Silence radio

DANCOURT_silence_radio  RL_hiver_2021

En deux mots
Cécile Caprile retrouve sa Suisse natale et son amant pour une escapade qui va la mener d’abord quelques années plus tôt avec la découverte d’un corps dans les Alpes puis jusqu’aux années d’Occupation. Une promenade nostalgique entre espionnage et rumeurs, entre mystère et relations troubles.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les secrets du cadavre dans la crevasse

Thierry Dancourt a exhumé les pages troubles de l’Occupation et un fait divers dans les Alpes suisses pour construire un roman tout de nostalgie et de mystère. Modianesque en diable!

Dans Jeux de dame, l’héroïne s’appelait Solange Dorval et fumait des State Express 555. Dans les années 1960, elle circulait en coupé Volvo P1800 beige. Il est aisé de faire le parallèle avec Cécile Caprile, l’héroïne de Silence radio, le nouveau roman de Thierry Dancourt. Nous sommes toujours à la même époque, même si nous remonterons par la suite jusqu’aux années troubles de l’Occupation. Cécile fume cette fois des Du Maurier, avale de l’Alka-Seltzer comme si elle prenait un verre de soda et voyage beaucoup en train. Quand on fait sa connaissance, elle est à Genève, dans l’attente de regagner Paris, où elle vit désormais. Elle connaît bien la ville du bout du lac Léman pour y avoir grandi et fait des études dans un établissement privé. Il lui arrive du reste, comme cette fois, de croiser certains membres de la bande dont elle faisait partie. Elle a ensuite travaillé pour Radio Lausanne, participé à un projet de pièce radiophonique et fait la connaissance de son futur amant. En suivant son mari à Paris, elle a conservé sa double-vie et revient régulièrement en Suisse pour retrouver Franck. Cette fois, les amoureux vont passer quelques jours à Vals, dans les Grisons, la station réputée pour son eau minérale Valser.
L’ambiance est parfaitement adaptée au paysage, avec ses zones d’ombre et ses mystères, ce silence dans un endroit où ne semblent vivre que le gardien – autre homme étrange – et Richard, l’ami de Franck.
C’est dans ce décor de neige qu’ils vont apprendre la découverte d’un «corps gisant au fond d’une crevasse, conservé quasiment intact par le glacier». L’article de journal précise que la gendarmerie de Chamonix qu’il s’agit de «l’un des deux alpinistes disparus sur le versant sud de l’aiguille du Tour il y a une dizaine d’années. Certaines fractures constatées laissent supposer que, avant de chuter dans la crevasse, l’homme a glissé le long de la pente sur une centaine de mètres.» Une découverte qui va secouer Franck, puisqu’il n’a guère de doute sur l’identité de cet homme, et le pousser à partir. Voilà Cécile isolée avec Richard. Voilà aussi pour Thierry Dancourt l’occasion d’un second bond en arrière. Car l’accident des années cinquante trouve sa source dans les années quarante, à l’époque trouble de l’Occupation. C’est avec un sens aigu de la tension dramatique que l’auteur va livrer les indices, reconstruire l’histoire. À la manière d’un Modiano qui aurait croisé John Le Carré, il nous offre tout à la fois un formidable thriller, une difficile quête aux souvenirs et une formidable réflexion sur la duplicité et les jeux de rôles que les circonstances nous font quelquefois endosser, presque à notre insu. C’est subtil et servi par un style classique, parfaitement au service de l’intrigue.

Silence radio
Thierry Dancourt
Éditions de la Table Ronde
Roman
240 p., 18,50 €
EAN: 9791037108616
Paru le 8/04/2021

Où?
Le roman est situé en en Suisse, en Suisse, à Genève et environs, puis à Lausanne et dans les Grisons, à Vals en venant de Coire. On y passe aussi par Montreux, Vevey, Champex, Martigny du côté suisse et par Cluses et Annemasse du côté français. Une partie du roman se déroule aussi à Paris et on y évoque Rothau et le camp du Struthof ainsi qu’un séjour à Ménétréol-sur-Sauldre.

Quand?
L’action se déroule de 1942 aux années 1960.

Ce qu’en dit l’éditeur
1960. Cécile vit à Paris, mais son amant vit en Suisse. C’est là-bas qu’elle l’a rencontré, quand tous deux travaillaient pour Radio Lausanne, et là-bas qu’elle continue de le retrouver. De chambres d’hôtel en gares de province, elle fume ses Du Maurier, avale de l’Alka-Seltzer comme de l’eau en écoutant les silences de Franck, qui se ferme comme une huître dès que l’on évoque le passé. Leur séjour dans une station thermale désaffectée avec Richard, un vieil ami, n’échappe pas à la règle : au bout de quelques jours, Franck s’absente, laissant un mot des plus vague. Richard ne sait pas plus que Cécile quand il reviendra, ni pourquoi il est parti. Malgré tout, il croit pouvoir éclairer Cécile sur l’histoire de Franck. Il faut remonter au temps de la guerre, traverser de nouveau la frontière, vers le Paris occupé. Dans la station déserte, guidée par la voix de Richard, Cécile entreprend ce voyage à rebours, du silence enneigé des montagnes suisses à celui, plus inquiétant, d’une radio qui n’émet plus.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Blog Pamolico 

