Appelez-moi César

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En deux mots
Les vacances d’un groupe d’adolescents tournent mal. Séparés de leur accompagnants, ils vont vivre un drame qui va les marquer à jamais. Vingt cinq ans après, Étienne décide de raconter ce qui s’est vraiment passé ce jour où la mort est venue leur rendre visite.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un serment si lourd à porter

Quand les gendarmes retrouvent les adolescents perdus dans la montagne, l’un d’entre eux manque à l’appel. Vingt cinq ans après le drame Étienne décide de tout raconter. Boris Marme signe un roman prenant, un suspense étouffant.

Durant l’été 1994 un groupe de onze garçons se perd en montagne, après avoir refusé de suivre leurs accompagnants. Le lendemain un peloton de gendarmerie récupérera dix d’entre eux. Dans la nuit, l’un d’entre eux a glissé et n’a plus donné signe de vie. «De jeunes innocents. Un accident regrettable. Un traumatisme puissant. Des adultes irresponsables. Voilà ce que les gens ont retenu, voilà ce qu’ils ont gobé. Le reste de l’histoire, le narrateur a voulu l’oublier, s’imposant des années de silence « pour tenter de vivre comme tout le monde, dans le mensonge, mais vivre quand même, devenir quelqu’un. Exister.»
Mais a quarante ans et après avoir perdu sa mère, Étienne décide de rompre le pacte et de raconter ce qui s’est vraiment passé.
Il avait été inscrit par ses parents à ce camp de vacances, mais craignait tout à la fois de quitter ses amis et son domicile et la rencontre avec tous ces jeunes qu’il ne connaissait pas. Des craintes que le voyage en TGV n’ont pas vraiment dissipées. Après avoir monté leurs tentes, le groupe se retrouve au grand complet. «Il y avait Mélodie, la seule fille, qui ne voulait pas être là. Il y avait le sympathique Clément, le cleptomane, avec son plâtre au bras pour une raison que j’ai toujours ignorée, et Bruno que je découvrais presque alors, le visage transparent pour le moment, si ce n’était son duvet de moustache. Il y avait James, dit la Taupe, avec ses petits yeux et son visage criblé de boutons qui fumait de la beuh, et Michaël, avec sa voix basse et érayée, et son caractère de con. Il y avait les jumeaux, Louis et Arnaud, qui ne disaient pas grand-chose, si sérieux, toujours prêts les premiers. Il y avait Charbel qui nous avait tous éclatés au foot en fin d’après-midi, Adama avec ses airs de grand prince, Steve qui semblait sympa mais franchement bête, et Franck, le fameux rouquin avec sa tête à faire peur et qui donnait l’impression de vous agresser quand il parlait. Il y avait Aristote que les autres appelaient la Tronche et Ganaël, le petit, le gamin, le collégien. Enfin, il y avait moi et il y avait Jessy, deux mondes, qu’un océan séparait encore et qui ne tarderaient pas à se rencontrer.»
Au fil des jours et des longues marches éprouvantes, le groupe va apprendre à se connaître. Étienne va se rapprocher de ses compagnons et vouloir partager leurs initiatives souvent stupides, quelquefois dangereuses. Entre larcins, provocations, mises au défi, il s’agit de désigner qui est vraiment César. Un petit jeu qui, on le sait, va virer au drame. Mais le groupe retrouvé au petit matin ne trahira pas le serment scellé après l’accident.
En choisissant, 25 ans plus tard, de confier à Étienne le soin de confesser ce qui s’est vraiment passé, Boris Marme dit tout à la fois la charge émotionnelle ressentie sur le coup et le traumatisme trop lourd à porter au fil des ans. Hantés par la mort et leur silence, les adolescents verront leurs vies brisées. Un roman construit comme un polar, un suspense qui va aller crescendo jusqu’au drame et qui permet à l’auteur de scotcher son lecteur dès les premières pages jusqu’à l’épilogue qui, lui aussi, réservera son lot de surprises. C’est fort, prenant, très réussi!

