Le rendez-vous des Gobelins

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En deux mots:
Une vieille dame observe la narratrice dans un café où elle a ses habitudes. Quand elle se décide à lui parler, c’est pour lui raconter son histoire familiale, comment la branche russe et la branche algérienne de sa famille ont pris le chemin de l’exil. Un voyage chargé d’émotion commence alors.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les confidences de la vieille dame

Pour retracer le parcours de ses ancêtres, Martine Gozlan a imaginé une rencontre dans un café des Gobelins. Après les première révélations, elle va se lancer dans une enquête sur ses origines, aussi détaillée qu’émouvante.

Ce «rendez-vous des Gobelins» n’était pas prévu dans l’agenda de la narratrice, journaliste au sein de la rédaction de l’hebdomadaire La République. Elle a fait de ce café une annexe de la rédaction où elle peut préparer ses interviews. La vieille dame qui l’observe longuement avant de lui adresser la parole lui est parfaitement inconnue. Pourtant, elle affirme bien la connaître et les quelques bribes d’information qu’elle finit par lâcher viennent semer le doute et la pousser à accepter de la revoir, car «après tout, il est possible que cette femme fasse partie de sa famille». Elle n’a en effet, depuis la disparition de son père, plus guère de relations avec les siens et les rares documents familiaux sont chez de vieux cousins installés à Bruxelles.
Au fur et à mesure que le dialogue avec Rose, cette femme bien mystérieuse, s’installe, elle va vouloir en savoir plus, tenter de comprendre ce l’a conduite jusqu’à elle. Il est vrai que la curiosité tient pour elle de la déformation professionnelle.
Mais le voyage qu’elle s’apprête à faire ressemble à une exploration dans une forêt vierge, dense et inexploitée, dans laquelle il est bien difficile de se repérer. Il en ira quelquefois de même pour le lecteur, avouons-le.
Car les branches paternelles et maternelles sont aussi différentes que chargées. Commençons par la branche russe, celle des Avijanski, des Juifs qui ont fui devant la menace antisémite pour venir s’installer dans le quartier des tanneurs à Paris, le long de la Bièvre qui était encore à l’air libre et qui passait justement dans la rue des Gobelins.

Tannerie sur la Bièvre
Jules Richomme (1818-1903). Tannerie sur la Bièvre. Paris (Vème arr.). Huile sur toile. 1892. Paris, musée Carnavalet. © Photo Paris Musées

Rose affirme d’ailleurs très bien connaître ce café où les gens du quartier se donnaient déjà rendez-vous. Elle aurait même pu y rencontrer Mardochée, venant d’Algérie et faisant commerce de fripes. Mais c’est au Carreau du Temple que les deux branches familiales se trouveront et donneront naissance au père de la journaliste, «preuve que la sagesse naît parfois d’une folie».
«Mardochée était arrivé de son Algérie la plus profonde, loin de la capitale, quelques années auparavant avec ses trois frères. Leur père Haï, né à Constantine en 1840, trois ans après la difficile conquête de ce piton rocheux par les Français, avait bourlingué comme forain sur les marchés du département avant de se fixer dans une petite ville rugueuse et froide, sur la route de la Tunisie: Souk Ahras, le marché aux lions en langue berbère. C’est aussi le lieu de naissance de ma mère, Béatrice. Celle qui ne revient jamais me voir depuis les profondeurs, pas plus que mon père…»
L’histoire va alors traverser trois générations que l’enquêtrice n’aura de cesse d’explorer, partant jusqu’en Algérie pour en retrouver des traces. Comme elle le confesse, l’émotion sera au rendez-vous de ce «monde vivant et charnel qui a exulté et souffert, aimé, prié, étudié, supplié. Un monde qui ne sera plus jamais le mien mais d’où je viens, de cercle en cercle, d’un siècle à l’autre».
Martine Gozlan laisse filer sa plume, chargée d’images et de nostalgie, mêlant les petites histoires à la grande, cette déferlante qui a plusieurs fois failli emporter les siens. On partage sa quête, on aime ses formules pleine de poésie, car on pressent que, comme elle, notre vie s’enrichit de ceux qui nous ont précédé, quand bien même ils n’auraient pas autant dû se battre et souffrir.
«C’est qu’une autre vie chemine à nos côtés, insaisissable, sauf à de rares instants qui émergent brutalement de l’inconnu pour nous entraîner le long de la rivière des signes. Nous leur résistons de toutes nos forces, affolés à l’idée d’être emportés par les courants. Et pourtant que ces eaux sont attirantes, avec leurs passagers engloutis qui se promènent, s’aiment, se déchirent, roulent dans des trains et des voitures de musée, franchissent les frontières de pays effacés de la carte, parlent dans des langues assassinées.»

