Nous, les passeurs

BARRAUD_Nous_les_passeurs

En deux mots
Portrait d’un Juste, médecin interné en camp de concentration, par sa petite-fille qui découvre un pan de l’histoire familiale. Une quête chargée d’émotion, un témoignage bouleversant.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai vraiment beaucoup aimé)

Nous, les passeurs
Marie Barraud
Éditions Robert Laffont
Roman
198 p., 18 €
EAN : 9782221197905
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement dans la région bordelaise, à Talence, Bordeaux, ainsi qu’à Compiègne, puis en Allemagne, au camp de Neuengamme, à Lübeck et Hambourg.

Quand?
L’action se situe de nos jours, mais la quête de l’auteur remonte jusqu’à la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai voulu raconter l’histoire de mon grand-père et, par ricochet, celle de ses deux fils. J’ai voulu dire ce qui ne l’avait jamais été, en espérant aider les vivants et libérer les morts. J’ai pensé que je devais le faire pour apaiser mon père. Ces mots, c’est moi qu’ils ont libérée. »
Qui est ce grand-père dont personne ne parle ? Marie, devenue une jeune femme, décide de mener l’enquête, de réconcilier son père avec cet homme disparu à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Albert Barraud, médecin, fut un résistant, arrêté par les Allemands. Marie découvrira son rôle protecteur auprès des autres prisonniers. Destin héroïque d’un homme qui consacra sa vie aux autres jusqu’à sa disparition en mai 1945, sur le paquebot Cap Arcona bombardé par l’aviation britannique… Au terme d’un voyage vers la mer Baltique avec son frère, Marie va défaire les noeuds qui entravaient les liens familiaux.

Ce que j’en pense
Le hasard fait quelquefois bien les choses. Après avoir terminé la lecture de Outre-Mère de Dominique Costermans, retraçant la recherche généalogique menée par la petite-fille d’un collaborateur des nazis, j’ai commencé celle de ce récit retraçant un parcours assez semblable. Sauf que cette fois, c’est le portrait d’un Juste, d’un résistant mort après avoir enduré durant des années la vie en camp de concentration que nous livre sa petite-fille. De ce singulier téléscopage, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, je relève d’abord des similitudes. Comme cette difficulté à dire les choses. Alors que l’elle aurait pu s’attendre à ce que l’on dresse un piédestal à ce héros, Marie se heurte à un mur de silence. Celui de sa grand-mère qui «jamais ne laissa échapper la douceur d’un seul souvenir», celui de son oncle et surtout celui érigé par son père, pour qui le sujet était tabou : « Parler d’Albert Barraud ou prononcer son nom, c’était accepter de voir le visage de mon père s’assombrir et son regard se noyer dans le vide. »
La seconde similitude tient à la psychogénéalogie. Partir à la recherche de son passé, essayer de cerner la vie de ses ancêtres est une entreprise périlleuse. Une quête qui tient souvent d’un besoin. Celui de comprendre, de se comprendre. Dominique Costermans aurait fort bien pu écrire aussi ces lignes: « Notre vie peut prendre chaque jour la forme de nos folies, mais elle reste, finalement, le prolongement des vies de ceux qui nous ont précédés. Qu’on le veuille ou non, nous venons compléter un cycle. Et je perçois aujourd’hui qu’ignorer ce qui fut avant nous, c’est perdre une partie de ce que nous sommes supposés devenir. Héros ou bourreaux, nos ancêtres nous transmettent bien plus que leur nom. »
Après la mort de sa grand-mère, après avoir arpenté de nombreuses fois la rue qui porte le nom de son grand-père sans connaître la raison de cet honneur, après s’être plusieurs fois heurté au déni paternel, Marie a fini par se voir confier un carton chargé de lettres, de photos. Des souvenirs qui ont attisé sa curiosité jusqu’à ce jour de novembre 2014 où elle décide d’entamer des recherches plus approfondies et parvient très vite à découvrir que son grand-père, médecin à l’hôpital Saint-André de bordeaux était un résistant très actif qui finit par être dénoncé. À la Kommandantur, l’intervention de son père, colonel, servira à lui faire éviter une exécution programmée. Il sera transféré à Compiègne, puis en camp de concentration à Neuengamme. Alors que son épouse et ses enfants espèrent qu’il réussira à tenir le coup et espèrent son retour, son statut de médecin lui permet d’obtenir un statut particulier. Il sera chargé de secourir ses compagnons d’infortune, au premier rangs desquels figure Roger Joly, l’un des rares hommes qui s’en sortira et apportera à Marie un témoignage aussi capital que poignant sur la vie dans le camp, sur la façon dont le médecin essayait de sauver le plus de monde, mais aussi sur les exactions commises par les nazis.
Et quand en avril 1945, les alliés se rapprochent, tous les prisonniers sont contraints de gagner la mer Baltique et d’embarquer par milliers sur des bateaux conçus pour quelques centaines de personnes tout au plus. L’aviation britannique enverra par le fond tous ces navires et provoquera la mort d’Albert Barraud, ajoutant une dimension tragique supplémentaire à son destin.
Mais l’histoire que Marie Barraud découvre et nous raconte avec pudeur et simplicité est aussi celle d’une famille qui a rendez-vous avec la vérité. Une vérité qu’elle ne voulait pas entendre jusque là. Les pages consacrées à son voyage avec son frère autant que la lettre de son père qui referme le livre m’ont ému aux larmes et confirmé combien l’auteur a réussi son entreprise : « J’ai voulu dire ce qui ne l’avait jamais été, en espérant aider les vivants et libérer les morts. J’ai pensé que je devais le faire pour apaiser mon père. Ces mots, c’est moi qu’ils ont libérée. »

68 premières fois
Le Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les lectures de Martine (Martine Galati)
Blog Les livres de Joëlle (Joëlle Guinard)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe (Delphine Depras)
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Blog Mon petit chapitre (Anne Dionnet)

Autres critiques
Babelio 
La Vie (Yves Viollier)
Blog Pikobooks 
Blog Mémo Émoi 
Blog Histoire du soir


Présentation du livre par l’auteur (Production Librairie Mollat)

Les premières pages du livre

À propos de l’auteur
Il y a des vocations que les générations d’une même famille se transmettent naturellement. Chez les Barraud c’est la médecine. Une seconde nature. Une raison de vivre. Pour Marie Barraud, il en sera autrement. Son instinct, sa grande sensibilité et son inépuisable détermination, elle va les mettre au service de l’art. Elle sera comédienne. Formée chez Michel Galabru puis Blanche Salant ou elle découvre Strasberg et Stanislavski, elle s’envole enfin pour New York ou elle intègre les cours de John Strasberg, fils du célèbre professeur. Elle grandit sur le terrain entre séries télé, programmes courts et cinéma mais c’est surtout au théâtre que cette amoureuse des mots trouve son épanouissement. Lorsqu’on l’écoute parler de son métier, on découvre que finalement elle aussi guérit, soulage et accompagne l’âme des spectateurs. Marie a donc hérité de cette fibre familiale et la plus grande preuve réside dans ce premier roman. Avec Nous, les passeurs (2017), elle a su apaiser les siens. (Source : Éditions Robert Laffont)

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Outre-Mère

COSTERMANS_Outre-mere

En deux mots
La narratrice plonge dans la généalogie de sa famille et met au jour des secrets de famille, notamment le rôle peu glorieux du Bruxellois Charles Morgenstern durant la Seconde guerre mondiale.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Outre-Mère
Dominique Costermans
Éditions Luce Wilquin
Roman
176 p, 17 €
EAN : 9782882535290
Paru en février 2017

Où?
Le roman se déroule principalement en Belgique, à Bruxelles . Des vacances en France y sont évoquées ainsi que la fuite en Allemagne

Quand?
L’action se situe sur plus d’un siècle, remontant l’arbre généalogique jusqu’au XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Outre-Mère est moins le récit de la véritable histoire de Charles Morgenstern, juif, bruxellois, enrôlé dans l’armée allemande puis indicateur au service de la Gestapo, que celui de son dévoilement, malgré le silence imposé qui règne encore dans sa famille deux générations plus tard. Que faire des secrets ? De la famille, de la guerre et de ses monstres ? Du silence de la mère ?
Ces questions provoquent tout autant l’enquête de Lucie que l’écriture envoûtante de ce texte.
Le paradoxe de ce roman, son paradoxe passionnant, c’est que le secret le plus crucial apparaît moins dans une révélation – vite livrée au lecteur – que dans les moments anxieux, obstinés et rebondissants de son dévoilement tentaculaire.
Il en résulte un étrange passage de la souffrance et du silence à la délivrance de la mère comme de la narratrice – et du lecteur.

