La porte du ciel

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En deux mots
La fille d’un médecin de Louisiane se voit offrir une esclave en cadeau. Eleanor et Ève vont grandir ensemble et partager l’expérience de la Guerre de Sécession. Deux destins croisés, deux combats vers l’émancipation.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

La porte du ciel
Dominique Fortier
Éditions Les Escales
Roman
256 p., 19,90 €
EAN : 9782365692915
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule au cœur de l’Amérique ségrégationniste entre Louisiane et Alabama, notamment du côté de Gee’s Bend et Mobile.

Quand?
L’action se situe au XIXe siècle, plus particulièrement dans les années 1860.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors que la Guerre de Sécession fait rage, deux fillettes que tout oppose, deux destins, vont se croiser.
Au cœur de la Louisiane et de ses plantations de coton, deux fillettes grandissent ensemble. Tout les oppose. Eleanor est blanche, fille de médecin; Eve est mulâtre, fille d’esclave. Elles sont l’ombre l’une de l’autre, soumises à un destin qu’aucune des deux n’a choisi. Dans leur vie, il y aura des murmures, des désirs interdits, des chemins de traverse. Tout près, surtout, il y aura la clameur d’une guerre où des hommes affrontent leurs frères sous deux bannières étoilées.
Plus loin, dans l’Alabama, des femmes passent leur vie à coudre. Elles assemblent des bouts de tissu, Pénélopes modernes qui attendent le retour des maris, des pères, des fils partis combattre. Leurs courtepointes sont à l’image des Etats-Unis : un ensemble de morceaux tenus par un fil – celui de la couture, celui de l’écriture.
Entre rêve et histoire, Dominique Fortier dépeint une Amérique de légende qui se déchire pour mieux s’inventer et pose avec force la question de la liberté.

Ce que j’en pense

C’est avec son troisième roman que je découvre la canadienne Dominique Fortier. Et autant l’avouer d’emblée, en refermant La Porte du ciel, j’ai bien envie de découvrir les deux précédents tant son style est envoûtant, tant sa façon de relater les événements est particulière, cherchant une symbolique, voire une poésie dans un monde d’abord régi par la violence et l’arbitraire.
Nous sommes au Sud des Etats-Unis au tournant des années 1860. Le commerce des esclaves bat son plein. Parmi la «marchandise» qui est échangée ce jour figure une jeune diablesse mulâtre dont plus personne ne veut et qui finit par échouer chez un médecin, parce qu’il imagine qu’elle sera un joli cadeau pour sa fille Eleanor. Une fois lavée, débarrassée de ses lentes et habillée, la jeune fille va finir par trouver sa place dans cette famille plutôt conciliante dans cette Louisiane ségrégationniste. Eleanor choisit de l’appeler Guenièvre, comme la princesse du livre qu’elle est en train de découvrir. Un prénom qui va vite être simplifié en Èvre puis, en Ève.
Le lecteur est invité à suivre les années qu’elles vont passer ensemble. Un peu comme les deux faces d’une même médaille, on les voit grandir dans un monde qui leur est hostile. Car le destin d’Eleanor, s’il est plus enviable que celui de son esclave, n’est guère plus libre. D’autant que, depuis la bataille du Fort Sumter en avril 1861, une guerre fratricide s’est engagée avec son lot de drames. C’est dans ce contexte que Michael, fils du propriétaire d’une grande plantation, demande la main de la jeune fille. « Nous avons été mariés le 15 mai 1864, trois semaines après mon dix-huitième anniversaire, alors que les magnolias embaumaient l’air dans le salon de la maison où j’avais grandi et que je laisserais moins d’une heure plus tard. J’avais du chagrin à l’idée de quitter la seule demeure que j’eusse jamais connue, mais on m’avait promis que je pourrais amener Ève avec moi, et que ma nouvelle maison serait plus grande et plus belle encore.»
Après quelques années plutôt paisibles, on bascule alors dans une période troublée : « La guerre avant de s’apaiser s’était démultipliée en luttes sans nombre. Partout le territoire était traversé de frontières où s’affrontaient le Nord et le Sud, larges déchirures dans le paysage où venaient s’engouffrer par dizaines de milliers des hommes dont certains étaient à peine sortis de l’enfance. »
Eleanor et Ève sont en quelque sorte des témoins privilégiés de ce monde qui bascule. On sent la première envieuse de s’émanciper, de goûter à d’autres émotions, on voit la seconde se risquer dans l’inconnu en prenant un matin la route vers son destin. Tout comme d’autres jeunes esclaves désormais affranchis. « Ce mot de « liberté » et ses frères – « égalité », « émancipation », « union » – étaient des osselets qu’on secoue dans sa main avant de les jeter par terre, où ils forment des amoncellements précaires. La bouche qui y mordait n’était point rassasiée; ils ne protégeaient ni de la pluie, ni du soleil, ni à plus forte raison du fouet ou de la guerre. »
Dominique Fortier fait davantage un travail de romancière et de sociologue que d’historienne en choisissant notamment d’agrémenter son récit de descriptions de courtepointes, ces quilts réalisés notamment à Gee’s Bend, qui racontent aussi à leur manière ce que furent ces années : « Ce n’était pas un pays en guerre, ni même deux pays dont l’un cherchait à se détacher de l’autre : c’étaient trente pays tenant ensemble par des liens plus ou moins lâches, qui tantôt se défaisaient et tantôt se renouaient, comme si les pièces d’une courtepointe tout à coup prenaient vie et s’avisaient de changer de place et de couleur, arrachant les coutures au passage, traînant derrière elles des bouts de fils inutiles. » Entre les prêtres qui défendent l’esclavagisme et l’arrivée du Ku Klux Klan, on se rend aussi compte que les mentalités ne vont pas changer aussi vite que peuvent le laisser croire la paix revenue. L’actualité venant du reste montrer combien les Noirs sont toujours en lutte. L’auteur pose du reste avec beaucoup d’à-propos la question suivante : «puisque nul traité de paix n’est venu marquer la fin de cette étrange guerre fratricide, comment prétendez-vous savoir qu’elle est bien finie ?»

