Mangoustan

GIUDICE_mangoustan
  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

En deux mots:
Mélania a quelques soucis avec Donald Trump, Irina avec Édouard et Laure avec Philippe. Des épouses considérées par leurs époux respectifs comme un bien chèrement acquis et qui n’entendent plus jouer les potiches. La tempête s’annonce forte!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mélania, Irina et Laure se rebiffent

Il fallait oser faire de Mélania Trump un personnage de roman. Pour son premier roman Rocco Giudice réussit ce pari et nous offre un brûlot féministe que les hommes seraient bien avisés de lire aussi!

Trois histoires, trois femmes, et des épisodes successifs les mettant en scène, l’une après l’autre. À l’image du cyclone tropical annoncé et joliment appelé «Mangoustan», Rocco Giudice va faire avancer son récit en cercle concentrique, comme des ondes qui se rapprochent au fur et à mesure de leur point d’impact, à Hong Kong, où les destins de Mélania, Irina et Laure vont finir par se croiser. Pourtant les chances étaient infimes pour que l’épouse du Président des États-Unis croise un ex-mannequin ukrainien et une suissesse en pleine crise conjugale. Mais n’anticipons pas et faisons plus ample connaissance avec les trois personnages au centre de ce roman.
Tout commence à Tel-Aviv, lorsque Mélania refuse ostensiblement la main de son Donald à la descente de Air Force One, provoquant un déferlement de commentaires sur les réseaux sociaux jusque-là plutôt prisés par le président. Est-il nécessaire d’ajouter que les épisodes mettant en scène la première dame sont authentiques et démontrent un vrai travail de documentation.
Après Israël, nous arrivons en Suisse où on sent aussi une tension entre Irina, agacée d’être appelée Irène par son époux Édouard. Une goutte d’eau qui fait déborder un vase que l’on imagine déjà bien chargé. C’est lors d’un voyage en Ukraine que le couple s’est formé. Irina, qui s’appelait en fait Natalia – Nacha pour ses intimes – a pris ce nom lorsqu’elle a commencé une carrière de mannequin.
C’est à Singapour que nous allons croiser un troisième couple, formé par Laure et Philippe. Là encore, l’usure de la vie commune – après 35 ans de mariage – va entraîner une douloureuse rupture. Ils vont toutefois céder à leurs enfants Armand et Sylvie, qui leur demandent de «faire semblant» pour la veillée de Noël qui rassemble la famille tous les ans en Suisse.
Melania n’est plus décidée à supporter toutes les incartades de Donald. L’affaire Stormy Bugsy la fait sortir de ses gonds et Stephanie, son attachée de presse est chargée de gérer sa communication via des tweets sibyllins, mais faciles à décoder. Pendant ce temps Laure déprime à Vésenaz et du côté de Megève Irina décide que son bout de chemin avec Christian doit s’arrêter.
Dans les chapitres suivants, on suivra Laure dans sa recherche d’emploi, Mélania lors d’une visite d’un centre d’accueil pour enfants de migrants au Texas et les préparatifs d’Irina pour son voyage à Hong Kong.
Laure, a accepté l’invitation de sa sœur Isabelle à l’accompagner là-bas pour un salon professionnel et Mélania prend aussi la direction de la Chine pour un congrès.
Elle va maintenir sa participation, même si on lui annonce durant le vol qu’un cyclone tropical devrait frapper Hong Kong.
Rocco Giudice va faire de Mangoustan, la reine des tempêtes, le symbole de ces crises conjugales. À la manière du typhon, elles vont balayer les mufles, écraser les paternalistes, annihiler les égoïstes, quitte à provoquer quelques dégâts.
On s’amuse beaucoup dans ce roman improbable où tout s’emboîte pourtant parfaitement et on est emporté par cette volonté farouche. Les hommes n’ont qu’à bien se tenir !

