Et moi je vis toujours

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En deux mots:
L’Histoire, le monde tel qu’il fût, tel qu’il est et peut être même quelques pistes pour deviner ce qu’il va devenir, voilà le modeste résumé de l’ultime roman de Jean d’Ormesson avec lequel on se régale à chaque page.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’Histoire sans lui

Pour son dernier roman, Jean d’Ormesson réécrit l’Histoire du monde à sa façon, érudite, exaltante, pétillante. Champagne!

« Tantôt homme, tantôt femme, je suis, vous l’avez déjà deviné, je suis l’espèce humaine et son histoire dans le temps. Ma voix n’est pas ma voix, c’est la voix de chacun, la voix des milliers, des millions, des milliards de créatures qui, par un miracle sans nom, sont passées par cette vie. Je suis partout. Et je ne peux pas être partout. Je vole d’époque en époque, je procède par sondages, je livre mes souvenirs. » Le narrateur omniscient de ce superbe roman commence par jeter un œil hors de la caverne où il se reposait pour nous parler de sa vie, de l’invention du feu qui va bouleverser sa façon de voir le monde, de se déplacer, de se nourrir mais aussi ses relations avec les autres. « Longtemps je m’étais déplacé de bas en haut et de haut en bas. Maintenant je marchais droit devant moi, la tête haute, impatient et curieux. Le soleil n’en finissait pas de se lever devant nous. Je découvrais avec ahurissement, avec admiration un monde nouveau dont je n’avais aucune idée: des peuples, des langues, des villes, des religions, des philosophes et des rois. »
C’est ainsi que de fil en aiguille, d’un continent et d’une époque à l’autre Jean d’Ormesson va nous livrer un époustouflant récit, côtoyant aussi bien Alexandre le Grand que Napoléon, des bords du Nil à ceux du Tibre, de Christophe Colomb à Robespierre, du long de la Muraille de Chine aux baraquements d’Auschwitz.
Et moi je vis toujours est un régal de tous les instants, tellement riche qu’on aimerait cocher chaque page, pouvoir réciter tant de passages savoureux, histoire de s’approprier un peu de l’esprit aussi brillant qu’espiègle de cet immortel qui a décidé, ultime pied de nez de l’académicien facétieux, qu’après tout cette immortalité n’était pas faite pour lui, qu’il lui fallait bien un jour aller voir si tout ce qui se dit sur «l’autre côté» avait un semblant de vérité.
S’il nous fait partager son érudition, il nous sert aussi de guide à Vérone: « allez donc à Vérone. Vous y prendrez un repas de rêve aux Dodici Apostoli, vous irez voir les portes de bronze de l’église San Zeno, vous admirerez dans l’église Sant Anastasia le tableau de Pisanello – Saint Georges délivrant la princesse de Tréhizonde – où brille la croupe d’un cheval blanc. Et vous vous promènerez sur le Ponte Pietra où flotte encore au-dessus de l’Adige, le souvenir de Dietrich von Bern. » Bien entendu, il n’oublie pas Venise et ses merveilles, à commencer par les vénitiennes: « J’ai été gondolier à Venise. Je m’appelais alors Marcantonio. Je dois l’avouer: je ramais fort, je chantais assez bien et j’étais plutôt joli garçon. Je promenais de temps en temps sur la lagune la fille d’une de ces familles hautaines de Venise: Bianca Cappello. J’ai eu de la chance: elle est tombée amoureuse de moi. Elle habitait un palais sur le Grand Canal. J’avais un petit logement à San Pietro di Castello, derrière l’Arsenal. Elle avait seize ans. J’en avais dix-neuf. Elle n’avait pas froid aux yeux. »
On passe du coq à l’âne, si je puis dire, que l’on passe des grandes idées aux grands sentiments, du principal au trivial.
Reste la plume virevolante d’un auteur qui parvient à nous faire partager sa jubilation, allant même jusqu’à se mettre dans la peau du Jean d’Ormesson imité par Laurent Gerra en affirmant qu’il a bien connu les auteurs dont il nous présente les œuvres: « J’avais connu beaucoup de monde. J’étais jeune encore. Je n’étais plus un enfant. Tout m’amusait : je m’amusais moi-même. Une occupation nouvelle était entrée dans ma vie : je me mettais à lire. Sinon déjà à Athènes, du moins un peu plus tard, à Rome et à Byzance, je lisais Platon, Sophocle, Hérodote, Thucydide. Je les ai connus. Je peux vous l’assurer: ils ont existé. Ce ne sont pas des inventions de savants fous ou de poètes exaltés. Le talent, le génie se promenaient à l’ombre de l’Acropole: Athènes était alors le centre et la gloire du monde connu. »
Iconoclaste et facétieux, l’ex pilier du Figaro s’amuse à s’imaginer communiste, à trouver la Révolution inévitable et, par un raccourci audcieux, à y mêler sa belle Vénitienne: « Ce n’est ni une invention scientifique ou technique, ni une œuvre d’art, ni un ouvrage de l’esprit. C’est un bouleversement, une idée, une explosion collective. On s’est beaucoup demandé si elle aurait pu être évitée. C’est de nouveau l’histoire de la brioche de Bianca Cappello. La Révolution était nécessaire et inéluctable puisqu’elle a eu lieu. Il n’existe pas de plan B à mon parcours torrentiel. Il n’y a pas d’alternative. À chaque instant, dans la grandeur et la petitesse, dans la justice et la vanité, dans l’enthousiasme et dans l’horreur, ce qui est fait est fait et ne pouvait pas ne pas être fait. La Révolution vient de loin, elle a mûri, elle a été longuement préparée. Elle devient inévitable. Comme l’avait prévu Voltaire, elle éclate comme une grenade. » Et la déflagration est telle qu’elle secoue le monde sur bien des années, emportant dans son sillage bien des rêves de liberté, d’égalité et de fraternité. C’est une chose étrange à la fin du livre que de constater combien Jean d’Ormesson nous manque déjà.