Autres critiques
Babelio 
Jeune Afrique (Julie Gonnet)
Le Devoir (Danielle Laurin)
La Presse (Josée Lapointe)
Voir.ca (Venise Landry)
Blog Brèves littéraires 
Blog L’ourse bibliophile
Blog Un jour, un livre 
Blog BettieRose Books 


TV5 Monde – Entretien avec Caroline Laurent – Directrice littéraire aux éditions Les Escales

Extrait
« « Johnson, le docteur McCoy souhaite savoir combien il en coûterait pour cette petite sauvagesse que vous n’en finissez pas de pourchasser. »
L’homme dévisage le médecin, enlève son chapeau, se gratte le front où coulent de fines gouttelettes de sueur. Il a les yeux de la couleur de l’acier.
« Sauf votre respect, docteur, pourquoi vous encombrer de cette petite bonne à rien ? dit-il. Elle n’est pas assez forte pour travailler aux champs, et elle est trop jeune pour être utile à la cuisine. Ce n’est qu’une bouche à nourrir. Si vous cherchez de l’aide à la maison, vous devriez plutôt vous adresser à Mr. Allen. J’ai entendu dire qu’il attendait bientôt une demi-douzaine de nouveaux esclaves. » »

A propos de l’auteur
Dominique Fortier est née à Québec et vit aujourd’hui à Outremont (Montréal). Après un doctorat en littérature française à l’Université McGill, elle exerce notamment le métier de traductrice. Son premier roman, Du bon usage des étoiles (2008), a remporté le prix Gens de mer du festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo. Elle a depuis publié Les Larmes de saint Laurent et, en compagnie de Nicolas Dickner, Révolutions. La Porte du ciel est son troisième roman. (Source : Éditions Les Escales)

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Le souffle des feuilles et des promesses

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En deux mots
La sudiste Hallie Erminie rêve d’une carrière d’écrivain. Soutenue par Post Wheeler, elle va réussir à s’imposer sur la scène littéraire. Un triomphe éditorial qui va toutefois s’accompagner d’une frustration sur le plan sentimental. Jusqu’où peut-on être une femme libre en cette fin de XIXe siècle? La réponse dans cette biographie romancée.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Le souffle des feuilles et des promesses
Sarah McCoy
Éditions Michel Lafon
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anath Riveline
333 p., 21,95 €
EAN : 9782749932644
Paru en juin 2017

