Le village perdu

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En deux mots:
Une femme lapidée attachée à un pieu au milieu d’un village du nord de la Suède, un bébé abandonné et quelque 900 personnes qui se sont volatilisées. Voilà ce que deux policiers découvrent en 1959. Un mystère qui ne sera jamais résolu et qu’une équipe de tournage entend raconter – sinon résoudre – en se rendant sur place.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Que s’est-il passé à Silvertjärn?

Après la trilogie de L’île des disparus écrite avec sa mère Viveca, Camilla Sten réussit avec brio ce thriller écrit seule. Il revient sur un mystérieux fait divers datant de 1959, la disparition de tout un village dans le nord de la Suède.

Une scène d’ouverture qui marque les esprits. Un faits divers particulièrement sordide et un mystère jamais résolu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fille de Viveca Sten a bien retenu les leçons de sa mère et de leur travail en commun pour la trilogie L’île des disparus. Ici aussi, il est question de disparus. De près de 900 personnes qui peuplaient le village de Silvertjärn et dont on a perdu toute trace. Le 19 août 1959 Albin et Gustaf, deux policiers dépêchés sur les lieux au nord de la Suède vont le constater, tout en faisant deux découvertes, le corps d’une femme lapidée, attaché à un pieu sur la place du village et un nourrisson abandonné, seule trace de vie de cet endroit désormais maudit.
Le second chapitre se déroule de nos jours. Il détaille le film documentaire que projette de réaliser Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn avant de disparaître elle aussi avec toute sa famille. Elle lance sur internet une plateforme de financement participatif et va rassembler une équipe chargée de se rendre sur place pour filmer ce qui deviendra en quelque sorte la bande-annonce du documentaire.
Tone, une ancienne amie très proche – dont on va découvrir qu’elle est aussi liée à l’affaire – décide de rejoindre le groupe des professionnels composé d’une troisième jeune femme, Emmy, et de deux hommes Max et Robert.
Entraînant les lecteurs à la suite de l’équipe du film dans ce décor saisissant, Camilla Sten va alors faire monter la tension. À l’étrangeté de ce lieu totalement abandonné viennent très vite s’ajouter des phénomènes aussi étranges qu’inexplicables. Ils entendent des bruits bizarres, ont l’impression d’être épiés. Pour comprendre ce qui se joue ici, les chapitres vont alors alterner entre le passé et le présent, tissant en parallèle deux histoires aussi passionnantes que terrifiantes qui vont finir par se rejoindre dans un épilogue qui vous laissera pantois.
Entre le quotidien de cette ancienne cité minière quasi isolée du reste du monde, notamment durant les mois d’hiver et l’exploration menée par Alice et son équipe, de l’ancienne école à l’ancienne église, en passant par quelques habitations qui ont pu résister au temps, ce sont deux scénarios à faire froid dans le dos qui vont s’élaborer. On retrouve les familles d’Alice et de Tine, la personnalité de cette femme retrouvée morte ainsi que celle du Pasteur fraîchement débarqué pour semer la bonne parole jusqu’au jour du drame. On tremble avec Alice lorsqu’elle se rend compte que le doute n’est plus permis: ils ne sont pas seuls à Silvertjärn!
Retrouvant l’ambiance du film Le projet Blair Witch, Camilla Sten va elle aussi jouer avec nos nerfs et nos peurs, creuser les forces et les faiblesses des acteurs du drame. En jouant sur les descriptions des lieux et sur les détails qui accentuent l’intensité dramatique comme les escaliers qui s’effondrent, les ombres qui s’étirent, les bruits difficiles à identifier, on imagine déjà le formidable suspense sur grand écran. En attendant, régalez-vous avec ce formidable thriller!

Le village perdu
Camilla Sten
Éditions du Seuil
Roman
Traduit du suédois par Anna Postel
432 p., 21,90 €
EAN 9782021426526
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en Suède, dans le village perdu de Silvertjärn.

Quand?
L’action se situe en parallèle en 1959 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment tout un village peut disparaître sans laisser de traces?
1959. Silvertjärn. La population de cette petite cité minière s’est mystérieusement évaporée. A l’époque on a seulement retrouvé le corps d’une femme lapidé et un nourrisson.
De nos jours, le mystère reste entier.
Alice Lindstedt, une documentariste dont la grand-mère est originaire du village, part avec une équipe explorer la cité fantomatique, en quête des secrets de cette tragédie.
Mais la piste de l’ancien pasteur du temple déterrera la mémoire d’un sombre passé…
Un passé qui hante encore le présent et semble avoir réveillé les ombres du village perdu.
«Ce livre m’a donné des frissons de la première à la dernière page.» Camilla Grebe, autrice de L’Archipel des larmes

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Quatre sans Quatre 
Blog Livresse du Noir 


Bande-annonce du roman de Camilla Sten Le Village perdu © Production Éditions du Seuil

Les premiers chapitres du livre
Le 19 août 1959
C’était un après-midi caniculaire, au mois d’août. La chaleur était si intense que la brise qui s’engouffrait par les vitres baissées rafraîchissait à peine l’habitacle. Albin avait retiré sa casquette et laissait pendre son bras par la fenêtre, évitant d’effleurer la carrosserie pour ne pas se brûler.
– On en a encore pour longtemps? demanda-t-il de nouveau à Gustaf.
Ce dernier se contenta de grogner, ce qu’Albin interpréta comme une invitation à consulter lui-même la carte s’il était si curieux. Il l’avait déjà fait. Ils roulaient vers une ville qu’Albin ne connaissait pas, une ville trop petite pour posséder un hôpital ou même un poste de police. À peine plus grande qu’un village.
Silvertjärn.
Qui avait entendu parler de Silvertjärn?
Il était sur le point de demander à Gustaf s’il y était déjà allé, mais ravala sa question. Gustaf était du genre taiseux, même dans des circonstances favorables. Albin l’avait bien compris. Depuis près de deux ans qu’ils travaillaient ensemble, Albin n’avait jamais réussi à lui faire prononcer plus de deux mots d’affilée.
Gustaf ralentit, jeta un coup d’œil à la carte placée entre les deux sièges et prit un virage serré vers la gauche. Il s’engagea sur un chemin de gravier qu’Albin avait à peine remarqué entre les arbres. Albin fut précipité vers l’avant et manqua de lâcher sa casquette.
– Tu crois qu’on va trouver quelque chose par-là? s’enquit-il.
Il s’étonna que Gustaf ouvre la bouche et lui réponde.
– Aucune idée.
Encouragé par ces deux mots, Albin continua :
– On aurait surtout dit deux rigolos qui avaient un peu trop bu. Je suis sûr qu’on se déplace pour que dalle.
Le chemin était étroit et inégal, Albin dut se cramponner pour ne pas décoller de son siège à chaque cahot. De part et d’autre de la voiture s’élevaient de grands arbres. Il ne distinguait qu’une mince bande de ciel, d’un bleu si ardent qu’il lui brûlait les yeux. Le trajet lui sembla durer une éternité.
Puis la forêt s’éclaircit.
La bourgade ressemblait comme deux gouttes d’eau à la petite ville industrielle où Albin avait passé son enfance. Sans doute y avait-il une mine ou une usine qui employait tous les hommes.
L’endroit était agréable avec ses maisons en rang d’oignons, sa rivière qui serpentait entre les bâtisses et son église en crépi blanc qui dominait les toits et semblait luire dans le soleil du mois d’août.
Gustaf freina d’un coup sec. La voiture s’arrêta.
Albin se tourna vers lui.
De profonds sillons lui barraient le front. Ses joues tombantes et mal rasées lui donnaient un air désemparé.
– Écoute, dit-il à Albin.
Quelque chose dans sa voix le fit s’immobiliser et tendre l’oreille.
– Je n’entends rien.
Il n’y avait pas un bruit, hormis le ronron du moteur.
Ils s’étaient arrêtés au beau milieu d’un carrefour. Il n’y avait rien de spécial. À droite, une maison jaune au perron décoré de fleurs à moitié flétries ; à gauche, une autre quasiment identique, mais rouge avec des pignons blancs.
– Justement.
Au ton insistant de son collègue, Albin comprit ce qu’il voulait dire.
Il n’y avait rien à entendre. Le silence était total. Il était 16 h 30 un mercredi de la fin de l’été dans un village au milieu des bois. Pourquoi ne voyait-on pas d’enfants jouer dans les jardins? Ou des jeunes femmes prenant l’air devant leur porte, les cheveux plaqués sur leur front luisant de sueur?
Albin jeta un regard à la ronde sur les rangées soignées de maisons. Toutes bien entretenues. Toutes closes.
Il n’y avait pas âme qui vive, où qu’il posât les yeux.
– Où sont-ils tous passés? demanda-t-il à Gustaf.
La ville ne pouvait pas être complètement déserte. Les gens devaient bien être quelque part.
Gustaf secoua la tête et appuya de nouveau sur l’accélérateur.
– Ouvre l’œil, intima-t-il.
Albin déglutit avec difficulté. Sa gorge était râpeuse, il la sentait sèche, serrée. Il se redressa sur son siège et remit sa casquette.
La voiture roulait. Le silence lui semblait aussi oppressant que la chaleur. La sueur perlait dans son cou. Quand la place du village apparut devant eux, Albin éprouva un intense soulagement. Il montra du doigt la silhouette dressée au beau milieu de l’espace ouvert.
– Regarde, Gustaf. Il y a quelqu’un.
Peut-être Gustaf avait-il une meilleure vue que lui ; ou ses longues années dans la police lui avaient conféré un flair qu’Albin n’avait pas encore. Toujours est-il que Gustaf arrêta la voiture avant de s’engager sur la place, ouvrit sa portière et descendit.
Albin resta à l’intérieur, appréhenda la scène par bribes. D’abord, il pensa : Voilà quelqu’un de très grand.
Puis:
Non, ce n’est pas un géant, c’est une personne qui étreint un réverbère. Comme c’est étrange !
Toutes les pièces du puzzle ne s’assemblèrent que lorsque la pestilence s’insinua par les vitres baissées. Albin ouvrit la portière et sortit en titubant, espérant échapper à l’odeur, mais elle était encore plus forte à l’extérieur. Une émanation douçâtre, rance, écœurante ; de la chair pourrie, fermentée, abandonnée de longues heures durant aux rayons du soleil.
Ce n’était pas une personne embrassant un réverbère. C’était un corps ligoté à un pieu grossièrement taillé. De longs cheveux raides dissimulaient le visage – par pitié pour l’observateur – mais de grosses mouches rampaient sur les bras et les jambes boursouflés. Les cordes qui liaient le cadavre au pilori lacéraient la chair molle et spongieuse. Les pieds étaient noirs. Impossible de voir si c’était dû à la pourriture ou au sang qui s’était écoulé et avait coagulé en larges flaques autour du poteau.
Albin ne fit que quelques pas avant de se plier en avant et de rendre son déjeuner sur le pavé.
Lorsqu’il leva la tête, il vit que Gustaf était quasiment arrivé à hauteur du corps. Il se tenait à quelques mètres et l’observait.
Gustaf se retourna et regarda son collègue qui s’essuyait la bouche en se redressant. Des rides aussi profondes que chez un chien de Saint-Hubert couraient autour de ses lèvres, expression à la fois d’un dégoût et d’une terreur pure.
– Qu’est-ce qui a bien pu se passer ici, bon sang? demanda-t-il, sur un ton stupéfait.
Albin n’avait pas de réponse. Il laissa le silence de la ville déserte s’installer.
Mais là, dans la quiétude, il entendit soudain quelque chose. Un bruit faible, lointain, mais reconnaissable entre mille. Albin, l’aîné d’une fratrie de cinq, avait grandi dans un appartement où les enfants partageaient la même chambre. Il l’aurait identifié n’importe où.
– Mais qu’est-ce que… marmonna Gustaf en se tournant vers l’école de l’autre côté de la place. Au deuxième étage, une fenêtre était ouverte.
– On dirait un bébé, dit Albin. Un nourrisson.
Puis l’odeur prit le dessus et il vomit de nouveau.

Description du projet
« Le village perdu » est une série documentaire consacrée à Silvertjärn, le seul village fantôme de Suède. Nous souhaitons produire un documentaire en six épisodes, complété par un blog décrivant nos travaux de recherche et nos découvertes au cours de ce processus. Silvertjärn est une petite cité ouvrière au milieu du Norrland, restée plus ou moins intacte depuis 1959, l’année où toute la population de près de neuf cents habitants a disparu dans des circonstances mystérieuses.
«Cliquez ici pour en savoir plus sur l’histoire de Silvertjärn»
Alice Lindstedt, dont la grand-mère a grandi à Silvertjärn, est à l’initiative de ce projet qu’elle produit :
« Quand j’étais petite, ma grand-mère me parlait souvent de Silvertjärn et de la disparition de ses habitants. Elle n’y vivait plus au moment du drame, mais ses parents et sa petite sœur figuraient parmi les disparus.
L’histoire de Silvertjärn m’a toujours fascinée. Il y a tellement de choses qui semblent ne pas coller. Comment la population entière d’un village peut-elle se volatiliser sans laisser de traces ? Que s’est-il passé exactement ? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre. »
Nous prévoyons de passer six jours à Silvertjärn au début du mois d’avril pour des prises de vues et des recherches sur le village. En tant que contributeur, vous aurez accès aux vidéos tournées et aux photographies prises lors de ce repérage. Nous allons examiner quelques-unes des théories qui expliqueraient la disparition – de la fuite de gaz provoquant une psychose massive à une malédiction lapone séculaire.
« Cliquez ici pour en savoir plus sur les théories autour de Silvertjärn »
Si tout se passe comme prévu, l’équipe retournera à Silvertjärn en août, le mois où la population a disparu, pour que le documentaire soit tourné à la même saison.

Contreparties pour nos contributeurs :
Accès immédiat au matériel filmé à Silvertjärn en avril
Accès illimité aux publications de l’équipe de production sur les réseaux sociaux.
Lettres d’information régulières par mail faisant état de nos avancées
Visionnage en avant-première de la version longue du documentaire
Possibilité de visiter Silvertjärn avec notre équipe au moment de la sortie de la série et du lancement du blog.

33 450 couronnes collectées sur un
objectif de 150 000 couronnes
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Présent
Un grésillement, un son strident, m’arrache à ma somnolence.
Je me redresse, cligne des yeux. Tone coupe la radio. Le crépitement cesse, remplacé par le ronronnement étouffé du moteur et le silence confiné de l’habitacle.
– Qu’est-ce que c’était ?
– La radio fait des siennes depuis quelques kilomètres. On est passé du rock de papy à du rock dansant… Et maintenant ces grésillements.
– Ça doit être le début de la zone blanche.
Je sens l’excitation monter dans mon ventre. Je sors mon mobile de ma poche : il est plus tard que je ne le pensais.
– J’ai encore du réseau, mais ça capte mal. Je vais mettre à jour nos statuts une dernière fois avant qu’on soit coupés du monde.
Je me connecte sur Instagram et j’immortalise la route qui s’étire devant nous, baignée de la lumière dorée du couchant.
– Que dis-tu de cette légende, Tone : « Bientôt arrivés, nous entrons dans la zone blanche. Nous vous retrouvons dans cinq jours… à moins que les fantômes ne nous kidnappent…»?
Tone esquisse une grimace.
– C’est peut-être un peu exagéré.
– Mais non, ils en raffolent !
Je poste la photo sur Instagram, je la partage sur Twitter et Facebook avant de ranger mon mobile dans ma poche.
– Nos fans adorent les spectres, les films d’horreur et ce genre de conneries. C’est notre principal argument de vente.
– Nos fans. Nos onze fans.
Je lève les yeux au ciel. Je dois admettre que ça m’attriste. C’est un peu trop vrai pour en rire.
Tone ne le voit pas. Elle garde les yeux braqués sur la route déserte et anonyme. Une autoroute droite sans virage ni courbe. De grands conifères poussent de part et d’autre de l’asphalte. Du côté gauche, le soleil ardent de la fin de journée semble suspendu dans un ciel sanguinolent qui déferle sur la forêt et sur nous.
– Nous devrions bientôt arriver à la bifurcation, dit Tone. Je sens qu’on approche.
– Tu veux que je prenne le volant ? Je n’avais pas prévu de m’endormir. Je ne sais pas ce qui m’arrive.
Tone répond par un sourire contenu.
– Si tu es restée debout jusqu’à 4 heures la nuit dernière pour tout vérifier, ce n’est peut-être pas étonnant.
Je n’arrive pas à déterminer si c’est un reproche.
– Non, peut-être pas.
Pourtant, je suis surprise. Je pensais que les picotements d’excitation et la fébrilité qui m’avaient tenue en éveil pendant plusieurs nuits m’empêcheraient de trouver le repos aujourd’hui, dans la voiture.
D’un coup d’œil dans le rétroviseur, j’aperçois juste derrière nous l’autre fourgonnette blanche qui transporte Emmy et le technicien. En queue de cortège, on distingue la Volvo bleue de Max.
Est-ce de l’impatience ou de l’inquiétude que je sens au creux de mon ventre ?
La lumière intense teint d’un rouge ardent mon pull en laine blanc aux motifs de torsade. Le profil de Tone se découpe clairement. Elle est l’une de ces personnes plus belles de profil que de face, avec un menton bien marqué et un nez droit de patricien. Je ne l’ai jamais vue maquillée. À côté d’elle, je me sens ridicule et exagérément vaniteuse. Je me suis fait des mèches pour éclaircir et faire briller mes cheveux naturellement ternes, couleur d’eau sale. Pour la modique somme de neuf cents couronnes. Bien que je n’aie pas cet argent ; bien qu’il ne soit pas prévu que j’apparaisse sur les films que nous allons tourner au cours des cinq prochains jours.
Je l’ai fait pour moi. Pour calmer mes nerfs. Et puis, des photos, il faudra bien en prendre, pour Instagram et Facebook, pour Twitter et le blog. Nous devons donner à nos fans enthousiastes de quoi susciter l’intérêt, attiser la flamme.
J’ai la bouche pâteuse après mon petit somme. J’aperçois le gobelet en plastique de la station-service calé dans le porte-tasse.
– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
– Du Coca. Sers-toi.
Sans attendre ma question, Tone ajoute :
– Coca zéro.
Je saisis le verre tiède et avale de longues gorgées du soda éventé. Ce n’est pas très rafraîchissant, mais j’avais plus soif que je ne le pensais.
– Là ! lâche soudain Tone en freinant.
La vieille route n’est pas enregistrée dans le GPS, nous l’avons vu en planifiant l’itinéraire. Nous nous sommes donc appuyés sur des cartes des années quarante et cinquante ainsi que sur les archives de l’Administration suédoise des transports. Nous avons également pris en compte le tracé du chemin de fer à l’époque où les trains à vapeur desservaient le village deux fois par semaine. Max, un féru de cartes, nous a assuré que la route devait se trouver là. Mes derniers doutes se dissipent quand j’aperçois une intersection, presque complètement dissimulée par la broussaille. C’est l’entrée de la seule route carrossable qui menait jadis à Silvertjärn.
Mais au lieu de s’y engager, Tone arrête la camionnette.
Étonnée, je me tourne vers elle.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle est plus pâle que d’ordinaire, sa petite bouche est pincée et ses taches de rousseur semblent briller sur sa peau blanche. Ses mains sont cramponnées au volant.
– Tone ? fais-je d’une voix plus douce.
D’abord, elle ne répond pas. Elle fixe un point au milieu des arbres, sans rien dire.
– Je ne croyais pas voir ça un jour…
Je pose une main sur son avant-bras. Ses muscles sont bandés comme des ressorts d’acier sous la fine étoffe de son tee-shirt à manches longues.
– Tu veux que je conduise ?
Les autres aussi se sont arrêtés – la deuxième camionnette juste derrière nous et, j’imagine, Max dans sa Volvo bleue.
Tone lâche le volant et se renverse contre le dossier.
– Ça vaut peut-être mieux.
Sans me regarder, elle détache sa ceinture et ouvre la portière pour descendre.
Je l’imite, je descends d’un bond et je contourne le véhicule. Dehors, l’air est limpide, pur et glacial. Il me frappe de plein fouet et traverse immédiatement mon pull épais, malgré l’absence de vent.
Tone a déjà bouclé sa ceinture lorsque je monte sur le siège conducteur. J’attends qu’elle prenne la parole, mais elle ne dit rien. Alors, j’appuie doucement sur l’accélérateur et nous nous engageons sur la route envahie par la végétation.
Un silence presque recueilli s’installe. Lorsque les arbres nous ont englouties et semblent se pencher au-dessus de la petite route, la voix de Tone s’élève dans la pénombre, me faisant sursauter.
– C’est mieux que ce soit toi qui conduises pour entrer dans le village. C’est ton projet. C’est toi qui voulais venir. Pas vrai ?
– J’imagine que oui.
Heureusement que nous avons pris une assurance en louant les véhicules. Ils ne sont en rien adaptés à ce type de terrain. Mais nous avions besoin de camionnettes pour transporter le matériel et les fourgonnettes 4 × 4 hors de prix auraient explosé plusieurs fois notre budget.
Nous roulons en silence. Les minutes s’écoulent. À mesure que nous nous enfonçons dans les bois, je suis frappée par l’isolement extrême de la petite communauté. Surtout à l’époque. Ma grand-mère maternelle m’a raconté que peu d’habitants étaient motorisés. Pour rejoindre la civilisation, on prenait un train qui ne passait que deux fois par semaine. Vu le temps qu’il nous faut pour atteindre le village en voiture, parcourir ce chemin à pied, quand on n’avait pas d’autre choix, ne devait pas être une sinécure.
Nous dépassons un sentier qui serpente vers les profondeurs de la forêt. Je me demande un instant si je dois m’y engager. Non, ce doit être le chemin de la mine. Je continue tout droit, au ralenti, je roule sur des brindilles et des branches tombées. Le véhicule couine, mais poursuit sa route au prix de gros efforts.
Au moment où je commence à m’inquiéter, craignant que nous ayons fait fausse route – que nous empruntions un vulgaire chemin de randonnée, que nous soyons en train de pénétrer de plus en plus profondément dans la forêt pour finir par rester coincés avec nos voitures, notre matériel, notre bêtise et nos ambitions –, les arbres s’ouvrent comme par miracle devant nos yeux.
– Là ! murmuré-je, m’adressant plus à moi-même qu’à Tone.
Je me risque à accélérer un peu, juste un peu, mon sang afflue dans mes veines quand le ciel rougeoyant du mois d’avril se découvre peu à peu devant nous.
Nous sortons de la forêt, la route descend vers une vallée, ou plutôt, une petite dépression. C’est là que se niche Silvertjärn.
De sa haute flèche surmontée d’une mince croix, l’église domine le quartier est du village. La croix scintille dans la lumière du couchant, d’une clarté irréelle. De l’église à la rivière, les maisons semblent avoir poussé comme des champignons pour ensuite s’écrouler, se décomposer, tomber en ruine. Le cours d’eau d’un rouge cuivré coule entre les habitations et se jette dans le petit lac auquel le village doit son nom. Silvertjärn, le lac d’argent. Peut-être était-il argenté, jadis, mais aujourd’hui il est noir et lisse comme un vieux secret. Le rapport de la compagnie minière indique que le lac n’a pas été inspecté et que sa profondeur est inconnue. Il pourrait plonger jusqu’à la nappe phréatique. Il pourrait être sans fond.
Sans réfléchir, je détache ma ceinture, j’ouvre ma portière et saute sur l’humus printanier humide et doux pour observer le village. Le silence est total. On ne distingue que le ronronnement régulier du moteur et les légers soupirs du vent lorsqu’il murmure au-dessus des toits.
J’entends Tone descendre du véhicule. Elle ne dit rien. Ne referme pas derrière elle.
Et moi, j’exhale une prière, une incantation, une salutation :
– Silvertjärn.