Et moi je vis toujours
Jean d’Ormesson
Éditions Gallimard
Roman
288 p., 19 €
EAN : 9782072744303
Paru le 11 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Il n’y a qu’un seul roman – et nous en sommes à la fois les auteurs et les personnages : l’Histoire. Tout le reste est imitation, copie, fragments épars, balbutiements. C’est l’Histoire que revisite ce roman-monde où, tantôt homme, tantôt femme, le narrateur vole d’époque en époque et ressuscite sous nos yeux l’aventure des hommes et leurs grandes découvertes.
Vivant de cueillette et de chasse dans une nature encore vierge, il parvient, après des millénaires de marche, sur les bords du Nil où se développent l’agriculture et l’écriture. Tour à tour africain, sumérien, troyen, ami d’Achille et d’Ulysse, citoyen romain, juif errant, il salue l’invention de l’imprimerie, la découverte du Nouveau Monde, la Révolution de 1789, les progrès de la science. Marin, servante dans une taverne sur la montagne Sainte-Geneviève, valet d’un grand peintre ou d’un astronome, maîtresse d’un empereur, il est chez lui à Jérusalem, à Byzance, à Venise, à New York.
Cette vaste entreprise d’exploration et d’admiration finit par dessiner en creux, avec ironie et gaieté, une sorte d’autobiographie intellectuelle de l’auteur.

Les critiques
Babelio
France Info (entretien avec la Héloïse d’Ormesson)
Huffingtonpost.fr 
Marie Claire (Katia Fache-Cadoret)
Vanity Fair (Pierrick Geais)
Le littéraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)
Radio RCF (Christophe Henning)
Ouest-France (Florence Pitard)
L’Echo Républicain (Muriel Mingau)
TV5 / AFP (Alain Jean-Robert)
La Provence (Jean-Rémi Barland)
Valeurs Actuelles (François Kasbi)

