L’Américaine

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En deux mots:
Ruth quitte la République dominicaine pour New York où elle va se former au journalisme. La jeune fille va se frotter à un Nouveau Monde, faire de nouvelles connaissances et… tomber enceinte. C’est désormais avec un fils qu’elle cherche sa place dans ses années 60 où tout va très vite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sur la route… avec Ruth

Après «Les Déracinés», Catherine Bardon nous offre le second tome de sa saga. Dans «L’Américaine» elle explore les années 60 en suivant Ruth, partie à New York pour étudier le journalisme. Passionnant!

Quel plaisir de retrouver les personnages des Déracinés et le plume alerte de Catherine Bardon. Pour ceux qui seraient passés à côté de ce beau roman, signalons qu’il est disponible en poche et retrace la saga d’une famille viennoise à partir des années trente. La belle histoire d’amour entre Wilhelm et Almah va résister à la fureur de la guerre, mais au prix de grands sacrifices et d’un exil en République dominicaine où le couple et leurs enfants vont essayer de se construire une nouvelle vie. Tout l’intérêt du roman, outre ce pan méconnu de l’histoire de la Seconde guerre mondiale, est de mêler intimement la grande Histoire avec les destins des personnages au fil des ans, comme avait si bien pu le faire Régine Deforges avec La bicyclette bleue.
Je souhaite du reste à Catherine Bardon le même succès et j’imagine fort bien les prochains tomes qui nous conduiront jusqu’aux années 2000…
Mais n’anticipons pas et revenons-en à «L’Américaine». Nous sommes en septembre 1961, au moment où Ruth, la fille d’Almah choisit de quitter son île pour rejoindre sa tante, son oncle et son cousin Nathan à Brooklyn. Elle entend mettre ses pas dans ceux de son père disparu et devenir journaliste. Pour cela, elle a étudiera à l’Université de Columbia tout en effectuant un stage au Times.
Sur le paquebot qui va le mener jusqu’à la grande pomme, elle rencontre Arturo, un jeune homme qui rêve d’une carrière de musicien et avec lequel elle va se lier d’amitié.
Si Ruth est accueillie avec grand plaisir à New York, elle ne peut éviter de ressentir le mal du pays. Sa mère et son frère qui font face aux soubresauts politiques dans un état qui essaie de se débarrasser d’une dictature et, après une brève parenthèse de pouvoir plus démocratique, va finir par retrouver ses anciens démons avec l’aide des … États-Unis qui ne vont pas hésiter à intervenir militairement.
Bien décidé à prouver à tous qu’elle a fait le bon choix, Ruth va s’accrocher et avec l’aide d’Arturo, de Debbie, sa copine d’université et l’affection de son cousin Nathan, découvrir un pays qui se transforme lui aussi à grande vitesse. Après l’épisode de la baie des cochons, on voit la Guerre froide prendre un tour plus radical et en parallèle, la contre-culture se développer. On voit la beatlemania et les drogues débarquer. On voit émerger Martin Luther King et John F. Kennedy avant qu’ils ne finissent tous deux abattus. C’est dans ce contexte que Ruth va faire la connaissance de Chris, un beau jeune homme qui rêve de Prix Pulitzer,de se rendre sur les points chauds de la planète pour témoigner de cette histoire en mouvement. Une énergie qui séduit Ruth, même si elle se rend compte qu’elle ne viendra qu’en seconde position dans la liste des passions de celui qui se rêve en nouveau Capa.
Un tragique accident de voiture va mettre une fin abrupte à cet amour, quelques semaines après qu’un médecin ait confirmé à Ruth qu’elle était enceinte.
Un choc terrible qui va pousser la jeune fille à fuir. Car elle reste une déracinée, toujours à la recherche de ses racines. Ne pouvant se résoudre à rentrer en République dominicaine, elle choisit un Kibboutz en Israël.
Y trouvera-t-elle la paix intérieure? Je vous laisse le découvrir tout en soulignant le côté addictif de l’écriture de Catherine Bardon, ce que les américains nomment un page turner et que j’appellerai pour ma part un bonheur de lecture!

L’Américaine
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
465 p., 20,90 €
EAN 9782365694445
Paru le 07/03/2019

Où?
Le roman se déroule en République dominicaine, aux Etats-Unis ainsi qu’au Mexique et en Israël.

Quand?
L’action se situe 1961 à 1966.

Ce qu’en dit l’éditeur
Septembre 1961. Depuis le pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York, l’université, un stage au Times. Une nouvelle vie… Elle n’en doute pas, bientôt elle sera journaliste comme l’était son père, Wilhelm.
Ruth devient très vite une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l’amitié et des amours. Des bouleversements du temps aussi : l’assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre culture, l’opposition de la jeunesse à la guerre du Viêt Nam…
Mais Ruth, qui a laissé derrière elle les siens dans un pays gangrené par la dictature où la guerre civile fait rage, s’interroge et se cherche. Qui est- elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d’adoption ? Où va-t-elle construire sa vie, elle dont les parents ont dû tout fuir et réinventer leur existence ? Trouvera-t-elle la réponse en Israël où vit Svenja, sa marraine ?
Entrelaçant petite et grande histoire, explorant la question de l’exil et de la quête des racines, Catherine Bardon nous livre une radiographie des États-Unis des années 1960, en poursuivant la formidable fresque romanesque inaugurée avec Les Déracinés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Le Jardin de Natiora
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Partagelecture (Lalyre)


Bande-annonce de «L’Américaine» de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous pleurez, mademoiselle
Septembre 1961
Je partais. C’était ce que je voulais et c’était un déchirement. J’étais là, seule, sur le pont d’un paquebot en partance. Sonnée par la mort idiote de mon père, j’avais pris la décision d’abandonner mes études, de quitter ma famille et de me lancer dans l’inconnu.
La sirène retentit. Deux remorqueurs éloignèrent imperceptiblement le bateau du quai. Nous avancions lentement dans l’embouchure du río Ozama. J’agrippai du regard la silhouette d’Almah, petit point évanescent dans la foule massée sur le môle hérissé de hangars et de grues. Je me rendais compte que je lui en avais voulu d’avoir dû prendre son parti contre mon père au moment de leur séparation. Elle n’était pas loin d’être une mère parfaite, et je lui en voulais pour ça aussi. Une partie de ma révolte venait de là.
Une partie seulement.
La trahison de mon père avait fait voler en éclats ma quiétude et remis en cause mes certitudes.
Je cherchai en vain des mots à mettre sur mes émotions. Ils étaient tous sans nuances et bien loin de pouvoir exprimer ce mélange perturbant d’exaltation et d’arrachement poignant que je ressentais au moment de quitter l’île de mon enfance.
« On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes1. Ça y est, tu prends ton envol, ma chérie. » Les dernières paroles de ma mère résonnaient dans ma tête, tandis qu’appuyée au bastingage, à la poupe du steamer de la Santo Domingo Line, je regardais le rivage de mon pays s’estomper lentement dans le rougeoiement du soleil couchant. Sous les tropiques, le soleil se couche ainsi, dans une débauche de couleurs flamboyantes qui me fascine à chaque fois. Mais ce soir-là, j’avais bien d’autres émotions à digérer. Il s’était passé tant de choses ces derniers mois. Ma vie s’emballait comme un cheval fou que rien ne semblait pouvoir arrêter.
Mon père, mon héros, nous avait abandonnés. Il était mort dans un accident si stupide que c’en était risible. Je me demandais s’il n’y avait pas un dieu quelque part qui se moquait de nous et j’en voulais à la terre entière. La shiv’ah, que j’avais tant redoutée, avait eu cela de salutaire qu’elle avait effacé les fausses notes entre nous. En une semaine de deuil, nous avions fait table rase des désaccords du passé.
J’avais laissé tomber mes études d’infirmière et à vingt et un ans je n’avais aucune certitude quant à mon avenir. Mon frère était tombé amoureux. Il en pinçait sérieusement pour Ana Maria. La preuve, je n’avais eu droit à aucune de ces confidences dont il était coutumier quand il entamait un nouveau flirt. Sa discrétion était alarmante, pire qu’un aveu. C’était évident, il était mordu. Je m’étais préparée au jour où une femme me volerait Frizzie, je m’étais promis de ne pas être jalouse et c’était raté. Quant à ma mère, elle contenait son chagrin et faisait bonne figure. Mais je ne lui donnais pas six mois pour déserter. Ce serait trop dur pour elle de rester à Sosúa où tout lui rappelait mon père. Almah allait repartir en Israël rejoindre Svenja, ma marraine et sa complice de toujours, j’en aurais mis ma main au feu.
Autant dire que mon univers explosait. Mon magnifique équilibre s’écroulait. À cause d’une vache ! Un stupide bovin qui batifolait sur une piste poussiéreuse par une nuit sans lune.
Je regardais disparaître le pays de mon enfance, cette île tropicale où les morsures de l’histoire m’avaient fait naître. Mon pays malade, gangrené, chahuté par les luttes intestines pour la succession du tyran assassiné. La répression avait frappé jusque dans notre Éden bucolique, où nous nous croyions à l’abri des métastases de la dictature. Sosúa avait été bombardée deux ans plus tôt. Et en août dernier, un de nos docteurs et un ingénieur avaient été assassinés par l’arrière-garde de Trujillo dans une rue du Batey. Tirés à bout portant, en plein jour, comme des lapins. Un double règlement de comptes politique qui avait glacé d’horreur toute notre communauté. Nous ignorions qu’ils appartenaient à un réseau de résistance. Une chape de plomb s’était abattue sur le village, un couvre-feu avait été imposé, plus personne n’osait sortir la nuit. Markus prédisait que le pire était à venir et que nous allions devoir affronter des heures bien sombres. Maman avait précipité mon départ. Elle préférait me savoir à l’abri à New York, le temps que les choses se tassent.
La côte dominicaine s’estompait peu à peu dans la nuit tombante. Le sillage d’écume, comme un fil ténu tendu vers la terre, s’évaporait à mesure que nous gagnions la haute mer. Bercée par le lancinant ronronnement des moteurs et les oscillations du navire, je pensais avec angoisse à l’inconnu qui m’attendait. Tout ce qui était moi, tout ce qui m’avait faite s’effaçait, pour laisser la place à une nouvelle vie. Qui restait à inventer.
— Vous pleurez mademoiselle?
Perdue dans mes pensées, je n’avais pas senti que des larmes ruisselaient sur mes joues. Ni que quelqu’un se tenait à mes côtés. J’étais prise en flagrant délit de sensiblerie. Je foudroyai du regard l’importun avant de me raviser. Il avait vingt ans tout au plus, un grand corps dégingandé poussé trop vite. Un air gentil et sincèrement préoccupé se lisait sur son visage poupin encadré de boucles brunes. S’il pensait que son costume et ses grosses lunettes en écaille lui donnaient un air viril et mature, il se trompait. Je pouvais être rassurée sur un point, je n’étais pas la victime d’un coureur de jupons. Ou alors très maladroit et vraiment pas sûr de lui. Je secouai la tête en essuyant mes joues d’un revers de la main et lui lançai un sourire crâne.
— Ce n’est rien! Juste l’émotion du départ!
Il approuva en hochant la tête avec conviction.
— Moi aussi, je suis bouleversé de quitter mon pays. C’est un endroit magnifique, vous savez!
Comme si je ne le savais pas ! Son pays était aussi le mien. Même si je n’avais pas l’air d’être ce que j’étais : une Dominicaine. À cause de mes cheveux blonds et de mes yeux clairs qui trahissaient mes origines européennes. Je décidai de lui clouer le bec et lui lançai avec mon meilleur accent du Cibao, histoire de mettre les choses au point :
— Claro, nuestro país es mágico!
Il répondit, la voix étonnée et l’air désarçonné :
— Vous êtes dominicaine? Ça alors, à vous voir on ne dirait pas!
Je me retins de répliquer vertement qu’il devait apprendre à se défier des apparences et à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de s’exprimer. Je lui répondis par un haussement d’épaules désabusé comme s’il s’agissait d’une évidence, puis je tournai le dos à mon jeune compatriote, pour couper court à toute tentative de conversation.
— Je vous ai dérangée, je suis désolé, veuillez m’excuser, bredouilla-t-il confus.
Au moins, il était bien élevé. « Vous pleurez mademoiselle » m’abandonna à ma mélancolie et partit offrir sa sollicitude à un autre passager. Je me replongeai dans ma rêverie tandis que la nuit enveloppait le paquebot d’une tiède caresse. Le ciel scintillait de milliers de points lumineux. Levant le nez, je cherchai mes amies les étoiles, les trois points brillants de la ceinture d’Orion, l’étoile de Ruthie et les étoiles jumelles de mes parents. »