Ce que j’en pense
Une fois n’est pas coutume, je commence cette chronique par un souvenir personnel. Au décès de mon père, mon frère aîné a voulu creuser la généalogie familiale. Il a parcouru les bureaux d’État-civil, enregistré des dizaines d’actes, interrogé les plus vieux avant de se heurter aux branches de l’arbre généalogique qui s’achevaient brusquement, faute de documents, faute de certitude. Avec l’arrivée des sites de généalogie en ligne, j’ai pris le relais et pu ainsi étoffer considérablement la base de données et trouvé quelquefois des connexions amusantes avec quelques célébrités. Mais j’ai surtout découvert une formidable façon d’étudier l’Histoire et la géographie ou encore la sociologie. Claude Lévi-Strauss avait bien raison de dire que « chercher ses racines, c’est au fond se chercher soi-même : qui suis-je ? Quels sont les ancêtres qui m’ont fait tel que je suis ? Des noms d’abord, des dates, quelques photos jaunies ou, avec plus de chance, un testament, une lettre. »
Aussi c’est avec un plaisir non-dissimulé que je me suis identifié à l’auteur dans sa quête et dans sa volonté de témoigner : « Pendant des années, j’ai accumulé les questions, les traces, les signes et les preuves. J’ai fréquenté les administrations, les archives, les palais de justice. J’ai envoyé des requêtes, interrogé des fichiers, rencontré des témoins. Pendant des années, j’ai pris des notes. Le temps est venu de rassembler les fragments de cette histoire et de les articuler en un récit éclairant. »
Mais l’exercice n’a rien de facile, bien au contraire. Car pour la narratrice, il va falloir passer Outre-Mère, pour reprendre le titre éclairant de ce récit qui est autant chargé de silences que de bruit et de fureur. Quand la petite Lucie découvre une image pieuse dans le missel de sa mère avec cette inscription : «Hélène Morgenstern, en souvenir de la première visite de Jésus dans mon cœur, le 30 mai 1946» et qu’elle demande qui est cette personne portant le même prénom que sa mère, on lui répond qu’il s’agit d’une amie de classe.
Lucie comprend très vite qu’on essaie de lui cacher quelque chose. Que poser des questions crée un malaise. « Ma mère use avec nous de ce procédé qui a muselé toute une génération après la guerre, celle des rescapés, celle des revenus de l’enfer, celle des enfants cachés, celle des survivants. De tous ceux qui tentaient de raconter leur épouvantable histoire et qu’on a fait taire d’un « Tu n’as pas à te plaindre; au moins, toi, tu es vivant ». Ils avaient survécu, leur souffrance était inaudible: on les priva de parole. Ou ils se résignèrent d’eux-mêmes au silence. »
Sauf qu’ici, ce n’est pas la douleur qui empêche de parler, mais la noirceur des actions commises. Car il apparaît très vite que Charles Morgenstern, le grand-père, s’est enfui en Allemagne, condamné à la peine de mort par contumace l’année même où sa fille fait sa communion.
Bribe par bribe, les lourds secrets apparaissent. Les fils se tissent entre les différents membres de la famille. Très vite aussi les recherches vont scinder le clan entre ceux qui préfèrent ne rien savoir et ceux qui veulent comprendre. Il y a l’histoire de l’adoption de sa mère après la fuite de son père. Il y a ensuite la question de la religion et l’éventualité d’origines juives. Il y a les alliances et les origines des branches paternelles et maternelles. Il y a enfin les oncles et tantes et tous les descendants. Patiemment, l’auteur nous détaille son enquête : « Dans les caves de cette histoire dont personne ne m’a donné les clés, j’ai trouvé des cadavres et des monstres ; quelques trésors, aussi. J’ai trié, rangé, empaqueté, nettoyé les toiles d’araignée et chassé la poussière. »
On la suit tout au long d’un passionnant parcours, car elle ne nous cache rien de ses doutes, des éclats de voix qui émaillent certaines interrogations ou indignations, de la documentation qu’elle amasse, de sa volonté de comprendre combien « la frontière est parfois mince entre ce qui fait qu’un homme devient un héros ou un traître. Combien se sont retrouvés du côté des bons ou des méchants juste parce qu’ils avaient l’opportunité qui, en fin de compte, leur a ouvert le destin. »
Tout au long du livre, on admire ce cheminement toujours sur le fil du rasoir et on découvre derrière cette famille bruxelloise le destin de millions de personnes.
Lisez Dominique Costermans et vous comprendrez – pour peu que vous ne jugiez pas – le formidable paradoxe qui les unit toutes et sur lequel elles se sont construites: « oublie, n’oublie jamais. »
Mieux que des dizaines d’essais ou de documents historiques, ce roman nous apporte une preuve cinglante, parce qu’assumée jusque dans sa noirceur la plus extrême, du devoir de mémoire.

COSTERMANS_Genealogie
Arbre généalogique de la famille de Charles Morgenstern publié en fin de volume

68 premières fois
Les livres de Malice 
Blog Mes écrits d’un jour (Héliéna Gas)
Blog Les livres de Joëlle (Joëlle Guinard)

Autres critiques
Babelio
Le carnet et les instants (Samia Hammami)
Blog Karoo.me (Sarah Béarelle)
Blog Le temps libre de Nath

Les premières lignes du livre
« Lucie, tu veux bien monter dans le bureau de Papa ? Il a quelque chose à te montrer. »
Le bureau de Papa, c’est un endroit un peu solennel. On ne s’y rend que sur invitation. Le dimanche, Papa sort son porte-monnaie de sa poche et tend une pièce à sa fille aînée, pour sa tirelire. Parfois il est question d’une récompense après un beau bulletin. Plus souvent d’une punition, pour une mauvaise note en conduite par exemple. C’est alors un sale quart d’heure à passer, comme la fois où il lui a demandé de choisir entre la fessée et la punition. Lucie a choisi la punition. Avec pour effet qu’elle a été consignée dans sa chambre tout l’après-midi au lieu d’accompagner Maman qui était invitée à aller prendre le thé chez une voisine. Deux heures passées à se morfondre dans sa chambre aux tentures closes, à se demander si elle n’aurait pas mieux fait de choisir la fessée. À froid, Papa n’aurait sûrement pas frappé très fort. Dans le pire des cas, ça n’aurait duré que quelques secondes. Tandis que là, la torture fut longue et cruelle. Allongée sur son lit avec interdiction de lire, Lucie avait eu le temps d’imaginer en détail la compagnie affable de la voisine, la délicate porcelaine dans laquelle elle servait le thé et le cake, ses compliments sur la jolie robe que Maman venait de lui acheter, ou sur ses bonnes manières. Car malgré ses incartades scolaires, Lucie savait se tenir en société.
Mais aujourd’hui, en grimpant la première volée d’escalier, elle est confiante. Le ton de Maman, sérieux mais calme, laisse entendre qu’il ne s’agit pas d’une punition (d’ailleurs, Lucie ne se souvient d’aucune bêtise récente, mais ça, tout bien pensé, ce n’est pas vraiment un critère). La porte du bureau de Papa est entrouverte ; elle entre sur les pas de sa mère.
Papa est debout près de son bureau sur lequel il a disposé une douzaine d’images pieuses en éventail. « Nous venons de chez l’imprimeur, dit-il. Voici quelques souvenirs de communion. Dis-nous lesquels te plaisent. »

A propos de l’auteur
Dominique Costermans est l’auteur d’une demi-douzaine de recueils de nouvelles. Elle signe avec Outre-Mère un premier roman au style clair et à l’architecture subtile. (Source : Éditions Luce Wilquin)

Site internet de l’auteur 
Page Wikipédia de l’auteur 
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No Home

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No Home
Yaa Gyasi
Éditions Calmann-Lévy
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour
450 p., 21,90 €
EAN : 9782702159637
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule d’une part en Afrique, en Côte de l’Or (l’actuel Ghana) : Cape Coast, Accra et d’autre part aux États-Unis, de l’Alabama à la Californie, en passant par Baltimore, New York, Birmingham et les mines de Pratt City.