Passé
En rentrant de chez Agneta Lindberg, Elsa a un mauvais pressentiment. Quelque chose ne tourne pas rond.
En marchant d’un bon pas, on peut parcourir la distance entre la maison de Mme Lindberg et la sienne en un petit quart d’heure, mais Elsa y parvient rarement en moins de quarante minutes : on l’intercepte à chaque coin de rue pour discuter.
Depuis quelques mois – depuis que la pauvre Agneta a reçu la nouvelle – Elsa lui rend visite une fois par semaine, le mercredi après-midi : c’est si commode de passer chez elle après avoir déjeuné chez la femme du pharmacien.
On ne fait pas grand-chose pendant ces repas. Quelques femmes du village se retrouvent tout simplement pour papoter, cancaner, parler de tout et de rien, boire du café dans des tasses fragiles et se sentir supérieures aux autres, l’espace d’un instant. Mais cela ne fait de mal à personne et Dieu sait que les femmes de Silvertjärn ont besoin de s’occuper. Elsa ne peut pas non plus nier qu’elle apprécie ces moments, bien qu’elle soit parfois obligée de tancer ses consœurs quand leurs ragots deviennent trop malveillants.
À quoi bon se livrer à des conjectures sur le père biologique de petit dernier du maître d’école ? Elsa était avec l’enseignant et sa pauvre femme quand le bébé refusait le sein, et elle avait rarement vu père aussi fou de son enfant. Alors qu’importe si les cheveux du garçonnet sont carotte.
Il fait chaud en cet après-midi d’avril – une chaleur étouffante pour la saison – et Elsa transpire sous son corsage. Elle aime marcher le long de la rivière. Le chemin est plat et lisse, et on peut voir le lac scintiller au loin. L’eau de fonte déferle en susurrant en contrebas de la rive. Ce qu’elle aurait envie de s’arrêter et d’y tremper les pieds !
Elle s’en abstient, bien sûr. De quoi aurait-elle l’air si elle soulevait sa jupe et se mettait à patauger comme une enfant insouciante ? Cela ne ferait que nourrir les ragots des commères du village !
C’est au moment où Elsa sourit à cette pensée qu’elle se rend compte que quelque chose a changé. Tout en se retournant pour voir qui pourrait bien l’épier si elle sautait dans la rivière, elle prend conscience qu’il n’y a personne.
Le cours d’eau est pourtant bordé d’habitations. C’est là que le quartier le plus ancien de Silvertjärn commence. D’ailleurs, Elsa préfère ce quartier aux maisons neuves. Quand elle s’est installée avec Staffan à Silvertjärn – à peine sortie de l’enfance – ils vivaient dans l’un des nouveaux pavillons construits par la compagnie minière, une bâtisse froide, sans âme. Elsa demeure aujourd’hui convaincue que c’est à cause de ces murs blancs pleins d’échardes qu’elle a si mal vécu sa première grossesse. Elle s’était arrangée pour déménager le plus vite possible.
Les maisons qui jouxtent le cours d’eau, plus anciennes, ont plus de charme. Elsa en connaît tous les occupants. D’ailleurs, sans vouloir se vanter, elle peut même dire qu’elle connaît tout le monde à Silvertjärn. Mais le quartier de la rivière, sous l’église, c’est le sien. C’est pourquoi elle veille tout particulièrement sur ceux qui y vivent. Elle aime passer devant la maison du coin avec son toit de guingois, rendre visite à la petite Pia Etterström et ses deux jumeaux ; se poster en face de la terrasse d’Emil Snäll et lui demander comment va sa goutte ; s’arrêter pour admirer les rosiers de Lise-Marie.
Mais aujourd’hui, personne ne la hèle, personne ne lui fait signe.
Malgré la chaleur, il n’y a personne dans les jardins, sur les perrons ; personne n’a ouvert sa fenêtre. Personne n’est venu la saluer après l’avoir vue depuis la cuisine. Elsa devine des mouvements derrière les rideaux des cuisines, derrière les fenêtres fermées. On dirait que tout le monde s’est barricadé chez soi.
Son cœur se serre.
Plus tard, elle se demandera si une partie d’elle-même n’avait pas déjà compris, avant même qu’elle se mette à courir, avant qu’elle arrive dans sa cuisine en sueur, hirsute et qu’elle voie Staffan assis à la table, le visage livide, bouleversé.
Mais ce n’est pas vrai. Elle ne comprend pas, elle ne se doute de rien. Comment aurait-elle pu se douter ?
Alors, quand Staffan lui dit d’une voix de somnambule :
– Ils ferment la mine, Elsie. Ils nous l’ont annoncé aujourd’hui. Ils nous ont ordonné de rentrer chez nous.
Elle s’évanouit sur-le-champ pour la première et la dernière fois de sa vie.

Présent
Je n’ai jamais vu Silvertjärn de mes propres yeux. Je m’en suis forgé une image par le biais des histoires de ma grand-mère, j’ai passé des nuits à chercher sur Google pour trouver des descriptions, mais il n’y a presque rien.
Je me retourne en entendant les cliquetis de l’appareil photo de Tone. Placé devant ses yeux, il lui cache la moitié du visage.
En réalité, nous aurions dû filmer notre arrivée. Cela aurait été une entrée en matière puissante ; cela aurait permis d’attirer l’attention. C’est ce dont on a besoin quand on demande des subventions. Car inutile de se voiler la face : quel que soit le nombre de photos postées sur Instagram, quel que soit le taux de financement sur Kickstarter, sans subventions, nous ne pourrons tourner le film tel que je l’ai imaginé. C’est la vérité. Sans le soutien d’une administration ou d’une fondation, nous n’avons aucune chance.
Mais je suis sûre que nous finirons par obtenir les fonds.
Car qui pourrait résister à ce que nous avons devant les yeux ?
La lumière jaillit sur les bâtiments délabrés, les noyant dans un océan orange et vermillon. Ils semblent étonnamment bien préservés. Ils devaient avoir des méthodes de construction différentes à l’époque. Mais même d’ici, en hauteur, on voit la décrépitude. Certains des toits se sont effondrés et la nature a sérieusement commencé à reprendre ses droits. Difficile de distinguer une frontière claire entre la forêt et les maisons. Les rues sont envahies de végétation, le chemin de fer rongé par la rouille s’étire de la gare vers les bois où il est recouvert, comme une artère bouchée.
Le tout est d’une beauté un peu écœurante. Comme une rose défraîchie sur le point de perdre ses pétales.
Le cliquetis s’interrompt. Je regarde Tone, qui a baissé son appareil photo.
– Alors, qu’est-ce que ça donne ? demandé-je.
– Avec ce paysage, je crois qu’un iPhone aurait suffi.
Elle contourne la voiture et se poste à côté de moi, fait apparaître les images. Nous nous sommes mis d’accord pour que Tone se charge des photos. À la différence de moi, d’Emmy et du technicien, elle n’a jamais travaillé dans le cinéma – elle est conceptrice-rédactrice. Mais elle est passionnée de photographie depuis plusieurs années, et ses clichés sont bien meilleurs que ceux que je pourrais réaliser avec le même appareil. »

À propos de l’auteur
STEN_Camilla_©Stefan_TellCamilla Sten © Photo Stefan Tell

Camilla Sten, née en 1992, est la fille de la célèbre autrice de polars Viveca Sten. Ensemble, elles ont écrit la trilogie L’île des disparus, acclamée par la critique. Le village perdu, vendu dans 17 pays, est son premier roman adulte, également en cours d’adaptation au cinéma. (Source: Éditions du Seuil)

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Histoire du fils

LAFON_histoire_du_fils  RL2020

En deux mots:
C’est l’histoire d’un enfant élevé par la sœur de sa mère et qui cherche ses parents. C’est l’histoire de ce père qui ne sait pas qu’il a un fils. C’est l’histoire des secrets de famille et des liens invisibles qui se tissent. Mais c’est aussi l’histoire de racines, d’un pays et de ses sources.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les branches invisibles de l’arbre généalogique

Le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon est aussi fort que les liens de famille, aussi solidement ancré que le pays originel, même si ceux-ci semblent s’être évaporés.

Comme un vigneron mélange plusieurs cépages ou plusieurs cuvées pour composer un vin plein de finesse et d’arôme, Marie-Hélène Lafon a réalisé son propre assemblage pour construire un roman à l’histoire aussi familiale que minérale, où l’émotion et les sentiments font fi de la chronologie. Histoire du fils pose un arbre généalogique sur une carte de France pour aussitôt constater que des zones d’ombre existent dans l’histoire familiale autant que dans la géographie. Des zones d’ombre que le livre va tenter d’éclairer.
Paul Lachalme est un élève doué auquel l’école républicaine va donner sa chance. Après ses bons résultats à l’école primaire, il va pouvoir poursuivre son parcours d’excellence à Aurillac où il sera désormais pensionnaire. C’est là qu’il va tomber sous le charme de Gabrielle, une infirmière avec laquelle il rêve déjà de mener la grande vie. Quand il monte à Paris pour finir ses études de Droit et devenir avocat, il se réjouit qu’elle puisse le rejoindre. En revanche, ce qu’il ne sait pas, c’est que cette dernière est enceinte. Aussi quand elle met au monde André, elle préfère le confier à sa sœur Hélène avant de filer vers la capitale.
Le garçon va grandir à Figeac, auprès d’Hélène et de son mari Léon, recevant irrégulièrement la visite de sa mère. Car la belle idylle a fait long feu. Mais Gabrielle a choisi de rester à Paris.
Marie-Hélène Lafon joue alors avec les non-dits et les secrets de famille, proposant au lecteur diverses pistes. Que sait Paul de sa paternité? Gabrielle a-t-elle caché sa descendance? A-t-elle voulu instaure rune sorte de mur entre Paris et la Province? Hélène va-t-elle présenter André à son père? André sera-t-il plus heureux à Paris, entre des parents biologiques séparés qu’en province où il a ses racines? À l’image du roman qui passe allègrement d’une année à une autre, on suit les interrogations des uns et des autres et on tente de rattacher les bribes des lignées familiales qui vont couvrir tout un siècle. Servi par une écriture très sensuelle où les lieux changent en fonction des saisons, où les parfums et les odeurs sont indissociables des personnages qui les traversent, le roman raconte aussi la métamorphose d’une France qui a traversé deux guerres et le bouleversement des rapports humains. C’est alors que l’on prend conscience que le sujet du livre pourrait fort bien être ailleurs. Derrière la filiation, ou plutôt devant, la romancière ne nous a-t-elle pas donné un livre sur la solitude, sur le manque qui va accompagner chacun des protagonistes, depuis ce frère jumeau qui meurt ébouillanté, laissant son frère seul jusqu’à ce petit-fils revenu à Chanterelle, où tout a commencé.

Histoire du fils
Marie-Hélène Lafon
Éditions Buchet-Chastel
Roman
176 p.,15 €
EAN 9782283032800
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans le Cantal, le Lot et le Puy-de-Dôme, à Chanterelle, Aurillac, Figeac, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de 1908 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le fils, c’est André. La mère, c’est Gabrielle. Le père est inconnu.
André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille.
Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, Histoire du fils sonde le cœur d’une famille, ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds, ceux qui creusent des galeries dans les vies, sous les silences.
Avec ce nouveau roman, Marie-Hélène Lafon confirme la place si particulière qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire français.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Info Culture (Laurence Houot)
La Croix (Antoine Perraud)
RTBF (Sophie Creuz)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog L’Or des livres
Blog Le petit poucet des mots 
Blog Baz’Art
Blog Voyage au fil des pages

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jeudi 25 avril 1908
Les pieds nus d’Armand glissent sur le parquet ; il ne veut pas réveiller Paul qui dort encore et fait son petit bruit de lèvres dégoûtant, comme un chiot quand il tète. Il va attendre un peu, mais pas trop longtemps, il ne faut pas que Paul se réveille, il gâcherait la fête des retrouvailles, Paul gâche tout. Paul et lui sont nés le même jour, le 2 août 1903 ; il sait, par sa mère et par sa tante, qu’il n’y avait jamais eu de jumeaux dans les deux familles avant eux. Il préférerait n’être pas jumeau, ou l’être avec Georges, sans Paul. Il comprend que c’est impossible, parce que les choses sont comme elles sont, la tante Marguerite le dit souvent, il tourne et retourne derrière ses dents cette phrase un peu bizarre qui glisse et lui échappe, il s’applique un moment à penser aux phrases grises de la tante Marguerite, et à son odeur, cendres froides et saucisson sec. Il réfléchit beaucoup aux odeurs et aux couleurs des gens, des choses, des pièces ou des moments et, quand Antoinette vivait avec eux à Chanterelle, il la faisait rire avec ce qu’elle appelait ses folies, et elle riait elle riait, elle pleurait aussi du coin des yeux à force de rire tellement ; maintenant il ne peut plus dire ses folies à personne. Georges sent la confiture de prunes, quand la tante la laisse cuire longtemps en été dans la bassine de cuivre, il sent cette confiture à ce moment précis, et pas quand on l’étale sur des tartines au goûter en hiver ; même le père en mange et fait des compliments à la tante qui ne lui répond rien et le regarde comme si elle le voyait pour la première fois. Amélie sent la rivière, au printemps, la rivière haute des neiges fondues. Paul sent le vent et la lame froide des couteaux qui sont dans la cuisine et qu’ils n’ont pas le droit de toucher. Pour sa mère, il hésite, et ça change tout le temps, la neige quand elle devient bleue le soir au bord du bois, le café chaud, elle sent rouge aussi certaines fois. Pour le père, la soupe de légumes peut-être, mais il ne trouve pas vraiment, il s’arrête, ça se fige à l’intérieur de lui et il préfère ne pas insister. Les odeurs sont un jeu et on ne peut pas jouer avec le père. La petite chambre de Georges, entre celle des parents et la leur, sent le chaud blanc des fers à repasser que sa mère ou Amélie font glisser sur les linges en pliant le bras et en écartant le coude, bras et coude droits pour sa mère, gauches pour Amélie qui est pourtant la plus habile. La grande toilette du samedi soir, avec les serviettes tièdes et douces, et la mère et la tante penchées sur lui, sur eux, la grande toilette sent rose, Antoinette et Amélie ne s’occupent pas de cette toilette du samedi. La tante dit, en détachant bien chaque mot, on ne mélange pas les torchons et les serviettes ; ou qui va à la chasse perd sa place, ou qui dort dîne, ou qui sème le vent récolte la tempête, ou les chiens ne font pas des chats. Il sait par cœur toutes les phrases de la tante, surtout celles qu’il ne comprend pas, et les récite parfois, en silence, mot à mot, pour s’endormir, ou pour se calmer, pour se refroidir, comme maintenant, quand il sent qu’il voudrait sauter d’un seul bond les six marches de l’escalier et se poser dans la cuisine sur l’épaule d’Antoinette, comme une hirondelle. La tante dit aussi, une hirondelle ne fait pas le printemps. Pour prendre patience jusqu’à ce que le carillon de la salle à manger sonne la demie, il s’applique à penser aux fraises, celles qu’Antoinette aura cueillies pour lui à Embort, les premières, et celles du jardin de la tante. Il sait que sa mère, sa tante et Amélie sont dans la cuisine et s’affairent pour la lessive, ça commence aujourd’hui et ça durera deux jours entiers. Antoinette viendra aussi, elle revient pour les gros travaux, elle est sans doute déjà arrivée, elle lui a promis les premières fraises et Antoinette tient toujours ses promesses. Elle ne vit plus à Chanterelle mais à Embort, il a bien retenu le nom, dans un autre pays beaucoup plus doux où poussent de grands cerisiers, elle le raconte et montre avec ses deux bras comment les cerisiers s’arrondissent dans les vergers de ce nouveau pays où elle habite avec son mari. Il a beaucoup pleuré quand elle est partie avec ce mari, qui est frisé, même si sa mère et la tante Marguerite lui ont expliqué que c’était normal, que les jeunes filles comme Antoinette, quand elles trouvent un mari, quittent les enfants dont elles s’occupent dans les maisons des autres pour suivre leur mari et habiter avec lui dans leur propre maison où elles auront des enfants à elles. La tante Marguerite a penché la tête en disant ces mots et il a compris qu’il ne fallait pas poser davantage de questions. Il sait que la tante Marguerite n’a ni mari, ni maison, ni enfants, et il sent que la tristesse traverse sa peau et lui donne une odeur particulière que n’ont pas sa mère, Antoinette ou Amélie. C’est un parfum gris et froid qui lui serre le ventre ; il pourrait pleurer, mais il ne pleure pas, il ne faut pas le faire, on se moquerait. Il sort de la chambre, la fenêtre au bout du couloir est pleine de lumière, comme le grand vitrail de l’église quand il fait beau ; le soleil se lève de ce côté et on ne ferme jamais les volets de cette fenêtre, même l’hiver. Il est seul dans le couloir, tout le monde est en bas, dans la cuisine, et son père est parti à la Mairie, le jeudi matin son père va très tôt à la Mairie. Il était encore dans son lit quand il l’a entendu fermer la porte et traverser la place ; à l’oreille, et les yeux fermés, parce qu’il écoute mieux les yeux fermés, il reconnaît le pas et les façons de faire de chacun, sa mère, sa tante, son père, Paul, Georges, Amélie et même d’autres personnes, comme Solange ou Antonin, qui viennent pour aider et n’habitent pas avec eux ; il reconnaît aussi les aboiements de chaque chien du bourg, c’est un jeu et un secret, Paul ne doit pas savoir. Armand s’avance, il marche dans la lumière tiède, il la sent sur lui, sur ses pieds, sur ses mains, son visage, ses cheveux, il ferme les yeux. Plus tard, bientôt, quand il sera assez grand, il sera enfant de chœur, sa mère et sa tante le voudront, son père ne pourra pas l’empêcher, il a entendu Antoinette le dire à Amélie même si elles ont changé de sujet quand il est entré dans la cuisine. Antoinette et Amélie craignent le père, tout le monde le craint, même Paul, les colères du père sont comme l’orage et le tonnerre, la maison tremble, la terre tremble, c’est la nuit en plein jour ; quand ça s’arrête, quand le père s’en va, on recommence à respirer. En attendant on peut réciter à l’intérieur de soi la prière que leur mère dit le soir dans la chambre pour Paul et lui, Georges ne comprend pas, il est encore trop petit. Armand a essayé pendant la dernière colère, mais ça n’a pas marché, il sait pourquoi, la prière commence par Notre père, et les mots se coincent dans sa gorge, ça ne passe pas. Il faudrait pouvoir en parler à Antoinette aujourd’hui, ou demain ; ensuite elle repartira, dès que la lessive sera finie, et il ne sait pas quand elle reviendra. Antoinette a des idées, des solutions pour tout, elle sait des tours de magie, il aime ses bras, ses cheveux, son cou, il aime entrer à la volée avec elle dans l’église vide les après-midi de beau temps, juste pour aller faire une génuflexion et le signe de croix dans les flaques de lumière jaune et rouge qui tombent du grand vitrail. Ils s’assoient aussi une minute dans le confessionnal, chacun de son côté, elle à droite lui à gauche, le bois est lustré et doux, le confessionnal sent la cire, le miel, le beurre frais. Il aime l’église, il sera enfant de chœur, il aime Antoinette.
Il entend sa voix qui monte de la cuisine, mêlée à celle de sa mère, la tante et Amélie ne disent rien. Il se tient debout sur la première marche de l’escalier, il attend, il sait que sa mère et sa tante sont levées depuis longtemps déjà et ont mis l’eau à chauffer sur le grand fourneau dans deux faitouts très hauts qui ne servent que pour les lessives ; le reste du temps ils sont rangés sur l’étagère du bas dans la buanderie et ils aiment, Georges et lui, jouer avec le plus profond qui est assez grand pour que Georges s’y glisse entièrement, comme dans une sorte d’étui dur, il disparaît à l’intérieur et se balance d’avant en arrière ou de droite à gauche en imitant les poules quand elles ont pondu, le faitout a l’air de danser en gloussant et ils rient sans pouvoir s’arrêter. Ils le font en cachette, quand les adultes ne s’occupent pas d’eux, ils seraient grondés parce qu’il ne faut pas abîmer les ustensiles. Paul trouve que c’est un jeu de petits et se moque d’eux mais ne les dénonce pas. Armand descend deux marches et s’assied sur la troisième d’où il peut voir, sans être vu, ce qui se passe dans la cuisine. Antoinette est là ; elle va et vient, les bras chargés de linge, ses cheveux moussus sont roux, Antoinette est rousse, pas rouquine, il n’aime pas ce mot que son père dit parfois. Antoinette est rousse comme le renard qu’ils ont vu l’hiver dernier, sa mère et lui, en traversant le grand pré du haut, un soir de neige. Sa mère a serré sa main qu’elle tenait dans la sienne, ils se sont arrêtés, le renard aussi, saisis, les trois ; ensuite le bois a avalé la bête, il n’est plus resté que ses traces à peine visibles sur la neige bleue et dure. Antoinette est un miracle, comme le renard. Son père tue les renards, son père est chasseur, plus tard, lui, il sera enfant de chœur et il ne chassera pas, il ne veut pas tuer les bêtes, ni les renards magiques, ni les lièvres de velours, ni les chevreuils bondissants, ni les oiseaux, aucun oiseau, surtout pas les oiseaux. Tout se bouscule à l’intérieur de lui, les oiseaux, Antoinette la renarde, le vitrail de l’église, les fraises, le beurre frais du confessionnal, le secret du grand faitout. Il ne résiste pas, c’est trop de tout en une seule goulée, ses pieds nus battent en silence la mesure de sa joie sur la quatrième marche, il voudrait s’envoler. Il aime se souvenir du dernier été, quand il ne savait pas encore qu’Antoinette partirait, ils allaient les soirs, eux, les deux, ils arrosaient les salades, surtout les salades, et d’autres légumes qui ne l’intéressaient pas beaucoup mais il aimait porter les petits brocs, le blanc et le bleu, il suivait Antoinette, il la respirait dans l’odeur de la terre mouillée, il avait des ailes, il galopait du puits à l’autre bout du jardin, sans rien abîmer, pour chercher de l’eau, encore de l’eau. Le jardin était un royaume vert et doré, le jardin était le monde et la lumière ne finissait pas. Ensuite, avant de rentrer, ils passeraient par le coin des fraises, ils seraient accroupis l’un en face de l’autre, de chaque côté de la plate-bande, ils fouilleraient doucement la dentelle fraîche des feuilles et sentiraient sous leurs doigts s’arrondir les fraises, trois ou quatre, pas davantage, pour ne pas fâcher la tante. Il y aurait un autre été, bientôt, mais Antoinette ne serait plus là. La demie de huit heures bondit au carillon, lui aussi, il n’y tient plus, il est debout, ses pieds sont nus sur les marches hautes de l’escalier. Antoinette lui tourne le dos, elle est devant le fourneau, elle ne l’a pas encore vu mais il sait qu’elle l’attend, il ne touche plus terre, il jaillit, il court, il se jette dans les jambes de son Antoinette au moment où elle se retourne ; elle a retiré du fourneau le haut faitout brûlant, elle le porte à bout de bras, empoigné, et ça s’achève dans un cri déchiré qui réveille Paul.