Les premières pages du livre:
« Le maître du feu et l’homme au loup
Longtemps, j’ai erré dans une forêt obscure. J’étais presque seul. Peu de voisins, pas d’amis. Pour ainsi dire pas de parents. J’ai à peine connu ma mère qui m’avait donné son lait. Je n’ai guère eu le temps de m’attacher à elle. Mon père n’était jamais là. Il se promenait, il courait les filles, il se battait, il chassait. Il a, lui aussi, disparu assez vite. À vingt ans, j’imagine, ou peut-être à vingt-cinq. Qui le dira ? Pour moi au moins, le mythe du père ne signifiait pas grand-chose. Ma famille était peu nombreuse. Je n’avais personne à qui me confier. Je parlais très peu. Surtout quand j’avais mal, quand j’avais faim ou soif, quand j’avais envie de quelque chose. Je me servais de très peu de mots. Autant que je me souvienne de ma lointaine enfance, je ne pensais à rien. À survivre seulement. Je tenais à la vie. Elle était dure. Dans une nature encore vierge où il n’était question ni de ville, ni d’usines, ni de cette chose merveilleuse, compliquée et pourrie que vous appelez civilisation, je me défendais déjà plutôt bien. J’étais habile et fort. J’aimais jouer. Je grimpais dans les arbres où je construisais des cabanes.
Un oncle ou un grand-père de trente ou trente-cinq ans, qui me paraissait très âgé, qui avait sans doute aimé ma mère et qui, je n’en sais rien, était peut-être mon père, avait pris soin de moi avant de mourir très vieux deux ou trois ans plus tard. C’est lui qui m’a nourri. De fruits, de dattes, de poissons pêchés dans le lac ou dans la rivière, de débris de gazelles abandonnées par les hyènes. Il me protégeait aussi. Des buffles, des rhinocéros, des crocodiles, des lions. J’avais peur des serpents. Il en avait apprivoisé un qu’il gavait de mouches et d’insectes et qu’il faisait danser à coups de sifflet. Il sifflait très bien. Il exprimait en sifflant ses sentiments et ses craintes. Il était très gai. Il vivait sous un gros rocher, dans une caverne où il m’avait recueilli. Je l’aimais.
Je me rappelle très bien ma première émotion d’enfant. J’ai toujours beaucoup dormi. J’aimais dormir. Je me couchais dans la grotte avec le jour, je me levais avec le jour. Une nuit, je ne sais plus trop pour quelle raison, par curiosité peut-être (j’étais déjà curieux) ou peut-être un cauchemar, je me suis levé sans bruit et je me suis glissé hors de la caverne. Il faisait nuit noire. Bien enveloppé dans ma peau de chacal ou de gazelle, je me suis assis par terre, les yeux grands ouverts. Soudain, au fond d’une éclaircie au coeur de la grande forêt, une lueur apparut. À une vitesse incroyable, le soleil se levait. Je poussai un cri. J’avais déjà compris que des forces mystérieuses étaient à l’oeuvre dans le ciel. »

Extrait
« Depuis le temps que nous nous connaissons, vous l’aurez remarqué plus d’une fois: plus souvent que la duchesse de Guermantes, plus souvent que la Sanseverina ou mon amie Nane chère à Toulet, plus souvent que toutes nos héroïnes de roman, j’ai beaucoup changé de vêtements. J’ai porté la tunique, la toge, la cuirasse, le voile, le pourpoint, les hauts-de-chausse, le frac, le froc, le complet veston, la dentelle, la mousseline, la jaquette, le corset, la cotte, la cotte d’armes ou de mailles, la salopette, le heaume, le haubert, le vertugadin, le jean, la crinoline, la soutane. Je me mettais à enfiler la blouse du médecin, de l’infirmière, de la pharmacienne, du laborantin, du technicien. Longtemps traitée par l’indifférence, par le stoïcisme, par le mépris, la santé devient une de vos préoccupations majeures, la clé et le but de la politique et de la science. Les précurseurs, les fondateurs, il était encore possible de les distinguer. Impossible de suivre la médecine et la science dans leurs aventures sans fin et dans leur développement. Elles m’envahissent tout entière. Elles se confondent avec moi comme je m’étais confondue jadis avec les conquérants, les peintres ou les poètes. Vous savez ce que je fais, ce que je n’ai cessé de faire ? Je change. Comme l’univers, la vie, le temps, je change et je reste la même. Je suis toujours là, et vous ne me reconnaissez pas. »

Site Wikipédia de l’auteur

Hommage national à Jean d’Ormesson, éloge funèbre d’Emmanuel Macron © Production France Télévisions

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