Furies

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Lauréate du Prix «Envoyé par la Poste» 2021

En deux mots
Bérénice se rend en Turquie, à la frontière syrienne pour négocier l’achat d’antiquités pillées sur les sites en guerre. Asim de son côté, en voulant sauver sa sœur Taym des djihadistes va causer sa mort. Contraint à l’exil, il va croiser le chemin de Bérénice. Leurs vies vont alors basculer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’archéologue, le fossoyeur et la petite fille

Dans un premier roman étonnant de maîtrise Julie Ruocco nous entraîne en Turquie où Bérénice fait du trafic d’antiquités et où Asim a trouvé refuge après avoir vu les siens mourir. Leur rencontre va bouleverser leurs vies.

C’est à l’enterrement de son père que Bérénice a rencontré «L’Assyrien» qui s’est présenté comme un ami du défunt. Nazar, c’est ainsi qu’il s’appelle, lui a expliqué qu’il l’avait été soutenu à son arrivée en France et a proposé à la jeune orpheline de lui trouver un travail. Il devait sans doute savoir qu’elle avait fait des études d’archéologie et qu’elle serait parfaite pour accomplir les missions qu’il allait lui confier, à savoir se rendre à la frontière turco-syrienne et y négocier l’achat d’antiquités provenant des sites conquis par l’État islamique comme Palmyre. Des pillages qui pouvaient aussi s’apparenter à un sauvetage de pièces vouées à la destruction. De retour à Kilis pour une nouvelle transaction, elle va cette fois se trouver confrontée à une situation inédite. À travers un trou du grillage, on lui confie une petite fille. «Bérénice était en train de faire ce que l’on appelle une immense connerie et elle le savait. Elle avait planté le contact suisse devant le camp de réfugiés et était revenue dans la ville en stop avec, dans les bras, une enfant dont elle ne connaissait même pas le nom.»
Mais avant de revenir à Bérénice Julie Ruocco choisit de nous mener de l’autre côté de la frontière où les djihadistes gagnent tous les jours davantage de terrain, semant la terreur et la mort. Asim, qui a vu une grande partie de sa famille mourir choisit de faire fuir sa sœur Taym. Son plan consiste à organiser un mariage fictif afin de permettre au cortège, qui sera aussi composé de candidats à l’exil, puisse franchir plus facilement les barrages. Un plan qui va échouer dans le sang et coûter sa tête à la mariée. Asim la retrouvera décapitée et balancée dans une fosse commune. Dès lors, il ne va pas uniquement vouloir offrir une sépulture digne à sa sœur, mais à tous ceux qui sont tombés. Le pompier se transforme en fossoyeur et même au-delà, en gardien de la mémoire des disparus. La clé USB contenant les récits de vie recueillis par Taym ne le quittera plus. Et quand il sera contraint de fuir et de gagner la Turquie où il pourra profiter de l’assistance de son oncle, il restera hanté par toutes ces vies effacées.
On l’aura compris, Julie Ruocco va faire se rencontrer les deux récits menés en parallèle. Je vous laisse découvrir dans quelles circonstances Bérénice croisera le chemin d’Asim. J’ajoute simplement qu’à partir de ce moment leurs vies, déjà passablement bouleversées, vont prendre une direction inattendue, leurs aspirations trouver un but commun. «Sans doute le monde existe parce que les générations se sont succédé pour le raconter. Je crois que des vies peuvent être libérées du néant parce que quelqu’un les aura entendues. Je crois à la fraternité des mots et des peuples qui se lèvent et chantent alors que tout se tait autour d’eux. Il y a des hommes et des femmes qui se sont tenus droits dans la tempête avant d’être engloutis. Et il faudra bien que quelqu’un le raconte.»
Avec un vrai sens de la narration et une plume sensible qui fait jaillir de la poésie dans les pires moments, on ne peut qu’être impressionnés par ce premier roman bouleversant. D’une puissance peu commune, il montre tout à la fois le côté le plus sombre des hommes et leur face la plus lumineuse. Trouver de la beauté dans le chaos, de l’espoir au milieu des morts qui s’accumulent, n’est-ce pas une belle définition de l’humanité? Après Antoine Wauters et son tout aussi bouleversant Mahmoud ou la montée des eaux, cette rentrée est décidément forte en émotions sur des thématiques très actuelles.

Furies
Julie Ruocco
Éditions Actes Sud
Premier roman
288 p., 20€
EAN 9782330153854
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi à Thessalonique, en Turquie, notamment à Kilis et En Syrie. On y évoque aussi Palmyre

Quand?
L’action se déroule il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les destins d’une jeune archéologue, dévoyée en trafiquante d’antiquités, et d’un pompier syrien, devenu fossoyeur, se heurtent à l’ expérience de la guerre. Entre ce qu’elle déterre et ce qu’il ensevelit, il y a l’histoire d’un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution. Variation contemporaine des Oresties, un premier roman au verbe poétique et puissant, qui aborde avec intelligence les désenchantements de l’histoire et «le courage des renaissances». Un hommage salutaire aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
L’écho.be (Astrid Herkens)
RTS (L’invitée du 12.30)
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
RCF (Simon Marty)
Untitled Magazine
The Unamed bookshelf
Blog Pamolico
Blog Les livres de Joëlle


Julie Ruocco présente Furies, son premier roman © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Coïncidences
“On vit dans un monde de coïncidences. Un homme et une balle qui se rencontrent, c’est une coïncidence.”
Elle ne savait pas pourquoi, mais les mots d’Aragon tournaient en boucle dans sa tête et elle ne pouvait rien y faire. Cela faisait pourtant longtemps qu’elle n’avait pas relu Aurélien. Elle fixait les grappes d’air qui s’agglutinaient à la surface de son café bouillant. On aurait dit des œufs ¬d’insecte en train d’éclore.
— Bérénice ? Tu m’écoutes ?
Ses yeux se levèrent vers son interlocuteur, un homme d’une cinquantaine d’années. Malgré l’ampleur de son embonpoint, ses grandes boucles serrées en essaims blancs et son teint sombre lui donnaient des allures de pâtre grec. Il plantait sur elle un regard sévère.
— Si tu n’es pas prête, on arrête tout et je trouve une autre fille. C’est un coup trop dangereux pour envoyer quelqu’un qui plane.
C’était comme si les mots avaient percé sa bulle et que la rumeur de la terrasse se déversait lentement en elle. Elle était de nouveau à Paris, en plein cœur du Ve arrondissement. Les vapeurs des percolateurs et de café lui donnaient chaud. Elle eut un mouvement d’épaules pour se délasser, presque un geste de somnambule, avant de lui répondre :
— Je t’ai déjà dit que je pouvais m’en occuper. Et puis, toi et moi, on sait pertinemment que tu ne retrouveras pas de sitôt une autre nièce pour faire ce travail.
Il avait été piqué mais pas convaincu. Il continuait de la regarder avec ce mélange de contrariété et de suspicion qui caractérisait les hommes de son âge. Des hommes sûrs de leur autorité dans un monde qui leur échappait chaque jour un peu plus.
— La dernière fois, j’ai bien réussi à en faire passer plus que prévu. Tu as déjà oublié la marge que tu as pu te faire grâce à moi, tonton ?
Le tonton détourna la tête, le visage un peu de biais comme si, avec sa voix douce et sèche, elle venait de lâcher une grossièreté et qu’il cherchait à s’assurer que personne ne l’avait entendue. Bérénice l’observait toujours. Il lui apparaissait maintenant qu’il avait les yeux trop enflés, la paupière un peu trop grasse pour jouer au vénérable berger. Il avait plutôt l’air d’un amant égaré ou d’un souteneur avec trop de scrupules. Autour d’eux, d’autres couples dépareillés occupaient les tables cirées. Des clients adultères en face de filles sans âge, des faux mécènes en face de vrais paumés et, bien sûr, des directeurs de thèse en pleine séance de mystification devant des étudiants désespérés. Elle pensa avec un brin d’ironie qu’en les voyant, un passant aurait pu hésiter entre ces trois catégories. Et il n’aurait peut-être pas eu tort. Son père lui répétait tout le temps qu’il suffisait d’un rien pour faire un destin, et que tous demeuraient interchangeables.
— Méfie-toi petite, dans ce genre de carrière, on est bonne jusqu’à la prochaine. C’est fini l’époque des Malraux et des Apollinaire. Aujourd’hui si tu te plantes tu y restes, et crois-moi, il suffit de pas grand-chose, d’une coïncidence même.
Elle ne cilla pas.
— Eh bien, on verra tout ça le jour de la ¬prochaine.
Il l’observait boire son café à petites gorgées amères, ses grandes prunelles mates toujours fixées sur lui. Depuis le début, il n’avait pas aimé son regard. Ce n’étaient pas des yeux de femme, ni de jeune homme d’ailleurs. Leur lueur était trop vague pour refléter quoi que ce soit. C’étaient des yeux de chat ou de vieillard rieur, avec toute leur lumière tournée vers l’intérieur. Des yeux impossibles à lire. Les voir plantés dans le visage d’une fille, même brune et banale comme elle, ça lui avait toujours mis un doute. Ou peut-être qu’il devenait trop vieux, tout simplement. Il eut un soupir las et fit glisser une enveloppe sur la table.
— Tiens, ce sont les informations qui concernent ce que tu dois identifier et nous ramener. Pour ce qui est de la logistique et des papiers, tu sais à qui tu dois t’adresser.
Bérénice reposa sa tasse en hochant la tête. Puis, elle attrapa l’enveloppe et se pencha sur lui pour le saluer. Il savait bien que ce signe d’affection était de trop entre eux. Pourtant, il accepta sans broncher son baiser sur la joue. Bérénice n’y manquait jamais. C’était sa façon à elle de dire qu’elle n’oubliait pas leur première rencontre. Cette fois où il était venu l’embrasser avec son odeur de pluie fanée et son imperméable trop étroit. Oui, il devait bien pleuvoir ce jour-là. C’était le jour où elle avait enterré son père. Et elle ne savait pas encore qu’elle venait de faire la connaissance de “l’Assyrien”.
Il s’était présenté comme un ancien ami de son père et peut-être qu’il n’avait pas menti. Elle se souvenait vaguement d’avoir entendu l’histoire de l’arrivée en France, de l’aide qu’il avait reçue d’un camarade, d’un presque frère qu’il ne lui avait jamais présenté.
Elle était seule devant le cercueil. Nazar, parce que c’était son nom, lui avait dit les mots d’usage. Il l’avait serrée dans ses bras. Deux fois. Une lorsqu’il était arrivé au funérarium, la seconde avant de la quitter. C’est là qu’il avait sous-entendu que si elle cherchait du travail, il pourrait l’aider, qu’elle était de la famille après tout et qu’il se doutait bien qu’avec des études d’archéologie, ça ne devait pas être facile. Lui connaissait des gens que ça pouvait intéresser. En y repensant, c’était bien le genre de boulot qu’on ne pouvait entreprendre qu’en famille…

Elle ouvrit la porte de la petite galerie d’art. Le carillon résonna dans la salle. Bérénice avait toujours trouvé que ce bruit était anachronique pour un temple du moderne. Mais elle n’eut pas vraiment le loisir d’admirer les toiles ou les sculptures. Des claquements de talons, solennels d’abord, puis précipités, l’entraînèrent dans l’arrière-salle. Elle eut tout juste le temps d’apercevoir un tailleur bleu avec une jupe un peu courte pour la saison. L’arc des jambes était anguleux. Toujours aussi maigre, pensa Bérénice.
— Bonjour, Olga.
La voix de son interlocutrice claqua dans l’air :
— Je t’ai déjà dit de ne pas venir en pleine après-midi.
— Je ne savais pas que l’on en était à ce genre de précautions…
Olga Petrovna leva les yeux au ciel avec des airs d’héroïne tragique. Sa grand-mère était venue de Pologne. Pour nourrir ses enfants, elle avait arpenté tous les hôtels particuliers de la capitale en se faisant passer pour une duchesse russe dans l’espoir de revendre à bon prix des bijoux contrefaits. Sa fille avait perdu le faux accent mais avait gardé les réseaux d’acheteurs. Olga, c’était déjà la troisième génération, celle qui avait investi dans l’art contemporain en achetant très cher une réputation de respectable initiée. Une vitrine parfaite pour qui voulait protéger des activités d’un autre genre.
— C’est tout le drame de notre situation ! Il nous faut faire le travail des justes avec des précautions de criminels.
En plus du carnet d’adresses bien rempli, Olga avait hérité d’un goût prononcé pour la mise en scène. Bérénice sortit l’enveloppe de sa poche :
— Et as-tu pris toutes les “précautions” nécessaires pour le prochain vol ?
L’expression de Mme Petrovna hésitait entre l’horreur et l’indignation.
— Tu peux provoquer, mais sache que ce sont sur les petits vols d’aujourd’hui que se bâtissent les grandes collections de demain !
— Je ne parlais pas de la transaction, mais du voyage en avion.
La quadragénaire rougit un peu. Il y eut un instant de flottement pendant lequel elle chercha un dossier sur le bureau encombré. Elle le tendit à Bérénice avec empressement.
— Voilà, en plus du passeport nous avons ajouté quelques livres turques, au cas où tu devrais rester là-bas plus longtemps.
Bérénice ne répondit rien et se saisit de la liasse. Elle était presque sortie lorsqu’elle entendit jeter par-dessus son épaule :
— Ne t’y attarde pas trop, il paraît que la situation empire tous les jours…
Le carillon tinta de nouveau quand elle franchit la porte. Elle n’avait pas peur. Avec le temps ces allers-retours étaient devenus une vague habitude. Elle rentrerait ce soir dans sa chambre sous les toits, elle mémoriserait le contenu de l’enveloppe, les objets précieux qui y étaient détaillés, et demain, elle prendrait l’avion pour aller les chercher. En pensée, elle retraçait déjà tous les fils possibles de leurs origines. Elle imaginait des destins d’argent et de pierre qui enjambaient les siècles, traversaient les hasards du temps et de l’histoire. Des bijoux millénaires qui n’avaient plus nulle part où se poser et laissaient leur or couler dans les veines des trafics d’antiquités et le ventre des marchés noirs. Elle se souvenait qu’étudiante, elle s’émouvait de ces héritages dispersés, sacrifiés par l’avidité des vivants. Plus maintenant.

Bérénice avait ouvert l’enveloppe. C’était une série de photographies imprimées sur du papier froissé. Tout un tas de joailleries antiques : des émaux d’Égypte, des grenats de Mossoul, des broches verrotées, mais aussi des lapis-lazulis sumériens et des ceintures d’or et de cuivre de la période hellénistique. Bérénice y recensa même une tiare martelée et des ferrets granulés d’or avec, en vrac, des restes d’ornements d’Ebla, de Mari. Parmi les trésors des receleurs, elle remarqua une parure qui lui sembla réellement authentique et facile à revendre. Des colliers et des boucles d’oreilles datant certainement de l’époque de Dioclétien. Ils devaient avoir été retrouvés quelque part dans une des nécropoles qui entouraient Palmyre. Son cœur se serra. “Palmyre”. Rien que le mot lui était douloureux.
Elle était à l’hôpital lorsqu’elle avait regardé, hébétée, les images qui défilaient sur les chaînes d’information. Des vidéos en haute résolution d’une destruction sauvage et cette impression d’engloutissement absolu qui s’était emparée d’elle alors qu’elle était assise près de son père endormi. Des drapeaux noirs flottaient sur Palmyre. Bérénice n’avait suivi que très distraitement la montée de cette marée. Pendant tous ces mois, sa principale préoccupation avait été de veiller son père. Mais aujourd’hui, l’orage qui grondait avait éclaté. C’était comme si quelque chose s’était réveillé dans les entrailles du désert et venait réclamer aux hommes sa part de néant et de folie. Elle était restée figée. Ce n’était pas seulement une ville qui tombait, des cohortes fanatiques se dressaient du fond des âges pour en finir avec la civilisation, pour anéantir tout ce en quoi elle et son père croyaient. Les scènes tournaient en boucle. Elle ne savait même plus à quel moment il avait cessé de respirer. Elle se rappelait juste l’après-midi il y a très, très longtemps, où il lui avait dit qu’il l’emmènerait au pied du temple de Baal. Vers la fin, elle pensait que, lorsqu’il divaguait, l’esprit de son père allait rejoindre les temples. Il partait revisiter ses mausolées, murmurait ses chansons anciennes dans les vents chauds. Au milieu des vapeurs d’antiseptiques, cette image l’apaisait.
À la télévision, les masses continuaient de s’abattre sur les statues, les pierres étaient défigurées à coups de pic. Bérénice avait la sensation que c’était le corps de son père qui était supplicié. Dans chacune des colonnes, dans chaque arc réduit en poussière, c’était son corps à lui qu’on dépeçait, là, devant ses yeux, et elle était impuissante. Toutes les histoires qu’il lui avait racontées, tout ce qu’il n’avait pas eu le temps de lui dire et tout ce en quoi elle espérait était dynamité, renversé, piétiné. Son père était mort, Palmyre tombée. Elle était seule au monde, prisonnière de ruines qui n’existaient plus.
D’abord, elle n’avait pas réagi, c’était comme rater une marche dans le noir ou rêver que l’on se réveille. On essaie de se reprendre, sauf qu’à cet instant, la chute n’a pas de fin. On ne saisit pas, on n’entend plus rien. Les noms et les parfums vous parviennent comme à travers une brume. Blanc. C’était la couleur de son deuil. Celui d’un homme qu’elle avait aimé sans le connaître. Celui d’un pays qu’il avait toujours porté en lui comme une blessure. Était-il kurde, turc, ou syrien ? Son père ne lui avait jamais rien dit et il était mort avant qu’elle puisse le lui demander vraiment. Qui était-il, ce passionné d’art et d’histoire qui avait si bien tu la sienne ? Un simple immigré ? Un amoureux des Lumières et de la littérature française ? À la fin, il était devenu professeur de français. Remplaçant. C’était sa fierté, lui qui récitait les alexandrins avec un accent improbable.
Par amour pour Racine et le théâtre, il avait nommé sa fille d’après l’une de ses pièces. Par amour pour elle et par superstition aussi, il n’avait pas choisi une véritable tragédie : Titus et Bérénice. Aucun assassinat et pas de vengeance, simplement l’histoire d’un départ ou peut-être celle d’un retour. Celui de la reine de Palestine. “Bérénice”. Cette façon qu’il avait de l’appeler en ourlant le r. Un peu comme une promesse, un peu comme une menace.
— Son destin est de quitter Rome pour retourner là-bas, disait son père.
— C’est où, “là-bas” ?
Il ne lui avait jamais répondu et elle s’était sentie bête. Bête et ingrate, parce qu’elle osait lui poser la question de l’exil alors qu’il s’était battu pour lui offrir “la plus belle République après Rome”. Petite, il l’avait bercée avec des chants dont elle ignorait la langue, lui avait narré des mythes inconnus. Il l’avait élevée seul, lui inculquant la pudeur des filles et l’esprit d’un garçon timide, nourrie d’amour et assoiffée d’histoire. Se doutait-il que c’étaient ses silences qui l’avaient jetée à l’assaut du temps et des chantiers d’archéologie ? Accoucher le passé, voler des choses au néant, voilà ce qu’elle faisait de mieux. Combien de fois avait-elle envié ces bijoux déterrés du sable ? Elle aurait voulu qu’on se penche sur elle avec la même délicatesse, qu’on dissipe les secrets du passé et remonte le fil de son histoire.
Alors, quand l’Assyrien était venu à elle pour lui demander de ramener les débris de Palmyre, de Mossoul, elle avait accepté. Oui, elle lécherait les miettes, elle gratterait ce qu’il restait avec les ongles et ramènerait ce qui pouvait encore être sauvé. Tant pis si elle se rendait complice du massacre, tant pis si elle devait racheter les dépouilles aux bourreaux et négocier le prix du sang. Tout cela n’avait plus d’importance.

Dans le fond, elle aurait fait une très mauvaise archéologue. C’est ce que Bérénice pensait dans l’avion qui l’amenait en Turquie. Sans qu’elle les convoque, ses souvenirs d’étudiante non diplômée remontaient à la surface. Pour ses professeurs, elle manquait de passion ou, au contraire, souffrait d’une vision trop romantique du métier. Une vision naïve, un peu mythologique aussi.
— Les ruines n’ont pas toute une philosophie enfouie, ce sont parfois juste la trace d’un passé révolu et qui persiste, l’avait prévenue une enseignante.
Bérénice ne l’avait pas vraiment écoutée, trop pressée de se confronter aux ouvrages des hommes et du temps mêlés. Elle-même ne s’expliquait pas son appétit pour l’effondrement et ce qui y survivait. Le passé avait son secret, cette fécondité des cimetières qui réensemençait un présent forcément orphelin. Elle était hantée par les gloires révolues, les défaites enterrées. L’image même du néant, sa puissance fantomatique s’entremêlait sans cesse à sa réalité. Bérénice était avide de chaque trace ou témoignage décalé d’un monde à rebours de la mort. Sa tendresse pour ces récits anonymes n’avait pas de limites, comme si les existences jetées en pâture au temps pouvaient remplacer les manques de la sienne, les silences d’une famille éteinte, sans mémoire. Bérénice chérissait tout ce qui portait la marque de l’histoire parce qu’elle n’en avait pas, du moins c’est ce qu’elle croyait.
Au début du semestre, sa plume recopiait avec fébrilité les mots des professeurs. Elle notait les bonnes phrases, les expressions qu’elle voulait retenir comme des prières : “lire le sol comme un livre”, “faire l’autopsie du temps”. Toutes ces promesses kitschs qui impressionnaient tant les gamines précaires et qui lui avaient laissé un goût d’inachevé. Elle s’en voulait d’y avoir cru avec tant de docilité. Au fil des semaines, elle avait vu ses espoirs s’effriter sous ses doigts impatients. Elle restait évasive lorsque son père lui posait des questions sur ses travaux. Elle n’osait pas lui parler du manque de financement, des cafés qui s’étiraient en débats interminables, de l’inertie administrative, de la morgue des conférenciers et de leurs sectes d’élus. Elle ne voulait pas entailler sa fierté, diminuer les sacrifices qu’il avait faits pour lui permettre d’intégrer cette école. Elle était pourtant loin d’être la dernière. Au contraire, elle faisait son possible pour plier sa nature rêveuse aux exercices d’archives, de taxinomie ou de frise temporelle. Malgré cela, Bérénice gardait toujours en elle l’instinct de la dévastation, le désir aussi un peu profane de révéler l’invisible. Elle savait s’approprier des images, des formes et des couleurs qui n’existaient plus et qui pourtant continuaient de lui apparaître dans toute leur singularité. Mais plus que tout elle avait soif de terrain et ne manquait jamais une occasion de participer aux fouilles, comme cette fois où elle avait signé pour un chantier d’été dans les environs de Thessalonique. Des amies avaient essayé de la mettre en garde :
— Méfie-toi, il n’y a presque pas de filles dans ce séminaire.
C’est seulement sur place qu’elle avait compris ce que cela impliquait. Un kilomètre carré de poussière réservé aux protégés des grands pontes de l’école. Elle n’y était pas la bienvenue. Le chantier avait ses propres règles, sa hiérarchie. Il y avait les laborieux et les étudiants étrangers qui creusaient pendant que les héritiers parlaient ambition et avancement. Les rares filles présentes avaient le droit de moins transpirer au soleil à condition d’endurer avec le sourire les remarques suffisantes des responsables. Bérénice, bien sûr, creusait. Le protocole ne s’arrêtait pas là. Dès qu’un étudiant, à bout de sueur, approchait d’une zone intéressante, d’un début de vestige, il était prié d’en référer aux chargés de chantier, lesquels appelaient le professeur. Ce dernier leur faisait l’insigne honneur de se déplacer pour frétiller triomphalement du pinceau excavateur. C’était le jeu, ça et taper des pieds sur la terre battue pour faire fuir les serpents qui infestaient la zone. Bérénice s’en était accommodée. »

Extraits
« Bérénice était en train de faire ce que l’on appelle une immense connerie et elle le savait. Elle avait planté le contact suisse devant le camp de réfugiés et était revenue dans la ville en stop avec, dans les bras, une enfant dont elle ne connaissait même pas le nom. Encore une fois, ça s’était produit. Elle avait répondu à l’appel du vent et du soleil, comme ce jour-là avec la Furie. Toutes ses certitudes s’entrechoquaient dans une panique amère. Elle réfléchissait. Elle pensait à sa vie, au rapport qu’il devait bien y avoir entre cette existence qui s’était dépliée passivement en elle et ce violent sursaut. Depuis son enfance, elle était hantée par une passion de l’absolu et de l’invisible. À présent, cette passion l’avait menée des chantiers de Thessalonique à la frontière de la guerre. Sur ses genoux, la respiration de la petite s’accélérait à mesure qu’elles approchaient de la ville. Bérénice sentait son corps transpirant se recroqueviller dans les virages. Elle s’insultait intérieurement. Elle n’était qu’une trafiquante, une voleuse. D’abord les ruines et maintenant l’enfant. Bérénice savait qu’elle outrepassait toutes les règles. Elle échangeait les destins, modifiait des trajectoires à défaut d’en avoir une. » p. 87

« La peur, avait-elle écrit, est obscurité et solitude. Elle est un manque absolu de repères qui nous isole, nous prive de notre force. Le ressort de notre lutte n’est pas l’annihilation de l’adversaire, mais la revendication forcenée de rester des humains, avec notre nom et notre histoire.” Il n’était jamais question de Dieu ou de drapeau dans ses notes, seulement des hommes. En parlant avec les survivants des prisons, elle avait compris que même les bourreaux suivaient des protocoles, ils avaient leur méthode et leur signature. Les pratiques de l’ombre étaient rationalisées : pour chaque victime, il devait y avoir une identité et une famille à contacter. Nommer l’horreur, chiffrer un massacre, c’était déjà lutter contre l’écrasement de la pensée, surmonter le fantasme et, peut-être, s’y préparer.
Bérénice retrouvait beaucoup de traces d’entretiens avec d’anciens prisonniers du régime. “Éclairer les contours du monstre, délimiter son empire mouvant pour le priver de l’ombre qui le nourrit”, c’est ce que cette femme avait écrit en anglais au-dessus d’une série de retranscriptions. Une sorte de défi ou de prière. Elle connaissait l’histoire, les mécanismes des massacres, les rumeurs qui entretenaient la mémoire de la peur. Elle savait que contre l’instinct du désespoir, il fallait la clarté brute des faits, qu’il fallait chiffrer l’horreur pour lutter contre le silence et l’oubli. L’endormissement des consciences, la paralysie des forces prenaient leur source dans l’impossibilité de la parole, dans l’effacement des preuves et l’impunité des bourreaux ordinaires. C’était contre tout cela que la sœur d’Asim avait décidé de se battre.
Son travail titanesque n’appelait jamais la vengeance, seulement la justice et la mémoire. Parfois, à la résurrection des ombres succédait une écriture brisée. Bérénice ouvrait des articles inachevés, des fichiers incomplets. La parole se raréfiait, se désarticulait par à-coups. À ces endroits, on ne lisait plus que des tirets amers :
« 21 août 2013_utilisation d’arme chimique dans la Ghouta_ silence de la communauté internationale_ pas d’intervention. » »p. 178-179

« Il fallait bien dérober le feu là où il avait été allumé, là où il pouvait encore éclairer, purifier le cœur des hommes. Ramener au jour ce qui avait été enterré dans le secret des cimetières, voilà ce qu’elle devait faire et elle devait le faire aux côtés des cultures qu’on condamnait à force d’indifférence. C’est à travers l’enfant qu’elle avait compris tout cela et puis, Bérénice avait croisé le courage de femmes capables de danser au milieu des ruines et ça, c’était planté au fond d’elle. Jamais elle ne s’était sentie aussi forte, jamais elle n’avait été aussi démunie. Dans sa poche, la clé de Taym pesait plus lourd que toutes les pierres de chantier, plus lourd que la terre des siècles qu’il fallait déblayer. À présent, Bérénice savait qu’elle avait trouvé une mémoire universelle, un écrin d’horreur et d’espoir : le trésor de la Furie.
— Sans doute le monde existe parce que les générations se sont succédé pour le raconter. Je crois que des vies peuvent être libérées du néant parce que quelqu’un les aura entendues. Je crois à la fraternité des mots et des peuples qui se lèvent et chantent alors que tout se tait autour d’eux. Il y a des hommes et des femmes qui se sont tenus droits dans la tempête avant d’être engloutis. Et il faudra bien que quelqu’un le raconte.
— Pourquoi toi ?
C’était la première fois que Bérénice croisait réellement son regard :
— Peut-être parce que pendant longtemps je n’ai rien écouté, j’ai refusé de les voir, de les entendre, Aujourd’hui, je ne souhaite pas parler à leur place, je veux simplement parler d’eux. Je veux parler, pas parce que je suis la seule à connaître la vérité, mais parce qu’après ça, j’aspire au silence. » p. 213

À propos de l’auteur
RUOCCO_Julie_©lio-photographyJulie Ruocco © lio-photography

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en relations internationales, a travaillé au Parlement européen pendant cinq ans. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie esthétique : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l’épreuve du jeu vidéo (L’Harmattan, 2016). Furies est son premier roman. (Source: Éditions Actes Sud)

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Les Confluents

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En deux mots
C’est à Aqaba que les chemins de Liouba et de Talal se croisent pour la première fois, qu’ils peuvent échanger leurs expériences de grand reporter, elle étudiant les effets du réchauffement climatique et lui les populations dans les zones de guerre. Tout au long du roman leurs rencontres se multiplieront et les rapprocheront toujours davantage.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Nos déserts sont plus fertiles que vos villes»

Anne-Lise Avril a choisi de nous faire parcourir la planète dans un roman qui raconte la rencontre de deux reporters partis respectivement explorer les effets du réchauffement climatique et les populations des zones de guerre. Deux thèmes forts, doublés d’une histoire d’amour impossible.

Joli titre pour un joli roman. Si le dictionnaire nous apprend qu’un confluent est le point de jonction de cours d’eau, de glaciers, de courants marins, on pourra ajouter que par extension qu’il est aussi le point de rencontre entre deux personnes. En l’occurrence, il s’agit de deux reporters, Liouba et Talal, partis sur les routes du monde pour rendre compte des combats qui s’y mènent. Pour Liouba, journaliste dont c’est la première expérience, il s’agit de chercher les effets du changement climatique et de raconter comment on essaie de s’adapter, de trouver des solutions. Pour Talal, le photographe, en revanche, l’enjeu est de suivre les populations dans les zones de conflit, provoquant souvent des migrations qui démultiplient les problèmes.
C’est en Jordanie qu’ils vont faire connaissance. À la terrasse d’un café d’Aqaba, Liouba va pouvoir raconter son premier reportage avec les bédouins du Wadi Rum qui, du côté d’At-Tuweisa essaient d’empêcher l’avancée du désert en plantant des arbres. Un combat difficile, à l’issue incertaine, qui pourtant porte tous les espoirs d’une population. Talal livre quant à lui des images qui montrent l’autre face de la médaille, celle qui laisse les gens désemparés, ne voyant pas d’autre issue à leur problème que la fuite. Au mieux, ils trouvent refuge dans un abri provisoire, un camp monté en urgence.
Durant tout le roman, on va ainsi parcourir la planète, de Monrovia en Turquie, des steppes de Russie en Guinée, d’Arkhangelsk à la Tanzanie. Tout au long des quatre parties qui composent l’ouvrage, le désert, la forêt, la nuit, l’île, Anne-Lise Avril montre plus qu’elle ne démontre et raconte cette planète bien mal en point et dont le chapitre initial situé en 2040 et qui raconte le combat désormais perdu de quelques indonésiens à sauver leur île envahie par la montée des eaux, sonne comme un avertissement. C’est d’une plume sensible que la romancière nous offre des descriptions de paysages avec leurs odeurs et leurs couleurs, remarquablement documentés. Et dont on saisit d’emblée la fragilité autant que les enjeux géopolitiques et environnementaux.
Mais le roman raconte aussi une histoire d’amour, ou plutôt la difficile relation qui va s’instaurer au fil des voyages entre les deux voyageurs qui, à chaque fois qu’ils se croisent, sont émus et heureux, s’imaginent pouvoir construire quelque chose. Mais en découvrant leur histoire personnelle, on comprend bien qu’ils sont eux aussi condamnés à l’errance, n’ayant plus de parents, n’ayant plus de racines. «Il y avait, au sein de ces voyages, l’impression d’un lieu en soi, où Liouba se sentait à l’abri du
rythme et des contingences du quotidien.» Un premier roman fort qui laisse pourtant un chemin d’espoir, même s’il est escarpé et de plus en plus difficile à gravir.

Les confluents
Anne-Lise Avril
Éditions Julliard
Premier roman
199 p., 18 €
EAN 9782260054788
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman se déroule sur presque tous les continents, notamment en Jordanie, à Aqaba, Monrovia, Casablanca, Moscou, Berlin, Dar es Salam, Tripoli ou encore Malenge en Indonésie, sans oublier Arkhangelsk.

Quand?
L’action se déroule de nos jours jusqu’en 2040.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tels deux cours d’eau donnant naissance à un fleuve, un confluent est un point de rencontre entre deux êtres qui se trouvent, s’attachent et apprennent à s’aimer.
Porté par une écriture d’une poésie rare, ce premier roman est à la fois une ode à la nature et un appel au réveil des consciences.
Liouba est une jeune journaliste qui parcourt le monde à la recherche de reportages sur le changement climatique. En Jordanie, elle croise la route de Talal, un photographe qui suit les populations réfugiées. Entre eux, une amitié se noue qui se transforme vite en attirance. D’année en année, le destin ne cessera de les ramener l’un vers l’autre, puis de les séparer, au gré de rencontres d’hommes et de femmes engagés pour la sauvegarde de la planète, et de passages par des théâtres de guerre où triomphe la barbarie. Liouba et Talal accepteront-ils de poser enfin leurs bagages dans un même lieu ?
Ce premier roman, grave et mélancolique, a pour fil conducteur l’amour lancinant entre deux êtres que les enjeux du monde contemporain éloignent, déchirent et réunissent tour à tour. Avec cet éloge de la lenteur et du regard, Anne-Lise Avril donne à la nature une place de personnage à part entière, et au fragile équilibre des écosystèmes la valeur d’un trésor à reconquérir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Cité Radio (Guillaume Colombat)
The Unamed Bookshelf
Blog Domi C Lire
Blog Le domaine de Squirelito
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sur la route de Jostein
Blog Tabous


Anne-Lise Avril présente Les Confluents © Production Éditions Julliard

Les premières pages du livre
« 2040
Et tout finira. Parce qu’un départ, toujours, marque quelque chose d’un début et d’une fin. Un début, pour celle qui s’éloigne vers l’horizon nouveau. Une fin, pour celui qui demeure dans un paysage vide.
Quand Jaya quitta l’île de sa naissance, elle emporta avec elle une part de lumière qui ne revint jamais. Son frère fit avec elle le début du voyage, celui qui la mena de la forêt à l’embarcadère. Ils marchaient vers l’océan, pieds nus dans le sable et dans l’aube, sous les nuages flamboyants. Fines silhouettes silencieuses, aux ombres géantes allongées sur la plage, confondues avec le sable. Le vent passait sur eux et les faisait frissonner.
Ce désir de départ, elle l’avait dans ses gènes depuis toujours. Elle l’avait hérité de ses parents. Pourtant, le déchirement des adieux lui rompait le cœur pour la première fois. Quand l’embarcadère fut en vue, elle ralentit le pas. Elle voyait autrefois des tortues nager autour de ses pilotis en bois. Elle les aimait davantage que tous les autres animaux de l’île, parce qu’elles avaient connu d’autres plages, d’autres rivages, bien loin d’ici. Plus jamais, maintenant. Les tortues avaient disparu, avaient quitté le littoral depuis longtemps. Les vagues étaient venues grignoter la terre qui bientôt ne serait plus que mer. À l’orée de la jungle, certaines maisons en bois du village avaient déjà été envahies par les flots. L’île s’enfonçait lentement dans l’univers aquatique.

C’était l’année 2040, à présent, et l’humanité subsistait au cœur de la fournaise qu’était devenu le monde. Ouragans et tornades, de part et d’autre de l’Atlantique, laissant derrière eux des terres de gravats et de désolation. Disparitions des îles, soudaines ou progressives, vestiges des temps anciens où leur isolement était paradis. Forêts de cendres, champs de feu, brasiers béants et éternels. Épidémies par-delà les frontières, sans endiguement et sans remède, au cœur de villes en sommeil qui ne savaient plus comment revenir à la vie. Fonte des glaces, irrémédiable, sous l’étendard vain des prétendants au pétrole. Riyad, Lahore, Pékin, aux atmosphères chargées de pollution, villes au bord de la déflagration. Calcutta, Abidjan, Miami, sous la ligne de marée haute, villes dévorées par les océans amers. Kinshasa, Karachi, Hanoï, au cœur du monde brûlant, villes désertées au climat aride. Sur les routes du monde, des réfugiés s’étaient mis en marche dans la quête d’un impossible asile. Au cœur des savanes africaines, la dernière girafe s’était éteinte sur un lit de poussière. Voilà ce qu’était le monde. En proie à la violence du sentiment de deuil. Cendres de ces univers aimés et connus, désormais disparus. L’ère de l’exil sonnait le glas d’une humanité perdue.