Appelez-moi César
Boris Marme
Éditions Plon
Roman
320 p., 18 €
EAN 9782259310994
Paru le 12/05/2022

Où?
Le roman est situé en France, à Paris et sa banlieue, mais principalement dans la commune imaginaire de Saint-Martin-de-Morieuse et ses environs dans les Alpes.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Appelez-moi César est un roman initiatique. L’histoire d’une bande de garçons partis marcher en montagne au cours de l’été 1994 et qui, de conneries en jeux de pouvoir, vont glisser peu à peu dans une spirale tragique. Pour comprendre leur groupe, il faut s’y immerger, sentir son souffle de liberté, partager sa bêtise joyeuse, se laisser happer par sa mécanique cruelle.
Vingt-cinq ans après les faits, Étienne, le narrateur, exprime le besoin absolu de dire la vérité, au-delà de la version officielle, sur ce qu’il s’est passé durant cette nuit terrible au cours de laquelle l’un des gars a disparu dans un ravin. Écrire devient alors pour lui un moyen d’exister à nouveau en dehors du mensonge et du secret. Il entend ainsi redonner à chacun la place qui lui revient, pour mieux reprendre la sienne. Il lui faut pour cela reconstituer chacune des journées qui ont précédé l’accident, car la vérité n’est pas si évidente, elle a plusieurs visages. Pour comprendre, il faut plonger dans le groupe, sentir son souffle de liberté, partager sa bêtise joyeuse, se laisser happer par sa mécanique cruelle.
Étienne raconte son histoire, celle de ce gamin de quinze ans, venu de sa banlieue aisée, et qui, jeté dans l’arène de l’adolescence débridée, fasciné par la figure insaisissable et dangereusement solaire du leader Jessy, a brisé les carcans de son éducation pour devenir un autre, et tenté, au gré des épreuves et des expériences émancipatrices de rivaliser avec les autres pour s’emparer du titre de César.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Sorbonne Université

Extraits
« De jeunes innocents. Un accident regrettable. Un traumatisme puissant. Des adultes irresponsables. Voilà ce que les gens ont retenu, voilà ce qu’ils ont gobé. Rien qu’un épilogue fâcheux, venu clore l’histoire d’un groupe d’adolescents partis marcher en montagne au cours de l’été 1994. Le reste, tout le monde s’en foutait. Nous avons raconté ce qu’ils voulaient entendre, sans mentir. À quelques détails près. Une version officielle derrière laquelle nous nous sommes planqués durant toutes ces années, les gars de la Miséricorde et moi. Il fallait en rester là et tenter de sauver ce qu’il y avait à sauver de nos vies. Le reste de l’histoire était à oublier. C’est ce que je me suis imposé, sans relâche. Des années de silence et de renoncement à lutter contre moi-même pour tenter de vivre comme tout le monde, dans le mensonge, mais vivre quand même, devenir quelqu’un. Exister. » p. 18

« Quinze jeunes adolescents qui débutent leurs vacances. Il y avait Mélodie, la seule fille, qui ne voulait pas être là. Il y avait le sympathique Clément, le cleptomane, avec son plâtre au bras pour une raison que j’ai toujours ignorée, et Bruno que je découvrais presque alors, le visage transparent pour le moment, si ce n’était son duvet de moustache. Il y avait James, dit la Taupe, avec ses petits yeux et son visage criblé de boutons qui fumait de la beuh, et Michaël, avec sa voix basse et érayée, et son caractère de con. Il y avait les jumeaux, Louis et Arnaud, qui ne disaient pas grand-chose, si sérieux, toujours prêts les premiers. Il y avait Charbel qui nous avait tous éclatés au foot en fin d’après-midi, Adama avec ses airs de grand prince, Steve qui semblait sympa mais franchement bête, et Franck, le fameux rouquin avec sa tête à faire peur et qui donnait l’impression de vous agresser quand il parlait. Il y avait Aristote que les autres appelaient la Tronche et Ganaël, le petit, le gamin, le collégien. Enfin, il y avait moi et il y avait Jessy, deux mondes, qu’un océan séparait encore et qui ne tarderaient pas à se rencontrer. » p. 62

