Des humains sur fond blanc

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En deux mots:
Un trio improbable composé d’un pilote retraité de l’armée rouge, une fonctionnaire moscovite et une serveuse-traductrice d’une minorité ethnique va se retrouver, à la suite d’un accident, isolé au cœur de la Sibérie. Leur combat pour la survie commence…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Perdus au cœur de la Sibérie

Pour son second roman Jean-Baptiste Maudet passe du chaud au froid. Après les passes du Matador Yankee il nous entraîne en Sibérie, sur les traces d’un trio improbable «dont la vie ne tient plus qu’à la flamme d’une bougie».

Le jury du Prix Orange du livre 2019, dont j’ai eu l’honneur de faire partie, a couronné Matador Yankee, le premier roman de Jean-Baptiste Maudet. Durant la belle soirée qui suivi la remise du prix, l’auteur m’a révélé qu’il mettait déjà la dernière main à son second livre. Voici donc ce roman de la confirmation (que je trouve pour ma part encore meilleur que le premier). Des humains sur fond blanc nous permet de retrouver le goût de l’auteur pour les contrées exotiques, mais cette fois la Basse Californie et le Mexique sont remplacés par le froid sibérien.
Nous sommes dans la cité minière de Nerkhoïansk, où la «neige n’est jamais blanche» et où vit Neva. La jeune fille essaie de gagner son indépendance en remplissant les rayons du supermarché, même si en échange de ce boulot, elle doit accepter de «se laisser tripoter dans la remise par son employeur».
À l’image de la météo dans cette région, ses relations sont plutôt froides, y compris avec ses parents. Ils ne disent rien des ancêtres glorieux qui ont jadis peuplé la région, préférant murer leur rancœur dans le silence et s’abrutir dans un quotidien qui n’a rien d’exaltant.
À des milliers de kilomètres de là, dans un bureau moscovite, on s’interroge sur les rapports qui viennent d’arriver et semblent indiquer que des troupeaux de rennes errant dans le Grand Nord seraient porteurs de taux de radioactivité anormalement élevés. Et comme on ne semble pas à l’abri d’une nouvelle catastrophe, il vaut mieux vérifier. D’autant que ce rapport est l’occasion pour un fonctionnaire frustré de s’offrir une petite vengeance. Il va envoyer Tatiana, la rouquine qui se refuse à lui, en Sibérie. Pour ce voyage, elle va devoir se coltiner Hannibal, un retraité de l’armée à la carrure impressionnante, qui va lui servir de pilote.
Arrivés à Nerkhoïansk, on ne peut pas vraiment dire qu’ils aient réussis à briser la glace, pas plus que dans le local où ils font la connaissance de Neva autour d’une vodka. Et comme cette dernière parle la langue des tribus autochtones, Tatiana l’engage comme d’interprète. Le vol vers le Grand Nord de ce trio improbable va s’achever brutalement. Hannibal parvient tout juste à se poser dans la plaine sibérienne, mais occasionne de gros dégâts à l’appareil. Dès lors, c’est le combat pour la survie qui va s’engager, avec quelques épisodes croustillants que je vous laisse découvrir.
Jean-Baptiste Maudet réussit cette fois encore à dépeindre une atmosphère avec une économie de mots, mais avec une réelle force d’évocation. Comme avec Matador Yankee, on se croit dans un film et on vit les scènes avec intensité. Il ne m’étonnerait pas qu’à un moment de votre lecture, vous ayez froid! Vous avez dit blizzard?

Des humains sur fond blanc
Jean-Baptiste Maudet
Éditions Le Passage
Roman
000 p., 00,00 €
EAN 978xxx
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule principalement dans le Grand Nord, du côté de Nerkhoïansk et dans les plaines sibériennes ainsi qu’à Moscou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
On prétend que des rennes contaminés par la radioactivité se dispersent dans le Grand Nord. Tatiana, une scientifique moscovite, est envoyée sur place, en Sibérie. Un pilote fantasque, retraité de l’armée soviétique, l’accompagne ainsi qu’une interprète, la jeune Neva, qui parle la langue des éleveurs nomades présents dans la région. Ce trio incertain monte à bord d’un vieil Antonov en direction du Nord et de l’hiver qui vient.
En route, rien ne se passe comme prévu. Qu’est-il d’ailleurs possible de prévoir dans cette immense Russie où la neige recouvre les traces des humains ? Lorsque la vie ne tient plus qu’à la flamme d’une bougie, les ombres portées transforment le monde : l’allure des troupeaux, les mots de Pouchkine, les tigres des rêves et les trésors gelés des profondeurs. Et la meilleure façon, drôle ou tragique, de passer le temps est certainement de s’enivrer en racontant des histoires, celles que l’on invente, celles que l’on confond, celles que l’on emporte dans la nuit.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi
Blog Domi C Lire (Dominique Sudre)
Blog Le domaine de Squirelito