Mangoustan
Rocco Giudice
Allary Éditions
Premier roman
190 p., 17,90 €
EAN 9782370732941
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule sur toute la planète, à Washington, New York et à Mar-a-Lago
Au Texas, à Novo Mesto Kiev et Yahotin, à Megève, Ibiza, Rome, Londres, à Bali, aux Philippines et à Hong Kong, à Genève, Saint-Prex et  Vésenaz.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Melania est mariée à un Priape raciste et misogyne devenu président des États-Unis, Irina à un publicitaire condescendant, Laure à un homme sans goût ni saveur qui la quitte pour la femme de ménage après trente ans de vie commune.
Elles ne se connaissent pas mais ont tant de choses en commun. Une volonté de fer pour s’émanciper de leur mari dominateur. Un sens de l’humour vif et piquant.
Mais ce qui les lie par-dessus tout, c’est un typhon qui répond au doux nom de Mangoustan. Et qui s’apprête à balayer Hong Kong le week-end où elles s’y trouvent toutes les trois.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog Les lectures d’Antigone

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Super-typhon, subst. masc. : Cyclone tropical qui débute par le battement d’ailes d’un papillon et provoque, par effet boule de neige, de grands bouleversements. Syn. ouragan, tornade. Voyez ! Ça n’a l’air de rien, mais c’est un typhon qui se prépare!

Tel-Aviv
Il fait une chaleur de bœuf sur le tarmac de l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, ce jour de mai 2017. Au bout d’un tapis carmin interminable, l’avion présidentiel américain semble relié à un long cathéter. Au pied de l’escalier d’accès, des représentants de l’État israélien, pour qui le temps se fait long, patientent en piétinant. Les corps se balancent comme des roseaux au vent. Benyamin est prêt. Son regard va et vient entre le tarmac et la porte du Boeing 747. « Mais putain ! Qu’est-ce qu’il fout ? se demande-t-il. On a l’air de crétins ! » Le Premier ministre israélien porte à son nez un mouchoir et souffle dedans. Les cuivres d’une fanfare militaire lancent dans l’air chaud des accords de parade. « S’il ne sort pas bientôt, le sable du Néguev aura raison des flûtes et des tubas. » La fille du Président américain, accompagnée de son mari, débarque par l’arrière tandis qu’on s’agite à l’entrée du jumbo-jet. En haut de l’escalier, le père apparaît enfin, le veston déboutonné, une cravate bicolore raide comme un fil à plomb et les cheveux brillants comme la Toison d’or. Sa chevelure flamboie littéralement. Est-ce pour cela que Melania, sa femme, protège ses pupilles derrière des verres fumés ? Il agite un bras en guise de salut, descend les marches feutrées et s’adonne aux poignées de mains qui s’imposent mais qu’il abhorre : « Bordel, je déteste ça ! Toucher des peaux molles, embrasser des joues flasques, ça me dégoûte. Si seulement je pouvais porter des gants, ces gants jetables en latex. » Le premier sur son chemin est le chef du protocole, suivi du président de l’État d’Israël et de sa femme. Benyamin est en quatrième position. « C’est vrai ce qu’on dit, constate le Premier ministre, il scotche ses cravates à sa chemise. » Son regard amusé s’attarde sur le nombril de son hôte tandis que le Yankee serre quelques pognes et tapote une épaule. Puis vient son tour :
– Tu y es arrivé, vieux lascar ! Président des États-Unis d’Amérique. Tu l’as mis bien profond à ces Démocrates de mon cul, hein ?
– Et à une foutue bonne partie des Républicains aussi, Benji.
– Je te présente ma femme, Donald.
– Oh, comme moi ?
Personne ne sait s’il blague. On se claque une bise, on se tient par les coudes et on se réjouit comme des farfadets autour d’un feu. Melania, elle, se tient en retrait. Toute de blanc vêtue, droite comme un passe-lacet, elle poireaute à côté des trois larrons. Lorsqu’elle voudra embrasser la femme du ministre, elle devra d’abord libérer ses doigts de la paume insistante d’un Benji frétillant.
– Elle pourrait quand même retirer ses lunettes, glisse-t-il à son épouse en reniflant.
– Tu es vexé parce qu’elle ne t’a pas calculé, grince-t-elle en retour, les pouces en l’air vers la Première dame.
L’incident advient après les discours de bienvenue et les allocutions de remerciements. Au moment où le couple présidentiel quitte les abords de l’estrade montée sur la piste, l’improbable se produit. Un détail à l’encontre de tout protocole, une fraction de seconde, et l’annonce, déjà, d’un bouleversement à venir. L’effet papillon, qu’ils disent. Ce jour-là, des millions de téléspectateurs à travers le globe voient Melania rejeter d’un geste sec la main tendue par son mari de président. »

