sait que trop bien, Noah le saura bientôt.
Un livre d’une humanité bouleversante sur la fragilité de la mémoire et de l’âme humaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Valmyvoyou lit

Les premières pages du livre
« J’ai appris très tard que mon nom de famille était le nom d’un village du cœur de l’Italie dans lequel s’était réfugié un grand nombre de juifs. Persécutés, nombre d’entre eux durent se convertir au catholicisme pour ne pas être tués. On baptisa ces premiers avec le nom de l’endroit où ils habitaient. Voilà comment mes ancêtres s’appelèrent Andrea. Cette histoire familiale est, sans nul doute, à l’origine de ce roman.
Et bien que je ne me sente ni juif(ve) ni d’aucune autre religion, d’aucun peuple, bien que je ne me sente tout simplement qu’humain(e), d’une seule planète, la Terre, bien que ma culture soit multiple et s’inscrive dans tous ces mélanges qui m’ont engendré(e), je souhaitais dans le présent roman rendre un hommage à ce petit bout d’histoire qui est le mien, à cette petite goutte de sang qui court dans mes veines comme dans celles de millions de juifs dans le monde.
Je souhaitais également aborder des questions plus philosophiques. Peut-on changer ? Peut-on punir un vieil homme pour quelque chose qu’il a fait dans sa jeunesse ? Cela a-t-il une quelconque utilité ? Je ne juge pas, je m’interroge. Ce roman ne pourra y répondre, car je n’y ai moi-même pas trouvé de réponse. Peu importe, après tout. Le principal est de s’être posé la question, d’avoir vibré avec Noah, d’avoir tremblé en apprenant le terrible secret de Jacob.
Vous ne savez toujours pas qui se cache derrière le pseudonyme de Camille Andrea, et vous continuez cependant à lire mes histoires. Ce sont elles qui, derrière le masque, importent vraiment et sont les plus sincères.
Un nom ne sert à rien pour écrire un livre.
Seule une bonne histoire compte.
Je vous aime tant. Vous êtes ma raison de continuer à me lever le matin pour lier les mots sur le clavier d’un ordinateur, ma raison de rêver, de créer.
Pour tout cela, merci. Camille Andrea

Lundi
Je n’ai jamais bien compris pourquoi les gens n’aiment pas les lundis. Je n’ai jamais aimé les jugements gratuits non plus, faits à l’emporte-pièce. Les préjugés. On dit qu’il y a des jours qui valent moins que les autres, puis on dit qu’il y a des sous-hommes, des sous-races. On vilipende le lundi, et puis on finit par vilipender les gens. Qu’ont de moins les lundis, je vous le demande ? Molière disait, dans la bouche de son Dom Juan, que les débuts ont des charmes inexprimables. Or, le lundi est le début de la semaine. C’est le moment où tout est encore possible, où tout reste à faire. La jeunesse de la semaine, dirais-je si j’étais poète. Et la jeunesse, Dieu ce qu’on la regrette quand on arrive à l’hiver de notre vie, vous verrez ça, et bien plus tôt que vous ne le pensez. Lorsqu’il n’y a plus rien à regarder devant, qu’il ne nous reste plus qu’à regarder au-dessus de notre épaule, tous ces souvenirs, ces regrets laissés derrière. Quand on est au lundi de notre vie, tout est à venir. Au lundi de notre vie, tiens, voilà que je continue à faire de la poésie.
Quoi qu’il en soit. Les plus belles choses de ma vie se sont produites un lundi. Enfin, je crois, si la mémoire ne me fait pas défaut. Elle a tendance à s’effriter un peu dernièrement. Il serait peut-être temps que je vous raconte cette histoire, avant que je ne l’oublie.
L’histoire d’un lundi merveilleux. D’un lundi inoubliable.
L’histoire de ce plus beau lundi de ma vie qui, c’est un comble, tomba un mardi.

PREMIÈRE PARTIE
NOAH D’AMICO

Une porte
Août 1992
— Merci, dit Noah lorsque la gigantesque porte s’ouvrit devant lui, en employant le même mot qu’il avait prononcé lorsque la gigantesque porte de chacune des cinq maisons de l’allée auxquelles il avait frappé auparavant s’était ouverte.
Telle était la stratégie qu’il avait mise au point après avoir passé la journée précédente à se prendre des portes en bois, en métal, blindées, en verre, en grillage de cage à poules, de toutes sortes, en pleine figure à peine son « bonjour » prononcé. C’était une évidence, de par son âge, on le prenait pour un élève d’une école du coin et on s’attendait à ce qu’il sorte de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui ou un paquet de coupons de tombola multicolores, pour pouvoir payer à sa classe un voyage de fin d’année en Californie ou en Floride, et aller voir les dauphins, animaux que l’on apercevait rarement dans le coin, en plein cœur du Tennessee.
Enfin, cela, c’était dans le meilleur des cas. Car le petit garçon était noir, et dans ce quartier résidentiel, les gens n’avaient pas l’habitude de voir des petits garçons noirs sonner à leur porte. Et dans ce quartier, les gens n’étaient pas curieux de savoir si ce petit garçon noir sortirait de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui, des coupons de tombola ou un pistolet automatique pour les braquer. Dans ce quartier, on ne semblait guère aimer les tombolas, ni les calendriers, et encore moins les pistolets automatiques. Ou tout simplement les enfants qui se payaient des voyages de fin d’année en Californie ou en Floride avec l’argent d’une tombola à laquelle on ne gagnerait (si jamais l’on gagnait) qu’une brosse à dents électrique, un porte-clefs ou deux verres gratuits de cet infect punch que la directrice de l’école aurait sûrement concocté pour l’occasion, dans la bassine où elle avait l’habitude de prendre des bains de pieds ou de tremper ses varices.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Celle que l’on se faisait de ce petit garçon, malgré son costume et sa cravate, malgré ses cheveux bien peignés en boule et ses airs de bonne famille, ne devait pas être des meilleures, car c’était à peu près le temps que les gens mettaient à lui claquer la porte au nez. Quatre secondes et cinquante centièmes. Noah avait compté dans sa tête. Même si les centièmes de seconde, ce n’était pas très pratique à compter dans une tête de petit garçon. Quatre secondes et cinquante centièmes, c’était juste le temps de faire un beau sourire, juste le temps que les muscles zygomatiques majeurs et mineurs s’activent, et puis les gens refermaient amicalement cette maudite porte en accompagnant le geste de formules diverses, polies, mais toujours humiliantes. « Désolé mon garçon, mais je n’ai pas de monnaie », « Cela ne m’intéresse pas », « J’ai déjà donné ». On le refoulait comme un vulgaire marchand de tapis. Si seulement on lui avait laissé une petite chance de s’exprimer, il aurait pu expliquer qu’il ne voulait pas d’argent, qu’il ne voulait rien vendre. Il aurait pu expliquer que ce n’était pas lui qui avait besoin d’eux. Mais eux qui avaient besoin de lui. Car il allait bientôt devenir leur président. Le président des États-Unis.

La même porte
Voilà comment, à la place de « bonjour », il en était arrivé à dire « merci ».
En prononçant ce mot, sans autre préambule, le petit garçon avait remarqué qu’il suscitait la curiosité immédiate des adultes. Intrigué, désarçonné, on lui demandait « Merci pour quoi ? ». Et il était déjà trop tard. Le poisson avait mordu à l’hameçon. « Alors voilà, je vous dis merci parce que… » La conversation était engagée et l’enfant, lançant discrètement son petit pied en avant pour bloquer la porte, déballait le discours qu’il avait appris par cœur et répété cent fois devant le miroir de sa penderie, avec un débit de trois mots à la seconde, à la manière d’un commerçant, d’un marchand de voitures d’occasion. Il fallait convaincre rapidement. En réalité, il ne demandait qu’une simple signature. Juste un nom suivi d’un petit gribouillis qui feraient de lui le prochain président des États-Unis. C’était tout ce qu’il demandait, devenir le prochain président des Américains pour pouvoir ramener la paix dans le monde. En somme, trois fois rien pour un gamin de dix ans.

Un vieux
— Mais tu n’es qu’un enfant !
Le vieux le regardait, immobile et gigantesque, dans le cadre en bois de sa porte. Tel un caméléon, sa peau, jaunie, en avait pris la couleur. Un vieillard en bois.
— J’ai dix ans ! se défendit l’enfant, comme il aurait répondu « j’en ai quarante ».
— Vois-tu mon garçon, je ne suis pas expert en la matière, et je ne voudrais pas te décourager, mais ne faut-il pas être majeur pour devenir président ?
— C’est ce que dit mon père.
— Eh bien, tu devrais l’écouter de temps en temps, répondit l’homme en grattant une croûte de son crâne chauve, ce qui fit perler une minuscule goutte de sang. Les adultes ont quelquefois raison, tu sais.
Il semblait ne pas encore avoir réalisé qu’il parlait politique avec un garçon de dix ans sur le perron de sa maison. Il l’observa un instant. Il n’y avait pas d’enfants noirs dans le quartier. Il n’y avait pas d’enfants, d’ailleurs. Ni noirs, ni blancs, ni verts, ni rouges. Et à moins qu’une nouvelle famille ne se soit installée pendant la nuit, cet enfant n’était pas d’ici, ce qui ne déclencha pourtant aucune once d’inquiétude chez le vieux. Cela se voyait, cet enfant, avec son costume et ses souliers vernis, ne représentait aucune menace pour un vieillard, aussi fébrile fût-il.
— Cela fait bien longtemps que j’ai arrêté d’écouter les grandes personnes, reprit Noah. Et puis, pour ce qui est de mon père, nos opinions divergent sur bien des matières.
Pendant quelques secondes, le vieux se demanda pourquoi cet enfant n’avait tout simplement pas frappé à sa porte pour récupérer son ballon qui serait tombé par-dessus la clôture de son jardin. Comme le faisaient tous les enfants du monde. Il lui aurait dit qu’il n’avait vu tomber aucune balle de son côté de la palissade, le garçon serait reparti, et lui aurait pu retourner s’asseoir devant sa télé éteinte à compter les minutes qui passent. Mais l’enfant n’avait pas l’air de jouer à la balle, avec son costume gris et sa cravate rouge, avec ses cheveux peignés en boule et ses allures de premier de la classe. De plus, il y avait bien longtemps que les enfants ne jouaient plus à la balle dans cette rue. Que des vieux, donc. Des vieux qui consacraient le plus clair de leur temps à regarder la télé, assis dans leur fauteuil. Des vieux qui attendaient la mort. Un vrai mouroir, voilà ce qu’était devenue cette rue depuis que les enfants n’y jouaient plus à la balle ; voilà ce que devenaient toutes les rues lorsque les enfants n’y jouaient plus à la balle.
Et puis le vieux se demanda si c’était déjà Halloween, avant de se rappeler que la fête des Morts tombait vers la fin de l’année. Il ne savait plus la date exacte. Mais en jetant un coup d’œil par-dessus l’enfant, il reconnut la rue cramoisie et le goudron chaud caractéristiques de l’été. Halloween n’arriverait que dans quelques mois. Cela tombait bien, car depuis que les enfants ne jouaient plus à la balle dans la rue, il n’achetait plus de bonbons.
Il fallait se rendre à l’évidence. Ce garçon ne voulait pas récupérer sa balle. Ce garçon ne réclamait pas de bonbons. Ce garçon était bizarre.
Le vieux loucha sur le gros badge que l’enfant avait épinglé, comme les vendeurs de bibles, au col de sa veste. Au milieu : son visage noir sur fond blanc. Au-dessus : JE VOTE. Au-dessous : NOAH. JE VOTE NOAH D’AMICO, en majuscules et typographie Garamond, taille 16, de couleur magenta, rose pour le commun des mortels. Le vieux avait été imprimeur et il reconnaissait toutes les polices d’écriture d’un seul coup d’œil. JE VOTE NOAH D’AMICO. Quelle était donc cette fantaisie ? Le vieux fronça les sourcils, et son regard devint plus austère. Il n’avait jamais aimé la fantaisie. Il en avait toujours eu peur. On ne contrôlait pas la fantaisie. C’était une grosse bête qui débordait de toute part, qui s’échappait des conventions, comme un poulpe d’une bassine. C’était dangereux, la fantaisie. C’était en général le début des problèmes.
— Noah D’Amico, dit l’enfant en tendant sa main.
— Jacob Stern, répondit le vieux en la serrant vigoureusement.
— Il faut avoir plus de trente-cinq ans pour se présenter, reprit le garçon, étranger aux soupçons de son interlocuteur. Mais je ne compte pas gâcher les vingt-cinq prochaines années de ma vie à attendre d’avoir le bon âge. La maturité intellectuelle est un concept relatif. Cela a été prouvé par d’éminents scientifiques de notre pays. C’est maintenant que le peuple américain a besoin de moi.
— Et qu’est-ce qui te dit que le peuple américain a besoin de toi maintenant ?
— C’est bien simple. J’ai la solution miracle.
— La solution miracle ? Cela fait un peu réclame pour détergent, tu ne trouves pas ?
— Oui, la solution miracle. La solution finale, quoi.
— N’utilise pas ce terme, je suis juif. Enfin, je crois. Quelquefois, je ne me souviens plus très bien. Tu as donc une solution miracle pour quoi ?
— Pour tout. Pour la faim dans notre pays, la faim dans le monde, pour le chômage, la crise en Europe, l’immigration illégale, les armes à feu, la criminalité, la guerre au Proche-Orient, toutes les guerres, bref, une solution pour tous ces problèmes que les adultes ont créés et jusque-là échoué si lamentablement à résoudre.
— Et qu’est-ce qui te dit qu’un enfant pourrait réussir là où un adulte, avec un bagage conséquent et une expérience déjà bien complète de la vie, a échoué ?
— Vous connaissez le dicton : la vérité sort de la bouche des enfants. On ne peut pas en dire autant des politiciens.
— Ah, ça, c’est sûr ! s’exclama le vieux avant d’éclater de rire.
— Et puis, vous parlez de bagage, d’expérience, c’est peut-être justement cela qui les voue à l’échec. Un regard neuf, créatif, innocent sur le monde, voilà la clef de la réussite. Les enfants ne sont pas représentés au gouvernement, or, nous sommes concernés par les décisions qui sont prises aujourd’hui, car elles auront des conséquences demain. On bâillonne les enfants, on prend en otage leur avenir parce que l’on se moque de tout, parce que l’on se moque d’eux, parce que l’on se moque du futur, parce qu’il n’y a que le présent qui compte et l’argent que l’on peut se faire maintenant, pendant qu’on est encore en vie, et au pouvoir. Parce que les politiciens dépensent l’argent qui n’est pas à eux, comme s’il n’était pas à eux, justement, comme s’ils ne l’avaient pas gagné à la sueur de leur front, pour la simple et bonne raison qu’ils ne l’ont pas gagné à la sueur de leur front. Et tout ce que l’on gagne de cette façon n’a pas de goût. Si ce n’est celui insipide du trop vite acquis. Mon père n’aimerait pas entendre cela, car il n’aimerait pas savoir que je prépare ses pizzas avec la sueur de mon front. Oui, mon père tient une pizzeria. Il dirait que c’est sale, que ce n’est pas hygiénique. Mais bon, là n’est pas la question. Il faudrait que les gens fassent confiance à d’autres sortes de personnes maintenant. Oui, je suis un enfant. Oui, je suis métis. Oui, je suis différent. Mais si je ne me dis pas que je deviendrai le premier président américain issu des minorités, alors je ne le deviendrai jamais, c’est sûr. Et cela serait bien dommage, car j’aimerais mettre un grand coup de pied dans les préjugés et les conventions, montrer que quelque chose de différent est possible.
— C’est pas faux, dit Jacob, commençant à comprendre la logique du garçon.
Il était tout de même très impressionné qu’un enfant puisse parler de la sorte, dans un anglais impeccable, et que son esprit fût si bien façonné. La télévision, lorsqu’il l’allumait, ce qui lui arrivait de temps en temps, était pleine de programmes où l’on voyait des adolescents débiles avoir des conversations débiles sur des sujets débiles. Ils vivaient dans un appartement à plusieurs, passaient leur temps à ne rien faire si ce n’était se disputer, étaient incapables de débarrasser la table ou laver les assiettes après chaque repas. On désespérait de l’avenir des États-Unis, du monde, même. Alors, cet enfant-là, avec ses jolies manières et ses belles paroles, était comme un sauveur dans un monde préapocalyptique inévitable, un remède aux zombies sans cervelle que la société préparait pour demain.
— Si je laissais les autres décider de ce que je peux faire ou ne pas faire pour une simple question d’âge, simplement parce que j’ai dix ans, alors, je ne deviendrais jamais demain celui qu’aujourd’hui je me suis proposé de devenir. Quand on a un rêve, il faut aller jusqu’au bout, monsieur Stern, indépendamment de ce que disent ou pensent les autres. Indépendamment des barrières et des limites que chacun se met. Au XVIIe siècle, les pays européens n’étaient-ils pas gouvernés par des enfants ? Louis XV avait cinq ans lorsqu’il a succédé à Louis XIV. Et même si le pouvoir a été délégué à son grand-oncle, le jeune souverain a tout de même régné à l’âge de treize ans ! Et le monde allait-il plus mal ? Je me propose donc d’être cet enfant qui, dans l’histoire de l’humanité, sera le premier président des États-Unis âgé de dix ans.
— Ainsi donc, tu veux être le prochain Louis XV…
— Pourquoi pas ? L’esclavage n’existerait-il pas toujours si les hommes ne s’étaient pas révoltés un jour ? Et les Français n’auraient-ils pas toujours un roi aujourd’hui s’ils ne leur avaient pas coupé la tête à l’époque ? Si une poignée de rêveurs ne s’étaient pas donné les moyens d’aller voir ce qu’il y a ailleurs qu’autour de leur petit nombril, aurions-nous découvert la Lune ? Je crois que si nous ne changeons pas les choses, eh bien, elles restent telles qu’elles sont. Et elles pourrissent.
Le vieux pensa à toutes ces choses qu’il n’avait pas changées dans sa vie depuis quinze ans. Qui étaient restées telles quelles. Qui avaient pourri. Sa vie, qui avait pourri. Ses rêves, son espoir, sa joie de vivre, qui avaient pourri. Sans aller chercher bien loin, ce robinet de la cuisine qui fuyait et qu’il n’avait jamais réparé, ce qui avait toujours rendu sa femme furieuse. Mais pouvait-on comparer la Révolution française ou la conquête de la Lune avec le robinet de sa cuisine ? Peut-être, après tout, car la conquête de la Lune ne changeait rien à sa vie quotidienne, alors que son robinet…
— Ma politique ne se base pas sur l’apologie de l’immobilité, reprit Noah.
— En tout cas, tu parles sacrément bien pour un garçon de ton âge, dit l’homme, aussi amusé qu’impressionné, en croquant dans un donut au chocolat qui avait fondu dans sa main et dont il semblait s’être souvenu tout à coup.
L’enfant posa son regard sur le beignet, puis sur la petite bouteille de plongée que l’homme tenait dans l’autre main et traînait comme un chariot de courses. Il fixa de nouveau le donut au chocolat et avala sa salive. Il se présentait peut-être aux élections présidentielles, il n’en demeurait pas moins un enfant.

Un donut au chocolat
Le garçon était assis en face du vieux. Il tenait à présent lui aussi un donut au chocolat dans la main, l’observait comme s’il n’en avait jamais vu de sa vie.
— C’est un donut kasher, dit Jacob. Tu sais ce que ça veut dire ?
— Non.
— Cela signifie qu’il est conforme aux prescriptions rituelles du judaïsme.
— Je ne comprends pas.
— C’est un donut sain et pur.
Et tout en disant cela, le vieux pensa qu’il était ridicule de dire d’un donut qu’il était sain et pur. Un donut, c’était la plus grosse cochonnerie qu’il pouvait y avoir sur la Terre.
— Je suis juif, je te l’ai déjà dit ?
L’enfant haussa les sourcils.
Le vieux sourit. Ses yeux rétrécirent, menaçant à tout moment de disparaître derrière les sillons de ses rides.
— Ce n’est pas une maladie. Et n’aie pas peur, ce n’est pas contagieux !
Le vieux repensa à la célèbre tirade de Shylock dans Le Marchand de Venise qu’il n’avait jamais oubliée. Étrange pour quelqu’un qui commençait à tout oublier. Un juif n’a-t-il pas des yeux ? Un juif n’a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l’affection, de la passion ; nourri avec la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé aux mêmes maladies, soigné de la même façon, dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été que les chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ?
— Tu es catholique, toi ?
— Oui. Parce que mon père est catholique. Il est d’origine italienne.
— C’est vrai, il fait des pizzas.
— Et les meilleures du monde !
— Eh bien, c’est un peu la même chose. Catholique, juif. On croit en quelque chose. Et ça nous rend meilleur, enfin, je pense. Si tu veux être président de tous les Américains, tu devrais t’intéresser à toutes les communautés qui forment notre pays. Les musulmans, les bouddhistes, et tout ça.
— Je m’informerai auprès de mon conseiller.
— Tu as un conseiller ?
— Oui, un conseiller en douze volumes, cela s’appelle une encyclopédie.
Ils éclatèrent de rire et Noah mordit dans le donut avec vigueur. »

À propos de l’auteur
Derrière le pseudonyme Camille Andrea se cache un écrivain français bien connu du grand public.

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Blizzard

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En deux mots
En plein blizzard Bess sort de son abri avec un enfant qu’elle perd de vue après quelques secondes d’inattention. Commence alors une course contre la mort pour survivre et retrouver l’enfant, à la fois pour elle et pour la poignée d’habitants de ce coin d’Alaska partis à se recherche. Au long de ce récit haletant, on va découvrir leurs parcours respectifs.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Vous avez dit blizzard?

Marie Vingtras a construit son premier roman sur un intenable suspense, la course d’une femme et d’une poignée d’habitants pour tenter de retrouver un enfant qui s’est perdu dans le blizzard.

Dès les premières lignes de ce dramatique suspense, on est happé par l’urgence qui va pousser une poignée de personnes à affronter un terrible blizzard. Car Bess, malgré le froid et le vent, et sortie avec le petit Thomas, l’enfant que lui a confié Benedict, sans doute l’homme le plus aguerri dans ce coin de l’Alaska. Mais aussi l’homme qui n’accepterait pas de voir Bess revenir seule de son intrépide sortie dans le ventre du diable. Mais pour l’heure, il va laisser sa colère froide au chaud pour affronter à son tour le blizzard en compagnie de son ami Cole. Car désormais chaque minute compte.
Marie Vingtras passe de l’un à l’autre des personnages en courts chapitres qui nous permettent de découvrir ce microcosme et les raisons qui les ont poussés à s’installer dans cet environnement, cette «terre de désolation qui suinte le malheur». On peut ainsi, au fil des monologues qui s’enchainent, reconstruire le puzzle. D’abord en apprenant ce que font ici les deux personnages dont nous n’avons pas encore parlé, Freeman qui après le Vietnam a sillonné toute l’Amérique dans son van pour atterrir là: «C’était surtout le seul Noir à la ronde et il paraissait aussi incongru que Bess, quand elle est arrivée avec sa mini-jupe en velours et ses santiags blanches». Et Clifford le taiseux misanthrope et violent. Ensuite en découvrant les failles de Bess et Benedict, l’origine de leur relation et de la présence de Thomas, le neveu de Benedict.
Et alors que le temps se gâte encore dans cette blancheur qu’on croit éternelle, c’est bien la noirceur des âmes qui émerge et va nous entraîner vers un final époustouflant où se mêlent les deux grands thèmes du roman, la culpabilité et la paternité.
Marie Vingtras, que l’on sent nourrie de littérature américaine, de nature writing, réussit avec Blizzard une entrée remarquée en littérature.

Blizzard
Marie Vingtras
Éditions de l’Olivier
Premier roman
192 p., 17 €
EAN 9782823617054
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement en Alaska.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le blizzard fait rage en Alaska.
Au cœur de la tempête, un jeune garçon disparaît. Il n’aura fallu que quelques secondes, le temps de refaire ses lacets, pour que Bess lâche la main de l’enfant et le perde de vue. Elle se lance à sa recherche, suivie de près par les rares habitants de ce bout du monde. Une course effrénée contre la mort s’engage alors, où la destinée de chacun, face aux éléments, se dévoile.
Avec ce huis clos en pleine nature, Marie Vingtras, d’une écriture incisive, s’attache à l’intimité de ses personnages et, tout en finesse, révèle les tourments de leur âme.

Les critiques
Babelio
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Diacritik (Johan Faerber)
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En attendant Nadeau (Alexis Buffet)
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Blog Mélie et les livres
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A l’occasion des Correspondances de Manosque 2021, Marie Vingtras présente Blizzard © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Bess
Je l’ai perdu. J’ai lâché sa main pour refaire mes lacets et je l’ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n’allais pas tarder à déchausser et ce n’était pas le moment de tomber. Saleté de lacets. J’aurais pourtant juré que j’avais fait un double nœud avant de sortir. Si Benedict était là, il me dirait que je ne suis pas suffisamment attentive, il me signifierait encore que je ne fais pas les choses comme il faut, à sa manière. Il n’y a qu’une seule manière de faire, à l’entendre. C’est drôle. Des manières de faire, il y en a autant que d’individus sur terre, mais ça doit le rassurer de penser qu’il sait. Peu importe, j’ai lâché sa main combien de temps ? Une minute ? Peut-être deux ? Quand je me suis relevée, il n’était plus là. J’ai tendu les bras autour de moi pour essayer de le toucher, je l’ai appelé, j’ai crié autant que j’ai pu, mais seul le souffle du vent m’a répondu. J’avais déjà de la neige plein la bouche et la tête qui tournait. Je l’ai perdu et je ne pourrai jamais rentrer. Il ne comprendrait pas, il n’a pas toutes les cartes en main pour savoir ce qui se joue. S’il avait posé les bonnes questions, si j’avais donné les vraies réponses, jamais il ne me l’aurait confié. Il a préféré se taire, entretenir l’illusion, prétendre que j’étais capable de faire ce qu’il me demandait. Au lieu de cela, dans cette terre de désolation qui suinte le malheur, je vais ajouter à sa peine, apporter ma touche personnelle au tableau. Il faut croire que c’est plus fort que moi.