Extrait
« Avant de partir, j’avais fait un pèlerinage d’adieux aux lieux chéris de mon enfance. Sur la plage, j’avais pataugé jusqu’aux pilotillos et je m’étais hissée sur le haut d’une pile; le menton sur les genoux remontés contre ma poitrine, j’avais contemplé le coucher du soleil, savourant cet éternel spectacle chaque jour renouvelé, en sachant d’avance à quel point cela allait me manquer. Derrière la poste, j’avais tourné autour du grand tamarinier qu’enfants nous escaladions comme des singes. Dans le parc, avec la complicité de la nuit, j’avais caressé le tronc du vieux flamboyant aux fleurs rouges où le cœur avec nos quatre initiales, FLSR, gravé avec la pointe d’un canif, résistait aux assauts des années. Il était grand temps de tourner la page. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle est l’auteure de guides de voyage et d’un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. En 2018, elle a signé son premier roman, Les Déracinés, paru aux Escales. (Source : Éditions Les Escales)

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Antonia – journal 1965-1966

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Antonia se sent prisonnière d’un mari qui l’oppresse et entend la réduire à un rôle de mère et de maîtresse de maison. Le déclic va arriver avec une boîte d’archives découverte à la mort de sa grand-mère. En retrouvant ses racines, elle va trouver le moyen de coucher sur le papier son mal-être et s’en émanciper.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le journal comme outil d’émancipation

Gabriella Zalapi a trouvé une façon originale d’entrer en littérature. Elle a imaginé un journal illustré de photos de famille pour raconter la vie d’Antonia dans les années soixante et transcrire la chronique d’une émancipation.

Arrêtons-nous une seconde sur le genre littéraire choisi par Gabriella Zalapi pour son premier «roman». Le journal intime, en rassemblant les «trois je», c’est-à-dire le «je» de l’auteur, celui du narrateur et celui du personnage principal donne davantage de force au récit. Il est aisé de s’identifier ou d’entrer en empathie avec la rédactrice, surtout quand des photos d’archives – comme c’est le cas ici – viennent conférer davantage d’authenticité à la chronique proposée. Les dates au début de chacune des entrées permettent de parfaitement situer l’action dans le temps, au milieu des années 60, et de nous projeter à cette période.
Nous voici donc le 21 février 1965, au moment où Antonia prend la plume pour dire son mal-être. Son mari entend la confiner à un rôle de maîtresse de maison et n’hésite pas à la sermonner dès qu’elle déroge à sa mission. Frieda, la nurse, entend s’arroger un droit exclusif sur l’éducation de son fils Arturo, lui interdisant – entre autres – d’allaiter et de le garder auprès d’elle durant la nuit. Quelques rares dîners mondains lui offrent un peu de diversion: «Je ne serai plus seule avec cette bouche qui mastique bruyamment. Avec cette tête qui se penche si bas sur l’assiette qu’elle pourrait se décrocher et se noyer dans le gaspacho.»
Le testament de Nonna va lui apporter le moyen d’oublier quelques instants ce sentiment d’oppression en lui offrant de se replonger dans l’histoire familiale via une boîte remplie de documents et de photos. Comme par exemple celle du second mariage de sa mère: «Dans une enveloppe vierge, j’ai trouvé la photo de mariage de Maman et de Henry, qui avait eu lieu à l’ambassade de Nassau. C’est aux Bahamas qu’elle a trouvé son deuxième mari. Combien de temps après la mort de Papa? Quelques mois? Peu après, Maman m’a annoncé qu’elle était enceinte de Bobby, ce demi-frère, ce petit putto. Son arrivée a tout modifié: j’étais devenue un rappel encombrant d’une vie passée, il fallait que ma naissance reste un acte invisible. J’ai littéralement sursauté en revoyant le visage d’Henry. Le jour de leur mariage, Maman, avec une voix mielleuse, m’avait dit: « C’est lui ton nouveau papa. Il faudra l’appeler Daddy. »»
On l’aura compris, la belle vie espérée est vite devenue une prison dorée. Le miel s’est transformé en fiel. Mais dire les choses et poser sur le papier un diagnostic implacable apporte déjà une voie vers davantage de liberté. Le constat nourrit la volonté, donne de la force. Et si quelquefois, le doute s’installe, c’est plutôt dans l’envie de trouver le mot juste que de renoncer à la liberté. Quitte à en payer le tribut.
En creusant l’histoire d’Antonia et de sa famille – sans oublier de la romancer ici et là – Gabriella Zalapi anon seulement fait un travail de généalogiste et d’historienne, mais aussi admirablement illustré le combat d’une femme prête à tout pour se défaire de ses chaînes. Fort, violent et sans aucun doute jubilatoire.

Antonia (Journal 1965-1966)
Gabriella Zalapi
Éditions Zoé
Roman
112 p., 12,50 €
EAN 9782889276196
Paru le 03/01/2019

Où?
L’histoire se déroule principalement en Sicile, à Palerme et en Suisse, à Genève. On y évoque aussi le Nord de l’Angleterre, les Bahamas, Buenos Aires, Vienne, Kitzbühel et Innsbruck, Florence et Londres.

Quand?
L’action se situe en 1965 et 1966. On revient aussi sur les générations précédentes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Antonia est mariée sans amour à un bourgeois de Palerme, elle étouffe. À la mort de sa grand-mère, elle reçoit des boîtes de documents, lettres et photographies, traces d’un passé au cosmopolitisme vertigineux. Deux ans durant, elle reconstruit le puzzle familial, d’un côté un grand-père juif qui a dû quitter Vienne, de l’autre une dynastie anglaise en Sicile. Dans son journal, Antonia rend compte de son enquête, mais aussi de son quotidien, ses journées-lignes. En retraçant les liens qui l’unissent à sa famille et en remontant dans ses souvenirs d’enfance, Antonia trouvera la force nécessaire pour réagir.
Roman sans appel d’une émancipation féminine dans les années 1960, Antonia est rythmé de photographies qui amplifient la puissante capacité d’évocation du texte.

Les critiques
Babelio
Télérama (Marine Landrot)
En attendant Nadeau (Jeanne Bacharach)
L’Express (Estelle Lenartowicz)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff – suivi d’un entretien avec l’auteur)
Des mots de minuit (Lecture Alexandra Lemasson)
Le Blog de Francis Richard 


Gabriella Zalapì présente son premier roman Antonia. Journal 1965-1966 © Production Éditions Zoé

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 21 février 1965
Ce matin, lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais incapable de bouger. Mon corps semblait s’être dissous dans les draps et baignait dans une sueur toxique. Ce n’est qu’en entendant la gouvernante – Nurse comme elle désire être nommée – que j’ai sauté du lit. Elle était sur le pas de la porte avec Arturo. Où allez-vous? «Nous allons à l’école, of course», a-t-elle dit de son petit air choqué. Elle m’a pratiquement claqué la porte au nez. Puis je me suis souvenue qu’hier soir au dîner, j’avais promis à mon fils de l’emmener en classe ce matin. J’ai eu honte.

3 mars 1965
Je perds mes cheveux. J’ai des migraines. Je grossis à vue d’œil et ne rentre plus dans mes habits. Ma nouvelle habitude : dès que Franco part travailler, j’étends des draps noirs sur les miroirs.
Hier il m’a reproché de ne pas savoir donner des ordres aux domestiques. D’être trop gentille avec eux. Il y avait du mépris dans sa voix. En disant trop gentille, il a bien décomposé les syllabes et des bulles de salive s’accumulaient sur les côtés de sa langue qui roulait. Il persiste à appeler Maria «la bonne».

4 mars 1965
Nurse m’épie l’air de rien avec sa tenue d’infirmière. J’aurais dû la faire partir dès le début. C’est elle qui m’a interdit d’allaiter Arturo et de le garder près de moi la nuit. Elle a pris trop de place entre lui et moi, avec son chignon parfait, sa peau lisse, sa petite moustache drue, ses règlements, ses yeux bleu glace.

12 avril 1965
Rendez-vous ce matin à 9h au cabinet du notaire Via Cavour avec Oncle Ben. Nous avons finalement résolu les derniers petits conflits liés au testament de Nonna.
Tout s’est passé dans le calme. J’étais anesthésiée. J’ai hérité de ce qui revenait à Papa: une importante somme d’argent, la moitié des meubles de Villa Clara (où vais-je les mettre?) et les six appartements de Florence (une entrée d’argent mensuelle). Cette affaire qui a traîné si longtemps est finalement close. Je suis heureuse de savoir que jamais je ne dépendrai financièrement de Franco.
Chez le notaire, j’ai réalisé que cinq ans se sont écoulés depuis la disparition de Nonna. Pourtant je me surprends encore, quand le téléphone sonne, à croire, à espérer entendre sa voix. Et cette sidération qui suit. Cette déception.
Quand est-ce que je reverrai Oncle Ben? À l’aéroport, j’ai mesuré à sa démarche combien il a vieilli. Lui rendre visite à Londres absolument.

30 avril 1965
Dîner à la maison avec Valentina, Felice, Matilde et époux.
Menu:
Timbalines de macaronis à la sauge
Filets de soles à la Diplomate
Petits pains de foie gras à l’aspic
Salade Jockey-Club
Mousse aux abricots
Ces dîners mondains sont une manière de faire diversion aux interminables tête-à-tête avec Franco. Je ne serai plus seule avec cette bouche qui mastique bruyamment. Avec cette tête qui se penche si bas sur l’assiette qu’elle pourrait se décrocher et se noyer dans le gaspacho. Ce soir, pas de «Quoi, qu’est-ce que tu as dit?»

5 mai 1965
Je suis allée récupérer les cartons de Nonna. Franco a fait la grimace en constatant que j’ai condamné une pièce de la maison pour les entreposer. Oncle Ben m’a dit avant de partir que je ne trouverais rien là-dedans. «Il n’y a que de vieilles lettres dans ces boîtes, de vieilles photos.» Je les soupçonne de contenir des trésors. Le déménageur, que j’ai heureusement croisé dans l’entrée, m’a appris que le reste des meubles sera livré mercredi. Il a rendez-vous au cabinet de Franco à 11 heures pour y déposer deux bibliothèques et un bureau. Ensuite, ils iront ensemble chez les parents de Franco pour y laisser d’autres choses (le déménageur n’a pas su me préciser quoi). In fine ils viendront ici. Cette répartition est exclue. Franco a organisé un pillage.

10 mai 1965
Franco, avec son dos de prêtre, m’exaspère. Je n’en peux plus:
de ses petits gestes maniaques lorsqu’il plie ses habits
de sa manie de se moucher bruyamment avant de se coucher
de ses affreux pyjamas rayés, cadeaux de sa mère
de ses crachats sonores lorsqu’il se lave les dents
de son corps blanc et flasque
Avant, pour l’éviter, j’invoquais une excuse en m’éclipsant de la chambre, maintenant je ne dis plus rien. La répétition a engendré un silence complice. Je sors et vais m’asseoir au pied du lit d’Arturo qui dort comme un petit ange. Dans la pénombre, son visage et son souffle m’apaisent. Lorsque je quitte Arturo, cette sorcière de Nurse ouvre immanquablement la porte et me demande d’une voix basse et pourtant aiguë « Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ? »
J’ai repensé à ce mot, « Nurse ». Je réalise qu’il contribue à mon sentiment de vivre avec une étrangère. Elle reste impénétrable. Qui est cette Frieda? Oui, elle a de la famille dans le Nord de l’Angleterre ; oui, elle aime la musique classique ; oui, elle suit un régime très strict; oui, elle va à la messe tous les matins. Franco dit «Qu’elle fasse son métier, c’est tout ce qu’on lui demande.» Il l’a recrutée via une agence très réputée de gouvernantes professionnelles et elle exerce ce métier depuis trente ans. Et alors? Je rate des occasions d’aimer mon fils.
A faire:
Aller chez le coiffeur
Acheter les médicaments pour Arturo
Commander du champagne
Lampe »

À propos de l’auteur
Anglaise, italienne et suisse, Gabriella Zalapi a vécu à Palerme Genève, New York, habite aujourd’hui Paris. Ses longs séjours à Cuba et en Inde ont également été déterminants pour donner corps à l’une de ses préoccupations essentielles : comment une identité se construit ? Artiste plasticienne formée à la Haute école d’art et de design à Genève, Gabriella Zalapì puise son matériau dans sa propre histoire familiale. Elle reprend photographies, archives, souvenirs pour les agencer dans un jeu troublant entre histoire et fiction. Cette réappropriation du passé, qui s’incarnait jusqu’ici dans des dessins et des peintures, Gabriella la transpose cette fois à l’écrit et livre son premier roman, Antonia, sensible et saisissant. (Source : Éditions Zoé)

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Les Mains de Louis Braille

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En deux mots:
La vie de Louis Braille passionne la narratrice qui décide d’en faire un film. On la suit tout au long de l’écriture du scénario et de ses découvertes avec, en parallèle, le récit de la vie de l’inventeur de l’écriture pour aveugles.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La scénariste emportée par son sujet

Hélène Jousse résume parfaitement son premier roman en disant qu’il s’agit de l’histoire «d’une scénariste qui se met à l’écriture d’un film sur Braille et qui, en découvrant la vie de cet enfant, va voir sa propre vie transformée.»