Les premières pages du livre
« — Qu’est-ce que je vous sers, madame Caprile ?
— Un Alka-Seltzer.
— Votre café en même temps ou ensuite ?
— Ensuite, je vous prie.
Le San Remo est un restaurant italien qui, l’après-midi, fait salon de thé, et on peut alors y prendre une boisson chaude avec des petits gâteaux, des « pièces sèches », comme on les appelle. Habillant les murs, de hautes glaces, des trumeaux, des décors en stuc, des panneaux en bois peint représentant, dans les tons bleus, des scènes champêtres et des personnages du folklore, par exemple Arlequin. Des banquettes recouvertes de velours bordeaux. Une moquette épaisse, aux motifs géométriques, sur laquelle on a l’impression de rebondir. Au bout de la salle, la paroi vitrée donne rue des Eaux-Vives, où tombe, limpide, fluide, une lumière printanière. De l’autre côté – le San Remo forme l’angle –, l’avenue Pictet-de-Rochemont file en direction de la route de Chêne, qui conduit à Chêne-Bougeries.
Cécile Caprile est attablée non loin de la desserte des pièces sèches. À ses pieds, le sac de voyage dans lequel elle a rangé quelques affaires de montagne, des vêtements chauds. Elle consulte la carte, hésite, se demande si au lieu des sablés aux amandes auxquels elle est, dit Franck, « abonnée », elle ne goûterait pas plutôt à leur nouveauté : le délice meringué.
— Cécile, quelle surprise…
Elle redresse la tête. S’approchant d’un pas vif, une femme d’une trentaine d’années vêtue d’un tailleur gris chiné, un manteau de demi-saison pendant à son bras, un journal à la main.
— Rosy…
Cécile se lève, et les deux jeunes femmes s’embrassent. Rosy s’écarte, prend du recul :
— Montre-moi comme tu es élégante, ma chérie.
Lentement, elle détaille Cécile de la tête aux pieds – polo, pantalon corsaire serré à la taille, souliers vernis noirs –, puis :
— Je peux m’asseoir cinq minutes ?
Elle suspend son manteau au dossier de la chaise, pose le journal sur la table.
— Mais naturellement, Rosy.
Installée en face de Cécile, elle déboutonne la veste de son tailleur :
— Quelles températures nous avons, mon Dieu, pour un début d’avril. Alors, ma belle, te voilà de retour parmi nous ?
— Non, Rosy, pas exactement. Tu sais, mes parents habitent toujours là, je viens leur rendre visite tous les deux ou trois mois.
— Oui, tu me l’avais dit la dernière fois. Il y a combien de temps ? Bien quatre ans, non ?
— Environ. Et d’ailleurs ici même, au San Remo.
— Tout juste. Tu es une habituée ?
— C’est… sur le chemin… entre leur domicile et la gare…
Le garçon dépose sur la table un verre d’eau et une soucoupe contenant une pastille d’Alka-Seltzer.
— Avec le café, lui demande Cécile, pourrez-vous m’apporter votre nouveauté ?
— Le délice meringué ?
— Le délice meringué.
Se tournant vers son amie :
— Pièce sèche, Rosy ? Boisson humide ?
— Allez, je me laisse tenter… Discrète entorse à mon régime… personne n’en saura rien…
Elle déplie la carte, la parcourt en la tapotant de l’index. Cécile la regarde. Rosy et son allure, sa mentalité de petite-bourgeoise des bords du lac… Mais elle-même, Cécile, quelle est son allure, quelle est sa mentalité ? Ne fait-elle pas partie, comme les autres, de cette petite bourgeoisie des bords du lac ? Ou n’en ferait-elle pas partie, sans toutes ces complications ? Et que lit-on d’une vie sur un visage ? Que saisit-on de celle de Cécile, en quelque sorte divisée – ou multipliée – par deux depuis si longtemps ?
— Pour moi ce sera un macaron au chocolat et un thé noir.
Le serveur prend son calepin, humecte un doigt pour aller à la page suivante et se met à écrire. Une graphie appliquée, ample, stylisée.
— Tu l’as vu noter ma commande ? observe Rosy après son départ. Des pleins et des déliés, presque.
— Oui, il a toujours fait ça. Le service est long, long… Et pour peu qu’il ait à s’occuper de plusieurs clients… Un jour que je le remarquais, il m’a répondu qu’une commande joliment notée est le gage d’une commande correctement exécutée.
— Diable.
Cécile laisse tomber dans son verre le comprimé effervescent. Il tournoie sur lui-même, mû par sa propre disparition.
— Mal de tête, ma chérie ?
— Comme chaque fois que je suis de passage à Genève.