INCIPIT (Les premières pages du livre)
1. Neva
Neva écoute toujours la musique très fort, le casque enfoui dans ses cheveux sombres. C’est le seul moyen pour elle de ne pas entendre les publicités qui passent en continu dans le supermarché. Au moment de la fermeture, quand le patron lui tend la liste du réassort, Neva se change dans la remise, enfile ses patins à roulettes, monte le son, et le ballet peut commencer. Elle sillonne les rangs par ordre alphabétique, entrechat, déboulé, demi-pointe exercée sur le frein du patin, éblouissante arabesque en bout de ligne et retour. Les harengs, les cornichons, les saucisses, en moins d’une heure, tout est en place. Si ça n’est pas du goût de tous, son patron tolère cette fantaisie parce que Neva, pour le même prix, travaille plus vite en musique.
Il s’approche d’elle et lui fait signe d’ôter ses écouteurs.
– Tu penseras aux concombres en tête de gondole ?
– C’est déjà fait.
– Ah.
Les kilomètres qu’elle parcourt entre les rayonnages l’aident à ne pas prendre davantage de poids. Il faut bien ça, car il n’est déjà pas commode de la croiser dans les allées. Elle n’est pas vraiment grosse, mais massive, avec des hanches larges, un fessier de jument et des seins considérables.
– Tu as terminé alors ?
– Il ne me reste plus qu’un rang.
– Termine et c’est bon.
Son gabarit a de quoi impressionner et les seules mains qui pourraient l’empoigner fermement sont celles d’un bûcheron de la taïga ou d’un éleveur de rennes. Si ses parents n’avaient pas été sédentarisés de force à Nerkhoïansk pour aller concasser le minerai de fer, ainsi en serait-il allé.
Il ne lui reste plus que les bocaux de chou à disposer en colonnes, emboîtés les uns dans les autres. Après quoi Neva pourra se laisser tripoter dans la remise par son employeur, rentrer chez elle et s’ennuyer. Elle garde souvent son casque sur les oreilles, ça lui permet d’enjoliver les choses. La musique couvre aussi le bruit des usines qui tournent jour et nuit dans la cité minière. Les berlines chargées de roches arrivent en surface sur le carreau de mine, le minerai brut circule dans les concasseurs à mâchoires, sous les percuteurs, dans les broyeurs à boulets, puis repart sur d’autres wagons, trié et calibré, pendant que les scories forment des monticules parfaitement coniques qui dépassent de la forêt. On les voit pointer avec arrogance au-dessus des flèches des sapins, et le vent en toutes saisons vient balayer les résidus. La neige à Nerkhoïansk n’est jamais blanche.
Le bref été sibérien touche à sa fin. Le soleil aura réchauffé la plaine. Il n’est pas encore besoin de s’envelopper dans d’épaisses couches de vêtements. Le sol est lacéré d’ornières, dégelé en surface et parsemé de flaques autour desquelles s’agitent des milliers d’insectes. Pour en disperser les nuées, les gens rentrent chez eux en agitant les mains le long des routes. Ils ont les semelles engluées de boue et vagabondent à la manière de cosmonautes.
Neva a écourté son passage dans la remise, certains jours le cœur n’y est pas. Le désir reste coincé dans son bocal. En arrivant chez elle, elle s’est déchaussée et dévêtue de la tête aux pieds. Elle enfourne du bois dans le poêle pour ne pas laisser l’humidité s’emparer de son corps. C’est elle qui est chargée de réchauffer la maison avant l’arrivée de ses parents et de maintenir tiède l’eau de la cuve dans laquelle ils ont l’habitude de se laver, une cuve d’eau vite noircie à partager entre époux. Neva, elle, prend des douches brûlantes et parfois l’été, derrière la maison, se lave en plein air au tuyau.
Plus que d’habitude, elle s’assure que personne ne la voit. Elle sent parfois qu’on l’observe. Les rais de lumière à travers les branches découpent sur elle des îles de couleur. Le soleil est précieux et plus précieux encore est d’avoir le corps au soleil. Elle aime ça. Ça lui rentre sous la peau. Neva reste un moment dans le jardin à démêler ses cheveux noirs, puis rentre à cause des moustiques. Les chiens n’arrêtent pas d’aboyer ces temps-ci, ils sont nerveux quand la nuit vient. À coup sûr, à cause des loups.
Les parents de Neva ne parlent pas beaucoup, ni des ancêtres glorieux ni du quotidien. Dans cette région, seules quelques familles de la minorité Younet sont restées à vivre de la transhumance des rennes. La plupart des fermes collectives de la période soviétique existent toujours, mais le changement de régime a précipité leur déclin et rien n’a pu freiner la diminution des troupeaux. On a prétendu que la viande de renne élevé dans l’air pur du socialisme et des vastes étendues sibériennes était un trésor pour la mère Russie. Il ne faut pas rêver mais regarder les choses en face, les troupeaux aujourd’hui n’intéressent plus grand monde.
Ce qu’a vu Neva ces dernières années s’aperçoit de loin quand on fait cramer des bêtes aux bois entremêlés dont la fumée noire monte sur des kilomètres. Le charnier, à gros bouillons, assombrit le ciel. Son oncle Vladimir, encore éleveur, ne supporte pas de voir cette montagne de corps calcinés et son panache de mort. Il n’accepte pas que les hommes creusent aussi profond dans la terre, ni qu’ils puissent brûler sans raison des êtres de la nature. La dernière fois que les autorités sanitaires sont intervenues, Vladimir a disparu plusieurs jours dans la forêt pour ne pas assister à ce spectacle. Même les pires des braconniers auraient pris le temps de dépouiller une bête : écarteler l’animal, enfoncer le couteau dans sa gorge, le vider de son sang, plonger des doigts glacés dans le corps chaud du renne et découper sa peau. Tous les éleveurs, nomades ou sédentaires, réagissent avec la même rage lorsqu’on saisit leur troupeau. Cette rage ne passe qu’en marchant dans les bois. Il faut errer longtemps, espérer s’émouvoir du chant d’un oiseau. Beaucoup souhaitent disparaître dans le langage des animaux et ne plus rien savoir des humains.
Dans sa fourrure pelée, Vladimir titube sous l’effet de l’alcool, lorsqu’il se rend en ville. Il n’y met les pieds que pour réparer sa motoneige ou soigner une mauvaise blessure – faut-il qu’elle soit de taille –, et parfois pour s’expliquer devant la police. Les conflits sont fréquents et les incidents prennent une tournure chaque fois plus violente à mesure que grandit sa désespérance. Il emploie ce mot pour parler de l’avenir. Il n’est pas rare qu’on appelle Neva au micro, dans le supermarché, afin qu’elle aille d’urgence au commissariat et qu’elle tente de faire comprendre aux autorités ce qui a pu se passer. Son patron lui enlève alors ses écouteurs.
– Neva, c’est encore pour ton oncle.
La plupart des populations de la Sibérie ont été mélangées depuis le XVIIIe siècle ou forcées à se fondre dans la masse durant la période soviétique. À la dislocation de l’URSS, après un demi-siècle d’intense russification, la reconnaissance des langues minoritaires a néanmoins été encouragée. Les « Petits Peuples du Nord », comme il est d’usage de les désigner avec condescendance, ont salué cette décision sans que rien ne change vraiment au quotidien. Les groupes linguistiques les plus réduits ont dû abandonner leur langue vernaculaire au profit du russe pour pouvoir communiquer avec leurs voisins ou avec les autorités qui ont consacré beaucoup d’énergie à quadriller le territoire. Étonnamment, les Younets ont toujours réussi à passer entre les mailles du filet, soit qu’ils aient déployé des stratégies propres à dérouter les meilleurs fonctionnaires, soit que leur existence même ait été mise en doute. Des familles Younets sont allées plus à l’ouest, d’autres ont rejoint en toute discrétion les confins de l’Extrême-Orient et celles qui sont restées dans la région de Nerkhoïansk ont trouvé le moyen de se changer en feuille, en plume ou en flocon de neige et d’être aussi légères que le vent. C’est en tout cas ce que raconte Vladimir qui certes maîtrise un russe rudimentaire mais refuse de le parler à l’instar d’autres éleveurs nomades de son ethnie éparpillés dans le Grand Nord. Il est vrai que malgré leur petit nombre, les Younets au cours de l’histoire ont fait preuve d’une belle résistance aux logiques d’assimilation. À cela, Vladimir ajoute ce qu’il faut d’entêtement et de provocation.