Ce qui est formidable avec le premier roman d’Hélène Jousse, c’est qu’il nous offre plusieurs portes d’entrée, toutes aussi passionnantes les unes que les autres. Il y a d’abord celle qui nous fait découvrir Constance, la narratrice. La vie ne l’a pas épargnée puisqu’elle se retrouve désormais seule après le décès de son mari et va tenter d’apaiser sa douleur dans le travail. Une situation particulière qui va lui permettre, presque inconsciemment, de développer une sensibilité très particulière pour le sujet du film qu’elle prépare, un biopic consacré à Louis Braille, l’inventeur du système d’écriture pour aveugles qui porte aujourd’hui son nom. Et dont Thomas, le réalisateur, va profiter.
Car Constance est scénariste. En la suivant, on va pouvoir découvrir comment se construit un film, comment un scénario s’étoffe, quel travail de repérage est nécessaire et comment on tente de remplir les lacunes d’une biographie. Aurélien, jeune recherchiste, va ici s’avérer d’un précieux secours. C’est notamment lui qui va apprendre à Constance le curieux marché passé entre l’État et la commune natale de Louis Braille: son corps est au Panthéon, ses mains sont à Coupvray.
Hélène Jousse a eu la bonne idée de nous offrir un roman dans le roman. Il nous ramène au tout début du XIXe siècle, à ce jour funeste où le petit Louis s’amuse dans l’atelier de bourrelier de son père et se crève un œil avec un poinçon. Une blessure si vive qu’elle va entraîner la perte de son œil et, quelques jours plus tard, la perte de sa vue. Mais Louis est un garçon curieux, avide de savoir et à six ans, au fond de la classe, son instituteur ébahi découvre qu’il a enregistré les fondamentaux de l’arithmétique, de la grammaire, de l’histoire et de la géographie. Avec l’aide du curé, puis d’un nobliau de province, il est accepté à Paris, dans le seul établissement accueillant les jeunes aveugles. En fait, il s’agit d’un endroit insalubre où les élèves tombent comme des mouches. Mais là encore, Louis résiste aux difficiles conditions de vie et à la cruauté de l’équipe dirigeante.
Il trouve d’une part du soutien auprès de Gabriel, un collègue avec lequel il s’entend à merveille – «Les deux forment un tandem incroyablement performant. Ils se sont trouvés.» – et d’autre part auprès du concierge qui brave le règlement et sa hiérarchie pour venir en aide aux pensionnaires. Il s’arrange par exemple pour donner de l’argile à Louis lorsqu’il est mis au cachot pour qu’il puisse passer le temps en façonnant la Terre (quand on sait qu’Hélène Jousse est aussi sculptrice, on imagine le plaisir qu’elle a dû éprouver en imaginant cette scène). Mais ces petites lueurs d’espoir ne peuvent enrayer l’inexorable déclin d’une institution si mal gérée. Le miracle va se produire en 1821, avec l’arrivée d’un nouveau directeur.
Ce dernier va transformer le système éducatif en place et notamment proposer à Charles Barbier de La Serre de faire un exposé sur son système de codage par points mis au point pour l’armée.
Gabriel et Louis s’enthousiasment, mais doivent bien vite se rendre à l’évidence: «celui qui voit ne peut avoir la moindre idée de l’île noire dans laquelle ils vivent, ni des passerelles nécessaires pour rejoindre le continent des voyants.» Quelques mois plus tard le «procédé pour écrire les paroles, la musique et le plain-chant au moyen de points, à l’usage des aveugles et disposés pour eux» est créé.
Constance parviendra-t-elle à vendre son histoire? Le film Les Mains de Louis Braille verra-t-il le jour? Je vous laisse le découvrir, tout comme le destin réservé à Louis Braille à la suite de son invention. Attendez-vous à quelques surprises!

Les mains de Louis Braille
Hélène Jousse
Éditions JC Lattès
Roman
350 p., 19 €
EAN 9782709661560
Paru le 06/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Mais aussieht à Coupvray.

Quand?
L’action se situe de nos jours. On y évoque aussi le döbut de XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Veuve depuis peu, Constance, la quarantaine, auteur de théâtre à succès, se voit confier l’écriture d’un biopic sur Louis Braille par son producteur et ami Thomas. Assistée d’Aurélien, mystérieux et truculent étudiant en histoire, elle se lance à cœur perdu dans une enquête sur ce génie oublié, dont tout le monde connaît le nom mais si peu la vie.
Elle retrace les premières années de Louis Braille, au tout début du XIXe siècle, ce garçon trop vif qui perd la vue à l’âge de trois ans à la suite d’un accident. Déterminé à apprendre à lire, il intègre l’Institution royale des jeunes aveugles. Mais dans ce bâtiment austère et vétuste, où les petits pensionnaires sont élevés à la dure, nul n’entend leur enseigner la lecture. Et pour cause: il n’existe aucune méthode. Constance découvre le combat de Louis pour imaginer la lecture au bout des doigts, jusqu’à l’invention, a même pas dix-huit ans, du système qui a révolutionné depuis la vie de tous les aveugles.
Dans ce roman, hommage à ce garçon dont le génie n’avait d’égale que la modestie, Hélène Jousse entremêle les vies et les époques et explore la force de l’amour, sous toutes ses formes. Avec une question qui affleure : qu’est-ce qu’un destin, sinon une vie qui fait basculer celle des autres?

68 premières fois
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Luchon Mag (entretien avec Hélène Jousse)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Scénario scène 1. Trois ans. Coupvray.
C’est un jour de juillet pluvieux. Un matin de l’été 1812. Depuis l’aube, les averses ont succédé aux éclaircies. Louis aime la pluie parce qu’elle réunit sa famille. Quand il pleut, sa mère renonce à aller au champ et reste à l’abri avec lui et sa sœur aînée. Parfois, son père aussi cède à l’attrait de cette intimité tendre et chaude, au cœur de sa maison. Il abandonne son atelier et les rejoint autour de la cheminée, tel l’avare s’assurant que son trésor n’a pas disparu.
Depuis le jour où sa mère, impérieuse et joueuse, a fait arrêter la diligence de Meaux en pleine campagne pour qu’il puisse écouter les gouttes d’eau s’écraser sur le plafond entoilé de la calèche, Louis raffole du bruit de la pluie. Toute sa vie, il continuera à l’aimer. Sa bonne nature ne connaît pas la rancune.
Mais aujourd’hui, malgré l’orage, sa mère n’est pas là, contrairement à son habitude. Obligée d’aller vendre ses légumes au marché, elle n’a pas voulu qu’il l’accompagne, de peur qu’il ne prenne froid. Elle l’a laissé sous la surveillance de son mari, dans l’atelier où l’enfant adore fureter.
Louis aime se lever très tôt et prendre une longueur d’avance sur le jour naissant, sur ses parents et sa sœur qui sommeillent encore. Il fouine. Les objets et leur mystérieux ballet l’intriguent. Les choses lui en apprennent beaucoup sur les gens. Tout semble lui dire quelque chose. Alors, dans son petit monde de tout petit enfant, il ne néglige rien, et tout devient grand.

M. Braille termine de coudre un harnais pour le notaire, qui ne va pas tarder à lui amener son cheval. On le dit consciencieux et habile, et les gens viennent de loin pour le faire travailler, lui, et pas un autre. Louis le voit. Il en est fier. Le bourrelier aime son métier qui mobilise ses mains mais aussi, dans la conscience que nécessite chaque geste, le meilleur de son esprit.
Le petit garçon reste là, à regarder son père au travail. Ce ne sont pas les gestes d’un artisan adroit qu’il voit mais une danse toujours nouvelle et chaque fois aussi distrayante. Le visage à hauteur d’établi, Louis observe les mains de son père s’envoler, se refermer sur un outil, puis se reposer sur le cuir tendre. Ses deux bras merveilleusement articulés se plient et se déplient en rythme pour affûter, couper, piquer, tordre, étirer, lustrer. Le buste, léger et vif, s’ajuste avec souplesse, accompagnant chaque geste. Louis contemple ce beau géant en branle au-dessus de lui.
L’enfant regarde fasciné le corps solide de son père, comme un monde en soi. Il y voit une splendide mécanique capable de reconstruire, s’il le fallait, la grande mécanique qui l’entoure. Louis, âgé de trois ans – trois ans et demi, précise-t-il –, a le regard dilaté par l’admiration qu’il ressent pour ce puissant humain qui, non seulement existe, mais par bonheur l’aime, lui, si petit. Alors, il se dit que ça n’est pas rien ce qu’il est, puisque le colosse se penche si bas et si souvent vers lui. Et cela le rend heureux, simplement et profondément heureux d’avoir le droit d’être là.
Ils ont passé la matinée ensemble dans l’atelier, – un de ces moments de l’enfance où le temps semble s’étirer, où la félicité de l’instant contamine l’instant d’après, où le bonheur nous laisse croire qu’il ne se sauvera jamais.
M. Braille quitte un instant son établi pour fixer le harnais à l’encolure du cheval de son client qui l’attend dehors, déjà trempé. Louis se retrouve seul. Seul au monde dans le monde de son père qu’il croit être déjà le sien. Après avoir longuement promené son regard autour de lui, il commence à toucher les objets de cuir fabriqués par son père. Puis les objets qui fabriquent les objets, ses précieux outils, prolongements de la main paternelle. Et puis, il se prend pour son père… Comment faire autrement ?
Debout, hissé sur le tabouret tournant, il saisit d’une main un morceau de cuir, et de l’autre le poinçon de métal que maniait l’artisan. Il va aider son papa, continuer son travail. Et il sera fier de lui. Louis entend sa voix grave dans la cour. Rassuré, il décide d’imiter le mouvement qu’il a vu faire tant de fois. Miracle, l’outil lui obéit. Il s’aperçoit qu’il reproduit sans mal le geste du bourrelier. Alors il recommence. Il en est stupéfait. Comme si sa main savait déjà. Il regarde le morceau de cuir poinçonné. Il pousse un soupir de satisfaction, se relâche, et, à cette seconde précise, le tabouret vrille et emporte son corps. Dans sa chute, la pointe qu’il serre encore dans sa main se plante dans son œil. Un hurlement déchire l’espace qui le sépare de son père. La minute suivante, Simon est là, tenant dans ses bras un petit garçon inanimé, le visage en sang. Cet enfant est le sien. Cette minute de trop, Simon ne se la pardonnera jamais. Elle va pourtant faire de la vie de son fils un destin. Qu’est-ce qu’un destin, sinon une vie qui fait basculer celle des autres? »