Aux confins de l’Indonésie, Jaya se hissa à bord d’un bateau. Amarré au ponton, il se balançait doucement au rythme des vagues. Il serait bientôt en mer, livré aux confluents des courants marins, abîmé dans l’infini et le lointain. Aux confluents de sa vie. Entre la peur et l’espoir, la foi et l’abandon de toute certitude. Assise à la poupe, elle regarda l’île, longtemps, une dernière fois. Le front de la jungle et les massifs rocheux au-delà. Le visage de son frère, qui n’aurait bientôt plus d’autre réalité que celle de sa mémoire. Elle l’emporterait, au plus profond d’elle-même, partout où elle irait.
Elle se préparait à passer d’un monde à l’autre. Ou bien peut-être à entrer dans le monde, pour la première fois.

Première partie
Le Désert
2009
Liouba s’était longtemps tenue à l’écart du désert. Elle y voyait une frontière définitive, infranchissable, qu’elle désirait et redoutait à la fois. Elle n’en connaissait que la couleur des montagnes, rouges ou grises et parfois presque bleues, le soir, à la tombée de la nuit. Elle savait que des vallées de sable s’étendaient derrière ces masses de grès et de granit, et que des kilomètres de pistes les traversaient. Elle savait que certaines de ces routes n’étaient pas achevées, comme si l’homme avait abandonné face au désert. Que ces routes infinies n’étaient que les traces de ceux, si rares, qui y composaient leurs vies depuis des millénaires. Mais rien de ce qu’elle pressentait du désert n’éteignait ni sa peur ni sa soif d’aller voir par elle-même ce qu’elle y trouverait. L’inconnu s’était fait une place dans sa vie, et elle ignorait encore comment s’y confronter. Elle se levait chaque matin face aux montagnes, qui s’étendaient comme un défi derrière la fenêtre de sa chambre d’hôtel. À le voir ainsi de l’extérieur, comme un paysage, le désert s’était assimilé pour elle aux lignes de l’horizon qui le limitaient, partout présentes, fugaces, inatteignables. Le désert l’attendait. Elle avait rendez-vous avec lui, et pourtant, à mesure que les jours défilaient, composaient cette attente, elle le redoutait davantage.

Elle avait loué une chambre d’auberge dans le centre d’Aqaba. Le mois d’avril annonçait déjà la fin de la saison de floraison. Tempête de fleurs dans les rues du printemps. Les arbres se défaisaient de leurs atours de couleurs, laissant place à la vibrance végétale, épaisse et capiteuse, de leurs branches alourdies par les feuilles neuves. Les bruits de la ville emplissaient sa chambre à travers la fenêtre. Elle entendait le moteur des taxis, les rires des passants sur le trottoir, parfois l’aboiement d’un chien, ou seulement la rumeur d’une foule en perpétuel mouvement. Des odeurs venues de la rue se superposaient les unes aux autres, des relents de poisson et d’épices, des effluves de pain frais et de marrons chauds, des parfums de laurier et de jasmin.
Liouba s’était tenue en observation des jours durant, seule dans un lieu dont elle apprenait à connaître les mouvements, les pulsations, les habitudes et les silences. Aydin n’appelait pas. Elle regardait son téléphone pendant des minutes entières, et il redevenait à ses yeux ce qu’il était, un objet dénué de sa fonction, un écran inerte posé sur son lit ou sur une table, un bibelot moderne qui ne la connectait plus au monde, mais à sa propre solitude.
À l’inertie de l’attente, elle préférait ses errances urbaines. Les boulevards ombragés par le front des palmiers qui opposaient leur verticalité à l’étendue plate de la mer Rouge. Les voiles colorés des femmes, soulevés par le vent marin. Les effluves de pomme sur les étals des marchés et de narguilé aux terrasses des cafés. Un peu plus au nord, il était possible d’apercevoir la ville dans son entier, ses bâtisses blanches nichées entre l’immensité des montagnes rouges et celle de la mer ourlée d’écume, les formes élancées des minarets, et, de l’autre côté du golfe, les contours d’Eilat, sa voisine israélienne, à quelques kilomètres à peine, et pourtant aussi distante d’Aqaba que peut l’être un monde radicalement différent.
Son voyage avait commencé bien avant son départ. Il était né d’une projection de son esprit, d’un instinct soudain, de l’idée du lieu qu’elle aspirait à rejoindre et de l’envie de quitter celui qu’elle habitait. Il était né du rêve d’une fuite à mener sans méthode, sans préméditation. En quittant Paris, quelques semaines plus tôt, elle n’avait rien laissé derrière elle. Elle n’avait emporté que ce qu’elle possédait de plus cher et de plus utile, à l’intérieur d’une valise. Elle était partie sans garantie de trouver, à son retour, une rédaction qui publierait le reportage qu’elle allait chercher aux confins de la Jordanie. C’était son premier départ. Elle ne savait pas exactement comment faire. Elle apprenait. Savoir trouver une histoire. Savoir la raconter. Savoir ensuite la vendre à ceux qui seraient susceptibles de la lire. Tel était le métier qu’elle s’était choisi et dont elle expérimentait la réalité pour la première fois. Elle pressentait qu’il y avait quelque chose à dire, ici, sans savoir encore précisément quoi, et elle savait que pour pouvoir le dire, il lui faudrait quitter Aqaba, aller à la rencontre du désert qui l’aimantait et comprendre ce que c’était que de vivre avec lui.
Dalir Khair, le veilleur de son auberge, était un vieil homme à la peau sombre et au visage maculé de taches solaires. Elle essayait souvent d’imaginer ce qu’avait été sa vie avant d’arriver là, avant de tenir cette auberge aux murs blancs, logée dans une ruelle sableuse du centre-ville. Il ne demeurait jamais dans la quiétude oisive du soleil de printemps. Il ramassait les fleurs tombées des bougainvillées et les disposait dans des assiettes creuses remplies d’eau. Il cueillait des olives, juché sur un tabouret qu’il déplaçait d’arbre en arbre, tout le long de la rue. Il se rendait au souk dont il ramenait des cargaisons de fruits frais dans une petite brouette. Il balayait le sable dans le hall, qui gardait la fraîcheur des murs épais et du sol en carrelage. Ce n’était que le soir, à la tombée de la nuit, qu’il s’arrêtait enfin, lorsque l’appel à la prière venait recouvrir le tumulte des rues, faisait vibrer l’atmosphère et s’enrubannait autour de tout ce qui composait la ville. Il s’asseyait alors sur le perron jusqu’à ce que la mélopée s’éteigne dans l’épaisseur du crépuscule. Liouba se joignait parfois à lui dans sa solitude. Il fermait les yeux et dodelinait de la tête, aux notes du joueur de oud qui se faisait l’écho du muezzin. La lumière allumée du hall derrière eux avait l’éclat tamisé d’un refuge pour voyageurs, d’un abri contre la distance. Elle était, depuis son arrivée, la seule locataire de l’auberge. Il lui offrait du thé et des biscuits au miel, les paupières plissées, comme pour mieux la distinguer. C’est dans l’un de ces moments-là qu’il lui avait parlé d’un jeune fermier bédouin, qui venait vendre, une fois par mois, à Aqaba, les œufs de ses volailles et la chair de ses chèvres. Il lui avait proposé, à elle qui cherchait une histoire, à elle qui cherchait à aller dans le désert et à y raconter quelque chose, de les mettre en contact. Elle avait accepté. Le veilleur avait relevé son numéro de téléphone et lui avait dit qu’Aydin Jaradat l’appellerait la prochaine fois qu’il serait de passage en ville.

Liouba était née à Moscou, et Moscou était restée figée en elle comme une carte postale, comme la ville qu’elle avait connue dans son enfance. L’image statique et édulcorée d’un univers qu’elle avait habité jusqu’à ses sept ans. Son père, Henri Darcet, y avait rencontré sa mère, Elena Azarova, qui avait quitté la Sibérie pour y mener des études de journalisme. Liouba se souvenait surtout de ces promenades avec ses parents dans les vergers du sud de la ville, à Kolomenskoïe, dans le ravin du Golosov. Ils partaient pour la journée, s’enfonçant dans les sous-bois humides et marécageux, s’avançant dans le brouillard. Au détour d’un chemin ou d’une nappe de brume, ils croisaient parfois une église orthodoxe ou un palais en bois. Sa mère disait que l’eau du ruisseau qui coulait sous leurs pieds ne gelait jamais, même au cœur de l’hiver, et que le sol des vergers était chargé d’électromagnétisme. Elle lui racontait qu’au dix-septième siècle, un groupe de cavaliers tatars avait été capturé là par l’armée du tsar, au cœur d’une tempête de neige. Les guerriers errants avaient alors affirmé qu’ils venaient d’une époque lointaine, et qu’ils avaient effectué, lors de la tempête, un saut temporel de plus de cinquante ans vers le futur. Liouba n’avait pas oublié cette légende. Elle était pour elle la preuve qu’il existait certains endroits sur Terre où il était possible de disparaître, de glisser dans les failles du temps et de l’espace. Bateaux et avions au large des Bermudes. Guerriers tatars au cœur de la Russie centrale. Fosses ouvertes vers d’autres mondes. Il était possible de s’évaporer sans laisser de traces.
Elle était étudiante à Paris quand ses parents avaient choisi de retourner s’installer à Moscou. La ville leur manquait. Moscou et ses ciels nébuleux, la neige qui tombe dès le mois d’octobre, donnant au jour les couleurs de la nuit, et à la nuit la douceur du coton. Ils y avaient tous les deux des opportunités professionnelles. Elena, rédactrice en chef de l’édition russe d’un magazine français, auteure d’éditoriaux militants contre le régime de Vladimir Poutine. Henri, docteur en botanique spécialisé dans la flore boréale, opposant aux projets d’exploitation pétrolière qui menaçaient l’intégrité des forêts de Yakoutie. Ils remontaient le grand pont de pierre situé au-delà de la place Rouge quand l’assassin les avait pris pour cible. Quatre coups de feu silencieux dans le crépuscule, au moment précis où la lumière touchait l’obscurité. La fine zone de contact entre le jour et la nuit. La fine zone de contact entre la vie et la mort. Elle ne connaissait pas les détails. Elle était alors à Paris, seule dans son appartement d’étudiante, les pieds sur les tuyaux du radiateur. Il y avait eu cet appel téléphonique. Il y avait eu la nouvelle de leur mort. Et puis il y avait eu l’avion jusqu’à Moscou pour les obsèques de son père et de sa mère.
Cet hiver-là, dans la ville de sa naissance, elle avait dû apprendre à marcher différemment, non seulement pour garder l’équilibre malgré la neige et la glace sur les trottoirs, mais pour parvenir à se mouvoir en dépit de la douleur qui écartelait ses articulations. Comme si chaque mouvement qu’elle accomplissait dans un monde sans ses parents conduisait inéluctablement à la ruine du corps qu’ils avaient créé. Et dans cette lutte contre le démembrement, contre le déchirement, elle avait découvert ce qu’était la solitude, la seule solitude dont on ne revient jamais, et qui, lui semblait-il, la tiendrait en exil jusqu’à la fin de sa vie.

Le jour où Aydin Jaradat téléphona, elle était installée à la terrasse d’un restaurant de rue. Les mains serrées autour d’un thé brûlant, elle en respirait la vapeur, y puisait une forme de délicieuse langueur et de douce amertume, un envoûtement, un réconfort lumineux. Elle observait le passage des charrettes chargées de marchandises qui remontaient vers le marché couvert. Étoffes écarlates et tapis orientaux. Mangues et grenades survolées par un essaim de moucherons. Son téléphone était posé sur la table, entre la soucoupe de sa tasse et la petite cuillère, quand l’écran s’illumina. Elle le porta à son oreille, le cœur accéléré soudain par la manifestation de ce signe tant attendu. Dans l’espace insaisissable ouvert par la communication téléphonique, elle entendit la voix du Bédouin qui grésillait, comme recouverte de sable. Une liaison ténue s’était établie entre Aqaba et le désert. Elle fut saisie d’un léger vertige à l’instant où son corps semblait subir réellement le passage entre ces deux lieux. Aydin lui parlait en anglais. Il serait à Aqaba dès le lendemain matin, disait-il. Il la conduirait jusqu’à son village, dans le désert. Lorsqu’il raccrocha, tout avait changé autour d’elle. Elle avait l’impression d’avoir basculé dans une autre dimension, étroitement liée à la réalité et pourtant légèrement dissemblable, comme l’image renvoyée par un miroir déformant. À la fenêtre d’un immeuble, de l’autre côté de la rue, elle vit une femme sans voile qui étendait du linge. Sur le trottoir, au milieu de la foule, un enfant tirait un chariot rempli d’oranges. Il lui adressa un sourire et une grimace. Le voyage recommençait.

Elle avait choisi la Jordanie parce qu’elle était prise par l’appel du désert, de ces paysages immenses et vides qui la laveraient de son deuil. Rien ne la retenait plus à Paris. C’était son rêve, à présent, de partir, de s’absorber dans le monde, de s’en faire témoin, de disparaître derrière ses mots, de devenir ce puits à travers lequel passerait la lumière. La douleur de la perte, le souvenir de Moscou, c’était ce qu’elle voulait fuir. En perdant ses parents, elle avait perdu le lien avec les patries de ses origines, avec ce qui la rattachait aux générations du passé. Elle n’était plus ni de Russie ni de France. Elle était seule, en exil. Irréductible. Libre.

Le lendemain, Dalir Khair lui serra les mains et la pressa de revenir loger dans son auberge à son retour du désert. Dans la lumière du milieu d’après-midi, les rues d’Aqaba étaient plongées dans cette couleur de sable, qui semblait tomber du ciel comme une bruine légère, se déposait sur les pavés des rues et les façades des bâtisses, donnait à la ville une profondeur dans les nuances et une douceur dans les matières. Comme une protection transparente et impalpable préservant la ville dans ses métamorphoses immobiles, elle qui avait tant de fois changé de nom et de forme sans jamais changer d’essence. Aydin lui avait donné rendez-vous dans un café situé sur le front de mer, à proximité du souk. Partout, les avenues étaient bordées d’oliviers et jonchées de gravats d’immeubles détruits ou inachevés. Aqaba était un labyrinthe en perpétuelle mutation que nulle carte ne pouvait figer. En rejoignant le bord de plage, elle vit deux hommes qui étaient assis, les pieds dans l’eau, autour d’une table en bois, posée là comme au hasard. Ils allumaient de nouvelles cigarettes aux mégots des précédentes, hagards, les yeux mi-clos, le visage abandonné aux embruns. Elle trouva l’adresse dont lui avait parlé Aydin et s’y installa. Le vent de l’après-midi, porté par la mer, était déjà empreint de la clarté glaciale de la nuit à venir. En regardant autour d’elle, elle s’aperçut que le Bédouin l’avait précédée. Il fumait une cigarette, adossé à un muret de pierre. Il devait avoir à peu près son âge, les traits encore fins d’une enfance qui s’attarde, l’air toutefois sérieux déjà, la mâchoire raide et tendue. Il portait, autour de sa tête, un keffieh rouge et blanc. Son regard s’illumina lorsqu’il croisa les yeux de Liouba. C’était l’un de ces sourires inoubliables, qui portait, avec lui, toute la chaleur du désert.
— Liouba Darcet ? dit-il en s’approchant et en prenant une chaise à côté d’elle.
Ils firent connaissance. Il parlait couramment l’anglais, qu’il avait appris en servant de guide à une équipe d’archéologues britanniques autour du Qasr al-Bint, à Pétra. Il avait grandi avec sa famille dans le désert du Wadi Rum, selon la tradition bédouine, ne demeurant jamais plus de quelques mois au pied de la même montagne, finissant toujours par lever le camp, par repartir à travers l’immensité de roche et de sable, avec de vastes troupeaux, à la recherche d’un nouvel endroit où vivre.
— Tout a changé, maintenant, dit-il. Le gouvernement impose aux familles bédouines de demeurer au même endroit. De fonder des villages. De construire des maisons plutôt que de tisser des tentes en poil de chèvre. Ils creusent des puits pour nous et bâtissent des écoles, mais en perdant la vie nomade, nous avons perdu quelque chose qui était notre liberté. Nous avons dû apprendre à devenir ceux qui restent, et non plus ceux qui s’en vont.
Il avait commandé un thé qu’il buvait à petites gorgées.
— Mais nous appartiendrons toujours au désert, reprit-il. Nous y sommes nés, nous nous y sommes adaptés. Et aucune mesure gouvernementale ne pourra nous enlever cette appartenance. Nous sommes le désert.
Il alluma une cigarette et tourna son regard vers la mer. Le grondement des vagues était omniprésent. L’air marin déposait, sur toutes les surfaces, sur tous les objets, une fine pellicule de sel.
— Que cherches-tu exactement, dans le Wadi Rum ? demanda-t-il à Liouba.
— Une histoire. J’aimerais raconter comment les hommes vivent avec leur écosystème, s’y adaptent et sont marqués par lui.
— Tu es journaliste environnementale ?
— Je voyage, dit-elle. J’écris. J’apprends à exercer mon métier.
— Il y a, près de mon village, à At-Tuweisa, un homme qui a commencé à planter des arbres. Il le fait parce que les troupeaux diminuent à force de manquer de nouveaux espaces de pâturage. Il le fait parce que les sécheresses sont de plus en plus fortes. Même pour un climat désertique, ce n’est pas normal. Et si nous devons rester au même endroit, il faut en faire un lieu où pourront vivre les générations futures.
— Comment s’appelle cet homme ?
— Babak Majali. Les jeunes Bédouins des villages alentour sont de plus en plus nombreux à venir travailler sur son chantier de plantation. J’y passe de temps en temps, quand le travail manque à la ferme.
— Ma mère était journaliste, et mon père botaniste, confia Liouba. Alors une forêt dans le désert, c’est peut-être exactement le sujet qu’il me faut.
— Je t’emmène, renchérit Aydin avec un sourire. Tu vas venir planter des arbres avec nous. Tu vas écrire notre histoire. Tu as raison : c’est exactement ce qu’il te faut.

Ils prirent la route dans l’heure qui suivit. Aydin avait garé sa camionnette derrière le souk, où il avait acheminé ses marchandises avant de retrouver Liouba. Au sortir d’Aqaba, ils atteignirent tout de suite le désert. Ils roulèrent longtemps en suivant la seule route possible, qui n’était pas tant une route qu’une piste, parfois à peine discernable parmi les roches. À l’horizon, des dunes vierges, dont les versants n’avaient jamais été foulés par l’homme, se dévoilaient dans leur multitude. Elles étaient fendues, çà et là, de gigantesques massifs de grès rouge. Partout, autour d’eux, c’était la couleur ocre du sable et le reflet du soleil, à s’en brûler les yeux. Des pneus abandonnés au bord de la piste. Des troupeaux de chèvres et de dromadaires, disséminés dans la végétation arbustive. Et, de loin en loin, de fines tornades de sable. Ils continuèrent à rouler jusqu’à la nuit, au gré des pistes du désert qui leur imposaient une direction, un équilibre, une lenteur.
À l’arrivée dans le village d’At-Tuweisa, le soleil avait disparu depuis longtemps derrière les montagnes. Les maisons se distinguaient à peine dans le crépuscule. Quand Aydin arrêta le moteur de la camionnette, il ne resta soudain plus rien que la paix du désert. Liouba descendit du véhicule et respira l’odeur puissante de la nuit et du sable. En levant la tête vers le ciel, elle vit, à intervalle irrégulier, des météorites qui le traversaient et lui imprimaient leur sillon incandescent. Derrière elles, c’était la Voie lactée, l’infini d’une galaxie insondable, vaste lumière dans le noir absolu.
C’était son monde, à présent. C’était à l’intérieur de ce monde qu’elle évoluerait pour les semaines à venir, loin de chez elle, dans le silence profond.

Elle se réveilla au chant du coq. Il lui fallut d’abord se concentrer pour comprendre où elle était. La fraîcheur de la chambre. La lumière rouge qui filtrait à travers la fenêtre poussiéreuse. Des voix d’hommes qui s’interpellaient puis disparaissaient dans le silence du matin. Le cri lancinant d’une chèvre. L’odeur de feu de bois qui imprégnait la couverture dont elle n’osait encore s’extirper, sur la banquette où elle avait passé sa première nuit dans le désert.
Elle s’habilla à la hâte, noua un foulard autour de ses cheveux, et sortit de la maison vide. Les montagnes étaient pâles encore, presque roses, silhouettes vaporeuses dans le ciel clair de l’aube. Moins d’une dizaine de maisons composaient cette partie du village d’At-Tuweisa. Elles étaient faites de briques ocre et recouvertes d’un toit de tôle. À droite de l’habitation où elle avait dormi, un tapis recouvrait des gravats. Du linge séchait sur un fil tendu entre deux murs. Un enfant l’observait derrière un drap en mangeant un quartier de pastèque. Un chat roux fila le long d’un mur et disparut derrière le rideau accroché dans l’encadrement d’une porte.
— Tu as bien dormi ? demanda Aydin.
Il avait surgi sans bruit derrière elle, un panier rempli d’œufs dans les bras.
— La pondaison du jour, dit-il. Je vais te faire une omelette.
Elle le suivit dans la cuisine. Il habitait avec sa femme, Azadeh, qui était encore occupée au poulailler. Ils s’étaient mariés l’été précédent, dans la famille d’Azadeh qui préservait encore, autant que possible, son mode de vie nomade, dans le nord du désert. Ses parents à lui étaient morts plusieurs années auparavant, et il avait repris la responsabilité de leur troupeau de chèvres et de leur élevage de volaille. À présent, il cultivait aussi la pastèque, sous une petite serre aménagée.
La cuisine puisait sa lumière d’une unique fenêtre, ouverte au-dessus d’un évier en fer rouillé. Aydin plaça une poêle sur le réchaud et y brisa quatre œufs, qu’il fit cuire avec un peu d’huile de sésame. Liouba le questionnait sur son enfance, sur son père, qui avait fait partie des premiers Bédouins du Wadi Rum à s’être installés à At-Tuweisa.
— Il a fait ce pari, dit-il. Il n’avait pas de mal à imaginer que la vie dans une maison, pour ses cinq enfants, serait plus confortable. Aujourd’hui, mes frères continuent à arpenter le désert. Ils n’ont pas réussi à s’accoutumer à ce nouveau mode d’existence. Mais il y avait la ferme de mon père, que je n’aurais pas pu abandonner pour partir moi aussi. Et Azadeh, qui souhaite que nos enfants, lorsque nous en aurons, aillent à l’école d’Ataiwash, comme les garçons du village. Alors nous sommes restés.
— Est-ce que cela te manque ? D’être toujours en partance, de ne jamais t’attacher à un lieu plus qu’à un autre ?
— Je mentirais si je te disais que cela ne me manque pas, répondit-il. Quand je ferme les yeux, le soir, je revois les grands troupeaux de dromadaires qu’on menait avec les anciens. Il y avait, dans le regard de ces bêtes, dans leur placidité, une forme de beauté qui, étrangement, m’apaisait davantage que les paysages. J’avais l’impression, parfois, que le désert ne voulait pas de nous. Nous avions beau l’habiter depuis plus longtemps que la mémoire de nos aïeux, depuis les tribus nabatéennes, il y avait quelque chose qui nous résistait encore. À voir les carabines de mes aînés, toujours à portée de main, je sentais que nous étions en danger, ou que nous étions nous-mêmes le danger. C’est une terre qui est faite pour les scorpions, les bouquetins et les renards. Je me demandais parfois où allait la route, et si elle finirait un jour. Et pourtant, je sentais confusément que je n’avais pas d’âme, si ce n’était celle du désert.
Azadeh apparut dans l’embrasure de la porte. Elle ne parlait pas anglais, mais elle s’adressait à Liouba comme si celle-ci la comprenait, avec une douceur et une sollicitude qui avaient aussitôt lié les deux femmes. Elle lui apportait une serviette et du savon, blanc et brun comme un morceau de pain, aux effluves de genévrier. Depuis quelques années, leur maison était dotée de l’eau courante, froide et non potable, mais qui leur permettait de se laver à l’abri des murs.

Ils prirent le chemin de la plantation après le petit déjeuner. Les pieds dans le sable pâle et plat, en ligne droite, vers la montagne la plus proche. Bientôt, derrière eux, le village ne fut plus qu’une silhouette, un mirage, un tremblement sur l’horizon du désert.
Au sein de la parcelle, il y avait des centaines de trous creusés dans le sol. Disséminés sur plusieurs hectares, des hommes et des femmes, courbés en deux, déplaçaient le sable avec des pioches. Au-dessus d’eux, une pépinière était logée dans un escarpement, plusieurs bâtons de bois entre lesquels était tirée une toile de jute. De jeunes pousses d’arbres s’alignaient à l’abri, feuilles contre feuilles, nuances de vert dans le rouge du désert.
Babak Majali travaillait face au vent qui traversait les montagnes, ses yeux sombres plissés dans l’éclat poudré du contre-jour. Il portait le dishdasha, une tunique noire qui tombait jusqu’à ses pieds. Son visage était couvert d’une épaisse barbe grise et semblait marqué par le temps, sans qu’il soit toutefois possible de discerner précisément son âge. Il s’arrêta lorsqu’il vit Liouba et Aydin venir vers lui. Le jeune Bédouin échangea avec lui quelques mots d’arabe, puis ils reprirent en anglais.
— Liouba est française, expliqua Aydin. Elle aimerait écrire l’histoire de cette forêt que tu plantes. Elle est venue te rencontrer.
Babak lui tendit la main pour la saluer.
— Que faites-vous ici, exactement ? demanda Liouba.
— Nous étudions la végétation potentielle qui poussait à cet endroit il y a des millions d’années, répondit Babak. Dans les profondeurs ancestrales du sable, nous cherchons des indices.
— Qu’avez-vous trouvé jusqu’à présent ?
— Des figuiers, des grenadiers, des oliviers. Des frênes oxophylles. Des genévriers. Des chênes chevelus et des chênes kermès. Des sapins de Cilicie et des pins de Calabre. Une vingtaine d’essences, au total. Et ce n’est pas fini.
— Et que faites-vous ensuite ?
— Ensuite, nous allons chercher des graines dans les forêts d’Ajlun, au nord d’Amman, au Liban ou en Syrie. Nous les faisons pousser dans la pépinière installée là-haut. Nous les planterons plus tard dans les trous préparés.
— Combien avez-vous de chances que ça marche ?
— Une chance sur mille, peut-être. Mais même si nous n’avions qu’une chance sur un million, il faudrait essayer.
Le soleil du matin brûlait déjà dans le ciel clair. Il essuya la sueur qui coulait sur son front d’un revers de main. Liouba lisait sur son visage une sorte de fatigue mêlée à un rayonnement intérieur, une conviction intime et pure, source de courage.
— Si la chaleur du désert ne te fait pas peur, reprit-il, nous avons besoin de personnes comme toi sur le chantier. C’est un travail utile. L’ultime résistance de la vie dans le désert.

Elle se mit à l’œuvre le jour même. Aydin était reparti à la ferme. Ils étaient une vingtaine à s’affairer autour d’elle, des femmes et des hommes, des jeunes Bédouins venus des villages alentour, de Disah ou de Shakaria. Les hommes maintenaient une forme de distance à son égard, par timidité ou par méfiance. Les femmes, en revanche, s’approchaient d’elle, lui expliquaient en arabe comment manier la pioche sans se faire mal au dos, l’emmenaient jusqu’à la pépinière pour lui présenter les différentes essences d’arbres qui y étaient produites, partageaient avec elle leurs provisions de gâteaux au miel emportées pour la journée. L’une d’elles, Bushra Bawab, parlait anglais. Elle portait son plus jeune enfant sur son dos, enrubanné dans un foulard. Elle lui montra les bassins qui accueillaient le substrat destiné à fertiliser le sol.
— On le réalisera en compostant principalement du thé, détailla-t-elle. L’idée est d’enrichir les sols en composants organiques afin d’attirer les termites, naturellement présents dans le désert. Les galeries souterraines qu’ils creuseront permettront de recueillir l’eau de pluie.
— Cela fait longtemps que tu travailles sur le chantier ? s’enquit Liouba.
— Plus de deux ans, maintenant. Le projet a fait parler de lui dans la région. Avec scepticisme, d’abord. À At-Tuweisa, les hommes disaient que Babak Majali était fou. Je crois plutôt qu’il est visionnaire. Il a compris qu’au rythme du réchauffement actuel, il ne nous serait bientôt plus possible de vivre ici. Alors il s’adapte. Et il permet, dans le même temps, à nos communautés de s’adapter elles aussi. Son projet est courageux. Au lieu de partir encore, comme les Bédouins l’ont toujours fait, il a décidé de rester et de donner la possibilité à ses petits-enfants de rester à leur tour. Dans dix ans, cette forêt nous permettra de nous nourrir, de faire paître notre bétail, de trouver un peu de fraîcheur dans le désert.
Elle parlait en s’efforçant de séparer les quartiers d’une orange qu’elle avait tirée de son sac en tissu. Elle en tendit un morceau à Liouba, et s’assit un moment avec elle, sous le soleil au zénith.

En fin de journée, les planteurs se dispersèrent. Ils repartaient vers leurs villages, à pied ou en camionnette. Bushra et Liouba rejoignirent At-Tuweisa en marchant. Les couleurs s’étaient modifiées. Le sable qui paraissait pâle le matin même, presque incolore, s’était doté de teintes violettes au soleil couchant. Elles se séparèrent devant la maison de Bushra, où son fils aîné jouait à la balle avec d’autres garçons. Au crépuscule, le village résonnait du murmure des sourates, que prononçaient tout bas des hommes tournés vers le sud-est. »

Extraits
« La nuit était tombée sur Monrovia, très vite en fin d’après-midi, avec de grandes lumières qui s’épandaient vers le port et s’éteignaient au large de l’Atlantique. L’hôtel donnait sur La plage, à l’abri d’un front de palmiers derrière lequel Liouba apercevait tout un paysage océanique qui lui donnait le vertige. Elle lisait distraitement les journaux dans la pénombre de la réception. Elle s’était habituée à la solitude de ces voyages, de ces attentes, dans les aéroports et les hôtels. À Paris, elle avait commencé à travailler pour Terre d’exil, un magazine documentaire qui avait publié son premier reportage en Jordanie, et pour lequel elle écrivait désormais sur des sujets environnementaux, en s’attachant particulièrement aux forêts. Elle partait parfois des semaines entières, redoutant ces départs et les désirant tout à la fois, dans la peur et l’excitation de l’inconnu. Il y avait, au sein de ces voyages, l’impression d’un lieu en soi, où elle se sentait à l’abri du
rythme et des contingences du quotidien. Mais il lui semblait aussi atteindre, par le voyage, l’exact contraire du lieu, cette zone parfaitement flottante de l’entre-deux. » p. 60-61

« — Pourquoi es-tu venu à Monrovia? questionna-t-elle. Dis-moi que ce n’était que pour le filon d’un bon reportage. Cela m’aidera peut-être à relativiser.
— J’avais envie de nous offrir un moment privilégié, Mais cela ne rime à rien. Les parenthèses ne mènent jamais nulle part. Elles se referment, tout simplement.
Il souffrait de formuler ces mots qu’il ne pensait pas, mais qui lui semblaient être les seuls possibles. Il n’avait jamais ressenti ce trouble, ce désir. Avec Liouba, c’était quelque chose d’inconnu, de nouveau, qui lui faisait peur. Ce qu’il avait tenu pour acquis tout ce temps vacillait dangereusement depuis leurs retrouvailles. Le fait de rester fidèle à une femme pour finalement rester libre, ne pas perdre de temps à explorer d’autres possibles. L’équilibre et la paix trouvés avec Alda étaient ce qu’il lui manquait dans les autres champs de sa vie. Il pressentait que le risque était trop grand de succomber à son attirance pour Liouba. Une désorientation si forte, la rupture de la seule ancre qui l’avait maintenu au rivage depuis qu’il couvrait des zones de guerre.
— Dans une opération mathématique, énonça Liouba, les éléments entre parenthèses sont à traiter en priorité. Sans quoi le résultat final est faux.
Autour d’eux, tout n’était que profondeur. Profondeur d’obscurité et de silence. Elle ne voyait pas Talal, mais tous les signes de sa présence étaient exacerbés, dans cette tentation tonitruante, habitée par la nuit et le couvert de son invisibilité. Leurs mains se trouvèrent dans le noir, et ce fut soudain leur seul repère, quelques centimètres de peau fine tendue sur des os, un contact imperceptible et pourtant déjà défendu, comme un premier baiser. » p. 87-88

« Puis, naturellement, en revenant sur leurs voyages passés, Talal et Liouba avaient commencé à se montrer l’un à l’autre les endroits qui les avaient marqués. Ils voyageaient virtuellement, face à l’écran qui affichait la carte du monde, ils se transportaient, en quelques clics, vers des contrées qu’ils avaient connues, vers les vergers de Kolomenskoïe ou l’île de Büyükada, vers les rues de Beyrouth ou la forêt de Mazumbai. Et, chaque fois, les lieux eux-mêmes apparaissaient, entiers, tangibles, grâce aux millions de pixels qui matérialisaient en quelques secondes, la vue satellite de leur réalité. La virtualité semblait soudain plus réelle que le réel lui-même. L’imagination devenait part de leur vérité.
En discutant, en naviguant, ils se rapprochaient l’un de l’autre imperceptiblement. Leurs genoux se frôlaient, Talal ressentait la chaleur qui émanait de la cuisse de Liouba, nue sous sa robe d’été, abandonnée contre la sienne. À mesure que la soirée avançait, leur conversation s’imprégnait d’une forme d’urgence. Il leur semblait saisir, pour la dernière fois la chance d’oser dire, l’audace de former des mots qu’ils ne pourraient plus que taire après la fin du voyage. Ils reprenaient le fil, tacitement, de leurs aveux nocturnes dans la forêt. » p. 92

À propos de l’auteur
AVRIL_Anne-Lise_2©Thomas_GarnierAnne-Lise Avril © Photo Thomas Garnier

Née en 1991, Anne-Lise Avril passe les étés de son enfance dans la forêt des Ardennes, où elle découvre le goût de la lecture et l’envie d’écrire. Après le bac, elle étudie en Hypokhâgne et en Khâgne, puis intègre l’école de commerce de Rouen. Après un trimestre d’études à Moscou à l’âge de 24 ans, elle développe une fascination pour la culture russe et une passion pour la photographie et le voyage, qu’elle poursuit dans les années suivantes à travers d’une exploration des pays du Grand Nord et de l’Afrique. Lauréate du concours d’écriture Guerlain, elle publie une nouvelle sur le conflit syrien en 2017 dans un recueil paru au Cherche-Midi. Elle travaille aujourd’hui à la communication d’une entreprise qui finance des projets de reforestation partout dans le monde, Reforest Action, et continue à développer en parallèle une activité de photographe documentaire. De sa curiosité insatiable pour les enjeux environnementaux contemporains, elle a puisé l’inspiration de son premier roman, Les Confluents. (Source: Éditions Julliard)

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Mahmoud ou la montée des eaux

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En deux mots
Mahmoud Elmachi revient sur les lieux de son enfance, un village syrien aujourd’hui englouti après la création du barrage de Tabqa. Engloutis aussi, ses projets et ses rêves qu’il tente de retrouver en plongeant. Sous l’eau, la guerre disparaît et les souvenirs reviennent, sa famille, son épouse Sarah et un monde paisible.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le chant d’adieu du vieux sage

Dans son nouveau roman, Antoine Wauters s’est glissé dans la peau d’un vieux Syrien qui voit son pays mourir. Une oraison poétique autant que funèbre qui vous prend aux tripes.

