Mourir n’est pas de mise

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En deux mots:
Épuisé et sans doute déjà malade, Jacques Brel décide de quitter la scène, s’achète un bateau et vogue vers les Marquises. Les dernières années de sa vie sont l’occasion de (re)découvrir l’homme, mais surtout de retracer une magnifique odyssée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le temps s’immobilise aux Marquises

Dans cette courte biographie romancée des dernières années de Jacques Brel, David Hennebelle nous offre sans doute le plus émouvant des hommages à celui dont on commémore les 40 ans de sa disparation.

Une fois n’est pas coutume, commençons cette chronique en citant non pas un passage du roman, mais le début de «Les Marquises», l’une des dernières chansons de Jacques Brel:
Ils parlent de la mort
Comme tu parles d’un fruit
Ils regardent la mer
Comme tu regardes un puit
Les femmes sont lascives
Au soleil redouté
Et s’il n’y a pas d’hiver
Cela n’est pas l’été
La pluie est traversière
Elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs
Qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise
Le temps s’immobilise
Aux Marquises
Des paroles qui sont une belle introduction à ce magnifique hommage au chanteur belge dont on commémore le 9 octobre 2018 les 40 ans de la disparition. On y parle aussi de la mort, on y regarde aussi la mer, on y parle aussi de la pluie, on y parle aussi de Gauguin et on y immobilise aussi le temps.
En retraçant les dernières années de la vie de Brel, David Hennebelle fige pour l’éternité la légende de ce compositeur-interprète à nul autre pareil. Depuis ce jour de 1974 où son bateau quitte le port d’Anvers jusqu’au pèlerinage devant la pierre tombale aux Marquises, on va (re)découvrir l’homme au travers d’un récit aussi émouvant que documenté.
Au moment de lever l’ancre à bord de l’Askoy, le bateau qu’il a acheté pour l’occasion, ce sont les rêves de grand large et d’aventure qu’il entend partager avec son équipage, sa compagne et ses filles. Après une dernière tournée épuisante et le tournage du film L’Emmerdeur, il a en effet décidé de larguer les amarres, même si personne ne croit vraiment qu’il ait définitivement dit adieu à la scène. Il a envie de profiter de la vie, de fuir les paparazzis qui ne le quittent pas d’une semelle et de profiter de sa nouvelle liberté.
Mais les problèmes de santé, la météo et les tensions qui naissent à bord vont transformer le beau voyage en une difficile odyssée qu’il va du reste interrompre à plusieurs reprises. Fatigué et fragilisé, il s’effondre quand on lui annonce le décès de Georges Pasquier. «Il se trouva submergé par un chagrin dont rien ne pouvait le tirer. Il pleurait et parlait en même temps, hoquetant comme le font beaucoup les enfants. Ceux qui les connaissaient bien avaient raison de dire que Jojo était son ami le plus cher, depuis leur rencontre aux Trois Baudets, depuis ces fins fonds de la nuit où aucun des deux n’arrivait à dire à l’autre que, peut-être, il serait préférable d’aller dormir. Assez vite il avait travaillé pour lui, abandonnant son métier d’ingénieur pour le conduire d’une ville à l’autre, pour lui servir de secrétaire ou de régisseur. »
Après des obsèques déchirantes pour celui qu’il aimait «plus et mieux qu’une femme», il retrouve son bateau. Même si les médecins lui déconseillent de reprendre la mer, il poursuit son rêve, aussi entêté que L’Homme de la Mancha, cette comédie musicale qu’il a adaptée et montée.
Et il finit par l’atteindre… « Les Marquises invitaient au cabotage. Les îles portaient des noms inconnus qu’on apprivoisait d’abord à la lecture des cartes marines. On s’emplissait la bouche de Tahuata, Ua Pou, Nuku Hiva ou Ua Huka. Chacune portait un mystère qui ne se dissipait pas avec la venue du rivage. En tout, il y en avait douze ; la moitié se passait des hommes. Brel était subjugué. Il se surprenait à les aimer plus encore qu’il n’avait aimé les Açores. L’Askoy partit vers le nord. À Nuku Hiva, ils se prêtèrent, amusés, à l’accueil fort cérémonieux des autorités de l’île. Le champagne n’était pas frais. Ils ne s’attardèrent pas; ils savaient déjà qu’ils étaient bien mieux accordés à Hiva Oa. »
Peut-être pressent-il que c’est dans cet archipel qu’il finira sa vie aux côtés de Maddly, sa dernière compagne. Après avoir repris la mer jusqu’à Tahiti, il revient s’installer aux Marquises où il va trouver une maison où il rêve d’accueillir ses amis. Après un voyage à Bruxelles pour une visite de contrôle, il renouvelle sa licence de pilote et va dès lors servir de pilote aux habitants qui l’ont adopté, y compris les religieuses.
Désormais installé, il recommence à composer, parfait ses talents de cordon-bleu – il aime surprendre ses amis en leur concoctant des menus dignes d’un grand-chef – et attend avec impatience Charley Marouani pour lui présenter son nouvel album dont la sortie provoquera un vrai raz-de-marée, entre autres par une promotion assurée par celui qui deviendra quelques années plus tard président de la République: François Mitterrand.
Mais alors que Brel fourmille de projets, la maladie va le rattraper. Une embolie pulmonaire va l’emporter. Aujourd’hui il repose près de Gauguin, dont il disait qu’il avait gardé l’âme de l’enfant dans l’adulte. On pourrait sans doute en dire autant de lui-même.