Le rendez-vous des Gobelins
Martine Gozlan
Éditions Écriture
Premier roman
176 p., 18 €
EAN 9782359053203
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Bruxelles, la Russie et la Lituanie de Saint-Pétersbourg à Vitebsk, en passant par Kovno, Suwalki, Augustow, Druskenik, et Bialystok, ainsi que l’Algérie, à Alger, Constantine, Souk Ahras

Quand?
L’action se situe du début du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une autre vie chemine à nos côtés, insaisissable, sauf à de rares instants qui émergent de l’inconnu pour se révéler.
Telle cette femme mystérieuse qui s’invite dans la vie de la narratrice, journaliste, en l’abordant dans un café des Gobelins. Surgie d’une autre époque, elle va pourtant se révéler très proche et l’entraîner dans une enquête où remonter le temps, de la Russie natale à l’ancien cours de la Bièvre, la rivière parisienne enterrée, fief des tanneurs juifs, puis à l’Algérie où l’enchaîna un amour malheureux.
Les destins des deux femmes se croisent au passé et au présent dans ce roman irrigué par la magie du Paris secret, la vie quotidienne d’un journal et les ressacs de la mémoire, de la Lituanie au Constantinois.
Sur les pas de Rose, la frontière s’efface entre le possible et l’impossible, le songe et la réalité, pour une traversée de la condition féminine sur un siècle, de l’enfermement à la liberté.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quelqu’un vous demande
L’hiver s’est abattu sur le carrefour, venteux et scintillant, Noël approche. Au Canon des Gobelins, les clients terminent leur café. La salle se vide, j’étale mes notes sur la table.
— Cappuccino, comme d’habitude ?
Victor a sa mine bienveillante de 15 heures passées, quand les serveurs peuvent souffler un peu. Il y a bien trois ans que je viens terminer mes articles ici le mardi, jour de bouclage. Une position stratégique, au confluent du boulevard Saint-Marcel et de l’avenue des Gobelins. Je prends du recul en attendant de m’élancer vers le journal, rue de Valence, pour glisser entre d’étroites colonnes une explication de l’inexplicable. « Écrivez court, clair, et méfiez-vous de vos émotions », martèle le patron, Jean Vallières. C’est la loi du métier : contrôler l’itinéraire des mots en évitant qu’ils vous faussent compagnie pour aller se balader sur des chemins tortueux.
— Elle voudrait vous parler…
Victor pose la tasse devant moi, l’air gêné.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— La dame, là-bas, elle vous demande depuis deux jours.
Il montre de la tête une cliente attablée en terrasse.
— Elle me demande, moi ?
— Oui, vous. La journaliste de la rue de Valence.
L’inconnue regarde dans notre direction.
— Vous l’avez déjà vue ?
— Jamais. Entre nous, elle a un drôle de look. Vintage, comme qui dirait.
Sans doute une lectrice. Nous autres plumitifs avons des tas de lecteurs au drôle de look. Hortensia, la cerbère-assistante-hôtesse et par ailleurs diplômée de psychologie qui veille au grain à l’accueil de notre hebdo, La République, sait de quoi il retourne. Il y a les fans qui veulent rencontrer l’auteur, les obsessionnels qui viennent contester ses sources, les quémandeurs qui lui attribuent des pouvoirs exorbitants. Et, depuis quelques années, les terroristes. Mais ce n’est pas le genre de la dame.
— Bon… je vous ai prévenue.
Il repart vers son comptoir.
Elle me fixe. Vintage, mais de loin, ça lui va bien. Une silhouette mince, des cheveux noirs plaqués en bandeau. Une robe vert sombre. Trop longue.
Je replonge dans mes notes : un entretien avec le principal opposant algérien. Celui qui jure de remettre le pays à flot, les chômeurs au boulot et la corruption sous les verrous. On boucle dans deux heures.
La robe verte a bougé. Elle se lève. Sinue entre les cinq ou six tables qui nous séparent. Et s’immobilise devant moi.
Mon Dieu, qu’elle est belle. Des yeux gris, des traits doux. Et qu’elle est triste. Une tristesse vertigineuse. Qu’est-ce que je lui dis? «Asseyez-vous, je vous ai déjà vue quelque part»? Dans un film vintage, peut-être?
C’est elle qui parle :
— Je suis si heureuse de te voir. Tu es exactement comme dans mes rêves.