C’est magnifique. C’est du moins la première impression que l’on peut avoir au bord de ce lac, oasis au bord du désert dans un pays de culture et de tradition millénaires. C’est là que vient se ressourcer Mahmoud Elmachi, usé par les années de guerre et de peur, par la solitude aussi. Il vit dans un cabanon au bord du lac al-Assad, l’étendue d’eau que forme le barrage de Tabqa au bord de l’Euphrate. De là, avec masque et tuba, il plonge régulièrement vers ce village englouti où il a grandi et où se trouvait l’école où il a fait ses débuts comme enseignant.
Il plonge à la chasse aux souvenirs, mais aussi aux rêves engloutis, à commencer par celui d’Hafez El-Assad qui a ordonné la construction de l’ouvrage, promettant ainsi la prospérité aux habitants expropriés. En lieu et place du lait et du miel promis, c’est plutôt la désolation. Quand Bassel, le successeur désigné du Président meurt, c’est Bachar qui quitte Londres, rentre en Syrie et, s’il n’a pas d’intérêt particulier pour la politique, va se métamorphoser: «Les monstres naissent dans la nuit. Il range ses habits de médecin, se forme à l’Académie militaire de Homs et éclipse peu à peu, bye-bye, le jeune homme timide de Hyde Park.
Maintenant, il regarde les gens dans les yeux quand il leur parle. Au fond des yeux. Et se tient droit comme le fil d’une épée. C’est un capitaine, un gradé. Il nous a pris nos vies, Sarah. Il est toujours trop tard quand on ouvre les yeux. Penchés au-dessus de nous, les monstres tiennent de longs ciseaux glacés et les pointent en notre direction. Tchak! Voilà comment ils font. Ils nous prennent nos rêves et les coupent en menus morceaux.»
Entre Daech, l’armée de résistance et les forces gouvernementales, sans oublier la coalition internationale, c’est désormais une pluie de bombes qui s’abat autour du lac où rodent des soldats aux abois. On comprend que Mahmoud préfère se réfugier dans ses souvenirs, écouter la voix de sa femme disparue, de ses enfants qu’il n’a pas revu depuis qu’ils ont rejoint l’armée rebelle et chercher, au fond du lac un peu de calme et de sérénité.
Son chant d’amour résonne d’autant plus fort que le contraste entre la violence et la douleur avec la poésie qu’il défend du tréfonds de son âme est fort.
C’est aussi la raison pour laquelle Antoine Wauters a construit ce somptueux roman en vers libres, arme redoutable contre la barbarie. Comme pendant les années où il était enfermé et que son esprit vagabondait, se nourrissant de la poésie de son épouse, le vieil homme a compris que le temps et les mots forment une armure de grâce et de dignité, même si elle vous tue, elle vous aura aidé à vivre.

Mahmoud ou la montée des eaux
Antoine Wauters
Éditions Verdier
Roman
144 p., 15,20 €
EAN 9782378561123
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en Syrie, principalement au bord du barrage de Tabqa.

Quand?
L’action se déroule durant les cinquante dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Syrie.
Un vieil homme rame à bord d’une barque, seul au milieu d’une immense étendue d’eau. En dessous de lui, sa maison d’enfance, engloutie par le lac el-Assad, né de la construction du barrage de Tabqa, en 1973.
Fermant les yeux sur la guerre qui gronde, muni d’un masque et d’un tuba, il plonge – et c’est sa vie entière qu’il revoit, ses enfants au temps où ils n’étaient pas encore partis se battre, Sarah, sa femme folle amoureuse de poésie, la prison, son premier amour, sa soif de liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Kima Mori (Yassi Nasseri)
Diacritik (Johan Faerber)
Le carnet et les instants (Alain Delaunois)
Blog L’Or des livres


Antoine Wauters lit un extrait de son roman Mahmoud ou la montée des eaux © Production Verdier

Les premières pages du livre
« Les couloirs verts et or de ma lampe torche

Au début, les premières secondes, je touche toujours mon cœur pour vérifier qu’il bat.
Car j’ai le sentiment de mourir.
J’ajuste mon masque, me tenant à la proue.
Je fais des battements de jambes.
Le vent souffle fort.
Il parle.
Je l’écoute parler.
Au loin, les champs de pastèques,
le toit de la vieille école et des fleurs de safran.
L’eau est froide malgré le soleil,
et le courant chaque jour plus fort.
Bientôt, tout cela disparaîtra.
Crois-tu que les caméras du monde entier se déplaceront pour en rendre compte ?
Crois-tu que ce sera suffisamment télégénique pour eux, Sarah ?
Qu’importe.
Agrippé à la proue, je vois mon cabanon, une vache qui paît en dessous des arbres, le ciel immense.
Tout est loin.
De plus en plus loin.
J’enfile mon tuba. Je fixe ma lampe frontale afin qu’elle ne bouge pas.
Et je palme lentement pour maintenir mon corps d’aplomb.
Je prends ensuite une grande, profonde respiration, et tout ce que je connais mais que je fuis, tout ce que je ne supporte plus mais qui subsiste, tout ce qui nous tombe dessus sans qu’on l’ait jamais demandé, je le quitte.
Une sensation exquise.
La meilleure.
Bientôt, je coule, je disparais mais je n’ai plus peur car mon cœur s’est habitué.
L’eau me porte, pleine de déchets. Je les ignore.
Des algues mortes.
Je les ignore.
Je ne veux rien voir de la nuit.
Tout est jaune et vert trouble à ces grandes profondeurs. L’eau de plus en plus froide.
Pure.
Si j’éteignais ma lampe, il ferait noir,
et en dehors des bulles d’air que je relâche parcimonieusement et du plancton tout contre moi, il n’y aurait rien.
Je palme encore.
À cet endroit de la descente, je pense à toi dans notre lit, immobile sans doute, ou sous le prunier,
en train de lire les poètes russes que tu aimes tellement.
Maïakovski.
Akhmatova.
Ton cœur est un buisson de lumière chaque fois que tu lis les poètes russes.
Et moi je n’arrive plus à te dire que je t’aime. Nous avons connu Beyrouth et Damas, Paris où mes poèmes nous ont menés l’été 87.
Nous avons joui l’un de l’autre de nombreuses fois, vécu ensemble sans le moindre tarissement, connu la peur, la faim, l’isolement, et à l’instant où je te parle, je suis brisé, Sarah, séparé de ma propre vie.
Je n’y arrive plus, voilà.
Quand on a perdu un enfant, ou plusieurs enfants, ou un frère, ou n’importe qui comptant follement pour nous, alors on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans le cœur. On ne peut plus avoir qu’un ridicule morceau de joie. Un fétu minuscule. Et on se sent comme moi depuis tout ce temps : séparé.
Détruit.
Je continue de palmer, souple, toujours plus souple, pour ne pas blesser l’eau.
Ne la blesse pas, vieil Elmachi.
Tout en bas, le minaret de la grande mosquée. Je tourne autour.
C’est si beau !
Des poissons.
D’autres algues, gonflées comme la chevelure des morts.
Les couloirs verts et or de ma lampe torche.
Et, plus haut, comme une aile d’insecte dans le vent,
ma petite barque qui se dandine, ma petite tartelette de bois.
Sans oublier le soleil, qui, même ici, continue de me traquer.
Mon grain de beauté me fait mal, mais je ne suis plus dans la lassitude des choses, ici.
Je suis bien.
Ce n’est pas une distance physique. C’est du temps.
Je rejoins ce qui s’est perdu.
Je rejoins le temps perdu.
À la terrasse du café Farah, cherchant une table libre, je ne trouve que des bancs de poissons.
Ils me fixent un instant, avant de s’éclipser.
Je remonte vers la barque.
Je sauve un papillon.
Tout est là.
Je respire.
Certains jours, il m’arrive de ne pas avoir la force de plonger.
Le vent des regrets souffle trop fort et, assis dos aux combats en repensant à mes années de prison, je comprends mes enfants qui ont pris les armes et sont partis se battre.
Un instant, moi aussi je veux lutter.
Je le veux.
J’en rougis.
Puis je comprends qu’il n’y a plus d’ennemis.
Nous sommes seuls.
Seuls comme dans cette cellule où ils venaient percer mes ongles et pisser sur moi.
Percer mes ongles, pisser sur moi.
Trois ans.
Je ne te l’ai jamais dit comme ça, pardon.
De l’été 87, date de notre retour de Paris, jusqu’à l’automne 90.
Nous avions déjà nos deux fils et notre chère Nazifé.
Tous les jours, ils me faisaient écrire des choses prorégime.
De stupides choses prorégime.
« J’aime notre Président. Sa valeur n’a pas d’égale à mes yeux.
Je n’ai jamais vu un Président aussi sage que le Président el-Assad.
Je n’ai jamais vu un leader comme lui de toute ma vie.
Je n’ai jamais vu quelqu’un comme lui.
Il est le père du peuple.
Il aide les pauvres.
Il est contre l’injustice, contre la corruption, un Arabe authentique.
Chaque fois qu’il y a un problème qui nous menace, il est le seul à porter la nation sur ses épaules, etc. » Je redescends sous l’eau.
Voir ce que ma mémoire n’a pas retenu.
Les arbres.
Les arbres subsistent au fond du lac. Mais il est impossible de les reconnaître. Certains ont conservé leurs bourgeons, de pauvres petits grelots mauves comme des doigts de pieds d’enfants.
Lorsque je braque ma lampe et tends la main en leur direction, »

Extrait
« 1994, oui. Bachar rentre au pays et il devient un autre.
Les monstres naissent dans la nuit. Il range ses habits de médecin, se forme à l’Académie militaire de Homs et éclipse peu à peu, bye-bye, le jeune homme timide de Hyde Park.
Maintenant, il regarde les gens dans les yeux quand il leur parle. Au fond des yeux. Et se tient droit comme le fil d’une épée.
C’est un capitaine, un gradé.
Il nous a pris nos vies, Sarah.
Il est toujours trop tard quand on ouvre les yeux. Penchés au-dessus de nous, les monstres tiennent de longs ciseaux glacés et les pointent en notre direction. Tchak! Voilà comment ils font.
Ils nous prennent nos rêves et les coupent en menus morceaux.
Son père n’était pas différent. Avec son cher service de renseignements, le fameux Mukhabarat, lui aussi passa nos rêves par les armes. » p. 20-21

À propos de l’auteur
WAUTERS_antoine_©Lorraine_WautersAntoine Wauters © Photo DR – Lorraine Wauters

Antoine Wauters est né à Liège en 1981. Il a publié aux éditions Verdier Pense aux pierres sous tes pas, Moi, Marthe et les autres, Nos mères et Mahmoud ou la montée des eaux. (Source: Éditions Verdier)

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Le passeur

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Prix de la Closerie des Lilas 2021

En deux mots
Après avoir été lui-même poussé à l’exil, Seyoum est désormais l’un des patrons du réseau de passeurs qui organise les voyages de migrants vers l’Europe depuis les côtes libyennes. Mais l’arrivée de la dernière «cargaison» de la saison va le replonger dans son passé et ébranler ses certitudes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le migrant, le bourreau et la terre promise

Stéphanie Coste a réussi un premier roman captivant en choisissant de parler des migrants du point de vue du passeur. Ce dernier, trafiquant sans foi ni loi, va être soudain rattrapé par son passé.

Seyoum est aujourd’hui un chef puissant du réseau de passeurs qui organisent la traversée des migrants et font fortune sur le dos de ceux qui n’ont pour seul espoir l’exil vers l’Europe. En échange d’un transport en convoi dans des camions bringuebalants et chargés comme des boîtes de sardines, d’un séjour dans des hangars insalubres où ils sont parqués et d’un voyage des plus aléatoires sur un vieux rafiot de plus en plus difficile à trouver, ils vont dépenser une fortune. Et faire prospérer ces trafiquants de chair humaine qui se soucient bien peu de la réussite de leurs voyages. Les douaniers et l’armée, complices de ce trafic, aimeraient pourtant ne pas avoir à repêcher constamment des corps et entendent aussi faire rémunérer cette «prestation». C’est dans ce contexte que Seyoum, qui a lui-même échappé à la dictature dans son Érythrée natale en prenant le chemin de l’exil, accueille la «cargaison» pour son dernier voyage de la saison. Une misère qu’il essaie d’oublier en se shootant au khat et en la noyant dans le gin. Mais le malaise persiste.
«Quarante-cinq zombies luisants me fixent du même regard suppliant. J’y vois passer les ombres d’épreuves inracontables. Leurs fringues en lambeaux sont maculées de déjections. Des mouches s’y vautrent sans qu’ils en soient conscients. Ils ont lourdé leur dignité quelque part dans le Sahara. Les abominations subies n’ont pas entamé le brasier au fond de leurs pupilles, ce putain d’espoir. Je pense au mec de vingt ans parti lui aussi d’Asmara il y a longtemps. La boule se rappelle à moi.»
Car Seyoum était amoureux quand il a fui son pays. Il espérait se construire un avenir brillant, loin de ce régime qui lui a pris sa famille et s’apprêtait à faire de même avec lui. Pour s’en sortir, pour devenir un bourreau intraitable, il a dû se forger une solide carapace qui va pourtant se fendiller lorsqu’un réfugié comprend qu’il est l’un Érythréen comme lui. «Quelque chose explose à l’intérieur de moi. Une vanne béante qui déverse des torrents de rage.» Et qui va le conduire à prendre une décision radicale.
En choisissant Seyoum comme narrateur Stéphanie Coste a trouvé un angle aussi particulier qu’intéressant pour traiter l’un des sujets d’actualité les plus brûlants. En suivant son parcours, on comprend la complexité du problème et la difficulté à imaginer une solution, bien loin du manichéisme de certains, prompts à sortir leur «Yaka». Ce roman-choc, poignant et violent, fort et émouvant, est à placer dans votre bibliothèque aux côtés de ceux de Louis-Philippe Dalembert avec Mur Méditerranée de de Christiane de Mazières et La route des Balkans, de Marie Darrieussecq avec La Mer à l’envers, de Sarah Chiche et Les Enténébrés, ou encore du premier roman de Johann Guillaud-Bachet, Noyé vif. Tout comme Stéphanie Coste, ces œuvres de fiction disent sans doute mieux la «question migratoire» que ne peuvent le faire les reportages qui restent souvent, par la force des choses, très superficiels.

Le Passeur
Stéphanie Coste
Éditions Gallimard
Premier roman
136 p., 12,50 €
EAN 9782072904240
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en Lybie et en Érythrée puis quelque part en Méditerranée, sur la route de Lampedusa.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand on a fait, comme le dit Seyoum avec cynisme, «de l’espoir son fonds de commerce», qu’on est devenu l’un des plus gros passeurs de la côte libyenne, et qu’on a le cerveau dévoré par le khat et l’alcool, est-on encore capable d’humanité ?
C’est toute la question qui se pose lorsque arrive un énième convoi rempli de candidats désespérés à la traversée. Avec ce convoi particulier remonte soudain tout son passé : sa famille détruite par la dictature en Érythrée, l’embrigadement forcé dans le camp de Sawa, les scènes de torture, la fuite, l’emprisonnement, son amour perdu…
À travers les destins croisés de ces migrants et de leur bourreau, Stéphanie Coste dresse une grande fresque de l’histoire d’un continent meurtri. Son écriture d’une force inouïe, taillée à la serpe, dans un rythme haletant nous entraîne au plus profond de la folie des hommes.

Les critiques
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Le petit journal (Fernando Couto e Santos)
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Les premières pages du livre
« Zouara, Libye, 15 octobre 2015
J’ai fait de l’espoir mon fonds de commerce. Tant qu’il y aura des désespérés, ma plage verra débarquer des poules aux œufs d’or. Des poules assez débiles pour rêver de jours meilleurs sur la rive d’en face.
Le nombre d’arrivées de Khartoum et Mogadiscio la semaine dernière m’a surpris. Je n’avais pas prévu qu’ils seraient tant à résister au Sahara. En général je fais un bon calcul avec les rabatteurs ; s’il en part cent cinquante de Somalie et d’ailleurs, à peine les deux tiers parviendront en Libye. Ils ne pourront éviter la traversée du désert, la mort assise sur leur cou comme une enclume. Il en meurt plus dans la fournaise des mirages qu’en mer en temps normal. La rage de survivre leur donne de plus en plus la gnaque.
Andarg doit en livrer une soixantaine de plus d’Érythrée aujourd’hui ou demain. Les Soudanais et les Somaliens sont déjà trop nombreux par rapport à la capacité du bateau. J’ai été trop gourmand, je le sais. J’ai voulu m’en mettre plein les poches pour la dernière traversée de la saison. Les croisières Seyoum ferment leurs portes pour l’hiver, allez-vous faire voir. Voilà ce que je me suis dit. Cette négligence finira par nuire à ma réputation. Une réputation construite en dix ans de boulot et trahisons diverses. La concurrence se moque comme moi de ses responsabilités. Du coup les fiascos se sont enchaînés de Tripoli jusqu’à Zouara, et ça commence à se savoir. La côte est devenue un dépotoir d’ordures pas tout à fait ordinaires. Le bouche-à-oreille a enflé dans le vent des récents naufrages. Et du Soudan jusqu’à la Somalie il a semé une graine de doute. Pour l’instant les candidats au mirage de l’Italie affluent toujours. Mais il va falloir faire gaffe.

— Seyoum ! Seyoum !
Ibrahim m’a fait sursauter. Mes mains tremblent. Un tic récent fait claquer ma mâchoire. J’ai encore brouté trop de khat hier soir, j’ai augmenté les doses, la botte quotidienne ne suffisait plus. J’ai presque tout fini. Heureusement Andarg a refait le plein en Éthiopie en attendant la livraison des Érythréens à la frontière. En pensant au goût amer des feuilles, je salive comme un animal attendant sa pitance. Je passe de plus en plus de temps à pioncer derrière mon cabanon. Ces dérives me laissent apathique et pourtant prêt à mordre. Mes yeux sont noyés en permanence de sang et de folie. Je commence à me foutre les jetons moi-même, je dois reprendre le contrôle. Ibrahim m’appelle encore. Je m’extirpe de l’ombre du palmier. Il fait encore chaud même si le soir va se pointer d’ici une heure. Je préfère traîner sur ce bout de sable plutôt qu’à l’entrepôt où je parque les migrants avant la traversée. Les Soudanais et les Somaliens qui y sont entassés depuis six jours n’ont plus rien à bouffer depuis hier. On leur file juste un peu de flotte pour les garder en vie. Certains portent sur leurs tronches les prémices de la révolte. Je les reconnais tout de suite. J’en fais tabasser trois ou quatre par jour pour maintenir l’ordre : l’épuisement gagne toujours, la peur les achève. Ils sont vite matés.
— Seyouuuum !
— Oui Ibrahim, je suis là. Qu’est-ce qu’il y a ? La cargaison des Érythréens est arrivée ?
Il déboule essoufflé devant moi.
— Non, pas encore. J’ai parlé avec Andarg tout à l’heure. Le camion a crevé près de Houn hier après-midi. Une grosse pierre sur la piste. Ils sont retardés d’une demi-journée. Mais y a tes amis, les deux gardes-côtes libyens, qui sont là. Enfin, sur la plage. Ils veulent te parler.
Amis, tu parles ! Ces sangsues s’accrochent à ma gorge et se gavent de mon pognon depuis quatre ans. Ils saignent aussi les autres gangs sur toute la côte jusqu’à Tripoli. Ces mecs-là font la fiesta tous les jours sur la tombe de Kadhafi en sirotant du thé noir. Merci mon pote pour le chaos que t’as laissé derrière ton cadavre, à la tienne. Je m’avance vers Ibrahim. Je le dépasse d’une bonne demi-tête.
— Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Ils sont déjà venus il y a même pas deux semaines récupérer leur enveloppe. On s’était mis d’accord que ça comptait pour deux traversées. Dis-leur que je suis pas là.
Ibrahim se balance sur ses jambes décharnées. Il évite mon regard en visant un point au milieu de ma poitrine. Son corps, tas d’os saillants, transpire la trouille. Par réflexe il voûte les épaules. Soudanais de Malakal, il est arrivé adolescent sur le port de Zouara, un mauvais film en boucle dans sa tête, celui de ses frères et de sa mère tombant les uns après les autres dans le Sahara. Un peu comme dans un jeu vidéo où le dernier debout est vainqueur. Il n’a pas gagné l’ultime manche de la partie : atteindre l’eldorado italien. La tempête a rabattu et coulé son bateau du mauvais côté, à vingt kilomètres de Zouara. Retour à la case enfer. C’était un de mes rafiots. Ibrahim n’a pas retenté la traversée. Et moi je le tolère depuis qu’il a échoué à ma porte, clébard craintif et loyal accroché à mes basques. Il finit par me dire, l’œil toujours fixé sur son point imaginaire :
— Je savais pas que tu voulais pas les voir. Je leur ai dit que t’étais là. Désolé Seyoum.
— Dégage, toi et ta gueule d’enflure, tu m’exaspères. Dis-leur que je viens mais d’abord je dois parler à Andarg. Fais-les attendre dans la cabane et sers-leur un verre de thé.
Il détale pour éviter une baffe éventuelle. Je m’éloigne de la cabane en me traînant. Un début de migraine s’installe. Le manque défonce mon cerveau chaque jour un peu plus tôt. Avant, le signal arrivait avec le coucher du soleil. Il survient maintenant en plein après-midi et plus rien de précis ne le déclenche. Je l’ignore comme je peux. Une envie de gerber s’installe dans ma gorge. Je déglutis difficilement. La nausée monte d’un cran. Ma peau pue encore les excès de la veille, l’acidité du jus de khat macéré dans ma bouche mélangée à celle du gin du marché noir que je bois par litres. Je sors mon portable de ma poche et appelle Andarg. Je dois faire plusieurs tentatives avant d’avoir la connexion.
— T’es où ? Et t’arrives quand exactement ?
— Ah Seyoum ! Quelle galère ! le camion a crevé, les deux roues avant en même temps à vingt-cinq bornes de Houn. Et Zaher n’avait chargé qu’une roue de secours avant le départ. Je l’ai envoyé à pied à Houn pour aller en chercher une autre. Du coup on a perdu un temps fou. Et y a deux vieux qui ont clamsé entre-temps. On sera là demain matin au plus tard.
Houn, encore à six cents bornes de la côte.
— Les Soudanais et les Somaliens cuisent dans l’entrepôt depuis des jours ! Et j’ai ces connards de gardes-côtes libyens qui sont revenus renifler. Heureusement que j’ai planqué le bateau. T’as acheté une came encore plus pourrie que la dernière fois, qu’est-ce que t’as foutu ?
Je regrette de l’avoir laissé négocier avec Mokhtar pendant que je réglais des affaires à Tripoli. Les pêcheurs du coin nous refourguent à des prix délirants du matos prêt à aller à la casse. Mokhtar est le pire mais on est obligés de passer par lui. Il connaît les plans pour choper des carcasses en tout genre quand les autres n’ont plus rien à offrir. Il connaît surtout l’art de l’arnaque. Ce mec est assis sur un tas d’or et de cadavres. Andarg, avec sa mollesse, n’a pas fait le poids. J’entends son crachat dans le téléphone. Je le sens sur la défensive.
— M’engueule pas ! Fallait payer le prix pour cette merde ou on avait rien. Y a plus assez de bateaux sur le marché en fin de saison, tu le sais aussi bien que moi. Y avait pas le choix.
— Mokhtar est une raclure, va falloir qu’on se bouge le cul pour trouver d’autres fournisseurs.
Andarg balance un deuxième crachat à distance.
— Justement y a le Soudanais qui voulait te voir pour en parler. Je l’ai croisé quand t’étais à Tripoli. J’ai oublié de te le dire. Mais bon l’essentiel c’est que j’aie trouvé un bateau pour la traversée, non ?
Le business a explosé ces dernières années. À la bonne époque avec dix mille dollars on pouvait acheter un bateau et des numéros de rabatteurs. Moi et quelques autres nous nous partagions le monopole. Depuis que Kadhafi s’est fait zigouiller, la concurrence a afflué, de la racaille qui vient profiter du chaos local et se faire de l’oseille sur nos plates-bandes. Tous ces mecs qui s’improvisent passeurs font monter les prix des bateaux en flèche. Même à Tripoli ça devient difficile d’acheter un chalutier. Les pêcheurs se gavent et n’ont plus besoin d’aller en mer. Heureusement, côté gouvernement, à part les gardes-côtes qui sont gourmands, on est encore à peu près tranquilles. Mais j’ai hâte que cette dernière traversée soit derrière moi, histoire de jauger en paix la nouvelle donne et de me reposer. D’ailleurs je me sens vidé d’un seul coup. Mes jambes flanchent dans le sable. Je trébuche sur une planche à moitié enlisée et manque de me casser la gueule. Je me retiens avec mon bras et me fais mal au poignet. Où est ma botte de khat ? Je réprime un frisson, je meurs de chaud pourtant.

— Seyoum, tu m’écoutes ? Allô ? Allô ? Ça passe plus ?

Les paroles d’Andarg vrombissent dans mes tympans. L’angoisse et ses hallucinations surgissent derrière le palmier, là-bas. J’éloigne le téléphone de mon oreille. Le ciel se renverse. La plage devient plafond. Je suis désorienté. Une salive épaisse scotche mes lèvres. Des mouches grouillantes s’agglutinent devant mes yeux explosés, cherchent à rentrer dans mes orbites. Je tousse violemment pour relancer le battement de mon cœur, me file une baffe. Le ciel et la plage retrouvent leur place. Andarg continue sa litanie. J’aboie :
— Arrête de bavasser ! Il faut faire embarquer la cargaison après-demain au plus tard. Ils annoncent des tempêtes et des vents contraires pour les prochains jours. Pas question que les mecs chopent la trouille et refusent de traverser.
— Ok, on va mettre les gaz. Au fait, à part les deux vieux d’hier y en a huit qui sont tombés du camion du côté soudanais, donc si tout se passe bien d’ici demain ils seront quarante-cinq.
— C’est quarante-cinq de trop vu l’épave que Mokhtar t’a refourguée. Allez, grouillez-vous. Et ne vous arrêtez même pas pour pisser.

Je raccroche et me dirige vers la cahute sur la plage où ces gros porcs de gardes-côtes m’attendent. Des groles défoncées et des lambeaux de vêtements sont éparpillés un peu partout sur le sable blanc, la mer turquoise en arrière-plan. Ils ont à peine nettoyé après le dernier naufrage. Du côté italien, on doit plus souvent ramasser des bouteilles de Pepsi et des emballages de sandwichs. Je ricane en pensant à ça. Au bord de l’eau un reste de canot éventré dégueule des paquets d’algues noirâtres. J’aperçois un morceau de jouet rose coincé à l’intérieur. Une bourrasque soulève le magma et laisse voir un visage de poupée. Les algues m’évoquent des bestioles immondes qui auraient tout dévoré sauf cette tête en plastique. Un nouveau coup de vent embarque des sacs plus loin. On dirait des ballons crevés de toutes les couleurs sortis d’une fiesta. Un nuage venu de nulle part cache le soleil et me rappelle la tempête prévue. Qu’elle ne moufte pas dans les deux jours à venir. Si le bateau doit chavirer, autant qu’il chavire en face.
Depuis que j’ai démarré mon business il y a dix ans je n’achète des coques ou des zodiacs que pour un seul passage. Certains concurrents ne le savent pas mais le rendement financier est meilleur, et ce système comporte moins de risques pour mes hommes. Ils font juste les premiers milles de la traversée pour mettre le rafiot sur le cap. Après il suffit de fourrer un GPS entre les mains d’un des passagers en lui expliquant que c’est tout droit. Moi je récupère mes mecs en zodiac, et à la volonté du bon Dieu pour le reste. À cause des prévisions météo cette fois, j’estime à deux chances sur dix le succès de l’expédition. Je me retrouve potentiellement avec cent quinze macchabées sur la conscience, mais c’est le business. Après avoir réglé mes hommes, les passeurs du Sahara, le bateau et autres broutilles, je ne vais pas m’asseoir sur cent mille dollars de bénéfices.

CHAPITRE DEUX
Les gardes-côtes assis autour de ma table branlante tirent tous les deux sur une clope. Leurs doigts jaunâtres dessinent des ronds dans l’air suffocant de ma piaule. Mohsan Ftis, le chef, lève un œil mauvais en me voyant. Son bide dépasse de son uniforme et exhibe ses poils drus. Des taches de sueur tatouent ses aisselles et son fute au niveau des couilles. Ce type me dégoûte.
— Mes amis, excusez-moi de vous avoir fait attendre. Je vois que vous êtes déjà installés. Encore un peu de thé à la menthe ?
— Arrête ton bullshit Seyoum, on est pas là pour faire un concours de politesses. Assieds-toi, il faut qu’on parle.
Je me méfie de ce rat obèse comme de moi-même. Un filet de thé coule sur son menton. Sa lèvre inférieure légèrement pendante me dit l’étendue de son faux-cuisme. Je sais par le gang des Égyptiens que Ftis a balancé plusieurs collègues ces derniers mois, malgré les gros bakchichs qu’on lui file. J’attrape le tabouret près de ma paillasse et le pose près de lui. L’odeur de graillon qu’il rote en même temps qu’il parle imprègne tout de suite mes fringues.
— Oui assieds-toi là, et écoute-moi bien.
Je fais semblant de ne pas capter la menace, et tire machinalement sur ma barbe pour gagner du temps. Tiens, je la taillerai ce soir.
— Je vous écoute capitaine, mais je croyais que tout était en règle depuis votre dernière visite. Comme vous êtes là, j’en profite pour vous informer que la traversée est prévue pour demain soir. On fait comme d’hab…
Ftis se lève d’un bond. Les verres de thé giclent sur la table. Ibrahim qui se tenait en chien de garde devant la porte se précipite avec le thermos. Je lui fais signe de sortir de la cabane. On reprendra du thé plus tard. Ftis postillonne:
— Justement on va pas faire comme d’habitude ! Qu’est-ce que vous foutez toi et tes potes depuis trois semaines ? ! Quatre naufrages ! Quatre !

ÉPILOGUE
Asmara, Érythrée, 9 juin 2005, jour de la fuite
Mon maigre bagage est prêt. Tout est organisé. Enfin, dans quelques heures, je vais retrouver mon Seyoum. Plus d’un an que je ne l’ai vu ! Je n’ai plus d’ongle à ronger ni de peau à arracher autour pour calmer mon angoisse, alors je focalise mon esprit sur ma dernière vision de lui, son visage grave, et sa main m’envoyant un baiser évaporé dans l’air. On a parlé du déroulement des opérations avec Maeza hier soir, ma grande cousine. Grâce à elle et à son mari Hailé, l’impossible est devenu possible. Pourtant l’appréhension noue mon ventre et fait trembler mes mains. Je les joins l’une à l’autre, comme une prière.
La journée s’égrène, interminable. Maeza viendra me chercher là-haut quand la voiture arrivera. Je regarde le soleil décliner, bas et rouge, à travers la fenêtre.

— Madiha, viens, c’est le moment.
Je n’ai pas entendu Maeza monter. J’attrape mon baluchon. Elle me fait signe de ne pas parler. Mon cœur fait un boucan pas possible. On descend dans la cuisine. Deux hommes en treillis nous y attendent. Je n’en reconnais aucun.
— Ce n’est pas Hailé qui devait m’emmener retrouver Seyoum ?
Maeza sans un mot prend le sac de mes mains, l’ouvre, et le montre à l’un des types :
— C’est bon, vous avez la preuve.
L’homme en regarde à peine le contenu. Puis il dit machinalement :
— Madiha Hagos, vous êtes en état d’arrestation pour tentative de fuite du pays. Vous encourez quatre ans de prison. Si vous opposez une quelconque résistance votre peine sera prolongée.
Je me tourne stupéfaite vers ma cousine. Elle hausse les épaules.
— Tu connais le montant de la prime pour dénoncer une fille de ministre en taule ? Alors, ta liberté, qu’est-ce que j’en ai à faire ? Seyoum on s’en fout, son père ne vaut plus rien. D’ailleurs ton chéri s’est cassé il y a déjà trois mois. Il a refilé aux autorités les petits mots que vous vous faisiez passer en douce en échange de sa liberté. On l’a laissé s’évader. Il n’a pas hésité une seconde. C’est beau l’amour !
Sa trahison m’anéantit, mais c’est celle de Seyoum qui écorche mon corps à vif. Je me refuse à y croire. Je suis muette de désespoir et d’incompréhension. Pourtant les deux soldats m’empoignent, me traînent jusqu’à leur véhicule, et me jettent à l’arrière. L’un d’eux file une liasse de billets à Maeza qui l’empoche, exultante, sans un regard sur moi. Elle-même lui tend un morceau de papier plié en deux et lui dit :
— Tu donnes cette lettre à qui tu sais, à l’endroit prévu, après que tu auras déposé Madiha au centre de détention. Et n’oublie pas de la boucler, Hailé n’est pas encore au courant de notre arrangement. Je lui expliquerai plus tard.
La voiture démarre et la silhouette de Maeza agrippée à son butin s’éloigne. Le soldat sur le siège passager déplie le morceau de papier bleu clair et le lit. Je ne comprends pas son rire qui éclate soudain dans l’habitacle. Une fourmi rouge, qui me rappelle celles de Sawa, court le long de mon bras. Je ne la chasse pas. Quelle importance si elle me mord ou pas ? »

Extraits
« Je me détourne de lui et examine vaguement la cargaison. Quarante-cinq zombies luisants me fixent du même regard suppliant. J’y vois passer les ombres d’épreuves inracontables. Leurs fringues en lambeaux sont maculées de déjections. Des mouches s’y vautrent sans qu’ils en soient conscients. Ils ont lourdé leur dignité quelque part dans le Sahara. Les abominations subies n’ont pas entamé le brasier au fond de leurs pupilles, ce putain d’espoir. Je pense au mec de vingt ans parti lui aussi d’Asmara il y a longtemps. La boule se rappelle à moi. » p. 36

« — T’as vraiment un problème de comportement mec. Pourquoi tu me regardes comme ça?
— Tu t’appelles Ephrem ? ! T’es érythréen alors! T’as un lien avec le journaliste Osman Ephrem?
Quelque chose explose à l’intérieur de moi. Une vanne béante qui déverse des torrents de rage. Je me jette sur lui et l’empoigne par le cou. Il tombe à la renverse en criant de surprise. Avant qu’il ne puisse réagir je me penche sur lui et lui envoie de toutes mes forces mon poing dans la tronche. L’impact du coup fait craquer mes phalanges et sa mâchoire. Il hurle de douleur. Dans ma furie qui balaie tout, je l’entends à peine. Il met ses bras devant son visage pour parer au prochain coup, que je suspends. Je secoue la main en maugréant entre mes dents «Putain il m’a fait mal ce con». L’air est irrespirable. Ma fureur irradie dans chaque parcelle de mon corps. Toute pensée rationnelle a quitté mon cerveau. N’y reste qu’un hurlement muet. Oui, mais pourquoi? Ce pourquoi me fait descendre d’un cran. Reprends-toi bon sang. Reprends-toi.
L’Érythréen me regarde, apeuré. Il s’imaginait quoi ? Réveiller ma corde sensible en invoquant une patrie commune ? Il voulait me dire «toi et moi on est frères, le même sang coule dans nos veines, nos pères et nos mères se connaissaient c’est sûr avant la terreur, avant l’indicible, peut-être aussi qu’on était dans la même école, tu te rappelles?». Ce mec croit qu’on a encore un passé? Je déglutis ma rage. L’air revient fluide dans mes poumons. Je m’approche de lui.
— Allez, relève-toi! Et arrête ton numéro sinon je l’en recolle une. » p. 49

À propos de l’auteur
COSTE_Stephanie_©francesca_mantovaniStéphanie Coste © Photo Francesca Mantovani

Stéphanie Coste a vécu jusqu’à son adolescence entre le Sénégal et Djibouti. Elle vit à Lisbonne depuis quelques années. Le Passeur est son premier roman. (Source: Éditions Gallimard)

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Demain la brume

DEMEILLERS-demain_la_brume  RL2020

En deux mots:
Ce pourrait être l’histoire d’amour de Katia et Pierre-Yves du côté de Nevers, à moins que ce ne soit celle de Damir et Jimmy et leur groupe de rock «Les bâtards célestes» du côté de Zagreb. Mais c’est d’abord un drame humain vécu lors de cette dernière guerre européenne au début des années 1990.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Ce cataclysme qui nous écrasés»

À travers les portraits de jeunes qui ont envie de mordre la vie à pleines dents, Timothée Demeillers raconte comment en 1990 la Guerre s’est invitée en Europe. Et a balayé leurs rêves, de Nevers à Vukovar.

