Le sel de tous les oublis

KHADRA_le-sel-de-tous-les-oublis  RL2020

En deux mots:
Dalal fait sa valise et quitte son mari. Se retrouvant seul, Adem décide d’abandonner son village et son métier d’instituteur pour prendre la route, noyer sa honte et son chagrin. Au fil de ses rencontres, il va tenter de se reconstruire dans cette Algérie de 1963.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les errances de l’instituteur

Yasmina Khadra nous offre avec Le sel de tous les oublis une version algérienne de Sur la route en mettant en scène un instituteur quitté par sa femme et qui décide de fuir son village et son métier d’instituteur.

Quand Adem Naït Gacem rentre chez lui et découvre la valise préparée par sa Dalal, son épouse, il comprend que sa vie est en train de basculer. Elle en aime un autre et part le rejoindre. Le choc est rude pour l’instituteur qui ne s’imagine pas pouvoir continuer à vivre dans ce village dans l’arrière-pays de Blida. À son tour, il rassemble quelques affaires et s’en va, sans but précis, sans projet, triste et honteux. Ce faisant, il fait pourtant preuve de courage. Car nous sommes en mai 1963, dans une Algérie qui n’a pas fini de panser les plaies de la Guerre et où sévit encore une discrimination forte vis à vis de la femme. À cette époque, la grande majorité des hommes ne comprend d’ailleurs pas sa position, à l’image du charretier qui accepte de le transporter et pour lequel sa décision est totalement incompréhensible.
Adem va alors tomber de Charybde en Scylla, ne trouvant aucun réconfort auprès de ceux qui vont croiser sa route, même ceux qui lui tendent ostensiblement la main.
Le garçon de café de Blida aimerait le remettre dans le droit chemin en lui inculquant une philosophie de la vie plus optimiste, mais pour toute réponse il trouvera une misanthropie croissante et un besoin de solitude. Alors il poursuit sa route vers un endroit où il n’aura «pas besoin de sourire lorsqu’il n’en a pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui l’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes.» Il est perdu, malheureux et veut être oublié. Sans doute parce qu’il s’oublie lui-même.
Tout au long de ses pérégrinations, il va se trouver confronté à quelques archétypes de la société de l’époque, ce qui lui permet de dresser un portrait saisissant de l’Algérie postindépendance. Un épicier, le directeur de centre psychiatrique dans lequel il finit par atterrir et avec lequel il parle littérature, un militaire, Mika, un nain qui se cache pour le plus être à nouveau rejeté, et qui va devenir son ange gardien, un couple de fermiers, Mekki et Hadda pour lesquels il va accepter de rédiger un courrier à l’attention de Ben Bella parce qu’ils sont menacés d’expulsion par un commissaire politique, Ramdane Barra, qui veut les expulser et leur prendre leur terre, sans oublier Slim et Arezki, qui lui rappellent Lennie et George, les personnages de Des souris et des hommes et John Steinbeck.
Les souvenirs de lecture sont d’ailleurs pour l’instituteur un moyen de rester debout, de tenir. En convoquant tour à tour Frantz Fanon, Mohammed Dib, Sennac, Pouchkine, Moufdi Zakaria, ou encore le Gogol des Âmes mortes, il nous présente des personnages qui comme lui et ses interlocuteurs sont tous habités de fantômes, meurtris par une Guerre qui n’a pas fini de cicatriser ses plaies – «Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes» – par un amour qui s’est enfui, par une administration qui entend les écraser.
Et c’est alors qu’il touche le fond que l’espoir renaît: «Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde.»

Le sel de tous les oublis
Yasmina Khadra
Éditions Julliard
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782260054535
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Algérie, principalement à Blida et dans la région limitrophe.

Quand?
L’action se situe en mai 1963 et les mois qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’une femme claque la porte et s’en va, elle emporte le monde avec elle. Adem Naït-Gacem l’apprend à ses dépens. Ne supportant pas le vide laissé par le départ de son épouse, l’instituteur abandonne ses élèves et, tel un don Quichotte des temps modernes, livré aux vents contraires de l’errance, quitte tout pour partir sur les chemins. Des rencontres providentielles jalonnent sa route : nain en quête d’affection, musicien aveugle au chant prophétique, vieux briscards, galériens convalescents et simples d’esprit le renvoient constamment aux rédemptions en lesquelles il refuse de croire. Jusqu’au jour où il est rattrapé par ses vieux démons.
À travers les pérégrinations d’un antihéros mélancolique, flanqué d’une galerie de personnages hors du commun, Yasmina Khadra nous offre une méditation sur la possession et la rupture, le déni et la méprise, et sur la place qu’occupent les femmes dans les mentalités obtuses.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Point Afrique (Benaouda Lebdai)
Maze (Benjamin Mazaleyrat)
Forbes (Sabah Kemel Kaddouri – entretien avec l’auteur)
La Croix (Loup Besmond de Senneville)
El Watan 
Destimed (Jean-Rémi Barland)