La dame triste et belle a rêvé de moi? Et me tutoie?
Elle s’assoit et presse ses mains l’une contre l’autre. De longues mains sans bagues. On sent qu’elle a froid et envie de serrer ses doigts maigres autour d’une tasse brûlante.
Je fais signe à Victor et ouvre enfin la bouche:
— Que voulez-vous boire?
— Un café au lait.
— Avec un croissant?
Car il est clair qu’elle a faim, la pauvre.
— Oui, merci.
Cinq minutes silencieuses avant l’arrivée du café au lait. Elle boit deux gorgées et reprend:
— Depuis que tu es arrivée dans le quartier, je te cherchais. Je te voyais de loin, toujours pressée. Je ne pouvais pas te suivre dans Paris, je suis obligée de rester par ici.
Rien. Je ne comprends rien. Blague ou défi, mon job, c’est de rendre la réalité compréhensible en me méfiant du magma intérieur. Connais-toi toi-même, disait le vieux Socrate. Sage conseil dont je ne me suis jamais préoccupée. Je ne suis pas psy et je les fuis.
Elle grignote un morceau de croissant.
— Quand je suis revenue…
Revenue d’où? Que me veut-elle? Il y a une raison à tout. Et l’heure qui tourne, avec l’interview en vrac sur la table.
Je ne sais pas où elle a chiné cette robe. Bien coupée, mais le velours est si fin qu’il pourrait se déchirer d’un seul coup. Comme si on l’avait tissé depuis des lustres. Au moins un siècle.
Elle prend ma main et l’examine. La sienne est glacée, malgré la tasse à laquelle elle a tenté de se réchauffer.
— Ton alliance, j’ai eu presque la même, c’est de l’orfèvrerie arabe.
L’alliance que Claude m’a achetée au souk d’Amman. Pour me protéger car je roulais toute seule, deux jours plus tard, vers la guerre d’Irak. On s’est mariés à mon retour. Je m’entends dire:
— Elle me protège.
— La mienne m’a perdue.
Mon portable sonne.
— Dites donc, il arrive quand, votre papier? Comment on titre en une?
— La résurrection de l’Algérie, voilà l’idée. J’arrive.
— Avec un point d’interrogation, tout de même! Dépêchez-vous!
Vallières raccroche. Il a toujours été là au bon moment quand se profilait le chaos intérieur.
— Tu as du travail? Pars. Je reviendrai demain, à la même heure. Moi, je n’avais ni heure ni temps, je n’étais utile à rien ni personne.
Une dépressive. Je déteste.
Au lieu de ça, je dis:
— D’accord, à demain.
Je règle l’addition au comptoir en laissant un billet à Victor:
— C’est pour son dîner, si elle demande…
— Vous la connaissiez, finalement ?
— Oui.
À quelle logique tout cela obéit-il? Je file en trombe rue de Valence. Là où tout peut s’expliquer.
C’est un bon mercredi. Le journal est fini et réussi. Dopée par un verre de Pessac Léognan, je sors très gaie de chez Marty, la cantine préférée de Vallières. Les murs sont décorés de longues femmes languissantes derrière leur éventail ou leur fume-cigarette. L’escalier, gardé par deux tigres, s’envole vers un étage bleuté et discret comme les cabinets particuliers dans les brasseries des grands boulevards vers 1900. Les collègues, un peu éméchés eux aussi, forcent le pas pour s’aligner sur celui de notre général qui cavale vers le prochain numéro. Je m’attarde, je lambine, je surprends avec indulgence mon reflet dans les vitrines: des joues rondes, des yeux rieurs. Personne ne m’indiquera la route, je la choisis moi-même. Je suis libre à chanter toutes les chansons.
«Quand tu es née, les oiseaux sifflaient à tue-tête», répétait mon père. C’était un jour d’avril, un printemps chaud comme un été, paraît-il, dans une rue tranquille du Marais.
Le rendez-vous. J’avais réussi à l’expulser de mon cerveau et elle me rappelle à l’ordre, ou plutôt à son désordre, aussi pâle que les femmes peintes sur les murs de chez Marty. Elle a dû en avoir la beauté, mais probablement pas les riches protecteurs.
— Elle est partie après avoir poireauté une heure, dit Victor, réprobateur.
De quoi se mêle-t-il?
Je ressors.
D’où vient-elle, où va-t-elle, qui est-elle?
J’inspecte le paysage. Rien sur le terre-plein où s’arrêtent les bus. Rien, à gauche, en remontant les Gobelins. Peut-être en reprenant à droite le cours du boulevard Saint-Marcel?
Cette silhouette, en face, échouée sur le banc. D’une fragilité effroyable.
Je traverse. »