Extrait
« Il n’est pas question que des rennes radioactifs se dispersent dans la nature. Depuis ce matin, au sein du service, ça n’arrête pas. Les fax déroulent des instructions qui débordent des corbeilles, les portables vibrent dans les complets-¬veston, les tambours de la steppe résonnent, le carillon des bambous tinte, les harpes japonaises couvrent le hennissement des chevaux et quand une rivière se met à gronder, tel cri d’oiseau des lacs relance telle trompette, chant du cygne, bruissement d’ailes de l’Alkonost, grenouille, grillon, criquet, vif tempo de la mazurka, vrombissement d’insectes, aboiement de chiens, hourra du cosaque, et certains téléphones imitent le son du téléphone.
Malgré l’incapacité de ces sauvages, les derniers relevés qui viennent de Yakoutie indiquent bien une teneur en césium 137 très supérieure au seuil autorisé. Alors quoi ? Agir vite, confirmer les chiffres et abattre les troupeaux sans tergiverser. Après les diverses crises sanitaires qui ont sévi dans la région, on ne peut pas se permettre qu’une catastrophe de cet ordre fasse les gros titres : « Les mamans rennes au lait radioactif donnent la tétée à leurs faons. » On les voit d’ici, ces pauvres bêtes, en une des quotidiens et quelques heures plus tard en photo dans le monde entier avec des yeux phospho¬rescents qui se moquent de la Russie.
Oui, c’est loin la Sibérie, ça n’est pas une nouveauté. Les ordres ne sont pas faits pour être discutés. C’est même la qualité intrinsèque d’un ordre. Cette petite garce n’avait qu’à se montrer plus conciliante! »

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau. En 2019, il publie Matador Yankee, son premier roman couronné par le Prix Orange du livre. Des humains sur fond blanc est son second roman. (Source : Éditions Le Passage)

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De pierre et d’os

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Lauréate du Prix du roman Fnac 2019.

En deux mots:
Quand le bloc de glace se brise, Uqsuralik se retrouve seule, séparée de ses parents. Elle doit alors apprendre à survivre en compagnie de quelques chiens. Elle va nous raconter son odyssée sur la banquise, dans le froid et la faim et sa quête, accompagnée des esprits du grand Nord.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le testament d’Uqsuralik

Fascinée par les autres civilisations, Bérengère Cournut passe des Hopis aux Inuits. Avec «De pierre et d’os», elle nous raconte l’odyssée d’Uqsuralik, seule sur la banquise, et nous permet de découvrir ce monde aujourd’hui disparu.