Yasmina Khadra présente Le Sel de tous les oublis © Production Robert Laffont

INCIPIT (Les premiers chapitres du livre)
« — Voilà toute l’histoire.
Elle se tut.
Comme un vent qui s’arrête subitement de souffler dans les arbres.
Mais Adem Naït-Gacem continuait d’entendre la voix de sa femme qui cognait sourdement à ses tempes, tel un pendule contre un rempart. Pourtant, tout venait de s’évanouir autour d’eux : le jappement des chiens, la brise empêtrée dans les plis du rideau, le crissement d’une charrette en train de s’éloigner.
Puis le silence.
Le terrible silence qui s’abat lorsque l’on réalise l’ampleur des dégâts.
Pendant longtemps, Adem demeura assommé. Le souffle coupé. Le cœur dans une tenaille. Il avait écouté Dalal du début à la fin. Sans l’interrompre une seule fois. Qu’en avait-il retenu ? Quelques bribes qui déflagraient en lui, lointaines et confuses, deux ou trois mots insoutenables que son esprit rejetait comme des corps étrangers.
Il se prit la tête à deux mains, ne sachant quoi faire d’autre. C’était sans doute le déballage auquel il s’attendait le moins. Comment croire à un aveu qui l’excluait et le concernait à la fois ?
Les larmes ruisselaient sur les joues de la femme, s’égouttaient de son menton, suintaient en taches grisâtres sur son corsage. Dalal ne les essuya pas. Elle était déjà ailleurs, les yeux rivés à la valise en carton qui confirmait le désastre.
— Que me sors-tu là, Dalal ?
— Je suis désolée.
D’un coup, Adem constata qu’il n’y avait plus rien à sauver. Son bras s’emporta de lui-même et sa main s’abattit si fort que Dalal manqua de tomber à la renverse.
Le visage projeté en arrière, un filament de sang sur la lèvre, Dalal refit face à son mari, les yeux obstinément fixés sur la valise.
Adem considéra sa paume meurtrie, étonné par la portée de son geste. Il n’avait jamais levé la main sur une femme, avant.
— Ça n’a pas de sens.
— Je sais, soupira-t-elle.
— Non, tu ne sais pas. Tu ne peux pas savoir, autrement nous n’en serions pas là.
Il essaya de lui prendre les poignets, comme il le faisait parfois pour la rassurer ou la calmer. Elle se recula.
— Est-ce que j’ai commis une faute envers toi ?
— Ce n’est pas ça.
— Alors, quoi ?
Le cri la transperça de part en part. Elle rentra le cou, redoutant une autre gifle.
— Je suis ton époux. J’ai le droit de savoir.
En vérité, Adem ne tenait pas à savoir quoi que ce soit. Cela ne ferait qu’enfieller les choses. Le miroir venait de se briser. Aucun argument ne minimiserait le drame. Certaines blessures atteignent la plénitude du malheur dès lors que l’on cherche à comprendre pourquoi ce qui a importé plus que tout au monde doit cesser de compter.
— Explique-toi… Explique-moi.
Qu’attendait-il de plus ? Dalal avait dit ce qu’elle avait à dire. Il n’y avait rien à ajouter, rien à rectifier. C’était lui qui refusait de se résoudre au fait accompli. Ses accès de colère n’étaient que de pitoyables sursauts d’orgueil.
— Que s’est-il passé ? Pourquoi maintenant ?
Ce fut tout ce qu’il lui vint à l’esprit pour sauver la face : des questions misérables, tellement tristes et stupides qu’aucune réponse ne pourrait les soulager de leur frustration.
Rien, dans leur vie à deux, lui semblait-il, ne laissait prévoir une telle issue.
De retour de son travail, Adem avait trouvé une valise à côté d’un petit sac à main dans le vestibule. Le soir était tombé ; on n’avait pas allumé dans le couloir ni dans la cuisine. La porte de la chambre à coucher était grande ouverte sur Dalal assise sur le rebord du lit.
À la pâleur de son épouse, Adem avait pensé que quelque chose était arrivé à sa belle-mère, clouée au lit depuis une décennie des suites d’un accident vasculaire cérébral. Il se trompait.
— C’est ridicule, voyons. Tu es une femme mariée, responsable, adulte. Tu ne peux pas te permettre des écarts de conduite de cette nature.
Dalal joignit les mains entre les cuisses, les épaules contractées. Adem avait envie de la gifler encore et encore, de la cogner jusqu’à en avoir le poing en bouillie, de renverser le matelas sur lequel elle était assise, d’arracher les tentures, de mettre le feu à la maison… Il avait surtout envie que sa femme prenne conscience du chaos qu’elle s’apprêtait à provoquer.
— Je suis navrée. Sincèrement.
— Mais enfin, regarde-toi. Tu as complètement perdu la tête.
— L’avais-je jamais eue ?
Le bras d’Adem se leva de nouveau. Cette fois, Dalal ne chercha pas à se protéger, la joue exposée à toutes les foudres du ciel.
— Tu me poignardes dans le dos depuis combien de temps ?
— …
— Tu as couché avec lui ?
— Non…
— Non ?
— Une seule fois, il a essayé de m’embrasser. Je lui ai dit que je n’étais pas prête.
— Et tu veux m’attendrir avec ça ?
— C’est la vérité.
— Et quelle est la mienne ? Qu’ai-je été pour toi pendant toutes ces années ?
— Ça n’a rien à voir avec toi.
— Dans ce cas, où est le problème ?
— Je l’ignore. Il est des choses qui arrivent et qui nous dépassent.
Elle hissa enfin les yeux sur son mari ; des yeux immenses qui faisaient rêver Adem naguère et qui lui paraissaient désormais aussi insondables que l’abîme.
— Tu ne peux pas savoir combien je regrette le mal que je te fais.
— Tu n’es pas obligée.
— C’est plus fort que moi, confessa-t-elle, la voix ravagée de trémolos. J’ai essayé, je le jure. J’ai essayé de ne plus le revoir. Je me promettais, chaque fois que je rentrais à la maison, de laisser cette histoire dehors. Et au matin, je me surprenais à courir le rejoindre.
Le coup de grâce. Adem était anéanti. Tout lui parut dérisoire : les larmes de sa femme, les serments, les sacrilèges, les trahisons, les mots, les cris…
— Est-ce que je le connais ?
Elle fit non de la tête. Imperceptiblement.
— Il est du village ?
— Non.
— Il s’appelle comment ?
— Quelle importance ?
— C’est important pour moi.
— Ça changerait quoi ?
— Parce que tu trouves que rien ne va changer ? Tu me balances ton vomi à la figure, sans préavis, et tu crois que demain sera pareil aux jours d’avant ? Tu me prends pour qui ? Pour une branche qu’on écarte pour poursuivre son chemin comme si de rien n’était ? Je suis de chair et de sang. Tu n’as pas le droit de me faire ça. Je suis ton mari. Et tu es mon épouse. Il y a un contrat moral auquel on ne déroge pas, des limites que nous ne sommes pas autorisés à franchir. Reprends-toi, bon sang. Dis-moi que tu me fais marcher, que tu ne penses pas un mot de ce que tu racontes.
— Je suis navrée.
Elle attendit la réaction de son mari. N’importe laquelle. Inébranlable et stoïque.
Adem ne voyait pas ce qu’il était possible de réparer. Il est des turpitudes que l’on ne soupçonne pas, des faillites que l’on ne surmonte pas, des prières aussi atroces que les peines perdues. Sa femme avait décidé de le quitter, aucun recours ne semblait en mesure de l’en dissuader. Tout venait de se figer dans la chambre : l’air, la colère, la souffrance, l’indignation. N’en subsistait, en guise de déni, que l’hébétude grandissante en train de le démailler fibre par fibre.
L’ampoule au-dessus d’eux se mit à clignoter avant de griller. Il fit noir dans la maison, noir dans les cœurs, noir dans les pensées. Adem ne percevait que son souffle en train de s’appauvrir tandis que l’obscurité s’alliait au silence pour faire diversion.
Puis Dalal se leva tel un esprit frappeur, empoigna la valise et le sac à main dans le vestibule et sortit de la vie de son mari.
Adem chercha un sens à son malheur, ne lui en trouva aucun. Il resta longtemps effondré, la tête entre les mains, à espérer que Dalal se ressaisisse et lui revienne. Un moment, il avait pensé courir la rattraper, mais il avait craint de se couvrir de ridicule. Le dernier autocar pour Blida était parti depuis des heures et aucun train n’était prévu à la gare.
La porte de la maison demeura ouverte sur la nuit. Adem n’eut ni le courage ni la force de la refermer.
Lorsque l’évidence vous met au pied du mur et que l’on s’évertue à chercher dans l’indignation de quoi se voiler la face, on ne se pose pas les bonnes questions, on triche avec soi-même.
Adem se traîna jusqu’à la cuisine plongée dans le noir. Il n’alluma pas. Peut-être s’estimait-il moins exposé dans l’hypothétique refuge que lui concédait l’obscurité. À tâtons, il finit par mettre la main sur une bouteille de vin.
Après avoir bu sa peine jusqu’à plus soif et râlé sans parvenir à expurger la moindre des toxines qui ravageaient son être, il se mit à arpenter le couloir et les pièces.
Ensuite, il s’écroula quelque part et, ivre de l’ensemble des misères de la terre, il pleura toutes les larmes de son corps.
Sa sœur aînée, qui habitait à l’autre bout du village et qui passait le voir par hasard après avoir fait son marché dans le quartier, le trouva couché sur le lit, chaussures aux pieds, un oreiller sur la figure.
Elle posa son panier par terre, jeta un coup d’œil aux alentours, remarqua que les étagères de l’armoire étaient presque vides.
— Elle l’a finalement fait, soupira-t-elle.
— Tu étais au courant ?
— Mon fils les avait vus derrière la gare, il y a quelques jours.
Adem se découvrit. D’un geste hargneux. Le masque froissé qui lui servait de visage ressemblait à un morceau de ruine.
— Et tu ne m’as rien dit.
— Je pensais pouvoir la raisonner.
— La raisonner ?
— Je l’avais mise en garde. Elle m’a dit que ça n’avait rien de sérieux, que c’était juste un ami d’enfance qu’elle avait connu du temps où sa mère travaillait chez les Gautier. Elle m’a juré de ne plus le revoir.
— Sauf qu’elle l’a revu.
La sœur s’assit lourdement sur le banc près du lit, en se triturant les doigts de gêne. Sa main tenta d’atteindre l’épaule de son frère ; Adem l’esquiva. Il ne supportait pas qu’on le touche. Il avait l’impression d’être une fracture ouverte.
— Ce n’est qu’une femme, Adem. Une de perdue, dix n’attendent qu’un signe de toi pour la remplacer, dit-elle pour tenter de le réconforter.
— Elle m’a fait mal.
— Ce sont les choses de la vie. Tu dois faire avec.
— Pourquoi moi ?
— Pourquoi veux-tu que ça n’arrive qu’aux autres ?
— Qu’ai-je à voir avec les autres, bon sang de bon Dieu ?
La sœur émit un hoquet dédaigneux.
Elle décréta, sentencieuse :
— Dieu n’est disponible que pour les morts, Adem… Quant aux vivants, ils n’ont qu’à se démerder.
Elle reprit la main de son frère. Adem la lui céda ; il n’eut pas la force de résister.
— Je me sens si sale, gémit-il.
— Ce n’est pas la fin du monde. La vie continue. Tâche de te ressaisir si tu ne tiens pas à ce que les mauvaises langues se délient.
Adem ramena l’oreiller sur son visage. Il ne voulait plus rien entendre. Chaque mot de sa sœur lui portait l’estocade. Ce qu’elle lui disait, il se l’était répété cent fois. Et cent fois, il n’y avait pas survécu.
— Je vais te faire à manger.
Elle lui caressa le bras, d’une main où la tendresse s’entachait de pitié.
— Conduis-toi en homme.
Elle se retira dans la cuisine, ne trouva pas grand-chose dans le frigo et dut se rabattre sur son panier.
Elle prépara de la soupe qu’elle porta à son frère.
— Je passerai te voir, ce soir. J’aimerais retrouver mon frère, et non son ombre. Un dernier conseil : ne cherche pas à noyer ton chagrin dans le vin. Tu coulerais avec.
Adem écrasa l’oreiller contre son visage, comme pour étouffer un cri.
— Je lui ai toujours été fidèle.
La sœur accusa un haut-le-corps. Elle se tourna violemment vers son frère, horrifiée par ce qu’elle venait d’entendre. Sa voix roula dans sa gorge comme une pelote d’épines :
— C’est la fidélité qui empêche les chiens d’être autre chose que des chiens. Fais montre d’un minimum de retenue, s’il te plaît. Un homme qui pleure une garce ne mérite pas d’être mieux traité qu’elle.
Sur ce, elle lui jeta un dernier regard, chargé cette fois de mépris, et sortit dans la rue, son panier au bras.
Adem sursauta lorsque la porte extérieure claqua. Aussitôt, toutes les misères de la terre redéployèrent leur siège autour de sa solitude.