Extraits
« L’équipe de est bâtie de guingois, comme l’immeuble qui l’abrite.
Quant à moi, je fais le tout-venant. Des faits divers aux manifestations en Algérie. Avec le succès du journal, j’ai même pu partir en Inde enquêter sur les veuves qu’on brûle sur le cadavre de leur mari. Comme dans Le Tour du monde en 80 jours. Jean Vallières est mon Jules Verne. D’ailleurs, ils ont les mêmes initiales. »

« La Bièvre a été recouverte en 1912, mais le Ve arrondissement et le XIIIe sont truffés de galeries sous lesquelles certains bras d’eau vive continuent à circuler. Jeter un cadavre là-dedans, c’est difficile, il faudrait des complicités chez un agent des Égouts de Paris ou de la direction de l’Assainissement… Cette rivière, c’était le fief des tanneurs, des mégisseries et des teinturiers. Sans la Bièvre, il n’y aurait jamais eu les tapisseries des Gobelins! C’est grâce à la qualité de ses eaux qu’on a obtenu un procédé miraculeux de teinture de l’écarlate. J’ai un ami collectionneur qui avait trouvé plusieurs peintures intéressantes sur les activités des artisans vers la fin du XIXe siècle. Il m’a offert un petit tableau pas mal du tout. Je vous le montrerai à l’occasion. Bon, regardez un peu de quoi il s’agit, enquêtez et on en reparle. » p. 48

« Mardochée était arrivé de son Algérie la plus profonde, loin de la capitale, quelques années auparavant avec ses trois frères. Leur père Haï, né à Constantine en 1840, trois ans après la difficile conquête de ce piton rocheux par les Français, avait bourlingué comme forain sur les marchés du département avant de se fixer dans une petite ville rugueuse et froide, sur la route de la Tunisie: Souk Ahras, le marché aux lions en langue berbère. C’est aussi le lieu de naissance de ma mère, Béatrice. Celle qui ne revient jamais me voir depuis les profondeurs, pas plus que mon père ou Mariella. » p. 78