Rosy termine le craquelin qu’elle a demandé à la suite de son macaron. Des deux mains, elle rassemble les miettes sur la nappe et les met dans son assiette.
— Erika Classis…
C’est parti, se dit Cécile : comme il y a quatre ans, comme elle s’y attendait, et le craignait, Rosy va passer en revue les membres de « la petite bande », un à un.
— Erika Classis est toujours à Vevey…
Mathilde Francillon, toujours dans ses pensées, ses rêves irréalisés, « et du reste irréalisables » ; Fernand Duvanel, toujours à « chercher quelque chose sous les jupes des femmes, à quoi s’attend-il ? » ; Robert Bouvier, consacrant toujours plus de temps à son Riva qu’à sa famille ; Véra Vernier, toujours « aussi fantaisiste que son mari, notaire » ; Claude Courvoisier, secrètement amoureux d’elle depuis quinze ans ; Hubert Givray, amoureux d’un peu tout le monde ; Barbara Doll, si en retrait en toutes circonstances, « Barbara Doll existe-t-elle ? » ; Paule Diesbach, enfin, égale à elle-même, tellement vache à lait.
— Soupe, Rosy.
— Comment ?
— Soupe au lait.
— Oui, bien sûr… En tout cas Paule n’a pas changé d’un iota depuis le lycée, pas évolué.
Le lycée Pérel-Bollens, établissement privé réputé, situé à Florissant, où elles se sont connues, où s’est formée la petite bande. Certains de ses membres continuent à se fréquenter, ou bien se suivent de loin en loin, brouilles et embrouilles, rivalités et inimitiés ayant éloigné les uns, rapproché les autres. Cécile ne l’écoute plus que d’une oreille flottante. Tous ces gens… Depuis son installation à Paris, tous ces gens ne sont plus que des noms, quelques-uns même pas des noms.
— Ils réclament tous de tes nouvelles. C’est vrai que tu as bien coupé les ponts, Cécile. Tu ne revois plus personne… Tu sais quoi ? Quand je pousse le bouton du poste, le samedi soir, je pense systématiquement à toi.
— Tu n’as pas encore cédé aux sirènes de la télévision, tu restes fidèle à la radio…
— Eh oui, ma belle. Les temps changent, paraît-il, mais Rosy Bell, non. Et puis je suis fidèle, de manière générale, je ne t’apprends rien…
Elle tire de son sac à main une boîte de fond de teint, jette un coup d’œil dans le miroir ovale, « un peu déformant sur les côtés, chaque fois je sursaute ». D’un geste qui doit lui être familier, elle porte ensuite les mains à ses boucles d’oreilles, comme pour s’assurer qu’elles sont toujours là.
— Enfin, reprend-elle, ce n’est plus vraiment comme par le passé, Les Ondes de l’angoisse. Moins de créations originales, beaucoup d’adaptations anglo-saxonnes…
— Les moyens vont au petit écran.
— De fumée. Fumée d’opium… opium du peuple… Qui a dit ça ? Je ne sais plus.
— Karl Marx.
— Quoi qu’il en soit, les rares soirs où il m’est arrivé de tomber sur un spectacle de cirque à la télévision, j’ai eu l’impression que des dizaines de personnes et d’animaux débarquaient soudain dans mon salon.
Les yeux de Cécile obliquent vers La Tribune de Genève posée sur le coin de la table, s’efforcent d’en déchiffrer les titres à l’envers.
— Toute une affaire, ma chérie, cette Tribune de Genève, un vrai cauchemar. Figure-toi qu’au moment de régler je m’aperçois que je n’ai pas assez. Et combien crois-tu qu’il me manquait ? Tiens-toi bien : cinq centimes. Le type du kiosque n’a rien voulu entendre, tu connais les commerçants.
Rosy a demandé de l’argent à une autre cliente, laquelle a pris la chose de haut, avant de lui répondre n’avoir sur elle que des billets ; elle s’est alors adressée à un jeune homme qui sortait d’une cabine téléphonique.
— Entre nous, tu me vois, obligée de mendier quelques pièces dans la rue ? Si une de mes connaissances était passée à cet instant… Mais bon, ce jeune – charmant au demeurant – a bien voulu me dépanner, heureusement.
Cécile fixe la trace de rouge à lèvres aux contours nets qui s’est imprimée sur la tasse de Rosy, empreinte fossile, mais colorée, d’un petit animal rampant des temps anciens.
— Quelle histoire, dis donc. Quelle aventure.
— Ah, Cécile, tu n’as pas changé, toujours prompte à te moquer de ta vieille camarade.
— Allons, Rosy, allons… Quoi de neuf, sinon ?
— Oh, la vie palpitante d’une femme au foyer. Foyer qui s’est peu à peu transformé en champ de ruines… et de mines… Mon mari et moi, éternels ennemis jurés… Dieu merci ses affaires l’emmènent loin, tu connais ça comme moi, avec Georges. Le commerce à l’international…
— Oui. De plus en plus loin, de plus en plus souvent.
— Tu sais, ma belle, nous t’avons toutes un peu enviée. Ton travail à la radio, cette foule de gens intéressants que tu auras eu l’occasion de côtoyer, ces écrivains, ces artistes… Avoir pu ainsi connaître autre chose, changer d’horizon… Alors que nous autres, les filles de Pérel-Bollens… Enfin, on ne rejoue pas la partie, n’est-ce pas, c’est impossible de rejouer la partie…
Elle finit son thé :
— Bien. Sur ce, je vais y aller. Ton train pour Paris est à quelle heure ?
— Seize heures trente-huit.
— C’est dommage de ne plus se voir, soupire Rosy en se levant. Tu ne trouves pas ? Fais-nous signe, le prochain coup.
— Promis.
Cécile allume une cigarette et regarde son amie traverser la salle du San Remo, pousser la porte à tambour puis s’engager avenue Pictet-de-Rochemont, son manteau sous le bras, de cette démarche dansante, légèrement désaxée, légèrement apprêtée, frôlant le déséquilibre, parfois la chute, qu’elle affichait déjà à Pérel-Bollens et dans les allées du club de natation qu’elles fréquentaient presque toutes. Elle s’était fabriqué cette façon personnelle de se déplacer en vue, selon Véra Vernier, de faire la maligne, en vue, selon Rosy elle-même, de marquer durablement les esprits et accessoirement de capter l’attention, captiver l’imagination d’hommes éventuels.
Cécile commande au garçon un deuxième Alka-Seltzer. Elle consulte sa montre, puis l’horloge murale. Dans trois quarts d’heure elle sera à bord de son train « pour Paris ».

Elle lui a donné le numéro de la voiture, mais non, il n’est pas là pour l’accueillir. Sur le quai, elle marche le long des wagons rouges parmi les autres voyageurs, à bonne distance d’un groupe de jeunes gens portant des skis et d’énormes sacs à dos (auxquels est fixé du matériel d’alpinisme, piolets, cordes, chaussures à crampons), et se suivant en colonne, telles ces industrieuses fourmis qui convoient des charges bien trop lourdes et volumineuses pour elles. Tout à l’heure, dans leur compartiment, à l’approche de la gare, ils ont entonné ensemble, en allemand, ce que l’un d’entre eux a nommé un chant d’arrivée, dont les accents agressifs, guerriers, presque, ont glacé le sang de Cécile. Tout cela n’est pas si loin…
Au bout du quai, toujours personne. Il a du retard, pour changer. Peut-être un ennui d’auto. Elle ferme le col de sa parka ; il fait plus humide et plus froid qu’en Suisse romande, cinq ou six degrés de différence. Les voyageurs se dispersent, des couples s’enlacent, le groupe d’alpinistes a déjà disparu et sa voisine de train va à la rencontre d’un homme tenant une pancarte HÉLÉNA au-dessus de sa tête : bientôt Cécile se retrouve seule sous le halo blanc des réverbères.