À propos de l’auteur
MARME_boris_DRBoris Marme © Photo DR

Professeur et écrivain franco-néerlandais, Boris Marme vit à Paris. Il a publié en 2020 Aux armes (éditions Liana Levi), un premier roman salué par la critique. Avec son nouveau roman Appelez-moi César (2022), il nous plonge au cœur des années 90 dans un groupe d’adolescents pris dans l’engrenage d’un jeu de pouvoir. (Source: éditions Plon)

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Le goût des garçons

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En deux mots
La narratrice de ce premier roman, pensionnaire dans une institution religieuse, vient de fêter ses treize ans et d’avoir ses règles. À la transformation de son corps va succéder une furieuse envie de vouloir tout connaître de la sexualité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Sa seule obsession, c’est le sexe

Avec ce premier roman qui raconte comment une fille de treize ans part avec avidité à la découverte de la sexualité, Joy Majdalani réussit une entrée remarquée en littérature. Et nous offre un chant de liberté.

La narratrice de ce premier roman a treize ans. Pour elle, comme pour bon nombre de ses copines du Pensionnat Notre Dame de l’Annonciation, il n’y a désormais qu’un seul sujet de conversation qui vaille la peine, le sexe et ses mystères.
Une obsession que l’on peut analyser de trois manières complémentaires et qui donnent à ce parcours initiatique toute sa densité. Si la jeune fille est tant travaillée par ce sujet, c’est d’abord pour des causes physiologiques. Les bouleversements anatomiques qui surviennent avec la puberté donnent l’occasion à toutes les pensionnaires de se pencher sur leur corps et celui de leurs copines de classe, de voir les seins «à la fermeté intrigante» pousser, les hanches s’arrondir, la pilosité gagner du terrain. C’est ce «caractère sexuel secondaire» qui va du reste effrayer le plus la narratrice qui, tout au long du roman, va traquer tous les poils. Le moindre d’entre eux devenant le symbole de la disgrâce. Cette exploration ne va du reste pas s’arrêter au sexe féminin. Il faut désormais essayer de comprendre comment fonctionnent les garçons, quel est ce mystère qui fait raidir leur membre. Après les caresses et cette étape initiatique que constitue un baiser avec la langue, il va falloir pousser plus avant le côté tactile, offrir ses seins à la main d’un garçon en échange de la caresse de ce qu’elles prennent déjà comme une transgression d’appeler une bite.
La seconde lecture est celle du roman de formation. Au fil des pages, l’enfance s’éloigne, la naïveté – quand ce n’est pas l’ignorance – et remplacée par une inextinguible soif de savoir, de connaître. Et de franchir très vite les étapes, quitte à se fourvoyer: «Nous prenions le viol pour une libération forcée. Nous imaginions le beau chevalier blond qui abattrait d’un coup d’épée les portes scellées pour nous arracher aux bras étouffants de nos mères.» Fort heureusement, ces vœux restent pieux et tiennent davantage du fantasme que de la réalité.
Ce qui nous amène au troisième niveau de lecture, sociologique. Car l’irruption du désir est aussi marquée par de nouvelles alliances, par la construction d’un réseau, d’une bande de copines, les «Dangereuses», qui vont rivaliser pour s’octroyer la place la plus enviée, quitte à mentir, quitte à trahir. C’est ainsi que Bruna va endosser un faux profil sur internet pour piéger sa copine. Mais, elle ne lui en tiendra pas vraiment rigueur, car «les histoires d’amour torrides qu’elle me rapportait tous les lundis alimentaient mes grandes théories sur ce qui plaisait ou non.»
Il en ira de même avec la belle Ingrid, celle qu’il fallait à tout prix côtoyer pour avoir droit au statut de fille intéressante. Car la «suceuse» pouvait partager son expérience, raconter «ce qu’il fallait faire une fois qu’on nous avait enfoncé l’objet dans la bouche, la position de la langue, des dents, le degré de succion qu’il fallait administrer.» Et si en fin de compte «son tutoriel expéditif ne m’apprit rien et ne fit que me frustrer davantage», elle aura apporté une pierre de plus à la construction d’une sexualité plus libre.
Car Joy Majdalani, derrière ce récit construit avec l’avidité qui caractérise cet âge des grandes mutations, montre une voie vers l’émancipation. Faisant fi des préceptes religieux et des diktats familiaux, il s’agit de s’armer pour s’offrir un meilleur futur. Un premier roman très réussi!