Extraits
« – Ce n’est pas Irène, s’agace-t-elle, c’est Irina.
– Mais enfin, c’est pareil !
– Non, ce n’est pas pareil. Cesse de franciser mon nom chaque fois que tu me présentes à quelqu’un.
La salle de bains est l’endroit idéal pour les mises au point du matin. Irina se lève toujours en premier. Elle prend sa douche debout dans la baignoire et laisse ensuite couler l’eau pour le bain d’Édouard. Celui-là, qu’aucune occupation ne pousse hors du lit avant huit heures, se glisse sous la mousse quinze minutes avant qu’Irina ne quitte la maison.
– Si ça te gêne que je sois ukrainienne, trouves-en une qui soit d’ici, dit-elle en posant une noisette de crème sur son visage. Tu n’as que l’embarras du choix ; Marie-Christine, Françoise, Isabelle, c’est nettement plus rive gauche qu’Irina.
– Passe-moi la mousse à raser, lapin.
– On croirait que tu cherches à dissimuler mes origines. C’est humiliant et inutile ! Tu imagines bien que je ne trompe personne ; j’ai, comme qui dirait, un léger accent !
– Tout à fait charmant, par ailleurs.
Édouard, élégance ou lâcheté, avait pour habitude de fuir les conflits et redoutait la gravité presque autant que les voyages en seconde classe.
– Il faut qu’on parle de l’extension de la boutique. On déjeune ensemble ? demande Irina.
– On peut tout à fait déjeuner ensemble. Je passerai te prendre vers treize heures.
– Pourra-t-on parler de ce projet ?
– Je croyais que ta question portait sur le déjeuner seulement.
– Tu m’agaces, Édouard ! Je ne comprends pas que tu ne me soutiennes pas davantage. On est ensemble pour quoi, sinon ?
– Tu te le demandes vraiment ?
– Dans un couple, chacun est en droit d’attendre que l’autre l’accompagne dans ses projets. Tu n’étais pas aussi égoïste avec ton ex-femme ! »

« On ne quitte pas une femme sans raison. Pourtant il avait balancé : « Je n’ai rien à te reprocher, Laure. » Puis il avait ajouté : « Essayons de faire cela dignement, tu veux bien ? » Où allait-elle en trouver de la dignité à cette heure pitoyable de son existence ? Sa joie s’était effondrée sur elle-même. Elle était mortifiée. À cinquante-cinq ans, voilà qu’elle pleurait à nouveau comme une gamine. Si les enfants voyaient cela, ils la trouveraient pathétique, c’est sûr ! « À ton âge, on n’a pas le droit de se laisser aller comme ça. » Elle reniflait. Ses pores exhalaient, pensait-elle, une odeur de pitié.
« Mettre autant de soin à se séparer qu’à se séduire, pérorait-il devant ses amis, un Churchill coincé entre ses dents, est une élégance élémentaire. »
Pour la larguer, il avait attendu que la cadette ait, comme son frère quelque temps avant elle, définitivement quitté le foyer. Tuer la mère, oui, mais pas devant les enfants ; question d’élégance.
Elle avait pris un sacré coup de massue sur le front ; trente-cinq ans de vie avec lui, dont dix à Singapour où elle l’avait suivi. « Je fais quoi maintenant ? Je suis devenue femme avec lui, mère avec lui, je ne connais que lui.  » »