À propos de l’auteur
GOZLAN_Martine_©DRMartine Gozlan © Photo DR

Rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, Martine Gozlan est l’auteure de nombreux essais et biographies sur les questions et les pays d’Islam et couvre le conflit israélo-palestinien: Pour comprendre l’intégrisme islamiste (Albin Michel 2002), Le sexe d’Allah ( Grasset 2004), Le désir d’islam (Grasset 2005), Sunnites-Chiites, pourquoi ils s’entretuent (Le Seuil 2008), L’imposture turque (Grasset 2011). Les éditions de l’Archipel ont publié, entre autres, Israël contre Israël (2012), Les Rebelles d’Allah (2014), Hannah Szenes, l’étoile foudroyée (2014) et Israël 70 ans, 7 clés pour comprendre (2018). Le Rendez-vous des Gobelins est son premier roman. (Source: Marianne / Éditions Écriture)

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Comme à la guerre

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En deux mots:
Parcourir la planète pour écrire des récits de voyage savoureux n’empêche pas de ressentir une pointe d’angoisse au moment de devenir père, surtout quand le climat parisien – nous sommes au moment des attentats – n’est guère rassurant. Chronique douce-amère.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le mari, la femme et l’enfant

Délaissant pour un temps le récit de voyage, Julien Blanc-Gras explore dans un savoureux roman les affres de la paternité post-attentats. Émouvant, drôle et un peu angoissant.

Nous avions laissé Julien Blanc-Gras naviguer à travers les icebergs, essayant de «Briser la glace» du côté du Groenland. Il nous revient dans une chronique douce-amère, en jeune père de famille. L’enfant naît le 8 janvier 2015 et les premières lignes du livre en donnent le ton: «Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. En meurtrissant la chair des uns, les terroristes visaient le cœur de tous. Mes quarante ans approchaient. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore.»
Julien Blanc-Gras va alors nous confier le récit des premières années de ce petit bonhomme, entre angoisses existentielles, nouvelles habitudes à prendre, adaptation de son planning et progrès du bout de chou. Cette manuel à l’usage des futurs ou jeunes parents est à la fois joyeux et angoissé, drôle et sérieux, surprenant et très prévisible. Tout simplement à l’image de la vie.
Les trois personnages de cette chronique jouent leurs rôles à la perfection, devenant des sortes d’archétypes. Outre le père narrateur, ils s’appellent du reste «La Femme» et «L’enfant». Et on prend plaisir, comme dans La Vie mode d’emploi de Perec, à pénétrer dans leur appartement parisien pour y découvrir les scènes de la vie conjugale après l’arrivée d’un nouvel habitant: «J’ai servi un verre de chardonnay à la Femme pendant qu’elle déroulait sa journée de travail. Elle officiait dans la filiale culturelle d’une très grande entreprise et fréquentait de ce fait autant de costumes-cravates que de saltimbanques. Elle passait sa vie à courir entre les réunions PowerPoint infestées de requins et les cocktails d’avant-premières truffés de parasites mondains, slalomant dans le Tout-Paris avec son énergie de taureau et sa grâce de libellule pendant que j’écrivais des histoires, réelles ou fictives, chez nous, seul, vêtu de mon plus beau survêtement. Je l’écoutais d’une oreille, l’autre étant tendue vers notre progéniture. Dans son parc, l’Enfant repu poussait des couinements d’extase pure: il venait de se rendre compte qu’il avait un hochet entre les mains et il n’en revenait pas. L’émerveillement est contagieux. La Femme et moi redécouvrions l’étendue du pouvoir de la contemplation. L’horizon s’obscurcissait, mais nous avions une lumière sous les yeux.»
Habilement mené, ce récit plein de tendresse et d’optimisme mesuré – «Mon fils grandit dans un monde qui va mieux. Je lisais des ouvrages optimistes pour achever de m’en convaincre» – jette aussi un pont entre les générations. La sienne bien sûr, plutôt heureuse du côté de Gap, une époque où l’on découvrait le monde en lisant Tout l’univers, mais aussi celle de Marcel dont il a retrouvé les carnets de guerre et dont l’engagement et le récit viennent en contrepoint de ces journées où la menace pointe à nouveau.
Entre une contribution au recueil Nous sommes Charlie, «entre Jacques Attali et Victor Hugo», des voyages en Argentine, au Groenland, en Inde, aux États-Unis ou encore au Cameroun qui lui permettent d’adresser des cartes postales à message philosophique à son fils, nous découvrons les visites à la crèche ou au parc, les étapes de la socialisation et celles de l’acquisition du langage, la découverte du goût, des odeurs, du monde. C’est riche de ces mots d’enfant qui font fondre de plaisir, c’est tendre et d’une profonde sincérité. Avec quelques jolies formules, dont celle-ci qui conclura joliment cette chronique: «J’ai quarante ans, un enfant crie « joyeux anniversaire papa » et je suis éternel.»