Extraits
« Carnet rouge de Constance
Thomas, c’est lui qui a tout déclenché. Il a toujours taillé dans le réel comme on taille dans un bloc de marbre. Jamais un coup de ciseau hésitant.
J’avais rendez-vous avec lui le lendemain de ma visite au Panthéon pour discuter de l’achat des droits de ma dernière pièce, qu’il voulait adapter au cinéma. Et là, sans doute pour parler d’autre chose que de boulot, je lui ai raconté Louis Braille, l’accident, l’infection, l’enfant inventeur, la tombe gravée en braille, la vieille dame et sa main tendre sur mon épaule, et tout ce que je sais et aime déjà de Louis. J’en avais les larmes aux yeux. Cet enfant génial me touche davantage que je ne l’aurais cru. Thomas m’a écoutée sans un mot, bouche bée, puis m’a posé quelques questions précises et inattendues, comme il en a le don.
Après notre déjeuner, Thomas m’a invitée à le suivre dans son bureau. Il est soudain devenu grave et m’a parlé comme si je n’avais pas le choix. Ne pas décider convenait tout à fait à ce moment vertigineux de ma vie. Ne rien vouloir. Que l’on veuille pour moi. J’étais prête à accepter n’importe quelle proposition décente qui me maintienne dans le courant de la vie. Par chance, ç’a été celle-ci. « Constance, faites-moi un scénario de la vie de Braille », m’a-t-il demandé comme s’il m’avait dit « Faites-moi un enfant ». Il a continué, pragmatique : « J’aurai des financements si le film est prêt pour le festival de Cannes. Il va falloir faire vite. Vous avez deux mois, Constance. C’est une vraie course contre la montre. C’est vous et personne d’autre que je veux. »

« Je ne parviens plus à écrire. Cela m’est déjà arrivé, mais cela ne m’inquiète pas toujours autant. J’y suis depuis un mois. Je suis partie bille en tête. J’ai d’abord lu tout ce que je pouvais, pas grand-chose finalement, car peu de gens se sont penchés sur son destin. Je ne me l’explique pas. Quelques-uns de ses contemporains ont parlé de Louis dans des notes biographiques: Pignier, Coltat, Roblin sont de ceux-là. Gabriel, son fidèle ami, n’en a pas eu le temps car il a suivi Louis dans la mort et pour la même raison. Ces récits nourrissent le précieux ouvrage de Pierre Henri écrit dans les années 1950 avec un soin méticuleux et un respect scrupuleux de la vérité. Depuis, un Américain C. Michael Mellor a rassemblé lettres et documents pour retracer, au plus juste, la vie de Louis. J’ai pris des notes sur les notes, j’ai gribouillé des carnets, j’ai tracé des croquis, l’ai dessiné le plan de l’Institut, j’ai résumé, j’ai extrapolé, j’ai composé des scènes, j’ai écrit un synopsis pour les mettre dans l’ordre. Puis cet ordre m’a déplu. Je l’ai reconstruit autrement et encore autrement. »

« Les Mains de Louis Braille, voilà Aurélien le titre du film, et la pierre d’angle de notre récit! Tout repose sur les mains de Louis, ce sont des mains qui voient, ce furent les premières mains à lire, c’est un morceau de corps glorieux qu’on s’arrache, c’est la nuit qu’on traverse. Elles ne lui appartiennent plus dès lors qu’elles deviennent un symbole.» Je ne m’arrêtais plus. J’étais enflammée. «Les mains de Louis Braille ne sont pas des mains, elles sont la prunelle des yeux du monde aveugle!» J’exultais. Moi aussi je me les appropriais, d’emblée, d’instinct. »

« Je venais de plonger dans un autre monde, de comprendre ce qui depuis deux ans me faisait défaut: je n‘étais pas aveugle. Pour avoir accès au braille, il faut ne pas voir. Voir empêche de lire du bout des doigts. Le code inventé par Louis est génial car il fait de la pulpe du doigt une tête de lecture. D’abord lente, elle gagne en vitesse après des mois d’apprentissage pour finir par avoir la vitesse d‘un œil qui parcourt une ligne. Le professeur aveugle m’avait ouvert les yeux sur cette évidence. C’est en me les fermant qu’il y était parvenu. »

À propos de l’auteur
Hélène Jousse est sculptrice. Elle enseigne son art aux autres, et en particulier aux enfants. Il y a trois ans, un jeune homme aveugle depuis quelques mois est venu lui demander de l’aider à sculpter. Pour elle, un monde s’est ouvert. Les Mains de Louis Braille est son premier roman. Elle vit à Paris (6e). (Source : Éditions JC Lattès)

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Funérailles molles

FANG_funerailles_molles

En deux mots:
Ding Zitao est repêchée totalement nue d’une rivière. Le médecin qui l’a sauvée va l’épouser et essayer de lui redonner goût à la vie. Mais au soir de sa vie, son esprit se réveille, les souvenirs se font de plus en plus précis. Une page sombre de l’histoire de la Chine, celle de la réforme agraire, va nous être révélée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vieille chinoise n’a rien oublié

Un morceau d’histoire politique, quelques contes et légendes et une saga familiale sont rassemblées dans ce roman chinois au titre énigmatique: «Funérailles molles». Fang Fang ne manque pas de souffle!

Une femme est retrouvée nue, blessée et traumatisée au bord d’une rivière. Par chance, des militaires peuvent la conduire à l’hôpital où, après avoir été déclarée morte, un médecin finit par la sauver et l’épouser.
Comme elle ne se souvient de rien, on lui trouve aussi un nom: Ding Zitao. Les années passent et au début de ce beau roman, son fils Wu Qinglin peut réaliser l’un de ses rêves, offrir à sa mère une belle maison où elle pourra terminer paisiblement sa vie. C’est là qu’un premier petit miracle va se produire. En voyant un bosquet de bambous, elle déclame deux vers d’un poème: «Devant la fenêtre un bosquet de bambous, étonnant monologue vert émeraude». Après s’être exclamée «c’est de Xie Tiao», elle retombe dans sa léthargie.
Mais pour Qinglin, c’est la révélation que sa mère n’est sans doute pas la fille pauvre qu’il a imaginée. «Tout cela lui donnait le sentiment que sa mère lui était étrangère. La veille, il avait pensé qu’il en savait trop peu sur elle ; mais maintenant, il avait la soudaine intuition qu’il ne savait rien de ce qu’elle avait vécu, ni des circonstances qui avaient provoqué le changement alarmant soudain intervenu. Elle n’était plus la mère dont il gardait l’image en lui; elle était devenue quelqu’un d’autre, une personne secrète, pleine de mystère, un mystère qui en faisait comme un livre épais dont il ne connaissait que la couverture, sans avoir jamais pu en feuilleter les pages.»
Pour ce fils aimant va alors commencer une quête des origines, une tentative de retrouver à l’aide des bribes de souvenirs de sa mère, quel a bien pu être son destin.
Il y a notamment ces deux villages, Qierenlu et Sanzhitang, dont elle a laissé échapper les noms, mais dont il n’a jamais entendu parler et qui l’incitent à prendre la route.
Avec son ami Zhongyong, architecte, ils partent répertorier les vieilles maisons et propriétés qui présentent un intérêt, à l’image de la Maison du grand puits, au pied de la montagne, gardée par le grand-père Xiang. Si sa mémoire est un peu embrumée, il confirme toutefois l’intuition de Long Zhongyong: «L’architecture, dit-il, n’est pas seulement un art, elle a aussi une utilité pour l’homme. Une vieille demeure est un point de convergence entre une famille et la nature, et en elle se trouvent incorporées toutes sortes de relations sociales. Les raisons de sa construction, son processus d’épanouissement et celui ayant mené à son déclin, et finalement à son abandon, tout cela est en rapport étroit avec les changements de la société. Il nous faut sérieusement analyser la construction de ces maisons si l’on veut vraiment expliquer leur histoire.»
Xiang détient une partie de l’énigme familiale. Il sait qu’un épisode particulièrement dramatique de ce que l’on a appelé la réforme agraire et qui ne fut qu’une campagne de répression contre les propriétaires terriens s’est jouée là, détruisant la famille de celle qui ne s’appelait pas alors Ding Zitao. Qinglin va aussi y découvrir pourquoi sa mère est terrorisée à l’idée de «funérailles molles», c’est-à-dire d’être enterrée sans cercueil, directement en terre. La légende veut en effet que cela empêche la renaissance.
Comme le rappelle son éditeur, cette belle – mais aussi implacable – fresque a été publiée en 2016 aux Editions Littérature du peuple, la plus grande maison d’édition de Chine communiste, avant de subir de «virulentes attaques de la part des néo-maoïstes chinois, l’extrême gauche ultraconservatrice que galvanisent les appels réguliers du président Xi Jinping, le fils d’un grand révolutionnaire, à combattre le nihilisme historique – c’est-à-dire toute remise en question de l’histoire officielle. » Remercions L’Asiathèque et Brigitte Duzan, la traductrice, de pouvoir découvrir nous offrir cette plongée dans cet épisode méconnu de la Chine contemporaine – le roman est basé sur une histoire vraie – mais aussi de nous faire découvrir une prosatrice de grand talent.

Funérailles molles
Fang Fang
Éditions L’Asiathèque
Roman
Traduit du chinois par Brigitte Duzan
420 p., 24,50 €
EAN 9782360571840
Paru le 16/02/2019

Où?
Le roman se déroule en Chine, du nord au sud et notamment dans les villages de Qierenlu, Sanzhitang, Liudong au nord-ouest du Shanxi.

Quand?
L’action se situe de 1950 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début des années 1950, lors de la Réforme agraire, une famille de propriétaires terriens se suicide pour échapper aux séances d’accusation publique, dites « séances de lutte », qui l’attendent. Les corps sont enterrés sans linceuls ni cercueils dans des fosses creusées à la va-vite. La jeune Daiyun est désignée pour les combler, traumatisme – parmi d’autres – qui lui fera occulter le passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog chinese_shortstories.com (Brigitte Duzan)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Conflit intérieur
Cette femme est depuis toujours en lutte contre elle-même.
Elle est déjà très âgée. Sa peau est tellement relâchée que ses rides mêmes en paraissent affaissées. Son visage et son cou sont couverts de très fines cicatrices et comme elle a la peau très blanche, ces marques ne donnent pas l’impression d’avoir été laissées par le scalpel du temps, mais bien plutôt par un pinceau minutieux qui aurait dessiné son visage, trait à trait. Elle a les yeux chassieux, mais quand elle les garde grands ouverts un long moment, on peut y voir percer une lueur brillante. Elle reste souvent prostrée à regarder dans le vide, comme plongée dans ses pensées, l’image même du plus profond ennui. En la voyant ainsi, les gens qui ne la connaissent pas lui demandent parfois avec curiosité: «Grand-mère, à quoi penses-tu?»
À ce moment-là, tournant son regard vers son interlocuteur, son visage exprimant toujours une parfaite vacuité, elle marmonne quelques phrases inaudibles. Elle-même ne sait pas ce qu’elle a bien pu dire. Elle ne sait pas non plus, en fait, si elle était en train de penser ou non. Elle a seulement le sentiment qu’il y a plein de choses étranges qui lui échappent, la fuient à corps perdu, des choses qui l’interpellent du fond de sa mémoire. Autant de choses qu’elle a soigneusement évitées toute sa vie. Des choses auxquelles elle résiste de toutes ses forces et cette résistance est devenue comme un grand filet aux mailles tellement serrées qu’il ne laisse même plus le vent passer. Ce filet, elle l’a tenu fermement et sans relâche pour mener une lutte constante contre la multitude de démons qu’il semble emprisonner et qui paraissent prêts à s’en échapper à tout moment.