Quand?
L’action se situe du XVIIIe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un voyage époustouflant dans trois siècles d’histoire du peuple africain.
Maama, esclave Ashanti, s’enfuit de la maison de ses maîtres Fantis durant un incendie, laissant derrière elle son bébé, Effia. Plus tard, elle épouse un Ashanti, et donne naissance à une autre fille, Esi. Ainsi commence l’histoire de ces deux demi-sœurs, Effia et Esi, nées dans deux villages du Ghana à l’époque du commerce triangulaire au XVIIIe siècle. Effia épouse un Anglais et mène une existence confortable dans le fort de Cape Coast, sans savoir que Esi, qu’elle n’a jamais connue, est emprisonnée dans les cachots du fort, vendue avec des centaines d’autres victimes d’un commerce d’esclaves florissant avant d’être expédiée en Amérique où ses enfants et petits-enfants seront eux aussi esclaves. Grâce à un collier transmis de génération en génération, l’histoire se tisse d’un chapitre à l’autre : un fil suit les descendants d’Effia au Ghana à travers les siècles, l’autre suit Esi et ses enfants en Amérique.
En Afrique comme en Amérique, No Home saisit et traduit, avec une étonnante immédiateté, combien la mémoire de la captivité est restée inscrite dans l’âme d’une nation. Navigant avec talent entre histoire et fiction, nuit et lumière, avec une plume qui varie d’un continent à l’autre, d’une société à une autre, d’une génération à la suivante, Yaa Gyasi écrit le destin de l’individu pris dans les mouvements destructeurs du temps, offrant une galerie de personnages aux fortes personnalités dont les vies ont été façonnées par la loi du destin.

Ce que j’en pense
****
La clé de ce roman nous est livrée avant même qu’il ne commence, par l’arbre généalogique imprimé en ouverture du livre et auquel on pourra toujours se référer si, de chapitre en chapitre, on perd le fil du récit. Maame, esclave Ashanti, donnera naissance à deux demi-sœurs Effia et Esi. Deux sœurs qui ne se connaîtront jamais et qui formeront chacune une lignée de cet arbre, l’une ghanéenne et l’autre américaine.
Nous sommes au milieu du XVIIIe siècle, au moment où la traite des esclaves n’est plus seulement l’affaire des colonisateurs britanniques, mais participe aussi du jeu de pouvoir entre les tribus qui peuplent La Côte de l’Or (qui deviendra le Ghana). Les Ashanti étendent leur domination et font payer leur expansion territoriale en esclaves. Car ils ont compris, après les Fanti, que de cette façon ils s’attireront les bonnes grâces des Anglais. Voilà le premier choc de ce roman qui va balayer plus de deux siècles d’Histoire : les Noirs ont activement participé à la traite de leurs semblables et n’avaient rien à envier aux colonisateurs quant à la cruauté de leurs pratiques. Esi va pouvoir le constater après sa capture, durant son séjour dans les geôles de Cape Coast, au bord du Golfe de Guinée, et la traversée vers le Sud des Etats-Unis.
Sa demi-sœur Effia aurait pu la croiser, puisqu’elle demeure dans la même ville. Remarquée par James Collins, le nouveau gouverneur britannique, elle est achetée pour 30 livres et amenée dans son hôtel particulier à Cape Coast.
Les chapitres vont alors alterner, suivant tour à tour le parcours de l’une et de l’autre, le mariage d’Effia avec un Anglais et la naissance de leurs enfants d’une part, la vie dans le sud de l’Amérique d’autre part. Le chapitre intitulé Kojo retrace la peur des esclaves qui avaient réussi à fuir. En vertu de la loi statuant sur les modalités de leur capture et leur renvoi à leur propriétaire, le fils d’Esi – qui comme nombre de ses congénères s’appelle désormais Freeman – ne vit que dans la hantise d’être capturé. Une épée de Damoclès qui est aussi accrochée au-dessus de tous les membres de sa famille. Il se verra aussi confronté aux lois de ségrégation qui ont officiellement pris la suite de l’esclavage. Rappelons que les lois dites Jim Crow, nouveau choc, resteront en vigueur jusqu’en 1964 !
Génération après génération, jusqu’au «pèlerinage» au Ghana de la narratrice, on va découvrir que les enfants d’Effia n’auront pas une vie plus enviable que ceux d’Esi. Car les métisses sont rejetés par les Blancs autant que par les Noirs. C’est le cas du fils d’Effia qui ne pourra revendiquer ni la blancheur de son père, ni la noirceur de sa mère. Ni l’Angleterre ni la Côte d’or. Ajoutons que son homosexualité ne va pas arranger les choses.
Côté américain les enfants de ces Noirs qui ont émigré par milliers pour fuir les lois Jim Crow, se retrouvent dans des ghettos, comme ce quartier de Harlem à New York.
No Home s’inscrit dans la lignée de Racines d’Alex Haley, d’Amistad, le film de Steven Spielberg ou encore de Beloved de Toni Morrison en y ajoutant le rôle joué par les Africains eux-mêmes dans l’asservissement de leurs compatriotes. Le fruit de recherches menées à la fois au Ghana et dans son pays permet en effet à Yaa Gyasi (qui a immigré aux États-Unis avec sa famille à l’âge de 2 ans) de briser bien des tabous et de rebattre les cartes du bien et du mal. Oui, il y avait des Anglais et des Américains progressistes, oui, il y avait des Noirs qui ont su, avec cynisme et sans aucune morale, profiter d’un trafic qui malheureusement perdure sous une autre forme aujourd’hui. Mais, comme en d’autres temps, la question de l’allégeance aux troupes occupantes reste posée. Face aux fusils et à la puissance, y compris du point de vue technologique, le choix de la résistance valait sans doute à un suicide.
On saluera donc la performance de Yaa Gyasi qui, a 26 ans, réussit le tour de force de construire un roman formidablement bien documenté sans jamais tomber dans le jugement de valeur et à nous proposer une galerie de personnages que nous ne sommes pas prêts d’oublier !

Autres critiques
Babelio 
Afrolivresque.com (présentation vidéo par l’auteur)
Blog La croisée des plumes
Blog Café Powell 

Extrait
« Depuis leur premier jour au fort, James n’avait jamais reparlé à Effia des esclaves qu’ils gardaient dans la prison, mais il lui parlait souvent d’animaux. Ils formaient l’essentiel du trafic des Ashantis. Des animaux. Des singes et des chimpanzés, voire quelques léopards. Des oiseaux, des oiseaux de paradis et des perroquets comme ceux que Fiifi et elle tentaient d’attraper quand ils étaient enfants, parcourant la forêt à la recherche de l’oiseau unique, l’oiseau qui avait des plumes si belles qu’on ne pouvait le confondre avec les autres. Ils passaient des heures à chercher cet oiseau-là, et la plupart du temps n’en trouvaient aucun.
Elle se demanda ce que pouvait valoir un tel oiseau, car au fort tous les animaux avaient un prix. Elle avait vu James examiner un oiseau de paradis apporté par l’un de leurs commerçants ashantis et déclarer qu’il valait quatre livres. Et s’agissant de l’animal humain ? Combien pouvait-il valoir ? Effia savait, bien sûr, qu’il y avait des gens dans les cachots. Des gens qui ne parlaient pas le même dialecte qu’elle, des gens qui avaient été faits prisonniers au cours de guerres tribales, et même qui avaient été volés, mais elle ne s’était jamais demandé où ils allaient ensuite. Elle n’avait jamais réfléchi à ce que James pouvait penser chaque fois qu’il les voyait. S’il allait dans les cachots et voyait des femmes qui lui faisaient penser à elle, qui lui ressemblaient et avaient la même odeur qu’elle. S’il revenait hanté par ce qu’il avait vu. »

A propos de l’auteur
Yaa Gyasi est née à Mampong, au Ghana. Elle a émigré aux États-Unis à l’âge de deux ans, pour suivre son père, alors étudiant en français à l’université d’État de l’Ohio. Lectrice précoce, elle dévore Charles Dickens et Charlotte Brontë comme Lurlene McDaniel et Toni Morrison. Diplômée d’un Bachelor of Arts en anglais de l’université de Stanford et d’un Master of Fine Arts obtenu aux prestigieux Iowa Writers Workshop, où elle a décroché une bourse d’études, elle vit désormais à Berkeley, en Californie. Elle s’est lancée dans l’écriture de son premier roman, No Home, après un voyage au Ghana. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Marcher droit, tourner en rond

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Marcher droit, tourner en rond
Emmanuel Venet
Éditions Verdier
Roman
128 p., 13 €
EAN : 9782864328780
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en France, dans les petites communes de Sainte-Foy-Laval, Saint-Léger-de-Vaux, Saint-Amand-les-Aix, ainsi qu’à Hyères, Le Lavandou et Giens. À l’étranger, Nyon, Mykonos ainsi que Luanda, Anvers ou Dubaï sont évoqués.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Atteint du syndrome d’Asperger, l’homme qui se livre ici aime la vérité, la transparence, le scrabble, la logique, les catastrophes aériennes et Sophie Sylvestre, une camarade de lycée jamais revue depuis trente ans. Farouche ennemi des compromis dont s’accommode la socialité ordinaire, il souffre, aux funérailles de sa grand-mère, d’entendre l’officiante exagérer les vertus de la défunte. Parallèlement, il rêve de vivre avec Sophie Sylvestre un amour sans nuages ni faux-semblants, et d’écrire un Traité de criminologie domestique.
Par chance, il aime aussi la solitude.