Le goût des garçons
Joy Majdalani
Éditions Grasset
Premier roman
176 p., 14,90 €
EAN 9782246828310
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé au Liban, principalement à Beyrouth.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elles sont «de bonne famille». «Bien élevées.» Collégiennes à Notre Dame de l’Annonciation. Elles pourraient aussi bien être dans n’importe quelle institution d’une autre religion ou un très bon collège de la République. Elles ont treize ans, elles sont insoupçonnables. Elles n’ont que le désir en tête.
La narratrice, qui a treize ans, rêve des garçons, de leur sexe, de faire l’amour avec eux. Toutes en parlent. Il y a bien sûr la peur, que les religieuses du collège s’empressent d’entretenir en brandissant des images sanglantes de fœtus avortés, mais la peur ! Elle ajoute à la curiosité. La narratrice s’allie à la terrible Bruna. Rivale et confidente, elle sait dénicher sur Internet des garçons avec qui s’adonner à des conversations téléphoniques interdites. Bruna lui tend un piège, où elle tombe avec naïveté. Que faire ? Se rapprocher des plus belles de la classe, les Dangereuses ? Ces transgressives savent quoi faire de leur corps.… Les fâcheux peuvent bien la traiter de putain, il lui faut goûter, goûter au garçon.
Légendes, ragots, ignorances, peurs, élans, embûches, alliances, traîtrises, téléphone, Internet, tout tourne autour des garçons et de leur corps mystérieux dans un mélange de fantasmes et de romantisme. Cru et délicat, dévoilant les candeurs comme les cruautés, voici un premier roman d’une véracité implacable qui marquera.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
L’éclaireur FNAC (Sophie Benard)
Atlantico (Annick Geille)
Focus LeVif.be
Blog Lily lit
Blog Mademoiselle lit