Benedict
Rétrospectivement, je crois que j’ai senti que quelque chose ne tournait pas rond. C’est un peu comme lorsque vous avez la sensation qu’un insecte vous chatouille l’oreille. Vous faites un geste pour vous en débarrasser, mais en réalité c’est une alarme, votre alarme interne, réglée au strict minimum. Pas assez forte pour vous faire bondir, mais juste assez pour vous empêcher de dormir tranquillement. Je dormais justement et je me suis réveillé en sursaut. Était-ce un pressentiment ou bien le courant d’air froid qui venait d’en bas ? Je ne sais pas. J’étais tellement fatigué d’avoir passé les derniers jours dans l’excitation, à relever les pièges, à ranger le matériel et à nous préparer avant que n’arrive le mauvais temps. J’ai toujours aimé les tempêtes, et surtout le moment juste avant, quand il faut tout protéger, boucher les interstices, rentrer assez de bois pour tenir quelques jours et se faire un espace clos, le plus hermétique possible. Et puis, quand la tempête est là, se claquemurer avec la cibi qui grésille, une tasse de café brûlant pour se réchauffer les mains et le feu dans la cheminée qui se rebelle à cause de la neige qui tombe dans le conduit et du vent qui s’y engouffre. J’entends la maison qui craque et qui gémit comme un petit vieux. Parfois, j’ai l’impression qu’elle me parle, comme elle a peut-être parlé à mes parents et à mes grands-parents avant eux, de génération en génération, jusqu’au premier Mayer qui a décidé de s’installer ici, en terre hostile, et de prétendre qu’il serait plus fort que la nature. La maison est encore debout et je suis bien au chaud à l’intérieur, protégé par ses murs, comme un diamant dans son écrin. Sauf que je suis tout seul. Quand je suis descendu de l’étage, la porte était grande ouverte et la neige s’était déjà engouffrée par paquets. Ça m’a énervé. J’ai crié : « Bon Dieu, Bess, tu peux pas fermer cette foutue porte ? On va tous crever de froid par ta faute ! », mais elle n’a pas répondu. C’est seulement à ce moment-là que j’ai vu que les bottes du petit n’étaient pas là et que leurs vestes n’étaient plus accrochées au porte-manteau. J’ai compris qu’elle était sortie avec lui, alors que même une fille aussi spéciale qu’elle aurait dû savoir qu’on ne sort pas dehors en plein blizzard.

Cole
Si le Seigneur m’entend, je jure solennellement que je boirai plus une goutte d’alcool. J’ai tellement mal à la tête avec le truc que ce salopard m’a fait boire. Appeler ça de l’eau-de-vie, c’est vraiment se foutre de la gueule du monde. Je sens plus ma gorge et j’ai le bide en vrac. C’est à vous donner l’envie de virer bonne sœur, même si j’ai pas l’attirail pour ça. Je sortais à peine des toilettes à cause de la courante que l’alcool m’avait causée quand ça a tambouriné de tous les diables à la porte. C’est pas un temps à mettre un bon chrétien dehors, alors je me suis reboutonné comme j’ai pu et j’ai attrapé mon fusil. On sait jamais ce qui peut courir les bois. J’ai crié : « C’est qui ? », un truc auquel un ours pourrait pas répondre, mais il y avait trop de vent dehors pour que je puisse entendre quoi que ce soit. Les coups ont redoublé. Ma foi, j’avais pas le choix. J’ai tourné le verrou, entrouvert la porte avec mon pied et j’ai visé l’entrebâillement au cas où. « Tire pas, Cole ! C’est moi ! » qu’il a crié. J’ai reconnu la grosse voix grave de Benedict. Il était couvert de neige, ça lui faisait comme des épaulettes de général de pacotille et il avait déjà le bout des cils tout blanc, avec des gouttes de givre comme des décorations de strip-teaseuses. Enfin je dis ça parce que j’en ai vu une en photo dans un magazine qui traînait chez Clifford. La fille avait des petites gouttes rouges au bout de ses faux cils, ça lui faisait un regard bizarre, comme une poupée. Il paraît qu’il y a des types qui aiment ça. Benedict m’a poussé d’un coup pour refermer la porte derrière lui. Il a même pas enlevé son couvre-chef. Il s’est appuyé contre le mur, a passé sa main sur son visage et puis il a dit, comme s’il avait vu passer un revenant : « Bess et le petit sont partis. Ils sont dehors. » C’était tellement crétin comme idée que j’ai rigolé. « Me fais pas rire, Benedict, elle est pourrie ta blague », je lui ai dit. « Tu crois que je serais sorti avec ce temps, juste pour te faire marcher ? » qu’il m’a répondu. J’ai vu rien qu’à sa tête qu’il était sérieux et bon sang, si c’était vrai, alors on avait du souci à se faire. Il a tout juste dix ans, le môme, et l’autre, elle a pas deux sous de jugeote. Je lui ai demandé : « Qu’est-ce qu’on fait alors ? » et il m’a répondu un truc qui m’a pas fait plaisir : « Qu’est-ce que tu crois ? On va les chercher. » Ça, c’était pire que la bibine de Clifford et j’ai eu comme une envie d’en reprendre une lampée.

Freeman
Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit avec ce temps. Le vent souffle tellement fort autour de la maison que je ne sais pas comment elle tient encore debout. J’ai l’impression que les murs sont pris dans un étau entre la poussée des rafales et la neige qui s’accumule. Dieu sait comment je vais réussir à en sortir quand tout sera fini. Lors de la première tempête que j’ai vécue ici, je suis resté bloqué deux jours. Il y avait bien cinq pieds de neige devant la porte et je ne pouvais pas ouvrir les volets des fenêtres que j’avais stupidement fermés, une erreur de débutant, m’avait dit Benedict. J’ai dû grimper jusqu’au grenier, à mon âge, et redescendre par la lucarne avec une corde. L’opération n’a pas tout à fait marché comme je le souhaitais. Je me suis déboîté l’épaule dans la chute et il a quand même fallu que je m’occupe de pelleter la neige avec mon bras valide avant de pouvoir trouver de quoi bloquer l’autre bras. Ce coup-ci, j’ai essayé de déblayer le plus possible tout autour de la maison en espérant que ce soit suffisant. C’est quelque chose qui ne s’invente pas, savoir survivre. Là d’où je viens, on n’a pas à se poser de questions pour savoir si la neige vous empêchera de sortir. Il n’y a pas de neige, pas le moindre flocon, et si j’avais le choix, je préférerais cent fois être là-bas plutôt que dans ce pays à supporter mes rhumatismes. Le froid, l’humidité, ce n’est pas bon pour ma vieille carcasse. Ce serait un comble d’avoir survécu à tout ce que j’ai connu pour mourir maintenant, moisi comme une vieille branche pourrie. Qu’est-ce que je fais là alors ? Je suppose que s’Il a voulu que nos routes se croisent et que je m’enterre au bout du monde, c’est qu’il y avait une bonne raison à cela. Il sait que je suis un pécheur, mais si mon Dieu de miséricorde a un plan pour moi, j’attendrai jusqu’à ce que la lumière soit faite. Je suis gelé, mais j’attendrai puisqu’il le faut. Et, pour être tout à fait honnête, je n’ai pas vraiment d’autre choix.

Bess
Je ne vois rien. La neige s’envole du sol en tourbillons et lorsque je lève les yeux vers le ciel c’est une vraie purée de pois. L’air est incolore, comme si toutes les couleurs existantes avaient disparu, comme si le monde entier s’était dilué dans un verre d’eau. Je regrette de ne pas avoir fait plus attention quand Benedict essayait de décrire le fonctionnement des blizzards au petit. J’aurais peut-être su ce qu’il fallait faire, à part ne pas sortir bien sûr, mais ça, il est trop tard pour le regretter. Je tourne le dos au vent, appuyée sur ce que je suppose être un rocher. À moins que ce ne soit un ours qui hiberne, ce qui réglerait mon problème. Je ne parviens pas à réfléchir à la conduite à tenir, mais je vais me transformer en bonhomme de neige si je ne bouge pas. Je ne suis pas complètement idiote, je sais dans quel pétrin je me suis fourrée. Il faut que je bouge, que je trouve le gosse ou que je retourne à la maison chercher Benedict, même s’il pourrait avoir envie de me décoller les oreilles à grands coups de baffes si je reviens seule. Je ne peux pas rentrer, je ne peux pas lui expliquer, ce serait trop d’un seul coup. Il est solide, mais il y a des choses qui sont trop dures à entendre. De toute façon, je ne peux pas laisser le petit tout seul. Puisque je ne sais même pas dans quelle direction aller, je vais marcher droit devant moi, c’est ce qu’il a dû faire. C’est bête parfois un gamin, ça fait des trucs sans réfléchir, à l’instinct, même un petit génie comme lui. Alors si je ne réfléchis pas, moi, j’avance tout droit. C’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire.

Benedict
Cole met un temps fou à se préparer, il traîne les pieds. Je ne peux pas vraiment lui en vouloir. Qui aurait envie de sortir avec ce temps ? Vivre ici c’est déjà dur quand il ne neige pas, mais en pleine tempête, c’est comme être dans le ventre du diable, d’après Freeman. Lui, je ne suis pas allé le chercher. Il est trop vieux et il ne voit pas bien loin. Je ne sais même pas ce qu’il est venu faire ici. J’avoue que j’ai bien ri quand il est arrivé il y a deux ans avec son van et son matériel flambant neuf. On aurait cru un jeune retraité en goguette, mais un retraité seul, dans un coin isolé, pas vraiment ce que vous vendent les formulaires. C’était surtout le seul Noir à la ronde et il paraissait aussi incongru au milieu du paysage qu’elle, quand elle est arrivée avec sa mini-jupe en velours et ses santiags blanches. Il n’avait pas tout à fait le profil d’un type qui serait venu se frotter à la nature sauvage, même s’il est bien plus en forme pour son âge que ne le seront jamais Clifford ou Cole à force de passer leurs soirées à boire. Je croyais qu’il ne tiendrait pas l’hiver avec ses mitaines et son bonnet, ce n’était pas vraiment l’équipement adéquat. Il est toujours resté évasif sur ce qu’il faisait avant d’arriver ici, si ce n’est qu’il avait été militaire dans sa jeunesse. Ça pouvait expliquer qu’il ait su comment tenir malgré le climat. On ne l’a pas aidé la première année. Les gens ont beau être solidaires dans le Nord, ils ne vont pas non plus tout risquer pour un inconnu. Une fois, je l’ai aidé à changer la courroie de sa motoneige. Il l’avait rachetée à Clifford, ce vieil escroc. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas acheter d’occasion par ici. Si leur propriétaire s’en est débarrassé, c’est qu’il y a une bonne raison à cela. Elle tombait tellement souvent en panne que Freeman a fini par éplucher tout le manuel que Clifford avait daigné lui donner. Ce n’était pas un grand sacrifice de sa part, il ne l’avait jamais sorti de son emballage, à se demander s’il sait seulement lire. Freeman a intégralement démonté la machine et, après l’avoir bricolée, elle marchait mieux que la mienne, ce qui n’était pas difficile. J’ai bien vu que Clifford était vexé qu’il ait réussi à la remettre à neuf alors qu’il n’y était jamais arrivé. Il avait cru lui jouer un mauvais tour en lui vendant une épave et il s’était retrouvé comme un idiot. Je me suis dit que Freeman avait de la ressource pour un vieil homme. Quand il s’est démis l’épaule, il est arrivé sans se plaindre et il m’a demandé si je pouvais l’emmener voir un médecin parce qu’il n’arriverait pas à conduire tout seul. Je ne vais pas mentir, ça ne m’arrangeait pas de faire cinquante miles jusqu’au dispensaire, mais je l’ai emmené quand même. S’il avait survécu à son premier hiver ici, c’est que la nature ne le rejetait pas. Peut-être que, d’une certaine façon, elle le tolérait. On ne peut pas en dire autant de Bess, ni du petit. Un jour, elle m’a dit que leur présence ici était un non-sens. C’était sa manière à elle d’exprimer ce que tout le monde pensait tout bas : ils n’avaient rien à faire là. Je ne sais pas si la nature les a absorbés ou si elle va les recracher, morts ou vivants. Tout ce que je sais, c’est que c’est de ma faute. Je n’aurais jamais dû les ramener. Même si j’avais promis à sa mère que je prendrais le petit avec moi, je n’aurais pas dû le faire. Je n’en serais pas là aujourd’hui, à chercher un gosse et une fille au milieu de la neige, au milieu de nulle part.

Cole
Une chose est sûre, j’avais pas envie d’y aller. Il faut vraiment être dingue, je me suis dit. En plus – mais ça, je l’ai évidemment pas dit à Benedict – ils sont peut-être déjà morts de froid ou d’une mauvaise chute, ou alors ils ont fait une sale rencontre. L’hiver a été long, il y a des animaux qui ont autant les crocs que moi. J’ai quand même prévenu Clifford avec la cibi et il m’a dit que c’était pas son affaire et qu’il avait pas l’intention de sortir avec ce temps. Ça m’a pas vraiment étonné, même si je pensais qu’il aurait quand même bien aimé retrouver la fille, à défaut du gamin. J’ai traîné autant que j’ai pu. J’ai cherché mes chaussettes les plus chaudes et aussi les petites fines en soie que sur les conseils du vieux Magnus j’enfile d’abord, même si elles sont tellement reprisées qu’elles ne tiennent plus que par l’opération du Saint-Esprit. Je savais bien qu’on allait se retrouver plus gelés que des Esquimaux. Benedict m’attendait, appuyé contre le chambranle de la porte. Il avait l’air d’avoir pris dix ans d’un coup. C’est sûr que les savoir dehors, c’était le pire truc qui puisse arriver, il était bien placé pour le savoir. Des types emportés au printemps par les rivières en crue, écrasés par l’arbre qu’ils étaient en train de tailler, ou retrouvés raides comme des bouts de bois dans des fossés, il en avait vu plus que son compte quand il était petit et que la scierie tournait encore. Mais un gosse et une bonne femme perdus dans le blizzard, autant que je m’en souvienne, c’était pas encore arrivé. Et Benedict savait bien pourquoi. Parce que ça n’a pas de sens, et qu’ici tout a un sens, parce que chaque geste vous coûte un effort et que Dame Nature, elle vous fait jamais de cadeaux. C’est ça le deal. Vous voulez vivre ici ? Profiter de l’air pur, du gibier, du poisson ? Être libre de vos actes, ne rendre de comptes à personne et peut-être ne croiser aucun être humain pendant des semaines ? Libre à vous. Mais le jour où vous vous retrouverez nez à nez avec un kodiak ou que votre motoneige ne voudra plus démarrer alors que vous êtes à des miles de votre piaule, il faudra accepter l’idée que personne vous viendra en aide, à part vous-même. C’est pas un truc que cette satanée bonne femme peut comprendre. J’ai fini par trouver les chaussettes. J’ai pris une vingtaine de cartouches pour le fusil. Benedict avait pris le sien et j’allais ouvrir la porte quand je me suis souvenu de la gnole de Clifford. Ça, c’était bien un truc à prendre pour une expédition aussi dingue. Sûr que j’en sentirais à peine les effets dans ce grand bazar. »

À propos de l’auteur
VINGTRAS_Marie_©Patrice_NormandMarie Vingtras © Photo Patrice Normand

Marie Vingtras est née à Rennes en 1972. Blizzard est son premier roman. (Source: Éditions de l’Olivier)

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Les Abeilles grises

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En deux mots
Les abeilles grises sont celles de Sergueïtch, apiculteur qui a le malheur d’être installé dans cette zone de l’Ukraine revendiquée depuis huit ans par les séparatistes pro-russes. Comme son auteur, aujourd’hui parti sur les routes pour échapper à la guerre, il va embarquer ses ruches et chercher un endroit plus «vivable» et nous faire découvrir son pays.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’apiculteur prend la route en Ukraine

Pour comprendre un pays il faut se pencher sur sa littérature. Andreï Kourkov, aujourd’hui réfugié dans l’ouest de l’Ukraine, vous en apporte une preuve éclatante avec Les Abeilles grises. Avec une plume subtile et pleine d’humanité.

Comme il le reconnaît volontiers lui-même, Andreï Kourkov n’aurait jamais imaginé en écrivant Les Abeilles grises que la guerre viendrait mettre un éclairage très particulier sur son roman. Lui qui est né à Leningrad, mais qui a grandi en Ukraine où vivait sa grand-mère, a fui Kiyv au lendemain des premières frappes de l’armée de Poutine pour trouver un refuge – très provisoire – dans l’ouest du pays où il poursuit son travail de résistance, stylo à la main. Le président du PEN Club ukrainien écrit, raconte, interpelle, traduit sans relâche.
Ironie du sort, c’est aussi dans cette région que part Sergueïtch, le personnage principal de son roman paru le mois dernier en France. Il raconte comment cet apiculteur tente de survivre dans cette zone du Donbass déchirée entre les séparatistes prorusses et les Ukrainiens devenue rapidement une sorte de désert, car presque tous les habitants ont fui, de peur d’être victime d’une balle perdue ou même d’un tir intentionnel à leur encontre. «Un coup de canon retentit quelque part au loin. Puis un autre une trentaine de secondes plus tard, mais comme provenant d’un autre côté. Quoi, ils dorment pas, ces abrutis? Ou c’est-il qu’ils ont décidé de se réchauffer? bougonna Sergueïtch, mécontent.»
Tout au long du livre c’est un réel plaisir de suivre les efforts de cet homme finalement aidé par Pachka, son ennemi. Car ce qui réchauffe le cœur et montre en creux toute l’absurdité de cette guerre, c’est la profonde humanité qui se dégage de leurs échanges. «Il le regardait et songeait que s’ils n’étaient pas restés les deux seuls habitants du village, jamais il ne lui aurait adressé de nouveau la parole. Ils auraient vécu ainsi parallèlement, chacun dans sa rue et chacun sa vie. Et jamais jusqu’à leur mort ils n’auraient eu d’autre conversation. S’il n’y avait eu la guerre.»
Non seulement, ils se parlent, mais ils vont finir par surmonter leur ressentiment et se comprendre.
La langue d’Andreï Kourkov, tout à la fois ironique mais qui ne peut se départir de la mélancolie de l’âme slave donne au quotidien de ce branquignol force et profondeur. À le suivre durant son odyssée vers l’ouest puis vers la Crimée, on ouvre avec lui les yeux sur les raisons de cette guerre – le matraquage de la propagande, la réécriture de l’histoire – on souffre avec les millions de déplacés, on partage leur souffrance. Mais on se nourrit surtout de deux mots qui pourraient sembler incongrus au vu de la situation, mais qui résonnent déjà comme une première victoire : espoir et poésie!

Les Abeilles grises
Andreï Kourkov
Éditions Liana Levi
Roman
Traduit du russe par Paul Lequesne
400 p., 23,00 €
EAN 9791034905102
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé en Ukraine, principalement dans la «zone grise» du Donbass avant de partir vers l’ouest du pays et en Crimée.

Quand?
L’action se déroule de 2014 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un petit village abandonné de la «zone grise», coincé entre armée ukrainienne et séparatistes prorusses, vivent deux laissés-pour-compte: Sergueïtch et Pachka. Désormais seuls habitants de ce no man’s land, ces ennemis d’enfance sont obligés de coopérer pour ne pas sombrer, et cela malgré des points de vue divergents vis-à-vis du conflit. Aux conditions de vie rudimentaires s’ajoute la monotonie des journées d’hiver, animées, pour Sergueïtch, de rêves visionnaires et de souvenirs.
Apiculteur dévoué, il croit au pouvoir bénéfique de ses abeilles qui autrefois attirait des clients venus de loin pour dormir sur ses ruches lors de séances d’«apitherapie». Le printemps venu, Sergueïtch décide de leur chercher un endroit plus calme. Ayant chargé ses six ruches sur la remorque de sa vieille Tchetviorka, le voilà qui part à l’aventure. Mais même au milieu des douces prairies fleuries de l’Ukraine de l’ouest et du silence des montagnes de Crimée, l’œil de Moscou reste grand ouvert…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV Info
RFI (Podcast De vive(s) voix)
France Culture (Guillaume Erner)
La Croix (Alain Guillemoles)

Les premières pages du livre
1
Le froid força Sergueï Sergueïtch à se lever vers trois heures du matin. Le poêle-cheminée bricolé de ses mains d’après un croquis relevé dans la revue Datcha bien-aimée, avec porte vitrée et deux plaques de cuisson circulaires, ne dispensait plus aucune chaleur. Les seaux de fer-blanc, posés à côté, étaient vides. L’obscurité régnant, il avait plongé la main dans le plus proche, et ses doigts n’avaient rencontré que des miettes de charbon.
« D’accord ! » grogna-t-il d’une voix ensommeillée. Il enfila un pantalon, glissa ses pieds nus dans des pantoufles – de grosses bottes de feutre amputées de leur tige –, jeta une pelisse sur son dos et, empoignant les deux seaux, sortit de la maison.
Il s’arrêta derrière la grange, devant le tas de charbon. D’un coup d’œil, il repéra la pelle – il faisait bien plus clair dehors que dedans. Les morceaux de houille tombèrent en pluie, heurtant le fond des seaux dans un grand fracas. Mais quand une première couche fut formée, le tintamarre s’éteignit, et leur chute devint presque silencieuse.
Un coup de canon retentit quelque part au loin. Puis un autre une trentaine de secondes plus tard, mais comme provenant d’un autre côté.
« Quoi, ils dorment pas, ces abrutis ? Ou c’est-il qu’ils ont décidé de se réchauffer ? » bougonna Sergueïtch, mécontent.
Il regagna l’obscurité de la maison. Alluma une bougie. L’odeur agréable, chaude et miellée, lui frappa les narines. Il perçut le discret tic-tac, familier et apaisant du réveille-matin, posé sur l’étroit rebord de fenêtre en bois.
Un peu de chaleur subsistait à l’intérieur du poêle, néanmoins sans papier ni copeaux de bois, il n’aurait pas été possible d’enflammer le charbon encore glacé après son séjour dehors, dans le grand froid. Quand les longues langues bleuâtres des flammes dansèrent enfin derrière la vitre noircie de suie, le maître des lieux ressortit de la maison. Un roulement de lointaine canonnade, à peine audible de l’intérieur, s’entendait à l’est. Mais un autre bruit, plus proche, attira l’attention de Sergueïtch : à l’évidence, une voiture venait de passer dans la rue voisine. De passer et de s’arrêter. Il n’y avait que deux voies traversant le village : la rue Lénine et la rue Chevtchenko, à quoi s’ajoutait le passage Mitchourine. Lui-même vivait rue Lénine, dans une relative solitude. La voiture, par conséquent, avait emprunté la rue Chevtchenko. Il n’y avait là également qu’un seul habitant : Pachka Khmelenko, lui aussi précocement retraité, presque du même âge, ennemi d’enfance depuis la toute première classe de l’école du village. Son potager donnait sur Horlivka, autrement dit Pachka était d’une rue plus proche de Donetsk que Sergueïtch dont le potager regardait de l’autre côté, vers Sloviansk. En pente, il touchait à un champ qui descendait encore pour remonter ensuite en direction de Jdanivka. La ville elle-même n’était pas visible, elle semblait se cacher derrière la bosse. Mais l’armée ukrainienne, qui s’était enterrée dans cette bosse, à l’abri de casemates et de tranchées, se faisait entendre de temps à autre. Et quand on ne l’entendait pas, Sergueïtch savait malgré tout qu’elle était là, tapie, à gauche de la plantation d’arbres que longeait un chemin de terre fréquenté naguère par les tracteurs et les camions.
L’armée s’y trouvait depuis trois ans déjà. Tout comme la pègre locale renforcée de l’internationale militaire russe qui, dans ses propres abris, buvait thé et vodka, au-delà de la rue de Pachka, au-delà des jardins, au-delà des vestiges de la vieille abricoteraie plantée à l’époque soviétique, au-delà des champs que la guerre avait privés de paysans, comme la prairie qui s’étendait entre le potager de Sergueïtch et Jdanivka.
C’était calme à présent ici ! Depuis deux semaines déjà. Pour le moment, on ne se tirait plus les uns sur les autres ! Peut-être en avait-on assez ? Peut-être économisait-on obus et cartouches pour plus tard ? Ou peut-être tenait-on à ne pas déranger les deux derniers habitants de Mala Starogradivka, chacun plus accroché à sa maison-exploitation qu’un chien à son os favori. Les autres Malastarogradiviens avaient voulu partir dès le début des combats. Et ils étaient partis. Parce qu’ils craignaient pour leur vie plus que pour leurs biens et qu’entre deux peurs, ils avaient choisi la plus forte. La guerre n’avait pas fait naître chez Sergueïtch de peur pour sa vie. Elle avait fait naître chez lui une certaine incompréhension ainsi qu’une brusque indifférence à tout ce qui l’entourait. C’était comme s’il avait perdu tout sentiment, hormis un seul : celui de sa responsabilité. Et encore, ce sentiment-là, capable de susciter de l’inquiétude à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il ne l’éprouvait qu’à l’égard de ses abeilles. Mais à présent c’était pour elles la période d’hivernage. Les cloisons dans les ruches étaient épaisses ; par-dessus, entre cadres et couvercle refermé : une feuille de feutre. À l’extérieur, sur chaque côté : des plaques de fer. Même si les ruches étaient remisées dans la grange, un obus perdu pouvait toujours tomber de n’importe où, les éclats alors fendraient le métal, mais peut-être n’auraient-ils plus la force ensuite de percer les parois de bois et de semer la mort parmi les abeilles ?