Ce que j’en pense
***
Quoi de mieux, au moment des bonnes résolutions, que de se plonger dans un roman qui a pour thème principal les arrangements que nous ne cessons de faire avec la vérité, les promesses vite oubliées, les compromis qui nous font occulter quelques faits pour n’en retenir que le côté qui nous sert.
L’auteur, qui exerce la profession de psychiatre, a choisi pour illustrer son propos un «héros» atteint du syndrome d’Asperger. Cette forme d’autisme, sans déficience intellectuelle ni retard de langage, se caractérise par des difficultés dans le domaine des relations et des interactions sociales : se faire des amis, comprendre les règles tacites de conduite sociale et les conventions sociales, attribuer à autrui des pensées ou se représenter un état émotionnel.
En revanche, l’Association Autisme France nous apprend également que «les patients atteints du syndrome d’Asperger sont étonnants de par leur culture générale et leur intérêt dans un domaine spécifique dans lequel ils excellent.»
Le narrateur va nous confirmer ce diagnostic tout au long du roman, y ajoutant une définition d’un spécialiste suisse, le professeur Urs Weiss « qui définit le syndrome d’Asperger comme un variant humain non pathologique voire avantageux, puisqu’il garantit, au prix d’une asociognosie parfois invalidante, une rectitude morale plutôt bienvenue dans notre époque de voyous. »
Voici pour le côté théorique, en espérant ne pas vous avoir perdu jusque-là, amis lecteurs, parce que le côté pratique nous offre quelques pages délicieusement jubilatoires sur la mauvaise foi, les secrets de famille plus ou moins bien gardés et l’hypocrisie qui règne en maître dans certaines circonstances.
Il s’agit en l’occurrence d’une cérémonie de funérailles qui déstabilise au plus haut point le narrateur : « Je ne comprendrai jamais pourquoi, lors des cérémonies de funérailles, on essaie de nous faire croire qu’il y a une vie après la mort et que le défunt n’avait, de son vivant, que des qualités. Si un dieu de miséricorde existait, on se demande bien au nom de quel caprice il nous ferait patienter plusieurs décennies dans cette vallée de larmes avant de nous octroyer la vie éternelle; et si les humains se conduisaient aussi vertueusement qu’on le dit après coup, l’humanité ne connaîtrait ni les guerres ni les injustices qui déchirent les âmes sensibles. »
Tout en approuvant cette logique imparable, on va bien vite se rendre compte que l’enfer est effectivement pavé de – telles – bonnes intentions. Faut-il dire que le cousin Henri est le fruit d’un viol, qu’Octave a été tué sur le chemin des dames par un tir venu de son camp, que le grand-mère Marguerite (que l’on enterre) a noué une relation extraconjugale avec un riche voisin et que la tante Lorraine en serait le fruit défendu ? Parmi les petits arrangements avec la réalité que cette dernière nous offre, on peut rajouter les régimes amaigrissants ou les cures thermales aussi sensationnels que sans résultats qu’elle suit année après année. On citera encore les positions politiques diamétralement opposées des cousines Marie et Christelle qui n’ont aucun scrupule à agir en opposition avec leur discours.
On se régale de ce petit jeu de massacre, agrémenté par les deux passions de notre homme, à savoir le jeu de scrabble et les catastrophes aériennes.
Et s’il vous fallait un argument supplémentaire pour vous plonger dans ce livre, terminons avec une histoire d’amour. Sophie Sylvestre, croisée sur les bancs de l’école, pourrait en effet devenir la plus heureuse des femmes, car un mari atteint du syndrome d’Asperger lui offrira un «gage de franchise, de réserve et de probité amoureuse.»
Mais je vous laisse découvrir par vous-même comment cette possible idylle va se développer…

Autres critiques
Babelio 
BibliObs (Jacques Drillon)
L’Express (Delphine Peras)
Atlantico.fr (Marine Baron)
La Montagne (Muriel Mingau)
L’Alsace (Jacques Lindecker)
Toute la culture (Jérôme Avenas)
Blog Le littéraire.com
Les mauvaises fréquentations, le blog de Thierry Savatier
Blog Les livres de Joëlle 
Le blog Charybde 27 
Blog Clara et les mots 

Les premières pages du livre (pdf)

Extrait
« Ma tante Lorraine, encore elle, a obtenu de lire un poème de son cru dont l’indigence le dispute à l’insincérité: « Maman joyeuse, maman rieuse, maman gracieuse, maman rêveuse, maman chaleureuse, maman travailleuse, maman berceuse, maman fabuleuse, maman facétieuse, maman lumineuse, maman tricoteuse, maman audacieuse, maman généreuse, maman fougueuse mais
surtout maman heureuse. » Certes, ma grand-mère Marguerite entretenait sa maison et aimait tricoter, mais pour le reste le portrait prend beaucoup de libertés avec le modèle. Quitte à retenir cette forme littéraire simplette, à la place de ma tante Lorraine j’aurais personnellement écrit « Maman menteuse, maman grincheuse, maman teigneuse, maman coureuse, maman oublieuse, maman rabâcheuse, maman truqueuse, maman râleuse, maman boudeuse, maman sermonneuse, maman cauteleuse, maman querelleuse, maman chicaneuse, maman rancuneuse, et surtout maman malheureuse ».. (p. 12-13)

A propos de l’auteur
Emmanuel Venet est psychiatre, il vit à Lyon où il est né en 1959. (Source : Éditions Verdier)

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Soyez imprudents les enfants

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Soyez imprudents les enfants
Véronique Ovaldé
Éditions Flammarion
Roman
352 p., 20 €
EAN : 9782081389441
Paru en août 2016

Où?
Le roman est principalement situé en Espagne dans la région de Bilbao, à Barales, Uburuk, Zumaburga, Izoriaty, Salvatierra, Puerto Carasco, Punte del Rey, Ayotzinapa, mais il va aussi nous entraîner en France, à Paris, Toulouse, Bordeaux, Brest, Saint-Jean-de-Luz ou en Lozère. L’Afrique y est présente, du Congo au Niger en passant par le Gabon, de Brazzaville à Tombouctou, à Birni n’Konni, Dankori, Fort Crampel ou encore Dakar et Alger. Les Amériques sont également présentes avec Barsonetta, «une île clapotant dans la mer des Caraïbes», Pie de la Cuesta sur la Côte Pacifique, mais aussi Miami, New York et Mexico. En Europe, on évoque aussi Berlin, Rome, Londres, Sheffield, Hanovre et Santa Colonna. L’Asie est présente avec Zolotoï en Mandchourie

Quand?
L’action se déroule de 1983 à 1990, mais l’auteur va remonter la généalogie familiale jusqu’au XVIIe siècle et retracer le parcours de ses ancêtres.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Soyez imprudents les enfants », c’est le curieux conseil qu’on a donné à tous les Bartolome lorsqu’ils n’étaient encore que de jeunes rêveurs – et qui explique peut-être qu’ils se soient aventurés à changer le monde.
« Soyez imprudents les enfants », c’est ce qu’aimerait entendre Atanasia, la dernière des Bartolome, qui du haut de ses 13 ans espère ardemment qu’un événement vienne bousculer sa trop tranquille adolescence.
Ce sera la peinture de Roberto Diaz Uribe, découverte un jour de juin au musée de Bilbao. Que veut lui dire ce peintre, qui a disparu un beau jour et que l’on dit retiré sur une île inconnue ? Atanasia va partir à sa recherche, abandonner son pays basque natal et se frotter au monde. Quitte à s’inventer en chemin.
Dans ce singulier roman de formation, Véronique Ovaldé est comme l’Espagne qui lui sert de décor : inspirée, affranchie et désireuse de mettre le monde en mouvement.