Où?
Le roman se déroule principalement aux Etats-Unis, au Kentucky, à Post Oak, Hopkinsville, LaFayette, Louisville, Cincinnati, New York, Atlantic City, Washington, San Francisco, Seattle ou encore à St. Michael, Independence City, Dawson City et Eldorado, Alaska. Des voyages en Europe y sont également évoqués, à Liverpool, Londres, Beaulieu-sur-Mer

Quand?
L’action se situe au tournant des XIXe et XXe siècles.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une magnifique histoire d’amour qui traverse le temps et les continents.
Hallie Erminie, issue d’une famille de planteurs du Kentucky, est une jeune femme de caractère qui adore écrire. À New York, où elle s’est mis en tête de trouver un éditeur qui publierait son premier roman, elle fait la connaissance de Post Wheeler, un journaliste célibataire et fier de l’être. Tous deux discutent à bâtons rompus de la vie culturelle new-yorkaise, bouillonnante en cette fin de XIXe siècle, et s’attachent l’un à l’autre sans oser se l’avouer. Malheureusement, quand Post part pour l’Alaska du jour au lendemain, la possibilité d’une histoire d’amour s’évanouit.
Commence alors un chassé-croisé qui durera une dizaine d’années, des États-Unis à l’Italie en passant par l’Angleterre ou la France. Tandis que Hallie Erminie rencontre le succès grâce à ses livres, Post Wheeler se destine finalement à une carrière politique. À chacune de leurs rencontres, les sentiments des deux jeunes gens grandissent mais le destin semble peu enclin à les réunir. Oseront-ils s’avouer leur amour?

Ce que j’en pense
Après Un goût de cannelle et d’espoir et Un parfum d’encre et de liberté, voici le troisième roman de Sarah McCoy à paraître en France. Le souffle des feuilles et des promesses devrait connaître le même succès que les deux premiers, quand bien même la thématique et l’époque n’ont rien de commun. En revanche la plume de l’auteur, en particulier son habileté à dépeindre une atmosphère, continue à faire merveille.
Nous sommes cette fois au Kentucky à la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire au moment où les sudistes tentent de se remettre du douloureux et fratricide épisode de la Guerre de sécession. Dans la famille Rives, le conflit a aussi laissé des traces, puisque le chef de famille – issu d’une grande famille de Virginie – était du côté des Confédérés et a passé près de deux ans dans un camp de prisonniers. Ce qui explique sans doute la méfiance de sa fille Hallie Erminie pour les Yankees et sera aussi une source d’inspiration pour son œuvre romanesque.
Car si sa famille voit la jeune fille au centre de ce livre occuper un poste administratif au sein de sa compagnie de tabac, elle rêve à une carrière d’écrivain. Comme sa cousine Amélie, filleule du général Robert E. Lee, qui connaît un joli succès en tant que poétesse et romancière.
Sarah McCoy remonte jusqu’à sa prime enfance pour démonter les ressorts de sa vocation et va nous offrir de la suivre au fil des années, parallèlement à sa vie amoureuse. Car l’une et l’autre sont intimement liées.
Mais avant d’aller plus loin, il convient de dévoiler ici que ce roman est en fait une biographie romancée de Hallie Erminie Rives et de Post Wheeler. Leurs parcours respectifs sont si riches de péripéties que l’auteur n’aura quasiment pas eu à romancer le récit pour lui donner du souffle.

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Post Wheeler et Hallie Erminie Rives © Library of Congress

On voit d’un côté la jeune fille partant pour New York avec son manuscrit sous le bras et faisant la tournée des éditeurs, sûre de son talent. Après avoir essuyé plusieurs refus et étant sur le point de renoncer, elle réussit pourtant à être publiée, même si son premier roman lui vaut un scandale… bienvenu. Car si la presse s’empare de son livre, cela fait grimper les ventes. L’éditeur se frotte les mains, la jeune fille ose à peine rentrer chez elle. Mais une fois la tempête passée, elle va s’atteler à un nouveau livre et pourra compter sur l’aide de Post Wheeler et son réseau. Elle le rencontre à New York et tombe sous son charme, même si son côté donneur de leçons l’exaspère. Du reste ce Yankee a publié une sorte de guide du célibataire et entend bien continuer à profiter de sa liberté, même si la jeune femme le trouble sans doute autant qu’elle est troublée.
Commence alors un jeu subtil, chassé-croisé amoureux durant lequel chacun des deux n’osera franchement dire ce qu’il a sur le cœur. Quiproquo, maladresse, non-dit : toute la gamme y passe, y compris une longue séparation, Hallie Erminie partant pour l’Europe tandis que Post part chercher de l’or en Alaska. Ne gâchons pas votre plaisir, cher lecteur, à dévoiler les épisodes qui suivent. Contentons-nous de cette citation qui décrit bien l’état d’esprit de l’écrivain qui court de succès en succès: « J’avais vingt-huit ans et je n’en pouvais plus de décrire des passions sans jamais y avoir goûté. J’étais un imposteur, impatiente que l’on me prenne mon honneur. »
Pour le reste, vous pouvez faire confiance à Sarah McCoy et au pouvoir envoûtant de son écriture!