2
Pachka arriva chez Sergueïtch à midi. Le maître des lieux venait de verser dans le poêle un deuxième seau de charbon, et de poser la bouilloire dessus. Il pensait boire son thé en solitaire, mais il dut y renoncer.
Avant de faire entrer le visiteur importun, il couvrit d’un balai de paille la hache « de secours » adossée au mur. Si ça se trouve, Pachka avait pour se défendre un pistolet ou une kalachnikov. Comment savoir ? Il verrait la hache dans le couloir, et esquisserait le petit sourire agaçant qu’il affichait si bien lorsqu’il voulait montrer qu’il tenait son interlocuteur pour un imbécile. Or Sergueïtch n’avait pour se défendre qu’une hache. Rien d’autre. La nuit, il la rangeait sous son lit et son sommeil, pour cette raison, était tranquille et profond. Pas toujours, bien sûr.
Sergueï Sergueïtch ouvrit la porte à Pachka. Et émit un raclement de gorge peu amical à la suite de la montagne de griefs qu’en pensée il venait de déverser sur son voisin de la rue Chevtchenko, griefs qui semblaient ne jamais devoir connaître de prescription. En un instant, il s’était rappelé les vacheries commises par l’autre, ses coups par en dessous, ses cafardages auprès des profs, ses refus de laisser copier. Dites : après quarante ans, il aurait pu avoir déjà pardonné et oublié tout ça ! Eh bien, pardonner, ça oui ! Mais comment oublier, quand leur classe comptait sept greluches et seulement deux gamins : Pachka et lui ? Et qu’en conséquence Sergueïtch n’avait jamais eu d’ami à l’école, mais seulement un ennemi. Même si le mot « ennemi » avait quelque chose de trop sérieux et pesant. Au village on aurait dit qu’il était « chtit ». Le terme convenait mieux. Un « petit ennemi », en somme, dont personne n’avait peur.
« Eh, salut, Sergo ! », lui lança Pachka d’un air un peu tendu, en même temps qu’il entrait dans la maison. « On a eu de l’électricité cette nuit ! » annonça-t-il en jaugeant du regard le balai de paille, tenté de s’en servir pour faire tomber la neige de ses bottines.
Il empoigna le balai et, quand il vit la hache, une moue se dessina sur ses lèvres.
« Tu mens ! lui dit Sergueïtch avec calme. Si on avait eu de l’électricité, ça m’aurait réveillé ! Je laisse la lumière partout allumée pour ne pas rater les moments où il y en a !
– Tu dormais à poings fermés, faut croire ! Quand tu dors, même une bombe te réveillerait pas ! Et puis on en a eu qu’une demi-heure. Tiens, regarde… » Il montra son téléphone portable à son hôte. « J’ai quand même eu le temps de le recharger un peu ! Tu veux pas téléphoner à quelqu’un ?
– Je n’ai personne à appeler ! Tu prendras du thé ? demanda Sergueïtch sans un regard pour l’appareil.
– Du thé ? Mais d’où il sort ?
– D’où il sort ?! De chez les protestants !
– Non, sans blague ! s’exclama Pachka, surpris. Moi, il y a longtemps que je l’ai terminé ! »
Ils s’attablèrent. Pachka dos au poêle. Celui-ci, avec son tuyau de métal qui, telle une colonne, montait jusqu’au plafond diffusait une chaleur douce.
« Mais pourquoi est-il si clair ? » grommela le visiteur en regardant dans la tasse. Puis, tout de suite, d’une voix plus amène : « T’aurais rien à bouffer ? »
Les yeux de Sergueïtch se firent sévères.
« Je n’ai pas droit à l’aide humanitaire toutes les nuits !
– Moi non plus.
– Alors qu’est-ce qu’on t’apporte ?
– Mais rien ! »
Sergueïtch émit un grognement dubitatif. Trempa ses lèvres dans le thé.
« Eh quoi, cette nuit encore personne n’est venu ?
– Tu as vu quelqu’un ?
– Ouais, j’étais sorti chercher du charbon, il commençait à faire froid.
– Ah, mais ce sont les nôtres, de là-bas ! dit Pachka. Ils venaient en reconnaissance.
– Et qu’est-ce qu’ils cherchaient ?
– Ils vérifiaient s’il n’y avait pas des “Ukrs” dans le village !
– C’est bien vrai ? » Sergueïtch planta son regard dans les yeux fuyants de Pachka.
Celui-ci, collé au mur, rendit aussitôt les armes.
« Non, c’est pas vrai. C’étaient des gars, je sais pas qui. Ils ont dit qu’ils venaient de Horlivka. Ils proposaient une Audi pour trois cents dollars sans les papiers.
– Et alors, tu l’as achetée ? ricana Sergueïtch.
– Quoi, tu me prends pour un débile ? Si j’étais rentré pour aller chercher l’argent, ils m’auraient suivi et planté un couteau dans le dos ! Tu crois que je sais pas comment ça se passe ?
– Et pourquoi ils sont pas venus me voir, moi ?
– Je leur ai dit que j’étais seul dans le village. Et puis ça ne communique plus maintenant entre la Chevtchenko et la Lénine. Il y a un trou d’obus à côté de chez les Mitkov… faut un tank pour passer ! »
Sergueïtch restait silencieux. Mais il continuait de regarder Pachka, son visage chafouin qui aurait pu être celui d’un pickpocket vieillissant, bien des fois attrapé, tabassé, et par conséquent craintif. Pachka qui, à quarante-neuf ans, en paraissait dix de plus que Sergueïtch. À cause de son teint terreux peut-être, ou de ses joues usées, comme s’il s’était rasé toute sa vie avec une lame émoussée. Il le regardait et songeait que s’ils n’étaient pas restés les deux seuls habitants du village, jamais il ne lui aurait adressé de nouveau la parole. Ils auraient vécu ainsi parallèlement, chacun dans sa rue et chacun sa vie. Et jamais jusqu’à leur mort ils n’auraient eu d’autre conversation. S’il n’y avait eu la guerre.
« Il y a longtemps qu’on n’a pas eu d’échanges de tirs ici, soupira le visiteur. Alors que vers Hatna, tiens, avant, le canon ne tonnait que la nuit, maintenant on l’entend aussi dans la journée !… Et toi… » Pachka pencha soudain la tête très légèrement en avant. « Si les nôtres te réclament quelque chose, tu le feras ?
– Quels “nôtres” ? demanda Sergueïtch d’un ton contrarié.
– Eh bien les nôtres, ceux de Donetsk ! Pourquoi tu fais l’idiot ?
– Mes “nôtres” sont dans la grange, je n’en connais pas d’autres. Toi non plus tu ne fais pas trop partie des “nôtres” pour moi !
– T’arrêtes de faire ta mauvaise tête ? T’as pas assez dormi, ou quoi ? » Pachka grimaça de manière appuyée. « Ou bien tes abeilles ont congelé, et tu défoules ta rogne sur moi, c’est ça ?
– C’est toi que je vais congeler ! » À entendre la voix du maître de maison, ça n’était pas une menace en l’air. « Si tu dis quoi que ce soit contre mes abeilles…
– Mais non, je les respecte, tes abeilles ! Au contraire, je m’inquiète ! Je comprends pas comment elles passent l’hiver. Elles ont pas froid dans la grange ? Moi, je serais déjà mort gelé.
– Tant que la grange est intacte, ça va. » Sergueïtch s’était radouci. « Je veille. Chaque jour, je vérifie.
– Et comment elles dorment dans les ruches ? demanda Pachka. Comme les gens ?
– Ben oui, comme les gens ! Chacune dans son petit lit.
– Mais t’as pas de chauffage là-bas ! Ou bien t’en as installé un ?
– Elles n’en ont pas besoin. À l’intérieur, chez elles, il fait trente-sept. Elles se réchauffent elles-mêmes. »
La conversation, en abordant le thème des abeilles, avait pris un tour plus amical. Pachka comprit qu’il pouvait prendre congé sur cette note apaisée. Il leur serait même permis de se dire au revoir, pas comme la fois précédente où Sergueïtch l’avait expédié avec des insultes.
« Au fait, tu as réfléchi à ta retraite ? demanda-t-il au moment de partir.
– Et qu’est-ce qu’il y a à réfléchir ? » Sergueïtch haussa les épaules. « Quand la guerre sera finie, la factrice m’apportera trois années de pension d’un coup. Là, j’aurai la belle vie ! »
Pachka eut un léger sourire, il eut envie de titiller son hôte, mais ne pipa mot.
Il allait quitter les lieux, quand son regard croisa à nouveau celui de Sergueïtch.
« Écoute, pendant que j’ai encore de la batterie… » Il lui tendit son portable. « Tu pourrais peut-être appeler ta Vitalina ?
– Elle n’est pas à moi. Voilà déjà six ans qu’elle ne l’est plus. Non, je ne le ferai pas.
– Et ta fille ?
– Va-t’en ! Je te l’ai dit : je n’ai personne à appeler. »

3
« Qu’est-ce que ça peut être ? » se demandait à haute voix Sergueïtch.
Il se tenait au bout du potager, devant le champ qui s’en allait en pente, telle une large langue blanche, pour remonter ensuite tout aussi régulièrement vers Jdanivka. L’horizon enneigé dissimulait les retranchements de l’armée ukrainienne. Sergueïtch ne pouvait les distinguer d’où il était. C’était trop loin, et sa vue laissait à désirer. À droite la bande boisée protégeant du vent s’éloignait dans la même direction, en pente douce et ascendante, dense par endroits, par d’autres clairsemée. Certes, elle ne commençait à monter qu’à partir du pli de terrain : avant d’amorcer une courbe vers Jdanivka les arbres étaient plantés en droite ligne au creux de la prairie, le long d’une route de terre qui à présent dormait sous la neige, car depuis le début des opérations militaires personne ne l’avait empruntée. Avant le printemps 2014, elle permettait d’atteindre Svitle aussi bien que Kalynivka.
Habituellement, c’étaient ses jambes qui poussaient Sergueï Sergueïtch ici, au bout du potager, et non ses pensées. Il vaguait souvent dans la cour : il inspectait sa propriété. Il allait tantôt dans la grange visiter ses abeilles, tantôt dans la remise voir sa Tchetviorka1 verte, tantôt au tas de charbon qui diminuait chaque jour mais donnait malgré tout l’assurance d’avoir encore du chauffage demain et après-demain. Parfois ses jambes l’entraînaient dans le jardin, et il s’arrêtait alors près des pommiers et des abricotiers endormis par le froid. Mais parfois encore, bien que plus rarement, il se retrouvait tout au bout du potager, où l’immense croûte de neige craquait en se brisant sous le pied. Où ses bottines ne s’enfonçaient jamais profondément car le vent d’hiver balayait toujours la neige en bas, dans la plaine, vers le creux. Si bien qu’il n’en restait guère là-haut, chez lui.
Il aurait été l’heure de rentrer, bientôt midi, mais cette tache là-bas, dans la montée, du côté de Jdanivka et des retranchements ukrainiens, avait intrigué Sergueïtch et ne le laissait plus en paix. L’avant-veille, quand il s’était avancé au bout du potager, il n’y avait aucune tache sur la grande étendue blanche. Juste la neige, au sein de laquelle, à force d’attention, on finissait par percevoir un bruit blanc : c’était là un silence qui vous prenait par l’âme avec des mains glacées et ne vous lâchait plus avant longtemps. Le silence ici, bien sûr, était particulier. Les sons auxquels on était habitué au point de ne plus y prêter attention en faisaient aussi partie. Comme par exemple l’écho des tirs d’artillerie au loin. Tenez, d’ailleurs – Sergueïtch se força à tendre l’oreille – quelque part à droite, à une quinzaine de kilomètres, ça pilonnait, et là-bas à gauche également, aurait-on dit, à moins que ce ne fût l’écho.
« Mais c’est peut-être quelqu’un ? » se demanda Sergueïtch, à haute voix de nouveau, en cherchant à voir mieux.
Un instant l’air lui sembla devenu plus transparent.
« Bon, mais qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? songea-t-il. Si j’avais des jumelles, le mystère serait résolu ! Et je serais déjà à me réchauffer dans ma maison… Au fait, peut-être que Pachka en a, des jumelles ? »
Ses jambes cette fois-ci l’entraînèrent à la suite de ses pensées – chez Pachka. Il contourna le trou d’obus, devant la maison des Mitkov, en marchant sur le bord. Gagna la rue Chevtchenko et y suivit la trace de la voiture récemment passée, au sujet de laquelle Pachka pouvait avoir dit la vérité en fin de compte, mais pouvait aussi avoir menti – il n’était pas à ça près.
« Tu aurais des jumelles ? demanda-t-il, sans même saluer son ennemi d’enfance qui lui ouvrait la porte.
– Oui, j’en ai, mais c’est pour quoi faire ? » Pachka semblait lui aussi décidé à ne pas dire bonjour : à quoi bon prononcer des paroles superflues ?
« Là-bas de mon côté, il y a une forme étendue dans la plaine. Peut-être un cadavre.
– J’arrive ! » Les yeux de Pachka s’étaient allumés d’une flamme interrogatrice. « Attends-moi ! »
Sergueïtch, tout en marchant, regarda le ciel. Il lui sembla que le soir tombait déjà, alors que même les journées d’hiver les plus courtes ne se terminent pas à une heure et demie de l’après-midi. Puis il jeta un coup d’œil à la vieille paire de jumelles massive qui ballait au bout d’une courroie de cuir brune sur la poitrine de Pachka gonflée par sa pelisse en peau de mouton. Le devant du manteau, bien sûr, n’eût pas bombé autant si son propriétaire n’en avait replié les revers à l’intérieur. Le col, quant à lui, formait rempart autour de son maigre cou, le protégeant consciencieusement du vent glacé.
« Alors, c’est où ? » Pachka avait collé les jumelles à ses yeux dès qu’ils étaient parvenus au bout du potager.
« Là-bas, regarde, droit devant et puis un peu à droite, dans la montée, dit Sergueïtch en pointant le doigt.
– D’accord, d’accord, d’accord… Ça y est ! Je vois !
– Et qu’est-ce que c’est ?
– Le corps d’un soldat. Mais de quelle armée ? Et où sont donc ses sardines ? Non, on voit rien. Il est pas dans une bonne position.
– Laisse-moi regarder ! », dit Sergueïtch.
Pachka ôta les jumelles de son cou et les lui tendit.
« Tiens, l’apiculteur ! T’as peut-être l’œil plus acéré. »
Ce qui paraissait noir de loin, vu de plus près se révélait de couleur verte. Le cadavre était couché sur le flanc droit, la nuque tournée vers Mala Starogradivka, et par conséquent le visage vers les tranchées de l’armée ukrainienne.
« Quoi que tu vois ? demanda Pachka.
– Ce que je vois ? Un mort. Un soldat. Étendu. À quel côté il appartient, j’en sais foutre rien ! Ça peut être à l’un comme à l’autre.
– C’est clair. »
Pachka opina du chef, et le mouvement de sa tête, perdue à l’intérieur du haut col relevé de la pelisse, inspira un sourire à Sergueïtch.
« Qu’est-ce que t’as ? demanda Pachka, soupçonneux.
– Ben, t’es comme une cloche à l’envers, avec ton col. Ta tête est minuscule au milieu d’un tel luxe.
– Elle est comme elle est, grogna Pachka. Et puis c’est plus compliqué pour une balle de toucher une petite tête, alors qu’une grosse comme la tienne, à un kilomètre, on peut pas la rater. »
Ils retraversèrent ensemble la cour-jardin-potager jusqu’au portillon donnant sur la rue Lénine. En silence, sans se regarder. Là, Sergueïtch demanda à Pachka de lui laisser les jumelles pour deux ou trois jours. L’autre accepta. Puis s’en fut vers le passage Mitchourine, sans se retourner.

4
La nuit, Sergueïtch ne se leva pas à cause du froid qu’il éprouvait, mais à cause de celui qui lui vint en rêve. Plus exactement, il rêva qu’il était un soldat. Tué et abandonné dans la neige. Il régnait un froid terrible alentour. Son corps sans vie était déjà engourdi, mais d’un coup il se trouvait carrément pétrifié et commençait lui-même à être source de froid. Et Sergueïtch, dans son rêve, reposait à l’intérieur de ce corps de pierre. Il y reposait et ressentait, aussi bien à l’intérieur du rêve qu’à l’extérieur – dans son propre corps –, une terreur glacée. Il patienta, le temps que le cauchemar le relâche. Et dès qu’il le sentit faiblir, il se leva du lit. Il attendit que ses doigts cessent de trembler sous le froid instillé par le rêve. Fit tomber du seau quelques « noix » de charbon dans le foyer du poêle. S’assit à la table dans l’obscurité.
« Pourquoi m’empêches-tu de dormir ! » murmura-t-il.
Il resta ainsi pendant une demi-heure. Ses yeux s’étaient habitués aux ténèbres. L’air, dans la pièce, s’était stratifié en plusieurs couches horizontales. Il avait froid aux chevilles, mais chaud au cou et aux épaules.
Sergueïtch poussa un soupir, alluma une bougie jaune, s’approcha de l’armoire et en ouvrit le vantail gauche. Il approcha la bougie. À l’intérieur, entre plusieurs cintres vides pendait une robe de femme. Son ex-épouse Vitalina l’avait laissée là exprès. Comme une allusion transparente. Comme une des raisons de son départ.
Dans le demi-jour tremblotant ménagé par la flamme menue, le motif de la robe n’était guère lisible, mais Sergueïtch ne s’en souciait guère. Il le connaissait sur le bout des doigts, il en savait tout le simple argument : de grosses fourmis rouges courant sur l’étoffe bleue, les unes vers le haut, les autres vers le bas, en une multitude serrée, des milliers de fourmis sans doute ! Franchement, comment un styliste pouvait avoir eu une idée pareille ? Il n’aurait pas pu faire simple et joli comme tout le monde : une robe à pois ou avec des marguerites ou des violettes ?
Machinalement, Sergueïtch étouffa la flamme de la bougie entre le pouce et l’index. Il perçut l’odeur suave d’une mince fumée d’adieu. Puis retourna s’allonger dans son lit. Il faisait bon sous la couverture. Dans pareille chaleur les rêves aussi devaient être doux et non vous pénétrer de froide terreur !
Ses paupières lui parurent se fermer toutes seules, sans son concours. Et c’est une fois les yeux clos, comme il s’assoupissait, qu’il revit la robe aux fourmis. Pas dans l’armoire cependant, cette fois-ci, mais sur elle, sur Vitalina. Une robe longue, tombant au-dessous du genou. Vitalina marchait dans la rue Lénine, la brise agitait le bas du vêtement et les fourmis rouges semblaient courir sur le tissu. À dire vrai, Vitalina ne marchait pas, elle flottait. Tout comme la première fois qu’elle était sortie de la cour. Qu’elle s’en était échappée, peut-on dire, pour se présenter à la rue et au village, comme on présente un document important dont la seule vue force tous les passants à s’écarter. Elle n’avait pas encore déballé tous ses sacs et ses valises en ce premier jour après son déménagement de Vinnytsia, mais elle avait tout de suite extrait de ses affaires la robe aux fourmis, l’avait repassée, revêtue et s’en était allée à l’église sise au bout de la rue. Il avait tenté de l’arrêter, de la convaincre de mettre autre chose, mais allez donc ! Difficile de composer avec son caractère et son amour du « beau ». Impossible même.
Elle pensait alors que Sergueïtch se promènerait avec elle dans la rue, mais il l’avait seulement accompagnée jusqu’au portillon. Il avait eu honte d’aller plus loin avec sa femme habillée de fourmis rouges.
Aussi s’était-elle avancée seule, d’un pas audacieux, insolent même, attirant voisins et voisines à leurs fenêtres, à leurs portes, à leurs clôtures. Le village était bien vivant alors : dans chaque cour ou presque résonnaient des rires d’enfants.
Il était clair que les jours suivants tous ses habitants allaient lui casser du sucre sur le dos.
Mais ce n’était pas pour sa robe qu’il l’avait aimée et prise pour femme. Sans robe, elle était bien plus belle et n’appartenait qu’à lui. Dommage que ça n’eût pas duré aussi longtemps qu’il l’aurait voulu.
Bizarrement, le rêve qui s’était emparé de Sergueïtch lui montra cette première traversée du village par Vitalina de manière autre qu’en réalité. Dans le rêve, il marchait à côté d’elle. Et la tenait par la main. Et il saluait voisins et voisines, d’un hochement de tête, bien que leurs yeux fussent collés à la robe aux fourmis comme les mouches se collent l’été au papier adhésif pendu au-dessus de la table.
Dans le rêve toujours, ils arrivaient à l’église, mais ne franchissaient pas ses portes ouvertes, ils contournaient la maison du Seigneur pour aller fouler la terre du cimetière où les pierres tombales et les croix silencieuses vous ôtent l’envie de sourire ou de parler fort. Sergueïtch conduisait Vitalina à la tombe de ses parents décédés avant la cinquantaine, puis lui montrait celles d’autres membres de sa famille : la sœur de son père et son mari, un cousin et ses deux fils, morts dans un accident un jour de beuverie ; il n’oubliait pas non plus sa nièce bien qu’on l’eût reléguée tout au bout du cimetière, au-dessus du ravin – tout cela parce que son père s’était querellé avec le président du soviet rural et que celui-ci s’était vengé avec les moyens dont il disposait.
Quand on vit longtemps dans un endroit, on a toujours plus de famille en terre qu’en bonne santé à côté de soi.
À ce moment sa mémoire souffla au dormeur absorbé par son rêve qu’ils étaient bel et bien allés au cimetière deux ou trois jours après l’arrivée de la jeune épouse, celle-ci vêtue convenablement pour l’occasion : tout en noir. Et le noir lui allait très bien, avait alors pensé Sergueïtch.
Dehors soudain retentit une forte explosion. Sergueïtch sursauta, perdit le fil du rêve. Le cimetière s’effaça, Vitalina et sa robe aux fourmis se volatilisèrent, et lui-même disparut tout aussi bien. Comme au cinéma, quand pendant la projection le film venait à casser.
Sergueïtch n’ouvrit pas les yeux pour autant.
« Bon, ça a pété quelque part, songea-t-il. Pas tellement près, c’est juste du gros calibre. Si c’était dans le coin, ça m’aurait jeté à bas du lit. » Et si l’obus était tombé sur la maison, il serait resté dans ce rêve où il se sentait d’une certaine manière plus au chaud, plus à son aise que dans la vie. En outre, la robe aux fourmis ne l’agaçait plus, au contraire, elle lui plaisait plutôt.