Dans ce beau roman choral, Timothée Demeillers présente successivement les personnages qui vont nous accompagner au fil des chapitres et qui finiront par se croiser bien plus tard. On commence par Katia Koné, une jeune fille de dix-neuf ans qui a soif de vie. Elle s’ennuie à Nevers où il ne se passe rien en ce début d’années 90. Le seul petit titre de gloire des habitants aura été nomination de Pierre Bérégovoy au gouvernement.
Après le lycée, il lui reste la musique – sa chambre est tapissée de posters des Clash – et l’envie de prendre le large. L’occasion va s’offrir à elle lorsqu’elle rencontre Pierre-Yves, musicien punk. Lors d’une soirée chez une copine, il va lui propose non pas de la ramener chez elle, mais d’aller jusqu’à Paris. Un voyage qui va changer sa vie.
Changement d’univers dans le second chapitre. Nous sommes cette fois dans l’ex-Yougoslavie, au moment où Tito meurt et où les pays de l’est vont basculer les uns après les autres. C’est là que nous faisons la connaissance de Damir Mihailović qui, avec Nada et Jimmy, ont formé un groupe de rock contestataire baptisé les Bâtards Célestes. Lors d’un concert, il se font remarquer en interprétant Fuck you Yu qui ne va pas tarder à devenir l’hymne de tous ceux qui aspirent à davantage de liberté et d’indépendance dans cette Yougoslavie qui a rendu l’âme, même s’ils n’entendent pas pour autant être récupéré par les nationalistes Croates qui poussent les feux. Peur eux, il n’est pas question d’être inféodé à un quelconque pouvoir.
Nada, quant à elle, se retrouve aussi désœuvrée que son père, licencié après vingt-cinq ans à l’usine de Vuteks. Une décision que Milan, son ami d’enfance, explique comme un choix politique: il faut éloigner tous les Serbes. Nada n’y croit pas trop. Mais en cet été 1990, elle décide de «faire attention».
Des extraits du journal intime de Sonja Kojčinović viennent s’intercaler au fil d’un récit qui se tend de plus alors qu’en France ce qui se trame à quelques centaines de kilomètres est vécu dans une indifférence quasi-totale.
On sent combien Timothée Demeillers s’est documenté et combien il essaie, en détaillant les exactions commises, d’éviter tout manichéisme. Cette saloperie de guerre ne peut être propre, obligeant bien malgré eux les gens à prendre parti. Pierre-Yves pourra témoigner de cette horreur, lui qui rêvait d’aventure va se retrouver en première ligne là où «la civilisation est réduite à un panorama jaune, brûlé, constellé d’impacts, de jardins labourés, de bicoques éventrées, de débris de désolation». Roman puissant qui peut aussi se lire comme une piqûre de rappel face à la montée des nationalismes, aux solutions populistes, mais aussi au déni de réalité, à cette furieuse envie de tourner la tête pour ne rien voir. Alors s’élèveront les paroles de «Le vent froid a gommé les frontières», une chanson composée alors, la houle a atteint les arbres des forêts, a obscurci les sentiers de montagne, laissant des villes brûlées, du gros sel et les cris du silence, demain la brume, demain la brume.

Demain la brume
Timothée Demeillers
Asphalte éditions
Roman
400 p., 19 €
EAN 9782365331012
Paru le 3/09/2020

Où?
Le roman se déroule en France, notamment à Nevers, Paris, Saint-Nazaire et en ex-Yougoslavie, notamment à Vukovar et Zagreb.

Quand?
L’action se situe en 1989 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
1990, Nevers. Katia, lycéenne rebelle, étouffe au bord de la Loire. Elle découvre la poésie, l’engagement et rêve d’indépendance. Elle tombe follement amoureuse de Pierre-Yves, libre et anticonformiste comme elle aimerait l’être. Mais la soif d’absolu du jeune homme va bien plus loin que la sienne…
1990, Zagreb. Damir et Jimmy sont les Bâtards célestes, le duo rock qui monte. Leur tube « Fuck you Yu » fait danser la jeunesse yougoslave, qui se reconnaît dans ses paroles iconoclastes. Et souvent mal comprises : la chanson va devenir, contre la volonté de Damir, un véritable hymne à l’éclatement de la Yougoslavie.
1990, Vukovar. Dans cette ville pluriculturelle, personne n’est censé savoir qui est serbe et qui est croate. Pour Nada, c’est un mensonge. Et chacun sait très bien quel est son camp.
Dans Demain la brume, Timothée Demeillers met en scène des destins malmenés par l’Histoire, dans une Europe où les frontières se renforcent au lieu de s’effacer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Institut Français
Quatre sans Quatre
Blog The killer inside me
Blog La page qui marque 
Charybde 27, le blog
Blog Garoupe 


Timothée Demeillers présente son roman Demain la brume © Production Harmonia Mundi livre

Les premières pages du livre
Katia Koné
Je sortais tout juste de l’enfance, j’étais à un âge où l’on se dit que la vie ne vaut pas grand-chose, où l’on claironne que l’on voudrait se foutre en l’air et où l’on feint la mélancolie à la moindre contrariété parce que la dépression est encore quelque chose de séduisant, d’énigmatique et de romantique. Pour survivre, je courais après le fantastique, le ténébreux, je m’enveloppais dans des habits trop grands pour moi, j’imitais les attitudes et les poses en noir et blanc des Clash, dont je tapissais ma chambre de posters, leur aura sulfureuse sur papier glacé. Je n’étais qu’une jeune lycéenne élevée dans le calme propret des bords de Loire, mais je me persuadais d’évoluer dans la crasse londonienne, je m’imaginais des odeurs de fog et de bière éventée entre les briques cramoisies des mansions anglaises, sous le bas ciel britannique, tandis que les hymnes incendiaires échappés de mon walkman me cognaient les tympans. J’arborais une crête de cheveux pourpres pour ressembler à mes idoles et j’écrivais des poèmes virulents dans un calepin que je rangeais dans la poche intérieure de ma veste en jean perforée de pin’s et d’épingles à nourrice. Je fumais. Je buvais. Et chaque verre bu, chaque cigarette fumée l’était en essayant d’imiter mes héros, les Clash et leurs quatre gueules d’ange, anguleuses et blanchâtres, drapés dans leurs perfectos brillants. Je voulais leur ressembler. Je voulais devenir comme eux. Je rêvais que ma vie soit la leur.
J’étais entre deux âges.
J’avais dix-huit ans.
C’est là que tout a commencé.
J’habitais Nevers. Nevers et son insupportable quiétude. Nevers et sa Loire pas encore magistrale, encore rivière anodine, glissant mollement telle une inéluctable marée noire le long de ses rives écussonnées de crépis sales et de toits en ardoises qui se confondaient avec la couleur du ciel. Nevers qui vivotait dans des habits trop grands pour elle, des manoirs à tourelles et des jardins à la française, témoins de son histoire royale, aujourd’hui occupés par des institutions préfectorales médiocres et des chambres de commerce. Nevers qui ressassait le nom de son maire dans tous les foyers, à tous les comptoirs de bar, parce qu’il semblait que, pour une fois, quelqu’un avait réussi à s’extirper de cette soupe fade. Grâce à lui, on pouvait désormais entendre prononcer le nom de notre ville à la télévision nationale, ce qui revenait pour la plupart des habitants à une bénédiction, comme si à travers ce « Nevers » ou ce « Pierre Bérégovoy » articulés par le présentateur du JT, c’était un peu de nous qu’on causait, nous qui étions habituellement si éloignés de tout ça, comme si nous en tirions une gloire toute personnelle.
Mais malgré notre maire, ministre des Finances de la France entière, malgré la télévision, Nevers restait Nevers, l’ennui gonflait à mesure de mes rêves d’émancipation, de mes envies de liberté, à mesure que je prenais conscience que mes poèmes ne sortiraient jamais des quatre murs de ma chambre et que je n’insufflerais jamais le vent de la révolution punk sur la scène poétique française.
Je haïssais cette ville. Je la haïssais fabuleusement.
Après minuit, les rues assoupies s’exposaient sous la lueur jaunâtre des lampadaires dont les halos soporifiques grésillaient devant les volets clos et ne s’éteignaient qu’avec le lever du jour. Et dans ce terrain de jeu bien trop petit, notre bande lycéenne rejouait ce que nous pensions être la folie insomniaque des plus grandes capitales. Les nuits où nos parents nous laissaient sortir, nous roulions d’épais joints de mauvais haschisch, buvions au goulot de vieilles bouteilles de calvados oubliées au fond des buffets à alcool familiaux, nous promenions notre ennui ivres dans les rues en nous cachant dans des bosquets taillés en fleurs de lys lorsque les patrouilles de police approchaient. Parfois, l’un d’entre nous apportait une bombe de peinture et nous taguions, comme c’était la mode dans les banlieues françaises, notre lassitude dans des phrases révolutionnaires, pensant peut-être que cela permettrait une prise de conscience collective de l’ennui qui plombait la jeunesse d’ici, mais c’était peine perdue. Nous ne récoltions que de sèches brèves dans l’édition du Journal du Centre: ils font désormais partie du paysage urbain, les tags, une pollution visuelle qui s’amplifie, le centre de Nevers a été à nouveau vandalisé, « c’est une honte de faire ça vraiment quel est l’intérêt », commente écœurée la gérante de l’agence du Crédit mutuel de l’avenue du Général-de-Gaulle…
Et les articles se concluaient avec d’autres propos du même acabit, des commérages de commerçants mécontents, sans jamais parler de l’aspect poétique et du sens profond des inscriptions. Tout cela ne faisait que confirmer la médiocrité qui m’entourait : je vivais dans un monde de cons à une époque tout aussi naze.
De ces virées artistiques, je rentrais au milieu de la nuit, dans le pavillon de mes parents un peu en retrait du centre. Je garais ma mobylette Peugeot orange dans le jardin. Je montais les escaliers qui menaient à ma chambre sur la pointe des pieds en évitant les marches qui grinçaient particulièrement. Je me glissais dans mon lit. Je me saisissais de mon carnet pour écrire des textes que j’avais la prétention d’appeler des poèmes, je filais les mots au rythme du stylo Bic, qui débordait parfois des petits carrés blancs de la page, et je me persuadais qu’un jour ces carnets seraient retrouvés, et qu’ils seraient exhumés et publiés et que, comme Kafka, mon œuvre serait érigée au rang des chefs-d’œuvre posthumes de la littérature française alors que je n’osais même pas les soumettre au journal de mon lycée et puis, tandis que j’écrivais au rythme de mon ébriété, j’entendais les petits pas de souris de ma mère qui se relevait pour aller aux toilettes, ma mère qui ne pouvait fermer l’œil avant mon retour et que j’imaginais si fluette, se retournant dans son lit toute la nuit, aux côtés des cent kilos inamovibles et ronflants de mon père, ma mère, attendant nerveusement le cliquetis de la serrure de la porte d’entrée qui viendrait la délivrer, ma fille n’a pas été renversée, ni violée, ni assassinée ce soir ! Et moi, alors, j’éteignais la lumière pour lui faire croire qu’en effet je dormais et j’interrompais de la sorte ma carrière de plus grande poétesse punk de ce tout début des années 1990. Et avant de m’endormir, la réalité de ma vie me sautait à la gueule.

C’est après une manifestation que j’ai rencontré Pierre-Yves. En ce mois de novembre 1990, les lycéens étaient dans la rue. Moi aussi, j’étais allée bruyamment manifester. Je séchais les cours, parcourue par un excitant sentiment de transgression. Il faisait gris. Un brouillard épais était remonté du fleuve et avait tout enveloppé de son humidité molletonnée. La ville suintait. Dissimulée dans la poisse de la brume, je riais, je chantais, je crachais mon mal-être dans des formules bien ficelées, reprises avec vigueur par toute la masse humaine autour de moi.

Jospin ta réforme tu sais où on se la met, du pognon pour les lycées par pour l’armée, des pions pour l’éducation.

L’ambiance était joyeuse. Je répétais les slogans à tue-tête. Je hurlais. Je braillais. Au fond, je ne savais pas grand-chose sur quoi que ce soit mais ça n’avait aucune importance. Le mal-être que nous ressentions était véritable, lui. Nous, les « cocus de l’histoire », les lycéens trompés par toutes les convictions auxquelles avaient cru nos parents. On nous taxait d’individualistes. On nous taxait d’égoïstes. On nous taxait de nihilistes. Mais était-ce notre faute si nous avions assisté à l’écrou¬lement de toutes les idéologies ? S’il semblait ne rester aucun idéal pour lequel s’engager ? Alors là, serrée dans la foule aux côtés de mes camarades de classe, je voulais croire que notre lutte mettrait un coup d’arrêt à ce projet liberticide et que notre manifestation serait la première d’un mouvement massif et global qui marquerait l’histoire. Une nouvelle révo¬lu¬tion dont la France, et le monde, avaient bien besoin.
Nous étions une petite bande du lycée. Une dizaine, qui, comme moi, rêvaient d’une autre vie, d’un autre avenir. Les garçons se laissaient pousser les cheveux et les filles se les rasaient. Nous nous échangions les cuirs. Les motifs écossais. Les bracelets cloutés. Nous nous achetions une culture punk dans les friperies du centre-ville, des jeans déjà troués, fatigués, des cuirs tannés, des Doc coquées déjà portées. Nous dressions nos majeurs tendus aux gens bien comme il faut et fumions à la chaîne des cigarettes roulées. Nous nous rebellions dans notre bocal clos en nous jurant que jamais nous ne rentrerions dans le rang comme les autres générations contestataires avant nous, comme les autres frondeurs devenus des vieux cons, mais tous nous lorgnions sur les quelques punks, les vrais de vrais, qui zonaient à proximité de la gare. Ils n’étaient pas légion à Nevers. Nous leur enviions ce frisson de liberté qui s’échappait d’eux. Nous les admirions avec leurs crêtes tellement hérissées qu’on aurait dit des lames, leurs chiens laineux qui grignotaient les restes de bouffe et lapaient parfois, en fin de soirée, un peu de bière versée dans leurs gamelles. Juste pour rire. Lorsque les clébards tanguaient sur leurs pattes fragiles, ils semblaient se demander de quel côté de la terre il faisait bon marcher. Pierre-Yves était l’un de ces punks. Enfin, c’est avec eux qu’il a débarqué dans le cortège de la manifestation, ce jour-là. Leur petit groupe s’agitait à côté du nôtre. Bruyant et désordonné. Dans le trottinement monotone du cortège, ils se mouvaient désarticulés, allaient, venaient, sortaient du défilé en essaim nerveux pour recouvrir d’autocollants la vitrine d’un fast-food américain, puis retournaient se fondre dans la masse compacte, s’abriter dans la chaleur des anoraks colorés. Ivres et joyeux. Libres. Pierre-Yves riait beaucoup. Je l’avais tout de suite repéré. Pourtant, il n’était pas particulièrement attirant avec son petit mètre soixante-dix et ses cheveux désespérément fins qui tombaient sur un front trop vaste, une mèche d’enfant de bonne famille. Pas qu’il soit moche non plus, enfin ce n’était pas mon genre de mec. Mais il était un peu différent des autres. Lui ne portait pas la crête. N’avait pas de chien. Pourtant, il dégageait quelque chose.

Les manifestants ont fini par se disperser et le brouillard par se lever. Une demi-lune d’une pâleur laiteuse éclairait la nuit tombée. Pierre-Yves est resté à nos côtés. Il nous a accompagnés dans l’un des rares cafés restés ouverts.
L’endroit était bondé. Embrumé par la fumée de cigarette. Le brouhaha des conversations se brouillait dans un boucan indémêlable. Nos vêtements couverts d’autocollants colorés, nos drapeaux et banderoles à nos pieds, nous nous sommes installés à une table beaucoup trop petite pour nous tous. Nous hurlions pour nous faire entendre autour de bières et d’Orangina. Nous débattions sur les époques les plus fastes où nous aurions aimé vivre. Nous maudissions notre génération désenchantée, et nous idéalisions le San Francisco des années 1960, le Katmandou des années 1970, les squats londoniens des années 1980. Nous nous demandions où diable pouvait être l’épicentre frémissant de ce début des années 1990, mais nous avions beau sortir des plaisanteries à propos de Beyrouth en ruine, nous ne trouvions rien qui puisse être comparable aux époques passées. Nous avions l’impression que le monde avait été douché à l’eau de Javel du consumérisme et qu’il ne restait que des lieux aseptisés, vidés de toute substance, des salles d’attente rutilantes d’hôpitaux désinfectés où, à défaut de mourir d’épidémies, l’on crevait d’ennui. Et l’on attendait de nous que l’on suive de force la marche du monde. Que l’on rentre dans les clous, que l’on fonde une famille et que l’on fasse une poignée de gosses que l’on pourrait nourrir à la même bouillie dont nous avions été gavés. Le capitalisme avait achevé ses ennemis. Le capitalisme était sorti seul vainqueur, fatigué, éreinté mais sans rivaux désormais.
C’est Pierre-Yves qui nous racontait tout ça. Toute la bande était pendue à ses lèvres. Et il nous haranguait, avec sa voix éraillée, comme s’il causait du haut de la tribune d’un syndicat ouvrier :
« La jeunesse de Nevers s’emmerde, elle attend une alternative, mais je suis sûr que notre génération va marquer l’histoire. »
Et peut-être parce que nous voulions tous y croire, ne serait-ce qu’un peu, nous reprenions ses paroles des flammes dans les yeux, nous, le petit groupe de punks lycéens, tous apprentis artistes, écrivains, poètes ou musiciens, nous reprenions ses paroles en les plaquant sur nos petites ambitions personnelles, et je me souviens avoir pensé que peut-être, dans quelques années, on parlerait de nous comme du « groupe de Nevers » où, à l’instar du Chelsea Hotel, tous les plus grands contemporains se côtoyaient dans une émulation créatrice prodigieuse, que l’on se souviendrait de nous comme de ceux qui avaient contribué à la période faste de cette ville que nous aurions quittée depuis longtemps, l’endroit où il fallait grandir à l’époque, ses cafés où nous nous retrouvions, désormais considérés comme des lieux emblématiques où affluaient des hordes de touristes nostalgiques pour humer un peu de l’esprit de création qui y flottait en notre temps. Et je dois admettre que, naïvement, il y avait un petit morceau de moi-même qui y croyait vraiment.
Puis Pierre-Yves s’est rembruni et nous a lancé :
« C’est marrant quand même, vous êtes la première génération de lycéens à demander plus de pions pour vos lycées, vous y avez réfléchi à ça ? Pourquoi pas des CRS pour votre cour de récréation, tant qu’on y est ? »
Son ton était tellement en décalage avec tout ce qui s’était raconté avant que personne n’a su comment digérer ces paroles ironiques et critiques. Pierre-Yves, lui, s’est tu, fixant d’un œil dur un point invisible dans la pièce.
« Parce que t’étais pas dans la manif, toi, peut-être ? lui a demandé un de mes camarades de classe.
– Si, mais c’est important de réfléchir, de pas suivre bêtement, tu vois.
– Merci papa… » j’ai réagi en lui lançant un clin d’œil moqueur.
Il m’a regardée et a souri. Tendrement. Il était assis à côté de moi. Malgré l’atmosphère étouffante du bar, il était engoncé dans un blouson Schott, une cigarette roulée au bec, qu’il fumait, pensif, alors qu’un thé refroidissait devant lui : « Je bois pas d’alcool », avait-il rapidement précisé à notre groupe comme pour s’excuser lorsque quelqu’un avait voulu commander une première tournée. Sa jambe me frôlait sous la table. Je sentais sa chaleur qui m’irradiait. Je n’osais plus bouger. Il était étonnamment doux, presque enfantin. Sa présence naturelle parmi nous. Nous descendions des demis de Kanter et la conversation a pris une tournure plus habituelle : ressasser les dérapages de nos soirées éméchées. Pierre-Yves restait silencieux, riant quand il fallait rire, nous relançant parfois d’une question anodine. Puis à son tour, il racontait avec emphase les nombreuses manifestations auxquelles il avait pris part, comment les flics l’avaient chargé, en mimant les coups de matraque avec de grands gestes théâtraux. Nous rigolions alors qu’il décrivait les flots de sang qui s’échappaient de son arcade sourcilière.
Je le dévisageais et mon cœur battait fort. Sur la banquette en skaï de ce rade boudiné. Dans ce petit bar décoré de tableaux de mauvais goût, de nus voluptueux et de paysages savamment choisis par le patron pour leur laideur et la vulgarité des palettes. Mon cœur cognait à toute berzingue devant son reflet dans les grands miroirs face à nous, qui dédoublaient son visage, et, gênée, de peur d’être surprise, je plongeais la tête dans mon demi, à regarder la mousse se diluer à petit feu dans le breuvage doré, à me dire merde Katia, je crois que t’es en train de tomber pour ce mec… Je voulais qu’il me remarque, et j’essayais de retenir son attention par des sourires furtifs, des coups d’œil complices. Mais il n’y avait en réalité rien de prémédité. Parce que justement ce type me faisait un effet incontrôlable. Des détails de sa personne s’érigeaient en promesses à mes yeux : sa nonchalance et son
sérieux, son air de tout savoir et de tout contrôler, sa virilité naissante m’intimidaient, la façon dont il souriait d’un air entendu, jamais surpris.
Il incarnait ce à quoi je voulais ressembler, sans avoir le courage d’aller jusqu’au bout. L’effluve de soufre. L’aura de la vie libre. Une posture en décalage avec le monde. Décalée même de la norme anticonformiste que nous avions créée. Il dégageait une sorte de rayonnement jusque dans ses postures, ses doigts qui jouaient délicatement avec l’anse de sa tasse de thé, ses jambes élégamment croisées, ses pattes d’oie rieuses au coin de ses yeux, sa voix enrouée par son tabac brun, l’Ajja 17, dont le paquet bleu chiffonné reposait sur le formica de la table, les cigarettes épaisses qu’il roulait d’une main et dont il s’emplissait les poumons de larges bouffées, qu’il conservait de longues secondes avant de les recracher en volutes violacées, en l’air pour ne pas nous importuner, et puis les mystères qu’il semblait traîner derrière ses paroles rocailleuses. « Y’a pas à dire mais les flics français à côté des allemands c’est des enfants de chœur… » Cette voix chaude interrompue par une toux grasse, ces phrases qui faisaient coexister des formules littéraires ampoulées parsemées d’un argot familier, à tel point que je me demandais si je faisais face à un petit bourgeois qui se la jouait gros dur ou à un loulou philosophe. Ces mystères ouvraient dans ma tête un envoûtant abysse d’aventures, de fuite loin de cette ville, loin des miens, loin de ma jeunesse.
Au fil de la soirée, alors que l’ivresse infusait et que l’audience autour de la table se faisait plus clairsemée et moins tapageuse, c’est lui qui m’a adressé la parole. Son premier regard franc, ses yeux pétillants, sa bouche tordue dans un rictus amusé :
« Tu m’as l’air bien sage, pour une petite punkette… »
Et il avait appuyé punkette, comme pour mettre le terme entre guillemets, et moi qui pensais être habituée au combat social, à la lutte d’opinion binaire, à hurler mes opinions à la gueule de mes détracteurs, je me suis retrouvée pétrifiée, parce que je n’arrivais pas à savoir d’où il me parlait, à quelle catégorie de mec je m’adressais. Je ne savais pas si c’était un reproche ou une plaisanterie, ou si ça lui plaisait, si je lui plaisais. J’ai rougi et je lui ai souri, et lui a poursuivi en me confiant presque à voix basse que les punks n’étaient pas les plus cons, qu’au moins ils n’avaient pas encore abandonné le combat contre l’inéluctable dégringolade de ce monde de merde. Il a dit ça d’un ton bienveillant, presque attendri, et ça m’a rassurée qu’il nous tienne, moi et les punks, dans son estime. Nous nous sommes souri et j’ai entraperçu quelque chose dans ses yeux, un éclair malicieux, une résonance, une osmose entre nous. Au cours de la soirée, je ne l’avais jamais vu adresser un sourire comme ça à quelqu’un d’autre, et ça m’a réconfortée.
« Parce que t’es pas punk, toi ? je lui ai naïvement demandé, comme si le monde se divisait entre ceux qui l’étaient et ceux qui ne l’étaient pas.
– Si, d’une certaine manière », il a répondu, énigmatique, puis sa phrase l’a fait rire, il s’est lancé dans un fou rire étrange, tout son corps parcouru de soubresauts nerveux, son fou rire caractéristique que j’apprendrais à tant aimer chez lui, ces éclats communicatifs, alors que mes rares camarades à être restés nous ont dévisagés, interloqués devant cette scène cocasse, ce fou rire de l’un face au visage médusé de l’autre.
À la fermeture du café, je suis restée seule avec Pierre-Yves. Autour de nous, les tables se vidaient dans une danse éthylique de fin de soirée, un ballet de membres dissociés qui raclaient des chaises au sol, se saisissaient d’habits au portemanteau et passaient des laines autour de nuques rosées. Il s’est approché de moi encore davantage, je sentais sa chaleur, sa main m’a frôlée et il m’a fixée longuement. Une œillade qui semblait vouloir me transpercer, fouiller la possibilité d’un à très vite.
« On se reverra, Katia ? il m’a demandé avec un regard désemparé, presque suppliant, comme si tout dépendait de moi.
– Oui, oui », j’ai bafouillé, décontenancée par cette fragilité qu’il me laissait entrevoir, cette soudaine mise à nue. L’envie de me blottir contre lui m’a fait baisser les yeux.
« Oui… oui… d’accord, il s’est repris en imitant mon cafouillage verbal. Mais quand ?
– Bah demain ? Je… Je vais à une soirée demain… enfin… je veux dire tu pourrais venir ? »
Je lui ai donné l’adresse, je lui ai répétée, puis il l’a répétée, et je n’ai rien dit d’autre, j’étais paralysée par l’émotion et dans la précipitation je ne lui ai pas demandé de numéro où le contacter, ni une adresse où le trouver, je ne lui ai pas demandé de me garantir qu’il serait bien là, je ne lui ai pas dit que j’aimerais vraiment qu’il soit là, je suis restée muette et il a retiré sa jambe de la mienne, il m’a adressé un petit salut, sa main collée contre sa tempe, sans un mot, l’air de dire carpe diem ou qui vivra verra, avant de déposer un billet de 100 F sur la table, sans attendre la monnaie, et j’ai trouvé ça d’une classe folle, et il s’est éclipsé. « Quelle conne », j’ai prononcé à voix haute, et je suis rentrée chez moi, débordée par un déferlement de sentiments contrastés.

Le lendemain, le jour s’est levé sur une congestion de nuages. Une matinée figée. Un tapis gris d’automne qui venait calfeutrer tout ce qu’il y avait au-dessus et donnait à la ville un aspect ouaté, une luminosité d’une blancheur nostalgique. Même les cloches des églises carillonnaient en sourdine contre le duvet nuageux, glissant dans les rues endormies le long des rideaux de fer qui ligotaient les boutiques closes, entre les rares passants matinaux qui flânaient, leur panier chargé de provisions. J’étais encore au lit et je pensais à Pierre-Yves. Je rejouais la scène du bar une centaine de fois. Sa jambe contre la mienne. Son sourire mis à nu. Dans la pénombre de ma chambre. La tête posée sur une peluche qui me servait d’oreiller. J’écoutais les bruits familiers du samedi matin. Au rez-de-chaussée, sous ma chambre, mes parents petit-déjeunaient. Les routines du week-end qui se répétaient depuis mon enfance. Les voix franches de la radio allumée. France Info il est 9 h 15, les dernières actualités, Yves Lebec. Les nouvelles qui résonnaient dans la salle à manger où mes parents se faisaient face, devant leurs bols aux liserés bleus rapportés de Bretagne, remplis d’un café clair filtré par le glouglou régulier de la cafetière, un café pruneau au léger et désagréable arôme âcre. Rocard qui persiste et signe malgré la motion de censure contre la loi sur la CSG. L’odeur de brûlé des tartines de pain blanc qui sautaient noircies du grille-pain. Suite à l’intervention télévisuelle de Lionel Jospin hier sur FR3, les lycéens ont défié le ministre… Le bourdonnement du micro-ondes, qui tournait avec le plat du déjeuner, sorti du congélateur. De nouvelles scènes d’émeute à Vaulx-en-Velin… Puis le ding libérateur. Le grattement du couteau sur la surface brûlée de la mie, le beurre trop froid qui brisait le pain dur. S’ils avaient pu se douter du tsunami que j’étais en train de vivre. Moi, dans mon lit, la tête aussi brumeuse que le ciel de novembre, je pensais à Pierre-Yves.
À ce dernier regard plein d’espoir.
Et au désespoir de ce dernier regard.
Parce que bien sûr, l’euphorie de l’alcool envolée, je me disais que jamais il ne viendrait à la soirée où je l’avais invité, jamais il ne s’en souviendrait, l’avènement d’un nouveau jour lui ferait relativiser son attirance pour moi. Je deviendrais à ses yeux ce que j’étais en réalité : une petite lycéenne qui jouait à la grande fille et voulait se faire passer pour ce qu’elle n’était pas.
La fête était prévue de longue date, chez Élodie, ma plus ancienne amie. Je la connaissais depuis toujours. Nous étions nées le même jour et avions fait toute notre scolarité ensemble, jusqu’à ce que je rate mon bac l’année précédente. Son père était notre médecin de famille. Nos parents avaient appris à s’apprécier du fait de notre amitié et s’invitaient une à deux fois par an prendre l’apéritif dans des rencontres qui restaient cordiales, mais qui n’avaient jamais aboli le déséquilibre qui existait entre un médecin et son patient, entre un notable et une classe moyenne, entre un propriétaire de vieilles pierres et celui d’un pavillon. Ma bande du lycée ne l’appréciait pas trop. « Ah ouais, ta copine en Chevignon qu’allume tous les mecs. » J’essayais de leur expliquer qu’on se connaissait depuis gamines, qu’elle n’était pas ce qu’elle paraissait, que l’habit ne faisait pas toujours le moine et que, derrière sa gueule mignonnette de porcelaine, elle aussi avait l’âme rock’n’roll, mais ça ne suffisait pas à les convaincre. Alors forcément, même si par je ne sais quel miracle Pierre-Yves venait quand même, faire se rencontrer son monde et celui d’Élodie m’apparaissait soudain totalement absurde, voué à un désastre annoncé, une déconfiture retentissante. Comment croire que Pierre-Yves s’intégrerait dans cette soirée pleine des amis d’Élodie, les enfants de bourges du centre-ville ?
En fin d’après-midi, j’ai voulu appeler Élodie. J’avais besoin de lui parler de Pierre-Yves. Lui raconter comment nous nous étions rencontrés. Je suis sortie téléphoner dans la cabine la plus proche. Je ne pouvais pas le faire de chez nous : mon père passait ses week-ends à lire dans son fauteuil du salon, juste à côté de l’appareil. Ma mère, elle, pestait au bout de quelques minutes dès que j’occupais la ligne.
Dehors, le froid m’a enveloppée de son odeur automnale. L’air était comme de la fumée. Le fin brouillard qui s’était déployé maintenait en suspens la combustion des âtres. La cabine téléphonique trônait devant le tabac fermé depuis quelques mois. Dans le petit centre commercial, il n’y avait pas un chat. Un jour mort à rester chez soi. J’ai inséré ma carte téléphonique. Il me restait trente-quatre unités. J’ai composé le numéro des parents d’Élodie. Le combiné gris-bleu collé sur l’oreille. Froid comme un glaçon. Les tonalités se succédaient. Sa mère a décroché.
« Ça fait longtemps, Katia ! Comment vont tes parents ? Ton père ne devait pas retourner en Afrique cet été ? Il est revenu finalement ? » Puis, sans me laisser le temps de prendre des nouvelles à mon tour, elle s’est écriée : « Élodie c’est pour toi ! » pour être entendue à l’étage par sa fille, qui a répondu d’une voix lointaine qu’elle prenait l’appel en haut, suivi tout de suite de sa voix espiègle.
Nous avons échangé des banalités, mais je n’étais pas à l’aise, je n’arrivais pas à lui dire pourquoi je l’appelais au juste, je lui ai demandé si tout était prêt pour ce soir, si elle avait besoin d’aide, si elle voulait que je vienne plus tôt. Elle m’a répondu non, ça devrait aller, et dans le silence qui a suivi, j’ai réussi à laisser échapper la question qui me brûlait les lèvres, en forçant l’innocence, comme un détail sans importance :
« Ça te dérange si j’invite quelqu’un ? »
Elle est restée silencieuse quelques secondes. Elle essayait sûrement d’entendre si sa mère avait bien raccroché l’appel dans le salon et n’écoutait pas la conversation depuis le
deuxième téléphone.
« Bien sûr que non, ça ne me dérange pas, mais tu vas peut-être me dire qui c’est, surtout ? » Elle a ri.
« Un mec, j’ai répondu platement.
– Bah oui, je me doute, si tu me demandes avec ce ton cachottier. Bon, tu me racontes toute l’histoire ?
– J’étais à la manif hier… » j’ai commencé. »

À propos de l’auteur
DEMEILLERS_timothee_©DRTimothée Demeillers © Photo DR

Timothée Demeillers est né en 1984. Prague, faubourgs est, son premier roman, est paru chez Asphalte en 2014. A suivi Jusqu’à la bête, lauréat des prix Jeune Romancier – Le Touquet Paris Plage, Calibre 47, Deuxième Roman de Grignan, et sélectionné pour de nombreux autres prix. Demain la brume, est son troisième roman, paru en 2020. Il vit aujourd’hui à Nantes. (Source: Éditions Asphalte)

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Sous couverture

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En deux mots:
Après leur rencontre sur un chantier de fouilles archéologiques, les chemins de Myrto et Alexandre se sont séparés. Une décennie plus tard, ils se retrouvent à Paris et constate que leur amour n’a rien perdu de sa force. Mais survivra-t-il aux absences fréquentes d’Alexandre?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ulysse des temps modernes

Pour son premier roman, Emmanuelle Collas a imaginé une histoire d’amour contrariée entre une éditrice et un membre des forces spéciales. Et enrichit notre réflexion sur l’Orient, l’islamisme et le terrorisme.

Emmanuelle Collas nous prévient d’emblée: «ce roman est sa propre fiction». Aussi tous ceux qui imagineront voir derrière Myrto un portrait en creux de l’éditrice se lançant dans le roman devront se contenter de cet avertissement. Et après tout qu’importe de savoir ce qui tient de l’autobiographie et ce qui tient de la fiction, on y croit d’emblée.
Myrto et Alexandre se sont connus sur un chantier de fouilles archéologiques, partageant bien davantage que leur passion pour l’Histoire et les civilisations antiques. Mais comme bien des amours de jeunesse, leur idylle n’aura qu’un temps. Myrto partira pour Paris où elle complètera sa formation et partagera sa vie entre la maison d’édition littéraire qu’elle a créée et les cours qu’elle dispense à l’université. Quant à Alexandre, il a tout simplement disparu des radars, laissant très épisodiquement un message sur son compte Facebook.
Quand, après plus de dix ans, il appelle Myrto pour lui proposer de la revoir, la surprise est de taille. Tout comme le plaisir qu’ils ont à se retrouver et à constater combien leurs corps continuent à s’attirer.
Désormais Lou, la fille de Myrto qui vit sous son toit et Eden, leur chien vont devoir faire une place à Alexandre, même si ses séjours sont très éphémères.
Marié deux fois et divorcé deux fois, il reste en effet assez secret, affirmant que ses activités dans l’import-export l’obligent à de fréquents voyages. Une couverture qu’il ne résistera pourtant pas longtemps face à l’incrédulité de Lou et Myrto. Il va être obligé de tomber le masque et avouer qu’il est membre des forces spéciales et qu’il intervient sur à peu près tous les points chauds de la planète: Afghanistan, Turquie, Syrie…
Les missions se succèdent et l’attente devient de plus en plus insupportable pour Myrto qui doit se contenter des courts séjours et des escapades toujours trop brèves avec son homme. Si on peut à juste raison se demander si leur relation n’est pas plus intense parce qu’elle est éphémère, il faut aussi constater que l’actualité est de plus en plus anxiogène, les attentats venant recouvrir la France d’un voile noir.
En imaginant ce couple, Emmanuelle Collas a trouvé une façon très intelligente de nous faire (re)découvrir ces civilisations, de montrer combien les injonctions des islamistes sont totalement éloignées de la culture et des traditions de l’Orient. Mais aussi combien sont fragiles nos défenses face à la barbarie. À l’image de la maison d’édition de Myrto, passeuse d’histoires et de savoir, qui est mise en liquidation judiciaire, le roman nous rappelle quelle énergie il faut déployer pour ne pas laisser l’obscurantisme tout balayer. Un roman fort, ancré dans le réel. Et la découverte d’une romancière qui devrait faire reparler d’elle!

Playlist
Durant tout le roman, Myrto est accompagnée de musique de façon très éclectique. Voici les œuvres et les interprètes citées au fil des chapitres :


Eurythmics


Michael Jackson (Billie Jean)


Queen (Another One Bites the Dust)


Chat Baker


Carmen


Barbara


Bruce Springsteen


AC/DC (shot down in flames),


AC/DC (highway to hell)


Sœur Marie Keyrouz (chants sacrés d’Orient)


Rachmaninov (concerto n°3 interprété par Vladimir Horowitz)


Stabat Mater (Pergolèse)


Chostakovitch (8e symphonie de interprétée par Mravinsky)

Sous couverture
Emmanuelle Collas
Éditions Anne Carrière
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782843379963
Paru le 16/10/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi à Gap, Sisteron, dans le Vercors, de Valence à Romans, La Baume-d’Hostun, Sant-Nazaire-en-Royans ou encore en Bretagne du côté de la presqu’île de Crozon. On y évoque aussi beaucoup la Turquie et Istanbul, la Syrie, Alep, Palmyre, Mari, Damas, Mossoul, le Kurdistan ainsi que l’Afghanistan et notamment Kaboul. D’autres voyages nous emmènent en Egypte, au Caire et en Grèce du Péloponnèse à Athènes en passant par les îles des Cyclades.