2.
Adem ne retourna pas à l’école où il enseignait le calcul aux élèves du CP, et les leçons de choses aux CE1.
Les premiers jours, il montait la garde devant la fenêtre de sa chambre – le matin, à guetter le retour improbable de sa femme ; l’après-midi, à regarder défiler les heures comme passent leur chemin les dieux qui se fichent éperdument du malheur des hommes. Les jours suivants, il resta au lit à fixer le plafond et à attendre la nuit pour se rabattre sur l’unique bar du village. Il s’installait dans un coin en tournant le dos au comptoir, descendait ses bières les unes après les autres puis, le zinc se saturant de bruit et de fumée, il partait raser les murs. Lorsque, par endroits, des chiens lui barraient la route, il s’emparait de ce qui lui tombait entre les mains pour les tenir à distance.
En rentrant chez lui, il retrouvait sa maison dans l’état où Dalal l’avait laissée car sa sœur n’était plus revenue lui rendre visite comme promis.
Le huitième jour, le directeur de l’école le surprit dans le jardin potager en train de brûler ses photos de famille et d’autres objets qui lui rappelaient trop de souvenirs. Le directeur était un monsieur d’un certain âge, impeccable dans son costume trois pièces, la chaîne de la montre de gousset en exergue sur le gilet, le fez élégamment incliné sur la tempe avec le chiqué d’un effendi.
— Je croyais que tu étais souffrant, monsieur Naït-Gacem, dit-il en déplorant les bouteilles de vin vides qui traînaient çà et là.
— C’n’est pas faux.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Ce qui a cessé de marcher.
En caleçon long et en tricot de peau maculé de taches brunâtres, les yeux cernés et la barbe mauvaise, Adem se mit à piétiner les pousses qui commençaient à s’enhardir au soleil.
— C’étaient des fèves. Avant, je cultivais de la menthe et de la laitue.
— Tu es sûr que ça va ?
Adem rejeta la tête en arrière dans un rire incongru qui défronça les sourcils du directeur.
— Y a pas de raison pour que ça n’aille pas. Je tiens encore sur mes pattes, non ? ajouta-t-il en écartant les bras en signe de robustesse. Mais on a beau être aussi blindé qu’un tank et malin à encenser le diable avec sa barbe, on est toujours en retard d’une esquive avec les coups du sort, n’est-ce pas, monsieur le directeur ?…
— Personne n’est à l’abri d’un impondérable, Sy Naït-Gacem.
— Pour quelle raison ? On est quoi sur cette terre ? Des cibles en carton ? Pourquoi faut-il se réjouir un instant pour en pâtir dans la minute qui suit ? Ce n’est pas juste.
— Est-ce que je peux me rendre utile à quelque chose ?
— Et comment !
Adem se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec des clefs.
— Vous avez bien fait de passer me voir, monsieur le directeur. Je vous restitue le logement de fonction que vous m’avez attribué.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que je rends mon tablier.
— Tu n’es pas sérieux.
— Pourquoi ne le serais-je pas ? Je n’ai aucune raison de moisir dans cette bourgade de malheur.
Le directeur repoussa les clefs d’une main désapprobatrice.
— C’est bientôt la fin de l’année scolaire, voyons. Tu ne peux pas nous fausser compagnie de cette façon, sans préavis ni justification. Nous manquons d’enseignants et les élèves…
— Je m’en contrefiche, le coupa Adem.
— C’est à cause de l’inspecteur d’académie ? Il est grincheux, mais il n’est pas méchant. Il t’a bien noté… Je sais que tu mérites une promotion, que tu l’attends depuis longtemps. Il faut être patient. Le temps, c’est de l’argent.
— Je n’ai ni l’un ni l’autre. Et ça n’a rien à voir avec ma carrière d’instituteur. Je claque la porte, point, à la ligne.
— Où comptes-tu aller ?
— Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes.
Le directeur souleva son fez pour s’essuyer le crâne avec un mouchoir.
— Ces endroits n’existent pas, Sy Naït-Gacem. Vivre en société, c’est accepter l’épreuve du rapport aux autres, de tous les autres, les vertueux et les sans-scrupules. En société, nul ne peut observer la morale sans se faire violence. Il y a des ermites qui croient, en s’isolant, l’observer dans la sérénité. Ceux-là trichent avec eux-mêmes. La morale ne s’exerce que parmi les autres. Fuir ces derniers, c’est fuir ses responsabilités.
— Je ne fuis pas mes responsabilités, j’y renonce.

Adem quitta le village le jour même, avec pour tout bagage un sac en toile cirée contenant des sous-vêtements, trois pantalons, quatre chemises, un cahier d’écolier et un vieux livre d’un auteur russe. Il ne fit pas ses adieux aux voisins ni à sa sœur. Il sauta dans le premier autocar pour Blida, dîna dans une gargote, au milieu d’un ramassis de pauvres bougres, et passa la nuit dans un hammam qui faisait office d’hôtel de transit la nuit.
Au premier appel du muezzin, le gérant du bain maure pria tout le monde de débarrasser le plancher. Le jour ne s’était pas encore levé lorsque Adem se retrouva à la rue, son sac sur l’épaule.
Il se refugia dans le café de la gare. Trois cheminots occupaient les lieux, les mains zébrées de cambouis. Ils parlaient des retards qu’occasionnaient les pannes des locomotives, des pièces de rechange qui n’arrivaient pas et du zèle révoltant des bureaucrates. Le plus âgé, qui avait du poil aux oreilles et une moustache roussie par le tabac, expliquait à ses collègues que c’était normal, pour un pays qui venait à peine d’accéder à l’indépendance, de subir des dysfonctionnements par moments. Ses camarades secouaient la tête, nullement convaincus.
Avant qu’ils rejoignent leur poste, l’un des cheminots offrit une cigarette à Adem sans que ce dernier le lui demandât. Ce fut ce matin-là qu’Adem se mit à fumer. Il n’avait jamais fumé auparavant.
— Tu n’es pas du coin, supposa le cafetier à l’adresse Adem.
— Non.
— Tu viens d’où ?
— De très loin.
— Tu cherches du travail ?
— Je cherche quelqu’un.
— Il habite à Blida ?
— Il habite là-dedans, maugréa Adem en tapant du doigt sur son crâne.
— Holà ! mon gars, il n’y a que des trappes obscures à cet endroit, le prévint le cafetier. Il faut éviter de se prendre la tête. La vie est ce qu’elle est et personne n’y peut rien. Il y a ceux qui boivent le calice jusqu’à la lie et ceux qui pissent dans le Graal.
Adem préféra ne pas s’étaler sur le sujet. Il ingurgita son quignon de pain beurré, avala le reste de son café, pressé de quitter les lieux qui, soudain, l’indisposaient.
— C’est combien ?
— C’est offert, lui dit le cafetier. De bon cœur.
Adem laissa quand même de la monnaie sur le comptoir et sortit dans la rue en se demandant si la déchéance n’avait pas déjà commencé pour lui.
Ah! Blida.
Sultane languissante, un bras sur le ventre engrossé d’épopées, l’autre négligemment accoudé à la montagne, Blida rêvait de ses mythes, ivre de soleil et d’encens.
Qu’est-il advenu des jours heureux ?
Adem Naït-Gacem avait beau feindre de s’intéresser aux devantures des magasins, aux enseignes des bars, aux squares grouillants de gamins turbulents, son tourment ne le quittait pas d’une semelle. Parfois, il prenait place sur un banc et essayait de ne penser à rien. Sa tête refusait de se défaire de son chahut. Il interrogeait les moments de joie et les nuits idylliques qu’il avait partagées avec Dalal sans accéder à une seule réponse susceptible de tempérer son chagrin. « Est-ce que tu m’aimes ? lui demandait Dalal après avoir fait l’amour. — En doutes-tu ? — Combien m’aimes-tu ? — Je t’aime autant qu’il y a d’étoiles dans le ciel, plus une. » C’était au début de leur mariage, lorsque, comblés, ils dormaient sur un tapis volant. Puis, d’année en année, Dalal ne cherchait plus à savoir si son mari l’aimait, et Adem n’était plus obligé d’exagérer. Ils dormaient toujours dans le même lit, sauf que chacun écoutait l’autre s’assoupir de son côté. Leurs étreintes s’étaient ramollies, leurs baisers n’avaient plus de saveur. La routine émoussant les passions, il leur arrivait de se croiser dans la maison sans vraiment se rencontrer, de manger à la même table sans se parler et il semblait à Adem que, malgré tout, ils se suffisaient et qu’ils n’avaient pas besoin d’en rajouter. C’est vrai, ils n’avaient pas d’enfants ; Dalal avait du mal à cacher sa tristesse lorsque les bambins du voisinage venaient gambader autour de la maison – ne sont-ce pas les choses de la vie ? Beaucoup de couples subissent la même incomplétude sans en être handicapés pour autant ; ils se débrouillent pour colmater les interstices de leur bonheur et ça fonctionne.
Adem alluma une cigarette, fuma à se brûler les doigts ; ensuite, il retourna dans le souk et se laissa emporter par la cohue. Les cris des marchands et les vociférations des enfants couvraient ses bruits intérieurs à lui. C’était un beau jour de mai de l’année 1963. La Mitidja répandait ses senteurs délicates à travers la plaine, sauf que Blida se faisait belle strictement pour ses soupirants. Vautrée au milieu de ses vergers, elle baignait dans son narcissisme mystique, fière de son avenue enguirlandée de roses et de son kiosque à musique où, jadis, la fanfare militaire cadençait le pouls des badauds.
C’est à Blida qu’Adem avait rencontré Dalal. Il débarquait des Hauts Plateaux où il avait vu le jour dans un hameau sentant le four banal et l’enclos à bestiaux. Fils d’un maréchal-ferrant, il avait connu la misère des spoliés et tapé pieds nus dans des ballons de chiffon. À l’école, il était au premier rang de la classe, prompt à lever le doigt et à répondre juste aux questions de l’instituteur, un Alsacien filiforme et chenu aux boutons de blouse constamment décalés. Adem fut l’un des rares élèves de son douar à décrocher le certificat de fin d’études. Il ambitionnait de rejoindre la faculté pour devenir avocat, mais les débouchés de l’Indigénat avaient leurs limites. Lorsqu’il avait obtenu son diplôme d’instituteur, toute la tribu l’avait célébré. Il fut muté dans une école primaire à Oued Mazafran, une bourgade oiseuse à mi-chemin entre Blida et Koléa. Un samedi, tandis que le soleil élevait les vergers au rang de jardin d’Éden, Adem s’était rendu en ville se changer les idées. En entrant dans une boutique acheter un réveille-matin, il eut le coup de foudre pour la demoiselle qui tenait la caisse. Elle était jolie comme un songe d’été, avec ses grands yeux nacrés et ses cheveux noirs qui cascadaient sur ses épaules.
De petits messages griffonnés sur des bouts de papier en lettres enflammées, il avait fini par convaincre la jeune fille de lui accorder une chance. Dalal avait beaucoup hésité avant d’accepter de le rencontrer près du lycée, à la sortie des classes pour couvrir leur retraite. Ils se revirent tous les dimanches, dans le noir des salles de cinéma, et se marièrent quelques mois plus tard.
Dalal était une fille de son temps. Elle avait grandi parmi les Européens, dans une maison en dur avec des rideaux aux fenêtres et deux petits balcons fleuris. Sa mère, veuve d’un livreur de barbaque, travaillait comme domestique chez les Gautier, de riches négociants qui possédaient des commerces et des entrepôts un peu partout dans la région, y compris à Alger. C’était Dalal qui lui avait appris, à lui l’enfant d’une bourgade sinistrée des Haut Plateaux, à regarder le monde avec des yeux « modernes », à s’habiller correctement, à veiller sur sa façon de parler et de marcher parmi les citadins. Avant, il n’était qu’un campagnard conscient de son retard sur son époque – n’avait-il pas déserté sa tribu pour renaître à une ère nouvelle ?
Adem se demanda s’il n’était pas revenu à Blida conjurer le sort et s’inventer une virginité. Mais à aucun moment il n’eut le courage de se hasarder dans les endroits qui porteraient encore l’empreinte des souvenirs heureux. Il ne revit ni la boutique de son éveil à l’amour, ni la salle de cinéma où, pour la première fois, il avait osé prendre la main de Dalal, ni le lycée où ils s’étaient mêlés aux flots des élèves pour mieux se rapprocher. La ville des Roses le livrait en vrac à ses frustrations. Le pèlerinage ne prenait pas. Adem était juste en train de crapahuter dans le vide, de traquer ce qui avait cessé d’exister.
Le soir venu, Adem courut rejoindre un bar enfoui au fin fond d’un pertuis aux lampadaires crevés que hantaient quelques prostituées. Un ivrogne fanfaronnait au milieu de la chaussée, une bouteille de vin dans une main, un canif dans l’autre. Il harcelait une fille tapie dans une porte cochère :
— Allez, Loulou, pas de chichis.
— Dégage, je te dis.
— Avant, t’étais gentille avec moi.
— J’suis pas ta mère.
— Ne parle pas de ma mère, salope. Elle est morte.
— Au moins, elle n’est plus obligée de te supporter.
— Je n’ai besoin de personne, moi, s’emporta l’ivrogne en manquant de s’éborgner avec son couteau. J’suis assez vacciné pour m’arranger avec la vie.
— Tu parles d’une vie, lui lança une grosse rombière, le pied contre le mur. Tu ferais mieux de déguerpir avant que Mourad se pointe. S’il te trouve là, il va encore te transformer en pâtée pour chiens.
L’ivrogne lança contre le mur la bouteille qui se brisa dans un fracas assourdissant.
— Qu’il essaye de m’approcher, ta petite frappe de Mourad. J’suis pas venu les mains vides, cette fois, avertit-il, le canif en évidence.
En pivotant sur lui-même, l’ivrogne tomba nez à nez avec Adem. Ce dernier bondit en arrière, plus effrayé par la physionomie de l’ivrogne que par la lame qui s’agitait dans tous les sens. Pendant quelques secondes, Adem crut être face à un miroir. L’ivrogne lui ressemblait comme un jumeau – même visage torturé, même regard blanc, même spectre dépenaillé.
Adem battit en retraite, pourchassé par le rire sardonique des prostituées. Après une course éperdue, il s’arrêta pour voir s’il n’était pas poursuivi. Hormis un chat farfouillant dans un tas d’ordures, la rue était déserte. Toutes les portes étaient closes et peu de lumière filtrait aux fenêtres qu’escamotaient d’épais volets.
Adem s’accroupit contre un mur pour recouvrer son souffle. Il ne se souvenait pas d’avoir eu à affronter une arme de si près, mais les traumatismes de la guerre le rattrapaient chaque fois qu’une altercation ou un vent de panique se déclenchait.
— Ne restez pas là, s’il vous plaît, chuchota une voix de femme à travers les volets.
Adem se tourna vers la fenêtre qui le surplombait.
— J’ai besoin de reprendre mes sens.
— Allez les reprendre plus loin, je vous en prie. Ici, c’est une maison honnête. Mon mari va bientôt rentrer. Il n’aime pas trouver des inconnus devant sa porte.
— Je ne fais rien de mal, madame.
— S’il vous plaît, mon mari va s’imaginer des choses et après, c’est moi qui recevrai le ciel sur la tête.
Adem tenta de deviner qui se tenait derrière les volets, ne décela qu’un bout de silhouette. Il poursuivit son chemin jusqu’à un bar retranché au fond d’une impasse.