«Un irrépressible besoin d’exploration romanesque», voilà comment Bérengère Cournut explique la naissance de ce roman aussi profond que poétique qu’elle porte en elle depuis 2011 et la découverte dans un livre d’art de «minuscules sculptures inuit en os, en ivoire, en pierre tendre, en bois de caribou… Je me demandais quel peuple pouvait produire des œuvres à la fois si simples et si puissantes.»
Pour mener à bien son projet, on soulignera qu’elle n’a pas lésiné sur la tâche, allant jusqu’à effectuer en 2017-2018 une résidence de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d’Histoire naturelle où elle a notamment exploré les fonds polaire Jean Malaurie et Paul-Émile Victor, creusant les traditions du Groenland oriental et de l’Arctique canadien. J’ajouterais que son vœu d’offrir «une porte d’entrée vers l’univers foisonnant du peuple inuit» est plus qu’exaucé.
Le roman s’ouvre sur un épisode dramatique. La banquise se fracture alors qu’Uqsuralik, une jeune fille, se trouve à quelques mètres de l’igloo qui abrite les siens. Son père a juste le temps de lui lancer une peau d’ours, sa dent d’ours accrochée à un lacet. Outre le manche d’un harpon, il n’y rien sur son bout de glace, sinon des chiens et ce qu’elle porte sur elle.
Dans la nuit polaire, elle s’éloigne des siens, rongée par le froid, la faim et la solitude. Roman de formation, on va dès lors suivre Uqsuralik face à une nature hostile, essayant de survivre par la chasse et la pêche. Mais aussi par son esprit et c’est sans doute l’un des points forts du livre qui fait la part belle à cette part indissociable de la culture inuit, le chamanisme et les récits véhiculés par la culture orale. Le récit est entrecoupé de nombre de ces «chants», légendes ou prédictions, relation de faits divers ou modes d’emploi poétiques. C’est l’une de ces «visites» qui va sauver Uqsuralik au moment où elle décide de renoncer à lutter et se dit que la mort devrait maintenant venir la prendre. Mais son heure n’est pas encore venue.
Elle résiste et se bat jusqu’à ce que sa route finisse par croiser celle d’un groupe de chasseurs. Une rencontre qui va lui permettre de construire une nouvelle famille, de se trouver un mari, du moins le pense-t-elle. Il lui faudra toutefois pourtant déchanter. Un matin, à son réveil, elle constate qu’elle a été abandonnée. Seule Ikasuk, sa chienne, lui est restée fidèle.
Commence alors une nouvelle odyssée, rendue plus aléatoire encore lorsqu’elle se rend compte qu’elle est enceinte. L’épisode de la naissance de sa fille Hila est un autre épisode marquant de cette odyssée qui va suivre Uqsuralik jusqu’à sa mort et qui va progressivement nous dévoiler l’histoire, l’art et la manière de vivre d’un peuple qui est aujourd’hui frappé au cœur par le réchauffement climatique.
Avec ce roman lumineux Bérengère Cournut nous laisse aussi, en quelque sorte, un testament. Car contrairement à elle, j’ai eu la chance il y a quelques années de me rendre au Groenland et de constater que son récit est malheureusement un hommage à un peuple qui s’est tourné vers le «progrès». La banquise disparaît peu à peu, les Inuits se sédentarisent et doivent lutter contre le désœuvrement, l’alcool et la drogue. La chasse et la pêche font davantage partie du folklore que d’un besoin vital et les motoneiges ont largement remplacé les traineaux, au grand dam des chiens qui souffrent eux aussi d’étés de plus en plus chauds. Il est du reste symptomatique que le cahier de de photos qui accompagne l’ouvrage, avec notamment ce superbe portrait de Magito, jeune Inuit de Netsilik, dans le Nunavut (Canada) date du début de ce siècle.

COURNUT_Magito_portrait© Photo anonyme, 1903-1905 Bibliothèque nationale de Norvège

Mais cela n’en rend que plus précieux ce superbe récit, que le dessinateur Deligne dans le quotidien La Croix illustre de manière saisissante.

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De pierre et d’os
Bérengère Cournut
Éditions Le Tripode
Roman
219 p., 19 €
EAN 9782370552129
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule sur la banquise, entre Groenland et Canada.

Quand?
L’action se situe à l’époque contemporaine, il y a quelques années

Ce qu’en dit l’éditeur
Les Inuits sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques. » (note liminaire du roman)
Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuite de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.
Deux ans après son roman Née contente à Oraibi, qui nous faisait découvrir la culture des indiens hopis, Bérengère Cournut poursuit sa recherche d’une vision alternative du monde avec un roman qui nous amène cette fois-ci dans le monde inuit. Empreint à la fois de douceur, d’écologie et de spiritualité, De pierre et d’os nous plonge dans le destin solaire d’une jeune femme eskimo.
Édition augmentée d’un cahier de photographies.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le JDD (Marie-Laure Delorme)
Libération (Frédérique Roussel)
Les Échos (Alexandre Fillon)
Toute la culture (Marine Stisi)
Blog Le coin lecture de Nath 
Blog La soupe de l’espace 
Blog Girl kissed by fire 
Le blog de Argali 
Blog Lecturissime 

Le 19 janvier dernier, à l’occasion de la Nuit de la lecture, Bérengère Cournut a présenté son roman inuit De pierre et d’os à la Bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle. Elle était accompagnée de l’anthropologue Joëlle Robert-Lamblin, spécialiste de l’Arctique. La rencontre était introduite par Gildas Illien, directeur des bibliothèques et de la documentation. © Production remue.net

INCIPIT (Les premières pages du livre)
NOTE LIMINAIRE
Les Inuits sont les descendants d’un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques.