Comme à la guerre
Julien Blanc-Gras
Éditions Stock
Roman
288 p., 19,50 €
EAN 9782234084407
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des voyages aux quatre coins du globe, à Ushuaia en Argentine, à Asavakkit au Groenland, à Kanataka en Inde, à Bakou en Azerbaïdjan, à New York aux États-Unis, à Téhéran en Iran, à Yaoundé, Garoua, Bafia, Bangoulap au Cameroun ou encore aux Seychelles.

Quand?
L’action se situe de 2015 à 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore. Je n’allais pas laisser l’air du temps polluer mon bonheur.»
Roman d’une vie qui commence, manuel pour parents dépassés, réflexion sur la transmission, cette chronique de la paternité dans le Paris inquiet et résilient des années 2015-2018 réussit le tour de force de nous faire rire sur fond de
tragédie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

BibliObs (Grégoire Leménager)
Blog Les chroniques de Mandor (entretien avec l’auteur)
Blog Sans connivence 
Blog Le Bouquinovore 


Julien Blanc-Gras présente Comme à la guerre © Production Hachette france

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. En meurtrissant la chair des uns, les terroristes visaient le cœur de tous. Mes quarante ans approchaient. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore.
L’époque basculait, dans une douloureuse contraction de l’Histoire. Les contractions annoncent une nouvelle existence, une nouvelle ère. Pour moi, un chamboulement des priorités avec ce bébé dans les bras. Pour nous tous, une altération du quotidien avec cette menace dans la tête. Il fallait s’adapter aux événements, il fallait bien. Chacun se débrouillait à sa façon. J’étais déterminé à mettre en place les dispositifs nécessaires à l’accomplissement de mon objectif. Je n’allais pas laisser l’air du temps polluer mon bonheur.
Le kiosque avait été dévalisé de bon matin ; les quotidiens aux couvertures dramatiques s’étaient vendus comme des petits pains empoisonnés. Seul restait sur le présentoir un numéro de Courrier international, bouclé la semaine précédente et paré d’un titre qui sonnait comme une provocation
Un monde meilleur
Pris au dépourvu, j’ai d’abord émis un ricanement sarcastique – nous étions le 8 janvier 2015 – puis j’ai attrapé le magazine. Je l’ai regardé d’un air suspicieux avant de le poser sur le comptoir. La vendeuse m’a souri. Ce jour-là, tout le monde souriait d’un air gêné.
Je me suis installé dans le bistrot voisin, peuplé d’ouvriers du bâtiment buvant le demi de fin de journée et de trentenaires à barbe de trois jours en baskets blanches, penchés sur des écrans d’ordinateurs leur renvoyant un reflet qui aurait pu être le mien. Le patron m’a apporté un café en traînant les pieds. J’ai étalé le journal devant moi, prêt à m’y confronter. Alors, c’est quoi ces conneries de monde meilleur ? On pouvait passer des heures à établir la liste des choses qui n’allaient pas. C’était plus qu’un cerveau humain ne pouvait en supporter sans conclure à la destruction imminente de toute civilisation.
J’ai trempé un spéculoos dans ma tasse et une sentence lue à l’adolescence, peut-être déformée par les années, a surgi de ma mémoire. Notre génération est la seule qui a mieux vécu que ses parents et qui vivra mieux que ses enfants. Elle était tirée d’une bande dessinée où il était question d’humour scandaleux, d’aventures de presse, d’amitiés et de sexe. Des fragments autobiographiques hédonistes et nostalgiques, signés Wolinski. Le pauvre, une si belle vie pour mourir aussi mal.