Quelques clients étaient penchés sur leurs assiettes. Des paumés aux sourcils bas. Ils mangeaient en bavardant, attablés au milieu d’un capharnaüm encombré de bouées de sauvetage, de carapaces de tortues, de portraits de matelots et d’aquarelles naïves représentant des dauphins dansants.
Au comptoir, un géant en marinière contemplait les tatouages sur ses bras. Il paraissait fier de ses muscles surtout. Un freluquet, en face de lui, hésita avant de laisser courir un doigt hardi sur les dessins.
— J’aimerais bien avoir les mêmes. De beaux tatouages bien verts avec des silhouettes de femmes nues, et des serpents, et des poignards, et des jurons sur les poignets…
— T’as pas assez de peau sur les os, observa le barman.
— J’suis pas obligé de les avoir que sur les bras. J’ai une poitrine et un dos.
— Peut-être, mais pas suffisamment de couilles pour finir au bagne. Parce que mon artiste à moi, c’est au biribi que je l’ai connu.
— T’as été au bagne pourquoi ?
— À ton avis ?
Le freluquet plissa un œil comme s’il cherchait à deviner ce que le barman taisait. Le sourire de murène qu’affichait le géant le découragea aussitôt. Il vida son verre d’une traite, en commanda un autre.
— Tu sauras pas retrouver ton chemin, après, tenta de le dissuader le barman.
— M’en fiche. J’ai envie de me soûler jusqu’à prendre un cochon pour un éléphant rose.
— C’est toi qui vois, céda le barman.
— Est-ce que je peux téléphoner de chez toi ?
— Si tu promets de désinfecter le combiné avant de raccrocher.
L’homme tituba vers un box, s’empara d’un appareil téléphonique d’un autre âge, forma un numéro et, le combiné plaqué contre l’oreille, se mit à compter les lézardes au plafond. Personne ne décrocha au bout de la ligne.
Adem s’installa dans une sorte d’alcôve au fond du boui-boui, face à un vieux musicien aux yeux ravagés par le trachome qui grattait distraitement les cordes d’un luth. Au-dessus de lui, une affiche représentant un boxeur basané s’écaillait sur la pierre. À côté d’elle, entre deux mousquetons rouillés, trônait un cadre en bois au fond duquel un patriarche enturbanné, moustache torsadée et poitrine ornée de grosses médailles, posait pour la postérité.
Adem fit signe au garçon, opta pour un ragoût de tripes et une bouteille de vin et se prépara à s’enivrer.
Adem s’aperçut que, hormis le musicien qui continuait de taquiner son luth, tous les clients étaient rentrés chez eux.
— Il est minuit passé, lui rappela le garçon.
— Et c’est quoi ton problème ?
— Il faut qu’on ferme.
— J’ai pas fini ma bouteille.
— Tu en as déjà sifflé une.
— Laisse tomber, Alilo, lança le barman en astiquant son comptoir. Je l’ai à l’œil.
Le garçon toisa Adem avant d’aller ranger les chaises sur les tables.
Le musicien se trémoussa sur son siège en se raclant la gorge :
— Le garçon a raison. Tu devrais lever le pied. Les rues ne sont pas sûres, de nos jours. Surtout pour les poivrots. On ne les blaire pas, par ici.
Adem l’ignora.
Le musicien sourit, et tout son visage se fripa.
— Chagrin d’amour ?
— De quoi je me mêle ?
Sans se défaire de son sourire, le musicien tira sur un pan de son burnous pour mieux s’asseoir, effleura son luth d’une main caressante. Il déclama :
Si ton monde te déçoit sache
Qu’il y en a d’autres dans la vie
Sèche la mer et marche
Sur le sel de tous les oublis
Sèche la mer et marche
Ne t’arrête surtout pas
Et confie ce que tu cherches
À la foulée de tes pas
— De quelle mer parles-tu, vieillard ? dit Adem avec dégoût.
— De celle de tes larmes.
Adem comprit qu’il ne pourrait plus boire en paix et qu’il ferait mieux d’aller cuver son vin ailleurs. Il se leva en maugréant de mécontentement.
— Où vas-tu ? lui demanda le musicien.
— Noyer le poisson, rétorqua Adem.
Adem quitta le bar comme on émerge d’un gouffre. Dehors, la nuit lui en proposa d’autres, il choisit de les prendre tous pour couvrir sa retraite.
Le gérant du hammam n’était pas ravi de voir débarquer chez lui un ivrogne débraillé au visage cireux et aux lèvres encombrées d’écume. Il se pinça le nez à cause de l’haleine avinée de l’instituteur qu’il somma, d’une main péremptoire, de ne pas trop s’approcher.
— On n’accepte pas de soûlards chez nous. Et il est presque deux heures du matin.
— Je n’ai pas où aller, bafouilla Adem, la main contre le mur pour ne pas s’écrouler. (Il montra la trace d’un coup sur sa joue.) Je viens de me faire agresser. On a voulu me voler mon sac. Je n’ai rien dedans, hormis des vêtements. S’il te plaît, laisse-moi attendre le lever du jour chez toi. Le temps s’est rafraîchi et il va pleuvoir.
Le gérant réfléchit, un doigt sur les lèvres. Après avoir longuement dévisagé le pauvre bougre incapable de tenir sur ses jambes, il céda, écœuré et peiné à la fois.
— Pour ce soir, je fais une exception. Mais ne t’avise pas de revenir demain si tu n’es pas sobre.
— Merci.
— Tâche de ne pas déranger les clients. Ce sont de braves paysans qui viennent chercher du travail en ville. Certains ont frappé à toutes les portes sans succès et ils sont crevés.
— Je vais juste dormir, monsieur. Je te promets que…
— Pas de promesse. Si tu ne te tiens pas tranquille, je te foutrai dehors. Et puis, prends un bain. On dirait que tu sors d’un caniveau.
Le lendemain vers minuit, ivre à ne pas pouvoir mettre un pied devant l’autre, Adem se présenta de nouveau au bain maure.
Le gérant lui opposa un pas question catégorique.
— J’ai de quoi payer.
— L’argent ne règle pas tout. Tu devrais t’acheter un minimum de retenue avec. Je t’avais prévenu, hier. Ne reviens que si tu es sobre. Mais tu es encore ivre, et tu pues de la gueule comme une hyène.
Adem n’insista pas. Il n’avait plus la force d’insister.
Un éclair fulmina. Aussitôt, une trombe d’eau s’abattit sur la ville.
— Tu vois ? fit Adem. Je ne t’ai pas menti.
— Dégage. Trouve-toi un trou et fais-y le mort. Tu es plus à plaindre qu’à damner.