5
« Il est couché carrément à leurs pieds ! » Pachka ne dissimulait pas sa perplexité et sa colère. « Ils pourraient l’avoir récupéré déjà. »
Du côté de l’église bombardée soufflait un vent froid et coupant. Pachka semblait rentrer la tête dans les épaules, essayant de s’abriter derrière le col relevé de sa pelisse de mouton. Son profil mécontent rappelait à Sergueïtch une image révolutionnaire tirée d’un manuel d’histoire soviétique.
De nouveau ils se tenaient campés au bout du potager. Depuis le matin, Pachka affichait une mine renfrognée. Renfrogné, il l’était déjà quand il avait ouvert la porte, une heure plus tôt, aux coups frappés par Sergueïtch. Il ne l’avait pas invité à entrer. Certes, il s’était préparé rapidement et n’avait pas refusé de l’accompagner.
« Peut-être qu’il t’empêche de dormir, avait-il bougonné en chemin, mais moi, j’en ai rien à faire de lui ! Il reste là, tant pis. Tôt ou tard ils l’enterreront, lui feront des funérailles.
– Mais c’est un être humain ! répétait Sergueïtch dans le vœu d’expliquer son point de vue, sans regarder où il mettait les pieds de sorte qu’il trébuchait souvent. Un être humain doit ou bien vivre ou bien reposer dans une tombe.
– Il y reposera, avait rétorqué Pachka. Un temps viendra où tout le monde y reposera.
– Mais on pourrait pas descendre, le traîner au moins jusqu’aux arbres pour qu’on le voie pas ?
– Moi, pas question ! Ils n’ont qu’à y aller, ceux qui l’ont envoyé là-bas ! »
À la fermeté de sa voix, l’apiculteur avait compris que la conversation était en réalité inutile. Pourtant il avait insisté.
Il insistait encore alors qu’ils étaient là, debout sur la neige piétinée, au bord de la vaste étendue en pente.
« Passe-moi les jumelles ! » dit Pachka.
Il s’en servit pour observer durant deux bonnes minutes, tandis que ses lèvres esquissaient une grimace. Comme Sergueïtch, il n’aimait pas ce qu’il voyait, mais les idées que lui inspirait le spectacle étaient visiblement tout autres que celles de l’apiculteur.
« S’il venait de chez eux, c’est que c’est un “ukrop1”, déclara-t-il, se prenant à raisonner à haute voix. S’il y allait, c’est un des nôtres ! Si on était sûr que c’est le cas, on pourrait le dire aux gars de Karousselino, et qu’ils se débrouillent pour le récupérer la nuit. Mais il est couché en travers. Impossible de savoir vers où il marchait ou rampait. Au fait, Sergo, t’as entendu ce qui est tombé cette nuit ?
– Oui, acquiesça Sergueïtch.
– On dirait qu’ils ont touché le cimetière.
– Mais qui ça ?
– Ce que j’en sais… Tu me filerais un peu de thé ? »
Sergueïtch se mordit la lèvre. C’était gênant de refuser, Pachka était venu tout de même jusqu’ici à son appel, alors qu’il n’en avait aucune envie.
« D’accord, allons-y ! »
La neige broyée par les semelles des lourdes bottines se mit à crisser sous les pieds des deux hommes avec un bruit sec, comme du sable gelé.
Sergueïtch marchait en tête. Il marchait et réfléchissait : « Dans quoi mettre le thé pour Pachka ? Dans une boîte d’allumettes ? Il s’offenserait. Dans un pot de mayonnaise, il en faudrait trop. »
Sur le seuil, tous deux tapèrent des pieds sur le béton pour décoller la neige de leurs semelles.
Sergueïtch versa le thé malgré tout dans un pot de mayonnaise, mais sans le remplir entièrement, aux deux tiers seulement.
« Je te laisse encore les jumelles ou bien tu en as vu assez ? demanda Pachka en s’efforçant d’avoir l’air reconnaissant.
– Oui, laisse-les-moi », répondit l’apiculteur.
Ils se quittèrent cette fois-ci sur une note amicale.
Resté seul, Sergueïtch se rendit à la grange visiter les abeilles en hivernage. Il s’assura que tout allait bien. Puis alla au garage jeter un coup d’œil à sa vieille Tchetviorka. Il se demanda un instant s’il n’allait pas mettre le moteur en marche pour vérifier, mais s’effraya à l’idée de déranger les abeilles qui étaient derrière la cloison de bois : grange et remise étaient sœurs jumelles et partageaient presque le même toit.
Dehors, le précoce crépuscule d’hiver tombait déjà. Sergueïtch avait fait provision de charbon pour la nuit. Il en versa un demi-seau dans le poêle. Referma la porte, posa une casserole d’eau sur le dessus. Il aurait aujourd’hui pour dîner de la kacha de sarrasin salée. Après quoi il bouquinerait à la lueur d’une bougie – il en avait beaucoup à présent. Plus que de livres. Tous ses livres étaient vieillots, des éditions soviétiques rangées dans le vaisselier, derrière la vitre, à gauche du service de table. Vieillots, mais faciles à lire, avec de gros caractères bien nets, et l’on comprenait tout car ils racontaient des histoires simples. Quant aux bougies, elles étaient dans l’angle. Deux caisses. Elles y étaient rangées en couches serrées, chacune séparée de l’autre par un papier ciré. Lequel était en lui-même un trésor. Avec lui on pouvait allumer un feu de camp même sous la pluie. Et même sous un vent d’ouragan. Une fois enflammé, rien ne pouvait l’éteindre. Quand l’obus était tombé sur l’église « de Lénine » – tout le monde l’appelait ainsi, parce qu’elle se dressait au bout de la rue du même nom –, l’édifice, en bois, avait brûlé. Sergueïtch s’y était rendu le lendemain matin, et dans l’appentis en pierre éventré par l’explosion, il avait découvert deux caisses remplies de cierges. Il les avait rapportées chez lui – d’abord l’une, puis l’autre. Ainsi le bien était-il retourné au bien, comme il est écrit dans la Bible. Durant combien d’années avait-il offert sa récolte de cire au prêtre de l’église ? Pour fabriquer des cierges justement. Il avait donné et donné, puis avait reçu ce présent du Seigneur. Pile au bon moment : l’électricité venait d’être coupée. Dans les temps difficiles, c’est aussi une sainte cause que d’éclairer la vie des hommes.

6
Après quelques jours tranquilles, sans vent, vint un soir plus sombre que d’habitude. Il ne vint pas tout seul, il fut porté par une agitation du ciel, invisible d’en bas dans l’ombre de l’hiver, où les nuées légères furent chassées par d’autres, pesantes celles-là, qui soudain déversèrent de gros flocons tout neufs et duveteux sur la terre couverte de vieille neige durcie par la sécheresse de l’air.
Sergueïtch, en bâillant, jeta dans le poêle une nouvelle provision de charbon à longue flamme puis éteignit le cierge jaune entre deux doigts. Il pensait avoir accompli tout ce qu’il fallait avant de dormir. Ne lui restait plus qu’à remonter la couverture jusqu’à ses oreilles et à sombrer dans le sommeil jusqu’au matin ou jusqu’au premier froid. Cependant le silence lui parut comme incomplet. Or, qu’on le veuille ou non, quand le silence n’est pas complet, on ressent le désir d’agir pour qu’il le soit enfin. Mais comment ? Sergueïtch était depuis longtemps accoutumé aux lointaines canonnades, lesquelles étaient devenues de ce fait une part importante du silence. Or voilà que la chute de neige – visiteuse autrement plus rare – les couvrait dehors de son bruissement.
Le silence, c’est vrai, est chose capricieuse, phénomène sonore personnel, chaque individu l’ajuste, l’adapte à sa mesure. Autrefois, le silence pour Sergueïtch était le même que pour les autres. Le bourdonnement d’un avion dans le ciel ou le chant d’un grillon s’introduisant la nuit par le vasistas en faisait facilement partie. Tous les bruits discrets, qui ne suscitent pas d’agacement ni ne font se retourner, deviennent au bout du compte des éléments du silence. Il en était ainsi autrefois du silence de la paix. Il en était devenu ainsi du silence de la guerre, où le fracas des armes avait évincé les bruits de la nature, mais à force de lassitude, était devenu coutumier, s’était comme glissé lui aussi sous les ailes du silence, avait cessé d’attirer l’attention sur lui.
Et Sergueïtch était à présent saisi d’une étrange inquiétude due à la neige dont la chute lui semblait trop bruyante. Étendu dans son lit, au lieu de s’endormir, il réfléchissait.
Il repensa au cadavre gisant dans la plaine. Mais cette fois-ci il fut tout de suite réconforté par l’idée qu’il ne le verrait plus désormais. Pareille neige en effet allait tout recouvrir, et tout recouvrir jusqu’au printemps, jusqu’au dégel. Et au printemps tout changerait, la nature se réveillerait, les oiseaux chanteraient plus fort que les canons ne pourraient tonner. Car les oiseaux chanteraient tout près, alors que les canons resteraient là-bas, dans le lointain. De temps à autre seulement, pour une raison mystérieuse, peut-être d’avoir trop bu ou trop peu dormi, les artilleurs expédieraient un ou deux obus sur le village, par accident. Une fois par mois, pas davantage. Et ces obus tomberaient là où il n’y avait déjà plus rien de vivant : sur le cimetière, dans la cour de l’église, sur le bâtiment depuis longtemps vide et sans fenêtre des anciens bureaux du kolkhoze.
Mais si la guerre devait se prolonger, il abandonnerait le village aux soins de Pachka et emmènerait ses abeilles – les six ruches – là où il n’y avait pas de guerre. Là où les champs n’étaient pas creusés de trous d’obus mais semés de fleurs sauvages ou de sarrasin, où l’on pouvait marcher aisément et sans peur dans la forêt, dans les prés et sur les chemins de traverse, un lieu habité où, même si les gens ne souriaient pas au premier venu, leur nombre et leur insouciance faisaient paraître la vie plus douce.
Penser à ses abeilles l’apaisa et en quelque sorte le rapprocha du sommeil. Il se rappela le jour, cher à sa mémoire et à son cœur, où il avait reçu pour la première fois la visite du maître du Donbass et de presque tout le pays, son ancien gouverneur, un homme compétent sous tous rapports, compétent et inspirant confiance, comme les vieux bouliers qui servaient au calcul. Il était arrivé en jeep avec deux gardes du corps. La vie alors était tout autre, paisible. Il s’en fallait de dix ans encore que n’éclatât la guerre, sinon plus. Les voisins avaient déboulé de chez eux, pour regarder avec jalousie et curiosité l’homme-montagne franchir le portillon et serrer la main de Sergueïtch dans son énorme pogne. L’un d’eux l’avait peut-être entendu demander alors : « Sergueï Sergueïtch, c’est donc toi ? C’est chez toi qu’on peut faire la sieste sur des abeilles ? Tu as inventé ce truc-là tout seul ? » « Non, ce n’est pas moi, je l’ai découvert dans une revue d’apiculture. Mais c’est moi qui ai fabriqué la couchette de mes mains ! » lui avait répondu fièrement l’apiculteur. « Eh bien, montre-nous ça ! » avait dit le visiteur de sa voix de basse, avec un sourire grave mais amical. Sergueïtch l’avait conduit au jardin où les six ruches étaient rangées par deux, dos à dos. Posés dessus : un panneau de bois et un mince matelas garni de paille.
« J’enlève mes chaussures ? » avait demandé le visiteur à son hôte. Celui-ci considéra les souliers de l’homme et resta médusé : à bout pointu, de forme très élégante, ils avaient des reflets nacrés, comme en ont parfois sous un soleil radieux les flaques d’eau éclaboussées d’essence, à cette différence que leur nacre avait plus de noblesse que des moirures de carburant. Elle brillait comme si l’air au-dessus eût changé de densité sous l’effet d’une forte chaleur, et perdu ainsi sa parfaite transparence, ajoutant à la couleur des chaussures et à leur forme une sorte de dimension supplémentaire, une vibration inattendue.
« Non, pourquoi les ôter ? répondit Sergueïtch en secouant la tête.
– Quoi, elles te plaisent ? dit le gouverneur avec un sourire, forçant par ces mots le propriétaire des lieux à détacher son regard de la paire de souliers.
– Oui, bien sûr ! Je n’en ai jamais vu encore d’aussi belles, avoua Sergueïtch.
– Tu chausses du combien ? s’enquit l’autre tout à trac.
– Du quarante-deux. »
Le visiteur opina du chef et approcha les fesses de la ruche du milieu : au-dessous se trouvait un escabeau de bois. Il grimpa dessus et s’installa soigneusement sur la fine paillasse. Il s’allongea sur le côté droit, étira ses jambes avec précaution, puis regarda Sergueïtch, à la manière d’un enfant, comme un écolier un instituteur sévère.
« C’est mieux sur le dos ou sur le ventre ? demanda-t-il.
– Ce serait mieux sur le dos. La surface de contact avec les ruches sera plus grande.
– Bon, tu peux y aller, je vais dormir un moment. On t’appellera ! » dit l’ex-gouverneur en jetant un coup d’œil à ses gardes du corps, postés un peu à l’écart de l’installation apicole. L’un d’eux hocha la tête, pour signifier qu’il avait entendu.
Sergueïtch rentra dans la maison. Il alluma le téléviseur : l’électricité fonctionnait à l’époque. Il tenta de se distraire, mais il était incapable de détacher ses pensées du visiteur important et de ses chaussures. Une crainte vint le tarauder : pourvu que les pieds des ruches ne cèdent pas sous le poids du géant couché dessus ! Il prit du thé, mais son inquiétude quant à l’éventuelle fragilité des abris à abeilles qu’il avait fabriqués lui-même ne se dissipait toujours pas. Quand il les avait construits, il ne se souciait que du confort de leurs pensionnaires, mais ignorait encore qu’il fût bénéfique et salutaire de dormir sur elles.
Cette fois-là le visiteur important lui laissa trois cents dollars et une bouteille de vodka en remerciement. À partir de ce jour, tous ceux qui n’aimaient guère Sergueïtch ou bien ne le remarquaient pas se mirent à le saluer comme si un archange l’eût effleuré de son aile !
Un an plus tard, aux premiers jours de l’automne également, le gouverneur revint le voir. Sergueïtch avait alors déjà bâti une tonnelle autour de la couchette. Si légère et pliable qu’on pouvait la monter comme la démonter en une heure. Il avait confectionné un matelas encore plus mince, pour que la paille n’étouffe pas la moindre vibration émise par les centaines de milliers d’abeilles.
Le visiteur paraissait fatigué. Il avait avec lui une dizaine de gardes du corps, et peut-être autant de voitures, garées le long de sa clôture, rue Lénine. Qui s’y trouvait, et pourquoi personne n’en sortait ? Sergueïtch ne le comprit pas. Le maître du Donbass passa cette seconde fois cinq ou six heures allongé sur les ruches. Au moment de repartir, non seulement il lui offrit mille dollars dans une enveloppe, mais il lui donna l’accolade, avec force, à la manière d’un ours. Comme s’il prenait à jamais congé d’un être cher.
« Bon, c’est terminé, avait conclu alors Sergueïtch. Pareille chance ne se reproduira plus. Il ne reviendra pas. »
Il avait plusieurs raisons de penser ainsi. L’une d’elles était tout à fait banale : dans toutes les bourgades un peu importantes on réclamait à présent de dormir sur des ruches. La concurrence devenait sévère. Or lui, Sergueïtch, ne se faisait aucune réclame. Certes, on savait au village qu’un ancien gouverneur était venu tout exprès, de Kiev même, pour faire un somme au-dessus de ses abeilles. On le savait et on le racontait aux amis, à la famille et aux gens d’autres villages qu’on connaissait. Si bien qu’avec une régularité que d’autres apiculteurs lui eussent enviée, des particuliers se présentaient à la porte de Sergueïtch pour dormir sur « les abeilles du gouverneur ». Sergueïtch n’augmentait pas ses prix, et offrait du thé au miel aux clients particulièrement aimables. Il parlait volontiers avec eux de la vie. Chez lui, il n’avait plus personne pour le faire : sa femme l’avait quitté en emmenant leur fille ; elles s’étaient sauvées toutes deux un jour qu’il s’était rendu au marché de gros de Horlivka. Elles l’avaient laissé le cœur en miettes. Mais il avait tenu bon. Il avait rassemblé toute sa volonté et n’avait pas permis aux larmes montées à ses yeux de rouler sur ses joues. Il avait continué à vivre. Une vie tranquille, à l’abri du besoin. Savourant l’été le bourdonnement des abeilles, et l’hiver le calme et le silence, la blancheur des champs couverts de neige et l’immobilité du ciel gris. Il aurait pu passer ainsi le reste de sa vie, mais le sort en avait décidé autrement. Quelque chose s’était brisé dans le pays, s’était brisé à Kiev, là où il y avait toujours un truc qui n’allait pas. S’était brisé, et de telle manière que de douloureuses fissures s’étaient propagées par tout le pays, comme dans du verre, et que de ces fissures du sang avait coulé. Une guerre avait éclaté, dont la cause pour Sergueïtch, depuis trois ans déjà, restait brumeuse.
Un premier obus était tombé sur l’église. Et dès le lendemain matin les habitants avaient commencé à quitter Mala Starogradivka. D’abord les pères avaient envoyé mères et enfants chez des parents, qui en Russie, qui à Odessa, qui à Mykolaïv. Puis les pères eux-mêmes étaient partis, allant grossir les rangs, les uns des « séparatistes », les autres des réfugiés. Les derniers à avoir été emmenés, c’étaient les vieux et les vieilles. Avec des cris, des pleurs, des malédictions. Il régnait un vacarme effrayant. et puis soudain un jour, tout était devenu si calme que Sergueïtch, en sortant dans la rue Lénine, avait presque été assourdi par le silence. Ce silence-là était lourd, comme un bloc de fonte. Sergueïtch avait alors eu peur d’être le seul de tout le village à être resté. Il avait remonté prudemment la rue, en jetant un coup d’œil par-dessus les clôtures. Après une nuit de salves de canon, le silence était si écrasant qu’il avait l’impression de trimballer un sac de charbon sur son dos. Mais les portes étaient déjà barrées de planches. Certaines fenêtres obturées de panneaux de contreplaqué. Il avait marché jusqu’à l’église, ce qui représentait près d’un kilomètre. Il était passé sur la Chevtchenko et était revenu par cette rue parallèle. Les jambes en coton. Soudain il avait entendu un bruit de toux et s’était réjoui. Il s’était approché de la palissade derrière laquelle on toussait, et là, il y avait Pachka. Assis tranquillement dans la cour sur un banc. Une bouteille de vodka dans la main gauche, une papirosse dans la droite.
« Qu’est-ce que tu fais ? » lui avait demandé Sergueïtch.
Depuis l’enfance, ils ne se saluaient pas.
« Moi ? À ton avis ? Je devrais peut-être abandonner tout ça ? Ma cave est profonde. Je m’y planquerai au besoin. »
Tel avait été le premier printemps de la guerre. On en était maintenant à son troisième hiver déjà. Ça faisait presque trois ans que Pachka et lui maintenaient la vie dans le village. On ne pouvait tout de même pas laisser le village sans vie. Si tout le monde partait, personne ne reviendrait ! Alors qu’ainsi, on était forcé de revenir. Quand c’en serait fini de la folie à Kiev, ou bien des bombes et des obus.

7
Deux nuits et deux jours avaient passé depuis la chute de neige. Sergueïtch ne sortait que pour aller quérir du charbon. La neige sous ses pieds crissait à présent d’autre manière. Il s’enfonçait mollement dans un tapis blanc tout neuf, qui n’était d’ailleurs guère profond. Mais une chose lui parut surprenante : il remarqua qu’en plusieurs endroits l’ancienne croûte durcie apparaissait à découvert. Bizarre qu’elle ne fût pas masquée par au moins cinquante centimètres de poudreuse. Mais il est vrai qu’il n’y avait pas eu de tempête. La neige était tombée simplement, libre et légère. Un vent rasant l’avait sans doute poussée plus loin, du côté de barrières naturelles où elle avait pu s’accumuler sous forme de congères. Mais le désir ne vint pas à Sergueïtch d’aller repérer celles-ci.
La bouilloire chantait sur le poêle. On n’éteint pas un poêle comme une gazinière, aussi la bouilloire dut-elle continuer à chauffer pour rien jusqu’à ce que son propriétaire l’en otât, saisissant la poignée brûlante en usant d’un vieux torchon de cuisine pour se protéger la main. Il versa l’eau dans une tasse en faïence marquée du logo de l’opérateur de téléphonie mobile MTS, et l’agrémenta d’une pincée de thé. Puis il souleva du plancher un bocal d’un litre de miel qu’il posa sur la table.
« Je pourrais inviter Pachka », songea-t-il en bâillant. Avant de se dire : « Bah, je suis bien comme ça ! Je ne vais pas aller le chercher à l’autre bout du village ! »
Le fait que « l’autre bout du village » se trouvât tout au plus à quatre cents mètres de sa maison ne changeait rien à l’affaire.
Il n’avait pas achevé sa première tasse qu’une explosion retentit non loin. Les vitres tremblèrent avec un tintement à fendre les tympans.
« Ah ! les cons ! » lâcha-t-il avec amertume. Il reposa vivement la tasse sur la table, éclaboussant celle-ci de thé, et courut à la fenêtre la plus proche. Il vérifia qu’elle n’était pas fissurée. Non, intacte.
Il inspecta les autres fenêtres, toutes étaient sauves. Il réfléchit : ne devrait-il pas aller voir où ça avait pété, et si une maison voisine n’avait pas été touchée ?
« Et puis on s’en fout ! L’important, c’est que c’est pas la mienne », conclut Sergueïtch au bout d’un instant, renonçant à l’idée. Et il retourna s’asseoir.
Si une seconde explosion avait succédé à la première, il en aurait été autrement. Il aurait alors filé à la cave, comme trois ans plus tôt, quand soudain, sans raison, bombes et obus s’étaient mis à pleuvoir sur Mala Starogradivka et ses environs.
Restaient encore deux heures avant que le soir s’annonce en ce mois de février. Et ça aussi, c’était surprenant. Le fait que l’obus fût tombé sur le village en plein jour ! À la nuit noire, on aurait compris : erreur de tir. Mais dans la journée… Ils étaient saouls ou quoi ? Ou bien ils s’ennuyaient dans le silence. Et puis qui étaient ces « ils » ? Ceux de Karousselino, ou bien ceux qui campaient entre leur village et Jdanivka ?
Sergueïtch dilua ses pensées amères dans du miel et s’en trouva un peu soulagé. Il versa le reste d’eau bouillante dans sa tasse. Sourit en regardant le logo « MTS »… Son portable gisait, tel un poids mort, dans le tiroir du vaisselier. Avec son chargeur. Quand le courant serait rétabli au village, il pourrait le recharger et vérifier s’il y avait du réseau. Mais si l’électricité revenait et qu’il y eût du réseau, une autre question se poserait : à qui téléphoner ? À Pachka ? S’il était besoin, il coûterait moins cher d’aller le voir à pied. D’ailleurs Sergueïtch ne connaissait pas son numéro. Quant à appeler son ex-épouse Vitalina… il faudrait qu’il choisisse bien ses mots à l’avance en vue de la conversation, mieux encore, qu’il les note par écrit, puis qu’il lise son papier avant qu’elle lui raccroche au nez ! Il pourrait l’appeler au moins pour s’enquérir des affaires de sa fille. Et si le dialogue s’établissait, poser également des questions sur la vie à Vinnytsia. Comment se faisait-il qu’il ne fût pas allé une seule fois rendre visite à ses beaux-parents ? Et qu’il ne fût d’ailleurs allé quasiment nulle part en quarante-neuf années d’existence. Nulle part excepté à Horlivka, Enakievo, Donetsk et trois ou quatre autres dizaines de villes et villages miniers où il était envoyé régulièrement en mission, avant sa mise à la retraite. Il avait occupé un poste important : inspecteur de la sécurité. Il avait visité certaines mines jusqu’à vingt fois, sinon plus. Il en avait tant respiré, de leur sécurité, qu’à quarante-deux ans il s’était retrouvé avec une pension d’invalidité. La silicose, c’est du sérieux. Et le fait qu’elle soit très répandue parmi ceux qui travaillent et ont travaillé sous la terre la rend un peu pareille à la grippe. Les gens toussent, bon, et après ?
Des coups de poing furent frappés à sa porte.
Sergueïtch sursauta, et tout de suite rit de sa frayeur : qui ça pouvait-il être ? ils n’étaient que deux au village.
Il ouvrit, et se trouva face à Pachka, pâle comme un mort, le visage ravagé de tristesse.
« Ce serait-il sa maison ? » pensa-t-il avec effroi.
« Chez les Krassiouk, la moitié de la baraque et la grange ont été emportées ! annonça l’ennemi d’enfance d’une voix tremblante.
– Hum… » fit Sergueïtch avec compassion, en invitant son visiteur à entrer.
Il l’installa à la table, lui servit du thé et lui donna une cuiller pour l’inciter à prendre du miel.
Sergueïtch comprenait la terreur éprouvée par Pachka : les Krassiouk vivaient à une maison de chez lui. Autrement dit, si l’explosion avait eu lieu là-bas, il n’avait plus de fenêtres, c’était certain.
« Sergo, je vais dormir chez toi cette nuit, d’accord ? dit Pachka en levant les yeux sur le maître de maison.
– Pas de problème. Mais qu’est-ce qui s’est passé là-bas, c’est tombé aussi sur ta maison ?
– Les vitres, soupira Pachka. Toutes ! J’ai eu du pot : un éclat m’a volé au ras du visage et est allé se ficher dans le buffet. J’étais en train de dîner, purée de patates au lard. »
Il se tut soudain et regarda prudemment son interlocuteur dans les yeux. Et Sergueïtch comprit la raison de cette pause : Pachka venait d’avouer malgré lui qu’il ne manquait pas de nourriture. Or tout récemment encore il se plaignait de n’avoir rien à manger ! Sergueïtch sourit en pensée, mais n’en montra rien. À l’heure présente, il plaignait malgré tout son ennemi d’enfance : une maison froide, par moins douze degrés dehors. Si la baraque restait vingt-quatre heures sans fenêtres, il faudrait trois jours pour la réchauffer.
« Bien, dit-il. Tu vas passer la nuit ici, mais il faut bien remettre des vitres à tes fenêtres, autrement tu devras carrément déménager chez moi !
– Mais où je vais les prendre ?
– Tu n’es pas bien malin, dit l’apiculteur sans méchanceté. Tu as la paresse de réfléchir. Quand un gars a le cœur qui flanche, ou bien on l’enterre ou bien on cherche d’urgence un donneur. Quoi, tu n’as jamais lu les journaux ?
– Pourquoi tu dis ça ? » Des notes de méfiance résonnaient dans la voix de Pachka. « Quel donneur ?
– Bon, moi, j’ai les outils. » Sergueïtch à présent raisonnait à haute voix. « Réfléchissons : quelle maison est encore intacte au village, mais n’a plus d’occupants ? »
Pachka se sentit tout content. Content d’avoir compris ce que méditait Sergueïtch.
« Klava Jivotkina ! Elle est morte avant la guerre ! » se rappela-t-il, mais sur-le-champ l’enthousiasme s’éteignit dans ses yeux. « Mais c’est une vieille chaumière qu’elle avait, les fenêtres sont minuscules. Il en faudrait des plus grandes… Peut-être que la maison d’Arzamian conviendrait.
– Mais lui, il est mort ? demanda Sergueïtch, sur la réserve.
– Bah, je sais pas, répondit Pachka, hésitant. Il est parti, ça c’est sûr. À Rostov, je crois. Il est pas russe, tu vois, mais il est pas ukrainien non plus. Il est arménien !
– Et alors ? Il vivait ici, donc il est des nôtres. Réfléchis encore. Sinon, s’il revenait, comment je pourrais le regarder dans les yeux ?
– Les Serov ! s’exclama Pachka, réjoui. C’est parfait ! Ils ont été tués par une bombe. Tous, avec leurs enfants.
– Oui. » Sergueïtch acquiesça de la tête, se rembrunit et poussa un profond soupir. Il se rappelait que les Serov avaient été les premiers à se ruer hors du village, sans même attendre la fin du bombardement. Et c’est alors qu’ils s’éloignaient, déjà dans la campagne, que la bombe s’était abattue sur eux. Elle était tombée pile sur leur Volga. Les décombres de la voiture étaient encore là-bas, sur la route de terre, non loin des dernières maisons.
« Bien. » Sergueïtch leva les yeux sur son hôte. « On termine le thé et on y va ! Je pense qu’on aura réglé ça avant ce soir. J’ai un excellent coupe-verre. »

1. Nom familier donné à la voiture break Lada 2104. (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. Terme originellement méprisant pour désigner les Ukrainiens pro-européens. Possible contraction de « ukrainsky oppozitsioner », mais le mot signifie également en russe « aneth ». Depuis, le terme a été repris par les Ukrainiens eux-mêmes. Un parti nationaliste l’a même adopté pour nom, comme acronyme de Ukraïnskoïé obedinenie patriotov – Union des patriotes ukrainiens.