Autres critiques
Babelio 
Blog Figures de style

Extrait
« Après des années d’absence, il débarque chez moi, dans le Kentucky. Il m’assure qu’il m’a trouvé une maison d’édition et disparaît aussitôt. Il traverse l’Atlantique pour me voir et me cloue sur place avec ses provocations. Je lui remets mon dernier roman et il s’agace de ma vitesse à lui rendre le travail qu’il a lui-même réclamé ! »

A propos de l’auteur
Sarah McCoy vit au Texas, où elle donne des cours d’écriture à l’université, tout en se consacrant à ses romans. Après Un goût de cannelle et d’espoir, best-seller international, et Un parfum d’encre et de liberté, Le Souffle des feuilles et des promesses est son troisième ouvrage publié en France. (Source : Éditions Michel Lafon)

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Écoutez nos défaites

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Écoutez nos défaites
Laurent Gaudé
Actes Sud
Roman
288 p., 20 €
EAN : 9782330066499
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule sur plusieurs théâtres d’opération, à la suite d’Hannibal vers Rome depuis Sagonte, après le franchissement du détroit de Gibraltar, la traversée de Pyrénées puis des Alpes, à travers la Toscane puis vers Rome, Capoue, Cannes et le retour à Carthage. Aux États-Unis, de New York aux États du Sud, passant notamment par Charleston, West Point, Molina del Rey, Chapultepec, Shiloh. En Afghanistan et Pakistan, Irak, Syrie et Lybie, avec Abbottabad, Kawergosk, Bagdad, Erbil, Syrte, Misrata, Falloujah, Tripoli, Palmyre, Hatra, Nimroud. Un autre épisode se déroule en Éthiopie, à Addis Abeba, Adoua, Walwal, Maichew. Enfin les étapes contemporaines passent par Paris, Zurich et Genève, Le Caire, Alexandrie, Jérusalem, Vienne. Khartoum, Beyrouth et Bath sont d’autres étapes dans ce roman qui évoque aussi Mycènes et Troie.

Quand?
De la guerre de Troie aux exactions de l’Etat islamique, le roman couvre de grandes périodes de notre histoire jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un agent des services de renseignements français gagné par une grande lassitude est chargé de retrouver à Beyrouth un ancien membre des commandos d’élite américains soupçonné de divers trafics. Il croise le chemin d’une archéologue irakienne qui tente de sauver les trésors des musées des villes bombardées. Les lointaines épopées de héros du passé scandent leurs parcours – le général Grant écrasant les Confédérés, Hannibal marchant sur Rome, Hailé Sélassié se dressant contre l’envahisseur fasciste… Un roman inquiet et mélancolique qui constate l’inanité de toute conquête et proclame que seules l’humanité et la beauté valent la peine qu’on meure pour elles.