Les premières pages du livre
« Le corps des filles
Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons.
Au fond de notre classe de 5e, près du radiateur, des fenêtres, somnolent les Dangereuses : Soumaya, Ingrid et leur bande. L’uniforme du collège Notre-Dame de l’Annonciation enveloppe les fesses et les seins neufs. L’affreuse jupe portefeuille retroussée jusqu’au-dessus des genoux, une provocation quotidienne lancée à la surveillante : un apprentissage de désobéissance civile – une organisation souterraine, en maquis, la force du nombre en recours contre ce cerbère aux portes du collège, mesurant la longueur du tissu sur les cuisses et qui tous les jours peut punir deux ou trois déviantes, pas plus. Les autres sont laissées libres alors que leurs sœurs-martyres sont cloîtrées à l’Aumônerie, attendant que leurs parents viennent les récupérer.
Au centre de la classe, le fief des insignifiantes. Chaussettes hautes bordées de dentelle, lunettes orange ou vertes, peu sexuelles, duvets de moustache, sous-pulls en flanelle portés sous la chemise, imposés par une mère inquiète, de celles qui préparent des goûters à la symétrie militaire, qui ne laissent au vice aucun espace où fleurir. On reconnaît leurs filles à la lenteur qu’elles mettent à quitter cette zone de transit qu’on appelle l’âge ingrat, se laissant couver dans cet entre-deux, tandis que leurs nez, pressés de rejoindre l’âge adulte, se contorsionnent en déformations bizarres, qui préfigurent, au milieu d’un visage poupin, les grandes métamorphoses à venir.
Deux afflictions contraires, mais d’une gravité comparable, peuvent s’abattre sur ces infortunées.
Certaines portent encore sur leurs panses le gras de leur jeune âge. Elles sont dodues comme les bébés ou les vieilles, d’androgynes boules qui se laissent rouler jusqu’à l’orée de l’adolescence. D’autres sont toutes d’ossements et de cartilages. Le spectre de l’enfance maintient sa poigne sur leurs petits corps secs, empêche la chair d’abonder.
Aucune, ou presque, n’échappe à la malédiction qui accable uniformément les habitantes de nos contrées. Un foisonnement pileux qui ne connaît pas de frontière, occupant ici un dos, là le pourtour d’un mamelon, s’élançant à la conquête d’un cou vierge de baisers mais déjà marqué par une féminine barbe. Un duvet presque invisible, mais perceptible au toucher.
Nos livres de SVT nous avaient appris qu’à la puberté les garçons et les filles développaient chacun une pilosité propre à son sexe : les caractères sexuels secondaires. Nous avions retenu cette information sans froncer nos monosourcils. Certaines d’entre nous cultivaient la moustache depuis l’école maternelle. Parmi tous les obstacles hérissés entre moi et la sexualité, les poils étaient le plus insurmontable. Ma peau, pour être présentée à ces absents garçons, nécessiterait une mue presque intégrale. Désespérant d’obtenir l’aide d’un adulte, je cherchai un remède sur l’ordinateur familial. Un site français m’informa que je souffrais d’hirsutisme. L’annonce de cette pathologie rare me terrassa. Je ne remis pas en doute ce diagnostic qui s’abattait sur moi et moi seule, malgré l’abondance pilaire de mes congénères, en tout point semblable à la mienne.
Aucun élan solidaire ne venait adoucir le poids de ce malheur que nous avions en partage. Nous restions chacune persuadée de devoir souffrir en silence un calvaire honteux qui nous était propre. Nous nous consolions un peu lorsque nous découvrions chez d’autres une monstruosité qui nous était épargnée. La vue de mes poils de cou avait provoqué la grande hilarité de Bruna, mon amie. Quelques mois plus tôt, alors que je me changeais, après une journée à la plage, dans la même cabine que la douce Rim, j’avais repéré entre ses seins une touffe translucide. Je le lui fis remarquer avec une horreur affectée et cruelle, si bien que la belle, non accoutumée à ces brimades, finit par en pleurer.
La découverte que j’avais faite ce jour-là était rendue plus délectable par le statut particulier dont jouissait Rim.
Il s’en trouvait trois ou quatre par classe, des miraculées comme elle : assez peu pour pouvoir toutes les énumérer. Le récit de leur béatitude faisait le tour de notre collège et de ceux avoisinant. Un brassage génétique immémorial avait conféré à leur teint, à leurs yeux, à leur chevelure, la clarté du nord. Peu importait leur joliesse véritable, leur blondeur les investissait de certains droits inaliénables sur le cœur des adultes, d’abord, qui les choyaient avec plus d’entrain, et sur ceux des hommes, plus tard. Ce qu’on appelait alors blondeur était loin de se résumer à la couleur jaunâtre des cheveux. Il s’agissait d’une qualité diffuse qui éclairait les complexions, qui se définissait surtout par contraste avec nos camaïeux de bruns. Il suffisait parfois de l’éclat d’un œil bleu.
De nombreuses filles bêtement châtains avaient injustement joui des privilèges de la blondeur avant qu’une poussée d’hormones ne vienne, vers treize ou quatorze ans, révéler une chevelure plus sombre. Leur vie durant, elles tenteront de raviver cette gloire révolue, répétant à qui voudra bien l’entendre qu’elles étaient nées blondes.
Parmi les nombreuses bénédictions de la blondeur, une peau glabre nous faisait le plus envie. Jamais les blondes n’auront à s’encombrer des techniques épilatoires qui seront notre lot quotidien. On racontait que si d’aventure des poils s’essayaient à envahir leurs corps ou leurs visages, la blondeur les rendrait invisibles, même en plein soleil. Les néons des vestiaires féminins avaient pourtant suffi. À leur lumière m’apparut le duvet qui frémissait sur le torse de Rim.
Blonde, ses poils avaient poussé avant ses seins.