À propos de l’auteur
KOURKOV_andrei_©AFP-DRAndreï Kourkov © Photo AFP (DR)

Andreï Kourkov est né en Russie en 1961 et vit à Kiev depuis de très nombreuses années. Très doué pour les langues (il en parle couramment six), il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire alors qu’il est gardien de prison à Odessa. Son premier roman, Le Pingouin, remporte un succès international. Son œuvre est aujourd’hui traduite en 36 langues. Les Abeilles grises est son dixième roman publié en France. (Source: Éditions Liana Levi)

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L’Affaire Alaska Sanders

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En deux mots
En avril 1999 la découverte du cadavre d’Alaska Sanders met en émoi les habitants de Pleasant Mountain. Et si l’enquête es rapidement bouclée, Perry Gahalowood, le sergent de la brigade criminelle, et son ami Marcus Goldman ne se satisfont pas de cette version. Au fil de leur contre-enquête, ils vont aller de surprise en surprise.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Enquête sur une enquête bâclée

Le nouveau roman de Joël Dicker, L’Affaire Alaska Sanders, chaînon manquant entre La vérité sur l’affaire Harry Quebert et Le Livre des Baltimore, paraît au sein de la maison d’édition créée par l’auteur Genevois. Un double défi qu’il relève haut la main!

Disons-le d’emblée. C’est un vrai plaisir de retrouver Marcus Goldman et les protagonistes de La vérité sur l’affaire Harry Quebert dans ce nouveau roman qui vient s’insérer chronologiquement entre le roman qui a fait connaître Joël Dicker dans le monde entier et Le Livre des Baltimore et couvre les années 2010-2011. Il met en scène des personnages que les fidèles lecteurs de Joël Dicker connaissent bien et que les nouveaux lecteurs découvriront avec bonheur.
Dans un court chapitre initial, on apprend qu’ Alaska Sanders, employée de station-service dans une bourgade du New Hampshire, est assassinée en avril 1999.
Puis on bascule en 2010 à Montréal où se tourne l’adaptation de G comme Goldstein, le livre qui aura transformé Marcus Goldman en phénomène éditorial. Et même s’il a un peu de peine à trouver l’inspiration, tout va bien pour lui. Il a depuis trois mois une liaison avec Raegan, une superbe pilote d’Air Canada rencontrée à New York la nuit du nouvel an et Hollywood lui propose un pont d’or pour adapter La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Mais pour l’instant, il ne veut pas de cette version cinématographique, car il imagine que Harry Quebert – dont il n’a plus de nouvelles – n’apprécierait pas cette plongée dans un dossier qui l’a certes innocenté mais surtout totalement discrédité.
C’est d’ailleurs en tentant de retrouver son mentor à Aurora où il pense qu’il a pu se réfugier qu’il va retrouver Perry Gahalowood, le sergent de la brigade criminelle, et sa famille. Il avait fait sa connaissance au moment de l’affaire Quebert et s’était lié d’amitié avec le policier, son épouse Helen et ses deux filles Malia et Lisa.
Alternant les époques, l’auteur nous fait suivre en parallèle l’enquête menée par Perry en 1999 pour retrouver les assassins d’Alaska Sanders, retrouvée par une joggeuse au moment où un ours noir s’attaque à sa dépouille et l’enquête que mène Marcus onze ans plus tard.
Car si dès la page 161, l’affaire est officiellement bouclée avec la mort de Walter Carrey, le petit ami d’Alaska, confondu par son ADN, et celui de son complice Eric Donovan, condamné à perpétuité, l’affaire sera relancée à peine dix pages plus tard, lorsque Marcus retrouve Perry, venu assister aux obsèques d’Helen, qui vient de succomber d’une crise cardiaque. Mais n’en disons pas davantage de peur de gâcher le plaisir à découvrir les rebondissements de ce roman aussi dense que passionnant.
Soulignons plutôt combien les fidèles lecteurs de Joël Dicker trouveront ici de quoi se régaler. Car ils savent que dans ses romans, comme avec les poupées russes, une histoire peut en cacher une autre. Il faut alors recommencer à enquêter, rechercher à quel moment on a fait fausse route. Son duo d’enquêteurs revoit alors son scénario, un peu comme l’écrivain, qui écrit sans connaître la fin de son roman et se laisse guider par le plaisir qu’il rencontre en imaginant les situations auxquelles ses personnages sont confrontés.
Un nouveau page turner dans lequel on retrouvera les thèmes de prédilection de l’auteur, la rédemption «qui n’arrive jamais trop tard», la fidélité en amitié et la ténacité. «Je crois que ce roman raconte avant tout, dans un monde où tout doit être rapide et parfait, comment les relations entre les gens sont devenues superficielles. On ne prend pas vraiment le temps de connaître les autres et fort souvent, quand on fait l’effort de s’intéresser à eux, on découvre des choses cachées, que l’on se refusait peut-être à voir jusque-là. C’est ce que découvrent Perry et Marcus», explique du reste le Genevois qui m’a accueilli dans les bureaux de sa nouvelle maison d’édition.
Car c’est avec un «double trac» qu’il sillonne désormais les plateaux de télévision, les rédactions et les librairies. D’abord en Suisse, où le roman paraît avec une semaine d’avance, puis en France. Il y présente son roman, mais aussi sa maison d’édition, Rosie & Wolfe. Dans un premier temps, elle va proposer tous les romans de l’écrivain-entrepreneur dans une version grand format, poche, numérique et audio. L’an prochain de nouvelles plumes devrasient élargir le catalogue.

J’aurais pour ma part le plaisir de l’accueillir en mai prochain à Mulhouse. Et pour les impatients, signalons aussi la rencontre et lecture digitale organisée par l’Éclaireur FNAC le 9 mars à 19h.

L’Affaire Alaska Sanders
Joël Dicker
Éditions Rosie & Wolfe
Roman
576 p., 23 €
EAN 9782889730018
Paru le 10/03/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis et au Canada. Entre New York, Montréal, on y sillonne le New Hampshire, de Concord à Durham, Barrington et Wolfeboro. Côté Canada, on passe aussi par Magog et Stanstead et côté américain, on visite Burrows et Boston, Montclair dans le New Jersey, Salem dans le Massachusetts ou encore Baltimore.
Un voyage au Bahamas, à Nassau et Harbour Island, puis du côté de Miami en Floride.

Quand?
L’action se déroule en 2010-2011, avec de nombreux retours en arrière, principalement en 1999.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le retour de Harry Quebert
Avril 1999. Mount Pleasant, une paisible petite bourgade du New Hampshire, est bouleversée par un meurtre. Le corps d’Alaska Sanders, arrivée depuis peu dans la ville, est retrouvé au bord d’un lac.
L’enquête est rapidement bouclée, puis classée, même si sa conclusion est marquée par un nouvel épisode tragique.
Mais onze ans plus tard, l’affaire rebondit. Début 2010, le sergent Perry Gahalowood, de la police d’État du New Hampshire, persuadé d’avoir élucidé le crime à l’époque, reçoit une lettre anonyme qui le trouble. Et s’il avait suivi une fausse piste ?
Son ami l’écrivain Marcus Goldman, qui vient de remporter un immense succès avec La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, va lui prêter main forte pour découvrir la vérité.
Les fantômes du passé vont resurgir, et parmi eux celui de Harry Quebert.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTS (Philippe Revaz)
Le Messager (Claire Baldewyns)
Podcast La bouteille à moitié pleine

Les premières pages du livre
La veille du meurtre
Vendredi 2 avril 1999

La dernière personne à l’avoir vue en vie fut Lewis Jacob, le propriétaire d’une station-service située sur la route 21. Il était 19 heures 30 lorsque ce dernier s’apprêta à quitter le magasin attenant aux pompes à essence. Il emmenait sa femme dîner pour fêter son anniversaire.
– Tu es certaine que ça ne t’embête pas de fermer ? demanda-t-il à son employée derrière la caisse.
– Aucun problème, monsieur Jacob.
– Merci, Alaska.
Lewis Jacob considéra un instant la jeune femme : une beauté.
Un rayon de soleil. Et quelle gentillesse ! Depuis six mois qu’elle travaillait ici, elle avait changé sa vie.
– Et toi ? demanda-t-il. Des plans pour ce soir ?
– J’ai un rendez-vous…
Elle sourit.
– À te voir, ça a l’air d’être plus qu’un rendez-vous.
– Un dîner romantique, confia-t-elle.
– Walter a de la chance, lui dit Lewis. Donc ça va mieux entre vous ?
Pour toute réponse, Alaska haussa les épaules. Lewis ajusta sa cravate dans le reflet d’une vitre.
– De quoi j’ai l’air ? demanda-t-il.
– Vous êtes parfait. Allez, filez, ne soyez pas en retard.
– Bon week-end, Alaska. À lundi.
– Bon week-end, monsieur Jacob.
Elle lui sourit encore. Ce sourire, il ne l’oublierait jamais.

Le lendemain matin, à 7 heures, Lewis Jacob était de retour à la station-service pour en assurer l’ouverture. À peine arrivé, il verrouilla derrière lui la porte du magasin, le temps de se préparer à recevoir les premiers clients. Soudain, des coups frénétiques contre la porte vitrée : il se retourna et vit une joggeuse, le visage terrifié, qui poussait des cris. Il se précipita pour ouvrir, la jeune femme se jeta sur lui en hurlant : « Appelez la police ! Appelez la police ! »
Ce matin-là, le destin d’une petite ville du New Hampshire allait être bouleversé.

PROLOGUE
À propos de ce qui se passa en 2010
Les années 2006 à 2010, malgré les triomphes et la gloire, sont inscrites dans ma mémoire comme des années difficiles. Elles furent certainement les montagnes russes de mon existence.
Ainsi, au moment de vous raconter l’histoire d’Alaska Sanders, retrouvée morte le 3 avril 1999 à Mount Pleasant, New Hampshire, et avant de vous expliquer comment je fus, au cours de l’été 2010, impliqué dans cette enquête criminelle vieille de onze ans, je dois d’abord revenir brièvement sur ma situation personnelle à ce moment-là, et notamment sur le cours de ma jeune carrière d’écrivain.
Celle-ci avait connu un démarrage foudroyant en 2006, avec un premier roman vendu à des millions d’exemplaires.
À vingt-six ans à peine, j’entrais dans le club très fermé des auteurs riches et célèbres, et j’étais propulsé au zénith des lettres américaines.
Mais j’allais vite découvrir que la gloire n’était pas sans conséquence : ceux qui me suivent depuis mes débuts savent combien l’immense succès de mon premier roman allait me déstabiliser. Écrasé par la célébrité, je me retrouvais dans l’incapacité d’écrire. Panne de l’écrivain, panne d’inspiration, crise de la page blanche. La chute.
Puis était survenue l’affaire Harry Quebert, dont vous avez certainement entendu parler. Le 12 juin 2008, le corps de Nola Kellergan, disparue en 1975 à l’âge de quinze ans, fut exhumé du jardin de Harry Quebert, légende de la littérature américaine. Cette affaire m’affecta profondément : Harry Quebert était mon ancien professeur à l’université, mais surtout mon plus proche ami à l’époque. Je ne pouvais croire à sa culpabilité.
Seul contre tous, je sillonnai le New Hampshire pour mener ma propre enquête. Et si je parvins, finalement, à innocenter Harry, les secrets que j’allais découvrir à son sujet briseraient notre amitié.
De cette enquête, je tirai un livre : La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, paru au milieu de l’automne 2009, dont l’immense succès m’installa comme écrivain d’importance nationale. Ce livre était la confirmation que mes lecteurs et la critique attendaient depuis mon premier roman pour m’adouber enfin. Je n’étais plus un prodige éphémère, une étoile filante avalée par la nuit, une traînée de poudre déjà consumée : j’étais désormais un écrivain reconnu par le public et légitime parmi ses pairs.
J’en ressentis un immense soulagement. Comme si je m’étais retrouvé moi-même après trois ans d’égarements dans le désert du succès.
C’est ainsi qu’au cours des dernières semaines de l’année 2009, je fus envahi par un sentiment de sérénité. Le soir du 31 décembre, je célébrai l’arrivée du Nouvel an à Times Square, au milieu d’une foule joyeuse. Je n’avais plus sacrifié à cette tradition depuis 2006. Depuis la parution de mon premier livre. Cette nuit-là, anonyme parmi les anonymes, je me sentis bien.
Mon regard croisa celui d’une femme qui me plut aussitôt. Elle buvait du champagne. Elle me tendit la bouteille en souriant.
Quand je repense à ce qui se passa au cours des mois qui suivirent, je me remémore cette scène qui m’avait donné l’illusion d’avoir enfin trouvé l’apaisement.
Les évènements de l’année 2010 allaient me donner tort.

Le jour du meurtre
3 avril 1999
Il était 7 heures du matin. Elle courait, seule, le long de la route 21, dans un paysage verdoyant. Sa musique dans les oreilles, elle avançait à un très bon rythme. Ses foulées étaient rapides, sa respiration maîtrisée  : dans deux semaines, elle prendrait le départ du marathon de Boston. Elle était prête.
Elle eut le sentiment que c’était un jour parfait : le soleil levant irradiait les champs de fleurs sauvages, derrière lesquels se dressait l’immense forêt de White Mountain.
Elle arriva bientôt à la station-service de Lewis Jacob, à sept kilomètres exactement de chez elle. Elle n’avait initialement pas prévu d’aller plus loin, pourtant elle décida de pousser encore un peu l’effort. Elle dépassa la station-service et continua jusqu’à l’intersection de Grey Beach. Elle bifurqua alors sur la route en terre que les estivants prenaient d’assaut lors des journées trop chaudes. Elle menait à un parking d’où partait un sentier pédestre qui s’enfonçait dans la forêt de White Mountain jusqu’à une grande plage de galets au bord du lac Skotam. En traversant le parking de Grey Beach, elle vit, sans y prêter attention, une décapotable bleue aux plaques du Massachusetts. Elle s’engagea sur le chemin et se dirigea vers la plage.
Elle arrivait à la lisière des arbres, lorsqu’elle aperçut, sur la grève, une silhouette qui la fit s’arrêter net. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte de ce qui était en train de se passer. Elle fut tétanisée par l’effroi. Il ne l’avait pas vue.
Surtout, ne pas faire de bruit, ne pas révéler sa présence : s’il la voyait, il s’en prendrait forcément à elle aussi. Elle se cacha derrière un tronc.

L’adrénaline lui redonna la force de ramper discrètement sur le sentier, puis, lorsqu’elle s’estima hors de danger, elle prit ses jambes à son cou. Elle courut comme elle n’avait jamais couru.
Elle était volontairement partie sans son téléphone portable. Comme elle s’en voulait à présent !
Elle rejoignit la route 21. Elle espérait qu’une voiture passerait : mais rien. Elle se sentait seule au monde. Elle piqua alors un sprint jusqu’à la station-service de Lewis Jacob. Elle y trouverait de l’aide. Quand elle y arriva enfin, hors d’haleine, elle trouva porte close. Mais voyant le pompiste à l’intérieur elle tambourina jusqu’à ce qu’il lui ouvre. Elle se jeta sur lui en s’écriant: «Appelez la police ! Appelez la police!»

Extrait du rapport de police
Audition de Peter Philipps
[Peter Philipps est agent de la police de Mount Pleasant depuis une quinzaine d’années. Il a été le premier policier à arriver sur les lieux. Son témoignage a été recueilli à Mount Pleasant le 3 avril 1999.]

Lorsque j’ai entendu l’appel de la centrale au sujet de ce qui se passait à Grey Beach, j’ai d’abord cru avoir mal compris. J’ai demandé à l’opérateur de répéter. Je me trouvais dans le secteur de Stove Farm, qui n’est pas très loin de Grey Beach.

Vous y êtes allé directement ?
Non, je me suis d’abord arrêté à la station-service de la route 21, d’où le témoin avait appelé les urgences. Au vu de la situation, je trouvais important de lui parler avant d’intervenir. Savoir à quoi m’attendre sur la plage. Le témoin en question était une jeune femme terrorisée. Elle m’a raconté ce qui venait de se passer. Depuis quinze ans que j’étais policier, je n’avais jamais fait face à une situation pareille.

Et ensuite ?
Je me suis immédiatement rendu sur place.

Vous y êtes allé seul ?
Je n’avais pas le choix. Il n’y avait pas une minute à perdre. Je
devais le retrouver avant qu’il ne prenne la fuite.

Que s’est-il passé ensuite ?
J’ai conduit comme un dingue de la station-service jusqu’au parking de Grey Beach. En arrivant, j’ai remarqué une décapotable bleue, avec une plaque du Massachusetts. Ensuite, j’ai attrapé le fusil à pompe et j’ai pris le sentier du lac.

Et… ?
Quand j’ai déboulé sur la plage, il était toujours là, en train de s’acharner sur cette pauvre fille. J’ai hurlé pour qu’il arrête, il a levé la tête et il m’a regardé fixement. Il a commencé à approcher lentement dans ma direction. J’ai compris aussitôt que
c’était lui ou moi. Quinze ans de service, et je n’avais encore jamais tiré un coup de feu. Jusqu’à ce matin. »

À propos de l’auteur
Joël Dicker © Photo Markus Lamprecht

Joël Dicker est né en 1985 à Genève où il vit toujours. Ses romans sont traduits dans le monde entier et sont lus par des millions de lecteurs. Son œuvre a été primée dans de nombreux pays. En France, il a reçu le Prix Erwan Bergot pour Les derniers jours de nos pères, puis le Prix de la vocation Bleustein-Blanchet, Le Grand prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des lycéens pour La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Ce roman a aussi été élu parmi «les 101 romans préférés des lecteurs du monde» et a été adapté en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Il a publié en 2015 Le livre des Baltimore, en 2018 La Disparition de Stéphanie Mailer, en 2020 L’Énigme de la chambre 622 et en 2022 L’Affaire Alaska Sanders.

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Les derniers jours de nos pères

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Le livre des Baltimore

La disparition de Stéphanie Mailer

L’énigme de la chambre 622

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Là où le crépuscule s’unit à l’aube

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En lice pour le Prix des Romancières 2022

En deux mots
Julia, sans le sou, est contrainte de trouver refuge chez sa sœur à Saint-Pétersbourg. C’est là qu’elle va rencontrer le séduisant William Brandt, l’un des meilleurs partis du pays. Faisant fi des conventions, ils décident d’unir leurs destinées et d’oublier les troubles qui commencent à secouer la Russie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille dans la tourmente de 1917

En poursuivant l’exploration de son arbre généalogique Marina Dédéyan nous offre une formidable saga romanesque, mais éclaire aussi la révolution russe, avec son lot de drames. Le tout servi par une plume alerte et richement documentée.

Cette saga familiale commence à la fin du XIXe siècle avec Julia, l’arrière-grand-mère de la narratrice. Ce n’est pourtant pas elle qui est à l’initiative du livre, mais sa mère qui, à la faveur d’un été, a saisi sur un ordinateur le récit laissé par Baba. Grâce à la construction du livre, qui alterne la vie de Julia et la quête de l’auteure, explore les documents d’archives, les photos rassemblées et la généalogie aux branches multiples, on découvre toute la richesse de ce roman, encore rehaussée par le souci de rechercher entre la vérité de certains événements clé et la légende, prompte à travestir ou enjoliver le récit.
Mais revenons à Julia. Au début du livre, elle s’enfuit de l’usine où elle est employée pour éviter la main trop leste de son patron et regagne la maison familiale en banlieue de Riga. Arrivée chez ses parents elle se rend compte qu’elle ne peut demeurer là. Gabriel Berzins, son père, a en effet connu un grave revers de fortune, et est quasiment ruiné. Alors, pour échapper au mariage, même si elle est sans dot, elle choisit de rejoindre sa sœur Evguenia à Saint-Pétersbourg. «Gabriel devait faire confiance à Julia, à l’éducation qu’il lui avait donnée, à son caractère déterminé, aux qualités de son âme. Faire confiance à Julia, en priant Dieu avec ce qu’il lui restait de foi qu’il lui ouvrit un chemin de destinée plus favorable.»
À la même période, à Zurich, William Brandt mène grand train. Le jeune homme passe son temps dans les bras de ses différentes maîtresses lorsqu’il n’est pas à la chasse. Mais pour lui aussi l’heure du choix a sonné. Rester à Zurich, aller à Londres ou s’établir à Saint-Pétersbourg? C’est la capitale russe qu’il va choisir pour y installer et y faire fructifier la banque familiale, l’un des fleurons d’un empire commercial prospère dans toute l’Europe. Ce n’est toutefois pas sans un petit pincement au cœur qu’il quitte la Suisse et sa famille, à commencer par sa cousine Lou Salomé, dont il admire l’indépendance d’esprit et l’émancipation. Comme elle, qui passe de la fréquentation de Friedrich Nietzsche aux bras de Rainer Maria Rilke, il se dit que le mieux est de ne pas se marier. Sauf qu’à Moscou, il n’entend pas s’ennuyer et va s’inviter dans une soirée donnée par une mondaine qui fait office d’entremetteuse de luxe. Julia, prise dans un tourbillon où le luxe et les fanfreluches sont monnaie courante comprend alors que sa sœur n’est pas la modiste qu’elle prétendait être, même si elle ne comprend pas vraiment comment elle nage dans un tel confort.
Son destin va basculer le soir où William croise son regard. Le jeune homme est littéralement fasciné et n’aura de cesse d’essayer de la revoir. Evguéni, qui a compris son manège, met alors Julia en garde contre ces hommes qui passent d’une femme à l’autre, les laissant ensuite seules et déshonorées. Mais l’œil pétillant de sa sœur à l’évocation du banquier ne lui laisse guère de doute sur la suite. Au terme d’une cour assidue, William parviendra à mettre Julia dans son lit et même à entrevoir un mariage, même s’il contrevient à tous les usages.
Marina Dédéyan va alors déployer son talent de romancière pour accompagner le destin de Julia et de William dans un empire qui vacille de jour en jour. Les premières années du XXe siècle sont effervescentes, le monde entier semblant retenir son souffle alors que les artistes annoncent déjà les bouleversements à venir. Le tsar s’accroche à son pouvoir, ne sentant pas l’aspiration de plus en plus forte de son peuple à davantage de liberté, de démocratie. Pire, mal conseillé et influencé par des personnages sulfureux, il va accentuer la répression. En lançant le pays dans la Grande guerre, il fait le pari de ressouder la Russie derrière son souverain. De son quartier général, il ne verra pas la révolution qui embrase la capitale. Il ne verra pas non plus, depuis la maison voisine de la famille Brandt un certain Lénine haranguer la foule. L’Histoire est en marche avec son lot d’horreurs et de hasards, avec cette puissance qui écrase la raison et tue des centaines de milliers de personnes. Alors la seule issue consiste à fuir. Encore faut-il pouvoir bénéficier de circonstances favorables.
En explorant la branche de la famille Brandt de son arbre généalogique, Marina Dédéyan remplit d’émotions et de chair l’une des pages les plus mouvementées de l’Histoire. Elle nous rappelle le chaos et la confusion qui régnaient sur l’Europe toute entière au sortir de la Première Guerre mondiale et souligne aussi combien le formidable brassage de population qui en a résulté a redistribué les cartes de nombreuses familles.