«Écoutez nos défaites est un livre sur le temps. Celui des quatre époques qui s’entremêlent et construisent le récit : la guerre entre Hannibal et Rome, la guerre de Sécession, la deuxième guerre italo-éthiopienne et enfin l’époque contemporaine. Mais c’est aussi un livre qui essaie de saisir ce continuum qui nous traverse, nous lie aux époques précédentes, dans une sorte de mystérieuse verticalité. Un peu comme le font ces objets archéologiques qui traversent les siècles, surgissent parfois à nos yeux, au gré d’une fouille, nous regardent avec le silence profond des âges et disparaissent à nouveau, vendus, détruits ou engloutis pour quelques siècles encore.
Dans Écoutez nos défaites, chacun espère la victoire. Les généraux réfléchissent, construisent des stratégies, s’agitent, envoient leurs hommes à l’assaut, connaissent des revers, des débâcles, se reprennent et parviennent parfois à vaincre. Mais qu’est-ce que vaincre ? Battre son ennemi ou lui survivre ? Est-ce qu’au fond Hannibal n’a pas vaincu Scipion ? N’est-ce pas lui qui est devenu mythe ? Qu’est-ce que vaincre lorsque la partie ne se joue pas uniquement sur le champ de bataille ? Hannibal, Grant et Hailé Sélassié ne meurent pas au milieu de leurs troupes. Ils survivent à la guerre, traversent cette épreuve et vieillissent. Et avec le temps, l’écho lointain des batailles, si terrifiant au moment où ils les vécurent, devient peut-être le bruit de leur gloire passée ou en tout cas le souvenir d’instants où ils furent vivants comme jamais. Car ce qui vient après la bataille, que l’on ait gagné ou perdu, c’est l’abdication intime, cette défaite que nous connaissons tous, face au temps.
Et si, dès lors, la défaite n’avait rien à voir avec l’échec ? Et s’il ne s’agissait pas de réussir ou de rater sa vie mais d’apprendre à perdre, d’accepter cette fatalité ? Nous tomberons tous. Le pari n’est pas d’échapper à cette chute mais plutôt de la vivre pleinement, librement.
Les deux personnages principaux d’Écoutez nos défaites, Assem, l’agent des services français, et Mariam, l’archéologue irakienne, sont dans cette quête. Ils sont aux endroits où le monde se convulse. Et si la défaite ne peut être évitée, du moins son approche est-elle l’occasion pour eux de s’affranchir. Quitter l’obéissance et remettre des mots sur le monde. Assumer la liberté de vivre dans la sensualité et le combat. C’est cet affranchissement commun qui rend leur rencontre possible et va les unir dans cette traversée d’un monde en feu, où ils seront peut-être défaits mais sans jamais cesser d’être souverains.» L. G.

Ce que j’en pense
****
Après L’insouciance de Karine Tuil qui déjà nous offrait une réflexion sur les conflits actuels et sur le choc que peut représenter pour un combattant le passage du champ de bataille au luxe insolent étalé dans les grandes métropoles occidentales, voilà un roman tout aussi fort, éblouissant et déstabilisant sur cette amnésie coupable qui semble nous habiter encore aujourd’hui.
Comment croire au progrès, comment comprendre qu’au fil des ans l’homme n’a rien appris des conflits passés, comment peut-on commettre aujourd’hui encore des actes aussi barbares que ceux perpétrés par l’armée islamique, s’attaquant non seulement aux populations, mais aussi aux monuments historiques, aux vestiges culturels millénaires.
En ouvrant son roman sur la rencontre à Zurich dans un grand hôtel entre un baroudeur et une archéologue, Laurent Gaudé livre la clé de son propos. L’amour éphémère, la liaison qui sera sans lendemain entre Assem et Mariam est symbolique des combats qu’ils livrent chacun à leur manière et qui ne finiront jamais.
Après l’Afghanistan, la Lybie, Assem doit partir à Beyrouth sur les traces d’un Américain, tête brûlée qui se livre à des trafics variés. Mariam, après Alexandrie et Bagdad où elle a œuvré pour la restitution des objets volés et la réouverture du musée, prend la direction de la Syrie afin de tenter de sauver ce qui peut l’être de la folie destructrice de daesh. Mais leur combat n’est-il pas perdu d’avance ?
C’est pour répondre à cette interrogation que l’auteur convoque quelques combats emblématiques de notre Histoire. Celui d’Hannibal contre Rome, celui d’Ulysse Grant durant la Guerre de Sécession, celui de Hailé Sélassié contre le colonisateur italien. Durant tout le roman, le lecteur est invité à les suivre sur le terrain et à partager ce déferlement de violence. Jusqu’à ce point qui donne raison à Gertrude Stein quand elle explique que «La guerre n’est jamais fatale, mais elle est toujours perdue.»
Avec maestria, l’auteur fait s’entrecroiser les récits, parvient à les mettre en résonnance et nous démontre – sans jamais porter de jugement – qu’on ne sort jamais indemne de telles campagnes. Car au conflit ouvert succède le conflit intérieur. À la justification morale d’un engagement succède l’horreur et la barbarie. En nous montrant que personne, à aucun moment, ne peut sortir indemne d’un tel déferlement de violence, que le temps ne fait rien à l’affaire, l’auteur de La Mort du Roi Tsongor et du Soleil des Scorta nous place en témoins privilégiés des tourments du monde. En empilant les strates de ses différents récits, il parvient aisément à nous éclairer sur l’erreur de jugement majeure que nous faisons en retraçant ces «épopées». Il suffit de changer de point de vue, d’écouter les défaites, pour comprendre la lucidité d’un Jean Jaurès. Non, «on ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre.»
Ce roman est un viatique pour notre début de XXIe siècle.