Ce que j’en pense
****
Voilà un roman comme je les aime! Une de ces histoires qui vous emmènent là où vous n’imaginiez pas aller, qui vous apprend des tas de choses et qui vous donne à réfléchir. Un roman riche qui prétend nous raconter la vie d’Atanasia Bartolome et va en fait nous faire faire le tour de monde tout en remontant le cours des siècles passés.
« Tout avait commencé quand j’avais treize ans. Avant mes treize ans il n’y avait rien. Seulement la longue attente de l’enfance. Le sommeil et l’ennui dévorés de mauvaises herbes. L’histoire d’Atanasia Bartolome pourrait donc avoir débuté, me disais-je, lors de la grand exposition de 1983 au musée d’Art et du Patrimoine de Bilbao. »
L’émotion que ressent la jeune fille devant un tableau du peintre Roberto Diaz Uribe va en effet conditionner toute sa vie. Comme de nombreux adolescents, elle entend désormais déployer ses ailes, s’affranchir du carcan familial ou des règles trop rigides de la société. Comme de nombreux adolescents, elle va se jeter à fond dans cette nouvelle passion. Comme de nombreux adolescents, elle va se sentir incomprise et faire de chaque remarque, de chaque indignation un moyen de renforcer sa détermination.
La disparition de sa grand-mère, suivie un an plus tard de celle de son père, va d’une part la priver d’une confidente et d’une autorité morale et d’autre part lui offrir une voie royale vers l’émancipation. « Elle avait lu quelque part que 15% des gens ne se remettaient jamais d’un deuil ou d’une rupture. Ce genre de considération permettait à Atanasia de justifier sa ferveur maniaque. Elle se disait qu’il était tout aussi possible que 15% des gens vouent l’entiereté de leur vie à une obsession. »
C’est alors que le roman de formation va se transformer en roman d’aventures. Elle part pour Paris où vit Vladimir Veledine «le plus éminent spécialiste de Roberto Diaz Uribe» et entend bien tout savoir de ce peintre aussi mystérieux que fascinant.
Avec un talent de conteuse qui avait déjà fait merveille dans Ce que je sais de Vera Candida et La grâce des brigands, Véronique Ovaldé va faire de cette quête une exploration de l’histoire familiale dont il serait bien dommage de révéler ici l’issue. Mais bien vite, on va voir se tisser des liens entre les ancêtres d’Atanasia et le parcours de Roberto Diaz Uribe. Entre le guérisseur qui n’hésite pas à rebrousser chemin pour tenter de sauver les malades de la peste, entre le compagnon d’expédition de Savorgnan de Brazza qui va tenter de lutter contre les exactions des colonisateurs, entre l’oncle et le père qui vont chercher à soulever la chape de plomb franquiste.
Une preuve supplémentaire qu’il n’y a pas de hasard, que l’on se construit aussi du parcours de ses ancêtres, qu’il n’y a aussi souvent qu’un pas entre la passion et le drame : « Je suis en train de me faire dévorer par mon obsession, je n’ai pas d’ami(e)s et je ne sais même pas si j’arriverais un jour à recoucher avec un homme après ma première et décevante expérience avec Rodrigo. Je pleurais et il pleuvait. Je dégoulinais. Tout allait mal. Je me laissais un peu aller. Je me suis redit que certaines plaies ouvertes sont comme des friandises. »
À la fois violent et lumineux, ce roman démontre avec brio que l’injonction de la tante de Brazza, la marquise d’Iranda «Soyez imprudents, les garçons» doit être suivie.

Autres critiques
Babelio
France Inter (Boomerang – Augustin Trapenard)
L’Express (Hubert Artus)
Télérama (Christine Ferniot)
Culturebox (Anne Brigaudeau)
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
Revue culturelle «délibéré» (Nathalie Peyrebonne)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Dans la bibliothèque de Noukette 
Blog Lily lit 

Les premières lignes du roman
« Ce n’est qu’en rentrant hier soir de l’Institut de Barales, tandis que je conduisais lentement, le bras gauche à l’extérieur de la portière afin de goûter au vent chaud qui vient du sud et de l’Afrique, que j’ai pensé à ce qui m’avait amenée précisément ici, dans cette voiture qui remontait la colline. Tout avait commencé quand j’avais treize ans. Avant mes treize ans il n’y avait rien. Seulement la longue attente de l’enfance. Le sommeil et l’ennui dévorés de mauvaises herbes.
L’histoire d’Atanasia Bartolome pourrait donc avoir débuté, me disais-je, lors de la grande exposition de 1983 au musée d’Art et du Patrimoine de Bilbao. Je pourrais écrire que cette exposition avait marqué un tournant, mais ce ne serait pas assez fort puisque juste avant cette exposition tout était immobile et pétrifié, et pour marquer un tournant il eût déjà fallu être en marche. En fait, ma visite à la grande exposition de 1983 avait été la conséquence du désir d’émancipation de mademoiselle Fabregat, mon professeur d’histoire de l’art. J’aimerais pouvoir dire que c’est par elle que tout est arrivé. J’aimerais utiliser cette formule si satisfaisante et si catégorique. Mais c’est simplement que mademoiselle Fabregat, en plus d’avoir des accointances indépendantistes, rêvait d’un monde où personne n’aurait considéré que vous n’aviez plus qu’à rôtir dans les feux de l’enfer si vous aviez ressenti une bouffée de désir – de concupiscence – envers votre voisin de palier. »

A propos de l’auteur
Véronique Ovaldé est née en 1972. Elle a publié huit romans dont, aux éditions Actes Sud, Les hommes en général me plaisent beaucoup et Déloger l’animal (2003, 2005) et, aux éditions de l’Olivier, Et mon coeur transparent (prix France Culture-Télérama 2008), Ce que je sais de Vera Candida (prix Renaudot des lycéens 2009, prix France Télévisions 2009, Grand Prix des lectrices de Elle 2010) et, plus récemment, La Grâce des brigands (2013). (Source : Éditions Flammarion)

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L’origine de nos amours

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L’origine de nos amours
Erik Orsenna
Stock
Roman
288 p., 19 €
ISBN: 9782234078925
Paru en mars 2016

Où?
Le roman nous fait beaucoup voyager, principalement en France de l’île de Bréhat et ses alentours : Kerpont du Chien, La Moisie, Les Héaux, Passage de la Gaine, Morbic, Tout-L’Horloge, Saint-Riom, à la vallée de la Bièvre, de Lyon à Neuilly en passant par Quimper et Saint-Malo, sans oublier Montlhéry, Gif-sur-Yvette et Mœrnach ou encore Chartres, Cholet, Versailles, Saint-Germain et Parly II. Il serait en outre dommage d’oublier Saint-Florent dans cette liste. Enfin, les recherches généalogiques vont également nous conduire à la vieille ville de Trinidad, à Cuba.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1838.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Un jour, je me suis remarié.
Le lendemain, mon père quittait son domicile. Entre les deux événements, personne dans la famille n’a fait le lien.
Et pourtant, mon frère est psychiatre.
J’avais ma petite idée mais j’ai préféré la garder pour moi. Mon père, je le connaissais mieux que personne. Pour une raison toute simple : nous avions divorcé ensemble. Lui de ma mère, moi de ma première femme. Lui le lundi, moi le mercredi, de la même fin juin 1975. Et rien ne rapproche plus qu’un divorce en commun. Alors je savais que les coups de tête n’étaient pas son genre. Il suivait des plans, toujours généreux dans leur objectif, mais le plus souvent déraisonnables. Cet été-là, nous avons commencé à parler d’amour, mon père et moi. Nous n’avons plus cessé. »