Adem se dépêcha vers d’autres bains maures ; il eut droit au même refus. Il songea à passer la nuit dans un bordel, mais il n’était pas sûr que la proximité d’une femme puisse l’aider à oublier la sienne. Il décida de se rendre à la gare où il échoua dans un état lamentable. Le hall était désert. Adem se traîna jusqu’à un banc et se coucha dessus. Dehors, l’orage tonitruait de toute la colère des dieux, fouettant le ciel de foudres tentaculaires dont les reflets remplissaient la grande salle d’ombres monstrueuses.
Adem plongea les mains entre ses cuisses et se recroquevilla sur lui-même pour se réchauffer. Il n’eut pas le temps de s’assoupir. Deux soldats au casque blanc, brassard frappé des initiales de la police militaire et matraque au poing, le sommèrent d’évacuer les lieux.
Adem élut domicile dans un conteneur sur une aile de la gare, de l’autre côté des hangars et des ateliers, là où les chiens errants, las d’être lapidés, s’accordaient un hypothétique répit. …

Extraits
– Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes… »

« Si nous voulons accéder à des jours meilleurs, nous devons axer l’effort sur nos enfants. Ils sont l’Algérie de demain. Ils sont plus aptes à consolider la liberté que nous.
– Nous?
– Les rescapés de la guerre. Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes. » p. 192

« Une guerre n’est jamais finie. Quand les armes se taisent, leurs échos continuent de retentir dans les esprits. Personne n’échappe à la guerre. Qui ne la fait pas la pas, la subit.»

« – Et que ferons nous lorsque la mer sera totalement asséchée Adem?
– Ce que tu voudras Mika, ce que tu voudras.
– Eh bien je vais te dire ce que nous ferons une fois que la mer sera asséchée… Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde. » p.220-221

À propos de l’auteur
KHADRA_Yasmina_©DRYasmina Khadra © Photo DR

Yasmina Khadra est né en 1955 dans le Sahara algérien. Il est notamment l’auteur d’une trilogie saluée dans le monde entier, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, consacrée au dialogue de sourds entre l’Orient et l’Occident. L’Attentat a reçu, entre autres, le prix des Libraires. Ce que le jour doit à la nuit a été élu meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire et a reçu le prix France Télévisions. Adaptés au cinéma, au théâtre (en Amérique latine, en Afrique et en Europe) et en bandes dessinées, les ouvrages de Yasmina Khadra sont traduits en une cinquantaine de langues. (Source : Éditions Julliard)

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Les bleus étaient verts

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En deux mots:
Max ne sera pas mineur comme son père. Il part pour l’Algérie rejoindre les militaires chargés de «maintenir l’ordre». Et pendant que, de part et d’autre de la Méditerranée, on se déchire pour et contre ce vestige d’un empire déjà perdu, Max va trouver l’amour.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La Guerre d’Algérie de Max et Leila

Avec la plume malicieuse qui avait fait le succès de Pleurer des rivières, Alain Jaspard raconte la Guerre d’Algérie. Vu par les yeux de Max, un jeune appelé, il va révéler toute l’absurdité et le tragique de ce conflit.

Après nous avoir régalés avec Pleurer des rivières, un premier roman qui imaginait un couple de gitans échangeant un enfant contre un camion, Alain Jaspard poursuit son œuvre avec le même style corrosif en revenant sur une période peu glorieuse de notre Histoire, la Guerre d’Algérie (qu’il ne fallait surtout pas appeler comme cela, les pudeurs de l’État-major préférant le terme d’événements ou d’incidents).
J’imagine que le titre, qui s’applique très bien au personnage de Max – le principal protagoniste – souligne combien les hommes appelés pour l’occasion étaient jeunes et inexpérimentés, combien ces bleus étaient verts.
Car le jour où Max embarque pour rejoindre son affectation, il sait juste qu’il n’a aucune envie de suivre son père au fond de la mine. Comme sa sœur Marisa qui avait «décidé de faire instit», il avait choisi de se rebeller et d’oublier le chemin tout tracé. Alors, il imagine que le bateau sur lequel il monte est un symbole de liberté. Il va vite déchanter. Déjà la traversée sur une mer houleuse va lui donner une petite idée de ce qui l’attend. Les bleus vont là aussi devenirs verts, et vomir leurs tripes par-dessus le bastingage. Une fois débarqué, il est conduit à Cherchell. «Bouffé par les moustiques, les yeux battus par une nuit sans sommeil, traînant derrière lui des relents de vomi, de diesel, de vieille sueur. On l’envoya à la douche.»
Par la suite, son affectation va ressembler au Désert des Tartares de Dino Buzzati. Surveiller un territoire où il ne se passe rien, attendre une attaque qui devient de plus en plus improbable à mesure que les jours passent. «C’est pas Dieu permis de s’emmerder à ce point! Max, sorti aspirant de l’école d’officier, est chef d’une section de vingt chasseurs alpins enfermés dans une tour de parpaings à surveiller la frontière de l’empire colonial en cours d’effondrement. Sur les marches de l’est, face à la Tunisie, il ne se passe rien.»
Pour passer le temps, on invente des jeux idiots, on boit, on se masturbe, on patrouille. Quelquefois, on sympathise avec les autochtones. C’est dans ces circonstances que Max va croiser le regard de Leila et qu’ils vont tomber amoureux. Dans ses bras, il oublie sa fiancée restée dans le Forez. Mieux, il nage dans le bonheur. Mais leur amour survivra-t-il à la guerre? Tous deux veulent le croire et élaborent des projets quand ce foutu conflit prendra fin.
En mêlant l’intime à l’Histoire, Alain Jaspard réussit un roman prenant. On tremble, on s’émeut, on enrage et on s’indigne avec ces personnages qui tentent de se construire un avenir au cœur de circonstances de plus en plus dramatiques, d’enjeux qui les dépassent, d’attentats qui se multiplient et de faits moins glorieux les uns que les autres. Et quand arrive le moment de choisir pour l’Algérie indépendante ou pour la France, le lecteur comprend le poids des décisions, la peine et la souffrance qui accompagnent les choix des uns et des autres. Sans oublier le chaos logistique qui va remettre en cause le choix de Max et Leila de traverser la Méditerranée.
Sans prendre parti, le romancier nous donne à comprendre les enjeux de cet épisode peu glorieux. Il nous laisse deviner combien les positions des uns et des autres ont pu causer de déchirements, y compris au sein d’une même famille. Des plaies qui ne sont pas toutes refermées et sur lesquelles Alain Jaspard pose un regard plein d’humanité.

Les bleus étaient verts
Alain Jaspard
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
208 p., 17 €
EAN 9782350877433
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans la région stéphanoise ainsi qu’en Algérie, d’Oran à Alger, en passant par Cherchell, Bône. On y évoque aussi «un bled de Vendée ou des Deux-Sèvres» et Schwindratzheim en Alsace, Tübingen en Allemagne

Quand?
L’action se situe principalement de 1961 à 1962. Les années précédentes et celles qui suivront viennent compléter le récit.

Ce qu’en dit l’éditeur
Max ne suivra pas son père six cents mètres sous terre. La mine, très peu pour lui. À vingt ans, Max rêve d’ailleurs. Alors en 1961, quand il embarque pour l’Algérie, il se dit qu’au moins, là-bas, il y aura le soleil et la mer. Il ne sera pas déçu. Pour l’aspirant au 11e bataillon de chasseurs alpins, le poste frontière algéro-tunisien relèverait presque de la sinécure.
D’autant qu’il rencontre Leila, une jeune infirmière berbère dont il tombe fou amoureux. Tant pis pour sa fiancée sténo à Saint-Étienne. Mais à l’approche du cessez-le-feu, les tensions s’exacerbent, l’ennemi d’hier devient le nouvel allié et Max essaie de garder la face dans ce merdier. Saleté de guerre…
Tragi-comédie corrosive où le verbe mordant d’Alain Jaspard incise dans la laideur d’un conflit remisé aux oubliettes, Les Bleus étaient verts est aussi le portrait d’une jeunesse en mutation qui s’apprête à briser ses entraves, à libérer sa soif de vivre et d’aimer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Lili au fil des pages
Blog The unamed bookshelf 
Blog Livresque 78