PREMIÈRE PARTIE  UQSURALIK
C’est la troisième lune depuis que le soleil a disparu derrière la ligne d’horizon – et la première fois de ma vie que j’ai si mal au ventre. Me décoller du corps chaud de ma sœur et de mon frère, me dégager des peaux qui nous recouvrent, descendre de la plate-forme de glace.
Sous son dôme, ma famille ressemble à une grosse bête roulée sur elle-même. D’ordinaire, je respire comme tous du même grognement de mon père, mais cette nuit une douleur me déchire et m’extraie. Enfiler un pantalon, des bottes, une veste – me glisser hors de la maison de neige.
L’air glacé entre dans mes poumons, descend le long de ma colonne vertébrale, vient apaiser la brûlure de mes entrailles. Au-dessus de moi, la nuit est claire comme une aurore. La lune brille comme deux couteaux de femme assemblés, tranchants sur les bords. Tout autour court un vaste troupeau d’étoiles.
La lumière faible et bleutée qui tombe du ciel révèle sous moi un liquide sombre et visqueux. J’approche mon nez de la neige : on dirait que mon ventre délivre du sang et des foies d’oiseaux. Qu’est-ce encore que cela ?
Penchée sur la flaque, je n’ai pas entendu le grondement au loin. Lorsque je sens la vibration dans mes jambes, il est trop tard : la banquise est en train de se fendre à quelques pas de moi. L’igloo est de l’autre côté de la faille, ainsi que le traîneau et les chiens. Je pourrais crier, mais cela ne servirait à rien.
L’énorme craquement a réveillé mon père, il se tient torse nu devant l’entrée de notre abri. Portant la main à sa poitrine, il me lance sa dent d’ours accrochée à un lacet. Il me jette également un lourd paquet, au bruit mat. C’est une peau roulée serrée. Le harpon qui l’accompagnait s’est brisé sous son poids. J’en récupère le manche, tandis que l’autre partie s’enfonce dans la soupe de glace. Disparaissant lentement, la flèche fait un bruit étrange de poisson qui tète la surface.
La silhouette de ma mère se dresse maintenant au côté de mon père. Ma sœur et mon frère sortent l’un après l’autre du tunnel de l’igloo. Nous ne disons rien. Bientôt, la faille se transforme en chenal, un brouillard s’élève de l’eau sombre. Petit à petit, ma famille disparaît dans la brume. Le cri de mon père imitant l’ours me parvient, de plus en plus lointain – jusqu’à s’éteindre tout à fait. Un silence lugubre envahit mes oreilles et me raidit la nuque.
Avant que le brouillard n’engloutisse tout, je ramasse l’amulette et la passe autour de mon cou. À quelques pas de là gît la peau roulée – c’est celle d’un ours. Par chance, mon couteau en demi-lune est resté dans la poche de ma parka. J’utilise son manche en ivoire pour dénouer les liens. Le harpon va me manquer cruellement. Mon père devait être ému pour rater un tel lancer.
Le brouillard qui sort de la faille s’épaissit à présent. La lumière de la lune n’est plus qu’un halo diffus. Je dois me diriger à l’oreille, en me fiant au bruit de l’eau et des glaçons. Le manche du harpon me sert à sonder la glace devant moi, et ne pas passer au travers.
Soudain, un crissement attire mon attention. Craignant un nouvel effondrement, je m’allonge et j’attends. Si une crevasse se forme sous moi, elle ne fera pas tout de suite la taille de mes membres écartés. Bizarrement, le bruit se prolonge, mais ne se déplace pas. On dirait que quelque chose remue quelque part. Ça grogne, ça souffle, ça fouit. Mon cœur se serre : et s’il s’agissait d’un esprit lancé à ma poursuite ? Et si la faille était l’œuvre de Torngarsuk ? Et si cet être maléfique abattait sur moi son énorme bras pour m’écraser comme un moustique ? Tout en sachant que c’est dérisoire, je rabats la peau d’ours sur ma tête. Et continue de guetter par en dessous ce qui se passe.
À quelques pas, la neige se soulève comme une vague. Un frisson d’épouvante me parcourt l’échine… pour finir en sursaut de joie : c’est Ikasuk qui se dresse devant moi ! La meilleure chienne de mon père. Elle et quatre jeunes chiens devaient être enfouis là, sous un monticule de neige, lorsque la banquise s’est fendue. Ils aboient. Le reste de la meute répond au loin, mais le vent couvre bientôt ces voix fantomatiques. Je suis seule – avec cinq chiens fraîchement sortis du néant.
Me relevant, j’observe les jeunes mâles. Ils ont une envie furieuse de sauter à l’eau. Je m’approche d’eux, je ne bouge pas, je ne dis rien. Ils me regardent d’un air sournois. Ils ont l’air de penser que j’y suis pour quelque chose, que cette situation est ma faute. Je m’avance pour leur faire face.
Soudain, l’un d’eux bondit vers moi. Je me jette sur un tas de neige pour lui échapper. Les autres grognent, les babines retroussées. Passé par-dessus ma tête, le chien a atteint l’endroit où je me tenais lorsque la banquise s’est fendue. Il est comme fou. Il grogne, il gratte, se déchire la gueule sur la glace. Il est en train de dévorer le sang coagulé qui s’est échappé de mon ventre.
Les trois autres mâles me scrutent désormais comme une proie. Je me lève brusquement et crie le nom d’Ikasuk. D’un bond, la chienne se place entre eux et moi. Le premier mâle, qui est de l’autre côté, me saute sur le dos. Ikasuk fait volte-face. Il y a des jappements, des grognements, des coups de dents. Enfin, un hurlement strident : la chienne a saisi la gorge de son adversaire entre ses mâchoires, du sang frais coule sur la neige. Sans relâcher son étreinte, elle fixe les trois autres d’un œil vif. C’est elle qui domine, prête à me défendre. Les jeunes mâles se rendent sans insister. Ils la regardent maintenant comme s’ils venaient simplement de jouer avec elle une bonne partie autour d’un os.

Extraits
« CHANT DU PÈRE
Aya aya !
La nuit est tombée
Nous avons marché
La banquise s’est brisée

Aya aya !
J’avais une fille
L’eau a ouvert sa bouche
Pour me l’enlever

Elle est seule
Avec une dent d’ours
Et quelques chiens
Je n’entends plus ses pas
Je ne vois pas son chemin

Ce matin, la banquise m’a parlé
Bientôt, bientôt le jour va se lever
Et dans une poche de nuit
Elle va trouver quelqu’un à qui parler
Et tout oublier

En attendant, nous sommes toujours son père
Nous sommes toujours sa mère
Nous sommes toujours sa sœur et son frère
Aya, aya !