La voyant s’approcher du comptoir, la serveuse – ses cheveux, bizarrement pour une femme, sont coupés en brosse – lève la main :
— Je préfère vous prévenir tout de suite, madame, le service se termine dans vingt minutes. Et je viens de nettoyer ma machine, c’est fini, je ne fais plus de chaud.
— Dans ce cas je vais prendre un verre d’eau froide.
— De Valser ?
— Oui, si vous voulez.
Cécile guette son arrivée à travers la vitre, mais celle-ci, du fait de l’obscurité au-dehors, réfléchit l’intérieur de la pièce : le mur en pierres apparentes, les publicités pour les alcools, les tables en Formica. Son arrivée… Que faire s’il ne vient pas, la laisser ici, au fond des Alpes suisses, unique cliente de ce buffet de gare quasiment fermé ? Il ne lui a donné – comme d’habitude – aucun numéro de téléphone, aucun lieu précis où, le cas échéant, le rejoindre. Lui reviennent en mémoire de tels moments de doute dans certaines des villes étrangères où il leur est arrivé de se fixer rendez-vous : Madrid, Londres… Elle sort de son bagage l’hebdomadaire L’Écho illustré qu’elle a acheté à Genève, et le feuillette.
— Tu es là depuis longtemps ?
Cécile tressaille, se tourne :
— Franck…
Ils s’embrassent, se serrent l’un contre l’autre.
— Je ne t’ai pas entendu venir. Franck le passe-muraille…
Il est désolé, sincèrement désolé de son retard, il était même en avance, tellement en avance que, pour tuer le temps jusqu’à l’heure du train, il a fait quelques pas dans le centre historique d’Ilanz dont Richard lui a recommandé les demeures baroques du XVIIe siècle, mais voilà, il s’est trop éloigné.
Il se tient devant elle, les joues mal rasées, si beau. Anorak, bonnet, bottines fourrées, blue-jean : elle a rarement l’occasion de le voir ainsi, en tenue décontractée, lui d’ordinaire en complet. Il prend le bagage de Cécile et ils se dirigent vers la gare routière où stationne un car postal, moteur allumé. Le chauffeur, après y avoir rangé deux valises et une luge, est en train de refermer la soute.
— C’est le dernier de la journée, dit Franck.
— Tu n’es pas en voiture ?
— Je n’en ai pas, ici.
— Et Richard, il n’en a pas non plus ?
— Tu sais, Richard et ses petites affaires personnelles…
— Et comment fait-on, sans voiture ? C’est isolé, non ?
— Un peu, oui. On ne peut pas aller plus loin, c’est un cul-de-sac. Mais tu verras, une fois calé là-haut, on n’a pas trop de raisons d’en bouger.
— Ou pas trop le choix, donc.

Dans le car, un couple occupe une banquette voisine de la leur. Le pinceau des phares soustrait à la nuit le ruban sinueux de la route, se faufile dans la profondeur des forêts de mélèzes, enrobe tout d’une éphémère pellicule jaune. Çà et là, à mesure que l’on gagne en altitude, les plaques de neige deviennent plus fréquentes et plus épaisses, le vide des précipices plus vertigineux.
Cela la remplit de joie, de se trouver aux côtés de Franck dans cet autocar. Depuis combien de temps n’ont-ils pas voyagé ensemble ? La dernière fois ce devait être l’année dernière, à Copenhague.
— Alors, demande-t-elle, que fais-tu de tes journées ? Balade, lecture ?…
— Je m’ennuie.
— Tu t’ennuies ! Allons bon.
— Sans toi.
— Comme tu y vas, Franck. Parle-moi plutôt de ton Richard et son ancien hôtel…
En réalité, explique-t-il, un ensemble hôtelier adossé à un centre thermal actuellement en faillite. Ce centre, Aqualis, créé autour d’une source d’eau chaude, a connu de belles heures au cours des années qui ont suivi son ouverture il y a dix ans, en 1950, avant de subir la concurrence de stations aux tarifs meilleur marché, plus traditionnelles, et surtout moins perdues, si bien que l’établissement a fermé ses portes après seulement neuf années d’activité. Il a accueilli des colonies de vacances et des classes de neige, mais là encore cette reconversion aura été de courte durée, à croire que l’endroit, déjà cruellement touché par une avalanche meurtrière, endeuillé ensuite par la mort accidentelle de deux ouvriers sur le chantier de construction, est frappé de malédiction. Plusieurs sociétés d’investissement ont manifesté leur intérêt, apportant dans leurs cartons des idées de nouvelle affectation, hôtel de luxe, maison de repos ; toutefois, rien n’est fait à ce jour.
Quand il a pris son poste, Richard a quitté l’appartement qu’il habitait au village pour un logement de fonction dans l’un des quatre immeubles composant l’ensemble. Fonction… La personne chargée de le recruter lui a parlé, simplement, de « veille » : veille sur les différents bâtiments, veille sur les allées et venues, veille sur les mouvements alentour.
— Veille active, précisa le recruteur. Et elle inclut le gardien.
— Comment ça ? s’étonna Richard.
— Il faut aussi veiller sur le gardien, et même, étant donné l’individu, le surveiller.
— Parce qu’il y a déjà un gardien ?…
— Vous, vous serez régisseur.
À la sortie d’un énième tunnel – avec son éclairage sépulcral dispensé par des lanternes suspendues à intervalles irréguliers, ses parois de roche brute le long desquelles ruissellent des eaux d’infiltration, celui-ci, plus encore que les précédents, présentait l’aspect d’une grotte –, ils passent devant un panneau publicitaire aux couleurs délavées où figurent, représentées en perspective, les installations du centre. Chapeautant l’image, ces mots : VALS – AQUALIS – THERMALBAD, suivis d’un slogan dont certaines lettres sont effacées : DAS WIEDERGEFUNDENE LEBEN. Dans les marges de l’affiche sont dessinées des gouttes d’eau géantes qui fusent en une gerbe symbolisant le dynamisme, la vitalité.
Le ciel, vaste, haut, dégagé, maintenant que les nuages se sont écartés, est troué par le disque phosphorescent de la lune, à l’arrondi légèrement mangé. Ses rayons, lorsqu’ils viennent frapper les versants enneigés, renvoient une clarté froide, métallique, irréelle. En contrebas, sur une rive du Valser Rhein, une bâtisse en pierre grise est le point de départ d’un entrelacement de câbles portés par de puissants pylônes, qui la relient à l’une des deux centrales hydroélectriques d’Ilanz.
La route, dont la pente devient très prononcée, enchaîne ses lacets dans un paysage à présent plus dur, par endroits dépourvu de végétation, complètement minéral. À chaque virage en épingle, que le chauffeur aborde sans ralentir, le buste couché sur son grand volant, penché du côté intérieur de la courbe comme pour faire corps avec la machine, ou contrepoids, Cécile a la sensation que le sol se dérobe, que le vide se creuse sous elle.
— Nous arrivons bientôt ?
— Oui, c’est tout près.
— À droite après le bout du monde…
Depuis Sankt Martin, ils n’ont pas traversé un village, vu une habitation, croisé un véhicule (sinon celui immobilisé – panne, accident ? – dans l’une des aires aménagées le long de l’accotement pour faciliter la circulation à double sens sur cette chaussée désormais trop étroite). Le couple de la banquette voisine a engagé une discussion qui a vite tourné à la dispute, puis au silence hostile. De temps en temps, un mot méchant s’échappe encore d’entre les lèvres de l’un, ultime projectile lancé au visage de l’autre.
— Petite mine, Cécile. Fatiguée ?
— Fatiguée. À la correspondance de Coire je me suis endormie dans la salle d’attente, le chef de gare a dû me secouer. Ce long trajet à travers tout le pays… et puis tu sais sur qui je suis tombée au San Remo ? Rosy Bell. Elle m’a épuisée. Je crois t’avoir déjà parlé de Rosy.
— Lycée Pérel-Bollens… Tu lui as dit que tu partais quelques jours au grand air ?
— Autant annoncer la nouvelle à tout le canton de Genève. »