Quand?
L’action se déroule de 1990 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une nuit d’insomnie, piquée par le souvenir d’un ancien amour, Myrto envoie un message à Alexandre qu’elle n’a pas vu depuis longtemps. Après des semaines de silence, il répond. Dès qu’ils se revoient, leur complicité reprend comme s’ils ne s’étaient jamais quittés. Leur désir est resté intact. Mais Alexandre est secret, mystérieux, il disparaît du jour au lendemain sans laisser des traces, sauf dans le cœur et la tête de Myrto. Alors le doute s’installe. Qui est-il vraiment ? Un homme d’affaires qui parcourt le monde comme il le prétend ? Un mythomane ? Un homme voyageur ? Un mari qui s’offre une parenthèse dans une vie de couple devenue trop monotone ? Et pourquoi pas un agent secret, plaisante Myrto, tant l’homme semble s’échiner à lui filer entre les doigts. Parfois, la réalité est bien plus surprenante qu’on ne le pense…
Ce roman, aussi sensible que palpitant, nous mène de Paris aux paysages magnifiques du Levant en guerre, et nous relate la passion d’un homme et d’une femme pris, malgré eux, dans la tourmente des conflits qui embrasent le Proche-Orient depuis trente ans.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Cécilia Lacour)
Actualitté (Victor de Sepausy)

Les premières pages du livre
Ce roman est sa propre fiction.
Je salue brièvement toute l’équipe de la librairie, où je viens de participer à une rencontre, et j’attrape un taxi à la volée. Par chance, je n’ai pas trop longtemps patienté sur les trottoirs mouillés. Il fait froid. Je suis fatiguée car la journée a été longue. J’indique au chauffeur le canal Saint-Martin et me cale au fond de la voiture. La route défile, je me laisse conduire. Paris est calme ce soir. Personne dans les rues. Il n’est pas si tard mais il pleut. Nous croisons de temps en temps un taxi. Les cafés sont déserts. Aux abords de la place de la Bastille, je rallume mon téléphone.
Un message s’affiche aussitôt:
Alors, Myrto, on est de nouveau amis?
Je n’en crois pas mes yeux. Mon cœur bat la chamade – comme on l’écrit dans les manuscrits que je reçois. Un sourire illumine mon visage. Je ressens, tout au fond de moi, cette chose qui nous lie.
Il y a deux mois, une nuit d’insomnie, j’ai eu envie de revoir Alexandre. Sur Internet, j’ai trouvé son profil Facebook et lui ai adressé une invitation à être amis comme on jette une bouteille à la mer. Personne ne m’a répondu.
Fébrile, j’explore son profil pour savoir ce qu’il est devenu. Est-il marié ? divorcé ? A-t-il un ou des enfant(s) ? Quelle est sa vie, maintenant ? Sous mes doigts, les jours, les mois, les années défilent, mais je n’apprends pas grand-chose. Hormis cette information, très administrative : il est associé dans une boîte d’import-export, dont le siège social se trouve à Paris. En dehors de ça, l’homme ne s’expose pas. Je le reconnais bien là. Sa vie, il ne l’a jamais criée sur les toits.
En revanche, son univers n’a pas changé. Les photos qu’il a postées me le confirment. La haute montagne le tient toujours – et le ski alpin. L’été, il retrouve la même quête de vitesse et d’adrénaline, en rallye. Malgré les zones d’ombre qui couvrent son existence, il y a toujours eu entre nous un lien, un élan vital, qui nous attache l’un à l’autre. Je pratique Alexandre depuis fort longtemps.
Rencontrés très tôt, nous nous sommes aimés avec passion, puis nos vies ont emprunté des chemins de traverse sans pour autant nous quitter vraiment, nous nous sommes retrouvés et perdus – avec ou sans raison, avec ou sans excuse. Un jour, il apparaît, un autre, je disparais – ou l’inverse. Nous en sommes là, perdus de vue depuis dix ans.
Ce message m’émeut, tellement j’ai regretté de l’avoir perdu et tant j’ai espéré le revoir. Je savais qu’il pouvait réapparaître du jour au lendemain, comme il vient de le faire. C’est sa marque de fabrique.
La première fois, c’était après sept ans de silence. Je me trouvais dans les Alpes quand j’ai reçu son appel. Il m’avait dit simplement :
— Myrto, c’est Alexandre. Juste ne bouge pas – au moins jusqu’à ce soir. J’arrive !
Surprise, je lui avais répondu :
— Non ! Alexandre ! Je rêve. Mais tu es où ?
— Je viens d’arriver à Paris. Et j’ai l’intention d’y rester. Je te cherche depuis trois jours. Alors, maintenant que je t’ai trouvée, tu restes là où tu es, et j’arrive. Je t’emmène dîner ce soir.
Puis il avait raccroché. Je n’avais pas eu le temps d’ajouter un mot. Interloquée, j’avais souri – et c’est tout.
Alexandre réapparaît toujours quand on s’y attend le moins.
En entrant dans le restaurant où, lors de notre bref échange Facebook d’hier soir, Alexandre m’a donné rendez-vous quai d’Orsay, je le reconnais aussitôt. Il n’a pas changé, toujours aussi puissant. Il se lève, me prend dans ses bras, me fait la bise et me dit d’un sourire moqueur :
— Alors, Myrto, nous sommes de nouveau amis…
Encore engoncée dans mon manteau et mes foulards, très émue :
— Oui, Alexandre.
Il continue :
— C’est merveilleux de te revoir.
— Oui, c’est très beau.
Je regarde Alexandre. Je ne peux m’empêcher de fixer ses lèvres sensuelles. Son sourire fugitif lui plisse le coin des yeux alors que pas un de ses traits ne bouge, ni ses paupières aux longs cils, ni même ses prunelles devenues presque noires dans la pénombre du lieu. Son sourire, son regard, la façon dont ses bras fendent l’air me renvoient au passé.
Je travaillais comme volontaire sur un chantier archéologique dans le cadre d’une campagne d’exploration. Le paysage était magnifique mais je m’ennuyais. Fouiller une plâtrière est un boulot ingrat. Sous une chaleur écrasante, on décaissait des mètres cubes de terre. En fin de journée, j’étais épuisée et j’attendais avec impatience le retour au campement.
Quand je descendis du 4 × 4, Alexandre était là. Comme promis. Comment m’avait-il trouvée ? Mystère. Il ne m’avait pas demandé où j’étais ni ce que je faisais dans la région de Gap. Il souriait, sans triomphalisme, comme si me retrouver était une bagatelle. Je n’étais pas à mon avantage. Échevelée, couverte de gypse – drôle d’aspect pour des retrouvailles romantiques ! Il éclata de rire, et moi aussi.
Je négociai le temps d’une douche. Alexandre était arrivé dans une voiture de rallye qui attirait l’œil de mes collègues, ce qui me permit de m’éclipser rapidement.
À l’époque, je ne m’étais pas étonnée de le voir surgir dans ce lieu perdu après son coup de fil de Paris le matin même et alors que nous avions passé sept ans sans nous voir. Mais je me souviens d’avoir été marquée par la facilité avec laquelle nous avions retrouvé le fil de notre conversation lors du dîner – comme aujourd’hui où il commente avec allégresse la carte, avec toujours l’impression qu’on ne s’est jamais quittés. Sans doute était-ce pour nous structurel, dès le début de notre relation. Une sorte d’état d’esprit, une façon d’être-au-monde-ensemble, un truc du genre.
Quand je l’avais rejoint, aussi pimpante que les conditions spartiates dans lesquelles nous vivions me le permettaient, il m’avait adressé un immense sourire et m’avait annoncé qu’on partait à Sisteron pour la soirée.
Alexandre avait mis le moteur en marche et l’avait fait ronfler avec tendresse. Une bulle s’était constituée autour de nous. De nouveau, nous étions seuls au monde. Concentré, Alexandre tenait le volant avec fermeté et précision. Je m’étais laissé conduire en toute confiance. Dans l’oubli de tout. C’était pourtant la première fois que je roulais aussi vite. Alexandre avalait les kilomètres, puisant sa force et son énergie de son automobile. La route défilait. Le paysage dansait autour de nous. La vitesse nous enivrait. On volait sur la route. Pas de contact entre nous mais nous étions ensemble. Dans cette course effrénée et un peu hallucinée, il y avait une part de rêve et de vertige. J’avais laissé glisser ma main sur sa cuisse et l’avais regardé. Il avait tourné les yeux vers moi un court instant puis s’était concentré à nouveau sur la chaussée qui filait sous les roues. Je lui plaisais, je lui avais toujours plu. Je me sentais grisée. J’étais libre, avec lui, pour toute une vie comme nos désirs et nos destinées.
— Myrto, tu rêves? Où es-tu?
— En te voyant en vrai de nouveau devant moi, je me suis laissé surprendre par mes souvenirs…
J’ai envie d’embrasser Alexandre. Je me contente de le dévisager, comme pour voir tout au fond de ses yeux, trouver le chemin jusqu’à lui, savoir enfin qui il est vraiment. Et, peut-être, aller cette fois jusqu’au bout de notre histoire.
La salle est comble. Il y a beaucoup de bruit mais c’est comme si nous étions installés à l’écart, à part, dans un monde où il n’y aurait que lui et moi. La patronne vient le saluer. Bref échange. Manifestement, Alexandre est un habitué. Il me présente. Thiou me sourit d’un air entendu, comme si elle savait qui j’étais, puis s’éloigne.
Je demande à Alexandre ce qu’il devient.
— Je suis arrivé à Paris il y a quelques jours.
— Où étais-tu ?
— Oh, c’est compliqué… Je t’expliquerai. Mais toi, dis-moi, que deviens-tu ?
Je lui raconte, dans le désordre, un peu de ce qu’a été ma vie après que le fil qui nous liait a été rompu. Je ne lui avais alors donné aucune explication. Juste un appel pour lui demander de ne plus jamais m’écrire ni chercher à me revoir. Je n’avais pas envie de lui détailler la situation. Il me fallait sauver ma peau. Curieusement, c’était au moment où les réseaux sociaux rendaient plus facile le lien entre les gens que j’avais décidé de couper toute relation avec lui.
Avec dix ans de retard, je lui raconte l’hostilité de l’homme qui partageait alors ma vie. Cependant je n’arrivais pas à le quitter.
Alexandre écoute, attentif. Je ne sais pas s’il comprend tout mais il fait mine de le faire, et je lui en sais gré. De temps en temps, il me sourit et s’amuse à compter le nombre de fois où nous nous sommes revus, perdus, aimés, retrouvés, attendus, depuis notre première rencontre jusqu’à ce maudit coup de téléphone et ce récent message sur Facebook.
Un silence s’installe entre nous. On n’entend plus que le brouhaha de la salle. Plusieurs minutes s’écoulent sans que ni l’un ni l’autre cherchions à relancer la conversation. Alexandre boit son thé à petites gorgées, ses mains serrent la tasse comme s’il voulait à tout prix en conserver la chaleur, il me sourit en silence. À quoi pense-t-il ? Je le scrute intensément avant de lui prendre les mains. Ses doigts s’entrelacent aux miens.
— Et maintenant, où en es-tu, Myrto ? Tu ne m’as pas répondu…
— Toi non plus !
— C’est pas faux ! Commence, s’il te plaît. Je te suivrai.
— D’accord. Tu sais déjà beaucoup de choses. Le plus important, c’est que j’ai eu un enfant. Lou, que tu as vue une fois, toute petite. Elle a rempli ma vie mais je n’ai pas changé tant que ça, je me suis seulement retrouvée à l’endroit où je m’étais quittée. Et j’ai continué de faire ce à quoi je ne pouvais pas renoncer tant cela a fini par devenir ma seconde nature : j’ai parcouru l’Orient en tous sens. Tu te rappelles peut-être, je me suis spécialisée en histoire ottomane – même si je suis restée une passionnée de l’Antiquité –, je suis donc allée souvent en Turquie, en Syrie et au Kurdistan. Ces voyages m’ont aidée à surmonter les crises de plus en plus fréquentes que je vivais avec le père de Lou. À chaque retour, je me rendais compte que j’aurais préféré vivre seule avec elle plutôt que dans une relation devenue peau de chagrin. Avec le temps, les choses ne se sont pas arrangées, loin de là – c’est une histoire dont je n’ai pas envie de te parler car elle est derrière moi. Pour faire bref, j’ai fini par prendre mes cliques et mes claques, dans la douleur, mais je l’ai fait et je suis partie avec ce qui constitue encore l’essentiel de ma vie, Lou, sans oublier Eden – c’est le chien –, pour réinventer la vie. Enfin, délaissant peu à peu la recherche sur l’histoire ottomane à laquelle je m’étais consacrée jusque-là, j’ai fondé une maison d’édition littéraire qui m’occupe beaucoup. Je t’en parlerai une autre fois. Voilà, c’est simple. Je suis fracassée, j’ai encore besoin de temps pour me reconstruire, mais je suis libre maintenant, absolument.
Alexandre éclate de rire :
— Ça tombe bien ! Moi aussi !
— Ah bon ? Dis-moi.
— Marié deux fois, divorcé deux fois. Et depuis le temps que nous avons quelque chose à faire ensemble, c’est le moment, non ? Tu ne crois pas ?
Je le regarde, bouche bée. C’est trop facile pour être vrai. Pourtant j’ai rêvé de ce moment.
Ne m’embarrassant d’aucun préalable, je réponds avec une petite moue de provocation :
— Pourquoi pas ?
Nous rions ensemble, comme pour ne pas penser à la suite. Puis il finit par dire :
— Aimes-tu toujours danser ?
Oui, Alexandre, il me faut danser et sauter plus haut, plus légère, car je veux échapper au sur-place étrange qui m’a atteinte et qui a annulé la marche du temps. Alexandre, tu entends ? Il me faut vivre d’une autre manière. Librement et sans effort. Oui, j’aime toujours danser.
— Tu te souviens de ce bar à cocktails où tu m’as embarqué, peu de temps après notre première rencontre ?
— Oui, je me rappelle bien…
Difficile de lui révéler, après une si longue séparation, l’empreinte que je garde de cette soirée. Je vais lui faire peur. Car nous avions dansé jusqu’au bout de la nuit. Hanche contre hanche, à pleine peau, au ras du vertige. Le souvenir de cette étreinte est encore ancré en moi.
Alexandre, de sa voix de baryton :
— Myrto, viens, maintenant… Allons nous perdre à nouveau, veux-tu ?
Dehors, la nuit est froide. La pluie s’est transformée en neige fondue. La chaussée est glissante, les trottoirs aussi. Immobile, Alexandre fume. Une rafale de vent me frigorifie. Il jette la cigarette qu’il vient d’allumer et me prend dans ses bras, je me réchauffe contre lui. Le taxi arrive, se gare en double file. Marchant dans son pas, je m’engouffre dans le véhicule.
Malgré le mauvais temps, il y a pas mal d’animation dans Paris et des embouteillages sur les boulevards. Il faut s’armer de patience. Mais je me sens désinvolte ce soir.
— Tu as été merveilleux. Merci.
— Merci à toi. Je suis très heureux de te revoir… Cette fois, nous prendrons le temps.
— Oui, je suis le plus souvent à Paris, même s’il m’arrive parfois de m’absenter. D’ailleurs, je pars bientôt à Istanbul.
Je lui prends la main et la serre dans la mienne. Ses doigts me répondent. Un frisson se propage dans tout mon corps. Alexandre se rapproche de moi et, de son bras gauche, m’enlace. Je pose ma tête sur son épaule. Il porte ma main à sa bouche et presse le bout de mes doigts contre ses lèvres. Je le contemple, doutant presque de sa réalité. J’ai envie de l’embrasser maintenant, mais je crains de briser la magie de cet instant.
Soudain, Alexandre s’excuse et attrape son téléphone qui vibre. Penché sur l’écran, il consulte ses mails ou un texto, je ne sais pas. Son visage se ferme un court instant puis il relève les yeux vers moi, me scrute intensément et retrouve le sourire :
— Ma chère Myrto… Ne m’en veux pas… s’il te plaît… mais nous allons devoir reporter ce verre à plus tard.
Troublée, je le dévisage :
— Tu as un souci ?
— Je dois y aller.
Le ton de sa voix n’appelle aucune question. Bien qu’intriguée, je n’ose pas insister. Alexandre vient d’acquérir un droit au mystère. Rien dans ses yeux ne laisse paraître un quelconque indice, et je renonce pour l’instant à en savoir davantage. Je me rends compte que, chaque fois que je l’ai interrogé sur lui ou sur son travail, il est passé à autre chose. Me voilà le bec dans l’eau. Mais je garde le silence, ce n’est pas le moment de m’obstiner.
Le chauffeur allume la radio. On parle de l’accord entre l’Europe et la Turquie, qui vient d’accepter le retour des migrants n’ayant pas besoin d’une protection internationale. Il est aussi question de l’offensive de l’armée syrienne lancée hier pour reprendre Tadmor-Palmyre aux djihadistes de l’État islamique.
La voiture continue son chemin sur la rive droite. Avec panache, je lui demande de me déposer au prochain feu.
— Tu es sûre ?
— Oui, je me débrouillerai. T’inquiète !
Alexandre fait signe au chauffeur de s’arrêter. Il se tourne vers moi et je crois discerner de la reconnaissance dans ses yeux. Au moment de descendre, je m’apprête à lui poser une ultime question, mais il met un doigt sur mes lèvres scellées :
— Fais attention à toi quand tu seras à Istanbul… À très vite !
Je me tourne vers lui, émue et tendre. Il me domine de toute sa stature. Silencieux. Ses yeux me transpercent. Je dépose sur ses lèvres un baiser. Il y a un léger moment de flottement puis, sans un mot, dans un sourire, j’ouvre la portière et je m’échappe.
L’appel à la prière recouvre la ville. La brume s’est épaissie et la nuit est tombée. Quand je débouche sur l’İstiklâl, l’avenue de l’Indépendance, c’est la cohue. Les lumières me tournent la tête.
J’ai du mal à me frayer un chemin au milieu de la foule qui va en tous sens. Malgré le vacarme, j’adore vivre ici. J’aime Istanbul. Depuis que je l’ai découverte, elle ne m’a jamais quittée. C’est ma maison et, à la fois, elle me transporte ailleurs.
La nuit, le jour, elle n’est, aurait dit Verlaine, chaque fois, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Cela fait plus de vingt-cinq ans que j’arpente cette ville de long en large. De la rive européenne à la Corne d’Or et jusque, plus loin, aux pentes antiques de Constantinople, Istanbul tout entière me frappe au visage de toute son histoire. Pour moi, tout ici est merveilleux. Je marche dans les rues et – même si depuis janvier les attentats se multiplient – je me sens chez moi.
Tout a commencé près de Taksim, dont Murat Uyurkulak dit : À Istanbul, c’est la vie. Dans les années 1990, je travaillais à l’Institut français des études anatoliennes près du Palais de France. Je venais d’arriver en Turquie avec, dans la tête, toute la fantasmagorie de l’Orient et je ne cessais d’arpenter la Grand-Rue de Galatasaray jusqu’à la ville basse de Galata puis, en remontant, jusqu’à Taksim.
Sur cette place, en juin 2013, a commencé la rébellion contre le pouvoir d’Erdoğan. Gezi Park, nouvel éden, lieu symbolique de liberté, une manifestation pour avoir le droit de manifester. Malheureusement, la place a été reconquise par le pouvoir. Violence d’État. Un air de déjà-vu. Depuis lors, les réfugiés fuyant la guerre en Syrie ont rejoint la Turquie qui, selon Hakan Günday, se voit obèse dans le miroir de l’Orient et décharnée dans celui de l’Occident, ne trouvant pas de vêtements à sa mesure. On ne sait jamais ce qui va arriver. C’est pourquoi ce pays me surprend toujours.
Fascinée par son histoire fracturée, ses contradictions, sa créativité et son avenir incertain, j’aimerais partager mes impressions avec Alexandre. Je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis notre dîner. J’avais cru qu’il m’en donnerait dès le lendemain, qu’il me téléphonerait ou m’écrirait et viendrait à l’improviste – on ne sait jamais ! –, qu’on irait dîner à nouveau, qu’on pourrait prolonger la soirée autour d’un verre, qu’il me raccompagnerait et aurait envie de rester avec moi pour repartir seulement au petit matin. J’ai vécu les jours qui ont suivi nos retrouvailles dans l’impatience, incapable de ne rien faire d’autre que de guetter un hypothétique signe de sa part. J’avais eu foi dans le regard qu’il avait eu lorsqu’il avait juste posé un doigt sur mes lèvres avant que je descende du taxi, au coin de la rue de Turbigo et de la rue Réaumur.
Je suis sûre qu’il est déjà venu à Istanbul. Il est si difficile d’échapper à la frénésie de cette ville – sauf si l’on se laisse captiver par l’eau, qui porte des échanges incessants d’une rive à l’autre sur la Corne d’Or, le Bosphore ou la mer de Marmara. Regarder la mer ensemble, comme lors de notre toute première rencontre.
C’étaient les années 1980. Sweet dreams are made of this / Who am I to disagree ? / I travel the world / And the seven seas / Everybody’s looking for something… À l’époque, on écoutait Eurythmics, Enola Gay, Indochine, France Gall et Michel Berger ou Queen. Michael Jackson chantait Billie Jean et Freddie Mercury Another One Bites the Dust. Je venais d’avoir dix-huit ans et d’arriver sur les bords de la Méditerranée. Je séjournais à Cannes chez Michel, un ami. Dès mon arrivée, il m’avait annoncé que des copains venaient de descendre, eux aussi, sur la Côte pour le week-end. Il leur avait proposé de nous rejoindre.
On avait très vite quitté la ville. Destination Le Trayas. La nature sauvage de l’Esterel s’ouvrait à nous. Maquis d’arbousiers, de genêts, de lentisques et de bruyères. Formes déchiquetées de la roche volcanique. Forêt de pins maritimes, de chênes verts ou de chênes-lièges. Michel était au volant. Musique à fond, vitres ouvertes sous le cagnard, on roulait à toute vitesse sur la route en lacets. Ça secouait furieusement. On chantait à tue-tête, riait aux éclats. On s’amusait, l’ambiance était électrique. Certains voulaient aller à la plage, d’autres sur les rochers, j’avoue que je m’en fichais totalement. J’étais en vacances et j’avais juste envie de nager.
Soudain, Michel avait bifurqué dans un chemin de terre défoncé et on s’était arrêtés sur un promontoire dominant la mer. Il n’y avait personne d’autre que notre petit groupe. C’est là que j’avais découvert Alexandre. Il essayait de s’extraire d’une vieille deux-chevaux brinquebalante. Son corps s’était déplié dans la lumière du soleil, il m’avait semblé immense, comme taillé dans du marbre. En esthète, je ne pouvais m’empêcher de l’admirer. Il avait senti mon regard et m’avait fixée droit dans les yeux. Puis quelqu’un s’était adressé à lui et il m’avait tourné le dos pour répondre. J’avais entendu sa voix pour la première fois. Profonde et grave, une voix qu’on ne discute pas. J’en avais eu des frissons. Comme envoûtée, j’étais restée figée là sans pouvoir détourner les yeux. Michel m’avait bousculée, serviette de bain sur l’épaule, avait posé une main sur mon bras :
— Eh ! Myrto ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Allez, viens !
Et avait explosé de rire. Je lui avais emboîté le pas sur le sentier abrupt qui descendait vers une crique en contrebas. Les autres nous suivaient bruyamment. Il faisait très chaud, le soleil tapait fort en ce début d’après-midi. Arrivés en bordure de la paroi, à une dizaine de mètres au-dessus de l’eau, nous avions déposé nos affaires et, sans prendre le temps de nous concerter, baskets aux pieds, tee-shirt ou chemise sur le dos, nous nous étions lancés dans l’ascension, malgré la rocaille et les ronces, du raidillon qui menait au plus haut rocher. Là, sans réfléchir, nous avions sauté.
Je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui je le referais. C’était l’insouciance de la jeunesse. Une fois la tête hors de l’eau, la surface m’avait semblé moins tranquille, le clapotement inhospitalier, les vagues plus sombres et les remous pleins de dangers. Mais je l’avais fait !
J’avais lancé mes chaussures et ma chemise sur les rochers tout proches, puis j’avais quitté l’ombre de la roche, nageant lentement vers le large, portée par la houle. C’est là, dans le scintillement du soleil, qu’il s’était présenté à moi. Je ne l’avais pas senti venir. Il était tout près. Je l’avais laissé s’approcher encore – nos jambes se frôlaient, nos doigts se touchaient presque –, puis je m’étais éloignée de quelques brasses en riant. Il ne me quittait pas des yeux – regard intense. Loin des autres, nous avions continué ce jeu incertain dans une complicité spontanée. Puis nous nous étions arrêtés face à face, les yeux dans les yeux, des gouttelettes accrochées aux cils, nos lèvres mouillées d’eau et de sel. On se souriait sans se quitter du regard. J’aimais déjà sa bouche bien dessinée, son menton volontaire, ses yeux verts, ses cheveux bruns en bataille. Nous étions seuls au monde. Presque nus dans la mer. Sa peau effleurait mes seins. J’avais envie de le prendre dans mes bras et de m’abandonner.
Je loge au Pera Palace, ce qui est pour moi exceptionnel. Je suis invitée pour le lancement du nouveau roman d’un auteur que je vais bientôt publier en France. J’aime bien ce lieu mythique pour son lien avec l’Orient-Express mais pas seulement… J’y ai surtout de très beaux souvenirs avec Lou. La première fois que nous sommes venues ensemble à Istanbul, elle avait tout juste six ans. Nous nous étions installées au bar toutes les deux. Pendant que je répondais à mes mails, elle jouait tranquillement avec des figurines que nous avions achetées à Kadiköy et, de temps en temps, elle m’expliquait les conflits terribles qui opposaient les deux superhéros. Le duo que nous formions n’avait cessé d’intriguer les clients comme le personnel de l’hôtel, au point qu’on nous reconnaissait, chaque fois que nous revenions au fil des années, et ce jusqu’à il y a deux ans, où nous avions donné rendez-vous à des copains dans ce bar. Lou était devenue une jeune femme très lookée : cheveux noirs, carré court, maquillage sombre, piercing à l’arcade sourcilière, elle portait ce soir-là des collants flashy, un short, un tee-shirt Doctor Who sous une chemise blanche et des chaussures à semelles compensées. Mature, elle avait participé activement, à ma grande surprise, à la conversation sur l’étrange soutien de la Turquie aux réseaux djihadistes en Syrie. Je n’avais pas réalisé combien, à force d’échanger sans cesse avec elle sur le monde, alors que je m’étais depuis longtemps enracinée au Proche-Orient dont j’aime les cultures, les terres, les langues, je l’avais embarquée depuis le début de la guerre en Syrie dans mes préoccupations géopolitiques. La différence entre l’Orient et l’Occident, c’est la Turquie. Hakan Günday ne s’y est pas trompé. Et je n’avais pas fini de m’étonner puisque Lou, qui s’exprimait soit en français, soit en anglais, avait basculé tout d’un coup, et sans difficulté, sur le turc ! Bouche bée, je l’avais écoutée défendre son point de vue avec une compréhension du monde hors du commun, et ce sans jamais perdre son sang-froid. Un grand jour, pour moi comme pour elle. J’avoue que j’étais fière. À partir de ce moment-là, elle avait changé de statut à mes yeux. J’avais gagné une amie. Décidément, Istanbul a toujours eu quelque chose à voir avec ma vie.
À Beyoğlu, autrefois Pera, la ville franque, qui fut au XIXe siècle le miroir de Paris, je profite de mon séjour pour rencontrer quelques confrères, mais impossible de me rendre en Asie. Je n’ai que très peu de temps pour la flânerie et les soirées tardives. Je ne cherche pas non plus l’aventure. Je ne fais que ressasser les mots d’Alexandre, me les repasser en boucle et me remémorer nos souvenirs heureux. Le poète Küçük İskender disait juste : À Beyoğlu, chacun peut faire les rêves qu’il souhaite.
Comme je quitte Istanbul en fin de matinée, je me suis levée très tôt pour aller voir la mer avant mon départ. J’ai acheté à un vendeur de rue un simit, pain au sésame qui me rappelle la Grèce et fait office de petit déjeuner. Agitation incessante, trafic et klaxons, les sirènes des bateaux, le cri des mouettes. J’adore cet endroit, même si je regrette le vieux pont flottant et rouillé de Galata qui, lorsqu’il s’ouvrait, scindait la ville en deux – marquant la coupure entre Orient et Occident. Ce n’était pas un pont, c’était un quartier, un centre commercial, un quai, trois ou quatre embarcadères, un gazino, un lieu d’excursion, un réceptacle des paresses, et l’un des derniers villages lacustres construits par les hommes préhistoriques, d’après Sait Faik. Depuis qu’il a été mis au rebut et, avec lui, les embarcadères de bois qui se balançaient au gré de la houle en craquant ou les bistrots au ras de l’eau, rien n’est plus tout à fait pareil. C’est ça, Istanbul. Un monstre immense qui ne cesse de changer et où, heureusement, il y a le Bosphore.
Cet été-là, Michel avait proposé en fin d’après-midi de quitter la crique pour une plage, un peu plus loin. Après une partie de volley, nous nous étions tous écroulés sur le sable. Alexandre s’était posé naturellement à côté de moi, son corps bronzé séchait au soleil. J’avais envie d’y déposer un baiser. Il me parlait tout bas et, si je ne me souviens pas de ce qu’il me racontait, je sais qu’il me faisait rire. Les autres avaient compris qu’il se passait quelque chose, ils n’avaient même pas tenté de nous mettre en boîte. Dans le soleil déclinant, j’avais fini par poser la tête près de lui, les yeux fermés, en écoutant le murmure des vagues sur le sable, et j’imaginais la saveur de sa peau sur le bout de ma langue.
L’Asie est juste en face. Le soleil me rend la vie belle. Sur les quais d’Eminönü, je me rappelle ces visions heureuses. Où est passé Alexandre ?
Je rêve qu’il arrive là, maintenant, sur ce quai, comme autrefois à Sisteron, ou qu’il m’envoie le message que je me languis de recevoir – mais c’est justement parce que je l’attends que je ne le recevrai pas.
Le temps passe. Le téléphone vibre. Un message, enfin:
Myrto, tu es où ?
Non, ce n’est pas possible ! Le cœur battant, je réponds dans la foulée.
Alexandre ! Je suis à Istanbul, comme prévu. Et toi ?
Myrto, fais bien attention. Istanbul n’est pas sûre.
Je sais. Mais bon… Où es-tu ?
Silence. Je m’impatiente. Debout, devant la mer, j’attends. Plus de cinq minutes avant qu’un nouveau message s’affiche. Soudain, une idée surgit dans mon esprit. Et si Alexandre se trouvait lui aussi à Istanbul ?
Appelle-moi dès que tu rentres à Paris. On se voit très vite. Myrto, je t’embrasse fort.
Déçue, je me surprends à sourire. Au moins, une chose est sûre : Alexandre ne change pas. Un taxi m’attend à l’hôtel pour 10 heures.
C’est à Roissy que j’apprends la nouvelle. Attentat-suicide à Istanbul : quatre morts, une trentaine de blessés. Je cherche des informations. Ça s’est passé dans l’İstiklâl sur la rive européenne d’Istanbul. Alexandre avait raison : la ville n’est pas sûre. Je l’appelle du taxi. Ça sonne dans le vide. Je réessaie et écoute son message d’absence, à plusieurs reprises, juste pour entendre sa voix.
Enfin, le téléphone vibre. C’est Lou. Elle vient d’écouter les informations et a eu tellement peur qu’elle a aussitôt cherché à me joindre. Je la rassure mais elle perçoit mon trouble. Je lui raconte cette drôle de coïncidence, ce message d’Alexandre avant de quitter Istanbul, et maintenant ce silence.
Borges a raison : Le rêve fait partie de la réalité. Vivre ou rêver. Depuis mon retour, Alexandre ne s’est toujours pas manifesté, bien qu’il m’ait demandé de le prévenir dès que je serais à Paris. C’est comme s’il ne recevait ni mes textos ni mes messages téléphoniques. Cet homme est une énigme. Insaisissable. Je le traque sur les réseaux sociaux mais ne découvre rien de plus. J’essaie de me souvenir encore pour comprendre – ou peut-être seulement pour attendre.
La nuit était belle quand nous avions quitté le restaurant de Sisteron. Je devais rentrer au campement si je voulais sauver quelques heures de sommeil avant de rejoindre le chantier dès l’aurore. Alexandre m’avait prise dans ses bras. Je m’étais serrée fort contre lui en tremblant, avais soulevé sa chemise. Avide, j’avais retrouvé la mémoire de sa peau et cherché ses lèvres, le souffle court. Le désir inassouvi, en rade depuis sept ans, m’étouffait. Pris lui aussi dans cet élan du corps et de l’émotion, Alexandre m’avait embrassée, ses mains s’efforçant fiévreusement de retirer le haut de ma robe froissée et d’atteindre mes seins. Ce baiser m’avait paru d’une intensité jamais ressentie auparavant. Presque nus dans la pénombre, nous étions comme aveuglés, effrayés de notre propre désir. J’avais plaqué mes hanches contre son ventre, pétri ses fesses, senti son sexe dur et chaud et avais saisi sa main pour la guider sous ma robe. Haletant, gémissant, joignant nos corps, c’était comme si nous retrouvions le moment de notre rencontre au milieu de la mer et que, inconnus l’un à l’autre, nous nous prenions dans les bras pour la première fois – comme si nous faisions l’amour à l’ombre de la forteresse.
Le retour s’était passé rapidement. Fenêtres ouvertes, nous avions roulé, silencieux. Dans un rêve, nous nous étions laissé conduire, insouciants, hors le monde – les clochards célestes.
Alexandre m’avait déposée sur la place déserte à 3 heures du matin. J’avais contemplé son visage et lui avais demandé :
— Que ferons-nous la nuit prochaine ?
Il m’avait souri et m’avait dit:
— Je t’attends. Viens quand tu veux.
Puis il avait allumé la radio pour continuer le voyage. Nous étions début août 1990. Saddam Hussein venait d’envahir le Koweït, toutes les radios ne parlaient que de ça. On s’était regardés : l’Irak, on connaissait, lui comme moi, et on savait que si Saddam s’attaquait à un allié de l’Occident, le Proche-Orient risquait de s’embraser…
La nuit suivante, Alexandre avait disparu.
Longtemps, j’ai imaginé que ce baiser de Sisteron nous avait inscrits à tout jamais dans le temps. Les sentiments de liberté, de vitesse et de désir que j’ai ressentis avec lui cette nuit-là ne m’ont jamais quittée. »

Extrait
« Il faut vraisemblablement compter un mois avant qu’il ne revienne à Paris: après son évacuation par la mer, j’imagine, entre la Syrie et Chypre, on va le faire transiter par une base militaire en Irak ou en Turquie avant qu’il puisse regagner la France. Puis on verra. Sans doute cela lui prendra-t-il du temps de retrouver ses marques. On ne passe pas comme ça de la guerre à Paris. Surtout quand on a perdu des frères d’armes. Je pense à lui tout le temps. Je m’accroche mais, parfois, l’inquiétude et le doute s`insinuent au fond de moi. Ce que m’a dit Alexandre m’est précieux, ce qu’il ne m’a pas dit m’inquiète. J’aimerais qu’il soit là. Je me remémore sa voix, ses mots, ses gestes, même les plus anodins, et revis chacun de nos rendez-vous. Ses bras me manquent. Il me faut chasser ces images de mon esprit sinon l’abattement me terrasse. Tout me semble terriblement triste et ennuyeux. J’en veux alors à quiconque m’envoie un message parce qu’il n’est pas lui, je ne peux voir personne, je n’ai envie de rien. Au moindre bruit, je imagine débarquer à l’improviste et, à chaque notification de mon téléphone, j’espère découvrir qu’il est enfin reconnecté.
Quand je suis dans cet état, il me devient impossible de sortir de mon lit, où les heures passent en compagnie d’Eden au milieu des livres et des manuscrits. Je la caresse en tournant les pages que je ne parviens pas à lire. Elle sent bien que je suis bouleversée. Ses yeux m`interrogent. Je me blottis contre elle, son poil est doux, elle sent le pop-corn, je m’’apaise, elle soupire. Je lui dis que les jours ne finissent jamais, toujours la même lumière du matin, et que la nuit met un temps fou à tomber. Et si Alexandre avait disparu pour de bon? Si je m’étais trompée? S’il était incapable de rentrer? Tout ce qui me paraissait raisonnable devient source d’un doute irrationnel. »

Je me bats pour protéger autant qu’il m’est possible tous ceux qui m’ont fait confiance mais je sais déjà que, si je ne réussis pas, je risque d’y perdre beaucoup et de le payer le restant de ma vie. Non seulement ma situation personnelle serait catastrophique tant j’ai pris de risques pour garantir la pérennité du catalogue, mais j’aurais aussi à faire le deuil d’une grande partie de mes espérances.