Alain Jaspard présente Les Bleus étaient verts © Production Club EHO TV

Le premier chapitre du livre
« LE VILLE D’ORAN
Juin 1961
À vingt ans, Max n’avait jamais mis les pieds sur un bateau, ni même approché et touché la coque froide et vibrante d’un cargo larguant les amarres pour la Tasmanie ou les îles Vierges. À vingt ans, il savait à peine nager. À vingt ans, il ne connaissait de la mer que ses séjours à La Napoule, au centre de colonie de vacances du comité d’entreprise des Charbonnages de France, où il avait perdu son pucelage à quinze ans – grâce soit rendue à la générosité d’une cantinière de la salle à manger des ados, une fille du Pas-de-Calais aux mains rouges et au cœur tendre, sur la plage au clair de lune, dans de laborieuses contorsions entre bâtons d’esquimaux et mégots de Gauloises bleues, « ça me gratte, j’ai du sable plein ma culotte » –, exploit qu’il ne parviendra à renouveler que trois ans plus tard malgré son assiduité, en cause une coriace acné juvénile. À vingt ans, il ne savait pas grand-chose.
À vingt ans, on l’envoya sous les drapeaux.
Après avoir pendant quatre mois appris l’essentiel de ce qu’il faut savoir pour faire un bon soldat – marcher au pas, présenter les armes, saluer un supérieur, c’est-à-dire tout le monde, faire son lit au carré, boire l’infâme picrate, fumer les Troupe qui vous arrachaient la gueule, bagoter dans la cour de la caserne, se faire agonir d’injures par un adjudant en fin de carrière, tirer avec le MAS 36, un fusil qui avait participé avec brio à la débâcle de 1940, ou avec le Garant américain du débarquement de juin 1944, une arme qui vous démontait l’épaule chaque fois qu’on en pressait la détente –, après avoir compris les subtilités de l’art du camouflage, principalement pour échapper aux corvées, il fut envoyé à la guerre. Et, pour être précis, à Cherchell, à cent kilomètres à l’ouest d’Alger. L’idée de faire la guerre ne l’enthousiasmait pas outre mesure, mais même la guerre ne pouvait être pire que l’incommensurable ennui qu’il aurait traîné pendant deux ans dans une sinistre caserne d’un bourg au nom imprononçable en Allemagne occupée. Il pensait qu’au moins, en Algérie, il y aurait le soleil, la lumière, la mer.
Et qu’il allait monter sur un paquebot.
On lui donna un ordre de mission, un paquetage et un billet de chemin de fer pour Marseille-Saint-Charles, où il débarqua début juillet 1961, sous un magnifique ciel d’où les nuages avaient disparu, chassés par le mistral. Une noria de camions GMC, ayant eux aussi connu le débarquement de juin 1944, transportait la troupe jusqu’à La Joliette. Il déclina l’invitation de ses potes de train qui avaient bien l’intention, quitte à se faire trouer la peau à la guerre, de ne pas mourir puceau, de savoir à quoi ça ressemble une femme, ses chairs, son odeur, ses nichons, ses baisers. Ils s’en allaient en bandes rigolardes, bruyantes, « la quille, bordel ! », perdre leur pucelage et leurs économies en longues files chez les filles de la rue Thubaneau qui remontent leur robe, ôtent une culotte usée jusqu’à la corde, gardent leurs chaussures, écartent les cuisses sur une courtepointe à fleurs défraîchies, mâchent leur chewing-gum pendant que sur leur ventre s’escrime le soldat, moins de sept minutes rinçage de bite compris, en prime parfois quelques parasites, une chaude-pisse, mais ça, depuis la nuit des temps, c’est une guerre que l’armée connaît et sait très bien gagner – quoique non sans douleur. Avec ce qu’il leur reste, s’il leur en reste, ils écument les bars, boivent, boivent et reboivent, du pastis, de la bière, du calva, ils descendent les rues vers la mer, chantent, chahutent les filles, sans espoir, le prestige de l’uniforme s’est fait la paire depuis belle lurette. Les Marseillais, peuple tolérant, ne s’en formalisent pas, font preuve de compassion pour cette jeunesse qui part au combat, dans des odeurs d’alcool, de transpiration, de pieds sales.

Le port de Marseille hurle de toutes ses ferrailles, ses diesels, ses sirènes, ses oiseaux marins, ses chaînes, ses couinements, ses grincements. Des camions et des chariots s’agitent, des grues chargent des conteneurs, des jeeps, du matériel militaire kaki dans la soute d’un cargo. Max repère les noms des compagnies sur les portes de bureaux vitrés : la Compagnie générale transatlantique, la Compagnie Paquet, les Chargeurs réunis, Fraissinet et Cyprien Fabre, les Messageries maritimes, rien que du rêve. Au quai, sont amarrés le Lyautey, le Charles Plumier, le Ville de Tunis, le Sidi Bel Abbès, le SS Pasteur, celui-là même qui le ramènera quatorze mois plus tard et qui sombrera vingt ans après dans l’océan Indien alors qu’il se rendait en Inde pour son ultime voyage, un si beau navire ne pouvait pas sombrer dans une mer de seconde catégorie ! Des gardes mobiles casqués surveillent les entrées et sorties du port, fusil en bandoulière, adossés à des murs de sacs de sable.
Des soldats sans armes, parqués comme des moutons, attendent qu’on les fasse embarquer, affalés sur les pavés, à demi couchés sur leur paquetage. Ils transpirent, pissent, fument, rotent, se grattent les dessous de bras, l’entrecuisse, les couilles, la chasse aux morpions est ouverte, cadeau de bienvenue des putains de la rue Thubaneau.

Après de longues heures, un brigadier tringlot les mena à l’autre bout du port où ils découvrirent leur bateau, le Ville d’Oran, élégant navire de plus de cent trente mètres, mille huit cents tonneaux, bas sur l’eau, une dizaine de mètres – comme l’étaient alors les paquebots qui sont aujourd’hui des monstres trapus culminant à plus de quarante mètres –, avec son unique rangée de hublots, sa haute cheminée rouge et noire qui crachait une fumée empestant le diesel, navire de toutes les campagnes, le débarquement en Sicile en 1943, l’Indochine, l’évacuation des Français de Tunisie en 1957 et dorénavant liaison vers l’Algérie et transport de troupe. Par la passerelle de poupe montaient les premières classes, des gens importants, officiers, hauts-fonctionnaires, colons arborant de larges sourires fichés de gros cigares, politiciens qui se font discrets en cette année d’incertitudes, femmes vêtues de robes claires, épouses d’officiers supérieurs ou de colons. En seconde classe s’installaient les sous-officiers, les petits fonctionnaires, instituteurs, postiers, pieds-noirs de Bâb-el-Oued, quelques notables arabes en gandoura. La troupe embarquait par la passerelle de proue, descendait des escaliers de fer qui la menaient dans les profondeurs du navire, à grand tapage de godillots, de « La quille, bordel ! », de « Vive le deuxième RIMa ! », de chants patriotiques comme « De Nantes à Montaigu, la digue, la digue… la digue du cul » ou encore « Lève la cuisse, cuisse, cuisse, voilà qu’ça glisse ! ».
La cale est une immense salle où tout est acier : le sol, les murs, le plafond, très haut, les portes. Des cordes sont tendues le long des bordés afin de servir de rampes pour faciliter les déplacements en cas de forte mer. Des lampes poussiéreuses grillagées, boulonnées sur les membrures, donnent une lumière chiche, blafarde, des matelas crasseux s’entassent dans le fond, quelques marches de fer mènent à des latrines, cloaque puant les excréments et le grésil, verrous brisés, pourvues d’un lavabo, de fer lui aussi, dont les robinets sont cassés depuis si longtemps qu’il ne sert plus que de cendrier. En guise de papier hygiénique, un tas de vieux journaux, déjà imbibés de pisse, posés à même le sol. Un guichet pour l’heure fermé jouxte une porte : « Cuisine, entrée interdite ». Une autre porte : « Escalier de secours, montée interdite ». Interdites ou non, elles sont fermées à clé. Il règne un vacarme étourdissant réverbéré par les murailles de métal. Il y a là plusieurs centaines d’hommes qui hurlent, s’interpellent, déroulent les matelas, s’installent pour la nuit. Des permissionnaires hâbleurs, menteurs, le verbe haut, terrorisent la timide bleusaille en lui contant des tartarinades de guerre.
Seul confort, il ne fait pas trop chaud, les panneaux de pont sont grands ouverts et laissent passer un fort et frais mistral.
Voilà, pense Max, comment la nation fait voyager en cale ceux qui, chasseurs, paras, légionnaires, spahis, tringlots, artilleurs, marins, Chtimis, Bretons, Parigots, Savoyards, vont risquer leur peau pour celle des premières classes.
À dix-sept heures, le guichet « Cuisine » s’ouvre. Une longue file, la gamelle dans une main, la gourde dans l’autre, s’étire. Ils ont vingt ans, n’ont rien dans le ventre depuis le matin, ils crèvent de faim. Des cantiniers rapides et gouailleurs les servent à la louche, au menu, saucisson à l’ail, saucisse de Toulouse nageant dans un chou vert graisseux, camembert plâtreux, banane, le tout arrosé à volonté du picrate militaire – le bruit court dans les cantonnements qu’il contient du bromure destiné à calmer les ardeurs érotiques du soldat. Les gourdes se remplissent, rares sont ceux qui demandent de l’eau. Max n’essaye même pas de manger ce brouet, se contente d’une banane à peine mûre. En se posant des questions : qui sont ceux qui nourrissent les militaires, où trouvent-ils ces choux pourris, ces saucisses dégueulasses, ces fromages immangeables, ces excédents fourgués à l’armée alors qu’ils ne méritent que la décharge ? Combien les achètent-ils et combien les facturent-ils à l’intendance ? Qui sont ces paysans qui vendent en juillet des choux récoltés en janvier ? Qui sont ces vignerons qui méprisent jusqu’à leur propre métier en pressant ce toxique pinard ? Combien de pots-de-vin et de prébendes circulent sous les bourgerons et les capotes ? Qui sont ces cuisiniers qui osent servir cette tambouille infâme à une jeunesse appelée malgré elle à crapahuter dans les djebels pendant parfois deux longues années ? Max imagine de gras marchands, des exploitants agricoles cousus d’or, des politiciens faux-culs, des édiles locaux ventrus, satisfaits, des bourgeois nantis, des intendants militaires corrompus, qui tous s’en mettent plein les poches en magouillant avec la fourniture aux armées.
À dix-huit heures pétantes, le Ville d’Oran largue chaînes et amarres dans un vacarme qu’amplifie la coque de fer. Les soldats sentent le lent glissement du navire, aperçoivent le défilement du ciel par les ouvertures des panneaux de pont, voient filer et criailler les oiseaux marins. Les machines ronflent et les sirènes adressent leurs plaintifs adieux à Marseille.
Le vent fraîchit, s’engouffre dans la cale, bienveillant.
En doublant le phare de la Désirade qui commande l’entrée des ports de Marseille, le navire insensiblement s’élève puis s’enfonce lentement, roule d’un bord sur l’autre, le vent forcit, siffle, hurle, égale bientôt en puissance le bruit des machines, le bateau roule et tangue de plus en plus, il devient presque impossible de se tenir debout, les gamelles et les gourdes valdinguent, la troupe est muette, inquiète, crispée, les permissionnaires gueulards blêmissent et les bleus sont verts. Déjà, quelques-uns, se halant péniblement sur les cordes, se dirigent vers les latrines, le cœur au bord des lèvres. Sans prévenir, une vague furibarde s’écrase sur la coque, bondit vers le ciel, s’abat en trombe dans la cale, suivie d’une seconde quelques instants plus tard. Ils hurlent tant et si fort que le commandant du navire ordonne qu’on ferme les panneaux de pont. Le sol est devenu glissant, les matelas, les paquetages sont trempés d’eau de mer, très vite l’air se raréfie, la chaleur monte de quinze degrés. Les latrines sont pleines de vomisseurs, pliés en deux, à genoux, couchés, ils déversent des jets de bile aigre, rouge de pinard, mêlée de lambeaux de chou vert, de saucisse de Toulouse, de fromage ; elles deviennent très vite impraticables, débordent d’une matière puante, vomi et pisse mêlés, qui dégouline dans la cale, leurs occupants en bloquent l’accès, incapables de bouger, effondrés sur le sol, n’aspirant qu’à un seul sort : mourir, et le plus vite sera le mieux. L’odeur est insupportable, et Max remercie les piètres qualités des cuisiniers grâce auxquelles il n’a avalé qu’une banane qui, pour l’instant, s’agrippe de toutes ses forces à son estomac. Ceux de la cale ont renoncé à atteindre les latrines, dégueulent autant qu’ils le peuvent, même quand ils n’ont plus rien à dégueuler, partout et sur n’importe quoi. Une vague nauséabonde grossit de minute en minute, elle suit les mouvements du navire, passe d’un bord à l’autre, submerge les matelas, les paquetages, les hommes, répand d’irrespirables remugles.
Max réussit tant bien que mal à rester debout, agrippé au cordage, son paquetage sur l’épaule, seuls ses pieds pataugent jusqu’aux mollets. Lentement, suffoquant dans la chaleur et la puanteur, il se dirige vers l’escalier de secours, monte les trois marches, frappe de tous ses poings sur la porte verrouillée. En vain. Il a envie de pleurer de rage en contemplant la glorieuse armée française s’en aller-t-en guerre dans la merde et le vomi. Peut-il imaginer cela, le bon peuple français qui pour l’heure s’installe devant sa télé noir et blanc ? Il avise alors une grosse quille que les permissionnaires trimbalent avec eux, symbole de leur future démobilisation, qui roule entre les corps de deux artilleurs. Il la brandit, tambourine avec fureur sur la maudite porte d’acier, pendant un temps infini, jusqu’à ce que la quille lui explose entre les mains au moment même où la porte s’ouvre et laisse apparaître un matelot hors de lui qui commence par l’injurier avant que le spectacle hallucinant de la cale le calme instantanément. Il porte sa main au visage, bouche ouverte, lèvre pendante, lâche un hoquet sonore, statufié, au bord de la syncope. Max en profite pour se faufiler et s’effondrer dans l’escalier. Le matelot referme la porte, pousse les verrous, ne veut pas voir, ne veut pas savoir, la guerre c’est pas son bizness, lui c’est un marin, pas dans la Royale, juste le commerce, sur les lignes courtes. Il est livide, Max le réconforte, demande s’il peut lui trouver un endroit pour dormir, une banquette dans une coursive, un paillasson dans une cuisine, même un tas de cordages fera l’affaire. Ça tombe bien, dit le brave marin, il est de quart une bonne partie de la nuit et s’en ira coucher ailleurs plus tard. Max peut emprunter sa couchette dans une cabine où dorment déjà trois hommes. Formidable, ce mataf, Max a presque envie de l’embrasser. Le marin précise : moyennant une contribution financière bien sûr, eh oui, le monde n’est pas rose pour le soldat. Max a un peu d’argent, bien heureux de ne pas avoir cramé ses économies rue Thubaneau, combien ? Le brave matelot est gourmand, c’est pas donné, mais c’est ça ou retourner dans la cale, « j’suis un marin, pas l’abbé Pierre », pas si brave le matelot qui le conduit dans une cabine, lui indique une couchette. Max enlève ses godillots, s’allonge, aussitôt bercé par le roulis, un dormeur râle, trouve que ça pue, puis se rendort.