Quand son mari était encore vivant, il lui avait suggéré que ce serait bien qu’elle accepte de revenir sur son passé. Peut-être, lui avait-il dit, serait-ce là un moyen de ramener le calme en elle. Elle avait bien voulu faire sérieusement ce qu’il lui disait, pour apaiser son esprit en invoquant de toutes ses forces ses souvenirs. Mais, l’instant d’après, elle était tombée dans un état d’extrême nervosité, comme torturée par d’innombrables aiguilles d’acier qui lui transperçaient le corps avec une férocité inouïe, lui donnant la sensation d’être déchirée de part en part. À ce moment-là, sa souffrance avait été telle qu’elle en était sortie épuisée au point d’en avoir le souffle coupé.
Alors, désespérée, elle avait dit à son mari: «Il ne faut pas me forcer, je ne peux pas me laisser aller à penser. Dès que je le fais, j’ai l’impression que je vais mourir.» Son mari en avait été effrayé. Il était resté un instant sans rien dire, puis lui avait répondu: «Alors ne le fais pas, ce n’est pas la peine. Le mieux, c’est que tu cherches quelque chose à faire; quand on est occupé, cela empêche de penser.»
Suivant ses conseils, elle s’affairait donc, tous les jours, du matin au soir. En fait, elle n’avait pas de métier; son métier, c’était d’accomplir les tâches ménagères. Alors, chaque jour, elle nettoyait, balayait et rangeait si bien que la maison était impeccable, sans même la plus infime trace de poussière. Tous les gens qui passaient la voir s’exclamaient: quelle propreté, vraiment! Et son mari, qui était médecin, en était très fier.
Sa vie s’écoulait ainsi, jour après jour, dans la plus parfaite régularité.
Et il en était ainsi depuis très longtemps. Elle couvrait chaque année comme d’un voile très fin, mais parfaitement étanche, une nouvelle couche de souvenirs. À raison d’une couche par an mise sous voile, d’année en année, ses souvenirs s’étaient ainsi accumulés en strates successives, plutôt minces, comme des démons cachés dans les tréfonds de sa conscience, et enfermés là hermétiquement.
Quels étaient ces souvenirs? Elle n’en savait plus rien.
Elle avait perdu la mémoire au printemps de l’année 1952.
Un jour, bien plus tard, quand son mari était rentré de l’hôpital, il lui avait annoncé gravement qu’avait été lancée la «Grande Révolution culturelle»; à l’hôpital, lui avait-il dit, il y avait des réunions tous les jours, et on avait placardé des o affiches écrites en gros caractères dénonçant les antécédents problématiques qu’il avait. Ne comprenant pas pourquoi son mari lui racontait tout cela, elle en avait ressenti une grande anxiété. »

Extraits
« Ce qui t’est arrivé dans le passé, n’y pense plus; tes plus grands ennemis, j’ai bien peur que ce ne soient pas les autres, mais tous ces souvenirs dont tu as perdu la mémoire. Si on te pose des questions, réponds que tu ne sais pas, que tu ne te souviens de rien, c’est le mieux. »

«Tout cela lui donnait le sentiment que sa mère lui était étrangère. La veille, il avait pensé qu’il en savait trop peu sur elle ; mais maintenant, il avait la soudaine intuition qu’il ne savait rien de ce qu’elle avait vécu, ni des circonstances qui avaient provoqué le changement alarmant soudain intervenu. Elle n’était plus la mère dont il gardait l’image en lui; elle était devenue quelqu’un d’autre, une personne secrète, pleine de mystère, un mystère qui en faisait comme un livre épais dont il ne connaissait que la couverture, sans avoir jamais pu en feuilleter les pages.»

«L’architecture, dit-il, n’est pas seulement un art, elle a aussi une utilité pour l’homme. Une vieille demeure est un point de convergence entre une famille et la nature, et en elle se trouvent incorporées toutes sortes de relations sociales. Les raisons de sa construction, son processus d’épanouissement et celui ayant mené à son déclin, et finalement à son abandon, tout cela est en rapport étroit avec les changements de la société. Il nous faut sérieusement analyser la construction de ces maisons si l’on veut vraiment expliquer leur histoire.»

À propos de l’auteur
Fang Fang, née en 1955, compte parmi les grands écrivains contemporains chinois. Encore peu traduite en français, elle décrit dans ses œuvres la misère du prolétariat urbain dans la Chine du miracle économique – misère qu’elle a bien connue. Publié en août 2016 aux très officielles éditions Littérature du peuple, Ruan mai (le titre chinois de Funérailles molles) a été bien reçu et n’a pas suscité de critique majeure jusqu’à ce qu’il soit couronné du prix Lu Yao, en avril 2017. Il a alors fait l’objet de vives attaques de la part d’une frange ultraconservatrice du Parti.
Brigitte Duzan est sinologue et traductrice. Elle a créé et anime deux sites web de référence sur la littérature et le cinéma chinois (chinese-shortstories.com et chinesemovies.com.fr) ainsi qu’un club de lecture au Centre culturel de Chine à Paris.. (Source : Éditions L’Asiathèque)

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Forêt obscure

KRAUSS_foret-obscure

En deux mots:
Epstein, riche juif américain, se rend en Israël où il entend laisser sa marque pour la postérité avant de disparaître. Alors que ses enfants le cherchent, Nicole, une romancière, rejoint aussi la terre promise. Le premier va croiser le chemin d’un rabbin, la seconde celui d’un spécialiste de Kafka. Deux rencontres qui vont leur apprendre beaucoup et remettre en question quelques certitudes. Un roman dense et érudit.

Ma note:
★★ (livre intéressant)

Ma chronique:

Le vieil homme et la romancière

Nicole Krauss creuse le sillon de ses obsessions dans ce roman mettant en scène un juif américain et une romancière partis en Israël. Leurs histoires parallèles vont nous faire croiser, entre autres, les descendants du Roi David et Franz Kafka.

Après avoir lu le nouveau roman de Nicole Krauss me revient en mémoire l’entretien de Camille Laurens et Laure Adler sur France-Culture et cette affirmation de la romancière : «je pense comme Marcel Proust qu’on écrit toujours le même livre, parce qu’on est hanté par quelques obsessions. Mais à chaque fois je cherche une forme différente, peut-être pour dire toujours la même chose… »
Forêt obscure s’apparente en effet beaucoup à L’histoire de l’amour qui a fait connaître l’Américaine en France. En y retrouve le travail sur la mémoire et le deuil, la judéité et la littérature.
Les chapitres, empilés à la manière d’un mille-feuille, nous offrent d’abord de suivre Jules Epstein en Israël où ce riche New-yorkais a disparu sans laisser de traces, puis de revenir sur son parcours avec ses enfants Lucie, Jonah et Maya qui tentent de trouver les indices susceptibles d’expliquer cette disparition. Entre-temps, on aura fait la connaissance de Nicole, écrivain de son état, qui a suivi le même chemin qu’Epstein et a aussi séjourné au Hilton de Tel-Aviv. L’hôtel peut du reste être considéré comme un personnage du livre, tant il y est présent, y compris en photo.
Pour lier les couches du mille-feuilles, on retrouve d’une part la quête d’Epstein sur l’identité juive, ponctuée par la rencontre avec un rabbin qui entend lui démonter qu’il est un descendant direct de David et d’autre part le travail d’écriture de Nicole, également marqué par une rencontre avec un professeur de littérature qui aurait retrouvé des manuscrits de Franz Kafka.
Entremêlant les réflexions du vieil homme sur le sens de sa vie, la généalogie de David avec le portrait des enfants et petits-enfants d’Epstein, l’exégèse et les interprétations du rabbin avec des scènes de la vie quotidienne en Israël Nicole Krauss essaie d’élaguer cette forêt obscure, mais il faut bien reconnaître que son érudition et sa construction ne nous facilitent pas la tâche.
On peut certes choisir de se laisser emporter par les projets et les obsessions de cet homme. Par sa volonté farouche de vouloir laisser une trace, par exemple en faisant planter des hectares d’arbres dans le désert de cette terre promise. Alors son argent lui permettra peut-être de « prendre racine » dans ce pays et de s’assurer une postérité.
On pourra mettre en parallèle le destin de Kafka sur cette même terre et le choix de l’écrivain de se fondre dans la masse, de travailler dans un kibboutz, d’oublier la littérature. À l’image de ce contraste en noir et blanc choisi pour la couverture du livre, on comprend que la quête de la lumière à tout prix est sans doute la moins bonne voie pour laisser sa trace dans l’Histoire.
Un roman que je ne conseillerai qu’aux lecteurs passionnés par la thématique présentée ici tant sa lecture est exigeante.

Forêt obscure
Nicole Krauss
Éditions de l’Olivier
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Paule Guivarch
288 p., 23 €
EAN: 9782823609233
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en Israël, à Tel-Aviv ainsi qu’à Jérusalem et sur les routes du désert du Néguev. Les Etats-Unis et notamment New York y sont aussi évoqués.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jules Epstein a disparu. Après avoir liquidé tous ses biens, ce riche new-yorkais est retrouvé à Tel-Aviv, avant qu’on perde à nouveau sa trace dans le désert. L’homme étrange qu’il a rencontré, et qui l’a convié à une réunion des descendants du roi David, y serait-il pour quelque chose ?
A l’histoire d’Epstein répond celle de Nicole, une écrivaine américaine qui affronter le naufrage de son mariage. Elle entreprend un voyage à Tel-Aviv, avec l’étrange pressentiment qu’elle y trouvera la réponse aux questions qui la hantent. Jusqu’au jour où un étrange professeur de littérature lui confie une mission d’un ordre un peu spécial…
Avec une grande maîtrise romanesque, Nicole Krauss explore les thématiques de l’accomplissement de soi, des métamorphoses intimes, et nous convie à un voyage où la réalité n’est jamais certaine, et où le fantastique est toujours à l’affût.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les inrocks (Nicole Kaprièlian)
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)


Entretien avec Nicole Krauss réalisé à Paris le 22 juin 2018 à propos de son roman Forêt obscure © Production Christine Marcandier, Diacritik

Les premières pages du livre
« À l’époque de sa disparition, Epstein habitait depuis trois mois à Tel-Aviv. Personne n’avait vu son appartement. Sa fille Lucie lui avait rendu visite avec ses enfants, mais Epstein les avait installés au Hilton et les y rejoignait au moment des somptueux petits déjeuners où il se contentait d’avaler quelques gorgées de thé. Lorsque Lucie lui avait demandé s’ils pouvaient aller chez lui, il s’était dérobé, prétextant la petitesse et la modestie des lieux, peu dignes, lui avait-il dit, de recevoir des invités. Encore mal remise du récent divorce de ses parents, elle l’avait regardé en plissant les yeux – rien, chez Epstein, n’avait jamais été petit ni modeste –, mais, malgré ses doutes, elle avait dû accepter, comme elle avait accepté tous les changements intervenus dans la vie de son père. Pour finir, ce furent les policiers qui firent entrer Lucie, Jonah et Maya dans l’appartement de leur père, situé dans un immeuble délabré près de l’ancien port de Jaffa. La peinture s’écaillait et la douche se déversait directement dans les toilettes. Un cafard traversa fièrement le sol carrelé. Ce n’est que lorsque le policier l’écrasa sous son pied que Maya, la plus jeune et la plus intelligente des enfants d’Epstein, s’avisa qu’il était peut-être le dernier à avoir vu son père. Si Epstein avait vraiment vécu ici – les seules choses qui semblaient l’indiquer étaient des livres gondolés par l’air humide entrant par une fenêtre ouverte et un flacon de comprimés de Coumadine qu’il prenait depuis la découverte, cinq ans plus tôt, d’une fibrillation auriculaire. On ne pouvait dire que le logement fût sordide, mais il était pourtant plus proche des taudis de Calcutta que des appartements dans lesquels ses enfants et lui avaient résidé sur la côte amalfitaine ou au cap d’Antibes. Encore que, comme eux, celui-ci avait vue sur la mer.
Ces derniers mois, Epstein avait été difficile à joindre. Ses réponses ne tombaient plus à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Si, auparavant, il avait toujours eu le dernier mot, c’était parce qu’il ne s’était jamais abstenu de répondre. Mais peu à peu, ses messages s’étaient faits plus rares. Le temps entre eux s’allongeait parce qu’il s’était allongé en lui : les vingt-quatre heures qu’il remplissait autrefois avec tout ce que l’on pouvait imaginer avaient fait place à une échelle de plusieurs milliers d’années. Famille et amis s’étaient habitués à ses silences sporadiques. Aussi, quand il cessa de répondre pendant la première semaine de février, personne ne s’en inquiéta. Finalement, ce fut Maya qui, s’éveillant une nuit, sentit frémir le fil invisible qui la reliait encore à son père et demanda au cousin d’Epstein d’aller voir si tout allait bien. Moti, qui avait reçu de lui plusieurs milliers de dollars, caressa les fesses de sa maîtresse endormie dans son lit, alluma une cigarette et glissa ses pieds nus dans ses chaussures car, bien qu’il fût minuit passé, il était ravi d’avoir une bonne raison de parler à Epstein d’un nouvel investissement. Mais, une fois arrivé à l’adresse de Jaffa qu’il avait griffonnée sur une paume, il rappela Maya. Il devait y avoir une erreur, lui dit-il, car il était impossible que son père vive dans un pareil trou à rats. Maya téléphona alors à Schloss, le notaire d’Epstein, le seul à savoir encore quelque chose, mais celui-ci lui confirma l’adresse. Lorsque Moti finit par réveiller la jeune locataire du deuxième étage en maintenant un doigt boudiné sur la sonnette, elle confirma qu’Epstein vivait bien au-dessus de chez elle depuis quelques mois, mais ajouta qu’elle ne l’avait plus vu ni entendu depuis des jours, en fait, car elle s’était accoutumée au bruit de ses pas, la nuit, au-dessus de sa tête. Bien qu’elle ne pût le savoir au moment où elle s’entretenait, ensommeillée, sur le pas de la porte avec le cousin à moitié chauve de son voisin du dessus, l’intensification rapide des événements qui suivirent habituerait la jeune femme au bruit des nombreuses allées et venues de gens s’évertuant à retrouver la trace d’un homme qu’elle connaissait à peine mais dont elle avait fini par se sentir curieusement proche.
La police ne mena l’enquête qu’une demi-journée avant que celle-ci fût reprise par le Shin Bet. Shimon Peres en personne appela la famille pour dire qu’il était prêt à remuer ciel et terre. Le chauffeur de taxi qui avait pris Epstein en charge six jours plus tôt fut activement recherché et soumis à un interrogatoire. Terrorisé, il sourit du début à la fin, laissant apparaître une dent en or. Plus tard, il conduisit les agents du Shin Bet à la route longeant la mer Morte et, après une certaine confusion due à la nervosité, réussit à localiser l’endroit où il avait déposé Epstein : une intersection proche des collines dénudées situées à mi-chemin entre les grottes de Qumrân et Ein Gedi. Les équipes de recherche se déployèrent à travers le désert, mais ne découvrirent que le porte-documents marqué au chiffre d’Epstein, vide, ce qui, selon Maya, ne faisait qu’accentuer la probabilité de sa transsubstantiation.
Durant ces jours et ces nuits, rassemblés dans la suite du Hilton, ses enfants passèrent sans cesse de l’espoir à la tristesse. Il y avait toujours un téléphone en train de sonner – Schloss à lui seul en gérait trois – et ils se raccrochaient chaque fois aux dernières informations reçues. Jonah, Lucie et Maya apprirent ainsi sur leur père des choses qu’ils ne connaissaient pas. »