Là où le crépuscule s’unit à l’aube
Marina Dédéyan
Éditions Robert Laffont
Roman
550 p., 22,50 €
EAN 9782221254301
Paru le 27/01/2022

Où?
Le roman est situé dans l’empire russe, à Riga, Arkhangelsk et Saint-Pétersbourg et dans le golfe de Finlande, mais aussi à Zurich, Londres, Hambourg, à Saint-Hélier sur l’île de Jersey, Paris ou encore Nice.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XIXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une fresque russe familiale dans les pas de Lou Andreas-Salomé, Rilke, Nabokov, Fabergé et bien d’autres encore.
Ils rentrèrent en traîneau à Saint-Pétersbourg, dans le paysage bleuté de l’hiver. Les sapins, les bouleaux et les trembles se détachaient sur fond blanc telles des gravures à la pointe sèche. Le froid et le silence figeaient le monde dans une immuabilité rassurante. Le crissement des patins, le halètement des chevaux, le claquement du fouet, chaque son prenait une intensité particulière dans la pureté de l’atmosphère. La neige effacerait vite les deux sillons laissés derrière eux, la vie comme un passage.
Dans cette fresque russe, Marina Dédéyan explore la mémoire familiale pour retracer l’histoire de ses arrière-grands-parents au tournant du XXe siècle, entre grandeur d’avant-guerre et tourmente révolutionnaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr


Bande-annonce du roman © Production Marina Dédéyan

Les premières pages du livre
« Quand Maman m’a annoncé qu’elle saisissait à l’ordinateur les souvenirs de Baba, je n’y ai prêté qu’une attention distraite, occupée que j’étais cet été-là à avaler des couleuvres. J’ai oublié quelles contrariétés me minaient alors le moral. Mon chagrin, pourtant bien réel, n’avait peut-être d’autre raison que de me plonger dans cet entre-deux, cet état de perméabilité propice à la création. Le message est arrivé. « C’est fou ce que ta grand-mère faisait comme fautes d’orthographe ! J’en ai corrigé beaucoup, mais il y en a certainement encore. Tu regarderas. »
Je n’ai pas regardé tout de suite. J’ai passé mon enfance suspendue aux lèvres de Baba. Je croyais connaître par cœur ses histoires, où contes, anecdotes familiales et souvenirs traçaient des sentiers de traverse vers des ailleurs merveilleux. Qu’apprendrais-je de plus que je ne savais déjà ? Il n’y avait jamais eu de secrets ni de tabous chez nous. Les frasques, les drames des uns et des autres appartenaient à notre folklore, à notre roman intime et enchanteur.
Mes couleuvres me pesaient sur l’estomac, et je n’avais pas non plus le courage de réveiller l’absence de Baba. Elle me manque, même si je n’ai pas à chercher très loin pour voir sa grande écriture penchée, entendre sa voix et respirer son parfum. Je me retrouve petite fille dans le salon de la maison médiévale aux murs de traviole, lorsque nous assemblions en un interminable patchwork des chutes de tissu faufilées sur des hexagones découpés dans des cartons à gâteaux – prétexte à de fréquents achats à la pâtisserie d’en face –, puis, des années plus tard, les derniers mois dans son minuscule studio, où le mince tuyau transparent de sa bonbonne d’oxygène la retenait captive. Jamais elle n’a cessé de raconter. Le soir où elle s’est tue, j’ai trié ses affaires et j’ai dormi là, dans son lit, pour garder son odeur, pour la retenir encore un peu auprès de moi.
Non, je ne voulais pas réveiller Baba, j’avais déjà trop à faire avec mes soucis du moment. Mais je devais à tout prix trouver un refuge pour ne pas me noyer, faire quelque chose afin de retenir les dernières lumières de l’été et les roses de mon jardin sauvage qui s’en allaient pétale après pétale. Je ne me rendrais pas sans combattre. À dix microlitres de larmes près, autant braver mes émotions.
Un après-midi, je me suis assise sur les marches du perron, à l’abri du noisetier. Les noisettes me rappellent de jolis souvenirs d’enfance, quand nous courions au fond du parc les mains pleines de notre cueillette pour les casser entre deux pierres. Coquille vide, déception. Graine en miettes, acceptation. Graine intacte, victoire et, double graine, récompense suprême ! Bonjour Philippine ! À nos pieds s’amoncelaient les bonnets dentelés tant prisés des elfes, que les botanistes nomment vilainement « involucres ». Ils ignorent sans doute que les fruits du noisetier sont ceux de la sagesse et que l’on fait de son bois les meilleures baguettes magiques.
L’ordinateur sur les genoux, j’ai ouvert la pièce jointe et j’ai lu, et j’ai pleuré. Au beau milieu de mon désarroi, quelque chose chatouilla alors mon flair… L’écran me donnait la distance, me poussait à regarder entre les lignes, à détecter les oublis, les incohérences, les omissions. Je tenais là une histoire extraordinaire, au bord de ma mémoire, au bout d’un clic. L’instinct de la romancière soulevait des centaines de « pourquoi ? ». Et pourquoi surtout ces souvenirs arrivaient-ils maintenant, neuf ans après que Baba s’en était allée avec ses grands châles, silhouette mince aux longues jambes, chaussures plates pour compenser sa haute taille, toujours élégante, même aux derniers jours de sa vie ? Ma Baba aux yeux si bleus. Pourquoi au même moment reparaissaient des cousins éloignés par de vieilles brouilles qui ne nous concernaient pas, et avec eux toutes ces photos des temps anciens que nous n’avions jamais vues ? Les signes indiquant la voie clignotaient et répondaient à mes balises de détresse.
La colère, la révolte l’emportèrent sur le reste, j’allais tordre le cou aux couleuvres. La louve s’anima en moi. La vie me revenait dans ce foisonnement, cette violence que je ne sais canaliser qu’en écrivant.
Je me suis demandé encore quelle urgence me poussait ainsi sur les traces familiales. Je ne suis pas assez vieille pour penser à un quelconque héritage et plus assez jeune pour avoir besoin de comprendre afin de me construire. Je sais d’où je viens et qui sont les miens. Peut-être le jalon de la mi-parcours, le sentiment aigu de ce qui s’efface et ne reviendra pas.
Ramasser les morceaux, mettre bout à bout les souvenirs de ceux qui sont là, les bribes d’anecdotes, raviver la mémoire, fouiller dans les livres, pister les traces, rapiécer les trous… Je devais trouver des réponses aux questions que nous n’avions pas songé à poser, transmettre à mon tour, à ma façon, en m’en remettant à l’intuition, en ouvrant en grand les portes de l’imaginaire afin d’explorer les méandres de cette histoire née entre les brumes anglaises, les soleils de l’Italie, l’opulence des grandes cités du Nord et les nuits transparentes des rives de la Baltique… Un roman, un voyage au pays des miens disparus, dont je ne connais pas toutes les péripéties ni les conséquences, car le récit échappe toujours à son conteur et la fiction révèle bien des vérités. Je ne sais pas ce qui m’attend, ce que j’attends.
Un roman, une quête, un défi…

Partie I
Le rêve de l’Ours

Livre 1
Le jour se découpait en carrés grisâtres aux meneaux des fenêtres. À cette morne perspective répondaient à l’intérieur l’alignement de tables et de bancs lustrés par l’usure, les murs chaulés en des saisons anciennes et quadrillés d’étagères semblables à celles des imprimeurs. Une quarantaine de jeunes filles en tablier de lin penchaient la tête sur leur ouvrage à la lumière si crue des lampes qu’elle réduisait leurs visages à des grimaces appliquées.
Dans cette résignation des demi-teintes qui précède la nuit, les couleurs jaillissaient entre leurs doigts agiles, le bouton d’or, le mimosa, le coquelicot, le garance, le bleuet, le lavande, le pervenche, le pin, le tilleul, le lichen ou encore le lilas, le glycine ou le fuchsia, en profusion de pétales de soie, fils à broder et perles de verre. Les ouvrières silencieuses découpaient, piquaient, cousaient, assemblaient, ici une fleur de gardénia ou un camélia, là une rose, une pensée, une pivoine, des brins de muguet…
À l’extrémité de chaque table se formaient des bouquets inodores de ces fleurs artificielles qui orneraient les chapeaux ou les robes des élégantes de Riga, de Saint-Pétersbourg. Et même de Berlin, Londres ou Paris, affirmait M. Vitols, le directeur de la fabrique, quand les affaires tournaient pour le mieux. En vérité, aucune de ses employées n’avait jamais vu ces belles dames d’assez près pour admirer sur leurs toilettes le fruit de leur travail. Seuls les couturières ou les chapeliers franchissaient les portes de l’atelier. Ils n’accordaient jamais un regard aux jeunes filles, réservant leurs prunelles à une observation suspicieuse pour pointer la tige mal arrimée, le pistil absent ou le pétale effiloché, en vue de négocier un rabais. Sans détourner les yeux de leur besogne, les ouvrières ouvraient cependant grand leurs oreilles à ces interminables palabres. Leur modeste salaire en dépendait et, plus immédiatement, l’humeur de l’aigre Mme Brombeere, la chef d’atelier.
Depuis bientôt trois ans qu’elle travaillait là, Julia n’était plus dupe ni des critiques outrancières des clients ni des obséquiosités de Mme Brombeere, âpre jeu de commerce. Elle avait appris à confectionner des camélias si parfaits qu’un papillon s’y serait trompé. Ils se vendaient toujours un bon prix. Son habileté lui valait parfois un compliment parcimonieux, rarement quelques kopecks de plus. Au moins lui épargnait-elle d’acerbes réprimandes, des heures supplémentaires. Mais elle tressaillit, comme ses camarades, lorsque M. Vitols en personne apparut dans l’encadrement de la porte, lui qui se manifestait uniquement pour des tours d’inspection ou afin de préparer la visite d’un client important.
Le visage rougi par le vent du dehors, ce vent glacé annonciateur des premières neiges de l’hiver balte, le directeur se tenait figé avec le sourire d’un acteur prêt à entrer en scène. Mme Brombeere se précipita à sa rencontre, cassa sa silhouette maigre en une révérence servile.
— Bonjour monsieur Vitols !
— Bonjour monsieur Vitols ! renchérirent en chœur quarante voix juvéniles.
Il fit un pas en avant et répondit d’un ton exagérément enjoué :
— Bonjour, mes charmantes fleurs !
Ainsi appelait-on à Riga les employées de la fabrique, recrutées jeunes, car il fallait avoir de bons yeux et les doigts fins pour ce labeur de précision, et réputées jolies. Aux lampes de l’atelier, elles ne gâtaient pas leur teint pâle de filles du Nord, et leurs mains demeuraient douces, contrairement à celles des paysannes. On les enviait, non pour leur salaire modique, mais pour la renommée qui leur permettait d’espérer un parti au-dessus de leur condition, un commerçant, un fermier aisé ou encore quelque petit tchinovnik, un de ces fonctionnaires qui pullulaient dans l’Empire russe.
Ainsi Julia était-elle devenue trois ans auparavant l’une des « fleurs de M. Vitols ». « Ma fille, quand la fortune manque, le travail reste la meilleure des dots », lui avait assené son père, sans que sa mère y trouvât à redire. Julia avait compris la douleur et les remords contenus dans ces propos, ceux d’un homme déchu de son rang, de son milieu, qui ne pouvait offrir à sa cadette l’avenir auquel il aspirait pour elle. Ses principes demeuraient sa seule richesse, sa dignité, et Julia sa plus grande fierté. Celle-ci s’efforçait à chaque instant de se montrer à la hauteur de l’amour paternel. Les fleurs fabriquées de ses mains devaient toutes être parfaites.
Elle ne releva donc pas la tête quand M. Vitols commença à arpenter l’atelier, les mains croisées dans le dos, adoptant la démarche d’un coq dans son poulailler. Certaines des ouvrières en profitaient pour s’accorder une petite pause, le nez en l’air, d’autres, intimidées, s’empourpraient, tandis que des effrontées adressaient des sourires en coin à leur patron. Loin de s’en formaliser, ce dernier ne se privait pas d’échanger quelques mots avec les plus aguicheuses. Dans son dos, Mme Brombeere rembobinait à la hâte du fil, repliait un coupon de tissu, essuyait un coin de table ou escamotait une fleur moins réussie, sans cesser d’adresser des regards chargés d’orage aux jeunes filles qui se laissaient distraire. Elle dirigeait l’atelier d’une façon qui tenait à la fois de la mère supérieure d’un couvent, bien qu’elle fût protestante, et du garde-chiourme. Il ne fallait cependant pas se fier aux apparences : en dépit de son intransigeance qui n’excluait ni les humiliations ni les sanctions sévères, les ouvrières averties la redoutaient beaucoup moins que M. Vitols. La mégère appliquait des règles établies, quand le directeur, sans se départir de son sourire ni de son air patelin, pouvait se montrer capable d’une cruauté aussi extrême qu’imprévisible.
Il s’arrêta soudain devant Julia, la jaugea un long moment pendant lequel, l’estomac noué et les paumes moites, cette dernière s’efforça de paraître concentrée sur sa tâche. Il saisit l’un des camélias et le retourna entre ses petites mains aux ongles soignés, aux doigts si menus qu’ils auraient pu être ceux de l’une de ses employées.
— Remarquable ! Remarquable ! s’extasia-t-il. Julia Berzins, n’est-ce pas, mademoiselle ?
Julia opina sans oser le regarder. Elle n’apercevait que le bas de son gilet de soie, tendu sur une discrète bedaine entre les revers de sa redingote.
— Quel âge avez-vous, Julia ?
— Quinze ans, monsieur.
— Quinze ans déjà ! Il me semble que vous êtes arrivée hier, une enfant encore. Vous voilà devenue une jeune femme, dont la grâce a grandi autant que la dextérité. Votre travail me procure une grande satisfaction. J’aimerais vous confier une commande particulière. Venez me voir dans mon bureau quand vous aurez fini, s’il vous plaît.
— Bien sûr, monsieur, murmura-t-elle en tremblant.
M. Vitols s’était exprimé à voix basse, presque en chuchotant, dans un débit rapide, mais de façon tout à fait distincte. Les voisines de Julia se poussèrent du coude. Lene, une rouquine au minois de chat, pouffa de rire. La grande Ilse, à deux places sur le même banc, soupira. Il courait sur le compte du propriétaire de la fabrique des histoires auxquelles Julia s’était refusée à prêter attention, le genre de mésaventures qui n’arrivent qu’aux filles sans vergogne.
Le directeur s’éloignait déjà, lançant à la cantonade avant de quitter l’atelier :
— À bientôt, mesdemoiselles !
— Au revoir, monsieur Vitols ! répondirent les ouvrières.
Des bavardages, des petits rires parcoururent leurs rangs. Mme Brombeere frappa l’une des tables d’un double mètre.
— Assez lambiné ! La journée n’est pas finie que je sache. Si vous traînez, vous resterez plus tard.
Le silence se rétablit, troublé seulement par le froissement de la soie, le cliquetis des ciseaux et, de temps en temps, une quinte de toux prestement étouffée. Enfin, la grosse cloche de l’église Saint-Jean sonna sept coups sourds dans la nuit. Les jeunes filles se levèrent, rangèrent fils, étoffes et aiguilles, puis se dirigèrent vers le vestibule. Julia leur emboîta le pas.
— Mademoiselle Berzins, n’oubliez pas votre rendez-vous avec M. Vitols, l’interpella Mme Brombeere.
Leurs regards se rencontrèrent. Julia lut dans celui de la chef d’atelier une lueur de revanche, une satisfaction malsaine. Combien cette femme haïssait-elle au plus profond d’elle les ouvrières, parce qu’elles étaient belles et fraîches, parce qu’elles pouvaient encore caresser leurs rêves au bout de leurs doigts graciles ? Mme Brombeere n’avait nul rêve à chérir, nul avenir auquel songer. Elle avait toujours été vilaine, et rien d’autre ne s’annonçait pour elle que la répétition de journées dont seuls le cycle des saisons et ses propres humeurs variaient les teintes. Personne n’avait jamais entendu parler d’un M. Brombeere, ni même d’un homme qui eût attendu une seule fois à la sortie de l’atelier cette créature fanée avant l’heure, le nez trop gros, les cheveux grisonnants tirés en un maigre chignon, les paupières lourdes et une bouche aussi appétissante que celle d’une carpe. Il arrive cependant que la laideur constitue une arme : voilà pourquoi Mme Brombeere triomphait ce soir en toisant Julia. Celle-ci frissonna et rejoignit ses compagnes, qui s’habillaient pour affronter le froid. La grande Ilse s’approcha d’elle.
— Veux-tu que je t’attende ?
— Ce ne sera pas nécessaire, je n’en ai pas pour longtemps. Tu sais, M. Vitols ne me mangera pas !
Ilse se força à sourire pour masquer son inquiétude. À dix-sept ans, elle en savait un peu plus sur la vie et sur la réputation de leur directeur, et elle considérait Julia comme une petite sœur. Au cours des mois les plus froids, quand la nuit s’étend à n’en plus finir, cette dernière était hébergée dans sa famille, partageant une paillasse avec elle et sa cadette Agneta, en échange d’œufs, de lait ou de légumes qui venaient améliorer leur ordinaire.
— C’est entendu ! Nous garderons ta soupe au chaud.
Ilse adressa un petit signe d’encouragement à son amie avant de s’enfoncer à regret dans l’obscurité. Que pouvait-elle ? Sa mère, veuve, comptait sur son salaire pour nourrir ses cinq autres enfants, encore tout jeunes.

2.
Julia lissa avec nervosité les plis de sa robe et inspira un grand coup avant de frapper à la porte du directeur. Celui-ci lui cria d’entrer. Il continua à écrire de longues minutes derrière son bureau de chêne, avant de daigner poser sa plume.
— Julia, je vous remercie d’être venue, lança-t-il, détaillant sa visiteuse de la tête aux pieds.
Dieu qu’il faisait chaud ici ! Les joues brûlantes, la jeune fille ne répondit rien, gênée d’un tel examen. Comme elle ne bougeait pas, Knuts Vitols se leva et lui indiqua la banquette qui faisait face à une paire de fauteuils gondole tendus de cretonne à rayures. Le tapis aux motifs géométriques assorti aux tentures lie-de-vin et le lustre doré d’un goût discutable achevaient de rendre l’endroit cossu, à l’image de la réussite de son occupant, et d’une ostentation vulgaire. Outre la fabrique de fleurs, M. Vitols possédait une tannerie et deux conserveries de poisson sur le port de Riga.
— Asseyez-vous donc, vous serez plus à l’aise, ajouta-t-il. Puis-je vous offrir un cordial ? Il fait si froid dehors.
Julia refusa, ce qui ne l’empêcha pas, lui, de se servir. Il fit tourner le liquide ambré dans le fond du verre, qu’il vida d’une gorgée, puis vint prendre place à côté d’elle. Horriblement mal à l’aise, celle-ci se tassa sur elle-même, cherchant à échapper à cette promiscuité. Le directeur sentait l’alcool ainsi qu’un parfum capiteux, vaguement écœurant.
— Ne vous montrez pas si timide, ma chère enfant ! Comment pourrais-je discuter avec vous, si vous ne me regardez pas ? feignit-il de se fâcher.
Elle tourna à moitié la tête vers lui, sur la défensive. Il lui sourit, découvrant une rangée de petites dents pointues entre ses lèvres rouges. Il passait pour bel homme, même si ses cheveux blonds peignés de côté masquaient une calvitie naissante. La quarantaine approchant, des traits fins, presque féminins, comme ses petites mains impatientes. Julia contenait mal son sentiment de répugnance face à ce personnage d’étroite carrure et à la fois grassouillet dans son costume coûteux, le gilet barré d’une chaîne qui retenait sa grosse montre en or.
— Ma petite Julia, encore une fois, je souhaitais vous féliciter pour la qualité de votre travail. Vous ne resterez pas une simple ouvrière, croyez-moi ! Vous êtes adroite, intelligente et franchement ravissante. Un petit coup de pouce du destin, et votre vie va changer. Vous vous rappelez que votre sœur Evguenia a été mon employée voici quelques années. Que fait-elle à présent ?
— Elle vit à Saint-Pétersbourg, elle est modiste, bredouilla la jeune fille.
— Voyez-vous cela, modiste à Saint-Pétersbourg, la capitale de l’Empire russe ! Certes, Riga n’est pas si mal, mais Saint-Pétersbourg ! J’aimais beaucoup Evguenia, le saviez-vous ?
Julia secoua la tête en signe d’ignorance. De sept ans son aînée, Evguenia ne se confiait guère à elle, même si, sous couvert de taquineries, elle lui témoignait la tendresse dont les privait leur mère. D’ailleurs, elle avait quitté le toit familial à l’issue d’une violente dispute avec cette dernière. Depuis, elle donnait de rares nouvelles. Julia regrettait ses rires, sa coquetterie joyeuse qui s’étaient pourtant estompés les derniers mois de leur vie commune.
— Ravissante, elle aussi, poursuivit M. Vitols. Si je puis me permettre, moins que vous. Et quinze ans seulement, m’avez-vous affirmé. L’âge de toutes les découvertes. L’âge béni, l’innocence d’une enfant et les attraits d’une femme. Vous a-t-on déjà dit que vous aviez des lèvres délicieuses, à croquer comme des fraises ? Non, bien sûr ! Ah, toutes ces merveilles !
L’air de rien, M. Vitols se collait maintenant à elle. Julia tenta de s’écarter, mais impossible d’aller plus loin, l’accoudoir cisaillait ses côtes. Le directeur, des gouttes de sueur au front, sa langue s’agitant entre ses petites dents, poursuivit ce qui ressemblait surtout à un monologue.
— J’ai toujours été très soucieux de l’avenir de mes jolies fleurs. Je me sens responsable de vous, un peu comme si vous étiez mes filles. Je sais me montrer généreux envers celles qui présentent d’aussi grandes qualités que les vôtres. Très généreux. J’ai juste besoin de vous connaître un peu mieux.
Il avait murmuré ces derniers mots à son oreille. Il posa sa main sur son genou. Julia se redressa d’un bond.
— Monsieur Vitols, je vous en prie…
— Allons, petite sotte, il n’y a pas de quoi s’affoler, répliqua-t-il d’un ton qui se voulait encore rassurant. Je vous l’ai répété, je ne désire que votre bien, en échange d’un peu… d’intimité.
— Je dois rentrer chez moi, se défendit Julia.
— Chez vous, par ce froid ? Faites-moi plutôt un de vos charmants sourires ! Des lèvres semblables aux vôtres sont destinées aux sourires ou aux baisers.
Debout à son tour, il barrait le passage à l’adolescente. Maladroitement, elle le repoussa. Plus fort qu’elle, il ne bougea pas d’un pouce.
— Tu me résistes, ma mignonne ? lui lança-t-il en passant au tutoiement. Pourquoi pas ? Cela me plaît aussi…
Un léger halètement saccadait désormais sa voix, et le rouge de sa bouche humide s’intensifiait. Affolée, Julia voulut se faufiler entre la banquette et le directeur, mais celui-ci l’emprisonna par la taille.
— Faite au tour, ma jolie ! Sois gentille avec moi et tu ne le regretteras pas ! Si tu crains pour ta petite fleur, ne t’inquiète en rien. Il y a d’autres moyens de passer un moment agréable, insista-t-il en concluant le propos d’un rire gras.
Après la gêne, après la panique, la colère s’empara de l’adolescente. Elle leva le bras, griffa à toute volée la joue de son agresseur et profita de sa surprise pour s’échapper vers la porte. Dans le vestibule désert où les blouses de ses compagnes pendaient à leur clou, elle jeta à la hâte sa pelisse sur ses épaules et attrapa ses bottes. Tandis qu’elle se précipitait à l’extérieur, Knuts Vitols fulmina :
— Ta sœur était moins stupide que toi ! Tu vas le regretter. Ne compte pas revenir demain !
Julia n’écoutait plus. Elle courait sur la terre détrempée, dans ses chaussons d’atelier qui se gorgeaient d’humidité, zigzagant entre les maisons de bois. Quand elle fut certaine de n’être pas suivie, elle s’arrêta pour reprendre son souffle, enfila les valenki, ses bottes de feutre, sur ses pieds glacés. Où aller ? Chez Ilse ? Comment lui avouer l’incident ? Ne risquait-elle pas de valoir des ennuis à sa camarade ? Retourner chez elle, alors, avec ces dix verstes à parcourir dans la nuit ? Pas d’autre choix.