Ce que j’en pense
****
Le père et le fils se retrouvent dans leur refuge de l’île de Bréhat pour soigner une «maladie» commune : ils ont divorcé en même temps de leurs épouses respectives, en 1975. L’occasion d’un dialogue père-fils sur l’origine de leurs amours et… de leur malédiction.
Grâce aux digressions qui sont la marque de fabrique d’Erik Orsenna et dont l’érudition et la curiosité régalent ses lecteurs de livre en livre, cette conversation va être l’occasion d’en apprendre davantage sur les ingénieurs qui ont fait la gloire de la France, sur le rôle des amants dans les jouets, sur le vocabulaire de la voile. Sans oublier la méthode de la pêche à pied qui prouve, une fois encore, que le père d’Erik est bien un héros. Cette méthode soigne les bleus à l’âme et consiste à ramasser dans un petit panier tous les petits trésors que l’on peut amasser au fil des jours. Quand au bout d’une semaine ou d’un mois, on renverse son panier, on comprend que «les collections de bonheurs minuscules permettent de traverser les passes difficiles».
«C’est ainsi que me revint, d’abord timide puis déployée, la joie de vivre, ce très étrange sourire intérieur.» Un moteur indispensable à l’écrivain, déjà nourri «de mots, de scènes, d’intrigues et de rebondissements» par toute sa famille.
On comprend certes que «dans cet univers mouvant où toutes les vérités sont possibles et se contredisent» il soit bien difficile de bâtir un amour stable, mais avec un égoïsme non dissimulé, on se réjouit de ces drames familiaux à répétition. Car ils nous offrent ces plaisirs de lecture presque jubilatoires lorsque l’auteur nous entraîne sur les pas d’une famille presque normale : «Double origine : le Bordelais et la Haute-Loire. Rien de particulier. Les mariages durent. Les naissances et les morts s’enchaînent. Rien à signaler. (…) Tout se gâte quand l’un de nos ancêtres de la branche bordelaise, tailleur de son état, décide de partir pour Cuba.»
Voici donc Augustìn Arnoult sur la petite île des Caraïbes au début du XIXe siècle. À la terrasse du café situé sur la place principale, il ne sait plus où donner de la tête – à tel point qu’il sera obligé de consulter pour des problèmes vertébraux – s’il veut détailler tous ces corps somptueux qui s’offrent à lui. Il est pourtant jeune marié et ne peut imaginer dans cette occupation qu’une déformation professionnelle, une sorte de prospection de nouveaux clients.
C’est du moins ce que le père tente, dans un premier temps, d’expliquer à son fils. Mais l’écrivain (et le lecteur !) veulent en savoir plus sur cette généalogie qui a conduit via le grand père cubain né en 1860 à cette malédiction du mariage instable.
Habilement, Erik Orsenna nous fait patienter avant de nous en dire plus. Car son père disparaît. C’est la recette qu’il trouve pour conjurer le sort.
Dans son appartement, Eric (on notera que tout au long du récit, ce sont les vrais noms et prénoms qui sont utilisés) trouvera, outre le dossier généalogique, des dossiers soigneusement annotés et malheureusement peu fournis aux noms de chacune de ses compagnes successives. Catherine, la mère de ses enfants, puis Isabelle dont il fait des vœux pour cette fois, « ce soit la bonne».
On l’aura compris, il ne s’agit pas ici d’un guide matrimonial, bien bien plutôt d’un bel hommage d’un fils à son père, ce héros qui aura tout tenté pour faire le bonheur de sa progéniture. Voilà donc l’origine de l’amour filial.
Et c’est tellement bien que ‘on se réjouit du livre qui sera consacré à sa mère et qui est quasiment annoncé dans les dernières pages.

Autres critiques
Babelio
France Info (Le livre du jour – Philippe Vallet)
Le JDD (Ludovic Perrin)
Les Echos (Thierry Gandillot)
RTL (Laissez vous tenter – Bernard Lehut)
La Croix (Entretien avec Évelyne Montigny)

Les vingt premières pages du livre

Extrait
« Mon père est un héros. Personne ne m’arrachera du cœur cette conviction. D’accord, il ne fut pas résistant. D’accord, il ne fit sauter aucun train. D’accord, il s’est engagé un peu tard, alors que le Second Conflit Mondial venait de finir. Mais il avait signé le formulaire avant Hiroshima, avant Nagasaki. Qui pouvait prévoir le double champignon atomique ?
Il a donc failli devenir un soldat de grande valeur. Première preuve de sa nature de héros.
Passons à sa seconde gloire.
Soyons francs : il n’a pas évité seul la conflagration qui faillit plus tard éclater entre les États-Unis et la Russie soviétique, entre le « Monde libre » comme on disait encore et les « lendemains qui chantent », comme on n’osait déjà plus dire. Mais un jeune homme qui, en 1949, décide de reprendre une petite usine d’aimants, cet homme-là est, à l’évidence, un militant de la paix, un apôtre du Rapprochement général, un ennemi convaincu de la Guerre à toutes les températures, chaude ou froide.
Les aimants produits par cette minuscule usine servaient à fabriquer des jouets. Je vais vous expliquer. Soit une figurine de skieur. Vous lui collez sous les chaussures un morceau de métal. Vous le placez sur une étendue blanche parsemée de portes de slalom. Sous la piste se trouve l’aimant. Il vous suffit de le bouger pour entraîner le skieur. De même avec des modèles réduits de voitures ou de motos.
Mon père aurait-il consacré toutes ses forces aux aimants s’ils n’avaient contribué à égayer la jeunesse tout en lui apprenant que le mouvement, c’est la vie ?
Militaire, pacifiste, pédagogue, je vous avais prévenu : mon père fut un héros. » (p. 25)

A propos de l’auteur
Erik Orsenna est l’auteur de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), de Longtemps, de Madame Bâ et de Mali, ô Mali. Il a écrit aussi des petits précis de mondialisation, dont Voyage aux pays du coton (2006), et deux biographies, l’une consacrée au jardinier de Louis XIV, André Le Nôtre, Portrait d’un homme heureux (2000), et l’autre à Louis Pasteur, La Vie, la Mort, la Vie (2015). On lui doit également cinq contes célébrant la langue française dont La grammaire est une chanson douce (2001).
Entré à l’Académie française en 1998, il occupe, sans légitimité aucune, le siège de Louis Pasteur et d’Émile Littré. (Source : Editions Stock)

Site internet de l’auteur
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Focus Littérature

La carte des Mendelssohn

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La carte des Mendelssohn
Diane Meur
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
496 p., 25 €
ISBN: 9782848051918
Paru en août 2015

Où?
L’action se situe principalement en Allemagne, berceau de la famille Mendelssohn, à Dessau, «petite capitale du Duché d’Anhalt», à Berlin, Potsdam, Weimar, Iéna, Cologne, Francfort, Mayence, Aix-la-Chapelle, Leipzig, Bad Pyrmont, Bad Reinerz, Bad Doberan, Hanovre, Hambourg, Altona, Neustrelitz, Sigmaringen. La famille se retrouve également dans les principales capitales européennes : Londres, Paris, Vienne, Rome, Zurich, parcourt la Suisse et l’Italie, tandis qu’une autre branche émigre aux Etats-Unis et au Canada.

Quand?
Le roman se déroule du XVe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je savais que Felix Mendelssohn le compositeur (1809-1847) était le petit-fils de Moses Mendelssohn le philosophe (1729-1786), et longtemps je n’en ai pas pensé grand-chose. Un jour pourtant, j’ai pensé à l’homme qui avait été le père du premier et le fils du second. Quel merveilleux sujet de roman, m’étais-je dit alors. D. M.
Au retour d’un séjour marquant à Berlin, Diane Meur, fidèle à son goût pour les filiations, décide de mener l’enquête sur Abraham Mendelssohn, banquier oublié de l’histoire, qui servit de pont entre le Voltaire allemand et un compositeur romantique plus précoce encore que Mozart. Mais comment ne pas remonter d’abord à l’origine, à Moses, le petit infirme du ghetto, qui à onze ans maîtrisait Torah et Talmud, à quatorze ans partit seul sur les routes rejoindre à Berlin un professeur bien-aimé ? Comment, en pleines années 2010, ne pas se passionner pour cet apôtre de la tolérance, grand défenseur de la liberté de culte et d’opinion ? Et, accessoirement, père de dix enfants dont le banquier Abraham n’était que le huitième…
Happée par son sujet, l’auteur explore cette descendance, la voit s’étendre au globe entier et aux métiers les plus divers, jusqu’à une ursuline belge, des officiers de la Wehrmacht, un planteur de thé à Ceylan. Même quand on est, comme elle, rompue aux sagas familiales d’envergure, impossible de tenir en main cette structure : l’arbre généalogique se transforme en carte, La Carte des Mendelssohn, qui envahit d’abord la table de son salon, puis le projet lui-même.
Le roman devient dès lors celui de son enquête, une sorte de Vie mode d’emploi où la famille tentaculaire apparaît comme un résumé de l’histoire humaine. La romancière nous enchante par ses libres variations sur les figures les plus tragiques ou les plus excentriques, tout en nous dévoilant ses sources, sa chronologie, et en mêlant sa propre vie à la matière de son livre.
Tour de force d’un écrivain qui jamais ne perd le nord, La Carte des Mendelssohn finit par mettre à mal toute idée de racines, et par donner une image du monde comme un riche métissage où nous sommes tous un peu cousins.
Il est urgent de lire Diane Meur.