Extraits
« Après que Cécile a quitté la pièce, Franck explique qu’un article intitulé «Nouvelles macabres de l’aiguille du Tour» relate la découverte, il y a deux semaines, d’un corps gisant au fond d’une crevasse, conservé quasiment intact par le glacier. On y fait le lien avec un accident survenu à cet endroit par le passé: sous réserve d’une confirmation par les archives de la gendarmerie de Chamonix, l’officier interrogé par le journaliste pense que c’est celui de l’un des deux alpinistes disparus sur le versant sud de l’aiguille du Tour il y a une dizaine d’années. Certaines fractures constatées laissent supposer que, avant de chuter dans la crevasse, l’homme a glissé le long de la pente sur une centaine de mètres. Mais pourquoi seul l’un des deux corps a été retrouvé? Et ces cartouches de 7,65 L pour pistolet automatique, dans une poche?
— Le sac à dos était ouvert, continue Franck, et tout autour il y avait des mousquetons, un réchaud, une gamelle, un emballage du Vieux Campeur, etc.
Papiers d’identité endommagés, en grande partie effacés. » p. 43

« Richard, à l’instar de beaucoup de personnes, de beaucoup de choses, doit se loger dans l’un de ces tiroirs de l’existence de Franck qui lui demeurent verrouillés. Elle a l’habitude, et lui aussi, Franck, a l’habitude, en vertu de l’accord muet qui, depuis tant d’années, clôture leurs territoires respectifs. Que connait-il de la vie de Cécile à Paris? De l’appartement du quartier de l’Opéra qu’elle partage avec Georges, son mari? De son amie Claire? De ses travaux de lectrice pour une maison d’édition de livres d’aventures? » p. 49

« Raymond Dardel considère son bol de gaspacho. Février 1951: six ans ont eu beau s’écouler, c’est chaque fois la même chose, le même sentiment de malaise, peut-être de honte, c’est comme si chaque fuis, lui, Raymond, n’y avait pas droit, Il ne peut s’empêcher de penser à ses camarades qui ne sont pas rentrés, ses camarades restés là-bas — au Struthof, pour ce qui est de Perrine, exécutée d’une balle dans la nuque le surlendemain de son admission; à Auschwitz, pour ce qui est d’Oleg Vetrov, mort de fatigue après que Dardel et lui y ont été transférés suite à l’évacuation du Struthof à l’été 1944 —, ou à ceux qui se sont évanouis sans laisser de traces: Lucien Ariston, probablement torturé puis pendu dans les sous-sols de la Direction générale de la sécurité du Reich à Berlin; la psychiatre Alexandra Brantov, un temps détenue à la prison de Fresnes, avant, sans doute, d’être oubliée au fond d’une geôle nazie, méconnaissable. Le même malaise, oui, devant son bol de gaspacho, comme si, à tous, il leur avait ôté la nourriture de la bouche. » p. 160

À propos de l’auteur

DANCOURT_thierry_©Hannah_Assouline.jpgThierry Dancourt © Photo Hannah Assouline

Thierry Dancourt vit et travaille à Paris. Il a notamment publié en 2008 à La Table Ronde Hôtel de Lausanne, couronné par le prix du Premier Roman et le prix Bertrand de Jouvenel de l’Académie française. (Source: Éditions de La Table Ronde)

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Hôtel Waldheim

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En deux mots:
Une carte postale énigmatique dans le courrier du jour va réveiller les souvenirs de Jeff Valdera. En accompagnait sa tante à l’hôtel Waldheim de Davos, l’adolescent de seize ne se doutait pas du rôle qu’il a joué alors dans la partie de chasse qui se déroulait la fin des années soixante-dix entre les Allemands fuyant la RDA et la Stasi.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les Grisons, nid d’espions

François Vallejo est en course pour le Goncourt avec un roman d’initiation qui se double d’un thriller se déroulant durant la Guerre froide. N’hésitez pas à monter dans le train rouge qui va jusqu’à Davos.