Depuis quelques semaines, je m’isole de plus en plus. Quand je sais que la journée sera administrative et fastidieuse plutôt qu’éditoriale, je vais très tôt au bureau. Là je prends le temps d’ouvrir un à un les livres que j’ai publiés, de les feuilleter et d’en relire quelques passages. Pour chacun, je me rappelle à quelle occasion j’ai rencontré l’auteur, comment le livre s’est inventé, les circonstances de sa sortie et, d’un souvenir à l’autre, je parcours ce catalogue bâti au fil des années pour dire quelque chose des espaces littéraires, des terres nouvelles, des formes et des langues, entre littérature et politique. En réalité, peu de gens connaissent la manière dont se construit un catalogue, sorti tout droit d’un désir, d’un rêve ou d’un pari, voire des obsessions et des convictions de l’éditeur. Je contemple la bibliothèque et soupire. Car je sais que, si je n’arrive pas à nous sortir de là, je serai infiniment triste tous ces volumes finiront au pilon.
Mais je dois courir au tribunal pour une réunion avec le juge et l’administrateur, et j’en suis malade d’avance. C’est tellement dur d’être harcelée, maltraitée, déconsidérée, comme si tout ce que j’avais construit n’était rien, absolument rien. Je les entends déjà alors que j’erre dans les couloirs du tribunal de commerce pour retrouver mon chemin. J’ai compris dans ce lieu qu’il me fallait être entourée pour résister à cette terrifiante expérience. Sinon, et c’est encore plus vrai à la campagne, si on se retrouve trop seul, après s’être confié à son chien, à son cheval, à sa vache, à ses chèvres, à ses poules ou à s’être adressé à ses arbres, aux champs, aux fleurs ou à la rivière, on choisit d’en finir. »

À propos de l’auteur
COLLAS_Emmanuelle_©Photo Olivier_DionEmmanuelle Collas © Photo Olivier Dion

Historienne de l’Antiquité, Emmanuelle Collas a passé beaucoup de temps au Proche-Orient sur des chantiers de fouilles archéologiques. En 2005, elle choisit de quitter l’université pour devenir éditeur, d’abord à la tête de Galaade, puis des éditions qui portent son nom. Elle y défend une littérature engagée. Sous couverture est son premier roman. (Source: Éditions Anne Carrière)

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Retour à Martha’s Vineyard

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En deux mots:
L’amitié entre Teddy, Lincoln et Mickey s’est nouée en 1969 sur le campus, alors qu’ils étaient étudiants. En 2015, ils se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard où Lincoln possède une maison qu’il s’apprête à vendre. Des retrouvailles qui vont permettre de suivre leurs itinéraires et de faire la lumière sur un lourd secret.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La disparition de Jacy Calloway

Avec Retour à Martha’s Vineyard Richard Russo a réussi un chef d’œuvre. En orchestrant les retrouvailles de trois étudiants près d’un demi-siècle après leur rencontre, il nous offre une superbe plongée dans l’Amérique des années Vietnam à nos jours. C’est splendide!

Comme Les Trois mousquetaires, ils sont quatre à se retrouver en 1969 sur le campus de Minerva College: Mickey, Lincoln et Teddy ainsi que la belle Jacy, dont ils sont tous trois secrètement amoureux. C’est le moment de leur vie où ils se construisent un avenir et où ils doivent prouver à leur famille qu’ils ont bien mérité leur bourse, que le rêve américain est toujours possible quand on vient d’une famille modeste. Pour compléter leur revenu, ils travaillent comme serveurs dans une sororité du campus de cette université du Connecticut. En fait, ce ne sont pas leurs résultats universitaires qui les inquiètent, mais le tirage au sort décidé par l’administration Nixon et qui fixe l’ordre de conscription pour rejoindre les troupes combattantes au Vietnam.
Alors, en attendant de savoir à quelle sauce ils vont être mangés, ils font la fête et passent quelques jours à Martha’s Vineyard, à l’invitation de Lincoln. Sur cette île, surtout connue comme résidence d’été de la jet set américaine et des présidents des États-Unis, il profitent de la maison que les parents de Lincoln louent aux touristes. Un cadre enchanteur qui va servir de toile de fond à un drame: c’est là qu’en 1971 Jacy va disparaître sans laisser de traces…
Richard Russo a choisi de commencer son roman en 2015, au moment où les trois amis, âgés de soixante-six ans, se retrouvent à Martha’s Vineyard, sans doute pour la dernière fois. Car Lincoln, devenu agent immobilier du côté de Las Vegas, a l’intention de vendre la demeure où il ne vient plus guère et qui a besoin d’être entièrement rénovée. Teddy est devenu éditeur et s’est installé à Syracuse, tandis que Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Le roman va dès lors osciller entre ces deux époques, offrant au lecteur de découvrir au fur et à mesure comment le temps s’est écoulé pour les uns et pour les autres, comment un demi-siècle plus tôt, sans qu’ils s’en rendent vraiment compte, leur vie a basculé. Avec maestria l’auteur déroule les existences, sonde les âmes et tente de lever les secrets soigneusement enfouis. Derrière les anciennes rivalités, la jalousie et les convoitises, il va conduire le lecteur vers la résolution de ce drame qui, comme un bon polar, va accrocher le lecteur. Mais ce qui fait la force du livre et le rend incontournable à mon sens, c’est la façon dont l’auteur raconte les années qui passent, les illusions qui s’évanouissent, les rêves avec lesquels il faut composer au fur et à mesure qu’apparaissent les premières rides. Et, derrière la mélancolie, les belles traces laissées par des sentiments que les années n’ont pas érodés. Où quand le vague à l’âme laisse place à l’amitié la plus solide. C’est étincelant de beauté et de vérité.

Retour à Martha’s Vineyard
Richard Russo
Éditions Quai voltaire
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch
384 p., 24 €
EAN 9791037105196
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à Chilmark sur l’île de Martha’s Vineyard dans le Massachussetts. On y évoque aussi Minerva, l’université du Connecticut, Las Vegas, Syracuse, Cape Cod ainsi qu’une fuite au Canada.


Pour avoir une petite idée de l’endroit où se déroule l’action, voici le film proposé par une agence immobilière de Martha’s Vineyard (villa située 71 South Water à Edgartown)

Quand?
L’action se situe alternativement de 1969 à 1971 et en 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 1er décembre 1969, Teddy, Lincoln et Mickey, étudiants boursiers dans une fac huppée de la côte Est, voient leur destin se jouer en direct à la télévision alors qu’ils assistent, comme des millions d’Américains, au tirage au sort qui déterminera l’ordre d’appel au service militaire de la guerre du Vietnam. Un an et demi plus tard, diplôme en poche, ils passent un dernier week-end ensemble à Martha’s Vineyard, dans la maison de vacances de Lincoln, en compagnie de Jacy, le quatrième mousquetaire, l’amie dont ils sont tous les trois fous amoureux.
Septembre 2015. Lincoln s’apprête à vendre la maison, et les trois amis se retrouvent à nouveau sur l’île. À bord du ferry déjà, les souvenirs affluent dans la mémoire de Lincoln, le «beau gosse» devenu agent immobilier et père de famille, dans celle de Teddy, éditeur universitaire toujours en proie à ses crises d’angoisse, et dans celle de Mickey, la forte tête, rockeur invétéré qui débarque sur sa Harley. Parmi ces souvenirs, celui de Jacy, mystérieusement disparue après leur week-end de 1971. Qu’est-il advenu d’elle? Qui était-elle réellement? Lequel d’entre eux avait sa préférence? Les trois sexagénaires, sirotant des bloody-mary sur la terrasse où, à l’époque, ils buvaient de la bière en écoutant Creedence, rouvrent l’enquête qui n’avait pas abouti alors, faute d’éléments. Et ne peuvent s’empêcher de se demander si tout n’était pas joué d’avance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Philippe Chevilley)
A voir A lire (Cécile Peronnet)
La cause littéraire (Sylvie Ferrando)
Blog Des pages et des îles 
Blog Lettres d’Irlande et d’ailleurs
Blog Les livres de Joëlle 
Fragments de lecture… Les chroniques littéraires de Virginie Neufville

Les premières pages du livre
PROLOGUE
Les trois vieux amis débarquent sur l’île en ordre inversé, du plus éloigné au plus proche. Lincoln, agent immobilier, a pratiquement traversé tout le pays depuis Las Vegas. Teddy, éditeur indépendant, a fait le voyage depuis Syracuse. Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Tous les trois sont âgés de soixante-six ans et ont fait leurs études dans la même petite université de lettres et sciences humaines du Connecticut, où ils ont travaillé comme serveurs dans une sororité du campus. Les autres serveurs, membres d’une fraternité pour la plupart, affirmaient être là par choix, parce que les Theta étaient canon, mais Lincoln, Teddy et Mickey étaient boursiers et y travaillaient pour des raisons financières plus ou moins impérieuses. Lincoln, aussi séduisant que les serveurs des fraternités, avait été immédiatement estampillé « beau gosse », ce qui lui avait valu de revêtir une veste blanche qui grattait et de servir les filles dans la grande salle à manger de la sororité. Teddy, qui avait travaillé dans un restaurant durant ses deux dernières années de lycée, avait été nommé aide-cuisinier, chargé de préparer les salades, de remuer les sauces et de dresser les hors-d’œuvre et les desserts. Et Mickey ? Les filles l’avaient regardé et aussitôt escorté jusqu’à l’évier où s’empilait une montagne de vaisselle sale, à côté d’un grand carton rempli de tampons à récurer. Voilà pour leur première année de fac. En dernière année, Lincoln, passé serveur en chef, avait pu offrir à ses deux amis des postes dans la salle à manger. Teddy, qui en avait marre de la cuisine, s’était empressé d’accepter, mais Mickey doutait qu’il y ait une veste assez grande pour lui. Et puis, plutôt que de faire des simagrées aux pimbêches, il préférait rester esclave en cuisine, où il était maître à bord.
Quarante-quatre ans plus tard, alors qu’ils convergeaient vers cette île, tous les trois se félicitaient de l’enseignement qu’ils avaient reçu à Minerva, où les étudiants étaient peu nombreux par classe et les professeurs disponibles et attentifs. Rien en apparence ne la distinguait des autres universités de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. Les garçons portaient les cheveux longs, des jeans délavés et des T-shirts psychédéliques. Dans les chambres des résidences, les étudiants fumaient de l’herbe, dont ils masquaient l’odeur avec de l’encens ; ils écoutaient les Doors et Buffalo Springfield. Parce que c’était la mode. La guerre, pour la majorité d’entre eux, paraissait une chose lointaine, qui se déroulait en Asie du Sud-Est, à Berkeley et à la télé, mais pas sur la côte du Connecticut. Les éditoriaux du Minerva Echo déploraient l’absence de véritable activisme. « Nothing’s happening here », affirmait l’un d’eux, détournant les fameuses paroles de la chanson. «Why that is ain’t exactly clear.»
Sur le campus, aucun endroit n’était moins rebelle que la résidence des Theta. Mis à part quelques filles qui fumaient des joints et ne portaient pas de soutien-gorge, la sororité était une bulle protectrice. Malgré tout, c’est là, bien plus que dans les cours, que le monde réel commença à se dévoiler, de manière assez visible pour que même des garçons de dix-neuf ans, comme Lincoln, Teddy et Mickey, ne puissent l’ignorer. Si les voitures garées à l’arrière de la résidence des Theta faisaient de l’ombre à celles des étudiants garées ailleurs sur le campus, elles en faisaient aussi à celles des enseignants. Le plus étonnant, pour les jeunes gens issus de familles plus modestes, c’est que les propriétaires de ces voitures ne s’estimaient pas particulièrement chanceux de faire leurs études à Minerva, ni même d’avoir des parents capables de payer les frais d’inscription faramineux. Minerva était le prolongement naturel des dix-huit premières années de leur vie. En vérité, pour beaucoup, ce n’était qu’un pis-aller, et ils passaient leur première année à surmonter leur déception de ne pas avoir été admis à Wesleyan, à Williams ou dans l’une des universités de l’Ivy League. S’ils étaient conscients du niveau requis pour être admis dans ces institutions d’élite, ils étaient habitués à ce que d’autres facteurs entrent en ligne de compte, des choses que l’on ne pouvait ni évoquer ni quantifier, mais qui ouvraient les portes par magie. Minerva faisait l’affaire malgré tout. L’important, à leurs yeux, était d’avoir réussi à s’introduire dans la résidence des Theta. Sans ça, autant aller à l’Université du Connecticut.
Le 1er décembre 1969, le soir de la première conscription par tirage au sort dans tout le pays, Lincoln convainquit la responsable de la sororité d’avancer le dîner d’une demi-heure afin que les serveurs puissent se rassembler autour d’un minuscule téléviseur en noir et blanc, à l’office, là où ils prenaient leurs repas. L’ambiance, au début du moins, était étonnamment gaie, sachant que leur destin était en jeu. Sur les huit serveurs, c’est la date de naissance de Mickey qui sortit en premier, 9e sur 366 possibilités, ce qui incita ses camarades à se lancer dans une interprétation de « O, Canada », qui aurait produit plus d’effet s’ils avaient connu autre chose que les deux premiers mots de la chanson. Le suivant des trois amis à voir sa date de naissance tirée au sort fut Lincoln : 189e ; mieux, mais pas hors de danger, et impossible de bâtir des projets.
À mesure que le tirage au sort se poursuivait – implacable succession de dates, semblable à un roulement de tambour : 1er avril, 23 septembre, 21 septembre –, l’ambiance s’assombrissait dans la salle. Quelques instants plus tôt, alors qu’ils servaient le dîner des filles, ils étaient tous dans le même bateau ; désormais, leurs dates de naissance leur conféraient des destins différents, et l’un après l’autre, ils s’en allèrent retrouver leur chambre ou leur studio, d’où ils appelleraient leurs parents et leur petite amie, avec qui ils évoqueraient le tournant que venait de prendre leur vie, pour le meilleur ou pour le pire. Leur réussite aux examens et leur popularité étaient brusquement devenues insignifiantes. Quand la date de naissance de Teddy sortit enfin, il ne restait que Lincoln, Mickey et lui à l’office. Farouchement opposé à la guerre, Teddy avait annoncé à ses amis, plus tôt dans la journée, qu’il n’attachait aucune importance à cette loterie, puisque de toute façon il s’enfuirait au Canada ou irait en prison plutôt que d’être incorporé. Naturellement, ce n’était pas tout à fait vrai. Il n’avait aucune envie de s’exiler au Canada et le moment venu, il n’était pas certain d’avoir le courage d’aller en prison en signe de protestation. Distrait par ces réflexions, alors qu’il ne restait qu’une vingtaine de dates de naissance à annoncer, il était convaincu que la sienne était déjà sortie sans qu’il s’en rende compte, peut-être pendant qu’il tripotait les antennes en forme d’oreilles de lapin du téléviseur. Mais non, le résultat tomba : 322e sur 366. Risque nul. En éteignant le téléviseur, il s’aperçut que sa main tremblait.
Ils estimaient avoir une douzaine d’amies parmi les Theta, mais seule Jacy Calloway, dont ils étaient tous les trois amoureux, attendait devant l’entrée de service de la sororité lorsqu’ils émergèrent enfin dans l’obscurité glaciale. Quand Mickey lui annonça, avec son grand sourire idiot, qu’il était bon pour un séjour en Asie du Sud-Est, elle descendit du capot de la voiture sur lequel elle était assise, enfouit son visage contre son torse, l’étreignit et dit, dans sa chemise : « Les enfoirés. » Lincoln et Teddy, plus chanceux ce soir-là – un soir où rien d’autre que la chance, pas même l’argent ou l’intelligence, ne comptait –, éprouvèrent malgré tout un vif sentiment de jalousie en voyant la fille de leurs rêves communs dans les bras de Mickey. Qu’importe si, dérangeante vérité, elle était déjà fiancée à un autre garçon. Comme si la chance de Mickey, durant cet instant fugace, comptait davantage que la courte paille qu’il avait tirée à peine une heure avant. Quand sa date de naissance avait été annoncée, Lincoln et Teddy avaient eu le sentiment d’être témoins d’une injustice : deux ans plus tôt, il avait suffi d’un seul regard aux responsables de la sororité pour lui assigner la tâche la plus merdique, et lorsque Mickey se présenterait à ses supérieurs, il serait jaugé au premier coup d’œil et envoyé illico au front : une cible de choix pour un sniper.
Pourtant, à cet instant, en le voyant enlacer Jacy, ils n’en revenaient pas qu’il puisse être aussi verni. C’est ce qui s’appelle la jeunesse.

LINCOLN était originaire de l’Arizona où son père était actionnaire minoritaire d’un petit gisement de cuivre presque épuisé. Sa mère venait de Wellesley ; elle était l’unique enfant d’une famille autrefois aisée même s’il lui faudrait attendre la mort de ses parents dans un accident de voiture, alors qu’elle était en dernière année à Minerva College, pour apprendre qu’il ne restait plus grand-chose de cette fortune. Toute autre fille qu’elle aurait sans doute éprouvé du ressentiment en voyant la fortune familiale aussi réduite une fois les dettes remboursées, mais Trudy ne pensait qu’à son chagrin. Fille solitaire et discrète qui se liait difficilement, elle se retrouva seule au monde, sans amour ni espoir à quoi se rattacher, terrifiée à l’idée qu’un drame puisse la frapper aussi soudainement qu’il avait frappé ses parents. Comment expliquer, sinon, sa décision d’épouser Wolfgang Amadeus (W. A.) Moser, un petit homme dominateur, dont le trait de caractère principal était la certitude absolue d’avoir toujours raison au sujet de tout et n’importe quoi.
Mais Trudy n’était pas la seule qu’il avait réussi à embobiner. Jusqu’à l’âge de seize ans, Lincoln croyait réellement que son père, dont la personnalité XXL offrait un contraste saisissant avec sa taille, avait fait une fleur à sa mère en l’épousant. Ni séduisante ni repoussante, elle semblait s’effacer en société, à telle enseigne que les gens étaient incapables ensuite de dire si elle était présente ou pas. Elle désapprouvait très rarement, même en douceur, ce que disait ou faisait son mari, y compris au retour de leur lune de miel lorsqu’il l’informa que, bien entendu, elle devait renoncer à la foi catholique pour rejoindre la secte de chrétiens fondamentalistes à laquelle il appartenait. Quand elle avait accepté sa demande en mariage, elle avait supposé qu’ils vivraient dans la petite ville de Dunbar, dans le désert, là où se trouvait la mine Moser ; mais elle avait également supposé qu’ils partiraient en vacances de temps à autre, sinon en Nouvelle-Angleterre – que son mari ne se cachait pas de détester –, au moins en Californie, seulement il s’avéra qu’il n’aimait pas la côte Ouest non plus. Son credo, lui expliqua-t-il, était qu’il fallait « apprendre à aimer ce qu’on avait », ce qui, dans sa bouche, semblait vouloir dire Dunbar et lui-même.
Pour Trudy, rien à Dunbar ni chez l’homme qu’elle avait épousé ne ressemblait à ce qu’elle avait connu. Dans cette ville chaude, plate et poussiéreuse, on pratiquait la ségrégation sans aucun scrupule : les Blancs d’un côté de la voie ferrée, au sens propre, et de l’autre les « Mexicains » comme on les appelait, y compris ceux qui résidaient légalement dans ce pays depuis plus d’un siècle. Dunbar, une ville sans intérêt aux yeux de Trudy, semblait pourtant offrir tout ce dont W.A. (Dub-Yay pour ses amis) avait besoin : la maison dans laquelle ils vivaient, l’église qu’ils fréquentaient et le country club miteux où il jouait au golf. Sous son toit, il régnait en maître, sa parole avait force de loi. Trudy, dont les parents avaient eu pour habitude de débattre, s’étonna de découvrir que son mariage allait obéir à d’autres règles. Mariés depuis plusieurs années quand Lincoln vint au monde, ils avaient peut-être discuté, à l’occasion, de la manière dont les choses devaient se dérouler – W.A. soumettant peu à peu Trudy à sa volonté –, mais Lincoln avait l’impression que même si sa mère avait été surprise par sa nouvelle vie, elle l’avait acceptée dès qu’elle avait posé un pied à Dunbar. La première fois qu’il l’avait vue camper sur ses positions, se souvenait-il, c’était au moment où il avait dû choisir une université. Dub-Yay voulait envoyer son fils à l’Université d’Arizona, comme lui, mais Trudy, qui était partie vivre chez une tante célibataire à Tucson après la mort de ses parents, et qui avait passé son diplôme là-bas, était bien décidée à ce que son fils fasse ses études dans l’Est. Non pas dans une grande université, mais dans une petite fac de lettres et sciences humaines comme Minerva, qu’elle avait quittée un semestre avant l’obtention de son diplôme.
La dispute débuta à table, pendant le dîner, lorsque son père déclara de sa voix haut perchée : « Tu sais bien, n’est-ce pas, que pour qu’une telle chose se produise, il faudrait me passer sur le corps ? » Paroles destinées à mettre fin à la conversation ; Lincoln fut surpris de voir sur le visage de sa mère une expression qu’il ne connaissait pas et qui semblait suggérer qu’elle envisageait la mort de son mari avec sang-froid, sans se laisser démonter. « Il n’empêche », dit-elle, et c’est sur ces mots que la conversation prit temporairement fin. Celle-ci reprit un peu plus tard dans la chambre de ses parents. Même s’ils parlaient tout bas, Lincoln les entendit remettre ça à travers la fine cloison qui séparait sa chambre de la leur, et la discussion se poursuivit longtemps après l’heure à laquelle son père, qui partait tôt à la mine, s’endormait généralement. Elle n’était pas encore finie quand Lincoln sombra dans les bras de Morphée.
Le lendemain matin, une fois son père parti au travail, les yeux à moitié fermés à cause du manque de sommeil et d’une dispute conjugale inhabituelle, Lincoln resta au lit à gamberger. Quelle mouche avait piqué sa mère ? Pourquoi avait-elle choisi de livrer cette bataille ? Il était très heureux d’aller à l’Université d’Arizona. Son père y avait étudié et plusieurs de ses camarades de classe y étudieraient aussi, si bien qu’il ne serait pas seul. Après la minuscule Dunbar, il avait hâte de découvrir la vie à Tucson, une grande ville. Et s’il avait le mal du pays, il pourrait facilement revenir à Dunbar pour le week-end. Deux ou trois garçons de sa classe avaient choisi des universités californiennes, mais aucun ne partait dans l’Est. Comment sa mère pouvait-elle croire qu’il aurait envie de se retrouver à l’autre bout du pays, où il ne connaissait personne ? Et aller en cours avec des élèves qui arrivaient tous de lycées privés huppés ? Peu importe. Sa mère était sûrement revenue à la raison après qu’il s’était endormi et avait compris qu’il était vain de s’opposer à son père sur ce sujet comme sur tout autre sujet d’importance. Nul doute que l’ordre avait été restauré.
Aussi fut-il à nouveau surpris de trouver sa mère en train de fredonner un air joyeux dans la cuisine, et nullement penaude de ce qui s’était passé la veille au soir. Elle était encore en peignoir et pantoufles, comme souvent le matin, mais chose étonnante, elle paraissait de bonne humeur comme si elle s’apprêtait à entreprendre un voyage tant attendu, vers une destination exotique. Tout cela était extrêmement déconcertant.
« Je pense que papa a raison », lui dit Lincoln en versant des céréales dans un bol.
Sa mère cessa de fredonner et le regarda droit dans les yeux.
« C’est pas nouveau. »
Cette réponse lui coupa la chique. À croire que sa mère et son père se disputaient en permanence et que Lincoln prenait toujours le parti de son père. En vérité, la dispute de la veille était la seule dont il se souvenait. Et voilà que sa mère se préparait à un autre combat, contre lui cette fois. « À quoi bon dépenser autant d’argent ? » reprit-il en essayant d’adopter un ton raisonnable et impartial, pendant qu’il versait du lait sur ses céréales et attrapait une cuillère dans le tiroir. Il avait l’intention de manger debout, appuyé contre le plan de travail, comme il en avait l’habitude.
« Assieds-toi, ordonna-t-elle. Il y a des choses que tu ne comprends pas et il est grand temps d’y remédier. »
Sa mère prit l’escabeau glissé entre le réfrigérateur et le plan de travail et grimpa sur la marche la plus haute. Ce qu’elle cherchait se trouvait sur la dernière étagère du placard, tout au fond. Lincoln la regardait d’un air étonné et, avouons-le, un peu effrayé. Avait-elle caché quelque chose là-haut, pour que son père ne le trouve pas ? Quoi donc ? Une sorte de classeur, ou peut-être un album de photos, un objet secret qui mettrait en lumière ce qu’il ne comprenait pas ? Mais non. Elle cherchait une bouteille de whisky. Comme il était toujours appuyé contre le plan de travail, elle la lui tendit.
« Maman ? » dit-il car il était sept heures du matin et, soyons sérieux, qui était cette femme bizarre ? Qu’avait-elle fait de sa mère ?
« Assieds-toi », répéta-t-elle, et cette fois, il obéit volontiers car il avait les jambes en coton. Il la regarda verser une dose de liquide ambré dans son café. Après avoir pris place en face de lui, elle posa la bouteille sur la table, comme pour indiquer qu’elle n’en avait pas encore fini avec elle. Lincoln s’attendait presque à ce qu’elle lui en propose. Au lieu de cela, elle le regarda fixement jusqu’à ce que, pour une raison quelconque, il éprouve un sentiment de culpabilité et plonge le nez dans son bol de céréales détrempées.
L’idée générale était la suivante : il y avait plusieurs choses que Lincoln ignorait à propos de leurs vies, à commencer par la mine. Certes, il savait qu’elle périclitait, et que le prix du cuivre avait chuté. Chaque année il y avait de plus en plus de licenciements et les mineurs avaient menacé, une fois de plus, de se syndiquer, comme si cela avait une chance de se produire dans l’Arizona. Tôt ou tard, la mine fermerait et les existences de tous ses hommes s’en trouveraient chamboulées. Rien de nouveau. Non, la nouveauté, c’était que leurs existences pouvaient être chamboulées elles aussi. D’ailleurs, elles l’étaient déjà. Tous ces « petits plus », ces choses qu’ils possédaient, contrairement à leurs voisins – la piscine enterrée, le jardinier, l’appartenance au country club, une nouvelle voiture chaque année – c’était grâce à elle, expliqua-t-elle, à l’argent qu’elle avait apporté en se mariant.
« Mais je pensais…
— Je sais, le coupa-t-elle. Tu vas devoir apprendre à penser différemment. À partir de maintenant. »
La veille au soir, son père avait tenté, comme toujours, d’imposer sa loi. Il refusait de financer les études de son fils dans une partie du pays dont il méprisait le snobisme et l’élitisme. Il en reviendrait transformé, ce serait une saleté de démocrate, ou pire : un de ces manifestants aux cheveux longs qui protestaient contre la guerre au Vietnam et qu’on voyait à la télé tous les soirs. Une formation dans une université, privée, de lettres et sciences humaines, là-bas dans l’Est, leur coûterait cinq fois plus cher qu’une formation « tout à fait correcte » ici dans l’Arizona. À quoi sa mère avait répondu qu’il avait tort – il n’en revenait pas ! –, ça ne coûterait pas cinq mais dix fois plus cher. Elle avait téléphoné au bureau des admissions de Minerva College et parlait en connaissance de cause. Mais la question du coût ne le concernait pas, étant donné qu’elle avait l’intention de financer ces études. Sans compter, avait-elle renchéri – elle avait renchéri ! –, qu’elle espérait bien que son fils irait manifester contre cette guerre stupide et immorale et, pour finir, si Lincoln votait démocrate, il ne serait pas le seul dans leur famille réduite. Et voilà.
Lincoln, malgré toute l’affection qu’il vouait à sa mère, répugnait à accepter la réalité de cette révélation d’ordre économique, surtout parce qu’elle faisait apparaître son père sous un jour défavorable. Si elle était, elle et non pas lui, à l’origine de ces « petits plus » dont ils avaient profité pendant si longtemps, pourquoi son père lui avait-il laissé croire qu’ils ne devaient ce confort relatif qu’à lui seul, W. A. Moser ? D’autre part, ce nouveau récit maternel ne collait pas avec ce qu’on lui racontait depuis l’enfance : autrement dit que la famille de sa mère avait été riche à une époque mais que le décès de ses parents avait fait apparaître un château de cartes financier – de mauvais investissements, masqués par des emprunts imprévoyants et des actifs en baisse sans cesse hypothéqués. Et qu’une fois leur fortune dilapidée, ils avaient continué à mener grand train : vacances d’été à Cape Cod, coûteux séjours aux Caraïbes en hiver et virées en Europe chaque fois que l’envie leur en prenait. Fêtards et gros buveurs, sans doute étaient-ils ivres le soir de l’accident. En fait, ils ressemblaient… pourquoi le nier… aux Kennedy. Aux yeux de son père, il s’agissait d’un conte moral sur des individus décadents et stupides, venus d’un coin du pays peuplé de snobs arrogants, des individus qui ne connaissaient pas la signification du labeur et qui avaient eu ce qu’ils méritaient depuis des lustres. Son père n’avait pas été jusqu’à affirmer qu’il avait sauvé la mère de Lincoln d’une vie dissolue, mais l’allusion était là, à portée de main. Sa mère était-elle en train de lui dire que ce récit familial, incontesté pendant si longtemps, était un mensonge ?
Pas entièrement, concéda-t-elle, mais ce n’était pas toute la vérité. Oui, ses parents avaient été imprévoyants, et quand la poussière financière était retombée, il n’était plus rien resté de la fortune familiale, à l’exception d’une petite maison située à Chilmark, sur l’île de Martha’s Vineyard, sauvée des créanciers et dont elle hérita le jour de ses vingt et un ans. Pourquoi Lincoln n’avait-il jamais entendu parler de cette maison ? Parce que son père, lorsqu’il avait appris son existence, peu de temps après le mariage, avait voulu la vendre, par pure méchanceté, affirmait sa mère, afin de la couper un peu plus de son passé et, ainsi, la rendre encore plus dépendante de lui. Pour la première fois, elle avait refusé de lui obéir et son intransigeance sur ce point avait si profondément surpris et perturbé W. A. Moser qu’il avait toujours refusé, par méchanceté là encore, de se rendre dans cette maison. Cette obstination était la raison pour laquelle la maison avait été louée, chaque année à un prix de plus en plus élevé à mesure que l’île gagnait en popularité, et cet argent avait été placé sur un compte rémunéré dans lequel ils piochaient de temps à autre pour financer tous ces « petits plus ». Aujourd’hui, sa mère avait l’intention d’utiliser ce qui restait pour assurer l’éducation de Lincoln.
Ah, la maison de Chilmark. Quand elle était petite, lui raconta-t-elle, les yeux embués à l’évocation de ce souvenir, c’était l’endroit qu’elle aimait le plus au monde. Ils débarquaient sur l’île pour le Memorial Day1, et ne rentraient à Wellesley qu’au Labor Day2. Sa mère et elle n’en bougeaient plus et son père les rejoignait le week-end. Des fêtes étaient alors organisées – oui, Lincoln, c’étaient des gens qui buvaient, riaient et s’amusaient – au cours desquelles les invités s’entassaient sur la minuscule terrasse qui, du haut d’une colline, dominait l’Atlantique. Les amis de ses parents étaient aux petits soins pour elle et même si ça manquait d’enfants, elle s’en moquait puisque pendant trois longs mois elle avait sa mère pour elle seule. Tout l’été, elles marchaient pieds nus ; leurs vies étaient remplies d’air salé, de draps qui sentaient le propre et de mouettes qui tournoyaient dans le ciel. Le parquet était couvert de sable et tout le monde s’en fichait. Pas une seule fois durant tout le séjour ils n’allaient à l’église, et personne ne laissait entendre que c’était un péché car ce n’en était pas un. C’était… l’été.
C’est dans l’espoir que Lincoln éprouve un jour les mêmes sentiments à l’égard de la maison de Chilmark, qu’elle avait déjà pris toutes les dispositions afin que ce soit lui, et non son père, qui en hérite. Il devait seulement lui promettre qu’il ne la vendrait jamais, sauf en cas d’absolue nécessité, et que s’il était obligé de s’en séparer, il ne partagerait pas le fruit de la vente avec son père qui remettrait cet argent à son église. Renoncer à sa foi était une chose, mais il n’était pas question de permettre à Dub-Yay de financer une bande de foutus manipulateurs de serpents, pas avec son argent.
Il fallut à sa mère presque la matinée entière et plusieurs cafés arrosés de whisky pour transmettre ces nouvelles informations à son fils qui l’écoutait bouche bée, le cœur brisé, tout son univers ayant été violemment chamboulé. Quand elle se tut enfin, elle se leva, tituba, s’exclama « Oh là ! » et dut se retenir à la table avant de déposer le bol de céréales de Lincoln et sa tasse de café dans l’évier, en annonçant qu’elle allait faire une petite sieste. Elle dormait encore quand Dub-Yay rentra de la mine ce soir-là, et quand il la réveilla pour savoir si le dîner était prêt, elle lui répondit de le préparer lui-même. Lincoln avait rangé la bouteille de whisky dans le placard, mais son père sembla deviner ce qui s’était passé. De retour dans la cuisine, il considéra son fils, poussa un long soupir et demanda : « Mexicain ? » Il n’y avait que quatre restaurants à Dunbar, dont trois mexicains. Ayant opté pour leur restaurant préféré, ils mangèrent des chiles rellenos dans un silence religieux, interrompu à une seule reprise, par son père qui déclara : « Ta mère est une femme bien », comme s’il voulait que cela soit consigné officiellement.
Peu à peu, la situation revint à la normale, ou du moins « normale » pour les Moser. La mère de Lincoln, après avoir momentanément retrouvé la parole, redevint muette et soumise, ce dont Lincoln se félicitait. Il avait des amis qui vivaient dans des foyers où régnait la discorde. En définitive, il pensait avoir toutes les raisons de s’estimer chanceux. D’abord, il venait d’hériter d’une propriété. Ensuite, malgré la charge financière que cela représentait pour ses parents, il était fort probable qu’il parte l’année prochaine étudier dans une université huppée de la côte Est, ce qui n’était jamais arrivé à un habitant de Dunbar. Il s’agissait d’envisager cela comme une aventure. N’empêche qu’il avait été profondément secoué en entendant sa mère lui révéler la réalité de leur existence. La terre s’était muée en sable sous ses pieds, et ses parents, les deux personnes les plus importantes dans sa vie, étaient devenus des inconnus. Avec le temps, il reprendrait confiance, mais il resterait méfiant.