Extrait
« On était à l’étude. Il frottait ses pieds l’un contre l’autre sous le pupitre ; il avait toujours les pieds froids, même si sa mère glissait dans sa valise de courts chaussons de laine fine, gris ou noirs, qu’elle tricotait pour lui, là-haut, l’hiver, à Chanterelle. Le matin, au dortoir, il les enfilait discrètement sous ses chaussettes, ils étaient très ajustés, et doux sur la peau. On ne devait pas savoir, au lycée, que Paul Lachalme craignait le froid aux pieds et portait des chaussons tricotés par sa mère. Il avait un rang à tenir. Ils étaient une poignée, quatre ou cinq, à n’avoir pas cessé, toute l’année précédente, de clamer, proclamer et déclamer, avec lui, dans son sillage, leur hâte d’en être, d’avoir seize ans, enfin, pour s’engager, tenter au moins de le faire, et partir, quitter cette honte molle de l’arrière où les femmes, les enfants, les vieillards, les estropiés, les demi-portions et les planqués attendaient, poussant l’ordinaire des jours tranquilles avec leur ventre, tandis que les hommes vivaient ailleurs, et mouraient, au-dessus d’eux-mêmes. Paul était content de sa phrase et de ses formules ; il en avait le goût, d’aucuns disaient le don, et en usait volontiers au fil des discussions enflammées entre internes sur la cruciale question de cette guerre qui ne finissait pas. Ceux qui voulaient partir, et rejoindre, ou remplacer, ou venger les pères, les oncles, les frères, les cousins, les amis, en imposaient aux autres ; on osait à peine dire ou même penser que l’on avait peur, ou que cette guerre enterrée dans la boue depuis quatre ans n’avait plus vraiment de sens, ou que l’on ne savait pas comment infliger ça en plus, ce départ, à une mère, à une sœur déjà vouées au noir et aux larmes. L’Armistice avait tranché dans le vif et coupé court aux atermoiements et aux rodomontades. Deux mois plus tard, l’interminable janvier s’étirait dans le gris glacé des semaines à entasser les unes sur les autres jusqu’aux lointains congés de Pâques et Paul Lachalme avait froid aux pieds à l’étude du soir. On avait été rendu à son état d’enfance, on ne deviendrait pas un héros, on ne serait pas mort au champ d’honneur, il était trop tard pour tout ; on dépendait, on redevenait impuissant, on n’avait jamais cessé de l’être, on subissait et on se débattait avec tout ça, les semaines, les pieds froids, la première Bucolique et autres purges scolaires. Sub tegmine fagi, sous le couvert des hêtres ; vivement que l’on y soit, sous les hêtres, à Chanterelle, à Pâques, en avril, dans le printemps du monde ; encore une formule ; pas tout à fait. Paul secoue la tête. Il ne parle à personne du pays d’en haut, de Chanterelle, des parents, de la tante ; c’est un royaume, ça ne se partage pas, et il ne faut pas donner prise »

À propos de l’auteur
Marie Hélène LafonMarie-Hélène Lafon © Photo Brigitte Beaudesson 

Marie-Hélène Lafon est professeure de lettres classiques à Paris. Elle est l’auteure de 13 romans et fictions chez Buchet/Chastel. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Le rendez-vous des Gobelins

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En deux mots:
Une vieille dame observe la narratrice dans un café où elle a ses habitudes. Quand elle se décide à lui parler, c’est pour lui raconter son histoire familiale, comment la branche russe et la branche algérienne de sa famille ont pris le chemin de l’exil. Un voyage chargé d’émotion commence alors.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les confidences de la vieille dame

Pour retracer le parcours de ses ancêtres, Martine Gozlan a imaginé une rencontre dans un café des Gobelins. Après les première révélations, elle va se lancer dans une enquête sur ses origines, aussi détaillée qu’émouvante.

Ce «rendez-vous des Gobelins» n’était pas prévu dans l’agenda de la narratrice, journaliste au sein de la rédaction de l’hebdomadaire La République. Elle a fait de ce café une annexe de la rédaction où elle peut préparer ses interviews. La vieille dame qui l’observe longuement avant de lui adresser la parole lui est parfaitement inconnue. Pourtant, elle affirme bien la connaître et les quelques bribes d’information qu’elle finit par lâcher viennent semer le doute et la pousser à accepter de la revoir, car «après tout, il est possible que cette femme fasse partie de sa famille». Elle n’a en effet, depuis la disparition de son père, plus guère de relations avec les siens et les rares documents familiaux sont chez de vieux cousins installés à Bruxelles.
Au fur et à mesure que le dialogue avec Rose, cette femme bien mystérieuse, s’installe, elle va vouloir en savoir plus, tenter de comprendre ce l’a conduite jusqu’à elle. Il est vrai que la curiosité tient pour elle de la déformation professionnelle.
Mais le voyage qu’elle s’apprête à faire ressemble à une exploration dans une forêt vierge, dense et inexploitée, dans laquelle il est bien difficile de se repérer. Il en ira quelquefois de même pour le lecteur, avouons-le.
Car les branches paternelles et maternelles sont aussi différentes que chargées. Commençons par la branche russe, celle des Avijanski, des Juifs qui ont fui devant la menace antisémite pour venir s’installer dans le quartier des tanneurs à Paris, le long de la Bièvre qui était encore à l’air libre et qui passait justement dans la rue des Gobelins.

Tannerie sur la Bièvre
Jules Richomme (1818-1903). Tannerie sur la Bièvre. Paris (Vème arr.). Huile sur toile. 1892. Paris, musée Carnavalet. © Photo Paris Musées

Rose affirme d’ailleurs très bien connaître ce café où les gens du quartier se donnaient déjà rendez-vous. Elle aurait même pu y rencontrer Mardochée, venant d’Algérie et faisant commerce de fripes. Mais c’est au Carreau du Temple que les deux branches familiales se trouveront et donneront naissance au père de la journaliste, «preuve que la sagesse naît parfois d’une folie».
«Mardochée était arrivé de son Algérie la plus profonde, loin de la capitale, quelques années auparavant avec ses trois frères. Leur père Haï, né à Constantine en 1840, trois ans après la difficile conquête de ce piton rocheux par les Français, avait bourlingué comme forain sur les marchés du département avant de se fixer dans une petite ville rugueuse et froide, sur la route de la Tunisie: Souk Ahras, le marché aux lions en langue berbère. C’est aussi le lieu de naissance de ma mère, Béatrice. Celle qui ne revient jamais me voir depuis les profondeurs, pas plus que mon père…»
L’histoire va alors traverser trois générations que l’enquêtrice n’aura de cesse d’explorer, partant jusqu’en Algérie pour en retrouver des traces. Comme elle le confesse, l’émotion sera au rendez-vous de ce «monde vivant et charnel qui a exulté et souffert, aimé, prié, étudié, supplié. Un monde qui ne sera plus jamais le mien mais d’où je viens, de cercle en cercle, d’un siècle à l’autre».
Martine Gozlan laisse filer sa plume, chargée d’images et de nostalgie, mêlant les petites histoires à la grande, cette déferlante qui a plusieurs fois failli emporter les siens. On partage sa quête, on aime ses formules pleine de poésie, car on pressent que, comme elle, notre vie s’enrichit de ceux qui nous ont précédé, quand bien même ils n’auraient pas autant dû se battre et souffrir.
«C’est qu’une autre vie chemine à nos côtés, insaisissable, sauf à de rares instants qui émergent brutalement de l’inconnu pour nous entraîner le long de la rivière des signes. Nous leur résistons de toutes nos forces, affolés à l’idée d’être emportés par les courants. Et pourtant que ces eaux sont attirantes, avec leurs passagers engloutis qui se promènent, s’aiment, se déchirent, roulent dans des trains et des voitures de musée, franchissent les frontières de pays effacés de la carte, parlent dans des langues assassinées.»

Le rendez-vous des Gobelins
Martine Gozlan
Éditions Écriture
Premier roman
176 p., 18 €
EAN 9782359053203
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Bruxelles, la Russie et la Lituanie de Saint-Pétersbourg à Vitebsk, en passant par Kovno, Suwalki, Augustow, Druskenik, et Bialystok, ainsi que l’Algérie, à Alger, Constantine, Souk Ahras

Quand?
L’action se situe du début du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une autre vie chemine à nos côtés, insaisissable, sauf à de rares instants qui émergent de l’inconnu pour se révéler.
Telle cette femme mystérieuse qui s’invite dans la vie de la narratrice, journaliste, en l’abordant dans un café des Gobelins. Surgie d’une autre époque, elle va pourtant se révéler très proche et l’entraîner dans une enquête où remonter le temps, de la Russie natale à l’ancien cours de la Bièvre, la rivière parisienne enterrée, fief des tanneurs juifs, puis à l’Algérie où l’enchaîna un amour malheureux.
Les destins des deux femmes se croisent au passé et au présent dans ce roman irrigué par la magie du Paris secret, la vie quotidienne d’un journal et les ressacs de la mémoire, de la Lituanie au Constantinois.
Sur les pas de Rose, la frontière s’efface entre le possible et l’impossible, le songe et la réalité, pour une traversée de la condition féminine sur un siècle, de l’enfermement à la liberté.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quelqu’un vous demande
L’hiver s’est abattu sur le carrefour, venteux et scintillant, Noël approche. Au Canon des Gobelins, les clients terminent leur café. La salle se vide, j’étale mes notes sur la table.
— Cappuccino, comme d’habitude ?
Victor a sa mine bienveillante de 15 heures passées, quand les serveurs peuvent souffler un peu. Il y a bien trois ans que je viens terminer mes articles ici le mardi, jour de bouclage. Une position stratégique, au confluent du boulevard Saint-Marcel et de l’avenue des Gobelins. Je prends du recul en attendant de m’élancer vers le journal, rue de Valence, pour glisser entre d’étroites colonnes une explication de l’inexplicable. « Écrivez court, clair, et méfiez-vous de vos émotions », martèle le patron, Jean Vallières. C’est la loi du métier : contrôler l’itinéraire des mots en évitant qu’ils vous faussent compagnie pour aller se balader sur des chemins tortueux.
— Elle voudrait vous parler…
Victor pose la tasse devant moi, l’air gêné.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— La dame, là-bas, elle vous demande depuis deux jours.
Il montre de la tête une cliente attablée en terrasse.
— Elle me demande, moi ?
— Oui, vous. La journaliste de la rue de Valence.
L’inconnue regarde dans notre direction.
— Vous l’avez déjà vue ?
— Jamais. Entre nous, elle a un drôle de look. Vintage, comme qui dirait.
Sans doute une lectrice. Nous autres plumitifs avons des tas de lecteurs au drôle de look. Hortensia, la cerbère-assistante-hôtesse et par ailleurs diplômée de psychologie qui veille au grain à l’accueil de notre hebdo, La République, sait de quoi il retourne. Il y a les fans qui veulent rencontrer l’auteur, les obsessionnels qui viennent contester ses sources, les quémandeurs qui lui attribuent des pouvoirs exorbitants. Et, depuis quelques années, les terroristes. Mais ce n’est pas le genre de la dame.
— Bon… je vous ai prévenue.
Il repart vers son comptoir.
Elle me fixe. Vintage, mais de loin, ça lui va bien. Une silhouette mince, des cheveux noirs plaqués en bandeau. Une robe vert sombre. Trop longue.
Je replonge dans mes notes : un entretien avec le principal opposant algérien. Celui qui jure de remettre le pays à flot, les chômeurs au boulot et la corruption sous les verrous. On boucle dans deux heures.
La robe verte a bougé. Elle se lève. Sinue entre les cinq ou six tables qui nous séparent. Et s’immobilise devant moi.
Mon Dieu, qu’elle est belle. Des yeux gris, des traits doux. Et qu’elle est triste. Une tristesse vertigineuse. Qu’est-ce que je lui dis? «Asseyez-vous, je vous ai déjà vue quelque part»? Dans un film vintage, peut-être?
C’est elle qui parle :
— Je suis si heureuse de te voir. Tu es exactement comme dans mes rêves.
La dame triste et belle a rêvé de moi? Et me tutoie?
Elle s’assoit et presse ses mains l’une contre l’autre. De longues mains sans bagues. On sent qu’elle a froid et envie de serrer ses doigts maigres autour d’une tasse brûlante.
Je fais signe à Victor et ouvre enfin la bouche:
— Que voulez-vous boire?
— Un café au lait.
— Avec un croissant?
Car il est clair qu’elle a faim, la pauvre.
— Oui, merci.
Cinq minutes silencieuses avant l’arrivée du café au lait. Elle boit deux gorgées et reprend:
— Depuis que tu es arrivée dans le quartier, je te cherchais. Je te voyais de loin, toujours pressée. Je ne pouvais pas te suivre dans Paris, je suis obligée de rester par ici.
Rien. Je ne comprends rien. Blague ou défi, mon job, c’est de rendre la réalité compréhensible en me méfiant du magma intérieur. Connais-toi toi-même, disait le vieux Socrate. Sage conseil dont je ne me suis jamais préoccupée. Je ne suis pas psy et je les fuis.
Elle grignote un morceau de croissant.
— Quand je suis revenue…
Revenue d’où? Que me veut-elle? Il y a une raison à tout. Et l’heure qui tourne, avec l’interview en vrac sur la table.
Je ne sais pas où elle a chiné cette robe. Bien coupée, mais le velours est si fin qu’il pourrait se déchirer d’un seul coup. Comme si on l’avait tissé depuis des lustres. Au moins un siècle.
Elle prend ma main et l’examine. La sienne est glacée, malgré la tasse à laquelle elle a tenté de se réchauffer.
— Ton alliance, j’ai eu presque la même, c’est de l’orfèvrerie arabe.
L’alliance que Claude m’a achetée au souk d’Amman. Pour me protéger car je roulais toute seule, deux jours plus tard, vers la guerre d’Irak. On s’est mariés à mon retour. Je m’entends dire:
— Elle me protège.
— La mienne m’a perdue.
Mon portable sonne.
— Dites donc, il arrive quand, votre papier? Comment on titre en une?
— La résurrection de l’Algérie, voilà l’idée. J’arrive.
— Avec un point d’interrogation, tout de même! Dépêchez-vous!
Vallières raccroche. Il a toujours été là au bon moment quand se profilait le chaos intérieur.
— Tu as du travail? Pars. Je reviendrai demain, à la même heure. Moi, je n’avais ni heure ni temps, je n’étais utile à rien ni personne.
Une dépressive. Je déteste.
Au lieu de ça, je dis:
— D’accord, à demain.
Je règle l’addition au comptoir en laissant un billet à Victor:
— C’est pour son dîner, si elle demande…
— Vous la connaissiez, finalement ?
— Oui.
À quelle logique tout cela obéit-il? Je file en trombe rue de Valence. Là où tout peut s’expliquer.
C’est un bon mercredi. Le journal est fini et réussi. Dopée par un verre de Pessac Léognan, je sors très gaie de chez Marty, la cantine préférée de Vallières. Les murs sont décorés de longues femmes languissantes derrière leur éventail ou leur fume-cigarette. L’escalier, gardé par deux tigres, s’envole vers un étage bleuté et discret comme les cabinets particuliers dans les brasseries des grands boulevards vers 1900. Les collègues, un peu éméchés eux aussi, forcent le pas pour s’aligner sur celui de notre général qui cavale vers le prochain numéro. Je m’attarde, je lambine, je surprends avec indulgence mon reflet dans les vitrines: des joues rondes, des yeux rieurs. Personne ne m’indiquera la route, je la choisis moi-même. Je suis libre à chanter toutes les chansons.
«Quand tu es née, les oiseaux sifflaient à tue-tête», répétait mon père. C’était un jour d’avril, un printemps chaud comme un été, paraît-il, dans une rue tranquille du Marais.
Le rendez-vous. J’avais réussi à l’expulser de mon cerveau et elle me rappelle à l’ordre, ou plutôt à son désordre, aussi pâle que les femmes peintes sur les murs de chez Marty. Elle a dû en avoir la beauté, mais probablement pas les riches protecteurs.
— Elle est partie après avoir poireauté une heure, dit Victor, réprobateur.
De quoi se mêle-t-il?
Je ressors.
D’où vient-elle, où va-t-elle, qui est-elle?
J’inspecte le paysage. Rien sur le terre-plein où s’arrêtent les bus. Rien, à gauche, en remontant les Gobelins. Peut-être en reprenant à droite le cours du boulevard Saint-Marcel?
Cette silhouette, en face, échouée sur le banc. D’une fragilité effroyable.
Je traverse. »

Extraits
« L’équipe de est bâtie de guingois, comme l’immeuble qui l’abrite.
Quant à moi, je fais le tout-venant. Des faits divers aux manifestations en Algérie. Avec le succès du journal, j’ai même pu partir en Inde enquêter sur les veuves qu’on brûle sur le cadavre de leur mari. Comme dans Le Tour du monde en 80 jours. Jean Vallières est mon Jules Verne. D’ailleurs, ils ont les mêmes initiales. »

« La Bièvre a été recouverte en 1912, mais le Ve arrondissement et le XIIIe sont truffés de galeries sous lesquelles certains bras d’eau vive continuent à circuler. Jeter un cadavre là-dedans, c’est difficile, il faudrait des complicités chez un agent des Égouts de Paris ou de la direction de l’Assainissement… Cette rivière, c’était le fief des tanneurs, des mégisseries et des teinturiers. Sans la Bièvre, il n’y aurait jamais eu les tapisseries des Gobelins! C’est grâce à la qualité de ses eaux qu’on a obtenu un procédé miraculeux de teinture de l’écarlate. J’ai un ami collectionneur qui avait trouvé plusieurs peintures intéressantes sur les activités des artisans vers la fin du XIXe siècle. Il m’a offert un petit tableau pas mal du tout. Je vous le montrerai à l’occasion. Bon, regardez un peu de quoi il s’agit, enquêtez et on en reparle. » p. 48

« Mardochée était arrivé de son Algérie la plus profonde, loin de la capitale, quelques années auparavant avec ses trois frères. Leur père Haï, né à Constantine en 1840, trois ans après la difficile conquête de ce piton rocheux par les Français, avait bourlingué comme forain sur les marchés du département avant de se fixer dans une petite ville rugueuse et froide, sur la route de la Tunisie: Souk Ahras, le marché aux lions en langue berbère. C’est aussi le lieu de naissance de ma mère, Béatrice. Celle qui ne revient jamais me voir depuis les profondeurs, pas plus que mon père ou Mariella. » p. 78

À propos de l’auteur
GOZLAN_Martine_©DRMartine Gozlan © Photo DR

Rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, Martine Gozlan est l’auteure de nombreux essais et biographies sur les questions et les pays d’Islam et couvre le conflit israélo-palestinien: Pour comprendre l’intégrisme islamiste (Albin Michel 2002), Le sexe d’Allah ( Grasset 2004), Le désir d’islam (Grasset 2005), Sunnites-Chiites, pourquoi ils s’entretuent (Le Seuil 2008), L’imposture turque (Grasset 2011). Les éditions de l’Archipel ont publié, entre autres, Israël contre Israël (2012), Les Rebelles d’Allah (2014), Hannah Szenes, l’étoile foudroyée (2014) et Israël 70 ans, 7 clés pour comprendre (2018). Le Rendez-vous des Gobelins est son premier roman. (Source: Marianne / Éditions Écriture)

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L’île aux enfants

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Prix littéraire des jeunes européens 2020

En deux mots:
En 1963 deux filles sont enlevées à La Réunion, victimes d’un trafic d’enfants à grande échelle. Près de 35 ans après, la fille de l’une d’elle décide d’enquêter pour connaître la vérité sur ses origines.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Pour Pauline, Clémence, et les autres…

Ariane Bois nous montre qu’un arbre généalogique peut receler bien des arrangements avec la vérité. Caroline, qui enquête sur les origines de sa grand-mère, va retrouver L’île aux enfants. Émouvant et révoltant!