«Personne n’arriverait à croire qu’une survivance des moyens de communication les plus archaïques comme une carte postale puisse bouleverser un homme, moi, la vie d’un homme, la mienne; une carte postale.» Les premières lignes du nouveau roman de François Vallejo – que j’ai lu avec Un dangereux plaisir – nous en livrent d’emblée le programme. Le facteur vient d’apporter une carte postale représentant un hôtel à Davos et quelques lignes énigmatiques et anonymes qui doivent lui rappeler «queqchose». Une seconde carte reçue un peu plus tard va à peine être plus précise, mais déclencher chez son destinataire la machine à souvenirs: « Je laisse aller les images, ça ne s’arrête plus, qu’est-ce qui m’arrive? Un étranger non identifié a ce pouvoir, avec deux bouts de carton ringards, de déclencher chez moi une sorte d’enquête sur mes vacances de petit prétentieux minable de la fin des années soixante-dix. Et j’ai l’air d’y trouver mon plaisir. Des sensations auxquelles je ne pensais plus depuis longtemps m’agitent, alors qu’elles ont une valeur toute secondaire, l’ordinaire d’un adolescent en virée provisoire à l’étranger… »
Voilà Jeff à quinze ans dans le train de nuit qui va de Paris à Zurich en compagnie de sa tante Judith. Ensemble, ils se rendent à Davos respirer le bon air des Alpes suisses. Les deux jeunes Suissesses qui offrent à l’adolescent la vue de leur corps nu et son premier émoi amoureux suffiraient à son bonheur. Car pour le reste, hormis quelques impressions, le train rouge montant vers la station des Grisons, le plateau de viande séchée offert par l’hôtelier pour accueillir ses pensionnaires, il n’y a guère que quelques visages qui surgissent du néant. « Je fais le tour des visages de ce temps-là, à l’hôtel Waldheim, en premier le patron, Herr Meili, qui a pas mal compté pour ma tante, et aussi pour moi ; le personnel, oublié, sauf Rosa, sorte de gouvernante toujours en service, malgré son grand âge ; des ; des clients solitaires, des couples, des familles en vacances, tous installés dans la vie, à l’aise, de nationalités diverses (…) un noyau d’habitués, comme Mme Finke, le seul nom précis qui me revienne… »
Sauf que son mystérieux correspondant va finir par se dévoiler et lui permettre de se rafraîchir la mémoire. Frieda Steigl lui donne rendez-vous près de chez lui, à Sainte-Adresse, pour lui expliquer la raison de ses courriers et le mettre en face de ses responsabilités, car elle le croit coupable d’avoir aidé les espions de la Stasi et d’avoir provoqué un terrible drame. Car Frieda a pu remonter une partie de son histoire familiale grâce aux archives de la police politique de l’ex-RDA mise à disposition des personnes mentionnées ou de leurs descendants après la chute du mur. Si, sur les documents en sa possession, il se confirme que des espions étaient bien présents dans la station grisonne et que l’hôtel Waldheim servait bien de plaque tournante pour l’accueil de personnalités ayant pu franchir le rideau de fer et trouvé refuge à l’Ouest, Jeff n’aura du haut de sa jeunesse, de se candeur et de sa soif de découvertes n’été qu’un chien dans un jeu de quilles.
Pour lui, l’été à l’hôtel Waldheim se sont des jeux de go et d’échecs, des promenades en montagne, la découverte de l’œuvre de Thomas Mann, à commencer par La Montagne magique qui s’impose dans le lieu même où se situe le sanatorium décrit par l’auteur de Mort à Venise et Les Buddenbrook, ainsi que l’éveil de la sensualité. Il a bien observé et espionné, mais pour son propre compte plus que pour répondre à la demande de Herr Meili.
Mais Frieda Steigl ne l’entend pas de cette oreille et finira par mener son interlocuteur sur les lieux de son soi-disant forfait. C’est là que François Vallejo va lever le voile sur ce roman d’initiation qui éclaire une époque, celle de la Guerre froide.
Un roman prenant comme un bon thriller, une écriture précise et soucieuse de n’omettre aucun détail. Bref, une œuvre que le jury du Goncourt a bien raison de sélectionner pour son prestigieux prix littéraire.

Hôtel Waldheim
François Vallejo
Éditions Viviane Hamy
Roman
304 p., 19 €
EAN : 9782878589887
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en Suisse, à Davos ainsi qu’à Zurich. On y évoque aussi Berlin et l’ex République Démocratique allemande et la France et notamment Sainte-Adresse.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’entendre, j’étais très fort, à seize ans, pour tout effacer, et ça continue. Pourtant, à force de déblatérer sans réfléchir, j’ai commencé à lui prouver et à me prouver que je me suis fourré dans de drôles de situations. Si quelqu’un m’avait dit hier : tu t’es comporté comme le pire voyeur, pour surprendre un couple dans son lit, je ne l’aurais pas cru. C’est revenu tout seul, devant cette fille dans son fauteuil. Je sentais son souffle sur ma peau, incroyable ce qu’elle m’insuffle. Presque malgré moi, j’ai reconstitué la scène oubliée. Et d’autres. Elle va finir par me convaincre que je lui cache quelque chose. Que je me cache quelque chose ? Comme l’impression de rencontrer un inconnu qui s’appellerait Jeff Valdera. Et dans le genre inconnu, elle se pose là aussi, avec ses questions insistantes…
Lors de ses séjours avec sa tante à Davos, à l’hôtel Waldheim, l’adolescent Jeff Valdera n’aurait-il été qu’un pion sur un échiquier où s’affrontaient l’Est et l’Ouest au temps de la guerre froide?
Inventer sa mémoire ou inventer sa vie? C’est la question à laquelle tente de répondre François Vallejo avec Hôtel Waldheim, son roman le plus intime. Mais n’est-ce pas cette même quête qui traverse son œuvre depuis vingt ans, que ce soit dans Madame Angeloso (prix France Télévisions), Ouest (prix du Livre Inter) ou encore Un dangereux plaisir?