Les Marquises de Jacques Brel – 1977.

Mourir n’est pas de mise
David Hennebelle
Éditions Autrement
Roman
168 p., 15 €
EAN: 9782746747739
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule en Belgique, en Suisse, en France et sur l’océan en route vers les Marquises et Tahiti, avec quelques escales en cours de route.

Quand?
L’action se situe de 1974 à 1978.

Ce qu’en dit l’éditeur
À bord d’un grand voilier, un homme laisse derrière lui le ciel gris et bas de Belgique, les paparazzis, les salles de concert enfumées. Sur les îles Marquises, il veut devenir un autre et retrouver le paradis perdu de l’enfance. Mais il reste toujours le plus grand: Jacques Brel.
Roman biographique et onirique, Mourir n’est pas de mise redonne vie avec grâce et émotion aux quatre dernières années mythiques de Jacques Brel, entre grandes fêtes, vie solitaire, compositions, échappées sur mer ou dans les airs. Des années de beauté, de gravité, d’une vie réinventée, tel un conte merveilleux et cruel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Baz’Art
Blog Boojum (Loïc di Stefano)

Les premières pages du livre
« Quand l’Askoy s’éloigna des quais du port d’Anvers, le temps n’était pas clair, les eaux épaisses de l’Escaut n’étaient pas calmes, juillet ne tenait pas les promesses d’un bel été.
Il avait décidé qu’il fallait faire des choses dangereuses, des choses qui effraient la plupart des gens, des choses qu’on ne sait pas encore faire. Pour les ressentir, ces choses, il s’était embarqué dans un tour du monde.
C’était un mercredi de 1974, sur les six heures. Alexandre Soljenitsyne était expulsé d’URSS parce qu’il avait publié L’Archipel du Goulag, Emmanuelle et Les Valseuses projetaient le sexe partout où il était inconvenant de le pratiquer tandis que le vent de l’Histoire emportait Nixon et les colonels grecs.
Il avait quarante-cinq ans.
Il partait.
À la vérité, il avait tout précipité, sitôt sorti du tournage de L’Emmerdeur. L’année précédente, il avait loué un voilier et un skipper pour un tour de Corse avec ses trois filles avant de s’embarquer sur le Korrig, un bateau-école, pour la grande traversée de la mer océane.
« Il faut savoir retourner à l’école », avait-il dit.
Il s’était laissé tout expliquer des manœuvres d’entrée et de sortie dans les ports, des marées, des phares, des cordages, des voiles, des instruments de navigation. Sous la lune et le vent, il avait voulu écrire ce bonheur si nouveau à Lino Ventura. À son retour, pour se perfectionner et obtenir son brevet de capitaine au grand cabotage, il avait continué à prendre des cours à l’École royale de la marine d’Ostende. Puis il avait parcouru les côtes de la Manche et de la mer du Nord à la recherche du bateau qui le porterait, lui et ses rêves. Si nombreux. Insondables.