« Face à ses écrans, Wei de l’observatoire météorologique de Hong Kong est formel : le cyclone tropical qui s’est formé au large des côtes philippines se dirige tout droit sur la ville. Dans quatre jours, s’il ne dévie pas de sa trajectoire, il balaiera l’île avec des vents de plus de 200 km/h. Ce n’est, ni plus ni moins, que le plus puissant typhon mesuré depuis 1946. Pendant plusieurs jours, des masses d’air chaud se sont élevées au-dessus de la mer, créant de profondes dépressions. À une quinzaine de kilomètres de hauteur, l’air refroidit, descend en s’enroulant autour de la colonne d’air chaud. Tous les éléments sont réunis pour la formation de ce cyclone titanesque : une fois le moteur lancé, la rotation de la Terre entraîne les vents dans une ronde pareille à ces toupies à tige pour enfants qu’un bras céleste actionnerait avec véhémence. Pendant sept jours, la toupie ne s’arrêtera plus. Quand les dieux ennuyés iront jouer ailleurs, l’œil du succube se sera fracassé sur la terre. D’ici là, la tôle sifflera, les bâches s’envoleront et la pluie contrariée filera à l’horizontale. Les grues tourneront comme des girouettes sur les toits de la ville, les arbres plieront et les rivières bondiront hors de leur lit. Les édifices tangueront, les portes danseront dans leurs gonds et les vitres éclateront. »

À propos de l’auteur
Né en 1982 d’un père italien et d’une mère espagnole, Rocco Giudice vit entre Hong Kong et Genève. Mangoustan est son premier roman. (Source : Allary Éditions)

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Bacchantes

MINARD_bacchantes

En deux mots:
Trois femmes s’emparent d’une réserve de vins prestigieux dans un ancien bunker anglais à Hong Kong. Et derrière les portes blindées de la forteresse, il s’en passe des choses alors que la police, le négociateur et le propriétaire se perdent en conjectures.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

In Vino Veritas

Céline Minard continue son exploration des genres littéraires et nous offre avec Bacchantes un pastiche de roman de braquage avec une note féministe. Enlevé et plus subversif qu’on ne pense!

Au fur et à mesure de la parution de ses romans, on découvre Céline Minard avide d’explorer tous les genres, de se servir de leurs codes pour nous faire passer un message à sa sauce. Après la science-fiction dans Le dernier monde, le roman moyenâgeux avec Bastard Battle ou encore le Western avec Faillir être flingué, voici le roman noir avec cette histoire de braquage mené par trois intrépides amazones.
Nous sommes à Hong Kong à quelques jours de l’arrivée d’un typhon. Autant dire que la tension est déjà grande quand on apprend que l’un des endroits les mieux protégés de la ville, l’ancien bunker des forces anglaises reconverti en gigantesque cave à vins, vient d’être braqué.
Quand s’ouvre ce court roman, voilà déjà près de trois jours que la police a pris position autour du bâtiment, sans pouvoir pour autant intervenir. Elle manque tout simplement d’informations sur ce qui se trame derrière les portes blindées. Soudain, la porte s’ouvre et une jambe fuselée, terminée par un talon-aiguille, dépose une bouteille avant de s’éclipser. Un romanée-conti de 1969.
Quel message les braqueurs ont-ils voulu transmettre?
Jackie Thran, qui est en charge des opérations au sein de la police essaie d’en savoir davantage, veut analyser chacun des faits et gestes, suivre les caméras de surveillance, tenter de comprendre. À ses côtés, un ancien diplomate sud-africain est dans tous ses états. C’est Ethan Coetzer, gérant de ce stock estimé à quelques 250 millions de dollars et que les braqueurs menacent de faire exploser. Le message initial envoyé par tweet ne laisse guère de doutes sur leur professionnalisme: «Vous ne pouvez plus enter. Nous avons tout ouvert. Nous avons tout relié. ECWC 21h 18». Il faut désormais tenter de répondre aux trois questions qui? comment? Pourquoi?
Au fil des pages qui suivent, la première va trouver au moins partiellement une réponse: trois femmes occupent le bâtiment : Silly, Bizzie et Jelena. Avec elles, Illiad, un rat dont le rôle est loin d’avoir été anecdotique dans la prise de contrôle du bâtiment et qui répondra en grande partie au comment. À la question du pourquoi, il faudra se rappeler le titre du roman. Les Bacchantes désignant, on le rappellera, les femmes qui rendent un culte à Dionysos (devenu Bacchus dans la mythologie romaine et dieu du vin).
Voici donc un petit bijou passablement subversif – attendez l’épilogue! – et un tantinet alcoolisé pour commencer joyeusement l’année.
Notons enfin, pour ceux qui auront aimé la plume élégante de Céline Minard, la parution simultanée de son précédent roman Le grand Jeu en Rivages/Poche.