Pauline et Clémence sont chez leur grand-mère à La Réunion, attendant de pouvoir retrouver leur mère hospitalisée. Elles sont bien loin de se douter qu’elles ne la reverront plus jamais. En ce jour funeste de 1963 une voiture rouge déboule, des hommes en sortent qui ceinturent les deux filles de 6 et 4 ans et les conduisent dans un pensionnat où elles vont passer quelques jours avant de prendre un avion pour la France.
Après un voyage en car les deux sœurs sont séparées et confiées à différentes familles. Pauline se retrouve chez un couple d’agriculteurs du côté de Guéret. Dans son malheur, elle trouve un peu de réconfort auprès de Gaëtan, un autre enfant déplacé et traité comme un esclave. Mais son séjour ne sera que de courte durée car l’assistante sociale choisit ses «nouveaux parents», Martine et Jean-Paul Gervais ainsi que son «nouveau frère», Aymeric, neuf ans. Une famille qu’elle a failli ne pas connaître puisqu’elle est hospitalisée dès son arrivée pour une encéphalite qui manque de l’emporter. Mais elle va s’en sortir et s’adapter sans vraiment comprendre, devenant Isabelle, la bonne élève victime de quolibets racistes.
Les années passent, paisibles jusqu’à ce jour de 1974 où elle trouve les papiers d’adoption et cette vérité qu’on lui avait soigneusement cachée. À la colère va succéder la dépression. Puis la fuite.
Ariane Bois confie la suite de l’histoire à Caroline, la fille d’Isabelle, désormais installée à Clermont-Ferrand où, après des études en journalisme, elle est stagiaire à La Montagne. Cette nouvelle narratrice veut en savoir davantage sur sa famille et sur ses grands-parents biologiques, intriguée par une l’émission de radio qui raconte qu’ «Entre 1963 et 1982, plus de mille six cents enfants ont été arrachés à leur île, La Réunion, à leurs familles, à leurs racines. Ces mineurs, dont certains n’étaient que des bébés, furent transférés dans notre région, la Creuse. Devenus adultes, certains s’interrogent aujourd’hui sur ce qui a pu motiver un tel exil forcé.»
Commence alors une enquête difficile pour essayer de comprendre ce qui s’est passé, pour retrouver cette histoire soigneusement cachée. Une exploration où se mêle incompréhension, indignation et culpabilité, à la fois pour la fille et la mère: «En grattant la couche de passé, n’ai-je pas ouvert un gouffre où nous allons glisser toutes les deux?»
Ariane Bois, que je découvre avec ce roman, conduit son récit de manière dynamique, sans temps morts. Elle reste au plus près de ses personnages, sans fioritures et sans verser dans le larmoyant. Les faits, rien que les faits, qui sont déjà tellement forts pour qu’il ne faille pas en rajouter. En creusant cette histoire familiale, elle met à jour des pratiques que l’on imaginait d’un autre temps. Son roman entre fortement en résonnance avec le mouvement black lives matter et nous rappelle que la discrimination entre citoyens d’un même pays – notamment du fait de leur couleur de peau – n’est pas l’apanage des Américains. Malheureusement!

L’île aux enfants
Ariane Bois
Éditions Charleston poche
Roman
220 p., 7,50 €
EAN 9782368125229
Paru le 27/05/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord à la Réunion, vers Le Tampon et Saint-Denis, puis en métropole après des escales à Madagascar et Djibouti. On y parcourt la région de La Brionne, Guéret, Limoges et Montluçon. Les promenades dominicales passent par Saint-Léger-le-Guérétois, Saint-Silvain, Montaigut, Gartempe, Saint-Vaury. On y évoque aussi des vacances à la Grande-Motte.

Quand?
L’action se situe de 1963 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pauline, six ans, et sa petite sœur Clémence coulent des jours heureux sur l’île qui les a vues naître, la Réunion. Un matin de 1963, elles sont kidnappées au bord de la route et embarquent de force dans un avion pour la métropole, à neuf mille kilomètres de leurs parents. À Guéret, dans la Creuse, elles sont séparées.
1998 : quelques phrases à la radio rouvrent de vieilles blessures. Frappée par le silence dans lequel est murée sa mère, Caroline, jeune journaliste, décide d’enquêter et s’envole pour la Réunion, où elle découvre peu à peu les détails d’un mensonge d’État.
À travers l’évocation de l’enlèvement méconnu d’au moins deux mille enfants réunionnais entre 1963 et 1982, dans le but de repeupler des départements sinistrés de la métropole, Ariane Bois raconte le destin de deux générations de femmes victimes de l’arbitraire et du secret. L’histoire d’une quête des origines et d’une résilience, portée par un grand souffle romanesque.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page des libraires (Maria Ferragu, Librairie Le Passeur de l’Isle, L’Isle-sur-la-Sorgue)
La Cause littéraire (Patryck Froissart)
RFI(Sylvie Koffi)
Blog My pretty books 
Blog Cousines de lectures
Blog Miscellanées 


Entretien avec Ariane Bois à l’occasion de la rencontre entre l’auteur et les lecteurs de Babelio.com le 7 juin 2019 à propos de L’île aux enfants © Production Babelio

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 3 novembre 1963
— Ah non ! À mon tour de jouer avec la toupie, proteste Clémence.
La petite tend une main impérieuse vers le jouet que sa sœur a fabriqué avec une graine de litchi et une allumette.
— Avance, plutôt : cette fois, je ne te porterai pas, répond celle-ci d’un air faussement sévère.
Pauline ne peut rien refuser à Clémence, c’est ainsi depuis sa naissance.
Comme chaque jour, les fillettes cheminent vers la rivière du Mât avec leurs seaux vides. Aller chercher l’eau, la rapporter sans renverser une goutte, voilà leur tâche. À la case, tout le monde travaille. Leur père coupe la canne à sucre à grands coups de sabre partout dans l’île, ne revenant que le dimanche, et en pleine saison seulement une fois par mois. À chacun de ses retours, ses mains calleuses chatouillent les filles en guise de bonjour ; et le soir, à la lueur de la lampe à pétrole, leur mère veille tard à ôter les échardes et les dards qui s’y sont nichés. Papa parle fort, aime son « rhum arrangé» et dévore son assiette avant d’en réclamer une autre. C’est en tout cas l’impression des filles, qui adorent jouer sur ses genoux ou grimper sur son dos en le suppliant de « faire le cheval ».
Leur mère s’emploie comme blanchisseuse chez les riches, quand sa santé le lui permet. « Monmon », comme on l’appelle, respire mal, reste souvent couchée dans le noir, si frêle que son corps bosselle à peine la nasse lui servant de lit. Même ici, dans les Hauts, où l’air est plus frais, plus sain, elle cherche l’oxygène tel un poisson échoué au bord de la rivière. Elle se trouve à l’hôpital depuis deux semaines. Quand elle s’était plainte de maux de ventre, Pauline et Clémence avaient espéré qu’elle reviendrait avec un bébé, comme les voisines, mais le médecin avait tordu le nez, prononcé un drôle de mot, « péritonite », avant d’aller chercher une ambulance. Depuis, les filles attendent leur mère.
Par chance, il y a Gramoune, leur grand-mère, avec son visage altier raviné de rides, sa tête auréolée d’une opale noueuse qu’elle relève sur son cou, et l’odeur de beignets dont elle semble se parfumer. En cette heure, elle doit trier le riz, composer les marmites du repas du soir dans la cour, le cœur de la maison. Ce cœur s’étend au potager, où des poules et des chèvres vivent en gentils serviteurs. Aux rares moments où leur Gramoune ne s’affaire pas, elle emmène les gamines prier saint Expédit. La Réunion fourmille de petits oratoires rouges édifiés en son honneur, garnis de fleurs artificielles et d’ex-voto. On vient demander au saint un mari, un travail, un bébé ou qu’une mère époumonée retrouve la santé et revienne à la maison.
Aujourd’hui, Pauline et Clémence vont veiller à rapporter assez d’eau. Hier soir, quand la nuit s’est abattue avec sa rapidité d’ici, la famille Rivière s’est rendue à un bal-mariage. Une invitation attendue par tous. On avait dansé en rond, même Mémé Gramoune au son du sega et du maloya. Les adultes avaient beaucoup bu, s’étaient frottés les uns aux autres avec ce qui ressemblait à de la férocité. Les enfants n’en perdaient pas une miette de beignets de banane. On fêtait la fin de la pluie, un prétexte, mais c’est un fait, il avait plu une semaine d’affilée et, même en ces premiers jours de novembre, c’est-à-dire en plein été, c’était inhabituel. Au début, les averses diluviennes étaient les bienvenues, les enfants couraient joyeusement, se lavaient sous les gouttières, jouaient avec les grosses gouttes d’argent, mais quand les nuages explosaient dans le ciel, un déluge s’abattait sur les maisons, s’infiltrait sous les toits, inondait les pièces, et la malédiction commençait. La pluie formait un mur, une masse qui cognait inlassablement contre le toit de la case. La terre entière semblait hurler de terreur. La famille se retranchait à l’intérieur, épouvantée par ce fracas ruisselant, à l’affût du moindre craquement suspect. Quand la case tremblait, on craignait un phénomène pareil aux coulées de lave : on avait vu des maisons s’effondrer d’un coup. Et pourtant, tout cela n’était rien comparé aux cyclones. Ceux-ci étaient chez eux sur l’île et, quand ils s’invitaient, il fallait se cacher, s’agripper au lit et affronter l’ogre. Sous le choc, les arbres s’arrachaient à la terre dans un vacarme atroce. Chaque cyclone, disait-on par ici, cachait un esprit malveillant envoyé pour punir les hommes.
La dernière fois, la case avait tenu par miracle au milieu des citronniers et des bananiers. Quand ils étaient sortis, le sol fumait à cause de l’humidité. Le manguier dans la cour paraissait nu, déshabillé de ses feuilles, de ses fruits, qui la veille encore semblaient supplier qu’on les cueille pour soulager les branches qui pliaient sous leur poids.

— Dis, on la voit quand, Monmon ?
— Bientôt, ne t’inquiète pas.
En réalité, Pauline n’en sait rien, c’est une affaire de grands. Mais elle rassure sa cadette et la distrait comme elle peut. À la rivière, la plus large de l’île, où d’autres enfants s’éclaboussent dans l’eau si claire, c’est facile. On pêche avec un clou en guise d’hameçon, on s’amuse à faire des ricochets ou à titiller les sensitives, ces plantes timides, d’un rose pâle, qui poussent au bord des routes et se rétractent sous les doigts. Quand la faim les tenaille, les filles se jettent sur les litchis. Leur chair tendre et doucereuse dégouline alors sur le menton, délice à renouveler jusqu’à ce que le ventre crie grâce. Aujourd’hui, Pauline en a avalé une trentaine, son record. Elle l’ignore, mais il lui faudra attendre des décennies avant de sentir à nouveau la pulpe de ce fruit tapisser son palais. Car de ce 3 novembre 1963 date leur dernier moment d’innocence, le « temps d’avant ».
— Allez, on doit vraiment y aller, s’énerve Pauline. Soulève ton seau et fais bien attention!
Le retour est toujours plus pénible, avec l’anse en fer qui blesse les paumes et le soleil blanc qui brûle les épaules. Dans l’après-midi phosphorescent, les cheveux de Pauline semblent crépiter. On la remarque de loin, cette cafrine, noire d’origine, mais héritière d’une peau pain d’épice ambrée léguée par quelque ancêtre blanc, avec son sourire en étendard, ses yeux à l’iris vert mousse moiré et d’invraisemblables cheveux crépus aux boucles couleur maïs tressautant à chaque mouvement. « La fille Rivière, elle ira loin », murmurait-on sur son passage. Clémence, à la peau cuivrée, au visage rond et poupin, à la chevelure semblable à de la laine emmêlée, laissait plus indifférent.
Soudain, sur la route bordée d’hibiscus rouges, Pauline perçoit un bruit de moteur caractéristique qui se rapproche. Elle crie à sa sœur de se cacher, mais devant elle Clémence poursuit sa route, chantonne sans l’entendre. Dissimulée derrière un arbre, pétrifiée, Pauline se met alors à trembler. Cette voiture, c’est la 2 CV camionnette rouge, dite loto rouz, celle dont tout le monde dans l’île sait qu’il ne faut pas s’approcher, comme si elle était hantée.
— Clémence !
La camionnette ralentit à hauteur de la petite, une portière s’ouvre, un bras musclé l’arrache à la terre, en faisant valser son seau dans une gerbe d’eau. Un homme sort de l’habitacle et jette sa proie à l’arrière du véhicule.
Effrayée mais prête à tout pour sauver sa sœur, Pauline quitte son abri. Une femme, une zoreille à en juger par ses habits impeccables, l’interpelle :
— Bonjour, toi, koman i lé?
Tiens, l’inconnue sait le créole, mais les sonorités paraissent différentes, les lettres roulent dans la gorge de façon bizarre.
Elle fait un pas, puis deux, et le garde-chasse – c’est lui, elle le reconnaît – la saisit aux épaules, la pousse à l’intérieur, en refermant presque la portière sur elle. Piégée comme libellule dans un bocal. En pleurs, Clémence s’accroche à sa sœur, effrayée par la brutalité du type et les rugissements poussifs de la camionnette – c’est leur premier voyage en voiture. Derrière la vitre latérale, Pauline voit des cases défiler, mais aussi des maisons blanches ou pastel, aussi élégantes que leurs varangues. Elle crierait si sa gorge n’était pas si sèche. À un moment, l’automobile ralentit, stoppe, sa portière arrière s’ouvre, et l’homme enfourne à l’intérieur un autre enfant tenant un cerf-volant en feuille de coco. Tétanisé, le petit malbar se blottit contre elles. Bientôt, une odeur de pipi émane de lui. Écœurée par ce remugle, chahutée par les virages de la route, Pauline sent la nausée l’envahir. À côté d’elle, le petit corps de Clémence vibre et son haleine tiède lui souffle au visage.
Où les emmène-t-on ?
Jamais, paraît-il, on ne revoit les enfants capturés par la voiture rouge… »

Extraits
« — Réveillez-vous, allez, debout. Aujourd’hui, nous avons une surprise !
Pauline ouvre les yeux à regret, quitte ce rêve où elle accompagnait son père à un combat de coqs. Les hommes, surexcités, hurlaient le nom de leur champion, et les animaux, encouragés ou affolés par les voix humaines, se jetaient l’un sur l’autre dans une fureur de plumes, de becs, de crêtes ensanglantées. Gramoune désapprouvait un tel spectacle pour une enfant, mais Pauline était subjuguée par la peur, la sauvagerie de la scène, mêlées à la joie d’accaparer son père, l’espace d’un moment.
— C’est une grande nouvelle, les enfants, vous avez de la chance. Vous allez partir en vacances en France !
Les enfants rassemblés dans le réfectoire se regardent, stupéfaits.
— Vous verrez la tour Eiffel, vous vous rendez compte ?
Clémence tire la manche de sa sœur.
— Dis, c’est où, la France ?
Pauline songe aux murs de la case où leur mère avait scotché des photos de monuments parisiens, l’Arc de triomphe, le Panthéon, les quais de Seine, à côté de publicités récupérées dans des vieux magazines, gondolées par le soleil ou la pluie, montrant des femmes à la peau pâle si maquillées qu’on les aurait dites peintes, évadées de quelque tableau de maître.
Pauline partage l’excitation générale, s’y coule, même si tout cela lui échappe, lui paraît irréel : qu’en diront Papa et Maman ? Pourquoi ne partent-ils pas tous ensemble ? Le monde semble soudain incompréhensible, sorti de ses gonds. Elle oscille entre un abattement qu’elle s’efforce de cacher à sa sœur et des accès de nervosité qui lui vrillent l’estomac. Autour d’elle, les enfants hurlent de joie. »

« Est-ce ma faute? Suis-je responsable de son état? En grattant la couche de passé, n’ai-je pas ouvert un gouffre où nous allons glisser toutes les deux? La culpabilité palpite au rythme de mon cœur. Alors je parle trop, papillonnant d‘un sujet à l’autre, tentant de lui arracher un sourire, un éclair, l’obligeant à manger un peu, dans l‘espoir qu’elle se remplume. » p. 106

À propos de l’auteur
Ariane Bois est romancière, grand reporter et critique littéraire. Elle est l’auteur récompensée par sept prix littéraires de: Et le jour pour eux sera comme la nuit (Ramsay, 2009), Le Monde d’Hannah (Robert Laffont, 2011), Sans oublier (Belfond, 2014), Le Gardien de nos frères (Belfond, 2015). Après Dakota song (Belfond, 2017), L’île aux enfants est son sixième roman. (Source: Éditions Belfond)

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Et toujours en été

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  RL2020

En deux mots:
C’est une maison de vacances sur la côte normande, très exactement à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). C’est là que la narratrice a passé quasiment tous ses étés depuis les années 80. L’occasion d’un retour en arrière sous forme d’escape game dans une exploration pièce par pièce.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La maison de Saint-Pair-sur-Mer

Julie Wolkenstein nous entraine dans un escape game. Une façon très originale d’explorer la maison de vacances pièce par pièce et de raconter plus de quarante années de souvenirs.