Le vieil érotomane n’avait pas tort. À l’époque de mes parents, on grandissait avec les Beatles, le plein-emploi et la jouissance sans entraves.
À celle de mes grands-parents, on écoutait Tino Rossi, on n’avait pas le droit de folâtrer et on se faisait casser la gueule à la Seconde Guerre mondiale, ce mètre étalon du carnage. Pour ma génération comme pour les suivantes, les lendemains chantaient faux. L’avenir n’était pas une destination désirable. Nous pouvions aller partout sauf dans le futur. Nous avions des iPhone mais pas d’illusions. En relevant la tête pour porter la tasse à mes lèvres, mon regard a franchi la baie vitrée et s’est arrêté sur un graffiti qui n’était pas là la veille. Sur le mur jouxtant l’épicerie bio, on pouvait lire La rigolade est terminée.
Je me suis plongé dans le magazine pour y trouver des raisons d’être optimiste. Il y en a. La pauvreté recule, la démocratie progresse. Le niveau d’éducation a opéré un bond inimaginable lors des dernières décennies. La médecine fait des miracles. La mortalité infantile régresse, tout comme la maltraitance des mineurs. L’espérance de vie n’a jamais été aussi élevée. La violence est à son niveau historique le plus bas. Si l’on se fie aux chiffres, il n’y a jamais eu aussi peu de guerres, d’homicides, de criminalité. La planète Terre est une scène tragique, elle le restera, mais ses acteurs tiennent une forme inédite. Ce n’était pas facile à admettre en ces circonstances, pourtant les faits étaient là : les humains ne se sont jamais aussi bien portés.
Je rêvassais au futur sans trop savoir quoi en penser, tout en observant le parcours d’une feuille de marronnier portée par le vent depuis le parc des Buttes-Chaumont jusqu’aux trottoirs de l’avenue Simon-Bolivar. J’ai regardé le bulletin météo, il prévoyait l’arrivée d’une seconde dépression pour le lendemain. Dans sa combinaison verte, un agent d’entretien de la ville de Paris, dont le grand-père était peut-être griot à Tombouctou, a ramassé la feuille. Je devais acheter des couches.
L’heure tournait. C’est bien joli la poésie des feuilles mortes, l’état de l’humanité, tout ça, mais j’avais d’autres chats à fouetter, un enfant à récupérer à la crèche en l’occurrence. Il fallait que je m’occupe de la prochaine génération.
En sortant du bistrot, je suis passé devant la boulangerie tenue par une famille maghrébine, dont la vitrine arborait encore des décorations de Noël. Personne n’avait eu l’idée de caillasser l’établissement, les gens gardaient leur calme. (La veille, j’avais rejoint le rassemblement spontané sur la place de la République, des dizaines de milliers de personnes convergeaient pour communier dans une atmosphère de tristesse réconfortée par le nombre. Un unique individu avait cru bon de monter sur la statue pour déchirer un coran ; il avait été hué par la foule, qui faisait preuve de discernement, qualité rare pour une foule.)
J’ai remonté la rue Pradier jusqu’au Franprix. Un clochard m’a alpagué à la sortie. C’était un nouveau, salement abîmé, je ne l’avais jamais vu dans le quartier. Je lui ai donné ma monnaie en me demandant s’il était au courant pour l’attentat. Il devait s’en foutre, l’impact sur sa vie resterait limité.
Je me suis ensuite dirigé vers la crèche équipé d’un paquet de Pampers Baby-Dry taille 3, ignorant que, dans l’arrondissement voisin, un homme se dirigeait vers un supermarché casher équipé d’une kalachnikov, de deux pistolets-mitrailleurs Skorpion, de deux pistolets Tokarev et de quinze bâtons d’explosif. Le monde allait mieux, mais pas en bas de chez moi.