Extrait
« D’un geste lent, Epstein déboutonna le pardessus qui n’était pas le sien, puis le veston de flanelle grise, qui l’était. Il ouvrit la poche doublée de soie où il gardait toujours le petit livre vert et se pencha en avant sur la pointe des pieds pour montrer à l’homme qu’elle était vide. Tout cela était si absurde qu’il en aurait ri s’il n’avait pas eu un couteau si près de la gorge. Peut-être pouvait-il tuer, après tout. Baissant les yeux, il se vit allongé par terre dans une mare de sang, incapable d’appeler à l’aide. Une question se présenta à lui, qui traînait depuis quelques semaines dans son esprit et il la testa, comme pour en vérifier la pertinence : le bras de Dieu l’avait-il désigné ? Mais pourquoi lui ? Lorsqu’il releva les yeux, le couteau n’était plus là et l’homme s’enfuyait. … »

À propos de l’auteur
Nicole Krauss a connu un succès international avec son livre roman L’Histoire de l’amour (Gallimard, 2006). Dans La Grande Maison, elle fait preuve d’un souffle romanesque prodigieux, qui la place au tout premier rang des écrivains de sa génération. (Source : Éditions de l’Olivier)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Le Syndrome de Garcin

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En deux mots:
En remontant les six dernières générations de sa famille, l’auteur fait le portrait d’une lignée de médecins et rend notamment hommage à son grand-père neurologue qui découvert le syndrome de Garcin.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La dynastie du bistouri

Jérôme Garcin n’est pas devenu médecin. Il a ainsi mis fin à une impressionnante lignée dont il raconte la genèse et la croissance, entre quête généalogique et souvenirs d’enfance.

Une fois n’est pas coutume, commençons par le titre de ce roman, car il dévoile une grande partie du roman. Dans de Dictionnaire de l’Académie de médecine, le syndrome de Garcin – qui existe bel et bien – se définit ainsi: «Paralysie unilatérale progressive, plus ou moins étendue de nerfs crâniens par envahissement le plus souvent néoplasique de la base du crâne».
Cette découverte est l’œuvre de Raymond Garcin, un neurologue français qui n’est autre que le grand-père de l’auteur et qui va devenir l’un des personnages principaux de ce récit, tant il a marqué son petit-fils.
Mais plus qu’un hommage appuyé à son papi, c’est à une exploration dans la généalogie familiale que nous convie le responsable des pages culture de l’Obs. Il va remonter quelque six générations pour nous détailler la lignée des médecins qui se sont succédés depuis la Révolution française, nous offrant par la même occasion un panorama de l’évolution de cette discipline au fil des ans. Loin d’être rébarbative, cette quête permet à l’auteur de La chute de cheval d’illustrer sa propre formule: «la généalogie est une science fondée sur un mystère, de l’Histoire taquinée par le roman.» En formulant des hypothèses, en constatant que la lignée est aussi conséquence d’alliances permettant de renforcer à la fois le destin de la famille et a science médicale, il ajoute sentiments et émotions à «cette dynastie du bistouri».
Les époques passent, la médecine reste présente jusqu’à ce que Jérôme décide de s’en éloigner et d’embrasser le journalisme et la littérature.
En replongeant dans ses souvenirs, il ajoute sa pierre à l’édifice, ému et reconnaissant, en premier lieu pour ce grand-père qu’il accompagnait au bord des falaises normandes où ce dernier peignait des aquarelles. Comme Hugo, il part en pèlerinage : « Et j’ai marché jusqu’à sa tombe, dans le cimetière, où il repose avec sa femme et leur fille, tragiquement disparue: « Mme Raymond Garcin, née Yvonne Guillain, 1907-1968. M. Raymond Garcin, 1897-1971. Christiane Garcin, 1934-1987″. La semaine précédente — c’était mon été de pèlerinages —, j’étais allé me recueillir, à Bray-sur-Seine, devant la croix blanche étreinte par un rosier sous laquelle sont couchés mon père et mon frère:  » Olivier Garcin, 1956- 1962. Philippe Garcin, 1928-1973.  » Mais, pour moi, ils dorment tous ensemble. D’un sommeil tranquille, celui d’après les grosses tempêtes. » Il fera aussi le voyage jusqu’à Fort-de-France et nous révélera par la même occasion quelques affinités littéraires affectives.
Oui, la généalogie est fondée sur un mystère. Mais en l’explorant, l’auteur aura trouvé quelques clés à sa propre existence, un peu mieux compris ce que les termes d’héritage et de transmission peuvent représenter. Un peu comme Colombe Schneck dans Les guerres de mon père, l’essentiel est ici de témoigner de la reconnaissance pour ces personnes qui ont toutes construit une part de ce que leurs descendants sont aujourd’hui.

Le Syndrome de Garcin
Jérôme Garcin
Editions Gallimard
Récit
160p., 14,50 €
EAN : 9782070130627
Paru en janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je suis un radiologue fantaisiste, un échographe controuvé, un voyageur sans bagage qui toque à la porte des hôpitaux d’autrefois et des bureaux poussiéreux, au fond desquels mes aïeux sourcilleux s’étonnent que je veuille mieux les connaître et me parlent dans un français de laborantin, un sabir organique, un babélisme médicamenteux que je ne saisis pas toujours. Mais si je ne témoigne pas de cette tribu clinique, dont seuls d’obscurs traités et des manuels déshumanisés gardent la trace, qui d’autre le fera?»
L’enfance de Jérôme Garcin a été marquée par deux grands-pères éminents, le neurologue Raymond Garcin et le pédopsychiatre Clément Launay, qui avaient en commun d’être des humanistes, toujours à l’écoute du patient. Ils étaient issus de longues dynasties médicales. Après eux, cette chaîne s’est interrompue. Pourquoi? C’est à cette question que tente de répondre ce livre, croisant l’histoire intime d’une famille et les mutations récentes d’une discipline.

Les critiques
Babelio 
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Didier Jacob)
RTS Culture (Sylvie Tanette)
Le JDD (Bernard Pivot)
L’Express (François Busnel)
La Règle du Jeu (Michaël de Saint-Cheron)
Point de vue (Pauline Sommelet – entretien avec l’auteur)
Les Échos (Marc Dugain)


Jérôme Garcin parle de ses souvenirs avec François Busnel. © Production La Grande Librairie

Les premières pages du livre
« Le signe de la main creuse
Sans que je sache si le temps, sa grande affaire, lui avait manqué pour renouer avec son passé, qui dormait désormais à six mille huit cent soixante-quatre kilomètres de chez lui, ou s’il craignait secrètement d’être submergé par l’émotion de retrouvailles tardives, comme on le dit des vendanges, cela faisait plus de quarante ans que mon grand-père n’était pas revenu dans sa volcanique île natale, la Martinique.
Il y avait fait une escale, une première fois, au retour d’un voyage au Brésil, où il avait été invité par l’un de ses élèves, le docteur Meralagno. À l’aéroport de Fort-de-
France, il avait été accueilli par son deuxième fils, Claude, qui travaillait dans une banque antillaise, le Crédit martiniquais, et avait épousé une créole de belle lignée, à la peau de pain d’épice. Lors de son bref séjour, il s’était promené dans Fort-de-France, où la route de Didier n’était pas encore devenue la rue du Professeur-Raymond-Garcin, longue d’un kilomètre et demi. Il avait poussé jusqu’à Basse-Pointe dans l’espoir illusoire de retrouver sa maison familiale, qui avait été emportée par la rivière en ébullition après l’éruption de la montagne Pelée, en 1902. Il avait également cherché en vain, face à la préfecture, le lycée Schoelcher, où il avait fait ses études, et qui était devenu une caserne désaffectée.
Il n’avait pas demandé à voir le lycée flambant neuf qui avait gardé le nom du célèbre antiesclavagiste et abolitionniste, mais avait été reconstruit, en 1937, à l’emplacement de l’ancienne maison du Gouverneur, sur le domaine de Bellevue. Il était alors reparti pour Paris avec ses regrets et ses secrets, que la pudeur l’empêchait de compter et de confier, fût-ce à ses proches.
La deuxième fois qu’il avait foulé la terre brûlante de son île, au milieu des années cinquante, c’était encore sur le chemin du retour, après un sommet, sorte de jamboree cérébral, ayant réuni, aux États-Unis, des neurologues du monde entier. Chez son fils, il avait reçu la visite d’un de ses anciens condisciples qui, après avoir fait Polytechnique, dirigeait en Martinique une distillerie de rhum.
Après l’avoir raccompagné et lui avoir serré la main, mon grand-père s’était tourné vers Claude et lui avait glissé à l’oreille son irréfutable diagnostic : « Grasping reflex. Pas de doute. Mon ami a une tumeur au cerveau. Je vais devoir l’hospitaliser à la Salpêtrière. »
La troisième et dernière fois, il était venu à la Martinique pour y présider un congrès de médecins de langue française – c’était bien avant que l’anglais fût l’idiome officiel des cliniciens. Le jour de l’inauguration, une haie d’honneur s’était formée à son arrivée. Tous les participants, dont beaucoup avaient revêtu la blouse blanche, avaient mis ostentatoirement leurs mains dans le dos, comme s’ils avaient voulu ainsi se prémunir contre  » le signe de la main creuse de Garcin « . Car, de son vivant, mon grand-père avait donné son patronyme non seulement à un syndrome, mais aussi à un trouble neurologique permettant de démasquer l’hémiplégie chez un patient qui a les yeux fermés, l’avant-bras à la verticale, les doigts écartés, le pouce en adduction et dont la paume se creuse alors.
À mon tour, je porte un nom de syndrome, celui, terrible et cauchemardesque, qui désigne une paralysie des nerfs crâniens – j’imagine un Pompéi mental, figé après qu’une coulée de roches en fusion et de cendres s’est déversée dans le cerveau. Certes, je n’ai hérité de lui ni sa science ni ses découvertes, mais je prolonge, avec tous les miens, le souvenir vivace que mon grand-père, alias Papi, a laissé dans le monde mystérieux et fascinant de la neurologie, cette discipline qui m’a toujours semblé emprunter à la science-fiction. »