Pour commencer, émettons deux hypothèses. La première, que vous ayez profité du confinement pour écrire ou mettre un peu d’ordre dans vos affaires. La seconde que vous préparez des vacances en France, peut-être dans un endroit que vous avez connaissez déjà et que vous avez envie de revoir, éventuellement même dans une maison de vacances. Deux hypothèses qui, si elles s’avèrent justes, devraient être deux raisons supplémentaires de vous plonger dans ce délicieux roman dont le titre à lui seul vous indique que sa lecture sera idéale dans les prochaines semaines.
Julie Wolkenstein nous en donne la clé à la page 159: «ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison.»
Car si cette belle réponse à la question que posait Lamartine, «Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?» est une manière ludique de plonger dans des décennies de souvenirs, elle est aussi une sorte de thérapie pour la romancière qui a perdu en quelques années son père, l’écrivain Bertrand Poirot-Delpech, son frère et son éditeur. Et si leurs fantômes hantent ces pages, ils ne gâchent en rien le plaisir que l’on prend à cette exploration. Les amateurs d’énigmes sont même ravis de voir combien la généalogie compliquée ajoute une dose de mystère au récit. Plusieurs femmes et plusieurs descendances, des divorces et des héritages vont apporter leur lot de mobilier – forcément dépareillé – dans la maison acquise en 1972.
Julie a alors quatre ans et se souvient de l’escalier qu’elle a gravi dans les bras de sa mère, premier indice topographique permettant de confirmer la présence d’un étage et de situer les chambres à coucher. Tout au long du roman, c’est ainsi que le lecteur va progresser, découvrant ici les cirés accrochés au porte-manteau, là un coffre au trésor, ici les boîtes de jeux de société, là les objets de décoration accumulés au fil des ans ainsi que les livres. Le piano, le baby-foot ou encore la table de ping-pong ne viendront que plus tard… L’histoire se déroule au gré des découvertes, sans pour autant être chronologique, comme nous l’explique la narratrice: «Si c’est la première fois que vous jouez à un escape game, vous méritez que je vous aide un peu. Chaque fois que vous activez une fonction, au fil de votre progression, vous pouvez avoir provoqué un événement ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, et il faut vous en assurer systématiquement.»
L’originalité du roman, on l’aura compris, tient à cette manière d’accumuler les anecdotes, qu’il s’agisse de petites histoires qui font une vie ou d’épisodes plus marquants comme les travaux de 2002. La mérule, un champignon qui a provoqué de gros dégâts va entrainer de grandes modifications dans l’agencement de la villa et la décoration, effaçant en quelques semaines des décennies de souvenirs. Et peut-être l’envie de les consigner pour ne pas les oublier. À moins que l’envie d’écrire ne soit consécutive à la lecture de Portrait de femme de Henry James.
Au fil des séjours et des années, le décor va évoluer, les habitants aussi. L’histoire va gagner en densité, la focale va se faire plus précise, souvent accompagnée d’une bande-son. Et s’il nous arrive quelquefois de perdre un peu le fil, peu importe. C’est un bien joli parfum de nostalgie qui flotte sur ces journées estivales.

WOLKENSTEIN_saint-pair_vue-de-la-plageVue de la plage Saint-Nicolas à Saint-Pair-sur-Mer SOURCE : https://awarewomenartists.com/

Et toujours en été
Julie Wolkenstein
Éditions P.O.L
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782818049679
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, plus précisément à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). On y évoque aussi les voyages depuis Paris, passant par Villedieu-les-Poêles, ainsi que les environs, notamment Granville et les îles Chausey.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière jusqu’en 1972.

Ce qu’en dit l’éditeur
Julie Wolkenstein invente avec ce nouveau livre une émouvante forme d’autobiographie contemporaine. Et toujours en été s’inspire des jeux vidéo dits escape games (ou escape the room) dans lesquels les joueurs doivent explorer pièce par pièce une maison, un château, collecter des indices et ainsi progresser et finir par découvrir une histoire et ses secrets.
Un escape game c’est comme la vie. Surtout lorsque cette vie (la mienne) est d’abord un lieu, une maison aux multiples pièces, chacune encombrée de souvenirs et peuplée de fantômes », écrit la narratrice. Les fantômes, il y en a deux principalement, le père, écrivain et académicien, mort en 2006, et le frère disparu en novembre 2017. Il y a aussi le souvenir de l’Anyway, le voilier du père transmis à son fils. La narratrice s’adresse à ses lecteurs et nous participons avec elle à la visite de la maison familiale de Saint-Pair-sur-mer dans la Manche. On remonte le temps, celui des étés des années 70 et 80, mais aussi de plus lointaines époques. Comme dans les escape games, il y a parfois des raccourcis topographiques à découvrir et à emprunter pour aboutir à des révélations. C’est en quelque sorte une « vie mode d’emploi ». Les pièces, les meubles, les objets de toutes sortes (tableaux, disques vinyles, horloges, livres, instruments de cuisine, jouets…) forment un drôle de puzzle autant spatial que temporel, à reconstituer pour faire apparaître avec bienveillance et mélancolie l’histoire d’une famille. Son humanité, avec ses failles et ses disparitions.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Croix (Francine de Martinoir)
Le JDD (François Wey)
Culture-tops(Didier Cossart)
Blog mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Lire au lit
Aware – Women House (Julie Wolkenstein lit un extrait du livre)


Julie Wolkenstein présente Et toujours en été © Production Jean-Paul Hirsch

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« TUTORIEL
Fin février, début mars 2018, j’étais avec Jules et deux ou trois amis à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). Je ne me souviens plus du temps qu’il a fait, variable sans doute, pas chaud – je revois des feux dans la cheminée. Nous avons joué au mah-jong bien sûr, et à des jeux de société primés au dernier festival annuel des jeux de société, où il fallait combiner des bûches et des prairies (Kingdomino), ou créer des carrelages portugais (Azul). Malgré une connexion internet presque inexistante, nous avons aussi joué sur écran à un jeu vidéo du type escape game qui s’appelle Rusty Lake: Hotel.
Je ne suis pas experte en escape game (c’est, en gros, une variante particulière de jeu vidéo d’aventure graphique), et je commettrai peut-être des fautes en présentant ce que j’en ai retenu, confondrai certains des principes exposés ici avec ceux d’autres jeux, différents aux yeux des puristes. Bref, je simplifie.
Vous entrez dans une pièce. Plus ou moins familière : une cuisine, ou une salle des machines. Selon l’univers virtuel dans lequel vous projette le jeu : un laboratoire, un observatoire, une centrale électrique, une bibliothèque, un hangar à bateaux, un ascenseur, une chambre à coucher, etc. Vous devez l’explorer sous tous les angles.
Vous pouvez activer certains éléments du décor en cliquant dessus. Dans la plupart des jeux, lorsque, animée par votre souris, la petite flèche balaie l’écran, les éléments du décor sur lesquels vous pouvez agir, et seulement ceux-là, se signalent par une légère phosphorescence. Lorsque c’est une porte (d’armoire, ou donnant sur une autre pièce, un autre espace, parfois un autre temps), en général vous n’arrivez pas à l’ouvrir. Vous entendez un grincement, le battant résiste, il vous faut trouver une clef.
Parfois, pourtant, le tiroir d’un meuble cède : à l’intérieur, d’un clic, vous vous appropriez un objet. Pas une clef, ce serait trop facile : plutôt une bobine de fil, ou une petite boule de verre enneigée, un truc en tout cas dont vous ne voyez pas immédiatement à quoi il pourrait vous servir. Vous le rangez dans votre « inventaire ».
Votre « inventaire » devient, au fil de votre exploration, une liste hétérogène d’objets matérialisée à votre gré sur l’écran (à gauche ou en dessous de l’image principale, c’est-à-dire de l’espace que vous explorez), et dont vous pouvez utiliser certains éléments, séparément ou ensemble, une ou plusieurs fois (une clef – ou une clef reconstituée à partir d’un écrou et d’un tire-bouchon – ne sert d’ordinaire qu’une fois, et disparaît donc de votre inventaire, alors qu’une boîte d’allumettes y restera, et resservira).
Le but de ces jeux consiste à sortir d’une pièce pour en explorer une autre. Les plus scénarisés finissent, pièce après pièce, indices après indices, par raconter une histoire (policière, fantastique, comique, ou les trois à la fois).
Pour progresser dans le jeu (l’espace, souvent aussi le temps), il faut observer minutieusement chaque nouveau décor. Pour avancer, reculer, tourner votre regard, à droite ou à gauche, vers la zone qui vous intéresse (admettons que vous ayez affaire à un jeu dont la technique et le graphisme sont relativement sophistiqués : pas à un pionnier des années 1980), il suffit de bouger légèrement votre souris. Lorsque vous aurez réussi à ouvrir des portes, des passages, et franchirez de plus grandes distances, pointez votre souris (ou plutôt la flèche qui la représente sur l’écran) vers l’endroit où vous voudrez aller, et cliquez. Dans certains jeux, il y a même un raccourci clavier qui permet de courir. Enfin, la plupart vous offrent la possibilité de zoomer sur ce que vous voulez regarder de plus près, par exemple en caressant de votre index la molette de votre souris.
S’il y a dans un nouveau décor (c’est fréquent) des papiers qui traînent (lettre décachetée, liste de noms ou de numéros, recettes de cuisine : tout dépend du genre de pièce que vous explorez), il faut les lire attentivement. Si le jeu ne prévoit pas que vous puissiez les ranger dans votre inventaire, il vaut mieux les recopier, ou les prendre en photo si vous disposez d’un smartphone (ce qui n’est pas le cas de Jules, qui joue donc toujours muni d’un grand cahier où il prend toutes sortes de notes cabalistiques).
S’il y a des images, accrochées aux murs ou traînant dans un coin (regardez bien dans tous les coins), elles ont généralement un sens qu’il vous faudra deviner. N’oubliez pas de vérifier aussi les plafonds, on ne sait jamais.
S’il y a des appareils (télévision, grille-pain, réacteur thermonucléaire, gramophone, là encore, en fonction de l’univers proposé), essayez de les faire fonctionner en cliquant dessus. La plupart du temps, vous n’y arriverez pas (pas tout de suite), mais vous verrez s’allumer des voyants, ou passer des liquides dans des tuyaux, et vous apprendrez plus tard (lorsque vous aurez déchiffré les papiers, ou décrypté les images) à les faire marcher. »

Extraits
« Si c’est la première fois que vous jouez à un escape game, vous méritez que je vous aide un peu. Chaque fois que vous activez une fonction, au fil de votre progression, vous pouvez avoir provoqué un événement ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, et il faut vous en assurer systématiquement. Récapitulons: depuis l’entrée, vous avez appris à voyager entre deux époques, les années 1980 et le présent, où vous êtes revenus après avoir offert le Elle d’août 2017 à la jeune fille autrefois curieuse de son avenir. Vous avez constaté que ce cadeau vous avait ouvert la porte de la salle à manger, où vous êtes bloqués. Et si, maintenant que vous avez ouvert cette salle à manger, vous retourniez dans les années 1980 pour voir à quoi elle ressemblait alors, et, surtout, si vos voyages temporels n’ont pas déverrouillé une autre porte? » p. 76

« Mais puisqu’il s’agit, même lorsqu’on explore un archipel, de résoudre des énigmes pour se déplacer d’un lieu à un autre, ou d’une époque à une autre, et que ces lieux sont, avant la résolution de ces énigmes, des lieux clos, je campe sur mes positions: ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison. » p. 159

À propos de l’auteur
Julie Wolkenstein, qui enseigne la littérature comparée à Caen, a publié 8 livres aux éditions P.O.L et y a traduit Edith Wharton et Francis Scott Fitzgerald. Elle a reçu le Prix des deux Magots en 2018 pour son dernier livre Les Vacances. (Source: Éditions P.O.L)

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Un loup quelque part

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
C’est la panique quand la mère d’Alban constate que de petites taches apparaissent sur la peau de son fils. Alban devient noir et cette métamorphose n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une généalogie cachée jusque-là. Un choc qui s’accompagne de peur et de dégoût.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Moi, je broie plutôt du noir»

Dans son second roman, Amélie Cordonnier confronte une femme à son bébé dont la peau noircit au fil des jours. Et pose des questions essentielle sur la filiation, l’amour maternel et la transmission.

C’est avec un premier roman choc Trancher que nous avions découvert Amélie Cordonnier. Elle y sondait la psychologie d’une femme subissant jour après jour les agressions verbales de son mari. C’est le même sillon qu’elle creuse avec Un loup quelque part qui met aux prises une femme confrontée à un lourd secret de famille et à un fils dont la peau noircit au fil des jours. Une épreuve douloureuse qu’elle va devoir affronter à vif. Car rien n’aurait pu lui laisser imaginer qu’un beau matin la peau de son fils allait se consteller de petites tâches. Alban était né «normal» comme sa sœur Esther. À 35 ans, avec Vincent, son mari, elle s’était réjouie de voir la famille s’agrandir. Mais tout va changer lorsqu’elle constate cette pigmentation bizarre, comme si son fils avait bronzé. «Elle a tellement flippé cette nuit et toute la matinée, qu’elle a fait des kilomètres de recherches sur Internet, et franchement, elle le regrette. Il n’y a que des horreurs sur Doctissimo. Elle a tout lu à propos des maladies de peau du style impétigo (…) A fait tout un tas d’élucubrations.»
Le second choc viendra du pédiatre qui lui explique que la couleur de la peau des bébés n’est pas fixée à la naissance, qu’elle est déterminée par la quantité et la nature des mélanines contenues dans la peau. Et que le teint est d’abord une question de génétique. Autrement dit, il faut rechercher un ancêtre noir dans sa famille. Pressé de questions, son père comprend qu’il n’a plus le choix. «Alors tout à coup, il avoue: « Tu as été abandonnée à la naissance, on t’a adoptée quand tu avais trois mois. » Puis le souffle court, ajoute: « On avait prévu avec maman de te le dire pour tes douze ans. Mais sans elle, je n’ai jamais trouvé le courage… » La grenade qu’il lâche fait tout exploser. La terre s’ouvre sous ses pieds. Chute sans fin dans un puits sans fond. Un silence de mort la cueille. Et quelque chose meurt d’ailleurs en elle à cet instant-là. Qui ne saurait se résumer à l’insouciance ou à la joie. Une force lui est arrachée. Comme un membre amputé, qu’elle sent déjà en moins.»
C’est non seulement un sentiment de trahison mais aussi de honte avec lequel elle doit désormais affronter le regard des autres. Aussi décide-t-elle de cacher ce mal qui la ronge, de nier sa souffrance en cachant cette peau, en rejetant cet enfant du malheur. En concentrant son amour sur sa fille Esther. «C’est choquant mais comme ça. Faut pas croire que ça la fasse rire, elle est la première à souffrir. Si l’amour maternel pouvait s’inoculer, ce serait déjà fait.»
À l’aide d’un nuancier de couleurs qu’elle a trouvé chez Leroy-Merlin, elle note au jour le jour l’évolution des teintes de la peau d’Alban, élabore des stratégies pour cacher ces zones qui s’assombrissent, enfilant des gants et allant même jusqu’à tricoter une cagoule, manquant presque d’étouffer son fils sous les couches de vêtements.
Quand Vincent part en déplacement professionnel en la laissant avec ses angoisses, elle craque. Se rappelle le texte étudié en troisième: «À croire que Kafka s’est enkysté en elle. C’est comme si elle avait contracté La Métamorphose il y a des années, et que celle-ci avait attendu la naissance d’Alban pour se réveiller et les contaminer.» Alors elle s’enfuit, prend la route vers le sud pour rejoindre son père, sans pour autant pouvoir se débarrasser de ses idées noires. «Elle ne sait que faire de cette peau, mais pressent qu’elle risque d’y laisser la sienne.»
Amélie Cordonnier confirme ici tout son talent. En confrontant cette femme à une épreuve aussi inédite que traumatisante, elle nous parle de l’amour maternel, de la nécessité de connaître ses origines, de la force des liens familiaux. L’écriture se fait au scalpel, mettant à vif les sentiments. Car ici encore, pour guérir, il faut d’abord Trancher.

Un loup quelque part
Amélie Cordonnier
Éditions Flammarion
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782081512757
Paru le 11/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord dans le Nord, à Audresselles et Ambleteuse, puis à Paris et enfin à Marseille, après un voyage passant par Dijon et Beaune. De là des sorties sont organisées au village de Roussillon et à l’Île-sur-la-Sorgue. On y évoque aussi New York et Bordeaux.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Paupières closes coupées au canif, lèvres parfaitement dessinées, l’air imperturbable. Royal même. Au début, elle a cru qu’il lui plaisait, ce petit. Seulement voilà, cinq mois plus tard, elle a changé d’avis. Ça arrive à tout le monde, non ? Elle voudrait le rapporter à la maternité. Qui n’a pas un jour rendu ou renvoyé la chemise, le pantalon, le pull, la ceinture ou les chaussures qu’il venait d’acheter ? »
Que fait cette tâche, noire, dans le cou de son bébé ? On dirait qu’elle s’étend, pieds, mains, bras, visage. Mais pourquoi sa peau se met-elle à foncer ? Ce deuxième enfant ne ressemble pas du tout à celui qu’elle attendait. Aucun doute, il y a un loup quelque part.
Avec une écriture aussi moderne qu’acérée, Amélie Cordonnier met en scène une femme paniquée de ne pas réussir à aimer son enfant et dont l’affolement devient de plus en plus inquiétant.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 

Les autres critiques
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Blog Baz’art (entretien avec Amélie Cordonnier)
Blog Mes p’tits lus 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La salle d’attente est noire de monde. Quatre mères patientent déjà avec leur marmot. Plus un père qui sauve tous ses congénères partis sans trop se poser de questions au boulot. Des magazines déchirés s’entassent sur la table basse. Tout le monde tente de s’y intéresser avant de reprendre son portable. Les parents peinent à tromper l’ennui. Pas les petits. Ça chouine, renifle, tousse et se mouche pendant que ça farfouille dans la malle où se mélangent jouets cassés et puzzles incomplets. Alban gazouille sur ses genoux. Il bave tant qu’il peut, le pauvre, mais contrairement aux autres n’a pas l’air malade. Eux sont juste là pour la visite des cinq mois. Elle a emporté le livre avec les animaux de la ferme, dont il raffole depuis que sa sœur s’est mis en tête de lui faire apprendre tous les cris, imitations à l’appui, dans une formidable cacophonie d’aboiements, miaulements, hennissements, cancans, grognements, bêlements, beuglements et autres braiments. Elle a aussi pris le petit miroir pour l’occuper. Il se sourit à lui-même et évidemment ça la fait craquer. Huit ans après Esther, elle avait oublié à quel point c’était attendrissant. Alban dévore les clés en plastique. Gencives à vif. Elle a bien compris que ses dents n’allaient pas tarder à percer. L’anneau qu’elle met au réfrigérateur ne suffit pas à anesthésier la douleur. Il faut qu’elle pense à demander au pédiatre ce qu’elle pourrait lui donner d’autre pour le soulager. Est-ce que le collier d’ambre s’avère vraiment efficace ? C’est leur tour. Saska lui demande de déshabiller Alban et l’ausculte tout en prenant des nouvelles d’Esther, à l’école ça se passe toujours aussi bien ? Puis il pose quelques questions sur l’éveil du gamin, teste sa position assise la tête droite et l’allonge ensuite sur la table d’examen. Le bébé en profite pour se retourner du dos sur le ventre. Bravo, quelle tonicité ! Soixante-cinq centimètres, six kilos cinq cent vingt et périmètre crânien parfait : tout va bien, elle peut le rhabiller. Le médecin vérifie les vaccins puis prescrit de l’homéopathie pour apaiser ses maux de dents. Chamomilla Vulgaris 9 CH, cinq granules à prendre trois fois par jour, dilués dans un peu d’eau. Le collier d’ambre ? Certains modèles ont été retirés du marché pour risque de strangulation. En cas de crise, le doliprane reste la meilleure solution. Saska précise qu’elle peut remplir la seringue jusqu’à sept kilos. Les gigotements d’Alban l’empêchent de boutonner le polo rapidement. Elle rajuste le col et c’est alors qu’elle la remarque. Une tache. Noire. Toute ronde. De la taille d’un petit pois. Extrafin, le petit pois. C’est la première fois qu’elle la voit. Regardez, là, dans les plis du cou, c’est quoi ? Un grain de beauté, déjà ? Oh, non, pas à cet âge-là, voyons. C’est rien du tout, juste une légère pigmentation, aucune raison de s’inquiéter. Je connais votre mari de toute façon, il n’y a pas de métis dans votre famille ?
Il est déjà 16 h 10 quand elle sort. Juste le temps d’acheter un croissant et de reprendre le bus pour ne pas être en retard à l’heure des mamans. Quasiment pas de parents à la sortie de l’école. Deux trois grands-mères, mais des nounous surtout. Il faudra y repenser quand elle reprendra ses cours au lycée, à la fin de son congé parental, ça lui évitera de culpabiliser. Ça sonne ! Les CP traversent toujours la cour de récré les premiers. La maîtresse des CE1 arrive enfin. Un grand sourire éclaire le visage d’Esther lorsqu’elle les repère. La voilà qui court, se précipite pour embrasser son frère puis se débarrasse de son gros cartable trop lourd. Valentine et Daphné lui ont emboîté le pas. Cinq mois qu’elles n’en reviennent pas. Il est vraiment trop chou, la chance qu’elle a ! Alban est à la fête, agite la tête, bat des pieds dans la poussette. Est-ce qu’elles peuvent le prendre juste deux minutes dans les bras ? D’accord, mais il faut s’asseoir sur le banc alors.
Le roi, la demoiselle au nœud rouge, l’Indien avec ses plumes et sa hache, le plongeur, le jockey à casaque violette et le capitaine coiffé de sa casquette : tous les canards flottent déjà dans la baignoire. Esther ajoute la tortue verte qui rentre sa tête, la sirène qui avance toute seule, les princesses, les chevaliers, les chevaux et les dinos. Tous à l’eau ! Sa mère planque discrètement la grenouille arroseuse toute moisie, qui crache des dépôts noirs dégueu et retire la bille par sécurité. On ne sait jamais, ma biche, Alban pourrait l’avaler. Esther exige de prendre son bain avec son frère depuis que sa mère n’utilise plus le lavabo. Elle l’a glissé entre ses jambes et entoure son ventre de son bras. Il faut voir l’application et la douceur avec lesquelles elle le lave. Elle sait qu’il faut passer le savon liquide tout doucement sur le corps du bébé puis sur son crâne en évitant de toucher la fontanelle. Il y a de la tendresse dans chacun de ses gestes. On dirait Martine petite maman. Manque plus que Patapouf et Minet pour l’observer. Elle a retrouvé ce livre dans le grenier de son père au moment du déménagement, mais refusé catégoriquement de le garder. « Totalement arriéré », s’était-elle exclamée avant de faire remarquer à Vincent que personne n’avait encore jamais écrit Martin petit papa. Mais d’un coup, elle doute. Se dit qu’elle a peut-être surréagi. Se demande si certaines choses ne sont pas immuables. Elle aimerait croire que le sexe de l’enfant n’a rien à voir là-dedans. Pourtant elle ne peut s’empêcher de s’interroger : c’est con, mais est-ce qu’Esther se serait aussi bien occupée de son frère si elle avait été un garçon ?
Le dîner s’éternise. Elle a mis les enfants à table à sept heures et quart. Cinquante minutes qu’on y est. Esther réclame un deuxième yaourt à boire puis une clémentine. Elle ne sera donc jamais rassasiée ? Et pour un mini-Magnum, t’es OK ? Tout ce qu’elle veut pourvu qu’on en finisse. Allez, les dents, l’histoire et au lit. Il n’y a presque plus de dentifrice à la fraise. Est-ce qu’elle pourra acheter le bleu, celui au coca, la prochaine fois ? Esther a sorti deux livres de sa bibliothèque, hésite entre Sophie la vache musicienne et Même les princesses pètent. Am, stram, gram, Pic et pic et colégram, Bour et bour et ratatam, Am, stram, gram ; pic ! dam. L’herbivore l’emporte, pour le plus grand plaisir d’Alban qui paraît compatir aux malheurs de Sophie. Elle adore chanter au piano et charme toute sa famille par ses numéros. Alors quand elle découvre qu’un grand concours de musique est organisé dans le pays, la vache décide d’y participer. Au grand dam de ses amis à qui elle va manquer. La voilà qui fait ses adieux sur le quai de la gare et arrive en ville avec sa petite valise. Hélas, aucun orchestre ne l’accepte. Les éléphants et les hippopotames trouvent qu’elle ne fait pas le poids, les girafes estiment qu’elle n’est pas à la hauteur. Même ses consœurs de l’Ensemble orchestral bovin décrètent qu’elle n’est pas de la bonne couleur. Pas assez ceci, trop cela. Il y a toujours un problème, c’est chaque fois la même rengaine. Esther se félicite de ne pas vivre pareille situation à son cours de violon. Sa mère referme l’album et rajuste la couette. Mais ça rouspète direct. Même pas eu le temps de bien voir l’image de la dernière page ! Bon allez c’est fini. Pas vraiment en fait. Il y a encore le verre d’eau, puis le pipi, le câlin et encore un dernier dernier baiser. On y est. Vincent ouvre la porte d’entrée pile quand elle referme celle d’Alban. Mais est-ce qu’il le fait exprès, de toujours rentrer au mauvais moment ? Les enfants l’entendent évidemment. Esther l’appelle, se relève et court dans le salon. Totale excitation. Alban refuse de rester allongé, tente de se redresser et crie jusqu’à ce que Vincent vienne le chercher. Sa sœur prend le relais, multiplie les simagrées. C’est une comédie en cinq actes qui ne la fait pas du tout marrer. Ça suffit maintenant, c’est l’heure des grands ! Elle reborde Esther, recouche Alban, réussit à ne pas céder quand il se met à pleurer, mais attend qu’il se calme pour s’en aller. Elle quitte la chambre sur la pointe des pieds, s’affale en soupirant sur le canapé et décrète, sans une once de culpabilité, que c’est le meilleur moment de la journée. Vincent s’excuse, vraiment désolé, sort deux verres à pied et débouche une bonne bouteille de rouge pour se faire pardonner. Alors, la visite chez le pédiatre, comment ça s’est passé ? Saska a dit que tout était parfait. Mais il y a cette tâche qu’elle a remarquée dans le cou d’Alban au moment de le rhabiller. Rien à voir avec un grain de beauté. Elle l’a longuement regardée, ce soir, quand elle a mis le petit en pyjama. Le pédiatre a dit que ce n’était rien, mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter. C’est bizarre quand même, tu ne trouves pas ? Vincent tente de la rassurer. Ils ont toujours fait confiance à Saska, et il n’en est pas à son premier bébé, alors inutile de flipper. Cela ne suffit pas à la calmer. Elle préfère vérifier. Par acquit de conscience. Sait-on jamais. Est-ce qu’il est vraiment sûr qu’il n’y a pas de métis dans sa famille ? Voyons, tout ça est ridicule ! Un sillon barre son front. Impossible de la dérider. Alors Vincent change de tactique, blague gentiment, propose de réveiller Alban pour qu’elle lui montre la tache maintenant. S’il n’y a que ça pour la soulager. Non mais ça va pas la tête? crache-t-elle en avalant son verre de vin d’un trait. Voilà, la pilule est passée. »