Extraits
« Mon petit,
Ceci est ta première carte postale d’Amérique du Sud. Je viens de débarquer à Ushuaia, Argentine, après une excursion maritime à travers les canaux de Patagonie qui m’a mené au cap Horn, le point le plus austral du continent. J’ai vu un très vieux monsieur avec une canne pleurer de joie au moment de poser le pied sur ce bout du bout du monde. Je crois qu’il avait rêvé de cette aventure toute sa vie. Tu vois, il n’y a pas d’âge pour faire des choses pour la première fois.
Embrasse maman de ma part.
Te quiero.
Papa »
« Mon fils grandit dans un monde qui va mieux. Je lisais des ouvrages optimistes pour achever de m’en convaincre
Les travaux de Steven Pinker, par exemple, s’avéraient revigorants. Le psychologue, linguiste et anthropologue à Harvard et au MIT (pas un hurluberlu donc) analysait les conditions du déclin de la violence par l’existence d’une «part d’ange en nous» (c’était le titre de son best-seller). Nous devenions meilleurs. La démonstration était appuyée par une masse de données impressionnante: les forces de la coopération gagnaient du terrain sur celles de l’affrontement. C’est notre nature même qui était en voie de pacification. Pinker rejoignait ainsi Jeremy Rifkin, prospectiviste américain conseillant moult gouvernements (pas un blaireau non plus) qui annonçait une civilisation de l’empathie en s’appuyant notamment sur la découverte des neurones miroirs en 2010 – ceux qui servent à vous faire ressentir les émotions des autres, vous font grimacer devant le spectacle de la douleur, pleurer au cinéma, rire avec les personnage d’un roman. Leur lecture transdisciplinaire de l’Histoire croisée avec les derniers apports des sciences biologiques et cognitives proposait «une vision radicalement neuve de la nature humaine»… »
« L’Enfant courait sur les pelouses du parc, les bras écartés pour imiter l’avion, en poussant de grands «meuh». S‘il refusait toujours de dire le mot vache, son vocabulaire s’était considérablement enrichi en quelques semaines. Il répétait tout. Il persistait à prononcer hibou «abou» mais articulait kangourou les doigts dans le nez (essayez, ce n’est pas si facile). D’ailleurs, il connaissait nez, tête, cou; il nommait les parties de son corps. Il comptait jusqu’à quatre, même s’il oubliait le trois. Il avait saisi la nuance entre pattes et pâtes. II répondait volontiers parsi (merci, en VF} quand on lui donnait une compote. Il balbutiait à ce soir quand on le déposait à la crèche. Il concevait le futur. Fini le temps du présent éternel.
Son mot favori restait bus. Curieusement, mon fils parisien parlait avec l’accent marseillais. Il prononçait zébreuh pour zèbre et Iuneuh pour lune. Il y avait des bugs inexpliqués chez cet enfant qui disait maman avec l’accent stéphanois et body en pakistanais. Mon petit citoyen du monde. »

À propos de l’auteur
Journaliste, romancier, globe-trotter, Julien Blanc-Gras est né en 1976 à Gap. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont Touriste et In utero. (Source : Éditions Stock)

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