On se retrouvera plus tard
Un jour, au fond de l’eau
Au royaume de Sedna
Aya, aya »

« Sur le bloc de glace, un ours était en train de chasser. Il avait probablement vu mon père, mais ne s’en souciait guère, étant donné qu’il était seul et sans chien. Le vent venait du large, et peut-être qu’il ne m’a pas sentie. En tout cas, désormais, nous étions deux près de lui.
Quand je suis arrivée à sa hauteur, mon père avait l’œil qui brillait. “Tu as vu cet ours la première, n’est-ce pas? Il est donc pour toi.” Me tendant son fusil d’une main, de l’autre, il a saisi la lance que j’avais ramenée. Son harpon sur le dos, il a sauté d’un bloc de glace à l’autre – jusqu’à atteindre la zone où se tenait l’ours. Dérangé, l’animal a plongé dans l’eau, mais sans renoncer à sa partie de chasse: il est remonté sur la glace quelques mètres plus loin. Mon père a alors armé son harpon et tiré dans sa direction, … »

« Jusqu’ici, j’avais toujours évité de penser à la façon dont ma famille avait pu survivre ou non à la fracture de la banquise.
Maintenant, je suis tourmentée. Ont-ils été engloutis vivants par les glaces? Ont-ils d’abord eu faim sur une plaque à la dérive? L’un d’eux a-t-il été broyé par la débâcle? Ou ont-ils eu la chance de disparaître tous ensemble dans une crevasse?
Les jours qui suivent, je ne demande plus rien. Mais chaque fois que je dois allaiter Hila en silence, des images me hantent. Sauniq cajole ma fille aussi souvent que c’est nécessaire pour elle et pour moi. Sa présence apaise les cris de cette enfant qui vient de naître et qui n’est jamais rassasiée, ni de lait ni de chaleur – allez savoir pourquoi. » p. 91

« En tirant ses cheveux
Ma petite mère Hila
A précipité la mort du Vieux
Et vengé son père
En t’associant de ton côté
À l’ étranger nommé Naja
Tu t’apprêtes à voyager au-delà
Des mondes perçus par la plupart d’entre nous
Uqsuralik, ma dernière-née
Ne dis à personne que ton initiation a commencé
Ou bien tes visions seront brouillées, emprisonnées
Uqsuralik, ma dernière-née
Ne dis à personne que les esprits t’ont visitée
Ou bien tes pouvoirs seront brimés, entravés
Les femmes puissantes
Encourent d’abord
Tous les dangers

Je dis merci à l’étranger
Qui a surgi un jour
Pour soigner Hila
Je dis merci
À mon gentil mari
Je dis merci à Naja »

« Dans la grande maison, la nouvelle de ma grossesse a égayé le cœur de la nuit. L’ivresse polaire était déjà palpable avant, mais mon chant a libéré une joie plus grande encore – et un besoin d’union des corps. Sans que le meneur des jeux ait besoin de formuler quoi que ce soit, les lampes sont éteintes, des silhouettes commencent à s’étreindre. Lors de ces nuits-là, maris et femmes sont échangés de bonne grâce. On tâte de nouvelles peaux, on goûte d’autres chairs, on hume des plis et des creux inconnus.
Les gorges roulent, les fesses glissent, les seins sautillent dans les paumes, les mains claquent dans les dos et sur les cuisses. C’est un moment où le groupe vit intensément et, parfois, des enfants longtemps attendus naissent de ces nuits-là. »

« J’ai sans cesse envie de rire et, lorsque je m’approche du rivage, j’entends les palourdes qui claquent sous la glace. Si j’avance seule sur la banquise, je perçois la mer qui bouge en dessous, je sais qu’elle rit avec moi. Cette
fois, j’en suis certaine: un enfant est là.
Au-dehors, je ne laisse rien paraître. Je n’ai rien dit à Naja, tant je redoute que le fœtus ne se soit pas fait en moi un habitat durable. »

À propos de l’auteur
Bérengère Cournut est née en 1979. Ses premiers livres exploraient essentiellement des territoires oniriques, où l’eau se mêle à la terre (L’Écorcobaliseur, Attila, 2008), où la plaine fabrique des otaries et des renards (Nanoushkaïa, L’Oie de Cravan, 2009), où la glace se pique à la chaleur du désert (Wendy Ratherfight, L’Oie de Cravan, 2013). En 2017, elle a publié Née contente à Oraibi (Le Tripode), roman d’immersion sur les plateaux arides d’Arizona, au sein du peuple hopi. Dans la même veine est paru en août 2019 De pierre et d’os, un roman sur le peuple inuit, pour lequel elle a bénéficié d’une résidence d’écriture de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d’histoire naturelle, financée par la région Île-de-France. Entretemps, un court roman épistolaire lui est venu, Par-delà nos corps, paru en février 2019. (Source: Éditions Le Tripode)

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L’homme de Grand Soleil

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En deux mots:
Un médecin installé à Montréal est chargé de suivre une communauté dans le Grand Nord. Là il va faire deux découvertes extraordinaires: l’un de ses patients a un ADN qui n’est pas humain et la bibliothèque renferme un ouvrage de valeur inestimable. D’un coup, le monde change…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Des choses cachées depuis la fondation du monde, ou presque…

Pour son premier roman Jacques Gaubil réussit le tour de force de remettre en question les fondements de l’humanité. Avec autant de force que d’ironie.