Autres critiques
Babelio 
L’Express (Interview de Laurent Gaudé)
RFI (Tirthankar Chanda)
Blog Quatre sans quatre
Blog Passion littéraire

Extrait
« Alors, Ferruccio, le fou de la place des Tilleuls, rit de moi car lui seul a compris que quelque chose était né qui m’emmènerait bien au-delà des terres où la France m’envoie depuis dix ans, tuant ou protégeant des hommes sans que j’aie jamais pu dire si nous gagnions ou perdions car il faut toujours recommencer, il y a toujours de nouveaux terrains d’action et de nouveaux ennemis à abattre, toujours de nouvelles zones d’influence à maintenir ou de nouveaux points stratégiques à contrôler, t Ferruccio rit parce qu’il sait, lui, que lorsque l’obscurité tombe, lorsque le dernier adversaire est battu, le pire commence, car c’est le moment où il faut accepter de retourner à ses propres tics et à ses tourments. » (p. 18-19)

À propos de l’auteur
Romancier, nouvelliste et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé a reçu en 2003 le prix Goncourt pour son roman Le Soleil des Scorta. Son œuvre, traduite dans le monde entier, est publiée par Actes Sud. (Source : Éditions Actes Sud)

Site Wikipédia de l’auteur
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Le parcours du combattant

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Le parcours du combattant
Michael Malone
Sonatine
Roman
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Nicolas
940 p., 23 €
ISBN: 9782355843280
Paru en avril 2015

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, d’abord dans la ville natale du héros, à Thermopyles en Caroline du Nord (peut-être inspirée par Hillsborough où vit l’auteur), puis le long d’un parcours qui le conduira jusqu’à la Nouvelle-Orléans en passant notamment par Myrtle Beach, Charleston, Atlanta et Stone Mountain, sans oublier une réminiscence de son séjour à Fribourg-en-Brisgau en Allemagne.

Quand?
L’action se déroule vers 1984.

Ce qu’en dit l’éditeur

Au terme de ce livre, la vie de Raleigh ne sera plus jamais la même. La vôtre non plus.
Milieu des années 1980, Thermopyles, petite ville de Caroline du Nord. Marié, deux enfants, Raleigh Wittier Hayes, 45 ans, est aux yeux de tous un citoyen modèle et un bon père de famille. Agent d’assurances prospère, il ne laisse rien au hasard, et sa retraite est aussi soigneusement planifiée que son existence. Le jour où il apprend que son père, Earley, a disparu de l’hôpital après avoir vidé ses comptes, pour prendre la route dans une Cadillac cabriolet jaune en compagnie d’une adolescente noire qu’il dit vouloir épouser, l’existence de Raleigh vole en éclats. À la recherche de son père, notre homme va devoir affronter des épreuves plus riches en rebondissements les unes que les autres. À l’issue de ce formidable périple initiatique, l’ennuyeux et routinier Raleigh Wittier Hayes ne sera plus jamais le même.
Dès les premières lignes, le lecteur est emporté par le souffle formidable d’un auteur qui lui impose un rythme tel qu’il est difficile, voire impossible d’en interrompre la lecture. Monument d’humour et de romanesque, proche du génie, ce livre, dans le droit fil des premiers romans de John Irving, est considéré aux États-Unis comme un chef-d’œuvre. Publié en 1986 et jusqu’aujourd’hui inédit en France, nous sommes ravis d’en offrir à nos lecteurs la première traduction.