Ce que j’en pense
****
Ce qui rend le roman aussi fascinant, c’est la façon dont chaque lecteur s’en empare et ce qu’il en fait. Grâce à la construction de son roman, Diane Meur nous offre au moins deux possibilités, toutes aussi passionnantes, de nous approprier la dynastie familiale.
Il y a d’une part le récit historique, biographe qui commence avec Moses Mendelssohn en mai 1761 pour s’achever avec les descendants encore en vie aujourd’hui. Un matériau aussi riche que varié, qui nous donne à vivre au-delà de la destinée familiale, l’évolution historique, culturelle et politique de la vieille Europe.
Il y a d’autre part le récit de l’enquête généalogique. Ce roman dans le roman est tout aussi intéressant, notamment pour qui ont déjà tenté de retracer leur généalogie ou qui envisagent de le faire. Cela commence souvent par une information fragmentaire, sinon par une intuition : «Je savais que Felix Mendelssohn le compositeur (1809-1847) était le petit-fils de Moses Mendelssohn le philosophe (1729-1786), et longtemps je n’en ai pas pensé grand-chose, car le compositeur n’était pas vraiment de mes préférés ; quant au philosophe, quoiqu’il ait servi de modèle à Nathan le Sage dans la pièce de Lessing, je ne l’avais guère lu. Un jour pourtant, j’ai pensé à l’homme qui avait été le père du premier et le fils du second. Quel merveilleux sujet de roman, m’étais-je dit alors.»
Le temps passe. Puis comme souvent le hasard et la chance (mais le hasard existe-t-il vraiment ?) vont donner ce petit coup de pouce au destin, déclencher l’envie de s’y mettre vraiment. À l’occasion d’un séjour à Berlin « ce petit filet d’eau qui se refusait à grossir depuis cinq ou six ans, s’est soudain élargi en rivière. Puis en torrent.» Quelques livres, un CD contenant une généalogie des Mendelssohn sur plusieurs générations, une exposition, des documents et des témoignages : presque jour qui passe apporte son lot d’informations, quelques surprises et de nouvelles pistes à explorer.
Une fois dessiné le portrait de l’ancêtre Moses, parlé de sa vie et de son œuvre, Diane Meur se heurte très vite à une question de méthode. Comment embrasser une aussi riche descendance sans s’y perdre pour autant ? Elle choisit de relire quelques livres : Cent ans de solitude, Joseph et ses frères, Danube, La Vie mode d’emploi, notamment pour chercher à partir de quel moment elle perd le fil de ces différents récits.
Outre la rédaction d’un aide-mémoire, la romancière-biographe-généalogiste, va s’atteler à la construction de cette carte des Mendelssohn qui donne son titre au livre. À l’aide de papier, carton, colle et ciseaux elle va tenter de rassembler tout ce petit monde. Sabine Wespieser, son éditrice, a eu la bonne idée de nous offrir cette carte en ligne , nous donnant par la même occasion une bonne idée du travail de fourmi que cela représente. L’occasion aussi de comprendre la réaction de la famille devant cette réalisation qui «mange» tout le salon, mais dont le code-couleur fascine tout autant
Le Mendelssohn-Komplex, comme diane Meur appelle joliment cette généalogie, peut maintenant être détaillé, mais surtout élagué. Pour que le lecteur – mais aussi l’auteur en premier lieu – ne se perde pas dans les quartiers, ne s’enlise pas dans les problèmes de création romanesque, il fallait en effet supprimer tous ceux qui viendraient alourdir inutilement le récit, les enfants mort-nés ou n’atteindraient pas l’âge adulte, les branches «sans histoire», les descendants dont il ne reste qu’une documentation lacunaire.
Et vogue le beau navire… Au fil des siècles, on voit défiler la vie culturelle et artistique Felix compose pour le grand explorateur Alfred von Humboldt, qui débat avec des mathématiciens, des zoologiques. Au détour d’un voyage, il croise Chopin, rencontre Berlioz, se lie avec Horace Vernet où il peut admirer les fresques de son cousin Philipp (de la branche anglaise).
Si l’on se régale des grandes idées et notamment de la question religieuse – au milieu d’une famille qui s’est beaucoup convertie – l’auteur n’oublie pas les anecdotes qui font aussi le sel de ce roman, les histoires de cœur, de jalousie.
«L’histoire d’une famille ne m’intéresse que si elle devient l’histoire du monde, et c’est de plus en plus le cas.» Et c’est très réussi !

Autres critiques
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Libération
Le Temps
Le Blog des livres qui rêvent
Blog Zibeline

Extrait
« Des commencements à cette histoire, on pourrait encore en trouver des dizaines. L’histoire de Moses Mendelssohn commence très exactement en mai 1761, lorsqu’il se met à signer ses lettres MOSES MENDELSSOHN, un nom qu’il s’est choisi et transmettra à ses enfants, ouvrant la voie à l’histoire que j’essaie d’écrire : celle des Mendelssohn. Mais, sous un angle plus intellectuel, son histoire commence peut-être avec celle de Baruch Spinoza, le philosophe excommunié dont il admirait tant l’œuvre. Si ses coreligionnaires en détresse le voient comme un second Moïse, lui craint surtout de devenir un second Spinoza, et dans la chronologie qui me sert ici de base, élaborée grâce à de patientes compilations et courant jusqu’au début du XXIe siècle, j’ai donc fait figurer, bien avant sa naissance, 1656, 27 juillet : la communauté juive d’Amsterdam excommunie Spinoza. Date qui est loin d’y être la première. L’histoire des Mendelssohn ayant fini par être celle d’une illustre famille protestante de Prusse, j’ai cru bon d’ajouter 1517, veille de la Toussaint : Martin Luther affiche ses 95 thèses sur la porte de l’église du château, à Wittenberg. Et s’il s’agissait là de faits avérés et datables, je n’aurais pas hésité à mettre au tout début : Moïse, selon les sources un enfant hébreu trouvé ou un bâtard égyptien de sang royal, traverse à pied sec la mer Rouge avec le peuple dont il a pris la tête. » (p. 16-17)

A propos de l’auteur
Diane Meur est née en 1970 à Bruxelles et vit à Paris.
Pendant ses études secondaires au lycée français de Bruxelles, elle prend l’initiative d’apprendre l’allemand.
Après deux années de classes préparatoires au lycée Henri IV de Paris, elle intègre l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, en section lettres modernes. Hésitant entre germanistique, lettres modernes et histoire, très vite elle se lance dans la traduction.
Elle a notamment traduit Musique et société de Hanns Eisler (éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 1998), les Écrits sur Dante d’Erich Auerbach (Macula, 1999), Léthé. Art et critique de l’oubli de Harald Weinrich (Fayard, 1999) et, aux éditions du Cerf en 2001, de Heinrich Heine, Nuits florentines, précédé de Le Rabbin de Bacharach et de Extraits des mémoires de Monsieur de Schnabeléwopski.
Après de longs mois consacrés à Heine, à un livre sur les techniques mnémoniques au Moyen Âge (Mary Carruthers, The Book of Memory, Macula) et à Figura d’Erich Auerbach (sur l’interprétation « figurative » de la Bible par les chrétiens médiévaux et le rapport complexe qu’elle établit avec le judaïsme, Macula), elle se lance dans La Vie de Mardochée de Löwenfels écrite par lui-même (Sabine Wespieser éditeur, 2002), son premier roman, qu’elle achève à la naissance de son troisième enfant.
Depuis lors, elle a publié trois romans chez Sabine Wespieser éditeur, Raptus (2004), Les Vivants et les Ombres (2007) et Les Villes de la plaine (2011), tous distingués par des prix et traduits dans plusieurs pays. En septembre 2015 paraît La Carte des Mendelssohn, magistral et tentaculaire roman épousant trois siècles de l’histoire allemande. Avec ce cinquième roman, conjuguant érudition, fantaisie et subversion, elle donne une nouvelle preuve de l’amplitude de son talent.
Elle a aussi poursuivi son travail de traductrice, notamment de Paul Nizon (La Fourrure de la truite et le Journal, Actes Sud, 2006 ; Le Livret de l’amour. Journal 1973-1979, Actes Sud, 2007 ; Le Ramassement de soi. Récits et réflexions, Actes Sud, 2008 et Les Carnets du coursier. Journal 1990-1999, Actes Sud, 2011), de Tariq Ali (Un sultan à Palerme, 2007 et Le Livre de Saladin, 2008, chez Sabine Wespieser éditeur), de Robert Musil (La Maison enchantée, nouvelles et fragments, Desjonquères, 2010), de Stefan Zweig (Lettre d’une inconnue, Flammarion, 2013 ; Amok, Flammarion, 2013 ; Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, Flammarion, 2013 ; Le Joueur d’échecs, Flammarion, 2013 et Romans, nouvelles et récits, Tomes I et II, La Pléiade, 2013) et de Tezer Özlü (La Vie hors du temps, Bleu autour, 2014). (Source : Sabine Wespieser Éditeur)