Le narrateur est un médecin installé à Montréal. Il est chargé de rendre visite une fois par mois à Grand Soleil qui, comme son nom ne l’indique pas, est une communauté située dans le Grand Nord canadien où le froid règne en maître. Le petit groupe de personnes qui vit là, en grande majorité des vieux, bravent le froid en ingurgitant une grande quantité d’alcool qu’ils fabriquent sur place. L’occasion pour le narrateur de montrer d’emblée son sens de la formule : « Un rien enseveli sous la neige, une température avec des pointes en hiver à moins quarante-neuf et une moyenne d’âge de soixante-sept ans: ce n’était pas un village mais un congélateur à vieux. »
Tout au long du livre, on va se régaler de son style incisif, de formules qui prouvent qu’il s’est approprié la formule d’Anatole France « Sans ironie, le monde serait comme une forêt sans oiseaux». Peut-être est-ce parce que son patronyme, Leboucher, est lui-même ironique quand on a pour vocation de soigner les gens ?
Toujours est-il que cette distance lui permet d’apprivoiser ses patients, à commencer par une jeune femme dont la présence ici l’intrigue : «Les gens d’ici vous aiment bien, affirme-t-elle en souriant. Il y en a eu beaucoup avant vous, des jeunes, surtout. Ils venaient d’avoir leur diplôme et le village était pour eux un monde inhospitalier. Ils ont tous essayé de lutter contre l’alcoolisme. Il y en a même un qui a voulu mettre en place des séances de jogging. Il voulait nous faire acheter des baskets. »
Au fil de ses voyages, il va alors aller de découverte en découverte, comme quand il pénètre dans la vaste demeure de sa nouvelle alliée: « Une immense bibliothèque constitue l’ornementation principale de cet intérieur. On devine que les rayonnages ont pris forme, durant des années, à la manière d’une plante grimpante qui recouvre progressivement tous les murs. Au début, la jeune pousse avait dû être assez modeste, puis, les livres bourgeonnant, de nouveaux rameaux étaient apparus. La plante avait été repiquée plusieurs fois sans jamais perdre de sa vivacité. Finalement, la bâtisse ne semble plus être autre chose qu’un immense tuteur pour cet organisme sans cesse en croissance. »
C’est là que l’attend un vieil homme au physique de rugbyman répondant au doux nom de Cléophas et qui semble bien mal en point. Aussi décide-t-il de faire une prise de sang pour analyses complémentaires. La jeune femme qui partage cette demeure lui permet aussi de prendre des clichés d’une vieille bible qui l’intrigue beaucoup.
De retour à Montréal, il va aller de surprise en surprise.
Le laboratoire lui révèle que ses échantillons ne sont pas ceux d’un humain et son ami bibliophile que cette bible est quasiment un exemplaire unique à la valeur inestimable.
C’est alors que le roman prend une nouvelle dimension. Les laboratoires veulent en savoir plus sur cet ADN. Le monde s’émeut. Les questions qui se posent sont vertigineuses: « Est-ce que je suis un néandertalien? (…) Qui suis je? (…) Qu’est-ce qu’être français, ou canadien, ou autre chose? L’homme et la femme sont-ils différents? Suis-je de droite ou de gauche, libéral ou conservateur? Homo, bi ou hétéro? Croyant ou athée ?

Chacun y va alors de sa théorie. « Sont convoqués : des égyptologues, des primatologues, des spécialistes des civilisations précolombiennes, des éthologues, des habitants de Ia vallée de Néander, quelques voisins de Ia grotte de Lascaux et, bien sûr, les inévitables psys. Je suis persuadé que, sur certaines chaînes, on entend des sexologues s’exprimer à propos de Néandertal. »
Face à ce déferlement, notre médecin va tenter de préserver la communauté tout en s’interrogeant sur ses découvertes et sur les vertigineuses questions qu’elles posent.
L’homme de Grand Soleil est une fable à la fois drôle et incisive qui se lit comme un roman d’aventures.

L’homme de Grand Soleil
Jacques Gaubil
Paul & Mike Éditions
Roman
248 p., 16 €
EAN : 9782366511079
Paru en janvier 2018

Où?
Le roman se déroule à Montréal et à Kisiwaki dans le Grand Nord canadien. On y évoque aussi l’Ariège et Bordeaux.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un médecin de Montréal se rend tous les mois à Grand Soleil, un village perdu dans le Québec arctique. Docteur de l’âme autant que du corps, il y rencontre Cléophas, un patient particulier. Conservé par le froid qui a saisi cette partie du Canada, l’homme de Grand Soleil a vécu caché, il n’a rien écrit, rien accompli de notable et personne ne le connaît. Pourtant son apparition va tout bouleverser, sous le regard impuissant du médecin, témoin d’un monde qui se délite.
Avec une plume intelligente, incisive et souvent drôle, Jacques Gaubil dresse un portrait froid et parfois cruel de l’homme moderne, tout en proposant un récit bienveillant et chaleureux.

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Les premières pages du livre
« Ils appelaient ça vivre en région. En région, je veux bien, mais vivre ? Un village de cent personnes à cinq heures de route d’une autre bourgade à peine plus grosse. Ils appelaient la route le cordon ombilical. Pas parce qu’elle les reliait à la mère patrie, mais parce qu’elle pouvait être coupée. À la fin de l’été, avec les premières neiges, le cordon était sectionné. Alors, comme par un accouchement, le village renaissait. Dès qu’il était isolé, le hameau apparaissait dans toute sa gloire : pas de poste, d’école, de banque, de clinique, d’épicerie, d’église, de centre administratif. Un rien enseveli sous la neige, une température avec des pointes en hiver à moins quarante-neuf et une moyenne d’âge de soixante-sept ans : ce n’était pas un village mais un congélateur à vieux. Tous les mois, il fallait que je leur rende visite. Avant, je devais faire quelques achats car chaque fois que j’allais les voir, ils me donnaient une liste de courses. Quand je distribuais les commandes, ils me soupçonnaient de prendre une marge. J’avais réussi à leur imposer une limite de dix kilos, toujours les mêmes trucs de vieux : des médicaments, des bouillottes, certaines sucreries, des parfums au patchouli, des loupes et des cadenas ! Coincés dans leur trou, à quelques encablures de la mort, ils avaient encore peur les uns des autres. J’en avais pour au moins deux heures de vol et six heures de 4×4. L’hiver, c’est-à-dire huit mois sur douze, le cordon étant coupé, il fallait prendre l’hélicoptère, une journée rien que pour y aller. Quand j’arrivais, je logeais chez Antoine Bouchard. Il s’occupait de la station météo et devait se sentir administrativement responsable. Il était fonctionnaire, ça lui donnait un statut, un peu comme moi. En plus, sa maison était propriété d’une entreprise publique, aussi elle était mieux entretenue. Il y avait une grande salle qui faisait o7ce de cabinet pour les recevoir. Ça commençait à sept heures du matin, comme ils ne dormaient pas, ils se levaient tôt. Ils venaient tous et ça dé%lait toute la journée. Certains n’avaient rien, ils débarquaient malgré tout, pour la conversation, et puis ils pouvaient aussi s’observer les uns les autres, dans la salle d’attente.
Je n’ai jamais vraiment compris comment une fille de trente-cinq ans pouvait vivre là. Il faut dire qu’elle était laide, mais de là à vivre dans un cimetière ! Et puis le froid ! L’hiver, on avait mal partout dès qu’on sortait et en été, je devais porter un manteau. Les recettes de grand-mère pour lutter contre le froid ne marchent pas. Je les ai toutes essayées. Non vraiment, une fille de trente-cinq ans, ça collait pas, elle devait avoir un passé et elle n’avait plus le choix qu’entre ça et la Légion Étrangère.