La génétique n’expliquait pas seule la variété de nos pelages. Un facteur environnemental déterminant venait soulager de rares chanceuses. Elles avaient des mères clémentes qui les autorisaient à recourir à l’épilation. Leur mansuétude nous faisait miroiter un monde où nous pourrions nous aussi bénéficier des artifices de la féminité, où nous aurions une mainmise sur nos destins et le pouvoir de corriger les défauts dont la biologie nous avait accablées. Nous les brandissions en exemple pour faire flancher nos propres mères. Nous menions des campagnes : tous les soirs, nous arguions, marchandions, pleurions. Les bandes de cire nous restaient interdites.
Chaque mère y allait de son style individuel. Au sujet de l’éducation des jeunes filles, chacune avait échafaudé un système de croyances contre lequel nous ne pouvions rien. Des années d’observations sociales minutieuses et une amertume tenace envers leur propre mère leur avaient servi de laboratoire. Elles en avaient tiré un manifesto éducatif qui stipulait en termes très précis quand et comment autoriser les filles à porter des talons, s’épiler, ou sortir sans supervision. Persuadées d’avoir raison, elles s’appliquaient dans la réalisation de leur grand œuvre maternel en observant du coin de l’œil les autres mères se fourvoyer.
Certaines, trop laxistes, précipitaient leurs filles hors de l’enfance. Leurs fillettes de douze ans avaient du vernis à ongles, du fard à paupières, les cheveux décolorés. On condamnait la vulgarité de ces inconscientes, qui, pour s’amuser, affublaient leurs toutes jeunes filles de tenues de madame. À l’inverse, d’autres n’inculquaient à leur progéniture aucun souci du paraître. Elles traînaient de grandes filles de dix-sept ou dix-huit ans aux sourcils broussailleux, aux cheveux coupés court, perdues pour l’amour. Ces pauvresses seront toujours étrangères aux rudiments de la coquetterie, condamnées par leurs mères à des vies de solitude ou de grande religiosité. Tout est dans la mesure, répétaient nos mères, imbues de leur sagesse. Chaque chose en son temps.
Attendre patiemment que son temps vienne.
Et puis un jour de printemps, le week-end de Pâques, par exemple, accompagner sa mère chez le coiffeur. S’ennuyer sur un canapé, entortillée entre les manteaux et les sacs à main des clientes, lire un magazine tandis que, la tête renversée et les yeux fermés, votre mère se soumet aux gestes professionnels de celui qui la shampouine et de celle qui lui vernit les ongles. Jalouse, vous ne daignez pas lever la tête lorsque les habituées qui passent par là s’exclament Mais c’est ta fille!, vous félicitent d’avoir tant grandi, vous demandent quelle école vous fréquentez.
Soudain, un mot lâché en arabe, avec indolence, comme à contrecœur, vous arrache à votre lecture.
Dommage… soupire l’esthéticienne, courbée sur son ouvrage. Dans le salon de beauté, les dames de bonne famille parlent français, seule l’esthéticienne s’autorise l’arabe. Comme ce premier mot a produit un certain effet sur l’assistance, la pythie marque une courte pause avant de reprendre de plus belle.
Quel dommage ! Votre pauvre fille, Madame…, implore-t-elle, les yeux toujours rivés sur la manucure de votre mère. Elle a de si jolis yeux, ils le seraient encore plus si vous l’autorisiez à débroussailler ces vilains sourcils qui lui obstruent la vue… et cette affreuse moustache !
Vous vous précipitez, incrédule, auprès de votre mère et de cette bienfaitrice insoupçonnée. Vous êtes si étourdie de trouver une partisane à votre cause perdue que vous en oubliez de vous vexer. Oui, vos sourcils sont monstrueux, voilà des mois que vous vous évertuez à le répéter. Il se trouve enfin une adulte pour corroborer vos dires et tenter d’infléchir l’interdit maternel. Vous saisissez l’occasion, initiant un de ces caprices publics honnis de votre mère et qui vous valent d’habitude de sévères réprimandes. L’enjeu est trop important, vous prenez le risque. Votre mère, ligotée par la cape en caoutchouc du coiffeur, contrainte de ne bouger ni la tête, ni les mains, est neutralisée : elle ne peut que vous adresser de furieux regards en biais.
Allez Madame, c’est jour de fête ! renchérit l’esthéticienne. Ma nièce a le même âge que votre fille et je lui épile les sourcils depuis des années déjà.
Vous savez que ce dernier argument jouera en votre défaveur. Votre mère puise sa détermination dans un dégoût profond pour les pratiques du petit peuple.
L’esthéticienne se fend d’un sourire racoleur : Pour vous, je le ferais gratuitement…
Mais voyons, ce n’est pas une question d’argent ! s’ébroue la mère. Comme vous n’interrompez pas vos suppliques, elle se résigne enfin à mettre un terme à l’esclandre public. Vous vous installez pour la première fois sur le divan de l’esthéticienne. Alors que vous savourez la brûlure de la cire, vous découvrez en vous une singulière tristesse. Vous aviez négocié sans trop y croire : la résolution de votre mère vous semblait un fort imprenable. Il aura suffi de quelques mots doucereux pour le faire tomber.
*
N’attendez pas de ces quelques gouttes de cire qu’elles vous hissent au rang des Dangereuses de la classe. Elles ont pour elles ce qu’il faut d’insolence et une beauté hormonale, presque accidentelle. L’effort appliqué que vous mettrez à les rejoindre est la raison pour laquelle vous ne serez jamais des leurs. Je ne saurai jamais ce qui distingue Soumaya et Ingrid du reste des filles, mais j’ai consacré ma vie à leur étude. Leurs cuisses blanches sous leurs jupes, leurs décolletés obscènes dès qu’elles ouvraient les deux boutons supérieurs de notre uniforme à carreaux m’avaient propulsée dans une quête effrénée. Il fallait leur ressembler, car elles seules goûteraient un jour la vie dans ce qu’elle a de plus intense, goûteraient l’amour dans ce qu’il a de plus éperdu. Il fallait leur ressembler : il y allait des garçons. »