Extraits
« Le dos lui-même avait foncé. Ça a l’air fou, mais elle lui assure que c’est vrai. Il n’y a pas photo: une démarcation très nette s’est faite au niveau des fesses. C’est comme si quelqu’un avait pris un pinceau. Ou comme une marque de maillot plutôt. Oui, on dirait qu’Alban a bronzé. Elle a tellement flippé cette nuit et toute la matinée, qu’elle a fait des kilomètres de recherches sur Internet, et franchement, elle le regrette. Il n’y a que des horreurs sur Doctissimo. Elle a tout lu à propos des maladies de peau du style impétigo. Ce qu’il a ne ressemble ni à de l’acné, ni à un zona. Encore moins à de l’eczéma. De l’herpès, elle en a eu autrefois, elle sait bien que ce n’est pas ça. Le psoriasis, elle ne connaissait pas, mais si elle a bien compris cette maladie se caractérise par l’apparition d’écailles blanches or Alban n’en a pas. Et puis si c’était de l’urticaire, il présenterait des rougeurs, alors qu’en fait il a plutôt des noirceurs. Elle a cogité pendant des heures. A fait tout un tas d’élucubrations. Et par élimination, elle est arrivée à une terrible conclusion. Il a peut-être des mélanomes, non? Depuis hier soir elle n’en mène pas large. Lui, est-ce qu’il croit que c’est grave? » p. 27

« Il a compris que ce qui se passe avec Alban a quelque chose à voir avec le grand secret qu’il porte depuis des années. Puisqu’il y a sûrement un lien, il se doit de le lui dire enfin. Il n’a plus le choix. Ne peut plus reculer. Alors tout à coup, il avoue: «Tu as été abandonnée à la naissance, on t’a adoptée quand tu avais trois mois.» Puis le souffle court, ajoute: «On avait prévu avec maman de te le dire pour tes douze ans. Mais sans elle, je n’ai jamais trouvé le courage…» La grenade qu’il lâche fait tout exploser. La terre s’ouvre sous ses pieds. Chute sans fin dans un puits sans fond. Un silence de mort la cueille. Et quelque chose meurt d’ailleurs en elle à cet instant-là. Qui ne saurait se résumer à l’insouciance ou à la joie. Une force lui est arrachée. Comme un membre amputé, qu’elle sent déjà en moins. » p. 42

« Mais non, son problème à elle, c’est de ne pas aimer son enfant. Jamais on ne lui a dit que cela n’allait pas de soi. Que peut-être elle n’y arriverait pas. Que faire des efforts ne suffirait pas. Son abandon lui aura appris ça. Alban aussi. Pas d’amour à la demande. Ni sur commande. Pour elle il reste le grand absent. Pas de sentiment, aucun dévouement. Aimer son bébé dès la naissance s’avère donc une chance. On l’a, ou on ne l’a pas. Elle, elle l’a eue une fois pour Esther. Le miracle ne s’est pas reproduit. Pourquoi? Sait pas. C’est choquant mais comme ça. Faut pas croire que ça la fasse rire, elle est la première à souffrir. Si l’amour maternel pouvait s’inoculer, ce serait déjà fait. » p. 78-79

« Au moment où elle se penche pour attraper un body et un pyjama propres dans le tiroir de la commode, elle réalise qu’elle tient encore l’exuvie dans sa main. Cette dépouille la dégoûte. Elle ne sait que faire de cette peau, mais pressent qu’elle risque d’y laisser la sienne. » p. 105

« « Le lait, qui était naguère sa boisson favorite, et c’était sûrement pour cela que sa sœur lui en avait apporté, ne lui disait plus rien, et ce fut même presque avec répugnance qu’il se détourna de l’écuelle. » Ce texte lui remonte. D’un coup. Elle a passé des heures à l’étudier en troisième. Son prof de français leur avait demandé de l’apprendre par cœur, mais elle ignorait qu’elle le connaissait encore. Elle l’a donc porté durant tout ce temps? À croire que Kafka s’est enkysté en elle. C’est comme si elle avait contracté La Métamorphose il y a des années, et que celle-ci avait attendu la naissance d’Alban pour se réveiller et les contaminer. » p. 139

« Il ne faut pas que les masques tombent. Surtout pas. Que deviendrait-elle sans le sien? Elle perdrait tout. Car elle le porte depuis sa naissance finalement, et il épouse si parfaitement son visage qu’elle ne s’était même pas aperçue de son existence. Alors masque ou cagoule, au fond quelle différence? Autant les enfiler et ne jamais les quitter. Ses paupières tremblent, qu’elle relève de moins en moins vite. Compter jusqu’à trois puis les rouvrir. Un deux trois. Ça va, personne devant. Un deux trois. Ses yeux cillent, cillent. Mais qu’importe, le platane c’est seulement dans les mauvais films. Un deux trois, encore une fois. Elle tente de garder le cap et le volant bien droit. Mais le sommeil joue les sirènes, l’appelle, l’appelle. Un deux trois. Fermer les yeux. » p. 189

À propos de l’auteur
Amélie Cordonnier est journaliste littéraire. Après Trancher (Flammarion, 2018), Un loup quelque part est son deuxième roman. (Source: Éditions Flammarion)

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L’Américaine

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En deux mots:
Ruth quitte la République dominicaine pour New York où elle va se former au journalisme. La jeune fille va se frotter à un Nouveau Monde, faire de nouvelles connaissances et… tomber enceinte. C’est désormais avec un fils qu’elle cherche sa place dans ses années 60 où tout va très vite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ruth prend la route

Après Les Déracinés, Catherine Bardon nous offre le second tome de sa saga. Dans «L’Américaine» elle explore les années 60 en suivant Ruth partie à New York pour étudier le journalisme. Passionnant!

Quel plaisir de retrouver les personnages des Déracinés et le plume alerte de Catherine Bardon. Pour ceux qui seraient passés à côté de ce beau roman, signalons qu’il est disponible en poche et retrace la saga d’une famille viennoise à partir des années trente. La belle histoire d’amour entre Wilhelm et Almah va résister à la fureur de la guerre, mais au prix de grands sacrifices et d’un exil en République dominicaine où le couple et leurs enfants vont essayer de se construire une nouvelle vie. Tout l’intérêt du roman, outre ce pan méconnu de l’histoire de la Seconde guerre mondiale, est de mêler intimement la grande Histoire avec les destins des personnages au fil des ans, comme avait si bien pu le faire Régine Deforges avec «La bicyclette bleue».
Je souhaite du reste à Catherine Bardon le même succès et j’imagine fort bien les prochains tomes qui nous conduiront jusqu’aux années 2000…
Mais n’anticipons pas et revenons-en à «L’Américaine». Nous sommes en septembre 1961, au moment où Ruth, la fille d’Almah choisit de quitter son île pour rejoindre sa tante, son oncle et son cousin Nathan à Brooklyn. Elle entend mettre ses pas dans ceux de son père disparu et devenir journaliste. Pour cela, elle a étudiera à l’Université de Columbia tout en effectuant un stage au Times.
Sur le paquebot qui va le mener jusqu’à la grande pomme, elle rencontre Arturo, un jeune homme qui rêve d’une carrière de musicien et avec lequel elle va se lier d’amitié.
Si Ruth est accueillie avec grand plaisir à New York, elle ne peut éviter de ressentir le mal du pays. Sa mère et son frère qui font face aux soubresauts politiques dans un état qui essaie de se débarrasser d’une dictature et, après une brève parenthèse de pouvoir plus démocratique, va finir par retrouver ses anciens démons avec l’aide des … États-Unis qui ne vont pas hésiter à intervenir militairement.
Bien décidé à prouver à tous qu’elle a fait le bon choix, Ruth va s’accrocher et avec l’aide d’Arturo, de Debbie, sa copine d’université et l’affection de son cousin Nathan, découvrir un pays qui se transforme lui aussi à grande vitesse. Après l’épisode de la baie des cochons, on voit la Guerre froide prendre un tour plus radical et en parallèle, la contre-culture se développer. On voit la beatlemania et les drogues débarquer. On voit émerger Martin Luther King et John F. Kennedy avant qu’ils ne finissent tous deux abattus. C’est dans ce contexte que Ruth va faire la connaissance de Chris, un beau jeune homme qui rêve de Prix Pulitzer,de se rendre sur les points chauds de la planète pour témoigner de cette histoire en mouvement. Une énergie qui séduit Ruth, même si elle se rend compte qu’elle ne viendra qu’en seconde position dans la liste des passions de celui qui se rêve en nouveau Capa.
Un tragique accident de voiture va mettre une fin abrupte à cet amour, quelques semaines après qu’un médecin ait confirmé à Ruth qu’elle était enceinte.
Un choc terrible qui va pousser la jeune fille à fuir. Car elle reste une déracinée, toujours à la recherche de ses racines. Ne pouvant se résoudre à rentrer en République dominicaine, elle choisit un Kibboutz en Israël.
Y trouvera-t-elle la paix intérieure? Je vous laisse le découvrir tout en soulignant le côté addictif de l’écriture de Catherine Bardon, ce que les américains nomment un page turner et que j’appellerai pour ma part un bonheur de lecture!

L’Américaine
Catherine Bardon
Éditions Les Escales pour la version originale
Éditions Pocket pour la version poche
Roman
Version originale
EAN 9782365694445
Paru le 07/03/2019
Version poche
EAN 9782266300452
Paru le 28/05/2020

Où?
Le roman se déroule en République dominicaine, aux États-Unis ainsi qu’au Mexique et en Israël.

Quand?
L’action se situe 1961 à 1966.

Ce qu’en dit l’éditeur
Septembre 1961. Depuis le pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York, l’université, un stage au Times. Une nouvelle vie… Elle n’en doute pas, bientôt elle sera journaliste comme l’était son père, Wilhelm.
Ruth devient très vite une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l’amitié et des amours. Des bouleversements du temps aussi : l’assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre culture, l’opposition de la jeunesse à la guerre du Viêt Nam…
Mais Ruth, qui a laissé derrière elle les siens dans un pays gangrené par la dictature où la guerre civile fait rage, s’interroge et se cherche. Qui est- elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d’adoption ? Où va-t-elle construire sa vie, elle dont les parents ont dû tout fuir et réinventer leur existence ? Trouvera-t-elle la réponse en Israël où vit Svenja, sa marraine ?
Entrelaçant petite et grande histoire, explorant la question de l’exil et de la quête des racines, Catherine Bardon nous livre une radiographie des États-Unis des années 1960, en poursuivant la formidable fresque romanesque inaugurée avec Les Déracinés.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com  Blog Le Jardin de Natiora
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Partagelecture (Lalyre)


Bande-annonce de L’Américaine de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous pleurez, mademoiselle
Septembre 1961
Je partais. C’était ce que je voulais et c’était un déchirement. J’étais là, seule, sur le pont d’un paquebot en partance. Sonnée par la mort idiote de mon père, j’avais pris la décision d’abandonner mes études, de quitter ma famille et de me lancer dans l’inconnu.
La sirène retentit. Deux remorqueurs éloignèrent imperceptiblement le bateau du quai. Nous avancions lentement dans l’embouchure du río Ozama. J’agrippai du regard la silhouette d’Almah, petit point évanescent dans la foule massée sur le môle hérissé de hangars et de grues. Je me rendais compte que je lui en avais voulu d’avoir dû prendre son parti contre mon père au moment de leur séparation. Elle n’était pas loin d’être une mère parfaite, et je lui en voulais pour ça aussi. Une partie de ma révolte venait de là.
Une partie seulement.
La trahison de mon père avait fait voler en éclats ma quiétude et remis en cause mes certitudes.
Je cherchai en vain des mots à mettre sur mes émotions. Ils étaient tous sans nuances et bien loin de pouvoir exprimer ce mélange perturbant d’exaltation et d’arrachement poignant que je ressentais au moment de quitter l’île de mon enfance.
« On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes1. Ça y est, tu prends ton envol, ma chérie. » Les dernières paroles de ma mère résonnaient dans ma tête, tandis qu’appuyée au bastingage, à la poupe du steamer de la Santo Domingo Line, je regardais le rivage de mon pays s’estomper lentement dans le rougeoiement du soleil couchant. Sous les tropiques, le soleil se couche ainsi, dans une débauche de couleurs flamboyantes qui me fascine à chaque fois. Mais ce soir-là, j’avais bien d’autres émotions à digérer. Il s’était passé tant de choses ces derniers mois. Ma vie s’emballait comme un cheval fou que rien ne semblait pouvoir arrêter.
Mon père, mon héros, nous avait abandonnés. Il était mort dans un accident si stupide que c’en était risible. Je me demandais s’il n’y avait pas un dieu quelque part qui se moquait de nous et j’en voulais à la terre entière. La shiv’ah, que j’avais tant redoutée, avait eu cela de salutaire qu’elle avait effacé les fausses notes entre nous. En une semaine de deuil, nous avions fait table rase des désaccords du passé.
J’avais laissé tomber mes études d’infirmière et à vingt et un ans je n’avais aucune certitude quant à mon avenir. Mon frère était tombé amoureux. Il en pinçait sérieusement pour Ana Maria. La preuve, je n’avais eu droit à aucune de ces confidences dont il était coutumier quand il entamait un nouveau flirt. Sa discrétion était alarmante, pire qu’un aveu. C’était évident, il était mordu. Je m’étais préparée au jour où une femme me volerait Frizzie, je m’étais promis de ne pas être jalouse et c’était raté. Quant à ma mère, elle contenait son chagrin et faisait bonne figure. Mais je ne lui donnais pas six mois pour déserter. Ce serait trop dur pour elle de rester à Sosúa où tout lui rappelait mon père. Almah allait repartir en Israël rejoindre Svenja, ma marraine et sa complice de toujours, j’en aurais mis ma main au feu.
Autant dire que mon univers explosait. Mon magnifique équilibre s’écroulait. À cause d’une vache ! Un stupide bovin qui batifolait sur une piste poussiéreuse par une nuit sans lune.
Je regardais disparaître le pays de mon enfance, cette île tropicale où les morsures de l’histoire m’avaient fait naître. Mon pays malade, gangrené, chahuté par les luttes intestines pour la succession du tyran assassiné. La répression avait frappé jusque dans notre Éden bucolique, où nous nous croyions à l’abri des métastases de la dictature. Sosúa avait été bombardée deux ans plus tôt. Et en août dernier, un de nos docteurs et un ingénieur avaient été assassinés par l’arrière-garde de Trujillo dans une rue du Batey. Tirés à bout portant, en plein jour, comme des lapins. Un double règlement de comptes politique qui avait glacé d’horreur toute notre communauté. Nous ignorions qu’ils appartenaient à un réseau de résistance. Une chape de plomb s’était abattue sur le village, un couvre-feu avait été imposé, plus personne n’osait sortir la nuit. Markus prédisait que le pire était à venir et que nous allions devoir affronter des heures bien sombres. Maman avait précipité mon départ. Elle préférait me savoir à l’abri à New York, le temps que les choses se tassent.
La côte dominicaine s’estompait peu à peu dans la nuit tombante. Le sillage d’écume, comme un fil ténu tendu vers la terre, s’évaporait à mesure que nous gagnions la haute mer. Bercée par le lancinant ronronnement des moteurs et les oscillations du navire, je pensais avec angoisse à l’inconnu qui m’attendait. Tout ce qui était moi, tout ce qui m’avait faite s’effaçait, pour laisser la place à une nouvelle vie. Qui restait à inventer.
— Vous pleurez mademoiselle?
Perdue dans mes pensées, je n’avais pas senti que des larmes ruisselaient sur mes joues. Ni que quelqu’un se tenait à mes côtés. J’étais prise en flagrant délit de sensiblerie. Je foudroyai du regard l’importun avant de me raviser. Il avait vingt ans tout au plus, un grand corps dégingandé poussé trop vite. Un air gentil et sincèrement préoccupé se lisait sur son visage poupin encadré de boucles brunes. S’il pensait que son costume et ses grosses lunettes en écaille lui donnaient un air viril et mature, il se trompait. Je pouvais être rassurée sur un point, je n’étais pas la victime d’un coureur de jupons. Ou alors très maladroit et vraiment pas sûr de lui. Je secouai la tête en essuyant mes joues d’un revers de la main et lui lançai un sourire crâne.
— Ce n’est rien! Juste l’émotion du départ!
Il approuva en hochant la tête avec conviction.
— Moi aussi, je suis bouleversé de quitter mon pays. C’est un endroit magnifique, vous savez!
Comme si je ne le savais pas ! Son pays était aussi le mien. Même si je n’avais pas l’air d’être ce que j’étais : une Dominicaine. À cause de mes cheveux blonds et de mes yeux clairs qui trahissaient mes origines européennes. Je décidai de lui clouer le bec et lui lançai avec mon meilleur accent du Cibao, histoire de mettre les choses au point :
— Claro, nuestro país es mágico!
Il répondit, la voix étonnée et l’air désarçonné :
— Vous êtes dominicaine? Ça alors, à vous voir on ne dirait pas!
Je me retins de répliquer vertement qu’il devait apprendre à se défier des apparences et à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de s’exprimer. Je lui répondis par un haussement d’épaules désabusé comme s’il s’agissait d’une évidence, puis je tournai le dos à mon jeune compatriote, pour couper court à toute tentative de conversation.
— Je vous ai dérangée, je suis désolé, veuillez m’excuser, bredouilla-t-il confus.
Au moins, il était bien élevé. « Vous pleurez mademoiselle » m’abandonna à ma mélancolie et partit offrir sa sollicitude à un autre passager. Je me replongeai dans ma rêverie tandis que la nuit enveloppait le paquebot d’une tiède caresse. Le ciel scintillait de milliers de points lumineux. Levant le nez, je cherchai mes amies les étoiles, les trois points brillants de la ceinture d’Orion, l’étoile de Ruthie et les étoiles jumelles de mes parents. »

Extrait
« Avant de partir, j’avais fait un pèlerinage d’adieux aux lieux chéris de mon enfance. Sur la plage, j’avais pataugé jusqu’aux pilotillos et je m’étais hissée sur le haut d’une pile; le menton sur les genoux remontés contre ma poitrine, j’avais contemplé le coucher du soleil, savourant cet éternel spectacle chaque jour renouvelé, en sachant d’avance à quel point cela allait me manquer. Derrière la poste, j’avais tourné autour du grand tamarinier qu’enfants nous escaladions comme des singes. Dans le parc, avec la complicité de la nuit, j’avais caressé le tronc du vieux flamboyant aux fleurs rouges où le cœur avec nos quatre initiales, FLSR, gravé avec la pointe d’un canif, résistait aux assauts des années. Il était grand temps de tourner la page. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle est l’auteure de guides de voyage et d’un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. En 2018, elle a signé son premier roman, Les Déracinés, paru aux Escales. (Source : Éditions Les Escales)

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Une poignée de vies

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  RL2020

 

En deux mots:
Betty Russel vient d’acheter la maison où elle a passé son enfance. L’occasion de revisiter son passé et d’essayer de comprendre sa vie d’alors, son enfance, son adolescence et ses premiers temps de femme mariée, avant qu’elle choisisse de tout abandonner et de s’enfuir.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La double vie de Betty Russel

Après Le mur invisible, voici un nouveau roman de Marlen Haushofer traduit par Jacqueline Chambon. Un beau portrait de femme dans l’Autriche de la première moitié du XXe siècle.