Extraits:
« Après cette introduction, je commence discrètement à lui parler de la bible. Elle me raconte que dans sa communauté, ces livres se transmettent de génération en génération. Cléophas, le dernier gardien du Saint Graal, a choisi de les lui remettre. Selon les mythes les plus anciens de sa communauté, ils ont tous émigré au Québec au moment de la Révolution française, tout un village des Pyrénées. Ils ont pris avec eux leurs plus précieux trésors, les trois livres anciens qui se trouvent maintenant dans sa bibliothèque. Une histoire similaire à la fuite d’Égypte, simplement ils ont traversé un océan au lieu d’une mer et ils avaient le livre saint dès le début du voyage plutôt que de le recevoir au mont Sinaï. Avec le temps, ces livres sont devenus un héritage qui rappelle leurs origines, ils précèdent chacun des membres de la communauté et lui survivent. Les perdre ce serait égarer son âme, obscurcir le soleil ou profaner le langage. »

« Se faire traiter de blaireau par un Italien d’un mètre soixante-cinq, en train d’endurer une calvitie précoce, fut une des expériences les plus abouties de mon existence, un existential ontologique aurait dit Heidegger. »

« En recherchant son nom dans Google, on peut savoir où on en est dans l’existence. Ce que le monde dit de nous, c’est ce que nous sommes, le web est un miroir. Tous les matins, on s’examine devant une glace pour vérifier sa coiffure ou ses vêtements. De la même façon, tous les jours, nous devrions nous observer sur internet. Avant le net, chacun pouvait espérer ne pas être immédiatement saisi. […] On appelait cela l’intimité. Nous n’étions pas d’emblée disponibles. Et puis, le temps de la transparence est venu, l’incontinence est la maladie du siècle, les gens font leur être sous eux. »

« Ma valise pour Cuba est à moitié remplie de livres, j’emporte les romans policiers suédois, islandais ou danois que je suis incapable de lire à Montréal. Je défie quiconque de lire Hypothermie d’Arnaldur Indridason quand il fait moins quinze. La littérature est fonction de la latitude, il y a des livres réservés à certaines coordonnées géographiques. Les policiers nordiques sont en général admirables, les crimes sont sordides. L’exhibition des chairs ne me procure aucune exaltation et Halloween m’a toujours semblé une fête absurde. En tant que médecin, je suis suffisamment exposé à la viande. En revanche, la littérature noire permet au vice des Scandinaves de s’épanouir avec impudeur. Sans doute ont-ils été, eux aussi, abîmés par les températures. Le roman noir me semble d’ailleurs la meilleure approche pour appréhender notre société et c’est la raison pour laquelle je lis mes livres policiers à la façon dont d’autres étudient des essais. Le crime manifeste le monde comme un révélateur photographique dévoile des images. Il fait exploser les conventions, les habitudes, et divulgue les tempéraments. On a violé un commandement majeur, plus rien ne tient, chacun se lâche. Pour comprendre un cabinet de notaire en province, un bordel de Pigalle ou un clan ostendais, rien de tel qu’un bon assassinat qui met les âmes à nu. Le commissaire Maigret est le meilleur des anthropologues. L’homme éclot quand il tue. »

« Et puis, petit à petit, a émergé la véritable interrogation, la seule qui compte. Est-ce que je suis un néandertalien? Les laboratoires ont été submergés par des demandes de séquençages de génomes. Une gigantesque crise d’identité s’est répandue. Qui suis je? Depuis des décennies cette question taraudait les esprits avec une acuité sans cesse plus vive. Qu’est-ce qu’être français, ou canadien, ou autre chose? L’homme et la femme sont-ils différents? Suis-je de droite ou de gauche, libéral ou conservateur? Homo, bi ou hétéro? Croyant ou athée ? Néandertal introduisait une continuité entre nous et le règne animal La culture apparut bien futile, un rempart de papier face à ce retour de la nature. Existe-t-il des différences entre l’homme et l’animal? L’exaspération était maintenant à son comble. l’ultime défi avait pris forme : être Sapiens ou ne pas être, telle fut la question. »

À propos de l’auteur
Jacques Gaubil est un Franco-canadien de 50 ans. Il a vécu et travaillé dans divers pays européens, en Corée du Sud, en Egypte et aux Etats-Unis avant de s’établir à Montréal. L’homme de Grand Soleil est son premier roman. (Source : Paul & Mike Éditions)

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