Ce que j’en pense
****

Voilà un roman de plus de 900 pages qui tient ses promesses. On ne s’ennuie pas une seconde à suivre les pérégrinations de Raleigh W. Hayes. Cet assureur de 45 ans, vivant dans la petite ville de Thermopyles en Caroline du Nord, est un représentant typique de la middle-class. Marié et père de deux enfants, il vit une existence tranquille, entre ses obligations professionnelles, sa vie sociale, sa famille et ses amis. Jusqu’au jour où… il lui faudra tout remettre en cause.
L’auteur a le bon goût de nous prévenir dès le début de ce roman. Son héros va devoir sillonner tout le sud des Etats-Unis « pour sauver son héritage d’un père qui avait, une fois de plus, ostensiblement perdu la raison. »
Le septuagénaire a en effet quitté l’hôpital où il séjournait au volant de « la plus jolie des Cadillac El Dorado jaunes décapotables », accompagné d’une jeune fille noire. Il n’a toutefois pas oublié de signer sa fuite en laissant derrière lui des instructions sur une cassette : venir le rejoindre à la Nouvelle-Orléans en compagnie d’une connaissance et de son frère Gates et d’une grande malle. Mais auparavant il lui faudra aussi effectuer des recherches généalogiques et acheter une petite cabane au pied de laquelle il souhaite être inhumé.
Vaste programme qui permet au lecteur de plonger dans l’Amérique des années 80 et au-delà. A la manière d’un John Irving, Michael Malone raconte l’évolution des mœurs en creusant les secrets de famille, montre que les destins individuels sont souvent liés à la marche de l’histoire et surtout n’oublie jamais d’enrober le tout avec un humour dévastateur.
Au fil de pages on croisera ainsi un vrai faux crime, une équipe de truands, quelques excellents musiciens qui ne savent pas qu’ils finiront par jouer ensemble, une troupe de cirque, une jeune fille enceinte qui donnera naissance à son enfant dans des conditions rocambolesques, une visite du parc de Stone Mountain des plus mouvementées ou encore une nuit à l’hôtel durant laquelle il semble bien qu’aucun des clients ne se retrouve dans la chambre qui lui avait été impartie.
Un côté loufoque qui se double toutefois d’une vraie quête initiatique. Car si Raleigh « avait soigneusement empaqueté son enfance pour la mettre au grenier », il va se voir contraint de dépoussiérer son histoire et celle de sa famille afin de rassembler les pièces du puzzle jusqu’à un dénouement que je vous laisse découvrir, mais qui sera, à n’en pas douter, à la hauteur de vos attentes.
Paru en 1984 dans sa version originale, ce roman mérite toute votre attention !

Autres critiques
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Lalibrairie.com