Un jour, dans le port d’Anvers, il s’était arrêté devant cette solide coque d’acier de dix-huit mètres et de quarante-deux tonnes à la quille relevable qui attendait ses mâts et sa voilure, au milieu des hangars, comme un grand jouet incomplet qu’on aurait oublié dans un recoin. C’était un yawl assez remarquable dans la plaisance belge qui avait surtout navigué en mer du Nord et dans les canaux de Hollande. Il tirait son nom d’une petite île de Norvège, Askøy, l’île aux Frênes, au large de Bergen.
Il l’acheta puis, un samedi, avec des mètres carrés plein la tête, il se rendit dans une voilerie à Blankenberge pour y déplier ses plans. On reconnut le bateau mais non son nouveau propriétaire, ce qu’il aima par-dessus tout.
« Je suis celui que tous les Flamands veulent tuer. »
Tout le monde avait ri.
Dans l’entrepôt, il écartait les deux bras et dansait presque pour mimer la manière dont l’Askoy se comportait avec le vent arrière dans les focs.

Il était revenu plusieurs fois à la voilerie, prenant plaisir à discutailler avec le patron qui ne le prenait guère au sérieux : aimable fou qui n’aurait jamais la pointure pour gouverner seul ou même à deux un bateau aussi grand, aussi lourd. Il lui répondait invariablement qu’il s’en fichait, qu’il fallait précisément être fou, que l’homme n’était pas fait pour rester quelque part, qu’il devait aller voir entre les vagues, derrière les îles, dans le lointain où se font les jolies vies. »

Extrait
« Il y avait tant de personnes qui ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir qu’il était loin déjà. Et qu’il avait le dos tourné. C’était peut-être la seule chose qui ne mentait pas sur la photo. Il n’avait pas imaginé, depuis qu’il avait annoncé son retrait de la scène, qu’on le presserait autant dans l’espoir de lui arracher des regrets. Il fallait vraiment ne pas le connaître pour se le figurer déjà nostalgique ou incertain de son choix. »

À propos de l’auteur
David Hennebelle est né en 1971 à Lille. Professeur agrégé et docteur en Histoire, il est l’auteur d’essais sur la vie musicale publiés chez Champ Vallon et Symétrie. Mourir n’est pas de mise est son premier roman. (Source : Éditions Autrement)

Site Wikipédia de l’auteur 

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La louve

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que, pour son premier roman, l’auteur s’inspire d’une affaire qui a longtemps agité le milieu de la gastronomie parisienne, celle du projet de «La Jeune Rue» mené par Cédric Naudon et qui a tourné au fiasco avec mise en examen de son intiateur

2. Parce que le sujet abordé me touche de près. Mes activités professionnelles me permettent en effet de côtoyer régulièrement tous les acteurs de la chaîne agroalimentaire, des producteurs aux grands chefs. Mais, outre cet intérêt professionnel, je crois que le futur de l’agriculture et de notre alimentation doit intéresser chacun d’entre nous.

3. Parce que, comme le souligne l’auteur dans un entretien à Télérama, il entend s’inscrire dans cette lignée d’écrivains tels Aurélien Bellanger qui interrogent notre époque : « A mes yeux, le romancier est aussi un citoyen et, durant certaines périodes, il doit faire entendre une voix libre. L’agriculture et l’alimentation ont aujourd’hui des enjeux majeurs. Quand on voit les investissements colossaux qui sont faits dans la restauration à Paris, c’est indéniablement un lieu de pouvoir intéressant à observer. »