TEDDY NOVAK, fils unique lui aussi, avait grandi dans le Midwest, auprès de ses parents, deux professeurs d’anglais débordés. Il savait qu’ils l’aimaient car ils le lui disaient chaque fois qu’il leur posait la question, mais il avait parfois l’impression que leurs vies étaient déjà pleines d’enfants avant sa venue au monde, et qu’ils l’avaient vu comme le trouble-fête qui allait tout chambouler. Ils passaient leur temps à corriger des devoirs et à préparer des cours, et quand Teddy les interrompait dans ces activités, il lisait sur leurs visages l’expression de questions muettes, du genre : Pourquoi c’est toujours moi que tu interroges et jamais ton père ? ou Ce n’est pas au tour de ta mère ? La dernière fois, c’était moi.
Enfant, Teddy avait été petit, frêle et peu sportif. Il aimait l’idée de faire du sport, mais chaque fois qu’il s’essayait au baseball, au football et même à la balle au prisonnier, il rentrait immanquablement chez lui en boitant, couvert de bleus et épuisé, les doigts formant des angles bizarres. Il n’y pouvait rien. Son père était grand, mais squelettique, un être humain fait de coudes, de genoux et de peau fine. Sa pomme d’Adam semblait avoir été empruntée à un homme beaucoup plus costaud, et ses vêtements ne lui allaient jamais. Quand ses manches de chemise avaient la bonne longueur, le col aurait pu accueillir un deuxième cou ; et quand le col était bien ajusté, les manches s’arrêtaient entre le coude et le poignet. En pantalon, il faisait un 28 de tour de taille et un 34 d’entrejambes, si bien qu’il fallait lui en fabriquer sur mesure. Au milieu de son front poussait une luxuriante touffe de cheveux rêches, entourée de larges douves de peau pâle et marbrée. Pas étonnant que ses élèves l’appellent Ichabod, sans que personne ne sache si ce surnom provenait de son physique ou de son penchant particulier pour « La légende de Sleepy Hollow », le premier texte que rencontraient les étudiants du cours de littérature qui avait fait sa renommée : La Mentalité américaine. Ce que préférait le père de Teddy dans cette histoire, c’était qu’on pouvait toujours compter sur les étudiants pour passer à côté du sujet. Il pouvait alors tout leur expliquer. Ils aimaient l’élément fantastique du Cavalier sans tête, et lorsqu’ils comprenaient qu’il n’avait rien de surnaturel, ils étaient déçus. Néanmoins, ils trouvaient la fin – Brom Bones, personnage typiquement américain, triomphait et Ichabod Crane, cet instituteur prétentieux, devait quitter la ville, ridiculisé – extrêmement réjouissante. Il fallait déployer de gros efforts pour les convaincre que ce récit était en vérité une charge contre l’anti-intellectualisme, que Washington Irving jugeait indissociable de la mentalité américaine. En se méprenant sur le sens et le but de cette histoire, ses étudiants devenaient malgré eux les dindons de la farce, c’était du moins ce qu’affirmait le père de Teddy. Les plus difficiles à convaincre étaient les athlètes du lycée qui, naturellement, s’identifiaient à Brom Bones, costaud et beau garçon, sûr de lui, cossard et idiot, qui séduisait la plus jolie fille de la ville, comme eux séduisaient les cheerleaders. Où était la satire là-dedans ? Pour eux, cette histoire parlait de sélection naturelle. Et s’il s’agissait d’une satire, le père de Teddy – cet homme ridicule – n’était pas le bon messager. Les athlètes estimaient qu’il méritait un sort semblable à celui d’Ichabod Crane.
La mère de Teddy elle aussi était grande, dégingandée et osseuse, et quand son mari et elle se tenaient côte à côte, on les prenait souvent pour le frère et la sœur, parfois même pour des jumeaux. Sa particularité physique la plus prononcée était un sternum proéminent qu’elle tapotait en permanence, comme si les brûlures d’estomac étaient ses compagnes constantes et chroniques. Quand les gens la voyaient faire ce geste, ils s’écartaient souvent, de crainte que la chose qu’elle tentait de dompter jaillisse soudainement. Mais pire que tout pour Teddy, ses parents avaient fini par se voir exactement comme on les voyait, alors que l’existence même de Teddy suggérait que cela n’avait pas toujours été le cas. Conscients de ne pas être gâtés physiquement, ils semblaient puiser du réconfort dans leur sensibilité supérieure, leur capacité à formuler avec un formidable dédain leurs opinions tranchées, soit exactement, hélas, le don qui avait causé la perte de ce pauvre Ichabod Crane.
Dès son plus jeune âge, Teddy sentit qu’il était différent des autres enfants, et il accepta son lot de solitude sans se plaindre. « Ils ne t’aiment pas parce que tu es intelligent », lui expliquèrent ses parents, bien qu’il ne leur ait jamais dit qu’il ne se sentait pas aimé, mais plutôt à part, comme si un mode d’emploi de la vie des jeunes garçons avait été distribué à tous, sauf à lui. Parce que, trop souvent, il finissait par se blesser quand il essayait de se comporter comme eux, il préférait rester chez lui, à lire des livres, ce qui réjouissait ses parents, peu enclins à lui courir après ou à se demander où il pouvait être. « Il adore lire », expliquaient-ils aux autres parents, impressionnés par les résultats de Teddy. Aimait-il réellement lire ? Teddy n’en était pas certain. Ses parents étaient fiers de ne pas posséder de téléviseur, et en l’absence de camarades, c’était le seul moyen de se distraire. Certes, il préférait lire plutôt que de se fouler la cheville ou de se casser un doigt, mais cela ne faisait pas de la lecture une passion. Sa mère et son père attendaient avec impatience le jour où ils pourraient prendre leur retraite, cesser de corriger des devoirs et se consacrer à la lecture, alors que Teddy espérait qu’une nouvelle activité se présenterait tôt ou tard, dont il pourrait profiter sans risquer de se blesser. En attendant, il lisait.
Au cours de son année de troisième, une chose étrange se produisit : une poussée de croissance inattendue le fit grandir d’une vingtaine de centimètres et grossir d’une dizaine de kilos. Voilà que du jour au lendemain, il mesurait une tête de plus que son père et était plus large d’épaules. Plus étonnant encore, il découvrit qu’il était un basketteur fluide et élégant. En première, il était capable de réaliser des dunks – contrairement à ses coéquipiers – et ses tirs en suspension étaient presque impossibles à contrer du fait de sa taille. Recruté dans l’équipe du lycée, il devint le meilleur marqueur, jusqu’à ce que la nouvelle se répande qu’il n’aimait pas la castagne. Si on le bousculait, il reculait, et un coup de coude bien placé le décourageait de pénétrer dans la raquette, où on lui demandait pourtant de se tenir. Tout cela faisait tellement enrager son coach qu’il qualifiait de lâcheté le tir en suspension de Teddy, dont l’équipe avait pourtant besoin pour marquer de douze à quinze points par match. « Rentre-leur dedans ! » hurlait-il à Teddy planté en tête de raquette, attendant patiemment l’occasion de tirer. « Sois un homme, espèce de mauviette ! » Voyant que Teddy était toujours peu enclin à « leur rentrer dedans », le coach chargea un de ses coéquipiers de le rudoyer à l’entraînement, avec l’espoir de l’endurcir. Nelson faisait une tête de moins que lui, mais il était bâti comme un char d’assaut et prenait un immense plaisir à envoyer valdinguer Teddy quand ils répétaient des combinaisons. Lorsque Teddy se plaignait que Nelson avait commis une faute sur lui, le coach aboyait : « Fais-en autant ! » Évidemment, Teddy refusait.
De fait, Nelson aimait tellement jouer les durs qu’il prit l’habitude d’enfoncer les côtes de Teddy à coups d’épaule, dans les couloirs du lycée, entre les cours. Projeté contre les casiers, il éparpillait ses livres par terre. « Brom Bones ! » s’exclama son père, qui confondait la vie et la littérature, quand Teddy lui raconta ce qui se passait. Pour son père, la solution était évidente : quitter l’équipe et rejeter ainsi le stéréotype du mâle américain présenté sous les traits d’un sportif sans cervelle. Teddy ne voyait pas les choses de la même façon. Il aimait le basket et il voulait le pratiquer comme le sport sans contact qu’il devait être, selon lui. Il voulait recevoir le ballon en tête de raquette, tromper le défenseur grâce à une feinte d’épaule, pivoter et réaliser son tir en suspension. Dans sa jeune existence, il ne connaissait rien d’aussi parfait que le bruit que produisait le ballon en traversant le filet sans toucher le cercle.
Sa carrière de joueur prit fin de manière prévisible, mais si Teddy avait pu la prévoir, sans doute aurait-il suivi le conseil de son père et arrêté de jouer, du jour au lendemain. Un après-midi, à l’entraînement, alors qu’il sautait pour récupérer un ballon au rebond, Nelson le déséquilibra en l’air et Teddy tomba lourdement sur le coccyx. La conséquence, une légère fracture d’une vertèbre, aurait pu être beaucoup plus grave d’après les médecins. Quoi qu’il en soit, il resta sur le banc jusqu’à la fin de la saison. Parmi les dizaines de livres qu’il lut, péniblement, durant sa convalescence, ce printemps et cet été-là, figurait La Nuit privée d’étoiles de Thomas Merton, un ouvrage qui, pour une raison inconnue, lui procura la même sensation qu’un tir en suspension réussi. Quand il l’eut terminé, il demanda à ses parents, qui n’étaient pas croyants ni l’un ni l’autre, s’il pouvait se rendre à l’église. Leur réponse, caractéristique, fut qu’ils n’y voyaient pas d’objection, du moment qu’il ne comptait pas sur eux pour l’accompagner. Le dimanche matin était consacré à la lecture du New York Times.
Merton étant un moine trappiste, Teddy se tourna d’abord vers l’Église catholique, mais il tomba sur un prêtre que son père aurait immédiatement identifié comme un anti-intellectuel, un abruti à vrai dire, aussi éloigné de l’idéal monastique qu’on pouvait l’imaginer, alors Teddy testa ensuite l’Église unitarienne, une rue plus loin. Là, le pasteur était une femme qui avait étudié à Princeton. Elle lui rappelait ses parents par de nombreux côtés, si ce n’est qu’elle semblait s’intéresser réellement à lui. Elle était mignonne, pas du tout anguleuse, et bien entendu, Teddy succomba. Toujours sous l’influence de Merton, il s’efforça de conserver la pureté de cet amour, mais presque chaque soir il s’endormait en imaginant ce que cachaient cette robe et cette étole, ce que n’aurait certainement pas fait Merton. Aussi fut-il à la fois abattu et soulagé quand cette femme fut mutée dans une autre paroisse.
En terminale, Teddy reçut l’autorisation de reprendre le basket, mais il ne se présenta pas à l’entraînement, ce qui incita le coach à murmurer tapette chaque fois qu’ils se croisaient dans un couloir. À moins que ce soit gonzesse, Teddy n’en était pas sûr. À son grand étonnement, il s’aperçut qu’il se fichait de ce que le coach pensait de lui. Quoique, pas tant que ça, en vérité, car cet été-là, avant que Teddy parte pour Minerva, le coach était parvenu à se sectionner l’extrémité de ce qu’il appelait son « doigt à chatte » en tentant de déloger une branche coincée entre les lames et le cadre de sa tondeuse sans avoir au préalable coupé le moteur, et Teddy, en l’apprenant, ne put s’empêcher de sourire, non sans éprouver un sentiment de culpabilité. Il avait rédigé sa dissertation d’admission à la fac sur Merton et il pressentait que le moine ne se serait pas réjoui de la souffrance d’un autre être humain, pas plus qu’il n’aurait passé de longues nuits à imaginer ce qu’une jolie femme pasteur unitarienne cachait sous ses vêtements sacerdotaux. D’un autre côté, Merton n’avait jamais rencontré le pasteur en question, et il était réputé pour avoir mené une vie dissolue avant sa conversion. Rien par ailleurs ne permettait de supposer que Dieu n’avait pas le sens de l’humour. Il ne se mêlait a priori pas des affaires des hommes, et ne les obligeait pas à se comporter de telle ou telle manière, mais Teddy était certain qu’Il avait dû bien rigoler quand le coach avait perdu le bout de son « doigt à chatte ».

MICKEY GIRARDI venait d’un quartier ouvrier, brutal, de West Haven, dans le Connecticut, célèbre pour ses bodybuilders, ses Harley et ses rassemblements ethniques festifs. Ses parents étaient irlandais et italien, son père ouvrier du bâtiment, sa mère secrétaire dans une compagnie d’assurances ; l’un et l’autre étaient de fervents partisans de l’assimilation. Ils aimaient sortir le drapeau et pas seulement le 4 juillet. Ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, son père aurait pu profiter des avantages du G.I. Bill, mais il connaissait un type susceptible de le faire entrer dans le syndicat des tuyauteurs, et cela lui avait semblé préférable. Mickey était le plus jeune de huit enfants, l’unique garçon, et à bien des égards, il était pourri gâté : on achetait des vêtements rien que pour lui et dès le début, il eut droit à sa propre chambre. Certes, elle avait les dimensions d’un placard, et alors ? La maison familiale était vaste, par la force des choses, mais modeste et à trois rues seulement de la plage, un atout formidable en été quand la brise fraîche soufflait du large. En revanche, lorsque le vent changeait de direction, le vacarme de l’autoroute toute proche était tel qu’on avait l’impression de vivre juste en dessous. Le dimanche soir, obligation pour tous de rester à la maison. Spaghettis à la saucisse, aux boulettes et à l’échine de porc braisée dans la sauce tomate. Recette de la mère de Michael Sr., transmise à contrecœur à sa belle-fille irlandaise, en omettant toutefois un ou deux ingrédients pour le principe. La famille d’abord, l’Amérique ensuite (ou peut-être l’inverse ces temps-ci, avec tous ces beatniks crasseux qui agitaient leurs pancartes idiotes en faveur de la paix), tout le reste arrivait en troisième position, loin derrière.
Pour Mickey, la musique occupait la place numéro un. Son premier boulot avait été de balayer le magasin de musique du centre commercial où il était tombé amoureux d’une Fender Stratocaster en vitrine. Un ampli avait suivi. À treize ans, il jouait dans un groupe. À seize ans, il se faufilait en douce dans les bars louches de New Haven où il côtoyait des types plus âgés dont les petites amies ne portaient pas de soutien-gorge et semblaient prendre plaisir à le faire savoir en se penchant devant Mickey, lequel raconterait plus tard à Lincoln et Teddy, en plaisantant, qu’il n’avait pas débandé durant toute l’année 1965. « Si je te surprends en train de te droguer, l’avertit son père, tu seras le premier gamin d’Amérique tabassé à mort avec une Fenson.
— Fender, rectifia Mickey.
— Apporte-la-moi, petit malin. On va faire ça maintenant. On gagnera du temps. »
Aller à l’université était à peu près la dernière chose que Mickey désirait sur terre. Au lycée, il avait toujours oscillé entre médiocre et nul, mais toutes ses sœurs étaient allées, ou allaient, à l’université, et sa mère n’en attendait pas moins de lui. Étudier dans un community college3 et vivre à la maison, tel était le plan de M. Décontract, comme le surnommait sa mère. Partisan du moindre effort, Mickey pensait qu’elle avait raison. Il n’était pas excessivement ambitieux, et il ne voyait pas quel mal il y avait à rester à West Haven. Ses sœurs ayant quitté la maison, il y avait de la place à revendre, sauf les dimanches et pendant les vacances.
Hélas, même pour entrer dans un community college, il fallait passer un test, ce que fit Mickey un samedi matin. Ne voulant pas décevoir sa mère en étant le seul élève recalé à l’examen d’entrée d’un community college, il avait décliné une proposition de concert la veille au soir pour s’offrir une bonne nuit de sommeil. Il ne perdait rien à essayer, pour une fois. Les droits d’inscription n’étaient pas très élevés, et il se ferait bien voir de son père s’il parvenait à empocher quelques dollars pour participer à l’achat des livres et aux frais.
Le jour où les résultats de l’examen arrivèrent, sa mère sortit accueillir son père sur le seuil de la maison. « Regarde ça, dit-elle en montrant les notes de leur fils, parmi les meilleurs. Cet enfant est un génie. »
Mickey étant le seul enfant présent dans la pièce, son père regarda autour de lui pour vérifier qu’il n’y en avait pas un autre caché quelque part.
« Quel enfant ?
— Lui. Ton fils. »
Son père se gratta la tête.
« Celui-là ?
— Oui. Notre Michael. »
Son père examina les résultats. Il regarda sa femme, il regarda Mickey, puis sa femme de nouveau.
« OK, dit-il finalement. Qui est le père ? Je me suis toujours posé la question. »
Le lendemain, Michael Sr. essayait encore de comprendre.
« Viens faire un tour avec moi », dit-il en refermant sa paluche sur l’épaule de Mickey. Quand ils arrivèrent au bout de la rue, à l’abri des oreilles indiscrètes, il dit : « Bon, allez, crache le morceau. Je te promets de ne pas me mettre en colère. Qui tu as trouvé pour passer cet examen à ta place ? »
Mickey sentit son œil gauche tressauter.
« Tu sais quoi, papa ?
— Attention à ce que tu vas dire, l’avertit son père.
— Va te faire foutre », dit Mickey pour aller au bout de sa pensée.
Michael Sr. s’arrêta et leva les mains au ciel. « Je t’avais prévenu. » Et il asséna une taloche à son fils, sur l’arrière du crâne, suffisamment forte pour lui faire venir les larmes aux yeux. « Aide-moi, j’ai besoin de comprendre. Tu es en train de me dire que tu n’as pas triché à cet examen ? »
Mickey acquiesça.
« Tu es en train de me dire que tu es intelligent.
— Je ne te dis rien du tout.
— Tu es en train de me dire que pendant tout ce temps tu aurais pu réussir à l’école et rendre ta mère fière de toi ? »
Mickey sentit que cette façon de voir les choses ôtait un peu d’éclat à son examen presque parfait. Il haussa les épaules.
« Quelle idée on a eue ? demanda son père, semblant s’adresser à lui-même plus qu’à son fils. On réussissait si bien avec les filles.
— Désolé, dit Mickey.
— Maintenant, écoute-moi. Je vais t’expliquer ce qui va se passer. Tu vas aller à l’université. Et tu vas réussir. Inutile de discuter. Ou bien tu rends ta mère fière de toi, ou bien tu ne rentres plus à la maison. »
Mickey commença à protester, pour s’apercevoir qu’il n’en avait pas forcément envie. Lui-même essayait encore d’assimiler ce résultat remarquable et il commençait à voir plus loin que le community college. Lorsque la nouvelle se répandit au lycée de West Haven, plusieurs de ses anciens professeurs l’apostrophèrent dans les couloirs : « Alors, qu’est-ce qu’on te disait ? » Et au lieu de s’opposer aux ordres de son père, il lui dit : « Je peux faire des études de musique ? »
Son père regarda le ciel, puis son fils.
« Pourquoi faut-il toujours que tu tires sur la corde ?
— Autrement dit, je peux m’inscrire en musique ?
— Vas-y, soupira Michael Sr. Fais des études de Fenson si tu veux, je m’en fiche. »
Mickey faillit le reprendre, mais son père n’avait pas tort : il fallait toujours qu’il tire sur la corde.

QUELLES ÉTAIENT LES CHANCES pour que ces trois-là se retrouvent dans la même résidence pour étudiants de première année à Minerva College, sur la côte du Connecticut ? Alors qu’il suffit d’arracher un seul fil de la trame de la destinée humaine pour que tout s’effiloche. D’un autre côté, les choses ont tendance à s’effilocher quoi qu’il arrive.

1. Célébré le dernier lundi du mois de mai, le Memorial Day rend hommage aux soldats morts au combat, toutes guerres confondues.
2. Le Labor Day, la fête du Travail, est célébré le premier lundi de septembre.
3. Établissement public offrant une formation universitaire en deux ans.

Extrait
« Mais ce n’était pas tout. Il sentait qu’il avait autre chose à régler ici, une chose dont la nature exacte lui échappait, maïs qui avait l’air de concerner ses amis. Car à peine avait-il envisagé de venir sur l’île qu’il avait invité Teddy et Mickey à le rejoindre. Et s’ils étaient réunis ici tous les trois, comment Jacy ne serait-elle pas là, elle aussi, au moins par la pensée? C’était sa présence fantomatique qui rendait inévitable le parallèle entre ce week-end et celui du Memorial Day en 1971.
Qui avait eu l’idée du premier week-end? Lincoln s’étonne de ne pas s’en rappeler: Était-ce une suggestion de sa mère ? Trudy se réjouissait toujours d’accueillir son fils avec ses amis, alors oui, peut-être. Ou bien s’’agissait-il d’une décision collective ? A l’approche de la fin de leurs études, ils avaient compris que tout était sur le point de changer. » p. 103

À propos de l’auteur
RUSSO_Richard_©DRRichard Russo © Photo DR

Richard Russo est né en 1949 aux États-Unis. Après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, il se consacre à l’écriture de romans et de scénarios. Un homme presque parfait avait été adapté au cinéma avec Paul Newman en 1994, et Le Déclin de l’empire Whiting a été, lui aussi, porté à l’écran en 2005. (Source: Éditions de la Table Ronde)

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Histoire du fils

LAFON_histoire_du_fils  RL2020

En deux mots:
C’est l’histoire d’un enfant élevé par la sœur de sa mère et qui cherche ses parents. C’est l’histoire de ce père qui ne sait pas qu’il a un fils. C’est l’histoire des secrets de famille et des liens invisibles qui se tissent. Mais c’est aussi l’histoire de racines, d’un pays et de ses sources.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les branches invisibles de l’arbre généalogique

Le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon est aussi fort que les liens de famille, aussi solidement ancré que le pays originel, même si ceux-ci semblent s’être évaporés.

Comme un vigneron mélange plusieurs cépages ou plusieurs cuvées pour composer un vin plein de finesse et d’arôme, Marie-Hélène Lafon a réalisé son propre assemblage pour construire un roman à l’histoire aussi familiale que minérale, où l’émotion et les sentiments font fi de la chronologie. Histoire du fils pose un arbre généalogique sur une carte de France pour aussitôt constater que des zones d’ombre existent dans l’histoire familiale autant que dans la géographie. Des zones d’ombre que le livre va tenter d’éclairer.
Paul Lachalme est un élève doué auquel l’école républicaine va donner sa chance. Après ses bons résultats à l’école primaire, il va pouvoir poursuivre son parcours d’excellence à Aurillac où il sera désormais pensionnaire. C’est là qu’il va tomber sous le charme de Gabrielle, une infirmière avec laquelle il rêve déjà de mener la grande vie. Quand il monte à Paris pour finir ses études de Droit et devenir avocat, il se réjouit qu’elle puisse le rejoindre. En revanche, ce qu’il ne sait pas, c’est que cette dernière est enceinte. Aussi quand elle met au monde André, elle préfère le confier à sa sœur Hélène avant de filer vers la capitale.
Le garçon va grandir à Figeac, auprès d’Hélène et de son mari Léon, recevant irrégulièrement la visite de sa mère. Car la belle idylle a fait long feu. Mais Gabrielle a choisi de rester à Paris.
Marie-Hélène Lafon joue alors avec les non-dits et les secrets de famille, proposant au lecteur diverses pistes. Que sait Paul de sa paternité? Gabrielle a-t-elle caché sa descendance? A-t-elle voulu instaure rune sorte de mur entre Paris et la Province? Hélène va-t-elle présenter André à son père? André sera-t-il plus heureux à Paris, entre des parents biologiques séparés qu’en province où il a ses racines? À l’image du roman qui passe allègrement d’une année à une autre, on suit les interrogations des uns et des autres et on tente de rattacher les bribes des lignées familiales qui vont couvrir tout un siècle. Servi par une écriture très sensuelle où les lieux changent en fonction des saisons, où les parfums et les odeurs sont indissociables des personnages qui les traversent, le roman raconte aussi la métamorphose d’une France qui a traversé deux guerres et le bouleversement des rapports humains. C’est alors que l’on prend conscience que le sujet du livre pourrait fort bien être ailleurs. Derrière la filiation, ou plutôt devant, la romancière ne nous a-t-elle pas donné un livre sur la solitude, sur le manque qui va accompagner chacun des protagonistes, depuis ce frère jumeau qui meurt ébouillanté, laissant son frère seul jusqu’à ce petit-fils revenu à Chanterelle, où tout a commencé.

Histoire du fils
Marie-Hélène Lafon
Éditions Buchet-Chastel
Roman
176 p.,15 €
EAN 9782283032800
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans le Cantal, le Lot et le Puy-de-Dôme, à Chanterelle, Aurillac, Figeac, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de 1908 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le fils, c’est André. La mère, c’est Gabrielle. Le père est inconnu.
André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille.
Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, Histoire du fils sonde le cœur d’une famille, ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds, ceux qui creusent des galeries dans les vies, sous les silences.
Avec ce nouveau roman, Marie-Hélène Lafon confirme la place si particulière qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire français.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Info Culture (Laurence Houot)
La Croix (Antoine Perraud)
RTBF (Sophie Creuz)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog L’Or des livres
Blog Le petit poucet des mots 
Blog Baz’Art
Blog Voyage au fil des pages

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jeudi 25 avril 1908
Les pieds nus d’Armand glissent sur le parquet ; il ne veut pas réveiller Paul qui dort encore et fait son petit bruit de lèvres dégoûtant, comme un chiot quand il tète. Il va attendre un peu, mais pas trop longtemps, il ne faut pas que Paul se réveille, il gâcherait la fête des retrouvailles, Paul gâche tout. Paul et lui sont nés le même jour, le 2 août 1903 ; il sait, par sa mère et par sa tante, qu’il n’y avait jamais eu de jumeaux dans les deux familles avant eux. Il préférerait n’être pas jumeau, ou l’être avec Georges, sans Paul. Il comprend que c’est impossible, parce que les choses sont comme elles sont, la tante Marguerite le dit souvent, il tourne et retourne derrière ses dents cette phrase un peu bizarre qui glisse et lui échappe, il s’applique un moment à penser aux phrases grises de la tante Marguerite, et à son odeur, cendres froides et saucisson sec. Il réfléchit beaucoup aux odeurs et aux couleurs des gens, des choses, des pièces ou des moments et, quand Antoinette vivait avec eux à Chanterelle, il la faisait rire avec ce qu’elle appelait ses folies, et elle riait elle riait, elle pleurait aussi du coin des yeux à force de rire tellement ; maintenant il ne peut plus dire ses folies à personne. Georges sent la confiture de prunes, quand la tante la laisse cuire longtemps en été dans la bassine de cuivre, il sent cette confiture à ce moment précis, et pas quand on l’étale sur des tartines au goûter en hiver ; même le père en mange et fait des compliments à la tante qui ne lui répond rien et le regarde comme si elle le voyait pour la première fois. Amélie sent la rivière, au printemps, la rivière haute des neiges fondues. Paul sent le vent et la lame froide des couteaux qui sont dans la cuisine et qu’ils n’ont pas le droit de toucher. Pour sa mère, il hésite, et ça change tout le temps, la neige quand elle devient bleue le soir au bord du bois, le café chaud, elle sent rouge aussi certaines fois. Pour le père, la soupe de légumes peut-être, mais il ne trouve pas vraiment, il s’arrête, ça se fige à l’intérieur de lui et il préfère ne pas insister. Les odeurs sont un jeu et on ne peut pas jouer avec le père. La petite chambre de Georges, entre celle des parents et la leur, sent le chaud blanc des fers à repasser que sa mère ou Amélie font glisser sur les linges en pliant le bras et en écartant le coude, bras et coude droits pour sa mère, gauches pour Amélie qui est pourtant la plus habile. La grande toilette du samedi soir, avec les serviettes tièdes et douces, et la mère et la tante penchées sur lui, sur eux, la grande toilette sent rose, Antoinette et Amélie ne s’occupent pas de cette toilette du samedi. La tante dit, en détachant bien chaque mot, on ne mélange pas les torchons et les serviettes ; ou qui va à la chasse perd sa place, ou qui dort dîne, ou qui sème le vent récolte la tempête, ou les chiens ne font pas des chats. Il sait par cœur toutes les phrases de la tante, surtout celles qu’il ne comprend pas, et les récite parfois, en silence, mot à mot, pour s’endormir, ou pour se calmer, pour se refroidir, comme maintenant, quand il sent qu’il voudrait sauter d’un seul bond les six marches de l’escalier et se poser dans la cuisine sur l’épaule d’Antoinette, comme une hirondelle. La tante dit aussi, une hirondelle ne fait pas le printemps. Pour prendre patience jusqu’à ce que le carillon de la salle à manger sonne la demie, il s’applique à penser aux fraises, celles qu’Antoinette aura cueillies pour lui à Embort, les premières, et celles du jardin de la tante. Il sait que sa mère, sa tante et Amélie sont dans la cuisine et s’affairent pour la lessive, ça commence aujourd’hui et ça durera deux jours entiers. Antoinette viendra aussi, elle revient pour les gros travaux, elle est sans doute déjà arrivée, elle lui a promis les premières fraises et Antoinette tient toujours ses promesses. Elle ne vit plus à Chanterelle mais à Embort, il a bien retenu le nom, dans un autre pays beaucoup plus doux où poussent de grands cerisiers, elle le raconte et montre avec ses deux bras comment les cerisiers s’arrondissent dans les vergers de ce nouveau pays où elle habite avec son mari. Il a beaucoup pleuré quand elle est partie avec ce mari, qui est frisé, même si sa mère et la tante Marguerite lui ont expliqué que c’était normal, que les jeunes filles comme Antoinette, quand elles trouvent un mari, quittent les enfants dont elles s’occupent dans les maisons des autres pour suivre leur mari et habiter avec lui dans leur propre maison où elles auront des enfants à elles. La tante Marguerite a penché la tête en disant ces mots et il a compris qu’il ne fallait pas poser davantage de questions. Il sait que la tante Marguerite n’a ni mari, ni maison, ni enfants, et il sent que la tristesse traverse sa peau et lui donne une odeur particulière que n’ont pas sa mère, Antoinette ou Amélie. C’est un parfum gris et froid qui lui serre le ventre ; il pourrait pleurer, mais il ne pleure pas, il ne faut pas le faire, on se moquerait. Il sort de la chambre, la fenêtre au bout du couloir est pleine de lumière, comme le grand vitrail de l’église quand il fait beau ; le soleil se lève de ce côté et on ne ferme jamais les volets de cette fenêtre, même l’hiver. Il est seul dans le couloir, tout le monde est en bas, dans la cuisine, et son père est parti à la Mairie, le jeudi matin son père va très tôt à la Mairie. Il était encore dans son lit quand il l’a entendu fermer la porte et traverser la place ; à l’oreille, et les yeux fermés, parce qu’il écoute mieux les yeux fermés, il reconnaît le pas et les façons de faire de chacun, sa mère, sa tante, son père, Paul, Georges, Amélie et même d’autres personnes, comme Solange ou Antonin, qui viennent pour aider et n’habitent pas avec eux ; il reconnaît aussi les aboiements de chaque chien du bourg, c’est un jeu et un secret, Paul ne doit pas savoir. Armand s’avance, il marche dans la lumière tiède, il la sent sur lui, sur ses pieds, sur ses mains, son visage, ses cheveux, il ferme les yeux. Plus tard, bientôt, quand il sera assez grand, il sera enfant de chœur, sa mère et sa tante le voudront, son père ne pourra pas l’empêcher, il a entendu Antoinette le dire à Amélie même si elles ont changé de sujet quand il est entré dans la cuisine. Antoinette et Amélie craignent le père, tout le monde le craint, même Paul, les colères du père sont comme l’orage et le tonnerre, la maison tremble, la terre tremble, c’est la nuit en plein jour ; quand ça s’arrête, quand le père s’en va, on recommence à respirer. En attendant on peut réciter à l’intérieur de soi la prière que leur mère dit le soir dans la chambre pour Paul et lui, Georges ne comprend pas, il est encore trop petit. Armand a essayé pendant la dernière colère, mais ça n’a pas marché, il sait pourquoi, la prière commence par Notre père, et les mots se coincent dans sa gorge, ça ne passe pas. Il faudrait pouvoir en parler à Antoinette aujourd’hui, ou demain ; ensuite elle repartira, dès que la lessive sera finie, et il ne sait pas quand elle reviendra. Antoinette a des idées, des solutions pour tout, elle sait des tours de magie, il aime ses bras, ses cheveux, son cou, il aime entrer à la volée avec elle dans l’église vide les après-midi de beau temps, juste pour aller faire une génuflexion et le signe de croix dans les flaques de lumière jaune et rouge qui tombent du grand vitrail. Ils s’assoient aussi une minute dans le confessionnal, chacun de son côté, elle à droite lui à gauche, le bois est lustré et doux, le confessionnal sent la cire, le miel, le beurre frais. Il aime l’église, il sera enfant de chœur, il aime Antoinette.
Il entend sa voix qui monte de la cuisine, mêlée à celle de sa mère, la tante et Amélie ne disent rien. Il se tient debout sur la première marche de l’escalier, il attend, il sait que sa mère et sa tante sont levées depuis longtemps déjà et ont mis l’eau à chauffer sur le grand fourneau dans deux faitouts très hauts qui ne servent que pour les lessives ; le reste du temps ils sont rangés sur l’étagère du bas dans la buanderie et ils aiment, Georges et lui, jouer avec le plus profond qui est assez grand pour que Georges s’y glisse entièrement, comme dans une sorte d’étui dur, il disparaît à l’intérieur et se balance d’avant en arrière ou de droite à gauche en imitant les poules quand elles ont pondu, le faitout a l’air de danser en gloussant et ils rient sans pouvoir s’arrêter. Ils le font en cachette, quand les adultes ne s’occupent pas d’eux, ils seraient grondés parce qu’il ne faut pas abîmer les ustensiles. Paul trouve que c’est un jeu de petits et se moque d’eux mais ne les dénonce pas. Armand descend deux marches et s’assied sur la troisième d’où il peut voir, sans être vu, ce qui se passe dans la cuisine. Antoinette est là ; elle va et vient, les bras chargés de linge, ses cheveux moussus sont roux, Antoinette est rousse, pas rouquine, il n’aime pas ce mot que son père dit parfois. Antoinette est rousse comme le renard qu’ils ont vu l’hiver dernier, sa mère et lui, en traversant le grand pré du haut, un soir de neige. Sa mère a serré sa main qu’elle tenait dans la sienne, ils se sont arrêtés, le renard aussi, saisis, les trois ; ensuite le bois a avalé la bête, il n’est plus resté que ses traces à peine visibles sur la neige bleue et dure. Antoinette est un miracle, comme le renard. Son père tue les renards, son père est chasseur, plus tard, lui, il sera enfant de chœur et il ne chassera pas, il ne veut pas tuer les bêtes, ni les renards magiques, ni les lièvres de velours, ni les chevreuils bondissants, ni les oiseaux, aucun oiseau, surtout pas les oiseaux. Tout se bouscule à l’intérieur de lui, les oiseaux, Antoinette la renarde, le vitrail de l’église, les fraises, le beurre frais du confessionnal, le secret du grand faitout. Il ne résiste pas, c’est trop de tout en une seule goulée, ses pieds nus battent en silence la mesure de sa joie sur la quatrième marche, il voudrait s’envoler. Il aime se souvenir du dernier été, quand il ne savait pas encore qu’Antoinette partirait, ils allaient les soirs, eux, les deux, ils arrosaient les salades, surtout les salades, et d’autres légumes qui ne l’intéressaient pas beaucoup mais il aimait porter les petits brocs, le blanc et le bleu, il suivait Antoinette, il la respirait dans l’odeur de la terre mouillée, il avait des ailes, il galopait du puits à l’autre bout du jardin, sans rien abîmer, pour chercher de l’eau, encore de l’eau. Le jardin était un royaume vert et doré, le jardin était le monde et la lumière ne finissait pas. Ensuite, avant de rentrer, ils passeraient par le coin des fraises, ils seraient accroupis l’un en face de l’autre, de chaque côté de la plate-bande, ils fouilleraient doucement la dentelle fraîche des feuilles et sentiraient sous leurs doigts s’arrondir les fraises, trois ou quatre, pas davantage, pour ne pas fâcher la tante. Il y aurait un autre été, bientôt, mais Antoinette ne serait plus là. La demie de huit heures bondit au carillon, lui aussi, il n’y tient plus, il est debout, ses pieds sont nus sur les marches hautes de l’escalier. Antoinette lui tourne le dos, elle est devant le fourneau, elle ne l’a pas encore vu mais il sait qu’elle l’attend, il ne touche plus terre, il jaillit, il court, il se jette dans les jambes de son Antoinette au moment où elle se retourne ; elle a retiré du fourneau le haut faitout brûlant, elle le porte à bout de bras, empoigné, et ça s’achève dans un cri déchiré qui réveille Paul.

Extrait
« On était à l’étude. Il frottait ses pieds l’un contre l’autre sous le pupitre ; il avait toujours les pieds froids, même si sa mère glissait dans sa valise de courts chaussons de laine fine, gris ou noirs, qu’elle tricotait pour lui, là-haut, l’hiver, à Chanterelle. Le matin, au dortoir, il les enfilait discrètement sous ses chaussettes, ils étaient très ajustés, et doux sur la peau. On ne devait pas savoir, au lycée, que Paul Lachalme craignait le froid aux pieds et portait des chaussons tricotés par sa mère. Il avait un rang à tenir. Ils étaient une poignée, quatre ou cinq, à n’avoir pas cessé, toute l’année précédente, de clamer, proclamer et déclamer, avec lui, dans son sillage, leur hâte d’en être, d’avoir seize ans, enfin, pour s’engager, tenter au moins de le faire, et partir, quitter cette honte molle de l’arrière où les femmes, les enfants, les vieillards, les estropiés, les demi-portions et les planqués attendaient, poussant l’ordinaire des jours tranquilles avec leur ventre, tandis que les hommes vivaient ailleurs, et mouraient, au-dessus d’eux-mêmes. Paul était content de sa phrase et de ses formules ; il en avait le goût, d’aucuns disaient le don, et en usait volontiers au fil des discussions enflammées entre internes sur la cruciale question de cette guerre qui ne finissait pas. Ceux qui voulaient partir, et rejoindre, ou remplacer, ou venger les pères, les oncles, les frères, les cousins, les amis, en imposaient aux autres ; on osait à peine dire ou même penser que l’on avait peur, ou que cette guerre enterrée dans la boue depuis quatre ans n’avait plus vraiment de sens, ou que l’on ne savait pas comment infliger ça en plus, ce départ, à une mère, à une sœur déjà vouées au noir et aux larmes. L’Armistice avait tranché dans le vif et coupé court aux atermoiements et aux rodomontades. Deux mois plus tard, l’interminable janvier s’étirait dans le gris glacé des semaines à entasser les unes sur les autres jusqu’aux lointains congés de Pâques et Paul Lachalme avait froid aux pieds à l’étude du soir. On avait été rendu à son état d’enfance, on ne deviendrait pas un héros, on ne serait pas mort au champ d’honneur, il était trop tard pour tout ; on dépendait, on redevenait impuissant, on n’avait jamais cessé de l’être, on subissait et on se débattait avec tout ça, les semaines, les pieds froids, la première Bucolique et autres purges scolaires. Sub tegmine fagi, sous le couvert des hêtres ; vivement que l’on y soit, sous les hêtres, à Chanterelle, à Pâques, en avril, dans le printemps du monde ; encore une formule ; pas tout à fait. Paul secoue la tête. Il ne parle à personne du pays d’en haut, de Chanterelle, des parents, de la tante ; c’est un royaume, ça ne se partage pas, et il ne faut pas donner prise »

À propos de l’auteur
Marie Hélène LafonMarie-Hélène Lafon © Photo Brigitte Beaudesson 

Marie-Hélène Lafon est professeure de lettres classiques à Paris. Elle est l’auteure de 13 romans et fictions chez Buchet/Chastel. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Les grandes poupées

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En deux mots:
Dans les années 1950, une petite fille se retrouve avec sa mère, séparée d’un père alcoolique, loin d’un oncle parti en Indochine. Elle regarde le curieux monde des adultes avec des yeux tantôt joyeux, tantôt apeurés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien»

Des hommes absents sont au cœur du second roman de Céline Debayle. Après Baudelaire et Apollonie, elle change de registre pour retracer les souvenirs d’une fillette dans la France des années cinquante.