Extrait
« Raleigh se hâta de décrocher son propre téléphone et s’annonça.
« C’est moi », répondit son épouse d’un ton essoufflé.
Elle se prénommait Aura, et cela, dans l’esprit d’autrui, auréolait ses remarques pleines de bon sens, bien qu’un peu sibyllines, d’un nimbe de mysticisme.
« Qu’est-ce qui se passe ?
— Ton père n’est plus…
— Il est mort. Seigneur. »
Mais Aura soupira bruyamment dans le combiné.
« Oh, Raleigh, non. Il s’est enfui de l’hôpital avant qu’ils aient terminé leurs analyses. Lorsqu’ils lui ont apporté son plateau déjeuner, ils n’ont trouvé que sa valise sur son lit ! Mon chéri, je suis désolée, mais je t’avais prévenu. »
Elle n’expliqua pas ce dont elle l’avait prévenu exactement, mais ce n’était certainement pas que son père allait se faire la belle de l’hôpital et disparaître sans laisser de traces.
Hayes s’assit sans même vérifier où était son fauteuil. Son coccyx heurta le bord de l’accoudoir et une douleur fulgurante remonta sa colonne vertébrale.
« Pourquoi n’en ai-je pas été informé ? demanda-t-il comme s’il était déjà en train de parler au personnel de l’hôpital, ce qui dans son esprit était le cas. Pourquoi a-t-on perdu tout ce temps ?
— Chéri, ne te défoule pas sur moi, si tu veux bien. L’infirmière a cru qu’il était parti en radiologie.
— Toute la matinée ? s’exclama-t-il en s’adressant au portrait de sa femme sur son bureau.
— Eh bien…
— Je vais à l’hôpital. Toi, reste à la maison et assure les arrières.
— C’est fascinant, la persistance de ces métaphores machistes.
— Au revoir, Aura. »
Mais Hayes avait à peine raccroché et hurlé « Bonnie Ellen ! » que le téléphone sonnait de nouveau, et qu’un homme lui riait dans l’oreille.
« Kek’tu dis, Raleigh ?
— Je peux savoir qui c’est ?
— Hé, me bouffe pas le nez. C’est ton cousin. »
C’était Jimmy Clay, fils de Lovie, sœur du père de Raleigh ; il était vendeur de voitures chez Carolina Cadillacs, en périphérie de la ville.
« Je voulais juste dire muchas gracias à un collègue des Civitans.
— Pour quoi ? »
Hayes était en train de tirer le cordon du téléphone vers la porte comme si s’en rapprocher pouvait lui permettre de raccrocher plus tôt.
« Pour la Grosse Ellie.
— Je ne sais même pas de quoi tu parles, Jimmy. »
Le cousin de Raleigh était un adepte de l’hermétisme conversationnel, et ce depuis toujours. À l’âge de six ans, il téléphonait à Raleigh après l’école pour jacasser sans discontinuer dans un charabia de son invention, débitant des inepties comme : « Amalé coba kétaba oumilé ». À quatorze ans, il faisait violemment claquer ses doigts sur les fesses de Raleigh en lançant : « J’t’ai eu ! Javétavévahu ! »
« Jimmy, je suis un peu pressé…
— Ton père, l’interrompit Clay. Il a acheté la Grosse Ellie. Ce matin à la première heure. Il m’a dit que c’était pour toi qu’il le faisait. Banzaï, appuie sur le champignon et brûle l’asphalte, mon colon !
— Attends deux secondes. » Hayes sentit une aigreur orientale lui remonter dans la bouche. « Tu es en train de me dire que mon père vient de t’acheter une voiture ? »
Jimmy Clay pouffa de rire.
 » Une voiture ? C’est bien plus que ça. C’est la plus grosse, la plus jolie des Cadillac El Dorado jaunes décapotables faites sur commande qui nous restait sur les bras depuis deux ans ! Non, pour ma part, j’appellerais cette beauté un attrape-nanas. Je paierais certainement pas 21 395,77 dollars pour un simple moyen de transport !  »
Raleigh sentit son cœur faire un bond à en soulever sa chemise.
 » Comment il a payé ? demanda-t-il d’une voix rauque.
— Hein ?
— Comment est-ce qu’il a payé ?
— Rubis sur l’ongle. Ravubavis savur l’avongle.  »
Dans son enthousiasme, Jimmy Clay était revenu à son jargon d’enfance.
 » En espèces ?!
— Par chèque. Pourquoi, je vais découvrir qu’il est en bois ? Je lui ai aussi repris sa vieille Chevy.  »
Raleigh s’adossa au mur, puis se laissa glisser jusqu’au sol. Cela faisait vingt ans qu’il ne s’était pas assis par terre. Son père, qui conduisait la même Chevrolet verte depuis dix ans avec la plus parfaite indifférence, venait de dépenser 21 395 dollars d’un argent qui revenait de droit à son fils, pour une voiture : quatre roues, un moteur et de la peinture jaune, sans même un toit par-dessus. Raleigh aurait pu rénover son sous-sol avec cet argent ; finir de payer l’orthodontiste de ses filles, acheter d’autres propriétés en bord de mer… Il aurait pu le mettre de côté, tout simplement.
T’es toujours là, Raleigh ?
— Il a dit l’avoir achetée pour moi ?
— Je lui ai demandé : “ Oncle Earley, t’es sûr de toi ? J’ai du mal à imaginer ce vieux maniaque de Raleigh au volant de ce bijou. ” Et il m’a répondu : “ J’ai dit que c’était pour lui que je l’achetais, pas que j’allais la lui donner ”. Tu sais comment est ton père !
— Non. » (p. 25, 26, 27, 28)

A propos de l’auteur
Michael Malone, né le 22 novembre 1942 à Durham en Caroline du Nord, est un écrivain américain, essentiellement de polars. Il est professeur de littérature anglaise et américaine à l’université de Pennsylvanie, il est également critique littéraire au New York Times. Il est très connu aux Etats-Unis pour avoir activement participé, dans les années 90, à l’écriture d’un soap-opera intitulé One Life to Live (diffusé en France sous le titre On ne vit qu’une fois). Auteur d’une dizaine de romans dont seuls trois polars ont été publiés en France: Enquête sous la neige, Juges et Assassins et First Lady au Seuil. (Source : Blog Ranatoad & Wikipedia)

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