La Louve
Paul-Henry Bizon
Éditions Gallimard
Roman
256 p., 20 €
EAN : 9782072727573
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Bienvenue à Montfort-sur-Sèvre. Trois mille habitants, sept clochers, deux pensionnats privés. Ce petit bourg de l’ouest de la France ressemble au décor figé d’une boule à neige. Un microcosme vivant au rythme de vieilles habitudes où Camille Vollot exerce le métier de boucher auprès de son frère Romain qui a repris les rênes de l’entreprise familiale.
Pourtant, un matin d’avril, sans que rien ne puisse le laisser présager, le premier drame d’une longue série va ébranler ces confins paisibles de la Vendée et bouleverser la vie de Camille Vollot jusqu’à l’emporter dans un combat idéaliste contre son frère aîné.
Comme dans les textes fondateurs, l’affrontement de deux frères marque la fin d’une époque. Dans nos campagnes, c’est tout un système de production agricole et de surexploitation du sol qui s’écroule, contesté par les nouvelles méthodes d’avant-garde comme l’agroforesterie et la permaculture prônées par les paysans de La Louve. À Paris, c’est l’avènement d’une nouvelle gastronomie et la ruée vers des produits à la mode, sains et authentiques – à n’importe quel prix.
Des temps de changement qui suscitent autant de conflits que d’espoirs fous et ouvrent des brèches béantes à l’avidité d’imposteurs comme Raoul Sarkis qui ne demandent qu’à se servir.

Les critiques
Babelio 
Télérama (Virginie Félix – entretien avec l’auteur)
L’Usine nouvelle (Christophe Bys)
Le blog de Gilles Pudlowski
Ouest-France (Mathieu Marin)
Blog Mes belles lectures 
Alimentation générale (Pierre Hivernat)
Blog La lectrice à l’œuvre (Christine Bini)
Blog Books’njoy

Les premières pages du livre
« À mesure que le train avançait, le monde semblait rétrécir. Paris, les banlieues sur des kilomètres, la Beauce, quelques bosquets piqués dans l’immensité puis les forêts du Perche, Le Mans, bocage, rien, Angers – changement voie E –, la Loire et ses folies, la levée, Chalonnes, Chemillé, bientôt les haies se resserrent de part et d’autre de la voie ferrée, les abattoirs, enfin la voix enregistrée : « Cholet. Terminus de ce train. Veillez à ne rien oublier à votre place. La SNCF et son personnel espèrent que vous avez fait bon voyage. »
À l’ouverture des portes, Camille Vollot, réveillé quelques instants plus tôt par le ralentissement du train, s’étira, regardant d’un œil distrait défiler les autres passagers avant de se décider à descendre. Le ciel était bas, presque immobile, comme souvent au-dessus des Mauges. Une fois devant la petite gare, tirant sur sa cigarette, il laissa le tissu des jours reprendre forme, les couples se retrouver, les parents attraper leurs enfants et s’éparpiller vers les voitures, françaises et grises pour la plupart. Soudain, plus personne. Tout ce ballet s’était joué en un instant, sans effusion, mécaniquement. »

Extrait
« La nouvelle de la mort d’Antoine plongea la population de Montfort-sur-Sèvre dans la plus grande stupeur. Pour ces gens pieux et fatalistes dont les habitudes quotidiennes étaient encore imprégnées d’une austère rigueur, le suicide demeurait un tabou, un acte possible mais lointain.
Par son geste, Antoine Vollot insinuait que leur monde avait bougé d’un cran. Il les obligeait à reconnaître que les structures ancestrales de leur communauté n’étaient peut-être pas aussi éternelles qu’ils le croyaient et qu’ils avaient échoué à transmettre à leur descendance les fondements de cette discipline individuelle – mélange d’aveuglement et de résignation sourde – qui les avait jusqu’alors préservés.
Voilà presque cent ans que ce viaduc traversait la Sèvre nantaise sans que personne jamais ne songe à s’y jeter. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Et si Antoine Vollot, qui n’avait laissé pour testament qu’une simple feuille blanche posée sur son bureau, n’était en fait que le premier de leurs enfants à s’immoler par le vide, que d’autres bientôt suivraient ?
C’est sans doute unies par cette prémonition que des centaines de personnes venues de Montfort et de tous les villages du canton se pressèrent dans la basilique le jour des funérailles, pour se rassurer, pour essayer de se convaincre que, comme depuis si longtemps, les choses allaient finir par ne pas changer. »

À propos de l’auteur
Né en 1979, diplômé de la Sorbonne (lettres modernes) et de l’école Estienne, Paul-Henry Bizon est l’auteur de reportages pour la presse magazine et de livres spécialisés, notamment dans la gastronomie. Passionné d’urbanisme, il s’intéresse depuis plusieurs années aux mutations des écosystèmes urbains et agricoles. La louve est son premier roman. (Source : Éditions Gallimard)