Bacchantes
Céline Minard
Éditions Rivages
Roman
112 p., 13,50 €
EAN : 9782743645953
Paru le 2 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule à Hong Kong

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Céline Minard revisite avec brio les codes du film de braquage autour de la thématique du vin pour distiller un cocktail explosif où l’ivresse se mêle à la subversion.
Voilà cinquante-neuf heures que la brigade de Jackie Thran encercle la cave à vin la plus sécurisée de Hong Kong, installée dans d’anciens bunkers de l’armée anglaise. Un groupe de malfaiteurs est parvenu à s’y introduire et garde en otage l’impressionnant stock qui y est entreposé. Soudain, la porte blindée du bunker Alpha s’entrouvre. Une main gantée apparaît, pose une bouteille sur le sol. Un pied chaussé d’un escarpin noir sort de l’entrebâillement et pousse le corps de verre sur la chaussée. L’acier claque à nouveau…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Nathalie Crom)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Personne ne bouge devant le bunker alpha.
La brume matinale se dissipe lentement, elle monte et s’accroche aux frondaisons avant de s’évanouir. Il est un peu moins de six heures du matin, le vent d’est fait bruire la végétation basse.
Il n’y a plus un seul uniforme dans le paysage.
Les hommes armés se sont regroupés dans l’ancienne maison du gardien qui leur sert de QG depuis cinquante-neuf heures. Ils ont les yeux rivés sur la porte d’acier qui devrait s’ouvrir dans quelques minutes pour la troisième fois consécutive depuis le début des opérations. Ils ne tenteront pas ce matin un nouvel assaut. Ils attendent les ordres. Le négociateur est arrivé au milieu de la nuit, il a besoin d’un contact direct avant de décider d’une méthode d’action. Il a lu et mémorisé les rapports des deux derniers jours, il est concentré sur les sons. Des perches Mini Boompole ont été installées durant la nuit au-dessus de la porte alpha dans l’angle mort de la caméra de surveillance extérieure. Ses oreilles sont prises dans les coussinets enveloppants d’un casque à réduction de bruit, il est coupé de son environnement sonore immédiat, il regarde monter la vapeur qui s’échappe de son mug de thé noir. Vingt secondes avant que la porte ne s’ouvre, il sursaute.
Il analyse le bruit de chacun des pas déroulés sans précipitation sur les neuf mètres du corridor souterrain, baisse le volume d’un coup quand l’acier blindé lui vrille les tympans en cognant contre les murs de l’entrée du bunker. La porte est ouverte.
Une main gantée apparaît, pose une bouteille au sol, la couche. Tandis que la main prend appui sur le vantail, un pied chaussé d’un escarpin noir sort de l’entrebâillement, se glisse sous le corps de verre et lui impulse un vif mouvement rotatif.
Avant que la bouteille ne se stabilise au milieu de la chaussée qui longe le bunker, l’acier claque à nouveau. Un rayon de soleil traverse le reste de brume, inonde l’asphalte et le liquide doré qui clapote comme un lac contre la paroi du verre.
Le négociateur écoute encore une minute et enlève son casque.
– C’est une femme.
– Ou un type qui porte des escarpins.
La brigade d’intervention sort en silence. Les hommes suivent scrupuleusement le protocole. Trente-cinq minutes passent avant qu’ils ne reviennent au QG avec l’objet sécurisé.
– Un romanée-conti de 1969.
– Ou une bouteille d’urine matinale, question de point de vue.
Jackie Thran, la cheffe de brigade, n’est pas femme à se fier aux étiquettes.
– Voyez vous-même. Elle tend la bouteille ouverte à Ethan Coetzer qui secoue la tête avec une moue de dégoût.
– Un peu chargée, peut-être, mais je ne suis pas médecin.
ECWC est la cave de garde la plus sécurisée de Hong Kong. Installée dans les anciens bunkers de l’armée anglaise, elle attire les collectionneurs depuis des années. Des Chinois, des Européens et des Américains avertis ont confié leurs vins aux bons soins de M. Coetzer, ancien ambassadeur sud-africain reconverti dans la gestion de la vitiviniculture. Ses talents de diplomate sont venus à bout de leurs dernières réticences, essentiellement liées au climat de la baie. Le système de climatisation multizone dont il a équipé les douze bunkers de son entreprise, à hauteur de trente millions de dollars, assure une température constante de 13 à 13,5 degrés Celsius et un taux d’humidité compris entre 65 et 75 %. Un éclairage ponctuel par lampes à sodium basse pression et un système de sécurité dérivé du secteur bancaire ont convaincu les connaisseurs les plus sourcilleux. Des bunkers enterrés à plus de vingt mètres de profondeur ne laissent passer ni vibrations ni lumière naturelle. Les bouteilles vieillissent mieux dans un environnement physique optimal. Physique et fiscal.
Grâce aux mouvements de stock rapides et discrets, au club privé et aux soirées à thème réservées aux membres Gold et Platinium, la clientèle d’Ethan Coetzer a très vite dépassé la sphère de ses contacts personnels.
En dix ans, il a fait de si belles et fructueuses rencontres que la valeur de son stock est estimée à trois cent cinquante millions de dollars et, jusque-là, il s’en est félicité.
Ce sentiment l’a quitté depuis soixante et une heures et a laissé un grand vide dans son esprit. »