Site Wikipédia de l’auteur

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Focus Littérature

La cache

BOLTANSKI_La_cache

La cache
Christophe Boltanski
Stock
Roman
Prix Fémina 2015
344 p., 20 €
ISBN: 9782234076372
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Paris rue de Grenelle, où se situe la cache. Toutefois de nombreux autres lieux sont évoqués au cours du roman : Odessa d’où la famille a émigré ainsi que Balta, Kiev, Minsk, Rostov-sur-le-Don, Moscou, Leningrad, Irkoutsk et Vladivostok ; une autre partie évoque les champs de bataille de la Grande Guerre et les camps de la Seconde Guerre : Bois l’Abbé, Malassise, Bouchavesnes, Riez, Fargny, Le chemin des Dames, Moussy, Braisne, Hauzy, Saint-Mard, Ostel, Château Ruiné, Chevregny, Coblentz, Auschwitz-Birkenau, Buchenwald ; les lieux de villégiature sont tout aussi nombreux : Iran, cercle polaire, Etats-Unis, Australie, Polynésie, Frise néerlandaise ; Egypte, Grande-Bretagne, Italie; sans oublier les destinations françaises : Marseille, Désertines, Vichy, Saint-Denis, Fougères, Ecouis, Saint-Mandé, Saint-Nazaire, Bourbon-Lancy, Ronce-les-Bains, Nantes, La Baule

Quand?
L’action se situe de 1895, date de l’émigration des ancêtres du narrateur, à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Nous avions peur. De tout, de rien, des autres, de nous-mêmes. De la petite comme de la grande histoire. Des honnêtes gens qui, selon les circonstances, peuvent se muer en criminels. De la réversibilité des hommes et de la vie. Du pire, car il est toujours sûr. Cette appréhension, ma famille me l’a transmise très tôt, presque à la naissance. »
Que se passe-t-il quand on tête au biberon à la fois le génie et les névroses d’une famille pas comme les autres, les Boltanski ? Que se passe-t-il quand un grand-père qui se pensait bien français, mais voilà la guerre qui arrive, doit se cacher des siens, chez lui, en plein Paris, dans un « entre-deux », comme un clandestin ? Quel est l’héritage de la peur, mais aussi de l’excentricité, du talent et de la liberté bohème ? Comment transmet-on le secret familial, le noyau d’ombre
qui aurait pu tout engloutir ?
La Cache est le roman-vrai des Boltanski, une plongée dans les arcanes de la création, une éducation insolite « Rue-de-Grenelle », de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui. Et la révélation d’un auteur.

Ce que j’en pense
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«En près d’un siècle, ce récit a dû être raconté quelques dizaines de fois, par un nombre limité de personnes, cinq ou six, au maximum. Avec le temps, il a acquis la force d’une légende, d’une fable débarrassée de ses défauts, lissée par des années de manipulation. Il s’est durci, comme de la pâte à modeler. Il a fini par se dessécher puis devenir friable. Je me dépêche de le transposer sur le papier avant qu’il ne s’émiette et ne disparaisse à jamais. Il renferme évidemment une part de vérité. »
Quand Christophe Boltanski entreprend de raconter l’histoire de sa famille, de remonter dans son arbre généalogique, il sait combien l’entreprise est aléatoire. Mais le romancier dispose d’un atout de taille : il peut construire un scénario qui lui permettra d’occulter certains trous de mémoire, voire de sélectionner les anecdotes les plus marquantes pour nous proposer l’un des premiers romans les plus réussis de la rentrée 2015.
Chapitre après chapitre, on ajoute une pièce à l’appartement Rue-de-Grenelle où se situe la cache qui donne son titre au livre, un peu comme dans La vie mode d’emploi de Georges Perec. Toutefois, avant d’entrer dans la maison, on commence par la fiat 500 garée devant l’entrée. Cette petite voiture dans laquelle s’entassent les membres de la famille livre d’emblée la caractéristique principale des Boltanski : ils sont soudés les uns aux autres, ne formant quasiment qu’un seul corps aux multiples tentacules. Et tant pis s’il est un peu difficile de respirer, car cela permet de conjurer la peur. Celle qui peut accompagner des personnes qui ont un jour quitté Odessa pour venir s’installer en France et qui doivent constamment lutter contre la mélancolie liée à l’exil et multiplier les efforts pour s’intégrer. Et ce depuis les grands-parents, Marie-Élise, rebaptisée Myriam et son mari Etienne, jusqu’à leurs trois fils et leur fille, dont l’artiste Christian et Luc, le père de Christophe. Etienne est fier d’être russe, mais pressent que s’il veut se fondre dans la foule, il lui faudra raboter quelques aspects de sa personnalité. Juif, il se convertit au catholicisme, mais n’hésitera pas à se cacher durant l’Occupation dans un réduit, de crainte d’être raflé.
Tour à tour truculente, drôle, grave et formidablement attachante, la galerie de personnages nous permet de traverser le siècle tout en suivant les aventures quelquefois très rocambolesques, mais ô combien romanesques, qui nous sont ici proposées. Et si le drame est constamment sous-jacent, c’est d’abord la belle volonté et la formidable énergie qui dominent le récit : « Je n’ai jamais été aussi libre et heureux que dans cette maison. J’aimerais pouvoir la décrire avec la précision d’un entomologiste détaillant la vie d’une fourmilière, galerie après galerie, ce faisant, je passerais à côté de tout ce qui ne se voit pas à la loupe : l’incroyable appétit de vivre, les moments d’ivresse, d’euphorie même. »
Il n’y a pas mieux pour conjurer les mauvais jours !

Autres critiques
Babelio
BibliObs (Grégoire Leménager)
Télérama (Nathalie Crom)
La Presse (Marielle Bedek)
Libération (Philippe Lançon)
Le Point (Christophe Ono-Dit-Biot)
L’Express (Blog 8 plumes Marie-Florence Gaultier)
Le JDD (Marie-Laure Delorme)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Clara et les mots

Extrait
« Objet mythique des films italiens des années cinquante, la Fiat de deuxième génération, dite Nuova 500, faisait penser à un bocal pour poissons rouges, à un sous-marin de poche, à un ovni, et moi, son passager, à un Martien projeté sur une planète inconnue. Dans son pays d’origine, on l’appelait la « bambina ». Moins flatteurs, les Français l’avaient surnommée le « pot de yaourt ». Son plancher rasait le sol. Sa tôle avait la finesse d’une feuille de papier. L’absence de portes et plus encore de fenêtres ouvrantes à l’arrière renforçait la sensation d’enfermement. Je pouvais passer des heures, adossé au moteur dont je sentais chaque pulsation, bringuebalé dans tous les sens, le corps en chien de fusil, les genoux coincés contre le siège avant, le visage collé au hublot, à regarder défiler, en contre-plongée, un Paris à l’époque presque uniformément noir, un paysage monotone flouté par la buée. Assourdi par les grondements discontinus de la machinerie, je remontais de grandes artères couvertes de suie, la rue Bonaparte, le boulevard Morland, l’avenue de Ségur, la rue de Sèvres, la rue Vaneau, l’avenue du Maine, dans un état d’apesanteur, comme si j’évoluais dans un monde sombre et aqueux (ne dit-on pas d’une circulation qu’elle est fluide ?), dans des fonds d’encre, des fosses abyssales peuplées de poissons diaphanes. J’étais blotti en position fœtale, à l’intérieur de ce caisson de forme ovoïde, exposé aux regards des autres et curieusement invisible, dans cet utérus sur roues piloté par ma grand-mère, au milieu de l’agitation de la ville. »

A propos de l’auteur
Christophe Boltanski est né en 1962. Entré en 1989 au journal Libération, il fut correspondant pendant presque dix ans pour le journal – d’abord à Jérusalem (1995-2000) puis à Londres (2000- 2004). Il co-dirigea ensuite le service étranger du journal jusqu’en 2007, avant de rejoindre Le Nouvel Observateur. Il est également actionnaire du site Internet d’information Rue 89, fondé par d’anciens journalistes de Libération. Il gagne en 2010 le prestigieux Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre pour un reportage sur une mine au Congo, dans la région du Nord-Kivu : Les mineurs de l’enfer.
Il est également l’auteur avec Jihan el-Tahri de Les Sept vies de Yasser Arafat (Grasset, 1997), avec Farah Mebarki, de Bethléem, 2000 ans de passion (Tallandier, 2000) et, avec Eric Aeschimann, de Chirac d’Arabie (Grasset, 2006). La cache est son premier roman. (Source : France Inter)

Site Wikipédia de l’auteur

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