Sous un soleil radieux, par une mer calme et scintillante, le Ville d’Oran entra majestueusement dans le port, saluant d’une sirène joyeuse Alger la blanche. Les passagers des première et seconde classes étaient sur le pont, faisant de grands signes à ceux qui les attendaient. Max enfila des coursives sans fin, gagna lui aussi le pont, se glissa parmi eux, n’ayant aucune envie de se retrouver dans la cale avec la troupe. Des marins faisaient tournoyer les toulines – ces cordes légères lestées que l’équipage envoie aux manœuvres sur le quai afin d’y amener les lourdes amarres –, les passerelles se mettaient en place, des Arabes pieds nus entassaient les bagages sur des chariots, les GMC stationnaient, hayons rabattus, des bérets rouges patrouillaient dans le port, PM sur le ventre ; la lumière était déjà aveuglante, la journée s’annonçait caniculaire, le thermomètre affichait trente-cinq degrés. Les passagers franchissaient les passerelles, retrouvaient des parents, des amis, des chauffeurs de jeeps, des officiers subalternes venus les accueillir. Des jeunes filles en robe pimpante épongeaient leur front et leurs aisselles avec des mouchoirs. Le commandant fit ouvrir les panneaux de pont et installer la passerelle avant. Un souffle malodorant se répandit sur le navire, sur les quais, les jeunes filles tamponnèrent leur joli nez.
Alors débarqua l’armée française.
Dieu du ciel ! Comment imaginer ces soldats, ces centaines de soldats, qui arrivent à peine à ouvrir les yeux devant ce soleil étincelant tant ils sont restés dans l’obscure cale du navire, les vêtements, les visages, les cheveux couverts d’une bouillie pestilentielle, collante, gluante, visqueuse, verdâtre, qui descendent en titubant, hébétés, leur paquetage sur l’épaule, ces malfaisants, ces rats qui quittent le navire, sous le regard d’une foule soudain silencieuse ? Max s’est joint à eux, parce qu’il est lui aussi un soldat envoyé faire une guerre qu’il n’a ni décidée ni souhaitée, et dont il pressent l’issue. Les jeunes filles en robe pastel détournent les yeux, le prestige de l’uniforme en reprend un coup.
Ils n’étaient attendus que par quelques tringlots débraillés, mal embouchés, en short kaki, affalés sur le capot de leur GMC, tirant sur leurs Troupe puantes.
Ces derniers refusèrent de les embarquer, « c’est pas vous qui allez nettoyer les bahuts », c’est à pied, sous un brûlant cagnard, qu’ils durent parcourir les cinq ou six cents mètres jusqu’aux casemates aménagées sous le boulevard qui surplombe le port d’Alger où ils devaient attendre leur transfert vers leurs unités respectives.
Max fut conduit dans une chambre basse de plafond, meublée de lits de camps défoncés, quelques rats par-ci par-là, des cafards aussi. Au-dessus de sa tête circulaient sur le boulevard des convois de camions militaires dans un roulement continu de moteurs. On lui conseilla de dormir en passant le bras dans la sangle de son paquetage, « y a du vol dans le coin, les Arabes, tout ça, fais gaffe à tout ici, t’es à Alger, mec ». À peine la nuit tombée, dans la chaleur étouffante, sans air, se déchaînèrent des escadrilles de moustiques affamés, autant dire que dormir, fallait même pas y penser.
À six heures du matin, un chauffeur l’embarqua dans sa jeep pour le conduire à Cherchell. « Il y a une drôle d’odeur », dit-il. « C’est mes pieds, c’est du dégueulis. » L’autre lui jeta un regard dégoûté et accéléra.
Max se présenta devant l’adjudant de semaine. Bouffé par les moustiques, les yeux battus par une nuit sans sommeil, traînant derrière lui des relents de vomi, de diesel, de vieille sueur. On l’envoya à la douche. »