Extrait
« À partir de ce moment et jusqu’à la fin de la carafe, Coetzer se suspend. Il se contente de goûter le vin. À l’aveugle, mais plongé dans ses sensations, sans essayer d’en appeler à ses connaissances, ses souvenirs, ses réflexes, uniquement mais absolument attentif à ce qui s’annonce, passe, et prend corps dans son corps. Il part. Il descend sur des terres humides et fraîches, sur l’épiderme d’un monde organique travaillé par les météores et les vents, arrosé de soleil, givré, bourgeonnant, craqué, il glisse parmi les feuilles, se coule dans les rus, tombe comme une pluie, monte dans la sève, gonfle de concert avec les milliers de fruits ronds, pleins, pruinés, les grappes entières accrochées sans effort au bois plongeant au travers des herbes entre les vies d’insectes innombrables. Branché sur toutes les variations, il sent la forme des nuages, le cri des bêtes et les plumes, le départ d’un lièvre, la nuit comme une vasque, sans dessus ni dessous, aussi vaste en lui qu’un état de l’âme et du cœur. Il plane. Il absorbe autant qu’il est absorbé. » p. 90-91

À propos de l’auteur
Céline Minard est l’auteur de nombreuses fictions, dont Faillir être flingué (prix du Livre Inter 2014) et Le Grand Jeu (2016). (Source : Éditions Rivages)

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