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Un dangereux plaisir

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Un dangereux plaisir
François Vallejo
Éditions Viviane Hamy
Roman
320 p., 19 €
EAN : 9782878583137
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule à Paris. Les parents du narrateur le quittent pour la Normandie.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’origine d’un roman, il y a toujours pour moi un croisement secret entre quelques détails de ma vie la plus intime, le goût du mythe le plus universel et la traversée du temps historique. Pour Un dangereux plaisir, où l’on mange et cuisine à tout va, l’affaire personnelle touche à l’enfance : j’ai été un de ces enfants pour qui la nourriture a longtemps été problématique ; une tarte aux fraises surgie dans la main d’une inconnue me révèle le plaisir de dévorer : la scène fondatrice se retrouve dans le livre, elle est vraie. Plus tard, une tante m’initie à l’art du fumet de poisson et fait de moi un amateur de préparations culinaires à la fois ordonnées et fantaisistes. François Vallejo
En dépit de la nourriture que ses parents lui imposent et qu’il rejette avec constance, Élie Élian s’attarde à l’arrière du restaurant qui s’est ouvert dans son quartier. Les gestes qu’il observe, les effluves dont il se délecte sont une révélation : il sera chef-cuisinier. Son passage dans l’établissement de la veuve Maudor sera déterminant. Elle l’initie à l’amour fou et lui offre d’exercer son incroyable génie culinaire. Puis ses errances dans un Paris en proie aux émeutes le mèneront jusqu’au Trapèze, le restaurant où son destin de magicien des sens, des goûts et des saveurs s’accomplira.
Après Ouest – finaliste du Goncourt 2006, et lauréat du prix du Livre Inter 2007 –, Métamorphoses et Fleur et Sang, l’écrivain continue, comme son personnage, à attraper la vie qui passe, « mais avec délicatesse », et à se réinventer en toute originalité.

Ce que j’en pense
***
S’il y a pléthore d’émissions de télévision sur la cuisine, si la gastronomie française est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO et si les fêtes de fin d’année donnent traditionnellement l’occasion aux éditeurs de proposer toute une série de livres de cuisine, il est en revanche assez étonnant que la littérature ne se soit pas davantage emparée de ce thème pourtant très riche. On saluera donc l’initiative de François Vallejo qui, au-delà de l’ascension d’un chef-cuisinier, nous propose un livre sur le désir et le plaisir, sur la passion et le pouvoir, sur l’envie et les dérives qu’elle peut engendrer.
Mais avant qu’Élie Élian ne trouve sa voie, il aura un bien curieux parcours. Chez lui la nourriture n’est pas bonne, les mets sont «insipides, incolores, inodores, comme tous les plats gorgés de flotte ». Aussi n’est-il pas très étonnant que le jeune garçon décide de fuir la table familiale et de devenir un extrémiste de la faim : « Il s’est résigné à manger le peu nécessaire à sa survie, pour ne plus inquiéter sa famille, en même temps qu’il développe une passion secrète pour les cuisiniers du voisinage, de plus en plus nombreux dans son quartier. »
Il aime assister au ballet des fournisseurs, voir les produits se transformer, sentir les odeurs. C’est décidé, il sera cuisinier ! Sauf que chez lui, on ne comprend vraiment pas cette décision : « des études pour la cuisine, cela n’a aucun sens. Un enfant qui a serré les dents pendant des années pour ne pas avaler ses repas, devenir gâte-sauce, cela n’a aucun sens. » Mais ses parents vont finir par céder à la condition que leur nom ne soit pas entaché par ce choix.
Élie Élian va alors devenir Audierne et s’introduire dans les cuisines du restaurant Maudor en s’invitant à la table de l’établissement, alors qu’il n’a pas d’argent. Sauf qu’il est trop honnête pour s’enfuir comme son acolyte et offre sa force de travail en échange du prix du repas.
Une tactique qui va lui permettre, petit à petit, de prendre le contrôle de la cuisine avec l’accord au moins passif de la patronne qui est en train de se tuer à la tâche : « La mère tient tous les rôles dans son modeste établissement sans employé, prévisions, commandes, achats, préparation, cuisine, dressage des assiettes, gestion. » Audierne va tester son savoir-faire, essayer de nouveaux accords et empiéter sur le domaine de Jeanne Maudor. Mais comme cela marche plutôt bien, que des partisans de cette nouvelle cuisine se déclarent, elle laisse faire. Mieux même, elle va accepter les assauts de son fougueux cuisinier. Qui, en sauvant la vie de quelques clients mal prix lors d’une manifestation, va pouvoir poursuivre son ascension. Il entre au «Trapèze» pour y parfaire sa formation sous l’aile de Monsieur Rambur, un solitaire « qui a fait de lui un imbécile instruit, l’a conseillé sur la meilleure façon de mener son affaire, de présenter ses menus, de parler aux clients aussi. » Et en faire l’héritier de son établissement à sa mort.
Tout semble lui sourire. Mais, il n’est pas encore débarrassé de son passé, de ses anciens «amis» et d’Agathe, la fille de Jeanne. Quant à ses livres de recettes, ils ne se remplissent plus avec le même élan qu’à ses débuts. Surmontera-t-il sa «plus grande crise d’invention culinaire» ?
Ce sera ‘un des enjeux de ce roman qui vous fera venir l’eau à la bouche tout en décrivant parfaitement un univers à nul autre pareil. Avec force détails, François Vallejo va parvenir à éveiller nos sens et à nous prouver, comme le titre de son roman nous le suggère du reste, qu’il n’est pas sans danger de se laisser guider par le plaisir. N’hésitez toutefois pas à passer à table !