«En mai 1951, dans une petite cité autrichienne, un certain Anton Pfluger mourut dans un accident de voiture.» Ainsi commence le nouveau roman de Marlen Haushofer qui nous avait déjà impressionné avec Le mur invisible. Ses héritiers constatent alors que la situation financière du défunt n’était pas aussi florissante qu’ils se l’imaginaient et son contraints de mettre en vente la demeure familiale. Betty Russel se présente alors. «Après être restée un assez long moment dans le jardin, elle dit qu’elle achetait la maison au prix que l’agent lui avait proposé. Toni dit qu’il allait faire rédiger un contrat de vente par son avocat. Elle expliqua en outre qu’il lui serait agréable que les anciens propriétaires continuent à y habiter.»
Cette étrangère, on va le découvrir bien vite, a en fait déjà vécu là. C’est son histoire que la romancière va dérouler, plongeant dans un passé mouvementé, comme une tentative de comprendre ses choix de vie, son incapacité à aimer, son envie de fuir.
C’est par petites touches, à partir d’objets et d’images que le roman est construit. Il aura suffi d’ouvrir un tiroir: «elle trouva un cierge de communiant, un petit cheval de bois, une pile de cahiers d’écolier et une boîte pleine de cartes postales et de photographies. Le cheval de bois, elle le reconnut. Tout en le tournant entre ses doigts, elle eut peur d’éprouver de l’émotion ou du chagrin, mais il n’en fut rien.
La fenêtre était grande ouverte et, du jardin, montait l’odeur du foin. Betty se souvint de la jeune femme, qui, si souvent, s’était penchée la nuit à la fenêtre, les yeux pleins de larmes, émue, livrée sans force au parfum envoûtant de l’été.»
Des années qui ont suivi la première guerre mondiale jusqu’à 1951, l’entrelacs des souvenirs va nous permettre de découvrir une maison habitée par des femmes, «tante Sophie, tante Else, les domestiques et la vieille bonne d’enfants. Pour la petite fille elles étaient des géantes dans leurs longues robes et leurs lourds chignons roux, bruns ou blancs. Au milieu de ce gynécée, la petite Lisserl est tour à tour rebelle puis résignée, dissimulatrice puis triste. Et comme son chagrin n’intéressait personne, «elle devint alors polie, gentille et même un peu trop lisse.» Lisserl ou Élisabeth, on l’aura compris, est aujourd’hui Betty. Une Betty qui, sous la plume de Marlen Haushofer observe cette Élisabeth comme si elle était une autre personne qu’elle cherche à comprendre. Elle la «voit» durant ses années de pension, puis de retour auprès de ses parents accepter un travail de secrétaire puis trouver auprès de son employeur un mari. Mais c’est contre son gré qu’elle se conforme à ce modèle classique du mariage auprès d’un homme qui voit en elle surtout la mère de famille et la responsable de la bonne tenue de leur maison. Une vie de plus en plus confise et un sentiment d’inutilité s’installe qui ne trouvera pas d’exutoire avec un amant.
Si bien qu’elle choisit la liberté et laisse son mari, son enfant et son amant.
Une déchirure viendra qui ne lui permettra pas de trouver pas l’apaisement, un choix qui n’est qu’une nouvelle aliénation. Au moment de se retourner, elle va aussi dévoiler un secret de famille qui donne à ce roman de la double vie encore davantage d’intensité dramatique.

Une poignée de vies
Marlen Haushofer
Éditions Chambon
Roman
Traduit de l’allemand (Autriche) par Jacqueline Chambon
188 p., 19 €
EAN 9782330130343
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en Autriche, principalement dans une ville qui n’est pas nommée.

Quand?
L’action se situe en 1951 avec des retours en arrière jusqu’au années après le premier conflit mondial.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux décennies sont passées quand une femme revient dans la maison où elle a vécu avec sa famille, qu’elle a abandonnée pour vivre sa propre définition de la liberté. Elle ouvre une boîte qui la replonge dans son passé. Maintenant, et sans que celui-ci en soit conscient, elle est face à son fils…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Frédérique Fanchette)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En mai 1951, dans une petite cité autrichienne, un certain Anton Pfluger mourut dans un accident de voiture. En se rendant en ville, sans raison apparente il rentra dans un arbre, avec pour conséquence une fracture du crâne et des blessures internes. Il ne reprit plus conscience. On supposa qu’il avait été pris d’un brusque malaise. Quelques jours avant, Anton Pfluger avait fêté son cinquantième anniversaire, sans doute avec quelques excès. Dans les semaines suivantes on s’aperçut que la situation financière qu’il avait laissée derrière lui n’était pas aussi bonne qu’on l’avait supposée.
La famille Pfluger possédait, depuis plusieurs générations, une petite fabrique de clous qu’on pensait prospère. Quand survint l’événement, son fils, qui se prénommait aussi Anton, mais qu’on appelait Toni, était un étudiant de vingt-deux ans. Sans ces études il aurait pu lui aussi vendre des clous, mais pour le prestige et parce qu’Anton souhaitait vivre dans la grande ville on lui avait permis de fréquenter l’université.
Ce jeune homme, qui ne s’intéressait pas le moins du monde au commerce, se retrouva soudain dans une situation difficile. Finalement il abandonna la direction de la fabrique au directeur adjoint qui s’était consacré aux clous depuis l’enfance et dont on pouvait espérer qu’il gérerait honnêtement l’entreprise. Quelques mois avant la mort du patron, sa fille s’était mariée et elle, ou peut-être son époux, exigeait de toucher sa part d’héritage.
Après avoir pris conseil et pour éviter une mesquine querelle de famille, Toni décida de vendre la fabrique de clous pour pouvoir payer sa part à sa sœur.
L’étonnant, dans cette affaire, fut que la veuve se rangea du côté de son beau-fils au lieu d’être du côté de sa propre fille. Toni Pfluger, en effet, était le fruit du premier mariage de son père avec une femme, qui s’était noyée dans la rivière à l’âge de vingt-cinq ans. Une année après cet accident, Anton Pfluger avait épousé la meilleure amie de sa femme ; il n’aurait pu donner une meilleure mère à son enfant.
Pour une raison quelconque, Mme Käthe Pfluger avait toujours préféré son beau-fils à sa fille.
Le père, toutefois, s’était beaucoup plus occupé de sa fille que de Toni qui, comme sa mère, avait un caractère difficile et entêté et montrait de l’attachement à sa belle-mère. Il ne repoussa jamais ses tendresses puis, en grandissant, se montra plein de galanterie et d’égards envers celle qui, par sa beauté, sa blondeur et sa douceur, séduisait tous les hommes.
Souvent, en parlant avec lui, elle retrouvait clairement cette distance que sa mère avait toujours conservée dans toutes ses amitiés. De cette mère, il avait hérité ce don de faire croire à son interlocuteur qu’on se confie à lui, alors qu’on lui cache l’essentiel.
Après leurs échanges, Käthe se sentait un peu oppressée. Elle caressait les cheveux dorés de son beau-fils et oubliait ses propres préoccupations en retrouvant les grands yeux gris de son amie dans le fin visage du garçon. Elle ignorait que le sentiment qu’elle éprouvait n’était autre que le mal du pays, mais elle avait appris à ne jamais y penser et se hâtait d’oublier une pensée déjà éprouvée, qu’elle avait toujours été incapable de s’expliquer.
Elle avait au moins préservé l’entente familiale, pensait-elle avec cette bienveillance qui lui avait permis de supporter l’humeur grincheuse de son mari et le caractère récalcitrant de sa fille.
À présent que son époux était mort et sa fille mariée, elle pouvait un peu se laisser aller. Plus personne n’était là pour lui dicter sa conduite. Elle pouvait manger les sucreries qu’elle aimait tant, rester chez elle en peignoir et, après le repas, s’allonger sur le divan avec un roman à l’eau de rose qui aurait provoqué les railleries de sa fille.
Le gentil Toni se gardait bien de la critiquer. Il lui apportait des fleurs et des confiseries et n’était pas irrité, à l’inverse de son père, lorsqu’elle invitait ses amies pour le goûter.
Il écoutait volontiers les derniers commérages, et faisait des remarques spirituelles et sans méchanceté ; elle trouvait donc qu’ils s’entendaient parfaitement.
Quand il lui proposa de licencier la bonne et de prendre à la place une femme de ménage, elle fut aussitôt d’accord. Elle se contenta de fermer les chambres inutilisées et de restreindre leur train de vie.
Quand elle lui avait demandé ce qu’il avait contre la bonne, Toni avait simplement répondu: « Elle dérange « . »

Extraits
« Elle ouvrit le coffre, il était vide, les deux tiroirs du haut de la commode l’étaient également, mais dans le troisième tiroir, elle trouva un cierge de communiant, un petit cheval de bois, une pile de cahiers d’écolier et une boîte pleine de cartes postales et de photographies.
Le cheval de bois, elle le reconnut. Tout en le tournant entre ses doigts, elle eut peur d’éprouver de l’émotion ou du chagrin, mais il n’en fut rien. La fenêtre était grande ouverte et, du jardin, montait l’odeur du foin. Betty se souvint de la jeune femme, qui, si souvent, s’était penchée la nuit à la fenêtre, les yeux pleins de larmes, émue, livrée sans force au parfum envoûtant de l’été. » p. 16

« Tu dois devenir aussi grande et aussi forte que nous », disait la bonne en lui remplissant la bouche de miel et de bouillie. Lieserl regardait le visage semé de taches de rousseur sous les cheveux roux, percevait la chaleur du corps moelleux et savait dans son cœur que jamais elle ne deviendrait comme ça. » p. 19

À propos de l’auteur
Après des études de philologie allemande à Vienne, Marlen Haushofer (1920-1970) se marie et élève deux enfants. Tiraillée entre ses devoirs de mère au foyer et ses ambitions littéraires, elle est obligée d’écrire son œuvre tôt le matin ou la nuit. C’est à partir de 1946 qu’elle publie ses premiers contes dans des journaux; suivront ensuite des nouvelles et des romans. Son œuvre, dont la plupart des protagonistes sont des femmes, est marquée par l’intrusion de troublantes fantasmagories dans la banalité du quotidien. Avec Le Mur invisible (1963), son talent est enfin reconnu dans son pays mais elle disparaît déjà en 1970, à 50 ans. Plus tard, ce sont les féministes qui ont révélé son travail au grand public. Désormais, elle fait partie de ces femmes-écrivains dont les héroïnes sont inoubliables. (Source: Éditions Jacqueline Chambon)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Les Magnolias

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 coup_de_coeur  RL2020

En deux mots:
Alain aimerait bien être acteur, mais à part quelques minuscules rôles, il ne parvient pas à rester. Seule sa grand-mère, à laquelle il rend régulièrement visite aux «Magnolias» croit encore en lui. Mais peut-on raisonnablement croire une vieille dame atteinte de la maladie d’Alzheimer ?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les visites à la vieille dame

Dans son nouveau roman Florent Oiseau reste fidèle à sa ligne de conduite, mettre en scène un anti-héros, plutôt enclin à ne rien faire, auxquel on finit pourtant par s’attacher. Pour ne plus le lâcher !

Comment vivre sereinement quand on ne sait pas de quoi sera fait votre lendemain? Pour Alain, les galères s’accumulent sans qu’il puisse entrapercevoir le bout du tunnel. Après avoir obtenu un tout petit rôle dans une série télévisée, il attend sans vraiment trop y croire un nouveau rôle qui pourrait lui permettre de vraiment entamer sa carrière d’acteur. En attendant, il passe son temps entre le café où il retrouve les habitués et s’amuse à faire des listes, comme celle des prénoms de poneys et «Les Magnolias», la maison de retraite où sa grand-mère vit ses derniers jours. Elle a peur de sombrer dans la maladie d’Alzheimer et demande à son petit-fils de bien vouloir l’aider à partir. Et comme les problèmes ne sont pas encore suffisants, son «agent» où plutôt son ami qui aimerait bien l’aider à décrocher un rôle qui lui permette aussi de toucher une commission, se retrouve à la rue et demande à Alain de bien vouloir l’héberger dans son petit appartement. Bref, un bilan à faire sombrer dans la dépression le plus incurable des optimistes: «Je pensais disposer d’une semaine pour faire le deuil de ma vie en solitaire, mais il n’en était rien. En deux jours, ma grand-mère venait de me demander un coup de main, trois fois rien, juste un peu d’aide pour la refroidir, mon seul espoir professionnel venait de tomber à l’eau sans rien éclabousser. Et mon agent, dont le portrait-robot ornait le mur de bon nombre de commissariats de la région, emménageait à la maison. Mais nouvelle vie commençait dès aujourd’hui, se conjuguait désormais au pluriel et me plongeait dans une réalité faite de miettes sur le sol et d’absence d’intimité pour les choses du quotidien. J’ai ouvert une bouteille de rosé d’Anjou.»
On pourrait dire de Florent Oiseau qu’il est comme Modiano, qu’il écrit toujours le même livre. Je pourrais aussi, sans changer une virgule, réécrire à propos de ce roman la même chose que j’écrivais à propos de Je vais m’y mettre, son premier roman: il nous offre «une réflexion acidulée sur cette génération qui a grandi avec la courbe du chômage. C’est tour à tour drôle et désespéré, joyeux et triste.» Car, comme pour Modiano, la magie opère aussi à chaque fois.
En semant ses petits cailloux, notre petit Poucet de la littérature réussit un parcours sans fautes. Il nous démontre cette fois que les choses essentielles dans la vie ne sont pas la course au succès et à l’argent, mais les visites et l’attention que l’on peut porter à sa grand-mère et aux autres. Une empathie, un amour qui finit toujours par être payé en retour. Quand les fameux atomes crochus se rencontrent et que les yeux se dessillent, quand une toute autre image se dessine. Cette vieille femme «avait été libre tout au long de sa vie» et «aucune forme d’autorité, maritale, sociétale ou religieuse n’avait pu la faire dévier du chemin qu’elle s’était choisi. Je ne savais pas si derrière les apparences se cachait une rebelle, une punk ou une dissidente…» Ce jugement posé, reste à construire un épilogue digne de cette belle âme. Une virée en Renault Fuego dont je ne vous dirais rien mais qui ne devrait pas vous laisser indifférent. Et s’il paraît que les cervelles d’Oiseau ne sont pas très productives, celle de Florent fonctionne à merveille. Ne cherchez pas plus loin, vous avez trouvé l’Oiseau rare!

Les Magnolias
Florent Oiseau
Allary Éditions
Roman
224 pages, 17,90 €
EAN: 9782370733061
Paru le 02/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, en Dordogne et à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
– Caramel
– Pompon
– Cachou…
Il y a des gens, dans la vie, dont l’unique préoccupation semble d’imaginer des noms de poneys. Alain est de ceux-là. Sa carrière d’acteur au point mort – depuis qu’il en a joué un, dans un polar de l’été, sur TF1 –, le quarantenaire disperse ses jours. Chez Rosie en matinée – voluptés de camionnette – et le dimanche aux Magnolias – où sa grand-mère s’éteint doucement. On partage une part de quatre-quarts, sans oublier les canards, et puis mamie chuchote : « J’aimerais que tu m’aides à mourir. » Autant dire à vivre… La seconde d’après, elle a déjà oublié. Pas Alain. Tant pis pour les poneys : il vient de trouver là, peut-être, un rôle à sa portée…
Dans la lignée de Je vais m’y mettre et de Paris-Venise, Florent Oiseau brosse un nouveau portrait de loser magnifique – une parenthèse en Renault Fuego où valsent sandwichs aux flageolets, secrets de famille et cuites à la vieille prune, pour l’amour d’une grand-mère.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« – Ça va te faire du bien le Sud.
– De quoi ?
– Je disais : ça va te faire du bien ces quelques jours dans le Sud.
– Ah ! Ouais.
– Te faire réveiller par le chant des cigales.
– Hein ?
– Te faire réveiller par le chant des cigales.
– Tu plaisantes ? Je les déteste ! Ils commencent par chanter, c’est vrai, pour t’amadouer. Mais avant même le début du deuxième couplet, ils t’ont déjà barbé les jantes de la bagnole.
Le sèche-cheveux s’est éteint, Rico est sorti de la salle de bains, s’est posté devant moi, une serviette autour de la taille. Il tenait sa tête bien inclinée et s’enfonçait les deux tiers de l’index au fond de l’oreille.
– Les cigales, je te parle des cigales !
– Ah, pardon, j’avais compris « les tziganes ».
Le carrelage était trempé, le tapis de douche, en revanche, intact, sec au possible. Comme s’il l’avait scrupuleusement évité. Mon regard s’est perdu sur la corbeille de fruits posée sur la table de la salle à manger. Je m’en suis approché, à l’intérieur, il y avait une pomme et une douzaine de lettres de relance pour des impayés. J’ai croqué dans la pomme pendant qu’il continuait de se sécher, tout en m’offrant le détail de son anatomie, sans qu’à aucun moment, la pudeur ne vienne l’encombrer d’éventuelles considérations à mon égard. Rico partait dans le Sud pour s’entretenir avec un réalisateur, dans l’optique de me trouver un rôle susceptible de faire décoller ma carrière d’acteur. Je ne lui avais jamais versé un centime, il ne m’avait jamais trouvé le plus petit cachet d’intermittence, mais il aimait se présenter comme mon agent. Je le connaissais depuis le collège, soit plus de vingt-cinq ans. Depuis le jour de notre rencontre, il n’avait cessé d’être mon meilleur ami, malgré les disputes, malgré la vie.
Cette pomme brillait par son acidité, j’en étais ravi. Les choses sucrées avaient tendance à m’ennuyer. Loin de ces considérations fruitières, Rico tirait comme un forcené sur la peau de ses couilles pour bien en sécher le dessous. Il la tendait comme une voile, j’avais l’impression d’assister au décollage d’un deltaplane.
– Je rentre dimanche. Passe dîner à la maison le soir, je te raconterai.
J’ai acquiescé et je suis rentré chez moi, mon trognon à la main. J’ai passé deux jours entiers à ne rien faire, ou si peu. J’attendais le retour de Rico avec impatience. Je fondais beaucoup d’espoirs sur son escapade provençale, à la rencontre de ce réalisateur inconnu qui ne voulait que moi pour son prochain film. Ma vie n’avait pas été aussi près de basculer depuis une éternité. Depuis trop longtemps, elle était aussi triste qu’une rangée de tables dressées dans un restaurant vide. Avec ma chemise blanche et mon torchon sur le bras, j’attendais qu’un événement me surprenne, qu’une personne vienne s’asseoir et me demande le menu.
J’ai regardé par la fenêtre et mangé de la purée avec du jambon. Le dehors n’avait rien à m’apprendre. Plus tard, il m’a semblé essentiel d’établir une liste des noms de poneys que j’imaginais les plus fréquemment donnés. J’ai pris le calepin qui ne me quittait jamais et je me suis lancé dans un recensement que je n’avais pas la prétention de vouloir exhaustif. Je ne savais pas bien expliquer la raison profonde de cette démarche, mais j’y voyais quelque chose relevant de l’essentiel. Le sujet m’intéressait, je voulais dresser cette liste de noms de poneys – que j’imaginais les plus fréquemment donnés – et la présenter à un directeur de centre équestre pour qu’il me réponde : « En effet, vous êtes dans le vrai. C’est troublant, mais vous êtes dans le vrai. Tous ces noms sont des noms qu’on donne aux poneys. » Je me suis creusé la tête un certain moment. Les chiffres rouges de mon réveille-matin se succédaient à une vitesse assez vertigineuse, tandis que j’affrontais les pages de mon calepin et les affres de mon imagination.
– Caramel
– Jumper
– Tonnerre
– Rusty
– Pompon
– Tornado
Une bonne heure s’était écoulée, peut-être deux, et je ne disposais que de six noms. C’était tout ce que j’avais, pas un de plus, la panne sèche. J’ai réfléchi à l’injustice qui sépare les poneys des chevaux de course, au moment de l’attribution du nom. D’un côté, Pégase de Saphir, de l’autre, Pompon. Comme si la nature ne s’était pas montrée assez injuste sur le plan physique, il fallait que l’homme en rajoute une couche. J’ai cherché sur Internet s’il existait un mouvement, un groupuscule de gens actifs, des volontaires déterminés à démocratiser le nom à particule pour chaque poney lésé par l’état civil. Rien trouvé. L’univers semblait s’en moquer.
Désarçonné – si je puis me permettre l’expression –, je suis allé voir Rosie dans sa camionnette, avec les effluves de vie, de passion et de lait pour le corps parfum ibiscus qui embaumaient le lieu. Elle s’était attaché les cheveux, ses collants filés me chuchotaient de petites saloperies licencieuses. Ça m’a coûté vingt euros, mais j’en suis ressorti plus léger. Au moment de se rhabiller, on a discuté de ça, des noms de poneys. Elle avait un avis plus tranché que le mien.
– Ce ne sont que des poneys. »