En une phrase, la première du roman, le lecteur a tout à la fois le résumé du livre et l’état d’esprit de la narratrice: «Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien». Cet oncle est parti vers l’Indochine pour défendre les miettes de l’Empire, tandis que son frère passe son temps dans les cafés à s’acoquiner à la pègre, à jouer, à boire.
Nous sommes à Marseille, en 1953, au moment où la mère de la narratrice décide de quitter ce père devenu totalement ingérable, de partir se réfugier à Antibes.
Sa fille ne comprend pas vraiment ce qui se passe, suit le mouvement sans imaginer qu’elle ne reverra plus ce père qu’elle aime tant. Dans son esprit, il reste sa vedette de cinéma ressemblant à Clark Gable dans «New York-Miami, sans moustache mince ni chapeau mou», celui qui la «secouait de rires avec un rien, une singerie, le mot Honolulu, le bruit du moustique». À sept ans, elle est déjà nostalgique de cette époque où son père marchait droit, lorsqu’il était maître d’hôtel au restaurant Lou Pescadou.
«Le siècle était pile à mi-course. La France se remettait debout, l’Europe naissait. Insouciance, croissance, espérance, l’horizon dégagé jusqu’à l’an 2000. La Guerre froide n’inquiétait pas encore. C’était l’époque de la cigarette reine, des bouteilles consignées, du beurre à la coupe, des agents aux carrefours avec le bâton blanc. L’époque des bals à javas et des blagues à Toto, des tabliers d’écoliers et des opérettes de Luis Mariano.»
Le soleil se couchant sur la Méditerranée au large d’Antibes ne pourra effacer les larmes de la fille, ni celle de sa mère. Toutes deux n’imaginaient pourtant pas que leur destin avait déjà basculé, que leur ex-mari et père était déjà «en route vers le noir. Terrible noir. Irréversible noir.»
C’est tout à la fois cette descente aux enfers et l’évolution psychologique de la narratrice que Céline Debayle réussit fort bien à rendre dans ce roman à l’atmosphère singulière. En dressant un parallèle entre les deux frères, le voyou et le soldat, le moins que rien et le héros qui défend son pays, elle accentue le gouffre qui va emporter une enfance. Dans cette France qui se métamorphose, la peur va alors faire place à l’insouciance. Et si son père ne la retrouvait pas? Et si sa mère disparaissait elle aussi? Et si elle devait alors vivre chez cette tante et cet oncle qu’elle aurait tant aimé voir mourir à la place du si joli couple formé par ses parents?
Le choix de la romancière de confier le récit du drame qui se noue au fil des pages à une fillette permet de donner lui donner davantage d’intensité, de violence. Saisissant!

Les grandes poupées
Céline Debayle
Éditions Arléa
Roman
168 p., 17 €
EAN 9782363082381
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans le Sud de la France, entre Marseille et Antibes. On y évoque aussi l’Indochine.

Quand?
L’action se situe principalement en 1953.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’été 1953. Une femme fuit avec sa petite fille et se réfugie chez sa sœur, mère d’une fillette, épouse d’un soldat en guerre en Indochine. Un quatuor féminin dans une maison isolée du sud de la France tourmenté au quotidien par les maris/pères, absents mais d’une présence obsédante. Un huis clos familial et estival où s’entrecroisent mystères et rebondissements, amours et haines, espoirs et désespoirs, douleurs d’enfants et douleurs d’adultes, jeux et interdits. Un drame singulier dans un milieu modeste de l’Après-guerre reconstitué avec exactitude, un suspens familial où la mort s’invitera.
Les Grandes Poupées est un roman sur l’amour filial intense et confisqué, l’amour paternel radié, l’amour maternel combatif. C’est aussi un roman sur les anxiétés conjugales, les ambiguïtés parentales, la pénibilité de l’existence. Tout s’entrelace dans les craintes, avec ici ou là, des joies d’enfant, des souvenirs heureux à jamais perdus. Avec en toile de fond, la guerre d’Indochine, l’alcool et les malfrats du milieu marseillais.
Le style y est léger, dépouillé, le ton distancié.
Céline Debayle s’est attachée à restituer sans pathos, sans débordement sentimental, les maux de ses personnages le temps d’un été. Elle ne juge pas mais raconte une histoire originale et cruelle puisée, en partie, dans sa propre vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCF (Lorène Majou)
La Cause littéraire (Cyrille Godefroy)
Blogs Médiapart (Frédéric L’Helgoualch)
La Marseillaise (Anne-Marie Mitchell)
Le nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne
Lettres capitales (Entretien mené par Dan Burcea)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien.
François Maxence Belair réussit tout, même son nom. Robert Dubois rate les marches, et le reste. Il ne sait pas porter un fusil, planter un clou, plier un drap. Mais il chante Le Chapeau de Zaza, imite la sauterelle, invente des histoires de cul-de-jatte. Pas longtemps…
À sept ans je le quitte.
Nous ne le savions pas, sinon mon père m’aurait cachée chez Paulo le Merlu. Et j’aurais appelé à l’aide Mlle Baisérieux, vieille fille qui sirote la Jouvence de l’Abbé Soury. Elle me donne des caramels mous. Je préfère les durs, on les suce plus longtemps. Les caramels durs durent, je dis pour m’amuser, oublier les torchons qui volent avec les fourchettes, et le petit oiseau mort dans ma menotte.
Ma mère me réveille tard, je me rappelle l’ampoule allumée.
– Dépêche-toi on s’en va!
– Où?
– Ne pose pas de question!
– On va chercher papa à La Carapace?
– Ne prononce plus ce nom du diable, plus jamais!
C’est la nuit, la Ville est encore chaude, ma mère me traîne. Je pense sans doute à mon père, aux belles dames. ]e transpire en robe du dimanche, trop serrée. Ma culotte colle. Sur un mur une réclame, je la lis: «Dubo, Dubon, Dubonnet». Ma mère s’agace.
– Tais-toi! Il n’y a pas du bon!
J’aime lire tout haut, et tout: les étiquettes de vin, la notice du Phenergan, les paquets de cuisine, Maïzena, bouillon Kub, coquillettes Rivoire & Caret, malt Kneipp – difficile à dire, impression de cracher comme un garçon.
Un chat noir passe, ma mère s’agace encore.
– Décidément c’est la poisse!
Je connais ce mot et aussi vice, détraqué, salopard.
Ma mère porte une valise, moi un poupon. Mince la valise, à son image. Des miettes du passé: des habits, le napperon dc sa marraine, un recueil de Rimbaud, ma médaille de baptême gravée Josette Violette Lisette… Ma mère ne m’explique rien, elle m’emporte comme une seconde valise. J’ai ce souvenir, elle avec deux fardeaux. Et la ville vide, et le ciel plein d’étoiles.
À la gare Saint-Charles, l’éclairage du guichet est verdâtre, le même qu’à l’hôpital où pépé Léonard m’a dit: «Adieu ma poupette».
Deux billets pour Antibes en troisième classe!
– C’est où Rantibe?
Ma mère ne me répond pas.
Troisième parce qu’on est trois, moi, toi et le poupon?
Mot d’enfant qui amusera longtemps ma famille aux repas de fête. Pas moi…
Dans le compartiment, une passagère nous questionne:
– Vous allez en vacances sur notre belle Riviera ? La promenade des Anglais? La Croisette?
Ma mère éclate en sanglots. Le train part, me secoue, m’arrache à mon père. Je sanglote aussi.
Près d’Antibes. Un lieu-dit, les Pins-Verts, où gémissent cigales et abeilles. Une maison égaré: entre pins et lavandes, avec un jardinet assoiffé tel un paillasson. Il y a deux femmes et deux fillettes. La blondes, tante Emma et Alice – sept ans aussi –, et les brunes, ma mère Odette et moi. Plus d’hommes à la maison, plus de mégots ratatinés dans le cendrier, de résultats de football 31 la TSF le dimanche soir. Plus de blaireau à la crème, de casquette, de chaussettes dc géant que je bourrais de papier journal pour jouer à Gulliver.
Depuis un an, mon oncle François combat en Indochine.
Undochine, Deuxdochine…
Emma me gronde, on ne plaisante pas avec la guerre! Elle prononce «guerrrre», plus tragique, et ça m’apeure. Elle répète, le cercueil guette mon mari. Ma cousine martèle, je veux pas papa dans la boîte, comme pépé. Seul à Marseille, le mien m’inquiète aussi, il a faim. Il ne sait pas cuire les coquillettes ni le bouillon Kub.
Soleil brûlant, saison glacée.

Extrait
« Le siècle était pile à mi-course. La France se remettait debout, l’Europe naissait. Insouciance, croissance, espérance, l’horizon dégagé jusqu’à l’an 2000. La Guerre froide n’inquiétait pas encore. C’était l’époque de la cigarette reine, des bouteilles consignées, du beurre à la coupe, des agents aux carrefours avec le bâton blanc. L’époque des bals à javas et des blagues à Toto, des tabliers d’écoliers et des opérettes de Luis Mariano.
L’époque où mon père marchait droit.
Il était maître d’hôtel au restaurant Lou Pescadou. Je suis maître, disait-il, se rêvant puissant. Maître de lui, en tout cas. L’alcool ne l’imbibait pas, et le lait coulait dans ma bouche, pas encore figé sur l’ardoise de l’épicière avec la piquette Kiravi, et le malt en guise de café. » p. 33

À propos de l’auteur
DEBAYLE_Celine_©DRCéline Debayle © Photo DR

Céline Debayle vit à Paris. Après Baudelaire et Apollonie, elle publie Les grandes poupées, son second roman. (Source : Éditions Arléa)

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Mémoire de soie

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En deux mots:
Quand il part pour son service militaire, la mère d’Émile lui confie leur livret de famille. En constatant que le père qui y est mentionné n’est pas le sien, il va tenter de comprendre qui se cache derrière ce Baptistin et découvrir un secret très bien gardé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Comme un fil qui se casse

Pour son premier roman Adrien Borne s’est inspiré de son arrière-grand-père Baptistin, éleveur de vers à soie. Son fils va découvrir un secret de famille et réécrire son histoire familiale.

Émile a 20 ans, l’âge de remplir ses obligations militaires. Alors qu’il s’apprête à rejoindre son régiment du côté de Montélimar, sa mère lui confie leur livret de famille. S’il n’y prend guère attention, c’est qu’il veut garder les images de son village, de sa mère travaillant au lavoir, de son père parti tôt au magasin. Sans grandes effusions, presque sans paroles.
Ce n’est que plus tard qu’il prendra la peine d’ouvrir ce livret et d’y découvrir un nom, Baptistin, qui y est mentionné comme étant celui de son père. Erreur administrative? Prénom oublié par son père qui lui a préféré Auguste? À moins qu’il ne s’agisse effectivement de son père dont on lui aurait caché l’existence jusque-là? Pour en avoir le cœur net, il va lui falloir remonter quelques décennies plus tôt, au moment où Suzanne, sa mère, fait la connaissance de son père. Et tenter de comprendre pourquoi on lui a soigneusement caché cette histoire. Ce qui ne s’est pas dit va peut-être pouvoir s’écrire…
À l’orée du XXe siècle la Drôme provençale reste une région de sériciculture qui fournit les soieries lyonnaises. Baptistin entend développer sa magnanerie et augmenter sa production de soie. Lorsqu’il rencontre Suzanne, il n’a pas seulement trouvé la femme de sa vie, mais aussi une personne qui partage cette envie et qui aime l’entendre parler de son projet. Comment il choisit les œufs et les feuilles de mûrier, comment il prépare les cocons des vers à soie, combien est délicate l’opération du déconnage et l’assemblage des fils qui demande dextérité et patience. Avec lui, elle oublie aussi les mauvais traitements subis en pensionnat. Mais son installation dans la magnanerie familiale est loin d’être paisible.
Sa belle-mère entend la mettre au pas: «Dans cette famille, les baveuses et les duchesses, très peu pour nous. Et tu m’as tout l’air d’être les deux à la fois. Bien bavarde et bien précieuse». Elle n’hésite pas à frapper sa belle-fille et lui dérobe le maigre pactole qu’elle avait patiemment amassé. Une cohabitation difficile qui va perdurer après 1914 et le départ de Baptistin pour la Guerre. Quatre longues années d’attente et de souffrance qu’elle affrontera avec l’espoir que tout changera quand son homme reviendra, quand la famille sera réunie. Car le petit Émile, conçu pendant une permission, naît en 1916. Mais le sort va s’acharner sur elle, car Baptistin ne parviendra jusqu’à son village, victime de la grippe espagnole. Il ne pourra même pas être enterré auprès des siens. Une perte qui va faire sombrer la jeune fille que l’on fait interner.
C’est alors qu’Auguste, le frère de Baptistin, entre en scène…
Il aura fallu la curiosité du jeune conscrit pour que le lourd secret de famille soit révélé. Que ses nombreuses questions trouvent petit à petit des réponses.
Adrien Borne renoue les fils de ce drame familial avec habileté, sans oublier de donner aux silences, à ses paroles tues trop longtemps, un poids terrible. Après le fracas de la Guerre, la déchirure et le deuil, les mots vont permettre à Suzanne de continuer à avancer, symbole d’une humanité retrouvée et figure de proue d’un superbe roman.

Mémoire de soie
Adrien Borne
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782709666190
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Drôme provençale, du côté de Montélimar et Taulignan.

Quand?
L’action se situe de la fin du XIXe siècle aux années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce 9 juin 1936, Émile a vingt ans et il part pour son service militaire. C’est la première fois qu’il quitte la magnanerie où étaient élevés les vers à soie jusqu’à la fin de la guerre. Pourtant, rien ne vient bousculer les habitudes de ses parents. Il y a juste ce livret de famille, glissé au fond de son sac avant qu’il ne prenne le car pour Montélimar.
À l’intérieur, deux prénoms. Celui de sa mère, Suzanne, et un autre, Baptistin. Ce n’est pas son père, alors qui est-ce? Pour comprendre, il faut dévider le cocon et tirer le fil, jusqu’au premier acte de cette malédiction familiale.
Ce premier roman virtuose, âpre et poignant, nous plonge au cœur d’un monde rongé par le silence. Il explore les vies empêchées et les espoirs fracassés, les tragédies intimes et la guerre qui tord le cou au merveilleux. Il raconte la mécanique de l’oubli, mais aussi l’amour, malgré tout, et la vie qui s’accommode et s’obstine.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Historia (Gérard de Cortanze)
Page des libraires (entretien avec l’auteur – Elodie Bonnafoux, Librairie Arcanes, Châteauroux)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Le Vif/L’Express


Adrien Borne présente Mémoire de soie © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Un cocon à dévider
La lumière suinte et dessine autour du volet un liséré clair. Elle reste le plus sûr repère. Celui de la course du soleil. Émile souligne des yeux la marque blanche, tirant sur un jaune léger, elle court jusqu’à sa table de chevet, ne l’atteint pas encore, semble vouloir l’épargner. Il a vingt ans ce 9 juin 1936.
À cette heure, la chambre demeure fraîche sous l’épaisseur des pierres. Autrefois, à sa place se nichaient les vers et les papillons d’une magnanerie, ultime fierté familiale; on y avait couvé les cocons jusqu’à extinction. Mais c’est un temps dont on ne parle jamais et les murs ne racontent qu’une odeur de succession indistincte. Des murs épais, brutaux, noircis par le temps et dont rien ne filtre. Une pièce forteresse. De quoi fabriquer un concentré de vie. L’ordinaire à l’étouffée. À l’exception de la petite chambre de sa mère, la pièce occupe tout le premier étage.
Émile frotte ses pieds l’un contre l’autre, les réchauffe à ce qui lui reste de sommeil sous la couverture. Le matin s’est avancé, il lui abandonne quelques instants. Les poules se déchaînent dans le jardin, la truie grogne, l’âne dans le champ du haut déverse ses vulgarités sonores, la maison paraît livrée aux animaux, alourdie du silence des hommes. Il part tout à l’heure. Quand le soleil n’entrera plus dans la pièce. Personne n’a bousculé ses habitudes pour autant. Son père hier soir l’a serré dans ses bras. Comme il se doit, selon une loi humaine immuable, il est parti ouvrir le magasin à l’heure dite ce matin. Prouvant que, dans cette famille, l’uniforme n’a jamais été de rigueur, il ne signe pas plus les héros qu’il ne justifie les trop-pleins d’émotions. Ses racines ne se perdent dans aucune nostalgie de grandeur. La Grande Guerre a même eu la distinction d’épargner les siens. Son père a été exempté. Pas si banal à l’aune du désastre. Alors un fils qui s’embarque pour le service militaire se charge d’une ambiguïté épineuse n’ouvrant la porte à aucun excès. Pas de fierté ni d’inquiétude. Que ce soit pour deux années pleines ne change rien à l’affaire. Deux années à titre exceptionnel, à en croire les ministères, manière d’écarter tout risque et de ne pas être pris de court face à l’ennemi. Le temps est au désastre, comme on dit à La Cordot en une autre analyse, plus pessimiste.
Émile s’assure que le ciel est déjà vif. D’un bleu peigné de mistral. Une journée de juin odorante, bientôt abattue de chaleur. Une journée prometteuse. Il étire sa grande carcasse anguleuse, un instant torse nu, emmailloté dans les draps.
Entre mille. Il le reconnaîtrait entre mille ce dos penché sur l’ouvrage au lavoir. Un lavoir de pierre, ombragé d’un toit rudimentaire, assemblé plus que bâti au lendemain de l’insolation de la bonne des Caroux. Depuis, les femmes s’activent à la fraîcheur bancale de cet abri, les genoux posés sur ces pierres usées, si douces qu’Émile adore y abandonner la main. Comme il pourrait le faire, suppose-t-il, sur la peau d’une femme.
Mais ce matin, c’est le dos de sa mère qu’il contemple une fois encore, ce dos si familier. Droit, souple à la fois. Tonique. Large. En dissonance avec la délicatesse du cou et la fragilité des jambes que personne n’aperçoit jamais sous la longue jupe sombre. Ce dos toujours penché sur quelque chose, un cocon à dévider, un fil à tirer, une chemise à rapiécer, du linge à laver ; les yeux fouillent le silence, scrutent les bas-fonds, comme s’ils veillaient, désertant le monde, tout à la fois ici et ailleurs. Ce dos, il pourrait le suivre jusqu’en des terres reculées. Il a appris à l’aimer pour ce qu’il est. Cette force et son ingratitude.
Ce matin, Suzanne a pris sa place habituelle au lavoir. Elle non plus n’a dérogé à aucune règle. Qu’il parte sous les drapeaux, ce fils, puisqu’il en est ainsi. Puisque la République l’a érigé en règle implacable. Les soubresauts avec les Allemands, ce Hitler, n’ont pas droit de cité dans la maison. Il n’existe pas ou plus ou pas tout à fait, passé la porte de la cuisine, ce monde entier.
Sur la place du village, son sac à ses pieds, debout devant la boutique du brocanteur, Émile regarde à présent sa mère battre avec énergie un drap blanc. Une pulsion. Sait-elle seulement que le car ne devrait plus tarder, sait-elle qu’Émile n’est pas encore parti, qu’il est là, à quelques mètres à peine, qu’il la regarde avec un doute sincère? Il aimerait savoir s’il va lui manquer. Un petit quelque chose. Une esquisse. Un doigt glissant sur le lobe de l’oreille.
Il avance lentement vers elle, abandonnant son sac au sol, au milieu de la place, pour lui poser une main sur l’épaule. Elle interrompt son geste, ne marque aucune surprise. Cette mère, personne ne la surprend plus, il se murmure que cela fait son mystère. Le bras suspendu, elle tourne son visage vers lui et offre ce léger sourire dont elle use en toutes circonstances. Sauf quand la compassion est de rigueur. Car aussi rude soit-elle, Suzanne ne manque jamais de compassion. Quand, petit, il lui arrivait d’être piégé par un chemin tortueux et de revenir salement amoché, Émile se souvient des gestes précis. Elle y mettait un cœur joli. Et lui, s’il souffrait d’un genou sanguinolent, se réchauffait à sa douceur. Mais, l’âge aidant, les genoux saignent moins et soudain, sans en avoir l’air, entre les bras d’une mère, la place est plus étroite. N’est resté que ce sourire qu’elle offre à son fils à l’instant, comme elle l’offrirait au boulanger ou à un chien. Deux légers plis à la commissure des lèvres. Si mécaniques qu’ils lui transpercent le ventre. Il a appris, lui aussi, à ne pas montrer. Alors il sourit en retour.
Elle se redresse avec difficulté. Le corps ne suit pas le rythme du dos, il a moins de rage à partager. Elle appuie une main sur son torse comme pour mieux reprendre son équilibre et l’embrasse sur la joue. Ce n’est pas si mal au fond. Elle charge le linge dans son panier, elle avait terminé, ça tombe bien. Qu’est-ce qui tombe bien ? Qu’il ne l’ait pas interrompue avant la fin ? Elle rentre. Elle va étendre ce linge qu’elle a soigneusement lavé. Avec le vent et la douceur du jour, il sera sec avant le milieu de l’après-midi. C’est une belle journée. Ils font quelques pas ensemble, côte à côte. Il s’arrête au niveau de son sac, là où le car pour Montélimar marquera l’arrêt, sois prudent, pas de bêtises, Suzanne poursuit son chemin, il la voit disparaître à l’angle de la maison. Le car ne devrait plus tarder.
Dans son magasin, le brocanteur s’emporte contre une chaise. Le coiffeur tire comme un affamé sur sa pipe. Au loin, longeant le Rhône, c’est un train qui tousse. Cette fois, oui, Émile est seul sur la place et il ne manque pas d’avoir un vertige à imaginer ce qui l’attend, ce qui fait l’épaisseur entre la peur et l’excitation. L’armée, l’uniforme, la guerre jamais loin. Comment fait-on? La logique des hommes. L’esprit de corps. La baston. La sournoiserie. Qu’en dit-on? À sa droite, au cœur du tunnel de platanes, s’avance le car dans un nuage de poussière. Horizon flou. Il ne l’a pris qu’une fois par le passé et il se demande s’il aura encore la nausée. Et puis, parce que l’espoir a des ressources inépuisables, il se tourne de nouveau vers l’angle de la maison derrière lequel sa mère vient de s’effacer. Et elle réapparaît. Il se détourne d’elle une seconde pour évaluer la distance du car. Le temps joue en sa faveur. Suzanne revient. Pour lui. À moins qu’elle ait oublié un linge au lavoir ; il jette un regard rapide. Non. Aucune tache blanche ne tranche avec le brun des pierres. C’est bien pour lui qu’elle revient. Elle est là. Le nuage de poussière a désormais un bruit de moteur. Elle se penche, entrouvre le sac d’Émile et y glisse un livre. Tout fin petit livre. C’est pour l’armée, un livret de famille, il n’aura qu’à le donner le moment venu, ils comprendront. Voilà. Elle finit par ce voilà. Le car est là. Entre-temps, le chauffeur est venu se garer. Elle sourit. Ce même sourire pâle. Il monte à l’avant. Moins seul désormais. Avec ce petit livre dont il n’a jamais entendu parler, avec ce geste qu’elle a eu, se pencher sur son sac, y enfouir quelque chose, le plaçant bien au fond pour le dissimuler aux regards ou s’assurer qu’il ne tombe pas. Moins seul. Il pense à son père, Auguste, affairé dans son magasin déjà à cette heure-là. Il est 11 h 14 ce 9 juin 1936. Le car repart de La Cordot, passe devant la maison, Suzanne s’apprête à étendre le linge dans le jardin et Émile contemple le chemin qui s’ouvre devant lui.
Par la route, personne n’a jamais su établir à La Cordot la distance exacte jusqu’à Montélimar. L’espace s’estime à la découpe. En densité. Et ce matin de novembre 1918, ces espaces lestent les pas, à la glaise. De ces étendues opacifiées. Pour ne pas s’affaisser sur lui-même, Auguste est parti sans prendre le temps de rien, sous ses yeux à elle qui ne diront rien. Suzanne, au lavoir, à casser la glace avec le battoir. La matière pétrifiée par le froid. Depuis l’hiver précédent, depuis que la neige a tout étouffé sur son passage, Auguste sait affronter les saisons, savamment épaissi de couches de vêtements. Mais il ne sait que faire de l’embarras. Cette gêne soudaine. Grossière. La mort que l’on n’attend plus et qui vient tout de même. Dix jours après l’armistice qui aurait dû lui rendre son frère. À contretemps. Bien sûr que c’est affligeant. C’est sa conviction à lui. Et c’est sa conclusion à l’arrivée, après avoir éperdument longé ce Rhône revêche. Il a laissé derrière lui les mûriers et l’aigreur de la magnanerie. Plus il entre dans cette pièce et plus elle lui semble pourrir sur pied. Pour un peu, elle contamine toute la maison.
Il n’abandonne pas. Il est à sa tâche. Au pied de la caserne à Montélimar, dont une aile entière se trouve en quarantaine, pour soigner les condamnés. Il s’attendait à le voir rentrer de la guerre, ce frère; il faut maintenant aller le chercher. Jusque dans son lit. La mort passée. Et après un chemin qui ne mène en général nulle part, sauf aux habitudes. Ce chemin mille fois emprunté.
Le soleil tombe tout juste derrière l’Ardèche. Le temps d’un cycle, Auguste est déjà de retour à La Cordot. Avec lui. Sous les regards mêlés. Un perceptible sentiment de malédiction. Dix jours après l’armistice que son frère a dû si passionnément célébrer. Les chapeaux se soulèvent autant par compassion que par admiration pour l’inventivité du diable. Qui d’autre! Sauf qu’on rempile vite après le passage d’Auguste et de son frère. On embroche sans tarder le goût d’avenir qui revient en bouche après la privation et la longue attente. Il peut bien défiler avec son chargement, l’Auguste. Ici comme ailleurs, on a déjà bien payé son dû. Alors on ne va pas traînasser quatre ans de plus sur un malheur de plus. D’ailleurs, quand il entre dans La Cordot, c’est sous les fanions tendus par-dessus le renouveau et les drapeaux en symphonie. Le froid ne suffit pas à figer la fête, les couleurs et le désir de tout, soudain. Il plane un délire solide. Un appétit qui coupe la pitié.
Et puis si les chapeaux ne tardent pas à revenir à leur place, bien au chaud sur les têtes, c’est que tout le monde sait ce qu’Auguste charrie avec lui. Des horreurs, la guerre en a traîné jusqu’ici, mais pas de ce type-là. Le malheur n’a pas la finesse contagieuse ou alors par superstition. Il y a des cadavres moins fréquentables que d’autres. La grippe ne vaut pas un champ de bataille. Ce soir, Auguste se réjouit que la maison soit la troisième après l’entrée du village, qu’il puisse vite se mettre à l’abri du supplice du regard des autres.
Il racontera plus tard la caserne. Bien plus tard. Les draps humides, tendus entre les lits. Parfois à peine de quoi se glisser entre chaque malade. Les uns sur les autres. En tête à tête, par dizaine. La toux. Le délire de la fièvre. Parce que cette grippe, qu’on dit espagnole, elle fait chavirer les cerveaux avant les corps. C’est à ça qu’on reconnaît sa virtuosité. Ingénieuse, maligne. Elle déchire l’espace de râles et de divagations. Certains malades sont même attachés. Une zone de confinement. La maladie peaufine son récital. Auguste n’en perçoit qu’une mélodie lointaine. Car, ce qu’il n’avouera jamais, c’est qu’il n’a pas osé approcher, en tout cas pas au-delà de ce qui était conseillé. La contagion. La transmission. Empêché par son moignon de naissance au bras gauche, le même qui lui avait fait manquer la guerre, Auguste a observé deux infirmières mal protégées d’un masque blanc enrouler son frère dans un drap mauvais, deux infirmières le déposer à l’arrière de la charrette, après l’avoir chargé sur un brancard, deux infirmières tirer le drap pour accorder un semblant de pudeur à cet homme qui en était privé depuis si longtemps. Le drap ne suffisait pas. Son frère était noir. Noir. Tirant sur le bleu. Et ça, Auguste l’avait vu. Il l’avait su. Par la rumeur qui court et qui avait atteint le village épargné. Su que deux taches postillonnent d’abord sur les joues, couleur acajou. Il se souvient du mot. Acajou. Et puis la couleur infiltre les doigts. Les ongles. Elle remonte le long des bras. Elle s’épanche sur le torse. Tant qu’il est conscient, le malade voit la mort entrer en lui et l’envahir. Le patient meurt asphyxié, les poumons saturés de sang et enflés. Mais aux infirmières, Auguste n’avait pas demandé de détails de ce genre. Il ne s’était pas inquiété de ce que son frère avait concédé ou non à l’agonie. Avait-elle seulement duré cette agonie ? Il avait fait l’économie de cette question lui en préférant une autre : fallait-il se protéger ? Dans un demi-sourire qu’il devait à l’espoir réduit en bouillie, un médecin a fini par répondre : de lui, il n’y avait plus rien à craindre, de tout le reste, qu’en savait-on. Auguste avait repris la route sans se retourner une seule fois sur ce frère, déposé à l’arrière d’une carriole et plus contagieux à en croire la médecine. Mais qu’allait-on faire de lui ?
Plus tard. Un marteau et une somme de clous. L’enfant à ses pieds. Auguste partage son fardeau. Dans ce parfum écœurant de paille moisie. Est-ce seulement possible? Détourné de son impuissance, Auguste est obnubilé par cette odeur, au point qu’il finit par approcher, plus près qu’il ne l’a jamais fait pour s’en assurer, oui, c’est donc son frère qui sent ainsi la paille moisie. Encore un peu de créativité. Ce n’est pas terminé.
Il ne tient pas dans la boîte, dit la Mère dans un rictus. Le torse du cadavre, gorgé de putréfaction, dépasse. Le cercueil lui-même, bâti dans le noyer dont déborde la région, ne veut pas de cet homme-là. La vie à armes odieuses. On ne peut pas refermer la boîte à cause de cette poitrine gonflée comme une outre. Est-ce lui qui dans un dernier espoir résiste à sa condition ? Seules les flammes du feu et l’enfant animent de leurs éclats la pièce pétrifiée, consternée par ce misérable final. Et la musique résonne.
Sous les fanions, les instruments. Depuis que la guerre a pris la poudre, on ne craint plus le facteur, pas plus les gendarmes annonciateurs de malheurs et les mines de deuil du maire, alors on peut bien chanter. Au café, à une encablure d’oreille, les gars ne se privent pas de rattraper la vie perdue. Et la guitare de Dupuy, et la voix de Dupuy, et les mots de Dupuy, enivrent l’assistance avec autant de saveur qu’une Suze généreuse.
On a fait des valses de bien de couleurs
Des bleues, des blanches, des roses
Moi, j’en connais une qui rend d’bonne humeur
Lorsqu’on est morose.
Auguste le sait, il y a de l’humeur au café. Une belle humeur. De quoi s’attabler en confiance. On fête encore l’armistice. Pas les morts d’après. Dix jours après.
Elle n’est pas verte, elle n’est pas lilas
Mais j’adore sa nuance
Vous apprendrez tous cette valse-là,
Elle fut faite en France.
Il tourne le visage vers Suzanne pour la première fois. Ils n’ont pas échangé un mot depuis hier soir et le passage du maire.
On la chante quand on voit crânement
Défiler nos jolis régiments
C’est la valse « bleu horizon »,
Qui vous fait passer des frissons.
Le maire était entré, avec cette manière de dire sans le dire, j’ai des nouvelles. Mais qui en réclamait donc? Car aux dernières nouvelles, pour Suzanne, il rentrait de la guerre, son homme. Entier. Chamboulé, sûrement, mais fier à n’en pas douter. Ça, elle l’avait lu, elle qui savait lire, lui qui savait si mal écrire mais qui savait dicter. Alors les nouvelles, Monsieur le Maire, n’en ajoutez pas à celles qu’on a déjà. Et pourtant la mort conservait de quoi chaparder et de quoi alimenter encore la gazette. Quand le maire eut terminé, quand il eut fermé la porte sur le vide, Suzanne longtemps après porta son tablier à sa bouche pour retenir un cri qui ne viendrait plus. Maintenant elle est plantée là. Chatouillée elle aussi par l’odeur de paille moisie qui baigne la cuisine, malmenée par la musique qui ne fait pas de quartier pour les sentiments, désespérée, emportée par une chanson que la guerre a fait naître. Son homme ne tient toujours pas dans la boîte.
Il faut forcer.
Des pas de danse et des sourires là-bas. La musique encore.
Auguste lui épargne ce spectacle.
Elles s’élèvent, ces voix chaudes.
Alourdi, Auguste monte sur une chaise, il devine ce corps amaigri mais ventripotent toujours camouflé dans ce mauvais drap.
Les drapeaux, dans le vent, claquent sous le mistral.
Auguste pose la dernière planche du cercueil et, pour sceller le tout, il s’allonge dessus. De tout son poids.
Des rires devant la fenêtre, ils rentrent se coucher.
En son for intérieur, Auguste se demande si son frère peut exploser. Le ventre ainsi tassé. Écrasé par moins mort que lui.
De sa main valide, il cloue. »

Extraits
« Suzanne a appris à aimer le quotidien d’une orpheline de Taulignan. Tout doucement. D’abord pour les amitiés sincères. Entre filles. De même destinée. Par classe d’âge. On tournait à quatre cents gamines. Avec un renouvellement tous les ans. De l’abattage, et le bon côté que ça foisonne de lubies enfantines des plus banales. Mais en matière de banalité, quitte à devenir fille perdue, autant faire tomber les murs. Va pour les complicités. À condition d’autre chose. Cette autre chose, elle n’a pas tardé. Les murs sont tombés quand la porte de la filature s’est ouverte pour la première fois devant Suzanne, dans un bruit formidable. »

« J’en peux plus de ces machins-là qui s’agitent au-dessus de ma tête, ça me dégoûte et j’espère bien que mon bon mari il m’entend pas dire ça, sinon il va me secouer salement quand on se retrouvera mais tant pis. Assez de ces vers à soie qui rapportent que de la misère. Assez mais pas tout de suite. Pas encore, tu m’entends. Baptistin est là pour tenir bon, et si ça coûte la santé, c’est tant pis pour lui et pour les autres. C’est signé. Alors les gamines de ton cru, elles foutent le camp ou elles s’inclinent. Dans cette famille, les baveuses et les duchesses, très peu pour nous. Et tu m’as tout l’air d’être les deux à la fois. Bien bavarde et bien précieuse.
La Mère sort alors de la poche de son tablier une enveloppe et une petite fortune. 123 francs exactement. Elle est allée la dénicher dans la blouse de Suzanne. »

À propos de l’auteur
BORNE_Adrien_©DR_TF1Adrien Borne © TF1 DR

Titulaire d’une maîtrise d’histoire, Adrien Borne a poursuivi ses études à l’ESJ de Lille. Il entre en 2006 à RTL puis prend la tête de la matinale de RMC info en 2009 avant d’en devenir le rédacteur en chef adjoint. En 2015, il passe sur iTélé (devenu CNews) et coprésente « Le duo de l’info » puis, un an après, « La matinale week-end ». Il rejoint LCI en 2017 à la présentation des JT de la matinale et dirige LCI midi depuis la rentrée 2019. Tout au long de sa carrière de journaliste, Adrien Borne a volé du temps pour se consacrer à l’écriture et n’a jamais oublié la Drôme, région dont il est originaire. Mémoire de soie est son premier roman. (Source : Livres Hebdo)

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