Extrait
« Papi parlait peu de sa Martinique natale. Son île était comme une de ces imperceptibles musiques de fond qui bercent, après le repas, les siestes estivales. En Normandie, il était normand, réclamait d’odoriférantes tripes à la mode de Caen, raffolait du poisson frais de Port-en-Bessin et des moules à la crème, tartinait son pain bis avec du beurre d’Isigny et prenait du ventre en même temps que ses chats, qu’il adorait et nourrissait trop. Jamais, au menu, de colombo de porc, de crabe farci, d’accras de morue, de boudin créole ou de féroce d’avocat. Jamais de piment, de curcuma, de curry, mais plutôt du doux, du laiteux, du mousseux, de l’onctueux, de l’unguineux. Seule la voix séraphique de sa belle-fille de Fort-de-France, Marie de La Villejégu, comme en exil sous les pommiers et la bruine, lui arrachait un sourire mélancolique lorsqu’elle nous apprenait à chanter en choeur cette si triste mélopée, Adieu foulard, adieu madras, adieu grain d’or, adieu collier choux, doudou an mwen ki ka pari, hélas, hélas, cé pou toujou… Une seule fois, lors de nos promenades picturales sur la crête côtière, Papi, désignant du doigt la ligne droite où le ciel se confond avec la mer, m’avait dit d’une voix lente : « Tu vois, je viens de tout là-bas. C’était il y a longtemps, et ce fut un très grand voyage. J’espère que tu iras un jour là où je suis né. » Quel âge avais-je ? Dix, onze ans? Mon grand-père, ce jour-là, fit comprendre au petit Parisien que non seulement il y avait un autre côté de l’Océan, mais aussi qu’il en venait. J’étais ébahi et un peu incrédule. »

À propos de l’auteur
Né en 1956 à Paris, Jérôme Garcin a suivi des études de philosophie avant de signer, à la fin des années 1970, ses premiers articles aux Nouvelles littéraires. Après avoir produit et animé des émissions littéraires pour la télévision, il retourne à la presse écrite, passant successivement dans les rédactions de L’Evénement du jeudi, de L’Express et du Nouvel Observateur – dont il dirige toujours les pages culture. On doit également à ce passionné de chevaux de nombreux ouvrages, parmi lesquels Pour Jean Prévost (prix Médicis essai en 1994), La Chute de cheval, Olivier ou Le Voyant, autour de l’écrivain aveugle et résistant Jacques Lusseyran. Connu du grand public en tant qu’animateur-producteur du Masque et la Plume, Jérôme Garcin est aussi membre du jury Renaudot. (Source : Magazine Lire)

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Les guerres de mon père

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En deux mots:
C’est à une véritable enquête que se livre Colombe Schneck dans ce roman consacré à son père. Témoignages et archives mettent à jour des vérités occultées durant un quart de siècle.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La gloire de mon père

Colombe Schneck est partie sur la trace d’un père qui avait pris soin d’occulter son passé. Pour lui rendre hommage et pour l’Histoire.

« Il m’a fallu vingt-cinq ans pour être capable d’affronter ce qu’il cachait. Il avait honte et nous avions honte, il était coupable et nous étions coupables, il manquait quelque chose, je ne savais pas quoi, ma seule certitude d’enfance était que son amour était aussi indéfectible qu’irremplaçable.
J’ai cherché de manière absurde, partout, son amour et son passé.
Conversations oubliées, notes perdues, dossiers administratifs, archives publiques. »
La confession qui ouvre le nouveau livre de Colombe Schneck nous livre aussi le mode d’emploi de la romancière. Ce n’est en effet pas uniquement avec ses souvenirs et les témoignages de la famille et des proches, mais aussi en généalogiste et en archiviste qu’elle est partie à la recherche du véritable visage d’un homme qui offrait à sa progéniture « un amour sans limites. Seules semblaient compter pour lui la beauté et la bonté. Il était prêt à nous laisser sans armes, dans l’illusion. Il suffisait de fermer les yeux. Nous étions des exilés sans mémoire s’accrochant aux joies du présent. » À l’image de cette photo de vacances sur le bandeau de couverture où Colombe trône sur ses épaules. Une joie de vivre et une insouciance qui ne sont pas feintes, mais qui sont nées d’un passé qu’il cherchait à oublier, à occulter.
La vérité, c’est qu’il « avait survécu aux destructions et aux rafles, aux morts injustes et à la torture, aux terreurs, à l’humiliation et à la peur, à la honte, à l’exil, à la perte encore; il avait été confronté, enfant, adolescent, jeune homme, à la violence et l’inhumanité. Face aux guerres, il avait construit un état de résistance, refusant l’amertume et la désolation, la plainte et la tristesse, la nostalgie. Il venait de pays qui ont disparu et dont il subsiste si peu de traces. Il était facile de nous faire croire qu’ »avant n’existe pas »».
Voilà donc la généalogiste remontant l’arbre généalogique – qu’elle a eu la bonne idée de reproduire au début du livre – pour essayer de mieux comprendre qui sont les personnages rencontrés au fil de cette enquête.

SCHNECK_arbre_genealogique
À la première génération, celle de ses parents, on imagine ce que le romanesque d’une histoire proche du Jules et Jim de Henri-Pierre Roché a pu être accompagné de frustrations et de non-dits, même si l’arrangement entre les deux amis se partageant la même femme semblait avoir eu l’assentiment de la grand-mère parternelle et de son second mari. Voici donc Pierre présentant son épouse Hélène à son ami Gilbert. Ce dernier, le père de Colombe, tombe immédiatement amoureux d’elle et finira par l’épouser. Le couple aura trois enfants, Antoine, Colombe et Marine.
Avant de revenir à Gilbert, qui est le personnage central de ce livre, remontant une génération de plus,celle des grands-parents. Cette fois, on se rapproche du Romain Gary de La Promesse de l’aube avec Majer, L’increvable Monsieur Schneck, et Paula: « Paula Hercovitz, la mère de Gilbert, ma grand-mère paternelle, est née à Bistriţa le 14 juillet 1909, une petite ville de la Transylvanie hongroise. Le père de Paula, comme 138 juifs de Bistriţa, s’engage en 1914 dans l’armée hongroise, il est tué en 1915. À sept ans, Paula est orpheline de père. Par le traité du Trianon, la Transylvanie devient roumaine. À l’âge de dix ans, Paula la petite Hongroise change de nationalité, de langue. Elle parle allemand, yiddish et hongrois, elle doit apprendre le roumain et une nouvelle forme d’antisémitisme, le modèle hongrois est plus feutré, presque invisible, l’antisémitisme roumain est lui violent, visible, physique. En 1922, la famille Hercovitz fuit vers la France. Qui est-on, quand on apprend dès l’enfance que rien ne reste? Qu’il faut toujours être prêt à tout perdre, même sa langue maternelle? Rien, même les murs d’une maison, une liste de camarades de classe, des habitudes, des goûts, rien ne tient. À Strasbourg, Paula devenue Paulette a suivi un cours de secrétariat ainsi qu’une école ménagère tandis que Majer, devenu Max devient voyageur de commerce pour un grossiste en porcelaine et cristal.
C’est dans cette France qui n’a pas encore pris la juste mesure des périls qui montent que naît Gilbert. Le petit garçon va très vite comprendre que le principe d’incertitude est durablement ancré dans la famille et, lié à ce dernier, le besoin de fuir, de chercher un abri ailleurs. Un atavisme qui lui suivra du reste jusqu’en Algérie.
C’est alors à l’archiviste de prendre le relais, de rechercher dans les administrations les documents et les noms des acteurs qui sont alors intervenus pour aider ou au contraire pour nuire à la famille. Si certains lecteurs seront rebutés par la transcription brute de ces dossiers, lettres et fichiers, on sent combien le devoir de mémoire l’emporte ici sur le souci d’écriture. Et ce qu’elle trouve est édifiant, met quelquefois du baume au cœur sur des blessures encore vives ou ravive le chagrin et la colère. Faisons ici le choix de citer les Justes, ces personnes qui ont rendu possible la survie de Gilbert et, par voie de conséquence, rendu possible la naissance de l’auteur. Merci à Charles Schmitt, directeur de l’école communale de Nontron, merci à Marguerite Eberentz, du réseau de Résistance de la préfecture de Périgueux et merci aux anonymes habitants de Trélissac.
Grâce à eux, Colombe peut rendre hommage à son père et, se faisant, ajouter à son travail d’archiviste et de généalogiste, celui d’historienne.

Les guerres de mon père
Colombe Schneck
Éditions Stock
Roman
306 p., 20,50 €
EAN : 9782234081833
Paru le 3 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
« Quand j’évoque mon père devant ses proches, bientôt trente ans après sa mort, ils sourient toujours, un sourire reconnaissant pour sa générosité. Il répétait, il ne faut laisser que des bons souvenirs. Il disait aussi, on ne parle pas des choses qui fâchent. À le voir vivre, on ne pouvait rien deviner des guerres qu’il avait traversées. J’ai découvert ce qu’il cachait, la violence, l’exil, les destructions et la honte, j’ai compris que sa manière d’être était un état de survie et de résistance.
Quand je regarde cette photo en couverture de ce livre, moi à l’âge de deux ans sur les épaules de mon père, je vois l’arrogance de mon regard d’enfant, son amour était immortel. Sa mort à la sortie de l’adolescence m’a laissée dans un état
de grande solitude. En écrivant, en enquêtant dans les archives, pour comprendre
ce que mon père fuyait, je me suis avouée, pour la première fois, que nous n’étions pas coupables de nos errances en tout genre et que, peut-être, je pouvais accepter d’être aimée. »

Les critiques
Babelio
Télérama 
La Croix (Jeanne Ferney)
RTL (émission Laissez-vous tenter – Bernard Lehut)
Le Temps (Salomé Kiner)
La Vie (Anne Berthod)
Blog Tu vas t’abîmer les yeux
Blog Les lectures d’Antigone 
Blog T Livres T Arts 


Colombe Schneck présente son ouvrage Les guerres de mon père © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre 
« En souvenir de Gilbert Schneck et de Pierre Pachet
Si vous l’aviez connu, vous n’auriez rien pu deviner, son regard était toujours doux, souriant. À ses côtés, on se sentait aimé. Mon père voulait savoir ce qu’il pouvait faire pour vous. Comment vous aider. Quel était votre désir.
Guettant la moindre grimace, le plus infime souffle de contrariété auquel il répondait :
– Cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire.
Alors, il partait en quête de ce qui pourrait vous soulager.
Le passé n’existait pas, seul le présent comptait.
Il répétait:
– Il ne faut offrir que de bons souvenirs.
Ou encore:
– Ne parlons pas de choses qui fâchent.
Il avait survécu aux destructions et aux rafles, aux morts injustes et à la torture, aux terreurs, à l’humiliation et à la peur, à la honte, à l’exil, à la perte encore; il avait été confronté, enfant, adolescent, jeune homme, à la violence et l’inhumanité.
Face aux guerres, il avait construit un état de résistance, refusant l’amertume et la désolation, la plainte et la tristesse, la nostalgie. Il venait de pays qui ont disparu et dont il subsiste si peu de traces. Il était facile de nous faire croire qu’« avant n’existe pas ».
Mon père nous offrait un pull-over en laine vieux rose, des lieder de Schubert chantés par Kathleen Ferrier, un paysage vert de Dordogne, un amour sans limites. Seules semblaient compter pour lui la beauté et la bonté. Il était prêt à nous laisser sans armes, dans l’illusion. Il suffisait de fermer les yeux.
Nous étions des exilés sans mémoire s’accrochant aux joies du présent.
Il est mort il y a si longtemps. Il m’a fallu vingt-cinq ans pour être capable d’affronter ce qu’il cachait. Il avait honte et nous avions honte, il était coupable et nous étions coupables, il manquait quelque chose, je ne savais pas quoi, ma seule certitude d’enfance était que son amour était aussi indéfectible qu’irremplaçable.
J’ai cherché de manière absurde, partout, son amour et son passé.
Conversations oubliées, notes perdues, dossiers administratifs, archives publiques.
En France, l’administration conserve tout et je me suis longtemps demandé la raison de cette obsession conservatrice. J’ai fini par la comprendre et l’admirer.
Alors que nos souvenirs sont des mensonges, nos passés au mieux flous, quand ils ne sont pas transformés, les archives offrent de minuscules assises. Je ne sais rien et cela est si facile, il suffit de prendre le métro, de tendre sa carte d’identité, de remplir une demande et un dossier, alors apparaissent un nom, une date, une lettre, des photos, une clarté.
Grâce à ces archives, je me suis avoué, pour la première fois, que ni mon père ni moi n’étions coupables de nos errances en tout genre, et que, peut-être, je pouvais accepter d’être aimée. »