CAFÉ-RESTAURANT CHEZ JEF
Saint-Étienne, 3 janvier 2015
JE TE PLANTE LE DÉCOR, JEF.
C’était à la fin des années soixante-dix, peut-être début quatre-vingt. Un bled de Vendée ou des Deux-Sèvres, un trou perdu. À l’époque, avec ma femme, tout barrait de travers, je sais, tu me l’avais dit, faut pas épouser les filles à grosse poitrine, les sauter oui, c’est folklorique, mais faut s’arrêter là, c’était trop tard, le mal était fait, mais c’était pas sa faute, c’était une fille bien, une belle fille même, c’était moi le problème, Ali sait pourquoi. Bref, notre couple branlait dans le manche et les gosses enchaînaient les conneries. Pour échapper à tout ça, avec la lâcheté qui me caractérise, j’avais trouvé un boulot de chef d’exploitation régional, en gros ça veut dire représentant, je courais une demi-douzaine de départements pour aller vérifier chez les quincailliers les stocks de rasoirs électriques fournis par Braun Electric France. Je m’étais arrêté dans ce gros bourg, j’ai oublié le nom, pour acheter deux paquets de Gitanes filtre, boire un café, tu connais, ça fait bureau de tabac, journaux, dépôt La Redoute, tiercé, à l’époque les jeux à gratter débutaient une carrière qui allait devenir stratosphérique. Il était neuf heures du matin, les buveurs de pinard s’enquillaient leur troisième ou quatrième blanc pour les plus élégants, le rouge qui tache pour les autres, deux ou trois buveurs de bière les toisaient de haut, les considérant comme des poivrots. Ça cochait et ça grattait dans des cumulus de fumée. En tant que victime d’une profession exposée, le patron, un grand gaillard nommé Toine, affublé d’un triple menton, devait bien descendre ses cinq-six litres de rosé quotidiens qu’il stockait dans une impressionnante bedaine, ça le rendait sourcilleux, fallait pas lui chercher noise. Ça sentait le mégot froid, le vin aigre, le café robusta, le produit d’entretien des chiottes et, quand le vent tournait au sud, le lisier du porc. Tu vois le tableau ? T’as demandé à personne de naître dans un bled pareil, l’endroit idéal pour te tirer une balle dans le crâne. Donc, pépère, je bois mon café, enfin si on peut appeler ça un café, j’allume ma Gitane, et voilà qu’un touriste allemand, dans les cinquante berges, se pointe en quête d’un paquet de Stuyvesant, à l’époque c’est ce que fumaient les Teutons. Là-dessus, à la stupéfaction générale, le bistrotier jaillit de derrière son comptoir, de la fumée lui sort par les oreilles et les narines, c’est une figure de style, Jef, il saisit le malheureux par les revers de sa veste, le traite des pires noms, et il s’y connaît en injures, lui balance une baffe, un coup de battoir, suivi d’un gnon dans le bide. Le Teuton s’affale, l’autre en profite pour lui filer deux ou trois coups de latte, ça plaît aux buveurs, c’est rare qu’il arrive des trucs intéressants, un bon pugilat allège la monotonie des jours qui passent. En conclusion, le buraliste intime au malheureux touriste qui voulait juste fumer tranquille l’ordre de foutre le camp de son établissement où on ne sert pas des ordures de son acabit. Le patron se replie derrière son bar, l’Allemand titube vers sa Mercedes où l’attend une volumineuse Gretchen. Mais il se ravise, veut comprendre pourquoi ce paquet de clopes a déchaîné une pareille violence et, non sans témérité, revient vers le bistro. Les piliers de bar se frottent les mains, le spectacle va reprendre, the show must go on. Comme le touriste s’enquiert de la raison de cette blitzkrieg trente ans après la fin des hostilités, le patron, tout en se servant un rosé extra-large, ça calme les nerfs, lui demande s’il s’appelle bien Hans, exact, dit l’autre mais comme à peu près la moitié des Allemands, sauf que tous les Allemands qui s’appellent Hans n’étaient pas des fumiers de salopards de geôliers du stalag 17 en Pologne où lui, Toine, était prisonnier, traité moins bien qu’un cochon. « Mais z’était la guerre, krieg gross malheur », Hans faisait son devoir de soldat, peut-être, mais il était pas obligé de lui briser les côtes à coups de crosse de fusil, de le faire ramper dans la merde, « il y avait beaucoup de brisonniers, il fallait de l’ordre et de la dizipline », et les faire crever de faim, travailler à remplir des sacs de charbon sans rien dans le ventre, il pesait quarante kilos, « fous afez pien geangé, repris le boil de la bête » et d’ailleurs, il s’en souvenait le Boche maintenant, c’est à cause de lui, le bistrotier, qu’il avait été muté du stalag où il menait une guerre sans soucis, sans soucis pour lui bien sûr, « bas bour les brisonniers », muté sur le front de l’Est où il a été tenu pour mort, estropié de partout, « fous foulez foir les zicatrizes ? », parce que le prisonnier s’était évadé avec un sac de charbon. Le bistrotier confirme, c’est même grâce à ce charbon revendu dans les villages polonais qu’il a réussi à regagner la France, qu’est-ce qu’il veut boire, le nazi ? Un whisky pour se remettre de ses émotions ? « Che fais gerger ma femme, elle est bas gommode. » Avec la Gretchen, un cul considérable et des nichons en abondance, ils se sont attablés. Saucisson pur porc, rillettes, côtes-du-rhône, bon pain français, « laisse, Hans, c’est moi qui régale », ils devisent du bon vieux temps au stalag 17, parce qu’y avait quand même des bons moments, faut avouer. Le soir, ils étaient bien torchés, « Hans, tu vas pas aller à l’hôtel, je vais dire à ma femme de préparer la chambre d’amis, pour une fois qu’on a des amis, des vrais amis, avec qui on a des souvenirs. Et quels souvenirs ! Pas vrai, Hans ? ». « Ja ! »
Et voilà comment j’imagine la fin de l’histoire, Jef : Hans et le Toine sont restés copains pendant vingt ans, jusqu’à ce que l’accident de platane emporte l’un et la cirrhose l’autre. Ils allaient en vacances tous les quatre sur la côte Adriatique où Hans avait une maisonnette. Et pendant vingt ans, ils ont cassé les burnes de leurs femmes, c’est une image, Jef, en se remémorant la belle époque du stalag, avec le temps c’était devenu une sorte de club de vacances. Alors tu saisis, Jef ? Tu saisis pas ? Eh ben, Ali et moi, c’est pareil, Ali était du mauvais côté et moi du bon, enfin ça dépend de quel point de vue on se place. Bien sûr, Ali est pas d’accord. C’est normal. Ali a pas tort vu qu’il a gagné et que c’est toujours les vainqueurs qui écrivent l’Histoire.
Tiens, remets-nous un p’tit calva, Jef, pour faire passer le goût du gigondas !
Prends mon père, par exemple ! Quand on peut rire de sa guerre, c’est qu’on l’a faite du bon côté. Est-ce que je t’ai déjà raconté « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! » ? Je t’ai jamais raconté, Jef ? J’te raconte alors. « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! », c’était la chute de la meilleure histoire que nous racontait notre père, on l’avait entendue cent fois, on en redemandait toujours, on s’en lassait pas, Papa, raconte-nous « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! ». Il se faisait pas prier, il adorait raconter sa guerre, bien qu’il aurait préféré qu’on le supplie de nous conter des exploits plus valorisants. Mais nous, les six mômes, ce qu’on voulait, c’était « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! », à cause du gros mot, le gros mot était puni d’une taloche, maman était intransigeante là-dessus, sauf pour papa, bien sûr. Comme tous les mineurs de La Ricamarie, il était communiste et, comme tout communiste qui se respecte, il était entré dans la résistance, dans les FTP qu’il valait mieux pas confondre avec les FFI, ils pouvaient pas se blairer. Comme il parlait espagnol, on l’envoyait en catimini sur la frontière, dans les Pyrénées, pour assurer la liaison avec les Américains. Il revenait avec du fric, des missions, et il donnait aux Ricains des renseignements sur les troupes allemandes. Ils se rencontraient chez un fermier ami, dans la montagne, à quelques centaines de mètres de la frontière. Et voilà qu’un jour surviennent des Allemands, le fermier entraîne papa vers une grange, ouvre une porte vermoulue et le pousse vigoureusement dans l’obscurité. Il n’y voit goutte, il est projeté et atterri, devine où, Jef ? Nous retenions notre souffle, mon père laissait passer un long, long, long suspense en roulant des yeux paniqués et s’exclamait « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! », déchaînant notre joie. Sous le regard tendrement désapprobateur de Maman.
Mon grand-père, le père de Maman, était aussi un ancien combattant, mais un ancien combattant de la reine des guerres, la Grande Guerre, la grande boucherie, celle de 1914, dans l’infanterie, les tranchées, la boue, les rats. Il adorait la raconter, sa Grande Guerre, à la fin du repas, après la p’tite prune dans la tasse à café tiède, et nous on levait les yeux au ciel avec un soupir d’ennui : Papi allait encore nous raconter sa guerre ! Ah, la chaude camaraderie des tranchées, que de souvenirs, vous auriez vu ça les enfants, quand un obus de soixante-quinze a arraché la tête d’Émile, un gars de Bar-le-Duc, le matin même il vous avait roulé une cigarette de gris, et voilà qu’il continuait à courir sans sa tête, sa cervelle explosée dégoulinait sur mon uniforme ; quand notre capitaine, prof d’histoire de Nîmes dans le civil, asphyxié au gaz moutarde, est mort dans les bras de ses hommes ; quand Eugène et Gustave, qui avaient passé la nuit dans l’eau croupie d’un trou d’obus, la jambe arrachée pour le premier, l’œil, l’oreille et la moitié de la mâchoire en moins pour l’autre, ont été récupérés vivants par nos héroïques brancardiers, la chance qu’ils ont eue – tu parles d’une chance, t’as raison, Jef –, ah, c’était le bon temps, on était entre hommes, des vrais, les Boches, les Fridolins, les Frisous, les Chleus, on les aura, y passeront pas. C’était vrai, ils sont pas passés. À quel prix !
Même ceux de la débâcle de 1939 avaient de délicates histoires à raconter, les cadavres par milliers sur la plage de Dunkerque, la Gestapo, la torture, les fusillés, le froid, l’exode, la faim, le maquis.
Trois fois par an, ils défilent en béret, la hampe des drapeaux bien calée sur le bidon, ils sont pas bien riches, juste de leur honneur, les médailles puériles cliquètent sur les poitrines, c’est vrai qu’ils les méritent ces breloques, ces croix de guerre, ces citations, en tout cas autrement plus que les légions d’honneur des sportifs, des avocats, des stars de cinéma, déjà bien lotis par la vie, pas de problèmes de fin de mois, l’argent et les médailles font fort bon ménage. Les premiers raniment la flamme sous les regards goguenards des « jeunes-cons-aujourd’hui-ce-qu’il-leur-faudrait-c’est-une-bonne-guerre!».
Vieux cons.
Eh bien, tu vois, Jef, nous aussi, avec Ali, on a très envie d’être des vieux cons, des vieux cons d’anciens combattants, on a envie d’emmerder le monde, surtout les petits-enfants, en leur racontant notre guerre.
L’Algérie.

À propos de l’auteur

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Alain Jaspard © Photo Philippe Matsas

Né en 1940, Alain Jaspard est réalisateur. Il a signé plusieurs adaptations de livres jeunesse en séries animées, notamment Tom-Tom et Nana de Jacqueline Cohen et Bernadette Després, Le Proverbe de Marcel Aymé, ainsi que Les Contes de la rue Broca de Pierre Gripari. Après Pleurer des rivières, un premier roman couronné par le Prix Dubreuil du premier roman SGDL et le Prix des lecteurs de Notre Temps, il a publié Les Bleus étaient verts (2020). (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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