Autres critiques
Babelio
BibliObs (Claire Julliard)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
L’Humanité (Alain Nicolas)
Blog Bricabook
Blog Sur la route de Jostein
Blog À vos livres 

A propos de l’auteur
François Vallejo sait de mieux en mieux d’où il vient et cherche de moins en moins à savoir où il va. Géographiquement, et, comme son nom l’indique, il est à la croisée de voyageurs du sud et de stationnaires de l’ouest. La seule voie qu’il persiste à suivre est celle du roman, et c’est pour lui un chemin de traverse. Il a exploré une dizaine d’itinéraires singuliers, depuis Vacarme dans la salle de bal, en 1998.
Madame Angeloso et Groom ont constitué quelques étapes, suivies d’un Voyage des grands hommes qui l’a emmené vers l’Italie du 18e siècle, avant de retrouver l’Ouest du 19e en 2006, puis le 20e avec les Sœurs Brelan.
Ces déviations historiques l’ont aidé à trouver sa voie dans le 21e siècle, dont il a essayé d’éclairer quelques Métamorphoses en 2012. Il les pousse plus loin avec Fleur et sang, en 2014, où deux époques s’entrecroisent, deux histoires se confrontent, des hommes et des femmes s’entrelacent à travers le temps.
Il considère que, sur ces routes secrètes de la vie et des romans qu’il découvre comme elles viennent, le plaisir d’aller dépasse le bonheur d’arriver. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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Le dernier banquet

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Le dernier banquet
Jonathan Grimwood
Fayard
Roman
340 p. 20 €
ISBN: 9782824605043
Paru en septembre 2014

Où?
Le roman se déroule en France, les pérégrinations du narrateur le menant de la région angevine, à Sainte-Luce sur Loire, à Brienne-le-Château, à Rennes, au Mont-Saint-Michel, à Dijon, Lyon, au Château de Saulx et celui d’Aumout (du nom donné par l’auteur au personnage principal), à Versailles, à Paris ainsi qu’en Corse.

Quand?
L’action débute en 1723, le narrateur a alors cinq ans, et se poursuit tout au long du siècle jusqu’en 1790.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un enfant crasseux mange des scarabées à côté d’un tas de fumier, il a cinq ans et ses parents sont morts. Il s’appelle Jean-Charles d’Aumout et c’est un noble sans le sou qui va connaître un destin exceptionnel. Dans la France du XVIIIe siècle, l’orphelin devenu cadet à l’Académie militaire va, grâce à un mariage, grimper les échelons de la société. Soldat, diplomate, espion, amant : Aumout est tout cela à la fois. Sa vie est remplie de passion et d’intrigues, mais cela ne lui suffit pas. Il n’a qu’une seule obsession : l’art culinaire qu’il porte à son paroxysme. Alors que la société agonise sous les coups de la Révolution, tel un alchimiste prêt à toutes les expériences, Aumout cherche le goût parfait, absolu. Mais en cuisine, pas plus qu’en politique, la perfection n’est de ce monde…