Ce livre a été sélectionné par France Culture parmi les romans de la Rentrée littéraire 2018: « Tous ceux qui aiment les romans à tiroirs, l’espionnage, l’univers de Thomas Mann, les montagnes là-haut des sanatoriums de Davos, les histoires de transfuges de la RDA… C’est un très bon livre. » Sandrine Treiner

Les critiques
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François Vallejo vous présente son ouvrage Hôtel Waldheim © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Personne n’arriverait à croire qu’une survivance des moyens de communication les plus archaïques comme une carte postale puisse bouleverser un homme, moi, la vie d’un homme, la mienne ; une carte postale.
Inhabituelle dans mon courrier. Je tombe dessus ce matin. Tout de suite frappé par ses particularités, pour ne pas dire ses anomalies : un modèle ancien, aux couleurs défraîchies, la partie réservée à la correspondance d’un blanc jaunissant. J’ai pensé : une de ces histoires où une lettre égarée parvient à une adresse donnée, parfois en l’absence de son destinataire disparu pour cause de déménagement ou de décès, après vingt ou trente ans d’errance.
Ce n’est pas le cas, le nom de Jeff Valdera, le mien, précède mon adresse actuelle, d’ailleurs récente. Le timbre, d’un rouge vif, porte la mention de l’année en cours, le tampon, noir, net et frais, indique la date du 1er février dernier. Nous sommes le 3.
Je cherche une trace du signataire : nouvelle anomalie, il n’apparaît pas à la place usuelle, sous le message, pas plus ailleurs, introuvable. Le message, parlons-en, est-ce un message ? Réduit à une brève question, inscrite en travers, dans une langue à la fois familière et fautive : « Ça vous rappel queqchose ? »
La personne se croit-elle suffisamment reconnaissable pour se dispenser de signer ? Cette graphie ronde et soignée ne m’évoque aucun proche, ce français approximatif non plus. Le vouvoiement impose une certaine distance.
La provenance de l’envoi me fournit une première indication : le timbre porte la mention Helvetia, le tampon précise le lieu d’expédition, Zurich, Suisse. Anomalie supplémentaire, la face illustrée, divisée en quatre vues égales séparées par deux lignes blanches, l’une verticale, l’autre horizontale, ne figure pas, comme on s’y attendrait, un monument ou un paysage zurichois.
Non seulement un expéditeur anonyme m’adresse aujourd’hui une carte vieille de plusieurs années ou dizaines d’années, mais il m’envoie de Zurich des images d’une autre ville du pays, distante de cent ou deux cents kilomètres, Davos, que, je ne peux pas le nier, j’ai reconnue instantanément.
Mon trouble vient autant de l’impression de familiarité immédiate que m’ont procurée ces quatre photos que du décalage temporel et de l’écart spatial opérés sournoisement par mon interlocuteur.
« Ça vous rappel queqchose ? » Oui, cela me rappelle vraiment quelque chose. J’ai fait plusieurs séjours, dans mon adolescence, en hiver puis en été, dans la petite ville suisse de Davos, canton des Grisons. Des paysages montagneux et enneigés occupent en arrière-plan les deux vues supérieures de la carte, tandis que les deux vues inférieures montrent l’intérieur et l’extérieur de l’hôtel où je séjournais habituellement ; la salle de restaurant à gauche ; à droite, l’enfilade des chambres en façade, avec leurs balcons de bois.
Je devine, sur la ligne de fuite formée par le toit plat, la première lettre de l’enseigne, un W, les autres se perdant dans la perspective. Le nom de l’hôtel Waldheim me revient pourtant aussitôt et sans effort. J’en trouve confirmation de l’autre côté de la carte, où ce nom, je le remarque seulement maintenant, est imprimé au-dessus de la question manuscrite, comme si la réponse la précédait : « Ça vous rappel queqchose ? » Hôtel Waldheim, 7260 Davos Dorf. J’y suis de nouveau.
Je tourne et retourne le carton, une carte promotionnelle à la disposition des touristes, à la réception de l’hôtel, que j’ai dû moi-même expédier à plusieurs correspondants, à la fin des années 1970, d’où mon sentiment brutal de déjà-vu et le bouleversement qui a suivi.
L’auteur de la carte n’a donc pas pour but de me donner de ses nouvelles ni de me faire part de son passage récent dans cet hôtel, selon les conventions datées de ce type de correspondance, mais de me signaler qu’il me connaît, possède des renseignements sur moi et, en particulier, sur une période éloignée de ma vie. Du mal à imaginer que mon adolescence présente le moindre intérêt pour un étranger.
Un étranger, oui, pas seulement au sens d’une personne que je connais mal ou pas du tout, plutôt quelqu’un de nationalité étrangère, maîtrisant mal le français écrit, confondant un nom et un verbe, rappel, rappelle, ne manquant pas, pourtant, d’une pratique relativement spontanée de l’oral, comme le révèlent le « ça » du début de la phrase et le « queqchose » relâché et presque phonétique de la fin. Je pencherais pour un représentant de la Suisse alémanique, plus à l’aise avec les parlers germaniques de la Confédération helvétique, mais apte à la conversation francophone. Quelqu’un que j’aurais croisé, dans cet hôtel des Grisons, vers quinze ou seize ans, pensant à moi des décennies plus tard ? Comme une petite amoureuse suisse ?
Sincèrement, je n’y crois pas, si je pense aux conditions de mes séjours, à l’invitation de ma tante Judith, célibataire endurcie, comme on disait alors, et qui aimait se faire accompagner de son jeune neveu qu’elle n’hésitait pas, quand l’occasion se présentait, à faire passer pour son fils, afin d’acquérir provisoirement le statut de mère de famille auquel elle regrettait de ne pas avoir eu accès.
Je fais le tour des visages de ce temps-là, à l’hôtel Waldheim, en premier le patron, Herr Meili, qui a pas mal compté pour ma tante, et aussi pour moi ; le personnel, oublié, sauf Rosa, sorte de gouvernante toujours en service, malgré son grand âge ; des clients solitaires, des couples, des familles en vacances, tous installés dans la vie, à l’aise, de nationalités diverses, quelques-uns surnagent (des marches partagées en montagne, des conversations en passant, des parties d’échecs ou de go, le soir) ; un noyau d’habitués, comme Mme Finkel, le seul nom précis qui me revienne… Les plus âgés, comme elle, sont morts depuis longtemps, les autres sont vieillissants ou carrément vieux. Le plus jeune de tous, hormis quelques petits enfants insignifiants, selon mon point de vue de l’époque, c’était moi. Aucune trace d’amoureuse dans les parages, même en élargissant le cercle aux rencontres extérieures à l’hôtel. Chercher ailleurs. Je n’y arrive pas.
Si cet expéditeur anonyme a le projet de me déstabiliser, c’est réussi. Je ne me détache plus de son unique question : « Ça vous rappel queqchose ? » « Queqchose ? » On dirait, et de plus en plus. »