Extraits
« Ma grand-mère est presque aveugle, elle n’entend plus rien de l’oreille droite, à peine plus avec la gauche. Elle commence à perdre la tête, confond certains mots. Elle passe ses journées dans un endroit qui sent l’hôpital et la crèche en même temps. On la change, on lui apporte une soupe le soir, et, de temps en temps, on la lave. Mais jamais on ne la regarde. Elle ne peut plus coudre, plus lire, plus regarder la télévision, plus participer aux animations. Elle ne comprend rien de ce qui se trame autour d’elle, ne sait jamais qui lui parle, quelle est la main qui lui touche l’épaule ou la silhouette qui rentre dans sa chambre. Mais tous les dimanches, par-dessus ses lunettes, Évelyne me demande comment elle va. Elle s’attend peut-être à ce que je lui dise, enjoué, qu’elle est bientôt prête à intégrer l’équipe canadienne de bobsleigh pour les jeux Olympiques d’hiver à Toronto, mais qu’elle est encore un peu tendre dans son appréhension des trajectoires. Qu’en parallèle, elle se tape un journaliste sportif qui lui fait manger des fruits de mer en Normandie après le sexe. Que ses cours de mandarin l’empêchent d’assurer une présence régulière sur le point de deal duquel elle écoule cent grammes d’amphétamines quotidiennement. Qu’elle ne tolère plus qu’un homme oublie de considérer son clitoris. Qu’elle se sent vivante. »

« – Et ton travail ?
Ma carrière se résume à un rôle dans une série de l’été, il y a dix ans. J’ai joué un cadavre. Pas n’importe lequel, celui qui annonçait la série de meurtres que le commissaire Damien allait devoir endiguer. Le mort le plus important d’une série regardée par six millions de téléspectateurs. Pas les références les plus époustouflantes du milieu, mais pas anecdotique tout de même. En revanche, depuis, rien ou presque. Quelques figurations, un peu d’intérim, beaucoup de mails envoyés, des années d’attente, la culpabilité parfois, l’espoir encore, l’argent : jamais.
– J’ai une piste, ma carrière devrait bientôt décoller.
Mis à part ma grand-mère et Rico, personne ne m’a jamais soutenu dans ma démarche. Je ne viens pas d’une famille d’artistes, chez nous les besogneux sont plus admirés que les créateurs. Personne ne perd son temps à lire un livre, les réflexions profondes sur le sens de la vie sont raillées et presque reliées à une sexualité « non-conforme ». On ne jure que par la restauration et le service. Mes parents ont un restaurant en bordure de départementale, leur vie, c’est de servir des ris de veau et nettoyer des légumes sur une toile cirée. Ils doivent penser qu’il y a trop d’épinards à équeuter pour se poser des questions existentielles sur la raison de notre passage sur terre. Nos rapports se résument aux fêtes de fin d’année. »

« Je pensais disposer d’une semaine pour faire le deuil de ma vie en solitaire, mais il n’en était rien. En deux jours, ma grand-mère venait de me demander un coup de main, trois fois rien, juste un peu d’aide pour la refroidir, mon seul espoir professionnel venait de tomber à l’eau sans rien éclabousser. Et mon agent, dont le portrait-robot ornait le mur de bon nombre de commissariats de la région, emménageait à la maison. Mais nouvelle vie commençait dès aujourd’hui, se conjuguait désormais au pluriel et me plongeait dans une réalité faite de miettes sur le sol et d’absence d’intimité pour les choses du quotidien. J’ai ouvert une bouteille de rosé d’Anjou. »

« En fin de compte, j’ignorais tout d’elle. De toutes les façons, dans mon for le plus intime, je l’avais toujours su. Ses yeux sont comme deux coffres forts et ses mains et ses mains de vieux parchemins impossibles à décrypter. Mais il y a une certitude, une chose que j’ai toujours comprise, c’est qu’elle avait été libre tout au long de sa vie et qu’aucune forme d’autorité, maritale, sociétale ou religieuse n’avait pu la faire dévier du chemin qu’elle s’était choisi. Je ne savais pas si derrière les apparences se cachait une rebelle, une punk ou une dissidente, mais c’était, à n’en pas douter, l’être le plus têtu que cette terre ait pu porter. »

À propos de l’auteur
Florent Oiseau a 29 ans. Il a été pompiste, chômeur, barman, plongeur, réceptionniste de nuit, ouvrier dans une usine de pain de mie, crêpier, surveillant de lycée et couchettiste sur le Paris-Venise. Son premier roman, Je vais m’y mettre (Allary Éditions, 2016), a été désigné « livre le plus drôle de l’année » et a reçu le Prix Saint-Maur en poche. Son deuxième roman, Paris-Venise (Allary Éditions, 2018), a été finaliste de la 10e édition du Prix Orange du livre. (Source : Éditions Allary)

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L’imprudence

HUI_PHANG_limprudence
  RL_automne-2019 68_premieres_fois_logo_2019   Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Une jeune femme, assistante d’un photographe, part au Laos enterrer sa grand-mère avec sa mère et son frère. Un voyage qui est pour le jeune femme l’occasion d’une quête. En particulier avec son grand-père, elle va dérouler l’histoire familiale pour se construire une identité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le pays perdu

Dans un premier roman émouvant et sensuel, Loo Hui Phang raconte son retour au Laos, quitté alors qu’elle n’avait qu’un an, pour les funérailles de sa grand-mère. Elle y retrouve son grand-père, ses racines et une part d’elle-même.

«Il n’est plus question de pays ni de terre. Pas d’archétype non plus. Rien qui soit rattaché à quelque région, ville, place, maison. […] Le seul endroit sur terre dont je peux revendiquer l’appartenance est le périmètre de ma peau. C’est là le seul, le vrai lieu qui est mien. Et le désir qui le hante, l’appétit, la souveraine pulsion de vie, me rappellent à chaque instant ses contours, ses reliefs, sa présence.»
Bien davantage qu’une autobiographie ou qu’une quête des racines, c’est à une géographie de l’intime que nous convie Loo Hui Phang dans ce premier roman tout de sensualité.
Une sensualité qui explose dès les premières pages, lorsqu’elle raconte sa rencontre avec Florent et cette puissance du désir qu’il faut assouvir sans plus attendre. Dans les rues de Paris, la jeune femme se sent libre. En rentrant chez ses parents à Cherbourg, elle se rend compte qu’elle ne veut pas d’«un gentil mari que nos parents auraient choisi pour moi, aussi vietnamien et sérieux soit‑il. Un seul corps pour toute une vie. Un métier pragmatique. Un rassurant immobilisme. Eux sont convaincus du bien-fondé de cette équation, exportée du Laos de leur jeunesse. Ils n’ont jamais songé que cette formule, déplacée sur un autre continent, quatre décennies plus tard, pouvait nous rendre profondément malheureux.»
Ce Laos, qu’elle a quitté alors qu’elle n’avait qu’un an, va soudain ressurgir, car sa grand-mère vient de mourir. Elle accepte alors d’accompagner sa mère et son frère aux obsèques. Edmond, le photographe, dont elle est l’assistante – et dont son père considère qu’il ne s’agit pas d’un «vrai métier – lui confie un boîtier et quelques semaines de vacances.
Paris, Bangkok, Mukdahan et de là un bateau pour traverser le Mékong jusqu’à Savannakhet et redécouvrir une histoire, redécouvrir sa famille. Le rapport au monde change, notamment vis-à-vis de sa mère: «c’est étrange, ici notre mère cesse par intermittence d’être notre mère. Au contact de grand-père, elle redevient sa fille dévouée. Obéissant à une loi tacite, elle retrouve une place délaissée depuis vingt-deux ans. […] Je vois là une brèche. Une fissure dans l’absolutisme maternel. La géométrie familiale perturbée. À Cherbourg, notre mère culminait. Ici, nous sommes deux filles parallèles.» Autre pays, autres mœurs…
Mais c’est dans les échanges avec le grand-père que les choses vont devenir encore plus tangibles. De la confrontation – la femme complète serait pour toi une femme soumise – à la complicité, de nombreux échanges et quelques escapades vont être nécessaires. De la guerre, de la fuite du Vietnam, puis de l’exil au Laos et le choix de la France comme terre d’accueil pour ses enfants, il va témoigner et transmettre, ce qui nous vaut les plus belles pages du roman.
Loo Hui Phang, dramaturge, réalisatrice, scénariste et auteur de bandes dessinées et romans graphiques, a parfaitement su rendre l’atmosphère et les émotions en invitant les couleurs et les odeurs, les bruits et les décors de sa quête. Un premier roman qui pour l’assistante photographe est d’abord un révélateur.

L’Imprudence
Loo Hui Phang
Éditions Actes Sud
Premier roman
144 p., 17,50 €
EAN 9782330121235
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et à Cherbourg ainsi qu’au Laos, à , Savannakhet, en passant par Bangkok et Mukdahan.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec l’évocation de la seconde partie du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une instinctive : elle observe, elle sent, elle saisit, elle invite, elle donne, elle jouit. Photographe, elle vit intensément, dans l’urgence de ses projets, de ses rêves, de ses désirs. Lorsque survient le décès de sa grand-mère au Laos, quitté à l’âge d’un an, elle prend l’avion pour Savannakhet, comme sa mère et son frère.
Là-bas, elle est étrangère. Pas tant en apparence qu’intimement : grandir en France lui a permis une indépendance, une liberté qui auraient été inconcevables pour une Vietnamienne du Laos. Son frère aîné brisé par l’exil peut-il comprendre cela ? Dans la maison natale, les objets ont une mémoire, le grand-père libère ses souvenirs, le récit familial se dévoile peu à peu. Plongée dans une histoire qui n’est pas la sienne, qui pourtant lui appartient, la jeune femme réapprend ce qu’elle est, comprend d’où elle vient et les différentes ardeurs qui la travaillent, qui l’animent.
Ce premier roman sensuel et audacieux, qui allie la délicatesse du style à l’acuité du regard, désigne la transgression des prophéties familiales comme une nécessité vitale et révèle le corps comme seul réel territoire de liberté.

Un mot de l’auteure
« Du Laos où je suis née, je ne garde aucun souvenir. Soucieux de me préserver, mes parents me parlaient avec parcimonie du pays perdu. J’envoyais lettres et dessins à des grands-parents que je ne connaissais pas. Des bribes d’histoires me parvenaient, échappées de conversations d’adultes, de photos rescapées. Mon enfance avançait, hantée de silences et de zones béantes, autant d’espaces disponibles pour construire ma propre mythologie.
L’Imprudence est un précipité, réaction de mon imaginaire frotté à mon histoire familiale. L’enfance et l’adolescence, maintenues sous une gangue de pudeur, de délicatesse mêlée de couardise, d’incompétence à déclencher l’aveu, furent infertiles en révélations. À l’âge adulte, j’organisais des conversations filmées avec mes parents, sorte d’interrogatoires bienveillants auxquels ils se prêtaient sans résistance. Les souvenirs qui m’étaient offerts avaient le tranchant de tesselles amoncelées, autant de petites masses aux contours définis, indépendantes les unes des autres. Il me manquait l’épaisseur du temps, un fluide dense qui les aurait nappées d’un ressac, d’un mouvement d’ensemble.
Il m’a semblé que ce temps qui leur faisait défaut pouvait être inventé, que je pouvais recréer une chronologie, fondre les tesselles dans une matière de fiction. À ce temps disparu serait substitué le temps de l’invention, de l’écriture.
Le flux que j’amorçais a emporté les récits ailleurs. Roulés par le courant, ceux-ci se sont déformés, érodés ou dotés d’excroissances. L’écriture, que j’ai toujours voulue instinctive et hasardeuse, a improvisé une forme qui se révélait malgré moi, par moi. Parce que je ne souhaitais pas plier les légendes familiales à des itinéraires préconçus, j’ai laissé venir. Ce qui s’est profilé tient à la fois de la fiction et du souvenir, un fantasme si sincère, enraciné si loin, qu’il me semble l’avoir vécu.” L. H. P

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV Info (Laurence Houot)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il y a cinq heures à peine, dans l’intimité fugace d’un escalier, je faisais l’amour avec Florent. Je ne savais pas son nom alors. Juste l’indécent braquage de sa mise polie par son impérative, hurlante, souveraine envie de moi.
Son regard m’avait pistée du rayon Linguistique jusqu’à la porte de la librairie. Discret, affamé. Dans l’affluence feutrée, cette avidité irradiait, réclamant mon attention. À trois mètres à peine, il était là.
Brun, élégance dosée, veston sérieux et chemise littéraire mais, sous son jean, une belle proéminence dont il ne faisait aucun secret. Excitant oxymore.
Sans détour, j’ai planté mes yeux dans les siens. Il a compris.
Dans la rue, j’avançais dix pas derrière lui. Je matais son cul plein de promesses tandis qu’il épiait avidement les trottoirs, en quête d’un endroit pour nous. Dans le reflet d’une vitrine, j’ai aperçu mon visage. J’avais les yeux d’un assassin. Rue d’Aumale, un coursier a émergé d’un immeuble. Florent a pressé le pas. L’instant d’après, derrière la porte cochère, j’ai attrapé sa bouche. Main dans son jean.
Un bruit m’a fait reculer. Un homme, une femme, deux enfants ont surgi. Ils nous ont dévisagés en passant, puis se sont éparpillés dans la rue. Florent a rattrapé la porte sécurisée, s’est engouffré dans l’entrée béante. Investissant l’ascenseur, nous nous sommes empoignés sans cérémonie. Nous avons terminé l’affaire entre l’avant-dernier et le dernier étage, sur la moquette érodée de l’escalier. Florent a joui trop tôt et s’en est excusé. Il a promis de rattraper cet impair. Je l’ai trouvé délicat. Il m’a dit que tout cela n’était pas dans ses habitudes, qu’il n’était pas un sale pervers. Sa voix douce et inquiète vibrait dans la cage d’escalier. Cette fébrile insistance à préserver sa civilité a relancé mon désir. Il a ajouté que c’était mon visage qui l’avait fait bander. Pas mon visage de Vietnamienne. Mon visage. Celui-là, précisément, qu’entre mille autres il avait décelé, a-t‑il insisté. J’ai aimé ces mots-là. Il m’a dit son nom, son numéro de téléphone et a pris congé. Il était quinze heures.
Dans le train qui m’emmenait à Cherbourg, j’ai noté le numéro de Florent, m’assurant que tout cela était bien arrivé. J’ai rarement été aussi heureuse, je crois. Je me disais que la vie était joyeuse, que c’était bon d’avoir vingt-trois ans, un appétit immense et un corps pour l’assouvir.
J’aurais aimé te raconter tout cela. Chaque fois que je te vois, je crois que je vais le faire. Je ne suis pas innocente, je suis une fille qui aime les garçons, qui en a connu beaucoup. Je suis comme cela. Je ne veux pas d’un gentil mari que nos parents auraient choisi pour moi, aussi vietnamien et sérieux soit‑il.
Un seul corps pour toute une vie. Un métier pragmatique.
Un rassurant immobilisme. Eux sont convaincus du bien-fondé de cette équation, exportée du Laos de leur jeunesse. Ils n’ont jamais songé que cette formule, déplacée sur un autre continent, quatre décennies plus tard, pouvait nous rendre profondément malheureux.
Cela me désole que tu t’y sois résigné. Je rêve chaque jour de ton évasion. Dynamiter ta cellule par le récit de mes aventures. Et te montrer un autre possible. Une vie intense, mouvante. Une fois par mois, je reviens. Je retourne dans cet appartement pétrifié où, avec un acharnement rectiligne, tu sombres. Ce soir-là, je crois encore que je vais me livrer, que tout basculera, enfin.
Je frappe à la porte. Le papier scotché sous le judas depuis deux décennies est toujours là : “Ne pas sonner. Bébé dort.” Notre mère a pris sa retraite d’assistante maternelle. Aucun nourrisson ne sommeille dans cet appartement depuis trois ans. Mais peut-être le billet ne fait‑il plus référence aux petits étrangers dont elle avait la garde.
J’entends des pas, de l’autre côté. Ils traînent, tardent à approcher. Avec une lenteur infinie, tu ouvres le verrou, tournes la poignée. La lumière blafarde du couloir interroge ton visage. Tu as l’air épuisé, tes yeux sont rouges. Au bout d’un temps, tu souris vaguement. “Ben oui, je suis encore là.
Ça ne t’arrange pas, hein ?” Tu dis cela d’une façon étrange. Tu es défoncé.
Je dépose ma valise dans l’entrée. Désormais tu occupes mon ancienne chambre. Je n’ai plus d’endroit à moi chez nos parents. J’ignore, chaque fois que je viens, où je vais dormir. La plupart du temps, j’échoue sur le canapé du salon. Ton corps chargé me précède dans la cuisine. “Tu as dîné? Je crois qu’il ne reste plus rien à manger.” Je me contenterai d’un thé. J’ouvre le robinet, remplis deux tasses et les dépose dans le four micro-ondes première génération.
Celui-ci est dépourvu de système de sécurité et a probablement irradié tous les occupants de l’appartement. On peut en ouvrir la porte pendant que les aliments chauffent. Cela te fait rire.
“Bertrand est dans la chambre, murmures-tu. On fume des joints.” C’est un pléonasme. Tu fouilles les placards en formica, inchangés depuis 1985, doucement, avec une candeur insolite. Tu cherches du ravitaillement, des biscuits au chocolat ou toute autre cochonnerie sucrée. Vous êtes au milieu d’une partie de jeu vidéo. Dans une base militaire perdue sur la planète Mars, vous dégommez des morts-vivants à coups de kalachnikov. Vous vous sentez puissants.
À trente-trois ans, vous continuez à vivre comme si vous en aviez douze. »

Extrait
« Et puis, c’est étrange, ici notre mère cesse par intermittence d’être notre mère. Au contact de grand-père, elle redevient sa fille dévouée. Obéissant à une loi tacite, elle retrouve une place délaissée depuis vingt-deux ans. C’est la première fois que je la vois ainsi. Son agitation prend une autre tournure. Elle n’est plus la force motrice du foyer. Elle se laisse conduire par sa volonté de servir, de satisfaire. L’autorité est cédée au patriarche. Père et fille échangent peu de mots, toujours relatifs au factuel, à la logistique domestique. Une présence l’un à l’autre ancrée par les habitudes, la répétition des jours, l’accumulation des événements, et dictée par la hiérarchie incontestable, silencieuse, toute-puissante, du sang familial. Je vois là une brèche. Une fissure dans l’absolutisme maternel. La géométrie familiale perturbée. À Cherbourg, notre mère culminait. Ici, nous sommes deux filles parallèles. »

À propos de l’auteur
Née au Laos en 1974, Loo Hui Phang a grandi en Normandie où elle a fait des études de lettres et de cinéma. Qu’elle conçoive des expositions ou des performances, qu’elle écrive du théâtre ou réalise des films, elle aime multiplier les collaborations (Bertrand Belin, Rodolphe Burger, Frederik Peeters…) pour raconter des histoires hantées par les thèmes de l’identité, du désir et de l’étrangeté. Scénariste, elle a publié une douzaine de bandes dessinées ou romans graphiques. En 2017, le festival d’Angoulême a consacré une exposition à l’ensemble de son travail. (Source: Éditions Actes Sud)

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