3.
À la sortie des faubourgs de Riga, Julia croisa encore quelques maisons isolées, repliées sur elles-mêmes comme de gros chats frileux, un rai de lumière filtrant entre les rideaux tirés. Puis elle se retrouva seule dans l’obscurité et se rendit compte qu’elle n’avait pas de lanterne.
La grande route qui se déroulait vers le nord en parallèle de la Daugava jusqu’à Bolderaja esquissait à peine son ruban à travers la plaine bruissante. La jeune fille connaissait par cœur le chemin. Deux heures de marche en allant d’un bon pas qu’elle couvrait chaque jour, aller et retour, du dégel au début de l’automne. Mais jamais aussi tard, jamais aussi solitaire dans la bise hostile. Ses yeux, d’un coup, se remplirent de larmes. Quelle folie d’avoir refusé de se réfugier sous le toit surpeuplé d’Ilse ! Elle se remit à courir, pour arriver plus vite, pour faire taire la peur qui cognait à son cœur, pour oublier sa honte. Le vent soufflait sans répit son chant étrange et menaçant.
Des clochettes tintèrent quelque part dans son dos, des sabots martelèrent le sol de plus en plus fort. Julia se retourna. Un faisceau lumineux dansait à l’avant d’une troïka emportée à toute vitesse au trot puissant de son timonier, entre les deux chevaux de volée au galop. Arrêter l’attelage, demander de l’aide ? Mais à qui faire confiance cette nuit ? L’adolescente se rencogna au bord du fossé et reprit sa course quand le point jaune clignota loin devant elle pour finir avalé par l’obscurité, ignorant cette silhouette esseulée.
Par chance, la lune se leva au milieu d’un ciel glacé de milliers d’étoiles. Et la plaine se déploya dans des violets agités de houle sous les rafales, tantôt sourdes et continues, tantôt sifflantes et saccadées. Julia avançait, chahutée par les bourrasques, titubant parfois avant de recommencer à courir. M. Vitols s’agitait dans son esprit comme un pantin obscène, à gesticuler dans son bureau de petit-bourgeois et à hurler d’une voix de fausset. Une scène irréelle qui se perdait dans l’immensité et le mugissement du vent. Et Evguenia ? Que s’était-il passé avec elle ? Le temps s’étira aux infinis de la plaine.
Enfin, les premiers trembles annoncèrent les bois, puis les hêtres et les traits blêmes des troncs des bouleaux, les sapins qui dressaient leurs pointes d’encre, de plus en plus denses, en rangs serrés, chuchotant d’une cime à l’autre, grinçant et crissant dans le souffle nocturne. Julia aimait la forêt, connaissait mieux que quiconque les cachettes des myrtilles et des fraises en été, les meilleurs coins pour récolter les girolles et les cèpes à l’automne, les terriers des lapins ou des renards, les bosquets de noisetiers sauvages, les ruisseaux où se désaltéraient les daims, les mares à grenouilles. Ce soir, pourtant, elle se sentait étrangère à la cohorte hostile formée de part et d’autre de son chemin, qui tendait des branches décharnées comme des bras de mendiants ou chargées d’aiguilles drues, prêtes à l’assaillir. Que n’avait-elle, comme dans le conte, des rubans à nouer pour apaiser cette foule persifleuse ! Chaque craquement, chaque frôlement dans les taillis faisait bondir son cœur. Ces hululements provenaient-ils d’une chouette ou d’un loup ? Était-elle folle de défier ainsi la forêt ? Elle aurait voulu courir encore, mais elle n’en avait plus la force, le souffle court, une crampe lui tenaillant le côté. Peut-être ne parviendrait-elle jamais chez elle. Et si tout s’arrêtait là ? Elle se mit à prier, comme prient les enfants, pour empêcher la terreur de la submerger. Elle offrit tout au ciel qu’elle ne distinguait presque plus, à la lune qui se dérobait derrière un lambeau de nuage. Qui l’entendrait, qui la verrait, elle, frigorifiée au beau milieu de la nuit ?
Tout à coup, elle crut discerner une forme massive en travers du sentier. La forme s’étira, s’allongea, devint gigantesque, lui barrant le passage. Un ours ! Trop terrifiée pour crier, Julia se jeta à terre, ferma les paupières. Elle pria encore plus intensément afin de devenir minuscule, de disparaître dans l’instant ou de se fondre à l’haleine du vent. Inutile de courir, grimper ou même nager pour échapper à un ours. Entendit-elle vraiment un grognement ? Rien ne se passa, rien d’autre que la nuit, rien que la forêt qui ne dormait jamais. Lorsque Julia rouvrit les yeux, rien, rien sur le sentier que la trouée entre les arbres.
Avait-elle rêvé comme cette autre nuit, quand un ours énorme avait cherché à l’étreindre entre ses pattes ? Le lendemain, sa mère s’était moquée d’elle et avait raconté comment elle s’était réveillée en pleurant à leur voisine, la vieille Made, tandis que l’adolescente se blottissait dans un coin, honteuse. Un gentil sourire avait plissé le visage parcheminé de Made : « Ton rêve est merveilleux, avait-elle affirmé. Tu seras très, très riche et tu ne manqueras de rien dans ta vie. » Cette fois-ci, les larmes de Julia ne la tireraient d’aucun sommeil, même si le souvenir des paroles de Made la réconfortèrent un peu. Avancer, avancer encore.
Marchait-elle au moins dans la bonne direction ? Si elle se trompait, elle s’enfoncerait dans les marais, dans leur boue fangeuse et leurs clairières illusoires où même les plus avertis s’égaraient, parfois à jamais. Comment savoir ? Enfin, elle distingua les ailes du vieux moulin et reprit courage. Elle tourna à droite, jusqu’au pont aux planches branlantes. Peu après, la fourche, dont la branche gauche conduisait à la rivière et la droite chez ses parents, apparut. Le chemin s’étrécissait et s’assombrissait, comme s’il ne devait jamais finir. Alors un chien aboya. Bullig, le brave Bullig l’avait entendue ! Lorsque l’izba de rondins se dressa devant elle, l’adolescente se figea. Qu’allait-elle dire ? Comment annoncer à son père qu’elle avait été renvoyée ? Bullig aboyait de plus belle ; les bêtes s’agitaient dans l’étable. Une lumière s’alluma à l’intérieur, et la porte s’ouvrit. Son père, Gabriel, grand et sec, se dessina dans l’encadrement, le fusil à la main. Julia fondit en larmes : « Papa ! »

Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants.
Marcel Pagnol – Le Château de ma mère

Me voilà partie en quête, à collecter tout ce que je peux comme un oiseau fait son nid. Sur les photos les plus anciennes, Julia a une vingtaine d’années. J’interroge cette toute jeune femme dont le visage conserve des rondeurs enfantines sous l’apprêt du chignon. Le manche d’une ombrelle dans une main, un chapeau de paille à l’autre, elle semble déguisée en dame dans sa robe aux manches bouffantes, un camée épinglé sur le col à petits plis, la taille si mince étranglée encore par une ceinture blanche. Ses grands yeux fixent l’objectif, ses lèvres s’entrouvrent. Défie-t-elle le photographe, s’apprête-t-elle à prononcer un mot, à esquisser un sourire ? Mutine ou timide, elle prend la pose. L’héroïne du roman, Julia, mon arrière-grand-mère. Je ne me reconnais pas dans ses traits, et pourtant son sang coule dans mes veines.
Un jour, quand j’étais adolescente, Maman déballa d’un papier brun un tricot inachevé, trois aiguilles, une pelote de laine crème et le début d’un chausson de bébé : « Babouchka est morte avant de l’avoir achevé. C’est à toi maintenant si tu en as envie. » Je n’ai pas touché au tricot, je n’ai pas osé. J’ignore où il est maintenant rangé. Je songe à Julia vieille dame. Commencer par la fin pour remonter jusqu’au début.
« Maman, c’était où cette histoire avec ta grand-mère et Pagnol, quand il t’a offert des lucioles ? » Maman ne se rappelle pas bien : « J’étais toute petite, tu sais. Babouchka m’emmenait quelques jours en été à Saint-Martin-Vésubie. »
1950 ou 1951 peut-être. Julia fuit la touffeur de Cannes pour l’arrière-pays, le village provençal dominé par le campanile de son église. Elle a laissé la Russie très loin derrière elle, renoncé aux passions de la vie. Un séjour en compagnie de sa première petite-fille, le bonheur d’être grand-mère. Sans doute sont-elles descendues à La Châtaigneraie, hôtel pour clients aisés, affirmant sa respectabilité avec sa façade blanche découpée de fenêtres aux volets de bois sombre. Ce soir-là, pour profiter de la fraîcheur du parc, elle s’assied face aux montagnes sur l’un des fauteuils de fer forgé garnis de coussins en gros coton jaune pâle.
À une table proche, un homme tire de longues bouffées d’un cigare.
— La fumée vous dérange-t-elle ? s’enquiert-il avec courtoisie.
— Pas le moins du monde. Cela me rappelle mon mari.
L’homme a entendu son léger accent. Malgré ses cheveux blancs et son embonpoint, la vieille dame dégage un charme certain, une présence qui retient son attention. Cette femme a une histoire, il le devine. C’est sa vocation, son métier, de traquer les histoires. Il se présente, « Marcel Pagnol », et engage la conversation. Tous deux bavardent longtemps sous les tilleuls et les châtaigniers, se taisent aussi pour partager le silence troublé par leur chuchotement végétal. Les buissons scintillent de petites lumières vertes. « Des vers luisants ! » s’émerveille le cinéaste. « Ma petite-fille aimerait tellement voir ça ! » regrette Julia. Qu’à cela ne tienne, les complices réclament un bocal aux cuisines, moissonnent les coléoptères lumineux avant de gagner la chambre. La vieille dame appelle doucement l’enfant pour ne pas l’effrayer. Celle-ci se redresse, frotte ses yeux et sourit en reconnaissant sa grand-mère dans la pénombre. Le monsieur avec elle paraît très gentil. « M. Pagnol t’a apporté une surprise, mais il ne faut pas allumer la lampe », prévient Julia. Marcel Pagnol tend le bocal à la fillette. On ne distingue que le halo de ses cheveux dorés et les minuscules lueurs vertes. Présence bienveillante, rassurante des deux adultes, aussi ravis que l’enfant. Ils lui souhaitent une bonne nuit avant de s’éloigner sur la pointe des pieds. Maman contemple encore son trésor, puis le cache dans le tiroir de la table de chevet. Quelle déception au matin quand elle ne retrouve que de gros asticots marron !
M. Pagnol était parti. Mais l’histoire restera, et La Gloire de mon père, Le Château de ma mère, Le Temps des secrets, en bonne place dans la bibliothèque familiale, figurèrent parmi mes premières lectures.
Julia, que vas-tu me dire ? Que me raconte ton visage figé sur la photo centenaire ? Pour mes dix-huit ans, Baba m’a offert une de tes bagues. De mère en fille, je suis l’aînée par les femmes. Un tricot inachevé, un anneau et les lucioles d’un écrivain. Dis-moi, Julia, que dois-je chercher ?

Partie II

4.
— Vous m’abandonnez déjà, méchant homme ! lança Karola dans son dos, tandis qu’il reboutonnait sa chemise face à la psyché.
William Brandt se retourna. Blottie parmi les dentelles des oreillers, la jeune femme affichait un air de reproche. Elle n’avait remonté la courtepointe que jusqu’à sa taille, laissant ses petits seins pointer avec provocation.
— « Déjà » ? lui rétorqua-t-il, moqueur. Il me semble pourtant que nous avons fort bien occupé de nombreuses heures.
Elle enroula une de ses boucles autour de son index.
— Est-ce de ma faute si vous manifestiez tant de zèle à vous remettre à l’ouvrage ?
William vint s’asseoir au bord du lit, tira le drap et déposa un baiser sur la toison aussi dorée et frisée que la chevelure de sa maîtresse.
— Oui, ma chère, votre pleine et entière faute ! A-t-on idée d’être aussi désirable que vous ? Mais je dois partir. Ne m’avez-vous pas annoncé que votre époux rentrait dans la matinée ?
— Comme c’est bas ! Quelle piètre excuse ! feignit-elle de s’indigner. Mon mari rentrera quand je le voudrai. — Voilà un mari bien arrangeant ! À moins qu’il s’agisse d’un prétexte pratique pour vous débarrasser d’un amant au-dessous de vos espérances ?
Karola lui jeta un oreiller à la figure. William esquiva et continua à se rhabiller.
— Je suis vraiment désolé de devoir vous quitter, croyez-moi. Hélas, mon père m’attend pour un rendez-vous d’affaires. Vous connaissez comme moi la ponctualité maladive des banquiers zurichois.
Karola se contenta de hausser les épaules et d’accentuer sa moue la plus irrésistiblement boudeuse, tandis que William nouait sa cravate. Puis il ouvrit la porte de la chambre, découvrant sur le seuil une soubrette au tablier sans un pli, mais à l’air aussi déluré que son employeuse. Il salua cette dernière d’un baiser soufflé au bout des doigts, auquel elle daigna répondre par un battement de cils sur ses yeux verts. Quelle incroyable coquette, cette Karola Rubinstein ! songea le jeune homme en quittant le bel hôtel particulier de la Kappelergasse. Sûre de ses atouts, et une vraie diablesse au lit. Il lui faudrait cependant veiller à ce qu’elle ne devînt pas trop encombrante, car il préservait jalousement sa liberté de conduire en parallèle plusieurs entreprises auprès d’autres dames.
Soucieux de protéger la réputation d’une femme mariée, quoique Julius Rubinstein eût sans doute pu rivaliser par sa ramure avec un dix-cors, William n’avait pas demandé à son cocher de l’attendre. Il ne prit pas non plus la peine de héler un fiacre. Il n’avait pas une grande distance à parcourir, et le beau temps persévérait en cet automne 1897. Il s’engagea dans la Bahnhofstrasse, entre les façades des hôtels particuliers et les luxueuses vitrines qui la bordaient, obliqua pour emprunter l’un des élégants ponts de pierre jetés par-dessus la Limmat et rejoindre le lac par l’autre rive. Sa surface parfaitement lisse dupliquait les frondaisons flamboyantes des arbres, la crête bleutée des montagnes piquée çà et là d’un soupçon de blanc, un paysage mystérieux et symétrique, dans lequel William, enfant, imaginait une autre vie.
Même s’il ne cherchait plus l’infime différence qui prouverait l’existence de ce monde alternatif, il contemplait toujours avec plaisir ses subtiles variations d’humeur, la douceur de ses nuances, certain d’y puiser toute sa force rien qu’à le regarder, si la saison ne lui permettait pas de s’y plonger. Cette conviction lui venait sans doute de la décision que ses parents avaient prise de quitter la Russie pour Zurich, au climat plus clément, en raison de sa santé que les médecins prétendaient fragile. Sa sœur jumelle Élisabeth était morte à dix-huit mois, d’où la multiplication des précautions à son égard. Précautions qui avaient peut-être porté leurs fruits, puisqu’à vingt-sept ans, il en imposait par ses six pieds, cinq pouces. Bon buveur, solide mangeur, il ne pouvait se plaindre au pire que d’un petit rhume de temps à autre en hiver.
William s’engagea dans la Südstrasse, qui cachait derrière ses grilles de fer et ses rideaux d’arbres le secret de somptueuses propriétés. Il tira la clochette au portail du numéro 40, l’adresse de la villa Brunnenhof, leur demeure familiale. Son rendez-vous d’affaires n’était qu’une esquive pour se dérober aux ardeurs de Karola. Il avait besoin d’air.

5.
L’impressionnant manoir déclinait les codes du style néogothique promu par l’architecte anglais William Wilkinson, dont il était l’œuvre. La vigne vierge et le lilas soulignaient les grandes baies flanquées de pilastres blancs du rez-de-chaussée pour s’alanguir au ras des balcons du premier étage. Au second, les fenêtres cintrées annonçaient l’envolée des toits aux pentes abruptes dont les pignons défiaient les cheminées élancées. William contourna la bâtisse pour gagner les serres où, à cette heure de la matinée, il trouverait sa mère. Il l’aperçut, toute menue dans sa stricte robe noire, au milieu de quelques-uns de ses trente jardiniers. Il en fallait bien autant pour cultiver les orchidées auxquelles elle vouait une passion.
— Willy ! Je suis heureuse de vous voir.
— Moi aussi, Mère ! Comment vous portez-vous ? lui répondit-il en l’embrassant avec une pudeur empreinte de tendresse.
Il avait noté l’éclair de fierté dans ses prunelles quand il était apparu, autant que le soupçon de reproche dans sa voix. Ida Brandt adorait son fils, même si elle se désolait de ses incartades. Encore ne se doutait-elle pas du centième de celles-ci, songea le jeune homme, non sans une pointe de culpabilité. Luthérienne pieuse, elle vivait dans l’observance absolue des règles de sa religion. Elle ne portait aucun bijou, hormis son alliance, et s’interdisait la moindre fantaisie dans sa mise. Toute son ardeur, tous les débordements de son âme, elle les exprimait dans le soin constant de ses orchidées.
— Mon enfant, votre père et moi aimerions avoir une discussion avec vous, nous ouvrir à vous de certaines préoccupations qui vous concernent.
— Cattleya warneri, fit-il en désignant une fleur aux pétales d’un blanc teinté de mauve et au labelle violacé.
Ida sourit et le menaça du doigt.
— Ne cherchez pas à m’amadouer ou à me distraire. Je sais que vous avez appris de moi à reconnaître les variétés de cattleyas, à distinguer l’orchidée papillon du sabot-de-Vénus, le cambria du miltonia ou du dendrobium. Demain soir vous conviendrait ? Ou bien ce soir, après le dîner, car nous recevons le pasteur Müller et son épouse. Vous souhaiterez peut-être d’ailleurs être des nôtres…
— Demain soir, bien sûr, consentit le jeune homme. Pardonnez-moi, Mère, d’autres obligations m’attendent aujourd’hui. Je vous prie de transmettre au pasteur et à Mme Müller mes respectueuses salutations.
Alors qu’il tournait les talons, Ida Brandt ajouta :
— Puis-je vous demander ce qui vous retient à l’heure du dîner ?
Ida ne se montrait jamais indiscrète, et William, décontenancé, pria pour qu’elle ne le vît pas rougir en improvisant un mensonge.
— J’ai promis à Konrad von Bremgarten de chasser avec lui demain à l’aube. Nous dormirons au pavillon.
— Au pavillon, ce soir ? Je dois vous prévenir…
Mais son fils, déjà sur le chemin des écuries, ne l’entendit pas. Un valet en livrée l’intercepta pour lui présenter une enveloppe sur un plateau d’argent. Léger parfum de patchouli. Un mot non signé sur un bristol blanc, « Venez me voir », auquel était joint un billet pour l’Opernhaus, à la représentation du jour de Casse-Noisette. Le jeune homme s’amusa de la manœuvre de l’expéditrice, dont il avait aussitôt deviné l’identité. Elle savait parfaitement qu’il disposait d’une loge permanente à l’Opernhaus, le nouvel opéra de Zurich que ses parents avaient contribué à financer après la destruction de l’ancien Stadttheater dans un incendie. Elle savait aussi, car il le lui avait raconté, qu’il avait assisté avec beaucoup d’émotion à la première de la création du ballet à Saint-Pétersbourg en 1893. Il ignorait cependant si l’auteur du billet égalerait sur scène Antoinetta Dell-Era, même s’il ne doutait pas que, dans l’intimité, elle interpréterait une délicieuse Fée Dragée.
— Voudriez-vous faire livrer ce soir à l’Opéra une gerbe de lys à l’intention de la prima ballerina ? ordonna-t-il au domestique. Pas de message.
Il n’avait aucune intention de changer ses projets. La danseuse attendrait un peu, car il ne souhaitait guère s’afficher trop ouvertement comme l’un de ses fervents admirateurs au moment même où il courtisait une cantatrice prometteuse. Entre la légèreté des entrechats et l’opulence du contralto, la vivacité d’un fouetté et les accords d’un timbre sensuel, entre les déliés aériens et les courbes généreuses, il se refusait à choisir, sans compter Karola Rubinstein. Il aurait les deux, ou plutôt les trois, alors il devait jouer sa partition en finesse.

6.
Autant que les femmes, et peut-être plus, William appréciait la chasse. Seul de préférence, d’où le mensonge à sa mère, qui s’inquiétait de le savoir courir les bois sans compagnie. Elle était l’une des rares à connaître ce trait de sa personnalité. À Londres, à Saint-Pétersbourg, à Hambourg ou à Zurich, on fréquentait l’héritier fortuné et mondain, le bon vivant que l’on se disputait aux réceptions. La plupart ignoraient tout du jeune homme qui, des journées entières, sans personne à ses côtés, dans les marais ou au plus profond des forêts, traquait selon la saison le faisan, le perdreau, la poule d’eau ou la grive, le lièvre ou le renard, le sanglier et, défi suprême, l’ours brun. William aimait se perdre dans les sentes serpentant entre les souches, les troncs moussus et les touffes de fougères, tendre l’oreille au moindre frémissement, chercher, chercher plus loin, sifflant ses chiennes, deux grandes braques de Weimar au pelage argenté et aux yeux d’ambre.
Le soir de mi-novembre tombait, déversant ses brumes depuis les sommets à travers les ors et les pourpres de la forêt de Sihlwald. William n’avait pas pris la peine de prévenir le garde-chasse. En débouchant au milieu de la clairière entourée de grands hêtres et de chênes rouvres où se dressait le pavillon, il s’étonna donc d’apercevoir de la lumière à travers les volets. Des rôdeurs ? Il mit pied à terre, attacha son cheval et fit taire les chiennes avant de s’approcher. Il colla son oreille à la porte. On entendait le murmure d’une conversation à voix basse, des rires, de petits gémissements. Ils avaient l’air de bien s’amuser, là-dedans !
William tourna très doucement la poignée. La porte n’était pas verrouillée. Empoignant son fusil, il l’ouvrit d’un coup de pied brutal.
— Qui va là ?
Un cri lui répondit, tandis que ses yeux s’agrandissaient de surprise. Devant le feu de la cheminée, sur la dépouille du premier ours qu’il avait abattu, un couple nu cherchait fébrilement ses vêtements épars.
— Cousine Lou ?
— Cousin Willy ! Vous avez bien failli me faire mourir de peur ! s’exclama la belle trentenaire qui se couvrait à la hâte d’une chemise.
Le jeune homme s’empressa de se retourner pour lui laisser le temps de se vêtir. Il s’ingénia à se représenter son visage, afin d’oublier le délicieux corps entrevu. Or ce visage se révélait aussi plein d’attraits, sous les ondulations des cheveux répandus. Une grande bouche dessinant un énigmatique et perpétuel sourire, l’arc des sourcils étiré vers les tempes au-dessus des prunelles claires… On aurait dit que Lou sondait en permanence ses interlocuteurs, avec un mélange de douceur, de détermination et un soupçon de provocation. Rien de surprenant à ce que tant d’hommes eussent succombé au charme fou de sa cousine Lou von Salomé.
— Cher Willy, puis-je vous présenter mon ami, Rainer Rilke ? fit-elle une fois décente.
Les deux hommes se saluèrent, un peu gênés, surtout le jeune Rilke, à la main si fine qu’elle disparut dans celle de William. Quel âge avait ce garçon ? À peine plus de vingt ans, estima-t-il. Longiligne, le front très haut, couronné d’épais cheveux blonds, de grands yeux bleus embrumés, un collier de barbe duveteuse qui ne masquait pas la fossette à son menton, une bouche à la lèvre supérieure proéminente sous la moustache. William, malgré sa fréquentation assidue des femmes, s’étonnait toujours de leurs goûts en matière d’hommes. Autant qu’il put en juger, l’amant de sa cousine n’était pas d’un physique désagréable. Mais quel attrait trouvait-elle à ce drôle de nez en forme de pomme de terre ?
— Rainer est poète, précisa Lou, agitant une feuille manuscrite. Un talent exceptionnel. Écoutez-donc ceci :

C’est pour t’avoir vue
penchée à la fenêtre ultime,
que j’ai compris, que j’ai bu
tout mon abîme.

— Je ne peux guère me prétendre connaisseur en poésie, même si ces vers me paraissent fort bien tournés, approuva William, taisant sa déconvenue que son escapade en solitaire se trouvât compromise.
Tant qu’à voir du monde, il aurait mieux fait de se rendre au ballet et de prolonger la nuit dans les bras souples de la danseuse. Il était hélas trop tard pour retourner en ville, et il accepta de dîner en compagnie des amants. Même si le jeune poète resta peu disert, par timidité ou bien contrarié de cette incursion inattendue, William conversa agréablement avec Lou, toujours pleine d’esprit.
— J’ai eu le plaisir de saluer vos chers parents avant-hier, fit-elle. Des gens merveilleux, de nobles âmes. Ils parlent beaucoup de vous.
— Je crains de leur causer du tracas, s’attrista son cousin.
— Ils vous aiment tant, et leurs préoccupations tiennent à peu de chose. Je crois que votre mère souhaiterait vous savoir établi.
William hocha la tête avec un long soupir.
— Pas un jour ne passe sans qu’elle me propose telle ou telle fiancée. Je n’ai aucune envie de me marier. J’apprécie trop ma liberté !
— Comme je vous comprends ! Je pensais de même à votre âge. Mais croyez-moi, on peut trouver son compte dans des noces. Friedrich et moi avons réussi à nous entendre, à ce que chacun de nous conserve sa liberté, rétorqua sa belle cousine, sans prêter attention à la violente rougeur qui gagnait le visage de Rilke.
Quelle femme stupéfiante, songea William. Il se rappelait l’époque où Lou, toute jeune, avait décidé de vivre en compagnie de ses amis les philosophes Friedrich Nietzsche et Paul Rée, au grand scandale de la bonne société. Elle ne manquait pourtant pas de prétendants honorables, parmi lesquels le frère aîné de William, Charly. Elle avait mis un terme brutal à leur idylle par un quatrain assassin quand il en était venu à demander sa main. Des années plus tard, l’annonce de son mariage avec l’orientaliste Andreas sidéra autant qu’elle rassura sa famille. Lou acceptait enfin le lien qu’elle prétendait mépriser. Toutefois, on racontait que Friedrich Carl Andreas ne pouvait se targuer d’être un mari comblé, car la jeune femme aurait posé comme condition à leur union qu’elle ne serait jamais consommée.
Les ébats interrompus un peu plus tôt, qui ne laissaient aucun doute sur l’ardeur d’une passion à son apogée, prouvaient que Lou la rebelle satisfaisait ailleurs sa sensualité, en l’occurrence auprès de ce jeune poète d’une bonne quinzaine d’années son cadet. William eut une pensée émue pour ses parents, qui s’étaient refusés à écouter les ragots et accueillaient avec une affection constante la cousine Lou, en dépit de ses extravagances. Il se rappelait avec plaisir les mois durant lesquels ils l’avaient hébergée chez eux, à la villa Brunnenhof, au début de ses études. Un tourbillon joyeux avait alors envahi l’immense manoir, trop souvent silencieux pour l’enfant qu’il était. Cependant, la prude Ida ne devait guère se douter qu’elle abritait cette nuit des amours adultères dans leur pavillon de chasse.
— Plus que d’autres, vos parents se sentent certainement une responsabilité particulière à votre encontre… ajouta Lou.
Le regard de William s’obscurcit un bref instant à l’évocation des drames qui avaient marqué son enfance et son adolescence.
— Mes si chers parents s’inquiètent pour des broutilles, esquiva-t-il. Je me rappelle avoir caché dans le fond de l’armoire une bouteille d’un excellent bordeaux. Que diriez-vous de l’ouvrir à présent ?