Ce que j’en pense
***

On se souvient du succès mérité du Parfum de Patrick Süskind, qui retraçait le parcours de Jean-Baptiste Grenouille, meurtrier aux capacités olfactives hors-normes, dans la France du XVIIIe siècle. Jonathan Grimwood choisit la même période pour situer son roman. Son personnage s’appelle cette fois Jean-Charles d’Aumout. Il est pour sa part obsédé par la nourriture et les saveurs.
Mais le parallèle s’arrête là. Disons-le d’emblée, Le dernier banquet ne parvient pas à se hisser au niveau du Parfum, mais il n’en est pas moins intéressant pour au moins trois raisons.
Tout d’abord pour son aspect historique. En suivant l’ascension de Jean-Charles et ses pérégrinations dans le royaume, on découvre le fossé qui existait entre le peuple et la noblesse et, par quelques scènes bien détaillées, que les ferments de la Révolution ne demandent qu’à croître : « L’atmosphère rance de Versailles s’est répandue sur la France tel un brouillard nauséabond et nuisible.»
Ensuite parce que ce roman est aussi un livre de recettes et un traité sur l’alimentation. Après la scène d’ouverture sur la dégustation des scarabées et leur goût particulier, Jean-Charles va poursuivre sans relâche sa traque de tout ce qui se mange, goûtant des aliments très particuliers et consignant le tout par écrit, de façon quasi scientifique. Il dresse des tableaux suivant les saveurs à la manière d’un chimiste et n’hésite pas à demander aux conseillers du roi la faveur d’héberger chez lui les animaux qui, après avoir intéressé quelque temps le roi et sa cour, se meurent à Versailles. Il installe toute une ménagerie aux abords de son château et nous fait découvrir, par exemple, la langue de flamant rose ou le ragoût d’alligator.
Enfin parce que ce roman est aussi celui de l’ascension sociale d’un orphelin décidé d’abord à survivre puis sauvé par sa curiosité. Si on le remarque, c’est parce qu’il est habité par sa quête. S’il sauve la fille de celui qui deviendra son protecteur, c’est parce qu’il est bien décidé à goûter de la viande de loup. Si on lui confie une mission en Corse, c’est parce que l’on sait que son esprit en constamment en éveil et que pour atteindre son but il sait habilement négocier.
Malgré quelques longueurs, Le dernier banquet mérite le détour.

Citations
« Ce que nous consommons influence nos humeurs. Cette idée la fait rire. Elle m’accuse de vouloir jouer les alchimistes et ne comprend pas en quoi cette idée me blesse. Je peine à lui expliquer que je ne veux rien transformer, mais cataloguer tout ce que je goûte.
Je lui montre mes nouveaux tableaux, où j’ai regroupé les aliments en plusieurs catégories – sucrés, aigres, amers, salés – à la manière dont les chimistes groupent les éléments en gaz, métaux, non-métaux et solides. Je lui explique la coagulation des œufs, la caramélisation du sucre, et qu’un goût ajouté à un autre en synthétise un troisième, qui peut être sucré, aigre, amer ou salé. Les aliments peuvent modifier l’humeur des gens. Une femme peut devenir plus frivole, un homme, plus belliqueux ou plus clément suivant les saveurs qu’il a consommées. » (p. 280)

« Dites-moi ce que vous mangez, je vous dirai qui vous êtes … Cette phrase que j’ai écrite dans l’une de mes lettres à Jérôme, qui se vantait du boeuf et de tubercules de sa Normandie, est devenue un bon mot qui a circulé à Versailles et dont la paternité a été réclamée par d’autres.»

Autres critiques
Babelio
Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Les Rockalouves
Le choix des libraires

A propos de l’auteur
Jonathan Grimwood est romancier, auteur d’une dizaine de livres. Il est également journaliste pour différents quotidiens britanniques notamment le Times et le Guardian. Le Dernier Banquet est un best-seller traduit dans de nombreux pays. (Source : Editions Terra Nova)

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