Extraits
« La vieille Rosa, femme à tout faire de l’hôtel, sorte de gouvernante septuagénaire, veillait au service à table, avec des faiblesses que son âge accentuait : je l’ai vue plusieurs fois s’emmêler les pinceaux et faire voler un plat entre deux rangées, s’aplatissant elle-même sur une table, au risque de se fracturer un membre ou, à son âge, le col du fémur. Le reste du temps, elle chantonnait d’un air absent, en déposant, souvent avec maladresse, sa vue ayant baissé, les assiettes blanches devant chacun. Elle avait plutôt pour moi un potentiel comique : j’attendais sa chanson en arrière-fond et espérais son plongeon, au moins l’esquisse d’un déséquilibre, suivi du rattrapage in extremis d’une langue de bœuf à la sauce tomate, dont quelques giclures s’échapperaient. Ces gaffes répétées étaient admises de tous, elle bénéficiait de la bienveillance sans limite de Herr Meili, dont j’avais appris qu’elle avait été la nourrice. »

« Ma tante Judith ne me comprenait plus, première année que je me comportais mal en sa présence, alors que ce qu’elle aimait par-dessus tout en Suisse, depuis une quinzaine d’années, et dans l’hôtel Waldheim depuis deux ans, c’était la distinction compassée des populations rencontrées. Un de ses plaisirs était de constater que nous étions les deux seuls Français au milieu de clients de nationalités diverses, principalement Suisses, Allemands de RFA, Autrichiens, dans une moindre mesure Britanniques et Italiens. Elle se hissait, pensait-elle, plus facilement à la hauteur d’étrangers que de Français qui l’auraient identifiée à travers des codes nationaux plus familiers, se disait banquière, si une conversation l’entraînait sur le terrain professionnel, s’attribuant des responsabilités dans une grande banque dont elle n’était qu’une employée administrative. Se dire banquière en Suisse, je me disais qu’elle ne reculait devant rien. Elle avait ses rêves, que ce pays lui permettait d’accomplir, ou d’en avoir l’illusion. L’amabilité locale, renforcée par les limites linguistiques (elle ne connaissait de l’allemand que ses formules de politesse), ne l’obligeait pas à fournir le détail de ses fonctions. Elle se faisait aussi et souvent passer pour veuve, mieux que vieille fille dans son esprit, et mère (surtout pas célibataire, la honte dans ce milieu) de ce grand Jeff qui l’accompagnait. Comme nous ne portions pas le même nom, elle me recommandait, si on me le demandait, de ne fournir que mon prénom. »

« Une autre figure de l’hôtel a rendu mon séjour moins pesant. Pas croisée les trois premiers jours. Elle se tenait renfermée de plus en plus dans sa chambre, selon Herr Meili. Devant mon insistance, il l’a prévenue de notre arrivée, elle a fini par se montrer. Une dame âgée, vivant l’année entière à l’hôtel, sans être richissime, comme elle l’avouait elle-même, bénéficiant, comme je l’avais compris, d’un tarif privilégié depuis une quarantaine d’années, Mme Finkel ou plutôt, comme tous l’appelaient, Frau Finkel, d’origine allemande, hébergée à l’origine par les parents Meili.
Une quarantaine d’années par rapport aux années soixante-dix, cela signifiait la période de l’avant-guerre, la fuite devant le nazisme au pouvoir, plutôt excitant pour moi. Elle esquivait généralement mes questions sur le sujet, ne tenait pas à être identifiée comme une juive pourchassée et rescapée, un fond de secret à préserver, de vieilles histoires sans intérêt, selon elle, encore moins pour un garçon de quinze ou seize ans comme moi. Elle avait deux passions concurrentes, l’actualité immédiate qu’elle observait dans sa chambre grâce à un poste de télévision que lui avait fait installer Herr Meili et qu’elle regardait une bonne partie de la journée, et la littérature, en particulier celle de son compatriote Thomas Mann. »

« Je laisse aller les images, ça ne s’arrête plus, qu’est-ce qui m’arrive? Un étranger non identifié a ce pouvoir, avec deux bouts de carton ringards, de déclencher chez moi une sorte d’enquête sur mes vacances de petit prétentieux minable de la fin des années soixante-dix. Et j’ai l’air d’y trouver mon plaisir. Des sensations auxquelles je ne pensais plus depuis longtemps m’agitent, alors qu’elles ont une valeur toute secondaire, l’ordinaire d’un adolescent en virée provisoire à l’étranger… »

À propos de l’auteur
François Vallejo sait de mieux en mieux d’où il vient et cherche de moins en moins à savoir où il va. Géographiquement, et, comme son nom l’indique, il est à la croisée de voyageurs du sud et de stationnaires de l’ouest.
La seule voie qu’il persiste à suivre est celle du roman, et c’est pour lui un chemin de traverse. Il a exploré une dizaine d’itinéraires singuliers, depuis Vacarme dans la salle de bal, en 1998. Madame Angeloso et Groom ont constitué quelques étapes, suivies d’un Voyage des grands hommes qui l’a emmené vers l’Italie du XVIIIe siècle, avant de retrouver l’Ouest du XIXe en 2006, puis le XXe avec les Sœurs Brelan. Ces déviations historiques l’ont aidé à trouver sa voie dans le XXIe siècle, dont il a essayé d’éclairer quelques Métamorphoses en 2012. Il les pousse plus loin avec Fleur et sang, en 2014, où deux époques s’entrecroisent, deux histoires se confrontent, des hommes et des femmes s’entrelacent à travers le temps. Il considère que, sur ces routes secrètes de la vie et des romans qu’il découvre comme elles viennent, le plaisir d’aller dépasse le bonheur d’arriver. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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