7.
Après une nuit au cours de laquelle chacun s’était efforcé à la discrétion, William regagna Zurich. Il avait laissé le jeune poète et sa fougueuse cousine à leurs découvertes sensuelles ou littéraires, s’était contenté de tirer quelques coups de fusil dans une aube ouatée d’où seuls émergeaient les houppiers des hêtres centenaires.
Le carnier alourdi de deux faisans mâles à la queue rousse, il revint à la villa Brunnenhof, où il trouva Emanuel et Ida au petit salon. Dans son invariable robe noire, un châle de dentelle sur les épaules, les cheveux tirés en un chignon accentuant ses traits anguleux, Ida brodait. Emanuel, en veste de casimir brun sur un gilet blanc traversé d’une chaîne de montre, fumait son cigare, confortablement installé.
— Avez-vous vu notre chère Lou ? s’enquit Ida. Vous ne m’avez même pas laissé le temps hier de vous avertir de sa venue.
Avant que William pût répondre, Emanuel enchaîna, la voix chaleureuse, non dénuée d’autorité.
— Ma filleule reste toujours resplendissante, enthousiaste, malgré sa santé si précaire. Mais ce n’est pas d’elle que nous souhaitons vous entretenir. Puisque nous voilà tous trois réunis, nous pourrions avoir dès à présent cette conversation dont votre mère vous a parlé. Désirez-vous un café, un thé, un verre de liqueur ?
William les regarda l’un après l’autre, ses parents aimés, les seuls qu’il eût connus, son oncle et sa tante en réalité, qui l’avaient adopté après la mort de sa mère. Si dissemblables, qu’il était impossible à les voir de deviner leur lien de parenté. Ida était en effet la nièce d’Emanuel, la fille de son demi-frère Edmund. Et si proches, avec ce même sourire, la même joie dans les yeux pour l’accueillir, lui, l’enfant auquel ils n’avaient longtemps osé rêver en raison de leur consanguinité. Il leur devait la sincérité.
— Pardonnez-moi, je ne voudrais vous offenser, se lança-t-il, le débit un peu rapide sous le coup de l’émotion, mais je n’épouserai pas Teresa von Bubenberg. Une jeune fille agréable, d’excellente famille, de mœurs irréprochables, j’en conviens. Cependant, je me sens incapable de lier mon existence à la sienne. Ne serait-ce pas d’ailleurs lui causer beaucoup de tort que de lui donner pour époux un homme ne reconnaissant pas ses mérites à leur juste valeur ? Je vous en supplie, respectueusement, humblement, ne me demandez pas non plus de fréquenter Céleste Clavel ou Eleanor Crowe. Je ne veux pas me marier, pour l’instant.
Ida, trop réservée pour marquer sa déception, pinça imperceptiblement les lèvres à la tirade de son fils. Emanuel, quant à lui, eut un léger sourire qu’il s’empressa de réprimer.
— Willy, soyez remercié pour votre franchise, commença-t-il, même si vous savez combien cet aspect de votre avenir compte pour votre mère et pour moi. Mais ce n’était pas de cela que nous souhaitions vous entretenir, enfin, pas seulement. Vous avez l’âge auquel un homme doit envisager son avenir et songer à s’accomplir. Nous avons longtemps pensé, votre mère et moi, que vous voudriez vous établir à Zurich, où vous avez été élevé. Cela signifierait choisir une épouse parmi les jeunes filles de notre entourage et me seconder dans la direction de nos activités en Suisse et en Allemagne. Vos propos me conduisent à conclure que cela n’entre pas dans vos projets. Vous appartenez à un milieu, disposez d’une fortune qui vous autoriseraient une existence oisive et insouciante. Or, cela ne correspond ni aux principes dans lesquels nous vous avons élevé, ni aux qualités que Dieu vous a accordées.
— Vous êtes un garçon doué, mon fils, intervint Ida. Vous parlez six langues à la perfection, si bien qu’il est difficile de deviner vos origines. Vous montrez des talents pour les affaires. Votre père me le répète souvent. Ce serait pécher que de laisser inexploités ces dons du ciel.
William, d’ordinaire si sûr de lui, se tortillait sur sa chaise comme un garnement pris en faute. Il ne doutait pas de l’amour de ses parents et savait aussi qu’ils désapprouvaient sans le dire ouvertement son goût des plaisirs, une forme de dilettantisme ou de frivolité à laquelle il ne résistait guère. Rien d’excessif… Cependant, Emanuel et Ida, à la vie marquée par la théologie et le dévouement aux autres, ne comprenaient pas.
— Plusieurs choix s’offrent à vous, reprit Emanuel, et votre destin vous appartient. Si la France vous tente, nos confrères parisiens de Mercier & Perrier conservent un bon souvenir de votre apprentissage chez eux, de même qu’Albert Shubart à Lille. Mon ami Otto Kuhneman serait disposé à vous embaucher à Stettin, berceau lointain de notre famille. Vous pourriez vous installer à Hambourg, rejoindre votre frère Tommy auprès de vos oncles et cousins londoniens, ou encore votre aîné Charly en Russie.
Dans un élan spontané, William s’écria.
— Oui, la Russie ! Si vous le permettez, j’irai en Russie !
Comme ses parents semblaient attendre de plus amples explications, il reprit :
— Même si ma mère était anglaise, je ne me vois pas dans nos bureaux de la City. J’apprécie la France, mais je ne compte y retourner que pour des affaires ponctuelles ou pour l’agrément. Si je reste fier de mes racines germaniques, je suis profondément attaché à la Russie. J’y ai vécu ma petite enfance, baigné de sa langue, de ses parfums, de ses couleurs. Je sais que vous l’avez quittée à regret, pour ma santé. Notre cœur, notre âme sont russes. À chaque fois que je mets le pied dans ce pays, je me sens plus vivant, je me sens réellement exister. J’apprécie comme vous la Suisse, mais je l’ai toujours considérée comme une étape provisoire. La Russie, sans hésitation, sera mon avenir. Saint-Pétersbourg !
Aucun des deux hommes ne remarqua l’ombre de tristesse qui voila le regard d’Ida. Elle s’apprêtait peut-être à dire quelque chose, quand Emanuel, son sourire s’élargissant, approuva.
— Diable, voilà une envolée digne du tempérament le plus slave ! Moi qui suis né à Arkhangelsk, ai vécu là-bas la plus grande partie de ma vie, je comprends fort bien ce que vous éprouvez. Cependant, dites-moi plus précisément ce que vous comptez faire. Charly y dirige déjà notre négoce de céréales, ainsi que la cimenterie Zep et la banque d’escompte de Sibérie à Saint-Pétersbourg.
William avait le sentiment de passer un examen devant un jury dont la bienveillance n’excluait pas l’exigence.
— La Russie se prépare à une nouvelle ère, à un essor sans précédent, compléta-t-il. Les emprunts lancés auprès des puissances d’Europe occidentale et des États-Unis n’ont servi pour le moment qu’à rembourser ses dettes faramineuses. Votre ami Serge de Witte, qui a désormais entre ses mains les finances de l’empire, est un homme d’exception, comme vous aimez à le répéter. L’adoption de l’étalon-or va renforcer le rouble, assainir l’économie et favoriser l’afflux de nouveaux capitaux étrangers qui tomberont à point nommé pour développer le chemin de fer, l’industrie et le commerce. Je me réjouis de travailler auprès de Charly, de l’épauler de mon mieux, mais je voudrais aussi m’investir dans les activités bancaires. En nous appuyant sur la EH Brandt & Co que vous avez fondée il y a trente ans, sur les puissants réseaux de notre famille, nous nous donnons toutes les chances de succès. Alors, même si cela me chagrine de m’éloigner de vous, c’est à Saint-Pétersbourg que je veux œuvrer, avec votre bénédiction. D’ici vingt ans, j’en fais le pari, la Russie deviendra la première puissance mondiale. En espérant toutefois que notre jeune tsar se montrera à la hauteur de la tâche, et que le drame lors de son mariage n’était pas un triste présage…
Son père leva un sourcil. Certes, il connaissait les rumeurs sur le tempérament de Nicolas II, le nouvel empereur de toutes les Russies. On le prétendait faible, démuni face aux immenses responsabilités qui lui incombaient désormais. Quant à prêter l’oreille aux superstitions, cela ne figurait guère dans les habitudes des membres de la famille Brandt. La bousculade lors des noces impériales n’était qu’un accident, un terrible accident qui avait causé la mort de plus de mille trois cents malheureux et fait des centaines de blessés, imputable à la légèreté des organisateurs et à la bêtise de la foule attirée par la promesse de vin et de mets gratuits. Certains avaient établi un lien avec les trombes d’eau diluviennes qui s’étaient abattues sur le même champ de Khodynka lors du mariage d’Alexandre II et, des années après, son assassinat. Une simple coïncidence qui n’augurait en rien de l’avenir. Parfois, Emanuel se demandait si son fils adoptif, sous son insouciance apparente, n’avait pas hérité du côté fantasque de son père, de sa sensibilité exacerbée d’artiste. Il préféra choisir une autre interprétation à son propos.
— Je partage votre vision, approuva-t-il. Notre chère Russie a besoin d’un renouveau politique. Je crois en des hommes de la trempe de Sergueï Ioulievitch pour le lui apporter et la faire entrer dans le monde moderne.
— Quant à moi, je crois qu’il est temps pour mon cher époux et mon cher fils de déjeuner, l’interrompit Ida en tirant le cordon de la sonnette de service.
Elle savait que le sujet risquait d’entraîner une très longue discussion. Elle rangea avec soin son ouvrage et se dirigea vers la porte que William s’empressa de lui ouvrir. Tous les jours depuis que Robert lui avait confié le nourrisson, et tous ceux qui lui restaient à vivre, ne lui suffiraient pas à remercier le Ciel de lui avoir donné un fils. Elle ne doutait pas un instant qu’il réussît dans son entreprise, mais elle priait aussi pour qu’il fondât bientôt une famille. Des bambins galopant à travers leur propriété achèveraient de la combler.

Tu voulais avec tant de conviction faire de moi une dame
Que l’amour s’est envolé :
Nous n’appartenons qu’à celui qui nous fait plier
Et nous chérissons le plus ce devant quoi nous nous agenouillons.
Lou Andreas-Salomé – Correspondance

Depuis toujours, Lou appartient à la mythologie familiale. Une cousine, selon celle-ci. Une cousine comment, à quel degré ? Quels étaient les liens réels ? Je me jette à corps perdu dans la lecture des biographies, épluche la correspondance. Je retrouve celle avec Nietzsche et Paul Rée, qui me suit depuis la fac. Déjà soulignée par mes soins aux passages évoquant les Brandt. Le besoin de légitimer par cette filiation le désir d’écrire qui me taraudait, de trouver des anges gardiens pour accompagner mes balbutiements littéraires ?
Je prends contact avec l’un des spécialistes de Lou, qui tombe sans doute un peu des nues quand je lui annonce notre parenté. Mon nom ne lui est pas inconnu ; il a débuté sa carrière de professeur de lettres dans le même lycée que Papa. L’écriture ouvre des horizons infinis et montre combien le monde est petit.
Le puzzle se reconstitue. Une longue amitié et un mariage entre les deux familles, Emanuel Henry, parrain de Lou, qui joua un si grand rôle dans sa vie, Paul Rée la guettant derrière les grilles de la villa zurichoise, ce quatrain de rupture adressé à mon arrière-grand-oncle Charly, ces lettres d’Ida conservées à Göttingen. Maman se rappelle quand je lui fais part de mes découvertes : « Les sœurs aînées de Baba allaient souvent jouer, petites filles, chez les von Salomé à Saint-Pétersbourg. »
Plus que tout cela, c’est l’un des souvenirs d’enfance de Lou qui m’émeut.
Un hiver, le jardinier annonça à la petite Lioulia, la future Lou, que des visiteurs mystérieux s’étaient installés au fond du jardin. Elle y découvrit un bonhomme et une bonne femme de neige, auxquels elle inventa toute une existence. Jusqu’à un matin de printemps où, désolée, elle ne retrouva d’eux que deux paires de boutons noirs, un chapeau bosselé et une cape.
Baba me racontait une histoire jumelle, de celles qui constituèrent mon monde originel. Un hiver, elle confectionna avec sa sœur cadette une fée de neige. À l’approche des beaux jours, elle plaça un morceau de la fée dans une bouteille et l’enfouit au creux d’un arbre, convaincue qu’elle conserverait ainsi un peu de son pouvoir magique. Des mois plus tard, les deux enfants décidèrent de regarder ce que devenait le flacon enchanté et n’y découvrirent qu’un reste d’eau sale. La neige qui fond, la perte irrémédiable. Dans ses rêves prémonitoires, Baba voyait ceux qui allaient mourir au milieu d’un paysage enneigé.
J’ai fini par douter des contes de l’enfance, et cependant je ne cesse de chercher, à cœur perdu, peine perdue ou peine tout court, à les réparer, à créer des ailleurs. Lou et moi ne sommes pas appelées sur les mêmes chemins, même si j’aime comme elle marcher pieds nus dans l’herbe. Il y a toujours des petits cailloux blancs à trouver, des signes à déchiffrer, code secret du temps qui passe, de la vie qui va et vient. Traits d’union. Deux des derniers petits-cousins sont nés à Göttingen, là où Lou s’en est allée.

Partie III

8.
Sans un mot, la poussant doucement par l’épaule, le père de Julia la fit entrer, tandis qu’elle sanglotait à n’en plus finir. Sa mère Paulina apparut, dans sa chemise usée jusqu’à la trame, des mèches échappées de son bonnet de nuit.
— Que fais-tu ici ? Tu ne devais pas dormir chez les Ozilins ?
— Je ne pouvais pas… M. Vitols… hoqueta l’adolescente. J’ai perdu mon travail…
— Comment ça, tu as perdu ton travail ?! aboya Paulina, hors d’elle. Penses-tu que nous roulons sur l’or, que tu peux vivre en princesse à ne rien faire de tes dix doigts ?
— Assez ! la rabroua Gabriel. Allons nous coucher, nous parlerons demain.
Paulina regagna la chambre, drapée dans sa vieille chemise et sa dignité offensée, suivie de près par son époux. Julia se glissa dans le lit au coin de la pièce principale, séparé de celle-ci par un simple rideau.
Elle se crut incapable de dormir. M. Vitols la poursuivait en ricanant, sa petite langue pointée entre ses petites dents. Il n’avait plus de pantalon. Il courait après elle à travers la forêt, les pans de sa redingote au vent. Ces deux ailes noires voletant derrière lui, perché sur ses jambes grêles, il ressemblait à une vilaine pie. Une pie géante et velue. L’ours se redressait sur ses pattes arrière et dodelinait de sa lourde tête. « Viens, Julia, viens que je te serre dans mes bras ! » Elle tentait de s’échapper, dévalait une pente, l’ours à ses trousses. Il la rattrapait, lui léchait la figure avec des grognements satisfaits.
« Bullig ! » Le gros berger la fixait de ses yeux mouillés, et sa queue frappait en cadence le plancher. Gabriel Berzins, toujours levé le premier, tisonnait le feu. Courbé vers l’âtre, dans sa vieille veste d’intérieur, il paraissait bossu. La lueur des braises creusait encore sa joue. Julia se fit violence plus que d’habitude pour repousser les couvertures et affronter l’air froid du matin. Elle enfila ses valenki, jeta un châle sur ses épaules. Son père se redressa et se tourna vers elle. Sa barbe grise faisait paraître son visage encore plus émacié, mais on devinait à ses traits, à son allure, le beau jeune homme qu’il avait dû être en des temps meilleurs.
— Je vais tirer du lait pour le petit-déjeuner, murmura Julia.
Il lui désigna le cruchon sur la table de chêne, dont les nœuds, les espaces luisants d’usure, les éraflures, formaient une géographie énigmatique.
— Je m’en suis déjà occupé. Viens t’asseoir.
Elle obéit, tandis que son père la rejoignait et tranchait trois morceaux à la miche entamée d’un pain noir, compact. Paulina apparut, déjà habillée, les cheveux retenus dans un fichu. Pli dur au coin des lèvres, des yeux mornes comme un marais, elle se servit.
— Alors, ma fille, nous diras-tu tes méfaits ? lâcha- t-elle.
Julia baissa la tête, la gorge serrée. Comment raconter ? Gabriel gronda alors, non parce qu’il était fâché, mais parce que la vie l’avait raboté de toute forme de douceur.
— Tu sais combien il est dangereux de traverser seule la forêt, de nuit. Pourquoi n’es-tu pas restée chez la veuve Ozilins ?
Bullig posa sa tête sur les genoux de l’adolescente, un filet de bave aux babines, dans l’espoir de quelques miettes. L’arrière-train baissé, il se refrénait de toute sa volonté de chien d’appuyer sa requête d’un gémissement, d’un frétillement de la queue, trop bien dressé pour désobéir. Julia lui gratta le cou, et ses yeux s’embuèrent.
— M. Vitols… dans son bureau. Il a voulu, il a voulu… s’étrangla-t-elle.
Une gifle vola.
— Petite traînée, qu’es-tu, toi, allée le chercher ! cria sa mère. Ça minaude, ça fait l’effrontée, et voilà ce qui arrive ! Ta sœur n’a pas eu d’histoires, elle. Alors quoi ? T’a-t-on élevée, ton père et moi, pour que tu ailles te tortiller devant un monsieur ! Qu’espérais-tu ?
— Laissez-la donc ! la coupa Gabriel, arrêtant la seconde gifle.
Il plongea son regard dans celui de Julia, longtemps. Et elle lut dans le sien plein de colère et de douleur. Il n’avait besoin d’aucune explication pour comprendre, et d’ailleurs il n’en souhaitait pas. Elles n’auraient fait que le renvoyer à sa condition. Il ne pouvait rien, rien contre ce notable, rien pour préserver l’innocence de sa fille. Ses valeurs, sa lignée, ne pesaient pas plus qu’un souffle face au pouvoir et à l’argent. Paulina, la lippe mauvaise, s’était tue, soumise malgré tout à son mari. Comme sa fille et lui poursuivaient ce dialogue silencieux, elle s’enhardit à reprendre la parole, sans crier cette fois, mais avec ces accents traînants et geignards qui insupportaient l’adolescente.
— Qu’allons-nous faire d’elle, puisqu’elle ne peut pas retourner à la fabrique ? Où lui trouver un nouvel emploi ?
— Nous verrons, répondit son mari, toujours laconique.
— Ce n’est pas ça qui remplira notre marmite ! Si encore cette sotte avait attendu la fin de la semaine pour toucher son salaire ! Croyez-moi, les rumeurs ne vont pas tarder à circuler, et personne ne voudra embaucher une dévergondée. Alors il ne nous reste qu’à la marier. Si elle échauffe déjà les hommes, elle est en âge d’avoir un époux. Le gros Hans, le fils des Gunther, j’ai bien vu comment il la reluque au temple le dimanche. Ils ont une belle ferme, les Gunther, un peu de bien. Elle ne sera pas malheureuse, Julia. J’irai voir tout à l’heure le pasteur pour qu’il nous arrange ça au plus vite. Les Gunther seront d’accord, une jolie fille en bonne santé. Le gros Hans lui plantera bientôt des enfants dans le ventre, et ça lui calmera ses ardeurs.
Le front et les joues de Julia s’embrasèrent, mais elle resta à table malgré la nausée qui la gagnait. Pour son père. Elle devinait qu’il partageait le même dégoût, la même indignation à ces propos.
— Ma fille, peux-tu m’assurer que tu n’as à te reprocher aucune inconduite ? l’interrogea-t-il.
— Oui, mon père. Sur la Bible.
— Ah ça, petite impudente, tu ne t’en tireras pas si facilement ! brailla Paulina.
— Il suffit, ma femme. Julia ne ment pas. Et vous, vous n’irez pas voir le pasteur. Hors de question que cet idiot adipeux et sans manières de Hans touche à notre enfant.
Paulina ricana, balaya l’air d’un bras vindicatif, pointant le plafond bas, la cheminée noire de suie, leurs pauvres meubles bancals. Intérieur sommaire, miséreux, dans lequel s’étaient égarés une commode en marqueterie aux serrures de bronze et un tapis persan mangé aux mites, vestiges incongrus d’un lointain passé.
— Ah ça, il est beau notre château pour la petite princesse ! Et comment allons-nous la nourrir, cette bouche inutile ?
Rassemblant tout son courage, Julia murmura.
— Papa, Maman, je refuse d’être un poids pour vous. Si vous le voulez bien, je pourrais rejoindre Evguenia à Saint-Pétersbourg.
— Ta sœur s’est montrée plus maligne que toi, grinça Paulina. Elle a su économiser sur son salaire à la fabrique et la voilà maintenant modiste.
— Va donc nourrir les bêtes pendant que nous discutons, ta mère et moi, ordonna Gabriel.
* * *
Des rayons pâles peinaient à percer le brouillard. Julia aimait d’habitude ces aurores silencieuses où les sapins retenaient leur murmure, où les oiseaux se taisaient. Mais elle aurait préféré un matin plus sonore pour couvrir les éclats de voix entre ses parents et son tapage intérieur. Elle remercia ainsi Malvina, la grosse vache rouge, pour son long meuglement quand elle pénétra dans l’étable, et les poules qui l’encerclèrent en piaillant. Depuis toute petite, depuis le jour où on lui avait offert un poussin, boule de duvet frémissante dans son poing d’enfant, elle vouait à ces volailles une attention particulière. Elle restait fascinée par leur persévérante déambulation en quête d’un grain, leur patience majestueuse quand elles couvaient, le miracle de l’éclosion des œufs.
Julia n’avait pas fini de ratisser les litières, de distribuer l’eau, le grain et le foin, que son père vint atteler le cheval. Il n’adressa pas un mot à sa fille, pas un regard, et elle ne tenta pas de lui parler pendant qu’elle l’aidait à régler le harnais. Le mutisme de Gabriel ne signifiait ni une réprimande ni un reproche, seulement le besoin de plonger en lui-même, de s’absorber dans ses pensées.
Il se hissa sur la banquette de cuir craquelé, agita le fouet au-dessus des oreilles du cheval, une grande bête efflanquée et puissante au poil gris qui lui ressemblait curieusement. Julia le suivit des yeux, tandis qu’il s’éloignait sur le sentier caillouteux. Le remords la tenaillait d’avoir ajouté aux soucis de son père, à cette vie qui ne l’avait jamais ménagé. Où allait-il ? Collecter des fermages pour le compte du baron von Sielen, ramasser du bois mort, se livrer à quelque besogne incombant à sa charge d’intendant, ou tout simplement chercher un peu plus de solitude au fond des bois ? Où allait-il, la nuque raide, comme si sa vieille toque de renard pesait trop lourd sous ce ciel plombé, sans espace pour un coin d’espoir ? Elle rentra dans l’étable, s’accroupit pour ramasser les œufs. Blancs et parfaits dans sa main, si fragiles et pourtant capables d’abriter un début de vie. Les poules protestaient sans conviction, à petits coups de becs et gloussements réprobateurs, puis s’en retournaient picorer, oubliant déjà. Demain il y aurait d’autres œufs. Comme la vie pouvait être simple ! Mais de quoi serait fait demain ? Julia n’en savait rien, voulait avant tout effacer hier. Et Evguenia ? Accepterait-elle de l’accueillir ? Julia se rappelait sa sœur les derniers mois avant son départ. Un collier de perles d’ambre, une broche, un foulard brodé, réserve inépuisable de nouveaux colifichets qu’elle arborait chaque jour, l’humeur instable, à rire trop fort ou à garder les lèvres obstinément closes, hautaine parfois ou pleine de sollicitude envers sa cadette, suscitant des disputes avec leur mère, jusqu’au jour où elle fourra ses effets dans un sac de voyage et annonça qu’elle les quittait. Julia se demandait si son père la laisserait partir, ou s’il formait d’autres projets. »

Extraits
« Gabriel se versa une tasse de thé, tandis que sa femme et sa fille abandonnaient la conversation au crépitement de la pluie, au bois qui craquait dans l’âtre. Pas d’alternative à envoyer Julia au plus vite à Saint-Pétersbourg. Autrement, des rumeurs se colporteraient, on mettrait en doute son honnêteté. Ou alors, comme l’avait exprimé Paulina dans sa simplicité brutale, il faudrait la marier. Qui voudrait d’une jeune fille sans dot que ses parents cherchaient à établir à la hâte? Non, pas d’alternative: Gabriel devait faire confiance à Julia, à l’éducation qu’il lui avait donnée, à son caractère déterminé, aux qualités de son âme. Faire confiance à Julia, en priant Dieu avec ce qu’il lui restait de foi qu’il lui ouvrit un chemin de destinée plus favorable. p. 71

Le tsar écouta son nouveau conseiller. Il rendit public octobre un manifeste annonçant l’élection d’une Douma cette fois-ci d’un pouvoir législatif et garantissant les libertés civiles. Enfin une monarchie constitutionnelle! Serge de Witte en devint Premier ministre. Même si cette nomination rassurait, la circonspection restait de mise. L’empereur tiendrait-il cette fois-ci ses engagements? le comte de Witte peinait à former son gouvernement. Son ambitieux projet de réforme agraire pour rétablir la paix dans les campagnes ne recevait pas un bon accueil du souverain, et les heurts dans les villes persistaient. Socio-démocrates et socio-révolutionnaires continuaient à réclamer la tenue d’une Assemblée constituante. Il y eut encore des affrontements violents avec la police. À Moscou, une insurrection armée dans le quartier de la Presnia donna lieu à plusieurs jours de combats. À Pétersbourg, on arrêta les membres du Soviet des ouvriers, dont son jeune président, un certain Lev Trotski. Un semblant de paix revint, pour un temps que nul ne se serait risqué à estimer. Le soir du Nouvel An, on ouvrit néanmoins plus longtemps les fenêtres des maisons pour s’assurer que cette exécrable année 1905, cette année
rouge de sang et de fureur, cette année qui avait vu le plus vaste pays du monde vaciller, appartenait au passé. p. 265-266

Je découvre enfin le visage, en effet sublime, d’Alice von Haartman, qui devint mon arrière-grand-tante par alliance quand son fils Harry épousa ma grand-tante Lasty.
La très belle Alice me ramène aux Romanov. Les hasards de la vie firent que mes grands-parents maternels jetèrent l’ancre en Bretagne dans les années 1960, non loin de Sant-Briac, où résidait alors le grand-duc Vladimir, petit-fils d’Alexandre II. Oubliée l’opposition de leurs propres parents au tsarisme! Dans l’amour de leur patrie perdue et le chagrin de l’exil, ils devinrent amis avec l’héritier du trône de toutes les Russies et la grande-duchesse Leonida. Ces derniers intégrèrent ainsi mes paysages d’enfance. Ma sœur et moi courions nous cacher à chaque fois qu’ils venaient en visite, afin d’échapper à la révérence exigée par le semblant d’étiquette dont ils faisaient l’objet. Alors que je croisais leur fille, la grande-duchesse Marie, dans les rues de Dinard, elle me tira de l’embarras où me plaçait la perspective de ployer le genou au milieu du trottoir en me serrant avec affection sur son cœur. p. 277

À propos de l’auteur
DEDEYAN_Marina_©David_IgnaszewskiMarina Dédéyan © Photo David Ignaszewski

D’origine arménienne et russe, Marina Dédéyan a été élevée au sein d’une famille quelque peu bousculée par l’Histoire et nourrie d’histoires. De l’amour des livres transmis de génération en génération, elle a sans doute tiré sa vocation de romancière. Sa vision de l’Histoire et le souffle de son écriture ont conquis un lectorat fidèle. (Source: Éditions Robert Laffont)

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