Extraits
« Majer Schneck, mon grand-père, est né à Sanok en 1902.
Sanok est alors une ville du royaume de Galicie appartenant à l’Empire austro-hongrois, devenue polonaise par le traité de Brest-Litovsk en 1918, après avoir failli être rattachée à l’Ukraine. Elle est aujourd’hui située au sud-est de la Pologne, non loin de la frontière avec la Slovaquie.
Ses parents sont commerçants, sa mère est hongroise, son père, polonais.
Majer est un garçon long et mince, inquiet, blond, aux yeux bleus, agile, qui dès l’âge de douze ans accompagne son père en Bohême, en Moravie, en Bessarabie, pour acheter porcelaines et verres, qu’ils revendront dans le magasin de Sanok.
Il possède un talent, la séduction. »

« Les parents de Gilbert, avant de se nommer Max et Paulette, avaient pour prénoms Majer et Paula. Ils avaient émigré de pays qui n’existent plus, la Transylvanie hongroise, la Galicie polonaise, la Bessarabie russe. Ils n’avaient pas fait d’études, mais ils parlaient à eux deux sept langues couramment, l’allemand, le hongrois, le russe, le roumain, le yiddish, le polonais et le français. L’allemand était la langue de l’administration, le hongrois, celle de l’école, le roumain, pour ma grand-mère, la langue de l’occupant, le russe, la langue du commerce, le yiddish, la langue de la cuisine et de l’amour, et le français, celle dans laquelle ils avaient élevé leur fils. »

« Il l’avait rencontrée en premier, à la fin des années 60, l’avait présentée à mon père qui en était tombé très amoureux. Le problème est que Gilbert était marié à la belle Hélène, qu’il était le père d’un petit garçon et qu’une fille venait de naître (moi).
Comment faire avec l’amour?
Pierre a bien voulu me raconter une histoire que je connaissais déjà, leur arrangement à tous les trois. Lui, sa sœur Hélène (ma mère), son ami Gilbert (mon père).
Ils s’étaient retrouvés en Tunisie, à Sidi Bou Saïd, en 1960 pour le négocier.
Pierre et Gilbert étaient en permission. Ils finissaient leur service militaire en Algérie. Mon père dans le Constantinois comme médecin. Pierre à la troupe. Hélène venait rendre visite à Gilbert dont elle était tombée amoureuse, dans une colonie de vacances des Étudiants juifs de France à Saint-Cast, six ans auparavant, se jurant qu’elle l’aurait un jour, qu’il finirait par se lasser de toutes les autres et qu’il l’aimerait, elle.
L’amour était un combat, pensait-elle.
Lui était amoureux de plusieurs filles en même temps, refusant de choisir. Il était enthousiaste, admiratif davantage que leur beauté, leur rondeur, c’était leur vitalité, la manière dont chacune s’en était sortie. Elles avaient toutes été des enfants cachées pendant la guerre, toutes connu la peur, la solitude face à la peur, la perte, le silence après la perte. Entre lui et elles, cela n’était jamais évoqué, trop dangereux, mais ils partageaient cette compréhension que le passé était incurable, rien ne le corrigerait, il valait mieux l’oublier, et puisqu’ils étaient en vie, il y avait une obligation de vivre, d’être présent au monde. »

« Le grand appartement, vestibule aux murs émeraude, salle à manger rose, salon argenté, couloir bleu nuit, cuisine vert d’eau, salle de bain pourpre, salle de bain orangée, chambre bleu roi, bleu gris,bleu mauve, bleu ennui, n’offrent plus aucun abri, chaque pièce, tiroir, meuble, est plein de ce qui n’est pas dit, de tous ces morts sans tombe. »

À propos de l’auteur
Écrivain, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, L’Increvable Monsieur Schneck (2006), Val de Grâce (2008), Une femme célèbre (2010) et, aux Éditions Grasset, La Réparation, traduit dans plusieurs pays. (Source : Éditions Stock)

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L’été en poche (47)

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La cache

En 2 mots
Une famille venue de Russie, les Boltanski, va trouver refuge dans une maison rue de Grenelle et en faire leur nid, leur forteresse, leur cache et le point de départ de leurs aventures.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Christophe Ono-dit-Biot (Le Point)
« Christophe Boltanski retrace le parcours d’une famille française riche de tous les paradoxes, aisée et chiche, bourgeoise et bohême, juive et catholique, qui a fini par trouver, dans la création, la seule, et donc la meilleure, façon de sortir de sa cache. Jamais l’expression cellule familiale n’avait si bien porté son nom. Cellule : lieu d’emprisonnement. Et lieu de vie. »

Vidéo


A l’occasion des Correspondances de Manosque 2015, Christophe Boltanski présente son «La cache» © Production librairie Mollat

L’été en poche (11)

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L’origine de nos amours

En 2 mots
Un père tente d’expliquer à son fils que leur malédiction – leurs mariages sont voués à l’échec – est due à leur généalogie et au sang cubain qui coule dans leurs veines. Une belle histoire avec de subtiles digressions et un bel hommage d’un fils à son père. Pour découvrir une nouvelle facette, touchante, d’Erik Orsenna.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Thierry Gandillot (Les Échos)
« On sourit, on rit, bien sûr, on s’émeut aussi au portrait plein d’amour et d’admiration pour ce père qui savait comme personne inventer des histoires. Car si les Arnoult ont hérité du gène des amours impossibles, ils sont aussi reçu celui du mentir vrai, exercice qui commence avec quatre mots : « Il était une fois » ».

Vidéo


«Le livre du jour», entretien de l’auteur avec Philippe Vallet. © Production France Info

Nous, les passeurs

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En deux mots
Portrait d’un Juste, médecin interné en camp de concentration, par sa petite-fille qui découvre un pan de l’histoire familiale. Une quête chargée d’émotion, un témoignage bouleversant.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai vraiment beaucoup aimé)

Nous, les passeurs
Marie Barraud
Éditions Robert Laffont
Roman
198 p., 18 €
EAN : 9782221197905
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement dans la région bordelaise, à Talence, Bordeaux, ainsi qu’à Compiègne, puis en Allemagne, au camp de Neuengamme, à Lübeck et Hambourg.

Quand?
L’action se situe de nos jours, mais la quête de l’auteur remonte jusqu’à la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai voulu raconter l’histoire de mon grand-père et, par ricochet, celle de ses deux fils. J’ai voulu dire ce qui ne l’avait jamais été, en espérant aider les vivants et libérer les morts. J’ai pensé que je devais le faire pour apaiser mon père. Ces mots, c’est moi qu’ils ont libérée. »
Qui est ce grand-père dont personne ne parle ? Marie, devenue une jeune femme, décide de mener l’enquête, de réconcilier son père avec cet homme disparu à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Albert Barraud, médecin, fut un résistant, arrêté par les Allemands. Marie découvrira son rôle protecteur auprès des autres prisonniers. Destin héroïque d’un homme qui consacra sa vie aux autres jusqu’à sa disparition en mai 1945, sur le paquebot Cap Arcona bombardé par l’aviation britannique… Au terme d’un voyage vers la mer Baltique avec son frère, Marie va défaire les noeuds qui entravaient les liens familiaux.

Ce que j’en pense
Le hasard fait quelquefois bien les choses. Après avoir terminé la lecture de Outre-Mère de Dominique Costermans, retraçant la recherche généalogique menée par la petite-fille d’un collaborateur des nazis, j’ai commencé celle de ce récit retraçant un parcours assez semblable. Sauf que cette fois, c’est le portrait d’un Juste, d’un résistant mort après avoir enduré durant des années la vie en camp de concentration que nous livre sa petite-fille. De ce singulier téléscopage, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, je relève d’abord des similitudes. Comme cette difficulté à dire les choses. Alors que l’elle aurait pu s’attendre à ce que l’on dresse un piédestal à ce héros, Marie se heurte à un mur de silence. Celui de sa grand-mère qui «jamais ne laissa échapper la douceur d’un seul souvenir», celui de son oncle et surtout celui érigé par son père, pour qui le sujet était tabou : « Parler d’Albert Barraud ou prononcer son nom, c’était accepter de voir le visage de mon père s’assombrir et son regard se noyer dans le vide. »
La seconde similitude tient à la psychogénéalogie. Partir à la recherche de son passé, essayer de cerner la vie de ses ancêtres est une entreprise périlleuse. Une quête qui tient souvent d’un besoin. Celui de comprendre, de se comprendre. Dominique Costermans aurait fort bien pu écrire aussi ces lignes: « Notre vie peut prendre chaque jour la forme de nos folies, mais elle reste, finalement, le prolongement des vies de ceux qui nous ont précédés. Qu’on le veuille ou non, nous venons compléter un cycle. Et je perçois aujourd’hui qu’ignorer ce qui fut avant nous, c’est perdre une partie de ce que nous sommes supposés devenir. Héros ou bourreaux, nos ancêtres nous transmettent bien plus que leur nom. »
Après la mort de sa grand-mère, après avoir arpenté de nombreuses fois la rue qui porte le nom de son grand-père sans connaître la raison de cet honneur, après s’être plusieurs fois heurté au déni paternel, Marie a fini par se voir confier un carton chargé de lettres, de photos. Des souvenirs qui ont attisé sa curiosité jusqu’à ce jour de novembre 2014 où elle décide d’entamer des recherches plus approfondies et parvient très vite à découvrir que son grand-père, médecin à l’hôpital Saint-André de bordeaux était un résistant très actif qui finit par être dénoncé. À la Kommandantur, l’intervention de son père, colonel, servira à lui faire éviter une exécution programmée. Il sera transféré à Compiègne, puis en camp de concentration à Neuengamme. Alors que son épouse et ses enfants espèrent qu’il réussira à tenir le coup et espèrent son retour, son statut de médecin lui permet d’obtenir un statut particulier. Il sera chargé de secourir ses compagnons d’infortune, au premier rangs desquels figure Roger Joly, l’un des rares hommes qui s’en sortira et apportera à Marie un témoignage aussi capital que poignant sur la vie dans le camp, sur la façon dont le médecin essayait de sauver le plus de monde, mais aussi sur les exactions commises par les nazis.
Et quand en avril 1945, les alliés se rapprochent, tous les prisonniers sont contraints de gagner la mer Baltique et d’embarquer par milliers sur des bateaux conçus pour quelques centaines de personnes tout au plus. L’aviation britannique enverra par le fond tous ces navires et provoquera la mort d’Albert Barraud, ajoutant une dimension tragique supplémentaire à son destin.
Mais l’histoire que Marie Barraud découvre et nous raconte avec pudeur et simplicité est aussi celle d’une famille qui a rendez-vous avec la vérité. Une vérité qu’elle ne voulait pas entendre jusque là. Les pages consacrées à son voyage avec son frère autant que la lettre de son père qui referme le livre m’ont ému aux larmes et confirmé combien l’auteur a réussi son entreprise : « J’ai voulu dire ce qui ne l’avait jamais été, en espérant aider les vivants et libérer les morts. J’ai pensé que je devais le faire pour apaiser mon père. Ces mots, c’est moi qu’ils ont libérée. »

68 premières fois
Le Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
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Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe (Delphine Depras)
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Autres critiques
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La Vie (Yves Viollier)
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Blog Histoire du soir


Présentation du livre par l’auteur (Production Librairie Mollat)

Les premières pages du livre

À propos de l’auteur
Il y a des vocations que les générations d’une même famille se transmettent naturellement. Chez les Barraud c’est la médecine. Une seconde nature. Une raison de vivre. Pour Marie Barraud, il en sera autrement. Son instinct, sa grande sensibilité et son inépuisable détermination, elle va les mettre au service de l’art. Elle sera comédienne. Formée chez Michel Galabru puis Blanche Salant ou elle découvre Strasberg et Stanislavski, elle s’envole enfin pour New York ou elle intègre les cours de John Strasberg, fils du célèbre professeur. Elle grandit sur le terrain entre séries télé, programmes courts et cinéma mais c’est surtout au théâtre que cette amoureuse des mots trouve son épanouissement. Lorsqu’on l’écoute parler de son métier, on découvre que finalement elle aussi guérit, soulage et accompagne l’âme des spectateurs. Marie a donc hérité de cette fibre familiale et la plus grande preuve réside dans ce premier roman. Avec Nous, les passeurs (2017), elle a su apaiser les siens. (Source : Éditions Robert Laffont)

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