Extraits
« Les histoires d’amour torrides qu’elle me rapportait tous les lundis alimentaient mes grandes théories sur ce qui plaisait ou non. Jamais, je ne la soupçonnais de mentir. Quelquefois, j’attribuais son succès à la lourdeur adipeuse de ses seins. Ils n’avaient pas la fermeté intrigante de ceux d’Ingrid ou Soumaya, ils étaient pétris de la même graisse flasque qui recouvrait hier ses joues et son ventre. Cela semblait suffire. » p. 29

« Nous prenions le viol pour une libération forcée. Nous imaginions le beau chevalier blond qui abattrait d’un coup d’épée les portes scellées pour nous arracher aux bras étouffants de nos mères. Enlacées contre ses hanches, nous irions vers le nord.
Avoir connu l’épaisseur des nuits archaïques. Se savoir vouée à l’ombre, espérer tenir un jour des braises dans le creux de ses mains, N’avoir, pour soi, que deux certitudes. D’abord, celle de sa propre inadéquation à l’amour. Car je m’étais vue de près, et on ne pouvait pas vraiment dire que j’étais de ces douces qui inspirent le désir. Le revers de ce désespoir fondamental, c’est un optimisme absolu et messianique. Mon salut ne viendra qu’une seule fois et il durera toujours. Il suffirait du premier pour m’extirper des ténèbres. » p. 45

« Je restais enfermée avec elle dans la cabine des toilettes, dans la proximité de la suceuse, comme pour m’imprégner du stupre qu’elle charriait. Je ne la délivrerais de sa peur que lorsqu’elle m’aurait livré les informations que je brûlais d’obtenir. Je demandais ma rançon: qu’elle me dise ce qu’il fallait faire une fois qu’on nous avait enfoncé l’objet dans la bouche, la position de la langue, des dents, le degré de succion qu’il fallait administrer. Son tutoriel expéditif ne m’apprit rien, ne fit que me frustrer davantage. » p. 81

À propos de l’auteur
MADJALANI_Joy_©jean_francois_pagaJoy Majdalani © Photo Jean-François Paga

Joy Majdalani est née à Beyrouth en 1992 et vit à Paris depuis 2010. En 2018, elle publie On the rocks, son premier texte, dans la revue Le Courage. Le Goût des garçons est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

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